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-The Project Gutenberg eBook of Mémoires de Mme la Comtesse de
-Genlis, by Stéphanie-Félicité Du Crest comtesse de Genlis
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Mémoires de Mme la Comtesse de Genlis
-
-Author: Stéphanie-Félicité Du Crest comtesse de Genlis
-
-Editor: Madame Henri Carette
-
-Release Date: December 14, 2022 [eBook #69541]
-
-Language: French
-
-Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team
- at https://www.pgdp.net (This file was produced from images
- generously made available by the Bibliothèque nationale de
- France (BnF/Gallica))
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DE MME LA COMTESSE
-DE GENLIS ***
-
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-
- COLLECTION POUR LES JEUNES FILLES
- COURONNÉE PAR L’ACADÉMIE FRANÇAISE
-
- CHOIX DE MÉMOIRES ET ÉCRITS
- DES FEMMES FRANÇAISES
- aux XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles
- avec leurs biographies par
- Mme CARETTE, Née BOUVET
-
- MÉMOIRES
- DE
- Mme LA COMTESSE
- DE GENLIS
-
-
- ALBIN MICHEL, ÉDITEUR
- PARIS--22, RUE HUYGHENS, 22--PARIS
-
-
-
-
-DU MÊME AUTEUR
-
-
-COLLECTION POUR LES JEUNES FILLES
-
- Madame Campan 1 vol.
- Madame de Staal-Delaunay 1 vol.
- La Duchesse d’Abrantès 1 vol.
- Mademoiselle de Montpensier 1 vol.
- Madame la Comtesse de Genlis 1 vol.
- Madame Roland 1 vol.
- Madame Vigée le Brun 1 vol.
- Madame de Motteville 1 vol.
- Madame de La Fayette 1 vol.
- Madame la Comtesse d’Aulnoy 1 vol.
- George Sand.--Histoire de ma Vie 1 vol.
- Mademoiselle Cochelet.--Mémoires sur la Reine Hortense 1 vol.
- Madame la Baronne d’Oberkirch 1 vol.
- Madame la Marquise de Créqui 1 vol.
- Madame de la Rochejaquelein 1 vol.
-
- Souvenirs intimes de la Cour des Tuileries (1re, 2e et 3e séries)
-
-
-E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY
-
-
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-
-NOTICE BIOGRAPHIQUE
-
-
-Aucune femme, peut-être, et bien peu d’écrivains ont produit une œuvre
-aussi considérable que madame la comtesse de Genlis. Abordant tous les
-genres, avec une aisance singulière, sinon avec un égal bonheur, le
-roman, la poésie, la critique, l’histoire, la pédagogie, le théâtre ont
-tour à tour tenté cette imagination brillante qui, pendant plus d’un
-demi-siècle, avec une fécondité inépuisable, a tout à la fois intéressé
-et passionné ses contemporains. Avec des dons heureux, le goût de
-l’étude et de réels talents, on a lieu de s’étonner que la comtesse de
-Genlis, parmi tant d’ouvrages, n’ait pas produit une de ces œuvres dont
-l’éclat consacre une renommée. Madame de Sévigné, par ses lettres,
-madame de Lafayette, avec un petit roman, madame de Staël, dans ses
-grands écrits, ont illustré leur époque. Les œuvres de madame de Genlis
-furent accueillies avec faveur. Elle eut les sourires du succès; et
-pourtant la critique la plus amère, la plus violente, s’est exercée aux
-dépens de la femme et de l’écrivain. Ambitieuse et frivole sous des
-dehors austères, madame de Genlis est bien la personnification d’une
-époque où l’affectation des grands principes et de la vertu abritaient
-trop souvent certaines défaillances morales. Avec un esprit plus affiné,
-plus de délicatesse dans les goûts, plus de fermeté dans les principes,
-elle aurait pu être une personne tout à fait remarquable. Mais on ne
-trouve pas chez elle cette véritable élévation du caractère qui domine
-dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, et c’est là peut-être
-qu’il faut chercher la cause de ce qu’il y a eu d’incomplet dans la vie
-et dans les ouvrages de cette femme distinguée dont la figure restera au
-second plan.
-
-Néanmoins, par ces défaillances même, elle offre un attrait
-caractéristique aux esprits curieux de remonter aux sources du passé.
-Pour nous servir d’une expression toute moderne dont on use beaucoup
-depuis quelque temps, madame la comtesse de Genlis est bien «fin de
-siècle».
-
-Mais son siècle retarde sur le nôtre et l’on retrouve fidèlement en elle
-les grâces, les illusions, les faiblesses de ce XVIIIe siècle dont la
-brillante aurore devait s’éteindre dans les flots de sang de la Terreur.
-Elle est bien la fille d’une société qui s’agite sur les débris d’un
-monde expirant, où tout est faussé, où chacun cherche à se créer une
-originalité personnelle pour échapper à la caducité dont le siècle est
-atteint. On se passionne pour les idées philosophiques et humanitaires
-par lesquelles on préludait, depuis la mort du grand roi, au
-renversement de l’édifice chancelant. Les sentiments, les modes, les
-usages ont un éclat factice.
-
-Tandis que les vieillards montrent un front rajeuni par les artifices de
-la toilette, on sème la neige sur des chevelures de vingt ans. L’ennui
-s’est appesanti sur cette société si noble, si aristocratique qui n’a
-conservé de son antique splendeur que la frivolité. La pompe des cours,
-les lois de l’étiquette pesaient comme un fléau à des cerveaux légers et
-provoquaient une réaction violente. Si quelques personnages respectaient
-encore les préjugés d’antan, la plupart en riaient, et les gens de cour,
-acceptant moralement la fusion des classes, admettaient des gens de
-roture à leur intimité. Les princesses allaient d’elles-mêmes au devant
-de l’abdication. Affectant des goûts champêtres et louant les mœurs
-simples des bonnes gens, on les voyait en habit de basin traire des
-vaches enrubannées dans des chaumières pomponnées comme des boudoirs.
-Les grandes dames rejetaient leur parure et sous le casaquin des
-servantes elles couraient les bals de barrière pour y danser le rigodon
-avec des laquais et chanter des refrains grivois devant un saladier de
-vin chaud.
-
-Jolie, fine et gracieuse, madame de Genlis, dont la physionomie devait
-prêter un charme piquant à de tels travestissements, nous raconte un
-trait de ce genre comme un des agréables souvenirs de sa vie de jeune
-femme. Après avoir quintessencié sur les délicatesses du sentiment et
-promené de mélancoliques rêveries à travers les méandres de la carte du
-tendre, on était descendu à la curiosité des jouissances grossières.
-
-Était-ce un sentiment semblable qui faisait accourir la comtesse à Paris
-le 14 juillet 1789 pour assister, en compagnie des jeunes princes, ses
-élèves, à la prise de la Bastille.
-
-Tandis que l’aristocratie faisait ainsi bon marché de ses privilèges,
-les classes inférieures aspiraient à les détruire.
-
-L’inconséquence et une inconcevable légèreté semblent avoir préludé aux
-événements qui allaient amener le renversement de l’ancienne monarchie,
-et tout paraît n’avoir été dans le principe qu’un entraînement de la
-mode. Au fond chacun tenait à ses prérogatives. On peut se demander, en
-lisant l’histoire, si les grands abandons aristocratiques qui
-s’immolèrent sur l’autel de la patrie furent tous sincères. Les préjugés
-de la naissance et de l’éducation, affermis par d’antiques coutumes,
-étaient si fortement enracinés dans les cœurs que les idées égalitaires
-ne devaient pas avoir un sens très net pour une partie de la nation dont
-la supériorité s’appuyait sur des usages séculaires. Les déchirements
-qui suivirent ne furent-ils pas encore plutôt une lutte de race, qu’une
-lutte de caste.
-
-Un des grands reproches faits à madame de Genlis est d’avoir embrassé
-les idées nouvelles. A Versailles on lui en tenait rigueur, et la reine
-Marie-Antoinette la traita toujours avec une certaine hauteur.
-
-Au moment où éclatait la Révolution, la confiance intime du duc
-d’Orléans lui avait offert le moyen de se distinguer d’une façon bien
-particulière en lui confiant l’éducation des trois princes ses fils.
-
---Vous serez leur gouverneur, avait dit le prince.
-
---Je vis là, nous dit-elle, le moyen de faire une chose grande et
-singulière, et j’acceptai.
-
-En effet, madame de Genlis dirigea seule, et à travers les événements
-les plus tragiques, l’éducation du jeune duc de Chartres, celui qui
-devint plus tard le roi Louis-Philippe, de ses deux frères et de la
-princesse leur sœur, madame Adélaïde. Avec un dévouement que rien
-n’altère, une persévérance et une fermeté très remarquables, madame de
-Genlis montra dans ces fonctions les rares qualités d’éducatrice qui,
-dès l’enfance, s’étaient révélées en elle.
-
-Lorsqu’à l’âge de sept ans, elle faisait réciter, de la terrasse du
-vieux château de Saint-Aubin, les pièces de vers que sa gouvernante lui
-enseignait, aux enfants du village venus pour couper des joncs, elle
-préludait à l’éducation des princes du sang.
-
-Elle inaugura un système tout nouveau dans lequel on trouve la trace des
-théories de Jean-Jacques Rousseau, si fort en vogue à cette époque. Avec
-une prodigieuse activité ses élèves menaient de front l’étude des
-langues vivantes, l’histoire, la géographie, les mathématiques, les
-sciences naturelles et les divers métiers que peut exercer un homme.
-
-Les jeunes princes menuisaient, tournaient, faisaient des treillages et
-des chapeaux. Le jardinage leur était familier et, outre tous les
-exercices du corps, ils cultivaient divers talents. «Et jamais enfants,
-dit-elle, ne se trouvèrent aussi heureux pendant que dura leur
-éducation.»
-
-Quand vinrent les épreuves de l’émigration, madame de Genlis put se
-féliciter, à bon droit, de leur avoir appris «à se servir seuls, à
-mépriser toute espèce de mollesse, à coucher habituellement sur un lit
-de bois recouvert d’une simple natte de sparterie, à braver le soleil,
-la pluie et le froid, à s’accoutumer à la fatigue en faisant
-journellement de violents exercices et quatre ou cinq lieues avec des
-semelles de plomb.»
-
-Il est curieux de lire, dans ses notes, ses observations sur le jeune
-duc de Chartres alors âgé de huit ans: «Il avait un bon sens naturel
-qui, dès les premiers jours, me frappa, dit madame de Genlis. Il aimait
-la raison comme tous les autres enfants aiment les contes frivoles.
-Ajoutez à cela l’esprit d’ordre, une mémoire excellente et beaucoup de
-bon sens.»
-
-On retrouve dans ce léger croquis les principaux traits de caractère
-d’un souverain dont la jeunesse acheva de se former à l’école du
-malheur.
-
-L’adversité ne détacha pas madame de Genlis de ses élèves. Son
-attachement pour mademoiselle d’Orléans, la princesse Adélaïde, apparaît
-au milieu des rigueurs de l’exil, doublement cruelles pour les enfants
-de Philippe Égalité, que la haine des émigrés poursuivait dans leur
-retraite. Madame de Genlis se montre pleine de présence d’esprit et de
-fermeté pour soustraire la jeune princesse aux dangers qui la menacent
-de toute part et qu’elle veut partager. Elle l’entoure de sollicitude et
-continue son éducation à travers les vicissitudes de ses voyages en
-Angleterre, en Belgique, en Suisse. Après la fuite de Tournai, madame de
-Genlis, il est vrai, pressée par la gêne et se voyant poursuivie, prend
-la résolution de partir seule en laissant mademoiselle d’Orléans aux
-soins de son frère. Mais au moment d’accomplir ce dessein le courage lui
-manque; et elle efface cette heure de défaillance par les plus tendres
-soins, ne se croyant libre de disposer d’elle-même qu’après avoir remis
-la princesse entre les mains de sa tante, madame la princesse de Conti.
-Après avoir joui durant de longues années des privilèges d’une étroite
-intimité avec la duchesse d’Orléans, la mère des jeunes princes qui lui
-étaient confiés, madame de Genlis eut des démêlés pénibles avec cette
-vertueuse princesse qui élevait des griefs trop réels contre la
-gouvernante de ses fils.
-
-Madame de Genlis ne craignit pas alors de braver l’autorité maternelle
-en usant de l’extraordinaire ascendant qu’elle avait sur l’esprit du duc
-d’Orléans et de ses élèves. C’est là un des épisodes les plus
-regrettables de sa vie. Après la période révolutionnaire elle revint en
-France où ses biens ayant été confisqués comme ceux de la plupart des
-émigrés, elle dut continuer à tirer parti de ses talents d’écrivain qui
-l’avaient fait vivre à l’étranger.
-
-Elle publia d’abord un petit roman, _Mademoiselle de Clermont_. Puis les
-_Souvenirs de Félicie_, celui de ses ouvrages qui eut le plus de vogue,
-parut en 1804. C’est en quelque sorte la primeur de ses Mémoires. Sous
-une forme agréable et facile, madame de Genlis y retrace les traits
-principaux de sa vie, les événements auxquels elle fut mêlée, bon nombre
-d’anecdotes curieuses sur les personnages de son temps! Mais ce n’est
-pas le groupement complet de son existence tel qu’on peut le suivre dans
-les Mémoires.
-
-La première partie est d’un vif intérêt, pleine de fraîcheur et de
-vivacité. Elle nous fait connaître mille traits singuliers sur les
-habitudes, les goûts de son temps. La période de l’Empire et de la
-Restauration n’est pas toute à l’honneur du caractère de la comtesse, et
-la forme alourdie, des redites fastidieuses font tort à l’écrivain. Ce
-n’est qu’une critique fatigante des événements, des personnages de
-l’époque, que madame de Genlis divise pour nous les peindre en amis et
-en ennemis personnels, sans aucun souci de la vérité. On peut donc
-regretter pour la réputation littéraire de la comtesse de Genlis que ses
-Mémoires ne se soient pas arrêtés à la période de l’émigration. Madame
-de Genlis écrivit jusqu’à la fin de sa vie, mais les années ne lui
-prêtèrent pas les charmes solides que l’expérience communique à un
-écrivain sincère et convaincu. Ayant rapporté de l’émigration ces grâces
-mondaines qui étaient le privilège des femmes de cour, elle avait su
-grouper autour d’elle un cercle choisi. Bien qu’entachée de la manie de
-critiquer et de régenter qu’elle conserva toujours, sa conversation
-était animée et fort agréablement semée d’anecdotes piquantes. Le
-naturel et la simplicité avaient été altérés dès l’enfance par une
-éducation plus brillante que solide, et c’est l’excuse que l’on peut
-donner à une extraordinaire vanité et à la prétention universelle de
-tout redresser, le langage aussi bien que la taille et les principes des
-enfants qu’elle affectait de chérir, comme tous ceux qui l’approchaient.
-
-Ses relations avec ses anciens élèves, les princes d’Orléans, avaient
-conservé les apparences d’une courtoisie mêlée de respect, bien que
-depuis la Révolution toute intimité parût avoir cessé. Cependant madame
-de Genlis dut éprouver les sentiments d’un légitime orgueil en voyant
-Louis-Philippe monter sur le trône et de si hautes destinées s’ouvrir
-pour un prince dont elle avait presque exclusivement formé l’esprit et
-le cœur pendant ses jeunes années.
-
-Madame de Genlis fut cruellement éprouvée dans ses affections de
-famille. Sa fille aînée, madame de Lavœstine, était morte à vingt-deux
-ans, dans tout l’éclat de la jeunesse et de la beauté. Le comte de
-Genlis, son mari, qui prit le titre de marquis de Sillery en héritant de
-la terre de ce nom, et qui était resté attaché à la fortune du duc
-d’Orléans, périt en même temps que ce prince sur l’échafaud. Il avait
-refusé de voter la mort du roi. C’est de lui que madame Roland parle
-dans ses Mémoires, en racontant qu’il obtint certains adoucissements
-dans sa prison en envoyant à ses juges «deux cents bouteilles de son
-excellent vin mousseux». Madame de Genlis, qui aurait dû s’appeler la
-marquise de Sillery, préféra conserver le nom sous lequel elle avait
-obtenu ses premiers succès littéraires. Ses romans, _Adèle et Théodore_,
-_Mademoiselle de Clermont_, bien que très démodés, ne manquent pas
-d’agrément.
-
-Mais ses volumineuses productions, ses innombrables traités sur la
-religion, les arts, la philosophie, l’histoire, les voyages, la morale,
-sa correspondance politique restent enfouis dans l’oubli.
-
-Dans les questions intéressant l’éducation, madame de Genlis s’est
-révélée avec un réel mérite. C’est là que se montre sa véritable
-supériorité. A part certains volumes, la partie de ses œuvres qui
-s’adresse à la jeunesse est de beaucoup la meilleure. Son _Théâtre
-enfantin_, les _Veillées du château_, les _Contes à ma fille_ sont bien
-faits pour l’enfance et plairont toujours à de jeunes esprits.
-
-Madame de Genlis mourut en 1834, sous le gouvernement de Juillet, à
-l’âge de 84 ans. Ses dernières années avaient été fort tourmentées par
-des embarras de fortune; cependant elle conserva jusqu’à la fin de sa
-vie beaucoup de grâce et d’enjouement, et, survivant à la plupart de ses
-contemporaines, elle fut une des dernières femmes de cour que notre
-siècle a pu connaître.
-
-CARETTE, née BOUVET.
-
-
-
-
-MÉMOIRES
-
-DE
-
-MME LA COMTESSE DE GENLIS
-
-
-Presque tous mes contemporains ont laissé des mémoires contenant
-l’histoire de leur vie entière, ou du moins celle d’une longue suite
-d’années. J’ai lu tous ces mémoires; ils parlent du temps où j’ai vécu,
-des choses qui se sont passées sous mes yeux, et dont j’avais moi-même
-recueilli les détails dans un journal particulier auquel j’ai travaillé,
-sans interruption, tous les soirs, pendant quinze ans.
-
-J’ai dû croire, ayant passé une grande partie de ma vie à la cour et
-dans le plus grand monde, que je pourrais donner un tableau fidèle d’une
-société éteinte ou dispersée, et d’un siècle non seulement écoulé, mais
-effacé du souvenir de ceux qui existent aujourd’hui. Enfin, j’ai pensé
-que ma vie littéraire n’était pas dénuée de tout intérêt, et qu’il
-serait assez curieux d’y voir comment une personne qui a tant aimé la
-solitude, la paix et les beaux arts, et dont le caractère était
-naturellement doux, timide et réservé, a pu se résoudre à faire tant de
-bruit, à se mettre si souvent en scène et à s’engager dans des guerres
-interminables.
-
-Je naquis le vingt-cinq janvier de l’année mil sept cent quarante-six,
-dans une petite terre en Bourgogne, près d’Autun, et qu’on appelle
-Champcéri, par corruption, dit-on, de Champ de Cérès, nom primitif de
-cette terre. Je vins au monde si petite et si faible, qu’il ne fut pas
-possible de m’emmailloter; et peu d’instants après ma naissance, je fus
-au moment de perdre la vie. On m’avait mise dans un oreiller de plumes
-dont, pour me tenir chaud, on avait attaché avec une épingle les deux
-côtés repliés sur moi: on me posa, arrangée ainsi, dans le salon, sur un
-fauteuil. Le bailli du lieu, qui était presque aveugle, vint pour faire
-son compliment à mon père; et comme, suivant l’usage de province, il
-écartait avec soin les grands pans de son habit pour s’asseoir, on
-s’aperçut qu’il allait s’établir sur le fauteuil où j’étais; on se jeta
-sur lui pour le faire changer de place; et l’on m’empêcha ainsi d’être
-écrasée. On me donna une nourrice qui me nourrit au château; elle me
-nourrit avec du vin mêlé d’eau et d’un peu de mie de pain de seigle,
-passée dans un tamis, sans me donner jamais une seule goutte d’aucun
-lait. Cette singulière nourriture, qu’on appelle, en Bourgogne, de la
-miaulée, réussit parfaitement: avec l’apparence de la délicatesse, je
-pris une très bonne santé. J’éprouvai dans mon enfance une suite
-d’accidents fâcheux. A dix-huit mois je me jetai dans un étang, on eut
-beaucoup de peine à me repêcher; à cinq ans je fis une chute, j’eus une
-grande blessure à la tête: comme elle rendit plus d’une palette de sang,
-on ne me fit pas saigner; un dépôt se forma dans la tête, il perça par
-l’oreille au bout de quarante jours; et, contre toute espérance, je fus
-sauvée. Peu de temps après, je tombai dans le brasier d’une cheminée;
-mon visage ne porta point, mais j’ai conservé toute ma vie deux marques
-de brûlures sur le corps. Ainsi fut en danger tant de fois, dès ses
-premières années, cette vie qui devait être si orageuse!
-
-Mon éducation a été si extraordinaire, que je ne puis m’empêcher d’en
-rendre compte ici. Mon père vendit la terre de Champcéri. Il possédait
-une maison à Cosne, il alla s’y établir, et y passa trois ans. Le
-souvenir de cette maison, de son superbe jardin et de sa belle terrasse
-sur la Loire est resté ineffaçablement gravé dans ma mémoire. Plus tard,
-mon père acheta le marquisat de Saint-Aubin, terre charmante par sa
-situation, son étendue et ses droits honorifiques et seigneuriaux. Je
-n’ai jamais pensé sans attendrissement à ce lieu, qui m’a été si cher.
-Combien, à l’instant où j’écris, il m’est plus doux de me retracer les
-promenades et les jeux de mon heureuse enfance, que la pompe et l’éclat
-des palais où j’ai vécu depuis!... Toutes ces cours si florissantes
-alors sont anéanties! tous les projets qu’on y formait avec tant
-d’assurance n’étaient que des chimères. Versailles tombe en ruines, les
-délicieux jardins de Chantilly, de Villers-Cotterets, de Sceaux, de
-l’Ile-Adam, sont détruits; j’y chercherais en vain les traces de cette
-fragile grandeur que j’y admirais jadis; mais je retrouverais les
-rivages de la Loire aussi riants, les prairies de Saint-Aubin aussi
-remplies de violettes et de muguets, et ses bois plus élevés et plus
-beaux. Tandis que, dans les révolutions sanglantes, les palais, les
-colonnes de marbre, les statues de bronze, les villes même disparaissent
-en un instant, la simple fleur des champs, bravant tous ces orages,
-croît, brille et se multiplie toujours.
-
-Le château de Saint-Aubin ressemblait à ceux qu’a dépeints depuis madame
-Radcliff. Il était antique et délabré, il avait de vieilles tours, des
-cours immenses.
-
-En sortant du château, on se trouvait sur le bord de la Loire; et sur
-l’autre rive, vis-à-vis le château, était située la fameuse abbaye de
-Sept-Fonts, dont mon père était aussi seigneur, ce qui établissait de
-grandes relations entre lui et les religieux de cet ordre. Nous allions
-quelquefois dîner dans cette abbaye. Je savais que dans l’intérieur de
-leur maison les religieux gardaient un silence éternel.
-
-J’étais élevée avec mon frère, plus jeune que moi de quinze mois; je
-l’aimais tendrement; à l’exception d’une heure de lecture, nous pouvions
-jouer ensemble toute la journée. Nous passions une partie du jour dans
-les cours, le soir nous jouions dans le salon. Mon père, trouvant nos
-jeux trop bruyants, imagina de nous proposer de jouer aux pères de
-Sept-Fonts au lieu de jouer à madame. Cela nous parut charmant. Nous
-substituâmes à nos cris la plus paisible pantomime; et le silence qu’on
-nous aurait vainement recommandé de toute autre manière, fut gardé avec
-autant de plaisir que d’exactitude.
-
-J’avais six ans lorsqu’on envoya mon frère à Paris, pour le mettre dans
-la fameuse pension du Roule de M. Bertaud. C’est lui qui inventa la
-manière d’apprendre à lire en six semaines sans épeler, avec des boîtes
-de fiches. Deux ou trois mois après le départ de mon frère, ma mère fit
-un voyage à Paris et m’emmena avec elle. Je ne fus pas émerveillée de
-Paris, et dans les premiers jours surtout je regrettai amèrement
-Saint-Aubin. On me fit arracher deux dents; on me donna un corps de
-baleine qui me serrait à l’excès; on m’emprisonna les pieds dans des
-souliers étroits, avec lesquels je ne pouvais marcher; on me mit trois
-ou quatre mille papillotes sur la tête; on me fit porter, pour la
-première fois, un panier; et, pour m’ôter mon air provincial, on me
-donna un collier de fer; en outre, comme je louchais un peu de temps en
-temps, on m’attachait sur le visage tous les matins, dès mon réveil, des
-bésicles que je gardais quatre heures. Enfin, je fus bien surprise quand
-on me dit qu’on allait me donner un maître pour m’apprendre (ce que je
-croyais savoir parfaitement) à marcher. On ajouta à tout cela de me
-défendre de courir, de sauter et de questionner. Tous ces supplices me
-firent une telle impression, que je ne les ai jamais oubliés.
-
-Nous allâmes passer une partie de l’été dans une charmante maison à
-Etioles, chez M. Le Normand, fermier général des postes, mari de madame
-de Pompadour.
-
-J’avais quitté mon panier en arrivant à Etioles, pour prendre ce qu’on
-appelait un habit de marmotte ou de Savoyarde: c’était un petit juste de
-taffetas brun avec un jupon court de la même étoffe, garni de deux ou
-trois rangs de rubans couleur de rose cousus à plat, et pour coiffure un
-fichu de gaze noué sous le menton.
-
-Sur la fin du voyage, on donna une grande fête au maître de la maison,
-et l’on m’y fit jouer le personnage allégorique de l’Amitié. J’avais un
-bel habit, je chantai avec beaucoup de succès un mauvais couplet, que je
-n’ai jamais oublié, tant cette journée me parut glorieuse. Après ce
-voyage, ma mère, ma tante, ma cousine et moi, nous partîmes ensemble
-dans une immense berline, et nous allâmes à Lyon, car on devait nous
-faire recevoir, ma cousine et moi, chanoinesses du chapitre noble
-d’Alix.
-
-Ce chapitre formait, par ses immenses bâtiments, un coup d’œil
-singulier. Il était composé d’une grande quantité de jolies petites
-maisons toutes pareilles, et toutes ayant un petit jardin.
-
-Le jour de ma réception fut un grand jour pour moi. La veille ne fut pas
-si agréable, on me frisa, on essaya mes habits, on m’endoctrina, etc.
-Enfin le moment heureux arrivé, on nous vêtit de blanc ma cousine et
-moi, et l’on nous conduisit en pompe à l’église du Chapitre. Toutes les
-dames habillées comme dans le monde, mais avec des robes de soie noire
-sur des paniers, et de grands manteaux doublés d’hermine, étaient dans
-le chœur. Un prêtre, qu’on appelait le grand prieur, nous interrogea,
-nous fit réciter le _credo_, ensuite nous fit mettre à genoux sur des
-carreaux de velours. Alors il devait nous couper une petite mèche de
-cheveux. Cela fait, il mit à mon doigt un anneau d’or béni, m’attacha
-sur la tête un petit morceau d’étoffe blanc et noir, long comme le
-doigt, que les chanoinesses appelaient un mari. Il me passa les marques
-de l’ordre, un cordon rouge et une belle croix émaillée, et une ceinture
-d’un large ruban noir moiré. Dès ce moment, on m’appela madame la
-comtesse de Lancy. Le plaisir de m’entendre appeler madame surpassa pour
-moi tous les autres. Dans ce chapitre on était libre de faire ou non des
-vœux à l’âge prescrit ou plus tard; quand on n’en faisait point on ne
-gagnait à cette réception que le titre de dame et de comtesse, et
-l’honneur de se parer des décorations de l’ordre. Les dames qui
-faisaient des vœux avaient avec le temps d’assez bonnes prébendes;
-lorsqu’on avait fait des vœux, outre qu’on ne pouvait plus se marier, on
-était forcée de rester au chapitre deux ans sur trois; on allait passer
-l’année de liberté où l’on voulait.
-
-Après un séjour de dix semaines à Alix, nous partîmes; je pleurai
-amèrement en quittant ces aimables chanoinesses.
-
-J’étais dans ma septième année, j’avais une belle voix, j’annonçais
-beaucoup de goût pour la musique; ma mère avait pris des arrangements à
-Paris pour faire venir de la Basse-Bretagne une jeune personne, fille de
-l’organiste de Vannes, excellente musicienne et jouant parfaitement du
-clavecin. Nous trouvâmes à Saint-Aubin un bon clavecin, et nous
-attendîmes avec la plus vive impatience mademoiselle de Mars, c’était le
-nom de la jeune musicienne. Elle vint en effet. Elle avait de beaux
-yeux, des manières remplies de douceur, un air un peu grave, quoiqu’elle
-n’eût que seize ans. Je me passionnai pour elle dès les premiers jours.
-
-Ma mère, distraite par ses occupations particulières et par les visites
-continuelles des voisins, ne s’était jamais occupée de moi. Je ne voyais
-ma mère et mon père qu’un moment à leur réveil, et aux heures des repas.
-Après le dîner, je restais une heure dans le salon; je passais le reste
-de la journée dans ma chambre avec mademoiselle de Mars, ou à la
-promenade toujours seule avec elle.
-
-Mon père avait pour moi la plus vive tendresse; mais il ne se mêla de
-mon éducation que sur un seul point: il voulait absolument me rendre une
-femme forte; j’avais horreur de tous les insectes, surtout des araignées
-et des crapauds; je craignais aussi les souris, je fus obligée d’en
-élever une. J’aimais passionnément mon père. Il m’ordonnait sans cesse
-de prendre avec mes doigts des araignées, et de tenir des crapauds dans
-mes mains. A ces commandements terribles, je n’avais pas une goutte de
-sang dans les veines; mais j’obéissais. A huit ans, je commençai à
-composer des romans et des comédies que je dictais à mademoiselle de
-Mars, car je ne savais pas former une lettre. Nous n’avions nulle idée
-de botanique et d’histoire naturelle; mais nous admirions avec extase
-les cieux, les arbres, les fleurs, comme preuves de l’existence de Dieu
-et comme ses ouvrages. Ce n’était point une savante institutrice qui me
-donnait de graves leçons, c’était une jeune fille de dix-sept ans,
-remplie de candeur, d’innocence et de piété, qui me confiait ses
-pensées, et qui faisait passer dans mon âme tous les sentiments de la
-sienne.
-
-Mademoiselle de Mars m’enseignait fort peu de chose; mais sa
-conversation formait mon cœur et mon esprit, et elle me donnait en tout
-l’exemple de la modestie, de la douceur et d’une parfaite bonté. Dès ce
-temps j’avais le goût d’enseigner aux enfants et je m’étais faite
-maîtresse d’école d’une singulière manière. J’avais une petite chambre à
-côté de celle de mademoiselle de Mars; ma fenêtre sur la belle façade du
-château n’avait pas tout à fait cinq pieds d’élévation: au bas de cette
-fenêtre était une grande terrasse sablée, avec un mur à hauteur d’appui
-de ce côté, très élevé extérieurement et s’étendant le long d’un étang
-qui n’était séparé du mur que par un petit sentier couvert de joncs et
-d’herbages.
-
-Des petits garçons de village venaient là pour jouer et couper des
-joncs; je m’amusais à les regarder, et bientôt j’imaginai de leur donner
-des leçons, c’est-à-dire de leur enseigner ce que je savais: le
-catéchisme, quelques vers des tragédies de mademoiselle Barbier, et ce
-qu’on m’avait appris par cœur des principes de musique. Appuyée sur le
-mur de la terrasse, je leur donnais ces belles leçons le plus gravement
-du monde. J’avais beaucoup de peine à leur faire dire des vers à cause
-du patois bourguignon; mais j’étais patiente, et ils étaient dociles.
-Mes petits disciples, rangés au bas du mur au milieu des roseaux et des
-joncs, le nez en l’air pour me regarder, m’écoutaient avec la plus
-grande attention, car je leur promettais des récompenses, et je leur
-jetais en effet des fruits, des petites galettes et toutes sortes de
-bagatelles. Je me rendais presque tous les jours à mon école en passant
-par ma fenêtre; j’y attachais une corde au moyen de laquelle je me
-laissais glisser sur la terrasse; j’étais leste et légère et je ne suis
-jamais tombée. Après ma leçon je faisais le tour par une des cours, et
-je rentrais par le salon sans qu’on prît garde à moi. Je choisissais
-pour ces escapades les jours de poste où mademoiselle de Mars écrivait à
-ses parents. Enfin mademoiselle de Mars me surprit un jour au milieu de
-mon école, elle ne me fit aucune réprimande; mais elle rit tant de la
-manière dont mes élèves déclamaient les vers de mademoiselle Barbier,
-qu’elle me dégoûta de ces doctes fonctions.
-
-Le premier chagrin vif et profond que j’ai éprouvé fut causé par le
-départ de mon père, qui fit un voyage à Paris. Ma mère voulut préparer
-une fête pour son retour. Elle composa une espèce d’opéra-comique dans
-le genre champêtre, avec un prologue mythologique; j’y jouais l’Amour.
-Je n’oublierai jamais que mon habit d’Amour était couleur de rose,
-recouvert de dentelle de point parsemée de petites fleurs artificielles
-de toutes couleurs; il ne me venait que jusqu’aux genoux; j’avais des
-petites bottines couleur de paille et argent, mes longs cheveux abattus
-et des ailes bleues. On voulut aussi jouer une tragédie et l’on choisit
-_Iphigénie en Aulide_. Mon habit d’Iphigénie, sur un grand panier, était
-de lampas, couleur de cerise et argent, garni de martre. Comme ma mère
-n’avait point de diamants, elle avait fait venir de Moulins une grande
-quantité de fausses pierreries qui complétaient notre magnifique parure.
-
-On trouva que l’habit d’Amour m’allait si bien, qu’on me le fit porter
-d’habitude; on m’en fit faire plusieurs. J’avais mon habit d’Amour pour
-les jours ouvriers, et mon habit d’Amour des dimanches. Ce jour-là,
-seulement pour aller à l’église, on ne me mettait pas d’ailes, et l’on
-jetait sur moi une espèce de mante de taffetas couleur de capucine, qui
-me couvrait de la tête aux pieds. Mais j’allais journellement me
-promener dans la campagne avec tout mon attirail d’Amour, un carquois
-sur l’épaule et mon arc à la main. Au château, ma mère et tous les
-voisins ses amis ne m’appelaient jamais que l’Amour, ce nom me resta.
-Tels furent régulièrement mon costume et mes occupations pendant plus de
-neuf mois.
-
-Cependant nos fêtes continuaient toujours, et mon père absent depuis
-dix-huit mois ne revenait point. Ma mère, voulant joindre la danse à la
-musique et à la tragédie, fit venir d’Autun un danseur de cinquante ans,
-qui de plus était maître en fait d’armes; il joignit à mon _entrée_ une
-sarabande, et il me trouva si leste qu’il proposa de m’apprendre à faire
-des armes, ce qui m’amusa beaucoup. Alors je quittai mon costume
-d’Amour, parce qu’on me fit faire un charmant habit d’homme que j’ai
-constamment porté jusqu’à mon départ de la Bourgogne. Je menais une vie
-qui me charmait: les matins je jouais un peu du clavecin, et je
-chantais; ensuite j’apprenais mes rôles, et puis je prenais ma leçon de
-danse, et je tirais des armes. Après cela je lisais jusqu’au dîner avec
-mademoiselle de Mars. En sortant de table, nous allions faire une
-lecture de piété, dirigée par le père Antoine; c’était l’Évangile,
-l’_Imitation de Jésus-Christ_ et des _Pensées de la Journée chrétienne_.
-Ensuite nous allions dans le salon quand il n’y avait pas de monde, et
-nous nous amusions à faire des guirlandes de fleurs artificielles pour
-nos fêtes, mais des fleurs très grossières faites avec du papier. Les
-femmes de chambre travaillaient avec nous; et souvent le bon père
-Antoine nous aidait à les peindre. Après cela nous allions nous
-promener, mademoiselle de Mars et moi. Depuis nos fêtes, c’est-à-dire
-depuis que j’avais quitté les habits de femme, j’étais beaucoup moins
-raisonnable à la promenade: je ne causais plus, je ne me plaisais qu’à
-courir en avant, à sauter des petits fossés, et à faire mille folies, ce
-qui dura jusqu’à mon départ de la Bourgogne.
-
-Sur la fin de l’hiver, j’éprouvai de grands chagrins. On me déclara la
-ruine entière de mon père, et la vente de Saint-Aubin; toutes les dettes
-payées, il ne nous restait plus qu’une modique pension viagère de douze
-cents francs, sur les têtes de mon père et de ma mère; et pas un asile
-sur la terre!... Ma mère m’annonça qu’il fallait me séparer de
-mademoiselle de Mars, que sa situation ne lui permettait plus de
-garder!... Je chérissais mademoiselle de Mars; ma douleur fut extrême;
-mademoiselle de Mars n’était pas moins affligée. Je n’oublierai jamais
-la veille de cette cruelle séparation! Elle me permit de veiller avec
-elle jusqu’à une heure après minuit, elle me donna d’excellents conseils
-pour la suite de ma vie; elle m’exhorta à conserver mes sentiments
-religieux. Nous échangeâmes nos Heures; j’ai conservé plus de vingt ans
-les siennes, qui étaient une _Journée chrétienne_, sur laquelle son nom
-était écrit. Nous nous engageâmes à prier Dieu l’une pour l’autre, nous
-versâmes des torrents de larmes, je pleurai dans mon lit presque toute
-la nuit. Mon réveil fut affreux; on m’apprit qu’elle était partie à sept
-heures du matin. Nous allâmes à Paris avec ma mère loger rue
-Traversière, dans un petit appartement au rez-de-chaussée donnant sur un
-jardin humide; cet appartement me parut bien triste et bien mesquin en
-le comparant à l’élégante maison que nous venions de quitter.
-
-Mais au bout de quinze jours, nous allâmes à Passy chez M. de la
-Popelinière, fermier général, où nous passâmes tout l’été. M. de la
-Popelinière était un vieillard de soixante-six ans, d’une santé robuste,
-d’une figure douce, agréable et spirituelle; il n’avait pas l’air
-d’avoir plus de cinquante ans. Il recevait beaucoup de monde et très
-bonne compagnie; il faisait les honneurs de sa maison avec autant de
-grâce que de noblesse. On joua la comédie, et des pièces faites par M.
-de la Popelinière; on m’y donna des rôles. Je dansai, à ces
-représentations, une danse, seule, qui eut le plus grand succès. J’avais
-pour la danse les plus grandes dispositions; mais je ne les ai point
-cultivées par la suite, n’y mettant aucun amour-propre.
-
-M. de la Popelinière était enchanté de mes petits talents; il disait
-souvent en me regardant et en poussant un profond soupir: «Quel dommage
-qu’elle n’ait que treize ans!» (1759) Je compris fort bien à la fin ce
-mot, si souvent répété, et je fus fâchée moi-même de n’avoir pas trois
-ou quatre ans de plus, car je l’admirais tant que j’aurais été charmée
-de l’épouser.
-
-Nous retournâmes à Paris dans les premiers jours d’octobre. Je quittai
-M. de la Popelinière avec peine, j’avais pris pour lui un véritable
-attachement. Nous allâmes loger dans la rue Neuve-Saint-Paul. Nous
-avions là un fort joli voisinage, la famille de M. Le Fèvre, un créole
-très riche, qui demeurait sur le quai des Célestins; il avait quatre
-filles charmantes dont la plus jeune était de mon âge. Elles étaient
-aimables, bonnes, jolies et remplies de talents: nous faisions de la
-musique tous les jours, et j’y employais une partie du temps à jouer de
-la harpe, à chanter, à jouer de la guitare et du clavecin. On me donna
-un maître de chant italien, nommé Pellegrini, qui venait à six heures du
-matin; je prenais cette leçon à la lumière. Philidor me donna des leçons
-d’accompagnement. Au milieu de l’hiver, j’eus la fantaisie d’apprendre à
-jouer de la musette; au lieu de souffler avec la bouche, on donnait le
-vent au moyen d’un soufflet posé sous le bras. J’avais tant de
-dispositions pour les instruments, qu’en moins de deux mois j’en jouai
-presque aussi bien que mon maître. Cependant j’aimais la harpe de
-préférence à tout, j’en jouais au moins cinq heures par jour, je faisais
-d’inconcevables progrès; on venait m’entendre comme une merveille, tout
-le monde voulut apprendre à jouer de la harpe. Ma passion et mon ardeur
-pour cet instrument croissaient avec mes succès, j’étais réellement
-d’une force tout à fait inconnue jusqu’alors sur cet instrument.
-
-Mon père partit pour Saint-Domingue, où il espérait rétablir sa fortune.
-Ce grand voyage m’affligea sensiblement; je ne trouvai de consolation
-que dans ma harpe; j’avais quatorze ans et demi. Mais j’ai oublié de
-parler d’un personnage très singulier que j’ai vu presque tous les
-jours, pendant plus de six mois, avant le départ de mon père; c’était le
-fameux charlatan, comte de Saint-Germain. Il avait l’air alors d’avoir
-tout au plus quarante-cinq ans, et par le témoignage de gens qui
-l’avaient vu trente ou trente-cinq ans auparavant, il paraît certain
-qu’il était infiniment plus âgé; il était un peu au-dessous de la taille
-moyenne, bien fait et marchant fort lestement; ses cheveux étaient
-noirs, son teint fort brun, sa physionomie très spirituelle, ses traits
-assez réguliers. Il parlait parfaitement le français sans aucun accent,
-et de même l’anglais, l’italien, l’espagnol et le portugais. Il était
-excellent musicien, bon physicien et très grand chimiste. Il peignait à
-l’huile agréablement; il avait trouvé un secret de couleurs
-véritablement merveilleux; il peignait dans le grand genre, des sujets
-historiques; il ne manquait jamais d’orner ses figures de femmes
-d’ajustements de pierreries; il se servait de ses couleurs pour faire
-ces ornements, et les émeraudes, les saphirs, les rubis, etc., avaient
-réellement l’éclat, les reflets et le brillant des pierres qu’ils
-imitaient. Latour, Vanloo, et d’autres peintres, ont été voir ces
-tableaux, et admiraient extrêmement l’artifice surprenant de ces
-couleurs éblouissantes. M. de Saint-Germain avait une conversation
-instructive et amusante: il avait beaucoup voyagé, et il savait
-l’histoire moderne avec un détail étonnant, ce qui a fait dire qu’il
-parlait des plus anciens personnages comme ayant vécu avec eux.
-Cependant, cet homme si extraordinaire par ses talents et par l’étendue
-de ses connaissances, une conduite exemplaire, la richesse et la
-bienfaisance était un charlatan. Il me donna une boîte à bonbons très
-singulière, dont il avait fait le dessus. La boîte, d’écaille noire,
-était fort grande; le dessus en était orné d’une agate de composition
-beaucoup moins grande que le couvercle; on posait cette boîte devant le
-feu, et au bout d’un instant, en la reprenant, on ne voyait plus
-l’agate, et l’on trouvait à sa place une jolie miniature représentant
-une bergère tenant une corbeille remplie de fleurs; cette figure restait
-jusqu’à ce qu’on fît réchauffer la boîte; alors l’agate reparaissait et
-cachait la figure. J’ai depuis inventé une composition avec laquelle
-j’imite à s’y tromper toutes sortes de cailloux, et même des agates
-transparentes; cette invention m’a fait deviner l’artifice de la boîte
-de M. de Saint-Germain.
-
-Pour finir tout ce qui a rapport à cet homme singulier, je dois dire que
-quinze ou seize ans après, en passant à Sienne, en Italie, j’appris
-qu’il habitait cette ville et qu’on ne croyait pas qu’il eût plus de
-cinquante ans. Seize ou dix-sept ans plus tard, étant dans le Holstein,
-j’appris de M. le prince de Hesse que M. de Saint-Germain était mort
-chez ce prince six mois avant mon arrivée dans ce pays. Le prince me dit
-qu’il n’avait l’air ni vieux ni cassé à l’époque de sa mort, mais qu’il
-paraissait consumé par une insurmontable tristesse. M. de Saint-Germain
-était arrivé dans le Holstein, non avec l’apparence de la misère, mais
-sans suite et sans éclat. Il avait encore plusieurs beaux diamants. Il
-montra en mourant d’horribles terreurs, et même sa raison en fut
-altérée; tout en lui annonçait le trouble affreux d’une conscience
-agitée. Ce récit me fit de la peine, j’avais conservé beaucoup d’intérêt
-pour ce personnage extraordinaire.
-
-Aussitôt que mon père fut parti pour Saint-Domingue, ma mère s’occupa
-sérieusement de reprendre et de suivre la plus triste des affaires, un
-procès contre sa mère!... mais la mère la plus dénaturée!... Ma
-grand’mère avait épousé en premières noces M. de Mézières. Elle avait eu
-deux enfants, un garçon et une fille, qui était ma mère; l’un âgé de
-huit ou neuf ans et l’autre de six. Elle mit la fille au couvent et le
-garçon au collège; et elle se remaria avant que l’année de son veuvage
-fût tout à fait révolue. Elle épousa en secondes noces le marquis de La
-Haie, qu’on appelait le beau La Haie. Madame de La Haie prit en horreur
-les enfants de son premier mariage; elle déclara à l’abbesse de Malnoue
-qu’elle destinait sa fille au cloître. Aussitôt que M. de Mézières son
-fils eut treize ans, elle l’envoya comme mauvais sujet en Amérique. Cet
-enfant était cependant l’homme le plus distingué, et même le plus
-étonnant par son esprit, son courage et ses vertus. Arrivé dans
-l’Amérique septentrionale, il se sauva et il alla se réfugier en Canada
-parmi les sauvages; il n’avait pas quatorze ans. Il leur fit entendre
-qu’il était abandonné de ses parents et qu’il voulait vivre avec eux;
-ils y consentirent à condition qu’il subirait l’opération du tatouage,
-c’est-à-dire, qu’il se laisserait peindre tout le corps à leur manière,
-avec des sucs d’herbes, opération très douloureuse qu’il supporta avec
-un courage qui charma les sauvages. Il avait une mémoire prodigieuse, la
-santé la plus robuste: bientôt il apprit leur langue, et il excella dans
-tous leurs exercices. Pour ne point oublier ce qu’il savait (il avait
-fait pour son âge d’excellentes études et remporté tous les prix de ses
-classes), il traçait tous les jours sur des écorces d’arbres des
-passages de poésie latine et française et des figures de géométrie. Il
-se fit de ses écorces un recueil prodigieux qu’il conserva avec le plus
-grand soin; il acquit parmi les sauvages la plus haute considération, et
-avant l’âge de vingt ans il devint leur chef par une proclamation
-unanime. Les sauvages déclarèrent la guerre aux Espagnols. Mon oncle
-remporta, en les commandant, des avantages qui surprirent les Espagnols,
-qui trouvèrent que le jeune chef des sauvages avait des talents
-extraordinaires. Ils parlèrent de paix, mon oncle fut envoyé pour la
-négocier; et il mit le comble à l’étonnement des Espagnols, en ne leur
-parlant qu’en latin. Ils questionnèrent ce singulier sauvage; et,
-touchés du récit qu’il leur fit, charmés de l’esprit et même du génie
-qu’il leur montra, ils lui offrirent de l’attacher au service des
-Espagnols; il y consentit à condition qu’ils feraient la paix avec les
-sauvages. Quand cette paix fut faite il se sauva, et passa chez les
-Espagnols; il s’y conduisit d’une manière si parfaite, qu’il y fit un
-riche mariage, et, au bout de dix ou douze ans, il fut nommé gouverneur
-de la Louisiane. Il acquit de belles habitations, se forma une superbe
-bibliothèque et vécut là parfaitement heureux. Par la suite, il fit un
-voyage en France; sa cruelle mère n’existait plus. J’étais alors au
-Palais-Royal; il venait dîner presque tous les jours chez moi: il était
-grave et mélancolique, il avait un esprit infini, sa conversation était
-du plus grand intérêt. Outre les choses extraordinaires qu’il avait
-vues, il avait prodigieusement lu et sa mémoire était admirable. On
-voyait à travers ses bas de soie, les serpents peints par les sauvages,
-qu’il avait ineffaçablement gravés sur ses jambes. Il me montra sa
-poitrine qui était couverte de grandes fleurs peintes aussi, les
-couleurs en étaient très vives. J’éprouvais pour cet homme singulier et
-respectable une admiration et une tendresse extrêmes.
-
-Ma mère fut mise au couvent dès l’âge de six ans, et élevée dans l’idée
-que sa mère la destinait à l’état monastique. On payait sa modique
-pension, mais sans maîtres. L’abbesse lui fit apprendre la musique, à
-chanter des motets et à jouer de l’orgue. Le jour où elle eut quatorze
-ans accomplis on lui fit prendre le voile. Sa mère ne venait la voir que
-tous les six mois tout au plus; mademoiselle de Mézières, qui n’en avait
-jamais reçu une seule caresse, n’osait ni parler, ni lever les yeux en
-sa présence, et se contentait d’écouter en silence les lieux communs que
-débitait madame de La Haie sur les dangers du monde et les douceurs du
-cloître. Ma mère avait à peine atteint sa seizième année lorsque madame
-de La Haie lui déclara qu’il fallait faire ses vœux et s’engager
-irrévocablement; ma mère pleura, on n’en tint compte, et l’on désigna un
-jour du mois suivant pour la cérémonie. Ce jour arrivé, ma mère déclara
-nettement qu’on aurait bien la puissance de la conduire à l’église, mais
-que là, au lieu de prononcer le oui irrévocable, elle dirait non.
-L’abbesse assura madame de La Haie qu’elle le ferait certainement,
-qu’elle l’avait annoncé depuis l’enfance, qu’elle avait un caractère
-très décidé, et que toute violence à cet égard ne servirait qu’à donner
-au public un scandale odieux. Madame de La Haie fut outrée, mais il
-fallut céder. Ma mère reprit ce jour même ses habits mondains qu’elle
-avait quittés deux ans auparavant: comme elle avait grandi durant son
-inutile noviciat, ses habits étaient ridiculement courts, mais elle ne
-les en reprit pas avec moins de joie. On la laissa au couvent, sans
-jamais l’en faire sortir. Elle devint une personne très agréable et très
-distinguée par sa figure, ses talents et son esprit. Elle était chérie
-de tous ceux qui la connaissaient, à l’exception de sa mère, qui
-montrait sans déguisement pour elle l’aversion la plus injuste et la
-plus dénaturée. Ma mère resta dans ce couvent jusqu’à l’âge de vingt-six
-ans et demi; à cette époque elle se lia intimement avec la marquise de
-Fontenille, une veuve retirée dans l’intérieur du couvent. La marquise
-était parente de mon père, qui venait assez souvent la voir au parloir;
-il y vit mademoiselle de Mézières, en devint amoureux, et la demanda en
-mariage. Madame de La Haie, par une animosité inconcevable, refusa
-pendant trois mois son consentement. Ma mère ne pouvait cependant pas
-espérer un meilleur mariage: elle n’avait que quarante ou quarante-cinq
-mille livres de légitime, et elle trouvait un très bon gentilhomme, qui
-avait dix ou douze mille livres de rentes, trente-sept ans, et qui était
-aimable, rempli d’esprit et beau comme un ange. Madame de La Haie ne
-donna ni légitime, ni trousseau, ni présents: la bonne abbesse fit les
-frais de noce. Ma mère se maria dans l’église du couvent; madame de La
-Haie vint cependant à la messe nuptiale avec ses deux enfants du second
-lit, son fils âgé de onze ans, et sa fille de huit ans et demi, et qui a
-été depuis madame de Montesson. Ma mère partit aussitôt pour la
-Bourgogne, pour sa terre de Champcéry, où je reçus le jour quinze mois
-après son mariage.
-
-Ma mère, à diverses époques, avait vainement demandé sa légitime, enfin,
-après le départ de mon père pour Saint-Domingue, elle se décida à
-plaider. Elle écrivit elle-même un mémoire, et avant de commencer la
-procédure, elle chargea son avocat de le communiquer à madame de La
-Haie. Ce mémoire, très respectueux par les expressions, était foudroyant
-par les faits. Madame de La Haie le sentit, elle envoya chez ma mère son
-fils, le marquis de La Haie, qui se fit médiateur entre sa mère et sa
-sœur. Le marquis de La Haie n’était ni beau, ni distingué par l’esprit,
-mais il était sensible et bon. Il nous proposa de nous mener
-sur-le-champ chez madame de La Haie, en ajoutant qu’en nous voyant tout
-s’arrangerait. Il pressa ma mère si vivement, qu’elle y consentit. Il
-nous mena dans sa voiture et nous conduisit d’abord chez madame de
-Montesson; elle n’était point habillée et ne nous attendait point; elle
-dit qu’elle approuvait l’idée de mon oncle, qu’elle allait s’habiller et
-qu’elle viendrait avec nous. Sa toilette me parut longue. Mon oncle
-voulait absolument qu’elle s’occupât de moi; à toute minute, il lui
-disait en me regardant: «Comme elle est intéressante! comme elle est
-jolie!...» Madame de Montesson ne répondait rien, elle se contentait de
-pencher la tête en faisant un soupir, et en prenant un air attendri.
-Enfin, lorsqu’elle fut habillée, elle donna le bras à ma mère, et passa
-devant nous; mon oncle me prit affectueusement par la main. Nous
-montâmes en voiture et nous nous rendîmes dans la rue Cassette, où
-demeurait ma grand’mère. Arrivés dans la maison, mon oncle et ma tante
-nous laissèrent dans un cabinet et allèrent la prévenir; au bout d’un
-demi-quart d’heure, ils revinrent avec ma grand’tante, mademoiselle
-Dessaleux, sœur de ma grand’mère. Mes deux tantes donnèrent le bras à ma
-mère en l’assurant qu’elle serait bien reçue; mon oncle me conduisit. Je
-n’avais pas une goutte de sang dans mes veines en entrant dans la
-chambre de ma grand’mère. Sa figure acheva de me glacer; on m’avait dit
-qu’elle était belle encore, elle ne me parut qu’effrayante. Elle était
-fort grande, fort droite, toute sa personne avait quelque chose de
-hautain et d’impérieux que je n’avais vu qu’à elle; il y avait encore de
-la beauté dans ses traits, mais elle avait beaucoup de rouge et de
-blanc, et une physionomie à la fois immobile, froide et dure... Elle me
-fit peur, ma mère courut se jeter à ses pieds. A ce spectacle je fondis
-en larmes. Ma grand’mère releva sèchement ma mère sans l’embrasser, ce
-qui m’indigna. Mon oncle, qui me tenait toujours par la main, me
-présenta à ma grand’mère en disant: «Maman, regardez cette charmante
-petite!...» et il ajouta plus bas: «Maman, embrassez-la...» Elle jeta
-sur moi un regard sombre et fixe, qui me fit baisser les yeux, mon oncle
-me dit de lui baiser les mains; j’obéis en tremblant. Elle me baisa au
-front; alors je m’éloignai promptement, et j’allai me jeter en
-sanglotant dans les bras de ma mère. Madame de La Haie sonna et demanda
-avec emphase un verre d’eau. Madame de Montesson s’empressa auprès de sa
-mère, avec cette tête penchée et ces yeux à moitié fermés, enfin, toutes
-les mines qu’elle prenait dans les occasions touchantes et qui lui
-donnaient l’air du monde le plus hypocrite. Lorsque madame de La Haie
-eut bu, et fait trois ou quatre soupirs, mon oncle avec une bonté
-infinie, parla en faveur de ma mère. Madame de La Haie répondit d’abord
-par des reproches, ensuite elle s’adoucit; elle dit quelques phrases
-maternelles; elle ajouta que ma mère devait se fier à elle, se désister
-de ses poursuites, et qu’elle ne perdrait rien à lui donner cette preuve
-de respect. Ma mère s’attendrit et promit tout; alors elle fut
-embrassée, et presque caressée. On se quitta parfaitement réconciliées.
-Je voyais ma mère heureuse, charmée; ma joie intérieure allait jusqu’au
-transport. Ma mère, avec une bonne foi et une générosité touchantes,
-envoya chercher sur-le-champ ses gens d’affaires et signa son
-désistement, qu’elle fit remettre le jour même à madame de La Haie. Mon
-oncle revint nous voir, et me témoigna plus de tendresse que jamais; il
-était bon, honnête, et de la sincérité la plus parfaite; mais il partit
-à cette époque pour l’armée, et il fut tué à la bataille de Minden.
-
-Après son départ nous retournâmes plusieurs fois chez ma grand’mère sans
-être reçues. Enfin vint la nouvelle de la mort de mon oncle; la juste
-douleur de madame de La Haie suspendit toute idée d’affaires; mais,
-lorsque les premiers moments furent passés et que ma mère renouvela ses
-demandes, elle ne reçut que des réponses sèches et vagues; elle pressa,
-on ne répondit plus; elle insista, elle écrivit sans relâche; on finit
-par lui faire dire qu’elle n’avait rien à prétendre, qu’elle l’avait
-reconnu elle-même en donnant son désistement. Ce coup fut rude à
-supporter. Ma mère à ce sujet me dit ces belles paroles:--Ce qui me
-console, c’est que je vous ai donné un bon exemple, celui d’une
-confiance généreuse, et du respect filial le plus parfait. Je ne
-répondis à ma mère que par mes larmes; depuis ce moment-là nous ne
-revîmes plus ma grand’mère et ma tante.
-
-Mon père, en revenant de Saint-Domingue, fut pris par les Anglais avec
-tout ce qu’il rapportait; on le conduisit à Lanceston, ville maritime
-d’Angleterre; il trouva là beaucoup de prisonniers français, et, entre
-autres, un jeune homme dont la jolie figure, l’esprit et les grâces lui
-inspirèrent le plus vif intérêt; c’était le comte de Genlis, qui, en
-revenant de Pondichéry, où il avait commandé un régiment pendant cinq
-ans, avait été conduit en Chine, à Kanton où il passa cinq mois, et
-ensuite à Lanceston.
-
-Le comte de Genlis servait dans la marine depuis l’âge de quatorze ans;
-il s’était couvert de gloire au fameux combat de M. d’Aché; il était
-alors lieutenant de vaisseau, il avait à peine vingt ans.
-
-Durant son séjour à Lanceston, il se lia intimement avec mon père, qui
-portait habituellement une boîte sur laquelle était mon portrait, me
-représentant jouant de la harpe; cette peinture frappa le comte de
-Genlis; il fit beaucoup de questions sur moi, et il crut tout ce que lui
-dit un père qui ne me voyait nul défaut. Les Anglais avaient laissé à
-mon père mon portrait, mes lettres et celles de ma mère, qui ne parlait
-que de mes succès et de mes talents. Le comte lut ces lettres, qui lui
-firent une profonde impression. Il avait un oncle ministre alors des
-affaires étrangères (le marquis de Puisieux), il obtint promptement sa
-liberté, et il promit à mon père de s’occuper de lui faire rendre la
-sienne. En effet, aussitôt qu’il fut à Paris, il vint chez ma mère lui
-apporter des lettres de mon père; et en même temps il sollicita avec
-ardeur son échange, et trois semaines après mon père arriva à Paris.
-
-Peu après, mon sort fut fixé sans retour; j’épousai M. de Genlis, mais
-secrètement. M. de Genlis, âgé de vingt-sept ans, n’ayant ni père ni
-mère, pouvait disposer de lui-même; mais M. le marquis de Puisieux, chef
-de sa famille, dès les premiers jours de son arrivée en France, lui
-avait parlé d’un mariage avec une jeune personne, orpheline, possédant
-actuellement quarante mille livres de rentes; M. de Genlis y consentit.
-M. de Puisieux s’occupa vivement de cette affaire; M. de Genlis ne s’en
-souciait déjà plus, mais il n’osa l’avouer. Au bout de quelque temps M.
-de Puisieux lui dit que la chose était sûre, et qu’il avait donné sa
-parole; M. de Genlis n’eut pas le courage de lui déclarer ses
-sentiments, et ce fut dans ce moment que je me mariai.
-
-Huit jours avant mon mariage, nous allâmes demeurer chez madame la
-comtesse de Sercey, ma tante, qui logeait dans le cul-de-sac de Rohan.
-Je me mariai là à sa paroisse à minuit. Le lendemain, on déclara mon
-mariage, qui fit beaucoup de bruit, car la colère de M. de Puisieux, qui
-se plaignait avec amertume, fit, pendant plusieurs jours, le sujet de
-toutes les conversations. M. de Genlis, cadet de Picardie, n’avait que
-douze mille livres de rentes, et pour toute espérance, sa part dans la
-succession de madame la marquise de Droménil, sa grand’mère, qui avait
-environ quarante mille livres de rentes. Elle habitait Reims, et elle
-avait quatre-vingts ans. M. de Genlis avait servi dans la marine avec le
-plus grand éclat de valeur et d’intelligence, ainsi que je l’ai déjà
-dit, à ce fameux combat sur mer, commandé par M. d’Aché; de vingt-deux
-officiers, il ne resta que M. de Genlis; pour ce combat, M. de Genlis
-eut la croix de Saint-Louis à vingt et un ans moins trois mois, grâce
-extraordinaire dont je n’ai vu qu’un seul exemple après celui-ci.
-Lorsqu’il fut à Paris, M. de Puisieux, qui était alors ministre des
-affaires étrangères, l’engagea à quitter la marine, il était capitaine
-de vaisseau, et à passer au service de terre, avec le grade de colonel;
-il fut fait colonel des grenadiers de France.
-
-Je ne passai que dix jours à Paris après mon mariage. M. de Genlis alla
-se présenter chez M. de Puisieux et chez madame la duchesse maréchale
-d’Étrée, fille de M. de Puisieux, et il ne fut pas reçu; il leur écrivit
-et ne reçut point de réponse. Il me fit écrire à sa grand’mère, qui
-garda aussi un profond silence. De tous ses parents, le comte et la
-comtesse de Balincour furent les seuls qui, dans cette occasion, lui
-donnèrent des marques d’amitié. Ils vinrent me voir, et me comblèrent de
-caresses. Cette visite me fit un plaisir inexprimable.
-
-Une visite qui me toucha beaucoup moins fut celle de madame de
-Montesson, qui vint voir ma mère; ce mariage plaisait à sa vanité. Elle
-fut très aimable pour M. de Genlis, qui me mena le lendemain chez elle
-et chez madame de Balincour; nous partîmes pour Genlis quatre ou cinq
-jours après. Mon beau-frère, qui nous y attendait, nous reçut avec
-beaucoup de grâce et d’amitié.
-
-Le marquis de Genlis était âgé alors de trente et un ans, je n’ai jamais
-vu de tournure plus noble, plus leste et plus élégante. Cependant,
-jamais homme n’a moins profité des avantages les plus brillants de la
-nature et de la fortune. Avec une figure remarquable, de l’esprit, de la
-grâce, il se trouva, à quinze ans, possesseur de la terre de Genlis,
-l’une des plus belles du royaume, et libre de toute hypothèque, avec la
-certitude d’avoir un jour celle de Sillery, qui lui était substituée. M.
-de Puisieux, son tuteur, et très aimé du roi, le fit faire colonel à
-l’âge de quinze ans. Mais, à dix-sept ans, il montra déjà la passion du
-jeu et une extrême licence de mœurs. Il fit des dettes, des
-extravagances; on le gronda, on paya, on pardonna. Il ne se corrigea
-nullement. Enfin, à vingt ans, il perdit au jeu, dans une nuit, cinq
-cent mille francs contre le baron de Vioménil; il devait d’ailleurs
-environ cent mille francs. La colère de M. de Puisieux fut extrême, et
-l’emporta trop loin: il obtint une lettre de cachet, et fit enfermer, au
-château de Saumur, son pupille; il l’y laissa cinq ans; et, comme le
-disait mon beau-frère, une année pour chaque cent mille francs. Sa
-carrière militaire fut perdue par cette rigueur; ayant été obligé de
-quitter le service, il n’y rentra plus. Quand il sortit de Saumur, on
-avait déjà payé la moitié de ses dettes; M. de Puisieux alors le fit
-interdire, et exiler à Genlis. Cette terre valait à peu près
-soixante-quinze mille francs de revenu. On fit à mon beau-frère une
-pension de quinze mille francs, le surplus des revenus fut employé à
-payer le reste des dettes. Son exil dura deux ans, ensuite il eut la
-liberté d’aller à Paris, où il passait seulement trois mois d’hiver;
-mais M. de Puisieux déclara qu’il ne lèverait l’interdiction que
-lorsqu’il ferait un bon mariage. Malgré ses disgrâces et ses malheurs,
-il était d’une extrême gaieté.
-
-Je ne restai que quelques jours à Genlis; on m’y donna le divertissement
-de la pêche des étangs. Pour mon malheur, j’y allai avec des petits
-souliers blancs brodés; arrivée au bord des étangs, je m’y embourbai;
-mon beau-frère vint à mon secours, remarqua mes souliers, se mit à rire,
-et m’appela une jolie dame de Paris, ce qui me choqua beaucoup; car,
-ayant été élevée dans un château, j’avais annoncé toutes les prétentions
-d’une personne qui n’était étrangère à aucune occupation champêtre. En
-entendant répéter que j’étais une belle dame de Paris, mon dépit devint
-extrême; alors je me penche, je ramasse un petit poisson, long comme le
-doigt et je l’avale tout entier, en disant: «Voyez comme je suis une
-belle dame de Paris.» J’ai fait d’autres folies dans ma vie; mais
-certainement je n’ai jamais rien fait d’aussi bizarre. Tout le monde fut
-confondu. M. de Genlis me gronda beaucoup, et me fit peur en me disant
-que ce poisson pouvait vivre et grossir dans mon estomac, frayeur que je
-conservai pendant plusieurs mois.
-
-Dans les derniers jours de novembre, M. de Genlis me conduisit à
-l’abbaye d’Origny-Sainte-Benoîte, à huit lieues de Genlis et à deux de
-Saint-Quentin. Je devais y passer quatre mois, c’est-à-dire tout le
-temps que mon mari resterait à Nancy, où se trouvait le régiment des
-grenadiers de France, dont il était l’un des vingt-quatre colonels. Me
-trouvant trop jeune pour m’emmener à Nancy, M. de Genlis pensa avec
-raison qu’il était plus convenable de me laisser dans un couvent où il
-avait des parentes. D’ailleurs dans ce temps il n’était pas d’usage que
-les jeunes femmes suivissent leurs maris dans leurs garnisons. Je
-pleurai beaucoup en me séparant de M. de Genlis, et ensuite je m’amusai
-infiniment à Origny. Cette abbaye était fort riche, elle avait toujours
-eu pour abbesse une personne d’une grande naissance; l’abbesse actuelle
-s’appelait madame de Sabran; avant elle, c’était madame de Soubise.
-Quoique les religieuses ne fissent point de preuves de noblesse, elles
-étaient presque toutes des filles de condition et portaient leurs noms
-de famille. Les bâtiments de l’abbaye étaient fort beaux et immenses. Il
-y avait plus de cent religieuses, sans compter les sœurs converses et
-deux classes de pensionnaires, l’une d’enfants, l’autre pour les jeunes
-personnes de douze à dix-huit ans. L’éducation y était fort bonne pour
-former des femmes vertueuses, sédentaires et raisonnables, destinées à
-vivre en province.
-
-J’avais un joli appartement dans l’intérieur du couvent, j’y étais avec
-une femme de chambre, j’avais un domestique qui logeait avec les gens de
-l’abbesse dans les logements extérieurs; je mangeais à la table de
-l’abbesse, qui faisait fort bonne chère. Nous étions servies par deux
-sœurs converses. On m’apportait mon déjeuner dans ma chambre. L’abbesse
-recevait à dîner et en visite des hommes dans son appartement, mais ces
-hommes ne pouvaient aller plus avant, et d’ailleurs le couvent était
-cloîtré. L’abbesse avait des domestiques, une voiture et des chevaux;
-elle avait le droit de sortir en voiture, accompagnée de sa chapeline et
-des religieuses qu’elle nommait pour l’accompagner. Elle allait assez
-souvent se promener dans les champs, visiter quelques parties de ses
-possessions, ou des malades auxquels elle portait elle-même des secours;
-je l’ai suivie deux fois dans ces courses bienfaisantes, qui étaient
-plus fréquentes en été. Chaque religieuse avait une jolie cellule, et un
-joli petit jardin à elle en propre, dans l’intérieur du vaste enclos du
-jardin général.
-
-Une parente de M. de Genlis s’y trouvait. C’était madame de Rochefort,
-fille du marquis de Saint-Pouen, et sœur de madame de Balincour. Son
-père l’avait forcée de se faire religieuse à dix-sept ans; elle aimait
-son cousin, le comte de Rochefort, et elle fut très malheureuse pendant
-les deux premières années de sa profession, ensuite elle s’accoutuma
-parfaitement à son sort; elle avait trente ans quand j’arrivai à Origny,
-et elle était une excellente religieuse. Elle avait un visage agréable,
-une physionomie intéressante, des mains charmantes, et une très belle
-taille. Elle me parla beaucoup de sa sœur, madame de Balincour, qu’elle
-aimait tendrement, et qui tous les ans lui envoyait ces petits présents
-qui charmaient les religieuses, du sucre, du café, de la laine et de la
-soie pour broder. Madame de Rochefort, de son côté, lui envoyait toutes
-sortes de petits ouvrages faits avec soin et cette perfection dont les
-religieuses semblaient seules avoir le secret. Madame de Rochefort me
-fit promettre que, lorsque j’irais à Paris, j’engagerais madame de
-Balincour à demander pour elle à l’archevêque la permission d’aller
-passer pour sa santé trois ou quatre mois dans sa famille; c’est-à-dire,
-chez cette sœur chérie: permission qu’on ne refusait point à des
-personnes de l’âge et de la considération de madame de Balincour, et
-pour des religieuses qui avaient passé la première jeunesse.
-J’intéressai tellement par la suite monsieur et madame de Balincour en
-faveur de madame de Rochefort, qu’ils la firent venir. Elle passa quatre
-mois à Balincour, les trois premiers s’écoulèrent dans la paix et dans
-le bonheur; mais M. de Balincour la mena chez une jeune paysanne nommée
-Nicole, qu’il avait mariée quatre ans auparavant. Le tableau champêtre
-d’une union et d’une félicité parfaite, Nicole au milieu de son heureuse
-famille, Nicole entourée de ses trois petits enfants, de son jeune mari,
-de son père et de sa mère, rappela à l’infortunée religieuse ses
-premières amours, et un bonheur perdu pour elle sans retour...; et
-tandis que tout le monde contemplait avec plaisir cette scène
-intéressante, elle se trouva mal... Elle tomba promptement dans une
-consomption mortelle; elle ne retourna point dans son couvent; son père,
-qui sans doute pour sa punition vivait encore, vint la prendre mourante
-et l’emmena en Auvergne, dans une terre où peu de temps après elle
-expira dans ses bras!
-
-Mais revenons à Origny. Je m’y plaisais, on m’y aimait; je jouais
-souvent de la harpe chez madame l’abbesse, je chantais des motets dans
-la tribune de l’église, et je faisais des espiégleries aux religieuses;
-je courais les corridors la nuit, c’est-à-dire à minuit, avec des
-déguisements étranges, communément habillée en diable avec des cornes
-sur la tête, et le visage barbouillé; j’allais ainsi réveiller les
-jeunes religieuses; chez les vieilles que je savais être bien sourdes,
-j’entrais doucement, je leur mettais du rouge et des mouches sans les
-réveiller. Elles se relevaient toutes les nuits pour aller au chœur, et
-l’on peut juger de leur surprise lorsque, réunies à l’église, s’étant
-habillées à la hâte sans miroir, elles se voyaient ainsi enluminées et
-mouchetées. Pendant tout le carnaval, je donnai chez moi, avec la
-permission de l’abbesse, des bals deux fois la semaine. On me permit de
-faire entrer le ménétrier du village, qui était borgne, et qui avait
-soixante ans. Il se piquait de savoir toutes les figures et tous les
-pas, et je me souviens qu’il appelait les chassés, des flanqués. Mes
-danseuses étaient les religieuses et les pensionnaires; les premières
-figuraient les hommes, et les autres les dames. Je donnais pour
-rafraîchissements du cidre, et d’excellentes pâtisseries faites dans le
-couvent. J’ai été depuis à de bien beaux bals, mais certainement je n’ai
-dansé à aucun d’aussi bon cœur, et avec autant de gaieté.
-
-Ma mère me donna la preuve de tendresse et de bonté de venir me voir à
-Origny, et de passer avec moi six semaines dans ce couvent; elle y
-logea, dans l’intérieur, dans un appartement qui était vacant tout à
-côté du mien. J’imaginai toutes sortes de choses pour l’amuser. Madame
-l’abbesse avait une femme de chambre qui la servait depuis dix ans, et
-qui s’appelait mademoiselle Beaufort; c’était la meilleure fille du
-monde, et qui faisait des flans à la crème délicieux, ce qui produisit
-entre elle et moi une liaison très intime. Elle me parla d’une noce de
-village qui devait se faire chez des fermiers de sa connaissance à une
-lieue d’Origny; elle avait obtenu de madame l’abbesse la permission d’y
-aller; je voulus être de la partie, mais mystérieusement, et déguisée en
-paysanne, avec mademoiselle Victoire, et je déterminai ma mère à venir
-avec nous, habillée aussi en paysanne, et le tout à l’insu de madame
-l’abbesse. Mademoiselle Beaufort, charmée de cette invention, nous
-fournit les habillements, nous nous assurâmes d’une tourière, je fis
-dire à madame l’abbesse que nous avions la migraine, que nous dînerions
-dans nos chambres, et nous partîmes furtivement à une heure après midi.
-Nous allâmes à la ferme en charrette, nous fûmes présentées aux mariés
-comme des paysannes, parentes de mademoiselle Beaufort, qui ajouta que
-j’étais sa filleule; je dansai beaucoup; j’eus les plus grands succès
-dans cette assemblée, que nous ne quittâmes qu’au déclin du jour. Mais
-un orage violent nous attendait à Origny; on nous avait trahies; madame
-l’abbesse savait notre escapade, elle était fort scandalisée de nos
-déguisements, et surtout que je fusse sortie de la maison sans le lui
-dire; je lui représentai doucement qu’étant avec ma mère, cette sortie,
-du moins, n’avait rien de scandaleux. Madame l’abbesse jeta tout son
-venin sur mademoiselle Beaufort. Le lendemain matin, la pauvre fille
-entra dans ma chambre en pleurant et en me disant que madame l’abbesse
-venait de lui donner son compte. «Eh bien, lui dis-je, consolez-vous, je
-vous prends à mon service.» Mademoiselle Beaufort fut transportée de
-joie, et s’installa tout de suite dans mon appartement. Madame l’abbesse
-eut beau jeter feu et flamme, je persistai avec beaucoup de sang-froid
-dans ma résolution, et je gardai mademoiselle Beaufort. Nous avions déjà
-joué dans nos chambres quelques petites scènes pour amuser ma mère les
-soirs, quand tout le couvent était couché. Mademoiselle Beaufort, à mon
-grand étonnement, me demanda de lui donner un petit rôle de bergère;
-elle avait quarante-cinq ans, ses cheveux étaient gris, elle était fort
-couperosée, et les deux dents de devant lui manquaient. Nous jouâmes
-_l’Oracle_, et je lui fis jouer le rôle de l’amoureux, que Lucinde
-appelle Charmant, et qu’elle conduit en laisse, avec un ruban couleur de
-rose: n’ayant point de costume, nous l’habillâmes galamment avec une
-redingote de Lemire, mon domestique, et nous l’assurâmes qu’il était
-indispensable qu’elle eût sur la tête un bonnet de coton, brodé en laine
-de couleur, que lui prêta le laquais de ma mère; ce fut dans cet
-agréable équipage qu’elle joua de la manière la plus comique le rôle de
-Charmant. Comme elle me demandait toujours un rôle de bergère, je fis
-une petite pastorale pour elle; nous donnâmes tant de louanges à son jeu
-et à sa grâce, elle fut si persuadée qu’elle était ravissante dans ce
-costume, que je lui proposai de le garder toujours, et elle y consentit.
-De ce moment elle fut constamment habillée en bergère d’idylle, avec des
-petits habits blancs bordés de rubans de diverses couleurs, et portant
-sur l’oreille un petit chapeau de paille orné de fleurs, ou coiffée en
-cheveux qu’elle poudrait à blanc pour cacher ses cheveux gris; quand
-elle sortait de chez moi pour aller dans le couvent, j’exigeais toujours
-qu’elle prît sa houlette, chose dont elle contracta souvent l’habitude.
-Toutes mes amies encourageaient ses illusions pastorales, et quand les
-autres se moquaient d’elle, mademoiselle Beaufort disait que c’était
-pour faire leur cour à madame l’abbesse. Je la gardai ainsi en bergère
-plus de deux mois, c’est-à-dire jusqu’au moment où M. de Genlis,
-arrivant de son régiment, vint me prendre: l’aspect de mademoiselle
-Beaufort (que j’appelais toujours ma bergère) l’étonna beaucoup; mais, à
-force d’insistance, je le décidai à l’emmener avec nous à Genlis, et en
-lui conservant son costume, et bientôt cette complaisance devint pour
-lui un véritable amusement. Je conservai ma bergère à Genlis pendant
-deux ou trois mois, ensuite un héritage inattendu et très considérable
-pour elle, l’appela à Noyon. Comme elle avait fait nos délices, nos
-adieux furent très tendres. Pour achever son histoire, je dois dire
-qu’elle hérita de trente-deux mille francs et que peu de mois après elle
-eut la folie d’épouser un jeune homme de vingt-trois ans, qui n’avait
-rien, et qui lui persuada qu’il était éperdument amoureux d’elle.
-
-En quittant Origny, nous allâmes sur-le-champ à Genlis; mon beau-frère
-était à Paris, d’où il ne devait revenir qu’au mois de juillet. En
-attendant nous fîmes des visites dans les châteaux voisins; presque tous
-nos voisins étaient vieux, mais tous d’une fort bonne société, entre
-autres M. le marquis de Flavigny et sa femme, M. de Bournonville qui
-avait douze enfants, le président de Vauxmenil dont le fils dessinait
-supérieurement le paysage, et M. de Saint-Cenis, le seul qui eût une
-jeune femme.
-
-Dans ce temps j’appris à monter à cheval, et d’une singulière manière.
-Je me baignais, et on allait chercher, pour mes bains, de l’eau dans une
-rivière à une demi-lieue. Un seul cheval de charrue traînait le tonneau
-que l’on devait remplir d’eau. Un jour que j’étais seule au château, je
-vis par ma fenêtre le charretier Jean partir, conduisant à pied son
-équipage. Il me parut charmant de monter sur ce gros cheval, et d’aller
-ainsi chercher mon eau moi-même. Je descendis précipitamment dans la
-cour, Jean m’établit jambe de-ci, jambe de-là, sur le cou de son cheval,
-et nous partîmes. Je trouvai cette promenade si agréable, que pendant
-dix ou douze jours je n’en fis pas d’autres. Je pris ainsi un grand goût
-d’équitation, et l’on me permit de monter un vieux petit cheval gris qui
-avait encore de bonnes jambes; on me fit faire un habit d’amazone, et
-l’on me trouva si bien à cheval, qu’on me donna un grand beau cheval
-navarrin, qui, quoique plus vieux que moi, avait une grande vitesse et
-des jambes très sûres. Quelques mois après, M. Bourgeois, officier de
-fortune en garnison à Chauny, et un très grand homme de cheval, me
-trouvant parfaitement posée, voulut me donner des leçons; j’en pris tous
-les jours pendant huit mois, et je devins très habile. Cet exercice, que
-j’aimais passionnément, fortifia beaucoup ma santé. Nous faisions
-souvent de très longues chasses de sanglier. Un jour j’imaginai de me
-perdre exprès, dans l’espoir qu’il m’arriverait une aventure
-extraordinaire. Je m’enfonçai dans des routes détournées, ayant bien
-soin de tourner le dos à la chasse, et de fuir le bruit des chiens et
-des cors. Bientôt j’eus la satisfaction de ne plus rien entendre et de
-me trouver dans des lieux tout à fait inconnus. Je poussais toujours mon
-cheval au galop; ce que je désirais était de rencontrer un château que
-je n’eusse jamais vu, d’y trouver des habitants pleins d’esprit et de
-politesse me donnant l’hospitalité. Au bout de trois heures, courant
-toujours au hasard, cherchant vainement, je commençai à m’inquiéter,
-j’imaginai que j’étais au moins à douze lieues de Genlis; j’avais faim,
-je ne voyais point de gîte, et je m’avisai tout à coup de penser que
-l’on était, au château de Genlis, dans de vives alarmes; enfin, après
-avoir erré encore longtemps, je rencontrai un bûcheron qui m’apprit, à
-mon grand étonnement, que je n’étais qu’à trois lieues de Genlis. Je lui
-demandai de m’y conduire: il fallut aller au pas et je n’y arrivai qu’à
-la nuit fermée. On avait envoyé de tous les côtés, dans les bois
-immenses de Genlis, des hommes à cheval sonnant du cor; M. de Genlis
-était aussi à ma poursuite et ne revint qu’une heure après moi. Je fus
-horriblement grondée, et je le méritais; j’eus la bonne foi d’avouer que
-je m’étais perdue à dessein, et je donnai ma parole qu’à l’avenir je ne
-chercherais plus des terres inconnues.
-
-Nous retournâmes à Paris pour le mariage de mon beau-frère. Il épousa
-mademoiselle de Vilmeur, âgée de quinze ans; M. le marquis de Puisieux
-consentit à lui servir de père, et mon beau-frère décida que je lui
-servirais de mère: ce qui fut assez singulier, non seulement parce que
-je n’avais que trois ans et demi de plus que la mariée, mais parce que
-j’allais voir pour la première fois à cette cérémonie ce chef de la
-famille qui m’avais jusque-là montré tant de rigueur, et qui serait
-obligé de me conduire dans l’église; ce qu’il fit de fort bonne grâce.
-Il était très paré; il avait son cordon bleu passé par-dessus son habit,
-il me parut éblouissant et terrible. Comme il me donnait la main, il
-s’aperçut que je tremblais: «Vous avez froid, madame, me dit-il; je
-répondis naïvement:--Ce n’est pas cela.» Il m’a dit depuis que le ton
-dont je prononçai ces paroles le toucha jusqu’aux larmes. Le repas de
-noce se fit avec une grande magnificence à la campagne chez le chevalier
-Courten (à la Planchette); presque toute la famille y vint. Madame de
-Puisieux, sa fille la maréchale d’Étrée, madame la princesse de Benting,
-monsieur et madame de Noailles, le duc d’Harcourt, et beaucoup d’autres.
-Mes amis, monsieur et madame de Balincour et madame de Sailly, n’y
-étaient pas, ni M. de Souvré; je les regrettai bien. Je fus traitée avec
-beaucoup de politesse, mais froidement par toutes les dames; je gardai
-un profond silence. On s’occupa à l’excès de ma belle-sœur; on vanta sa
-beauté; madame de Puisieux et la maréchale la caressèrent excessivement.
-Je crus m’apercevoir qu’on y mettait un peu d’affectation; cette idée
-m’ôta ma timidité. Toutes les fois qu’on a eu le dessein de me piquer,
-je ne sais quelle fierté m’a constamment mise au-dessus de l’offense
-qu’on voulait me faire, en me donnant une indifférence parfaite.
-
-Toute la compagnie resta jusqu’à onze heures du soir. Mais les nouveaux
-mariés, M. de Genlis et moi nous passâmes six jours dans cette maison.
-Ce temps me suffit pour prendre une grande amitié pour ma belle-sœur.
-Elle était belle, et sa figure eût été charmante, sans un rire
-désagréable, qui ne montrait pas de belles dents, et qui laissait voir
-deux doigts de gencives toujours gonflées; mais quand elle ne riait pas,
-son visage était beau et très agréable; aussi M. de Villepaton disait
-d’elle:--Que sérieusement parlant elle était très jolie. Elle avait reçu
-une éducation fort négligée, cependant elle n’était jamais oisive, elle
-aimait l’ouvrage, brodait parfaitement, et était adroite comme une fée.
-Elle était très violente, et fort contrariante; elle avait des
-obstinations d’enfant, mais au fond elle était bonne, obligeante,
-naturelle, et très gaie. Nous n’avons jamais eu ensemble la plus légère
-dispute, et je fus enchantée d’avoir une compagne si jeune et si aimable
-pour moi.
-
-En quittant la Planchette nous allâmes tous à Genlis. Mon frère passa
-cette année à Genlis; il venait d’être reçu dans le génie, et avait subi
-son examen du cours de Bezout avec la plus grande distinction. J’eus une
-grande joie de le revoir; il était fort joli, très naïf et d’une gaieté
-d’enfant. Un soir qu’il y avait du monde au château, et que ma
-belle-sœur et MM. de Genlis jouaient après le souper au reversi, mon
-frère me proposa une promenade dans la cour, qui était immense, sablée
-et remplie de fleurs; j’y consentis. Quand nous fûmes dans la cour, il
-eut envie d’aller faire un tour dans le village; je ne demandai pas
-mieux: il était dix heures, tous les cabarets étaient éclairés, et l’on
-voyait à travers les vitres, les paysans buvant du cidre; je remarquai
-avec surprise qu’ils avaient tous l’air très grave.
-
-Il prit à mon frère une gaieté, il frappa contre les vitres en
-criant:--Bonnes gens, vendez-vous du sacré chien? et après cet exploit
-il m’entraîna en courant dans une petite ruelle obscure, à côté de ces
-cabarets, où nous nous cachâmes en mourant de rire. Notre joie
-s’augmenta encore en entendant le cabaretier sur le pas de sa porte,
-menacer de coups de gourdin les polissons qui avaient frappé aux vitres.
-Mon frère m’expliqua que sacré chien voulait dire de l’eau-de-vie. Je
-trouvai cela si charmant, que je voulus aller à un autre cabaret voisin,
-faire cette jolie demande, qui eut le même succès; nous répétâmes
-plusieurs fois cette agréable plaisanterie, nous disputant à qui dirait
-sacré chien, et finissant par le dire en duo, et toujours à chaque fois
-nous sauvant à toutes jambes dans la petite ruelle, où nous faisions des
-rires à tomber par terre.
-
-Mon frère resta six semaines avec nous. M. de Genlis, avec beaucoup de
-grâce, lui donna tout ce qui lui pouvait être utile ou agréable dans une
-garnison où il devait rester longtemps.
-
-Nous retournâmes à Paris, M. de Genlis et moi, au mois d’août, dans une
-jolie maison avec un jardin, dans le cul-de-sac Saint-Dominique, dont
-mon beau-frère avait loué le rez-de-chaussée, et nous louâmes le
-premier.
-
-Le 4 septembre je mis au monde ma chère Caroline, cette créature
-angélique, qui a fait pendant vingt-deux ans mon bonheur et ma gloire,
-dont la perte irréparable a été la plus grande douleur et le plus grand
-malheur de ma vie! Elle vint au monde belle comme un ange, et ce visage
-enchanteur a été depuis l’instant de sa naissance jusqu’au tombeau, ce
-qu’on a jamais vu de plus parfait; je ne la nourris point, ce n’était
-pas la mode encore; d’ailleurs, dans notre situation je ne l’aurais pas
-pu, étant obligée d’être toujours en courses et en voyages. Elle fut
-nourrie à deux petites lieues de Genlis, dans un village appelé
-Comanchon.
-
-Madame la maréchale d’Étrée vint me voir; elle m’apporta, en présent, de
-très belles étoffes des Indes, et m’annonça que son père et sa mère me
-recevraient avec plaisir, et que madame de Puisieux me présenterait à la
-cour. Au bout de cinq semaines j’allai chez madame de Puisieux, dont
-j’avais une peur extrême; comme de ma vie je n’ai fait des avances quand
-on a eu de la sécheresse pour moi, je fus très froide et très
-silencieuse. Je ne lui plus guère. Huit jours après, elle me mena à
-Versailles, ce qui fut un vrai supplice pour moi, parce que ce fut tête
-à tête dans sa voiture. Elle ne me parla que de la manière dont je
-devais me coiffer, m’exhortant d’un ton critique à ne pas me coiffer si
-haut qu’à mon ordinaire, m’assurant que cela déplairait beaucoup à
-mesdames et à la vieille reine. Je répondis simplement: «Il suffit,
-Madame, que cela vous déplaise.» Cette réponse parut lui être agréable,
-mais aussitôt après je retombai dans mon profond silence, et je vis que
-je l’ennuyais beaucoup. A Versailles, nous logeâmes dans le bel
-appartement du maréchal d’Étrée; le maréchal fut charmant pour moi; je
-le regardais avec un vif intérêt; je savais qu’il avait eu les plus
-éclatants succès à la guerre, et qu’il était d’ailleurs l’une des
-meilleures têtes du conseil. Mesdames de Puisieux et d’Étrée me
-persécutèrent véritablement le lendemain, jour de ma présentation; elles
-me firent coiffer trois fois, et s’arrêtèrent à la manière qui me seyait
-le plus, et qui était le plus gothique. Elles me forcèrent de mettre
-beaucoup de poudre et beaucoup de rouge, deux choses que je détestais;
-elles voulurent que j’eusse mon grand corps pour dîner, afin,
-disaient-elles, de m’y accoutumer; ces grands corps laissaient les
-épaules découvertes, coupaient les bras et gênaient horriblement;
-d’ailleurs, pour montrer ma taille, elles me firent serrer à outrance.
-
-La mère et la fille eurent ensuite une dispute très aigre au sujet de ma
-collerette, sur la manière de l’attacher; elles étaient assises, et
-j’étais debout et excédée pendant ce débat. On m’attacha et l’on m’ôta
-au moins quatre fois cette collerette; enfin, la maréchale l’emporta de
-vive force, d’après la décision de ses trois femmes de chambre, ce qui
-donna beaucoup d’humeur à madame de Puisieux. J’étais si lasse que je
-pouvais à peine me soutenir, lorsqu’il fallut aller dîner. On me fit
-grâce du grand panier pour le dîner, quoiqu’il fût question un moment de
-me le faire prendre pour m’y accoutumer aussi. Lorsque le maréchal
-m’aperçut, il s’écria: «Elle a trop de poudre et trop de rouge; elle
-était cent fois plus jolie hier.» Madame de Puisieux le fit juge de ma
-collerette, qu’il approuva, et tout le dîner se passa en discussion sur
-ma toilette. Je ne mangeai rien du tout, parce que j’étais si serrée,
-que je pouvais à peine respirer. En sortant de table le maréchal passa
-dans son cabinet; je restai livrée à la maréchale et à madame de
-Puisieux, qui me firent achever ma toilette, c’est-à-dire mettre mon
-panier et mon bas de robe, ensuite répéter mes révérences, pour
-lesquelles j’avais pris un maître: c’était alors Gardel qui apprenait à
-les faire. Ces dames furent très contentes de cette répétition; mais
-madame de Puisieux me défendit de repousser doucement en arrière avec le
-pied mon bas de robe, lorsque je me retirais à reculons, en disant que
-cela était théâtral. Je lui représentai que si je ne repoussais pas
-cette longue queue, je m’entortillerais les pieds dedans, et que je
-tomberais; elle répéta d’un ton impérieux et sec que cela était
-théâtral; je ne répliquai rien: ensuite ces dames s’habillèrent, pendant
-ce temps je m’ôtai adroitement un peu de rouge, mais malheureusement, au
-moment de partir, madame de Puisieux s’en aperçut et me dit: «Votre
-rouge est tombé, mais je vais vous en remettre.» Et elle tira de sa
-poche une boîte à mouches, et me remit du rouge beaucoup plus foncé que
-celui que j’avais auparavant. Ma présentation se passa fort bien, elle
-avait fort bon air parce qu’il y avait beaucoup de femmes. Le roi Louis
-XV parla beaucoup à madame de Puisieux, et lui dit plusieurs choses
-agréables sur moi. Quoiqu’il ne fût plus jeune, il me parut bien beau;
-ses yeux étaient d’un bleu très foncé, des yeux bleu de roi, disait M.
-le prince de Conti, et son regard était le plus imposant qu’on puisse
-imaginer. Il avait, en parlant, un ton bref, et un laconisme
-particulier, mais qui n’avait rien de dur et de désobligeant: enfin, il
-avait dans toute sa personne quelque chose de majestueux et de royal,
-qui le distinguait extrêmement de tous les autres hommes.
-
-M. le dauphin, fils de Louis XV, venait de mourir, on en portait encore
-le grand deuil; je fus présentée à la vieille reine, fille de Stanislas,
-roi de Pologne; cette princesse, déjà attaquée de la maladie de langueur
-dont elle mourut quinze ou dix-huit mois après, était couchée sur une
-chaise longue. Je fus très frappée de lui voir un bonnet de nuit de
-dentelle, avec de grandes girandoles de diamants. Elle m’intéressa
-beaucoup, parce qu’on disait que c’était la mort de son fils qui la
-conduisait au tombeau. C’était une charmante petite vieille, elle avait
-conservé une très jolie physionomie et un sourire ravissant. Elle était
-obligeante, gracieuse, et le doux son de sa voix, un peu languissante,
-allait au cœur. Sa conduite entière avait toujours été d’une pureté
-irréprochable: elle était pieuse, bonne, charitable; elle aimait les
-lettres, et les protégea avec discernement. Elle avait beaucoup de
-finesse dans l’esprit, on citait d’elle une grande quantité de mots
-charmants. Je fus ensuite présentée à Mesdames et aux enfants de France;
-le soir j’allai au jeu de Mesdames. Peu de jours après ma présentation,
-nous retournâmes à Genlis. J’y passai un été fort agréable. Dans le
-cours de cet été nous jouâmes _Nanine_, _les Précieuses ridicules_, _le
-Méchant_, et _la Comtesse d’Escarbagnas_; les meilleurs acteurs étaient
-M. de Genlis et moi; ma belle-sœur, malgré toutes mes leçons, ne jouait
-pas bien, mais elle n’y mettait nulle prétention. Nous avions pour
-spectateurs nos voisins et nos paysans.
-
-Il y avait à Genlis la plus grande baignoire que j’aie jamais vue, on
-aurait pu y tenir à l’aise quatre personnes. Un jour je proposai à ma
-belle-sœur de nous y baigner dans du lait pur, et d’aller acheter, dans
-les environs, tout le lait des fermes. Nous nous déguisâmes en
-paysannes, et montées sur des ânes, et conduites par le charretier Jean,
-mon premier maître d’équitation, nous partîmes de Genlis à six heures du
-matin, et nous allâmes à deux lieues à la ronde de tous les côtés
-demander tout le lait des chaumières, en ordonnant de porter ce lait le
-lendemain de grand matin au château de Genlis. Nous prîmes un bain de
-lait, ce qui est la plus agréable chose du monde; nous avions fait
-couvrir la surface du bain de feuilles de roses, et nous restâmes plus
-de deux heures dans ce charmant bain.
-
-Je composai, dans ce temps, un roman que j’intitulai _les Dangers de la
-célébrité_; quatre ou cinq ans après, je perdis ce manuscrit; l’idée en
-était morale, mais, autant que je puis m’en souvenir, il était ennuyeux.
-
-J’ai été très heureuse à Genlis, surtout depuis le mariage de mon
-beau-frère; mais mon mari avait voulu absolument lui payer une petite
-pension, et je n’aurais pas été plus maîtresse dans mon propre château,
-grâce aux égards et à la délicatesse de mon beau-frère et de sa femme.
-Ma belle-sœur, dans un âge où naturellement on aime à faire la maîtresse
-de maison, n’avait nullement cette manie; elle voulait, avec toute la
-grâce d’un excellent caractère, que j’ordonnasse aussi librement
-qu’elle; jamais elle ne souffrit que les domestiques, en parlant d’elle,
-l’appelassent madame tout court; ils la désignaient par son titre, comme
-moi par le mien. Ce sont là de petites choses, mais elles méritent
-d’être rapportées; elles peignent des sentiments nobles et délicats.
-
-J’exerçais la médecine, à Genlis, de concert avec M. Racine, le barbier
-du village, qui venait toujours très gravement me consulter quand il
-avait des malades. Nous allions les voir ensemble; toutes mes
-ordonnances se bornaient à de simples tisanes et du bouillon, que
-j’envoyais communément du château. Je servais du moins à modérer la
-passion de M. Racine pour l’émétique, qu’il prescrivait pour presque
-tous les maux. Je m’étais perfectionnée dans l’art de saigner; des
-paysans venaient souvent me prier de les saigner, ce que je faisais;
-mais comme on sut que je leur donnais toujours vingt-quatre ou trente
-sous après une saignée, j’eus bientôt un grand nombre de pratiques, et
-je me doutai que mes trente sous me les attiraient; alors je ne saignai
-plus que sur l’ordonnance de M. Millet, chirurgien de la Fère, qui
-venait à Genlis tous les huit ou dix jours.
-
-Nous passâmes l’hiver suivant à Paris: j’avais vingt ans. J’allais, une
-fois la semaine, dîner chez ma tante, madame de Montesson, ou avec elle
-chez madame la marquise de La Haye, ma grand’mère. Ces derniers
-dîners-là ne m’étaient nullement agréables, ma grand’mère était d’une
-sécheresse extrême pour moi, et comme elle avait sur son visage une
-énorme quantité de rouge et de blanc, qu’elle se peignait les sourcils
-et les cheveux pour réparer des ans l’irréparable outrage, elle ne me
-paraissait guère respectable. En outre de ces dîners, j’allais, de temps
-en temps, le matin, chez ma grand’mère, pendant qu’elle était à sa
-toilette; c’était l’heure qu’elle m’avait donnée, je la trouvais
-toujours seule devant son grand miroir, et entourée de ses femmes: elle
-me faisait les plus insipides sermons que j’aie jamais entendus. Le jour
-de la semaine où je dînais chez ma tante ou chez ma grand’mère, madame
-de Montesson me menait faire des visites dans la soirée, c’était chez
-mesdames les princesses de Chimay; celle qui a été depuis dame d’honneur
-de la reine était fort belle encore, et un ange par la conduite; nous
-allions aussi chez madame la duchesse de Mazarin, chez madame de
-Gourgue, madame la marquise de Livri, madame la duchesse de Chaulnes, et
-madame la comtesse de la Messais, une femme très aimable et très
-spirituelle; notre journée se terminait toujours par aller souper chez
-l’une des trois dernières personnes que je viens de nommer ou chez
-madame de La Reynière, femme du fermier général. C’était une personne de
-trente-cinq ans, très vaporeuse, très fâchée de n’être pas mariée à la
-cour, mais belle, obligeante, polie, et faisant les honneurs d’une
-grande maison avec beaucoup de noblesse et de grâce. Ma tante ne
-l’aimait pas; et je m’aperçus que presque toutes les dames de la cour
-étaient, au fond de l’âme, jalouses de la beauté de madame de La
-Reynière, de l’extrême magnificence de sa maison, et de la riche
-élégance de sa toilette. Madame de La Reynière voyait la meilleure
-compagnie. Madame de Tessé et madame d’Egmont la jeune sont les
-dernières femmes minaudières que j’aie vues dans le grand monde; les
-mines et les mouches étaient déjà passées de mode pour les femmes de
-l’âge que j’avais alors.
-
-Madame la comtesse d’Egmont la jeune, fille du maréchal de Richelieu,
-chez laquelle j’avais soupé plusieurs fois avec madame de Montesson,
-était d’une figure charmante, malgré sa mauvaise santé; elle n’avait
-alors que vingt-huit ou vingt-neuf ans, et le plus joli visage que j’aie
-vu. Elle faisait beaucoup trop de mines, mais toutes ses mines étaient
-jolies. Son esprit ressemblait à sa figure; il était maniéré et
-néanmoins rempli de grâce. Je crois que madame d’Egmont n’était que
-singulière et non affectée; elle était née ainsi. Elle a fait beaucoup
-de grandes passions; on pouvait lui reprocher un sentiment romanesque
-qu’elle a conservé longtemps, mais ses mœurs ont toujours été pures.
-
-Je partis avec ma tante pour Villers-Cotterets, où j’allais pour la
-première fois. Nous avions encore appris des rôles pour y jouer la
-comédie, et même l’opéra. Nous jouâmes _Vertumne et Pomone_. Je jouais
-Vertumne, qui est déguisé en femme; ma tante jouait Pomone; elle avait
-imaginé de se faire faire un habit garni de pommes d’api, et autres
-fruits. Madame d’Egmont dit qu’elle ressemblait à une serre chaude. Cet
-habit était lourd, ma tante était petite, et n’avait pas une jolie
-taille, sa voix était trop faible pour un rôle d’opéra: elle échoua tout
-à fait dans celui-ci. Le marquis de Clermont, depuis l’ambassadeur de
-Naples, joua très bien le dieu Pan. J’eus un succès inouï dans mon rôle
-de Vertumne. Nous avions dans les ballets tous les danseurs de l’Opéra;
-on devait donner trois représentations de ce spectacle; on ne le joua
-qu’une fois, ainsi que _l’Ile sonnante_, opéra-comique, paroles de Collé
-et musique de Monsigny. J’y jouais une sultane, et j’ouvrais la scène
-par une grande ariette que je chantais en m’accompagnant de la harpe.
-Monsigny avait fait l’ariette et le rôle pour moi. J’avais un habit
-superbe, chargé d’or et de pierreries; et quand on leva la toile je fus
-applaudie à trois reprises, et on me redemanda deux fois mon ariette. Il
-me fut impossible de ne pas remarquer que ma tante, après le spectacle,
-avait beaucoup d’humeur. Nous jouâmes _Rose et Colas_; ma tante, qui
-avait trente ans, fit le rôle de Rose, et moi celui de la mère de Robi.
-Nous jouâmes encore _le Déserteur_. Madame de Montesson y joua le beau
-rôle, je jouai celui de la petite fille; madame la comtesse de Blot, qui
-avait été dame de la feue duchesse d’Orléans, joua les beaux rôles dans
-le _Misanthrope_ et le _Legs_, et avec le plus grand succès. Elle avait
-en effet beaucoup de grâce, et un jeu très spirituel. Le comte de Pont
-jouait le rôle du misanthrope avec une perfection rare; il n’imitait
-aucun acteur de la Comédie-Française! Il avait un véritable talent, et
-une noblesse dans le maintien et les manières que nul acteur de
-profession ne peut avoir. M. de Vaudreuil était aussi un des bons
-sauteurs de notre troupe; sa figure était agréable, il contrefaisait
-parfaitement Molé dans les rôles d’amoureux. M. de Vaudreuil était fort
-à la mode; son esprit n’était pas étendu, mais il avait un excellent
-ton. Madame d’Hénon disait que les deux hommes qui savaient le mieux
-parler aux femmes étaient Le Kain sur le théâtre, et M. de Vaudreuil
-dans le monde. Ce dernier avait une quantité de petits talents très
-médiocres, mais agréables dans la société. Il chantait un peu, il
-dansait assez bien, il paraissait aimer tous les arts; quand ce ne
-serait qu’une prétention, elle est toujours utile et noble. Il avait de
-la douceur et de la politesse; personne ne le craignait, il était
-généralement aimé.
-
-Le fameux comédien Grandval nous faisait répéter nos rôles, il joua même
-avec nous. M. le duc d’Orléans jouait fort rondement les rôles de
-paysans. Je vis là, à nos répétitions, Collé et Sedaine, qui n’étaient
-aimables ni l’un ni l’autre. Carmontel, lecteur de M. le duc d’Orléans
-venait dans le salon à l’issue du dîner, pour peindre dans un grand
-livre toutes les personnes qui arrivaient à Villers-Cotterets; tous ces
-portraits étaient en profil et en charge, mais ressemblants, et
-formaient une collection curieuse. On ne lui donnait qu’une séance. Il
-me peignit jouant de la harpe, mais fort en laid: j’avais un petit
-front, qu’il fit beaucoup trop grand, ce qui ôtait de la ressemblance.
-M. le duc d’Orléans voulut me voir jouer des proverbes avec Carmontel,
-qui jouait avec perfection les maris bourrus et de mauvaise humeur;
-c’était sans nulle charge, et avec un naturel et un comique parfaits,
-mais il n’avait que ce seul genre. M. de Donazan et M. d’Albaret
-jouèrent avec nous; ma tante ne voulut pas jouer, mais nous excitâmes un
-tel enthousiasme, que nous consentîmes à jouer tous les soirs. Ma tante,
-à la fin du voyage, eut un succès très singulier et très éclatant. Cette
-histoire est assez extraordinaire pour la conter avec détail.
-
-Depuis mon mariage, ma tante me témoignait beaucoup d’amitié, et j’en
-avais pris une si vive pour elle, que ce sentiment avait triomphé de mes
-souvenirs et de mes rancunes. J’attribuais la dureté de ses procédés
-avec ma mère à sa légèreté et à une avarice que je ne pouvais me
-dissimuler, qui était son défaut dominant; d’ailleurs je ne lui en
-voyais pas d’autres; elle avait une grande égalité d’humeur, de la
-gaieté; je la croyais franche et sensible, elle me caressait
-excessivement, j’étais persuadée qu’elle avait en moi la plus grande
-confiance, et je l’aimais à la folie: elle m’avait confié que M. le duc
-d’Orléans était amoureux d’elle. Ma tante parlait fort bien de la vertu,
-je lui voyais même des sentiments religieux. Quant à M. le duc
-d’Orléans, elle me disait qu’elle avait pour lui une tendre amitié, et
-qu’elle faisait tous ses efforts pour le guérir d’une passion
-malheureuse. J’avoue que je ne croyais pas cela, car le contraire
-sautait aux yeux; mais je n’attribuais sa conduite avec lui qu’à sa
-coquetterie naturelle, et je ne lui supposais pas le moindre dessein
-d’ambition. Monsigny, l’un des plus honnêtes hommes que j’aie connus, et
-qui avait beaucoup d’esprit naturel, se passionna pour ma voix et pour
-ma harpe, et venait tous les jours faire de la musique avec moi dans ma
-chambre. Je pris de l’amitié pour lui; nous causions tout en faisant de
-la musique; il me contait beaucoup de petites choses curieuses, et il
-m’en dit une qui me parut surprenante. C’est que ma tante lui avait
-recommandé en secret, ainsi qu’à Sedaine, de ne lui donner que des
-louanges aux répétitions (où se trouvait toujours M. le duc d’Orléans),
-et de ne lui donner des avis qu’en particulier; elle disait que cela
-l’encourageait. Monsigny et Sedaine pensaient bien qu’il s’agissait de
-la faire valoir auprès de M. le duc d’Orléans, et à cet égard ils la
-secondaient à merveille, car ils lui prodiguaient les éloges. Ce manège
-lui réussit parfaitement; M. le duc d’Orléans était persuadé qu’elle
-avait des talents miraculeux. Ce prince, très faible, et qui n’était pas
-doué du caractère et de l’esprit de Henri le Grand, ne savait rien juger
-par lui-même; il ne voyait que par les yeux des autres.
