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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: De Pontoise à Stamboul - Le grain de plomb; dans les ruines; les œufs de Pâques; le - jardin de mon grand-père; au petit Trianon; quatre discours - -Author: Edmond About - -Release Date: January 14, 2023 [eBook #69794] - -Language: French - -Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team - at https://www.pgdp.net (This book was produced from - scanned images of public domain material from the Google - Books project.) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK DE PONTOISE À STAMBOUL *** - - - - - - DE PONTOISE - A STAMBOUL - - LE GRAIN DE PLOMB - DANS LES RUINES--LES ŒUFS DE PAQUES - LE JARDIN DE MON GRAND’PÈRE--AU PETIT TRIANON - QUATRE DISCOURS - - PAR - EDMOND ABOUT - - - PARIS - LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie - 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79 - - 1884 - Droits de propriété et de traduction réservés - - - - -OUVRAGES DU MÊME AUTEUR - - -FORMAT IN-8 - - Le roman d’un brave homme; 1 vol. illustré de 52 compositions - par Adrien Marie; 2e édit. broché, 10 fr.;--relié 14 » - - -FORMAT IN-16 - - Alsace (1871-1872); 5e édition. 1 vol. 3 50 - Causeries; 2e édition. 2 vol. 7 » - Chaque volume se vend séparément 3 50 - La Grèce contemporaine; 8e édition. 1 vol. 3 50 - Le même ouvrage, édition illustrée 4 » - Le Progrès; 4e édition. 1 vol. 3 50 - Le Turco.--Le bal des artistes.--Le poivre.--L’ouverture au - château.--Tout Paris.--La chambre d’ami.--Chasse - allemande.--L’inspection générale.--Les cinq perles; - 4e édition. 1 vol. 3 50 - Salon de 1864. 1 vol. 3 50 - Salon de 1866. 1 vol. 3 50 - Théâtre impossible: Guillery,--L’assassin.--L’éducation d’un - prince,--Le chapeau de sainte Catherine; 2e édition. 1 vol. 3 50 - L’A B C du travailleur; 4e édition. 1 vol. 3 50 - Les Mariages de province; 6e édition. 1 vol. 3 50 - La Vieille Roche. Trois parties qui se vendent séparément. - 1re partie: Le Mari imprévu; 5e édition. 1 vol. 3 50 - 2e partie: Les Vacances de la Comtesse; 4e édit. 1 vol. 3 50 - 3e partie: Le marquis de Lanrose; 3e édition. 1 vol. 3 50 - Le Fellah; 4e édition. 1 vol. 3 50 - L’Infâme; 3e édition. 1 vol. 3 50 - Madelon; 8e édition. 1 vol. 3 50 - Le Roman d’un brave homme; 30e mille. 1 vol. 3 50 - - Germaine; 57e mille. 1 vol. 2 » - Le Roi des montagnes; 15e édition. 1 vol. 2 » - Les Mariages de Paris; 75e mille. 1 vol. 2 » - L’Homme à l’oreille cassée; 10e édition. 1 vol. 2 » - Tolla; 12e édition. 1 vol. 2 » - Maître Pierre; 8e édition. 1 vol. 2 » - Trente et quarante.--Sans dot.--Les parents de Bernard, - 40e mille. 1 vol. 2 » - Le Capital pour tous. Brochure in-18. » 10 - - -Coulommiers.--Imp. P. BRODARD et Cie. - - - - -DE - -PONTOISE A STAMBOUL - - - - -I - - -L’aventure que je vais vous raconter par le menu ne ressemble pas mal au -rêve d’un homme éveillé. J’en suis encore ébloui et étourdi tout -ensemble, et la légère trépidation du wagon-lit vibrera très -probablement jusqu’à demain matin dans ma colonne vertébrale. Il y a -exactement treize jours que je quittais les bords de l’Oise pour aller -prendre le train rapide de l’Orient à la gare de Strasbourg; et dans ces -treize jours, c’est-à-dire en moins de temps qu’il n’en fallait à Mme de -Sévigné pour aller de Paris à Grignan, je suis allé à Constantinople, je -m’y suis promené, instruit et diverti, et j’en suis revenu sans fatigue, -prêt à repartir demain si l’on veut, par la même voiture, pour Madrid ou -Saint-Pétersbourg. Et notez que nous avons fait une halte de -vingt-quatre heures dans cette France orientale qui s’appelle la -Roumanie, assisté à l’inauguration d’un palais d’été dans les Carpathes, -pris le thé avec un roi et un reine et banqueté somptueusement chez le -Bignon de Bucarest. On dit avec raison que notre temps est fertile en -miracles; je n’ai rien vu de plus étonnant que cette odyssée dont la -poussière estompe encore mon chapeau. - -Par quel concours de circonstances ai-je quitté Paris le 4 octobre, à -l’heure où le rideau se levait sur le beau drame de mon ami Albert -Delpit? Tout simplement parce qu’un aimable homme, M. Delloye-Matthieu, -m’avait dit au printemps dernier: - -«Connaissez-vous Constantinople? - ---Oui et non: j’y suis allé il y a trente ans et la ville doit avoir -bien changé, quoiqu’elle ait assurément moins changé que moi. - ---Si l’on vous invitait à l’aller voir? - ---J’accepterais avec enthousiasme. Quand partons-nous? - ---Aussitôt que le choléra voudra bien nous le permettre.» - -M. Delloye-Matthieu est un richissime banquier belge, un puissant -industriel et un piocheur infatigable. Il ne se contente pas de faire -travailler ses capitaux dans les grandes affaires de la Belgique et de -l’étranger; il y prodigue sa personne, dirigeant, conseillant, -surveillant, instruit de tout, présent partout, brûlé par une activité -dévorante, et bon vivant avec cela, gai causeur et joyeux convive. On -assure qu’il aura bientôt soixante-huit ans; tout ce que je sais de son -âge, c’est qu’à Constantinople il était le dernier à se mettre au lit et -le premier aux cavalcades matinales. - -Cet aimable homme de finance préside le comité de la Compagnie -internationale des wagons-lits dont le directeur, presque aussi connu en -Europe que M. Pullman en Amérique, est M. Nagelmackers. Et la Compagnie -des wagons-lits invitait une quarantaine de fonctionnaires, -d’administrateurs, d’ingénieurs et de publicistes à l’inauguration d’un -matériel non seulement neuf, mais tout à fait nouveau. - -Je crois superflu d’indiquer pourquoi la Compagnie des wagons-lits est -internationale. Son but étant de faire circuler ses voitures sur tous -les chemins de l’Europe continentale et d’emprunter successivement pour -un même voyage la traction de diverses Compagnies, elle ne pouvait être -exclusivement ni française, ni allemande, ni espagnole, ni italienne, ni -russe. Je dirai même sans crainte de sembler paradoxal qu’elle ne -pouvait être que belge, car le nom sympathique et honoré de la Belgique -est synonyme de neutralité. Il faut, pour ainsi dire, le concours d’un -bon vouloir universel, d’une sorte de fraternité invraisemblable, au -triste temps où nous vivons, pour faire circuler, depuis Brest jusqu’à -Giurgewo ou de Séville à la frontière russe, un voyageur malade ou -pressé, sans qu’il ait à subir les vexations, les ennuis, les retards de -la douane et de la police. L’homme, colis vivant, que les entrepreneurs -de transports secouaient sans aucun scrupule, que les contrôleurs -réveillaient sans pitié, que les buffets et les gargotiers embusqués aux -stations principales empoisonnaient et rançonnaient sans merci, que tout -un peuple de parasites et de fâcheux se repassait de mains en mains, -deviendra presque, avec le temps, un animal sacré, un chat d’Égypte. -Tout le monde se mettra d’accord pour lui donner non seulement de la -vitesse, mais du calme, du sommeil et du confort, en échange de son -argent. - -J’aime fort les chemins de fer, d’autant plus que j’ai connu les -diligences, et je fais chaque année une jolie consommation de -kilomètres. Mais j’ai pesté souvent, comme tous les Français, contre la -réclusion du voyageur dans ces compartiments de huit places où l’on -n’est bien qu’à condition d’être quatre, contre l’insuffisance des temps -d’arrêt, qui atteste un profond mépris pour les infirmités de la nature -humaine. Que de fois, à travers la portière d’un wagon, j’ai contemplé -d’un œil d’envie une de ces voitures de saltimbanques où la famille -entière boit, mange et dort en paix sous la conduite du pitre -mélancolique qui fouette un vieux cheval blanc! Je sais que ce mode de -locomotion manque de promptitude et qu’il ne serait pas goûté des agents -de change qui vont le samedi soir à Trouville. Mais le confort et la -célérité ne sont pas inconciliables, témoin ces colonies mouvantes que -le train de New-York transporte à San-Francisco en cinq jours et demi, -et qui parcourent cinq mille trois cent cinquante kilomètres, sans -souffrir ni de la faim, ni de la soif, ni même des fourmis dans les -jambes, car le voyageur fatigué d’être assis peut se reposer en -marchant. Ce qu’il y a de plus merveilleux et de plus enviable dans ces -grands trains du Pacifique, c’est qu’on y est chez soi, qu’on peut s’y -installer pour toute la durée du voyage sans craindre les -transbordements, tandis qu’en France, dans le premier pays du monde -(vieux style), il faut changer deux fois de voiture pour aller de -Pontoise à Saint-Germain. - -Mais si j’ai jalousé souvent le bien-être du voyageur américain, du -diable si je m’attendais à le trouver dans les wagons-lits! Ces longues -voitures verdâtres, éclairées par de rares fenêtres qui n’ont pas l’air -de s’ouvrir volontiers, attirent quelquefois notre attention dans les -gares, à l’arrivée des trains de longue haleine. Elles sont noyées de -poussière et l’on distingue à peine dans la pénombre le profil d’un -Anglais qui s’étire en bâillant ou la face d’un valet de chambre à -casquette galonnée d’or. Telle est du moins l’impression que j’avais -conservée du vieux matériel des wagons-lits, des voyageurs et du -service. Je n’y voyais guère autre chose que des hôpitaux ambulants ou -des cabines de bateau à vapeur en terre ferme; je n’éprouvais qu’une -sincère compassion pour leurs passagers, et je me réjouissais d’être -assez bien portant pour éviter les bienfaits d’une hospitalité si bien -close. - -La soirée du jeudi 4 octobre fut donc pour moi comme une révélation; -elle m’ouvrit un monde que je n’avais pas entrevu même en songe. Par une -malice du sort ou peut-être par une ingénieuse combinaison de M. -Nagelmackers, le train où nous allions monter s’allongeait parallèlement -à un vieux wagon-lit du modèle qui a fait son temps. D’un côté, la -voiture-hôpital, la voiture-prison, la vieille voiture verte et -poudreuse; de l’autre, trois maisons roulantes, longues de dix-sept -mètres et demi, construites en bois de teck et en cristal, chauffées à -la vapeur, brillamment éclairées au gaz, largement aérées et aussi -confortables pour le moins qu’un riche appartement de Paris. Les -quarante invités de la Compagnie, les parents, les amis, les curieux qui -nous entouraient à la gare de l’Est, ne pouvaient en croire leurs yeux. -Mais ce fut bien autre chose après le coup de sifflet du départ, lorsque -notre menu bagage fut installé dans de jolies chambrettes à deux, à -trois ou quatre lits et qu’un repas délicieux nous réunit pour la -première fois dans la salle à manger commune. Il est invraisemblable, ce -symposium précédé d’un petit salon pour les dames et d’un joli fumoir, -et suivi d’une cuisine grande comme la main dans laquelle un superbe -Bourguignon à barbe noire fait des miracles que Cleverman et même -Hermann n’égaleront jamais. J’ai conservé presque tous les menus de cet -artiste sans rival, et si je ne les livre pas à votre admiration, c’est -que la bonne nourriture rend l’homme bon et que je craindrais de damner -mon prochain par le péché de convoitise. Mais il n’est pas indifférent -de noter que la Compagnie s’appliquait à nous faire connaître au jour le -jour les mets nationaux et les illustres crus des pays que nous -traversions. C’est ainsi par exemple que nous bûmes en Roumanie un très -joli vin blanc, fabriqué et signé par M. J.-C. Bratiano, président du -conseil des ministres, et vraiment digne de porter le nom d’une -Excellence. - -C’est au premier dîner, comme il convient, que la connaissance se fit -entre nous. Nous étions au départ dix-neuf Français, et nous aurions été -vingt si le ministre des postes et des télégraphes n’eût été retenu au -dernier moment par la politique; mais il avait envoyé son aimable fils -avec deux grands chefs de service, tandis que M. Grimprel, directeur de -la dette inscrite, représentait avec infiniment d’humour et d’esprit le -ministère des finances. Nos cinq grandes Compagnies de chemins de fer -avaient délégué M. Delebecque, M. Courras, M. Delaître, M. Amiot, MM. -Berthier et Regray. On avait invité dans la presse parisienne trois -jeunes gens fort gais et de bonne compagnie, M. Boyer, M. Tréfeu et le -fils d’Ernest Daudet. Il faut aussi porter à l’actif de la France le -célèbre correspondant du _Times_, M. de Blowitz, qui s’est fait -naturaliser vaincu en 1871. C’est un homme très particulier, de -physionomie bizarre et d’une coquetterie originale. Peut-être un peu -trop pénétré de son mérite et de son influence, mais très intelligent, -assez instruit, vif à la réplique, capable d’entendre la plaisanterie et -d’y répondre argent comptant. Je n’étais pas sans quelque prévention -contre lui avant de le rencontrer en personne; il gagne à être connu. -Les Belges, nos aimables hôtes, étaient les plus nombreux après nous. A -l’état-major de la Compagnie, composé de MM. Delloye-Matthieu, -Nagelmackers, Lechat, Schrœder, s’étaient adjoints M. Dubois, -administrateur des chemins de fer de l’État belge, et le ministre des -travaux publics en personne, M. Olin. C’est un jeune homme de trente à -trente-cinq ans, de taille très moyenne, de figure avenante, simple et -digne, sérieux et cordial, et sans un atome de morgue officielle. -L’ambassade ottomane de Paris avait prêté pour quelques jours son -premier secrétaire, Missak-Effendi, un de ces diplomates que la Turquie -fait faire exprès pour s’attirer les sympathies de l’Europe, car ils -sont gens du monde, avisés, réfléchis, séduisants, et ils parlent toutes -les langues, y compris le pur parisien. Nous n’avions qu’un seul -Hollandais, M. Janszen, mais il incarnait en lui seul tout ce qu’il y a -de meilleur dans la Hollande, la droiture, la bonhomie, la cordialité. -Je crois bien que, si nous avions eu un prix de bonne grâce à décerner -en rentrant à Paris, M. Janszen l’eût emporté à l’unanimité des voix. - -Nous trouverons à Vienne et à Pesth l’administration et la presse -d’Autriche-Hongrie qui feront bon ménage avec nous. Quant aux Allemands -de la grande Allemagne, ils n’étaient représentés parmi nous que par -deux ou trois journalistes dont nous n’avons eu ni à nous plaindre ni à -nous louer, car nous n’avons pas échangé deux idées avec eux, tout en -mangeant le même pain. - - - - -II - - -L’expérience de notre hôtellerie roulante commence au coup de sifflet du -départ, et elle intéresse vivement tous ceux d’entre nous qui ont une -certaine pratique des chemins de fer. Ainsi, l’on doit nous servir à -dîner dans un quart d’heure et nous trouvons le couvert mis avec une -intrépidité qui nous étonne. J’ai l’habitude de déjeuner tous les mois -dans le train de Paris à Boulogne-sur-Mer, et quoique la Compagnie du -Nord ait des voitures admirablement suspendues qui lui coûtent jusqu’à -dix-sept et dix-huit mille francs l’une, je sais combien il est malaisé -d’y verser et d’y boire un verre de vin sans trinquer avec sa propre -chemise. Eh bien! les serviteurs de la Compagnie Nagelmackers n’ont pas -craint de placer devant chacun de nous trois ou quatre verres à pied -d’un équilibre fort instable. Il faut que ces braves garçons aient une -confiance illimitée dans l’aplomb de leur restaurant, et il nous semble -à première vue que les fiches, les cordes tendues, ce qu’on appelle le -violon à bord des paquebots, ne seraient pas de trop en cette -occurrence. L’événement nous donne tort: rien ne bouge sur ces petites -tables si bien servies, tant la construction des voitures a réalisé de -progrès depuis quelques années. La pesanteur du train qui représente -environ mille kilogrammes de poids mort par voyageur, la fabrication -ingénieuse et savante des roues, la multiplicité des ressorts et des -tampons, l’écartement des essieux qui permet de poser chaque voiture sur -deux trucs indépendants l’un de l’autre, tout concourt à nous faire -rouler sans secousse, sans bruit, sans fatigue, à des vitesses qui, par -moment, n’ont pas été de moins de quatre-vingt-dix kilomètres à l’heure. -Et dans les courbes les plus rapides, où les voitures ordinaires de sept -mètres de long sont parfois rudement cahotées, non seulement nous -n’avons point ressenti le moindre choc, mais nous n’avons pas même -éprouvé cette trépidation qui fait dire aux voyageurs des trains -express: Ça marche bien. - -Ce qui n’a pas très bien marché le premier soir, c’est le service. Soit -que le cuisinier n’eût pas encore ses coudées franches dans l’armoire à -surprises qui lui sert d’atelier, soit que les domestiques fussent un -peu déconcertés par l’abondance et l’opulence d’un matériel tout battant -neuf, soit peut-être tout bonnement parce que les invités se trouvaient -trop bien à table et s’amusaient plus que de raison à lier connaissance -le verre en main, il n’était pas loin de minuit lorsque nous prîmes le -chemin de nos chambres. Encore quelques groupes trouvèrent-ils le moyen -de faire une station en plein air sur les petites plates-formes qui -séparent les grands wagons: on y est admirablement pour fumer un cigare -dont le vent furieux du train emporte la moitié. J’avoue que je n’étais -pas fâché d’éloigner l’heure fatale du sommeil et d’entrer le plus tard -possible dans la prison sans air où les passagers des bateaux ronflent -les uns sur les autres lorsqu’ils ne font rien de pis. Il me semblait -que nos voitures neuves devaient sentir la peinture et je ruminais -tristement le nom de ces dragées pharmaceutiques qui prétendent guérir -le mal de mer. Je n’en eus pas besoin. La chambre, nette et luisante -comme un sou neuf, n’a pas reçu une seule couche de peinture, par -l’excellente raison qu’elle est boisée du haut en bas. Le matelas et -l’oreiller sont juste à point, ni trop mous ni trop durs; les draps, -qu’on change tous les jours par un raffinement inconnu dans les maisons -les plus riches, exhalent une fine odeur de lessive; et mes deux -compagnons, MM. Grimprel et Missak-Effendi, sont des dormeurs -exemplaires. La lampe à gaz brillait discrètement à travers une -épaisseur de soie verte. Lorsque j’ouvris les yeux, nous roulions vers -Carlsruhe à travers les prairies badoises, et il faisait grand jour. -J’ai su depuis que trois ou quatre ingénieurs de notre bande étaient -descendus à Strasbourg avec M. Porgès, président de la Société Edison, -pour voir l’intérieur de la nouvelle gare éclairée par la lampe -électrique. On dit que c’est fort beau; mais le soleil lui-même me -paraîtrait bien terne à Strasbourg. Nous traversons les bois, les -vignobles et les riches cultures du Wurtemberg sans autre incident -mémorable que notre toilette du matin. Mais ce détail n’est pas une -petite affaire. Le confort est un peu comme le galon; dès qu’on en -prend, on n’en saurait trop prendre. A force d’être bien, nous sommes -déjà devenus exigeants, et les deux cabinets de toilette qui s’ouvrent à -chaque bout de chaque wagon-lit ne nous suffisent plus, il nous en -faudrait au moins quatre. Ils sont installés avec luxe, amplement -pourvus de savon, d’eau chaude et d’eau fraîche, et maintenus dans un -état d’irréprochable propreté par les valets de chambre. Mais, soit pour -la toilette, soit pour les autres besoins de la vie, ils ne peuvent -héberger qu’un voyageur à la fois. Nous sommes donc obligés, le matin, -de nous attendre les uns les autres et quelquefois assez longtemps. -C’est notre seul desideratum dans les délices de cette Capoue roulante, -et je crains bien qu’il soit matériellement impossible de faire mieux -que l’on n’a fait. Considérez d’ailleurs que les voyageurs ordinaires -d’un train express rendraient mille grâces aux dieux s’ils avaient un de -ces cabinets de toilette pour cent personnes. Or nous en avions deux -pour vingt. En Bavière, non loin de l’inutile et ruineuse forteresse -d’Ulm, nous rencontrons pour la première fois le beau Danube bleu que -l’on appelle aussi et peut-être plus justement _die schmutzige Donau_, -la sale Danube. Nous découvrons encore une autre chose qui n’est pas -sans nous émouvoir. C’est que le wagon-restaurant, où l’on fait de si -bonne cuisine et où l’on passe trois heures à table, a un léger défaut -de construction: l’essieu chauffe; une odeur de graisse brûlée avertit -nos ingénieurs qui ont le nez fin. Il n’y a pas péril en la demeure; -d’ailleurs les passagers peuvent communiquer incessamment avec le -mécanicien. Mais une réparation est nécessaire, et elle ne peut -s’exécuter en chemin. Le chef de gare de Munich ne nous l’a pas envoyé -dire: il a fait décrocher d’urgence notre beau restaurant neuf avec -toutes ses dépendances, juste au moment où l’on nous apportait le café. -Mais il faut croire que cette Compagnie des sleeping-cars a tout prévu, -même les accidents inévitables dans l’essai d’un nouveau matériel. En -moins de cinq minutes, le cuisinier, les maîtres d’hôtel et tous les -hommes de service sont embarqués à bord d’un autre restaurant moins neuf -et moins brillant que le premier, mais aussi bien pourvu de tout le -nécessaire et même de tout le superflu. Jusqu’à Giurgewo où nous devons -quitter le train pour pénétrer en Bulgarie, rien ne nous manquera, ni le -beurre frais d’Isigny, ni les vins fins, ni les fruits, ni les cigares. -Et quand nous reviendrons de Constantinople, nous retrouverons à -Giurgewo le beau restaurant neuf qui s’est fait réparer à Munich. - -Le court moment que nous avons passé dans la capitale de la Bavière nous -a permis d’admirer sinon l’architecture, au moins les proportions d’une -de ces gares monumentales dont l’Allemagne victorieuse s’est donné le -luxe à nos frais. Non seulement nous les avons payées, mais elles -pourront encore nous coûter cher, car elles sont manifestement -construites contre nous. Ces halls immenses où tout encombrement de -voyageurs est impossible sont des établissements militaires au premier -chef. Il ne faut pas être grand clerc en stratégie pour supputer au pied -levé le nombre de batteries et de bataillons qu’on y peut embarquer dans -les vingt-quatre heures à destination de Paris. J’aime à croire que -depuis douze ans notre état-major général a suivi les exemples de M. de -Moltke, mais je n’en suis pas bien certain. - -Nous avons passé la frontière d’Autriche et pris l’heure de Prague à -Simbach après l’heure de Munich, l’heure de Stuttgard et l’heure -allemande. Une des particularités de la monarchie autrichienne, c’est -qu’il lui sonne deux heures à la fois, l’une à Prague, l’autre à Pest, -l’heure bohême et l’heure madgyare. Seule, l’heure de Vienne n’existe -pas, probablement parce que Vienne règle sa montre sur les illustres -pendules de Berlin. L’horloge de notre wagon-restaurant a craint de -s’affoler dans la confusion de tous ces méridiens politiques, et, par -une mesure de neutralité intelligente, elle a oublié sa clef à Paris. -Quant à nous, nous avons renoncé depuis Strasbourg à déranger nos -montres, et ce sont deux voix féminines qui nous ont, à la gare de -Vienne, sonné minuit. - -Voix charmantes d’ailleurs et voix de femmes gracieuses entre toutes. Au -moment où M. Georges Cochery, M. Blavier, M. Eschbacher et M. Porgès, -quatre Français, quittaient le train pour aller voir l’Exposition -d’électricité, nous embarquions un haut fonctionnaire des Chemins de -l’État autrichien, M. Von Scala, avec sa femme et sa belle-sœur. Un -élément nouveau et particulièrement délicat venait assaisonner tous nos -plaisirs et tempérer agréablement la gaieté d’une nombreuse réunion -d’hommes. Mme Von Scala est fort belle; elle a le type anglais animé par -la physionomie viennoise; sa sœur, Mlle Léonie Pohl, est exactement le -contraire d’une beauté classique, mais elle a tant d’esprit, tant de -grâce et de bonne humeur qu’elle est sûre de plaire, et pour longtemps, -au second coup d’œil. Les deux aimables sœurs ont, du reste, une taille -charmante et une profusion de cheveux blond cendré dont la finesse et la -couleur feraient merveille à Paris. L’empire d’Autriche-Hongrie est -largement représenté dans notre caravane par M. Von Hollan, conseiller -de section, M. Von Obermayer, conseiller de régence, charmant homme, le -cœur sur la main, délégués l’un et l’autre par le ministre des travaux -publics, et par M. Wiener, secrétaire général des Chemins de fer -orientaux et frère du célèbre explorateur de l’Amazone. Le plus jeune de -ces deux hommes distingués est resté Autrichien; l’aîné est naturalisé -Français et secrétaire de notre légation au Chili. - -J’avais parcouru la Hongrie il y a une douzaine d’années avec mon ami -Camillo, qui s’est fait moine laïque à Rome et qui nous écrit de si -jolies lettres quand il a le temps. Nous avions traversé ensemble ces -vastes plaines que l’on croirait cultivées par des génies invisibles, -car, en juin 1869, le blé mûr abondait partout et l’on cherchait en vain -les laboureurs ou leurs villages. Depuis la ville féodale de Buda et sa -laborieuse voisine de Pest jusqu’à l’étrange colonie des Confins -militaires, nous n’avions guère vu d’autres habitants que les chevaux -nerveux, les bœufs aux longues cornes et les buffles demi-sauvages. Il -me semble aujourd’hui que la culture a progressé. L’homme est moins -rare, on voit plus de plantations, plus d’arbres fruitiers, plus de -vignes surtout. La vigne enrichira peut-être bien des pays déshérités si -le phylloxera consomme notre ruine. On nous offre, à toutes les gares, -de gros raisins délicieux qui n’ont qu’un seul défaut, c’est d’être trop -sucrés; il faudrait le savoir et l’expérience de vignerons consommés -pour transformer tout ce sucre en alcool. Nous suivons à travers les -glaces sans tain de nos voitures la récolte du maïs. Elle est très -pauvre; la sécheresse de l’été a arrêté presque partout le développement -des épis. Le bétail aura de la paille à satiété; mais les hommes? Voici -un chariot qui emporte la moisson de cinq ou six hectares, et il n’est -rempli qu’à moitié. Par bonheur, les citrouilles, qui se cultivent dans -l’intervalle des sillons, ont un peu moins mal réussi. Et puis, voici -des troupeaux d’oies, de ces belles oies blanches qu’on dirait emballées -par un confiseur, tant leur plume est légère et frisée. Les éleveurs -français les payent trente ou quarante francs la paire; ici, le paysan -les vendra jusqu’à vingt sous pièce, si elles sont bien en chair. La -chasse offre aussi des ressources au Madgyare aventureux. Nous venons -d’admirer deux hommes magnifiques, grands et forts, précédés de deux -beaux chiens d’arrêt. Vêtus d’une chemise blanche et d’un caleçon de -même couleur, ils marchaient fièrement, nu-pieds dans les chaumes. Ces -vastes plaines sans trèfle, sans luzerne, sans remises trompeuses, -semblent avoir été créées pour la multiplication des perdrix. On viendra -les chercher ici lorsque le braconnage les aura détruites chez nous; je -crois même qu’on y vient déjà et que la Hongrie a sa part dans le -repeuplement de nos chasses. - -Où donc sommes-nous? Je ne sais; quelque part entre Pest et Temeswar. Le -train s’arrête et nous sommes salués par la musique des Tziganes. A dire -vrai, ces artistes brillants ne sont Tziganes que de nom. Si leurs types -sont hongrois, leurs costumes ne feraient pas sensation sur la place de -la Ferté-sous-Jouarre. Mais, Bohêmes ou non, ils ont le diable au corps, -et ils jouent avec un brio merveilleux non seulement leurs mélodies -nationales, mais la musique de Rouget de l’Isle en l’honneur des hôtes -français. On les applaudit, on leur crie non pas _bis_, ce qui serait -impoli comme un ordre donné à des inférieurs, mais un mot qui signifie: -Comment est-ce? Nous n’avons pas bien entendu ou bien compris; nous -serions bien heureux de goûter un peu mieux ce que vous nous avez fait -entendre. - -Mais la machine siffle: adieu musique! Non! l’orchestre a bondi dans -notre fourgon de bagages; il a bientôt passé dans la salle à manger; on -fait un branle-bas général des tables et des chaises, et voici nos -jeunes gens qui dansent avec les aimables Viennoises une valse de tous -les diables. Cette petite fête ne finira qu’à Szegedin. Ce n’est pas -seulement la musique qui escalade ainsi l’Orient-Express entre deux -stations; c’est quelquefois aussi, et très souvent, la gastronomie. Les -bons vivants des divers pays que nous traversons ne détestent pas, me -dit-on, de prendre le train pour deux ou trois heures, histoire de se -remémorer les finesses de la cuisine française et de déguster les -excellents vins de M. Nagelmackers. - -La population qui vient nous voir passer se bariole de plus en plus. -Nous remarquons les jolis uniformes des militaires et des _Honveds_ ou -territoriaux. Nous saisissons au vol une étonnante variété de types et -de costumes le plus souvent admirables. Les Hongrois qui sont maîtres -non seulement chez eux, mais dans toute la monarchie autrichienne, ne -font pas la majorité même en Hongrie. Ils partagent leur propre -territoire avec des millions de Serbes, qui sont Slaves, et des millions -de Roumains, qui descendent des soldats de Trajan. Quant à eux, ils sont -Turcs, Turcs chrétiens, mais Turcs authentiques. Leurs qualités et leurs -défauts, comme leur langue, attestent cette origine dont ils n’ont pas à -rougir, car les Turcs, eux aussi, sont une race noble et une fière -nation. - -La ville de Szegedin, dont les malheurs ont ému le monde entier, est -rebâtie à neuf et plus belle, plus régulière, plus confortable surtout -qu’elle ne l’a jamais été. Le _home_ est le moindre souci des rudes -paysans de ces contrées. Hommes, femmes, enfants, passent leur vie au -grand air, ou, quand le froid sévit trop fort, s’entassent dans de -véritables tanières. Ce qui distingue surtout la civilisation orientale -de la nôtre, c’est l’absence presque totale des capitaux immobilisés. -Dans la banlieue de Londres ou de Paris, la propriété bâtie représente -une valeur de plusieurs milliards. Ici, vous pourriez parcourir cent -kilomètres sans rencontrer pour cent mille francs de maisons. La -construction des chemins de fer a été une heureuse dérogation à la règle -générale; encore est-on tenté de croire que ce phénomène s’est produit -un demi-siècle trop tôt, car le trafic est extrêmement rare, et nous -roulons souvent quatre ou cinq heures de suite sans nous croiser avec un -train. - -Le paysage, qui était plat et monotone depuis le matin, tourne au -pittoresque à mesure que nous approchons des Carpathes. Ainsi que le -Danube, notre route a ses Portes-de-Fer. On ne les franchit pas toujours -sans danger; les torrents ne se font pas faute de miner le ballast; la -marne verte des montagnes s’éboule ou glisse en grandes masses sur la -voie. Un train a déraillé ici la semaine dernière et l’on nous dit qu’il -y a eu mort d’homme. Nous voyons une équipe de terrassiers qui -travaillent à prévenir tout nouvel accident. Notre journée de samedi -s’achève au milieu de décors magnifiques et incessamment renouvelés. -Malheureusement la nuit tombe vite en octobre; elle nous a surpris au -milieu des merveilles d’Herculesbad, les bains d’Hercule, une station -renouvelée des Romains et décorée avec infiniment de goût par les -modernes. La gare, qui est un beau morceau d’architecture, développe sa -façade entre deux grands portiques entièrement drapés de vigne vierge. -Cette décoration est d’un goût qui ferait pâmer le chef de station de -l’Isle-Adam et ses collègues de la ligne de Pontoise à Creil, tous -habiles artistes et fins jardiniers, comme on sait. - -C’est à Orsowa que Kossuth, vaincu par la Russie et par l’Autriche, -enterra le trésor national, c’est-à-dire la couronne de saint Étienne. -Ce souvenir patriotique est consacré, nous dit-on, par une chapelle que -nous ne voyons pas, car il fait décidément nuit noire et c’est en -aveugles que nous passons la frontière de Roumanie. - -Il était convenu au départ que nous nous arrêterions vingt-quatre heures -à Bucarest pour attendre le train ordinaire, parti de Paris vendredi -soir et correspondant comme le nôtre avec le bateau de Varna. Mais, -considérant que la ville de Bucarest est trop neuve, trop civilisée, -trop semblable à Paris ou à Bruxelles pour retenir, un jour durant, des -voyageurs aussi pressés que nous, la Compagnie hospitalière organisa -pour le dimanche une petite partie de campagne à quatre heures de la -capitale. Quatre heures en express, c’est approximativement la distance -de Paris à Dieppe. Voyez-vous d’ici le bourgeois qui, pour se désennuyer -le dimanche, prend une tasse de thé à la gare Saint-Lazare, se baigne -sur la plage devant le Casino de M. Bias, déjeune à l’hôtel Royal, -écoute le concert sur la Terrasse, et revient à Paris sur les dix heures -pour souper au café Anglais? Voilà le plan de notre journée du 7 -octobre, tel qu’il avait été dressé par l’esprit inventif de M. -Nagelmackers. Vous verrez qu’il a réussi au delà de toute espérance. - - - - -III - - -Il n’était pas cinq heures du matin quand nous sommes entrés, tout -dormants, dans la gare de Bucarest. Le directeur des Chemins de -Roumanie, M. Olanesco, nous attendait pour déjeuner au buffet en très -nombreuse et très aimable compagnie. Je trouve en descendant sur le quai -M. Frédéric Damé, un jeune journaliste parisien, qui s’est enraciné ici -en épousant une femme charmante et qui dirige avec succès un grand -journal politique, _l’Indépendance roumaine_. Il se met à table avec -nous et nous apprend entre deux verres de thé et deux tartines de caviar -que le village de Sinaïa, où nous allons passer la journée, doit être -aujourd’hui le théâtre d’une solennité officielle. Toutes les autorités -du pays, sauf la presse, ont été conviées à l’inauguration d’un palais -que le roi Charles s’est fait bâtir dans la montagne, à plus de six -cents mètres au-dessus du niveau du Danube. L’édifice, dont on dit -merveille, a coûté plus de dix ans de travail et plus de trois millions -de francs. On forme un train de plaisir qui doit emporter les curieux à -Sinaïa; quant à nous, nous nous y rendrons sans rompre charge dans nos -excellentes voitures. Sinaïa, qui tire son nom d’un monastère du Sinaï, -est au nord de la capitale, en pleine Transylvanie. Nous allons -traverser pendant une heure au moins les terres d’un de mes vieux amis, -Georges Bibesco, qui n’est que prince en Roumanie, mais que l’armée -française compte au nombre de ses héros. Je lui ai fait savoir notre -arrivée et j’espère lui serrer la main à la station de Campina. Mais le -temps nous commande et la vitesse nous opprime; notre train brûle -Campina et presque toutes les stations de la route. Cependant nous avons -pu voir un bon lopin de Roumanie, plaine ou montagne, et nous faire une -idée de ce riche et singulier pays. Son territoire égale en étendue un -grand tiers de la France et la population n’est guère que de cinq -millions d’habitants. Les plaines, toutes en terre d’alluvion, ont une -fertilité inépuisable; la terre végétale y mesure souvent plusieurs -mètres de profondeur. Malheureusement les forêts ont été dévastées et le -sont encore un peu tous les jours, tant par les hommes que par les -bêtes, et le déboisement a produit un régime des eaux déplorable. Les -cinq ou six affluents du Danube qui traversent le pays ne méritent pas -le nom de rivières; sauf le Jul et l’Olto dont le cours pourrait être -amélioré, ce sont des torrents qui débordent aujourd’hui et qui seront à -sec demain. Il suffit d’un été sans pluie, comme celui de 1883, pour -dessécher tout le pays, réduire à néant les récoltes et affamer la -population agricole, c’est-à-dire le pays entier. La question agraire -est très brûlante ici, comme à Rome du temps des Gracques, mais elle ne -serait pas résolue par le partage des terres, car la terre ne manque pas -au paysan; il en possède plus qu’il n’en peut cultiver. La même loi qui -a supprimé le servage en 1864 a doté chaque famille agricole de cinq -hectares et demi, ce qui est fort beau. Si ce n’était pas suffisant, -l’État, qui possède encore un tiers du pays, ne se ferait pas prier pour -augmenter la dose. Mais le capital manque au paysan roumain; il lui -faudrait un peu d’argent pour acheter un matériel d’exploitation, le -bétail, les semences, et quelquefois le pain de sa famille. Quand je dis -le pain, c’est une façon de parler, car ces pauvres travailleurs de la -campagne ne le connaissent que de réputation. D’un bout à l’autre de -l’année, ils vivent de maïs cuit à l’eau et assaisonné d’un peu d’ail ou -d’oignon. Que la récolte manque, et