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-The Project Gutenberg eBook of Brelan des dames, by Robert de
-Montesquiou-Fézensac
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Brelan des dames
-
-Author: Robert de Montesquiou-Fézensac
-
-Release Date: December 17, 2022 [eBook #69568]
-
-Language: French
-
-Produced by: Clarity and the Online Distributed Proofreading Team at
- https://www.pgdp.net (This file was produced from images
- generously made available by The Internet Archive/Canadian
- Libraries)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK BRELAN DES DAMES ***
-
-
-
-
-
- ROBERT DE MONTESQUIOU
-
- Brelan de Dames
-
-
- PARIS
- FONTEMOING et Cie, ÉDITEURS
- 4, RUE LE GOFF, 4
-
- 1912
-
-
-
-
-DU MÊME AUTEUR
-
-
-Volumes de Critique et Recueils d’Essais
-
- Roseaux Pensants.
- Autels Privilégiés.
- Professionnelles Beautés.
- Altesses Sérénissimes.
- Assemblée de Notables.
-
-
-Pour paraître prochainement:
-
- Têtes d’Expression.
- Majeurs et Mineurs.
- Élus et Appelés.
-
-
-
-
-BRELAN DE DAMES
-
-
-Où en est, actuellement, la Comtesse d’Escarbagnas? Quelle forme
-affectent, de nos jours, Philaminthe, Armande et Bélise?
-
-Je ne parle, bien entendu, d’aucune de celles de nos dames qui
-pratiquent avec talent, un art pour lequel elles ont de l’aptitude et du
-goût.
-
-En effet, si l’on peut reconnaître à Madame d’Escarbagnas, quelque
-ressemblance avec Mademoiselle de Scudéri, on ne saurait lui en trouver
-avec Madame de La Fayette.
-
-Non, j’examine seulement, ici, quelques-unes de ces fortes
-_mamans-prodiges_, qui percent leurs plafonds, avec des lunettes, et nos
-oreilles avec leurs tropes, comme avec leurs trompes.
-
-J’ai tout d’abord repris un type de d’Aurevilly, un modèle auquel une
-personnelle fréquentation et l’étude approfondie de documents nouveaux,
-dont plusieurs inédits, me permettaient d’ajouter des traits
-caractéristiques.
-
-De ce modèle, je me suis demandé si l’on pouvait retrouver l’équivalent,
-dans notre société contemporaine. Et pour répondre à cette question,
-peut-être indiscrète, j’ai ébauché, en regard de celle que l’auteur des
-«Bas-Bleus» avait traitée de «Pic de la Mirandole en cornettes»,
-quelques gestes de l’une, qui pourrait en figurer le _simulacre_, et de
-l’autre, qui peut bien en représenter la _réalité_.
-
- *
-
- * *
-
-Maintenant, c’est à peine si, venant de citer d’Aurevilly et son ouvrage
-magistral, je crois devoir parler de ceux qui, sous prétexte de
-galanterie, prétendraient remettre en question le droit du critique à
-juger, même vertement, les œuvres de ses confrères féminins.
-
-Voici ma réponse:
-
-Les Dames d’aujourd’hui voudraient-elles aborder, de pair avec les
-hommes, toutes les fonctions et toutes les carrières, politiciennes,
-médecines, musiciennes, poétesses, épéistes ou chauffeuses, et se voir
-aborder, à leur tour, avec le même air enrubanné, pirouettant, poudré,
-sucré, destiné à celles qui ne maniaient que l’éventail?
-
-Ce serait leur faire injure.
-
-La femme est devenue la camarade de l’homme; mieux, sa concurrente. Pour
-celles qui se bornent à rester des Célimènes, maintenons la bouche en
-cœur des siècles passés.
-
-Mais les autres nous apparaissent, à nos côtés, en sarrau d’atelier, en
-blouse de travail. Cela, qui ne les rend que plus estimables, quand il
-s’agit de l’exercice d’un don réel, permet de leur dire _leurs vérités_.
-
-Les plus sensées se garderont de s’en plaindre, car cela permet aussi de
-dire _leurs vertus_.
-
-R. M.
-
-
-
-
-I
-
-MUSÉES POUR RIRE
-
-
-
-
-I
-
- «Reçu un mot tout gracieux de Saint-Saëns malade, mais content
- du tambourin chargé de fleurs et de la nomenclature de ses
- œuvres.»
-
- Marquise de BLOCQUEVILLE.
-
-
-Un homme dont le succès personnel accréditait la parole, en cette
-occasion, me disait, un jour: «C’est, selon moi, une erreur de croire
-que certaines personnes n’ont pas de veine. Tout le monde a de la veine;
-seulement, on sait, ou non, s’en servir.»
-
-En ce qui me concerne, au moins une fois dans ma vie, je n’ai pas su me
-servir de la veine. Un mien ami, entre tous avisé, fort au courant de ce
-qui pouvait réjouir ma fantaisie et exciter ma verve, à son tour,
-m’avait dit, aux environs de 89: «Allez à Dieppe, voir le Musée
-Saint-Saëns, je ne vous dis que ça, vous m’en donnerez--ou, plutôt, vous
-nous en donnerez des nouvelles, car, étant celui qu’elle peut
-impressionner avec le plus de vivacité, vous nous devez le compte rendu
-de cette étonnante collection, qui va des «sauterelles d’Algérie» aux
-«scories volcaniques» et, de la «Marquise de Présalé» à la «Marquise de
-Saint-Paul».
-
-J’entendis le conseil, mais je m’y rendis trop tard. Une fois de plus,
-le _deliberando sæpè perit occasio_ me joua un méchant tour: j’entends
-celui de laisser, sans que nos regards en aient extrait le spectacle et
-déduit la moralité, s’écouler l’espace de jours qui nous en offraient le
-champ d’exception. C’en est un, en général, que celui qui nous est
-soumis par ce que j’appelle ici les _Musées pour rire_; et, si j’en juge
-par ce qu’il nous présente encore, même modifié, celui dont je parle,
-dut être, à l’époque où on me le signala, un des plus typiques du genre.
-
-Tel qu’il subsiste, nous allons l’examiner, non sans avoir tout d’abord
-spécifié ces modifications et recherché leurs causes. En ce qui regarde
-ces dernières, notons bien vite, qu’il suffit, pour les déterminer, de
-quelques réflexions caustiques, amenant les organisateurs à s’apercevoir
-que le public ne se croit pas toujours forcé d’entrer dans un plan
-d’admiration mutuelle.
-
-L’instinct de faire un nid, dont parle le poète, et qui tourmente les
-hommes, au cours de leur brève existence, cet instinct se prolonge. Oui,
-l’instinct de faire un nid à ce qui s’est groupé autour de nous, durant
-notre carrière, vient à plusieurs, à beaucoup, disons-le, à un trop
-grand nombre.
-
-Cette forme de l’amour-propre, qui consiste à se survivre dans la
-glorification, plus ou moins relative, des objets qui nous ont
-appartenu, est trop humaine pour que, si les États et les cités ne
-l’enrayent, la menace ne se dresse, contre eux, de voir nombre de
-particuliers s’ériger, de leur vivant, dans leur petit hôtel, une sorte
-de cénotaphe civil, tenant à la fois du muséum et du mausolée, et dont
-la concession à perpétuité, hors-cimetière, est bien écrasante pour se
-mesurer avec le peu de durée des objets auxquels on en accorde
-l’excessif honneur.
-
-Si la création du Musée constitue, pour un pays, une richesse et une
-gloire, la Collection Cernuschi, malgré ce qu’elle a de remarquable,
-répond-elle au besoin d’une nation?--Que dire de la Collection
-d’Ennery?--Or, je prends à dessein des réunions d’objets d’un intérêt
-réel, parce que, s’il y a lieu de condamner même celles-là, le procès
-des autres sera fait du coup. Encore une fois, il y a danger à risquer
-de transformer une ville, en une sorte de champ de repos, composé de
-petites chapelles devenues silencieuses, et dans lesquelles le fumeron
-de la vanité n’éclaire que trop, des bibelots que rien n’engageait à
-sortir de l’ombre.
-
-Quand le don est fait directement à un Musée, le mal n’est pas moindre,
-si la faveur accordée au donateur, de prolonger son souvenir, à l’aide
-d’une exposition permanente, apparaît plus importante que celle accordée
-au dit Musée, par l’adjonction, à ses richesses, de médiocres objets
-d’art et de contestables chefs-d’œuvre.
-
-Pour une Collection La Caze, d’ailleurs bien mal récompensée de ses
-beautés, par le traitement qu’on lui inflige, que de legs
-inconsidérément acceptés, au Musée du Louvre! Quel rehaut lui apportent,
-je vous le demande, les copies à l’aquarelle de la Collection Thiers et
-ses piles d’assiettes?
-
-Le Louvre! quelle tentation, pour le snobisme esthétique, d’inscrire un
-pareil nom sur son testament, de se constituer un héritier si
-honorifique! Il est à craindre que la Comtesse René de Béarn n’y résiste
-pas.
-
-Mais il n’est pas besoin que le Louvre lui-même soit en jeu, pour donner
-à réfléchir sur le sujet. L’acceptation d’un legs comme telle ou telle
-donation connue ne s’impose pas. Les testateurs le savent bien, qui
-posent au gouvernement une colle posthume, et se retranchent derrière un
-_prendre_ ou _laisser_ immédiat, qui ne manque pas de pouvoir, puisqu’il
-enlève l’affaire.
-
-Cette question, comme la question de la Censure, est de celles qui se
-représentent continuellement au tribunal des peuples; j’entends l’aléa
-d’accepter ou de refuser des dons entre vifs, ou des présents
-d’outre-tombe. Il y faut une grande circonspection, laquelle,
-d’ordinaire, se voit remplacée par de lourdes gaffes. Il est aujourd’hui
-à peu près certain que la Collection Wallace aurait pu, un moment,
-appartenir à la France. On sait ce qu’il en est advenu. Il a fallu, à
-Georges Hœntschell, de la persévérance, et l’ingénieuse collaboration
-d’Henry Lapauze, pour glorifier, comme ils l’ont fait, l’œuvre de
-Carriès. Dieu veuille (et Saint Orphée) que la contrepartie naturelle
-d’une telle erreur et d’une telle hésitation, ne soit pas d’accueillir
-triomphalement quelque pinacothèque de toc!
-
- *
-
- * *
-
-_Paulŏ minora canamus._ C’est par là que nous avions commencé, là que
-nous voulions en revenir; mais il nous fallait, pour donner certaine
-force à notre démonstration, l’appuyer sur des exemples plus importants,
-lui donner de plus solides bases.
-
-Convenir avec nous de ces deux dangers: encombrer le Louvre de dons
-insuffisants et combler Paris de collectionnettes; puis ajouter que la
-province doit se montrer bon enfant et tout heureuse d’accepter le
-déchet de ce qui messied à la Capitale, ce serait ne se montrer qu’à
-demi clairvoyant et à moitié juste. La dénomination de _Musée_ contient
-et représente une dignité qui n’est ni parisienne ni provinciale, et ne
-devrait jamais être conciliable avec de petits panthéons individuels ou
-du bric-à-brac sans valeur.
-
-Tels n’en sont pas moins, je le répète, les deux dangers qui menacent le
-Musée de province.
-
-Or, il ne faut pas oublier que le petit Musée de Montauban contient la
-collection des dessins d’Ingres, et le Musée de Nantes, son portrait de
-Madame de Senones, pour ne citer que ces deux exemples. Ils suffisent à
-prouver que rien de grand n’est étranger aux galeries provinciales, et
-que, s’il leur convient de rester peu remplies, ou de demeurer désertes,
-même ce dernier état serait préférable à la faute de les faire servir à
-telles ou telles glorifications individuelles, par des accumulations de
-colifichets ou de bimbeloterie.
-
-Pour ce qui est du premier cas, à savoir ce que j’appelle le petit
-panthéon individuel, c’est lui que nous devons examiner, parce que c’est
-lui qu’il faut rendre responsable de l’autre, c’est-à-dire: l’apport du
-bric-à-brac sans valeur.
-
-Qu’est-ce qui pousse le particulier à cet envahissement du territoire
-public?
-
-Ce serait évidemment mal s’exprimer que de parler d’infatuation, à
-propos d’un véritable mérite. Néanmoins, traitant de Monsieur Sargent,
-je me souviens d’avoir écrit: «Quand certains hommes sont devenus tout à
-fait, je ne dis pas de grands hommes (de ceux-là l’espèce est encore
-rare), mais de grands bonshommes et, si vous préférez, de gros bonnets,
-il semble qu’on ne puisse plus, sous peine d’impiété, hasarder la plus
-faible objection sur leurs grosses méprises. C’est leur rendre un très
-mauvais service. Il en résulte, pour eux, ce sentiment d’infaillibilité
-sous-entendue, toujours dangereux pour celui qui s’y abandonne.»
-
-C’est, on peut l’affirmer, il me semble, d’un sentiment équivalent à
-celui-là, que peut résulter, du fait même de quelqu’un de valable, la
-création du petit panthéon individuel. Il se peut que le grand bonhomme
-et, si vous voulez même, le grand homme vive dans une atmosphère
-d’adulation qui lui fasse perdre de vue que ses mérites n’ont pas de
-raison de rendre chères, fût-ce à ceux qui les apprécient, telles
-circonstances de son existence, ou des membres de sa famille.
-
-On peut admirer la _Danse Macabre_ et les _Mélodies Persanes_, sans que,
-pour cela, les souvenirs de «la Grand’Tante Masson» deviennent un objet
-de culte.
-
-Le rédacteur du catalogue nous apprend que le Musée Saint-Saëns a été
-créé pour servir de cadre aux œuvres de Madame Saint-Saëns mère, qui
-était «la meilleure élève de Redouté».
-
-Or, comme peu d’instants de réflexion suffisent à nous persuader qu’un
-Musée, composé d’œuvres de Redouté lui-même, n’offrirait qu’un intérêt
-restreint, je vous laisse à tirer la conclusion, en ce qui concerne les
-œuvres de sa meilleure élève.
-
-Il est facile de démontrer la touchante erreur, qui fait qu’un artiste
-réputé veut faire participer à sa renommée des mémoires qui lui sont
-chères. Cependant, non seulement il n’est pas prouvé que son public ait
-le devoir de le suivre dans cette voie; mais on peut même affirmer qu’il
-est en droit de l’abandonner sur ce point.
-
-Le «ayant appartenu» ne saurait être suffisant pour conférer du prestige
-à des objets qui n’en sont pas doués par eux-mêmes, que si le feu
-titulaire, fût-il, entre tous, respectable, possédait d’autre titre que
-celui de tenir de près à un grand artiste, lequel tire de son cœur
-l’admiration à lui inspirée par les œuvres du défunt.
-
-Entre autres objets de ce genre, je me vante de posséder, la cage de
-Michelet, la canne de Musset, les lunettes de Becque. Mais ces noms en
-disent assez pour doter de rayonnement les pauvres choses qui les
-accompagnent.
-
-Il est possible, sans manquer de respect à la gloire de Monsieur
-Saint-Saëns, et sans risquer de méconnaître son noble sentiment filial,
-qu’on puisse ne pas juger de même à l’égard de ce qui nous est donné
-pour la raison d’être de son Musée. Et, puisque le reste n’est que pour
-servir d’encadrement, examinons un peu ce cadre.
-
-Et, tout d’abord, je dénonce un scandale; l’indigne placement infligé,
-par le Musée de Dieppe, à l’œuvre charmante de Madame Madeleine Lemaire:
-le _Char des Fées_. Ce tableau (le catalogue nous l’indique) fait partie
-du Musée Saint-Saëns. Alors pourquoi n’y figure-t-il point? Ce n’est pas
-assez le louer que de dire qu’il en serait le plus bel ornement. Et si
-Monsieur Saint-Saëns a jugé bon de spolier ses salles, d’un tel appoint,
-pour en faire bénéficier le Musée proprement dit, comment n’a-t-il pas
-mis comme condition à sa générosité, qu’on la reconnaîtrait d’un
-meilleur remerciement que de perdre dans les frises, l’œuvre qui en
-faisait l’objet?
-
-Ce n’est pas, certes, Monsieur Blanche qui voudrait y contredire, lui
-dont la grande artiste occupe l’atelier, toujours au dire du catalogue.
-
-Quel que soit donc l’exceptionnel intérêt de l’œuvre exposée, au même
-Musée de Dieppe, par ce peintre, nous ne doutons pas qu’il n’ait à cœur
-d’en céder galamment la place à l’étincelant _Char des Fées_. Et
-cependant, jamais le jeune Maître ne s’est montré plus en possession de
-ses moyens, ni mieux inspiré que dans la réalisation du poignant
-chef-d’œuvre dont il a fait don à la ville maritime.
-
-Ce tableau, nul de ceux qui l’ont vu, autant dire admiré, n’en aura
-perdu le souvenir. C’est _l’enfant se préparant à subir l’opération de
-la transfusion du sang_. Bien que coiffée de fourrure, et son pauvre
-petit corps roulé dans un amas de pelleterie, au point d’en paraître
-inexistant, la diaphane fillette anémiée grelotte et, sans doute, n’est
-pas non plus sans trembler, à l’idée de la minute redoutable. Néanmoins,
-une flamme est dans ses yeux, on sent qu’elle aura du courage et qu’un
-jour, bientôt peut-être (Dieu le veuille!) nous verrons le rose affluer
-à ses joues pâlottes et colorer ses menottes de cire.
-
-Non seulement cette page est une des plus expressives de l’œuvre si
-_personnelle_ de cet artiste, mais c’est une des plus marquantes de
-l’École Française ancienne et moderne, mieux encore un saisissant
-spécimen de l’histoire de l’humanité. Sa place est, moins dans un Musée
-frivole, que dans une clinique de hautes études, entre une reproduction
-du _Médecin aux Urines_ et un fac-simile de la _Leçon du Professeur
-Tulp_.
-
-Revenons au Musée Saint-Saëns et, cette fois, pour ne plus le quitter,
-avant d’en avoir fait le tour. Au moins un petit tour, car d’autres
-tournées nous sollicitent; un tout petit tour.
-
- *
-
- * *
-
-Voici d’abord, deux portraits de Monsieur Saint-Saëns, qui, pour être
-dus à des artistes peu connus de nous, n’en offrent pas moins d’intérêt.
-Qu’on en juge par leur description dieppoise.
-
-Le premier est porté au numéro 1807 du catalogue, qui nous le présente
-sous cette forme: «C. Saint-Saëns, de profil, couronné et tenant une
-lyre, chevauche un aigle planant dans les nuages.» Signé: «A
-Saint-Saëns, J. Nucci, contre-basse, son admirateur.»--L’autre, inscrit
-au numéro 1809, nous apparaît un peu moins ambitieux, mais non moins
-pittoresque: «Camille Saint-Saëns, debout sur une masse de volumes
-empilés, œuvres du Maître, avec cette inscription: «Saint-Saëns, célèbre
-musicien.» Signé à gauche: «J. Parera», avec cette dédicace: «Au grand
-artiste, le petit Parera, Barcelone».
-
-Au reste, et soit dit en passant, le Maître nous paraît avoir le don de
-faire jaillir, de ses admirateurs, les facultés les plus inattendues.
-C’est, en effet, à peine si nous en croyons nos yeux, quand nous lisons,
-au numéro 1814, «Henri Roujon, Tête de Camille Saint-Saëns, de face.
-Dessin au crayon, croquis.» Ce mot _croquis_ a beau être modeste, n’en
-voilà pas moins Monsieur Roujon passé _décorateur_. Nous ne l’attendions
-pas dans ce nouveau rôle. Le «cesse de vaincre...» s’impose.
-
-La Marquise de Saint-Paul emboîte le pas. Celle-là aussi sort de son
-domaine, celui des bruits. Lisez plutôt, à la suite de son nom, au
-numéro 1815: «Fleurs, anémones, _et sa tête photographiée_». La
-rédaction, qui surprend un peu d’abord, s’explique ensuite. _Fleurs_,
-qui ferait pléonasme avec anémones, s’applique pareillement à la tête de
-la Marquise. Et, alors, cela va de soi.
-
-Au numéro 1990, dans les portraits divers, nous lisons ensuite ces mots
-mystérieux: «Profil d’une tête de nègre, avec reproduction
-d’attestations.» Après tout, c’est peut-être le nègre de Mac-Mahon,
-flanqué de la phrase célèbre.--Au 1992, la Reine de Roumanie a écrit une
-de ses phrases simplettes: «Devant le buisson en flammes, on ôte ses
-souliers et l’on donne son âme.»--Pour Loti, elle s’est fait
-représenter, offrant théâtralement, à une image de Madone, un diadème de
-carton et un instrument de même matière, avec, au-dessous, toujours en
-toute simplicité: «Ma Couronne et ma Lyre aux pieds de la Mater
-Dolorosa.»--Au 2015, nous rencontrons Mademoiselle Harding, dans le rôle
-de Phryné, et respirant une rose. Cette photographie, comme on le voit,
-n’a pas été prise le jour de la première.
-
-Au 2084, dans les papiers de famille, voici des «Lettres de Monsieur
-Grisard du Sauget, cousin de Madame Masson, dans lesquelles il est
-question de deux tableaux, en sa possession, qu’il croyait de Fra
-Angelico et qui n’étaient que des copies d’après Van Loo.»--La distance
-est, en effet, assez grande pour mériter d’être mentionnée.--Au numéro
-2090, c’est de Madame Masson, née Charlotte Gayard, grand’tante de
-Saint-Saëns, «une poésie intitulée: _A mon esprit_ (son mari, Monsieur
-Masson, libraire, à Paris).»--Au numéro 2091, dans une lettre de Madame
-Saint-Saëns mère, il est fait mention de Camille «malade, pour avoir
-trop grandi». La scène se passe en 1848. Empressons-nous d’ajouter que,
-depuis, il ne cesse de grandir, mais, grâce à Dieu, se porte comme le
-Pont-Neuf.--Au numéro 2092, autre lettre de Madame Saint-Saëns à son
-fils «après lequel elle est en colère».--Viennent ensuite des lettres du
-Maître lui-même. Elles sont infiniment variées de ton. Qu’on en juge,
-puisqu’elles traitent successivement «d’études comparées sur le chant
-des obus», de l’éruption du Vésuve, de la gentillesse des ours bernois
-et se terminent sur un «mot sans date et sans adresse, à un intime dont
-il réclame la présence, en lui apprenant que son petit André s’est tué
-en tombant par la fenêtre».
-
-Parmi les nombreuses lettres adressées à Monsieur Saint-Saëns, il y en a
-huit de la Marquise de Saint-Paul. Gageons qu’il pourrait bien s’en
-trouver une pour taper le Maître, d’une petite audition Rue Nitot, en
-l’honneur de la Sainte Eugénie.
-
-Quant aux huit lettres de la Vicomtesse de Trédern, je ne serais pas
-surpris, au contraire, qu’elles aient, toutes les huit, pour but,
-d’offrir son concours.
-
-Au 2248, j’entends parler d’une grande scène lyrique intitulée: _La
-Marquise de Présalé_; et je me demande s’il ne s’agirait pas d’une
-préfigure ou, si vous le préférez, d’une post-figure de la même Marquise
-Versaillaise.--Au 2165, saluons, en passant, du Docteur Don Grégorio, un
-éloge des Canaries et de Camille Saint-Saëns.--Au 2283 _et passim_,
-notons des tambourins, peinturlurés et honorifiques, offerts par la
-Marquise de Blocqueville, cadeaux significatifs qui nous permettront de
-faire valoir, tout à l’heure, un éloquent rapprochement.--Au 2319 nous
-enregistrons la présence d’un «_casse-croûte_ en bois orné». Cette
-expression ne nous étant pas très familière, nous en cherchons le sens
-dans notre dictionnaire, qui nous apprend, sans ménagements, qu’elle
-signifie: «instrument qui sert à broyer la croûte pour ceux qui n’ont
-plus de dents». On comprend, dans cette circonstance, que le catalogue
-n’indique pas _de qui_ provient ce bibelot, moins heureux, par suite, et
-moins illustre que ce presse-papier, orné d’un cheval au galop, dont on
-nous apprend qu’il fut, lui, la propriété de Monsieur Ambroise Thomas.
-
-_Casse-croûte_ et _presse-papier_, que vos destins sont divers!
-
- *
-
- * *
-
-A notre regret, nous devons borner notre glane dans le Musée
-Saint-Saëns.
-
-Donc, après avoir noté nombre de familières dédicaces «à l’ami Camille»
-et cette inscription plus altière de _Divus Camillus_, il ne nous reste
-plus qu’à recueillir les échos du Dimanche 18 juillet 1897, mémorable
-jour de l’inauguration du Musée Saint-Saëns. Le menu du banquet nous est
-parvenu. Nous savons qu’il eut pour _prélude_ un «cantaloup glacé» et
-pour _finale_, un «Gâteau Camille Saint-Saëns». Là, nos connaissances
-gastronomiques sont en défaut. Nous avouons ignorer cette pâtisserie, ne
-pas savoir si elle est feuilletée ou glacée, en forme de tarte ou de
-tourte, de chausson ou de pièce montée. Cependant, un esprit de
-déduction nous porte à croire que ce pourrait bien être tout simplement
-(n’êtes-vous pas de notre avis?) quelque chose comme un Saint-Honoré de
-la Musique.
-
-Ce qui est certain c’est que l’entremets fut mangé aux sons de la
-cantate ci-jointe, due à la lyre d’«un vieil ami», Monsieur Alfred
-Tranchant, que certainement Rivarol, en récompense, aurait placé dans
-son _Petit Almanach des Grands Hommes_, à côté de Minar de la
-Mistringue.
-
-
-A CAMILLE SAINT-SAËNS
-
- Hosanna!... Hosanna!...
- Il est dans nos murs... il est là,
- Dans la cité Dieppoise,
- L’Auteur de _Samson et Dalila_;
- D’une façon digne, courtoise,
- Que chacun donc l’accueille et l’acclame bien haut,
- L’Auteur d’_Henri VIII_ et d’_Ascanio_!
- Salut à sa verve gauloise
- A son génie, en l’art
- Des Gounod, des Mozart!
-
- Et s’il n’a pas encor parmi nous sa statue,
- Son monument,
- C’est que l’heure n’est pas venue,
- Heureusement.
-
- Honneur, honneur à Dieppe! Honneur à sa Mairie
- Qui vient, au nom de tous les cœurs reconnaissants,
- De nommer la place où se tient la Comédie:
- La place Camille Saint-Saëns.
-
-Et maintenant, muni de la lampe de porion, trouvée «auprès d’un cadavre»
-dans le puits numéro 2, à Billy-Montigny, faisons une dernière station
-au Musée d’Histoire Naturelle qui, lui aussi, porte des traces de la
-générosité de Monsieur Saint-Saëns. Admirons le «Macrocrona» dont il a
-doté ces vitrines, en même temps que de «sauterelles d’Algérie», de
-«crânes de cochon et de porc-épic», de «coquilles à l’état fossile,
-recueillies dans les déjections boueuses du volcan éteint, nommé Mont de
-Galdar, aux Grandes Canaries».
-
-Puis, éloignons-nous, éblouis, charmés, un peu étonnés, un brin
-frissonnants, à travers les «crânes mérovingiens», les «bras décharnés»,
-les «fœtus humains», les «calculs de vessie», les bocaux de ténias, les
-cocons, les coucous, les molaires d’éléphants, les mâchoires de
-marsouins, les restes de cachalots; les araignées de mer, les
-bécasseaux, les huîtriers, les oies-cravants, les buses pattues, les
-outardes barbues, les stercoraires parasites, les guillemots à capuchon
-et les pingouins en plumage de noce!
-
-
-
-
-II
-
- «L’une de ces Romaines, noblement drapée, tient une oie, qu’elle
- semble vouloir cacher.»
-
- Catalogue de la Salle d’Eckmühl.
-
-
-Et cependant, qu’est-ce que nous offre à voir, dans le genre, le Musée
-Saint-Saëns, à côté de ce qui nous est présenté par le Musée d’Auxerre?
-
-Le moment est venu de mettre en valeur le rapprochement dont je parlais
-plus haut. J’ai dit que la Marquise de Blocqueville avait offert au
-grand musicien nombre de tambours de basque. Mais elle en avait gardé
-pour elle. C’est de ceux-là que je veux tambouriner, pour accompagner
-une cantate en son honneur.
-
-Au demeurant et, d’une part, cette cantate, il y a longtemps que
-j’aspire à l’entonner; d’autre part, l’étendue, sinon la grandeur du
-sujet me fait hésiter. Sur le point d’écrire les quelques notes que j’ai
-consacrées à la Province, dans les _Altesses Sérénissimes_, je me
-sentais effrayé par la majesté d’un sujet épuisé par Balzac. Un sujet
-effleuré par d’Aurevilly ne me semble pas moins redoutable. C’est le
-cas. On connaît le brillant passage que l’auteur des _Diaboliques_ a
-consacré à la Marquise dans un chapitre de ses _Bas-Bleus_. Il est loin,
-toutefois, d’avoir épuisé la matière; et comme elle nous apparaît sous
-un autre aspect, et que nous comptons l’aborder à un autre point de vue,
-nous allons contenter notre envie.
-
-Madame de Blocqueville était, on le sait, la seconde fille du Maréchal
-Davoust. Elle professait un culte pour son père. La chose n’a rien que
-de noble et de naturel. Néanmoins, la Dame était si avantageuse que je
-me permets de démêler un peu de snobisme filial, dans ce grand amour.
-Chaque fois qu’elle en trouve le joint, elle se nomme elle-même _la
-Fille du Lion_, et cette désignation léonine n’est évidemment pas sans
-chatouiller agréablement la crinière d’une lionne de cette importance.
-
-Je crois bien qu’elle fut belle. Mal mariée, de bonne heure, à un homme
-sans naissance (et, probablement sans mérite, d’aucun genre, car, nulle
-part, il n’en est jamais soufflé mot, au cours d’un océan de
-bavardages)[1], Louise d’Eckmühl, se mit à voyager et à philosopher,
-notamment à travers l’Italie. De là au bas-bleuisme, il n’y avait pas
-loin; l’espace fut vite franchi, et, bien qu’elle s’en défende, quand on
-l’induit à en rougir, elle représenta un type transcendant de cette
-espèce en train de se perdre.
-
- [1] J’ai dû en rabattre sur cette appréciation; l’homme était au moins
- bel homme, si j’en juge par un portrait de lui que le hasard me met
- sous les yeux, chez un antiquaire de province.
-
-En ce temps-là, nos Dames ne s’étaient pas toutes mises à pondre sur
-papier, comme elles ont fait depuis; or, c’est de cette universalité que
-meurt le bas-bleuisme qui, précisément, figurait l’exception, parfois du
-don, et souvent de la culture, lesquels faisaient se détacher nettement
-un type de Philaminthe, sur le monotone fond ourdi par le peuple des
-épouses selon le vœu de Chrysale. Aujourd’hui les conjointes ne savent
-plus mettre les rabats dans le _Plutarque_, mais elles ne savent pas
-davantage le lire. Cependant, elles ont appris à irriguer d’encre leur
-foyer, le monde et la ville; et si leur production ne va pas plus loin,
-c’est que la tubulure fait défaut, qui ne demande qu’à serpenter par
-l’univers.
-
-Madame de Blocqueville n’a pas connu de ces mesquines rivalités; elle
-fut la Dinah Piedefer de l’Épopée. Elle pondit. Que dis-je? Elle fit
-mieux, ou pis. La Nature, qui lui avait refusé la maternité naturelle,
-lui permit de procréer de petits ours, et même de gros, qu’elle lécha
-consciencieusement, et qui lui parurent «mignons, beaux, jolis et bien
-faits sur tous leurs compagnons», illusion où l’entretint la complicité
-d’une cour amicale, une courette.
-
-Il serait trop long d’examiner, ici, le plus ou moins de valeur de ces
-œuvres transcendantes, pleurnicheuses et philosophâtres, qui me
-paraissent tenir de ce qui fut, un instant, le goût du jour, au temps de
-la jeunesse de l’auteur, le Vicomte d’Arlincourt et Monsieur de Custine.
-
-Certes, l’Auteuresse avait lu Joseph de Maistre. D’Aurevilly le dit
-excellemment: «Madame de Blocqueville a fourré du jasmin dans les
-_Soirées de Saint-Pétersbourg_.» Mais elle avait aussi lu _Lélia_; elle
-déguise en Stenio et en Trenmor, des messieurs de sa coterie; et pour
-son compte, elle se drape en Lélia, mais de toute l’infinie variété de
-ces peignoirs, que l’Auteur des _Diaboliques_ nous énumère. Cette Lélia
-guerrière s’appelle Eltha-Lucifera, elle est duchesse, et tout du long
-des quatre tomes de la _Villa des Jasmins_, le grand œuvre, elle change
-de toilettes, et _rase_. Car c’est là le vrai nom de ce que fait Madame
-de Blocqueville. Si d’Aurevilly n’emploie pas ce terme c’est, je crois,
-qu’il n’était pas d’un usage courant, à l’époque de son article. Mais
-quand il accuse la Dame, de _blaguer_, tout le temps, je ne doute pas
-que ce ne soit _raser_ qu’il ait voulu dire.
-
-Si le cours de notre petit Essai nous y induit, nous parlerons de la
-_Villa des Jasmins_; mais ce n’est pas ce qui nous attire. Ce que nous
-voulons étudier c’est le type falot de la grosse Madame qui, toute une
-longue existence, peut bien se prendre au sérieux, dans de telles
-proportions, sur de si minces données; qui bâtit son immortalité, et
-celle de tout ce qui l’entoure, sur les assises que nous allons
-examiner, et meurt sans s’être réveillée de l’illusion d’un rêve, à la
-fois puéril et grandiose, comique et douloureux, qui a fait jaboter sa
-vie.
-
-Ce sera donc seulement au Musée d’Auxerre, aux objets qu’il contient, à
-son catalogue qui les décrit, et tout spécialement à certaine collection
-d’agendas, que nous demanderons de nous enseigner, de nous renseigner,
-de nous réjouir.
-
- *
-
- * *
-
-La Marquise est morte en 1890, si je ne me trompe; mais, depuis bien une
-dizaine d’années, au moins, plus que préoccupée d’assurer le destin de
-ce qu’elle croyait être ses trésors, elle avait résolu de les léguer à
-la Ville d’Auxerre (lieu de naissance de son père); à cet effet, elle
-s’était assuré le consentement des autorités, avait fait disposer une
-salle du Musée, et commencé d’envoyer ce qu’elle lui destinait.
-
-Je ne sais si l’inauguration en fut faite, de son vivant; je ne le crois
-pas. En tout cas, elle-même n’y est jamais venue. Elle se contenta d’en
-dresser le catalogue, mais ce, avec une assiduité, une anxiété, dont
-témoignent les carnets vibrants.
-
-Ce défaut de l’œil du maître se fait sentir dans l’ordre, il semble
-assez incohérent, de la bibliothèque. Le libraire Quantin avait accepté
-le titre de conservateur de ce singulier Musée; mais, je suppose, par
-condescendance, et ne dut pas y prendre beaucoup d’intérêt. Le
-Conservateur actuel est âgé et semble plus jaloux de ses droits, plus
-inquiet des indiscrétions, que désireux d’aider les recherches.
-
-Et cependant le devoir de sa charge n’est pas douteux: accomplir la
-volonté de la défunte. Or, cette volonté n’est, elle-même, pas douteuse,
-elle se formule au cours des petits cahiers, qui se représentent
-l’intérêt de leur découverte pour «les chercheurs de l’avenir».
-
-Il ne s’agit donc pas d’en marchander la lecture à ceux qu’elle peut
-intéresser. L’accès hebdomadaire, un nombre d’heures fort restreint,
-rend déjà la chose assez difficile. Un jour viendra, sans doute, où
-cette charge sera confiée à un homme jeune et mieux en accord avec sa
-mission, qui sera de débrouiller ce fatras, afin de faciliter la besogne
-aux «chercheurs» évoqués et invoqués par la donataire.
-
-Chacun des agendas contient une année. Le catalogue fut imprimé en 1882.
-Le griffonnage ayant continué jusqu’en 1889, cela fait donc sept années
-à y ajouter. Si je démêle bien, dans le dit catalogue les indications
-ayant trait à ces cahiers, qu’il ne faut pas confondre avec d’autres
-gribouillages, l’interminable série commence en 1847 (pour ne finir, je
-l’ai dit, que l’an 1889). Ce qui devrait porter à quarante-deux le
-nombre des cahiers. Cependant, à en croire le même index, deux années
-manqueraient, 78 et 79. Cela me semble peu probable. Elles se
-retrouveront. Les chercheurs peuvent donc compter sur quarante-deux
-années de radotage, comme les fonds de bibliothèque en offrent peu
-d’exemples.
-
-Celui-ci donne à réfléchir pour les mères qui mettent imprudemment entre
-les mains de leurs fillettes, des volumes tels que le _Journal de
-Marguerite_ de Mademoiselle Monniot, pour lequel je voyais, quand
-j’étais enfant, se passionner mes petites aînées. C’est un grand danger
-de laisser croire, à une jeune demoiselle, qu’elle peut déposer de
-l’écriture au seuil et au bas de chacun des jours de l’année. La
-terrible fournée des Eugénie de Guérin de raccroc, que nous subissons,
-pourrait bien ne pas avoir d’autre origine. On commence par barbouiller
-le quantième, la correction des épreuves n’est pas loin. Adieu la
-broderie qui était si belle! Le premier _vers_ se fait sans qu’on y
-pense!
-
- *
-
- * *
-
-Quant à l’ensemble du dit, du soi-disant Musée, il est à peu près aussi
-bien aménagé que le permettent les pauvres choses qui le constituent.
-
-C’est, au second étage de l’édifice, une salle un peu basse, pour sa
-longueur (une dizaine de mètres environ) éclairée, si je ne me trompe,
-par sept grandes fenêtres voilées de stores, à l’exception de celle du
-fond, pourvue d’un vilain vitrail, qui _ornait_ la salle à manger de la
-patronne, au Quai Malaquais. Sur la frise du plafond peint, s’inscrivent
-circulairement les noms des batailles de Davoust, dont le buste et la
-statue figurent dans la pièce, mais avec assez peu de précision pour que
-l’on se demande, en y pénétrant, si elle est consacrée à l’éloge du
-guerrier, ou à la gloire du Cap Frehel et de son phare, dont le modèle,
-bien qu’en miniature, est encore assez grand pour prendre toute
-l’attention, et jeter bas le reste du décor.
-
-Je suis loin de mettre en doute les sentiments filiaux professés par la
-défunte; mais il ne me semble pas davantage douteux qu’elle en ait joué
-pour placer son ours et solenniser toute sa défroque.
-
-Afin de pouvoir passer celle-ci en revue avec la familiarité qui
-convient, mettons à part les insignes du guerrier, et quelques-uns de
-ses objets de souvenir, lesquels seraient bien mieux à leur place au
-Musée de l’Armée. On peut aussi faire exception pour une ou deux jolies
-miniatures de famille.
-
-Cependant, un objet domine tout cela, un chef-d’œuvre, peut-être le
-chef-d’œuvre de Ricard, un admirable portrait de la Marquise.
-
-Je ne pense pas que celle-ci, qui n’avait aucun goût, l’ait apprécié;
-elle appelle à son aide pour le trouver et prouver beau. Et ce grand
-renfort, excusez du peu, n’est rien moins que le grand Dominique. Nous
-lisons, en effet, à la page 29 du _Catalogue de la Salle d’Eckmühl_:
-«Mon portrait de grandeur naturelle, avec les mains, peint par Gustave
-Ricard. Le costume,--sauf le léger voile noir voulu par Ricard, en
-souvenir de la Joconde,--rappelle le costume du beau portrait de la
-Duchesse de Buckingham, par Van Dyck, aujourd’hui au Musée d’Amsterdam.
-Robe de velours noir, guipures blanches et nœuds bleus. Monsieur Ingres
-nous a dit, un jour, «que celui qui avait fait ce portrait était
-certainement _un peintre_.»
-
-Or, par l’effet d’une de ces surprises de destinées, que les
-spiritualistes peuvent considérer comme une forme d’épreuves des âmes,
-dans l’Au Delà, ce magnifique portrait, grâce au despotisme de la
-Marquise, devenue dans la mort sa propre geôlière et sa tourmenteuse
-implacable, est voué à ne jamais sortir du cabinet Auxerrois, auquel le
-condamne son modèle.
-
-L’Exposition de Ricard, jamais accomplie depuis sa mort, et d’autant
-plus impatiemment attendue, sera faite, on le devine, avec quel noble
-éclat. Mais l’exercice maladroit d’une volonté enfantine et terriblement
-étroite, en exclura certainement l’une des meilleures œuvres du peintre.
-
-Ceci dit, essayons de donner une idée de ce qui constitue l’intérêt de
-cette surprenante collection et du catalogue qui la décrit avec tant
-d’amour. Un intérêt évidemment un peu différent de celui que lui
-souhaitait la donatrice. Mais ces maldonnes sont assez fréquentes:
-
-«_Un grand comique_ nous est né!» me disait, un jour, une femme
-d’esprit, parlant d’une dame qui venait de publier un roman, lequel lui
-devait, à ses yeux, faire prendre place au nombre des _grands lyriques_.
-
-On prend la place qu’on peut.
-
-C’est le cas de la Marquise de Blocqueville. Nombre de fois, au cours de
-ses incontinents agendas, elle nous entretient de ce factum qu’elle
-appelle: _ce terrible catalogue qui tourmente ma vie_. Il la fait
-s’écrier avec angoisse, à l’occasion d’une maladie qui la met en danger,
-avant la conclusion de ce document: pas encore, mon Dieu, _seulement le
-catalogue_!--Enfin, l’_œuvre_ est finie; elle l’envoie à l’impression
-(jour mémorable!) le 27 février 1882, après en avoir pris quatre copies.
-
-Et, quand il est sorti des presses, un correspondant le proclame:
-«unique en son genre».
-
-C’est que la Marquise fut, on peut le dire, victime des correspondants
-et des visiteurs familiers, sinon intimes. La lecture des agendas le
-prouve plus que surabondamment.
-
-Des deux parts, le malentendu était inévitable. Elle était sédentaire.
-Comme un homme d’esprit que nous avons cité, elle aurait pu dire: «J’ai
-le besoin du repos et le goût du mouvement.» Ou, plutôt, ce n’est pas
-tout à fait cela. Ce qu’elle aurait dû formuler, pour dire le vrai,
-c’est: «J’ai le besoin du bruit et le goût du repos.» Il fallut donner
-satisfaction à cette double tendance. Pour cela, elle fit toilette, et
-attendit. On vint. Elle joua l’aimable, rien que pour ne pas être seule
-et, surtout, ceci est plus spécieux, pour pouvoir se plaindre d’être
-débordée.
-
-Quant à ses invités, c’était tentant, pour des gens qui ont l’amour des
-visites, cette belle dame toujours costumée, sans cesse assise, presque
-trônante, qu’on savait trouver chez elle, indéfiniment, loquace et
-diserte. On était venu, on revint. On y prit goût, elle aussi; et, d’un
-côté, comme de l’autre, on tint cela pour de l’amitié. Peut-être y en
-eut-il; mais, je le crains, pas beaucoup; en tout cas, pas de bien
-forte. Rien que de cette égoïste habitude, pour des désœuvrés, de monter
-un étage et de se répandre. Et comme il fallait bien payer d’un écot,
-l’hospitalité souriante et ouverte, on gratta la Dame où elle se
-démangeait, à savoir en son amour-propre. A ce jeu elle devint
-insatiable. Tout lui était bon qui la flattait. Notez que je ne dis pas:
-qui la flagornait. Non, ce ne fut pas le cas. Les personnes qu’elle
-voyait constamment, et dont quelques-unes étaient aimables, n’étant pas
-toutes supérieures, s’illusionnèrent sur la valeur de leur hôtesse et
-Égérie, et y allèrent bon jeu bon argent de leur encens et de leurs
-offrandes.
-
-En ce qui concerne ces dernières, elle ne se montrait pas difficile,
-préférant la quantité à la qualité. Au reste, celle-ci se déguisait
-peut-être à ses yeux; au moins s’amplifiait de cet augment que
-conférait, pour elle, au moindre grain de mil, l’idée qu’il lui était
-destiné. En somme, elle représenta parfaitement la _tenui popano
-corruptus Osiris_ de l’antiquité, la divinité qu’on se gagne par une
-friandise. Et cette friandise, c’était moins la babiole, que la sauce
-qui l’accompagnait de compliments et de fariboles.
-
-On sait que le mangeur de haschisch est mis, par sa drogue, dans un tel
-état d’illusion, que le moindre bruit lui paraît un chant. La drogue de
-la Marquise fut sa vanité, qui lui fit perpétuellement prendre, avec
-bonheur, des vessies pour des lanternes.
-
-Il est entendu que les amis n’aiment pas à donner. Mais quand on vit
-qu’elle se contentait de si peu, on marcha; pas dans les grands prix.
-Comme on le verra, quelques-uns abusèrent.
-
-Il se trouva bien aussi, parmi cette acclimatation de familiers,
-quelques renards, pour vouloir goûter au fromage de cette bavarde
-corvine. Mais le fromage n’était pas gros. On sait au juste ce qu’il
-représentait. Le chiffre en est porté, dans la marge d’un des agendas:
-«revenu annuel 45.986 francs 94 centimes.» Il n’y a pas grand’chose à
-faire, pour les renards, quand le «phénix des hôtes de ces bois»
-connaît, à ce point, le compte des centimes et le prix du beurre.
-
-La maligne écrit elle-même, plaisamment, un jour d’étrennes: «Charles
-Buet voudrait célébrer mon être en lettres de diamant, tracées sur une
-table d’émeraude. Cela réclamait plus que les cinquante francs envoyés
-le matin.»
-
- *
-
- * *
-
-Ces offrandes, nous les retrouverons toutes; elles sont là, pavant
-l’enfer de la Salle d’Eckmühl, de leurs bonnes intentions
-problématiques. Nous les rencontrerons au cours de la visite que nous
-allons y faire et qu’il sied de ne plus différer. Autant que possible,
-je m’abstiendrai de tout commentaire, afin de laisser parler d’eux-mêmes
-les objets et leur description, me bornant à ce qui me semblera
-nécessaire pour souligner ou renforcer le spectacle et la gloire.
-
-Tout au plus, avant de l’entreprendre, ce pèlerinage passionné, me
-semble-t-il désirable d’attirer l’attention du lecteur sur le tour
-particulier de la phrase de Madame de Blocqueville (dirai-je: le ronron
-de cette grosse chatte?) qui, dans la description de son catalogue, non
-moins que dans les notations de son agenda, rapproche, avec une
-imperturbable sérénité et un sourire déconcertant, les éléments les plus
-disparates et les sentiments les plus divers. De bonne heure on a dû
-dire à la malheureuse qu’elle avait du tour, qu’elle excellait à
-trousser le billet. C’en fut fait, elle était perdue, au moins pour la
-tapisserie.
-
- EXTRAITS DU CATALOGUE DE LA SALLE D’ECKMÜHL
-
- Encrier de Jacob... un monstre à gueule béante reçoit l’encre, ses
- oreilles servent de porte-plume.
-
- Guéridon de forme ronde _(pléonasme)_. C’est devant cette table que,
- tous les 14 octobre, le Général de Trobriand nous racontait la
- bataille d’Auerstaëdt.
-
- Tabouret d’acajou, appelé _X_, de forme à peu près grecque. Étant sans
- dossier, c’était le meuble où l’on devait, jeune fille, se tenir
- assise.
-
- Chaise sculptée par Grohé, lors de mon mariage. Elle fut alors dorée
- et peinte par le Capitaine Ernest de Cissey.
-
- Une autre chaise. Le cuir noir qui la recouvrait, tombait en lambeaux;
- je l’ai remplacé par une bande de tapisserie, fort belle, relevée de
- peluche rouge.
-
- Deux corps de bibliothèque, ornés de perroquets, d’oiseaux d’eau, de
- plantes, _à la façon chinoise_... laqués d’un ton jaune d’ocre, relevé
- de rouge antique. Il y a aussi des niches du plus élégant dessin
- _persan_. Au-dessous de la corniche, j’ai voulu de grandes branches
- folles de jasmin, ce cher amoureux de la lumière. Les deux niches
- intérieures sont occupées par d’admirables vases... rapportés _de
- l’Inde_, par mon frère qui les tenait du gouverneur _anglais_[2].
-
- [2] Ailleurs: «Ils n’ont pas leurs pareils en France.» En réalité, ce
- sont d’assez jolis vases. Voilà tout. Encore la blague. Au reste,
- l’un d’eux est endommagé.
-
- J’ai voulu leur faire un écrin digne d’eux. Deux œufs d’autruche ornés
- de perles, à la façon _africaine_, donnés à ma mère, et reçus d’elle,
- pendent au-dessus des vases.--Dans les deux niches extérieures,
- terminant à pan coupé la bibliothèque, un nègre et une négresse,
- rapportés de _Venise_, d’un travail très fin, soutiennent un flambeau.
- Une petite lanterne chinoise, ornée de plaques d’émail, et de glands à
- beaux verres peints, pend au-dessus de chaque statuette.
-
- Ces bibliothèques, d’un prix considérable, sont aussi originales que
- charmantes.
-
-Essayez seulement, si vous vivez encore, si le noir veut bien nous
-prêter son flambeau ou, l’Empire du Milieu, sa petite lanterne, de vous
-représenter ce que peut donner ce _chinois_ compliqué d’_antique_, de
-_persan_, d’_indien_, d’_anglais_, d’_africain_, de _nègre_ et de
-_vénitien_, sans oublier le _jasmin_, et vous deviendrez aussi fou que
-les branches de ce cher amoureux de la lumière.
-
- Deux meubles en marqueterie... copiés sur des meubles du Roi Louis
- XIV.
-
-N’oublions pas que, parlant de la Dame et de ses Soirées, d’Aurevilly
-lâche le mot _blaguer_ et ajoute: «Tout du long de son livre, la
-Marquise ne fait que cette vilaine chose-là.»
-
-Suite des «blagues»:
-
- Deux armoires copiées sur des meubles de Madame de Maintenon, sauf en
- quelques variantes par moi désirées.--La seconde garde dans sa
- corniche les boutons de gilet du Maréchal et les chiffres de la
- Duchesse Arya-Eltha-Lucifera.
-
-Ne manquez pas de reconnaître Adélaïde Louise d’Eckmühl, l’héroïne
-déguisée de la villa; son noble père, avec ses boutons de gilet; elle,
-avec ses boutons de jasmin.
-
- Une table à dessin... J’ai peint là un manuscrit sur parchemin et
- beaucoup d’autres choses.
-
-Elle peignait aussi.
-
- Deux petites chaises (modèle étrusque) couvertes d’étoffe persane...
- et terminées, l’une par deux oies en bronze chinois servant de
- brûle-parfum, et posées sur les montants du dossier, l’autre, par une
- chimère et un personnage accroupi...
-
- Un élégant flambeau en bronze chinois... représente un ibis, _un
- prêtre ou une sorcière_: don du Commandant de Coatpont.
-
- Premier obus envoyé par l’armée de Versailles, sur le Palais des
- Beaux-Arts. Il a passé à quelques lignes au-dessus de ma tête, pour
- aller éclater dans mon appartement, le 25 mai 1871.--J’ai fait monter
- l’obus _qui a rasé mon front_, sur un petit bastion de pierre; et on a
- peint, dans le creux, l’ancien Palais Mazarin.
-
- Charmante statuette de bronze, œuvre de Monsieur Mouton... résumant
- une boutade de la Duchesse Eltha. L’homme à tête de porc, à cornes de
- taureau, à corps et à jambes d’autruche, à longue queue de renard et à
- mains de singe, sculpté par Monsieur Mouton est tout à fait amusant.
- D’un air mélancolique, ce jeune homme, fait d’un métal argenté, se
- tient debout sur un socle de porphyre rouge, gravé de cette légende:
- L’homme d’après la Marquise de Blocqueville. Exemplaire unique.
-
- _Boriko_... avec ses paniers arabes, de Barye, je crois. C’est le
- portrait vivant des chers petits ânes qu’on rencontre, à chaque pas,
- en Afrique.
-
- Portrait de la jolie Marquise du Luc... Pendant les combats de la
- Commune, une balle est venue piquer ce tableau, placé au-dessus du
- canapé où je m’étais réfugiée; j’ai fait placer cette balle, avec une
- inscription, dans le bas du portrait.
-
- Buste ancien[3], de grandeur héroïque... _On le trouve plus beau que
- celui du Louvre._
-
- [3] D’un Médicis.
-
- Joli petit melon chinois, en faïence de plusieurs verts, acheté par
- moi dans le singulier village hollandais de Brooke, afin d’être très
- convaincue, si je le retrouvais en autre lieu, que, pour la seconde
- fois, ce n’était pas en rêve que j’avais visité ce pays joujou.
-
-Voici maintenant la collection de cachets. Le Musée Saint-Saëns a la
-sienne, Auxerre ne pouvait faire moins.
-
- Voici le dernier que j’aie fait faire. Sur le socle doré, d’un
- éléphant argenté, est gravé _le refrain_ d’une vieille chanson
- française: «J’ai dans l’âme une fleur que nul n’a pu cueillir.»
-
-Sauf votre respect, Madame la Marquise, la vieille chanson française
-n’est rien moins qu’une poésie de Victor Hugo, et des plus célèbres,
-dont le premier vers est celui-ci:
-
- Puisque j’ai mis ma lèvre à ta coupe encore pleine.
-
-Celui que vous citez n’est pas exact. Il faut _ne peut_ au lieu de _n’a
-pu_.