-
-Ma tante, qui, comme je l’ai dit, voulait terminer ce voyage par quelque
-chose d’éclatant, eut l’idée la plus singulière. Elle voyait que M. le
-duc d’Orléans était dans l’admiration de ses talents, mais il ne pouvait
-avoir la même opinion de son esprit; il s’agissait d’en acquérir une
-tout à coup qui effaçât celle de mesdames de Boufflers, de Beauvau et de
-Grammont. Mais comment faire? ma tante était d’une ignorance extrême,
-elle n’avait pas la moindre instruction, elle n’avait lu dans toute sa
-vie que quelques romans. Elle savait fort mal l’orthographe, et elle
-écrivait très mal une lettre. Cependant elle eut la pensée de devenir
-auteur: ne pouvant rien inventer, elle imagina de faire une comédie du
-roman de _Mariane de Marivaux_; les conversations si multipliées de cet
-ouvrage lui donnaient une quantité de scènes toutes faites; d’ailleurs
-le sujet lui plaisait, c’était l’amour triomphant des préjugés de la
-naissance et rapprochant toutes les distances. Mais ma tante ne se
-dissimula pas qu’en donnant cet ouvrage sous son nom, elle aurait à
-combattre des prétentions que nul intérêt ne fait abandonner. Ma tante
-se tira de cette difficulté avec l’adresse la plus spirituelle qu’elle
-ait eue de sa vie. Elle fit la pièce en prose et en cinq actes; c’était
-un ouvrage au-dessous du médiocre, mais un drame qui n’avait rien de
-ridicule, et dans lequel se trouvaient quelques jolies phrases, et
-quelques entretiens agréables littéralement copiés du roman de Marivaux.
-Elle ne fit part de cette entreprise qu’à M. le duc d’Orléans, elle me
-le cacha ainsi qu’à tout le monde. Quand la pièce fut achevée, elle la
-lut tête à tête à M. le duc d’Orléans, qui, quoiqu’il n’en fût pas bien
-sûr, dit qu’il la trouvait charmante.--Eh bien, reprit ma tante, je vous
-la donne; je jouirai mieux de votre succès que du mien, d’ailleurs je ne
-veux point que l’on sache que je suis auteur. Lisez cette pièce comme si
-elle était de vous, et si on en est content, gardez-vous de me trahir,
-que l’on croie à jamais que vous en êtes l’auteur, et nous la jouerons
-pour dernier spectacle. M. le duc d’Orléans fut touché aux larmes de
-cette générosité. Il ne voulait pas en profiter; elle insista fortement,
-il y consentit. J’ai su par la suite tout ce détail de lui-même. M. le
-duc d’Orléans déclara donc qu’il avait fait une comédie, ce qui ne causa
-pas un médiocre étonnement, que madame de Montesson eut l’air de
-partager, en persuadant à tout le monde qu’elle ne la connaissait pas,
-et montrant naïvement beaucoup de crainte sur l’ouvrage. On se demandait
-en secret comment M. le duc d’Orléans avait pu faire une comédie, et
-l’on pensa généralement que Collé en avait apparemment fait le plan, et
-corrigé le langage. Personne n’eut l’apparence du soupçon sur le
-véritable auteur; M. le duc d’Orléans annonça qu’il en ferait lecture.
-On indiqua le jour, et l’on y invita tous les hommes et toutes les
-femmes de la société qui passaient pour avoir le plus d’esprit; la
-curiosité fut extrême. Enfin ce grand jour arriva. Je fus admise à la
-lecture, mais non sans quelque peine, ma tante ne se souciait pas que
-j’y fusse. Nous voilà donc rassemblés, bien décidés d’avance à trouver
-l’ouvrage excellent, s’il n’est pas détestable et ridicule. Le succès
-fut complet; jamais lecture de Molière n’en eut un pareil, on était en
-extase; on prodiguait à chaque scène les éloges les plus outrés, on
-n’entendait que des exclamations. M. le duc d’Orléans en était si ému,
-qu’il eut continuellement les larmes aux yeux. Quand la lecture fut
-finie, tout le monde se leva pour entourer M. le duc d’Orléans;
-plusieurs femmes hors d’elles-mêmes lui demandèrent la permission de
-l’embrasser, toutes parlaient à la fois, on ne s’entendait plus, on ne
-distinguait que ces mots répétés mille fois en refrain: ravissant,
-sublime, parfait! Ma tante pâlissant, rougissant, pleurant, ne
-s’exprimait que par son trouble et des larmes. Tout à coup, M. le duc
-d’Orléans demande un moment de silence (et du ton le plus solennel); on
-se tait. Alors, d’une voix émue, mais très forte, il dit ces paroles:
-«Malgré ma promesse, je ne puis usurper plus longtemps une telle
-gloire!... Ce bel ouvrage n’est point de moi, l’auteur est madame de
-Montesson!...» A ces mots ma tante s’écria d’une voix languissante: «Ah!
-monseigneur!...» Elle n’en put dire davantage, la modestie la
-suffoquait, elle tomba presque évanouie dans un fauteuil. Toute la
-compagnie resta pétrifiée; il est impossible de donner une idée de
-l’effet de ce coup de théâtre, et du changement subit de presque toutes
-les physionomies. Ce triomphe acheva d’enthousiasmer M. le duc d’Orléans
-pour ma tante, à laquelle il crut de ce moment un esprit prodigieux.
-
-Pour la première fois je suivis à cheval la chasse du cerf dans ce
-voyage. Je n’avais chassé à Genlis que le sanglier; la chasse du cerf me
-parut charmante, et surtout, je crois, parce qu’on y admirait beaucoup
-la manière dont je montais à cheval. M. de Genlis et moi nous allâmes de
-Villers-Cotterets à Sillery, où j’allais pour la première fois. Madame
-de Puisieux, toujours froide pour moi, me reçut honnêtement, mais avec
-une sorte de sécheresse qui redoubla ma timidité naturelle. Elle me
-parla des succès que j’avais eus à Villers-Cotterets, et me demanda
-enfin à m’entendre jouer de la harpe. Ce fut six jours après mon
-arrivée. Je jouai, je chantai; elle parut charmée, ainsi que M. de
-Puisieux: «Il faut convenir, dit-elle, que cela est séduisant.» Je ne
-sais pourquoi cette phrase me déplut, et de premier mouvement, je
-répondis avec vivacité: «Cependant, madame, je n’ai séduit, ni ne veux
-séduire qui que ce soit.» Elle fut très étonnée, parce que jusque-là je
-n’avais dit que oui ou non. Elle me regarda fixement, et ne répliqua
-rien. Le soir M. de Genlis me gronda de ma réponse, et le lendemain
-j’eus une peur affreuse de madame de Puisieux en me trouvant tête à tête
-avec elle dans le salon. Madame de Puisieux, couchée sur sa chaise
-longue, comme de coutume, travaillait au métier; je brodais au tambour:
-nous gardâmes le silence pendant un demi-quart d’heure. Enfin, madame de
-Puisieux, ôtant ses lunettes, se tourna de mon côté.--Madame, me
-dit-elle, avez-vous donc fait le vœu d’être toujours ainsi avec
-moi?--Comment, madame? répondis-je d’une voix tremblante.--Oui,
-reprit-elle, on assure que vous êtes gaie, aimable, et depuis huit jours
-vous gardez le silence le plus obstiné; peut-on vous en demander la
-raison? A cette question pressante, je me décidai sur-le-champ à
-répondre franchement parce que le ton avait quelque chose de gai et
-d’obligeant.--Madame, lui dis-je, c’est que je crains de vous déplaire,
-que vous avez un air sévère qui m’intimide, et qui me fait de la
-peine...--Vous avez tort de me craindre, reprit-elle, je suis très
-disposée à vous aimer; que faut-il faire pour vous mettre à votre aise
-avec moi?...--Ce que vous daignez faire en ce moment, m’écriai-je, en me
-jetant à son cou; des pleurs d’attendrissement me coupèrent la parole,
-elle fut elle-même vivement émue; elle me reçut dans ses bras, m’y
-retint, et m’embrassa à plusieurs reprises avec la plus touchante
-sensibilité. De cet instant je lui vouai au fond de l’âme le plus tendre
-attachement; elle le méritait par l’excellence de son cœur, de ses
-principes, et de son caractère, et par le charme de son esprit. Nous
-causâmes avec une entière liberté; elle me dit les choses les plus
-aimables, et je lui promis que je serais dorénavant avec elle comme si
-j’avais eu le bonheur de la connaître depuis mon enfance. Une heure
-après M. de Puisieux rentra de la promenade avec M. de Genlis et six ou
-sept personnes. Je priai madame de Puisieux de ne rien dire de ce qui
-venait de se passer entre nous, parce que je méditais une jolie manière
-de l’annoncer. On s’assit, et au bout de quelques minutes, je dis d’un
-ton dégagé que, n’ayant point été à la promenade, je voulais me
-dégourdir les jambes, et je fis deux ou trois sauts dans la chambre,
-ensuite j’allai me jeter sur la chaise longue de madame de Puisieux, en
-disant mille folies; elle riait aux éclats, et tout le monde était
-pétrifié d’étonnement. M. de Puisieux fut enchanté, il dit à madame de
-Puisieux qu’il lui avait prédit qu’elle m’aimerait à la folie. Toute
-cette soirée fut charmante pour moi. Les jours qui lui succédèrent
-furent les plus heureux de ma vie. Madame de Puisieux prit pour moi une
-véritable passion. Elle me fit changer d’appartement afin de me loger à
-côté d’elle. Je me promenais le matin à cheval avec M. de Puisieux, je
-montais tous ses beaux chevaux anglais. Le soir je n’allais point à la
-promenade, je restais tête à tête avec madame de Puisieux, qui se
-promenait avec moi une petite demi-heure dans la cour ou dans le
-potager; nous passions le reste du temps à causer dans le salon: sa
-conversation était animée, spirituelle et charmante; elle avait vu un
-moment de la régence; son mari avait depuis été ministre des affaires
-étrangères; et, petite-fille du grand Louvois, elle avait la tête
-remplie d’une infinité d’anecdotes intéressantes et curieuses qu’elle
-contait à merveille. Avant de souper, on apportait tous les soirs ma
-harpe dans le salon, et j’en jouais une heure; après le souper je jouais
-de la guitare ou du clavecin à peu près une demi-heure; ensuite je
-jouais au piquet avec madame de Puisieux contre M. de Puisieux, qui nous
-faisait la chouette, et puis j’allais me coucher. Je ne restais
-communément dans ma chambre qu’après la promenade du matin avec M. de
-Puisieux, depuis dix heures et demie jusqu’à deux heures. Pendant qu’on
-me coiffait je lisais, habitude que j’ai toujours conservée partout.
-Dans ce temps, il était d’usage de recevoir à Paris et à la campagne des
-hommes à sa toilette, ce que je n’ai jamais fait, afin de réserver ce
-temps pour la lecture; de sorte que depuis mon mariage je n’ai jamais
-passé un seul jour sans faire une bonne lecture. Après ma toilette je
-jouais de la harpe une heure, et j’écrivais trois quarts d’heure. Je
-refaisais alors ma première comédie, _les Fausses Délicatesses_, et je
-l’achevai dans ce voyage. J’écrivais en outre les extraits de mes
-lectures. Madame de Puisieux, dans nos tête-à-tête du soir, me faisait
-souvent lire tout haut, pendant qu’elle travaillait à la tapisserie; il
-y avait à Sillery une très bonne bibliothèque. Les jours de pluie, tout
-le monde restait dans le salon; j’allais dans ma chambre, ce qui me
-donnait trois ou quatre heures d’étude de plus.
-
-Un jour, une personne de Reims amena un jeune musicien qui jouait du
-tympanon d’une manière surprenante; madame de Puisieux regretta que je
-n’en susse pas jouer. Je recueillis cette parole; et le soir même je
-convins, en secret, avec le musicien, qu’il viendrait tous les jours à
-six heures et demie du matin, me donner une leçon; je pris régulièrement
-ces leçons dans le garde-meuble, au haut de la maison, pendant quinze
-jours, et en outre en revenant de la promenade du matin, j’allais toute
-seule jouer du tympanon au moins trois heures, et, au bout de trois
-semaines, je jouais aussi bien que mon maître, deux airs, le menuet
-d’Eaudet, et la Furstemberg, avec plusieurs variations. M. de Genlis,
-dans ma confidence, m’avait fait faire un joli petit habit à
-l’Alsacienne, en écarlate et juste à la taille. Je le mis un matin, en
-faisant tresser mes longs cheveux sans poudre autour de ma tête comme
-les Strasbourgeoises, je mis par-dessus cette coiffure, pour la cacher,
-ce qu’on appelait alors une baigneuse, et par-dessus mon habit une robe
-négligée et un manteau de taffetas noir, et, sous le prétexte d’une
-migraine, j’allai dîner avec ce double habillement. Après le dîner, un
-valet de chambre vint dire qu’une jeune Alsacienne, jouant du tympanon,
-demandait à être entendue, madame de Puisieux donna l’ordre de la faire
-entrer; je me levai en disant que j’allais la chercher. Je courus dans
-la chambre voisine; je jetai vite sur une table ma baigneuse et ma robe;
-je pris mon tympanon, et presque au même instant je rentrai dans le
-salon; la surprise fut inexprimable, et elle augmenta encore lorsqu’on
-m’entendit jouer du tympanon. Monsieur et madame de Puisieux vinrent
-m’embrasser avec une tendresse et un attendrissement, qui me
-récompensèrent bien de la peine que j’avais prise. On me fit porter
-pendant plus de douze ou quinze jours mon habit alsacien, afin de donner
-à tout ce qui venait à Sillery une représentation de cette petite scène.
-Ce n’est pas sans dessein que j’entre dans ces petits détails, ils ne
-seront pas sans utilité pour les jeunes personnes qui liront cet
-ouvrage. Je voudrais leur persuader que la jeunesse n’est heureuse que
-lorsqu’elle est aimable, c’est-à-dire docile, modeste, attentive, et que
-le véritable rôle d’une jeune personne est de plaire dans sa famille, et
-d’y porter la gaieté, l’amusement et la joie. Lorsque dans l’âge le plus
-brillant de la vie, on y porte l’ennui, on a toujours tort. Examinez
-bien toutes les jeunes personnes insipides et ennuyeuses, vous les
-trouverez indolentes, oisives, et surtout égoïstes, ne pensant qu’à
-elles, et ne s’occupant jamais des autres.
-
-Madame de Puisieux, en partant de Sillery après Noël, me ramena à Paris;
-nous nous arrêtâmes quinze jours à Braine, chez la vieille comtesse
-d’Egmont, belle-mère de la jeune et jolie, et que nous y trouvâmes
-aussi. La comtesse d’Egmont avait jadis été l’amie intime de M. le Duc,
-premier ministre dans la première jeunesse de Louis XV; je recueillis
-là, de ses conversations avec madame de Puisieux, beaucoup d’anecdotes
-de ce temps, et surtout sur la belle mademoiselle de Clermont, sœur de
-M. le Duc, et dont madame de Puisieux avait été l’amie. Je vis, dans
-cette maison, le vieux marquis de Croi, qui, à l’âge de cinquante ans,
-avait l’air d’en avoir quatre-vingts; il avait eu les plus grands succès
-auprès des femmes, et ne se consolait pas de n’être plus un homme à
-bonnes fortunes. Il avait conservé tous les tics de la fatuité, et
-l’habitude d’une toilette ridiculement recherchée.
-
-Sur la fin de ce voyage, je vis à Braine, un vrai vieillard, mais très
-aimable, le maréchal de Richelieu, père de madame d’Egmont la jeune. Je
-le regardais avec une extrême curiosité, en songeant qu’il avait vu
-Louis XIV, et qu’il avait vécu dans l’intimité de madame de Maintenon.
-Le maréchal était gracieux, rempli de douceur et de bonté;--il avait eu
-à la guerre des succès qui honorent la vieillesse, et il n’était pas
-humilié de n’en plus avoir d’un genre frivole. Ce fut là que je lui
-entendis conter qu’il avait en vain dit à Voltaire, que le _Testament du
-cardinal de Richelieu_ était parfaitement authentique, que l’original
-existait dans sa maison, que Voltaire n’avait voulu rétracter aucun des
-mensonges qu’il avait débités à ce sujet. J’avais déjà entendu dire la
-même chose à madame d’Egmont. Je trouvai dès lors que le maréchal aurait
-dû démentir par un écrit public cette fausseté historique. Mais il ne
-voulait pas se brouiller avec Voltaire, qui l’appelait «mon héros»; et
-d’ailleurs, comme tous les gens du monde, il craignait les scènes
-publiques, les éclats, et surtout il redoutait la plume de Voltaire; et
-c’est ainsi que de petites considérations, et la crainte qu’inspirait la
-coalition des encyclopédistes, ont mille fois, dans ce siècle, retenu
-captives d’utiles vérités.
-
-Je passai cet hiver dans une assez grande dissipation. J’allais très peu
-aux spectacles, et je n’allai que deux fois au bal de l’Opéra; mais les
-bals particuliers, les dîners chez madame de Puisieux, chez ma tante,
-les soupers privés, les visites, me prenaient beaucoup de temps.
-
-Ce fut cette année-là que je fis mon premier roman historique, que je
-fondai sur un trait que j’avais lu dans la _Vie de Tamerlan_. Ce roman
-avait pour titre _Parisatis_, ou _la Nouvelle Médée_; il était
-horriblement tragique, et en un volume de deux cents pages de mon
-écriture. M. de Morfontaine et M. de la Reynière me prêtaient des livres
-avec la plus grande obligeance, car je pouvais les garder tant que je
-voulais. Je lus dans cet hiver, avec un plaisir inexprimable, les
-_Pensées_ de Pascal, les _Oraisons funèbres_ de Bossuet, le _Carême_ de
-Massillon. J’avais déjà lu ces immortels ouvrages; mais apparemment que
-mon esprit s’était formé; il me semblait, par l’étonnement et
-l’admiration qu’ils me causaient, que je les lisais pour la première
-fois. Je lisais ainsi ces trois sublimes écrivains: d’abord le profond
-Pascal pendant une demi-heure, il fortifiait ma foi par ses admirables
-raisonnements; ensuite je lisais avec saisissement une trentaine de
-pages de Bossuet; il m’élevait au-dessus de moi-même et de la terre;
-après cela je me reposais dans le ciel avec Massillon. Le calme
-majestueux de son éloquence, la douceur et l’harmonie de son langage ont
-quelque chose de véritablement divin. Que je plains ceux qui n’aiment ni
-la lecture, ni l’étude, ni les beaux-arts!... J’ai passé ma jeunesse
-dans les fêtes et dans la plus brillante société, et je puis dire, avec
-une parfaite sincérité, que je n’y ai jamais goûté des plaisirs aussi
-vrais que ceux que j’ai constamment trouvés dans un cabinet avec des
-livres, une écritoire et une harpe. Les lendemains des plus belles fêtes
-sont toujours tristes;--les lendemains des jours consacrés à l’étude
-sont délicieux; on a gagné quelque chose, et l’on se rappelle la veille,
-non seulement sans dégoût ou sans regrets, mais avec la plus douce
-satisfaction.
-
-Vers la moitié de l’hiver, je lus, et ce fut avec enthousiasme,
-l’_Histoire naturelle_ de M. de Buffon; ce style parfait m’enchanta, je
-l’étudiai sérieusement.
-
-Je sentis dès lors que la perfection du style consiste dans le naturel,
-la clarté, la précision, l’harmonie, la correction, la propriété
-d’expressions. Après un examen très suivi et très réfléchi, je relus sur
-la fin de l’hiver mes compositions, et mon roman historique; et, à
-l’exception de mes _Réflexions d’une mère de vingt ans_ et de ma comédie
-_des Fausses Délicatesses_ que je me promis de retoucher, je brûlai le
-tout, et j’eus grande raison, car cela était bien mauvais.
-
-Il prit à ma tante cette année des fantaisies qui me causèrent beaucoup
-d’ennui; elle voulut jouer de la harpe, et essayer de faire des vers. Je
-lui donnai des leçons de harpe tous les jours où j’allais dîner chez
-elle, et c’est une écolière qui ne m’a jamais fait honneur.
-
-M. le duc d’Orléans était toujours aussi amoureux d’elle. M. de
-Montesson avait quatre-vingt-sept ans, et ma tante songeait sérieusement
-à la fortune qu’elle a faite depuis.
-
-L’ambition donnait à ma tante des inventions merveilleuses, et je
-conterai bientôt ce détail, qui est très curieux. Je vais parler
-auparavant de sa société. Son amie intime était madame la présidente de
-Gourgues, sœur de M. de Lamoignon. C’était une personne toujours malade,
-et presque toujours couchée sur une chaise longue, avec une passion
-platonique et malheureuse pour le chevalier, depuis marquis de Jaucour,
-celui qu’on appelait «le clair de lune». Madame de Gourgues était d’une
-pâleur remarquable, elle ne mettait point de rouge, cette pâleur allait
-à sa physionomie. Nous allions assez souvent souper chez elle, il n’y
-avait jamais à ces soupers que le chevalier de Jaucour; et, outre ma
-tante et moi, tout au plus deux personnes. Ma tante y était aimable et
-gaie, elle faisait tout l’agrément de ces petits soupers; quand
-l’ambition ou son intérêt ne s’y opposaient pas, elle avait un charmant
-caractère.
-
-Le chevalier de Jaucour avait une figure très agréable, un visage rond,
-plein et pâle, des yeux noirs, de jolis traits, des cheveux bruns,
-négligés et dépoudrés, il ressemblait en effet à un clair de lune. Sa
-taille était noble, il avait bonne grâce. Son caractère était excellent,
-plein de droiture et de loyauté. Il avait fait plusieurs campagnes de
-guerre, étant entré au service à douze ans, il avait montré autant
-d’intelligence militaire que de bravoure. Son esprit était comme son
-caractère, sage et raisonnable. A l’un de ces soupers, ma tante dit que
-j’avais peur des revenants. Alors madame de Gourgues proposa au
-chevalier de Jaucour, de me conter «sa belle histoire de la tapisserie».
-J’en avais entendu parler comme d’une chose parfaitement vraie, car le
-chevalier de Jaucour donnait sa parole d’honneur qu’il n’y ajoutait
-rien, et il était incapable de faire un mensonge, qui d’ailleurs
-n’aurait eu alors aucun sel.
-
-Le chevalier, né en Bourgogne, fut élevé dans un collège à Autun. Il
-avait douze ans, lorsque son père qui voulait l’envoyer à l’armée sous
-la conduite d’un de ses oncles, le fit venir dans son château. Le soir
-même après le souper on le conduisit dans une grande chambre où il
-devait coucher, on établit sur une espèce de trépied au milieu de la
-chambre une lampe allumée, et on le laissa seul. Il se déshabilla et se
-mit au lit sur-le-champ, en laissant brûler la lampe. Il n’avait nulle
-envie de dormir; et, comme il avait à peine regardé sa chambre en y
-entrant, il se mit à la considérer. Ses yeux se portèrent sur la vieille
-tenture de tapisserie à personnages qui se trouvait vis-à-vis de lui; le
-sujet en était bizarre; elle représentait un temple dont les portes
-étaient fermées. Sur le haut de l’escalier de cet édifice était debout
-une espèce de pontife ou de grand-prêtre, vêtu d’une longue robe
-blanche; il tenait d’une main une poignée de verges, et de l’autre une
-clef. Tout à coup le chevalier, qui regardait fixement cette figure, se
-frotta les yeux, croyant avoir un éblouissement, ensuite il regarde de
-nouveau, et la surprise et le saisissement le glacent et le rendent
-immobile!... Il voyait cette figure se mouvoir, et descendre gravement
-les marches de l’escalier!... Enfin, la voilà hors de la tapisserie et
-dans la chambre, qu’elle traverse; elle arrive tout près du lit; et
-s’adressant à ce pauvre enfant, pétrifié par la terreur, elle lui dit
-bien distinctement ces paroles:--Ces verges fustigeront un grand nombre;
-quand tu les verras s’agiter, n’hésite pas à prendre la clef des champs
-que voilà... A ces mots la figure tourne le dos, s’éloigne, se rapproche
-de la tapisserie, remonte l’escalier et se remet à sa place. Le
-chevalier, baigné d’une sueur froide, fut pendant plus d’un quart
-d’heure tellement privé de force, qu’il était hors d’état d’appeler;
-enfin on vint; n’osant confier cette aventure à un domestique, il dit
-seulement qu’il se trouvait mal, et l’on resta auprès de lui tout le
-reste de la nuit. Le lendemain le comte de Jaucour son père,
-l’interrogeant sur ce qu’il avait eu la nuit, il conta sa vision. Au
-lieu de se moquer de lui, comme le chevalier s’y attendait, le comte
-l’écouta fort sérieusement, ensuite il dit:--Rien n’est plus
-extraordinaire, car mon père dans sa première jeunesse eut aussi dans
-cette même chambre, avec le même personnage représenté dans cette
-antique tapisserie, une scène fort étrange... Le chevalier aurait bien
-désiré savoir le détail de cette vision de son grand-père, mais le comte
-n’en voulut pas dire davantage, il ordonna même à son fils de ne lui en
-plus parler; et le jour même le comte fit détendre toute cette
-tapisserie, qu’il fit brûler en sa présence dans la cour du château.
-Voilà cette fameuse histoire dans toute sa naïveté. Madame Radcliff eût
-été bien heureuse de la savoir, et je crois que le chevalier de Jaucour
-à l’époque de la Révolution se la rappela; ce qu’il y a de certain,
-c’est qu’il prit la clef des champs, lorsqu’il vit les verges s’agiter.
-Il n’hésita pas à quitter la France.
-
-Revenons à la société de ma tante; sa meilleure amie, après madame de
-Gourgues, était la duchesse de Chaulnes, fille du duc de Chevreuse. Elle
-était jolie, mais elle manquait absolument d’esprit et de naturel, et
-elle avait mille prétentions ridicules. C’est la seule femme que j’aie
-connue dont on ait pu dire justement, comme de certains hommes, qu’elle
-avait de la fatuité. Il y en avait dans son maintien, dans ses manières,
-dans son ton et dans tous ses discours. Au reste, elle avait une très
-bonne conduite; on l’avait mariée fort jeune à une espèce de fou, qui,
-le lendemain de son mariage disparut subitement pour aller en Égypte. Il
-y resta plusieurs années, et à son retour il ne voulut jamais revoir sa
-femme. Une autre amie de ma tante était la princesse de Chimay
-douairière, personne fort insignifiante, qui n’avait ni le mérite, ni
-l’élégante figure de l’autre princesse de Chimay, si intéressante par sa
-conduite, sa piété, ses vertus, et que nous avons vue depuis dame
-d’honneur de la reine. Les autres amies de ma tante étaient madame de la
-Massais, dont j’ai déjà parlé, et la marquise de Livri. Cette dernière
-était jeune, bonne et originale; elle était si vive et si naturelle,
-qu’elle oubliait continuellement tous les usages du monde; elle avait
-trente-quatre ou trente-cinq ans. Les femmes de cet âge portaient alors
-non des souliers, mais ce qu’on appelait des mules, c’est-à-dire des
-chaussures sans quartiers, qui ne renfermaient que le petit bout du
-pied, le tout porté sur de hauts talons, comme nous en avions toutes
-dans ce temps. Je n’ai jamais compris comment on pouvait marcher avec
-ces petites pantoufles. Un soir, chez madame de Livri, où je soupais
-avec ma tante, pour la première fois, et avec beaucoup de monde, madame
-de Livri eut une dispute avec le marquis d’Hautefeuille, qui était à
-l’autre bout de la chambre; elle s’anima par degrés, et enfin à tel
-point, que, tout à coup, elle tira de son pied une de ses petites mules,
-et la lui jeta à la tête. C’était véritablement une pantoufle de
-Cendrillon, car elle avait le plus joli petit pied du monde. Rien ne m’a
-jamais causé plus de surprise; cependant cette folie me la fit prendre
-en amitié; je lui en ai vu faire mille de ce genre, qui m’ont toujours
-paru charmantes, parce qu’elles étaient parfaitement naturelles, et que
-cette femme, si peu mesurée dans ses discours et dans un cercle, ne
-ressemblait à aucune autre, et était aussi raisonnable et aussi sage
-dans toutes les choses essentielles, qu’elle l’était peu dans la
-société.
-
-Ma tante voyait habituellement en hommes le comte de Chabot, dont j’ai
-déjà parlé; le chevalier de Coigny, qu’on appelait «Mimi», je n’ai
-jamais su pourquoi; il était fort à la mode, d’une assez jolie figure:
-on lui trouvait de l’esprit; je l’ai beaucoup vu, et je ne l’ai jamais
-entendu causer; mais dans chaque visite il laissait un mot bon ou
-mauvais, que l’on citait toujours; ce mot dit, il ne parlait plus; il
-avait l’air distrait, insouciant, et en même temps étourdi, ce qui lui
-était particulier. Le duc de Coigny, son frère aîné, avait de la
-douceur, une politesse aimable, et un caractère qui le faisait
-généralement estimer et aimer. Le marquis de Lusignan, qu’on appelait
-«la grosse tête», autre ami de ma tante, était confident de toutes les
-femmes; il ne fallait pour cela que de la douceur, de la discrétion, et
-avoir l’air de croire que toutes les intrigues étaient des passions
-platoniques. Le marquis d’Estréhan, déjà vieux, était dès lors le
-suprême confident des femmes de ce temps. Il s’était fait un droit de
-cette espèce de confiance: y manquer eût été à ses yeux un mauvais
-procédé. M. Donézan, (frère du marquis d’Husson), homme parfaitement
-aimable, et le seul conteur toujours amusant que j’aie connu; M. de
-Pont, intendant de Moulins, très aimable aussi, qui, peu d’années après,
-épousa une charmante personne, mère de madame de Fontanges
-d’aujourd’hui; le marquis de Clermont, depuis ambassadeur en Espagne et
-à Naples, célèbre par son esprit, son aimable caractère et des talents
-charmants; le comte d’Albaret: tels étaient les hommes de la société
-intime. Elle en recevait beaucoup d’autres, mais qui n’étaient que de
-simples liaisons. J’ai vu plusieurs fois chez elle et chez madame de
-Boulanvilliers, M. le comte de La Marche, depuis prince de Conti, mort
-en Espagne; il était sauvage et obligeant; il avait de la singularité et
-de l’insipidité, ce que je n’ai vu qu’à lui. J’allais, de temps en
-temps, comme je l’ai déjà dit, dîner ou souper chez ma grand’mère, qui
-était toujours aussi sèche pour moi. Un jour que nous arrivâmes de bonne
-heure pour dîner, nous ne trouvâmes dans le salon que sa sœur
-mademoiselle Dessalleux, ma grand’tante, qui était une excellente
-personne. Ma grand’mère était sortie, et ne devait rentrer qu’à l’heure
-juste du dîner. Mademoiselle Dessalleux me proposa de me faire voir le
-cabinet particulier de ma grand’mère, qui était tout rempli de jolis
-tableaux et d’estampes: je regardai d’abord un énorme tableau, qui était
-un portrait de ma grand’mère dans sa jeunesse, et de son fils, enfant
-alors (le même qui fut tué à Minden); la beauté de madame de La Haie
-avait eu beaucoup de célébrité, mais je ne fus frappée que de la fadeur
-du tableau; ma grand’mère était représentée en Vénus et son fils en
-Cupidon, comme disait mademoiselle Dessalleux. Je m’arrêtai plus
-longtemps devant un charmant petit tableau peint à ravir, qui
-représentait l’enlèvement d’Europe; j’y remarquai une jolie idée: le
-taureau détournait de côté sa grosse tête pour baiser un joli petit pied
-nu d’Europe. Je dis que je trouvais Europe très belle, mais trop grasse:
-mademoiselle Dessalleux sourit, et répondit que c’était non une figure
-de fantaisie, mais un portrait, et celui de la duchesse de Berry, fille
-de monsieur le régent. Madame de Montesson, après la mort de ma
-grand’mère, hérita de ce tableau et le donna à M. le duc d’Orléans, qui
-le mit dans ses petits appartements, où on l’a vu jusqu’à la Révolution;
-j’ignore ce qu’il est devenu depuis.
-
-Je n’allai point cette année à Sillery, mais j’allai avec ma tante à
-l’Ile-Adam, où je jouai encore la comédie. Ma tante joua dans un opéra,
-dont la musique était de Monsigny, cet opéra n’a été ni joué ni gravé;
-dans la suite Monsigny par dévotion le brûla. Il avait pour titre
-_Baucis et Philémon_, la musique en était charmante. Ma tante jouait
-Baucis, elle était en vieille pendant les deux premiers actes; le rôle
-était fait pour sa voix, elle l’avait fort étudié; le costume de vieille
-la rajeunissait, et lui donnait l’air d’avoir vingt ans; elle eut
-beaucoup de succès dans ce rôle, elle le méritait.
-
-A la première représentation de cet opéra, ma tante, après les deux
-premiers actes, alla s’habiller en jeune bergère; je la suivis dans la
-chambre à côté du théâtre où elle fit sa toilette. Elle n’était pas
-contrefaite, mais elle avait une épaule infiniment plus grosse que
-l’autre, ce qui rendait son dos très défectueux quand rien ne cachait ou
-ne déguisait ce défaut, et son petit corset de bergère le laissait voir
-entièrement. Je l’en avertis, mais sa femme de chambre par flatterie
-soutint que l’habit allait en perfection. Comme ma tante paraissait le
-croire, je pris un miroir que je plaçai derrière elle, et je lui fis
-voir parfaitement dans sa glace son dos, qui était véritablement
-ridicule; elle le regarda, et, à ma grande surprise, elle fut tout à
-fait de l’avis de mademoiselle Legrand, sa femme de chambre.
-
-On joua trois fois cet opéra. Nous jouâmes des proverbes, je fis
-beaucoup de musique, je fis danser plusieurs fois avec ma harpe: ce
-voyage fut très brillant. Madame la princesse de Beauvau, et madame de
-Poix, y passèrent plusieurs jours. La première, sœur de MM. de Chabot et
-de Jarnac, avait, je crois, alors trente-cinq ou trente-six ans, et elle
-était, à mon avis, la femme la plus distinguée de la société, par
-l’esprit, le ton, les manières, et l’air franc et ouvert qui lui était
-particulier. Sa politesse était à la fois obligeante et noble; on voyait
-promptement sa supériorité, on ne la sentait jamais d’une manière
-embarrassante. Elle avait dans toute sa personne une aisance
-communicative. J’ai éprouvé souvent qu’après avoir passé une demi-heure
-avec elle, je n’avais plus la moitié de ma timidité naturelle. Elle
-avait épousé par amour M. de Beauvau; et jamais dans le monde un mari et
-une femme n’ont eu un maintien d’amour conjugal de meilleur goût et plus
-parfait.
-
-Madame de Poix était charmante; sa taille n’avait rien de défectueux,
-mais elle n’était pas belle, et elle boitait. Elle avait une brillante
-fraîcheur, et le plus joli visage. Elle était gaie, naturelle,
-spirituelle et piquante. Tous ces avantages, qui sont en général de
-dangereux écueils pour les femmes, n’ont servi qu’à l’agrément de la vie
-de madame de Poix, sa réputation est toujours restée intacte. Je vis
-aussi à l’Ile-Adam madame la princesse d’Hénin, que j’avais déjà
-rencontrée dans le monde; elle était fort jeune et d’une figure
-charmante, mais elle n’a duré qu’un moment; l’hiver d’ensuite, son teint
-était gâté, et elle n’était plus jolie. Elle avait dans ses manières
-quelque chose de trop formé pour une jeune personne de dix-huit ans; on
-disait qu’elle avait de l’esprit. Je n’en ai jamais pu juger. Elle était
-de ces personnes qui, dans le monde, ne causent que tout bas, seulement
-avec leur amis, à table, où elles les font placer près d’elles, et hors
-de table dans l’embrasure des fenêtres, se persuadant qu’elles ne
-peuvent être véritablement appréciées que dans le petit cercle de leur
-intimité.
-
-Nous trouvâmes encore à l’Ile-Adam la maréchale de Luxembourg et madame
-de Lauzun. Je ne pouvais me lasser de contempler cette dernière, qui
-avait la plus intéressante figure, et le plus noble et le plus doux
-maintien que j’aie jamais vu; elle était d’une extrême timidité, sans
-être insipide; d’une obligeance, d’une bonté toujours soutenues, sans
-aucune fadeur; il y avait en elle un mélange original et piquant de
-finesse et de naïveté. La maréchale, comme je l’ai dit, était l’oracle
-du bon ton. Ses décisions sur la manière d’être dans le grand monde
-étaient sans appel. Elle avait fait à cet égard des réflexions très
-fines et très spirituelles, mais que souvent elle généralisait fort mal
-à propos. En voici un trait comique: un matin (c’était un dimanche),
-nous attendions pour la messe M. le prince de Conti; nous étions dans le
-salon assises autour d’une table ronde sur laquelle nous avions posé
-tous nos livres d’heures, que la maréchale s’amusait à feuilleter. Tout
-à coup elle s’arrêta sur deux ou trois prières particulières qui lui
-parurent du plus mauvais goût, et dont en effet les expressions étaient
-bizarres. Comme elle critiquait avec amertume ces prières, je lui
-objectai doucement qu’il suffisait qu’elles fussent dites avec piété,
-parce que certainement Dieu ne faisait nulle attention à ce que nous
-appelons un bon ou un mauvais ton.--Eh bien, madame, s’écria la
-maréchale très sérieusement, ne croyez pas cela... Un éclat de rire
-général l’interrompit. Elle ne s’en fâcha point: mais au fond elle resta
-persuadée que le juge suprême de tout ce qui est essentiellement bon, ne
-dédaigne pas de l’être aussi de notre ton et de nos manières; et que,
-même dans des œuvres également méritoires, il tient toujours quelque
-compte de la grâce et de l’élégance.
-
-A ce voyage, ma tante eut de fréquentes attaques de coliques, mais
-toujours en se retirant chez elle pour se coucher, ce qui ne la privait
-d’aucun des plaisirs de la société. Comme, avant de quitter le salon,
-elle se plaignait tout bas à ses amis, et surtout à M. le duc d’Orléans,
-nous la suivions dans sa chambre. Là elle se couchait sur un canapé, et
-gémissait pendant trois quarts d’heure, ni plus ni moins. Durant ce
-temps, madame de Choisi, une de ses amies et moi, nous lui faisions
-chauffer des serviettes dans un cabinet voisin; M. le duc d’Orléans, les
-larmes aux yeux, restait auprès d’elle.
-
-Madame de Montesson ne me fit point de confidences positives, mais
-plusieurs fois elle me fit entendre vaguement qu’elle avait de grandes
-peines de cœur; je ne la questionnai pas, et pendant tout ce voyage nous
-en restâmes là.
-
-Ma première entrevue avec Rousseau ne fait pas honneur à mon esprit,
-mais elle a quelque chose de singulier et de comique.
-
-J.-J. Rousseau était à Paris depuis six mois, j’avais alors dix-huit
-ans. Quoique je n’eusse jamais lu une seule ligne de ses ouvrages,
-j’éprouvais un grand désir de voir un homme si célèbre, qui
-m’intéressait particulièrement comme auteur du _Devin de village_. Un
-jour M. de Sauvigny, qui voyait quelquefois Rousseau, me dit en
-confidence que M. de Genlis voulait me jouer un tour; qu’un soir il
-m’amènerait l’acteur Préville déguisé en J.-J. Rousseau, et qu’il me le
-présenterait pour tel. Je fus trois semaines sans voir M. de Sauvigny,
-et au bout de ce temps il vint me dire, en présence de M. de Genlis, que
-Rousseau désirait extrêmement m’entendre jouer de la harpe, et que, si
-je voulais, il me l’amènerait le lendemain. Me croyant bien certaine que
-je ne verrais que Préville, j’attendis avec impatience l’heure du
-rendez-vous, imaginant qu’un crispin travesti en philosophe serait une
-chose très comique. On annonça Rousseau. J’avoue que rien au monde ne
-m’a paru si plaisant que sa figure, que je ne regardais que comme une
-mascarade. Son habit, ses bas couleur de marron, sa petite perruque
-ronde, tout ce costume et son maintien n’offraient à mes yeux que la
-scène de comédie la mieux jouée et la plus comique. L’on causa, d’une
-manière assez gaie. Mais de temps en temps j’éclatai de rire, et c’était
-avec tant de naturel et de si bon cœur, que cette surprenante gaieté ne
-déplut pas à Rousseau. Il dit de jolies choses sur la jeunesse en
-général. Je jouai de la harpe, je chantai quelques airs du _Devin de
-village_. Rousseau me regardait toujours en souriant, avec cette sorte
-de plaisir qu’inspire un enfantillage bien naturel; et en nous quittant
-il promit de revenir le lendemain dîner avec nous. Quand il fut sorti,
-je cessai tout à fait de me contraindre et je me mis à rire à gorge
-déployée; M. de Genlis, stupéfait, me considérait d’un air mécontent.
-«Je vois bien, lui dis-je, que vous êtes piqué: mais, comment
-pouviez-vous croire que je serais assez simple pour prendre Préville
-pour J.-J. Rousseau?--Préville! La tête vous a-t-elle tourné?--J’avoue
-que Préville a été d’un naturel parfait; mais je parie, qu’à l’exception
-du costume, il n’a pas du tout imité Rousseau. Il a représenté un bon
-vieillard, très aimable, et non Rousseau, qui certainement m’aurait
-trouvée fort extravagante, et se serait formalisé d’un semblable
-accueil.» A ces mots, M. de Genlis et M. de Sauvigny se mirent à rire et
-ma confusion fut extrême en apprenant que très véritablement je venais
-de recevoir J.-J. Rousseau de cette jolie manière. Cette conduite, si
-niaise et si inconsidérée, me valut les bonnes grâces de Rousseau. Il
-dit à M. de Sauvigny que j’étais la jeune personne la plus gaie et la
-plus dénuée de prétentions qu’il eût jamais rencontrée. En tout, il est
-certain que le naturel et la simplicité avaient pour lui un charme
-particulier. Il avait un sourire très agréable, plein de douceur et de
-finesse, il était communicatif et je lui trouvai beaucoup de gaieté. Il
-raisonnait supérieurement sur la musique.
-
-Rousseau venait presque tous les jours dîner chez nous, et je n’avais
-remarqué en lui, durant cinq mois, ni susceptibilité, ni caprice,
-lorsque nous pensâmes nous brouiller pour un sujet bizarre. Il aimait
-beaucoup une sorte de vin de Sillery, couleur de pelure d’oignon; M. de
-Genlis lui demanda la permission de lui en envoyer, en ajoutant qu’il le
-recevait lui-même en présent de son oncle. Rousseau répondit qu’il lui
-ferait grand plaisir de lui en envoyer deux bouteilles. Le lendemain
-matin M. de Genlis fit porter chez lui un panier de vingt-cinq
-bouteilles de ce vin, ce qui choqua Rousseau à tel point qu’il renvoya
-sur-le-champ le panier tout entier, avec un billet de trois lignes qui
-me parut fou, car il exprimait avec énergie le dédain, la colère et un
-ressentiment implacable. M. de Genlis, confondu, demanda à M. de
-Sauvigny quelle raison Rousseau donnait de ce caprice; M. de Sauvigny
-répondit qu’il disait qu’apparemment on croyait qu’il n’avait
-modestement demandé deux bouteilles que pour avoir un présent, que cette
-idée était injurieuse, etc. Je me flattai pourtant que ce singulier
-mouvement d’humeur se dissiperait promptement, et je sentis que tout ce
-que j’avais de mieux à faire était de n’avoir pas l’air de le remarquer.
-Je ne voulus pas faire la moindre démarche pour ramener un homme si
-injuste. Je ne l’ai jamais revu depuis. Deux ou trois ans après,
-sachant, par mademoiselle Thouin, du Jardin du Roi, dont il voyait
-souvent le frère, qu’il était fâché qu’il fallût des billets pour entrer
-dans les jardins de Monceaux, qu’il aimait particulièrement, j’obtins
-pour lui une clef du jardin, avec la permission d’aller s’y promener
-tous les jours et à toute heure, et je lui envoyai cette clef par
-mademoiselle Thouin. Il me fit remercier; et j’en restai là.
-
-Ma tante continuait à être malade, elle désolait M. le duc d’Orléans. En
-même temps, M. de Montesson se mourait. Tout annonçait le dénouement
-souhaité. Madame de Montesson me mena plusieurs fois souper chez madame
-la duchesse de Mazarin, la personne la plus malheureuse en beauté, en
-magnificence et en fêtes qu’on ait jamais vue dans le monde.
-
-On disait que la fée Guignon Guignolant avait présidé à sa naissance;
-elle était fraîche et très belle, et ne plaisait à personne. Elle avait
-des diamants superbes; quand elle les portait, on disait qu’elle
-ressemblait à un lustre. Ses soupers étaient les meilleurs de Paris; on
-s’en moquait, parce que les mets y étaient un peu déguisés. Elle était
-obligeante et polie, on prétendait qu’elle était méchante. Elle ne
-manquait pas d’esprit, et sans cesse elle faisait et disait les choses
-du monde les plus déplacées. Son faste était extrême, et elle avait la
-réputation d’être avare; elle donnait les fêtes les plus magnifiques, et
-il s’y passait toujours quelque chose de ridicule. Un jour, dans le
-cours de l’hiver, elle conçut l’idée de donner, dans sa superbe maison
-de Paris, une fête champêtre. Elle rassemble un monde énorme dans son
-salon nouvellement décoré et rempli de glaces, dont la plupart, placées
-dans des espèces de niches, occupaient tout le lambris jusqu’au parquet.
-A l’extrémité de ce salon était un cabinet qu’on avait rempli de
-feuillages et de fleurs, et, en ouvrant une porte, on devait voir à
-travers un transparent un véritable troupeau de moutons bien blancs,
-bien savonnés, défiler dans ce bocage et conduits par une bergère,
-danseuse de l’Opéra. Tandis que l’on préparait cette scène, et que la
-compagnie dansait dans le salon, les moutons s’échappèrent, on ne sait
-comment, et, sans chien et sans bergère, se précipitèrent en tumulte
-dans le salon, dispersèrent les danseurs et furent donner de grands
-coups de tête dans les glaces; les bonds, les bêlements du troupeau
-effarouché, le bruit qu’ils faisaient en fendant et brisant les glaces,
-les cris et la fuite des femmes, les éclats de rire des danseurs,
-formèrent une scène beaucoup plus amusante que n’aurait pu l’être la
-pastorale, dont cet accident priva l’assemblée. Pour moi je la trouvais
-une bonne femme, parce qu’elle était grasse et rieuse.
-
-Il y avait à cette époque à la cour de fort jolies femmes, entre autres
-la comtesse Jules, depuis duchesse de Polignac. Cette dernière avait une
-vilaine taille, quoique parfaitement droite, mais petite, sans
-délicatesse et sans élégance; son visage eût été sans défaut, si elle
-avait eu un front passable; ce front était grand, d’une forme
-désagréable, et un peu brun, quoique le reste de son visage fût très
-blanc. Quand la mode s’établit de rabattre les cheveux presque jusqu’aux
-sourcils, le visage de la comtesse Jules devint véritablement
-enchanteur; il y avait dans sa physionomie une candeur touchante, et en
-même temps de la finesse; son regard et son sourire étaient célestes.
-Les portraits qui restent d’elle sont très enlaidis, et ne donnent même
-pas l’idée de ce délicieux visage. Elle était douce et bienveillante,
-ses manières étaient simples, et la faveur dont elle a joui n’a jamais
-rien changé à son extérieur. On disait qu’elle avait peu d’esprit; pour
-moi, je ne la trouvais dans la société ni bornée ni même insipide.
-Madame la princesse de Monaco avait alors trente-deux ans; elle était
-belle encore, surtout par la fraîcheur; son visage était trop large, et
-ses traits aplatis.
-
-Je crois que ce fut cette année que le roi de Danemark vint en France.
-J’allai presque à toutes les fêtes qu’on lui donna, et qui furent de la
-plus grande magnificence. Toutes les femmes y étaient couvertes de
-pierreries; celles qui n’en avaient point en empruntèrent ou en louèrent
-à des joailliers. Je n’ai jamais vu réunis tant de diamants, surtout à
-la fête donnée par le duc de Villars, et à celle du Palais-Royal. A
-cette dernière il y avait plus de vingt femmes dont les robes en étaient
-garnies. Il arriva à ce sujet une singulière chose à madame de Berchini.
-Elle avait beaucoup de diamants, tous empruntés, et entre autres une
-énorme quantité de chatons. C’étaient des diamants, montés un à un, et
-détachés de manière qu’on les enfilait en dessous par la monture, et on
-en bordait des rubans, ou l’on en formait des colliers à plusieurs
-rangs, que l’on serrait contre le cou. En passant pour aller souper,
-placée au milieu d’une longue file de femmes, madame de Berchini étouffa
-de son mieux un malheureux éternuement qui fit casser son collier de
-chatons; elle en rattrapa quelques-uns, mais la plus grande partie tomba
-à terre et fut balayée par les queues traînantes des robes et des
-dominos. Il n’y avait pas moyen de s’arrêter pour ramasser les chatons
-dispersés; il fallait suivre la file à la tête de laquelle étaient le
-roi de Danemarck et M. le duc d’Orléans. La pauvre madame de Berchini,
-qui avait très peu de fortune, se désolait en pensant qu’elle serait
-obligée d’acheter des chatons pour remplacer ceux qu’elle avait perdus;
-sa triste aventure fit le sujet de la conversation du souper. M. le duc
-d’Orléans lui promit de faire chercher de grand matin avec le plus grand
-soin. Le lendemain, à son réveil, un garçon d’appartement du
-Palais-Royal lui apporta tout ce qu’on avait trouvé de chatons dans la
-galerie, les trois antichambres et la salle à manger; et madame de
-Berchini non seulement trouva son compte, mais de plus sept petits
-chatons que d’autres personnes avaient perdus, et qu’on n’a jamais
-réclamés.
-
-Ma grand’mère mourut à la fin de l’hiver; non seulement elle ne me
-laissa pas dans son testament la plus légère marque de souvenir, mais
-elle emporta au tombeau la légitime de ma mère!... M. de Montesson
-mourut très peu de temps après. C’était un homme de la plus monstrueuse
-grosseur qu’on ait jamais vu. Il m’a toujours paru un très bon homme; ma
-tante en comptait plaisamment mille traits d’avarice, entre autres qu’à
-sa fête et au jour de l’an, sa seule galanterie était de lui avancer un
-quartier de sa pension. Au reste il avait une fort bonne maison; il n’y
-était pas gênant, car il n’y paraissait que pour se mettre à table, ne
-parlait presque pas, disparaissait après le repas. Il donnait à ma tante
-quatre chevaux, dont elle disposait uniquement, et il lui laissait une
-entière et parfaite liberté. Il avait soixante-dix-huit ans, et
-quatre-vingt mille livres de rentes, quand ma tante, dans sa
-dix-neuvième année, le préféra à tout autre... Ma tante, pendant sa
-maladie, qui dura huit jours, lui rendit les plus grands soins, mais ils
-furent inutiles; il avait quatre-vingt-dix ans; il s’éteignit doucement,
-et avec beaucoup de religion.
-
-Je vis la sœur de M. de Montesson. Elle avait alors soixante-douze ans;
-elle avait dû avoir une jolie figure, elle était bien faite encore, ses
-traits étaient délicats, et elle avait une blancheur d’une pureté
-étonnante à cet âge. Elle n’avait jamais voulu se marier; par une
-vocation sublime elle avait, dès l’âge de douze ans, consacré tout ce
-qu’elle possédait aux pauvres; quand elle fut maîtresse de sa fortune,
-elle se trouva trente-six mille francs de rentes; elle se réserva douze
-cents francs par an, et donna constamment le reste. Elle avait pour
-logement deux chambres, et au troisième étage; et, pour tout domestique,
-une servante: elle ne sortait que pour aller à l’église, visiter des
-infortunés, des prisonniers et des malades. Elle allait communément à
-pied, et, quand il pleuvait, en chaise à porteurs de louage. Comme elle
-ne faisait jamais de visites de société, je ne la connaissais que de
-réputation; ma tante m’en avait parlé mille fois avec la plus grande
-vénération. Pendant les huit jours de la maladie de son frère, elle
-passa toutes ses journées avec nous; je ne me lassais point de la
-contempler. Elle était aimable, et je trouvais quelque chose de tendre
-dans son regard et dans ses manières; elle vit que je l’aimais; elle en
-parut touchée, elle me serrait la main, je baisais la sienne, j’aurais
-voulu baiser ses pieds. Je lui demandai un jour pourquoi elle ne s’était
-pas faite religieuse, elle me répondit:--C’est que j’aime les prisons. A
-propos de l’étonnement de ce qu’elle ne s’était pas enfermée pour sa
-vie, cette réponse me fit sourire, et m’attendrit. Je comprenais bien
-qu’elle avait voulu garder sa liberté pour aller consoler ceux qui en
-étaient privés, ou pour les délivrer.
-
-Le soir de la nuit où M. de Montesson mourut, il parut si calme que ma
-tante et moi nous allâmes nous coucher à dix heures. Aussitôt que nous
-fûmes au lit ma tante très fatiguée s’endormit. Une espèce de terreur me
-tint éveillée; chaque mouvement que j’entendais me faisait tressaillir.
-Enfin, à minuit trois quarts, la porte de la chambre s’ouvre, et nous
-voyons paraître M. de Genlis, qui sans aucune préparation déclare à ma
-tante qu’elle est veuve. En même temps il lui annonce que les héritiers
-de M. de Montesson avaient aposté tout près de la maison des gens de loi
-qui, avertis sur-le-champ par le Suisse, allaient venir pour mettre les
-scellés partout; ma tante se lève à la hâte, passe une robe, et moi je
-reste dans le lit en entr’ouvrant le rideau afin de voir tout ce qui se
-passe. Le commissaire en grande robe noire arrive avec deux ou trois
-hommes, il met les scellés dans la chambre; au moment où cela finissait,
-ma tante et M. de Genlis passent dans un salon voisin, ce qui commence à
-me causer un peu d’émotion, par l’appréhension de me trouver seule dans
-cette chambre; tout à coup les adjoints du commissaire vont dans le
-cabinet et le commissaire lui-même se dispose gravement à les suivre,
-alors je perds la tête, je m’élance hors du lit, j’attrape le
-commissaire par sa robe en m’écriant:--Monsieur le commissaire, ne
-m’abandonnez pas. Au même instant, confuse de me trouver en chemise, je
-m’enveloppe parfaitement dans la longue queue du commissaire, qui me
-prit pour une folle. M. de Genlis, ma tante, tout le monde accourt, on
-ne peut s’empêcher de rire et même aux éclats; jamais des scellés n’ont
-été posés aussi gaiement. On vint m’habiller dans le manteau du
-commissaire, dont je ne me séparai que lorsqu’on m’eut donné un jupon et
-une robe.
-
-Nous partîmes pour Vincennes; nous y passâmes dix jours chez ma
-grand’tante, mademoiselle Dessaleux, qui, depuis la mort de ma
-grand’mère, avait obtenu dans le château un grand et magnifique
-logement. M. le duc d’Orléans vint voir ma tante à Vincennes; je crois
-que M. le duc d’Orléans, depuis la mort de M. de Montesson, craignait
-les desseins de ma tante. N’ayant personne à Vincennes à qui elle pût
-parler, elle me prit enfin pour sa confidente, mais à sa manière, en
-voulant me tromper sur mille choses. Je la connaissais, et je ne fus sa
-dupe en rien. Quand une fois on a la clef des caractères artificieux on
-les devine plus facilement que les autres. Ma tante m’assurait qu’elle
-était dépourvue de toute ambition, qu’elle ne faisait cas que du repos
-et de l’indépendance; qu’étant jeune, ayant une existence agréable dans
-le monde, et quarante mille livres de rentes, si elle faisait, avec son
-caractère, la folie de se remarier, tous les sacrifices seraient de son
-côté, qu’elle ne ferait qu’au plus grand sentiment, ou pour arracher au
-désespoir un être estimable, dont elle aurait parfaitement éprouvé la
-constance. Il me resta de toutes ces phrases la certitude que ma tante
-avait la ferme résolution de tout tenter, de tout faire pour épouser M.
-le duc d’Orléans.--On me suppose des projets que je suis incapable de
-former, disait-elle, je prouverai que je n’ai nulle envie de le séduire,
-je le livrerai à lui-même, je vais aller à Barèges.
-
-En prenant cette décision, ma tante imagina que M. le duc d’Orléans ne
-pourrait supporter son absence, et que cette épreuve lui ferait
-connaître qu’il lui était impossible de se passer d’elle.
-
-C’était une chose plaisante que la manière dont ma tante causait avec
-moi de toute cette affaire. Elle ne me trouvait pas dépourvue d’esprit,
-elle ne remarquait que l’espèce d’enfantillage que j’avais
-naturellement, ma simplicité à quelques égards, ma figure plus jeune que
-mon âge, ma timidité dans le grand monde, ma gaieté folle quand j’étais
-à mon aise, ma peur des revenants, et elle ne voyait en moi qu’une jolie
-enfant, une Agnès un peu façonnée par le monde. Nous revînmes à Paris,
-d’où elle devait partir pour Barèges.
-
-La simplicité que me trouvait ma tante l’engageait sans cesse à me
-rendre témoin des artifices les plus raffinés ou les plus puérils. Elle
-persuadait à M. le duc d’Orléans qu’elle ne dormait plus, ne mangeait
-plus. Il est vrai qu’elle ne se mettait plus à table; mais, sans lui
-servir des repas en règle, on lui apportait à manger cinq ou six fois
-par jour. Un soir que j’étais chez elle, et que nous n’attendions point
-M. le duc d’Orléans, mademoiselle Legrand, sa femme de chambre, entra en
-tenant une grande écuelle de vermeil qui contenait une copieuse rôtie au
-vin. Ma tante, négligemment et d’un air dégoûté, prit l’écuelle sur ses
-genoux, et, par un effort de raison, elle se mit à manger la rôtie, dont
-il ne restait plus que le tiers lorsqu’on entendit un carrosse entrer
-dans la cour. Je me précipite à la fenêtre, et j’annonce M. le duc
-d’Orléans. Aussitôt ma tante sonne. Mademoiselle Legrand arrive en
-disant que M. le duc d’Orléans la suit. Ma tante ne songe qu’à se
-débarrasser promptement des débris de la rôtie au vin; elle ordonne de
-l’emporter; ensuite, pensant qu’on va rencontrer M. le duc d’Orléans,
-elle rappelle mademoiselle Legrand, et lui dit de mettre la fatale
-écuelle avec son couvercle, sous son lit. On obéit. Au même instant, les
-deux battants de la porte s’ouvrent, et M. le duc d’Orléans paraît. Il
-sentit l’odeur du vin, et ma tante convint qu’elle en avait pris une
-petite cuillerée. Son air exténué et languissant, durant cette visite,
-me donna plusieurs fois des envies de rire que j’eus de la peine à
-réprimer.
-
-Ma tante voulut me garder dans sa maison jusqu’à son départ pour
-Barèges. Elle me donna l’appartement de M. de Montesson, en me disant
-que ma femme de chambre aurait un lit de sangle posé à côté du mien.
-Nous étions aux premiers jours d’avril; M. de Genlis venait de partir
-pour son régiment. Nous revînmes de Vincennes à la nuit. Ma tante voulut
-sur-le-champ m’installer dans mon logement, qui était au
-rez-de-chaussée; elle me demanda si j’avais peur d’y entrer. J’assurai
-que non; et, pour prouver ma bravoure, je dis qu’on n’avait qu’à me
-suivre, et que j’entrerais la première et sans lumière. Je fis mettre
-derrière moi le valet de chambre, qui portait deux bougies, et je
-m’avançai hardiment dans l’antichambre ouverte; mais, à peine y eus-je
-mis le pied, que je fis un saut en arrière en poussant un cri perçant;
-je venais de sentir bien distinctement une grande main froide et
-décharnée s’appliquer tout entière sur mon visage, en me repoussant avec
-force... Je tombai presque évanouie dans les bras de ma tante, qui fut
-très effrayée de l’état convulsif où j’étais. Elle vit bien qu’il
-m’était arrivé quelque chose de très singulier. Elle me questionna. Je
-répondis, en mots entrecoupés, qu’une main de squelette m’avait
-repoussée. Le valet de chambre entra avec les lumières, et il donna
-sur-le-champ l’explication du prétendu prodige. C’était un oranger
-desséché, dont une branche sèche et roide, s’étendant devant la porte,
-s’était trouvée à la hauteur de mon visage, et m’avait causé cette
-étrange frayeur. Cette branche faisait véritablement l’illusion d’une
-main de squelette. Tout le monde en essaya l’effet, et l’on convint que
-dans l’appartement d’un mort, et avec la peur des revenants, cette
-branche équivalait à la plus terrible apparition.
-
-Ma tante partit pour Barèges, en me disant que M. le duc d’Orléans irait
-beaucoup me voir jusqu’au moment où madame de Puisieux m’emmènerait à
-Sillery; elle ajouta qu’à l’âge qu’avait M. le duc d’Orléans, et avec
-l’attachement qu’on lui connaissait pour elle, je pouvais le recevoir
-sans inconvénient. Ma tante me recommanda expressément de lui parler
-beaucoup d’elle, et de lui rendre compte de nos entretiens dans nos
-lettres. Elle me répéta qu’elle désirait qu’il se guérît promptement de
-sa passion. Je lui demandai quel parti elle prendrait si cette passion
-était indomptable.--Ah! dit-elle, qui peut le prévoir?... Je sais
-seulement que ma destinée sera bouleversée. J’entendis ce que cela
-voulait dire, et je me promis de conter ce détail à M. le duc d’Orléans,
-car elle m’avait permis de lui dépeindre naïvement l’état de son cœur.
-Je désirais que tout cela réussît, d’abord parce qu’il m’était prouvé
-que ma tante le souhaitait passionnément, ensuite parce que je n’étais
-pas indifférente au plaisir d’avoir une tante mariée à un prince du
-sang.
-
-M. le duc d’Orléans vint me voir le lendemain du départ de ma tante. Ne
-me connaissant que sur le rapport de ma tante, il me regardait comme une
-jeune personne naïve, agréable et spirituelle, mais incapable d’observer
-et de faire une réflexion. L’idée de ces tête-à-tête m’embarrassait un
-peu. M. le duc d’Orléans entra d’une manière qui me fit rire, il
-m’apportait une grande quantité de boîtes de sucre d’orge de
-Fontainebleau. Cette attention me mit de bonne humeur, et M. le duc
-d’Orléans s’amusa beaucoup de la vivacité de ma reconnaissance.
-Cependant, au bout d’un quart d’heure, il se ressouvint qu’il était
-affligé du départ de ma tante. Il m’en parla, mais je ne vis dans son
-cœur ni passion, ni même un véritable attachement. Sa visite ne dura que
-trois quarts d’heure; il me dit, en me quittant, qu’il reviendrait le
-surlendemain. La seconde visite fut très animée; nous parlâmes d’abord
-de ma tante, je vantai son attachement pour lui; M. le duc d’Orléans
-m’écouta avec l’air tout étonné de m’entendre raisonner sérieusement. Il
-me dit fort tristement qu’il n’avait jamais été aimé pour lui-même. M.
-le duc d’Orléans me conta la manière dont il devint amoureux de ma
-tante, elle est plus singulière que romanesque. Il la trouvait
-charmante, me dit-il, mais ils étaient fort cérémonieusement ensemble;
-loin d’en être amoureux, il était dans ce moment occupé d’une autre
-femme; c’était au premier voyage qu’elle fit à Villers-Cotterets. Un
-jour, à la chasse du cerf dans la forêt, madame de Montesson était à
-cheval, M. le duc d’Orléans se trouva auprès d’elle dans un moment où la
-chasse allait tout de travers, et où l’autre femme qui suivait aussi la
-chasse à cheval, était assez loin dans une autre allée. Un des chasseurs
-proposa à M. le duc d’Orléans d’attendre là quelques minutes, pendant
-qu’il irait en avant prendre quelques informations sur le cerf et les
-chiens; M. le duc d’Orléans y consentit, et il descendit de cheval avec
-ma tante, pour aller s’asseoir à quelques pas, à l’ombre, dans un
-endroit qui leur parut joli. M. le duc d’Orléans était fort gras, la
-chaleur était étouffante; le prince, en nage et très fatigué, demanda la
-permission d’ôter son col; il se met à l’aise, déboutonne son habit,
-souffle, respire avec tant de bonhomie, d’une manière et avec une figure
-qui paraissaient si plaisantes à ma tante, qu’elle fait un éclat de rire
-immodéré en l’appelant gros père, et ce fut, dit M. le duc d’Orléans,
-avec une telle gentillesse, que de ce moment elle lui gagna le cœur, et
-il en devint amoureux. Ce trait-là n’est pas du siècle de Louis XIV,
-mais le goût n’avait déjà plus la même noblesse et la même élégance.
-
-Les lettres de M. le duc d’Orléans à ma tante, pendant son voyage en
-France, ne furent pas satisfaisantes. Ma tante ne pouvait cacher son
-dépit; elle disait, en parlant de M. le duc d’Orléans: «cet homme
-léger», je ne pus m’empêcher de rire de cette expression, si impropre au
-moral ainsi qu’au physique. J’écrivis à ma tante pour lui dire qu’elle
-était toujours adorée, et en même temps pour l’exhorter à ne pas
-prolonger son absence. Elle suivit ce conseil.
-
-Je reçus pendant plus d’un mois, avec assiduité, les visites de M. le
-duc d’Orléans. Durant ce temps, il y eut à la cour une fête, un grand
-bal masqué. M. le duc d’Orléans me demanda d’engager madame de Puisieux
-à m’y mener, et il m’y donna rendez-vous. J’y allai en domino paré, avec
-seulement un petit masque qui ne cachait que les yeux et le nez; on
-appelait cela un loup. Madame de Puisieux mena avec moi madame de
-Saint-Chamand sa nièce, et le marquis de Bouzoles pour nous donner le
-bras. Nous nous établîmes sur une banquette, dans la salle où il y avait
-le moins de monde. Au bout d’une demi-heure, M. le duc d’Orléans, très
-masqué en domino noir, nous arriva: il n’était pas difficile à
-reconnaître dans ce déguisement; il avait la forme d’une grosse tour. Il
-proposa de me mener dans les autres pièces, en promettant de me ramener
-dans une heure. Je me mis sous sa garde, et comme nous cheminions
-ensemble, un masque, en jetant les yeux sur lui, s’écria:--Laissez
-passer la cathédrale de Reims; ce qui excita un rire général, et même
-celui de M. le duc d’Orléans, qui dit que cette ressemblance respectable
-était excellente dans une telle foule. En effet, nous traversâmes
-heureusement deux grandes pièces; mais au milieu de la troisième, qui
-précédait celle où se trouvait la famille royale, on m’arracha
-subitement du bras de M. le duc d’Orléans. Je me trouvai poussée,
-ballottée, pressée; mes pieds ne touchaient plus la terre. Ma frayeur
-était au comble, lorsque un domino bleu, très grand et très svelte,
-force tous les obstacles, se précipite vers moi, me saisit comme un
-mannequin, avec une impétuosité qui ressemblait à la fureur, me
-transporte dans la salle royale, où l’on était assez à l’aise. Enfin je
-reprends ma respiration; je veux exprimer ma reconnaissance à mon
-libérateur, il me répond, et je reconnais le vicomte de Custines, le
-beau-frère de mon amie, arrivé depuis huit jours de la Corse.
-
-Lorsque je fus un peu remise de ma frayeur, je demandai à être
-reconduite auprès de madame de Puisieux, nous ne retournâmes point d’où
-nous venions; l’on me fit passer d’un autre côté par des dégagements.
-Nous y trouvâmes une jolie femme que l’on rapportait blessée sans
-connaissance, comme d’un champ de bataille, de la foule horrible où nous
-avions passé. Cette pauvre jeune femme était tombée, on l’avait foulée
-aux pieds; elle était dans un état pitoyable. On appela un chirurgien,
-et elle fut saignée dans les appartements mêmes. M. le duc d’Orléans
-partit pour Villers-Cotterets le 6 mai, et madame de Puisieux, quelques
-jours après, m’y mena pour y passer douze jours. Nous y trouvâmes
-beaucoup de monde, entre autres la marquise de Boufflers, mère du fameux
-chevalier de Boufflers: elle était spirituelle et piquante. Madame de
-Boisgelin, n’était ni l’un ni l’autre, ce qui, dans cette famille, avait
-l’air d’une distraction. Le comte de Maillebois était à ce voyage; il
-passait pour avoir beaucoup d’esprit; je ne m’en suis jamais aperçue. M.
-de Castries, depuis maréchal de France: j’aimais beaucoup ses manières
-et sa conversation. Le baron de Bezenval, que j’avais déjà rencontré
-mille fois dans le monde: il était de l’âge de M. le duc d’Orléans; mais
-il avait encore une figure charmante et de grands succès auprès des
-femmes. D’une ignorance extrême, et hors d’état d’écrire passablement un
-billet, il n’avait précisément que l’esprit qu’il faut pour dire des
-riens avec grâce et légèreté.
-
-Le marquis du Châtelet, et sa femme, étaient aussi de ce voyage. La
-marquise du Châtelet était l’une des plus estimables personnes de la
-cour, et l’on peut dire la même chose de son mari. Monsieur et madame de
-la Vaupalière passèrent aussi à Villers-Cotterets tout le temps que nous
-y séjournâmes. Sans la passion du jeu, M. de la Vaupalière aurait été
-fort aimable. Il aurait dégoûté nos romantiques de la rêverie; il était
-excessivement rêveur, mais il ne rêvait qu’au jeu. Sa femme était
-charmante, quoiqu’elle eût plus de quarante ans; elle avait des grâces
-qui ne vieillissent point, du naturel, de la naïveté dans l’esprit, de
-l’originalité, et le caractère le plus égal et le plus aimable.
-
-Je connus là tout l’avantage d’avoir pour mentor une personne qui a un
-véritable désir de faire valoir celle qu’elle mène dans le monde. J’eus
-beaucoup de succès, non pas seulement pour la harpe, le chant et les
-proverbes, mais on loua mon esprit, ma conversation (qui pourtant
-étaient fort ordinaires). Quand je voulais le soir, suivant ma coutume,
-me retirer à onze heures, on me retenait de force; on relevait avec
-éloge ce que je disais, on en citait des traits le lendemain, et le plus
-souvent ces prétendus bons mots n’en valaient pas la peine. Je devais
-tous ces succès à madame de Puisieux, et à M. le duc d’Orléans, qui ne
-tarissait pas sur les récits de mes gentillesses. On eut peine à nous
-laisser partir au bout de douze jours. J’avais beaucoup parlé de ma
-tante à M. le duc d’Orléans, en nous promenant à Villers-Cotterets. Une
-lettre qui lui apprit qu’elle reviendrait sous trois semaines, le
-réchauffa pour elle et il reprit sa passion, de peur d’être boudé. En
-quittant Villers-Cotterets nous allâmes à Sillery.
-
-Nous retournâmes à Paris dans les derniers jours d’octobre. Ma tante
-était de retour de Barèges: les eaux l’avaient guérie. Ma tante me parla
-avec autant de confiance que son caractère lui permettait d’en avoir. M.
-le duc d’Orléans lui offrait de l’épouser secrètement; ma tante lui
-montra une délicatesse dont je fus la dupe quelque temps, mais qui
-n’était au fond qu’une combinaison et un calcul d’ambition. Elle déclara
-avec emphase à M. le duc d’Orléans qu’elle ne l’épouserait qu’avec le
-consentement du prince son fils, le duc de Chartres. M. le duc d’Orléans
-aimait son fils autant qu’un homme d’une faiblesse excessive peut aimer.
-Il lui confia sur-le-champ son secret, en lui vantant extrêmement la
-grandeur d’âme de madame de Montesson. Il n’était encore question que
-d’un mariage très secret. M. le duc de Chartres n’aimait pas madame de
-Montesson. Elle avait avec lui, pour lui plaire, des accès de gaieté,
-des rires éclatants et des manières enfantines et caressantes qu’il
-appelait des mièvreries ridicules. Ce prince avait le défaut de prendre
-dans une véritable aversion, non ce qui méritait l’indignation et le
-mépris, mais ce qui manquait de grâce, de goût; et ce qui lui paraissait
-ridicule. Il répondit avec respect, mais froidement, à M. le duc
-d’Orléans, qu’un fils n’avait point de consentement à donner à un père.
-Ma tante se décida à lui parler; elle lui fit une scène de tendresse qui
-embarrassa beaucoup M. le duc de Chartres; et comme elle persistait
-toujours à lui demander son consentement, M. le duc de Chartres lui
-répondit qu’il le donnerait de bon cœur, s’il était sûr que la
-résolution de son père fût véritablement inébranlable, ce que le temps
-seul pouvait lui prouver. Ma tante s’écria qu’elle désirait aussi une
-longue épreuve et proposa deux ans. M. le duc de Chartres approuva de
-très bonne grâce et se retira en lui disant qu’il la priait de lui faire
-connaître par écrit la décision de M. le duc d’Orléans.
-
-Madame de Montesson affecta d’être parfaitement contente de M. le duc de
-Chartres; elle confia à plusieurs personnes qu’il consentait à son
-mariage avec M. le duc d’Orléans, mais elle ne parla point de la
-condition imposée. Quand tout ceci fut bien arrangé, elle ne perdit pas
-de temps pour faire une nouvelle déclaration à M. le duc d’Orléans; lui
-annonça qu’elle ne l’épouserait qu’avec le consentement par écrit du
-roi. En ceci ma tante eut raison, un mariage clandestin est
-véritablement honteux quand ce n’est pas l’amour qui le forme.
-
-Monsieur le dauphin (depuis l’infortuné Louis XVI) venait de se marier,
-on parlait du mariage de Monsieur, et M. de Puisieux demanda au roi pour
-moi la promesse d’une place de dame auprès de la future Madame. Le roi
-le promit, le maréchal d’Étrée en remercia publiquement le roi, et j’en
-reçus des compliments. Madame de Montesson prit ce prétexte pour se
-faire présenter à la cour, où elle n’avait jamais été, quoique sa
-naissance lui en donnât le droit. J’allai à la présentation de ma tante,
-et je m’amusai beaucoup ce jour-là, parce que c’était justement celui de
-la présentation de madame du Barri. Nous la rencontrâmes partout, elle
-était mise magnifiquement et de bon goût. Au jour sa figure était passée
-et des taches de rousseur gâtaient son teint. Son maintien était d’une
-effronterie révoltante: ses traits n’étaient pas beaux, mais elle avait
-des cheveux blonds d’une couleur charmante, de jolies dents et une
-physionomie agréable. Elle avait beaucoup d’éclat à la lumière. Le soir
-au jeu nous arrivâmes quelques minutes avant elle. Quand elle entra
-toutes les femmes qui étaient contre la porte se jetèrent les unes
-contre les autres du côté opposé, pour ne pas se trouver assises près
-d’elle; de sorte qu’il y eut entre elle et la dernière femme du cercle
-l’intervalle de quatre ou cinq pliants vides. Elle vit avec le plus
-grand sang-froid ce mouvement si marqué; rien n’altéra son imperturbable
-effronterie.
-
-Mais revenons à ma tante et à M. le duc d’Orléans; ce dernier ne voyait
-rien de pressé dans la démarche qu’il devait faire auprès du roi; mais
-ma tante lui dit qu’il fallait toujours avoir ce consentement dans son
-portefeuille. Au moment de faire la démarche, M. le duc d’Orléans assura
-que le roi recevrait mal cette demande, et qu’il ferait un refus
-positif. Madame de Montesson soutint le contraire. Le roi refusa d’abord
-et fort sèchement; M. le duc d’Orléans insista avec tant de chaleur,
-qu’enfin, après un long tête-à-tête, il obtint le consentement par
-écrit, sous la condition que ma tante ne changerait point de nom, ne
-s’attribuerait aucune espèce de prérogative de princesse du sang, ne
-déclarerait point son mariage, et ne paraîtrait jamais à la cour.
-
-M. le duc d’Orléans revint tout triomphant à Paris; nous l’attendions
-avec une extrême impatience. Enfin, il arriva; sa physionomie annonçait
-un éclatant succès; ma tante avait elle-même proposé les conditions,
-cependant je vis qu’elle en était choquée.
-
-Ma tante fut rêveuse et préoccupée toute cette journée.
-
-M. le duc d’Orléans prit l’humeur de madame de Montesson pour de la
-sensibilité et rien ne troubla sa satisfaction.
-
-Après de rapides réflexions, ma tante dit à M. le duc d’Orléans que
-l’écrit du roi n’était rien, si l’on différait à en profiter, que Louis
-XIV s’était rétracté pour Mademoiselle de Montpensier, que l’on avait
-plus à craindre encore pour un si long délai. M. le duc d’Orléans montra
-de justes craintes du mécontentement de son fils; ma tante répondit que
-l’on prendrait toutes les précautions nécessaires pour lui cacher ce
-secret, et enfin il fut décidé que le mariage secret se ferait
-sur-le-champ. On montra à l’archevêque le consentement du roi, et ce fut
-lui, qui, à minuit, leur donna secrètement, dans sa chapelle, la
-bénédiction nuptiale. Les témoins furent le vicomte de La Tour du Pin et
-M. de Damas, chambellans de M. le duc d’Orléans. Le secret leur fut
-demandé; ils le gardèrent trois semaines, et n’en convinrent ensuite que
-parce que la vanité de madame de Montesson le confia à plusieurs
-personnes, et en outre le trahit de mille manières.
-
-A l’imitation de madame de Maintenon, qui regardant avec raison toute
-espèce de titre au-dessous d’elle, n’en voulut plus après avoir épousé
-Louis XIV, ma tante rejeta le titre de marquise qu’elle avait toujours
-porté; elle ordonna dans sa maison, et elle pria ses amis de ne plus
-l’appeler que madame de Montesson tout court. M. le duc d’Orléans,
-persuadé par elle qu’il y avait de la dignité à ne point cacher ce qui
-était, la fit traiter en princesse par tous ses chambellans. M. le duc
-de Chartres apprit bientôt la vérité; sa colère fut extrême, il eut une
-explication avec M. le duc d’Orléans, il montra beaucoup d’indignation
-et de ressentiment, M. le duc d’Orléans se fâcha: ils furent quinze
-jours sans se voir.
-
-M. le duc de Chartres avait déclaré qu’il ne mettrait jamais les pieds
-chez madame de Montesson; néanmoins il y retourna, il y soupa deux ou
-trois fois dans l’hiver, ce qui a continué tous les ans. Cette conduite
-était indulgente et convenable; mais elle ne satisfit nullement ma
-tante. Elle aigrit de plus en plus son père contre lui. Les plus
-funestes préventions prises contre ce malheureux prince ont été données
-par elle.
-
-Bientôt après, le mariage de M. le duc de Chartres avec la fille du duc
-de Penthièvre fut décidé.
-
-Madame de Montesson, par un motif particulier qui ne se rapportait qu’à
-elle, désirait extrêmement que j’entrasse au Palais-Royal, et elle
-n’avait nul besoin d’employer son crédit pour cela; M. le duc d’Orléans
-le désirait personnellement; je lui plaisais, et il pensait que je ne
-serais pas tout à fait inutile à l’agrément des longs voyages de
-Villers-Cotterets. D’ailleurs, j’avais beaucoup de droit pour prétendre
-à une place auprès de madame la duchesse de Chartres; la réputation de
-légèreté et de galanterie de M. le duc de Chartres avait donné à M. le
-duc de Penthièvre le plus grand éloignement pour cette alliance. M. de
-Puisieux, avec beaucoup de zèle et de persévérance, parvint à le
-décider. M. le duc d’Orléans reconnaissait hautement lui devoir cette
-obligation. Ma tante me dit qu’il ne tiendrait qu’à moi d’avoir une
-place de dame au Palais-Royal si je la demandais.
-
-Je trouvais la duchesse de Chartres charmante de figure et de caractère,
-car on n’a jamais vu de jeune princesse plus naturellement obligeante et
-d’une bonté plus parfaite. Je confiai à madame de Puisieux, à qui je
-n’en avais jamais parlé, tout ce qu’on m’avait dit à ce sujet; je lui
-détaillai tous les avantages de cette place quand on avait des enfants:
-des régiments dont les princes disposaient, et qui étaient toujours
-donnés aux enfants ou aux gendres des dames; leurs propres places
-qu’elles pouvaient céder à leurs filles ou à leurs brus, la protection
-des princes, etc. Madame de Puisieux m’écouta attentivement; elle fut
-combattue par deux idées: l’une, de notre séparation, et l’autre des
-succès brillants qu’elle se figurait que je devais avoir dans une cour
-célèbre par sa magnificence, son bon goût et son éclat. Quoiqu’elle eût
-été jadis la plus charmante personne de la cour, par son esprit et par
-sa rare beauté, je suis bien sûre qu’elle n’avait jamais eu pour elle la
-vanité qu’elle avait pour moi; elle y sacrifia, dans cette occasion, son
-bonheur et le mien!
-
-Je pourrais dire que je ne fus déterminée que par l’intérêt de mes
-enfants, que cette résolution me coûta et qu’elle fut un sacrifice
-maternel: il est certain que je comptais pour beaucoup les avantages
-brillants que j’en pouvais retirer pour l’établissement de mes enfants,
-mais quand je n’aurais point eu d’enfants, j’aurais désiré cette place.
-
-J’avais pour madame de Puisieux une affection véritablement filiale.
-Malgré la peine extrême qu’elle éprouvait à se séparer de moi, elle
-engagea M. de Genlis à faire la démarche nécessaire pour cette place,
-qui était de la demander à M. le duc d’Orléans. M. de Genlis ne s’en
-souciait pas, et il déclara qu’il ne consentirait à me laisser entrer au
-Palais-Royal, que s’il y était attaché lui-même. Il demanda et obtint la
-place de capitaine des gardes de M. le duc de Chartres; c’était une des
-premières places de la maison; elle valait six mille francs; j’eus en
-même temps celle de dame, qui en valait quatre. Au fond de l’âme,
-j’étais charmée d’entrer dans cette cour brillante, dont le bon air et
-l’élégance m’avaient séduite; je portais au Palais-Royal une réputation
-irréprochable, et j’allais commencer une nouvelle carrière. J’y voyais
-confusément beaucoup d’écueils et de dangers; mais j’y voyais de
-l’éclat..., et je me laissais entraîner par la vanité, par la curiosité
-et par la présomption. Enfin le jour où je devais entrer au Palais-Royal
-arriva.
-
-Comme mon logement n’était point encore prêt, je logeai d’abord dans ce
-qu’on appelait les petits appartements de M. le Régent. Ils avaient
-encore les mêmes décorations; tous les panneaux et l’alcôve de la
-chambre à coucher étaient en glaces, avec des baguettes dorées; ils
-étaient au bout de la grande galerie, au premier, et ils avaient un
-petit escalier dérobé et une petite porte qui donnait sur la rue de
-Richelieu: ce fut par là que j’y entrai. En tournant dans cette rue, mon
-cocher, voulant couper un fiacre, passa sur une borne. La secousse fut
-très violente; je crus que nous versions et que nous allions être
-fracassés, et je m’écriai:--Grand Dieu! quel présage! mais j’en fus
-quitte pour la peur. J’entrai dans cet appartement, que je n’avais
-jamais vu, avec une tristesse et un serrement de cœur inexprimables. Je
-m’assis dans la chambre, et toutes ces glaces, toute cette magnificence
-de boudoir me déplurent à l’excès.
-
-La société du Palais-Royal était alors la plus brillante et la plus
-spirituelle de Paris.
-
-Il y avait en femmes madame de Blot, dame d’honneur de la princesse.
-Elle n’était plus jeune, mais elle avait encore une grande élégance par
-sa jolie taille et sa manière de se mettre. Il y avait en elle deux
-personnes fort différentes: quand elle se trouvait dans l’intérieur
-d’une petite société, et sans prétentions, elle était gaie, rieuse,
-naturelle et fort aimable; quand elle voulait paraître et briller, elle
-devenait affectée, elle dissertait au lieu de causer, elle soutenait des
-thèses fort ennuyeuses sur la sensibilité et l’élévation des sentiments.
-Si l’avarice pouvait laisser quelque grandeur dans le caractère, madame
-de Blot aurait pensé noblement; mais j’ai connu peu de personnes plus
-intéressées et plus ambitieuses; enfin, elle attachait la plus grande
-importance aux manières, au bon ton et à la politesse. Mes autres
-compagnes étaient madame la vicomtesse de Clermont-Gallerande,
-auparavant comtesse des Choisi, remariée nouvellement en secondes noces.
-Elle avait fort mal vécu avec son premier mari, tué à la bataille de
-Minden; elle était, à sa mort, fort jeune et fort belle; elle n’avait
-point de fortune; M. de Clermont, chambellan de M. le duc d’Orléans,
-l’épousa par amour, malgré ses parents, et surtout parce que M. le duc
-d’Orléans le voulait. Madame des Choisi était belle encore, mais peu
-agréable et surtout trop grasse. Je n’ai jamais connu de femme plus
-humoriste et plus capricieuse. Quoiqu’elle eût peu d’esprit, elle avait
-quelquefois des saillies originales et plaisantes; il y avait en elle du
-naturel, de la singularité, quelque chose de piquant; elle contait
-quelquefois très agréablement. Elle fut mariée très jeune à M. des
-Choisi, qui était beaucoup plus âgé qu’elle, et dont l’extérieur,
-dit-on, avait quelque chose de repoussant et de rébarbatif; madame des
-Choisi contait de lui, et d’une manière très plaisante, plusieurs
-anecdotes, entre autres celle-ci: mariée depuis dix-huit mois, elle
-entrait dans sa seizième année lorsque M. des Choisi, qui venait
-d’acheter une terre à cinquante lieues de Paris, voulut y aller passer
-huit mois et y emmener sa femme avec lui; madame des Choisi qui n’avait
-jamais quitté le Palais-Royal, fut au désespoir d’aller se confiner dans
-un vieux château; elle regarda ce voyage comme l’acte du plus barbare et
-du plus intolérable despotisme; montée en voiture, elle essuya ses
-pleurs et n’osa plus se plaindre, car M. des Choisi, disait-elle, avec
-son mouchoir cramoisi noué autour de sa tête (c’était son costume de
-voyage), avait une figure si terrible et lui lançait des regards si
-foudroyants, que l’effroi qu’il lui inspirait lui fit presque oublier
-ses douleurs. Au milieu de la première journée on passa dans une ville
-dont M. des Choisi, qui était curieux, voulut aller voir les monuments;
-il proposa à sa femme de le suivre. Elle répondit qu’elle était déjà si
-fatiguée, qu’elle n’avait besoin que d’un peu de repos: il la déposa à
-l’auberge de la poste. Lorsqu’elle fut seule dans une chambre, elle se
-livra, sans contrainte, à toute l’impétuosité de son chagrin; un
-demi-quart d’heure après l’hôtesse survint pour lui offrir quelques
-rafraîchissements, et elle fut étrangement surprise, en voyant cette
-jeune dame gémissante et baignée de larmes; elle l’interrogea; et madame
-des Choisi imagina de lui faire croire qu’elle était enlevée par un
-vilain Turc, qui la conduisait dans son sérail à Constantinople.
-L’hôtesse fut également épouvantée et touchée de ce récit:--Cela ne
-m’étonne pas! s’écria-t-elle; ce Turc ne se gêne pas; car il n’a même
-pas quitté son turban, qui nous à paru si singulier. Elle proposa de
-s’adresser aux magistrats, et de faire arrêter ce méchant Turc; madame
-des Choisi s’y opposa, en disant qu’elle était résignée à son sort.
-L’hôtesse insista; madame des Choisi, afin de se débarrasser d’elle, lui
-demanda un quart d’heure pour faire ses réflexions, assurant que le Turc
-ne reviendrait que dans trois heures. L’hôtesse alla répandre l’alarme
-dans toute la maison; et les servantes et les valets jurèrent qu’ils ne
-souffriraient pas que le Turc emmenât la jeune dame pour en faire une
-«hérétique païenne». M. des Choisi revint quelques instants après; on
-lui déclara nettement qu’il n’enlèverait pas la jeune personne, que
-l’hôtesse et toute sa maison la prenaient sous leur protection, et qu’il
-pouvait retourner tout seul en Turquie. M. des Choisi appela ses deux
-domestiques; et, comme le tumulte rendait toute explication impossible,
-on se disposait à combattre, lorsque madame des Choisi, qui avait
-entendu tout le bruit, parut inopinément, en conjurant l’hôtesse et les
-domestiques de mettre bas les armes. On obéit d’autant plus promptement,
-que le couteau de chasse tiré de M. des Choisi, son air intrépide, et
-celui de ses deux domestiques avaient déjà fort ébranlé le courage des
-assaillants.
-
-M. des Choisi questionna sa femme; elle avoua tout en présence de
-l’hôtesse, qui fut toujours persuadée de la véracité du premier récit,
-fait par une dame si jeune et si naïve.
-
-La comtesse de Polignac, fille de la comtesse de Rumin, était, après
-moi, la plus jeune des dames de madame la duchesse de Chartres: elle
-était veuve depuis deux ans. La comtesse de Polignac n’était pas jolie,
-mais l’extrême petitesse de sa taille, un pied imperceptible, de petites
-mains charmantes, une physionomie agréable et quelque chose d’enfantin
-dans ses manières donnaient à toute sa personne de la grâce et de la
-gentillesse.
-
-Il y avait encore au Palais-Royal quelques dames qui avaient été
-attachées à la feue duchesse d’Orléans; elles avaient conservé leurs
-logements, et elles venaient souvent dîner et souper chez la jeune
-princesse. L’une de ces dames était madame la marquise de Barbantane, de
-l’âge de madame de Blot, et l’une de ses amies intimes. Elle avait été
-dame de la feue duchesse, et depuis gouvernante de madame la duchesse de
-Bourbon, sœur de M. le duc de Chartres. La jeune princesse ne fut remise
-qu’à quinze ans entre ses mains, elle y resta jusqu’à son entrée dans le
-monde, qui fut deux ou trois ans après mon arrivée au Palais-Royal. On
-disait que madame de Barbantane avait eu une jolie figure, il ne lui en
-restait rien à cette époque; elle avait le nez d’un rouge éclatant, une
-tournure commune, et un maintien sec et affecté. Elle se déclara mon
-ennemie dès notre première entrevue, elle l’a toujours été depuis; ainsi
-je ne dirai rien de son caractère, je dois à cet égard me récuser. La
-vieille marquise de Polignac, dont le visage ressemblait parfaitement à
-celui d’un singe, était vive, naturelle, spirituelle et piquante. Elle
-connaissait parfaitement le monde, elle savait qu’il tolère, sans les
-tourner jamais en ridicule, les torts et les travers des gens d’esprit
-qui ont de l’audace et qui conservent un maintien assuré dans les
-situations embarrassantes: un homme de beaucoup d’esprit, M. de Valence,
-me disait un jour:--Avec de l’audace, de l’esprit et certaines phrases
-d’un effet sûr, on mène le monde.
-
-Madame la comtesse de Rochambault, autre vieille dame, gouvernante des
-enfants des princes de la maison dans leur première enfance, était déjà
-fort âgée, mais elle avait la plus belle vieillesse que j’aie vue.
-C’était la récompense d’une vie sage, pure, irréprochable; elle avait
-une piété sincère, et une gaieté charmante et toujours égale; sa mémoire
-était inépuisable en anecdotes courtes et plaisantes. Je ne l’ai jamais
-entendue en répéter une, à moins qu’elle ne lui fût redemandée.
-Incapable, par caractère et par principes, de faire une méchanceté, elle
-était aussi bonne qu’aimable.
-
-La vieille comtesse de Montauban, mère de madame de Clermont, était
-aussi une bonne personne, mais qui n’avait de remarquable qu’une
-gourmandise et une distraction plaisantes. Elle ne manquait pas
-d’esprit, elle était même auteur; elle avait fait imprimer un conte
-oriental de sa composition, insipide production, mais qui cependant
-n’était point ridicule. Elle était très joueuse. Un jour, en jouant au
-pharaon, elle fit ce qu’on appelle un paroli de campagne, c’est-à-dire
-mal à propos à son avantage. Le banquier le remarqua et lui en fit avec
-politesse l’observation; elle répondit sans s’émouvoir:--Cela peut être,
-mais c’est un empressement bien pardonnable à un ponte. Une autre fois,
-un gros joueur, debout derrière elle, passa le bras par dessus son
-épaule pour prendre une énorme quantité de louis qu’il venait de gagner;
-en retirant le bras il en laissa tomber la moitié dans le dos de madame
-de Montauban, qui se retourna en lui disant:--Eh quoi! monsieur, me
-prenez-vous pour une Danaé? Elle se releva pour se secouer, et faire
-retomber cette pluie d’or; le joueur prétendit qu’elle faisait le gros
-dos, pour qu’il ne pût avoir qu’une partie de la somme. Madame de
-Montauban, fatiguée, se remit au pharaon, en disant fort judicieusement
-que l’on donnait vingt-quatre heures pour payer les dettes du jeu; en se
-déshabillant, elle retrouva quelques louis qui furent ponctuellement
-renvoyés.
-
-J’ai maintenant à peindre les hommes du Palais-Royal, et je dois
-commencer par le prince.
-
-M. le duc de Chartres était alors dans tout l’éclat de sa première
-jeunesse, avec un visage déjà gâté, et par le sang qu’il avait reçu de
-sa mère, et par une vie licencieuse; l’ensemble de sa figure était
-noble, leste, et d’une grande élégance. Son gouverneur, le comte de Pont
-Saint-Maurice, ne s’était attaché qu’à trois choses: à lui donner de la
-politesse, des manières agréables, et un bon ton; il avait laissé le
-soin du reste aux autres instituteurs. Ces derniers eussent été fort
-capables de donner au jeune prince une solide instruction; mais le
-gouverneur faisait si peu de cas de la culture de l’esprit, que le
-prince, qui s’en aperçut de bonne heure, trouva fort commode d’adopter
-cette indifférence. M. de Foncemagne, de l’Académie française, homme de
-lettres fort distingué, fut son sous-gouverneur; l’abbé Alary,
-ecclésiastique vertueux, instruit et spirituel, fut son précepteur. Ces
-deux instituteurs exhortèrent en vain à l’application leur élève, et se
-plaignirent inutilement au gouverneur de son indolence. M. de Pont,
-satisfait de son ton et de ses manières, laissa trop voir qu’il mettait
-fort peu de prix à tout le reste. M. de Foncemagne et l’abbé Alary ne
-donnaient des leçons que pour la forme, voyant bien qu’elles n’étaient
-d’aucune utilité, et le prince n’apprit rien. Il ne manquait néanmoins
-ni d’esprit, ni de mémoire et d’intelligence, et il annonçait des
-inclinations bienfaisantes; en voici un trait que m’a conté M. de
-Foncemagne. Le prince était dans sa quinzième année, et déjà il recevait
-en audience, le matin, les hommes qui sortaient de celle de M. le duc
-d’Orléans. Dans ce nombre se trouvaient des officiers de tous grades des
-régiments des deux princes. M. le duc de Chartres en remarqua un qui
-l’intéressa par sa belle physionomie et son air mélancolique. On lui dit
-qu’il était d’une extrême pauvreté, parce qu’il se refusait tout pour
-faire subsister sa mère et ses deux sœurs, qui n’avaient que lui pour
-appui. Après ce récit, M. le duc de Chartres amassa deux mois de ses
-menus-plaisirs sans en rien dépenser, ce qui lui fit quarante louis;
-mais il était fort embarrassé de la manière dont il les donnerait,
-lorsqu’il reçut des dragées de baptême: alors il fit des cornets de
-dragées, dans l’un desquels il mit les quarante louis, et lorsque le
-pauvre officier vint à son audience, le jeune prince dit en plaisantant
-qu’ayant reçu des dragées il en voulait distribuer des cornets à tout le
-monde, ce qu’il fit. Le pauvre officier trouva le sien si lourd qu’il
-fit un mouvement de surprise; le jeune prince, par un signe, lui imposa
-silence; mais, sorti du Palais-Royal, sa reconnaissance fut plus
-indiscrète que sa surprise; il conta cette histoire, qui fut
-généralement sue.
-
-Lorsque l’éducation du jeune prince fut terminée, M. le duc d’Orléans,
-loin de donner à son fils des amis vertueux, l’encouragea à se lier
-intimement avec les jeunes gens les plus étourdis et les plus dissipés
-de la cour, le chevalier de Coigny, messieurs de Fitz-James, de
-Conflans, etc. Cependant le jeune prince distingua de lui-même un homme
-sage et raisonnable plus âgé que lui de quatorze ans; c’était le
-chevalier de Durfort, attaché au Palais-Royal. M. le duc de Chartres
-s’attacha sincèrement à lui; c’est le seul homme qu’il ait véritablement
-aimé, quoique le chevalier n’ait jamais voulu être de ses parties
-clandestines.
-
-En entrant dans le monde à dix-sept ans, M. le duc de Chartres fut
-extrêmement frappé de l’affection et de la pruderie des dames du
-Palais-Royal qui formaient la société de son père, et pour déjouer cet
-étalage de sentiments exagérés, il s’amusa à soutenir les thèses
-opposées: il affecta l’insensibilité, l’insouciance et la légèreté dans
-les choses où il est le moins permis d’en avoir. Cette espèce de
-contrariété devint une pernicieuse habitude, qui peu à peu altéra la
-justesse de son esprit et la bonté naturelle de son cœur. Comme il
-mettait dans ses discussions beaucoup de politesse, de finesse et de
-gaieté, les rieurs étaient toujours de son côté; la secte sentimentale,
-souvent déconcertée, prit beaucoup d’humeur et de dépit contre lui; elle
-se vengea en décriant son cœur, et porta ainsi les premières atteintes à
-sa réputation. Il fut bientôt reçu dans le monde que M. le duc de
-Chartres avec de l’esprit, de la grâce, un ton parfait, et des manières
-agréables et nobles, avait l’âme la plus insensible et la plus dure, ce
-qui n’était nullement. On lui prêta beaucoup de torts imaginaires, on le
-calomnia; il le sut, et au lieu de chercher à ramener l’opinion, il prit
-le funeste parti de la mépriser et de la braver.
-
-Voici quels étaient les autres hommes du Palais-Royal.
-
-J’ai déjà parlé du comte de Pont Saint-Maurice, qui avait été gouverneur
-de M. le duc de Chartres. Il avait, à cette époque, environ cinquante
-ans, la plus belle figure, l’air le plus majestueux; rien n’était plus
-noble que son ton et ses manières, et malgré une profonde ignorance, sa
-conversation n’était point sans agrément. Madame de Pont, sa femme,
-veuve d’un riche financier (M. Mazade), l’avait épousé par amour; elle
-était fort belle encore, mais sa figure était insipide et manquait de
-noblesse; M. et madame de Pont offraient un parfait tableau de l’amour
-conjugal, et jusque dans les plus petits détails de la vie, ils étaient
-tellement inséparables qu’ils se plaçaient toujours à côté l’un de
-l’autre, et même dans les repas de la plus grande cérémonie. Le comte de
-Pont avait un talent véritablement unique pour jouer la comédie. Je
-crois déjà avoir parlé de son étonnante perfection dans le rôle du
-_Misanthrope_.
-
-Le chevalier de Durfort avait peu d’esprit, mais de l’instruction, des
-manières fort nobles, et avec les femmes une galanterie de fort bon
-goût; aussi avait-il beaucoup de succès auprès d’elles.
-
-Le comte de Thiars, frère du comte de Bissy, passait pour être l’homme
-le plus aimable de la société. Malgré une laideur remarquable, il avait
-inspiré des passions célèbres; il n’avait qu’une sorte d’esprit, celui
-de la conversation, et c’est assez pour le monde; il faisait de
-mauvaises chansons de société, dont les vers manquaient souvent de
-mesure et de rimes; c’est encore assez pour charmer quelques femmes. Il
-avait composé un détestable petit roman qu’il eut la prudence de ne
-jamais publier.
-
-M. de Thiars ne m’a jamais pardonné de n’avoir pas admiré et prôné cet
-ouvrage. Au reste, M. de Thiars était en effet, dans la société,
-piquant, amusant, d’une gaieté douce, spirituelle, et en tout fort
-aimable.
-
-Le comte de Shomberg avait beaucoup d’esprit et d’instruction, et un
-caractère très loyal; quoiqu’il ne fût pas laid, il avait dans sa
-figure, dans son ton et dans sa conversation, quelque chose de fade, et
-je ne sais quelle gaucherie dans les manières qui le rendaient
-désagréable; il savait des millions de vers, et il les déclamait
-ridiculement. Ma tante eut la fantaisie de jouer _Zaïre_, ce qui
-s’exécuta à Bagnolet, dans une maison que M. le duc d’Orléans y avait
-alors. M. de Shomberg se chargea du rôle d’Orosmane, et certainement on
-ne reverra jamais un tel Orosmane. Ma tante joua pitoyablement Zaïre, ce
-qui était bien excusable avec un semblable Orosmane. Nous l’avions
-trouvé très mauvais aux répétitions, mais il se surpassa à la
-représentation. Il était admirateur passionné de Voltaire. Il se vantait
-d’être athée, et, ainsi que Hobbes, il avait une peur invincible des
-revenants. Dès qu’il rencontrait un enterrement, ou que quelqu’un de sa
-connaissance mourait, il faisait coucher son valet de chambre pendant
-cinq ou six jours à côté de son lit. Ce fut lui qui eut avec M. Lefort,
-un officier de son régiment, ce fameux duel où tous les deux, à genoux
-sur un manteau, tirèrent en même temps un coup de pistolet. M. Lefort
-fut tué raide; M. de Shomberg, qui ne fut pas effleuré, paya toute sa
-vie une pension à sa veuve, et l’éducation de ses enfants. Il n’aimait
-que la société des femmes; n’ayant jamais eu de succès personnel auprès
-d’elles, il prit le parti de se contenter du rôle de confident. Il avait
-une manière si affectueuse de prendre part à tous leurs intérêts
-particuliers, de quelque genre qu’ils fussent, qu’il se rendait
-véritablement nécessaire; d’ailleurs, soit par système, soit par
-bonhomie, il savait persuader qu’il croyait tout ce qu’on lui disait, et
-qu’il ne soupçonnait jamais l’exagération, les réticences et l’artifice.
-Au milieu de tout cela, il avait toujours pour une de ses amies une
-passion malheureuse qu’il ne déclarait jamais, que l’on voyait
-clairement, et dont on lui savait gré.
-
-Le comte de Valencey, frère du marquis d’Estampes, et parent de M. de
-Genlis, était aussi attaché au Palais-Royal. Il avait un caractère plein
-de douceur et de bonté, qui donnait un agrément infini à sa société.
-Personne, à la Comédie-Française, ne jouait mieux que lui les rôles
-d’amoureux, dans les pièces de Marivaux. M. le comte de Blot, mari de la
-dame d’honneur, était, sans exception, l’homme le plus borné qu’on ait
-jamais vu dans le monde. Voulant plaire à M. le duc de Chartres, il
-mêlait à sa pédanterie une extrême prétention à la gaieté. Son ton
-sérieux, et la lourdeur de ses plaisanteries lui donnaient une sorte
-d’originalité très comique; on s’amusait de ses ridicules, et il était
-persuadé qu’il avait le plus grand succès aux petits soupers du
-Palais-Royal.
-
-Le comte d’Osmont, spirituel, naturel et distrait, était aimé de tout le
-monde.
-
-M. le vicomte de Latour-du-Pin avait l’esprit orné, de la franchise, de
-la gaieté, un caractère obligeant, des talents agréables; il jouait à
-merveille les proverbes et la comédie.
-
-Le vicomte de Clermont avait alors une jolie figure que gâtaient un peu
-quelques tics désagréables. Il lisait beaucoup, mais il avait le malheur
-de tout confondre, et de joindre à la manie de faire des citations
-l’inconvénient de les faire presque toujours fausses.
-
-Le baron de Poudens, premier maître-d’hôtel, était un excellent homme.
-Étranger à toutes les inimitiés, il a passé quarante ans au Palais-Royal
-sans se douter qu’il y ait eu dans tout cet espace de temps une seule
-tracasserie. Il était persuadé que nous y vivions tous dans la plus
-parfaite union, et que cette cour était composée, sans exception, des
-meilleures gens du monde.
-
-M. le marquis de Barbantane ne manquait pas d’esprit, mais il était
-persifleur, avec une politesse poussée quelquefois à l’excès, et il
-était peu communicatif.
-
-On voyait encore souvent, les petits jours, au Palais-Royal, monsieur et
-madame Duchâtelet, qui ont depuis péri sur un échafaud. M. Duchâtelet
-était sérieux et silencieux, mais il avait, dit-on, beaucoup de mérite,
-et il a laissé des mémoires qui montrent la plus belle âme. Madame
-Duchâtelet eut toujours une conduite irréprochable, et ne se mêla jamais
-d’une seule intrigue; ce fut elle que madame la duchesse de Grammont
-défendit au tribunal révolutionnaire avec autant de courage que
-d’énergie. M. de Talleyrand, qui à cette époque s’échappa de la France,
-et vint en Angleterre où j’étais, nous conta ce détail et de la manière
-la plus touchante. Madame de Grammont, appelée au tribunal, loin de se
-défendre, ne songea qu’à son amie, qui, présente à cet interrogatoire,
-les mains jointes et les yeux baissés, gardait un profond silence.
-Madame de Grammont dit en propres termes: «Que vous me fassiez mourir,
-moi qui vous méprise et qui vous déteste, moi qui aurais voulu soulever
-contre vous l’Europe entière, que vous m’envoyiez à l’échafaud, rien
-n’est plus simple; mais que vous a fait cet ange (en montrant madame
-Duchâtelet), qui a toujours tout souffert sans se plaindre, et dont la
-vie entière n’a été marquée que par des actions de douceur et
-d’humanité?» On les envoya toutes les deux au supplice avec M.
-Duchâtelet!...
-
-A cette époque, on trouvait encore à la ville et à la cour ce ton de si
-bon goût, cette politesse dont chaque Français avait le droit de
-s’enorgueillir, puisqu’elle était citée, dans toute l’Europe, comme le
-modèle le plus parfait de la grâce, de l’élégance et de la noblesse. On
-rencontrait alors dans la société plusieurs femmes et quelques grands
-seigneurs qui avaient vu Louis XIV; on les respectait comme les débris
-d’un beau siècle; la jeunesse, contenue par leur seule présence,
-devenait naturellement, auprès d’eux, réservée, modeste, attentive; on
-les écoutait avec intérêt; on croyait entendre parler l’histoire. On les
-consultait sur l’étiquette, sur les usages; contemporains de tant de
-grands hommes en tout genre, ces vénérables personnages semblaient
-placés dans la société pour maintenir les idées d’urbanité, de gloire,
-de patriotisme. Sous les auspices de ces vénérables personnes, il
-s’établit dans la société une secte très nombreuse d’hommes et de femmes
-qui se déclarèrent partisans et dépositaires des anciennes traditions
-sur le goût, l’étiquette et la morale; ils s’érigèrent en juges suprêmes
-de toutes les convenances sociales, et s’arrogèrent exclusivement le
-titre imposant de bonne compagnie. On n’exigeait que deux choses: un bon
-ton, des manières nobles, et un genre de considération acquis dans le
-monde, soit par le rang, la naissance ou le crédit à la cour, soit par
-le faste, les richesses, ou l’esprit et les agréments personnels.
-
-Cette société, dénigrante pour toutes les autres, excita contre elle
-beaucoup d’inimitiés: l’on s’accorda unanimement à la désigner par le
-titre de grande société, qu’elle a gardé jusqu’à la Révolution; ce qui
-signifiait la mieux choisie et la plus brillante par le rang, la
-considération personnelle, le ton et les manières; là se trouvaient, en
-effet, réunies toute l’aménité et toutes les grâces françaises. La
-politesse, dans ces assemblées, avait toute l’aisance et toute la grâce
-que peuvent lui donner l’habitude prise dès l’enfance et la délicatesse
-de l’esprit; la médisance était bannie de ces conversations générales.