l’affranchi devient serf, comme au -temps des hospodars phanariotes. Il va chez son voisin, le riche -propriétaire, emprunter quelques sacs de maïs, et, pour ne pas mourir de -faim, il engage sans hésiter la seule chose qu’il possède, le travail de -ses bras. L’année prochaine, à l’époque où il aura besoin de labourer, -de sarcler ou de moissonner chez lui, le créancier le sommera de tenir -ses engagements, et il devra s’exécuter, coûte que coûte. Ceux qui -tondent ainsi sur la misère du prochain s’exposent à des représailles. -Le Roumain est trop doux pour entreprendre la Jacquerie en gros, mais il -est quelquefois assez désespéré pour la pratiquer en détail. Les -chômages religieux que l’orthodoxie grecque multiplie à tort et à -travers viennent encore aggraver dans ce pays la difficulté de vivre. On -me parle de cent vingt-cinq jours de fêtes par an, sans compter les -dimanches. Nos curés n’auraient pas beau jeu dans le canton de Pontoise -s’ils venaient dire aux bonnes gens de _la_ légume: «Vous ne -travaillerez qu’un jour sur deux.» Ici le prêtre est médiocrement -considéré, mais religieusement obéi. Il impose une fois par mois son eau -lustrale et ses prières aux riches habitants de la ville qui ne -regardent pas à vingt francs pour en débarrasser leurs maisons. Mais -nous ne sommes pas venus ici pour réformer l’Église d’Orient. Voici la -ville de Plojeski, avec ses sources de pétrole qui, si l’on sait en -tirer parti, remplaceront bientôt la houille anglaise pour l’éclairage -au gaz, et le bois pour le chauffage des machines. Non loin de là, nous -remarquons un joli petit camp de cavalerie, avec les tentes dressées en -bon ordre, les chevaux au piquet, les hommes en liberté, et l’éternel -féminin rôdant à l’entour. A partir de Campina, nous sommes en pleine -montagne; la voie longe un torrent endigué tant bien que mal par des -enrochements énormes que l’eau ne respecte pas toujours. Le lit est -presque à sec en ce moment; on y voit circuler des charrettes à bœufs et -des paysans qui ramassent la pierre calcaire arrondie en galets, pour -alimenter de petits fours à chaux épars sur les deux rives. La montagne -est pittoresque à sa façon, autrement que les Alpes qui sont -granitiques, ou les Pyrénées qui sont calcaires. Elle ressemblerait -plutôt à l’Apennin mais à un Apennin plus neuf, moins usé, aux arêtes un -peu plus vives, avec une végétation plus puissante et plus grandiose. -Nous marchons de surprises en étonnements et de ravins en précipices, -jusqu’au village paradoxal de Sinaïa; je dis paradoxal parce que c’est -un village sans paysans et beaucoup plus mondain en apparence et en -réalité que Bougival ou même Trouville. Ce ne sont que chalets, que -villas et châteaux, le tout fort élégant, très riche et d’un goût -parisien qui se retrouve jusque dans l’arrangement des jardins et des -squares. Nous arrivons à la station, et le premier objet qui y frappe ma -vue est la bonne et loyale figure du vieux démocrate Rosetti qui restera -toute sa vie le disciple enflammé et aimé de Michelet et de Quinet, -l’ancien apôtre du quartier Latin, l’indomptable champion de la liberté -dans sa patrie et dans la nôtre. Partout où la fortune l’a conduit, il a -joué les premiers rôles; il est arrivé malgré lui aux dignités et aux -honneurs, ou plutôt les honneurs ont fini par s’imposer à lui. -Républicain convaincu et déclaré, il est le président de la Chambre -roumaine, et le roi Charles professe une haute estime pour lui. On -m’assure d’ailleurs que le fait n’a rien d’anormal dans ce pays de -liberté et de sincérité excessive, que le roi compte un certain nombre -de républicains dans sa maison civile et militaire, et qu’il n’en est -pas moins fidèlement servi. - -L’illustre président avait eu la bonté de venir au-devant de moi pour me -conduire au château royal et me faire asseoir, quoique indigne, au -banquet de gala. Mais un gala royal, même dans la montagne, commande une -tenue que je n’avais point apportée dans ma valise; je me confondis donc -en excuses et en remerciements et je gagnai avec mes compagnons de -voyage l’hôtel de Sinaïa où il est permis de déjeuner. C’est qu’il y a -deux hôtels dans la petite ville, un où l’on déjeune et un autre où l’on -dîne. L’un des deux, paraît-il, le premier en date, appartient à un -ancien serviteur de la maison royale. Lorsque son concurrent demanda la -permission d’élever hôtel contre hôtel, l’autorité réserva les droits du -premier occupant et l’on fit cette cote mal taillée qui nous paraîtrait -singulière dans un pays moins neuf. C’est véritablement un monde à part -que cette Roumanie. Les Turcs, qui ne l’ont jamais conquise, en tiraient -un tribut modeste et un bakchisch exorbitant. Les gouverneurs ou -hospodars chrétiens, choisis presque toujours parmi les Grecs du Phanar, -achetaient jusqu’à six millions le droit d’exploiter le pays, et je vous -laisse à penser si, une fois nommés, ils travaillent à se refaire. Le -Divan révoquait souvent le titulaire au profit d’un plus riche ou plus -généreux enchérisseur. La confiance des Turcs était si grande dans ces -représentants de l’autorité, qu’ils obligeaient chaque hospodar à -laisser son fils ou son frère en otage à Constantinople. Ce qui -n’empêcha pas Michel Soutzo de lever, comme on dit, l’étendard de la -révolte: il eut soin seulement de prévenir son frère qui était otage au -Phanar et qui s’enfuit à la faveur d’une fête homérique, tandis que les -ministres et la police soupaient chez lui. Oui, c’est un monde à part, -même aujourd’hui que le moindre bourgeois de Bucarest parle français -comme vous et moi et que l’enseignement est gratuit à tous les degrés -dans les écoles du royaume. Ni la civilisation la plus raffinée ni -l’instruction la plus philosophique n’ont encore eu raison du préjugé -antisémitique, et ces fins Parisiens des bords du Danube s’imaginent -encore que tout est permis contre les juifs. Leur Parlement n’a-t-il pas -fait remise à tous les fonctionnaires et pensionnaires de l’État des -dettes qu’ils avaient contractées en engageant leur revenu, sous -prétexte que les prêts ne pouvaient qu’être usuraires, étant consentis -par les juifs? - -Notre déjeuner en plein air, sous la véranda de l’hôtel, est égayé par -un orchestre de Tziganes dont le chef, un petit bonhomme nerveux, aux -yeux d’escarboucle, marie sa voix légèrement voilée et d’autant plus -pénétrante au son des instruments. Nous recevons des offres de services -d’un marchand de tapis indigènes, assez hauts en couleurs, mais moins -beaux et deux fois plus cher que les tapis de Caramanie. Deux ou trois -paysannes viennent aussi nous présenter quelques étoffes et quelques -broderies de leur façon. J’y constate avec effroi de mauvais tons rouges -et des violets criards. Malheur à l’Orient, si ce grand coloriste laisse -entrer chez lui l’aniline et la fuchsine! On me dit, pour me consoler, -que plusieurs dames de Bucarest ont eu la généreuse idée de fournir des -modèles aux brodeuses de la campagne et de s’employer au placement de -leurs ouvrages. Hélas! puis-je oublier que les plus beaux châles de -cachemire sont des chefs-d’œuvre de grands artistes qui ne savaient ni -_a_ ni _b_? Depuis que les marchands de nouveautés les font dessiner à -Paris par des élèves de Cabanel, les poissardes elles-mêmes n’en veulent -plus. - -Comme nous prenions le café, un officier du palais est venu nous avertir -que le roi et la reine voulaient nous voir et, qu’en dépit de -l’étiquette, nous étions attendus là-haut dans nos costumes de voyage. -Au même instant, la pluie, qui nous avait légèrement taquinés pendant -deux heures, se met à tomber assez dru. Pas un fiacre à notre -disposition dans ce lieu de plaisance. Il s’agit donc de faire une -demi-lieue à pied, dans des sentiers de montagne, sous une nappe d’eau -qui s’épaissit de minute en minute. Il est clair que nous arriverons -tout mouillés, malgré nos parapluies, et quelque peu éclaboussés; mais -tant pis! nous partons gaiement à la queue leu-leu par la route des -chèvres. En un quart d’heure, nous atteignons le monastère de Sinaï où -le roi s’était fait une installation provisoire pour diriger la -construction de son château. Cinq minutes après, nous découvrons -au-dessus de nos têtes la silhouette élégante et bizarre d’un bâtiment -comme nous n’en avons jamais vu que dans nos rêves ou dans les contes de -fées illustrés. C’est un palais-chalet où l’archéologie la plus savante -et la fantaisie la plus moderne semblent avoir jonglé avec le bois, le -marbre, le verre et les métaux. Entre les tours et les tourelles qui -poignardent la nue, on voit briller des uniformes sur les balcons -couverts de vérandas. Chaque bouffée de vent nous apporte quelques -lambeaux d’une musique militaire, et au milieu d’une future pelouse, -dont le premier gazon verdira l’an prochain, un jet d’eau assez fort -pour faire tourner un moulin s’élance à des hauteurs vertigineuses. Nous -ne jouissons pas beaucoup du paysage, quoiqu’il soit merveilleux; c’est -bien assez d’éviter des accidents ridicules sur un terrain détrempé où -le pied manque à chaque pas. On dit que le terrain des cours est -glissant: je ne l’ai jamais si bien vu. Enfin nous arrivons, et un bel -officier (je n’en ai vu que de beaux en Roumanie) nous introduit tels -que nous sommes, qui en veston, qui en redingote, les uns avec leur -chapeau rond, les autres avec leur chapeau mou, M. de Blowitz en bandit -calabrais. En déposant nos paletots et nos parapluies sous un vestibule -splendide, nous aurions payé cher le coup de brosse d’un décrotteur; -mais à la guerre comme à la guerre. Personne ne parut s’apercevoir que -nous étions crottés comme des barbets. Nous fûmes introduits en pompe -dans un salon éblouissant où tous les dignitaires du royaume, tous les -hauts fonctionnaires, tous les ministres, sauf le président du conseil, -M. Bratiano, absent pour cause de diplomatie, étalaient leurs plaques et -leurs cordons. Un maître des cérémonies nous fit former le cercle et -l’on nous présenta l’un après l’autre aux châtelains couronnés. - -Le roi Charles est un homme de stature moyenne, de tempérament sec et -nerveux, de tournure franchement militaire. Il a quarante-cinq ans, mais -il ne porte pas son âge. Il parle le français sans accent; on assure -qu’il possède à fond et qu’il écrit élégamment la langue roumaine. On -dit aussi que ce prince de la maison des Hohenzollern s’est attaché de -cœur à son pays d’adoption, et qu’il est aussi bon patriote en Roumanie -que Bernadotte le fut en Suède. Ce que nous avons pu juger par -nous-mêmes, c’est qu’il exerce avec un vrai talent, dans les réceptions -officielles, le difficile métier de roi, trouvant un mot aimable pour -chacun et s’efforçant de mettre ses interlocuteurs à l’aise. Le grand -_interwiewer_, M. de Blowitz, prétend qu’il a été _interwiewé_ par le -roi et que Charles Ier lui a extrait son opinion sur la politique de -l’Autriche. - -Je ne dirai pas que la reine nous a plu, ce serait peu: elle nous a -charmés tous tant que nous étions, Français, Belges et étrangers. C’est -une grande et belle personne, au profil grec, aux yeux superbes, aux -dents éblouissantes, à la physionomie noble et gracieuse. On sait -qu’elle est artiste et lettrée et qu’elle a publié en français un livre -dont Louis Ulbach a revu les épreuves. Elle paraît avoir gardé un goût -très vif pour notre nation, quoique M. Camille Barrère, à la conférence -de Londres, ait tout fait pour nous aliéner le peuple et le gouvernement -de Roumanie. La reine et ses dames d’honneur, avec qui j’ai eu la bonne -fortune de m’entretenir un instant, portaient le costume national. Il -est, à mon avis, plutôt grec que romain, mais il est à coup sûr antique, -car il se compose essentiellement de la tunique, du peplum et du voile. -Le fond est toujours blanc, rehaussé par des broderies dont la couleur -et le dessin varient à l’infini, mais sans que la décoration la plus -riche dénature la simplicité grandiose du motif. - -Les compliments échangés, le roi nous invita à parcourir les -appartements de ce palais probablement unique au monde non seulement par -la situation et par le style, mais parce qu’il est l’œuvre d’un -architecte couronné. L’intérieur et l’ameublement sont d’un goût plus -original que classique, mais généralement heureux. On a fait une -véritable débauche de boiseries; quelques salles, et non pas des plus -petites, sont ouvragées du haut en bas comme un bahut de la Renaissance. -Il paraît que le roi a mis la main sur un de ces artistes modestes et -désintéressés qui s’enferment dans leur travail comme le moine dans son -cloître. Je n’en connais plus guère; et vous? - -Une autre particularité de la construction, c’est le soin qu’on a pris -d’ouvrir les principales baies sur les points de vue les plus beaux; et -il y en a d’admirables. Les torrents, les rochers, les grands arbres -deux ou trois fois centenaires, les vallons où l’eau des sources claires -entretient une fraîcheur perpétuelle, forment un panorama varié que nous -voyons maintenant tout à l’aise, car chaque fenêtre est le cadre d’un -tableau. - -Nous pensions qu’il ne nous restait plus qu’à prendre congé de nos très -gracieux hôtes, lorsqu’on nous fit entrer dans un salon presque aussi -grand et aussi haut qu’une église, et l’on nous invita à nous asseoir -dans des stalles de bois sculpté, comme des chanoines au chœur. Nous -étions dans la salle de musique. Une jeune Roumaine de bonne famille qui -a brillamment débuté à l’Opéra de Madrid et qui, m’assure-t-on, est -engagée à Nice, chantait au piano et la reine l’accompagnait. O -vénérable baronne de Pluskow, grande-maîtresse du palais d’Athènes sous -le règne du pauvre Othon, que dirait votre ombre pointue si elle voyait -traiter si familièrement la sacro-sainte étiquette des cours? Vous -relèveriez votre noble vertugadin pour voiler votre visage solennel si -vous entendiez cette foule d’intrus malotrus applaudir sans façon, comme -dans un salon vulgaire, le chant qui est très beau et l’accompagnement -qui est parfait. Mais ce sera bien pis dans un instant: la reine n’est -plus au piano; elle a cédé la place à une demoiselle d’honneur et, -assise dans un grand fauteuil, elle écoute. Tout à coup elle s’aperçoit -qu’il y a une page à tourner: Sa Majesté se lève et va, de ses augustes -mains, tourner la page. Pauvre étiquette! On me raconte qu’elle a reçu -des atteintes plus rudes encore pendant la guerre des Balkans, lorsque -la reine était aux ambulances et qu’elle pansait jour et nuit de -malheureux soldats blessés qui n’avaient pas même été présentés à la -cour. - -Le petit concert achevé, on nous invite à prendre le thé dans une salle -à manger monumentale où l’on vient d’allumer pour la première fois les -bougies. Le problème de l’éclairage dans un bâtiment aussi vaste est -assez sérieux; je ne crois pas qu’il soit encore définitivement résolu: -mais j’incline à penser que la lumière électrique aura le dernier mot -ici, et peut-être dans toute la Roumanie. La reine nous fait voir un -procès-verbal de la fête écrit et illustré par elle-même sur une grande -feuille de vélin, dans la forme et dans le goût des manuscrits du moyen -âge. La principale façade du château y est vivement esquissée en camaïeu -entre deux quatrains commémoratifs dont l’un est de M. Alexandri, le -grand poète de la Roumanie, l’autre de la reine elle-même, qui a daigné -nous les traduire tous les deux. Il commençait à se faire tard lorsque -le roi et la reine, après un dernier cercle, nous permirent de prendre -congé. Toute la bande se précipita en masse vers l’escalier d’honneur, -où un bon domestique, qui nous prenait sans doute pour des ouvriers du -château, nous arrêta poliment. Il nous mena lui-même par de jolis petits -couloirs jusqu’à un escalier de service qui nous mit dans la cour, juste -sous une gouttière. Or il pleuvait comme en Bretagne et nous avions -laissé nos paletots et nos parapluies au bas du grand escalier. Il -fallut donc retourner sur nos pas, puis retrousser nos pantalons, puis -revenir sous les ondées, de flaque en flaque, à la gare où notre train -nous attendait. Chemin faisant, la nature nous offrit, elle aussi, un -curieux spectacle: le rideau de montagnes qui fermait l’horizon derrière -nous changea subitement de couleur: il était noir, il devint blanc dans -l’espace de quelques minutes; c’était la première neige de la saison. - -Nous ne rentrons pas seuls à Bucarest; outre mon jeune confrère Frédéric -Damé, le général Falcoïano, directeur général des chemins de fer, et le -colonel Candiano Popesco, aide de camp du roi, s’en viennent dîner avec -nous. Le colonel, dont la physionomie martiale et l’esprit pétillant me -rappellent un peu le général Lambert, s’est couvert de gloire à Plewna. -C’est un chaud patriote, un libéral fougueux et un poète de talent, -m’a-t-on dit. De quoi parlerait-on avec deux militaires distingués, -sinon de la guerre? De la guerre d’hier et de celle qui peut-être -s’allumera demain. Ces messieurs nous parlent des Turcs, leurs anciens -ennemis, avec une profonde estime. Ils admirent de bonne foi ce pauvre -soldat musulman qui a tant de courage et si peu de besoins. Ils parlent -très modestement d’eux-mêmes, mais ils ont une légitime confiance dans -la valeur physique et morale de leurs hommes, et ils envisagent -stoïquement l’avenir qui n’est pas rose, vu d’ici. La diplomatie a -beaucoup créé dans ces derniers temps, mais elle n’a rien organisé. Elle -a constitué deux royaumes indépendants qui dépendent l’un et l’autre de -leur puissant voisin, l’empire austro-hongrois; nous voyons en revanche -deux principautés vassales de la Porte se livrer plus ou moins -spontanément à la Russie. On a cédé beaucoup à la Grèce, mais on ne l’a -ni contentée ni désarmée; on a donné aux Roumains la Dobrudja, mais on -leur a pris la Bessarabie; la Dobrudja vaut la Bessarabie; peut-être -même se vendrait-elle plus cher dans une étude de notaire, mais le -patriotisme calcule-t-il ainsi? Quand le traité de Francfort nous a -violemment arraché l’Alsace et la Lorraine, nous eût-on consolés en nous -octroyant la Belgique? Aux yeux de l’optimisme le plus résolu, tous les -pays détachés de la Turquie sont un terrain d’intrigue qui peut -redevenir en peu de jours un champ de bataille; la Russie et l’Autriche -s’y disputent la prépondérance, y sèment l’or à pleines mains, y font -travailler l’opinion par leurs agents les plus habiles. Dirons-nous -qu’elles y préparent la lutte ouverte à bref délai? Ce serait peut-être -beaucoup, mais les peuples pas plus que les hommes n’échappent à leurs -destinées et les deux grandes puissances orientales de l’Europe doivent -se heurter tôt ou tard dans les plaines que nous parcourons si gaiement. -Des flots de sang rougiront encore ce vieux Danube limoneux; la lutte -qu’on ne saurait éviter sera d’autant plus formidable que l’Allemagne a -promis son concours à l’Autriche et que la Turquie n’est ni morte ni -résignée à se laisser mourir. Que deviendront, au jour de la tempête, -les petits États mis au monde par le traité de Berlin? La Roumanie est -décidée à vivre; elle ne fera pas bon marché de son autonomie. Mais elle -a des revenus terriblement limités; son budget de cent vingt millions -suffirait à peine à l’entretien de l’armée. Il faut pourtant alimenter -tant bien que mal les autres services publics; les ministres se -contentent de douze cents francs par mois; le préfet de police de -Bucarest en a sept cents, tout juste assez pour payer la location d’une -voiture; les sous-préfets, deux cent cinquante, chiffre peu rassurant au -point de vue de la moralité administrative. Le roi m’a conté tout à -l’heure qu’il avait fait venir de France en consultation un forestier -consommé et qu’il n’épargnerait aucun effort pour reboiser le pays. -Mais, avant de planter un seul arbre, il faudrait protéger contre la -main des hommes et la dent des troupeaux les arbres tout venus qui ne -demandent qu’à vivre; et malheureusement le garde forestier et le garde -champêtre manquent partout. - -Bah! qui vivra verra! Nous approchons de Bucarest, nous faisons un bout -de toilette, et, vers dix heures du soir, quelques bons fiacres -découverts attelés de chevaux endiablés nous emportent le long d’une rue -interminable, bordée de maisons assez basses, très propres et -généralement neuves, jusqu’au restaurant à la mode. On nous y sert un -excellent souper où l’esturgeon remplit avec succès le rôle principal. -Je croyais aimer le caviar frais, mais je ne le connaissais que de -réputation. Quant au sterlet, qui n’est autre chose que l’esturgeon dans -l’âge tendre, je vous souhaite, ami lecteur, de le goûter une fois au -naturel comme on nous l’a servi, sans ail, sans paprika, sans aucun de -ces condiments féroces dont la cuisine hongroise a coutume de -l’empoisonner sous prétexte de le rendre meilleur. M. Campineano, -ministre de l’agriculture, et l’un des hommes les plus distingués du -royaume, présidait le repas, qui fut très gai, arrosé de vins excellents -et couronné d’une demi-douzaine de toasts que je me ferais un plaisir de -citer si nous avions eu derrière nous un sténographe. Le bon Damé me -reconduisit à la gare après minuit; je m’endormis avec délices; je -rêvais que le train, parti de Paris vingt-quatre heures après nous, se -faisait attacher au nôtre, qu’on donnait le signal du départ et qu’en -une heure et quelques minutes nous arrivions à la frontière de Roumanie. -Et comme le songe et la réalité ne faisaient qu’un dans ce miraculeux -voyage, il se trouvait que j’avais rêvé juste, car à six heures trois -quarts nous mettions pied à terre à Giurgewo, et nous n’avions que le -Danube à traverser pour entrer dans la Bulgarie par Roustschouk. - - - - -IV - - -Un savant ingénieur de la Compagnie du Nord, M. David Banderali, qui est -par surcroît un artiste et un écrivain distingué, a publié le 18 mars de -cette année, sous prétexte de conférence, une étude vraiment originale, -intitulée les _Trains express en 1883_. Parmi les idées neuves qui -abondent dans son beau travail, il en est une qui m’a surtout frappé par -le sérieux du fond et le pittoresque de la forme. La voici: «Le point de -départ de l’établissement du matériel à voyageurs a été différent en -Amérique et en Europe. En Europe, nous sommes partis de la simple chaise -à porteurs que nous avons placée sur des roues, et dont nous avons fait -peu à peu la diligence et la voiture de chemin de fer. En Amérique, le -point de départ est tout opposé. L’Américain a pris sa maison, l’a -réduite aux proportions strictement nécessaires pour la faire circuler -sur les voies ferrées, et l’a mise sur des roues.» - -Je n’ai jamais si bien senti la justesse de cette observation qu’à -Giurgewo, en quittant notre hôtellerie mobile et les serviteurs bien -stylés qui nous avaient suivis jusque-là. L’homme est un animal -casanier; il veut être chez lui, même en voyage. Il y a quinze ans, les -matelas de coton bien tassé sur lesquels on repose dans les hôtels du -Caire m’avaient paru bien durs au premier choc; je les trouvai délicieux -après un mois de navigation dans la Haute-Égypte, et mes compagnons de -voyage s’écrièrent aussi en apercevant notre auberge sous les grands -mimosas de l’Esbekieh: «Nous voilà donc chez nous!» Eh bien! je n’étais -plus chez moi, mais plus du tout, lorsque je mis pied à terre en plein -champ devant la berge fangeuse et délabrée du Danube; et au moment où -vingt portefaix s’emparèrent de notre bagage, pour le transporter au -bateau, je sentis vaguement la terre manquer sous mes pas. - -Au demeurant, si l’embarcadère de vieux bois mal équarri et fort usé -n’était pas des plus confortables, le petit vapeur matinal qui nous -conduisit à Roustschouk en moins d’une demi-heure était assez -hospitalier; le capitaine avait une bonne grosse figure; le sommelier du -bord servait infatigablement ses petites tasses d’excellent café à la -turque, et le valet de chambre de M. Nagelmackers débouchait une -vingtaine de bouteilles empruntées pour la circonstance à la cave des -wagons-lits. Nous avions fait, d’ailleurs, sur la chaussée de terre qui -deviendra plus tard un quai, une ample provision des bons raisins de -Roumanie. - -Notre débarquement fut un peu retardé par l’escale d’un de ces grands -bateaux autrichiens qui ressemblent à des arches de Noé, et qui feront -encore assez longtemps concurrence aux chemins de fer entre la basse -Hongrie et les bouches du Danube. Le fleuve qu’on a mis en valse était -très plein, assez rapide et fauve comme le Nil à Boulaq dans la saison -des hautes eaux. - -Je ne dirai rien de la gare de Roustschouk, sinon que cette tête de -ligne ferait médiocre figure dans un village des Landes. Arrivés à huit -heures, nous devions monter en wagon à neuf heures et demie; je pus donc -prendre avec deux ou trois compagnons un des grands fiacres découverts -et disloqués dont les cochers, vêtus comme les compagnons du _Roi des -montagnes_, et les chevaux échevelés comme des coursiers de ballade, -nous offraient leur service en criant ou hennissant des mots inconnus. -J’ai donc vu Roustschouk, c’est-à-dire une agglomération de plâtras -alignés tant bien que mal le long de rues invraisemblables, où la pelle -et le balai feront sensation s’ils ont jamais la fantaisie de venir s’y -promener comme nous. L’affreux Pirée, tel qu’il m’est apparu en février -1852, est un Versailles en comparaison de Roustschouk. Pauvres Bulgares! -Vous souvient-il du temps où l’Europe s’intéressait si chaudement à leur -sort? Je vois encore MM. Jankolof et Geschof, les jeunes et intelligents -délégués qui vinrent à Paris solliciter l’appui moral de Gambetta. Ils -me firent l’honneur de s’adresser à moi pour obtenir une entrevue avec -l’illustre patriote, et ils le rencontrèrent à ma table, sous les -ombrages de Malabri. Gambetta n’avait pas d’armée à leur offrir et il -craignait de les voir s’engager dans une aventure. - -«Quel est exactement, leur disait-il, l’état de vos forces?» - -Ils répondaient: - -«Nous n’en avons point. - ---Pas même une garde nationale? - ---Pas même. Nous n’avons que les sociétés de gymnastique. - ---Armées? - ---A peine. - ---Exercées? - ---Un peu. - ---Mais, mes pauvres enfants, vous serez écrasés! - ---Sans nul doute; et pourtant nous nous soulèverons. - ---Pourquoi donc? - ---Il le faut.» - -Nous n’en pûmes tirer d’autres réponses; on eût dit que la contagion du -fatalisme musulman les avait gagnés. - -Ils s’insurgèrent, comme ils nous l’avaient dit, et furent écrasés, -comme Gambetta le leur avait prédit. Leur sang coula à flots jusqu’au -jour où la Russie sentit qu’elle devait les secourir comme Slaves et -comme orthodoxes. Elle fit la guerre pour eux, une guerre sentimentale -et politique à la fois qui l’avança d’une grande étape dans sa marche -sur Constantinople. - -Cette histoire, qui date d’hier, me revient en esprit quand mon fiacre -débouche sur une place beaucoup plus pittoresque que pavée, où quelques -centaines de Bulgares font l’exercice sous le commandement d’officiers -russes. Tout juste devant nous, au milieu des masures, s’élèvent les -constructions d’un palais inachevé. C’est une des futures résidences du -prince régnant, Alexandre de Battenberg. On dit que ce jeune homme de -noble sang faisait assez activement la fête, lorsque son grand patron et -son parent, l’empereur de Russie, le plaça sur un trône pour l’empêcher -de courir. On dit aussi que le sentiment du devoir professionnel, -concurremment avec l’instinct de conservation personnelle, l’a rendu -presque aussi bon Bulgare que le roi Charles de Hohenzollern Sigmaringen -est devenu bon Roumain. Il s’émanciperait volontiers des tuteurs à la -main pesante que la Russie lui a imposés et que son peuple supporte -impatiemment comme lui; peut-être même irait-il jusqu’à secouer le -protectorat de la Russie, mais ses sujets ne le suivraient sans doute -pas aussi loin, car les Bulgares sont accoutumés à voir dans l’empereur -de Russie un libérateur, un pape et un père. - -Il y a très probablement dans ce pays des villes autrement bâties et -autrement peuplées que Roustschouk, mais je n’en parlerai pas _de visu_, -car le grand financier qui a construit le chemin de Roustschouk à Varna -les a soigneusement évitées. Lorsque le pauvre Abd-ul-Azis commanda le -réseau des chemins turcs, au prix de deux cent cinquante mille francs le -kilomètre, il oublia entre autres choses de dire dans le cahier des -charges que ces chemins desserviraient les villes du pays, et le -concessionnaire, exclusivement appliqué à faire du kilomètre, comme -certains clercs d’avoués font du rôle, suit respectueusement les profils -du terrain, évite les travaux d’art et passe à vingt-cinq kilomètres de -Schoumla sans retourner la tête. Les Bulgares ont hérité de ce chemin -tel quel, et je doute qu’ils songent à l’améliorer de sitôt. Ce pauvre -peuple n’a d’argent pour rien, pas même pour niveler autour de -Roustschouk les retranchements qu’on y avait improvisés pour la guerre, -pas même pour améliorer le port de Varna, qui est le plus inhospitalier -de l’Europe. La route que nous parcourons en sept heures de train -express ne longe que des forêts dévastées, réduites à l’état de maigre -taillis, et des steppes où la culture apparaît de distance en distance -comme un accident heureux. De loin en loin, quelques masures, -construites en pisé et couvertes en chaume, nous montrent un simulacre -de village. Quelques rares troupeaux de buffles et de bœufs vaguent, -sans gardien, à travers le bois ou la plaine, et viennent camper sur la -voie que nulle barrière ne défend. Notre machine les éveille à coups de -sifflet; elle est d’ailleurs munie à leur intention d’un large -chasse-pierre à claire-voie construit en barres de fer assez solides et -assez fortement liées entre elles pour balayer un bœuf. - -Le malheur de la Bulgarie et de bien d’autres pays en Orient c’est que, -durant une longue suite de siècles, tous les fruits du labeur humain en -ont été emportés au fur et à mesure de la production et consommés à -l’étranger. Rappelez-vous la doléance de ce paysan du Danube qui vint à -Rome sous Marc-Aurèle protester devant le Sénat: - - Rien ne suffit aux gens qui nous viennent de Rome; - La terre et le travail de l’homme - Font pour les assouvir des efforts superflus. - Retirez-les: on ne veut plus - Cultiver pour eux les campagnes. - -On ne le voulait plus et l’on avait raison, mais on a continué à -travailler pour les Romains, puis pour les Grecs, puis pour les Turcs. - -C’est l’histoire toujours vieille et toujours nouvelle. - -Nous voyons à chaque station des quantités de blé que les indigènes -vannent, criblent et amoncellent en larges tas. Où ira-t-il, ce blé, et -surtout qu’est-ce que les producteurs recevront en échange? En -restera-t-il quelque chose dans le pays, maintenant que la Bulgarie est -une principauté indépendante ou peu s’en faut? Le régime de la propriété -est encore très primitif: sauf quelques rares exceptions, la terre -appartient à l’État ou aux communes, qui prêtent au paysan ce qu’il veut -et peut cultiver. Le Bulgare laboure, sème, moissonne et paye la dîme -pour solde de tout compte. Dans ces conditions, il me semble qu’on -pourrait vivre et même avec le temps amasser quelque chose; mais le -capital fait défaut. Il faudrait que des colons étrangers vinssent -apporter leur argent, leurs instruments de travail, leurs procédés de -culture. Reste à savoir s’ils seraient bien accueillis, et l’on m’assure -que non. D’ailleurs la sécurité des campagnes est presque nulle. Deux -stations ont été pillées depuis une quinzaine, un chef de gare blessé -grièvement à la tête et au bras, la recette enlevée, les dépôts de -marchandises, établis par quelques particuliers sur la voie, dévalisés. -On nous dit que la saison du brigandage tire à sa fin, car, après la -chute des feuilles, les taillis dépouillés n’offriront plus que des -refuges percés à jour. La tactique des malfaiteurs consiste à envahir -les gares après le passage du dernier train, et il en passe deux en -vingt-quatre heures. Ils prennent d’abord ce qu’ils trouvent, ensuite -ils mettent les employés à la torture pour se faire donner l’argent -caché. Ceux qui ont fait le dernier coup, à Vetova, étaient vêtus en -Turcs, ce qui ne prouve pas grand’chose; les écumeurs de la frontière -grecque ont de tout temps emprunté le même déguisement. Je demande à M. -Wiener, qui est chez lui sur cette ligne, comme secrétaire général de la -Société d’exploitation, si les blessés et les volés ont quelques chances -d’obtenir justice; il n’ose pas répondre affirmativement. Tout récemment -encore, on a volé quinze rails sur la voie; on les a fait entrer dans la -construction d’une maison de Varna; les voleurs ou tout au moins les -receleurs ont été pris la main dans le sac; mais la justice du pays les -a laissés tranquilles. Question de patriotisme. Les Bulgares ne se -condamnent pas entre eux. Ils devraient cependant quelques égards à une -Compagnie dont le personnel cosmopolite leur a fourni un ministre, un -président de cour et un juge, ancien bourrelier des chemins de fer -orientaux. L’inspecteur général, qui nous fait compagnie depuis -Roustschouk jusqu’à Varna, est un Français du meilleur monde, jeté dans -ces pays perdus par je ne sais quel caprice du sort. M. de Gisors, c’est -son nom, ferait assurément bonne figure dans le conseil du prince -Alexandre; mais peut-être aimerait-il mieux sa mie au gué! Les ministres -de Bulgarie sont payés quinze mille francs par an. - -Nous déjeunons à la station de Scheytandjik (en turc: petit diable). On -nous y sert des perdreaux que le grand diable lui-même ne saurait pas -découper, arrosés d’un vin de pays qui ne vaut pas le diable. Mais comme -il est une heure et quart et que nous mourons de faim, nous dévorons un -simple rôti d’oie, de grosses pâtisseries à la turque et une compote de -pêches piquées d’amandes et baignées dans un sirop qui sent la rose à -plein nez. Voilà qui est mauvais! pensez-vous. Eh bien! non! - -La voie traverse sans façon deux ou trois cimetières turcs dont les -stèles déjetées, frustes ou brisées, nous feraient croire à un abandon -séculaire, d’autant plus qu’il n’y reste pas un cyprès, pas un seul de -ces arbres dont les musulmans ont coutume d’ombrager le champ de leurs -morts. Cette désolation funèbre me fait penser naturellement aux -vivants. Que deviendront les Turcs en Bulgarie? Le culte, la loi, les -mœurs, l’organisation de la famille, tout contribue à faire des -musulmans un peuple à part qui ne peut guère vivre au milieu des -chrétiens qu’à la condition d’y vivre en maître. L’histoire de l’Algérie -française depuis cinquante-trois ans semble démentir cette thèse; mais, -notre politique et notre tolérance y ont créé au profit des Arabes un -_modus vivendi_ non seulement acceptable, mais honorable; sans quoi une -population fière et vaillante et dix fois plus nombreuse que nous dans -son propre pays se serait fait tuer jusqu’au dernier homme ou nous -aurait exterminés. Il en va tout autrement dans les pays où les Turcs -sont en minorité au milieu de raïas affranchis de la veille, animés de -ressentiments séculaires, ignorants et fanatiques pour la plupart. Les -sacrifices que l’empire ottoman s’est imposés coup sur coup ont laissé -les Turcs de la Grèce, de la Serbie, de la Roumanie et de la Bulgarie -dans une situation intolérable, qui les contraindra tous à s’expatrier -tôt ou tard. Des malheureux, des innocents expient ainsi douloureusement -les violences de leurs ancêtres. Et nous, Français des provinces de -l’Est, nous dont le cœur saigne encore des abominations de la conquête, -comment resterions-nous insensibles à leurs malheurs? Notre justice et -notre humanité sont mises tous les jours à d’étranges épreuves par cette -liquidation européenne qui vient de commencer sous nos yeux: d’un côté, -la ruine et la désolation des anciennes provinces turques nous portent à -maudire un régime qui dévastait et stérilisait tout; de l’autre, il est -bien malaisé d’applaudir la réparation de l’injustice par l’injustice et -l’expulsion d’une barbarie par une autre. - -Après la station de Schoumla, qui est à cinq ou six lieues de Schoumla, -et que les constructeurs de la voie ont baptisée du nom de -Schoumla-Road, une