-
- Champignon de bois sculpté, monté en argent et gravé, en souvenir
- d’une parole de l’Écriture, d’un _élégant chameau_ et de Memento.
-
- Cachet de cristal, à lien d’argent, gravé en arabe du nom de Louise.
-
-Au Musée de Dieppe, nous avons le cachet avec le nom de Saint-Saëns, en
-caractères chinois.
-
- Joli paon de cornaline... J’ai fait graver sur ce bijou la devise du
- cachet personnel et de jeunesse du pauvre Empereur Maximilien:
- _Kallibiotik_, mot de la vieille langue des Bohèmes, qui signifie: par
- tous les moyens honnêtes, rendre la vie agréable.
-
-Ne vous semble-t-il pas entendre Coquelin Cadet, sous les espèces de
-Covielle déguisé, expliquer à Monsieur Jourdain les beautés de la langue
-orientale, «qui dit beaucoup de choses en peu de mots» et faire suivre
-de cacophoniques polysyllabes tels que, par exemple, _Kakarakamouchen_,
-d’interminables interprétations, telles que «votre cœur soit toujours
-comme un rosier fleuri» ou le souhait d’associer la prudence du lion à
-la force du serpent?
-
-M’est avis qu’un voyageur mauvais plaisant pourrait bien, avec son
-_Kallibiotik_, s’être payé la tête de l’aimable Marquise.
-
- Petit sanglier doré, donné par une vieille amie de ma gouvernante.
-
- Trois balles ramassées Tour Malakoff et montées en cachet. Ce souvenir
- guerrier m’a été offert, à Alger, par le Colonel Renou. Sur la plaque
- d’argent, j’ai fait graver mon oiseau favori, une cigogne.
-
- Un pèlerin... Sur le pied j’ai fait graver, en mémoire d’une parole de
- Marguerite (?) un poisson volant et cette légende: _nec, nec._
-
- Grenouille trouvée, en Égypte, dans un tombeau, portant une scène
- bizarre profondément entaillée: _un diable à trois cornes semble faire
- danser_ un _crocodile_. Roger de Sédières, petit-fils de ma tante de
- Beaumont, m’a rapporté, de la terre des Pharaons, ce souvenir que j’ai
- fait monter, en argent oxydé, de fleurs de lotus.
-
- Grand cachet d’argent, autrefois commandé en Afrique, par le colonel
- Ernest de Cissey; il célèbre la Comtesse Louise, _avec la pompe
- Arabe_.
-
- Éventail énorme... commandé par Madame la Duchesse de Berry, et arrivé
- trop tard; il fut acheté à Fossin et mis dans ma corbeille.
-
-Encore la vilaine chose stigmatisée par d’Aurevilly. Et ci-dessous:
-
- Écu d’argent... C’est dans cet écu que Louis XV, au jeu, passait ses
- billets à la Duchesse de Châteauroux.
-
- Pile de sous renversés par le tremblement de terre de la Guadeloupe,
- et mis en fusion par le feu; cadeau de mon cousin, le Vicomte Davoust.
-
- _Délicieux sabot pointu_ formant boîte... une chinoise lit sur le
- couvercle. Donné par la Vicomtesse de Janzé.
-
- Petit coffret... que l’on croit avoir appartenu à la Reine Margot.
-
-Encore la vilaine chose.
-
- Deux énormes pendants d’oreilles. Je les ai fait monter par un
- sculpteur italien, Angelo Francia, Benvenuto Cellini au petit pied.
-
-A la petite main serait plus juste.
-
- Deux bracelets... je portais souvent ces bracelets d’une ornementation
- riche et sévère, et ils étaient toujours admirés.
-
- Anneaux d’or... Ces larges bracelets rappellent les vieux bijoux
- grecs, autant que le _you-you_ arabe, le _jov-jov_ des anciens.
-
- Broche... ce bijou m’a été donné, le 17 mai 1864, à Rome, par la
- Princesse Carolyne de Sayn-Wittgenstein, qui avait bien voulu me
- servir de marraine pour la confirmation. Je n’avais jamais été
- confirmée, etc...
-
- Plume de corail... elle me fut envoyée par la Princesse Carolyne, avec
- les lignes suivantes: «Cette plume n’est qu’un joujou, mais elle vous
- revient comme symbole de la vôtre; comme celle-ci, elle a trempé dans
- des vagues agitées et amères, dans des profondeurs où le vulgaire
- n’atteint pas et où se trouvent les perles précieuses, les naïades
- fantasques et tout un monde enchanté.»
-
- Cassolette... Émeraude sur le couvercle de cette _gracieuse petite
- marmite d’or_.
-
- Collier... La pièce vraiment curieuse du collier est un petit sequin
- d’or, qui ornait les cheveux de Lady Esther Stanhope, lors de sa mort,
- et qui m’a été rapporté d’Orient. Suspendu et mobile au centre d’un
- cercle d’or, bombé, doublé et bordé d’une légère corde, il porte écrit
- en lettres fantômes, d’un côté: _A Esther Stanhope, je fus!_ de
- l’autre: _à Louise d’Eckmühl, je suis!_
-
- Petite épingle d’or... bijou favori fait par un véritable artiste,
- Riballier, tué en cherchant un secret chimique pour blanchir les
- diamants du Cap.
-
- Broche... Ce bijou est attribué à Benvenuto Cellini.
-
-Encore la vilaine chose.
-
- Deux croissants... Ces boucles d’oreilles données par la Comtesse de
- Gervillier, me plaisaient beaucoup et ont fait avec moi tout le voyage
- d’Italie, en 1878.
-
- La Comtesse de Chaponay m’ayant donné deux petites lanternes pendants
- d’oreilles, j’ai pensé que, si Diogène s’était contenté d’une lanterne
- pour chercher un homme, il en faudrait bien deux pour observer les
- âmes... et encore! J’ai donc fait enchâsser les gentils bijoux _dans
- un vrai conte de fée délicatement ciselé_.
-
- Pendants d’oreilles... Des deux boutons pend une corde souple, à
- laquelle est attachée une petite sonnette d’or, chargée de mots grecs
- et destinée à chasser le mauvais sort par son Drinn-Drinn.--Le modèle
- de cette clochette a été trouvé au pied d’une statue _dont j’ai la
- photographie_.
-
- Nous terminerons l’inventaire de cette collection de boucles
- d’oreilles par la description d’un roseau long comme une petite main
- et ayant la forme d’un bâton, que les indigènes de certaines parties
- du Brésil se passent dans l’oreille. Ils nous semblent pouvoir lutter,
- du moins pour la longueur de cet appendice, avec nos chers et patients
- et très calomniés baudets d’Europe.
-
- Bague étrange en or vierge curieusement travaillé et enroulé par un
- artiste nègre. Amand de Trobriand, ayant été envoyé en mission à
- Guinchabo, près du roi noir d’Attla, celui-ci lui donna ce bijou. Lors
- de nos désastres, le bon Amatifou envoya, en 1871, vingt mille francs
- pour le rachat de la France, son alliée. Bien des rois blancs n’ont
- point agi aussi généreusement que le noir Samaritain, dont je respecte
- l’anneau, cadeau du petit-fils de mon vieil ami.
-
- Bague des fiancés du Liban. Elle est composée de petites perles
- enfilées et de petits sequins d’or qui pleuvent coquettement sur le
- doigt.
-
- Bague en _prisme_ d’émeraude...
-
-Chère Madame, on dit: _prime_!... Ce bijou vous a été donné pour votre
-confirmation? Alors, vous méritiez la petite calotte!
-
- Bague d’or... Elle raconte mystiquement un rêve peint par Mademoiselle
- Roberts.
-
- Bague à étoile de diamants sur améthyste, plusieurs fois transformée
- avant de s’envelopper de lilas.
-
- Gros et long serpent d’or vert... C’est là vraiment une œuvre d’art
- qui mérite d’être mise à l’abri d’un jeune caprice _ou d’un héritier
- inintelligent_.
-
-Pas très aimable pour la famille!
-
-Suit une historiette, à propos de deux glands de perles:
-
- Une fois mariée je les fis monter avec des feuilles de chêne en
- diamants, puis ils ont fini par tomber, feuilles et glands, _du bec
- d’un Saint-Esprit_ d’opales et diamants.
-
- Coffret dans lequel Madame Louise de France, fille de Louis XV, avait
- donné ses belles émeraudes à la jeune Dauphine.
-
-Encore la vilaine chose!
-
- Mosquée de Pondichéry, _sculptée dans la moelle d’un palmier_, avec
- ses minarets, ses terrasses et ses colonnades.
-
- Comme opposition à cette blancheur et à cette légèreté, nous décrirons
- un beau et lourd coffret monumental, doublé de bois de santal et
- _taillé, à côté, dans les noires cornes d’un buffle_.
-
- Figurines indiennes... indien monté à chameau; indien monté à vache;
- vache harnachée, mais non montée.
-
- Petite boîte de l’Inde, rouge, jaune et verte, contenant une souris.
-
- Échantillon de la fameuse herbe de _houla_... C’est l’Abbé Huc qui m’a
- donné l’herbe sèche que voilà.
-
- Joujoux Japonais: monstre jaune et tortue branlante.
-
- Miroir rond... enfermé dans une boîte en peau d’hippopotame, glace des
- femmes touaregs.--Cadeau du Consul d’Espagne.
-
- Savon de Jérusalem... rapporté par Monsieur Cirelli.
-
- Flacon de coco, sculpté à Brest, par un forçat célèbre.
-
- Intérieur d’une cellule de carmélite, introduit dans un petit œuf.
-
- Modèle, en miniature, du chapeau des femmes de Moulins, en 1847.
-
- Poupée habillée du costume exigé pour les baigneuses de Néris, en
- 1874.
-
- Échantillon de la soie blanche que l’on tire du Sorgho.
-
- Petit balai dont le sommet frisé, perché au haut d’un bâton, terminé
- par une pareille boule plus petite, rappelle la tête d’un chien de la
- Havane. C’est avec de pareils instruments que, le vendredi saint, on
- lave les autels de la basilique vaticane. Dom d’Achille voulut bien
- m’en procurer un.
-
- Très grand album contenant un délicieux portrait du Chevalier de
- Paravey appuyé sur un pain de sucre...
-
- Dent d’un requin tué en Colombie, dans les chasses que le Général de
- Trobriand faisait avec Bolivar, chasses dont j’ai raconté quelques
- épisodes[4]. Je tiens du Général, _qui y attachait un prix de
- souvenir_, cette dent de requin.
-
- [4] Toujours dans _les Jasmins_.
-
- Coquille d’huître trouvée dans le Far-West, à une grande altitude, par
- le Général Régis de Trobriand. Je la tiens de lui.
-
-Et voilà. Notez que, sauf pour les quelques derniers numéros, qui m’ont
-paru gagner à se grouper ainsi, j’ai cité dans l’ordre.
-
-Ce serait le moment, selon la belle expression de Shelley, de «laisser
-le silence remplir la pause obscure». Mais comment, d’autre part,
-résister aux réflexions qu’entraîne pareil défilé?
-
-Je ne vois que la fresque de Gozzoli, au Palais Ricardi, et certains
-passages de la _Tentation de Saint Antoine_, par Flaubert, qui me
-semblent pouvoir lui être comparés. Il faudrait un Jérôme Bosch,
-compliqué d’Aubrey Beardsley, pour représenter ce cortège d’amis, sans
-doute loin de s’imaginer l’honneur réservé à leurs étranges cadeaux,
-quand ils les rapportaient chacun de son point du monde. Geste spontané
-et sans apprêt, qui leur assure, bon gré, mal gré, de se voir
-représentés indéfiniment, chacun tenant son petit bateau, tant que ce
-catalogue durera ou que se prolongera ma glose.
-
-Je crois voir la Reine de Saba offrant au héros du Maître de Croisset
-«le bouclier de Djann-ben-Djian, celui qui a construit les Pyramides»,
-lorsque le Consul d’Espagne tend à Madame de Blocqueville ce miroir
-rond, seule glace des femmes touaregs, enfermé dans une boîte en peau
-d’hippopotame. Et voici le Commandant de Coatpont, avec son ibis, son
-prêtre (ou sa sorcière); Mouton, avec sa statuette folle; la vieille
-amie de la gouvernante, avec son petit sanglier doré; le Colonel Renou,
-avec les trois balles de la Tour Malakoff, servant de support à une
-cigogne; Monsieur de Sedières, avec la grenouille qui porte, sur le
-flanc, un diable tricornard, faisant danser un crocodile; Monsieur de
-Cissey célébrant la Comtesse Louise, avec la pompe arabe; le Vicomte
-Davoust, avec la pile de sous renversés et mis en fusion par le
-tremblement de terre de la Guadeloupe. Voici la Vicomtesse de Janzé,
-avec son délicieux sabot pointu, et Mademoiselle de Boureuille avec sa
-gracieuse petite marmite; la Princesse de Sayn, la marraine de
-confirmation, avec sa plume de corail; la Comtesse de Gervillier avec
-ses croissants, et la Comtesse de Chaponay avec ses lanternes.
-
-Voici le jeune Trobriand, avec la bague du bon Amatifou, le roi noir
-d’Attla, et le traducteur de Kheyam, avec le sequin de Lady Stanhope.
-Voici Madame Émile Ollivier, avec la mosquée de Pondichéry, sculptée
-dans la moelle. Enfin, les trois derniers, comme les trois Rois Mages,
-présentent, l’un, Monsieur Cirelli, le savon de Jérusalem; l’autre, Dom
-d’Achille, le petit balai du Vatican; et le Général Régis, la valve
-étonnante, peut-être bien, simplement, après tout, laissée, sur un
-sommet, par des touristes en excursion, des promeneurs en pique-nique.
-
- *
-
- * *
-
-Ce défilé que j’évoque, il eut lieu dans la réalité, durant près d’un
-demi-siècle; et il ne tient qu’à vous d’en voir processionner le reflet,
-dans les quarante-deux agendas que j’ai eu l’honneur de vous signaler,
-et que nous allons examiner maintenant.
-
-Je me souviens d’un document arabe, qui représente le Fils de David en
-colloque avec la Reine des Fourmis. Celle-ci fait défiler de ses
-sujettes, devant le Roi des Rois, pendant je ne sais combien de jours,
-au bout desquels, elle apprend au souverain qu’elle en possède soixante
-et dix fois autant.
-
-Il demande grâce.
-
-Il y a de cela dans les agendas de Madame de Blocqueville.
-
-Il y a aussi une forme renouvelée de la doctrine de Nietzsche, la
-théorie de _l’éternel retour_ de Madame Beulé, de Mademoiselle de
-Lagrenée, de Miss Reed, des Diémer, des Dorange, des Rigodit, des Chiala
-et _tutti quanti_.
-
-Les quelques fragments que je possède, de cet interminable fatras, se
-peuvent ranger sous trois rubriques. La première contiendra tout ce qui
-ressortit à une vanité naïve et folle, une vanité de vieille petite
-fille gâtée.
-
-Elle-même en convient:
-
- «_On gâte ce mauvais Moi, et il a dormi._ Thanks to God!»
-
-Parfois elle laisse passer le bout de l’oreille qui, pour ne pas être
-aussi longue que celle de «nos chers baudets», laisse voir l’excessive
-éclosion de son amour-propre:
-
- X... me souhaite de rester _belle, bonne, spirituelle_ et
- _captivante_, comme je suis. Poison insinuant que l’on boit avec
- délices, tout en n’y croyant pas.
-
-Une petite pirouette finale, qui n’est là que pour attirer l’attention
-et l’augmenter par l’apparente modestie; nous n’en avons pas moins notre
-_confitentem ream_, laquelle, d’ailleurs, continue de se découvrir:
-
- La vieille Florence, mon ancienne cuisinière, en me trouvant
- _rajeunie, belle_ et _claire de teint_, a capté mon jugement. _Par un
- coin, on est toujours un peu sultan._
-
-Et elle ajoute, par un de ces traits de comique involontaire, qui lui
-sont particuliers:
-
- Je l’ai recommandée à une Dame qui, venue aux renseignements, est
- _tombée en extase devant mon caoutchouc!_
-
-A qui la faute, si ce n’est à ses amis, vraiment un peu «monteurs de
-coup.» Certes, le terrain est favorable, mais ils l’engraissent
-terriblement. C’est elle qui le dit:
-
- On me promet l’immortalité la plus reculée.
-
-Et les voilà s’interrompant d’apporter des «tortues branlantes» ou la
-soie du sorgho, pour asséner des coups d’encensoirs, qui achèvent
-d’exalter notre brave corneille:
-
- Fanny me dit qu’_en Suède et en Norvège_, tout ce qui me touche,
- passionne.
-
-Cette Fanny pourrait bien être Miss Reed qui, dans ce temps-là,
-chantait.--Oh! Mademoiselle, pourquoi contribuer ainsi à la crédule
-infatuation de votre vieille amie? C’est, sans doute, pour cela que le
-Bon Dieu vous a retiré votre voix. Comment l’en blâmer?
-
- Mon paquet fragile et ma lettre sortent des Jardins d’Aladin.
-
-Il s’agit d’un présent envoyé à Octave Feuillet, qui remercie en ces
-termes expressifs.
-
- Monsieur Enault s’étonne que des mains aussi petites puissent contenir
- tant de bienfaits.
-
-Et il ajoute:
-
- En 70, on disait: la Marquise, dans le quartier, comme on disait
- autrefois: la Reine.
-
- Louis Teste parle avec enthousiasme des Soirées de la Villa des
- Jasmins, œuvre colossale!
-
- Madame Arthur Baignères m’a déclaré que, dans cette parure lilas et
- jaune, j’étais encore _ce qu’il y avait de plus charmant_, dans mon
- charmant salon.
-
-Un Monsieur Chiala se dit _effrayé_ de l’esprit qui s’y dépense. Il y a
-de quoi; on aurait peur à moins.
-
- * * * * *
-
-Gaston Planté déclare que la Dame a «semé le germe de toutes les
-découvertes de l’avenir». Aussi vous verrez de quel accent elle le
-pleurera!
-
-Au reste, elle n’a pas à se plaindre de cette famille: le célèbre
-pianiste, frère du précédent, se fait photographier «tenant à la main un
-exemplaire de _Perdita_.»
-
-Voici maintenant des religieux.
-
- Le cher Abbé Dumax donne l’hospitalité à mon jasmin dans son
- bréviaire.
-
-Un autre (qu’elle avoue «menacé de folie») «rêve un travail sur la thèse
-du jasmin».
-
- * * * * *
-
-Et c’est une épître d’un troisième qui lui arrache cette exclamation:
-
- Superbe coup de cloche du Père Anselme pour m’appeler à la conquête du
- Ciel!
-
-Suite des litanies:
-
- Lettre de Monsieur Matout (?) _exaltant les dons qui sont mon partage_
- et de Valentine Bibesco qui tient à se glisser tout près de mon cœur.
-
- Mes salons décrits, mes livres exaltés, mes billets célébrés, d’un
- tour si vif et d’une allure si française qu’ils feront un jour la
- fortune des collectionneurs d’autographes.
-
-L’un lui déclare que son visage est «de ceux qu’on n’oublie pas»;
-l’autre qu’elle est «souverainement gracieuse parce que souverainement
-bonne et admirablement belle, sous ses cheveux d’argent, avec son teint
-lisse et reposé.» Une jeune demoiselle, à qui elle a envoyé un petit
-bijou «_se relève la nuit_ pour l’admirer». Celui-ci lui parle de ses
-_lettres feu d’artifice_; et celui-là l’intitule: _la Fille du Lion!_
-
-Les cités s’en mêlent. Elle reçoit «un brevet d’honneur envoyé par la
-ville du Havre».
-
-De tout cela, elle se gargarise. Alors, elle divague, parle de son «soir
-de triomphe», de son «suprême jour de beauté». Et elle ajoute:
-
- Les événements me conseillent la hâte. Inconséquence de l’esprit. Je
- crois à une fin prochaine de notre terre, et je tiens à m’y ancrer. Je
- voudrais _laisser une trace_ poétique[5].
-
- [5] Goncourt disait: «Si j’avais su que le monde ne devait durer que
- tant de milliards d’années, _je n’aurais pas écrit_.»
-
-C’est fait. Elle continue:
-
- J’ai eu parfois, l’instinct que j’étais _le résumé vivant de toutes
- les aspirations et de toutes les douleurs de mon siècle_.
-
-Excusez du peu!
-
-C’est alors qu’elle se croit permis de faire la difficile:
-
- Vraiment la race humaine est prête à grossir le succès, comme les
- badauds grossissent les foules.--_Une trentaine de personnes
- refusées._
-
- Des lettres et des cartes à en élever un bastion.
-
-Et elle ne fait exception que pour le Duc de Brancas, parce que,
-dit-elle, «_il a jadis dansé avec moi!_»
-
- * * * * *
-
-Le plus curieux de tout cela c’est, qu’à d’autres moments que ces
-minutes de vanité sincère, dont elle nous a fait l’aveu, elle poursuit,
-dans les autres, ce péché mignon qu’elle cultive, pour elle, avec tant
-de passion.
-
-Déjà, dans le catalogue, elle nous apprend que le meilleur moyen de
-tirer parti d’une personnalité farouche, est de _presser la pédale de la
-vanité, seule capable de résonner dans une âme uniquement remplie
-d’elle-même_.
-
-Dans les notes, elle nous parle d’une amie possédée du «besoin de
-s’occuper d’elle.»--«Elle est vraiment amusante, mais avec quelle
-naïveté elle s’admire.»--«Elle sera très heureuse par sa naïve et
-profonde foi en elle-même.»
-
-La parabole de la paille et de la poutre réalisa-t-elle jamais pareille
-application?
-
-Et cependant, il y a la critique, la petite et la grande. Une de ses
-nièces (oh! les familles!) fait chez elle une entrée brusque pour lui
-annoncer qu’elle est _insultaillée par Étincelle_.--Mais, du terrible et
-beau chapitre de d’Aurevilly, que pense-t-elle, que dit-elle?--Je n’en
-relève qu’une faible trace, page 256 du Catalogue, à propos d’un article
-de Pontmartin «sur M. Barbey d’Aurevilly», terminé par le conseil
-d’aller se jeter aux pieds de ses victimes, Rue du Bac, puis Quai
-Malaquais (Ces deux derniers mots _en capitales_).
-
-C’est tout; mais les agendas du temps sont peut-être plus explicites.
-Cela serait curieux à vérifier.
-
-En attendant, elle reprend assez vite pied dans son illusion et
-recommence à faire la risette. Ses correspondants et ses visiteurs l’y
-aident. L’un d’eux a fait garnir son appartement, de glaces, _pour se
-donner une illusion de galerie_. Elle serait bien capable d’en faire
-autant, la bonne Dame, si la réception faisait défaut. Mais il n’y a pas
-de chômage. Et, pour miroirs, elle a les yeux de Charles Buet, de Lizzie
-Heckel et du Chevalier de Paravey.
-
-N’allez pourtant pas croire qu’elle soit dénuée de _jugement_. Elle a
-ses bonnes heures, où elle nous donne, de cette qualité, de sérieuses ou
-plaisantes preuves, dont je compose un second groupe.
-
- J’ai attendu Madame de Rambuteau, venue me prendre pour me conduire à
- _Fédora_. Arrivée au théâtre, je me demandais si c’était bien moi.
-
- Cette pièce de Sardou est inouïe de médiocrité. Une mosaïque des
- Danicheff, un plagiat réaliste du premier acte des Huguenots.
- Seulement Fédora n’est point une Valentine et ne laisse pas partir son
- amant.
-
- Sarah Bernhardt est médiocre, sauf dans les deux derniers actes. Elle
- se roule comme une panthère, féline en vraie slave. Sa dernière robe,
- impossible, à fleurs immenses, est belle, étrange.
-
- Berton est bon dans le dernier acte.
-
- Une telle pièce est un triste symptôme de l’état mental de notre
- temps; donc, curieuse, mais point intéressante.
-
- Sophie Menter est véritablement grande artiste, simple et puissante,
- réunit la force à la grâce, rappelle le jeu de Liszt. Et ses yeux sont
- tout un roman.
-
- * * * * *
-
- Mesdames Beulé et de Janzé sont venues battre l’air de leurs récits
- mondains.
-
-La première est «aigre comme une grappe de raisin vert».
-
- Madame de Janzé me dit que c’est _le Gaulois_ qui a appris à la pauvre
- Madame de Beaumont qu’elle a un cancer.
-
-La même visiteuse conte l’histoire du cocher de la même dame...
-
- S’arrêtant devant un christ dans les environs de Marly, et s’écriant:
- «C’est pitié, Seigneur Christ, de vous voir si maigre! On dirait que
- vous mangez avec nous à l’office de Madame la Comtesse.»
-
- * * * * *
-
- Alix nous a raconté comment le Shah a envoyé un homme à cheval
- prévenir la Princesse Mathilde de sa visite, et lui dire de faire
- préparer une chaise percée et de l’eau glacée.
-
- En arrivant, sans se gêner, il a couru à la chaise, et mangé et bu en
- vrai sauvage.
-
- A Londres, il a voulu acheter Lady Roseberry, et même la Princesse de
- Galles, étonné d’une résistance au Shah de Perse.
-
- * * * * *
-
- La belle Comtesse de Mailly-Nesle a ébloui l’assistance par sa fierté
- d’amazone.
-
- * * * * *
-
- Valentine Bibesco se fait syrène, quand elle a besoin de vous.
-
- * * * * *
-
- Monsieur Bourdeau, être pensant, parmi toutes ces cailles jacasses. Un
- vrai intelligent, _bien plus profond_ que son beau-père.
-
- Le Docteur Courbeyre, d’une séduction bizarre; des airs d’oiseaux des
- tropiques, sauvages et câlins, que je ne connais qu’à lui.
-
- * * * * *
-
- Diemer, burlesque, jouant en moustaches, un rôle de femme, à
- Trouville, dans une comédie de Massa.
-
- * * * * *
-
- Monsieur de Béthisy, si honnêtement vaniteux!
-
- * * * * *
-
- L’ennui enterré avec lui, il me reste, du pauvre chevalier[6], qui
- m’aimait sincèrement, un souvenir affectueux et tout fait d’estime.
-
- [6] De Paravey.
-
- Monsieur de X...[7] faisant claquer son ratelier, comme un alligator
- de féerie.
-
- [7] Les noms sont dans l’original.
-
- Visite des Z... Elle, _qui a remarqué le départ de mon beau
- secrétaire. Elle a un œil de commissaire-priseur._--Quel triste mari,
- grognon, nul, ennuyeux comme _Excelsior_ où j’avais eu la sotte idée
- de les conduire.--Leur fils laid, mais spirituel; aussi éveillé que le
- père est endormi.
-
-Suivent:
-
- Une grande grosse femme, de force à supporter les tristesses de la
- vie.
-
-Une autre:
-
- Bouffie, importante et ridicule.
-
-Une autre encore avec:
-
- Un chapeau-parapluie et une robe vert-printemps.
-
-Des réflexions philosophiques:
-
- C’est un Allemand qui, me voyant debout, a voulu me donner sa
- place.--O chère vieille France, élégante et polie, qu’es-tu devenue?
-
-Puis, comme elle est douloureusement malade, en même temps que sa sœur
-et sa cousine, elle s’écrie:
-
- Trois parentes _ennemies_, ensemble torturées... dernière sympathie!
-
-Ce dernier trait n’est-il pas assez beau, comme les autres sont assez
-jolis?
-
-Voici maintenant de ces traits de comique, notés ailleurs, et dans
-lesquels il y a d’une drôlerie naturelle dont les effets lui échappent.
-
- Que de peine pour cette demeure d’un jour! On est venu conférer du
- Petit Saint-Thomas, décider une table de peluche. Il s’agit de ne pas
- paraître trop dépouillée aux yeux de mes nièces.
-
- M. V... ramenée aux souvenirs par la mort de son père, mais qui semble
- avoir trouvé les potiches vertes jolies.
-
- M... me demande tendrement à m’emprunter mille francs.
-
- J’ai copié du grand volume d’autographes en regardant sauter mes
- poissons rouges, installés par Aubert, sur la fenêtre de mon petit
- salon, parmi une forêt naine de plantes vertes et de fleurs, pour me
- remercier d’un habit du matin.
-
- Malade, ce jour de fête et de mort de ma mère, je me sentais
- indiciblement triste, et j’ai dû écrire vingt et une lettres pour
- décommander demain. Mon cœur voulait cet hommage pour le souvenir de
- Laprade.
-
- Une caisse de coquillages et une bécasse portant à la patte: Mes
- dernières volontés sont d’être mangées par Dame d’un grand cœur et
- d’un grand esprit.--J’ai reconnu l’essence des Trobriand, deviné
- Adolphe.
-
- J’ai lu l’office, terminé le Vicaire de Wakefield et reçu une bonne
- lettre de Monsieur Denormandie.
-
- Christine me dit que les fruits confits viennent d’elle, et me raconte
- les tristesses de sa vie.
-
-Et, à la suite de cette bécasse testatrice, de ces potiches
-lacrymatoires, et de ces _chinois_, recommence le cortège des cadeaux:
-
- Vœux et chocolats, dans une ravissante coupe de Bohème.
-
- Du gibier de Norvège et Madame Beulé.
-
- Alix, avec une gentille perdrix, mais triste.
-
- Une plume bénite pour moi par Léon XIII.
-
- _Et jusqu’à_ des cheveux de Monseigneur Bourget.
-
-Serait-ce l’auteur de _Cruelle Énigme_ qu’elle appelle
-ainsi!--Qu’arrivera-t-il, si elle va _jusqu’à l’altesse_?
-
-Et, pour clore le défilé, voici paraître ses domestiques, lesquels lui
-offrent (n’est-ce pas touchant?) un parapluie... qu’elle se refusait!
-
- *
-
- * *
-
-J’ai gardé pour la fin, trois notes qui demandent un peu plus de
-développement, entraînant pour moi, souvenir et rêverie.
-
-On sait l’attraction qu’exercèrent, en 89, sur les vieillards,
-l’Exposition et la Tour Eiffel. Cette dernière surtout qui, le jour de
-l’ouverture, fut prise d’assaut par des septuagénaires, un instant
-rajeunis par cette inauguration de l’impossible.
-
-La bonne Marquise fut de ceux-là. Elle nous conte son ascension avec
-gaîté. L’an suivant elle devait mourir. Il semble que cette trêve de 89,
-cette trêve à d’étranges, mais réels maux, lui ait été accordée pour
-faire, sous cette forme exotique et cosmopolite qu’elle affectionnait,
-ses adieux à la vie.
-
-Adélaïde Louise, toute requinquée, va et vient du Quai Malaquais au
-Champ de Mars. Elle rayonne, s’attife encore et, le soir, confie au cher
-agenda: «Chacun est surpris de voir avec quelle élégance je m’habille.»
-
-D’aucuns critiqueront cela. Je ne suis pas de leur avis. La vieillesse
-est d’elle-même assez disgracieuse, pour que l’essai de réagir avec goût
-me semble louable. Notre héroïne y réussissait-elle?--Là est la
-question. Elle, vous le voyez, n’en doute pas. Mais laquelle de ses
-manifestations lui inspirait un doute sincère?
-
-Nous étions un peu jeune pour juger de ces atours, qui nous
-apparaissaient bizarres, extravagants, en même temps que puérils[8].
-
- [8] Seraient intéressants à consulter, à ce propos, trois cahiers qui
- se suivent, au catalogue: _Mes coquetteries d’autrefois_, histoire
- des costumes; puis _Description de toilettes, etc..._ enfin, la
- _Clef des costumes_ des «entêtantes» soirées.
-
-Elle était fort juponnée, et bouffante sur son canapé; elle faisait
-penser à ces fillettes qui jouent en étalant et gonflant leur robe, à ce
-qu’elles appellent: _faire un fromage_.
-
-Ce fromage était surmonté d’une tête bien singulière; un visage à la
-fois assez massif, aux traits assez fins, parmi lesquels, je m’en
-souviens, des yeux bruns et brillants, un nez un peu fort, une grande
-bouche aimable et rieuse d’où la voix sortait forte et timbrée. Mais
-l’extraordinaire, c’était la haute coiffure toute blanche (je parle des
-dix ou quinze dernières années) en racines droites, et qui avait
-remplacé les bandeaux de naguère. On eût dit une vieille
-Marie-Antoinette du Jeu Floral, ou si vous préférez, pour plus
-d’exactitude, une Clémence Isaure, coiffée par Léonard. Mais ce n’est
-pas tout. Cet édifice enfariné se couronnait de fleurs et de fruits en
-abondance; oui, jusqu’à de petites pommes d’api en cire, que je revois
-et qui se mêlaient aux fleurettes, comme dans ces bouquets sous globe
-que l’on voit encore, en des vases dorés, dans des auberges de villages.
-
-Les toilettes se composaient de combinaisons assez naïves. Jamais elle
-ne donna dans le _grand faiseur_. Ce devait être fait à la maison, par
-la femme de chambre, ou tout au moins par une couturière de quartier, et
-sur un patron uniforme: une jupe cloche et le mantelet pareil, garni
-d’un petit ruché régulier. «Ainsi troussée», elle s’asseyait au beau
-milieu du canapé, sous son caoutchouc, et attendait le monde. Elle avait
-l’air d’un gros joujou, d’une idole pour enfants, ou de l’une de ces
-madones habillées d’étoffes et qui ressemblent à des poupées.
-
-Revenons à l’Exposition, que je ne perds pas de vue, et où le personnage
-ainsi décrit ne vous en apparaîtra que mieux, promenant son anachronisme
-poudré et bouffant par la Rue du Caire ou parmi les restaurants du
-Trocadéro, à s’exclamer sur les fontaines lumineuses.
-
-Voici une phrase qui vous le présentera, et moi, par-dessus le marché;
-elle est dans l’agenda de l’époque:
-
- «Le Pavillon Japonais, embaumé par de grands lis blancs d’un ineffable
- parfum, j’ai regardé avec intérêt les arbres forestiers réduits à
- l’état de jolis nains, dont le cher Abbé Huc m’avait tant parlé et
- dont le prix est de quatre cents à neuf cents francs. Un seul est
- acheté par le Comte de Montesquiou.»
-
-La visiteuse ne dit pas lequel. C’était celui qui écrit ces lignes, dont
-l’étendue, l’application et la sympathie amusée sont à sa louange.
-
-Elle a bien pu penser qu’il s’agissait de moi, car elle m’avait connu;
-mais, à ce jour, son commentaire se borne là.
-
-Il doit y en avoir plus long ailleurs. En 78, où je lui fus ramené par
-Pierre de Chaponay, à l’occasion d’un dîner pour Liszt, que je
-souhaitais d’entendre.
-
-Elle m’accueillit fort aimablement; mais que tout cela fut incohérent et
-cocasse!
-
-Le vieil abbé en soutanelle, avec sa tête de lion bougon, visiblement
-las et embêté de ce qu’on sentait se préparer le concert à l’œil; avec,
-en outre, le piège du voisinage d’une américaine qu’il avait, disait-on,
-admirée autrefois et qui lui apparaissait aussi défraîchie que lui-même.
-Mauvaise chère, dans la petite salle à manger, entre les vilains objets
-qui se reconnaissent au Musée. Il y avait Mounet-Sully. En sortant de
-table, je le jure, le grand pianiste, sans y être autrement convié, se
-dirigea vers le grand piano, silencieusement l’ouvrit, joua trois airs,
-se leva, sortit pour ne plus revenir, à la stupeur désespérée de
-l’Amphitryonne toilettée et qui se préparait un triomphe, dont les
-témoins projetés arrivèrent, une heure plus tard, encombrant l’escalier
-de leur déception et de leurs plaintes.
-
-Il me semble difficile que les babillards agendas ne racontent pas cette
-folle soirée.
-
-Nos relations se prolongèrent un peu; mais sans s’accentuer, ne
-battirent que d’une aile, jusqu’au moment de s’envoler tout à fait.
-
-J’étais sensible au comique de l’ensemble, mais moins qu’aujourd’hui et
-l’ennui suintant du milieu, dans cet intérieur sans beauté, l’emporta;
-je l’avoue, je tournai casaque.
-
-Mais j’avais eu, de «la Fille du Lion» une vision bien antérieure.
-Celle-là, au moment du mariage de ma sœur avec Cambacérès, propre neveu
-de la Marquise. A l’occasion de ces noces elle avait probablement oublié
-des inimitiés de famille, et paru à des dîners dans Savigny, le château
-des siens.
-
-Là, elle m’avait semblé plus grande (mais j’étais enfant) d’une assez
-belle stature, brune, en bandeaux, avec une brillante expression de
-visage, une coiffure de rubans noirs, et de longues boucles d’oreilles.
-
-J’étais à table, auprès d’une Demoiselle Martin, gouvernante des petites
-de Cambacérès. Et j’eus, dès lors, l’occasion de constater ce qui
-m’apparaît mieux maintenant, le fâcheux esprit dont sont animées ces
-institutrices. Celle-là ne cessa, durant tout le repas, de me _chiner_
-la Marquise, à laquelle elle présentait d’ailleurs, le visage le plus
-ouvert. Et je n’oublierai jamais l’étonnement avec lequel ma candeur
-d’alors s’entendit conter, par cette Campan endiablée, que Madame de
-Blocqueville possédait encore quantité d’autres noms et bien notamment
-celui de _Marquise de Mille Savates_. (Elle aurait pu dire: mille
-peignoirs).
-
-Notez que tout cela se passait sous les yeux, presque sous le nez de la
-Dame, à laquelle, s’interrompant de la dauber dans mon oreille, elle
-envoyait par-dessus la table, des risettes et des douceurs.
-
-Cette scène m’est restée présente, et je ne doute pas qu’elle n’ait eu
-des suites, si je m’en rapporte à cette note des agendas:
-
- Zénaïde m’a parlé de Mademoiselle Martin en m’examinant. J’ai répondu
- par un silence de pierre.
-
-La troisième et dernière note est plus délicate. Tâchons de l’aborder
-délicatement. Elle a trait à ce qui pourrait bien être le _secret
-sentimental_ de cette Comtesse d’Escarbagnas du Quai Malaquais,
-laquelle, il faut l’espérer, vécut de meilleurs romans que ceux qu’elle
-écrivit, enfin, ne fut pas de glace.
-
-Je m’empresse d’ajouter (on le voit du reste à travers mes petites
-querelles) que je la tiens pour une parfaite gentille dame dont comme
-elle le disait fort bien, du Chevalier de Paravey «l’ennui enterré avec
-elle, le souvenir me reste tout fait de sympathie et d’estime». Si donc,
-je parle d’aventure, je n’entends rien qui ne soit digne d’elle, dans
-les égarements du cœur. Elle avait été mal mariée; elle restait veuve et
-libre. Je ne sais ce qu’on lui prêta. De plus proches d’elle par l’âge
-et les relations pourraient en parler encore.
-
-Je me contenterai donc de signaler ce passage significatif, découvert
-dans l’un des petits cahiers:
-
- «Tout mon cœur tremble! Eustaquio administré, mourant, voulant me
- voir!--Tel est le rêve qui m’a éveillée, quand je murmurais: «Mon seul
- amour a été vous.»--C’est vrai, trop vrai.»
-
-Il ne saurait s’agir ici d’indiscrétion. Le droit aux recherches dans un
-Musée, ne peut pas être contesté; surtout, quand, ainsi que dans
-celui-là, les moindres réserves ont été stipulées. Or, les agendas, non
-seulement n’ont été ni détruits ni exclus, mais figurent au Catalogue,
-bel et bien, pour la plupart, timbrés de bâtons de maréchaux, de
-chiffres et de couronnes. Il ne pourrait donc être question, jamais, en
-aucune façon, j’y insiste, d’en interdire, ni même d’en marchander la
-lecture à ceux que la mémorialiste au petit pied (souvent dans le plat)
-appelait: «des chercheurs de l’avenir.»
-
-Je vais plus loin, je voudrais que de ses survivants amis (les parents
-préfèrent toujours le silence) prissent la chose en main; que Madame de
-Janzé (aujourd’hui Princesse de Faucigny-Lucinge), la séduisante Alix de
-Choiseul-Gouffier, tant de fois mise en scène par ces intarissables
-croquetons, que Miss Reed ou les Diemer assidus visiteurs de la
-Marquise, se missent à piocher les calepins, pour en extraire et en
-éditer ce qui peut intéresser ou amuser le monde. Ce n’est pas que je
-croie à de grandes découvertes devant résulter de cet échenillage; ce
-microscopique Saint-Simon, ce minuscule Dangeau s’arrêtait vite, pas
-d’écrire (jamais!) non; mais de penser et de réfléchir. Néanmoins il y a
-des surprises, des boutades parfois volontairement comiques, d’autres
-fois inconsciemment, et ce ne sont pas les moins amusantes. Il y a aussi
-des observations qui peuvent ne pas être sans leur menu prix, et des
-jugements piquants sur bien des gens encore en vie. Enfin qui sait ce
-que réserverait un déchiffrage approfondi de ce Journal? Je ne pense pas
-qu’on y trouve «le germe de toutes les découvertes de l’avenir». Mais
-enfin, qui sait? Car ainsi que le formule exactement, non pas le
-Conservateur assez rébarbatif de la Salle d’Eckmühl, mais son gardien
-bon enfant et doué d’esprit philosophique: «Y en a bougrement d’écrit
-là-dessus. Elle en a mis du barbouillis.»
-
-Quant à moi, j’ai fait ma cueillette, et crois pouvoir me vanter d’avoir
-brodé, sur ce bas-bleu cher à d’Aurevilly, quelques attrayants ramages.
-
-Drôlatique figure que celle de cette Philaminthe Napoléonienne, par
-certains côtés si solennelle, par d’autres, si follette, bondissant hors
-de son bain d’herbes, où elle fait, selon son expression, des
-«coquetteries dans l’eau», pour aller recevoir un abbé, qui lui promet
-la santé et lui prescrit des remèdes; entourée de son bestiaire (car les
-monstres jaunes ne lui suffisaient pas; elle y ajoutait ses poissons
-rouges, son doggey Consuelo, son chat Cendro et son izard privé Cawdor!)
-
-Faudrait-il chercher beaucoup pour dénicher entre les bras de cette
-«Romaine noblement drapée», cette oie qu’elle semble vouloir cacher,
-comme la statuette de son muséum, mais que la tuméfaction de son jabot
-dénonce au Monde?
-
-Voici l’heure de la _philosophie religieuse_, dont elle a fondé le prix
-à Toulouse, un beau jasmin de Riballier. Et elle se sent, c’est encore
-sa locution, «emportée dans une transe pieuse et bleue».
-
-Le moment arrive d’entendre ses visiteuses «battre l’air de leurs récits
-mondains», car elle-même ne sort plus guère. Et elle pense à Salomon, en
-entendant Madame de Janzé lui raconter les tristesses de sa vie.
-
-C’est alors l’instant du dîner, dont elle écrit avant de se retirer: «De
-par l’eau de Vals j’ai pétillé; dormait mon âme immortelle!»
-
-Ce trait n’est-il pas charmant et bien caractéristique, oui,
-caractéristique de sa vertu et de son aimable nature, un peu aussi de
-son _aureæ mediocritatis_?
-
-Une moins réservée aurait écrit: de par le champagne. L’eau de Vals lui
-suffit pour pétiller; aussi ne pétille-t-elle jamais beaucoup plus
-qu’une source thermale. On pétille selon ses moyens.
-
-La porte s’ouvre, arrivent les habitués, les Janzé, les Diémer, Madame
-Beulé, Mademoiselle de Lagrenée, que parfois elle paraît aimer, puis
-qu’elle critique, Miss Reed et Lizzie Eikel, les Trobriand, les Coatpont
-et, encore, des étrangers dont j’oublie le nom, espagnol, je crois, et
-qui revient incessamment. Ceux qu’il baptise ne font pas de cadeaux, car
-je ne les retrouve pas au Catalogue; mais si c’est l’époque du jour de
-l’an, chacun des autres est _dona ferens_ et apporte, qui, «un délicieux
-sabot pointu formant boîte» ou une «gracieuse petite marmite dorée».
-
-Et à cela, elle n’a jamais résisté, la chattemite, ne résiste pas, ne
-résistera.
-
-On fait un _tresilio_, puis l’on se sépare. Et, avant de se confier au
-sommeil, qui d’ailleurs se fait souvent prier, quand les huîtres
-marinées ne figurent pas sur le menu, elle rouvre le cher confident de
-ses papotages, lui apprend que des voisins de Villers, auxquels elle
-croyait, viennent de se montrer au-dessous de ce qu’elle en attendait,
-pour une question de lessive;--puis, elle décrit son costume vert et
-lilas, en demandant à Dieu d’être meilleure.
-
-
-
-
-II
-
-LES MIRLITONS AZURÉS
-
- L’INVITÉE: «Baptiste, quelle est la poétesse que la Duchesse
- vient de serrer dans ses bras?
-
- L’ANNONCEUR: «Madame la Marquise est comme moi, nous ne
- connaissons personne aujourd’hui.»
-
- FORAIN.
-
-
-Ayant eu l’occasion d’étudier, dans le précédent Essai, le personnage
-d’une _Précieuse_ de la première moitié du dernier siècle, je me suis
-demandé si un type semblable, ou seulement similaire, se pourrait
-reproduire de nos jours, en tenant compte des modifications qui
-résultent de l’_entourage_ et de la _mise_.--Mais n’est-ce pas déjà
-beaucoup, étant donné ce que nous avons vu accomplir par ces deux
-éléments combinés?
-
-Quant à la mentalité résultant, pour Maîtresse Corbeau, de l’infatuation
-due à la flagornerie des renards d’à présent, serait-il même besoin
-d’insister beaucoup pour la faire reparaître? Certain «délicieux
-chevalier» que nous voyons jouer un rôle de metteur en scène, dans
-l’histoire du bas-bleu d’avant-hier, ne demande qu’à ressusciter (si ce
-n’est déjà fait) pour organiser les «thés littéraires» où Mademoiselle
-Vacaresco, bombant sous son noir, débite la Ballade Roumaine.
-
-Il persuade aux mondaines, le chevalier, comme autrefois Caro, qu’elles
-pourraient bien avoir en elles, les moyens (dirai-je: le moyeu?) d’un
-Voiture. C’est lui qui les incite à éclaircir leurs crêpes, pour
-déjeuner chez un tiers, avec Pierre Lafitte, et lui lâcher, au bon
-moment, qu’elles ont «fait de jolis vers... hier».--Le décevant barbier,
-lui, devait toujours _raser_ gratis, le lendemain... Elles, c’est
-toujours la veille, qu’elles ont _rimé_, et pourtant, cela revient au
-même.
-
-Dès l’aube, elles ont apostrophé le berger de la montagne, trempé la
-soupe aux herbes des champs, et leur mouchoir, des pleurs de la nuit;
-puis, dans une branche du laurier d’Apollon, taillé la poutre qui doit
-occuper leur œil, sans les empêcher de juger la paille des autres points
-de vue. Ainsi nanties, elles se glissent aux réunions de _Fémina_, au
-_Concours Sévigné_, au _Thé Conférence_. Le délicieux chevalier les
-attend, à la sortie, pour les conduire au _Dîner des Poètes_, où l’on
-vient de les élire. Dans l’intervalle, elles ont posé pour un
-photographe de _Madame et Monsieur_, et on leur a pris une
-interview.--N’est-ce pas, après tout, assez échauffant, de s’asseoir à
-son bureau, devant un kodak, et d’affecter un air de Sibylle de Cumes en
-invoquant la Postérité, et en composant des vers _à son édredon_?
-
-Mais elles sont nombreuses, celles qui sortent aujourd’hui de ce
-gaufrier et rien ne peut, ne doit sembler plus ordinaire. Il faudra
-donc, pour que le type reprenne du relief, qu’il se greffe sur des
-circonstances capables de lui assurer, avec abondance et continuité, des
-développements falots et risibles.
-
-Ces circonstances peuvent se rencontrer.
-
-Quand notre Dame de Charité, lectrice-née d’un journal à charades et à
-patrons, s’égare dans les officines d’un journal à palmes, elle y
-rencontre les plus dodus encriers de la contemporaine production
-féminine. Mais la quenouille, qui veut se faire aussi grosse que Madame
-Bulteau, risque fort de perdre son lin, sans gagner de laine. Tout au
-plus obtiendra-t-elle qu’on lui applique le titre travesti du roman de
-cette éminente confrère; et, ce titre, ce sera, pour elle: _La Sueur sur
-la Rime_.
-
- *
-
- * *
-
-Un des principaux obstacles à la réapparition, de nos jours, du type
-dont je parlais plus haut, c’est, tout d’abord, et tout simplement que
-_le Bas-Bleu n’existe plus_. J’ai dénoncé, ailleurs, les raisons de
-cette faillite, selon moi, regrettable, si je le compare au type qui s’y
-est substitué. La femme savante, même dans la mauvaise acception du mot,
-ne valait-elle pas mieux, en effet, que la femme soi-disant _sincère_,
-fort exactement définie par Monsieur Richepin, dans sa Préface au livre
-de Monsieur Stoullig, l’autoresse «dénuée de style et de grammaire», la
-poétesse «incapable de chanter quatre vers de suite se tenant», mais
-très capable «de prendre une antiquaille pour une trouvaille en sa
-gaucherie niaise et prétentieuse»?
-
-J’ai moi-même ajouté quelques touches à ce portrait, dans ma réponse à
-Émile Berr, à propos de l’Avenir de l’Aristocratie:
-
-«En ce qui concerne les femmes, ces immunités vont plus loin, elles
-tournent à ce que j’appellerais volontiers: l’_ovation dans l’œuf_. Une
-autre que Madame de Noailles pourrait trouver mauvais de voir mettre à
-son niveau, de si foudroyante façon, des Saphos si élémentaires. Elle
-s’en gardera bien, puisque ce serait manquer d’esprit. Elle se
-contentera d’en sourire. Il n’en est pas moins vrai que des dames
-cessent brusquement de tricoter, pour délyrer, et remplacent les
-aiguilles dont elles ourdissaient des coiffures pour de petits gueux,
-par des calames, tressant, dressant, pour Apollon, des lauriers qui se
-souviennent du casque-à-mèche.
-
-«Ont-elles raison, ces Parques, de vouloir jouer les Muses? Elles
-_brodaient au passé_; aborderont-elles à l’avenir?...
-
-«Pour celles qui sont sincères, je conseille de se représenter l’accueil
-qui serait fait à la nouvelle qu’elles ont perdu leur titre
-(nobiliaire), leur fortune, leur hôtel et leur cuisinier. Peut-être
-l’interview se ferait moins nombreuse, l’appareil photographique les
-viserait moins, on se passerait d’elles dans les banquets et les
-distributions de prix; traitements dont, au reste, elles n’auraient qu’à
-se louer, s’ils communiquaient un peu d’hésitation à leur lyrisme, de
-sécurité à leur syntaxe et de discrétion à leur génie.»
-
-Ce portrait n’est pas du tout celui de la Précieuse d’avant-hier. Elle
-avait beau se défendre d’être un bas-bleu, elle l’était parfaitement,
-une femme savante, trop savante, à tort et à travers, j’en conviens,
-mais avec, au moins, le mérite de son étude et de son effort.
-
-Point n’était autre, cette Marguerite de Navarre à qui l’Évêque de Meaux
-écrivait: «Madame, s’il y avait, au bout du monde, un docteur qui, par
-un seul verbe abrégé, vous pût apprendre, de la grammaire, autant qu’il
-est possible d’en savoir, et un autre, de la rhétorique, et un autre, de
-la philosophie, et aussi des sept arts libéraux, chacun par un verbe
-abrégé, vous y courriez comme au feu.»
-
-Les dames dont je parle ne veulent, elles, rien apprendre que l’_Art
-d’accommoder les restes_ d’Orphée, et d’en trousser un miroton,
-aromatisé de laurier-sauce.
-
-Un qui plaide pour leur cause, sans d’ailleurs y tenir beaucoup, et
-plutôt pour donner satisfaction aux sentiments d’amitié qui l’unissent à
-une de ces Demi-Muses, me disait récemment: «A-t-on le droit de chicaner
-les gens sur les passe-temps qu’ils adoptent?»--La proposition n’est pas
-soutenable. Et si les gens décident, ingénument ou non, de se moquer du
-monde en lui donnant des vessies pour des lanternes, comment le monde ne
-serait-il pas en droit de faire sentir aux gens qu’il n’est pas leur
-dupe? Comment, en outre, cette déclaration ne serait-elle pas la
-contrepartie de la joie qu’on peut et doit éprouver à honorer une
-Desbordes-Valmore, dans le passé, et à vanter, dans le présent, un livre
-comme _Les Huit Paradis_ par exemple?
-
-C’est le même sophisme dont usait, avec une égale insincérité, un homme
-de talent, cherchant à innocenter l’encrier de sa Dame: «Elle fait ça,
-disait-il, _comme elle ferait de la tapisserie_.» Oui, la tapisserie,
-c’est toujours à elle qu’il faut en revenir; mais non pour l’injurier,
-comme voulait cet auteur, en la comparant à de la _cacographie_.
-
-Beaux canevas, attendus par le point de Hongrie, espérés par le point de
-Saint-Cyr, je crois plutôt vous avoir rendu justice quand j’écrivais à
-une de vos anciennes fidèles, menacée de vous abandonner pour le point
-d’admiration de la fausse gloire: «C’est déjà bien assez triste de ne
-pas faire de la tapisserie! Une femme, selon moi, ne doit y renoncer que
-si la Sapho qui est en elle,--ou qu’elle y croit,--l’emporte décidément
-sur la Pénélope que, pour mon compte, je préférerai toujours!»
