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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Brelan des dames - -Author: Robert de Montesquiou-Fézensac - -Release Date: December 17, 2022 [eBook #69568] - -Language: French - -Produced by: Clarity and the Online Distributed Proofreading Team at - https://www.pgdp.net (This file was produced from images - generously made available by The Internet Archive/Canadian - Libraries) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK BRELAN DES DAMES *** - - - - - - ROBERT DE MONTESQUIOU - - Brelan de Dames - - - PARIS - FONTEMOING et Cie, ÉDITEURS - 4, RUE LE GOFF, 4 - - 1912 - - - - -DU MÊME AUTEUR - - -Volumes de Critique et Recueils d’Essais - - Roseaux Pensants. - Autels Privilégiés. - Professionnelles Beautés. - Altesses Sérénissimes. - Assemblée de Notables. - - -Pour paraître prochainement: - - Têtes d’Expression. - Majeurs et Mineurs. - Élus et Appelés. - - - - -BRELAN DE DAMES - - -Où en est, actuellement, la Comtesse d’Escarbagnas? Quelle forme -affectent, de nos jours, Philaminthe, Armande et Bélise? - -Je ne parle, bien entendu, d’aucune de celles de nos dames qui -pratiquent avec talent, un art pour lequel elles ont de l’aptitude et du -goût. - -En effet, si l’on peut reconnaître à Madame d’Escarbagnas, quelque -ressemblance avec Mademoiselle de Scudéri, on ne saurait lui en trouver -avec Madame de La Fayette. - -Non, j’examine seulement, ici, quelques-unes de ces fortes -_mamans-prodiges_, qui percent leurs plafonds, avec des lunettes, et nos -oreilles avec leurs tropes, comme avec leurs trompes. - -J’ai tout d’abord repris un type de d’Aurevilly, un modèle auquel une -personnelle fréquentation et l’étude approfondie de documents nouveaux, -dont plusieurs inédits, me permettaient d’ajouter des traits -caractéristiques. - -De ce modèle, je me suis demandé si l’on pouvait retrouver l’équivalent, -dans notre société contemporaine. Et pour répondre à cette question, -peut-être indiscrète, j’ai ébauché, en regard de celle que l’auteur des -«Bas-Bleus» avait traitée de «Pic de la Mirandole en cornettes», -quelques gestes de l’une, qui pourrait en figurer le _simulacre_, et de -l’autre, qui peut bien en représenter la _réalité_. - - * - - * * - -Maintenant, c’est à peine si, venant de citer d’Aurevilly et son ouvrage -magistral, je crois devoir parler de ceux qui, sous prétexte de -galanterie, prétendraient remettre en question le droit du critique à -juger, même vertement, les œuvres de ses confrères féminins. - -Voici ma réponse: - -Les Dames d’aujourd’hui voudraient-elles aborder, de pair avec les -hommes, toutes les fonctions et toutes les carrières, politiciennes, -médecines, musiciennes, poétesses, épéistes ou chauffeuses, et se voir -aborder, à leur tour, avec le même air enrubanné, pirouettant, poudré, -sucré, destiné à celles qui ne maniaient que l’éventail? - -Ce serait leur faire injure. - -La femme est devenue la camarade de l’homme; mieux, sa concurrente. Pour -celles qui se bornent à rester des Célimènes, maintenons la bouche en -cœur des siècles passés. - -Mais les autres nous apparaissent, à nos côtés, en sarrau d’atelier, en -blouse de travail. Cela, qui ne les rend que plus estimables, quand il -s’agit de l’exercice d’un don réel, permet de leur dire _leurs vérités_. - -Les plus sensées se garderont de s’en plaindre, car cela permet aussi de -dire _leurs vertus_. - -R. M. - - - - -I - -MUSÉES POUR RIRE - - - - -I - - «Reçu un mot tout gracieux de Saint-Saëns malade, mais content - du tambourin chargé de fleurs et de la nomenclature de ses - œuvres.» - - Marquise de BLOCQUEVILLE. - - -Un homme dont le succès personnel accréditait la parole, en cette -occasion, me disait, un jour: «C’est, selon moi, une erreur de croire -que certaines personnes n’ont pas de veine. Tout le monde a de la veine; -seulement, on sait, ou non, s’en servir.» - -En ce qui me concerne, au moins une fois dans ma vie, je n’ai pas su me -servir de la veine. Un mien ami, entre tous avisé, fort au courant de ce -qui pouvait réjouir ma fantaisie et exciter ma verve, à son tour, -m’avait dit, aux environs de 89: «Allez à Dieppe, voir le Musée -Saint-Saëns, je ne vous dis que ça, vous m’en donnerez--ou, plutôt, vous -nous en donnerez des nouvelles, car, étant celui qu’elle peut -impressionner avec le plus de vivacité, vous nous devez le compte rendu -de cette étonnante collection, qui va des «sauterelles d’Algérie» aux -«scories volcaniques» et, de la «Marquise de Présalé» à la «Marquise de -Saint-Paul». - -J’entendis le conseil, mais je m’y rendis trop tard. Une fois de plus, -le _deliberando sæpè perit occasio_ me joua un méchant tour: j’entends -celui de laisser, sans que nos regards en aient extrait le spectacle et -déduit la moralité, s’écouler l’espace de jours qui nous en offraient le -champ d’exception. C’en est un, en général, que celui qui nous est -soumis par ce que j’appelle ici les _Musées pour rire_; et, si j’en juge -par ce qu’il nous présente encore, même modifié, celui dont je parle, -dut être, à l’époque où on me le signala, un des plus typiques du genre. - -Tel qu’il subsiste, nous allons l’examiner, non sans avoir tout d’abord -spécifié ces modifications et recherché leurs causes. En ce qui regarde -ces dernières, notons bien vite, qu’il suffit, pour les déterminer, de -quelques réflexions caustiques, amenant les organisateurs à s’apercevoir -que le public ne se croit pas toujours forcé d’entrer dans un plan -d’admiration mutuelle. - -L’instinct de faire un nid, dont parle le poète, et qui tourmente les -hommes, au cours de leur brève existence, cet instinct se prolonge. Oui, -l’instinct de faire un nid à ce qui s’est groupé autour de nous, durant -notre carrière, vient à plusieurs, à beaucoup, disons-le, à un trop -grand nombre. - -Cette forme de l’amour-propre, qui consiste à se survivre dans la -glorification, plus ou moins relative, des objets qui nous ont -appartenu, est trop humaine pour que, si les États et les cités ne -l’enrayent, la menace ne se dresse, contre eux, de voir nombre de -particuliers s’ériger, de leur vivant, dans leur petit hôtel, une sorte -de cénotaphe civil, tenant à la fois du muséum et du mausolée, et dont -la concession à perpétuité, hors-cimetière, est bien écrasante pour se -mesurer avec le peu de durée des objets auxquels on en accorde -l’excessif honneur. - -Si la création du Musée constitue, pour un pays, une richesse et une -gloire, la Collection Cernuschi, malgré ce qu’elle a de remarquable, -répond-elle au besoin d’une nation?--Que dire de la Collection -d’Ennery?--Or, je prends à dessein des réunions d’objets d’un intérêt -réel, parce que, s’il y a lieu de condamner même celles-là, le procès -des autres sera fait du coup. Encore une fois, il y a danger à risquer -de transformer une ville, en une sorte de champ de repos, composé de -petites chapelles devenues silencieuses, et dans lesquelles le fumeron -de la vanité n’éclaire que trop, des bibelots que rien n’engageait à -sortir de l’ombre. - -Quand le don est fait directement à un Musée, le mal n’est pas moindre, -si la faveur accordée au donateur, de prolonger son souvenir, à l’aide -d’une exposition permanente, apparaît plus importante que celle accordée -au dit Musée, par l’adjonction, à ses richesses, de médiocres objets -d’art et de contestables chefs-d’œuvre. - -Pour une Collection La Caze, d’ailleurs bien mal récompensée de ses -beautés, par le traitement qu’on lui inflige, que de legs -inconsidérément acceptés, au Musée du Louvre! Quel rehaut lui apportent, -je vous le demande, les copies à l’aquarelle de la Collection Thiers et -ses piles d’assiettes? - -Le Louvre! quelle tentation, pour le snobisme esthétique, d’inscrire un -pareil nom sur son testament, de se constituer un héritier si -honorifique! Il est à craindre que la Comtesse René de Béarn n’y résiste -pas. - -Mais il n’est pas besoin que le Louvre lui-même soit en jeu, pour donner -à réfléchir sur le sujet. L’acceptation d’un legs comme telle ou telle -donation connue ne s’impose pas. Les testateurs le savent bien, qui -posent au gouvernement une colle posthume, et se retranchent derrière un -_prendre_ ou _laisser_ immédiat, qui ne manque pas de pouvoir, puisqu’il -enlève l’affaire. - -Cette question, comme la question de la Censure, est de celles qui se -représentent continuellement au tribunal des peuples; j’entends l’aléa -d’accepter ou de refuser des dons entre vifs, ou des présents -d’outre-tombe. Il y faut une grande circonspection, laquelle, -d’ordinaire, se voit remplacée par de lourdes gaffes. Il est aujourd’hui -à peu près certain que la Collection Wallace aurait pu, un moment, -appartenir à la France. On sait ce qu’il en est advenu. Il a fallu, à -Georges Hœntschell, de la persévérance, et l’ingénieuse collaboration -d’Henry Lapauze, pour glorifier, comme ils l’ont fait, l’œuvre de -Carriès. Dieu veuille (et Saint Orphée) que la contrepartie naturelle -d’une telle erreur et d’une telle hésitation, ne soit pas d’accueillir -triomphalement quelque pinacothèque de toc! - - * - - * * - -_Paulŏ minora canamus._ C’est par là que nous avions commencé, là que -nous voulions en revenir; mais il nous fallait, pour donner certaine -force à notre démonstration, l’appuyer sur des exemples plus importants, -lui donner de plus solides bases. - -Convenir avec nous de ces deux dangers: encombrer le Louvre de dons -insuffisants et combler Paris de collectionnettes; puis ajouter que la -province doit se montrer bon enfant et tout heureuse d’accepter le -déchet de ce qui messied à la Capitale, ce serait ne se montrer qu’à -demi clairvoyant et à moitié juste. La dénomination de _Musée_ contient -et représente une dignité qui n’est ni parisienne ni provinciale, et ne -devrait jamais être conciliable avec de petits panthéons individuels ou -du bric-à-brac sans valeur. - -Tels n’en sont pas moins, je le répète, les deux dangers qui menacent le -Musée de province. - -Or, il ne faut pas oublier que le petit Musée de Montauban contient la -collection des dessins d’Ingres, et le Musée de Nantes, son portrait de -Madame de Senones, pour ne citer que ces deux exemples. Ils suffisent à -prouver que rien de grand n’est étranger aux galeries provinciales, et -que, s’il leur convient de rester peu remplies, ou de demeurer désertes, -même ce dernier état serait préférable à la faute de les faire servir à -telles ou telles glorifications individuelles, par des accumulations de -colifichets ou de bimbeloterie. - -Pour ce qui est du premier cas, à savoir ce que j’appelle le petit -panthéon individuel, c’est lui que nous devons examiner, parce que c’est -lui qu’il faut rendre responsable de l’autre, c’est-à-dire: l’apport du -bric-à-brac sans valeur. - -Qu’est-ce qui pousse le particulier à cet envahissement du territoire -public? - -Ce serait évidemment mal s’exprimer que de parler d’infatuation, à -propos d’un véritable mérite. Néanmoins, traitant de Monsieur Sargent, -je me souviens d’avoir écrit: «Quand certains hommes sont devenus tout à -fait, je ne dis pas de grands hommes (de ceux-là l’espèce est encore -rare), mais de grands bonshommes et, si vous préférez, de gros bonnets, -il semble qu’on ne puisse plus, sous peine d’impiété, hasarder la plus -faible objection sur leurs grosses méprises. C’est leur rendre un très -mauvais service. Il en résulte, pour eux, ce sentiment d’infaillibilité -sous-entendue, toujours dangereux pour celui qui s’y abandonne.» - -C’est, on peut l’affirmer, il me semble, d’un sentiment équivalent à -celui-là, que peut résulter, du fait même de quelqu’un de valable, la -création du petit panthéon individuel. Il se peut que le grand bonhomme -et, si vous voulez même, le grand homme vive dans une atmosphère -d’adulation qui lui fasse perdre de vue que ses mérites n’ont pas de -raison de rendre chères, fût-ce à ceux qui les apprécient, telles -circonstances de son existence, ou des membres de sa famille. - -On peut admirer la _Danse Macabre_ et les _Mélodies Persanes_, sans que, -pour cela, les souvenirs de «la Grand’Tante Masson» deviennent un objet -de culte. - -Le rédacteur du catalogue nous apprend que le Musée Saint-Saëns a été -créé pour servir de cadre aux œuvres de Madame Saint-Saëns mère, qui -était «la meilleure élève de Redouté». - -Or, comme peu d’instants de réflexion suffisent à nous persuader qu’un -Musée, composé d’œuvres de Redouté lui-même, n’offrirait qu’un intérêt -restreint, je vous laisse à tirer la conclusion, en ce qui concerne les -œuvres de sa meilleure élève. - -Il est facile de démontrer la touchante erreur, qui fait qu’un artiste -réputé veut faire participer à sa renommée des mémoires qui lui sont -chères. Cependant, non seulement il n’est pas prouvé que son public ait -le devoir de le suivre dans cette voie; mais on peut même affirmer qu’il -est en droit de l’abandonner sur ce point. - -Le «ayant appartenu» ne saurait être suffisant pour conférer du prestige -à des objets qui n’en sont pas doués par eux-mêmes, que si le feu -titulaire, fût-il, entre tous, respectable, possédait d’autre titre que -celui de tenir de près à un grand artiste, lequel tire de son cœur -l’admiration à lui inspirée par les œuvres du défunt. - -Entre autres objets de ce genre, je me vante de posséder, la cage de -Michelet, la canne de Musset, les lunettes de Becque. Mais ces noms en -disent assez pour doter de rayonnement les pauvres choses qui les -accompagnent. - -Il est possible, sans manquer de respect à la gloire de Monsieur -Saint-Saëns, et sans risquer de méconnaître son noble sentiment filial, -qu’on puisse ne pas juger de même à l’égard de ce qui nous est donné -pour la raison d’être de son Musée. Et, puisque le reste n’est que pour -servir d’encadrement, examinons un peu ce cadre. - -Et, tout d’abord, je dénonce un scandale; l’indigne placement infligé, -par le Musée de Dieppe, à l’œuvre charmante de Madame Madeleine Lemaire: -le _Char des Fées_. Ce tableau (le catalogue nous l’indique) fait partie -du Musée Saint-Saëns. Alors pourquoi n’y figure-t-il point? Ce n’est pas -assez le louer que de dire qu’il en serait le plus bel ornement. Et si -Monsieur Saint-Saëns a jugé bon de spolier ses salles, d’un tel appoint, -pour en faire bénéficier le Musée proprement dit, comment n’a-t-il pas -mis comme condition à sa générosité, qu’on la reconnaîtrait d’un -meilleur remerciement que de perdre dans les frises, l’œuvre qui en -faisait l’objet? - -Ce n’est pas, certes, Monsieur Blanche qui voudrait y contredire, lui -dont la grande artiste occupe l’atelier, toujours au dire du catalogue. - -Quel que soit donc l’exceptionnel intérêt de l’œuvre exposée, au même -Musée de Dieppe, par ce peintre, nous ne doutons pas qu’il n’ait à cœur -d’en céder galamment la place à l’étincelant _Char des Fées_. Et -cependant, jamais le jeune Maître ne s’est montré plus en possession de -ses moyens, ni mieux inspiré que dans la réalisation du poignant -chef-d’œuvre dont il a fait don à la ville maritime. - -Ce tableau, nul de ceux qui l’ont vu, autant dire admiré, n’en aura -perdu le souvenir. C’est _l’enfant se préparant à subir l’opération de -la transfusion du sang_. Bien que coiffée de fourrure, et son pauvre -petit corps roulé dans un amas de pelleterie, au point d’en paraître -inexistant, la diaphane fillette anémiée grelotte et, sans doute, n’est -pas non plus sans trembler, à l’idée de la minute redoutable. Néanmoins, -une flamme est dans ses yeux, on sent qu’elle aura du courage et qu’un -jour, bientôt peut-être (Dieu le veuille!) nous verrons le rose affluer -à ses joues pâlottes et colorer ses menottes de cire. - -Non seulement cette page est une des plus expressives de l’œuvre si -_personnelle_ de cet artiste, mais c’est une des plus marquantes de -l’École Française ancienne et moderne, mieux encore un saisissant -spécimen de l’histoire de l’humanité. Sa place est, moins dans un Musée -frivole, que dans une clinique de hautes études, entre une reproduction -du _Médecin aux Urines_ et un fac-simile de la _Leçon du Professeur -Tulp_. - -Revenons au Musée Saint-Saëns et, cette fois, pour ne plus le quitter, -avant d’en avoir fait le tour. Au moins un petit tour, car d’autres -tournées nous sollicitent; un tout petit tour. - - * - - * * - -Voici d’abord, deux portraits de Monsieur Saint-Saëns, qui, pour être -dus à des artistes peu connus de nous, n’en offrent pas moins d’intérêt. -Qu’on en juge par leur description dieppoise. - -Le premier est porté au numéro 1807 du catalogue, qui nous le présente -sous cette forme: «C. Saint-Saëns, de profil, couronné et tenant une -lyre, chevauche un aigle planant dans les nuages.» Signé: «A -Saint-Saëns, J. Nucci, contre-basse, son admirateur.»--L’autre, inscrit -au numéro 1809, nous apparaît un peu moins ambitieux, mais non moins -pittoresque: «Camille Saint-Saëns, debout sur une masse de volumes -empilés, œuvres du Maître, avec cette inscription: «Saint-Saëns, célèbre -musicien.» Signé à gauche: «J. Parera», avec cette dédicace: «Au grand -artiste, le petit Parera, Barcelone». - -Au reste, et soit dit en passant, le Maître nous paraît avoir le don de -faire jaillir, de ses admirateurs, les facultés les plus inattendues. -C’est, en effet, à peine si nous en croyons nos yeux, quand nous lisons, -au numéro 1814, «Henri Roujon, Tête de Camille Saint-Saëns, de face. -Dessin au crayon, croquis.» Ce mot _croquis_ a beau être modeste, n’en -voilà pas moins Monsieur Roujon passé _décorateur_. Nous ne l’attendions -pas dans ce nouveau rôle. Le «cesse de vaincre...» s’impose. - -La Marquise de Saint-Paul emboîte le pas. Celle-là aussi sort de son -domaine, celui des bruits. Lisez plutôt, à la suite de son nom, au -numéro 1815: «Fleurs, anémones, _et sa tête photographiée_». La -rédaction, qui surprend un peu d’abord, s’explique ensuite. _Fleurs_, -qui ferait pléonasme avec anémones, s’applique pareillement à la tête de -la Marquise. Et, alors, cela va de soi. - -Au numéro 1990, dans les portraits divers, nous lisons ensuite ces mots -mystérieux: «Profil d’une tête de nègre, avec reproduction -d’attestations.» Après tout, c’est peut-être le nègre de Mac-Mahon, -flanqué de la phrase célèbre.--Au 1992, la Reine de Roumanie a écrit une -de ses phrases simplettes: «Devant le buisson en flammes, on ôte ses -souliers et l’on donne son âme.»--Pour Loti, elle s’est fait -représenter, offrant théâtralement, à une image de Madone, un diadème de -carton et un instrument de même matière, avec, au-dessous, toujours en -toute simplicité: «Ma Couronne et ma Lyre aux pieds de la Mater -Dolorosa.»--Au 2015, nous rencontrons Mademoiselle Harding, dans le rôle -de Phryné, et respirant une rose. Cette photographie, comme on le voit, -n’a pas été prise le jour de la première. - -Au 2084, dans les papiers de famille, voici des «Lettres de Monsieur -Grisard du Sauget, cousin de Madame Masson, dans lesquelles il est -question de deux tableaux, en sa possession, qu’il croyait de Fra -Angelico et qui n’étaient que des copies d’après Van Loo.»--La distance -est, en effet, assez grande pour mériter d’être mentionnée.--Au numéro -2090, c’est de Madame Masson, née Charlotte Gayard, grand’tante de -Saint-Saëns, «une poésie intitulée: _A mon esprit_ (son mari, Monsieur -Masson, libraire, à Paris).»--Au numéro 2091, dans une lettre de Madame -Saint-Saëns mère, il est fait mention de Camille «malade, pour avoir -trop grandi». La scène se passe en 1848. Empressons-nous d’ajouter que, -depuis, il ne cesse de grandir, mais, grâce à Dieu, se porte comme le -Pont-Neuf.--Au numéro 2092, autre lettre de Madame Saint-Saëns à son -fils «après lequel elle est en colère».--Viennent ensuite des lettres du -Maître lui-même. Elles sont infiniment variées de ton. Qu’on en juge, -puisqu’elles traitent successivement «d’études comparées sur le chant -des obus», de l’éruption du Vésuve, de la gentillesse des ours bernois -et se terminent sur un «mot sans date et sans adresse, à un intime dont -il réclame la présence, en lui apprenant que son petit André s’est tué -en tombant par la fenêtre». - -Parmi les nombreuses lettres adressées à Monsieur Saint-Saëns, il y en a -huit de la Marquise de Saint-Paul. Gageons qu’il pourrait bien s’en -trouver une pour taper le Maître, d’une petite audition Rue Nitot, en -l’honneur de la Sainte Eugénie. - -Quant aux huit lettres de la Vicomtesse de Trédern, je ne serais pas -surpris, au contraire, qu’elles aient, toutes les huit, pour but, -d’offrir son concours. - -Au 2248, j’entends parler d’une grande scène lyrique intitulée: _La -Marquise de Présalé_; et je me demande s’il ne s’agirait pas d’une -préfigure ou, si vous le préférez, d’une post-figure de la même Marquise -Versaillaise.--Au 2165, saluons, en passant, du Docteur Don Grégorio, un -éloge des Canaries et de Camille Saint-Saëns.--Au 2283 _et passim_, -notons des tambourins, peinturlurés et honorifiques, offerts par la -Marquise de Blocqueville, cadeaux significatifs qui nous permettront de -faire valoir, tout à l’heure, un éloquent rapprochement.--Au 2319 nous -enregistrons la présence d’un «_casse-croûte_ en bois orné». Cette -expression ne nous étant pas très familière, nous en cherchons le sens -dans notre dictionnaire, qui nous apprend, sans ménagements, qu’elle -signifie: «instrument qui sert à broyer la croûte pour ceux qui n’ont -plus de dents». On comprend, dans cette circonstance, que le catalogue -n’indique pas _de qui_ provient ce bibelot, moins heureux, par suite, et -moins illustre que ce presse-papier, orné d’un cheval au galop, dont on -nous apprend qu’il fut, lui, la propriété de Monsieur Ambroise Thomas. - -_Casse-croûte_ et _presse-papier_, que vos destins sont divers! - - * - - * * - -A notre regret, nous devons borner notre glane dans le Musée -Saint-Saëns. - -Donc, après avoir noté nombre de familières dédicaces «à l’ami Camille» -et cette inscription plus altière de _Divus Camillus_, il ne nous reste -plus qu’à recueillir les échos du Dimanche 18 juillet 1897, mémorable -jour de l’inauguration du Musée Saint-Saëns. Le menu du banquet nous est -parvenu. Nous savons qu’il eut pour _prélude_ un «cantaloup glacé» et -pour _finale_, un «Gâteau Camille Saint-Saëns». Là, nos connaissances -gastronomiques sont en défaut. Nous avouons ignorer cette pâtisserie, ne -pas savoir si elle est feuilletée ou glacée, en forme de tarte ou de -tourte, de chausson ou de pièce montée. Cependant, un esprit de -déduction nous porte à croire que ce pourrait bien être tout simplement -(n’êtes-vous pas de notre avis?) quelque chose comme un Saint-Honoré de -la Musique. - -Ce qui est certain c’est que l’entremets fut mangé aux sons de la -cantate ci-jointe, due à la lyre d’«un vieil ami», Monsieur Alfred -Tranchant, que certainement Rivarol, en récompense, aurait placé dans -son _Petit Almanach des Grands Hommes_, à côté de Minar de la -Mistringue. - - -A CAMILLE SAINT-SAËNS - - Hosanna!... Hosanna!... - Il est dans nos murs... il est là, - Dans la cité Dieppoise, - L’Auteur de _Samson et Dalila_; - D’une façon digne, courtoise, - Que chacun donc l’accueille et l’acclame bien haut, - L’Auteur d’_Henri VIII_ et d’_Ascanio_! - Salut à sa verve gauloise - A son génie, en l’art - Des Gounod, des Mozart! - - Et s’il n’a pas encor parmi nous sa statue, - Son monument, - C’est que l’heure n’est pas venue, - Heureusement. - - Honneur, honneur à Dieppe! Honneur à sa Mairie - Qui vient, au nom de tous les cœurs reconnaissants, - De nommer la place où se tient la Comédie: - La place Camille Saint-Saëns. - -Et maintenant, muni de la lampe de porion, trouvée «auprès d’un cadavre» -dans le puits numéro 2, à Billy-Montigny, faisons une dernière station -au Musée d’Histoire Naturelle qui, lui aussi, porte des traces de la -générosité de Monsieur Saint-Saëns. Admirons le «Macrocrona» dont il a -doté ces vitrines, en même temps que de «sauterelles d’Algérie», de -«crânes de cochon et de porc-épic», de «coquilles à l’état fossile, -recueillies dans les déjections boueuses du volcan éteint, nommé Mont de -Galdar, aux Grandes Canaries». - -Puis, éloignons-nous, éblouis, charmés, un peu étonnés, un brin -frissonnants, à travers les «crânes mérovingiens», les «bras décharnés», -les «fœtus humains», les «calculs de vessie», les bocaux de ténias, les -cocons, les coucous, les molaires d’éléphants, les mâchoires de -marsouins, les restes de cachalots; les araignées de mer, les -bécasseaux, les huîtriers, les oies-cravants, les buses pattues, les -outardes barbues, les stercoraires parasites, les guillemots à capuchon -et les pingouins en plumage de noce! - - - - -II - - «L’une de ces Romaines, noblement drapée, tient une oie, qu’elle - semble vouloir cacher.» - - Catalogue de la Salle d’Eckmühl. - - -Et cependant, qu’est-ce que nous offre à voir, dans le genre, le Musée -Saint-Saëns, à côté de ce qui nous est présenté par le Musée d’Auxerre? - -Le moment est venu de mettre en valeur le rapprochement dont je parlais -plus haut. J’ai dit que la Marquise de Blocqueville avait offert au -grand musicien nombre de tambours de basque. Mais elle en avait gardé -pour elle. C’est de ceux-là que je veux tambouriner, pour accompagner -une cantate en son honneur. - -Au demeurant et, d’une part, cette cantate, il y a longtemps que -j’aspire à l’entonner; d’autre part, l’étendue, sinon la grandeur du -sujet me fait hésiter. Sur le point d’écrire les quelques notes que j’ai -consacrées à la Province, dans les _Altesses Sérénissimes_, je me -sentais effrayé par la majesté d’un sujet épuisé par Balzac. Un sujet -effleuré par d’Aurevilly ne me semble pas moins redoutable. C’est le -cas. On connaît le brillant passage que l’auteur des _Diaboliques_ a -consacré à la Marquise dans un chapitre de ses _Bas-Bleus_. Il est loin, -toutefois, d’avoir épuisé la matière; et comme elle nous apparaît sous -un autre aspect, et que nous comptons l’aborder à un autre point de vue, -nous allons contenter notre envie. - -Madame de Blocqueville était, on le sait, la seconde fille du Maréchal -Davoust. Elle professait un culte pour son père. La chose n’a rien que -de noble et de naturel. Néanmoins, la Dame était si avantageuse que je -me permets de démêler un peu de snobisme filial, dans ce grand amour. -Chaque fois qu’elle en trouve le joint, elle se nomme elle-même _la -Fille du Lion_, et cette désignation léonine n’est évidemment pas sans -chatouiller agréablement la crinière d’une lionne de cette importance. - -Je crois bien qu’elle fut belle. Mal mariée, de bonne heure, à un homme -sans naissance (et, probablement sans mérite, d’aucun genre, car, nulle -part, il n’en est jamais soufflé mot, au cours d’un océan de -bavardages)[1], Louise d’Eckmühl, se mit à voyager et à philosopher, -notamment à travers l’Italie. De là au bas-bleuisme, il n’y avait pas -loin; l’espace fut vite franchi, et, bien qu’elle s’en défende, quand on -l’induit à en rougir, elle représenta un type transcendant de cette -espèce en train de se perdre. - - [1] J’ai dû en rabattre sur cette appréciation; l’homme était au moins - bel homme, si j’en juge par un portrait de lui que le hasard me met - sous les yeux, chez un antiquaire de province. - -En ce temps-là, nos Dames ne s’étaient pas toutes mises à pondre sur -papier, comme elles ont fait depuis; or, c’est de cette universalité que -meurt le bas-bleuisme qui, précisément, figurait l’exception, parfois du -don, et souvent de la culture, lesquels faisaient se détacher nettement -un type de Philaminthe, sur le monotone fond ourdi par le peuple des -épouses selon le vœu de Chrysale. Aujourd’hui les conjointes ne savent -plus mettre les rabats dans le _Plutarque_, mais elles ne savent pas -davantage le lire. Cependant, elles ont appris à irriguer d’encre leur -foyer, le monde et la ville; et si leur production ne va pas plus loin, -c’est que la tubulure fait défaut, qui ne demande qu’à serpenter par -l’univers. - -Madame de Blocqueville n’a pas connu de ces mesquines rivalités; elle -fut la Dinah Piedefer de l’Épopée. Elle pondit. Que dis-je? Elle fit -mieux, ou pis. La Nature, qui lui avait refusé la maternité naturelle, -lui permit de procréer de petits ours, et même de gros, qu’elle lécha -consciencieusement, et qui lui parurent «mignons, beaux, jolis et bien -faits sur tous leurs compagnons», illusion où l’entretint la complicité -d’une cour amicale, une courette. - -Il serait trop long d’examiner, ici, le plus ou moins de valeur de ces -œuvres transcendantes, pleurnicheuses et philosophâtres, qui me -paraissent tenir de ce qui fut, un instant, le goût du jour, au temps de -la jeunesse de l’auteur, le Vicomte d’Arlincourt et Monsieur de Custine. - -Certes, l’Auteuresse avait lu Joseph de Maistre. D’Aurevilly le dit -excellemment: «Madame de Blocqueville a fourré du jasmin dans les -_Soirées de Saint-Pétersbourg_.» Mais elle avait aussi lu _Lélia_; elle -déguise en Stenio et en Trenmor, des messieurs de sa coterie; et pour -son compte, elle se drape en Lélia, mais de toute l’infinie variété de -ces peignoirs, que l’Auteur des _Diaboliques_ nous énumère. Cette Lélia -guerrière s’appelle Eltha-Lucifera, elle est duchesse, et tout du long -des quatre tomes de la _Villa des Jasmins_, le grand œuvre, elle change -de toilettes, et _rase_. Car c’est là le vrai nom de ce que fait Madame -de Blocqueville. Si d’Aurevilly n’emploie pas ce terme c’est, je crois, -qu’il n’était pas d’un usage courant, à l’époque de son article. Mais -quand il accuse la Dame, de _blaguer_, tout le temps, je ne doute pas -que ce ne soit _raser_ qu’il ait voulu dire. - -Si le cours de notre petit Essai nous y induit, nous parlerons de la -_Villa des Jasmins_; mais ce n’est pas ce qui nous attire. Ce que nous -voulons étudier c’est le type falot de la grosse Madame qui, toute une -longue existence, peut bien se prendre au sérieux, dans de telles -proportions, sur de si minces données; qui bâtit son immortalité, et -celle de tout ce qui l’entoure, sur les assises que nous allons -examiner, et meurt sans s’être réveillée de l’illusion d’un rêve, à la -fois puéril et grandiose, comique et douloureux, qui a fait jaboter sa -vie. - -Ce sera donc seulement au Musée d’Auxerre, aux objets qu’il contient, à -son catalogue qui les décrit, et tout spécialement à certaine collection -d’agendas, que nous demanderons de nous enseigner, de nous renseigner, -de nous réjouir. - - * - - * * - -La Marquise est morte en 1890, si je ne me trompe; mais, depuis bien une -dizaine d’années, au moins, plus que préoccupée d’assurer le destin de -ce qu’elle croyait être ses trésors, elle avait résolu de les léguer à -la Ville d’Auxerre (lieu de naissance de son père); à cet effet, elle -s’était assuré le consentement des autorités, avait fait disposer une -salle du Musée, et commencé d’envoyer ce qu’elle lui destinait. - -Je ne sais si l’inauguration en fut faite, de son vivant; je ne le crois -pas. En tout cas, elle-même n’y est jamais venue. Elle se contenta d’en -dresser le catalogue, mais ce, avec une assiduité, une anxiété, dont -témoignent les carnets vibrants. - -Ce défaut de l’œil du maître se fait sentir dans l’ordre, il semble -assez incohérent, de la bibliothèque. Le libraire Quantin avait accepté -le titre de conservateur de ce singulier Musée; mais, je suppose, par -condescendance, et ne dut pas y prendre beaucoup d’intérêt. Le -Conservateur actuel est âgé et semble plus jaloux de ses droits, plus -inquiet des indiscrétions, que désireux d’aider les recherches. - -Et cependant le devoir de sa charge n’est pas douteux: accomplir la -volonté de la défunte. Or, cette volonté n’est, elle-même, pas douteuse, -elle se formule au cours des petits cahiers, qui se représentent -l’intérêt de leur découverte pour «les chercheurs de l’avenir». - -Il ne s’agit donc pas d’en marchander la lecture à ceux qu’elle peut -intéresser. L’accès hebdomadaire, un nombre d’heures fort restreint, -rend déjà la chose assez difficile. Un jour viendra, sans doute, où -cette charge sera confiée à un homme jeune et mieux en accord avec sa -mission, qui sera de débrouiller ce fatras, afin de faciliter la besogne -aux «chercheurs» évoqués et invoqués par la donataire. - -Chacun des agendas contient une année. Le catalogue fut imprimé en 1882. -Le griffonnage ayant continué jusqu’en 1889, cela fait donc sept années -à y ajouter. Si je démêle bien, dans le dit catalogue les indications -ayant trait à ces cahiers, qu’il ne faut pas confondre avec d’autres -gribouillages, l’interminable série commence en 1847 (pour ne finir, je -l’ai dit, que l’an 1889). Ce qui devrait porter à quarante-deux le -nombre des cahiers. Cependant, à en croire le même index, deux années -manqueraient, 78 et 79. Cela me semble peu probable. Elles se -retrouveront. Les chercheurs peuvent donc compter sur quarante-deux -années de radotage, comme les fonds de bibliothèque en offrent peu -d’exemples. - -Celui-ci donne à réfléchir pour les mères qui mettent imprudemment entre -les mains de leurs fillettes, des volumes tels que le _Journal de -Marguerite_ de Mademoiselle Monniot, pour lequel je voyais, quand -j’étais enfant, se passionner mes petites aînées. C’est un grand danger -de laisser croire, à une jeune demoiselle, qu’elle peut déposer de -l’écriture au seuil et au bas de chacun des jours de l’année. La -terrible fournée des Eugénie de Guérin de raccroc, que nous subissons, -pourrait bien ne pas avoir d’autre origine. On commence par barbouiller -le quantième, la correction des épreuves n’est pas loin. Adieu la -broderie qui était si belle! Le premier _vers_ se fait sans qu’on y -pense! - - * - - * * - -Quant à l’ensemble du dit, du soi-disant Musée, il est à peu près aussi -bien aménagé que le permettent les pauvres choses qui le constituent. - -C’est, au second étage de l’édifice, une salle un peu basse, pour sa -longueur (une dizaine de mètres environ) éclairée, si je ne me trompe, -par sept grandes fenêtres voilées de stores, à l’exception de celle du -fond, pourvue d’un vilain vitrail, qui _ornait_ la salle à manger de la -patronne, au Quai Malaquais. Sur la frise du plafond peint, s’inscrivent -circulairement les noms des batailles de Davoust, dont le buste et la -statue figurent dans la pièce, mais avec assez peu de précision pour que -l’on se demande, en y pénétrant, si elle est consacrée à l’éloge du -guerrier, ou à la gloire du Cap Frehel et de son phare, dont le modèle, -bien qu’en miniature, est encore assez grand pour prendre toute -l’attention, et jeter bas le reste du décor. - -Je suis loin de mettre en doute les sentiments filiaux professés par la -défunte; mais il ne me semble pas davantage douteux qu’elle en ait joué -pour placer son ours et solenniser toute sa défroque. - -Afin de pouvoir passer celle-ci en revue avec la familiarité qui -convient, mettons à part les insignes du guerrier, et quelques-uns de -ses objets de souvenir, lesquels seraient bien mieux à leur place au -Musée de l’Armée. On peut aussi faire exception pour une ou deux jolies -miniatures de famille. - -Cependant, un objet domine tout cela, un chef-d’œuvre, peut-être le -chef-d’œuvre de Ricard, un admirable portrait de la Marquise. - -Je ne pense pas que celle-ci, qui n’avait aucun goût, l’ait apprécié; -elle appelle à son aide pour le trouver et prouver beau. Et ce grand -renfort, excusez du peu, n’est rien moins que le grand Dominique. Nous -lisons, en effet, à la page 29 du _Catalogue de la Salle d’Eckmühl_: -«Mon portrait de grandeur naturelle, avec les mains, peint par Gustave -Ricard. Le costume,--sauf le léger voile noir voulu par Ricard, en -souvenir de la Joconde,--rappelle le costume du beau portrait de la -Duchesse de Buckingham, par Van Dyck, aujourd’hui au Musée d’Amsterdam. -Robe de velours noir, guipures blanches et nœuds bleus. Monsieur Ingres -nous a dit, un jour, «que celui qui avait fait ce portrait était -certainement _un peintre_.» - -Or, par l’effet d’une de ces surprises de destinées, que les -spiritualistes peuvent considérer comme une forme d’épreuves des âmes, -dans l’Au Delà, ce magnifique portrait, grâce au despotisme de la -Marquise, devenue dans la mort sa propre geôlière et sa tourmenteuse -implacable, est voué à ne jamais sortir du cabinet Auxerrois, auquel le -condamne son modèle. - -L’Exposition de Ricard, jamais accomplie depuis sa mort, et d’autant -plus impatiemment attendue, sera faite, on le devine, avec quel noble -éclat. Mais l’exercice maladroit d’une volonté enfantine et terriblement -étroite, en exclura certainement l’une des meilleures œuvres du peintre. - -Ceci dit, essayons de donner une idée de ce qui constitue l’intérêt de -cette surprenante collection et du catalogue qui la décrit avec tant -d’amour. Un intérêt évidemment un peu différent de celui que lui -souhaitait la donatrice. Mais ces maldonnes sont assez fréquentes: - -«_Un grand comique_ nous est né!» me disait, un jour, une femme -d’esprit, parlant d’une dame qui venait de publier un roman, lequel lui -devait, à ses yeux, faire prendre place au nombre des _grands lyriques_. - -On prend la place qu’on peut. - -C’est le cas de la Marquise de Blocqueville. Nombre de fois, au cours de -ses incontinents agendas, elle nous entretient de ce factum qu’elle -appelle: _ce terrible catalogue qui tourmente ma vie_. Il la fait -s’écrier avec angoisse, à l’occasion d’une maladie qui la met en danger, -avant la conclusion de ce document: pas encore, mon Dieu, _seulement le -catalogue_!--Enfin, l’_œuvre_ est finie; elle l’envoie à l’impression -(jour mémorable!) le 27 février 1882, après en avoir pris quatre copies. - -Et, quand il est sorti des presses, un correspondant le proclame: -«unique en son genre». - -C’est que la Marquise fut, on peut le dire, victime des correspondants -et des visiteurs familiers, sinon intimes. La lecture des agendas le -prouve plus que surabondamment. - -Des deux parts, le malentendu était inévitable. Elle était sédentaire. -Comme un homme d’esprit que nous avons cité, elle aurait pu dire: «J’ai -le besoin du repos et le goût du mouvement.» Ou, plutôt, ce n’est pas -tout à fait cela. Ce qu’elle aurait dû formuler, pour dire le vrai, -c’est: «J’ai le besoin du bruit et le goût du repos.» Il fallut donner -satisfaction à cette double tendance. Pour cela, elle fit toilette, et -attendit. On vint. Elle joua l’aimable, rien que pour ne pas être seule -et, surtout, ceci est plus spécieux, pour pouvoir se plaindre d’être -débordée. - -Quant à ses invités, c’était tentant, pour des gens qui ont l’amour des -visites, cette belle dame toujours costumée, sans cesse assise, presque -trônante, qu’on savait trouver chez elle, indéfiniment, loquace et -diserte. On était venu, on revint. On y prit goût, elle aussi; et, d’un -côté, comme de l’autre, on tint cela pour de l’amitié. Peut-être y en -eut-il; mais, je le crains, pas beaucoup; en tout cas, pas de bien -forte. Rien que de cette égoïste habitude, pour des désœuvrés, de monter -un étage et de se répandre. Et comme il fallait bien payer d’un écot, -l’hospitalité souriante et ouverte, on gratta la Dame où elle se -démangeait, à savoir en son amour-propre. A ce jeu elle devint -insatiable. Tout lui était bon qui la flattait. Notez que je ne dis pas: -qui la flagornait. Non, ce ne fut pas le cas. Les personnes qu’elle -voyait constamment, et dont quelques-unes étaient aimables, n’étant pas -toutes supérieures, s’illusionnèrent sur la valeur de leur hôtesse et -Égérie, et y allèrent bon jeu bon argent de leur encens et de leurs -offrandes. - -En ce qui concerne ces dernières, elle ne se montrait pas difficile, -préférant la quantité à la qualité. Au reste, celle-ci se déguisait -peut-être à ses yeux; au moins s’amplifiait de cet augment que -conférait, pour elle, au moindre grain de mil, l’idée qu’il lui était -destiné. En somme, elle représenta parfaitement la _tenui popano -corruptus Osiris_ de l’antiquité, la divinité qu’on se gagne par une -friandise. Et cette friandise, c’était moins la babiole, que la sauce -qui l’accompagnait de compliments et de fariboles. - -On sait que le mangeur de haschisch est mis, par sa drogue, dans un tel -état d’illusion, que le moindre bruit lui paraît un chant. La drogue de -la Marquise fut sa vanité, qui lui fit perpétuellement prendre, avec -bonheur, des vessies pour des lanternes. - -Il est entendu que les amis n’aiment pas à donner. Mais quand on vit -qu’elle se contentait de si peu, on marcha; pas dans les grands prix. -Comme on le verra, quelques-uns abusèrent. - -Il se trouva bien aussi, parmi cette acclimatation de familiers, -quelques renards, pour vouloir goûter au fromage de cette bavarde -corvine. Mais le fromage n’était pas gros. On sait au juste ce qu’il -représentait. Le chiffre en est porté, dans la marge d’un des agendas: -«revenu annuel 45.986 francs 94 centimes.» Il n’y a pas grand’chose à -faire, pour les renards, quand le «phénix des hôtes de ces bois» -connaît, à ce point, le compte des centimes et le prix du beurre. - -La maligne écrit elle-même, plaisamment, un jour d’étrennes: «Charles -Buet voudrait célébrer mon être en lettres de diamant, tracées sur une -table d’émeraude. Cela réclamait plus que les cinquante francs envoyés -le matin.» - - * - - * * - -Ces offrandes, nous les retrouverons toutes; elles sont là, pavant -l’enfer de la Salle d’Eckmühl, de leurs bonnes intentions -problématiques. Nous les rencontrerons au cours de la visite que nous -allons y faire et qu’il sied de ne plus différer. Autant que possible, -je m’abstiendrai de tout commentaire, afin de laisser parler d’eux-mêmes -les objets et leur description, me bornant à ce qui me semblera -nécessaire pour souligner ou renforcer le spectacle et la gloire. - -Tout au plus, avant de l’entreprendre, ce pèlerinage passionné, me -semble-t-il désirable d’attirer l’attention du lecteur sur le tour -particulier de la phrase de Madame de Blocqueville (dirai-je: le ronron -de cette grosse chatte?) qui, dans la description de son catalogue, non -moins que dans les notations de son agenda, rapproche, avec une -imperturbable sérénité et un sourire déconcertant, les éléments les plus -disparates et les sentiments les plus divers. De bonne heure on a dû -dire à la malheureuse qu’elle avait du tour, qu’elle excellait à -trousser le billet. C’en fut fait, elle était perdue, au moins pour la -tapisserie. - - EXTRAITS DU CATALOGUE DE LA SALLE D’ECKMÜHL - - Encrier de Jacob... un monstre à gueule béante reçoit l’encre, ses - oreilles servent de porte-plume. - - Guéridon de forme ronde _(pléonasme)_. C’est devant cette table que, - tous les 14 octobre, le Général de Trobriand nous racontait la - bataille d’Auerstaëdt. - - Tabouret d’acajou, appelé _X_, de forme à peu près grecque. Étant sans - dossier, c’était le meuble où l’on devait, jeune fille, se tenir - assise. - - Chaise sculptée par Grohé, lors de mon mariage. Elle fut alors dorée - et peinte par le Capitaine Ernest de Cissey. - - Une autre chaise. Le cuir noir qui la recouvrait, tombait en lambeaux; - je l’ai remplacé par une bande de tapisserie, fort belle, relevée de - peluche rouge. - - Deux corps de bibliothèque, ornés de perroquets, d’oiseaux d’eau, de - plantes, _à la façon chinoise_... laqués d’un ton jaune d’ocre, relevé - de rouge antique. Il y a aussi des niches du plus élégant dessin - _persan_. Au-dessous de la corniche, j’ai voulu de grandes branches - folles de jasmin, ce cher amoureux de la lumière. Les deux niches - intérieures sont occupées par d’admirables vases... rapportés _de - l’Inde_, par mon frère qui les tenait du gouverneur _anglais_[2]. - - [2] Ailleurs: «Ils n’ont pas leurs pareils en France.» En réalité, ce - sont d’assez jolis vases. Voilà tout. Encore la blague. Au reste, - l’un d’eux est endommagé. - - J’ai voulu leur faire un écrin digne d’eux. Deux œufs d’autruche ornés - de perles, à la façon _africaine_, donnés à ma mère, et reçus d’elle, - pendent au-dessus des vases.--Dans les deux niches extérieures, - terminant à pan coupé la bibliothèque, un nègre et une négresse, - rapportés de _Venise_, d’un travail très fin, soutiennent un flambeau. - Une petite lanterne chinoise, ornée de plaques d’émail, et de glands à - beaux verres peints, pend au-dessus de chaque statuette. - - Ces bibliothèques, d’un prix considérable, sont aussi originales que - charmantes. - -Essayez seulement, si vous vivez encore, si le noir veut bien nous -prêter son flambeau ou, l’Empire du Milieu, sa petite lanterne, de vous -représenter ce que peut donner ce _chinois_ compliqué d’_antique_, de -_persan_, d’_indien_, d’_anglais_, d’_africain_, de _nègre_ et de -_vénitien_, sans oublier le _jasmin_, et vous deviendrez aussi fou que -les branches de ce cher amoureux de la lumière. - - Deux meubles en marqueterie... copiés sur des meubles du Roi Louis - XIV. - -N’oublions pas que, parlant de la Dame et de ses Soirées, d’Aurevilly -lâche le mot _blaguer_ et ajoute: «Tout du long de son livre, la -Marquise ne fait que cette vilaine chose-là.» - -Suite des «blagues»: - - Deux armoires copiées sur des meubles de Madame de Maintenon, sauf en - quelques variantes par moi désirées.--La seconde garde dans sa - corniche les boutons de gilet du Maréchal et les chiffres de la - Duchesse Arya-Eltha-Lucifera. - -Ne manquez pas de reconnaître Adélaïde Louise d’Eckmühl, l’héroïne -déguisée de la villa; son noble père, avec ses boutons de gilet; elle, -avec ses boutons de jasmin. - - Une table à dessin... J’ai peint là un manuscrit sur parchemin et - beaucoup d’autres choses. - -Elle peignait aussi. - - Deux petites chaises (modèle étrusque) couvertes d’étoffe persane... - et terminées, l’une par deux oies en bronze chinois servant de - brûle-parfum, et posées sur les montants du dossier, l’autre, par une - chimère et un personnage accroupi... - - Un élégant flambeau en bronze chinois... représente un ibis, _un - prêtre ou une sorcière_: don du Commandant de Coatpont. - - Premier obus envoyé par l’armée de Versailles, sur le Palais des - Beaux-Arts. Il a passé à quelques lignes au-dessus de ma tête, pour - aller éclater dans mon appartement, le 25 mai 1871.