-Jamais la discussion n’y dégénérait en dispute. Là se trouvait, dans
-toute sa perfection, l’art de louer sans fadeur, de répondre à un éloge
-sans le dédaigner et sans l’accepter; de faire valoir les autres sans
-paraître les protéger, et d’écouter avec une obligeante attention. Si
-toutes ces apparences eussent été fondées sur la morale, on aurait vu
-l’âge d’or de la civilisation.
-
-Pour achever de peindre la grande société du XVIIIe siècle, il faut dire
-encore que, dans ses comités les plus intimes, on voulait surtout de la
-grâce, de la gaieté ou de l’originalité: la méchanceté était de mauvaise
-compagnie.
-
-Ce qu’on ne pardonnait jamais, ce que rien ne pouvait excuser, c’était
-la bassesse ou des manières ou du langage, et celle des actions.
-
-Cette grande société, ou la bonne compagnie, ne se bornait pas à
-prononcer des arrêts frivoles sur le ton et les manières; elle exerçait
-une police sévère très utile aux mœurs, elle réprimait, par sa censure
-les vices que ne punissaient pas les tribunaux, la justice se chargeait
-du châtiment des mauvaises actions, et la société de celui des mauvais
-procédés. Sa désapprobation générale ôtait à celui qui en était l’objet
-une partie de sa considération personnelle. On bouleversait une
-existence par ces paroles terribles: «Tout le monde lui a fait fermer sa
-porte.» Cette puissance était celle de l’honneur; elle fut souveraine
-jusqu’à la Révolution, et les personnes qui l’exerçaient d’un
-consentement unanime, sans opposition, comme sans révolte, avaient
-d’autant mieux le droit de s’appeler exclusivement la bonne compagnie,
-qu’elles n’abusèrent jamais de cet empire.
-
-Dès les premiers jours de mon entrée au Palais-Royal, je fis les plus
-tristes réflexions sur ma nouvelle existence, et tout sembla concourir à
-les aggraver, et à augmenter la mélancolie que j’y avais apportée. Je ne
-parlais qu’avec défiance et circonspection; je perdais ainsi l’espèce
-d’agrément qu’on avait jusqu’alors tant loué en moi, le naturel et la
-gaieté.
-
-Après avoir passé six mois au Palais-Royal, j’avais éprouvé déjà tant de
-noirceurs et de méchancetés, que je résolus de m’en éloigner. Madame la
-duchesse de Chartres avait pris pour moi la plus vive amitié; elle me
-faisait appeler sans cesse quand elle était seule dans son appartement:
-faveur qu’elle n’accordait à aucune autre. Ma conversation et ma gaieté
-lui plaisaient, et je trouvais très attachantes sa bonté, sa candeur et
-sa sensibilité. On lui dit beaucoup de mal de moi: elle n’en crut rien:
-elle me redit tout, elle me trouva de la modération, et, j’ose dire, de
-la générosité.
-
-Cette conduite fut appréciée par madame la duchesse de Chartres; elle
-s’attacha à moi avec une espèce de passion qui a duré dans sa force plus
-de quinze ans, et je puis dire, avec une parfaite vérité, que mon cœur y
-a répondu avec toute l’énergie et tout le dévouement dont il est capable
-quand il aime. Ce fut là le premier motif de l’ardente jalousie dont
-j’ai été l’objet pendant neuf ans au Palais-Royal.
-
-Déjà en butte à des calomnies, je pris le parti de faire un petit
-voyage, espérant que mon absence, dans ce commencement de faveur,
-prouverait que je n’avais nulle envie de dominer. J’avais depuis
-longtemps promis à madame de Mérode d’aller la voir à Bruxelles.
-J’engageai M. de Genlis à m’y mener; je demandai un congé, et nous
-partîmes au milieu de l’hiver. Je respirai en me retrouvant avec une
-amie charmante qui ne songea qu’à me rendre agréable le séjour de
-Bruxelles. Le prince Charles, frère de l’empereur, était vice-roi des
-Pays-Bas. Ce prince était aimable; il aimait les arts et les talents; il
-eut beaucoup de grâce pour moi. Madame de Mérode avait une grande
-maison. Nous logions chez elle, et j’y vis la société la plus brillante
-de la ville, entre autres le prince et la princesse de Starenberg. Cette
-dernière, quoique petite, laide et bossue, plaisait même par sa figure
-remplie d’esprit et d’expression. Je n’ai vu à personne une manière de
-conter plus amusante, plus d’agrément dans la conversation, un esprit
-plus piquant; elle a fait de grandes passions, qui ont été également
-constantes et malheureuses. Le prince de Chimay, d’une belle figure, et
-jeune encore, était alors éperdument amoureux d’elle, et retenu à
-Bruxelles depuis deux ans par cet attachement. L’homme le plus à la mode
-et le plus spirituel de la cour du prince Charles était le prince de
-Ligne, qui passait une grande partie de sa vie à Paris. La duchesse
-d’Ursel, fille de la belle et vertueuse duchesse d’Aremberg, était, à
-cette époque, dans la première fleur de la jeunesse: une fraîcheur
-éclatante, une agréable physionomie, lui tenaient lieu de beauté; elle
-était charmante par la gaieté, la douceur, et une égalité d’humeur qui
-ne se démentait jamais. J’avais porté ma harpe; nous faisions de la
-musique tous les soirs; on causait, on dansait, on faisait beaucoup de
-déguisements, surtout pour m’attraper; chose qui a toujours été très
-facile. Madame d’Ursel, en se noircissant ses cheveux blonds, en cachant
-ses jolies dents avec une écorce d’orange artistement taillée à cet
-effet, me fit croire pendant toute une soirée qu’elle était une dame
-hollandaise nouvellement arrivée de La Haye. Nous passâmes ainsi trois
-mois, qui s’écoulèrent pour nous d’une manière délicieuse. Enfin je
-retournai au Palais-Royal, pour y trouver les mêmes inimitiés. Peu de
-jours après mon arrivée, nous allâmes à l’Ile-Adam, chez M. le prince de
-Conti. J’aimais particulièrement cette maison de prince, parce qu’on y
-jouissait de la plus parfaite liberté. Le prince ne paraissait dans le
-salon que le soir, deux heures avant le souper. Quand il n’allait pas à
-la chasse, il passait ses journées dans l’appartement de madame la
-comtesse de Boufflers. Toutes les dames étaient maîtresses de dîner dans
-leurs chambres et d’y rester jusqu’au souper. M. le prince de Conti, âgé
-alors de cinquante ans, avait la plus belle et la plus majestueuse
-figure; il avait montré beaucoup de valeur et de talent à la guerre.
-Protecteur ardent de tous ceux qui lui étaient attachés, il avait de
-véritables amis; il était le seul prince du sang qui parlât bien au
-Parlement, et qui eût de l’aisance et de la grâce à ses audiences. Il
-aimait les arts, les lettres et les sciences; on a dit de lui qu’il
-était le dernier des princes. Les chasses du cerf étaient d’un agrément
-particulier à l’Ile-Adam; chaque halte était une fête, et durant tous
-les voyages, nous jouions la comédie une fois par semaine.
-
-Madame la comtesse de Boufflers passait pour la personne la plus
-spirituelle de la société; elle était même auteur de plusieurs drames et
-comédies, mais qui n’ont jamais été imprimés. Je l’ai beaucoup aimée;
-elle, madame de Beauvau, madame de Puisieux et la maréchale de
-Luxembourg, m’ont paru des modèles parfaits de l’amabilité, de la
-politesse et de la grâce sociales.
-
-Je me livrai à l’étude avec plus d’activité que jamais. J’ajoutai à mes
-occupations celle de peindre des fleurs en miniature. Madame de Puisieux
-m’avait demandé de lui donner une petite tabatière bien légère et bien
-commune, qu’elle pût laisser toujours sur son métier. Je peignis pour un
-dessus de boîte un chiffre en fleurs, entouré d’une guirlande, que je
-fis mettre sur une boîte de bois de figuier. Ce petit ouvrage fut trouvé
-si joli que tous mes amis m’en demandèrent; j’en fis dans ce temps plus
-d’une douzaine de suite. Une des choses qui m’attachaient le plus à la
-lecture, c’était la constance avec laquelle j’ai toujours fait des
-extraits, et le plaisir extrême que je trouvais à en augmenter le
-nombre. Je savais très-peu la géographie, je priai M. de Bomare de me
-donner une maîtresse. Il me donna mademoiselle Thouin, sœur du premier
-jardinier du Jardin du roi. Je persuadai à madame la duchesse de
-Chartres d’apprendre la géographie, et je donnai à mademoiselle Thouin
-cette illustre écolière, qu’elle a gardée plus de trois ans. Madame la
-duchesse de Chartres avait été élevée au couvent par la vieille et
-vertueuse marquise de Sourcy, qui lui avait donné ce qui vaut mieux que
-des grâces et des talents, car elle avait imprimé dans sa belle âme les
-sentiments les plus religieux et les meilleurs principes. Mais
-d’ailleurs madame de Sourcy, n’ayant nulle instruction, n’avait pu en
-donner à son élève, qui ne savait même pas l’orthographe. J’entrepris de
-la lui apprendre; je lui en donnai régulièrement des leçons pendant plus
-de dix-huit mois; je lui en donnai aussi d’histoire et de mythologie. Un
-peintre, qui avait fait le portrait de mes filles, me parla d’un jeune
-Polonais appelé M. Méris. J’imaginai de faire faire, pour l’instruction
-de madame la duchesse de Chartres, une suite de petits tableaux
-historiques représentant les plus beaux traits de l’histoire grecque et
-romaine. On en fournissait quatre par mois, que madame la duchesse de
-Chartres ne payait que dix-huit francs pièce, et c’était assurément pour
-rien. Elle les faisait encadrer à mesure, et sur tous j’écrivais de ma
-main, derrière le petit tableau, l’explication du sujet avec détail, et
-d’une écriture très-fine. Elle en eut ainsi cent quinze qu’elle plaça
-dans un cabinet, et qui furent admirés de tous ceux qui les virent. Je
-servais aussi de secrétaire à madame la duchesse de Chartres; j’écrivais
-tous ses billets et toutes ses lettres, qu’elle copiait ensuite de son
-écriture. Il ne lui survenait rien, hors de l’ordre commun de tous les
-jours, qu’elle ne m’en fît part, et qu’elle ne m’envoyât chercher pour
-me consulter ou pour me confier ce qui l’intéressait. Il lui est arrivé
-très souvent de m’envoyer mademoiselle Lefèvre, une de ses femmes de
-chambre, à deux ou trois heures du matin, quand je n’avais pas pu la
-voir dans la journée, pour me demander en grâce d’écrire un billet ou
-une lettre, qu’elle voulait qui fût portée le lendemain matin. Comme je
-me couchais tard, communément j’étais levée; et plusieurs fois
-mademoiselle Lefèvre m’a fait réveiller. Dans ces occasions madame la
-duchesse de Chartres m’écrivait, et longuement, ce qu’elle désirait de
-moi: souvent ce n’était que pour me confier quelque chose qui lui
-faisait de la peine; et, dans ce cas, s’il n’était pas excessivement
-tard, je descendais chez elle. Tous ses soins ne m’empêchaient pas
-d’entretenir mon adresse des doigts, de faire de jolis ouvrages de
-broderie de tous genres, de cultiver toujours la musique avec la même
-ardeur, et d’y joindre la nouvelle étude de l’histoire naturelle, et
-l’occupation de former un cabinet de coquillages, de madrépores, de
-minéraux et de cailloux, qui devint très beau par la suite, et qui a été
-confisqué et très bien vendu au profit de la nation, avec tout ce que
-j’avais à Belle-Chasse.
-
-Lorsque l’été vint, nous allâmes à Chantilly, où M. le prince de Condé
-eut des grâces toutes particulières pour moi. Il se mettait toujours à
-table à côté de moi, et me demandait ce que je souhaitais que l’on fît
-le lendemain; si je désirais que l’on soupât à l’Ile-Sylvie ou à
-l’Ile-d’Amour; où je voulais que fût le rendez-vous de la chasse du
-cerf, etc. M. le prince de Condé avait alors trente-cinq ou trente-six
-ans; il était borgne, mais l’œil dont il ne voyait pas n’avait rien
-alors de défectueux. Sa figure était mieux que mal; il avait quelque
-chose de faux dans la physionomie, et cette physionomie peignait son
-caractère, qui était extrêmement dissimulé. Il avait montré à la guerre
-une valeur digne du petit-fils du grand Condé, ce qui lui donnait une
-juste considération dans l’armée. Tous les militaires le révéraient; il
-a toujours joué le noble rôle de se déclarer leur protecteur. Ce prince
-ne manquait pas d’esprit; il écrivait bien, et sa conversation,
-lorsqu’il était à son aise, était agréable; cependant il avait, dans le
-grand monde, de la timidité, il parlait mal en public; il était
-ambitieux. Il était excessivement vindicatif; il se trouvait une sorte
-de plaisir dans sa haine: c’est le seul homme que j’aie vu constamment
-sourire lorsqu’on lui parlait d’une personne qu’il haïssait, ou
-lorsqu’il la voyait, et ce sourire était affreux, rien ne peut en donner
-l’idée.
-
-M. le duc de Bourbon avait une belle tournure, et l’éclat de son teint
-lui tenait lieu de beauté; il a toujours été rempli de bonté pour moi.
-
-Madame la duchesse de Bourbon était à ce voyage; elle avait beaucoup de
-grâce, de l’esprit, des talents, et une belle âme, mais dans les idées
-une singularité que son institutrice n’avait nullement rectifiée, et qui
-ôtait beaucoup de justesse à sa manière de voir et de juger. Très
-prévenue contre moi par madame de Barbantane, elle me traitait avec une
-extrême sécheresse; ses préventions durèrent jusqu’à la Révolution; ses
-bontés m’ont bien dédommagée depuis de cette injustice.
-
-J’eus l’hiver d’ensuite une grande distraction dans mes études
-particulières: Gluck vint à Paris pour y faire jouer ses opéras. Les
-loges du Palais-Royal donnaient dans les appartements du palais; en
-sortant de dîner je n’avais qu’une porte de la salle à manger à ouvrir
-pour être dans une de nos loges. Cette commodité, mon goût passionné
-pour la musique, et le plaisir extrême de voir Gluck à toutes les
-répétitions se mettre en colère contre les acteurs et les musiciens, et
-leur donner à tous d’excellentes leçons, me faisait passer toutes mes
-après-dîners dans une loge; Gluck venait deux fois la semaine avec
-Monsigny, M. de Monville et Jarnovitz, le célèbre violon, faire de la
-musique chez moi; il me faisait chanter tous ses beaux airs, et jouer
-sur la harpe ses ouvertures, entre autres celle d’_Iphigénie_, que
-j’aimais avec enthousiasme. On imagine bien que je me déclarai
-Gluckiste, et que je me moquai de toutes les disputes sur Gluck et
-Piccini. Je sentis enfin, au mois de mars de cet hiver, que la musique,
-Gluck et l’Opéra prenaient beaucoup trop d’ascendant sur moi. Je fis vœu
-de ne plus aller à l’Opéra et aux spectacles que lorsque je serais
-forcée, par ma place, d’y suivre madame la duchesse de Chartres. Ce fut
-pour moi un très grand sacrifice, car j’ai été parfaitement fidèle à ce
-vœu. Je voyais très souvent M. de Fleurieu, qui a été depuis dans le
-ministère; il me remit à l’étude de l’italien, qu’il savait
-parfaitement. Je n’ai jamais connu personne d’un caractère aussi
-obligeant; il était d’une adresse extrême; il savait faire des montres
-comme un horloger; il se chargeait de nettoyer et de raccommoder celles
-de ses amis; en outre il tournait, et il faisait d’ailleurs mille jolies
-choses. Un jour qu’il arriva chez moi, il me trouva occupée à faire
-garnir de fleurs, en ma présence, par ma femme de chambre et une fille
-de boutique de ma marchande de modes, une robe que je voulais absolument
-avoir pour le lendemain. M. de Fleurieu donna son avis; ensuite il se
-mit à l’ouvrage, taillant, cousant aussi bien que la meilleure ouvrière,
-et tout cela avec un sérieux et une simplicité qui me faisaient rire aux
-larmes; il me grondait de cette gaieté, en disant que cela nous faisait
-perdre du temps. J’avais fait fermer ma porte, et nous travaillâmes avec
-acharnement depuis sept heures du soir jusqu’à une heure après minuit,
-avec le seul relâche d’un petit souper, qui ne dura pas un quart
-d’heure. La robe fut achevée; elle eut le lendemain le plus grand
-succès, tout le monde la trouva charmante.
-
-J’avais pris aussi un maître de langue anglaise; et comme j’avais une
-très grande mémoire, je lisais couramment les poètes au bout de cinq
-mois. Je ne perdais pas un moment; quand j’allais à Versailles, je
-m’arrangeais pour y aller communément toute seule, afin de pouvoir lire
-en voiture. J’écrivais tous mes extraits dans des petits livres blancs;
-j’en portais toujours un sur moi, afin de lire quelque chose dans les
-petits moments perdus. J’avais entendu conter que M. d’Aguesseau avait
-fait en plusieurs années quatre volumes in-4º, en employant douze ou
-quinze minutes tous les jours que madame d’Aguesseau mettait constamment
-à se rendre dans la salle à manger, depuis l’annonce du dîner. Je
-profitai de cet exemple. L’heure du dîner du Palais-Royal était fixée à
-deux heures, mais madame la duchesse de Chartres n’était jamais prête
-qu’un quart d’heure après, et quand je descendais à l’heure convenue, il
-fallait toujours attendre quinze ou vingt minutes. Je chargeai un valet
-de chambre de venir m’avertir quand elle passait dans le salon. J’étais
-toute prête à deux heures précises, et jusqu’au moment où l’on venait me
-chercher, j’employais ce temps à écrire à main posée, d’une écriture
-très fine, un choix de vers de différents auteurs, ce qui avait formé,
-quand je suis sortie du Palais-Royal, un recueil de mille vers, qui est
-très curieux. Il commence par les vers les plus gothiques et les plus
-anciens que nous ayons. J’allais à peu près tous les quinze jours au
-Jardin du roi, voir mon amie mademoiselle Thouin. Un jour que j’étais
-avec elle et M. Thouin, son frère, dans les serres, j’y vis arriver un
-jeune homme de quatorze ou quinze ans, d’une figure charmante, qui,
-venant à moi, me dit que son père avait un désir passionné que j’allasse
-chez lui, pour me faire voir deux ou trois petits animaux singuliers qui
-n’étaient pas dans la ménagerie, et ce père était M. de Buffon. Je fus
-ravie de cette prévenance d’un homme dont j’admirais tant les ouvrages.
-Le jeune Buffon me donna la main, et me conduisit chez son père, qui me
-reçut avec une cordialité et une grâce de bonhomie qui achevèrent de me
-gagner tout à fait le cœur. Une chose très extraordinaire, c’est que M.
-de Buffon, dont le style est si harmonieux, n’aimait pas la poésie.
-Fénelon, écrivain moins parfait, mais dont le style a tant d’harmonie,
-offrait la même singularité. M. de Buffon m’a dit qu’il n’a commencé à
-écrire comme auteur, à être remarqué, qu’à l’âge de quarante-quatre ou
-quarante-cinq ans.
-
-En 1774, Louis XV mourut: l’infortuné Louis XVI monta sur le trône, ce
-qui donna d’abord l’idée que le Palais-Royal allait jouir d’un grand
-crédit, parce que madame la princesse de Lamballe, intimement liée avec
-M. le duc et madame la duchesse de Chartres, était favorite de la
-nouvelle reine. Madame de Lamballe était extrêmement jolie, elle était
-charmante sans aucune régularité; son caractère était doux, obligeant,
-égal et gai. La vue d’un bouquet de violettes la faisait évanouir, ainsi
-que l’aspect d’une écrevisse ou d’un homard, même en peinture; alors
-elle fermait les yeux, sans changer de couleur, et restait ainsi
-immobile pendant plus d’une demi-heure, malgré tous les secours qu’on
-s’empressait de lui prodiguer. C’est ainsi que je l’ai vue, en Hollande,
-s’évanouir dans le cabinet de M. Hope, après avoir jeté les yeux sur un
-petit tableau flamand, qui représentait une femme vendant des homards.
-J’étais à côté d’elle assise sur un canapé; mademoiselle Bagarotti
-contait des histoires de revenants, lorsqu’on entendit dans
-l’antichambre un valet de chambre bâiller à haute voix, apparemment en
-se réveillant. Madame de Lamballe affecta un tel mouvement de frayeur,
-qu’elle tomba évanouie. Je lui ai vu faire mille fois des scènes de ce
-genre. Et, par suite, lorsque les attaques de nerfs périodiques, suivies
-d’évanouissement, devinrent à la mode, madame de Lamballe ne manqua pas
-d’en avoir de régulières deux fois la semaine, aux mêmes jours et aux
-mêmes heures, pendant toute une année. Ces jours-là, suivant l’usage des
-autres malades de cette espèce, M. Saiffert, son médecin, arrivait chez
-elle aux heures convenues; il frottait les tempes et les mains de la
-princesse d’une liqueur spiritueuse; ensuite il la faisait mettre dans
-son lit, où elle restait deux heures évanouie. Pendant ce temps ses amis
-intimes, rassemblés ce jour-là, formaient un cercle autour de son lit,
-et causaient tranquillement jusqu’à ce que la princesse sortît de sa
-léthargie. Telle était la personne que la reine choisit d’abord pour sa
-première amie! Mais la reine sentit bientôt que madame de Lamballe était
-hors d’état de donner un conseil utile, et même de prendre part à un
-entretien sérieux: ce ne fut donc point par légèreté, comme on l’a dit,
-que la reine lui ôta sa confiance; elle la jugea avec beaucoup de
-discernement. En même temps elle lui conserva tous les droits apparents
-de l’intimité, et la place de surintendante de sa maison, place recréée
-pour elle; il n’y avait point eu de surintendante à la cour depuis
-mademoiselle de Clermont.
-
-Le roi, dans la première année de son règne, alla à Marly pour s’y faire
-inoculer. Toutes les princesses furent de ce voyage, et j’y allai avec
-madame la duchesse de Chartres. Le voyage fut très brillant, et je m’y
-amusai beaucoup. J’y courus un très grand danger, ainsi que madame la
-duchesse de Chartres. Un jour nous étions au rez-de-chaussée, assises à
-côté l’une de l’autre sur un canapé, au-dessus duquel était, derrière
-nous, une grande glace. Nous nous trouvions en face d’une porte qui
-donnait sur la terrasse. M. le duc de Chartres et M. de Fitz-James
-s’amusaient à tirer au blanc, au pistolet chargé à balle; ils étaient
-placés vis-à-vis de nous, mais nous tournant le dos. Une balle allant
-frapper une statue de marbre fut renvoyée par ricochet dans notre salon,
-et cassa, à deux doigts de nos têtes, la glace qui était derrière nous.
-
-On m’avait d’abord logée à Marly dans une chambre assez vilaine, et qui
-n’était séparée que par une mince cloison du logement de madame de
-Valbelle, dame du palais, de sorte que nous nous entendions mutuellement
-d’une manière fort incommode, surtout n’ayant ensemble aucune liaison.
-En rentrant chez moi les soirs, après souper, je faisais communément de
-la musique deux bonnes heures avant de me coucher. Un soir, entre onze
-heures et minuit, que, suivant ma coutume, je jouais de la harpe, et que
-je déchiffrais une sonate, M. d’Avaray, à ma grande surprise, entra tout
-à coup dans ma chambre, et vint me dire tout bas que la reine était chez
-madame de Valbelle, pour m’entendre jouer de la harpe. Aussitôt je me
-mis à jouer tout ce que je savais le mieux en pièces et en morceaux de
-chant, ce qui dura une heure et demie sans interruption, car j’attendais
-que le mouvement dans la chambre voisine m’apprît que la reine s’en
-allait; mais le silence y était absolu. Enfin, réellement fatiguée, je
-m’arrêtai. Alors on m’applaudit très vivement et à plusieurs reprises,
-et M. d’Avary vint me remercier de la part de la reine, et me dit en son
-nom mille choses obligeantes. Elle me les répéta le lendemain quand
-j’allai faire ma cour. Elle fut si satisfaite de ma harpe et de mon
-chant, que j’eus dans ce moment toute facilité de me faire admettre dans
-son intérieur, en consentant à jouer dans ses petits concerts
-particuliers, où elle-même chantait. J’aurais été secondée par madame de
-Lamballe, qui me le conseillait; mais j’avais assez de chaînes pour n’en
-pas désirer d’autres: celle-là m’aurait pris un temps énorme, et elle
-aurait par conséquent bouleversé toutes mes études, qui ont toujours
-fait tout le véritable charme ou toute la consolation de ma vie. Au bout
-de quinze jours, on m’annonça que je serais logée dans l’un des
-charmants pavillons du jardin. Ce pavillon, pareil aux autres, contenait
-deux logements, l’un, très beau, au rez-de-chaussée, et l’autre, fort
-inférieur, au-dessus, mais très joli. Ce fut celui-là qu’on me donna; M.
-le prince de Condé occupait l’autre. Aussitôt qu’il sut que j’allais
-venir dans ce pavillon, il se hâta de déménager et de prendre le petit
-appartement pour me laisser le plus beau, que, malgré ma respectueuse
-résistance, il me força d’accepter.
-
-L’année qui suivit, j’eus la rougeole; mes enfants eurent en même temps
-la rougeole, ce que l’on me cacha avec le plus grand soin. Mon fils,
-enfant charmant âgé de cinq ans, en mourut. Sa mort me causa une telle
-affliction que je tombai dans un état de langueur qui fit craindre pour
-ma vie! M. Tronchin m’ordonna les eaux de Spa. Je partis au mois
-d’avril. Au bout de six semaines ma santé était parfaitement rétablie.
-
-Je fis le voyage de Dusseldorf, pour voir la superbe galerie de
-tableaux; nous nous arrêtâmes trois jours à Aix-la-Chapelle, où je vis
-pour la première fois madame la comtesse de Potocka, qui se prit d’une
-telle passion pour moi, qu’elle quitta sur-le-champ Aix-la-Chapelle pour
-venir avec moi à Spa, où je retournais et où nous passâmes deux mois
-ensemble; elle me promit de venir à Paris l’hiver prochain; elle me tint
-parole. J’écrivis à Paris pour demander une prolongation de congé, et à
-M. de Genlis la permission de faire le voyage de Suisse. J’obtins tout
-ce que je désirais, et nous partîmes.
-
-En arrivant à Colmar, j’y trouvai mon beau-père, le baron d’Andlau, qui
-me reçut à ravir, me donna un bal, me fit de très beaux présents, et me
-conduisit à Bâle, en payant toute ma dépense. Il me fit séjourner à
-Lausanne, où je voulais consulter M. Tissot. On venait de toute
-l’Europe, dans cette saison, consulter ce grand médecin. Je passai douze
-jours à Lausanne. On me donna des fêtes, des bals, des concerts; je
-chantai, je jouai de la harpe tant qu’on voulut. On me mena faire des
-promenades délicieuses sur le lac; je ne manquai pas d’aller voir les
-rochers de Meillerie. De Lausanne j’allai à Genève, et de là chez M. de
-Voltaire.
-
-Je n’avais point pour lui de lettres de recommandation; mais les jeunes
-femmes de Paris en sont toujours bien reçues. Je lui écrivis pour lui
-demander la permission d’aller chez lui. Le philosophe de Ferney me fit
-une réponse très gracieuse; il m’annonça qu’en ma faveur il quitterait
-ses pantoufles et sa robe de chambre, et il m’invita à dîner et à
-souper. Il était d’usage, surtout pour les jeunes femmes, de s’émouvoir,
-de pâlir, de s’attendrir et même de se trouver mal en apercevant M. de
-Voltaire; on se précipitait dans ses bras, on balbutiait, on pleurait,
-on était dans un trouble qui ressemblait à l’amour le plus passionné.
-C’était l’étiquette de la présentation à Ferney. M. de Voltaire y était
-tellement accoutumé que le calme et la politesse la plus obligeante ne
-lui paraissaient que de l’impertinence. Je me promis, non pas de faire
-une scène pathétique, mais de me conduire de manière à ne pas causer un
-grand étonnement, c’est-à-dire que je pris la résolution de n’être pas
-ridicule.
-
-Je partis de Genève d’assez bonne heure, pour arriver à Ferney avant
-l’heure du dîner de M. de Voltaire; mais, m’étant réglée sur sa montre,
-qui avançait beaucoup, je ne reconnus mon erreur qu’à Ferney. Il n’y à
-guère de gaucherie plus désagréable que celle d’arriver trop tôt pour
-dîner chez les gens.
-
-Cherchant, de bonne foi, quelque moyen de plaire à l’homme célèbre qui
-voulait bien me recevoir, j’avais mis beaucoup de soin à me parer; je
-n’ai jamais eu tant de plumes et tant de fleurs. Durant la route, je
-tâchai de me ranimer en faveur du fameux vieillard que j’allais voir; je
-répétais des Vers de la _Henriade_ et de ses tragédies.
-
-Je menai avec moi un peintre allemand, M. Ott. Il savait à peine le
-français, et il n’avait jamais lu une ligne de Voltaire; mais, sur sa
-réputation, il n’en avait pas moins pour lui tout l’enthousiasme
-désirable. On nous fit passer devant une église sur le portail de
-laquelle ces mots étaient écrits: «Voltaire a élevé ce temple à Dieu.»
-Cette inscription me fit frémir comme l’inconséquence la plus étrange.
-
-Enfin nous arrivons dans la cour du château, et nous descendons de
-voiture. M. Ott était ivre de joie. Nous entrons. Nous voilà dans une
-antichambre assez obscure. M. Ott aperçoit sur-le-champ un tableau, et
-s’écrie: «C’est un Corrège!» Nous approchons; on le voyait mal, mais
-c’était en effet un tableau original du Corrège. Je vis dans le château
-cette espèce de rumeur désagréable que produit une visite inopinée qui
-survient mal à propos. Les domestiques avaient un air effaré; on
-entendait le bruit redoublé des sonnettes qui les appelaient, on allait
-et venait précipitamment, on ouvrait et fermait brusquement les portes.
-Je regardai à la pendule du salon, et je reconnus avec douleur que
-j’étais arrivée trois quarts d’heure trop tôt. M. Ott vit, à l’autre
-extrémité du salon, un grand tableau à l’huile, dont les figures sont en
-demi-nature. Un cadre superbe, et l’honneur d’être placé dans le salon,
-annonçaient quelque chose de beau. A notre grande surprise, nous
-découvrons une véritable enseigne à bière, une peinture ridicule
-présentant M. de Voltaire dans une gloire, tout entouré de rayons comme
-un saint, ayant à ses genoux les Calas, et foulant aux pieds ses
-ennemis, Fréron, Pompignan, etc., qui expriment leur humiliation en
-ouvrant des bouches énormes et en faisant des grimaces effroyables.
-Enfin la porte du salon s’ouvrit, et nous vîmes paraître madame Denis,
-la nièce de M. de Voltaire, et madame de Saint-Julien. Ces dames
-m’annoncèrent que M. de Voltaire viendrait bientôt. Madame de
-Saint-Julien, qui était fort aimable, et que je ne connaissais pas du
-tout, était établie pour tout l’été à Ferney; elle appelait M. de
-Voltaire mon philosophe, et il l’appelait mon papillon. Elle portait une
-médaille d’or à son côté. J’ai cru que c’était un ordre; mais c’était un
-prix d’arquebuse donné par M. de Voltaire, et qu’elle avait gagné depuis
-peu de jours. Une telle adresse est un exploit pour une femme. Elle me
-proposa de faire un tour de promenade, ce que j’acceptai avec
-empressement; je craignais tellement l’apparition du maître de la
-maison, que j’étais charmée de m’échapper un moment, afin de retarder un
-peu cette terrible entrevue. Madame de Saint-Julien me conduisit sur une
-terrasse de laquelle on eût pu découvrir la magnifique vue du lac et des
-montagnes si l’on n’avait pas eu le mauvais goût d’établir sur cette
-belle terrasse un long berceau de treillage tout couvert d’une verdure
-épaisse qui cachait tout. On n’entrevoyait cette admirable perspective
-que par des petites lucarnes où je ne pouvais passer la tête;
-d’ailleurs, le berceau était si bas, que mes plumes s’y accrochaient
-partout. Je me courbais extrêmement, et, comme pour me rapetisser
-encore, je ployais beaucoup les genoux, je marchais à toute minute sur
-ma robe, je chancelais, je trébuchais, je cassais mes plumes, je
-déchirais mes jupons, et, dans l’attitude la plus gênante, je n’étais
-guère en état de jouir de la conversation de madame de Saint-Julien,
-qui, petite, en habit négligé du matin, se promenait très à son aise, et
-causait agréablement. Enfin on vint nous dire que M. de Voltaire entrait
-dans le salon. J’étais si harassée et en si mauvaise disposition que
-j’aurais donné tout au monde pour pouvoir me trouver transportée dans
-mon auberge à Genève.
-
-Madame de Saint-Julien m’entraîne avec vivacité. Nous regagnons la
-maison, et j’eus le chagrin, en passant dans une des pièces du château,
-de me voir dans une glace. J’étais décoiffée et toute ébouriffée, et
-j’avais une mine véritablement piteuse et tout à fait décomposée. Je
-m’arrêtai un instant pour me rajuster; ensuite je suivis courageusement
-madame de Saint-Julien. Nous entrons dans le salon, et me voilà en
-présence de M. de Voltaire. Madame de Saint-Julien m’invita à
-l’embrasser, en me disant avec grâce: «Il le trouvera très bon.» Je
-m’avançai gravement, avec l’expression du respect que l’on doit aux
-grands talents et à la vieillesse. M. de Voltaire me prit la main et me
-la baisa. Je ne sais pourquoi cette action si commune me toucha, comme
-si cette espèce d’hommage n’était pas aussi vulgaire que banal; mais
-enfin je fus flattée que M. de Voltaire m’eût baisé la main, et je
-l’embrassai de très bon cœur intérieurement, car je conservai toute la
-tranquillité de mon maintien. Je lui présentai M. Ott, qui fut si
-transporté de s’entendre nommer à M. de Voltaire, que je crus qu’il
-allait faire une scène. Il s’empressa de tirer de sa poche des
-miniatures qu’il avait faites à Berne. Malheureusement un de ces
-tableaux représentait une Vierge avec l’enfant Jésus: ce qui fit dire à
-M. de Voltaire plusieurs impiétés aussi plates que révoltantes. Je
-trouvai qu’il était contre les devoirs de l’hospitalité et contre toute
-bienséance de s’exprimer ainsi devant une personne de mon âge qui ne
-s’affichait pas pour un esprit fort, et qu’il recevait pour la première
-fois. Extrêmement choquée, je me tournai du côté de madame Denis, afin
-d’avoir l’air de ne pas écouter son oncle. Il changea d’entretien, parla
-de l’Italie et des arts comme il en a écrit, c’est-à-dire sans
-connaissance et sans goût. Je ne dis que quelques mots, qui exprimaient
-que je n’étais pas de son avis.
-
-On se mit à table, et pendant tout le dîner M. de Voltaire ne fut rien
-moins qu’aimable. Il eut toujours l’air d’être en colère contre ses
-gens, criant à tue-tête avec une telle force qu’involontairement j’en ai
-plusieurs fois tressailli. La salle à manger était très sonore, et sa
-voix de tonnerre y retentissait de la manière la plus effrayante. On
-m’avait prévenue de cette manie, qui est si hors d’usage devant des
-étrangers, et l’on voit parfaitement, en effet, que c’est une habitude,
-car ses gens n’en paraissent être ni surpris ni le moins du monde
-troublés. Après le dîner, M. de Voltaire, sachant que j’étais
-musicienne, a fait jouer madame Denis du clavecin. Elle a un jeu qui
-transporte, en idée, au temps de Louis XIV; mais ce souvenir-là n’est
-pas le plus agréable qu’on puisse retracer de ce beau siècle. Elle
-finissait une pièce de Rameau, lorsqu’une jolie petite fille de sept ou
-huit ans entra dans la chambre, et vint se jeter au cou de M. de
-Voltaire en l’appelant papa. Il reçut ses caresses avec grâce; et, comme
-il vit que je contemplais ce tableau si doux avec un extrême plaisir, il
-me dit que cette enfant appartenait à la petite-fille du grand
-Corneille, qu’il a mariée. Combien j’eusse été touchée dans ce moment si
-je ne m’étais pas rappelé ses _Commentaires_, où l’injustice et l’envie
-se trahissent si maladroitement! Dans ce lieu on était à chaque instant
-blessé par des contrastes bizarres, et sans cesse l’admiration y était
-suspendue et même détruite par des souvenirs odieux et même par des
-disparates révoltantes.
-
-M. de Voltaire reçut plusieurs visites de Genève, ensuite il me proposa
-une promenade en voiture. Il fit mettre ses chevaux, et nous montâmes
-dans une berline, lui, sa nièce, madame de Saint-Julien et moi. Il nous
-mena dans le village pour y voir les maisons qu’il a bâties et les
-établissements bienfaisants qu’il a formés. Il est plus grand là que
-dans ses livres; car on y voit partout une ingénieuse bonté, et l’on ne
-peut se persuader que la même main qui écrivit tant d’impiétés, de
-faussetés et de méchancetés ait fait des choses si nobles, si sages et
-si utiles. Il montrait ce village à tous les étrangers, mais de bonne
-grâce; il en parlait simplement, avec bonhomie; il instruisait de tout
-ce qu’il avait fait, et cependant il n’avait nullement l’air de s’en
-vanter, et je ne connais personne qui pût en faire autant. En rentrant
-au château, la conversation fut fort animée; on parlait avec intérêt de
-ce qu’on avait vu. Je ne partis qu’à la nuit. M. de Voltaire me proposa
-de rester jusqu’au lendemain après dîner; mais je voulus retourner à
-Genève.
-
-Tous les portraits et tous les bustes de M. de Voltaire sont très
-ressemblants; mais aucun artiste n’a bien rendu ses yeux. Je m’attendais
-à les trouver brillants et pleins de feu: ils étaient en effet les plus
-spirituels que j’aie vus; mais ils avaient en même temps quelque chose
-de velouté et une douceur inexprimable: l’âme de Zaïre était tout
-entière dans ces yeux-là. Son sourire et son rire extrêmement malicieux
-changeaient tout à fait cette charmante expression. Il était fort cassé,
-et sa manière gothique de se mettre le vieillissait encore; il avait une
-voix sépulcrale qui lui donnait un ton singulier, d’autant plus qu’il
-avait l’habitude de parler excessivement haut, quoiqu’il ne fût pas
-sourd. Quand il n’était question ni de la religion ni de ses ennemis, sa
-conversation était simple, naturelle, sans nulle prétention et, par
-conséquent, avec un esprit tel que le sien, parfaitement aimable. Il me
-parut qu’il ne supportait pas que l’on eût, sur aucun point, une opinion
-différente que la sienne; depuis qu’il était dans cette terre, on
-n’allait le voir que pour l’enivrer de louanges; tout ce qui l’entourait
-était à ses pieds. Les rois mêmes n’ont jamais été les objets d’une
-adulation si outrée: l’étiquette défend de leur prodiguer toutes ces
-flatteries; grâce au respect, la flatterie, à la cour, est obligée de ne
-se montrer que sous des formes délicates. A Ferney elle était
-véritablement grotesque: l’amour-propre de M. de Voltaire était
-singulièrement irritable, et les critiques lui causaient ce chagrin
-puéril qu’il ne pouvait dissimuler. Il venait d’en éprouver un très
-sensible. L’empereur avait passé tout près de Ferney: M. de Voltaire,
-qui s’attendait à recevoir la visite de l’illustre voyageur, avait
-préparé des fêtes et même fait des vers et des couplets, et
-malheureusement tout le monde le savait. L’empereur passa sans s’arrêter
-et sans faire dire un seul mot. Comme il approchait de Ferney, quelqu’un
-lui demanda s’il verrait M. de Voltaire. L’empereur répondit sèchement:
-«Non; je le connais assez.» Mot piquant et même profond, qui prouve que
-ce prince lisait en homme d’esprit et en monarque éclairé.
-
-Après avoir fait un voyage instructif et charmant, je revins en France
-par le fort de l’Écluse et par Lyon, et j’arrivai au Palais-Royal dans
-les premiers jours de l’automne, après une absence de cinq mois et demi.
-
-J’avais fait pendant mon séjour à Spa plusieurs petites comédies pour
-mes filles; les trois premières furent: _Agar dans le désert_, _les
-Flacons_, et _la Colombe_. Je les leur fis jouer. J’invitai à ce petit
-spectacle environ soixante personnes. Le succès de ces pièces fut
-prodigieux. Pulchérie, ma seconde fille, avait dans ce genre un talent
-merveilleux. A peine âgée de huit ans, elle fit fondre en larmes tous
-les spectateurs dans le rôle d’Agar, et elle montra autant de talent
-dans le comique. Elle n’avait pas la beauté, l’éclat, la régularité de
-sa sœur, mais son visage était charmant, rempli d’expression, et le son
-de sa voix allait au cœur. La fille de madame de Jumilhac joua le rôle
-d’Ismaël, et ma fille aînée celui de l’Ange; elle en avait tellement la
-figure, que lorsqu’elle parut il y eut une exclamation générale dans la
-salle, et elle fut applaudie pendant plus de cinq ou six minutes. Les
-spectateurs demandèrent à grands cris l’auteur, qui ne parut point, et
-une seconde représentation que j’accordai, en l’indiquant à la
-quinzaine. Dans cet intervalle, il me fut demandé une quantité de
-billets. Le succès de cette seconde représentation alla jusqu’à
-l’enthousiasme. Je fis en quinze jours _Zémire et Azor, ou la Belle et
-la Bête_, qui fut jouée dans le cours de l’hiver, avec _l’Enfant gâté_.
-Toutes ces pièces eurent le même succès, excitèrent le même
-enthousiasme. M. de la Harpe me fit des vers charmants qui se trouvent
-dans sa correspondance avec le grand-duc de Russie. Outre toutes ces
-pièces, je fis encore _le Bailli_, pièce tout à fait comique, dans
-laquelle Pulchérie, qui joua le bailli, fut ravissante. Cette pièce, qui
-fit rire aux éclats, ne se trouve point dans le _Théâtre d’éducation_.
-
-J’avais passé un hiver très brillant; mes succès m’avaient mise fort à
-la mode, je reçus des quantités d’invitations de souper, que je refusai
-toutes, ainsi que les nouvelles connaissances; mais j’en fis faire
-plusieurs agréables à madame Potocka, qui eut de grands succès dans le
-monde, par sa beauté, sa grâce et son esprit. Elle venait presque à tous
-les grands soupers du Palais-Royal; elle vit là successivement toutes
-les personnes de la cour; elle les jugeait comme une Française
-spirituelle. Parmi les jeunes personnes qui lui parurent les plus
-remarquables furent madame la princesse d’Hénin, la vicomtesse de Laval,
-d’une figure à la fois douce et piquante, et sa conversation ressemblait
-à son joli visage; madame la princesse de Poix dont j’ai déjà parlé; la
-duchesse de Polignac, favorite de la reine. Sa faveur ne lui avait rien
-ôté de sa douceur et de sa simplicité naturelles. On dit qu’elle avait
-peu d’esprit; mais il faut en avoir un très bon pour conserver un tel
-maintien dans une telle situation et pour avoir su se maintenir dans la
-plus haute faveur sans enivrement et sans se faire d’ennemis. J’ai
-souvent causé avec elle, je l’ai toujours trouvée fort aimable. Madame
-de Sabran, aujourd’hui madame de Boufflers, était une des plus
-charmantes personnes que j’aie connues, par la figure, l’élégance,
-l’esprit et les talents; elle dansait d’une manière remarquable, elle
-peignait comme un ange, elle faisait de jolis vers, elle était d’une
-douceur et d’une bonté parfaites. Madame de Potocka fut souvent invitée,
-à cause de moi, aux petits soupers du Palais-Royal; car les princes
-avaient cette bonté pour leurs dames d’admettre dans leur intérieur
-leurs plus proches parents et leurs amis intimes. Les personnes non
-attachées au Palais-Royal qui venaient le plus souvent à ces petits
-soupers étaient mesdames de Beauvau, de Boufflers, de Luxembourg, de
-Ségur, mère et belle-fille; la baronne de Talleyrand, la marquise de
-Fleury; amies intimes de madame la duchesse de Chartres. Le baron de
-Talleyrand était d’une très belle figure; il ne manquait pas d’esprit,
-mais il était lourd dans sa conversation, et peu aimable. Sa femme avait
-de la gentillesse dans la taille et quelque chose de vieillot dans le
-visage; ses manières et son ton manquaient de noblesse: il y avait à la
-fois dans sa conversation du commérage et de l’insipidité; mais elle a
-eu une conduite irréprochable: elle a été également bonne épouse et
-bonne mère. La marquise de Fleury avait un beau visage et des yeux
-admirables, quoiqu’elle eût la vue très basse, et qu’elle l’ait perdue
-depuis. Elle était bonne, spirituelle et naturelle. J’ai été fort liée
-avec elle, et jusqu’à sa mort. Elle était un soir à souper à Versailles
-chez la princesse de Guéménée, où, comme à l’ordinaire, il y avait
-beaucoup de monde; madame de Fleury venait de faire sa cour, elle était
-en grand habit. Au lieu d’ôter son bas de robe dans l’antichambre, elle
-ne s’en débarrassa que dans le salon: madame de Guéménée lui conseilla
-en riant de se défaire aussi de son immense panier. «Très volontiers»,
-répondit madame de Fleury. A ces mots très inattendus, plusieurs femmes
-s’élancent vers elle pour l’exhorter à faire cette folie: on lui ôte son
-panier, sa jupe, de superbe étoffe, on la déshabille en un clin d’œil,
-et elle se trouve avec son grand corps et sa palatine, et en petit jupon
-court de basin, sur lequel ballottaient ses deux poches. Tout cela se
-passa en présence de cinquante personnes. J’étais du nombre. Madame de
-Fleury resta dans cet étrange costume toute la soirée sans le moindre
-embarras, et comme si elle n’eût fait que la chose du monde la plus
-simple.
-
-Pendant que j’étais au Palais-Royal, M. de Voltaire vint et mourut à
-Paris; comme il m’avait reçue à Ferney, et qu’il vint se faire écrire
-chez moi, j’allai le voir trois ou quatre fois; il me reçut avec
-beaucoup de grâce, mais je le trouvai si abattu et si cassé que je vis
-bien que sa fin était prochaine.
-
-Le temps que j’ai passé au Palais-Royal fut le plus brillant et le plus
-malheureux de ma vie; j’étais dans tout l’éclat de mes talents et à cet
-âge où l’on joint à la fraîcheur et aux grâces de la jeunesse, tout
-l’agrément que peut donner l’usage du monde; je trouvais le moyen de
-passer beaucoup de temps chez moi; j’avais de la musique tous les
-samedis; Gluck y venait régulièrement; sa conversation était aussi
-charmante que son talent était admirable. J’étais généralement aimée
-dans le grand monde; voilà le beau côté de ma situation. Mais la haine
-et la fausseté de quelques personnes du Palais-Royal, les tracasseries
-sans cesse renaissantes me causaient des chagrins amers, qu’il fallait
-dissimuler; car ma place me forçait à faire les honneurs du
-Palais-Royal, quand j’étais accablée d’inquiétudes, ou dominée par
-l’indignation. Les jours où la porte du Palais-Royal était ouverte, il
-fallait toujours qu’une des dames de madame la duchesse de Chartres
-restât, après le souper, dans le salon tant qu’il s’y trouvait une ou
-plusieurs dames étrangères; la princesse s’en allait régulièrement à
-minuit; les dames qui ne devaient pas veiller la suivaient; la veilleuse
-restait jusqu’à ce que le jeu fût fini, et ce jeu durait quelquefois
-jusqu’à trois et quatre heures du matin. Je me trouvais simple
-spectatrice pendant des heures entières. Cet ennui ne m’était pas
-supportable.
-
-M. le duc de Chartres désirait avec passion la survivance de la place de
-grand-amiral, que possédait son beau-père, M. le duc de Penthièvre; dans
-cette idée, il voulut faire une campagne de mer, chose que n’avait
-jamais faite son beau-père; il devait aller s’embarquer à Toulon, et
-j’engageai madame la duchesse de Chartres à faire le voyage jusque-là;
-je lui inspirai même le désir de faire le voyage d’Italie.
-
-Notre voyage fut annoncé, mais la surveille de mon départ, madame
-Potocka soupa chez moi, et comme elle récapitulait tout ce que je lui
-avais fait voir, M. de Genlis lui dit que j’avais oublié la guinguette,
-et il nous proposa de nous mener le lendemain, après souper, au Grand
-Vainqueur, la plus belle guinguette des Porcherons; l’on convint que
-nous irions tous déguisés, madame de Potocka et moi en cuisinières, M.
-de Maisonneuve, un chambellan du roi de Pologne et M. de Genlis, en
-domestique à livrée. Le lendemain madame de Potocka et moi nous soupâmes
-au Palais-Royal; madame de Potocka était ce soir-là excessivement parée,
-avec une robe d’or, et une énorme quantité de diamants; à onze heures,
-M. de Genlis s’approche d’elle pour lui rappeler très gravement qu’il
-était temps de se disposer à aller aux Porcherons; cette invitation me
-fit éclater de rire, parce qu’elle s’adressait à la figure la plus
-majestueuse que j’aie jamais vue. Nous montâmes dans mon appartement
-pour nous habiller, ce qui se fit chez ma mère, qui était dans son lit,
-et qui voulait voir nos déguisements. La noble et belle figure de madame
-de Potocka était un peu forte et avait besoin de parure; quand elle eut
-mis son juste, son fichu rouge, son tablier à carreaux, et son bonnet
-rond, elle eut véritablement la tournure d’une franche cuisinière,
-tandis que moi au contraire, avec un habillement pareil, je ne perdis
-rien de ce que mon visage pouvait avoir d’élégant et de distingué, et
-j’étais même plus remarquable qu’avec un bel habit.
-
-M. de Maisonneuve s’était fait excuser le matin: comme il nous fallait
-deux hommes, nous le remplaçâmes par M. Gillier; et, tous les quatre,
-nous partîmes en fiacre à onze heures et demie. J’eus les plus grands
-succès au Grand Vainqueur, j’y fis tout de suite la conquête du coureur
-de M. le marquis de Brancas, qui, en servant son maître, avait dû me
-voir vingt fois à table. Personne n’eut le moindre soupçon de nos
-déguisements. Je commençai par danser, avec toute la niaiserie
-villageoise, un menuet avec le coureur, et ensuite une contredanse.
-Pendant ce temps, M. Gillier nous commandait une salade et des pigeons à
-la crapaudine, pour nous rafraîchir. Nous nous établîmes à une petite
-table, où la gaieté folle de M. de Genlis et sa galanterie, partagée
-entre madame de Potocka et moi, nous faisaient rire aux éclats; il était
-fort commun d’entrer en chantant à la guinguette; tout à coup nous
-entendîmes chanter à tue-tête cette chanson:
-
- Lison dormait dans un bocage,
- Un bras par-ci, un bras par-là, etc.
-
-Nous regardâmes du côté de la porte, et nous vîmes deux personnes qui
-entraient en chantant ces paroles, et en dansant, l’une vêtue en
-servante et l’autre avec l’habit de livrée d’un de mes gens. Je les
-reconnus à l’instant: c’était ma mère, à laquelle M. de Maisonneuve
-donnait le bras. Elle avait concerté avec lui cette partie: c’était
-pourquoi il n’était point venu avec nous. Cette soirée est l’une des
-plus gaies que j’aie passées dans ma vie.
-
-Madame la duchesse de Chartres, en partant pour l’Italie, n’emmena que
-la jeune comtesse de Rully, M. de Genlis, un écuyer et moi, deux femmes
-de chambre, un valet de chambre et trois valets de pied. Nous
-traversâmes toutes les provinces méridionales, ne nous arrêtant que pour
-recevoir les fêtes charmantes que l’on donnait au prince et à la
-princesse. Les plus belles furent à Bordeaux, dont M. de Clugny, mon
-parent, était intendant. Sa belle-sœur, la baronne de Clugny, était une
-des plus belles personnes que j’aie vues; elle avait, entre autres, des
-cheveux miraculeux par l’épaisseur, la couleur, la finesse et la
-longueur. Je l’ai vue avec une robe à longue queue, comme on les portait
-alors, étant debout, détacher ses cheveux, qui alors l’enveloppaient
-entièrement, et qui passaient la queue de sa robe de près d’un
-demi-pied. Elle n’était ni grande ni petite. Madame de Potocka nous
-suivit jusqu’à Bordeaux. M. le duc de Chartres posa la première pierre
-de la salle de comédie, qui a été faite par M. Louis, et l’une des plus
-belles de France. Cette cérémonie se fit la nuit; nous y assistâmes.
-Tous les francs-maçons, dont M. le duc de Chartres était le grand
-maître, s’y trouvèrent; il y eut de la musique et une illumination. Nous
-vîmes aussi à Bordeaux le beau port illuminé, et sur la mer un vaisseau
-illuminé aussi d’une manière charmante; tous les cordages et tous les
-agrès paraissaient dessinés en traits de lumière. On n’aurait pas pu
-rendre au roi et à la reine de plus grands honneurs que ceux que
-reçurent, dans ce voyage, M. le duc et madame la duchesse de Chartres:
-par exemple, à notre arrivée à Bordeaux, où nous arrivâmes par mer, tous
-les vaisseaux du port étaient pavoisés, et le maire de Bordeaux, dans
-son habit de cérémonie et suivi de tout le corps municipal, vint
-recevoir et haranguer M. le duc de Chartres. Un peuple immense était sur
-le rivage, et leurs acclamations redoublées exprimaient l’amour qu’ils
-avaient encore pour le sang royal.
-
-La ville de Bordeaux était, je le crois, la seule qui eût un maire, et
-ce maire était toujours un homme de la cour. Le vicomte de Noé, qui
-avait été attaché au Palais-Royal, l’était à cette époque. Je m’amusai
-beaucoup aussi à Aix, à Montpellier et à Marseille, où nous eûmes
-beaucoup de fêtes. Je vis à Marseille, pour la première fois, des
-galères, bâtiments qui offrent une triste idée (celle des forçats), mais
-qui ont beaucoup d’élégance; enfin nous arrivâmes à Toulon, où les fêtes
-recommencèrent, et durèrent dix jours; la plus belle de toutes fut celle
-que donna la marine; nous y vîmes, entre autres, un très beau spectacle:
-des joutes sur la mer. Enfin ce voyage fut un enchantement continuel.
-Que dut penser, dix-sept ou dix-huit ans après, l’infortuné prince,
-objet de tant d’hommages, lorsqu’il traversa cette même route, déchu de
-son rang, dépouillé, prisonnier et proscrit!... M. le duc de Chartres
-s’embarqua pour faire sa campagne de mer, et nous fîmes le coup de tête,
-concerté avec lui, d’aller, sans permission de la cour, en Italie.
-Madame la duchesse de Chartres, lorsque nous fûmes à Antibes, écrivit au
-roi une lettre d’excuses, assurant que ce voyage n’avait point été
-prémédité, et donnant pour excuse le désir de voir son grand-père, le
-duc de Modène. Nous fîmes à Antibes les rencontres les plus agréables;
-nous y retrouvâmes M. de Rouffignac; nous avions déjà eu avec lui une
-rencontre singulière à Angers, où il avait une maison. Je lui avais
-envoyé un courrier pour lui dire que nous passerions dans cette ville,
-entre onze heures et minuit; que nous nous arrêterions un moment à sa
-porte, et que nous espérions qu’il aurait la galanterie chevaleresque et
-romanesque de nous donner à chacune une tasse de son bouillon. Il avait
-chez lui un ours apprivoisé; il avait entendu dire que rien au monde
-n’était meilleur que du bouillon d’ours, il fit tuer son ours, dont on
-fit du bouillon, qu’il nous donna en passant. Ce bouillon était fort
-rouge; mais je n’ai jamais rien pris d’aussi bon. Nous nous embarquâmes
-pour aller à Nice, avec une felouque d’escorte qui portait un régiment
-tout entier pour nous garantir des corsaires. Nice est un séjour
-délicieux; apprenant là que l’on pouvait aller à Gênes par terre, en
-chaise à porteurs, nous prîmes tout à coup la résolution de faire ce
-périlleux voyage.
-
-J’envoyai chercher l’homme qui nous louait des mulets. Je voulais le
-questionner sur les dangers de la route. Cet homme me répondit: «Je ne
-suis pas inquiet pour vous, mesdames; mais, à dire la vérité, je crains
-un peu pour mes mulets, parce que l’an passé j’en perdis deux qui furent
-écrasés par de gros morceaux de roches, car il s’en détache souvent de
-la montagne.» Cette manière de nous tranquilliser nous fit rire et nous
-partîmes.
-
-Cette route est parfaitement bien appelée la Corniche; c’est en effet
-une vraie corniche, en beaucoup d’endroits si étroite qu’une personne y
-peut à peine passer: d’un côté, d’énormes rochers forment une espèce de
-muraille qui paraît s’élever jusqu’aux cieux, et de l’autre on se trouve
-exactement sur le bord de précipices de cinq cents pieds, au fond
-desquels la mer, se brisant contre des écueils, produit un bruit aussi
-triste qu’effrayant. Depuis Monaco jusqu’à Menton, l’on respire. Après
-Menton, le chemin redevient effroyable; mais nous commencions à nous y
-accoutumer, et la vue d’une prodigieuse quantité de jolies cascades
-naturelles nous charmait tellement qu’elle nous faisait oublier les
-précipices. Arrivés à La Bourdeguierre, petite ville où l’on trouve de
-superbes palmiers, dispersés parmi des ruines d’un très bel effet, il
-fallut s’arrêter encore pour jouir du plus ravissant point de vue que
-nous eussions rencontré. Enfin à sept heures, la nuit tombante nous
-força de nous arrêter à l’Hospitaletta, le plus affreux gîte où l’on ait
-jamais donné l’hospitalité, et qui n’est qu’à dix lieues de Nice. Nous
-couchâmes toutes les trois dans la même chambre; nous arrangeâmes pour
-madame la duchesse de Chartres une espèce de lit fait avec les
-couvertures des mulets et de la feuillée; dans la même chambre se
-trouvaient deux grands tas de blé, et le maître de la maison nous
-assura, ma compagne et moi, que nous dormirions fort bien en nous
-établissant sur ces monceaux de grains: nos sigisbés nous donnèrent
-leurs manteaux pour couvrir ces monceaux de grains. Il fallait se
-coucher dans une attitude singulière, c’est-à-dire, presque debout. Nous
-passâmes la nuit dans une agitation continuelle, causée par les
-glissades des grains de blé. Nous vîmes avec un grand plaisir paraître
-le jour, et comme nous étions tout habillées, nos toilettes ne furent
-pas longues. Nos porteurs étaient les plus vilaines gens du monde,
-n’entendant ni le français ni l’italien, parlant un jargon
-inintelligible, et s’enivrant, jurant et se querellant sans cesse. Il
-est difficile de ne pas s’intéresser à leurs disputes, quand, porté par
-eux, on les voit sur les bords d’un précipice, tout à coup trembler de
-colère, s’agiter, chanceler, et ne porter la litière que d’une main,
-afin d’avoir la liberté de faire des gestes menaçants de l’autre. Ces
-litières ne ressemblent nullement à des chaises à porteurs ordinaires.
-Ce sont des espèces de chaises longues, étroites et peu allongées;
-l’endroit sur lequel on est assis est couvert d’un petit berceau en
-toile cirée fait pour y garantir de la pluie. On a les jambes étendues,
-sans avoir la liberté de les plier, et mes pieds passaient la chaise.
-Nous fûmes assez bien logées à Saint-Maurice, petit port de mer.
-
-Le chemin de Saint-Maurice à Albenga est rempli de passages effrayants;
-mais cette route offre des points de vue admirables, entre autres celui
-qu’on trouve au haut de la montagne qui domine la ville de Languella. La
-descente de cette montagne est très escarpée et fort dangereuse. Nous la
-descendîmes à pied, et je puis dire même à pieds nus, car les rochers,
-que nous gravissions depuis trois jours, avaient tellement usé et percé
-nos souliers que les semelles en étaient presque entièrement emportées:
-et, ne prévoyant pas que nous dussions autant marcher, nous n’avions pas
-eu la précaution d’en prendre plusieurs paires.
-
-Ce voyage, le plus dangereux, et en même temps le plus curieux que l’on
-puisse faire, se passa très gaîment et sans accident; il dura six jours,
-pour faire quarante lieues. L’horreur des précipices me fit faire plus
-des trois quarts du chemin à pied, sur des cailloux et des roches
-coupantes. J’arrivai à Gênes avec des pieds enflés et pleins de cloches,
-mais en très bonne santé. Le duc de Modène reçut madame la duchesse de
-Chartres avec beaucoup de joie et de tendresse. Ce prince, rempli de
-bonté, était alors âgé de quatre-vingts ans; il était aveugle, et il
-avait la plus étrange figure. Il se faisait mettre du rouge et du blanc,
-et peindre les sourcils; son nez était d’une longueur démesurée. Le
-prince héréditaire, fils du duc, était fort affable, mais sa galanterie
-n’était rien moins que délicate. L’archiduchesse Marie, sa fille, était
-une princesse très distinguée par son éducation et son caractère.
-L’archiduc Ferdinand, son mari, avait un visage charmant; il ressemblait
-beaucoup à la duchesse de Polignac; il avait des cheveux d’une beauté
-remarquable. L’homme qui avait la plus belle place à cette cour
-s’appelait le comte de Lascaris; il avait à peu près quarante ans; il
-était petit et gros; son visage n’avait pas plus de noblesse que sa
-taille. J’eus la gloire de faire sa conquête, et dès le premier moment.
-Il était surintendant du palais, et distribuait les logements dans le
-palais de Modène, où nous allâmes avec la cour. Il me donna un
-appartement superbe: ma chambre était tout en glaces, et même le
-plafond. Un soir que, suivant ma coutume, rentrée chez moi après le
-souper, j’écrivais mon journal, assise devant une table portative,
-j’entendis un petit bruit. Je lève les yeux, et je vois avec beaucoup
-d’étonnement un panneau de glace, que je ne croyais pas être une porte,
-s’entr’ouvrir doucement, et M. de Lascaris apparaître, avec un petit air
-triomphant et venir se jeter à mes pieds. Je me lève, ma table tombe sur
-lui, la lumière s’éteint, nous nous trouvons dans une totale obscurité.
-J’appelle à grands cris ma femme de chambre, qui accourt en chemise,
-avec une chandelle à la main. M. de Lascaris, furieux, se relève,
-retourne à son panneau de glace, et disparaît. Dans ce tumulte, M. de
-Lascaris avait reçu une grande écorchure à la joue. Cette aventure fut
-sue de tout le monde par l’indiscrétion de ma femme de chambre et un peu
-par la mienne. Chacun demandait à M. de Lascaris ce qu’il avait à la
-joue, ce qui lui causait un embarras et une colère risibles. Nous
-devions, de Modène, aller à Mantoue, qui appartenait à l’archiduc
-Ferdinand. Il me consulta en particulier sur la manière dont il devait
-recevoir madame la duchesse de Chartres; je lui fis entendre que ce
-qu’il y avait de mieux pour une voyageuse fatiguée, qui ne doit
-séjourner que deux jours, était de n’être pas obligée de faire des
-toilettes. Nous arrivâmes à Mantoue à la nuit. Nous logeâmes dans le
-beau palais de l’archiduc. Tous les appartements étaient tellement
-éclairés qu’on y voyait les beaux tableaux comme en plein jour. Le
-plaisir de jouir de toutes ces choses, sans l’ennui de la
-représentation, des toilettes, de la cérémonie, et des compliments, nous
-charma tous. M. de Genlis, toujours si aimable par sa gaieté et ses
-saillies, le fut particulièrement à Mantoue; en moquerie des souvenirs
-des voyageurs emphatiques et pédants, il affecta de ne penser qu’à
-Virgile. Il fit mille citations de l’_Énéide_, à tout moment il
-s’écriait: O Virgile!... ô cygne de Mantoue!... et avec un ton et des
-mines qui nous faisaient rire aux éclats.
-
-Il y avait dans le palais une très belle salle de spectacle. Le
-lendemain on joua un opéra pour la princesse. Nous admirâmes à ce
-spectacle une décoration véritablement magique; elle était formée par de
-magnifiques colonnes creuses de cristal, dans lesquelles étaient posés
-des flambeaux allumés.
-
-De là, nous allâmes à Venise; tout y est silencieux; on croit être dans
-une ville enchantée. Nous vîmes la fameuse fête du Bucentaure. C’est le
-nom du superbe vaisseau tout doré dans lequel le doge, accompagné du
-sénat, avec leurs longues robes de cérémonie, épousait la mer
-Adriatique. Le doge et le sénat se rendaient d’abord à l’église
-Saint-Georges pour y entendre l’office divin; ensuite il s’embarquait
-dans le Bucentaure, où il s’asseyait avec tout le sénat, que l’on voyait
-parfaitement à travers les glaces de ce bâtiment. Venise entier, dans
-les gondoles, le suivait. Les seules gondoles des ambassadeurs étaient
-de couleur et très magnifiques. Après une petite navigation le doge
-ouvrait une petite glace, tirait de son doigt un anneau d’or qu’il
-élevait en l’air, et qu’ensuite il jetait dans la mer en s’écriant à
-haute voix qu’il l’épousait.
-
-Les gondoliers étaient fort remarquables pour leur probité et leur goût
-pour la musique. Ils avaient leurs entrées à l’opéra, ce qui leur avait
-donné, de père en fils, un tel goût de chant et de poésie, que d’oreille
-ils mettaient en chant les stances de _la Jérusalem délivrée_; et, parmi
-ces compositions, il s’en trouvait de si jolies, que tous les ans on en
-faisait graver quelques-unes sous le titre de _Barcaroles_. On allait
-souvent les entendre chanter les soirs. Ils chantaient, ou en partie, ou
-tour à tour, en se répondant, et toujours avec un agrément infini.
-
-Comme on se l’imagine bien, la ville que je vis avec le plus
-d’enthousiasme fut Rome. Le cardinal de Bernis, auquel j’avais annoncé
-l’arrivée de madame la duchesse de Chartres, nous reçut avec une grâce
-dont rien ne peut donner l’idée. Il avait alors soixante-dix ans, une
-très bonne santé, et un visage d’une grande fraîcheur. Je n’ai jamais vu
-de magnificence surpasser la sienne; nous logions chez lui, il
-nourrissait nos femmes et nos valets de chambre; leur table était servie
-comme la sienne, et avec un surtout superbe. Tous les matins, après mon
-déjeuner, on apportait dans ma chambre un immense plateau chargé de
-glaces et de blanc-manger, que l’on renouvelait deux ou trois fois par
-jour. Il se mettait toujours à table entre madame la duchesse de
-Chartres et moi. Les dîners de la meilleure chère rassemblaient la
-meilleure compagnie. Je me baignai beaucoup à Rome, et toujours les
-soirs; et, aussitôt que j’étais dans le bain, on avertissait le
-cardinal, qui venait, avec son neveu, causer trois quarts d’heure avec
-moi.
-
-Je n’ai vu dans ma vie que deux choses qui surpassassent tout ce que mon
-imagination avait pu me représenter: la mer et Saint-Pierre de Rome. Le
-jour de la Saint-Pierre, il y avait dans l’église dix-huit orgues jouant
-ensemble, qui ne produisaient que l’effet d’un bon orgue dans une église
-ordinaire. On n’a jamais vu honorer Dieu, quand on n’a pas assisté au
-service divin dans ce temple admirable. Je crois que l’athée même y
-serait ému.
-
-Le cardinal de Bernis donna à madame la duchesse de Chartres de
-magnifiques conversations, c’est-à-dire des assemblées de deux ou trois
-mille personnes. On l’appelait le roi de Rome, et il l’était, en effet,
-par sa magnificence. Le cardinal Albani avait les plus belles
-collections de l’Italie. Il était si passionné pour toutes les choses
-antiques que, lorsqu’on ne voulait pas les lui vendre, il les volait; il
-a fait dans ce genre une action inouïe. Le prince de Palestrina avait,
-dans le jardin de sa maison de campagne, un superbe obélisque antique,
-qu’il refusa de vendre au cardinal Albani, qui voulait à tout prix en
-faire l’acquisition. Peu de temps après le prince fit un voyage; le
-cardinal envoya la nuit quatre mille hommes, qui entrèrent de force dans
-le jardin, enlevèrent l’obélisque et le lui apportèrent. Il le mit dans
-son jardin à la villa Albani. Comme le cardinal était excessivement
-puissant, le prince n’osa pas lui intenter un procès; il prit la chose
-en plaisantant. Ce prince de Palestrina était père de la duchesse de
-Cerifalco, qui passa neuf ans dans un souterrain, et dont j’ai conté
-l’étonnante histoire dans _Adèle et Théodore_. Le prince donna une fête
-à madame la duchesse de Chartres: la duchesse y vint par respect pour
-une princesse de la maison de Bourbon, car elle vivait dans la plus
-grande retraite, étant sujette depuis ses malheurs à tomber du haut mal;
-elle ne resta qu’un quart d’heure à cette fête. Cette malheureuse
-personne était d’une piété d’ange. Elle a toujours ignoré, et l’on n’a
-jamais su pourquoi son barbare époux l’avait enfermée dans ce
-souterrain. Le duc son mari, lorsqu’il fut lui-même à l’article de la
-mort, confia à un valet de chambre que, pour des raisons de famille, il
-avait enfermé dans un souterrain une femme coupable et folle. Le valet
-de chambre reçut une clef du souterrain, pour secourir l’infortunée, qui
-depuis deux jours manquait de nourriture. Il frappa inutilement aux
-tours; elle ne vint point recevoir son pain et son eau, elle était
-évanouie: le valet entra, la secourut, la reconnut, lui donna de la
-nourriture pour plusieurs jours, lui laissa la clef du souterrain, et
-envoya à Rome un courrier au prince de Palestrina, avec un billet de la
-duchesse, qui, dans quatre lignes et demie, lui apprenait son existence,
-et l’appelait à son secours. Le prince, suivi de tous les hommes de sa
-famille, alla se jeter aux pieds du roi de Naples, et lui conter cette
-histoire. Le roi lui donna un régiment pour l’escorter au château au cas
-où la force serait nécessaire. Quand le prince de Palestrina y arriva,
-le duc vivait encore: on lui apprit, de la part du prince, que son crime
-était connu, et qu’on allait délivrer sa victime; le duc expira peu
-d’heures après. De Rome nous allâmes à Naples.
-
-Nous logeâmes chez l’ambassadeur, qui donna aussi des fêtes charmantes à
-madame la duchesse de Chartres. Nous arrivâmes à midi, et, en passant
-dans la rue de Tolède, qui est aussi peuplée que la rue Saint-Honoré, on
-nous vola deux porte-manteaux qui contenaient des habits de livrée de
-nos gens, et tous nos paniers de robes parées. Nous avions besoin de nos
-paniers pour être présentées le lendemain matin. L’ambassadeur en
-emprunta à des dames de sa connaissance; mais ces paniers étaient
-beaucoup plus grands que les nôtres, de sorte que nos robes se
-trouvèrent très raccourcies, et nous parûmes à la cour fort ridiculement
-habillées. L’ambassadeur conta notre aventure; on en rit beaucoup, et le
-roi dit à l’ambassadeur qu’il fallait s’adresser, de sa part, à un homme
-de justice qu’il lui nomma, qu’il fît venir le chef de cette bande de
-filous, qu’il connaissait, et qu’il lui ordonnât, au nom du roi, de
-rendre ces paniers, et gratuitement; ces voleurs étaient tolérés par le
-gouvernement, auquel ils donnaient une rétribution. Ce que je trouvai
-fort étrange à Naples, c’est que le roi donnait sa main à baiser à
-toutes les dames: ce qui ne s’est jamais vu en France; mais, en allant
-dîner, il les faisait toutes passer devant lui, galanterie que nos rois
-n’avaient pas. Nous dînâmes deux fois chez la reine. Cette princesse
-ressemblait beaucoup à la reine de France; elle avait moins d’éclat et
-de noblesse; mais sa physionomie était extrêmement douce, ses manières
-étaient remplies de grâce: elle avait des talents, de l’esprit et de
-l’instruction; elle aimait beaucoup la musique, elle chantait
-agréablement l’italien. Nous la vîmes, deux ou trois fois dans son
-intérieur, donner des leçons aux princesses ses filles. Elle leur
-expliquait des livres d’histoire en estampes, et parfaitement bien. Nous
-vîmes chez elle le petit prince royal, qui tétait encore. Sa nourrice
-était une paysanne de Calabre. La reine avait voulu qu’elle conservât
-son costume de paysanne, ce que je trouvai de fort bon goût. L’enfant
-était si accoutumé à être dans les bras de sa mère que, lorsqu’elle
-faisait semblant de s’en aller de la chambre, il pleurait: ce qui prouve
-combien elle passait de temps dans son intérieur avec ses enfants.
-
-Le roi chanta, par galanterie pour madame la duchesse de Chartres, une
-vieille chanson française. Sa voix royale ne me fit pas autant plaisir
-que celle de la reine. Ce prince, qui était très bon et très affable,
-avait reçu une éducation si négligée, qu’il ne savait pas alors
-parfaitement l’italien: il ne parlait que le napolitain. Au reste, le
-roi de Naples était alors extrêmement jeune: il a regagné depuis, par
-l’expérience, par l’étude et par sa conduite, tout ce qui peut donner de
-la dignité personnelle à un souverain.
-
-Je vis à Naples une chose qui m’intéressa vivement, ce fut le
-déroulement des manuscrits brûlés: l’inventeur de cette opération
-ingénieuse et lente la fit devant nous; mais il n’avait pas d’élèves, et
-ce travail si curieux n’avançait point. Il déroulait, dans ce moment, un
-ouvrage sur la musique.
-
-La beauté du climat de Naples est incomparable, ainsi que celle de son
-port, de ses sites et de ses environs, si curieux d’ailleurs par tant de
-merveilles de la nature, et que nous vîmes toutes avec détail. Nous
-allâmes souvent dans la maison de campagne de la princesse de
-Francaville; nous vîmes dans son jardin des ananas en pleine terre; nous
-en mangeâmes, nous les trouvâmes délicieux, et M. de Genlis nous dit
-qu’ils étaient aussi bons que ceux des Indes. Il fallait avoir une
-assiette creuse lorsqu’on les coupait, et cette assiette se remplissait
-de jus. Cependant, la princesse de Francaville était la seule qui en
-eût: personne d’ailleurs ne les cultivait; le roi même n’en avait pas.
-J’ai mangé à Naples les plus belles et les meilleures figues que j’aie
-jamais vues; elles étaient grosses comme de belles poires.
-
-Nous ne montâmes point le Vésuve, parce que, dans ce moment, il jetait
-beaucoup d’étincelles et lançait des pierres. Nous vîmes avec admiration
-la belle ville antique découverte de Pompéi, et la grotte de Pausilippe.
-Une des choses qui me charma le plus furent les guirlandes de vigne qui,
-partout dans la campagne, unissent les arbres les uns aux autres. Nous
-avions déjà vu cette manière de cultiver la vigne dans la Lombardie;
-mais, dans ce dernier pays, les arbres sont petits, et dans les environs
-de Naples ils sont tous majestueux et de la plus grande élévation.
-
-Dans nos promenades avec l’ambassadeur, il nous fit une malice qui nous
-causa une frayeur extrême. Il nous fit passer (ce que les femmes évitent
-toujours à Naples) sur le quai où se tenaient les lazzaroni, où ils
-avaient la permission d’être tout nus, sans chemise, sans nul vêtement
-et nulle draperie. Tout leur corps, ainsi que leur visage, est d’un
-rouge foncé; ils ressemblent à d’effrayants sauvages.
-
-La veille de notre départ, nous allâmes à la fameuse chartreuse de
-Saint-Martin, où les femmes n’entrent jamais. Madame la duchesse de
-Chartres avait un bref du pape pour y entrer avec toute sa suite. On
-voit dans ce monastère le fameux crucifix de Michel-Ange, dont
-l’admirable vérité de l’expression a fait dire sérieusement que
-Michel-Ange avait eu la barbarie de le peindre d’après un homme qu’il
-avait fait secrètement crucifier dans son atelier: calomnie absurde
-autant qu’atroce, qui n’aura d’abord été qu’une exagération d’éloge, et
-qui est devenue ensuite un conte populaire, mais démenti par la vie
-entière de l’artiste.
-
-Nous quittâmes Naples, enchantées de la ville, des environs, de la cour,
-et de notre ambassadeur, qui avait donné à la princesse des fêtes
-charmantes. Nous avons encore séjourné dans une autre cour, à Parme.
-L’infant était d’une très grande piété; nous fûmes frappées de sa
-ressemblance avec madame la duchesse de Chartres, dont il avait
-d’ailleurs la bonté et l’aimable caractère. L’infante, sœur de la reine
-de France, était une princesse fort extraordinaire; elle n’aimait que la
-chasse; elle passait la plus grande partie de sa vie à cheval, dans les
-bois. Elle eut aussi une grande envie de m’entendre jouer de la harpe;
-je m’y refusai, sous prétexte que ma harpe était dérangée; mais j’eus
-cette complaisance pour notre ambassadrice, la comtesse de Flavigny, qui
-me promit qu’il n’y aurait chez elle que six personnes de ses amis, qui
-ne le diraient pas. Nous logions dans le palais. Je fis porter ma harpe
-chez madame de Flavigny, et je me mis à jouer tout de suite après le
-souper. Je jouais depuis dix ou douze minutes, lorsque tout à coup les
-deux battants de la porte du salon s’ouvrirent, et nous vîmes paraître
-l’infante: ce fut un coup de foudre. L’infante, avec beaucoup de grâce,
-nous dit que nous avions été trahies, et qu’elle espérait que je ne
-l’empêcherais pas de profiter de ma complaisance pour madame de
-Flavigny. Je fis une courte apologie; et, pensant que la meilleure
-serait de jouer de la harpe tant qu’elle le voudrait, je m’exécutai de
-bonne grâce, ayant l’air de n’être occupée que du soin de lui plaire.
-Son obligeance pour moi fut extrême. Le lendemain elle ne parla que de
-ma harpe, et elle dit qu’elle en avait la tête si remplie, qu’ayant eu à
-écrire à l’impératrice sa mère, ma harpe tenait une grande page de sa
-lettre.
-
-Pour finir l’histoire des cours des sœurs de la reine de France, j’ai
-interrompu le fil de mon voyage, car de Naples nous retournâmes à Rome,
-où nous séjournâmes encore une quinzaine de jours. Le cardinal, à notre
-départ, eut une attention pour la princesse qui pensa nous être bien
-funeste: il fit mettre des roues neuves à notre voiture. Ces roues ne se
-trouvaient pas proportionnées à la voiture, il était impossible d’aller
-bon train dans le plus beau chemin du monde sans verser; c’est ce qui
-nous arriva à un demi-quart de lieue de Rome: la voiture versa du côté
-de madame la duchesse de Chartres. Ne voulant pas tomber sur elle, je me
-jetai, du premier mouvement, de l’autre côté, je cassai la glace et je
-me blessai à la tête; tandis qu’on relevait la voiture, nous allâmes à
-pied nous réfugier dans un mauvais cabaret appelé la Storta, qui était
-sur la route: nous envoyâmes un courrier à Rome pour demander nos
-vieilles roues, que le chevalier de Bernis, escorté d’une charrette qui
-les portait, nous ramena. Nous avons fait tout le reste du voyage avec
-ces mêmes roues et sans accident. Nous revînmes en France par Turin.
-Nous restâmes à cette cour huit ou dix jours; nous y revîmes avec un
-grand intérêt madame Clothilde, épouse du prince de Piémont: cette
-princesse, douée de toutes les vertus, était unie à un prince digne
-d’elle, par sa piété, sa bienfaisance et sa vie exemplaire.
-
-Toutes nos lettres de Paris nous annonçaient que la princesse serait
-exilée en arrivant, pour avoir fait ce voyage sans permission. Nous
-allâmes sur-le-champ à la cour. Madame la duchesse de Chartres fut reçue
-sèchement; toute la disgrâce se borna à cela, et très peu de temps
-après, on n’eut plus l’air de penser à notre escapade.
-
-Madame la duchesse de Chartres avait déjà deux garçons: l’aîné
-s’appelait duc de Valois. Il était depuis longtemps convenu entre nous
-que si elle avait une fille, j’en serais la gouvernante. J’étais décidée
-à ne point élever la princesse au Palais-Royal, mais à me mettre dans un
-couvent avec elle. Ce sacrifice était grand à mon âge. J’avais tant
-d’attachement pour M. le duc et madame la duchesse de Chartres que cette
-résolution ne me coûtait rien. Tous ces projets furent secrets entre
-madame la duchesse de Chartres et moi. Elle désirait avec passion une
-fille, elle me confia qu’elle l’avait demandée à Dieu dans toutes les
-églises d’Italie. Ainsi, sa joie fut extrême en mettant au monde deux
-petites princesses. Dans les premiers jours de leur existence, elles
-étaient d’une faiblesse extrême. On les confia aux soins de madame de
-Rochambeau, et elles restèrent au Palais-Royal jusqu’au moment où je
-devais les prendre. Pendant ce temps, on bâtissait notre pavillon de
-Belle-Chasse.
-
-J’allais tous les jours passer une heure dans l’appartement des petites
-princesses, que j’aimais déjà passionnément. Enfin, le moment arriva où
-j’allais me séparer du monde, et entrer dans un couvent; j’avais trente
-et un ans (1777), une santé parfaite, et à la figure que j’avais
-conservée j’aurais pu m’ôter plusieurs années. Depuis un an je ne
-mettais plus de rouge. Voici comment je quittai le rouge. Étant à
-Villers-Cotterets, dans ma jeunesse, à l’âge de vingt et un à vingt-deux
-ans, on parla des vieilles femmes qui mettaient toujours du rouge, et on
-les critiqua, je dis que, pour moi, j’étais décidée à le quitter à
-trente ans; on se récria, et surtout M. le duc de Chartres: je lui
-offris de parier une discrétion que je quitterais le rouge le 25 janvier
-1776, et je tins parole. On n’oublia pas cette singulière gageure; le 25
-janvier je trouvai dans mon cabinet une poupée de grandeur naturelle,
-assise devant mon bureau une plume à la main et coiffée avec des
-millions de plumes. Sur mon bureau était d’un côté une rame de superbe
-papier, et de l’autre trente-deux livres in-8º blancs, reliés en
-maroquin rouge; aux pieds de la poupée était un carton rempli de petits
-papiers à billet, d’enveloppes, de cire à cacheter, de poudre d’or et
-d’argent, avec un canif, des ciseaux, une règle, un compas, etc. Ce
-présent m’enchanta; je n’ai jamais mis de rouge depuis.
-
-J’entrai à Belle-Chasse dans le pavillon charmant bâti au milieu du
-jardin, et sur mes plans: ce pavillon communiquait au couvent par un
-long berceau de treillage recouvert de toile cirée et chargé de vigne.
-Toute la communauté, conduite par la prieure, vint recevoir mes petites
-princesses à la grande porte du couvent: ensuite, nous allâmes nous
-établir dans notre jolie maison. Je ne sentis que de la joie en entrant
-dans ce paisible asile où j’allais exercer un si doux empire: je pensais
-que je pourrais me livrer à mes véritables goûts, et que je ne serais
-plus en butte à la méchanceté qui m’avait causé tant de chagrins! Je ne
-fus pas fort tranquille les premiers jours, parce que la curiosité
-attira à Belle-Chasse toutes les personnes du Palais-Royal et tout ce
-que je connaissais d’ailleurs. Tout le monde fut enchanté de mon
-établissement, qui était en effet charmant. J’avais dans ma chambre à
-coucher une grande alcôve, dont mon lit n’occupait que la moitié; il s’y
-trouvait un passage qui donnait dans la chambre des princesses à côté de
-la mienne, et dont je n’étais séparée que par une porte de glace sans
-tain et sans rideau, de sorte que je pouvais voir de mon lit tout ce qui
-se passait chez elles. Une des pièces de l’appartement contenait dans
-des armoires de glaces tout mon cabinet d’histoire naturelle: je n’avais
-emporté du Palais-Royal que cela et mon bureau. J’ai été la première
-femme qui ait eu un bureau; ce que l’on critiqua beaucoup d’abord, et
-ensuite presque toutes les femmes en eurent.
-
-Un jour, au Palais-Royal, M. le duc de Chartres me chargea de lui
-trouver pour Mousseaux, un bon jardinier qui voulût épouser une jeune
-laitière. Je me rappelai aussitôt une jeune Rose, fille de la laitière
-du château de Genlis; je calculai qu’elle devait avoir dix-huit ans, et
-j’écrivis à madame Foret, sa mère, qui m’apprit qu’elle n’était point
-mariée: alors je la fis venir, je la mis à Paris, chez madame Adam, la
-plus célèbre laitière; elle apprit là à faire d’excellents fromages à la
-crème, et à se perfectionner dans tout ce qui avait rapport à cet état.
-Elle y resta trois mois; pendant ce temps, je cherchai un jardinier;
-j’en trouvai un qui a été fort célèbre dans son art: il était Allemand,
-et s’appelait Etickausen. Rose était jolie et d’une honnêteté parfaite;
-mon jardinier en devint tout de suite amoureux; je lui donnai un joli
-trousseau, je la mariai, et je la menai moi-même à l’église; ensuite
-j’eus le plaisir de la conduire à Mousseaux, dans une charmante petite
-maison que M. le duc de Chartres avait fait bâtir exprès pour eux, en
-forme d’une grande laiterie ornée, toute meublée, avec des armoires
-remplies de linge de ménage, de faïence, de casseroles, et contenant en
-outre douze couverts d’argent. M. le duc de Chartres, en ma faveur, leur
-donna mille écus de gages, et Etickausen, pour compléter le bonheur de
-sa femme, imagina une chose charmante: à son insu il fit venir à Genlis
-sa mère, qu’elle trouva dans sa maison, sans s’y attendre. J’étais seule
-dans la confidence; Etickausen, pour lui causer cette surprise, n’avait
-pas voulu qu’elle assistât au mariage; il garda toujours avec lui cette
-bonne femme, dont il eut tous les soins possibles, et qu’il ne quitta
-que lorsque je la lui demandai par la suite, pour en faire notre
-laitière à Saint-Leu.
-
-J’ai conduit la maison de Belle-Chasse et l’éducation des princesses et
-des princes, leurs frères, avec une économie remarquable, et qui a été
-citée: mon premier principe était de compter tous les jours, et de
-savoir le prix des choses, et surtout les doses de comestibles données
-chaque jour à la cuisine pour les repas. Les doses ne changent jamais;
-c’est là-dessus principalement qu’il y a du gaspillage quand on n’y fait
-pas une extrême attention. Je savais donc ce qu’il fallait donner de
-vermicelle ou de riz pour un potage de quatre, huit, douze personnes,
-pour le sucre, les compotes, les crèmes, etc., l’huile, le beurre, le
-laitage, etc. Enfin, j’envoyais toutes les semaines à la halle un homme
-dont je connais la probité: il s’informait du prix de toutes les
-denrées, et il me rapportait ce détail par écrit. On lit avec plaisir
-dans les Lettres et les Mémoires de madame de Maintenon les conseils de
-ménage qu’elle donne sans cesse à son frère et à sa jeune belle-sœur,
-leur prescrivant ce qu’ils doivent se faire servir à leur dîner, les
-instruisant du prix des comestibles, etc. Cette bonhomie et ces petits
-soins plaisent dans une personne qui vivait dans un si grande monde.
-
-Je menais à Belle-Chasse une vie délicieuse; par ma place j’étais
-dispensée de l’ennui mortel d’aller faire des visites; je n’en faisais
-uniquement qu’à Madame de Puisieux; ces visites étaient rares, parce
-qu’elle venait très souvent chez moi, les soirs, depuis huit heures
-jusqu’à dix, où notre grille se fermait; cette grille ne pouvait être
-ouverte que par une religieuse; nous en avions deux que l’on changeait
-toutes les semaines, et qui se tenaient au bas de notre escalier
-intérieur. Les hommes entraient dans notre pavillon, c’était un droit de
-princesse du sang; mais ils étaient obligés de sortir à dix heures au
-plus tard. Quand on voulait entrer, on sonnait à la grille, et les
-religieuses, rabattant leur voile, allaient ouvrir. Les valets de
-chambre, les valets de pied et nos domestiques se tenaient le jour dans
-nos antichambres, mais ils sortaient tous les soirs à dix heures; aucun
-homme ne couchait dans notre pavillon, et les religieuses, en s’en
-allant, emportaient les clefs de notre grille.
-
-Les plus heureuses années de ma vie ont été celles que j’ai passées aux
-châteaux de Saint-Aubin, de Genlis et de Sillery, et à Belle-Chasse.
-
-J’avais obtenu la permission d’avoir à Belle-Chasse ma mère et mes
-enfants avec moi.
-
-Pour éviter des dépenses inutiles, j’avais décidé qu’aucun de mes amis
-ne dînerait à Belle-Chasse, à l’exception de mon mari, de mon frère et
-de mes deux belles-sœurs, mais ils y dînaient rarement.
-
-La beauté extraordinaire de ma fille aînée, ses talents surprenants pour
-son âge et son charmant caractère; ma place de dame restée vacante, et
-qu’elle devait avoir, et enfin un régiment promis à celui qu’elle
-épouserait, me la faisaient dès lors demander par beaucoup de personnes.
-Je n’avais nulle envie de la marier si jeune, et j’attachais un grand
-intérêt à finir son éducation; elle était déjà bonne musicienne, elle
-jouait d’une manière surprenante du clavecin, et, pour le moins, aussi
-bien de la harpe, que je lui avais seule enseignée avec la méthode que
-j’ai inventée d’exercer séparément les deux mains, par des passages
-contenant successivement toutes les difficultés. Je l’avais commencée à
-neuf ans, et à treize elle jouait sur la harpe, avec une très belle
-exécution, les pièces de clavecin les plus difficiles; elle dessinait la
-figure d’une manière charmante, et d’après nature; peu de temps après
-elle a peint avec perfection dans tous les genres, en miniature et à
-l’huile; elle a eu les mêmes succès pour le clavecin, pour la harpe. Je
-n’ai vu personne danser aussi bien qu’elle. Outre ces talents agréables
-et brillants, elle a eu beaucoup d’instruction et de solidité dans
-l’esprit; par la suite elle étudia la chimie, et, en faisant des
-expériences, elle découvrit un sel qui a porté son nom. Sa sœur, remplie
-de bonnes qualités, de gentillesse, de finesse et d’esprit, avait moins
-d’aptitude pour les arts, à l’exception du dessin, dans lequel, ainsi
-que dans la peinture, elle excelle aujourd’hui dans plusieurs genres;
-mais la nature lui avait refusé de grandes dispositions pour la musique.
-Ma famille était cependant très musicale: mon père, ma mère, ma tante,
-mon frère, mon mari, ma fille aînée et moi, nous étions bien organisés
-pour la musique.
-
-Je dirai ici en passant que, pour la musique, on ne forcera jamais la
-nature, à moins d’une constante application; j’ai donné à ma fille
-Pulchérie les meilleurs maîtres, Charpentier, pour le clavecin, Piccini,
-pour le chant, moi, pour la harpe, et en outre un répétiteur; elle a eu,
-dans les deux dernières années de son éducation, jusqu’à dix-huit louis
-par mois de maîtres, et je n’ai jamais pu lui donner un talent musical;
-sa sœur ne m’a coûté que le quart, et elle en avait de supérieurs: il
-est bien regrettable d’avoir employé inutilement un temps si
-considérable, qu’on aurait pu donner à l’acquisition de connaissances
-solides. Cependant je ne négligeai point de lui apprendre l’histoire et
-les différentes choses qui peuvent orner l’esprit: elle apprit aussi,
-avec succès, l’anglais et l’italien; mais, en sacrifiant la musique,
-j’aurais pu lui donner une instruction véritablement extraordinaire.
-
-Mais elle tenait de la nature, ce qui vaut mille fois mieux que les
-talents les plus brillants, une âme noble, désintéressée et la
-sensibilité la plus touchante; je n’en citerai qu’un trait, qui pourra
-seul en donner l’idée. Elle avait quinze ans, nous étions à
-Belle-Chasse, je savais qu’elle prenait soin d’une pauvre vieille femme
-qui logeait dans notre rue, et je croyais que ce soin se bornait à lui
-donner la plus grande partie de ses menus plaisirs et de l’argent que
-lui donnaient, à sa fête et au jour de l’an, son père et mon beau-frère.
-Nous étions en hiver et le froid était excessivement rigoureux. Comme
-j’avais réglé à Belle-Chasse toute espèce de dépense, j’avais décidé
-qu’on ne porterait dans sa chambre, pour toute la matinée, que trois
-bûches, et je m’aperçus que tous les matins en descendant chez moi elle
-avait un air frileux que je ne lui avais jamais vu, elle grelottait, se
-mettait dans le feu, se brûlait, etc. J’avais beau la gronder, elle ne
-répondait rien et recommençait le lendemain, ce qui dura plus de six
-semaines; enfin mon fidèle Horain, qui avait toujours l’œil aux intérêts
-de la maison, vint m’avertir qu’il avait découvert qu’un marmiton nommé
-Albinori emportait de Belle-Chasse, tous les matins, de très bonne
-heure, une certaine quantité de bois, et que, pris sur le fait, il avait
-refusé insolemment d’entrer en explication; je fis venir Albinori, je le
-questionnai avec une grande sévérité, ce qui ne l’effraya pas du tout;
-il me déclara qu’il n’avait agi que par l’ordre de mademoiselle de
-Genlis (on appelait ainsi madame de Valence depuis le mariage de sa
-sœur), qui se passait de feu depuis deux mois pour donner tout son bois
-à sa vieille femme, et Albinori, qui me fit cette confidence avec tout
-l’orgueil d’un ambassadeur chargé d’une mission honorable, me recommanda
-de n’en rien dire à mademoiselle de Genlis, parce qu’elle lui avait fait
-promettre le plus grand secret. On peut juger du plaisir inexprimable
-que me causa cette découverte! J’envoyai une voie de bois à la vieille
-femme, à condition que Pulchérie garderait ses trois bûches.
-
-Quoique ma fille aînée n’eût que quatorze ans, je me décidai enfin à la
-marier. Le choix de M. de Genlis se fixa sur un Belge, M. le marquis de
-Becelaer de Lawœstine: il avait vingt ans, une figure charmante aussi
-agréable que régulière, une grande naissance, il était fils unique; son
-père possédait une terre de soixante mille livres de rente auprès de
-Bruxelles; enfin M. de Lawœstine devait hériter de la grandesse après la
-mort de madame la princesse de Ghistelle, sa tante, qui avait cinquante
-ans et qui n’avait point d’enfants. Le père de M. de Lawœstine était
-fort avare et ne voulut donner que six mille francs; mais M. de Genlis
-donna à son gendre sa place de capitaine des gardes, et mon logement
-tout meublé du Palais-Royal; ce qui, joint à la place de dame de ma
-fille et à l’assurance d’être riche un jour, leur formait un sort très
-convenable. Je donnai pour le trousseau de ma fille une quantité de
-belles robes en pièces, que j’amassais depuis dix ans, avec ce dessein;
-en outre, j’avais une très grande quantité de porcelaine et de vermeil;
-j’en fis un partage à peu près égal entre elle et sa sœur, sans me
-réserver une seule tasse. Je mis sur-le-champ Pulchérie en possession de
-son lot, que je fis porter dans sa chambre. Je fis acheter pour moi un
-cabaret de terre de pipe; on ne m’a jamais vue depuis à Belle-Chasse
-sortir de cette simplicité, que j’ai attribuée à madame d’Alnane, dans
-_Adèle et Théodore_. Enfin je donnai à ma fille aînée ce que j’avais de
-plus beau en diamants et en bijoux, de très beaux bracelets, entre
-autres, et un papillon de diamants; je donnai tout le reste à sa sœur:
-j’avais trente-trois ans; j’aurais fait, sans aucun effort, les mêmes
-sacrifices à vingt. Huit jours avant le mariage, on m’apporta, de la
-part de M. le duc et de madame la duchesse de Chartres, de magnifiques
-bracelets et une superbe aigrette de diamants, présent de noce pour ma
-fille.
-
-Ma tranquillité fut troublée par un événement qui me causa une vive
-affliction. L’aînée des deux petites princesses, mademoiselle d’Orléans,
-prit la rougeole; comme il fallait séparer d’elle sa sœur, j’offris à
-madame la duchesse de Chartres, ou de l’emmener à Saint-Cloud, ou de
-rester à Belle-Chasse avec la malade. Madame la duchesse de Chartres,
-quoiqu’elle n’eût point eu la rougeole, voulut soigner la malade. Alors
-j’allai à Saint-Cloud avec l’autre princesse, qui n’eut point cette
-maladie; mais le neuvième jour, le médecin, M. Barthès (M. Tronchin
-était mort), jugea fort mal à propos que l’on pouvait transporter la
-princesse au Palais-Royal: il faisait froid, ce transport causa une
-rechute à l’enfant, qui mourut au bout de six jours. La princesse qui me
-restait prit le nom d’Orléans, elle avait eu jusqu’alors celui de
-Chartres: elle était âgée de cinq ans. Rien ne peut exprimer la douleur
-qu’éprouva cette enfant de la mort de sa sœur; elle se contraignait
-devant moi pour ne pas m’affliger. Souvent, dans la chambre, me tournant
-le dos et paraissant jouer, elle pleurait en silence. Il fallut faire
-disparaître tous les joujoux qui avaient servi à sa sœur, et lui en
-donner qui n’eussent aucune ressemblance avec ceux-là.
-
-Cependant M. le duc de Chartres s’occupait du soin de donner un
-gouverneur à ses fils. L’aîné, M. le duc de Valois, avait près de huit
-ans.
-
-Un soir que M. le duc de Chartres vint, comme à l’ordinaire, entre huit
-et neuf heures, à Belle-Chasse, il me trouva seule, et il me dit
-sur-le-champ qu’il n’avait plus de temps à perdre pour nommer un
-gouverneur, parce que, sans cela, ses enfants auraient le ton de garçons
-de boutique; et il me conta que, le matin, M. le duc de Valois lui avait
-dit qu’il avait bien tambouriné à sa porte, et que, dans le même
-entretien, il avait ajouté, en parlant de ses promenades à Saint-Cloud,
-qu’on y était bien tourmenté par la parenté, ce qui signifiait, par les
-insectes appelés cousins. Voilà les choses importantes qui décidèrent M.
-le duc de Chartres à ne plus différer la nomination d’un gouverneur. Il
-me consulta sur le choix: je lui proposai M. de Schomberg, il le refusa,
-en disant qu’il rendrait ses enfants pédants; je proposai le chevalier
-de Durfort, il dit qu’il leur donnerait de l’exagération et de
-l’emphase; je parlai de M. de Thiars, M. le duc de Chartres répondit
-qu’il était trop léger, et qu’il ne s’en occuperait pas du tout. Alors
-je me mis à rire, et je lui dis: «Eh bien, moi!» Pourquoi pas? reprit-il
-sérieusement. L’air et le ton de M. le duc de Chartres me frappèrent
-vivement: je vis la possibilité d’une chose extraordinaire et glorieuse,
-et je désirai qu’elle pût avoir lieu. Je lui dis franchement ma pensée.
-M. le duc de Chartres parut charmé et me dit: «Voilà qui est fait, vous
-serez leur gouverneur.» Ce furent ses propres paroles. Nous décidâmes
-tous les arrangements; il fut convenu que l’on conserverait M. de
-Bonnard et l’abbé Guyot, précepteur, qui avait aussi été placé à ma
-recommandation; que ces messieurs amèneraient les princes tous les
-matins à Belle-Chasse, à midi, et les ramèneraient à dix heures du soir;
-que l’on achèterait une maison de campagne pour y passer tous les ans
-huit mois et que je serais maîtresse absolue de leur éducation. Sachant
-que je donnerais moi-même les leçons d’histoire, de mythologie, de
-littérature, etc., ce qui, joint aux leçons que je donnais à
-mademoiselle d’Orléans, ne me laisserait pas un instant de liberté, M.
-le duc de Chartres m’offrit vingt mille francs: je lui répondis qu’un
-tel engagement et de tels soins ne pouvaient être payés que par
-l’amitié; il insista, je refusai positivement. J’ai donc fait
-gratuitement cette éducation de trois princes. Je l’ai consigné dans les
-_Leçons d’une gouvernante_, que je fis imprimer au commencement de
-l’année 1790, sous les yeux de M. le duc et de madame la duchesse
-d’Orléans, qui n’ont jamais nié cette vérité. Madame la duchesse de
-Chartres vit avec une joie extrême que je me chargeais de tous ses
-enfants. M. le duc de Chartres, avant de le déclarer publiquement, alla
-à Versailles en faire part au roi; nous imaginions qu’il blâmerait cette
-singularité; tout au contraire il l’approuva en disant: «Vous faites
-très bien, et je le trouve bon.» Alors la chose fut déclarée. Cet
-événement ne produisit pas autant de surprise que je l’avais craint; en
-général la chose fut approuvée.
-
-On convint que les matins au Palais-Royal, les princes, levés à sept
-heures, prendraient avec M. l’abbé leur leçon de latin et leur
-instruction religieuse, et celle de calcul avec M. Lebrun, qui ensuite
-les amènerait à Belle-Chasse à onze heures. L’abbé et M. Lebrun y
-restaient, ou, à leur choix, s’en allaient et revenaient pour le dîner à
-deux heures. Après le dîner ils étaient maîtres d’aller où ils
-voulaient; je me chargeais toute seule du reste de la journée, jusqu’à
-neuf heures; ces messieurs revenaient pour le souper et emmenaient les
-princes à dix heures. Je priai M. Lebrun de faire un journal détaillé de
-la matinée des princes, jusqu’à onze heures, en laissant une marge pour
-mes observations. J’écrivis les premières pages de ce journal. Ces pages
-contenaient des instructions particulières pour M. Lebrun, sur
-l’éducation des princes. M. Lebrun m’apportait tous les matins ce
-journal, je le lisais sur-le-champ; je grondais ou je louais, je
-punissais ou je récompensais les princes, en conséquence de cette
-lecture. J’avais pensé que ces journaux auraient un grand intérêt pour
-M. le duc et madame la duchesse de Chartres; mais ils n’ont jamais voulu
-les lire, disant qu’ils s’en rapportaient entièrement à moi.
-
-M. le duc de Valois, qui, comme je l’ai dit, avait huit ans, était d’une
-inapplication inouïe. Je commençai par leur faire des lectures
-d’histoire; M. le duc de Valois n’écoutait pas, s’étendait, bâillait, et
-je fus étrangement surprise, à la première lecture, de le voir couché
-sur le canapé sur lequel nous étions assis et mettre ses pieds sur la
-table qui était devant nous. Pour faire connaissance, je le mis
-sur-le-champ en pénitence; je lui fis si bien entendre raison qu’il ne
-m’en sut aucun mauvais gré: il avait un bon sens naturel qui, dès les
-premiers jours, me frappa; il aimait la raison comme tous les autres
-enfants aiment les contes frivoles; dès qu’on la lui présentait à propos
-et avec clarté, il l’écoutait avec intérêt: il s’attacha passionnément à
-moi, parce qu’il me trouva toujours conséquente et raisonnable. Il
-fallut le défaire d’une quantité de mauvaises locutions et d’une
-infinité de manières ridicules: il craignait les chiens; je n’eus besoin
-que d’une seule conversation pour faire sentir à M. le duc de Valois la
-sottise de cette pusillanimité; il m’écouta attentivement, m’embrassa et
-me demanda un chien. Je lui en donnai un; il vainquit sur-le-champ sa
-répugnance, qui était devenue très réelle. Il avait aussi horreur de
-l’odeur du vinaigre, manie que je lui fis perdre aussi facilement que
-son antipathie pour les chiens.
-
-Je reconnus promptement qu’il avait une mémoire véritablement étonnante;
-je me flatte d’avoir su développer et cultiver en lui ce beau don de la
-nature.
-
-Je pris pour second valet de chambre à Belle-Chasse un musicien
-allemand, qui jouait du piano, et qui en outre savait parfaitement sa
-langue par principes; ce fut lui qui enseigna l’allemand à M. le duc de
-Valois, qui en a toujours pris toutes les leçons sous mes yeux et dans
-ma chambre. Je lui donnai un valet de chambre italien, avec ordre de ne
-lui jamais parler que dans cette langue, ainsi qu’au prince son frère;
-enfin je lui donnai un maître de langue anglaise, dont il prit aussi les
-leçons dans ma chambre, ainsi que toutes celles qu’il a prises à
-Belle-Chasse, à l’exception du dessin: on dessinait le soir dans le
-salon, à la lampe.
-
-M. le duc de Chartres acheta Saint-Leu, maison charmante où nous avons
-passé tous les ans la belle saison, c’est-à-dire huit mois de l’année.
-Je fis faire, dans le beau parc de cette maison, un petit jardin pour
-chacun de mes élèves: ils y travaillèrent et plantèrent eux-mêmes.
-
-J’attachai en outre à leur éducation un pharmacien, nommé M. Alyon,
-botaniste et excellent chimiste. Il suivait les princes à toutes leurs
-promenades, pour leur faire cueillir des plantes et leur apprendre la
-botanique; en outre il nous faisait tous les étés un cours de chimie, où
-j’assistais régulièrement; enfin j’attachai encore à leur éducation un
-Polonais, nommé M. Merys, qui avait le plus grand talent pour le dessin
-et pour peindre les sujets à la gouache; j’imaginai de lui faire faire
-une lanterne magique historique; il la peignit sur verre, et il fit, sur
-mes descriptions par écrit, l’histoire sainte, l’histoire ancienne,
-l’histoire romaine, celle de la Chine et du Japon; on n’a rien vu de
-plus charmant que cette lanterne magique: tous mes élèves la montraient
-tour à tour, une fois par semaine.
-
-J’inventai pour mes élèves un jeu qui a fait leurs délices. Je leur fis
-mettre en action et jouer dans le château et dans le jardin, suivant les
-scènes, les voyages les plus célèbres. Tout le monde dans la maison
-avait un rôle dans ces espèces de représentations: j’y ai joué moi-même;
-nous avions des chevaux _frus_ pour les cavalcades; la belle rivière du
-parc nous figurait la mer, une suite de jolis petits bateaux formait nos
-flottes; nous avions un magasin de costumes. Les plus beaux voyages que
-nous ayons joués furent ceux de Vasco de Gama et de Snelgrave. Je fis
-faire en outre un petit théâtre portatif sur lequel on exécutait des
-tableaux historiques; je donnais les sujets, et, la toile baissée, M.
-Merys groupait les acteurs, qui étaient communément les enfants; ceux
-qui ne jouaient pas étaient obligés de deviner le sujet, soit
-historique, soit mythologique; on faisait ainsi dans la soirée une
-douzaine de tableaux. Le célèbre David, qui venait souvent à Saint-Leu,
-trouvait ce jeu charmant, et il avait un grand plaisir à grouper
-lui-même ces tableaux fugitifs. Je fis bâtir une véritable salle de
-comédie; le théâtre était d’une très jolie proportion; le fond s’ouvrait
-et laissait voir, quand on le voulait, une longue allée du jardin tout
-illuminée et ornée de guirlandes de fleurs. Durant le cours de
-l’éducation, nous avons joué successivement dans cette salle toutes les
-pièces de mon Théâtre: les enfants y jouèrent aussi des pantomimes. Il y
-en eut une si remarquable, que je ne puis la passer sous silence: ce fut
-celle de Psyché persécutée par Vénus. Madame de Lawœstine, âgée de
-quinze ans, représentait Vénus, sa sœur Psyché, et Paméla l’Amour. On ne
-verra jamais trois figures réunies offrir tant de beauté, de charmes et
-de grâce: David était enthousiasmé de cette pantomime, qui offrait,
-disait-il, la perfection du beau idéal.