-
-J’ai, pour cela, de bonnes raisons: je reçois, d’une dame Scandinave,
-qui était venue voir mon palais rose, un coussin charmant; il porte
-inscrit, en caractères de rubis, de grenat et de corail, de pourpre et
-de sang, de feu, d’aurore et de fantaisie, le nom de ma demeure, tracé
-de soies aux rougeurs diverses, laques sombres, carmins pâlis, les
-premiers comme le jour quand il expire, les seconds comme le jour quand
-il naît.--Oh! que ce coussin me repose! Non seulement d’être venu, des
-pays du ski, servir à ma sieste; mais d’être un oreiller _auquel on ne
-fait pas de vers_!... et dont l’Atropos qui le brode, m’apparaît comme
-une parque d’élégance et de délicatesse, faisant justice du _Prix Vie
-Heureuse_... et même du _Prix Nobel_!
-
-Mon Zodiaque de lettres féminines est au complet. On n’y jetterait pas
-une épingle,--même à tête bleue. Douze signes, douze cygnes.
-
-J’y vois Madame EDMOND ADAM, la vaillante doyenne de nos auteuresses et
-la robuste aïeule de nos politiciennes; GYP, qui est ma voisine et,
-j’ose dire, mon amie; JUDITH GAUTIER, que je considère; DANIEL LESUEUR,
-dont les facultés jouent avec une souple force, capable de redonner foi
-en la vie; Madame ALPHONSE DAUDET, qui a un joli brin de plume aux
-aiguilles de son tricot; Madame BULTEAU, qui traite ses lecteurs de
-napoléonienne façon.
-
- Partout Lui, toujours Elle, ou brûlante, ou glacée,
- Leur image, sans cesse assiège ma pensée!...
-
-MADAME GOYAU, dont la culture désarme et dont la bonne grâce attache;
-MADAME DELARUE-MARDRUS, que j’admire et que j’aime; MADAME DE RÉGNIER,
-que j’apprécie sans la connaître, et MADAME DE NOAILLES, que j’admire
-sans l’aimer.
-
-Enfin, la PRINCESSE BIBESCO, sur le seuil de ses Paradis, comme un
-charmant Saint Pierre féminin dont le trousseau compte huit clefs; et
-certaine montagnarde dont j’ai oublié le nom, qui fait du Théocrite dans
-les Grisons, et du Lespinasse dans l’Engadine, brûle sur la glace, et
-nous apparaît un peu comme une Religieuse Portugaise de la neige.
-
-J’entends une voix me dire qu’un zodiaque féminin, dans lequel ne figure
-pas Madame Séverine, a bien des chances d’être incomplet. Et comme je
-suis de cet avis, je propose d’associer Madame Goyau et Madame Bulteau,
-pour en confectionner de considérables _Gémeaux_. Deux têtes sous un
-même bonnet, deux bienséances sur un même siège. Cela nous rendra, pour
-l’auteur de _Pages Rouges_, le signe auquel il a droit, et que nous lui
-offrirons de grand cœur.
-
-Quant à la Duchesse de Rohan, elle s’est mise à _jouer aux Lettres_,
-avec une puérilité enjouée dont je ne conteste pas la bégayante
-bonhomie, et comme les enfants font des trous dans le sable, ou
-organisent une dînette, au cours de laquelle une noix joue le rôle d’un
-poulet rôti, cependant qu’une crotte de chocolat prend l’importance d’un
-plum-pudding; elle malmène l’alphabet, elle tripote les mots qui
-servirent à Montesquieu et à Chateaubriand, à Hugo et à Gautier (je ne
-cite que ceux-là) pour construire leurs pyramides; et elle les dérange
-en petits pâtés, pour ses amis et connaissances. Elle fait penser à des
-écoliers brouillons et naïfs, qui auraient ouvert un médaillier, et pris
-des profils laurés pour jouer au bouchon. Comme ces espiègles sont bien
-gentils, on ne les gronde que juste ce qu’il faut. Seulement on leur
-reprend les Césars, pour les remettre dans le médaillier... dont on ne
-laisse plus traîner la clef.
-
- *
-
- * *
-
-«_C’est regrettable qu’il ne se soit trouvé, dans son entourage,
-personne pour la décourager!_» me disait fort bien un jeune homme qui,
-dans ce temps-là, ne manquait pas de clairvoyance, en me parlant d’une
-de ces dames fâcheusement atteintes de ce que j’appellerais volontiers:
-_l’incontinence du rythme_.
-
-C’est bien dit, avec mesure, indulgence et sévérité.
-
-Non, il n’a pas raison (et il le sait bien) l’ami du Quart-de-Muse,
-quand il affirme qu’il ou elle a le droit de se divertir, aux dépens de
-nos oreilles et de nos cœurs.
-
-Notez d’abord que la personne prendrait elle-même fort mal, si elle en
-avait vent, le plaidoyer de son défenseur, parce qu’_elle n’admet pas du
-tout_ que son passe-temps soit, pour elle, un _amusement_, mais bien un
-_labeur_; elle y insiste, pleurant, avec _sincérité_, les jours perdus,
-par elle, pour L’ŒUVRE!--Non, il n’a pas raison, et il le sait encore
-mieux, le subtil ami du d’Annunzio féminin, en affirmant que son Égérie
-est en droit _de ne pas tapisser_. Quel service cette nymphe aurait-elle
-rendu à Numa, si elle avait prétendu régner pour son compte, au lieu de
-l’assister, dans son intérêt?
-
-Là est la maldonne transcendante. Quand celles qu’on appelait autrefois
-les Maîtresses de maison (avant l’invention de Madame Four) se seront
-toutes mises à jouer du plectre, ce n’est pas chez elle qu’on ira jouer
-de la fourchette. Et on n’aura pas tort: on y mangerait mal.
-
-Non, une Maîtresse de maison ne doit pas être un d’Annunzio féminin,
-mais un Mécène féminin, si elle est apte à jouer ce noble et difficile
-rôle; et, si elle a le bonheur d’avoir un d’Annunzio chez elle, je lui
-conseille de le prendre par la main, de le conduire vers ce qu’elle aura
-de mieux à lui soumettre comme tribune ou comme cathèdre, au lieu d’y
-monter elle-même et de s’y asseoir, en offrant à son public, moins
-docile et moins louangeur qu’elle ne le croit (à quelques exceptions
-près, prises dans l’aveuglement ou dans la flatterie) offrant, dis-je,
-un spectacle assez semblable à celui du _Dormeur éveillé_, ou du
-personnage qui en est l’équivalent dans le prologue de la _Mégère
-Apprivoisée_.
-
-Oui, représentez-vous qu’une simple lectrice (encore pas des meilleures
-puisqu’elle s’endormira) s’endorme sur les œuvres d’un bon poète, et
-qu’elle se réveille, persuadée par un songe (à moins que ce ne soit par
-Monsieur du Bled, Monsieur de Bouchaud ou Monsieur Sarlovèze) qu’elle
-est devenue ce poète lui-même. Vous voyez d’ici les amusants
-développements, sans compter les enseignements, qu’un dramaturge
-pourrait tirer de cette situation, jusqu’au réveil final, accompagné, je
-le crains, de quelques nazardes.
-
-Fallait pas qu’elle y aille!
-
-Or, savez-vous ce qu’elle fait, en attendant la foudre, la
-Demi-Muse?--Je le demandais, l’autre jour, à quelqu’un qui la fréquente,
-et qui me répondit, sans que j’aie bien su démêler ce qu’il y avait de
-blagueur ou de convaincu, dans cette réplique: _Elle jouit de sa
-gloire!..._
-
-Je préfère, je l’avoue, et infiniment, celle de la Dame qui,--au lieu de
-chercher un Orphée dans son for intérieur, où ne se rencontre que
-Morphée--regarde autour d’elle, et trouvant, hors de son âme, ce qu’elle
-y poursuivait imprudemment, un _artiste vrai_, lui fait la fête et la
-place qui conviennent, avec goût et avec grâce.
-
-Mais si la Poésie est réellement en elle, et capable de s’exprimer,
-combien plus grande sera la valeur de la Dame, quand elle fait, de son
-plein gré, le sacrifice de ce don, lui préférant son _devoir_, qui est
-d’accueillir un talent supérieur au sien, et de le célébrer, au lieu de
-le contrefaire!
-
-C’est le grand mérite de la Comtesse Greffulhe, d’avoir su comprendre
-cette loi, et c’est l’hommage que j’ai tenu à honneur de lui rendre, sur
-ce point, au cours du passage que je lui ai consacré dans mon Éloge de
-Gustave Moreau:
-
-«Certes! il y a quelque chose de _divin_, dans le fait de retrouver une
-main, que pourraient distraire des futilités, sans cesse occupée à
-exalter de nobles causes d’art; et cela, sans y mêler rien de pédant,
-sans y ajouter des productions personnelles, qui en excluraient le
-désintéressement; en un mot, sans rien perdre de sa grâce.»
-
-Une autre Grande Dame, la Duchesse de Rohan, parut, un instant, aussi,
-se complaire dans l’art désintéressé d’accueillir les Maîtres, de les
-exalter et semblait devoir y exceller.
-
-Je ne sais ce qui l’en a détournée; une simple distraction, je veux
-l’espérer, et qui ne se prolongera pas, je veux le croire.
-
- *
-
- * *
-
-Un mien ami qui se fait un malin plaisir de me mystifier, m’apporte,
-parfois, de soi-disant vers de poétesses à la mode. Je le soupçonne de
-les fabriquer à mon usage, ces vers; mais comme il réussit à m’égayer,
-je n’approfondis pas, et me laisse bercer par cette Érato incohérente.
-Voilà sa dernière cueillette, dont je lui laisse la responsabilité:
-
- J’aime à me promener sur les bords de la Seine,
- Sur la berge fleurie ou sur le Cours-la-Reine...
-
-Ceci, mon ami le chante sur un air de Café-Concert, avec lequel le
-distique s’accorde, à vrai dire, assez bien.
-
-Mais ce n’est qu’une entrée de jeu. Voici maintenant une veillée
-mortuaire, dans une maison de paysans.
-
- Le cheval et la vache,
- Compagnons des labeurs,
- Veillaient après leur tâche,
- Tout près, _comme les sœurs_.
-
-Mon ami trouve le dernier vers irrévérencieux pour les nonnes.
-
-De prime-abord, cette critique peut paraître avoir raison. Mais, en y
-regardant mieux, ne serait-ce pas le cas d’évoquer cette fameuse
-sincérité dont parle Richepin, et de rappeler ces tableaux de primitifs,
-en lesquels, dans le voisinage d’une crèche, on voit fumer des mufles et
-renifler des naseaux, non loin de la touchante humanité des bergers et
-des rustres?
-
-On voit que mon ami exagère.
-
-Le vrai, c’est que ces dames-maçonnes (ou qui auraient pu l’être), dans
-leur empressement à construire un monument rival de celui d’_Horace_, en
-oublient un peu trop la simple construction grammaticale. Il n’est que
-trop certain, que celle qui s’écrie, dans un bel élan:
-
- J’étais sur le balcon, près de Louis de France[9];
- Il était à cheval...
-
-donne à entendre, incontestablement, que ce balcon est de proportions
-assez inusitées, puisqu’il supporte un cavalier avec sa monture. Or, il
-n’en est rien; en réalité, la Dame est sur le balcon de Monsieur de
-Nolhac, et à quelques mètres de la statue équestre de Louis XIV.
-Seulement, cela, notre poétesse le sait si bien, qu’elle oublie de le
-dire, sans s’apercevoir qu’elle dit tout autre chose, et d’assez
-comique, ma foi! Heureusement que:
-
- Le célèbre Nolhac, l’érudit de sa race...
-
-est là pour tout remettre en place: la dame, chez Vaugelas, le Soleil,
-sur son socle, avec son coursier, et se voit récompensé de son
-hospitalité, non moins que de ses soins, par ce bel hexamètre qu’on ne
-lui envoie pas dire.
-
- [9] Cet auteur se plaît fort à faire apparaître nos grands rois dans
- ses petites machines. «Henri IV a passé... une branche a cassé...»
- sans autre raison que de fournir une rime, et la provision de
- chevilles nécessaires à l’établissement de la chose.
-
- J’ai pour amie une femme d’esprit qui, non seulement découpe et
- collectionne les strophes de cette poétesse, _mais les fait
- encadrer_. Après tout, l’encadrement c’est une _distinction_, quels
- qu’en puissent être les motifs. Tout le monde ne l’obtient pas. Mon
- amie aime mes vers, elle ne les fait pas encadrer.
-
-Ce qui suit, mon ami l’admire, et il a raison. Il s’agit d’un caniche au
-poil _jamais taillé trop court_.
-
-Le citateur affirme, et je suis de son avis, que rien ne donne la
-sensation de l’_infaillibilité_, comme ce _jamais_ appliqué à la tonte.
-Les années, elles-mêmes, peuvent être d’inégale durée, bissextiles, en
-un mot; les tondeurs d’hommes peuvent, une fois par hasard, émonder,
-d’un ciseau distrait, une boucle d’Alcibiade ou d’Antinoüs, de d’Orsay
-ou de Brummel; seul, le merlan de _Petto_ (c’est, paraît-il, le nom du
-caniche, sans cesse égal à lui-même) réussit à faire se rencontrer, dans
-la frisure d’un toutou, le tranchant d’Atropos et la ponctualité de
-Saturne. Les queues des comètes pourront bien être rasées de trop près;
-jamais celle du symbole de fidélité, qui associe en lui la mesure du
-sentiment et la régularité de la fourrure.
-
-Quelques personnes, feuilletant le même volume (à vrai dire, je ne sais
-plus bien lequel, mais peu importe) blâment la hardiesse de certaine
-apostrophe au vice-président de la Société Artistique des Amateurs,
-l’honorable Monsieur Fournier, que l’auteur interpelle, en lui demandant
-si, quelque jour d’orage, dans un petit trou pas cher, il ne se serait
-pas, par hasard, senti:
-
- Le sel à pleine lèvre, auprès d’un cormoran?
-
-A vrai dire, on se représente difficilement à pareille fête, le
-sympathique père du sympathique Maire de Compiègne, debout, dans sa
-tenue correcte, aux côtés de l’oiseau pêcheur, faisant claquer son bec
-et gonflant son col, où se débattent sardines et maquereaux, rougets et
-limandes!
-
-Mais la Poésie a de ces audaces. J’ai gardé pour la fin celle qui me
-paraît, entre toutes, mériter ce titre.
-
- L’étoile, dans la nuit, guide l’homme, vers l’anse...
-
-fait un vers devenu célèbre, emprunté aux «fugitives» d’une grande Dame
-dont, entre nous, j’ignore le nom, _que je préfère ne pas savoir_.
-_L’Œuvre_ suffit.
-
-J’entends dire que Sem projette d’illustrer cet étonnant alexandrin.
-Voici comment il interprète la scène: un décor de profondes ténèbres,
-parmi lesquelles, bras étendus, s’avance, en tâtonnant, un personnage
-dans le simple appareil dit pan de chemise. Au-dessus, une étoile à cinq
-branches, l’étoile en papier d’argent des Rois Mages, décoche un rayon
-sur l’huis entr’ouvert d’une table nocturne, laquelle laisse s’arrondir
-hors d’elle-même, pourvue d’un éclat blanc par l’astre démonstratif,
-l’oreille du vaisseau ardemment évoqué par la confidence du pèlerin
-noctambule. (Ouf!)
-
-Et, pour plus de sécurité en même temps que d’autorité, le quatrain est
-dédié à un ministre _plénipotentiaire_. J’ai nommé Monsieur Paléologue.
-
-Est-ce en mémoire de ces citations, qu’un autre de nos amis (celui-là
-«un tout petit peu méchant» comme disait, de lui, une auteuresse) avait
-terminé, par cet hexamètre, le portrait d’une poétesse un peu trop
-pressée d’arriver:
-
- «Et son désir d’écrire est un petit besoin»?
-
- *
-
- * *
-
-La cause de ces désorientations, sinon de ces désordres[10], réside et
-se résume tout entière dans ce distique cité par Rivarol:
-
- Le charme de leurs vers sublimes et parfaits
- M’inspire la fureur d’en forger de mauvais.
-
- [10] L’enrôlement spontané, dans le bataillon des _écrivaines_, de
- dames qui n’ont aucune vocation pour cet art et aucune aptitude pour
- ce métier.
-
-On commence par réciter le _Mouflon_ du Vicomte de Guerne; mais, à ce
-jeu, le désir d’y aller de son Mouflon personnel ne tarde pas à naître;
-et le premier mouflon se fait sans qu’on y pense.
-
-Estimez-vous heureux, si le mouflon n’est pas bicéphale, comme le mouton
-récemment mis au jour par une de ces éleveuses de Salon, au cours d’un
-poème (?) qui m’apparaît tel qu’un _Roi des Aulnes_ de la tératologie.
-
- Et l’on n’en vit jamais d’aussi maigre à la foire.
-
-C’est la bergère elle-même qui l’avoue, en nous décrivant son agneau
-phénomène.
-
-Ma foi, pendant que nous y sommes, pourquoi ne pas appliquer, à ce
-Roi-des-Aulnes là, ce qui reste de ce vers auto-justicier?
-
- Et l’on n’en vit jamais d’aussi maigre... dans Schubert.
-
-L’ardeur de créer ce qu’on _croit être_ un _Salon Littéraire_ s’en mêle,
-et les petits succès de vanité qu’on y remporte, devant un public de
-complaisance, transforment en une insatiable _pituite de vanité_, ce qui
-n’avait d’abord été qu’un _apéritif de gloriole_.
-
-Autre éleveuse:
-
-En voici une qui a le toupet de déranger un grand journal (un peu bien
-condescendant, ce me semble) pour lui publier des sornettes de ce
-calibre. Elle se promène au milieu de ses bêtes dont elle se proclame
-reine (Ce n’est pas moi qui le dis). Et elle énumère ses sujets:
-
- Écureuil est mon page,
- Lapin, mon écuyer.
- . . . . . . . . . .
- Et toi, chat qui sommeilles,
- Sois mon Prince Régent.
-
-Voyons, n’en conviendrez-vous pas avec moi, plutôt que d’écrire ces
-bêtises et de les faire imprimer, est-ce que Clotho ne ferait pas mieux
-de coudre une brassière?
-
-Vous me direz peut-être, avec l’Ami des Femmes Savantes, dont je parlais
-tout à l’heure, que le mal n’est pas bien grand et que Banville se
-contentait de tenir Bélise pour «une pauvre insensée presque
-attendrissante».
-
-Tout d’abord, si j’étais, moi, l’ami de Bélise, _je ne voudrais pas pour
-elle de ce compliment-là_. Je me permets d’ajouter ensuite que je crois
-préférable de ne pas confondre les _fugitives_ avec les _fuites_, et de
-ne pas s’en aller mirlitonnant, comme cet autre barytonnait.
-
-C’est le moyen de parler comme Monsieur de Krüdner; et le moyen n’est
-pas enviable.
-
-Quant à l’auditoire de ces hôtels de Ramponneau, l’éclectisme avec
-lequel il est recruté apparaîtra suffisamment dans l’anecdote suivante.
-
-Un jour que j’avais fait réciter, devant une de ces _Madame Muse_, un
-poème de Pierre Dupont, j’eus l’étonnement d’entendre qu’elle me disait:
-«Il était, l’autre jour, chez moi.»
-
-Et comme je faisais observer, à ma gracieuse interlocutrice, que
-l’auteur des _Bœufs_ ne pouvait, quelque désir que pût en éprouver son
-ombre, avoir quitté son mausolée pour entendre réciter _le Mouflon_,
-même dans un salon _select_, je dus me contenter de cette réponse: _En
-tout cas, c’est un nom qui ressemble bien à ça._
-
- *
-
- * *
-
-Il existe cependant un public autre que celui de ces petits endroits,
-desquels il est assez naturel, après tout, que les habitués
-applaudissent au «tarte-à-la-crême» d’une Dame qui leur en offre leur
-part. Mais cet autre public, lui aussi, n’est pas insensible à certaine
-forme de _snobisme_, dans l’inférieure acception de ce mot, lequel peut
-en avoir une _supérieure_, quand il signifie: _désir de s’honorer en
-fréquentant de véritables grandeurs_.
-
-Quoi qu’on en puisse dire, les publics ressemblent, de plus en plus, à
-ces dîneurs sans appétit, qui négligent la pièce de résistance, pour ne
-chipoter que la garniture et la quenelle.
-
-La démonstration en fut encore récemment faite par une anecdote que je
-veux conter, je m’empresse d’ajouter: sous toutes réserves, parce
-qu’elle est due à la source dont j’ai parlé, à l’apport d’un ami
-aimable, mais inventif, peut-être bien capable d’avoir fabriqué l’ana,
-pour le besoin de la cause.
-
-On prétend qu’un éditeur sérieux ayant projeté, même, en partie,
-réalisé, une réimpression des PENSÉES DE PASCAL, laquelle lui
-occasionnait de grands frais, qui devaient se couvrir par la
-souscription, s’attrista de voir celle-ci ne pas donner ce qu’il en
-attendait, mais au contraire, s’attarder et bouder avec une paresse
-humiliante pour le sentiment contemporain et la mentalité française.
-
-Comme il exprimait sa déconvenue, devant un groupe d’amis qu’il
-consultait sur le meilleur moyen de remédier à ce marasme, l’un d’eux
-parut réfléchir profondément; puis, tout à coup, avec la flamme que dut
-avoir, dans les yeux, l’homme qui clama: «Mouillez les cordes!» au
-moment où l’obélisque allait retomber, ce nouveau sauveteur, lui,
-s’écria: «OBTENEZ UNE PRÉFACE DE LA DUCHESSE DE ROHAN!»
-
- *
-
- * *
-
-Je n’aurais pas demandé mieux que de finir sur ce trait, à la fois
-profond et badin, beaucoup moins préoccupé de décocher une malice
-personnelle, trop joyeuse pour n’être pas elle-même désarmée, que de
-rechercher une vérité générale; mais quelques réflexions me sont encore
-apparues sur le propos, et je préfère les consigner ici, dans l’espoir
-de n’y pas revenir. Car il ne me plaît pas qu’on imagine que je veuille
-prolonger ce débat. Le sujet m’a paru _plaisant_ et _opportun_. Je
-l’avais abordé incidemment dans un autre article. Aujourd’hui, je
-l’accoste avec plus de netteté; mais, je le répète, pour l’épuiser, en
-ce qui me concerne.
-
-Un de nos Maîtres a écrit que «le _génie_ est une _patience_». Il
-faudrait dire de même que l’_Art_ est, avant tout, un _métier_, ou du
-moins ne peut s’en passer. La Duchesse de Verluise serait très étonnée,
-et fort mécontente, en un mot, se jugerait impudemment mystifiée si,
-cherchant un cuisinier, on lui en offrait un qui jusque-là, titulaire
-d’autres fonctions et seulement, la veille, charmé des jeux de couleurs
-offerts par le mélange de la tomate et de l’omelette, aurait décidé de
-se consacrer à l’art de Vatel, sans autre garantie, pour les convives,
-que la subite passion de cet ancien cocher pour les œufs battus et la
-crème fouettée.
-
-La bonne Dame ne s’aperçoit pas que c’est pourtant ce qu’elle fait
-elle-même avec les cordes de la lyre, dont elle nous sert les débris,
-sous forme de boyaux de chats, qui se souviennent du miaulement de leurs
-ancêtres.
-
-Laissez les enfants à leurs mères, laissez les roses aux rosiers,
-laissez les duchesses à leurs métiers, qui sont des métiers à
-tapisserie!
-
-Ah! _la tapisserie! la tapisserie!_ on dira que j’en radote, ça m’est
-bien égal. D’abord parce que ce sera vrai, et que je m’applique à ne pas
-être de ceux que la vérité choque. Savez-vous, Mesdames, que Louis XV y
-travaillait avec passion? Sinon, je me forge un plaisir de vous
-l’apprendre, dans l’espoir, d’ailleurs vain, de vous réconcilier avec
-elle. N’importe! Apprenez qu’il faisait crever des postiers, sur le
-chemin de Versailles, afin d’aller lui quérir, à Paris, l’écheveau dont
-il avait besoin pour terminer un fond, ou compléter une fleurette?--Et
-si ce détail ne suffit pas pour vous rendre au canevas qui vous attend,
-que vous faut-il?--Une statue? Eh bien, je veux qu’on la vote, et
-qu’elle soit la plus charmante du monde, avec son air recueilli, son
-front penché sur l’aiguille au chas oblong, sur la souple aiguillée et
-le réseau symétrique du tissu ajouré, qui ressemble aux alvéoles d’un
-candide rayon, prêt à se remplir agréablement du miel coloré des soies.
-
-Oui, une statue, dans le passé, à la Comtesse Mathilde, et dans le
-présent, à Madame Delessert, à la Princesse de Beauvau, les deux
-dernières qui, parmi nous, aient porté haut et beau la fidélité aux arts
-délicieux des Parques de salon, les Dames filandières.
-
-Revenons à la Duchesse de Rohan. Ce qui caractérise son art (?) c’est
-_l’audace_. L’autre jour, elle se représentait occupée à faire des
-achats, dans de Grands Magasins. Le bon Coppée eût approuvé le choix du
-sujet; aurait-il (ce n’est pas certain) sanctionné la témérité de
-l’image qui met en scène la cliente de feu Boucicaut et de feu
-Chauchard, et la fait
-
- Acheter de la soie et de longs _fils de laine_?
-
-Un autre aurait écrit: de longs _brins_ de laine. En effet, un brin
-peut-être plus ou moins ténu, mais garde le droit d’être aussi long que
-possible. Notre éminente acheteuse fait bon marché (c’est le cas de le
-dire) des scrupules dont s’embarrassent encore l’entêtement du rhéteur
-et l’hésitation du grammairien. Aujourd’hui elle nous dévide des fils de
-laine; demain nous lui devrons de la laine de fil; après avoir
-bouleversé les rayons d’Hélios, elle chambarde les «rayons» d’Hériot, et
-je donnerais volontiers, pour épigraphe à la pièce, le vieux calembour,
-autrefois inspiré par un roi de Grèce, dont on avait dit: «Il faut
-qu’Othon soit philhéllène.»
-
-C’est égal, je n’en tiens pas moins pour un heureux symptôme, le retour
-de la dame, aux broderies de ses aïeules. Puissent les fils de laine,
-vraiment dignes d’un magasin de _nouveautés_, la rattacher à un _métier_
-qui, désormais ne soit plus celui de Lamartine retouché par La Palisse,
-ou de Musset revu par Boquillon!
-
- *
-
- * *
-
-Sortant, un jour, d’une de ces matinées, dont certains invités
-commencent par écrire à la patronne, pour solliciter d’elle la redingote
-qui leur permette de se produire, une dame que nous appellerons Édith,
-et dont l’avis, en ce temps-là, ne me semblait pas négligeable, me
-saisit de cette conclusion discutable, déjà. «Comment ne pas tenir pour
-une flatterie, à notre égard, le fait qu’_ayant tout_, elles veulent
-encore _ce qui nous appartient_, le bel art d’écrire?»--Édith, je ne
-suis pas de votre avis; et bien au fond, pas non plus vous-même. Jamais
-le _distinguo_ ne fut plus nécessaire; jamais le «soyez plutôt maçon» de
-l’honnête Boileau, ne résonna d’un plus urgent rappel; jamais la qualité
-de la vocation ne dut être plus scrupuleusement interrogée qu’à l’heure
-où Thersite se prend pour Tityre et pour Tyrtée, sans omettre Walter, ni
-même Beckmesser qui a, du moins, pour lui, la supériorité de sa passion
-pour la tablature.
-
-Pendant que je suis en train de dire Thersite, j’ajouterais fort bien
-THERSITIE. Si j’affirme qu’ils se tiennent tous deux pour Tircis et pour
-Tiresias, c’est sous-entendre que je ne doute pas de leur bonne foi.
-Pour cela on peut les plaindre autant et, si vous y tenez, plus que les
-blâmer. _Le blâme est pour ceux qui les abusent._ «Si vous assistiez à
-l’arrivée du courrier de THERSITIE, m’assurait quelqu’un, vous
-comprendriez qu’elle soit leurrée; des noms sérieux, ou que, jusqu’à ce
-jour, on crut tels, signent pour elle des protestations qui la déçoivent
-et _consomment sa perte_.»
-
-Quoi d’étonnant alors, qu’elle se méprenne sur l’intention de ses SEULS
-VRAIS AMIS, ceux qui, par de légères piqûres, essaient de dégonfler son
-illusion et de la rendre aux _doux devoirs où elle excellait_. Mais elle
-n’en veut plus entendre parler! La voilà en cothurne et en péplum, la
-bouche en O, à nous fournir une incroyable épreuve de Suétone moderne,
-de César de Salon, LE NÉRON DU FÉMINISME!
-
-Je lisais dernièrement un curieux plaidoyer en faveur de Néron, dont
-l’auteur prétendait que ce Prince fut sincère, en _la croyance à sa
-vocation d’art_. C’est en cela que THERSITIE lui ressemble. Admettez (à
-Dieu ne plaise! nous ne voulons pas la mort, je ne dis pas de la
-pécheresse, elle n’est que fautive, mais de la _pêcheuse de bravos_)
-admettons qu’un feu de cheminée (la _cheminée_ est une grande
-responsable dans ces affaires de déclamation salonnière) admettez qu’un
-feu de cheminée fasse justice de tout ce faux semblant et, non content
-de _roussir_ une bandelette indue, aille jusqu’à vouloir _griller_ notre
-Néronnette; il est possible que, dans une dernière contorsion buccale,
-applaudie par Mademoiselle Vacaresco, elle pousse la clameur suprême du
-grand histrion Romain: _Qualis artifex pereo!_
-
-C’est une figure à fixer, pour le théâtre contemporain et universel, que
-le personnage de THERSITIE. Philaminthe d’Escarbagnas, trônant sur un
-_Monde où l’on s’ennuie_ dont le Bellac serait Monsieur
-Fournier-Sarlovèze. Car, il faut en convenir, c’est cet aimable homme
-qui a tout perdu. Tout cela pour faire rimer _Greffulhe_ avec
-_libellule_, sur la fin d’un dîner auquel, remarquez-le bien, se donne
-grandement de garde d’assister la belle Comtesse.
-
-Je serais surpris que Monsieur Hermant, qui pourrait le réaliser avec
-tant de force et de finesse, ne se laissât pas séduire par un tel sujet,
-à la fois mondain et social, si propre à mettre en valeur ses qualités
-de dialogue et d’observation, de courtoisie et de satire.
-
-Si je ne parle pas de Monsieur Bataille, pour cet accomplissement, c’est
-que la matière, uniquement plaisante, ne me semble pas réserver de place
-pour le pathétique poignant auquel cet écrivain excelle. Mais un tel
-esprit a tous les registres, et son perpétuel renouvellement, à chacune
-de ses manifestations, pourrait bien nous le faire apparaître, un jour,
-tel qu’un Aristophane amer, élégamment tempéré par un Archiloque
-sympathique. Enfin, quand je relis _Ces Messieurs du Tiers_, de Monsieur
-Claude Berton, je songe à la belle pièce qui s’est émiettée dans ce
-volume, et que ce jeune auteur nous rendra, sous d’autres aspects,
-refondue et remaniée.
-
- *
-
- * *
-
-Revenons à THERSITIE. Je le répète, elle méconnaît ses _seuls vrais
-amis, ceux qui la réveillent_. «Il est jaloux de mon _salon
-littéraire_!» aurait-elle dit, de l’un d’eux.--Détrompez-vous, bonne
-Madame, votre Salon, tant que vous ne cesserez pas d’y mettre en avant
-votre mirliton bleu, ne méritera de s’appeler que le GUIGNOL DES
-MUSES.--«Au reste, ajouta celui qui nous rapportait le propos, THERSITIE
-ne demanderait qu’à s’égayer elle-même des chiquenaudes que lui valent
-ses vers, plus ou moins luisants, mais elle a, paraît-il, une bru qui
-prend mal la chose.»--«Çà, c’est une belle démonstration de l’esprit de
-famille, à l’usage de ceux qui prétendent qu’il n’existe plus», répliqua
-Timon qui passait par là. Et il conclut, non sans gravité: «En tout cas,
-cela prouve surabondamment, n’est-ce pas? que cette jeune Dame _aime
-mieux sa belle-mère que la littérature_.»
-
-Ce n’est pas sans plaisir que j’ai retrouvé en tête d’une liste
-d’_invités_, qu’il couronnait, ma foi! fort ducalement, le nom de
-certaine Dame du Corbeau, qui s’était laissé persuader par des renards à
-deux pattes, à force de naïveté de sa part et, de l’autre, à force de
-flagorneries, de faire un sort à son blanc fromage de lettres, dans le
-groupe des récitants et même des débitants, de façon à la fois médiocre
-et tapageuse. Si ce _rétablissement_ est sérieux (car il s’agissait bien
-là d’une _indisposition_) et que la ci-devant Muse le doive à des
-critiques sagement inspirées, je le répète, elle fera bien de tenir pour
-ses _vrais amis_ ceux qui les lui ont adressées, et de placer au rang
-des _suspects_, ceux auxquels elle devra le mauvais souvenir
-(heureusement vite oublié) de son échauffourée lyrique.
-
- *
-
- * *
-
-J’entends dire que les Auteuresses de la _Vie Heureuse_ projettent
-d’élire, pour leur Présidente, la Duchesse de Rohan. Non seulement une
-telle circonstance ne me trouve ni dénigrant, ni hostile, mais je lui
-sais gré de me fournir une occasion de préciser avec netteté le
-_distinguo_ dont j’ai parlé.
-
-C’est une chose charmante que de voir une aimable Grande Dame à la tête
-d’un groupe de nobles travailleuses (je parle pour celles-là). S’il s’en
-trouve parmi elles (je le crains) qui feraient bien de retourner à
-l’aiguille, qu’elles n’hésitent pas! Cette agile compagne, momentanément
-délaissée par elles, au nom des tropes épointés et du lyrisme décousu,
-leur piquera peut-être le bout du doigt, pour se venger du porte-plume,
-mais ce sera tout bénéfice pour nos repenties, quand, la saison d’après,
-au lieu de déconsidérer leur écritoire par la ponte d’un nouveau roman
-informe et infirme, détaillé par Monsieur Ballot, elles honoreront leur
-corbeille à ouvrage par l’éclosion d’un sachet bien odorant, ou d’un
-coussin bien fleuri dont je ferai l’éloge, pour les dédommager.
-
-C’est aussi, de la part de ces laborieuses, un geste intelligent que
-celui qui leur fait mettre à leur tête celle qu’elles jugent justement
-haut placée par la naissance et par le cœur. Cela prouve qu’elles ne
-font pas uniquement cas du _mérite d’art_. La _distinction sociale_ leur
-paraît aussi avoir son prix. Je leur donne raison, _à une condition_,
-c’est que les démarcations soient nettement établies et que ces
-ouvrières commencent par dire à leur affable Présidente, non pas:
-«Grande Dame, cesse de vaincre!» mais bien plutôt: _Cesse d’être vaincue
-à la bataille des mots et des rythmes!_ en un mot: «CESSE D’ÉCRIRE!»
-
-La Duchesse d’Uzès préside comme cela, je crois bien, certaine
-association de dames peintres et sculpteurs, sans compter un cercle de
-femmes. Je ne connais pas les sculptures de la Duchesse d’Uzès. Si elles
-sont bonnes, la Présidente fait très bien de les exposer. Dans le cas
-contraire, elle donnerait un meilleur exemple en s’abstenant[11].
-
- [11] Depuis, la même dame s’est mise, elle aussi, à faire des
- Conférences, mais avec _sonneries de trompe_. Duchesse et Cor de
- Chasse; voilà un chant alterné, qui ne manque ni de piquant ni de
- piqueurs.
-
-On sait la magnifique notoriété que s’est acquise la Comtesse Greffulhe
-comme Présidente d’auditions musicales.
-
-Je ne sache pas que cette Société célèbre nous ait jamais invités à
-entendre des opéras de la belle Comtesse. Je ne le regrette ni pour
-elle, ni pour nous, bien persuadé, au contraire, que l’incontestable
-autorité de sa présidence, vient de ce qu’elle s’est sagement abstenue
-de la compromettre par la recherche de succès personnels, sur un terrain
-qui n’était pas le sien.
-
- *
-
- * *
-
-Une chose que j’en suis encore à me demander, c’est si les propos, quand
-ils nous reviennent défigurés et détournés de leur sens, le sont par une
-mauvaise foi initiale de ceux qui les ont proférés ou par les
-rapporteurs. Voici, par exemple, la Comtesse Norbert de Fitz-Rabbin,
-laquelle, de sa voix de canard mégalomane, aurait dit, de Timon: «Voilà
-deux ans que je ne le connais plus.»--Mis au courant de cette parole,
-celui-ci répliqua: «Ce n’est pas mal, pour un _canard_ hébreu et
-allemand; mais enfin, c’est un canard tout de même et, par suite, une
-erreur; vu que, si la Dame avait bien voulu parler franc, elle se serait
-contentée de dire: _Voilà dix ans qu’Il ne me connaît plus_!»
-
-Décidément, il y a tout lieu de le craindre, la sincérité ne s’est pas
-réfugiée dans toutes ces _boîtes à thé_ que sont devenus les salons
-d’autrefois. En voici une dernière preuve.
-
-Nul n’ignore que, depuis un certain temps, des Messieurs et des Dames du
-meilleur monde, les uns désargentés, les autres besogneuses, se sont
-improvisés reporters et, à peine dans le tympan le dernier hémistiche de
-Tirésie ou de Tircythère, de Tityrette ou de Tyrtéa, s’en vont fournir,
-aux grands quotidiens haletants, le nom des privilégiés que vient de
-charmer l’asclépiade estropié ou le phaleuque pauvre.
-
-Mais voici ce que je suis avide de dénoncer et dont je suis surpris que
-_la vindicte des innommés_ (on pourrait l’appeler ainsi) n’ait pas fait
-justice: chacun de ces Messieurs, chacune de ces Dames folliculaires,
-obéissant à de personnelles prédilections, ou à ses propres antipathies,
-omet volontairement dans sa nomenclature, l’élégante qu’il ou elle veut
-humilier, l’homme d’esprit qui leur porte ombrage. Il en résulte que
-chacun des comptes rendus de la même réunion relate des noms différents,
-ce qui déroute la province, et quand je dis la province, je n’excepte
-pas Paris lui-même. Hormis la Comtesse Edmond de Pourtalès, qui n’a que
-des amis dans le journalisme du monde (si j’en juge par ce fait que son
-nom continue à inaugurer la liste de _tous les assistants_, de _toutes
-les assistances_, _partout_ et _toujours_, même quand la Dame est
-retenue au temple ou au foyer, au rouet ou à la prière) aucun autre nom
-ne peut être sûr d’échapper au crible du Vicomte d’Eaque, devenu
-gazetier, ou du Baron de Minos, fait courriériste, sauf, bien entendu,
-deux autres noms, lesquels ne sont pas moins sympathiques, je m’empresse
-de l’ajouter, que fondamentaux, mais qui finiraient par donner à croire
-aux étrangers et aux indigènes, que Messieurs Fournier-Sarlovèze et Becq
-de Fouquières (ne pas confondre avec l’auteur des CORBEAUX),
-représentent à eux seuls, toute l’élégance de Paris, tout son esprit,
-toute son aristocratie.
-
-Ce serait exagéré. C’est _beaucoup_, mais ce n’est pas _tout_.
-
- *
-
- * *
-
-En guise de conclusion, lisez ce passage de la _Corbeille des Roses_ de
-Monsieur Jean de Bonnefon, page 109:
-
-«La Duchesse de Rohan fait des vers qui boitent non d’un pied, mais «de
-l’un et l’autre côté» comme dans la Bible.--Cette Dame est utile; elle
-résume la nullité artistique d’une société qui l’admire. Pour signer
-d’un si grand nom des choses aussi insignifiantes, sans soulever de
-colères, il faut appartenir à un groupe frappé de mort.--La décadence
-est plus belle que la jeunesse. Mais la littérature de Madame de Rohan
-n’appartient pas à la décadence. Pour descendre, il faut avoir atteint
-un sommet. Ce qui manque précisément dans la poésie (?) de cette femme
-racée, c’est la race. L’effort d’une servante en retraite qui ne saurait
-pas le français serait en tout semblable aux produits littéraires de
-cette duchesse...»
-
-Inscrivez, en regard, cette citation de presse:
-
-«Une candidature intéressante à la Société des Gens de Lettres, celle de
-Madame la Duchesse de Rohan, qui est présentée par Messieurs Paul
-Hervieu et Jean Richepin, de l’Académie française.»
-
-Qu’est-ce que cela prouve?
-
-Premièrement, cela prouve, si la première de ces opinions n’a pas tort,
-une vérité bien connue, mais qui n’avait jamais reçu de démonstration
-aussi évidente, à savoir que _la plus faible apparence de talent_ n’est,
-_en aucune façon_, requise pour faire partie d’une Société Littéraire.
-Au reste, à quoi serviraient les _distinctions_, si ce n’est précisément
-à consoler de ne pas avoir de talent, ceux et celles qui ne demandent à
-la soi-disant pratique d’un art, que de les mettre en vedette. Le talent
-n’est pas pour les _vaniteux_, mais pour les _orgueilleux_, il _suffit
-seul_.
-
-Deuxièmement, cela prouve que des hommes, il semblerait, entre tous,
-marqués pour maintenir les traditions et faire respecter le langage,
-acceptent de patronner publiquement des sujets entièrement dénués des
-qualités techniques, lesquelles désignent à la sollicitude d’un tel
-protectorat. Or, dans un portrait du premier de ces deux immortels, je
-vois mentionné ce trait de son caractère: «Une _indulgence_ qui prend
-soin de n’être jamais _complaisante_.» Voilà un _jamais_ qui vient de
-rencontrer une _exception_.
-
-Mais ce n’est pas la seule, l’éminent co-parrain en fournit une pour
-faire la paire, et une qui ne craint pas d’aller jusqu’à la plus
-flagrante contradiction. Relisez plus haut le passage que j’ai cité,
-d’une préface où il est parlé de l’autoresse _dénuée de style et de
-grammaire_, de la poétesse _incapable de chanter quatre vers de suite se
-tenant_, mais très capable _de prendre une antiquaille pour une
-trouvaille, en sa niaiserie gauche et prétentieuse_.
-
-Qui donc a écrit ce morceau judicieux, capital et cinglant, si bien fait
-pour donner satisfaction aux esprits «affamés de justice»?
-
-Eh bien! mais, précisément, Monsieur Richepin lui-même!
-
-Logique! logique! Ce sont bien là de tes coups!--Concession! Concession!
-Ce sont bien là de tes crimes!
-
-La Duchesse de Rohan sera de l’Académie.
-
- *
-
- * *
-
-Est-ce pour ne pas mentir à ces hautes ambitions exaltées pour elle, que
-le talent (préférez-vous l’art?...) de la Duchesse de Rohan vient de se
-transformer, en cinq sec? Adieu les gentils coqs-à-l’âne d’hier, si
-réjouissants dans leur bonhomie naïve! L’allumeuse de _Lucioles_ s’est
-mise à pondre, comme les oiseaux qu’elle a si allègrement chantés,
-
- «Pondez, pondez, poules de Pâques
- Et pondez-nous de jolis œufs!
- Au bazar de la Tour Saint-Jacques[12]
- On les vendra dix sous pour deux...»
-
-s’est mise, dis-je, à pondre (et, cela, dans la propre chaire--_horresco
-referens_--dans la personnelle cathèdre de Madame Bulteau, qui doit la
-trouver mauvaise,)--de gros morceaux de prose hirsute et de _pathos_
-pontifiant. Plus rien du crû de l’Oust, ni du clos du Deffé. On dirait
-du Bouchaud débouché, démarqué, tarabiscoté, même _vacarescoté_, ce qui
-est pire. On ne m’ôtera pas de l’idée que cette Mademoiselle Cormon de
-la Littérature, a dû promener ses tropes sur l’écritoire de la
-Philaminthe Celte. Vrai, c’est aussi _rasoir_ que ça!
-
- [12] Charmant euphémisme pour dire «Bazar de l’Hôtel de Ville», sans
- être accusé de faire la réclame au profit d’une maison; seulement
- voilà, cela crée des passe-droits. La dame va brouiller les
- monuments. Par bonheur, elle ne saurait manquer d’écrire quelque
- chose sur Séville, avant qu’il soit longtemps. Alors, selon toute
- vraisemblance, l’Hôtel de Ville reprendra ses droits. Mais
- peut-être, les prix auront augmenté.
-
-Et, de bout en bout, plus le moindre petit mot pour rire (si ce n’est
-_en bloc_). La bonne Dame, qui n’avait jamais lu que Botrel, vous cite
-Homère, gros comme le bras de Madame de Montgomery. Est-elle donc allée
-à l’école chez Monsieur du Bled?--Quoi qu’il en soit, adieu tout
-l’arriéré de bonne franquette prosodique! On se prend à le regretter, en
-face de cette pédagogie mal assimilée et de ce pédantisme cousu de fil
-blanc, qui semblent prétendre à «river des clous» si ce n’est à «boucher
-des coins» (sans le moins du monde y réussir) et qui ne décrochent que
-cette timbale, laquelle est à la portée de toutes les principautés, et
-qui est d’émerveiller Monsieur Sarlovèze.
-
-Et pourtant si! le petit mot pour rire, je l’ai repêché dans ce solennel
-fatras; c’est quand la narratrice (qui, j’aime à le conclure, ne se
-prend pas trop au sérieux) se voit, sur je ne sais plus quelle
-frontière, contester sa personnalité ducale (voilà ce que c’est que de
-patoiser!) par une douanière qui se représentait sans doute autrement
-les tempes ceintes de couronnes fermées.
-
- «Oh! que ce _quoi qu’on die_ est, pour moi, plein de charmes!
-
-Oui, quoi qu’on die, je la retrouve là, notre aimable hôtesse d’avant la
-fatale crue des grandes encres; dépouillée de toutes ces bandelettes
-roumaines qui ne sont que des bandeaux de Colin-Maillard, reprise aux
-enchantements d’Alcanter de Brahm, elle m’apparaît prête à repiger le
-droit d’aînesse de sa vieille gaîté, échappée, par miracle et grâces à
-Dieu, d’entre les féculents de Madame de Baye.
-
-Hélas! vain espoir, éclaircie d’un instant! Adieu paniers, vendanges
-sont faites, des métaphores sans suite et des bouts rimés sans queue ni
-tête. Adieu corbeilles à papiers, débordantes de _cuirs_ saugrenus et de
-joyeux _lapsus_! On nous a joué le tour de rentrer tout ça, qui
-heureusement ne s’absente pas sans laisser d’adresse. C’est aux soins
-obligeants de Lemice-Terrieux, baie des Lestrygons, dans l’_Odyssée_!
-
-Encore un mot.
-
-On se souviendra peut-être que je me suis demandé s’il était toujours
-temps de rendre à la Grande Dame, si malencontreusement transformée en
-petite muse, le service de restituer la seconde à la première, au point
-de ne plus entendre parler de celle-ci; et qu’un interlocuteur m’avait
-répondu: «Il est trop tard.»
-
---Était-il réellement trop tard?
-
-Peut-on supposer que la rimeuse éolienne ait eu connaissance de
-certaines petites mercuriales, et, plus ou moins consciente du service
-que, _sincèrement_, elles voulaient lui rendre et quoi qu’en puissent
-penser ceux qui ne voient pas plus loin que le bout de leur encensoir,
-n’en ait pas moins fait son profit? Il est sûr que la composition paraît
-s’étancher, la récitation, se résorber. De temps à autre, de loin en
-loin, les clients des thés poétiques, terrifiés de se voir reprendre
-leur verseuse ducale, exaltent bien encore le débit acclamé d’une
-sornette philosophique; tout de même les rechutes sont moins fréquentes,
-il y a du mieux.
-
-Ce qui ferait croire, même à des satiriques modestes, qu’ils pourraient
-bien avoir quelque part dans cette amélioration, c’est l’obéissance
-abusive à l’un de leurs conseils (on voit que de tels critiques
-n’abusent pas, eux, de la victoire). «Nulle ne serait mieux qualifiée
-pour ce titre de Présidente, on n’en saurait trouver de plus affable...»
-formulait un libelle bienveillant[13]. Malgré tout, l’auteur n’entendait
-pas, avec ce seul propos de consolation, créer, du même coup, un tel
-nombre de fauteuils présidentiels, pour un même séant, fût-il bienséant,
-parmi tous. Présider, la même année, aux destins de Shakspeare et à ceux
-d’Ingres, n’était-ce pas déjà beaucoup, même pour une fringale de
-sièges; était-il besoin d’y ajouter encore un discours de réception, en
-l’honneur de Madame Paquin, dans je ne sais plus quel cercle?
-
- [13] Ce n’est pas l’avis de tout le monde; une raison de plus pour que
- ce soit _le bon_. Quelqu’un me dit avoir rencontré, dans une gare de
- banlieue, une petite dame qui gesticulait, levant au ciel de petits
- yeux et de petits bras. Elle parlait de tels ou tels châtelains du
- voisinage et vociférait: «Montesquiou a écrit sur eux des choses
- affreuses!»
-
- Je demandai le nom de la crieuse; c’était, me dit-on, une
- provinciale, qui habite Fontainebleau, régalée chez ceux qui, dès
- lors, lui paraissent _intangibles_. Un nom qui finit en _i_.
-
- C’est tout ce dont le narrateur se souvenait.
-
- J’ai répliqué: «Disait-elle au moins, que le livre était bien?»--On
- m’a répondu: «Pas du tout! Elle était _furieuse_».
-
- Un voisin de ladite dame aurait encore formulé, parlant de l’auteur
- d’_Une Petite Mademoiselle_: «Il vient de publier un volume dans
- lequel il tape sur toute sa famille.»--Ce n’est pas exact, je n’ai
- pas parlé de lui.
-
- Me voilà tenu de le dédommager.
-
-Comme je demandais à quelqu’un la raison qui faisait s’unir tant de
-hampes et de bâtons, de sceptres et de thyrses, dans une main, sans nul
-doute, aristocratique, mais peut-être mieux faite pour le crochet
-tunisien ou la broderie anglaise, la personne me répondit: «C’est
-vrai... MAIS IL Y A UNE TOMBOLA!»
-
-Cette parole fut le Chemin de Damas de mon incertitude et de mon doute.
-Je compris, une fois de plus, que «Dieu fait bien ce qu’il fait» comme
-l’affirme notre bon La Fontaine, dans _le Gland et la Citrouille_. Si
-les dieux des méchants païens ont créé la Muse de la Danse, et celle de
-la cadence, celle du rire et celle du sanglot, il convenait que le Dieu
-des bonnes gens leur adjoignît une sœur officieuse, une dixième muse,
-_la Muse de la Tombola_, mêlant aux boutons des lotus d’Homère, les
-boules du loto, fatidiques et tumultueuses.
-
-Veuillot comparait Hugo à une cloche, dont le métal, fait d’alliages
-divers, résonnait tour à tour sous des impulsions que l’écrivain des
-_Odeurs_ jugeait par trop dénuées de rapports entre elles, et parmi
-lesquelles, je m’en souviens, il citait Polichinelle et Garibaldi.
-
-Après avoir vu donner à l’homme de Guernesey, le titre de cloche, il ne
-me semble pas qu’une Muse, si ambitieuse soit-elle, puisse juger
-offensant d’être comparée à une clochette; et si cette clochette tinte
-au nom de Madame Éloffe, après avoir sonné en l’honneur de Shylock et de
-Monsieur Bertin, cela vient de ce que ce n’est pas tous les jours
-dimanche.
-
-Et quand toutes les Présidentes du monde viendraient nous certifier que
-ces incohérences et ces disproportions représentent l’aléa d’un «rôle de
-Mécène» (_sic!_) nous ne ferions aucune difficulté d’en convenir, à la
-condition qu’on nous permette d’ajouter que, s’il existe des Muses de la
-Tombola, il peut bien y avoir aussi des _Mécènes qui abattent des noix_.
-
- *
-
- * *
-
-Une nouvelle boîte de petits fours vient d’être mise en vente, sous la
-même marque; ceux-là, d’inspiration saline; quelques-uns au fucus et au
-varech, d’autres au goëmon et à l’algue; mais la plupart, à la
-camomille. Cela s’appelle modestement: _Souffles d’Océan_. Rien que ça!
-Comme _Oceano Nox_.
-
-Une chose qui pourrait confondre, c’est que celle qui les glace ne
-s’aperçoive pas de ce qu’il y a de téméraire à déranger l’Océan, pour
-cette tempête de ventilateur.
-
-Je me souviens d’avoir rencontré, un jour, dans un bureau de poste, une
-dame, à qui l’employé demanda son adresse. Elle répondit: _Villa Soupir
-des Flots_.--Voilà un titre pour notre poétesse.
-
-Malheureusement, de cette tournée, de cette fournée, je connaissais
-déjà, je ne dis pas les meilleures, mais les _bien bonnes_. Tout de
-même, pas toutes. Le phénomène traditionnaliste, qui veut bien s’appeler
-encore «Mouton à deux têtes», dans une note en bas de page, arbore le
-titre plus relevé, de «Bélier Bicéphale», quand il se hausse jusqu’à
-l’intitulé. On sent qu’il a fait toilette pour Mademoiselle Vacaresco.
-Inutile d’ajouter qu’à défaut de probité _littéraire_ (qui, celle-là
-n’est pas à la portée de toutes les lyres) la probité de _renseignement_
-est parfaite: quand le _Printemps_ est nommé, en cours de route, et que
-ce n’est pas _le vrai_, il y a un renvoi pour expliquer qu’il s’agit
-d’un magasin du Boulevard Haussmann. Puisse l’intégrité de ce comptoir
-se régler sur celle de cet avis!