petite oasis de choux verts, grande comme un jardin -de curé, nous révèle une heureuse modification dans le sol et dans la -culture. Cela ne nous mènera pas loin, nous verrons encore longtemps des -plaines en friche et des collines effrayantes de calvitie; mais, après -tout ce que nous avons vu dans la journée, c’est une joie que de -découvrir un filet d’eau sale qui serpente languissamment dans un ravin. -L’eau ne tardera pas à se montrer en abondance; nous allons traverser de -vastes étendues de roseaux, longer des étangs fabuleux dont un seul, à -droite du train, a dix-sept kilomètres de long, et c’est ainsi que nous -arriverons à la triste bicoque de Varna. Nous en avons aperçu juste -assez pour n’être pas tentés d’en admirer davantage. L’essentiel, pour -nous, c’est d’apprendre qu’on peut s’embarquer, ce qui n’arrive pas tous -les jours. M. de Gisors nous avait annoncé à mi-chemin que la mer Noire -serait mauvaise; aux dernières nouvelles, elle est passable, et -l’accueil qu’elle nous fait pourrait être plus rébarbatif. - -Il suffirait de quelques millions pour transformer la méchante rade de -Varna en un port vraiment confortable; mais ces millions, la pauvre -Bulgarie ne les a pas, et qui peut dire si elle les aura jamais? Tout -l’effort du gouvernement s’est réduit à construire un mauvais -embarcadère pour les canots sur un récif incessamment battu par la -vague; et, pour s’indemniser de ce grand sacrifice, il a frappé d’un -droit de demi pour cent _ad valorem_ tous les colis qui débarquent ici. -C’est pourquoi les bateaux marchands, quand la chose leur est possible, -ne manquent pas d’aller chercher un port en Roumanie, soit Kustendjé, -soit Galatz, soit Braïla. Quant à nous, grâce au talisman que M. -Nagelmackers tient en poche, nous n’avons eu affaire à la douane qu’une -fois dans la gare française d’Avricourt, où un employé supérieur, -charmant homme, voulut absolument se faire présenter à nous. J’ai abusé -de cette immunité pour introduire en fraude vingt cigarettes de tabac -turc. - -Cinq ou six grosses barques, manœuvrées vigoureusement par des Grecs, -nous chargent avec nos bagages et nous voiturent sur la mer houleuse, -jusqu’au bateau du Lloyd, l’_Espero_, où l’on a retenu les meilleures -chambres pour nous. J’aurai le plaisir de coucher sur la tête de M. -Regray, ingénieur en chef au chemin de fer de l’Est. Tout va bien: il -est bon compagnon et à l’épreuve du mal de mer. Un homme heureux dans ce -quart d’heure solennel de l’embarquement sur la mer Noire, c’est le -docteur Harzé, de Liège, médecin de la Compagnie des wagons-lits et de -la légation belge à Paris, voyageur acharné, qui va souvent à Rome -fraterniser avec les jeunes artistes de notre Académie et qui, dans sa -fureur de déplacements et villégiatures, est venu jusqu’à Metz en 1870 -donner ses soins à nos blessés. Il s’était promis, en partant, de nous -guérir tous à la file, et il en était, ma foi, bien capable, car il a -autant de savoir que d’entrain. Nous avons voyagé si vite et nous nous -sommes tellement amusés, que nul de nous n’a trouvé le temps d’être -malade. Tout cela va changer, Dieu merci! Mais, hélas! cher docteur, il -n’y a point de félicité parfaite en ce bas monde! Le mal qui nous menace -est de ceux que la médecine fut toujours impuissante à guérir. - -Nous profitons des dernières lueurs du jour pour faire connaissance avec -le paysage, qui n’est pas beau, et avec notre nouveau domicile. La côte -paraît triste et nue et la végétation misérable. Deux forts perchés sur -deux hautes collines protègent la rade et la ville. Nous n’avons vu d’un -peu original en quittant la terre qu’un campement de bestiaux de toute -sorte, bœufs, buffles, chevaux, porcs et brebis, couchés ou debout, -pêle-mêle, au bord de la mer, dans un enclos pavé de boue qui doit être -la salle d’attente des animaux. Notre navire est bondé de voyageurs, de -pauvres gens surtout, de paysans turcs émigrés qui ont quitté la -Bulgarie avec leurs femmes et leurs enfants. Depuis l’avant jusqu’à -l’escalier du roufle, le pont est encombré de costumes très pittoresques -dans leur délabrement, de physionomies fières et nobles dans leur -tristesse résignée. J’assiste à la toilette de deux bébés que leur mère -arrose d’eau pure, à pleine aiguière, avant de les étendre -parallèlement, sous le ciel, entre deux couvertures piquées. A quelques -pas plus loin, un murmure de voix sortant d’un large trou carré me fait -découvrir dans l’entrepont toute une population de femmes et d’enfants -accroupis et serrés les uns contre les autres. De cette lamentable -agglomération s’élève une odeur fade d’air désoxygéné. Ces malheureuses -et ces innocents vont passer quatorze heures dans ce trou, plus mal -logés que le troupeau de moutons qui tient compagnie à nos colis dans la -cale des marchandises. Et comment vivront-ils demain? Quel est le -morceau de pain qui les attend dans la capitale des croyants? Voilà -l’envers de l’émancipation des raïas, le contre-coup des grands -événements qui ont affranchi les chrétiens dans la presqu’île des -Balkans. Mais la cloche du bord annonce notre dîner, et nous courons -nous entasser dans une salle à manger assez basse, comme de raison, et -éclairée au pétrole. Dans ces conditions, la mer n’a pas besoin de -s’agiter beaucoup pour mettre à mal les estomacs susceptibles: la -chaleur et l’odeur suffisent grandement. Aussi voyons-nous en moins d’un -quart d’heure nos rangs fort éclaircis et les assiettes délaissées dans -les proportions d’une sur deux. Quelques-uns de nos compagnons se -rétablissent au grand air sur le pont; beaucoup d’autres ont piqué une -tête au fond de leur cabine et ne reparaîtront plus avant le jour. -Pendant ce temps, le navire fait bonne route; ces bâtiments du Lloyd -sont bien construits, sans excès d’élégance ni de confort, et commandés -par les meilleurs marins des rives de l’Adriatique. J’ai pris le thé -jusqu’à minuit, en fumant force cigarettes, avec M. Berthier, le plus -joli causeur et le plus fin Parisien qui ait jamais présidé le tribunal -de commerce, puis je me suis couché en enjambant M. Regray, et j’ai si -bien dormi que mon camarade de chambre a dû me secouer en criant: «Mais -levez-vous donc! Il fait jour, et nous sommes dans le Bosphore!» - - - - -V - - -En effet, nous étions à l’entrée du Bosphore. La prudence du -gouvernement turc en interdit l’accès même aux bâtiments de commerce -depuis le crépuscule jusqu’au lever du soleil. Mais le soleil s’était -levé avant moi, les formalités de police et de santé étaient remplies; -déjà notre aimable Missak-Effendi s’était fait débarquer sur la côte de -Thrace, où sa famille l’attendait pour quatre jours après quatre ans -d’absence. Déjà nous avions embarqué le drogman et un conseiller de la -légation belge, ainsi que M. Weil, inspecteur général des agences de la -Compagnie Nagelmackers. Ce jeune Français, décoré comme officier en -1871, s’était chargé obligeamment de préparer notre séjour, d’organiser -nos promenades, d’obtenir les firmans, de faire les logements à l’hôtel. -Et il s’était acquitté de sa tâche avec tant de zèle et d’esprit, que -nous n’eûmes, pour ainsi dire, qu’à nous laisser vivre, car les -spectacles et les plaisirs vinrent spontanément à nous, sans nous donner -le temps de désirer la moindre chose. - -Nous trouvons maintenant que l’_Espero_ marche trop vite: ce ne serait -pas trop d’une demi-journée pour détailler les deux panoramas qui se -déroulent simultanément sous nos yeux. Ce profond et rapide canal d’eau -presque douce, qui emporte à la mer de Marmara le large tribut du -Danube, du Don, du Dniester, du Dnieper et des cinq ou six autres -fleuves de la mer Noire, tient une place énorme dans l’histoire du genre -humain. Il a eu pour marraine une maîtresse de Jupiter, la belle Europe, -qui le traversa à cheval ou, pour parler correctement, à taureau, sur la -croupe du maître des dieux. Que d’autres aventures depuis celle-là, -jusqu’à la fanfaronnade de lord Byron nageant vers la tour de Léandre! -Ici, l’histoire est aussi merveilleuse que la légende: rappelez-vous le -passage de Darius, le pont de bateaux de Xerxès, la mer fouettée de -verges par ce grand fou qui tomba amoureux d’un platane et lui donna -plus de bijoux que jamais financier n’en promit à une danseuse de -l’Opéra. Les barbares, les demi-barbares et les civilisés, les païens et -les chrétiens, les orthodoxes, les schismatiques, les musulmans, se sont -donné rendez-vous dans ce champ clos pendant plus de deux mille ans pour -disputer l’empire du monde. Et tout n’est pas fini, puisque -Constantinople est le centre autour duquel gravite depuis un siècle au -moins la politique européenne. - -Quoique la ville ne compte pas, selon toute apparence, un million -d’habitants, elle s’étend par ses faubourgs depuis l’entrée de la mer -Noire jusqu’à la mer de Marmara, sur toute la rive d’Europe, sans parler -de Scutari et de cette banlieue asiatique qui va de Béicos à Kadikeui. -Il est vrai d’ajouter que les magnificences de ces bords enchantés sont -presque toutes en façade. Les palais, les villas, les kiosques, -s’étalent à nos yeux comme un décor de théâtre derrière lequel on ne -trouve souvent que des montagnes et des ravins. Des bâtiments de grande -apparence ne sont que des chalets peints en pierre, comme l’ambassade de -France à Thérapia. Le sultan qui en fit largesse à Napoléon Ier n’avait -certes pas lésiné sur la dépense; mais l’humidité du détroit est si -pénétrante en hiver qu’elle démolirait les murailles les plus solides; -les cloisons lui résistent mieux. Cependant le bois peint se désagrège -avec le temps. Nous remarquons beaucoup d’habitations en ruines que l’on -ne songe pas à réparer, soit que le propriétaire ait éprouvé des revers -de fortune, soit qu’il ait eu la fantaisie de porter ses pénates -ailleurs. Les lieux communs qui se débitent encore de temps en temps sur -les Turcs campés en Europe prennent ici une apparence de vérité. Les -Arméniens, les Grecs, les Francs, les Turcs surtout, lorsqu’ils étaient -maîtres de l’Orient, ont fait ici, pour leur plaisir ou pour leur -vanité, des dépenses incalculables. Un seul kiosque, construit sur la -rive d’Asie et offert au sultan par Méhémet-Ali, a coûté six millions de -francs; il est abandonné depuis longtemps et tombe en ruines. Le khédive -Ismaïl-Pacha s’est fait bâtir ici une résidence royale, entourée de -jardins comme on n’en voit que dans les _Mille et une Nuits_ ou dans le -service de M. Alphand à Paris; l’ancien sultan Mourad est confiné à -Tchéragan, dans un palais immense, et l’empereur régnant Abd-ul-Hamid -logerait aisément dix mille hommes derrière les façades marmoréennes et -les énormes grilles dorées de Dolma-Bagtché. Eh bien, faut-il vous -l’avouer? ce que j’ai aperçu de plus beau sur la rive d’Europe, c’est un -ouvrage militaire du XVe siècle, Rouméli-Hissar, élevé par Mahomet II. - -Un jeune passager arménien qui a appris le français à Constantinople, et -qui par conséquent le parle bien, nous a fait les honneurs du Bosphore -depuis Bujukdéré jusqu’à Top-Hané. Nous avons mesuré en passant la -profondeur du canal, grâce à un paquebot des Messageries françaises, la -_Provence_, qui a été coulé à pic et qui élève hors de l’eau juste la -pointe de son grand mât. L’_Espero_ stoppe, les embarcations nous -abordent, les interprètes nous envahissent; il ne nous reste plus qu’à -descendre, mais nous ne sommes pas pressés, car ce qu’il y a de plus -beau dans cette ville, je le sais par expérience, c’est le premier coup -d’œil, le profil des collines, la découpure des dômes et des minarets -sur le ciel, la couleur chaude et variée des édifices petits et grands, -le va-et-vient des navires et des caïques sur le Bosphore et dans la -Corne-d’Or, la merveilleuse diversité des types et des costumes. Le -voyageur assez heureux ou assez courageux pour s’en tenir à la première -impression, s’extasier franchement un quart d’heure et retourner chez -lui sans demander son reste, ne ferait pas un mauvais calcul. Mais la -_Mouche_ du Lloyd qu’on a mise obligeamment à notre service est déjà -lestée des bagages. Éveillons-nous d’un trop beau rêve; allons perdre -nos illusions. - -Grâce à la qualité officielle de M. Olin, qui doit nous attirer des -faveurs de toute sorte, nous débarquons à la grille de Top-Hané, qui est -la fonderie impériale des canons. Huit ou dix landaus de grande remise, -à cochers galonnés, nous attendent avec les interprètes sur le siège; -nos bagages suivront sur le dos des _hammals_ ou portefaix turcs, qui -sont les plus honnêtes gens du monde. Et nous voilà galopant en file -indienne sur le pavé capricieux et dans la boue gluante de Galata, le -long des boucheries, des cafés, des gargotes, des épiceries ou -_baccals_, dont la seule odeur fournirait douze chapitres à M. Zola, des -boutiques de fruitiers admirables où resplendissent l’or des raisins, le -corail des piments, la pourpre des tomates, le grenat des jujubes, -l’améthyste épiscopale des aubergines. Je me sens rajeunir de trente ans -aux cris de la rue, en entendant brailler un gamin grec qui vend des -radis rouges: «_hokkina rapanakia!_» et un jeune Turc qui colporte -presque aussi bruyamment le lait caillé ou _yaourt_. Nous sommes arrêtés -un moment par la rencontre de quatre Turcs superbes qui portent, -suspendu à des arceaux de bois, un tonneau presque aussi monumental et -aussi lourd que le foudre de Heidelberg. Les mendiants profitent de -l’occasion pour s’abattre sur nous. Toujours les mêmes, ces -gaillards-là! J’ai bien cru en reconnaître un; ce serait pourtant grand -miracle si en trente ans il n’avait pas vieilli. Les chiens pullulent -toujours dans les rues, et ils sont plus laids, plus crottés, plus -galeux et plus bruyants que jamais. Mais voici du nouveau, de l’inconnu, -de l’inédit. Devinez quoi? Je vous le donne en mille: un tramway, mais -un tramway assurément comme vous n’en avez pas vu: les rails posés sur -une rampe de sept centimètres par mètre, une vieille voiture qui doit -avoir été dans son temps diligence en Auvergne ou coucou dans quelque -banlieue, deux chevaux qui descendent la montagne au grand galop, et un -_saïs_ qui dégringole plus vite encore, car son métier consiste à -précéder la voiture et à repousser les passants qui voudraient se faire -écraser. Je dois dire que toutes les lignes ne sont pas également -vertigineuses et qu’on y voit rouler par-ci par-là du matériel presque -neuf. Les fiacres sont encore assez rares, faute de rues suffisamment -carrossables, et les chevaux de selle à la disposition du public -stationnent comme autrefois dans les carrefours, chaque animal flanqué -de son propriétaire, qui suit à pied le cavalier au galop et le devance -quelquefois. Peu ou point de charrettes en ville, mais force caravanes -de baudets, de chevaux de bât et même de chameaux chargés de briques, de -pierres, de planches et autres matériaux de construction. Car on bâtit -beaucoup de maisons neuves à Péra, et même de fort belles, au milieu des -baraques de bois qui s’effondrent et des ruines qu’on abandonne à leur -destin. Quelques masures d’autrefois, les plus vieilles et les plus -déjetées, ont conservé l’aspect mystérieux des habitations turques; mais -ce sont de très rares exceptions, de même que les maisons chrétiennes à -Stamboul: la population de la ville tend à se cantonner de plus en plus -par affinités électives, selon les cultes et les nationalités. - -L’hôtel du Luxembourg, appelé aussi Grand Hôtel, qui doit nous héberger -presque tous, est établi en bonne place et en bon air dans la grande rue -de Péra. C’est une vaste maison presque neuve et très propre, bâtie -économiquement par des spéculateurs qui en tirent un bon loyer. Notre -hôtelier, M. Flament-Belon, est un Français actif et intelligent qui a -passé sa vie en Orient, fait et défait plusieurs fois sa fortune et -honorablement élevé une famille de sept enfants. Hélas! l’aubergiste -français est un type qui tend à disparaître. Il sera bientôt remplacé, -même en France, par une espèce de diplomate allemand qui porte la -cravate blanche et les mains sales et dont la politesse, insolente et -rapace, fait tourner le lait dans les tasses et aigrit le vin dans les -bouteilles. Les braves gens qui ont hébergé ma jeunesse voyageuse nous -logeaient moins confortablement, à coup sûr, ne nous alimentaient -peut-être pas beaucoup mieux et ne nous donnaient pas pour rien ce qu’on -vend très cher aujourd’hui; mais leur visage nous servait, dès -l’arrivée, un plat de bonne mine. Ils avaient une façon de souhaiter la -bienvenue qui disait: Vous êtes chez vous. Ils reconnaissaient un client -au bout de dix années et lui demandaient des nouvelles de sa famille. -S’ils vous voyaient pour la première fois, ils s’excusaient, ou peu s’en -faut, de ne pas vous connaître encore et vous posaient assez de -questions pour vous connaître à fond dans un instant. Bref, on était -chez eux un peu moins qu’un ami, mais beaucoup plus qu’un numéro, et, la -note acquittée, on ne dérogeait pas en les remerciant des attentions -qu’ils vous avaient données par-dessus le marché. Voilà ce qu’on ne -rencontre plus guère à Cauterets, à Nice ou à Trouville; voilà ce que -nous avons trouvé avec un peu de surprise et beaucoup de plaisir chez -ces bonnes gens du Grand Hôtel de Péra. Ils avaient fait l’impossible -pour nous loger convenablement aux deux premiers étages de la maison, et -les voyageurs arrivés avant nous les y avaient aidés avec une bonne -grâce vraiment rare: par exemple, j’ai su que ma chambre avait été cédée -obligeamment par le jeune prince Grégoire Soutzo, fils de l’ancien -ministre des affaires étrangères, Athénien de naissance, Roumain par -naturalisation et licencié ès lettres de la Faculté de Paris. Après une -heure d’ablutions qui m’eût semblé délicieuse si l’eau de Constantinople -était moins sale, un déjeuner passable réunit à la table d’hôte toute la -bande joyeuse des wagons-lits; puis, sans perdre un moment, dociles et -disciplinés comme les clients anglais de l’agence Cook, nous nous -mettons en devoir d’épuiser l’ordre du jour tel que M. Weil l’a rédigé. - -Notre guide est un aide de camp du sultan, le général Ahmed, qui a -terminé ses études à Paris non pas, comme on pourrait le croire, à -l’École d’état-major, mais dans l’atelier de Gérome. Il était peintre, -et même assez bon peintre pour que Courbet lui demandât un de ses -paysages et que le jury du Salon lui décernât une mention honorable. -C’est que la spécialité ne sévit pas aussi despotiquement chez les -Orientaux que chez nous. Fuad-Pacha, le grand Fuad, était médecin -militaire avant de devenir le second personnage de l’État. J’ai retrouvé -à Bucarest un grand garçon fort intelligent, M. Obedenare, que j’avais -connu étudiant en médecine. Quand je lui demandai ce qu’il était devenu -depuis le temps, cet excellent docteur me répondit qu’il était premier -secrétaire à la légation de Rome. Le général Ahmed fait monter le -ministre du roi des Belges dans une magnifique voiture à la livrée du -sultan; nous retrouvons les landaus qui nous ont amenés à l’hôtel et -nous partons en troupe pour le palais de Dolma-Bagtché. Ce qui -caractérise aujourd’hui le luxe oriental, c’est qu’il est fabriqué de -toutes pièces à Paris, à Aubusson, à Saint-Gobain, à Baccarat, dans -toutes les manufactures de France. Tandis que nous nous disputons à -l’hôtel Drouot les tapis de la Perse, de l’Inde et de la Turquie, on -n’apprécie ici que nos moquettes; les meubles fabriqués au faubourg -Saint-Antoine sont tendus invariablement en soieries de Lyon. Rien de -plus riche que ces intérieurs où l’on n’a regardé à la dépense que pour -la pousser au maximum; mais la moindre vieillerie originale et nationale -ferait beaucoup mieux notre affaire. Les glaces de trente mètres carrés, -les candélabres de cristal à deux cent cinquante bougies, les cheminées -revêtues de malachite ou enrichies des porcelaines les plus élégantes de -la rue Paradis-Poissonnière, ne valent pas pour nous une lampe de -mosquée ou même un seul carreau de belle majolique. Plusieurs choses -m’ont intéressé dans ce palais immense et ruineux, par exemple les -salles de bain construites en albâtre oriental et une petite galerie de -tableaux modernes où l’on est tout heureux de retrouver le _Gynécée_ de -Gérome (est-ce bien ainsi qu’on l’appelle?) et quelques-unes des -meilleures toiles de Fromentin, de Berchère et de Pasini. Mais la salle -des fêtes où l’on posait une petite bande de carpette extrêmement simple -pour la réception du Courbam-Beïram m’a seule émerveillé par la -hardiesse de sa construction et la noblesse de ses lignes. Lorsqu’une -œuvre d’architecture a été conçue grandement, les incorrections de -détail sont noyées dans la beauté de l’ensemble. Témoin l’effet de -Saint-Pierre de Rome, où le détail est souvent des plus défectueux. - -Nous n’avons vu de Dolma-Bagtché que le _selamlik_, c’est-à-dire les -bâtiments à l’usage du maître. Un autre palais aussi grand, peut-être -plus grand, et renfermé dans la même enceinte, est occupé par le harem -du sultan, qui est tout un monde et un monde soigneusement fermé, comme -on sait. Mais nous avons pu effleurer sans indiscrétion les délices et -les splendeurs de la vie de famille chez un musulman couronné, car, au -sortir de Dolma-Bagtché, Ahmed-Pacha nous a conduits au kiosque de -Beylerbey, dont les fenêtres étroitement grillées prouvent -qu’Abd-ul-Azis n’y habitait pas seul. Un petit vapeur du sultan et -quatre caïques impériaux enlevés (c’est le mot) par des rameurs vêtus de -blanc nous transportent à la rive d’Asie et nous déposent sur l’escalier -déjà quelque peu délabré de ce joli palais. C’est là que l’impératrice -Eugénie a reçu l’hospitalité en 1869, dans la dernière année de sa -gloire et de son bonheur. La prise de possession d’un tel nid par la -princesse la plus gracieuse de l’Europe et sa petite cour en belle -humeur fut assurément une fête comme le Bosphore en avait peu vu. -Figurez-vous les étonnements et les curiosités, les cris d’admiration et -les éclats de rire de quelques fines Parisiennes introduites dans cette -sorte de cloître conjugal qui s’appelle un harem. Il devait être -délicieux, le kiosque de Beylerbey; il l’est encore, et beaucoup, -puisque nous en sortons enchantés sous un ciel noir, pour aller visiter -ses jardins sous une pluie battante. - -Deux mots sans plus à l’adresse des poètes et des jardiniers. Les uns, -par leurs descriptions plus brillantes que véridiques, ont abusé les -autres sur le climat et la végétation de ce pays. La géographie -elle-même a pu accréditer beaucoup d’erreurs en nous montrant -Constantinople sur le même degré de latitude que Naples. Hélas! -Constantinople n’a pas le climat de Naples, il s’en faut! Le ciel y est -très dur au pauvre monde; il y vente à force, il y neige à profusion et -il y gèle à pierre fendre. Aussi la nature y est-elle assez exactement -ce qu’elle est à Paris. La Grèce a de beaux orangers, voire des palmiers -assez grands qui vont jusqu’à promettre des dattes: ici, vous ne -rencontrerez pas même un olivier. Aussi les jardins d’agrément, fût-ce -autour des palais impériaux, ont les mêmes massifs et les mêmes -corbeilles que nos squares; troènes et fusains par-ci, coleus, anthémis, -fuchsias et géraniums par là, et rosiers de Bengale à profusion. Je n’en -ai pas aperçu beaucoup d’autres. Mais un vrai sage se peut contenter à -ce prix; je ne suis pas venu ici pour voir mûrir les ananas en pleine -terre, et ce n’est pas sans un secret contentement que je retrouve si -loin de chez nous mon modeste jardin de Pontoise. Pour couronner -dignement cette excursion en Asie, nous gravissons deux ou trois étages -de terrasses et nous allons déranger deux malheureux couples de tigres -fort beaux d’ailleurs et bien nourris derrière leurs barreaux de fer. Ce -sont les derniers survivants de la ménagerie d’Abd-ul-Azis. - -Nous nous rembarquons pour l’Europe, et l’on nous met à terre à la -pointe du vieux sérail. C’est tout ce qu’il y a de plus curieux dans -Stamboul, le beau du beau, le fin du fin, la quintessence, quoique le -vieux sérail (ou palais) soit brûlé, comme presque tous les monuments -qui datent de la conquête. Ahmed-Pacha, qui n’a point mandat de nous -épargner les émotions, au contraire, nous introduit d’abord dans le -trésor des sultans, dont la clef seule est un morceau qui mériterait le -voyage. Elle n’a pas encore tourné dans la serrure que le joyeux -représentant du _Times_ nous propose un coup analogue à celui que les -Anglais ont exécuté en Égypte: «Messieurs, dit-il, nous sommes trente et -les gardiens ne sont que quatre. Égorgeons-les et prenons tout.» Comme -il disait ces mots, trente ou quarante jeunes Turcs semblent sortir de -terre et prennent position devant les vitrines, non certes pour les -défendre, mais plutôt pour nous en faire les honneurs. Ce trésor est -surtout précieux comme musée. Je ferais assez bon marché des métaux -précieux et des pierreries qu’il contient, sans excepter le trône d’or -massif tout incrusté de joyaux, et les coussins brodés de perles, et les -boisseaux de diamants, de saphirs, d’émeraudes et de rubis. Tout cela -vaut bon nombre de millions, j’en conviens; mais parlez-moi des armes, -des armures, des étoffes, des broderies, de cette collection fabuleuse -qui contient les costumes d’apparat de tous les sultans depuis Mahomet -II, avec tous leurs poignards et leurs aigrettes impériales. Devant cet -amoncellement de belles choses, on est pris d’une certaine -reconnaissance pour les despotes qui les ont conservées religieusement -au milieu de nécessités quelquefois très urgentes. Abd-ul-Azis est le -seul, dit-on, qui ait puisé parfois dans les boisseaux de diamants pour -donner des parures à ses femmes; mais, à l’époque où il l’a fait, -n’était-il pas déjà irresponsable? - -On dit que la mosquée d’Irène renferme un précieux dépôt d’antiquités -musulmanes et des armes du temps des croisades; mais les simples giaours -comme nous ne sont point admis à les voir. Par compensation, l’on nous a -régalés d’une visite au kiosque de Bagdad. C’est la seule fantaisie -archéologique qui soit jamais éclose dans l’esprit d’un sultan; mais -quelle heureuse idée d’employer à la décoration d’un édifice du XVe -siècle les débris les plus beaux et les plus curieux de l’antique -industrie musulmane! Les revêtements de faïence, empruntés apparemment à -quelques mosquées hors d’usage, suffiraient seuls à la gloire et à la -fortune d’un musée d’art décoratif. Il y a eu de grands artistes turcs, -par exemple celui qui a martelé ce magnifique dais de cuivre doré, vrai -chef-d’œuvre de chaudronnerie qu’on admire dans le jardin. Les riches -exemplaires du Koran, qu’on garde ici dans la petite bibliothèque du -vieux sérail et que nous n’avons pas eu le temps d’admirer à notre aise, -valent bien nos missels du moyen âge par la beauté des ornements et le -fini de l’exécution. - -A force d’aller, de venir et de tourner sur cet étrange et précieux coin -de terre où l’on voit de vieux jardins avec des ifs taillés à la mode de -Versailles, de vieux serviteurs du palais, et même un vieux harem peuplé -de sultanes en retraite, nous avions fini par sentir la fatigue. -Ahmed-Pacha s’en aperçut et nous fit asseoir dans le kiosque -d’Abd-ul-Medjid, qui n’est pas très beau par lui-même, mais qui jouit -d’une vue incomparable sur la mer. On nous y servit un café délicieux, -précédé d’une cuillerée de sorbet à la rose et du verre d’eau de rigueur -avec la cigarette de Djebeli, qui remplace décidément le chibouque dans -le cérémonial hospitalier. Autrefois, la moindre visite entraînait non -seulement toute une manœuvre, mais toute une cuisine. Le _chiboukdgi_ de -la maison s’avançait vers vous gravement, une longue pipe à la main. Il -mesurait avec soin la distance, posait à terre un petit plateau de -cuivre ou d’argent, y déposait le fourneau de l’instrument, puis -décrivait savamment un arc de cercle avec le bout d’ambre pour l’amener -tout juste à vos lèvres. Ce travail accompli, il mettait le charbon sur -la pipe s’il n’avait commencé par la fumer lui-même au seuil de la porte -avec une douce familiarité. Mais ce n’était pas tout: il fallait que -chaque tuyau fût gratté, lavé, parfumé, lorsqu’on en avait fait usage; -le bout d’ambre surtout, qu’il fût ou non chargé de diamants à sa base, -exigeait un entretien méticuleux, car la nicotine ne manquait jamais de -s’y condenser. Il fallait tout un personnel attaché aux chibouques dans -les maisons qui recevaient beaucoup. Avec un demi-cent de cigarettes sur -un plateau, la politesse est faite, la tradition respectée, l’honneur de -l’hospitalité orientale sauvegardé et le tracas réduit à rien. Comme -nous remarquions l’air aisé et les bonnes façons des jeunes gens qui -nous offraient les rafraîchissements d’usage, on nous apprit que dans -tous les palais impériaux le service est fait par les fils des -meilleures familles que leurs parents destinent aux emplois de la cour. -C’est ainsi qu’autrefois, chez nous, les gentilshommes de grandes -maisons débutaient comme pages à la cour du roi ou chez les princes du -sang. Non seulement on ne déroge pas en servant le maître suprême, mais -plus les fonctions qu’on remplit auprès de lui ont un caractère intime, -plus elles sont considérées et honorées. C’est ce qui vous fera -comprendre comment le kislar-agha marche de pair avec le grand vizir. Si -l’un de ces deux personnages est le plus haut instrument de la volonté -souveraine, l’autre, le chef des eunuques, est le gardien de l’honneur. -Pour nous autres badauds de l’Occident, c’est toujours un objet de -curiosité que la face glabre, luisante et molle d’un de ces hommes -incomplets quand nous l’apercevons dans la rue à côté du cocher sur le -siège d’une voiture de femme, ou les mains dans les poches devant la -porte d’un palais. Les Orientaux, au contraire, considèrent l’eunuque -comme un des éléments de la famille musulmane; ils ne raillent jamais -son malheur, estiment son courage et son dévouement au maître et envient -quelquefois sa fortune, car il est souvent riche et toujours charitable -au point d’épouser une veuve chargée de famille pour léguer ses -économies à quelqu’un. Je ne crois pourtant pas qu’un seul de ceux qui -s’offrent à nos yeux ait choisi de plein gré sa carrière. Or, il y en a -de très jeunes: d’où viennent-ils? où les fabrique-t-on? La route du -voyageur en ce pays est littéralement hérissée de points -d’interrogation. Depuis longtemps la traite des esclaves blancs ou -noirs, mâles ou femelles, est interdite par la loi. Cependant il y a -toujours des esclaves, et la société musulmane se désorganiserait s’il -n’y en avait plus. Mais nous ne sommes pas ici pour raisonner ni pour -comprendre; on fait avancer nos voitures, nous traversons au trot de -vieilles cours vastes et dépavées, nous passons en revue des fantômes de -cyprès séculaires et de platanes antédiluviens, nous débouchons sur la -place du Séraskiérat, où des conscrits fraîchement débarqués dans le -costume de leurs villages, quelques-uns en vestes de cotonnade rose et -en caleçons lilas tendre, apprennent une manœuvre assez agréable, qui -consiste à se baisser pour prendre la gamelle et à manger le repas du -soir. Le soldat turc est payé très irrégulièrement, et il a cela de -commun avec presque tous les fonctionnaires de l’empire, mais il est -bien logé, bien vêtu et nourri paternellement. Outre sa ration de pain, -qui est la même que chez nous, il reçoit deux fois chaque jour un rata -de viande et de légumes, deux fois par semaine un plat sucré, de temps à -autre une distribution de tabac. Sur les revenus de l’empire qui ont -sensiblement décru avec le territoire et qui consistent surtout -aujourd’hui dans le produit des douanes et la dîme des provinces -asiatiques, c’est l’armée qui prend la grosse part. Le sultan, qui règne -et gouverne avec un sérieux auquel tous les partis rendent hommage, veut -être prêt à tout événement et défendre avec honneur ce qu’il possède -encore en Europe. Je serais bien surpris si, le cas échéant, il n’était -pas héroïquement soutenu par son armée et par son peuple entier. Qui -vivra verra. Pour l’instant, c’est-à-dire à la sortie du vieux sérail, -nous voyons les bons Turcs absorbés par une œuvre très pacifique: ils -choisissent, achètent et emportent les moutons qu’ils vont immoler et -manger à la fête du Courbam-Beïram. Ce sacrifice renouvelé d’Abraham est -de devoir étroit, comme l’agape qui s’ensuit. Ce qui restera du mouton -sera distribué aux pauvres qu’un musulman n’oublie jamais dans les fêtes -privées ou publiques. Un grand marché improvisé remplit la place où nous -défilons. Plusieurs troupeaux dont la laine est marquée aux couleurs de -leur propriétaire nous montrent divers types de la race ovine. Le plus -recherché paraît être le mouton à queue grasse, qui traîne après lui -quatre ou cinq kilogrammes de suif. L’amateur tâte l’animal sur toutes -les coutures en même temps qu’il le marchande, et, lorsque l’affaire est -conclue, il charge son mouton sur le dos et l’emporte comme un enfant. -Nous rencontrons à chaque pas un de ces groupes comiques, et cependant -ni la bête ni l’homme ne devinent pourquoi nous rions. Le char impérial -de ce bon M. Olin nous fraye un passage à travers la foule multicolore -qui encombre à toute heure le pont de Galata. Nous montons à Péra, nous -regagnons l’hôtel, nous dînons de grand appétit, et nous dormons comme -des hommes qui ont roulé sans interruption du jeudi soir au mardi soir. -Les plaisirs les plus vifs et les plus variés ne nous tiennent pas lieu -de repos; je parle en homme de mon âge. - - - - -VI - - -Il paraît que les chiens ont fait rage toute la nuit sous nos fenêtres -et dans les rues voisines; mais c’est tant pis pour eux, je ne me suis -pas réveillé. Ces chiffonniers à quatre pattes sont assez tranquilles le -soir; ils se querellent de préférence au petit jour, quand on jette -dehors les os et les débris de cuisine. Lorsque j’ouvris les yeux à huit -heures, l’ordre régnait dans ce monde grouillant et une grosse chienne -jaune, les deux pieds de devant sur le trottoir de l’hôtel, les deux -pieds de derrière dans le ruisseau, allaitait bien tranquillement ses -quatre petits. Je trouvai en ouvrant les yeux les dernières nouvelles de -Paris, que le représentant de l’agence Havas, M. de Ridder, prit -l’aimable habitude de m’adresser tous les matins à domicile. Presque au -même moment, on introduisait dans ma chambre Hamdy-Bey, fils du ministre -de l’intérieur et directeur des musées impériaux. Ce jeune homme très -distingué, qui a étudié la peinture à Paris, dans l’atelier de mon ami -Gustave Boulanger, m’invite à visiter les collections qu’il a formées et -l’École de dessin dont il est à la fois le fondateur et le directeur. Le -tout est situé à deux cents pas de Sainte-Sophie où nous devons aller -après midi; je ferai donc d’une pierre deux coups. Vient ensuite le -correspondant du _Temps_, M. Domenger, écrivain de talent et bon -Français. Je m’empare avidement de lui et j’abuse de sa courtoisie pour -l’assassiner de questions. La première de toutes, vous la devinez bien: -«Que sommes-nous ici? Qu’y faisons-nous? Comment y sommes-nous vus et -traités? Que devient l’influence française en Turquie?» Eh bien! il -paraît que nos affaires, sans être très brillantes, pourraient aller -plus mal. Le sultan, qui reçoit beaucoup et qui aime à traiter le corps -diplomatique, apprécie particulièrement notre ambassadeur M. de -Noailles, et ne se cache pas d’aimer la France qui d’ailleurs est la -seule amie désintéressée de l’empire ottoman. Le collège de -Galata-Séraï, fondé par M. Victor Duruy dans l’intérêt de l’influence -française, compte sept cents élèves dont six cents internes qui tous -mènent de front l’étude du turc et du français. Le directeur, -Ismaïl-Bey, est comme de juste un musulman, et le sous-directeur, M. -d’Hollys, un Français. Ismaïl-Bey, homme éclairé et juste, est peut-être -le seul chef de service dont les subordonnés soient payés régulièrement -en or le premier jour de chaque mois; il a même obtenu qu’on soldât leur -arriéré jusqu’au dernier centime, et ces bons procédés envers nous -mériteraient peut-être du gouvernement de la République