-
-L’hiver, à Paris, j’avais rendu tous les moments utiles; j’avais mis un
-tour dans une antichambre, et aux récréations, tous les enfants, ainsi
-que moi, nous apprenions à tourner. J’appris avec eux ainsi
-successivement tous les métiers auxquels on peut travailler sans force:
-celui de gainier; j’ai fait avec eux une énorme quantité de
-portefeuilles de maroquin, aussi bien faits que ceux d’Angleterre; le
-métier de vannier, où j’ai excellé; nous avons fait des lacets, des
-rubans, de la gaze, du cartonnage, des plans en relief, des fleurs
-artificielles, des grillages de bibliothèque en laiton, du papier
-marbré, la dorure sur bois, tous les ouvrages imaginables en cheveux,
-jusqu’aux perruques; enfin, pour les garçons, la menuiserie. M. le duc
-de Valois y surpassa tous les autres: avec la seule aide de M. le duc de
-Montpensier, son frère, il fit pour l’ameublement d’une pauvre paysanne
-de Saint-Leu, dont il prenait soin, une grande armoire et une table à
-tiroir, aussi bien travaillées que si elles eussent été faites par le
-meilleur menuisier. Toutes ces choses ne prenaient point sur leurs
-études; c’était leur unique amusement, et jamais enfants ne se sont
-trouvés si heureux durant leur éducation.
-
-Tous les samedis, nous recevions du monde à Belle-Chasse; ce que j’avais
-établi pour former les princes à la politesse et à savoir écouter la
-conversation.
-
-Quand mademoiselle d’Orléans eut atteint l’âge de sept ans, nous eûmes
-de la musique et des spectateurs tous les samedis. A cet âge,
-mademoiselle d’Orléans, que j’avais commencée sur la harpe à cinq ans,
-jouait d’une manière véritablement surprenante. Aussitôt qu’on me
-réveillait, elle entrait dans ma chambre avec sa harpe et elle en jouait
-sans interruption pendant mon déjeuner et ma toilette, et pendant qu’on
-me coiffait; ce qui était toujours long parce que j’ai conservé mes
-grands cheveux jusqu’à l’émigration.
-
-Je puis dire avec vérité que je n’ai jamais connu un seul défaut à
-mademoiselle d’Orléans. Elle avait naturellement une vive piété et
-toutes les vertus. Elle faisait des fautes, mais, je le répète, elle
-n’avait pas un seul défaut, c’est-à-dire un mauvais penchant.
-
-J’ai déjà parlé du caractère de M. le duc de Valois; ses deux frères en
-avaient de fort différents: M. le duc de Montpensier était peu
-communicatif, mais son âme était sensible et généreuse; il y avait une
-élégance naturelle dans toute sa personne et quelque chose de romanesque
-dans sa figure, son caractère et ses manières.
-
-Le dernier des trois princes, M. le comte de Beaujolais, qu’on me donna
-à trois ans, était charmant de figure, d’esprit et de caractère: ses
-défauts même étaient aimables, chose que je n’aime pas qu’on dise, mais
-qu’il était impossible de ne pas trouver en lui. Nous trouvions aussi
-qu’il avait beaucoup de ressemblance avec Henri IV, que chaque Français
-croit avoir connu.
-
-On lui demandait pourquoi il donnait toujours à sa sœur de lait,
-lorsqu’elle venait le voir, ses plus beaux joujoux: «Eh mais,
-répondit-il, ce sont ceux que j’aime le mieux, et je pense que ceux-là
-lui feront plus de plaisir.» Comme il caressait beaucoup cette petite
-fille, on parut s’en étonner, en ajoutant qu’elle était bien laide. «Ah!
-s’écria-t-il, si elle était décrassée, on verrait!...»
-
-Au milieu de tous ces soins, je poursuivais avec plus d’ardeur que
-jamais mes études particulières; j’avais donné _Adèle et Théodore_, qui
-me causa mes premiers chagrins littéraires.
-
-La critique du monde dans _Adèle et Théodore_ me fit beaucoup d’ennemis,
-parce qu’elle était piquante et sans exagération. Toutes les parfileuses
-se déchaînèrent contre moi; j’avais le droit de les critiquer, car,
-malgré l’universalité de la mode, je n’avais jamais voulu parfiler;
-cette manière de demander des galons à tous les hommes, pour en tirer
-l’or et le vendre, ces présents de parfilage qu’on recevait au jour de
-l’an, me paraissaient les choses du monde les plus ignobles... Ce fut un
-trait de parfilage qui acheva de me gagner le cœur de M. le prince de
-Condé à Chantilly, lorsque je pariai contre le comte de Coigny
-vingt-quatre bobines d’or, de douze francs chacune, que je monterais
-sans tomber une des cascades en escalier: je gagnai, et le soir dans le
-salon je distribuai les bobines à toutes les dames, qui les reçurent de
-fort bonne grâce, quoiqu’elles eussent affecté d’être excessivement
-scandalisées, lorsque je m’engageai à monter la cascade. Ma critique fit
-tomber sans retour cette mode; on n’a pas vu depuis, dans la société,
-une seule femme pour oser demander de l’or à un homme pour le parfiler.
-Tous ces énormes sacs de parfilage disparurent, et l’on substitua à ce
-travail la tapisserie et la broderie, qui occupaient si agréablement nos
-mères et nos grands-mères.
-
-Dans ce temps, M. le duc d’Orléans mourut à Sainte-Assise. M. le duc de
-Chartres prit le nom d’Orléans, et l’aîné de mes élèves celui de
-Chartres. Ma tante, madame de Montesson, revint à Paris. M. le duc
-d’Orléans y alla six jours de suite et se conduisit pour elle de la
-manière la plus parfaite. Elle me reçut personnellement avec amitié, ce
-qui a duré depuis cette époque jusqu’à mon départ de France. Le roi fit
-défendre à ma tante de draper, et de mettre ses gens en deuil. Alors
-elle prit le parti de s’établir au couvent de l’Assomption, pendant
-toute l’année de son veuvage; elle ne reçut qu’à un parloir, dont elle
-fit dorer les grilles, chose dont on se moqua, non sans raison.
-
-Mon ouvrage sur la religion, que je fis pour la première communion de
-l’aîné de mes élèves, me rendit l’objet de la haine la plus implacable,
-la plus envenimée des philosophes: c’est l’ouvrage qui est intitulé _la
-Religion considérée comme l’unique base du bonheur et de la véritable
-philosophie_. Pendant que j’y travaillais, j’éprouvai le plus grand
-malheur de ma vie; je perdis ma fille aînée à vingt et un ans. Après
-avoir passé cinq ans dans le plus grand monde, sans guide, sans mentor,
-avec une éclatante beauté, des talents ravissants, l’esprit le plus
-distingué, elle n’avait jamais donné lieu à la plus légère médisance,
-elle était universellement aimée. Elle mourut, comme elle avait vécu,
-avec le calme et la piété d’un ange. Elle fut regrettée dans la société,
-comme je n’ai vu aucune jeune personne l’être. Je n’oublierai point que
-le roi même en fut douloureusement frappé; il mit ses deux mains sur ses
-yeux, en s’écriant: «C’est affreux!» C’est d’elle que la reine avait dit
-qu’elle avait le visage de Vénus, et la taille de Diane. Ce mot était
-joli parce qu’il la peignait réellement. Après sa mort on découvrit que
-plusieurs hommes qui n’avaient jamais osé montrer leurs sentiments,
-avaient été passionnément amoureux d’elle; quelques-uns d’entre eux en
-tombèrent malades de chagrin, entre autres le vicomte de Gand, et M. de
-Florian qui avait fait son portrait fort détaillé, charmant et très
-ressemblant, dans l’héroïne de son poème de _Numa_.
-
-Le chagrin altéra tellement ma santé que les médecins m’ordonnèrent
-d’aller à Spa; mais je ne le voulus pas, pour ne point quitter mes
-élèves; alors M. le duc et madame la duchesse d’Orléans décidèrent
-qu’ils iraient avec moi et tous les enfants. Je fus touchée comme je
-devais l’être de cette preuve d’amitié et de bonté.
-
-Je fis donner à Spa, par mes élèves, une fort belle fête à madame la
-duchesse d’Orléans. Les eaux de la Sauvinière lui ayant fait du bien,
-ses enfants firent autour de cette fontaine une promenade réellement
-ravissante, dans un bois qui était inculte et plein de pierres et de
-rochers. On traça des routes, les bois furent éclaircis et ornés de
-bancs, des ponts furent posés sur des torrents, et les bois parsemés de
-bruyères en fleur. A l’extrémité de cette promenade, on trouvait un
-bosquet qui avait une percée qui donnait sur un précipice d’une grande
-beauté par sa profondeur, et parce qu’il était parsemé de rochers
-majestueux, de sources, de verdure et d’arbres. Au delà de ce précipice,
-on découvrait une vue très belle et très étendue. Dans ce bosquet nous
-plaçâmes sur un tertre de gazon un autel à la Reconnaissance, en marbre
-blanc.
-
-Le jour de la fête j’avais invité les plus jolies personnes de Spa en
-les priant de se rendre à la fontaine à une heure après midi, vêtues de
-blanc, avec des plumes blanches, des bouquets, des écharpes de fleurs de
-bruyères et des rubans violets. Je fis placer, dans l’intérieur de la
-promenade, toutes les femmes différemment groupées, les unes se
-promenant, les autres assises, etc. Madame la duchesse d’Orléans vint
-après nous; elle trouva tous les hommes à l’entrée. La musique du
-Vaux-hall joua dès qu’elle parut, et m’avertit de son arrivée. Aussitôt,
-suivie de ses quatre enfants, j’allai la recevoir à l’entrée de la
-promenade. Ses enfants tenaient des râteaux, pour marquer qu’ils
-venaient d’achever cette promenade, dont ils lui faisaient l’hommage, ce
-qu’exprima M. le duc de Chartres de très bonne grâce. Après cette
-explication, ses enfants la quittèrent, et par le chemin le plus court,
-furent se rendre au bosquet de l’autel. Toutes les allées étaient
-décorées de guirlandes de bruyères, dont la couleur violet tendre
-formait un effet charmant avec la verdure. Les tapis des mêmes fleurs
-couvraient en entier le bois, une profusion de guirlandes
-s’entrelaçaient aux arbres, les ruisseaux qui coupaient le gazon
-formaient des cascades; une trentaine de jolies femmes, dispersées dans
-cette promenade, la beauté du ciel, tout cela formait un ensemble dont
-il est difficile de se faire une idée. Nous fîmes promener madame la
-duchesse d’Orléans environ un quart d’heure. Au bout de ce temps la
-musique cessa, et nous arrivâmes au bosquet. Là elle retrouva, autour de
-l’autel, ses quatre enfants, formant le plus charmant groupe. L’autel et
-tout le bosquet étaient ornés de guirlandes de fleurs. Les enfants en
-tenaient qu’ils posaient sur l’autel. M. le duc de Chartres, assis au
-pied, tenait un style, et paraissait écrire sur l’autel le mot
-Reconnaissance. Après avoir laissé le temps de contempler ce tableau,
-les enfants de madame la duchesse d’Orléans se jetèrent dans ses bras.
-Tout ce qui était là fondait en larmes: ce qui prouve que les émotions
-les plus vives sont souvent produites par les choses les plus plus
-simples.
-
-De Givet, M. le duc et madame la duchesse d’Orléans voulurent bien
-revenir à Paris par Sillery, où ils restèrent au château une quinzaine
-de jours, avec beaucoup d’autres personnes que M. de Sillery invita. Il
-donna de superbes fêtes à madame la duchesse d’Orléans: il avait déjà
-fort embelli Sillery, où il avait fait une chose unique sur les étangs,
-qui sont plus beaux qu’ailleurs, parce qu’une rivière les traverse. M.
-de Genlis y avait fait faire autant de petites îles que j’avais
-d’élèves; mais elles aboutissaient toutes par des ponts charmants à une
-grande île qui portait mon nom.
-
-L’année suivante, M. le duc d’Orléans acheta la terre de Lamothe, sur le
-bord de la mer; nous allâmes y passer six mois. L’on nous apportait
-successivement, chaque matin, tous les coquillages et poissons de mer
-que nous voulions voir vivants. Mes élèves y acquirent toutes les
-connaissances locales qu’on pouvait y prendre.
-
-Nous fîmes de nombreuses excursions dans les environs. Nous assistâmes
-au baptême d’un vaisseau neuf, qui n’était pas encore nommé. On désira
-que M. le duc de Chartres lui donnât son nom, et qu’il en fût
-sur-le-champ le parrain; j’y consentis avec d’autant plus de plaisir que
-je n’avais jamais vu cette cérémonie. Il y avait sur le gaillard
-d’arrière un table couverte d’une nappe garnie de dentelle, et sur cette
-table un bénitier et des assiettes contenant du sel et du blé. Des
-prêtres en habits sacerdotaux, entouraient la table. M. le duc de
-Chartres et Mademoiselle furent les parrain et marraine. Le curé leur
-fit un discours touchant, après quoi les prêtres ont chanté des prières.
-Ensuite le curé bénit le vaisseau. Il en fit le tour en y répandant du
-sel et du blé, symbole de l’abondance. Il me semble que cette
-bénédiction d’un vaisseau neuf, prêt à partir pour une longue et
-périlleuse navigation, est en effet un très beau sujet de discours
-adressé à un jeune prince. On expliqua à mes élèves, avec le plus grand
-détail, la manœuvre d’un vaisseau. Nous visitâmes aussi le chantier, où
-nous vîmes deux bâtiments en construction.
-
-Nous visitâmes un village très singulier, à trois petites lieues de
-Lamothe, nommé Cayeu. Il est sur le bord de la mer, et composé d’environ
-huit cents maisons. Le bord de la mer est là très élevé, et n’est formé
-que par du sable excessivement fin que le vent y porte du rivage. Il en
-résulte que le vent, repoussant ce même sable de ce bord escarpé très au
-loin, il couvre en totalité, non seulement tout l’espace occupé par le
-village, mais encore une grande étendue par-delà; de manière qu’en
-marchant dans ce triste lieu on enfonce dans le sable jusqu’au-dessus de
-la cheville du pied, et que, dans cette vaste étendue il ne peut croître
-ni un arbre, ni un buisson, ni un seul brin d’herbe, ni de mousse. On se
-croit là transporté dans les déserts arides et brûlants de l’Afrique; et
-lorsque le vent est violent, ce qui est fréquent sur les côtes de la
-mer, le sable s’élève dans les airs en épais tourbillons et couvre
-entièrement ce malheureux village. Mais la pêche, et par conséquent une
-subsistance assurée, retiennent là ces infortunés habitants, malgré tant
-de calamités et malgré la privation de la verdure, des fruits, des
-légumes, de l’eau douce, et de tout ce que la nature offre partout aux
-paysans les plus pauvres. Leur situation nous parut d’autant plus
-affreuse, qu’à cinq cents pas du terrain qu’ils occupent on trouve des
-prairies et des champs cultivés, et qu’ils ont ainsi sous les yeux un
-objet de comparaison bien affligeant pour eux. Je n’ai rien vu qui m’ait
-autant attristée que l’aspect de ce village. D’un côté, à son extrémité
-sur le bord de la mer, cette immense étendue d’eau sans limites; de
-l’autre, une vaste plaine de sable blanc, parsemée de méchantes cabanes
-de pêcheurs; pas une pointe de verdure; un soleil ardent qui se
-réfléchit sur un sable éclatant, un air obscurci et souillé par une
-poussière éternelle, le lugubre mugissement des flots, tout concourt à
-rendre ce village le plus affreux séjour de l’univers. Cependant on y
-vit, on y reste, et même la population y est très considérable; on y
-trouve une multitude d’enfants. Quel est donc le pouvoir de l’habitude
-et de l’attachement à la vie! La subsistance de ces pêcheurs est
-assurée, et ils consentent à tout souffrir à condition d’être sans
-inquiétudes sur les moyens de prolonger cette pénible existence. Que
-dis-je? peut-être même que la plus grande partie de ces habitants, objet
-de notre pitié, préfère cette terre dépouillée qui les a vus naître, aux
-champs fertiles de leurs voisins; car comme l’a dit un poète connu:
-
- E instinto di natura
- L’amor del patrio nido[1].
-
- [1] «L’amour du nid paternel est un instinct de la nature.»
-
-De Lamothe nous allâmes au Havre-de-Grâce, où nous visitâmes les
-arsenaux et ensuite la jetée. Nous y vîmes un horrible monument de la
-cupidité et de l’iniquité des hommes; c’était un gros vaisseau très
-lourd, qu’on appelle un _négrier_, bâtiment destiné à faire la traite
-des nègres; il était très massif, parce qu’il était plein de cachots
-pour renfermer les malheureux nègres.
-
-Du Havre nous nous rendîmes à Pontorson, où nous changeâmes de chevaux
-pour aller au mont Saint-Michel. Il n’y a que trois lieues; mais,
-pendant plus d’une lieue, les chemins étaient excessivement mauvais.
-Nous fûmes obligés d’en faire la plus grande partie à pied. Pour arriver
-au mont Saint-Michel, dans de certains temps, et le plus communément, il
-faut saisir l’heure de la marée, où la mer abandonne cette plage; mais,
-dans le moment où nous étions en marche, la mer s’était retirée depuis
-quelques heures. Nous arrivâmes à la nuit tout à fait fermée: c’était un
-spectacle surprenant que les approches de ce fort, au milieu de la nuit,
-sur cette plage sablonneuse et nue, avec des guides portant des
-flambeaux et poussant des cris horribles, pour nous faire éviter des
-trous profonds et des endroits dangereux, de manière qu’il fallait faire
-mille et mille détours avant d’arriver. On voyait de très près ce fort,
-qui était tout illuminé, dans l’attente des princes; on croyait qu’on y
-touchait, et l’on tournait toujours sans l’atteindre. Nous entendions un
-bruit lugubre de cloches qu’on sonnait en l’honneur des princes; et
-cette triste mélodie ajoutait beaucoup à l’impression mélancolique que
-nous causaient tous ces objets nouveaux. C’est bien de ce château qu’on
-peut dire qu’il est posé
-
- Sur un rocher désert, l’effroi de la nature,
- Dont l’aride sommet semble toucher aux cieux:
-
-car en effet son élévation est prodigieuse, on ne peut s’en faire une
-idée. Son aspect est très imposant par ses tours, ses fortifications et
-son architecture gothique qui le rend plus vénérable. Nous entrâmes
-d’abord dans une citadelle où des gens du lieu, habillés en soldats, et
-avec des fusils, attendaient mes élèves. On n’envoyait dans cette
-forteresse des troupes qu’en temps de guerre; mais en temps de paix,
-c’était le prieur qui était commandant du fort. Après avoir passé la
-citadelle, nous entrâmes dans la ville, qui était très petite et fort
-pauvre: c’est une longue rue extrêmement étroite, qui va toujours en
-montant et en tournant, et dans laquelle on ne peut aller qu’à pied.
-Tout le monde avait éclairé sa maison, et était sur le pas de sa porte.
-Après avoir ainsi grimpé pendant une demi-heure, escortés de tous les
-religieux et de gens qui portaient des lanternes, nous quittâmes la
-ville, et nous trouvâmes des escaliers très raides et très hauts, tout
-couverts de mousse et de ronces; il fallut monter environ quatre cents
-marches. De temps en temps on trouvait des repos, c’est-à-dire de
-petites esplanades remplies d’herbages et de ronces, et allant toujours
-en montant. Cette grimpade est la chose la plus fatigante qu’on puisse
-imaginer; nous étions tous en nage, quoiqu’il ne fît pas chaud. Enfin,
-nous entrâmes dans une vaste église dont le chœur était très beau et
-d’une grande noblesse: nous étions alors dans le couvent. Après avoir
-traversé l’église, il fallut encore monter un escalier qui nous
-conduisit aux appartements, qui sont grands et propres. Au-dessus de ces
-logements il y avait encore quatre cents marches qui menaient à un
-belvédère placé au sommet de ce fort. L’air y était très vif, mais sain;
-on y buvait de l’eau de citerne, qui n’était pas mauvaise. L’hiver y est
-extrêmement rigoureux, et commence avec l’automne; il n’y fait jamais
-bien chaud. Quelques maisons de la ville ont de très petits jardins, et
-quelques habitants, des vaches; mais les religieux étaient obligés de
-prendre ailleurs leurs provisions, même du pain, parce qu’à cause de la
-cherté du bois, on n’en faisait point au mont Saint-Michel; on le
-faisait venir de Pontorson. On n’a du poisson sur cette plage que très
-rarement et par hasard: ainsi, au milieu de la mer, on est encore obligé
-de l’acheter. Les religieux avaient, à une lieue et demie du fort, une
-maison de campagne avec un superbe jardin qui les fournissait de
-légumes. Ils étaient douze religieux, et ne recevaient point de novices.
-Il me parut qu’en général ils cherchaient, autant qu’ils le pouvaient, à
-adoucir le sort des prisonniers. Ils nous assurèrent qu’ils ne les
-renfermaient point à moins d’ordres très positifs du roi, et détaillés
-sur ce point; et que, même très communément, ils les mènent promener aux
-environs.
-
-Je les questionnai sur la fameuse cage de fer; ils m’apprirent qu’elle
-n’était point de fer, mais de bois, formée avec d’énormes bûches
-laissant entre elles des intervalles à jour de la largeur de trois à
-quatre doigts. Il y avait environ quinze ans qu’on n’y avait mis de
-prisonniers à demeure, car on y en mettait assez souvent (quand ils
-étaient méchants, me dit-on) pour vingt-quatre heures ou deux jours,
-quoique ce lieu fût horriblement humide et malsain, et qu’il y eût une
-autre prison aussi forte, mais plus saine. Là-dessus je témoignai ma
-surprise. Le prieur me répondit que son intention était de détruire un
-jour ce monument de cruauté. Alors Mademoiselle et ses frères se sont
-écriés qu’ils auraient une joie extrême de le voir détruire en leur
-présence. A ces mots, le prieur nous dit qu’il était le maître de
-l’anéantir, parce que monseigneur le comte d’Artois, ayant passé,
-quelques mois avant nous, au mont Saint-Michel, en avait positivement
-ordonné la démolition; le prieur ajouta que diverses raisons l’avaient
-forcé de différer, mais qu’il allait accorder aux princes cette
-satisfaction le lendemain matin, et que ce serait certainement la plus
-belle fête qu’on leur eût jamais donnée.
-
-Quelques heures avant notre départ du mont Saint-Michel, le prieur,
-suivi des religieux, de deux charpentiers, d’un des suisses du château,
-et de la plus grande partie des prisonniers (nous avions désiré qu’ils
-vinssent avec nous), nous conduisit au lieu qui renfermait cette
-terrible cage. Pour y arriver, on était obligé de traverser des
-souterrains si obscurs, qu’il y fallait des flambeaux; et, après avoir
-descendu beaucoup d’escaliers, on parvenait à une affreuse cave où était
-l’abominable cage, d’une petitesse extrême et posée sur un terrain
-humide où l’on voyait ruisseler l’eau. J’y entrai avec un sentiment
-d’horreur et d’indignation, tempéré par la douce pensée que du moins,
-grâce à mes élèves, aucun infortuné désormais n’y réfléchirait
-douloureusement sur ses maux et sur la méchanceté des hommes. M. le duc
-de Chartres, avec l’expression la plus touchante, et une force au-dessus
-de son âge, donna le premier coup de hache à la cage, ensuite les
-charpentiers en abattirent la porte et plusieurs pièces de bois. Je n’ai
-rien vu de plus attendrissant que les transports, les acclamations et
-les applaudissements des prisonniers pendant cette exécution. C’était
-sûrement la première fois que ces voûtes retentissaient de cris de joie.
-Au milieu de tout ce tumulte je fus frappée de la figure triste et
-consternée du suisse du château, qui considérait ce spectacle avec le
-plus grand chagrin. Je fis part de ma remarque au prieur, qui me dit que
-cet homme regrettait cette cage, parce qu’il la faisait voir aux
-étrangers. M. le duc de Chartres donna dix louis à ce suisse, en lui
-disant qu’au lieu de montrer à l’avenir la cage aux voyageurs, il leur
-montrerait la place qu’elle occupait, et que cette vue leur serait
-sûrement plus agréable... Après la messe, nous parcourûmes toute la
-maison; nous vîmes une énorme roue, au moyen de laquelle, avec des
-câbles, on montait par une fenêtre les grosses provisions pour le
-château; on attachait ces provisions sur la grève avec des câbles qui
-tiennent à cette grande roue posée dans l’intérieur du fort à une
-ouverture de fenêtre, et la roue, en tournant, hisse et enlève tout ce
-qui est attaché au câble. De là, nous allâmes nous promener sur les
-terrasses ou parapets qui sont excessivement élevés. De ce lieu, la vue
-est admirable de tous côtés; on voit le mont Tombelaine, qui est plus
-grand que le mont Saint-Michel, et qui n’est point habité. Il est
-couvert de bons lapins, et à trois quarts de lieue du mont Saint-Michel,
-ce qui semble incroyable; car, comme il est isolé dans la mer ainsi que
-ce premier mont, et qu’on n’a point aux environs d’objet de comparaison
-qui puisse faire juger de sa grandeur, il nous paraissait d’une
-petitesse extrême et à cent pas de nous. Ensuite nous vîmes ce qu’on
-appelle la salle des Chevaliers, qui est vaste et belle, et soutenue par
-des colonnes; elle tire son nom de l’usage qu’avaient les chevaliers de
-Saint-Michel d’aller à ce mont. La bibliothèque était fort médiocre; ce
-qui me fit de la peine, en songeant combien une bonne collection de
-livres serait utile et même nécessaire à des prisonniers.
-
-La tradition superstitieuse rapportait que saint Michel avait fait des
-miracles sur ce mont alors habité par des ermites; qu’ensuite le saint
-ordonna d’y bâtir, et que ce mont s’appela d’abord mont de Tombe, à
-cause de sa forme. Les anciens ducs de Normandie, et d’autres princes,
-firent des pèlerinages à ce mont, et des présents que nous vîmes dans le
-trésor de l’église. On y faisait encore des pèlerinages, et on nous
-chargea de médailles et de petites coquilles d’argent, comme on en donne
-aux pèlerins. Nous obtînmes pour plusieurs prisonniers une permission
-qu’ils désiraient ardemment, celle de nous suivre jusqu’au bas du
-château. Il y en avait un qui, enfermé depuis quinze mois, n’avait pas
-eu jusqu’à ce jour la liberté de sortir du haut du fort: lorsqu’il se
-trouva hors du couvent sur la petite esplanade, et surtout lorsqu’il eut
-aperçu l’herbe qui couvre les marches de l’escalier, il éprouva un
-mouvement de joie et d’attendrissement impossible à dépeindre: il me
-donnait le bras, et à chaque pas que nous faisions il s’écriait avec
-transport:--O quel bonheur de marcher sur l’herbe!
-
-Je fus charmée d’avoir vu ce lieu si triste mais singulier, ce château
-amphibie, rejeté tour à tour par la mer et par la terre; car ce mont est
-pendant une partie du jour une île isolée au milieu des flots, et
-pendant l’autre partie il se trouve posé sur une vaste étendue de sable
-aride.
-
-En quittant le mont Saint-Michel, nous passâmes à Saint-Malo, où nous
-vîmes un exemple très singulier de ce que peut l’activité réunie à
-l’industrie. Il y avait dans cette ville, quinze ans auparavant, un
-négociant nommé Dubois qui se ruina; n’ayant plus rien au monde, il se
-disposait à passer aux Indes, lorsqu’un vaisseau qu’on croyait perdu
-entra dans le port. Dubois avait des intérêts sur ce bâtiment qui avait
-gagné des richesses immenses, et qui rapportait à Dubois six cent mille
-livres; avec cette somme il fit d’autres entreprises qui prospérèrent.
-Alors il obtint la permission de construire un port à ses frais à une
-petite lieue de Saint-Malo, dans un endroit nommé Montmarin. Ce port
-était achevé, et était en petit exactement semblable à celui de Brest.
-Dubois fit bâtir là un joli château qu’il habitait, et il se mit à
-construire des vaisseaux, qu’il vendait; de manière que cette portion de
-terre, conquise par l’industrie, était devenue la propriété de Dubois,
-et une espèce de république fondée et gouvernée par lui.
-
-Depuis longtemps la révolution se préparait, elle était inévitable; le
-respect pour la monarchie était tout à fait détruit, et il était de bon
-air de braver en tout la cour. On n’allait faire sa cour à Versailles
-qu’en se plaignant et en gémissant; on répétait que rien n’était
-ennuyeux comme Versailles et sa cour, tout ce que la cour approuvait
-était désapprouvé par le public; les pièces de théâtre applaudies à
-Fontainebleau étaient communément sifflées à Paris. Un ministre
-disgracié était sûr de la faveur du public, et, s’il était exilé, tout
-le monde s’empressait de l’aller voir, non par véritable grandeur d’âme,
-mais pour suivre cette mode de blâmer tout ce que faisait la cour. Les
-finances étaient en fort mauvais état; on imagina, pour y remédier,
-d’assembler les états généraux.
-
-Le désir de faire tout voir à mes élèves (ce qui, dans cette occasion,
-m’entraîna dans une démarche imprudente) m’engagea à revenir de
-Saint-Leu passer quelques jours à Paris, pour voir, du jardin de
-Beaumarchais, tout le peuple de Paris se relayer pour abattre et démolir
-la Bastille. Il est impossible de se faire une idée de ce spectacle; il
-faut l’avoir vu pour se le représenter tel qu’il était: ce redoutable
-fort était couvert d’hommes, de femmes et d’enfants travaillant avec une
-ardeur inouïe, et jusque sur les parties les plus élevées du bâtiment,
-et de ses tours. Ce nombre étonnant d’ouvriers volontaires, leur
-activité, leur enthousiasme, le plaisir de voir tomber ce monument
-affreux du despotisme; ces mains vengeresses, qui semblaient être celles
-de la Providence, et qui anéantissaient avec tant de rapidité l’ouvrage
-de plusieurs siècles, tout ce spectacle parlait également à
-l’imagination et au cœur. Personne n’a été plus épouvanté que moi des
-excès commis à la prise de la Bastille; mais, comme aussi j’ai été
-témoin pendant plus de vingt ans des emprisonnements arbitraires, comme
-je n’avais jamais jeté les yeux sans frémir sur cette citadelle, j’avoue
-que sa démolition m’a causé l’émotion et la joie les plus vives. J’eus
-aussi la curiosité de voir le club des Cordeliers.
-
-Dans ces premiers temps de la révolution, l’aîné de mes élèves eut un
-mouvement de générosité et de grandeur d’âme que je ne puis passer sous
-silence: il apprit, en ma présence, qu’un décret venait d’annuler les
-droits d’aînesse; aussitôt il embrassa M. le duc de Montpensier, en
-s’écriant:--Ah! que cela me fait plaisir! Il fut reçu au club des
-Jacobins, par la volonté de M. le duc d’Orléans, et non assurément par
-la mienne; et cependant ce fut là le prétexte qu’on employa pour
-détacher de moi madame la duchesse d’Orléans.
-
-Dès que M. le duc de Chartres eut atteint sa dix-septième année, M. le
-duc d’Orléans me déclara que son éducation était finie, et l’on forma sa
-maison; mais M. le duc de Chartres eut assez de raison et d’attachement
-pour moi pour me dire qu’il viendrait tous les jours, jusqu’à l’âge de
-dix-huit ans, prendre ses leçons à Belle-Chasse, et il n’y a jamais
-manqué.
-
-Parmi un grand nombre de conseils que j’écrivis pour mes élèves au cours
-de leur éducation, sous forme de réprimande, en voici une que j’adressai
-à M. le duc de Chartres: «M. le duc de Chartres est un peu plus à la
-société et moins occupé de me poursuivre et de se mettre dans ma poche;
-il sait combien de prix j’attache à son amitié, mais il ne doit
-attribuer qu’à la mienne la manière fâcheuse dont je le reçois souvent
-lorsqu’il oublie tout ce qu’il doit aux autres pour me suivre, se mettre
-à côté de moi, et enfin ne s’occuper que de moi, ce qui lui donne l’air
-niais d’un petit garçon qui n’ose pas s’éloigner une minute de son
-mentor; rien de plus puéril, de moins fait pour un homme, que cette
-manière d’aimer que vous avez continuellement avec moi, et qui fait que
-vous n’écoutez et ne regardez que moi; que vous avez une tristesse
-invincible quand vous ne pouvez vous placer en voiture à côté de moi,
-etc., etc. Vous n’imaginez pas à quel point ces manières vous rendent
-maussade pour les autres; si vous avez envie de me plaire, soyez aimable
-pour tout le monde.»
-
-A Belle-Chasse j’eus des liaisons avec madame Necker; et, avant la
-révolution, elle me prévint, m’écrivit les lettres les plus obligeantes,
-et vint me voir: elle m’amena sa fille, qui n’était point encore mariée,
-et qui avait seize ans. Cette jeune personne n’était pas jolie, mais
-elle était très animée et parlait beaucoup trop, mais avec esprit. Je me
-souviens que je fis une lecture à madame Necker d’une de mes pièces du
-_Théâtre des jeunes personnes_, celle qui a pour titre _Zélie ou
-l’Ingénue_; sa fille était en tiers avec nous. Je ne puis exprimer
-l’enthousiasme de cette jeune personne pendant cette lecture; elle
-pleurait, faisait des exclamations à chaque page, me baisait les mains à
-toutes minutes; elle m’embrassa beaucoup. J’étais loin d’imaginer que
-cette même personne serait un jour mon ennemie. Madame Necker l’avait
-fort mal élevée, en lui laissant passer dans le salon les trois quarts
-de ses journées, avec la foule des beaux esprits de ce temps; et tandis
-que sa mère s’occupait des autres personnes, et surtout des femmes qui
-venaient la voir, les beaux esprits dissertaient avec mademoiselle
-Necker sur les passions et sur l’amour. La solitude de sa chambre et de
-bons livres auraient mieux valu pour elle.
-
-J’ai beaucoup critiqué madame de Staël, dans mes ouvrages, sur des
-principes qu’elle a jugés elle-même répréhensibles plus tard, mais, loin
-d’avoir jamais attaqué sa personne et ses talents, j’ai toujours trouvé
-un grand plaisir à lui rendre une entière justice, et même à conter
-plusieurs traits de sa vie qui n’étaient pas connus, et qui honorent
-également son âme et son caractère.
-
-Ce fut à Belle-Chasse que m’arrivèrent les événements les plus brillants
-de ma vie, les mariages de mes deux filles. Ce fut madame de Pont,
-intendante de Moulins, une de mes amies, qui me donna l’idée du mariage
-de la seconde. M. de Genlis n’avait point encore hérité de madame la
-maréchale d’Étrée; ses dettes l’avaient forcé de vendre la terre de
-Sissy. Les grâces que j’avais obtenues au Palais-Royal pour le mariage
-de ma fille aînée m’ôtaient la possibilité d’en demander de nouvelles
-pour celui de la seconde. Ainsi, je ne pouvais espérer de lui faire
-faire un bon mariage, et c’était pour moi le sujet d’une inquiétude
-continuelle. Madame de Pont me conseilla de profiter de l’amitié que
-madame de Montesson avait pour M. le vicomte de Valence, qui
-l’engagerait facilement à lui donner ma fille en mariage et à la doter.
-Madame de Pont se chargea de lui en parler; et, comme elle l’avait
-prévu, ma tante, qui n’aurait pas fait la moindre chose pour tout autre
-mariage, fit pour celui-là au delà de tout ce que nous avions chez elle.
-Pulchérie fut mariée par l’évêque de Comminges, dans la chapelle de la
-maison de ma tante, et, quelques jours après, elle l’emmena à sa terre
-de Sainte-Assise. M. de Valence avait vingt-neuf ans, ma fille en avait
-dix-sept; sa figure était charmante, son cœur excellent, ses principes
-aussi purs que son âme. Elle avait de l’instruction, des talents; elle
-peignait les fleurs, elle lisait tout haut, avec une perfection rare, la
-prose et les vers; il y avait dans son esprit un mélange de finesse et
-de délicatesse qui lui a donné par la suite un charme particulier dans
-la société; enfin, corrigée de l’excès de vivacité qu’elle avait montré
-dans son enfance, elle était devenue aussi douce, aussi facile à vivre,
-qu’elle était naturellement bonne, obligeante et sensible. Voilà ce
-qu’elle était quand je me séparai d’elle, et ce qu’elle est toujours à
-mes yeux.
-
-La révolution éclata le 9 juillet; c’était la veille de ma fête, que
-l’on célébrait à Saint-Leu par de charmants spectacles.
-
-M. le duc de Chartres, quelque temps après la révolution, alla à son
-régiment, qui était à Vendôme. Il s’était baigné à midi dans la rivière;
-comme il se rhabillait, un homme, saisi d’une crampe, cria au secours;
-M. le duc de Chartres s’élança dans l’eau, et eut le bonheur de le
-sauver. Cette action, qui eut beaucoup de témoins, lui valut une
-couronne civique. M. le duc de Chartres m’envoya une feuille de chêne de
-sa couronne que j’ai encore. Dans la lettre qui contenait cet envoi, il
-me remerciait de lui avoir fait apprendre à nager; je leur avais
-beaucoup répété que c’était une chose qu’il fallait savoir pour soi et
-pour les autres, et c’est ainsi que je leur fis apprendre à saigner et à
-panser des plaies.
-
-Peu de temps après, j’éprouvai la plus déchirante douleur que l’on
-puisse ressentir: je perdis ma mère. Mes élèves l’aimaient, et ils
-partagèrent ma douleur de la manière la plus touchante.
-
-J’eus dans ce temps toutes les espèces de mécontentements. M. le duc
-d’Orléans me fit la proposition la plus étrange: il me dit que M. le
-vicomte de Ségur lui avait demandé une place de secrétaire des
-commandements auprès de M. le duc de Chartres pour M. de Laclos, auteur
-des _Liaisons dangereuses_; je restai confondue. Après un moment de
-silence, je lui répondis que s’il donnait cette place à un tel homme, je
-quitterais le lendemain l’éducation de ses enfants. La place ne fut
-point donnée, mais il avait vu plusieurs fois M. de Laclos, qui lui
-avait plu: il forma avec lui une liaison intime; il le consulta sur
-beaucoup de choses importantes, pendant la révolution; on a vu les
-suites de cette confiance.
-
-Le triste changement de madame la duchesse d’Orléans pour moi, après
-vingt ans de l’amitié la plus tendre et de la confiance la plus intime,
-devint tel que je pris enfin le parti de me retirer. La révolution
-seulement l’augmenta, et surtout y servit de prétexte.
-
-Madame de Chastellux était sans cesse avec madame la duchesse d’Orléans,
-soit chez elle, soit en voiture, et Mademoiselle n’eut plus le bonheur
-de se trouver seule avec sa mère. J’avais laissé passer trois semaines
-sans aller dîner au Palais-Royal; mais, au bout de ce temps, je priai
-Mademoiselle de prévenir madame la duchesse d’Orléans que j’aurais
-l’honneur de l’y conduire et d’y dîner le lendemain. Madame la duchesse
-d’Orléans répondit simplement que, dans ce cas, elle n’irait pas
-chercher Mademoiselle, puisque je la mènerais. Mais le lendemain, jour
-du dîner, elle me fit dire à deux heures après-midi qu’elle ne dînerait
-pas chez elle, parce qu’il lui était survenu une affaire; je ne
-soupçonnai point encore la vérité. M. le duc d’Orléans était à la
-campagne; il revint et m’apprit avec beaucoup d’émotion et de
-mécontentement qu’il avait retrouvé madame la duchesse d’Orléans plus
-aigrie que jamais, sans qu’elle en eût pu dire la cause; mais qu’elle
-avait déclaré qu’elle ne pouvait se résoudre à me recevoir davantage
-chez elle. Qu’alléguait madame la duchesse d’Orléans? rien, sinon une
-répugnance invincible à me voir et à me recevoir. M. le duc d’Orléans
-n’employa encore, dans cette occasion, que les prières et les
-représentations, qui furent également vaines.
-
-Le dimanche suivant, je laissai aller mes élèves sans moi au
-Palais-Royal, et depuis cette époque je n’y ai pas remis le pied. Les
-traitements de ce genre se multiplièrent à l’infini; M. le duc d’Orléans
-donna à dîner à ses enfants, à Mousseaux; leur mère n’y voulut pas
-venir, parce que j’y étais. Elle venait toujours chercher Mademoiselle
-avec deux ou trois personnes dans sa voiture, la menait promener chez
-des marchands, suivie de madame de Chastellux et d’autres personnes.
-Mademoiselle donna dans l’hiver, non des bals, le peu d’étendue de son
-logement ne le permettait pas, mais quatre goûters dansants; M. le duc
-d’Orléans vint à tous; madame la duchesse d’Orléans, malgré la prière de
-ses enfants, n’y voulut jamais paraître; les témoignages de sa haine
-devinrent si éclatants et si bizarres, qu’après avoir souffert et toléré
-avec une douceur et une patience inaltérables pendant si longtemps des
-injustices si étranges, M. le duc d’Orléans résolut d’y mettre un terme.
-Il alla trouver un matin madame la duchesse d’Orléans, pour lui déclarer
-qu’il exigeait d’elle ce qu’elle avait constamment refusé à ses prières,
-c’est-à-dire une explication positive et détaillée avec moi; madame la
-duchesse d’Orléans, après beaucoup de difficultés, y consentit. Elle
-vint chez moi le lendemain matin à neuf heures. Madame la duchesse
-d’Orléans parut, et à peine eus-je jeté les yeux sur elle qu’une partie
-de mes espérances s’évanouit. Elle s’avança brusquement, s’assit,
-m’imposa silence, tira de sa poche un papier, en me disant du ton le
-plus impérieux qu’elle allait me déclarer ses intentions, et aussitôt
-elle me fit à haute voix, et avec une extrême volubilité, la lecture de
-l’écrit du monde le plus surprenant. Madame la duchesse d’Orléans me
-signifiait dans cet écrit que, vu la différence de nos opinions, je
-n’avais d’autre parti à prendre, si j’étais honnête, que de me retirer
-sans délai; je prendrais les précautions nécessaires pour que
-Mademoiselle n’en fût pas trop affligée, ce qui me serait bien facile,
-en disant que j’allais en Angleterre prendre les eaux pour ma santé,
-mais que si je résistais, comme elle était au désespoir que ses enfants
-fussent entre mes mains, il n’y avait point d’éclat auquel je ne dusse
-m’attendre. Quand l’excès de ma surprise put me permettre de parler, je
-répondis qu’après une déclaration aussi positive, je n’avais en effet
-d’autre parti à prendre que celui de me retirer. J’ajoutai que mon
-respect pour madame la duchesse d’Orléans, et la connaissance que
-j’avais de son caractère et de sa délicatesse ne me permettaient pas de
-lui attribuer l’étrange écrit qu’elle venait de me lire, dont les
-sentiments étaient si peu dignes d’elle. Je terminai, en assurant madame
-la duchesse d’Orléans que je quitterais Belle-Chasse aussitôt que
-Mademoiselle aurait fait ses Pâques. Je promis de partir secrètement et
-de prendre toutes les précautions possibles pour lui adoucir l’amertume
-de cette cruelle séparation. Cependant M. le duc d’Orléans attendait au
-Palais-Royal madame la duchesse d’Orléans: il croyait, d’après la parole
-qu’il avait reçue d’elle, qu’elle s’expliquerait avec moi, et son
-étonnement fut égal au mien lorsqu’elle lui déclara la vérité, et lui
-montra l’écrit qu’elle m’avait lu et qu’elle n’avait pas voulu laisser
-entre mes mains.
-
-M. le duc d’Orléans, pour dernière ressource, employa auprès de madame
-la duchesse d’Orléans, M. le duc de Chartres, qu’il instruisit de tous
-les détails; le cœur de madame la duchesse d’Orléans, naturellement si
-bon et si sensible, fut vivement ému par les prières et les larmes de
-son fils; on craignit sans doute cet attendrissement, et on l’entraîna
-tout à coup loin de lui; elle partit subitement pour la ville d’Eu,
-suivie seulement de madame de Chastellux. Alors M. le duc d’Orléans,
-envoyant un courrier, écrivit au véritable auteur de tant de troubles, à
-madame de Chastellux, pour lui déclarer que, n’attribuant qu’à ses
-conseils les procédés de madame la duchesse d’Orléans, il la priait de
-choisir une autre demeure que sa maison, et de lui faire remettre sous
-quinze jours les clefs de son appartement, au Palais-Royal. Je pris
-alors le parti de m’éloigner.
-
-Mon projet était de voyager six semaines en Auvergne et en
-Franche-Comté, de revenir ensuite à Paris, à l’insu de Mademoiselle, d’y
-rester seulement un mois, pour y faire imprimer sous mes yeux les
-_Leçons d’une gouvernante_, de partir après pour Sillery, jusqu’aux
-approches de l’hiver, que je comptais passer en Angleterre.
-
-Je reçus des lettres qui commençaient à m’inquiéter vivement sur l’état
-de mademoiselle d’Orléans; mais, arrivée à Lyon, j’y trouvai des lettres
-si alarmantes, que je renonçai à mon voyage de Franche-Comté, et je pris
-la résolution de retourner, sans délai, à Paris. A six lieues d’Auxerre,
-je rencontrai un courrier de M. le duc d’Orléans, qui avait ordre
-d’aller à Besançon, où on me croyait arrivée; il me donna un paquet qui
-contenait des lettres de M. le duc d’Orléans, de M. de Sillery, de ma
-fille, de mes élèves, de M. Pieyre et de quelques autres personnes, qui
-toutes me mandaient que les évanouissements et les convulsions de
-Mademoiselle, loin de diminuer, s’aggravaient tous les jours, qu’elle
-dépérissait à vue d’œil, qu’enfin l’on craignait pour ses jours, pour
-peu que cet état affreux se prolongeât.
-
-Comment aurais-je pu balancer à reprendre ma place auprès de
-Mademoiselle, quand je la savais dans cet état affreux, et que M. le duc
-d’Orléans me mandait qu’elle mourrait si ses espérances étaient
-trompées: je revins, et je trouvai effectivement ma chère élève dans un
-état qui me perça le cœur. Mes soins et ma tendresse lui rendirent
-bientôt la santé; mais rien ne me rendit la tranquillité que j’avais
-perdue. Le motif d’éloignement subit de madame la duchesse d’Orléans
-pour moi était évidemment la différence d’opinions politiques; je
-reconnais aujourd’hui que toutes ses craintes n’étaient que trop
-fondées. Telles devaient être les suites inévitables des principes
-répandus depuis un demi-siècle en France, par la fausse philosophie.
-Madame la duchesse d’Orléans jugea mieux que moi; elle sut lire dans
-l’avenir.
-
-Arrivée à cette grande époque de la révolution, je n’ai nullement le
-projet de réfuter d’absurdes inculpations. Ma conscience et l’examen de
-l’emploi de ma vie me donnent la certitude que l’on peut me calomnier,
-qu’il est impossible de me noircir.
-
-De ma vie je ne me suis mêlée d’affaires de politique ou d’ambition; dès
-la convocation des états généraux, prévoyant que le mécontentement
-général produirait beaucoup de troubles, je déclarai publiquement que
-j’irais à Nice avec mes élèves. Leurs parents y consentirent.
-Malheureusement, on censura tellement ce projet dans les papiers
-publics, il parut porter une telle atteinte à la fragile et funeste
-popularité de la maison d’Orléans, qu’il fallut y renoncer, du moins
-pour le moment.
-
-Cependant j’obtins la promesse qu’on nous laisserait faire un voyage en
-Angleterre aussitôt que la Constitution serait finie; on croyait alors
-que ce travail serait terminé sous peu de mois; il fut beaucoup plus
-long. Malgré le désir ardent que je conservais de quitter la France,
-l’époque de mon départ se reculait toujours.
-
-Après la fuite du roi à Varennes et son retour forcé à Paris, M. le duc
-d’Orléans me le permit enfin. Les médecins ordonnèrent à Mademoiselle
-d’aller en Angleterre prendre les eaux de Bath. Nous partîmes en toute
-règle avec des passeports qui exprimaient la permission de rester en
-Angleterre aussi longtemps que la santé de Mademoiselle l’exigerait.
-Nous partîmes le 11 octobre 1791.
-
-Mon séjour en Angleterre fut troublé par les craintes les plus
-sinistres; l’esprit de parti me donnait tout à craindre des ennemis de
-la maison d’Orléans; je recevais les lettres anonymes les plus
-effrayantes. J’en reçus entre autres une en anglais, dans laquelle on
-m’appelait _salvage furie_ (féroce furie), et l’on me menaçait de mettre
-le feu à notre maison pendant la nuit.
-
-Dans les derniers jours du mois de septembre 1792, étant dans la
-province de Suffolk, je vis par les journaux français qu’un parti
-puissant formait les plus sinistres projets et voulait faire juger le
-roi et la reine.
-
-Après le massacre des prisons, au mois de septembre 1792, je reçus une
-étrange lettre de M. le duc d’Orléans qui me mandait de revenir en
-France pour lui ramener sa fille. J’hésitais à le faire et je me
-trouvais dans la situation la plus embarrassante.
-
-Dans les premiers jours de novembre, M. le duc d’Orléans m’envoya M.
-Maret, depuis duc de Bassano, et que je ne connaissais pas du tout. Il
-était chargé d’une procuration de M. le duc d’Orléans, qui l’autorisait
-à me demander de lui remettre Mademoiselle, si je ne voulais pas
-consentir à la reconduire moi-même sur-le-champ en France. J’étais au
-désespoir, ou d’être obligée d’envoyer Mademoiselle en France, ou de l’y
-mener. Il n’était pas digne de moi de ne pas remettre moi-même ce dépôt
-si cher entre les mains de celui qui me l’avait confié. Il fut décidé
-que je reconduirais Mademoiselle, que je la remettrais à son père, en
-lui donnant ma démission de gouvernante. Nous partîmes en effet le
-lendemain pour retourner en France, le 20 octobre 1792.
-
-Notre trajet sur mer fut très orageux; nous avions le vent en poupe,
-mais il était de la violence la plus effrayante; nous fîmes ce voyage en
-cinq quarts d’heure et douze minutes, chose qui a peu d’exemples. Quand
-nous débarquâmes un peuple immense était attroupé sur le rivage: il
-accueillit Mademoiselle avec de grandes acclamations et des transports
-qui allaient jusqu’à l’enthousiasme; c’est le dernier hommage que son
-nom malheureux ait reçu en France.
-
-Je trouvai à Belle-Chasse M. le duc d’Orléans, M. de Sillery et cinq ou
-six autres personnes. Je remis Mademoiselle entre les mains de son père;
-je lui dis, en présence de tout le monde, que je lui rendais avec
-douleur ce dépôt si cher, que je donnais ma démission de gouvernante, et
-que je repartais le lendemain matin pour l’Angleterre. M. le duc
-d’Orléans eut l’air consterné; il m’emmena dans une chambre voisine, et
-là il m’apprit que sa fille, par un décret tout nouveau et d’un effet
-rétroactif, se trouvait par son âge (elle avait quinze ans) dans la
-classe des émigrés, pour n’être pas revenue à l’époque prescrite; il
-ajouta que c’était ma faute, parce que je n’avais pas voulu la ramener
-sur-le-champ la première fois qu’il l’avait demandé, mais il assura
-qu’on ferait des exceptions à cette loi, et qu’il était certain que sa
-fille serait à la tête; qu’en attendant il fallait qu’elle se soumît à
-la loi, et qu’elle allât en pays neutre attendre ce décret sur les
-exceptions; qu’en conséquence il me conjurait de la conduire à Tournay
-(la Belgique n’était point encore réunie à la France); que le décret
-d’exception serait sûrement publié sous huit jours, qu’il irait lui-même
-chercher sa fille, et qu’alors je serais libre; il se flattait que je
-n’aurais pas la cruauté de lui refuser cette dernière preuve
-d’attachement à une enfant à laquelle j’en avais donné tant. Je répondis
-sèchement que je conduirais Mademoiselle à Tournay, mais sous la
-condition que si le décret d’exception n’était pas publié sous quinze
-jours, il enverrait une personne à Tournay, pour me remplacer auprès de
-Mademoiselle; il m’en donna sa parole d’honneur.
-
-J’eus un long entretien avec M. de Sillery; je le conjurai, en versant
-des larmes, de quitter la France; il lui était facile de s’évader et
-d’emporter au moins deux cent mille francs: il m’écouta sans
-m’interrompre, il parut ému. Il me répondit qu’il abhorrait tous les
-excès de la révolution, mais que je voyais trop en noir l’avenir; que
-Robespierre et ses adhérents étaient trop médiocres pour ne pas perdre
-promptement tout leur ascendant. J’insistai, mais toutes mes prières,
-toutes mes instances furent inutiles. Il me parla de M. le duc
-d’Orléans, et il me dit qu’il se perdait, parce qu’il mettait toute son
-espérance dans les jacobins qui se plaisaient à l’avilir afin de pouvoir
-ensuite le sacrifier plus facilement, qu’au fond il se repentait de
-s’être engagé dans une telle route, mais que, croyant impossible d’en
-sortir, il s’y jetait à corps perdu, se flattant de trouver ainsi
-l’enthousiasme qu’il n’avait nullement.
-
-Nous partîmes le lendemain matin; M. le duc d’Orléans, plus sombre que
-jamais, me donna le bras pour me conduire à la voiture: j’étais fort
-troublée, Mademoiselle fondait en larmes, son père était pâle et
-tremblant. Lorsque je fus dans la voiture, il resta immobile à la
-portière, et les yeux fixés sur moi; son regard lugubre et douloureux
-semblait implorer la pitié!... «Adieu, Madame!» me dit-il. Le son altéré
-de sa voix porta au comble mon saisissement; ne pouvant proférer une
-seule parole, je lui tendis la main, il la prit, la serra fortement,
-ensuite, se tournant et s’avançant brusquement vers les postillons, il
-leur fit un signe et nous partîmes.
-
-M. de Sillery, M. le duc de Chartres et mon neveu César du Crest nous
-accompagnèrent jusqu’aux frontières; j’en fus bien aise, car le peuple,
-par son ton et ses manières, était devenu effrayant. J’avais laissé à
-Belle-Chasse la valeur de plus de cinquante mille francs en meubles, en
-argenterie, en bijoux, en tableaux, en livres, instruments, histoire
-naturelle, etc. J’étais si troublée en partant, que je laissai une
-quantité de choses; lors de la confiscation, tout fut vendu.
-
-Cependant, trois semaines s’étaient écoulées à Tournay, et M. le duc
-d’Orléans n’envoyait personne pour me remplacer auprès de Mademoiselle.
-Au mois de décembre, Mademoiselle eut une maladie très sérieuse, une
-fièvre bilieuse. Je la soignai avec toute l’affection que pouvait
-inspirer la tendresse maternelle la plus vive. Cette maladie, dont la
-convalescence fut languissante et longue, m’ôta toute idée de m’éloigner
-d’elle dans un tel moment. Enfin, le mois de janvier arriva, ainsi que
-la funeste catastrophe de la mort du roi. M. le duc de Chartres, qui
-était venu nous rejoindre à Tournay, reçut une lettre de son père, qu’il
-me montra et qui commençait ainsi: «J’ai le cœur navré, mais pour
-l’intérêt de la France et de la liberté, j’ai cru devoir...! etc...»
-
-Cette lettre fit sur M. le duc de Chartres la même impression que sur
-moi: nous fûmes saisis d’horreur et consternés. Mon malheureux mari
-m’écrivit à la même époque; il m’envoyait un grand nombre d’exemplaires
-de son opinion sur le procès du roi.
-
-M. de Sillery terminait ainsi sa lettre: «Je sais parfaitement qu’en
-prononçant cette opinion, j’ai prononcé mon arrêt de mort...» Aussi, en
-sortant de l’assemblée, saisi d’horreur et pénétré d’indignation, il
-alla sur-le-champ se mettre volontairement dans la prison de
-l’Abbaye!... Hélas! il aurait pu encore se sauver!... Cette lettre me
-déchira le cœur; cependant, comme je ne voyais nul prétexte pour lui
-ôter la vie, je me persuadai qu’il en serait quitte pour une captivité
-de quelques mois. Je ne songeais pas à la cupidité des jacobins, et que
-l’infortuné avait plus de cent mille livres de rente!
-
-La Belgique fut réunie à la France, et quoiqu’on ait beaucoup écrit
-qu’elle ne le fut que par son vœu, je puis assurer qu’elle n’en avait
-nulle envie, et qu’elle y fut forcée.
-
-Le général Dumouriez arriva à Tournay le mardi 26 mars 1793. Ainsi que
-tous les Français qui passaient à Tournay, il vint chez mademoiselle
-d’Orléans. Je fus charmée de voir cet homme si célèbre; quoiqu’il fût
-vaincu, et que je le crusse poursuivi par les Autrichiens, sa seule
-présence me rassurait.
-
-Je vis que la Belgique allait retomber au pouvoir des Autrichiens, et
-que la fuite serait impossible pour nous, soit en France ou soit dans
-les pays étrangers. Je sollicitai donc vivement mon retour; on
-m’écrivit, au mois de mars 1793, que M. le duc d’Orléans allait obtenir
-le rappel de mademoiselle d’Orléans, mais que le mien était encore
-ajourné. Croyant que mademoiselle d’Orléans allait rentrer, je devais
-m’occuper des moyens de me mettre en sûreté, et il faut convenir que
-rien n’était plus difficile, et que ma position était affreuse. J’avais
-fait quelques avances d’argent pour mademoiselle d’Orléans, qui me
-devait cent trente-deux louis; elle avait écrit à M. le duc et à madame
-la duchesse d’Orléans sur cet objet et pour leur demander de lui envoyer
-de l’argent pour elle; c’est ce qu’ils ne purent faire, ni à cette
-époque, ni à aucune autre. Ce fut alors que M. le duc de Chartres, qui
-n’a jamais eu de vues ambitieuses, et qui n’en avait d’autre que celle
-d’être utile à son pays, prit la résolution d’écrire à la Convention,
-pour demander la permission de quitter à jamais la France; depuis la
-mort du roi, il était tombé dans le plus grand découragement.
-
-Après avoir écrit cette lettre à la Convention, il me dit qu’il ne
-croyait pas pouvoir l’envoyer sans l’aveu de son père, qui était alors
-député à la Convention. M. le duc de Chartres envoya cette requête à son
-père, en le conjurant de trouver bon qu’il la fît. Nous espérions que M.
-le duc d’Orléans ne s’opposerait pas à ce que désirait son fils; mais il
-répondit sèchement que cette idée n’avait pas de sens, et qu’il n’y
-fallait plus penser. M. le duc de Chartres a respecté cet ordre; il n’en
-fut plus question.
-
-M. le duc de Montpensier, son frère, désirant passionnément voir
-l’Italie, avait demandé à servir à Nice, ce qui lui fut accordé; il
-partit de Tournay, où il était aussi avec nous.
-
-Cependant l’armée dut évacuer Tournay et se replier sur la frontière.
-Nous la suivîmes; nous quittâmes Tournay le 31 mars, de grand matin;
-nous étions dans une berline dont les stores étaient baissés, et en
-outre de grands chapeaux avec des voiles cachaient entièrement nos
-visages. Nous suivîmes l’armée. Les troupes marchaient sans ordre; les
-soldats étaient excessivement bruyants; leur ton, leurs discours
-m’effrayaient; je n’avais jamais fait jusqu’alors un voyage aussi
-désagréable. Pour éviter de tomber dans les mains des ennemis, j’allai à
-Saint-Amand. Je logeai, avec mademoiselle d’Orléans et ma nièce, dans la
-ville même de Saint-Amand, et le général Dumouriez logea à un quart de
-lieue, dans un endroit appelé les Boues-de-Saint-Amand, où se trouvent
-les bains et les étuves pour les malades.
-
-S’il m’eût laissée dans une ville reprise par les ennemis, il est
-évident que mademoiselle d’Orléans et moi nous aurions été pour bien
-longtemps privées de notre liberté. Le 2 avril, le général Dumouriez
-intercepta un paquet rempli de mandats d’arrêt lancés contre presque
-tous les principaux officiers de l’armée, entre autres le mari de ma
-seconde fille, M. de Valence, M. le duc de Chartres, et contre le
-général lui-même que l’on accusait d’être de connivence avec l’ennemi.
-Ces ordres arbitraires envoyés par un simple comité (et non par la
-Convention), étaient signés Duhem. Je ne pouvais plus m’abuser sur le
-système de proscription qui s’établissait en France, si l’on avait
-proscrit le général Dumouriez sur de simples soupçons.
-
-D’un autre côté, je frémissais en pensant que selon toutes les
-apparences, le camp allait se partager en deux partis; que les premiers
-rayons du soleil éclaireraient vraisemblablement des scènes sanglantes;
-si j’avais le bonheur de sortir du territoire français, que
-deviendrais-je dans les pays étrangers, sans recommandation, sans
-protection, sans amis? Que pourrais-je opposer en outre à la haine, aux
-persécutions des émigrés qui ne laissait pas échapper une occasion de se
-manifester contre nous depuis la mort du roi. La situation de
-mademoiselle d’Orléans achevait de me percer le cœur. J’étais décidée,
-n’étant plus sa gouvernante, à ne l’associer ni à ma misère, ni à mes
-périls, et à la laisser entre les mains de son frère; mais quelle
-affreuse séparation! Tandis que je faisais en silence ces douloureuses
-réflexions, elle était couchée à côté de moi, et je l’entendais gémir
-sourdement: elle avait vu les préparatifs de mon départ; elle ne
-comprenait que trop que mon projet n’était pas de l’emmener: elle se
-taisait et elle pleurait.
-
-A sept heures, je fis mes adieux à M. le duc de Chartres; il me
-renouvela les instances qu’il m’avait faites la veille de me charger de
-sa sœur; il me répéta qu’il ignorait encore le parti qu’il prendrait;
-que tout annonçait dans le camp une prochaine révolte, et que, dans de
-telles circonstances, sa sœur le gênerait mortellement et serait exposée
-à mille dangers affreux. Je répondis qu’à moins d’une espèce de prodige,
-il me paraissait impossible de passer tous les postes français, sans
-être reconnue et arrêtée: que, dans ce dernier cas, on nous conduirait à
-Valenciennes dont nous étions si près, et qu’alors perdues sans retour,
-nous serions envoyées à l’échafaud; il valait mieux peut-être que
-mademoiselle d’Orléans se rendît à Valenciennes seule et comme de son
-propre mouvement, après ma fuite; qu’alors je croyais que la plus grande
-rigueur à son égard se bornerait à la déporter et à la conduire hors des
-frontières, ce qui la ferait sortir de France sans danger. Je fus
-inébranlable dans mes refus jusqu’à l’instant de mon départ; mais, au
-moment où je montais en voiture, M. le duc de Chartres revint tenant
-dans ses bras sa sœur baignée de larmes; je la reçus dans la voiture à
-côté de moi, et nous partîmes sur-le-champ et avec tant de précipitation
-que ni mademoiselle d’Orléans ni moi ne songeâmes à prendre avec nous
-quelques-uns de ses effets, du moins ses bijoux; nous oubliâmes tout.
-Mademoiselle d’Orléans sortait de son lit, n’avait sur elle qu’une
-simple robe de mousseline; ce fut ce qu’elle emporta, et sa montre, qui
-était fort belle et qu’elle n’oublia point, parce qu’elle était au
-chevet de son lit; elle laissa à Saint-Amand ses malles, ses robes, son
-linge, son écrin; tout fut perdu, à l’exception seulement de sa harpe
-qu’un domestique fit charger sur un chariot qui passa, et qui nous
-rejoignit quelques jours après; mais, du reste, on ne lui rapporta pas
-un habit, pas une chemise; comme j’avais sauvé la plus grande partie de
-ce qui m’appartenait, je me trouvai heureuse de pouvoir suppléer à ce
-dénûment.
-
-Nous étions quatre dans la voiture, mademoiselle d’Orléans, ma nièce, M.
-de Montjoye et moi. Je ne connaissais M. de Montjoye que depuis peu de
-jours, il voulait fuir aussi, et aller en Suisse, où il avait des
-parents.
-
-Au bout de deux heures de marche, nous nous trouvâmes dans des chemins
-de traverse si mauvais que la voiture y cassa. Comme nous tournions
-autour de Valenciennes, nous n’en étions, dans ce moment, qu’à une
-petite demi-lieue, et nous nous trouvions dans un village rempli de
-volontaires, notre inquiétude fut extrême; il fallut entrer dans un
-cabaret, et attendre là, plus d’une heure et demie, que la voiture fût
-raccommodée. Les chemins devenant toujours plus mauvais, et la nuit
-survenant, nous fûmes obligés, malgré le froid qui était excessif, de
-descendre de voiture. Nous avions fait près d’une lieue à pied, lorsque
-tout à coup nous fûmes arrêtés par un capitaine de volontaires et des
-soldats qui de loin avaient aperçu la lanterne de notre guide. Ce
-capitaine, peu satisfait de nos réponses, nous dit qu’il nous
-soupçonnait émigrées, et qu’il était décidé à nous conduire à
-Valenciennes. On peut juger de ce que j’éprouvai dans ce moment, mais
-j’eus l’air d’y consentir. Je pris le commandant sous le bras, et, dans
-un baragouin très peu intelligible, je lui fis mille plaisanteries sur
-son peu de complaisance; tout en parlant et en riant, je marchais
-toujours comme si je n’avais pas le dessein de le faire changer d’avis.
-Au bout d’un demi-quart d’heure, il s’arrêta, me dit qu’il voyait bien
-que j’étais véritablement une Anglaise; qu’il ne voulait pas nous
-déranger, et que nous pouvions continuer notre route vers Quiévrain. Il
-nous conseilla d’éteindre la lumière de notre lanterne, qui pourrait
-encore nous faire arrêter; et nous conduisit dans un petit sentier
-détourné, par lequel nous pouvions, nous dit-il, arriver aux postes
-autrichiens sans rencontrer de nouvelles troupes.
-
-Aussitôt que nous fûmes entrées dans Quiévrain, on nous demanda nos
-passeports. Je dis que j’étais une dame irlandaise nommée madame de
-Verzenay, voyageant avec mes nièces; mais qu’étant partie dans toute la
-déroute du camp, je n’avais point de passeports, et, comme il en fallait
-pour être reçue, je demandai à parler à M. le commandant le baron de
-Vounianski. On me dit d’attendre dans la voiture, et qu’on allait
-prendre ses ordres. Un moment après, le baron vint lui-même, nous fit
-descendre de voiture, me donna la main, et nous conduisit chez lui, où
-il nous reçut à merveille. Le lendemain il nous donna une escorte et
-nous fit accompagner jusqu’à Mons. Un nouveau malheur m’empêcha de
-quitter Mons. Je couchais dans la chambre de mademoiselle d’Orléans; je
-ne dormais point, et je l’entendis se plaindre et tousser toute la nuit;
-je me levai au point du jour pour l’aller regarder, et je vis qu’elle
-avait la rougeole; je passai dans le cabinet où couchait ma nièce, pour
-l’instruire de ce triste événement, et je la trouvai dans le même état.
-Elles étaient toutes deux si malades et avaient une fièvre si violente,
-que bien peu de choses m’ont causé de plus vives inquiétudes. Nous
-n’avions point de femme de chambre, je ne pus avoir un médecin que le
-soir, et il me fut impossible d’obtenir une garde, avant le quatrième
-jour: cependant elles furent bien soignées. Je connaissais le traitement
-de cette maladie. Je passai les trois premières nuits sans me coucher;
-et quand j’eus une garde, je restai toujours dans la chambre de
-mademoiselle d’Orléans; et pendant les neuf jours je la veillai jusqu’à
-trois ou quatre heures du matin. Deux jours après notre départ, M. le
-duc de Chartres et M. Dumouriez ne se sauvèrent de Saint-Amand qu’après
-avoir couru les plus grands dangers, essuyé des coups de fusil, etc.;
-que serait devenue cette malheureuse enfant, au milieu d’un tel désordre
-avec le germe d’un grande maladie (car elle partit de Saint-Amand avec
-la fièvre); la rougeole se serait déclarée de même le lendemain, et
-qu’aurait-on pu faire dans cet état! Mes jeunes compagnes se trouvant en
-état de soutenir la voiture, quoiqu’elles fussent encore extrêmement
-faibles, nous partîmes de Mons le samedi 13 avril, avec M. de Montjoye.
-Après sept jours de marche, nous arrivâmes à Schaffhouse, en Suisse, le
-26 mai. Ma joie fut extrême de me trouver dans un pays neutre.
-
-Le besoin extrême de repos qu’avait mademoiselle d’Orléans nous fit
-séjourner à Schaffhouse; M. le duc de Chartres était venu nous y
-rejoindre; nous avions été reconnus par plusieurs émigrés qui nous
-firent beaucoup de méchancetés. Entre autres, un soir que nous nous
-promenions sur la place de Zurich, un émigré, avec un air très
-impertinent, passant auprès de Mademoiselle, accrocha exprès avec son
-éperon un grand pan de sa robe de gaze. Il fallut partir. Nous allâmes à
-Zug le 14 de mai, et nous nous établîmes dans une petite maison isolée,
-sur les bords du lac, à peu de distance de la ville. Nous avions pris
-toutes les précautions nécessaires pour n’être pas connus. Nous passâmes
-un mois à Zug dans la plus parfaite tranquillité, lorsque des émigrés
-passèrent. Ils avaient vu M. le duc de Chartres à Versailles: ils le
-reconnurent et, le même jour toute la petite ville de Zug sut qui nous
-étions. Quelques jours après, on vit paraître dans les gazettes
-allemandes quelques articles sur mes élèves. Cette publicité commença à
-déplaire aux magistrats de Zug: bientôt on leur écrivit de Berne pour
-leur reprocher d’accorder un asile à mademoiselle d’Orléans et à son
-frère. Le premier magistrat de Zug s’inquiéta, et finit par prier mes
-malheureux élèves de chercher une autre retraite. Où aller, sans
-recommandations, sans amis, n’ayant pu rester dans les deux cantons les
-plus tolérants de la Suisse? M. de Montesquiou ayant rendu des services
-à Genève, jouissait en Suisse de beaucoup de considération, et y avait
-un très grand crédit. J’imaginai de lui écrire; je lui peignis la
-situation de mes malheureux élèves, et je lui demandais si mademoiselle
-d’Orléans pouvait être reçue à Bremgarten, dans un couvent à peu de
-distance de cette petite ville. M. de Montesquiou se chargea de faire
-recevoir mademoiselle d’Orléans, ma nièce et moi, dans le couvent de
-Sainte-Claire, à Bremgarten. M. le duc de Chartres se décida à faire à
-pied le voyage entier de la Suisse; ce qu’il a exécuté, passant partout
-pour un Allemand.
-
-Au moment de partir de Zug, quand mes élèves furent obligés de payer
-tous les petits mémoires, ils ne se trouvèrent plus assez d’argent;
-heureusement que j’en avais assez pour satisfaire à ce qu’il fallait, et
-pour me charger de payer au couvent, pendant un an, la pension de
-mademoiselle d’Orléans, outre la mienne et celle de ma nièce. La veille
-de mon départ de Zug, une méchanceté véritablement atroce me causa une
-des plus grandes frayeurs que j’aie éprouvées de ma vie. Mademoiselle
-d’Orléans restait tous les soirs dans le salon, au rez-de-chaussée,
-jusqu’à dix heures trois quarts; elle était établie dans l’embrasure de
-la fenêtre, et pendant la conversation elle travaillait à de petits
-ouvrages; comme depuis sa rougeole, elle avait un peu mal aux yeux, elle
-gardait toujours sur sa tête un grand chapeau qui lui cachait la
-lumière. Le 26 juin, veille de mon départ, j’étais à dix heures un quart
-du soir dans ma chambre, qui se trouvait précisément au-dessus du salon;
-M. le duc de Chartres, suivant sa coutume, était couché, ainsi que le
-seul domestique qu’il y eût dans la maison. Mademoiselle d’Orléans eut
-quelque choses à me dire: elle se leva, laissa sa lumière sur la table,
-ôta son chapeau, le mit sur une des pommettes du dossier de sa chaise,
-et monta chez moi avec ma nièce. Je la pris sur mes genoux; à peine
-étions-nous assises que nous entendîmes un bruit causé par une énorme
-pierre lancée contre la fenêtre du salon: une demi-minute après,
-plusieurs autres pierres furent de même lancées contre la fenêtre que je
-venais de quitter, et cassèrent les vitres avec un tel fracas que M. le
-duc de Chartres éveillé sauta à bas de son lit, prit un bâton (qui est
-une fort bonne arme dans ses mains), et courut à la porte, en appelant
-le domestique, qui se leva aussi: l’un et l’autre sortirent de la maison
-en criant après les assassins, qui se sauvèrent à toutes jambes. Nous
-descendîmes dans le salon, et nous vîmes que le premier coup de pierre
-avait été lancé vers la place qu’occupait ordinairement mademoiselle
-d’Orléans. On avait visé avec beaucoup de justesse; car le carreau était
-brisé, le chapeau renversé, et la pierre, grosse comme le poing, suivant
-sa direction en ligne droite, avait été fracasser un carreau de faïence
-d’un poêle placé à l’extrémité du salon. J’ai conservé soigneusement ce
-caillou; je le fis polir et tailler en plaque de médaillon, sur laquelle
-ces deux mots sont gravés: innocence, providence. La même nuit on coupa
-par petits morceaux deux harnais de chevaux appartenant à M. le duc de
-Chartres.
-
-M. de Montesquiou nous fit recevoir au couvent de Sainte-Claire; mais il
-nous recommanda de cacher avec soin qui nous étions.
-
-Au milieu de ces peines de tout genre, j’eus la consolation de rétablir
-parfaitement la santé délabrée de mademoiselle d’Orléans. Je lui avais
-caché la mort de son infortuné père; je connaissais son extrême
-sensibilité, et sa tendresse pour un père dont elle était adorée;
-cependant je l’habillai de deuil, en lui disant que c’était celui de la
-malheureuse reine de France. Nos jours s’écoulaient tristement, mais
-sans ennui. Lorsque nous apprîmes par hasard que madame la princesse de
-Conti, tante de mademoiselle d’Orléans, habitait la Suisse et était à
-Fribourg, j’écrivis à Fribourg pour m’en informer. Rien n’était plus
-vrai. Sans l’extrême tendresse que j’avais pour mademoiselle d’Orléans,
-je ne serais jamais restée un an dans un lieu où j’étais horriblement
-persécutée, et qui d’ailleurs ne m’offrait nulle ressource; il m’était
-absolument nécessaire, pour subsister, de me rapprocher d’une
-imprimerie; je sentis que mademoiselle d’Orléans devait faire, auprès de
-madame la princesse de Conti, une démarche. Docile à la voix de la
-raison, elle se décida à écrire à sa tante, en lui demandant d’aller la
-rejoindre, en me rendant ma liberté. Huit ou dix jours après madame la
-princesse de Conti répondit à mademoiselle d’Orléans une lettre tendre
-et touchante pour lui annoncer qu’elle la recevait; mais que cela ne
-pourrait être que dans un mois. Ce temps se passa bien tristement. Au
-moment de notre séparation la douleur de mademoiselle d’Orléans fut
-inexprimable. Rien ne me retenant plus à Bremgarten je le quittai à mon
-tour.
-
-Mon gendre, M. de Valence, était établi dans les environs d’Utrecht.
-Nous avions toujours entretenu une correspondance suivie: je lui avais
-écrit dans les derniers temps de mon séjour à Bremgarten; quand je sus
-que j’allais me séparer de mademoiselle d’Orléans, je le conjurai de me
-chercher, sous un nom supposé, une place de concierge dans un château.
-J’aurais laissé ma nièce au couvent de Sainte-Claire, entre les mains de
-madame l’abbesse, à laquelle j’aurais payé une demi-année de pension;
-j’aurais été dans mon château, où je n’aurais rien dépensé, et dans
-lequel j’aurais pu travailler en secret; j’aurais envoyé mes ouvrages en
-Angleterre, à Sheridan, qui les aurait parfaitement vendus; de cette
-manière, j’échappais aux persécutions, et j’aurais pu amasser beaucoup
-d’argent. Une chose dans ce plan m’embarrassait, c’était ma harpe; je ne
-pouvais me résoudre à m’en séparer; j’étais décidée à l’emporter, en
-déguisant dans l’emballage la forme de l’étui, et j’espérais trouver
-dans le château le moyen d’en jouer incognito dans quelque coin isolé.
-M. de Valence rejeta cette proposition qu’il appelait une folie
-romanesque; j’insistai vivement, et je donnai de si bonnes raisons qu’il
-me répondit promptement qu’il avait trouvé ce que je pouvais désirer;
-des maîtres instruits, spirituels, très riches, ayant une fille non
-mariée, à laquelle j’aurais pu donner des soins d’institutrice, un
-château antique et vaste; et, pour que rien ne manquât au bonheur de
-cette trouvaille, il m’assurait que le château contenait une superbe
-bibliothèque. Cette lettre m’enchanta; mais, quelques jours après, il
-m’en écrivit une autre, pour se dédire formellement, en me disant qu’il
-ne pouvait se résoudre à se donner le ridicule de faire de moi une
-concierge; il me conjurait de venir le trouver près d’Utrecht, et que là
-nous formerions des projets plus raisonnables. Je lui représentai qu’il
-existait un nombre infini d’émigrées, qui me valaient, et dont les unes,
-sans aucun ridicule, étaient marchandes de modes, les autres
-institutrices: il fut inexorable.
-
-Nous arrivâmes donc à Utrecht: M. de Valence vint nous chercher, et nous
-mena à Oud-Naarden, une charmante maison de campagne qu’il avait louée
-sur le bord de Zuyderzée. Je me reposai là environ cinq semaines, je me
-décidai à m’aller établir sous la domination danoise. J’avais encore un
-peu d’argent, je n’en demandai point à M. de Valence: je convins
-seulement que je laisserais ma nièce chez lui, avec une dame étrangère
-qui s’y trouvait, et que je préparais l’établissement de M. de Valence à
-Altona, car il avait aussi le projet de s’y fixer. Je partis
-d’Oud-Naarden sans femme de chambre et sans domestique. Je ne savais où
-débarquer à Altona; une marchande fort communicative me nomma l’auberge
-de Plock. J’eus lieu de m’applaudir de ce choix; le maître de la maison
-était la probité même, et sa fille remplie de douceur, d’esprit, de
-sensibilité, ayant reçu la meilleure éducation, devint bientôt mon amie.
-
-Sur la fin de juillet, j’allai m’établir avec ma nièce chez M. de
-Valence, à Sielk, à cinq lieues d’Hambourg, dans une jolie maison de
-campagne qu’il avait louée. J’y consentis à la condition que je lui
-payerais une pension. J’avais vendu au libraire Fauche trois cents
-frédérics d’or _les Chevaliers du Cygne_; il y avait longtemps que je
-n’avais touché autant d’argent à la fois; ce fut le prix que m’en offrit
-Fauche, qui a toujours été pour moi de la plus parfaite honnêteté.
-J’étais dans un tel dénûment que s’il ne m’en eût offert que cinquante
-frédérics, je n’aurais pas hésité à le lui donner.
-
-M. de Valence cultivait lui-même son jardin: nous menions une vie douce
-et solitaire; nous n’avions près de nous qu’un seul voisin (le seigneur
-du lieu), et ce voisin était pour nous l’ami le plus aimable.
-
-Après avoir tant souffert, je me trouvais aussi heureuse que je pouvais
-l’être, avec d’affreux souvenirs si récents encore. J’étais fort liée
-avec madame Matthiessen et toute sa famille. Son fils, l’un des
-négociants d’Hambourg les plus distingués par son mérite, sa fortune, et
-la considération dont il jouissait, devint amoureux de ma nièce
-Henriette de Sercey: sa mère me la demanda en mariage pour lui. Ma nièce
-avait vingt et un ans, M. Matthiessen en avait quarante-quatre. Au bout
-de six mois ce mariage se fit. Je déclarai, dès le même jour, malgré les
-regrets de ma nièce et les offres obligeantes de M. Matthiessen, que je
-ne resterais point avec eux, ni à Hambourg, ni même à Sielk.
-
-Huit jours après son mariage, je partis pour Berlin, où je me mis en
-pension chez mademoiselle Bocquet, qui tenait une maison d’éducation la
-plus fameuse de la ville. Elle me reçut à bras ouverts; elle s’était
-passionnée pour moi, par mes ouvrages. Son accueil me charma, ainsi que
-sa conversation; elle avait une société très aimable, composée des
-personnes les plus spirituelles de Berlin.
-
-Le premier mois de mon séjour à Berlin fut un véritable enchantement.
-Chacun s’occupa de mon amusement. Nous allâmes jusqu’à Sans-Souci, où
-j’allai recueillir une quantité de souvenirs du grand Frédéric.
-
-M. de Volney, dans un de ses ouvrages, dit que, pour juger un homme qui
-n’existe plus, avec lequel il n’aurait jamais eu le moindre rapport, il
-lui suffirait d’examiner avec une attention philosophique ses meubles,
-ses habits, ses bijoux, ses livres. Si l’on eût transporté M. de Volney,
-ce profond penseur, dans les appartements du grand Frédéric, comme il
-n’y aurait vu que des meubles et des draperies couleur de rose et
-argent, que des gravures et des tableaux mythologiques et une collection
-de tous les bijoux les plus fragiles, et de tous les colifichets des
-boutiques françaises, comme il aurait trouvé dans la bibliothèque un
-nombre infini d’ouvrages licencieux et de poésies frivoles, il aurait
-certainement pensé que le défunt était un jeune sybarite dépourvu de
-mérite et d’esprit: ce prétendu sybarite était un vieux guerrier, le
-plus grand capitaine de son temps, le roi le plus vigilant, le plus
-laborieux, et qui, au milieu de ses draperies couleur de rose, couchait
-toujours avec ses bottes.
-
-On nous conta de ce monarque et de sa cour plusieurs traits. En voici
-trois qui me paraissent assez plaisants. Lorsque le roi faisait de
-petits voyages, il avait coutume d’emmener avec lui Voltaire. Dans une
-de ses courses, Voltaire, seul dans une chaise de poste, suivit le roi.
-Un jeune page, que Voltaire avait fait gronder avec sévérité, s’était
-promis de s’en venger; en conséquence, comme il allait en avant pour
-faire préparer les chevaux, il prévint tous les maîtres de poste et les
-postillons que le roi avait un vieux singe qu’il aimait passionnément,
-qu’il se plaisait à faire habiller à peu près comme un seigneur de la
-cour, et qu’il s’en faisait suivre dans ses voyages; que cet animal ne
-respectait que le roi, et qu’il était fort méchant; que s’il voulait
-sortir de la voiture, on se gardât bien de le souffrir. D’après cet
-avertissement, lorsqu’aux postes Voltaire voulut descendre de sa
-voiture, tous les valets d’hôtellerie s’y opposèrent formellement; et,
-lorsqu’il étendait la main pour ouvrir la portière, on ne manquait
-jamais de donner sur cette main deux ou trois coups de canne, et
-toujours en faisant de longs éclats de rire. Voltaire, ne sachant pas un
-mot d’allemand, ne pouvait demander l’explication de ces étranges
-procédés, sa fureur devint extrême et ne servit qu’à redoubler la gaieté
-des maîtres de poste, et, d’après les rapports du petit page, tout le
-monde accourait pour voir le singe du roi et pour le huer. Le voyage se
-passa de la sorte; et ce qui mit le comble à la colère de Voltaire,
-c’est que le roi trouva le tour si plaisant qu’il ne voulut point en
-punir l’inventeur.
-
-On sait combien ce prince aimait la musique. Un soir, il crut entendre
-une symphonie lointaine et charmante. Aussitôt il ouvre une fenêtre et
-reconnaît que cette musique _pianissimo_, à deux parties, s’exécute près
-de la guérite de la sentinelle en faction sous son appartement. Il
-appelle cette sentinelle, l’interroge, et son étonnement redouble en
-apprenant que c’est ce soldat qui produit l’illusion de cette prétendue
-symphonie en jouant à la fois, et avec perfection, de deux guimbardes.
-Le roi, ne concevant pas ce prodige, ordonne au soldat de monter chez
-lui. Le soldat répond: «C’est impossible; je dois garder ma
-consigne.--Mais je suis le roi.--Je le sais; mais je ne puis être relevé
-que par mon colonel.» A ces mots le roi, du premier mouvement, se fâcha;
-mais la sentinelle lui dit que s’il obéissait, il le ferait punir le
-lendemain pour avoir manqué à la discipline. Alors le roi loua sa
-fermeté, referma sa fenêtre, se coucha, et, le jour suivant, fit venir
-ce soldat, l’entendit avec admiration, lui donna cinquante frédérics et
-son congé. Ce musicien d’un genre si nouveau a fait fortune en
-parcourant l’Allemagne. Quelques années après, je l’ai entendu à
-Hambourg. Il allait jouer dans les maisons, il exigeait qu’on éteignît
-toutes les lumières, et, lorsqu’il jouait, on croyait véritablement
-entendre une belle symphonie dans le lointain.
-
-Un autre trait est l’anecdote sur notre fameux Duport, le premier
-violoncelle de l’Europe. Appelé en Prusse par le roi, il comptait ne
-passer à Berlin que cinq ou six mois. Le roi, sachant qu’il se disposait
-à partir, chargea quelques-uns de ses musiciens de lui donner une espèce
-de fête et de l’enivrer. Lorsqu’il fut dans cet état, on lui fit signer
-un engagement par lequel, entrant dans un régiment du roi, il s’y
-trouvait au nombre des tambours, de sorte qu’il n’aurait pu quitter la
-Prusse sans s’exposer à la peine de mort comme déserteur. Ce fut ainsi
-que ce grand artiste se fixa dans le Brandebourg. Il fut d’abord
-désespéré; mais une forte pension, un excellent mariage le consolèrent.
-Il habitait Sans-Souci avec sa famille lorsque j’allai visiter cette
-maison royale.
-
-Pendant mon séjour à Berlin, ma correspondance avec mademoiselle
-d’Orléans fut rompue. Lui ayant envoyé dans une lettre une petite
-miniature représentant sur un fond bleu une rose blanche et une rose
-rouge dans une caisse verte, madame la princesse de Conti dit que
-c’étaient les trois couleurs, par conséquent un signe révolutionnaire.
-Mademoiselle d’Orléans eut beau protester que c’étaient les cinq
-couleurs, puisqu’il y avait du vert et des tiges brunes; madame la
-princesse de Conti persista dans son idée et lui défendit de m’écrire.
-Mademoiselle d’Orléans trouva le moyen d’obéir et de me donner de ses
-nouvelles; elle confia son chagrin à son confesseur et le pria de
-m’écrire de sa part; ce qui dura plus de dix-huit mois. Je lui envoyais
-mes lettres qu’il remettait.
-
-A l’époque dont je parle, je reçus une lettre d’une personne qui m’était
-inconnue, et qui me mandait de ne plus écrire à ce prêtre, parce qu’il
-venait de mourir. Je le pleurai sincèrement, puisque je n’eus plus de
-nouvelles de mademoiselle d’Orléans.
-
-On me remit dans ce temps une lettre qui, par un enchaînement
-particulier de circonstances, traîna prodigieusement en chemin, ce qui
-arrivait souvent alors. Elle montre si bien toute la bonté de l’âme de
-mademoiselle d’Orléans, que je la place ici. Elle est sur la mort de son
-malheureux père, que je lui avais cachée et qu’elle n’apprit que peu de
-jours après notre séparation.
-
-Voici comment elle s’exprime:
-
- «Fribourg, 10 octobre 1794.
-
- «Oh!... amie chérie, à quel comble de malheurs le ciel m’a réduite!
- Hélas! je les connais tous! Ah!... quelles douleurs... et quelles
- souffrances... mon trop malheureux cœur n’éprouve-t-il pas? que cette
- vie est cruelle!... Mais la religion et mon cœur, amie bien-aimée,
- m’ordonnent de la supporter pour ceux que j’aime; elle est à eux, et
- non à moi, et je la soigne comme un dépôt qu’ils m’ont confié. Hélas!
- il n’y a plus que ces chers objets que j’aime si tendrement, qui
- puissent m’y attacher. Oh! mon amie, pensez-vous que ceux qui sont
- tout à fait malheureux, et qui ne se tuent pas, soient sans religion?
- Non, je ne le puis croire: sans ce motif tout-puissant, qui pourrait
- ne pas se débarrasser d’une existence devenue douloureuse dans tous
- les moments?... Mais, grâce aux principes que vous m’avez donnés, ne
- soyez pas inquiète, amie bien chère, Dieu soutient votre infortunée
- Adèle et lui donne un courage et une force véritablement surnaturels.
- Ma tante me témoigne une tendresse et une sensibilité dont je suis
- bien touchée, et m’adoucit, par son excessive bonté, autant qu’il est
- possible, mon affreuse et cruelle situation. Adieu, amie tendre et
- chérie, je vous embrasse avec toute la tendresse de mon malheureux
- cœur. Je ne puis vous écrire une plus longue lettre aujourd’hui, ce
- sera pour la première fois. Donnez-moi souvent de vos chères
- nouvelles; hélas! j’en ai tous les jours plus besoin.
-
- «ADÈLE D’ORLÉANS.»
-
-Je dois dire que j’ai omis, sans le vouloir, un fait intéressant: c’est
-qu’étant à Sielk, j’appris que mes deux derniers élèves étaient encore
-détenus à Marseille.
-
-Je reçus enfin mon rappel en France; ma joie fut fort troublée par le
-chagrin de quitter mes amis, qui étaient réellement au désespoir, et ce
-pays hospitalier dont le roi était si vertueux, et le gouvernement si
-doux et si équitable. Dans le second volume des _Souvenirs de Félicie_,
-je fais de la Prusse et de son roi le même éloge. Je fis paraître ce
-volume à l’époque où l’empereur Napoléon triomphant était à Berlin qu’il
-venait de conquérir.
-
-Je trouvai à Bruxelles ma fille, madame de Valence. Après neuf ans
-d’absence, ma joie de la revoir fut inexprimable; car les dangers
-qu’elle avait courus, les cruelles inquiétudes qu’elle m’avait causées,
-avaient quadruplé pour moi la longueur des douloureuses années de
-l’absence.
-
-Je retournai à Paris avec ma fille; je n’essayerai point de peindre les
-émotions que j’éprouvai en passant la frontière, en entrant en France,
-en entendant le peuple parler français, en approchant de Paris, en
-apercevant les tours de Notre-Dame et en passant les barrières.
-
-Tout me paraissait nouveau; j’étais comme une étrangère que la curiosité
-force à chaque pas de s’arrêter. J’avais peine à me reconnaître dans les
-rues, dont presque tous les noms étaient changés; je trouvais des
-philosophes substitués aux saints; j’avais été préparée à cette
-métamorphose en lisant l’_Almanach national_, où j’avais vu les saints
-remplacés par les sans-culottides et par des oignons, des choux, du
-fumier, des ânes, des cochons, des lièvres, etc., etc.
-
-Je retrouvai à peine effacées les inscriptions qu’on avait écrites sur
-les façades des anciens édifices: maison ci-devant Bourbon, maison
-ci-devant Conti, propriété nationale, etc. Je lisais encore sur quelques
-murs cette phrase républicaine: La liberté, la fraternité ou la mort. Je
-voyais passer des fiacres que je reconnaissais pour les voitures
-confisquées de mes amis; je m’arrêtais sur les quais, devant de petites
-boutiques, dont les livres reliés portaient les armes d’une quantité de
-personnes de ma connaissance, et dans d’autres boutiques, j’apercevais
-leurs portraits étalés en vente publique. J’entrai un jour chez un petit
-brocanteur qui en avait au moins une vingtaine; je les reconnus tous, et
-mes yeux se remplirent de larmes en pensant que les trois quarts de ces
-infortunés que ces peintures représentaient avaient été guillotinés et
-que les autres, dépouillés de tout et proscrits, erraient peut-être
-encore dans les pays étrangers!...
-
-En sortant de cette boutique, j’allai me promener sur le boulevard: un
-marchand, portant de charmants petits paniers d’osier, passa près de
-moi; je l’arrêtai pour en choisir une demi-douzaine; mais je n’avais pas
-d’argent. J’entrai dans le comptoir d’un marchand de vin auquel je
-demandai de l’encre et un peu de papier; j’écrivis rapidement mon
-adresse que je lus tout haut au marchand de paniers. Alors le cabaretier
-s’écria: «Eh ben! vous êtes cheux vous!--Comment?--Pardi oui; vous êtes
-dans ci-devant hôtel de Genlis!...» En effet, c’était la maison qu’avait
-occupée, pendant quinze ans, mon beau-frère, le marquis de Genlis. Il me
-fut impossible de le reconnaître; tout le rez-de-chaussée était divisé
-en plusieurs boutiques, et la façade des autres logements tout à fait
-méconnaissable. Je me hâtai de m’éloigner de ce lieu si triste pour moi.
-
-Je vis beaucoup de parvenus qui, nés dans la classe de simples ouvriers,
-avaient fait les plus brillantes fortunes.
-
-Je revis avec plaisir le fils d’un de mes anciens gardes-chasse, devenu
-capitaine, qui avait servi dans nos armées avec la plus grande
-distinction; sa belle tournure et son bon air me rappelèrent ce mot de
-La Rochefoucauld: «L’air bourgeois se perd rarement à la cour, il se
-perd toujours à l’armée.»
-
-Je vis des femmes qui haïssaient naturellement toute conversation
-intéressante et spirituelle, parce qu’elles n’y pouvaient prendre part;
-du commérage ou de la médisance formaient tout leur entretien; elles
-avaient refroidi tous les amis de leurs maris par leur insipidité, leur
-sécheresse et leur susceptibilité, défauts de toutes les femmes qui
-manquent d’esprit et d’éducation. La plupart de ces personnes,
-ridiculement vaines, comptaient les visites et marchandaient une
-révérence, toujours inquiètes de la manière dont on les traitait, sans
-savoir positivement comment on doit être traitée. Je ne retrouvai plus
-de bureaux d’esprit. On appelait ainsi jadis, en dérision, les maisons
-dont la société était principalement composée de gens de lettres, de
-savants et d’artistes célèbres, et dont les conversations n’avaient pour
-objet que les sciences, la littérature et les beaux-arts: voilà ce que
-les ignorants et les sots tâchèrent toujours de tourner en ridicule.
-
-J’eus bien d’autres sujets de mécontentement: je trouvais tout changé,
-tout jusqu’au langage.
-
-On parle mal en disant, la capitale, pour dire Paris; du champagne, du
-bordeaux, au lieu de vin de Champagne; ou les Français, au lieu de la
-Comédie-Française. Lorsqu’on dit: un louis d’or, on parle mal: de même
-pour son équipage, au lieu de sa voiture; il roule carrosse; une bonne
-trotte, pour une bonne course; son dû, pour son salaire.
-
-Je ne fus pas moins surprise en entendant dire votre demoiselle, pour
-mademoiselle votre fille; Madame, tout court, en parlant à un mari de sa
-femme; en usez-vous? (du tabac), pour en prenez-vous? j’y vais de suite,
-pour j’y vais tout de suite; il a des écus, pour il est riche. Il lui
-fait la cour, c’est-à-dire il en est amoureux, ce qu’on exprimait jadis
-plus délicatement en disant: il est occupé d’elle.
-
-Les étrangers disent souvent qu’ils ont bu du café, du thé, c’est mal
-parler: boire ne se dit que des liqueurs faites pour désaltérer: l’eau,
-le vin, la bière, le cidre, etc., et on dit: prendre du café, du thé, du
-chocolat.
-
-Ce qui me choqua surtout, c’était d’entendre des femmes appeler leur
-cabinet un boudoir, car ce mot bizarre n’était pas employé jadis par les
-grandes dames. Je trouvais encore que, lorsqu’on faisait les honneurs
-d’une maison, il ne fallait pas offrir d’une manière vague, comme le
-faisaient beaucoup de personnes qui avaient l’air de ne pas savoir les
-noms de ce qu’elles proposaient, disant seulement: voulez-vous du
-poisson, ou de la volaille? On appelait les marchandes de modes des
-modistes, et un livre de souvenir un album; en parlant de l’habillement
-de quelqu’un, sa mise, une mise décente, etc. Voici encore des phrases
-du langage révolutionnaire, qui ne me déplurent pas moins: aborder la
-question; en dernière analyse; traverser la vie.
-
-Dans l’ancienne société, éteinte ou dispersée, on entendait partout des
-exclamations qui exprimaient l’étonnement, la désolation, l’horreur ou
-l’enchantement et l’enthousiasme: tout était inconcevable, inouï,
-monstrueux, horrible, ou charmant et céleste. Lorsqu’on rencontrait
-quelqu’un auquel on avait fait fermer sa porte, on ne manquait jamais de
-lui protester qu’on était désespéré de ne s’être pas trouvé chez soi.
-Aujourd’hui, ces exagérations sont fort affaiblies; les femmes surtout
-sont beaucoup plus froides, moins affectueuses, moins accueillantes.
-
-On ne soupait plus, parce que les usages n’étaient pas moins changés que
-la langue; les spectacles ne finissaient qu’à onze heures du soir.
-
-Le souper jadis terminait la journée; on ne craignait plus le mouvement
-et l’interruption des visites; au lieu de compter les heures, on les
-oubliait, et l’on causait avec une parfaite liberté d’esprit, et par
-conséquent avec agrément.
-
-Autrefois, les soupers de Paris étaient renommés pour leur gaieté.
-
-Le grand seigneur qui invitait à un souper la femme d’un fermier général
-et celle d’un duc et pair les traitait avec les mêmes égards, le même
-respect. Lorsqu’on allait se mettre à table, le maître de la maison ne
-s’élançait point vers la personne la plus considérable pour l’entraîner
-au fond de la chambre, la faire passer en triomphe devant toutes les
-autres femmes, et la placer avec pompe à table à côté de lui. Les femmes
-d’abord sortaient toutes du salon; celles qui étaient le plus près de la
-porte passaient les premières; elles se faisaient entre elles quelques
-petits compliments, mais très courts, et qui ne retardaient nullement la
-marche. Tout le monde arrivé dans la salle à manger, on se plaçait à
-table à son gré, et le maître et la maîtresse de la maison trouvaient
-facilement le moyen d’engager les quatre femmes les plus distinguées de
-l’assemblée à se mettre à côté d’eux. Voilà des mœurs sociales et des
-manières véritablement polies, parce qu’elles obligent celles que l’on
-veut particulièrement honorer, et qu’elles ne blessent personne; nous
-avons changé tout cela.
-
-Autrefois les femmes, après le dîner ou le souper, se levaient et
-sortaient de table pour se rincer la bouche; même les princes du sang ne
-se permettaient pas, pour faire la même chose, de rester dans la salle à
-manger; ils passaient dans une antichambre. Aujourd’hui, cette espèce de
-toilette se fait à table dans beaucoup de maisons. On voit des Français,
-assis à côté des femmes, se laver les mains et cracher dans un vase...
-C’est un spectacle bien étonnant pour leurs grands-pères et leurs
-grand’mères.
-
-Dans la bonne compagnie, jadis, les femmes étaient traitées par les
-hommes avec presque tous les usages respectueux prescrits pour les
-princesses du sang: ils ne leur parlaient en général qu’à la tierce
-personne; ils ne se tutoyaient jamais entre eux devant elles; et même,
-quelque liés qu’ils fussent avec leurs maris, leurs frères, etc., ils
-n’auraient jamais, en leur présence, désigné ces personnes par leurs
-noms tout court. Lorsqu’on leur adressait la parole, c’était toujours
-avec un son de voix moins élevé que celui qu’on avait avec des hommes.
-Cette nuance de respect avait une grâce qui ne peut se décrire. Toutes
-ces choses n’étaient plus d’usage à mon retour; chaque homme pouvait
-dire:
-
- De soins plus importants mon âme est agitée.
-
-De leur côté, les femmes n’étant plus traitées avec respect, avaient
-perdu la retenue qui doit les caractériser.
-
-Une chose qui me déplut particulièrement fut la suppression des
-couvre-pieds de chaises-longues. Je vis les dames les plus qualifiées et
-les plus à la mode de cette époque recevoir parées et couchées sur un
-canapé, et sans couvre-pieds. Il en résultait que le plus léger
-mouvement découvrait souvent leurs pieds et une partie de leurs jambes.
-Le manque de décence qui ôte toujours du charme, donnait à leur maintien
-et à leur tournure une véritable disgrâce.
-
-Mes visites me firent connaître le mauvais goût de ceux qui remeublèrent
-les hôtels et les palais abandonnés et dévastés. On plissait sur les
-murs les étoffes, au lieu de les étendre; cela était beaucoup plus
-magnifique. On savait que la symétrie était bannie des jardins; on en
-avait conclu que l’on devait aussi l’exclure des appartements, et l’on
-posait toutes les draperies au hasard. Ce désordre affecté donnait à
-tous les salons l’aspect le plus ridicule. Pour montrer que les
-nouvelles idées n’excluaient ni la grâce, ni la galanterie, les hommes
-et les femmes rattachaient les rideaux de leurs lits avec les attributs
-de l’amour, et transformaient en autels leurs tables de nuit.
-
-Après avoir passé quelque temps à Paris, je fis une infinité de courses
-à la campagne et dans les châteaux; j’avoue qu’en général on trouvait
-beaucoup plus de popularité et de libéralité dans nos anciens châteaux.
-Je ne trouvai plus ces chapelles qui étaient jadis d’un si bon exemple
-pour les paysans. Je ne vis aller à l’église paroissiale que les dames;
-les hommes n’y mettaient presque pas le pied; et les paysans, pour les
-imiter, n’y allaient jamais. Je fus aussi scandalisée des fêtes qu’on
-leur donnait: le maître du château leur ouvrait ses jardins, avec la
-permission d’y inviter des cabaretiers, des traiteurs, auxquels ils
-achetaient les vins et les repas que nous leur donnions jadis avec tant
-de générosité, mais qui, distribués avec sagesse, prévenaient l’ivresse,
-les querelles, les scènes scandaleuses et souvent sanglantes qui en
-résultaient. Une chose encore qui me parut ridicule fut la morgue des
-dames de châteaux, qui, dans ces réjouissances, ne voulaient point
-danser avec les paysans. Je me rappelai qu’autrefois, à ces bals
-champêtres, nous ne voulions danser qu’avec eux, et que nous défendions
-aux hommes de notre société de nous inviter, en leur prescrivant de ne
-danser qu’avec des paysannes. Tout ceci n’est assurément point sans
-exception; j’ai vu dès lors, dans les campagnes et dans les châteaux,
-exercer dans toute son étendue la charité de tout genre que j’admirais
-jadis.
-
-Madame de Montesson, ma tante, ne m’avait pas donné signe de vie dans
-les pays étrangers, quoique je fusse partie en fort bonne intelligence
-avec elle. Je la trouvai dans la plus grande faveur par sa liaison avec
-madame Bonaparte, femme du premier consul, qui lui avait fait rendre
-toute sa fortune. Cependant, j’allai la voir le surlendemain de mon
-arrivée; je trouvai du monde chez elle; elle me reçut avec une
-sécheresse qui alla jusqu’à l’impertinence; elle parla beaucoup de
-madame Bonaparte et des déjeuners qu’elle lui donnait. Ma visite fut
-courte et silencieuse; M. de Valence me reconduisit. Je lui dis, en m’en
-allant, que j’étais beaucoup trop vieille pour me laisser traiter ainsi,
-et que je ne reviendrais plus; il excusa madame de Montesson, il me dit
-qu’elle serait mieux une autre fois; qu’elle avait pris de l’humeur en
-voyant que je n’étais pas du tout vieillie; que c’était un petit tort de
-femme qu’il fallait pardonner.
-
-J’étais établie dans la rue d’Enfer. Maradan vint me trouver, pour me
-prier de m’intéresser en faveur d’un jeune homme nommé M. Fiévée, auteur
-de deux romans intitulés, l’un _Frédéric_, et l’autre _la Dot de
-Suzette_, et qui était en prison pour ses opinions politiques; je
-m’occupai avec ardeur du soin de lui faire rendre sa liberté, et j’eus
-le bonheur d’y réussir.
-
-Je ne restai que neuf mois dans la rue d’Enfer. Trouvant la vie de Paris
-trop chère, j’allai m’établir à Versailles, où je louai une petite
-maison dans l’avenue de Paris.
-
-Je fus assez malade à Versailles, et cependant je travaillai toujours:
-ma situation m’y forçait, et comme je n’en convenais qu’avec ma
-personne, on me faisait des remontrances sur ma déraison; je fus très
-sérieusement malade pendant deux mois; décidée à retourner à Paris, je
-sollicitai du gouvernement un logement; on m’en donna un à l’Arsenal; il
-était très beau et contigu à la bibliothèque; le ministre Chaptal donna
-l’ordre de me prêter tous les livres que je demanderais, ce qui fut
-exécuté.
-
-Pendant les deux premières années de mon séjour à l’Arsenal, je
-continuai de travailler à la _Bibliothèque des Romans_; ensuite, voulant
-finir sans distraction le roman de _la Duchesse de La Vallière_, que
-j’avais commencé, je cessai de travailler à la _Bibliothèque des
-Romans_, qui perdit alors ses souscripteurs. Un peu avant la publication
-de _Madame de La Vallière_, M. Fiévée, qui était en correspondance avec
-le premier consul, sachant que je n’avais fait aucune démarche auprès du
-chef du gouvernement, dit qu’il était décidé à lui écrire que je n’avais
-rien retrouvé en France et que je vivais absolument de mon travail; je
-remerciai M. Fiévée, en le conjurant de ne point faire une telle
-démarche. M. Fiévée persista généreusement, et le fruit de sa lettre fut
-que le premier consul m’envoya M. de Rémusat, préfet du palais, pour me
-dire que le premier consul venait d’apprendre ma situation; que, s’il
-l’avait sue, je n’y serais jamais restée, et qu’il me faisait demander
-ce qui pouvait me rendre heureuse; je répondis que je vivais fort bien
-de mon travail, et que je ne demanderais jamais rien.
-
-Quelque temps après M. de Lavalette m’écrivit que le premier consul,
-devenu empereur, désirait que je lui écrivisse tous les quinze jours,
-sur la politique, les finances, la littérature, la morale, sur tout ce
-qui me passerait dans la tête. Je ne lui ai jamais écrit tous les quinze
-jours, ni sur la politique, ni sur les finances; je ne lui ai jamais
-demandé une seule grâce pour moi; je lui en ai demandé beaucoup pour
-d’autres; il me les a presque toutes accordées sans m’écrire une seule
-ligne. J’ai su par M. de Talleyrand et par quelques autres personnes
-qu’il aimait beaucoup mes lettres, parce qu’il y trouvait de la raison,
-du naturel, et quelquefois de la gaieté.
-
-Je n’ai pas gardé de copie de ma correspondance avec l’empereur, mais
-j’ai conservé quelques notes morales et religieuses qui en faisaient
-partie.