-
-L’édifice creux et océanien se couronne par certain _Donjon des
-Poupées_, dans lequel je croirais volontiers que l’auteuresse a voulu
-faire son _Chantecler_. Elle l’a fait. Même chouette:
-
- Un orateur la vit, c’était Albert de Mun,
- Le député célèbre, un certain soir d’automne...
- Elle était porte-veine, et lui porta la bonne.
-
-Alors le chœur des hiboux répond:
-
- Et nous faisions _hou-hou-hou-hou_ en nous aimant.
-
-Survient une puce, qui se change en grenouille. La chouette lui parle
-familièrement et lui dit:
-
- Venez, éclaircissez, pucette, ce mystère.
-
-On voit que la dame n’est pas pour le style soutenu: elle appelle
-_pucette_, un insecte qui, selon toute apparence, doit être de fort
-volume, si j’en crois les exploits qu’elle lui prête; elle nomme
-_Isado_, Mademoiselle Duncan et, petit _Robertus_, le géranium,
-_Robertianum_, qui le juge familier.--Qui sait si la puce ne juge pas,
-elle-même, le diminutif, amoindrissant?
-
-Encore une citation:
-
- Quel martyre, pour moi, quand on me taillera!
-
-Heureusement que c’est un lierre qui dit ça!
-
-Une autre:
-
- L’électricité règne, ici, sur le palier.
-
-Une troisième:
-
- Moi je vais au café, prendre un apéritif.
-
-Un gentil compliment confraternel:
-
- Nous vivons, grâce à la poétesse célèbre
- Judith Gautier, artiste au superbe talent,
- Fille de Théophile, ah! je la vis sur _l’Èbre_:
- Elle était magnifique et bonne en souriant.
-
-L’Èbre me fait, je l’avoue, un peu loucher. Madame Gautier est
-casanière, elle va de la Rue de Berri à Saint-Enogat, sans beaucoup de
-détours. Or, Logrono, Tortose, Saragosse sont des cités trop soucieuses
-de leur décorum, pour laisser inaperçu le passage d’une Académicienne.
-Alors, pourquoi _l’Èbre_?--Peut-être, après tout, l’auteur des _Poupées_
-a-t-il simplement voulu dire: le ruisseau de la Rue du Bac. Il plaisait
-à Delphine et peut bien refléter Judith. A moins que ce ne soit encore
-un méfait de la rime et, par suite, de la frime. Dans ce cas, la chose
-rentre dans ce que d’Aurevilly appelait _blaguer_.
-
-Je reproche un peu d’indifférence à la Josselinaise. Une Sicilienne, qui
-lui parle de «l’ensevelissement de ses espérances», reçoit d’elle cette
-réponse plutôt détachée:
-
- Il n’y faut plus penser, prenez de ce café.
-
-Plus loin, ce vers, du moins plein de fraîcheur:
-
- Madame, avez-vous soif? Prenez de l’eau de Seltz.
-
-A la fin, les choses s’arrangent et toute la troupe réconciliée se donne
-rendez-vous «chez Bronne».
-
-_Chez Bronne_... attendez donc... voilà un nom qui ne m’est pas
-complètement inconnu[14].
-
- [14] Peut-être l’auteur veut-il parler de _Braun_. Mais alors, la
- probité de renseignement, dont nous parlions plus haut, devrait
- indiquer la Rue Louis-le-Grand.
-
-Tout est bien qui finit bien.
-
-
-
-
-III
-
-LA SHÉHÉRAZADE DE L’ENCRE BLEUE
-
-
-Quelqu’un montrait, un jour, à Monticelli, des tableaux de Maîtres. Ce
-peintre les admira, d’abord extrêmement, puis excessivement. En effet,
-on le vit, avec surprise, et non sans anxiété, se précipiter vers l’un
-d’eux et faire mine d’y enfoncer les dents, sur ce cri forcené: «Ah!
-celui-là, il est trop beau, _il faut que je le mange_.»
-
-Cette anecdote me revient à l’esprit, chaque fois que je songe à Madame
-Bulteau. Ne faire qu’une bouchée d’une si considérable personne, notre
-appétit ne va pas si loin; mais on peut, du moins, la _croquer_.
-
- *
-
- * *
-
-Si cette faim (dirai-je cette boulimie?) représente une prédilection--je
-le voudrais--à quel mérite le doit cette Dame de Lettres? Ce ne peut
-être à cette seule particularité; car, alors, elle se verrait disputer
-mon appétit par combien de hors d’œuvre du genre et même des pièces de
-résistance!
-
-Il existe, dans une ville d’Espagne, une cathédrale au centre de
-laquelle s’érige une mosquée. C’est une forme équivalente d’_église dans
-l’église_ de l’écriture, et d’_état dans l’état_ du féminisme, que je
-veux examiner dans la personnalité d’une femme et dans la présentation
-d’une auteuresse.
-
-Je sais--je ne dirai pas: que j’attaque, je n’attaque pas--mais que _je
-m’attaque_, ou, si vous préférez, que _je m’attache_ à une entreprise
-_difficile_ et, par suite, _audacieuse_, deux _qualificatifs_ dignes de
-ce nom puisqu’ils impliquent au moins deux qualités, chez celui qu’ils
-incitent, plutôt que de le rebuter: _effort_ et _ardeur_. Au reste, mon
-modèle, tout le premier, m’en donne l’exemple. Même son audace, à lui,
-va jusqu’à une témérité, que je suis loin de blâmer, mais que je ne suis
-pas près d’imiter.
-
-Madame Bulteau, il y a quelques trimestres, faut-il écrire: découvrait
-l’Angleterre? Non, puisqu’elle conte que ce fut son pays d’adoption,
-avant qu’elle ait commencé d’_élire_ (un acte, pourtant, qu’elle a dû
-apprendre de bien bonne heure); mais consacrait à «l’âme des Anglais» la
-valeur d’un bouquin. Voici dans quels termes il débute: «On se risque,
-cependant! C’est ce que je vais faire avec une _inquiétude_ trop
-justifiée par mon _incroyable prétention_.»
-
-Risquons-nous donc de même à explorer l’âme de Madame Bulteau, avec une
-inquiétude justifiée par notre incroyable prétention.
-
- *
-
- * *
-
-Ce qu’il y a de plus curieux, dans le cas de Madame Bulteau, c’est la
-génération spontanée de son génie; j’emploie ce mot dans la quatrième
-signification que lui assigne Littré, à savoir: «talent inné,
-disposition naturelle à certaines choses».
-
-Pourquoi ce talent et cette disposition avaient-ils attendu «le milieu
-du chemin de la vie» pour se manifester? Était-ce en vue de déférer au
-conseil de Flaubert, quand il approuve un auteur qui attendrait l’âge
-mûr pour publier ses œuvres complètes? Mais il n’est pas ici question de
-la liquidation d’un arriéré, ou de la confession d’un _chiffonnier_,
-dont les chiffons seraient des chiffons de papier. Le roman qui en est
-sorti est assez massif pour représenter l’Atta-Troll longuement léché,
-qui se met à danser sur le tard. Mais ce fauve débonnaire ne joue qu’un
-rôle de seconde patte, dans les phénomènes qui nous occupent.
-
-L’Histoire, en outre, nous apprend qu’un Saint-Simon, et même une Boigne
-peuvent laisser ignorer, une longue vie durant, la surprise qu’apprêtent
-leurs écrits à des survivants qui s’y reconnaissent. Madame Bulteau n’a
-pas non plus voulu de cette combinaison déjà pratiquée; elle a publié,
-de son vivant, ses carnets posthumes.
-
-Non, le champ d’exercice de Madame Bulteau est comme le territoire du
-Marquis de Carabas; l’instant d’avant, il n’y avait pas de domaine;
-l’instant d’après, il verdoie et blondit, sous le soleil, grâce au
-_Fiat_ du Chat Botté qui l’a créé _ex-nihilo_ et _ipso facto_. Et ce
-chat, que vous reconnaîtrez, est un chat qui a des bottes de sept
-lieues.
-
-Je ne me suis jamais habitué à voir jaillir du gibus d’un
-prestidigitateur, des cigares, des œufs et jusqu’à des colombes. Chaque
-fois que je vois paraître une chronique de Madame Bulteau, j’éprouve un
-étonnement, plus relevé, cela va de soi, mais un peu du même ordre. D’où
-viennent ces londrès, ces coquilles et ces oiseaux? Où gisaient ces
-raisonnements et ces tropes?
-
-Car enfin, cet encrier s’est débondé tout soudain et sans prendre le
-temps de crier gare, s’est mis à ruisseler aux pentes du _Figaro_, comme
-l’Hippocrène de la noix de Galle.
-
-On affirme, et je puis le transcrire ici, puisque la chose n’a rien que
-d’élogieux, pour le passé et pour le présent, que Madame Bulteau
-collaborait aux romans de feu son mari. Je ne les ai pas lus; mais je me
-demande s’ils sont assez _nombreux_, assez _étendus_, pour expliquer le
-mystère.
-
-Madame Daudet a joliment décrit, quelque part, ce que peut, ce que doit
-être la part de collaboration d’une épouse dans l’œuvre d’un écrivain.
-Cette collaboration, elle la compare, à des brindilles peintes au revers
-d’un éventail.
-
-C’est charmant, et probablement vrai, en ce qui concerne le ménage
-Daudet; mais cela n’élucide rien sur le sujet de Madame Bulteau, que je
-me représente difficilement traçant des aiguilles de pin sur un satin ou
-sur une gaze, à moins que ceux-ci n’aient pour mission de rafraîchir
-Badbec, et qu’il ne soit permis aux traits qui s’y posent d’être aussi
-nombreux que les feuilles de la forêt, aussi robustes que le tronc du
-cèdre.
-
-On a aussi reparlé, pour tirer au clair ce passionnant problème,
-d’articles anonymes ou plutôt pseudonymes, naguère parus dans la _Vie
-Parisienne_. Je crois m’en souvenir (on voit que je suis de bonne foi)
-et notamment d’un passage, fort bien venu, sur la Marquise de
-Saint-Paul, la redoutée pianiste, et où il est dit que «ses accords se
-succèdent comme des malheurs».
-
-Ces mesures pour rien n’étaient que «des apéritifs de l’Hymette», comme
-dirait Monsieur Claretie; depuis, quoi qu’il en soit, un grand
-chroniqueur est né tout armé, du front de Monsieur Calmette. A peine
-venue au monde du journalisme, Athénè a retourné son casque, lequel
-s’est trouvé être _syphoïde_, et y a plongé sa lance, qui était une
-_lance-onoto_.
-
- *
-
- * *
-
-Ces brumes maintenues sur l’emploi des facultés d’écriture de
-l’écrivain, longtemps endigué, dans le passé récent, examinons ce qui
-distingue, dans l’actualité, ses pouvoirs reparus, multipliés et
-pullulants. Il va nous falloir procéder comme les graphologues, qui
-diagnostiquent le despotisme, en le proportionnant à l’élévation,
-au-dessus des _t_, du trait qui les barre. Notre Minerve n’est point
-_modeste_. Pourquoi le serait-elle? Avant d’éclore graduellement, comme
-tous les autres, au monde des publicistes, et de se voir accréditée par
-des œuvres successives et édifiantes, elle possédait _de naissance_ et
-de _droit divin_, un _terrain d’action_, d’où elle se répandait avec
-abondance. Comment une telle exception n’aurait-elle pas donné, à celle
-qui en était l’objet, une haute idée de ses pouvoirs?
-
-Ce que d’autres, moins bien intentionnés, dénommeraient _arrogance_,
-_outrecuidance_, je l’appellerais tout simplement, et plus aimablement:
-_confiance en soi_, si certaines observations ne m’induisaient à en
-rabattre. Je l’ai qualifié ailleurs, parlant de la même personne:
-_conviction de sa nécessité_; cela est, je crois, plus exact. Quel que
-soit le nom dont on le désigne, à quels indices se trahit, tout d’abord,
-le _contentement de soi_ qui lui sert de base? Je n’hésiterai pas à
-répondre que c’est à certaine façon de _s’injurier_, qui m’a toujours
-paru la manière de _minauder_ de l’esprit. Une coquette, qui veut se
-faire admirer, feint parfois de ne pas se trouver belle. Une précieuse,
-qui veut se faire applaudir, souhaite d’y ajouter une protestation
-contre sa modestie simulée. La Galatée de l’Antiquité fuit vers les
-saules, mais désire d’abord être vue. La Galatée du Journalisme fuit
-vers les ronces et les houx, dont elle se destine les piquants... mais
-elle admet d’être retenue.
-
-Comme exemples de ce que j’avance, je citerai quelques passages de
-_Fœmina_, _passim_.
-
-«Je me risquerai à dire d’innocents mensonges et _une grande quantité de
-sottises_.»--«Revenons, après cette ridicule parenthèse.»--«J’ai fait
-d’honnêtes réflexions sur ce sujet, à la fin d’une journée solitaire, où
-mon propre égoïsme m’est apparu avec une _rebutante évidence_. J’en
-dirai l’occasion; qui sait si deux ou trois _vilaines âmes pareilles à
-la mienne_ n’y trouveront pas l’utile leçon que j’en ai retenue?»--«Il
-me semble que j’ai dû, aujourd’hui, épuiser la patience des rares
-personnes de courage qui m’accompagnent sur les routes, _mal éclairées_,
-_incertaines_ et si _ennuyeuses_ où je _trébuche_...»
-
-Notez que l’éminente Dame supporte mal ceux qu’elle appelle «les
-raseurs». Tantôt elle le leur envoie dire: «_Quel raseur!_ dit un peu
-trop haut une voix jeune et convaincue.» Tantôt elle s’en charge
-elle-même, parlant d’une «bavarde professionnelle que rien ne peut
-réduire au silence». Puis elle ajoute, un peu plus loin: «Là-dessus,
-Dieu merci! la bavarde consentit à se taire.» Et pourtant, cette brave
-raseuse, honnête comme un jambon de Prague (nous verrons tout à l’heure
-Madame Bulteau célébrer l’intégrité des jambons) n’est-elle pas bien
-près de se faire pardonner, quand elle décoche au compagnon Vontade des
-apostrophes du goût de celle-ci: «C’est toujours un tel plaisir de vous
-entendre parler d’art!...»
-
-Notez encore (et de cela je fais la seconde preuve de la
-_selfsatisfaction_) qu’elle ne supporte pas mieux les réserves ou les
-objections faites à ses _prêches_ et à ses _prônes_. Ce n’est pas sans
-dessein que j’emploie ces deux substantifs, d’ailleurs louangeurs.
-
-Une dame «vieille, aristocratique, bouffonne et bougonne» (ce sont à peu
-près les termes qu’elle lui consacre) se plaint de ce que Fœmina écrit
-trop souvent sur le sujet de l’_auto_. Ni l’un ni l’autre n’est bien
-méchant, pas plus d’en parler que de s’en plaindre. Fœmina n’est pas
-contente; plutôt que de concéder un répit à la dame saturée de pétrole,
-elle refait, de son mode de traction préféré, le sujet de sa prochaine
-chronique, et assène à la réclamante les épithètes que je viens de
-citer, qui restreignent le champ de l’enquête. Vieille (ce n’est pas sa
-faute); aristocratique (il n’y en a plus guère); bouffonne (elle
-l’ignore); bougonne (c’est son droit). Il en résulte que ce n’est pas la
-Duchesse de Rohan, qu’on n’a jamais vue de mauvaise humeur. Une
-auteuresse, dont on fête les productions, n’est jamais de mauvaise
-humeur; or, l’auteur de _Lande fleurie_ est de toutes les Sociétés
-Littéraires, quand elle ne les préside pas, et on lui récite de ses
-œuvres, à bout portant, comme en pleine poitrine.
-
-Une autre manifestation du mécontentement, celui-là beaucoup plus vif,
-s’exerce à propos de Madame Wagner, et s’exerce avec une acrimonie
-d’autant plus surprenante, de la part de la _Sagesse_, qu’elle n’en
-offre aucun autre exemple et que celui-là (qui se trouve dans le Roman)
-est quasi foudroyant. Je voulais d’abord citer le morceau, si vous
-voulez, le portrait, qui est une caricature, haute en couleur, et en
-colère, légitime, d’ailleurs, comme toutes ses pareilles; elles sont un
-droit. Mais j’ai préféré m’abstenir, aussi bien pour le modèle, que je
-respecte, que pour le peintre dont le sévère et digne maintien, partout
-ailleurs, me paraît, dans la circonstance, avoir procédé _ab irato_. Je
-ne crois pas à un malentendu entre l’une et l’autre (elles semblent
-faites pour s’entendre) plutôt à la querelle épousée de quelque ami en
-susceptibilité avec le _Wahnfried_. Ah! comme, au contraire, je m’y
-représente bien, un soir d’entracte, l’auteur de «la Lueur» occupé à
-discourir, assis au-dessous du portrait de Schopenhauer, par Lembach, et
-près de certaine vitrine de papillons, qui lui fournira des similitudes.
-
-Qu’il me suffise d’avoir démontré que la Dame s’irrite des
-contradictions et prouve ainsi que ses arrêts lui semblent plus
-incassables qu’elle ne le dit, quand elle plaisante. D’Aurevilly disait:
-blaguer. A d’autres minutes, elle parle plus simplement, plus
-sincèrement et alors, elle s’exprime ainsi, traitant un sujet: «Je suis,
-bien entendu, persuadée de le connaître à fond.»
-
-C’est encore à son texte que je vais avoir recours pour m’aider à sortir
-de mon incidente, et je dis, comme elle: «Le détour était long, j’en
-conviens.»
-
-Qu’importe, s’il nous ramène au point de départ, à l’heure où nous
-récapitulions des traits de _modestie_ un peu suspecte, auxquels nous en
-ajouterons un dernier qui, celui-là, ne laisse pas d’être surprenant.
-
-En tête de ce gros _factum_ sur l’Angleterre, il y a une épigraphe.
-Comme elle n’est pas guillemettée, on doit supposer qu’elle est de la
-Patronne. Voici ce qu’elle profère:
-
-«--Parle-nous de ces choses.
-
---Mais _je n’y entends goutte_.
-
---Parles-en _d’autant plus!_ A force d’expliquer _ce que tu ignores_,
-peut-être enfin _le comprendras-tu_.»
-
-Que dites-vous de cela?
-
-Quel que soit mon désir de ne pas prononcer le mot _outrecuidance_, il
-me semble difficile d’y échapper, cette fois. Je me demandai, d’abord,
-si j’avais bien lu, mais le sous-titre de l’écrit était là pour me le
-prouver, et nous éclairer: «hypothèses impertinentes», impertinent,
-_quod non pertinet_, ce qu’il n’appartient pas de dire, ni de faire. Il
-s’agissait donc bien là d’une gageure d’ironie, d’une fanfaronnade
-d’omniscience.
-
-Mais cela n’est pas le plus important de l’affaire, ou du moins, il y a
-plus important, bien plus important, qui est _aveu d’incompétence_,
-déguisé en _hardiesse jouée_. Retenons bien cela et poursuivons: «Prenez
-courage, amis, j’aperçois la terre!» disait Léopardi.
-
-Munis du contexte, nous allons le comparer avec un synoptique, lequel
-s’exprime ainsi:
-
-«J’écoutais récemment une personne fort _péremptoire_ qui, à chaque
-parole, affirmait quelque chose et marquait de haut son dédain pour les
-opinions et les actes du groupe auquel elle appartient. On sait toujours
-mauvais gré à ceux qui témoignent d’une assez _audacieuse confiance_ en
-votre _estime_, ou d’un assez _grand mépris_ de votre _jugement_ pour
-vous laisser apercevoir sans scrupule _tout le bien qu’ils pensent
-d’eux-mêmes_ et la _sécurité_ qu’ils tirent de là. Aussi, tant de propos
-définitifs me donnèrent-ils d’abord un peu d’irritation et un goût de
-contredire, dont, à l’avance, j’apercevais la vanité. Mais une remarque
-plus solide encore, et plus hautaine que les précédentes, changea tout à
-coup mes _dispositions agressives_ en une _affectueuse pitié_; j’avais
-compris! n’écoutant plus la personne péremptoire, j’assistais au _débat
-qui se poursuivait en elle_ et contestait _l’assurance_ dont, à chaque
-parole, elle donnait de si beaux gages. Une fois de plus, mais mieux
-qu’à l’ordinaire, je sentais que les _manières_, les _attitudes_, les
-_mots_ sont des _déguisements_, des _armures_ sous lesquels _l’âme se
-cache et se protège_ afin de n’être pas _atteinte_ en ses points les
-plus _vulnérables_, afin qu’on ne lise pas son _secret chéri ou
-humiliant_.»
-
-Qui peut bien avoir écrit ce copieux morceau, si fort en désaccord avec
-le conseil péremptoire que se donne l’auteur de «l’Ame des Anglais»
-avant de commencer sa besogne? Eh! mais, précisément la même Fœmina, en
-tête de l’un des deux articles qu’elle a publiés, dans le même journal,
-sous le même titre, à un an d’intervalle, sans que l’un soit indiqué
-pour être la suite de l’autre, fait que, par parenthèse, je crois sans
-équivalent.
-
-Et ce titre c’est: le _Doute de Soi_.
-
-Mais l’excellent _Figaro_, auquel j’ai tant de fois collaboré, m’a donné
-d’inoubliables marques de sympathie, au nom desquelles je puis
-considérer moi-même, d’un œil sympathique, ce qui peut être tenu pour
-des passe-droits. _Fœmina_ les multiplie et les localise. Durant une
-longue période, elle a publié deux articles, le même jour. Un dans le
-corps du journal, un autre dans le supplément. Je n’en vois pas de
-précédent ni d’ailleurs, d’inconvénient. Tout de même, depuis, il y a eu
-baisse, on ne sait pour quelle cause. L’article de Fœmina est devenu
-bi-mensuel, au moment où on avait pris son parti de le voir
-bi-quotidien[15].
-
- [15] Hélas! depuis, il avait disparu. Encore une forme de despotisme.
- Il rentre en scène, avec une page intitulée: _Recommencements_; un
- titre qui promet. Dans l’intervalle, j’allais dire: dans l’intérim,
- Madame Bulteau a fait deux élèves (presque deux émules) Madame de
- Régnier et Monsieur Bonnard. Ils en héritent du lustre et lui font
- honneur.
-
-Encore un détour. Reprenons.
-
-Ces contradictions flagrantes, ces préoccupations du _doute personnel_,
-tout cela prouve ce que nous supposions et voulions faire démontrer, par
-l’écrivain lui-même, que la _confiance en soi_, et le _contentement de
-soi_, ce sont deux, et que l’un et l’autre n’habitent pas dans cette âme
-timide et altière. Écoutez se poursuivre le gémissement de cette double
-nature.
-
-«Cette personne péremptoire souffrait âprement du doute de
-soi.--Certaines gens paraissent l’ignorer. Ils devraient alors _ne se
-plaindre de rien_. Ils n’ont pas _goûté_ la plus pénétrante des
-amertumes.»
-
-Mieux encore, lisez tout le premier de ces deux articles, il est
-sincère, pathétique et poignant comme tout ce qui décrit ce que l’on
-connaît bien. Nous aussi, nous avions «_compris_».
-
-Le deuxième n’est qu’une seconde mouture, moins âpre, plus anodine,
-celle-là inspirée agréablement par un joli ouvrage de notre précieux ami
-Émile Berr, entre tous, fait pour inspirer des commentaires agréables en
-restant sincères. Et cependant, cette variation moins farouche contient
-encore cette phrase révélatrice: «Le doute de soi habite jusqu’aux _âmes
-orgueilleuses_, et celles-là, peut-être, sont ses _proies les mieux
-asservies_.»
-
-Et ailleurs, sur un troisième point, ce retour au leitmotiv «térébrant»
-comme dirait la Dame: «Notre ridicule n’est presque jamais candide et
-complètement désintéressé. Il résulte de _prétentions énormes_ dont le
-doute de soi surexcite l’audace et hausse le ton.»
-
- *
-
- * *
-
-On s’explique un peu davantage l’extrême prolificité de Madame Bulteau,
-quand on a démonté son procédé. Cela se fait aisément. Elle-même le
-livre, dans l’avant-propos de son Angleterre et, tout le temps, elle y
-revient.
-
-«J’ai retrouvé _l’enseignement au bout de l’anecdote_, la _loi extraite
-directement du fait voisin_, le _conseil de reconstruire à chaque minute
-d’après un meilleur plan_, et aussi l’habitude de _considérer les
-incidents de la Vie matérielle comme des signes et des symboles_ qui
-_font allusion à la vie morale et y ramènent_, par tous _les chemins_.»
-
-Non seulement c’est le _procédé_, mais c’est le _programme_. Il est
-assez évangélique pour nous laisser surpris d’entendre un lecteur
-proclamer qu’il préfère Monsieur le Curé. Qu’est-ce que le brave
-ensoutané pourrait dire de plus orthodoxe?
-
-Suite du procédé.
-
-«Mon goût de chercher des _lois_ et des _leçons_ dans _les faits les
-plus minces_ est tenté par ce petit problème».
-
-Encore: «Il y a dans _certains incidents tout petits_ et _de médiocre
-intérêt_ un _sens qui arrête la pensée_».
-
-Enfin: «Les élections (cela pourrait tout aussi bien être n’importe quoi
-d’autre) produisent sur moi un effet singulier. _J’aperçois_... je me
-_souviens_... je _revois_... et aussi _reviennent_... _me contraignent_
-à réfléchir, j’essaye de faire tenir les _minces et nombreuses
-observations ramassées_ en _des points divers_, et celles, plus
-évidentes, plus directes recueillies tout près, des _faits accumulés
-sans que j’y prisse garde_, dans la _chambre aux débarras_ de ma
-mémoire... etc.»
-
-Voilà le schema. Il pourrait servir à l’établissement de cinq cents
-chroniques. Il y a servi et y servira. En fin de compte, tout cela
-pourrait bien être un peu mécanique. La Dame parle, quelque part, de
-l’automate qui, à de certains moments, lui tient lieu d’intelligence.
-
-Dans un accident d’omnibus, où toute la voiturée reste en panne et en
-peine, un jeune homme se saisit des rênes, assumant la responsabilité de
-continuer la route et de remettre chacun chez soi. Déduction de l’avenir
-du jeune homme d’après ce trait de caractère.
-
-Un Monsieur et une Dame se disputent dans la rue. Évocation des ménages
-qui se sont disputés et de ceux qui se disputeront, sous d’autres formes
-et de nouvelles manières; preuves à l’appui, considérations sur
-l’atavisme.
-
-Un jour de migraine, la grande vedette de la Rue Drouot se laisse aller
-à pester contre ses voisins, des pensionnaires qui hurlent au bout de
-son parterre. Puis elle réfléchit aux raisons, aux nécessités de ces
-cris... et, comme Madame de Blocqueville, elle demande à Dieu d’être
-meilleure.
-
-Une autre fois, elle donne satisfaction à une fringale depuis longtemps
-nourrie, qui est d’aller à la Foire aux Jambons; aux «honnêtes jambons»
-comme elle les appelle (Hé! Madame, que faites-vous de la trichine?) Sur
-ce terrain, «l’âme taciturne des détritus» (c’est son expression) la
-fait ressouvenir de la pluralité des existences.
-
-Je disais tout à l’heure que tous ces ana philosophiques et raisonnés,
-pourraient aussi bien porter les titres de _prêches_ et de _prônes_, et
-que le client qui se targuait de préférer Monsieur le Curé, négligeait
-de s’apercevoir qu’il avait affaire à Madame l’Abbesse. Autant dire,
-aussi, moi, sans modestie, que je m’estime plus clairvoyant que le
-lecteur qui préfère le Curé, car il ne m’arrive pas d’apercevoir Madame
-Bulteau sans me la représenter sous forme abbatiale, en train de crosser
-un troupeau de nonnains, qu’elle instruirait en les maltraitant, comme
-elle fait, des passants du boulevard, sous prétexte de «quelque
-prétention à bien lire dans les âmes».
-
-Qui pourrait se vanter de voir juste et ne pas voir flotter autour de
-Monsieur Jean de Bonnefon tout le violet de l’épiscopat et toute
-l’écarlate cardinalice, tous deux attristés de ne pas draper l’Évêque
-majestueux et le Cardinal magnifique ensevelis en ce laïc, sous le drap
-du citadin, la cheviotte du voyageur ou le velours à côte de
-l’automobiliste? De même l’étamine émane de Madame Bulteau, la guimpe la
-vise, la cornette l’affronte et le vers de Coppée l’entoure de son
-phylactère:
-
- «Le chapelet battant la jupe de flanelle».
-
-Mais ce n’est pas tout, il s’y mêle encore... du _galon_. Si j’osais,
-faible Télémaque, me comparer à Mentor, je dirais que, moi aussi,
-j’examine les _petits faits_ pour en tirer des _conclusions_. Parmi ces
-faits réputés petits, et gros d’indications, je range l’investiture.
-_Res Vestiaria_, disait l’Antiquité. Le goût qui dicte le choix de tel
-ou tel ajustement, je le tiens un peu pour une âme visible, à son insu,
-extériorisant sur les épaules et sur les têtes, des pensées que l’on
-croyait secrètes et des sentiments qu’on voulait cachés.
-
-Madame Bulteau, je l’en félicite, n’aime pas qu’on promène par la rue
-des plumes amaranthe, des jupons mousseux et des gants qui laissent voir
-les coudes; ses idées en matière de toilette sont tout autres, et comme
-je les tiens pour révélatrices du moi de cette personne transcendante,
-j’examine soigneusement sa parure, chaque fois que ma fortune la place
-sur ma route et contre sa roue. Malheureusement ces rencontres sont
-rares, rapides et difficultueuses. C’est une sortie de matinée
-théâtrale, plutôt bousculée; encore un voisinage de table aux
-«Réservoirs» où l’inspection soutenue serait impolie. Une fois pourtant,
-un point de Paris que je haïssais tout particulièrement et auquel, à
-cause de cela, j’ai pardonné, m’a rendu plus amplement ce service. C’est
-la fastidieuse et redoutable Porte-Maillot, qui impose à l’auto un arrêt
-rageur, dans la boue, souvent, dans la fétidité, toujours, dans la
-mendicité sans grandeur et sans grâce, d’une marmaille bohémienne
-assiégeant les portières avec des fleurs contaminées. Le chauffeur passe
-plus ou moins de temps à se mettre en règle et les instants s’emploient
-à pester. Le hasard fournit, un jour, aux miens, un meilleur exercice de
-distraction et d’étude. L’auto voisine, qui était citron, renfermait ou
-plutôt découvrait, gracieusement offert à mon télescope, en même temps
-qu’à mon microscope, le fuyant objet de mon étude. Tout de suite sa
-toilette me frappa. Un chaperon de paille blanche aux bords
-raisonnables, contourné de foulard oseille. J’en fus satisfait. Tout
-cela donnait raison à mes «hypothèses impertinentes». J’y retrouvais
-l’idée de _cornette_ et l’idée de _voile_, en même temps que le souvenir
-de la plante génératrice du potage-santé, à la fois saine et acidulée,
-me rappelait telles aigreurs que s’étaient attirées certaine «vieille
-dame aristocratique et bouffonne» et la grande veuve de Bayreuth.
-
-Mais il y avait autre chose: le justaucorps; oui, celui-là,
-positivement, représentait l’armée, et bien que ce fût plutôt, si je me
-souviens bien, les Guides de Belgique, le rapport militaire me suffit.
-Imaginez un col à la Saxe et des parements auxquels manquait seulement
-un numéro, qui aurait pu être matricule, ou bien encore celui de l’auto
-_citron_. Or, ces revers étaient _canari_, et j’y relevai ce sens de
-l’équilibre, cette science des rapports qui caractérisent le style de la
-chroniqueuse. Et, pour la première fois, je sus gré à la station
-nauséeuse, au stage fuligineux, qui m’avait offert une nouvelle occasion
-de rendre justice à un confrère, non sans authentiquer ma perspicacité.
-
- *
-
- * *
-
-La Comtesse Mathieu, qui professe de l’admiration pour cet auteur, a
-écrit (gentiment ou malignement, sait-on jamais?) en substance, du roman
-de Madame Bulteau: «Quel bonheur! Ces chroniques dont nous n’avions
-qu’une par semaine, en voilà dix, en voilà vingt, en voilà cent
-réunies!»--C’était juste. Ce roman, c’est une addition de chroniques; il
-y en a sur tout, sur l’amour, sur la musique, sur l’anarchie... les
-personnages se les dégoisent en longs colloques. C’est bien fait,
-nourri, assez solide, sans incorrection verbale, mais non plus, sans
-style, du moins qui se puisse reconnaître à autre chose qu’au ronron.
-Quand un tout petit peu de poésie apparaît, on est étonné, cela fait
-l’effet d’un ruban, d’une dentelle ou d’une fleur artificielle, sur un
-costume tailleur. Cela ne traîne pas trop, mais ne s’envole pas non
-plus; cela marche, _sermone pedestri_ et non sans _sesquipedalia verba_.
-On se demande quelquefois pourquoi ce n’est pas entraînant. La vraie
-raison, c’est que l’auteur n’_invite_ jamais, il _enjoint_ toujours; et
-le lecteur n’aime pas ça.
-
-Cet auteur, il exprime, par une citation Shakspearienne ce qu’il admire
-le plus dans le roi Lear: l’_autorité_. Oh! que cette citation-là est
-partie du cœur! Mais l’autorité sans persuasion, c’est sec. Madame
-Bulteau a une façon de dire: «C’est entendu» qui entraîne à tiquer
-contre un raisonnement, qu’un peu plus de latitude aurait fait admettre,
-mais qui, présenté sans rémission, fait penser à ces marchands dont le
-geste enveloppe avec trop de hâte un objet que vous auriez choisi.
-
-Quant aux _Pierres du Chemin_, elles ont fait le leur, dans le
-supplément du _Figaro_; leur _autorité_ a agi, dans un sens imprévu, et
-leur _persuasion_ qui, cette fois, ne fut pas absente, a persuadé ce
-qu’elles ne poursuivaient point. Ces persuasions sont de deux sortes. La
-première, c’est qu’il faut bien peser ses intitulés. Tel n’est pas, à
-mon avis, le cas du titre de ce _memorandum_. Et pas d’erreur possible,
-il ne s’agit pas là de pierres _précieuses_, du moins dans l’intention
-de l’écrivain, qui précise: «Aujourd’hui ce sont des cailloux ramassés
-sur les routes allemandes.» Mettons que ce soit des _cailloux du Rhin_.
-Il est vrai, je la vois venir, avec son goût de faire réagir contre son
-humilité apparente, elle veut se faire dire que ce sont des gemmes; car
-enfin, elle doit le savoir, des pierres ce n’est agréable à recevoir, ni
-par le nez, ni dans son jardin. Pourquoi pas plutôt: _les Fleurs du
-Chemin_? Cela peut s’offrir; c’est même d’ordinaire ce qu’on se fait un
-devoir de présenter. Parfaitement, mais à la condition de ne pas
-prétendre au titre de Lear de la Chronique; les Fleurs, ce serait la
-_persuasion_, les Pierres, c’est _l’autorité_.
-
-L’autre preuve involontaire, faite par cette publication, est plus grave
-et peut ouvrir les yeux de plusieurs, de beaucoup, sur le danger de
-_l’anticipation_. Que cette leçon vous serve, pondeurs, détenteurs de
-petits cahiers qui, retrouvés après décès, feraient, sinon crier au
-miracle, du moins viendraient aimablement grossir le flot d’outre-tombe
-des menus mémoires pour servir aux historiettes d’un temps; ne lâchez
-pas la chose avant l’heure. L’importance du recul, la nécessité du
-_m’appar sulla tomba_ se font sentir pour ces déclics. L’accent
-funéraire confère aux paroles quelque chose d’achevé, qui change en
-oracles, le bavardage; qui sait même si, servis par une voix que l’on
-n’entendra plus, ces _sublimes légumes_, bouillis par Fœmina, et qui
-nous semblent imposer un peu trop d’écart entre l’adjectif et le
-substantif, ne nous paraîtraient pas, en un de ces réflexes chers à
-l’auteur des _Pierres du Chemin_, tendre à l’auteur du _Cœur
-Innombrable_, un de ces beaux tributs des potagers de Versailles, tels
-que Madame de Pompadour en offrait à la Reine.
-
- *
-
- * *
-
-Madame Bulteau met, quelque part, en parallèle avec je ne sais plus
-quoi, les _Diaboliques_ de d’Aurevilly, et ce n’est pas à celles-ci
-qu’elle donne raison. Cela va de soi. En réalité, ce qu’elle vise, sans
-l’avouer, en infligeant ce mauvais point, ce sont les _Diaboliques
-Bleues_ et qui traitent comme elles le font, celles que le grand
-critique dénomme: «les Écrivailleuses endiablées.»
-
-Toutes les femmes de lettres d’aujourd’hui sont ces _écrivailleuses_-là,
-quand elles ne sont pas des _écrivains_. Mais les unes comme les autres
-(je l’ai dit ailleurs, et je le répète) n’ont plus _rien à voir avec le
-bas-bleu_. En effet, ce qui distinguait ce dernier, c’était une science,
-souvent mal assimilée, mais toujours excessive, dont les premières se
-moquent comme de Colin-Tampon, et auxquelles les secondes préfèrent
-l’exercice de leur faculté créatrice.
-
-Les deux seuls bas-bleus qui nous restent sont Madame Goyau et Madame
-Bulteau. Faisons-les, s’il se peut, se rencontrer, comme les géants
-cétacés dont l’espèce se raréfie, et que Michelet compare aux tours de
-Notre-Dame, quand ces baleines se retrouvent dans les solitudes boréales
-et se mettent debout pour se mesurer. Nos deux derniers _blue stocking_
-échangeront leur _savoir_ unique,
-
- «Comme un long sanglot tout chargé d’adieux.»
-
-Et nous les écouterons disserter, discourir, pérorer, ratiociner,
-vaticiner, toutes deux disertes, assez spirituelles et assez braves pour
-préférer le reproche arbitraire de pédantisme à l’accusation fondée
-d’ignorance.
-
-En attendant, gardons-les, sauvegardons-les, avec toute la piété
-nostalgique méritée par les survivants échantillons de races disparues,
-les vestiges d’espèces menacées dont, seuls, les moulages, dans les
-Muséums, apprendront, un jour, à la Postérité, quelles furent la stature
-et la physionomie de Celles qui citaient de mémoire Jean Second de la
-Haye, ou Ausone de Bordeaux, au lieu de tromper l’appétit de leur trop
-confiante clientèle, avec des versiculets flatulents, qui sont les
-beignets soufflés de la Littérature et les _Pets de Nonne_ de la Poésie.
-
- *
-
- * *
-
-Jean de Bonnefon, déjà nommé, a tracé, de Madame Bulteau, dans la même
-_Corbeille des Roses_, un portrait fort bien venu, plutôt que très
-bienveillant.
-
-Moi qui le suis, j’insiste sur ce point, je ne fais que citer: «Adonnée
-au journalisme, cette dame a retrouvé les formes perdues de l’ancienne
-chronique d’idées, sans renouveler les idées.--Elle signe tour à tour
-_Fœmina_ et _Jacques Vontade_; mais sous l’un et l’autre pseudonyme,
-elle fait naître cette pensée dans l’esprit du lecteur: «Je suis tombé
-sur un vieux journal.»--C’est toujours le bavardage de Madame de
-Girardin, diminué par une préoccupation de philosophie virile. Quand
-elle signe _Jacques Vontade_, Madame Bulteau ne donne pas l’illusion de
-la virilité littéraire. Elle est simplement»--_horresco referens!_--«une
-impuissance qui veut faire l’homme.»
-
-«Madame Bulteau n’a, d’ailleurs, aucune prétention professionnelle.»--En
-êtes-vous bien sûr, Monsieur de Bonnefon?...--«Femme du monde parfaite,
-digne de profond respect par la tenue de sa maison et de sa vie, elle
-écrit pour échapper à l’ennui de la route. Elle écrit vite des
-chroniques qui descendent plus vite dans l’oubli et s’y enfoncent sous
-le poids des admirations amicales.»
-
-Un peu oursonnes, aussi peut-être.
-
-«C’est Nietzsche!» s’écriait, un jour, en parlant de la hautaine
-Bi-Mensuelle, une de ces admirations-là.
-
-Un mauvais plaisant qui passait, rectifia désobligeamment: «Vous voulez
-dire: C’est _Nichts_.»
-
-
-
-
-TABLE
-
-
- Brelan de Dames 1
- I.--Musées pour Rire 7
- II.--Les Mirlitons Azurés 83
- III.--La Shéhérazade de l’Encre Bleue 131
-
-
-
-
-SAINT-AMAND (CHER).--IMPRIMERIE BUSSIÈRE.
-
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK BRELAN DES DAMES ***
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-
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-</head>
-<body>
-<div lang='en' xml:lang='en'>
-<p style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of <span lang='fr' xml:lang='fr'>Brelan des dames</span>, by Robert de Montesquiou-Fézensac</p>
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
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-are not located in the United States, you will have to check the laws of the
-country where you are located before using this eBook.
-</div>
-</div>
-
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: <span lang='fr' xml:lang='fr'>Brelan des dames</span></p>
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Robert de Montesquiou-Fézensac</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Release Date: December 17, 2022 [eBook #69568]</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Language: French</p>
- <p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em; text-align:left'>Produced by: Clarity and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/Canadian Libraries)</p>
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>BRELAN DES DAMES</span> ***</div>
-<p class="c large">ROBERT DE MONTESQUIOU</p>
-
-<h1>Brelan de Dames</h1>
-
-
-<p class="c gap">PARIS<br />
-<span class="large">FONTEMOING</span> <span class="small">ET</span>
-<span class="large">C<sup>ie</sup>, ÉDITEURS</span><br />
-4, <span class="xsmall">RUE LE GOFF</span>, 4</p>
-
-<p class="c small">1912</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em">DU MÊME AUTEUR</p>
-
-
-<p class="c i">Volumes de Critique et Recueils d’Essais</p>
-
-<ul>
-<li><b>Roseaux Pensants.</b></li>
-<li><b>Autels Privilégiés.</b></li>
-<li><b>Professionnelles Beautés.</b></li>
-<li><b>Altesses Sérénissimes.</b></li>
-<li><b>Assemblée de Notables.</b></li>
-</ul>
-
-<p class="c i">Pour paraître prochainement :</p>
-
-<ul>
-<li><b>Têtes d’Expression.</b></li>
-<li><b>Majeurs et Mineurs.</b></li>
-<li><b>Élus et Appelés.</b></li>
-</ul>
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch0">BRELAN DE DAMES</h2>
-
-
-<p>Où en est, actuellement, la Comtesse d’Escarbagnas ?
-Quelle forme affectent, de nos jours,
-Philaminthe, Armande et Bélise ?</p>
-
-<p>Je ne parle, bien entendu, d’aucune de celles
-de nos dames qui pratiquent avec talent, un
-art pour lequel elles ont de l’aptitude et du
-goût.</p>
-
-<p>En effet, si l’on peut reconnaître à Madame
-d’Escarbagnas, quelque ressemblance
-avec Mademoiselle de Scudéri, on ne saurait lui
-en trouver avec Madame de La Fayette.</p>
-
-<p>Non, j’examine seulement, ici, quelques-unes
-de ces fortes <i>mamans-prodiges</i>, qui percent
-leurs plafonds, avec des lunettes, et nos oreilles
-avec leurs tropes, comme avec leurs trompes.</p>
-
-<p>J’ai tout d’abord repris un type de d’Aurevilly,
-un modèle auquel une personnelle fréquentation
-et l’étude approfondie de documents
-nouveaux, dont plusieurs inédits, me permettaient
-d’ajouter des traits caractéristiques.</p>
-
-<p>De ce modèle, je me suis demandé si l’on
-pouvait retrouver l’équivalent, dans notre société
-contemporaine. Et pour répondre à cette
-question, peut-être indiscrète, j’ai ébauché, en
-regard de celle que l’auteur des « Bas-Bleus »
-avait traitée de « Pic de la Mirandole en cornettes »,
-quelques gestes de l’une, qui pourrait
-en figurer le <i>simulacre</i>, et de l’autre, qui peut
-bien en représenter la <i>réalité</i>.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Maintenant, c’est à peine si, venant de citer
-d’Aurevilly et son ouvrage magistral, je crois
-devoir parler de ceux qui, sous prétexte de galanterie,
-prétendraient remettre en question le
-droit du critique à juger, même vertement, les
-œuvres de ses confrères féminins.</p>
-
-<p>Voici ma réponse :</p>
-
-<p>Les Dames d’aujourd’hui voudraient-elles
-aborder, de pair avec les hommes, toutes les
-fonctions et toutes les carrières, politiciennes,
-médecines, musiciennes, poétesses, épéistes ou
-chauffeuses, et se voir aborder, à leur tour, avec
-le même air enrubanné, pirouettant, poudré,
-sucré, destiné à celles qui ne maniaient que
-l’éventail ?</p>
-
-<p>Ce serait leur faire injure.</p>
-
-<p>La femme est devenue la camarade de
-l’homme ; mieux, sa concurrente. Pour celles
-qui se bornent à rester des Célimènes, maintenons
-la bouche en cœur des siècles passés.</p>
-
-<p>Mais les autres nous apparaissent, à nos côtés,
-en sarrau d’atelier, en blouse de travail. Cela,
-qui ne les rend que plus estimables, quand il
-s’agit de l’exercice d’un don réel, permet de
-leur dire <i>leurs vérités</i>.</p>
-
-<p>Les plus sensées se garderont de s’en plaindre,
-car cela permet aussi de dire <i>leurs vertus</i>.</p>
-
-<p class="sign">R. M.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch1">I<br />
-MUSÉES POUR RIRE</h2>
-
-
-
-
-<h3>I</h3>
-
-<blockquote class="epi">
-<p>« Reçu un mot tout gracieux de
-Saint-Saëns malade, mais content
-du tambourin chargé de fleurs et
-de la nomenclature de ses œuvres. »</p>
-
-<p class="sign">Marquise de <span class="sc">Blocqueville</span>.</p>
-
-</blockquote>
-
-<p>Un homme dont le succès personnel accréditait
-la parole, en cette occasion, me disait, un
-jour : « C’est, selon moi, une erreur de croire
-que certaines personnes n’ont pas de veine.
-Tout le monde a de la veine ; seulement, on sait,
-ou non, s’en servir. »</p>
-
-<p>En ce qui me concerne, au moins une fois
-dans ma vie, je n’ai pas su me servir de la veine.
-Un mien ami, entre tous avisé, fort au courant
-de ce qui pouvait réjouir ma fantaisie et exciter
-ma verve, à son tour, m’avait dit, aux environs
-de 89 : « Allez à Dieppe, voir le Musée Saint-Saëns,
-je ne vous dis que ça, vous m’en donnerez — ou,
-plutôt, vous nous en donnerez des
-nouvelles, car, étant celui qu’elle peut impressionner
-avec le plus de vivacité, vous nous devez
-le compte rendu de cette étonnante collection,
-qui va des « sauterelles d’Algérie » aux
-« scories volcaniques » et, de la « Marquise de
-Présalé » à la « Marquise de Saint-Paul ».</p>
-
-<p>J’entendis le conseil, mais je m’y rendis trop
-tard. Une fois de plus, le <i lang="la" xml:lang="la">deliberando sæpè perit
-occasio</i> me joua un méchant tour : j’entends
-celui de laisser, sans que nos regards en aient
-extrait le spectacle et déduit la moralité,
-s’écouler l’espace de jours qui nous en offraient
-le champ d’exception. C’en est un, en général,
-que celui qui nous est soumis par ce que
-j’appelle ici les <i>Musées pour rire</i> ; et, si j’en
-juge par ce qu’il nous présente encore, même
-modifié, celui dont je parle, dut être, à l’époque
-où on me le signala, un des plus typiques du
-genre.</p>
-
-<p>Tel qu’il subsiste, nous allons l’examiner, non
-sans avoir tout d’abord spécifié ces modifications
-et recherché leurs causes. En ce qui regarde
-ces dernières, notons bien vite, qu’il suffit,
-pour les déterminer, de quelques réflexions
-caustiques, amenant les organisateurs à s’apercevoir
-que le public ne se croit pas toujours forcé
-d’entrer dans un plan d’admiration mutuelle.</p>
-
-<p>L’instinct de faire un nid, dont parle le
-poète, et qui tourmente les hommes, au cours
-de leur brève existence, cet instinct se prolonge.
-Oui, l’instinct de faire un nid à ce qui
-s’est groupé autour de nous, durant notre carrière,
-vient à plusieurs, à beaucoup, disons-le,
-à un trop grand nombre.</p>
-
-<p>Cette forme de l’amour-propre, qui consiste
-à se survivre dans la glorification, plus ou
-moins relative, des objets qui nous ont appartenu,
-est trop humaine pour que, si les États et
-les cités ne l’enrayent, la menace ne se dresse,
-contre eux, de voir nombre de particuliers
-s’ériger, de leur vivant, dans leur petit hôtel,
-une sorte de cénotaphe civil, tenant à la fois
-du muséum et du mausolée, et dont la concession
-à perpétuité, hors-cimetière, est bien écrasante
-pour se mesurer avec le peu de durée des
-objets auxquels on en accorde l’excessif honneur.</p>
-
-<p>Si la création du Musée constitue, pour un
-pays, une richesse et une gloire, la Collection
-Cernuschi, malgré ce qu’elle a de remarquable,
-répond-elle au besoin d’une nation ? — Que
-dire de la Collection d’Ennery ? — Or, je prends
-à dessein des réunions d’objets d’un intérêt
-réel, parce que, s’il y a lieu de condamner
-même celles-là, le procès des autres sera fait
-du coup. Encore une fois, il y a danger à risquer
-de transformer une ville, en une sorte de
-champ de repos, composé de petites chapelles
-devenues silencieuses, et dans lesquelles le fumeron
-de la vanité n’éclaire que trop, des bibelots
-que rien n’engageait à sortir de l’ombre.</p>
-
-<p>Quand le don est fait directement à un Musée,
-le mal n’est pas moindre, si la faveur
-accordée au donateur, de prolonger son souvenir,
-à l’aide d’une exposition permanente, apparaît
-plus importante que celle accordée au dit
-Musée, par l’adjonction, à ses richesses, de médiocres
-objets d’art et de contestables chefs-d’œuvre.</p>
-
-<p>Pour une Collection La Caze, d’ailleurs bien
-mal récompensée de ses beautés, par le traitement
-qu’on lui inflige, que de legs inconsidérément
-acceptés, au Musée du Louvre ! Quel
-rehaut lui apportent, je vous le demande, les
-copies à l’aquarelle de la Collection Thiers et
-ses piles d’assiettes ?</p>
-
-<p>Le Louvre ! quelle tentation, pour le snobisme
-esthétique, d’inscrire un pareil nom sur
-son testament, de se constituer un héritier si
-honorifique ! Il est à craindre que la Comtesse
-René de Béarn n’y résiste pas.</p>
-
-<p>Mais il n’est pas besoin que le Louvre lui-même
-soit en jeu, pour donner à réfléchir sur
-le sujet. L’acceptation d’un legs comme telle ou
-telle donation connue ne s’impose pas. Les
-testateurs le savent bien, qui posent au gouvernement
-une colle posthume, et se retranchent
-derrière un <i>prendre</i> ou <i>laisser</i> immédiat, qui ne
-manque pas de pouvoir, puisqu’il enlève
-l’affaire.</p>
-
-<p>Cette question, comme la question de la Censure,
-est de celles qui se représentent continuellement
-au tribunal des peuples ; j’entends
-l’aléa d’accepter ou de refuser des dons entre
-vifs, ou des présents d’outre-tombe. Il y faut
-une grande circonspection, laquelle, d’ordinaire,
-se voit remplacée par de lourdes gaffes.
-Il est aujourd’hui à peu près certain que la
-Collection Wallace aurait pu, un moment,
-appartenir à la France. On sait ce qu’il en est
-advenu. Il a fallu, à Georges Hœntschell, de la
-persévérance, et l’ingénieuse collaboration
-d’Henry Lapauze, pour glorifier, comme ils
-l’ont fait, l’œuvre de Carriès. Dieu veuille (et
-Saint Orphée) que la contrepartie naturelle
-d’une telle erreur et d’une telle hésitation, ne
-soit pas d’accueillir triomphalement quelque
-pinacothèque de toc !</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p><i lang="la" xml:lang="la">Paulŏ minora canamus.</i> C’est par là que nous
-avions commencé, là que nous voulions en revenir ;
-mais il nous fallait, pour donner certaine
-force à notre démonstration, l’appuyer
-sur des exemples plus importants, lui donner
-de plus solides bases.</p>
-
-<p>Convenir avec nous de ces deux dangers :
-encombrer le Louvre de dons insuffisants et
-combler Paris de collectionnettes ; puis ajouter
-que la province doit se montrer bon enfant et
-tout heureuse d’accepter le déchet de ce qui
-messied à la Capitale, ce serait ne se montrer
-qu’à demi clairvoyant et à moitié juste. La dénomination
-de <i>Musée</i> contient et représente
-une dignité qui n’est ni parisienne ni provinciale,
-et ne devrait jamais être conciliable avec
-de petits panthéons individuels ou du bric-à-brac
-sans valeur.</p>
-
-<p>Tels n’en sont pas moins, je le répète, les
-deux dangers qui menacent le Musée de province.</p>
-
-<p>Or, il ne faut pas oublier que le petit Musée
-de Montauban contient la collection des dessins
-d’Ingres, et le Musée de Nantes, son portrait
-de Madame de Senones, pour ne citer que
-ces deux exemples. Ils suffisent à prouver que
-rien de grand n’est étranger aux galeries provinciales,
-et que, s’il leur convient de rester
-peu remplies, ou de demeurer désertes, même
-ce dernier état serait préférable à la faute de les
-faire servir à telles ou telles glorifications individuelles,
-par des accumulations de colifichets
-ou de bimbeloterie.</p>
-
-<p>Pour ce qui est du premier cas, à savoir ce
-que j’appelle le petit panthéon individuel, c’est
-lui que nous devons examiner, parce que c’est
-lui qu’il faut rendre responsable de l’autre, c’est-à-dire :
-l’apport du bric-à-brac sans valeur.</p>
-
-<p>Qu’est-ce qui pousse le particulier à cet envahissement
-du territoire public ?</p>
-
-<p>Ce serait évidemment mal s’exprimer que de
-parler d’infatuation, à propos d’un véritable mérite.