un témoignage de -reconnaissance. Son second, M. d’Hollys, est un vrai sage, aussi modeste -que capable, sans aucune ambition personnelle et exclusivement dévoué -aux intérêts de l’enseignement. Fidèle à son pays, sincère admirateur de -M. Duruy, qui s’est fait une place dans l’histoire universitaire de -France entre M. Guizot et M. Jules Ferry, il estime les Turcs comme tous -ceux qui les ont vus de près et comprend les susceptibilités légitimes -d’un peuple dont les malheurs n’ont pas abattu la fierté, tout au -contraire. Plus l’empire ottoman est à l’étroit dans ses nouvelles -frontières d’Europe, plus il tient à honneur de prouver qu’il est maître -chez lui. Les juridictions étrangères, les postes étrangères qui se sont -impatronisées à Péra, toute ingérence étrangère, en un mot, leur -apparaît comme une offense, comme un souvenir injurieux du vieux temps -où les puissances occidentales avaient à protéger leurs nationaux contre -les avanies du musulman. Les revendications patriotiques d’Abd-ul-Hamid -sont admirablement secondées, me dit-on, par le grand-vizir Saïd-Pacha, -homme de haut mérite, infatigable travailleur et, chose rare en ce pays, -ministre pauvre. En voilà certes plus qu’il ne faut pour recommander la -Turquie contemporaine à notre estime et à nos sympathies; mais ne nous -leurrons pas, mes amis. Depuis la guerre de 1870, les Allemands sont -dans la place. Non seulement leurs instructeurs et leurs officiers ont -su se rendre indispensables dans l’armée, mais on trouve un -sous-secrétaire d’État allemand plus ou moins officiellement installé -dans tous les ministères. On peut compter que ces bons messieurs de -Berlin défendraient l’empire ottoman contre une nouvelle agression de la -Russie; rien ne prouve qu’ils le protégeraient aussi bien contre leurs -alliés d’Autriche. Nous avons vu passer hier, au pied du vieux sérail, -un train du chemin de Roumélie. Cette ligne n’est qu’un tronçon -interrompu volontairement par les Turcs. Ils ont lu dans Musset qu’une -porte doit être ouverte ou fermée, et ils aiment mieux fermer leur -porte. Mais qui sait si les Russes ne les mettront pas en demeure de -l’ouvrir? ou si l’Autriche, à défaut de la Russie, ne dira pas que ses -marchandises ont hâte d’arriver à Salonique? Assez de politique pour -aujourd’hui: on nous mène à Sainte-Sophie. - -Les musulmans se sont approprié ce chef-d’œuvre de l’architecture -byzantine en construisant des minarets, en badigeonnant quelques -fresques, en cachant sous une feuille de cuivre doré quelques têtes de -chérubins et en accrochant dans les angles des inscriptions turques sur -des panneaux de tôle ou de bois qui ressemblent à des enseignes -colossales. Les prêtres ou peut-être les sacristains exploitent la -beauté et la gloire du monument, d’abord en faisant payer aux chrétiens -un droit d’entrée de quatre ou cinq francs par tête, ensuite en -contraignant les visiteurs d’acheter les cubes de mosaïque que ces -vandales arrachent à poignée le long des murs. Malgré ces horreurs, -l’édifice est splendide, moins fini, moins complet et plus fruste que -Saint-Marc, mais bien plus grand et plus hardi avec sa coupole de -proportions cyclopéennes qui repose exclusivement sur quatre piliers. -L’art gréco-romain était vieux sous Justinien au VIe siècle de notre -ère, mais il était encore bien robuste et je ne sais si notre science, -notre argent et nos prétentions pourraient rivaliser avec lui. Ni les -photographies du commerce, ni les études d’ensemble et de détail que les -pensionnaires de Rome ont exposées au Salon ne vous donneront une idée -de la majesté de Sainte-Sophie. Pour juger la grandeur de l’édifice, il -faut le mesurer à soi-même et voir le peu de place qu’on y tient. Il -faut jauger, pour ainsi dire, la masse des matériaux précieux qui y sont -accumulés, granit, porphyre, serpentin, brèche antique et ce beau marbre -cipollin dont on a fait non seulement des colonnes, mais le pavage -entier des galeries. Si les conquérants en délire ont pillé l’or, -l’argent, les pierreries, en un mot toutes les richesses accumulées par -la dévotion des empereurs d’Orient, ils ont laissé debout les colonnes -que l’architecte Anthémius avait empruntées à tous les temples de la -Grèce, de l’Asie et de l’Égypte. Tout ce que les sultans ont ajouté au -monument primitif pour transformer la basilique en mosquée est peu de -chose, à part les quatre minarets qui entourent la grande coupole; et il -nous semble que le Dieu des chrétiens, s’il reprenait possession de ce -temple, comme le veut une antique légende chère aux Grecs, après cinq ou -six jours de balayage, se retrouverait chez lui. Mais les brutalités de -la conquête, la fureur des éléments et le temps, ce grand destructeur -silencieux, ont cruellement altéré tout ce qui reste encore debout. Il a -fallu étayer des arcades, consolider des murs, fretter de fer ou de -bronze presque tous les chapiteaux, et tout cela s’est fait -grossièrement, d’une main lourde. Le jour approche où Sainte-Sophie ne -pourra plus être sauvée que par une restauration complète. Les Turcs -entreprendront-ils ce travail? Non, jamais. C’est le peuple le moins -réparateur qui soit au monde; d’ailleurs, où prendraient-ils les cent -millions que cela doit coûter au bas mot? Les Russes seuls... Mais ici -notre archéologie devient un peu révolutionnaire. Démolir un empire pour -réparer une basilique, ce n’est pas une solution. - -Les trois quarts de nos compagnons, sans respect du programme tracé par -M. Weil, veulent absolument aller voir, tout au fond de la Corne-d’Or, -des hommes barbus qui lèvent les mains au ciel et tournent pendant un -quart d’heure sur un air de valse à deux temps afin d’enseigner aux -profanes que Dieu est partout à la fois. J’ai vu cet exercice au Caire, -et comme il est peu vraisemblable qu’on l’ait perfectionné depuis 1868, -j’aime mieux visiter Hamdy-Bey dans son petit musée. Il n’est pas encore -très riche, d’abord parce qu’il est nouveau, ensuite parce que les Turcs -se sont laissé reprendre tous les chefs-d’œuvre qu’ils avaient pris. La -Vénus de Milo est à Paris; les marbres du Parthénon sont à Londres et le -fronton du temple d’Égine à Munich. Tout récemment encore les Allemands -du Nord ont fait main basse sur l’admirable frise de Pergame qui a plus -de cent mètres de long et que le pauvre Tourgueneff me décrivait dans -une lettre enthousiaste la première fois qu’il la vit à Berlin. Le -savant épicier Schliemann a trafiqué du trésor de Priam et des reliques -d’Agamemnon sans rien offrir à la Turquie, si ce n’est un collier -moderne, mais dont l’or est antique, à ce qu’il dit, et je le crois sans -difficulté, car la nature ne fabrique plus d’or depuis quelques milliers -de siècles. Les Prussiens ont donné à Hamdy-Bey quelques mètres, en -plâtre s’entend, de cette belle frise qui rappelle un peu la manière si -vivante et si française de Pierre Puget; le Louvre a mis à sa -disposition tous les moulages dont il pourrait avoir envie; les Bavarois -et les Anglais ne lui ont rien offert du tout. Aussi ne possède-t-il -guère jusqu’à présent que des marbres de peu de prix, sarcophages, -tombeaux, statues, bustes déterrés dans les îles et particulièrement à -Chypre; des figurines de terre cuite dans le style de Tanagra, quelques -jolis fragments de bronze, quelques vases antiques et un certain nombre -d’inscriptions; le tout catalogué avec soin par un membre de l’École -d’Athènes, M. Salomon Reinach. Peut-être le tombeau d’Antiochus -qu’Hamdy-Bey a découvert lui-même dans les neiges, à deux mille mètres -au-dessus du niveau de la mer, livrera-t-il un certain nombre de -sculptures précieuses. J’en ai eu comme un avant-goût en voyant des -estampages assez beaux. Ce jeune musulman érudit voudrait aussi, dans -son patriotisme, réunir et classer les meilleurs ouvrages de la vieille -industrie nationale. Il possède déjà neuf ou dix lampes de mosquées, -tant en verre qu’en majolique, des meubles incrustés, des casques du -temps des croisades; et, s’il disposait d’un budget suffisant, il ferait -encore, dit-il, des trouvailles intéressantes dans quelques villes -d’Asie où les amateurs en boutique n’ont pas encore mis les pieds. - -Nous terminons la promenade par une visite à l’École de dessin, vaste, -propre et bien exposée, où une vingtaine de jeunes Turcs, dont -quelques-uns sont déjà passablement avancés, travaillent avec -intelligence, les uns d’après la bosse, les autres d’après les modèles -édités par la maison Goupil. - -Ah! si j’avais quelques jours de plus devant moi, quel plaisir je -prendrais à parcourir la ville en compagnie d’un homme de goût, d’un -connaisseur éclairé comme Hamdy-Bey! Constantinople est un vrai fouillis -de merveilles que ni les guides européens ni les Turcs eux-mêmes ne -connaîtront ou n’apprécieront jamais. La divine fontaine d’Ahmed III, ce -bijou qui pourrait être en or sans valoir un centime de plus, ce -monument sculpté en dentelle de marbre, n’est pas une œuvre unique en -son genre. La cité impériale fourmille de tombeaux historiques, de -colonnes gréco-romaines, de citernes monumentales; tout cela est -abandonné, perdu, noyé dans des propriétés privées. L’ancien Hippodrome -illustré par les rivalités sanglantes des Verts et des Bleus, avec les -trois bornes monumentales qui limitaient trois pistes d’inégale -grandeur, l’obélisque de Théodose, la Serpentine et la colonne d’airain -dont une cupidité imbécile a détruit le revêtement, sera fouillé -assurément un jour ou l’autre, et, à deux ou trois mètres au-dessous du -sol actuel, l’archéologue y découvrira des trésors. Sans creuser si -profondément, en flânant devant nous le nez en l’air, nous allons de -surprise en surprise. C’est quelquefois un reste de palais, quelquefois -un débris de forteresse intérieure, une façade étrange et menaçante -comme la maison des Strozzi à Florence, ou une fantaisie lapidaire d’un -style aimable et léger, un coin de pavillon, une grille de fer ouvré, un -petit bout de jardin qui nous rappelle les contes orientaux du bon -temps, le mariage de la princesse avec un barbier jeune et beau, les -amours mélodieuses et embaumées du rossignol et de la rose. Mais l’heure -nous talonne et l’implacable tradition nous commande. Il faut bon gré -mal gré arpenter, au milieu des courtiers officieux et des mendiants -opiniâtres, les ruelles boueuses du Bazar, cette ville de khans, de -boutiques et d’échoppes où l’on ne débite plus que des marchandises -européennes. Il faut chercher en vain des médailles antiques chez le -_saraf_ ou changeur qui agiote du matin au soir sur toutes les monnaies -du monde civilisé; il faut choisir des bijoux à bas titre et autres -articles orientaux chez des marchands cosmopolites, moins bien assortis -et plus chers que les juifs algériens de Paris. Et lorsque l’on s’est -acquitté de ce fastidieux devoir, il faut rentrer vivement à l’hôtel et -mettre une cravate blanche, car l’excellent M. Delloye-Matthieu, qui -nous héberge depuis six jours, croirait manquer à ses devoirs s’il ne -nous offrait pas un festin magnifique et délicieux, émaillé de toutes -les constellations qui se portent à la boutonnière, se suspendent au col -ou s’accrochent au revers de l’habit. - - La fête fut superbe et fort bien ordonnée; - -le cuisinier de l’hôtel se surpassa, les meilleurs vins de France -coulèrent à flots, les toasts joyeux et sérieux se succèdent aux -applaudissements des convives, et l’un de nous, que la modestie ne me -permet pas de nommer, s’exprima en assez bons termes sur les paysans, -les ouvriers, les soldats, ces éléments modestes, honnêtes et vigoureux -qui constituent le fond du peuple turc. Ahmed-Pacha, qui siégeait à la -droite de notre cher amphitryon, répondit non seulement en homme du -monde, mais en homme de cœur, et la fête se prolongea assez tard sans -fatiguer personne, car au lieu de se mettre au lit à dix heures, comme -la veille, on alla finir la soirée dans un lieu de perdition qui se -nomme Concordia. C’est un café-concert où de jolies personnes -décolletées chantent des barcaroles parisiennes que je m’accuse de -n’avoir jamais entendues à Paris. Derrière le théâtre on joue à la -roulette, comme on faisait jadis au doux pays de Baden-Baden. On y peut -même, paraît-il, perdre beaucoup d’argent, car après le traité de -San-Stefano, à l’entrée des officiers russes, cet établissement -philanthropique, avec ses deux zéros et ses vingt-quatre numéros, -encaissa, dit-on, quatre cent mille francs. C’est ainsi qu’en 1815 les -Cosaques ont fait la fortune du Palais-Royal. - - - - -VII - - -_Jeudi 11 octobre._--Hier à six heures, en rentrant à l’hôtel, nous -avons croisé dans une rue de Péra un coupé attelé de deux chevaux de -race et qui se ferait remarquer au bois de Boulogne dans l’allée des -Acacias. Notre guide, assis sur le siège, s’est retourné et nous a jeté -ces trois mots: «Le prince Izeddin». J’ai regardé dans la voiture avec -une curiosité intense, et j’ai eu tout juste le temps d’apercevoir un -jeune homme au teint mat, aux grands yeux, à la moustache fine et -luisante, qui semblait profondément ennuyé. C’est le fils aîné de ce -pauvre Abd-ul-Azis, le prince qui causa peut-être, et bien innocemment, -la mort de son père. Le sultan qui périt dans son harem, suicidé par des -mains inconnues, avait accordé ou vendu au khédive Ismaïl un firman -contraire en tous points à la tradition musulmane. Il avait décidé qu’en -Égypte le fils aîné du vice-roi hériterait du pouvoir de son père, à -l’exclusion des collatéraux, dont le premier en ligne était le prince -Halim, fils de Méhémet-Ali. On supposa qu’il préparait une révolution du -même genre en faveur d’Izeddin et il accrédita lui-même ce soupçon par -les faveurs inusitées dont il comblait imprudemment son aîné. De là le -drame sanglant dans lequel les journaux d’Europe, toujours enclins à -mettre les chose au pis, enveloppèrent un instant, sans preuve aucune, -la mère et le fils aîné d’Abd-ul-Azis. Il y a du bon et du mauvais dans -l’ordre de succession au trône tel qu’il est établi chez les Turcs. D’un -côté, l’intérêt des peuples veut que dans aucun cas le pouvoir ne puisse -tomber aux mains d’un enfant; mais le cœur humain est ainsi fait, qu’un -père préférera toujours son fils à ses frères ou à ses oncles, et qu’un -despote, accoutumé à voir plier toutes les volontés devant la sienne, -résistera difficilement à la tentation d’aplanir les obstacles qui -séparent son fils du trône. Notez, en outre, que des exemples -mémorables, tant anciens que nouveaux, conseillent au maître de l’empire -certaines précautions contre son héritier collatéral, fût-il son propre -frère. Au moyen âge, il prévenait les conspirations de palais, en -faisant le vide autour de lui. Les mœurs modernes sont infiniment plus -douces. Toutefois le sultan garde à sa cour et ne perd pas de vue son -héritier présomptif. Il existe encore plusieurs fils d’Abd-ul-Medjid qui -succéderont, _inchallah!_ (s’il plaît à Dieu) à l’empereur Abd-ul-Hamid, -leur auguste frère, avant qu’il soit question de couronner Yousouf -Izeddin. Ce jeune prince a donc bien des années devant lui pour -s’ennuyer ou pour s’instruire. - -Nous avons fait partie d’aller voir aujourd’hui les derviches hurleurs -qui fonctionnent dans une sorte de couvent à Scutari. Comme leurs portes -ne s’ouvrent pas avant deux heures de relevée, je puis vaguer à mon aise -dès le matin à travers les rues de la ville turque. J’y vais seul, sans -ami, sans guide, comme au bon temps de la jeunesse où je n’avais pas -même un plan dans la poche, et pourtant je ne m’égarais jamais, pas plus -à Londres qu’à Stamboul. Il me semble que bien des choses ont changé par -ici; les rues sont plus larges, plus droites; on dirait que le baron -Haussmann y a passé. Si ce n’est lui, c’est l’incendie qui a rasé les -vieux quartiers construits en bois et entraîné les habitants à rebâtir -leurs maisons en pierre. On en voit de fort propres et même d’assez -belles, qui révèlent à la fois un supplément d’aisance et un surcroît de -sécurité. Vous connaissez ce mot d’un raïa grec à qui l’on demandait: -«Pourquoi ne plantes-tu pas d’arbres autour de ta maison?» Il répondit: -«Si j’étais assez fou pour en planter un seul, le premier Turc qui -passerait devant chez moi s’installerait à l’ombre avec ses serviteurs; -il me commanderait de faire le café et de rôtir un agneau.» Ce n’était -pas seulement le Grec, l’Arménien ou l’Israélite qui cachait sa richesse -comme un crime; jadis le Turc lui-même faisait le pauvre pour éviter les -impôts, les exactions et les confiscations. Les vieux abus ont fait leur -temps; peut-être l’arbitraire a-t-il encore ses coudées franches dans -quelques recoins des provinces d’Anatolie; mais dans la capitale il est -certain que la loi, les mœurs, l’opinion publique garantissent les -droits de chacun. - -Par une contradiction singulière, mais non pas inexplicable, le luxe des -vêtements, des équipages, du domestique, paraît avoir sensiblement -décru. Il y a trente ans, l’élégance des femmes savait fort bien se -faire valoir sous le _féredjé_ comme leur beauté triomphait sous la -finesse transparente du _yachmak_. Les grands nigauds d’Europe qui -rêvaient des aventures impossibles rencontraient au bazar ou dans les -rues, en moins d’une demi-journée, cent _hanouns_ assez bien vêtues et -assez brillamment entourées pour mettre une imagination parisienne en -feu. Le changement qui me frappe est-il dans les objets ou dans mes -yeux? Est-ce parce que j’ai vieilli que les bourgeoises de Stamboul me -paraissent moins jeunes et moins bien faites, mal fagotées et chaussées -en dépit du sens commun dans leurs bottines d’Europe éculées? Un -observateur moins superficiel que je ne suis forcé de l’être me dit -qu’en effet, grâce au crédit illimité que l’Occident ouvrait à la -Turquie, Stamboul a traversé une phase de prospérité dont tous ses -nouveaux bâtiments gardent la trace; mais un krach financier, politique -et militaire à la fois, a défait beaucoup de fortunes, mis à mal plus -d’une famille, fait vendre quantité de diamants, réduit le train général -de la population et singulièrement attristé ce bal masqué quotidien qui -réjouissait nos yeux dans la rue. Je rapporte à l’hôtel une impression -de mélancolie que le soleil lui-même n’a pas su dissiper, et j’augure -assez mal du spectacle qu’on nous a promis pour remplir notre -après-dînée; il me semble que les hurleurs doivent être proches parents -des jongleurs africains que Paris a sifflés sous le nom d’Aïssaouas. - -Eh bien! non, nous n’avons pas perdu notre temps et la journée a été -bonne. D’abord la traversée du Bosphore en caïque lorsqu’il fait beau -est toujours une partie de plaisir. Le caïque est aussi léger que la -gondole vénitienne est pesante, aussi clair qu’elle est sombre, aussi -gai qu’elle est triste. L’instabilité même de ce véhicule étonnant, -qu’un souffle ferait chavirer, ajoute au charme du voyage. Et puis les -caïdgis sont des gaillards si pittoresques! et puis on fait tant de -rencontres en moins d’une demi-heure, paquebots, bateaux-mouches, gros -voiliers chargés à couler, goélettes, caravelles, tartanes, tous les -modèles des bateaux qui vont sur l’eau, sans excepter la fameuse galère -qui a joué son rôle dans les _Fourberies de Scapin_! Nous touchons tous -ensemble à l’échelle de Scutari et nous débarquons pêle-mêle sur les -planches pourries, au milieu d’un concert d’imprécations polyglottes. -Nous prenons des chevaux de selle ou des fiacres, chacun selon son goût, -et nous escaladons au trot, au galop, à travers une foule compacte, la -grande rue boueuse et mal pavée de Scutari. L’encombrement n’y est pas -moins touffu que dans un faubourg de Paris le matin d’une fête -nationale. Hommes, femmes, enfants, soldats en permission, bergers venus -de loin, marchands ambulants, oisifs qui chôment par avance la solennité -du lendemain, se pressent et se coudoient bruyamment, mais sans -brutalité, comme gens de la même famille. On vend encore des moutons; on -vend aussi des couteaux pour les immoler et des grils pour les faire -cuire. Je remarque un jeune bourgeois de vingt à vingt-deux ans qui -s’est emmailloté la figure dans un mouchoir à carreaux et qui pousse -gravement devant lui un grand commissionnaire et un énorme mouton, l’un -portant l’autre. Si tu as mal aux dents, mon garçon, comme il est permis -de le croire, ton mouton fraîchement tué ne sera pas tendre demain! - -Scutari fourmille d’enfants et vous n’avez jamais rien vu de plus beau -que les petits Turcs, garçons et filles. Tous ces marmots, riches ou -pauvres, mais les pauvres surtout, sont accoutrés de la façon la plus -pittoresque et comme enluminés de couleurs vives et fraîches. En voilà -cinq ou six que le hasard a groupés sur la crête d’un vieux mur. Je -défie le printemps lui-même de faire fleurir un tel bouquet. A cent pas -de la petite mosquée des Derviches, la pente que nous gravissons devient -si raide qu’il nous faut mettre pied à terre. Nous arrivons à une petite -cour; un sacristain du plus beau noir nous débarrasse de nos cannes et -de nos parapluies, nous pousse dans un bâtiment qui a l’air d’une église -de village et nous fait asseoir sur des bancs, les uns au -rez-de-chaussée, les autres dans une espèce de soupente. Quelques -chuchotements discrets et quelques rires étouffés attirent notre -attention sur une tribune grillée. Il y a des curieuses ailleurs que -dans la pièce de Meilhac. La mise en scène de l’ouvrage qu’on va -représenter devant nous est plus bizarre que terrible. Nous voyons tout -un jeu de tambours de basque pendus au mur, en face d’instruments dont -la forme et l’emploi nous sont moins connus. Vous diriez de petits -mortiers de pharmaciens tendus en peau d’âne. Il y a bien aussi quelques -armes, mais des armes trop formidables pour être inquiétantes; par -exemple des masses de fer empruntées à quelque panoplie du moyen âge. -Une sorte de niche qui paraît tenir lieu d’autel est encombrée d’objets -divers et mystérieux dont les uns semblent destinés à l’exercice du -culte, les autres m’ont tout l’air d’être de simples ex-voto. Le pavé du -temple est couvert d’une natte, mais on y voit aussi quelques tapis de -prière assez beaux et quantité de peaux de mouton que le bedeau range et -dérange inutilement avec un soin minutieux, comme pour amuser le tapis. -Après une attente assez longue, un chant grave et passablement mélodieux -s’élève dans la cour et nous prépare à la cérémonie. Presque aussitôt -nous voyons entrer quatre derviches vêtus de noir avec un peu de blanc, -très sérieux et visiblement convaincus de leur importance. Un homme -d’une quarantaine d’années, fort digne, est comme le curé de cette -petite paroisse. Nous remarquons parmi ses vicaires un jeune ascète au -profil d’aigle qu’on croirait détaché d’une toile de Murillo. Ces bons -messieurs, qui nous ont fait payer à la porte de leur établissement et -qui viennent d’encaisser environ cent francs de recette, débutent par -une prière à notre intention: ils demandent pardon à Dieu d’avoir laissé -entrer ces chiens de chrétiens dans son temple. Mais vous voyez que dans -l’Église musulmane la fin justifie les moyens. Les hurlements que nous -sommes venus écouter se font espérer très longtemps. Le clergé -paroissial prélude par une cérémonie assez imposante, accompagnée d’un -beau plain-chant, aux exercices violents qu’il ne fait pas lui-même, car -les derviches hurleurs sont des hommes qui ne hurlent pas, mais qui -donnent à hurler. Les vrais acteurs du mélodrame se recrutent parmi les -fanatiques de la rue, tandis que les prêtres récitent des oraisons, font -des génuflexions, baisent la terre, brûlent de l’encens, échangent des -accolades et reproduisent maint détail du rituel catholique. L’enceinte -se remplit peu à peu de curieux et de dévots qui entrent l’un après -l’autre, saluent respectueusement le sanctuaire et vont s’accroupir sur -les nattes ou dans la galerie, acteurs ou spectateurs, à leur choix. Ce -personnel composite comprend surtout, à ce qu’il semble, des artisans, -des domestiques, des matelots, des soldats, sans préjudice des bons -bourgeois qui s’y mêlent de temps à autre, entraînés par l’exemple, -gagnés par la contagion, comme autrefois chez nous les convulsionnaires -de Saint-Médard. L’espèce humaine est moins variée que l’on ne croit, -et, comme le soleil, la folie luit pour tout le monde. Au milieu du -service religieux qui suit son cours et des prières chantées qui vont -leur train, il s’est formé petit à petit dans le fond de la salle un -groupe d’hommes coiffés du fez ou du turban, vêtus comme les gens de la -rue et même un peu déguenillés par-ci par-là. Ils se tiennent debout, -serrés les uns contre les autres, et ils invoquent Dieu en chœur. Leur -prière n’est ni longue ni compliquée: les prêtres psalmodient des -versets et des répons; quatre vieillards assis sur des peaux de mouton -chantent des choses curieuses dont Félicien David a su tirer un bon -parti. Quant à nos fanatiques, ils ne disent qu’un mot: «Allah!» et -chaque fois qu’ils le prononcent ils inclinent la tête en signe de -respect. Mais, au bout d’un quart d’heure, la fatigue et l’excitation -font si bien qu’au lieu de prier on crie, et qu’au lieu d’incliner la -tête on la jette en avant par un mouvement saccadé. Un quart d’heure -encore et les cris se changeront en hurlements, les secousses en -contorsions. Bientôt une sorte d’ivresse s’empare de ces malheureux. -Haletants, ruisselants de sueur, demi-nus, car ils ont rejeté tout ce -qui pesait à leur corps, ils se tordent le cou en faisant pivoter leur -tête avec une telle impétuosité qu’on ne serait pas surpris de la voir -s’arracher et tomber à terre. La voix leur manque, l’air siffle dans -leurs bronches, on n’entend presque plus qu’un concert de râles -étouffés. - -Mais gardez-vous bien de les plaindre: on lit sur leur visage convulsé -une grossière béatitude, et même, j’en ai peur, un avant-goût solitaire -et malsain du paradis de Mahomet. Grand bien leur fasse! Nous n’envions -pas leur plaisir. Mais la vue de ces exercices éveille une certaine -émulation dans l’assistance musulmane. Plus d’un spectateur, homme -grave, coiffé du fez, vêtu de la redingote longue, porteur d’une de ces -belles barbes teintes en bleu qui faisaient croire à Gérard de Nerval -qu’un musulman est toujours jeune, suit le mouvement peu à peu, commence -par dodeliner de la tête, fredonne ensuite à l’unisson et finit par -entrer en danse. Un monsieur qu’on prendrait volontiers pour un colonel -en retraite, tant sa tenue est correcte et sa figure respectable, -s’était assis à trois pas de nous, à l’intérieur de la nef, sur la -natte. Il a fait comme beaucoup d’autres, et le voici qui exécute sa -partie dans l’ensemble sans hurler, mais en accompagnant les hurleurs -sur le tambour de basque. Les instruments ont été décrochés au nombre de -vingt ou trente par un petit bossu sans bosse, gamin difforme et -grimaçant qui remplit les fonctions d’enfant de chœur. Je crois bien que -ce gnome commence à débaucher quelques autres moutards du quartier, car -deux apprentis de son âge se tortillent et s’égosillent avec lui. Quand -je vivrais cent ans, je n’oublierais pas les grimaces de ce singe de -Mahomet, ni surtout les contorsions héroïques d’un beau grand nègre dont -la dévotion expansive et aromatique triomphe des parfums d’Arabie et -atteste la vanité de l’encens. - -Lorsque la passion religieuse est assez exaltée pour que l’homme ne -diffère plus sensiblement de la bête, les thaumaturges ont beau jeu. -Aussi voyons-nous le curé de cette étrange paroisse donner publiquement -audience à des malades qui lui demandent tous un miracle, ni plus ni -moins. Le premier est un artisan d’une cinquantaine d’années; il marche -avec difficulté et tient ses côtes comme un homme qui souffrirait du -lumbago. On le fait coucher à plat ventre et le prêtre lui marche sur le -corps sans aucune difficulté. Vient ensuite le jeune homme de bonne -famille que j’ai remarqué dans la rue avec son grand madras en -mentonnière et son mouton à dos de portefaix. Il est arrivé un quart -d’heure après nous et il a assisté pieusement à la deuxième moitié de -l’office en balançant la tête et en murmurant des prières. Ainsi -préparé, il s’avance vers le chef des derviches qui lui fourre les -doigts dans les oreilles en marmottant un exorcisme ou une bénédiction. -Le troisième malade est un pauvre bébé de trois ans tout au plus qui -braille du haut de sa tête; il n’est pas moins couché sur le tapis et -piétiné par le derviche, très prudemment, je dois le dire, et avec les -plus grandes précautions. Nous n’en avons pas vu davantage: la laideur -du spectacle, l’atrocité du bruit et l’odeur de nègre échauffé nous -décidèrent à partir au bout d’une heure et demie environ sans demander -notre reste. En résumé, cet exercice religieux, s’il n’est pas des plus -ragoûtants, ne doit point être confondu avec la jonglerie funambulesque -des Aïssaouas. C’est un ensemble de pratiques grossières, malsaines, -abrutissantes, que les musulmans éclairés tiennent en médiocre estime et -qu’Ibrahim-Pacha avait raison d’interdire aux soldats égyptiens sous les -peines les plus sévères. Cependant, faut-il l’avouer? cette débauche du -fanatisme musulman ne nous a pas laissés indifférents et nous éprouvions -autre chose que du mépris devant cette somme effrayante d’énergie mal -employée. - -Un des nombreux vapeurs qui parcourent le Bosphore en tous sens nous -transporta au pont de Galata. Je fis encore un tour dans Stamboul, -j’assistai à un coucher de soleil où le profil de la ville turque, -esquissé en gris sur le ciel, réveilla ma vieille admiration pour Ziem, -et je rentrai à Péra par la _ficelle_. C’est un petit chemin de fer -souterrain où deux trains se croisent régulièrement toutes les cinq -minutes, la descente de l’un faisant monter l’autre. On ne voyage pas -autrement entre la Croix-Rousse et Lyon. La soirée et la nuit furent -belles; on put grimper à la tour de Galata et voir d’un seul coup d’œil -la Corne-d’Or et le Bosphore illuminés en l’honneur de la fête du -lendemain. - - - - -VIII - - -Cette fête du Courbam-Beïram nous inspirait à tous une assez vive -curiosité. Les Belges, nos amis, avaient obtenu, par l’entremise de leur -légation, six places de tribune dans le splendide _hall_ de -Dolma-Bagtché, où le sultan devait recevoir les diplomates étrangers et -les grands dignitaires de l’État. Les autres, moins ambitieux ou moins -favorisés, se promettaient au moins de voir défiler le cortège impérial, -dont la magnificence est légendaire. Mais rien n’est simple dans ce -pays; il faut intriguer pour savoir quel sera le jour de la fête, et -d’habitude on ne le sait positivement que la veille. Il faut intriguer -sur nouveaux frais pour connaître le nom de la mosquée qui recevra la -visite du sultan. Les précautions dont on entoure sa personne sacrée -réduisent ses promenades au strict nécessaire. Aujourd’hui, par exemple, -il a quitté sa résidence de Yeldiz-Kiosk, traversé son parc en voiture, -fait un petit bout de chemin dans la rue pour atteindre une mosquée des -plus modestes et des moins connues, et, sa prière faite, il a gagné à -cheval, en quelques minutes, le palais de Dolma-Bagtché. Le chemin qu’il -a suivi était exclusivement bordé de soldats, et toutes les rues -adjacentes barrées par la cavalerie. Ajoutez que les curieux n’ont pas -ici, comme à Paris, la ressource de louer une fenêtre: tous les étages -supérieurs des maisons sont hermétiquement clos par ordonnance de -police. Nous nous sommes mis en route à six heures du matin, nous avons -longé des casernes, des casernes et encore des casernes, jusqu’à la rue -où tous les habitants de ces casernes étaient rangés le sabre au poing -ou l’arme au pied. Nous sommes descendus de voiture entre deux haies de -fantassins, tous esclaves de la consigne et fort peu disposés à nous -ouvrir leurs rangs. Il a fallu que M. Weil fît des prodiges de souplesse -et d’insinuation pour nous donner l’accès d’un petit café grec dont les -fenêtres nous laissaient voir, entre les croupes des chevaux et les -têtes de l’infanterie, fort peu de chose en vérité. L’attente fut assez -longue, mais nous ne perdions pas notre temps. La rue était incessamment -sillonnée par des voitures de gala, des généraux à cheval en grand -uniforme, des musiques militaires. Une étroite ruelle qui s’ouvrait sur -le côté de notre café était barrée par une demi-douzaine de Tcherkesses, -bons cavaliers et soldats finis. A tout moment, des ordonnances, des -cochers ou des valets de pied de grandes maisons forçaient leur ligne -pour introduire et emmagasiner dans la ruelle, soit un cheval -d’officier, soit une voiture, soit une paire de carrossiers dételés. Ils -se prêtaient à tout sur l’ordre de leur chef avec une souplesse -étonnante et se reformaient aussitôt. J’ai vu ce jour-là un bon lot de -soldats turcs, et dans le nombre des gaillards vraiment pittoresques, -comme les zouaves du Soudan. Tous ces hommes, sans exception, m’ont -frappé par leur tenue, leur discipline, leur physionomie martiale. Je -comprends que les Roumains et les Russes victorieux en parlent avec tant -d’estime. Un des traits caractéristiques de cette armée est qu’elle -compte beaucoup d’hommes faits, de vieux soldats, de sous-officiers -émérites. Hélas! faut-il venir si loin de France pour retrouver le -grognard de trente ans, ce type éminemment français! - -Une immense acclamation, accompagnée d’un déchaînement de musique, nous -annonce l’arrivée du sultan. Tout ce que j’en ai distingué, c’est un -carrosse magnifique conduit par un cocher rouge et or. Non loin de là, -devant la mosquée, un obligeant voisin me montre des féredjés de soie et -de jolis enfants dans des voitures dételées: c’est la famille du sultan. -Je me suis fait traduire les acclamations qui tout à l’heure ont salué -le passage d’Abd-ul-Medjid. Les soldats ont crié littéralement: «Qu’il -vive beaucoup!» Et une autre voix, la voix de l’esclave romain qui -suivait le char de triomphe: «Ne t’enivre point de ta gloire et songe -que Dieu est bien plus grand que toi!» Mais le commandeur des croyants, -l’héritier des khalifes, a fini sa prière; il est sorti de la mosquée et -il passe devant nous, grave, un peu triste, sur un magnifique cheval -blanc. Il répond aux vivats de ses soldats par le salut militaire. Sa -figure, plus allongée que je ne supposais et plus conforme au type -persan qu’au type turc, est d’une régularité parfaite; il a le geste -noble et l’air majestueux. On me montre le grand vizir Saïd-Pacha, qui -n’est pas beau de la même façon que son auguste maître, il s’en faut de -tout; mais l’intelligence, le travail et la volonté se lisent à livre -ouvert sur cette physionomie d’honnête homme. Je ne suis pas bien sûr -d’avoir vu l’illustre Osman-Ghazi-Pacha, et je le regrette sincèrement; -mais j’ai vu le cheikh-ul-islam, chef de la religion, ou plutôt -cardinal-vicaire du sultan qui est pape dans son empire, et même hors de -son empire, dans l’extrême Orient, en Afrique, partout où le Koran -résume la foi et la loi. Les curieux remarquaient aussi un cavalier gros -comme le poing et affublé d’un costume de général. C’est le bouffon du -sultan et très probablement le dernier fou en titre d’office dont il -sera fait mention dans l’Almanach de Gotha. Le cortège impérial est -vraiment beau: je n’ai qu’un reproche à lui faire: c’est qu’il a passé -devant nous comme un tourbillon, sans nous laisser le temps d’admirer. -Quelques chercheurs de petite bête assurent que, même dans ces -splendeurs, le laisser aller propre au Turc se trahit par certaines -négligences de détail. Ils ont remarqué, par exemple, d’admirables -chevaux du Nedj qui avaient la gourmette rouillée et des harnais dorés à -l’or fin qui laissaient voir un peu de bourre; mais, Dieu merci! je n’ai -pas d’assez bons yeux pour perdre toute illusion. Aussitôt que la route -est un peu déblayée, nous sortons de notre cabaret et nous courons -reprendre nos voitures. Le retour est fort gai: nous rencontrons à -chaque instant, dans des coupés ou des landaus bien attelés, des femmes -élégantes, fort jolies dans le peu qu’on en voit, et que le krach dont -nous parlions hier n’a certainement pas atteintes ni même effleurées. Il -paraît qu’un récent édit du sultan met aux abois ces gazelles aux grands -yeux peints. Le maître a décidé qu’elles remplaceraient leur voile -transparent par des voiles sérieux. Ce serait en vérité grand dommage, -car le _yachmak_, tel qu’on le porte aujourd’hui, donne une satisfaction -raisonnable au passé sans assombrir le présent; il embellit même les -jolies Circassiennes, et généralement toutes les Turques, en allongeant -leur aimable visage, que la nature a fait un peu trop large et trop -court. Un concert de protestations s’élèvent déjà de tous côtés contre -la nouvelle loi somptuaire. Ce n’est pas seulement le beau sexe qui -réclame; on compte dans l’empire ottoman soixante-dix mille fabricants -de _yachmaks_ qui ne se laisseront pas ruiner sans crier, et -Abd-ul-Hamid n’est pas sourd aux doléances de ses sujets. - -L’infatigable organisateur de nos plaisirs, M. Weil, ne veut pas que -nous quittions ce pays sans avoir goûté aux douceurs de la villégiature. -Un déjeuner nous attend à Thérapia, sur la côte d’Europe, au milieu des -palais et des villas du monde diplomatique et de la haute finance. Il -est dit qu’en sortant de table nous irons fumer un cigare aux -Eaux-Douces d’Asie. Les bateaux à vapeur du Bosphore vont partout et -font constamment la navette entre les diverses échelles. - -Thérapia ne perd pas trop à être admiré de tout près; la cuisine de -l’hôtel d’Angleterre et son vin plat de Roumélie sont supportables. Les -petits stationnaires des ambassades, dont un seul, le nôtre, a le droit -d’avoir sa planche à terre, animent et égayent le paysage. Le palais de -France a grand air entre le quai et un vaste jardin plein de vieux -arbres et de fiers rochers. Le marquis de Noailles ne doit pas regretter -trop amèrement ici l’admirable château de ses pères et les beautés -classiques du parc de Maintenon. Malheureusement l’homme, ou du moins le -Français, ne sait jouir de rien sous la pluie; cette infirmité de notre -race donne aux citoyens d’Angleterre un notable avantage sur nous. -Arrivés à Thérapia par un temps assez morne, nous avons été légèrement -mouillés avant de nous asseoir à table; puis le ciel a paru se remettre, -et nous sommes partis à pied pour l’échelle de Buyukdere, où nous -espérions prendre le bateau qui touche à Béicos en Asie. Mais nous -n’étions pas encore à cinq cents mètres de l’ambassade d’Angleterre -qu’un vrai déluge s’est abattu sur nous. Le ciel fondait en eau; la -pluie criblait la mer, aussi calme que le lac d’Enghien en juillet. Bon -gré mal gré, il fallut revenir sur nos pas, rentrer à l’hôtel et -retourner piteusement à Constantinople par le vapeur qui nous avait -amenés; mais le climat est si capricieux dans ce pays que nous trouvons -le ciel bleu et la mer houleuse en rentrant à Constantinople. L’averse a -été pour nous seuls; il n’a pas plu en ville de la journée. - -Grande fête le soir à notre hôtel. Le patron, M. Flament, a profité de -notre passage pour faire baptiser son dernier enfant, qui est une -fillette de six mois; elle s’appellera Léopoldine, en l’honneur du roi -des Belges, qui s’intéresse à la Compagnie des wagons-lits, encourage -toutes les œuvres de progrès et jette noblement les millions de sa -cassette particulière dans l’entreprise internationale du Congo. Le -parrain est M. Mathieu-Delloye et la marraine Mme Von Scala. On boit -force vin de Champagne à la santé de l’enfant, qui s’excuse par -interprète de ne pas rendre toast pour toast, les gobelets dont elle a -coutume de se servir ne figurant pas sur la table. - -Nous devions couronner la fête par une représentation de Karagheuz et -par un ballet de tziganes. Les tziganes ont fait défaut, soit que la -police turque ait été une fois par hasard en veine de puritanisme, soit -plutôt, je le crains, parce que les intermédiaires auront fait des -conditions inacceptables. Mais Karagheuz nous a donné la comédie dans un -cabaret de Péra frété _ad hoc_. Ce personnage est un guignol -excessivement libre, une impudente ombre chinoise qui de tout temps a eu -le privilège d’égayer non seulement les hommes, mais les femmes, les -gamins et les petites filles, durant les nuits du Rhamadan. Mais nous ne -sommes pas en Rhamadan, et la grosse gaieté de Karagheuz se réserve pour -des temps meilleurs. Peut-être aussi n’a-t-on pu nous offrir qu’un -Karagheuz de pacotille; le fait est qu’il nous a médiocrement amusés. - -Le samedi 13 octobre était pour le gros de notre caravane le jour du -départ, et déjà, pour quelques-uns d’entre nous, le jour des adieux. M. -de Blowitz ne voulait pas quitter Constantinople sans avoir obtenu une -audience du sultan. Il s’était bouté en tête d’_interwiewer_ -Abd-ul-Hamid, peut-être même de le décorer; et, pour mener à bonne fin -ce projet qui n’allait pas tout seul, il avait mis sur pied l’ambassade -de France, l’ambassade d’Angleterre, l’ambassade d’Italie, une bonne -moitié du corps diplomatique. Nous allions donc le laisser là, et, avec -lui, son secrétaire, le fils d’Ernest Daudet, qui nous avait tous -charmés. Le jeune Tréfeu, du _Gaulois_, avait reçu de son journal une -mission en Bulgarie; on l’envoyait à Sofia chez le prince de Battenberg, -qui n’était pas sans avoir besoin de l’appui des journaux monarchiques. -Cet aimable garçon se disposait à chevaucher trois ou quatre jours dans -la boue; mais, comme il est aussi bon cavalier que mauvais marin, il -était homme à entreprendre le voyage de Kéraban le Têtu plutôt que de -passer à nouveau la mer Noire. - -La traversée fut pourtant des plus douces pour les passagers assez rares -de l’_Espero_. Le bon bateau du Lloyd se mit en route à deux heures de -l’après-midi sans se presser, comme s’il eût compati à nos regrets et -pris à cœur de nous montrer une dernière fois les merveilles du -Bosphore. Le Pont-Euxin justifiait le nom que les anciens lui donnaient -par antiphrase: il était clément à ses hôtes. La lune brillait au ciel; -hommes et femmes passèrent une partie de la nuit sur le pont à écouter -de jolis vers que M. Georges Boyer, lauréat de l’Institut pour le -dernier prix Rossini, disait fort bien et même à l’occasion ne chantait -pas mal. J’avais à peine fait un premier somme sur la tête de M. Regray -lorsque le navire s’arrêta, et que le capitaine nous invita à débarquer -sans perdre un moment. On crut d’abord qu’il se moquait, car il était à -peine trois heures, et le train ne partait qu’à cinq. Mais il nous -expliqua, sans se fâcher, qu’on ne débarquait pas toujours à Varna comme -on voulait; que pour l’instant la mer était tranquille, mais qu’elle le -serait peut-être moins dans une heure, et que nous avions tout intérêt à -gagner le plancher des vaches. Puisqu’il le fallait, nous le fîmes, mais -de mauvaise grâce, car la chose n’allait pas sans quelques difficultés. -Descendre à tâtons le long du bord, sans lumière ou à la lueur d’un -mauvais fanal, s’entasser avec les bagages dans de méchantes barques qui -roulent et que le flot heurte les unes contre les autres et arriver -enfin tout transis sur une berge fangeuse en plein champ, c’est -exactement le contraire d’une partie de plaisir. Mais il avait raison, -le capitaine, car le vent se leva bientôt, et il devint si violent qu’à -Roustschouk notre petit vapeur dansait sur le Danube comme sur une mer -en furie. Nous avons retrouvé M. de Gisors fidèle au poste dans la gare -de Varna; il nous y avait préparé, d’accord avec M. Wiener, un vrai -banquet auquel j’eusse fait grand honneur, si j’avais eu l’appétit -ouvert avant les yeux, comme le personnage de la chanson. Mais tous les -estomacs ne sont pas vétilleux comme les nôtres, témoin cet excellent -Bulgare qui, croyant être pour son argent à la table d’hôte du buffet, -dévora devant nous un plat de viande froide et de gibier servi pour plus -de vingt personnes. - -La principauté d’Alexandre de Battenberg nous parut tout aussi maussade -au retour qu’à l’aller, et ce fut avec une véritable joie que nous -revîmes notre beau train tout battant neuf en gare de Giurgewo. On avait -réparé le wagon que nous avions laissé à Munich. Il roula sans -s’échauffer jusqu’à Paris, et, si je n’ajoute pas que nous y fîmes bonne -chère, c’est pour éviter les redites. - -Beaucoup d’amis nous attendaient à Bucarest. J’eus la joie d’y trouver -le prince Georges Bibesco, qui était revenu de la campagne exprès pour -me serrer la main. Le général Falcoïano et l’ingénieur en chef, M. -Olanesco, montèrent en voiture avec nous; M. Frédéric Damé en fit autant -sans savoir ni à quelle station il s’arrêterait, ni quel train il -pouvait reprendre, ni s’il serait rentré chez lui le lendemain matin. -Ah! que j’aurais voulu m’arrêter quelques jours dans cette riche et -pittoresque Roumanie! J’avais promis, je n’ai pas pu tenir, trop -d’affaires me rappelaient ici. Ce sera pour une autre fois: le voyage -est devenu si facile! Le général Falcoïano n’a pas voulu dîner avec nous -sans apporter son plat, ou du moins son dessert. Figurez-vous deux -larges corbeilles d’osier blanc du poids de cinquante à soixante kilos -chacune, remplies l’une de pêches et l’autre de raisins. Les pêches de -ce pays ne valent pas celles de Montreuil; elles ont la chair un peu -dure et presque toujours adhérente au noyau. Mais elles ont bon goût et -elles sont vraiment belles. Quant au raisin, au muscat surtout, il est -exquis. - -Aux approches de la frontière, nous nous sommes croisés avec un autre -_Éclair_ qui venait de Paris et dont les voyageurs nous ont pris pour -ainsi dire à l’abordage. L’un d’eux était M. Phérékyde, l’aimable -ministre du roi Charles auprès du gouvernement français. Croyez bien que -je ne lui ai pas dit de mal de son pays. - -La dispersion des passagers de l’_Espero_ commence à Pest; elle prend -des proportions sérieuses à Vienne, où nous perdons non seulement M. Von -Scala et ses gracieuses compagnes, mais plusieurs Français attirés par -l’aimant de l’Exposition. Nous espérions rentrer en possession de M. -Georges Cochery, l’_alter ego_ du ministre des postes, et des deux -hommes éminents que nous avions laissés avec lui; mais ils nous ont -faussé compagnie à notre grand regret. - -Je ne vous dirai rien de l’Allemagne, et je vous demande la permission -de garder pour moi seul, ou pour mes fils et moi, les sentiments que -j’ai éprouvés devant les nouveaux forts de Strasbourg. Le mardi matin, -vers dix heures, nous avons passé par Saverne, et dans un pli des -Vosges, derrière un rideau de grands arbres que j’ai plantés, j’ai -aperçu une maison qui m’est chère et douloureuse entre toutes. J’y ai -vécu douze ans dans le bonheur et dans la paix; j’y ai écrit la moitié -de mes livres; j’y ai vu naître les quatre aînés de mes enfants. Depuis -l’année terrible, cette propriété, payée de mon travail, est indivise -entre M. de Bismarck et moi. J’en suis le maître, car j’ai toujours -refusé de la vendre, mais le grand chancelier m’interdit d’y remettre -les pieds, en vertu de la loi du plus fort. J’y suis entré pour la -dernière fois dans l’automne de 1872. Les gendarmes prussiens sont venus -m’y chercher; ils m’ont mis en prison pour m’apprendre que c’est un -crime d’être Français en Alsace. La maison rit là-bas sous son manteau -de vigne vierge et de glycine, et moi je pleurerais peut-être un peu si -j’étais seul. Mais nous voici dans les défilés de la montagne; nous -passons sous les six tunnels dont chacun pouvait arrêter l’ennemi -pendant un mois et que nos généraux n’ont pas fait sauter par oubli. -Jamais nos rochers de grès rouge ne m’ont paru si fiers; jamais nos -forêts de hêtres et de sapins n’ont été si belles. La couleur sombre des -résineux fait çà et là une tache superbe sur les feuillages uniformément -dorés par l’automne. Quel beau et bon pays nous avons perdu là! Y -pensez-vous de temps en temps, vous qui portez le nom de Français? Moi, -j’en ai l’âme empoisonnée. - -Avricourt, Nancy, Bar-le-Duc, Châlons, Paris, le reste du voyage n’est -plus qu’une jolie promenade dans la banlieue. Nous brûlons tant soit peu -les rails, car nous avions un retard de deux heures, et l’on a tout -regagné depuis Vienne, si bien que notre odyssée se termine à six heures -du soir, montre en main. Nombre d’amis et de curieux nous accueillent -sur le quai de Paris. Je remarque au premier rang la très sympathique -figure de M. Moreau-Chalon, vice-président de la Compagnie, qui s’excuse -de n’avoir point partagé tous nos plaisirs avec nous. Mais c’est M. -Nagelmackers qui a dit le mot de la fin. M. Grimprel lui demandait -comment nous pourrions reconnaître une telle hospitalité? - -«Mais c’est bien simple, répondit-il; en venant dîner chez moi.» - -N’est-ce pas là la grandeur et la bonhomie belges peintes par -elles-mêmes et d’un seul trait? - - - - -LE GRAIN DE PLOMB - - -De mon temps (je veux dire au bon temps de notre chère Alsace), M. -Franck, de Saverne, était cité dans les deux départements comme un -chasseur accompli. On ne lui connaissait pas de rival sur la rive gauche -du Rhin, depuis Huningue jusqu’à Lauterbourg. Ce notaire de cinquante -ans faisait l’étonnement des forestiers les plus jeunes et les plus -fringants. Marcheur infatigable, tireur presque infaillible, il -possédait surtout à un rare degré la promptitude de l’esprit, la -droiture du coup d’œil, le flegme en pleine action et la prudence qui -est une vertu sans prix à la chasse. Je ne lui ferai pas l’injure -d’ajouter qu’il ne chassait point, comme tant d’autres gros bonnets de -l’arrondissement, pour vendre son gibier à l’aubergiste du Soleil-d’Or. -Il était non seulement le plus loyal et le plus désintéressé, mais le -plus courtois des compagnons: soit chez lui, soit chez les autres, il -faisait les honneurs du chevreuil ou du lièvre au voisin plus pressé qui -voulait tirer avant lui, se réservant d’abattre la pièce quand elle -aurait été manquée. Mais, entre tant de qualités, la plus extraordinaire -à mes yeux était cette prudence toujours en éveil qui semblait le -constituer gardien de toutes les existences d’alentour. Je le vois -encore avec nous, sur le chemin grimpant du Haberacker, le jour de la -battue où il me fit tuer le sanglier. Ce grand gaillard, tout uni de la -tête aux pieds, vêtu de gros drap gris, avec ses bottes de cuir de -Russie, son chapeau de feutre marron et sa cravate longue fixée par une -épingle d’argent ciselé, courait en marge de la compagnie comme un chien -de berger qui aurait trente hommes sous sa garde. Il avait l’œil à tout, -et sans trancher du pédagogue, sans se faire voir, sans froisser aucun -amour-propre, il redressait un canon de fusil, en abaissait un autre, -avertissait d’un mot familier le vieux garde Hieronymus, qui portait sa -carabine en ligne horizontale. Pas d’accidents possibles avec lui: -lorsque nous fermions une enceinte, il nous postait lui-même à des -distances exactement calculées, chacun derrière un arbre, et je -n’oublierai de ma vie le petit geste très poli, mais sans réplique, qui -voulait dire: «Restez là et n’en bougez sur votre vie, quoi qu’il -arrive, tant que le son de mon cornet ne vous aura pas rappelé.» La -chasse terminée, il ne commandait rien à personne, mais il disait de sa -belle voix profonde: - -«Je crois, messieurs, que nous pouvons décharger nos armes.» - -Il prêchait d’exemple, et chacun retirait ses cartouches, comme lui. -Cette manœuvre lui était si naturelle, qu’à la rencontre du moindre -obstacle il l’exécutait tout en marchant et comme par instinct. Un jour -d’ouverture, dans la plaine de Bischwiller, je l’ai vu sauter vingt -fossés en moins d’une heure, sans oublier une seule fois d’empocher ses -cartouches, ce qui ne l’empêcha nullement de tuer six perdreaux et deux -lièvres dans les houblons, les trèfles et les tabacs qui poussaient -entre les fossés. - -J’admirais fort cette présence d’esprit au milieu du plus entraînant de -tous les exercices et cette constante préoccupation de la vie d’autrui. -Tous mes efforts tendaient à copier un si parfait modèle, mais il ne -suffit pas de bien vouloir pour bien faire; aussi m’oubliais-je souvent. -Un jour que nous étions assis sur l’herbe, en tête à tête, devant un -déjeuner rustique que le grand air et la saine fatigue assaisonnaient -royalement: «Maître Frank, lui dis-je, je sais que je n’égalerai jamais -votre adresse; mais je voudrais au moins devenir aussi prudent que vous. -Ce n’est pas chose facile, puisqu’à mon âge et après une certaine -expérience de la chasse j’ai des distractions dangereuses pour le voisin -et pour moi-même. Combien vous a-t-il fallu d’années pour acquérir une -vertu que j’envie?» - -Il tressaillit et ses yeux se voilèrent, mais, dominant aussitôt cette -émotion, il répondit: Cher ami, mon éducation s’est faite en un mois, -mais jamais homme ne fut mis à si rude école. Vous préserve le ciel -d’acheter la prudence au même prix!» - -Tout en parlant, il assujettissait entre les plis de sa cravate cette -épingle d’argent qu’il portait toujours à la chasse. - -Je craignis d’avoir été indiscret, et j’allais m’excuser, lorsqu’il -reprit d’un ton résolu: - -«Au fait, il ne faut pas que ce souvenir meure avec moi. Peut-être la -leçon que j’ai reçue et que je ne puis transmettre à mes enfants, n’en -ayant point, servira-t-elle aux enfants des autres. Tout le monde ignore -à Saverne que ce fameux chasseur, connu par sa monomanie de précaution -ridicule, a failli être parricide à quinze ans. Oui, mon premier coup de -fusil pensa coûter la vie à mon père. - -«Je venais d’achever ma troisième au collège de Strasbourg, et le bon -papa Franck, Dieu ait son âme! m’avait promis un fusil à un coup si -j’enlevais le prix d’histoire. J’eus donc le prix et le fusil. Vous -jugez de ma joie. Le démon de la chasse me tracassait depuis longtemps, -comme tous les petits Alsaciens de mon âge; j’avais déjà passé bien des -heures de vacances à porter le carnier dans la plaine, à suivre les -rabatteurs sous bois, ou à faire tourner le miroir aux alouettes. La -possession d’un fusil me grandissait à mes propres yeux et aux yeux de -mes camarades: j’étais un homme! - -«Malheureusement à mon gré, la loi ne me permettait pas d’obtenir un -permis de chasse. Je ne pouvais chasser qu’en lieu clos, par exemple -dans notre jardin des bords de la Zorn; mais on n’y avait jamais vu -d’autre gibier que des pinsons et des fauvettes; or mes parents -considéraient la destruction de ces innocents comme un crime. -D’ailleurs, il fallait protéger contre ma maladresse un jeune frère et -deux sœurs que j’avais. Le fusil neuf risquait donc de demeurer au clou, -si mon père n’avait eu pitié de mes peines.--Tôt ou tard, me dit-il, il -faudra que tu apprennes à manier une arme, et je ne vois pas grand mal à -commencer dès aujourd’hui. Je t’emmène à Haegen, où j’ai un acte à faire -signer, et, au retour, nous irons tirer un lapin dans la garenne du -Haut-Barr: M. de Saint-Fare m’a confié la clef. Prends les deux bassets -au chenil.» - -«Je ne me le fis pas dire deux fois. Ah! le joyeux départ! Et que la -route me parut longue! De quel cœur je donnai au diable ce paysan de -Haegen qui se fit traduire mot par mot l’acte notarié, avant d’y mettre -sa signature! Il me semblait toujours que la nuit allait nous surprendre -et que la chasse serait remise au lendemain. Les bassets, qui hurlaient -au fond de la voiture, étaient moins impatients que moi. - -«L’affaire se termina pourtant, et vers cinq heures nous arrivions à la -porte de la garenne. J’attachais le cheval à un arbre, mon père -chargeait nos fusils, lentement, avec le soin qu’il mettait aux moindres -choses, et les chiens étaient découplés. - -«Mon père me posta au coin d’une jeune taille avec toutes les -recommandations en usage: surveiller les deux chemins, jeter le coup de -fusil sur le lapin aussitôt vu, ne pas tirer si les chiens suivaient de -près, et surtout rester ferme en place, quoi qu’il pût arriver, tant -qu’il ne me rappellerait point. Là-dessus, il partit, fort tranquille et -comptant sur mon obéissance, pour se placer lui-même à l’angle opposé, -hors de ma portée. J’étais là depuis trois minutes quand les chiens -chassèrent à vue, et presque au même instant un lapin qui me parut -énorme débucha sur ma gauche, à dix pas, franchissant le sentier d’un -bond. Il était déjà loin, les chiens l’avaient suivi, et moi, je n’avais -pas encore pensé à mettre en joue. J’eus conscience de ma sottise et je -me promis de dire que je n’avais rien vu: tant le mensonge est une -inspiration naturelle au chasseur le plus neuf! Mais la voix des bassets -me réveilla en sursaut, et cette musique poignante, qui fait battre les -cœurs les plus blasés, me jeta dans une sorte d’ivresse. Le lapin revint -sur ses pas, loin de moi, et il se mit à suivre le chemin en courant -tout droit devant lui. Je m’élançai à sa poursuite, il m’entendit et -rentra dans la première enceinte; je l’y suivis à travers les ronces, -les genêts, les bruyères, sans le perdre de vue et ne voyant que lui. Il -s’arrête, j’épaule, je tire, et il fait la culbute. Avant le coup, il -était gris; après le coup, il était blanc, le ventre en l’air. Mais au -même instant j’aperçois mon père, appuyé contre un arbre à six pas -derrière l’animal. J’avais tué ce maudit lapin dans les jambes de mon -père! - -«A dire vrai, la joie me fit d’abord oublier la faute. Je sautai sur ma -victime comme un jeune sauvage, et l’élevant au-dessus de ma tête, je -m’écriai: - -«--Papa! voici mon premier coup de fusil. - -«--Ce n’est pas tout de bien viser, répondit-il avec un sourire triste; -il faut encore obéir. Si tu étais resté à ton poste, tu n’aurais pas -risqué de m’envoyer du plomb. - -«--Vous n’en avez pas reçu, j’espère? - -«--Non, non; mais sois prudent une autre fois. - -«Son visage me parut plus pâle que d’habitude; je me baissai et je vis -de petites déchirures à son pantalon.--Dieu me pardonne, papa! vous -aurais-je touché? Voici comme des trous... - -«--Ils y étaient. Regarde-toi: les ronces t’en ont fait bien d’autres. - -«C’était la vérité, pour moi du moins, et mes inquiétudes se dissipèrent -en un clin d’œil. Nos bassets, Waldmann et Waldine, après avoir -houspillé le cadavre de mon lapin, étaient partis sur une autre piste, -et j’attendais impatiemment que mon père voulût bien recharger mon -fusil.--Allons-nous-en, me dit-il; c’est assez pour un premier jour. -Nous recommencerons la partie un de ces quatre matins, s’il plaît à -Dieu. - -«Il rappela les chiens, regagna notre voiture sans boiter visiblement et -me ramena au logis. Je remarquai qu’il ne descendait pas sans effort et -qu’il traînait un peu la jambe.--Vous souffrez? lui dis-je. Il m’invita -brusquement à rentrer les fusils, et je le vis monter d’un pas lourd à -sa chambre. - -«Mon frère et mes deux sœurs accoururent du fond du jardin; ce fut à qui -me féliciterait de ma chasse. Mais j’étais trop soucieux pour triompher -cordialement, et, tout en jouant avec eux dans le vestibule, j’ouvrais -l’œil et je tendais l’oreille. Je vis sortir notre vieille servante -Grédel, et au bout de quelques minutes le docteur Maugin, notre ami, -entra tout affairé et grimpa au premier étage sans remarquer que nous -étions là. Il demeura jusqu’au moment de notre souper, et je suppose -qu’il repartit pendant que nous étions à table. Notre mère s’assit avec -nous, calme et douce comme toujours, mais soucieuse.--Papa n’a pas faim, -nous dit-elle; il est un peu fatigué et il souffre d’un rhumatisme, mais -ce n’est rien; dans trois ou quatre jours il n’y paraîtra plus. Vous -viendrez l’embrasser tout à l’heure. - -«J’avais le cœur bien gros; je ne mangeais que du bout des dents, et je -regardais cette pauvre mère à la dérobée, craignant de lire ma -condamnation dans ses yeux. Aucun blâme ne parut sur son visage; mais -elle non plus n’avait pas faim, et elle semblait attendre avec -impatience que le petit Antoine (c’est mon frère le président) eût -achevé ses prunes et ses noix. Aussitôt les serviettes pliées, elle nous -précéda pour voir si tout était en ordre dans la chambre, et nous cria -du haut de l’escalier:--Montez dire bonsoir à papa. - -«J’arrivai le premier de tous, grâce à mes longues jambes. Il était -étendu sur le dos, avec trois oreillers sous la tête, mais il n’avait -pas l’air de trop souffrir. Je l’embrassai en retenant mes larmes et je -lui dis à l’oreille:--Cher père, jurez-moi que je ne suis pas un -malheureux! - -«--Albert, répondit-il, tu es un bon garçon, et je t’aime de tout mon -cœur: voilà ce que j’ai à te dire. - -«Les petits, accourus sur mes pas, se mettaient en devoir d’escalader -son lit, comme ils l’avaient fait tant de fois le matin, dans leurs -longues chemises.--Prenez garde! leur cria-t-il, j’ai un peu de -rhumatisme aujourd’hui.» - -«Moi seul je ne pouvais pas croire à cet accès subit et violent d’un mal -qu’il n’avait jamais eu. Je promenais les yeux autour de moi, cherchant -quelques indices de la terrible vérité. A la lueur de la bougie qui -éclairait bien mal la vaste chambre, je reconnus le pantalon qu’il -portait à la chasse. On l’avait accroché à l’espagnolette d’une fenêtre, -et il me sembla que l’étoffe était fendue dans toute sa longueur. Mais -ce ne fut qu’un soupçon, car aussitôt ma mère, qui sans doute avait -suivi mon regard, alla tranquillement fermer les grands rideaux. - -«Je vous laisse à penser si cette nuit me parut longue. Impossible de -fermer les yeux sans voir la pauvre jambe de mon père, criblée de plomb -et tellement enflée que le docteur coupait le vêtement de coutil pour la -mettre à nu. Mais je n’étais pas au bout de mes peines: les jours -suivants furent de plus en plus mauvais. Notre cher malade ne pouvait -plus dissimuler ses souffrances; ma mère cachait mal son inquiétude; les -enfants eux-mêmes pleuraient à tout propos, par instinct, sans savoir -pourquoi. Le digne et bon ami de la famille, M. Maugin, venait pour -ainsi dire à toute heure du jour. Je ne pouvais plus faire un pas dans -la rue sans répondre à mille questions qui me mettaient au supplice. -Aussi, le plus souvent, restais-je enfermé, sous prétexte d’achever mes -devoirs de vacances. On m’avait installé une petite table dans un coin -du cabinet de mon père, entre l’étude et le salon. J’y demeurais -beaucoup, mais j’y travaillais peu. Le plus clair de mon temps se -passait à feuilleter machinalement Dalloz ou le _Bulletin des lois_, -quand les larmes ne m’aveuglaient pas tout à fait. - -«Cela durait depuis quinze grands jours, lorsqu’un matin, entre onze -heures et midi, je vis par la fenêtre notre excellent docteur suivi de -trois messieurs d’un certain âge, décorés. Ils montèrent tout droit à la -chambre de mon père, et, après une visite d’un quart d’heure, ils -descendirent au salon pour se consulter ensemble. Je ne me fis aucun -scrupule d’écouter à la porte, car il y allait non seulement du repos de -ma conscience, mais encore de nos intérêts les plus chers. Le peu que je -saisis, à bâtons rompus, me fit dresser les cheveux sur la tête. Il y -avait un plomb, un plomb de mon fusil, dans l’articulation du genou; on -parla de phlegmon, de phlébite, et ces mots que j’entendais pour la -première fois se gravèrent dans ma mémoire comme sur une planche -d’acier. - -«Les savants praticiens s’accordaient sur la gravité du cas et sur -l’urgence d’une opération, mais aucun n’en voulait courir le risque. La -responsabilité était trop grande et le succès trop incertain. On -craignait que le malade, épuisé par quinze jours de souffrances, ne -succombât entre les mains de l’opérateur. Une grosse voix répéta à -quatre ou cinq reprises: «J’aimerais mieux extraire dix balles de -munition!» M. Maugin seul insistait, disant qu’il pouvait garantir la -vigueur physique et morale de son malade. Il s’anima si bien qu’il finit -par leur dire: «J’irai chercher M. Sédillot, qui sera plus hardi que -vous.» Là-dessus, je n’entendis plus qu’un tumulte de voix confuses, de -portes ouvertes et fermées, et la maison rentra dans sa lugubre -tranquillité. - -«Notre docteur ne revint pas de la journée, et j’en conclus qu’il allait -chercher le grand chirurgien de Strasbourg. La chose était d’autant plus -vraisemblable que le lendemain matin, à six heures, notre mère nous fit -habiller, nous conduisit dans la chambre du père, qui nous embrassa tous -avec une solennité inaccoutumée, puis elle nous embarqua sur le vieux -char à bancs en me recommandant les petits.--Mon enfant, me dit-elle, -ton oncle de Hochfeld vous attend pour la fête, qui doit commencer dans -trois jours. L’exercice et le changement d’air vous feront grand bien, à -toi surtout qui mènes la vie d’un prisonnier. Ne t’inquiète pas de la -santé de ton père: à partir d’aujourd’hui, il ira de mieux en mieux. - -«La chère femme me trompait par pitié, comme mon père m’avait trompé -lui-même. L’opération était décidée, elle était imminente, puisqu’on -nous éloignait ainsi. L’étonnement de mon oncle à mon arrivée me prouva -qu’on n’avait pas même pris le temps de l’avertir. Plus de doute, -pensai-je, c’est pour aujourd’hui. Ma place est à la maison; j’y vais. -Je partis donc à pied, sans prendre congé de personne, et en moins de -trois heures j’arpentai les quatre lieues qui séparent Hochfeld de -Saverne. - -«Je vous fais grâce des tristes réflexions qui me poursuivaient sur la -route. Au repentir de ma faute se joignait déjà le souci de l’avenir; ma -raison avait vieilli de dix ans dans une quinzaine. Je savais que nous -n’étions pas riches. L’étude était payée, mais on devait encore sur la -maison. Or l’étude valait surtout par la bonne réputation de mon père. -Que deviendraient ma mère et les enfants, s’il fallait tout vendre à vil -prix? J’étais un bon élève, mais à quoi peut servir un collégien de -troisième? De quel travail utile est-il capable? J’enviais mes voisins, -mes camarades pauvres qui avaient appris des métiers et qui depuis un an -commençaient à gagner leur pain. - -«Au lieu de rentrer chez nous par la rue, je suivis les ruelles, je -traversai la rivière qui était basse et j’arrivai ainsi sous nos -fenêtres, du côté du jardin. J’étais encore à dix pas de la maison -lorsqu’un cri de douleur que la parole ne peut traduire me cloua raide -sur mes pieds. En ce temps-là, les chirurgiens ne se servaient ni de -l’éther ni du chloroforme pour assoupir leurs patients; ils taillaient -dans la chair éveillée, et la nature hurlait sous le scalpel. Je ne sais -pas combien de temps dura le supplice de mon père et celui que -j’endurais par contre-coup: lorsque je repris possession de moi-même, -j’étais couché à plat ventre au milieu d’une corbeille de géraniums, -avec de la terre plein la bouche et des fleurs arrachées dans mes deux -mains. On n’entendait plus aucun bruit. - -«Je me lève, je me secoue, j’entre dans la maison plus mort que vif et -le cœur en suspens. Au pied de l’escalier, je rencontre ma pauvre mère: - -«--Eh bien, maman? - -«--Rassure-toi. Ce qui était à faire est fait, et le docteur répond du -reste. - -«Elle songea ensuite à s’étonner de me voir là, à me gronder de ma -désobéissance et à plaindre mes habits neufs que la poussière de la -route, l’eau de la Zorn et la terre du jardin avaient joliment arrangés. - -«Notre cher malade dormait; on lui cacha mon retour jusqu’à la fin de la -semaine, de peur de le mécontenter, car c’était sur son ordre qu’on nous -avait éloignés. Cependant il fallut lui apprendre la vérité; ma mère -n’avait point de secrets pour lui. Il voulut me voir, me rassurer -lui-même et me montrer qu’il avait déjà bon visage. Ce fut un heureux -moment pour nous tous; il pleura presque autant que ma mère et moi. - -«--Cher papa, lui dis-je en essuyant ses larmes, je sais tout. Pourquoi -m’avez-vous trompé, vous la vérité même? - -«--Je ne m’en repens pas, répondit-il. Quelquefois, rarement, le -mensonge est un devoir. Si un malheur était arrivé, fallait-il donc -attrister toute ta vie? - -«--N’importe! je sens bien que je ne me consolerai jamais. - -«--Je te consolerai, moi. D’abord, nous ne nous quitterons plus jusqu’à -la rentrée. Tu seras mon garde du corps. Pauvre enfant! Tu as assez -souffert de mon mal pour jouir un peu de ma convalescence. - -«De ce jour commença entre nous une intimité presque fraternelle qui me -le rendit plus cher et me rendit plus sage. Ce terrible accident m’avait -enseigné la prudence; le courage et la bonté de mon père achevèrent mon -éducation par l’exemple. - -«Un soir que je me lamentais à son chevet selon mon habitude, car il fut -guéri bien avant que je fusse consolé, il me dit:--Nous avons été aussi -étourdis l’un que l’autre. Ta faute est de ton âge, mais moi j’aurais dû -la prévoir et me tenir en garde. Mon rôle de professeur et de père -n’était pas d’attendre un lapin, à 200 mètres de toi, mais de te suivre -et de te diriger, sans chasser pour mon propre compte. Et c’est ainsi -que je ferai l’an prochain. - -«--Non! m’écriai-je avec force. Je ne chasserai plus jamais. - -«--Tu chasseras, mon ami. Je le veux, parce que la chasse est un -exercice admirablement inventé pour dégourdir les jambes des notaires. -D’ailleurs un temps viendra peut-être où tout Français qui aura -l’habitude des armes vaudra quatre hommes pour la défense du pays. - -«Ma mère ne se faisait pas aisément à l’idée d’avoir deux chasseurs dans -la maison. Pauvre femme, qui après seize ans de mariage tremblait encore -chaque fois que papa prenait son sac et son fusil.