--J’ai fait monter - l’obus _qui a rasé mon front_, sur un petit bastion de pierre; et on a - peint, dans le creux, l’ancien Palais Mazarin. - - Charmante statuette de bronze, œuvre de Monsieur Mouton... résumant - une boutade de la Duchesse Eltha. L’homme à tête de porc, à cornes de - taureau, à corps et à jambes d’autruche, à longue queue de renard et à - mains de singe, sculpté par Monsieur Mouton est tout à fait amusant. - D’un air mélancolique, ce jeune homme, fait d’un métal argenté, se - tient debout sur un socle de porphyre rouge, gravé de cette légende: - L’homme d’après la Marquise de Blocqueville. Exemplaire unique. - - _Boriko_... avec ses paniers arabes, de Barye, je crois. C’est le - portrait vivant des chers petits ânes qu’on rencontre, à chaque pas, - en Afrique. - - Portrait de la jolie Marquise du Luc... Pendant les combats de la - Commune, une balle est venue piquer ce tableau, placé au-dessus du - canapé où je m’étais réfugiée; j’ai fait placer cette balle, avec une - inscription, dans le bas du portrait. - - Buste ancien[3], de grandeur héroïque... _On le trouve plus beau que - celui du Louvre._ - - [3] D’un Médicis. - - Joli petit melon chinois, en faïence de plusieurs verts, acheté par - moi dans le singulier village hollandais de Brooke, afin d’être très - convaincue, si je le retrouvais en autre lieu, que, pour la seconde - fois, ce n’était pas en rêve que j’avais visité ce pays joujou. - -Voici maintenant la collection de cachets. Le Musée Saint-Saëns a la -sienne, Auxerre ne pouvait faire moins. - - Voici le dernier que j’aie fait faire. Sur le socle doré, d’un - éléphant argenté, est gravé _le refrain_ d’une vieille chanson - française: «J’ai dans l’âme une fleur que nul n’a pu cueillir.» - -Sauf votre respect, Madame la Marquise, la vieille chanson française -n’est rien moins qu’une poésie de Victor Hugo, et des plus célèbres, -dont le premier vers est celui-ci: - - Puisque j’ai mis ma lèvre à ta coupe encore pleine. - -Celui que vous citez n’est pas exact. Il faut _ne peut_ au lieu de _n’a -pu_. - - Champignon de bois sculpté, monté en argent et gravé, en souvenir - d’une parole de l’Écriture, d’un _élégant chameau_ et de Memento. - - Cachet de cristal, à lien d’argent, gravé en arabe du nom de Louise. - -Au Musée de Dieppe, nous avons le cachet avec le nom de Saint-Saëns, en -caractères chinois. - - Joli paon de cornaline... J’ai fait graver sur ce bijou la devise du - cachet personnel et de jeunesse du pauvre Empereur Maximilien: - _Kallibiotik_, mot de la vieille langue des Bohèmes, qui signifie: par - tous les moyens honnêtes, rendre la vie agréable. - -Ne vous semble-t-il pas entendre Coquelin Cadet, sous les espèces de -Covielle déguisé, expliquer à Monsieur Jourdain les beautés de la langue -orientale, «qui dit beaucoup de choses en peu de mots» et faire suivre -de cacophoniques polysyllabes tels que, par exemple, _Kakarakamouchen_, -d’interminables interprétations, telles que «votre cœur soit toujours -comme un rosier fleuri» ou le souhait d’associer la prudence du lion à -la force du serpent? - -M’est avis qu’un voyageur mauvais plaisant pourrait bien, avec son -_Kallibiotik_, s’être payé la tête de l’aimable Marquise. - - Petit sanglier doré, donné par une vieille amie de ma gouvernante. - - Trois balles ramassées Tour Malakoff et montées en cachet. Ce souvenir - guerrier m’a été offert, à Alger, par le Colonel Renou. Sur la plaque - d’argent, j’ai fait graver mon oiseau favori, une cigogne. - - Un pèlerin... Sur le pied j’ai fait graver, en mémoire d’une parole de - Marguerite (?) un poisson volant et cette légende: _nec, nec._ - - Grenouille trouvée, en Égypte, dans un tombeau, portant une scène - bizarre profondément entaillée: _un diable à trois cornes semble faire - danser_ un _crocodile_. Roger de Sédières, petit-fils de ma tante de - Beaumont, m’a rapporté, de la terre des Pharaons, ce souvenir que j’ai - fait monter, en argent oxydé, de fleurs de lotus. - - Grand cachet d’argent, autrefois commandé en Afrique, par le colonel - Ernest de Cissey; il célèbre la Comtesse Louise, _avec la pompe - Arabe_. - - Éventail énorme... commandé par Madame la Duchesse de Berry, et arrivé - trop tard; il fut acheté à Fossin et mis dans ma corbeille. - -Encore la vilaine chose stigmatisée par d’Aurevilly. Et ci-dessous: - - Écu d’argent... C’est dans cet écu que Louis XV, au jeu, passait ses - billets à la Duchesse de Châteauroux. - - Pile de sous renversés par le tremblement de terre de la Guadeloupe, - et mis en fusion par le feu; cadeau de mon cousin, le Vicomte Davoust. - - _Délicieux sabot pointu_ formant boîte... une chinoise lit sur le - couvercle. Donné par la Vicomtesse de Janzé. - - Petit coffret... que l’on croit avoir appartenu à la Reine Margot. - -Encore la vilaine chose. - - Deux énormes pendants d’oreilles. Je les ai fait monter par un - sculpteur italien, Angelo Francia, Benvenuto Cellini au petit pied. - -A la petite main serait plus juste. - - Deux bracelets... je portais souvent ces bracelets d’une ornementation - riche et sévère, et ils étaient toujours admirés. - - Anneaux d’or... Ces larges bracelets rappellent les vieux bijoux - grecs, autant que le _you-you_ arabe, le _jov-jov_ des anciens. - - Broche... ce bijou m’a été donné, le 17 mai 1864, à Rome, par la - Princesse Carolyne de Sayn-Wittgenstein, qui avait bien voulu me - servir de marraine pour la confirmation. Je n’avais jamais été - confirmée, etc... - - Plume de corail... elle me fut envoyée par la Princesse Carolyne, avec - les lignes suivantes: «Cette plume n’est qu’un joujou, mais elle vous - revient comme symbole de la vôtre; comme celle-ci, elle a trempé dans - des vagues agitées et amères, dans des profondeurs où le vulgaire - n’atteint pas et où se trouvent les perles précieuses, les naïades - fantasques et tout un monde enchanté.» - - Cassolette... Émeraude sur le couvercle de cette _gracieuse petite - marmite d’or_. - - Collier... La pièce vraiment curieuse du collier est un petit sequin - d’or, qui ornait les cheveux de Lady Esther Stanhope, lors de sa mort, - et qui m’a été rapporté d’Orient. Suspendu et mobile au centre d’un - cercle d’or, bombé, doublé et bordé d’une légère corde, il porte écrit - en lettres fantômes, d’un côté: _A Esther Stanhope, je fus!_ de - l’autre: _à Louise d’Eckmühl, je suis!_ - - Petite épingle d’or... bijou favori fait par un véritable artiste, - Riballier, tué en cherchant un secret chimique pour blanchir les - diamants du Cap. - - Broche... Ce bijou est attribué à Benvenuto Cellini. - -Encore la vilaine chose. - - Deux croissants... Ces boucles d’oreilles données par la Comtesse de - Gervillier, me plaisaient beaucoup et ont fait avec moi tout le voyage - d’Italie, en 1878. - - La Comtesse de Chaponay m’ayant donné deux petites lanternes pendants - d’oreilles, j’ai pensé que, si Diogène s’était contenté d’une lanterne - pour chercher un homme, il en faudrait bien deux pour observer les - âmes... et encore! J’ai donc fait enchâsser les gentils bijoux _dans - un vrai conte de fée délicatement ciselé_. - - Pendants d’oreilles... Des deux boutons pend une corde souple, à - laquelle est attachée une petite sonnette d’or, chargée de mots grecs - et destinée à chasser le mauvais sort par son Drinn-Drinn.--Le modèle - de cette clochette a été trouvé au pied d’une statue _dont j’ai la - photographie_. - - Nous terminerons l’inventaire de cette collection de boucles - d’oreilles par la description d’un roseau long comme une petite main - et ayant la forme d’un bâton, que les indigènes de certaines parties - du Brésil se passent dans l’oreille. Ils nous semblent pouvoir lutter, - du moins pour la longueur de cet appendice, avec nos chers et patients - et très calomniés baudets d’Europe. - - Bague étrange en or vierge curieusement travaillé et enroulé par un - artiste nègre. Amand de Trobriand, ayant été envoyé en mission à - Guinchabo, près du roi noir d’Attla, celui-ci lui donna ce bijou. Lors - de nos désastres, le bon Amatifou envoya, en 1871, vingt mille francs - pour le rachat de la France, son alliée. Bien des rois blancs n’ont - point agi aussi généreusement que le noir Samaritain, dont je respecte - l’anneau, cadeau du petit-fils de mon vieil ami. - - Bague des fiancés du Liban. Elle est composée de petites perles - enfilées et de petits sequins d’or qui pleuvent coquettement sur le - doigt. - - Bague en _prisme_ d’émeraude... - -Chère Madame, on dit: _prime_!... Ce bijou vous a été donné pour votre -confirmation? Alors, vous méritiez la petite calotte! - - Bague d’or... Elle raconte mystiquement un rêve peint par Mademoiselle - Roberts. - - Bague à étoile de diamants sur améthyste, plusieurs fois transformée - avant de s’envelopper de lilas. - - Gros et long serpent d’or vert... C’est là vraiment une œuvre d’art - qui mérite d’être mise à l’abri d’un jeune caprice _ou d’un héritier - inintelligent_. - -Pas très aimable pour la famille! - -Suit une historiette, à propos de deux glands de perles: - - Une fois mariée je les fis monter avec des feuilles de chêne en - diamants, puis ils ont fini par tomber, feuilles et glands, _du bec - d’un Saint-Esprit_ d’opales et diamants. - - Coffret dans lequel Madame Louise de France, fille de Louis XV, avait - donné ses belles émeraudes à la jeune Dauphine. - -Encore la vilaine chose! - - Mosquée de Pondichéry, _sculptée dans la moelle d’un palmier_, avec - ses minarets, ses terrasses et ses colonnades. - - Comme opposition à cette blancheur et à cette légèreté, nous décrirons - un beau et lourd coffret monumental, doublé de bois de santal et - _taillé, à côté, dans les noires cornes d’un buffle_. - - Figurines indiennes... indien monté à chameau; indien monté à vache; - vache harnachée, mais non montée. - - Petite boîte de l’Inde, rouge, jaune et verte, contenant une souris. - - Échantillon de la fameuse herbe de _houla_... C’est l’Abbé Huc qui m’a - donné l’herbe sèche que voilà. - - Joujoux Japonais: monstre jaune et tortue branlante. - - Miroir rond... enfermé dans une boîte en peau d’hippopotame, glace des - femmes touaregs.--Cadeau du Consul d’Espagne. - - Savon de Jérusalem... rapporté par Monsieur Cirelli. - - Flacon de coco, sculpté à Brest, par un forçat célèbre. - - Intérieur d’une cellule de carmélite, introduit dans un petit œuf. - - Modèle, en miniature, du chapeau des femmes de Moulins, en 1847. - - Poupée habillée du costume exigé pour les baigneuses de Néris, en - 1874. - - Échantillon de la soie blanche que l’on tire du Sorgho. - - Petit balai dont le sommet frisé, perché au haut d’un bâton, terminé - par une pareille boule plus petite, rappelle la tête d’un chien de la - Havane. C’est avec de pareils instruments que, le vendredi saint, on - lave les autels de la basilique vaticane. Dom d’Achille voulut bien - m’en procurer un. - - Très grand album contenant un délicieux portrait du Chevalier de - Paravey appuyé sur un pain de sucre... - - Dent d’un requin tué en Colombie, dans les chasses que le Général de - Trobriand faisait avec Bolivar, chasses dont j’ai raconté quelques - épisodes[4]. Je tiens du Général, _qui y attachait un prix de - souvenir_, cette dent de requin. - - [4] Toujours dans _les Jasmins_. - - Coquille d’huître trouvée dans le Far-West, à une grande altitude, par - le Général Régis de Trobriand. Je la tiens de lui. - -Et voilà. Notez que, sauf pour les quelques derniers numéros, qui m’ont -paru gagner à se grouper ainsi, j’ai cité dans l’ordre. - -Ce serait le moment, selon la belle expression de Shelley, de «laisser -le silence remplir la pause obscure». Mais comment, d’autre part, -résister aux réflexions qu’entraîne pareil défilé? - -Je ne vois que la fresque de Gozzoli, au Palais Ricardi, et certains -passages de la _Tentation de Saint Antoine_, par Flaubert, qui me -semblent pouvoir lui être comparés. Il faudrait un Jérôme Bosch, -compliqué d’Aubrey Beardsley, pour représenter ce cortège d’amis, sans -doute loin de s’imaginer l’honneur réservé à leurs étranges cadeaux, -quand ils les rapportaient chacun de son point du monde. Geste spontané -et sans apprêt, qui leur assure, bon gré, mal gré, de se voir -représentés indéfiniment, chacun tenant son petit bateau, tant que ce -catalogue durera ou que se prolongera ma glose. - -Je crois voir la Reine de Saba offrant au héros du Maître de Croisset -«le bouclier de Djann-ben-Djian, celui qui a construit les Pyramides», -lorsque le Consul d’Espagne tend à Madame de Blocqueville ce miroir -rond, seule glace des femmes touaregs, enfermé dans une boîte en peau -d’hippopotame. Et voici le Commandant de Coatpont, avec son ibis, son -prêtre (ou sa sorcière); Mouton, avec sa statuette folle; la vieille -amie de la gouvernante, avec son petit sanglier doré; le Colonel Renou, -avec les trois balles de la Tour Malakoff, servant de support à une -cigogne; Monsieur de Sedières, avec la grenouille qui porte, sur le -flanc, un diable tricornard, faisant danser un crocodile; Monsieur de -Cissey célébrant la Comtesse Louise, avec la pompe arabe; le Vicomte -Davoust, avec la pile de sous renversés et mis en fusion par le -tremblement de terre de la Guadeloupe. Voici la Vicomtesse de Janzé, -avec son délicieux sabot pointu, et Mademoiselle de Boureuille avec sa -gracieuse petite marmite; la Princesse de Sayn, la marraine de -confirmation, avec sa plume de corail; la Comtesse de Gervillier avec -ses croissants, et la Comtesse de Chaponay avec ses lanternes. - -Voici le jeune Trobriand, avec la bague du bon Amatifou, le roi noir -d’Attla, et le traducteur de Kheyam, avec le sequin de Lady Stanhope. -Voici Madame Émile Ollivier, avec la mosquée de Pondichéry, sculptée -dans la moelle. Enfin, les trois derniers, comme les trois Rois Mages, -présentent, l’un, Monsieur Cirelli, le savon de Jérusalem; l’autre, Dom -d’Achille, le petit balai du Vatican; et le Général Régis, la valve -étonnante, peut-être bien, simplement, après tout, laissée, sur un -sommet, par des touristes en excursion, des promeneurs en pique-nique. - - * - - * * - -Ce défilé que j’évoque, il eut lieu dans la réalité, durant près d’un -demi-siècle; et il ne tient qu’à vous d’en voir processionner le reflet, -dans les quarante-deux agendas que j’ai eu l’honneur de vous signaler, -et que nous allons examiner maintenant. - -Je me souviens d’un document arabe, qui représente le Fils de David en -colloque avec la Reine des Fourmis. Celle-ci fait défiler de ses -sujettes, devant le Roi des Rois, pendant je ne sais combien de jours, -au bout desquels, elle apprend au souverain qu’elle en possède soixante -et dix fois autant. - -Il demande grâce. - -Il y a de cela dans les agendas de Madame de Blocqueville. - -Il y a aussi une forme renouvelée de la doctrine de Nietzsche, la -théorie de _l’éternel retour_ de Madame Beulé, de Mademoiselle de -Lagrenée, de Miss Reed, des Diémer, des Dorange, des Rigodit, des Chiala -et _tutti quanti_. - -Les quelques fragments que je possède, de cet interminable fatras, se -peuvent ranger sous trois rubriques. La première contiendra tout ce qui -ressortit à une vanité naïve et folle, une vanité de vieille petite -fille gâtée. - -Elle-même en convient: - - «_On gâte ce mauvais Moi, et il a dormi._ Thanks to God!» - -Parfois elle laisse passer le bout de l’oreille qui, pour ne pas être -aussi longue que celle de «nos chers baudets», laisse voir l’excessive -éclosion de son amour-propre: - - X... me souhaite de rester _belle, bonne, spirituelle_ et - _captivante_, comme je suis. Poison insinuant que l’on boit avec - délices, tout en n’y croyant pas. - -Une petite pirouette finale, qui n’est là que pour attirer l’attention -et l’augmenter par l’apparente modestie; nous n’en avons pas moins notre -_confitentem ream_, laquelle, d’ailleurs, continue de se découvrir: - - La vieille Florence, mon ancienne cuisinière, en me trouvant - _rajeunie, belle_ et _claire de teint_, a capté mon jugement. _Par un - coin, on est toujours un peu sultan._ - -Et elle ajoute, par un de ces traits de comique involontaire, qui lui -sont particuliers: - - Je l’ai recommandée à une Dame qui, venue aux renseignements, est - _tombée en extase devant mon caoutchouc!_ - -A qui la faute, si ce n’est à ses amis, vraiment un peu «monteurs de -coup.» Certes, le terrain est favorable, mais ils l’engraissent -terriblement. C’est elle qui le dit: - - On me promet l’immortalité la plus reculée. - -Et les voilà s’interrompant d’apporter des «tortues branlantes» ou la -soie du sorgho, pour asséner des coups d’encensoirs, qui achèvent -d’exalter notre brave corneille: - - Fanny me dit qu’_en Suède et en Norvège_, tout ce qui me touche, - passionne. - -Cette Fanny pourrait bien être Miss Reed qui, dans ce temps-là, -chantait.--Oh! Mademoiselle, pourquoi contribuer ainsi à la crédule -infatuation de votre vieille amie? C’est, sans doute, pour cela que le -Bon Dieu vous a retiré votre voix. Comment l’en blâmer? - - Mon paquet fragile et ma lettre sortent des Jardins d’Aladin. - -Il s’agit d’un présent envoyé à Octave Feuillet, qui remercie en ces -termes expressifs. - - Monsieur Enault s’étonne que des mains aussi petites puissent contenir - tant de bienfaits. - -Et il ajoute: - - En 70, on disait: la Marquise, dans le quartier, comme on disait - autrefois: la Reine. - - Louis Teste parle avec enthousiasme des Soirées de la Villa des - Jasmins, œuvre colossale! - - Madame Arthur Baignères m’a déclaré que, dans cette parure lilas et - jaune, j’étais encore _ce qu’il y avait de plus charmant_, dans mon - charmant salon. - -Un Monsieur Chiala se dit _effrayé_ de l’esprit qui s’y dépense. Il y a -de quoi; on aurait peur à moins. - - * * * * * - -Gaston Planté déclare que la Dame a «semé le germe de toutes les -découvertes de l’avenir». Aussi vous verrez de quel accent elle le -pleurera! - -Au reste, elle n’a pas à se plaindre de cette famille: le célèbre -pianiste, frère du précédent, se fait photographier «tenant à la main un -exemplaire de _Perdita_.» - -Voici maintenant des religieux. - - Le cher Abbé Dumax donne l’hospitalité à mon jasmin dans son - bréviaire. - -Un autre (qu’elle avoue «menacé de folie») «rêve un travail sur la thèse -du jasmin». - - * * * * * - -Et c’est une épître d’un troisième qui lui arrache cette exclamation: - - Superbe coup de cloche du Père Anselme pour m’appeler à la conquête du - Ciel! - -Suite des litanies: - - Lettre de Monsieur Matout (?) _exaltant les dons qui sont mon partage_ - et de Valentine Bibesco qui tient à se glisser tout près de mon cœur. - - Mes salons décrits, mes livres exaltés, mes billets célébrés, d’un - tour si vif et d’une allure si française qu’ils feront un jour la - fortune des collectionneurs d’autographes. - -L’un lui déclare que son visage est «de ceux qu’on n’oublie pas»; -l’autre qu’elle est «souverainement gracieuse parce que souverainement -bonne et admirablement belle, sous ses cheveux d’argent, avec son teint -lisse et reposé.» Une jeune demoiselle, à qui elle a envoyé un petit -bijou «_se relève la nuit_ pour l’admirer». Celui-ci lui parle de ses -_lettres feu d’artifice_; et celui-là l’intitule: _la Fille du Lion!_ - -Les cités s’en mêlent. Elle reçoit «un brevet d’honneur envoyé par la -ville du Havre». - -De tout cela, elle se gargarise. Alors, elle divague, parle de son «soir -de triomphe», de son «suprême jour de beauté». Et elle ajoute: - - Les événements me conseillent la hâte. Inconséquence de l’esprit. Je - crois à une fin prochaine de notre terre, et je tiens à m’y ancrer. Je - voudrais _laisser une trace_ poétique[5]. - - [5] Goncourt disait: «Si j’avais su que le monde ne devait durer que - tant de milliards d’années, _je n’aurais pas écrit_.» - -C’est fait. Elle continue: - - J’ai eu parfois, l’instinct que j’étais _le résumé vivant de toutes - les aspirations et de toutes les douleurs de mon siècle_. - -Excusez du peu! - -C’est alors qu’elle se croit permis de faire la difficile: - - Vraiment la race humaine est prête à grossir le succès, comme les - badauds grossissent les foules.--_Une trentaine de personnes - refusées._ - - Des lettres et des cartes à en élever un bastion. - -Et elle ne fait exception que pour le Duc de Brancas, parce que, -dit-elle, «_il a jadis dansé avec moi!_» - - * * * * * - -Le plus curieux de tout cela c’est, qu’à d’autres moments que ces -minutes de vanité sincère, dont elle nous a fait l’aveu, elle poursuit, -dans les autres, ce péché mignon qu’elle cultive, pour elle, avec tant -de passion. - -Déjà, dans le catalogue, elle nous apprend que le meilleur moyen de -tirer parti d’une personnalité farouche, est de _presser la pédale de la -vanité, seule capable de résonner dans une âme uniquement remplie -d’elle-même_. - -Dans les notes, elle nous parle d’une amie possédée du «besoin de -s’occuper d’elle.»--«Elle est vraiment amusante, mais avec quelle -naïveté elle s’admire.»--«Elle sera très heureuse par sa naïve et -profonde foi en elle-même.» - -La parabole de la paille et de la poutre réalisa-t-elle jamais pareille -application? - -Et cependant, il y a la critique, la petite et la grande. Une de ses -nièces (oh! les familles!) fait chez elle une entrée brusque pour lui -annoncer qu’elle est _insultaillée par Étincelle_.--Mais, du terrible et -beau chapitre de d’Aurevilly, que pense-t-elle, que dit-elle?--Je n’en -relève qu’une faible trace, page 256 du Catalogue, à propos d’un article -de Pontmartin «sur M. Barbey d’Aurevilly», terminé par le conseil -d’aller se jeter aux pieds de ses victimes, Rue du Bac, puis Quai -Malaquais (Ces deux derniers mots _en capitales_). - -C’est tout; mais les agendas du temps sont peut-être plus explicites. -Cela serait curieux à vérifier. - -En attendant, elle reprend assez vite pied dans son illusion et -recommence à faire la risette. Ses correspondants et ses visiteurs l’y -aident. L’un d’eux a fait garnir son appartement, de glaces, _pour se -donner une illusion de galerie_. Elle serait bien capable d’en faire -autant, la bonne Dame, si la réception faisait défaut. Mais il n’y a pas -de chômage. Et, pour miroirs, elle a les yeux de Charles Buet, de Lizzie -Heckel et du Chevalier de Paravey. - -N’allez pourtant pas croire qu’elle soit dénuée de _jugement_. Elle a -ses bonnes heures, où elle nous donne, de cette qualité, de sérieuses ou -plaisantes preuves, dont je compose un second groupe. - - J’ai attendu Madame de Rambuteau, venue me prendre pour me conduire à - _Fédora_. Arrivée au théâtre, je me demandais si c’était bien moi. - - Cette pièce de Sardou est inouïe de médiocrité. Une mosaïque des - Danicheff, un plagiat réaliste du premier acte des Huguenots. - Seulement Fédora n’est point une Valentine et ne laisse pas partir son - amant. - - Sarah Bernhardt est médiocre, sauf dans les deux derniers actes. Elle - se roule comme une panthère, féline en vraie slave. Sa dernière robe, - impossible, à fleurs immenses, est belle, étrange. - - Berton est bon dans le dernier acte. - - Une telle pièce est un triste symptôme de l’état mental de notre - temps; donc, curieuse, mais point intéressante. - - Sophie Menter est véritablement grande artiste, simple et puissante, - réunit la force à la grâce, rappelle le jeu de Liszt. Et ses yeux sont - tout un roman. - - * * * * * - - Mesdames Beulé et de Janzé sont venues battre l’air de leurs récits - mondains. - -La première est «aigre comme une grappe de raisin vert». - - Madame de Janzé me dit que c’est _le Gaulois_ qui a appris à la pauvre - Madame de Beaumont qu’elle a un cancer. - -La même visiteuse conte l’histoire du cocher de la même dame... - - S’arrêtant devant un christ dans les environs de Marly, et s’écriant: - «C’est pitié, Seigneur Christ, de vous voir si maigre! On dirait que - vous mangez avec nous à l’office de Madame la Comtesse.» - - * * * * * - - Alix nous a raconté comment le Shah a envoyé un homme à cheval - prévenir la Princesse Mathilde de sa visite, et lui dire de faire - préparer une chaise percée et de l’eau glacée. - - En arrivant, sans se gêner, il a couru à la chaise, et mangé et bu en - vrai sauvage. - - A Londres, il a voulu acheter Lady Roseberry, et même la Princesse de - Galles, étonné d’une résistance au Shah de Perse. - - * * * * * - - La belle Comtesse de Mailly-Nesle a ébloui l’assistance par sa fierté - d’amazone. - - * * * * * - - Valentine Bibesco se fait syrène, quand elle a besoin de vous. - - * * * * * - - Monsieur Bourdeau, être pensant, parmi toutes ces cailles jacasses. Un - vrai intelligent, _bien plus profond_ que son beau-père. - - Le Docteur Courbeyre, d’une séduction bizarre; des airs d’oiseaux des - tropiques, sauvages et câlins, que je ne connais qu’à lui. - - * * * * * - - Diemer, burlesque, jouant en moustaches, un rôle de femme, à - Trouville, dans une comédie de Massa. - - * * * * * - - Monsieur de Béthisy, si honnêtement vaniteux! - - * * * * * - - L’ennui enterré avec lui, il me reste, du pauvre chevalier[6], qui - m’aimait sincèrement, un souvenir affectueux et tout fait d’estime. - - [6] De Paravey. - - Monsieur de X...[7] faisant claquer son ratelier, comme un alligator - de féerie. - - [7] Les noms sont dans l’original. - - Visite des Z... Elle, _qui a remarqué le départ de mon beau - secrétaire. Elle a un œil de commissaire-priseur._--Quel triste mari, - grognon, nul, ennuyeux comme _Excelsior_ où j’avais eu la sotte idée - de les conduire.--Leur fils laid, mais spirituel; aussi éveillé que le - père est endormi. - -Suivent: - - Une grande grosse femme, de force à supporter les tristesses de la - vie. - -Une autre: - - Bouffie, importante et ridicule. - -Une autre encore avec: - - Un chapeau-parapluie et une robe vert-printemps. - -Des réflexions philosophiques: - - C’est un Allemand qui, me voyant debout, a voulu me donner sa - place.--O chère vieille France, élégante et polie, qu’es-tu devenue? - -Puis, comme elle est douloureusement malade, en même temps que sa sœur -et sa cousine, elle s’écrie: - - Trois parentes _ennemies_, ensemble torturées... dernière sympathie! - -Ce dernier trait n’est-il pas assez beau, comme les autres sont assez -jolis? - -Voici maintenant de ces traits de comique, notés ailleurs, et dans -lesquels il y a d’une drôlerie naturelle dont les effets lui échappent. - - Que de peine pour cette demeure d’un jour! On est venu conférer du - Petit Saint-Thomas, décider une table de peluche. Il s’agit de ne pas - paraître trop dépouillée aux yeux de mes nièces. - - M. V... ramenée aux souvenirs par la mort de son père, mais qui semble - avoir trouvé les potiches vertes jolies. - - M... me demande tendrement à m’emprunter mille francs. - - J’ai copié du grand volume d’autographes en regardant sauter mes - poissons rouges, installés par Aubert, sur la fenêtre de mon petit - salon, parmi une forêt naine de plantes vertes et de fleurs, pour me - remercier d’un habit du matin. - - Malade, ce jour de fête et de mort de ma mère, je me sentais - indiciblement triste, et j’ai dû écrire vingt et une lettres pour - décommander demain. Mon cœur voulait cet hommage pour le souvenir de - Laprade. - - Une caisse de coquillages et une bécasse portant à la patte: Mes - dernières volontés sont d’être mangées par Dame d’un grand cœur et - d’un grand esprit.--J’ai reconnu l’essence des Trobriand, deviné - Adolphe. - - J’ai lu l’office, terminé le Vicaire de Wakefield et reçu une bonne - lettre de Monsieur Denormandie. - - Christine me dit que les fruits confits viennent d’elle, et me raconte - les tristesses de sa vie. - -Et, à la suite de cette bécasse testatrice, de ces potiches -lacrymatoires, et de ces _chinois_, recommence le cortège des cadeaux: - - Vœux et chocolats, dans une ravissante coupe de Bohème. - - Du gibier de Norvège et Madame Beulé. - - Alix, avec une gentille perdrix, mais triste. - - Une plume bénite pour moi par Léon XIII. - - _Et jusqu’à_ des cheveux de Monseigneur Bourget. - -Serait-ce l’auteur de _Cruelle Énigme_ qu’elle appelle -ainsi!--Qu’arrivera-t-il, si elle va _jusqu’à l’altesse_? - -Et, pour clore le défilé, voici paraître ses domestiques, lesquels lui -offrent (n’est-ce pas touchant?) un parapluie... qu’elle se refusait! - - * - - * * - -J’ai gardé pour la fin, trois notes qui demandent un peu plus de -développement, entraînant pour moi, souvenir et rêverie. - -On sait l’attraction qu’exercèrent, en 89, sur les vieillards, -l’Exposition et la Tour Eiffel. Cette dernière surtout qui, le jour de -l’ouverture, fut prise d’assaut par des septuagénaires, un instant -rajeunis par cette inauguration de l’impossible. - -La bonne Marquise fut de ceux-là. Elle nous conte son ascension avec -gaîté. L’an suivant elle devait mourir. Il semble que cette trêve de 89, -cette trêve à d’étranges, mais réels maux, lui ait été accordée pour -faire, sous cette forme exotique et cosmopolite qu’elle affectionnait, -ses adieux à la vie. - -Adélaïde Louise, toute requinquée, va et vient du Quai Malaquais au -Champ de Mars. Elle rayonne, s’attife encore et, le soir, confie au cher -agenda: «Chacun est surpris de voir avec quelle élégance je m’habille.» - -D’aucuns critiqueront cela. Je ne suis pas de leur avis. La vieillesse -est d’elle-même assez disgracieuse, pour que l’essai de réagir avec goût -me semble louable. Notre héroïne y réussissait-elle?--Là est la -question. Elle, vous le voyez, n’en doute pas. Mais laquelle de ses -manifestations lui inspirait un doute sincère? - -Nous étions un peu jeune pour juger de ces atours, qui nous -apparaissaient bizarres, extravagants, en même temps que puérils[8]. - - [8] Seraient intéressants à consulter, à ce propos, trois cahiers qui - se suivent, au catalogue: _Mes coquetteries d’autrefois_, histoire - des costumes; puis _Description de toilettes, etc..._ enfin, la - _Clef des costumes_ des «entêtantes» soirées. - -Elle était fort juponnée, et bouffante sur son canapé; elle faisait -penser à ces fillettes qui jouent en étalant et gonflant leur robe, à ce -qu’elles appellent: _faire un fromage_. - -Ce fromage était surmonté d’une tête bien singulière; un visage à la -fois assez massif, aux traits assez fins, parmi lesquels, je m’en -souviens, des yeux bruns et brillants, un nez un peu fort, une grande -bouche aimable et rieuse d’où la voix sortait forte et timbrée. Mais -l’extraordinaire, c’était la haute coiffure toute blanche (je parle des -dix ou quinze dernières années) en racines droites, et qui avait -remplacé les bandeaux de naguère. On eût dit une vieille -Marie-Antoinette du Jeu Floral, ou si vous préférez, pour plus -d’exactitude, une Clémence Isaure, coiffée par Léonard. Mais ce n’est -pas tout. Cet édifice enfariné se couronnait de fleurs et de fruits en -abondance; oui, jusqu’à de petites pommes d’api en cire, que je revois -et qui se mêlaient aux fleurettes, comme dans ces bouquets sous globe -que l’on voit encore, en des vases dorés, dans des auberges de villages. - -Les toilettes se composaient de combinaisons assez naïves. Jamais elle -ne donna dans le _grand faiseur_. Ce devait être fait à la maison, par -la femme de chambre, ou tout au moins par une couturière de quartier, et -sur un patron uniforme: une jupe cloche et le mantelet pareil, garni -d’un petit ruché régulier. «Ainsi troussée», elle s’asseyait au beau -milieu du canapé, sous son caoutchouc, et attendait le monde. Elle avait -l’air d’un gros joujou, d’une idole pour enfants, ou de l’une de ces -madones habillées d’étoffes et qui ressemblent à des poupées. - -Revenons à l’Exposition, que je ne perds pas de vue, et où le personnage -ainsi décrit ne vous en apparaîtra que mieux, promenant son anachronisme -poudré et bouffant par la Rue du Caire ou parmi les restaurants du -Trocadéro, à s’exclamer sur les fontaines lumineuses. - -Voici une phrase qui vous le présentera, et moi, par-dessus le marché; -elle est dans l’agenda de l’époque: - - «Le Pavillon Japonais, embaumé par de grands lis blancs d’un ineffable - parfum, j’ai regardé avec intérêt les arbres forestiers réduits à - l’état de jolis nains, dont le cher Abbé Huc m’avait tant parlé et - dont le prix est de quatre cents à neuf cents francs. Un seul est - acheté par le Comte de Montesquiou.» - -La visiteuse ne dit pas lequel. C’était celui qui écrit ces lignes, dont -l’étendue, l’application et la sympathie amusée sont à sa louange. - -Elle a bien pu penser qu’il s’agissait de moi, car elle m’avait connu; -mais, à ce jour, son commentaire se borne là. - -Il doit y en avoir plus long ailleurs. En 78, où je lui fus ramené par -Pierre de Chaponay, à l’occasion d’un dîner pour Liszt, que je -souhaitais d’entendre. - -Elle m’accueillit fort aimablement; mais que tout cela fut incohérent et -cocasse! - -Le vieil abbé en soutanelle, avec sa tête de lion bougon, visiblement -las et embêté de ce qu’on sentait se préparer le concert à l’œil; avec, -en outre, le piège du voisinage d’une américaine qu’il avait, disait-on, -admirée autrefois et qui lui apparaissait aussi défraîchie que lui-même. -Mauvaise chère, dans la petite salle à manger, entre les vilains objets -qui se reconnaissent au Musée. Il y avait Mounet-Sully. En sortant de -table, je le jure, le grand pianiste, sans y être autrement convié, se -dirigea vers le grand piano, silencieusement l’ouvrit, joua trois airs, -se leva, sortit pour ne plus revenir, à la stupeur désespérée de -l’Amphitryonne toilettée et qui se préparait un triomphe, dont les -témoins projetés arrivèrent, une heure plus tard, encombrant l’escalier -de leur déception et de leurs plaintes. - -Il me semble difficile que les babillards agendas ne racontent pas cette -folle soirée. - -Nos relations se prolongèrent un peu; mais sans s’accentuer, ne -battirent que d’une aile, jusqu’au moment de s’envoler tout à fait. - -J’étais sensible au comique de l’ensemble, mais moins qu’aujourd’hui et -l’ennui suintant du milieu, dans cet intérieur sans beauté, l’emporta; -je l’avoue, je tournai casaque. - -Mais j’avais eu, de «la Fille du Lion» une vision bien antérieure. -Celle-là, au moment du mariage de ma sœur avec Cambacérès, propre neveu -de la Marquise. A l’occasion de ces noces elle avait probablement oublié -des inimitiés de famille, et paru à des dîners dans Savigny, le château -des siens. - -Là, elle m’avait semblé plus grande (mais j’étais enfant) d’une assez -belle stature, brune, en bandeaux, avec une brillante expression de -visage, une coiffure de rubans noirs, et de longues boucles d’oreilles. - -J’étais à table, auprès d’une Demoiselle Martin, gouvernante des petites -de Cambacérès. Et j’eus, dès lors, l’occasion de constater ce qui -m’apparaît mieux maintenant, le fâcheux esprit dont sont animées ces -institutrices. Celle-là ne cessa, durant tout le repas, de me _chiner_ -la Marquise, à laquelle elle présentait d’ailleurs, le visage le plus -ouvert. Et je n’oublierai jamais l’étonnement avec lequel ma candeur -d’alors s’entendit conter, par cette Campan endiablée, que Madame de -Blocqueville possédait encore quantité d’autres noms et bien notamment -celui de _Marquise de Mille Savates_. (Elle aurait pu dire: mille -peignoirs). - -Notez que tout cela se passait sous les yeux, presque sous le nez de la -Dame, à laquelle, s’interrompant de la dauber dans mon oreille, elle -envoyait par-dessus la table, des risettes et des douceurs. - -Cette scène m’est restée présente, et je ne doute pas qu’elle n’ait eu -des suites, si je m’en rapporte à cette note des agendas: - - Zénaïde m’a parlé de Mademoiselle Martin en m’examinant. J’ai répondu - par un silence de pierre. - -La troisième et dernière note est plus délicate. Tâchons de l’aborder -délicatement. Elle a trait à ce qui pourrait bien être le _secret -sentimental_ de cette Comtesse d’Escarbagnas du Quai Malaquais, -laquelle, il faut l’espérer, vécut de meilleurs romans que ceux qu’elle -écrivit, enfin, ne fut pas de glace. - -Je m’empresse d’ajouter (on le voit du reste à travers mes petites -querelles) que je la tiens pour une parfaite gentille dame dont comme -elle le disait fort bien, du Chevalier de Paravey «l’ennui enterré avec -elle, le souvenir me reste tout fait de sympathie et d’estime». Si donc, -je parle d’aventure, je n’entends rien qui ne soit digne d’elle, dans -les égarements du cœur. Elle avait été mal mariée; elle restait veuve et -libre. Je ne sais ce qu’on lui prêta. De plus proches d’elle par l’âge -et les relations pourraient en parler encore. - -Je me contenterai donc de signaler ce passage significatif, découvert -dans l’un des petits cahiers: - - «Tout mon cœur tremble! Eustaquio administré, mourant, voulant me - voir!--Tel est le rêve qui m’a éveillée, quand je murmurais: «Mon seul - amour a été vous.»--C’est vrai, trop vrai.» - -Il ne saurait s’agir ici d’indiscrétion. Le droit aux recherches dans un -Musée, ne peut pas être contesté; surtout, quand, ainsi que dans -celui-là, les moindres réserves ont été stipulées. Or, les agendas, non -seulement n’ont été ni détruits ni exclus, mais figurent au Catalogue, -bel et bien, pour la plupart, timbrés de bâtons de maréchaux, de -chiffres et de couronnes. Il ne pourrait donc être question, jamais, en -aucune façon, j’y insiste, d’en interdire, ni même d’en marchander la -lecture à ceux que la mémorialiste au petit pied (souvent dans le plat) -appelait: «des chercheurs de l’avenir.» - -Je vais plus loin, je voudrais que de ses survivants amis (les parents -préfèrent toujours le silence) prissent la chose en main; que Madame de -Janzé (aujourd’hui Princesse de Faucigny-Lucinge), la séduisante Alix de -Choiseul-Gouffier, tant de fois mise en scène par ces intarissables -croquetons, que Miss Reed ou les Diemer assidus visiteurs de la -Marquise, se missent à piocher les calepins, pour en extraire et en -éditer ce qui peut intéresser ou amuser le monde. Ce n’est pas que je -croie à de grandes découvertes devant résulter de cet échenillage; ce -microscopique Saint-Simon, ce minuscule Dangeau s’arrêtait vite, pas -d’écrire (jamais!) non; mais de penser et de réfléchir. Néanmoins il y a -des surprises, des boutades parfois volontairement comiques, d’autres -fois inconsciemment, et ce ne sont pas les moins amusantes. Il y a aussi -des observations qui peuvent ne pas être sans leur menu prix, et des -jugements piquants sur bien des gens encore en vie. Enfin qui sait ce -que réserverait un déchiffrage approfondi de ce Journal? Je ne pense pas -qu’on y trouve «le germe de toutes les découvertes de l’avenir». Mais -enfin, qui sait? Car ainsi que le formule exactement, non pas le -Conservateur assez rébarbatif de la Salle d’Eckmühl, mais son gardien -bon enfant et doué d’esprit philosophique: «Y en a bougrement d’écrit -là-dessus. Elle en a mis du barbouillis.» - -Quant à moi, j’ai fait ma cueillette, et crois pouvoir me vanter d’avoir -brodé, sur ce bas-bleu cher à d’Aurevilly, quelques attrayants ramages. - -Drôlatique figure que celle de cette Philaminthe Napoléonienne, par -certains côtés si solennelle, par d’autres, si follette, bondissant hors -de son bain d’herbes, où elle fait, selon son expression, des -«coquetteries dans l’eau», pour aller recevoir un abbé, qui lui promet -la santé et lui prescrit des remèdes; entourée de son bestiaire (car les -monstres jaunes ne lui suffisaient pas; elle y ajoutait ses poissons -rouges, son doggey Consuelo, son chat Cendro et son izard privé Cawdor!) - -Faudrait-il chercher beaucoup pour dénicher entre les bras de cette -«Romaine noblement drapée», cette oie qu’elle semble vouloir cacher, -comme la statuette de son muséum, mais que la tuméfaction de son jabot -dénonce au Monde? - -Voici l’heure de la _philosophie religieuse_, dont elle a fondé le prix -à Toulouse, un beau jasmin de Riballier. Et elle se sent, c’est encore -sa locution, «emportée dans une transe pieuse et bleue». - -Le moment arrive d’entendre ses visiteuses «battre l’air de leurs récits -mondains», car elle-même ne sort plus guère. Et elle pense à Salomon, en -entendant Madame de Janzé lui raconter les tristesses de sa vie. - -C’est alors l’instant du dîner, dont elle écrit avant de se retirer: «De -par l’eau de Vals j’ai pétillé; dormait mon âme immortelle!» - -Ce trait n’est-il pas charmant et bien caractéristique, oui, -caractéristique de sa vertu et de son aimable nature, un peu aussi de -son _aureæ mediocritatis_? - -Une moins réservée aurait écrit: de par le champagne. L’eau de Vals lui -suffit pour pétiller; aussi ne pétille-t-elle jamais beaucoup plus -qu’une source thermale. On pétille selon ses moyens. - -La porte s’ouvre, arrivent les habitués, les Janzé, les Diémer, Madame -Beulé, Mademoiselle de Lagrenée, que parfois elle paraît aimer, puis -qu’elle critique, Miss Reed et Lizzie Eikel, les Trobriand, les Coatpont -et, encore, des étrangers dont j’oublie le nom, espagnol, je crois, et -qui revient incessamment. Ceux qu’il baptise ne font pas de cadeaux, car -je ne les retrouve pas au Catalogue; mais si c’est l’époque du jour de -l’an, chacun des autres est _dona ferens_ et apporte, qui, «un délicieux -sabot pointu formant boîte» ou une «gracieuse petite marmite dorée». - -Et à cela, elle n’a jamais résisté, la chattemite, ne résiste pas, ne -résistera. - -On fait un _tresilio_, puis l’on se sépare. Et, avant de se confier au -sommeil, qui d’ailleurs se fait souvent prier, quand les huîtres -marinées ne figurent pas sur le menu, elle rouvre le cher confident de -ses papotages, lui apprend que des voisins de Villers, auxquels elle -croyait, viennent de se montrer au-dessous de ce qu’elle en attendait, -pour une question de lessive;--puis, elle décrit son costume vert et -lilas, en demandant à Dieu d’être meilleure. - - - - -II - -LES MIRLITONS AZURÉS - - L’INVITÉE: «Baptiste, quelle est la poétesse que la Duchesse - vient de serrer dans ses bras? - - L’ANNONCEUR: «Madame la Marquise est comme moi, nous ne - connaissons personne aujourd’hui.» - - FORAIN. - - -Ayant eu l’occasion d’étudier, dans le précédent Essai, le personnage -d’une _Précieuse_ de la première moitié du dernier siècle, je me suis -demandé si un type semblable, ou seulement similaire, se pourrait -reproduire de nos jours, en tenant compte des modifications qui -résultent de l’_entourage_ et de la _mise_.--Mais n’est-ce pas déjà -beaucoup, étant donné ce que nous avons vu accomplir par ces deux -éléments combinés? - -Quant à la mentalité résultant, pour Maîtresse Corbeau, de l’infatuation -due à la flagornerie des renards d’à présent, serait-il même besoin -d’insister beaucoup pour la faire reparaître? Certain «délicieux -chevalier» que nous voyons jouer un rôle de metteur en scène, dans -l’histoire du bas-bleu d’avant-hier, ne demande qu’à ressusciter (si ce -n’est déjà fait) pour organiser les «thés littéraires» où Mademoiselle -Vacaresco, bombant sous son noir, débite la Ballade Roumaine. - -Il persuade aux mondaines, le chevalier, comme autrefois Caro, qu’elles -pourraient bien avoir en elles, les moyens (dirai-je: le moyeu?) d’un -Voiture. C’est lui qui les incite à éclaircir leurs crêpes, pour -déjeuner chez un tiers, avec Pierre Lafitte, et lui lâcher, au bon -moment, qu’elles ont «fait de jolis vers... hier».--Le décevant barbier, -lui, devait toujours _raser_ gratis, le lendemain... Elles, c’est -toujours la veille, qu’elles ont _rimé_, et pourtant, cela revient au -même. - -Dès l’aube, elles ont apostrophé le berger de la montagne, trempé la -soupe aux herbes des champs, et leur mouchoir, des pleurs de la nuit; -puis, dans une branche du laurier d’Apollon, taillé la poutre qui doit -occuper leur œil, sans les empêcher de juger la paille des autres points -de vue. Ainsi nanties, elles se glissent aux réunions de _Fémina_, au -_Concours Sévigné_, au _Thé Conférence_. Le délicieux chevalier les -attend, à la sortie, pour les conduire au _Dîner des Poètes_, où l’on -vient de les élire. Dans l’intervalle, elles ont posé pour un -photographe de _Madame et Monsieur_, et on leur a pris une -interview.--N’est-ce pas, après tout, assez échauffant, de s’asseoir à -son bureau, devant un kodak, et d’affecter un air de Sibylle de Cumes en -invoquant la Postérité, et en composant des vers _à son édredon_? - -Mais elles sont nombreuses, celles qui sortent aujourd’hui de ce -gaufrier et rien ne peut, ne doit sembler plus ordinaire. Il faudra -donc, pour que le type reprenne du relief, qu’il se greffe sur des -circonstances capables de lui assurer, avec abondance et continuité, des -développements falots et risibles. - -Ces circonstances peuvent se rencontrer. - -Quand notre Dame de Charité, lectrice-née d’un journal à charades et à -patrons, s’égare dans les officines d’un journal à palmes, elle y -rencontre les plus dodus encriers de la contemporaine production -féminine. Mais la quenouille, qui veut se faire aussi grosse que Madame -Bulteau, risque fort de perdre son lin, sans gagner de laine. Tout au -plus obtiendra-t-elle qu’on lui applique le titre travesti du roman de -cette éminente confrère; et, ce titre, ce sera, pour elle: _La Sueur sur -la Rime_. - - * - - * * - -Un des principaux obstacles à la réapparition, de nos jours, du type -dont je parlais plus haut, c’est, tout d’abord, et tout simplement que -_le Bas-Bleu n’existe plus_. J’ai dénoncé, ailleurs, les raisons de -cette faillite, selon moi, regrettable, si je le compare au type qui s’y -est substitué. La femme savante, même dans la mauvaise acception du mot, -ne valait-elle pas mieux, en effet, que la femme soi-disant _sincère_, -fort exactement définie par Monsieur Richepin, dans sa Préface au livre -de Monsieur Stoullig, l’autoresse «dénuée de style et de grammaire», la -poétesse «incapable de chanter quatre vers de suite se tenant», mais -très capable «de prendre une antiquaille pour une trouvaille en sa -gaucherie niaise et prétentieuse»? - -J’ai moi-même ajouté quelques touches à ce portrait, dans ma réponse à -Émile Berr, à propos de l’Avenir de l’Aristocratie: - -«En ce qui concerne les femmes, ces immunités vont plus loin, elles -tournent à ce que j’appellerais volontiers: l’_ovation dans l’œuf_. Une -autre que Madame de Noailles pourrait trouver mauvais de voir mettre à -son niveau, de si foudroyante façon, des Saphos si élémentaires. Elle -s’en gardera bien, puisque ce serait manquer d’esprit. Elle se -contentera d’en sourire. Il n’en est pas moins vrai que des dames -cessent brusquement de tricoter, pour délyrer, et remplacent les -aiguilles dont elles ourdissaient des coiffures pour de petits gueux, -par des calames, tressant, dressant, pour Apollon, des lauriers qui se -souviennent du casque-à-mèche. - -«Ont-elles raison, ces Parques, de vouloir jouer les Muses? Elles -_brodaient au passé_; aborderont-elles à l’avenir?... - -«Pour celles qui sont sincères, je conseille de se représenter l’accueil -qui serait fait à la nouvelle qu’elles ont perdu leur titre -(nobiliaire), leur fortune, leur hôtel et leur cuisinier. Peut-être -l’interview se ferait moins nombreuse, l’appareil photographique les -viserait moins, on se passerait d’elles dans les banquets et les -distributions de prix; traitements dont, au reste, elles n’auraient qu’à -se louer, s’ils communiquaient un peu d’hésitation à leur lyrisme, de -sécurité à leur syntaxe et de discrétion à leur génie.» - -Ce portrait n’est pas du tout celui de la Précieuse d’avant-hier. Elle -avait beau se défendre d’être un bas-bleu, elle l’était parfaitement, -une femme savante, trop savante, à tort et à travers, j’en conviens, -mais avec, au moins, le mérite de son étude et de son effort. - -Point n’était autre, cette Marguerite de Navarre à qui l’Évêque de Meaux -écrivait: «Madame, s’il y avait, au bout du monde, un docteur qui, par -un seul verbe abrégé, vous pût apprendre, de la grammaire, autant qu’il -est possible d’en savoir, et un autre, de la rhétorique, et un autre, de -la philosophie, et aussi des sept arts libéraux, chacun par un verbe -abrégé, vous y courriez comme au feu.» - -Les dames dont je parle ne veulent, elles, rien apprendre que l’_Art -d’accommoder les restes_ d’Orphée, et d’en trousser un miroton, -aromatisé de laurier-sauce. - -Un qui plaide pour leur cause, sans d’ailleurs y tenir beaucoup, et -plutôt pour donner satisfaction aux sentiments d’amitié qui l’unissent à -une de ces Demi-Muses, me disait récemment: «A-t-on le droit de chicaner -les gens sur les passe-temps qu’ils adoptent?»