-Néanmoins, traitant de Monsieur Sargent,
-je me souviens d’avoir écrit : « Quand certains
-hommes sont devenus tout à fait, je ne dis pas
-de grands hommes (de ceux-là l’espèce est encore
-rare), mais de grands bonshommes et, si
-vous préférez, de gros bonnets, il semble qu’on
-ne puisse plus, sous peine d’impiété, hasarder
-la plus faible objection sur leurs grosses
-méprises. C’est leur rendre un très mauvais
-service. Il en résulte, pour eux, ce sentiment
-d’infaillibilité sous-entendue, toujours dangereux
-pour celui qui s’y abandonne. »</p>
-
-<p>C’est, on peut l’affirmer, il me semble, d’un
-sentiment équivalent à celui-là, que peut résulter,
-du fait même de quelqu’un de valable, la
-création du petit panthéon individuel. Il se
-peut que le grand bonhomme et, si vous voulez
-même, le grand homme vive dans une atmosphère
-d’adulation qui lui fasse perdre de vue
-que ses mérites n’ont pas de raison de rendre
-chères, fût-ce à ceux qui les apprécient, telles
-circonstances de son existence, ou des membres
-de sa famille.</p>
-
-<p>On peut admirer la <i>Danse Macabre</i> et les
-<i>Mélodies Persanes</i>, sans que, pour cela, les souvenirs
-de « la Grand’Tante Masson » deviennent
-un objet de culte.</p>
-
-<p>Le rédacteur du catalogue nous apprend que
-le Musée Saint-Saëns a été créé pour servir de
-cadre aux œuvres de Madame Saint-Saëns mère,
-qui était « la meilleure élève de Redouté ».</p>
-
-<p>Or, comme peu d’instants de réflexion
-suffisent à nous persuader qu’un Musée, composé
-d’œuvres de Redouté lui-même, n’offrirait
-qu’un intérêt restreint, je vous laisse à
-tirer la conclusion, en ce qui concerne les
-œuvres de sa meilleure élève.</p>
-
-<p>Il est facile de démontrer la touchante erreur,
-qui fait qu’un artiste réputé veut faire participer
-à sa renommée des mémoires qui lui sont
-chères. Cependant, non seulement il n’est pas
-prouvé que son public ait le devoir de le suivre
-dans cette voie ; mais on peut même affirmer
-qu’il est en droit de l’abandonner sur ce point.</p>
-
-<p>Le « ayant appartenu » ne saurait être suffisant
-pour conférer du prestige à des objets qui
-n’en sont pas doués par eux-mêmes, que si le
-feu titulaire, fût-il, entre tous, respectable,
-possédait d’autre titre que celui de tenir de
-près à un grand artiste, lequel tire de son
-cœur l’admiration à lui inspirée par les œuvres
-du défunt.</p>
-
-<p>Entre autres objets de ce genre, je me vante
-de posséder, la cage de Michelet, la canne de
-Musset, les lunettes de Becque. Mais ces noms
-en disent assez pour doter de rayonnement les
-pauvres choses qui les accompagnent.</p>
-
-<p>Il est possible, sans manquer de respect à la
-gloire de Monsieur Saint-Saëns, et sans risquer
-de méconnaître son noble sentiment filial, qu’on
-puisse ne pas juger de même à l’égard de ce qui
-nous est donné pour la raison d’être de son
-Musée. Et, puisque le reste n’est que pour servir
-d’encadrement, examinons un peu ce
-cadre.</p>
-
-<p>Et, tout d’abord, je dénonce un scandale ;
-l’indigne placement infligé, par le Musée de
-Dieppe, à l’œuvre charmante de Madame Madeleine
-Lemaire : le <i>Char des Fées</i>. Ce tableau (le
-catalogue nous l’indique) fait partie du Musée
-Saint-Saëns. Alors pourquoi n’y figure-t-il
-point ? Ce n’est pas assez le louer que de dire
-qu’il en serait le plus bel ornement. Et si Monsieur
-Saint-Saëns a jugé bon de spolier ses salles,
-d’un tel appoint, pour en faire bénéficier le
-Musée proprement dit, comment n’a-t-il pas
-mis comme condition à sa générosité, qu’on la
-reconnaîtrait d’un meilleur remerciement que
-de perdre dans les frises, l’œuvre qui en faisait
-l’objet ?</p>
-
-<p>Ce n’est pas, certes, Monsieur Blanche qui
-voudrait y contredire, lui dont la grande artiste
-occupe l’atelier, toujours au dire du catalogue.</p>
-
-<p>Quel que soit donc l’exceptionnel intérêt de
-l’œuvre exposée, au même Musée de Dieppe,
-par ce peintre, nous ne doutons pas qu’il n’ait
-à cœur d’en céder galamment la place à l’étincelant
-<i>Char des Fées</i>. Et cependant, jamais le
-jeune Maître ne s’est montré plus en possession
-de ses moyens, ni mieux inspiré que dans la
-réalisation du poignant chef-d’œuvre dont il a
-fait don à la ville maritime.</p>
-
-<p>Ce tableau, nul de ceux qui l’ont vu, autant
-dire admiré, n’en aura perdu le souvenir. C’est
-<i>l’enfant se préparant à subir l’opération de la
-transfusion du sang</i>. Bien que coiffée de fourrure,
-et son pauvre petit corps roulé dans un
-amas de pelleterie, au point d’en paraître
-inexistant, la diaphane fillette anémiée grelotte
-et, sans doute, n’est pas non plus sans trembler,
-à l’idée de la minute redoutable. Néanmoins,
-une flamme est dans ses yeux, on sent qu’elle
-aura du courage et qu’un jour, bientôt peut-être
-(Dieu le veuille !) nous verrons le rose
-affluer à ses joues pâlottes et colorer ses menottes
-de cire.</p>
-
-<p>Non seulement cette page est une des plus expressives
-de l’œuvre si <i>personnelle</i> de cet artiste,
-mais c’est une des plus marquantes de
-l’École Française ancienne et moderne, mieux
-encore un saisissant spécimen de l’histoire de
-l’humanité. Sa place est, moins dans un Musée
-frivole, que dans une clinique de hautes
-études, entre une reproduction du <i>Médecin aux
-Urines</i> et un fac-simile de la <i>Leçon du Professeur
-Tulp</i>.</p>
-
-<p>Revenons au Musée Saint-Saëns et, cette
-fois, pour ne plus le quitter, avant d’en avoir
-fait le tour. Au moins un petit tour, car d’autres
-tournées nous sollicitent ; un tout petit tour.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Voici d’abord, deux portraits de Monsieur
-Saint-Saëns, qui, pour être dus à des artistes
-peu connus de nous, n’en offrent pas moins
-d’intérêt. Qu’on en juge par leur description
-dieppoise.</p>
-
-<p>Le premier est porté au numéro 1807 du catalogue,
-qui nous le présente sous cette forme :
-« C. Saint-Saëns, de profil, couronné et tenant
-une lyre, chevauche un aigle planant dans les
-nuages. » Signé : « A Saint-Saëns, J. Nucci,
-contre-basse, son admirateur. » — L’autre, inscrit
-au numéro 1809, nous apparaît un peu
-moins ambitieux, mais non moins pittoresque :
-« Camille Saint-Saëns, debout sur une
-masse de volumes empilés, œuvres du Maître,
-avec cette inscription : « Saint-Saëns, célèbre
-musicien. » Signé à gauche : « J. Parera », avec
-cette dédicace : « Au grand artiste, le petit Parera,
-Barcelone ».</p>
-
-<p>Au reste, et soit dit en passant, le Maître nous
-paraît avoir le don de faire jaillir, de ses admirateurs,
-les facultés les plus inattendues. C’est,
-en effet, à peine si nous en croyons nos yeux,
-quand nous lisons, au numéro 1814, « Henri
-Roujon, Tête de Camille Saint-Saëns, de face.
-Dessin au crayon, croquis. » Ce mot <i>croquis</i> a
-beau être modeste, n’en voilà pas moins Monsieur
-Roujon passé <i>décorateur</i>. Nous ne l’attendions
-pas dans ce nouveau rôle. Le « cesse
-de vaincre… » s’impose.</p>
-
-<p>La Marquise de Saint-Paul emboîte le pas.
-Celle-là aussi sort de son domaine, celui des
-bruits. Lisez plutôt, à la suite de son nom, au
-numéro 1815 : « Fleurs, anémones, <i>et sa tête
-photographiée</i> ». La rédaction, qui surprend
-un peu d’abord, s’explique ensuite. <i>Fleurs</i>, qui
-ferait pléonasme avec anémones, s’applique
-pareillement à la tête de la Marquise. Et, alors,
-cela va de soi.</p>
-
-<p>Au numéro 1990, dans les portraits divers,
-nous lisons ensuite ces mots mystérieux :
-« Profil d’une tête de nègre, avec reproduction
-d’attestations. » Après tout, c’est peut-être
-le nègre de Mac-Mahon, flanqué de la phrase
-célèbre. — Au 1992, la Reine de Roumanie a
-écrit une de ses phrases simplettes : « Devant
-le buisson en flammes, on ôte ses souliers et
-l’on donne son âme. » — Pour Loti, elle s’est
-fait représenter, offrant théâtralement, à une
-image de Madone, un diadème de carton et un
-instrument de même matière, avec, au-dessous,
-toujours en toute simplicité : « Ma Couronne
-et ma Lyre aux pieds de la <span lang="la" xml:lang="la">Mater Dolorosa</span>. » — Au
-2015, nous rencontrons Mademoiselle
-Harding, dans le rôle de Phryné, et respirant
-une rose. Cette photographie, comme on
-le voit, n’a pas été prise le jour de la première.</p>
-
-<p>Au 2084, dans les papiers de famille, voici des
-« Lettres de Monsieur Grisard du Sauget, cousin
-de Madame Masson, dans lesquelles il est question
-de deux tableaux, en sa possession, qu’il
-croyait de Fra Angelico et qui n’étaient que des
-copies d’après Van Loo. » — La distance est, en
-effet, assez grande pour mériter d’être mentionnée. — Au
-numéro 2090, c’est de Madame
-Masson, née Charlotte Gayard, grand’tante
-de Saint-Saëns, « une poésie intitulée : <i>A mon
-esprit</i> (son mari, Monsieur Masson, libraire, à
-Paris). » — Au numéro 2091, dans une lettre de
-Madame Saint-Saëns mère, il est fait mention de
-Camille « malade, pour avoir trop grandi ». La
-scène se passe en 1848. Empressons-nous d’ajouter
-que, depuis, il ne cesse de grandir, mais,
-grâce à Dieu, se porte comme le Pont-Neuf. — Au
-numéro 2092, autre lettre de Madame Saint-Saëns
-à son fils « après lequel elle est en colère ». — Viennent
-ensuite des lettres du Maître lui-même.
-Elles sont infiniment variées de ton.
-Qu’on en juge, puisqu’elles traitent successivement
-« d’études comparées sur le chant des
-obus », de l’éruption du Vésuve, de la gentillesse
-des ours bernois et se terminent sur un
-« mot sans date et sans adresse, à un intime dont
-il réclame la présence, en lui apprenant que son
-petit André s’est tué en tombant par la fenêtre ».</p>
-
-<p>Parmi les nombreuses lettres adressées à
-Monsieur Saint-Saëns, il y en a huit de la Marquise
-de Saint-Paul. Gageons qu’il pourrait bien
-s’en trouver une pour taper le Maître, d’une
-petite audition Rue Nitot, en l’honneur de la
-Sainte Eugénie.</p>
-
-<p>Quant aux huit lettres de la Vicomtesse de
-Trédern, je ne serais pas surpris, au contraire,
-qu’elles aient, toutes les huit, pour but, d’offrir
-son concours.</p>
-
-<p>Au 2248, j’entends parler d’une grande scène
-lyrique intitulée : <i>La Marquise de Présalé</i> ; et je
-me demande s’il ne s’agirait pas d’une préfigure
-ou, si vous le préférez, d’une post-figure
-de la même Marquise Versaillaise. — Au 2165,
-saluons, en passant, du Docteur Don Grégorio,
-un éloge des Canaries et de Camille Saint-Saëns. — Au
-2283 <i lang="la" xml:lang="la">et passim</i>, notons des tambourins,
-peinturlurés et honorifiques, offerts par la Marquise
-de Blocqueville, cadeaux significatifs qui
-nous permettront de faire valoir, tout à l’heure,
-un éloquent rapprochement. — Au 2319 nous
-enregistrons la présence d’un « <i>casse-croûte</i> en
-bois orné ». Cette expression ne nous étant
-pas très familière, nous en cherchons le sens
-dans notre dictionnaire, qui nous apprend,
-sans ménagements, qu’elle signifie : « instrument
-qui sert à broyer la croûte pour ceux qui
-n’ont plus de dents ». On comprend, dans cette
-circonstance, que le catalogue n’indique pas
-<i>de qui</i> provient ce bibelot, moins heureux, par
-suite, et moins illustre que ce presse-papier,
-orné d’un cheval au galop, dont on nous apprend
-qu’il fut, lui, la propriété de Monsieur
-Ambroise Thomas.</p>
-
-<p><i>Casse-croûte</i> et <i>presse-papier</i>, que vos destins
-sont divers !</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>A notre regret, nous devons borner notre
-glane dans le Musée Saint-Saëns.</p>
-
-<p>Donc, après avoir noté nombre de familières
-dédicaces « à l’ami Camille » et cette inscription
-plus altière de <i lang="la" xml:lang="la">Divus Camillus</i>, il ne nous
-reste plus qu’à recueillir les échos du Dimanche
-18 juillet 1897, mémorable jour de l’inauguration
-du Musée Saint-Saëns. Le menu du banquet
-nous est parvenu. Nous savons qu’il eut
-pour <i>prélude</i> un « cantaloup glacé » et pour
-<i>finale</i>, un « Gâteau Camille Saint-Saëns ». Là,
-nos connaissances gastronomiques sont en défaut.
-Nous avouons ignorer cette pâtisserie, ne
-pas savoir si elle est feuilletée ou glacée, en
-forme de tarte ou de tourte, de chausson ou de
-pièce montée. Cependant, un esprit de déduction
-nous porte à croire que ce pourrait bien
-être tout simplement (n’êtes-vous pas de notre
-avis ?) quelque chose comme un Saint-Honoré
-de la Musique.</p>
-
-<p>Ce qui est certain c’est que l’entremets fut
-mangé aux sons de la cantate ci-jointe, due à
-la lyre d’« un vieil ami », Monsieur Alfred Tranchant,
-que certainement Rivarol, en récompense,
-aurait placé dans son <i>Petit Almanach des Grands
-Hommes</i>, à côté de Minar de la Mistringue.</p>
-
-
-<p class="c">A CAMILLE SAINT-SAËNS</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i5">Hosanna !… Hosanna !…</div>
-<div class="verse i4">Il est dans nos murs… il est là,</div>
-<div class="verse i5">Dans la cité Dieppoise,</div>
-<div class="verse i4">L’Auteur de <i>Samson et Dalila</i> ;</div>
-<div class="verse i5">D’une façon digne, courtoise,</div>
-<div class="verse">Que chacun donc l’accueille et l’acclame bien haut,</div>
-<div class="verse i4">L’Auteur d’<i>Henri VIII</i> et d’<i>Ascanio</i> !</div>
-<div class="verse i5">Salut à sa verve gauloise</div>
-<div class="verse i5">A son génie, en l’art</div>
-<div class="verse i5">Des Gounod, des Mozart !</div>
-
-<div class="verse stanza">Et s’il n’a pas encor parmi nous sa statue,</div>
-<div class="verse i8">Son monument,</div>
-<div class="verse i4">C’est que l’heure n’est pas venue,</div>
-<div class="verse i8">Heureusement.</div>
-
-<div class="verse stanza">Honneur, honneur à Dieppe ! Honneur à sa Mairie</div>
-<div class="verse">Qui vient, au nom de tous les cœurs reconnaissants,</div>
-<div class="verse">De nommer la place où se tient la Comédie :</div>
-<div class="verse i3">La place Camille Saint-Saëns.</div>
-</div>
-
-<p>Et maintenant, muni de la lampe de porion,
-trouvée « auprès d’un cadavre » dans le puits
-numéro 2, à Billy-Montigny, faisons une dernière
-station au Musée d’Histoire Naturelle qui,
-lui aussi, porte des traces de la générosité de
-Monsieur Saint-Saëns. Admirons le « Macrocrona »
-dont il a doté ces vitrines, en même
-temps que de « sauterelles d’Algérie », de « crânes
-de cochon et de porc-épic », de « coquilles à l’état
-fossile, recueillies dans les déjections boueuses
-du volcan éteint, nommé Mont de Galdar, aux
-Grandes Canaries ».</p>
-
-<p>Puis, éloignons-nous, éblouis, charmés, un
-peu étonnés, un brin frissonnants, à travers les
-« crânes mérovingiens », les « bras décharnés »,
-les « fœtus humains », les « calculs de vessie »,
-les bocaux de ténias, les cocons, les coucous,
-les molaires d’éléphants, les mâchoires de marsouins,
-les restes de cachalots ; les araignées de
-mer, les bécasseaux, les huîtriers, les oies-cravants,
-les buses pattues, les outardes barbues,
-les stercoraires parasites, les guillemots à capuchon
-et les pingouins en plumage de noce !</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>II</h3>
-
-<blockquote class="epi">
-<p>« L’une de ces Romaines, noblement
-drapée, tient une oie, qu’elle semble
-vouloir cacher. »</p>
-
-<p class="sign i">Catalogue de la Salle d’Eckmühl.</p>
-
-</blockquote>
-
-<p>Et cependant, qu’est-ce que nous offre à voir,
-dans le genre, le Musée Saint-Saëns, à côté de
-ce qui nous est présenté par le Musée d’Auxerre ?</p>
-
-<p>Le moment est venu de mettre en valeur le
-rapprochement dont je parlais plus haut. J’ai
-dit que la Marquise de Blocqueville avait offert
-au grand musicien nombre de tambours de
-basque. Mais elle en avait gardé pour elle. C’est
-de ceux-là que je veux tambouriner, pour accompagner
-une cantate en son honneur.</p>
-
-<p>Au demeurant et, d’une part, cette cantate, il
-y a longtemps que j’aspire à l’entonner ; d’autre
-part, l’étendue, sinon la grandeur du sujet me
-fait hésiter. Sur le point d’écrire les quelques
-notes que j’ai consacrées à la Province, dans les
-<i>Altesses Sérénissimes</i>, je me sentais effrayé par
-la majesté d’un sujet épuisé par Balzac. Un sujet
-effleuré par d’Aurevilly ne me semble pas
-moins redoutable. C’est le cas. On connaît le
-brillant passage que l’auteur des <i>Diaboliques</i> a
-consacré à la Marquise dans un chapitre de ses
-<i>Bas-Bleus</i>. Il est loin, toutefois, d’avoir épuisé
-la matière ; et comme elle nous apparaît sous
-un autre aspect, et que nous comptons l’aborder
-à un autre point de vue, nous allons contenter
-notre envie.</p>
-
-<p>Madame de Blocqueville était, on le sait, la seconde
-fille du Maréchal Davoust. Elle professait
-un culte pour son père. La chose n’a rien
-que de noble et de naturel. Néanmoins, la
-Dame était si avantageuse que je me permets
-de démêler un peu de snobisme filial, dans ce
-grand amour. Chaque fois qu’elle en trouve le
-joint, elle se nomme elle-même <i>la Fille du Lion</i>,
-et cette désignation léonine n’est évidemment
-pas sans chatouiller agréablement la crinière
-d’une lionne de cette importance.</p>
-
-<p>Je crois bien qu’elle fut belle. Mal mariée, de
-bonne heure, à un homme sans naissance (et,
-probablement sans mérite, d’aucun genre, car,
-nulle part, il n’en est jamais soufflé mot, au
-cours d’un océan de bavardages)<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>, Louise
-d’Eckmühl, se mit à voyager et à philosopher,
-notamment à travers l’Italie. De là au
-bas-bleuisme, il n’y avait pas loin ; l’espace fut
-vite franchi, et, bien qu’elle s’en défende, quand
-on l’induit à en rougir, elle représenta un type
-transcendant de cette espèce en train de se
-perdre.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> J’ai dû en rabattre sur cette appréciation ; l’homme
-était au moins bel homme, si j’en juge par un portrait
-de lui que le hasard me met sous les yeux, chez un
-antiquaire de province.</p>
-</div>
-<p>En ce temps-là, nos Dames ne s’étaient pas
-toutes mises à pondre sur papier, comme elles
-ont fait depuis ; or, c’est de cette universalité
-que meurt le bas-bleuisme qui, précisément,
-figurait l’exception, parfois du don, et souvent
-de la culture, lesquels faisaient se détacher
-nettement un type de Philaminthe, sur le monotone
-fond ourdi par le peuple des épouses
-selon le vœu de Chrysale. Aujourd’hui les conjointes
-ne savent plus mettre les rabats dans
-le <i>Plutarque</i>, mais elles ne savent pas davantage
-le lire. Cependant, elles ont appris à irriguer
-d’encre leur foyer, le monde et la ville ;
-et si leur production ne va pas plus loin, c’est
-que la tubulure fait défaut, qui ne demande
-qu’à serpenter par l’univers.</p>
-
-<p>Madame de Blocqueville n’a pas connu de ces
-mesquines rivalités ; elle fut la Dinah Piedefer
-de l’Épopée. Elle pondit. Que dis-je ? Elle fit
-mieux, ou pis. La Nature, qui lui avait refusé
-la maternité naturelle, lui permit de procréer
-de petits ours, et même de gros, qu’elle lécha
-consciencieusement, et qui lui parurent « mignons,
-beaux, jolis et bien faits sur tous leurs
-compagnons », illusion où l’entretint la complicité
-d’une cour amicale, une courette.</p>
-
-<p>Il serait trop long d’examiner, ici, le plus ou
-moins de valeur de ces œuvres transcendantes,
-pleurnicheuses et philosophâtres, qui me paraissent
-tenir de ce qui fut, un instant, le goût
-du jour, au temps de la jeunesse de l’auteur,
-le Vicomte d’Arlincourt et Monsieur de Custine.</p>
-
-<p>Certes, l’Auteuresse avait lu Joseph de Maistre.
-D’Aurevilly le dit excellemment : « Madame de
-Blocqueville a fourré du jasmin dans les <i>Soirées
-de Saint-Pétersbourg</i>. » Mais elle avait aussi lu
-<i>Lélia</i> ; elle déguise en Stenio et en Trenmor,
-des messieurs de sa coterie ; et pour son
-compte, elle se drape en Lélia, mais de toute
-l’infinie variété de ces peignoirs, que l’Auteur
-des <i>Diaboliques</i> nous énumère. Cette Lélia
-guerrière s’appelle Eltha-Lucifera, elle est duchesse,
-et tout du long des quatre tomes de la
-<i>Villa des Jasmins</i>, le grand œuvre, elle change
-de toilettes, et <i>rase</i>. Car c’est là le vrai nom de
-ce que fait Madame de Blocqueville. Si d’Aurevilly
-n’emploie pas ce terme c’est, je crois,
-qu’il n’était pas d’un usage courant, à l’époque
-de son article. Mais quand il accuse la Dame,
-de <i>blaguer</i>, tout le temps, je ne doute pas que
-ce ne soit <i>raser</i> qu’il ait voulu dire.</p>
-
-<p>Si le cours de notre petit Essai nous y induit,
-nous parlerons de la <i>Villa des Jasmins</i> ; mais ce
-n’est pas ce qui nous attire. Ce que nous voulons
-étudier c’est le type falot de la grosse Madame
-qui, toute une longue existence, peut bien se
-prendre au sérieux, dans de telles proportions,
-sur de si minces données ; qui bâtit son immortalité,
-et celle de tout ce qui l’entoure, sur les assises
-que nous allons examiner, et meurt sans
-s’être réveillée de l’illusion d’un rêve, à la fois
-puéril et grandiose, comique et douloureux, qui
-a fait jaboter sa vie.</p>
-
-<p>Ce sera donc seulement au Musée d’Auxerre,
-aux objets qu’il contient, à son catalogue qui
-les décrit, et tout spécialement à certaine collection
-d’agendas, que nous demanderons de nous
-enseigner, de nous renseigner, de nous réjouir.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>La Marquise est morte en 1890, si je ne me
-trompe ; mais, depuis bien une dizaine d’années,
-au moins, plus que préoccupée d’assurer
-le destin de ce qu’elle croyait être ses trésors,
-elle avait résolu de les léguer à la Ville d’Auxerre
-(lieu de naissance de son père) ; à cet effet, elle
-s’était assuré le consentement des autorités,
-avait fait disposer une salle du Musée, et
-commencé d’envoyer ce qu’elle lui destinait.</p>
-
-<p>Je ne sais si l’inauguration en fut faite, de son
-vivant ; je ne le crois pas. En tout cas, elle-même
-n’y est jamais venue. Elle se contenta
-d’en dresser le catalogue, mais ce, avec une
-assiduité, une anxiété, dont témoignent les
-carnets vibrants.</p>
-
-<p>Ce défaut de l’œil du maître se fait sentir
-dans l’ordre, il semble assez incohérent, de la
-bibliothèque. Le libraire Quantin avait accepté
-le titre de conservateur de ce singulier Musée ;
-mais, je suppose, par condescendance, et ne
-dut pas y prendre beaucoup d’intérêt. Le Conservateur
-actuel est âgé et semble plus jaloux
-de ses droits, plus inquiet des indiscrétions,
-que désireux d’aider les recherches.</p>
-
-<p>Et cependant le devoir de sa charge n’est pas
-douteux : accomplir la volonté de la défunte.
-Or, cette volonté n’est, elle-même, pas douteuse,
-elle se formule au cours des petits cahiers,
-qui se représentent l’intérêt de leur découverte
-pour « les chercheurs de l’avenir ».</p>
-
-<p>Il ne s’agit donc pas d’en marchander la lecture
-à ceux qu’elle peut intéresser. L’accès
-hebdomadaire, un nombre d’heures fort restreint,
-rend déjà la chose assez difficile. Un
-jour viendra, sans doute, où cette charge sera
-confiée à un homme jeune et mieux en accord
-avec sa mission, qui sera de débrouiller ce
-fatras, afin de faciliter la besogne aux « chercheurs »
-évoqués et invoqués par la donataire.</p>
-
-<p>Chacun des agendas contient une année. Le
-catalogue fut imprimé en 1882. Le griffonnage
-ayant continué jusqu’en 1889, cela fait donc
-sept années à y ajouter. Si je démêle bien, dans
-le dit catalogue les indications ayant trait à ces
-cahiers, qu’il ne faut pas confondre avec d’autres
-gribouillages, l’interminable série commence
-en 1847 (pour ne finir, je l’ai dit, que l’an 1889).
-Ce qui devrait porter à quarante-deux le nombre
-des cahiers. Cependant, à en croire le même
-index, deux années manqueraient, 78 et 79.
-Cela me semble peu probable. Elles se retrouveront.
-Les chercheurs peuvent donc compter
-sur quarante-deux années de radotage, comme
-les fonds de bibliothèque en offrent peu
-d’exemples.</p>
-
-<p>Celui-ci donne à réfléchir pour les mères qui
-mettent imprudemment entre les mains de leurs
-fillettes, des volumes tels que le <i>Journal de Marguerite</i>
-de Mademoiselle Monniot, pour lequel je
-voyais, quand j’étais enfant, se passionner mes
-petites aînées. C’est un grand danger de laisser
-croire, à une jeune demoiselle, qu’elle peut déposer
-de l’écriture au seuil et au bas de chacun
-des jours de l’année. La terrible fournée des Eugénie
-de Guérin de raccroc, que nous subissons,
-pourrait bien ne pas avoir d’autre origine. On
-commence par barbouiller le quantième, la
-correction des épreuves n’est pas loin. Adieu
-la broderie qui était si belle ! Le premier <i>vers</i>
-se fait sans qu’on y pense !</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Quant à l’ensemble du dit, du soi-disant Musée,
-il est à peu près aussi bien aménagé que
-le permettent les pauvres choses qui le constituent.</p>
-
-<p>C’est, au second étage de l’édifice, une salle
-un peu basse, pour sa longueur (une dizaine
-de mètres environ) éclairée, si je ne me trompe,
-par sept grandes fenêtres voilées de stores, à
-l’exception de celle du fond, pourvue d’un vilain
-vitrail, qui <i>ornait</i> la salle à manger de la
-patronne, au Quai Malaquais. Sur la frise du
-plafond peint, s’inscrivent circulairement les
-noms des batailles de Davoust, dont le buste et
-la statue figurent dans la pièce, mais avec assez
-peu de précision pour que l’on se demande, en
-y pénétrant, si elle est consacrée à l’éloge du
-guerrier, ou à la gloire du Cap Frehel et de son
-phare, dont le modèle, bien qu’en miniature,
-est encore assez grand pour prendre toute
-l’attention, et jeter bas le reste du décor.</p>
-
-<p>Je suis loin de mettre en doute les sentiments
-filiaux professés par la défunte ; mais il ne me
-semble pas davantage douteux qu’elle en ait
-joué pour placer son ours et solenniser toute
-sa défroque.</p>
-
-<p>Afin de pouvoir passer celle-ci en revue avec
-la familiarité qui convient, mettons à part les insignes
-du guerrier, et quelques-uns de ses objets
-de souvenir, lesquels seraient bien mieux à leur
-place au Musée de l’Armée. On peut aussi faire
-exception pour une ou deux jolies miniatures
-de famille.</p>
-
-<p>Cependant, un objet domine tout cela, un
-chef-d’œuvre, peut-être le chef-d’œuvre de Ricard,
-un admirable portrait de la Marquise.</p>
-
-<p>Je ne pense pas que celle-ci, qui n’avait aucun
-goût, l’ait apprécié ; elle appelle à son aide
-pour le trouver et prouver beau. Et ce grand
-renfort, excusez du peu, n’est rien moins que le
-grand Dominique. Nous lisons, en effet, à la
-page 29 du <i>Catalogue de la Salle d’Eckmühl</i> :
-« Mon portrait de grandeur naturelle, avec les
-mains, peint par Gustave Ricard. Le costume, — sauf
-le léger voile noir voulu par Ricard, en
-souvenir de la Joconde, — rappelle le costume
-du beau portrait de la Duchesse de Buckingham,
-par Van Dyck, aujourd’hui au Musée d’Amsterdam.
-Robe de velours noir, guipures blanches
-et nœuds bleus. Monsieur Ingres nous a dit, un
-jour, « que celui qui avait fait ce portrait était
-certainement <i>un peintre</i>. »</p>
-
-<p>Or, par l’effet d’une de ces surprises de destinées,
-que les spiritualistes peuvent considérer
-comme une forme d’épreuves des âmes, dans
-l’Au Delà, ce magnifique portrait, grâce au despotisme
-de la Marquise, devenue dans la mort
-sa propre geôlière et sa tourmenteuse implacable,
-est voué à ne jamais sortir du cabinet
-Auxerrois, auquel le condamne son modèle.</p>
-
-<p>L’Exposition de Ricard, jamais accomplie depuis
-sa mort, et d’autant plus impatiemment attendue,
-sera faite, on le devine, avec quel noble
-éclat. Mais l’exercice maladroit d’une volonté enfantine
-et terriblement étroite, en exclura certainement
-l’une des meilleures œuvres du peintre.</p>
-
-<p>Ceci dit, essayons de donner une idée de ce
-qui constitue l’intérêt de cette surprenante collection
-et du catalogue qui la décrit avec tant
-d’amour. Un intérêt évidemment un peu différent
-de celui que lui souhaitait la donatrice.
-Mais ces maldonnes sont assez fréquentes :</p>
-
-<p>« <i>Un grand comique</i> nous est né ! » me disait,
-un jour, une femme d’esprit, parlant d’une
-dame qui venait de publier un roman, lequel lui
-devait, à ses yeux, faire prendre place au nombre
-des <i>grands lyriques</i>.</p>
-
-<p>On prend la place qu’on peut.</p>
-
-<p>C’est le cas de la Marquise de Blocqueville.
-Nombre de fois, au cours de ses incontinents
-agendas, elle nous entretient de ce factum qu’elle
-appelle : <i>ce terrible catalogue qui tourmente ma
-vie</i>. Il la fait s’écrier avec angoisse, à l’occasion
-d’une maladie qui la met en danger, avant la
-conclusion de ce document : pas encore, mon
-Dieu, <i>seulement le catalogue</i> ! — Enfin, l’<i>œuvre</i>
-est finie ; elle l’envoie à l’impression (jour mémorable !)
-le 27 février 1882, après en avoir pris
-quatre copies.</p>
-
-<p>Et, quand il est sorti des presses, un correspondant
-le proclame : « unique en son genre ».</p>
-
-<p>C’est que la Marquise fut, on peut le dire,
-victime des correspondants et des visiteurs familiers,
-sinon intimes. La lecture des agendas
-le prouve plus que surabondamment.</p>
-
-<p>Des deux parts, le malentendu était inévitable.
-Elle était sédentaire. Comme un homme d’esprit
-que nous avons cité, elle aurait pu dire :
-« J’ai le besoin du repos et le goût du mouvement. »
-Ou, plutôt, ce n’est pas tout à fait cela. Ce
-qu’elle aurait dû formuler, pour dire le vrai,
-c’est : « J’ai le besoin du bruit et le goût du repos. »
-Il fallut donner satisfaction à cette double
-tendance. Pour cela, elle fit toilette, et attendit.
-On vint. Elle joua l’aimable, rien que pour ne
-pas être seule et, surtout, ceci est plus spécieux,
-pour pouvoir se plaindre d’être débordée.</p>
-
-<p>Quant à ses invités, c’était tentant, pour des
-gens qui ont l’amour des visites, cette belle
-dame toujours costumée, sans cesse assise,
-presque trônante, qu’on savait trouver chez elle,
-indéfiniment, loquace et diserte. On était venu,
-on revint. On y prit goût, elle aussi ; et, d’un
-côté, comme de l’autre, on tint cela pour de
-l’amitié. Peut-être y en eut-il ; mais, je le crains,
-pas beaucoup ; en tout cas, pas de bien forte.
-Rien que de cette égoïste habitude, pour des
-désœuvrés, de monter un étage et de se répandre.
-Et comme il fallait bien payer d’un
-écot, l’hospitalité souriante et ouverte, on
-gratta la Dame où elle se démangeait, à savoir
-en son amour-propre. A ce jeu elle devint insatiable.
-Tout lui était bon qui la flattait. Notez
-que je ne dis pas : qui la flagornait. Non, ce ne
-fut pas le cas. Les personnes qu’elle voyait
-constamment, et dont quelques-unes étaient
-aimables, n’étant pas toutes supérieures, s’illusionnèrent
-sur la valeur de leur hôtesse et
-Égérie, et y allèrent bon jeu bon argent de leur
-encens et de leurs offrandes.</p>
-
-<p>En ce qui concerne ces dernières, elle ne se
-montrait pas difficile, préférant la quantité à la
-qualité. Au reste, celle-ci se déguisait peut-être
-à ses yeux ; au moins s’amplifiait de cet augment
-que conférait, pour elle, au moindre grain
-de mil, l’idée qu’il lui était destiné. En somme,
-elle représenta parfaitement la <i lang="la" xml:lang="la">tenui popano
-corruptus Osiris</i> de l’antiquité, la divinité qu’on
-se gagne par une friandise. Et cette friandise,
-c’était moins la babiole, que la sauce qui l’accompagnait
-de compliments et de fariboles.</p>
-
-<p>On sait que le mangeur de haschisch est mis,
-par sa drogue, dans un tel état d’illusion, que
-le moindre bruit lui paraît un chant. La drogue
-de la Marquise fut sa vanité, qui lui fit perpétuellement
-prendre, avec bonheur, des vessies
-pour des lanternes.</p>
-
-<p>Il est entendu que les amis n’aiment pas à
-donner. Mais quand on vit qu’elle se contentait
-de si peu, on marcha ; pas dans les grands prix.
-Comme on le verra, quelques-uns abusèrent.</p>
-
-<p>Il se trouva bien aussi, parmi cette acclimatation
-de familiers, quelques renards, pour vouloir
-goûter au fromage de cette bavarde corvine.
-Mais le fromage n’était pas gros. On sait
-au juste ce qu’il représentait. Le chiffre en est
-porté, dans la marge d’un des agendas : « revenu
-annuel 45.986 francs 94 centimes. » Il n’y
-a pas grand’chose à faire, pour les renards,
-quand le « phénix des hôtes de ces bois » connaît,
-à ce point, le compte des centimes et le
-prix du beurre.</p>
-
-<p>La maligne écrit elle-même, plaisamment,
-un jour d’étrennes : « Charles Buet voudrait
-célébrer mon être en lettres de diamant, tracées
-sur une table d’émeraude. Cela réclamait plus
-que les cinquante francs envoyés le matin. »</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Ces offrandes, nous les retrouverons toutes ;
-elles sont là, pavant l’enfer de la Salle d’Eckmühl,
-de leurs bonnes intentions problématiques.
-Nous les rencontrerons au cours de la
-visite que nous allons y faire et qu’il sied de
-ne plus différer. Autant que possible, je m’abstiendrai
-de tout commentaire, afin de laisser
-parler d’eux-mêmes les objets et leur description,
-me bornant à ce qui me semblera nécessaire
-pour souligner ou renforcer le spectacle et
-la gloire.</p>
-
-<p>Tout au plus, avant de l’entreprendre, ce
-pèlerinage passionné, me semble-t-il désirable
-d’attirer l’attention du lecteur sur le tour particulier
-de la phrase de Madame de Blocqueville
-(dirai-je : le ronron de cette grosse chatte ?) qui,
-dans la description de son catalogue, non moins
-que dans les notations de son agenda, rapproche,
-avec une imperturbable sérénité et un
-sourire déconcertant, les éléments les plus disparates
-et les sentiments les plus divers. De
-bonne heure on a dû dire à la malheureuse
-qu’elle avait du tour, qu’elle excellait à trousser
-le billet. C’en fut fait, elle était perdue, au
-moins pour la tapisserie.</p>
-
-<blockquote>
-<p class="c small">EXTRAITS DU CATALOGUE DE LA SALLE D’ECKMÜHL</p>
-
-<p class="i">Encrier de Jacob… un monstre à gueule
-béante reçoit l’encre, ses oreilles servent de porte-plume.</p>
-
-<p class="i ugap">Guéridon de forme ronde <i>(pléonasme)</i>. C’est
-devant cette table que, tous les 14 octobre, le
-Général de Trobriand nous racontait la bataille
-d’Auerstaëdt.</p>
-
-<p class="i ugap">Tabouret d’acajou, appelé <i>X</i>, de forme à peu
-près grecque. Étant sans dossier, c’était le meuble
-où l’on devait, jeune fille, se tenir assise.</p>
-
-<p class="i ugap">Chaise sculptée par Grohé, lors de mon mariage.
-Elle fut alors dorée et peinte par le Capitaine
-Ernest de Cissey.</p>
-
-<p class="i ugap">Une autre chaise. Le cuir noir qui la recouvrait,
-tombait en lambeaux ; je l’ai remplacé
-par une bande de tapisserie, fort belle, relevée de
-peluche rouge.</p>
-
-<p class="i ugap">Deux corps de bibliothèque, ornés de perroquets,
-d’oiseaux d’eau, de plantes, <i>à la façon
-chinoise</i>… laqués d’un ton jaune d’ocre, relevé
-de rouge antique. Il y a aussi des niches du plus
-élégant dessin <i>persan</i>. Au-dessous de la corniche,
-j’ai voulu de grandes branches folles de jasmin,
-ce cher amoureux de la lumière. Les deux niches
-intérieures sont occupées par d’admirables vases…
-rapportés <i>de l’Inde</i>, par mon frère qui les tenait
-du gouverneur <i>anglais</i><a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>.</p>
-</blockquote>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Ailleurs : « Ils n’ont pas leurs pareils en France. »
-En réalité, ce sont d’assez jolis vases. Voilà tout.
-Encore la blague. Au reste, l’un d’eux est endommagé.</p>
-</div>
-<blockquote>
-<p class="i ugap">J’ai voulu leur faire un écrin digne d’eux.
-Deux œufs d’autruche ornés de perles, à la façon
-<i>africaine</i>, donnés à ma mère, et reçus d’elle,
-pendent au-dessus des vases. — Dans les deux
-niches extérieures, terminant à pan coupé la
-bibliothèque, un nègre et une négresse, rapportés
-de <i>Venise</i>, d’un travail très fin, soutiennent un
-flambeau. Une petite lanterne chinoise, ornée de
-plaques d’émail, et de glands à beaux verres
-peints, pend au-dessus de chaque statuette.</p>
-
-<p class="i ugap">Ces bibliothèques, d’un prix considérable, sont
-aussi originales que charmantes.</p>
-</blockquote>
-
-<p>Essayez seulement, si vous vivez encore, si le
-noir veut bien nous prêter son flambeau ou,
-l’Empire du Milieu, sa petite lanterne, de vous
-représenter ce que peut donner ce <i>chinois</i> compliqué
-d’<i>antique</i>, de <i>persan</i>, d’<i>indien</i>, d’<i>anglais</i>,
-d’<i>africain</i>, de <i>nègre</i> et de <i>vénitien</i>, sans oublier
-le <i>jasmin</i>, et vous deviendrez aussi fou que les
-branches de ce cher amoureux de la lumière.</p>
-
-<blockquote>
-<p class="i">Deux meubles en marqueterie… copiés sur des
-meubles du Roi Louis XIV.</p>
-</blockquote>
-
-<p>N’oublions pas que, parlant de la Dame et de
-ses Soirées, d’Aurevilly lâche le mot <i>blaguer</i> et
-ajoute : « Tout du long de son livre, la Marquise
-ne fait que cette vilaine chose-là. »</p>
-
-<p>Suite des « blagues » :</p>
-
-<blockquote>
-<p class="i">Deux armoires copiées sur des meubles de
-Madame de Maintenon, sauf en quelques variantes
-par moi désirées. — La seconde garde dans sa
-corniche les boutons de gilet du Maréchal et les
-chiffres de la Duchesse Arya-Eltha-Lucifera.</p>
-</blockquote>
-
-<p>Ne manquez pas de reconnaître Adélaïde
-Louise d’Eckmühl, l’héroïne déguisée de la
-villa ; son noble père, avec ses boutons de gilet ;
-elle, avec ses boutons de jasmin.</p>
-
-<blockquote>
-<p class="i">Une table à dessin… J’ai peint là un manuscrit
-sur parchemin et beaucoup d’autres choses.</p>
-</blockquote>
-
-<p>Elle peignait aussi.</p>
-
-<blockquote>
-<p class="i">Deux petites chaises (modèle étrusque) couvertes
-d’étoffe persane… et terminées, l’une par
-deux oies en bronze chinois servant de brûle-parfum,
-et posées sur les montants du dossier,
-l’autre, par une chimère et un personnage accroupi…</p>
-
-<p class="i ugap">Un élégant flambeau en bronze chinois… représente
-un ibis, <i>un prêtre ou une sorcière</i> : don
-du Commandant de Coatpont.</p>
-
-<p class="i ugap">Premier obus envoyé par l’armée de Versailles,
-sur le Palais des Beaux-Arts. Il a passé à quelques
-lignes au-dessus de ma tête, pour aller éclater
-dans mon appartement, le 25 mai 1871. — J’ai
-fait monter l’obus <i>qui a rasé mon front</i>, sur un
-petit bastion de pierre ; et on a peint, dans le
-creux, l’ancien Palais Mazarin.</p>
-
-<p class="i ugap">Charmante statuette de bronze, œuvre de Monsieur
-Mouton… résumant une boutade de la Duchesse
-Eltha. L’homme à tête de porc, à cornes
-de taureau, à corps et à jambes d’autruche, à
-longue queue de renard et à mains de singe,
-sculpté par Monsieur Mouton est tout à fait amusant.
-D’un air mélancolique, ce jeune homme, fait
-d’un métal argenté, se tient debout sur un socle
-de porphyre rouge, gravé de cette légende :
-L’homme d’après la Marquise de Blocqueville.
-Exemplaire unique.</p>
-
-<p class="i ugap"><i>Boriko</i>… avec ses paniers arabes, de Barye,
-je crois. C’est le portrait vivant des chers petits
-ânes qu’on rencontre, à chaque pas, en Afrique.</p>
-
-<p class="i ugap">Portrait de la jolie Marquise du Luc… Pendant
-les combats de la Commune, une balle est
-venue piquer ce tableau, placé au-dessus du canapé
-où je m’étais réfugiée ; j’ai fait placer cette
-balle, avec une inscription, dans le bas du portrait.</p>
-
-<p class="i ugap">Buste ancien<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>, de grandeur héroïque… <i>On
-le trouve plus beau que celui du Louvre.</i></p>
-</blockquote>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> D’un Médicis.</p>
-</div>
-<blockquote>
-<p class="i ugap">Joli petit melon chinois, en faïence de plusieurs
-verts, acheté par moi dans le singulier village
-hollandais de Brooke, afin d’être très convaincue,
-si je le retrouvais en autre lieu, que, pour la
-seconde fois, ce n’était pas en rêve que j’avais
-visité ce pays joujou.</p>
-</blockquote>
-
-<p>Voici maintenant la collection de cachets.
-Le Musée Saint-Saëns a la sienne, Auxerre ne
-pouvait faire moins.</p>
-
-<blockquote>
-<p class="i">Voici le dernier que j’aie fait faire. Sur le socle
-doré, d’un éléphant argenté, est gravé <i>le refrain</i>
-d’une vieille chanson française : « J’ai dans l’âme
-une fleur que nul n’a pu cueillir. »</p>
-</blockquote>
-
-<p>Sauf votre respect, Madame la Marquise, la
-vieille chanson française n’est rien moins
-qu’une poésie de Victor Hugo, et des plus célèbres,
-dont le premier vers est celui-ci :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Puisque j’ai mis ma lèvre à ta coupe encore pleine.</div>
-</div>
-
-<p>Celui que vous citez n’est pas exact. Il faut
-<i>ne peut</i> au lieu de <i>n’a pu</i>.</p>
-
-<blockquote>
-<p class="i">Champignon de bois sculpté, monté en argent
-et gravé, en souvenir d’une parole de l’Écriture,
-d’un <i>élégant chameau</i> et de Memento.</p>
-
-<p class="i ugap">Cachet de cristal, à lien d’argent, gravé en
-arabe du nom de Louise.</p>
-</blockquote>
-
-<p>Au Musée de Dieppe, nous avons le cachet
-avec le nom de Saint-Saëns, en caractères
-chinois.</p>
-
-<blockquote>
-<p class="i ugap">Joli paon de cornaline… J’ai fait graver sur
-ce bijou la devise du cachet personnel et de jeunesse
-du pauvre Empereur Maximilien : <i>Kallibiotik</i>,
-mot de la vieille langue des Bohèmes, qui
-signifie : par tous les moyens honnêtes, rendre la
-vie agréable.</p>
-</blockquote>
-
-<p>Ne vous semble-t-il pas entendre Coquelin
-Cadet, sous les espèces de Covielle déguisé,
-expliquer à Monsieur Jourdain les beautés de la
-langue orientale, « qui dit beaucoup de choses
-en peu de mots » et faire suivre de cacophoniques
-polysyllabes tels que, par exemple, <i>Kakarakamouchen</i>,
-d’interminables interprétations,
-telles que « votre cœur soit toujours
-comme un rosier fleuri » ou le souhait d’associer
-la prudence du lion à la force du serpent ?</p>
-
-<p>M’est avis qu’un voyageur mauvais plaisant
-pourrait bien, avec son <i>Kallibiotik</i>, s’être payé
-la tête de l’aimable Marquise.</p>
-
-<blockquote>
-<p class="i ugap">Petit sanglier doré, donné par une vieille amie
-de ma gouvernante.</p>
-
-<p class="i ugap">Trois balles ramassées Tour Malakoff et montées
-en cachet. Ce souvenir guerrier m’a été offert,
-à Alger, par le Colonel Renou. Sur la plaque
-d’argent, j’ai fait graver mon oiseau favori, une
-cigogne.</p>
-
-<p class="i ugap">Un pèlerin… Sur le pied j’ai fait graver, en
-mémoire d’une parole de Marguerite (?) un poisson
-volant et cette légende : <i lang="la" xml:lang="la">nec, nec.</i></p>
-
-<p class="i ugap">Grenouille trouvée, en Égypte, dans un tombeau,
-portant une scène bizarre profondément
-entaillée : <i>un diable à trois cornes semble faire
-danser</i> un <i>crocodile</i>. Roger de Sédières, petit-fils
-de ma tante de Beaumont, m’a rapporté, de
-la terre des Pharaons, ce souvenir que j’ai fait
-monter, en argent oxydé, de fleurs de lotus.</p>
-
-<p class="i ugap">Grand cachet d’argent, autrefois commandé
-en Afrique, par le colonel Ernest de Cissey ; il
-célèbre la Comtesse Louise, <i>avec la pompe
-Arabe</i>.</p>
-
-<p class="i ugap">Éventail énorme… commandé par Madame la
-Duchesse de Berry, et arrivé trop tard ; il fut
-acheté à Fossin et mis dans ma corbeille.</p>
-</blockquote>
-
-<p>Encore la vilaine chose stigmatisée par d’Aurevilly.
-Et ci-dessous :</p>
-
-<blockquote>
-<p class="i ugap">Écu d’argent… C’est dans cet écu que Louis XV,
-au jeu, passait ses billets à la Duchesse de Châteauroux.</p>
-
-<p class="i ugap">Pile de sous renversés par le tremblement de
-terre de la Guadeloupe, et mis en fusion par le
-feu ; cadeau de mon cousin, le Vicomte Davoust.</p>
-
-<p class="i ugap"><i>Délicieux sabot pointu</i> formant boîte… une
-chinoise lit sur le couvercle. Donné par la Vicomtesse
-de Janzé.</p>
-
-<p class="i ugap">Petit coffret… que l’on croit avoir appartenu
-à la Reine Margot.</p>
-</blockquote>
-
-<p>Encore la vilaine chose.</p>
-
-<blockquote>
-<p class="i">Deux énormes pendants d’oreilles. Je les ai
-fait monter par un sculpteur italien, Angelo
-Francia, Benvenuto Cellini au petit pied.</p>
-</blockquote>
-
-<p>A la petite main serait plus juste.</p>
-
-<blockquote>
-<p class="i">Deux bracelets… je portais souvent ces bracelets
-d’une ornementation riche et sévère, et ils
-étaient toujours admirés.</p>
-
-<p class="i ugap">Anneaux d’or… Ces larges bracelets rappellent
-les vieux bijoux grecs, autant que le <i>you-you</i>
-arabe, le <i>jov-jov</i> des anciens.</p>
-
-<p class="i ugap">Broche… ce bijou m’a été donné, le 17 mai
-1864, à Rome, par la Princesse Carolyne de
-Sayn-Wittgenstein, qui avait bien voulu me servir
-de marraine pour la confirmation. Je n’avais
-jamais été confirmée, etc…</p>
-
-<p class="i ugap">Plume de corail… elle me fut envoyée par la
-Princesse Carolyne, avec les lignes suivantes :
-« Cette plume n’est qu’un joujou, mais elle vous
-revient comme symbole de la vôtre ; comme
-celle-ci, elle a trempé dans des vagues agitées et
-amères, dans des profondeurs où le vulgaire
-n’atteint pas et où se trouvent les perles précieuses,
-les naïades fantasques et tout un monde
-enchanté. »</p>
-
-<p class="i ugap">Cassolette… Émeraude sur le couvercle de cette
-<i>gracieuse petite marmite d’or</i>.</p>
-
-<p class="i ugap">Collier… La pièce vraiment curieuse du collier
-est un petit sequin d’or, qui ornait les cheveux de
-Lady Esther Stanhope, lors de sa mort, et qui
-m’a été rapporté d’Orient. Suspendu et mobile
-au centre d’un cercle d’or, bombé, doublé et
-bordé d’une légère corde, il porte écrit en lettres
-fantômes, d’un côté : <i>A Esther Stanhope, je fus !</i>
-de l’autre : <i>à Louise d’Eckmühl, je suis !</i></p>
-
-<p class="i ugap">Petite épingle d’or… bijou favori fait par un
-véritable artiste, Riballier, tué en cherchant un
-secret chimique pour blanchir les diamants du
-Cap.</p>
-
-<p class="i ugap">Broche… Ce bijou est attribué à Benvenuto
-Cellini.</p>
-</blockquote>
-
-<p>Encore la vilaine chose.</p>
-
-<blockquote>
-<p class="i">Deux croissants… Ces boucles d’oreilles données
-par la Comtesse de Gervillier, me plaisaient
-beaucoup et ont fait avec moi tout le voyage
-d’Italie, en 1878.</p>
-
-<p class="i ugap">La Comtesse de Chaponay m’ayant donné
-deux petites lanternes pendants d’oreilles, j’ai
-pensé que, si Diogène s’était contenté d’une lanterne
-pour chercher un homme, il en faudrait
-bien deux pour observer les âmes… et encore !