-
-J’écrivis dans ce temps les _Mémoires de Dangeau_. Je fis cette lecture
-immense sur un manuscrit in-quarto en quarante et tant de volumes, copié
-d’après l’original in-folio, qui est dans la maison de Luynes.
-
-Cet abrégé est certainement l’ouvrage qui fait le mieux connaître la
-grandeur et la bonté de Louis XIV, et les mœurs du beau siècle où il a
-vécu; mais il fallait la patience dont je suis capable pour entreprendre
-la lecture de ce prodigieux ouvrage; il fallait avoir lu tous les
-mémoires connus du temps pour en faire un bon extrait, afin de ne pas
-tomber dans des répétitions fastidieuses; il fallait encore, pour y
-joindre des notes utiles, avoir vécu à la cour et dans le grand monde,
-et connaître toutes les traditions de ce règne et celui de la régence.
-Je crois avoir rendu un important service à la littérature par ce
-prodigieux travail, qui, comme on le verra par la suite, a été double
-pour moi. J’ai mis neuf mois pour lire cet ouvrage, que je lisais
-constamment tous les soirs depuis onze heures jusqu’à trois ou quatre
-heures du matin. Ce travail fini, la permission de l’imprimer, sur
-laquelle j’avais dû compter, me fut positivement refusée. Je donnai mon
-manuscrit à l’empereur, en l’assurant que je ne gardais aucune espèce de
-copie, ce qui était parfaitement vrai.
-
-Quelques jours après je reçus de M. de Lavalette une lettre ainsi
-conçue:
-
- «Sa Majesté m’ordonne, madame, de vous prévenir qu’elle accepte
- l’offre que vous lui faites des mémoires manuscrits du marquis de
- Dangeau; elle désire que je les lui envoie à Boulogne. Je vous prie,
- madame, de vouloir bien me les adresser promptement.
-
- «J’ai reçu aussi l’ordre de vous annoncer que Sa Majesté vous accorde
- une pension de six mille francs sur sa cassette.
-
- «Je me trouve heureux, madame, d’être, dans cette circonstance,
- l’organe des volontés de l’empereur, etc.
-
- «LAVALETTE.»
-
-En voyant que je ne pouvais faire imprimer les _Mémoires de Dangeau_, je
-saisis un moyen de prouver ma reconnaissance à l’empereur, en les lui
-offrant. Ainsi je fis ce don avec plaisir, puisqu’il m’acquittait de la
-pension que j’allais recevoir. L’empereur fit le plus grand cas de ces
-Mémoires; je sus par M. de Talleyrand qu’il les lisait avec un extrême
-plaisir.
-
-Depuis quatre ou cinq ans, je voyais beaucoup plus de monde que je ne
-voulais. Parmi les étrangers, il y en eut un pour lequel je pris une
-amitié particulière; ce fut un Polonais, M. le comte de Kosakoski.
-Persuadé que Napoléon rétablirait la dignité de son pays, il s’était
-attaché à lui par cette seule idée. Après la prise de Paris, il le
-suivit à Fontainebleau; il ne le quitta qu’au moment où il monta en
-voiture pour aller à l’île d’Elbe. Tous ses biens avaient été
-confisqués. Il vit à Paris l’empereur de Russie, qui lui demanda s’il
-était vrai qu’il eût suivi Napoléon à Fontainebleau: «Oui, Sire,
-répondit M. de Kosakoski, et s’il m’eût demandé de le suivre, je
-l’aurais suivi sans hésiter.» L’empereur Alexandre loua cette réponse,
-et demanda à M. de Kosakoski ce qu’il désirait de lui. «Sire, répondit
-M. de Kosakoski, la restitution de mes biens en Pologne.--Ils vous
-seront rendus», reprit l’empereur. Et en effet l’empereur donna
-sur-le-champ des ordres, et tous les biens furent restitués.
-
-Une autre étrangère bien charmante, et qui a été pour moi remplie de
-bonté, est madame la duchesse de Courlande. L’impératrice Joséphine
-avait une énorme quantité de lettres de Bonaparte, écrites de sa main,
-adressées durant ses campagnes d’Italie, et pendant son séjour à Turin;
-Joséphine avait oublié la cassette qui les renfermait; un valet de
-chambre infidèle les recueillit et imagina de les offrir à madame de
-Courlande. Elle me confia ces lettres pour en prendre copie. Je les lus
-avec avidité et je les trouvai toutes différentes de ce que j’aurais
-imaginé.
-
-Voici un mot charmant que je trouvai dans une de ces lettres: Bonaparte
-reprochait à Joséphine la faiblesse et la frivolité de son caractère, et
-il ajoutait: «La nature t’a fait une âme de dentelle; elle m’en a donné
-une d’acier.» Dans une autre lettre il montrait beaucoup de jalousie sur
-la société de Joséphine et surtout sur la quantité de jeunes muscadins
-qu’elle recevait journellement, et il lui ordonnait avec sévérité de les
-expulser tous. On voyait dans les lettres suivantes que Joséphine
-obéissait, mais qu’ensuite elle se plaignait continuellement de sa santé
-et de maux de nerfs; alors Bonaparte imagina que l’ennui causait ce
-dérangement de santé et il lui manda qu’il aimait mieux être jaloux et
-souffrir que de la savoir malade et qu’il lui permettait de rappeler
-tous les muscadins.
-
-Elles étaient d’une écriture fort difficile à lire, mais cependant j’en
-vins parfaitement à bout; ces lettres étaient spirituelles et
-touchantes. On n’y voyait point d’ambition et elles exprimaient une
-extrême sensibilité; elles prouvaient que Bonaparte avait eu pour sa
-femme la passion la plus vive et la plus tendre.
-
-M. Fiévée était rentré en grâce. Napoléon lui donna une place d’auditeur
-qui le fit entrer au conseil. M. Fiévée me dit dans ce temps qu’il était
-étonné de l’esprit, de la finesse et de la bonhomie que l’empereur
-montrait au conseil; on pouvait l’y contredire et même l’interrompre
-quand il parlait, sans qu’il eût l’air de le trouver mauvais; c’est un
-fait qui rend plus coupables ceux qui l’entouraient d’habitude et qui
-n’osaient presque jamais lui dire la vérité.
-
-Dès les premiers temps de mon retour en France, M. de Cabre me fit faire
-connaissance avec madame Cabarus, jadis madame Tallien, et depuis madame
-de Caraman. Je la trouvai ce qu’elle est, belle, obligeante et aimable;
-je trouvais aussi dans cette même personne celle qui a véritablement
-affranchi la France des fureurs de Robespierre; quelqu’un
-contait que l’on avait donné à madame Bonaparte le surnom de
-Notre-Dame-des-Victoires; M. de Valence dit qu’il fallait donner à
-madame Tallien celui de Notre-Dame-de-Bon-Secours.
-
-Le prince Jérôme, depuis roi de Westphalie, vint plusieurs fois me voir;
-je lui trouvai les manières les plus agréables, une grande politesse, et
-une très aimable conversation.
-
-Je venais de finir un ouvrage commencé depuis longtemps, auquel j’avais
-mis tout le soin que pouvait faire valoir ce petit talent. C’était
-toutes les fleurs de la mythologie, peintes à la gouache, et de grandeur
-naturelle; deux ou trois lignes tracées au bas de chaque plante en
-expliquaient la métamorphose. Souvent plusieurs plantes se trouvaient
-dans le même tableau peint sur papier vélin, entouré d’un encadrement
-qu’on appelle passe-partout. Le tout formait soixante-douze tableaux.
-Quelque temps après, ayant besoin d’argent, j’eus envie de les vendre.
-J’étais bien sûre qu’en les proposant au roi de Westphalie il les aurait
-achetés magnifiquement; je trouvai le moyen de lui faire parler de cette
-collection comme étant faite par un artiste inconnu. Il eut envie de la
-voir; l’idée et l’exécution lui plurent, et il en offrit six mille
-francs, ce qui fut accepté. Le roi de Westphalie, en apprenant qu’il
-avait acheté mon ouvrage, me fit d’obligeants reproches à ce sujet. Je
-répondis de manière à le convaincre que la délicatesse qui m’avait fait
-cacher mon nom ne me permettrait jamais de rien changer au marché
-conclu.
-
-Plusieurs années après, la reine de Westphalie, qui était à Meudon, me
-fit inviter à y aller; j’y ai été plusieurs fois, et je me félicite
-d’avoir pu connaître cette princesse, charmante à tous égards, et dont
-la conduite comme épouse a été depuis si exemplaire et si parfaite.
-
-Je m’étais tracé des occupations qui furent toujours très réglées et
-très suivies. J’avais lu et relu tous les bons ouvrages, tous nos
-chefs-d’œuvre, je me jetai dans les livres curieux. Je fis alors une
-lecture nouvelle bien intéressante; ce fut l’ouvrage de M. de Bonald
-intitulé _la Législation primitive_, ouvrage plein de talent,
-d’excellents principes et de génie.
-
-Quand le livre de M. Bonald parut, Napoléon était sur le trône depuis
-quelques années, et il avait eu la gloire de rétablir la religion et
-d’abattre la fausse philosophie. Les disciples de Voltaire et des autres
-n’osaient plus montrer leurs principes. La philosophie moderne était
-universellement décriée et méprisée.
-
-On aurait dû croire que la restauration aurait achevé d’anéantir la
-fausse philosophie, et le contraire est arrivé. C’est un fait qui donne
-lieu à des réflexions bien affligeantes.
-
-_Le Génie du Christianisme_, de M. de Chateaubriand, parut deux ou trois
-ans avant _la Législation primitive_; cet ouvrage fit une grande
-sensation, et il le méritait; on y trouve d’admirables morceaux, entre
-autres le bel épisode d’Atala; et cet ouvrage a fait beaucoup de bien à
-la religion, et par conséquent à la monarchie; car la royauté légitime,
-ainsi que la morale, n’a de base véritablement solide que la religion.
-Celui des ouvrages de M. de Chateaubriand que j’admire le plus, c’est
-son _Itinéraire de Jérusalem_; il y a dans ce voyage des descriptions
-délicieuses, et d’un bout à l’autre un sentiment religieux toujours
-vrai, toujours touchant.
-
-Je ne connaissais point M. de Chateaubriand, lorsqu’il m’envoya, quand
-il parut, _le Génie du Christianisme_, en m’écrivant le billet le plus
-obligeant. _Le Génie du Christianisme_ fut, à son apparition, le sujet
-des louanges les mieux fondées et du dénigrement le plus injuste. Je
-défendis M. de Chateaubriand avec toute la vivacité dont je suis
-capable; il avait contre lui les gens sans religion et les littérateurs
-envieux, qui formaient une multitude d’ennemis. Je savais avec
-certitude, par M. de Cabre, que M. de Chateaubriand était tout le
-contraire pour moi, ce qui ne m’a pas empêchée d’écrire dans ce sens à
-l’empereur, dans le temps où il fut si irrité contre lui par M. de
-Lavalette, chargé de ma correspondance avec l’empereur.
-
-Puisque je parle de la littérature, je dois consacrer un article à
-madame de Staël. Je ne l’ai critiquée dans mes ouvrages, que parce
-qu’elle a attaqué ouvertement dans les siens la morale et la religion.
-Madame de Staël eut le malheur d’être élevée dans l’admiration du
-phébus, de l’emphase, et du galimatias. Le premier ouvrage qui ait
-commencé la réputation de madame de Staël fut celui intitulé: _De
-l’influence des passions sur les nations et sur les individus._ Le but
-est de prouver l’utilité des passions; c’était la doctrine des
-encyclopédistes, qui entourèrent l’enfance et la jeunesse de madame de
-Staël.
-
-Le premier roman de madame de Staël, _Delphine_, n’eut aucune espèce de
-succès. Celui de _Corinne_, ainsi que tous les ouvrages de madame de
-Staël, n’eut pas davantage le succès du débit; car, malgré tous les
-efforts de ses amis, elle n’a jamais pu avoir le succès d’une seule
-édition enlevée en quelques jours par le public. Son second roman,
-_Corinne_, avec tous les défauts de style que l’auteur a toujours
-conservés, passe pour être son meilleur ouvrage: il manque d’invention,
-de vraisemblance et d’intérêt. L’héroïne, amante passionnée, n’aime ni
-son pays, ni sa famille; elle brave toutes les bienséances et tous les
-usages reçus; elle se livre avec fureur à une passion forcenée, et
-j’avoue qu’il me paraîtra toujours inexcusable de créer des héroïnes
-pour les peindre aussi extravagantes, et de nous les proposer comme
-modèles dignes de toute notre admiration.
-
-Madame de Staël sera toujours comptée au rang des femmes célèbres; mais
-ses productions ne seront pas rangées parmi les ouvrages classiques,
-quoiqu’on y trouve souvent un esprit supérieur. Souvent, en pensant à
-elle, j’ai regretté sincèrement qu’elle n’eût pas été ma fille ou mon
-élève; je lui aurais donné de bons principes littéraires, des idées
-justes et du naturel; et, avec une telle éducation, l’esprit qu’elle
-avait et une âme généreuse, elle eût été une personne accomplie et la
-femme auteur la plus justement célèbre de notre temps.
-
-Pendant mon séjour à l’Arsenal, je passai un été à Sillery. Je ne revis
-pas sans une profonde émotion ce lieu où j’avais passé les plus
-heureuses années de ma première jeunesse. Je le trouvai bien
-déplorablement changé; les superbes bois du Mesnil étaient coupés, ainsi
-que les beaux arbres de la cour; une aile du château contenant la belle
-galerie et la chapelle était abattue; les îles délicieuses et leurs
-charmantes fabriques, si obligeantes pour moi, faites par M. de Genlis,
-étaient détruites, et n’offraient que de tristes marécages; le reste du
-château était démeublé; les beaux parquets du rez-de-chaussée, qui
-avaient été refaits avec magnificence, en bois précieux, par madame la
-maréchale d’Estrées, avaient été arrachés par la rage révolutionnaire,
-parce qu’on y avait vu représentées des armoiries avec le bâton de
-maréchal de France. Je n’y retrouvai avec plaisir que la chambre où
-Henri IV avait couché trois nuits; tous les vieux meubles y étaient
-encore; le damas cramoisi qui les formait était si usé qu’il n’avait pu
-tenter la cupidité des révolutionnaires. Enfin je ne pouvais que
-m’attrister dans cette habitation, jadis si brillante et si belle, qu’un
-Anglais célèbre (M. Young), dans son voyage de France fait avant la
-révolution, dit qu’il n’a rien vu en France qui lui ait plu autant que
-Sillery. Je fis faire, dans l’église de la paroisse, un service funèbre
-pour mon mari, aussi magnifique qu’il est possible de le faire dans un
-village. Il fut annoncé au prône et pas un seul paysan ne manqua de s’y
-rendre. L’église fut tellement remplie, qu’une partie des paysans ne put
-y entrer et resta sous le porche et autour de l’église, et sans
-exception ils donnèrent à la quête, et perdirent une demi-journée de
-travail: il n’y a point de discours académique qui puisse valoir un tel
-éloge!
-
-Cependant à l’Arsenal, l’eau s’étant infiltrée dans les vieux murs de
-mon appartement, il arriva plusieurs accidents; plusieurs parties du mur
-se détachèrent. Je demandai qu’on y fît les réparations nécessaires; on
-me répondit que la Bibliothèque n’avait pas les fonds nécessaires: il
-fallut bien se résoudre à quitter l’Arsenal. Comme le gouvernement
-s’était engagé à me loger toute ma vie, et qu’il n’y avait pas de
-logement vacant à sa disposition qui pût me convenir, j’étais autorisée
-à demander une indemnité; je ne la demandai que de huit mille francs.
-J’obtins sur-le-champ ces huit mille francs, et mon logement devenant
-tous les jours plus menaçant et plus périlleux, j’en sortis à la hâte.
-Je fus obligée de prendre, faute d’autre, un appartement très incommode,
-rue des Lions: il était assez grand, au premier, mais gothique,
-ridiculement distribué et fort malsain par l’humidité.
-
-Je vis beaucoup, dans cet hiver, M. le comte Amédée de Rochefort, parent
-de M. de Genlis, et que je n’avais pas vu depuis sa première jeunesse,
-où, étant à Belle-Chasse, je le fis entrer capitaine dans le régiment de
-M. le duc de Chartres; il était devenu, depuis ce temps, aussi distingué
-par la perfection de sa conduite, que par la rare instruction qu’il
-avait acquise; il avait passé tout le temps de la Terreur en France,
-mais dans un vieux château, dont il ne sortit pas une seule fois; on l’y
-oublia, malgré sa naissance: il n’éprouva aucune espèce de persécution,
-et ce temps ne fut pas perdu pour lui; il était enfermé avec un savant
-ecclésiastique. Le jeune Rochefort, qui avait beaucoup d’esprit, et qui
-avait fait d’excellentes études, savait très bien le latin, mais n’avait
-aucune connaissance du grec; il conjura son compagnon d’infortune et de
-solitude de lui enseigner cette langue, et l’ardeur de son application
-lui fit faire les progrès les plus surprenants et les plus rapides; il
-avait heureusement des livres, et se perfectionna dans l’italien et
-l’anglais; il acquit, dans cette profonde retraite, plus d’instruction
-en dix-huit mois, que dans le cours ordinaire de la vie on n’en acquiert
-communément en cinq ou six années d’études. Ainsi, tandis que la
-révolution ruinait sa fortune, il s’enrichissait d’une autre manière, et
-il acquérait les biens que le sort ne peut ravir: exemple de sagesse et
-de courage bien digne d’être cité dans un jeune homme qui n’avait alors
-que dix-sept ans. Le comte de Rochefort, son père, avait été mon ami: je
-l’avais beaucoup vu à Sillery dans ma jeunesse; c’est le seul homme sans
-exception, à ma connaissance, qui ait entretenu un long commerce de
-lettres avec Voltaire, sans devenir impie; il avait des sentiments
-religieux que rien n’altéra jamais: il fallait, pour cela, un grand
-caractère; il a transmis ses excellents principes à son fils, qui s’est
-toujours fait gloire de les suivre.
-
-J’ai toujours, depuis mon enfance, tendrement aimé M. de Sercey, plus
-jeune que moi de cinq ans; je l’ai toute ma vie regardé comme un second
-père.
-
-Je vis aussi beaucoup plus souvent dans cet hiver M. de Sabran; il est
-impossible de réunir plus de qualités aimables aux qualités les plus
-solides; il y a dans son esprit un tour original qui lui donne, dans la
-conversation, des saillies heureuses que sa distraction habituelle rend
-plus piquantes et plus inattendues. Sa douceur dans la société n’a rien
-de fade, et elle sert à augmenter l’agrément des mots ingénieux que l’on
-peut citer de lui. Un jour que je lui disais qu’il était le seul homme
-véritablement distrait que je connusse, il me répondit: «Qu’en
-savez-vous?» Ce mot si obligeant rappelle, par sa précision, la finesse
-de celui du maréchal de Luxembourg, qui, sachant que le prince d’Orange
-l’appelait le petit bossu, dit: «Bossu! qu’en sait-il?»
-
-Les années qui s’écoulent produisent peu de plaisirs réels, et beaucoup
-de pertes douloureuses! Depuis l’année dont je viens de parler, j’ai vu
-mourir quatre personnes plus jeunes que moi et que je regretterai
-toujours: madame du Brosseron, M. de Treneuil, M. de Charbonnières et M.
-de Choiseul!... Ce dernier avait constamment donné à la famille royale
-les preuves de l’attachement le plus noble, le plus vrai et le plus
-désintéressé. Tout le monde connaît le mérite rare de M. de Choiseul
-comme savant et comme écrivain, son goût pour les arts, et ses talents
-charmants dans ce genre. Personne n’a jamais été plus aimable que lui
-dans la société: il était le modèle des anciennes grâces françaises, et
-celui de la politesse et du bon ton de l’ancienne cour; il avait
-beaucoup voyagé, et toutes les choses intéressantes qu’il avait vues
-avaient dans sa bouche un intérêt de plus, par la manière dont il les
-racontait; enfin, il est le premier grand seigneur de son temps qui ait
-prouvé que l’on peut à la fois montrer beaucoup d’habileté comme
-négociateur, et se distinguer avec éclat dans la carrière des sciences
-et des arts; il est aussi le premier qui ait donné à un voyage le titre
-de pittoresque. Il a fait beaucoup de mauvais imitateurs de ce genre;
-personne ne l’y a surpassé.
-
-Cependant nous approchions du temps où l’on allait voir une grande
-révolution; Napoléon la prépara lui-même par sa folle expédition de
-Russie. Je parlerai avant d’arriver là sur une des choses qui
-m’intéressent le plus, l’éducation publique et l’éducation particulière.
-D’abord on éleva à la Jean-Jacques; point de maîtres, point de leçons;
-les enfants de la première jeunesse furent livrés à la nature; et comme
-la nature n’apprend pas l’orthographe et encore moins le latin, on vit
-paraître tout à coup dans le monde des jeunes gens de l’ignorance la
-plus surprenante. Alors on se jeta dans une autre extrémité; on
-surchargea les enfants d’instruction et d’études; on voulut en faire des
-prodiges, surtout dans les sciences. La géométrie, la physique, la
-chimie étaient à la mode. On montait à cheval à l’anglaise; on se
-déclarait gluckiste ou picciniste, on pouvait parler des expériences sur
-l’air fixe, etc.: cela s’appelait être bien élevé. A la révolution, on
-se précipita dans la politique; tous les jeunes gens devinrent des
-hommes d’État. Depuis 1791 jusqu’en 1796, toute éducation fut suspendue;
-l’enfance respira; on la laissa grandir sans l’inquiéter. Enfin on se
-rappela qu’il devait exister une foule d’adolescents auxquels on n’avait
-pas eu le temps d’apprendre à lire et à écrire. On nomma des professeurs
-qui n’eurent qu’un désir, celui de rendre leurs disciples aussi
-éloquents que les orateurs modernes de nos tribunes.
-
-Combien aujourd’hui l’on doit excuser les gens de trente à quarante ans
-qui n’ont pas le sens commun! Combien on doit admirer ceux de cet âge
-qui ont de bons principes et des idées justes!...
-
-Cependant on fit dans l’éducation publique une utile réforme. On changea
-les professeurs; on mit à la tête des écoles un chef qui, par ses
-principes et ses talents, était digne de les relever; mais la
-conscription vint détruire de si douces espérances.
-
-L’éducation des jeunes personnes a éprouvé aussi un nombre infini de
-vicissitudes. On n’a songé pendant longtemps qu’à leur donner les
-talents de la danse, de la musique et de la peinture, sans s’occuper le
-moins du monde de la culture de leur esprit. Après avoir employé douze
-ans à leur apprendre à se parer avec élégance, à danser avec grâce, à
-chanter et à jouer des instruments de la manière la plus brillante, on
-les mariait par ambition ou par pures convenances, et on les mettait
-dans le monde en leur disant gravement: Allez, soyez simples, sans
-prétention! n’ayez que des goûts solides et raisonnables; ne séduisez
-personne, ce serait un crime; et surtout soyez toujours insensibles aux
-louanges que vous recevrez sur votre figure et sur vos talents. On
-conçoit l’effet que peut produire cette belle exhortation sur une
-personne de seize ans, qui n’a jamais pu penser, dans les intervalles de
-ses occupations, qu’au bonheur et à la gloire d’obtenir de grands succès
-à un bal ou dans un concert. On passa de ce genre d’éducation à une
-autre extrémité. On voulut, pendant quelque temps, ne faire des jeunes
-personnes que de bonnes ménagères. On décida que les femmes ne doivent
-ni lire, ni écrire, ni cultiver les beaux-arts.
-
-Cependant ne serait-il pas fâcheux que mesdames de Grollier et Le Brun,
-que mademoiselle Lescot n’eussent jamais peint; que madame de Mongeroux
-n’eût jamais joué du piano, et que quelques autres n’eussent jamais
-écrit?
-
-Lorsqu’on eut fait en France tous les essais dont on vient de parler,
-les institutrices eurent ensuite la manie des sciences, les cuisinières
-même voulurent faire de leurs filles des grammairiennes. Enfin, après
-tant d’erreurs, le seul goût constant depuis trente-cinq ans, celui de
-la nouveauté, fera peut-être entrer dans la bonne route: puisse-t-on s’y
-fixer! car l’éducation aura toujours la plus puissante influence sur les
-mœurs.
-
-Dans le siècle de Louis XIV et celui qui l’a précédé, on ne demandait
-point de l’adoration à sa fille, on n’était point jalouse de son
-attachement pour un mari, pour une belle-mère, pour des belles-sœurs,
-comme nous l’avons vu depuis et dans le moment actuel. Une mère ne
-sait-elle pas qu’elle élève sa fille pour une autre famille, et qu’elle
-ne jouira personnellement ni des vertus, ni du caractère qu’elle se
-plaît à former en se consacrant à l’éducation de cette enfant?
-
-Les parents ne menaient point jadis dans la société des enfants de sept
-à huit ans; on y menait même bien rarement une fille de quinze ou seize.
-Aujourd’hui on ne peut plus se séparer de ses enfants; on en est
-idolâtre, on en est esclave; ce qui n’empêche pas les veufs et les
-veuves de se remarier, et souvent de mettre une partie de leurs biens à
-fonds perdu. Autrefois des parents allaient souvent s’enfermer pour
-trois ou quatre ans dans un vieux château délabré, à cent lieues de
-Paris, afin d’y économiser la dot de leur fille, ou pour y amasser la
-somme nécessaire à l’établissement de leur fils. Aujourd’hui une mère
-tendre ne va passer que quelques mois dans ses terres, parce qu’on ne
-trouve point en province de bons maîtres de danse ou de piano.
-Autrefois, quand on bâtissait, on voulait bâtir pour deux ou trois cents
-ans; on meublait la maison avec des tapisseries qui devaient durer
-autant que l’édifice; on respectait ses plantations comme l’héritage de
-ses enfants; c’étaient des bois sacrés. Aujourd’hui on coupe ses
-futaies, et on laisse à ses enfants des dettes, des tentures de papier,
-et des maisons neuves qui s’écroulent!...
-
-Je vais essayer d’égayer ce tableau par le détail des amusements de nos
-jours; ils furent brillants et nobles dans la plus grande partie du
-siècle dernier. Il régnait alors une grande magnificence dans les
-maisons des princes, et même dans celles des particuliers riches; on y
-donnait des fêtes, on y jouissait d’une parfaite liberté. Il y avait à
-Paris une grande quantité de maisons ouvertes. Dans les sociétés
-particulières on faisait de la musique, on jouait des proverbes; ce qui
-était plus ingénieux et plus spirituel que de jouer des charades. Tout à
-coup les prétentions à l’esprit mirent les charades à la mode; on fit
-pendant les hivers des cours de chimie, de physique, d’histoire
-naturelle; on n’apprit rien, mais on retint quelques mots scientifiques;
-les femmes prirent une teinte de pédanterie; elles devinrent moins
-aimables, et se préparèrent ainsi à disserter un jour sur la politique.
-
-Une mode que nous avons toujours vue en France dans le grand monde, et
-qui vraisemblablement ne passera jamais, est celle de se plaindre, et
-d’affecter la lassitude de la dissipation et des plaisirs bruyants. A
-croire les gens du monde, on doit être persuadé qu’ils n’aspirent qu’à
-la retraite, et qu’une vie simple, champêtre et solitaire est l’unique
-objet de leurs désirs. Les femmes surtout sont inépuisables en
-gémissements et en phrases sentimentales et philosophiques, sur le
-bonheur de l’indépendance et de la tranquillité sédentaire. A les
-entendre, elles ne sont que des esclaves infortunées, forcées d’agir en
-tout malgré leur volonté secrète et contre leur inclination. Vont-elles
-au spectacle, elles en sont excédées, elles trouvent la Comédie
-Française insipide, l’Opéra ennuyeux. Cependant elles ont des loges, ou
-elles en empruntent sans cesse. Sont-elles invitées à un grand dîner:
-quelles lamentations sur la nécessité de se parer, et sur l’ennui mortel
-de la représentation! et elles passent journellement trois ou quatre
-heures à leur toilette, et se ruinent en schalls, en habits et en
-chiffons. Reviennent-elles du bal ou d’une fête: quelle tristesse! quel
-abattement! quelles déclamations sur la cohue, la foule, les lumières,
-le chaud! quel dénigrement de la fête et de tout ce qui s’y est passé!
-Néanmoins elles avaient demandé avec ardeur des billets et, dans les
-mêmes occasions, elles intrigueront toujours pour en avoir. Font-elles
-des visites: quelle désolation sur cet usage et sur la perte de temps
-qu’il cause! et tous les matins elles sortent régulièrement et ne
-rentrent qu’à l’heure du dîner. Enfin, donnent-elles des assemblées et
-reçoivent-elles beaucoup de monde: quelles plaintes amères de la
-fatigue! Quand on a des filles de quinze à seize ans, c’est pour elles
-qu’on va dans le monde et qu’on se trouve à toutes les fêtes, qu’on suit
-tous les bals. C’est pour elles qu’on se pare à peu près comme elles;
-c’est pour elles qu’on leur fait mener un genre de vie qui ôte toute
-possibilité d’acquérir de vrais talents et une solide instruction. Il y
-a vingt-cinq ans les jeunes personnes à marier ne paraissaient jamais
-dans le monde; elles n’allaient, durant le carnaval seulement, qu’à des
-bals d’enfants, qui commençaient à six heures et finissaient à dix.
-
-Les jeunes personnes jadis, et même celles qui étaient dans le monde
-depuis plusieurs années, allaient très rarement aux spectacles, parce
-qu’alors il fallait louer une loge entière. Les femmes, dans ce temps,
-étaient beaucoup plus sédentaires; dans leur jeunesse, elles ne
-sortaient qu’avec leurs chaperons, et c’était surtout pour remplir des
-devoirs. Dans l’âge mûr, si elles étaient aimables, elles rassemblaient
-chez elles une société choisie, qui ne s’y réunissait que pour le seul
-plaisir de la conversation. Elles attiraient du monde sans aucuns frais,
-et n’étaient pas obligées de promettre de la musique et des charades.
-Aujourd’hui, ce qu’on appelle une soirée est un spectacle. On y trouve
-de tout, excepté de l’aisance, de la confiance, de la gaieté, de la
-conversation, et l’esprit de société.
-
-En général, aujourd’hui, les jeunes femmes attachent beaucoup trop
-d’importance à la parure, à la mode; elles sont infiniment trop avides
-d’invitations et de spectacles; elles ne se plaisent point assez chez
-elles; de tels goûts ne promettent pour l’âge mûr ni des femmes aimables
-et sensées, ni d’excellentes mères de famille.
-
-La manie sentimentale dont je me suis moquée dans une de mes pièces du
-_Théâtre d’éducation_ fut outrée sous l’empire, car on y vit des femmes
-porter des perruques, des ceintures, des bracelets, des bagues en
-cheveux. Nos grands-pères et nos grand’mères étaient bien loin de cette
-touchante prodigalité de cheveux. Cependant on lit sur ce sujet, dans
-les _Mémoires de d’Aubigné_, un trait qui mérite d’être rapporté. Durant
-les guerres du temps de Henri IV, d’Aubigné, dans une bataille,
-combattait corps à corps contre le capitaine Dubourg. Au plus fort de
-l’action, d’Aubigné s’aperçut qu’une arquebusade avait mis le feu à un
-bracelet de cheveux qu’il portait à son bras; aussitôt, sans songer à
-l’avantage qu’il donnait à son adversaire, il ne s’occupa que du soin
-d’éteindre le feu et de sauver ce précieux bracelet, qui lui était plus
-cher que la liberté et la vie. Le capitaine Dubourg, touché de ce
-sentiment, le respecta; il suspendit ses coups, baissa la pointe de son
-épée, et se mit à tracer sur le sable un globe surmonté d’une croix.
-
-Ces parures de cheveux contrastent d’une manière bien bizarre avec les
-souvenirs qui nous restent du temps de la plus grande décence qui eût
-existé en France, à la cour et à la ville, depuis la troisième race. Cet
-âge d’or de la civilisation fut le règne de Louis XIII; aussi, jamais le
-peuple français n’a été plus religieux. Que d’aimables fondations dans
-ce temps! l’Hôtel-Dieu, les Enfants-Trouvés, les Sœurs de la Charité.
-Toutes ces fondations furent l’ouvrage d’un homme, de Vincent de Paul,
-dont l’ardente charité s’étendit jusque sur des criminels, parce qu’ils
-étaient souffrants, les galériens, dont il voulut être l’aumônier, afin
-d’adoucir leur sort, de les soigner et de les convertir. Nul particulier
-n’a eu une telle influence sur le bonheur d’un aussi grand nombre
-d’individus; l’imagination se confond en pensant au bien immense qu’il a
-fait par ses prédications, son dévouement, ses quêtes, par les secours
-envoyés aux victimes de la guerre, et par ses missions chez les
-infidèles pour le rachat des captifs chrétiens. Mais aussi, comme ce
-héros du christianisme fut secondé par l’esprit public de son siècle!
-
-La décence à la cour ne commença à s’affaiblir qu’après la régence
-d’Anne d’Autriche. Les femmes se décolletèrent davantage; mais les
-veuves conservèrent toute la rigueur de leur costume, et les autres
-femmes, tous les usages de bienséance établis sous le règne précédent.
-Toutes les dames avaient, ou des demoiselles de compagnie, ou des
-brodeuses qui travaillaient toujours auprès d’elles. L’esprit de cet
-usage était de se mettre à l’abri de toute calomnie, en ne recevant
-jamais tête à tête un homme, quel que fût son âge. Aussi voyons-nous
-madame de Maintenon, dans ses lettres à madame de Caylus, âgée de
-trente-six ans, lui recommander de ne point abandonner cette prudente
-coutume, quoiqu’elle fût mère d’un jeune homme déjà dans le monde. Ce
-fut aussi une idée de décence qui fit établir pour les femmes l’usage de
-ne sortir en voiture qu’avec deux domestiques au moins, et le soir, avec
-un flambeau.
-
-Dans le siècle de Louis XIII et dans celui de Louis XIV, toutes les
-femmes qui se faisaient peindre ne donnaient de séance que pour leurs
-têtes; le peintre prenait des modèles pour la gorge et la taille. Cette
-délicatesse de décence a fini à la mort de Louis XIV. A la chute du
-trône, toute espèce de décence fut abolie; les femmes s’habillèrent en
-Vénus de Médicis; les hommes les tutoyèrent, ce qui était fort naturel.
-Dans ces costumes transparents, on vit rarement des Grecques, mais on ne
-vit plus de Françaises; toutes les grâces qui les avaient caractérisées
-jusque-là les abandonnèrent avec la pudeur.
-
-Le projet de l’expédition de Russie déplaisait à tout le monde, et même
-aux militaires qui, depuis, ont montré tant de valeur dans cette
-malheureuse campagne. On disait généralement que Napoléon, certain
-d’anéantir la Russie, était décidé à passer de là en Asie, pour aller
-conquérir la Chine; on en donnait pour une des preuves une commande
-immense de bésicles qui fut effectivement faite, et qu’il emporta pour
-son armée, qui, disait-on, devait s’en servir pour se conserver la vue
-en traversant des déserts sablonneux; une provision de fourrures eût été
-beaucoup plus utile.
-
-On ne concevait pas que Napoléon, parvenu alors à un tel degré de
-puissance et de gloire, pût concevoir des projets si gigantesques. Sa
-cour rappelait aux gens mêmes qui l’aimaient le moins, les plus beaux
-vers du premier acte de _Bérénice_.
-
- Tes yeux ne sont-ils pas tout pleins de sa grandeur?
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Ces aigles, ces faisceaux, ce peuple, cette armée,
- foule de rois, ces consuls, ce sénat,
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- Cette pourpre, cet or, qui rehaussait sa gloire,
- Et les lauriers encor, témoins de sa victoire;
- Tous ces yeux qu’on voyait venir de toutes parts
- Confondre sur lui seul leurs avides regards.
-
-On avait poussé l’esprit de conquête jusqu’à l’envahissement des
-coutumes et des cérémonies royales: enfin le ton d’une partie des grands
-personnages de cette cour présentait le contraste le plus étrange avec
-son éblouissante magnificence.
-
-Pendant les trois mois qui précédèrent le départ de Napoléon et de
-l’armée, mon petit-fils Anatole de Lavœstine venait souvent passer des
-matinées entières avec moi; je ne l’ennuyais pas, et j’ai toujours
-trouvé un charme inexprimable à causer avec lui, et même à le regarder;
-car sa charmante figure se compose des traits et de la physionomie de sa
-mère et de son grand-père, M. de Genlis, dont il a la belle taille; il
-tient d’eux aussi la grâce de son esprit et la gaieté de son caractère;
-je ne connais pas d’âme plus noble et plus sensible que la sienne; il
-n’a jamais démenti, par aucun procédé, et par l’ensemble et les détails
-de sa conduite, la franchise et la loyauté qui le distinguent
-particulièrement. Dans un de ses moments de gaieté il imagina, sans m’en
-avoir prévenue, de m’amener le mardi gras une nombreuse mascarade
-composée de personnes que je ne connaissais que de nom, et parmi
-lesquelles se trouvait madame la duchesse de Bassano; toute cette
-société, ayant à sa tête Anatole, fondit tout à coup dans ma chambre, à
-onze heures du soir: j’étais déshabillée et en bonnet de nuit, mais
-écrivant; personne ne se démasqua, à l’exception d’Anatole, qui me
-répondit qu’il n’y avait point de voleurs dans la compagnie, car j’avais
-eu réellement peur en entendant le vacarme inattendu de cette mascarade
-lorsqu’elle entra chez moi. Tous les masques m’entourèrent pour me faire
-promettre de leur donner toute la soirée de la huitaine, en prenant
-l’engagement de revenir tous à visage découvert. J’y consentis: ensuite
-ils s’en allèrent sans avoir voulu se démasquer; et, de très bonne foi,
-je n’appris que le lendemain les noms de tous ces personnages, qui
-revinrent au jour indiqué, avec un homme de plus, M. le duc de Bassano.
-La soirée fut très agréable.
-
-Les idées royalistes se rétablirent comme par miracle; quant à moi, qui
-les ai toujours eues, je vis rentrer l’auguste famille des Bourbons avec
-une joie inexprimable.
-
-Cette révolution me procura le bonheur de revoir mes élèves,
-Mademoiselle et M. le duc d’Orléans; l’un et l’autre me montrèrent, dans
-ces premières entrevues, l’émotion, l’attendrissement, la joie que je
-ressentais moi-même. Hélas! il me manquait cependant dans cette réunion
-deux élèves chéris, M. le duc de Montpensier et son frère M. le comte de
-Beaujolais, tous deux morts dans l’exil.
-
-Au bout d’un quart d’heure de cette entrevue si touchante pour moi, M.
-le duc d’Orléans nous quitta en nous annonçant qu’il allait chercher
-madame la duchesse d’Orléans; il vint presque aussitôt en la tenant par
-la main. Cette princesse s’avança, elle me fit l’honneur de m’embrasser,
-en me disant qu’elle désirait depuis longtemps me connaître, et elle
-ajouta: «Car il y a deux choses que j’aime passionnément, vos élèves et
-vos ouvrages.»
-
-Avec les Cent Jours l’annonce de l’arrivée de Bonaparte me jeta dans de
-nouvelles terreurs, et en inspira beaucoup à Paris; on s’attendait à des
-combats, à du sang versé, à des vengeances; il n’y eut rien de tout
-cela. En revenant en France, Bonaparte montra un courage qui fit perdre
-le souvenir de la déroute de Russie; il entrait sans aucune suite dans
-les villes; il se précipitait seul au milieu des multitudes de peuple
-assemblées pour le voir; et sa tête était à prix. Cette conduite hardie,
-ce succès incompréhensible, sans armée, sans soldats, et d’un autre côté
-l’imprévoyance des ministres, tout se réunit pour favoriser son audace;
-il annonça partout des sentiments pacifiques et généreux.
-
-Un enthousiasme universel éclatait dans Paris. Il y a une sorte de magie
-dans les choses audacieuses et extraordinaires. Les conquêtes et les
-victoires de l’empereur ne m’avaient point éblouie, mais toutes les
-circonstances qui accompagnèrent son retour me séduisirent, et
-j’admirai, dans cette occasion, son caractère et son triomphe.
-
-Je fis connaissance, dans ce même temps, avec deux personnes auxquelles
-je me suis fort attachée: madame la maréchale Moreau, et madame
-Récamier.
-
-Madame Récamier fut très assidue dans les visites qu’elle me rendit;
-elle est charmante à voir, et plus charmante encore à connaître. Il y a
-tant de douceur dans son caractère, tant de calme dans son âme qu’elle a
-conservé presque toute la fraîcheur et le charme de sa première
-jeunesse. La dissipation dans laquelle elle a vécu lui a ôté toute
-capacité d’application pour les occupations sérieuses, bien que née avec
-beaucoup d’esprit. Cependant son indolence ne l’empêche pas de donner de
-tendres soins à l’éducation de deux jeunes personnes qu’elle élève. Je
-trouvai un grand plaisir à la seconder à cet égard; nous convînmes que
-je donnerais des sujets de lettres à ces jeunes personnes; que chacune
-m’écrirait deux fois la semaine, et que je leur renverrais leurs lettres
-corrigées; ce qui a eu lieu durant six mois. Toutes les deux avaient de
-l’esprit et d’excellents sentiments; elles ont parfaitement profité de
-mes leçons.
-
-Madame Récamier qui avait passé plusieurs mois à Coppet, chez madame de
-Staël, me conta un grand nombre de particularités sur la vie qu’on y
-menait. On s’assemblait les soirs autour d’une grande table, sur
-laquelle étaient posées autant d’écritoires et de feuilles de papier
-qu’il y avait de personnes; on gardait un profond silence, et, au lieu
-de se parler, on s’écrivait; on choisissait sa correspondance, et on se
-jetait réciproquement ses billets et ses réponses, qui ne se lisaient
-jamais que tout bas, c’est-à-dire seulement des yeux. On peut croire,
-sans jugements téméraires, que cette table mystérieuse a été le théâtre
-d’une quantité de déclarations qui n’étaient au fond que de la
-galanterie bien motivée par un tel usage. Je promis à madame Récamier
-d’écrire sa vie, dont j’ai fait en effet une nouvelle véritablement
-historique, assez longue, et que je crois intéressante; je la lui ai
-donnée de mon écriture et n’en ai gardé aucune espèce de copie, ni de
-brouillon.
-
-L’exécrable attentat qui priva la France du duc de Berry, l’héritier du
-trône, eut lieu le 13 février 1820. Sa mort fut sublime! La magnanimité,
-la sensibilité touchante, la piété et le courage qu’il montra dans ses
-derniers moments ne peuvent être exprimés. La consternation fut générale
-parmi le peuple et dans toutes les classes.
-
-Le célèbre Dupuytren et les autres chirurgiens qui firent l’ouverture de
-son corps dirent que, anatomiquement parlant, il était impossible qu’il
-eût pu survivre quelques minutes au coup mortel qu’il reçut. Il y
-survécut six heures et demie, avec toute sa tête et sa présence d’esprit
-jusqu’au dernier moment. C’est un miracle de la grâce divine. M.
-Dupuytren, qui a vu beaucoup souffrir et beaucoup mourir, n’a jamais
-rien observé d’aussi frappant et d’aussi sublime. Madame la duchesse de
-Berry montra dans cette occasion une sensibilité et une élévation d’âme
-qui achevèrent de lui gagner tous les cœurs. La douleur de toute la
-famille royale fut bien touchante.
-
-J’eus l’honneur de voir, dans les premiers jours de cette horrible
-catastrophe, mademoiselle d’Orléans ainsi que M. le duc d’Orléans: l’un
-et l’autre me contèrent une infinité de traits intéressants de la mort
-et des sentiments sublimes de monseigneur le duc de Berry. Les dames de
-madame la duchesse de Berry, qui accoururent dans ce moment fatal,
-étaient en habits de fête, parce qu’elles sortaient d’un bal; elles
-étaient toutes couvertes de fleurs et de clinquants: elles entourèrent
-dans ces costumes le lit du prince à l’agonie, et la robe blanche de
-madame la duchesse de Berry, garnie de roses, fut trempée de sang; les
-princesses mêmes en avaient des éclaboussures sur leurs vêtements.
-Pendant ce temps, à deux pas de cette scène d’horreur, l’opéra
-continuait: on chantait et on dansait; quand dans le premier petit
-salon, où l’on établit d’abord le malheureux prince, on ouvrit une porte
-pour donner de l’air, on entendit distinctement l’orchestre et les voix.
-
-M. de Chateaubriand eut la bonté de m’envoyer une brochure qu’il fit
-après la mort de monseigneur le duc de Berry. Cet intéressant écrit est
-un monument précieux par les faits qu’il contient, par le talent et la
-pureté de principes qui ont illustré les ouvrages précédents du même
-auteur.
-
-Dans le cours de cette année, parurent les poésies de M. de Lamartine.
-Ce jeune homme n’avait que vingt-six ans; il est aussi estimable par sa
-conduite que remarquable par son talent.
-
-Quant à ses poésies, on y trouve de l’esprit, de beaux vers et des
-sentiments religieux; mais le fond de ses méditations est commun; les
-regrets d’Young (dans ses _Nuits_) sur la mort de sa fille, sont plus
-purs et plus touchants.
-
-M. de Lamartine a fait beaucoup de lectures dans les salons, et l’on n’a
-pas manqué d’y applaudir.
-
-J’ai été frappée, ainsi que beaucoup d’autres personnes, du ridicule des
-noms donnés par les terroristes à différentes choses; mais il faut
-convenir que cette espèce de ridicule a été portée beaucoup plus loin à
-quelques égards durant les dix années qui ont précédé la révolution, ce
-qui contrastait d’une étrange manière avec la pruderie que certaines
-femmes conservaient encore; comme, par exemple, de ne jamais se
-permettre de prononcer le mot culotte, et cependant les mêmes personnes
-parlaient sans cesse des pet-en-l’air que les princes, dans leurs
-châteaux, permettaient de porter le matin jusqu’au dîner inclusivement.
-
-Les noms donnés à certaines couleurs n’étaient pas plus nobles ni plus
-raisonnables: caca dauphin, soupirs étouffés, etc. Toutes les femmes
-sans exception appelaient le gros nœud de ruban qui complétait leur
-parure, un parfait contentement; le petit panier qu’on mettait le matin,
-une considération; et le ruban qui nouait un bonnet négligé, un
-désespoir.
-
-Dans le siècle de Louis XIV, aucune de ces dénominations n’existait. Les
-noms mêmes de modes et de jeux avaient de la noblesse et de l’élégance:
-on jouait à l’anneau tournant, au papillon, au portique[2]; presque
-toutes les modes avaient des noms de batailles ou de personnages
-célèbres, et rappelaient des idées de gloire.
-
- [2] Qu’on a depuis appelé trou-madame.
-
- (Note de l’auteur).
-
-Je fus très à la mode pendant l’hiver passé[3], mais je n’eus ni l’envie
-ni la possibilité de répondre à toutes les avances qu’on voulut bien me
-faire. Mes éditions de réimpression consumaient un temps qui eût employé
-celui de dix littérateurs ordinaires, car aujourd’hui personne n’est
-laborieux. Le travail immense que je m’étais imposé me fatiguait un peu,
-parce qu’il était sans cesse interrompu par des multitudes de billets
-auxquels il fallait répondre, par des visites qui se multipliaient tous
-les jours, par le temps énorme que nous passions à dîner, et par celui
-que d’ailleurs j’étais obligée de donner souvent à M. de Valence, hors
-du dîner; mais, avec de la persévérance et de l’activité, on peut
-suffire à tout.
-
- [3] En 1820.
-
-J’ai su, à n’en pouvoir douter, que madame la duchesse de Berry, et même
-feu monseigneur le duc de Berry, avaient daigné montrer quelque désir de
-me voir; il m’eût été bien facile de profiter de cette bonté qui, malgré
-toute ma sauvagerie, m’eût procuré une grande satisfaction; mais si
-j’eusse eu l’honneur d’approcher quelquefois de madame la duchesse de
-Berry, on m’aurait supposé, en dépit de ma caducité, des desseins
-ambitieux que, même à trente ans, j’aurais été bien incapable de former.
-Ainsi, pour me soustraire à de nouvelles fables, j’ai dû renoncer au
-bonheur de voir et d’entendre cette héroïne de la sensibilité, du
-courage et du malheur le plus tragique.
-
-Pour revenir à la rue Pigalle, je dois dire que j’ai toujours trouvé M.
-de Valence très modéré dans ses principes politiques: il voulait
-sincèrement la paix intérieure et le maintien de tout ce qui existait;
-mais sa société n’était composée en général que de ceux qu’on appelait
-alors des libéraux; et la mienne ne l’était que de ceux qu’on nommait
-ultras. Au milieu de tout cela, je vivais sans disputes, parce que je ne
-parlais point de politique, et qu’on ne m’adressait jamais un mot sur ce
-point. Parmi les personnes qui venaient chez M. de Valence je distinguai
-M. de Lacépède, homme d’un caractère si doux et si parfait, auquel on
-n’a pu reprocher, lorsqu’il avait une grande place, que d’être trop
-poli, reproche bien nouveau et bien honorable à un homme en place;
-d’ailleurs cette politesse vient d’une âme bienveillante et généreuse:
-quand il était grand chancelier de la Légion d’honneur, il donnait de sa
-bourse des sommes considérables en pensions aux officiers malheureux de
-cette Légion, en leur faisant croire que ce bienfait leur était accordé
-par le gouvernement; enfin il est savant et modeste et, ce qui est
-encore un titre auprès de moi, il aime passionnément la musique et
-compose avec beaucoup de talent.
-
-M. Villemain, qui n’a fait que des ouvrages sérieux et d’un goût sévère,
-est d’une vivacité qui contraste agréablement avec son esprit solide et
-réfléchi. Par un hasard singulier et romanesque, et par une confidence
-qu’il ne pouvait se dispenser de me faire, j’ai eu l’occasion de
-connaître avec une entière certitude qu’il n’est point d’âme plus
-sensible et plus désintéressée que la sienne. C’est une découverte qui
-m’enchantera toujours, quand elle sera relative à une personne dont on
-doit admirer les talents. Je n’en dirai pas davantage; j’ai promis le
-secret sur les détails touchants qui expliquent ce fait.
-
-Je dînais souvent, chez M. de Valence, avec M. le duc de Bassano et, me
-trouvant plusieurs fois à table à côté de lui, nous avons beaucoup causé
-ensemble et j’ai été charmée de sa conversation. Il a toujours suivi
-constamment Napoléon dans ses campagnes, et il en a profité, en voyant
-toutes les choses curieuses et intéressantes qui se trouvaient dans les
-lieux qu’il a parcourus; en suivant Napoléon, comme ministre et comme
-courtisan, il s’instruisait comme aurait pu le faire un littérateur ou
-un ami passionné des arts. Il rend compte avec une extrême justesse
-d’esprit de tout ce qu’il a vu; il sait donner à ses descriptions un
-intérêt particulier, et l’on sent qu’elles sont parfaitement véridiques.
-
-Enfin je retrouvai encore cet hiver une ancienne connaissance
-d’émigration, M. Dampmartin, connu par quelques ouvrages historiques
-estimables; sa conduite en Prusse a été bien noble et bien généreuse;
-j’en ai déjà parlé: nous fûmes enchantés de nous revoir. Je ne connais
-pas de société plus douce et plus agréable que celle de M. Dampmartin;
-et ceci est un grand éloge, lorsqu’on parle d’un homme qui pourrait
-avoir si justement des prétentions à l’esprit, c’est-à-dire le désir
-malheureux de briller dans la conversation.
-
-Je reçus, étant toujours chez M. de Valence, deux dames étrangères
-charmantes; l’une madame la comtesse de Potocki, femme du comte François
-Potocki, et l’autre une Polonaise, madame la comtesse d’Orlofka. La
-première est petite-fille du prince de Ligne; ce titre seul avait de
-l’intérêt pour moi; d’ailleurs elle est très spirituelle, et elle a,
-ainsi que madame Orlofka, un naturel charmant; il faut convenir que le
-naturel n’est très aimable que lorsqu’on y joint beaucoup d’esprit et la
-délicatesse qui l’empêche de dégénérer en niaiserie ou en grossièreté.
-M. Potocki est l’un des étrangers les plus instruits que j’aie connus,
-et sans aucune pédanterie; je passai des heures fort agréables avec ces
-trois personnes. Je vis aussi deux Anglaises, qui m’arrivèrent sans
-aucune espèce de recommandation, et que je reçus uniquement sur leur
-bonne mine; elles sont sœurs et s’appellent Clorinde et Georgina Byrne;
-elles me parlèrent beaucoup de mes deux amies de Langolen, Éléonore
-Buttler et miss Ponsonby, qui sont toujours sur le sommet de leur
-montagne; elles étaient menacées d’un grand malheur: miss Ponsonby est
-hydropique; ainsi l’une des deux survivra à l’autre. Ces héroïnes de
-l’amitié, vivant depuis trente ans dans cette solitude, n’en ont pas
-découché une seule fois.
-
-J’appris avec plaisir qu’elles ne m’avaient point oubliée; elles avaient
-toujours dans leur salon un petit portrait en miniature de mademoiselle
-d’Orléans, que je leur donnai, et mon profil en miniature aussi, dont ma
-nièce Henriette leur fit le sacrifice, et elles montrèrent à ces dames
-tous mes ouvrages magnifiquement reliés dans leur bibliothèque.
-
-Anatole de Montesquiou me fit un présent charmant: c’était un tapis pour
-mettre devant un lit; ce tapis éblouissant est un paon tout entier
-empaillé à plat, il a son cou, ses ailes, sa belle queue; cela est
-superbe et d’un agrément infini. Comme il y a près d’un demi-siècle que
-j’ai renoncé à l’élégance, ce beau tapis serait fort déplacé dans ma
-chambre; j’ai écrit à mademoiselle d’Orléans pour le lui offrir, en lui
-mandant que cette offre était une préférence et non un sacrifice; car,
-en effet, si elle n’en eût pas voulu, je l’aurais sûrement donné à un
-autre; mais cet hommage ne pouvait être mieux adressé qu’à mademoiselle
-d’Orléans, qui a toujours été d’une modestie, d’une simplicité
-remarquables, en possédant les avantages en tout genre qui pourraient
-donner de l’amour-propre; j’aimais à penser qu’elle foulerait aux pieds
-chaque jour le symbole et l’attribut de l’orgueil.
-
-Je n’avais compté faire chez M. de Valence qu’un petit séjour de trois
-semaines, dans la seule intention d’être utile à mon petit-fils, en
-amenant M. de Valence à une conciliation; cette affaire traînant en
-longueur, je restai beaucoup plus longtemps chez lui; d’ailleurs M. de
-Valence avait pris pour moi ce sentiment passionné que les personnes
-sérieusement malades ont toujours eu pour moi; ce fut ainsi que, dans ma
-jeunesse, madame la marquise de l’Aubépine, qui ne m’avait jamais montré
-que de la malveillance, devenue très malade, me fit écrire par son
-beau-père une lettre pathétique pour me conjurer d’aller la voir, afin,
-disait-elle, de lui donner la consolation de m’exprimer, avant de
-mourir, tous ses sentiments; confondue de cette bizarrerie, je crus
-cependant devoir céder à cette fantaisie de malade, parce qu’elle était
-dans un état fort dangereux; elle me reçut avec des transports inouïs,
-et me soutint qu’elle m’avait toujours aimée de préférence à tout; comme
-je ne voulais pas la contrarier, j’eus l’air de la croire, et pendant
-deux mois je lui prodiguai les plus tendres soins; elle recouvra la
-santé, retourna dans le grand monde, et m’oublia tellement qu’elle ne se
-fit même pas écrire chez moi. Depuis, dans l’émigration, madame Cohen,
-très malade d’une hydropisie incurable, prit pour moi la même affection,
-et m’offrit, comme je l’ai dit, un superbe écrin de pierreries pour
-m’engager à rester à Berlin. Je pourrais citer encore d’autres exemples
-de mon ascendant sur des malades, mais je ne parlerai plus que de M. de
-Valence; il me répétait sans cesse que, si je l’abandonnais, il
-mourrait; Bourdois, son médecin, me disait qu’il était dans un état
-dangereux, et je restai; cependant, pour ne point lui être à charge,
-j’avais renvoyé ma femme de chambre; je n’étais servie que par les
-personnes de sa maison, mais qui toutes étaient à mes ordres avec un
-zèle qui ne s’est jamais ralenti, car M. de Valence leur avait déclaré
-que celui qui me donnerait le moindre sujet de mécontentement serait
-renvoyé sur-le-champ; je n’en ai point fait renvoyer et, tout au
-contraire, il en a conservé plusieurs à mon instante prière; j’avais une
-demoiselle de compagnie, et je l’envoyais tous les jours prendre ses
-repas à une table d’hôte dans une maison attenant à la nôtre, et tenue
-par des personnes très distinguées, mais ruinées par la révolution.
-Quant à ma nourriture, sa partie la plus chère est dans mes déjeuners,
-et je me les fournissais moi-même. M. de Valence, pendant trois mois,
-fut assez malade pour se condamner lui-même à la diète la plus austère,
-et à ne plus se mettre à table; alors, ne voulant pas que l’on fît une
-petite cuisine à part pour moi, j’allai avec ma demoiselle de compagnie
-dîner à la table d’hôte chez nos voisines; j’y trouvai très bonne
-compagnie, une conversation fort agréable, et un beau jardin dont nous
-avions la jouissance, avant et après le dîner; je n’ai jamais vu de
-table d’hôte si bien servie et d’aussi bon air en Allemagne, et dont les
-maîtresses de la maison fissent les honneurs avec tant de noblesse et
-d’agrément; cet établissement dure toujours; il mérite bien d’être
-recommandé aux étrangers.
-
-J’avais choisi un logement chez M. de Valence; une vue admirable, un
-beau balcon, une très grande chambre me tentèrent; mais cette chambre
-était au cinquième étage, ce qui désolait ceux qui venaient me voir; car
-pour moi, je préfère toujours, à cause du grand air, les étages élevés,
-que je monte encore sans être essoufflée. Le pauvre M. de Montyon vint
-me voir dans cet appartement; il avait quatre-vingt-huit ans et il était
-asthmatique; il était dans un si terrible état en entrant dans ma
-chambre, que je crus qu’il allait y expirer; cette visite, qui me fit
-tant de peur, me dégoûta entièrement de ce logement; je descendis à
-l’entresol; c’était un joli appartement composé de plusieurs pièces fort
-bien arrangées, mais les plafonds en étaient si bas qu’on y respirait à
-peine; d’ailleurs la chambre à coucher était posée sur la voûte et
-j’avais au chevet de mon lit une pompe qui me réveillait à la pointe du
-jour; les secousses données par cette pompe et celles des voitures qui
-passaient sous la voûte m’attaquèrent cruellement les nerfs et me firent
-perdre entièrement le sommeil. Je passais une grande partie de mes
-journées dans la chambre de M. de Valence. J’y étouffais et ma santé
-dépérissait visiblement; portes et fenêtres en étaient hermétiquement
-fermées; la santé de M. de Valence se rétablit pour quelque temps, grâce
-à l’habileté de M. Bourdois et à ma surveillance sur son régime; il se
-remit à table; bientôt il sortit pour aller passer ses soirées chez
-Robert, où l’on faisait très bonne chère, et où l’on jouait très gros
-jeu; ce qui ne tarda pas à lui faire grand mal.
-
-Je fis faire mon portrait à l’huile et en grand par madame Chéradame,
-qui a un fort beau talent; je suis représentée jusqu’aux genoux,
-écrivant pendant la nuit, ayant à côté de moi une lumière prête à
-s’éteindre et m’arrêtant, en voyant naître le jour; cette idée est de
-Paméla; je fis mettre sur la table, à côté de la lumière, un vase de
-fleurs, et enfin un seul livre, sur le revers duquel ce mot est écrit:
-Évangile; parce qu’en effet la morale de tous mes ouvrages a toujours eu
-pour base les préceptes sacrés de ce livre divin. Il y a derrière moi
-une harpe dans l’ombre. J’avais beaucoup de répugnance à me faire
-peindre à mon âge, mais M. de Valence désirait mon portrait, et je le
-fis faire pour lui, avec d’autant plus de plaisir, que je voulais, avant
-de quitter sa maison, lui offrir quelque chose qui lui fût agréable, et
-je joignis à ce don une très belle miniature que j’avais encore, et dont
-il avait envie.
-
-M. de Valence, quoique toujours malade, se rendait régulièrement à la
-Chambre des pairs pour le procès de Louvel; j’étais cruellement
-impatientée lorsque j’entendais un grand nombre de personnes qui
-avaient, comme tout le monde, la plus grande horreur du crime de ce
-scélérat, admirer néanmoins ses réponses et son impassibilité; cette
-manie de s’extasier sur l’entier abrutissement des monstres est devenue
-très commune; pour moi, je trouve fort simple qu’un athée du peuple,
-ennuyé du travail, de la misère et de son existence, incapable
-d’ailleurs de sentiment humain, voie sa fin avec indifférence, et soit
-même satisfait de rentrer, comme il le croit, dans le néant. D’ailleurs,
-cet infâme assassin trouve une sorte de plaisir dans l’étonnement qu’il
-cause; il y a beaucoup de fanfaronnade dans son imbécile indifférence;
-l’idée de surprendre tout ce qui l’entoure lui donne au plus haut degré
-le stoïcisme de l’athéisme et de la stupidité.
-
-Malgré l’ordonnance qui défendait les attroupements, il y en eut encore
-plusieurs, non du peuple, mais de presque tous les étudiants et les
-écoliers de Paris: le mépris de l’autorité royale me parut d’un bien
-mauvais augure. Au milieu de tout cela, ma santé se dérangeait beaucoup,
-mais je n’en travaillais pas moins; et j’eus une peine très vive, celle
-de voir madame de Choiseul partir pour trois mois. Je craignais qu’elle
-ne prolongeât davantage son séjour en Franche-Comté, malheureusement je
-ne me trompais pas.
-
-Louvel fut condamné à mort: il se laissa défendre sans interrompre ses
-défenseurs. Il avait quelque espérance confuse qu’on pourrait lui faire
-grâce; on s’extasiait toujours sur sa fermeté, on tâchait d’embellir ses
-réponses; on aurait voulu pouvoir lui prêter des réponses romaines, tout
-cela sans mauvaise intention, mais par l’effet du goût naturel qu’on a
-depuis longtemps pour l’extraordinaire. Pour moi, je n’ai jamais vu dans
-cet assassin que le dernier degré d’une brutale insouciance mêlée à
-beaucoup de fanfaronnade. Après avoir appris son jugement, il demanda
-des draps fins, car il voulait passer une dernière bonne nuit et bien
-dormir. Je suis encore très persuadée qu’il espérait qu’une émeute le
-sauverait dans le chemin qu’il devait parcourir pour aller au supplice,
-et que, lorsqu’il fut sur l’échafaud, si on l’eût questionné encore dans
-ce moment, il aurait eu un langage bien différent. Je fus surprise qu’on
-eût omis de lui demander, dans l’interrogatoire, s’il ne s’était pas
-fait recevoir dans quelques sociétés particulières, d’autant plus qu’il
-avait voyagé en Allemagne; et l’on sait qu’il y a dans ce pays des
-sociétés ténébreuses desquelles sont sortis plusieurs assassins, entre
-autres Sand.
-
-Louvel fut exécuté à six heures du soir. Malgré toutes ses rodomontades,
-il était d’une excessive pâleur et dans un grand abattement; il y avait
-une foule immense pour le voir passer: tout le monde le regardait avec
-horreur. Arrivé au pied de l’échafaud, il était près de s’évanouir; il
-fallut que deux personnes l’aidassent à y monter. Le soir, tout était
-parfaitement tranquille dans Paris.
-
-Après l’assassinat de monseigneur le duc de Berry vint une loi sur les
-élections, et ensuite une nouvelle conspiration contre toute la famille
-royale, qui produisit un grand procès qui occupa tout le monde
-exclusivement; tout cela joint à la révolution d’Espagne, à celle de
-Naples, à celle qui semblait menacer tous les royaumes, acheva bien
-naturellement d’éteindre tout goût pour la littérature. Toutes mes
-entreprises de cette époque s’en ressentirent et je ne m’en étonnai pas.
-
-J’allais toujours chez madame de Montcalm, aussi souvent que me le
-permettaient mes nombreuses occupations. Je lui portai un jour pour
-l’amuser un gros volume de plantes peintes par moi que je venais
-d’achever. Ce manuscrit très précieux m’a coûté trente ans de
-recherches; c’est un gros livre in-4º, contenant toutes les plantes
-coloriées dont il est parlé dans la _Bible_ et dans les vies des saints,
-que j’appelle: 1º _l’Herbier sacré_; 2º _l’Herbier de la reconnaissance
-et de l’amitié_, contenant les plantes qui portent les noms de
-personnages fameux; 3º _l’Herbier héraldique_, contenant toutes les
-armoiries de la noblesse française qui offrent une ou plusieurs plantes;
-et 4º _l’Herbier d’or_, toutes les plantes d’or dont il est parlé dans
-la fable et dans l’histoire. Je n’ai rien répété dans ce livre de ce que
-j’ai dit dans ma _Botanique historique et littéraire_, qui est imprimée:
-le travail de mon livre est tout autre chose: j’en ai dessiné et peint
-toute seule, sans aucune espèce d’aide, toutes les plantes, et en outre
-j’ai orné le texte d’une infinité de vignettes et de culs-de-lampe.
-J’oublie de dire qu’à _l’Herbier héraldique_ je mis sur le revers des
-pages un grand nombre de devises anciennes tirées du règne végétal, et
-les ordres anciens qui en sont tirés aussi. Je crois que ce livre, pour
-toute grande bibliothèque, valait bien au moins 15,000 fr.; tous ceux
-qui l’ont vu, et même des artistes, en furent charmés. M. le duc de
-Richelieu, qui le vit chez madame de Montcalm, en parut enchanté; il se
-chargea d’en parler au roi pour sa bibliothèque particulière; j’en
-demandai seulement 8,000 francs. J’aimais infiniment mieux qu’il restât
-entre les mains du roi de France, que de l’envoyer dans les pays
-étrangers (ce qui m’eût été si facile) pour une somme beaucoup plus
-forte. Je n’avais pas reçu la moindre marque de protection et de
-bienveillance de la cour; cependant l’auteur de _Mademoiselle de
-Clermont_, d’_un Trait de la vie de Henri IV_, de _la Vie de Henri IV_,
-de trois romans historiques traduits dans toutes les langues, et dans
-lesquels, sous l’empire de Napoléon, je me suis plu à faire valoir, avec
-toute la portion de talent que le ciel m’a donnée, la race des Bourbons,
-l’auteur de plus de trente-cinq volumes sur l’éducation consacrés par
-près de quarante ans de succès, l’auteur qui a combattu pour la cause de
-la religion, et enfin l’éditeur des _Mémoires de Dangeau_ et des
-nouvelles réimpressions épurées que je donnais alors au public, ce
-faible champion de la bonne cause, mais si courageux et si persévérant
-jusque dans la débilité de l’âge, et ayant élevé avec tant de succès
-trois princes et une princesse du sang, cet auteur, dis-je, méritait
-aussi bien une marque de protection du gouvernement que tant d’autres
-qui en ont obtenu si facilement. Le roi a daigné accepter cet hommage;
-je sais qu’il a lu ce volume avec plaisir (et son suffrage est si
-précieux!), qu’il a gardé ce manuscrit plusieurs jours sur sa table, et
-qu’ensuite il l’a fait mettre dans sa bibliothèque particulière dans
-laquelle on ne peut entrer que par billet, et dont M. Valery, homme de
-lettres distingué, est le conservateur.
-
-J’allais toujours faire ma cour à S. A. S. mademoiselle d’Orléans, qui
-est toujours aussi bonne et aussi tendre pour moi; je vis là le petit
-prince de Joinville, qui n’avait que deux ans, et qui parlait aussi
-distinctement et aussi bien qu’un enfant de six ou sept; il était
-d’ailleurs aussi obligeant qu’intelligent et beau; en tout, la famille
-de M. le duc d’Orléans est véritablement la plus intéressante que je
-connaisse; elle est charmante par les figures, les qualités naturelles,
-et l’éducation, et enfin par l’attachement mutuel des parents et des
-enfants. Je m’applaudis d’avoir proposé à M. le duc d’Orléans madame
-Mallet pour institutrice des jeunes princesses ses filles. Madame
-Mallet, par ses vertus et ses talents, est bien digne d’être dirigée par
-une princesse d’un aussi rare mérite que S. A. R. madame la duchesse
-d’Orléans; elle a tout ce qu’il faut pour bien concevoir les ordres
-qu’elle en reçoit, et pour les exécuter avec une parfaite exactitude.
-C’est mademoiselle d’Orléans qui, seule, enseigne à jouer de la harpe à
-l’aînée de ses nièces, la princesse Louise; mademoiselle d’Orléans crut
-devoir à sa vieille maîtresse de harpe de lui faire entendre sa jeune
-écolière, et elle me fit assister à une des leçons, dont je fus charmée.
-
-Mademoiselle d’Orléans me fit l’honneur de m’écrire une charmante lettre
-en m’envoyant une très jolie pendule, qu’elle appelle une suppléante à
-ma vieille montre.
-
-Madame la maréchale Moreau me donna un superbe bénitier de cristal, orné
-de dorures et d’améthystes, etc. Chez M. de Valence, je fus obligée de
-renvoyer une femme de chambre incorrigible. Je fus servie à bâtons
-rompus par les gens de la maison qui, ayant beaucoup d’autres choses à
-faire, m’oubliaient sans cesse; un soir on m’enferma, sans le vouloir, à
-la nuit, sans lumière, et pendant trois heures un quart. Je sonnai
-inutilement quatre fois; je pris mon parti sans aucune impatience: je
-composai dans ma tête, je priai Dieu, je méditai, et je ne m’ennuyai
-point; je fus délivrée de ma captivité par une visite. Je ne contai
-point cet incident à M. de Valence, afin de ne pas faire gronder ses
-gens, mais il en fut instruit quelques jours après, et rien de semblable
-ne s’est renouvelé depuis. Au contraire, j’étais servie par tous ses
-domestiques avec un zèle qui ne s’est jamais démenti jusqu’à mon départ;
-il est vrai que je sus le reconnaître de manière à le redoubler encore,
-s’il eût été possible; malheureusement M. de Valence, si facile à vivre
-dans la société, était un maître impérieux et violent; il changeait très
-souvent de domestiques; ce qui était fort cher pour moi par les
-pourboires continuels qu’il fallait sans cesse renouveler; aussi quand
-j’employais tous mes soins à l’adoucir pour ses domestiques, il y avait
-un peu d’intérêt personnel dans ce bon caractère.
-
-Je dînai chez M. de Valence avec madame la princesse de Wagram, que je
-trouvai fort aimable, et qui fut pour moi d’une extrême affabilité; elle
-me fit l’honneur de venir chez moi. Je suis toujours reconnaissante de
-ces marques honorables de bienveillance; mais, à l’âge où je suis, je
-ressemble à ces voyageurs qui trouvent que ce n’est pas la peine de
-cultiver les bontés qu’on leur témoigne dans des lieux qu’ils vont
-quitter et qu’ils ne reverront jamais.
-
-Le jour où j’eus soixante-quinze ans accomplis, en remerciant Dieu qui,
-en prolongeant ainsi ma carrière, daignait me conserver une parfaite
-santé, une excellente vue qui s’était jusqu’alors passée de lunettes,
-l’ouïe que j’avais à vingt ans, de bonnes jambes, la mémoire et toutes
-mes facultés intellectuelles, je repassai sur tous les événements de ma
-vie, et je me confirmai dans l’opinion que j’avais depuis si longtemps,
-c’est qu’à l’exception de la perte de ceux que nous aimons, presque tous
-nos malheurs et toutes nos peines viennent toujours un peu de notre
-faute.
-
-On célébra à Saint-Denis l’anniversaire de la mort du malheureux duc de
-Berry; et, malgré le mauvais temps, il y eut un monde énorme. Les
-ennemis de la monarchie auront beau faire, il y a dans la masse de la
-nation un grand fonds d’attachement pour la famille royale. On peut dire
-qu’il serait difficile de trouver dans une famille particulière plus de
-vertus et de bons exemples que, depuis la restauration, on en voit dans
-la famille royale. Madame, duchesse d’Angoulême, Madame, duchesse de
-Berry, par la pureté de leur vie et par leur conduite, sont des anges;
-M. le duc d’Orléans est le modèle des époux et des pères; madame la
-duchesse d’Orléans douairière était généralement admirée; S. A. R.
-Madame la duchesse d’Orléans et mademoiselle d’Orléans sont révérées et
-chéries de tout ce qui les approche. Tout le monde rend justice à
-l’affabilité, aux qualités du cœur et à la bonté parfaite de M. le duc
-de Bourbon. Madame la duchesse d’Orléans se refusait tout
-personnellement pour donner aux pauvres, et pour soutenir les
-établissements de charité qu’elle avait fondés. La perfection de la
-vertu n’a dans aucun temps été contestée à madame la princesse de Condé.
-Si l’on était équitable, on bénirait universellement le ciel qui a
-rétabli dans ses droits une telle famille, et dont les ancêtres ont
-illustré la France en la rendant la première nation de l’Europe.
-
-Je dois réfuter ici quelques articles d’un ouvrage estimable à beaucoup
-d’égards, mais qui contient plusieurs choses inexactes et même fausses;
-cet ouvrage est d’un M. Lemaire, qui n’est pas le latiniste. L’auteur de
-cette histoire raisonne souvent avec beaucoup de sens; il paraît avoir
-de la modération et de bons sentiments; on ne sent point en lui le
-projet de mentir ou d’exagérer; mais il a été très mal informé d’une
-quantité de faits qu’il conte d’une manière inexacte, et souvent, comme
-je l’ai dit, tout à fait fausse, ce que je puis affirmer avec vérité
-comme témoin oculaire; par exemple, le malheureux duc d’Orléans, père de
-mon élève, est sans cesse calomnié dans cet ouvrage. Voici un des
-mensonges qu’on y rapporte à son sujet; celui-là suffira pour donner une
-idée des autres: on y dit que la principale cause de sa haine contre la
-cour vient du refus que l’on fit de la main de mademoiselle d’Orléans
-pour monseigneur le duc d’Angoulême. Toute la cour et tout le monde
-savent que ce mariage fut positivement arrêté peu de temps avant la
-révolution, que les paroles furent données, les compliments reçus, et
-que le mariage ne se fit pas sur-le-champ parce que les futurs époux
-n’avaient pas tout à fait l’âge fixé par les lois; il leur manquait à
-l’un et à l’autre quelques mois pour atteindre cet âge; mais l’entrevue
-fut faite, la chose publiée de part et d’autre; et j’ai déjà dit que
-Monsieur, qui fut depuis Louis XVIII, me fit l’honneur de m’écrire pour
-me demander d’accorder une place de lectrice auprès de la princesse à
-une femme qui avait été attachée à son éducation; car la princesse, en
-se mariant à douze ans, devait rester à Belle-Chasse jusqu’à seize pour
-y finir son éducation, et l’on m’avait donné la disposition de toutes
-les places subalternes de la maison. La révolution vint qui rompit tout.
-
-Je crois avoir peint les mœurs du siècle dernier dans _Adèle et
-Théodore_, dans mes romans, dans presque toutes mes nouvelles, entre
-autres _Mademoiselle de Clermont_, _Lindane et Valmire_, etc., etc.;
-dans les _Souvenirs de Félicie_ et dans _les Parvenus_, j’ai peint une
-partie des mœurs du XIXe siècle. Je promis de continuer dans ces
-Mémoires, et c’est ce que je fais sans humeur, sans regrets gothiques,
-mais avec la vérité et la plus parfaite exactitude, et le trait qu’on va
-lire fera connaître la politesse moderne.
-
-Étant toujours chez M. de Valence, je dînai, sur la fin de juin[4], avec
-treize personnes, parmi lesquelles se trouvaient quatre pairs, quatre
-maréchaux de France et trois généraux; il y avait parmi les pairs deux
-ducs. Je restai, avant le dîner, trois quarts d’heure dans le salon avec
-toute cette compagnie, qui fut, à sa manière, fort obligeante pour moi,
-et moi très accueillante pour elle. A dîner, on m’établit entre deux
-pairs: je n’eus pas la peine de faire les frais de la conversation, car
-ils ne parlèrent que politique, en s’adressant à ceux qui étaient
-vis-à-vis d’eux, à l’autre extrémité de la table. Après le dîner, nous
-rentrâmes dans le salon, et, tout de suite, au moment où je venais de
-m’asseoir, je vis avec surprise m’échapper tous les ducs et pairs et
-généraux; chacun d’eux s’empara d’un fauteuil qu’il retourna et traîna à
-quatre ou cinq pas de moi; ils formèrent avec ces fauteuils un rond
-parfait, mais je voyais les visages de l’autre moitié du cercle. Je crus
-d’abord qu’ils s’étaient mis là pour jouer à ces petits jeux de société
-dans lesquels il faut s’arranger ainsi; ce qui me paraissait bien
-innocent et bien enfantin; mais point du tout; c’était pour agiter et
-discuter les questions d’État les plus épineuses: tous étaient devenus
-des orateurs véhéments; ils criaient à tue-tête, s’interrompaient, se
-querellaient, s’enrouaient. C’était une véritable représentation de la
-Chambre des députés; c’était bien pis, car il n’y avait pas de
-président. J’avais envie d’en usurper les fonctions, et de les rappeler
-à l’ordre; mais je n’avais point de sonnette, et ma faible voix n’aurait
-pas été entendue. Cela dura plus d’une heure et demie; au bout de ce
-temps je quittai le salon, charmée d’avoir reçu cette leçon des nouveaux
-usages du monde et de la nouvelle galanterie française, de cette
-politesse qui nous a rendus si fameux dans toute l’Europe. J’avoue que,
-jusqu’à ce moment, je n’avais sur toutes ces choses que des idées bien
-imparfaites.
-
- [4] En 1821.
-
-Avant la révolution, on voyait dans le monde deux espèces
-d’impertinents, l’impertinent de province et l’impertinent de cour; le
-premier bruyant, confiant, bavard, parlant haut, souvent ridicule,
-toujours importun et déplacé; ce caractère se confond avec celui de
-l’insolent, qui n’est autre chose que l’effronterie d’une impertinence
-habituelle et sans art. L’impertinent qui n’a pas vécu dans le grand
-monde et à la cour n’a été que rarement réprimé: il est actif.
-L’impertinent de cour est passif; ce n’est point la vivacité qui le
-décèle, c’est le dédain; il a tout le calme de l’insouciance, toute la
-distraction affectée du mépris; tout en lui vous déplaît et vous blesse,
-et vous n’en pouvez rien citer de choquant. Ce n’est point avec la
-brusquerie qu’il vous repousse, c’est au contraire avec une politesse
-glaciale; il n’est jamais offensant par ses réponses, ses discours, ou
-même par ses actions, mais il l’est à l’excès par son indolence, son
-sourire, son silence et toute l’expression de sa physionomie. Vous ne
-pouvez ni le supporter ni vous plaindre de lui. A quoi bon tant d’art? A
-se rendre odieux et à se faire haïr; ne vaudrait-il pas mieux plaire et
-se faire aimer?
-
-On doit dire à la louange de l’ancienne noblesse qu’en général
-l’impertinence était plus rare dans sa classe que dans les autres et
-que, parmi les nobles, ceux mêmes qui pouvaient être impertinents avec
-leurs égaux ne l’étaient jamais avec leurs inférieurs.
-
-Oh! le bon temps que celui où, lorsqu’on se rassemblait dans un salon,
-on ne songeait qu’à plaire et à s’amuser! où l’on avait de la grâce, de
-la gaieté et toute la frivolité qui rend aimable, et qui repose le soir
-du poids de la journée et de la fatigue des affaires! Aujourd’hui l’on
-n’est ni plus solide dans ses goûts, ni plus fidèle dans ses
-attachements, ni plus prudent dans sa conduite; mais on se croit profond
-parce qu’on est lourd, et raisonnable parce qu’on est grave; et,
-lorsqu’on est constamment ennuyeux, comme on s’estime! comme on se
-trouve sage!... Quel est ce salon assiégé où l’on entre en foule, en
-tumulte; où tout le monde entassé, pressé, se tient debout; où les
-femmes ne peuvent trouver un siège?... On vante l’esprit de la maîtresse
-de la maison; mais à quoi lui sert-il? Elle ne peut ni parler, ni
-entendre; il est impossible de s’approcher d’elle. Un mannequin placé
-dans un fauteuil ferait aussi bien qu’elle les honneurs d’une telle
-soirée. Elle est condamnée à rester là jusqu’à trois heures du matin, et
-elle ira se coucher sans avoir pu apercevoir la moitié des gens qu’elle
-a reçus... C’est là une assemblée à l’anglaise! Il faut convenir que les
-soirées à la française passées jadis au Palais-Royal, au Palais-Bourbon,
-au Temple, chez madame de Montesson, chez madame la maréchale de
-Luxembourg, chez madame la princesse de Beauvau, chez madame de
-Boufflers, madame de Puisieux, etc., valaient mieux que cela.
-
-Mais nous retrouverons sans doute les grâces françaises dans les
-sociétés particulières: point du tout, vous n’entendrez là que des
-dissertations, des déclamations et des disputes...
-
-Il n’y a rien de si effrayant que de voir les Français dépourvus de
-politesse, de galanterie et d’agréments. Quand ils sont sans grâce et
-sans gaieté, c’est une chose tellement contre nature, qu’il semble que
-l’on pourrait déclarer que la patrie est en danger.
-
-Je fis hommage à mademoiselle d’Orléans d’un beau présent qu’on venait
-de me faire, et dont voici l’histoire. Un grand seigneur de Turin,
-voulant, avant la Restauration, faire une chose agréable à l’empereur
-Napoléon, imagina d’envoyer au jeune prince qu’on appelait alors roi de
-Rome, une crèche en bois sculpté faite par un artiste de Turin, qui
-excelle dans ce genre de sculpture; toutes les figures, un peu plus
-grandes que la longueur de la main, sont parfaites par le dessin, les
-draperies, les attitudes et l’expression; on y voit l’enfant Jésus, la
-Vierge, dont le visage évangélique est admirable, saint Joseph, les
-trois Mages, le petit saint Jean, un ange, et jusqu’aux animaux qui
-étaient dans l’étable.
-
-Madame de Montesquiou, gouvernante alors du jeune prince, représenta
-qu’il était trop enfant pour lui donner une telle chose, et, comme elle
-montra un grand désir de la posséder, l’impératrice Marie-Louise lui en
-fit présent; elle l’avait toujours soigneusement conservée, et enfin
-Anatole de Montesquiou l’obtint d’elle pour me la donner; et trois ou
-quatre jours après, je la portai à mademoiselle d’Orléans, qui la reçut
-avec un très grand plaisir.
-
-Mes travaux furent alors suspendus par l’état toujours plus fâcheux de
-M. de Valence; néanmoins, j’avais presque fini le plan de mon nouveau
-roman, _les Athées conséquents_; j’y voulais peindre le modèle accompli
-d’une piété parfaite, et les consolations qu’on peut recevoir de ce
-sentiment sublime dans les souffrances les plus aiguës de l’âme; j’y
-voulais peindre encore les différentes sortes d’irréligion et d’impiété.
-
-Je revoyais alors mes _Heures à l’usage des gens du monde et des jeunes
-personnes_, qui ont eu tant de succès dans les pays étrangers, et qui
-n’avaient jamais été imprimées en France. Dans cette nouvelle édition je
-ne leur donnai point ce titre; elles furent revêtues de l’approbation de
-monseigneur l’archevêque de Paris.
-
-Je fis dans la même année les _Heures pour les prisonniers et pour les
-domestiques_, et je les donnai en pur don à un libraire.
-
-Malgré mon goût pour la retraite, il y eut cette année surtout un
-empressement si singulier de me voir, tant de personnes me firent
-demander à venir chez moi, qu’il me fut impossible de les refuser
-toutes.
-
-Le prince Paul de Wurtemberg, frère du roi régnant, me fit demander
-aussi à venir me voir; on dit que jamais prince n’a eu plus d’esprit que
-lui; c’est une chose assez rare, depuis le grand Condé, pour ne pas
-dédaigner d’en juger.
-
-M. Rothschild, un juif immensément riche, donna un grand bal le dernier
-jour du carnaval; il y eut foule si prodigieuse, qu’il fut impossible de
-danser, mais d’ailleurs la magnificence était extrême; ce qui a fait
-dire à l’un des convives de la fête que M. de Rothschild avait enterré
-la synagogue avec honneur.
-
-Tous les bals de cette année furent presque aussi nombreux; on y allait
-pour s’y montrer, pour y étouffer, sans y trouver assez de place pour y
-danser: tout est tellement en décadence, qu’on ne sait même plus
-s’amuser.
-
-Au bal de madame d’Osmont on avait invité une telle multitude de
-personnes qu’on reconnut, en y réfléchissant, qu’il était impossible
-qu’elles entrassent toutes dans la maison; on fut obligé d’en
-contremander un grand nombre, ce qui a été fait par des billets imprimés
-dans lesquels on priait de ne pas venir; c’est une chose qui, je crois,
-n’a jamais eu d’exemple.
-
-Madame la duchesse d’Orléans douairière était, depuis quelque temps,
-dans un état qui donnait tout à craindre pour ses jours; ses enfants
-allèrent s’établir à Ivry, dans le village dont cette princesse occupait
-la principale maison. Madame la duchesse d’Orléans ne leur proposa point
-d’appartement chez elle; ils furent horriblement mal logés dans le
-village, où ils ne purent trouver que trois vilaines petites chambres.
-
-Madame la duchesse d’Orléans mourait de plusieurs maux devenus
-incurables: un cancer, une paralysie et l’hydropisie. Il est impossible
-de mourir avec plus de courage, de douceur et de piété. On disait que
-son cancer était venu de la maladresse d’un valet de chambre qui, en
-voulant prendre sur une tablette deux in-folio, en laissa tomber un sur
-le sein de la princesse; on ajoutait que, dans la crainte d’affliger
-mortellement ce valet de chambre, et dans l’espoir que cet accident
-n’aurait point de suites, elle ne voulut ni se plaindre, ni appeler le
-secours de l’art, et qu’elle laissa enraciner le mal jusqu’au moment où
-il devint insupportable et sans ressource. Les gens du monde, en
-général, ne croient point à cet excès de bonté qui leur paraît hors de
-toute vraisemblance; pour moi, par la connaissance que j’avais du
-caractère de la princesse, je fus très disposée à ajouter foi pleine et
-entière. Voici un fait dont je fus témoin, lorsque j’étais encore au
-Palais-Royal. Un jour, la princesse, étant à sa toilette, se frottait le
-dedans de l’oreille avec la tête d’une de ces longues épingles que les
-femmes employaient jadis dans leur coiffure; dans ce moment, l’une de
-ses femmes de chambre passa derrière elle, et lui donna maladroitement
-un coup violent au bras, qui fit tellement enfoncer l’épingle dans
-l’oreille, qu’elle en perça le tympan; la douleur fut excessive;
-cependant la princesse ne fit pas une plainte, dans la seule crainte de
-faire de la peine à la femme de chambre qui l’avait involontairement
-blessée. On ne sut cet accident que plusieurs jours après, parce que la
-princesse, ne pouvant plus supporter les douleurs les plus aiguës, fit
-venir un chirurgien qui trouva l’oreille dans un état affreux; elle en
-fut malade plus de dix ou douze jours.
-
-Madame la duchesse d’Orléans douairière termina sa carrière un samedi;
-M. le duc d’Orléans, S. A. R. et mademoiselle d’Orléans la veillèrent
-durant les trois derniers jours de sa vie; ils ne la quittèrent pas un
-seul instant: elle les traita avec tendresse, elle leur donna
-solennellement sa bénédiction; quelques jours avant sa mort, elle refit
-son testament, qui est touchant, et par conséquent équitable et
-chrétien.
-
-M. le duc d’Orléans et mademoiselle d’Orléans furent sensiblement
-affligés; j’allai à Neuilly. Je fus bien affectée du changement extrême
-de leurs figures; on voyait sur leurs visages combien ils avaient
-souffert. M. le duc de Chartres avait la rougeole, mais de l’espèce la
-plus bénigne. Cet aimable enfant est si sensible qu’il fut aussi touché
-que frappé vivement lorsqu’il reçut la bénédiction de sa grand’mère;
-tout se passa de la manière qui pouvait honorer le mieux la mémoire de
-la princesse. Le corps resta à Ivry dans une chapelle ardente; il fut
-gardé par les dames d’honneur de S. A. R., de mademoiselle d’Orléans et
-de madame la duchesse de Bourbon.
-
-Monsieur et monseigneur le duc d’Angoulême annoncèrent qu’ils iraient à
-Ivry jeter de l’eau bénite sur le cercueil. Après la mort de la
-princesse, le roi reçut M. le duc d’Orléans; il le traita avec une bonté
-particulière. Le corps de madame la duchesse d’Orléans fut porté à
-Dreux, dans la sépulture de M. le duc de Penthièvre, son père. M. le duc
-d’Orléans accompagna le convoi.
-
-En rentrant en France, la première pensée de S. A. S. madame la duchesse
-d’Orléans a été de remplir les devoirs sacrés de la nature et de la
-piété. Elle racheta, pour rétablir la sépulture de son père, ce qui
-avait été vendu de la collégiale de Dreux; les travaux commencèrent
-aussitôt; ils furent interrompus par les événements de 1815; mais on les
-reprit ensuite avec activité. Le chemin qui conduisait jadis à l’église
-n’existait plus; la montagne abandonnée était devenue impraticable. On
-traça une nouvelle route parfaitement belle et facile; on aplanit le sol
-sur lequel est posée la magnifique église que la piété filiale fait
-élever, et qui doit renfermer le tombeau de M. le duc de Penthièvre.
-
-L’église, qui ne doit être qu’une chapelle funéraire, est digne, par sa
-beauté, de la main qui l’a fait élever et qui en a posé la première
-pierre; elle a cent pieds de long sur soixante de large, et son
-architecture réunit l’élégance à la majesté sévère qui convient à ce
-genre d’édifice.
-
-Le général Gérard, mari de ma petite-fille Rosamonde, avait acheté de M.
-de Valence la terre de Sillery pour la somme de 300.000 francs, sous la
-condition que si M. Gérard la revendait plus cher, il partagerait avec
-lui la moitié du profit. A la mort de M. le marquis de Puisieux, cette
-terre passa, par substitution, à mon beau-frère, le marquis de Genlis,
-qui, au bout de cinq ans, la vendit dix-huit cent mille francs à M.
-Randon, financier. Madame la maréchale d’Estrées, fille unique de M. de
-Puisieux, en fit le retrait, et dans son testament, ayant institué le
-comte de Genlis son légataire universel, cette terre nous appartint, et
-M. de Genlis assura mon douaire de la manière la plus solide sur cette
-belle possession; il y fit des embellissements admirables, entre autres,
-dans les jardins; je crois avoir dit déjà que, profitant des belles eaux
-qui environnaient le château, et à travers lesquelles passait une jolie
-rivière, il fit autant d’îles que j’avais d’enfants et d’élèves, et
-auxquelles il donna leurs noms; toutes ces îles charmantes, remplies de
-beaux arbustes et de fleurs, aboutissaient par des ponts élégants à une
-grande île magnifique qui portait mon nom: et l’on y trouvait un superbe
-pavillon dans lequel était mon buste en marbre sur un piédestal; M. de
-Genlis avait fait graver des vers de sa composition que je ne crois pas
-avoir cités, les voici:
-
- Toi qui fais ma félicité,
- Mon cœur, pour toi toujours le même,
- Veut que les traits de ce qu’il aime,
- Passent à l’immortalité.
-
-Ma fille, à laquelle passa cette terre, céda généreusement tous les
-droits qu’elle y avait à M. de Valence. Quand j’y retournai en revenant
-des pays étrangers, quel serrement de cœur j’éprouvai en voyant un
-vilain marais à la place des belles îles détruites, et la majestueuse
-galerie du château et la superbe chapelle abattues!
-
-Il y a longtemps que j’ai fait une singulière remarque. Je savais, avant
-la révolution, tous les cris des marchands des rues de Paris; on pouvait
-les noter, car ils sont tous des espèces de chants; j’avais observé que
-ces chants étaient extrêmement gais, et que, par une conséquence
-naturelle, ils étaient presque tous en ton majeur. Depuis la révolution,
-en rentrant en France, je reconnus avec surprise que ces cris que,
-depuis mon enfance, je n’avais jamais vu changer, n’étaient plus du tout
-les mêmes, et que de plus ils étaient à peine intelligibles,
-excessivement tristes et lugubres, et presque tous en ton mineur...
-Après y avoir réfléchi, voici comment j’explique cette singularité; ce
-changement a dû s’opérer durant les années effroyables du règne de la
-terreur. Qu’on se figure s’il est possible qu’une marchande de pain
-d’épices, à côté d’une charrette remplie d’infortunés allant à
-l’échafaud, ait pu crier gaiement: V’là le plaisir, mesdames!... et que
-tous les autres marchands, au milieu de ces horribles spectacles, aient
-pu conserver leur accent joyeux. Peu à peu cet accent s’est altéré; il
-est devenu sombre, confus, et il est resté lamentable. Cette observation
-est à la louange du peuple, car elle prouve mieux qu’aucun autre fait
-combien il était ému, troublé et sensible à la pitié.
-
-Je n’allai point cette année à la campagne, malgré les pressantes
-invitations de M. de Saulty, dont le beau château me plaît tant, et dont
-j’aime si sincèrement la respectable famille. J’aurais eu bien envie
-aussi d’aller à Bligny, chez Anatole de Montesquiou, et chez ma
-petite-fille Rosamonde; mais je ne pouvais songer à faire des courses
-d’amusement, dans l’état de dépérissement où je voyais M. de Valence.
-Madame Récamier contribuait beaucoup à me dédommager de mon espèce de
-captivité; elle venait me voir souvent, et plus je causais avec elle,
-plus je trouvais d’esprit et d’intérêt dans sa conversation. Si elle
-n’avait pas été aussi jolie et aussi célèbre par sa figure, elle serait
-mise au nombre des femmes les plus spirituelles de la société. Il est
-impossible d’avoir plus de délicatesse dans les sentiments et plus de
-finesse dans l’esprit; elle me conta un jour qu’elle avait reçu le matin
-une lettre dont elle était avec raison extrêmement touchée; cette petite
-histoire mérite d’être rapportée: la voici.
-
-Il y avait environ onze ans que madame Récamier, étant à sa fenêtre sur
-la rue, vit passer une femme qui jouait de la vielle, et qui ordonnait à
-une petite fille de cinq ans et demi de danser sous la fenêtre de madame
-Récamier. La petite fille obéit, mais d’un air honteux et en pleurant,
-ce qui attendrit tellement madame Récamier, qu’elle fit questionner la
-femme, qui répondit qu’elle n’était pas la mère de cette enfant,
-orpheline dès le berceau. Madame Récamier donna de l’argent à la femme,
-qui consentit à lui céder l’enfant, qui avait une petite figure
-angélique; madame Récamier la mit chez une honnête lingère, où elle
-apprit sa religion, à lire, écrire, compter et coudre. Quand elle eut
-douze ans, madame Récamier la mit dans un couvent pour faire sa première
-communion, où elle resta quelques années; ensuite la jeune personne
-demanda à y rester. Madame Récamier paya toujours sa pension et n’en
-entendit plus parler; elle l’oublia. Mais elle venait d’en recevoir une
-lettre la plus touchante dans laquelle cette jeune personne, qui avait
-seize ans et demi, la remerciait avec la plus vive sensibilité de
-l’avoir retirée de la rue, et de lui avoir donné de l’éducation et de
-bons principes; elle lui disait qu’elle était au comble du bonheur; que
-son noviciat venait de finir, et qu’elle avait prononcé ses vœux le
-matin.
-
-Quand on songe à ce que cette enfant aurait été sans madame Récamier, et
-à ce qu’elle est, on ne saurait trop admirer cette excellente action.
-
-J’étais chargée d’une commission pour M. d’Aligre, pair de France; et
-comme il s’agissait d’une bonne action, j’étais sûre d’être bien
-accueillie. Il vint chez moi à ce sujet, et écouta avec intérêt ce qu’on
-m’avait chargé de lui dire; ensuite il me parla avec détail des
-établissements de charité qu’il comptait faire, entre autres, un hospice
-pour les mutilés. Je le priai d’y joindre une salle pour les pauvres
-enfants rachitiques bossus, ayant trouvé un moyen très simple de les
-redresser, en leur faisant tirer la corde d’une poulie à laquelle est un
-seau. J’ai eu cette invention d’après l’observation faite à la campagne
-qu’aucune servante tirant de l’eau depuis son enfance n’est bossue; j’ai
-détaillé cette invention dans _les Leçons d’une gouvernante_. M.
-d’Aligre m’apprit qu’il possédait la terre de Saint-Aubin, qui
-appartenait jadis à mon père, et dans laquelle j’ai passé mon enfance
-jusqu’à ma douzième année. Je savais que cette terre avait passé entre
-les mains de M. de La Tour, intendant d’Aix; mais j’ignorais qu’à sa
-mort sa fille, qui est aujourd’hui madame d’Aligre, en eût hérité; on a
-bâti un nouveau château, on a abattu l’ancien, à l’exception d’une seule
-tour qui faisait partie de mon appartement, et dans laquelle je
-couchais. La tradition a conservé ce souvenir, et madame d’Aligre n’a
-pas voulu que cette tour fût abattue; ce qui est d’autant plus aimable
-pour moi, que je n’ai eu ce détail que par hasard. C’était de cette tour
-que j’échappais à la vigilance de mademoiselle de Mars pour aller donner
-des leçons d’histoire de France aux petits polissons qui ont formé ma
-première école, et qui m’écoutaient au pied du mur, sur le bord d’un
-étang, tandis que je les haranguais du haut d’une terrasse. Je parlai
-beaucoup de Saint-Aubin à M. d’Aligre; il m’assura qu’il y avait encore
-des vieillards qui se souvenaient de m’avoir vue; j’espérais que parmi
-ces vieillards il se trouverait quelques-uns de mes disciples; je crains
-bien qu’ils n’aient oublié mes leçons et les vers des tragédies de
-mademoiselle Barbier qu’ils déclamaient en patois bourguignon. Quant à
-moi, soixante-quatre ans écoulés depuis cette époque ne m’avaient rien
-fait oublier de ce qui regarde Saint-Aubin et Bourbon-Lancy. J’étonnai
-bien M. d’Aligre par ma mémoire à cet égard; il me conjura d’aller dans
-le cours de l’automne prochain lui faire une visite à Saint-Aubin. Rien
-au monde ne m’eût été plus agréable; mais les joies de la terre sont
-finies pour moi, et je suis bien persuadée que je n’aurai jamais
-celle-là. O que de sensations j’éprouverais, que de pensées à la fois
-douces et mélancoliques j’aurais en me retrouvant dans ces lieux chéris
-où s’écoula mon heureuse enfance! Alors l’avenir était tout entier à
-moi! J’étais loin de prévoir combien il serait orageux! Que de regrets
-et de repentirs se mêleraient aux touchants souvenirs de ce temps de
-paix, d’innocence, d’espérance et de bonheur! Combien de fois je
-répéterai que nous faisons nous-mêmes notre destinée, et que si la
-mienne n’a pas été plus heureuse, c’est que je l’ai gâtée par mon
-imprudence et par mes fautes. Ces idées sont tristes, mais elles donnent
-du courage; qui oserait se plaindre des peines qu’on a méritées? Au
-reste, malgré ces pénibles retours sur moi-même, je trouverais un charme
-infini à revoir Saint-Aubin. Mais cette idée s’anéantit auprès de celle
-du voyage de la Terre-Sainte; car j’avais le projet formel d’en faire le
-pèlerinage sous quelques mois; c’était là que tous mes vœux me
-transportaient. Je jouais presque tous les jours de la harpe, et un soir
-j’en jouais avec délices; je commençai la composition (paroles et
-musique) du morceau que je voulais jouer dans la maison de David, si
-Dieu me faisait la grâce d’aller à Jérusalem.
-
-Il y avait plus de douze ans que je n’avais essayé de former un son, et
-je retrouvai une voix très juste et très douce, mais en chantant de la
-tête, ce que je ne faisais pas jadis; ma grande et belle voix était tout
-à fait naturelle. Je trouvai tant de charme dans cette double
-composition, qu’il ne me fut possible de m’arracher de ma harpe qu’à
-trois heures et demie du matin.
-
-J’ai jadis assez bien observé et assez bien peint le monde et la cour du
-temps de ma jeunesse et de mon âge mûr. Il y avait alors dans la société
-des conversations charmantes, un ton parfait en général, de la grâce et
-des ridicules; car les ridicules sont très remarquables où se trouvent
-un ton fixe et réputé bon, et un mauvais ton reconnu tel. Mais quand ces
-deux choses n’existent plus, il n’y a plus de ridicules; on ne peut les
-apercevoir que par les souvenirs. Comme j’ai conservé toute ma mémoire,
-je suis aussi frappée de tout ce que je vois, de tout ce que j’entends,
-que si j’étais dans la société une jeune débutante née avec du goût et
-l’esprit d’observation; rien ne me rappelle ce que j’ai vu dans mes
-beaux jours et tout me les fait regretter. On ne cause plus; Labruyère a
-dit: «Conteur, mauvais caractère.» S’il vivait il trouverait un bien
-grand nombre de mauvais caractères! Si douze ou quinze personnes sont
-rassemblées, ceux qui passent pour être aimables et spirituels
-(lorsqu’on ne parle pas politique) content tour à tour des histoires
-satiriques et burlesques; les autres applaudissent par des éclats de
-rire si bruyants, que je frissonne toujours à la fin d’un récit,
-certaine d’avance que les voûtes du salon vont retentir avec un bruit
-qui a pour moi quelque chose d’effrayant. Les meilleurs conteurs sont
-ceux qui joignent à leurs récits la pantomime et une véhémente
-gesticulation. Quant à la conversation, elle est absolument nulle, on ne
-sait plus ce que c’est. Une chose encore à laquelle je ne m’accoutumerai
-jamais, c’est à la manière intrépide dont les hommes entrent et sortent
-d’un salon, et aux scènes qu’il faut essuyer à leur apparition et à leur
-départ; ils viennent fondre sur vous pour vous souhaiter le bonjour ou
-le bonsoir et pour vous dire adieu. J’ai cherché la raison de cette
-singulière coutume et je crois l’avoir trouvée: beaucoup de gens, depuis
-la révolution, n’étaient pas accoutumés à venir s’établir jusque dans
-les salons; lorsqu’ils y ont été admis, ils ont pensé qu’il fallait
-surtout ne pas avoir l’air embarrassé en y entrant et en s’y
-établissant; alors ils se sont armés d’un mâle courage, et de là cette
-impétuosité et cet air d’assurance et de hardiesse, qui est devenu une
-habitude presque généralement adoptée par tous les gens même qui
-peuvent, sans étonnement, se trouver en bonne compagnie.
-
-J’ai aussi recherché l’origine des petits tabourets, que les maîtresses
-de maison mettent sous leurs pieds, et qu’elles font donner aux dames
-qu’elles considèrent le plus. Jadis les princesses du sang auraient cru
-manquer de politesse si elles eussent ainsi, dans un cercle, établi
-leurs pieds sur un de ces tabourets. Cette mode fut introduite sous le
-Directoire, s’accrédita sous le Consulat et devint universelle sous
-l’Empire.
-
-Après y avoir profondément réfléchi, je crois qu’on doit attribuer cette
-mode à celle des chaufferettes, qui élevaient aussi les pieds, et dont
-faisaient un usage journalier, et de tout temps, les femmes des classes
-inférieures de la société. Une très grande quantité de dames de ces
-classes, dont les maris firent fortune, parurent tout à coup dans le
-grand monde avec d’éclatantes parures de diamants et de magnifiques
-schalls de cachemire; mais au milieu de cette pompe elles ne purent
-s’empêcher de regretter les chaufferettes, et pour se consoler de cette
-privation, elles imaginèrent ingénieusement de substituer aux
-chaufferettes les petits tabourets. J’ai trouvé de même l’origine de
-beaucoup d’autres usages nouveaux! mais je n’en fais point ici mention,
-parce que j’en ai parlé dans mon _Dictionnaire des étiquettes_.
-
-Il y a un caractère que je n’ai jamais peint, mais qui est devenu très
-commun depuis la révolution; ce sont les gens qui s’érigent en
-prophètes, et qui prétendent avoir prédit avec détail tous les
-événements les plus singuliers depuis la révolution; à chaque chose
-nouvelle ils vous interpellent tout à coup en s’écriant: «Je vous
-l’avais dit, vous devez vous en souvenir?» On ne s’en souvient jamais;
-n’importe; ils l’affirment, le soutiennent, et par politesse il faut se
-taire! J’avoue que je n’ai guère cette urbanité, et que, lorsque l’on me
-demande ainsi à faux mon témoignage, je le refuse nettement; j’y gagne
-de ne plus être interrogée sur ce point: on trouve assez d’autres
-personnes qui ont une mémoire plus complaisante.
-
-On convient bien généralement que la grâce et le bon goût ne sont plus
-aujourd’hui ce qu’ils étaient jadis; mais on répète qu’au moins on
-trouve dans la société plus de naturel, comme s’il y avait de la grâce
-sans naturel. J’avoue que plusieurs années avant la révolution une
-grande dégénération se faisait remarquer dans le grand monde.
-
-Tandis que la philosophie moderne corrompait les mœurs et dénouait tous
-les liens de la société, elle mettait à la mode le langage de la
-sensibilité, mais dans un langage emphatique, un galimatias ridicule,
-qu’il fallait avoir l’air de comprendre, et dont personne n’était la
-dupe; toutes les démonstrations qui ne prouvent rien, tous les discours
-affichaient la sensibilité la plus exaltée, presque toutes les actions
-sérieuses décelaient et prouvaient un profond égoïsme. Cette espèce
-d’affectation en entraîna beaucoup d’autres et donna à la fin de ce
-siècle un caractère de fausseté qui devint à peu près général. Ceux qui
-vantaient le plus les charmes de la solitude et de la vie champêtre
-n’aimaient que le monde et la dissipation. Les courtisans affectèrent de
-s’ennuyer à Versailles; les dames qui avaient le plus désiré et
-sollicité des places à la cour se récriaient sans cesse sur l’ennui
-mortel d’aller faire leurs semaines. On intriguait pour se faire inviter
-à un bal remarquable, à une grande fête; en même temps on se plaignait
-amèrement de ne pouvoir se dispenser d’y aller. Si l’on s’amusait dans
-une nombreuse société, on n’en convenait jamais; les prétentions à la
-simplicité des goûts, à la solidité du caractère ne permettaient pas un
-tel aveu. Si, à un petit souper, à une partie particulière, arrangée
-dans une société intime, on s’ennuyait, on y affectait la plus grande
-gaieté, et pendant huit jours on ne parlait que de l’agrément de cet
-insipide souper. Il en était ainsi de tout: on affectait continuellement
-une ardente admiration pour les choses que l’on ne comprenait point et
-pour des arts qu’on était hors d’état de juger. On voyait des gens du
-monde qui ne sentaient pas la mesure des vers s’extasier en parlant de
-poésies qu’ils n’avaient jamais lues, et des admirateurs enthousiastes
-de Voltaire et de Rousseau, qui ne savaient ni le français ni
-l’orthographe, et qui n’auraient pas été capables d’écrire passablement
-un billet. Des littérateurs d’une complète ignorance en musique
-écrivaient et publiaient les plus ridicules dissertations sur le mérite
-musical des productions de Gluck et de Piccini. On se passionnait sans
-rien sentir, et, sans étude et sans connaissances, on jugeait tout
-hardiment et en dernier ressort. Cette affectation eut les plus funestes
-conséquences; elle rendit l’esprit aussi faux que les caractères; on
-adopta aveuglément toutes les opinions que l’on crut dominantes, et qui
-pouvaient donner une espèce de réputation, de quelque genre qu’elle fût.