--La proposition n’est pas -soutenable. Et si les gens décident, ingénument ou non, de se moquer du -monde en lui donnant des vessies pour des lanternes, comment le monde ne -serait-il pas en droit de faire sentir aux gens qu’il n’est pas leur -dupe? Comment, en outre, cette déclaration ne serait-elle pas la -contrepartie de la joie qu’on peut et doit éprouver à honorer une -Desbordes-Valmore, dans le passé, et à vanter, dans le présent, un livre -comme _Les Huit Paradis_ par exemple? - -C’est le même sophisme dont usait, avec une égale insincérité, un homme -de talent, cherchant à innocenter l’encrier de sa Dame: «Elle fait ça, -disait-il, _comme elle ferait de la tapisserie_.» Oui, la tapisserie, -c’est toujours à elle qu’il faut en revenir; mais non pour l’injurier, -comme voulait cet auteur, en la comparant à de la _cacographie_. - -Beaux canevas, attendus par le point de Hongrie, espérés par le point de -Saint-Cyr, je crois plutôt vous avoir rendu justice quand j’écrivais à -une de vos anciennes fidèles, menacée de vous abandonner pour le point -d’admiration de la fausse gloire: «C’est déjà bien assez triste de ne -pas faire de la tapisserie! Une femme, selon moi, ne doit y renoncer que -si la Sapho qui est en elle,--ou qu’elle y croit,--l’emporte décidément -sur la Pénélope que, pour mon compte, je préférerai toujours!» - -J’ai, pour cela, de bonnes raisons: je reçois, d’une dame Scandinave, -qui était venue voir mon palais rose, un coussin charmant; il porte -inscrit, en caractères de rubis, de grenat et de corail, de pourpre et -de sang, de feu, d’aurore et de fantaisie, le nom de ma demeure, tracé -de soies aux rougeurs diverses, laques sombres, carmins pâlis, les -premiers comme le jour quand il expire, les seconds comme le jour quand -il naît.--Oh! que ce coussin me repose! Non seulement d’être venu, des -pays du ski, servir à ma sieste; mais d’être un oreiller _auquel on ne -fait pas de vers_!... et dont l’Atropos qui le brode, m’apparaît comme -une parque d’élégance et de délicatesse, faisant justice du _Prix Vie -Heureuse_... et même du _Prix Nobel_! - -Mon Zodiaque de lettres féminines est au complet. On n’y jetterait pas -une épingle,--même à tête bleue. Douze signes, douze cygnes. - -J’y vois Madame EDMOND ADAM, la vaillante doyenne de nos auteuresses et -la robuste aïeule de nos politiciennes; GYP, qui est ma voisine et, -j’ose dire, mon amie; JUDITH GAUTIER, que je considère; DANIEL LESUEUR, -dont les facultés jouent avec une souple force, capable de redonner foi -en la vie; Madame ALPHONSE DAUDET, qui a un joli brin de plume aux -aiguilles de son tricot; Madame BULTEAU, qui traite ses lecteurs de -napoléonienne façon. - - Partout Lui, toujours Elle, ou brûlante, ou glacée, - Leur image, sans cesse assiège ma pensée!... - -MADAME GOYAU, dont la culture désarme et dont la bonne grâce attache; -MADAME DELARUE-MARDRUS, que j’admire et que j’aime; MADAME DE RÉGNIER, -que j’apprécie sans la connaître, et MADAME DE NOAILLES, que j’admire -sans l’aimer. - -Enfin, la PRINCESSE BIBESCO, sur le seuil de ses Paradis, comme un -charmant Saint Pierre féminin dont le trousseau compte huit clefs; et -certaine montagnarde dont j’ai oublié le nom, qui fait du Théocrite dans -les Grisons, et du Lespinasse dans l’Engadine, brûle sur la glace, et -nous apparaît un peu comme une Religieuse Portugaise de la neige. - -J’entends une voix me dire qu’un zodiaque féminin, dans lequel ne figure -pas Madame Séverine, a bien des chances d’être incomplet. Et comme je -suis de cet avis, je propose d’associer Madame Goyau et Madame Bulteau, -pour en confectionner de considérables _Gémeaux_. Deux têtes sous un -même bonnet, deux bienséances sur un même siège. Cela nous rendra, pour -l’auteur de _Pages Rouges_, le signe auquel il a droit, et que nous lui -offrirons de grand cœur. - -Quant à la Duchesse de Rohan, elle s’est mise à _jouer aux Lettres_, -avec une puérilité enjouée dont je ne conteste pas la bégayante -bonhomie, et comme les enfants font des trous dans le sable, ou -organisent une dînette, au cours de laquelle une noix joue le rôle d’un -poulet rôti, cependant qu’une crotte de chocolat prend l’importance d’un -plum-pudding; elle malmène l’alphabet, elle tripote les mots qui -servirent à Montesquieu et à Chateaubriand, à Hugo et à Gautier (je ne -cite que ceux-là) pour construire leurs pyramides; et elle les dérange -en petits pâtés, pour ses amis et connaissances. Elle fait penser à des -écoliers brouillons et naïfs, qui auraient ouvert un médaillier, et pris -des profils laurés pour jouer au bouchon. Comme ces espiègles sont bien -gentils, on ne les gronde que juste ce qu’il faut. Seulement on leur -reprend les Césars, pour les remettre dans le médaillier... dont on ne -laisse plus traîner la clef. - - * - - * * - -«_C’est regrettable qu’il ne se soit trouvé, dans son entourage, -personne pour la décourager!_» me disait fort bien un jeune homme qui, -dans ce temps-là, ne manquait pas de clairvoyance, en me parlant d’une -de ces dames fâcheusement atteintes de ce que j’appellerais volontiers: -_l’incontinence du rythme_. - -C’est bien dit, avec mesure, indulgence et sévérité. - -Non, il n’a pas raison (et il le sait bien) l’ami du Quart-de-Muse, -quand il affirme qu’il ou elle a le droit de se divertir, aux dépens de -nos oreilles et de nos cœurs. - -Notez d’abord que la personne prendrait elle-même fort mal, si elle en -avait vent, le plaidoyer de son défenseur, parce qu’_elle n’admet pas du -tout_ que son passe-temps soit, pour elle, un _amusement_, mais bien un -_labeur_; elle y insiste, pleurant, avec _sincérité_, les jours perdus, -par elle, pour L’ŒUVRE!--Non, il n’a pas raison, et il le sait encore -mieux, le subtil ami du d’Annunzio féminin, en affirmant que son Égérie -est en droit _de ne pas tapisser_. Quel service cette nymphe aurait-elle -rendu à Numa, si elle avait prétendu régner pour son compte, au lieu de -l’assister, dans son intérêt? - -Là est la maldonne transcendante. Quand celles qu’on appelait autrefois -les Maîtresses de maison (avant l’invention de Madame Four) se seront -toutes mises à jouer du plectre, ce n’est pas chez elle qu’on ira jouer -de la fourchette. Et on n’aura pas tort: on y mangerait mal. - -Non, une Maîtresse de maison ne doit pas être un d’Annunzio féminin, -mais un Mécène féminin, si elle est apte à jouer ce noble et difficile -rôle; et, si elle a le bonheur d’avoir un d’Annunzio chez elle, je lui -conseille de le prendre par la main, de le conduire vers ce qu’elle aura -de mieux à lui soumettre comme tribune ou comme cathèdre, au lieu d’y -monter elle-même et de s’y asseoir, en offrant à son public, moins -docile et moins louangeur qu’elle ne le croit (à quelques exceptions -près, prises dans l’aveuglement ou dans la flatterie) offrant, dis-je, -un spectacle assez semblable à celui du _Dormeur éveillé_, ou du -personnage qui en est l’équivalent dans le prologue de la _Mégère -Apprivoisée_. - -Oui, représentez-vous qu’une simple lectrice (encore pas des meilleures -puisqu’elle s’endormira) s’endorme sur les œuvres d’un bon poète, et -qu’elle se réveille, persuadée par un songe (à moins que ce ne soit par -Monsieur du Bled, Monsieur de Bouchaud ou Monsieur Sarlovèze) qu’elle -est devenue ce poète lui-même. Vous voyez d’ici les amusants -développements, sans compter les enseignements, qu’un dramaturge -pourrait tirer de cette situation, jusqu’au réveil final, accompagné, je -le crains, de quelques nazardes. - -Fallait pas qu’elle y aille! - -Or, savez-vous ce qu’elle fait, en attendant la foudre, la -Demi-Muse?--Je le demandais, l’autre jour, à quelqu’un qui la fréquente, -et qui me répondit, sans que j’aie bien su démêler ce qu’il y avait de -blagueur ou de convaincu, dans cette réplique: _Elle jouit de sa -gloire!..._ - -Je préfère, je l’avoue, et infiniment, celle de la Dame qui,--au lieu de -chercher un Orphée dans son for intérieur, où ne se rencontre que -Morphée--regarde autour d’elle, et trouvant, hors de son âme, ce qu’elle -y poursuivait imprudemment, un _artiste vrai_, lui fait la fête et la -place qui conviennent, avec goût et avec grâce. - -Mais si la Poésie est réellement en elle, et capable de s’exprimer, -combien plus grande sera la valeur de la Dame, quand elle fait, de son -plein gré, le sacrifice de ce don, lui préférant son _devoir_, qui est -d’accueillir un talent supérieur au sien, et de le célébrer, au lieu de -le contrefaire! - -C’est le grand mérite de la Comtesse Greffulhe, d’avoir su comprendre -cette loi, et c’est l’hommage que j’ai tenu à honneur de lui rendre, sur -ce point, au cours du passage que je lui ai consacré dans mon Éloge de -Gustave Moreau: - -«Certes! il y a quelque chose de _divin_, dans le fait de retrouver une -main, que pourraient distraire des futilités, sans cesse occupée à -exalter de nobles causes d’art; et cela, sans y mêler rien de pédant, -sans y ajouter des productions personnelles, qui en excluraient le -désintéressement; en un mot, sans rien perdre de sa grâce.» - -Une autre Grande Dame, la Duchesse de Rohan, parut, un instant, aussi, -se complaire dans l’art désintéressé d’accueillir les Maîtres, de les -exalter et semblait devoir y exceller. - -Je ne sais ce qui l’en a détournée; une simple distraction, je veux -l’espérer, et qui ne se prolongera pas, je veux le croire. - - * - - * * - -Un mien ami qui se fait un malin plaisir de me mystifier, m’apporte, -parfois, de soi-disant vers de poétesses à la mode. Je le soupçonne de -les fabriquer à mon usage, ces vers; mais comme il réussit à m’égayer, -je n’approfondis pas, et me laisse bercer par cette Érato incohérente. -Voilà sa dernière cueillette, dont je lui laisse la responsabilité: - - J’aime à me promener sur les bords de la Seine, - Sur la berge fleurie ou sur le Cours-la-Reine... - -Ceci, mon ami le chante sur un air de Café-Concert, avec lequel le -distique s’accorde, à vrai dire, assez bien. - -Mais ce n’est qu’une entrée de jeu. Voici maintenant une veillée -mortuaire, dans une maison de paysans. - - Le cheval et la vache, - Compagnons des labeurs, - Veillaient après leur tâche, - Tout près, _comme les sœurs_. - -Mon ami trouve le dernier vers irrévérencieux pour les nonnes. - -De prime-abord, cette critique peut paraître avoir raison. Mais, en y -regardant mieux, ne serait-ce pas le cas d’évoquer cette fameuse -sincérité dont parle Richepin, et de rappeler ces tableaux de primitifs, -en lesquels, dans le voisinage d’une crèche, on voit fumer des mufles et -renifler des naseaux, non loin de la touchante humanité des bergers et -des rustres? - -On voit que mon ami exagère. - -Le vrai, c’est que ces dames-maçonnes (ou qui auraient pu l’être), dans -leur empressement à construire un monument rival de celui d’_Horace_, en -oublient un peu trop la simple construction grammaticale. Il n’est que -trop certain, que celle qui s’écrie, dans un bel élan: - - J’étais sur le balcon, près de Louis de France[9]; - Il était à cheval... - -donne à entendre, incontestablement, que ce balcon est de proportions -assez inusitées, puisqu’il supporte un cavalier avec sa monture. Or, il -n’en est rien; en réalité, la Dame est sur le balcon de Monsieur de -Nolhac, et à quelques mètres de la statue équestre de Louis XIV. -Seulement, cela, notre poétesse le sait si bien, qu’elle oublie de le -dire, sans s’apercevoir qu’elle dit tout autre chose, et d’assez -comique, ma foi! Heureusement que: - - Le célèbre Nolhac, l’érudit de sa race... - -est là pour tout remettre en place: la dame, chez Vaugelas, le Soleil, -sur son socle, avec son coursier, et se voit récompensé de son -hospitalité, non moins que de ses soins, par ce bel hexamètre qu’on ne -lui envoie pas dire. - - [9] Cet auteur se plaît fort à faire apparaître nos grands rois dans - ses petites machines. «Henri IV a passé... une branche a cassé...» - sans autre raison que de fournir une rime, et la provision de - chevilles nécessaires à l’établissement de la chose. - - J’ai pour amie une femme d’esprit qui, non seulement découpe et - collectionne les strophes de cette poétesse, _mais les fait - encadrer_. Après tout, l’encadrement c’est une _distinction_, quels - qu’en puissent être les motifs. Tout le monde ne l’obtient pas. Mon - amie aime mes vers, elle ne les fait pas encadrer. - -Ce qui suit, mon ami l’admire, et il a raison. Il s’agit d’un caniche au -poil _jamais taillé trop court_. - -Le citateur affirme, et je suis de son avis, que rien ne donne la -sensation de l’_infaillibilité_, comme ce _jamais_ appliqué à la tonte. -Les années, elles-mêmes, peuvent être d’inégale durée, bissextiles, en -un mot; les tondeurs d’hommes peuvent, une fois par hasard, émonder, -d’un ciseau distrait, une boucle d’Alcibiade ou d’Antinoüs, de d’Orsay -ou de Brummel; seul, le merlan de _Petto_ (c’est, paraît-il, le nom du -caniche, sans cesse égal à lui-même) réussit à faire se rencontrer, dans -la frisure d’un toutou, le tranchant d’Atropos et la ponctualité de -Saturne. Les queues des comètes pourront bien être rasées de trop près; -jamais celle du symbole de fidélité, qui associe en lui la mesure du -sentiment et la régularité de la fourrure. - -Quelques personnes, feuilletant le même volume (à vrai dire, je ne sais -plus bien lequel, mais peu importe) blâment la hardiesse de certaine -apostrophe au vice-président de la Société Artistique des Amateurs, -l’honorable Monsieur Fournier, que l’auteur interpelle, en lui demandant -si, quelque jour d’orage, dans un petit trou pas cher, il ne se serait -pas, par hasard, senti: - - Le sel à pleine lèvre, auprès d’un cormoran? - -A vrai dire, on se représente difficilement à pareille fête, le -sympathique père du sympathique Maire de Compiègne, debout, dans sa -tenue correcte, aux côtés de l’oiseau pêcheur, faisant claquer son bec -et gonflant son col, où se débattent sardines et maquereaux, rougets et -limandes! - -Mais la Poésie a de ces audaces. J’ai gardé pour la fin celle qui me -paraît, entre toutes, mériter ce titre. - - L’étoile, dans la nuit, guide l’homme, vers l’anse... - -fait un vers devenu célèbre, emprunté aux «fugitives» d’une grande Dame -dont, entre nous, j’ignore le nom, _que je préfère ne pas savoir_. -_L’Œuvre_ suffit. - -J’entends dire que Sem projette d’illustrer cet étonnant alexandrin. -Voici comment il interprète la scène: un décor de profondes ténèbres, -parmi lesquelles, bras étendus, s’avance, en tâtonnant, un personnage -dans le simple appareil dit pan de chemise. Au-dessus, une étoile à cinq -branches, l’étoile en papier d’argent des Rois Mages, décoche un rayon -sur l’huis entr’ouvert d’une table nocturne, laquelle laisse s’arrondir -hors d’elle-même, pourvue d’un éclat blanc par l’astre démonstratif, -l’oreille du vaisseau ardemment évoqué par la confidence du pèlerin -noctambule. (Ouf!) - -Et, pour plus de sécurité en même temps que d’autorité, le quatrain est -dédié à un ministre _plénipotentiaire_. J’ai nommé Monsieur Paléologue. - -Est-ce en mémoire de ces citations, qu’un autre de nos amis (celui-là -«un tout petit peu méchant» comme disait, de lui, une auteuresse) avait -terminé, par cet hexamètre, le portrait d’une poétesse un peu trop -pressée d’arriver: - - «Et son désir d’écrire est un petit besoin»? - - * - - * * - -La cause de ces désorientations, sinon de ces désordres[10], réside et -se résume tout entière dans ce distique cité par Rivarol: - - Le charme de leurs vers sublimes et parfaits - M’inspire la fureur d’en forger de mauvais. - - [10] L’enrôlement spontané, dans le bataillon des _écrivaines_, de - dames qui n’ont aucune vocation pour cet art et aucune aptitude pour - ce métier. - -On commence par réciter le _Mouflon_ du Vicomte de Guerne; mais, à ce -jeu, le désir d’y aller de son Mouflon personnel ne tarde pas à naître; -et le premier mouflon se fait sans qu’on y pense. - -Estimez-vous heureux, si le mouflon n’est pas bicéphale, comme le mouton -récemment mis au jour par une de ces éleveuses de Salon, au cours d’un -poème (?) qui m’apparaît tel qu’un _Roi des Aulnes_ de la tératologie. - - Et l’on n’en vit jamais d’aussi maigre à la foire. - -C’est la bergère elle-même qui l’avoue, en nous décrivant son agneau -phénomène. - -Ma foi, pendant que nous y sommes, pourquoi ne pas appliquer, à ce -Roi-des-Aulnes là, ce qui reste de ce vers auto-justicier? - - Et l’on n’en vit jamais d’aussi maigre... dans Schubert. - -L’ardeur de créer ce qu’on _croit être_ un _Salon Littéraire_ s’en mêle, -et les petits succès de vanité qu’on y remporte, devant un public de -complaisance, transforment en une insatiable _pituite de vanité_, ce qui -n’avait d’abord été qu’un _apéritif de gloriole_. - -Autre éleveuse: - -En voici une qui a le toupet de déranger un grand journal (un peu bien -condescendant, ce me semble) pour lui publier des sornettes de ce -calibre. Elle se promène au milieu de ses bêtes dont elle se proclame -reine (Ce n’est pas moi qui le dis). Et elle énumère ses sujets: - - Écureuil est mon page, - Lapin, mon écuyer. - . . . . . . . . . . - Et toi, chat qui sommeilles, - Sois mon Prince Régent. - -Voyons, n’en conviendrez-vous pas avec moi, plutôt que d’écrire ces -bêtises et de les faire imprimer, est-ce que Clotho ne ferait pas mieux -de coudre une brassière? - -Vous me direz peut-être, avec l’Ami des Femmes Savantes, dont je parlais -tout à l’heure, que le mal n’est pas bien grand et que Banville se -contentait de tenir Bélise pour «une pauvre insensée presque -attendrissante». - -Tout d’abord, si j’étais, moi, l’ami de Bélise, _je ne voudrais pas pour -elle de ce compliment-là_. Je me permets d’ajouter ensuite que je crois -préférable de ne pas confondre les _fugitives_ avec les _fuites_, et de -ne pas s’en aller mirlitonnant, comme cet autre barytonnait. - -C’est le moyen de parler comme Monsieur de Krüdner; et le moyen n’est -pas enviable. - -Quant à l’auditoire de ces hôtels de Ramponneau, l’éclectisme avec -lequel il est recruté apparaîtra suffisamment dans l’anecdote suivante. - -Un jour que j’avais fait réciter, devant une de ces _Madame Muse_, un -poème de Pierre Dupont, j’eus l’étonnement d’entendre qu’elle me disait: -«Il était, l’autre jour, chez moi.» - -Et comme je faisais observer, à ma gracieuse interlocutrice, que -l’auteur des _Bœufs_ ne pouvait, quelque désir que pût en éprouver son -ombre, avoir quitté son mausolée pour entendre réciter _le Mouflon_, -même dans un salon _select_, je dus me contenter de cette réponse: _En -tout cas, c’est un nom qui ressemble bien à ça._ - - * - - * * - -Il existe cependant un public autre que celui de ces petits endroits, -desquels il est assez naturel, après tout, que les habitués -applaudissent au «tarte-à-la-crême» d’une Dame qui leur en offre leur -part. Mais cet autre public, lui aussi, n’est pas insensible à certaine -forme de _snobisme_, dans l’inférieure acception de ce mot, lequel peut -en avoir une _supérieure_, quand il signifie: _désir de s’honorer en -fréquentant de véritables grandeurs_. - -Quoi qu’on en puisse dire, les publics ressemblent, de plus en plus, à -ces dîneurs sans appétit, qui négligent la pièce de résistance, pour ne -chipoter que la garniture et la quenelle. - -La démonstration en fut encore récemment faite par une anecdote que je -veux conter, je m’empresse d’ajouter: sous toutes réserves, parce -qu’elle est due à la source dont j’ai parlé, à l’apport d’un ami -aimable, mais inventif, peut-être bien capable d’avoir fabriqué l’ana, -pour le besoin de la cause. - -On prétend qu’un éditeur sérieux ayant projeté, même, en partie, -réalisé, une réimpression des PENSÉES DE PASCAL, laquelle lui -occasionnait de grands frais, qui devaient se couvrir par la -souscription, s’attrista de voir celle-ci ne pas donner ce qu’il en -attendait, mais au contraire, s’attarder et bouder avec une paresse -humiliante pour le sentiment contemporain et la mentalité française. - -Comme il exprimait sa déconvenue, devant un groupe d’amis qu’il -consultait sur le meilleur moyen de remédier à ce marasme, l’un d’eux -parut réfléchir profondément; puis, tout à coup, avec la flamme que dut -avoir, dans les yeux, l’homme qui clama: «Mouillez les cordes!» au -moment où l’obélisque allait retomber, ce nouveau sauveteur, lui, -s’écria: «OBTENEZ UNE PRÉFACE DE LA DUCHESSE DE ROHAN!» - - * - - * * - -Je n’aurais pas demandé mieux que de finir sur ce trait, à la fois -profond et badin, beaucoup moins préoccupé de décocher une malice -personnelle, trop joyeuse pour n’être pas elle-même désarmée, que de -rechercher une vérité générale; mais quelques réflexions me sont encore -apparues sur le propos, et je préfère les consigner ici, dans l’espoir -de n’y pas revenir. Car il ne me plaît pas qu’on imagine que je veuille -prolonger ce débat. Le sujet m’a paru _plaisant_ et _opportun_. Je -l’avais abordé incidemment dans un autre article. Aujourd’hui, je -l’accoste avec plus de netteté; mais, je le répète, pour l’épuiser, en -ce qui me concerne. - -Un de nos Maîtres a écrit que «le _génie_ est une _patience_». Il -faudrait dire de même que l’_Art_ est, avant tout, un _métier_, ou du -moins ne peut s’en passer. La Duchesse de Verluise serait très étonnée, -et fort mécontente, en un mot, se jugerait impudemment mystifiée si, -cherchant un cuisinier, on lui en offrait un qui jusque-là, titulaire -d’autres fonctions et seulement, la veille, charmé des jeux de couleurs -offerts par le mélange de la tomate et de l’omelette, aurait décidé de -se consacrer à l’art de Vatel, sans autre garantie, pour les convives, -que la subite passion de cet ancien cocher pour les œufs battus et la -crème fouettée. - -La bonne Dame ne s’aperçoit pas que c’est pourtant ce qu’elle fait -elle-même avec les cordes de la lyre, dont elle nous sert les débris, -sous forme de boyaux de chats, qui se souviennent du miaulement de leurs -ancêtres. - -Laissez les enfants à leurs mères, laissez les roses aux rosiers, -laissez les duchesses à leurs métiers, qui sont des métiers à -tapisserie! - -Ah! _la tapisserie! la tapisserie!_ on dira que j’en radote, ça m’est -bien égal. D’abord parce que ce sera vrai, et que je m’applique à ne pas -être de ceux que la vérité choque. Savez-vous, Mesdames, que Louis XV y -travaillait avec passion? Sinon, je me forge un plaisir de vous -l’apprendre, dans l’espoir, d’ailleurs vain, de vous réconcilier avec -elle. N’importe! Apprenez qu’il faisait crever des postiers, sur le -chemin de Versailles, afin d’aller lui quérir, à Paris, l’écheveau dont -il avait besoin pour terminer un fond, ou compléter une fleurette?--Et -si ce détail ne suffit pas pour vous rendre au canevas qui vous attend, -que vous faut-il?--Une statue? Eh bien, je veux qu’on la vote, et -qu’elle soit la plus charmante du monde, avec son air recueilli, son -front penché sur l’aiguille au chas oblong, sur la souple aiguillée et -le réseau symétrique du tissu ajouré, qui ressemble aux alvéoles d’un -candide rayon, prêt à se remplir agréablement du miel coloré des soies. - -Oui, une statue, dans le passé, à la Comtesse Mathilde, et dans le -présent, à Madame Delessert, à la Princesse de Beauvau, les deux -dernières qui, parmi nous, aient porté haut et beau la fidélité aux arts -délicieux des Parques de salon, les Dames filandières. - -Revenons à la Duchesse de Rohan. Ce qui caractérise son art (?) c’est -_l’audace_. L’autre jour, elle se représentait occupée à faire des -achats, dans de Grands Magasins. Le bon Coppée eût approuvé le choix du -sujet; aurait-il (ce n’est pas certain) sanctionné la témérité de -l’image qui met en scène la cliente de feu Boucicaut et de feu -Chauchard, et la fait - - Acheter de la soie et de longs _fils de laine_? - -Un autre aurait écrit: de longs _brins_ de laine. En effet, un brin -peut-être plus ou moins ténu, mais garde le droit d’être aussi long que -possible. Notre éminente acheteuse fait bon marché (c’est le cas de le -dire) des scrupules dont s’embarrassent encore l’entêtement du rhéteur -et l’hésitation du grammairien. Aujourd’hui elle nous dévide des fils de -laine; demain nous lui devrons de la laine de fil; après avoir -bouleversé les rayons d’Hélios, elle chambarde les «rayons» d’Hériot, et -je donnerais volontiers, pour épigraphe à la pièce, le vieux calembour, -autrefois inspiré par un roi de Grèce, dont on avait dit: «Il faut -qu’Othon soit philhéllène.» - -C’est égal, je n’en tiens pas moins pour un heureux symptôme, le retour -de la dame, aux broderies de ses aïeules. Puissent les fils de laine, -vraiment dignes d’un magasin de _nouveautés_, la rattacher à un _métier_ -qui, désormais ne soit plus celui de Lamartine retouché par La Palisse, -ou de Musset revu par Boquillon! - - * - - * * - -Sortant, un jour, d’une de ces matinées, dont certains invités -commencent par écrire à la patronne, pour solliciter d’elle la redingote -qui leur permette de se produire, une dame que nous appellerons Édith, -et dont l’avis, en ce temps-là, ne me semblait pas négligeable, me -saisit de cette conclusion discutable, déjà. «Comment ne pas tenir pour -une flatterie, à notre égard, le fait qu’_ayant tout_, elles veulent -encore _ce qui nous appartient_, le bel art d’écrire?»--Édith, je ne -suis pas de votre avis; et bien au fond, pas non plus vous-même. Jamais -le _distinguo_ ne fut plus nécessaire; jamais le «soyez plutôt maçon» de -l’honnête Boileau, ne résonna d’un plus urgent rappel; jamais la qualité -de la vocation ne dut être plus scrupuleusement interrogée qu’à l’heure -où Thersite se prend pour Tityre et pour Tyrtée, sans omettre Walter, ni -même Beckmesser qui a, du moins, pour lui, la supériorité de sa passion -pour la tablature. - -Pendant que je suis en train de dire Thersite, j’ajouterais fort bien -THERSITIE. Si j’affirme qu’ils se tiennent tous deux pour Tircis et pour -Tiresias, c’est sous-entendre que je ne doute pas de leur bonne foi. -Pour cela on peut les plaindre autant et, si vous y tenez, plus que les -blâmer. _Le blâme est pour ceux qui les abusent._ «Si vous assistiez à -l’arrivée du courrier de THERSITIE, m’assurait quelqu’un, vous -comprendriez qu’elle soit leurrée; des noms sérieux, ou que, jusqu’à ce -jour, on crut tels, signent pour elle des protestations qui la déçoivent -et _consomment sa perte_.» - -Quoi d’étonnant alors, qu’elle se méprenne sur l’intention de ses SEULS -VRAIS AMIS, ceux qui, par de légères piqûres, essaient de dégonfler son -illusion et de la rendre aux _doux devoirs où elle excellait_. Mais elle -n’en veut plus entendre parler! La voilà en cothurne et en péplum, la -bouche en O, à nous fournir une incroyable épreuve de Suétone moderne, -de César de Salon, LE NÉRON DU FÉMINISME! - -Je lisais dernièrement un curieux plaidoyer en faveur de Néron, dont -l’auteur prétendait que ce Prince fut sincère, en _la croyance à sa -vocation d’art_. C’est en cela que THERSITIE lui ressemble. Admettez (à -Dieu ne plaise! nous ne voulons pas la mort, je ne dis pas de la -pécheresse, elle n’est que fautive, mais de la _pêcheuse de bravos_) -admettons qu’un feu de cheminée (la _cheminée_ est une grande -responsable dans ces affaires de déclamation salonnière) admettez qu’un -feu de cheminée fasse justice de tout ce faux semblant et, non content -de _roussir_ une bandelette indue, aille jusqu’à vouloir _griller_ notre -Néronnette; il est possible que, dans une dernière contorsion buccale, -applaudie par Mademoiselle Vacaresco, elle pousse la clameur suprême du -grand histrion Romain: _Qualis artifex pereo!_ - -C’est une figure à fixer, pour le théâtre contemporain et universel, que -le personnage de THERSITIE. Philaminthe d’Escarbagnas, trônant sur un -_Monde où l’on s’ennuie_ dont le Bellac serait Monsieur -Fournier-Sarlovèze. Car, il faut en convenir, c’est cet aimable homme -qui a tout perdu. Tout cela pour faire rimer _Greffulhe_ avec -_libellule_, sur la fin d’un dîner auquel, remarquez-le bien, se donne -grandement de garde d’assister la belle Comtesse. - -Je serais surpris que Monsieur Hermant, qui pourrait le réaliser avec -tant de force et de finesse, ne se laissât pas séduire par un tel sujet, -à la fois mondain et social, si propre à mettre en valeur ses qualités -de dialogue et d’observation, de courtoisie et de satire. - -Si je ne parle pas de Monsieur Bataille, pour cet accomplissement, c’est -que la matière, uniquement plaisante, ne me semble pas réserver de place -pour le pathétique poignant auquel cet écrivain excelle. Mais un tel -esprit a tous les registres, et son perpétuel renouvellement, à chacune -de ses manifestations, pourrait bien nous le faire apparaître, un jour, -tel qu’un Aristophane amer, élégamment tempéré par un Archiloque -sympathique. Enfin, quand je relis _Ces Messieurs du Tiers_, de Monsieur -Claude Berton, je songe à la belle pièce qui s’est émiettée dans ce -volume, et que ce jeune auteur nous rendra, sous d’autres aspects, -refondue et remaniée. - - * - - * * - -Revenons à THERSITIE. Je le répète, elle méconnaît ses _seuls vrais -amis, ceux qui la réveillent_. «Il est jaloux de mon _salon -littéraire_!» aurait-elle dit, de l’un d’eux.--Détrompez-vous, bonne -Madame, votre Salon, tant que vous ne cesserez pas d’y mettre en avant -votre mirliton bleu, ne méritera de s’appeler que le GUIGNOL DES -MUSES.--«Au reste, ajouta celui qui nous rapportait le propos, THERSITIE -ne demanderait qu’à s’égayer elle-même des chiquenaudes que lui valent -ses vers, plus ou moins luisants, mais elle a, paraît-il, une bru qui -prend mal la chose.»--«Çà, c’est une belle démonstration de l’esprit de -famille, à l’usage de ceux qui prétendent qu’il n’existe plus», répliqua -Timon qui passait par là. Et il conclut, non sans gravité: «En tout cas, -cela prouve surabondamment, n’est-ce pas? que cette jeune Dame _aime -mieux sa belle-mère que la littérature_.» - -Ce n’est pas sans plaisir que j’ai retrouvé en tête d’une liste -d’_invités_, qu’il couronnait, ma foi! fort ducalement, le nom de -certaine Dame du Corbeau, qui s’était laissé persuader par des renards à -deux pattes, à force de naïveté de sa part et, de l’autre, à force de -flagorneries, de faire un sort à son blanc fromage de lettres, dans le -groupe des récitants et même des débitants, de façon à la fois médiocre -et tapageuse. Si ce _rétablissement_ est sérieux (car il s’agissait bien -là d’une _indisposition_) et que la ci-devant Muse le doive à des -critiques sagement inspirées, je le répète, elle fera bien de tenir pour -ses _vrais amis_ ceux qui les lui ont adressées, et de placer au rang -des _suspects_, ceux auxquels elle devra le mauvais souvenir -(heureusement vite oublié) de son échauffourée lyrique. - - * - - * * - -J’entends dire que les Auteuresses de la _Vie Heureuse_ projettent -d’élire, pour leur Présidente, la Duchesse de Rohan. Non seulement une -telle circonstance ne me trouve ni dénigrant, ni hostile, mais je lui -sais gré de me fournir une occasion de préciser avec netteté le -_distinguo_ dont j’ai parlé. - -C’est une chose charmante que de voir une aimable Grande Dame à la tête -d’un groupe de nobles travailleuses (je parle pour celles-là). S’il s’en -trouve parmi elles (je le crains) qui feraient bien de retourner à -l’aiguille, qu’elles n’hésitent pas! Cette agile compagne, momentanément -délaissée par elles, au nom des tropes épointés et du lyrisme décousu, -leur piquera peut-être le bout du doigt, pour se venger du porte-plume, -mais ce sera tout bénéfice pour nos repenties, quand, la saison d’après, -au lieu de déconsidérer leur écritoire par la ponte d’un nouveau roman -informe et infirme, détaillé par Monsieur Ballot, elles honoreront leur -corbeille à ouvrage par l’éclosion d’un sachet bien odorant, ou d’un -coussin bien fleuri dont je ferai l’éloge, pour les dédommager. - -C’est aussi, de la part de ces laborieuses, un geste intelligent que -celui qui leur fait mettre à leur tête celle qu’elles jugent justement -haut placée par la naissance et par le cœur. Cela prouve qu’elles ne -font pas uniquement cas du _mérite d’art_. La _distinction sociale_ leur -paraît aussi avoir son prix. Je leur donne raison, _à une condition_, -c’est que les démarcations soient nettement établies et que ces -ouvrières commencent par dire à leur affable Présidente, non pas: -«Grande Dame, cesse de vaincre!» mais bien plutôt: _Cesse d’être vaincue -à la bataille des mots et des rythmes!_ en un mot: «CESSE D’ÉCRIRE!» - -La Duchesse d’Uzès préside comme cela, je crois bien, certaine -association de dames peintres et sculpteurs, sans compter un cercle de -femmes. Je ne connais pas les sculptures de la Duchesse d’Uzès. Si elles -sont bonnes, la Présidente fait très bien de les exposer. Dans le cas -contraire, elle donnerait un meilleur exemple en s’abstenant[11]. - - [11] Depuis, la même dame s’est mise, elle aussi, à faire des - Conférences, mais avec _sonneries de trompe_. Duchesse et Cor de - Chasse; voilà un chant alterné, qui ne manque ni de piquant ni de - piqueurs. - -On sait la magnifique notoriété que s’est acquise la Comtesse Greffulhe -comme Présidente d’auditions musicales. - -Je ne sache pas que cette Société célèbre nous ait jamais invités à -entendre des opéras de la belle Comtesse. Je ne le regrette ni pour -elle, ni pour nous, bien persuadé, au contraire, que l’incontestable -autorité de sa présidence, vient de ce qu’elle s’est sagement abstenue -de la compromettre par la recherche de succès personnels, sur un terrain -qui n’était pas le sien. - - * - - * * - -Une chose que j’en suis encore à me demander, c’est si les propos, quand -ils nous reviennent défigurés et détournés de leur sens, le sont par une -mauvaise foi initiale de ceux qui les ont proférés ou par les -rapporteurs. Voici, par exemple, la Comtesse Norbert de Fitz-Rabbin, -laquelle, de sa voix de canard mégalomane, aurait dit, de Timon: «Voilà -deux ans que je ne le connais plus.»--Mis au courant de cette parole, -celui-ci répliqua: «Ce n’est pas mal, pour un _canard_ hébreu et -allemand; mais enfin, c’est un canard tout de même et, par suite, une -erreur; vu que, si la Dame avait bien voulu parler franc, elle se serait -contentée de dire: _Voilà dix ans qu’Il ne me connaît plus_!» - -Décidément, il y a tout lieu de le craindre, la sincérité ne s’est pas -réfugiée dans toutes ces _boîtes à thé_ que sont devenus les salons -d’autrefois. En voici une dernière preuve. - -Nul n’ignore que, depuis un certain temps, des Messieurs et des Dames du -meilleur monde, les uns désargentés, les autres besogneuses, se sont -improvisés reporters et, à peine dans le tympan le dernier hémistiche de -Tirésie ou de Tircythère, de Tityrette ou de Tyrtéa, s’en vont fournir, -aux grands quotidiens haletants, le nom des privilégiés que vient de -charmer l’asclépiade estropié ou le phaleuque pauvre. - -Mais voici ce que je suis avide de dénoncer et dont je suis surpris que -_la vindicte des innommés_ (on pourrait l’appeler ainsi) n’ait pas fait -justice: chacun de ces Messieurs, chacune de ces Dames folliculaires, -obéissant à de personnelles prédilections, ou à ses propres antipathies, -omet volontairement dans sa nomenclature, l’élégante qu’il ou elle veut -humilier, l’homme d’esprit qui leur porte ombrage. Il en résulte que -chacun des comptes rendus de la même réunion relate des noms différents, -ce qui déroute la province, et quand je dis la province, je n’excepte -pas Paris lui-même. Hormis la Comtesse Edmond de Pourtalès, qui n’a que -des amis dans le journalisme du monde (si j’en juge par ce fait que son -nom continue à inaugurer la liste de _tous les assistants_, de _toutes -les assistances_, _partout_ et _toujours_, même quand la Dame est -retenue au temple ou au foyer, au rouet ou à la prière) aucun autre nom -ne peut être sûr d’échapper au crible du Vicomte d’Eaque, devenu -gazetier, ou du Baron de Minos, fait courriériste, sauf, bien entendu, -deux autres noms, lesquels ne sont pas moins sympathiques, je m’empresse -de l’ajouter, que fondamentaux, mais qui finiraient par donner à croire -aux étrangers et aux indigènes, que Messieurs Fournier-Sarlovèze et Becq -de Fouquières (ne pas confondre avec l’auteur des CORBEAUX), -représentent à eux seuls, toute l’élégance de Paris, tout son esprit, -toute son aristocratie. - -Ce serait exagéré. C’est _beaucoup_, mais ce n’est pas _tout_. - - * - - * * - -En guise de conclusion, lisez ce passage de la _Corbeille des Roses_ de -Monsieur Jean de Bonnefon, page 109: - -«La Duchesse de Rohan fait des vers qui boitent non d’un pied, mais «de -l’un et l’autre côté» comme dans la Bible.--Cette Dame est utile; elle -résume la nullité artistique d’une société qui l’admire. Pour signer -d’un si grand nom des choses aussi insignifiantes, sans soulever de -colères, il faut appartenir à un groupe frappé de mort.--La décadence -est plus belle que la jeunesse. Mais la littérature de Madame de Rohan -n’appartient pas à la décadence. Pour descendre, il faut avoir atteint -un sommet. Ce qui manque précisément dans la poésie (?) de cette femme -racée, c’est la race. L’effort d’une servante en retraite qui ne saurait -pas le français serait en tout semblable aux produits littéraires de -cette duchesse...» - -Inscrivez, en regard, cette citation de presse: - -«Une candidature intéressante à la Société des Gens de Lettres, celle de -Madame la Duchesse de Rohan, qui est présentée par Messieurs Paul -Hervieu et Jean Richepin, de l’Académie française.» - -Qu’est-ce que cela prouve? - -Premièrement, cela prouve, si la première de ces opinions n’a pas tort, -une vérité bien connue, mais qui n’avait jamais reçu de démonstration -aussi évidente, à savoir que _la plus faible apparence de talent_ n’est, -_en aucune façon_, requise pour faire partie d’une Société Littéraire. -Au reste, à quoi serviraient les _distinctions_, si ce n’est précisément -à consoler de ne pas avoir de talent, ceux et celles qui ne demandent à -la soi-disant pratique d’un art, que de les mettre en vedette. Le talent -n’est pas pour les _vaniteux_, mais pour les _orgueilleux_, il _suffit -seul_. - -Deuxièmement, cela prouve que des hommes, il semblerait, entre tous, -marqués pour maintenir les traditions et faire respecter le langage, -acceptent de patronner publiquement des sujets entièrement dénués des -qualités techniques, lesquelles désignent à la sollicitude d’un tel -protectorat. Or, dans un portrait du premier de ces deux immortels, je -vois mentionné ce trait de son caractère: «Une _indulgence_ qui prend -soin de n’être jamais _complaisante_.» Voilà un _jamais_ qui vient de -rencontrer une _exception_. - -Mais ce n’est pas la seule, l’éminent co-parrain en fournit une pour -faire la paire, et une qui ne craint pas d’aller jusqu’à la plus -flagrante contradiction. Relisez plus haut le passage que j’ai cité, -d’une préface où il est parlé de l’autoresse _dénuée de style et de -grammaire_, de la poétesse _incapable de chanter quatre vers de suite se -tenant_, mais très capable _de prendre une antiquaille pour une -trouvaille, en sa niaiserie gauche et prétentieuse_. - -Qui donc a écrit ce morceau judicieux, capital et cinglant, si bien fait -pour donner satisfaction aux esprits «affamés de justice»? - -Eh bien! mais, précisément, Monsieur Richepin lui-même! - -Logique! logique! Ce sont bien là de tes coups!--Concession! Concession! -Ce sont bien là de tes crimes! - -La Duchesse de Rohan sera de l’Académie. - - * - - * * - -Est-ce pour ne pas mentir à ces hautes ambitions exaltées pour elle, que -le talent (préférez-vous l’art?...) de la Duchesse de Rohan vient de se -transformer, en cinq sec? Adieu les gentils coqs-à-l’âne d’hier, si -réjouissants dans leur bonhomie naïve! L’allumeuse de _Lucioles_ s’est -mise à pondre, comme les oiseaux qu’elle a si allègrement chantés, - - «Pondez, pondez, poules de Pâques - Et pondez-nous de jolis œufs! - Au bazar de la Tour Saint-Jacques[12] - On les vendra dix sous pour deux...» - -s’est mise, dis-je, à pondre (et, cela, dans la propre chaire--_horresco -referens_--dans la personnelle cathèdre de Madame Bulteau, qui doit la -trouver mauvaise,)--de gros morceaux de prose hirsute et de _pathos_ -pontifiant. Plus rien du crû de l’Oust, ni du clos du Deffé. On dirait -du Bouchaud débouché, démarqué, tarabiscoté, même _vacarescoté_, ce qui -est pire. On ne m’ôtera pas de l’idée que cette Mademoiselle Cormon de -la Littérature, a dû promener ses tropes sur l’écritoire de la -Philaminthe Celte. Vrai, c’est aussi _rasoir_ que ça! - - [12] Charmant euphémisme pour dire «Bazar de l’Hôtel de Ville», sans - être accusé de faire la réclame au profit d’une maison; seulement - voilà, cela crée des passe-droits. La dame va brouiller les - monuments. Par bonheur, elle ne saurait manquer d’écrire quelque - chose sur Séville, avant qu’il soit longtemps. Alors, selon toute - vraisemblance, l’Hôtel de Ville reprendra ses droits. Mais - peut-être, les prix auront augmenté. - -Et, de bout en bout, plus le moindre petit mot pour rire (si ce n’est -_en bloc_). La bonne Dame, qui n’avait jamais lu que Botrel, vous cite -Homère, gros comme le bras de Madame de Montgomery. Est-elle donc allée -à l’école chez Monsieur du Bled?--Quoi qu’il en soit, adieu tout -l’arriéré de bonne franquette prosodique! On se prend à le regretter, en -face de cette pédagogie mal assimilée et de ce pédantisme cousu de fil -blanc, qui semblent prétendre à «river des clous» si ce n’est à «boucher -des coins» (sans le moins du monde y réussir) et qui ne décrochent que -cette timbale, laquelle est à la portée de toutes les principautés, et -qui est d’émerveiller Monsieur Sarlovèze. - -Et pourtant si! le petit mot pour rire, je l’ai repêché dans ce solennel -fatras; c’est quand la narratrice (qui, j’aime à le conclure, ne se -prend pas trop au sérieux) se voit, sur je ne sais plus quelle -frontière, contester sa personnalité ducale (voilà ce que c’est que de -patoiser!) par une douanière qui se représentait sans doute autrement -les tempes ceintes de couronnes fermées. - - «Oh! que ce _quoi qu’on die_ est, pour moi, plein de charmes! - -Oui, quoi qu’on die, je la retrouve là, notre aimable hôtesse d’avant la -fatale crue des grandes encres; dépouillée de toutes ces bandelettes -roumaines qui ne sont que des bandeaux de Colin-Maillard, reprise aux -enchantements d’Alcanter de Brahm, elle m’apparaît prête à repiger le -droit d’aînesse de sa vieille gaîté, échappée, par miracle et grâces à -Dieu, d’entre les féculents de Madame de Baye. - -Hélas! vain espoir, éclaircie d’un instant! Adieu paniers, vendanges -sont faites, des métaphores sans suite et des bouts rimés sans queue ni -tête. Adieu corbeilles à papiers, débordantes de _cuirs_ saugrenus et de -joyeux _lapsus_! On nous a joué le tour de rentrer tout ça, qui -heureusement ne s’absente pas sans laisser d’adresse. C’est aux soins -obligeants de Lemice-Terrieux, baie des Lestrygons, dans l’_Odyssée_! - -Encore un mot. - -On se souviendra peut-être que je me suis demandé s’il était toujours -temps de rendre à la Grande Dame, si malencontreusement transformée en -petite muse, le service de restituer la seconde à la première, au point -de ne plus entendre parler de celle-ci; et qu’un interlocuteur m’avait -répondu: «Il est trop tard.» - ---Était-il réellement trop tard? - -Peut-on supposer que la rimeuse éolienne ait eu connaissance de -certaines petites mercuriales, et, plus ou moins consciente du service -que, _sincèrement_, elles voulaient lui rendre et quoi qu’en puissent -penser ceux qui ne voient pas plus loin que le bout de leur encensoir, -n’en ait pas moins fait son profit? Il est sûr que la composition paraît -s’étancher, la récitation, se résorber. De temps à autre, de loin en -loin, les clients des thés poétiques, terrifiés de se voir reprendre -leur verseuse ducale, exaltent bien encore le débit acclamé d’une -sornette philosophique; tout de même les rechutes sont moins fréquentes, -il y a du mieux. - -Ce qui ferait croire, même à des satiriques modestes, qu’ils pourraient -bien avoir quelque part dans cette amélioration, c’est l’obéissance -abusive à l’un de leurs conseils (on voit que de tels critiques -n’abusent pas, eux, de la victoire). «Nulle ne serait mieux qualifiée -pour ce titre de Présidente, on n’en saurait trouver de plus affable...» -formulait un libelle bienveillant[13]. Malgré tout, l’auteur n’entendait -pas, avec ce seul propos de consolation, créer, du même coup, un tel -nombre de fauteuils présidentiels, pour un même séant, fût-il bienséant, -parmi tous. Présider, la même année, aux destins de Shakspeare et à ceux -d’Ingres, n’était-ce pas déjà beaucoup, même pour une fringale de -sièges; était-il besoin d’y ajouter encore un discours de réception, en -l’honneur de Madame Paquin, dans je ne sais plus quel cercle? - - [13] Ce n’est pas l’avis de tout le monde; une raison de plus pour que - ce soit _le bon_. Quelqu’un me dit avoir rencontré, dans une gare de - banlieue, une petite dame qui gesticulait, levant au ciel de petits - yeux et de petits bras. Elle parlait de tels ou tels châtelains du - voisinage et vociférait: «Montesquiou a écrit sur eux des choses - affreuses!» - - Je demandai le nom de la crieuse; c’était, me dit-on, une - provinciale, qui habite Fontainebleau, régalée chez ceux qui, dès - lors, lui paraissent _intangibles_. Un nom qui finit en _i_. - - C’est tout ce dont le narrateur se souvenait. - - J’ai répliqué: «Disait-elle au moins, que le livre était bien?»--On - m’a répondu: «Pas du tout! Elle était _furieuse_». - - Un voisin de ladite dame aurait encore formulé, parlant de l’auteur - d’_Une Petite Mademoiselle_: «Il vient de publier un volume dans - lequel il tape sur toute sa famille.»--Ce n’est pas exact, je n’ai - pas parlé de lui. - - Me voilà tenu de le dédommager. - -Comme je demandais à quelqu’un la raison qui faisait s’unir tant de -hampes et de bâtons, de sceptres et de thyrses, dans une main, sans nul -doute, aristocratique, mais peut-être mieux faite pour le crochet -tunisien ou la broderie anglaise, la personne me répondit: «C’est -vrai... MAIS IL Y A UNE TOMBOLA!» - -Cette parole fut le Chemin de Damas de mon incertitude et de mon doute. -Je compris, une fois de plus, que «Dieu fait bien ce qu’il fait» comme -l’affirme notre bon La Fontaine, dans _le Gland et la Citrouille_. Si -les dieux des méchants païens ont créé la Muse de la Danse, et celle de -la cadence, celle du rire et celle du sanglot, il convenait que le Dieu -des bonnes gens leur adjoignît une sœur officieuse, une dixième muse, -_la Muse de la Tombola_, mêlant aux boutons des lotus d’Homère, les -boules du loto, fatidiques et tumultueuses. - -Veuillot comparait Hugo à une cloche, dont le métal, fait d’alliages -divers, résonnait tour à tour sous des impulsions que l’écrivain des -_Odeurs_ jugeait par trop dénuées de rapports entre elles, et parmi -lesquelles, je m’en souviens, il citait Polichinelle et Garibaldi. - -Après avoir vu donner à l’homme de Guernesey, le titre de cloche, il ne -me semble pas qu’une Muse, si ambitieuse soit-elle, puisse juger -offensant d’être comparée à une clochette; et si cette clochette tinte -au nom de Madame Éloffe, après avoir sonné en l’honneur de Shylock et de -Monsieur Bertin, cela vient de ce que ce n’est pas tous les jours -dimanche. - -Et quand toutes les Présidentes du monde viendraient nous certifier que -ces incohérences et ces disproportions représentent l’aléa d’un «rôle de -Mécène» (_sic!_) nous ne ferions aucune difficulté d’en convenir, à la -condition qu’on nous permette d’ajouter que, s’il existe des Muses de la -Tombola, il peut bien y avoir aussi des _Mécènes qui abattent des noix_. - - * - - * * - -Une nouvelle boîte de petits fours vient d’être mise en vente, sous la -même marque; ceux-là, d’inspiration saline; quelques-uns au fucus et au -varech, d’autres au goëmon et à l’algue; mais la plupart, à la -camomille. Cela s’appelle modestement: _Souffles d’Océan_. Rien que ça! -Comme _Oceano Nox_. - -Une chose qui pourrait confondre, c’est que celle qui les glace ne -s’aperçoive pas de ce qu’il y a de téméraire à déranger l’Océan, pour -cette tempête de ventilateur. - -Je me souviens d’avoir rencontré, un jour, dans un bureau de poste, une -dame, à qui l’employé demanda son adresse. Elle répondit: _Villa Soupir -des Flots_.