-J’ai donc fait enchâsser les gentils bijoux <i>dans
-un vrai conte de fée délicatement ciselé</i>.</p>
-
-<p class="i ugap">Pendants d’oreilles… Des deux boutons pend
-une corde souple, à laquelle est attachée une petite
-sonnette d’or, chargée de mots grecs et destinée
-à chasser le mauvais sort par son Drinn-Drinn. — Le
-modèle de cette clochette a été
-trouvé au pied d’une statue <i>dont j’ai la photographie</i>.</p>
-
-<p class="i ugap">Nous terminerons l’inventaire de cette collection
-de boucles d’oreilles par la description d’un
-roseau long comme une petite main et ayant la
-forme d’un bâton, que les indigènes de certaines
-parties du Brésil se passent dans l’oreille. Ils
-nous semblent pouvoir lutter, du moins pour la
-longueur de cet appendice, avec nos chers et patients
-et très calomniés baudets d’Europe.</p>
-
-<p class="i ugap">Bague étrange en or vierge curieusement travaillé
-et enroulé par un artiste nègre. Amand
-de Trobriand, ayant été envoyé en mission à
-Guinchabo, près du roi noir d’Attla, celui-ci lui
-donna ce bijou. Lors de nos désastres, le bon
-Amatifou envoya, en 1871, vingt mille francs
-pour le rachat de la France, son alliée. Bien des
-rois blancs n’ont point agi aussi généreusement
-que le noir Samaritain, dont je respecte l’anneau,
-cadeau du petit-fils de mon vieil ami.</p>
-
-<p class="i ugap">Bague des fiancés du Liban. Elle est composée
-de petites perles enfilées et de petits sequins d’or
-qui pleuvent coquettement sur le doigt.</p>
-
-<p class="i ugap">Bague en <i>prisme</i> d’émeraude…</p>
-</blockquote>
-
-<p>Chère Madame, on dit : <i>prime</i> !… Ce bijou
-vous a été donné pour votre confirmation ?
-Alors, vous méritiez la petite calotte !</p>
-
-<blockquote>
-<p class="i">Bague d’or… Elle raconte mystiquement un
-rêve peint par Mademoiselle Roberts.</p>
-
-<p class="i ugap">Bague à étoile de diamants sur améthyste,
-plusieurs fois transformée avant de s’envelopper
-de lilas.</p>
-
-<p class="i ugap">Gros et long serpent d’or vert… C’est là vraiment
-une œuvre d’art qui mérite d’être mise à
-l’abri d’un jeune caprice <i>ou d’un héritier inintelligent</i>.</p>
-</blockquote>
-
-<p>Pas très aimable pour la famille !</p>
-
-<p>Suit une historiette, à propos de deux glands
-de perles :</p>
-
-<blockquote>
-<p class="i">Une fois mariée je les fis monter avec des
-feuilles de chêne en diamants, puis ils ont fini
-par tomber, feuilles et glands, <i>du bec d’un Saint-Esprit</i>
-d’opales et diamants.</p>
-
-<p class="i ugap">Coffret dans lequel Madame Louise de France,
-fille de Louis XV, avait donné ses belles émeraudes
-à la jeune Dauphine.</p>
-</blockquote>
-
-<p>Encore la vilaine chose !</p>
-
-<blockquote>
-<p class="i">Mosquée de Pondichéry, <i>sculptée dans la
-moelle d’un palmier</i>, avec ses minarets, ses terrasses
-et ses colonnades.</p>
-
-<p class="i ugap">Comme opposition à cette blancheur et à cette
-légèreté, nous décrirons un beau et lourd coffret
-monumental, doublé de bois de santal et <i>taillé, à
-côté, dans les noires cornes d’un buffle</i>.</p>
-
-<p class="i ugap">Figurines indiennes… indien monté à chameau ;
-indien monté à vache ; vache harnachée,
-mais non montée.</p>
-
-<p class="i ugap">Petite boîte de l’Inde, rouge, jaune et verte,
-contenant une souris.</p>
-
-<p class="i ugap">Échantillon de la fameuse herbe de <i>houla</i>…
-C’est l’Abbé Huc qui m’a donné l’herbe sèche
-que voilà.</p>
-
-<p class="i ugap">Joujoux Japonais : monstre jaune et tortue
-branlante.</p>
-
-<p class="i ugap">Miroir rond… enfermé dans une boîte en peau
-d’hippopotame, glace des femmes touaregs. — Cadeau
-du Consul d’Espagne.</p>
-
-<p class="i ugap">Savon de Jérusalem… rapporté par Monsieur
-Cirelli.</p>
-
-<p class="i ugap">Flacon de coco, sculpté à Brest, par un forçat
-célèbre.</p>
-
-<p class="i ugap">Intérieur d’une cellule de carmélite, introduit
-dans un petit œuf.</p>
-
-<p class="i ugap">Modèle, en miniature, du chapeau des femmes
-de Moulins, en 1847.</p>
-
-<p class="i ugap">Poupée habillée du costume exigé pour les
-baigneuses de Néris, en 1874.</p>
-
-<p class="i ugap">Échantillon de la soie blanche que l’on tire du
-Sorgho.</p>
-
-<p class="i ugap">Petit balai dont le sommet frisé, perché au
-haut d’un bâton, terminé par une pareille boule
-plus petite, rappelle la tête d’un chien de la Havane.
-C’est avec de pareils instruments que, le
-vendredi saint, on lave les autels de la basilique
-vaticane. Dom d’Achille voulut bien m’en procurer
-un.</p>
-
-<p class="i ugap">Très grand album contenant un délicieux
-portrait du Chevalier de Paravey appuyé sur un
-pain de sucre…</p>
-
-<p class="i ugap">Dent d’un requin tué en Colombie, dans les
-chasses que le Général de Trobriand faisait avec
-Bolivar, chasses dont j’ai raconté quelques épisodes<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>.
-Je tiens du Général, <i>qui y attachait un
-prix de souvenir</i>, cette dent de requin.</p>
-</blockquote>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Toujours dans <i>les Jasmins</i>.</p>
-</div>
-<blockquote>
-<p class="i ugap">Coquille d’huître trouvée dans le <span lang="en" xml:lang="en">Far-West</span>, à
-une grande altitude, par le Général Régis de Trobriand.
-Je la tiens de lui.</p>
-</blockquote>
-
-<p>Et voilà. Notez que, sauf pour les quelques
-derniers numéros, qui m’ont paru gagner à se
-grouper ainsi, j’ai cité dans l’ordre.</p>
-
-<p>Ce serait le moment, selon la belle expression
-de Shelley, de « laisser le silence remplir la
-pause obscure ». Mais comment, d’autre part,
-résister aux réflexions qu’entraîne pareil défilé ?</p>
-
-<p>Je ne vois que la fresque de Gozzoli, au Palais
-Ricardi, et certains passages de la <i>Tentation
-de Saint Antoine</i>, par Flaubert, qui me
-semblent pouvoir lui être comparés. Il faudrait
-un Jérôme Bosch, compliqué d’Aubrey
-Beardsley, pour représenter ce cortège d’amis,
-sans doute loin de s’imaginer l’honneur réservé
-à leurs étranges cadeaux, quand ils les
-rapportaient chacun de son point du monde.
-Geste spontané et sans apprêt, qui leur assure,
-bon gré, mal gré, de se voir représentés indéfiniment,
-chacun tenant son petit bateau, tant
-que ce catalogue durera ou que se prolongera
-ma glose.</p>
-
-<p>Je crois voir la Reine de Saba offrant au héros
-du Maître de Croisset « le bouclier de
-Djann-ben-Djian, celui qui a construit les Pyramides »,
-lorsque le Consul d’Espagne tend à
-Madame de Blocqueville ce miroir rond, seule
-glace des femmes touaregs, enfermé dans une
-boîte en peau d’hippopotame. Et voici le Commandant
-de Coatpont, avec son ibis, son prêtre
-(ou sa sorcière) ; Mouton, avec sa statuette
-folle ; la vieille amie de la gouvernante, avec
-son petit sanglier doré ; le Colonel Renou, avec
-les trois balles de la Tour Malakoff, servant de
-support à une cigogne ; Monsieur de Sedières,
-avec la grenouille qui porte, sur le flanc, un diable
-tricornard, faisant danser un crocodile ; Monsieur
-de Cissey célébrant la Comtesse Louise,
-avec la pompe arabe ; le Vicomte Davoust, avec
-la pile de sous renversés et mis en fusion par le
-tremblement de terre de la Guadeloupe. Voici la
-Vicomtesse de Janzé, avec son délicieux sabot
-pointu, et Mademoiselle de Boureuille avec sa
-gracieuse petite marmite ; la Princesse de Sayn,
-la marraine de confirmation, avec sa plume
-de corail ; la Comtesse de Gervillier avec ses
-croissants, et la Comtesse de Chaponay avec
-ses lanternes.</p>
-
-<p>Voici le jeune Trobriand, avec la bague du
-bon Amatifou, le roi noir d’Attla, et le traducteur
-de Kheyam, avec le sequin de Lady Stanhope.
-Voici Madame Émile Ollivier, avec la mosquée
-de Pondichéry, sculptée dans la moelle.
-Enfin, les trois derniers, comme les trois Rois
-Mages, présentent, l’un, Monsieur Cirelli, le
-savon de Jérusalem ; l’autre, Dom d’Achille, le
-petit balai du Vatican ; et le Général Régis, la
-valve étonnante, peut-être bien, simplement,
-après tout, laissée, sur un sommet, par des
-touristes en excursion, des promeneurs en
-pique-nique.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Ce défilé que j’évoque, il eut lieu dans la réalité,
-durant près d’un demi-siècle ; et il ne tient
-qu’à vous d’en voir processionner le reflet,
-dans les quarante-deux agendas que j’ai eu
-l’honneur de vous signaler, et que nous allons
-examiner maintenant.</p>
-
-<p>Je me souviens d’un document arabe, qui
-représente le Fils de David en colloque avec la
-Reine des Fourmis. Celle-ci fait défiler de ses
-sujettes, devant le Roi des Rois, pendant je ne
-sais combien de jours, au bout desquels, elle
-apprend au souverain qu’elle en possède
-soixante et dix fois autant.</p>
-
-<p>Il demande grâce.</p>
-
-<p>Il y a de cela dans les agendas de Madame de
-Blocqueville.</p>
-
-<p>Il y a aussi une forme renouvelée de la doctrine
-de Nietzsche, la théorie de <i>l’éternel retour</i>
-de Madame Beulé, de Mademoiselle de Lagrenée,
-de Miss Reed, des Diémer, des Dorange,
-des Rigodit, des Chiala et <i lang="it" xml:lang="it">tutti quanti</i>.</p>
-
-<p>Les quelques fragments que je possède, de
-cet interminable fatras, se peuvent ranger sous
-trois rubriques. La première contiendra tout ce
-qui ressortit à une vanité naïve et folle, une vanité
-de vieille petite fille gâtée.</p>
-
-<p>Elle-même en convient :</p>
-
-<blockquote>
-<p class="i">« <i>On gâte ce mauvais Moi, et il a dormi.</i>
-<span lang="en" xml:lang="en">Thanks to God !</span> »</p>
-</blockquote>
-
-<p>Parfois elle laisse passer le bout de l’oreille
-qui, pour ne pas être aussi longue que celle de
-« nos chers baudets », laisse voir l’excessive
-éclosion de son amour-propre :</p>
-
-<blockquote>
-<p class="i">X… me souhaite de rester <i>belle, bonne, spirituelle</i>
-et <i>captivante</i>, comme je suis. Poison insinuant
-que l’on boit avec délices, tout en n’y
-croyant pas.</p>
-</blockquote>
-
-<p>Une petite pirouette finale, qui n’est là que
-pour attirer l’attention et l’augmenter par l’apparente
-modestie ; nous n’en avons pas moins
-notre <i lang="la" xml:lang="la">confitentem ream</i>, laquelle, d’ailleurs,
-continue de se découvrir :</p>
-
-<blockquote>
-<p class="i">La vieille Florence, mon ancienne cuisinière,
-en me trouvant <i>rajeunie, belle</i> et <i>claire de teint</i>,
-a capté mon jugement. <i>Par un coin, on est toujours
-un peu sultan.</i></p>
-</blockquote>
-
-<p>Et elle ajoute, par un de ces traits de comique
-involontaire, qui lui sont particuliers :</p>
-
-<blockquote>
-<p class="i">Je l’ai recommandée à une Dame qui, venue
-aux renseignements, est <i>tombée en extase devant
-mon caoutchouc !</i></p>
-</blockquote>
-
-<p>A qui la faute, si ce n’est à ses amis, vraiment
-un peu « monteurs de coup. » Certes, le terrain
-est favorable, mais ils l’engraissent terriblement.
-C’est elle qui le dit :</p>
-
-<blockquote>
-<p class="i">On me promet l’immortalité la plus reculée.</p>
-</blockquote>
-
-<p>Et les voilà s’interrompant d’apporter des
-« tortues branlantes » ou la soie du sorgho,
-pour asséner des coups d’encensoirs, qui
-achèvent d’exalter notre brave corneille :</p>
-
-<blockquote>
-<p class="i">Fanny me dit qu’<i>en Suède et en Norvège</i>,
-tout ce qui me touche, passionne.</p>
-</blockquote>
-
-<p>Cette Fanny pourrait bien être Miss Reed qui,
-dans ce temps-là, chantait. — Oh ! Mademoiselle,
-pourquoi contribuer ainsi à la crédule
-infatuation de votre vieille amie ? C’est, sans
-doute, pour cela que le Bon Dieu vous a retiré
-votre voix. Comment l’en blâmer ?</p>
-
-<blockquote>
-<p class="i">Mon paquet fragile et ma lettre sortent des
-Jardins d’Aladin.</p>
-</blockquote>
-
-<p>Il s’agit d’un présent envoyé à Octave
-Feuillet, qui remercie en ces termes expressifs.</p>
-
-<blockquote>
-<p class="i">Monsieur Enault s’étonne que des mains aussi
-petites puissent contenir tant de bienfaits.</p>
-</blockquote>
-
-<p>Et il ajoute :</p>
-
-<blockquote>
-<p class="i">En 70, on disait : la Marquise, dans le quartier,
-comme on disait autrefois : la Reine.</p>
-</blockquote>
-
-<blockquote>
-<p class="i">Louis Teste parle avec enthousiasme des Soirées
-de la Villa des Jasmins, œuvre colossale !</p>
-
-<p class="i">Madame Arthur Baignères m’a déclaré que,
-dans cette parure lilas et jaune, j’étais encore <i>ce
-qu’il y avait de plus charmant</i>, dans mon charmant
-salon.</p>
-</blockquote>
-
-<p>Un Monsieur Chiala se dit <i>effrayé</i> de l’esprit
-qui s’y dépense. Il y a de quoi ; on aurait peur à
-moins.</p>
-
-
-<p class="ugap">Gaston Planté déclare que la Dame a « semé
-le germe de toutes les découvertes de l’avenir ».
-Aussi vous verrez de quel accent elle le pleurera !</p>
-
-<p>Au reste, elle n’a pas à se plaindre de cette
-famille : le célèbre pianiste, frère du précédent,
-se fait photographier « tenant à la main
-un exemplaire de <i>Perdita</i>. »</p>
-
-<p>Voici maintenant des religieux.</p>
-
-<blockquote>
-<p class="i">Le cher Abbé Dumax donne l’hospitalité à
-mon jasmin dans son bréviaire.</p>
-</blockquote>
-
-<p>Un autre (qu’elle avoue « menacé de folie »)
-« rêve un travail sur la thèse du jasmin ».</p>
-
-
-<p class="ugap">Et c’est une épître d’un troisième qui lui arrache
-cette exclamation :</p>
-
-<blockquote>
-<p class="i">Superbe coup de cloche du Père Anselme pour
-m’appeler à la conquête du Ciel !</p>
-</blockquote>
-
-<p>Suite des litanies :</p>
-
-<blockquote>
-<p class="i">Lettre de Monsieur Matout (?) <i>exaltant les dons
-qui sont mon partage</i> et de Valentine Bibesco
-qui tient à se glisser tout près de mon cœur.</p>
-
-<p class="i">Mes salons décrits, mes livres exaltés, mes
-billets célébrés, d’un tour si vif et d’une allure si
-française qu’ils feront un jour la fortune des
-collectionneurs d’autographes.</p>
-</blockquote>
-
-<p>L’un lui déclare que son visage est « de ceux
-qu’on n’oublie pas » ; l’autre qu’elle est « souverainement
-gracieuse parce que souverainement
-bonne et admirablement belle, sous ses
-cheveux d’argent, avec son teint lisse et reposé. »
-Une jeune demoiselle, à qui elle a envoyé un
-petit bijou « <i>se relève la nuit</i> pour l’admirer ».
-Celui-ci lui parle de ses <i>lettres feu d’artifice</i> ; et
-celui-là l’intitule : <i>la Fille du Lion !</i></p>
-
-<p>Les cités s’en mêlent. Elle reçoit « un brevet
-d’honneur envoyé par la ville du Havre ».</p>
-
-<p>De tout cela, elle se gargarise. Alors, elle divague,
-parle de son « soir de triomphe », de
-son « suprême jour de beauté ». Et elle ajoute :</p>
-
-<blockquote>
-<p class="i">Les événements me conseillent la hâte. Inconséquence
-de l’esprit. Je crois à une fin prochaine
-de notre terre, et je tiens à m’y ancrer. Je voudrais
-<i>laisser une trace</i> poétique<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>.</p>
-</blockquote>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Goncourt disait : « Si j’avais su que le monde ne
-devait durer que tant de milliards d’années, <i>je n’aurais
-pas écrit</i>. »</p>
-</div>
-<p>C’est fait. Elle continue :</p>
-
-<blockquote>
-<p class="i">J’ai eu parfois, l’instinct que j’étais <i>le résumé
-vivant de toutes les aspirations et de toutes les
-douleurs de mon siècle</i>.</p>
-</blockquote>
-
-<p>Excusez du peu !</p>
-
-<p>C’est alors qu’elle se croit permis de faire la
-difficile :</p>
-
-<blockquote>
-<p class="i">Vraiment la race humaine est prête à grossir
-le succès, comme les badauds grossissent les
-foules. — <i>Une trentaine de personnes refusées.</i></p>
-
-<p class="i">Des lettres et des cartes à en élever un bastion.</p>
-</blockquote>
-
-<p>Et elle ne fait exception que pour le Duc de
-Brancas, parce que, dit-elle, « <i>il a jadis dansé
-avec moi !</i> »</p>
-
-
-<p class="ugap">Le plus curieux de tout cela c’est, qu’à
-d’autres moments que ces minutes de vanité
-sincère, dont elle nous a fait l’aveu, elle poursuit,
-dans les autres, ce péché mignon qu’elle
-cultive, pour elle, avec tant de passion.</p>
-
-<p>Déjà, dans le catalogue, elle nous apprend
-que le meilleur moyen de tirer parti d’une personnalité
-farouche, est de <i>presser la pédale de
-la vanité, seule capable de résonner dans une
-âme uniquement remplie d’elle-même</i>.</p>
-
-<p>Dans les notes, elle nous parle d’une amie
-possédée du « besoin de s’occuper d’elle. » — « Elle
-est vraiment amusante, mais avec quelle
-naïveté elle s’admire. » — « Elle sera très heureuse
-par sa naïve et profonde foi en elle-même. »</p>
-
-<p>La parabole de la paille et de la poutre réalisa-t-elle
-jamais pareille application ?</p>
-
-<p>Et cependant, il y a la critique, la petite et la
-grande. Une de ses nièces (oh ! les familles !)
-fait chez elle une entrée brusque pour lui annoncer
-qu’elle est <i>insultaillée par Étincelle</i>. — Mais,
-du terrible et beau chapitre de d’Aurevilly,
-que pense-t-elle, que dit-elle ? — Je n’en
-relève qu’une faible trace, page 256 du Catalogue,
-à propos d’un article de Pontmartin
-« sur M. Barbey d’Aurevilly », terminé par le
-conseil d’aller se jeter aux pieds de ses victimes,
-Rue du Bac, puis Quai Malaquais (Ces deux
-derniers mots <i>en capitales</i>).</p>
-
-<p>C’est tout ; mais les agendas du temps sont
-peut-être plus explicites. Cela serait curieux à
-vérifier.</p>
-
-<p>En attendant, elle reprend assez vite pied
-dans son illusion et recommence à faire la risette.
-Ses correspondants et ses visiteurs l’y
-aident. L’un d’eux a fait garnir son appartement,
-de glaces, <i>pour se donner une illusion de
-galerie</i>. Elle serait bien capable d’en faire autant,
-la bonne Dame, si la réception faisait défaut.
-Mais il n’y a pas de chômage. Et, pour miroirs,
-elle a les yeux de Charles Buet, de Lizzie
-Heckel et du Chevalier de Paravey.</p>
-
-<p>N’allez pourtant pas croire qu’elle soit dénuée
-de <i>jugement</i>. Elle a ses bonnes heures,
-où elle nous donne, de cette qualité, de sérieuses
-ou plaisantes preuves, dont je compose
-un second groupe.</p>
-
-<blockquote>
-<p class="i">J’ai attendu Madame de Rambuteau, venue me
-prendre pour me conduire à <i>Fédora</i>. Arrivée
-au théâtre, je me demandais si c’était bien moi.</p>
-
-<p class="i">Cette pièce de Sardou est inouïe de médiocrité.
-Une mosaïque des Danicheff, un plagiat réaliste
-du premier acte des Huguenots. Seulement Fédora
-n’est point une Valentine et ne laisse pas
-partir son amant.</p>
-
-<p class="i">Sarah Bernhardt est médiocre, sauf dans les
-deux derniers actes. Elle se roule comme une
-panthère, féline en vraie slave. Sa dernière robe,
-impossible, à fleurs immenses, est belle, étrange.</p>
-
-<p class="i">Berton est bon dans le dernier acte.</p>
-
-<p class="i">Une telle pièce est un triste symptôme de l’état
-mental de notre temps ; donc, curieuse, mais
-point intéressante.</p>
-
-<p class="i">Sophie Menter est véritablement grande artiste,
-simple et puissante, réunit la force à la grâce,
-rappelle le jeu de Liszt. Et ses yeux sont tout un
-roman.</p>
-
-
-<p class="i ugap">Mesdames Beulé et de Janzé sont venues battre
-l’air de leurs récits mondains.</p>
-</blockquote>
-
-<p>La première est « aigre comme une grappe
-de raisin vert ».</p>
-
-<blockquote>
-<p class="i">Madame de Janzé me dit que c’est <i>le Gaulois</i>
-qui a appris à la pauvre Madame de Beaumont
-qu’elle a un cancer.</p>
-</blockquote>
-
-<p>La même visiteuse conte l’histoire du cocher
-de la même dame…</p>
-
-<blockquote>
-<p class="i">S’arrêtant devant un christ dans les environs
-de Marly, et s’écriant : « C’est pitié, Seigneur
-Christ, de vous voir si maigre ! On dirait que
-vous mangez avec nous à l’office de Madame la
-Comtesse. »</p>
-
-
-<p class="i ugap">Alix nous a raconté comment le Shah a envoyé
-un homme à cheval prévenir la Princesse
-Mathilde de sa visite, et lui dire de faire préparer
-une chaise percée et de l’eau glacée.</p>
-
-<p class="i">En arrivant, sans se gêner, il a couru à la
-chaise, et mangé et bu en vrai sauvage.</p>
-
-<p class="i">A Londres, il a voulu acheter Lady Roseberry,
-et même la Princesse de Galles, étonné d’une résistance
-au Shah de Perse.</p>
-
-
-<p class="i ugap">La belle Comtesse de Mailly-Nesle a ébloui
-l’assistance par sa fierté d’amazone.</p>
-
-
-<p class="i ugap">Valentine Bibesco se fait syrène, quand elle a
-besoin de vous.</p>
-
-
-<p class="i ugap">Monsieur Bourdeau, être pensant, parmi toutes
-ces cailles jacasses. Un vrai intelligent, <i>bien plus
-profond</i> que son beau-père.</p>
-
-<p class="i">Le Docteur Courbeyre, d’une séduction bizarre ;
-des airs d’oiseaux des tropiques, sauvages
-et câlins, que je ne connais qu’à lui.</p>
-
-
-<p class="i ugap">Diemer, burlesque, jouant en moustaches, un
-rôle de femme, à Trouville, dans une comédie
-de Massa.</p>
-
-
-<p class="i ugap">Monsieur de Béthisy, si honnêtement vaniteux !</p>
-
-
-<p class="i ugap">L’ennui enterré avec lui, il me reste, du pauvre
-chevalier<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>, qui m’aimait sincèrement, un souvenir
-affectueux et tout fait d’estime.</p>
-</blockquote>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> De Paravey.</p>
-</div>
-<blockquote>
-<p class="i">Monsieur de X…<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a> faisant claquer son ratelier,
-comme un alligator de féerie.</p>
-</blockquote>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Les noms sont dans l’original.</p>
-</div>
-<blockquote>
-<p class="i">Visite des Z… Elle, <i>qui a remarqué le départ
-de mon beau secrétaire. Elle a un œil de commissaire-priseur.</i> — Quel
-triste mari, grognon,
-nul, ennuyeux comme <i>Excelsior</i> où j’avais eu la
-sotte idée de les conduire. — Leur fils laid, mais
-spirituel ; aussi éveillé que le père est endormi.</p>
-</blockquote>
-
-<p>Suivent :</p>
-
-<blockquote>
-<p class="i">Une grande grosse femme, de force à supporter
-les tristesses de la vie.</p>
-</blockquote>
-
-<p>Une autre :</p>
-
-<blockquote>
-<p class="i">Bouffie, importante et ridicule.</p>
-</blockquote>
-
-<p>Une autre encore avec :</p>
-
-<blockquote>
-<p class="i">Un chapeau-parapluie et une robe vert-printemps.</p>
-</blockquote>
-
-<p>Des réflexions philosophiques :</p>
-
-<blockquote>
-<p class="i">C’est un Allemand qui, me voyant debout, a
-voulu me donner sa place. — O chère vieille
-France, élégante et polie, qu’es-tu devenue ?</p>
-</blockquote>
-
-<p>Puis, comme elle est douloureusement malade,
-en même temps que sa sœur et sa cousine,
-elle s’écrie :</p>
-
-<blockquote>
-<p class="i">Trois parentes <i>ennemies</i>, ensemble torturées…
-dernière sympathie !</p>
-</blockquote>
-
-<p>Ce dernier trait n’est-il pas assez beau, comme
-les autres sont assez jolis ?</p>
-
-<p>Voici maintenant de ces traits de comique,
-notés ailleurs, et dans lesquels il y a d’une drôlerie
-naturelle dont les effets lui échappent.</p>
-
-<blockquote>
-<p class="i">Que de peine pour cette demeure d’un jour !
-On est venu conférer du Petit Saint-Thomas, décider
-une table de peluche. Il s’agit de ne pas
-paraître trop dépouillée aux yeux de mes nièces.</p>
-
-<p class="i ugap">M. V… ramenée aux souvenirs par la mort
-de son père, mais qui semble avoir trouvé les potiches
-vertes jolies.</p>
-
-<p class="i ugap">M… me demande tendrement à m’emprunter
-mille francs.</p>
-
-<p class="i ugap">J’ai copié du grand volume d’autographes en
-regardant sauter mes poissons rouges, installés
-par Aubert, sur la fenêtre de mon petit salon,
-parmi une forêt naine de plantes vertes et de
-fleurs, pour me remercier d’un habit du matin.</p>
-
-<p class="i ugap">Malade, ce jour de fête et de mort de ma mère,
-je me sentais indiciblement triste, et j’ai dû
-écrire vingt et une lettres pour décommander demain.
-Mon cœur voulait cet hommage pour le
-souvenir de Laprade.</p>
-
-<p class="i ugap">Une caisse de coquillages et une bécasse portant
-à la patte : Mes dernières volontés sont
-d’être mangées par Dame d’un grand cœur et
-d’un grand esprit. — J’ai reconnu l’essence des
-Trobriand, deviné Adolphe.</p>
-
-<p class="i ugap">J’ai lu l’office, terminé le Vicaire de Wakefield
-et reçu une bonne lettre de Monsieur Denormandie.</p>
-
-<p class="i ugap">Christine me dit que les fruits confits viennent
-d’elle, et me raconte les tristesses de sa vie.</p>
-</blockquote>
-
-<p>Et, à la suite de cette bécasse testatrice, de
-ces potiches lacrymatoires, et de ces <i>chinois</i>,
-recommence le cortège des cadeaux :</p>
-
-<blockquote>
-<p class="i">Vœux et chocolats, dans une ravissante coupe
-de Bohème.</p>
-
-<p class="i ugap">Du gibier de Norvège et Madame Beulé.</p>
-
-<p class="i ugap">Alix, avec une gentille perdrix, mais triste.</p>
-
-<p class="i ugap">Une plume bénite pour moi par Léon XIII.</p>
-
-<p class="i ugap"><i>Et jusqu’à</i> des cheveux de Monseigneur Bourget.</p>
-</blockquote>
-
-<p>Serait-ce l’auteur de <i>Cruelle Énigme</i> qu’elle
-appelle ainsi ! — Qu’arrivera-t-il, si elle va
-<i>jusqu’à l’altesse</i> ?</p>
-
-<p class="ugap">Et, pour clore le défilé, voici paraître ses domestiques,
-lesquels lui offrent (n’est-ce pas touchant ?)
-un parapluie… qu’elle se refusait !</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>J’ai gardé pour la fin, trois notes qui demandent
-un peu plus de développement, entraînant
-pour moi, souvenir et rêverie.</p>
-
-<p>On sait l’attraction qu’exercèrent, en 89, sur
-les vieillards, l’Exposition et la Tour Eiffel.
-Cette dernière surtout qui, le jour de l’ouverture,
-fut prise d’assaut par des septuagénaires,
-un instant rajeunis par cette inauguration de
-l’impossible.</p>
-
-<p>La bonne Marquise fut de ceux-là. Elle nous
-conte son ascension avec gaîté. L’an suivant
-elle devait mourir. Il semble que cette trêve de
-89, cette trêve à d’étranges, mais réels maux, lui
-ait été accordée pour faire, sous cette forme
-exotique et cosmopolite qu’elle affectionnait,
-ses adieux à la vie.</p>
-
-<p>Adélaïde Louise, toute requinquée, va et
-vient du Quai Malaquais au Champ de Mars.
-Elle rayonne, s’attife encore et, le soir, confie
-au cher agenda : « Chacun est surpris de voir
-avec quelle élégance je m’habille. »</p>
-
-<p>D’aucuns critiqueront cela. Je ne suis pas de
-leur avis. La vieillesse est d’elle-même assez
-disgracieuse, pour que l’essai de réagir avec
-goût me semble louable. Notre héroïne y réussissait-elle ? — Là
-est la question. Elle, vous le
-voyez, n’en doute pas. Mais laquelle de ses manifestations
-lui inspirait un doute sincère ?</p>
-
-<p>Nous étions un peu jeune pour juger de ces
-atours, qui nous apparaissaient bizarres, extravagants,
-en même temps que puérils<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Seraient intéressants à consulter, à ce propos,
-trois cahiers qui se suivent, au catalogue : <i>Mes coquetteries
-d’autrefois</i>, histoire des costumes ; puis <i>Description
-de toilettes, etc…</i> enfin, la <i>Clef des costumes</i> des
-« entêtantes » soirées.</p>
-</div>
-<p>Elle était fort juponnée, et bouffante sur son
-canapé ; elle faisait penser à ces fillettes qui
-jouent en étalant et gonflant leur robe, à ce
-qu’elles appellent : <i>faire un fromage</i>.</p>
-
-<p>Ce fromage était surmonté d’une tête bien
-singulière ; un visage à la fois assez massif, aux
-traits assez fins, parmi lesquels, je m’en souviens,
-des yeux bruns et brillants, un nez un
-peu fort, une grande bouche aimable et rieuse
-d’où la voix sortait forte et timbrée. Mais l’extraordinaire,
-c’était la haute coiffure toute
-blanche (je parle des dix ou quinze dernières
-années) en racines droites, et qui avait remplacé
-les bandeaux de naguère. On eût dit une vieille
-Marie-Antoinette du Jeu Floral, ou si vous préférez,
-pour plus d’exactitude, une Clémence
-Isaure, coiffée par Léonard. Mais ce n’est pas
-tout. Cet édifice enfariné se couronnait de fleurs
-et de fruits en abondance ; oui, jusqu’à de petites
-pommes d’api en cire, que je revois et qui
-se mêlaient aux fleurettes, comme dans ces
-bouquets sous globe que l’on voit encore, en
-des vases dorés, dans des auberges de villages.</p>
-
-<p>Les toilettes se composaient de combinaisons
-assez naïves. Jamais elle ne donna dans le
-<i>grand faiseur</i>. Ce devait être fait à la maison,
-par la femme de chambre, ou tout au moins
-par une couturière de quartier, et sur un patron
-uniforme : une jupe cloche et le mantelet
-pareil, garni d’un petit ruché régulier. « Ainsi
-troussée », elle s’asseyait au beau milieu du
-canapé, sous son caoutchouc, et attendait le
-monde. Elle avait l’air d’un gros joujou, d’une
-idole pour enfants, ou de l’une de ces madones
-habillées d’étoffes et qui ressemblent à
-des poupées.</p>
-
-<p>Revenons à l’Exposition, que je ne perds pas
-de vue, et où le personnage ainsi décrit ne vous
-en apparaîtra que mieux, promenant son anachronisme
-poudré et bouffant par la Rue du
-Caire ou parmi les restaurants du Trocadéro, à
-s’exclamer sur les fontaines lumineuses.</p>
-
-<p>Voici une phrase qui vous le présentera, et
-moi, par-dessus le marché ; elle est dans l’agenda
-de l’époque :</p>
-
-<blockquote>
-<p>« Le Pavillon Japonais, embaumé par de
-grands lis blancs d’un ineffable parfum, j’ai
-regardé avec intérêt les arbres forestiers réduits
-à l’état de jolis nains, dont le cher Abbé
-Huc m’avait tant parlé et dont le prix est de
-quatre cents à neuf cents francs. Un seul est
-acheté par le Comte de Montesquiou. »</p>
-</blockquote>
-
-<p>La visiteuse ne dit pas lequel. C’était celui
-qui écrit ces lignes, dont l’étendue, l’application
-et la sympathie amusée sont à sa louange.</p>
-
-<p>Elle a bien pu penser qu’il s’agissait de moi,
-car elle m’avait connu ; mais, à ce jour, son
-commentaire se borne là.</p>
-
-<p>Il doit y en avoir plus long ailleurs. En 78, où
-je lui fus ramené par Pierre de Chaponay, à
-l’occasion d’un dîner pour Liszt, que je souhaitais
-d’entendre.</p>
-
-<p>Elle m’accueillit fort aimablement ; mais que
-tout cela fut incohérent et cocasse !</p>
-
-<p>Le vieil abbé en soutanelle, avec sa tête de
-lion bougon, visiblement las et embêté de ce
-qu’on sentait se préparer le concert à l’œil ;
-avec, en outre, le piège du voisinage d’une
-américaine qu’il avait, disait-on, admirée autrefois
-et qui lui apparaissait aussi défraîchie que
-lui-même. Mauvaise chère, dans la petite salle
-à manger, entre les vilains objets qui se reconnaissent
-au Musée. Il y avait Mounet-Sully. En
-sortant de table, je le jure, le grand pianiste, sans
-y être autrement convié, se dirigea vers le grand
-piano, silencieusement l’ouvrit, joua trois airs, se
-leva, sortit pour ne plus revenir, à la stupeur
-désespérée de l’Amphitryonne toilettée et qui se
-préparait un triomphe, dont les témoins projetés
-arrivèrent, une heure plus tard, encombrant
-l’escalier de leur déception et de leurs plaintes.</p>
-
-<p>Il me semble difficile que les babillards
-agendas ne racontent pas cette folle soirée.</p>
-
-<p>Nos relations se prolongèrent un peu ; mais
-sans s’accentuer, ne battirent que d’une aile,
-jusqu’au moment de s’envoler tout à fait.</p>
-
-<p>J’étais sensible au comique de l’ensemble,
-mais moins qu’aujourd’hui et l’ennui suintant
-du milieu, dans cet intérieur sans beauté, l’emporta ;
-je l’avoue, je tournai casaque.</p>
-
-<p>Mais j’avais eu, de « la Fille du Lion » une
-vision bien antérieure. Celle-là, au moment du
-mariage de ma sœur avec Cambacérès, propre
-neveu de la Marquise. A l’occasion de ces noces
-elle avait probablement oublié des inimitiés de
-famille, et paru à des dîners dans Savigny, le
-château des siens.</p>
-
-<p>Là, elle m’avait semblé plus grande (mais
-j’étais enfant) d’une assez belle stature, brune,
-en bandeaux, avec une brillante expression de
-visage, une coiffure de rubans noirs, et de
-longues boucles d’oreilles.</p>
-
-<p>J’étais à table, auprès d’une Demoiselle Martin,
-gouvernante des petites de Cambacérès. Et
-j’eus, dès lors, l’occasion de constater ce qui
-m’apparaît mieux maintenant, le fâcheux esprit
-dont sont animées ces institutrices. Celle-là ne
-cessa, durant tout le repas, de me <i>chiner</i> la
-Marquise, à laquelle elle présentait d’ailleurs,
-le visage le plus ouvert. Et je n’oublierai jamais
-l’étonnement avec lequel ma candeur d’alors
-s’entendit conter, par cette Campan endiablée,
-que Madame de Blocqueville possédait encore
-quantité d’autres noms et bien notamment
-celui de <i>Marquise de Mille Savates</i>. (Elle aurait
-pu dire : mille peignoirs).</p>
-
-<p>Notez que tout cela se passait sous les yeux,
-presque sous le nez de la Dame, à laquelle,
-s’interrompant de la dauber dans mon oreille,
-elle envoyait par-dessus la table, des risettes et
-des douceurs.</p>
-
-<p>Cette scène m’est restée présente, et je ne
-doute pas qu’elle n’ait eu des suites, si je m’en
-rapporte à cette note des agendas :</p>
-
-<blockquote>
-<p class="i">Zénaïde m’a parlé de Mademoiselle Martin en
-m’examinant. J’ai répondu par un silence de
-pierre.</p>
-</blockquote>
-
-<p>La troisième et dernière note est plus délicate.
-Tâchons de l’aborder délicatement. Elle a
-trait à ce qui pourrait bien être le <i>secret sentimental</i>
-de cette Comtesse d’Escarbagnas du
-Quai Malaquais, laquelle, il faut l’espérer, vécut
-de meilleurs romans que ceux qu’elle écrivit,
-enfin, ne fut pas de glace.</p>
-
-<p>Je m’empresse d’ajouter (on le voit du reste
-à travers mes petites querelles) que je la tiens
-pour une parfaite gentille dame dont comme
-elle le disait fort bien, du Chevalier de Paravey
-« l’ennui enterré avec elle, le souvenir me reste
-tout fait de sympathie et d’estime ». Si donc,
-je parle d’aventure, je n’entends rien qui ne
-soit digne d’elle, dans les égarements du cœur.
-Elle avait été mal mariée ; elle restait veuve et
-libre. Je ne sais ce qu’on lui prêta. De plus
-proches d’elle par l’âge et les relations pourraient
-en parler encore.</p>
-
-<p>Je me contenterai donc de signaler ce passage
-significatif, découvert dans l’un des petits
-cahiers :</p>
-
-<blockquote>
-<p>« Tout mon cœur tremble ! Eustaquio administré,
-mourant, voulant me voir ! — Tel est
-le rêve qui m’a éveillée, quand je murmurais :
-« Mon seul amour a été vous. » — C’est
-vrai, trop vrai. »</p>
-</blockquote>
-
-<p>Il ne saurait s’agir ici d’indiscrétion. Le droit
-aux recherches dans un Musée, ne peut pas être
-contesté ; surtout, quand, ainsi que dans celui-là,
-les moindres réserves ont été stipulées.
-Or, les agendas, non seulement n’ont été ni détruits
-ni exclus, mais figurent au Catalogue,
-bel et bien, pour la plupart, timbrés de bâtons
-de maréchaux, de chiffres et de couronnes. Il
-ne pourrait donc être question, jamais, en aucune
-façon, j’y insiste, d’en interdire, ni même
-d’en marchander la lecture à ceux que la mémorialiste
-au petit pied (souvent dans le plat)
-appelait : « des chercheurs de l’avenir. »</p>
-
-<p>Je vais plus loin, je voudrais que de ses survivants
-amis (les parents préfèrent toujours le silence)
-prissent la chose en main ; que Madame de
-Janzé (aujourd’hui Princesse de Faucigny-Lucinge),
-la séduisante Alix de Choiseul-Gouffier,
-tant de fois mise en scène par ces intarissables
-croquetons, que Miss Reed ou les Diemer assidus
-visiteurs de la Marquise, se missent à piocher
-les calepins, pour en extraire et en éditer
-ce qui peut intéresser ou amuser le monde. Ce
-n’est pas que je croie à de grandes découvertes
-devant résulter de cet échenillage ; ce microscopique
-Saint-Simon, ce minuscule Dangeau
-s’arrêtait vite, pas d’écrire (jamais !) non ; mais
-de penser et de réfléchir. Néanmoins il y a des
-surprises, des boutades parfois volontairement
-comiques, d’autres fois inconsciemment, et ce
-ne sont pas les moins amusantes. Il y a aussi
-des observations qui peuvent ne pas être sans
-leur menu prix, et des jugements piquants sur
-bien des gens encore en vie. Enfin qui sait ce
-que réserverait un déchiffrage approfondi de
-ce Journal ? Je ne pense pas qu’on y trouve
-« le germe de toutes les découvertes de l’avenir ».
-Mais enfin, qui sait ? Car ainsi que le formule
-exactement, non pas le Conservateur
-assez rébarbatif de la Salle d’Eckmühl, mais
-son gardien bon enfant et doué d’esprit philosophique :
-« Y en a bougrement d’écrit là-dessus.
-Elle en a mis du barbouillis. »</p>
-
-<p>Quant à moi, j’ai fait ma cueillette, et crois
-pouvoir me vanter d’avoir brodé, sur ce bas-bleu
-cher à d’Aurevilly, quelques attrayants ramages.</p>
-
-<p>Drôlatique figure que celle de cette Philaminthe
-Napoléonienne, par certains côtés si solennelle,
-par d’autres, si follette, bondissant
-hors de son bain d’herbes, où elle fait, selon son
-expression, des « coquetteries dans l’eau »,
-pour aller recevoir un abbé, qui lui promet la
-santé et lui prescrit des remèdes ; entourée de
-son bestiaire (car les monstres jaunes ne lui
-suffisaient pas ; elle y ajoutait ses poissons
-rouges, son doggey Consuelo, son chat Cendro
-et son izard privé Cawdor !)</p>
-
-<p>Faudrait-il chercher beaucoup pour dénicher
-entre les bras de cette « Romaine noblement
-drapée », cette oie qu’elle semble vouloir cacher,
-comme la statuette de son muséum, mais que
-la tuméfaction de son jabot dénonce au Monde ?</p>
-
-<p>Voici l’heure de la <i>philosophie religieuse</i>, dont
-elle a fondé le prix à Toulouse, un beau jasmin
-de Riballier. Et elle se sent, c’est encore sa
-locution, « emportée dans une transe pieuse et
-bleue ».</p>
-
-<p>Le moment arrive d’entendre ses visiteuses
-« battre l’air de leurs récits mondains », car
-elle-même ne sort plus guère. Et elle pense à
-Salomon, en entendant Madame de Janzé lui
-raconter les tristesses de sa vie.</p>
-
-<p>C’est alors l’instant du dîner, dont elle écrit
-avant de se retirer : « De par l’eau de Vals j’ai
-pétillé ; dormait mon âme immortelle ! »</p>
-
-<p>Ce trait n’est-il pas charmant et bien caractéristique,
-oui, caractéristique de sa vertu et de
-son aimable nature, un peu aussi de son
-<i lang="la" xml:lang="la">aureæ mediocritatis</i> ?</p>
-
-<p>Une moins réservée aurait écrit : de par le
-champagne. L’eau de Vals lui suffit pour pétiller ;
-aussi ne pétille-t-elle jamais beaucoup
-plus qu’une source thermale. On pétille selon
-ses moyens.</p>
-
-<p>La porte s’ouvre, arrivent les habitués, les
-Janzé, les Diémer, Madame Beulé, Mademoiselle
-de Lagrenée, que parfois elle paraît aimer,
-puis qu’elle critique, Miss Reed et Lizzie Eikel,
-les Trobriand, les Coatpont et, encore, des
-étrangers dont j’oublie le nom, espagnol, je
-crois, et qui revient incessamment. Ceux qu’il
-baptise ne font pas de cadeaux, car je ne les retrouve
-pas au Catalogue ; mais si c’est l’époque
-du jour de l’an, chacun des autres est <i lang="la" xml:lang="la">dona
-ferens</i> et apporte, qui, « un délicieux sabot
-pointu formant boîte » ou une « gracieuse petite
-marmite dorée ».</p>
-
-<p>Et à cela, elle n’a jamais résisté, la chattemite,
-ne résiste pas, ne résistera.</p>
-
-<p>On fait un <i>tresilio</i>, puis l’on se sépare. Et,
-avant de se confier au sommeil, qui d’ailleurs se
-fait souvent prier, quand les huîtres marinées
-ne figurent pas sur le menu, elle rouvre le cher
-confident de ses papotages, lui apprend que
-des voisins de Villers, auxquels elle croyait,
-viennent de se montrer au-dessous de ce qu’elle
-en attendait, pour une question de lessive ; — puis,
-elle décrit son costume vert et lilas, en
-demandant à Dieu d’être meilleure.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch2">II<br />
-LES MIRLITONS AZURÉS</h2>
-
-<blockquote class="epi">
-<p class="drap"><span class="sc">L’Invitée</span> : « Baptiste, quelle est la poétesse
-que la Duchesse vient de serrer dans
-ses bras ?</p>
-
-<p class="drap"><span class="sc">L’Annonceur</span> : « Madame la Marquise est
-comme moi, nous ne connaissons personne
-aujourd’hui. »</p>
-
-<p class="sign"><span class="sc">Forain</span>.</p>
-
-</blockquote>
-
-<p>Ayant eu l’occasion d’étudier, dans le précédent
-Essai, le personnage d’une <i>Précieuse</i> de la
-première moitié du dernier siècle, je me suis
-demandé si un type semblable, ou seulement
-similaire, se pourrait reproduire de nos jours,
-en tenant compte des modifications qui résultent
-de l’<i>entourage</i> et de la <i>mise</i>. — Mais n’est-ce
-pas déjà beaucoup, étant donné ce que nous
-avons vu accomplir par ces deux éléments
-combinés ?</p>
-
-<p>Quant à la mentalité résultant, pour Maîtresse
-Corbeau, de l’infatuation due à la flagornerie
-des renards d’à présent, serait-il même besoin
-d’insister beaucoup pour la faire reparaître ?
-Certain « délicieux chevalier » que nous
-voyons jouer un rôle de metteur en scène, dans
-l’histoire du bas-bleu d’avant-hier, ne demande
-qu’à ressusciter (si ce n’est déjà fait) pour organiser
-les « thés littéraires » où Mademoiselle Vacaresco,
-bombant sous son noir, débite la Ballade
-Roumaine.</p>
-
-<p>Il persuade aux mondaines, le chevalier,
-comme autrefois Caro, qu’elles pourraient bien
-avoir en elles, les moyens (dirai-je : le moyeu ?)
-d’un Voiture. C’est lui qui les incite à éclaircir
-leurs crêpes, pour déjeuner chez un tiers, avec
-Pierre Lafitte, et lui lâcher, au bon moment,
-qu’elles ont « fait de jolis vers… hier ». — Le
-décevant barbier, lui, devait toujours <i>raser</i> gratis,
-le lendemain… Elles, c’est toujours la
-veille, qu’elles ont <i>rimé</i>, et pourtant, cela revient
-au même.</p>
-
-<p>Dès l’aube, elles ont apostrophé le berger de
-la montagne, trempé la soupe aux herbes des
-champs, et leur mouchoir, des pleurs de la nuit ;
-puis, dans une branche du laurier d’Apollon,
-taillé la poutre qui doit occuper leur œil, sans
-les empêcher de juger la paille des autres points
-de vue. Ainsi nanties, elles se glissent aux
-réunions de <i>Fémina</i>, au <i>Concours Sévigné</i>,
-au <i>Thé Conférence</i>. Le délicieux chevalier les
-attend, à la sortie, pour les conduire au <i>Dîner
-des Poètes</i>, où l’on vient de les élire. Dans l’intervalle,
-elles ont posé pour un photographe de
-<i>Madame et Monsieur</i>, et on leur a pris une interview. — N’est-ce
-pas, après tout, assez échauffant,
-de s’asseoir à son bureau, devant un kodak,
-et d’affecter un air de Sibylle de Cumes en
-invoquant la Postérité, et en composant des
-vers <i>à son édredon</i> ?</p>
-
-<p>Mais elles sont nombreuses, celles qui sortent
-aujourd’hui de ce gaufrier et rien ne peut, ne
-doit sembler plus ordinaire. Il faudra donc,
-pour que le type reprenne du relief, qu’il se
-greffe sur des circonstances capables de lui assurer,
-avec abondance et continuité, des développements
-falots et risibles.</p>
-
-<p>Ces circonstances peuvent se rencontrer.</p>
-
-<p>Quand notre Dame de Charité, lectrice-née
-d’un journal à charades et à patrons, s’égare
-dans les officines d’un journal à palmes, elle y
-rencontre les plus dodus encriers de la contemporaine
-production féminine. Mais la quenouille,
-qui veut se faire aussi grosse que
-Madame Bulteau, risque fort de perdre son lin,
-sans gagner de laine. Tout au plus obtiendra-t-elle
-qu’on lui applique le titre travesti du roman
-de cette éminente confrère ; et, ce titre, ce
-sera, pour elle : <i>La Sueur sur la Rime</i>.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Un des principaux obstacles à la réapparition,
-de nos jours, du type dont je parlais plus
-haut, c’est, tout d’abord, et tout simplement
-que <i>le Bas-Bleu n’existe plus</i>. J’ai dénoncé,
-ailleurs, les raisons de cette faillite, selon moi,
-regrettable, si je le compare au type qui s’y est
-substitué. La femme savante, même dans la
-mauvaise acception du mot, ne valait-elle pas
-mieux, en effet, que la femme soi-disant <i>sincère</i>,
-fort exactement définie par Monsieur Richepin,
-dans sa Préface au livre de Monsieur Stoullig,
-l’autoresse « dénuée de style et de grammaire »,
-la poétesse « incapable de chanter quatre vers de
-suite se tenant », mais très capable « de prendre
-une antiquaille pour une trouvaille en sa gaucherie
-niaise et prétentieuse » ?</p>
-
-<p>J’ai moi-même ajouté quelques touches à ce
-portrait, dans ma réponse à Émile Berr, à propos
-de l’Avenir de l’Aristocratie :</p>
-
-<p>« En ce qui concerne les femmes, ces immunités
-vont plus loin, elles tournent à ce que
-j’appellerais volontiers : l’<i>ovation dans l’œuf</i>.
-Une autre que Madame de Noailles pourrait
-trouver mauvais de voir mettre à son niveau, de
-si foudroyante façon, des Saphos si élémentaires.
-Elle s’en gardera bien, puisque ce serait
-manquer d’esprit. Elle se contentera d’en
-sourire. Il n’en est pas moins vrai que des
-dames cessent brusquement de tricoter, pour
-délyrer, et remplacent les aiguilles dont elles
-ourdissaient des coiffures pour de petits gueux,
-par des calames, tressant, dressant, pour
-Apollon, des lauriers qui se souviennent du
-casque-à-mèche.</p>
-
-<p>« Ont-elles raison, ces Parques, de vouloir
-jouer les Muses ? Elles <i>brodaient au passé</i> ;
-aborderont-elles à l’avenir ?…</p>
-
-<p>« Pour celles qui sont sincères, je conseille
-de se représenter l’accueil qui serait fait à la
-nouvelle qu’elles ont perdu leur titre (nobiliaire),
-leur fortune, leur hôtel et leur cuisinier.