-Jadis, dans le monde, on se contentait d’obtenir de la considération; il
-ne fallait, pour cela, qu’une conduite sage et noble; mais quinze ans
-plus tard, l’insipide estime fut abandonnée à la médiocrité; on voulait
-de la gloire, ce qui préparait à vouloir des royaumes. On prit un jargon
-philosophique, c’est-à-dire pédantesque, souvent inintelligible et
-toujours frondeur. Au milieu des thèses sentimentales soutenues dans la
-société, on esquissa les droits de l’homme; on vit naître, avec le
-galimatias, non les nobles idées d’une sage liberté, mais ce qu’on
-appela depuis les idées libérales. En même temps on se moqua de tout; le
-scepticisme, sous le nom de persiflage, s’introduisit dans le grand
-monde. Cette affectation ne fut générale et à son comble que très peu de
-temps avant la révolution.
-
-Sous le règne de la terreur, l’affectation ne conservait que la déraison
-et l’emphase, mais d’ailleurs changeant de caractère elle devint atroce.
-On n’affecta plus que la férocité. Alors, tout fut bouleversé, le
-langage, les mœurs, la signification des mots, l’expression des
-sentiments, la louange, le blâme, les vices et les vertus; la crainte,
-si timide jusqu’alors, quittant son maintien naturel, prit tout à coup
-un air menaçant; des hommes qui n’étaient pas nés inhumains prêchèrent
-le meurtre pour échapper à la proscription; la lâcheté cacha son
-épouvante sous un masque affreux souillé de sang!...
-
-Après le règne de la terreur jusqu’à la Restauration, il n’y eut point
-dans le grand monde d’affectation marquée. En général une ambition
-démesurée s’empara de tous les esprits; on ne fut occupé que du soin de
-trouver les moyens d’obtenir des grades, des emplois lucratifs, de
-l’argent, des majorats, des royaumes. Les intrigues d’affaires
-suspendirent celles de l’amour et de la galanterie; le désir de plaire
-céda au désir d’élever sa fortune; les grâces françaises tombèrent en
-désuétude: il n’en resta plus qu’une tradition incertaine et dédaignée;
-l’amitié ne fut plus qu’une association d’intérêts pécuniaires; elle ne
-demanda ni soins, ni procédés tendres et délicats, mais des services
-solides et réciproques: elle fut un calcul, un marché.
-
-Nous avons vu une étrange affectation (dans quelques personnes), celle
-d’afficher avec aigreur, avec emportement, l’attachement le plus
-légitime, le plus vertueux et le mieux fondé; sentiment devenu général,
-et qui devrait rétablir la paix et l’union dans la société. Ce zèle
-affecté, ou sincère, n’est pas selon la science. Je terminerai cet
-article par un trait d’histoire. Un courtisan d’Alexandre le Grand, dans
-l’intention d’être cité, se trouvant dans une nombreuse assemblée, y
-débitait d’un ton d’énergumène beaucoup d’extravagances qu’il croyait
-très flatteuses pour le monarque. Le sage Callisthène, qui l’écoutait,
-lui dit: «Si le roi t’entendait, il t’imposerait silence.»
-
-J’étais bien fâchée, depuis longtemps, d’avoir perdu la relation de mon
-voyage en Auvergne. Mademoiselle d’Orléans venait d’y acquérir une
-terre; elle y fit un voyage, et j’aurais eu un grand plaisir à lui
-donner cette relation, qui contient tout ce qu’il y a de plus curieux à
-voir dans cette province. Comme je lui exprimai ce regret à son retour,
-elle m’apprit qu’elle avait une copie écrite de sa main de ce petit
-ouvrage; elle eut la bonté de me le prêter, et je le relus avec beaucoup
-de curiosité.
-
-Je fis ce voyage au commencement de la révolution, et j’en revins par
-Lyon; je connus à Clermont de quelle manière s’y prenaient les
-révolutionnaires pour se faire des partisans parmi le peuple. L’Auvergne
-était chrétienne et pieuse, et l’on n’attaquait point encore la
-religion. Cependant on avait établi un club à Clermont, et là, par un
-règlement particulier, tous les laboureurs y étaient reçus sans scrutin;
-ce qui est absurde, car un laboureur peut fort bien être un ivrogne et
-un débauché, et, par conséquent, un mauvais homme. Les assignats qu’on
-établit dès le commencement de la révolution firent dans toutes les
-provinces un mauvais effet; mais à Clermont, quand j’y étais, dès qu’un
-laboureur appartenait à la Société des amis de la constitution des
-assignats, il en recevait sur-le-champ l’argent sans aucune espèce de
-retenue. Je suppose que les amis de la constitution en agissaient ainsi
-dans toutes les autres provinces. Ces moyens secrets étaient plus
-efficaces que les discours pompeux et les harangues emphatiques.
-
-Voici un bien joli mot de S. A. R. Madame la duchesse de Berry; je le
-tiens d’une personne qui a l’honneur de l’approcher, et qui le lui a
-entendu dire:
-
-Un garde forestier, pour se faire valoir et obtenir une récompense, un
-jour où M. le duc de Bordeaux devait se promener en voiture à Bagatelle,
-jour où l’on avait annoncé la route qu’il devait prendre, alla trouver
-madame de Gontaut, gouvernante du jeune prince, pour lui annoncer qu’en
-faisant sa ronde il avait découvert un assassin dans les broussailles,
-qu’il avait voulu l’arrêter, que l’assassin lui avait tiré un coup de
-fusil qui avait seulement blessé son cheval, qu’ensuite il s’était
-enfui, et que pour courir plus vite il avait jeté son fusil, etc.
-D’après cette histoire, on voulut détourner madame de Gontaut de mener
-le jeune prince sur cette route, et malgré toutes les représentations,
-elle eut le courage et la fermeté de faire toute la promenade annoncée.
-Quand on en rendit compte à madame la duchesse de Berry, cette princesse
-approuva la gouvernante en ajoutant: «M. le duc de Bordeaux ne doit
-jamais reculer, même à un an.»
-
-Cette prétendue conspiration était entièrement de l’invention du garde
-forestier, qui avoua tout au ministre de la police.
-
-M. le duc d’Orléans voulut bien m’amener M. le duc de Chartres pour me
-remercier de la dédicace des _Jeux champêtres_. M. le duc de Chartres
-joint une figure charmante à une raison très prématurée et au maintien
-le plus intéressant par la douceur et la modestie; il avait alors onze
-ans, et je me rappellerai toujours qu’à peine âgé de six ans il écrivit,
-sous ma dictée, près d’une demi-page sans faire une faute d’orthographe
-et d’une très jolie écriture.
-
-M. le duc d’Orléans me dit, dans cette visite, qu’il avait hérité de la
-princesse sa mère d’un superbe tableau représentant, de grandeur
-naturelle et de la tête aux pieds, madame de Maintenon; il m’engageait à
-l’aller voir. Je répondis seulement que je le connaissais, et je parlai
-d’autre chose. En effet, je connais ce tableau, puisqu’il m’a appartenu
-pendant sept ou huit ans. Après avoir donné au public le roman
-historique de _Madame de La Vallière_, une dame de la société, que je
-connaissais très peu alors (madame Dubrosseron), se passionna tellement
-pour cet ouvrage, qu’elle m’envoya en présent un beau portrait de madame
-de La Vallière, que, suivant mon ancienne coutume de tous les temps, je
-ne manquai pas de donner aussi. L’année d’ensuite je fis paraître
-_Madame de Maintenon_, et M. Crawford, qui avait une superbe collection
-de portraits originaux de personnages célèbres, m’envoya le magnifique
-portrait de madame de Maintenon; je le gardai plusieurs années, tout le
-monde l’a vu et admiré dans mon salon. A la restauration, je me suis
-trouvée tout à coup sans pension, sans possibilité de vendre un ouvrage,
-parce qu’il n’y avait plus d’argent; toute la littérature était
-suspendue. Réduite, pour vivre, à emprunter à des usuriers, j’étais fort
-embarrassée; je proposai à M. Giroux, du Coq-Honoré (qui est à la fois
-un artiste distingué et l’un des plus honnêtes marchands de Paris), de
-m’acheter le tableau de madame de Maintenon; M. Giroux me répondit que
-ce tableau était d’un très grand prix, mais non du genre de ceux dont il
-faisait l’acquisition; il ajouta que madame la duchesse d’Orléans, la
-douairière, cherchait partout des portraits de personnes célèbres; qu’en
-le lui faisant proposer elle l’achèterait sûrement; il me conseilla d’en
-demander six mille francs, en m’assurant qu’il valait beaucoup plus.
-J’écrivis un petit billet à M. Folmont, en lui proposant pour madame la
-duchesse d’Orléans ce tableau, s’il était vrai qu’elle en désirât de ce
-genre, en citant tout ce que M. Giroux m’avait dit à ce sujet, et ne
-demandant que quatre mille francs. Sans faire examiner le tableau, on
-m’envoya sur-le-champ les quatre mille francs, et je donnai aussitôt ce
-beau portrait: voilà comment il a passé entre les mains de M. le duc
-d’Orléans, qui ne sait rien de ce détail.
-
-Je fus bouleversée, à cette époque, par la funeste nouvelle de la mort
-subite de madame la duchesse de Bourbon, qui mourut en une minute dans
-l’église de Sainte-Geneviève, étant sortie de chez elle en parfaite
-santé; elle avait été la veille au Palais-Royal, où elle avait montré sa
-vivacité accoutumée. Elle portera devant Dieu d’immenses charités faites
-avec autant de soin que de constance. Je me rappelai avec
-attendrissement ses charmantes bontés pour moi, et j’éprouvai une espèce
-de remords de les avoir si peu cultivées depuis dix-huit mois. J’eus
-l’honneur de la rencontrer chez mademoiselle d’Orléans, quinze jours
-avant sa mort. Elle me fit les plus aimables reproches sans aucune
-aigreur et avec une grâce inexprimable. Le jour de ce fatal événement,
-on fit chez elle, rue de Varennes, à l’ancien hôtel de Monaco, la plus
-belle de toutes les oraisons funèbres. Ses domestiques regrettaient en
-elle la meilleure de toutes les maîtresses, et les pauvres qu’elle a
-établis dans son jardin se désolaient de la perte irréparable de leur
-bienfaitrice. Elle avait fait bâtir dans ce beau jardin deux hospices,
-l’un pour six vieilles femmes, l’autre pour seize convalescents sortant
-de l’Hôtel-Dieu; charité aussi ingénieuse que touchante, parce que ces
-convalescents ne sont jamais assez bien rétablis pour pouvoir reprendre
-sans danger leurs travaux. Madame la duchesse de Bourbon leur prodiguait
-tous les soins nécessaires, en les fortifiant par une excellente
-nourriture, et en les accoutumant doucement, par gradation, à se
-remettre à un travail qu’ils faisaient à leur profit; elle ne les
-renvoyait que lorsqu’ils étaient en parfaite santé. Ils emportaient une
-petite somme d’argent, et ils pouvaient compter sur la protection de la
-princesse.
-
-Madame la duchesse de Bourbon avait fait creuser dans son jardin un
-puits pour la commodité de ces hospices, et elle dit un jour qu’on la
-contrariait à ce sujet, en opposant mille obstacles à la constitution de
-ce puits, que rien ne la rebuterait, et qu’elle viendrait à bout de le
-faire (ce qui a été en effet). Mademoiselle Julie Gros, qui avait seize
-ans, et qui était présente à cet entretien, prit la parole et dit: «Je
-le crois bien, madame, il y a tant de verres d’eau dans un puits!...» Je
-ne connais pas de mot plus fin et plus délicat que celui-là.
-
-On ouvrit le testament de madame la duchesse de Bourbon; elle y donne
-aux pauvres toutes les choses dont elle peut disposer; elle charge
-mademoiselle d’Orléans de prendre soin de ses deux hospices. Elle ne
-pouvait confier cette bonne œuvre en de meilleures mains. Une chose bien
-frappante, c’est qu’elle a signé et fini ce testament le jour même de sa
-mort; il est daté de ce jour, à dix heures du matin: elle sortit à dix
-heures et demie pour aller à l’église de Sainte-Geneviève, où elle
-mourut à une heure après midi.
-
-L’entresol où j’étais logée chez M. de Valence était une véritable
-caverne, par le manque de jour et d’air; mais il avait de plus
-l’inconvénient d’un bruit affreux: j’avais deux pompes, une à la tête de
-mon lit, et l’autre au pied; elles me réveillaient en sursaut dès le
-point du jour. J’étais encore tourmentée par le bruit de la porte
-cochère et de la voûte sur laquelle posait ma chambre à coucher; enfin
-il fallait supporter aussi le vacarme continuel de l’écurie, des
-chevaux, des voitures, et le frottage du salon et des appartements
-suspendus sur ma tête. Toutes ces choses troublaient, agitaient
-cruellement mon sommeil, et me donnaient, la nuit, de grandes
-crispations de nerfs; cependant ma santé ne paraissait pas en souffrir,
-j’en étais quitte pour des convulsions nocturnes et des insomnies. Je
-restais par pitié pour l’état de M. de Valence, que j’aurais mis au
-désespoir en m’en allant; il s’avançait chaque jour vers la tombe; par
-une fantaisie de malade, M. de Valence, qui naturellement n’aimait point
-du tout la musique, me conjura de lui jouer de la harpe tous les jours,
-seulement deux ou trois heures. Enfin, se sentant très mal, il demanda
-son confesseur; il se confessa pendant trois grands quarts d’heure, il
-demanda les sacrements, et il expira pendant l’extrême-onction. Je
-m’attendais à sa mort, que m’annonça, avec beaucoup de ménagement, le
-général Gérard. Cette nouvelle me glaça! J’avais neuf ans de plus que
-lui, et il avait l’air si robuste! L’affliction si vraie de mes
-petites-filles et de madame de Valence acheva de m’accabler.
-
-Je voulais me mettre dans un couvent, mais, dans tous ceux de Paris, ne
-trouvant pas un seul logement qui pût me convenir, je pris la résolution
-d’aller pour quelques mois m’établir à Tivoli, maison de santé si
-justement célèbre par son jardin, sa riante situation, ses bains si
-commodes et si bien servis, et pour la politesse et la parfaite
-honnêteté de ceux qui la gouvernent.
-
-Me disposant, au printemps, à partir pour Mantes, je fis mes adieux à
-tous mes amis, qui les reçurent avec tendresse, à leur manière: M. de
-Courchamp, avec sa grâce et son originalité ordinaires, me gronda; M.
-Valery soupira sans se plaindre; le chevalier d’Harmensen, ne se
-contraignant point tête-à-tête avec moi, s’attendrit et pleura; madame
-de Choiseul me demanda mille fois avec vivacité de revenir bientôt;
-Anatole de Montesquiou m’envoya de jolis vers; quant à ma fille et mes
-petites-filles, elles allaient elles-mêmes partir pour la campagne et
-pour longtemps; madame de Celles venait d’obtenir une place auprès de
-Son Altesse Royale madame la duchesse d’Orléans.
-
-J’arrivai à Mantes dans les premiers jours du printemps de 1824. La
-route de Paris à Mantes est charmante; j’étais dans une bonne berline
-avec des chevaux de louage; le voyage seul me fit beaucoup de bien;
-j’arrivai à Mantes fort leste et en très bonne santé.
-
-Je fus enchantée de la ville de Mantes; la cathédrale gothique est d’une
-grande beauté, les promenades sont ravissantes; j’ai sous ma fenêtre un
-joli jardin qui appartient à la maison, et la plus belle vue du monde;
-il y a dans cette maison une belle et grande salle de bains, et
-précisément vis-à-vis notre porte cochère un couvent de religieuses où
-l’on dit la messe tous les jours.
-
-Enfin je dîne ici à l’heure qui me convient; j’y suis exactement le
-régime qui m’est bon; je vis dans une douce et profonde solitude, et j’y
-quadruple, par la retraite, les derniers jours de mon existence.
-
-Ce fut sur la fin de mon premier séjour à Mantes, que notre roi Louis
-XVIII tomba peu à peu dans un état qui ne laissa plus d’espérance pour
-sa vie; cependant l’habileté des médecins et des chirurgiens qui
-l’entouraient prolongea son existence d’une manière miraculeuse; à force
-d’onguents, d’eaux spiritueuses, de quinquina, d’aromates, dont on
-imbibait son corps chaque jour, on parvenait à ranimer ses forces
-épuisées et défaillantes; on peut dire que ce prince fut embaumé vivant.
-Au milieu de ses maux et de sa destruction visible, ce monarque,
-véritablement très chrétien, conserva une résignation, une présence
-d’esprit, un courage et une force d’âme véritablement admirables; il
-vécut pour donner à l’Europe l’exemple de la patience et de la dignité
-dans le malheur, de la clémence, de la reconnaissance et de l’amitié sur
-le trône, unies au goût éclairé des arts et de la littérature.
-
-Je lisais dernièrement dans un journal la description du tombeau de
-Bonaparte à Sainte-Hélène; on a pris les précautions les plus
-extraordinaires pour que le corps ne pût jamais être enlevé furtivement:
-on a mis ce corps à une profondeur immense dans la terre; cette
-dépouille mortelle redoutée encore est barricadée par des barres de fer
-et de grosses pièces de bois, fortement croisées les unes sur les
-autres, etc., etc. Cet hommage souterrain vaut bien une pyramide fameuse
-et une épitaphe chargée des louanges banales et pompeuses que portent si
-souvent les pierres sépulcrales.
-
-Je fus obligée de faire un voyage à Paris pour mes mémoires, et ce fut
-avec beaucoup de regret que je m’arrachai de Mantes, dont l’excellent
-air, la solitude, la tranquillité parfaite et les personnes qui
-m’entouraient convenaient si bien à mon cœur et à ma santé.
-
-M. Ladvocat se chargea de tous mes arrangements momentanés; il me trouva
-un joli logement rue de Chaillot dans l’enceinte de Paris, mais
-tellement à une de ses extrémités, qu’on peut se croire à la campagne.
-Je m’établis là dans une maison de santé chez le docteur Canuet,
-excellent médecin, dont la famille, bien digne de lui, est également
-aimable et respectable. La maison est agréablement située et composée de
-deux pavillons séparés par une jolie cour ombragée par des tilleuls; de
-là quelques marches conduisent à un jardin ravissant, tout en arbres
-verts formant des allées couvertes et des berceaux; je découvre de mes
-fenêtres une belle vue, mais qui pourtant ne vaut pas celle de Mantes.
-J’ai vu avec beaucoup d’intérêt les préparatifs des fêtes pour le sacre;
-madame de Choiseul est venue me prendre et m’a conduite dans tous les
-lieux préparés déjà pour cette grande solennité. J’ai été
-particulièrement charmée de la décoration de la rue de Rivoli et de
-celle des Champs-Élysées; j’ai entendu le bruit du feu d’artifice et
-j’ai joint mes vœux à ceux de tous les bons Français; le nombre en est
-grand, car la joie paraissait être universelle. Le temps pour ce seul
-jour (celui de l’entrée du roi) a été remarquablement beau; enfin, pour
-compléter ma satisfaction, S. A. R., Monseigneur le duc d’Orléans, a
-bien voulu m’envoyer une énorme provision de pain d’épices de Reims.
-Malgré ma tempérance naturelle, je n’ai pu résister à ce doux souvenir
-de ma jeunesse; j’avais dîné, et j’ai mangé deux ou trois pains d’épice
-qui m’ont donné pendant plusieurs jours d’assez vives coliques, mais je
-n’en suis pas moins reconnaissante d’un envoi charmant qui m’a fait tant
-de plaisir. Dès les premiers jours j’ai senti vivement le bonheur de
-revoir madame de Choiseul et d’entendre quelques vers nouveaux de son
-beau poème de _Jeanne d’Arc_. Quel plaisir de retrouver les entretiens
-tête à tête d’une amie pour laquelle on n’a rien de caché! Un mot
-accompagné du regard qui l’exprime et de l’accent qui part du cœur, un
-seul mot ainsi prononcé dit tant de choses et les dit si bien! Cette
-amie parfaite se charge de mes promenades en voiture et vient me
-prendre, me conduire au bois de Boulogne, à Passy et dans certains lieux
-déserts que je ne reconnais pas, parce que depuis que je les ai
-parcourus tout y est changé; de grands arbres abattus, laissant à nu un
-terrain immense, permettent de découvrir de tous côtés le plus ravissant
-point de vue. Là, madame de Choiseul faisait arrêter la voiture, et nous
-causions avec délices pendant plus de deux heures. Cet exercice en
-voiture me fait un bien particulier, et surtout fait avec une amie si
-aimable. C’est dans la grande rue de Chaillot que se trouvait jadis le
-couvent dans lequel s’enferma la duchesse de La Vallière, lorsqu’elle
-s’échappa pour la première fois de la cour avec l’intention de n’y
-retourner jamais; mais, comme je l’ai conté dans son histoire, Louis XIV
-eut encore le pouvoir de l’en arracher. Je passe souvent devant la porte
-de ce couvent, et ce n’est jamais sans une sorte d’intérêt: il me semble
-qu’il ne m’est point étranger.
-
-J’ai déjà parlé de la fausse magnificence; mais, comme elle devient
-chaque jour plus frappante, je veux faire ici une récapitulation de
-toutes les faussetés de ce genre et dans laquelle se trouveront
-comprises un grand nombre d’inventions et de charlataneries dont je n’ai
-jamais fait mention. Outre l’argent plaqué, les faux cachemires, les
-fausses eaux minérales, les faux clinquants (faits en papier d’or fin),
-les fausses perles, les fausses dentelles de point, la fausse soierie,
-on a encore nouvellement inventé les faux tableaux par un procédé qui
-les imite si parfaitement, qu’il doit nécessairement faire tomber tous
-les bons copistes dans ce genre; les fausses gravures (les lithographies
-si perfectionnées), les faux cheveux faits en soie: on doit louer cette
-dernière invention sous plusieurs rapports, cela peut être bon contre
-l’électricité répandue dans l’air, et ces cheveux sont plus agréables à
-porter que ceux d’un scélérat mort sur la place de Grève; le faux vin
-(fait avec des primevères); de faux fruits; de faux pain (fait avec des
-pommes de terre et des châtaignes), de fausses odeurs: par exemple,
-brûlez sur une pelle de l’eau de lavande et du café vous aurez l’odeur
-de l’aubépine; de faux cailloux d’Égypte, de fausses agates
-transparentes, de faux lapis, de faux jaspes sanguins et de Sibérie, de
-fausses herborisations, etc., etc.: et, sans parler du faux marbre (le
-stuc), de fausses couleurs, de la fausse blancheur, des fausses veines,
-des fausses dents, on a inventé plus nouvellement de fausses pierres de
-taille, de faux beaux bras; j’en ai vu de tels qui m’ont trompée, ces
-bras étaient couverts d’une mitaine à jour, à travers laquelle on
-croyait voir un bras bien rond, bien potelé, de la plus belle carnation,
-et tout était faux: de fausses porcelaines revêtues de faux or; de faux
-acajou, de fausses mosaïques, de fausses anatomies, de faux coquillages,
-de faux carreaux, de faux madrépores, de sorte que l’on pouvait très
-facilement former un faux cabinet d’histoire naturelle.
-
-La comtesse Amélie de Boufflers vient de mourir, à soixante-seize ans.
-Ayant perdu toute sa fortune, elle était réduite, depuis plusieurs
-années, à une pension de quinze cents livres!... Elle voulut demeurer
-dans la rue même où se trouvait le magnifique hôtel qui lui avait
-appartenu et dans lequel s’étaient écoulés les plus beaux jours de sa
-vie; elle se retira dans une petite chambre de blanchisseuse, au
-cinquième étage, et dont la fenêtre était en face de son ancien hôtel.
-Ne recourant à personne, elle se laissa oublier par tous ses anciens
-amis. Je n’étais pas de ce nombre; je l’ai beaucoup rencontrée jadis
-dans sa jeunesse et dans la mienne, mais je n’ai jamais eu de liaison
-intime avec elle; elle était encore dans l’opulence quand je revins en
-France, je n’allai point la voir. J’appris vaguement, peu d’années
-après, que le dérangement de sa fortune l’avait forcée de vendre
-Auteuil, et depuis cette époque je n’entendis plus parler d’elle;
-cependant je n’ai appris qu’avec une sorte de saisissement les détails
-de sa ruine complète et sa fin déplorable. Deux femmes de chambre, bien
-dignes d’être citées (madame Morta et madame Martin), n’ont jamais voulu
-l’abandonner; elles l’avaient servie durant ses derniers jours
-prospères, elles lui ont été fidèles dans sa détresse et l’ont soignée
-jusqu’à la mort; jeunes encore, ayant tous les talents désirables dans
-leur état, elles auraient pu se placer avantageusement; la comtesse
-Amélie les en pressa plusieurs fois en leur répétant ce mot touchant:
-«Je puis bien mourir toute seule!» Elles restèrent, non seulement sans
-gages, mais en mettant au Mont-de-Piété leurs robes, une partie de leur
-linge et tous leurs petits bijoux, pour soulager la misère de leur
-infortunée maîtresse. Un tel attachement doit sans doute adoucir les
-peines d’un cœur déchiré par l’ingratitude et par une foule de
-douloureux souvenirs!...
-
-Un jour, madame de *** apprit avec étonnement l’extrémité où se trouvait
-réduite la comtesse Amélie, qu’elle avait connue jadis et perdue de vue
-depuis longtemps; elle se rendit aussitôt chez elle; madame de *** monta
-avec un serrement de cœur inexprimable les cinq étages du petit escalier
-tortueux qui conduisait sous le toit de cette humble habitation, elle
-entra avec effroi dans la petite chambre devenue l’unique asile de celle
-qu’elle avait vue jadis si animée, si fraîche, si brillante, faisant les
-honneurs d’une maison remarquable par son élégance et sa somptuosité! La
-malheureuse comtesse Amélie, languissamment étendue dans un fauteuil,
-semblait ne plus attendre que les derniers instants d’une pénible
-existence.
-
-Madame de *** entreprit de lui offrir quelques consolations. L’air était
-pur et serein, elle lui proposa de l’aller respirer dans les champs: «Ma
-chère amie, reprit la comtesse Amélie, quand on a été forcée de se
-réfugier ici, quand on peut voir à toute heure du haut de ces étages la
-maison et les jardins où l’on a passé de si belles années, on ne peut,
-on ne doit sortir de ce triste réduit que pour aller dans la tombe!»
-
-Trois jours après cet entretien elle n’existait plus! Elle ne mourut
-point sans quelque consolation; elle expira dans les bras de ses deux
-héroïques amies. Nulle pompe ne l’accompagna au cimetière du
-Père-Lachaise; mais les larmes de la plus tendre affection baignèrent
-son cercueil.
-
-Je n’ai appris que ces jours derniers la mort de madame de Krudener, une
-personne extraordinaire et intéressante, deux choses qui, réunies, ne
-seront jamais communes, surtout dans une femme. Je la connaissais quand
-j’étais aux Carmélites, rue de Vaugirard; elle m’écrivit pour me
-demander à me voir: j’y consentis avec plaisir; j’avais lu d’elle un
-très joli roman intitulé _Valérie_, qui n’annonçait nullement
-l’exaltation de sentiments que j’entendais attribuer à l’auteur. Je fus
-curieuse de connaître une personne qui alliait des écarts d’imagination
-à beaucoup de naturel et de simplicité; et ce fut en effet ce que je
-trouvai en elle. Elle disait les choses les plus singulières avec un
-calme qui les rendait persuasives; elle était certainement de très bonne
-foi; elle me parut être aimable, spirituelle et d’une originalité très
-piquante; elle revint plusieurs fois me voir, me témoigna beaucoup de
-bonté et m’inspira un véritable intérêt; elle avait de la sensibilité,
-de la douceur, d’excellentes intentions; elle était jeune encore; sa
-mort me fait beaucoup de peine.
-
-Malgré mon goût pour Mantes, malgré la paix, la bonne santé dont j’ai
-joui dans cette jolie ville, et le bonheur que j’ai goûté au sein d’une
-famille si vertueuse et qui m’est si chère, je resterai à Paris, ce qui
-n’est nullement de ma part une inconséquence, car j’ai toujours eu le
-ferme dessein de m’établir dans un couvent et d’y finir mes jours.
-
-Après des recherches aussi longues qu’infructueuses, et faites par mes
-amis et par moi, j’ai enfin trouvé dans un couvent (comme je l’ai dit)
-un logement qui me convient. J’ai passé quatre mois pleins dans la
-maison de santé si bien tenue par le docteur Canuet, et j’emporte, en
-m’en allant, un regret sincère de n’avoir plus pour voisin une famille
-si vertueuse et si aimable. Me voici établie aux dames de Saint-Michel;
-j’ai été me promener hier dans leur grand jardin; je voulais faire une
-visite à madame la prieure, et la dame religieuse qui avait la bonté de
-me conduire m’a dit qu’elle ne pouvait me recevoir, parce qu’elle était
-malade des suites d’un violent chagrin causé par la mort tragique et
-touchante d’une religieuse qu’elle aimait particulièrement. Voici le
-détail de cette mort inopinée. On raccommodait, à l’extrémité du jardin,
-un grand bâtiment qui tombait en ruines; la religieuse dont il est
-question, et qui était encore dans la force de l’âge, voulut, par un
-sentiment céleste, passer dans ces décombres tout le temps de la journée
-qui n’est point employé à dire les offices; car elle avait remarqué que
-les maçons se permettaient, dans leurs entretiens, des expressions et
-des chants plus que profanes, et que les pensionnaires en se promenant
-pouvaient entendre. Bien certaine que sa présence contiendrait cette
-licence, elle allait s’asseoir sur une pierre dans ces ruines, au milieu
-d’une épaisse poussière. Un matin, les maçons lui représentèrent que la
-place qu’elle avait choisie était fort dangereuse; elle imagina qu’ils
-avaient envie de se débarrasser d’elle et elle resta; tout à coup une
-grosse solive tomba sur sa tête et la blessa mortellement; on envoya
-aussitôt chercher un prêtre et un chirurgien; elle avait toute sa
-connaissance, elle n’eut que le temps de recevoir tous ses sacrements et
-elle expira une demi-heure après...
-
-Le jardin est très grand; on y trouve une immense allée bien couverte.
-Le reste du jardin est en potager, contenant quatre fabriques, qui sont
-quatre chapelles, l’une dédiée à la sainte Vierge, la seconde à saint
-Augustin, la troisième à saint François de Sales, et la quatrième à
-saint Michel. Je désirerais qu’aux chapelles de saint Augustin et de
-saint François de Sales on mît des inscriptions tirées de leurs sublimes
-ouvrages.
-
-J’ai eu la curiosité, il y a deux ou trois jours, d’aller visiter le
-cul-de-sac Saint-Dominique, qui est à deux pas d’ici et dans lequel j’ai
-passé les plus brillantes années de ma première jeunesse, depuis l’âge
-de dix-huit ans jusqu’à celui de vingt-deux; nous y avions un très bel
-appartement au premier, donnant sur un joli jardin au bout duquel se
-trouvait une petite porte en face de l’église paroissiale de
-Saint-Jacques-du-Haut-Pas; c’est là que mes trois enfants, mes deux
-filles et mon fils furent baptisés. Mon beau-frère et sa femme
-occupaient le rez-de-chaussée de cette maison; comme elle est la
-dernière du cul-de-sac Saint-Dominique, j’ai dans l’instant reconnu la
-porte; mais en entrant dans la cour, j’ai vu que tout était changé dans
-la maison; tout devait l’être en effet depuis plus d’un demi-siècle;
-j’ai questionné la portière, qui m’a dit que seulement depuis dix ans
-les appartements n’étaient plus reconnaissables, et qu’afin de les
-doubler on les avait tous diminués; que d’ailleurs le maître était
-absent et qu’il était impossible d’entrer chez lui. Je suis revenue
-tristement, regrettant, parce que j’aurais voulu les décrire, des
-impressions qui eussent sans doute été très vives, ce qui fournit
-toujours quelques idées neuves et morales, mais qui n’auraient pu
-produire en moi que des regrets et des souvenirs douloureux? Qu’ai-je
-fait depuis cette époque de ces cinquante-huit ans que la Providence a
-daigné m’accorder? Jusqu’ici si peu de bien! du moins aux yeux de celui
-qui ne juge les actions que d’après leurs motifs! et tant de fautes
-réelles, tant d’imprudences, de fausses démarches, d’étourderies, de
-puérilités, de vanités romanesques, de folies en tout genre! et combien
-n’ai-je pas éprouvé de joies trompeuses, de malheurs véritables,
-d’espérances mensongères, de dangereuses illusions et de mécomptes de
-toute espèce!... Hélas! dans ce lieu l’avenir encore était à moi! Si je
-ne l’eusse pas gâté, comme je le reverrais avec délice, comme je serais
-heureuse aujourd’hui!... Nous devons demander pardon à Dieu de presque
-tous nos malheurs.
-
-Madame de Choiseul a fait pour moi quelque chose de charmant; elle
-voulait aller voir mon ancienne demeure, je l’en ai empêchée en lui
-apprenant qu’elle était absolument méconnaissable; mais madame de
-Choiseul a été faire une prière pour moi dans l’église paroissiale où
-mes trois enfants ont été baptisés, et de ces trois enfants, il ne m’en
-reste qu’une!...
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Je me suis remise aujourd’hui à travailler à mon dernier roman
-historique _Alfred le Grand_, dédié à madame de Choiseul, puisque je lui
-avais promis la dédicace de mon dernier ouvrage de ce genre, et que
-_Pétrarque et Laure_ ne l’est pas, et celui-ci le sera certainement; mon
-âge seul en peut répondre; d’ailleurs il me serait impossible de trouver
-un sujet plus beau et un héros aussi parfait. Ce travail, déjà si
-avancé, sera entièrement fini dans cinq ou six semaines au plus tard.
-
-Maintenant j’ai terminé mes mémoires; je puis dire, sinon avec les
-mérites, du moins avec vérité, ces paroles de l’Apôtre: J’ai bien
-combattu, j’ai gardé la foi, j’ai fini ma course.
-
-
-E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY--1925.
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DE MME LA COMTESSE DE
-GENLIS ***
-
-Updated editions will replace the previous one--the old editions will
-be renamed.
-
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-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation's website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
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-Literary Archive Foundation
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- The Project Gutenberg eBook of Mémoires de Mme la comtesse de Genlis.
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-<div lang='en' xml:lang='en'>
-<p style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of <span lang='fr' xml:lang='fr'>Mémoires de Mme la Comtesse de Genlis</span>, by Stéphanie-Félicité Du Crest comtesse de Genlis</p>
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-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
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-</div>
-
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: <span lang='fr' xml:lang='fr'>Mémoires de Mme la Comtesse de Genlis</span></p>
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Stéphanie-Félicité Du Crest comtesse de Genlis</p>
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Editor: Madame Henri Carette</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Release Date: December 14, 2022 [eBook #69541]</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Language: French</p>
- <p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em; text-align:left'>Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))</p>
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>MÉMOIRES DE MME LA COMTESSE DE GENLIS</span> ***</div>
-<p class="c"><span class="sans-serif b">COLLECTION POUR LES JEUNES FILLES</span><br />
-<span class="small">COURONNÉE PAR L’ACADÉMIE FRANÇAISE</span></p>
-
-<p class="c">CHOIX DE MÉMOIRES ET ÉCRITS<br />
-DES FEMMES FRANÇAISES<br />
-<span class="small">AUX</span> XVII<sup>e</sup>, XVIII<sup>e</sup>
-<span class="small">ET</span> XIX<sup>e</sup> <span class="small">SIÈCLES</span><br />
-<span class="small">AVEC LEURS BIOGRAPHIES PAR</span><br />
-<span class="large">M<sup>ME</sup> CARETTE, Née BOUVET</span></p>
-
-<h1>MÉMOIRES<br />
-<span class="small">DE</span><br />
-M<sup>ME</sup> LA COMTESSE
-DE GENLIS</h1>
-
-
-<p class="c gap"><span class="large g">ALBIN MICHEL, ÉDITEUR</span><br />
-<span class="small g">PARIS — 22, RUE HUYGHENS, 22 — PARIS</span></p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c large top4em">DU MÊME AUTEUR</p>
-
-
-<p class="c">COLLECTION POUR LES JEUNES FILLES</p>
-
-<table summary="">
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Madame Campan</span></td>
-<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Madame de Staal-Delaunay</span></td>
-<td class="bot r"><div>1 vol.</div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">La Duchesse d’Abrantès</span></td>
-<td class="bot r"><div>1 vol.</div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Mademoiselle de Montpensier</span></td>
-<td class="bot r"><div>1 vol.</div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Madame la Comtesse de Genlis</span></td>
-<td class="bot r"><div>1 vol.</div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Madame Roland</span></td>
-<td class="bot r"><div>1 vol.</div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Madame Vigée le Brun</span></td>
-<td class="bot r"><div>1 vol.</div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Madame de Motteville</span></td>
-<td class="bot r"><div>1 vol.</div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Madame de La Fayette</span></td>
-<td class="bot r"><div>1 vol.</div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Madame la Comtesse d’Aulnoy</span></td>
-<td class="bot r"><div>1 vol.</div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">George Sand. — Histoire de ma Vie</span></td>
-<td class="bot r"><div>1 vol.</div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Mademoiselle Cochelet. — Mémoires sur la Reine
-Hortense</span></td>
-<td class="bot r"><div>1 vol.</div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Madame la Baronne d’Oberkirch</span></td>
-<td class="bot r"><div>1 vol.</div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Madame la Marquise de Créqui</span></td>
-<td class="bot r"><div>1 vol.</div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Madame de la Rochejaquelein</span></td>
-<td class="bot r"><div>1 vol.</div></td></tr>
-</table>
-<p class="c gap"><span class="sc">Souvenirs intimes de la Cour des Tuileries</span>
-(1<sup>re</sup>, 2<sup>e</sup> et 3<sup>e</sup> séries)</p>
-
-
-<p class="c gap small">E. GREVIN — IMPRIMERIE DE LAGNY</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">NOTICE BIOGRAPHIQUE</h2>
-
-
-<p class="i">Aucune femme, peut-être, et bien peu d’écrivains
-ont produit une œuvre aussi considérable que madame
-la comtesse de Genlis. Abordant tous les genres,
-avec une aisance singulière, sinon avec un égal bonheur,
-le roman, la poésie, la critique, l’histoire, la
-pédagogie, le théâtre ont tour à tour tenté cette imagination
-brillante qui, pendant plus d’un demi-siècle,
-avec une fécondité inépuisable, a tout à la fois intéressé
-et passionné ses contemporains. Avec des dons
-heureux, le goût de l’étude et de réels talents, on a
-lieu de s’étonner que la comtesse de Genlis, parmi
-tant d’ouvrages, n’ait pas produit une de ces œuvres
-dont l’éclat consacre une renommée. Madame de
-Sévigné, par ses lettres, madame de Lafayette, avec
-un petit roman, madame de Staël, dans ses grands
-écrits, ont illustré leur époque. Les œuvres de madame
-de Genlis furent accueillies avec faveur. Elle
-eut les sourires du succès ; et pourtant la critique la
-plus amère, la plus violente, s’est exercée aux dépens
-de la femme et de l’écrivain. Ambitieuse et frivole
-sous des dehors austères, madame de Genlis est bien
-la personnification d’une époque où l’affectation des
-grands principes et de la vertu abritaient trop souvent
-certaines défaillances morales. Avec un esprit
-plus affiné, plus de délicatesse dans les goûts, plus
-de fermeté dans les principes, elle aurait pu être une
-personne tout à fait remarquable. Mais on ne trouve
-pas chez elle cette véritable élévation du caractère
-qui domine dans la bonne comme dans la mauvaise
-fortune, et c’est là peut-être qu’il faut chercher la
-cause de ce qu’il y a eu d’incomplet dans la vie et
-dans les ouvrages de cette femme distinguée dont la
-figure restera au second plan.</p>
-
-<p class="i">Néanmoins, par ces défaillances même, elle offre
-un attrait caractéristique aux esprits curieux de remonter
-aux sources du passé. Pour nous servir d’une
-expression toute moderne dont on use beaucoup depuis
-quelque temps, madame la comtesse de Genlis
-est bien « fin de siècle ».</p>
-
-<p class="i">Mais son siècle retarde sur le nôtre et l’on retrouve
-fidèlement en elle les grâces, les illusions, les faiblesses
-de ce XVIII<sup>e</sup> siècle dont la brillante aurore devait
-s’éteindre dans les flots de sang de la Terreur.
-Elle est bien la fille d’une société qui s’agite sur les
-débris d’un monde expirant, où tout est faussé, où
-chacun cherche à se créer une originalité personnelle
-pour échapper à la caducité dont le siècle est
-atteint. On se passionne pour les idées philosophiques
-et humanitaires par lesquelles on préludait, depuis
-la mort du grand roi, au renversement de l’édifice
-chancelant. Les sentiments, les modes, les usages ont
-un éclat factice.</p>
-
-<p class="i">Tandis que les vieillards montrent un front rajeuni
-par les artifices de la toilette, on sème la neige sur
-des chevelures de vingt ans. L’ennui s’est appesanti
-sur cette société si noble, si aristocratique qui n’a
-conservé de son antique splendeur que la frivolité. La
-pompe des cours, les lois de l’étiquette pesaient
-comme un fléau à des cerveaux légers et provoquaient
-une réaction violente. Si quelques personnages respectaient
-encore les préjugés d’antan, la plupart en
-riaient, et les gens de cour, acceptant moralement la
-fusion des classes, admettaient des gens de roture à
-leur intimité. Les princesses allaient d’elles-mêmes
-au devant de l’abdication. Affectant des goûts champêtres
-et louant les mœurs simples des bonnes gens,
-on les voyait en habit de basin traire des vaches enrubannées
-dans des chaumières pomponnées comme
-des boudoirs. Les grandes dames rejetaient leur parure
-et sous le casaquin des servantes elles couraient
-les bals de barrière pour y danser le rigodon avec des
-laquais et chanter des refrains grivois devant un saladier
-de vin chaud.</p>
-
-<p class="i">Jolie, fine et gracieuse, madame de Genlis, dont
-la physionomie devait prêter un charme piquant à
-de tels travestissements, nous raconte un trait de ce
-genre comme un des agréables souvenirs de sa vie
-de jeune femme. Après avoir quintessencié sur les délicatesses
-du sentiment et promené de mélancoliques
-rêveries à travers les méandres de la carte du tendre,
-on était descendu à la curiosité des jouissances grossières.</p>
-
-<p class="i">Était-ce un sentiment semblable qui faisait accourir
-la comtesse à Paris le <span class="rm">14</span> juillet <span class="rm">1789</span> pour assister, en
-compagnie des jeunes princes, ses élèves, à la prise
-de la Bastille.</p>
-
-<p class="i">Tandis que l’aristocratie faisait ainsi bon marché
-de ses privilèges, les classes inférieures aspiraient à
-les détruire.</p>
-
-<p class="i">L’inconséquence et une inconcevable légèreté semblent
-avoir préludé aux événements qui allaient amener
-le renversement de l’ancienne monarchie, et tout
-paraît n’avoir été dans le principe qu’un entraînement
-de la mode. Au fond chacun tenait à ses prérogatives.
-On peut se demander, en lisant l’histoire, si
-les grands abandons aristocratiques qui s’immolèrent
-sur l’autel de la patrie furent tous sincères. Les
-préjugés de la naissance et de l’éducation, affermis
-par d’antiques coutumes, étaient si fortement enracinés
-dans les cœurs que les idées égalitaires ne devaient
-pas avoir un sens très net pour une partie de
-la nation dont la supériorité s’appuyait sur des usages
-séculaires. Les déchirements qui suivirent ne furent-ils
-pas encore plutôt une lutte de race, qu’une lutte
-de caste.</p>
-
-<p class="i">Un des grands reproches faits à madame de Genlis
-est d’avoir embrassé les idées nouvelles. A Versailles
-on lui en tenait rigueur, et la reine Marie-Antoinette la
-traita toujours avec une certaine hauteur.</p>
-
-<p class="i">Au moment où éclatait la Révolution, la confiance
-intime du duc d’Orléans lui avait offert le moyen
-de se distinguer d’une façon bien particulière en lui
-confiant l’éducation des trois princes ses fils.</p>
-
-<p class="i">— Vous serez leur gouverneur, avait dit le prince.</p>
-
-<p class="i">— Je vis là, nous dit-elle, le moyen de faire une
-chose grande et singulière, et j’acceptai.</p>
-
-<p class="i">En effet, madame de Genlis dirigea seule, et à travers
-les événements les plus tragiques, l’éducation du
-jeune duc de Chartres, celui qui devint plus tard le
-roi Louis-Philippe, de ses deux frères et de la princesse
-leur sœur, madame Adélaïde. Avec un dévouement
-que rien n’altère, une persévérance et une fermeté
-très remarquables, madame de Genlis montra
-dans ces fonctions les rares qualités d’éducatrice qui,
-dès l’enfance, s’étaient révélées en elle.</p>
-
-<p class="i">Lorsqu’à l’âge de sept ans, elle faisait réciter, de
-la terrasse du vieux château de Saint-Aubin, les pièces
-de vers que sa gouvernante lui enseignait, aux enfants
-du village venus pour couper des joncs, elle
-préludait à l’éducation des princes du sang.</p>
-
-<p class="i">Elle inaugura un système tout nouveau dans lequel
-on trouve la trace des théories de Jean-Jacques
-Rousseau, si fort en vogue à cette époque. Avec une
-prodigieuse activité ses élèves menaient de front
-l’étude des langues vivantes, l’histoire, la géographie,
-les mathématiques, les sciences naturelles et
-les divers métiers que peut exercer un homme.</p>
-
-<p class="i">Les jeunes princes menuisaient, tournaient, faisaient
-des treillages et des chapeaux. Le jardinage
-leur était familier et, outre tous les exercices du
-corps, ils cultivaient divers talents. « Et jamais enfants,
-dit-elle, ne se trouvèrent aussi heureux pendant
-que dura leur éducation. »</p>
-
-<p class="i">Quand vinrent les épreuves de l’émigration, madame
-de Genlis put se féliciter, à bon droit, de leur
-avoir appris « à se servir seuls, à mépriser toute espèce
-de mollesse, à coucher habituellement sur un
-lit de bois recouvert d’une simple natte de sparterie,
-à braver le soleil, la pluie et le froid, à s’accoutumer
-à la fatigue en faisant journellement de
-violents exercices et quatre ou cinq lieues avec des
-semelles de plomb. »</p>
-
-<p class="i">Il est curieux de lire, dans ses notes, ses observations
-sur le jeune duc de Chartres alors âgé de huit
-ans : « Il avait un bon sens naturel qui, dès les
-premiers jours, me frappa, dit madame de Genlis.
-Il aimait la raison comme tous les autres enfants
-aiment les contes frivoles. Ajoutez à cela l’esprit
-d’ordre, une mémoire excellente et beaucoup de
-bon sens. »</p>
-
-<p class="i">On retrouve dans ce léger croquis les principaux
-traits de caractère d’un souverain dont la jeunesse
-acheva de se former à l’école du malheur.</p>
-
-<p class="i">L’adversité ne détacha pas madame de Genlis de
-ses élèves. Son attachement pour mademoiselle d’Orléans,
-la princesse Adélaïde, apparaît au milieu des
-rigueurs de l’exil, doublement cruelles pour les enfants
-de Philippe Égalité, que la haine des émigrés
-poursuivait dans leur retraite. Madame de Genlis se
-montre pleine de présence d’esprit et de fermeté pour
-soustraire la jeune princesse aux dangers qui la menacent
-de toute part et qu’elle veut partager. Elle l’entoure
-de sollicitude et continue son éducation à travers
-les vicissitudes de ses voyages en Angleterre, en
-Belgique, en Suisse. Après la fuite de Tournai, madame
-de Genlis, il est vrai, pressée par la gêne et se
-voyant poursuivie, prend la résolution de partir seule
-en laissant mademoiselle d’Orléans aux soins de son
-frère. Mais au moment d’accomplir ce dessein le courage
-lui manque ; et elle efface cette heure de défaillance
-par les plus tendres soins, ne se croyant
-libre de disposer d’elle-même qu’après avoir remis
-la princesse entre les mains de sa tante, madame
-la princesse de Conti. Après avoir joui durant de
-longues années des privilèges d’une étroite intimité
-avec la duchesse d’Orléans, la mère des jeunes princes
-qui lui étaient confiés, madame de Genlis eut des démêlés
-pénibles avec cette vertueuse princesse qui élevait
-des griefs trop réels contre la gouvernante de ses
-fils.</p>
-
-<p class="i">Madame de Genlis ne craignit pas alors de braver
-l’autorité maternelle en usant de l’extraordinaire
-ascendant qu’elle avait sur l’esprit du duc d’Orléans
-et de ses élèves. C’est là un des épisodes les plus
-regrettables de sa vie. Après la période révolutionnaire
-elle revint en France où ses biens ayant été
-confisqués comme ceux de la plupart des émigrés,
-elle dut continuer à tirer parti de ses talents d’écrivain
-qui l’avaient fait vivre à l’étranger.</p>
-
-<p class="i">Elle publia d’abord un petit roman, <i>Mademoiselle
-de Clermont</i>. Puis les <i>Souvenirs de Félicie</i>, celui de
-ses ouvrages qui eut le plus de vogue, parut en <span class="rm">1804</span>.
-C’est en quelque sorte la primeur de ses Mémoires.
-Sous une forme agréable et facile, madame de Genlis
-y retrace les traits principaux de sa vie, les événements
-auxquels elle fut mêlée, bon nombre d’anecdotes
-curieuses sur les personnages de son temps !
-Mais ce n’est pas le groupement complet de son existence
-tel qu’on peut le suivre dans les Mémoires.</p>
-
-<p class="i">La première partie est d’un vif intérêt, pleine de
-fraîcheur et de vivacité. Elle nous fait connaître mille
-traits singuliers sur les habitudes, les goûts de son
-temps. La période de l’Empire et de la Restauration
-n’est pas toute à l’honneur du caractère de la comtesse,
-et la forme alourdie, des redites fastidieuses
-font tort à l’écrivain. Ce n’est qu’une critique fatigante
-des événements, des personnages de l’époque,
-que madame de Genlis divise pour nous les peindre
-en amis et en ennemis personnels, sans aucun souci
-de la vérité. On peut donc regretter pour la réputation
-littéraire de la comtesse de Genlis que ses Mémoires
-ne se soient pas arrêtés à la période de l’émigration.
-Madame de Genlis écrivit jusqu’à la fin de sa vie,
-mais les années ne lui prêtèrent pas les charmes solides
-que l’expérience communique à un écrivain
-sincère et convaincu. Ayant rapporté de l’émigration
-ces grâces mondaines qui étaient le privilège des
-femmes de cour, elle avait su grouper autour d’elle
-un cercle choisi. Bien qu’entachée de la manie de
-critiquer et de régenter qu’elle conserva toujours, sa
-conversation était animée et fort agréablement semée
-d’anecdotes piquantes. Le naturel et la simplicité
-avaient été altérés dès l’enfance par une éducation
-plus brillante que solide, et c’est l’excuse que l’on peut
-donner à une extraordinaire vanité et à la prétention
-universelle de tout redresser, le langage aussi bien
-que la taille et les principes des enfants qu’elle affectait
-de chérir, comme tous ceux qui l’approchaient.</p>
-
-<p class="i">Ses relations avec ses anciens élèves, les princes
-d’Orléans, avaient conservé les apparences d’une courtoisie
-mêlée de respect, bien que depuis la Révolution
-toute intimité parût avoir cessé. Cependant madame
-de Genlis dut éprouver les sentiments d’un légitime
-orgueil en voyant Louis-Philippe monter sur le trône
-et de si hautes destinées s’ouvrir pour un prince dont
-elle avait presque exclusivement formé l’esprit et le
-cœur pendant ses jeunes années.</p>
-
-<p class="i">Madame de Genlis fut cruellement éprouvée dans
-ses affections de famille. Sa fille aînée, madame de
-Lavœstine, était morte à vingt-deux ans, dans tout
-l’éclat de la jeunesse et de la beauté. Le comte de
-Genlis, son mari, qui prit le titre de marquis de
-Sillery en héritant de la terre de ce nom, et qui était
-resté attaché à la fortune du duc d’Orléans, périt en
-même temps que ce prince sur l’échafaud. Il avait
-refusé de voter la mort du roi. C’est de lui que madame
-Roland parle dans ses Mémoires, en racontant
-qu’il obtint certains adoucissements dans sa prison
-en envoyant à ses juges « deux cents bouteilles de son
-excellent vin mousseux ». Madame de Genlis, qui aurait
-dû s’appeler la marquise de Sillery, préféra conserver
-le nom sous lequel elle avait obtenu ses premiers
-succès littéraires. Ses romans, <i>Adèle et Théodore</i>,
-<i>Mademoiselle de Clermont</i>, bien que très démodés,
-ne manquent pas d’agrément.</p>
-
-<p class="i">Mais ses volumineuses productions, ses innombrables
-traités sur la religion, les arts, la philosophie,
-l’histoire, les voyages, la morale, sa correspondance
-politique restent enfouis dans l’oubli.</p>
-
-<p class="i">Dans les questions intéressant l’éducation, madame
-de Genlis s’est révélée avec un réel mérite. C’est là
-que se montre sa véritable supériorité. A part certains
-volumes, la partie de ses œuvres qui s’adresse à la
-jeunesse est de beaucoup la meilleure. Son <i>Théâtre enfantin</i>,
-les <i>Veillées du château</i>, les <i>Contes à ma fille</i>
-sont bien faits pour l’enfance et plairont toujours à
-de jeunes esprits.</p>
-
-<p class="i">Madame de Genlis mourut en <span class="rm">1834</span>, sous le gouvernement
-de Juillet, à l’âge de <span class="rm">84</span> ans. Ses dernières
-années avaient été fort tourmentées par des embarras
-de fortune ; cependant elle conserva jusqu’à la fin de
-sa vie beaucoup de grâce et d’enjouement, et, survivant
-à la plupart de ses contemporaines, elle fut une
-des dernières femmes de cour que notre siècle a pu
-connaître.</p>
-
-<p class="sign"><span class="sc">Carette</span>, née <span class="sc">Bouvet</span>.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">MÉMOIRES<br />
-<span class="xsmall">DE</span><br />
-<span class="large">M<sup>ME</sup> LA COMTESSE DE GENLIS</span></h2>
-
-
-<p>Presque tous mes contemporains ont laissé des
-mémoires contenant l’histoire de leur vie entière, ou
-du moins celle d’une longue suite d’années. J’ai lu
-tous ces mémoires ; ils parlent du temps où j’ai vécu,
-des choses qui se sont passées sous mes yeux, et dont
-j’avais moi-même recueilli les détails dans un journal
-particulier auquel j’ai travaillé, sans interruption,
-tous les soirs, pendant quinze ans.</p>
-
-<p>J’ai dû croire, ayant passé une grande partie de
-ma vie à la cour et dans le plus grand monde, que je
-pourrais donner un tableau fidèle d’une société
-éteinte ou dispersée, et d’un siècle non seulement
-écoulé, mais effacé du souvenir de ceux qui existent
-aujourd’hui. Enfin, j’ai pensé que ma vie littéraire
-n’était pas dénuée de tout intérêt, et qu’il serait assez
-curieux d’y voir comment une personne qui a tant
-aimé la solitude, la paix et les beaux arts, et dont
-le caractère était naturellement doux, timide et réservé,
-a pu se résoudre à faire tant de bruit, à se
-mettre si souvent en scène et à s’engager dans des
-guerres interminables.</p>
-
-<p>Je naquis le vingt-cinq janvier de l’année mil sept
-cent quarante-six, dans une petite terre en Bourgogne,
-près d’Autun, et qu’on appelle Champcéri, par
-corruption, dit-on, de Champ de Cérès, nom primitif
-de cette terre. Je vins au monde si petite et si faible,
-qu’il ne fut pas possible de m’emmailloter ; et peu
-d’instants après ma naissance, je fus au moment de
-perdre la vie. On m’avait mise dans un oreiller de
-plumes dont, pour me tenir chaud, on avait attaché
-avec une épingle les deux côtés repliés sur moi : on
-me posa, arrangée ainsi, dans le salon, sur un fauteuil.
-Le bailli du lieu, qui était presque aveugle, vint pour
-faire son compliment à mon père ; et comme, suivant
-l’usage de province, il écartait avec soin les grands
-pans de son habit pour s’asseoir, on s’aperçut qu’il
-allait s’établir sur le fauteuil où j’étais ; on se jeta sur
-lui pour le faire changer de place ; et l’on m’empêcha
-ainsi d’être écrasée. On me donna une nourrice qui
-me nourrit au château ; elle me nourrit avec du vin
-mêlé d’eau et d’un peu de mie de pain de seigle,
-passée dans un tamis, sans me donner jamais une
-seule goutte d’aucun lait. Cette singulière nourriture,
-qu’on appelle, en Bourgogne, de la miaulée, réussit
-parfaitement : avec l’apparence de la délicatesse, je
-pris une très bonne santé. J’éprouvai dans mon enfance
-une suite d’accidents fâcheux. A dix-huit mois
-je me jetai dans un étang, on eut beaucoup de
-peine à me repêcher ; à cinq ans je fis une chute,
-j’eus une grande blessure à la tête : comme elle
-rendit plus d’une palette de sang, on ne me fit pas
-saigner ; un dépôt se forma dans la tête, il perça par
-l’oreille au bout de quarante jours ; et, contre toute
-espérance, je fus sauvée. Peu de temps après, je
-tombai dans le brasier d’une cheminée ; mon visage
-ne porta point, mais j’ai conservé toute ma vie deux
-marques de brûlures sur le corps. Ainsi fut en danger
-tant de fois, dès ses premières années, cette vie
-qui devait être si orageuse !</p>
-
-<p>Mon éducation a été si extraordinaire, que je ne
-puis m’empêcher d’en rendre compte ici. Mon père
-vendit la terre de Champcéri. Il possédait une maison
-à Cosne, il alla s’y établir, et y passa trois ans.
-Le souvenir de cette maison, de son superbe jardin
-et de sa belle terrasse sur la Loire est resté ineffaçablement
-gravé dans ma mémoire. Plus tard, mon
-père acheta le marquisat de Saint-Aubin, terre charmante
-par sa situation, son étendue et ses droits honorifiques
-et seigneuriaux. Je n’ai jamais pensé sans
-attendrissement à ce lieu, qui m’a été si cher. Combien,
-à l’instant où j’écris, il m’est plus doux de me
-retracer les promenades et les jeux de mon heureuse
-enfance, que la pompe et l’éclat des palais où j’ai vécu
-depuis !… Toutes ces cours si florissantes alors sont
-anéanties ! tous les projets qu’on y formait avec tant
-d’assurance n’étaient que des chimères. Versailles
-tombe en ruines, les délicieux jardins de Chantilly,
-de Villers-Cotterets, de Sceaux, de l’Ile-Adam, sont
-détruits ; j’y chercherais en vain les traces de cette
-fragile grandeur que j’y admirais jadis ; mais je
-retrouverais les rivages de la Loire aussi riants, les
-prairies de Saint-Aubin aussi remplies de violettes et
-de muguets, et ses bois plus élevés et plus beaux.
-Tandis que, dans les révolutions sanglantes, les palais,
-les colonnes de marbre, les statues de bronze,
-les villes même disparaissent en un instant, la simple
-fleur des champs, bravant tous ces orages, croît,
-brille et se multiplie toujours.</p>
-
-<p>Le château de Saint-Aubin ressemblait à ceux qu’a
-dépeints depuis madame Radcliff. Il était antique et
-délabré, il avait de vieilles tours, des cours immenses.</p>
-
-<p>En sortant du château, on se trouvait sur le bord
-de la Loire ; et sur l’autre rive, vis-à-vis le château,
-était située la fameuse abbaye de Sept-Fonts, dont
-mon père était aussi seigneur, ce qui établissait de
-grandes relations entre lui et les religieux de cet
-ordre. Nous allions quelquefois dîner dans cette abbaye.
-Je savais que dans l’intérieur de leur maison
-les religieux gardaient un silence éternel.</p>
-
-<p>J’étais élevée avec mon frère, plus jeune que moi
-de quinze mois ; je l’aimais tendrement ; à l’exception
-d’une heure de lecture, nous pouvions jouer ensemble
-toute la journée. Nous passions une partie du jour
-dans les cours, le soir nous jouions dans le salon.
-Mon père, trouvant nos jeux trop bruyants, imagina
-de nous proposer de jouer aux pères de Sept-Fonts
-au lieu de jouer à madame. Cela nous parut charmant.
-Nous substituâmes à nos cris la plus paisible
-pantomime ; et le silence qu’on nous aurait vainement
-recommandé de toute autre manière, fut gardé
-avec autant de plaisir que d’exactitude.</p>
-
-<p>J’avais six ans lorsqu’on envoya mon frère à Paris,
-pour le mettre dans la fameuse pension du Roule de
-M. Bertaud. C’est lui qui inventa la manière d’apprendre
-à lire en six semaines sans épeler, avec des
-boîtes de fiches. Deux ou trois mois après le départ
-de mon frère, ma mère fit un voyage à Paris et
-m’emmena avec elle. Je ne fus pas émerveillée de
-Paris, et dans les premiers jours surtout je regrettai
-amèrement Saint-Aubin. On me fit arracher deux
-dents ; on me donna un corps de baleine qui me serrait
-à l’excès ; on m’emprisonna les pieds dans des
-souliers étroits, avec lesquels je ne pouvais marcher ;
-on me mit trois ou quatre mille papillotes sur
-la tête ; on me fit porter, pour la première fois, un
-panier ; et, pour m’ôter mon air provincial, on me
-donna un collier de fer ; en outre, comme je louchais
-un peu de temps en temps, on m’attachait sur le visage
-tous les matins, dès mon réveil, des bésicles
-que je gardais quatre heures. Enfin, je fus bien surprise
-quand on me dit qu’on allait me donner un
-maître pour m’apprendre (ce que je croyais savoir
-parfaitement) à marcher. On ajouta à tout cela de
-me défendre de courir, de sauter et de questionner.
-Tous ces supplices me firent une telle impression,
-que je ne les ai jamais oubliés.</p>
-
-<p>Nous allâmes passer une partie de l’été dans une
-charmante maison à Etioles, chez M. Le Normand,
-fermier général des postes, mari de madame de
-Pompadour.</p>
-
-<p>J’avais quitté mon panier en arrivant à Etioles,
-pour prendre ce qu’on appelait un habit de marmotte
-ou de Savoyarde : c’était un petit juste de taffetas
-brun avec un jupon court de la même étoffe, garni
-de deux ou trois rangs de rubans couleur de rose cousus
-à plat, et pour coiffure un fichu de gaze noué sous
-le menton.</p>
-
-<p>Sur la fin du voyage, on donna une grande fête au
-maître de la maison, et l’on m’y fit jouer le personnage
-allégorique de l’Amitié. J’avais un bel habit, je
-chantai avec beaucoup de succès un mauvais couplet,
-que je n’ai jamais oublié, tant cette journée me parut
-glorieuse. Après ce voyage, ma mère, ma tante, ma
-cousine et moi, nous partîmes ensemble dans une
-immense berline, et nous allâmes à Lyon, car on
-devait nous faire recevoir, ma cousine et moi, chanoinesses
-du chapitre noble d’Alix.</p>
-
-<p>Ce chapitre formait, par ses immenses bâtiments,
-un coup d’œil singulier. Il était composé d’une
-grande quantité de jolies petites maisons toutes pareilles,
-et toutes ayant un petit jardin.</p>
-
-<p>Le jour de ma réception fut un grand jour pour
-moi. La veille ne fut pas si agréable, on me frisa, on
-essaya mes habits, on m’endoctrina, etc. Enfin le
-moment heureux arrivé, on nous vêtit de blanc ma
-cousine et moi, et l’on nous conduisit en pompe à
-l’église du Chapitre. Toutes les dames habillées
-comme dans le monde, mais avec des robes de soie
-noire sur des paniers, et de grands manteaux doublés
-d’hermine, étaient dans le chœur. Un prêtre, qu’on
-appelait le grand prieur, nous interrogea, nous fit
-réciter le <i lang="la" xml:lang="la">credo</i>, ensuite nous fit mettre à genoux sur
-des carreaux de velours. Alors il devait nous couper
-une petite mèche de cheveux. Cela fait, il mit à mon
-doigt un anneau d’or béni, m’attacha sur la tête un
-petit morceau d’étoffe blanc et noir, long comme le
-doigt, que les chanoinesses appelaient un mari. Il
-me passa les marques de l’ordre, un cordon rouge et
-une belle croix émaillée, et une ceinture d’un large
-ruban noir moiré. Dès ce moment, on m’appela madame
-la comtesse de Lancy. Le plaisir de m’entendre
-appeler madame surpassa pour moi tous les
-autres. Dans ce chapitre on était libre de faire ou non
-des vœux à l’âge prescrit ou plus tard ; quand on n’en
-faisait point on ne gagnait à cette réception que le
-titre de dame et de comtesse, et l’honneur de se parer
-des décorations de l’ordre. Les dames qui faisaient
-des vœux avaient avec le temps d’assez bonnes prébendes ;
-lorsqu’on avait fait des vœux, outre qu’on
-ne pouvait plus se marier, on était forcée de rester
-au chapitre deux ans sur trois ; on allait passer l’année
-de liberté où l’on voulait.</p>
-
-<p>Après un séjour de dix semaines à Alix, nous partîmes ;
-je pleurai amèrement en quittant ces aimables
-chanoinesses.</p>
-
-<p>J’étais dans ma septième année, j’avais une belle
-voix, j’annonçais beaucoup de goût pour la musique ;
-ma mère avait pris des arrangements à Paris pour
-faire venir de la Basse-Bretagne une jeune personne,
-fille de l’organiste de Vannes, excellente musicienne
-et jouant parfaitement du clavecin. Nous trouvâmes
-à Saint-Aubin un bon clavecin, et nous attendîmes
-avec la plus vive impatience mademoiselle de Mars,
-c’était le nom de la jeune musicienne. Elle vint en
-effet. Elle avait de beaux yeux, des manières remplies
-de douceur, un air un peu grave, quoiqu’elle n’eût
-que seize ans. Je me passionnai pour elle dès les premiers
-jours.</p>
-
-<p>Ma mère, distraite par ses occupations particulières
-et par les visites continuelles des voisins, ne s’était
-jamais occupée de moi. Je ne voyais ma mère et
-mon père qu’un moment à leur réveil, et aux heures
-des repas. Après le dîner, je restais une heure dans
-le salon ; je passais le reste de la journée dans ma
-chambre avec mademoiselle de Mars, ou à la promenade
-toujours seule avec elle.</p>
-
-<p>Mon père avait pour moi la plus vive tendresse ;
-mais il ne se mêla de mon éducation que sur un seul
-point : il voulait absolument me rendre une femme
-forte ; j’avais horreur de tous les insectes, surtout
-des araignées et des crapauds ; je craignais aussi les
-souris, je fus obligée d’en élever une. J’aimais passionnément
-mon père. Il m’ordonnait sans cesse de
-prendre avec mes doigts des araignées, et de tenir
-des crapauds dans mes mains. A ces commandements
-terribles, je n’avais pas une goutte de sang dans
-les veines ; mais j’obéissais. A huit ans, je commençai
-à composer des romans et des comédies que je
-dictais à mademoiselle de Mars, car je ne savais pas
-former une lettre. Nous n’avions nulle idée de botanique
-et d’histoire naturelle ; mais nous admirions
-avec extase les cieux, les arbres, les fleurs, comme
-preuves de l’existence de Dieu et comme ses ouvrages.
-Ce n’était point une savante institutrice qui me donnait
-de graves leçons, c’était une jeune fille de dix-sept
-ans, remplie de candeur, d’innocence et de piété,
-qui me confiait ses pensées, et qui faisait passer dans
-mon âme tous les sentiments de la sienne.</p>
-
-<p>Mademoiselle de Mars m’enseignait fort peu de
-chose ; mais sa conversation formait mon cœur et
-mon esprit, et elle me donnait en tout l’exemple de
-la modestie, de la douceur et d’une parfaite bonté.
-Dès ce temps j’avais le goût d’enseigner aux enfants
-et je m’étais faite maîtresse d’école d’une singulière
-manière. J’avais une petite chambre à côté de celle
-de mademoiselle de Mars ; ma fenêtre sur la belle
-façade du château n’avait pas tout à fait cinq pieds
-d’élévation : au bas de cette fenêtre était une grande
-terrasse sablée, avec un mur à hauteur d’appui de ce
-côté, très élevé extérieurement et s’étendant le long
-d’un étang qui n’était séparé du mur que par un petit
-sentier couvert de joncs et d’herbages.</p>
-
-<p>Des petits garçons de village venaient là pour jouer
-et couper des joncs ; je m’amusais à les regarder, et
-bientôt j’imaginai de leur donner des leçons, c’est-à-dire
-de leur enseigner ce que je savais : le catéchisme,
-quelques vers des tragédies de mademoiselle Barbier,
-et ce qu’on m’avait appris par cœur des principes
-de musique. Appuyée sur le mur de la terrasse,
-je leur donnais ces belles leçons le plus gravement du
-monde. J’avais beaucoup de peine à leur faire dire
-des vers à cause du patois bourguignon ; mais j’étais
-patiente, et ils étaient dociles. Mes petits disciples,
-rangés au bas du mur au milieu des roseaux et des
-joncs, le nez en l’air pour me regarder, m’écoutaient
-avec la plus grande attention, car je leur promettais
-des récompenses, et je leur jetais en effet des fruits,
-des petites galettes et toutes sortes de bagatelles. Je
-me rendais presque tous les jours à mon école en
-passant par ma fenêtre ; j’y attachais une corde au
-moyen de laquelle je me laissais glisser sur la terrasse ;
-j’étais leste et légère et je ne suis jamais tombée.
-Après ma leçon je faisais le tour par une des
-cours, et je rentrais par le salon sans qu’on prît
-garde à moi. Je choisissais pour ces escapades les
-jours de poste où mademoiselle de Mars écrivait à ses
-parents. Enfin mademoiselle de Mars me surprit un
-jour au milieu de mon école, elle ne me fit aucune
-réprimande ; mais elle rit tant de la manière dont
-mes élèves déclamaient les vers de mademoiselle Barbier,
-qu’elle me dégoûta de ces doctes fonctions.</p>
-
-<p>Le premier chagrin vif et profond que j’ai éprouvé
-fut causé par le départ de mon père, qui fit un voyage
-à Paris. Ma mère voulut préparer une fête pour son
-retour. Elle composa une espèce d’opéra-comique
-dans le genre champêtre, avec un prologue mythologique ;
-j’y jouais l’Amour. Je n’oublierai jamais que
-mon habit d’Amour était couleur de rose, recouvert
-de dentelle de point parsemée de petites fleurs artificielles
-de toutes couleurs ; il ne me venait que jusqu’aux
-genoux ; j’avais des petites bottines couleur
-de paille et argent, mes longs cheveux abattus et des
-ailes bleues. On voulut aussi jouer une tragédie et
-l’on choisit <i>Iphigénie en Aulide</i>. Mon habit d’Iphigénie,
-sur un grand panier, était de lampas, couleur
-de cerise et argent, garni de martre. Comme ma
-mère n’avait point de diamants, elle avait fait venir
-de Moulins une grande quantité de fausses pierreries
-qui complétaient notre magnifique parure.</p>
-
-<p>On trouva que l’habit d’Amour m’allait si bien,
-qu’on me le fit porter d’habitude ; on m’en fit faire
-plusieurs. J’avais mon habit d’Amour pour les jours
-ouvriers, et mon habit d’Amour des dimanches. Ce
-jour-là, seulement pour aller à l’église, on ne me
-mettait pas d’ailes, et l’on jetait sur moi une espèce
-de mante de taffetas couleur de capucine, qui me
-couvrait de la tête aux pieds. Mais j’allais journellement
-me promener dans la campagne avec tout mon
-attirail d’Amour, un carquois sur l’épaule et mon arc
-à la main. Au château, ma mère et tous les voisins
-ses amis ne m’appelaient jamais que l’Amour, ce
-nom me resta. Tels furent régulièrement mon costume
-et mes occupations pendant plus de neuf
-mois.</p>
-
-<p>Cependant nos fêtes continuaient toujours, et mon
-père absent depuis dix-huit mois ne revenait point.
-Ma mère, voulant joindre la danse à la musique et à
-la tragédie, fit venir d’Autun un danseur de cinquante
-ans, qui de plus était maître en fait d’armes ;
-il joignit à mon <i>entrée</i> une sarabande, et il me
-trouva si leste qu’il proposa de m’apprendre à faire
-des armes, ce qui m’amusa beaucoup. Alors je quittai
-mon costume d’Amour, parce qu’on me fit faire
-un charmant habit d’homme que j’ai constamment
-porté jusqu’à mon départ de la Bourgogne. Je
-menais une vie qui me charmait : les matins je
-jouais un peu du clavecin, et je chantais ; ensuite
-j’apprenais mes rôles, et puis je prenais ma leçon
-de danse, et je tirais des armes. Après cela je lisais
-jusqu’au dîner avec mademoiselle de Mars. En sortant
-de table, nous allions faire une lecture de piété,
-dirigée par le père Antoine ; c’était l’Évangile, l’<i>Imitation
-de Jésus-Christ</i> et des <i>Pensées de la Journée
-chrétienne</i>. Ensuite nous allions dans le salon quand
-il n’y avait pas de monde, et nous nous amusions
-à faire des guirlandes de fleurs artificielles pour
-nos fêtes, mais des fleurs très grossières faites avec
-du papier. Les femmes de chambre travaillaient avec
-nous ; et souvent le bon père Antoine nous aidait
-à les peindre. Après cela nous allions nous promener,
-mademoiselle de Mars et moi. Depuis nos fêtes,
-c’est-à-dire depuis que j’avais quitté les habits de
-femme, j’étais beaucoup moins raisonnable à la promenade :
-je ne causais plus, je ne me plaisais qu’à
-courir en avant, à sauter des petits fossés, et à faire
-mille folies, ce qui dura jusqu’à mon départ de la
-Bourgogne.</p>
-
-<p>Sur la fin de l’hiver, j’éprouvai de grands chagrins.
-On me déclara la ruine entière de mon père, et la vente
-de Saint-Aubin ; toutes les dettes payées, il ne nous
-restait plus qu’une modique pension viagère de douze
-cents francs, sur les têtes de mon père et de ma
-mère ; et pas un asile sur la terre !… Ma mère m’annonça
-qu’il fallait me séparer de mademoiselle de
-Mars, que sa situation ne lui permettait plus de
-garder !… Je chérissais mademoiselle de Mars ; ma
-douleur fut extrême ; mademoiselle de Mars n’était
-pas moins affligée. Je n’oublierai jamais la veille de
-cette cruelle séparation ! Elle me permit de veiller
-avec elle jusqu’à une heure après minuit, elle me
-donna d’excellents conseils pour la suite de ma vie ;
-elle m’exhorta à conserver mes sentiments religieux.
-Nous échangeâmes nos Heures ; j’ai conservé plus
-de vingt ans les siennes, qui étaient une <i>Journée
-chrétienne</i>, sur laquelle son nom était écrit. Nous
-nous engageâmes à prier Dieu l’une pour l’autre,
-nous versâmes des torrents de larmes, je pleurai
-dans mon lit presque toute la nuit. Mon réveil fut
-affreux ; on m’apprit qu’elle était partie à sept heures
-du matin. Nous allâmes à Paris avec ma mère loger
-rue Traversière, dans un petit appartement au rez-de-chaussée
-donnant sur un jardin humide ; cet appartement
-me parut bien triste et bien mesquin en le
-comparant à l’élégante maison que nous venions de
-quitter.</p>
-
-<p>Mais au bout de quinze jours, nous allâmes à
-Passy chez M. de la Popelinière, fermier général, où
-nous passâmes tout l’été. M. de la Popelinière était
-un vieillard de soixante-six ans, d’une santé robuste,
-d’une figure douce, agréable et spirituelle ; il
-n’avait pas l’air d’avoir plus de cinquante ans. Il recevait
-beaucoup de monde et très bonne compagnie ;
-il faisait les honneurs de sa maison avec autant de
-grâce que de noblesse. On joua la comédie, et des
-pièces faites par M. de la Popelinière ; on m’y donna
-des rôles. Je dansai, à ces représentations, une danse,
-seule, qui eut le plus grand succès. J’avais pour
-la danse les plus grandes dispositions ; mais je ne
-les ai point cultivées par la suite, n’y mettant aucun
-amour-propre.</p>
-
-<p>M. de la Popelinière était enchanté de mes petits
-talents ; il disait souvent en me regardant et en
-poussant un profond soupir : « Quel dommage qu’elle
-n’ait que treize ans ! » (1759) Je compris fort bien à
-la fin ce mot, si souvent répété, et je fus fâchée moi-même
-de n’avoir pas trois ou quatre ans de plus, car
-je l’admirais tant que j’aurais été charmée de l’épouser.</p>
-
-<p>Nous retournâmes à Paris dans les premiers jours
-d’octobre. Je quittai M. de la Popelinière avec peine,
-j’avais pris pour lui un véritable attachement. Nous
-allâmes loger dans la rue Neuve-Saint-Paul. Nous
-avions là un fort joli voisinage, la famille de M. Le
-Fèvre, un créole très riche, qui demeurait sur le
-quai des Célestins ; il avait quatre filles charmantes
-dont la plus jeune était de mon âge. Elles étaient
-aimables, bonnes, jolies et remplies de talents :
-nous faisions de la musique tous les jours, et j’y
-employais une partie du temps à jouer de la harpe,
-à chanter, à jouer de la guitare et du clavecin. On
-me donna un maître de chant italien, nommé Pellegrini,
-qui venait à six heures du matin ; je prenais
-cette leçon à la lumière. Philidor me donna des leçons
-d’accompagnement. Au milieu de l’hiver, j’eus
-la fantaisie d’apprendre à jouer de la musette ; au
-lieu de souffler avec la bouche, on donnait le vent
-au moyen d’un soufflet posé sous le bras. J’avais
-tant de dispositions pour les instruments, qu’en
-moins de deux mois j’en jouai presque aussi bien
-que mon maître. Cependant j’aimais la harpe de préférence
-à tout, j’en jouais au moins cinq heures par
-jour, je faisais d’inconcevables progrès ; on venait
-m’entendre comme une merveille, tout le monde
-voulut apprendre à jouer de la harpe. Ma passion et
-mon ardeur pour cet instrument croissaient avec
-mes succès, j’étais réellement d’une force tout à fait
-inconnue jusqu’alors sur cet instrument.</p>
-
-<p>Mon père partit pour Saint-Domingue, où il espérait
-rétablir sa fortune. Ce grand voyage m’affligea
-sensiblement ; je ne trouvai de consolation que dans
-ma harpe ; j’avais quatorze ans et demi. Mais j’ai
-oublié de parler d’un personnage très singulier que
-j’ai vu presque tous les jours, pendant plus de six
-mois, avant le départ de mon père ; c’était le fameux
-charlatan, comte de Saint-Germain. Il avait
-l’air alors d’avoir tout au plus quarante-cinq ans, et
-par le témoignage de gens qui l’avaient vu trente ou
-trente-cinq ans auparavant, il paraît certain qu’il
-était infiniment plus âgé ; il était un peu au-dessous
-de la taille moyenne, bien fait et marchant fort lestement ;
-ses cheveux étaient noirs, son teint fort
-brun, sa physionomie très spirituelle, ses traits assez
-réguliers. Il parlait parfaitement le français sans
-aucun accent, et de même l’anglais, l’italien, l’espagnol
-et le portugais. Il était excellent musicien, bon
-physicien et très grand chimiste. Il peignait à l’huile
-agréablement ; il avait trouvé un secret de couleurs
-véritablement merveilleux ; il peignait dans le grand
-genre, des sujets historiques ; il ne manquait jamais
-d’orner ses figures de femmes d’ajustements de pierreries ;
-il se servait de ses couleurs pour faire ces
-ornements, et les émeraudes, les saphirs, les rubis,
-etc., avaient réellement l’éclat, les reflets et le
-brillant des pierres qu’ils imitaient. Latour, Vanloo,
-et d’autres peintres, ont été voir ces tableaux, et admiraient
-extrêmement l’artifice surprenant de ces
-couleurs éblouissantes. M. de Saint-Germain avait
-une conversation instructive et amusante : il avait
-beaucoup voyagé, et il savait l’histoire moderne
-avec un détail étonnant, ce qui a fait dire qu’il parlait
-des plus anciens personnages comme ayant vécu
-avec eux. Cependant, cet homme si extraordinaire
-par ses talents et par l’étendue de ses connaissances,
-une conduite exemplaire, la richesse et la bienfaisance
-était un charlatan. Il me donna une boîte à
-bonbons très singulière, dont il avait fait le dessus.
-La boîte, d’écaille noire, était fort grande ; le dessus
-en était orné d’une agate de composition beaucoup
-moins grande que le couvercle ; on posait cette boîte
-devant le feu, et au bout d’un instant, en la reprenant,
-on ne voyait plus l’agate, et l’on trouvait à sa
-place une jolie miniature représentant une bergère
-tenant une corbeille remplie de fleurs ; cette figure
-restait jusqu’à ce qu’on fît réchauffer la boîte ; alors
-l’agate reparaissait et cachait la figure. J’ai depuis
-inventé une composition avec laquelle j’imite à s’y
-tromper toutes sortes de cailloux, et même des
-agates transparentes ; cette invention m’a fait deviner
-l’artifice de la boîte de M. de Saint-Germain.</p>
-
-<p>Pour finir tout ce qui a rapport à cet homme singulier,
-je dois dire que quinze ou seize ans après,
-en passant à Sienne, en Italie, j’appris qu’il habitait
-cette ville et qu’on ne croyait pas qu’il eût plus de
-cinquante ans. Seize ou dix-sept ans plus tard, étant
-dans le Holstein, j’appris de M. le prince de Hesse
-que M. de Saint-Germain était mort chez ce prince
-six mois avant mon arrivée dans ce pays. Le prince
-me dit qu’il n’avait l’air ni vieux ni cassé à l’époque
-de sa mort, mais qu’il paraissait consumé par une
-insurmontable tristesse. M. de Saint-Germain était
-arrivé dans le Holstein, non avec l’apparence de la
-misère, mais sans suite et sans éclat. Il avait encore
-plusieurs beaux diamants. Il montra en mourant
-d’horribles terreurs, et même sa raison en fut altérée ;
-tout en lui annonçait le trouble affreux d’une
-conscience agitée. Ce récit me fit de la peine, j’avais
-conservé beaucoup d’intérêt pour ce personnage extraordinaire.</p>
-
-<p>Aussitôt que mon père fut parti pour Saint-Domingue,
-ma mère s’occupa sérieusement de reprendre et
-de suivre la plus triste des affaires, un procès contre
-sa mère !… mais la mère la plus dénaturée !… Ma
-grand’mère avait épousé en premières noces M. de
-Mézières. Elle avait eu deux enfants, un garçon et
-une fille, qui était ma mère ; l’un âgé de huit ou neuf
-ans et l’autre de six. Elle mit la fille au couvent et
-le garçon au collège ; et elle se remaria avant que
-l’année de son veuvage fût tout à fait révolue. Elle
-épousa en secondes noces le marquis de La Haie,
-qu’on appelait le beau La Haie. Madame de La Haie
-prit en horreur les enfants de son premier mariage ;
-elle déclara à l’abbesse de Malnoue qu’elle destinait
-sa fille au cloître. Aussitôt que M. de Mézières son
-fils eut treize ans, elle l’envoya comme mauvais sujet
-en Amérique. Cet enfant était cependant l’homme le
-plus distingué, et même le plus étonnant par son esprit,
-son courage et ses vertus. Arrivé dans l’Amérique
-septentrionale, il se sauva et il alla se réfugier
-en Canada parmi les sauvages ; il n’avait pas quatorze
-ans. Il leur fit entendre qu’il était abandonné
-de ses parents et qu’il voulait vivre avec eux ; ils y
-consentirent à condition qu’il subirait l’opération du
-tatouage, c’est-à-dire, qu’il se laisserait peindre tout
-le corps à leur manière, avec des sucs d’herbes, opération
-très douloureuse qu’il supporta avec un courage
-qui charma les sauvages. Il avait une mémoire
-prodigieuse, la santé la plus robuste : bientôt il
-apprit leur langue, et il excella dans tous leurs exercices.
-Pour ne point oublier ce qu’il savait (il avait
-fait pour son âge d’excellentes études et remporté
-tous les prix de ses classes), il traçait tous les jours
-sur des écorces d’arbres des passages de poésie latine
-et française et des figures de géométrie. Il se
-fit de ses écorces un recueil prodigieux qu’il conserva
-avec le plus grand soin ; il acquit parmi les sauvages
-la plus haute considération, et avant l’âge de vingt
-ans il devint leur chef par une proclamation unanime.
-Les sauvages déclarèrent la guerre aux Espagnols.
-Mon oncle remporta, en les commandant, des avantages
-qui surprirent les Espagnols, qui trouvèrent
-que le jeune chef des sauvages avait des talents extraordinaires.
-Ils parlèrent de paix, mon oncle fut
-envoyé pour la négocier ; et il mit le comble à l’étonnement
-des Espagnols, en ne leur parlant qu’en latin.
-Ils questionnèrent ce singulier sauvage ; et, touchés
-du récit qu’il leur fit, charmés de l’esprit et
-même du génie qu’il leur montra, ils lui offrirent de
-l’attacher au service des Espagnols ; il y consentit à
-condition qu’ils feraient la paix avec les sauvages.
-Quand cette paix fut faite il se sauva, et passa chez
-les Espagnols ; il s’y conduisit d’une manière si parfaite,
-qu’il y fit un riche mariage, et, au bout de dix
-ou douze ans, il fut nommé gouverneur de la Louisiane.
-Il acquit de belles habitations, se forma une
-superbe bibliothèque et vécut là parfaitement heureux.
-Par la suite, il fit un voyage en France ; sa
-cruelle mère n’existait plus. J’étais alors au Palais-Royal ;
-il venait dîner presque tous les jours chez
-moi : il était grave et mélancolique, il avait un esprit
-infini, sa conversation était du plus grand intérêt.
-Outre les choses extraordinaires qu’il avait vues, il
-avait prodigieusement lu et sa mémoire était admirable.
-On voyait à travers ses bas de soie, les serpents
-peints par les sauvages, qu’il avait ineffaçablement
-gravés sur ses jambes. Il me montra sa
-poitrine qui était couverte de grandes fleurs peintes
-aussi, les couleurs en étaient très vives. J’éprouvais
-pour cet homme singulier et respectable une admiration
-et une tendresse extrêmes.</p>
-
-<p>Ma mère fut mise au couvent dès l’âge de six ans,
-et élevée dans l’idée que sa mère la destinait à l’état
-monastique. On payait sa modique pension, mais
-sans maîtres. L’abbesse lui fit apprendre la musique,
-à chanter des motets et à jouer de l’orgue. Le jour
-où elle eut quatorze ans accomplis on lui fit prendre
-le voile. Sa mère ne venait la voir que tous les six
-mois tout au plus ; mademoiselle de Mézières, qui
-n’en avait jamais reçu une seule caresse, n’osait ni
-parler, ni lever les yeux en sa présence, et se contentait
-d’écouter en silence les lieux communs que
-débitait madame de La Haie sur les dangers du
-monde et les douceurs du cloître. Ma mère avait à
-peine atteint sa seizième année lorsque madame de
-La Haie lui déclara qu’il fallait faire ses vœux et
-s’engager irrévocablement ; ma mère pleura, on n’en
-tint compte, et l’on désigna un jour du mois suivant
-pour la cérémonie. Ce jour arrivé, ma mère déclara
-nettement qu’on aurait bien la puissance de la conduire
-à l’église, mais que là, au lieu de prononcer
-le oui irrévocable, elle dirait non. L’abbesse assura
-madame de La Haie qu’elle le ferait certainement,
-qu’elle l’avait annoncé depuis l’enfance, qu’elle avait
-un caractère très décidé, et que toute violence à cet
-égard ne servirait qu’à donner au public un scandale
-odieux. Madame de La Haie fut outrée, mais il fallut
-céder. Ma mère reprit ce jour même ses habits mondains
-qu’elle avait quittés deux ans auparavant :
-comme elle avait grandi durant son inutile noviciat,
-ses habits étaient ridiculement courts, mais elle ne les
-en reprit pas avec moins de joie. On la laissa au couvent,
-sans jamais l’en faire sortir. Elle devint une
-personne très agréable et très distinguée par sa figure,
-ses talents et son esprit. Elle était chérie de tous
-ceux qui la connaissaient, à l’exception de sa mère,
-qui montrait sans déguisement pour elle l’aversion
-la plus injuste et la plus dénaturée. Ma mère resta
-dans ce couvent jusqu’à l’âge de vingt-six ans et
-demi ; à cette époque elle se lia intimement avec
-la marquise de Fontenille, une veuve retirée dans
-l’intérieur du couvent. La marquise était parente de
-mon père, qui venait assez souvent la voir au parloir ;
-il y vit mademoiselle de Mézières, en devint
-amoureux, et la demanda en mariage. Madame de
-La Haie, par une animosité inconcevable, refusa pendant
-trois mois son consentement. Ma mère ne pouvait
-cependant pas espérer un meilleur mariage :
-elle n’avait que quarante ou quarante-cinq mille
-livres de légitime, et elle trouvait un très bon gentilhomme,
-qui avait dix ou douze mille livres de
-rentes, trente-sept ans, et qui était aimable, rempli
-d’esprit et beau comme un ange. Madame de La
-Haie ne donna ni légitime, ni trousseau, ni présents :
-la bonne abbesse fit les frais de noce. Ma
-mère se maria dans l’église du couvent ; madame de
-La Haie vint cependant à la messe nuptiale avec ses
-deux enfants du second lit, son fils âgé de onze ans,
-et sa fille de huit ans et demi, et qui a été depuis
-madame de Montesson. Ma mère partit aussitôt pour
-la Bourgogne, pour sa terre de Champcéry, où je
-reçus le jour quinze mois après son mariage.</p>
-
-<p>Ma mère, à diverses époques, avait vainement demandé
-sa légitime, enfin, après le départ de mon
-père pour Saint-Domingue, elle se décida à plaider.
-Elle écrivit elle-même un mémoire, et avant de commencer
-la procédure, elle chargea son avocat de le
-communiquer à madame de La Haie. Ce mémoire,
-très respectueux par les expressions, était foudroyant
-par les faits. Madame de La Haie le sentit, elle envoya
-chez ma mère son fils, le marquis de La Haie,
-qui se fit médiateur entre sa mère et sa sœur. Le
-marquis de La Haie n’était ni beau, ni distingué par
-l’esprit, mais il était sensible et bon. Il nous proposa
-de nous mener sur-le-champ chez madame de
-La Haie, en ajoutant qu’en nous voyant tout s’arrangerait.
-Il pressa ma mère si vivement, qu’elle y
-consentit. Il nous mena dans sa voiture et nous conduisit
-d’abord chez madame de Montesson ; elle
-n’était point habillée et ne nous attendait point ; elle
-dit qu’elle approuvait l’idée de mon oncle, qu’elle
-allait s’habiller et qu’elle viendrait avec nous. Sa
-toilette me parut longue. Mon oncle voulait absolument
-qu’elle s’occupât de moi ; à toute minute, il lui
-disait en me regardant : « Comme elle est intéressante !
-comme elle est jolie !… » Madame de Montesson
-ne répondait rien, elle se contentait de pencher
-la tête en faisant un soupir, et en prenant un air attendri.
-Enfin, lorsqu’elle fut habillée, elle donna le
-bras à ma mère, et passa devant nous ; mon oncle
-me prit affectueusement par la main. Nous montâmes
-en voiture et nous nous rendîmes dans la rue Cassette,
-où demeurait ma grand’mère. Arrivés dans la
-maison, mon oncle et ma tante nous laissèrent dans
-un cabinet et allèrent la prévenir ; au bout d’un
-demi-quart d’heure, ils revinrent avec ma grand’tante,
-mademoiselle Dessaleux, sœur de ma grand’mère.
-Mes deux tantes donnèrent le bras à ma mère
-en l’assurant qu’elle serait bien reçue ; mon oncle me
-conduisit. Je n’avais pas une goutte de sang dans
-mes veines en entrant dans la chambre de ma grand’mère.
-Sa figure acheva de me glacer ; on m’avait dit
-qu’elle était belle encore, elle ne me parut qu’effrayante.
-Elle était fort grande, fort droite, toute sa
-personne avait quelque chose de hautain et d’impérieux
-que je n’avais vu qu’à elle ; il y avait encore
-de la beauté dans ses traits, mais elle avait beaucoup
-de rouge et de blanc, et une physionomie à la fois
-immobile, froide et dure… Elle me fit peur, ma
-mère courut se jeter à ses pieds. A ce spectacle je
-fondis en larmes. Ma grand’mère releva sèchement
-ma mère sans l’embrasser, ce qui m’indigna. Mon
-oncle, qui me tenait toujours par la main, me présenta
-à ma grand’mère en disant : « Maman, regardez
-cette charmante petite !… » et il ajouta plus
-bas : « Maman, embrassez-la… » Elle jeta sur moi un
-regard sombre et fixe, qui me fit baisser les yeux, mon
-oncle me dit de lui baiser les mains ; j’obéis en tremblant.
-Elle me baisa au front ; alors je m’éloignai
-promptement, et j’allai me jeter en sanglotant dans les
-bras de ma mère. Madame de La Haie sonna et demanda
-avec emphase un verre d’eau. Madame de
-Montesson s’empressa auprès de sa mère, avec cette
-tête penchée et ces yeux à moitié fermés, enfin, toutes
-les mines qu’elle prenait dans les occasions touchantes
-et qui lui donnaient l’air du monde le plus
-hypocrite. Lorsque madame de La Haie eut bu, et fait
-trois ou quatre soupirs, mon oncle avec une bonté
-infinie, parla en faveur de ma mère. Madame de La
-Haie répondit d’abord par des reproches, ensuite elle
-s’adoucit ; elle dit quelques phrases maternelles ;
-elle ajouta que ma mère devait se fier à elle, se désister
-de ses poursuites, et qu’elle ne perdrait rien à lui
-donner cette preuve de respect. Ma mère s’attendrit
-et promit tout ; alors elle fut embrassée, et presque
-caressée. On se quitta parfaitement réconciliées. Je
-voyais ma mère heureuse, charmée ; ma joie intérieure
-allait jusqu’au transport. Ma mère, avec une
-bonne foi et une générosité touchantes, envoya
-chercher sur-le-champ ses gens d’affaires et signa
-son désistement, qu’elle fit remettre le jour même à
-madame de La Haie. Mon oncle revint nous voir,
-et me témoigna plus de tendresse que jamais ; il était
-bon, honnête, et de la sincérité la plus parfaite ;
-mais il partit à cette époque pour l’armée, et il fut
-tué à la bataille de Minden.</p>
-
-<p>Après son départ nous retournâmes plusieurs fois
-chez ma grand’mère sans être reçues. Enfin vint la
-nouvelle de la mort de mon oncle ; la juste douleur
-de madame de La Haie suspendit toute idée d’affaires ;
-mais, lorsque les premiers moments furent passés
-et que ma mère renouvela ses demandes, elle ne reçut
-que des réponses sèches et vagues ; elle pressa, on
-ne répondit plus ; elle insista, elle écrivit sans relâche ;
-on finit par lui faire dire qu’elle n’avait rien
-à prétendre, qu’elle l’avait reconnu elle-même en
-donnant son désistement. Ce coup fut rude à supporter.
-Ma mère à ce sujet me dit ces belles paroles : — Ce
-qui me console, c’est que je vous ai donné un
-bon exemple, celui d’une confiance généreuse, et du
-respect filial le plus parfait. Je ne répondis à ma
-mère que par mes larmes ; depuis ce moment-là nous
-ne revîmes plus ma grand’mère et ma tante.</p>
-
-<p>Mon père, en revenant de Saint-Domingue, fut pris
-par les Anglais avec tout ce qu’il rapportait ; on le
-conduisit à Lanceston, ville maritime d’Angleterre ;
-il trouva là beaucoup de prisonniers français, et,
-entre autres, un jeune homme dont la jolie figure,
-l’esprit et les grâces lui inspirèrent le plus vif intérêt ;
-c’était le comte de Genlis, qui, en revenant de
-Pondichéry, où il avait commandé un régiment pendant
-cinq ans, avait été conduit en Chine, à Kanton
-où il passa cinq mois, et ensuite à Lanceston.</p>
-
-<p>Le comte de Genlis servait dans la marine depuis
-l’âge de quatorze ans ; il s’était couvert de gloire au
-fameux combat de M. d’Aché ; il était alors lieutenant
-de vaisseau, il avait à peine vingt ans.</p>
-
-<p>Durant son séjour à Lanceston, il se lia intimement
-avec mon père, qui portait habituellement une
-boîte sur laquelle était mon portrait, me représentant
-jouant de la harpe ; cette peinture frappa le
-comte de Genlis ; il fit beaucoup de questions sur
-moi, et il crut tout ce que lui dit un père qui ne me
-voyait nul défaut. Les Anglais avaient laissé à mon
-père mon portrait, mes lettres et celles de ma mère,
-qui ne parlait que de mes succès et de mes talents.
-Le comte lut ces lettres, qui lui firent une profonde
-impression. Il avait un oncle ministre alors des affaires
-étrangères (le marquis de Puisieux), il obtint
-promptement sa liberté, et il promit à mon père de
-s’occuper de lui faire rendre la sienne. En effet, aussitôt
-qu’il fut à Paris, il vint chez ma mère lui apporter
-des lettres de mon père ; et en même temps il
-sollicita avec ardeur son échange, et trois semaines
-après mon père arriva à Paris.</p>
-
-<p>Peu après, mon sort fut fixé sans retour ; j’épousai
-M. de Genlis, mais secrètement. M. de Genlis, âgé de
-vingt-sept ans, n’ayant ni père ni mère, pouvait disposer
-de lui-même ; mais M. le marquis de Puisieux,
-chef de sa famille, dès les premiers jours de son arrivée
-en France, lui avait parlé d’un mariage avec une
-jeune personne, orpheline, possédant actuellement
-quarante mille livres de rentes ; M. de Genlis y consentit.
-M. de Puisieux s’occupa vivement de cette
-affaire ; M. de Genlis ne s’en souciait déjà plus, mais
-il n’osa l’avouer. Au bout de quelque temps M. de
-Puisieux lui dit que la chose était sûre, et qu’il avait
-donné sa parole ; M. de Genlis n’eut pas le courage
-de lui déclarer ses sentiments, et ce fut dans ce moment
-que je me mariai.</p>
-
-<p>Huit jours avant mon mariage, nous allâmes demeurer
-chez madame la comtesse de Sercey, ma
-tante, qui logeait dans le cul-de-sac de Rohan. Je
-me mariai là à sa paroisse à minuit. Le lendemain,
-on déclara mon mariage, qui fit beaucoup de bruit,
-car la colère de M. de Puisieux, qui se plaignait avec
-amertume, fit, pendant plusieurs jours, le sujet de
-toutes les conversations. M. de Genlis, cadet de
-Picardie, n’avait que douze mille livres de rentes,
-et pour toute espérance, sa part dans la succession
-de madame la marquise de Droménil, sa grand’mère,
-qui avait environ quarante mille livres de rentes. Elle
-habitait Reims, et elle avait quatre-vingts ans. M. de
-Genlis avait servi dans la marine avec le plus grand
-éclat de valeur et d’intelligence, ainsi que je l’ai déjà
-dit, à ce fameux combat sur mer, commandé par
-M. d’Aché ; de vingt-deux officiers, il ne resta que
-M. de Genlis ; pour ce combat, M. de Genlis eut la
-croix de Saint-Louis à vingt et un ans moins trois
-mois, grâce extraordinaire dont je n’ai vu qu’un seul
-exemple après celui-ci. Lorsqu’il fut à Paris, M. de
-Puisieux, qui était alors ministre des affaires étrangères,
-l’engagea à quitter la marine, il était capitaine
-de vaisseau, et à passer au service de terre, avec le
-grade de colonel ; il fut fait colonel des grenadiers
-de France.</p>
-
-<p>Je ne passai que dix jours à Paris après mon mariage.
-M. de Genlis alla se présenter chez M. de Puisieux
-et chez madame la duchesse maréchale d’Étrée,
-fille de M. de Puisieux, et il ne fut pas reçu ; il
-leur écrivit et ne reçut point de réponse. Il me fit
-écrire à sa grand’mère, qui garda aussi un profond
-silence. De tous ses parents, le comte et la comtesse
-de Balincour furent les seuls qui, dans cette occasion,
-lui donnèrent des marques d’amitié. Ils vinrent
-me voir, et me comblèrent de caresses. Cette visite
-me fit un plaisir inexprimable.</p>
-
-<p>Une visite qui me toucha beaucoup moins fut
-celle de madame de Montesson, qui vint voir ma
-mère ; ce mariage plaisait à sa vanité. Elle fut très
-aimable pour M. de Genlis, qui me mena le lendemain
-chez elle et chez madame de Balincour ; nous
-partîmes pour Genlis quatre ou cinq jours après. Mon
-beau-frère, qui nous y attendait, nous reçut avec
-beaucoup de grâce et d’amitié.</p>
-
-<p>Le marquis de Genlis était âgé alors de trente et un
-ans, je n’ai jamais vu de tournure plus noble, plus
-leste et plus élégante. Cependant, jamais homme n’a
-moins profité des avantages les plus brillants de la
-nature et de la fortune. Avec une figure remarquable,
-de l’esprit, de la grâce, il se trouva, à quinze ans,
-possesseur de la terre de Genlis, l’une des plus belles
-du royaume, et libre de toute hypothèque, avec la
-certitude d’avoir un jour celle de Sillery, qui lui était
-substituée. M. de Puisieux, son tuteur, et très aimé
-du roi, le fit faire colonel à l’âge de quinze ans. Mais,
-à dix-sept ans, il montra déjà la passion du jeu et une
-extrême licence de mœurs. Il fit des dettes, des extravagances ;
-on le gronda, on paya, on pardonna. Il
-ne se corrigea nullement. Enfin, à vingt ans, il perdit
-au jeu, dans une nuit, cinq cent mille francs contre
-le baron de Vioménil ; il devait d’ailleurs environ
-cent mille francs. La colère de M. de Puisieux fut
-extrême, et l’emporta trop loin : il obtint une lettre
-de cachet, et fit enfermer, au château de Saumur,
-son pupille ; il l’y laissa cinq ans ; et, comme le
-disait mon beau-frère, une année pour chaque cent
-mille francs. Sa carrière militaire fut perdue par
-cette rigueur ; ayant été obligé de quitter le service,
-il n’y rentra plus. Quand il sortit de Saumur, on
-avait déjà payé la moitié de ses dettes ; M. de Puisieux
-alors le fit interdire, et exiler à Genlis. Cette terre
-valait à peu près soixante-quinze mille francs de
-revenu. On fit à mon beau-frère une pension de
-quinze mille francs, le surplus des revenus fut employé
-à payer le reste des dettes. Son exil dura deux
-ans, ensuite il eut la liberté d’aller à Paris, où
-il passait seulement trois mois d’hiver ; mais M. de
-Puisieux déclara qu’il ne lèverait l’interdiction que
-lorsqu’il ferait un bon mariage. Malgré ses disgrâces
-et ses malheurs, il était d’une extrême gaieté.</p>
-
-<p>Je ne restai que quelques jours à Genlis ; on m’y
-donna le divertissement de la pêche des étangs. Pour
-mon malheur, j’y allai avec des petits souliers blancs
-brodés ; arrivée au bord des étangs, je m’y embourbai ;
-mon beau-frère vint à mon secours, remarqua
-mes souliers, se mit à rire, et m’appela une jolie
-dame de Paris, ce qui me choqua beaucoup ; car,
-ayant été élevée dans un château, j’avais annoncé
-toutes les prétentions d’une personne qui n’était
-étrangère à aucune occupation champêtre. En entendant
-répéter que j’étais une belle dame de Paris, mon
-dépit devint extrême ; alors je me penche, je ramasse
-un petit poisson, long comme le doigt et je l’avale
-tout entier, en disant : « Voyez comme je suis une
-belle dame de Paris. » J’ai fait d’autres folies dans
-ma vie ; mais certainement je n’ai jamais rien fait
-d’aussi bizarre. Tout le monde fut confondu. M. de
-Genlis me gronda beaucoup, et me fit peur en me
-disant que ce poisson pouvait vivre et grossir dans
-mon estomac, frayeur que je conservai pendant plusieurs
-mois.</p>
-
-<p>Dans les derniers jours de novembre, M. de Genlis
-me conduisit à l’abbaye d’Origny-Sainte-Benoîte, à
-huit lieues de Genlis et à deux de Saint-Quentin. Je
-devais y passer quatre mois, c’est-à-dire tout le temps
-que mon mari resterait à Nancy, où se trouvait le
-régiment des grenadiers de France, dont il était
-l’un des vingt-quatre colonels. Me trouvant trop jeune
-pour m’emmener à Nancy, M. de Genlis pensa avec
-raison qu’il était plus convenable de me laisser dans
-un couvent où il avait des parentes. D’ailleurs dans
-ce temps il n’était pas d’usage que les jeunes femmes
-suivissent leurs maris dans leurs garnisons. Je pleurai
-beaucoup en me séparant de M. de Genlis, et
-ensuite je m’amusai infiniment à Origny. Cette abbaye
-était fort riche, elle avait toujours eu pour abbesse
-une personne d’une grande naissance ; l’abbesse
-actuelle s’appelait madame de Sabran ; avant
-elle, c’était madame de Soubise. Quoique les religieuses
-ne fissent point de preuves de noblesse, elles
-étaient presque toutes des filles de condition et portaient
-leurs noms de famille. Les bâtiments de l’abbaye
-étaient fort beaux et immenses. Il y avait plus
-de cent religieuses, sans compter les sœurs converses
-et deux classes de pensionnaires, l’une d’enfants,
-l’autre pour les jeunes personnes de douze à dix-huit
-ans. L’éducation y était fort bonne pour former des
-femmes vertueuses, sédentaires et raisonnables, destinées
-à vivre en province.</p>
-
-<p>J’avais un joli appartement dans l’intérieur du couvent,
-j’y étais avec une femme de chambre, j’avais
-un domestique qui logeait avec les gens de l’abbesse
-dans les logements extérieurs ; je mangeais à la
-table de l’abbesse, qui faisait fort bonne chère. Nous
-étions servies par deux sœurs converses. On m’apportait
-mon déjeuner dans ma chambre. L’abbesse
-recevait à dîner et en visite des hommes dans son
-appartement, mais ces hommes ne pouvaient aller
-plus avant, et d’ailleurs le couvent était cloîtré. L’abbesse
-avait des domestiques, une voiture et des chevaux ;
-elle avait le droit de sortir en voiture, accompagnée
-de sa chapeline et des religieuses qu’elle
-nommait pour l’accompagner. Elle allait assez souvent
-se promener dans les champs, visiter quelques parties
-de ses possessions, ou des malades auxquels elle
-portait elle-même des secours ; je l’ai suivie deux fois
-dans ces courses bienfaisantes, qui étaient plus fréquentes
-en été. Chaque religieuse avait une jolie cellule,
-et un joli petit jardin à elle en propre, dans l’intérieur
-du vaste enclos du jardin général.</p>
-
-<p>Une parente de M. de Genlis s’y trouvait. C’était
-madame de Rochefort, fille du marquis de Saint-Pouen,
-et sœur de madame de Balincour. Son père
-l’avait forcée de se faire religieuse à dix-sept ans ; elle
-aimait son cousin, le comte de Rochefort, et elle
-fut très malheureuse pendant les deux premières années
-de sa profession, ensuite elle s’accoutuma parfaitement
-à son sort ; elle avait trente ans quand j’arrivai
-à Origny, et elle était une excellente religieuse.