--Voilà un titre pour notre poétesse. - -Malheureusement, de cette tournée, de cette fournée, je connaissais -déjà, je ne dis pas les meilleures, mais les _bien bonnes_. Tout de -même, pas toutes. Le phénomène traditionnaliste, qui veut bien s’appeler -encore «Mouton à deux têtes», dans une note en bas de page, arbore le -titre plus relevé, de «Bélier Bicéphale», quand il se hausse jusqu’à -l’intitulé. On sent qu’il a fait toilette pour Mademoiselle Vacaresco. -Inutile d’ajouter qu’à défaut de probité _littéraire_ (qui, celle-là -n’est pas à la portée de toutes les lyres) la probité de _renseignement_ -est parfaite: quand le _Printemps_ est nommé, en cours de route, et que -ce n’est pas _le vrai_, il y a un renvoi pour expliquer qu’il s’agit -d’un magasin du Boulevard Haussmann. Puisse l’intégrité de ce comptoir -se régler sur celle de cet avis! - -L’édifice creux et océanien se couronne par certain _Donjon des -Poupées_, dans lequel je croirais volontiers que l’auteuresse a voulu -faire son _Chantecler_. Elle l’a fait. Même chouette: - - Un orateur la vit, c’était Albert de Mun, - Le député célèbre, un certain soir d’automne... - Elle était porte-veine, et lui porta la bonne. - -Alors le chœur des hiboux répond: - - Et nous faisions _hou-hou-hou-hou_ en nous aimant. - -Survient une puce, qui se change en grenouille. La chouette lui parle -familièrement et lui dit: - - Venez, éclaircissez, pucette, ce mystère. - -On voit que la dame n’est pas pour le style soutenu: elle appelle -_pucette_, un insecte qui, selon toute apparence, doit être de fort -volume, si j’en crois les exploits qu’elle lui prête; elle nomme -_Isado_, Mademoiselle Duncan et, petit _Robertus_, le géranium, -_Robertianum_, qui le juge familier.--Qui sait si la puce ne juge pas, -elle-même, le diminutif, amoindrissant? - -Encore une citation: - - Quel martyre, pour moi, quand on me taillera! - -Heureusement que c’est un lierre qui dit ça! - -Une autre: - - L’électricité règne, ici, sur le palier. - -Une troisième: - - Moi je vais au café, prendre un apéritif. - -Un gentil compliment confraternel: - - Nous vivons, grâce à la poétesse célèbre - Judith Gautier, artiste au superbe talent, - Fille de Théophile, ah! je la vis sur _l’Èbre_: - Elle était magnifique et bonne en souriant. - -L’Èbre me fait, je l’avoue, un peu loucher. Madame Gautier est -casanière, elle va de la Rue de Berri à Saint-Enogat, sans beaucoup de -détours. Or, Logrono, Tortose, Saragosse sont des cités trop soucieuses -de leur décorum, pour laisser inaperçu le passage d’une Académicienne. -Alors, pourquoi _l’Èbre_?--Peut-être, après tout, l’auteur des _Poupées_ -a-t-il simplement voulu dire: le ruisseau de la Rue du Bac. Il plaisait -à Delphine et peut bien refléter Judith. A moins que ce ne soit encore -un méfait de la rime et, par suite, de la frime. Dans ce cas, la chose -rentre dans ce que d’Aurevilly appelait _blaguer_. - -Je reproche un peu d’indifférence à la Josselinaise. Une Sicilienne, qui -lui parle de «l’ensevelissement de ses espérances», reçoit d’elle cette -réponse plutôt détachée: - - Il n’y faut plus penser, prenez de ce café. - -Plus loin, ce vers, du moins plein de fraîcheur: - - Madame, avez-vous soif? Prenez de l’eau de Seltz. - -A la fin, les choses s’arrangent et toute la troupe réconciliée se donne -rendez-vous «chez Bronne». - -_Chez Bronne_... attendez donc... voilà un nom qui ne m’est pas -complètement inconnu[14]. - - [14] Peut-être l’auteur veut-il parler de _Braun_. Mais alors, la - probité de renseignement, dont nous parlions plus haut, devrait - indiquer la Rue Louis-le-Grand. - -Tout est bien qui finit bien. - - - - -III - -LA SHÉHÉRAZADE DE L’ENCRE BLEUE - - -Quelqu’un montrait, un jour, à Monticelli, des tableaux de Maîtres. Ce -peintre les admira, d’abord extrêmement, puis excessivement. En effet, -on le vit, avec surprise, et non sans anxiété, se précipiter vers l’un -d’eux et faire mine d’y enfoncer les dents, sur ce cri forcené: «Ah! -celui-là, il est trop beau, _il faut que je le mange_.» - -Cette anecdote me revient à l’esprit, chaque fois que je songe à Madame -Bulteau. Ne faire qu’une bouchée d’une si considérable personne, notre -appétit ne va pas si loin; mais on peut, du moins, la _croquer_. - - * - - * * - -Si cette faim (dirai-je cette boulimie?) représente une prédilection--je -le voudrais--à quel mérite le doit cette Dame de Lettres? Ce ne peut -être à cette seule particularité; car, alors, elle se verrait disputer -mon appétit par combien de hors d’œuvre du genre et même des pièces de -résistance! - -Il existe, dans une ville d’Espagne, une cathédrale au centre de -laquelle s’érige une mosquée. C’est une forme équivalente d’_église dans -l’église_ de l’écriture, et d’_état dans l’état_ du féminisme, que je -veux examiner dans la personnalité d’une femme et dans la présentation -d’une auteuresse. - -Je sais--je ne dirai pas: que j’attaque, je n’attaque pas--mais que _je -m’attaque_, ou, si vous préférez, que _je m’attache_ à une entreprise -_difficile_ et, par suite, _audacieuse_, deux _qualificatifs_ dignes de -ce nom puisqu’ils impliquent au moins deux qualités, chez celui qu’ils -incitent, plutôt que de le rebuter: _effort_ et _ardeur_. Au reste, mon -modèle, tout le premier, m’en donne l’exemple. Même son audace, à lui, -va jusqu’à une témérité, que je suis loin de blâmer, mais que je ne suis -pas près d’imiter. - -Madame Bulteau, il y a quelques trimestres, faut-il écrire: découvrait -l’Angleterre? Non, puisqu’elle conte que ce fut son pays d’adoption, -avant qu’elle ait commencé d’_élire_ (un acte, pourtant, qu’elle a dû -apprendre de bien bonne heure); mais consacrait à «l’âme des Anglais» la -valeur d’un bouquin. Voici dans quels termes il débute: «On se risque, -cependant! C’est ce que je vais faire avec une _inquiétude_ trop -justifiée par mon _incroyable prétention_.» - -Risquons-nous donc de même à explorer l’âme de Madame Bulteau, avec une -inquiétude justifiée par notre incroyable prétention. - - * - - * * - -Ce qu’il y a de plus curieux, dans le cas de Madame Bulteau, c’est la -génération spontanée de son génie; j’emploie ce mot dans la quatrième -signification que lui assigne Littré, à savoir: «talent inné, -disposition naturelle à certaines choses». - -Pourquoi ce talent et cette disposition avaient-ils attendu «le milieu -du chemin de la vie» pour se manifester? Était-ce en vue de déférer au -conseil de Flaubert, quand il approuve un auteur qui attendrait l’âge -mûr pour publier ses œuvres complètes? Mais il n’est pas ici question de -la liquidation d’un arriéré, ou de la confession d’un _chiffonnier_, -dont les chiffons seraient des chiffons de papier. Le roman qui en est -sorti est assez massif pour représenter l’Atta-Troll longuement léché, -qui se met à danser sur le tard. Mais ce fauve débonnaire ne joue qu’un -rôle de seconde patte, dans les phénomènes qui nous occupent. - -L’Histoire, en outre, nous apprend qu’un Saint-Simon, et même une Boigne -peuvent laisser ignorer, une longue vie durant, la surprise qu’apprêtent -leurs écrits à des survivants qui s’y reconnaissent. Madame Bulteau n’a -pas non plus voulu de cette combinaison déjà pratiquée; elle a publié, -de son vivant, ses carnets posthumes. - -Non, le champ d’exercice de Madame Bulteau est comme le territoire du -Marquis de Carabas; l’instant d’avant, il n’y avait pas de domaine; -l’instant d’après, il verdoie et blondit, sous le soleil, grâce au -_Fiat_ du Chat Botté qui l’a créé _ex-nihilo_ et _ipso facto_. Et ce -chat, que vous reconnaîtrez, est un chat qui a des bottes de sept -lieues. - -Je ne me suis jamais habitué à voir jaillir du gibus d’un -prestidigitateur, des cigares, des œufs et jusqu’à des colombes. Chaque -fois que je vois paraître une chronique de Madame Bulteau, j’éprouve un -étonnement, plus relevé, cela va de soi, mais un peu du même ordre. D’où -viennent ces londrès, ces coquilles et ces oiseaux? Où gisaient ces -raisonnements et ces tropes? - -Car enfin, cet encrier s’est débondé tout soudain et sans prendre le -temps de crier gare, s’est mis à ruisseler aux pentes du _Figaro_, comme -l’Hippocrène de la noix de Galle. - -On affirme, et je puis le transcrire ici, puisque la chose n’a rien que -d’élogieux, pour le passé et pour le présent, que Madame Bulteau -collaborait aux romans de feu son mari. Je ne les ai pas lus; mais je me -demande s’ils sont assez _nombreux_, assez _étendus_, pour expliquer le -mystère. - -Madame Daudet a joliment décrit, quelque part, ce que peut, ce que doit -être la part de collaboration d’une épouse dans l’œuvre d’un écrivain. -Cette collaboration, elle la compare, à des brindilles peintes au revers -d’un éventail. - -C’est charmant, et probablement vrai, en ce qui concerne le ménage -Daudet; mais cela n’élucide rien sur le sujet de Madame Bulteau, que je -me représente difficilement traçant des aiguilles de pin sur un satin ou -sur une gaze, à moins que ceux-ci n’aient pour mission de rafraîchir -Badbec, et qu’il ne soit permis aux traits qui s’y posent d’être aussi -nombreux que les feuilles de la forêt, aussi robustes que le tronc du -cèdre. - -On a aussi reparlé, pour tirer au clair ce passionnant problème, -d’articles anonymes ou plutôt pseudonymes, naguère parus dans la _Vie -Parisienne_. Je crois m’en souvenir (on voit que je suis de bonne foi) -et notamment d’un passage, fort bien venu, sur la Marquise de -Saint-Paul, la redoutée pianiste, et où il est dit que «ses accords se -succèdent comme des malheurs». - -Ces mesures pour rien n’étaient que «des apéritifs de l’Hymette», comme -dirait Monsieur Claretie; depuis, quoi qu’il en soit, un grand -chroniqueur est né tout armé, du front de Monsieur Calmette. A peine -venue au monde du journalisme, Athénè a retourné son casque, lequel -s’est trouvé être _syphoïde_, et y a plongé sa lance, qui était une -_lance-onoto_. - - * - - * * - -Ces brumes maintenues sur l’emploi des facultés d’écriture de -l’écrivain, longtemps endigué, dans le passé récent, examinons ce qui -distingue, dans l’actualité, ses pouvoirs reparus, multipliés et -pullulants. Il va nous falloir procéder comme les graphologues, qui -diagnostiquent le despotisme, en le proportionnant à l’élévation, -au-dessus des _t_, du trait qui les barre. Notre Minerve n’est point -_modeste_. Pourquoi le serait-elle? Avant d’éclore graduellement, comme -tous les autres, au monde des publicistes, et de se voir accréditée par -des œuvres successives et édifiantes, elle possédait _de naissance_ et -de _droit divin_, un _terrain d’action_, d’où elle se répandait avec -abondance. Comment une telle exception n’aurait-elle pas donné, à celle -qui en était l’objet, une haute idée de ses pouvoirs? - -Ce que d’autres, moins bien intentionnés, dénommeraient _arrogance_, -_outrecuidance_, je l’appellerais tout simplement, et plus aimablement: -_confiance en soi_, si certaines observations ne m’induisaient à en -rabattre. Je l’ai qualifié ailleurs, parlant de la même personne: -_conviction de sa nécessité_; cela est, je crois, plus exact. Quel que -soit le nom dont on le désigne, à quels indices se trahit, tout d’abord, -le _contentement de soi_ qui lui sert de base? Je n’hésiterai pas à -répondre que c’est à certaine façon de _s’injurier_, qui m’a toujours -paru la manière de _minauder_ de l’esprit. Une coquette, qui veut se -faire admirer, feint parfois de ne pas se trouver belle. Une précieuse, -qui veut se faire applaudir, souhaite d’y ajouter une protestation -contre sa modestie simulée. La Galatée de l’Antiquité fuit vers les -saules, mais désire d’abord être vue. La Galatée du Journalisme fuit -vers les ronces et les houx, dont elle se destine les piquants... mais -elle admet d’être retenue. - -Comme exemples de ce que j’avance, je citerai quelques passages de -_Fœmina_, _passim_. - -«Je me risquerai à dire d’innocents mensonges et _une grande quantité de -sottises_.»--«Revenons, après cette ridicule parenthèse.»--«J’ai fait -d’honnêtes réflexions sur ce sujet, à la fin d’une journée solitaire, où -mon propre égoïsme m’est apparu avec une _rebutante évidence_. J’en -dirai l’occasion; qui sait si deux ou trois _vilaines âmes pareilles à -la mienne_ n’y trouveront pas l’utile leçon que j’en ai retenue?»--«Il -me semble que j’ai dû, aujourd’hui, épuiser la patience des rares -personnes de courage qui m’accompagnent sur les routes, _mal éclairées_, -_incertaines_ et si _ennuyeuses_ où je _trébuche_...» - -Notez que l’éminente Dame supporte mal ceux qu’elle appelle «les -raseurs». Tantôt elle le leur envoie dire: «_Quel raseur!_ dit un peu -trop haut une voix jeune et convaincue.» Tantôt elle s’en charge -elle-même, parlant d’une «bavarde professionnelle que rien ne peut -réduire au silence». Puis elle ajoute, un peu plus loin: «Là-dessus, -Dieu merci! la bavarde consentit à se taire.» Et pourtant, cette brave -raseuse, honnête comme un jambon de Prague (nous verrons tout à l’heure -Madame Bulteau célébrer l’intégrité des jambons) n’est-elle pas bien -près de se faire pardonner, quand elle décoche au compagnon Vontade des -apostrophes du goût de celle-ci: «C’est toujours un tel plaisir de vous -entendre parler d’art!...» - -Notez encore (et de cela je fais la seconde preuve de la -_selfsatisfaction_) qu’elle ne supporte pas mieux les réserves ou les -objections faites à ses _prêches_ et à ses _prônes_. Ce n’est pas sans -dessein que j’emploie ces deux substantifs, d’ailleurs louangeurs. - -Une dame «vieille, aristocratique, bouffonne et bougonne» (ce sont à peu -près les termes qu’elle lui consacre) se plaint de ce que Fœmina écrit -trop souvent sur le sujet de l’_auto_. Ni l’un ni l’autre n’est bien -méchant, pas plus d’en parler que de s’en plaindre. Fœmina n’est pas -contente; plutôt que de concéder un répit à la dame saturée de pétrole, -elle refait, de son mode de traction préféré, le sujet de sa prochaine -chronique, et assène à la réclamante les épithètes que je viens de -citer, qui restreignent le champ de l’enquête. Vieille (ce n’est pas sa -faute); aristocratique (il n’y en a plus guère); bouffonne (elle -l’ignore); bougonne (c’est son droit). Il en résulte que ce n’est pas la -Duchesse de Rohan, qu’on n’a jamais vue de mauvaise humeur. Une -auteuresse, dont on fête les productions, n’est jamais de mauvaise -humeur; or, l’auteur de _Lande fleurie_ est de toutes les Sociétés -Littéraires, quand elle ne les préside pas, et on lui récite de ses -œuvres, à bout portant, comme en pleine poitrine. - -Une autre manifestation du mécontentement, celui-là beaucoup plus vif, -s’exerce à propos de Madame Wagner, et s’exerce avec une acrimonie -d’autant plus surprenante, de la part de la _Sagesse_, qu’elle n’en -offre aucun autre exemple et que celui-là (qui se trouve dans le Roman) -est quasi foudroyant. Je voulais d’abord citer le morceau, si vous -voulez, le portrait, qui est une caricature, haute en couleur, et en -colère, légitime, d’ailleurs, comme toutes ses pareilles; elles sont un -droit. Mais j’ai préféré m’abstenir, aussi bien pour le modèle, que je -respecte, que pour le peintre dont le sévère et digne maintien, partout -ailleurs, me paraît, dans la circonstance, avoir procédé _ab irato_. Je -ne crois pas à un malentendu entre l’une et l’autre (elles semblent -faites pour s’entendre) plutôt à la querelle épousée de quelque ami en -susceptibilité avec le _Wahnfried_. Ah! comme, au contraire, je m’y -représente bien, un soir d’entracte, l’auteur de «la Lueur» occupé à -discourir, assis au-dessous du portrait de Schopenhauer, par Lembach, et -près de certaine vitrine de papillons, qui lui fournira des similitudes. - -Qu’il me suffise d’avoir démontré que la Dame s’irrite des -contradictions et prouve ainsi que ses arrêts lui semblent plus -incassables qu’elle ne le dit, quand elle plaisante. D’Aurevilly disait: -blaguer. A d’autres minutes, elle parle plus simplement, plus -sincèrement et alors, elle s’exprime ainsi, traitant un sujet: «Je suis, -bien entendu, persuadée de le connaître à fond.» - -C’est encore à son texte que je vais avoir recours pour m’aider à sortir -de mon incidente, et je dis, comme elle: «Le détour était long, j’en -conviens.» - -Qu’importe, s’il nous ramène au point de départ, à l’heure où nous -récapitulions des traits de _modestie_ un peu suspecte, auxquels nous en -ajouterons un dernier qui, celui-là, ne laisse pas d’être surprenant. - -En tête de ce gros _factum_ sur l’Angleterre, il y a une épigraphe. -Comme elle n’est pas guillemettée, on doit supposer qu’elle est de la -Patronne. Voici ce qu’elle profère: - -«--Parle-nous de ces choses. - ---Mais _je n’y entends goutte_. - ---Parles-en _d’autant plus!_ A force d’expliquer _ce que tu ignores_, -peut-être enfin _le comprendras-tu_.» - -Que dites-vous de cela? - -Quel que soit mon désir de ne pas prononcer le mot _outrecuidance_, il -me semble difficile d’y échapper, cette fois. Je me demandai, d’abord, -si j’avais bien lu, mais le sous-titre de l’écrit était là pour me le -prouver, et nous éclairer: «hypothèses impertinentes», impertinent, -_quod non pertinet_, ce qu’il n’appartient pas de dire, ni de faire. Il -s’agissait donc bien là d’une gageure d’ironie, d’une fanfaronnade -d’omniscience. - -Mais cela n’est pas le plus important de l’affaire, ou du moins, il y a -plus important, bien plus important, qui est _aveu d’incompétence_, -déguisé en _hardiesse jouée_. Retenons bien cela et poursuivons: «Prenez -courage, amis, j’aperçois la terre!» disait Léopardi. - -Munis du contexte, nous allons le comparer avec un synoptique, lequel -s’exprime ainsi: - -«J’écoutais récemment une personne fort _péremptoire_ qui, à chaque -parole, affirmait quelque chose et marquait de haut son dédain pour les -opinions et les actes du groupe auquel elle appartient. On sait toujours -mauvais gré à ceux qui témoignent d’une assez _audacieuse confiance_ en -votre _estime_, ou d’un assez _grand mépris_ de votre _jugement_ pour -vous laisser apercevoir sans scrupule _tout le bien qu’ils pensent -d’eux-mêmes_ et la _sécurité_ qu’ils tirent de là. Aussi, tant de propos -définitifs me donnèrent-ils d’abord un peu d’irritation et un goût de -contredire, dont, à l’avance, j’apercevais la vanité. Mais une remarque -plus solide encore, et plus hautaine que les précédentes, changea tout à -coup mes _dispositions agressives_ en une _affectueuse pitié_; j’avais -compris! n’écoutant plus la personne péremptoire, j’assistais au _débat -qui se poursuivait en elle_ et contestait _l’assurance_ dont, à chaque -parole, elle donnait de si beaux gages. Une fois de plus, mais mieux -qu’à l’ordinaire, je sentais que les _manières_, les _attitudes_, les -_mots_ sont des _déguisements_, des _armures_ sous lesquels _l’âme se -cache et se protège_ afin de n’être pas _atteinte_ en ses points les -plus _vulnérables_, afin qu’on ne lise pas son _secret chéri ou -humiliant_.» - -Qui peut bien avoir écrit ce copieux morceau, si fort en désaccord avec -le conseil péremptoire que se donne l’auteur de «l’Ame des Anglais» -avant de commencer sa besogne? Eh! mais, précisément la même Fœmina, en -tête de l’un des deux articles qu’elle a publiés, dans le même journal, -sous le même titre, à un an d’intervalle, sans que l’un soit indiqué -pour être la suite de l’autre, fait que, par parenthèse, je crois sans -équivalent. - -Et ce titre c’est: le _Doute de Soi_. - -Mais l’excellent _Figaro_, auquel j’ai tant de fois collaboré, m’a donné -d’inoubliables marques de sympathie, au nom desquelles je puis -considérer moi-même, d’un œil sympathique, ce qui peut être tenu pour -des passe-droits. _Fœmina_ les multiplie et les localise. Durant une -longue période, elle a publié deux articles, le même jour. Un dans le -corps du journal, un autre dans le supplément. Je n’en vois pas de -précédent ni d’ailleurs, d’inconvénient. Tout de même, depuis, il y a eu -baisse, on ne sait pour quelle cause. L’article de Fœmina est devenu -bi-mensuel, au moment où on avait pris son parti de le voir -bi-quotidien[15]. - - [15] Hélas! depuis, il avait disparu. Encore une forme de despotisme. - Il rentre en scène, avec une page intitulée: _Recommencements_; un - titre qui promet. Dans l’intervalle, j’allais dire: dans l’intérim, - Madame Bulteau a fait deux élèves (presque deux émules) Madame de - Régnier et Monsieur Bonnard. Ils en héritent du lustre et lui font - honneur. - -Encore un détour. Reprenons. - -Ces contradictions flagrantes, ces préoccupations du _doute personnel_, -tout cela prouve ce que nous supposions et voulions faire démontrer, par -l’écrivain lui-même, que la _confiance en soi_, et le _contentement de -soi_, ce sont deux, et que l’un et l’autre n’habitent pas dans cette âme -timide et altière. Écoutez se poursuivre le gémissement de cette double -nature. - -«Cette personne péremptoire souffrait âprement du doute de -soi.--Certaines gens paraissent l’ignorer. Ils devraient alors _ne se -plaindre de rien_. Ils n’ont pas _goûté_ la plus pénétrante des -amertumes.» - -Mieux encore, lisez tout le premier de ces deux articles, il est -sincère, pathétique et poignant comme tout ce qui décrit ce que l’on -connaît bien. Nous aussi, nous avions «_compris_». - -Le deuxième n’est qu’une seconde mouture, moins âpre, plus anodine, -celle-là inspirée agréablement par un joli ouvrage de notre précieux ami -Émile Berr, entre tous, fait pour inspirer des commentaires agréables en -restant sincères. Et cependant, cette variation moins farouche contient -encore cette phrase révélatrice: «Le doute de soi habite jusqu’aux _âmes -orgueilleuses_, et celles-là, peut-être, sont ses _proies les mieux -asservies_.» - -Et ailleurs, sur un troisième point, ce retour au leitmotiv «térébrant» -comme dirait la Dame: «Notre ridicule n’est presque jamais candide et -complètement désintéressé. Il résulte de _prétentions énormes_ dont le -doute de soi surexcite l’audace et hausse le ton.» - - * - - * * - -On s’explique un peu davantage l’extrême prolificité de Madame Bulteau, -quand on a démonté son procédé. Cela se fait aisément. Elle-même le -livre, dans l’avant-propos de son Angleterre et, tout le temps, elle y -revient. - -«J’ai retrouvé _l’enseignement au bout de l’anecdote_, la _loi extraite -directement du fait voisin_, le _conseil de reconstruire à chaque minute -d’après un meilleur plan_, et aussi l’habitude de _considérer les -incidents de la Vie matérielle comme des signes et des symboles_ qui -_font allusion à la vie morale et y ramènent_, par tous _les chemins_.» - -Non seulement c’est le _procédé_, mais c’est le _programme_. Il est -assez évangélique pour nous laisser surpris d’entendre un lecteur -proclamer qu’il préfère Monsieur le Curé. Qu’est-ce que le brave -ensoutané pourrait dire de plus orthodoxe? - -Suite du procédé. - -«Mon goût de chercher des _lois_ et des _leçons_ dans _les faits les -plus minces_ est tenté par ce petit problème». - -Encore: «Il y a dans _certains incidents tout petits_ et _de médiocre -intérêt_ un _sens qui arrête la pensée_». - -Enfin: «Les élections (cela pourrait tout aussi bien être n’importe quoi -d’autre) produisent sur moi un effet singulier. _J’aperçois_... je me -_souviens_... je _revois_... et aussi _reviennent_... _me contraignent_ -à réfléchir, j’essaye de faire tenir les _minces et nombreuses -observations ramassées_ en _des points divers_, et celles, plus -évidentes, plus directes recueillies tout près, des _faits accumulés -sans que j’y prisse garde_, dans la _chambre aux débarras_ de ma -mémoire... etc.» - -Voilà le schema. Il pourrait servir à l’établissement de cinq cents -chroniques. Il y a servi et y servira. En fin de compte, tout cela -pourrait bien être un peu mécanique. La Dame parle, quelque part, de -l’automate qui, à de certains moments, lui tient lieu d’intelligence. - -Dans un accident d’omnibus, où toute la voiturée reste en panne et en -peine, un jeune homme se saisit des rênes, assumant la responsabilité de -continuer la route et de remettre chacun chez soi. Déduction de l’avenir -du jeune homme d’après ce trait de caractère. - -Un Monsieur et une Dame se disputent dans la rue. Évocation des ménages -qui se sont disputés et de ceux qui se disputeront, sous d’autres formes -et de nouvelles manières; preuves à l’appui, considérations sur -l’atavisme. - -Un jour de migraine, la grande vedette de la Rue Drouot se laisse aller -à pester contre ses voisins, des pensionnaires qui hurlent au bout de -son parterre. Puis elle réfléchit aux raisons, aux nécessités de ces -cris... et, comme Madame de Blocqueville, elle demande à Dieu d’être -meilleure. - -Une autre fois, elle donne satisfaction à une fringale depuis longtemps -nourrie, qui est d’aller à la Foire aux Jambons; aux «honnêtes jambons» -comme elle les appelle (Hé! Madame, que faites-vous de la trichine?) Sur -ce terrain, «l’âme taciturne des détritus» (c’est son expression) la -fait ressouvenir de la pluralité des existences. - -Je disais tout à l’heure que tous ces ana philosophiques et raisonnés, -pourraient aussi bien porter les titres de _prêches_ et de _prônes_, et -que le client qui se targuait de préférer Monsieur le Curé, négligeait -de s’apercevoir qu’il avait affaire à Madame l’Abbesse. Autant dire, -aussi, moi, sans modestie, que je m’estime plus clairvoyant que le -lecteur qui préfère le Curé, car il ne m’arrive pas d’apercevoir Madame -Bulteau sans me la représenter sous forme abbatiale, en train de crosser -un troupeau de nonnains, qu’elle instruirait en les maltraitant, comme -elle fait, des passants du boulevard, sous prétexte de «quelque -prétention à bien lire dans les âmes». - -Qui pourrait se vanter de voir juste et ne pas voir flotter autour de -Monsieur Jean de Bonnefon tout le violet de l’épiscopat et toute -l’écarlate cardinalice, tous deux attristés de ne pas draper l’Évêque -majestueux et le Cardinal magnifique ensevelis en ce laïc, sous le drap -du citadin, la cheviotte du voyageur ou le velours à côte de -l’automobiliste? De même l’étamine émane de Madame Bulteau, la guimpe la -vise, la cornette l’affronte et le vers de Coppée l’entoure de son -phylactère: - - «Le chapelet battant la jupe de flanelle». - -Mais ce n’est pas tout, il s’y mêle encore... du _galon_. Si j’osais, -faible Télémaque, me comparer à Mentor, je dirais que, moi aussi, -j’examine les _petits faits_ pour en tirer des _conclusions_. Parmi ces -faits réputés petits, et gros d’indications, je range l’investiture. -_Res Vestiaria_, disait l’Antiquité. Le goût qui dicte le choix de tel -ou tel ajustement, je le tiens un peu pour une âme visible, à son insu, -extériorisant sur les épaules et sur les têtes, des pensées que l’on -croyait secrètes et des sentiments qu’on voulait cachés. - -Madame Bulteau, je l’en félicite, n’aime pas qu’on promène par la rue -des plumes amaranthe, des jupons mousseux et des gants qui laissent voir -les coudes; ses idées en matière de toilette sont tout autres, et comme -je les tiens pour révélatrices du moi de cette personne transcendante, -j’examine soigneusement sa parure, chaque fois que ma fortune la place -sur ma route et contre sa roue. Malheureusement ces rencontres sont -rares, rapides et difficultueuses. C’est une sortie de matinée -théâtrale, plutôt bousculée; encore un voisinage de table aux -«Réservoirs» où l’inspection soutenue serait impolie. Une fois pourtant, -un point de Paris que je haïssais tout particulièrement et auquel, à -cause de cela, j’ai pardonné, m’a rendu plus amplement ce service. C’est -la fastidieuse et redoutable Porte-Maillot, qui impose à l’auto un arrêt -rageur, dans la boue, souvent, dans la fétidité, toujours, dans la -mendicité sans grandeur et sans grâce, d’une marmaille bohémienne -assiégeant les portières avec des fleurs contaminées. Le chauffeur passe -plus ou moins de temps à se mettre en règle et les instants s’emploient -à pester. Le hasard fournit, un jour, aux miens, un meilleur exercice de -distraction et d’étude. L’auto voisine, qui était citron, renfermait ou -plutôt découvrait, gracieusement offert à mon télescope, en même temps -qu’à mon microscope, le fuyant objet de mon étude. Tout de suite sa -toilette me frappa. Un chaperon de paille blanche aux bords -raisonnables, contourné de foulard oseille. J’en fus satisfait. Tout -cela donnait raison à mes «hypothèses impertinentes». J’y retrouvais -l’idée de _cornette_ et l’idée de _voile_, en même temps que le souvenir -de la plante génératrice du potage-santé, à la fois saine et acidulée, -me rappelait telles aigreurs que s’étaient attirées certaine «vieille -dame aristocratique et bouffonne» et la grande veuve de Bayreuth. - -Mais il y avait autre chose: le justaucorps; oui, celui-là, -positivement, représentait l’armée, et bien que ce fût plutôt, si je me -souviens bien, les Guides de Belgique, le rapport militaire me suffit. -Imaginez un col à la Saxe et des parements auxquels manquait seulement -un numéro, qui aurait pu être matricule, ou bien encore celui de l’auto -_citron_. Or, ces revers étaient _canari_, et j’y relevai ce sens de -l’équilibre, cette science des rapports qui caractérisent le style de la -chroniqueuse. Et, pour la première fois, je sus gré à la station -nauséeuse, au stage fuligineux, qui m’avait offert une nouvelle occasion -de rendre justice à un confrère, non sans authentiquer ma perspicacité. - - * - - * * - -La Comtesse Mathieu, qui professe de l’admiration pour cet auteur, a -écrit (gentiment ou malignement, sait-on jamais?) en substance, du roman -de Madame Bulteau: «Quel bonheur! Ces chroniques dont nous n’avions -qu’une par semaine, en voilà dix, en voilà vingt, en voilà cent -réunies!»--C’était juste. Ce roman, c’est une addition de chroniques; il -y en a sur tout, sur l’amour, sur la musique, sur l’anarchie... les -personnages se les dégoisent en longs colloques. C’est bien fait, -nourri, assez solide, sans incorrection verbale, mais non plus, sans -style, du moins qui se puisse reconnaître à autre chose qu’au ronron. -Quand un tout petit peu de poésie apparaît, on est étonné, cela fait -l’effet d’un ruban, d’une dentelle ou d’une fleur artificielle, sur un -costume tailleur. Cela ne traîne pas trop, mais ne s’envole pas non -plus; cela marche, _sermone pedestri_ et non sans _sesquipedalia verba_. -On se demande quelquefois pourquoi ce n’est pas entraînant. La vraie -raison, c’est que l’auteur n’_invite_ jamais, il _enjoint_ toujours; et -le lecteur n’aime pas ça. - -Cet auteur, il exprime, par une citation Shakspearienne ce qu’il admire -le plus dans le roi Lear: l’_autorité_. Oh! que cette citation-là est -partie du cœur! Mais l’autorité sans persuasion, c’est sec. Madame -Bulteau a une façon de dire: «C’est entendu» qui entraîne à tiquer -contre un raisonnement, qu’un peu plus de latitude aurait fait admettre, -mais qui, présenté sans rémission, fait penser à ces marchands dont le -geste enveloppe avec trop de hâte un objet que vous auriez choisi. - -Quant aux _Pierres du Chemin_, elles ont fait le leur, dans le -supplément du _Figaro_; leur _autorité_ a agi, dans un sens imprévu, et -leur _persuasion_ qui, cette fois, ne fut pas absente, a persuadé ce -qu’elles ne poursuivaient point. Ces persuasions sont de deux sortes. La -première, c’est qu’il faut bien peser ses intitulés. Tel n’est pas, à -mon avis, le cas du titre de ce _memorandum_. Et pas d’erreur possible, -il ne s’agit pas là de pierres _précieuses_, du moins dans l’intention -de l’écrivain, qui précise: «Aujourd’hui ce sont des cailloux ramassés -sur les routes allemandes.» Mettons que ce soit des _cailloux du Rhin_. -Il est vrai, je la vois venir, avec son goût de faire réagir contre son -humilité apparente, elle veut se faire dire que ce sont des gemmes; car -enfin, elle doit le savoir, des pierres ce n’est agréable à recevoir, ni -par le nez, ni dans son jardin. Pourquoi pas plutôt: _les Fleurs du -Chemin_? Cela peut s’offrir; c’est même d’ordinaire ce qu’on se fait un -devoir de présenter. Parfaitement, mais à la condition de ne pas -prétendre au titre de Lear de la Chronique; les Fleurs, ce serait la -_persuasion_, les Pierres, c’est _l’autorité_. - -L’autre preuve involontaire, faite par cette publication, est plus grave -et peut ouvrir les yeux de plusieurs, de beaucoup, sur le danger de -_l’anticipation_. Que cette leçon vous serve, pondeurs, détenteurs de -petits cahiers qui, retrouvés après décès, feraient, sinon crier au -miracle, du moins viendraient aimablement grossir le flot d’outre-tombe -des menus mémoires pour servir aux historiettes d’un temps; ne lâchez -pas la chose avant l’heure. L’importance du recul, la nécessité du -_m’appar sulla tomba_ se font sentir pour ces déclics. L’accent -funéraire confère aux paroles quelque chose d’achevé, qui change en -oracles, le bavardage; qui sait même si, servis par une voix que l’on -n’entendra plus, ces _sublimes légumes_, bouillis par Fœmina, et qui -nous semblent imposer un peu trop d’écart entre l’adjectif et le -substantif, ne nous paraîtraient pas, en un de ces réflexes chers à -l’auteur des _Pierres du Chemin_, tendre à l’auteur du _Cœur -Innombrable_, un de ces beaux tributs des potagers de Versailles, tels -que Madame de Pompadour en offrait à la Reine. - - * - - * * - -Madame Bulteau met, quelque part, en parallèle avec je ne sais plus -quoi, les _Diaboliques_ de d’Aurevilly, et ce n’est pas à celles-ci -qu’elle donne raison. Cela va de soi. En réalité, ce qu’elle vise, sans -l’avouer, en infligeant ce mauvais point, ce sont les _Diaboliques -Bleues_ et qui traitent comme elles le font, celles que le grand -critique dénomme: «les Écrivailleuses endiablées.» - -Toutes les femmes de lettres d’aujourd’hui sont ces _écrivailleuses_-là, -quand elles ne sont pas des _écrivains_. Mais les unes comme les autres -(je l’ai dit ailleurs, et je le répète) n’ont plus _rien à voir avec le -bas-bleu_. En effet, ce qui distinguait ce dernier, c’était une science, -souvent mal assimilée, mais toujours excessive, dont les premières se -moquent comme de Colin-Tampon, et auxquelles les secondes préfèrent -l’exercice de leur faculté créatrice. - -Les deux seuls bas-bleus qui nous restent sont Madame Goyau et Madame -Bulteau. Faisons-les, s’il se peut, se rencontrer, comme les géants -cétacés dont l’espèce se raréfie, et que Michelet compare aux tours de -Notre-Dame, quand ces baleines se retrouvent dans les solitudes boréales -et se mettent debout pour se mesurer. Nos deux derniers _blue stocking_ -échangeront leur _savoir_ unique, - - «Comme un long sanglot tout chargé d’adieux.» - -Et nous les écouterons disserter, discourir, pérorer, ratiociner, -vaticiner, toutes deux disertes, assez spirituelles et assez braves pour -préférer le reproche arbitraire de pédantisme à l’accusation fondée -d’ignorance. - -En attendant, gardons-les, sauvegardons-les, avec toute la piété -nostalgique méritée par les survivants échantillons de races disparues, -les vestiges d’espèces menacées dont, seuls, les moulages, dans les -Muséums, apprendront, un jour, à la Postérité, quelles furent la stature -et la physionomie de Celles qui citaient de mémoire Jean Second de la -Haye, ou Ausone de Bordeaux, au lieu de tromper l’appétit de leur trop -confiante clientèle, avec des versiculets flatulents, qui sont les -beignets soufflés de la Littérature et les _Pets de Nonne_ de la Poésie. - - * - - * * - -Jean de Bonnefon, déjà nommé, a tracé, de Madame Bulteau, dans la même -_Corbeille des Roses_, un portrait fort bien venu, plutôt que très -bienveillant. - -Moi qui le suis, j’insiste sur ce point, je ne fais que citer: «Adonnée -au journalisme, cette dame a retrouvé les formes perdues de l’ancienne -chronique d’idées, sans renouveler les idées.--Elle signe tour à tour -_Fœmina_ et _Jacques Vontade_; mais sous l’un et l’autre pseudonyme, -elle fait naître cette pensée dans l’esprit du lecteur: «Je suis tombé -sur un vieux journal.»--C’est toujours le bavardage de Madame de -Girardin, diminué par une préoccupation de philosophie virile. Quand -elle signe _Jacques Vontade_, Madame Bulteau ne donne pas l’illusion de -la virilité littéraire. Elle est simplement»--_horresco referens!_--«une -impuissance qui veut faire l’homme.» - -«Madame Bulteau n’a, d’ailleurs, aucune prétention professionnelle.»--En -êtes-vous bien sûr, Monsieur de Bonnefon?...--«Femme du monde parfaite, -digne de profond respect par la tenue de sa maison et de sa vie, elle -écrit pour échapper à l’ennui de la route. Elle écrit vite des -chroniques qui descendent plus vite dans l’oubli et s’y enfoncent sous -le poids des admirations amicales.» - -Un peu oursonnes, aussi peut-être. - -«C’est Nietzsche!» s’écriait, un jour, en parlant de la hautaine -Bi-Mensuelle, une de ces admirations-là. - -Un mauvais plaisant qui passait, rectifia désobligeamment: «Vous voulez -dire: C’est _Nichts_.» - - - - -TABLE - - - Brelan de Dames 1 - I.--Musées pour Rire 7 - II.--Les Mirlitons Azurés 83 - III.--La Shéhérazade de l’Encre Bleue 131 - - - - -SAINT-AMAND (CHER).--IMPRIMERIE BUSSIÈRE. - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK BRELAN DES DAMES *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. 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Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you -are not located in the United States, you will have to check the laws of the -country where you are located before using this eBook. -</div> -</div> - -<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: <span lang='fr' xml:lang='fr'>Brelan des dames</span></p> -<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Robert de Montesquiou-Fézensac</p> -<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Release Date: December 17, 2022 [eBook #69568]</p> -<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Language: French</p> - <p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em; text-align:left'>Produced by: Clarity and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/Canadian Libraries)</p> -<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>BRELAN DES DAMES</span> ***</div> -<p class="c large">ROBERT DE MONTESQUIOU</p> - -<h1>Brelan de Dames</h1> - - -<p class="c gap">PARIS<br /> -<span class="large">FONTEMOING</span> <span class="small">ET</span> -<span class="large">C<sup>ie</sup>, ÉDITEURS</span><br /> -4, <span class="xsmall">RUE LE GOFF</span>, 4</p> - -<p class="c small">1912</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em">DU MÊME AUTEUR</p> - - -<p class="c i">Volumes de Critique et Recueils d’Essais</p> - -<ul> -<li><b>Roseaux Pensants.</b></li> -<li><b>Autels Privilégiés.</b></li> -<li><b>Professionnelles Beautés.</b></li> -<li><b>Altesses Sérénissimes.</b></li> -<li><b>Assemblée de Notables.</b></li> -</ul> - -<p class="c i">Pour paraître prochainement :</p> - -<ul> -<li><b>Têtes d’Expression.</b></li> -<li><b>Majeurs et Mineurs.</b></li> -<li><b>Élus et Appelés.</b></li> -</ul> -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch0">BRELAN DE DAMES</h2> - - -<p>Où en est, actuellement, la Comtesse d’Escarbagnas ? -Quelle forme affectent, de nos jours, -Philaminthe, Armande et Bélise ?</p> - -<p>Je ne parle, bien entendu, d’aucune de celles -de nos dames qui pratiquent avec talent, un -art pour lequel elles ont de l’aptitude et du -goût.</p> - -<p>En effet, si l’on peut reconnaître à Madame -d’Escarbagnas, quelque ressemblance -avec Mademoiselle de Scudéri, on ne saurait lui -en trouver avec Madame de La Fayette.</p> - -<p>Non, j’examine seulement, ici, quelques-unes -de ces fortes <i>mamans-prodiges</i>, qui percent -leurs plafonds, avec des lunettes, et nos oreilles -avec leurs tropes, comme avec leurs trompes.</p> - -<p>J’ai tout d’abord repris un type de d’Aurevilly, -un modèle auquel une personnelle fréquentation -et l’étude approfondie de documents -nouveaux, dont plusieurs inédits, me permettaient -d’ajouter des traits caractéristiques.</p> - -<p>De ce modèle, je me suis demandé si l’on -pouvait retrouver l’équivalent, dans notre société -contemporaine. Et pour répondre à cette -question, peut-être indiscrète, j’ai ébauché, en -regard de celle que l’auteur des « Bas-Bleus » -avait traitée de « Pic de la Mirandole en cornettes », -quelques gestes de l’une, qui pourrait -en figurer le <i>simulacre</i>, et de l’autre, qui peut -bien en représenter la <i>réalité</i>.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Maintenant, c’est à peine si, venant de citer -d’Aurevilly et son ouvrage magistral, je crois -devoir parler de ceux qui, sous prétexte de galanterie, -prétendraient remettre en question le -droit du critique à juger, même vertement, les -œuvres de ses confrères féminins.</p> - -<p>Voici ma réponse :</p> - -<p>Les Dames d’aujourd’hui voudraient-elles -aborder, de pair avec les hommes, toutes les -fonctions et toutes les carrières, politiciennes, -médecines, musiciennes, poétesses, épéistes ou -chauffeuses, et se voir aborder, à leur tour, avec -le même air enrubanné, pirouettant, poudré, -sucré, destiné à celles qui ne maniaient que -l’éventail ?</p> - -<p>Ce serait leur faire injure.</p> - -<p>La femme est devenue la camarade de -l’homme ; mieux, sa concurrente. Pour celles -qui se bornent à rester des Célimènes, maintenons -la bouche en cœur des siècles passés.</p> - -<p>Mais les autres nous apparaissent, à nos côtés, -en sarrau d’atelier, en blouse de travail. Cela, -qui ne les rend que plus estimables, quand il -s’agit de l’exercice d’un don réel, permet de -leur dire <i>leurs vérités</i>.</p> - -<p>Les plus sensées se garderont de s’en plaindre, -car cela permet aussi de dire <i>leurs vertus</i>.</p> - -<p class="sign">R. M.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch1">I<br /> -MUSÉES POUR RIRE</h2> - - - - -<h3>I</h3> - -<blockquote class="epi"> -<p>« Reçu un mot tout gracieux de -Saint-Saëns malade, mais content -du tambourin chargé de fleurs et -de la nomenclature de ses œuvres. »</p> - -<p class="sign">Marquise de <span class="sc">Blocqueville</span>.</p> - -</blockquote> - -<p>Un homme dont le succès personnel accréditait -la parole, en cette occasion, me disait, un -jour : « C’est, selon moi, une erreur de croire -que certaines personnes n’ont pas de veine. -Tout le monde a de la veine ; seulement, on sait, -ou non, s’en servir. »</p> - -<p>En ce qui me concerne, au moins une fois -dans ma vie, je n’ai pas su me servir de la veine. -Un mien ami, entre tous avisé, fort au courant -de ce qui pouvait réjouir ma fantaisie et exciter -ma verve, à son tour, m’avait dit, aux environs -de 89 : « Allez à Dieppe, voir le Musée Saint-Saëns, -je ne vous dis que ça, vous m’en donnerez — ou, -plutôt, vous nous en donnerez des -nouvelles, car, étant celui qu’elle peut impressionner -avec le plus de vivacité, vous nous devez -le compte rendu de cette étonnante collection, -qui va des « sauterelles d’Algérie » aux -« scories volcaniques » et, de la « Marquise de -Présalé » à la « Marquise de Saint-Paul ».</p> - -<p>J’entendis le conseil, mais je m’y rendis trop -tard. Une fois de plus, le <i lang="la" xml:lang="la">deliberando sæpè perit -occasio</i> me joua un méchant tour : j’entends -celui de laisser, sans que nos regards en aient -extrait le spectacle et déduit la moralité, -s’écouler l’espace de jours qui nous en offraient -le champ d’exception. C’en est un, en général, -que celui qui nous est soumis par ce que -j’appelle ici les <i>Musées pour rire</i> ; et, si j’en -juge par ce qu’il nous présente encore, même -modifié, celui dont je parle, dut être, à l’époque -où on me le signala, un des plus typiques du -genre.</p> - -<p>Tel qu’il subsiste, nous allons l’examiner, non -sans avoir tout d’abord spécifié ces modifications -et recherché leurs causes. En ce qui regarde -ces dernières, notons bien vite, qu’il suffit, -pour les déterminer, de quelques réflexions -caustiques, amenant les organisateurs à s’apercevoir -que le public ne se croit pas toujours forcé -d’entrer dans un plan d’admiration mutuelle.</p> - -<p>L’instinct de faire un nid, dont parle le -poète, et qui tourmente les hommes, au cours -de leur brève existence, cet instinct se prolonge. -Oui, l’instinct de faire un nid à ce qui -s’est groupé autour de nous, durant notre carrière, -vient à plusieurs, à beaucoup, disons-le, -à un trop grand nombre.</p> - -<p>Cette forme de l’amour-propre, qui consiste -à se survivre dans la glorification, plus ou -moins relative, des objets qui nous ont appartenu, -est trop humaine pour que, si les États et -les cités ne l’enrayent, la menace ne se dresse, -contre eux, de voir nombre de particuliers -s’ériger, de leur vivant, dans leur petit hôtel, -une sorte de cénotaphe civil, tenant à la fois -du muséum et du mausolée, et dont la concession -à perpétuité, hors-cimetière, est bien écrasante -pour se mesurer avec le peu de durée des -objets auxquels on en accorde l’excessif honneur.</p> - -<p>Si la création du Musée constitue, pour un -pays, une richesse et une gloire, la Collection -Cernuschi, malgré ce qu’elle a de remarquable, -répond-elle au besoin d’une nation ? — Que -dire de la Collection d’Ennery ? — Or, je prends -à dessein des réunions d’objets d’un intérêt -réel, parce que, s’il y a lieu de condamner -même celles-là, le procès des autres sera fait -du coup. Encore une fois, il y a danger à risquer -de transformer une ville, en une sorte de -champ de repos, composé de petites chapelles -devenues silencieuses, et dans lesquelles le fumeron -de la vanité n’éclaire que trop, des bibelots -que rien n’engageait à sortir de l’ombre.</p> - -<p>Quand le don est fait directement à un Musée, -le mal n’est pas moindre, si la faveur -accordée au donateur, de prolonger son souvenir, -à l’aide d’une exposition permanente, apparaît -plus importante que celle accordée au dit -Musée, par l’adjonction, à ses richesses, de médiocres -objets d’art et de contestables chefs-d’œuvre.</p> - -<p>Pour une Collection La Caze, d’ailleurs bien -mal récompensée de ses beautés, par le traitement -qu’on lui inflige, que de legs inconsidérément -acceptés, au Musée du Louvre ! Quel -rehaut lui apportent, je vous le demande, les -copies à l’aquarelle de la Collection Thiers et -ses piles d’assiettes ?</p> - -<p>Le Louvre ! quelle tentation, pour le snobisme -esthétique, d’inscrire un pareil nom sur -son testament, de se constituer un héritier si -honorifique ! Il est à craindre que la Comtesse -René de Béarn n’y résiste pas.</p> - -<p>Mais il n’est pas besoin que le Louvre lui-même -soit en jeu, pour donner à réfléchir sur -le sujet. L’acceptation d’un legs comme telle ou -telle donation connue ne s’impose pas. Les -testateurs le savent bien, qui posent au gouvernement -une colle posthume, et se retranchent -derrière un <i>prendre</i> ou <i>laisser</i> immédiat, qui ne -manque pas de pouvoir, puisqu’il enlève -l’affaire.</p> - -<p>Cette question, comme la question de la Censure, -est de celles qui se représentent continuellement -au tribunal des peuples ; j’entends -l’aléa d’accepter ou de refuser des dons entre -vifs, ou des présents d’outre-tombe. Il y faut -une grande circonspection, laquelle, d’ordinaire, -se voit remplacée par de lourdes gaffes. -Il est aujourd’hui à peu près certain que la -Collection Wallace aurait pu, un moment, -appartenir à la France. On sait ce qu’il en est -advenu. Il a fallu, à Georges Hœntschell, de la -persévérance, et l’ingénieuse collaboration -d’Henry Lapauze, pour glorifier, comme ils -l’ont fait, l’œuvre de Carriès. Dieu veuille (et -Saint Orphée) que la contrepartie naturelle -d’une telle erreur et d’une telle hésitation, ne -soit pas d’accueillir triomphalement quelque -pinacothèque de toc !