-Peut-être l’interview se ferait moins nombreuse,
-l’appareil photographique les viserait
-moins, on se passerait d’elles dans les banquets
-et les distributions de prix ; traitements dont,
-au reste, elles n’auraient qu’à se louer, s’ils
-communiquaient un peu d’hésitation à leur
-lyrisme, de sécurité à leur syntaxe et de discrétion
-à leur génie. »</p>
-
-<p>Ce portrait n’est pas du tout celui de la Précieuse
-d’avant-hier. Elle avait beau se défendre
-d’être un bas-bleu, elle l’était parfaitement,
-une femme savante, trop savante, à tort et à
-travers, j’en conviens, mais avec, au moins, le
-mérite de son étude et de son effort.</p>
-
-<p>Point n’était autre, cette Marguerite de Navarre
-à qui l’Évêque de Meaux écrivait :
-« Madame, s’il y avait, au bout du monde, un
-docteur qui, par un seul verbe abrégé, vous pût
-apprendre, de la grammaire, autant qu’il est
-possible d’en savoir, et un autre, de la rhétorique,
-et un autre, de la philosophie, et aussi
-des sept arts libéraux, chacun par un verbe
-abrégé, vous y courriez comme au feu. »</p>
-
-<p>Les dames dont je parle ne veulent, elles,
-rien apprendre que l’<i>Art d’accommoder les
-restes</i> d’Orphée, et d’en trousser un miroton,
-aromatisé de laurier-sauce.</p>
-
-<p>Un qui plaide pour leur cause, sans d’ailleurs
-y tenir beaucoup, et plutôt pour donner satisfaction
-aux sentiments d’amitié qui l’unissent à
-une de ces Demi-Muses, me disait récemment :
-« A-t-on le droit de chicaner les gens sur les
-passe-temps qu’ils adoptent ? » — La proposition
-n’est pas soutenable. Et si les gens décident,
-ingénument ou non, de se moquer du
-monde en lui donnant des vessies pour des
-lanternes, comment le monde ne serait-il pas
-en droit de faire sentir aux gens qu’il n’est pas
-leur dupe ? Comment, en outre, cette déclaration
-ne serait-elle pas la contrepartie de la joie
-qu’on peut et doit éprouver à honorer une
-Desbordes-Valmore, dans le passé, et à vanter,
-dans le présent, un livre comme <i>Les Huit Paradis</i>
-par exemple ?</p>
-
-<p>C’est le même sophisme dont usait, avec une
-égale insincérité, un homme de talent, cherchant
-à innocenter l’encrier de sa Dame : « Elle
-fait ça, disait-il, <i>comme elle ferait de la tapisserie</i>. »
-Oui, la tapisserie, c’est toujours à elle
-qu’il faut en revenir ; mais non pour l’injurier,
-comme voulait cet auteur, en la comparant à
-de la <i>cacographie</i>.</p>
-
-<p>Beaux canevas, attendus par le point de Hongrie,
-espérés par le point de Saint-Cyr, je
-crois plutôt vous avoir rendu justice quand
-j’écrivais à une de vos anciennes fidèles, menacée
-de vous abandonner pour le point d’admiration
-de la fausse gloire : « C’est déjà bien
-assez triste de ne pas faire de la tapisserie ! Une
-femme, selon moi, ne doit y renoncer que si
-la Sapho qui est en elle, — ou qu’elle y croit, — l’emporte
-décidément sur la Pénélope que,
-pour mon compte, je préférerai toujours ! »</p>
-
-<p>J’ai, pour cela, de bonnes raisons : je reçois,
-d’une dame Scandinave, qui était venue voir
-mon palais rose, un coussin charmant ; il porte
-inscrit, en caractères de rubis, de grenat et de
-corail, de pourpre et de sang, de feu, d’aurore
-et de fantaisie, le nom de ma demeure, tracé
-de soies aux rougeurs diverses, laques sombres,
-carmins pâlis, les premiers comme le jour
-quand il expire, les seconds comme le jour
-quand il naît. — Oh ! que ce coussin me repose !
-Non seulement d’être venu, des pays du ski,
-servir à ma sieste ; mais d’être un oreiller
-<i>auquel on ne fait pas de vers</i> !… et dont l’Atropos
-qui le brode, m’apparaît comme une
-parque d’élégance et de délicatesse, faisant
-justice du <i>Prix Vie Heureuse</i>… et même du <i>Prix
-Nobel</i> !</p>
-
-<p>Mon Zodiaque de lettres féminines est au
-complet. On n’y jetterait pas une épingle, — même
-à tête bleue. Douze signes, douze
-cygnes.</p>
-
-<p>J’y vois Madame <span class="sc">Edmond Adam</span>, la vaillante
-doyenne de nos auteuresses et la robuste aïeule
-de nos politiciennes ; <span class="sc">Gyp</span>, qui est ma voisine
-et, j’ose dire, mon amie ; <span class="sc">Judith Gautier</span>, que
-je considère ; <span class="sc">Daniel Lesueur</span>, dont les facultés
-jouent avec une souple force, capable de redonner
-foi en la vie ; Madame <span class="sc">Alphonse Daudet</span>,
-qui a un joli brin de plume aux aiguilles
-de son tricot ; Madame <span class="sc">Bulteau</span>, qui traite ses
-lecteurs de napoléonienne façon.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Partout Lui, toujours Elle, ou brûlante, ou glacée,</div>
-<div class="verse">Leur image, sans cesse assiège ma pensée !…</div>
-</div>
-
-<p><span class="sc">Madame Goyau</span>, dont la culture désarme et
-dont la bonne grâce attache ; <span class="sc">Madame Delarue-Mardrus</span>,
-que j’admire et que j’aime ; <span class="sc">Madame
-de Régnier</span>, que j’apprécie sans la connaître,
-et <span class="sc">Madame de Noailles</span>, que j’admire sans
-l’aimer.</p>
-
-<p>Enfin, la <span class="sc">Princesse Bibesco</span>, sur le seuil de
-ses Paradis, comme un charmant Saint Pierre
-féminin dont le trousseau compte huit clefs ; et
-certaine montagnarde dont j’ai oublié le nom,
-qui fait du Théocrite dans les Grisons, et du
-Lespinasse dans l’Engadine, brûle sur la glace,
-et nous apparaît un peu comme une Religieuse
-Portugaise de la neige.</p>
-
-<p>J’entends une voix me dire qu’un zodiaque
-féminin, dans lequel ne figure pas Madame Séverine,
-a bien des chances d’être incomplet. Et
-comme je suis de cet avis, je propose d’associer
-Madame Goyau et Madame Bulteau, pour en
-confectionner de considérables <i>Gémeaux</i>. Deux
-têtes sous un même bonnet, deux bienséances
-sur un même siège. Cela nous rendra, pour l’auteur
-de <i>Pages Rouges</i>, le signe auquel il a droit,
-et que nous lui offrirons de grand cœur.</p>
-
-<p>Quant à la Duchesse de Rohan, elle s’est
-mise à <i>jouer aux Lettres</i>, avec une puérilité enjouée
-dont je ne conteste pas la bégayante bonhomie,
-et comme les enfants font des trous
-dans le sable, ou organisent une dînette, au
-cours de laquelle une noix joue le rôle d’un
-poulet rôti, cependant qu’une crotte de chocolat
-prend l’importance d’un <span lang="en" xml:lang="en">plum-pudding</span> ;
-elle malmène l’alphabet, elle tripote les mots
-qui servirent à Montesquieu et à Chateaubriand,
-à Hugo et à Gautier (je ne cite que
-ceux-là) pour construire leurs pyramides ; et
-elle les dérange en petits pâtés, pour ses amis et
-connaissances. Elle fait penser à des écoliers
-brouillons et naïfs, qui auraient ouvert un médaillier,
-et pris des profils laurés pour jouer au
-bouchon. Comme ces espiègles sont bien gentils,
-on ne les gronde que juste ce qu’il faut.
-Seulement on leur reprend les Césars, pour les
-remettre dans le médaillier… dont on ne laisse
-plus traîner la clef.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>« <i>C’est regrettable qu’il ne se soit trouvé, dans
-son entourage, personne pour la décourager !</i> »
-me disait fort bien un jeune homme qui, dans
-ce temps-là, ne manquait pas de clairvoyance,
-en me parlant d’une de ces dames fâcheusement
-atteintes de ce que j’appellerais volontiers : <i>l’incontinence
-du rythme</i>.</p>
-
-<p>C’est bien dit, avec mesure, indulgence et
-sévérité.</p>
-
-<p>Non, il n’a pas raison (et il le sait bien) l’ami
-du Quart-de-Muse, quand il affirme qu’il ou
-elle a le droit de se divertir, aux dépens de nos
-oreilles et de nos cœurs.</p>
-
-<p>Notez d’abord que la personne prendrait elle-même
-fort mal, si elle en avait vent, le plaidoyer
-de son défenseur, parce qu’<i>elle n’admet
-pas du tout</i> que son passe-temps soit, pour elle,
-un <i>amusement</i>, mais bien un <i>labeur</i> ; elle y insiste,
-pleurant, avec <i>sincérité</i>, les jours perdus,
-par elle, pour <span class="sc">l’Œuvre</span> ! — Non, il n’a pas raison,
-et il le sait encore mieux, le subtil ami du
-d’Annunzio féminin, en affirmant que son
-Égérie est en droit <i>de ne pas tapisser</i>. Quel service
-cette nymphe aurait-elle rendu à Numa, si
-elle avait prétendu régner pour son compte, au
-lieu de l’assister, dans son intérêt ?</p>
-
-<p>Là est la maldonne transcendante. Quand
-celles qu’on appelait autrefois les Maîtresses de
-maison (avant l’invention de Madame Four) se
-seront toutes mises à jouer du plectre, ce n’est
-pas chez elle qu’on ira jouer de la fourchette.
-Et on n’aura pas tort : on y mangerait mal.</p>
-
-<p>Non, une Maîtresse de maison ne doit pas
-être un d’Annunzio féminin, mais un Mécène
-féminin, si elle est apte à jouer ce noble et difficile
-rôle ; et, si elle a le bonheur d’avoir un
-d’Annunzio chez elle, je lui conseille de le
-prendre par la main, de le conduire vers ce
-qu’elle aura de mieux à lui soumettre comme
-tribune ou comme cathèdre, au lieu d’y monter
-elle-même et de s’y asseoir, en offrant à
-son public, moins docile et moins louangeur
-qu’elle ne le croit (à quelques exceptions près,
-prises dans l’aveuglement ou dans la flatterie)
-offrant, dis-je, un spectacle assez semblable à
-celui du <i>Dormeur éveillé</i>, ou du personnage qui
-en est l’équivalent dans le prologue de la <i>Mégère
-Apprivoisée</i>.</p>
-
-<p>Oui, représentez-vous qu’une simple lectrice
-(encore pas des meilleures puisqu’elle s’endormira)
-s’endorme sur les œuvres d’un bon poète,
-et qu’elle se réveille, persuadée par un songe
-(à moins que ce ne soit par Monsieur du Bled,
-Monsieur de Bouchaud ou Monsieur Sarlovèze)
-qu’elle est devenue ce poète lui-même. Vous
-voyez d’ici les amusants développements, sans
-compter les enseignements, qu’un dramaturge
-pourrait tirer de cette situation, jusqu’au réveil
-final, accompagné, je le crains, de quelques
-nazardes.</p>
-
-<p>Fallait pas qu’elle y aille !</p>
-
-<p>Or, savez-vous ce qu’elle fait, en attendant
-la foudre, la Demi-Muse ? — Je le demandais,
-l’autre jour, à quelqu’un qui la fréquente, et
-qui me répondit, sans que j’aie bien su démêler
-ce qu’il y avait de blagueur ou de convaincu,
-dans cette réplique : <i>Elle jouit de sa gloire !…</i></p>
-
-<p>Je préfère, je l’avoue, et infiniment, celle de
-la Dame qui, — au lieu de chercher un Orphée
-dans son for intérieur, où ne se rencontre que
-Morphée — regarde autour d’elle, et trouvant,
-hors de son âme, ce qu’elle y poursuivait imprudemment,
-un <i>artiste vrai</i>, lui fait la fête et la
-place qui conviennent, avec goût et avec grâce.</p>
-
-<p>Mais si la Poésie est réellement en elle, et capable
-de s’exprimer, combien plus grande sera
-la valeur de la Dame, quand elle fait, de son
-plein gré, le sacrifice de ce don, lui préférant
-son <i>devoir</i>, qui est d’accueillir un talent supérieur
-au sien, et de le célébrer, au lieu de le
-contrefaire !</p>
-
-<p>C’est le grand mérite de la Comtesse Greffulhe,
-d’avoir su comprendre cette loi, et c’est l’hommage
-que j’ai tenu à honneur de lui rendre,
-sur ce point, au cours du passage que je lui ai
-consacré dans mon Éloge de Gustave Moreau :</p>
-
-<p>« Certes ! il y a quelque chose de <i>divin</i>, dans
-le fait de retrouver une main, que pourraient
-distraire des futilités, sans cesse occupée à
-exalter de nobles causes d’art ; et cela, sans y
-mêler rien de pédant, sans y ajouter des productions
-personnelles, qui en excluraient le désintéressement ;
-en un mot, sans rien perdre
-de sa grâce. »</p>
-
-<p>Une autre Grande Dame, la Duchesse de Rohan,
-parut, un instant, aussi, se complaire
-dans l’art désintéressé d’accueillir les Maîtres,
-de les exalter et semblait devoir y exceller.</p>
-
-<p>Je ne sais ce qui l’en a détournée ; une
-simple distraction, je veux l’espérer, et qui ne
-se prolongera pas, je veux le croire.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Un mien ami qui se fait un malin plaisir de
-me mystifier, m’apporte, parfois, de soi-disant
-vers de poétesses à la mode. Je le soupçonne
-de les fabriquer à mon usage, ces vers ; mais
-comme il réussit à m’égayer, je n’approfondis
-pas, et me laisse bercer par cette Érato incohérente.
-Voilà sa dernière cueillette, dont je lui
-laisse la responsabilité :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">J’aime à me promener sur les bords de la Seine,</div>
-<div class="verse">Sur la berge fleurie ou sur le Cours-la-Reine…</div>
-</div>
-
-<p>Ceci, mon ami le chante sur un air de Café-Concert,
-avec lequel le distique s’accorde, à
-vrai dire, assez bien.</p>
-
-<p>Mais ce n’est qu’une entrée de jeu. Voici
-maintenant une veillée mortuaire, dans une
-maison de paysans.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Le cheval et la vache,</div>
-<div class="verse i3">Compagnons des labeurs,</div>
-<div class="verse i3">Veillaient après leur tâche,</div>
-<div class="verse i3">Tout près, <i>comme les sœurs</i>.</div>
-</div>
-
-<p>Mon ami trouve le dernier vers irrévérencieux
-pour les nonnes.</p>
-
-<p>De prime-abord, cette critique peut paraître
-avoir raison. Mais, en y regardant mieux, ne
-serait-ce pas le cas d’évoquer cette fameuse sincérité
-dont parle Richepin, et de rappeler ces
-tableaux de primitifs, en lesquels, dans le voisinage
-d’une crèche, on voit fumer des mufles
-et renifler des naseaux, non loin de la touchante
-humanité des bergers et des rustres ?</p>
-
-<p>On voit que mon ami exagère.</p>
-
-<p>Le vrai, c’est que ces dames-maçonnes (ou
-qui auraient pu l’être), dans leur empressement
-à construire un monument rival de celui
-d’<i>Horace</i>, en oublient un peu trop la simple
-construction grammaticale. Il n’est que trop
-certain, que celle qui s’écrie, dans un bel élan :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">J’étais sur le balcon, près de Louis de France<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a> ;</div>
-<div class="verse">Il était à cheval…</div>
-</div>
-
-<p class="noindent">donne à entendre, incontestablement, que ce
-balcon est de proportions assez inusitées, puisqu’il
-supporte un cavalier avec sa monture. Or,
-il n’en est rien ; en réalité, la Dame est sur le
-balcon de Monsieur de Nolhac, et à quelques
-mètres de la statue équestre de Louis XIV. Seulement,
-cela, notre poétesse le sait si bien, qu’elle
-oublie de le dire, sans s’apercevoir qu’elle dit tout
-autre chose, et d’assez comique, ma foi ! Heureusement
-que :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Le célèbre Nolhac, l’érudit de sa race…</div>
-</div>
-
-<p class="noindent">est là pour tout remettre en place : la dame,
-chez Vaugelas, le Soleil, sur son socle, avec son
-coursier, et se voit récompensé de son hospitalité,
-non moins que de ses soins, par ce bel
-hexamètre qu’on ne lui envoie pas dire.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Cet auteur se plaît fort à faire apparaître nos
-grands rois dans ses petites machines. « Henri IV
-a passé… une branche a cassé… » sans autre raison
-que de fournir une rime, et la provision de chevilles
-nécessaires à l’établissement de la chose.</p>
-
-<p>J’ai pour amie une femme d’esprit qui, non seulement
-découpe et collectionne les strophes de cette
-poétesse, <i>mais les fait encadrer</i>. Après tout, l’encadrement
-c’est une <i>distinction</i>, quels qu’en puissent être
-les motifs. Tout le monde ne l’obtient pas. Mon amie
-aime mes vers, elle ne les fait pas encadrer.</p>
-</div>
-<p>Ce qui suit, mon ami l’admire, et il a raison.
-Il s’agit d’un caniche au poil <i>jamais taillé trop
-court</i>.</p>
-
-<p>Le citateur affirme, et je suis de son avis, que
-rien ne donne la sensation de l’<i>infaillibilité</i>,
-comme ce <i>jamais</i> appliqué à la tonte. Les années,
-elles-mêmes, peuvent être d’inégale durée, bissextiles,
-en un mot ; les tondeurs d’hommes
-peuvent, une fois par hasard, émonder, d’un
-ciseau distrait, une boucle d’Alcibiade ou d’Antinoüs,
-de d’Orsay ou de Brummel ; seul, le
-merlan de <i>Petto</i> (c’est, paraît-il, le nom du caniche,
-sans cesse égal à lui-même) réussit à
-faire se rencontrer, dans la frisure d’un toutou,
-le tranchant d’Atropos et la ponctualité de
-Saturne. Les queues des comètes pourront bien
-être rasées de trop près ; jamais celle du symbole
-de fidélité, qui associe en lui la mesure du
-sentiment et la régularité de la fourrure.</p>
-
-<p>Quelques personnes, feuilletant le même volume
-(à vrai dire, je ne sais plus bien lequel,
-mais peu importe) blâment la hardiesse de certaine
-apostrophe au vice-président de la Société
-Artistique des Amateurs, l’honorable Monsieur
-Fournier, que l’auteur interpelle, en lui demandant
-si, quelque jour d’orage, dans un petit trou
-pas cher, il ne se serait pas, par hasard, senti :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Le sel à pleine lèvre, auprès d’un cormoran ?</div>
-</div>
-
-<p>A vrai dire, on se représente difficilement à
-pareille fête, le sympathique père du sympathique
-Maire de Compiègne, debout, dans sa
-tenue correcte, aux côtés de l’oiseau pêcheur,
-faisant claquer son bec et gonflant son col, où
-se débattent sardines et maquereaux, rougets
-et limandes !</p>
-
-<p>Mais la Poésie a de ces audaces. J’ai gardé
-pour la fin celle qui me paraît, entre toutes,
-mériter ce titre.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">L’étoile, dans la nuit, guide l’homme, vers l’anse…</div>
-</div>
-
-<p class="noindent">fait un vers devenu célèbre, emprunté aux
-« fugitives » d’une grande Dame dont, entre
-nous, j’ignore le nom, <i>que je préfère ne pas savoir</i>.
-<i>L’Œuvre</i> suffit.</p>
-
-<p>J’entends dire que Sem projette d’illustrer
-cet étonnant alexandrin. Voici comment il interprète
-la scène : un décor de profondes ténèbres,
-parmi lesquelles, bras étendus, s’avance,
-en tâtonnant, un personnage dans le simple
-appareil dit pan de chemise. Au-dessus, une
-étoile à cinq branches, l’étoile en papier d’argent
-des Rois Mages, décoche un rayon sur
-l’huis entr’ouvert d’une table nocturne, laquelle
-laisse s’arrondir hors d’elle-même, pourvue
-d’un éclat blanc par l’astre démonstratif,
-l’oreille du vaisseau ardemment évoqué par la
-confidence du pèlerin noctambule. (Ouf !)</p>
-
-<p>Et, pour plus de sécurité en même temps
-que d’autorité, le quatrain est dédié à un
-ministre <i>plénipotentiaire</i>. J’ai nommé Monsieur
-Paléologue.</p>
-
-<p>Est-ce en mémoire de ces citations, qu’un
-autre de nos amis (celui-là « un tout petit peu
-méchant » comme disait, de lui, une auteuresse)
-avait terminé, par cet hexamètre, le portrait
-d’une poétesse un peu trop pressée d’arriver :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">« Et son désir d’écrire est un petit besoin » ?</div>
-</div>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>La cause de ces désorientations, sinon de ces
-désordres<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>, réside et se résume tout entière
-dans ce distique cité par Rivarol :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Le charme de leurs vers sublimes et parfaits</div>
-<div class="verse">M’inspire la fureur d’en forger de mauvais.</div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> L’enrôlement spontané, dans le bataillon des
-<i>écrivaines</i>, de dames qui n’ont aucune vocation pour
-cet art et aucune aptitude pour ce métier.</p>
-</div>
-<p>On commence par réciter le <i>Mouflon</i> du Vicomte
-de Guerne ; mais, à ce jeu, le désir d’y
-aller de son Mouflon personnel ne tarde pas à
-naître ; et le premier mouflon se fait sans qu’on
-y pense.</p>
-
-<p>Estimez-vous heureux, si le mouflon n’est
-pas bicéphale, comme le mouton récemment
-mis au jour par une de ces éleveuses de Salon,
-au cours d’un poème (?) qui m’apparaît tel
-qu’un <i>Roi des Aulnes</i> de la tératologie.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Et l’on n’en vit jamais d’aussi maigre à la foire.</div>
-</div>
-
-<p>C’est la bergère elle-même qui l’avoue, en
-nous décrivant son agneau phénomène.</p>
-
-<p>Ma foi, pendant que nous y sommes, pourquoi
-ne pas appliquer, à ce Roi-des-Aulnes là,
-ce qui reste de ce vers auto-justicier ?</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Et l’on n’en vit jamais d’aussi maigre… dans Schubert.</div>
-</div>
-
-<p>L’ardeur de créer ce qu’on <i>croit être</i> un <i>Salon
-Littéraire</i> s’en mêle, et les petits succès de
-vanité qu’on y remporte, devant un public de
-complaisance, transforment en une insatiable
-<i>pituite de vanité</i>, ce qui n’avait d’abord été
-qu’un <i>apéritif de gloriole</i>.</p>
-
-<p>Autre éleveuse :</p>
-
-<p>En voici une qui a le toupet de déranger un
-grand journal (un peu bien condescendant, ce
-me semble) pour lui publier des sornettes de ce
-calibre. Elle se promène au milieu de ses bêtes
-dont elle se proclame reine (Ce n’est pas moi
-qui le dis). Et elle énumère ses sujets :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Écureuil est mon page,</div>
-<div class="verse i3">Lapin, mon écuyer.</div>
-<div class="verse i3"><b>. . . . . . .</b></div>
-<div class="verse i3">Et toi, chat qui sommeilles,</div>
-<div class="verse i3">Sois mon Prince Régent.</div>
-</div>
-
-<p>Voyons, n’en conviendrez-vous pas avec moi,
-plutôt que d’écrire ces bêtises et de les faire imprimer,
-est-ce que Clotho ne ferait pas mieux
-de coudre une brassière ?</p>
-
-<p>Vous me direz peut-être, avec l’Ami des
-Femmes Savantes, dont je parlais tout à l’heure,
-que le mal n’est pas bien grand et que Banville
-se contentait de tenir Bélise pour « une
-pauvre insensée presque attendrissante ».</p>
-
-<p>Tout d’abord, si j’étais, moi, l’ami de Bélise,
-<i>je ne voudrais pas pour elle de ce compliment-là</i>.
-Je me permets d’ajouter ensuite que je crois
-préférable de ne pas confondre les <i>fugitives</i>
-avec les <i>fuites</i>, et de ne pas s’en aller mirlitonnant,
-comme cet autre barytonnait.</p>
-
-<p>C’est le moyen de parler comme Monsieur de
-Krüdner ; et le moyen n’est pas enviable.</p>
-
-<p>Quant à l’auditoire de ces hôtels de Ramponneau,
-l’éclectisme avec lequel il est recruté
-apparaîtra suffisamment dans l’anecdote suivante.</p>
-
-<p>Un jour que j’avais fait réciter, devant une de
-ces <i>Madame Muse</i>, un poème de Pierre Dupont,
-j’eus l’étonnement d’entendre qu’elle me disait :
-« Il était, l’autre jour, chez moi. »</p>
-
-<p>Et comme je faisais observer, à ma gracieuse
-interlocutrice, que l’auteur des <i>Bœufs</i> ne pouvait,
-quelque désir que pût en éprouver son
-ombre, avoir quitté son mausolée pour entendre
-réciter <i>le Mouflon</i>, même dans un salon
-<i lang="en" xml:lang="en">select</i>, je dus me contenter de cette réponse :
-<i>En tout cas, c’est un nom qui ressemble
-bien à ça.</i></p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Il existe cependant un public autre que celui
-de ces petits endroits, desquels il est assez naturel,
-après tout, que les habitués applaudissent
-au « tarte-à-la-crême » d’une Dame qui
-leur en offre leur part. Mais cet autre public,
-lui aussi, n’est pas insensible à certaine forme
-de <i>snobisme</i>, dans l’inférieure acception de ce
-mot, lequel peut en avoir une <i>supérieure</i>, quand
-il signifie : <i>désir de s’honorer en fréquentant de
-véritables grandeurs</i>.</p>
-
-<p>Quoi qu’on en puisse dire, les publics ressemblent,
-de plus en plus, à ces dîneurs sans
-appétit, qui négligent la pièce de résistance,
-pour ne chipoter que la garniture et la quenelle.</p>
-
-<p>La démonstration en fut encore récemment
-faite par une anecdote que je veux conter, je
-m’empresse d’ajouter : sous toutes réserves,
-parce qu’elle est due à la source dont j’ai parlé,
-à l’apport d’un ami aimable, mais inventif,
-peut-être bien capable d’avoir fabriqué l’ana,
-pour le besoin de la cause.</p>
-
-<p>On prétend qu’un éditeur sérieux ayant projeté,
-même, en partie, réalisé, une réimpression
-des <span class="sc">Pensées de Pascal</span>, laquelle lui occasionnait
-de grands frais, qui devaient se couvrir
-par la souscription, s’attrista de voir celle-ci
-ne pas donner ce qu’il en attendait, mais au
-contraire, s’attarder et bouder avec une paresse
-humiliante pour le sentiment contemporain
-et la mentalité française.</p>
-
-<p>Comme il exprimait sa déconvenue, devant
-un groupe d’amis qu’il consultait sur le
-meilleur moyen de remédier à ce marasme,
-l’un d’eux parut réfléchir profondément ; puis,
-tout à coup, avec la flamme que dut avoir,
-dans les yeux, l’homme qui clama : « Mouillez
-les cordes ! » au moment où l’obélisque allait
-retomber, ce nouveau sauveteur, lui, s’écria :
-« <span class="sc">Obtenez une préface de la Duchesse de
-Rohan !</span> »</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Je n’aurais pas demandé mieux que de finir
-sur ce trait, à la fois profond et badin, beaucoup
-moins préoccupé de décocher une malice
-personnelle, trop joyeuse pour n’être pas elle-même
-désarmée, que de rechercher une vérité
-générale ; mais quelques réflexions me sont encore
-apparues sur le propos, et je préfère les
-consigner ici, dans l’espoir de n’y pas revenir.
-Car il ne me plaît pas qu’on imagine que je
-veuille prolonger ce débat. Le sujet m’a paru
-<i>plaisant</i> et <i>opportun</i>. Je l’avais abordé incidemment
-dans un autre article. Aujourd’hui, je
-l’accoste avec plus de netteté ; mais, je le répète,
-pour l’épuiser, en ce qui me concerne.</p>
-
-<p>Un de nos Maîtres a écrit que « le <i>génie</i> est
-une <i>patience</i> ». Il faudrait dire de même que
-l’<i>Art</i> est, avant tout, un <i>métier</i>, ou du moins
-ne peut s’en passer. La Duchesse de Verluise
-serait très étonnée, et fort mécontente, en un
-mot, se jugerait impudemment mystifiée si,
-cherchant un cuisinier, on lui en offrait un qui
-jusque-là, titulaire d’autres fonctions et seulement,
-la veille, charmé des jeux de couleurs
-offerts par le mélange de la tomate et de l’omelette,
-aurait décidé de se consacrer à l’art de
-Vatel, sans autre garantie, pour les convives,
-que la subite passion de cet ancien cocher pour les
-œufs battus et la crème fouettée.</p>
-
-<p>La bonne Dame ne s’aperçoit pas que c’est
-pourtant ce qu’elle fait elle-même avec les
-cordes de la lyre, dont elle nous sert les débris,
-sous forme de boyaux de chats, qui se souviennent
-du miaulement de leurs ancêtres.</p>
-
-<p>Laissez les enfants à leurs mères, laissez les
-roses aux rosiers, laissez les duchesses à leurs
-métiers, qui sont des métiers à tapisserie !</p>
-
-<p>Ah ! <i>la tapisserie ! la tapisserie !</i> on dira que
-j’en radote, ça m’est bien égal. D’abord parce
-que ce sera vrai, et que je m’applique à ne pas
-être de ceux que la vérité choque. Savez-vous,
-Mesdames, que Louis XV y travaillait avec
-passion ? Sinon, je me forge un plaisir de vous
-l’apprendre, dans l’espoir, d’ailleurs vain, de
-vous réconcilier avec elle. N’importe ! Apprenez
-qu’il faisait crever des postiers, sur le chemin
-de Versailles, afin d’aller lui quérir, à Paris,
-l’écheveau dont il avait besoin pour terminer
-un fond, ou compléter une fleurette ? — Et
-si ce détail ne suffit pas pour vous rendre au
-canevas qui vous attend, que vous faut-il ? — Une
-statue ? Eh bien, je veux qu’on la vote, et
-qu’elle soit la plus charmante du monde, avec
-son air recueilli, son front penché sur l’aiguille
-au chas oblong, sur la souple aiguillée et le
-réseau symétrique du tissu ajouré, qui ressemble
-aux alvéoles d’un candide rayon, prêt à
-se remplir agréablement du miel coloré des
-soies.</p>
-
-<p>Oui, une statue, dans le passé, à la Comtesse
-Mathilde, et dans le présent, à Madame Delessert,
-à la Princesse de Beauvau, les deux dernières
-qui, parmi nous, aient porté haut et beau
-la fidélité aux arts délicieux des Parques de salon,
-les Dames filandières.</p>
-
-<p>Revenons à la Duchesse de Rohan. Ce qui caractérise
-son art (?) c’est <i>l’audace</i>. L’autre jour,
-elle se représentait occupée à faire des achats,
-dans de Grands Magasins. Le bon Coppée eût
-approuvé le choix du sujet ; aurait-il (ce n’est
-pas certain) sanctionné la témérité de l’image
-qui met en scène la cliente de feu Boucicaut et
-de feu Chauchard, et la fait</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Acheter de la soie et de longs <i>fils de laine</i> ?</div>
-</div>
-
-<p>Un autre aurait écrit : de longs <i>brins</i> de laine.
-En effet, un brin peut-être plus ou moins ténu,
-mais garde le droit d’être aussi long que possible.
-Notre éminente acheteuse fait bon marché
-(c’est le cas de le dire) des scrupules dont s’embarrassent
-encore l’entêtement du rhéteur et
-l’hésitation du grammairien. Aujourd’hui elle
-nous dévide des fils de laine ; demain nous lui
-devrons de la laine de fil ; après avoir bouleversé
-les rayons d’Hélios, elle chambarde les « rayons »
-d’Hériot, et je donnerais volontiers, pour épigraphe
-à la pièce, le vieux calembour, autrefois
-inspiré par un roi de Grèce, dont on avait dit :
-« Il faut qu’Othon soit philhéllène. »</p>
-
-<p>C’est égal, je n’en tiens pas moins pour un
-heureux symptôme, le retour de la dame, aux
-broderies de ses aïeules. Puissent les fils de
-laine, vraiment dignes d’un magasin de <i>nouveautés</i>,
-la rattacher à un <i>métier</i> qui, désormais
-ne soit plus celui de Lamartine retouché par La
-Palisse, ou de Musset revu par Boquillon !</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Sortant, un jour, d’une de ces matinées, dont
-certains invités commencent par écrire à la patronne,
-pour solliciter d’elle la redingote qui
-leur permette de se produire, une dame que
-nous appellerons Édith, et dont l’avis, en ce
-temps-là, ne me semblait pas négligeable, me
-saisit de cette conclusion discutable, déjà.
-« Comment ne pas tenir pour une flatterie, à
-notre égard, le fait qu’<i>ayant tout</i>, elles veulent
-encore <i>ce qui nous appartient</i>, le bel art
-d’écrire ? » — Édith, je ne suis pas de votre
-avis ; et bien au fond, pas non plus vous-même.
-Jamais le <i lang="la" xml:lang="la">distinguo</i> ne fut plus nécessaire ; jamais
-le « soyez plutôt maçon » de l’honnête
-Boileau, ne résonna d’un plus urgent rappel ;
-jamais la qualité de la vocation ne dut être plus
-scrupuleusement interrogée qu’à l’heure où
-Thersite se prend pour Tityre et pour Tyrtée,
-sans omettre Walter, ni même Beckmesser qui
-a, du moins, pour lui, la supériorité de sa passion
-pour la tablature.</p>
-
-<p>Pendant que je suis en train de dire Thersite,
-j’ajouterais fort bien <span class="sc">Thersitie</span>. Si j’affirme
-qu’ils se tiennent tous deux pour Tircis et pour
-Tiresias, c’est sous-entendre que je ne doute
-pas de leur bonne foi. Pour cela on peut les
-plaindre autant et, si vous y tenez, plus que les
-blâmer. <i>Le blâme est pour ceux qui les abusent.</i>
-« Si vous assistiez à l’arrivée du courrier de
-<span class="sc">Thersitie</span>, m’assurait quelqu’un, vous comprendriez
-qu’elle soit leurrée ; des noms sérieux, ou
-que, jusqu’à ce jour, on crut tels, signent pour
-elle des protestations qui la déçoivent et <i>consomment
-sa perte</i>. »</p>
-
-<p>Quoi d’étonnant alors, qu’elle se méprenne
-sur l’intention de ses <span class="small">SEULS VRAIS AMIS</span>, ceux qui,
-par de légères piqûres, essaient de dégonfler
-son illusion et de la rendre aux <i>doux devoirs
-où elle excellait</i>. Mais elle n’en veut plus
-entendre parler ! La voilà en cothurne et en
-péplum, la bouche en O, à nous fournir une
-incroyable épreuve de Suétone moderne, de
-César de Salon, <span class="sc">Le Néron du Féminisme</span> !</p>
-
-<p>Je lisais dernièrement un curieux plaidoyer
-en faveur de Néron, dont l’auteur prétendait
-que ce Prince fut sincère, en <i>la croyance à sa
-vocation d’art</i>. C’est en cela que <span class="sc">Thersitie</span> lui
-ressemble. Admettez (à Dieu ne plaise ! nous
-ne voulons pas la mort, je ne dis pas de la
-pécheresse, elle n’est que fautive, mais de la
-<i>pêcheuse de bravos</i>) admettons qu’un feu de
-cheminée (la <i>cheminée</i> est une grande responsable
-dans ces affaires de déclamation salonnière)
-admettez qu’un feu de cheminée fasse
-justice de tout ce faux semblant et, non content
-de <i>roussir</i> une bandelette indue, aille jusqu’à
-vouloir <i>griller</i> notre Néronnette ; il est possible
-que, dans une dernière contorsion buccale,
-applaudie par Mademoiselle Vacaresco, elle
-pousse la clameur suprême du grand histrion
-Romain : <i lang="la" xml:lang="la">Qualis artifex pereo !</i></p>
-
-<p>C’est une figure à fixer, pour le théâtre contemporain
-et universel, que le personnage de
-<span class="sc">Thersitie</span>. Philaminthe d’Escarbagnas, trônant
-sur un <i>Monde où l’on s’ennuie</i> dont le Bellac serait
-Monsieur Fournier-Sarlovèze. Car, il faut en
-convenir, c’est cet aimable homme qui a tout
-perdu. Tout cela pour faire rimer <i>Greffulhe</i>
-avec <i>libellule</i>, sur la fin d’un dîner auquel, remarquez-le
-bien, se donne grandement de
-garde d’assister la belle Comtesse.</p>
-
-<p>Je serais surpris que Monsieur Hermant, qui
-pourrait le réaliser avec tant de force et de
-finesse, ne se laissât pas séduire par un tel sujet,
-à la fois mondain et social, si propre à mettre en
-valeur ses qualités de dialogue et d’observation,
-de courtoisie et de satire.</p>
-
-<p>Si je ne parle pas de Monsieur Bataille, pour
-cet accomplissement, c’est que la matière, uniquement
-plaisante, ne me semble pas réserver
-de place pour le pathétique poignant auquel cet
-écrivain excelle. Mais un tel esprit a tous les
-registres, et son perpétuel renouvellement, à
-chacune de ses manifestations, pourrait bien
-nous le faire apparaître, un jour, tel qu’un
-Aristophane amer, élégamment tempéré par un
-Archiloque sympathique. Enfin, quand je relis
-<i>Ces Messieurs du Tiers</i>, de Monsieur Claude Berton,
-je songe à la belle pièce qui s’est émiettée
-dans ce volume, et que ce jeune auteur nous
-rendra, sous d’autres aspects, refondue et remaniée.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Revenons à <span class="sc">Thersitie</span>. Je le répète, elle méconnaît
-ses <i>seuls vrais amis, ceux qui la réveillent</i>.
-« Il est jaloux de mon <i>salon littéraire</i> ! »
-aurait-elle dit, de l’un d’eux. — Détrompez-vous,
-bonne Madame, votre Salon, tant que
-vous ne cesserez pas d’y mettre en avant votre
-mirliton bleu, ne méritera de s’appeler que le
-<span class="sc">Guignol des Muses</span>. — « Au reste, ajouta celui
-qui nous rapportait le propos, <span class="sc">Thersitie</span> ne
-demanderait qu’à s’égayer elle-même des chiquenaudes
-que lui valent ses vers, plus ou moins
-luisants, mais elle a, paraît-il, une bru qui prend
-mal la chose. » — « Çà, c’est une belle démonstration
-de l’esprit de famille, à l’usage de ceux
-qui prétendent qu’il n’existe plus », répliqua
-Timon qui passait par là. Et il conclut, non
-sans gravité : « En tout cas, cela prouve surabondamment,
-n’est-ce pas ? que cette jeune
-Dame <i>aime mieux sa belle-mère que la littérature</i>. »</p>
-
-<p>Ce n’est pas sans plaisir que j’ai retrouvé en
-tête d’une liste d’<i>invités</i>, qu’il couronnait, ma
-foi ! fort ducalement, le nom de certaine Dame
-du Corbeau, qui s’était laissé persuader par
-des renards à deux pattes, à force de naïveté de
-sa part et, de l’autre, à force de flagorneries, de
-faire un sort à son blanc fromage de lettres,
-dans le groupe des récitants et même des débitants,
-de façon à la fois médiocre et tapageuse.
-Si ce <i>rétablissement</i> est sérieux (car il s’agissait
-bien là d’une <i>indisposition</i>) et que la ci-devant
-Muse le doive à des critiques sagement inspirées,
-je le répète, elle fera bien de tenir pour
-ses <i>vrais amis</i> ceux qui les lui ont adressées, et
-de placer au rang des <i>suspects</i>, ceux auxquels
-elle devra le mauvais souvenir (heureusement
-vite oublié) de son échauffourée lyrique.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>J’entends dire que les Auteuresses de la <i>Vie
-Heureuse</i> projettent d’élire, pour leur Présidente,
-la Duchesse de Rohan. Non seulement
-une telle circonstance ne me trouve ni dénigrant,
-ni hostile, mais je lui sais gré de me
-fournir une occasion de préciser avec netteté
-le <i lang="la" xml:lang="la">distinguo</i> dont j’ai parlé.</p>
-
-<p>C’est une chose charmante que de voir une
-aimable Grande Dame à la tête d’un groupe de
-nobles travailleuses (je parle pour celles-là). S’il
-s’en trouve parmi elles (je le crains) qui feraient
-bien de retourner à l’aiguille, qu’elles n’hésitent
-pas ! Cette agile compagne, momentanément délaissée
-par elles, au nom des tropes épointés et du
-lyrisme décousu, leur piquera peut-être le bout
-du doigt, pour se venger du porte-plume, mais
-ce sera tout bénéfice pour nos repenties, quand,
-la saison d’après, au lieu de déconsidérer leur
-écritoire par la ponte d’un nouveau roman
-informe et infirme, détaillé par Monsieur Ballot,
-elles honoreront leur corbeille à ouvrage par
-l’éclosion d’un sachet bien odorant, ou d’un
-coussin bien fleuri dont je ferai l’éloge, pour les
-dédommager.</p>
-
-<p>C’est aussi, de la part de ces laborieuses, un
-geste intelligent que celui qui leur fait mettre à
-leur tête celle qu’elles jugent justement haut
-placée par la naissance et par le cœur. Cela
-prouve qu’elles ne font pas uniquement cas du
-<i>mérite d’art</i>. La <i>distinction sociale</i> leur paraît
-aussi avoir son prix. Je leur donne raison, <i>à
-une condition</i>, c’est que les démarcations soient
-nettement établies et que ces ouvrières commencent
-par dire à leur affable Présidente, non
-pas : « Grande Dame, cesse de vaincre ! » mais
-bien plutôt : <i>Cesse d’être vaincue à la bataille
-des mots et des rythmes !</i> en un mot : « <span class="sc">Cesse
-d’écrire !</span> »</p>
-
-<p>La Duchesse d’Uzès préside comme cela, je
-crois bien, certaine association de dames
-peintres et sculpteurs, sans compter un cercle
-de femmes. Je ne connais pas les sculptures de
-la Duchesse d’Uzès. Si elles sont bonnes, la
-Présidente fait très bien de les exposer. Dans le
-cas contraire, elle donnerait un meilleur
-exemple en s’abstenant<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> Depuis, la même dame s’est mise, elle aussi, à faire
-des Conférences, mais avec <i>sonneries de trompe</i>. Duchesse
-et Cor de Chasse ; voilà un chant alterné, qui
-ne manque ni de piquant ni de piqueurs.</p>
-</div>
-<p>On sait la magnifique notoriété que s’est
-acquise la Comtesse Greffulhe comme Présidente
-d’auditions musicales.</p>
-
-<p>Je ne sache pas que cette Société célèbre
-nous ait jamais invités à entendre des opéras
-de la belle Comtesse. Je ne le regrette ni pour
-elle, ni pour nous, bien persuadé, au contraire,
-que l’incontestable autorité de sa présidence,
-vient de ce qu’elle s’est sagement abstenue de
-la compromettre par la recherche de succès
-personnels, sur un terrain qui n’était pas le sien.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Une chose que j’en suis encore à me demander,
-c’est si les propos, quand ils nous reviennent
-défigurés et détournés de leur sens, le sont
-par une mauvaise foi initiale de ceux qui les
-ont proférés ou par les rapporteurs. Voici, par
-exemple, la Comtesse Norbert de Fitz-Rabbin,
-laquelle, de sa voix de canard mégalomane,
-aurait dit, de Timon : « Voilà deux ans que je
-ne le connais plus. » — Mis au courant de cette
-parole, celui-ci répliqua : « Ce n’est pas mal,
-pour un <i>canard</i> hébreu et allemand ; mais
-enfin, c’est un canard tout de même et, par
-suite, une erreur ; vu que, si la Dame avait bien
-voulu parler franc, elle se serait contentée de
-dire : <i>Voilà dix ans qu’Il ne me connaît plus</i> ! »</p>
-
-<p>Décidément, il y a tout lieu de le craindre,
-la sincérité ne s’est pas réfugiée dans toutes ces
-<i>boîtes à thé</i> que sont devenus les salons d’autrefois.
-En voici une dernière preuve.</p>
-
-<p>Nul n’ignore que, depuis un certain temps,
-des Messieurs et des Dames du meilleur monde,
-les uns désargentés, les autres besogneuses, se
-sont improvisés reporters et, à peine dans le
-tympan le dernier hémistiche de Tirésie ou
-de Tircythère, de Tityrette ou de Tyrtéa, s’en
-vont fournir, aux grands quotidiens haletants,
-le nom des privilégiés que vient de charmer
-l’asclépiade estropié ou le phaleuque pauvre.</p>
-
-<p>Mais voici ce que je suis avide de dénoncer
-et dont je suis surpris que <i>la vindicte des innommés</i>
-(on pourrait l’appeler ainsi) n’ait pas
-fait justice : chacun de ces Messieurs, chacune
-de ces Dames folliculaires, obéissant à de personnelles
-prédilections, ou à ses propres antipathies,
-omet volontairement dans sa nomenclature,
-l’élégante qu’il ou elle veut humilier,
-l’homme d’esprit qui leur porte ombrage. Il en
-résulte que chacun des comptes rendus de la
-même réunion relate des noms différents, ce
-qui déroute la province, et quand je dis la province,
-je n’excepte pas Paris lui-même. Hormis
-la Comtesse Edmond de Pourtalès, qui n’a que
-des amis dans le journalisme du monde (si j’en
-juge par ce fait que son nom continue à inaugurer
-la liste de <i>tous les assistants</i>, de <i>toutes les
-assistances</i>, <i>partout</i> et <i>toujours</i>, même quand la
-Dame est retenue au temple ou au foyer, au
-rouet ou à la prière) aucun autre nom ne peut
-être sûr d’échapper au crible du Vicomte
-d’Eaque, devenu gazetier, ou du Baron de
-Minos, fait courriériste, sauf, bien entendu,
-deux autres noms, lesquels ne sont pas moins
-sympathiques, je m’empresse de l’ajouter, que
-fondamentaux, mais qui finiraient par donner
-à croire aux étrangers et aux indigènes, que
-Messieurs Fournier-Sarlovèze et Becq de Fouquières
-(ne pas confondre avec l’auteur des
-<span class="sc">Corbeaux</span>), représentent à eux seuls, toute l’élégance
-de Paris, tout son esprit, toute son aristocratie.</p>
-
-<p>Ce serait exagéré. C’est <i>beaucoup</i>, mais ce
-n’est pas <i>tout</i>.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>En guise de conclusion, lisez ce passage de la
-<i>Corbeille des Roses</i> de Monsieur Jean de Bonnefon,
-page 109 :</p>
-
-<p>« La Duchesse de Rohan fait des vers qui
-boitent non d’un pied, mais « de l’un et l’autre
-côté » comme dans la Bible. — Cette Dame est
-utile ; elle résume la nullité artistique d’une
-société qui l’admire. Pour signer d’un si grand
-nom des choses aussi insignifiantes, sans soulever
-de colères, il faut appartenir à un groupe
-frappé de mort. — La décadence est plus belle
-que la jeunesse. Mais la littérature de Madame
-de Rohan n’appartient pas à la décadence.
-Pour descendre, il faut avoir atteint un sommet.
-Ce qui manque précisément dans la poésie (?)
-de cette femme racée, c’est la race. L’effort d’une
-servante en retraite qui ne saurait pas le
-français serait en tout semblable aux produits
-littéraires de cette duchesse… »</p>
-
-<p>Inscrivez, en regard, cette citation de presse :</p>
-
-<p>« Une candidature intéressante à la Société des
-Gens de Lettres, celle de Madame la Duchesse
-de Rohan, qui est présentée par Messieurs Paul
-Hervieu et Jean Richepin, de l’Académie française. »</p>
-
-<p>Qu’est-ce que cela prouve ?</p>
-
-<p>Premièrement, cela prouve, si la première
-de ces opinions n’a pas tort, une vérité bien
-connue, mais qui n’avait jamais reçu de démonstration
-aussi évidente, à savoir que <i>la plus
-faible apparence de talent</i> n’est, <i>en aucune façon</i>,
-requise pour faire partie d’une Société Littéraire.
-Au reste, à quoi serviraient les <i>distinctions</i>,
-si ce n’est précisément à consoler de ne
-pas avoir de talent, ceux et celles qui ne demandent
-à la soi-disant pratique d’un art, que de
-les mettre en vedette. Le talent n’est pas pour
-les <i>vaniteux</i>, mais pour les <i>orgueilleux</i>, il <i>suffit
-seul</i>.</p>
-
-<p>Deuxièmement, cela prouve que des hommes,
-il semblerait, entre tous, marqués pour maintenir
-les traditions et faire respecter le langage,
-acceptent de patronner publiquement des sujets
-entièrement dénués des qualités techniques,
-lesquelles désignent à la sollicitude d’un tel
-protectorat. Or, dans un portrait du premier de
-ces deux immortels, je vois mentionné ce trait
-de son caractère : « Une <i>indulgence</i> qui prend
-soin de n’être jamais <i>complaisante</i>. » Voilà un
-<i>jamais</i> qui vient de rencontrer une <i>exception</i>.</p>
-
-<p>Mais ce n’est pas la seule, l’éminent co-parrain
-en fournit une pour faire la paire, et
-une qui ne craint pas d’aller jusqu’à la plus
-flagrante contradiction. Relisez plus haut le
-passage que j’ai cité, d’une préface où il est
-parlé de l’autoresse <i>dénuée de style et de grammaire</i>,
-de la poétesse <i>incapable de chanter quatre
-vers de suite se tenant</i>, mais très capable <i>de
-prendre une antiquaille pour une trouvaille, en
-sa niaiserie gauche et prétentieuse</i>.</p>
-
-<p>Qui donc a écrit ce morceau judicieux, capital
-et cinglant, si bien fait pour donner satisfaction
-aux esprits « affamés de justice » ?</p>
-
-<p>Eh bien ! mais, précisément, Monsieur Richepin
-lui-même !</p>
-
-<p>Logique ! logique ! Ce sont bien là de tes
-coups ! — Concession ! Concession ! Ce sont
-bien là de tes crimes !</p>
-
-<p>La Duchesse de Rohan sera de l’Académie.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Est-ce pour ne pas mentir à ces hautes ambitions
-exaltées pour elle, que le talent (préférez-vous
-l’art ?…) de la Duchesse de Rohan
-vient de se transformer, en cinq sec ? Adieu
-les gentils coqs-à-l’âne d’hier, si réjouissants
-dans leur bonhomie naïve ! L’allumeuse de
-<i>Lucioles</i> s’est mise à pondre, comme les oiseaux
-qu’elle a si allègrement chantés,</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">« Pondez, pondez, poules de Pâques</div>
-<div class="verse i2">Et pondez-nous de jolis œufs !</div>
-<div class="verse i2">Au bazar de la Tour Saint-Jacques<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a></div>
-<div class="verse i2">On les vendra dix sous pour deux… »</div>
-</div>
-
-<p class="noindent">s’est mise, dis-je, à pondre (et, cela, dans la
-propre chaire — <i lang="la" xml:lang="la">horresco referens</i> — dans la personnelle
-cathèdre de Madame Bulteau, qui doit
-la trouver mauvaise,) — de gros morceaux de
-prose hirsute et de <i>pathos</i> pontifiant. Plus rien
-du crû de l’Oust, ni du clos du Deffé. On dirait
-du Bouchaud débouché, démarqué, tarabiscoté,
-même <i>vacarescoté</i>, ce qui est pire. On ne m’ôtera
-pas de l’idée que cette Mademoiselle Cormon
-de la Littérature, a dû promener ses tropes sur
-l’écritoire de la Philaminthe Celte. Vrai, c’est
-aussi <i>rasoir</i> que ça !</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> Charmant euphémisme pour dire « Bazar de
-l’Hôtel de Ville », sans être accusé de faire la réclame
-au profit d’une maison ; seulement voilà, cela crée des
-passe-droits. La dame va brouiller les monuments.
-Par bonheur, elle ne saurait manquer d’écrire quelque
-chose sur Séville, avant qu’il soit longtemps. Alors,
-selon toute vraisemblance, l’Hôtel de Ville reprendra
-ses droits. Mais peut-être, les prix auront augmenté.</p>
-</div>
-<p>Et, de bout en bout, plus le moindre petit mot
-pour rire (si ce n’est <i>en bloc</i>). La bonne Dame,
-qui n’avait jamais lu que Botrel, vous cite Homère,
-gros comme le bras de Madame de Montgomery.
-Est-elle donc allée à l’école chez Monsieur
-du Bled ? — Quoi qu’il en soit, adieu tout
-l’arriéré de bonne franquette prosodique ! On
-se prend à le regretter, en face de cette pédagogie
-mal assimilée et de ce pédantisme cousu
-de fil blanc, qui semblent prétendre à « river
-des clous » si ce n’est à « boucher des coins »
-(sans le moins du monde y réussir) et qui ne
-décrochent que cette timbale, laquelle est à la
-portée de toutes les principautés, et qui est
-d’émerveiller Monsieur Sarlovèze.</p>
-
-<p>Et pourtant si ! le petit mot pour rire, je l’ai
-repêché dans ce solennel fatras ; c’est quand la
-narratrice (qui, j’aime à le conclure, ne se
-prend pas trop au sérieux) se voit, sur je ne
-sais plus quelle frontière, contester sa personnalité
-ducale (voilà ce que c’est que de patoiser !)
-par une douanière qui se représentait
-sans doute autrement les tempes ceintes de
-couronnes fermées.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">« Oh ! que ce <i>quoi qu’on die</i> est, pour moi, plein de charmes !</div>
-</div>
-
-<p>Oui, quoi qu’on die, je la retrouve là, notre
-aimable hôtesse d’avant la fatale crue des
-grandes encres ; dépouillée de toutes ces bandelettes
-roumaines qui ne sont que des bandeaux
-de Colin-Maillard, reprise aux enchantements
-d’Alcanter de Brahm, elle m’apparaît
-prête à repiger le droit d’aînesse de sa vieille
-gaîté, échappée, par miracle et grâces à Dieu,
-d’entre les féculents de Madame de Baye.</p>
-
-<p>Hélas ! vain espoir, éclaircie d’un instant !