--Enfin! disait-elle, -il faut souffrir ce qu’on ne peut empêcher. Mais, si Albert doit -retourner à la chasse, je lui donnerai un talisman qui le préservera de -l’imprudence! - -«Ce talisman, je l’ai encore, et le voici. C’est l’épingle que vous avez -peut-être remarquée à ma cravate. Voyez-vous cette colombe d’argent qui -porte au bout d’une chaînette un grain de plomb nº 7? La pauvre chère -maman Franck l’a fait ciseler à mon intention par Heller, le plus habile -artiste de Strasbourg. Cette molécule de métal, réduite à presque rien -par le frottement, est celle qui a failli tuer mon père. Comment un -homme pourrait-il s’oublier lorsqu’il a tous les jours de chasse un tel -souvenir sous les yeux?» - -Ici finit la narration de M. Franck, mais son histoire mérite encore un -supplément de quelques lignes. En 1870, à l’âge de cinquante-sept ans, -ce notaire prit un fusil pour chasser la grosse bête dans nos montagnes. -Quelques lurons du pays le suivirent, et il devint, comme qui dirait, -capitaine de francs-tireurs. Au commencement de novembre, tous ses -compagnons étant morts, ou blessés, ou malades, il arriva toujours vert -à Belfort et s’engagea au 84e de ligne. On forma une compagnie -d’éclaireurs, il en fut, et il prouva dans mainte occasion, selon la -parole de son père, qu’un bon chasseur peut valoir quatre hommes pour la -défense du pays. - - - - -DANS LES RUINES - -(Avril 1867.) - - -J’avais entrepris un voyage moins long, mais plus périlleux que le tour -du monde: j’allais du passage Choiseul au Théâtre-Français par la butte -des Moulins. A la moitié du chemin, je compris que je m’étais fourvoyé -dans une démolition générale, mais il y avait presque autant -d’imprudence à reculer qu’à poursuivre ou à rester. Devant, derrière, à -droite, à gauche, partout, les pans de mur s’écroulaient avec un bruit -de tonnerre, des nuages de poussière obscurcissaient le ciel, les -ouvriers criaient gare en brandissant de longues lattes, les chariots, -chargés de décombres, creusaient des vallées de boue entre des montagnes -de plâtras; la terre tremblait; il pleuvait des moellons et des briques. - -Un Limousin prit pitié de ma peine; il me tira de la bagarre et me mit -en sûreté sous un arceau de porte cochère, dans un endroit où le travail -chômait pour le moment. Mon refuge se trouvait sur la limite de l’îlot -condamné; derrière moi, la route était libre; rien ne m’empêchait plus -d’aller à mes affaires: je demeurai pourtant, retenu par une attraction -secrète. Les badauds ne sont pas nécessairement des sots; les plus fins -Parisiens prennent plaisir aux petits spectacles de la rue, et j’en -avais un grand sous les yeux. Aucun effort de l’activité humaine ne -saurait être indifférent à l’homme; le travail des démolisseurs est un -des plus saisissants, parce qu’il est suivi d’effets instantanés: on -détruit plus vite qu’on n’édifie. Les maçons spécialistes qui font des -ruines semblent plus entraînés et plus fougueux que les autres. -Observez-les. Vous lirez sur leurs visages poudreux une expression de -fierté sauvage et de joie satanique. Ils crient de joie et d’orgueil -lorsqu’ils abattent en un quart de minute tout un pan de muraille qu’on -a mis deux mois à bâtir. Je ne sais quelle voix intérieure leur dit -qu’ils sont les émules des grands fléaux, les rivaux de la foudre, de -l’incendie et de la guerre. - -Je ne professe pas le culte des fléaux; la destruction inutile me fait -horreur, et, si je m’arrêtais à l’admirer, je croirais que mes yeux -deviennent ses complices. Mais ceux qui rasent un vieux quartier sale et -malsain ne font pas le mal pour le mal. Ils déblaient le sol, ils font -place à des constructions meilleures et plus belles. Comme les grands -démolisseurs du XVIIIe siècle qui ont fait table rase dans l’esprit -humain, je les admire et j’applaudis à cette destruction créatrice. - -A première vue, j’en conviens, le spectacle est cruel. Voilà un quartier -qui n’était pas brillant, qui n’était pas commode, mais il était -habitable après tout. Ces maisons qui s’écroulent par centaines -abritaient bien ou mal quelques milliers d’individus; on a sué, peiné -pour les construire; elles pourraient durer encore un siècle ou deux. -Avant un mois, tout le labeur qu’elles représentaient, tous les services -qu’elles pouvaient rendre seront mis à néant; il n’en restera rien que -le sol nu. - -Mais si le sol nu, déblayé, nivelé, avait plus de valeur par lui seul -qu’avec toutes les maisons qui l’encombrent, il s’ensuivrait que les -démolisseurs lui ajoutent plus qu’ils ne lui ôtent et qu’en le -dépouillant ils l’enrichissent. Est-ce possible? C’est certain. -Lorsqu’on aura déblayé ces débris, rasé ce monticule, pris un quart du -terrain pour des rues larges et droites, le reste se vendra plus cher -qu’on n’a payé le tout; les trois quarts du sol ras vont avoir plus de -prix que la totalité bâtie. Pourquoi? Parce que les grandes villes, dans -l’état actuel de la civilisation, ne sont que des agglomérations -d’hommes pressés: qu’on y vienne pour produire, pour échanger, pour -jouir, pour paraître, on est talonné par le temps, on ne supporte ni -délai ni obstacle; l’impatience universelle y cote au plus haut prix les -gîtes les plus facilement accessibles, ceux qui sont, comme on dit, près -de tout. Or, les obstacles, les embarras, les montées, les carrefours -étroits quadruplent les distances et gaspillent le temps de tout le -monde sans profiter à personne; une rue droite, large et bien roulante -rapproche et met pour ainsi dire en contact deux points qui nous -semblaient distants d’une lieue. C’est à qui se logera sur le bord des -grandes routes parisiennes: les producteurs et les marchands trouvent -leur compte à s’établir dans le courant de la circulation; les oisifs de -notre époque ont l’habitude et le besoin d’aller sans peine et sans -retard où le plaisir les appelle. Ceux qui mangent les millions ne -peuvent se camper que sur une avenue largement carrossable; ceux qui -gagnent les millions ne peuvent ouvrir boutique que sur le chemin des -voitures. Ainsi s’explique la plus-value qu’une destruction brutale en -apparence ajoute aux quartiers démolis. - -A l’appui de mon raisonnement, j’évoquais le souvenir de ces rues -étroites, malpropres, infectes, sans air et sans lumière, où une -population misérable a végété longtemps, je me tournais ensuite vers -l’avenir et je me représentais cette rue ou cette avenue, qui joindra le -Théâtre-Français remis à neuf au magnifique édifice du nouvel Opéra. -Deux rangées de fortes maisons, hautes et massives, étalent leurs -façades de pierre un peu trop richement sculptées; les trottoirs longent -des boutiques éblouissantes dont la plus humble représente un loyer de -cinquante mille francs, et les calèches à huit ressorts se croisent sur -la chaussée. Beau spectacle! - -Une réflexion cornue vint se jeter mal à propos au travers de mon -enthousiasme. «Ces bâtisses somptueuses que j’admire déjà comme si je -les avais vues, ne faudra-t-il pas bientôt les démolir à leur tour? Car -enfin nous abattons les vieilles rues parce qu’elles ne suffisaient pas -à la circulation des voitures. Plus nous démolissons, plus il faut que -Paris s’étende en long et en large. Plus il s’étend, plus les courses -sont longues, plus il est impossible de parcourir la ville à pied, plus -le nombre des voitures indispensables va croissant. Le boulevard -Montmartre était ridiculement large, il y a une vingtaine d’années; le -voilà trop étroit: il sera démoli. A plus forte raison, la rue Vivienne, -la rue Richelieu, la rue Saint-Denis, la rue Saint-Martin, toutes celles -dont la largeur faisait pousser des cris d’admiration à nos pères. Et -quand la pioche des démolisseurs les aura accommodées aux besoins de la -circulation moderne, quand Paris, de jour en jour plus large, remplira -hermétiquement l’enceinte des fortifications, quand le total des -voitures parisiennes aura doublé par une logique inévitable, ne -sera-t-on pas forcé d’élargir les avenues de M. Haussmann? Les gros -palais à façades sculptées n’auront-ils pas le même sort que les masures -de la rue Clos-Georgeau?» - -Je ne sais trop à quelle conclusion ce raisonnement m’aurait conduit, -mais un incident fortuit m’empêcha de le suivre jusqu’au bout. - -Le soleil, qui bataillait depuis le matin contre une armée de nuages, -fit une trouée dans la masse; il vint illuminer un mur que je regardais -vaguement sans le voir. C’était le fond d’une maison démolie; la -toiture, la façade, les planchers des trois étages avaient croulé. Mais -il n’était pas malaisé de rebâtir en esprit l’étroit édifice, et je -m’amusai un moment à ce jeu. Tout l’immeuble occupait environ quarante -mètres de surface: six sur sept au maximum. Au rez-de-chaussée, une -boutique ou un cabaret, le mur entièrement dépouillé laissait la -question dans le vague; on voyait seulement à gauche, au fond d’une -allée absente, les premières marches d’un escalier tournant. Les deux -étages supérieurs s’expliquaient mieux, on distinguait, outre le conduit -noir d’une cheminée, deux éviers suspendus l’un sur l’autre, puis deux -débris de cloisons superposées, puis deux vastes lambeaux de papier -peint qui s’étendaient, sauf quelques déchirures, jusqu’à la cage du -colimaçon. Je rétablis les deux logements en un clin d’œil, ou plutôt -ils se reconstruisirent d’eux-mêmes dans ma mémoire. L’escalier -aboutissait à un petit carré fort étroit; la porte ouvrait en plein sur -une chambre étroite et longue, qui prenait jour sur la rue. C’était la -pièce principale; elle occupait toute la profondeur de la maison et les -deux tiers de la largeur. Sur la droite, à ce point où le papier -s’arrête, il y avait une cuisine limitée par la cloison que voici et -éclairée par un jour de souffrance: la lucarne y est encore. Donc, le -jour ne venait pas de la rue; la cuisine n’occupait qu’un étroit carré -dans l’angle le plus reculé de la maison; sur le devant, l’architecte -avait ménagé un cabinet clair, un peu plus grand que la cuisine, -infiniment moins vaste que la chambre principale. - -A mesure que je rebâtissais les cloisons du second étage, que je plaçais -les deux fenêtres et que je rassemblais les matériaux du plancher, il se -produisait un phénomène assez étrange: le logement se remeublait petit à -petit. Trois casseroles de cuivre étagées par rang de taille -étincelaient le long du mur de la cuisine, avec une bassinoire d’un -travail ancien et curieux. Dans la petite chambre sans feu, il y avait -un lit de bois peint, deux chaises, une planche chargée de vieux livres -et de romans coupés par tranches au bas des journaux. La pièce -principale était presque confortable. Trois matelas et un édredon -s’empilaient sur un bon lit de noyer. La table du milieu était couverte -d’un vieux châle reprisé en vingt endroits, mais propre. Le poêle de -faïence ronflait joyeusement; cinq ou six images gravées souriaient dans -leurs vieux cadres; une étagère à bon marché s’encombrait de petites -faïences et de bimbeloteries archaïques; au milieu de cette collection, -j’admirais un buste de vieille femme, pas si gros que le poing, mais -exécuté avec beaucoup de conscience et de tendresse. Et voilà que dans -un coin, vers la fenêtre, je remarque un grand fauteuil en velours -d’Utrecht rouge, et une grosse mère de soixante-dix ans, l’original du -buste, qui tricote un petit bas de laine. La maison démolie ne s’est pas -seulement remeublée, mais repeuplée! C’est en vain que je me frotte les -yeux; je ne suis ni endormi ni halluciné, et pourtant il m’est -impossible de ne pas voir ce que je vois. - -Alors, je prends sur moi, je me raisonne, je me dis qu’il n’y a pas -d’effets sans causes, et je cherche par quel enchaînement de -circonstances ce tableau est venu se présenter à mes yeux. Il ne me -semble pas entièrement nouveau; je suis presque certain de l’avoir déjà -vu; mais où? quand? Dans le rêve d’une nuit, ou dans ce rêve de -plusieurs années qui s’appelle l’enfance? - -M’y voici! j’ai trouvé. C’est ce papier du second étage. Il est unique -au monde, probablement: des roses vertes sur fond jaune. Quelque ouvrier -en papier peint l’a fabriqué ainsi pour faire pièce à son patron; le -patron l’a vendu au rabais; la bonne femme l’a eu pour presque rien -lorsqu’elle emménageait ici, vers 1802; c’est elle-même qui m’a conté -cette histoire, car je ne me trompe pas, j’ai connu les habitants de -cette maison démolie, je me suis assis à leur table, en 1840, à ma -première année de collège! C’est le quartier, c’est la rue, et -d’ailleurs les roses vertes sur fond jaune! Il n’y a jamais eu que -celles-là! - -Mille et un souvenirs ensevelis depuis un quart de siècle se réveillent -à la fois; ils m’assiègent, ils m’assaillent. La première fois que je -suis entré dans cette maison, les locataires du second célébraient une -fête de famille. Les trois fils de Mme Alain, ses deux filles, ses -gendres, les petits-enfants, toute la tribu tenait dans cette chambre, -sans compter trois ou quatre invités, dont j’étais. Je vois la longue -table, et la bonne femme au milieu, toute fière et radieuse. Comment les -avions-nous connus? Je n’en sais rien; je me rappelle seulement que nous -étions plus pauvres qu’eux et que le festin était splendide, avec l’oie -aux marrons, les crêpes et la motte de beurre salé. Leur cidre me parut -bien préférable au vin de Champagne, que je connaissais de réputation; -il venait de Quimperlé en droite ligne, c’est-à-dire de leur pays. -J’avais pour voisin de droite un de leurs compatriotes, sous-officier -d’infanterie, aujourd’hui capitaine ou chef de bataillon: je l’ai revu. - -Mme Alain était la veuve d’un ouvrier, d’un très simple ouvrier qui -travailla de ses mains tant qu’il eut assez de force: honnête homme, -rangé, économe, bien vu de tous ses voisins, sauf peut-être du -cabaretier d’en bas. Il était occupé à cent pas d’ici, chez un serrurier -en boutique; jamais, en quarante ans de ménage, il ne prit un repas ou -un verre de vin sans sa femme. On se quittait le matin, on se revoyait à -dîner, on se retrouvait tous les soirs à l’heure du souper; et, si dans -l’entre-temps Mme Alain s’ennuyait du cher homme, elle passait devant la -boutique et lui disait bonjour du bout des doigts. - -Le mari, si j’ai bonne mémoire, gagnait de trois à quatre francs par -jour; la femme, rien; les enfants vinrent tôt, et la besogne ne manquait -pas dans le ménage. Le peu qu’on épargna fut dévoré à belles dents par -la marmaille. Quand le père mourut, les cinq enfants étaient non -seulement élevés, mais casés. Garçons et filles passèrent par l’école -gratuite et par l’apprentissage pour arriver à un honnête établissement. -Christine Alain était couturière; elle épousa un Alsacien; ils ont fait -une bonne maison. Corentine piquait des gants, elle fit la -conquête d’un coupeur habile; ils fondèrent une fabrique rue du -Petit-Lion-Saint-Sauveur. Jules, le cadet, se faufila dans la librairie, -et de commis devint patron. Le plus jeune, Léon, était marbrier; il -suivit l’école de dessin, se fit admettre aux Beaux-Arts, devint par son -travail un bon sculpteur de deuxième ordre, plut à la fille de son -propriétaire et l’épousa. L’aîné, qu’on désignait par le nom de famille, -continua le métier de son père et resta garçon pour tenir compagnie à -Mme Alain. Cette petite chambre entre la rue et la cuisine était la -sienne. De tous les fils Alain, c’est lui qui est resté le plus vivant -dans ma mémoire. Je vois d’ici sa brave figure et sa main... quelle -main! Un étau! Il était entiché de son droit d’aînesse et se faisait un -point d’honneur de nourrir la mère à lui seul. La bonne femme avait une -certaine déférence pour lui: n’était-il pas le chef de la famille? Elle -acceptait les petits présents de ses fils et de ses gendres, mais elle -ne mangeait que le pain du bon Alain. - -Dans les premiers jours de son veuvage, Léon, l’heureux sculpteur, la -supplia d’accepter un logement chez lui. «Je vous remercie, mon _fi_, -lui dit-elle, mais le bon Dieu m’a commise à la garde de tous les -souvenirs qui sont ici. Je ne délogerai que pour aller rejoindre votre -cher père.» - -S’il faut tout dire, elle avait une sorte de vénération religieuse pour -cet humble logis. Elle lui savait gré de tout le bonheur qu’elle y avait -eu; elle en parlait comme un obligé de son bienfaiteur. «On ne saura -jamais, disait-elle, quels services cet humble nid nous a rendus. Que -les pauvres gens sont heureux lorsqu’ils trouvent un logement à bon -marché au cœur d’une grande ville! Notre loyer était de 120 francs au -début; il s’est élevé graduellement jusqu’à 250; mais il nous a épargné -pour 100 000 francs de peines et de soucis. Que serait-il arrivé de -nous, s’il avait fallu nous installer hors barrière comme tant d’autres? -Le père m’aurait quittée tous les matins pour ne rentrer que le soir; il -aurait déjeuné au cabaret, Dieu sait avec qui! et moi à la maison, toute -seule. A quelle école aurais-je envoyé les enfants? Comment aurais-je pu -surveiller leur apprentissage? Ils l’ont fait à deux pas d’ici, chez des -patrons du quartier, et je me flatte de ne les avoir jamais perdus de -vue. Aussi garçons et filles ont bien tourné, sans exception. Que le -ciel ait pitié des pauvres apprenties qui vont travailler chaque jour à -une lieue de la maman! Et mes fils, pensez-vous qu’ils auraient fait un -aussi beau chemin, si le chef-lieu de la famille avait été à Montrouge -ou à Grenelle? Ils ne se seraient pas détachés de nous, je le crois, car -ils sont les meilleurs garçons du monde; mais alors ils n’auraient pas -vécu au sein des belles choses parisiennes; ils n’auraient pas vu les -musées, les spectacles, les beaux magasins, les toilettes élégantes, -tout ce qui forme le goût, éveille l’imagination, en un mot, ce qui -change quelquefois l’ouvrier en artiste. Voyez notre Léon! de simple -marbrier, il est devenu statuaire. A qui doit-il cette fortune? Ni au -père ni à moi, mais à la Providence qui nous permit de fonder notre -famille dans ce milieu vivant et intelligent de Paris! J’en ai connu -beaucoup, des artistes, et des inventeurs, et des artisans du premier -mérite, de ceux qui font la gloire et la richesse de l’industrie -parisienne: c’étaient tous pauvres gens qui avaient eu le bonheur de se -nicher à la source du vrai talent, comme nous.» - -Assurément la bonne femme exagérait un peu les mérites de son logis. -Elle oubliait, dans son enthousiasme, les dangers qu’elle avait courus, -en élevant dans un espace si étroit cinq enfants, dont deux filles. -Lorsqu’on touchait ce point délicat, elle répondait avec un loyal éclat -de rire: «Bah! le problème n’est pas plus difficile que celui du loup, -de la chèvre et du chou!» - -Mme Alain n’avait pas seulement sa bonne part d’esprit naturel: elle -s’exprimait encore en termes choisis; personne n’eût deviné en -l’écoutant qu’elle ne savait ni lire ni écrire. Son mari, paraît-il, la -surpassait en ignorance, car il parlait à peine le français. Ainsi, deux -Bretons illettrés ont donné à leurs cinq enfants une instruction très -suffisante; deux prolétaires, sans autre capital que leurs bras, ont -fait souche de bourgeois et même d’artistes. Et ce phénomène, j’allais -dire ce miracle de progrès social, s’est accompli dans cette masure -parisienne. Et les bénéficiaires de cet heureux changement se plaisent à -déclarer que la masure y est pour quelque chose; ils bénissent le taudis -à 250 francs par an qui leur a permis de s’élever, de se développer, de -s’enrichir au centre de Paris. - -Quand je repense à ces braves gens devant les ruines de leur vieux nid, -je me demande si les rues insalubres, si les taudis étroits, si les -allées obscures et les escaliers en colimaçon n’ont pas leur destinée et -leur utilité dans le monde. Cette fange des pauvres quartiers, que l’on -balaye dédaigneusement hors barrière, n’était-elle pas autrefois un -engrais de civilisation? Les plus beaux fruits de l’industrie parisienne -ne sont-ils pas sortis de ce fumier? Peut-être. - -Je comprends le noble mépris d’une administration toute-puissante: il -est clair que les logis à 250 francs font tache au milieu d’une ville -aussi majestueuse que Paris. Mais nous avons des travailleurs qui -gagnent peu, et je me demande sous quel toit ils abriteront leurs têtes -quand le Paris des rêves municipaux sera fini. On les chasse du centre à -la circonférence; mais la circonférence a sa coquetterie; elle aussi se -couvre de palais. Il faudra donc que l’ouvrier s’établisse en rase -campagne, loin, très loin de son travail, et qu’il fasse un voyage tous -les soirs pour revenir à la maison. Y reviendra-t-il tous les soirs? -Sera-t-il puissamment attiré vers cette demeure lointaine, presque -inconnue, où l’on n’entre que pour fermer les yeux, d’où l’on sort les -yeux à peine ouverts? Certes, il y viendra, s’il y est attendu par sa -famille. Reste à savoir si les ouvriers de l’avenir se marieront comme -ceux d’autrefois. Est-ce la peine? On a si peu de temps pour jouir les -uns des autres! Et puis, les distractions ne manquent pas au cœur de -Paris. Sur les ruines de ces humbles maisons, il s’élève des paradis -artificiels, à l’usage du travailleur en blouse. Cent billards, dix -mille becs de gaz, des dorures, des glaces, des chansonnettes, que -sais-je? Et plus le logement, cette arche sainte de la famille, devient -inabordable au pauvre monde, plus les plaisirs malsains se vendent bon -marché. - -Pauvre maison de Mme Alain! Humble échelle de Jacob où tant de -prolétaires ont monté pour s’élever à la bourgeoisie, je veux te -regarder une dernière fois et graver tes ruines respectables dans un -petit coin de ma mémoire! - -Patatra! - -«Allez-vous-en! Vous voulez donc vous faire écraser, imbécile!» - -L’imbécile, c’était moi; le plâtre et les moellons avaient roulé jusqu’à -mes pieds, et le vieux mur taché de roses vertes n’existait plus. - - - - -LES ŒUFS DE PAQUES - -(Avril 1873.) - - -Notre dernier jour de fête, en Alsace, a été le dimanche de Pâques de -l’année 1871. Triste fête pour ceux qui avaient l’âge de comprendre et -de souffrir! Nous étions envahis et occupés militairement depuis sept ou -huit mois; l’Assemblée nationale venait de nous sacrifier au salut de la -France. On savait qu’à l’automne de 1872, il faudrait quitter le pays, -dure nécessité! ou devenir sujets prussiens, c’est-à-dire accepter la -dernière des hontes. Les nouvelles de la patrie étaient navrantes: -Paris, ivre ou fou, se défendait à coups de canon contre l’armée de -France. Chaque matin, les Allemands nous annonçaient une victoire de -l’insurrection. Avec cela, nous étions pauvres, plus pauvres que je ne -l’avais jamais été, quoique j’aie connu dans ma jeunesse la vraie -misère. Les réquisitions et les garnisaires avaient épuisé nos -ressources; l’argent qu’on nous devait en France ne rentrait pas; -personne ne payait plus; la question du pain quotidien devenait -menaçante. Par bonheur les enfants ne se doutaient de rien; ils jouaient -du matin au soir et dormaient du soir au matin, avec cette insouciance -qui est la sagesse de leur âge. Leur unique tracas, le sujet de tous -leurs entretiens, était la matinée de Pâques; ils ne s’inquiétaient que -de savoir si le lièvre pondrait beaucoup d’œufs rouges dans l’enclos. - -C’est le lièvre, un lièvre invisible et providentiel qui pond les œufs -de Pâques pour la joyeuse marmaille d’Alsace. Ce dogme est si -profondément ancré dans les esprits de trois à dix ans que pas un -sceptique de cet âge ne demande à papa ou à maman pourquoi les œufs sont -rouges ou bruns, pourquoi ils sont tout cuits, pourquoi le lièvre pond -des œufs de sucre, de chocolat ou de cristal pour les familles riches, -et pourquoi même, en certains cas, le prodigue animal dépose des œufs de -porcelaine de Sèvres dans des coquetiers de vermeil. - -Nos chers enfants avaient peut-être entendu conter ces miracles; mais -n’étant gâtés ni par nous ni par la fortune, ils étaient tous d’humeur à -se contenter de moins. Chacun fit de son mieux pour combler leurs -modestes désirs. Les poules de Cochinchine et de Crèvecœur pondirent des -œufs de belle taille; la cuisinière, en grand secret, les teignit de -couleurs éclatantes; un des meilleurs élèves de Gérome, notre ami -Heller, qui devait bientôt émigrer à New-York, en décora quelques-uns -d’illustrations patriotiques; il métamorphosa notamment en soldat -prussien un bel œuf plus pointu que les autres, et sur la visière du -casque il écrivit: _Schweinpels! Schweinpels_ (fourrure de cochon) est -le sobriquet pittoresque dont les bambins d’Alsace poursuivent le -vainqueur. - -Le dimanche, de grand matin, lorsque les cloches, revenues de Rome, -sonnaient à toute volée sans déranger nos chers petits, le jeune -artiste, ma femme, et les deux gouvernantes, dont l’une a émigré l’année -suivante au Mexique, préparèrent les nids dans notre vieil enclos -inculte et presque abandonné. On les éparpilla sur le revers de la -colline abrupte, depuis la glacière sans glace, jusqu’à la pièce d’eau -sans eau. Ils en mirent dans les touffes d’herbe, dans les iris, dans -les bellis, au pied des petits épicéas que nous avons plantés en 1869 et -que nous ne verrons pas grandir. Aux branches basses de certains arbres -on suspendit en manière d’ornement une ou deux douzaines de -breschtelles; ce sont des gâteaux secs faits de farine, de sel et de -cumin; ils se vendent quelques centimes. - -Ces grands préparatifs étaient à peine achevés quand les enfants, -éveillés avant l’heure par l’attente d’un plaisir, accoururent -demi-vêtus, les pieds dans la rosée, la tête nue sous le soleil. Ah! la -joyeuse matinée! les bons cris de surprise! les beaux éclats de voix et -les brillantes querelles! Figurez-vous quatre bébés du même âge, ou peu -s’en faut, puisqu’ils sont nés en moins de trois ans, montant à -l’escalade sur une pente rapide, ardents à se devancer, mais toujours -prêts à se soutenir, à se pousser et à se ramasser les uns les autres; -chacun voulant tout prendre et finissant par tout partager! - -La découverte du _Schweinpels_ fut un événement politique. Personne ne -voulait du prussien, on tint conseil de guerre autour de l’œuf maudit, -et l’on finit par le lancer contre un petit mur de pierres sèches où il -s’éparpilla en miettes. Mais voici bien une autre affaire. Un lièvre, un -vrai lièvre vivant, était gîté à quelques pas; il bondit effaré, les -oreilles droites, grand, fantastique et superbe, s’élança comme un trait -et franchit la haie qui sépare notre enclos de la forêt communale. Un -concert de cris aigus salua cette apparition d’autant plus miraculeuse -que nul de nous ne l’avait préparée. Le hasard seul, un hasard -bienveillant et malin, s’était donné la peine de prouver à notre petit -monde que le lièvre pond des œufs durs et qu’il n’ose plus affronter le -regard des braves gens quand il a pondu un œuf prussien par mégarde. - -Cette heureuse matinée se termina par un repas frugal, où tous les œufs, -sauf le maudit, furent mangés en salade. - -L’année suivante, à la fin du carême, nous étions redevenus Parisiens, -bien malgré nous. Les enfants se demandèrent avec une certaine anxiété -dans quel enclos le bon lièvre de Pâques irait pondre les œufs qu’il -leur devait. Je répondis à tout hasard que le Jardin d’acclimatation, où -nous allions souvent nous promener, était un terrain convenable. - -«Mais, papa, il n’y a pas de lièvres au Jardin d’acclimatation? - ---Il y a des kanguroos, et ces braves animaux, dans la poche énorme que -vous savez, gardent de plus gros œufs que le lièvre de Saverne. - ---Oui, mais il ne nous connaît pas, le kanguroo! - ---Écrivez-lui de votre plus belle écriture.» - -L’administration des postes, en cherchant bien, retrouverait dans ses -rebuts une lettre soignée à l’adresse de M. le kanguroo. Elle se termine -par ces mots: «Nous t’embrassons cordialement.» Suivent quatre -signatures, dont une, la dernière, est illisible. - -Persuadé que le Jardin d’acclimatation, ce paradis des enfants bien -élevés, serait envahi de grand matin, le dimanche de Pâques, j’avançai -la fête d’un jour. Une servante nous précédait avec un grand panier -rempli de pain pour les bêtes. Ce pain cachait les œufs, de magnifiques -œufs de carton. Elle les déposa dans l’herbe, au pied de quelques arbres -verts, dans un bosquet voisin des écuries, et les enfants les y -trouvèrent avec un plaisir assez vif. Mais ni les beaux cartonnages -bleus et rouges, ni les poupées et les joujoux que j’y avais enfermés, -n’effacèrent l’impression des pauvres œufs pondus par le lièvre de -Saverne. On reconnut les étiquettes de Giroux et tout en bourrant de -pain les marsupiaux d’Australie, Valentine me dit: «Comment cet animal -sortirait-il d’ici pour courir les boutiques et où prendrait-il de -l’argent? Avoue, papa, que cette année, tu as été un peu le Kanguroo?» - -J’ai voulu faire mieux, et je n’ai pas réussi davantage. On a organisé -hier une fête où les petits amis étaient conviés, garçons et filles. -Deux figurants d’un grand théâtre, travestis l’un en coq, l’autre en -poule, accueillaient les enfants dans l’antichambre et leur ôtaient les -manteaux. Sur la table de la salle à manger, brillamment illuminée en -plein midi, une énorme dinde de carton, machinée par un habile homme, -battait des ailes, tournait la tête, et pondait à profusion des œufs -blancs, jaunes, rouges, dorés, tous en sucre. - -Si je disais que ce jeu n’amusa pas mes enfants, comme leurs petits amis -des deux sexes, je mentirais. Mais quand ils furent seuls, le soir, dans -le coin d’appartement qu’ils habitent, ils ne parlèrent que du lièvre de -Saverne et des œufs rouges de l’enclos. - -«Quand retournerons-nous là-bas? disait le petit Pierre; nous y sommes -nés, c’est chez nous. - ---Oui, répondit Valentine. Mais il faudra d’abord que tu te fasses -casser la tête par les Prussiens. - ---Je le sais bien; c’est convenu; mais je tâcherai d’abord de leur -casser la tête moi-même.» - -Ainsi soit-il! Pauvres petits! - - - - -LE JARDIN DE MON GRAND-PÈRE - -(Lecture faite le 4 avril 1873 à la séance publique annuelle de la -Société d’Acclimatation.) - - -Mesdames, Messieurs, - -Nouveau venu dans cette grande et patriotique Société, je n’ai pas -accepté sans scrupule la tâche que m’imposait votre vaillant secrétaire -général, M. Geoffroy Saint-Hilaire. J’ai dû me demander s’il était -bienséant de décrire au milieu d’une élite française, sous la présidence -d’un des plus illustres et des meilleurs Français de notre temps, un -jardin qui figure au cadastre de l’Allemagne occidentale. - -Hélas! oui, l’humble coin de terre dont je viens vous entretenir est -devenu allemand malgré lui, je veux dire malgré les braves gens qui -l’ont bêché de père en fils à la sueur de leur front. Les Allemands ont -annexé le jardin de mon grand-père, en vertu du principe des -nationalités, parce que la commune s’appelle Vergaville, un nom -allemand, comme Trouville ou Romainville, et que toute la population de -ce village écorche le français comme moi. Ces raisons nous ayant paru -mauvaises, ils nous ont démontré, le sabre en main, que nous étions de -leur famille. - -Mon cher grand-père, en son jeune temps, leur avait prouvé le contraire. -Il avait pris pour argument ce fusil du soldat qui, s’il n’a pas -toujours décidé la victoire, a bravement travaillé partout. Né sous le -règne de Louis XV, il était parti en sabots avec les volontaires de -1792; il avait rapporté l’épaulette de sous-lieutenant, qui brillait -d’un certain éclat, quoiqu’elle fût de simple laine. Après avoir payé sa -dette à la patrie, il épousa une brave fille de son village, éleva sept -enfants et cultiva son jardin, selon le précepte de Voltaire, qu’il -n’avait pourtant jamais lu. - -Il était expérimenté; on le citait à trois quarts de lieue à la ronde, -non seulement comme droit laboureur et vigneron expert, mais encore et -surtout comme élève d’un ci-devant jardinier de couvent, ferré sur les -meilleures méthodes. - -Les meilleures méthodes laissaient beaucoup à désirer, si j’en crois ma -mémoire, qui est bonne, et qui garde après quarante ans les impressions -de l’enfance. - -Ce jardin, le premier dont j’aie mangé les fruits mûrs ou verts, -toujours verts quand je me les offrais discrètement à moi-même, était un -vrai fouillis de plantes demi-sauvages qui se disputaient le terrain, -l’air et la lumière, et vivaient mal aux dépens les unes des autres. -L’agréable et l’utile y étaient opposés plutôt que réunis. Les fleurs -n’y manquaient pas; on y trouvait en toute saison, comme chez l’amateur -des jardins dont parle La Fontaine, - - De quoi faire à Margot pour sa fête un bouquet; - -au printemps, force giroflées et des violettes dans tous les coins, -quelques narcisses, une ou deux touffes de jacinthes bleues et une -profusion de grandes tulipes rouges qui ressemblaient à des œufs de -Pâques montés sur tige. En été, quelques lis, des balsamines, des pieds -d’alouette, des œillets par-ci, par-là, et trois ou quatre espèces de -roses à peu près doubles, dont pas une n’était remontante. En automne, -des dahlias simples et des asters à discrétion. - -Les légumes, qui croissaient pêle-mêle avec les fleurs, n’étaient ni -très choisis ni très perfectionnés: c’était le chou commun, la carotte -ordinaire, le haricot primitif, le pois des anciens jours, le vénérable -oignon d’Égypte. Les fruits étaient plus variés et meilleurs, sinon plus -délicats; il me semble, tout bien pesé, que mon grand-père avait la -spécialité des bons fruits, mais je n’en ferai pas une question -personnelle. - -Si les groseilles, les fraises et les framboises de son jardin ne -méritaient aucune mention particulière, les prunes de reine-claude -étaient exquises, les mirabelles irréprochables, sans parler de certains -petits pruneaux de Damas dont le souvenir, après tant d’années, m’agace -encore les dents. Nous avions des pommes précoces à croquer en juillet -et des pommes tardives à garder pour le carême; d’excellentes poires -d’automne et d’autres presque aussi grosses et bien plus dures qu’un -pavé: ma grand-mère, dans une sorte de haut-fourneau, les faisait cuire. -Je me rappelle aussi les deux noisetiers qui ombrageaient le banc du -fond; ils portaient de beaux fruits allongés comme la dernière phalange -de nos petits doigts, et dont l’amande était vêtue d’une pellicule -écarlate. - -Enfin nous possédions trois merveilles uniques dans le village, qui ont -été l’orgueil de mon enfance et qui sont encore aujourd’hui un problème -pour mon âge mûr. Dans ce très modeste jardin, un précurseur inconnu -d’Isidore-Geoffroy Saint-Hilaire avait, je ne sais quand, ni comment, ni -pourquoi, entrepris un essai d’acclimatation. Un magnifique mûrier noir, -vieux de cent ans et plus, s’appuyait au mur de clôture et laissait -choir la moitié de ses fruits sur le chemin. - -Près des ruches, un gros figuier, qu’on entourait de paille tous les -hivers, se chargeait, en été, de grosses figues violettes, et, dans un -carré de légumes, quelques pieds de réglisse, arrachés soigneusement à -la fin de chaque automne, repoussaient par miracle au printemps. Les -figues fraîches et les mûres étaient et sont peut-être encore une -curiosité dans notre vieux coin de Lorraine. Quant aux racines de -réglisse, elles faisaient l’étonnement de mes camarades en leur prouvant -que ce prétendu bois ne pousse pas en caisse dans la boutique de -l’épicier. - -Vous ne vous moquerez pas de moi, j’en suis certain, si j’avoue que le -jardin de mon grand-père a été longtemps à mes yeux le premier, le -meilleur et le plus beau du monde. Il a fallu plusieurs années, sinon de -voyages et d’études, au moins de promenades et de comparaisons, pour -dissiper une illusion si naturelle et si douce. A force de vivre et de -voir, j’ai appris que de grandes allées rectilignes, bordées de buis -tondu, ne sont pas l’idéal du beau classique, et qu’une confusion de -fleurs, de choux et de salades sous l’ombre des arbres fruitiers n’est -pas le dernier mot du pittoresque. - -J’ai rencontré des fleurs plus belles que nos pauvres tulipes rouges, -goûté des légumes plus tendres que ceux de mon grand-père et des fruits -plus savoureux. Un peu de réflexion m’a fait comprendre que les plantes -les plus chères à mon enfance étaient à la fois primitives et -dégénérées; qu’on n’améliore pas une espèce en recueillant les graines -en automne pour les semer, l’année suivante, dans le même terrain; qu’on -a tort de traiter l’arbre à fruit comme un vieux serviteur et -d’attendre, pour le remplacer, qu’il soit mort de vieillesse; qu’il ne -faut pas greffer les jeunes plants en coupant, au hasard, une branche de -l’arbre voisin, bon, mauvais ou médiocre. - -L’expérience d’autrui et la mienne m’ont prouvé que les bonnes greffes -et les bonnes semences ne coûtent pas sensiblement plus cher que les -mauvaises; mon grand-père ne l’a jamais su ou n’y a jamais pensé, car le -paysan français, qui prodigue sa sueur à la terre, lui marchande le -sacrifice d’un peu de réflexion, de déplacement et d’argent. - -Je me rappelle notre vigne et la boisson qu’on en tirait. C’était un vin -farouche; les gourmets du village disaient: le scélérat se laisse boire, -mais il n’y aide ma foi, pas! C’est que le plant n’était pas bon. -Cependant chaque fois qu’un cep venait à manquer, on n’allait pas -chercher un sujet chez le pépiniériste: on couchait une branche en -terre. - -Les animaux de la maison, comme les ceps de la vigne et les arbres du -jardin, étaient les vrais enfants de la routine et du hasard. C’était -une vache efflanquée, mal bâtie et littéralement blindée d’un enduit -naturel que je croyais inséparable de sa personne; un cochon maigre -qu’on tuait à Noël après avoir fait l’impossible pour l’engraisser, et -qui ressuscitait au printemps, plus maigre et plus glouton que jamais: -le son, le petit-lait et les pommes de terre ne profitaient qu’au -développement de sa charpente osseuse. - -Deux douzaines de poules vagabondes, pillardes, et mauvaises pondeuses, -parce qu’elles avaient passé l’âge de pondre, grattaient le fumier de la -cour en lorgnant l’entrée de la grange et volaient plus de grain qu’on -ne leur en donnait. Enfin nous avions un carlin, qui n’avait du carlin -que la couleur jaunâtre et l’affreux caractère; il était haut sur pattes -avec un museau pointu. Mais ni dans la maison, ni dans la commune, ni -dans les environs, nul ne se souciait d’aller chercher des bêtes de -race; on était mal loti, mais le voisin l’était aussi mal et la -comparaison n’humiliait personne. Et cette sorte d’incurie, fondée sur -l’ignorance du mieux, régnait dans tous les villages de France! Et nous -étions le premier peuple du monde, selon nous! - -Ces souvenirs ne datent pas d’hier. Je parle de longtemps, comme dit la -chanson; il s’est fait une révolution, une heureuse et pacifique -révolution dans ces quarante années. Le moins champêtre des animaux, la -locomotive, en rapprochant les villes des villages, a mélangé, fondu une -population trop longtemps et trop bien classée. Les citadins, altérés -d’air pur, se sont jetés dans la vie rustique, tandis que le -cultivateur, friand de respirer un air plus capiteux, courait aux -grandes villes. Les deux éléments nécessaires de toute civilisation se -sont ainsi