</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p><i lang="la" xml:lang="la">Paulŏ minora canamus.</i> C’est par là que nous -avions commencé, là que nous voulions en revenir ; -mais il nous fallait, pour donner certaine -force à notre démonstration, l’appuyer -sur des exemples plus importants, lui donner -de plus solides bases.</p> - -<p>Convenir avec nous de ces deux dangers : -encombrer le Louvre de dons insuffisants et -combler Paris de collectionnettes ; puis ajouter -que la province doit se montrer bon enfant et -tout heureuse d’accepter le déchet de ce qui -messied à la Capitale, ce serait ne se montrer -qu’à demi clairvoyant et à moitié juste. La dénomination -de <i>Musée</i> contient et représente -une dignité qui n’est ni parisienne ni provinciale, -et ne devrait jamais être conciliable avec -de petits panthéons individuels ou du bric-à-brac -sans valeur.</p> - -<p>Tels n’en sont pas moins, je le répète, les -deux dangers qui menacent le Musée de province.</p> - -<p>Or, il ne faut pas oublier que le petit Musée -de Montauban contient la collection des dessins -d’Ingres, et le Musée de Nantes, son portrait -de Madame de Senones, pour ne citer que -ces deux exemples. Ils suffisent à prouver que -rien de grand n’est étranger aux galeries provinciales, -et que, s’il leur convient de rester -peu remplies, ou de demeurer désertes, même -ce dernier état serait préférable à la faute de les -faire servir à telles ou telles glorifications individuelles, -par des accumulations de colifichets -ou de bimbeloterie.</p> - -<p>Pour ce qui est du premier cas, à savoir ce -que j’appelle le petit panthéon individuel, c’est -lui que nous devons examiner, parce que c’est -lui qu’il faut rendre responsable de l’autre, c’est-à-dire : -l’apport du bric-à-brac sans valeur.</p> - -<p>Qu’est-ce qui pousse le particulier à cet envahissement -du territoire public ?</p> - -<p>Ce serait évidemment mal s’exprimer que de -parler d’infatuation, à propos d’un véritable mérite. -Néanmoins, traitant de Monsieur Sargent, -je me souviens d’avoir écrit : « Quand certains -hommes sont devenus tout à fait, je ne dis pas -de grands hommes (de ceux-là l’espèce est encore -rare), mais de grands bonshommes et, si -vous préférez, de gros bonnets, il semble qu’on -ne puisse plus, sous peine d’impiété, hasarder -la plus faible objection sur leurs grosses -méprises. C’est leur rendre un très mauvais -service. Il en résulte, pour eux, ce sentiment -d’infaillibilité sous-entendue, toujours dangereux -pour celui qui s’y abandonne. »</p> - -<p>C’est, on peut l’affirmer, il me semble, d’un -sentiment équivalent à celui-là, que peut résulter, -du fait même de quelqu’un de valable, la -création du petit panthéon individuel. Il se -peut que le grand bonhomme et, si vous voulez -même, le grand homme vive dans une atmosphère -d’adulation qui lui fasse perdre de vue -que ses mérites n’ont pas de raison de rendre -chères, fût-ce à ceux qui les apprécient, telles -circonstances de son existence, ou des membres -de sa famille.</p> - -<p>On peut admirer la <i>Danse Macabre</i> et les -<i>Mélodies Persanes</i>, sans que, pour cela, les souvenirs -de « la Grand’Tante Masson » deviennent -un objet de culte.</p> - -<p>Le rédacteur du catalogue nous apprend que -le Musée Saint-Saëns a été créé pour servir de -cadre aux œuvres de Madame Saint-Saëns mère, -qui était « la meilleure élève de Redouté ».</p> - -<p>Or, comme peu d’instants de réflexion -suffisent à nous persuader qu’un Musée, composé -d’œuvres de Redouté lui-même, n’offrirait -qu’un intérêt restreint, je vous laisse à -tirer la conclusion, en ce qui concerne les -œuvres de sa meilleure élève.</p> - -<p>Il est facile de démontrer la touchante erreur, -qui fait qu’un artiste réputé veut faire participer -à sa renommée des mémoires qui lui sont -chères. Cependant, non seulement il n’est pas -prouvé que son public ait le devoir de le suivre -dans cette voie ; mais on peut même affirmer -qu’il est en droit de l’abandonner sur ce point.</p> - -<p>Le « ayant appartenu » ne saurait être suffisant -pour conférer du prestige à des objets qui -n’en sont pas doués par eux-mêmes, que si le -feu titulaire, fût-il, entre tous, respectable, -possédait d’autre titre que celui de tenir de -près à un grand artiste, lequel tire de son -cœur l’admiration à lui inspirée par les œuvres -du défunt.</p> - -<p>Entre autres objets de ce genre, je me vante -de posséder, la cage de Michelet, la canne de -Musset, les lunettes de Becque. Mais ces noms -en disent assez pour doter de rayonnement les -pauvres choses qui les accompagnent.</p> - -<p>Il est possible, sans manquer de respect à la -gloire de Monsieur Saint-Saëns, et sans risquer -de méconnaître son noble sentiment filial, qu’on -puisse ne pas juger de même à l’égard de ce qui -nous est donné pour la raison d’être de son -Musée. Et, puisque le reste n’est que pour servir -d’encadrement, examinons un peu ce -cadre.</p> - -<p>Et, tout d’abord, je dénonce un scandale ; -l’indigne placement infligé, par le Musée de -Dieppe, à l’œuvre charmante de Madame Madeleine -Lemaire : le <i>Char des Fées</i>. Ce tableau (le -catalogue nous l’indique) fait partie du Musée -Saint-Saëns. Alors pourquoi n’y figure-t-il -point ? Ce n’est pas assez le louer que de dire -qu’il en serait le plus bel ornement. Et si Monsieur -Saint-Saëns a jugé bon de spolier ses salles, -d’un tel appoint, pour en faire bénéficier le -Musée proprement dit, comment n’a-t-il pas -mis comme condition à sa générosité, qu’on la -reconnaîtrait d’un meilleur remerciement que -de perdre dans les frises, l’œuvre qui en faisait -l’objet ?</p> - -<p>Ce n’est pas, certes, Monsieur Blanche qui -voudrait y contredire, lui dont la grande artiste -occupe l’atelier, toujours au dire du catalogue.</p> - -<p>Quel que soit donc l’exceptionnel intérêt de -l’œuvre exposée, au même Musée de Dieppe, -par ce peintre, nous ne doutons pas qu’il n’ait -à cœur d’en céder galamment la place à l’étincelant -<i>Char des Fées</i>. Et cependant, jamais le -jeune Maître ne s’est montré plus en possession -de ses moyens, ni mieux inspiré que dans la -réalisation du poignant chef-d’œuvre dont il a -fait don à la ville maritime.</p> - -<p>Ce tableau, nul de ceux qui l’ont vu, autant -dire admiré, n’en aura perdu le souvenir. C’est -<i>l’enfant se préparant à subir l’opération de la -transfusion du sang</i>. Bien que coiffée de fourrure, -et son pauvre petit corps roulé dans un -amas de pelleterie, au point d’en paraître -inexistant, la diaphane fillette anémiée grelotte -et, sans doute, n’est pas non plus sans trembler, -à l’idée de la minute redoutable. Néanmoins, -une flamme est dans ses yeux, on sent qu’elle -aura du courage et qu’un jour, bientôt peut-être -(Dieu le veuille !) nous verrons le rose -affluer à ses joues pâlottes et colorer ses menottes -de cire.</p> - -<p>Non seulement cette page est une des plus expressives -de l’œuvre si <i>personnelle</i> de cet artiste, -mais c’est une des plus marquantes de -l’École Française ancienne et moderne, mieux -encore un saisissant spécimen de l’histoire de -l’humanité. Sa place est, moins dans un Musée -frivole, que dans une clinique de hautes -études, entre une reproduction du <i>Médecin aux -Urines</i> et un fac-simile de la <i>Leçon du Professeur -Tulp</i>.</p> - -<p>Revenons au Musée Saint-Saëns et, cette -fois, pour ne plus le quitter, avant d’en avoir -fait le tour. Au moins un petit tour, car d’autres -tournées nous sollicitent ; un tout petit tour.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Voici d’abord, deux portraits de Monsieur -Saint-Saëns, qui, pour être dus à des artistes -peu connus de nous, n’en offrent pas moins -d’intérêt. Qu’on en juge par leur description -dieppoise.</p> - -<p>Le premier est porté au numéro 1807 du catalogue, -qui nous le présente sous cette forme : -« C. Saint-Saëns, de profil, couronné et tenant -une lyre, chevauche un aigle planant dans les -nuages. » Signé : « A Saint-Saëns, J. Nucci, -contre-basse, son admirateur. » — L’autre, inscrit -au numéro 1809, nous apparaît un peu -moins ambitieux, mais non moins pittoresque : -« Camille Saint-Saëns, debout sur une -masse de volumes empilés, œuvres du Maître, -avec cette inscription : « Saint-Saëns, célèbre -musicien. » Signé à gauche : « J. Parera », avec -cette dédicace : « Au grand artiste, le petit Parera, -Barcelone ».</p> - -<p>Au reste, et soit dit en passant, le Maître nous -paraît avoir le don de faire jaillir, de ses admirateurs, -les facultés les plus inattendues. C’est, -en effet, à peine si nous en croyons nos yeux, -quand nous lisons, au numéro 1814, « Henri -Roujon, Tête de Camille Saint-Saëns, de face. -Dessin au crayon, croquis. » Ce mot <i>croquis</i> a -beau être modeste, n’en voilà pas moins Monsieur -Roujon passé <i>décorateur</i>. Nous ne l’attendions -pas dans ce nouveau rôle. Le « cesse -de vaincre… » s’impose.</p> - -<p>La Marquise de Saint-Paul emboîte le pas. -Celle-là aussi sort de son domaine, celui des -bruits. Lisez plutôt, à la suite de son nom, au -numéro 1815 : « Fleurs, anémones, <i>et sa tête -photographiée</i> ». La rédaction, qui surprend -un peu d’abord, s’explique ensuite. <i>Fleurs</i>, qui -ferait pléonasme avec anémones, s’applique -pareillement à la tête de la Marquise. Et, alors, -cela va de soi.</p> - -<p>Au numéro 1990, dans les portraits divers, -nous lisons ensuite ces mots mystérieux : -« Profil d’une tête de nègre, avec reproduction -d’attestations. » Après tout, c’est peut-être -le nègre de Mac-Mahon, flanqué de la phrase -célèbre. — Au 1992, la Reine de Roumanie a -écrit une de ses phrases simplettes : « Devant -le buisson en flammes, on ôte ses souliers et -l’on donne son âme. » — Pour Loti, elle s’est -fait représenter, offrant théâtralement, à une -image de Madone, un diadème de carton et un -instrument de même matière, avec, au-dessous, -toujours en toute simplicité : « Ma Couronne -et ma Lyre aux pieds de la <span lang="la" xml:lang="la">Mater Dolorosa</span>. » — Au -2015, nous rencontrons Mademoiselle -Harding, dans le rôle de Phryné, et respirant -une rose. Cette photographie, comme on -le voit, n’a pas été prise le jour de la première.</p> - -<p>Au 2084, dans les papiers de famille, voici des -« Lettres de Monsieur Grisard du Sauget, cousin -de Madame Masson, dans lesquelles il est question -de deux tableaux, en sa possession, qu’il -croyait de Fra Angelico et qui n’étaient que des -copies d’après Van Loo. » — La distance est, en -effet, assez grande pour mériter d’être mentionnée. — Au -numéro 2090, c’est de Madame -Masson, née Charlotte Gayard, grand’tante -de Saint-Saëns, « une poésie intitulée : <i>A mon -esprit</i> (son mari, Monsieur Masson, libraire, à -Paris). » — Au numéro 2091, dans une lettre de -Madame Saint-Saëns mère, il est fait mention de -Camille « malade, pour avoir trop grandi ». La -scène se passe en 1848. Empressons-nous d’ajouter -que, depuis, il ne cesse de grandir, mais, -grâce à Dieu, se porte comme le Pont-Neuf. — Au -numéro 2092, autre lettre de Madame Saint-Saëns -à son fils « après lequel elle est en colère ». — Viennent -ensuite des lettres du Maître lui-même. -Elles sont infiniment variées de ton. -Qu’on en juge, puisqu’elles traitent successivement -« d’études comparées sur le chant des -obus », de l’éruption du Vésuve, de la gentillesse -des ours bernois et se terminent sur un -« mot sans date et sans adresse, à un intime dont -il réclame la présence, en lui apprenant que son -petit André s’est tué en tombant par la fenêtre ».</p> - -<p>Parmi les nombreuses lettres adressées à -Monsieur Saint-Saëns, il y en a huit de la Marquise -de Saint-Paul. Gageons qu’il pourrait bien -s’en trouver une pour taper le Maître, d’une -petite audition Rue Nitot, en l’honneur de la -Sainte Eugénie.</p> - -<p>Quant aux huit lettres de la Vicomtesse de -Trédern, je ne serais pas surpris, au contraire, -qu’elles aient, toutes les huit, pour but, d’offrir -son concours.</p> - -<p>Au 2248, j’entends parler d’une grande scène -lyrique intitulée : <i>La Marquise de Présalé</i> ; et je -me demande s’il ne s’agirait pas d’une préfigure -ou, si vous le préférez, d’une post-figure -de la même Marquise Versaillaise. — Au 2165, -saluons, en passant, du Docteur Don Grégorio, -un éloge des Canaries et de Camille Saint-Saëns. — Au -2283 <i lang="la" xml:lang="la">et passim</i>, notons des tambourins, -peinturlurés et honorifiques, offerts par la Marquise -de Blocqueville, cadeaux significatifs qui -nous permettront de faire valoir, tout à l’heure, -un éloquent rapprochement. — Au 2319 nous -enregistrons la présence d’un « <i>casse-croûte</i> en -bois orné ». Cette expression ne nous étant -pas très familière, nous en cherchons le sens -dans notre dictionnaire, qui nous apprend, -sans ménagements, qu’elle signifie : « instrument -qui sert à broyer la croûte pour ceux qui -n’ont plus de dents ». On comprend, dans cette -circonstance, que le catalogue n’indique pas -<i>de qui</i> provient ce bibelot, moins heureux, par -suite, et moins illustre que ce presse-papier, -orné d’un cheval au galop, dont on nous apprend -qu’il fut, lui, la propriété de Monsieur -Ambroise Thomas.</p> - -<p><i>Casse-croûte</i> et <i>presse-papier</i>, que vos destins -sont divers !</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>A notre regret, nous devons borner notre -glane dans le Musée Saint-Saëns.</p> - -<p>Donc, après avoir noté nombre de familières -dédicaces « à l’ami Camille » et cette inscription -plus altière de <i lang="la" xml:lang="la">Divus Camillus</i>, il ne nous -reste plus qu’à recueillir les échos du Dimanche -18 juillet 1897, mémorable jour de l’inauguration -du Musée Saint-Saëns. Le menu du banquet -nous est parvenu. Nous savons qu’il eut -pour <i>prélude</i> un « cantaloup glacé » et pour -<i>finale</i>, un « Gâteau Camille Saint-Saëns ». Là, -nos connaissances gastronomiques sont en défaut. -Nous avouons ignorer cette pâtisserie, ne -pas savoir si elle est feuilletée ou glacée, en -forme de tarte ou de tourte, de chausson ou de -pièce montée. Cependant, un esprit de déduction -nous porte à croire que ce pourrait bien -être tout simplement (n’êtes-vous pas de notre -avis ?) quelque chose comme un Saint-Honoré -de la Musique.</p> - -<p>Ce qui est certain c’est que l’entremets fut -mangé aux sons de la cantate ci-jointe, due à -la lyre d’« un vieil ami », Monsieur Alfred Tranchant, -que certainement Rivarol, en récompense, -aurait placé dans son <i>Petit Almanach des Grands -Hommes</i>, à côté de Minar de la Mistringue.</p> - - -<p class="c">A CAMILLE SAINT-SAËNS</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i5">Hosanna !… Hosanna !…</div> -<div class="verse i4">Il est dans nos murs… il est là,</div> -<div class="verse i5">Dans la cité Dieppoise,</div> -<div class="verse i4">L’Auteur de <i>Samson et Dalila</i> ;</div> -<div class="verse i5">D’une façon digne, courtoise,</div> -<div class="verse">Que chacun donc l’accueille et l’acclame bien haut,</div> -<div class="verse i4">L’Auteur d’<i>Henri VIII</i> et d’<i>Ascanio</i> !</div> -<div class="verse i5">Salut à sa verve gauloise</div> -<div class="verse i5">A son génie, en l’art</div> -<div class="verse i5">Des Gounod, des Mozart !</div> - -<div class="verse stanza">Et s’il n’a pas encor parmi nous sa statue,</div> -<div class="verse i8">Son monument,</div> -<div class="verse i4">C’est que l’heure n’est pas venue,</div> -<div class="verse i8">Heureusement.</div> - -<div class="verse stanza">Honneur, honneur à Dieppe ! Honneur à sa Mairie</div> -<div class="verse">Qui vient, au nom de tous les cœurs reconnaissants,</div> -<div class="verse">De nommer la place où se tient la Comédie :</div> -<div class="verse i3">La place Camille Saint-Saëns.</div> -</div> - -<p>Et maintenant, muni de la lampe de porion, -trouvée « auprès d’un cadavre » dans le puits -numéro 2, à Billy-Montigny, faisons une dernière -station au Musée d’Histoire Naturelle qui, -lui aussi, porte des traces de la générosité de -Monsieur Saint-Saëns. Admirons le « Macrocrona » -dont il a doté ces vitrines, en même -temps que de « sauterelles d’Algérie », de « crânes -de cochon et de porc-épic », de « coquilles à l’état -fossile, recueillies dans les déjections boueuses -du volcan éteint, nommé Mont de Galdar, aux -Grandes Canaries ».</p> - -<p>Puis, éloignons-nous, éblouis, charmés, un -peu étonnés, un brin frissonnants, à travers les -« crânes mérovingiens », les « bras décharnés », -les « fœtus humains », les « calculs de vessie », -les bocaux de ténias, les cocons, les coucous, -les molaires d’éléphants, les mâchoires de marsouins, -les restes de cachalots ; les araignées de -mer, les bécasseaux, les huîtriers, les oies-cravants, -les buses pattues, les outardes barbues, -les stercoraires parasites, les guillemots à capuchon -et les pingouins en plumage de noce !</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3>II</h3> - -<blockquote class="epi"> -<p>« L’une de ces Romaines, noblement -drapée, tient une oie, qu’elle semble -vouloir cacher. »</p> - -<p class="sign i">Catalogue de la Salle d’Eckmühl.</p> - -</blockquote> - -<p>Et cependant, qu’est-ce que nous offre à voir, -dans le genre, le Musée Saint-Saëns, à côté de -ce qui nous est présenté par le Musée d’Auxerre ?</p> - -<p>Le moment est venu de mettre en valeur le -rapprochement dont je parlais plus haut. J’ai -dit que la Marquise de Blocqueville avait offert -au grand musicien nombre de tambours de -basque. Mais elle en avait gardé pour elle. C’est -de ceux-là que je veux tambouriner, pour accompagner -une cantate en son honneur.</p> - -<p>Au demeurant et, d’une part, cette cantate, il -y a longtemps que j’aspire à l’entonner ; d’autre -part, l’étendue, sinon la grandeur du sujet me -fait hésiter. Sur le point d’écrire les quelques -notes que j’ai consacrées à la Province, dans les -<i>Altesses Sérénissimes</i>, je me sentais effrayé par -la majesté d’un sujet épuisé par Balzac. Un sujet -effleuré par d’Aurevilly ne me semble pas -moins redoutable. C’est le cas. On connaît le -brillant passage que l’auteur des <i>Diaboliques</i> a -consacré à la Marquise dans un chapitre de ses -<i>Bas-Bleus</i>. Il est loin, toutefois, d’avoir épuisé -la matière ; et comme elle nous apparaît sous -un autre aspect, et que nous comptons l’aborder -à un autre point de vue, nous allons contenter -notre envie.</p> - -<p>Madame de Blocqueville était, on le sait, la seconde -fille du Maréchal Davoust. Elle professait -un culte pour son père. La chose n’a rien -que de noble et de naturel. Néanmoins, la -Dame était si avantageuse que je me permets -de démêler un peu de snobisme filial, dans ce -grand amour. Chaque fois qu’elle en trouve le -joint, elle se nomme elle-même <i>la Fille du Lion</i>, -et cette désignation léonine n’est évidemment -pas sans chatouiller agréablement la crinière -d’une lionne de cette importance.</p> - -<p>Je crois bien qu’elle fut belle. Mal mariée, de -bonne heure, à un homme sans naissance (et, -probablement sans mérite, d’aucun genre, car, -nulle part, il n’en est jamais soufflé mot, au -cours d’un océan de bavardages)<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>, Louise -d’Eckmühl, se mit à voyager et à philosopher, -notamment à travers l’Italie. De là au -bas-bleuisme, il n’y avait pas loin ; l’espace fut -vite franchi, et, bien qu’elle s’en défende, quand -on l’induit à en rougir, elle représenta un type -transcendant de cette espèce en train de se -perdre.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> J’ai dû en rabattre sur cette appréciation ; l’homme -était au moins bel homme, si j’en juge par un portrait -de lui que le hasard me met sous les yeux, chez un -antiquaire de province.</p> -</div> -<p>En ce temps-là, nos Dames ne s’étaient pas -toutes mises à pondre sur papier, comme elles -ont fait depuis ; or, c’est de cette universalité -que meurt le bas-bleuisme qui, précisément, -figurait l’exception, parfois du don, et souvent -de la culture, lesquels faisaient se détacher -nettement un type de Philaminthe, sur le monotone -fond ourdi par le peuple des épouses -selon le vœu de Chrysale. Aujourd’hui les conjointes -ne savent plus mettre les rabats dans -le <i>Plutarque</i>, mais elles ne savent pas davantage -le lire. Cependant, elles ont appris à irriguer -d’encre leur foyer, le monde et la ville ; -et si leur production ne va pas plus loin, c’est -que la tubulure fait défaut, qui ne demande -qu’à serpenter par l’univers.</p> - -<p>Madame de Blocqueville n’a pas connu de ces -mesquines rivalités ; elle fut la Dinah Piedefer -de l’Épopée. Elle pondit. Que dis-je ? Elle fit -mieux, ou pis. La Nature, qui lui avait refusé -la maternité naturelle, lui permit de procréer -de petits ours, et même de gros, qu’elle lécha -consciencieusement, et qui lui parurent « mignons, -beaux, jolis et bien faits sur tous leurs -compagnons », illusion où l’entretint la complicité -d’une cour amicale, une courette.</p> - -<p>Il serait trop long d’examiner, ici, le plus ou -moins de valeur de ces œuvres transcendantes, -pleurnicheuses et philosophâtres, qui me paraissent -tenir de ce qui fut, un instant, le goût -du jour, au temps de la jeunesse de l’auteur, -le Vicomte d’Arlincourt et Monsieur de Custine.</p> - -<p>Certes, l’Auteuresse avait lu Joseph de Maistre. -D’Aurevilly le dit excellemment : « Madame de -Blocqueville a fourré du jasmin dans les <i>Soirées -de Saint-Pétersbourg</i>. » Mais elle avait aussi lu -<i>Lélia</i> ; elle déguise en Stenio et en Trenmor, -des messieurs de sa coterie ; et pour son -compte, elle se drape en Lélia, mais de toute -l’infinie variété de ces peignoirs, que l’Auteur -des <i>Diaboliques</i> nous énumère. Cette Lélia -guerrière s’appelle Eltha-Lucifera, elle est duchesse, -et tout du long des quatre tomes de la -<i>Villa des Jasmins</i>, le grand œuvre, elle change -de toilettes, et <i>rase</i>. Car c’est là le vrai nom de -ce que fait Madame de Blocqueville. Si d’Aurevilly -n’emploie pas ce terme c’est, je crois, -qu’il n’était pas d’un usage courant, à l’époque -de son article. Mais quand il accuse la Dame, -de <i>blaguer</i>, tout le temps, je ne doute pas que -ce ne soit <i>raser</i> qu’il ait voulu dire.</p> - -<p>Si le cours de notre petit Essai nous y induit, -nous parlerons de la <i>Villa des Jasmins</i> ; mais ce -n’est pas ce qui nous attire. Ce que nous voulons -étudier c’est le type falot de la grosse Madame -qui, toute une longue existence, peut bien se -prendre au sérieux, dans de telles proportions, -sur de si minces données ; qui bâtit son immortalité, -et celle de tout ce qui l’entoure, sur les assises -que nous allons examiner, et meurt sans -s’être réveillée de l’illusion d’un rêve, à la fois -puéril et grandiose, comique et douloureux, qui -a fait jaboter sa vie.</p> - -<p>Ce sera donc seulement au Musée d’Auxerre, -aux objets qu’il contient, à son catalogue qui -les décrit, et tout spécialement à certaine collection -d’agendas, que nous demanderons de nous -enseigner, de nous renseigner, de nous réjouir.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>La Marquise est morte en 1890, si je ne me -trompe ; mais, depuis bien une dizaine d’années, -au moins, plus que préoccupée d’assurer -le destin de ce qu’elle croyait être ses trésors, -elle avait résolu de les léguer à la Ville d’Auxerre -(lieu de naissance de son père) ; à cet effet, elle -s’était assuré le consentement des autorités, -avait fait disposer une salle du Musée, et -commencé d’envoyer ce qu’elle lui destinait.</p> - -<p>Je ne sais si l’inauguration en fut faite, de son -vivant ; je ne le crois pas. En tout cas, elle-même -n’y est jamais venue. Elle se contenta -d’en dresser le catalogue, mais ce, avec une -assiduité, une anxiété, dont témoignent les -carnets vibrants.</p> - -<p>Ce défaut de l’œil du maître se fait sentir -dans l’ordre, il semble assez incohérent, de la -bibliothèque. Le libraire Quantin avait accepté -le titre de conservateur de ce singulier Musée ; -mais, je suppose, par condescendance, et ne -dut pas y prendre beaucoup d’intérêt. Le Conservateur -actuel est âgé et semble plus jaloux -de ses droits, plus inquiet des indiscrétions, -que désireux d’aider les recherches.</p> - -<p>Et cependant le devoir de sa charge n’est pas -douteux : accomplir la volonté de la défunte. -Or, cette volonté n’est, elle-même, pas douteuse, -elle se formule au cours des petits cahiers, -qui se représentent l’intérêt de leur découverte -pour « les chercheurs de l’avenir ».</p> - -<p>Il ne s’agit donc pas d’en marchander la lecture -à ceux qu’elle peut intéresser. L’accès -hebdomadaire, un nombre d’heures fort restreint, -rend déjà la chose assez difficile. Un -jour viendra, sans doute, où cette charge sera -confiée à un homme jeune et mieux en accord -avec sa mission, qui sera de débrouiller ce -fatras, afin de faciliter la besogne aux « chercheurs » -évoqués et invoqués par la donataire.</p> - -<p>Chacun des agendas contient une année. Le -catalogue fut imprimé en 1882. Le griffonnage -ayant continué jusqu’en 1889, cela fait donc -sept années à y ajouter. Si je démêle bien, dans -le dit catalogue les indications ayant trait à ces -cahiers, qu’il ne faut pas confondre avec d’autres -gribouillages, l’interminable série commence -en 1847 (pour ne finir, je l’ai dit, que l’an 1889). -Ce qui devrait porter à quarante-deux le nombre -des cahiers. Cependant, à en croire le même -index, deux années manqueraient, 78 et 79. -Cela me semble peu probable. Elles se retrouveront. -Les chercheurs peuvent donc compter -sur quarante-deux années de radotage, comme -les fonds de bibliothèque en offrent peu -d’exemples.</p> - -<p>Celui-ci donne à réfléchir pour les mères qui -mettent imprudemment entre les mains de leurs -fillettes, des volumes tels que le <i>Journal de Marguerite</i> -de Mademoiselle Monniot, pour lequel je -voyais, quand j’étais enfant, se passionner mes -petites aînées. C’est un grand danger de laisser -croire, à une jeune demoiselle, qu’elle peut déposer -de l’écriture au seuil et au bas de chacun -des jours de l’année. La terrible fournée des Eugénie -de Guérin de raccroc, que nous subissons, -pourrait bien ne pas avoir d’autre origine. On -commence par barbouiller le quantième, la -correction des épreuves n’est pas loin. Adieu -la broderie qui était si belle ! Le premier <i>vers</i> -se fait sans qu’on y pense !</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Quant à l’ensemble du dit, du soi-disant Musée, -il est à peu près aussi bien aménagé que -le permettent les pauvres choses qui le constituent.</p> - -<p>C’est, au second étage de l’édifice, une salle -un peu basse, pour sa longueur (une dizaine -de mètres environ) éclairée, si je ne me trompe, -par sept grandes fenêtres voilées de stores, à -l’exception de celle du fond, pourvue d’un vilain -vitrail, qui <i>ornait</i> la salle à manger de la -patronne, au Quai Malaquais. Sur la frise du -plafond peint, s’inscrivent circulairement les -noms des batailles de Davoust, dont le buste et -la statue figurent dans la pièce, mais avec assez -peu de précision pour que l’on se demande, en -y pénétrant, si elle est consacrée à l’éloge du -guerrier, ou à la gloire du Cap Frehel et de son -phare, dont le modèle, bien qu’en miniature, -est encore assez grand pour prendre toute -l’attention, et jeter bas le reste du décor.</p> - -<p>Je suis loin de mettre en doute les sentiments -filiaux professés par la défunte ; mais il ne me -semble pas davantage douteux qu’elle en ait -joué pour placer son ours et solenniser toute -sa défroque.</p> - -<p>Afin de pouvoir passer celle-ci en revue avec -la familiarité qui convient, mettons à part les insignes -du guerrier, et quelques-uns de ses objets -de souvenir, lesquels seraient bien mieux à leur -place au Musée de l’Armée. On peut aussi faire -exception pour une ou deux jolies miniatures -de famille.</p> - -<p>Cependant, un objet domine tout cela, un -chef-d’œuvre, peut-être le chef-d’œuvre de Ricard, -un admirable portrait de la Marquise.</p> - -<p>Je ne pense pas que celle-ci, qui n’avait aucun -goût, l’ait apprécié ; elle appelle à son aide -pour le trouver et prouver beau. Et ce grand -renfort, excusez du peu, n’est rien moins que le -grand Dominique. Nous lisons, en effet, à la -page 29 du <i>Catalogue de la Salle d’Eckmühl</i> : -« Mon portrait de grandeur naturelle, avec les -mains, peint par Gustave Ricard. Le costume, — sauf -le léger voile noir voulu par Ricard, en -souvenir de la Joconde, — rappelle le costume -du beau portrait de la Duchesse de Buckingham, -par Van Dyck, aujourd’hui au Musée d’Amsterdam. -Robe de velours noir, guipures blanches -et nœuds bleus. Monsieur Ingres nous a dit, un -jour, « que celui qui avait fait ce portrait était -certainement <i>un peintre</i>. »</p> - -<p>Or, par l’effet d’une de ces surprises de destinées, -que les spiritualistes peuvent considérer -comme une forme d’épreuves des âmes, dans -l’Au Delà, ce magnifique portrait, grâce au despotisme -de la Marquise, devenue dans la mort -sa propre geôlière et sa tourmenteuse implacable, -est voué à ne jamais sortir du cabinet -Auxerrois, auquel le condamne son modèle.</p> - -<p>L’Exposition de Ricard, jamais accomplie depuis -sa mort, et d’autant plus impatiemment attendue, -sera faite, on le devine, avec quel noble -éclat. Mais l’exercice maladroit d’une volonté enfantine -et terriblement étroite, en exclura certainement -l’une des meilleures œuvres du peintre.</p> - -<p>Ceci dit, essayons de donner une idée de ce -qui constitue l’intérêt de cette surprenante collection -et du catalogue qui la décrit avec tant -d’amour. Un intérêt évidemment un peu différent -de celui que lui souhaitait la donatrice. -Mais ces maldonnes sont assez fréquentes :</p> - -<p>« <i>Un grand comique</i> nous est né ! » me disait, -un jour, une femme d’esprit, parlant d’une -dame qui venait de publier un roman, lequel lui -devait, à ses yeux, faire prendre place au nombre -des <i>grands lyriques</i>.</p> - -<p>On prend la place qu’on peut.</p> - -<p>C’est le cas de la Marquise de Blocqueville. -Nombre de fois, au cours de ses incontinents -agendas, elle nous entretient de ce factum qu’elle -appelle : <i>ce terrible catalogue qui tourmente ma -vie</i>. Il la fait s’écrier avec angoisse, à l’occasion -d’une maladie qui la met en danger, avant la -conclusion de ce document : pas encore, mon -Dieu, <i>seulement le catalogue</i> ! — Enfin, l’<i>œuvre</i> -est finie ; elle l’envoie à l’impression (jour mémorable !) -le 27 février 1882, après en avoir pris -quatre copies.</p> - -<p>Et, quand il est sorti des presses, un correspondant -le proclame : « unique en son genre ».</p> - -<p>C’est que la Marquise fut, on peut le dire, -victime des correspondants et des visiteurs familiers, -sinon intimes. La lecture des agendas -le prouve plus que surabondamment.</p> - -<p>Des deux parts, le malentendu était inévitable. -Elle était sédentaire. Comme un homme d’esprit -que nous avons cité, elle aurait pu dire : -« J’ai le besoin du repos et le goût du mouvement. » -Ou, plutôt, ce n’est pas tout à fait cela. Ce -qu’elle aurait dû formuler, pour dire le vrai, -c’est : « J’ai le besoin du bruit et le goût du repos. » -Il fallut donner satisfaction à cette double -tendance. Pour cela, elle fit toilette, et attendit. -On vint. Elle joua l’aimable, rien que pour ne -pas être seule et, surtout, ceci est plus spécieux, -pour pouvoir se plaindre d’être débordée.</p> - -<p>Quant à ses invités, c’était tentant, pour des -gens qui ont l’amour des visites, cette belle -dame toujours costumée, sans cesse assise, -presque trônante, qu’on savait trouver chez elle, -indéfiniment, loquace et diserte. On était venu, -on revint. On y prit goût, elle aussi ; et, d’un -côté, comme de l’autre, on tint cela pour de -l’amitié. Peut-être y en eut-il ; mais, je le crains, -pas beaucoup ; en tout cas, pas de bien forte. -Rien que de cette égoïste habitude, pour des -désœuvrés, de monter un étage et de se répandre. -Et comme il fallait bien payer d’un -écot, l’hospitalité souriante et ouverte, on -gratta la Dame où elle se démangeait, à savoir -en son amour-propre. A ce jeu elle devint insatiable. -Tout lui était bon qui la flattait. Notez -que je ne dis pas : qui la flagornait. Non, ce ne -fut pas le cas. Les personnes qu’elle voyait -constamment, et dont quelques-unes étaient -aimables, n’étant pas toutes supérieures, s’illusionnèrent -sur la valeur de leur hôtesse et -Égérie, et y allèrent bon jeu bon argent de leur -encens et de leurs offrandes.</p> - -<p>En ce qui concerne ces dernières, elle ne se -montrait pas difficile, préférant la quantité à la -qualité. Au reste, celle-ci se déguisait peut-être -à ses yeux ; au moins s’amplifiait de cet augment -que conférait, pour elle, au moindre grain -de mil, l’idée qu’il lui était destiné. En somme, -elle représenta parfaitement la <i lang="la" xml:lang="la">tenui popano -corruptus Osiris</i> de l’antiquité, la divinité qu’on -se gagne par une friandise. Et cette friandise, -c’était moins la babiole, que la sauce qui l’accompagnait -de compliments et de fariboles.</p> - -<p>On sait que le mangeur de haschisch est mis, -par sa drogue, dans un tel état d’illusion, que -le moindre bruit lui paraît un chant. La drogue -de la Marquise fut sa vanité, qui lui fit perpétuellement -prendre, avec bonheur, des vessies -pour des lanternes.</p> - -<p>Il est entendu que les amis n’aiment pas à -donner. Mais quand on vit qu’elle se contentait -de si peu, on marcha ; pas dans les grands prix. -Comme on le verra, quelques-uns abusèrent.</p> - -<p>Il se trouva bien aussi, parmi cette acclimatation -de familiers, quelques renards, pour vouloir -goûter au fromage de cette bavarde corvine. -Mais le fromage n’était pas gros. On sait -au juste ce qu’il représentait. Le chiffre en est -porté, dans la marge d’un des agendas : « revenu -annuel 45.986 francs 94 centimes. » Il n’y -a pas grand’chose à faire, pour les renards, -quand le « phénix des hôtes de ces bois » connaît, -à ce point, le compte des centimes et le -prix du beurre.</p> - -<p>La maligne écrit elle-même, plaisamment, -un jour d’étrennes : « Charles Buet voudrait -célébrer mon être en lettres de diamant, tracées -sur une table d’émeraude. Cela réclamait plus -que les cinquante francs envoyés le matin. »</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Ces offrandes, nous les retrouverons toutes ; -elles sont là, pavant l’enfer de la Salle d’Eckmühl, -de leurs bonnes intentions problématiques. -Nous les rencontrerons au cours de la -visite que nous allons y faire et qu’il sied de -ne plus différer. Autant que possible, je m’abstiendrai -de tout commentaire, afin de laisser -parler d’eux-mêmes les objets et leur description, -me bornant à ce qui me semblera nécessaire -pour souligner ou renforcer le spectacle et -la gloire.</p> - -<p>Tout au plus, avant de l’entreprendre, ce -pèlerinage passionné, me semble-t-il désirable -d’attirer l’attention du lecteur sur le tour particulier -de la phrase de Madame de Blocqueville -(dirai-je : le ronron de cette grosse chatte ?) qui, -dans la description de son catalogue, non moins -que dans les notations de son agenda, rapproche, -avec une imperturbable sérénité et un -sourire déconcertant, les éléments les plus disparates -et les sentiments les plus divers. De -bonne heure on a dû dire à la malheureuse -qu’elle avait du tour, qu’elle excellait à trousser -le billet. C’en fut fait, elle était perdue, au -moins pour la tapisserie.</p> - -<blockquote> -<p class="c small">EXTRAITS DU CATALOGUE DE LA SALLE D’ECKMÜHL</p> - -<p class="i">Encrier de Jacob… un monstre à gueule -béante reçoit l’encre, ses oreilles servent de porte-plume.</p> - -<p class="i ugap">Guéridon de forme ronde <i>(pléonasme)</i>. C’est -devant cette table que, tous les 14 octobre, le -Général de Trobriand nous racontait la bataille -d’Auerstaëdt.</p> - -<p class="i ugap">Tabouret d’acajou, appelé <i>X</i>, de forme à peu -près grecque. Étant sans dossier, c’était le meuble -où l’on devait, jeune fille, se tenir assise.</p> - -<p class="i ugap">Chaise sculptée par Grohé, lors de mon mariage. -Elle fut alors dorée et peinte par le Capitaine -Ernest de Cissey.</p> - -<p class="i ugap">Une autre chaise. Le cuir noir qui la recouvrait, -tombait en lambeaux ; je l’ai remplacé -par une bande de tapisserie, fort belle, relevée de -peluche rouge.</p> - -<p class="i ugap">Deux corps de bibliothèque, ornés de perroquets, -d’oiseaux d’eau, de plantes, <i>à la façon -chinoise</i>… laqués d’un ton jaune d’ocre, relevé -de rouge antique. Il y a aussi des niches du plus -élégant dessin <i>persan</i>. Au-dessous de la corniche, -j’ai voulu de grandes branches folles de jasmin, -ce cher amoureux de la lumière. Les deux niches -intérieures sont occupées par d’admirables vases… -rapportés <i>de l’Inde</i>, par mon frère qui les tenait -du gouverneur <i>anglais</i><a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>.</p> -</blockquote> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Ailleurs : « Ils n’ont pas leurs pareils en France. » -En réalité, ce sont d’assez jolis vases. Voilà tout. -Encore la blague. Au reste, l’un d’eux est endommagé.</p> -</div> -<blockquote> -<p class="i ugap">J’ai voulu leur faire un écrin digne d’eux. -Deux œufs d’autruche ornés de perles, à la façon -<i>africaine</i>, donnés à ma mère, et reçus d’elle, -pendent au-dessus des vases. — Dans les deux -niches extérieures, terminant à pan coupé la -bibliothèque, un nègre et une négresse, rapportés -de <i>Venise</i>, d’un travail très fin, soutiennent un -flambeau. Une petite lanterne chinoise, ornée de -plaques d’émail, et de glands à beaux verres -peints, pend au-dessus de chaque statuette.</p> - -<p class="i ugap">Ces bibliothèques, d’un prix considérable, sont -aussi originales que charmantes.</p> -</blockquote> - -<p>Essayez seulement, si vous vivez encore, si le -noir veut bien nous prêter son flambeau ou, -l’Empire du Milieu, sa petite lanterne, de vous -représenter ce que peut donner ce <i>chinois</i> compliqué -d’<i>antique</i>, de <i>persan</i>, d’<i>indien</i>, d’<i>anglais</i>, -d’<i>africain</i>, de <i>nègre</i> et de <i>vénitien</i>, sans oublier -le <i>jasmin</i>, et vous deviendrez aussi fou que les -branches de ce cher amoureux de la lumière.</p> - -<blockquote> -<p class="i">Deux meubles en marqueterie… copiés sur des -meubles du Roi Louis XIV.</p> -</blockquote> - -<p>N’oublions pas que, parlant de la Dame et de -ses Soirées, d’Aurevilly lâche le mot <i>blaguer</i> et -ajoute : « Tout du long de son livre, la Marquise -ne fait que cette vilaine chose-là. »</p> - -<p>Suite des « blagues » :</p> - -<blockquote> -<p class="i">Deux armoires copiées sur des meubles de -Madame de Maintenon, sauf en quelques variantes -par moi désirées. — La seconde garde dans sa -corniche les boutons de gilet du Maréchal et les -chiffres de la Duchesse Arya-Eltha-Lucifera.</p> -</blockquote> - -<p>Ne manquez pas de reconnaître Adélaïde -Louise d’Eckmühl, l’héroïne déguisée de la -villa ; son noble père, avec ses boutons de gilet ; -elle, avec ses boutons de jasmin.</p> - -<blockquote> -<p class="i">Une table à dessin… J’ai peint là un manuscrit -sur parchemin et beaucoup d’autres choses.</p> -</blockquote> - -<p>Elle peignait aussi.</p> - -<blockquote> -<p class="i">Deux petites chaises (modèle étrusque) couvertes -d’étoffe persane… et terminées, l’une par -deux oies en bronze chinois servant de brûle-parfum, -et posées sur les montants du dossier, -l’autre, par une chimère et un personnage accroupi…</p> - -<p class="i ugap">Un élégant flambeau en bronze chinois… représente -un ibis, <i>un prêtre ou une sorcière</i> : don -du Commandant de Coatpont.</p> - -<p class="i ugap">Premier obus envoyé par l’armée de Versailles, -sur le Palais des Beaux-Arts. Il a passé à quelques -lignes au-dessus de ma tête, pour aller éclater -dans mon appartement, le 25 mai 1871. — J’ai -fait monter l’obus <i>qui a rasé mon front</i>, sur un -petit bastion de pierre ; et on a peint, dans le -creux, l’ancien Palais Mazarin.</p> - -<p class="i ugap">Charmante statuette de bronze, œuvre de Monsieur -Mouton… résumant une boutade de la Duchesse -Eltha. L’homme à tête de porc, à cornes -de taureau, à corps et à jambes d’autruche, à -longue queue de renard et à mains de singe, -sculpté par Monsieur Mouton est tout à fait amusant. -D’un air mélancolique, ce jeune homme, fait -d’un métal argenté, se tient debout sur un socle -de porphyre rouge, gravé de cette légende : -L’homme d’après la Marquise de Blocqueville. -Exemplaire unique.</p> - -<p class="i ugap"><i>Boriko</i>… avec ses paniers arabes, de Barye, -je crois. C’est le portrait vivant des chers petits -ânes qu’on rencontre, à chaque pas, en Afrique.</p> - -<p class="i ugap">Portrait de la jolie Marquise du Luc… Pendant -les combats de la Commune, une balle est -venue piquer ce tableau, placé au-dessus du canapé -où je m’étais réfugiée ; j’ai fait placer cette -balle, avec une inscription, dans le bas du portrait.</p> - -<p class="i ugap">Buste ancien<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>, de grandeur héroïque… <i>On -le trouve plus beau que celui du Louvre.</i></p> -</blockquote> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> D’un Médicis.</p> -</div> -<blockquote> -<p class="i ugap">Joli petit melon chinois, en faïence de plusieurs -verts, acheté par moi dans le singulier village -hollandais de Brooke, afin d’être très convaincue, -si je le retrouvais en autre lieu, que, pour la -seconde fois, ce n’était pas en rêve que j’avais -visité ce pays joujou.</p> -</blockquote> - -<p>Voici maintenant la collection de cachets. -Le Musée Saint-Saëns a la sienne, Auxerre ne -pouvait faire moins.</p> - -<blockquote> -<p class="i">Voici le dernier que j’aie fait faire. Sur le socle -doré, d’un éléphant argenté, est gravé <i>le refrain</i> -d’une vieille chanson française : « J’ai dans l’âme -une fleur que nul n’a pu cueillir. »</p> -</blockquote> - -<p>Sauf votre respect, Madame la Marquise, la -vieille chanson française n’est rien moins -qu’une poésie de Victor Hugo, et des plus célèbres, -dont le premier vers est celui-ci :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Puisque j’ai mis ma lèvre à ta coupe encore pleine.</div> -</div> - -<p>Celui que vous citez n’est pas exact. Il faut -<i>ne peut</i> au lieu de <i>n’a pu</i>.</p> - -<blockquote> -<p class="i">Champignon de bois sculpté, monté en argent -et gravé, en souvenir d’une parole de l’Écriture, -d’un <i>élégant chameau</i> et de Memento.</p> - -<p class="i ugap">Cachet de cristal, à lien d’argent, gravé en -arabe du nom de Louise.</p> -</blockquote> - -<p>Au Musée de Dieppe, nous avons le cachet -avec le nom de Saint-Saëns, en caractères -chinois.</p> - -<blockquote> -<p class="i ugap">Joli paon de cornaline… J’ai fait graver sur -ce bijou la devise du cachet personnel et de jeunesse -du pauvre Empereur Maximilien : <i>Kallibiotik</i>, -mot de la vieille langue des Bohèmes, qui -signifie : par tous les moyens honnêtes, rendre la -vie agréable.</p> -</blockquote> - -<p>Ne vous semble-t-il pas entendre Coquelin -Cadet, sous les espèces de Covielle déguisé, -expliquer à Monsieur Jourdain les beautés de la -langue orientale, « qui dit beaucoup de choses -en peu de mots » et faire suivre de cacophoniques -polysyllabes tels que, par exemple, <i>Kakarakamouchen</i>, -d’interminables interprétations, -telles que « votre cœur soit toujours -comme un rosier fleuri » ou le souhait d’associer -la prudence du lion à la force du serpent ?</p> - -<p>M’est avis qu’un voyageur mauvais plaisant -pourrait bien, avec son <i>Kallibiotik</i>, s’être payé -la tête de l’aimable Marquise.</p> - -<blockquote> -<p class="i ugap">Petit sanglier doré, donné par une vieille amie -de ma gouvernante.</p> - -<p class="i ugap">Trois balles ramassées Tour Malakoff et montées -en cachet. Ce souvenir guerrier m’a été offert, -à Alger, par le Colonel Renou. Sur la plaque -d’argent, j’ai fait graver mon oiseau favori, une -cigogne.</p> - -<p class="i ugap">Un pèlerin… Sur le pied j’ai fait graver, en -mémoire d’une parole de Marguerite (?) un poisson -volant et cette légende : <i lang="la" xml:lang="la">nec, nec.</i></p> - -<p class="i ugap">Grenouille trouvée, en Égypte, dans un tombeau, -portant une scène bizarre profondément -entaillée : <i>un diable à trois cornes semble faire -danser</i> un <i>crocodile</i>. Roger de Sédières, petit-fils -de ma tante de Beaumont, m’a rapporté, de -la terre des Pharaons, ce souvenir que j’ai fait -monter, en argent oxydé, de fleurs de lotus.</p> - -<p class="i ugap">Grand cachet d’argent, autrefois commandé -en Afrique, par le colonel Ernest de Cissey ; il -célèbre la Comtesse Louise, <i>avec la pompe -Arabe</i>.</p> - -<p class="i ugap">Éventail énorme… commandé par Madame la -Duchesse de Berry, et arrivé trop tard ; il fut -acheté à Fossin et mis dans ma corbeille.</p> -</blockquote> - -<p>Encore la vilaine chose stigmatisée par d’Aurevilly. -Et ci-dessous :</p> - -<blockquote> -<p class="i ugap">Écu d’argent… C’est dans cet écu que Louis XV, -au jeu, passait ses billets à la Duchesse de Châteauroux.</p> - -<p class="i ugap">Pile de sous renversés par le tremblement de -terre de la Guadeloupe, et mis en fusion par le -feu ; cadeau de mon cousin, le Vicomte Davoust.</p> - -<p class="i ugap"><i>Délicieux sabot pointu</i> formant boîte… une -chinoise lit sur le couvercle. Donné par la Vicomtesse -de Janzé.</p> - -<p class="i ugap">Petit coffret… que l’on croit avoir appartenu -à la Reine Margot.</p> -</blockquote> - -<p>Encore la vilaine chose.</p> - -<blockquote> -<p class="i">Deux énormes pendants d’oreilles. Je les ai -fait monter par un sculpteur italien, Angelo -Francia, Benvenuto Cellini au petit pied.</p> -</blockquote> - -<p>A la petite main serait plus juste.</p> - -<blockquote> -<p class="i">Deux bracelets… je portais souvent ces bracelets -d’une ornementation riche et sévère, et ils -étaient toujours admirés.</p> - -<p class="i ugap">Anneaux d’or… Ces larges bracelets rappellent -les vieux bijoux grecs, autant que le <i>you-you</i> -arabe, le <i>jov-jov</i> des anciens.</p> - -<p class="i ugap">Broche… ce bijou m’a été donné, le 17 mai -1864, à Rome, par la Princesse Carolyne de -Sayn-Wittgenstein, qui avait bien voulu me servir -de marraine pour la confirmation. Je n’avais -jamais été confirmée, etc…</p> - -<p class="i ugap">Plume de corail… elle me fut envoyée par la -Princesse Carolyne, avec les lignes suivantes : -« Cette plume n’est qu’un joujou, mais elle vous -revient comme symbole de la vôtre ; comme -celle-ci, elle a trempé dans des vagues agitées et -amères, dans des profondeurs où le vulgaire -n’atteint pas et où se trouvent les perles précieuses, -les naïades fantasques et tout un monde -enchanté. »</p> - -<p class="i ugap">Cassolette… Émeraude sur le couvercle de cette -<i>gracieuse petite marmite d’or</i>.</p> - -<p class="i ugap">Collier… La pièce vraiment curieuse du collier -est un petit sequin d’or, qui ornait les cheveux de -Lady Esther Stanhope, lors de sa mort, et qui -m’a été rapporté d’Orient. Suspendu et mobile -au centre d’un cercle d’or, bombé, doublé et -bordé d’une légère corde, il porte écrit en lettres -fantômes, d’un côté : <i>A Esther Stanhope, je fus !</i> -de l’autre : <i>à Louise d’Eckmühl, je suis !</i></p> - -<p class="i ugap">Petite épingle d’or… bijou favori fait par un -véritable artiste, Riballier, tué en cherchant un -secret chimique pour blanchir les diamants du -Cap.