-Adieu paniers, vendanges sont faites, des métaphores
-sans suite et des bouts rimés sans
-queue ni tête. Adieu corbeilles à papiers, débordantes
-de <i>cuirs</i> saugrenus et de joyeux
-<i lang="la" xml:lang="la">lapsus</i> ! On nous a joué le tour de rentrer tout
-ça, qui heureusement ne s’absente pas sans
-laisser d’adresse. C’est aux soins obligeants de
-Lemice-Terrieux, baie des Lestrygons, dans
-l’<i>Odyssée</i> !</p>
-
-<p>Encore un mot.</p>
-
-<p>On se souviendra peut-être que je me suis
-demandé s’il était toujours temps de rendre à
-la Grande Dame, si malencontreusement transformée
-en petite muse, le service de restituer
-la seconde à la première, au point de ne plus
-entendre parler de celle-ci ; et qu’un interlocuteur
-m’avait répondu : « Il est trop tard. »</p>
-
-<p>— Était-il réellement trop tard ?</p>
-
-<p>Peut-on supposer que la rimeuse éolienne
-ait eu connaissance de certaines petites mercuriales,
-et, plus ou moins consciente du service
-que, <i>sincèrement</i>, elles voulaient lui rendre et
-quoi qu’en puissent penser ceux qui ne voient
-pas plus loin que le bout de leur encensoir,
-n’en ait pas moins fait son profit ? Il est sûr que
-la composition paraît s’étancher, la récitation,
-se résorber. De temps à autre, de loin en loin,
-les clients des thés poétiques, terrifiés de se
-voir reprendre leur verseuse ducale, exaltent
-bien encore le débit acclamé d’une sornette
-philosophique ; tout de même les rechutes sont
-moins fréquentes, il y a du mieux.</p>
-
-<p>Ce qui ferait croire, même à des satiriques
-modestes, qu’ils pourraient bien avoir quelque
-part dans cette amélioration, c’est l’obéissance
-abusive à l’un de leurs conseils (on voit que de
-tels critiques n’abusent pas, eux, de la victoire).
-« Nulle ne serait mieux qualifiée pour ce titre
-de Présidente, on n’en saurait trouver de plus
-affable… » formulait un libelle bienveillant<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>.
-Malgré tout, l’auteur n’entendait pas, avec ce
-seul propos de consolation, créer, du même
-coup, un tel nombre de fauteuils présidentiels,
-pour un même séant, fût-il bienséant, parmi
-tous. Présider, la même année, aux destins de
-Shakspeare et à ceux d’Ingres, n’était-ce pas
-déjà beaucoup, même pour une fringale de
-sièges ; était-il besoin d’y ajouter encore un
-discours de réception, en l’honneur de Madame
-Paquin, dans je ne sais plus quel cercle ?</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> Ce n’est pas l’avis de tout le monde ; une raison
-de plus pour que ce soit <i>le bon</i>. Quelqu’un me dit
-avoir rencontré, dans une gare de banlieue, une petite
-dame qui gesticulait, levant au ciel de petits yeux
-et de petits bras. Elle parlait de tels ou tels châtelains
-du voisinage et vociférait : « Montesquiou a écrit sur
-eux des choses affreuses ! »</p>
-
-<p>Je demandai le nom de la crieuse ; c’était, me dit-on,
-une provinciale, qui habite Fontainebleau, régalée
-chez ceux qui, dès lors, lui paraissent <i>intangibles</i>.
-Un nom qui finit en <i>i</i>.</p>
-
-<p>C’est tout ce dont le narrateur se souvenait.</p>
-
-<p>J’ai répliqué : « Disait-elle au moins, que le livre
-était bien ? » — On m’a répondu : « Pas du tout !
-Elle était <i>furieuse</i> ».</p>
-
-<p>Un voisin de ladite dame aurait encore formulé,
-parlant de l’auteur d’<i>Une Petite Mademoiselle</i> : « Il
-vient de publier un volume dans lequel il tape sur
-toute sa famille. » — Ce n’est pas exact, je n’ai pas
-parlé de lui.</p>
-
-<p>Me voilà tenu de le dédommager.</p>
-</div>
-<p>Comme je demandais à quelqu’un la raison
-qui faisait s’unir tant de hampes et de bâtons,
-de sceptres et de thyrses, dans une main, sans
-nul doute, aristocratique, mais peut-être mieux
-faite pour le crochet tunisien ou la broderie
-anglaise, la personne me répondit : « C’est
-vrai… <span class="small">MAIS IL Y A UNE TOMBOLA</span> ! »</p>
-
-<p>Cette parole fut le Chemin de Damas de mon
-incertitude et de mon doute. Je compris, une
-fois de plus, que « Dieu fait bien ce qu’il fait »
-comme l’affirme notre bon La Fontaine, dans
-<i>le Gland et la Citrouille</i>. Si les dieux des méchants
-païens ont créé la Muse de la Danse, et
-celle de la cadence, celle du rire et celle du
-sanglot, il convenait que le Dieu des bonnes
-gens leur adjoignît une sœur officieuse, une
-dixième muse, <i>la Muse de la Tombola</i>, mêlant
-aux boutons des lotus d’Homère, les boules du
-loto, fatidiques et tumultueuses.</p>
-
-<p>Veuillot comparait Hugo à une cloche, dont
-le métal, fait d’alliages divers, résonnait tour à
-tour sous des impulsions que l’écrivain des
-<i>Odeurs</i> jugeait par trop dénuées de rapports
-entre elles, et parmi lesquelles, je m’en souviens,
-il citait Polichinelle et Garibaldi.</p>
-
-<p>Après avoir vu donner à l’homme de Guernesey,
-le titre de cloche, il ne me semble pas
-qu’une Muse, si ambitieuse soit-elle, puisse juger
-offensant d’être comparée à une clochette ;
-et si cette clochette tinte au nom de Madame
-Éloffe, après avoir sonné en l’honneur
-de Shylock et de Monsieur Bertin, cela vient de
-ce que ce n’est pas tous les jours dimanche.</p>
-
-<p>Et quand toutes les Présidentes du monde
-viendraient nous certifier que ces incohérences
-et ces disproportions représentent l’aléa d’un
-« rôle de Mécène » (<i lang="la" xml:lang="la">sic !</i>) nous ne ferions
-aucune difficulté d’en convenir, à la condition
-qu’on nous permette d’ajouter que,
-s’il existe des Muses de la Tombola, il peut
-bien y avoir aussi des <i>Mécènes qui abattent des
-noix</i>.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Une nouvelle boîte de petits fours vient d’être
-mise en vente, sous la même marque ; ceux-là,
-d’inspiration saline ; quelques-uns au fucus et
-au varech, d’autres au goëmon et à l’algue ;
-mais la plupart, à la camomille. Cela s’appelle
-modestement : <i>Souffles d’Océan</i>. Rien que ça !
-Comme <i lang="la" xml:lang="la">Oceano Nox</i>.</p>
-
-<p>Une chose qui pourrait confondre, c’est que
-celle qui les glace ne s’aperçoive pas de ce qu’il
-y a de téméraire à déranger l’Océan, pour cette
-tempête de ventilateur.</p>
-
-<p>Je me souviens d’avoir rencontré, un jour,
-dans un bureau de poste, une dame, à qui l’employé
-demanda son adresse. Elle répondit :
-<i>Villa Soupir des Flots</i>. — Voilà un titre pour
-notre poétesse.</p>
-
-<p>Malheureusement, de cette tournée, de cette
-fournée, je connaissais déjà, je ne dis pas les
-meilleures, mais les <i>bien bonnes</i>. Tout de même,
-pas toutes. Le phénomène traditionnaliste, qui
-veut bien s’appeler encore « Mouton à deux
-têtes », dans une note en bas de page, arbore
-le titre plus relevé, de « Bélier Bicéphale »,
-quand il se hausse jusqu’à l’intitulé. On sent
-qu’il a fait toilette pour Mademoiselle Vacaresco.
-Inutile d’ajouter qu’à défaut de probité
-<i>littéraire</i> (qui, celle-là n’est pas à la portée de
-toutes les lyres) la probité de <i>renseignement</i> est
-parfaite : quand le <i>Printemps</i> est nommé, en
-cours de route, et que ce n’est pas <i>le vrai</i>, il y
-a un renvoi pour expliquer qu’il s’agit d’un magasin
-du Boulevard Haussmann. Puisse l’intégrité
-de ce comptoir se régler sur celle de cet
-avis !</p>
-
-<p>L’édifice creux et océanien se couronne par
-certain <i>Donjon des Poupées</i>, dans lequel je croirais
-volontiers que l’auteuresse a voulu faire
-son <i>Chantecler</i>. Elle l’a fait. Même chouette :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Un orateur la vit, c’était Albert de Mun,</div>
-<div class="verse">Le député célèbre, un certain soir d’automne…</div>
-<div class="verse">Elle était porte-veine, et lui porta la bonne.</div>
-</div>
-
-<p>Alors le chœur des hiboux répond :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Et nous faisions <i>hou-hou-hou-hou</i> en nous aimant.</div>
-</div>
-
-<p>Survient une puce, qui se change en grenouille.
-La chouette lui parle familièrement et
-lui dit :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Venez, éclaircissez, pucette, ce mystère.</div>
-</div>
-
-<p>On voit que la dame n’est pas pour le style soutenu :
-elle appelle <i>pucette</i>, un insecte qui, selon
-toute apparence, doit être de fort volume, si
-j’en crois les exploits qu’elle lui prête ; elle
-nomme <i>Isado</i>, Mademoiselle Duncan et, petit
-<i>Robertus</i>, le géranium, <i>Robertianum</i>, qui le
-juge familier. — Qui sait si la puce ne juge
-pas, elle-même, le diminutif, amoindrissant ?</p>
-
-<p>Encore une citation :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Quel martyre, pour moi, quand on me taillera !</div>
-</div>
-
-<p>Heureusement que c’est un lierre qui dit ça !</p>
-
-<p>Une autre :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">L’électricité règne, ici, sur le palier.</div>
-</div>
-
-<p>Une troisième :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Moi je vais au café, prendre un apéritif.</div>
-</div>
-
-<p>Un gentil compliment confraternel :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Nous vivons, grâce à la poétesse célèbre</div>
-<div class="verse">Judith Gautier, artiste au superbe talent,</div>
-<div class="verse">Fille de Théophile, ah ! je la vis sur <i>l’Èbre</i> :</div>
-<div class="verse">Elle était magnifique et bonne en souriant.</div>
-</div>
-
-<p>L’Èbre me fait, je l’avoue, un peu loucher.
-Madame Gautier est casanière, elle va de la Rue
-de Berri à Saint-Enogat, sans beaucoup de détours.
-Or, Logrono, Tortose, Saragosse sont des
-cités trop soucieuses de leur décorum, pour
-laisser inaperçu le passage d’une Académicienne.
-Alors, pourquoi <i>l’Èbre</i> ? — Peut-être,
-après tout, l’auteur des <i>Poupées</i> a-t-il simplement
-voulu dire : le ruisseau de la Rue du Bac.
-Il plaisait à Delphine et peut bien refléter Judith.
-A moins que ce ne soit encore un méfait
-de la rime et, par suite, de la frime. Dans ce
-cas, la chose rentre dans ce que d’Aurevilly appelait
-<i>blaguer</i>.</p>
-
-<p>Je reproche un peu d’indifférence à la Josselinaise.
-Une Sicilienne, qui lui parle de « l’ensevelissement
-de ses espérances », reçoit d’elle
-cette réponse plutôt détachée :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Il n’y faut plus penser, prenez de ce café.</div>
-</div>
-
-<p>Plus loin, ce vers, du moins plein de fraîcheur :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Madame, avez-vous soif ? Prenez de l’eau de Seltz.</div>
-</div>
-
-<p>A la fin, les choses s’arrangent et toute la
-troupe réconciliée se donne rendez-vous « chez
-Bronne ».</p>
-
-<p><i>Chez Bronne</i>… attendez donc… voilà un nom
-qui ne m’est pas complètement inconnu<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> Peut-être l’auteur veut-il parler de <i>Braun</i>. Mais
-alors, la probité de renseignement, dont nous parlions
-plus haut, devrait indiquer la Rue Louis-le-Grand.</p>
-</div>
-<p>Tout est bien qui finit bien.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch3">III<br />
-LA SHÉHÉRAZADE DE L’ENCRE BLEUE</h2>
-
-
-<p>Quelqu’un montrait, un jour, à Monticelli,
-des tableaux de Maîtres. Ce peintre les admira,
-d’abord extrêmement, puis excessivement. En
-effet, on le vit, avec surprise, et non sans
-anxiété, se précipiter vers l’un d’eux et faire
-mine d’y enfoncer les dents, sur ce cri forcené :
-« Ah ! celui-là, il est trop beau, <i>il faut que je le
-mange</i>. »</p>
-
-<p>Cette anecdote me revient à l’esprit, chaque
-fois que je songe à Madame Bulteau. Ne faire
-qu’une bouchée d’une si considérable personne,
-notre appétit ne va pas si loin ; mais on peut,
-du moins, la <i>croquer</i>.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Si cette faim (dirai-je cette boulimie ?) représente
-une prédilection — je le voudrais — à
-quel mérite le doit cette Dame de Lettres ? Ce
-ne peut être à cette seule particularité ; car,
-alors, elle se verrait disputer mon appétit par
-combien de hors d’œuvre du genre et même
-des pièces de résistance !</p>
-
-<p>Il existe, dans une ville d’Espagne, une cathédrale
-au centre de laquelle s’érige une mosquée.
-C’est une forme équivalente d’<i>église dans
-l’église</i> de l’écriture, et d’<i>état dans l’état</i> du féminisme,
-que je veux examiner dans la personnalité
-d’une femme et dans la présentation
-d’une auteuresse.</p>
-
-<p>Je sais — je ne dirai pas : que j’attaque, je
-n’attaque pas — mais que <i>je m’attaque</i>, ou, si
-vous préférez, que <i>je m’attache</i> à une entreprise
-<i>difficile</i> et, par suite, <i>audacieuse</i>, deux <i>qualificatifs</i>
-dignes de ce nom puisqu’ils impliquent au
-moins deux qualités, chez celui qu’ils incitent,
-plutôt que de le rebuter : <i>effort</i> et <i>ardeur</i>. Au
-reste, mon modèle, tout le premier, m’en
-donne l’exemple. Même son audace, à lui,
-va jusqu’à une témérité, que je suis loin de
-blâmer, mais que je ne suis pas près d’imiter.</p>
-
-<p>Madame Bulteau, il y a quelques trimestres,
-faut-il écrire : découvrait l’Angleterre ? Non,
-puisqu’elle conte que ce fut son pays d’adoption,
-avant qu’elle ait commencé d’<i>élire</i> (un
-acte, pourtant, qu’elle a dû apprendre de bien
-bonne heure) ; mais consacrait à « l’âme des
-Anglais » la valeur d’un bouquin. Voici dans
-quels termes il débute : « On se risque, cependant !
-C’est ce que je vais faire avec une <i>inquiétude</i>
-trop justifiée par mon <i>incroyable prétention</i>. »</p>
-
-<p>Risquons-nous donc de même à explorer
-l’âme de Madame Bulteau, avec une inquiétude
-justifiée par notre incroyable prétention.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Ce qu’il y a de plus curieux, dans le cas de Madame
-Bulteau, c’est la génération spontanée de
-son génie ; j’emploie ce mot dans la quatrième
-signification que lui assigne Littré, à savoir :
-« talent inné, disposition naturelle à certaines
-choses ».</p>
-
-<p>Pourquoi ce talent et cette disposition
-avaient-ils attendu « le milieu du chemin de la
-vie » pour se manifester ? Était-ce en vue de
-déférer au conseil de Flaubert, quand il
-approuve un auteur qui attendrait l’âge mûr
-pour publier ses œuvres complètes ? Mais il
-n’est pas ici question de la liquidation d’un
-arriéré, ou de la confession d’un <i>chiffonnier</i>,
-dont les chiffons seraient des chiffons de papier.
-Le roman qui en est sorti est assez massif
-pour représenter l’Atta-Troll longuement
-léché, qui se met à danser sur le tard. Mais ce
-fauve débonnaire ne joue qu’un rôle de seconde
-patte, dans les phénomènes qui nous occupent.</p>
-
-<p>L’Histoire, en outre, nous apprend qu’un
-Saint-Simon, et même une Boigne peuvent laisser
-ignorer, une longue vie durant, la surprise
-qu’apprêtent leurs écrits à des survivants qui
-s’y reconnaissent. Madame Bulteau n’a pas non
-plus voulu de cette combinaison déjà pratiquée ;
-elle a publié, de son vivant, ses carnets posthumes.</p>
-
-<p>Non, le champ d’exercice de Madame Bulteau
-est comme le territoire du Marquis de Carabas ;
-l’instant d’avant, il n’y avait pas de domaine ;
-l’instant d’après, il verdoie et blondit, sous le
-soleil, grâce au <i lang="la" xml:lang="la">Fiat</i> du Chat Botté qui l’a créé
-<i lang="la" xml:lang="la">ex-nihilo</i> et <i lang="la" xml:lang="la">ipso facto</i>. Et ce chat, que vous reconnaîtrez,
-est un chat qui a des bottes de sept
-lieues.</p>
-
-<p>Je ne me suis jamais habitué à voir jaillir du
-gibus d’un prestidigitateur, des cigares, des
-œufs et jusqu’à des colombes. Chaque fois que
-je vois paraître une chronique de Madame Bulteau,
-j’éprouve un étonnement, plus relevé, cela
-va de soi, mais un peu du même ordre. D’où
-viennent ces londrès, ces coquilles et ces oiseaux ?
-Où gisaient ces raisonnements et ces
-tropes ?</p>
-
-<p>Car enfin, cet encrier s’est débondé tout soudain
-et sans prendre le temps de crier gare,
-s’est mis à ruisseler aux pentes du <i>Figaro</i>,
-comme l’Hippocrène de la noix de Galle.</p>
-
-<p>On affirme, et je puis le transcrire ici, puisque
-la chose n’a rien que d’élogieux, pour le
-passé et pour le présent, que Madame Bulteau
-collaborait aux romans de feu son mari. Je ne
-les ai pas lus ; mais je me demande s’ils sont
-assez <i>nombreux</i>, assez <i>étendus</i>, pour expliquer
-le mystère.</p>
-
-<p>Madame Daudet a joliment décrit, quelque
-part, ce que peut, ce que doit être la part de
-collaboration d’une épouse dans l’œuvre d’un
-écrivain. Cette collaboration, elle la compare,
-à des brindilles peintes au revers d’un éventail.</p>
-
-<p>C’est charmant, et probablement vrai, en ce
-qui concerne le ménage Daudet ; mais cela
-n’élucide rien sur le sujet de Madame Bulteau,
-que je me représente difficilement traçant des
-aiguilles de pin sur un satin ou sur une gaze, à
-moins que ceux-ci n’aient pour mission de rafraîchir
-Badbec, et qu’il ne soit permis aux traits
-qui s’y posent d’être aussi nombreux que les
-feuilles de la forêt, aussi robustes que le tronc
-du cèdre.</p>
-
-<p>On a aussi reparlé, pour tirer au clair ce passionnant
-problème, d’articles anonymes ou plutôt
-pseudonymes, naguère parus dans la <i>Vie
-Parisienne</i>. Je crois m’en souvenir (on voit que
-je suis de bonne foi) et notamment d’un passage,
-fort bien venu, sur la Marquise de Saint-Paul,
-la redoutée pianiste, et où il est dit que
-« ses accords se succèdent comme des malheurs ».</p>
-
-<p>Ces mesures pour rien n’étaient que « des apéritifs
-de l’Hymette », comme dirait Monsieur Claretie ;
-depuis, quoi qu’il en soit, un grand chroniqueur
-est né tout armé, du front de Monsieur
-Calmette. A peine venue au monde du
-journalisme, Athénè a retourné son casque, lequel
-s’est trouvé être <i>syphoïde</i>, et y a plongé sa
-lance, qui était une <i>lance-onoto</i>.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Ces brumes maintenues sur l’emploi des facultés
-d’écriture de l’écrivain, longtemps endigué,
-dans le passé récent, examinons ce qui
-distingue, dans l’actualité, ses pouvoirs reparus,
-multipliés et pullulants. Il va nous falloir
-procéder comme les graphologues, qui diagnostiquent
-le despotisme, en le proportionnant
-à l’élévation, au-dessus des <i>t</i>, du trait qui
-les barre. Notre Minerve n’est point <i>modeste</i>.
-Pourquoi le serait-elle ? Avant d’éclore graduellement,
-comme tous les autres, au monde
-des publicistes, et de se voir accréditée par des
-œuvres successives et édifiantes, elle possédait
-<i>de naissance</i> et de <i>droit divin</i>, un <i>terrain d’action</i>,
-d’où elle se répandait avec abondance.
-Comment une telle exception n’aurait-elle pas
-donné, à celle qui en était l’objet, une haute
-idée de ses pouvoirs ?</p>
-
-<p>Ce que d’autres, moins bien intentionnés,
-dénommeraient <i>arrogance</i>, <i>outrecuidance</i>, je
-l’appellerais tout simplement, et plus aimablement :
-<i>confiance en soi</i>, si certaines observations
-ne m’induisaient à en rabattre. Je l’ai
-qualifié ailleurs, parlant de la même personne :
-<i>conviction de sa nécessité</i> ; cela est, je crois,
-plus exact. Quel que soit le nom dont on le désigne,
-à quels indices se trahit, tout d’abord,
-le <i>contentement de soi</i> qui lui sert de base ? Je
-n’hésiterai pas à répondre que c’est à certaine
-façon de <i>s’injurier</i>, qui m’a toujours paru la
-manière de <i>minauder</i> de l’esprit. Une coquette,
-qui veut se faire admirer, feint parfois de ne
-pas se trouver belle. Une précieuse, qui veut se
-faire applaudir, souhaite d’y ajouter une protestation
-contre sa modestie simulée. La Galatée
-de l’Antiquité fuit vers les saules, mais désire
-d’abord être vue. La Galatée du Journalisme
-fuit vers les ronces et les houx, dont elle
-se destine les piquants… mais elle admet d’être
-retenue.</p>
-
-<p>Comme exemples de ce que j’avance, je citerai
-quelques passages de <i>Fœmina</i>, <i lang="la" xml:lang="la">passim</i>.</p>
-
-<p>« Je me risquerai à dire d’innocents mensonges
-et <i>une grande quantité de sottises</i>. » — « Revenons,
-après cette ridicule parenthèse. » — « J’ai
-fait d’honnêtes réflexions sur ce sujet,
-à la fin d’une journée solitaire, où mon propre
-égoïsme m’est apparu avec une <i>rebutante évidence</i>.
-J’en dirai l’occasion ; qui sait si deux ou
-trois <i>vilaines âmes pareilles à la mienne</i> n’y
-trouveront pas l’utile leçon que j’en ai retenue ? » — « Il
-me semble que j’ai dû, aujourd’hui,
-épuiser la patience des rares personnes
-de courage qui m’accompagnent sur les routes,
-<i>mal éclairées</i>, <i>incertaines</i> et si <i>ennuyeuses</i> où je
-<i>trébuche</i>… »</p>
-
-<p>Notez que l’éminente Dame supporte mal
-ceux qu’elle appelle « les raseurs ». Tantôt elle
-le leur envoie dire : « <i>Quel raseur !</i> dit un peu
-trop haut une voix jeune et convaincue. »
-Tantôt elle s’en charge elle-même, parlant d’une
-« bavarde professionnelle que rien ne peut réduire
-au silence ». Puis elle ajoute, un peu plus
-loin : « Là-dessus, Dieu merci ! la bavarde consentit
-à se taire. » Et pourtant, cette brave raseuse,
-honnête comme un jambon de Prague
-(nous verrons tout à l’heure Madame Bulteau
-célébrer l’intégrité des jambons) n’est-elle pas
-bien près de se faire pardonner, quand elle décoche
-au compagnon Vontade des apostrophes
-du goût de celle-ci : « C’est toujours un tel plaisir
-de vous entendre parler d’art !… »</p>
-
-<p>Notez encore (et de cela je fais la seconde
-preuve de la <i lang="en" xml:lang="en">selfsatisfaction</i>) qu’elle ne supporte
-pas mieux les réserves ou les objections faites
-à ses <i>prêches</i> et à ses <i>prônes</i>. Ce n’est pas sans
-dessein que j’emploie ces deux substantifs,
-d’ailleurs louangeurs.</p>
-
-<p>Une dame « vieille, aristocratique, bouffonne
-et bougonne » (ce sont à peu près les termes
-qu’elle lui consacre) se plaint de ce que Fœmina
-écrit trop souvent sur le sujet de l’<i>auto</i>. Ni l’un
-ni l’autre n’est bien méchant, pas plus d’en
-parler que de s’en plaindre. Fœmina n’est pas
-contente ; plutôt que de concéder un répit à
-la dame saturée de pétrole, elle refait, de son
-mode de traction préféré, le sujet de sa prochaine
-chronique, et assène à la réclamante les
-épithètes que je viens de citer, qui restreignent
-le champ de l’enquête. Vieille (ce n’est pas sa
-faute) ; aristocratique (il n’y en a plus guère) ;
-bouffonne (elle l’ignore) ; bougonne (c’est son
-droit). Il en résulte que ce n’est pas la Duchesse
-de Rohan, qu’on n’a jamais vue de mauvaise
-humeur. Une auteuresse, dont on fête les productions,
-n’est jamais de mauvaise humeur ;
-or, l’auteur de <i>Lande fleurie</i> est de toutes les
-Sociétés Littéraires, quand elle ne les préside
-pas, et on lui récite de ses œuvres, à bout portant,
-comme en pleine poitrine.</p>
-
-<p>Une autre manifestation du mécontentement,
-celui-là beaucoup plus vif, s’exerce à propos de
-Madame Wagner, et s’exerce avec une acrimonie
-d’autant plus surprenante, de la part de la
-<i>Sagesse</i>, qu’elle n’en offre aucun autre exemple
-et que celui-là (qui se trouve dans le Roman)
-est quasi foudroyant. Je voulais d’abord citer
-le morceau, si vous voulez, le portrait, qui est
-une caricature, haute en couleur, et en colère,
-légitime, d’ailleurs, comme toutes ses pareilles ;
-elles sont un droit. Mais j’ai préféré m’abstenir,
-aussi bien pour le modèle, que je respecte,
-que pour le peintre dont le sévère et digne
-maintien, partout ailleurs, me paraît, dans la
-circonstance, avoir procédé <i lang="la" xml:lang="la">ab irato</i>. Je ne
-crois pas à un malentendu entre l’une et l’autre
-(elles semblent faites pour s’entendre) plutôt à
-la querelle épousée de quelque ami en susceptibilité
-avec le <i>Wahnfried</i>. Ah ! comme, au contraire,
-je m’y représente bien, un soir d’entracte,
-l’auteur de « la Lueur » occupé à discourir,
-assis au-dessous du portrait de Schopenhauer,
-par Lembach, et près de certaine vitrine
-de papillons, qui lui fournira des similitudes.</p>
-
-<p>Qu’il me suffise d’avoir démontré que la
-Dame s’irrite des contradictions et prouve
-ainsi que ses arrêts lui semblent plus incassables
-qu’elle ne le dit, quand elle plaisante.
-D’Aurevilly disait : blaguer. A d’autres minutes,
-elle parle plus simplement, plus sincèrement
-et alors, elle s’exprime ainsi, traitant
-un sujet : « Je suis, bien entendu, persuadée
-de le connaître à fond. »</p>
-
-<p>C’est encore à son texte que je vais avoir
-recours pour m’aider à sortir de mon incidente,
-et je dis, comme elle : « Le détour était
-long, j’en conviens. »</p>
-
-<p>Qu’importe, s’il nous ramène au point de
-départ, à l’heure où nous récapitulions des
-traits de <i>modestie</i> un peu suspecte, auxquels
-nous en ajouterons un dernier qui, celui-là, ne
-laisse pas d’être surprenant.</p>
-
-<p>En tête de ce gros <i>factum</i> sur l’Angleterre, il
-y a une épigraphe. Comme elle n’est pas guillemettée,
-on doit supposer qu’elle est de la Patronne.
-Voici ce qu’elle profère :</p>
-
-<p>«  — Parle-nous de ces choses.</p>
-
-<p>— Mais <i>je n’y entends goutte</i>.</p>
-
-<p>— Parles-en <i>d’autant plus !</i> A force d’expliquer
-<i>ce que tu ignores</i>, peut-être enfin <i>le
-comprendras-tu</i>. »</p>
-
-<p>Que dites-vous de cela ?</p>
-
-<p>Quel que soit mon désir de ne pas prononcer
-le mot <i>outrecuidance</i>, il me semble difficile d’y
-échapper, cette fois. Je me demandai, d’abord,
-si j’avais bien lu, mais le sous-titre de l’écrit
-était là pour me le prouver, et nous éclairer :
-« hypothèses impertinentes », impertinent,
-<i lang="la" xml:lang="la">quod non pertinet</i>, ce qu’il n’appartient pas de
-dire, ni de faire. Il s’agissait donc bien là d’une
-gageure d’ironie, d’une fanfaronnade d’omniscience.</p>
-
-<p>Mais cela n’est pas le plus important de l’affaire,
-ou du moins, il y a plus important, bien
-plus important, qui est <i>aveu d’incompétence</i>,
-déguisé en <i>hardiesse jouée</i>. Retenons bien cela
-et poursuivons : « Prenez courage, amis,
-j’aperçois la terre ! » disait Léopardi.</p>
-
-<p>Munis du contexte, nous allons le comparer
-avec un synoptique, lequel s’exprime ainsi :</p>
-
-<p>« J’écoutais récemment une personne fort
-<i>péremptoire</i> qui, à chaque parole, affirmait
-quelque chose et marquait de haut son dédain
-pour les opinions et les actes du groupe auquel
-elle appartient. On sait toujours mauvais gré à
-ceux qui témoignent d’une assez <i>audacieuse
-confiance</i> en votre <i>estime</i>, ou d’un assez <i>grand
-mépris</i> de votre <i>jugement</i> pour vous laisser
-apercevoir sans scrupule <i>tout le bien qu’ils
-pensent d’eux-mêmes</i> et la <i>sécurité</i> qu’ils tirent
-de là. Aussi, tant de propos définitifs me donnèrent-ils
-d’abord un peu d’irritation et un goût
-de contredire, dont, à l’avance, j’apercevais la
-vanité. Mais une remarque plus solide encore,
-et plus hautaine que les précédentes, changea
-tout à coup mes <i>dispositions agressives</i> en une
-<i>affectueuse pitié</i> ; j’avais compris ! n’écoutant
-plus la personne péremptoire, j’assistais au
-<i>débat qui se poursuivait en elle</i> et contestait
-<i>l’assurance</i> dont, à chaque parole, elle donnait
-de si beaux gages. Une fois de plus, mais mieux
-qu’à l’ordinaire, je sentais que les <i>manières</i>,
-les <i>attitudes</i>, les <i>mots</i> sont des <i>déguisements</i>,
-des <i>armures</i> sous lesquels <i>l’âme se cache et se
-protège</i> afin de n’être pas <i>atteinte</i> en ses points
-les plus <i>vulnérables</i>, afin qu’on ne lise pas son
-<i>secret chéri ou humiliant</i>. »</p>
-
-<p>Qui peut bien avoir écrit ce copieux morceau,
-si fort en désaccord avec le conseil péremptoire
-que se donne l’auteur de « l’Ame des
-Anglais » avant de commencer sa besogne ?
-Eh ! mais, précisément la même Fœmina, en
-tête de l’un des deux articles qu’elle a publiés,
-dans le même journal, sous le même titre,
-à un an d’intervalle, sans que l’un soit indiqué
-pour être la suite de l’autre, fait que, par parenthèse,
-je crois sans équivalent.</p>
-
-<p>Et ce titre c’est : le <i>Doute de Soi</i>.</p>
-
-<p>Mais l’excellent <i>Figaro</i>, auquel j’ai tant de
-fois collaboré, m’a donné d’inoubliables marques
-de sympathie, au nom desquelles je
-puis considérer moi-même, d’un œil sympathique,
-ce qui peut être tenu pour des passe-droits.
-<i>Fœmina</i> les multiplie et les localise. Durant
-une longue période, elle a publié deux
-articles, le même jour. Un dans le corps du
-journal, un autre dans le supplément. Je n’en
-vois pas de précédent ni d’ailleurs, d’inconvénient.
-Tout de même, depuis, il y a eu baisse,
-on ne sait pour quelle cause. L’article de Fœmina
-est devenu bi-mensuel, au moment où on
-avait pris son parti de le voir bi-quotidien<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> Hélas ! depuis, il avait disparu. Encore une forme
-de despotisme. Il rentre en scène, avec une page intitulée :
-<i>Recommencements</i> ; un titre qui promet. Dans
-l’intervalle, j’allais dire : dans l’intérim, Madame Bulteau
-a fait deux élèves (presque deux émules) Madame
-de Régnier et Monsieur Bonnard. Ils en héritent du
-lustre et lui font honneur.</p>
-</div>
-<p>Encore un détour. Reprenons.</p>
-
-<p>Ces contradictions flagrantes, ces préoccupations
-du <i>doute personnel</i>, tout cela prouve ce
-que nous supposions et voulions faire démontrer,
-par l’écrivain lui-même, que la <i>confiance
-en soi</i>, et le <i>contentement de soi</i>, ce sont
-deux, et que l’un et l’autre n’habitent pas dans
-cette âme timide et altière. Écoutez se poursuivre
-le gémissement de cette double nature.</p>
-
-<p>« Cette personne péremptoire souffrait âprement
-du doute de soi. — Certaines gens paraissent
-l’ignorer. Ils devraient alors <i>ne se
-plaindre de rien</i>. Ils n’ont pas <i>goûté</i> la plus pénétrante
-des amertumes. »</p>
-
-<p>Mieux encore, lisez tout le premier de ces deux
-articles, il est sincère, pathétique et poignant
-comme tout ce qui décrit ce que l’on connaît
-bien. Nous aussi, nous avions « <i>compris</i> ».</p>
-
-<p>Le deuxième n’est qu’une seconde mouture,
-moins âpre, plus anodine, celle-là inspirée
-agréablement par un joli ouvrage de notre
-précieux ami Émile Berr, entre tous, fait pour
-inspirer des commentaires agréables en restant
-sincères. Et cependant, cette variation moins
-farouche contient encore cette phrase révélatrice :
-« Le doute de soi habite jusqu’aux <i>âmes
-orgueilleuses</i>, et celles-là, peut-être, sont ses
-<i>proies les mieux asservies</i>. »</p>
-
-<p>Et ailleurs, sur un troisième point, ce retour
-au leitmotiv « térébrant » comme dirait la
-Dame : « Notre ridicule n’est presque jamais
-candide et complètement désintéressé. Il résulte
-de <i>prétentions énormes</i> dont le doute de
-soi surexcite l’audace et hausse le ton. »</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>On s’explique un peu davantage l’extrême
-prolificité de Madame Bulteau, quand on a démonté
-son procédé. Cela se fait aisément. Elle-même
-le livre, dans l’avant-propos de son Angleterre
-et, tout le temps, elle y revient.</p>
-
-<p>« J’ai retrouvé <i>l’enseignement au bout de
-l’anecdote</i>, la <i>loi extraite directement du fait
-voisin</i>, le <i>conseil de reconstruire à chaque minute
-d’après un meilleur plan</i>, et aussi l’habitude
-de <i>considérer les incidents de la Vie matérielle
-comme des signes et des symboles</i> qui <i>font
-allusion à la vie morale et y ramènent</i>, par tous
-<i>les chemins</i>. »</p>
-
-<p>Non seulement c’est le <i>procédé</i>, mais c’est
-le <i>programme</i>. Il est assez évangélique pour
-nous laisser surpris d’entendre un lecteur proclamer
-qu’il préfère Monsieur le Curé. Qu’est-ce
-que le brave ensoutané pourrait dire de plus orthodoxe ?</p>
-
-<p>Suite du procédé.</p>
-
-<p>« Mon goût de chercher des <i>lois</i> et des <i>leçons</i>
-dans <i>les faits les plus minces</i> est tenté par ce
-petit problème ».</p>
-
-<p>Encore : « Il y a dans <i>certains incidents tout
-petits</i> et <i>de médiocre intérêt</i> un <i>sens qui arrête la
-pensée</i> ».</p>
-
-<p>Enfin : « Les élections (cela pourrait tout
-aussi bien être n’importe quoi d’autre) produisent
-sur moi un effet singulier. <i>J’aperçois</i>…
-je me <i>souviens</i>… je <i>revois</i>… et aussi <i>reviennent</i>…
-<i>me contraignent</i> à réfléchir, j’essaye de faire tenir
-les <i>minces et nombreuses observations ramassées</i>
-en <i>des points divers</i>, et celles, plus évidentes,
-plus directes recueillies tout près,
-des <i>faits accumulés sans que j’y prisse garde</i>,
-dans la <i>chambre aux débarras</i> de ma mémoire…
-etc. »</p>
-
-<p>Voilà le schema. Il pourrait servir à l’établissement
-de cinq cents chroniques. Il y a
-servi et y servira. En fin de compte, tout cela
-pourrait bien être un peu mécanique. La Dame
-parle, quelque part, de l’automate qui, à de
-certains moments, lui tient lieu d’intelligence.</p>
-
-<p>Dans un accident d’omnibus, où toute la voiturée
-reste en panne et en peine, un jeune
-homme se saisit des rênes, assumant la responsabilité
-de continuer la route et de remettre
-chacun chez soi. Déduction de l’avenir du
-jeune homme d’après ce trait de caractère.</p>
-
-<p>Un Monsieur et une Dame se disputent dans
-la rue. Évocation des ménages qui se sont
-disputés et de ceux qui se disputeront, sous
-d’autres formes et de nouvelles manières ;
-preuves à l’appui, considérations sur l’atavisme.</p>
-
-<p>Un jour de migraine, la grande vedette de la
-Rue Drouot se laisse aller à pester contre ses
-voisins, des pensionnaires qui hurlent au bout
-de son parterre. Puis elle réfléchit aux raisons,
-aux nécessités de ces cris… et, comme Madame
-de Blocqueville, elle demande à Dieu
-d’être meilleure.</p>
-
-<p>Une autre fois, elle donne satisfaction à une
-fringale depuis longtemps nourrie, qui est
-d’aller à la Foire aux Jambons ; aux « honnêtes
-jambons » comme elle les appelle (Hé ! Madame,
-que faites-vous de la trichine ?) Sur ce terrain,
-« l’âme taciturne des détritus » (c’est son expression)
-la fait ressouvenir de la pluralité des
-existences.</p>
-
-<p>Je disais tout à l’heure que tous ces ana philosophiques
-et raisonnés, pourraient aussi bien
-porter les titres de <i>prêches</i> et de <i>prônes</i>, et que
-le client qui se targuait de préférer Monsieur le
-Curé, négligeait de s’apercevoir qu’il avait
-affaire à Madame l’Abbesse. Autant dire, aussi,
-moi, sans modestie, que je m’estime plus clairvoyant
-que le lecteur qui préfère le Curé, car
-il ne m’arrive pas d’apercevoir Madame Bulteau
-sans me la représenter sous forme abbatiale, en
-train de crosser un troupeau de nonnains,
-qu’elle instruirait en les maltraitant, comme
-elle fait, des passants du boulevard, sous prétexte
-de « quelque prétention à bien lire dans
-les âmes ».</p>
-
-<p>Qui pourrait se vanter de voir juste et ne pas
-voir flotter autour de Monsieur Jean de Bonnefon
-tout le violet de l’épiscopat et toute l’écarlate
-cardinalice, tous deux attristés de ne pas
-draper l’Évêque majestueux et le Cardinal magnifique
-ensevelis en ce laïc, sous le drap du
-citadin, la cheviotte du voyageur ou le velours
-à côte de l’automobiliste ? De même l’étamine
-émane de Madame Bulteau, la guimpe la vise, la
-cornette l’affronte et le vers de Coppée l’entoure
-de son phylactère :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">« Le chapelet battant la jupe de flanelle ».</div>
-</div>
-
-<p>Mais ce n’est pas tout, il s’y mêle encore…
-du <i>galon</i>. Si j’osais, faible Télémaque, me
-comparer à Mentor, je dirais que, moi aussi,
-j’examine les <i>petits faits</i> pour en tirer des <i>conclusions</i>.
-Parmi ces faits réputés petits, et gros
-d’indications, je range l’investiture. <i lang="la" xml:lang="la">Res Vestiaria</i>,
-disait l’Antiquité. Le goût qui dicte le choix
-de tel ou tel ajustement, je le tiens un peu pour
-une âme visible, à son insu, extériorisant sur
-les épaules et sur les têtes, des pensées que l’on
-croyait secrètes et des sentiments qu’on voulait
-cachés.</p>
-
-<p>Madame Bulteau, je l’en félicite, n’aime pas
-qu’on promène par la rue des plumes amaranthe,
-des jupons mousseux et des gants qui laissent
-voir les coudes ; ses idées en matière de toilette
-sont tout autres, et comme je les tiens pour révélatrices
-du moi de cette personne transcendante,
-j’examine soigneusement sa parure, chaque fois
-que ma fortune la place sur ma route et contre
-sa roue. Malheureusement ces rencontres sont
-rares, rapides et difficultueuses. C’est une sortie
-de matinée théâtrale, plutôt bousculée ; encore
-un voisinage de table aux « Réservoirs » où
-l’inspection soutenue serait impolie. Une fois
-pourtant, un point de Paris que je haïssais tout
-particulièrement et auquel, à cause de cela, j’ai
-pardonné, m’a rendu plus amplement ce service.
-C’est la fastidieuse et redoutable Porte-Maillot,
-qui impose à l’auto un arrêt rageur,
-dans la boue, souvent, dans la fétidité, toujours,
-dans la mendicité sans grandeur et sans
-grâce, d’une marmaille bohémienne assiégeant
-les portières avec des fleurs contaminées. Le
-chauffeur passe plus ou moins de temps à se
-mettre en règle et les instants s’emploient à
-pester. Le hasard fournit, un jour, aux miens,
-un meilleur exercice de distraction et d’étude.
-L’auto voisine, qui était citron, renfermait ou
-plutôt découvrait, gracieusement offert à mon
-télescope, en même temps qu’à mon microscope,
-le fuyant objet de mon étude. Tout de
-suite sa toilette me frappa. Un chaperon de
-paille blanche aux bords raisonnables, contourné
-de foulard oseille. J’en fus satisfait. Tout
-cela donnait raison à mes « hypothèses impertinentes ».
-J’y retrouvais l’idée de <i>cornette</i> et
-l’idée de <i>voile</i>, en même temps que le souvenir
-de la plante génératrice du potage-santé, à la
-fois saine et acidulée, me rappelait telles aigreurs
-que s’étaient attirées certaine « vieille
-dame aristocratique et bouffonne » et la grande
-veuve de Bayreuth.</p>
-
-<p>Mais il y avait autre chose : le justaucorps ; oui,
-celui-là, positivement, représentait l’armée, et
-bien que ce fût plutôt, si je me souviens bien,
-les Guides de Belgique, le rapport militaire me
-suffit. Imaginez un col à la Saxe et des parements
-auxquels manquait seulement un numéro,
-qui aurait pu être matricule, ou bien
-encore celui de l’auto <i>citron</i>. Or, ces revers
-étaient <i>canari</i>, et j’y relevai ce sens de l’équilibre,
-cette science des rapports qui caractérisent
-le style de la chroniqueuse. Et, pour la
-première fois, je sus gré à la station nauséeuse,
-au stage fuligineux, qui m’avait offert une nouvelle
-occasion de rendre justice à un confrère,
-non sans authentiquer ma perspicacité.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>La Comtesse Mathieu, qui professe de l’admiration
-pour cet auteur, a écrit (gentiment ou
-malignement, sait-on jamais ?) en substance, du
-roman de Madame Bulteau : « Quel bonheur !
-Ces chroniques dont nous n’avions qu’une par
-semaine, en voilà dix, en voilà vingt, en voilà
-cent réunies ! » — C’était juste. Ce roman, c’est
-une addition de chroniques ; il y en a sur tout,
-sur l’amour, sur la musique, sur l’anarchie…
-les personnages se les dégoisent en longs colloques.
-C’est bien fait, nourri, assez solide, sans
-incorrection verbale, mais non plus, sans style,
-du moins qui se puisse reconnaître à autre
-chose qu’au ronron. Quand un tout petit peu
-de poésie apparaît, on est étonné, cela fait l’effet
-d’un ruban, d’une dentelle ou d’une fleur artificielle,
-sur un costume tailleur. Cela ne traîne
-pas trop, mais ne s’envole pas non plus ; cela
-marche, <i lang="la" xml:lang="la">sermone pedestri</i> et non sans <i lang="la" xml:lang="la">sesquipedalia
-verba</i>. On se demande quelquefois pourquoi
-ce n’est pas entraînant. La vraie raison,
-c’est que l’auteur n’<i>invite</i> jamais, il <i>enjoint</i> toujours ;
-et le lecteur n’aime pas ça.</p>
-
-<p>Cet auteur, il exprime, par une citation
-Shakspearienne ce qu’il admire le plus dans
-le roi Lear : l’<i>autorité</i>. Oh ! que cette citation-là
-est partie du cœur ! Mais l’autorité sans persuasion,
-c’est sec. Madame Bulteau a une façon
-de dire : « C’est entendu » qui entraîne à tiquer
-contre un raisonnement, qu’un peu plus de
-latitude aurait fait admettre, mais qui, présenté
-sans rémission, fait penser à ces marchands
-dont le geste enveloppe avec trop de hâte un
-objet que vous auriez choisi.</p>
-
-<p>Quant aux <i>Pierres du Chemin</i>, elles ont fait
-le leur, dans le supplément du <i>Figaro</i> ; leur
-<i>autorité</i> a agi, dans un sens imprévu, et leur
-<i>persuasion</i> qui, cette fois, ne fut pas absente, a
-persuadé ce qu’elles ne poursuivaient point.
-Ces persuasions sont de deux sortes. La première,
-c’est qu’il faut bien peser ses intitulés.
-Tel n’est pas, à mon avis, le cas du titre de ce
-<i lang="la" xml:lang="la">memorandum</i>. Et pas d’erreur possible, il ne
-s’agit pas là de pierres <i>précieuses</i>, du moins
-dans l’intention de l’écrivain, qui précise :
-« Aujourd’hui ce sont des cailloux ramassés
-sur les routes allemandes. » Mettons que ce soit
-des <i>cailloux du Rhin</i>. Il est vrai, je la vois venir,
-avec son goût de faire réagir contre son humilité
-apparente, elle veut se faire dire que ce
-sont des gemmes ; car enfin, elle doit le savoir,
-des pierres ce n’est agréable à recevoir, ni par
-le nez, ni dans son jardin. Pourquoi pas plutôt :
-<i>les Fleurs du Chemin</i> ? Cela peut s’offrir ; c’est
-même d’ordinaire ce qu’on se fait un devoir de
-présenter. Parfaitement, mais à la condition de
-ne pas prétendre au titre de Lear de la Chronique ;
-les Fleurs, ce serait la <i>persuasion</i>, les
-Pierres, c’est <i>l’autorité</i>.</p>
-
-<p>L’autre preuve involontaire, faite par cette
-publication, est plus grave et peut ouvrir les
-yeux de plusieurs, de beaucoup, sur le danger
-de <i>l’anticipation</i>. Que cette leçon vous serve,
-pondeurs, détenteurs de petits cahiers qui,
-retrouvés après décès, feraient, sinon crier au
-miracle, du moins viendraient aimablement
-grossir le flot d’outre-tombe des menus mémoires
-pour servir aux historiettes d’un temps ;
-ne lâchez pas la chose avant l’heure. L’importance
-du recul, la nécessité du <i lang="it" xml:lang="it">m’appar sulla
-tomba</i> se font sentir pour ces déclics. L’accent
-funéraire confère aux paroles quelque chose
-d’achevé, qui change en oracles, le bavardage ;
-qui sait même si, servis par une voix que l’on
-n’entendra plus, ces <i>sublimes légumes</i>, bouillis
-par Fœmina, et qui nous semblent imposer un
-peu trop d’écart entre l’adjectif et le substantif,
-ne nous paraîtraient pas, en un de ces réflexes
-chers à l’auteur des <i>Pierres du Chemin</i>, tendre à
-l’auteur du <i>Cœur Innombrable</i>, un de ces beaux
-tributs des potagers de Versailles, tels que
-Madame de Pompadour en offrait à la Reine.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Madame Bulteau met, quelque part, en parallèle
-avec je ne sais plus quoi, les <i>Diaboliques</i>
-de d’Aurevilly, et ce n’est pas à celles-ci qu’elle
-donne raison. Cela va de soi. En réalité, ce
-qu’elle vise, sans l’avouer, en infligeant ce
-mauvais point, ce sont les <i>Diaboliques Bleues</i> et
-qui traitent comme elles le font, celles que le
-grand critique dénomme : « les Écrivailleuses
-endiablées. »</p>
-
-<p>Toutes les femmes de lettres d’aujourd’hui
-sont ces <i>écrivailleuses</i>-là, quand elles ne sont
-pas des <i>écrivains</i>. Mais les unes comme les
-autres (je l’ai dit ailleurs, et je le répète) n’ont
-plus <i>rien à voir avec le bas-bleu</i>. En effet, ce qui
-distinguait ce dernier, c’était une science, souvent
-mal assimilée, mais toujours excessive,
-dont les premières se moquent comme de Colin-Tampon,
-et auxquelles les secondes préfèrent
-l’exercice de leur faculté créatrice.</p>
-
-<p>Les deux seuls bas-bleus qui nous restent sont
-Madame Goyau et Madame Bulteau. Faisons-les,
-s’il se peut, se rencontrer, comme les géants cétacés
-dont l’espèce se raréfie, et que Michelet compare
-aux tours de Notre-Dame, quand ces baleines
-se retrouvent dans les solitudes boréales
-et se mettent debout pour se mesurer. Nos deux
-derniers <i lang="en" xml:lang="en">blue stocking</i> échangeront leur <i>savoir</i>
-unique,</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">« Comme un long sanglot tout chargé d’adieux. »</div>
-</div>
-
-<p>Et nous les écouterons disserter, discourir,
-pérorer, ratiociner, vaticiner, toutes deux disertes,
-assez spirituelles et assez braves pour
-préférer le reproche arbitraire de pédantisme
-à l’accusation fondée d’ignorance.</p>
-
-<p>En attendant, gardons-les, sauvegardons-les,
-avec toute la piété nostalgique méritée par les
-survivants échantillons de races disparues, les
-vestiges d’espèces menacées dont, seuls, les
-moulages, dans les Muséums, apprendront, un
-jour, à la Postérité, quelles furent la stature et la
-physionomie de Celles qui citaient de mémoire
-Jean Second de la Haye, ou Ausone de
-Bordeaux, au lieu de tromper l’appétit de leur
-trop confiante clientèle, avec des versiculets
-flatulents, qui sont les beignets soufflés de la
-Littérature et les <i>Pets de Nonne</i> de la Poésie.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Jean de Bonnefon, déjà nommé, a tracé, de
-Madame Bulteau, dans la même <i>Corbeille des
-Roses</i>, un portrait fort bien venu, plutôt que très
-bienveillant.</p>
-
-<p>Moi qui le suis, j’insiste sur ce point, je ne
-fais que citer : « Adonnée au journalisme, cette
-dame a retrouvé les formes perdues de l’ancienne
-chronique d’idées, sans renouveler les
-idées. — Elle signe tour à tour <i>Fœmina</i> et
-<i>Jacques Vontade</i> ; mais sous l’un et l’autre
-pseudonyme, elle fait naître cette pensée dans
-l’esprit du lecteur : « Je suis tombé sur un
-vieux journal. » — C’est toujours le bavardage
-de Madame de Girardin, diminué par une préoccupation
-de philosophie virile. Quand elle
-signe <i>Jacques Vontade</i>, Madame Bulteau ne
-donne pas l’illusion de la virilité littéraire. Elle
-est simplement » — <i lang="la" xml:lang="la">horresco referens !</i> — « une
-impuissance qui veut faire l’homme. »</p>
-
-<p>« Madame Bulteau n’a, d’ailleurs, aucune prétention
-professionnelle. » — En êtes-vous bien
-sûr, Monsieur de Bonnefon ?… — « Femme du
-monde parfaite, digne de profond respect par la
-tenue de sa maison et de sa vie, elle écrit pour
-échapper à l’ennui de la route. Elle écrit vite des
-chroniques qui descendent plus vite dans l’oubli
-et s’y enfoncent sous le poids des admirations
-amicales. »</p>
-
-<p>Un peu oursonnes, aussi peut-être.</p>
-
-<p>« C’est Nietzsche ! » s’écriait, un jour, en parlant
-de la hautaine Bi-Mensuelle, une de ces
-admirations-là.</p>
-
-<p>Un mauvais plaisant qui passait, rectifia désobligeamment :
-« Vous voulez dire : C’est
-<i lang="de" xml:lang="de">Nichts</i>. »</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">TABLE</h2>
-
-
-<table summary="">
-<tr><td colspan="2"><span class="sc">Brelan de Dames</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch0">1</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>I. —</div></td>
-<td class="drap">Musées pour Rire</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch1">7</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>II. —</div></td>
-<td class="drap">Les Mirlitons Azurés</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch2">83</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>III. —</div></td>
-<td class="drap">La Shéhérazade de l’Encre Bleue</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch3">131</a></div></td></tr>
-</table>
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em small">SAINT-AMAND (CHER). — IMPRIMERIE BUSSIÈRE.</p>
-
-
-<div lang='en' xml:lang='en'>
-<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>BRELAN DES DAMES</span> ***</div>
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-
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-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&#8482;&#8217;s
-goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg&#8482; and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state&#8217;s laws.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
-public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
-visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Most people start at our website which has the main PG search
-facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This website includes information about Project Gutenberg&#8482;,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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-</div>
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