complétés l’un par l’autre, en s’aiguisant l’un contre -l’autre. - -L’initiative d’un tel progrès, disons-le hautement pour être juste, -appartient à la bourgeoisie, à cette catégorie d’ouvriers ou de -villageois arrivés qui constitue le fond honnête, laborieux et studieux -des sociétés modernes. Cette classe intermédiaire, raillée par l’orgueil -d’en haut et dénigrée par la jalousie d’en bas, n’a pas seulement -réconcilié notre siècle avec la nature: elle a entrepris la nature -elle-même et l’a poussée résolument dans la grande voie du progrès. - -Le mouvement a commencé dans la banlieue des grandes villes; c’est là -que des négociants de premier ordre et des manufacturiers de distinction -ont honoré leur loisir et justifié leur opulence en cultivant les belles -fleurs, les fruits parfaits, les animaux choisis. La bourgeoisie a -prêché d’exemple, elle a fait les expériences, les dépenses, la -propagande; elle a pris soin de diriger et d’éclairer les braves gens -qui la nourrissent; elle a bien mérité, et j’espère, en considération -d’un tel bienfait, qu’elle ne sera pas encore anéantie demain matin. - -Le branle était donné par quelques amateurs, simples _dilettanti_ de la -nature, quand les savants, race plus réfléchie et naturellement plus -tardive, se mirent de la partie. En fondant la Société d’acclimatation, -Isidore-Geoffroy Saint-Hilaire suivait l’esprit de son temps, mais il le -dominait de haut, comme Pierre-le-Grand lorsqu’il fonda une Académie des -sciences dans un pays où très peu d’hommes savaient lire. - -Oui, sans doute, le but que vous poursuivez sur les traces de ce grand -homme de bien est l’introduction méthodique de toutes les espèces -animales et végétales qui peuvent vivre en France et que la nature a -oublié d’y faire naître. Mais, comme un touriste qui s’élance à -l’escalade du mont Blanc ne dédaigne pas de cueillir une fleur de -rhododendron sur la route, vous ne vous écartez pas de votre but si vous -acclimatez, chemin faisant, dans les villages isolés, arriérés, -déshérités de tout, les cultures qui prospèrent autour des grandes -villes. Les aventures coûteuses de la grande importation ne doivent pas -faire tort à la petite importation, modeste et sûre, qui s’opère de -canton à canton, de commune à commune. - -Cette entreprise de moyenne grandeur, mais d’intérêt actuel et de profit -immédiat, n’a pas été négligée, Dieu merci. Votre Société, messieurs, -sans perdre de vue sa grande œuvre, sans négliger ni les semis -d’eucalyptus, ni les couvées d’autruches, ni la reproduction des yacks, -des antilopes et des kanguroos, poursuit modestement une besogne de tous -les jours qui consiste à mettre en lumière, à prôner et à répandre -partout les meilleures semences et les types les plus irréprochables. - -Elle ne croit pas déroger en peuplant d’animaux choisis nos étables et -nos basses-cours, en multipliant les plus purs échantillons de la race -canine, en distribuant la graine des belles fleurs, anciennes ou -nouvelles, en exposant toute l’année, à quelques enjambées de Paris, un -incomparable modèle de jardin. - -Je ne sais pas si vous vous rendez justice à vous-mêmes et si vous -estimez à leur prix les excellentes choses que vous avez déjà faites. En -croirez-vous un homme qui n’était pas des vôtres le mois dernier, qui -vous a jugés du dehors et s’honore d’avoir subi une attraction heureuse? - -Me croirez-vous si je vous dis qu’en peu d’années votre Société a ramené -des milliers de citadins au goût de la nature et inculqué à des milliers -de villageois le sentiment du mieux, l’esprit de sélection? Vous -introduisez la campagne dans les habitations de la ville et vous -urbanisez l’entourage, les habitudes, le labeur même du campagnard. - -Sans mener grand bruit et sans faire plus de mouvement qu’il ne sied aux -ouvriers d’une œuvre sérieuse, vous avez étendu votre influence très -loin, jusqu’au pays de mon grand-père. Je ne dis pas jusqu’à son jardin, -car il n’est plus à nous: on l’a coupé en morceaux et il n’en reste -rien, pour ainsi dire. Mais à cent mètres de là, vers l’entrée du -village, j’aurais pu vous conduire, en 1870, chez un disciple de la -Société d’acclimatation. - -C’est le plus jeune fils du grand-père, un de mes oncles, qui, après une -vie laborieuse et ballottée, avait voulu mourir au gîte, dans son -village natal. De la maison, je ne dis rien, sinon qu’elle était gaie, -commode, assortie aux besoins d’une vie simple et aisée. Un petit bout -de serre, modeste transition, reliait le salon à un parterre étroit, -mais bien dessiné, où les plus belles fleurs de l’horticulture moderne -s’épanouissaient en corbeilles sur un _ray grass_ uni comme un velours. - -Mon grand-père n’en eût pas reconnu une seule; il aurait dit comme le -patriarche Vilmorin parlant à notre digne et honoré président, M. Drouin -de Lhuys, dans son magnifique jardin de Verrières: «Ces fleurs-là ne -sont pas celles de ma jeunesse; je me sens tout dépaysé au milieu -d’elles et il me semble que mes enfants ont été changés en nourrice.» - -Un potager correct venait ensuite, avec de bonnes bâches pour la culture -des primeurs, de beaux carrés couverts de menue paille et plantés de -légumes fins, choux-fleurs, artichauts, petits pois échelonnés de -quinzaine en quinzaine, sans compter un double rang de framboisiers qui -portaient fruit jusqu’à l’automme, et des fraises dont l’une aurait fait -le dessert d’un gourmand. - -Dans un troisième enclos coupé de petits murs parallèles, les -abricotiers, les pêchers, les brugnons, les cerisiers, les poiriers, les -pommiers, les vignes, tous plants choisis chez les meilleurs -pépiniéristes de Nancy, de Metz et de Bolwiller, étaient taillés en -cordons, en palmettes, en fuseaux, en gobelets, en pyramides. - -Pas un arbre qui ne fût jeune ou rajeuni; pas un espalier qui ne fût -abrité par un auvent; toute récolte à peu près mûre était couverte d’un -filet. - -Dans l’étable, une vache suisse, luisante de santé et de propreté, -donnait vingt-cinq litres de lait tous les jours. La basse-cour était -peuplée de gros canards normands, d’oies de Toulouse, de lapins béliers -et de ces braves poules de la Wantzenau qui sont l’orgueil de l’Alsace. - -Un petit réduit propret, aéré, et nullement parfumé (c’est un éloge), -servait de boudoir à deux amours de petits cochons anglais, frais comme -des roses et ronds comme des pommes. - -Bêtes et gens, et les arbres eux-mêmes vivaient en joie dans cet heureux -petit coin, et l’auteur de tant de merveilles, votre élève inconnu, -messieurs, commençait, lui aussi, à tenir école de progrès lorsqu’il -fallut opter entre la maison qui lui était chère et la patrie qui lui -était sacrée. - -Personne ne l’a chassé, il ne tenait qu’à lui de rester le plus heureux -des propriétaires; il préféra rester le plus malheureux des Français. - -Du reste, il n’a voulu ni vendre ni louer son petit bien: il a fermé la -porte en présence de la famille assemblée, et il a dit à ses enfants: -«Baisez le seuil de la maison qui vous a vus naître, mais ne lui dites -pas adieu, car Dieu sait que vous y reviendrez un jour!» - - - - -AU PETIT TRIANON - -(Juin 1883.) - - -On m’avait introduit sans crier gare dans le cabinet de mon ami Z... -X..., le journaliste qui fut romancier dans le temps. Je le trouvai en -méditation devant un carré de papier bordé de noir, le regard fixe et -comme fasciné par cette lettre de deuil. - -«Auriez-vous donc perdu, lui demandai-je, quelque personne de votre -famille ou de votre intimité? - ---Non; une simple connaissance, et que j’avais bien négligée depuis -1871. Mais il faut croire que le brave homme et les siens ne m’avaient -pas tout à fait oublié, puisqu’on me fait part de la perte -douloureuse qu’on vient d’éprouver dans la personne de «Monsieur -Alexandre-Henri-Marguerite CHARPENTIER, jardinier en chef au palais -national de Trianon, chevalier de la Légion d’honneur, médaillé de -Sainte-Hélène, membre de la Société d’horticulture de Seine-et-Oise, -décédé à Trianon, le 9 juin 1883, à quatre-vingt-sept ans». La mort d’un -homme de cet âge est dans l’ordre des choses naturelles, et d’ordinaire -on en reçoit la nouvelle sans grande émotion; mais le nom du vieux père -Charpentier m’a reporté subitement à douze années en arrière. Il a comme -évoqué devant mes yeux plusieurs figures illustres ou sympathiques qui -n’appartiennent plus à ce monde. Je n’écris plus de romans, mais j’en -raconte quelquefois. Mettez-vous là, prenez des cigarettes, et écoutez -l’histoire de trois femmes de cœur, d’un grand homme et d’un jardinier. - -J’ai passé à Versailles ces deux horribles mois de la Commune, et j’y ai -été aussi malheureux pour le moins que j’aurais pu l’être à Paris. -Séparé de ma femme et de mes enfants, logé dans un affreux taudis, -nourri de privations, désœuvré, découragé, las de moi-même, je passais -quelquefois une bonne soirée dans les salons de la préfecture, auprès de -M. Thiers que j’admirais sincèrement et qui m’honorait de quelque -amitié; mais la longueur des jours était mortelle. Je savais la ville -par cœur. Son pavé mettait mes pieds au supplice et abrégeait -l’existence de mes chaussures. Comme j’avais de sérieuses raisons pour -préférer les plaisirs gratuits à tous les autres, j’arpentais du matin -au soir le parc et les forêts voisines; le total des kilomètres que j’ai -parcourus dans ces deux mois représente approximativement un voyage au -long cours. - -Le petit Trianon était ma promenade favorite, quoiqu’on y rencontrât -encore un peu partout, sur les aimables constructions de -Marie-Antoinette, les noms tudesques et les souillures de l’occupation -prussienne. Le rude hiver de 1870, qui tua les lierres eux-mêmes dans -toute la banlieue de Paris, avait épargné de beaux arbres dépaysés dans -notre climat, par exemple des chênes verts et un liège centenaire, au -moins en apparence. Mais comme il est à peu près impossible de -déterminer l’âge d’un arbre, sans le scier par le milieu, mon -imagination d’oisif mâchait à vide, s’épuisait à poser des problèmes -insolubles et à interroger des témoins muets. J’aurais voulu refaire -pour moi seul l’histoire de ces ombrages magnifiques que le printemps -épaississait déjà sur ma tête, dresser l’état civil des doyens de ce -parc, savoir s’il ne restait pas parmi eux quelques contemporains de -Louis XVI. - -C’est ainsi que je fus amené tout naturellement à lier connaissance avec -l’homme pour qui le petit Trianon ne devait pas avoir de secret. - -Je demandai une lettre d’introduction à M. Hippolyte Vavin, liquidateur -de la liste civile, et, sûr d’un bon accueil, je vins frapper à la porte -du jardinier en chef, M. Charpentier. - -Cette porte était grande ouverte, comme pour un déménagement, et des -caisses de diverses grandeurs s’entassaient dans le vestibule. - -La maisonnette, basse et modeste, était riante et bien placée, en façade -sur le jardin fleuriste, à l’opposé d’une orangerie que festonnaient les -grappes embaumées de la glycine. Le maître du logis, un petit homme sec -et nerveux, vif et solide, me reçut poliment, m’introduisit dans une -chambre démeublée, me fit asseoir sur une malle, ouvrit ma lettre et la -lut avec une profonde stupéfaction: «Eh quoi! monsieur, s’écria-t-il, M. -Vavin me fait l’honneur de vous adresser à moi! Mais il ne sait donc pas -qu’il a signé ma mise à la retraite et que nous partons aujourd’hui?» Sa -femme entrait au même instant; il la prit à témoin, et l’envoya chercher -la notification officielle, rédigée en bons termes et fort élogieuse -pour lui. Les deux vieillards me racontèrent que, sur les quatre -jardiniers en chef, la République en supprimait deux par économie. On -renvoyait les deux plus vieux, celui de Trianon, coupable d’avoir -soixante-quinze ans, et son voisin, M. Briot, l’homme des pépinières. - -Comme la vieille dame pleurait, M. Charpentier prit la peine de me -rassurer sur leur sort: «Nous sommes plus malheureux que pauvres, me -dit-il; la pension est honorable, et nous avons quelques économies. Nous -nous retirerons à Chevreuse, chez une de nos filles qui y occupe un -petit emploi. D’ailleurs ma femme et moi nous n’aurons bientôt plus -besoin de rien, car on ne se transplante pas impunément à notre âge. Je -prendrais la retraite en patience, quoique j’aie encore bon pied, bon -œil, si l’on me permettait d’habiter un petit coin dans quelqu’un de ces -bâtiments qui ne servent à personne! Songez, monsieur, que je suis né à -Trianon d’un père qui y était né; mon aïeul travaillait ici sous Louis -XV. Et nous partons! C’est peut-être juste, mais c’est tout de même un -peu dur.» - -Cela dit, il tira son mouchoir à carreaux et se moucha fortement, ce qui -est une façon de pleurer comme une autre. Moi, vous savez, je suis un -peu bébête et j’avais les larmes aux yeux. «Mon cher monsieur, lui -dis-je, je ne me pardonnerai jamais une visite qui ressemble à une -cruelle plaisanterie, si vous ne me promettez pas de suspendre pour -vingt-quatre heures tous ces préparatifs de départ. Je veux que vous me -donniez le temps de revoir M. Vavin, de l’éclairer sur la situation -qu’il vous a faite sans le savoir, et de solliciter la faveur très -modeste à laquelle vous bornez votre ambition.» Il promit tout ce que je -voulus, mais je vis clairement sur son visage que cet homme des champs -n’avait qu’une demi-confiance en moi. Raison de plus pour le tirer -d’affaire. J’avais un but, un intérêt: j’échappais au désœuvrement pour -un jour. Évidemment M. Vavin avait été trompé par quelque employé -subalterne; il réparerait son erreur et s’associerait avec moi pour -faire acte de justice et d’humanité. Dans cette douce illusion, je pris -mes jambes à mon cou et j’arrivai en un rien de temps aux bureaux de la -liste civile. - -Hélas! ce n’était pas un employé subalterne, mais un gros bonnet du -ministère des travaux publics, M. le directeur des bâtiments civils, qui -avait décrété par voie d’économie l’élimination de deux jardiniers sur -quatre. Je connaissais un peu ce haut personnage, fort honnête homme et -animé du plus beau zèle pour les intérêts de l’État, mais à peu près -aussi souple et aussi moelleux qu’un barreau de fer. Je lui fis ma -visite et je lui exposai ma requête. Nous ne demandions rien que de -cacher notre vie dans un coin inutile du grand ou du petit Trianon et de -mourir où nous avions vécu. C’était d’autant plus naturel et plus facile -que nous avions un fils, bon sujet et habile jardinier, qui était déjà -dans la place et qui représentait au service de l’État la quatrième -génération des Charpentier. M. le directeur n’entendit pas de cette -oreille. Il fit l’éloge de mon client, mais il insista sur la nécessité -de réduire les dépenses publiques. Deux jardiniers en chef suffisaient, -s’ils travaillaient bien, à tous les besoins du service. L’économie -était résolue, le mouvement décidé et signé. Du reste le premier devoir -des vieux fonctionnaires était de faire place aux jeunes. Le successeur -du père Charpentier devait occuper sa maison, et cela le plus tôt -possible. Qu’attendions-nous pour déménager? Il n’y avait pas trop de -logements à Versailles et aux environs pour les hommes en activité. - -Il me semblait à moi que dans les nids à rats des deux Trianon j’aurais -installé cent ménages comme celui du pauvre père Charpentier, et que -c’était un crime d’envoyer mourir un vieillard loin du petit domaine où -il régnait par droit de travail et par droit de naissance, non seulement -de père en fils, mais de grand-père en petit-fils. Le haut -fonctionnaire, M. de C..., me répondit assez sèchement que le sentiment -devait se taire devant la raison d’intérêt public. Mais je ne me tins -pas pour battu, et je dis à M. de C... que s’il me refusait le moins je -demanderais le plus, c’est-à-dire que je ferais déchirer l’arrêté qui -mettait mon client à la retraite. Quelle que soit l’autorité d’un -directeur des bâtiments civils, il y a le ministre au-dessus de lui. - ---En effet, mais le ministre ne voit et ne verra jamais que par mes -yeux. Libre à vous, cher monsieur, d’en appeler à M. de Larcy, mais je -vous avertis loyalement qu’il me transmettra votre requête, et vous -savez déjà ce que j’en pense. - ---Soit! Mais au-dessus du ministre nous avons le président de la -République, et vous savez que M. Thiers est assez bon pour m’écouter -quelquefois. - ---M. Thiers ne pourra que transmettre vos doléances à M. de Larcy, qui -me les renverra sur nouveaux frais, et d’ici là le père Charpentier aura -quitté Versailles pour n’y plus revenir. - ---Nous verrons bien, cher monsieur. C’est une petite guerre qui -commence. Nous ne combattons pas à armes égales, mais je ferai flèche de -tout bois. A bientôt!» - -Le même soir, je me rendis à la préfecture, qui servait de palais, comme -vous savez, au chef de l’État. Mais, au moment de saisir M. Thiers d’une -question, qui pour lui et pour trente-six millions de Français, était -d’un intérêt secondaire, un scrupule me vint. Ce pauvre président avait -bien des choses en tête. Tout le fardeau des affaires publiques pesait -sur lui. Sa maison était envahie chaque soir par les sept cent cinquante -souverains que la France s’était donnés, dans un jour de malheur, comme -dit l’autre. Chacun de ces messieurs prétendait partager le pouvoir -exécutif avec lui; quelques-uns même songeaient déjà à le lui reprendre. -Les uns venaient directement à lui pour le solliciter, d’autres se -donnaient rendez-vous chez lui pour conspirer dans tous les coins. Je le -vis au milieu d’un groupe qu’il charmait de son mieux, en homme condamné -à refaire sa majorité au jour le jour, et je pensai qu’il y aurait -discrétion et prudence à l’aborder par le chemin le plus long. - -Mme Thiers et sa sœur, Mlle Dosne, m’avaient accoutumé depuis un certain -temps à l’accueil le plus bienveillant et le plus gracieux du monde; -elles exerçaient une douce et d’autant plus puissante influence sur le -vieux président, et j’étais sûr de gagner ma cause, si elles voulaient -bien s’y intéresser peu ou prou. Malheureusement, ce soir-là, les deux -maîtresses de la maison étaient accaparées par un vieux champion de -l’ancien régime, M. le marquis de X..., que son parti avait donné comme -ambassadeur à notre pauvre République. Ce diplomate improvisé, qui -d’ailleurs ne faisait pas mauvaise figure dans son habit de 1825, -présentait officiellement la marquise sa femme, élégante comme une riche -provinciale de la Restauration. J’avisai alors dans un coin, près de la -grande cheminée, une petite femme de soixante ans environ, qui était la -bonne grâce et la bonté même, mais que les députés et les fonctionnaires -laissaient un peu tranquille parce qu’ils ne la connaissaient pas. -C’était Mme la baronne Roger, autrefois duchesse de Massa, cousine et -amie intime de Mme Thiers. Elle avait de son premier lit un fils, très -galant homme et musicien distingué, et du second un enfant de dix-huit à -vingt ans d’autant plus sympathique, qu’à la suite d’une fièvre -typhoïde, il était devenu sourd au point de ne pas entendre le canon de -la Commune dont nous avions les oreilles rebattues jour et nuit. Mais il -avait appris à lire la parole sur les lèvres de son interlocuteur, et il -parlait de toutes choses en homme de goût, en dilettante, en philosophe, -avec une étonnante précocité d’esprit. J’appréciais beaucoup ce jeune -homme et j’étais attiré vers sa mère par une profonde sympathie, comme -si j’avais pu deviner que nous serions un jour complices d’une bonne -œuvre. Nous avions causé quelquefois de son hôtel Louis XVI, qui fait -partie de la décoration de Paris et qui est la merveille des -Champs-Élysées, de son jardin, de son orangerie, de ses serres dont elle -redoutait la destruction par les Vandales de la Commune. J’avais donc -une entrée en matière toute trouvée, et je n’étonnai nullement cette -digne personne en lui disant pour ainsi dire à brûle-pourpoint: «Madame -la baronne, si vous aviez chez vous un jardinier établi à votre service -depuis trois générations, auriez-vous le courage de l’envoyer mourir -dans quelque coin perdu, loin de Paris, le jour où il serait trop vieux -pour cultiver votre jardin?» - -Elle se récria, comme je l’avais prévu, et je poursuivis: «C’est que -vous êtes, madame la baronne, non seulement grande dame, mais, -passez-moi le mot, bonne femme. La France est grande dame aussi. M’est -avis qu’elle ne perdrait rien à se montrer bonne femme, et que l’État -devrait s’interdire des actes d’ingratitude et de cruauté qui nous -révoltent chez un simple particulier.» La partie ainsi engagée, -j’exposai tout à l’aise le cas du père Charpentier; j’ajoutai qu’il -n’était nullement hors de service, et que, si on l’honorait un jour -d’une visite, le parc et le jardin du petit Trianon plaideraient mieux -sa cause que moi. Éloquent ou non, j’eus le bonheur d’être écouté et -compris, si bien que la bonne baronne attendit impatiemment la -libération de ses deux cousines pour les appeler à la rescousse. Elles -étaient en grande conversation lorsque je regagnai mon taudis de -l’avenue de Saint-Cloud, presque sûr de n’avoir pas perdu ma journée. - -Le lendemain, au petit jour, je courais à Trianon et je m’assurais par -mes yeux que le bonhomme Charpentier n’avait pas vidé l’enceinte. Mais -il n’était rien moins que rassuré, et il me demanda avec une anxiété -visible quel emploi j’occupais dans l’administration ou dans la -politique pour m’opposer au déménagement d’un fonctionnaire congédié. -Lorsqu’il sut que je n’étais rien qu’un homme de bonne volonté, peu s’en -fallut qu’il me traitât d’aimable farceur. Mais je ne me déferrai point, -et je lui fis promettre qu’il attendrait les événements. - -Il les attendit en effet, malgré les instances et les menaces de -l’administration supérieure qui, pour un rien, l’eût expulsé par -ministère d’huissier. Pour maintenir en lui durant huit jours la force -d’inertie dont nous avions besoin pour obtenir qu’il ne renonçât point -par faiblesse au bénéfice de la possession d’état, je dépensai plus de -paroles que pour lui concilier la faveur de Mme Thiers et de Mlle Dosne. -Ce diable d’homme m’eût échappé dix fois pour une si j’avais commis -l’imprudence de m’absenter vingt-quatre heures durant. Mais j’étais -debout sur la brèche: tous les soirs, dans les salons de la préfecture; -souvent aussi, dans la journée, au bureau de notre ennemi M. de C..., -que je tenais au courant de toutes nos manœuvres. Ce haut fonctionnaire -avait fini par prendre en grippe sa victime et par lui découvrir autant -de défauts que naguère il lui reconnaissait de qualités. Est-ce qu’un -employé n’est pas digne des derniers supplices lorsqu’il défend sa vie -contre un grand chef? - -Le soleil de mai commençait à fleurir les pelouses du petit Trianon et -les plates-bandes du fleuriste prenaient couleur, quand un matin, grâce -à la bonne Mme Roger, j’eus la joie d’annoncer à mon client deux visites -d’importance. Mme Thiers et sa cousine avaient fait la partie de voir ce -brave homme, chez lui, au milieu de ses plantes et de juger l’ouvrier -sur son œuvre. Je fus exact au rendez-vous, comme si on m’y avait -invité; je présentai mon homme qui s’était fait non seulement beau, mais -jeune; on ne lui eût pas donné soixante ans. Il eut un tel succès et son -jardin aussi, que je formai sur-le-champ le projet diabolique de faire -d’une pierre deux coups et de sauver aussi son voisin, M. Briot, presque -aussi coupable que lui, car si l’un comptait soixante-quinze ans, -l’autre était atteint et convaincu d’en avoir soixante-douze. Mme Thiers -et la baronne Roger visitèrent les pépinières et firent connaissance -avec le père Briot. Je ne l’avais vu de ma vie, mais j’avais admiré ses -arbres et constaté que ni l’invasion prussienne, ni la gelée de 1871 -n’avaient prévalu contre lui. - -Cependant le plus fort n’était pas fait, car le directeur des bâtiments -civils tenait bon et il avait l’oreille de son ministre. Or M. de Larcy -pouvait traiter de puissance à puissance avec M. Thiers. Il lui avait -été imposé plutôt que donné par la majorité royaliste de l’Assemblée -nationale, et le chef de l’État, dans la politique quotidienne, obtenait -peu de chose de ce petit sectaire aussi cassant que cassé. Un jour vint -cependant où, dans la discussion, M. le directeur des bâtiments civils -laissa échapper une parole imprudente. Il s’oublia au point de dire que -les hommes de soixante-dix ans ne sont bons qu’à porter en terre. Or son -ministre et M. Thiers lui-même avaient passé cet âge et ne se souciaient -nullement d’être enterrés. Le propos fut redit; il provoqua même une -jolie explosion chez le président de la République qui frappa sa table -du poing et s’écria: «Quel âge a-t-il donc, ce M. de C... qui prétend -nous enterrer tous?» Aussitôt que j’eus connaissance de ce petit -événement, je retournai chez M. de C... et je lui dis en loyal -adversaire: «Ce n’est plus pour le père Charpentier que je viens vous -solliciter, c’est pour vous-même. Voici ce que vous avez dit et ce que -M. Thiers a répondu.» Le haut fonctionnaire s’emporta, mais de la bonne -sorte: «Ah! c’est ainsi! s’écria-t-il. Eh bien! je ne mettrai plus -personne à la retraite! Les services publics tomberont dans la sénilité, -les finances de l’État seront dilapidées, mais j’aurai cédé à la force, -et je m’en laverai les mains!» - -Pour le coup, l’affaire était faite, et je n’en demandais pas davantage. -Je ne sais ce qui se passa dans la soirée, mais j’ai tout lieu de croire -que M. le directeur des bâtiments civils ne perdit pas son temps, car le -lendemain M. Thiers, accompagné de son meilleur ami, M. Mignet, vint -lui-même apporter la bonne nouvelle au père Charpentier et au père -Briot. Je vous laisse à juger si les bonnes gens lui firent fête. De ce -jour, il prit l’habitude d’aller se reposer durant une heure au petit -Trianon après les séances orageuses de l’Assemblée. Il dormait sur deux -chaises de paille, au milieu des caisses de fleurs, devant cette petite -maison où il avait rapporté la joie et l’espérance. Quand je le -surprenais dans ce calme et cette fraîcheur, sous la garde du vieux -jardinier et de sa femme, je me disais qu’une bonne action n’est pas un -mauvais oreiller. Du reste, M. Thiers a bien fait de remettre en -fonctions un homme qui avait encore douze ans de bons services à rendre, -comme l’événement l’a prouvé. - -«Mais vous, mon cher ami, êtes-vous resté douze ans sans revoir celui -dont vous avez si chaudement plaidé la cause? - ---Non, certes; je suis retourné à Trianon l’année suivante, tout exprès -pour lui serrer la main. - ---Et que vous a-t-il dit? - ---Il m’a dit, cet excellent homme: «Je n’oublierai jamais ce que M. -Thiers a fait pour moi.» - - - - -QUATRE DISCOURS - -1883 - - - - -TOAST A VICTOR HUGO - -(28 février 1883.) - - -Au nom de la grande famille des lettres, je remercie Victor Hugo de -l’honneur qu’il nous fait et de la bienveillance qu’il nous témoigne en -venant inaugurer parmi nous la quatre-vingt-deuxième année de sa gloire. -Les jeunes gens qui sont ici n’oublieront jamais cette soirée; les -hommes mûrs en garderont à l’hôte illustre du 28 février une profonde -reconnaissance. - -Mais ce n’est pas seulement aujourd’hui, c’est tous les jours, depuis -plus de soixante ans, que Victor Hugo nous a honorés, tous tant que nous -sommes, et par l’éclat de son génie, et par l’inépuisable rayonnement de -sa bonté. Celui que Chateaubriand saluait à son aurore du nom d’enfant -sublime est devenu un sublime vieillard, sans que l’on ait pu signaler, -dans sa longue et magnifique carrière, soit une défaillance du génie, -soit un refroidissement du cœur. - -Ce n’est pas une médiocre satisfaction pour nous, petits et grands -écrivains de la France, de constater que le plus grand des hommes de -notre siècle, le plus admiré, le plus applaudi, le plus aimé, n’est ni -un homme de guerre, ni un homme de science, ni un homme d’argent, mais -un homme de lettres. - -Je ne vous dirai rien de son œuvre: c’est un monde. Et les mondes ne -s’analysent pas au dessert, entre la poire et le fromage. Parlons plutôt -de la fonction sociale qu’il a remplie et qu’il remplira longtemps -encore, j’aime à le croire, au milieu de nous. - -Dès son avènement, ce roi de la littérature a été un roi paternel. Il a -laissé venir à lui les jeunes gens, comme avant-hier, dans sa maison -patriarcale, il laissait venir à lui nos enfants. Qui de nous ne lui a -pas fait hommage de son premier volume ou de son premier manuscrit, vers -ou prose? A qui n’a-t-il pas répondu par une noble et généreuse parole? -Qui n’a pas conservé, dans l’écrin de ses souvenirs, quelques lignes de -cette puissante et caressante main? Des écrivains qu’il a encouragés, on -formerait non pas une légion, mais une armée. Il n’a jamais découragé -personne. Ses ennemis et ses rivaux, du temps qu’il en avait, lui ont -quelquefois reproché cette prodigalité du sourire et cette intempérance -du bon accueil. On a dit qu’il distribuait trop uniformément ses éloges -sans tenir compte de la disproportion des talents. Cette faute, -messieurs, si c’en est une, ne doit pas être imputée à l’homme, mais à -l’altitude où il siège et à l’optique des sommets. Le Mont Blanc n’est -pas bien placé pour mesurer exactement la hauteur des sapins et des -mousses qui végètent à ses pieds. Il est probable aussi que les fleuves, -les ruisseaux et les rivières sont des forces égales aux yeux de -l’Océan. Admettons, si l’on veut, que Victor Hugo est trop grand pour -être un critique impeccable; mais cette supériorité a quelques droits à -notre indulgence, car elle a produit des changements merveilleux dans -l’esprit du peuple français en général, et particulièrement dans les -mœurs de notre littérature. - -Notre pays, messieurs, avait toujours été rebelle à l’admiration. On ne -pouvait pas lui reprocher de gâter ses grands hommes. La médiocrité se -vengeait du génie en lui tressant des couronnes où les épines ne -manquaient pas. Tandis que nos voisins d’Europe mettaient une -complaisance visible à idéaliser leurs idoles de chair et d’os, nous -prenions un malin plaisir, c’est-à-dire un plaisir national, à -martyriser les nôtres. Pour corriger ce mauvais instinct, il a fallu non -seulement le génie de Victor Hugo et les acclamations du monde entier, -mais encore l’action du temps et la longueur d’une existence bien -remplie. On dit en Italie: «_Chi dura vince_». Victor Hugo a vaincu -parce qu’il a duré. C’est depuis quelques années seulement que ses -concitoyens se sont décidés, non sans effort, à célébrer son apothéose. -Cette résolution un peu tardive, mais sincère, nous a relevés aux yeux -du monde, peut-être même à nos propres yeux. Nous nous sentons -meilleurs, depuis que nous sommes plus justes. Ces querelles d’écoles, -dont les hommes de mon âge n’ont pas encore oublié la fureur, se sont -apaisées par miracle devant l’ancien généralissime des romantiques, -assis à côté de Corneille dans l’Olympe de la littérature classique. - -L’œuvre de pacification ne s’arrête pas là. Il s’est produit, grâce à -l’illustre maître, une détente sensible dans le monde orageux de la -politique; j’en atteste les hommes de tous les partis qu’une même -pensée, un sentiment commun, une admiration fraternelle a rapprochés -ici, qui s’y sont assis coude à coude, qui ont rompu le pain ensemble et -qui, entre les luttes d’hier et les batailles de demain, célèbrent -aujourd’hui la trêve de Victor Hugo. - -Messieurs, un grand artiste, qui inspira quelques centaines de passions, -Franz Liszt, disait un jour avec une pointe de fatuité bien légitime: -«Mes maîtresses ne se querellent jamais, parce qu’elles s’aiment en -moi.» Dans un autre ordre de sentiments, permettez-moi de vous dire: -«Aimons-nous en Victor Hugo et n’oublions jamais, dans nos -dissentiments, hélas! inévitables, que le 28 février 1883 nous avons bu -tous ensemble à sa santé. A la santé de Victor Hugo!» - - - - -DISCOURS PRONONCÉ - -A la distribution des prix du lycée Charlemagne. - -(Août 1883.) - - -Élèves de notre vieux Charlemagne, - -Mes chers camarades, - -Un de vos jeunes maîtres les plus brillants vous a parlé de l’avenir -dans un noble et magnifique langage. Permettez qu’un de vos anciens, -j’ai failli dire un de vos ancêtres, vous entretienne familièrement du -passé. - -Le ministre de l’instruction publique, en m’appelant à l’honneur de -présider cette fête de famille, a récompensé au delà de tout mérite et -de toute espérance une longue vie de travail. Je suis aussi ému qu’un -vieil officier qui, avant de prendre sa retraite, passerait en revue le -régiment où il a débuté comme enfant de troupe. Il y aura tantôt -quarante-quatre ans que j’entrai pour la première fois dans cette -maison, petit élève de septième, fraîchement débarqué d’une province -lointaine que le malheur des temps a rendue plus lointaine encore, car -elle est momentanément séparée de la France. Quarante-quatre ans, mes -amis, c’est presque un demi-siècle; et pourtant les premiers souvenirs -du collège ont un tel empire sur nous, ils se gravent si profondément -dans notre mémoire, qu’en me reportant à l’automne de 1839 il me semble -que je vous parle d’hier. Je vois encore comme s’ils étaient là les -hommes dignes et bons qui formaient de mon temps la trinité -administrative: M. Poirson, savant historien et proviseur austère, qui -ne s’est peut-être pas déridé une fois dans l’exercice de ses fonctions, -et qu’on n’abordait pas sans trembler un peu, même le samedi lorsqu’on -était premier et qu’on allait dans son cabinet lui porter la liste des -places; et le censeur, M. Maugeret, un petit homme nerveux, vif comme -une souris, présent partout à la fois, inexorable aux indisciplinés, -mais miséricordieux comme un père, facile à désarmer par une bonne -parole ou par un bon mouvement; et l’économe, M. Pront, qui s’était -illustré comme professeur de grammaire par un petit traité _Des -comparatifs et des superlatifs_, mais qui n’en était pas plus fier, et -qui sur le seuil de son modeste appartement, au rez-de-chaussée de la -bibliothèque, nous montrait tous les jours la plus belle physionomie de -brave homme que j’aie rencontrée dans ma vie. Les hommes éminents, qui -représentent l’autorité dans les écoles publiques, n’obtiennent de leurs -obligés qu’une justice tardive. Pour les apprécier, il faut avoir un peu -vécu, il faut avoir connu le monde qui malheureusement ne ressemble -guère au collège. Je vous en avertis, jeunes gens, vous ne trouverez pas -hors d’ici des hommes qui vous récompensent de tout ce que vous aurez -fait pour vous-mêmes, et qui vous punissent de fautes que vous -commettrez contre vous. On peut se tromper à tout âge; les hommes faits, -comme les enfants, sont sujets au découragement; la paresse elle-même -n’est pas le monopole des écoliers. Eh bien! s’il vous prend fantaisie -de vous croiser les bras, le monde vous laissera faire. Si vous -gaspillez les talents dont la nature vous a dotés, si, après avoir -marché droit durant quelques années, vous faites fausse route, le monde -n’ira point vous prendre par le bras pour vous ramener dans la ligne. -Cette providence incommode, mais généreuse et désintéressée, dont les -Poirson, les Maugeret et les Pront ont entouré notre jeunesse, m’a -souvent manqué dans la vie. Préparez-vous à lui dire adieu sur le seuil -du collège, car vous ne la retrouverez pas hors d’ici. - -Si l’administration nous inspirait plus de respect que de tendresse, -nous admirions et nous aimions sincèrement nos professeurs. Plus j’y -repense, plus il me semble que sur ce point nous n’avions pas tort. Mon -premier professeur de grammaire, M. Prieur, n’était peut-être pas ferré -sur la philologie comme un érudit de Berlin, mais il savait intéresser -sa classe à ces éléments épineux qui bordent la route. M. Bétolaud, -excellent homme, très paternel, avait autant d’esprit que de savoir. M. -Cappelle joignait à ses mérites professionnels l’éducation d’un -gentleman accompli. M. Croizet m’a laissé le souvenir d’un bénédictin, -d’un bénédictin laïque, car il a fondé une dynastie universitaire. M. -Julien Girard, tout jeune et presque débutant, n’a passé que quelques -mois au milieu de nous, mais le jour où il nous dit adieu nous l’aimions -tous comme un frère aîné et nous avions des ambitions infinies pour ce -jeune homme distingué, simple et modeste entre tous. Car le -désintéressement des maîtres a pour contre-partie légitime le dévouement -des écoliers. Un bon élève n’admettra pas sans discussion que son -professeur ne soit pas supérieur à tous les hommes. Lorsque le roi -Louis-Philippe nous fit l’honneur de venir prendre ici deux précepteurs -pour ses petits-fils, la classe d’Adolphe Régnier et la classe -d’Hippolyte Rigault jugèrent unanimement qu’il avait bien choisi et que -c’était le roi qui faisait la bonne affaire. Il eût donné la présidence -du conseil des ministres à notre professeur de rhétorique, M. Berger, -sans que ce choix inattendu nous étonnât outre mesure, car nous pensions -que la grande âme de M. Berger, son noble caractère et son expérience du -_Conciones_ le rendaient digne et capable de gouverner la France. -Peut-être y avait-il quelque naïveté dans nos admirations juvéniles, -mais je me plais à croire qu’en cela les nouvelles générations ne sont -pas plus sceptiques ou moins reconnaissantes que la nôtre. Longtemps -après notre émancipation, les succès de nos anciens maîtres, les -distinctions honorifiques qui leur étaient accordées, flattaient notre -amour-propre autant et plus que des triomphes personnels. J’ai eu, en -1848, deux professeurs de philosophie: l’un s’appelait Jules Barni, -l’autre s’appelle M. Franck. Barni a fait bonne figure au Parlement; M. -Franck est une des lumières de l’Institut, une des gloires de -l’enseignement supérieur. Eh bien! je n’ai jamais vu, soit le pays, soit -le gouvernement, rendre justice à l’un de ces deux hommes, sans -remercier à part moi, dans un élan de sympathie, ceux qui payaient ainsi -mes dettes d’écolier. L’homme qui nous enseignait l’histoire, M. -Toussenel, savait beaucoup, parlait très bien, écrivait mieux encore. Il -avait un style nourri, pressé, quelquefois un peu sibyllin, à la manière -de Tacite. Il a toujours dû faire un livre, un chef-d’œuvre, que nous -admirions par avance et qui certes n’eût pas été médiocre si Toussenel -l’avait écrit. Malheureusement, les labeurs quotidiens de l’enseignement -d’abord, de l’administration ensuite, ont pris le temps qui était -destiné à cette histoire d’Allemagne. Nous sommes quelques-uns qui ne -nous en consolerons jamais. L’élève s’identifie tellement à son maître, -lorsque le maître n’est point un homme ordinaire, que le livre de -Toussenel, ce livre tant promis, tant espéré, ne manque pas seulement à -nos bibliothèques, il manque à notre gloire. - -De mon temps, le maître d’étude était moins instruit, moins gradé et -moins considéré que vos maîtres répétiteurs. Il se recrutait au hasard, -et trop souvent, je dois en convenir, parmi les déclassés de toutes les -carrières. Mais c’était aussi quelquefois un homme de courage et de -vouloir qui, tout en gagnant son pain dur, cherchait laborieusement sa -route, un étudiant sans fortune qui sacrifiait tous les jours vingt -heures de son temps pour acheter le droit de travailler librement quatre -heures. J’en ai connu de bien méritants, un entre autres qui avait pris -du service chez mon cher et vénéré chef d’institution, M. Jauffret. -C’était un petit homme trapu, à barbe fauve, aux yeux pétillants, un -piocheur renfermé, ténébreux, fortement soupçonné de couver des idées -subversives. Il en avait au moins une, subversive ou non, et il la mena -à bonne fin sans autre ressource qu’une volonté de fer. Ce pion rêvait -de publier un dictionnaire comme on n’en avait jamais vu, une -encyclopédie populaire, et il n’en a pas eu le démenti. Il s’appelait -Larousse; il a laissé non seulement une fortune, mais une œuvre: _exegit -monumentum_. - -Je ne m’acquitterais qu’à moitié si, après cet hommage rendu aux hommes -de bien qui nous ont donné l’instruction classique, je ne vous parlais -pas de ceux qui ont fait notre éducation, c’est-à-dire de nos camarades. -On peut affirmer sans paradoxe que dans les Écoles de l’État l’éducation -est affaire d’enseignement mutuel et que les maîtres y ont moins de part -que les élèves. Ce n’est pas du haut de la chaire que le professeur, -isolé par sa supériorité même, peut pétrir et redresser le caractère des -enfants. Bon gré, mal gré, il leur laisse le soin et l’honneur de se -corriger les uns les autres. Dans le petit monde des écoles, il y a un -esprit public qui se compose par moitié d’honnêteté native et de -tradition constante. Le collège est une sorte de Conservatoire grâce -auquel l’esprit de justice absolue, le sentiment de l’égalité, -l’instinct de la solidarité et la pratique de la loyauté ne périront -jamais en France. C’est au collège seulement que celui qui a le mieux -fait son devoir est sûr d’avoir la première place, et personne ne se -soucierait de l’obtenir autrement. C’est au collège que tous les -Français sont égaux devant la loi; il n’en va pas toujours ainsi dans le -monde. C’est au collège qu’une absurde et touchante fraternité entraîne -quelquefois les bons élèves à faire cause commune avec les autres. C’est -au collège, enfin, et pas ailleurs, que les coupables se font un point -d’honneur de s’accuser eux-mêmes plutôt que de laisser punir un -innocent. Dans ce milieu d’une salubrité vraiment rare, ni la fortune ni -les relations ne comptent pour rien. On n’y connaît ni les protections -ni les influences; l’émulation y est toujours en éveil, mais une -émulation honnête et qui ne sort jamais du droit chemin. Non certes que -les écoliers soient tous de petits saints: si je vous le disais, je -perdrais votre confiance. Mais ils se rectifient les uns les autres, et -ils ne pardonnent jamais une faute contre l’honneur. Voilà comment la -camaraderie devient une longue épreuve qui nous permet de nous apprécier -les uns les autres, de nous améliorer au besoin par un contrôle -réciproque et de choisir nos amis pour la vie. Vous le savez, les vieux -amis sont meilleurs et plus solides que les neufs, et la grande fabrique -des vieux amis, c’est le collège. J’entends encore notre professeur de -septième dicter les places de notre première composition au mois -d’octobre 1839. Je vois descendre des gradins un gros garçon sanglé dans -son habit bleu barbeau à boutons de métal et si myope sous ses énormes -lunettes qu’il trébucha deux ou trois fois avant d’atteindre le banc -d’honneur. Il était le premier en thème et s’appelait Francisque Sarcey. -Je n’ai pas besoin de vous dire que depuis ce jour-là il a été premier -en beaucoup d’autres choses. Il n’appartenait pas à ma pension; nous ne -mangions donc pas le même pain, si ce n’est une fois par an, à la -Saint-Charlemagne. Il prenait ses récréations dans une cour de la rue -des Minimes et moi dans une cour de la rue Culture-Sainte-Catherine. -Nous n’avions donc pas même l’occasion d’échanger ces bons coups de -poing qui rapprochent les camarades, comme on prétend que la guerre -rapproche les nations. Cependant, au bout de l’année, nous avions pris -mesure de nos caractères respectifs, nous n’avions pas de secrets l’un -pour l’autre, et je crois bien qu’il en est encore de même aujourd’hui. -Dans cette composition mémorable, mémorable pour moi du moins, le second -était un enfant sérieux avant l’âge, un petit penseur aux yeux profonds. -Il était le second fils d’un poète que l’on acclamait déjà comme le -premier homme du siècle; mais il portait le fardeau de son nom avec une -simplicité charmante, et c’était, je vous jure, un bien bon camarade que -François-Victor Hugo. Un peu moins beau assurément, et moins brillant -aussi, que son frère Charles, qui entrait dans la vie comme un jeune -dieu de l’Olympe, mais aussi généreux, aussi bon et plus laborieux. Je -ne vous apprends pas qu’il a laissé à son pays l’unique traduction de -Shakespeare. - -La vieille maison où nous sommes était, lorsque j’y suis entré, un champ -de bataille littéraire. La place Royale et l’Arsenal, Victor Hugo et -Nodier l’avaient conquise au romantisme; mais la tradition classique, -représentée par un certain nombre de professeurs, tenait bon dans la -citadelle. Nous, les bambins sortis à peine de la coquille, nous tenions -à honneur de prendre parti, et nous suivions des yeux avec un intérêt -passionné le vol des jeunes poètes, nos anciens, qui essayaient leurs -ailes. Auguste Vacquerie, le poète original, qui devint par la suite un -puissant dramaturge et un incomparable polémiste, publiait l’_Enfer de -l’esprit_; Laurent Pichat faisait imprimer ses premiers vers, et Paul de -Molènes, ce paladin lettré, ses premières nouvelles; Adrien Decourcelles -débutait par un acte charmant à la Comédie-Française; Got, lauréat du -concours général, frappait aux portes du Conservatoire, sans se douter -que ce chemin conduisait à l’École normale et sans prévoir qu’il aurait -l’honneur de terrasser un monstre plus résistant que tous les -adversaires d’Hercule, le préjugé contre les comédiens. - -La contagion littéraire envahissait nos aînés, les rhétoriciens et les -philosophes. On rimait sur les bancs, en contrebande, à la barbe des -maîtres qui, d’ailleurs, étaient indulgents pour ce genre de -contravention. Louis Ulbach a été célèbre longtemps avant d’être -bachelier. Avec quel feu nous applaudissions les _Fêtes de Bacchus_, -cette grande tragédie de Jules Thiénot qui ne fut jamais représentée ni -terminée! Pauvre Jules Thiénot! Après tant de beaux rêves et de si -magnifiques espérances, il est mort en soldat obscur sur le champ de -bataille de l’enseignement, comme son frère le brave commandant devait -mourir au champ d’honneur pour la défense du pays. Eugène Manuel, -Fallex, Glachant, Lehugeur, Chassang, s’étaient fait parmi nous une -réputation d’hommes de goût et d’écrivains élégants entre leur -dix-huitième et leur vingtième année. - -Il y aura toujours du singe dans l’écolier; vous ne vous étonnerez donc -pas si j’avoue que nous imitions nos aînés comme ils imitaient leurs -anciens. Nous avons fait de trop bonne heure un journal littéraire du -format d’une copie simple où la prose et la poésie alternaient -amicalement. Cette publication nous révéla, entre autres talents -inédits, un romancier sinistre et sanguinaire, fécond en idées -dramatiques et habile comme pas un à faire dresser les cheveux sur la -tête. Il est membre de l’Académie des inscriptions et, le mois dernier, -on l’a fait grand-croix de la Légion d’honneur, mais ce n’est pas comme -écrivain, c’est comme ambassadeur de France en Angleterre. Ce Ponson du -Terrail, qui a si heureusement dévié, s’appelle Charles Tissot. Un -garçon qui ne s’est pas démenti par exemple, c’est notre camarade -Vachette, qui nous faisait pouffer de rire et attirait infailliblement -sur ses lecteurs ou ses auditeurs une grêle de pensums. Il est toujours -aussi plaisant et l’on retrouve dans ses écrits, non seulement la verve, -mais le débraillé du collège, quoiqu’il ait tant soit peu modifié son -nom et qu’il signe Eugène Chavette. Nous comptions parmi nous un -artiste, un seul, mais qui en valait cent. C’était un petit bonhomme -rose et joufflu, plus jeune de trois ou quatre ans que ses camarades de -classe, pas très fort en latin, mais étonnant en gymnastique et bien -doué pour la musique. Il dessinait en outre sur les marges de ses -cahiers des croquis d’un goût si bizarre et d’une si haute fantaisie, -que l’éditeur Philippon ne se fit pas prier pour les réunir en album. Ce -gamin, qui devait un jour jeter à tous les vents une œuvre immense et -remplir le monde de son nom, c’était Gustave Doré. - -Je ne suis pas venu parmi vous pour passer la revue de mes contemporains -ni pour distribuer des prix aux anciens Charlemagne. La simple -nomenclature des hommes, qui depuis cinquante ans ont ajouté à la gloire -de cette vieille maison, nous prendrait la journée entière et pourrait -s’allonger à votre détriment jusqu’à demain. C’est pourquoi je ne veux -parler ni de Paul Albert, notre ami, qui fut un écrivain, un professeur -et un conférencier de premier ordre, ni de Maxime-Abel Gaucher qui, sans -abandonner sa chaire un seul jour, s’est classé parmi nos critiques les -plus subtils et les plus délicats, ni de Duvaux qui, sans y songer, est -devenu un beau matin ministre et, ma foi! bon ministre de l’instruction -publique; ni de Quinot, ni de Bary, ni de Marguet, ni de Goumy, ni -d’Eugène Benoist, le premier latiniste de France; ni de Fustel de -Coulanges, l’admirable historien de la cité antique et le digne héritier -de Bersot à l’École normale. Je passe sans m’arrêter entre les maîtres -de la science comme Debray, les maîtres de l’art médical comme Alfred -Fournier, les maîtres du barreau comme Craquelin et Martini, les -ingénieurs éminents, tels que Dormoy, Greil, Doniol, Geneste et Cornu. - -Et si je parle de Flourens, c’est seulement pour remercier ce digne -président de notre Association fraternelle et ses collègues au conseil -d’État du décret qui nous a classés parmi les établissements d’utilité -publique. - -La camaraderie, mes chers enfants, n’est pas une affaire, comme Scribe -l’a démontré, sans le croire, dans une de ses comédies les plus -plaisantes. Cet homme d’esprit a été toute sa vie le modèle des -camarades, et Sainte-Barbe s’en souvient. Ce n’est pas tout que de -penser avec plaisir aux compagnons de notre enfance; il faut analyser un -sentiment obscur et organiser quelque peu notre fraternité instinctive. -L’école est une petite patrie dans la grande; une patrie moins large -assurément, mais plus intime. Nous ne lui devons pas notre sang comme à -celle qui nous a donné la vie, mais nous lui devons autre chose. Une -sorte de parenté intellectuelle et morale nous unit à tous ceux qui se -sont assis sur nos bancs, soit avec nous, soit même avant ou après nous. -Nous devons quelque déférence à nos aînés du collège, quelque protection -à nos cadets, quelque assistance à tous ceux des nôtres qui ont éprouvé -la rigueur du sort. On ne songeait guère à tout cela, j’en conviens, -quand on avait votre âge, mais nous y avons pensé depuis, et il n’est -pas mauvais que vous profitiez un peu de notre expérience. A la -distribution des prix de 1840, un philosophe inquiet et malheureux, -comme tous ceux qui cherchent la certitude et ne l’ont pas trouvée, -Théodore Jouffroy, nous fit entendre un discours admirable qui fut son -testament et peut-être son chef-d’œuvre. L’orateur ne s’adressait pas à -nous autres bambins; il ne parlait que pour les grands, pour les élèves -de mathématiques et de philosophie, qui allaient sortir du collège. Et -ce noble esprit leur disait: «Profitez bien des dix années qui s’ouvrent -devant vous, car vous entreverrez dans ces dix ans toutes les idées -fécondes de votre vie.» Le conseil de Jouffroy était sage et son -pronostic était vrai; j’en parle par expérience et je voudrais vous -donner à mon tour un avis qui ne vous fût pas inutile. Profitez, mes -chers camarades, du temps qui vous reste à passer sur ces bancs où nous -nous sommes assis avant vous; profitez-en, non seulement pour faire -provision de savoir et d’idées, mais encore et surtout pour faire -provision d’amis. Passé un certain âge on fait des connaissances, on se -crée des relations, on trouve des protecteurs, des protégés, des -collègues, des confrères, des associés, mais l’intimité cordiale, le -tutoiement, la confiance entière et désintéressée, le dévouement -réciproque à l’épreuve de tous les hasards de la vie, ne se développent -qu’ici, dans ce milieu sympathique et chaud où je me suis senti rajeunir -pendant quelques minutes au voisinage de vos jeunes cœurs. - - - - -ADIEUX A TOURGUENEFF - -(1er octobre 1883.) - - -Ivan Sergiewich, vous avez achevé de souffrir, mais vous n’êtes pas mort -tout entier. Votre sang généreux et chaud circule encore dans vos -livres; le bien que vous avez fait est gravé sur un métal plus -impérissable que l’airain, la reconnaissance des justes. C’est pourquoi -nous ne suivons pas votre deuil en pleurant: est-ce qu’on pleure les -immortels? Mais nous vous accompagnons avec recueillement comme un hôte -aimable et aimé qui part pour un très long voyage. C’est ici, au seuil -de Paris, devant cette large porte ouverte sur le nord, que ceux qui -s’en vont et ceux qui restent échangent le baiser d’adieu. Cher -voyageur, nous n’avons pas besoin d’évoquer votre image pour vous -retrouver tel que vous étiez hier. Votre noble figure est présente à -tous nos esprits. Nous voyons cette tête puissante portée par de -robustes épaules, la barbe et les cheveux blanchis avant le temps par le -travail et la douleur, les yeux d’une douceur exquise sous les sourcils -olympiens, la bouche souriante et mélancolique à la fois, la physionomie -empreinte de finesse et de bonté comme votre génie. Vous avez passé -vingt ans parmi nous, presque le tiers de votre vie. Nos arts, notre -littérature, nos plaisirs délicats, vous faisaient un besoin de cette -villégiature parisienne. Non seulement vous aimiez la France, mais vous -l’aimiez élégamment, comme elle prétend être aimée. Elle vous eût adopté -avec orgueil si vous l’aviez voulu, mais vous êtes toujours resté fidèle -à la Russie et vous avez bien fait, car celui qui n’aime pas sa patrie -absolument, aveuglément, bêtement, ne sera jamais que la moitié d’un -homme. Vous ne seriez pas si populaire au pays où l’on vous attend, si -vous n’aviez été bon patriote. J’ai lu dans les journaux qu’un homme de -la caste la plus nombreuse et la plus puissante en tous lieux, la caste -des imbéciles, avait dit: «Je ne connais pas Tourgueneff, c’est un -Européen et je suis marchand russe.» Ce simple vous logeait trop à -l’étroit dans les frontières de l’Europe. C’est à l’humanité tout -entière que votre cœur appartenait. Mais la Russie occupait la première -place dans vos affections. C’est elle avant tout et surtout que vous -avez servie. Je ne sais pas quel rang vous occupiez dans la hiérarchie -sociale, si vous êtes né riche ou pauvre, si vous avez rempli quelques -emplois, obtenu quelques dignités. Il importe peu, car aux yeux des -contemporains, comme aux yeux de la postérité, vous n’êtes et ne serez -jamais qu’un auteur de récits. Des récits, c’est bien peu de chose, et -le moindre pédant des universités allemandes regarde de son haut ces -élucubrations sans conséquence, dignes tout au plus d’amuser le -désœuvrement des femmes. Mais lorsque le conteur agile et charmant est -par surcroît un écrivain classique, un observateur sagace, un penseur -profond, un cœur d’apôtre, il lui arrive quelquefois de se faire une -place en dépit des pédants parmi les grands hommes du siècle et les -bienfaiteurs du genre humain. Pourquoi le peuple russe vous a-t-il -décerné par avance les honneurs qu’un grand politique ou un général -victorieux n’oserait même pas rêver? C’est d’abord parce que les races -se mirent complaisamment dans les individus qui représentent leur type -le plus accompli, et que vous êtes Slave entre les Slaves, un des plus -beaux échantillons de cette famille douce et fière, aventureuse et -sentimentale, qui n’a pas dit son dernier mot et qui débute à peine -depuis le siècle dernier sur le théâtre de l’histoire. C’est que vous -avez révélé à elle-même une Russie qui s’ignorait. C’est que la vie du -paysan russe, sa misère, son ignorance, sa résignation, sa bonté, ont -été signalées pour la première fois à l’intérêt et à la commisération de -tous par vos _Mémoires d’un chasseur_. C’est enfin parce que la grande -âme d’Alexandre II s’est inspirée de ce petit livre lorsqu’elle a -décrété l’abolition du servage et brisé d’un trait de plume une iniquité -aussi vieille que le monde. Jamais une œuvre littéraire n’avait obtenu -une si haute consécration. Jamais les puissants de ce monde n’avaient si -glorieusement affirmé le règne de l’esprit sur la terre. Eh bien! vous -allez le revoir, ce grand pays que nous connaissons un peu, grâce à -vous. Vous allez traverser en modeste triomphateur les steppes sans -limites et les forêts parfumées de résine où plane le coq de bruyère. -Les paysans courront à vous comme un vieil ami. Ils feront bien des -verstes à pied pour saluer votre passage. Ils se disputeront la joie -amère de porter votre cercueil. Ils rentreront dans leurs maisons de -bois pour se mettre à genoux devant l’iconostase et recommander à la -Vierge et aux saints votre bonne âme. J’aime à penser que la première -neige de l’hiver argentera la tombe où vous avez voulu dormir côte à -côte avec votre ami Bielinski. Vous étiez friand de la neige et personne -ne l’a dépeinte avec autant de tendresse que vous. Quel monument -vont-ils vous élever là-bas dans leur reconnaissance ingénieuse? Les -grands hommes d’État, vos voisins des frontières de l’Ouest, savent ce -qui les attend après la mort. Ils auront des statues de fer supportées -par des prisonniers de guerre, des vaincus, des annexés, des malheureux -chargés de chaînes. Un petit bout de chaîne brisée sur une table de -marbre blanc siérait bien mieux à votre gloire et satisferait, j’en suis -sûr, vos modestes ambitions. - -Ivan Sergiewich, vous qui nous avez fait connaître et apprécier vos -concitoyens, couronnez l’œuvre de votre vie en leur faisant apprécier la -France. Dites-leur que l’adversité nous a rendus meilleurs et plus -sages, que nous ne sommes plus légers, que nous n’avons jamais été -ingrats, que nous savons aimer qui nous aime, servir qui nous sert, et -mêler notre sang avec profusion au sang des peuples amis. - - - - -DISCOURS PRONONCÉ - -A l’inauguration de la statue d’Alexandre Dumas. - -(Novembre 1883.) - - -Cette statue, qui serait d’or massif si tous les lecteurs de Dumas -s’étaient cotisés d’un centime, cette statue, messieurs, est celle d’un -grand fou qui dans sa belle humeur et son étourdissante gaieté logeait -plus de bon sens et de véritable sagesse que nous n’en possédons entre -nous tous. C’est l’image d’un irrégulier qui a donné tort à la règle, -d’un homme de plaisir qui pourrait servir de modèle à tous les hommes de -travail, d’un coureur d’aventures galantes, politiques et guerrières, -qui a plus étudié à lui seul que trois abbayes de bénédictins. C’est le -portrait d’un prodigue qui, après avoir gaspillé des millions en -libéralités de toute sorte, a laissé sans le savoir un héritage de roi. -Cette figure rayonnante est celle d’un égoïste qui s’est dévoué toute la -vie à sa mère, à ses enfants, à ses amis, à sa patrie; d’un père faible -et débonnaire qui jeta la bride sur le cou de son fils et qui pourtant -eut la rare fortune de se voir continué tout vivant par un des hommes -les plus illustres et les meilleurs que la France ait jamais applaudis. - -Le comité qui a pris l’initiative de cette réunion littéraire et -patriotique a bien fait d’y convier la Société des gens de lettres. Je -craignais encore, il y a quelques jours, qu’il ne nous eût oubliés, et -je ne m’en consolais pas facilement, car Dumas, qui fut un de nos -fondateurs avec Hugo, Balzac et tous les grands romanciers du siècle, -nous appartient au moins autant qu’à nos honorables amis les auteurs -dramatiques. Ses livres seront lus plus longtemps que ses comédies et -ses drames ne seront représentés. Durant un siècle et plus, ces beaux -récits où l’action ne languit jamais, où le style est limpide et -brillant comme le cristal d’une source, où le dialogue pétille comme -bois vert sur le feu, feront la joie des jeunes gens, la distraction des -vieillards, le repos des travailleurs, la consolation des malades, les -délices de tous. J’ai vu des hommes d’un certain âge et passablement -occupés, moi par exemple, s’oublier une nuit entière en compagnie du -_Chevalier de Maison-Rouge_ ou des _Mohicans de Paris_. J’entends encore -quelquefois mes enfants se quereller amicalement parce que l’un n’a pas -fini le second volume de _Monte-Cristo_ quand l’autre, qui attend son -tour, est arrivé au bout du premier. Et j’en conclus que le bon Dumas -n’a rien perdu de sa fraîcheur depuis le temps, hélas! un peu lointain, -où il faillit causer la mort d’un de nos camarades. C’était un petit -Espagnol, interne à la pension Massin; il avait perdu l’appétit et le -sommeil, et se consumait lentement comme tous ceux qui ont le mal du -pays. Sarcey, qui était dans sa classe et qui l’avait pris en amitié, -lui dit un jour: - -«C’est ta mère que tu voudrais voir? - ---Non, répondit l’enfant, elle est morte. - ---Ton père alors? - ---Il me battait. - ---Tes frères et sœurs? - ---Je n’en ai pas. - ---Mais pourquoi donc es-tu si pressé de retourner en Espagne? - ---Pour achever un livre que j’ai commencé aux vacances. - ---Et qui s’appelle? - ---_Los Tres Mosqueteros_.» - -Le pauvre enfant, messieurs, avait la nostalgie des _Trois -Mousquetaires_. Il ne fut pas difficile à guérir. - -Ce n’est pas seulement par son incomparable génie de conteur que Dumas -appartient à notre vieille et fraternelle Société; c’est aussi par son -caractère, par ses mœurs, ses qualités, ses défauts, ses erreurs même. -Nous avons eu parmi nous d’aussi grands écrivains, jamais un type -d’homme de lettres aussi parfaitement accompli. Il a fait bien des -choses en dehors de son état, par exemple la révolution de 1830 et la -conquête des Deux-Siciles; mais on peut dire sans exagération qu’il n’a -vécu que pour écrire. Lorsqu’il se plongeait dans l’histoire, c’était, -comme un pêcheur de perles, pour en rapporter un roman. Lorsqu’il -voyageait en Afrique, en Syrie, au Caucase, en Suisse, en Italie, -c’était pour raconter ses voyages. La rencontre la plus vulgaire, la -conversation la plus insipide, lui fournissait au moins une page -intéressante. Il a nourri des animaux, chiens, chats, singes, tortues, -grenouilles, et même un ours, si j’ai bonne mémoire: c’était pour leur -prêter de l’esprit. Les femmes ont pris beaucoup de son cœur et fort peu -de son temps; je doute que la plus aimée ait eu assez d’empire sur lui -pour le détourner du travail, car il n’a cessé de produire que lorsqu’il -a cessé de vivre. Et que fût-il advenu, bonté du ciel! si la manne que -tout un peuple attendait bouche bée avait fait défaut un seul jour? -Rappelez-vous ce temps, cet heureux temps où les grands journaux -politiques se disputaient la clientèle à coups de feuilleton, où le -Premier-Paris n’était plus pour ainsi dire qu’un hors-d’œuvre, car la -France s’intéressait plus vivement à d’Artagnan ou à Edmond Dantès qu’à -MM. Duvergier de Hauranne et Guizot. C’était l’âge d’or du roman, le -règne de Dumas Ier, qui fut d’ailleurs un bon roi; car il n’abusa du -pouvoir que contre les libraires et les éditeurs de journaux, au grand -profit de tous ses confrères. En faisant admettre l’esprit à la cote des -valeurs mobilières, il servit le prochain autant et plus que lui-même et -il améliora largement la condition de l’écrivain. Il la relevait en même -temps aux yeux des sots, cette imposante majorité du genre humain, par -la magnificence de sa vie et ses largesses sans exemple. Assez longtemps -les grands seigneurs avaient humilié les grands talents: Dumas se mit en -tête de venger le pauvre Colletet crotté jusqu’à l’échine et tous ceux -qui depuis deux siècles ont accepté l’aumône dédaigneuse des princes, -des financiers ou des gouvernements. Il fit merveille dans cette voie; -peut-être même y poussa-t-il un peu trop loin, car son inexpérience des -chiffres le livra quelque temps aux créanciers, aux usuriers et aux -huissiers. Mais Dumas n’était pas homme à se troubler pour si peu. -Lorsqu’il fut bien certain d’avoir des dettes, il travailla pour ses -créanciers, comme il avait travaillé pour ses amis, ses maîtresses et -ses parasites. Cela ne le changeait pas beaucoup, car il n’avait pas de -besoins personnels, sauf l’encre et le papier. Je me trompe: il lui -fallait encore des collaborateurs, et il en a fait une large -consommation. Il ne s’en est jamais caché, et d’ailleurs le simple bon -sens dit assez qu’un seul homme était incapable d’écrire plus de cent -volumes par an. Les envieux et les impuissants lui ont fait un reproche -de cette nécessité. Les Mirecourt du temps ont pleuré des larmes de -crocodile sur les victimes de sa gloire et de son talent. Il paraît -malaisé de plaindre les collaborateurs de Dumas quand on regarde ceux -qui ont survécu. Le maître ne leur a pris ni leur argent, car ils sont -riches, ni leur réputation, car ils sont célèbres, ni leur mérite, car -ils en ont encore et beaucoup. Du reste, ils ne se sont jamais lamentés, -tout au contraire. Les plus fiers s’applaudissent, je crois, d’avoir été -à si bonne école, et c’est avec une véritable piété que le plus illustre -de tous, M. Auguste Maquet, parle toujours de son grand ami. Je ne sais -pas dans quelle proportion l’on partageait les fruits du travail commun; -il est certain que le crédit de son nom et la supériorité de son style -permettaient à Dumas de se faire la part du lion; mais l’empressement -avec lequel on recherchait son patronage atteste que ce beau génie -n’était pas un génie injuste et malfaisant. Quant à la somme de travail -qu’il apportait à la masse, je puis dire avec une sorte de précision ce -qu’elle était, car un heureux concours de circonstances m’a permis de -surprendre ce grand producteur en flagrant bienfait de collaboration. - -C’était au mois de mars 1858, à Marseille. J’allais en Italie, ou du -moins je croyais y aller et prendre le bateau de Civita-Vecchia le soir -même. Mais, en mettant les pieds sur le quai de la gare, je me sentis -soulevé de terre par un colosse superbe et bienveillant qui m’embrassa. -Il était venu au-devant d’une femme adorée qu’il n’aimait plus depuis la -veille, car il venait tout justement de lui donner une rivale dans son -impatience de la revoir. Il l’accueillit d’ailleurs avec la tendresse la -plus vive et la plus sincère; puis revenant à moi: «Je te garde, dit-il; -tu vas descendre à mon hôtel; nous dînerons ensemble, et je te ferai -moi-même une bouillabaisse dont tu te lècheras les doigts; tu viendras -ensuite au Gymnase applaudir la première représentation d’un drame -qu’ils m’ont forcé d’écrire en trois jours; Clarisse et Jenneval y sont -sublimes, et ma petite ingénue, un amour! Mais n’en dis rien devant la -dame de Paris.» - -Je lui obéis avec joie, comme on obéissait toujours à cet être -irrésistible. Sa bouillabaisse fut délicieuse; son drame, intitulé les -_Gardes forestiers_, alla aux nues; on offrit sur la scène une couronne -d’or à l’auteur; l’orchestre du théâtre vint lui donner une aubade sous -les fenêtres de l’hôtel, aux applaudissements du public; il parut au -balcon, remercia les musiciens et harangua le peuple; on se rendit -ensuite au meilleur restaurant de la ville, où les directeurs du théâtre -avaient commandé le souper. La fête se prolongea jusqu’à trois ou quatre -heures du matin. Nous rentrons; je dormais debout. Lui, le géant, était -frais et dispos comme un homme qui sort du lit. Il me fit entrer dans sa -chambre, alluma devant moi deux bougies neuves sous un réflecteur et me -dit: - -«Repose-toi, vieillard! Moi, qui n’ai que cinquante-cinq ans, je vais -écrire trois feuilletons qui partiront demain, c’est-à-dire aujourd’hui, -par le courrier. Si par hasard il me restait un peu de temps, je -bâclerais pour Montigny un petit acte dont le scénario me trotte par la -tête.» - -Je crus qu’il se moquait; mais, en m’éveillant, je trouvai dans la -chambre ouverte, où il chantait en faisant sa barbe, trois grands plis -destinés à la _Patrie_, au _Journal pour tous_ et à je ne sais quelle -autre feuille de Paris; un rouleau de papier à l’adresse de Montigny -renfermait le petit acte annoncé, qui était tout bêtement un -chef-d’œuvre: l’_Invitation à la valse_. - -Il est manifestement impossible à l’homme le mieux doué d’abattre une -telle besogne en quelques heures si sa tâche n’a pas été sérieusement -préparée soit par lui-même, soit par un autre. Dumas écrivait ses romans -de sa main, d’une belle et lumineuse écriture, sur un grand papier azuré -et satiné. Mais il en improvisait la broderie sur un fond qui n’était -pas improvisé. Je vois encore sur notre table d’hôtel la première -version des _Louves de Machecoul_. C’était un fort dossier de papier -écolier, coupé en quatre et couvert d’une petite écriture fort nette; -une excellente ébauche mise au point par un praticien distingué d’après -la maquette originale du maître. Pour en faire un roman de Dumas, il ne -restait plus qu’à l’écrire, et Dumas l’écrivait. Il copiait à sa -manière, c’est-à-dire en y semant l’esprit à pleines mains, chaque -petite feuille de papier blanc sur une grande feuille de papier bleu. Il -faisait ainsi pour lui-même ce qu’un autre Dumas fit plus tard avec un -désintéressement absolu pour sa noble amie Mme Sand lorsqu’il tira son -grand feu d’artifice à travers les quinconces, les charmilles et les -plates-bandes du _Marquis de Villemer_. - -L’esprit du fils et l’esprit du père seront peut-être un jour le thème -d’un parallèle à la Plutarque que je n’entreprendrai point, et pour -cause: il y faudrait un demi-siècle de reculée et le savoir d’un -lapidaire assez expert pour comparer le Régent au Sancy. J’ai vu des -Parisiens qui savaient leur métier de maîtres de maison organiser un -concours entre ces deux grands virtuoses; mais c’est en vain qu’on les -faisait asseoir à même table; ils s’éteignaient réciproquement et -cachaient leur esprit à qui mieux mieux, parce que chacun d’eux avait -peur d’en montrer plus que l’autre et qu’ils s’adoraient l’un l’autre -jusqu’à l’abnégation. - -Dans notre précieuse et trop courte intimité de Marseille, Dumas père -m’a dit un jour: «Tu as bien raison d’aimer Alexandre: c’est un être -profondément humain, il a le cœur aussi grand que la tête. Laisse faire, -si tout va bien, ce garçon-là sera Dieu le Fils.» L’excellent homme -savait-il en parlant ainsi qu’il usurpait le trône de Dieu le Père? -Peut-être; mais chez Dumas le moi n’était jamais haïssable, parce qu’il -était toujours naïf et bon. La bonté entre au moins pour les trois -quarts dans le composé turbulent et fumeux de son génie. Sous le -brillant écrivain qui ne tardera pas à devenir classique, grâce à la -limpidité de son style, on trouve toujours le bon homme et le bon -Français. Il aima son pays par-dessus tout, dans le présent et dans le -passé, sans rien sacrifier à l’esprit de parti, sans tomber dans les -déplorables iniquités de la politique. Nul n’a parlé de Louis XIV avec -plus de respect, de Marie-Antoinette avec plus de piété, de Bonaparte -avec plus d’admiration que ce républicain déclaré et convaincu. Il a -été, concurremment avec Michelet, avec Henri Martin, avec les plus -ardents, avec les plus austères, un vulgarisateur de notre histoire. -C’est ainsi qu’il a mérité l’amère faveur du destin qui l’a fait mourir -à la fin de l’Année terrible, l’a retranché de la France en même temps -que l’Alsace et la Lorraine, et l’a enseveli comme un héros vaincu dans -le drapeau national en deuil. Sa gloire littéraire est surtout, avant -tout, une gloire patriotique; aussi voyons-nous sa statue, la première -qu’un simple romancier ait obtenue en France, rassembler autour d’elle -l’élite de tous les partis. - -Ce libre-penseur, qui était d’ailleurs un spiritualiste convaincu, -respectait religieusement la foi d’autrui; ce bon vivant, ce joyeux -compagnon, n’a propagé que les bons principes, il n’a prêché que la -saine morale: aussi voyons-nous les fidèles de toutes les communions, -les philosophes de toutes les écoles absoudre unanimement les écarts -véniels de sa vie et de sa plume. Enfin, cet écrivain fougueux, -puissant, irrésistible comme un torrent débordé, ne fit jamais œuvre de -haine ou de vengeance; il fut clément et généreux envers ses pires -ennemis; aussi n’a-t-il laissé ici-bas que des amis. Le champ de -l’avenir est le patrimoine des bons. Telle est, messieurs, la moralité -de cette cérémonie. - - -FIN. - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - - De Pontoise à Stamboul 1 - Le grain de plomb 145 - Dans les ruines 169 - Les œufs de Pâques 191 - Le jardin de mon grand-père 201 - Au petit Trianon 219 - Quatre discours 239 - - -FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES - - -Coulommiers.--Typog. PAUL BRODARD et Cie. - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK DE PONTOISE À STAMBOUL *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™ -concept and trademark. 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