</p> - -<p class="i ugap">Broche… Ce bijou est attribué à Benvenuto -Cellini.</p> -</blockquote> - -<p>Encore la vilaine chose.</p> - -<blockquote> -<p class="i">Deux croissants… Ces boucles d’oreilles données -par la Comtesse de Gervillier, me plaisaient -beaucoup et ont fait avec moi tout le voyage -d’Italie, en 1878.</p> - -<p class="i ugap">La Comtesse de Chaponay m’ayant donné -deux petites lanternes pendants d’oreilles, j’ai -pensé que, si Diogène s’était contenté d’une lanterne -pour chercher un homme, il en faudrait -bien deux pour observer les âmes… et encore ! -J’ai donc fait enchâsser les gentils bijoux <i>dans -un vrai conte de fée délicatement ciselé</i>.</p> - -<p class="i ugap">Pendants d’oreilles… Des deux boutons pend -une corde souple, à laquelle est attachée une petite -sonnette d’or, chargée de mots grecs et destinée -à chasser le mauvais sort par son Drinn-Drinn. — Le -modèle de cette clochette a été -trouvé au pied d’une statue <i>dont j’ai la photographie</i>.</p> - -<p class="i ugap">Nous terminerons l’inventaire de cette collection -de boucles d’oreilles par la description d’un -roseau long comme une petite main et ayant la -forme d’un bâton, que les indigènes de certaines -parties du Brésil se passent dans l’oreille. Ils -nous semblent pouvoir lutter, du moins pour la -longueur de cet appendice, avec nos chers et patients -et très calomniés baudets d’Europe.</p> - -<p class="i ugap">Bague étrange en or vierge curieusement travaillé -et enroulé par un artiste nègre. Amand -de Trobriand, ayant été envoyé en mission à -Guinchabo, près du roi noir d’Attla, celui-ci lui -donna ce bijou. Lors de nos désastres, le bon -Amatifou envoya, en 1871, vingt mille francs -pour le rachat de la France, son alliée. Bien des -rois blancs n’ont point agi aussi généreusement -que le noir Samaritain, dont je respecte l’anneau, -cadeau du petit-fils de mon vieil ami.</p> - -<p class="i ugap">Bague des fiancés du Liban. Elle est composée -de petites perles enfilées et de petits sequins d’or -qui pleuvent coquettement sur le doigt.</p> - -<p class="i ugap">Bague en <i>prisme</i> d’émeraude…</p> -</blockquote> - -<p>Chère Madame, on dit : <i>prime</i> !… Ce bijou -vous a été donné pour votre confirmation ? -Alors, vous méritiez la petite calotte !</p> - -<blockquote> -<p class="i">Bague d’or… Elle raconte mystiquement un -rêve peint par Mademoiselle Roberts.</p> - -<p class="i ugap">Bague à étoile de diamants sur améthyste, -plusieurs fois transformée avant de s’envelopper -de lilas.</p> - -<p class="i ugap">Gros et long serpent d’or vert… C’est là vraiment -une œuvre d’art qui mérite d’être mise à -l’abri d’un jeune caprice <i>ou d’un héritier inintelligent</i>.</p> -</blockquote> - -<p>Pas très aimable pour la famille !</p> - -<p>Suit une historiette, à propos de deux glands -de perles :</p> - -<blockquote> -<p class="i">Une fois mariée je les fis monter avec des -feuilles de chêne en diamants, puis ils ont fini -par tomber, feuilles et glands, <i>du bec d’un Saint-Esprit</i> -d’opales et diamants.</p> - -<p class="i ugap">Coffret dans lequel Madame Louise de France, -fille de Louis XV, avait donné ses belles émeraudes -à la jeune Dauphine.</p> -</blockquote> - -<p>Encore la vilaine chose !</p> - -<blockquote> -<p class="i">Mosquée de Pondichéry, <i>sculptée dans la -moelle d’un palmier</i>, avec ses minarets, ses terrasses -et ses colonnades.</p> - -<p class="i ugap">Comme opposition à cette blancheur et à cette -légèreté, nous décrirons un beau et lourd coffret -monumental, doublé de bois de santal et <i>taillé, à -côté, dans les noires cornes d’un buffle</i>.</p> - -<p class="i ugap">Figurines indiennes… indien monté à chameau ; -indien monté à vache ; vache harnachée, -mais non montée.</p> - -<p class="i ugap">Petite boîte de l’Inde, rouge, jaune et verte, -contenant une souris.</p> - -<p class="i ugap">Échantillon de la fameuse herbe de <i>houla</i>… -C’est l’Abbé Huc qui m’a donné l’herbe sèche -que voilà.</p> - -<p class="i ugap">Joujoux Japonais : monstre jaune et tortue -branlante.</p> - -<p class="i ugap">Miroir rond… enfermé dans une boîte en peau -d’hippopotame, glace des femmes touaregs. — Cadeau -du Consul d’Espagne.</p> - -<p class="i ugap">Savon de Jérusalem… rapporté par Monsieur -Cirelli.</p> - -<p class="i ugap">Flacon de coco, sculpté à Brest, par un forçat -célèbre.</p> - -<p class="i ugap">Intérieur d’une cellule de carmélite, introduit -dans un petit œuf.</p> - -<p class="i ugap">Modèle, en miniature, du chapeau des femmes -de Moulins, en 1847.</p> - -<p class="i ugap">Poupée habillée du costume exigé pour les -baigneuses de Néris, en 1874.</p> - -<p class="i ugap">Échantillon de la soie blanche que l’on tire du -Sorgho.</p> - -<p class="i ugap">Petit balai dont le sommet frisé, perché au -haut d’un bâton, terminé par une pareille boule -plus petite, rappelle la tête d’un chien de la Havane. -C’est avec de pareils instruments que, le -vendredi saint, on lave les autels de la basilique -vaticane. Dom d’Achille voulut bien m’en procurer -un.</p> - -<p class="i ugap">Très grand album contenant un délicieux -portrait du Chevalier de Paravey appuyé sur un -pain de sucre…</p> - -<p class="i ugap">Dent d’un requin tué en Colombie, dans les -chasses que le Général de Trobriand faisait avec -Bolivar, chasses dont j’ai raconté quelques épisodes<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>. -Je tiens du Général, <i>qui y attachait un -prix de souvenir</i>, cette dent de requin.</p> -</blockquote> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Toujours dans <i>les Jasmins</i>.</p> -</div> -<blockquote> -<p class="i ugap">Coquille d’huître trouvée dans le <span lang="en" xml:lang="en">Far-West</span>, à -une grande altitude, par le Général Régis de Trobriand. -Je la tiens de lui.</p> -</blockquote> - -<p>Et voilà. Notez que, sauf pour les quelques -derniers numéros, qui m’ont paru gagner à se -grouper ainsi, j’ai cité dans l’ordre.</p> - -<p>Ce serait le moment, selon la belle expression -de Shelley, de « laisser le silence remplir la -pause obscure ». Mais comment, d’autre part, -résister aux réflexions qu’entraîne pareil défilé ?</p> - -<p>Je ne vois que la fresque de Gozzoli, au Palais -Ricardi, et certains passages de la <i>Tentation -de Saint Antoine</i>, par Flaubert, qui me -semblent pouvoir lui être comparés. Il faudrait -un Jérôme Bosch, compliqué d’Aubrey -Beardsley, pour représenter ce cortège d’amis, -sans doute loin de s’imaginer l’honneur réservé -à leurs étranges cadeaux, quand ils les -rapportaient chacun de son point du monde. -Geste spontané et sans apprêt, qui leur assure, -bon gré, mal gré, de se voir représentés indéfiniment, -chacun tenant son petit bateau, tant -que ce catalogue durera ou que se prolongera -ma glose.</p> - -<p>Je crois voir la Reine de Saba offrant au héros -du Maître de Croisset « le bouclier de -Djann-ben-Djian, celui qui a construit les Pyramides », -lorsque le Consul d’Espagne tend à -Madame de Blocqueville ce miroir rond, seule -glace des femmes touaregs, enfermé dans une -boîte en peau d’hippopotame. Et voici le Commandant -de Coatpont, avec son ibis, son prêtre -(ou sa sorcière) ; Mouton, avec sa statuette -folle ; la vieille amie de la gouvernante, avec -son petit sanglier doré ; le Colonel Renou, avec -les trois balles de la Tour Malakoff, servant de -support à une cigogne ; Monsieur de Sedières, -avec la grenouille qui porte, sur le flanc, un diable -tricornard, faisant danser un crocodile ; Monsieur -de Cissey célébrant la Comtesse Louise, -avec la pompe arabe ; le Vicomte Davoust, avec -la pile de sous renversés et mis en fusion par le -tremblement de terre de la Guadeloupe. Voici la -Vicomtesse de Janzé, avec son délicieux sabot -pointu, et Mademoiselle de Boureuille avec sa -gracieuse petite marmite ; la Princesse de Sayn, -la marraine de confirmation, avec sa plume -de corail ; la Comtesse de Gervillier avec ses -croissants, et la Comtesse de Chaponay avec -ses lanternes.</p> - -<p>Voici le jeune Trobriand, avec la bague du -bon Amatifou, le roi noir d’Attla, et le traducteur -de Kheyam, avec le sequin de Lady Stanhope. -Voici Madame Émile Ollivier, avec la mosquée -de Pondichéry, sculptée dans la moelle. -Enfin, les trois derniers, comme les trois Rois -Mages, présentent, l’un, Monsieur Cirelli, le -savon de Jérusalem ; l’autre, Dom d’Achille, le -petit balai du Vatican ; et le Général Régis, la -valve étonnante, peut-être bien, simplement, -après tout, laissée, sur un sommet, par des -touristes en excursion, des promeneurs en -pique-nique.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Ce défilé que j’évoque, il eut lieu dans la réalité, -durant près d’un demi-siècle ; et il ne tient -qu’à vous d’en voir processionner le reflet, -dans les quarante-deux agendas que j’ai eu -l’honneur de vous signaler, et que nous allons -examiner maintenant.</p> - -<p>Je me souviens d’un document arabe, qui -représente le Fils de David en colloque avec la -Reine des Fourmis. Celle-ci fait défiler de ses -sujettes, devant le Roi des Rois, pendant je ne -sais combien de jours, au bout desquels, elle -apprend au souverain qu’elle en possède -soixante et dix fois autant.</p> - -<p>Il demande grâce.</p> - -<p>Il y a de cela dans les agendas de Madame de -Blocqueville.</p> - -<p>Il y a aussi une forme renouvelée de la doctrine -de Nietzsche, la théorie de <i>l’éternel retour</i> -de Madame Beulé, de Mademoiselle de Lagrenée, -de Miss Reed, des Diémer, des Dorange, -des Rigodit, des Chiala et <i lang="it" xml:lang="it">tutti quanti</i>.</p> - -<p>Les quelques fragments que je possède, de -cet interminable fatras, se peuvent ranger sous -trois rubriques. La première contiendra tout ce -qui ressortit à une vanité naïve et folle, une vanité -de vieille petite fille gâtée.</p> - -<p>Elle-même en convient :</p> - -<blockquote> -<p class="i">« <i>On gâte ce mauvais Moi, et il a dormi.</i> -<span lang="en" xml:lang="en">Thanks to God !</span> »</p> -</blockquote> - -<p>Parfois elle laisse passer le bout de l’oreille -qui, pour ne pas être aussi longue que celle de -« nos chers baudets », laisse voir l’excessive -éclosion de son amour-propre :</p> - -<blockquote> -<p class="i">X… me souhaite de rester <i>belle, bonne, spirituelle</i> -et <i>captivante</i>, comme je suis. Poison insinuant -que l’on boit avec délices, tout en n’y -croyant pas.</p> -</blockquote> - -<p>Une petite pirouette finale, qui n’est là que -pour attirer l’attention et l’augmenter par l’apparente -modestie ; nous n’en avons pas moins -notre <i lang="la" xml:lang="la">confitentem ream</i>, laquelle, d’ailleurs, -continue de se découvrir :</p> - -<blockquote> -<p class="i">La vieille Florence, mon ancienne cuisinière, -en me trouvant <i>rajeunie, belle</i> et <i>claire de teint</i>, -a capté mon jugement. <i>Par un coin, on est toujours -un peu sultan.</i></p> -</blockquote> - -<p>Et elle ajoute, par un de ces traits de comique -involontaire, qui lui sont particuliers :</p> - -<blockquote> -<p class="i">Je l’ai recommandée à une Dame qui, venue -aux renseignements, est <i>tombée en extase devant -mon caoutchouc !</i></p> -</blockquote> - -<p>A qui la faute, si ce n’est à ses amis, vraiment -un peu « monteurs de coup. » Certes, le terrain -est favorable, mais ils l’engraissent terriblement. -C’est elle qui le dit :</p> - -<blockquote> -<p class="i">On me promet l’immortalité la plus reculée.</p> -</blockquote> - -<p>Et les voilà s’interrompant d’apporter des -« tortues branlantes » ou la soie du sorgho, -pour asséner des coups d’encensoirs, qui -achèvent d’exalter notre brave corneille :</p> - -<blockquote> -<p class="i">Fanny me dit qu’<i>en Suède et en Norvège</i>, -tout ce qui me touche, passionne.</p> -</blockquote> - -<p>Cette Fanny pourrait bien être Miss Reed qui, -dans ce temps-là, chantait. — Oh ! Mademoiselle, -pourquoi contribuer ainsi à la crédule -infatuation de votre vieille amie ? C’est, sans -doute, pour cela que le Bon Dieu vous a retiré -votre voix. Comment l’en blâmer ?</p> - -<blockquote> -<p class="i">Mon paquet fragile et ma lettre sortent des -Jardins d’Aladin.</p> -</blockquote> - -<p>Il s’agit d’un présent envoyé à Octave -Feuillet, qui remercie en ces termes expressifs.</p> - -<blockquote> -<p class="i">Monsieur Enault s’étonne que des mains aussi -petites puissent contenir tant de bienfaits.</p> -</blockquote> - -<p>Et il ajoute :</p> - -<blockquote> -<p class="i">En 70, on disait : la Marquise, dans le quartier, -comme on disait autrefois : la Reine.</p> -</blockquote> - -<blockquote> -<p class="i">Louis Teste parle avec enthousiasme des Soirées -de la Villa des Jasmins, œuvre colossale !</p> - -<p class="i">Madame Arthur Baignères m’a déclaré que, -dans cette parure lilas et jaune, j’étais encore <i>ce -qu’il y avait de plus charmant</i>, dans mon charmant -salon.</p> -</blockquote> - -<p>Un Monsieur Chiala se dit <i>effrayé</i> de l’esprit -qui s’y dépense. Il y a de quoi ; on aurait peur à -moins.</p> - - -<p class="ugap">Gaston Planté déclare que la Dame a « semé -le germe de toutes les découvertes de l’avenir ». -Aussi vous verrez de quel accent elle le pleurera !</p> - -<p>Au reste, elle n’a pas à se plaindre de cette -famille : le célèbre pianiste, frère du précédent, -se fait photographier « tenant à la main -un exemplaire de <i>Perdita</i>. »</p> - -<p>Voici maintenant des religieux.</p> - -<blockquote> -<p class="i">Le cher Abbé Dumax donne l’hospitalité à -mon jasmin dans son bréviaire.</p> -</blockquote> - -<p>Un autre (qu’elle avoue « menacé de folie ») -« rêve un travail sur la thèse du jasmin ».</p> - - -<p class="ugap">Et c’est une épître d’un troisième qui lui arrache -cette exclamation :</p> - -<blockquote> -<p class="i">Superbe coup de cloche du Père Anselme pour -m’appeler à la conquête du Ciel !</p> -</blockquote> - -<p>Suite des litanies :</p> - -<blockquote> -<p class="i">Lettre de Monsieur Matout (?) <i>exaltant les dons -qui sont mon partage</i> et de Valentine Bibesco -qui tient à se glisser tout près de mon cœur.</p> - -<p class="i">Mes salons décrits, mes livres exaltés, mes -billets célébrés, d’un tour si vif et d’une allure si -française qu’ils feront un jour la fortune des -collectionneurs d’autographes.</p> -</blockquote> - -<p>L’un lui déclare que son visage est « de ceux -qu’on n’oublie pas » ; l’autre qu’elle est « souverainement -gracieuse parce que souverainement -bonne et admirablement belle, sous ses -cheveux d’argent, avec son teint lisse et reposé. » -Une jeune demoiselle, à qui elle a envoyé un -petit bijou « <i>se relève la nuit</i> pour l’admirer ». -Celui-ci lui parle de ses <i>lettres feu d’artifice</i> ; et -celui-là l’intitule : <i>la Fille du Lion !</i></p> - -<p>Les cités s’en mêlent. Elle reçoit « un brevet -d’honneur envoyé par la ville du Havre ».</p> - -<p>De tout cela, elle se gargarise. Alors, elle divague, -parle de son « soir de triomphe », de -son « suprême jour de beauté ». Et elle ajoute :</p> - -<blockquote> -<p class="i">Les événements me conseillent la hâte. Inconséquence -de l’esprit. Je crois à une fin prochaine -de notre terre, et je tiens à m’y ancrer. Je voudrais -<i>laisser une trace</i> poétique<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>.</p> -</blockquote> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Goncourt disait : « Si j’avais su que le monde ne -devait durer que tant de milliards d’années, <i>je n’aurais -pas écrit</i>. »</p> -</div> -<p>C’est fait. Elle continue :</p> - -<blockquote> -<p class="i">J’ai eu parfois, l’instinct que j’étais <i>le résumé -vivant de toutes les aspirations et de toutes les -douleurs de mon siècle</i>.</p> -</blockquote> - -<p>Excusez du peu !</p> - -<p>C’est alors qu’elle se croit permis de faire la -difficile :</p> - -<blockquote> -<p class="i">Vraiment la race humaine est prête à grossir -le succès, comme les badauds grossissent les -foules. — <i>Une trentaine de personnes refusées.</i></p> - -<p class="i">Des lettres et des cartes à en élever un bastion.</p> -</blockquote> - -<p>Et elle ne fait exception que pour le Duc de -Brancas, parce que, dit-elle, « <i>il a jadis dansé -avec moi !</i> »</p> - - -<p class="ugap">Le plus curieux de tout cela c’est, qu’à -d’autres moments que ces minutes de vanité -sincère, dont elle nous a fait l’aveu, elle poursuit, -dans les autres, ce péché mignon qu’elle -cultive, pour elle, avec tant de passion.</p> - -<p>Déjà, dans le catalogue, elle nous apprend -que le meilleur moyen de tirer parti d’une personnalité -farouche, est de <i>presser la pédale de -la vanité, seule capable de résonner dans une -âme uniquement remplie d’elle-même</i>.</p> - -<p>Dans les notes, elle nous parle d’une amie -possédée du « besoin de s’occuper d’elle. » — « Elle -est vraiment amusante, mais avec quelle -naïveté elle s’admire. » — « Elle sera très heureuse -par sa naïve et profonde foi en elle-même. »</p> - -<p>La parabole de la paille et de la poutre réalisa-t-elle -jamais pareille application ?</p> - -<p>Et cependant, il y a la critique, la petite et la -grande. Une de ses nièces (oh ! les familles !) -fait chez elle une entrée brusque pour lui annoncer -qu’elle est <i>insultaillée par Étincelle</i>. — Mais, -du terrible et beau chapitre de d’Aurevilly, -que pense-t-elle, que dit-elle ? — Je n’en -relève qu’une faible trace, page 256 du Catalogue, -à propos d’un article de Pontmartin -« sur M. Barbey d’Aurevilly », terminé par le -conseil d’aller se jeter aux pieds de ses victimes, -Rue du Bac, puis Quai Malaquais (Ces deux -derniers mots <i>en capitales</i>).</p> - -<p>C’est tout ; mais les agendas du temps sont -peut-être plus explicites. Cela serait curieux à -vérifier.</p> - -<p>En attendant, elle reprend assez vite pied -dans son illusion et recommence à faire la risette. -Ses correspondants et ses visiteurs l’y -aident. L’un d’eux a fait garnir son appartement, -de glaces, <i>pour se donner une illusion de -galerie</i>. Elle serait bien capable d’en faire autant, -la bonne Dame, si la réception faisait défaut. -Mais il n’y a pas de chômage. Et, pour miroirs, -elle a les yeux de Charles Buet, de Lizzie -Heckel et du Chevalier de Paravey.</p> - -<p>N’allez pourtant pas croire qu’elle soit dénuée -de <i>jugement</i>. Elle a ses bonnes heures, -où elle nous donne, de cette qualité, de sérieuses -ou plaisantes preuves, dont je compose -un second groupe.</p> - -<blockquote> -<p class="i">J’ai attendu Madame de Rambuteau, venue me -prendre pour me conduire à <i>Fédora</i>. Arrivée -au théâtre, je me demandais si c’était bien moi.</p> - -<p class="i">Cette pièce de Sardou est inouïe de médiocrité. -Une mosaïque des Danicheff, un plagiat réaliste -du premier acte des Huguenots. Seulement Fédora -n’est point une Valentine et ne laisse pas -partir son amant.</p> - -<p class="i">Sarah Bernhardt est médiocre, sauf dans les -deux derniers actes. Elle se roule comme une -panthère, féline en vraie slave. Sa dernière robe, -impossible, à fleurs immenses, est belle, étrange.</p> - -<p class="i">Berton est bon dans le dernier acte.</p> - -<p class="i">Une telle pièce est un triste symptôme de l’état -mental de notre temps ; donc, curieuse, mais -point intéressante.</p> - -<p class="i">Sophie Menter est véritablement grande artiste, -simple et puissante, réunit la force à la grâce, -rappelle le jeu de Liszt. Et ses yeux sont tout un -roman.</p> - - -<p class="i ugap">Mesdames Beulé et de Janzé sont venues battre -l’air de leurs récits mondains.</p> -</blockquote> - -<p>La première est « aigre comme une grappe -de raisin vert ».</p> - -<blockquote> -<p class="i">Madame de Janzé me dit que c’est <i>le Gaulois</i> -qui a appris à la pauvre Madame de Beaumont -qu’elle a un cancer.</p> -</blockquote> - -<p>La même visiteuse conte l’histoire du cocher -de la même dame…</p> - -<blockquote> -<p class="i">S’arrêtant devant un christ dans les environs -de Marly, et s’écriant : « C’est pitié, Seigneur -Christ, de vous voir si maigre ! On dirait que -vous mangez avec nous à l’office de Madame la -Comtesse. »</p> - - -<p class="i ugap">Alix nous a raconté comment le Shah a envoyé -un homme à cheval prévenir la Princesse -Mathilde de sa visite, et lui dire de faire préparer -une chaise percée et de l’eau glacée.</p> - -<p class="i">En arrivant, sans se gêner, il a couru à la -chaise, et mangé et bu en vrai sauvage.</p> - -<p class="i">A Londres, il a voulu acheter Lady Roseberry, -et même la Princesse de Galles, étonné d’une résistance -au Shah de Perse.</p> - - -<p class="i ugap">La belle Comtesse de Mailly-Nesle a ébloui -l’assistance par sa fierté d’amazone.</p> - - -<p class="i ugap">Valentine Bibesco se fait syrène, quand elle a -besoin de vous.</p> - - -<p class="i ugap">Monsieur Bourdeau, être pensant, parmi toutes -ces cailles jacasses. Un vrai intelligent, <i>bien plus -profond</i> que son beau-père.</p> - -<p class="i">Le Docteur Courbeyre, d’une séduction bizarre ; -des airs d’oiseaux des tropiques, sauvages -et câlins, que je ne connais qu’à lui.</p> - - -<p class="i ugap">Diemer, burlesque, jouant en moustaches, un -rôle de femme, à Trouville, dans une comédie -de Massa.</p> - - -<p class="i ugap">Monsieur de Béthisy, si honnêtement vaniteux !</p> - - -<p class="i ugap">L’ennui enterré avec lui, il me reste, du pauvre -chevalier<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>, qui m’aimait sincèrement, un souvenir -affectueux et tout fait d’estime.</p> -</blockquote> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> De Paravey.</p> -</div> -<blockquote> -<p class="i">Monsieur de X…<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a> faisant claquer son ratelier, -comme un alligator de féerie.</p> -</blockquote> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Les noms sont dans l’original.</p> -</div> -<blockquote> -<p class="i">Visite des Z… Elle, <i>qui a remarqué le départ -de mon beau secrétaire. Elle a un œil de commissaire-priseur.</i> — Quel -triste mari, grognon, -nul, ennuyeux comme <i>Excelsior</i> où j’avais eu la -sotte idée de les conduire. — Leur fils laid, mais -spirituel ; aussi éveillé que le père est endormi.</p> -</blockquote> - -<p>Suivent :</p> - -<blockquote> -<p class="i">Une grande grosse femme, de force à supporter -les tristesses de la vie.</p> -</blockquote> - -<p>Une autre :</p> - -<blockquote> -<p class="i">Bouffie, importante et ridicule.</p> -</blockquote> - -<p>Une autre encore avec :</p> - -<blockquote> -<p class="i">Un chapeau-parapluie et une robe vert-printemps.</p> -</blockquote> - -<p>Des réflexions philosophiques :</p> - -<blockquote> -<p class="i">C’est un Allemand qui, me voyant debout, a -voulu me donner sa place. — O chère vieille -France, élégante et polie, qu’es-tu devenue ?</p> -</blockquote> - -<p>Puis, comme elle est douloureusement malade, -en même temps que sa sœur et sa cousine, -elle s’écrie :</p> - -<blockquote> -<p class="i">Trois parentes <i>ennemies</i>, ensemble torturées… -dernière sympathie !</p> -</blockquote> - -<p>Ce dernier trait n’est-il pas assez beau, comme -les autres sont assez jolis ?</p> - -<p>Voici maintenant de ces traits de comique, -notés ailleurs, et dans lesquels il y a d’une drôlerie -naturelle dont les effets lui échappent.</p> - -<blockquote> -<p class="i">Que de peine pour cette demeure d’un jour ! -On est venu conférer du Petit Saint-Thomas, décider -une table de peluche. Il s’agit de ne pas -paraître trop dépouillée aux yeux de mes nièces.</p> - -<p class="i ugap">M. V… ramenée aux souvenirs par la mort -de son père, mais qui semble avoir trouvé les potiches -vertes jolies.</p> - -<p class="i ugap">M… me demande tendrement à m’emprunter -mille francs.</p> - -<p class="i ugap">J’ai copié du grand volume d’autographes en -regardant sauter mes poissons rouges, installés -par Aubert, sur la fenêtre de mon petit salon, -parmi une forêt naine de plantes vertes et de -fleurs, pour me remercier d’un habit du matin.</p> - -<p class="i ugap">Malade, ce jour de fête et de mort de ma mère, -je me sentais indiciblement triste, et j’ai dû -écrire vingt et une lettres pour décommander demain. -Mon cœur voulait cet hommage pour le -souvenir de Laprade.</p> - -<p class="i ugap">Une caisse de coquillages et une bécasse portant -à la patte : Mes dernières volontés sont -d’être mangées par Dame d’un grand cœur et -d’un grand esprit. — J’ai reconnu l’essence des -Trobriand, deviné Adolphe.</p> - -<p class="i ugap">J’ai lu l’office, terminé le Vicaire de Wakefield -et reçu une bonne lettre de Monsieur Denormandie.</p> - -<p class="i ugap">Christine me dit que les fruits confits viennent -d’elle, et me raconte les tristesses de sa vie.</p> -</blockquote> - -<p>Et, à la suite de cette bécasse testatrice, de -ces potiches lacrymatoires, et de ces <i>chinois</i>, -recommence le cortège des cadeaux :</p> - -<blockquote> -<p class="i">Vœux et chocolats, dans une ravissante coupe -de Bohème.</p> - -<p class="i ugap">Du gibier de Norvège et Madame Beulé.</p> - -<p class="i ugap">Alix, avec une gentille perdrix, mais triste.</p> - -<p class="i ugap">Une plume bénite pour moi par Léon XIII.</p> - -<p class="i ugap"><i>Et jusqu’à</i> des cheveux de Monseigneur Bourget.</p> -</blockquote> - -<p>Serait-ce l’auteur de <i>Cruelle Énigme</i> qu’elle -appelle ainsi ! — Qu’arrivera-t-il, si elle va -<i>jusqu’à l’altesse</i> ?</p> - -<p class="ugap">Et, pour clore le défilé, voici paraître ses domestiques, -lesquels lui offrent (n’est-ce pas touchant ?) -un parapluie… qu’elle se refusait !</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>J’ai gardé pour la fin, trois notes qui demandent -un peu plus de développement, entraînant -pour moi, souvenir et rêverie.</p> - -<p>On sait l’attraction qu’exercèrent, en 89, sur -les vieillards, l’Exposition et la Tour Eiffel. -Cette dernière surtout qui, le jour de l’ouverture, -fut prise d’assaut par des septuagénaires, -un instant rajeunis par cette inauguration de -l’impossible.</p> - -<p>La bonne Marquise fut de ceux-là. Elle nous -conte son ascension avec gaîté. L’an suivant -elle devait mourir. Il semble que cette trêve de -89, cette trêve à d’étranges, mais réels maux, lui -ait été accordée pour faire, sous cette forme -exotique et cosmopolite qu’elle affectionnait, -ses adieux à la vie.</p> - -<p>Adélaïde Louise, toute requinquée, va et -vient du Quai Malaquais au Champ de Mars. -Elle rayonne, s’attife encore et, le soir, confie -au cher agenda : « Chacun est surpris de voir -avec quelle élégance je m’habille. »</p> - -<p>D’aucuns critiqueront cela. Je ne suis pas de -leur avis. La vieillesse est d’elle-même assez -disgracieuse, pour que l’essai de réagir avec -goût me semble louable. Notre héroïne y réussissait-elle ? — Là -est la question. Elle, vous le -voyez, n’en doute pas. Mais laquelle de ses manifestations -lui inspirait un doute sincère ?</p> - -<p>Nous étions un peu jeune pour juger de ces -atours, qui nous apparaissaient bizarres, extravagants, -en même temps que puérils<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Seraient intéressants à consulter, à ce propos, -trois cahiers qui se suivent, au catalogue : <i>Mes coquetteries -d’autrefois</i>, histoire des costumes ; puis <i>Description -de toilettes, etc…</i> enfin, la <i>Clef des costumes</i> des -« entêtantes » soirées.</p> -</div> -<p>Elle était fort juponnée, et bouffante sur son -canapé ; elle faisait penser à ces fillettes qui -jouent en étalant et gonflant leur robe, à ce -qu’elles appellent : <i>faire un fromage</i>.</p> - -<p>Ce fromage était surmonté d’une tête bien -singulière ; un visage à la fois assez massif, aux -traits assez fins, parmi lesquels, je m’en souviens, -des yeux bruns et brillants, un nez un -peu fort, une grande bouche aimable et rieuse -d’où la voix sortait forte et timbrée. Mais l’extraordinaire, -c’était la haute coiffure toute -blanche (je parle des dix ou quinze dernières -années) en racines droites, et qui avait remplacé -les bandeaux de naguère. On eût dit une vieille -Marie-Antoinette du Jeu Floral, ou si vous préférez, -pour plus d’exactitude, une Clémence -Isaure, coiffée par Léonard. Mais ce n’est pas -tout. Cet édifice enfariné se couronnait de fleurs -et de fruits en abondance ; oui, jusqu’à de petites -pommes d’api en cire, que je revois et qui -se mêlaient aux fleurettes, comme dans ces -bouquets sous globe que l’on voit encore, en -des vases dorés, dans des auberges de villages.</p> - -<p>Les toilettes se composaient de combinaisons -assez naïves. Jamais elle ne donna dans le -<i>grand faiseur</i>. Ce devait être fait à la maison, -par la femme de chambre, ou tout au moins -par une couturière de quartier, et sur un patron -uniforme : une jupe cloche et le mantelet -pareil, garni d’un petit ruché régulier. « Ainsi -troussée », elle s’asseyait au beau milieu du -canapé, sous son caoutchouc, et attendait le -monde. Elle avait l’air d’un gros joujou, d’une -idole pour enfants, ou de l’une de ces madones -habillées d’étoffes et qui ressemblent à -des poupées.</p> - -<p>Revenons à l’Exposition, que je ne perds pas -de vue, et où le personnage ainsi décrit ne vous -en apparaîtra que mieux, promenant son anachronisme -poudré et bouffant par la Rue du -Caire ou parmi les restaurants du Trocadéro, à -s’exclamer sur les fontaines lumineuses.</p> - -<p>Voici une phrase qui vous le présentera, et -moi, par-dessus le marché ; elle est dans l’agenda -de l’époque :</p> - -<blockquote> -<p>« Le Pavillon Japonais, embaumé par de -grands lis blancs d’un ineffable parfum, j’ai -regardé avec intérêt les arbres forestiers réduits -à l’état de jolis nains, dont le cher Abbé -Huc m’avait tant parlé et dont le prix est de -quatre cents à neuf cents francs. Un seul est -acheté par le Comte de Montesquiou. »</p> -</blockquote> - -<p>La visiteuse ne dit pas lequel. C’était celui -qui écrit ces lignes, dont l’étendue, l’application -et la sympathie amusée sont à sa louange.</p> - -<p>Elle a bien pu penser qu’il s’agissait de moi, -car elle m’avait connu ; mais, à ce jour, son -commentaire se borne là.</p> - -<p>Il doit y en avoir plus long ailleurs. En 78, où -je lui fus ramené par Pierre de Chaponay, à -l’occasion d’un dîner pour Liszt, que je souhaitais -d’entendre.</p> - -<p>Elle m’accueillit fort aimablement ; mais que -tout cela fut incohérent et cocasse !</p> - -<p>Le vieil abbé en soutanelle, avec sa tête de -lion bougon, visiblement las et embêté de ce -qu’on sentait se préparer le concert à l’œil ; -avec, en outre, le piège du voisinage d’une -américaine qu’il avait, disait-on, admirée autrefois -et qui lui apparaissait aussi défraîchie que -lui-même. Mauvaise chère, dans la petite salle -à manger, entre les vilains objets qui se reconnaissent -au Musée. Il y avait Mounet-Sully. En -sortant de table, je le jure, le grand pianiste, sans -y être autrement convié, se dirigea vers le grand -piano, silencieusement l’ouvrit, joua trois airs, se -leva, sortit pour ne plus revenir, à la stupeur -désespérée de l’Amphitryonne toilettée et qui se -préparait un triomphe, dont les témoins projetés -arrivèrent, une heure plus tard, encombrant -l’escalier de leur déception et de leurs plaintes.</p> - -<p>Il me semble difficile que les babillards -agendas ne racontent pas cette folle soirée.</p> - -<p>Nos relations se prolongèrent un peu ; mais -sans s’accentuer, ne battirent que d’une aile, -jusqu’au moment de s’envoler tout à fait.</p> - -<p>J’étais sensible au comique de l’ensemble, -mais moins qu’aujourd’hui et l’ennui suintant -du milieu, dans cet intérieur sans beauté, l’emporta ; -je l’avoue, je tournai casaque.</p> - -<p>Mais j’avais eu, de « la Fille du Lion » une -vision bien antérieure. Celle-là, au moment du -mariage de ma sœur avec Cambacérès, propre -neveu de la Marquise. A l’occasion de ces noces -elle avait probablement oublié des inimitiés de -famille, et paru à des dîners dans Savigny, le -château des siens.</p> - -<p>Là, elle m’avait semblé plus grande (mais -j’étais enfant) d’une assez belle stature, brune, -en bandeaux, avec une brillante expression de -visage, une coiffure de rubans noirs, et de -longues boucles d’oreilles.</p> - -<p>J’étais à table, auprès d’une Demoiselle Martin, -gouvernante des petites de Cambacérès. Et -j’eus, dès lors, l’occasion de constater ce qui -m’apparaît mieux maintenant, le fâcheux esprit -dont sont animées ces institutrices. Celle-là ne -cessa, durant tout le repas, de me <i>chiner</i> la -Marquise, à laquelle elle présentait d’ailleurs, -le visage le plus ouvert. Et je n’oublierai jamais -l’étonnement avec lequel ma candeur d’alors -s’entendit conter, par cette Campan endiablée, -que Madame de Blocqueville possédait encore -quantité d’autres noms et bien notamment -celui de <i>Marquise de Mille Savates</i>. (Elle aurait -pu dire : mille peignoirs).</p> - -<p>Notez que tout cela se passait sous les yeux, -presque sous le nez de la Dame, à laquelle, -s’interrompant de la dauber dans mon oreille, -elle envoyait par-dessus la table, des risettes et -des douceurs.</p> - -<p>Cette scène m’est restée présente, et je ne -doute pas qu’elle n’ait eu des suites, si je m’en -rapporte à cette note des agendas :</p> - -<blockquote> -<p class="i">Zénaïde m’a parlé de Mademoiselle Martin en -m’examinant. J’ai répondu par un silence de -pierre.</p> -</blockquote> - -<p>La troisième et dernière note est plus délicate. -Tâchons de l’aborder délicatement. Elle a -trait à ce qui pourrait bien être le <i>secret sentimental</i> -de cette Comtesse d’Escarbagnas du -Quai Malaquais, laquelle, il faut l’espérer, vécut -de meilleurs romans que ceux qu’elle écrivit, -enfin, ne fut pas de glace.</p> - -<p>Je m’empresse d’ajouter (on le voit du reste -à travers mes petites querelles) que je la tiens -pour une parfaite gentille dame dont comme -elle le disait fort bien, du Chevalier de Paravey -« l’ennui enterré avec elle, le souvenir me reste -tout fait de sympathie et d’estime ». Si donc, -je parle d’aventure, je n’entends rien qui ne -soit digne d’elle, dans les égarements du cœur. -Elle avait été mal mariée ; elle restait veuve et -libre. Je ne sais ce qu’on lui prêta. De plus -proches d’elle par l’âge et les relations pourraient -en parler encore.</p> - -<p>Je me contenterai donc de signaler ce passage -significatif, découvert dans l’un des petits -cahiers :</p> - -<blockquote> -<p>« Tout mon cœur tremble ! Eustaquio administré, -mourant, voulant me voir ! — Tel est -le rêve qui m’a éveillée, quand je murmurais : -« Mon seul amour a été vous. » — C’est -vrai, trop vrai. »</p> -</blockquote> - -<p>Il ne saurait s’agir ici d’indiscrétion. Le droit -aux recherches dans un Musée, ne peut pas être -contesté ; surtout, quand, ainsi que dans celui-là, -les moindres réserves ont été stipulées. -Or, les agendas, non seulement n’ont été ni détruits -ni exclus, mais figurent au Catalogue, -bel et bien, pour la plupart, timbrés de bâtons -de maréchaux, de chiffres et de couronnes. Il -ne pourrait donc être question, jamais, en aucune -façon, j’y insiste, d’en interdire, ni même -d’en marchander la lecture à ceux que la mémorialiste -au petit pied (souvent dans le plat) -appelait : « des chercheurs de l’avenir. »</p> - -<p>Je vais plus loin, je voudrais que de ses survivants -amis (les parents préfèrent toujours le silence) -prissent la chose en main ; que Madame de -Janzé (aujourd’hui Princesse de Faucigny-Lucinge), -la séduisante Alix de Choiseul-Gouffier, -tant de fois mise en scène par ces intarissables -croquetons, que Miss Reed ou les Diemer assidus -visiteurs de la Marquise, se missent à piocher -les calepins, pour en extraire et en éditer -ce qui peut intéresser ou amuser le monde. Ce -n’est pas que je croie à de grandes découvertes -devant résulter de cet échenillage ; ce microscopique -Saint-Simon, ce minuscule Dangeau -s’arrêtait vite, pas d’écrire (jamais !) non ; mais -de penser et de réfléchir. Néanmoins il y a des -surprises, des boutades parfois volontairement -comiques, d’autres fois inconsciemment, et ce -ne sont pas les moins amusantes. Il y a aussi -des observations qui peuvent ne pas être sans -leur menu prix, et des jugements piquants sur -bien des gens encore en vie. Enfin qui sait ce -que réserverait un déchiffrage approfondi de -ce Journal ? Je ne pense pas qu’on y trouve -« le germe de toutes les découvertes de l’avenir ». -Mais enfin, qui sait ? Car ainsi que le formule -exactement, non pas le Conservateur -assez rébarbatif de la Salle d’Eckmühl, mais -son gardien bon enfant et doué d’esprit philosophique : -« Y en a bougrement d’écrit là-dessus. -Elle en a mis du barbouillis. »</p> - -<p>Quant à moi, j’ai fait ma cueillette, et crois -pouvoir me vanter d’avoir brodé, sur ce bas-bleu -cher à d’Aurevilly, quelques attrayants ramages.</p> - -<p>Drôlatique figure que celle de cette Philaminthe -Napoléonienne, par certains côtés si solennelle, -par d’autres, si follette, bondissant -hors de son bain d’herbes, où elle fait, selon son -expression, des « coquetteries dans l’eau », -pour aller recevoir un abbé, qui lui promet la -santé et lui prescrit des remèdes ; entourée de -son bestiaire (car les monstres jaunes ne lui -suffisaient pas ; elle y ajoutait ses poissons -rouges, son doggey Consuelo, son chat Cendro -et son izard privé Cawdor !)</p> - -<p>Faudrait-il chercher beaucoup pour dénicher -entre les bras de cette « Romaine noblement -drapée », cette oie qu’elle semble vouloir cacher, -comme la statuette de son muséum, mais que -la tuméfaction de son jabot dénonce au Monde ?</p> - -<p>Voici l’heure de la <i>philosophie religieuse</i>, dont -elle a fondé le prix à Toulouse, un beau jasmin -de Riballier. Et elle se sent, c’est encore sa -locution, « emportée dans une transe pieuse et -bleue ».</p> - -<p>Le moment arrive d’entendre ses visiteuses -« battre l’air de leurs récits mondains », car -elle-même ne sort plus guère. Et elle pense à -Salomon, en entendant Madame de Janzé lui -raconter les tristesses de sa vie.</p> - -<p>C’est alors l’instant du dîner, dont elle écrit -avant de se retirer : « De par l’eau de Vals j’ai -pétillé ; dormait mon âme immortelle ! »</p> - -<p>Ce trait n’est-il pas charmant et bien caractéristique, -oui, caractéristique de sa vertu et de -son aimable nature, un peu aussi de son -<i lang="la" xml:lang="la">aureæ mediocritatis</i> ?</p> - -<p>Une moins réservée aurait écrit : de par le -champagne. L’eau de Vals lui suffit pour pétiller ; -aussi ne pétille-t-elle jamais beaucoup -plus qu’une source thermale. On pétille selon -ses moyens.</p> - -<p>La porte s’ouvre, arrivent les habitués, les -Janzé, les Diémer, Madame Beulé, Mademoiselle -de Lagrenée, que parfois elle paraît aimer, -puis qu’elle critique, Miss Reed et Lizzie Eikel, -les Trobriand, les Coatpont et, encore, des -étrangers dont j’oublie le nom, espagnol, je -crois, et qui revient incessamment. Ceux qu’il -baptise ne font pas de cadeaux, car je ne les retrouve -pas au Catalogue ; mais si c’est l’époque -du jour de l’an, chacun des autres est <i lang="la" xml:lang="la">dona -ferens</i> et apporte, qui, « un délicieux sabot -pointu formant boîte » ou une « gracieuse petite -marmite dorée ».</p> - -<p>Et à cela, elle n’a jamais résisté, la chattemite, -ne résiste pas, ne résistera.</p> - -<p>On fait un <i>tresilio</i>, puis l’on se sépare. Et, -avant de se confier au sommeil, qui d’ailleurs se -fait souvent prier, quand les huîtres marinées -ne figurent pas sur le menu, elle rouvre le cher -confident de ses papotages, lui apprend que -des voisins de Villers, auxquels elle croyait, -viennent de se montrer au-dessous de ce qu’elle -en attendait, pour une question de lessive ; — puis, -elle décrit son costume vert et lilas, en -demandant à Dieu d’être meilleure.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch2">II<br /> -LES MIRLITONS AZURÉS</h2> - -<blockquote class="epi"> -<p class="drap"><span class="sc">L’Invitée</span> : « Baptiste, quelle est la poétesse -que la Duchesse vient de serrer dans -ses bras ?</p> - -<p class="drap"><span class="sc">L’Annonceur</span> : « Madame la Marquise est -comme moi, nous ne connaissons personne -aujourd’hui. »</p> - -<p class="sign"><span class="sc">Forain</span>.</p> - -</blockquote> - -<p>Ayant eu l’occasion d’étudier, dans le précédent -Essai, le personnage d’une <i>Précieuse</i> de la -première moitié du dernier siècle, je me suis -demandé si un type semblable, ou seulement -similaire, se pourrait reproduire de nos jours, -en tenant compte des modifications qui résultent -de l’<i>entourage</i> et de la <i>mise</i>. — Mais n’est-ce -pas déjà beaucoup, étant donné ce que nous -avons vu accomplir par ces deux éléments -combinés ?</p> - -<p>Quant à la mentalité résultant, pour Maîtresse -Corbeau, de l’infatuation due à la flagornerie -des renards d’à présent, serait-il même besoin -d’insister beaucoup pour la faire reparaître ? -Certain « délicieux chevalier » que nous -voyons jouer un rôle de metteur en scène, dans -l’histoire du bas-bleu d’avant-hier, ne demande -qu’à ressusciter (si ce n’est déjà fait) pour organiser -les « thés littéraires » où Mademoiselle Vacaresco, -bombant sous son noir, débite la Ballade -Roumaine.</p> - -<p>Il persuade aux mondaines, le chevalier, -comme autrefois Caro, qu’elles pourraient bien -avoir en elles, les moyens (dirai-je : le moyeu ?) -d’un Voiture. C’est lui qui les incite à éclaircir -leurs crêpes, pour déjeuner chez un tiers, avec -Pierre Lafitte, et lui lâcher, au bon moment, -qu’elles ont « fait de jolis vers… hier ». — Le -décevant barbier, lui, devait toujours <i>raser</i> gratis, -le lendemain… Elles, c’est toujours la -veille, qu’elles ont <i>rimé</i>, et pourtant, cela revient -au même.</p> - -<p>Dès l’aube, elles ont apostrophé le berger de -la montagne, trempé la soupe aux herbes des -champs, et leur mouchoir, des pleurs de la nuit ; -puis, dans une branche du laurier d’Apollon, -taillé la poutre qui doit occuper leur œil, sans -les empêcher de juger la paille des autres points -de vue. Ainsi nanties, elles se glissent aux -réunions de <i>Fémina</i>, au <i>Concours Sévigné</i>, -au <i>Thé Conférence</i>. Le délicieux chevalier les -attend, à la sortie, pour les conduire au <i>Dîner -des Poètes</i>, où l’on vient de les élire. Dans l’intervalle, -elles ont posé pour un photographe de -<i>Madame et Monsieur</i>, et on leur a pris une interview. — N’est-ce -pas, après tout, assez échauffant, -de s’asseoir à son bureau, devant un kodak, -et d’affecter un air de Sibylle de Cumes en -invoquant la Postérité, et en composant des -vers <i>à son édredon</i> ?</p> - -<p>Mais elles sont nombreuses, celles qui sortent -aujourd’hui de ce gaufrier et rien ne peut, ne -doit sembler plus ordinaire. Il faudra donc, -pour que le type reprenne du relief, qu’il se -greffe sur des circonstances capables de lui assurer, -avec abondance et continuité, des développements -falots et risibles.</p> - -<p>Ces circonstances peuvent se rencontrer.</p> - -<p>Quand notre Dame de Charité, lectrice-née -d’un journal à charades et à patrons, s’égare -dans les officines d’un journal à palmes, elle y -rencontre les plus dodus encriers de la contemporaine -production féminine. Mais la quenouille, -qui veut se faire aussi grosse que -Madame Bulteau, risque fort de perdre son lin, -sans gagner de laine. Tout au plus obtiendra-t-elle -qu’on lui applique le titre travesti du roman -de cette éminente confrère ; et, ce titre, ce -sera, pour elle : <i>La Sueur sur la Rime</i>.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Un des principaux obstacles à la réapparition, -de nos jours, du type dont je parlais plus -haut, c’est, tout d’abord, et tout simplement -que <i>le Bas-Bleu n’existe plus</i>. J’ai dénoncé, -ailleurs, les raisons de cette faillite, selon moi, -regrettable, si je le compare au type qui s’y est -substitué. La femme savante, même dans la -mauvaise acception du mot, ne valait-elle pas -mieux, en effet, que la femme soi-disant <i>sincère</i>, -fort exactement définie par Monsieur Richepin, -dans sa Préface au livre de Monsieur Stoullig, -l’autoresse « dénuée de style et de grammaire », -la poétesse « incapable de chanter quatre vers de -suite se tenant », mais très capable « de prendre -une antiquaille pour une trouvaille en sa gaucherie -niaise et prétentieuse » ?</p> - -<p>J’ai moi-même ajouté quelques touches à ce -portrait, dans ma réponse à Émile Berr, à propos -de l’Avenir de l’Aristocratie :</p> - -<p>« En ce qui concerne les femmes, ces immunités -vont plus loin, elles tournent à ce que -j’appellerais volontiers : l’<i>ovation dans l’œuf</i>. -Une autre que Madame de Noailles pourrait -trouver mauvais de voir mettre à son niveau, de -si foudroyante façon, des Saphos si élémentaires. -Elle s’en gardera bien, puisque ce serait -manquer d’esprit. Elle se contentera d’en -sourire. Il n’en est pas moins vrai que des -dames cessent brusquement de tricoter, pour -délyrer, et remplacent les aiguilles dont elles -ourdissaient des coiffures pour de petits gueux, -par des calames, tressant, dressant, pour -Apollon, des lauriers qui se souviennent du -casque-à-mèche.</p> - -<p>« Ont-elles raison, ces Parques, de vouloir -jouer les Muses ? Elles <i>brodaient au passé</i> ; -aborderont-elles à l’avenir ?…</p> - -<p>« Pour celles qui sont sincères, je conseille -de se représenter l’accueil qui serait fait à la -nouvelle qu’elles ont perdu leur titre (nobiliaire), -leur fortune, leur hôtel et leur cuisinier. -Peut-être l’interview se ferait moins nombreuse, -l’appareil photographique les viserait -moins, on se passerait d’elles dans les banquets -et les distributions de prix ; traitements dont, -au reste, elles n’auraient qu’à se louer, s’ils -communiquaient un peu d’hésitation à leur -lyrisme, de sécurité à leur syntaxe et de discrétion -à leur génie. »</p> - -<p>Ce portrait n’est pas du tout celui de la Précieuse -d’avant-hier. Elle avait beau se défendre -d’être un bas-bleu, elle l’était parfaitement, -une femme savante, trop savante, à tort et à -travers, j’en conviens, mais avec, au moins, le -mérite de son étude et de son effort.</p> - -<p>Point n’était autre, cette Marguerite de Navarre -à qui l’Évêque de Meaux écrivait : -« Madame, s’il y avait, au bout du monde, un -docteur qui, par un seul verbe abrégé, vous pût -apprendre, de la grammaire, autant qu’il est -possible d’en savoir, et un autre, de la rhétorique, -et un autre, de la philosophie, et aussi -des sept arts libéraux, chacun par un verbe -abrégé, vous y courriez comme au feu. »</p> - -<p>Les dames dont je parle ne veulent, elles, -rien apprendre que l’<i>Art d’accommoder les -restes</i> d’Orphée, et d’en trousser un miroton, -aromatisé de laurier-sauce.</p> - -<p>Un qui plaide pour leur cause, sans d’ailleurs -y tenir beaucoup, et plutôt pour donner satisfaction -aux sentiments d’amitié qui l’unissent à -une de ces Demi-Muses, me disait récemment : -« A-t-on le droit de chicaner les gens sur les -passe-temps qu’ils adoptent ? » — La proposition -n’est pas soutenable. Et si les gens décident, -ingénument ou non, de se moquer du -monde en lui donnant des vessies pour des -lanternes, comment le monde ne serait-il pas -en droit de faire sentir aux gens qu’il n’est pas -leur dupe ? Comment, en outre, cette déclaration -ne serait-elle pas la contrepartie de la joie -qu’on peut et doit éprouver à honorer une -Desbordes-Valmore, dans le passé, et à vanter, -dans le présent, un livre comme <i>Les Huit Paradis</i> -par exemple ?