-Elle avait un visage agréable, une physionomie intéressante,
-des mains charmantes, et une très belle
-taille. Elle me parla beaucoup de sa sœur, madame
-de Balincour, qu’elle aimait tendrement, et qui tous
-les ans lui envoyait ces petits présents qui charmaient
-les religieuses, du sucre, du café, de la laine et de
-la soie pour broder. Madame de Rochefort, de son
-côté, lui envoyait toutes sortes de petits ouvrages faits
-avec soin et cette perfection dont les religieuses semblaient
-seules avoir le secret. Madame de Rochefort
-me fit promettre que, lorsque j’irais à Paris, j’engagerais
-madame de Balincour à demander pour elle
-à l’archevêque la permission d’aller passer pour sa
-santé trois ou quatre mois dans sa famille ; c’est-à-dire,
-chez cette sœur chérie : permission qu’on ne
-refusait point à des personnes de l’âge et de la considération
-de madame de Balincour, et pour des religieuses
-qui avaient passé la première jeunesse. J’intéressai
-tellement par la suite monsieur et madame
-de Balincour en faveur de madame de Rochefort,
-qu’ils la firent venir. Elle passa quatre mois à Balincour,
-les trois premiers s’écoulèrent dans la paix et
-dans le bonheur ; mais M. de Balincour la mena chez
-une jeune paysanne nommée Nicole, qu’il avait mariée
-quatre ans auparavant. Le tableau champêtre
-d’une union et d’une félicité parfaite, Nicole au milieu
-de son heureuse famille, Nicole entourée de ses
-trois petits enfants, de son jeune mari, de son père et
-de sa mère, rappela à l’infortunée religieuse ses premières
-amours, et un bonheur perdu pour elle sans
-retour…; et tandis que tout le monde contemplait
-avec plaisir cette scène intéressante, elle se trouva
-mal… Elle tomba promptement dans une consomption
-mortelle ; elle ne retourna point dans son couvent ;
-son père, qui sans doute pour sa punition vivait
-encore, vint la prendre mourante et l’emmena en
-Auvergne, dans une terre où peu de temps après elle
-expira dans ses bras !</p>
-
-<p>Mais revenons à Origny. Je m’y plaisais, on m’y
-aimait ; je jouais souvent de la harpe chez madame
-l’abbesse, je chantais des motets dans la tribune de
-l’église, et je faisais des espiégleries aux religieuses ;
-je courais les corridors la nuit, c’est-à-dire à minuit,
-avec des déguisements étranges, communément habillée
-en diable avec des cornes sur la tête, et le visage
-barbouillé ; j’allais ainsi réveiller les jeunes religieuses ;
-chez les vieilles que je savais être bien
-sourdes, j’entrais doucement, je leur mettais du rouge
-et des mouches sans les réveiller. Elles se relevaient
-toutes les nuits pour aller au chœur, et l’on peut
-juger de leur surprise lorsque, réunies à l’église,
-s’étant habillées à la hâte sans miroir, elles se
-voyaient ainsi enluminées et mouchetées. Pendant
-tout le carnaval, je donnai chez moi, avec la permission
-de l’abbesse, des bals deux fois la semaine.
-On me permit de faire entrer le ménétrier du village,
-qui était borgne, et qui avait soixante ans. Il se piquait
-de savoir toutes les figures et tous les pas, et
-je me souviens qu’il appelait les chassés, des flanqués.
-Mes danseuses étaient les religieuses et les pensionnaires ;
-les premières figuraient les hommes, et les
-autres les dames. Je donnais pour rafraîchissements
-du cidre, et d’excellentes pâtisseries faites dans le
-couvent. J’ai été depuis à de bien beaux bals, mais
-certainement je n’ai dansé à aucun d’aussi bon
-cœur, et avec autant de gaieté.</p>
-
-<p>Ma mère me donna la preuve de tendresse et de
-bonté de venir me voir à Origny, et de passer avec
-moi six semaines dans ce couvent ; elle y logea, dans
-l’intérieur, dans un appartement qui était vacant tout
-à côté du mien. J’imaginai toutes sortes de choses
-pour l’amuser. Madame l’abbesse avait une femme
-de chambre qui la servait depuis dix ans, et qui s’appelait
-mademoiselle Beaufort ; c’était la meilleure
-fille du monde, et qui faisait des flans à la crème
-délicieux, ce qui produisit entre elle et moi une liaison
-très intime. Elle me parla d’une noce de village
-qui devait se faire chez des fermiers de sa connaissance
-à une lieue d’Origny ; elle avait obtenu de madame
-l’abbesse la permission d’y aller ; je voulus
-être de la partie, mais mystérieusement, et déguisée
-en paysanne, avec mademoiselle Victoire, et je déterminai
-ma mère à venir avec nous, habillée aussi en
-paysanne, et le tout à l’insu de madame l’abbesse.
-Mademoiselle Beaufort, charmée de cette invention,
-nous fournit les habillements, nous nous assurâmes
-d’une tourière, je fis dire à madame l’abbesse que
-nous avions la migraine, que nous dînerions dans
-nos chambres, et nous partîmes furtivement à une
-heure après midi. Nous allâmes à la ferme en charrette,
-nous fûmes présentées aux mariés comme des
-paysannes, parentes de mademoiselle Beaufort, qui
-ajouta que j’étais sa filleule ; je dansai beaucoup ;
-j’eus les plus grands succès dans cette assemblée,
-que nous ne quittâmes qu’au déclin du jour. Mais
-un orage violent nous attendait à Origny ; on nous
-avait trahies ; madame l’abbesse savait notre escapade,
-elle était fort scandalisée de nos déguisements,
-et surtout que je fusse sortie de la maison sans le lui
-dire ; je lui représentai doucement qu’étant avec ma
-mère, cette sortie, du moins, n’avait rien de scandaleux.
-Madame l’abbesse jeta tout son venin sur mademoiselle
-Beaufort. Le lendemain matin, la pauvre
-fille entra dans ma chambre en pleurant et en me
-disant que madame l’abbesse venait de lui donner
-son compte. « Eh bien, lui dis-je, consolez-vous, je
-vous prends à mon service. » Mademoiselle Beaufort
-fut transportée de joie, et s’installa tout de suite dans
-mon appartement. Madame l’abbesse eut beau jeter
-feu et flamme, je persistai avec beaucoup de sang-froid
-dans ma résolution, et je gardai mademoiselle
-Beaufort. Nous avions déjà joué dans nos chambres
-quelques petites scènes pour amuser ma mère les
-soirs, quand tout le couvent était couché. Mademoiselle
-Beaufort, à mon grand étonnement, me demanda
-de lui donner un petit rôle de bergère ; elle avait
-quarante-cinq ans, ses cheveux étaient gris, elle était
-fort couperosée, et les deux dents de devant lui manquaient.
-Nous jouâmes <i>l’Oracle</i>, et je lui fis jouer le
-rôle de l’amoureux, que Lucinde appelle Charmant,
-et qu’elle conduit en laisse, avec un ruban couleur
-de rose : n’ayant point de costume, nous l’habillâmes
-galamment avec une redingote de Lemire, mon domestique,
-et nous l’assurâmes qu’il était indispensable
-qu’elle eût sur la tête un bonnet de coton, brodé
-en laine de couleur, que lui prêta le laquais de ma
-mère ; ce fut dans cet agréable équipage qu’elle joua
-de la manière la plus comique le rôle de Charmant.
-Comme elle me demandait toujours un rôle de bergère,
-je fis une petite pastorale pour elle ; nous donnâmes
-tant de louanges à son jeu et à sa grâce, elle
-fut si persuadée qu’elle était ravissante dans ce costume,
-que je lui proposai de le garder toujours, et
-elle y consentit. De ce moment elle fut constamment
-habillée en bergère d’idylle, avec des petits habits
-blancs bordés de rubans de diverses couleurs, et
-portant sur l’oreille un petit chapeau de paille orné
-de fleurs, ou coiffée en cheveux qu’elle poudrait à
-blanc pour cacher ses cheveux gris ; quand elle sortait
-de chez moi pour aller dans le couvent, j’exigeais
-toujours qu’elle prît sa houlette, chose dont elle contracta
-souvent l’habitude. Toutes mes amies encourageaient
-ses illusions pastorales, et quand les autres
-se moquaient d’elle, mademoiselle Beaufort disait
-que c’était pour faire leur cour à madame l’abbesse.
-Je la gardai ainsi en bergère plus de deux mois, c’est-à-dire
-jusqu’au moment où M. de Genlis, arrivant
-de son régiment, vint me prendre : l’aspect de mademoiselle
-Beaufort (que j’appelais toujours ma bergère)
-l’étonna beaucoup ; mais, à force d’insistance,
-je le décidai à l’emmener avec nous à Genlis, et en
-lui conservant son costume, et bientôt cette complaisance
-devint pour lui un véritable amusement. Je conservai
-ma bergère à Genlis pendant deux ou trois
-mois, ensuite un héritage inattendu et très considérable
-pour elle, l’appela à Noyon. Comme elle avait
-fait nos délices, nos adieux furent très tendres. Pour
-achever son histoire, je dois dire qu’elle hérita de
-trente-deux mille francs et que peu de mois après
-elle eut la folie d’épouser un jeune homme de vingt-trois
-ans, qui n’avait rien, et qui lui persuada qu’il
-était éperdument amoureux d’elle.</p>
-
-<p>En quittant Origny, nous allâmes sur-le-champ à
-Genlis ; mon beau-frère était à Paris, d’où il ne devait
-revenir qu’au mois de juillet. En attendant nous fîmes
-des visites dans les châteaux voisins ; presque tous
-nos voisins étaient vieux, mais tous d’une fort bonne
-société, entre autres M. le marquis de Flavigny et sa
-femme, M. de Bournonville qui avait douze enfants,
-le président de Vauxmenil dont le fils dessinait supérieurement
-le paysage, et M. de Saint-Cenis, le seul
-qui eût une jeune femme.</p>
-
-<p>Dans ce temps j’appris à monter à cheval, et d’une
-singulière manière. Je me baignais, et on allait chercher,
-pour mes bains, de l’eau dans une rivière à une
-demi-lieue. Un seul cheval de charrue traînait le
-tonneau que l’on devait remplir d’eau. Un jour que
-j’étais seule au château, je vis par ma fenêtre le charretier
-Jean partir, conduisant à pied son équipage.
-Il me parut charmant de monter sur ce gros cheval,
-et d’aller ainsi chercher mon eau moi-même. Je
-descendis précipitamment dans la cour, Jean m’établit
-jambe de-ci, jambe de-là, sur le cou de son
-cheval, et nous partîmes. Je trouvai cette promenade
-si agréable, que pendant dix ou douze jours je n’en
-fis pas d’autres. Je pris ainsi un grand goût d’équitation,
-et l’on me permit de monter un vieux petit
-cheval gris qui avait encore de bonnes jambes ; on
-me fit faire un habit d’amazone, et l’on me trouva
-si bien à cheval, qu’on me donna un grand beau
-cheval navarrin, qui, quoique plus vieux que moi,
-avait une grande vitesse et des jambes très sûres. Quelques
-mois après, M. Bourgeois, officier de fortune
-en garnison à Chauny, et un très grand homme de
-cheval, me trouvant parfaitement posée, voulut me
-donner des leçons ; j’en pris tous les jours pendant
-huit mois, et je devins très habile. Cet exercice, que
-j’aimais passionnément, fortifia beaucoup ma santé.
-Nous faisions souvent de très longues chasses de
-sanglier. Un jour j’imaginai de me perdre exprès,
-dans l’espoir qu’il m’arriverait une aventure extraordinaire.
-Je m’enfonçai dans des routes détournées,
-ayant bien soin de tourner le dos à la chasse, et de
-fuir le bruit des chiens et des cors. Bientôt j’eus la
-satisfaction de ne plus rien entendre et de me trouver
-dans des lieux tout à fait inconnus. Je poussais toujours
-mon cheval au galop ; ce que je désirais était de
-rencontrer un château que je n’eusse jamais vu, d’y
-trouver des habitants pleins d’esprit et de politesse
-me donnant l’hospitalité. Au bout de trois heures,
-courant toujours au hasard, cherchant vainement,
-je commençai à m’inquiéter, j’imaginai que j’étais
-au moins à douze lieues de Genlis ; j’avais faim, je
-ne voyais point de gîte, et je m’avisai tout à coup
-de penser que l’on était, au château de Genlis, dans
-de vives alarmes ; enfin, après avoir erré encore
-longtemps, je rencontrai un bûcheron qui m’apprit,
-à mon grand étonnement, que je n’étais qu’à trois
-lieues de Genlis. Je lui demandai de m’y conduire : il
-fallut aller au pas et je n’y arrivai qu’à la nuit
-fermée. On avait envoyé de tous les côtés, dans les
-bois immenses de Genlis, des hommes à cheval sonnant
-du cor ; M. de Genlis était aussi à ma poursuite
-et ne revint qu’une heure après moi. Je fus horriblement
-grondée, et je le méritais ; j’eus la bonne foi
-d’avouer que je m’étais perdue à dessein, et je donnai
-ma parole qu’à l’avenir je ne chercherais plus des
-terres inconnues.</p>
-
-<p>Nous retournâmes à Paris pour le mariage de mon
-beau-frère. Il épousa mademoiselle de Vilmeur, âgée
-de quinze ans ; M. le marquis de Puisieux consentit
-à lui servir de père, et mon beau-frère décida que
-je lui servirais de mère : ce qui fut assez singulier,
-non seulement parce que je n’avais que trois ans
-et demi de plus que la mariée, mais parce que j’allais
-voir pour la première fois à cette cérémonie ce chef
-de la famille qui m’avais jusque-là montré tant de
-rigueur, et qui serait obligé de me conduire dans
-l’église ; ce qu’il fit de fort bonne grâce. Il était très
-paré ; il avait son cordon bleu passé par-dessus son
-habit, il me parut éblouissant et terrible. Comme il
-me donnait la main, il s’aperçut que je tremblais :
-« Vous avez froid, madame, me dit-il ; je répondis
-naïvement : — Ce n’est pas cela. » Il m’a dit depuis
-que le ton dont je prononçai ces paroles le
-toucha jusqu’aux larmes. Le repas de noce se fit avec
-une grande magnificence à la campagne chez le chevalier
-Courten (à la Planchette) ; presque toute la
-famille y vint. Madame de Puisieux, sa fille la maréchale
-d’Étrée, madame la princesse de Benting,
-monsieur et madame de Noailles, le duc d’Harcourt,
-et beaucoup d’autres. Mes amis, monsieur et madame
-de Balincour et madame de Sailly, n’y étaient pas,
-ni M. de Souvré ; je les regrettai bien. Je fus traitée
-avec beaucoup de politesse, mais froidement par
-toutes les dames ; je gardai un profond silence. On
-s’occupa à l’excès de ma belle-sœur ; on vanta sa
-beauté ; madame de Puisieux et la maréchale la caressèrent
-excessivement. Je crus m’apercevoir qu’on
-y mettait un peu d’affectation ; cette idée m’ôta ma
-timidité. Toutes les fois qu’on a eu le dessein de
-me piquer, je ne sais quelle fierté m’a constamment
-mise au-dessus de l’offense qu’on voulait me faire,
-en me donnant une indifférence parfaite.</p>
-
-<p>Toute la compagnie resta jusqu’à onze heures du
-soir. Mais les nouveaux mariés, M. de Genlis et moi
-nous passâmes six jours dans cette maison. Ce temps
-me suffit pour prendre une grande amitié pour ma
-belle-sœur. Elle était belle, et sa figure eût été charmante,
-sans un rire désagréable, qui ne montrait
-pas de belles dents, et qui laissait voir deux doigts
-de gencives toujours gonflées ; mais quand elle ne
-riait pas, son visage était beau et très agréable ; aussi
-M. de Villepaton disait d’elle : — Que sérieusement
-parlant elle était très jolie. Elle avait reçu une éducation
-fort négligée, cependant elle n’était jamais
-oisive, elle aimait l’ouvrage, brodait parfaitement, et
-était adroite comme une fée. Elle était très violente,
-et fort contrariante ; elle avait des obstinations d’enfant,
-mais au fond elle était bonne, obligeante, naturelle,
-et très gaie. Nous n’avons jamais eu ensemble
-la plus légère dispute, et je fus enchantée d’avoir
-une compagne si jeune et si aimable pour moi.</p>
-
-<p>En quittant la Planchette nous allâmes tous à
-Genlis. Mon frère passa cette année à Genlis ; il
-venait d’être reçu dans le génie, et avait subi son
-examen du cours de Bezout avec la plus grande distinction.
-J’eus une grande joie de le revoir ; il était
-fort joli, très naïf et d’une gaieté d’enfant. Un soir
-qu’il y avait du monde au château, et que ma belle-sœur
-et MM. de Genlis jouaient après le souper au
-reversi, mon frère me proposa une promenade dans
-la cour, qui était immense, sablée et remplie de
-fleurs ; j’y consentis. Quand nous fûmes dans la cour,
-il eut envie d’aller faire un tour dans le village ; je
-ne demandai pas mieux : il était dix heures, tous
-les cabarets étaient éclairés, et l’on voyait à travers
-les vitres, les paysans buvant du cidre ; je remarquai
-avec surprise qu’ils avaient tous l’air très grave.</p>
-
-<p>Il prit à mon frère une gaieté, il frappa contre les
-vitres en criant : — Bonnes gens, vendez-vous du
-sacré chien ? et après cet exploit il m’entraîna en courant
-dans une petite ruelle obscure, à côté de ces
-cabarets, où nous nous cachâmes en mourant de
-rire. Notre joie s’augmenta encore en entendant le
-cabaretier sur le pas de sa porte, menacer de coups
-de gourdin les polissons qui avaient frappé aux vitres.
-Mon frère m’expliqua que sacré chien voulait dire
-de l’eau-de-vie. Je trouvai cela si charmant, que je
-voulus aller à un autre cabaret voisin, faire cette
-jolie demande, qui eut le même succès ; nous répétâmes
-plusieurs fois cette agréable plaisanterie, nous
-disputant à qui dirait sacré chien, et finissant par
-le dire en duo, et toujours à chaque fois nous sauvant
-à toutes jambes dans la petite ruelle, où nous
-faisions des rires à tomber par terre.</p>
-
-<p>Mon frère resta six semaines avec nous. M. de
-Genlis, avec beaucoup de grâce, lui donna tout ce
-qui lui pouvait être utile ou agréable dans une garnison
-où il devait rester longtemps.</p>
-
-<p>Nous retournâmes à Paris, M. de Genlis et moi, au
-mois d’août, dans une jolie maison avec un jardin,
-dans le cul-de-sac Saint-Dominique, dont mon beau-frère
-avait loué le rez-de-chaussée, et nous louâmes
-le premier.</p>
-
-<p>Le 4 septembre je mis au monde ma chère Caroline,
-cette créature angélique, qui a fait pendant
-vingt-deux ans mon bonheur et ma gloire, dont la
-perte irréparable a été la plus grande douleur et le
-plus grand malheur de ma vie ! Elle vint au monde
-belle comme un ange, et ce visage enchanteur a été
-depuis l’instant de sa naissance jusqu’au tombeau, ce
-qu’on a jamais vu de plus parfait ; je ne la nourris
-point, ce n’était pas la mode encore ; d’ailleurs, dans
-notre situation je ne l’aurais pas pu, étant obligée
-d’être toujours en courses et en voyages. Elle fut
-nourrie à deux petites lieues de Genlis, dans un village
-appelé Comanchon.</p>
-
-<p>Madame la maréchale d’Étrée vint me voir ; elle
-m’apporta, en présent, de très belles étoffes des
-Indes, et m’annonça que son père et sa mère me recevraient
-avec plaisir, et que madame de Puisieux me
-présenterait à la cour. Au bout de cinq semaines j’allai
-chez madame de Puisieux, dont j’avais une peur
-extrême ; comme de ma vie je n’ai fait des avances
-quand on a eu de la sécheresse pour moi, je fus très
-froide et très silencieuse. Je ne lui plus guère. Huit
-jours après, elle me mena à Versailles, ce qui fut un
-vrai supplice pour moi, parce que ce fut tête à tête
-dans sa voiture. Elle ne me parla que de la manière
-dont je devais me coiffer, m’exhortant d’un ton critique
-à ne pas me coiffer si haut qu’à mon ordinaire,
-m’assurant que cela déplairait beaucoup à mesdames
-et à la vieille reine. Je répondis simplement : « Il
-suffit, Madame, que cela vous déplaise. » Cette réponse
-parut lui être agréable, mais aussitôt après je
-retombai dans mon profond silence, et je vis que je
-l’ennuyais beaucoup. A Versailles, nous logeâmes
-dans le bel appartement du maréchal d’Étrée ; le
-maréchal fut charmant pour moi ; je le regardais
-avec un vif intérêt ; je savais qu’il avait eu les plus
-éclatants succès à la guerre, et qu’il était d’ailleurs
-l’une des meilleures têtes du conseil. Mesdames de
-Puisieux et d’Étrée me persécutèrent véritablement
-le lendemain, jour de ma présentation ; elles me firent
-coiffer trois fois, et s’arrêtèrent à la manière qui me
-seyait le plus, et qui était le plus gothique. Elles me
-forcèrent de mettre beaucoup de poudre et beaucoup
-de rouge, deux choses que je détestais ; elles voulurent
-que j’eusse mon grand corps pour dîner, afin,
-disaient-elles, de m’y accoutumer ; ces grands corps
-laissaient les épaules découvertes, coupaient les bras
-et gênaient horriblement ; d’ailleurs, pour montrer
-ma taille, elles me firent serrer à outrance.</p>
-
-<p>La mère et la fille eurent ensuite une dispute très
-aigre au sujet de ma collerette, sur la manière de
-l’attacher ; elles étaient assises, et j’étais debout et
-excédée pendant ce débat. On m’attacha et l’on m’ôta
-au moins quatre fois cette collerette ; enfin, la maréchale
-l’emporta de vive force, d’après la décision de
-ses trois femmes de chambre, ce qui donna beaucoup
-d’humeur à madame de Puisieux. J’étais si lasse que
-je pouvais à peine me soutenir, lorsqu’il fallut aller
-dîner. On me fit grâce du grand panier pour le dîner,
-quoiqu’il fût question un moment de me le faire prendre
-pour m’y accoutumer aussi. Lorsque le maréchal
-m’aperçut, il s’écria : « Elle a trop de poudre et trop
-de rouge ; elle était cent fois plus jolie hier. » Madame
-de Puisieux le fit juge de ma collerette, qu’il
-approuva, et tout le dîner se passa en discussion sur
-ma toilette. Je ne mangeai rien du tout, parce que
-j’étais si serrée, que je pouvais à peine respirer. En
-sortant de table le maréchal passa dans son cabinet ;
-je restai livrée à la maréchale et à madame de Puisieux,
-qui me firent achever ma toilette, c’est-à-dire
-mettre mon panier et mon bas de robe, ensuite répéter
-mes révérences, pour lesquelles j’avais pris un
-maître : c’était alors Gardel qui apprenait à les faire.
-Ces dames furent très contentes de cette répétition ;
-mais madame de Puisieux me défendit de repousser
-doucement en arrière avec le pied mon bas de robe,
-lorsque je me retirais à reculons, en disant que
-cela était théâtral. Je lui représentai que si je ne
-repoussais pas cette longue queue, je m’entortillerais
-les pieds dedans, et que je tomberais ; elle répéta
-d’un ton impérieux et sec que cela était théâtral ; je
-ne répliquai rien : ensuite ces dames s’habillèrent,
-pendant ce temps je m’ôtai adroitement un peu de
-rouge, mais malheureusement, au moment de partir,
-madame de Puisieux s’en aperçut et me dit : « Votre
-rouge est tombé, mais je vais vous en remettre. »
-Et elle tira de sa poche une boîte à mouches, et me
-remit du rouge beaucoup plus foncé que celui que
-j’avais auparavant. Ma présentation se passa fort bien,
-elle avait fort bon air parce qu’il y avait beaucoup
-de femmes. Le roi Louis XV parla beaucoup à madame
-de Puisieux, et lui dit plusieurs choses agréables
-sur moi. Quoiqu’il ne fût plus jeune, il me parut
-bien beau ; ses yeux étaient d’un bleu très foncé, des
-yeux bleu de roi, disait M. le prince de Conti, et son
-regard était le plus imposant qu’on puisse imaginer.
-Il avait, en parlant, un ton bref, et un laconisme particulier,
-mais qui n’avait rien de dur et de désobligeant :
-enfin, il avait dans toute sa personne quelque
-chose de majestueux et de royal, qui le distinguait
-extrêmement de tous les autres hommes.</p>
-
-<p>M. le dauphin, fils de Louis XV, venait de mourir,
-on en portait encore le grand deuil ; je fus présentée
-à la vieille reine, fille de Stanislas, roi de Pologne ;
-cette princesse, déjà attaquée de la maladie de langueur
-dont elle mourut quinze ou dix-huit mois après,
-était couchée sur une chaise longue. Je fus très frappée
-de lui voir un bonnet de nuit de dentelle, avec
-de grandes girandoles de diamants. Elle m’intéressa
-beaucoup, parce qu’on disait que c’était la mort de
-son fils qui la conduisait au tombeau. C’était une
-charmante petite vieille, elle avait conservé une très
-jolie physionomie et un sourire ravissant. Elle était
-obligeante, gracieuse, et le doux son de sa voix, un
-peu languissante, allait au cœur. Sa conduite entière
-avait toujours été d’une pureté irréprochable : elle
-était pieuse, bonne, charitable ; elle aimait les lettres,
-et les protégea avec discernement. Elle avait beaucoup
-de finesse dans l’esprit, on citait d’elle une grande
-quantité de mots charmants. Je fus ensuite présentée
-à Mesdames et aux enfants de France ; le soir j’allai
-au jeu de Mesdames. Peu de jours après ma présentation,
-nous retournâmes à Genlis. J’y passai un été
-fort agréable. Dans le cours de cet été nous jouâmes
-<i>Nanine</i>, <i>les Précieuses ridicules</i>, <i>le Méchant</i>, et <i>la
-Comtesse d’Escarbagnas</i> ; les meilleurs acteurs étaient
-M. de Genlis et moi ; ma belle-sœur, malgré toutes
-mes leçons, ne jouait pas bien, mais elle n’y mettait
-nulle prétention. Nous avions pour spectateurs nos
-voisins et nos paysans.</p>
-
-<p>Il y avait à Genlis la plus grande baignoire que
-j’aie jamais vue, on aurait pu y tenir à l’aise quatre
-personnes. Un jour je proposai à ma belle-sœur de
-nous y baigner dans du lait pur, et d’aller acheter,
-dans les environs, tout le lait des fermes. Nous
-nous déguisâmes en paysannes, et montées sur
-des ânes, et conduites par le charretier Jean, mon
-premier maître d’équitation, nous partîmes de Genlis
-à six heures du matin, et nous allâmes à deux lieues
-à la ronde de tous les côtés demander tout le lait
-des chaumières, en ordonnant de porter ce lait le
-lendemain de grand matin au château de Genlis. Nous
-prîmes un bain de lait, ce qui est la plus agréable
-chose du monde ; nous avions fait couvrir la surface
-du bain de feuilles de roses, et nous restâmes plus de
-deux heures dans ce charmant bain.</p>
-
-<p>Je composai, dans ce temps, un roman que j’intitulai
-<i>les Dangers de la célébrité</i> ; quatre ou cinq ans
-après, je perdis ce manuscrit ; l’idée en était morale,
-mais, autant que je puis m’en souvenir, il était ennuyeux.</p>
-
-<p>J’ai été très heureuse à Genlis, surtout depuis le
-mariage de mon beau-frère ; mais mon mari avait
-voulu absolument lui payer une petite pension, et je
-n’aurais pas été plus maîtresse dans mon propre
-château, grâce aux égards et à la délicatesse de mon
-beau-frère et de sa femme. Ma belle-sœur, dans un
-âge où naturellement on aime à faire la maîtresse
-de maison, n’avait nullement cette manie ; elle voulait,
-avec toute la grâce d’un excellent caractère, que
-j’ordonnasse aussi librement qu’elle ; jamais elle ne
-souffrit que les domestiques, en parlant d’elle, l’appelassent
-madame tout court ; ils la désignaient par
-son titre, comme moi par le mien. Ce sont là de
-petites choses, mais elles méritent d’être rapportées ;
-elles peignent des sentiments nobles et délicats.</p>
-
-<p>J’exerçais la médecine, à Genlis, de concert avec
-M. Racine, le barbier du village, qui venait toujours
-très gravement me consulter quand il avait des malades.
-Nous allions les voir ensemble ; toutes mes
-ordonnances se bornaient à de simples tisanes et du
-bouillon, que j’envoyais communément du château.
-Je servais du moins à modérer la passion de M. Racine
-pour l’émétique, qu’il prescrivait pour presque tous
-les maux. Je m’étais perfectionnée dans l’art de
-saigner ; des paysans venaient souvent me prier de
-les saigner, ce que je faisais ; mais comme on sut
-que je leur donnais toujours vingt-quatre ou trente
-sous après une saignée, j’eus bientôt un grand nombre
-de pratiques, et je me doutai que mes trente sous
-me les attiraient ; alors je ne saignai plus que sur
-l’ordonnance de M. Millet, chirurgien de la Fère,
-qui venait à Genlis tous les huit ou dix jours.</p>
-
-<p>Nous passâmes l’hiver suivant à Paris : j’avais vingt
-ans. J’allais, une fois la semaine, dîner chez ma tante,
-madame de Montesson, ou avec elle chez madame la
-marquise de La Haye, ma grand’mère. Ces derniers
-dîners-là ne m’étaient nullement agréables, ma
-grand’mère était d’une sécheresse extrême pour moi,
-et comme elle avait sur son visage une énorme quantité
-de rouge et de blanc, qu’elle se peignait les sourcils
-et les cheveux pour réparer des ans l’irréparable
-outrage, elle ne me paraissait guère respectable. En
-outre de ces dîners, j’allais, de temps en temps, le
-matin, chez ma grand’mère, pendant qu’elle était à
-sa toilette ; c’était l’heure qu’elle m’avait donnée,
-je la trouvais toujours seule devant son grand miroir,
-et entourée de ses femmes : elle me faisait les plus
-insipides sermons que j’aie jamais entendus. Le jour
-de la semaine où je dînais chez ma tante ou chez ma
-grand’mère, madame de Montesson me menait faire
-des visites dans la soirée, c’était chez mesdames les
-princesses de Chimay ; celle qui a été depuis dame
-d’honneur de la reine était fort belle encore, et un
-ange par la conduite ; nous allions aussi chez madame
-la duchesse de Mazarin, chez madame de
-Gourgue, madame la marquise de Livri, madame la
-duchesse de Chaulnes, et madame la comtesse de
-la Messais, une femme très aimable et très spirituelle ;
-notre journée se terminait toujours par aller souper
-chez l’une des trois dernières personnes que je viens
-de nommer ou chez madame de La Reynière, femme
-du fermier général. C’était une personne de trente-cinq
-ans, très vaporeuse, très fâchée de n’être pas
-mariée à la cour, mais belle, obligeante, polie, et
-faisant les honneurs d’une grande maison avec beaucoup
-de noblesse et de grâce. Ma tante ne l’aimait
-pas ; et je m’aperçus que presque toutes les dames de
-la cour étaient, au fond de l’âme, jalouses de la
-beauté de madame de La Reynière, de l’extrême magnificence
-de sa maison, et de la riche élégance de
-sa toilette. Madame de La Reynière voyait la meilleure
-compagnie. Madame de Tessé et madame d’Egmont
-la jeune sont les dernières femmes minaudières
-que j’aie vues dans le grand monde ; les mines et
-les mouches étaient déjà passées de mode pour les
-femmes de l’âge que j’avais alors.</p>
-
-<p>Madame la comtesse d’Egmont la jeune, fille du
-maréchal de Richelieu, chez laquelle j’avais soupé
-plusieurs fois avec madame de Montesson, était d’une
-figure charmante, malgré sa mauvaise santé ; elle
-n’avait alors que vingt-huit ou vingt-neuf ans, et le
-plus joli visage que j’aie vu. Elle faisait beaucoup
-trop de mines, mais toutes ses mines étaient jolies.
-Son esprit ressemblait à sa figure ; il était maniéré
-et néanmoins rempli de grâce. Je crois que madame
-d’Egmont n’était que singulière et non affectée ; elle
-était née ainsi. Elle a fait beaucoup de grandes
-passions ; on pouvait lui reprocher un sentiment romanesque
-qu’elle a conservé longtemps, mais ses
-mœurs ont toujours été pures.</p>
-
-<p>Je partis avec ma tante pour Villers-Cotterets, où
-j’allais pour la première fois. Nous avions encore
-appris des rôles pour y jouer la comédie, et même
-l’opéra. Nous jouâmes <i>Vertumne et Pomone</i>. Je jouais
-Vertumne, qui est déguisé en femme ; ma tante jouait
-Pomone ; elle avait imaginé de se faire faire un
-habit garni de pommes d’api, et autres fruits. Madame
-d’Egmont dit qu’elle ressemblait à une serre
-chaude. Cet habit était lourd, ma tante était petite,
-et n’avait pas une jolie taille, sa voix était trop
-faible pour un rôle d’opéra : elle échoua tout à fait
-dans celui-ci. Le marquis de Clermont, depuis l’ambassadeur
-de Naples, joua très bien le dieu Pan. J’eus
-un succès inouï dans mon rôle de Vertumne. Nous
-avions dans les ballets tous les danseurs de l’Opéra ;
-on devait donner trois représentations de ce spectacle ;
-on ne le joua qu’une fois, ainsi que <i>l’Ile sonnante</i>,
-opéra-comique, paroles de Collé et musique
-de Monsigny. J’y jouais une sultane, et j’ouvrais la
-scène par une grande ariette que je chantais en m’accompagnant
-de la harpe. Monsigny avait fait l’ariette
-et le rôle pour moi. J’avais un habit superbe, chargé
-d’or et de pierreries ; et quand on leva la toile je fus
-applaudie à trois reprises, et on me redemanda
-deux fois mon ariette. Il me fut impossible de ne
-pas remarquer que ma tante, après le spectacle, avait
-beaucoup d’humeur. Nous jouâmes <i>Rose et Colas</i> ;
-ma tante, qui avait trente ans, fit le rôle de Rose,
-et moi celui de la mère de Robi. Nous jouâmes encore
-<i>le Déserteur</i>. Madame de Montesson y joua le beau
-rôle, je jouai celui de la petite fille ; madame la comtesse
-de Blot, qui avait été dame de la feue duchesse
-d’Orléans, joua les beaux rôles dans le <i>Misanthrope</i> et
-le <i>Legs</i>, et avec le plus grand succès. Elle avait en effet
-beaucoup de grâce, et un jeu très spirituel. Le comte
-de Pont jouait le rôle du misanthrope avec une perfection
-rare ; il n’imitait aucun acteur de la Comédie-Française !
-Il avait un véritable talent, et une noblesse
-dans le maintien et les manières que nul acteur de
-profession ne peut avoir. M. de Vaudreuil était aussi
-un des bons sauteurs de notre troupe ; sa figure était
-agréable, il contrefaisait parfaitement Molé dans les
-rôles d’amoureux. M. de Vaudreuil était fort à la
-mode ; son esprit n’était pas étendu, mais il avait
-un excellent ton. Madame d’Hénon disait que les
-deux hommes qui savaient le mieux parler aux
-femmes étaient Le Kain sur le théâtre, et M. de Vaudreuil
-dans le monde. Ce dernier avait une quantité
-de petits talents très médiocres, mais agréables dans
-la société. Il chantait un peu, il dansait assez bien,
-il paraissait aimer tous les arts ; quand ce ne serait
-qu’une prétention, elle est toujours utile et noble. Il
-avait de la douceur et de la politesse ; personne ne le
-craignait, il était généralement aimé.</p>
-
-<p>Le fameux comédien Grandval nous faisait répéter
-nos rôles, il joua même avec nous. M. le duc d’Orléans
-jouait fort rondement les rôles de paysans. Je
-vis là, à nos répétitions, Collé et Sedaine, qui n’étaient
-aimables ni l’un ni l’autre. Carmontel, lecteur de
-M. le duc d’Orléans venait dans le salon à l’issue
-du dîner, pour peindre dans un grand livre toutes
-les personnes qui arrivaient à Villers-Cotterets ; tous
-ces portraits étaient en profil et en charge, mais ressemblants,
-et formaient une collection curieuse. On
-ne lui donnait qu’une séance. Il me peignit jouant
-de la harpe, mais fort en laid : j’avais un petit front,
-qu’il fit beaucoup trop grand, ce qui ôtait de la ressemblance.
-M. le duc d’Orléans voulut me voir jouer
-des proverbes avec Carmontel, qui jouait avec perfection
-les maris bourrus et de mauvaise humeur ;
-c’était sans nulle charge, et avec un naturel et un
-comique parfaits, mais il n’avait que ce seul genre.
-M. de Donazan et M. d’Albaret jouèrent avec nous ;
-ma tante ne voulut pas jouer, mais nous excitâmes
-un tel enthousiasme, que nous consentîmes à jouer
-tous les soirs. Ma tante, à la fin du voyage, eut un
-succès très singulier et très éclatant. Cette histoire
-est assez extraordinaire pour la conter avec
-détail.</p>
-
-<p>Depuis mon mariage, ma tante me témoignait
-beaucoup d’amitié, et j’en avais pris une si vive pour
-elle, que ce sentiment avait triomphé de mes souvenirs
-et de mes rancunes. J’attribuais la dureté de
-ses procédés avec ma mère à sa légèreté et à une
-avarice que je ne pouvais me dissimuler, qui était
-son défaut dominant ; d’ailleurs je ne lui en voyais
-pas d’autres ; elle avait une grande égalité d’humeur,
-de la gaieté ; je la croyais franche et sensible, elle
-me caressait excessivement, j’étais persuadée qu’elle
-avait en moi la plus grande confiance, et je l’aimais
-à la folie : elle m’avait confié que M. le duc d’Orléans
-était amoureux d’elle. Ma tante parlait fort bien de
-la vertu, je lui voyais même des sentiments religieux.
-Quant à M. le duc d’Orléans, elle me disait qu’elle
-avait pour lui une tendre amitié, et qu’elle faisait
-tous ses efforts pour le guérir d’une passion malheureuse.
-J’avoue que je ne croyais pas cela, car le
-contraire sautait aux yeux ; mais je n’attribuais sa
-conduite avec lui qu’à sa coquetterie naturelle, et
-je ne lui supposais pas le moindre dessein d’ambition.
-Monsigny, l’un des plus honnêtes hommes que
-j’aie connus, et qui avait beaucoup d’esprit naturel,
-se passionna pour ma voix et pour ma harpe, et
-venait tous les jours faire de la musique avec moi
-dans ma chambre. Je pris de l’amitié pour lui ; nous
-causions tout en faisant de la musique ; il me contait
-beaucoup de petites choses curieuses, et il m’en dit
-une qui me parut surprenante. C’est que ma tante
-lui avait recommandé en secret, ainsi qu’à Sedaine,
-de ne lui donner que des louanges aux répétitions (où
-se trouvait toujours M. le duc d’Orléans), et de ne
-lui donner des avis qu’en particulier ; elle disait
-que cela l’encourageait. Monsigny et Sedaine pensaient
-bien qu’il s’agissait de la faire valoir auprès
-de M. le duc d’Orléans, et à cet égard ils la secondaient
-à merveille, car ils lui prodiguaient les éloges.
-Ce manège lui réussit parfaitement ; M. le duc d’Orléans
-était persuadé qu’elle avait des talents miraculeux.
-Ce prince, très faible, et qui n’était pas doué
-du caractère et de l’esprit de Henri le Grand, ne
-savait rien juger par lui-même ; il ne voyait que
-par les yeux des autres.</p>
-
-<p>Ma tante, qui, comme je l’ai dit, voulait terminer
-ce voyage par quelque chose d’éclatant, eut l’idée la
-plus singulière. Elle voyait que M. le duc d’Orléans
-était dans l’admiration de ses talents, mais il ne
-pouvait avoir la même opinion de son esprit ; il
-s’agissait d’en acquérir une tout à coup qui effaçât
-celle de mesdames de Boufflers, de Beauvau et de
-Grammont. Mais comment faire ? ma tante était d’une
-ignorance extrême, elle n’avait pas la moindre instruction,
-elle n’avait lu dans toute sa vie que quelques
-romans. Elle savait fort mal l’orthographe, et elle
-écrivait très mal une lettre. Cependant elle eut la
-pensée de devenir auteur : ne pouvant rien inventer,
-elle imagina de faire une comédie du roman de
-<i>Mariane de Marivaux</i> ; les conversations si multipliées
-de cet ouvrage lui donnaient une quantité de scènes
-toutes faites ; d’ailleurs le sujet lui plaisait, c’était
-l’amour triomphant des préjugés de la naissance et
-rapprochant toutes les distances. Mais ma tante ne se
-dissimula pas qu’en donnant cet ouvrage sous son
-nom, elle aurait à combattre des prétentions que nul
-intérêt ne fait abandonner. Ma tante se tira de cette
-difficulté avec l’adresse la plus spirituelle qu’elle ait
-eue de sa vie. Elle fit la pièce en prose et en cinq
-actes ; c’était un ouvrage au-dessous du médiocre,
-mais un drame qui n’avait rien de ridicule, et dans
-lequel se trouvaient quelques jolies phrases, et quelques
-entretiens agréables littéralement copiés du roman
-de Marivaux. Elle ne fit part de cette entreprise
-qu’à M. le duc d’Orléans, elle me le cacha ainsi qu’à
-tout le monde. Quand la pièce fut achevée, elle la
-lut tête à tête à M. le duc d’Orléans, qui, quoiqu’il
-n’en fût pas bien sûr, dit qu’il la trouvait charmante. — Eh
-bien, reprit ma tante, je vous la donne ;
-je jouirai mieux de votre succès que du mien, d’ailleurs
-je ne veux point que l’on sache que je suis
-auteur. Lisez cette pièce comme si elle était de vous,
-et si on en est content, gardez-vous de me trahir, que
-l’on croie à jamais que vous en êtes l’auteur, et nous
-la jouerons pour dernier spectacle. M. le duc d’Orléans
-fut touché aux larmes de cette générosité. Il ne
-voulait pas en profiter ; elle insista fortement, il y
-consentit. J’ai su par la suite tout ce détail de lui-même.
-M. le duc d’Orléans déclara donc qu’il avait fait
-une comédie, ce qui ne causa pas un médiocre étonnement,
-que madame de Montesson eut l’air de partager,
-en persuadant à tout le monde qu’elle ne la
-connaissait pas, et montrant naïvement beaucoup de
-crainte sur l’ouvrage. On se demandait en secret comment
-M. le duc d’Orléans avait pu faire une comédie,
-et l’on pensa généralement que Collé en avait apparemment
-fait le plan, et corrigé le langage. Personne
-n’eut l’apparence du soupçon sur le véritable auteur ;
-M. le duc d’Orléans annonça qu’il en ferait lecture.
-On indiqua le jour, et l’on y invita tous les hommes
-et toutes les femmes de la société qui passaient pour
-avoir le plus d’esprit ; la curiosité fut extrême. Enfin
-ce grand jour arriva. Je fus admise à la lecture, mais
-non sans quelque peine, ma tante ne se souciait pas
-que j’y fusse. Nous voilà donc rassemblés, bien décidés
-d’avance à trouver l’ouvrage excellent, s’il n’est
-pas détestable et ridicule. Le succès fut complet ; jamais
-lecture de Molière n’en eut un pareil, on était
-en extase ; on prodiguait à chaque scène les éloges
-les plus outrés, on n’entendait que des exclamations.
-M. le duc d’Orléans en était si ému, qu’il eut continuellement
-les larmes aux yeux. Quand la lecture fut
-finie, tout le monde se leva pour entourer M. le duc
-d’Orléans ; plusieurs femmes hors d’elles-mêmes lui
-demandèrent la permission de l’embrasser, toutes parlaient
-à la fois, on ne s’entendait plus, on ne distinguait
-que ces mots répétés mille fois en refrain :
-ravissant, sublime, parfait ! Ma tante pâlissant, rougissant,
-pleurant, ne s’exprimait que par son trouble
-et des larmes. Tout à coup, M. le duc d’Orléans demande
-un moment de silence (et du ton le plus solennel) ;
-on se tait. Alors, d’une voix émue, mais
-très forte, il dit ces paroles : « Malgré ma promesse,
-je ne puis usurper plus longtemps une telle gloire !…
-Ce bel ouvrage n’est point de moi, l’auteur est madame
-de Montesson !… » A ces mots ma tante s’écria
-d’une voix languissante : « Ah ! monseigneur !… »
-Elle n’en put dire davantage, la modestie la suffoquait,
-elle tomba presque évanouie dans un fauteuil.
-Toute la compagnie resta pétrifiée ; il est impossible
-de donner une idée de l’effet de ce coup de théâtre,
-et du changement subit de presque toutes les physionomies.
-Ce triomphe acheva d’enthousiasmer M. le
-duc d’Orléans pour ma tante, à laquelle il crut de
-ce moment un esprit prodigieux.</p>
-
-<p>Pour la première fois je suivis à cheval la chasse
-du cerf dans ce voyage. Je n’avais chassé à Genlis
-que le sanglier ; la chasse du cerf me parut charmante,
-et surtout, je crois, parce qu’on y admirait
-beaucoup la manière dont je montais à cheval.
-M. de Genlis et moi nous allâmes de Villers-Cotterets
-à Sillery, où j’allais pour la première fois. Madame
-de Puisieux, toujours froide pour moi, me reçut
-honnêtement, mais avec une sorte de sécheresse qui
-redoubla ma timidité naturelle. Elle me parla des
-succès que j’avais eus à Villers-Cotterets, et me demanda
-enfin à m’entendre jouer de la harpe. Ce fut
-six jours après mon arrivée. Je jouai, je chantai ;
-elle parut charmée, ainsi que M. de Puisieux : « Il
-faut convenir, dit-elle, que cela est séduisant. » Je
-ne sais pourquoi cette phrase me déplut, et de
-premier mouvement, je répondis avec vivacité :
-« Cependant, madame, je n’ai séduit, ni ne veux
-séduire qui que ce soit. » Elle fut très étonnée, parce
-que jusque-là je n’avais dit que oui ou non. Elle me
-regarda fixement, et ne répliqua rien. Le soir M. de
-Genlis me gronda de ma réponse, et le lendemain
-j’eus une peur affreuse de madame de Puisieux en
-me trouvant tête à tête avec elle dans le salon.
-Madame de Puisieux, couchée sur sa chaise longue,
-comme de coutume, travaillait au métier ; je brodais
-au tambour : nous gardâmes le silence pendant
-un demi-quart d’heure. Enfin, madame de Puisieux,
-ôtant ses lunettes, se tourna de mon côté. — Madame,
-me dit-elle, avez-vous donc fait le vœu d’être
-toujours ainsi avec moi ? — Comment, madame ?
-répondis-je d’une voix tremblante. — Oui, reprit-elle,
-on assure que vous êtes gaie, aimable, et depuis
-huit jours vous gardez le silence le plus obstiné ;
-peut-on vous en demander la raison ? A cette question
-pressante, je me décidai sur-le-champ à répondre
-franchement parce que le ton avait quelque
-chose de gai et d’obligeant. — Madame, lui dis-je,
-c’est que je crains de vous déplaire, que vous avez
-un air sévère qui m’intimide, et qui me fait de
-la peine… — Vous avez tort de me craindre, reprit-elle,
-je suis très disposée à vous aimer ; que faut-il
-faire pour vous mettre à votre aise avec moi ?… — Ce
-que vous daignez faire en ce moment, m’écriai-je,
-en me jetant à son cou ; des pleurs d’attendrissement
-me coupèrent la parole, elle fut elle-même vivement
-émue ; elle me reçut dans ses bras, m’y
-retint, et m’embrassa à plusieurs reprises avec la
-plus touchante sensibilité. De cet instant je lui vouai
-au fond de l’âme le plus tendre attachement ; elle le
-méritait par l’excellence de son cœur, de ses principes,
-et de son caractère, et par le charme de son
-esprit. Nous causâmes avec une entière liberté ; elle
-me dit les choses les plus aimables, et je lui promis
-que je serais dorénavant avec elle comme si j’avais eu
-le bonheur de la connaître depuis mon enfance. Une
-heure après M. de Puisieux rentra de la promenade
-avec M. de Genlis et six ou sept personnes. Je priai
-madame de Puisieux de ne rien dire de ce qui venait
-de se passer entre nous, parce que je méditais une
-jolie manière de l’annoncer. On s’assit, et au bout
-de quelques minutes, je dis d’un ton dégagé que,
-n’ayant point été à la promenade, je voulais me
-dégourdir les jambes, et je fis deux ou trois sauts
-dans la chambre, ensuite j’allai me jeter sur la
-chaise longue de madame de Puisieux, en disant
-mille folies ; elle riait aux éclats, et tout le monde
-était pétrifié d’étonnement. M. de Puisieux fut enchanté,
-il dit à madame de Puisieux qu’il lui avait
-prédit qu’elle m’aimerait à la folie. Toute cette
-soirée fut charmante pour moi. Les jours qui lui
-succédèrent furent les plus heureux de ma vie. Madame
-de Puisieux prit pour moi une véritable passion.
-Elle me fit changer d’appartement afin de me
-loger à côté d’elle. Je me promenais le matin à cheval
-avec M. de Puisieux, je montais tous ses beaux
-chevaux anglais. Le soir je n’allais point à la promenade,
-je restais tête à tête avec madame de Puisieux,
-qui se promenait avec moi une petite demi-heure
-dans la cour ou dans le potager ; nous passions
-le reste du temps à causer dans le salon : sa conversation
-était animée, spirituelle et charmante ; elle
-avait vu un moment de la régence ; son mari avait
-depuis été ministre des affaires étrangères ; et, petite-fille
-du grand Louvois, elle avait la tête remplie
-d’une infinité d’anecdotes intéressantes et curieuses
-qu’elle contait à merveille. Avant de souper, on apportait
-tous les soirs ma harpe dans le salon, et j’en
-jouais une heure ; après le souper je jouais de la
-guitare ou du clavecin à peu près une demi-heure ;
-ensuite je jouais au piquet avec madame de Puisieux
-contre M. de Puisieux, qui nous faisait la chouette,
-et puis j’allais me coucher. Je ne restais communément
-dans ma chambre qu’après la promenade du
-matin avec M. de Puisieux, depuis dix heures et
-demie jusqu’à deux heures. Pendant qu’on me coiffait
-je lisais, habitude que j’ai toujours conservée
-partout. Dans ce temps, il était d’usage de recevoir
-à Paris et à la campagne des hommes à sa toilette,
-ce que je n’ai jamais fait, afin de réserver ce temps
-pour la lecture ; de sorte que depuis mon mariage
-je n’ai jamais passé un seul jour sans faire une bonne
-lecture. Après ma toilette je jouais de la harpe une
-heure, et j’écrivais trois quarts d’heure. Je refaisais
-alors ma première comédie, <i>les Fausses Délicatesses</i>,
-et je l’achevai dans ce voyage. J’écrivais en outre
-les extraits de mes lectures. Madame de Puisieux,
-dans nos tête-à-tête du soir, me faisait souvent lire
-tout haut, pendant qu’elle travaillait à la tapisserie ;
-il y avait à Sillery une très bonne bibliothèque. Les
-jours de pluie, tout le monde restait dans le salon ;
-j’allais dans ma chambre, ce qui me donnait trois
-ou quatre heures d’étude de plus.</p>
-
-<p>Un jour, une personne de Reims amena un jeune
-musicien qui jouait du tympanon d’une manière
-surprenante ; madame de Puisieux regretta que je
-n’en susse pas jouer. Je recueillis cette parole ; et le
-soir même je convins, en secret, avec le musicien,
-qu’il viendrait tous les jours à six heures et demie
-du matin, me donner une leçon ; je pris régulièrement
-ces leçons dans le garde-meuble, au haut de la
-maison, pendant quinze jours, et en outre en revenant
-de la promenade du matin, j’allais toute seule
-jouer du tympanon au moins trois heures, et, au
-bout de trois semaines, je jouais aussi bien que mon
-maître, deux airs, le menuet d’Eaudet, et la Furstemberg,
-avec plusieurs variations. M. de Genlis,
-dans ma confidence, m’avait fait faire un joli petit
-habit à l’Alsacienne, en écarlate et juste à la taille.
-Je le mis un matin, en faisant tresser mes longs
-cheveux sans poudre autour de ma tête comme les
-Strasbourgeoises, je mis par-dessus cette coiffure,
-pour la cacher, ce qu’on appelait alors une baigneuse,
-et par-dessus mon habit une robe négligée
-et un manteau de taffetas noir, et, sous le prétexte
-d’une migraine, j’allai dîner avec ce double habillement.
-Après le dîner, un valet de chambre vint
-dire qu’une jeune Alsacienne, jouant du tympanon,
-demandait à être entendue, madame de Puisieux
-donna l’ordre de la faire entrer ; je me levai en disant
-que j’allais la chercher. Je courus dans la
-chambre voisine ; je jetai vite sur une table ma baigneuse
-et ma robe ; je pris mon tympanon, et
-presque au même instant je rentrai dans le salon ;
-la surprise fut inexprimable, et elle augmenta encore
-lorsqu’on m’entendit jouer du tympanon. Monsieur
-et madame de Puisieux vinrent m’embrasser avec
-une tendresse et un attendrissement, qui me récompensèrent
-bien de la peine que j’avais prise. On
-me fit porter pendant plus de douze ou quinze jours
-mon habit alsacien, afin de donner à tout ce qui
-venait à Sillery une représentation de cette petite
-scène. Ce n’est pas sans dessein que j’entre dans ces
-petits détails, ils ne seront pas sans utilité pour les
-jeunes personnes qui liront cet ouvrage. Je voudrais
-leur persuader que la jeunesse n’est heureuse que
-lorsqu’elle est aimable, c’est-à-dire docile, modeste,
-attentive, et que le véritable rôle d’une jeune personne
-est de plaire dans sa famille, et d’y porter
-la gaieté, l’amusement et la joie. Lorsque dans l’âge
-le plus brillant de la vie, on y porte l’ennui, on a
-toujours tort. Examinez bien toutes les jeunes personnes
-insipides et ennuyeuses, vous les trouverez
-indolentes, oisives, et surtout égoïstes, ne pensant
-qu’à elles, et ne s’occupant jamais des autres.</p>
-
-<p>Madame de Puisieux, en partant de Sillery après
-Noël, me ramena à Paris ; nous nous arrêtâmes
-quinze jours à Braine, chez la vieille comtesse d’Egmont,
-belle-mère de la jeune et jolie, et que nous y
-trouvâmes aussi. La comtesse d’Egmont avait jadis
-été l’amie intime de M. le Duc, premier ministre
-dans la première jeunesse de Louis XV ; je recueillis
-là, de ses conversations avec madame de Puisieux,
-beaucoup d’anecdotes de ce temps, et surtout sur
-la belle mademoiselle de Clermont, sœur de M. le
-Duc, et dont madame de Puisieux avait été l’amie.
-Je vis, dans cette maison, le vieux marquis de Croi,
-qui, à l’âge de cinquante ans, avait l’air d’en avoir
-quatre-vingts ; il avait eu les plus grands succès
-auprès des femmes, et ne se consolait pas de n’être
-plus un homme à bonnes fortunes. Il avait conservé
-tous les tics de la fatuité, et l’habitude d’une toilette
-ridiculement recherchée.</p>
-
-<p>Sur la fin de ce voyage, je vis à Braine, un vrai
-vieillard, mais très aimable, le maréchal de Richelieu,
-père de madame d’Egmont la jeune. Je le regardais
-avec une extrême curiosité, en songeant
-qu’il avait vu Louis XIV, et qu’il avait vécu dans
-l’intimité de madame de Maintenon. Le maréchal
-était gracieux, rempli de douceur et de bonté ; — il
-avait eu à la guerre des succès qui honorent la vieillesse,
-et il n’était pas humilié de n’en plus avoir
-d’un genre frivole. Ce fut là que je lui entendis conter
-qu’il avait en vain dit à Voltaire, que le <i>Testament
-du cardinal de Richelieu</i> était parfaitement
-authentique, que l’original existait dans sa maison,
-que Voltaire n’avait voulu rétracter aucun des mensonges
-qu’il avait débités à ce sujet. J’avais déjà
-entendu dire la même chose à madame d’Egmont.
-Je trouvai dès lors que le maréchal aurait dû démentir
-par un écrit public cette fausseté historique. Mais
-il ne voulait pas se brouiller avec Voltaire, qui l’appelait
-« mon héros » ; et d’ailleurs, comme tous
-les gens du monde, il craignait les scènes publiques,
-les éclats, et surtout il redoutait la plume de Voltaire ;
-et c’est ainsi que de petites considérations, et
-la crainte qu’inspirait la coalition des encyclopédistes,
-ont mille fois, dans ce siècle, retenu captives
-d’utiles vérités.</p>
-
-<p>Je passai cet hiver dans une assez grande dissipation.
-J’allais très peu aux spectacles, et je n’allai
-que deux fois au bal de l’Opéra ; mais les bals particuliers,
-les dîners chez madame de Puisieux, chez
-ma tante, les soupers privés, les visites, me prenaient
-beaucoup de temps.</p>
-
-<p>Ce fut cette année-là que je fis mon premier roman
-historique, que je fondai sur un trait que j’avais lu
-dans la <i>Vie de Tamerlan</i>. Ce roman avait pour titre
-<i>Parisatis</i>, ou <i>la Nouvelle Médée</i> ; il était horriblement
-tragique, et en un volume de deux cents pages de
-mon écriture. M. de Morfontaine et M. de la Reynière
-me prêtaient des livres avec la plus grande
-obligeance, car je pouvais les garder tant que je
-voulais. Je lus dans cet hiver, avec un plaisir inexprimable,
-les <i>Pensées</i> de Pascal, les <i>Oraisons funèbres</i>
-de Bossuet, le <i>Carême</i> de Massillon. J’avais déjà lu ces
-immortels ouvrages ; mais apparemment que mon esprit
-s’était formé ; il me semblait, par l’étonnement
-et l’admiration qu’ils me causaient, que je les lisais
-pour la première fois. Je lisais ainsi ces trois sublimes
-écrivains : d’abord le profond Pascal pendant une
-demi-heure, il fortifiait ma foi par ses admirables
-raisonnements ; ensuite je lisais avec saisissement une
-trentaine de pages de Bossuet ; il m’élevait au-dessus
-de moi-même et de la terre ; après cela je me reposais
-dans le ciel avec Massillon. Le calme majestueux
-de son éloquence, la douceur et l’harmonie de son
-langage ont quelque chose de véritablement divin.
-Que je plains ceux qui n’aiment ni la lecture, ni
-l’étude, ni les beaux-arts !… J’ai passé ma jeunesse
-dans les fêtes et dans la plus brillante société, et je
-puis dire, avec une parfaite sincérité, que je n’y ai
-jamais goûté des plaisirs aussi vrais que ceux que
-j’ai constamment trouvés dans un cabinet avec des
-livres, une écritoire et une harpe. Les lendemains des
-plus belles fêtes sont toujours tristes ; — les lendemains
-des jours consacrés à l’étude sont délicieux ;
-on a gagné quelque chose, et l’on se rappelle la veille,
-non seulement sans dégoût ou sans regrets, mais
-avec la plus douce satisfaction.</p>
-
-<p>Vers la moitié de l’hiver, je lus, et ce fut avec enthousiasme,
-l’<i>Histoire naturelle</i> de M. de Buffon ; ce
-style parfait m’enchanta, je l’étudiai sérieusement.</p>
-
-<p>Je sentis dès lors que la perfection du style consiste
-dans le naturel, la clarté, la précision, l’harmonie,
-la correction, la propriété d’expressions. Après
-un examen très suivi et très réfléchi, je relus sur la
-fin de l’hiver mes compositions, et mon roman historique ;
-et, à l’exception de mes <i>Réflexions d’une
-mère de vingt ans</i> et de ma comédie <i>des Fausses
-Délicatesses</i> que je me promis de retoucher, je brûlai
-le tout, et j’eus grande raison, car cela était bien
-mauvais.</p>
-
-<p>Il prit à ma tante cette année des fantaisies qui
-me causèrent beaucoup d’ennui ; elle voulut jouer
-de la harpe, et essayer de faire des vers. Je lui donnai
-des leçons de harpe tous les jours où j’allais dîner
-chez elle, et c’est une écolière qui ne m’a jamais
-fait honneur.</p>
-
-<p>M. le duc d’Orléans était toujours aussi amoureux
-d’elle. M. de Montesson avait quatre-vingt-sept ans,
-et ma tante songeait sérieusement à la fortune qu’elle
-a faite depuis.</p>
-
-<p>L’ambition donnait à ma tante des inventions merveilleuses,
-et je conterai bientôt ce détail, qui est très
-curieux. Je vais parler auparavant de sa société. Son
-amie intime était madame la présidente de Gourgues,
-sœur de M. de Lamoignon. C’était une personne toujours
-malade, et presque toujours couchée sur une
-chaise longue, avec une passion platonique et malheureuse
-pour le chevalier, depuis marquis de Jaucour,
-celui qu’on appelait « le clair de lune ». Madame
-de Gourgues était d’une pâleur remarquable,
-elle ne mettait point de rouge, cette pâleur allait à sa
-physionomie. Nous allions assez souvent souper chez
-elle, il n’y avait jamais à ces soupers que le chevalier
-de Jaucour ; et, outre ma tante et moi, tout au plus
-deux personnes. Ma tante y était aimable et gaie, elle
-faisait tout l’agrément de ces petits soupers ; quand
-l’ambition ou son intérêt ne s’y opposaient pas, elle
-avait un charmant caractère.</p>
-
-<p>Le chevalier de Jaucour avait une figure très
-agréable, un visage rond, plein et pâle, des yeux noirs,
-de jolis traits, des cheveux bruns, négligés et dépoudrés,
-il ressemblait en effet à un clair de lune. Sa
-taille était noble, il avait bonne grâce. Son caractère
-était excellent, plein de droiture et de loyauté. Il avait
-fait plusieurs campagnes de guerre, étant entré au
-service à douze ans, il avait montré autant d’intelligence
-militaire que de bravoure. Son esprit était
-comme son caractère, sage et raisonnable. A l’un de
-ces soupers, ma tante dit que j’avais peur des revenants.
-Alors madame de Gourgues proposa au chevalier
-de Jaucour, de me conter « sa belle histoire de
-la tapisserie ». J’en avais entendu parler comme
-d’une chose parfaitement vraie, car le chevalier de
-Jaucour donnait sa parole d’honneur qu’il n’y ajoutait
-rien, et il était incapable de faire un mensonge,
-qui d’ailleurs n’aurait eu alors aucun sel.</p>
-
-<p>Le chevalier, né en Bourgogne, fut élevé dans un
-collège à Autun. Il avait douze ans, lorsque son père
-qui voulait l’envoyer à l’armée sous la conduite d’un
-de ses oncles, le fit venir dans son château. Le soir
-même après le souper on le conduisit dans une grande
-chambre où il devait coucher, on établit sur une
-espèce de trépied au milieu de la chambre une lampe
-allumée, et on le laissa seul. Il se déshabilla et se
-mit au lit sur-le-champ, en laissant brûler la lampe.
-Il n’avait nulle envie de dormir ; et, comme il avait
-à peine regardé sa chambre en y entrant, il se mit
-à la considérer. Ses yeux se portèrent sur la vieille
-tenture de tapisserie à personnages qui se trouvait vis-à-vis
-de lui ; le sujet en était bizarre ; elle représentait
-un temple dont les portes étaient fermées. Sur le haut
-de l’escalier de cet édifice était debout une espèce de
-pontife ou de grand-prêtre, vêtu d’une longue robe
-blanche ; il tenait d’une main une poignée de verges,
-et de l’autre une clef. Tout à coup le chevalier, qui
-regardait fixement cette figure, se frotta les yeux,
-croyant avoir un éblouissement, ensuite il regarde
-de nouveau, et la surprise et le saisissement le glacent
-et le rendent immobile !… Il voyait cette figure se
-mouvoir, et descendre gravement les marches de l’escalier !…
-Enfin, la voilà hors de la tapisserie et dans
-la chambre, qu’elle traverse ; elle arrive tout près du
-lit ; et s’adressant à ce pauvre enfant, pétrifié par la
-terreur, elle lui dit bien distinctement ces paroles : — Ces
-verges fustigeront un grand nombre ; quand
-tu les verras s’agiter, n’hésite pas à prendre la clef
-des champs que voilà… A ces mots la figure tourne
-le dos, s’éloigne, se rapproche de la tapisserie,
-remonte l’escalier et se remet à sa place. Le chevalier,
-baigné d’une sueur froide, fut pendant plus
-d’un quart d’heure tellement privé de force, qu’il
-était hors d’état d’appeler ; enfin on vint ; n’osant
-confier cette aventure à un domestique, il dit seulement
-qu’il se trouvait mal, et l’on resta auprès de
-lui tout le reste de la nuit. Le lendemain le comte
-de Jaucour son père, l’interrogeant sur ce qu’il avait
-eu la nuit, il conta sa vision. Au lieu de se moquer
-de lui, comme le chevalier s’y attendait, le comte
-l’écouta fort sérieusement, ensuite il dit : — Rien
-n’est plus extraordinaire, car mon père dans sa première
-jeunesse eut aussi dans cette même chambre,
-avec le même personnage représenté dans cette antique
-tapisserie, une scène fort étrange… Le chevalier
-aurait bien désiré savoir le détail de cette vision
-de son grand-père, mais le comte n’en voulut pas
-dire davantage, il ordonna même à son fils de ne
-lui en plus parler ; et le jour même le comte fit
-détendre toute cette tapisserie, qu’il fit brûler en sa
-présence dans la cour du château. Voilà cette fameuse
-histoire dans toute sa naïveté. Madame Radcliff
-eût été bien heureuse de la savoir, et je crois que
-le chevalier de Jaucour à l’époque de la Révolution
-se la rappela ; ce qu’il y a de certain, c’est qu’il prit
-la clef des champs, lorsqu’il vit les verges s’agiter.
-Il n’hésita pas à quitter la France.</p>
-
-<p>Revenons à la société de ma tante ; sa meilleure
-amie, après madame de Gourgues, était la duchesse
-de Chaulnes, fille du duc de Chevreuse. Elle était
-jolie, mais elle manquait absolument d’esprit et de
-naturel, et elle avait mille prétentions ridicules. C’est
-la seule femme que j’aie connue dont on ait pu dire
-justement, comme de certains hommes, qu’elle avait
-de la fatuité. Il y en avait dans son maintien, dans
-ses manières, dans son ton et dans tous ses discours.
-Au reste, elle avait une très bonne conduite ; on
-l’avait mariée fort jeune à une espèce de fou, qui, le
-lendemain de son mariage disparut subitement pour
-aller en Égypte. Il y resta plusieurs années, et à son
-retour il ne voulut jamais revoir sa femme. Une autre
-amie de ma tante était la princesse de Chimay douairière,
-personne fort insignifiante, qui n’avait ni le
-mérite, ni l’élégante figure de l’autre princesse de
-Chimay, si intéressante par sa conduite, sa piété,
-ses vertus, et que nous avons vue depuis dame d’honneur
-de la reine. Les autres amies de ma tante étaient
-madame de la Massais, dont j’ai déjà parlé, et la
-marquise de Livri. Cette dernière était jeune, bonne
-et originale ; elle était si vive et si naturelle, qu’elle
-oubliait continuellement tous les usages du monde ;
-elle avait trente-quatre ou trente-cinq ans. Les
-femmes de cet âge portaient alors non des souliers,
-mais ce qu’on appelait des mules, c’est-à-dire des
-chaussures sans quartiers, qui ne renfermaient que
-le petit bout du pied, le tout porté sur de hauts talons,
-comme nous en avions toutes dans ce temps.
-Je n’ai jamais compris comment on pouvait marcher
-avec ces petites pantoufles. Un soir, chez madame
-de Livri, où je soupais avec ma tante, pour la première
-fois, et avec beaucoup de monde, madame de
-Livri eut une dispute avec le marquis d’Hautefeuille,
-qui était à l’autre bout de la chambre ; elle s’anima
-par degrés, et enfin à tel point, que, tout à coup, elle
-tira de son pied une de ses petites mules, et la lui jeta
-à la tête. C’était véritablement une pantoufle de
-Cendrillon, car elle avait le plus joli petit pied du
-monde. Rien ne m’a jamais causé plus de surprise ;
-cependant cette folie me la fit prendre en amitié ; je
-lui en ai vu faire mille de ce genre, qui m’ont toujours
-paru charmantes, parce qu’elles étaient parfaitement
-naturelles, et que cette femme, si peu mesurée
-dans ses discours et dans un cercle, ne ressemblait à
-aucune autre, et était aussi raisonnable et aussi sage
-dans toutes les choses essentielles, qu’elle l’était peu
-dans la société.</p>
-
-<p>Ma tante voyait habituellement en hommes le
-comte de Chabot, dont j’ai déjà parlé ; le chevalier de
-Coigny, qu’on appelait « Mimi », je n’ai jamais su
-pourquoi ; il était fort à la mode, d’une assez jolie
-figure : on lui trouvait de l’esprit ; je l’ai beaucoup
-vu, et je ne l’ai jamais entendu causer ; mais dans
-chaque visite il laissait un mot bon ou mauvais, que
-l’on citait toujours ; ce mot dit, il ne parlait plus ; il
-avait l’air distrait, insouciant, et en même temps
-étourdi, ce qui lui était particulier. Le duc de Coigny,
-son frère aîné, avait de la douceur, une politesse
-aimable, et un caractère qui le faisait généralement
-estimer et aimer. Le marquis de Lusignan, qu’on
-appelait « la grosse tête », autre ami de ma tante,
-était confident de toutes les femmes ; il ne fallait pour
-cela que de la douceur, de la discrétion, et avoir l’air
-de croire que toutes les intrigues étaient des passions
-platoniques. Le marquis d’Estréhan, déjà vieux, était
-dès lors le suprême confident des femmes de ce
-temps. Il s’était fait un droit de cette espèce de confiance :
-y manquer eût été à ses yeux un mauvais procédé.
-M. Donézan, (frère du marquis d’Husson),
-homme parfaitement aimable, et le seul conteur toujours
-amusant que j’aie connu ; M. de Pont, intendant
-de Moulins, très aimable aussi, qui, peu d’années
-après, épousa une charmante personne, mère de madame
-de Fontanges d’aujourd’hui ; le marquis de
-Clermont, depuis ambassadeur en Espagne et à Naples,
-célèbre par son esprit, son aimable caractère
-et des talents charmants ; le comte d’Albaret : tels
-étaient les hommes de la société intime. Elle en recevait
-beaucoup d’autres, mais qui n’étaient que de
-simples liaisons. J’ai vu plusieurs fois chez elle et
-chez madame de Boulanvilliers, M. le comte de La
-Marche, depuis prince de Conti, mort en Espagne ; il
-était sauvage et obligeant ; il avait de la singularité et
-de l’insipidité, ce que je n’ai vu qu’à lui. J’allais,
-de temps en temps, comme je l’ai déjà dit, dîner ou
-souper chez ma grand’mère, qui était toujours aussi
-sèche pour moi. Un jour que nous arrivâmes de
-bonne heure pour dîner, nous ne trouvâmes dans le
-salon que sa sœur mademoiselle Dessalleux, ma
-grand’tante, qui était une excellente personne. Ma
-grand’mère était sortie, et ne devait rentrer qu’à
-l’heure juste du dîner. Mademoiselle Dessalleux me
-proposa de me faire voir le cabinet particulier de
-ma grand’mère, qui était tout rempli de jolis tableaux
-et d’estampes : je regardai d’abord un énorme tableau,
-qui était un portrait de ma grand’mère dans
-sa jeunesse, et de son fils, enfant alors (le même qui
-fut tué à Minden) ; la beauté de madame de La Haie
-avait eu beaucoup de célébrité, mais je ne fus frappée
-que de la fadeur du tableau ; ma grand’mère était
-représentée en Vénus et son fils en Cupidon, comme
-disait mademoiselle Dessalleux. Je m’arrêtai plus
-longtemps devant un charmant petit tableau peint à
-ravir, qui représentait l’enlèvement d’Europe ; j’y remarquai
-une jolie idée : le taureau détournait de côté
-sa grosse tête pour baiser un joli petit pied nu d’Europe.
-Je dis que je trouvais Europe très belle, mais
-trop grasse : mademoiselle Dessalleux sourit, et répondit
-que c’était non une figure de fantaisie, mais
-un portrait, et celui de la duchesse de Berry, fille
-de monsieur le régent. Madame de Montesson, après
-la mort de ma grand’mère, hérita de ce tableau et
-le donna à M. le duc d’Orléans, qui le mit dans ses
-petits appartements, où on l’a vu jusqu’à la Révolution ;
-j’ignore ce qu’il est devenu depuis.</p>
-
-<p>Je n’allai point cette année à Sillery, mais j’allai
-avec ma tante à l’Ile-Adam, où je jouai encore la
-comédie. Ma tante joua dans un opéra, dont la musique
-était de Monsigny, cet opéra n’a été ni joué ni
-gravé ; dans la suite Monsigny par dévotion le brûla.
-Il avait pour titre <i>Baucis et Philémon</i>, la musique en
-était charmante. Ma tante jouait Baucis, elle était en
-vieille pendant les deux premiers actes ; le rôle était
-fait pour sa voix, elle l’avait fort étudié ; le costume
-de vieille la rajeunissait, et lui donnait l’air d’avoir
-vingt ans ; elle eut beaucoup de succès dans ce rôle,
-elle le méritait.</p>
-
-<p>A la première représentation de cet opéra, ma
-tante, après les deux premiers actes, alla s’habiller
-en jeune bergère ; je la suivis dans la chambre à côté
-du théâtre où elle fit sa toilette. Elle n’était pas contrefaite,
-mais elle avait une épaule infiniment plus
-grosse que l’autre, ce qui rendait son dos très défectueux
-quand rien ne cachait ou ne déguisait ce défaut,
-et son petit corset de bergère le laissait voir
-entièrement. Je l’en avertis, mais sa femme de
-chambre par flatterie soutint que l’habit allait en
-perfection. Comme ma tante paraissait le croire, je
-pris un miroir que je plaçai derrière elle, et je lui fis
-voir parfaitement dans sa glace son dos, qui était
-véritablement ridicule ; elle le regarda, et, à ma
-grande surprise, elle fut tout à fait de l’avis de mademoiselle
-Legrand, sa femme de chambre.</p>
-
-<p>On joua trois fois cet opéra. Nous jouâmes des
-proverbes, je fis beaucoup de musique, je fis danser
-plusieurs fois avec ma harpe : ce voyage fut très
-brillant. Madame la princesse de Beauvau, et madame
-de Poix, y passèrent plusieurs jours. La première,
-sœur de MM. de Chabot et de Jarnac, avait, je
-crois, alors trente-cinq ou trente-six ans, et elle était,
-à mon avis, la femme la plus distinguée de la société,
-par l’esprit, le ton, les manières, et l’air franc et
-ouvert qui lui était particulier. Sa politesse était à la
-fois obligeante et noble ; on voyait promptement sa
-supériorité, on ne la sentait jamais d’une manière
-embarrassante. Elle avait dans toute sa personne une
-aisance communicative. J’ai éprouvé souvent qu’après
-avoir passé une demi-heure avec elle, je n’avais
-plus la moitié de ma timidité naturelle. Elle avait
-épousé par amour M. de Beauvau ; et jamais dans le
-monde un mari et une femme n’ont eu un maintien
-d’amour conjugal de meilleur goût et plus parfait.</p>
-
-<p>Madame de Poix était charmante ; sa taille n’avait
-rien de défectueux, mais elle n’était pas belle, et elle
-boitait. Elle avait une brillante fraîcheur, et le plus
-joli visage. Elle était gaie, naturelle, spirituelle et
-piquante. Tous ces avantages, qui sont en général de
-dangereux écueils pour les femmes, n’ont servi qu’à
-l’agrément de la vie de madame de Poix, sa réputation
-est toujours restée intacte. Je vis aussi à l’Ile-Adam
-madame la princesse d’Hénin, que j’avais déjà
-rencontrée dans le monde ; elle était fort jeune et
-d’une figure charmante, mais elle n’a duré qu’un
-moment ; l’hiver d’ensuite, son teint était gâté, et elle
-n’était plus jolie. Elle avait dans ses manières
-quelque chose de trop formé pour une jeune personne
-de dix-huit ans ; on disait qu’elle avait de
-l’esprit. Je n’en ai jamais pu juger. Elle était de ces
-personnes qui, dans le monde, ne causent que tout
-bas, seulement avec leur amis, à table, où elles les
-font placer près d’elles, et hors de table dans l’embrasure
-des fenêtres, se persuadant qu’elles ne peuvent
-être véritablement appréciées que dans le petit
-cercle de leur intimité.</p>
-
-<p>Nous trouvâmes encore à l’Ile-Adam la maréchale
-de Luxembourg et madame de Lauzun. Je ne pouvais
-me lasser de contempler cette dernière, qui avait la
-plus intéressante figure, et le plus noble et le plus
-doux maintien que j’aie jamais vu ; elle était d’une
-extrême timidité, sans être insipide ; d’une obligeance,
-d’une bonté toujours soutenues, sans aucune fadeur ;
-il y avait en elle un mélange original et piquant de
-finesse et de naïveté. La maréchale, comme je l’ai dit,
-était l’oracle du bon ton. Ses décisions sur la manière
-d’être dans le grand monde étaient sans appel. Elle
-avait fait à cet égard des réflexions très fines et très
-spirituelles, mais que souvent elle généralisait fort
-mal à propos. En voici un trait comique : un matin
-(c’était un dimanche), nous attendions pour la messe
-M. le prince de Conti ; nous étions dans le salon
-assises autour d’une table ronde sur laquelle nous
-avions posé tous nos livres d’heures, que la maréchale
-s’amusait à feuilleter. Tout à coup elle s’arrêta
-sur deux ou trois prières particulières qui lui parurent
-du plus mauvais goût, et dont en effet les expressions
-étaient bizarres. Comme elle critiquait avec
-amertume ces prières, je lui objectai doucement qu’il
-suffisait qu’elles fussent dites avec piété, parce que
-certainement Dieu ne faisait nulle attention à ce
-que nous appelons un bon ou un mauvais ton. — Eh
-bien, madame, s’écria la maréchale très sérieusement,
-ne croyez pas cela… Un éclat de rire général l’interrompit.
-Elle ne s’en fâcha point : mais au fond
-elle resta persuadée que le juge suprême de tout ce
-qui est essentiellement bon, ne dédaigne pas de l’être
-aussi de notre ton et de nos manières ; et que, même
-dans des œuvres également méritoires, il tient toujours
-quelque compte de la grâce et de l’élégance.</p>
-
-<p>A ce voyage, ma tante eut de fréquentes attaques
-de coliques, mais toujours en se retirant chez elle
-pour se coucher, ce qui ne la privait d’aucun des
-plaisirs de la société. Comme, avant de quitter le
-salon, elle se plaignait tout bas à ses amis, et surtout
-à M. le duc d’Orléans, nous la suivions dans sa
-chambre. Là elle se couchait sur un canapé, et gémissait
-pendant trois quarts d’heure, ni plus ni
-moins. Durant ce temps, madame de Choisi, une de
-ses amies et moi, nous lui faisions chauffer des serviettes
-dans un cabinet voisin ; M. le duc d’Orléans,
-les larmes aux yeux, restait auprès d’elle.</p>
-
-<p>Madame de Montesson ne me fit point de confidences
-positives, mais plusieurs fois elle me fit entendre
-vaguement qu’elle avait de grandes peines de
-cœur ; je ne la questionnai pas, et pendant tout ce
-voyage nous en restâmes là.</p>
-
-<p>Ma première entrevue avec Rousseau ne fait pas
-honneur à mon esprit, mais elle a quelque chose de
-singulier et de comique.</p>
-
-<p>J.-J. Rousseau était à Paris depuis six mois, j’avais
-alors dix-huit ans. Quoique je n’eusse jamais
-lu une seule ligne de ses ouvrages, j’éprouvais un
-grand désir de voir un homme si célèbre, qui m’intéressait
-particulièrement comme auteur du <i>Devin
-de village</i>. Un jour M. de Sauvigny, qui voyait quelquefois
-Rousseau, me dit en confidence que M. de
-Genlis voulait me jouer un tour ; qu’un soir il m’amènerait
-l’acteur Préville déguisé en J.-J. Rousseau, et
-qu’il me le présenterait pour tel. Je fus trois semaines
-sans voir M. de Sauvigny, et au bout de ce
-temps il vint me dire, en présence de M. de Genlis,
-que Rousseau désirait extrêmement m’entendre jouer
-de la harpe, et que, si je voulais, il me l’amènerait
-le lendemain. Me croyant bien certaine que je ne
-verrais que Préville, j’attendis avec impatience
-l’heure du rendez-vous, imaginant qu’un crispin travesti
-en philosophe serait une chose très comique.
-On annonça Rousseau. J’avoue que rien au monde
-ne m’a paru si plaisant que sa figure, que je ne regardais
-que comme une mascarade. Son habit, ses
-bas couleur de marron, sa petite perruque ronde,
-tout ce costume et son maintien n’offraient à mes yeux
-que la scène de comédie la mieux jouée et la plus
-comique. L’on causa, d’une manière assez gaie. Mais
-de temps en temps j’éclatai de rire, et c’était avec
-tant de naturel et de si bon cœur, que cette surprenante
-gaieté ne déplut pas à Rousseau. Il dit de
-jolies choses sur la jeunesse en général. Je jouai
-de la harpe, je chantai quelques airs du <i>Devin de
-village</i>. Rousseau me regardait toujours en souriant,
-avec cette sorte de plaisir qu’inspire un enfantillage
-bien naturel ; et en nous quittant il promit de revenir
-le lendemain dîner avec nous. Quand il fut sorti,
-je cessai tout à fait de me contraindre et je me mis
-à rire à gorge déployée ; M. de Genlis, stupéfait, me
-considérait d’un air mécontent. « Je vois bien, lui
-dis-je, que vous êtes piqué : mais, comment pouviez-vous
-croire que je serais assez simple pour prendre
-Préville pour J.-J. Rousseau ? — Préville ! La tête
-vous a-t-elle tourné ? — J’avoue que Préville a été
-d’un naturel parfait ; mais je parie, qu’à l’exception
-du costume, il n’a pas du tout imité Rousseau. Il a
-représenté un bon vieillard, très aimable, et non
-Rousseau, qui certainement m’aurait trouvée fort
-extravagante, et se serait formalisé d’un semblable
-accueil. » A ces mots, M. de Genlis et M. de Sauvigny
-se mirent à rire et ma confusion fut extrême en
-apprenant que très véritablement je venais de recevoir
-J.-J. Rousseau de cette jolie manière. Cette conduite,
-si niaise et si inconsidérée, me valut les bonnes
-grâces de Rousseau. Il dit à M. de Sauvigny que
-j’étais la jeune personne la plus gaie et la plus dénuée
-de prétentions qu’il eût jamais rencontrée. En
-tout, il est certain que le naturel et la simplicité
-avaient pour lui un charme particulier. Il avait un
-sourire très agréable, plein de douceur et de finesse,
-il était communicatif et je lui trouvai beaucoup de
-gaieté. Il raisonnait supérieurement sur la musique.</p>
-
-<p>Rousseau venait presque tous les jours dîner chez
-nous, et je n’avais remarqué en lui, durant cinq
-mois, ni susceptibilité, ni caprice, lorsque nous
-pensâmes nous brouiller pour un sujet bizarre. Il
-aimait beaucoup une sorte de vin de Sillery, couleur
-de pelure d’oignon ; M. de Genlis lui demanda la permission
-de lui en envoyer, en ajoutant qu’il le recevait
-lui-même en présent de son oncle. Rousseau
-répondit qu’il lui ferait grand plaisir de lui en envoyer
-deux bouteilles. Le lendemain matin M. de
-Genlis fit porter chez lui un panier de vingt-cinq
-bouteilles de ce vin, ce qui choqua Rousseau à tel
-point qu’il renvoya sur-le-champ le panier tout entier,
-avec un billet de trois lignes qui me parut fou,
-car il exprimait avec énergie le dédain, la colère et
-un ressentiment implacable. M. de Genlis, confondu,
-demanda à M. de Sauvigny quelle raison Rousseau
-donnait de ce caprice ; M. de Sauvigny répondit qu’il
-disait qu’apparemment on croyait qu’il n’avait modestement
-demandé deux bouteilles que pour avoir un
-présent, que cette idée était injurieuse, etc. Je me
-flattai pourtant que ce singulier mouvement d’humeur
-se dissiperait promptement, et je sentis que
-tout ce que j’avais de mieux à faire était de n’avoir
-pas l’air de le remarquer. Je ne voulus pas faire la
-moindre démarche pour ramener un homme si injuste.
-Je ne l’ai jamais revu depuis. Deux ou trois
-ans après, sachant, par mademoiselle Thouin, du
-Jardin du Roi, dont il voyait souvent le frère, qu’il
-était fâché qu’il fallût des billets pour entrer dans
-les jardins de Monceaux, qu’il aimait particulièrement,
-j’obtins pour lui une clef du jardin, avec la
-permission d’aller s’y promener tous les jours et à
-toute heure, et je lui envoyai cette clef par mademoiselle
-Thouin. Il me fit remercier ; et j’en restai
-là.</p>
-
-<p>Ma tante continuait à être malade, elle désolait
-M. le duc d’Orléans. En même temps, M. de Montesson
-se mourait. Tout annonçait le dénouement souhaité.
-Madame de Montesson me mena plusieurs fois
-souper chez madame la duchesse de Mazarin, la
-personne la plus malheureuse en beauté, en magnificence
-et en fêtes qu’on ait jamais vue dans
-le monde.</p>
-
-<p>On disait que la fée Guignon Guignolant avait présidé
-à sa naissance ; elle était fraîche et très belle, et
-ne plaisait à personne. Elle avait des diamants superbes ;
-quand elle les portait, on disait qu’elle ressemblait
-à un lustre. Ses soupers étaient les meilleurs
-de Paris ; on s’en moquait, parce que les mets
-y étaient un peu déguisés. Elle était obligeante et
-polie, on prétendait qu’elle était méchante. Elle
-ne manquait pas d’esprit, et sans cesse elle faisait et
-disait les choses du monde les plus déplacées. Son
-faste était extrême, et elle avait la réputation d’être
-avare ; elle donnait les fêtes les plus magnifiques, et
-il s’y passait toujours quelque chose de ridicule. Un
-jour, dans le cours de l’hiver, elle conçut l’idée de
-donner, dans sa superbe maison de Paris, une fête
-champêtre. Elle rassemble un monde énorme dans
-son salon nouvellement décoré et rempli de glaces,
-dont la plupart, placées dans des espèces de niches,
-occupaient tout le lambris jusqu’au parquet. A l’extrémité
-de ce salon était un cabinet qu’on avait rempli
-de feuillages et de fleurs, et, en ouvrant une
-porte, on devait voir à travers un transparent un
-véritable troupeau de moutons bien blancs, bien savonnés,
-défiler dans ce bocage et conduits par une
-bergère, danseuse de l’Opéra. Tandis que l’on préparait
-cette scène, et que la compagnie dansait dans le
-salon, les moutons s’échappèrent, on ne sait comment,
-et, sans chien et sans bergère, se précipitèrent
-en tumulte dans le salon, dispersèrent les
-danseurs et furent donner de grands coups de tête
-dans les glaces ; les bonds, les bêlements du troupeau
-effarouché, le bruit qu’ils faisaient en fendant
-et brisant les glaces, les cris et la fuite des femmes,
-les éclats de rire des danseurs, formèrent une scène
-beaucoup plus amusante que n’aurait pu l’être la
-pastorale, dont cet accident priva l’assemblée. Pour
-moi je la trouvais une bonne femme, parce qu’elle
-était grasse et rieuse.</p>
-
-<p>Il y avait à cette époque à la cour de fort jolies
-femmes, entre autres la comtesse Jules, depuis duchesse
-de Polignac. Cette dernière avait une vilaine
-taille, quoique parfaitement droite, mais petite, sans
-délicatesse et sans élégance ; son visage eût été sans
-défaut, si elle avait eu un front passable ; ce front
-était grand, d’une forme désagréable, et un peu brun,
-quoique le reste de son visage fût très blanc. Quand
-la mode s’établit de rabattre les cheveux presque
-jusqu’aux sourcils, le visage de la comtesse Jules
-devint véritablement enchanteur ; il y avait dans sa
-physionomie une candeur touchante, et en même
-temps de la finesse ; son regard et son sourire étaient
-célestes. Les portraits qui restent d’elle sont très enlaidis,
-et ne donnent même pas l’idée de ce délicieux
-visage. Elle était douce et bienveillante, ses manières
-étaient simples, et la faveur dont elle a joui n’a jamais
-rien changé à son extérieur. On disait qu’elle
-avait peu d’esprit ; pour moi, je ne la trouvais dans
-la société ni bornée ni même insipide. Madame la
-princesse de Monaco avait alors trente-deux ans ;
-elle était belle encore, surtout par la fraîcheur ; son
-visage était trop large, et ses traits aplatis.</p>
-
-<p>Je crois que ce fut cette année que le roi de Danemark
-vint en France. J’allai presque à toutes les
-fêtes qu’on lui donna, et qui furent de la plus grande
-magnificence. Toutes les femmes y étaient couvertes
-de pierreries ; celles qui n’en avaient point en empruntèrent
-ou en louèrent à des joailliers. Je n’ai
-jamais vu réunis tant de diamants, surtout à la fête
-donnée par le duc de Villars, et à celle du Palais-Royal.
-A cette dernière il y avait plus de vingt femmes
-dont les robes en étaient garnies. Il arriva à ce sujet
-une singulière chose à madame de Berchini. Elle
-avait beaucoup de diamants, tous empruntés, et entre
-autres une énorme quantité de chatons. C’étaient des
-diamants, montés un à un, et détachés de manière
-qu’on les enfilait en dessous par la monture, et on en
-bordait des rubans, ou l’on en formait des colliers
-à plusieurs rangs, que l’on serrait contre le cou. En
-passant pour aller souper, placée au milieu d’une
-longue file de femmes, madame de Berchini étouffa
-de son mieux un malheureux éternuement qui fit casser
-son collier de chatons ; elle en rattrapa quelques-uns,
-mais la plus grande partie tomba à terre et fut
-balayée par les queues traînantes des robes et des
-dominos. Il n’y avait pas moyen de s’arrêter pour
-ramasser les chatons dispersés ; il fallait suivre la file
-à la tête de laquelle étaient le roi de Danemarck et
-M. le duc d’Orléans. La pauvre madame de Berchini,
-qui avait très peu de fortune, se désolait en pensant
-qu’elle serait obligée d’acheter des chatons pour remplacer
-ceux qu’elle avait perdus ; sa triste aventure fit
-le sujet de la conversation du souper. M. le duc d’Orléans
-lui promit de faire chercher de grand matin
-avec le plus grand soin. Le lendemain, à son réveil,
-un garçon d’appartement du Palais-Royal lui apporta
-tout ce qu’on avait trouvé de chatons dans la galerie,
-les trois antichambres et la salle à manger ;
-et madame de Berchini non seulement trouva son
-compte, mais de plus sept petits chatons que d’autres
-personnes avaient perdus, et qu’on n’a jamais
-réclamés.</p>
-
-<p>Ma grand’mère mourut à la fin de l’hiver ; non
-seulement elle ne me laissa pas dans son testament
-la plus légère marque de souvenir, mais elle emporta
-au tombeau la légitime de ma mère !… M. de Montesson
-mourut très peu de temps après. C’était un
-homme de la plus monstrueuse grosseur qu’on ait
-jamais vu. Il m’a toujours paru un très bon homme ;
-ma tante en comptait plaisamment mille traits d’avarice,
-entre autres qu’à sa fête et au jour de l’an,
-sa seule galanterie était de lui avancer un quartier
-de sa pension. Au reste il avait une fort bonne
-maison ; il n’y était pas gênant, car il n’y paraissait
-que pour se mettre à table, ne parlait presque pas,
-disparaissait après le repas. Il donnait à ma tante
-quatre chevaux, dont elle disposait uniquement, et
-il lui laissait une entière et parfaite liberté. Il avait
-soixante-dix-huit ans, et quatre-vingt mille livres de
-rentes, quand ma tante, dans sa dix-neuvième année,
-le préféra à tout autre… Ma tante, pendant
-sa maladie, qui dura huit jours, lui rendit les plus
-grands soins, mais ils furent inutiles ; il avait quatre-vingt-dix
-ans ; il s’éteignit doucement, et avec
-beaucoup de religion.</p>
-
-<p>Je vis la sœur de M. de Montesson. Elle avait alors
-soixante-douze ans ; elle avait dû avoir une jolie
-figure, elle était bien faite encore, ses traits étaient
-délicats, et elle avait une blancheur d’une pureté
-étonnante à cet âge. Elle n’avait jamais voulu se
-marier ; par une vocation sublime elle avait, dès
-l’âge de douze ans, consacré tout ce qu’elle possédait
-aux pauvres ; quand elle fut maîtresse de sa
-fortune, elle se trouva trente-six mille francs de
-rentes ; elle se réserva douze cents francs par an, et
-donna constamment le reste. Elle avait pour logement
-deux chambres, et au troisième étage ; et, pour
-tout domestique, une servante : elle ne sortait que
-pour aller à l’église, visiter des infortunés, des prisonniers
-et des malades. Elle allait communément à
-pied, et, quand il pleuvait, en chaise à porteurs de
-louage. Comme elle ne faisait jamais de visites de
-société, je ne la connaissais que de réputation ; ma
-tante m’en avait parlé mille fois avec la plus grande
-vénération. Pendant les huit jours de la maladie de
-son frère, elle passa toutes ses journées avec nous ;
-je ne me lassais point de la contempler. Elle était
-aimable, et je trouvais quelque chose de tendre dans
-son regard et dans ses manières ; elle vit que je l’aimais ;
-elle en parut touchée, elle me serrait la main,
-je baisais la sienne, j’aurais voulu baiser ses pieds.
-Je lui demandai un jour pourquoi elle ne s’était pas
-faite religieuse, elle me répondit : — C’est que j’aime
-les prisons. A propos de l’étonnement de ce qu’elle
-ne s’était pas enfermée pour sa vie, cette réponse me
-fit sourire, et m’attendrit. Je comprenais bien qu’elle
-avait voulu garder sa liberté pour aller consoler
-ceux qui en étaient privés, ou pour les délivrer.</p>
-
-<p>Le soir de la nuit où M. de Montesson mourut, il
-parut si calme que ma tante et moi nous allâmes
-nous coucher à dix heures. Aussitôt que nous fûmes
-au lit ma tante très fatiguée s’endormit. Une espèce
-de terreur me tint éveillée ; chaque mouvement que
-j’entendais me faisait tressaillir. Enfin, à minuit
-trois quarts, la porte de la chambre s’ouvre, et nous
-voyons paraître M. de Genlis, qui sans aucune préparation
-déclare à ma tante qu’elle est veuve. En
-même temps il lui annonce que les héritiers de M. de
-Montesson avaient aposté tout près de la maison des
-gens de loi qui, avertis sur-le-champ par le Suisse,
-allaient venir pour mettre les scellés partout ; ma
-tante se lève à la hâte, passe une robe, et moi je
-reste dans le lit en entr’ouvrant le rideau afin de voir
-tout ce qui se passe. Le commissaire en grande robe
-noire arrive avec deux ou trois hommes, il met les
-scellés dans la chambre ; au moment où cela finissait,
-ma tante et M. de Genlis passent dans un salon
-voisin, ce qui commence à me causer un peu d’émotion,
-par l’appréhension de me trouver seule dans
-cette chambre ; tout à coup les adjoints du commissaire
-vont dans le cabinet et le commissaire lui-même
-se dispose gravement à les suivre, alors je
-perds la tête, je m’élance hors du lit, j’attrape le
-commissaire par sa robe en m’écriant : — Monsieur
-le commissaire, ne m’abandonnez pas. Au même instant,
-confuse de me trouver en chemise, je m’enveloppe
-parfaitement dans la longue queue du commissaire,
-qui me prit pour une folle. M. de Genlis,
-ma tante, tout le monde accourt, on ne peut s’empêcher
-de rire et même aux éclats ; jamais des scellés
-n’ont été posés aussi gaiement. On vint m’habiller
-dans le manteau du commissaire, dont je ne me séparai
-que lorsqu’on m’eut donné un jupon et une
-robe.</p>
-
-<p>Nous partîmes pour Vincennes ; nous y passâmes
-dix jours chez ma grand’tante, mademoiselle Dessaleux,
-qui, depuis la mort de ma grand’mère, avait
-obtenu dans le château un grand et magnifique logement.
-M. le duc d’Orléans vint voir ma tante à
-Vincennes ; je crois que M. le duc d’Orléans, depuis
-la mort de M. de Montesson, craignait les desseins
-de ma tante. N’ayant personne à Vincennes à qui
-elle pût parler, elle me prit enfin pour sa confidente,
-mais à sa manière, en voulant me tromper sur mille
-choses. Je la connaissais, et je ne fus sa dupe en
-rien. Quand une fois on a la clef des caractères artificieux
-on les devine plus facilement que les autres.
-Ma tante m’assurait qu’elle était dépourvue de toute
-ambition, qu’elle ne faisait cas que du repos et de
-l’indépendance ; qu’étant jeune, ayant une existence
-agréable dans le monde, et quarante mille livres de
-rentes, si elle faisait, avec son caractère, la folie de
-se remarier, tous les sacrifices seraient de son côté,
-qu’elle ne ferait qu’au plus grand sentiment, ou pour
-arracher au désespoir un être estimable, dont elle
-aurait parfaitement éprouvé la constance. Il me resta
-de toutes ces phrases la certitude que ma tante
-avait la ferme résolution de tout tenter, de tout faire
-pour épouser M. le duc d’Orléans. — On me suppose
-des projets que je suis incapable de former, disait-elle,
-je prouverai que je n’ai nulle envie de le
-séduire, je le livrerai à lui-même, je vais aller à
-Barèges.</p>
-
-<p>En prenant cette décision, ma tante imagina que
-M. le duc d’Orléans ne pourrait supporter son absence,
-et que cette épreuve lui ferait connaître qu’il
-lui était impossible de se passer d’elle.</p>
-
-<p>C’était une chose plaisante que la manière dont
-ma tante causait avec moi de toute cette affaire.
-Elle ne me trouvait pas dépourvue d’esprit, elle ne
-remarquait que l’espèce d’enfantillage que j’avais naturellement,
-ma simplicité à quelques égards, ma
-figure plus jeune que mon âge, ma timidité dans le
-grand monde, ma gaieté folle quand j’étais à mon
-aise, ma peur des revenants, et elle ne voyait en moi
-qu’une jolie enfant, une Agnès un peu façonnée par
-le monde. Nous revînmes à Paris, d’où elle devait
-partir pour Barèges.</p>
-
-<p>La simplicité que me trouvait ma tante l’engageait
-sans cesse à me rendre témoin des artifices les plus
-raffinés ou les plus puérils. Elle persuadait à M. le
-duc d’Orléans qu’elle ne dormait plus, ne mangeait
-plus. Il est vrai qu’elle ne se mettait plus à table ;
-mais, sans lui servir des repas en règle, on lui apportait
-à manger cinq ou six fois par jour. Un soir
-que j’étais chez elle, et que nous n’attendions point
-M. le duc d’Orléans, mademoiselle Legrand, sa
-femme de chambre, entra en tenant une grande
-écuelle de vermeil qui contenait une copieuse rôtie
-au vin. Ma tante, négligemment et d’un air dégoûté,
-prit l’écuelle sur ses genoux, et, par un effort de raison,
-elle se mit à manger la rôtie, dont il ne restait
-plus que le tiers lorsqu’on entendit un carrosse entrer
-dans la cour. Je me précipite à la fenêtre, et
-j’annonce M. le duc d’Orléans. Aussitôt ma tante
-sonne. Mademoiselle Legrand arrive en disant que
-M. le duc d’Orléans la suit. Ma tante ne songe qu’à
-se débarrasser promptement des débris de la rôtie au
-vin ; elle ordonne de l’emporter ; ensuite, pensant
-qu’on va rencontrer M. le duc d’Orléans, elle rappelle
-mademoiselle Legrand, et lui dit de mettre la
-fatale écuelle avec son couvercle, sous son lit. On
-obéit. Au même instant, les deux battants de la
-porte s’ouvrent, et M. le duc d’Orléans paraît. Il sentit
-l’odeur du vin, et ma tante convint qu’elle en
-avait pris une petite cuillerée. Son air exténué et
-languissant, durant cette visite, me donna plusieurs
-fois des envies de rire que j’eus de la peine à réprimer.</p>
-
-<p>Ma tante voulut me garder dans sa maison jusqu’à
-son départ pour Barèges. Elle me donna l’appartement
-de M. de Montesson, en me disant que ma
-femme de chambre aurait un lit de sangle posé à
-côté du mien. Nous étions aux premiers jours d’avril ;
-M. de Genlis venait de partir pour son régiment.
-Nous revînmes de Vincennes à la nuit. Ma tante voulut
-sur-le-champ m’installer dans mon logement, qui
-était au rez-de-chaussée ; elle me demanda si j’avais
-peur d’y entrer. J’assurai que non ; et, pour prouver
-ma bravoure, je dis qu’on n’avait qu’à me suivre, et
-que j’entrerais la première et sans lumière. Je fis
-mettre derrière moi le valet de chambre, qui portait
-deux bougies, et je m’avançai hardiment dans l’antichambre
-ouverte ; mais, à peine y eus-je mis le pied,
-que je fis un saut en arrière en poussant un cri perçant ;
-je venais de sentir bien distinctement une
-grande main froide et décharnée s’appliquer tout entière
-sur mon visage, en me repoussant avec force…
-Je tombai presque évanouie dans les bras de ma
-tante, qui fut très effrayée de l’état convulsif où
-j’étais. Elle vit bien qu’il m’était arrivé quelque chose
-de très singulier. Elle me questionna. Je répondis, en
-mots entrecoupés, qu’une main de squelette m’avait
-repoussée. Le valet de chambre entra avec les lumières,
-et il donna sur-le-champ l’explication du prétendu
-prodige. C’était un oranger desséché, dont une
-branche sèche et roide, s’étendant devant la porte,
-s’était trouvée à la hauteur de mon visage, et m’avait
-causé cette étrange frayeur. Cette branche faisait
-véritablement l’illusion d’une main de squelette.
-Tout le monde en essaya l’effet, et l’on convint que
-dans l’appartement d’un mort, et avec la peur des
-revenants, cette branche équivalait à la plus terrible
-apparition.</p>
-
-<p>Ma tante partit pour Barèges, en me disant que
-M. le duc d’Orléans irait beaucoup me voir jusqu’au
-moment où madame de Puisieux m’emmènerait à
-Sillery ; elle ajouta qu’à l’âge qu’avait M. le duc
-d’Orléans, et avec l’attachement qu’on lui connaissait
-pour elle, je pouvais le recevoir sans inconvénient.
-Ma tante me recommanda expressément de
-lui parler beaucoup d’elle, et de lui rendre compte
-de nos entretiens dans nos lettres. Elle me répéta
-qu’elle désirait qu’il se guérît promptement de sa
-passion. Je lui demandai quel parti elle prendrait si
-cette passion était indomptable. — Ah ! dit-elle, qui
-peut le prévoir ?… Je sais seulement que ma destinée
-sera bouleversée. J’entendis ce que cela voulait dire,
-et je me promis de conter ce détail à M. le duc
-d’Orléans, car elle m’avait permis de lui dépeindre
-naïvement l’état de son cœur. Je désirais que tout
-cela réussît, d’abord parce qu’il m’était prouvé que
-ma tante le souhaitait passionnément, ensuite parce
-que je n’étais pas indifférente au plaisir d’avoir une
-tante mariée à un prince du sang.</p>
-
-<p>M. le duc d’Orléans vint me voir le lendemain du
-départ de ma tante. Ne me connaissant que sur le
-rapport de ma tante, il me regardait comme une
-jeune personne naïve, agréable et spirituelle, mais incapable
-d’observer et de faire une réflexion. L’idée
-de ces tête-à-tête m’embarrassait un peu. M. le duc
-d’Orléans entra d’une manière qui me fit rire, il
-m’apportait une grande quantité de boîtes de sucre
-d’orge de Fontainebleau. Cette attention me mit de
-bonne humeur, et M. le duc d’Orléans s’amusa beaucoup
-de la vivacité de ma reconnaissance. Cependant,
-au bout d’un quart d’heure, il se ressouvint
-qu’il était affligé du départ de ma tante. Il m’en
-parla, mais je ne vis dans son cœur ni passion,
-ni même un véritable attachement. Sa visite ne dura
-que trois quarts d’heure ; il me dit, en me quittant,
-qu’il reviendrait le surlendemain. La seconde visite
-fut très animée ; nous parlâmes d’abord de ma tante,
-je vantai son attachement pour lui ; M. le duc d’Orléans
-m’écouta avec l’air tout étonné de m’entendre
-raisonner sérieusement. Il me dit fort tristement qu’il
-n’avait jamais été aimé pour lui-même. M. le duc
-d’Orléans me conta la manière dont il devint amoureux
-de ma tante, elle est plus singulière que romanesque.
-Il la trouvait charmante, me dit-il, mais
-ils étaient fort cérémonieusement ensemble ; loin
-d’en être amoureux, il était dans ce moment occupé
-d’une autre femme ; c’était au premier voyage
-qu’elle fit à Villers-Cotterets. Un jour, à la chasse
-du cerf dans la forêt, madame de Montesson était
-à cheval, M. le duc d’Orléans se trouva auprès d’elle
-dans un moment où la chasse allait tout de travers,
-et où l’autre femme qui suivait aussi la chasse à
-cheval, était assez loin dans une autre allée. Un des
-chasseurs proposa à M. le duc d’Orléans d’attendre
-là quelques minutes, pendant qu’il irait en avant
-prendre quelques informations sur le cerf et les
-chiens ; M. le duc d’Orléans y consentit, et il descendit
-de cheval avec ma tante, pour aller s’asseoir
-à quelques pas, à l’ombre, dans un endroit qui leur
-parut joli. M. le duc d’Orléans était fort gras, la
-chaleur était étouffante ; le prince, en nage et très
-fatigué, demanda la permission d’ôter son col ; il se
-met à l’aise, déboutonne son habit, souffle, respire
-avec tant de bonhomie, d’une manière et avec une
-figure qui paraissaient si plaisantes à ma tante,
-qu’elle fait un éclat de rire immodéré en l’appelant
-gros père, et ce fut, dit M. le duc d’Orléans, avec
-une telle gentillesse, que de ce moment elle lui gagna
-le cœur, et il en devint amoureux. Ce trait-là
-n’est pas du siècle de Louis XIV, mais le goût n’avait
-déjà plus la même noblesse et la même élégance.</p>
-
-<p>Les lettres de M. le duc d’Orléans à ma tante, pendant
-son voyage en France, ne furent pas satisfaisantes.