</p> - -<p>C’est le même sophisme dont usait, avec une -égale insincérité, un homme de talent, cherchant -à innocenter l’encrier de sa Dame : « Elle -fait ça, disait-il, <i>comme elle ferait de la tapisserie</i>. » -Oui, la tapisserie, c’est toujours à elle -qu’il faut en revenir ; mais non pour l’injurier, -comme voulait cet auteur, en la comparant à -de la <i>cacographie</i>.</p> - -<p>Beaux canevas, attendus par le point de Hongrie, -espérés par le point de Saint-Cyr, je -crois plutôt vous avoir rendu justice quand -j’écrivais à une de vos anciennes fidèles, menacée -de vous abandonner pour le point d’admiration -de la fausse gloire : « C’est déjà bien -assez triste de ne pas faire de la tapisserie ! Une -femme, selon moi, ne doit y renoncer que si -la Sapho qui est en elle, — ou qu’elle y croit, — l’emporte -décidément sur la Pénélope que, -pour mon compte, je préférerai toujours ! »</p> - -<p>J’ai, pour cela, de bonnes raisons : je reçois, -d’une dame Scandinave, qui était venue voir -mon palais rose, un coussin charmant ; il porte -inscrit, en caractères de rubis, de grenat et de -corail, de pourpre et de sang, de feu, d’aurore -et de fantaisie, le nom de ma demeure, tracé -de soies aux rougeurs diverses, laques sombres, -carmins pâlis, les premiers comme le jour -quand il expire, les seconds comme le jour -quand il naît. — Oh ! que ce coussin me repose ! -Non seulement d’être venu, des pays du ski, -servir à ma sieste ; mais d’être un oreiller -<i>auquel on ne fait pas de vers</i> !… et dont l’Atropos -qui le brode, m’apparaît comme une -parque d’élégance et de délicatesse, faisant -justice du <i>Prix Vie Heureuse</i>… et même du <i>Prix -Nobel</i> !</p> - -<p>Mon Zodiaque de lettres féminines est au -complet. On n’y jetterait pas une épingle, — même -à tête bleue. Douze signes, douze -cygnes.</p> - -<p>J’y vois Madame <span class="sc">Edmond Adam</span>, la vaillante -doyenne de nos auteuresses et la robuste aïeule -de nos politiciennes ; <span class="sc">Gyp</span>, qui est ma voisine -et, j’ose dire, mon amie ; <span class="sc">Judith Gautier</span>, que -je considère ; <span class="sc">Daniel Lesueur</span>, dont les facultés -jouent avec une souple force, capable de redonner -foi en la vie ; Madame <span class="sc">Alphonse Daudet</span>, -qui a un joli brin de plume aux aiguilles -de son tricot ; Madame <span class="sc">Bulteau</span>, qui traite ses -lecteurs de napoléonienne façon.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Partout Lui, toujours Elle, ou brûlante, ou glacée,</div> -<div class="verse">Leur image, sans cesse assiège ma pensée !…</div> -</div> - -<p><span class="sc">Madame Goyau</span>, dont la culture désarme et -dont la bonne grâce attache ; <span class="sc">Madame Delarue-Mardrus</span>, -que j’admire et que j’aime ; <span class="sc">Madame -de Régnier</span>, que j’apprécie sans la connaître, -et <span class="sc">Madame de Noailles</span>, que j’admire sans -l’aimer.</p> - -<p>Enfin, la <span class="sc">Princesse Bibesco</span>, sur le seuil de -ses Paradis, comme un charmant Saint Pierre -féminin dont le trousseau compte huit clefs ; et -certaine montagnarde dont j’ai oublié le nom, -qui fait du Théocrite dans les Grisons, et du -Lespinasse dans l’Engadine, brûle sur la glace, -et nous apparaît un peu comme une Religieuse -Portugaise de la neige.</p> - -<p>J’entends une voix me dire qu’un zodiaque -féminin, dans lequel ne figure pas Madame Séverine, -a bien des chances d’être incomplet. Et -comme je suis de cet avis, je propose d’associer -Madame Goyau et Madame Bulteau, pour en -confectionner de considérables <i>Gémeaux</i>. Deux -têtes sous un même bonnet, deux bienséances -sur un même siège. Cela nous rendra, pour l’auteur -de <i>Pages Rouges</i>, le signe auquel il a droit, -et que nous lui offrirons de grand cœur.</p> - -<p>Quant à la Duchesse de Rohan, elle s’est -mise à <i>jouer aux Lettres</i>, avec une puérilité enjouée -dont je ne conteste pas la bégayante bonhomie, -et comme les enfants font des trous -dans le sable, ou organisent une dînette, au -cours de laquelle une noix joue le rôle d’un -poulet rôti, cependant qu’une crotte de chocolat -prend l’importance d’un <span lang="en" xml:lang="en">plum-pudding</span> ; -elle malmène l’alphabet, elle tripote les mots -qui servirent à Montesquieu et à Chateaubriand, -à Hugo et à Gautier (je ne cite que -ceux-là) pour construire leurs pyramides ; et -elle les dérange en petits pâtés, pour ses amis et -connaissances. Elle fait penser à des écoliers -brouillons et naïfs, qui auraient ouvert un médaillier, -et pris des profils laurés pour jouer au -bouchon. Comme ces espiègles sont bien gentils, -on ne les gronde que juste ce qu’il faut. -Seulement on leur reprend les Césars, pour les -remettre dans le médaillier… dont on ne laisse -plus traîner la clef.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>« <i>C’est regrettable qu’il ne se soit trouvé, dans -son entourage, personne pour la décourager !</i> » -me disait fort bien un jeune homme qui, dans -ce temps-là, ne manquait pas de clairvoyance, -en me parlant d’une de ces dames fâcheusement -atteintes de ce que j’appellerais volontiers : <i>l’incontinence -du rythme</i>.</p> - -<p>C’est bien dit, avec mesure, indulgence et -sévérité.</p> - -<p>Non, il n’a pas raison (et il le sait bien) l’ami -du Quart-de-Muse, quand il affirme qu’il ou -elle a le droit de se divertir, aux dépens de nos -oreilles et de nos cœurs.</p> - -<p>Notez d’abord que la personne prendrait elle-même -fort mal, si elle en avait vent, le plaidoyer -de son défenseur, parce qu’<i>elle n’admet -pas du tout</i> que son passe-temps soit, pour elle, -un <i>amusement</i>, mais bien un <i>labeur</i> ; elle y insiste, -pleurant, avec <i>sincérité</i>, les jours perdus, -par elle, pour <span class="sc">l’Œuvre</span> ! — Non, il n’a pas raison, -et il le sait encore mieux, le subtil ami du -d’Annunzio féminin, en affirmant que son -Égérie est en droit <i>de ne pas tapisser</i>. Quel service -cette nymphe aurait-elle rendu à Numa, si -elle avait prétendu régner pour son compte, au -lieu de l’assister, dans son intérêt ?</p> - -<p>Là est la maldonne transcendante. Quand -celles qu’on appelait autrefois les Maîtresses de -maison (avant l’invention de Madame Four) se -seront toutes mises à jouer du plectre, ce n’est -pas chez elle qu’on ira jouer de la fourchette. -Et on n’aura pas tort : on y mangerait mal.</p> - -<p>Non, une Maîtresse de maison ne doit pas -être un d’Annunzio féminin, mais un Mécène -féminin, si elle est apte à jouer ce noble et difficile -rôle ; et, si elle a le bonheur d’avoir un -d’Annunzio chez elle, je lui conseille de le -prendre par la main, de le conduire vers ce -qu’elle aura de mieux à lui soumettre comme -tribune ou comme cathèdre, au lieu d’y monter -elle-même et de s’y asseoir, en offrant à -son public, moins docile et moins louangeur -qu’elle ne le croit (à quelques exceptions près, -prises dans l’aveuglement ou dans la flatterie) -offrant, dis-je, un spectacle assez semblable à -celui du <i>Dormeur éveillé</i>, ou du personnage qui -en est l’équivalent dans le prologue de la <i>Mégère -Apprivoisée</i>.</p> - -<p>Oui, représentez-vous qu’une simple lectrice -(encore pas des meilleures puisqu’elle s’endormira) -s’endorme sur les œuvres d’un bon poète, -et qu’elle se réveille, persuadée par un songe -(à moins que ce ne soit par Monsieur du Bled, -Monsieur de Bouchaud ou Monsieur Sarlovèze) -qu’elle est devenue ce poète lui-même. Vous -voyez d’ici les amusants développements, sans -compter les enseignements, qu’un dramaturge -pourrait tirer de cette situation, jusqu’au réveil -final, accompagné, je le crains, de quelques -nazardes.</p> - -<p>Fallait pas qu’elle y aille !</p> - -<p>Or, savez-vous ce qu’elle fait, en attendant -la foudre, la Demi-Muse ? — Je le demandais, -l’autre jour, à quelqu’un qui la fréquente, et -qui me répondit, sans que j’aie bien su démêler -ce qu’il y avait de blagueur ou de convaincu, -dans cette réplique : <i>Elle jouit de sa gloire !…</i></p> - -<p>Je préfère, je l’avoue, et infiniment, celle de -la Dame qui, — au lieu de chercher un Orphée -dans son for intérieur, où ne se rencontre que -Morphée — regarde autour d’elle, et trouvant, -hors de son âme, ce qu’elle y poursuivait imprudemment, -un <i>artiste vrai</i>, lui fait la fête et la -place qui conviennent, avec goût et avec grâce.</p> - -<p>Mais si la Poésie est réellement en elle, et capable -de s’exprimer, combien plus grande sera -la valeur de la Dame, quand elle fait, de son -plein gré, le sacrifice de ce don, lui préférant -son <i>devoir</i>, qui est d’accueillir un talent supérieur -au sien, et de le célébrer, au lieu de le -contrefaire !</p> - -<p>C’est le grand mérite de la Comtesse Greffulhe, -d’avoir su comprendre cette loi, et c’est l’hommage -que j’ai tenu à honneur de lui rendre, -sur ce point, au cours du passage que je lui ai -consacré dans mon Éloge de Gustave Moreau :</p> - -<p>« Certes ! il y a quelque chose de <i>divin</i>, dans -le fait de retrouver une main, que pourraient -distraire des futilités, sans cesse occupée à -exalter de nobles causes d’art ; et cela, sans y -mêler rien de pédant, sans y ajouter des productions -personnelles, qui en excluraient le désintéressement ; -en un mot, sans rien perdre -de sa grâce. »</p> - -<p>Une autre Grande Dame, la Duchesse de Rohan, -parut, un instant, aussi, se complaire -dans l’art désintéressé d’accueillir les Maîtres, -de les exalter et semblait devoir y exceller.</p> - -<p>Je ne sais ce qui l’en a détournée ; une -simple distraction, je veux l’espérer, et qui ne -se prolongera pas, je veux le croire.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Un mien ami qui se fait un malin plaisir de -me mystifier, m’apporte, parfois, de soi-disant -vers de poétesses à la mode. Je le soupçonne -de les fabriquer à mon usage, ces vers ; mais -comme il réussit à m’égayer, je n’approfondis -pas, et me laisse bercer par cette Érato incohérente. -Voilà sa dernière cueillette, dont je lui -laisse la responsabilité :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">J’aime à me promener sur les bords de la Seine,</div> -<div class="verse">Sur la berge fleurie ou sur le Cours-la-Reine…</div> -</div> - -<p>Ceci, mon ami le chante sur un air de Café-Concert, -avec lequel le distique s’accorde, à -vrai dire, assez bien.</p> - -<p>Mais ce n’est qu’une entrée de jeu. Voici -maintenant une veillée mortuaire, dans une -maison de paysans.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i3">Le cheval et la vache,</div> -<div class="verse i3">Compagnons des labeurs,</div> -<div class="verse i3">Veillaient après leur tâche,</div> -<div class="verse i3">Tout près, <i>comme les sœurs</i>.</div> -</div> - -<p>Mon ami trouve le dernier vers irrévérencieux -pour les nonnes.</p> - -<p>De prime-abord, cette critique peut paraître -avoir raison. Mais, en y regardant mieux, ne -serait-ce pas le cas d’évoquer cette fameuse sincérité -dont parle Richepin, et de rappeler ces -tableaux de primitifs, en lesquels, dans le voisinage -d’une crèche, on voit fumer des mufles -et renifler des naseaux, non loin de la touchante -humanité des bergers et des rustres ?</p> - -<p>On voit que mon ami exagère.</p> - -<p>Le vrai, c’est que ces dames-maçonnes (ou -qui auraient pu l’être), dans leur empressement -à construire un monument rival de celui -d’<i>Horace</i>, en oublient un peu trop la simple -construction grammaticale. Il n’est que trop -certain, que celle qui s’écrie, dans un bel élan :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">J’étais sur le balcon, près de Louis de France<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a> ;</div> -<div class="verse">Il était à cheval…</div> -</div> - -<p class="noindent">donne à entendre, incontestablement, que ce -balcon est de proportions assez inusitées, puisqu’il -supporte un cavalier avec sa monture. Or, -il n’en est rien ; en réalité, la Dame est sur le -balcon de Monsieur de Nolhac, et à quelques -mètres de la statue équestre de Louis XIV. Seulement, -cela, notre poétesse le sait si bien, qu’elle -oublie de le dire, sans s’apercevoir qu’elle dit tout -autre chose, et d’assez comique, ma foi ! Heureusement -que :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Le célèbre Nolhac, l’érudit de sa race…</div> -</div> - -<p class="noindent">est là pour tout remettre en place : la dame, -chez Vaugelas, le Soleil, sur son socle, avec son -coursier, et se voit récompensé de son hospitalité, -non moins que de ses soins, par ce bel -hexamètre qu’on ne lui envoie pas dire.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Cet auteur se plaît fort à faire apparaître nos -grands rois dans ses petites machines. « Henri IV -a passé… une branche a cassé… » sans autre raison -que de fournir une rime, et la provision de chevilles -nécessaires à l’établissement de la chose.</p> - -<p>J’ai pour amie une femme d’esprit qui, non seulement -découpe et collectionne les strophes de cette -poétesse, <i>mais les fait encadrer</i>. Après tout, l’encadrement -c’est une <i>distinction</i>, quels qu’en puissent être -les motifs. Tout le monde ne l’obtient pas. Mon amie -aime mes vers, elle ne les fait pas encadrer.</p> -</div> -<p>Ce qui suit, mon ami l’admire, et il a raison. -Il s’agit d’un caniche au poil <i>jamais taillé trop -court</i>.</p> - -<p>Le citateur affirme, et je suis de son avis, que -rien ne donne la sensation de l’<i>infaillibilité</i>, -comme ce <i>jamais</i> appliqué à la tonte. Les années, -elles-mêmes, peuvent être d’inégale durée, bissextiles, -en un mot ; les tondeurs d’hommes -peuvent, une fois par hasard, émonder, d’un -ciseau distrait, une boucle d’Alcibiade ou d’Antinoüs, -de d’Orsay ou de Brummel ; seul, le -merlan de <i>Petto</i> (c’est, paraît-il, le nom du caniche, -sans cesse égal à lui-même) réussit à -faire se rencontrer, dans la frisure d’un toutou, -le tranchant d’Atropos et la ponctualité de -Saturne. Les queues des comètes pourront bien -être rasées de trop près ; jamais celle du symbole -de fidélité, qui associe en lui la mesure du -sentiment et la régularité de la fourrure.</p> - -<p>Quelques personnes, feuilletant le même volume -(à vrai dire, je ne sais plus bien lequel, -mais peu importe) blâment la hardiesse de certaine -apostrophe au vice-président de la Société -Artistique des Amateurs, l’honorable Monsieur -Fournier, que l’auteur interpelle, en lui demandant -si, quelque jour d’orage, dans un petit trou -pas cher, il ne se serait pas, par hasard, senti :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Le sel à pleine lèvre, auprès d’un cormoran ?</div> -</div> - -<p>A vrai dire, on se représente difficilement à -pareille fête, le sympathique père du sympathique -Maire de Compiègne, debout, dans sa -tenue correcte, aux côtés de l’oiseau pêcheur, -faisant claquer son bec et gonflant son col, où -se débattent sardines et maquereaux, rougets -et limandes !</p> - -<p>Mais la Poésie a de ces audaces. J’ai gardé -pour la fin celle qui me paraît, entre toutes, -mériter ce titre.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">L’étoile, dans la nuit, guide l’homme, vers l’anse…</div> -</div> - -<p class="noindent">fait un vers devenu célèbre, emprunté aux -« fugitives » d’une grande Dame dont, entre -nous, j’ignore le nom, <i>que je préfère ne pas savoir</i>. -<i>L’Œuvre</i> suffit.</p> - -<p>J’entends dire que Sem projette d’illustrer -cet étonnant alexandrin. Voici comment il interprète -la scène : un décor de profondes ténèbres, -parmi lesquelles, bras étendus, s’avance, -en tâtonnant, un personnage dans le simple -appareil dit pan de chemise. Au-dessus, une -étoile à cinq branches, l’étoile en papier d’argent -des Rois Mages, décoche un rayon sur -l’huis entr’ouvert d’une table nocturne, laquelle -laisse s’arrondir hors d’elle-même, pourvue -d’un éclat blanc par l’astre démonstratif, -l’oreille du vaisseau ardemment évoqué par la -confidence du pèlerin noctambule. (Ouf !)</p> - -<p>Et, pour plus de sécurité en même temps -que d’autorité, le quatrain est dédié à un -ministre <i>plénipotentiaire</i>. J’ai nommé Monsieur -Paléologue.</p> - -<p>Est-ce en mémoire de ces citations, qu’un -autre de nos amis (celui-là « un tout petit peu -méchant » comme disait, de lui, une auteuresse) -avait terminé, par cet hexamètre, le portrait -d’une poétesse un peu trop pressée d’arriver :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">« Et son désir d’écrire est un petit besoin » ?</div> -</div> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>La cause de ces désorientations, sinon de ces -désordres<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>, réside et se résume tout entière -dans ce distique cité par Rivarol :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Le charme de leurs vers sublimes et parfaits</div> -<div class="verse">M’inspire la fureur d’en forger de mauvais.</div> -</div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> L’enrôlement spontané, dans le bataillon des -<i>écrivaines</i>, de dames qui n’ont aucune vocation pour -cet art et aucune aptitude pour ce métier.</p> -</div> -<p>On commence par réciter le <i>Mouflon</i> du Vicomte -de Guerne ; mais, à ce jeu, le désir d’y -aller de son Mouflon personnel ne tarde pas à -naître ; et le premier mouflon se fait sans qu’on -y pense.</p> - -<p>Estimez-vous heureux, si le mouflon n’est -pas bicéphale, comme le mouton récemment -mis au jour par une de ces éleveuses de Salon, -au cours d’un poème (?) qui m’apparaît tel -qu’un <i>Roi des Aulnes</i> de la tératologie.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Et l’on n’en vit jamais d’aussi maigre à la foire.</div> -</div> - -<p>C’est la bergère elle-même qui l’avoue, en -nous décrivant son agneau phénomène.</p> - -<p>Ma foi, pendant que nous y sommes, pourquoi -ne pas appliquer, à ce Roi-des-Aulnes là, -ce qui reste de ce vers auto-justicier ?</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Et l’on n’en vit jamais d’aussi maigre… dans Schubert.</div> -</div> - -<p>L’ardeur de créer ce qu’on <i>croit être</i> un <i>Salon -Littéraire</i> s’en mêle, et les petits succès de -vanité qu’on y remporte, devant un public de -complaisance, transforment en une insatiable -<i>pituite de vanité</i>, ce qui n’avait d’abord été -qu’un <i>apéritif de gloriole</i>.</p> - -<p>Autre éleveuse :</p> - -<p>En voici une qui a le toupet de déranger un -grand journal (un peu bien condescendant, ce -me semble) pour lui publier des sornettes de ce -calibre. Elle se promène au milieu de ses bêtes -dont elle se proclame reine (Ce n’est pas moi -qui le dis). Et elle énumère ses sujets :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i3">Écureuil est mon page,</div> -<div class="verse i3">Lapin, mon écuyer.</div> -<div class="verse i3"><b>. . . . . . .</b></div> -<div class="verse i3">Et toi, chat qui sommeilles,</div> -<div class="verse i3">Sois mon Prince Régent.</div> -</div> - -<p>Voyons, n’en conviendrez-vous pas avec moi, -plutôt que d’écrire ces bêtises et de les faire imprimer, -est-ce que Clotho ne ferait pas mieux -de coudre une brassière ?</p> - -<p>Vous me direz peut-être, avec l’Ami des -Femmes Savantes, dont je parlais tout à l’heure, -que le mal n’est pas bien grand et que Banville -se contentait de tenir Bélise pour « une -pauvre insensée presque attendrissante ».</p> - -<p>Tout d’abord, si j’étais, moi, l’ami de Bélise, -<i>je ne voudrais pas pour elle de ce compliment-là</i>. -Je me permets d’ajouter ensuite que je crois -préférable de ne pas confondre les <i>fugitives</i> -avec les <i>fuites</i>, et de ne pas s’en aller mirlitonnant, -comme cet autre barytonnait.</p> - -<p>C’est le moyen de parler comme Monsieur de -Krüdner ; et le moyen n’est pas enviable.</p> - -<p>Quant à l’auditoire de ces hôtels de Ramponneau, -l’éclectisme avec lequel il est recruté -apparaîtra suffisamment dans l’anecdote suivante.</p> - -<p>Un jour que j’avais fait réciter, devant une de -ces <i>Madame Muse</i>, un poème de Pierre Dupont, -j’eus l’étonnement d’entendre qu’elle me disait : -« Il était, l’autre jour, chez moi. »</p> - -<p>Et comme je faisais observer, à ma gracieuse -interlocutrice, que l’auteur des <i>Bœufs</i> ne pouvait, -quelque désir que pût en éprouver son -ombre, avoir quitté son mausolée pour entendre -réciter <i>le Mouflon</i>, même dans un salon -<i lang="en" xml:lang="en">select</i>, je dus me contenter de cette réponse : -<i>En tout cas, c’est un nom qui ressemble -bien à ça.</i></p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Il existe cependant un public autre que celui -de ces petits endroits, desquels il est assez naturel, -après tout, que les habitués applaudissent -au « tarte-à-la-crême » d’une Dame qui -leur en offre leur part. Mais cet autre public, -lui aussi, n’est pas insensible à certaine forme -de <i>snobisme</i>, dans l’inférieure acception de ce -mot, lequel peut en avoir une <i>supérieure</i>, quand -il signifie : <i>désir de s’honorer en fréquentant de -véritables grandeurs</i>.</p> - -<p>Quoi qu’on en puisse dire, les publics ressemblent, -de plus en plus, à ces dîneurs sans -appétit, qui négligent la pièce de résistance, -pour ne chipoter que la garniture et la quenelle.</p> - -<p>La démonstration en fut encore récemment -faite par une anecdote que je veux conter, je -m’empresse d’ajouter : sous toutes réserves, -parce qu’elle est due à la source dont j’ai parlé, -à l’apport d’un ami aimable, mais inventif, -peut-être bien capable d’avoir fabriqué l’ana, -pour le besoin de la cause.</p> - -<p>On prétend qu’un éditeur sérieux ayant projeté, -même, en partie, réalisé, une réimpression -des <span class="sc">Pensées de Pascal</span>, laquelle lui occasionnait -de grands frais, qui devaient se couvrir -par la souscription, s’attrista de voir celle-ci -ne pas donner ce qu’il en attendait, mais au -contraire, s’attarder et bouder avec une paresse -humiliante pour le sentiment contemporain -et la mentalité française.</p> - -<p>Comme il exprimait sa déconvenue, devant -un groupe d’amis qu’il consultait sur le -meilleur moyen de remédier à ce marasme, -l’un d’eux parut réfléchir profondément ; puis, -tout à coup, avec la flamme que dut avoir, -dans les yeux, l’homme qui clama : « Mouillez -les cordes ! » au moment où l’obélisque allait -retomber, ce nouveau sauveteur, lui, s’écria : -« <span class="sc">Obtenez une préface de la Duchesse de -Rohan !</span> »</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Je n’aurais pas demandé mieux que de finir -sur ce trait, à la fois profond et badin, beaucoup -moins préoccupé de décocher une malice -personnelle, trop joyeuse pour n’être pas elle-même -désarmée, que de rechercher une vérité -générale ; mais quelques réflexions me sont encore -apparues sur le propos, et je préfère les -consigner ici, dans l’espoir de n’y pas revenir. -Car il ne me plaît pas qu’on imagine que je -veuille prolonger ce débat. Le sujet m’a paru -<i>plaisant</i> et <i>opportun</i>. Je l’avais abordé incidemment -dans un autre article. Aujourd’hui, je -l’accoste avec plus de netteté ; mais, je le répète, -pour l’épuiser, en ce qui me concerne.</p> - -<p>Un de nos Maîtres a écrit que « le <i>génie</i> est -une <i>patience</i> ». Il faudrait dire de même que -l’<i>Art</i> est, avant tout, un <i>métier</i>, ou du moins -ne peut s’en passer. La Duchesse de Verluise -serait très étonnée, et fort mécontente, en un -mot, se jugerait impudemment mystifiée si, -cherchant un cuisinier, on lui en offrait un qui -jusque-là, titulaire d’autres fonctions et seulement, -la veille, charmé des jeux de couleurs -offerts par le mélange de la tomate et de l’omelette, -aurait décidé de se consacrer à l’art de -Vatel, sans autre garantie, pour les convives, -que la subite passion de cet ancien cocher pour les -œufs battus et la crème fouettée.</p> - -<p>La bonne Dame ne s’aperçoit pas que c’est -pourtant ce qu’elle fait elle-même avec les -cordes de la lyre, dont elle nous sert les débris, -sous forme de boyaux de chats, qui se souviennent -du miaulement de leurs ancêtres.</p> - -<p>Laissez les enfants à leurs mères, laissez les -roses aux rosiers, laissez les duchesses à leurs -métiers, qui sont des métiers à tapisserie !</p> - -<p>Ah ! <i>la tapisserie ! la tapisserie !</i> on dira que -j’en radote, ça m’est bien égal. D’abord parce -que ce sera vrai, et que je m’applique à ne pas -être de ceux que la vérité choque. Savez-vous, -Mesdames, que Louis XV y travaillait avec -passion ? Sinon, je me forge un plaisir de vous -l’apprendre, dans l’espoir, d’ailleurs vain, de -vous réconcilier avec elle. N’importe ! Apprenez -qu’il faisait crever des postiers, sur le chemin -de Versailles, afin d’aller lui quérir, à Paris, -l’écheveau dont il avait besoin pour terminer -un fond, ou compléter une fleurette ? — Et -si ce détail ne suffit pas pour vous rendre au -canevas qui vous attend, que vous faut-il ? — Une -statue ? Eh bien, je veux qu’on la vote, et -qu’elle soit la plus charmante du monde, avec -son air recueilli, son front penché sur l’aiguille -au chas oblong, sur la souple aiguillée et le -réseau symétrique du tissu ajouré, qui ressemble -aux alvéoles d’un candide rayon, prêt à -se remplir agréablement du miel coloré des -soies.</p> - -<p>Oui, une statue, dans le passé, à la Comtesse -Mathilde, et dans le présent, à Madame Delessert, -à la Princesse de Beauvau, les deux dernières -qui, parmi nous, aient porté haut et beau -la fidélité aux arts délicieux des Parques de salon, -les Dames filandières.</p> - -<p>Revenons à la Duchesse de Rohan. Ce qui caractérise -son art (?) c’est <i>l’audace</i>. L’autre jour, -elle se représentait occupée à faire des achats, -dans de Grands Magasins. Le bon Coppée eût -approuvé le choix du sujet ; aurait-il (ce n’est -pas certain) sanctionné la témérité de l’image -qui met en scène la cliente de feu Boucicaut et -de feu Chauchard, et la fait</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Acheter de la soie et de longs <i>fils de laine</i> ?</div> -</div> - -<p>Un autre aurait écrit : de longs <i>brins</i> de laine. -En effet, un brin peut-être plus ou moins ténu, -mais garde le droit d’être aussi long que possible. -Notre éminente acheteuse fait bon marché -(c’est le cas de le dire) des scrupules dont s’embarrassent -encore l’entêtement du rhéteur et -l’hésitation du grammairien. Aujourd’hui elle -nous dévide des fils de laine ; demain nous lui -devrons de la laine de fil ; après avoir bouleversé -les rayons d’Hélios, elle chambarde les « rayons » -d’Hériot, et je donnerais volontiers, pour épigraphe -à la pièce, le vieux calembour, autrefois -inspiré par un roi de Grèce, dont on avait dit : -« Il faut qu’Othon soit philhéllène. »</p> - -<p>C’est égal, je n’en tiens pas moins pour un -heureux symptôme, le retour de la dame, aux -broderies de ses aïeules. Puissent les fils de -laine, vraiment dignes d’un magasin de <i>nouveautés</i>, -la rattacher à un <i>métier</i> qui, désormais -ne soit plus celui de Lamartine retouché par La -Palisse, ou de Musset revu par Boquillon !</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Sortant, un jour, d’une de ces matinées, dont -certains invités commencent par écrire à la patronne, -pour solliciter d’elle la redingote qui -leur permette de se produire, une dame que -nous appellerons Édith, et dont l’avis, en ce -temps-là, ne me semblait pas négligeable, me -saisit de cette conclusion discutable, déjà. -« Comment ne pas tenir pour une flatterie, à -notre égard, le fait qu’<i>ayant tout</i>, elles veulent -encore <i>ce qui nous appartient</i>, le bel art -d’écrire ? » — Édith, je ne suis pas de votre -avis ; et bien au fond, pas non plus vous-même. -Jamais le <i lang="la" xml:lang="la">distinguo</i> ne fut plus nécessaire ; jamais -le « soyez plutôt maçon » de l’honnête -Boileau, ne résonna d’un plus urgent rappel ; -jamais la qualité de la vocation ne dut être plus -scrupuleusement interrogée qu’à l’heure où -Thersite se prend pour Tityre et pour Tyrtée, -sans omettre Walter, ni même Beckmesser qui -a, du moins, pour lui, la supériorité de sa passion -pour la tablature.</p> - -<p>Pendant que je suis en train de dire Thersite, -j’ajouterais fort bien <span class="sc">Thersitie</span>. Si j’affirme -qu’ils se tiennent tous deux pour Tircis et pour -Tiresias, c’est sous-entendre que je ne doute -pas de leur bonne foi. Pour cela on peut les -plaindre autant et, si vous y tenez, plus que les -blâmer. <i>Le blâme est pour ceux qui les abusent.</i> -« Si vous assistiez à l’arrivée du courrier de -<span class="sc">Thersitie</span>, m’assurait quelqu’un, vous comprendriez -qu’elle soit leurrée ; des noms sérieux, ou -que, jusqu’à ce jour, on crut tels, signent pour -elle des protestations qui la déçoivent et <i>consomment -sa perte</i>. »</p> - -<p>Quoi d’étonnant alors, qu’elle se méprenne -sur l’intention de ses <span class="small">SEULS VRAIS AMIS</span>, ceux qui, -par de légères piqûres, essaient de dégonfler -son illusion et de la rendre aux <i>doux devoirs -où elle excellait</i>. Mais elle n’en veut plus -entendre parler ! La voilà en cothurne et en -péplum, la bouche en O, à nous fournir une -incroyable épreuve de Suétone moderne, de -César de Salon, <span class="sc">Le Néron du Féminisme</span> !</p> - -<p>Je lisais dernièrement un curieux plaidoyer -en faveur de Néron, dont l’auteur prétendait -que ce Prince fut sincère, en <i>la croyance à sa -vocation d’art</i>. C’est en cela que <span class="sc">Thersitie</span> lui -ressemble. Admettez (à Dieu ne plaise ! nous -ne voulons pas la mort, je ne dis pas de la -pécheresse, elle n’est que fautive, mais de la -<i>pêcheuse de bravos</i>) admettons qu’un feu de -cheminée (la <i>cheminée</i> est une grande responsable -dans ces affaires de déclamation salonnière) -admettez qu’un feu de cheminée fasse -justice de tout ce faux semblant et, non content -de <i>roussir</i> une bandelette indue, aille jusqu’à -vouloir <i>griller</i> notre Néronnette ; il est possible -que, dans une dernière contorsion buccale, -applaudie par Mademoiselle Vacaresco, elle -pousse la clameur suprême du grand histrion -Romain : <i lang="la" xml:lang="la">Qualis artifex pereo !</i></p> - -<p>C’est une figure à fixer, pour le théâtre contemporain -et universel, que le personnage de -<span class="sc">Thersitie</span>. Philaminthe d’Escarbagnas, trônant -sur un <i>Monde où l’on s’ennuie</i> dont le Bellac serait -Monsieur Fournier-Sarlovèze. Car, il faut en -convenir, c’est cet aimable homme qui a tout -perdu. Tout cela pour faire rimer <i>Greffulhe</i> -avec <i>libellule</i>, sur la fin d’un dîner auquel, remarquez-le -bien, se donne grandement de -garde d’assister la belle Comtesse.</p> - -<p>Je serais surpris que Monsieur Hermant, qui -pourrait le réaliser avec tant de force et de -finesse, ne se laissât pas séduire par un tel sujet, -à la fois mondain et social, si propre à mettre en -valeur ses qualités de dialogue et d’observation, -de courtoisie et de satire.</p> - -<p>Si je ne parle pas de Monsieur Bataille, pour -cet accomplissement, c’est que la matière, uniquement -plaisante, ne me semble pas réserver -de place pour le pathétique poignant auquel cet -écrivain excelle. Mais un tel esprit a tous les -registres, et son perpétuel renouvellement, à -chacune de ses manifestations, pourrait bien -nous le faire apparaître, un jour, tel qu’un -Aristophane amer, élégamment tempéré par un -Archiloque sympathique. Enfin, quand je relis -<i>Ces Messieurs du Tiers</i>, de Monsieur Claude Berton, -je songe à la belle pièce qui s’est émiettée -dans ce volume, et que ce jeune auteur nous -rendra, sous d’autres aspects, refondue et remaniée.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Revenons à <span class="sc">Thersitie</span>. Je le répète, elle méconnaît -ses <i>seuls vrais amis, ceux qui la réveillent</i>. -« Il est jaloux de mon <i>salon littéraire</i> ! » -aurait-elle dit, de l’un d’eux. — Détrompez-vous, -bonne Madame, votre Salon, tant que -vous ne cesserez pas d’y mettre en avant votre -mirliton bleu, ne méritera de s’appeler que le -<span class="sc">Guignol des Muses</span>. — « Au reste, ajouta celui -qui nous rapportait le propos, <span class="sc">Thersitie</span> ne -demanderait qu’à s’égayer elle-même des chiquenaudes -que lui valent ses vers, plus ou moins -luisants, mais elle a, paraît-il, une bru qui prend -mal la chose. » — « Çà, c’est une belle démonstration -de l’esprit de famille, à l’usage de ceux -qui prétendent qu’il n’existe plus », répliqua -Timon qui passait par là. Et il conclut, non -sans gravité : « En tout cas, cela prouve surabondamment, -n’est-ce pas ? que cette jeune -Dame <i>aime mieux sa belle-mère que la littérature</i>. »</p> - -<p>Ce n’est pas sans plaisir que j’ai retrouvé en -tête d’une liste d’<i>invités</i>, qu’il couronnait, ma -foi ! fort ducalement, le nom de certaine Dame -du Corbeau, qui s’était laissé persuader par -des renards à deux pattes, à force de naïveté de -sa part et, de l’autre, à force de flagorneries, de -faire un sort à son blanc fromage de lettres, -dans le groupe des récitants et même des débitants, -de façon à la fois médiocre et tapageuse. -Si ce <i>rétablissement</i> est sérieux (car il s’agissait -bien là d’une <i>indisposition</i>) et que la ci-devant -Muse le doive à des critiques sagement inspirées, -je le répète, elle fera bien de tenir pour -ses <i>vrais amis</i> ceux qui les lui ont adressées, et -de placer au rang des <i>suspects</i>, ceux auxquels -elle devra le mauvais souvenir (heureusement -vite oublié) de son échauffourée lyrique.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>J’entends dire que les Auteuresses de la <i>Vie -Heureuse</i> projettent d’élire, pour leur Présidente, -la Duchesse de Rohan. Non seulement -une telle circonstance ne me trouve ni dénigrant, -ni hostile, mais je lui sais gré de me -fournir une occasion de préciser avec netteté -le <i lang="la" xml:lang="la">distinguo</i> dont j’ai parlé.</p> - -<p>C’est une chose charmante que de voir une -aimable Grande Dame à la tête d’un groupe de -nobles travailleuses (je parle pour celles-là). S’il -s’en trouve parmi elles (je le crains) qui feraient -bien de retourner à l’aiguille, qu’elles n’hésitent -pas ! Cette agile compagne, momentanément délaissée -par elles, au nom des tropes épointés et du -lyrisme décousu, leur piquera peut-être le bout -du doigt, pour se venger du porte-plume, mais -ce sera tout bénéfice pour nos repenties, quand, -la saison d’après, au lieu de déconsidérer leur -écritoire par la ponte d’un nouveau roman -informe et infirme, détaillé par Monsieur Ballot, -elles honoreront leur corbeille à ouvrage par -l’éclosion d’un sachet bien odorant, ou d’un -coussin bien fleuri dont je ferai l’éloge, pour les -dédommager.</p> - -<p>C’est aussi, de la part de ces laborieuses, un -geste intelligent que celui qui leur fait mettre à -leur tête celle qu’elles jugent justement haut -placée par la naissance et par le cœur. Cela -prouve qu’elles ne font pas uniquement cas du -<i>mérite d’art</i>. La <i>distinction sociale</i> leur paraît -aussi avoir son prix. Je leur donne raison, <i>à -une condition</i>, c’est que les démarcations soient -nettement établies et que ces ouvrières commencent -par dire à leur affable Présidente, non -pas : « Grande Dame, cesse de vaincre ! » mais -bien plutôt : <i>Cesse d’être vaincue à la bataille -des mots et des rythmes !</i> en un mot : « <span class="sc">Cesse -d’écrire !</span> »</p> - -<p>La Duchesse d’Uzès préside comme cela, je -crois bien, certaine association de dames -peintres et sculpteurs, sans compter un cercle -de femmes. Je ne connais pas les sculptures de -la Duchesse d’Uzès. Si elles sont bonnes, la -Présidente fait très bien de les exposer. Dans le -cas contraire, elle donnerait un meilleur -exemple en s’abstenant<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> Depuis, la même dame s’est mise, elle aussi, à faire -des Conférences, mais avec <i>sonneries de trompe</i>. Duchesse -et Cor de Chasse ; voilà un chant alterné, qui -ne manque ni de piquant ni de piqueurs.</p> -</div> -<p>On sait la magnifique notoriété que s’est -acquise la Comtesse Greffulhe comme Présidente -d’auditions musicales.</p> - -<p>Je ne sache pas que cette Société célèbre -nous ait jamais invités à entendre des opéras -de la belle Comtesse. Je ne le regrette ni pour -elle, ni pour nous, bien persuadé, au contraire, -que l’incontestable autorité de sa présidence, -vient de ce qu’elle s’est sagement abstenue de -la compromettre par la recherche de succès -personnels, sur un terrain qui n’était pas le sien.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Une chose que j’en suis encore à me demander, -c’est si les propos, quand ils nous reviennent -défigurés et détournés de leur sens, le sont -par une mauvaise foi initiale de ceux qui les -ont proférés ou par les rapporteurs. Voici, par -exemple, la Comtesse Norbert de Fitz-Rabbin, -laquelle, de sa voix de canard mégalomane, -aurait dit, de Timon : « Voilà deux ans que je -ne le connais plus. » — Mis au courant de cette -parole, celui-ci répliqua : « Ce n’est pas mal, -pour un <i>canard</i> hébreu et allemand ; mais -enfin, c’est un canard tout de même et, par -suite, une erreur ; vu que, si la Dame avait bien -voulu parler franc, elle se serait contentée de -dire : <i>Voilà dix ans qu’Il ne me connaît plus</i> ! »</p> - -<p>Décidément, il y a tout lieu de le craindre, -la sincérité ne s’est pas réfugiée dans toutes ces -<i>boîtes à thé</i> que sont devenus les salons d’autrefois. -En voici une dernière preuve.</p> - -<p>Nul n’ignore que, depuis un certain temps, -des Messieurs et des Dames du meilleur monde, -les uns désargentés, les autres besogneuses, se -sont improvisés reporters et, à peine dans le -tympan le dernier hémistiche de Tirésie ou -de Tircythère, de Tityrette ou de Tyrtéa, s’en -vont fournir, aux grands quotidiens haletants, -le nom des privilégiés que vient de charmer -l’asclépiade estropié ou le phaleuque pauvre.</p> - -<p>Mais voici ce que je suis avide de dénoncer -et dont je suis surpris que <i>la vindicte des innommés</i> -(on pourrait l’appeler ainsi) n’ait pas -fait justice : chacun de ces Messieurs, chacune -de ces Dames folliculaires, obéissant à de personnelles -prédilections, ou à ses propres antipathies, -omet volontairement dans sa nomenclature, -l’élégante qu’il ou elle veut humilier, -l’homme d’esprit qui leur porte ombrage. Il en -résulte que chacun des comptes rendus de la -même réunion relate des noms différents, ce -qui déroute la province, et quand je dis la province, -je n’excepte pas Paris lui-même. Hormis -la Comtesse Edmond de Pourtalès, qui n’a que -des amis dans le journalisme du monde (si j’en -juge par ce fait que son nom continue à inaugurer -la liste de <i>tous les assistants</i>, de <i>toutes les -assistances</i>, <i>partout</i> et <i>toujours</i>, même quand la -Dame est retenue au temple ou au foyer, au -rouet ou à la prière) aucun autre nom ne peut -être sûr d’échapper au crible du Vicomte -d’Eaque, devenu gazetier, ou du Baron de -Minos, fait courriériste, sauf, bien entendu, -deux autres noms, lesquels ne sont pas moins -sympathiques, je m’empresse de l’ajouter, que -fondamentaux, mais qui finiraient par donner -à croire aux étrangers et aux indigènes, que -Messieurs Fournier-Sarlovèze et Becq de Fouquières -(ne pas confondre avec l’auteur des -<span class="sc">Corbeaux</span>), représentent à eux seuls, toute l’élégance -de Paris, tout son esprit, toute son aristocratie.</p> - -<p>Ce serait exagéré. C’est <i>beaucoup</i>, mais ce -n’est pas <i>tout</i>.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>En guise de conclusion, lisez ce passage de la -<i>Corbeille des Roses</i> de Monsieur Jean de Bonnefon, -page 109 :</p> - -<p>« La Duchesse de Rohan fait des vers qui -boitent non d’un pied, mais « de l’un et l’autre -côté » comme dans la Bible. — Cette Dame est -utile ; elle résume la nullité artistique d’une -société qui l’admire. Pour signer d’un si grand -nom des choses aussi insignifiantes, sans soulever -de colères, il faut appartenir à un groupe -frappé de mort. — La décadence est plus belle -que la jeunesse. Mais la littérature de Madame -de Rohan n’appartient pas à la décadence. -Pour descendre, il faut avoir atteint un sommet. -Ce qui manque précisément dans la poésie (?) -de cette femme racée, c’est la race. L’effort d’une -servante en retraite qui ne saurait pas le -français serait en tout semblable aux produits -littéraires de cette duchesse… »</p> - -<p>Inscrivez, en regard, cette citation de presse :</p> - -<p>« Une candidature intéressante à la Société des -Gens de Lettres, celle de Madame la Duchesse -de Rohan, qui est présentée par Messieurs Paul -Hervieu et Jean Richepin, de l’Académie française. »</p> - -<p>Qu’est-ce que cela prouve ?</p> - -<p>Premièrement, cela prouve, si la première -de ces opinions n’a pas tort, une vérité bien -connue, mais qui n’avait jamais reçu de démonstration -aussi évidente, à savoir que <i>la plus -faible apparence de talent</i> n’est, <i>en aucune façon</i>, -requise pour faire partie d’une Société Littéraire. -Au reste, à quoi serviraient les <i>distinctions</i>, -si ce n’est précisément à consoler de ne -pas avoir de talent, ceux et celles qui ne demandent -à la soi-disant pratique d’un art, que de -les mettre en vedette. Le talent n’est pas pour -les <i>vaniteux</i>, mais pour les <i>orgueilleux</i>, il <i>suffit -seul</i>.</p> - -<p>Deuxièmement, cela prouve que des hommes, -il semblerait, entre tous, marqués pour maintenir -les traditions et faire respecter le langage, -acceptent de patronner publiquement des sujets -entièrement dénués des qualités techniques, -lesquelles désignent à la sollicitude d’un tel -protectorat. Or, dans un portrait du premier de -ces deux immortels, je vois mentionné ce trait -de son caractère : « Une <i>indulgence</i> qui prend -soin de n’être jamais <i>complaisante</i>. » Voilà un -<i>jamais</i> qui vient de rencontrer une <i>exception</i>.</p> - -<p>Mais ce n’est pas la seule, l’éminent co-parrain -en fournit une pour faire la paire, et -une qui ne craint pas d’aller jusqu’à la plus -flagrante contradiction. Relisez plus haut le -passage que j’ai cité, d’une préface où il est -parlé de l’autoresse <i>dénuée de style et de grammaire</i>, -de la poétesse <i>incapable de chanter quatre -vers de suite se tenant</i>, mais très capable <i>de -prendre une antiquaille pour une trouvaille, en -sa niaiserie gauche et prétentieuse</i>.</p> - -<p>Qui donc a écrit ce morceau judicieux, capital -et cinglant, si bien fait pour donner satisfaction -aux esprits « affamés de justice » ?</p> - -<p>Eh bien ! mais, précisément, Monsieur Richepin -lui-même !</p> - -<p>Logique ! logique ! Ce sont bien là de tes -coups ! — Concession ! Concession ! Ce sont -bien là de tes crimes !</p> - -<p>La Duchesse de Rohan sera de l’Académie.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Est-ce pour ne pas mentir à ces hautes ambitions -exaltées pour elle, que le talent (préférez-vous -l’art ?…) de la Duchesse de Rohan -vient de se transformer, en cinq sec ? Adieu -les gentils coqs-à-l’âne d’hier, si réjouissants -dans leur bonhomie naïve ! L’allumeuse de -<i>Lucioles</i> s’est mise à pondre, comme les oiseaux -qu’elle a si allègrement chantés,</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">« Pondez, pondez, poules de Pâques</div> -<div class="verse i2">Et pondez-nous de jolis œufs !</div> -<div class="verse i2">Au bazar de la Tour Saint-Jacques<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a></div> -<div class="verse i2">On les vendra dix sous pour deux… »</div> -</div> - -<p class="noindent">s’est mise, dis-je, à pondre (et, cela, dans la -propre chaire — <i lang="la" xml:lang="la">horresco referens</i> — dans la personnelle -cathèdre de Madame Bulteau, qui doit -la trouver mauvaise,) — de gros morceaux de -prose hirsute et de <i>pathos</i> pontifiant. Plus rien -du crû de l’Oust, ni du clos du Deffé. On dirait -du Bouchaud débouché, démarqué, tarabiscoté, -même <i>vacarescoté</i>, ce qui est pire. On ne m’ôtera -pas de l’idée que cette Mademoiselle Cormon -de la Littérature, a dû promener ses tropes sur -l’écritoire de la Philaminthe Celte. Vrai, c’est -aussi <i>rasoir</i> que ça !</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> Charmant euphémisme pour dire « Bazar de -l’Hôtel de Ville », sans être accusé de faire la réclame -au profit d’une maison ; seulement voilà, cela crée des -passe-droits. La dame va brouiller les monuments. -Par bonheur, elle ne saurait manquer d’écrire quelque -chose sur Séville, avant qu’il soit longtemps. Alors, -selon toute vraisemblance, l’Hôtel de Ville reprendra -ses droits. Mais peut-être, les prix auront augmenté.</p> -</div> -<p>Et, de bout en bout, plus le moindre petit mot -pour rire (si ce n’est <i>en bloc</i>). La bonne Dame, -qui n’avait jamais lu que Botrel, vous cite Homère, -gros comme le bras de Madame de Montgomery. -Est-elle donc allée à l’école chez Monsieur -du Bled ? — Quoi qu’il en soit, adieu tout -l’arriéré de bonne franquette prosodique ! On -se prend à le regretter, en face de cette pédagogie -mal assimilée et de ce pédantisme cousu -de fil blanc, qui semblent prétendre à « river -des clous » si ce n’est à « boucher des coins » -(sans le moins du monde y réussir) et qui ne -décrochent que cette timbale, laquelle est à la -portée de toutes les principautés, et qui est -d’émerveiller Monsieur Sarlovèze.</p> - -<p>Et pourtant si ! le petit mot pour rire, je l’ai -repêché dans ce solennel fatras ; c’est quand la -narratrice (qui, j’aime à le conclure, ne se -prend pas trop au sérieux) se voit, sur je ne -sais plus quelle frontière, contester sa personnalité -ducale (voilà ce que c’est que de patoiser !) -par une douanière qui se représentait -sans doute autrement les tempes ceintes de -couronnes fermées.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">« Oh ! que ce <i>quoi qu’on die</i> est, pour moi, plein de charmes !</div> -</div> - -<p>Oui, quoi qu’on die, je la retrouve là, notre -aimable hôtesse d’avant la fatale crue des -grandes encres ; dépouillée de toutes ces bandelettes -roumaines qui ne sont que des bandeaux -de Colin-Maillard, reprise aux enchantements -d’Alcanter de Brahm, elle m’apparaît -prête à repiger le droit d’aînesse de sa vieille -gaîté, échappée, par miracle et grâces à Dieu, -d’entre les féculents de Madame de Baye.</p> - -<p>Hélas ! vain espoir, éclaircie d’un instant ! -Adieu paniers, vendanges sont faites, des métaphores -sans suite et des bouts rimés sans -queue ni tête. Adieu corbeilles à papiers, débordantes -de <i>cuirs</i> saugrenus et de joyeux -<i lang="la" xml:lang="la">lapsus</i> ! On nous a joué le tour de rentrer tout -ça, qui heureusement ne s’absente pas sans -laisser d’adresse. C’est aux soins obligeants de -Lemice-Terrieux, baie des Lestrygons, dans -l’<i>Odyssée</i> !</p> - -<p>Encore un mot.</p> - -<p>On se souviendra peut-être que je me suis -demandé s’il était toujours temps de rendre à -la Grande Dame, si malencontreusement transformée -en petite muse, le service de restituer -la seconde à la première, au point de ne plus -entendre parler de celle-ci ; et qu’un interlocuteur -m’avait répondu : « Il est trop tard. »</p> - -<p>— Était-il réellement trop tard ?</p> - -<p>Peut-on supposer que la rimeuse éolienne -ait eu connaissance de certaines petites mercuriales, -et, plus ou moins consciente du service -que, <i>sincèrement</i>, elles voulaient lui rendre et -quoi qu’en puissent penser ceux qui ne voient -pas plus loin que le bout de leur encensoir, -n’en ait pas moins fait son profit ? Il est sûr que -la composition paraît s’étancher, la récitation, -se résorber. De temps à autre, de loin en loin, -les clients des thés poétiques, terrifiés de se -voir reprendre leur verseuse ducale, exaltent -bien encore le débit acclamé d’une sornette -philosophique ; tout de même les rechutes sont -moins fréquentes, il y a du mieux.</p> - -<p>Ce qui ferait croire, même à des satiriques -modestes, qu’ils pourraient bien avoir quelque -part dans cette amélioration, c’est l’obéissance -abusive à l’un de leurs conseils (on voit que de -tels critiques n’abusent pas, eux, de la victoire). -« Nulle ne serait mieux qualifiée pour ce titre -de Présidente, on n’en saurait trouver de plus -affable… » formulait un libelle bienveillant<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>. -Malgré tout, l’auteur n’entendait pas, avec ce -seul propos de consolation, créer, du même -coup, un tel nombre de fauteuils présidentiels, -pour un même séant, fût-il bienséant, parmi -tous. Présider, la même année, aux destins de -Shakspeare et à ceux d’Ingres, n’était-ce pas -déjà beaucoup, même pour une fringale de -sièges ; était-il besoin d’y ajouter encore un -discours de réception, en l’honneur de Madame -Paquin, dans je ne sais plus quel cercle ?</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> Ce n’est pas l’avis de tout le monde ; une raison -de plus pour que ce soit <i>le bon</i>. Quelqu’un me dit -avoir rencontré, dans une gare de banlieue, une petite -dame qui gesticulait, levant au ciel de petits yeux -et de petits bras. Elle parlait de tels ou tels châtelains -du voisinage et vociférait : « Montesquiou a écrit sur -eux des choses affreuses ! »</p> - -<p>Je demandai le nom de la crieuse ; c’était, me dit-on, -une provinciale, qui habite Fontainebleau, régalée -chez ceux qui, dès lors, lui paraissent <i>intangibles</i>. -Un nom qui finit en <i>i</i>.</p> - -<p>C’est tout ce dont le narrateur se souvenait.</p> - -<p>J’ai répliqué : « Disait-elle au moins, que le livre -était bien ? » — On m’a répondu : « Pas du tout ! -Elle était <i>furieuse</i> ».</p> - -<p>Un voisin de ladite dame aurait encore formulé, -parlant de l’auteur d’<i>Une Petite Mademoiselle</i> : « Il -vient de publier un volume dans lequel il tape sur -toute sa famille. » — Ce n’est pas exact, je n’ai pas -parlé de lui.</p> - -<p>Me voilà tenu de le dédommager.</p> -</div> -<p>Comme je demandais à quelqu’un la raison -qui faisait s’unir tant de hampes et de bâtons, -de sceptres et de thyrses, dans une main, sans -nul doute, aristocratique, mais peut-être mieux -faite pour le crochet tunisien ou la broderie -anglaise, la personne me répondit : « C’est -vrai… <span class="small">MAIS IL Y A UNE TOMBOLA</span> ! »</p> - -<p>Cette parole fut le Chemin de Damas de mon -incertitude et de mon doute. Je compris, une -fois de plus, que « Dieu fait bien ce qu’il fait » -comme l’affirme notre bon La Fontaine, dans -<i>le Gland et la Citrouille</i>. Si les dieux des méchants -païens ont créé la Muse de la Danse, et -celle de la cadence, celle du rire et celle du -sanglot, il convenait que le Dieu des bonnes -gens leur adjoignît une sœur officieuse, une -dixième muse, <i>la Muse de la Tombola</i>, mêlant -aux boutons des lotus d’Homère, les boules du -loto, fatidiques et tumultueuses.</p> - -<p>Veuillot comparait Hugo à une cloche, dont -le métal, fait d’alliages divers, résonnait tour à -tour sous des impulsions que l’écrivain des -<i>Odeurs</i> jugeait par trop dénuées de rapports -entre elles, et parmi lesquelles, je m’en souviens, -il citait Polichinelle et Garibaldi.</p> - -<p>Après avoir vu donner à l’homme de Guernesey, -le titre de cloche, il ne me semble pas -qu’une Muse, si ambitieuse soit-elle, puisse juger -offensant d’être comparée à une clochette ; -et si cette clochette tinte au nom de Madame -Éloffe, après avoir sonné en l’honneur -de Shylock et de Monsieur Bertin, cela vient de -ce que ce n’est pas tous les jours dimanche.</p> - -<p>Et quand toutes les Présidentes du monde -viendraient nous certifier que ces incohérences -et ces disproportions représentent l’aléa d’un -« rôle de Mécène » (<i lang="la" xml:lang="la">sic !</i>) nous ne ferions -aucune difficulté d’en convenir, à la condition -qu’on nous permette d’ajouter que, -s’il existe des Muses de la Tombola, il peut -bien y avoir aussi des <i>Mécènes qui abattent des -noix</i>.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Une nouvelle boîte de petits fours vient d’être -mise en vente, sous la même marque ; ceux-là, -d’inspiration saline ; quelques-uns au fucus et -au varech, d’autres au goëmon et à l’algue ; -mais la plupart, à la camomille. Cela s’appelle -modestement : <i>Souffles d’Océan</i>. Rien que ça ! -Comme <i lang="la" xml:lang="la">Oceano Nox</i>.</p> - -<p>Une chose qui pourrait confondre, c’est que -celle qui les glace ne s’aperçoive pas de ce qu’il -y a de téméraire à déranger l’Océan, pour cette -tempête de ventilateur.</p> - -<p>Je me souviens d’avoir rencontré, un jour, -dans un bureau de poste, une dame, à qui l’employé -demanda son adresse. Elle répondit : -<i>Villa Soupir des Flots</i>. — Voilà un titre pour -notre poétesse.</p> - -<p>Malheureusement, de cette tournée, de cette -fournée, je connaissais déjà, je ne dis pas les -meilleures, mais les <i>bien bonnes</i>. Tout de même, -pas toutes. Le phénomène traditionnaliste, qui -veut bien s’appeler encore « Mouton à deux -têtes », dans une note en bas de page, arbore -le titre plus relevé, de « Bélier Bicéphale », -quand il se hausse jusqu’à l’intitulé. On sent -qu’il a fait toilette pour Mademoiselle Vacaresco. -Inutile d’ajouter qu’à défaut de probité -<i>littéraire</i> (qui, celle-là n’est pas à la portée de -toutes les lyres) la probité de <i>renseignement</i> est -parfaite : quand le <i>Printemps</i> est nommé, en -cours de route, et que ce n’est pas <i>le vrai</i>, il y -a un renvoi pour expliquer qu’il s’agit d’un magasin -du Boulevard Haussmann. Puisse l’intégrité -de ce comptoir se régler sur celle de cet -avis !</p> - -<p>L’édifice creux et océanien se couronne par -certain <i>Donjon des Poupées</i>, dans lequel je croirais -volontiers que l’auteuresse a voulu faire -son <i>Chantecler</i>. Elle l’a fait. Même chouette :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Un orateur la vit, c’était Albert de Mun,</div> -<div class="verse">Le député célèbre, un certain soir d’automne…</div> -<div class="verse">Elle était porte-veine, et lui porta la bonne.</div> -</div> - -<p>Alors le chœur des hiboux répond :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Et nous faisions <i>hou-hou-hou-hou</i> en nous aimant.</div> -</div> - -<p>Survient une puce, qui se change en grenouille. -La chouette lui parle familièrement et -lui dit :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Venez, éclaircissez, pucette, ce mystère.</div> -</div> - -<p>On voit que la dame n’est pas pour le style soutenu : -elle appelle <i>pucette</i>, un insecte qui, selon -toute apparence, doit être de fort volume, si -j’en crois les exploits qu’elle lui prête ; elle -nomme <i>Isado</i>, Mademoiselle Duncan et, petit -<i>Robertus</i>, le géranium, <i>Robertianum</i>, qui le -juge familier. — Qui sait si la puce ne juge -pas, elle-même, le diminutif, amoindrissant ?</p> - -<p>Encore une citation :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Quel martyre, pour moi, quand on me taillera !</div> -</div> - -<p>Heureusement que c’est un lierre qui dit ça !</p> - -<p>Une autre :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">L’électricité règne, ici, sur le palier.</div> -</div> - -<p>Une troisième :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Moi je vais au café, prendre un apéritif.</div> -</div> - -<p>Un gentil compliment confraternel :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Nous vivons, grâce à la poétesse célèbre</div> -<div class="verse">Judith Gautier, artiste au superbe talent,</div> -<div class="verse">Fille de Théophile, ah ! je la vis sur <i>l’Èbre</i> :</div> -<div class="verse">Elle était magnifique et bonne en souriant.</div> -</div> - -<p>L’Èbre me fait, je l’avoue, un peu loucher. -Madame Gautier est casanière, elle va de la Rue -de Berri à Saint-Enogat, sans beaucoup de détours. -Or, Logrono, Tortose, Saragosse sont des -cités trop soucieuses de leur décorum, pour -laisser inaperçu le passage d’une Académicienne. -Alors, pourquoi <i>l’Èbre</i> ? — Peut-être, -après tout, l’auteur des <i>Poupées</i> a-t-il simplement -voulu dire : le ruisseau de la Rue du Bac. -Il plaisait à Delphine et peut bien refléter Judith. -A moins que ce ne soit encore un méfait -de la rime et, par suite, de la frime. Dans ce -cas, la chose rentre dans ce que d’Aurevilly appelait -<i>blaguer</i>.</p> - -<p>Je reproche un peu d’indifférence à la Josselinaise. -Une Sicilienne, qui lui parle de « l’ensevelissement -de ses espérances », reçoit d’elle -cette réponse plutôt détachée :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Il n’y faut plus penser, prenez de ce café.</div> -</div> - -<p>Plus loin, ce vers, du moins plein de fraîcheur :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Madame, avez-vous soif ? Prenez de l’eau de Seltz.</div> -</div> - -<p>A la fin, les choses s’arrangent et toute la -troupe réconciliée se donne rendez-vous « chez -Bronne ».</p> - -<p><i>Chez Bronne</i>… attendez donc… voilà un nom -qui ne m’est pas complètement inconnu<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> Peut-être l’auteur veut-il parler de <i>Braun</i>. Mais -alors, la probité de renseignement, dont nous parlions -plus haut, devrait indiquer la Rue Louis-le-Grand.</p> -</div> -<p>Tout est bien qui finit bien.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch3">III<br /> -LA SHÉHÉRAZADE DE L’ENCRE BLEUE</h2> - - -<p>Quelqu’un montrait, un jour, à Monticelli, -des tableaux de Maîtres. Ce peintre les admira, -d’abord extrêmement, puis excessivement. En -effet, on le vit, avec surprise, et non sans -anxiété, se précipiter vers l’un d’eux et faire -mine d’y enfoncer les dents, sur ce cri forcené : -« Ah ! celui-là, il est trop beau, <i>il faut que je le -mange</i>. »</p> - -<p>Cette anecdote me revient à l’esprit, chaque -fois que je songe à Madame Bulteau. Ne faire -qu’une bouchée d’une si considérable personne, -notre appétit ne va pas si loin ; mais on peut, -du moins, la <i>croquer</i>.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Si cette faim (dirai-je cette boulimie ?) représente -une prédilection — je le voudrais — à -quel mérite le doit cette Dame de Lettres ? Ce -ne peut être à cette seule particularité ; car, -alors, elle se verrait disputer mon appétit par -combien de hors d’œuvre du genre et même -des pièces de résistance !</p> - -<p>Il existe, dans une ville d’Espagne, une cathédrale -au centre de laquelle s’érige une mosquée. -C’est une forme équivalente d’<i>église dans -l’église</i> de l’écriture, et d’<i>état dans l’état</i> du féminisme, -que je veux examiner dans la personnalité -d’une femme et dans la présentation -d’une auteuresse.</p> - -<p>Je sais — je ne dirai pas : que j’attaque, je -n’attaque pas — mais que <i>je m’attaque</i>, ou, si -vous préférez, que <i>je m’attache</i> à une entreprise -<i>difficile</i> et, par suite, <i>audacieuse</i>, deux <i>qualificatifs</i> -dignes de ce nom puisqu’ils impliquent au -moins deux qualités, chez celui qu’ils incitent, -plutôt que de le rebuter : <i>effort</i> et <i>ardeur</i>. Au -reste, mon modèle, tout le premier, m’en -donne l’exemple. Même son audace, à lui, -va jusqu’à une témérité, que je suis loin de -blâmer, mais que je ne suis pas près d’imiter.</p> - -<p>Madame Bulteau, il y a quelques trimestres, -faut-il écrire : découvrait l’Angleterre ? Non, -puisqu’elle conte que ce fut son pays d’adoption, -avant qu’elle ait commencé d’<i>élire</i> (un -acte, pourtant, qu’elle a dû apprendre de bien -bonne heure) ; mais consacrait à « l’âme des -Anglais » la valeur d’un bouquin. Voici dans -quels termes il débute : « On se risque, cependant ! -C’est ce que je vais faire avec une <i>inquiétude</i> -trop justifiée par mon <i>incroyable prétention</i>. »</p> - -<p>Risquons-nous donc de même à explorer -l’âme de Madame Bulteau, avec une inquiétude -justifiée par notre incroyable prétention.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Ce qu’il y a de plus curieux, dans le cas de Madame -Bulteau, c’est la génération spontanée de -son génie ; j’emploie ce mot dans la quatrième -signification que lui assigne Littré, à savoir : -« talent inné, disposition naturelle à certaines -choses ».</p> - -<p>Pourquoi ce talent et cette disposition -avaient-ils attendu « le milieu du chemin de la -vie » pour se manifester ? Était-ce en vue de -déférer au conseil de Flaubert, quand il -approuve un auteur qui attendrait l’âge mûr -pour publier ses œuvres complètes ? Mais il -n’est pas ici question de la liquidation d’un -arriéré, ou de la confession d’un <i>chiffonnier</i>, -dont les chiffons seraient des chiffons de papier. -Le roman qui en est sorti est assez massif -pour représenter l’Atta-Troll longuement -léché, qui se met à danser sur le tard. Mais ce -fauve débonnaire ne joue qu’un rôle de seconde -patte, dans les phénomènes qui nous occupent.</p> - -<p>L’Histoire, en outre, nous apprend qu’un -Saint-Simon, et même une Boigne peuvent laisser -ignorer, une longue vie durant, la surprise -qu’apprêtent leurs écrits à des survivants qui -s’y reconnaissent. Madame Bulteau n’a pas non -plus voulu de cette combinaison déjà pratiquée ; -elle a publié, de son vivant, ses carnets posthumes.</p> - -<p>Non, le champ d’exercice de Madame Bulteau -est comme le territoire du Marquis de Carabas ; -l’instant d’avant, il n’y avait pas de domaine ; -l’instant d’après, il verdoie et blondit, sous le -soleil, grâce au <i lang="la" xml:lang="la">Fiat</i> du Chat Botté qui l’a créé -<i lang="la" xml:lang="la">ex-nihilo</i> et <i lang="la" xml:lang="la">ipso facto</i>. Et ce chat, que vous reconnaîtrez, -est un chat qui a des bottes de sept -lieues.</p> - -<p>Je ne me suis jamais habitué à voir jaillir du -gibus d’un prestidigitateur, des cigares, des -œufs et jusqu’à des colombes. Chaque fois que -je vois paraître une chronique de Madame Bulteau, -j’éprouve un étonnement, plus relevé, cela -va de soi, mais un peu du même ordre. D’où -viennent ces londrès, ces coquilles et ces oiseaux ? -Où gisaient ces raisonnements et ces -tropes ?</p> - -<p>Car enfin, cet encrier s’est débondé tout soudain -et sans prendre le temps de crier gare, -s’est mis à ruisseler aux pentes du <i>Figaro</i>, -comme l’Hippocrène de la noix de Galle.</p> - -<p>On affirme, et je puis le transcrire ici, puisque -la chose n’a rien que d’élogieux, pour le -passé et pour le présent, que Madame Bulteau -collaborait aux romans de feu son mari. Je ne -les ai pas lus ; mais je me demande s’ils sont -assez <i>nombreux</i>, assez <i>étendus</i>, pour expliquer -le mystère.</p> - -<p>Madame Daudet a joliment décrit, quelque -part, ce que peut, ce que doit être la part de -collaboration d’une épouse dans l’œuvre d’un -écrivain. Cette collaboration, elle la compare, -à des brindilles peintes au revers d’un éventail.</p> - -<p>C’est charmant, et probablement vrai, en ce -qui concerne le ménage Daudet ; mais cela -n’élucide rien sur le sujet de Madame Bulteau, -que je me représente difficilement traçant des -aiguilles de pin sur un satin ou sur une gaze, à -moins que ceux-ci n’aient pour mission de rafraîchir -Badbec, et qu’il ne soit permis aux traits -qui s’y posent d’être aussi nombreux que les -feuilles de la forêt, aussi robustes que le tronc -du cèdre.</p> - -<p>On a aussi reparlé, pour tirer au clair ce passionnant -problème, d’articles anonymes ou plutôt -pseudonymes, naguère parus dans la <i>Vie -Parisienne</i>. Je crois m’en souvenir (on voit que -je suis de bonne foi) et notamment d’un passage, -fort bien venu, sur la Marquise de Saint-Paul, -la redoutée pianiste, et où il est dit que -« ses accords se succèdent comme des malheurs ».</p> - -<p>Ces mesures pour rien n’étaient que « des apéritifs -de l’Hymette », comme dirait Monsieur Claretie ; -depuis, quoi qu’il en soit, un grand chroniqueur -est né tout armé, du front de Monsieur -Calmette. A peine venue au monde du -journalisme, Athénè a retourné son casque, lequel -s’est trouvé être <i>syphoïde</i>, et y a plongé sa -lance, qui était une <i>lance-onoto</i>.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Ces brumes maintenues sur l’emploi des facultés -d’écriture de l’écrivain, longtemps endigué, -dans le passé récent, examinons ce qui -distingue, dans l’actualité, ses pouvoirs reparus, -multipliés et pullulants. Il va nous falloir -procéder comme les graphologues, qui diagnostiquent -le despotisme, en le proportionnant -à l’élévation, au-dessus des <i>t</i>, du trait qui -les barre. Notre Minerve n’est point <i>modeste</i>. -Pourquoi le serait-elle ? Avant d’éclore graduellement, -comme tous les autres, au monde -des publicistes, et de se voir accréditée par des -œuvres successives et édifiantes, elle possédait -<i>de naissance</i> et de <i>droit divin</i>, un <i>terrain d’action</i>, -d’où elle se répandait avec abondance. -Comment une telle exception n’aurait-elle pas -donné, à celle qui en était l’objet, une haute -idée de ses pouvoirs ?</p> - -<p>Ce que d’autres, moins bien intentionnés, -dénommeraient <i>arrogance</i>, <i>outrecuidance</i>, je -l’appellerais tout simplement, et plus aimablement : -<i>confiance en soi</i>, si certaines observations -ne m’induisaient à en rabattre. Je l’ai -qualifié ailleurs, parlant de la même personne : -<i>conviction de sa nécessité</i> ; cela est, je crois, -plus exact. Quel que soit le nom dont on le désigne, -à quels indices se trahit, tout d’abord, -le <i>contentement de soi</i> qui lui sert de base ? Je -n’hésiterai pas à répondre que c’est à certaine -façon de <i>s’injurier</i>, qui m’a toujours paru la -manière de <i>minauder</i> de l’esprit. Une coquette, -qui veut se faire admirer, feint parfois de ne -pas se trouver belle. Une précieuse, qui veut se -faire applaudir, souhaite d’y ajouter une protestation -contre sa modestie simulée. La Galatée -de l’Antiquité fuit vers les saules, mais désire -d’abord être vue. La Galatée du Journalisme -fuit vers les ronces et les houx, dont elle -se destine les piquants… mais elle admet d’être -retenue.</p> - -<p>Comme exemples de ce que j’avance, je citerai -quelques passages de <i>Fœmina</i>, <i lang="la" xml:lang="la">passim</i>.</p> - -<p>« Je me risquerai à dire d’innocents mensonges -et <i>une grande quantité de sottises</i>. » — « Revenons, -après cette ridicule parenthèse. » — « J’ai -fait d’honnêtes réflexions sur ce sujet, -à la fin d’une journée solitaire, où mon propre -égoïsme m’est apparu avec une <i>rebutante évidence</i>. -J’en dirai l’occasion ; qui sait si deux ou -trois <i>vilaines âmes pareilles à la mienne</i> n’y -trouveront pas l’utile leçon que j’en ai retenue ? » — « Il -me semble que j’ai dû, aujourd’hui, -épuiser la patience des rares personnes -de courage qui m’accompagnent sur les routes, -<i>mal éclairées</i>, <i>incertaines</i> et si <i>ennuyeuses</i> où je -<i>trébuche</i>… »</p> - -<p>Notez que l’éminente Dame supporte mal -ceux qu’elle appelle « les raseurs ». Tantôt elle -le leur envoie dire : « <i>Quel raseur !</i> dit un peu -trop haut une voix jeune et convaincue. » -Tantôt elle s’en charge elle-même, parlant d’une -« bavarde professionnelle que rien ne peut réduire -au silence ». Puis elle ajoute, un peu plus -loin : « Là-dessus, Dieu merci ! la bavarde consentit -à se taire. » Et pourtant, cette brave raseuse, -honnête comme un jambon de Prague -(nous verrons tout à l’heure Madame Bulteau -célébrer l’intégrité des jambons) n’est-elle pas -bien près de se faire pardonner, quand elle décoche -au compagnon Vontade des apostrophes -du goût de celle-ci : « C’est toujours un tel plaisir -de vous entendre parler d’art !… »</p> - -<p>Notez encore (et de cela je fais la seconde -preuve de la <i lang="en" xml:lang="en">selfsatisfaction</i>) qu’elle ne supporte -pas mieux les réserves ou les objections faites -à ses <i>prêches</i> et à ses <i>prônes</i>. Ce n’est pas sans -dessein que j’emploie ces deux substantifs, -d’ailleurs louangeurs.</p> - -<p>Une dame « vieille, aristocratique, bouffonne -et bougonne » (ce sont à peu près les termes -qu’elle lui consacre) se plaint de ce que Fœmina -écrit trop souvent sur le sujet de l’<i>auto</i>. Ni l’un -ni l’autre n’est bien méchant, pas plus d’en -parler que de s’en plaindre. Fœmina n’est pas -contente ; plutôt que de concéder un répit à -la dame saturée de pétrole, elle refait, de son -mode de traction préféré, le sujet de sa prochaine -chronique, et assène à la réclamante les -épithètes que je viens de citer, qui restreignent -le champ de l’enquête. Vieille (ce n’est pas sa -faute) ; aristocratique (il n’y en a plus guère) ; -bouffonne (elle l’ignore) ; bougonne (c’est son -droit). Il en résulte que ce n’est pas la Duchesse -de Rohan, qu’on n’a jamais vue de mauvaise -humeur. Une auteuresse, dont on fête les productions, -n’est jamais de mauvaise humeur ; -or, l’auteur de <i>Lande fleurie</i> est de toutes les -Sociétés Littéraires, quand elle ne les préside -pas, et on lui récite de ses œuvres, à bout portant, -comme en pleine poitrine.</p> - -<p>Une autre manifestation du mécontentement, -celui-là beaucoup plus vif, s’exerce à propos de -Madame Wagner, et s’exerce avec une acrimonie -d’autant plus surprenante, de la part de la -<i>Sagesse</i>, qu’elle n’en offre aucun autre exemple -et que celui-là (qui se trouve dans le Roman) -est quasi foudroyant. Je voulais d’abord citer -le morceau, si vous voulez, le portrait, qui est -une caricature, haute en couleur, et en colère, -légitime, d’ailleurs, comme toutes ses pareilles ; -elles sont un droit. Mais j’ai préféré m’abstenir, -aussi bien pour le modèle, que je respecte, -que pour le peintre dont le sévère et digne -maintien, partout ailleurs, me paraît, dans la -circonstance, avoir procédé <i lang="la" xml:lang="la">ab irato</i>. Je ne -crois pas à un malentendu entre l’une et l’autre -(elles semblent faites pour s’entendre) plutôt à -la querelle épousée de quelque ami en susceptibilité -avec le <i>Wahnfried</i>. Ah ! comme, au contraire, -je m’y représente bien, un soir d’entracte, -l’auteur de « la Lueur » occupé à discourir, -assis au-dessous du portrait de Schopenhauer, -par Lembach, et près de certaine vitrine -de papillons, qui lui fournira des similitudes.</p> - -<p>Qu’il me suffise d’avoir démontré que la -Dame s’irrite des contradictions et prouve -ainsi que ses arrêts lui semblent plus incassables -qu’elle ne le dit, quand elle plaisante. -D’Aurevilly disait : blaguer. A d’autres minutes, -elle parle plus simplement, plus sincèrement -et alors, elle s’exprime ainsi, traitant -un sujet : « Je suis, bien entendu, persuadée -de le connaître à fond. »</p> - -<p>C’est encore à son texte que je vais avoir -recours pour m’aider à sortir de mon incidente, -et je dis, comme elle : « Le détour était -long, j’en conviens. »</p> - -<p>Qu’importe, s’il nous ramène au point de -départ, à l’heure où nous récapitulions des -traits de <i>modestie</i> un peu suspecte, auxquels -nous en ajouterons un dernier qui, celui-là, ne -laisse pas d’être surprenant.</p> - -<p>En tête de ce gros <i>factum</i> sur l’Angleterre, il -y a une épigraphe. Comme elle n’est pas guillemettée, -on doit supposer qu’elle est de la Patronne. -Voici ce qu’elle profère :</p> - -<p>« — Parle-nous de ces choses.</p> - -<p>— Mais <i>je n’y entends goutte</i>.</p> - -<p>— Parles-en <i>d’autant plus !</i> A force d’expliquer -<i>ce que tu ignores</i>, peut-être enfin <i>le -comprendras-tu</i>. »</p> - -<p>Que dites-vous de cela ?</p> - -<p>Quel que soit mon désir de ne pas prononcer -le mot <i>outrecuidance</i>, il me semble difficile d’y -échapper, cette fois. Je me demandai, d’abord, -si j’avais bien lu, mais le sous-titre de l’écrit -était là pour me le prouver, et nous éclairer : -« hypothèses impertinentes », impertinent, -<i lang="la" xml:lang="la">quod non pertinet</i>, ce qu’il n’appartient pas de -dire, ni de faire. Il s’agissait donc bien là d’une -gageure d’ironie, d’une fanfaronnade d’omniscience.</p> - -<p>Mais cela n’est pas le plus important de l’affaire, -ou du moins, il y a plus important, bien -plus important, qui est <i>aveu d’incompétence</i>, -déguisé en <i>hardiesse jouée</i>. Retenons bien cela -et poursuivons : « Prenez courage, amis, -j’aperçois la terre ! » disait Léopardi.</p> - -<p>Munis du contexte, nous allons le comparer -avec un synoptique, lequel s’exprime ainsi :</p> - -<p>« J’écoutais récemment une personne fort -<i>péremptoire</i> qui, à chaque parole, affirmait -quelque chose et marquait de haut son dédain -pour les opinions et les actes du groupe auquel -elle appartient. On sait toujours mauvais gré à -ceux qui témoignent d’une assez <i>audacieuse -confiance</i> en votre <i>estime</i>, ou d’un assez <i>grand -mépris</i> de votre <i>jugement</i> pour vous laisser -apercevoir sans scrupule <i>tout le bien qu’ils -pensent d’eux-mêmes</i> et la <i>sécurité</i> qu’ils tirent -de là. Aussi, tant de propos définitifs me donnèrent-ils -d’abord un peu d’irritation et un goût -de contredire, dont, à l’avance, j’apercevais la -vanité. Mais une remarque plus solide encore, -et plus hautaine que les précédentes, changea -tout à coup mes <i>dispositions agressives</i> en une -<i>affectueuse pitié</i> ; j’avais compris ! n’écoutant -plus la personne péremptoire, j’assistais au -<i>débat qui se poursuivait en elle</i> et contestait -<i>l’assurance</i> dont, à chaque parole, elle donnait -de si beaux gages. Une fois de plus, mais mieux -qu’à l’ordinaire, je sentais que les <i>manières</i>, -les <i>attitudes</i>, les <i>mots</i> sont des <i>déguisements</i>, -des <i>armures</i> sous lesquels <i>l’âme se cache et se -protège</i> afin de n’être pas <i>atteinte</i> en ses points -les plus <i>vulnérables</i>, afin qu’on ne lise pas son -<i>secret chéri ou humiliant</i>. »</p> - -<p>Qui peut bien avoir écrit ce copieux morceau, -si fort en désaccord avec le conseil péremptoire -que se donne l’auteur de « l’Ame des -Anglais » avant de commencer sa besogne ? -Eh ! mais, précisément la même Fœmina, en -tête de l’un des deux articles qu’elle a publiés, -dans le même journal, sous le même titre, -à un an d’intervalle, sans que l’un soit indiqué -pour être la suite de l’autre, fait que, par parenthèse, -je crois sans équivalent.</p> - -<p>Et ce titre c’est : le <i>Doute de Soi</i>.</p> - -<p>Mais l’excellent <i>Figaro</i>, auquel j’ai tant de -fois collaboré, m’a donné d’inoubliables marques -de sympathie, au nom desquelles je -puis considérer moi-même, d’un œil sympathique, -ce qui peut être tenu pour des passe-droits. -<i>Fœmina</i> les multiplie et les localise. Durant -une longue période, elle a publié deux -articles, le même jour. Un dans le corps du -journal, un autre dans le supplément. Je n’en -vois pas de précédent ni d’ailleurs, d’inconvénient. -Tout de même, depuis, il y a eu baisse, -on ne sait pour quelle cause. L’article de Fœmina -est devenu bi-mensuel, au moment où on -avait pris son parti de le voir bi-quotidien<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> Hélas ! depuis, il avait disparu. Encore une forme -de despotisme. Il rentre en scène, avec une page intitulée : -<i>Recommencements</i> ; un titre qui promet. Dans -l’intervalle, j’allais dire : dans l’intérim, Madame Bulteau -a fait deux élèves (presque deux émules) Madame -de Régnier et Monsieur Bonnard. Ils en héritent du -lustre et lui font honneur.</p> -</div> -<p>Encore un détour. Reprenons.</p> - -<p>Ces contradictions flagrantes, ces préoccupations -du <i>doute personnel</i>, tout cela prouve ce -que nous supposions et voulions faire démontrer, -par l’écrivain lui-même, que la <i>confiance -en soi</i>, et le <i>contentement de soi</i>, ce sont -deux, et que l’un et l’autre n’habitent pas dans -cette âme timide et altière. Écoutez se poursuivre -le gémissement de cette double nature.</p> - -<p>« Cette personne péremptoire souffrait âprement -du doute de soi. — Certaines gens paraissent -l’ignorer. Ils devraient alors <i>ne se -plaindre de rien</i>. Ils n’ont pas <i>goûté</i> la plus pénétrante -des amertumes. »</p> - -<p>Mieux encore, lisez tout le premier de ces deux -articles, il est sincère, pathétique et poignant -comme tout ce qui décrit ce que l’on connaît -bien. Nous aussi, nous avions « <i>compris</i> ».</p> - -<p>Le deuxième n’est qu’une seconde mouture, -moins âpre, plus anodine, celle-là inspirée -agréablement par un joli ouvrage de notre -précieux ami Émile Berr, entre tous, fait pour -inspirer des commentaires agréables en restant -sincères. Et cependant, cette variation moins -farouche contient encore cette phrase révélatrice : -« Le doute de soi habite jusqu’aux <i>âmes -orgueilleuses</i>, et celles-là, peut-être, sont ses -<i>proies les mieux asservies</i>. »</p> - -<p>Et ailleurs, sur un troisième point, ce retour -au leitmotiv « térébrant » comme dirait la -Dame : « Notre ridicule n’est presque jamais -candide et complètement désintéressé. Il résulte -de <i>prétentions énormes</i> dont le doute de -soi surexcite l’audace et hausse le ton. »</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>On s’explique un peu davantage l’extrême -prolificité de Madame Bulteau, quand on a démonté -son procédé. Cela se fait aisément. Elle-même -le livre, dans l’avant-propos de son Angleterre -et, tout le temps, elle y revient.</p> - -<p>« J’ai retrouvé <i>l’enseignement au bout de -l’anecdote</i>, la <i>loi extraite directement du fait -voisin</i>, le <i>conseil de reconstruire à chaque minute -d’après un meilleur plan</i>, et aussi l’habitude -de <i>considérer les incidents de la Vie matérielle -comme des signes et des symboles</i> qui <i>font -allusion à la vie morale et y ramènent</i>, par tous -<i>les chemins</i>. »</p> - -<p>Non seulement c’est le <i>procédé</i>, mais c’est -le <i>programme</i>. Il est assez évangélique pour -nous laisser surpris d’entendre un lecteur proclamer -qu’il préfère Monsieur le Curé. Qu’est-ce -que le brave ensoutané pourrait dire de plus orthodoxe ?</p> - -<p>Suite du procédé.</p> - -<p>« Mon goût de chercher des <i>lois</i> et des <i>leçons</i> -dans <i>les faits les plus minces</i> est tenté par ce -petit problème ».</p> - -<p>Encore : « Il y a dans <i>certains incidents tout -petits</i> et <i>de médiocre intérêt</i> un <i>sens qui arrête la -pensée</i> ».</p> - -<p>Enfin : « Les élections (cela pourrait tout -aussi bien être n’importe quoi d’autre) produisent -sur moi un effet singulier. <i>J’aperçois</i>… -je me <i>souviens</i>… je <i>revois</i>… et aussi <i>reviennent</i>… -<i>me contraignent</i> à réfléchir, j’essaye de faire tenir -les <i>minces et nombreuses observations ramassées</i> -en <i>des points divers</i>, et celles, plus évidentes, -plus directes recueillies tout près, -des <i>faits accumulés sans que j’y prisse garde</i>, -dans la <i>chambre aux débarras</i> de ma mémoire… -etc. »</p> - -<p>Voilà le schema. Il pourrait servir à l’établissement -de cinq cents chroniques. Il y a -servi et y servira. En fin de compte, tout cela -pourrait bien être un peu mécanique. La Dame -parle, quelque part, de l’automate qui, à de -certains moments, lui tient lieu d’intelligence.</p> - -<p>Dans un accident d’omnibus, où toute la voiturée -reste en panne et en peine, un jeune -homme se saisit des rênes, assumant la responsabilité -de continuer la route et de remettre -chacun chez soi. Déduction de l’avenir du -jeune homme d’après ce trait de caractère.</p> - -<p>Un Monsieur et une Dame se disputent dans -la rue. Évocation des ménages qui se sont -disputés et de ceux qui se disputeront, sous -d’autres formes et de nouvelles manières ; -preuves à l’appui, considérations sur l’atavisme.</p> - -<p>Un jour de migraine, la grande vedette de la -Rue Drouot se laisse aller à pester contre ses -voisins, des pensionnaires qui hurlent au bout -de son parterre. Puis elle réfléchit aux raisons, -aux nécessités de ces cris… et, comme Madame -de Blocqueville, elle demande à Dieu -d’être meilleure.</p> - -<p>Une autre fois, elle donne satisfaction à une -fringale depuis longtemps nourrie, qui est -d’aller à la Foire aux Jambons ; aux « honnêtes -jambons » comme elle les appelle (Hé ! Madame, -que faites-vous de la trichine ?) Sur ce terrain, -« l’âme taciturne des détritus » (c’est son expression) -la fait ressouvenir de la pluralité des -existences.</p> - -<p>Je disais tout à l’heure que tous ces ana philosophiques -et raisonnés, pourraient aussi bien -porter les titres de <i>prêches</i> et de <i>prônes</i>, et que -le client qui se targuait de préférer Monsieur le -Curé, négligeait de s’apercevoir qu’il avait -affaire à Madame l’Abbesse. Autant dire, aussi, -moi, sans modestie, que je m’estime plus clairvoyant -que le lecteur qui préfère le Curé, car -il ne m’arrive pas d’apercevoir Madame Bulteau -sans me la représenter sous forme abbatiale, en -train de crosser un troupeau de nonnains, -qu’elle instruirait en les maltraitant, comme -elle fait, des passants du boulevard, sous prétexte -de « quelque prétention à bien lire dans -les âmes ».</p> - -<p>Qui pourrait se vanter de voir juste et ne pas -voir flotter autour de Monsieur Jean de Bonnefon -tout le violet de l’épiscopat et toute l’écarlate -cardinalice, tous deux attristés de ne pas -draper l’Évêque majestueux et le Cardinal magnifique -ensevelis en ce laïc, sous le drap du -citadin, la cheviotte du voyageur ou le velours -à côte de l’automobiliste ? De même l’étamine -émane de Madame Bulteau, la guimpe la vise, la -cornette l’affronte et le vers de Coppée l’entoure -de son phylactère :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">« Le chapelet battant la jupe de flanelle ».</div> -</div> - -<p>Mais ce n’est pas tout, il s’y mêle encore… -du <i>galon</i>. Si j’osais, faible Télémaque, me -comparer à Mentor, je dirais que, moi aussi, -j’examine les <i>petits faits</i> pour en tirer des <i>conclusions</i>. -Parmi ces faits réputés petits, et gros -d’indications, je range l’investiture. <i lang="la" xml:lang="la">Res Vestiaria</i>, -disait l’Antiquité. Le goût qui dicte le choix -de tel ou tel ajustement, je le tiens un peu pour -une âme visible, à son insu, extériorisant sur -les épaules et sur les têtes, des pensées que l’on -croyait secrètes et des sentiments qu’on voulait -cachés.</p> - -<p>Madame Bulteau, je l’en félicite, n’aime pas -qu’on promène par la rue des plumes amaranthe, -des jupons mousseux et des gants qui laissent -voir les coudes ; ses idées en matière de toilette -sont tout autres, et comme je les tiens pour révélatrices -du moi de cette personne transcendante, -j’examine soigneusement sa parure, chaque fois -que ma fortune la place sur ma route et contre -sa roue. Malheureusement ces rencontres sont -rares, rapides et difficultueuses. C’est une sortie -de matinée théâtrale, plutôt bousculée ; encore -un voisinage de table aux « Réservoirs » où -l’inspection soutenue serait impolie. Une fois -pourtant, un point de Paris que je haïssais tout -particulièrement et auquel, à cause de cela, j’ai -pardonné, m’a rendu plus amplement ce service. -C’est la fastidieuse et redoutable Porte-Maillot, -qui impose à l’auto un arrêt rageur, -dans la boue, souvent, dans la fétidité, toujours, -dans la mendicité sans grandeur et sans -grâce, d’une marmaille bohémienne assiégeant -les portières avec des fleurs contaminées. Le -chauffeur passe plus ou moins de temps à se -mettre en règle et les instants s’emploient à -pester. Le hasard fournit, un jour, aux miens, -un meilleur exercice de distraction et d’étude. -L’auto voisine, qui était citron, renfermait ou -plutôt découvrait, gracieusement offert à mon -télescope, en même temps qu’à mon microscope, -le fuyant objet de mon étude. Tout de -suite sa toilette me frappa. Un chaperon de -paille blanche aux bords raisonnables, contourné -de foulard oseille. J’en fus satisfait. Tout -cela donnait raison à mes « hypothèses impertinentes ». -J’y retrouvais l’idée de <i>cornette</i> et -l’idée de <i>voile</i>, en même temps que le souvenir -de la plante génératrice du potage-santé, à la -fois saine et acidulée, me rappelait telles aigreurs -que s’étaient attirées certaine « vieille -dame aristocratique et bouffonne » et la grande -veuve de Bayreuth.</p> - -<p>Mais il y avait autre chose : le justaucorps ; oui, -celui-là, positivement, représentait l’armée, et -bien que ce fût plutôt, si je me souviens bien, -les Guides de Belgique, le rapport militaire me -suffit. Imaginez un col à la Saxe et des parements -auxquels manquait seulement un numéro, -qui aurait pu être matricule, ou bien -encore celui de l’auto <i>citron</i>. Or, ces revers -étaient <i>canari</i>, et j’y relevai ce sens de l’équilibre, -cette science des rapports qui caractérisent -le style de la chroniqueuse. Et, pour la -première fois, je sus gré à la station nauséeuse, -au stage fuligineux, qui m’avait offert une nouvelle -occasion de rendre justice à un confrère, -non sans authentiquer ma perspicacité.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>La Comtesse Mathieu, qui professe de l’admiration -pour cet auteur, a écrit (gentiment ou -malignement, sait-on jamais ?) en substance, du -roman de Madame Bulteau : « Quel bonheur ! -Ces chroniques dont nous n’avions qu’une par -semaine, en voilà dix, en voilà vingt, en voilà -cent réunies ! » — C’était juste. Ce roman, c’est -une addition de chroniques ; il y en a sur tout, -sur l’amour, sur la musique, sur l’anarchie… -les personnages se les dégoisent en longs colloques. -C’est bien fait, nourri, assez solide, sans -incorrection verbale, mais non plus, sans style, -du moins qui se puisse reconnaître à autre -chose qu’au ronron. Quand un tout petit peu -de poésie apparaît, on est étonné, cela fait l’effet -d’un ruban, d’une dentelle ou d’une fleur artificielle, -sur un costume tailleur. Cela ne traîne -pas trop, mais ne s’envole pas non plus ; cela -marche, <i lang="la" xml:lang="la">sermone pedestri</i> et non sans <i lang="la" xml:lang="la">sesquipedalia -verba</i>. On se demande quelquefois pourquoi -ce n’est pas entraînant. La vraie raison, -c’est que l’auteur n’<i>invite</i> jamais, il <i>enjoint</i> toujours ; -et le lecteur n’aime pas ça.</p> - -<p>Cet auteur, il exprime, par une citation -Shakspearienne ce qu’il admire le plus dans -le roi Lear : l’<i>autorité</i>. Oh ! que cette citation-là -est partie du cœur ! Mais l’autorité sans persuasion, -c’est sec. Madame Bulteau a une façon -de dire : « C’est entendu » qui entraîne à tiquer -contre un raisonnement, qu’un peu plus de -latitude aurait fait admettre, mais qui, présenté -sans rémission, fait penser à ces marchands -dont le geste enveloppe avec trop de hâte un -objet que vous auriez choisi.</p> - -<p>Quant aux <i>Pierres du Chemin</i>, elles ont fait -le leur, dans le supplément du <i>Figaro</i> ; leur -<i>autorité</i> a agi, dans un sens imprévu, et leur -<i>persuasion</i> qui, cette fois, ne fut pas absente, a -persuadé ce qu’elles ne poursuivaient point. -Ces persuasions sont de deux sortes. La première, -c’est qu’il faut bien peser ses intitulés. -Tel n’est pas, à mon avis, le cas du titre de ce -<i lang="la" xml:lang="la">memorandum</i>. Et pas d’erreur possible, il ne -s’agit pas là de pierres <i>précieuses</i>, du moins -dans l’intention de l’écrivain, qui précise : -« Aujourd’hui ce sont des cailloux ramassés -sur les routes allemandes. » Mettons que ce soit -des <i>cailloux du Rhin</i>. Il est vrai, je la vois venir, -avec son goût de faire réagir contre son humilité -apparente, elle veut se faire dire que ce -sont des gemmes ; car enfin, elle doit le savoir, -des pierres ce n’est agréable à recevoir, ni par -le nez, ni dans son jardin. Pourquoi pas plutôt : -<i>les Fleurs du Chemin</i> ? Cela peut s’offrir ; c’est -même d’ordinaire ce qu’on se fait un devoir de -présenter. Parfaitement, mais à la condition de -ne pas prétendre au titre de Lear de la Chronique ; -les Fleurs, ce serait la <i>persuasion</i>, les -Pierres, c’est <i>l’autorité</i>.</p> - -<p>L’autre preuve involontaire, faite par cette -publication, est plus grave et peut ouvrir les -yeux de plusieurs, de beaucoup, sur le danger -de <i>l’anticipation</i>. Que cette leçon vous serve, -pondeurs, détenteurs de petits cahiers qui, -retrouvés après décès, feraient, sinon crier au -miracle, du moins viendraient aimablement -grossir le flot d’outre-tombe des menus mémoires -pour servir aux historiettes d’un temps ; -ne lâchez pas la chose avant l’heure. L’importance -du recul, la nécessité du <i lang="it" xml:lang="it">m’appar sulla -tomba</i> se font sentir pour ces déclics. L’accent -funéraire confère aux paroles quelque chose -d’achevé, qui change en oracles, le bavardage ; -qui sait même si, servis par une voix que l’on -n’entendra plus, ces <i>sublimes légumes</i>, bouillis -par Fœmina, et qui nous semblent imposer un -peu trop d’écart entre l’adjectif et le substantif, -ne nous paraîtraient pas, en un de ces réflexes -chers à l’auteur des <i>Pierres du Chemin</i>, tendre à -l’auteur du <i>Cœur Innombrable</i>, un de ces beaux -tributs des potagers de Versailles, tels que -Madame de Pompadour en offrait à la Reine.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Madame Bulteau met, quelque part, en parallèle -avec je ne sais plus quoi, les <i>Diaboliques</i> -de d’Aurevilly, et ce n’est pas à celles-ci qu’elle -donne raison. Cela va de soi. En réalité, ce -qu’elle vise, sans l’avouer, en infligeant ce -mauvais point, ce sont les <i>Diaboliques Bleues</i> et -qui traitent comme elles le font, celles que le -grand critique dénomme : « les Écrivailleuses -endiablées. »</p> - -<p>Toutes les femmes de lettres d’aujourd’hui -sont ces <i>écrivailleuses</i>-là, quand elles ne sont -pas des <i>écrivains</i>. Mais les unes comme les -autres (je l’ai dit ailleurs, et je le répète) n’ont -plus <i>rien à voir avec le bas-bleu</i>. En effet, ce qui -distinguait ce dernier, c’était une science, souvent -mal assimilée, mais toujours excessive, -dont les premières se moquent comme de Colin-Tampon, -et auxquelles les secondes préfèrent -l’exercice de leur faculté créatrice.</p> - -<p>Les deux seuls bas-bleus qui nous restent sont -Madame Goyau et Madame Bulteau. Faisons-les, -s’il se peut, se rencontrer, comme les géants cétacés -dont l’espèce se raréfie, et que Michelet compare -aux tours de Notre-Dame, quand ces baleines -se retrouvent dans les solitudes boréales -et se mettent debout pour se mesurer. Nos deux -derniers <i lang="en" xml:lang="en">blue stocking</i> échangeront leur <i>savoir</i> -unique,</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">« Comme un long sanglot tout chargé d’adieux. »</div> -</div> - -<p>Et nous les écouterons disserter, discourir, -pérorer, ratiociner, vaticiner, toutes deux disertes, -assez spirituelles et assez braves pour -préférer le reproche arbitraire de pédantisme -à l’accusation fondée d’ignorance.</p> - -<p>En attendant, gardons-les, sauvegardons-les, -avec toute la piété nostalgique méritée par les -survivants échantillons de races disparues, les -vestiges d’espèces menacées dont, seuls, les -moulages, dans les Muséums, apprendront, un -jour, à la Postérité, quelles furent la stature et la -physionomie de Celles qui citaient de mémoire -Jean Second de la Haye, ou Ausone de -Bordeaux, au lieu de tromper l’appétit de leur -trop confiante clientèle, avec des versiculets -flatulents, qui sont les beignets soufflés de la -Littérature et les <i>Pets de Nonne</i> de la Poésie.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Jean de Bonnefon, déjà nommé, a tracé, de -Madame Bulteau, dans la même <i>Corbeille des -Roses</i>, un portrait fort bien venu, plutôt que très -bienveillant.</p> - -<p>Moi qui le suis, j’insiste sur ce point, je ne -fais que citer : « Adonnée au journalisme, cette -dame a retrouvé les formes perdues de l’ancienne -chronique d’idées, sans renouveler les -idées. — Elle signe tour à tour <i>Fœmina</i> et -<i>Jacques Vontade</i> ; mais sous l’un et l’autre -pseudonyme, elle fait naître cette pensée dans -l’esprit du lecteur : « Je suis tombé sur un -vieux journal. » — C’est toujours le bavardage -de Madame de Girardin, diminué par une préoccupation -de philosophie virile. Quand elle -signe <i>Jacques Vontade</i>, Madame Bulteau ne -donne pas l’illusion de la virilité littéraire. Elle -est simplement » — <i lang="la" xml:lang="la">horresco referens !</i> — « une -impuissance qui veut faire l’homme. »</p> - -<p>« Madame Bulteau n’a, d’ailleurs, aucune prétention -professionnelle. » — En êtes-vous bien -sûr, Monsieur de Bonnefon ?… — « Femme du -monde parfaite, digne de profond respect par la -tenue de sa maison et de sa vie, elle écrit pour -échapper à l’ennui de la route. Elle écrit vite des -chroniques qui descendent plus vite dans l’oubli -et s’y enfoncent sous le poids des admirations -amicales. »</p> - -<p>Un peu oursonnes, aussi peut-être.</p> - -<p>« C’est Nietzsche ! » s’écriait, un jour, en parlant -de la hautaine Bi-Mensuelle, une de ces -admirations-là.</p> - -<p>Un mauvais plaisant qui passait, rectifia désobligeamment : -« Vous voulez dire : C’est -<i lang="de" xml:lang="de">Nichts</i>. »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">TABLE</h2> - - -<table summary=""> -<tr><td colspan="2"><span class="sc">Brelan de Dames</span></td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch0">1</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>I. —</div></td> -<td class="drap">Musées pour Rire</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch1">7</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>II. —</div></td> -<td class="drap">Les Mirlitons Azurés</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch2">83</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>III. —</div></td> -<td class="drap">La Shéhérazade de l’Encre Bleue</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch3">131</a></div></td></tr> -</table> -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em small">SAINT-AMAND (CHER). — IMPRIMERIE BUSSIÈRE.</p> - - -<div lang='en' xml:lang='en'> -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>BRELAN DES DAMES</span> ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. -</div> - -<div style='margin-top:1em; font-size:1.1em; text-align:center'>START: FULL LICENSE</div> -<div style='text-align:center;font-size:0.9em'>THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE</div> -<div style='text-align:center;font-size:0.9em'>PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase “Project -Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg™ License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 1. 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Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state’s laws. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West, -Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up -to date contact information can be found at the Foundation’s website -and official page at www.gutenberg.org/contact -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread -public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. 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