-Ma tante ne pouvait cacher son dépit ; elle
-disait, en parlant de M. le duc d’Orléans : « cet
-homme léger », je ne pus m’empêcher de rire de cette
-expression, si impropre au moral ainsi qu’au physique.
-J’écrivis à ma tante pour lui dire qu’elle était
-toujours adorée, et en même temps pour l’exhorter
-à ne pas prolonger son absence. Elle suivit ce conseil.</p>
-
-<p>Je reçus pendant plus d’un mois, avec assiduité,
-les visites de M. le duc d’Orléans. Durant ce temps,
-il y eut à la cour une fête, un grand bal masqué.
-M. le duc d’Orléans me demanda d’engager madame
-de Puisieux à m’y mener, et il m’y donna rendez-vous.
-J’y allai en domino paré, avec seulement un
-petit masque qui ne cachait que les yeux et le nez ;
-on appelait cela un loup. Madame de Puisieux mena
-avec moi madame de Saint-Chamand sa nièce, et le
-marquis de Bouzoles pour nous donner le bras. Nous
-nous établîmes sur une banquette, dans la salle où
-il y avait le moins de monde. Au bout d’une demi-heure,
-M. le duc d’Orléans, très masqué en domino
-noir, nous arriva : il n’était pas difficile à reconnaître
-dans ce déguisement ; il avait la forme d’une
-grosse tour. Il proposa de me mener dans les autres
-pièces, en promettant de me ramener dans une
-heure. Je me mis sous sa garde, et comme nous cheminions
-ensemble, un masque, en jetant les yeux sur
-lui, s’écria : — Laissez passer la cathédrale de
-Reims ; ce qui excita un rire général, et même celui
-de M. le duc d’Orléans, qui dit que cette ressemblance
-respectable était excellente dans une telle
-foule. En effet, nous traversâmes heureusement deux
-grandes pièces ; mais au milieu de la troisième, qui
-précédait celle où se trouvait la famille royale, on
-m’arracha subitement du bras de M. le duc d’Orléans.
-Je me trouvai poussée, ballottée, pressée ; mes
-pieds ne touchaient plus la terre. Ma frayeur était au
-comble, lorsque un domino bleu, très grand et très
-svelte, force tous les obstacles, se précipite vers moi,
-me saisit comme un mannequin, avec une impétuosité
-qui ressemblait à la fureur, me transporte dans
-la salle royale, où l’on était assez à l’aise. Enfin je
-reprends ma respiration ; je veux exprimer ma reconnaissance
-à mon libérateur, il me répond, et je reconnais
-le vicomte de Custines, le beau-frère de mon
-amie, arrivé depuis huit jours de la Corse.</p>
-
-<p>Lorsque je fus un peu remise de ma frayeur, je
-demandai à être reconduite auprès de madame de Puisieux,
-nous ne retournâmes point d’où nous venions ;
-l’on me fit passer d’un autre côté par des dégagements.
-Nous y trouvâmes une jolie femme que l’on
-rapportait blessée sans connaissance, comme d’un
-champ de bataille, de la foule horrible où nous
-avions passé. Cette pauvre jeune femme était tombée,
-on l’avait foulée aux pieds ; elle était dans un état
-pitoyable. On appela un chirurgien, et elle fut saignée
-dans les appartements mêmes. M. le duc d’Orléans
-partit pour Villers-Cotterets le 6 mai, et madame
-de Puisieux, quelques jours après, m’y mena
-pour y passer douze jours. Nous y trouvâmes beaucoup
-de monde, entre autres la marquise de Boufflers,
-mère du fameux chevalier de Boufflers : elle
-était spirituelle et piquante. Madame de Boisgelin,
-n’était ni l’un ni l’autre, ce qui, dans cette famille,
-avait l’air d’une distraction. Le comte de Maillebois
-était à ce voyage ; il passait pour avoir beaucoup
-d’esprit ; je ne m’en suis jamais aperçue. M. de Castries,
-depuis maréchal de France : j’aimais beaucoup
-ses manières et sa conversation. Le baron de Bezenval,
-que j’avais déjà rencontré mille fois dans le
-monde : il était de l’âge de M. le duc d’Orléans ; mais
-il avait encore une figure charmante et de grands
-succès auprès des femmes. D’une ignorance extrême,
-et hors d’état d’écrire passablement un billet, il n’avait
-précisément que l’esprit qu’il faut pour dire des
-riens avec grâce et légèreté.</p>
-
-<p>Le marquis du Châtelet, et sa femme, étaient aussi
-de ce voyage. La marquise du Châtelet était l’une
-des plus estimables personnes de la cour, et l’on
-peut dire la même chose de son mari. Monsieur et
-madame de la Vaupalière passèrent aussi à Villers-Cotterets
-tout le temps que nous y séjournâmes.
-Sans la passion du jeu, M. de la Vaupalière aurait
-été fort aimable. Il aurait dégoûté nos romantiques
-de la rêverie ; il était excessivement rêveur, mais il
-ne rêvait qu’au jeu. Sa femme était charmante,
-quoiqu’elle eût plus de quarante ans ; elle avait des
-grâces qui ne vieillissent point, du naturel, de la
-naïveté dans l’esprit, de l’originalité, et le caractère
-le plus égal et le plus aimable.</p>
-
-<p>Je connus là tout l’avantage d’avoir pour mentor
-une personne qui a un véritable désir de faire valoir
-celle qu’elle mène dans le monde. J’eus beaucoup de
-succès, non pas seulement pour la harpe, le chant
-et les proverbes, mais on loua mon esprit, ma conversation
-(qui pourtant étaient fort ordinaires).
-Quand je voulais le soir, suivant ma coutume, me
-retirer à onze heures, on me retenait de force ; on relevait
-avec éloge ce que je disais, on en citait des
-traits le lendemain, et le plus souvent ces prétendus
-bons mots n’en valaient pas la peine. Je devais tous
-ces succès à madame de Puisieux, et à M. le duc
-d’Orléans, qui ne tarissait pas sur les récits de mes
-gentillesses. On eut peine à nous laisser partir au
-bout de douze jours. J’avais beaucoup parlé de ma
-tante à M. le duc d’Orléans, en nous promenant à Villers-Cotterets.
-Une lettre qui lui apprit qu’elle reviendrait
-sous trois semaines, le réchauffa pour elle et il
-reprit sa passion, de peur d’être boudé. En quittant
-Villers-Cotterets nous allâmes à Sillery.</p>
-
-<p>Nous retournâmes à Paris dans les derniers jours
-d’octobre. Ma tante était de retour de Barèges : les
-eaux l’avaient guérie. Ma tante me parla avec autant
-de confiance que son caractère lui permettait d’en
-avoir. M. le duc d’Orléans lui offrait de l’épouser secrètement ;
-ma tante lui montra une délicatesse dont
-je fus la dupe quelque temps, mais qui n’était au
-fond qu’une combinaison et un calcul d’ambition.
-Elle déclara avec emphase à M. le duc d’Orléans
-qu’elle ne l’épouserait qu’avec le consentement du
-prince son fils, le duc de Chartres. M. le duc d’Orléans
-aimait son fils autant qu’un homme d’une faiblesse
-excessive peut aimer. Il lui confia sur-le-champ
-son secret, en lui vantant extrêmement la
-grandeur d’âme de madame de Montesson. Il n’était
-encore question que d’un mariage très secret. M. le
-duc de Chartres n’aimait pas madame de Montesson.
-Elle avait avec lui, pour lui plaire, des accès de
-gaieté, des rires éclatants et des manières enfantines
-et caressantes qu’il appelait des mièvreries ridicules.
-Ce prince avait le défaut de prendre dans une véritable
-aversion, non ce qui méritait l’indignation et
-le mépris, mais ce qui manquait de grâce, de goût ;
-et ce qui lui paraissait ridicule. Il répondit avec respect,
-mais froidement, à M. le duc d’Orléans, qu’un
-fils n’avait point de consentement à donner à un
-père. Ma tante se décida à lui parler ; elle lui fit une
-scène de tendresse qui embarrassa beaucoup M. le
-duc de Chartres ; et comme elle persistait toujours à
-lui demander son consentement, M. le duc de Chartres
-lui répondit qu’il le donnerait de bon cœur, s’il
-était sûr que la résolution de son père fût véritablement
-inébranlable, ce que le temps seul pouvait lui
-prouver. Ma tante s’écria qu’elle désirait aussi une
-longue épreuve et proposa deux ans. M. le duc de
-Chartres approuva de très bonne grâce et se retira en
-lui disant qu’il la priait de lui faire connaître par
-écrit la décision de M. le duc d’Orléans.</p>
-
-<p>Madame de Montesson affecta d’être parfaitement
-contente de M. le duc de Chartres ; elle confia à plusieurs
-personnes qu’il consentait à son mariage avec
-M. le duc d’Orléans, mais elle ne parla point de
-la condition imposée. Quand tout ceci fut bien arrangé,
-elle ne perdit pas de temps pour faire une
-nouvelle déclaration à M. le duc d’Orléans ; lui annonça
-qu’elle ne l’épouserait qu’avec le consentement
-par écrit du roi. En ceci ma tante eut raison,
-un mariage clandestin est véritablement honteux
-quand ce n’est pas l’amour qui le forme.</p>
-
-<p>Monsieur le dauphin (depuis l’infortuné Louis XVI)
-venait de se marier, on parlait du mariage de Monsieur,
-et M. de Puisieux demanda au roi pour moi
-la promesse d’une place de dame auprès de la future
-Madame. Le roi le promit, le maréchal d’Étrée
-en remercia publiquement le roi, et j’en reçus
-des compliments. Madame de Montesson prit ce
-prétexte pour se faire présenter à la cour, où elle
-n’avait jamais été, quoique sa naissance lui en donnât
-le droit. J’allai à la présentation de ma tante, et
-je m’amusai beaucoup ce jour-là, parce que c’était
-justement celui de la présentation de madame du
-Barri. Nous la rencontrâmes partout, elle était mise
-magnifiquement et de bon goût. Au jour sa figure
-était passée et des taches de rousseur gâtaient son
-teint. Son maintien était d’une effronterie révoltante :
-ses traits n’étaient pas beaux, mais elle avait des
-cheveux blonds d’une couleur charmante, de jolies
-dents et une physionomie agréable. Elle avait beaucoup
-d’éclat à la lumière. Le soir au jeu nous arrivâmes
-quelques minutes avant elle. Quand elle entra
-toutes les femmes qui étaient contre la porte se
-jetèrent les unes contre les autres du côté opposé,
-pour ne pas se trouver assises près d’elle ; de sorte
-qu’il y eut entre elle et la dernière femme du cercle
-l’intervalle de quatre ou cinq pliants vides. Elle vit
-avec le plus grand sang-froid ce mouvement si marqué ;
-rien n’altéra son imperturbable effronterie.</p>
-
-<p>Mais revenons à ma tante et à M. le duc d’Orléans ;
-ce dernier ne voyait rien de pressé dans la démarche
-qu’il devait faire auprès du roi ; mais ma tante lui
-dit qu’il fallait toujours avoir ce consentement dans
-son portefeuille. Au moment de faire la démarche,
-M. le duc d’Orléans assura que le roi recevrait mal
-cette demande, et qu’il ferait un refus positif. Madame
-de Montesson soutint le contraire. Le roi refusa
-d’abord et fort sèchement ; M. le duc d’Orléans insista
-avec tant de chaleur, qu’enfin, après un long
-tête-à-tête, il obtint le consentement par écrit, sous
-la condition que ma tante ne changerait point de
-nom, ne s’attribuerait aucune espèce de prérogative
-de princesse du sang, ne déclarerait point son mariage,
-et ne paraîtrait jamais à la cour.</p>
-
-<p>M. le duc d’Orléans revint tout triomphant à Paris ;
-nous l’attendions avec une extrême impatience. Enfin,
-il arriva ; sa physionomie annonçait un éclatant
-succès ; ma tante avait elle-même proposé les conditions,
-cependant je vis qu’elle en était choquée.</p>
-
-<p>Ma tante fut rêveuse et préoccupée toute cette
-journée.</p>
-
-<p>M. le duc d’Orléans prit l’humeur de madame de
-Montesson pour de la sensibilité et rien ne troubla
-sa satisfaction.</p>
-
-<p>Après de rapides réflexions, ma tante dit à M. le
-duc d’Orléans que l’écrit du roi n’était rien, si l’on
-différait à en profiter, que Louis XIV s’était rétracté
-pour Mademoiselle de Montpensier, que l’on avait
-plus à craindre encore pour un si long délai. M. le
-duc d’Orléans montra de justes craintes du mécontentement
-de son fils ; ma tante répondit que l’on
-prendrait toutes les précautions nécessaires pour
-lui cacher ce secret, et enfin il fut décidé que le
-mariage secret se ferait sur-le-champ. On montra à
-l’archevêque le consentement du roi, et ce fut lui,
-qui, à minuit, leur donna secrètement, dans sa chapelle,
-la bénédiction nuptiale. Les témoins furent le
-vicomte de La Tour du Pin et M. de Damas, chambellans
-de M. le duc d’Orléans. Le secret leur fut
-demandé ; ils le gardèrent trois semaines, et n’en
-convinrent ensuite que parce que la vanité de madame
-de Montesson le confia à plusieurs personnes,
-et en outre le trahit de mille manières.</p>
-
-<p>A l’imitation de madame de Maintenon, qui regardant
-avec raison toute espèce de titre au-dessous
-d’elle, n’en voulut plus après avoir épousé Louis XIV,
-ma tante rejeta le titre de marquise qu’elle avait
-toujours porté ; elle ordonna dans sa maison, et
-elle pria ses amis de ne plus l’appeler que madame de
-Montesson tout court. M. le duc d’Orléans, persuadé
-par elle qu’il y avait de la dignité à ne point cacher
-ce qui était, la fit traiter en princesse par tous ses
-chambellans. M. le duc de Chartres apprit bientôt la
-vérité ; sa colère fut extrême, il eut une explication
-avec M. le duc d’Orléans, il montra beaucoup
-d’indignation et de ressentiment, M. le duc d’Orléans
-se fâcha : ils furent quinze jours sans se voir.</p>
-
-<p>M. le duc de Chartres avait déclaré qu’il ne mettrait
-jamais les pieds chez madame de Montesson ;
-néanmoins il y retourna, il y soupa deux ou trois
-fois dans l’hiver, ce qui a continué tous les ans.
-Cette conduite était indulgente et convenable ; mais
-elle ne satisfit nullement ma tante. Elle aigrit de
-plus en plus son père contre lui. Les plus funestes
-préventions prises contre ce malheureux prince ont
-été données par elle.</p>
-
-<p>Bientôt après, le mariage de M. le duc de Chartres
-avec la fille du duc de Penthièvre fut décidé.</p>
-
-<p>Madame de Montesson, par un motif particulier
-qui ne se rapportait qu’à elle, désirait extrêmement
-que j’entrasse au Palais-Royal, et elle n’avait nul besoin
-d’employer son crédit pour cela ; M. le duc
-d’Orléans le désirait personnellement ; je lui plaisais,
-et il pensait que je ne serais pas tout à fait
-inutile à l’agrément des longs voyages de Villers-Cotterets.
-D’ailleurs, j’avais beaucoup de droit pour prétendre
-à une place auprès de madame la duchesse
-de Chartres ; la réputation de légèreté et de galanterie
-de M. le duc de Chartres avait donné à M. le
-duc de Penthièvre le plus grand éloignement pour
-cette alliance. M. de Puisieux, avec beaucoup de zèle
-et de persévérance, parvint à le décider. M. le duc
-d’Orléans reconnaissait hautement lui devoir cette
-obligation. Ma tante me dit qu’il ne tiendrait qu’à
-moi d’avoir une place de dame au Palais-Royal si je
-la demandais.</p>
-
-<p>Je trouvais la duchesse de Chartres charmante de
-figure et de caractère, car on n’a jamais vu de jeune
-princesse plus naturellement obligeante et d’une
-bonté plus parfaite. Je confiai à madame de Puisieux,
-à qui je n’en avais jamais parlé, tout ce qu’on m’avait
-dit à ce sujet ; je lui détaillai tous les avantages
-de cette place quand on avait des enfants : des
-régiments dont les princes disposaient, et qui étaient
-toujours donnés aux enfants ou aux gendres des
-dames ; leurs propres places qu’elles pouvaient céder
-à leurs filles ou à leurs brus, la protection des princes,
-etc. Madame de Puisieux m’écouta attentivement ;
-elle fut combattue par deux idées : l’une, de
-notre séparation, et l’autre des succès brillants qu’elle
-se figurait que je devais avoir dans une cour célèbre
-par sa magnificence, son bon goût et son
-éclat. Quoiqu’elle eût été jadis la plus charmante
-personne de la cour, par son esprit et par sa rare
-beauté, je suis bien sûre qu’elle n’avait jamais eu
-pour elle la vanité qu’elle avait pour moi ; elle y
-sacrifia, dans cette occasion, son bonheur et le
-mien !</p>
-
-<p>Je pourrais dire que je ne fus déterminée que par
-l’intérêt de mes enfants, que cette résolution me
-coûta et qu’elle fut un sacrifice maternel : il est
-certain que je comptais pour beaucoup les avantages
-brillants que j’en pouvais retirer pour l’établissement
-de mes enfants, mais quand je n’aurais point
-eu d’enfants, j’aurais désiré cette place.</p>
-
-<p>J’avais pour madame de Puisieux une affection
-véritablement filiale. Malgré la peine extrême qu’elle
-éprouvait à se séparer de moi, elle engagea M. de
-Genlis à faire la démarche nécessaire pour cette
-place, qui était de la demander à M. le duc d’Orléans.
-M. de Genlis ne s’en souciait pas, et il déclara qu’il
-ne consentirait à me laisser entrer au Palais-Royal,
-que s’il y était attaché lui-même. Il demanda et
-obtint la place de capitaine des gardes de M. le duc
-de Chartres ; c’était une des premières places de la
-maison ; elle valait six mille francs ; j’eus en même
-temps celle de dame, qui en valait quatre. Au fond de
-l’âme, j’étais charmée d’entrer dans cette cour brillante,
-dont le bon air et l’élégance m’avaient séduite ;
-je portais au Palais-Royal une réputation irréprochable,
-et j’allais commencer une nouvelle carrière.
-J’y voyais confusément beaucoup d’écueils et de dangers ;
-mais j’y voyais de l’éclat…, et je me laissais
-entraîner par la vanité, par la curiosité et par la présomption.
-Enfin le jour où je devais entrer au Palais-Royal
-arriva.</p>
-
-<p>Comme mon logement n’était point encore prêt,
-je logeai d’abord dans ce qu’on appelait les petits
-appartements de M. le Régent. Ils avaient encore les
-mêmes décorations ; tous les panneaux et l’alcôve
-de la chambre à coucher étaient en glaces, avec des
-baguettes dorées ; ils étaient au bout de la grande
-galerie, au premier, et ils avaient un petit escalier
-dérobé et une petite porte qui donnait sur la rue de
-Richelieu : ce fut par là que j’y entrai. En tournant
-dans cette rue, mon cocher, voulant couper un fiacre,
-passa sur une borne. La secousse fut très violente ;
-je crus que nous versions et que nous allions être
-fracassés, et je m’écriai : — Grand Dieu ! quel présage !
-mais j’en fus quitte pour la peur. J’entrai
-dans cet appartement, que je n’avais jamais vu, avec
-une tristesse et un serrement de cœur inexprimables.
-Je m’assis dans la chambre, et toutes ces glaces,
-toute cette magnificence de boudoir me déplurent
-à l’excès.</p>
-
-<p>La société du Palais-Royal était alors la plus brillante
-et la plus spirituelle de Paris.</p>
-
-<p>Il y avait en femmes madame de Blot, dame d’honneur
-de la princesse. Elle n’était plus jeune, mais
-elle avait encore une grande élégance par sa jolie
-taille et sa manière de se mettre. Il y avait en elle
-deux personnes fort différentes : quand elle se trouvait
-dans l’intérieur d’une petite société, et sans
-prétentions, elle était gaie, rieuse, naturelle et fort
-aimable ; quand elle voulait paraître et briller, elle
-devenait affectée, elle dissertait au lieu de causer,
-elle soutenait des thèses fort ennuyeuses sur la sensibilité
-et l’élévation des sentiments. Si l’avarice
-pouvait laisser quelque grandeur dans le caractère,
-madame de Blot aurait pensé noblement ; mais j’ai
-connu peu de personnes plus intéressées et plus
-ambitieuses ; enfin, elle attachait la plus grande
-importance aux manières, au bon ton et à la politesse.
-Mes autres compagnes étaient madame la vicomtesse
-de Clermont-Gallerande, auparavant comtesse
-des Choisi, remariée nouvellement en secondes
-noces. Elle avait fort mal vécu avec son premier
-mari, tué à la bataille de Minden ; elle était, à sa
-mort, fort jeune et fort belle ; elle n’avait point de
-fortune ; M. de Clermont, chambellan de M. le duc
-d’Orléans, l’épousa par amour, malgré ses parents,
-et surtout parce que M. le duc d’Orléans le voulait.
-Madame des Choisi était belle encore, mais peu
-agréable et surtout trop grasse. Je n’ai jamais connu
-de femme plus humoriste et plus capricieuse. Quoiqu’elle
-eût peu d’esprit, elle avait quelquefois des
-saillies originales et plaisantes ; il y avait en elle du
-naturel, de la singularité, quelque chose de piquant ;
-elle contait quelquefois très agréablement. Elle
-fut mariée très jeune à M. des Choisi, qui était
-beaucoup plus âgé qu’elle, et dont l’extérieur, dit-on,
-avait quelque chose de repoussant et de rébarbatif ;
-madame des Choisi contait de lui, et d’une manière
-très plaisante, plusieurs anecdotes, entre autres celle-ci :
-mariée depuis dix-huit mois, elle entrait dans
-sa seizième année lorsque M. des Choisi, qui venait
-d’acheter une terre à cinquante lieues de Paris,
-voulut y aller passer huit mois et y emmener sa
-femme avec lui ; madame des Choisi qui n’avait
-jamais quitté le Palais-Royal, fut au désespoir d’aller
-se confiner dans un vieux château ; elle regarda ce
-voyage comme l’acte du plus barbare et du plus
-intolérable despotisme ; montée en voiture, elle essuya
-ses pleurs et n’osa plus se plaindre, car M. des
-Choisi, disait-elle, avec son mouchoir cramoisi noué
-autour de sa tête (c’était son costume de voyage),
-avait une figure si terrible et lui lançait des regards
-si foudroyants, que l’effroi qu’il lui inspirait
-lui fit presque oublier ses douleurs. Au milieu de
-la première journée on passa dans une ville dont
-M. des Choisi, qui était curieux, voulut aller voir
-les monuments ; il proposa à sa femme de le suivre.
-Elle répondit qu’elle était déjà si fatiguée, qu’elle
-n’avait besoin que d’un peu de repos : il la déposa
-à l’auberge de la poste. Lorsqu’elle fut seule dans une
-chambre, elle se livra, sans contrainte, à toute l’impétuosité
-de son chagrin ; un demi-quart d’heure
-après l’hôtesse survint pour lui offrir quelques rafraîchissements,
-et elle fut étrangement surprise,
-en voyant cette jeune dame gémissante et baignée
-de larmes ; elle l’interrogea ; et madame des Choisi
-imagina de lui faire croire qu’elle était enlevée par
-un vilain Turc, qui la conduisait dans son sérail à
-Constantinople. L’hôtesse fut également épouvantée
-et touchée de ce récit : — Cela ne m’étonne pas !
-s’écria-t-elle ; ce Turc ne se gêne pas ; car il n’a
-même pas quitté son turban, qui nous à paru si
-singulier. Elle proposa de s’adresser aux magistrats,
-et de faire arrêter ce méchant Turc ; madame
-des Choisi s’y opposa, en disant qu’elle était résignée
-à son sort. L’hôtesse insista ; madame des Choisi,
-afin de se débarrasser d’elle, lui demanda un quart
-d’heure pour faire ses réflexions, assurant que le
-Turc ne reviendrait que dans trois heures. L’hôtesse
-alla répandre l’alarme dans toute la maison ; et les
-servantes et les valets jurèrent qu’ils ne souffriraient
-pas que le Turc emmenât la jeune dame pour en
-faire une « hérétique païenne ». M. des Choisi revint
-quelques instants après ; on lui déclara nettement
-qu’il n’enlèverait pas la jeune personne, que l’hôtesse
-et toute sa maison la prenaient sous leur protection,
-et qu’il pouvait retourner tout seul en
-Turquie. M. des Choisi appela ses deux domestiques ;
-et, comme le tumulte rendait toute explication impossible,
-on se disposait à combattre, lorsque madame
-des Choisi, qui avait entendu tout le bruit,
-parut inopinément, en conjurant l’hôtesse et les
-domestiques de mettre bas les armes. On obéit d’autant
-plus promptement, que le couteau de chasse
-tiré de M. des Choisi, son air intrépide, et celui de
-ses deux domestiques avaient déjà fort ébranlé le
-courage des assaillants.</p>
-
-<p>M. des Choisi questionna sa femme ; elle avoua
-tout en présence de l’hôtesse, qui fut toujours persuadée
-de la véracité du premier récit, fait par une
-dame si jeune et si naïve.</p>
-
-<p>La comtesse de Polignac, fille de la comtesse de
-Rumin, était, après moi, la plus jeune des dames de
-madame la duchesse de Chartres : elle était veuve
-depuis deux ans. La comtesse de Polignac n’était
-pas jolie, mais l’extrême petitesse de sa taille, un
-pied imperceptible, de petites mains charmantes,
-une physionomie agréable et quelque chose d’enfantin
-dans ses manières donnaient à toute sa personne
-de la grâce et de la gentillesse.</p>
-
-<p>Il y avait encore au Palais-Royal quelques dames
-qui avaient été attachées à la feue duchesse d’Orléans ;
-elles avaient conservé leurs logements, et elles venaient
-souvent dîner et souper chez la jeune princesse.
-L’une de ces dames était madame la marquise
-de Barbantane, de l’âge de madame de Blot, et l’une
-de ses amies intimes. Elle avait été dame de la feue
-duchesse, et depuis gouvernante de madame la duchesse
-de Bourbon, sœur de M. le duc de Chartres.
-La jeune princesse ne fut remise qu’à quinze ans
-entre ses mains, elle y resta jusqu’à son entrée dans
-le monde, qui fut deux ou trois ans après mon arrivée
-au Palais-Royal. On disait que madame de Barbantane
-avait eu une jolie figure, il ne lui en restait
-rien à cette époque ; elle avait le nez d’un rouge
-éclatant, une tournure commune, et un maintien
-sec et affecté. Elle se déclara mon ennemie dès notre
-première entrevue, elle l’a toujours été depuis ; ainsi
-je ne dirai rien de son caractère, je dois à cet égard
-me récuser. La vieille marquise de Polignac, dont
-le visage ressemblait parfaitement à celui d’un singe,
-était vive, naturelle, spirituelle et piquante. Elle
-connaissait parfaitement le monde, elle savait qu’il
-tolère, sans les tourner jamais en ridicule, les torts
-et les travers des gens d’esprit qui ont de l’audace
-et qui conservent un maintien assuré dans les situations
-embarrassantes : un homme de beaucoup d’esprit,
-M. de Valence, me disait un jour : — Avec de
-l’audace, de l’esprit et certaines phrases d’un effet
-sûr, on mène le monde.</p>
-
-<p>Madame la comtesse de Rochambault, autre vieille
-dame, gouvernante des enfants des princes de la
-maison dans leur première enfance, était déjà fort
-âgée, mais elle avait la plus belle vieillesse que j’aie
-vue. C’était la récompense d’une vie sage, pure, irréprochable ;
-elle avait une piété sincère, et une gaieté
-charmante et toujours égale ; sa mémoire était inépuisable
-en anecdotes courtes et plaisantes. Je ne
-l’ai jamais entendue en répéter une, à moins qu’elle
-ne lui fût redemandée. Incapable, par caractère et
-par principes, de faire une méchanceté, elle était
-aussi bonne qu’aimable.</p>
-
-<p>La vieille comtesse de Montauban, mère de madame
-de Clermont, était aussi une bonne personne,
-mais qui n’avait de remarquable qu’une gourmandise
-et une distraction plaisantes. Elle ne manquait
-pas d’esprit, elle était même auteur ; elle avait fait
-imprimer un conte oriental de sa composition, insipide
-production, mais qui cependant n’était point
-ridicule. Elle était très joueuse. Un jour, en jouant
-au pharaon, elle fit ce qu’on appelle un paroli de
-campagne, c’est-à-dire mal à propos à son avantage.
-Le banquier le remarqua et lui en fit avec politesse
-l’observation ; elle répondit sans s’émouvoir : — Cela
-peut être, mais c’est un empressement bien pardonnable
-à un ponte. Une autre fois, un gros joueur,
-debout derrière elle, passa le bras par dessus son
-épaule pour prendre une énorme quantité de louis
-qu’il venait de gagner ; en retirant le bras il en laissa
-tomber la moitié dans le dos de madame de Montauban,
-qui se retourna en lui disant : — Eh quoi !
-monsieur, me prenez-vous pour une Danaé ? Elle se
-releva pour se secouer, et faire retomber cette pluie
-d’or ; le joueur prétendit qu’elle faisait le gros dos,
-pour qu’il ne pût avoir qu’une partie de la somme.
-Madame de Montauban, fatiguée, se remit au pharaon,
-en disant fort judicieusement que l’on donnait
-vingt-quatre heures pour payer les dettes du jeu ; en
-se déshabillant, elle retrouva quelques louis qui furent
-ponctuellement renvoyés.</p>
-
-<p>J’ai maintenant à peindre les hommes du Palais-Royal,
-et je dois commencer par le prince.</p>
-
-<p>M. le duc de Chartres était alors dans tout l’éclat
-de sa première jeunesse, avec un visage déjà gâté,
-et par le sang qu’il avait reçu de sa mère, et par
-une vie licencieuse ; l’ensemble de sa figure était
-noble, leste, et d’une grande élégance. Son gouverneur,
-le comte de Pont Saint-Maurice, ne s’était attaché
-qu’à trois choses : à lui donner de la politesse,
-des manières agréables, et un bon ton ; il avait
-laissé le soin du reste aux autres instituteurs. Ces
-derniers eussent été fort capables de donner au jeune
-prince une solide instruction ; mais le gouverneur
-faisait si peu de cas de la culture de l’esprit, que
-le prince, qui s’en aperçut de bonne heure, trouva
-fort commode d’adopter cette indifférence. M. de
-Foncemagne, de l’Académie française, homme de
-lettres fort distingué, fut son sous-gouverneur ; l’abbé
-Alary, ecclésiastique vertueux, instruit et spirituel,
-fut son précepteur. Ces deux instituteurs exhortèrent
-en vain à l’application leur élève, et se plaignirent
-inutilement au gouverneur de son indolence. M. de
-Pont, satisfait de son ton et de ses manières, laissa
-trop voir qu’il mettait fort peu de prix à tout le
-reste. M. de Foncemagne et l’abbé Alary ne donnaient
-des leçons que pour la forme, voyant bien
-qu’elles n’étaient d’aucune utilité, et le prince n’apprit
-rien. Il ne manquait néanmoins ni d’esprit, ni
-de mémoire et d’intelligence, et il annonçait des inclinations
-bienfaisantes ; en voici un trait que m’a
-conté M. de Foncemagne. Le prince était dans sa
-quinzième année, et déjà il recevait en audience,
-le matin, les hommes qui sortaient de celle de
-M. le duc d’Orléans. Dans ce nombre se trouvaient
-des officiers de tous grades des régiments des deux
-princes. M. le duc de Chartres en remarqua un qui
-l’intéressa par sa belle physionomie et son air mélancolique.
-On lui dit qu’il était d’une extrême pauvreté,
-parce qu’il se refusait tout pour faire subsister
-sa mère et ses deux sœurs, qui n’avaient que
-lui pour appui. Après ce récit, M. le duc de Chartres
-amassa deux mois de ses menus-plaisirs sans en
-rien dépenser, ce qui lui fit quarante louis ; mais
-il était fort embarrassé de la manière dont il les
-donnerait, lorsqu’il reçut des dragées de baptême :
-alors il fit des cornets de dragées, dans l’un desquels
-il mit les quarante louis, et lorsque le pauvre officier
-vint à son audience, le jeune prince dit en plaisantant
-qu’ayant reçu des dragées il en voulait distribuer
-des cornets à tout le monde, ce qu’il fit. Le
-pauvre officier trouva le sien si lourd qu’il fit un mouvement
-de surprise ; le jeune prince, par un signe,
-lui imposa silence ; mais, sorti du Palais-Royal, sa
-reconnaissance fut plus indiscrète que sa surprise ; il
-conta cette histoire, qui fut généralement sue.</p>
-
-<p>Lorsque l’éducation du jeune prince fut terminée,
-M. le duc d’Orléans, loin de donner à son fils des
-amis vertueux, l’encouragea à se lier intimement avec
-les jeunes gens les plus étourdis et les plus dissipés
-de la cour, le chevalier de Coigny, messieurs de
-Fitz-James, de Conflans, etc. Cependant le jeune
-prince distingua de lui-même un homme sage et
-raisonnable plus âgé que lui de quatorze ans ; c’était
-le chevalier de Durfort, attaché au Palais-Royal. M. le
-duc de Chartres s’attacha sincèrement à lui ; c’est
-le seul homme qu’il ait véritablement aimé, quoique
-le chevalier n’ait jamais voulu être de ses parties
-clandestines.</p>
-
-<p>En entrant dans le monde à dix-sept ans, M. le duc
-de Chartres fut extrêmement frappé de l’affection et
-de la pruderie des dames du Palais-Royal qui formaient
-la société de son père, et pour déjouer cet
-étalage de sentiments exagérés, il s’amusa à soutenir
-les thèses opposées : il affecta l’insensibilité,
-l’insouciance et la légèreté dans les choses où il est
-le moins permis d’en avoir. Cette espèce de contrariété
-devint une pernicieuse habitude, qui peu à peu
-altéra la justesse de son esprit et la bonté naturelle
-de son cœur. Comme il mettait dans ses discussions
-beaucoup de politesse, de finesse et de gaieté, les
-rieurs étaient toujours de son côté ; la secte sentimentale,
-souvent déconcertée, prit beaucoup d’humeur
-et de dépit contre lui ; elle se vengea en décriant
-son cœur, et porta ainsi les premières atteintes à
-sa réputation. Il fut bientôt reçu dans le monde que
-M. le duc de Chartres avec de l’esprit, de la grâce,
-un ton parfait, et des manières agréables et nobles,
-avait l’âme la plus insensible et la plus dure, ce
-qui n’était nullement. On lui prêta beaucoup de torts
-imaginaires, on le calomnia ; il le sut, et au lieu
-de chercher à ramener l’opinion, il prit le funeste
-parti de la mépriser et de la braver.</p>
-
-<p>Voici quels étaient les autres hommes du Palais-Royal.</p>
-
-<p>J’ai déjà parlé du comte de Pont Saint-Maurice,
-qui avait été gouverneur de M. le duc de Chartres.
-Il avait, à cette époque, environ cinquante ans, la
-plus belle figure, l’air le plus majestueux ; rien
-n’était plus noble que son ton et ses manières, et
-malgré une profonde ignorance, sa conversation
-n’était point sans agrément. Madame de Pont, sa
-femme, veuve d’un riche financier (M. Mazade), l’avait
-épousé par amour ; elle était fort belle encore,
-mais sa figure était insipide et manquait de noblesse ;
-M. et madame de Pont offraient un parfait
-tableau de l’amour conjugal, et jusque dans les plus
-petits détails de la vie, ils étaient tellement inséparables
-qu’ils se plaçaient toujours à côté l’un de
-l’autre, et même dans les repas de la plus grande
-cérémonie. Le comte de Pont avait un talent véritablement
-unique pour jouer la comédie. Je crois déjà
-avoir parlé de son étonnante perfection dans le rôle
-du <i>Misanthrope</i>.</p>
-
-<p>Le chevalier de Durfort avait peu d’esprit, mais de
-l’instruction, des manières fort nobles, et avec les
-femmes une galanterie de fort bon goût ; aussi avait-il
-beaucoup de succès auprès d’elles.</p>
-
-<p>Le comte de Thiars, frère du comte de Bissy, passait
-pour être l’homme le plus aimable de la société.
-Malgré une laideur remarquable, il avait inspiré des
-passions célèbres ; il n’avait qu’une sorte d’esprit,
-celui de la conversation, et c’est assez pour le monde ;
-il faisait de mauvaises chansons de société, dont
-les vers manquaient souvent de mesure et de rimes ;
-c’est encore assez pour charmer quelques femmes. Il
-avait composé un détestable petit roman qu’il eut la
-prudence de ne jamais publier.</p>
-
-<p>M. de Thiars ne m’a jamais pardonné de n’avoir
-pas admiré et prôné cet ouvrage. Au reste, M. de
-Thiars était en effet, dans la société, piquant, amusant,
-d’une gaieté douce, spirituelle, et en tout fort
-aimable.</p>
-
-<p>Le comte de Shomberg avait beaucoup d’esprit et
-d’instruction, et un caractère très loyal ; quoiqu’il
-ne fût pas laid, il avait dans sa figure, dans son ton et
-dans sa conversation, quelque chose de fade, et je
-ne sais quelle gaucherie dans les manières qui le
-rendaient désagréable ; il savait des millions de vers,
-et il les déclamait ridiculement. Ma tante eut la
-fantaisie de jouer <i>Zaïre</i>, ce qui s’exécuta à Bagnolet,
-dans une maison que M. le duc d’Orléans y avait
-alors. M. de Shomberg se chargea du rôle d’Orosmane,
-et certainement on ne reverra jamais un tel
-Orosmane. Ma tante joua pitoyablement Zaïre, ce
-qui était bien excusable avec un semblable Orosmane.
-Nous l’avions trouvé très mauvais aux répétitions,
-mais il se surpassa à la représentation. Il était
-admirateur passionné de Voltaire. Il se vantait d’être
-athée, et, ainsi que Hobbes, il avait une peur invincible
-des revenants. Dès qu’il rencontrait un enterrement,
-ou que quelqu’un de sa connaissance mourait,
-il faisait coucher son valet de chambre pendant
-cinq ou six jours à côté de son lit. Ce fut lui qui
-eut avec M. Lefort, un officier de son régiment, ce
-fameux duel où tous les deux, à genoux sur un
-manteau, tirèrent en même temps un coup de pistolet.
-M. Lefort fut tué raide ; M. de Shomberg,
-qui ne fut pas effleuré, paya toute sa vie une pension
-à sa veuve, et l’éducation de ses enfants. Il n’aimait
-que la société des femmes ; n’ayant jamais eu de
-succès personnel auprès d’elles, il prit le parti de se
-contenter du rôle de confident. Il avait une manière
-si affectueuse de prendre part à tous leurs intérêts
-particuliers, de quelque genre qu’ils fussent, qu’il
-se rendait véritablement nécessaire ; d’ailleurs, soit
-par système, soit par bonhomie, il savait persuader
-qu’il croyait tout ce qu’on lui disait, et qu’il ne soupçonnait
-jamais l’exagération, les réticences et l’artifice.
-Au milieu de tout cela, il avait toujours pour
-une de ses amies une passion malheureuse qu’il ne
-déclarait jamais, que l’on voyait clairement, et dont
-on lui savait gré.</p>
-
-<p>Le comte de Valencey, frère du marquis d’Estampes,
-et parent de M. de Genlis, était aussi attaché
-au Palais-Royal. Il avait un caractère plein de
-douceur et de bonté, qui donnait un agrément infini
-à sa société. Personne, à la Comédie-Française, ne
-jouait mieux que lui les rôles d’amoureux, dans les
-pièces de Marivaux. M. le comte de Blot, mari de la
-dame d’honneur, était, sans exception, l’homme le
-plus borné qu’on ait jamais vu dans le monde. Voulant
-plaire à M. le duc de Chartres, il mêlait à sa
-pédanterie une extrême prétention à la gaieté. Son
-ton sérieux, et la lourdeur de ses plaisanteries lui
-donnaient une sorte d’originalité très comique ; on
-s’amusait de ses ridicules, et il était persuadé qu’il
-avait le plus grand succès aux petits soupers du Palais-Royal.</p>
-
-<p>Le comte d’Osmont, spirituel, naturel et distrait,
-était aimé de tout le monde.</p>
-
-<p>M. le vicomte de Latour-du-Pin avait l’esprit orné,
-de la franchise, de la gaieté, un caractère obligeant,
-des talents agréables ; il jouait à merveille les proverbes
-et la comédie.</p>
-
-<p>Le vicomte de Clermont avait alors une jolie figure
-que gâtaient un peu quelques tics désagréables.
-Il lisait beaucoup, mais il avait le malheur de tout
-confondre, et de joindre à la manie de faire des citations
-l’inconvénient de les faire presque toujours
-fausses.</p>
-
-<p>Le baron de Poudens, premier maître-d’hôtel, était
-un excellent homme. Étranger à toutes les inimitiés,
-il a passé quarante ans au Palais-Royal sans se
-douter qu’il y ait eu dans tout cet espace de temps
-une seule tracasserie. Il était persuadé que nous y
-vivions tous dans la plus parfaite union, et que cette
-cour était composée, sans exception, des meilleures
-gens du monde.</p>
-
-<p>M. le marquis de Barbantane ne manquait pas
-d’esprit, mais il était persifleur, avec une politesse
-poussée quelquefois à l’excès, et il était peu communicatif.</p>
-
-<p>On voyait encore souvent, les petits jours, au Palais-Royal,
-monsieur et madame Duchâtelet, qui ont
-depuis péri sur un échafaud. M. Duchâtelet était sérieux
-et silencieux, mais il avait, dit-on, beaucoup
-de mérite, et il a laissé des mémoires qui montrent
-la plus belle âme. Madame Duchâtelet eut toujours
-une conduite irréprochable, et ne se mêla jamais
-d’une seule intrigue ; ce fut elle que madame la duchesse
-de Grammont défendit au tribunal révolutionnaire
-avec autant de courage que d’énergie. M. de
-Talleyrand, qui à cette époque s’échappa de la France,
-et vint en Angleterre où j’étais, nous conta ce détail
-et de la manière la plus touchante. Madame de
-Grammont, appelée au tribunal, loin de se défendre,
-ne songea qu’à son amie, qui, présente à cet
-interrogatoire, les mains jointes et les yeux baissés,
-gardait un profond silence. Madame de Grammont
-dit en propres termes : « Que vous me fassiez mourir,
-moi qui vous méprise et qui vous déteste, moi
-qui aurais voulu soulever contre vous l’Europe entière,
-que vous m’envoyiez à l’échafaud, rien n’est
-plus simple ; mais que vous a fait cet ange (en montrant
-madame Duchâtelet), qui a toujours tout souffert
-sans se plaindre, et dont la vie entière n’a été
-marquée que par des actions de douceur et d’humanité ? »
-On les envoya toutes les deux au supplice
-avec M. Duchâtelet !…</p>
-
-<p>A cette époque, on trouvait encore à la ville et à
-la cour ce ton de si bon goût, cette politesse dont
-chaque Français avait le droit de s’enorgueillir,
-puisqu’elle était citée, dans toute l’Europe, comme
-le modèle le plus parfait de la grâce, de l’élégance
-et de la noblesse. On rencontrait alors dans la société
-plusieurs femmes et quelques grands seigneurs
-qui avaient vu Louis XIV ; on les respectait comme
-les débris d’un beau siècle ; la jeunesse, contenue
-par leur seule présence, devenait naturellement, auprès
-d’eux, réservée, modeste, attentive ; on les
-écoutait avec intérêt ; on croyait entendre parler
-l’histoire. On les consultait sur l’étiquette, sur les
-usages ; contemporains de tant de grands hommes en
-tout genre, ces vénérables personnages semblaient
-placés dans la société pour maintenir les idées d’urbanité,
-de gloire, de patriotisme. Sous les auspices
-de ces vénérables personnes, il s’établit dans la société
-une secte très nombreuse d’hommes et de
-femmes qui se déclarèrent partisans et dépositaires
-des anciennes traditions sur le goût, l’étiquette et
-la morale ; ils s’érigèrent en juges suprêmes de
-toutes les convenances sociales, et s’arrogèrent exclusivement
-le titre imposant de bonne compagnie. On
-n’exigeait que deux choses : un bon ton, des manières
-nobles, et un genre de considération acquis
-dans le monde, soit par le rang, la naissance
-ou le crédit à la cour, soit par le faste, les richesses,
-ou l’esprit et les agréments personnels.</p>
-
-<p>Cette société, dénigrante pour toutes les autres,
-excita contre elle beaucoup d’inimitiés : l’on s’accorda
-unanimement à la désigner par le titre de
-grande société, qu’elle a gardé jusqu’à la Révolution ;
-ce qui signifiait la mieux choisie et la plus
-brillante par le rang, la considération personnelle,
-le ton et les manières ; là se trouvaient, en effet,
-réunies toute l’aménité et toutes les grâces françaises.
-La politesse, dans ces assemblées, avait toute
-l’aisance et toute la grâce que peuvent lui donner
-l’habitude prise dès l’enfance et la délicatesse de
-l’esprit ; la médisance était bannie de ces conversations
-générales. Jamais la discussion n’y dégénérait
-en dispute. Là se trouvait, dans toute sa perfection,
-l’art de louer sans fadeur, de répondre à un
-éloge sans le dédaigner et sans l’accepter ; de faire
-valoir les autres sans paraître les protéger, et d’écouter
-avec une obligeante attention. Si toutes ces apparences
-eussent été fondées sur la morale, on aurait
-vu l’âge d’or de la civilisation.</p>
-
-<p>Pour achever de peindre la grande société du
-<small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, il faut dire encore que, dans ses comités
-les plus intimes, on voulait surtout de la
-grâce, de la gaieté ou de l’originalité : la méchanceté
-était de mauvaise compagnie.</p>
-
-<p>Ce qu’on ne pardonnait jamais, ce que rien ne
-pouvait excuser, c’était la bassesse ou des manières
-ou du langage, et celle des actions.</p>
-
-<p>Cette grande société, ou la bonne compagnie, ne
-se bornait pas à prononcer des arrêts frivoles sur
-le ton et les manières ; elle exerçait une police sévère
-très utile aux mœurs, elle réprimait, par sa
-censure les vices que ne punissaient pas les tribunaux,
-la justice se chargeait du châtiment des mauvaises
-actions, et la société de celui des mauvais
-procédés. Sa désapprobation générale ôtait à celui
-qui en était l’objet une partie de sa considération
-personnelle. On bouleversait une existence par ces
-paroles terribles : « Tout le monde lui a fait fermer sa
-porte. » Cette puissance était celle de l’honneur ; elle
-fut souveraine jusqu’à la Révolution, et les personnes
-qui l’exerçaient d’un consentement unanime, sans
-opposition, comme sans révolte, avaient d’autant
-mieux le droit de s’appeler exclusivement la bonne
-compagnie, qu’elles n’abusèrent jamais de cet empire.</p>
-
-<p>Dès les premiers jours de mon entrée au Palais-Royal,
-je fis les plus tristes réflexions sur ma nouvelle
-existence, et tout sembla concourir à les aggraver,
-et à augmenter la mélancolie que j’y avais
-apportée. Je ne parlais qu’avec défiance et circonspection ;
-je perdais ainsi l’espèce d’agrément qu’on
-avait jusqu’alors tant loué en moi, le naturel et la
-gaieté.</p>
-
-<p>Après avoir passé six mois au Palais-Royal, j’avais
-éprouvé déjà tant de noirceurs et de méchancetés,
-que je résolus de m’en éloigner. Madame la duchesse
-de Chartres avait pris pour moi la plus vive
-amitié ; elle me faisait appeler sans cesse quand elle
-était seule dans son appartement : faveur qu’elle
-n’accordait à aucune autre. Ma conversation et ma
-gaieté lui plaisaient, et je trouvais très attachantes
-sa bonté, sa candeur et sa sensibilité. On lui dit
-beaucoup de mal de moi : elle n’en crut rien : elle
-me redit tout, elle me trouva de la modération, et,
-j’ose dire, de la générosité.</p>
-
-<p>Cette conduite fut appréciée par madame la duchesse
-de Chartres ; elle s’attacha à moi avec une
-espèce de passion qui a duré dans sa force plus de
-quinze ans, et je puis dire, avec une parfaite vérité,
-que mon cœur y a répondu avec toute l’énergie et
-tout le dévouement dont il est capable quand il
-aime. Ce fut là le premier motif de l’ardente jalousie
-dont j’ai été l’objet pendant neuf ans au
-Palais-Royal.</p>
-
-<p>Déjà en butte à des calomnies, je pris le parti de
-faire un petit voyage, espérant que mon absence,
-dans ce commencement de faveur, prouverait que
-je n’avais nulle envie de dominer. J’avais depuis
-longtemps promis à madame de Mérode d’aller la
-voir à Bruxelles. J’engageai M. de Genlis à m’y
-mener ; je demandai un congé, et nous partîmes au
-milieu de l’hiver. Je respirai en me retrouvant avec
-une amie charmante qui ne songea qu’à me rendre
-agréable le séjour de Bruxelles. Le prince Charles,
-frère de l’empereur, était vice-roi des Pays-Bas. Ce
-prince était aimable ; il aimait les arts et les talents ;
-il eut beaucoup de grâce pour moi. Madame de
-Mérode avait une grande maison. Nous logions chez
-elle, et j’y vis la société la plus brillante de la
-ville, entre autres le prince et la princesse de Starenberg.
-Cette dernière, quoique petite, laide et bossue,
-plaisait même par sa figure remplie d’esprit et
-d’expression. Je n’ai vu à personne une manière de
-conter plus amusante, plus d’agrément dans la conversation,
-un esprit plus piquant ; elle a fait de
-grandes passions, qui ont été également constantes
-et malheureuses. Le prince de Chimay, d’une belle
-figure, et jeune encore, était alors éperdument amoureux
-d’elle, et retenu à Bruxelles depuis deux ans
-par cet attachement. L’homme le plus à la mode
-et le plus spirituel de la cour du prince Charles était
-le prince de Ligne, qui passait une grande partie de
-sa vie à Paris. La duchesse d’Ursel, fille de la belle
-et vertueuse duchesse d’Aremberg, était, à cette
-époque, dans la première fleur de la jeunesse : une
-fraîcheur éclatante, une agréable physionomie, lui
-tenaient lieu de beauté ; elle était charmante par la
-gaieté, la douceur, et une égalité d’humeur qui ne
-se démentait jamais. J’avais porté ma harpe ; nous
-faisions de la musique tous les soirs ; on causait,
-on dansait, on faisait beaucoup de déguisements,
-surtout pour m’attraper ; chose qui a toujours été
-très facile. Madame d’Ursel, en se noircissant ses
-cheveux blonds, en cachant ses jolies dents avec
-une écorce d’orange artistement taillée à cet effet,
-me fit croire pendant toute une soirée qu’elle était
-une dame hollandaise nouvellement arrivée de La
-Haye. Nous passâmes ainsi trois mois, qui s’écoulèrent
-pour nous d’une manière délicieuse. Enfin je
-retournai au Palais-Royal, pour y trouver les mêmes
-inimitiés. Peu de jours après mon arrivée, nous
-allâmes à l’Ile-Adam, chez M. le prince de Conti.
-J’aimais particulièrement cette maison de prince,
-parce qu’on y jouissait de la plus parfaite liberté. Le
-prince ne paraissait dans le salon que le soir, deux
-heures avant le souper. Quand il n’allait pas à la
-chasse, il passait ses journées dans l’appartement
-de madame la comtesse de Boufflers. Toutes les
-dames étaient maîtresses de dîner dans leurs chambres
-et d’y rester jusqu’au souper. M. le prince de
-Conti, âgé alors de cinquante ans, avait la plus belle
-et la plus majestueuse figure ; il avait montré beaucoup
-de valeur et de talent à la guerre. Protecteur
-ardent de tous ceux qui lui étaient attachés, il avait
-de véritables amis ; il était le seul prince du sang
-qui parlât bien au Parlement, et qui eût de l’aisance
-et de la grâce à ses audiences. Il aimait les arts, les
-lettres et les sciences ; on a dit de lui qu’il était le
-dernier des princes. Les chasses du cerf étaient d’un
-agrément particulier à l’Ile-Adam ; chaque halte était
-une fête, et durant tous les voyages, nous jouions la
-comédie une fois par semaine.</p>
-
-<p>Madame la comtesse de Boufflers passait pour la
-personne la plus spirituelle de la société ; elle était
-même auteur de plusieurs drames et comédies, mais
-qui n’ont jamais été imprimés. Je l’ai beaucoup
-aimée ; elle, madame de Beauvau, madame de Puisieux
-et la maréchale de Luxembourg, m’ont paru
-des modèles parfaits de l’amabilité, de la politesse
-et de la grâce sociales.</p>
-
-<p>Je me livrai à l’étude avec plus d’activité que
-jamais. J’ajoutai à mes occupations celle de peindre
-des fleurs en miniature. Madame de Puisieux m’avait
-demandé de lui donner une petite tabatière bien
-légère et bien commune, qu’elle pût laisser toujours
-sur son métier. Je peignis pour un dessus de boîte
-un chiffre en fleurs, entouré d’une guirlande, que je
-fis mettre sur une boîte de bois de figuier. Ce petit
-ouvrage fut trouvé si joli que tous mes amis m’en
-demandèrent ; j’en fis dans ce temps plus d’une douzaine
-de suite. Une des choses qui m’attachaient le
-plus à la lecture, c’était la constance avec laquelle
-j’ai toujours fait des extraits, et le plaisir extrême
-que je trouvais à en augmenter le nombre. Je savais
-très-peu la géographie, je priai M. de Bomare de me
-donner une maîtresse. Il me donna mademoiselle
-Thouin, sœur du premier jardinier du Jardin du roi.
-Je persuadai à madame la duchesse de Chartres d’apprendre
-la géographie, et je donnai à mademoiselle
-Thouin cette illustre écolière, qu’elle a gardée plus
-de trois ans. Madame la duchesse de Chartres avait
-été élevée au couvent par la vieille et vertueuse marquise
-de Sourcy, qui lui avait donné ce qui vaut
-mieux que des grâces et des talents, car elle avait
-imprimé dans sa belle âme les sentiments les plus
-religieux et les meilleurs principes. Mais d’ailleurs
-madame de Sourcy, n’ayant nulle instruction, n’avait
-pu en donner à son élève, qui ne savait même pas
-l’orthographe. J’entrepris de la lui apprendre ; je lui
-en donnai régulièrement des leçons pendant plus de
-dix-huit mois ; je lui en donnai aussi d’histoire
-et de mythologie. Un peintre, qui avait fait le portrait
-de mes filles, me parla d’un jeune Polonais appelé
-M. Méris. J’imaginai de faire faire, pour l’instruction
-de madame la duchesse de Chartres, une suite de
-petits tableaux historiques représentant les plus
-beaux traits de l’histoire grecque et romaine. On en
-fournissait quatre par mois, que madame la duchesse
-de Chartres ne payait que dix-huit francs pièce, et
-c’était assurément pour rien. Elle les faisait encadrer
-à mesure, et sur tous j’écrivais de ma main, derrière
-le petit tableau, l’explication du sujet avec détail, et
-d’une écriture très-fine. Elle en eut ainsi cent quinze
-qu’elle plaça dans un cabinet, et qui furent admirés
-de tous ceux qui les virent. Je servais aussi de secrétaire
-à madame la duchesse de Chartres ; j’écrivais
-tous ses billets et toutes ses lettres, qu’elle copiait
-ensuite de son écriture. Il ne lui survenait rien, hors
-de l’ordre commun de tous les jours, qu’elle ne m’en
-fît part, et qu’elle ne m’envoyât chercher pour me
-consulter ou pour me confier ce qui l’intéressait.
-Il lui est arrivé très souvent de m’envoyer mademoiselle
-Lefèvre, une de ses femmes de chambre, à
-deux ou trois heures du matin, quand je n’avais pas
-pu la voir dans la journée, pour me demander en
-grâce d’écrire un billet ou une lettre, qu’elle voulait
-qui fût portée le lendemain matin. Comme je me couchais
-tard, communément j’étais levée ; et plusieurs
-fois mademoiselle Lefèvre m’a fait réveiller. Dans
-ces occasions madame la duchesse de Chartres m’écrivait,
-et longuement, ce qu’elle désirait de moi :
-souvent ce n’était que pour me confier quelque chose
-qui lui faisait de la peine ; et, dans ce cas, s’il n’était
-pas excessivement tard, je descendais chez elle. Tous
-ses soins ne m’empêchaient pas d’entretenir mon
-adresse des doigts, de faire de jolis ouvrages de broderie
-de tous genres, de cultiver toujours la musique
-avec la même ardeur, et d’y joindre la nouvelle
-étude de l’histoire naturelle, et l’occupation de former
-un cabinet de coquillages, de madrépores, de
-minéraux et de cailloux, qui devint très beau par la
-suite, et qui a été confisqué et très bien vendu au
-profit de la nation, avec tout ce que j’avais à Belle-Chasse.</p>
-
-<p>Lorsque l’été vint, nous allâmes à Chantilly, où
-M. le prince de Condé eut des grâces toutes particulières
-pour moi. Il se mettait toujours à table à
-côté de moi, et me demandait ce que je souhaitais
-que l’on fît le lendemain ; si je désirais que l’on
-soupât à l’Ile-Sylvie ou à l’Ile-d’Amour ; où je voulais
-que fût le rendez-vous de la chasse du cerf, etc.
-M. le prince de Condé avait alors trente-cinq ou
-trente-six ans ; il était borgne, mais l’œil dont il ne
-voyait pas n’avait rien alors de défectueux. Sa figure
-était mieux que mal ; il avait quelque chose de faux
-dans la physionomie, et cette physionomie peignait
-son caractère, qui était extrêmement dissimulé. Il
-avait montré à la guerre une valeur digne du petit-fils
-du grand Condé, ce qui lui donnait une juste
-considération dans l’armée. Tous les militaires le
-révéraient ; il a toujours joué le noble rôle de se
-déclarer leur protecteur. Ce prince ne manquait pas
-d’esprit ; il écrivait bien, et sa conversation, lorsqu’il
-était à son aise, était agréable ; cependant il avait,
-dans le grand monde, de la timidité, il parlait mal
-en public ; il était ambitieux. Il était excessivement
-vindicatif ; il se trouvait une sorte de plaisir dans sa
-haine : c’est le seul homme que j’aie vu constamment
-sourire lorsqu’on lui parlait d’une personne
-qu’il haïssait, ou lorsqu’il la voyait, et ce sourire était
-affreux, rien ne peut en donner l’idée.</p>
-
-<p>M. le duc de Bourbon avait une belle tournure, et
-l’éclat de son teint lui tenait lieu de beauté ; il a
-toujours été rempli de bonté pour moi.</p>
-
-<p>Madame la duchesse de Bourbon était à ce voyage ;
-elle avait beaucoup de grâce, de l’esprit, des talents,
-et une belle âme, mais dans les idées une singularité
-que son institutrice n’avait nullement rectifiée, et
-qui ôtait beaucoup de justesse à sa manière de voir
-et de juger. Très prévenue contre moi par madame
-de Barbantane, elle me traitait avec une extrême sécheresse ;
-ses préventions durèrent jusqu’à la Révolution ;
-ses bontés m’ont bien dédommagée depuis de
-cette injustice.</p>
-
-<p>J’eus l’hiver d’ensuite une grande distraction dans
-mes études particulières : Gluck vint à Paris pour y
-faire jouer ses opéras. Les loges du Palais-Royal
-donnaient dans les appartements du palais ; en sortant
-de dîner je n’avais qu’une porte de la salle à
-manger à ouvrir pour être dans une de nos loges.
-Cette commodité, mon goût passionné pour la musique,
-et le plaisir extrême de voir Gluck à toutes les
-répétitions se mettre en colère contre les acteurs
-et les musiciens, et leur donner à tous d’excellentes
-leçons, me faisait passer toutes mes après-dîners
-dans une loge ; Gluck venait deux fois la semaine
-avec Monsigny, M. de Monville et Jarnovitz, le célèbre
-violon, faire de la musique chez moi ; il me
-faisait chanter tous ses beaux airs, et jouer sur la
-harpe ses ouvertures, entre autres celle d’<i>Iphigénie</i>,
-que j’aimais avec enthousiasme. On imagine bien
-que je me déclarai Gluckiste, et que je me moquai
-de toutes les disputes sur Gluck et Piccini. Je sentis
-enfin, au mois de mars de cet hiver, que la musique,
-Gluck et l’Opéra prenaient beaucoup trop d’ascendant
-sur moi. Je fis vœu de ne plus aller à l’Opéra
-et aux spectacles que lorsque je serais forcée, par
-ma place, d’y suivre madame la duchesse de Chartres.
-Ce fut pour moi un très grand sacrifice, car j’ai été
-parfaitement fidèle à ce vœu. Je voyais très souvent
-M. de Fleurieu, qui a été depuis dans le ministère ; il
-me remit à l’étude de l’italien, qu’il savait parfaitement.
-Je n’ai jamais connu personne d’un caractère
-aussi obligeant ; il était d’une adresse extrême ; il
-savait faire des montres comme un horloger ; il se
-chargeait de nettoyer et de raccommoder celles de
-ses amis ; en outre il tournait, et il faisait d’ailleurs
-mille jolies choses. Un jour qu’il arriva chez moi,
-il me trouva occupée à faire garnir de fleurs, en ma
-présence, par ma femme de chambre et une fille de
-boutique de ma marchande de modes, une robe que
-je voulais absolument avoir pour le lendemain. M. de
-Fleurieu donna son avis ; ensuite il se mit à l’ouvrage,
-taillant, cousant aussi bien que la meilleure
-ouvrière, et tout cela avec un sérieux et une simplicité
-qui me faisaient rire aux larmes ; il me grondait
-de cette gaieté, en disant que cela nous faisait
-perdre du temps. J’avais fait fermer ma porte, et
-nous travaillâmes avec acharnement depuis sept
-heures du soir jusqu’à une heure après minuit, avec
-le seul relâche d’un petit souper, qui ne dura pas
-un quart d’heure. La robe fut achevée ; elle eut le
-lendemain le plus grand succès, tout le monde la
-trouva charmante.</p>
-
-<p>J’avais pris aussi un maître de langue anglaise ;
-et comme j’avais une très grande mémoire, je lisais
-couramment les poètes au bout de cinq mois. Je ne
-perdais pas un moment ; quand j’allais à Versailles,
-je m’arrangeais pour y aller communément toute
-seule, afin de pouvoir lire en voiture. J’écrivais tous
-mes extraits dans des petits livres blancs ; j’en portais
-toujours un sur moi, afin de lire quelque chose
-dans les petits moments perdus. J’avais entendu
-conter que M. d’Aguesseau avait fait en plusieurs
-années quatre volumes in-4<sup>o</sup>, en employant douze ou
-quinze minutes tous les jours que madame d’Aguesseau
-mettait constamment à se rendre dans la salle à
-manger, depuis l’annonce du dîner. Je profitai de
-cet exemple. L’heure du dîner du Palais-Royal était
-fixée à deux heures, mais madame la duchesse de
-Chartres n’était jamais prête qu’un quart d’heure
-après, et quand je descendais à l’heure convenue,
-il fallait toujours attendre quinze ou vingt minutes.
-Je chargeai un valet de chambre de venir m’avertir
-quand elle passait dans le salon. J’étais toute prête
-à deux heures précises, et jusqu’au moment où l’on
-venait me chercher, j’employais ce temps à écrire à
-main posée, d’une écriture très fine, un choix de
-vers de différents auteurs, ce qui avait formé, quand
-je suis sortie du Palais-Royal, un recueil de mille
-vers, qui est très curieux. Il commence par les vers
-les plus gothiques et les plus anciens que nous
-ayons. J’allais à peu près tous les quinze jours au
-Jardin du roi, voir mon amie mademoiselle Thouin.
-Un jour que j’étais avec elle et M. Thouin, son frère,
-dans les serres, j’y vis arriver un jeune homme de
-quatorze ou quinze ans, d’une figure charmante, qui,
-venant à moi, me dit que son père avait un désir
-passionné que j’allasse chez lui, pour me faire voir
-deux ou trois petits animaux singuliers qui n’étaient
-pas dans la ménagerie, et ce père était M. de Buffon.
-Je fus ravie de cette prévenance d’un homme dont
-j’admirais tant les ouvrages. Le jeune Buffon me
-donna la main, et me conduisit chez son père, qui
-me reçut avec une cordialité et une grâce de bonhomie
-qui achevèrent de me gagner tout à fait le
-cœur. Une chose très extraordinaire, c’est que M. de
-Buffon, dont le style est si harmonieux, n’aimait
-pas la poésie. Fénelon, écrivain moins parfait, mais
-dont le style a tant d’harmonie, offrait la même singularité.
-M. de Buffon m’a dit qu’il n’a commencé
-à écrire comme auteur, à être remarqué, qu’à l’âge
-de quarante-quatre ou quarante-cinq ans.</p>
-
-<p>En 1774, Louis XV mourut : l’infortuné Louis XVI
-monta sur le trône, ce qui donna d’abord l’idée que
-le Palais-Royal allait jouir d’un grand crédit, parce
-que madame la princesse de Lamballe, intimement
-liée avec M. le duc et madame la duchesse de Chartres,
-était favorite de la nouvelle reine. Madame de
-Lamballe était extrêmement jolie, elle était charmante
-sans aucune régularité ; son caractère était doux,
-obligeant, égal et gai. La vue d’un bouquet de violettes
-la faisait évanouir, ainsi que l’aspect d’une
-écrevisse ou d’un homard, même en peinture ; alors
-elle fermait les yeux, sans changer de couleur, et restait
-ainsi immobile pendant plus d’une demi-heure,
-malgré tous les secours qu’on s’empressait de lui prodiguer.
-C’est ainsi que je l’ai vue, en Hollande,
-s’évanouir dans le cabinet de M. Hope, après avoir
-jeté les yeux sur un petit tableau flamand, qui
-représentait une femme vendant des homards. J’étais
-à côté d’elle assise sur un canapé ; mademoiselle
-Bagarotti contait des histoires de revenants, lorsqu’on
-entendit dans l’antichambre un valet de chambre
-bâiller à haute voix, apparemment en se réveillant.
-Madame de Lamballe affecta un tel mouvement de
-frayeur, qu’elle tomba évanouie. Je lui ai vu faire
-mille fois des scènes de ce genre. Et, par suite,
-lorsque les attaques de nerfs périodiques, suivies
-d’évanouissement, devinrent à la mode, madame de
-Lamballe ne manqua pas d’en avoir de régulières
-deux fois la semaine, aux mêmes jours et aux mêmes
-heures, pendant toute une année. Ces jours-là, suivant
-l’usage des autres malades de cette espèce,
-M. Saiffert, son médecin, arrivait chez elle aux
-heures convenues ; il frottait les tempes et les mains
-de la princesse d’une liqueur spiritueuse ; ensuite il
-la faisait mettre dans son lit, où elle restait deux
-heures évanouie. Pendant ce temps ses amis intimes,
-rassemblés ce jour-là, formaient un cercle autour
-de son lit, et causaient tranquillement jusqu’à ce
-que la princesse sortît de sa léthargie. Telle était la
-personne que la reine choisit d’abord pour sa première
-amie ! Mais la reine sentit bientôt que madame
-de Lamballe était hors d’état de donner un conseil
-utile, et même de prendre part à un entretien sérieux :
-ce ne fut donc point par légèreté, comme on l’a
-dit, que la reine lui ôta sa confiance ; elle la jugea
-avec beaucoup de discernement. En même temps elle
-lui conserva tous les droits apparents de l’intimité,
-et la place de surintendante de sa maison, place recréée
-pour elle ; il n’y avait point eu de surintendante
-à la cour depuis mademoiselle de Clermont.</p>
-
-<p>Le roi, dans la première année de son règne, alla
-à Marly pour s’y faire inoculer. Toutes les princesses
-furent de ce voyage, et j’y allai avec madame
-la duchesse de Chartres. Le voyage fut très brillant,
-et je m’y amusai beaucoup. J’y courus un très grand
-danger, ainsi que madame la duchesse de Chartres.
-Un jour nous étions au rez-de-chaussée, assises à
-côté l’une de l’autre sur un canapé, au-dessus duquel
-était, derrière nous, une grande glace. Nous nous
-trouvions en face d’une porte qui donnait sur la
-terrasse. M. le duc de Chartres et M. de Fitz-James
-s’amusaient à tirer au blanc, au pistolet chargé à
-balle ; ils étaient placés vis-à-vis de nous, mais nous
-tournant le dos. Une balle allant frapper une statue
-de marbre fut renvoyée par ricochet dans notre
-salon, et cassa, à deux doigts de nos têtes, la glace
-qui était derrière nous.</p>
-
-<p>On m’avait d’abord logée à Marly dans une
-chambre assez vilaine, et qui n’était séparée que par
-une mince cloison du logement de madame de Valbelle,
-dame du palais, de sorte que nous nous entendions
-mutuellement d’une manière fort incommode,
-surtout n’ayant ensemble aucune liaison. En rentrant
-chez moi les soirs, après souper, je faisais communément
-de la musique deux bonnes heures avant de
-me coucher. Un soir, entre onze heures et minuit,
-que, suivant ma coutume, je jouais de la harpe, et
-que je déchiffrais une sonate, M. d’Avaray, à ma
-grande surprise, entra tout à coup dans ma chambre,
-et vint me dire tout bas que la reine était chez
-madame de Valbelle, pour m’entendre jouer de la
-harpe. Aussitôt je me mis à jouer tout ce que je
-savais le mieux en pièces et en morceaux de chant,
-ce qui dura une heure et demie sans interruption,
-car j’attendais que le mouvement dans la chambre
-voisine m’apprît que la reine s’en allait ; mais le
-silence y était absolu. Enfin, réellement fatiguée, je
-m’arrêtai. Alors on m’applaudit très vivement et à
-plusieurs reprises, et M. d’Avary vint me remercier
-de la part de la reine, et me dit en son nom mille
-choses obligeantes. Elle me les répéta le lendemain
-quand j’allai faire ma cour. Elle fut si satisfaite de
-ma harpe et de mon chant, que j’eus dans ce moment
-toute facilité de me faire admettre dans son
-intérieur, en consentant à jouer dans ses petits concerts
-particuliers, où elle-même chantait. J’aurais été
-secondée par madame de Lamballe, qui me le conseillait ;
-mais j’avais assez de chaînes pour n’en pas
-désirer d’autres : celle-là m’aurait pris un temps
-énorme, et elle aurait par conséquent bouleversé
-toutes mes études, qui ont toujours fait tout le véritable
-charme ou toute la consolation de ma vie.
-Au bout de quinze jours, on m’annonça que je serais
-logée dans l’un des charmants pavillons du jardin.
-Ce pavillon, pareil aux autres, contenait deux logements,
-l’un, très beau, au rez-de-chaussée, et l’autre,
-fort inférieur, au-dessus, mais très joli. Ce fut celui-là
-qu’on me donna ; M. le prince de Condé occupait
-l’autre. Aussitôt qu’il sut que j’allais venir dans ce
-pavillon, il se hâta de déménager et de prendre le
-petit appartement pour me laisser le plus beau, que,
-malgré ma respectueuse résistance, il me força d’accepter.</p>
-
-<p>L’année qui suivit, j’eus la rougeole ; mes enfants
-eurent en même temps la rougeole, ce que l’on me
-cacha avec le plus grand soin. Mon fils, enfant charmant
-âgé de cinq ans, en mourut. Sa mort me causa
-une telle affliction que je tombai dans un état de langueur
-qui fit craindre pour ma vie ! M. Tronchin
-m’ordonna les eaux de Spa. Je partis au mois d’avril.
-Au bout de six semaines ma santé était parfaitement
-rétablie.</p>
-
-<p>Je fis le voyage de Dusseldorf, pour voir la superbe
-galerie de tableaux ; nous nous arrêtâmes trois jours
-à Aix-la-Chapelle, où je vis pour la première fois
-madame la comtesse de Potocka, qui se prit d’une
-telle passion pour moi, qu’elle quitta sur-le-champ
-Aix-la-Chapelle pour venir avec moi à Spa, où je
-retournais et où nous passâmes deux mois ensemble ;
-elle me promit de venir à Paris l’hiver prochain ;
-elle me tint parole. J’écrivis à Paris pour demander
-une prolongation de congé, et à M. de Genlis la permission
-de faire le voyage de Suisse. J’obtins tout
-ce que je désirais, et nous partîmes.</p>
-
-<p>En arrivant à Colmar, j’y trouvai mon beau-père,
-le baron d’Andlau, qui me reçut à ravir, me donna
-un bal, me fit de très beaux présents, et me conduisit
-à Bâle, en payant toute ma dépense. Il me fit
-séjourner à Lausanne, où je voulais consulter M. Tissot.
-On venait de toute l’Europe, dans cette saison,
-consulter ce grand médecin. Je passai douze jours
-à Lausanne. On me donna des fêtes, des bals, des concerts ;
-je chantai, je jouai de la harpe tant qu’on
-voulut. On me mena faire des promenades délicieuses
-sur le lac ; je ne manquai pas d’aller voir les rochers
-de Meillerie. De Lausanne j’allai à Genève, et de là
-chez M. de Voltaire.</p>
-
-<p>Je n’avais point pour lui de lettres de recommandation ;
-mais les jeunes femmes de Paris en sont
-toujours bien reçues. Je lui écrivis pour lui demander
-la permission d’aller chez lui. Le philosophe de
-Ferney me fit une réponse très gracieuse ; il m’annonça
-qu’en ma faveur il quitterait ses pantoufles et
-sa robe de chambre, et il m’invita à dîner et à souper.
-Il était d’usage, surtout pour les jeunes femmes,
-de s’émouvoir, de pâlir, de s’attendrir et même de
-se trouver mal en apercevant M. de Voltaire ; on se
-précipitait dans ses bras, on balbutiait, on pleurait,
-on était dans un trouble qui ressemblait à l’amour
-le plus passionné. C’était l’étiquette de la présentation
-à Ferney. M. de Voltaire y était tellement accoutumé
-que le calme et la politesse la plus obligeante
-ne lui paraissaient que de l’impertinence. Je me
-promis, non pas de faire une scène pathétique, mais
-de me conduire de manière à ne pas causer un
-grand étonnement, c’est-à-dire que je pris la résolution
-de n’être pas ridicule.</p>
-
-<p>Je partis de Genève d’assez bonne heure, pour arriver
-à Ferney avant l’heure du dîner de M. de Voltaire ;
-mais, m’étant réglée sur sa montre, qui avançait
-beaucoup, je ne reconnus mon erreur qu’à
-Ferney. Il n’y à guère de gaucherie plus désagréable
-que celle d’arriver trop tôt pour dîner chez les
-gens.</p>
-
-<p>Cherchant, de bonne foi, quelque moyen de plaire
-à l’homme célèbre qui voulait bien me recevoir,
-j’avais mis beaucoup de soin à me parer ; je n’ai
-jamais eu tant de plumes et tant de fleurs. Durant
-la route, je tâchai de me ranimer en faveur du
-fameux vieillard que j’allais voir ; je répétais des
-Vers de la <i>Henriade</i> et de ses tragédies.</p>
-
-<p>Je menai avec moi un peintre allemand, M. Ott.
-Il savait à peine le français, et il n’avait jamais lu
-une ligne de Voltaire ; mais, sur sa réputation, il
-n’en avait pas moins pour lui tout l’enthousiasme
-désirable. On nous fit passer devant une église sur le
-portail de laquelle ces mots étaient écrits : « Voltaire
-a élevé ce temple à Dieu. » Cette inscription me
-fit frémir comme l’inconséquence la plus étrange.</p>
-
-<p>Enfin nous arrivons dans la cour du château, et
-nous descendons de voiture. M. Ott était ivre de joie.
-Nous entrons. Nous voilà dans une antichambre assez
-obscure. M. Ott aperçoit sur-le-champ un tableau, et
-s’écrie : « C’est un Corrège ! » Nous approchons ; on
-le voyait mal, mais c’était en effet un tableau original
-du Corrège. Je vis dans le château cette espèce
-de rumeur désagréable que produit une visite inopinée
-qui survient mal à propos. Les domestiques
-avaient un air effaré ; on entendait le bruit redoublé
-des sonnettes qui les appelaient, on allait et venait
-précipitamment, on ouvrait et fermait brusquement
-les portes. Je regardai à la pendule du salon, et je
-reconnus avec douleur que j’étais arrivée trois quarts
-d’heure trop tôt. M. Ott vit, à l’autre extrémité du
-salon, un grand tableau à l’huile, dont les figures
-sont en demi-nature. Un cadre superbe, et l’honneur
-d’être placé dans le salon, annonçaient quelque chose
-de beau. A notre grande surprise, nous découvrons
-une véritable enseigne à bière, une peinture ridicule
-présentant M. de Voltaire dans une gloire, tout entouré
-de rayons comme un saint, ayant à ses genoux
-les Calas, et foulant aux pieds ses ennemis, Fréron,
-Pompignan, etc., qui expriment leur humiliation en
-ouvrant des bouches énormes et en faisant des grimaces
-effroyables. Enfin la porte du salon s’ouvrit,
-et nous vîmes paraître madame Denis, la nièce de
-M. de Voltaire, et madame de Saint-Julien. Ces dames
-m’annoncèrent que M. de Voltaire viendrait bientôt.
-Madame de Saint-Julien, qui était fort aimable, et
-que je ne connaissais pas du tout, était établie pour
-tout l’été à Ferney ; elle appelait M. de Voltaire
-mon philosophe, et il l’appelait mon papillon. Elle
-portait une médaille d’or à son côté. J’ai cru que
-c’était un ordre ; mais c’était un prix d’arquebuse
-donné par M. de Voltaire, et qu’elle avait gagné
-depuis peu de jours. Une telle adresse est un exploit
-pour une femme. Elle me proposa de faire un tour
-de promenade, ce que j’acceptai avec empressement ;
-je craignais tellement l’apparition du maître de la
-maison, que j’étais charmée de m’échapper un moment,
-afin de retarder un peu cette terrible entrevue.
-Madame de Saint-Julien me conduisit sur une
-terrasse de laquelle on eût pu découvrir la magnifique
-vue du lac et des montagnes si l’on n’avait
-pas eu le mauvais goût d’établir sur cette belle terrasse
-un long berceau de treillage tout couvert d’une
-verdure épaisse qui cachait tout. On n’entrevoyait
-cette admirable perspective que par des petites lucarnes
-où je ne pouvais passer la tête ; d’ailleurs, le
-berceau était si bas, que mes plumes s’y accrochaient
-partout. Je me courbais extrêmement, et, comme pour
-me rapetisser encore, je ployais beaucoup les genoux,
-je marchais à toute minute sur ma robe, je chancelais,
-je trébuchais, je cassais mes plumes, je déchirais
-mes jupons, et, dans l’attitude la plus gênante,
-je n’étais guère en état de jouir de la conversation
-de madame de Saint-Julien, qui, petite, en habit
-négligé du matin, se promenait très à son aise,
-et causait agréablement. Enfin on vint nous dire
-que M. de Voltaire entrait dans le salon. J’étais si
-harassée et en si mauvaise disposition que j’aurais
-donné tout au monde pour pouvoir me trouver
-transportée dans mon auberge à Genève.</p>
-
-<p>Madame de Saint-Julien m’entraîne avec vivacité.
-Nous regagnons la maison, et j’eus le chagrin, en
-passant dans une des pièces du château, de me voir
-dans une glace. J’étais décoiffée et toute ébouriffée,
-et j’avais une mine véritablement piteuse et tout à
-fait décomposée. Je m’arrêtai un instant pour me
-rajuster ; ensuite je suivis courageusement madame
-de Saint-Julien. Nous entrons dans le salon, et me
-voilà en présence de M. de Voltaire. Madame de
-Saint-Julien m’invita à l’embrasser, en me disant
-avec grâce : « Il le trouvera très bon. » Je m’avançai
-gravement, avec l’expression du respect que l’on
-doit aux grands talents et à la vieillesse. M. de Voltaire
-me prit la main et me la baisa. Je ne sais
-pourquoi cette action si commune me toucha,
-comme si cette espèce d’hommage n’était pas aussi
-vulgaire que banal ; mais enfin je fus flattée que
-M. de Voltaire m’eût baisé la main, et je l’embrassai
-de très bon cœur intérieurement, car je conservai
-toute la tranquillité de mon maintien. Je lui présentai
-M. Ott, qui fut si transporté de s’entendre
-nommer à M. de Voltaire, que je crus qu’il allait
-faire une scène. Il s’empressa de tirer de sa poche
-des miniatures qu’il avait faites à Berne. Malheureusement
-un de ces tableaux représentait une Vierge
-avec l’enfant Jésus : ce qui fit dire à M. de Voltaire
-plusieurs impiétés aussi plates que révoltantes. Je
-trouvai qu’il était contre les devoirs de l’hospitalité
-et contre toute bienséance de s’exprimer ainsi devant
-une personne de mon âge qui ne s’affichait
-pas pour un esprit fort, et qu’il recevait pour la
-première fois. Extrêmement choquée, je me tournai
-du côté de madame Denis, afin d’avoir l’air de
-ne pas écouter son oncle. Il changea d’entretien,
-parla de l’Italie et des arts comme il en a écrit,
-c’est-à-dire sans connaissance et sans goût. Je ne
-dis que quelques mots, qui exprimaient que je
-n’étais pas de son avis.</p>
-
-<p>On se mit à table, et pendant tout le dîner M. de
-Voltaire ne fut rien moins qu’aimable. Il eut toujours
-l’air d’être en colère contre ses gens, criant
-à tue-tête avec une telle force qu’involontairement j’en
-ai plusieurs fois tressailli. La salle à manger était
-très sonore, et sa voix de tonnerre y retentissait de
-la manière la plus effrayante. On m’avait prévenue
-de cette manie, qui est si hors d’usage devant des
-étrangers, et l’on voit parfaitement, en effet, que
-c’est une habitude, car ses gens n’en paraissent être
-ni surpris ni le moins du monde troublés. Après
-le dîner, M. de Voltaire, sachant que j’étais musicienne,
-a fait jouer madame Denis du clavecin. Elle
-a un jeu qui transporte, en idée, au temps de
-Louis XIV ; mais ce souvenir-là n’est pas le plus
-agréable qu’on puisse retracer de ce beau siècle. Elle
-finissait une pièce de Rameau, lorsqu’une jolie petite
-fille de sept ou huit ans entra dans la chambre, et
-vint se jeter au cou de M. de Voltaire en l’appelant
-papa. Il reçut ses caresses avec grâce ; et, comme il
-vit que je contemplais ce tableau si doux avec un
-extrême plaisir, il me dit que cette enfant appartenait
-à la petite-fille du grand Corneille, qu’il a
-mariée. Combien j’eusse été touchée dans ce moment
-si je ne m’étais pas rappelé ses <i>Commentaires</i>,
-où l’injustice et l’envie se trahissent si maladroitement !
-Dans ce lieu on était à chaque instant blessé
-par des contrastes bizarres, et sans cesse l’admiration
-y était suspendue et même détruite par des souvenirs
-odieux et même par des disparates révoltantes.</p>
-
-<p>M. de Voltaire reçut plusieurs visites de Genève,
-ensuite il me proposa une promenade en voiture. Il
-fit mettre ses chevaux, et nous montâmes dans une
-berline, lui, sa nièce, madame de Saint-Julien et
-moi. Il nous mena dans le village pour y voir les
-maisons qu’il a bâties et les établissements bienfaisants
-qu’il a formés. Il est plus grand là que dans
-ses livres ; car on y voit partout une ingénieuse
-bonté, et l’on ne peut se persuader que la même
-main qui écrivit tant d’impiétés, de faussetés et de
-méchancetés ait fait des choses si nobles, si sages
-et si utiles. Il montrait ce village à tous les étrangers,
-mais de bonne grâce ; il en parlait simplement, avec
-bonhomie ; il instruisait de tout ce qu’il avait fait,
-et cependant il n’avait nullement l’air de s’en vanter,
-et je ne connais personne qui pût en faire autant.
-En rentrant au château, la conversation fut fort
-animée ; on parlait avec intérêt de ce qu’on avait vu.
-Je ne partis qu’à la nuit. M. de Voltaire me proposa
-de rester jusqu’au lendemain après dîner ; mais je
-voulus retourner à Genève.</p>
-
-<p>Tous les portraits et tous les bustes de M. de Voltaire
-sont très ressemblants ; mais aucun artiste n’a
-bien rendu ses yeux. Je m’attendais à les trouver
-brillants et pleins de feu : ils étaient en effet les plus
-spirituels que j’aie vus ; mais ils avaient en même
-temps quelque chose de velouté et une douceur
-inexprimable : l’âme de Zaïre était tout entière
-dans ces yeux-là. Son sourire et son rire extrêmement
-malicieux changeaient tout à fait cette charmante
-expression. Il était fort cassé, et sa manière
-gothique de se mettre le vieillissait encore ; il avait
-une voix sépulcrale qui lui donnait un ton singulier,
-d’autant plus qu’il avait l’habitude de parler excessivement
-haut, quoiqu’il ne fût pas sourd. Quand il
-n’était question ni de la religion ni de ses ennemis,
-sa conversation était simple, naturelle, sans nulle
-prétention et, par conséquent, avec un esprit tel que
-le sien, parfaitement aimable. Il me parut qu’il ne
-supportait pas que l’on eût, sur aucun point, une
-opinion différente que la sienne ; depuis qu’il était
-dans cette terre, on n’allait le voir que pour l’enivrer
-de louanges ; tout ce qui l’entourait était à ses
-pieds. Les rois mêmes n’ont jamais été les objets
-d’une adulation si outrée : l’étiquette défend de leur
-prodiguer toutes ces flatteries ; grâce au respect, la
-flatterie, à la cour, est obligée de ne se montrer que
-sous des formes délicates. A Ferney elle était véritablement
-grotesque : l’amour-propre de M. de Voltaire
-était singulièrement irritable, et les critiques
-lui causaient ce chagrin puéril qu’il ne pouvait
-dissimuler. Il venait d’en éprouver un très sensible.
-L’empereur avait passé tout près de Ferney : M. de
-Voltaire, qui s’attendait à recevoir la visite de l’illustre
-voyageur, avait préparé des fêtes et même fait
-des vers et des couplets, et malheureusement tout
-le monde le savait. L’empereur passa sans s’arrêter
-et sans faire dire un seul mot. Comme il approchait
-de Ferney, quelqu’un lui demanda s’il verrait M. de
-Voltaire. L’empereur répondit sèchement : « Non ;
-je le connais assez. » Mot piquant et même profond,
-qui prouve que ce prince lisait en homme d’esprit
-et en monarque éclairé.</p>
-
-<p>Après avoir fait un voyage instructif et charmant,
-je revins en France par le fort de l’Écluse et par
-Lyon, et j’arrivai au Palais-Royal dans les premiers
-jours de l’automne, après une absence de cinq mois
-et demi.</p>
-
-<p>J’avais fait pendant mon séjour à Spa plusieurs
-petites comédies pour mes filles ; les trois premières
-furent : <i>Agar dans le désert</i>, <i>les Flacons</i>, et <i>la Colombe</i>.
-Je les leur fis jouer. J’invitai à ce petit spectacle
-environ soixante personnes. Le succès de
-ces pièces fut prodigieux. Pulchérie, ma seconde
-fille, avait dans ce genre un talent merveilleux. A
-peine âgée de huit ans, elle fit fondre en larmes tous
-les spectateurs dans le rôle d’Agar, et elle montra
-autant de talent dans le comique. Elle n’avait pas
-la beauté, l’éclat, la régularité de sa sœur, mais son
-visage était charmant, rempli d’expression, et le son
-de sa voix allait au cœur. La fille de madame de Jumilhac
-joua le rôle d’Ismaël, et ma fille aînée celui
-de l’Ange ; elle en avait tellement la figure, que
-lorsqu’elle parut il y eut une exclamation générale
-dans la salle, et elle fut applaudie pendant plus de
-cinq ou six minutes. Les spectateurs demandèrent à
-grands cris l’auteur, qui ne parut point, et une
-seconde représentation que j’accordai, en l’indiquant
-à la quinzaine. Dans cet intervalle, il me fut demandé
-une quantité de billets. Le succès de cette seconde
-représentation alla jusqu’à l’enthousiasme. Je fis en
-quinze jours <i>Zémire et Azor, ou la Belle et la Bête</i>,
-qui fut jouée dans le cours de l’hiver, avec <i>l’Enfant
-gâté</i>. Toutes ces pièces eurent le même succès, excitèrent
-le même enthousiasme. M. de la Harpe me fit
-des vers charmants qui se trouvent dans sa correspondance
-avec le grand-duc de Russie. Outre toutes
-ces pièces, je fis encore <i>le Bailli</i>, pièce tout à fait
-comique, dans laquelle Pulchérie, qui joua le bailli,
-fut ravissante. Cette pièce, qui fit rire aux éclats, ne
-se trouve point dans le <i>Théâtre d’éducation</i>.</p>
-
-<p>J’avais passé un hiver très brillant ; mes succès
-m’avaient mise fort à la mode, je reçus des quantités
-d’invitations de souper, que je refusai toutes, ainsi
-que les nouvelles connaissances ; mais j’en fis faire
-plusieurs agréables à madame Potocka, qui eut de
-grands succès dans le monde, par sa beauté, sa grâce
-et son esprit. Elle venait presque à tous les grands
-soupers du Palais-Royal ; elle vit là successivement
-toutes les personnes de la cour ; elle les jugeait
-comme une Française spirituelle. Parmi les jeunes
-personnes qui lui parurent les plus remarquables
-furent madame la princesse d’Hénin, la vicomtesse
-de Laval, d’une figure à la fois douce et piquante, et
-sa conversation ressemblait à son joli visage ; madame
-la princesse de Poix dont j’ai déjà parlé ; la
-duchesse de Polignac, favorite de la reine. Sa faveur
-ne lui avait rien ôté de sa douceur et de sa simplicité
-naturelles. On dit qu’elle avait peu d’esprit ; mais
-il faut en avoir un très bon pour conserver un tel
-maintien dans une telle situation et pour avoir su
-se maintenir dans la plus haute faveur sans enivrement
-et sans se faire d’ennemis. J’ai souvent causé
-avec elle, je l’ai toujours trouvée fort aimable. Madame
-de Sabran, aujourd’hui madame de Boufflers,
-était une des plus charmantes personnes que j’aie
-connues, par la figure, l’élégance, l’esprit et les
-talents ; elle dansait d’une manière remarquable, elle
-peignait comme un ange, elle faisait de jolis vers,
-elle était d’une douceur et d’une bonté parfaites.
-Madame de Potocka fut souvent invitée, à cause
-de moi, aux petits soupers du Palais-Royal ; car
-les princes avaient cette bonté pour leurs dames
-d’admettre dans leur intérieur leurs plus proches
-parents et leurs amis intimes. Les personnes non attachées
-au Palais-Royal qui venaient le plus souvent
-à ces petits soupers étaient mesdames de Beauvau, de
-Boufflers, de Luxembourg, de Ségur, mère et belle-fille ;
-la baronne de Talleyrand, la marquise de Fleury ;
-amies intimes de madame la duchesse de Chartres.
-Le baron de Talleyrand était d’une très belle figure ;
-il ne manquait pas d’esprit, mais il était lourd
-dans sa conversation, et peu aimable. Sa femme avait
-de la gentillesse dans la taille et quelque chose de
-vieillot dans le visage ; ses manières et son ton
-manquaient de noblesse : il y avait à la fois dans
-sa conversation du commérage et de l’insipidité ;
-mais elle a eu une conduite irréprochable : elle a
-été également bonne épouse et bonne mère. La marquise
-de Fleury avait un beau visage et des yeux
-admirables, quoiqu’elle eût la vue très basse, et
-qu’elle l’ait perdue depuis. Elle était bonne, spirituelle
-et naturelle. J’ai été fort liée avec elle, et
-jusqu’à sa mort. Elle était un soir à souper à Versailles
-chez la princesse de Guéménée, où, comme
-à l’ordinaire, il y avait beaucoup de monde ; madame
-de Fleury venait de faire sa cour, elle était
-en grand habit. Au lieu d’ôter son bas de robe dans
-l’antichambre, elle ne s’en débarrassa que dans le
-salon : madame de Guéménée lui conseilla en riant
-de se défaire aussi de son immense panier. « Très
-volontiers », répondit madame de Fleury. A ces mots
-très inattendus, plusieurs femmes s’élancent vers
-elle pour l’exhorter à faire cette folie : on lui ôte
-son panier, sa jupe, de superbe étoffe, on la déshabille
-en un clin d’œil, et elle se trouve avec son
-grand corps et sa palatine, et en petit jupon court
-de basin, sur lequel ballottaient ses deux poches.
-Tout cela se passa en présence de cinquante personnes.
-J’étais du nombre. Madame de Fleury resta
-dans cet étrange costume toute la soirée sans le
-moindre embarras, et comme si elle n’eût fait que
-la chose du monde la plus simple.</p>
-
-<p>Pendant que j’étais au Palais-Royal, M. de Voltaire
-vint et mourut à Paris ; comme il m’avait
-reçue à Ferney, et qu’il vint se faire écrire chez moi,
-j’allai le voir trois ou quatre fois ; il me reçut avec
-beaucoup de grâce, mais je le trouvai si abattu et
-si cassé que je vis bien que sa fin était prochaine.</p>
-
-<p>Le temps que j’ai passé au Palais-Royal fut le plus
-brillant et le plus malheureux de ma vie ; j’étais dans
-tout l’éclat de mes talents et à cet âge où l’on joint
-à la fraîcheur et aux grâces de la jeunesse, tout
-l’agrément que peut donner l’usage du monde ; je
-trouvais le moyen de passer beaucoup de temps chez
-moi ; j’avais de la musique tous les samedis ; Gluck
-y venait régulièrement ; sa conversation était aussi
-charmante que son talent était admirable. J’étais
-généralement aimée dans le grand monde ; voilà le
-beau côté de ma situation. Mais la haine et la fausseté
-de quelques personnes du Palais-Royal, les tracasseries
-sans cesse renaissantes me causaient des
-chagrins amers, qu’il fallait dissimuler ; car ma
-place me forçait à faire les honneurs du Palais-Royal,
-quand j’étais accablée d’inquiétudes, ou dominée
-par l’indignation. Les jours où la porte du Palais-Royal
-était ouverte, il fallait toujours qu’une des
-dames de madame la duchesse de Chartres restât,
-après le souper, dans le salon tant qu’il s’y trouvait
-une ou plusieurs dames étrangères ; la princesse s’en
-allait régulièrement à minuit ; les dames qui ne
-devaient pas veiller la suivaient ; la veilleuse restait
-jusqu’à ce que le jeu fût fini, et ce jeu durait quelquefois
-jusqu’à trois et quatre heures du matin. Je
-me trouvais simple spectatrice pendant des heures
-entières. Cet ennui ne m’était pas supportable.</p>
-
-<p>M. le duc de Chartres désirait avec passion la survivance
-de la place de grand-amiral, que possédait
-son beau-père, M. le duc de Penthièvre ; dans cette
-idée, il voulut faire une campagne de mer, chose
-que n’avait jamais faite son beau-père ; il devait
-aller s’embarquer à Toulon, et j’engageai madame
-la duchesse de Chartres à faire le voyage jusque-là ;
-je lui inspirai même le désir de faire le voyage
-d’Italie.</p>
-
-<p>Notre voyage fut annoncé, mais la surveille de
-mon départ, madame Potocka soupa chez moi, et
-comme elle récapitulait tout ce que je lui avais fait
-voir, M. de Genlis lui dit que j’avais oublié la guinguette,
-et il nous proposa de nous mener le lendemain,
-après souper, au Grand Vainqueur, la plus
-belle guinguette des Porcherons ; l’on convint que
-nous irions tous déguisés, madame de Potocka et
-moi en cuisinières, M. de Maisonneuve, un chambellan
-du roi de Pologne et M. de Genlis, en domestique
-à livrée. Le lendemain madame de Potocka et
-moi nous soupâmes au Palais-Royal ; madame de
-Potocka était ce soir-là excessivement parée, avec
-une robe d’or, et une énorme quantité de diamants ;
-à onze heures, M. de Genlis s’approche d’elle pour
-lui rappeler très gravement qu’il était temps de se
-disposer à aller aux Porcherons ; cette invitation me
-fit éclater de rire, parce qu’elle s’adressait à la figure
-la plus majestueuse que j’aie jamais vue. Nous montâmes
-dans mon appartement pour nous habiller, ce
-qui se fit chez ma mère, qui était dans son lit, et
-qui voulait voir nos déguisements. La noble et belle
-figure de madame de Potocka était un peu forte et
-avait besoin de parure ; quand elle eut mis son juste,
-son fichu rouge, son tablier à carreaux, et son bonnet
-rond, elle eut véritablement la tournure d’une franche
-cuisinière, tandis que moi au contraire, avec un
-habillement pareil, je ne perdis rien de ce que mon
-visage pouvait avoir d’élégant et de distingué, et
-j’étais même plus remarquable qu’avec un bel habit.</p>
-
-<p>M. de Maisonneuve s’était fait excuser le matin :
-comme il nous fallait deux hommes, nous le remplaçâmes
-par M. Gillier ; et, tous les quatre, nous
-partîmes en fiacre à onze heures et demie. J’eus les
-plus grands succès au Grand Vainqueur, j’y fis tout
-de suite la conquête du coureur de M. le marquis
-de Brancas, qui, en servant son maître, avait dû
-me voir vingt fois à table. Personne n’eut le moindre
-soupçon de nos déguisements. Je commençai par
-danser, avec toute la niaiserie villageoise, un menuet
-avec le coureur, et ensuite une contredanse.
-Pendant ce temps, M. Gillier nous commandait une
-salade et des pigeons à la crapaudine, pour nous
-rafraîchir. Nous nous établîmes à une petite table,
-où la gaieté folle de M. de Genlis et sa galanterie,
-partagée entre madame de Potocka et moi, nous
-faisaient rire aux éclats ; il était fort commun d’entrer
-en chantant à la guinguette ; tout à coup nous
-entendîmes chanter à tue-tête cette chanson :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i">Lison dormait dans un bocage,</div>
-<div class="verse i">Un bras par-ci, un bras par-là, etc.</div>
-</div>
-
-<p>Nous regardâmes du côté de la porte, et nous
-vîmes deux personnes qui entraient en chantant ces
-paroles, et en dansant, l’une vêtue en servante et
-l’autre avec l’habit de livrée d’un de mes gens. Je
-les reconnus à l’instant : c’était ma mère, à laquelle
-M. de Maisonneuve donnait le bras. Elle avait concerté
-avec lui cette partie : c’était pourquoi il n’était
-point venu avec nous. Cette soirée est l’une des plus
-gaies que j’aie passées dans ma vie.</p>
-
-<p>Madame la duchesse de Chartres, en partant pour
-l’Italie, n’emmena que la jeune comtesse de Rully,
-M. de Genlis, un écuyer et moi, deux femmes de
-chambre, un valet de chambre et trois valets de
-pied. Nous traversâmes toutes les provinces méridionales,
-ne nous arrêtant que pour recevoir les fêtes
-charmantes que l’on donnait au prince et à la princesse.
-Les plus belles furent à Bordeaux, dont M. de
-Clugny, mon parent, était intendant. Sa belle-sœur,
-la baronne de Clugny, était une des plus belles personnes
-que j’aie vues ; elle avait, entre autres, des
-cheveux miraculeux par l’épaisseur, la couleur, la
-finesse et la longueur. Je l’ai vue avec une robe à
-longue queue, comme on les portait alors, étant
-debout, détacher ses cheveux, qui alors l’enveloppaient
-entièrement, et qui passaient la queue de sa
-robe de près d’un demi-pied. Elle n’était ni grande
-ni petite. Madame de Potocka nous suivit jusqu’à
-Bordeaux. M. le duc de Chartres posa la première
-pierre de la salle de comédie, qui a été faite par
-M. Louis, et l’une des plus belles de France. Cette
-cérémonie se fit la nuit ; nous y assistâmes. Tous les
-francs-maçons, dont M. le duc de Chartres était le
-grand maître, s’y trouvèrent ; il y eut de la musique
-et une illumination. Nous vîmes aussi à Bordeaux
-le beau port illuminé, et sur la mer un vaisseau
-illuminé aussi d’une manière charmante ; tous les
-cordages et tous les agrès paraissaient dessinés en
-traits de lumière. On n’aurait pas pu rendre au roi
-et à la reine de plus grands honneurs que ceux que
-reçurent, dans ce voyage, M. le duc et madame la
-duchesse de Chartres : par exemple, à notre arrivée
-à Bordeaux, où nous arrivâmes par mer, tous les
-vaisseaux du port étaient pavoisés, et le maire de
-Bordeaux, dans son habit de cérémonie et suivi de
-tout le corps municipal, vint recevoir et haranguer
-M. le duc de Chartres. Un peuple immense était sur
-le rivage, et leurs acclamations redoublées exprimaient
-l’amour qu’ils avaient encore pour le sang
-royal.</p>
-
-<p>La ville de Bordeaux était, je le crois, la seule
-qui eût un maire, et ce maire était toujours un
-homme de la cour. Le vicomte de Noé, qui avait été
-attaché au Palais-Royal, l’était à cette époque. Je
-m’amusai beaucoup aussi à Aix, à Montpellier et à
-Marseille, où nous eûmes beaucoup de fêtes. Je vis
-à Marseille, pour la première fois, des galères, bâtiments
-qui offrent une triste idée (celle des forçats),
-mais qui ont beaucoup d’élégance ; enfin nous arrivâmes
-à Toulon, où les fêtes recommencèrent, et
-durèrent dix jours ; la plus belle de toutes fut celle
-que donna la marine ; nous y vîmes, entre autres,
-un très beau spectacle : des joutes sur la mer. Enfin
-ce voyage fut un enchantement continuel. Que dut
-penser, dix-sept ou dix-huit ans après, l’infortuné prince,
-objet de tant d’hommages, lorsqu’il traversa cette
-même route, déchu de son rang, dépouillé, prisonnier
-et proscrit !… M. le duc de Chartres s’embarqua
-pour faire sa campagne de mer, et nous fîmes
-le coup de tête, concerté avec lui, d’aller, sans permission
-de la cour, en Italie. Madame la duchesse
-de Chartres, lorsque nous fûmes à Antibes, écrivit
-au roi une lettre d’excuses, assurant que ce voyage
-n’avait point été prémédité, et donnant pour excuse
-le désir de voir son grand-père, le duc de Modène.
-Nous fîmes à Antibes les rencontres les plus agréables ;
-nous y retrouvâmes M. de Rouffignac ; nous
-avions déjà eu avec lui une rencontre singulière à
-Angers, où il avait une maison. Je lui avais envoyé
-un courrier pour lui dire que nous passerions dans
-cette ville, entre onze heures et minuit ; que nous
-nous arrêterions un moment à sa porte, et que nous
-espérions qu’il aurait la galanterie chevaleresque et
-romanesque de nous donner à chacune une tasse de
-son bouillon. Il avait chez lui un ours apprivoisé ;
-il avait entendu dire que rien au monde n’était
-meilleur que du bouillon d’ours, il fit tuer son
-ours, dont on fit du bouillon, qu’il nous donna en
-passant. Ce bouillon était fort rouge ; mais je n’ai
-jamais rien pris d’aussi bon. Nous nous embarquâmes
-pour aller à Nice, avec une felouque d’escorte
-qui portait un régiment tout entier pour nous
-garantir des corsaires. Nice est un séjour délicieux ;
-apprenant là que l’on pouvait aller à Gênes par terre,
-en chaise à porteurs, nous prîmes tout à coup la
-résolution de faire ce périlleux voyage.</p>
-
-<p>J’envoyai chercher l’homme qui nous louait des
-mulets. Je voulais le questionner sur les dangers de
-la route. Cet homme me répondit : « Je ne suis pas
-inquiet pour vous, mesdames ; mais, à dire la vérité,
-je crains un peu pour mes mulets, parce que l’an
-passé j’en perdis deux qui furent écrasés par de
-gros morceaux de roches, car il s’en détache souvent
-de la montagne. » Cette manière de nous tranquilliser
-nous fit rire et nous partîmes.</p>
-
-<p>Cette route est parfaitement bien appelée la Corniche ;
-c’est en effet une vraie corniche, en beaucoup
-d’endroits si étroite qu’une personne y peut
-à peine passer : d’un côté, d’énormes rochers forment
-une espèce de muraille qui paraît s’élever jusqu’aux
-cieux, et de l’autre on se trouve exactement
-sur le bord de précipices de cinq cents pieds, au
-fond desquels la mer, se brisant contre des écueils,
-produit un bruit aussi triste qu’effrayant. Depuis
-Monaco jusqu’à Menton, l’on respire. Après Menton,
-le chemin redevient effroyable ; mais nous commencions
-à nous y accoutumer, et la vue d’une prodigieuse
-quantité de jolies cascades naturelles nous
-charmait tellement qu’elle nous faisait oublier les
-précipices. Arrivés à La Bourdeguierre, petite ville
-où l’on trouve de superbes palmiers, dispersés parmi
-des ruines d’un très bel effet, il fallut s’arrêter
-encore pour jouir du plus ravissant point de vue que
-nous eussions rencontré. Enfin à sept heures, la
-nuit tombante nous força de nous arrêter à l’Hospitaletta,
-le plus affreux gîte où l’on ait jamais
-donné l’hospitalité, et qui n’est qu’à dix lieues de
-Nice. Nous couchâmes toutes les trois dans la même
-chambre ; nous arrangeâmes pour madame la duchesse
-de Chartres une espèce de lit fait avec les
-couvertures des mulets et de la feuillée ; dans la
-même chambre se trouvaient deux grands tas de
-blé, et le maître de la maison nous assura, ma
-compagne et moi, que nous dormirions fort bien
-en nous établissant sur ces monceaux de grains :
-nos sigisbés nous donnèrent leurs manteaux pour
-couvrir ces monceaux de grains. Il fallait se coucher
-dans une attitude singulière, c’est-à-dire, presque
-debout. Nous passâmes la nuit dans une agitation
-continuelle, causée par les glissades des grains de
-blé. Nous vîmes avec un grand plaisir paraître le
-jour, et comme nous étions tout habillées, nos toilettes
-ne furent pas longues. Nos porteurs étaient les
-plus vilaines gens du monde, n’entendant ni le français
-ni l’italien, parlant un jargon inintelligible, et s’enivrant,
-jurant et se querellant sans cesse. Il est difficile
-de ne pas s’intéresser à leurs disputes, quand,
-porté par eux, on les voit sur les bords d’un précipice,
-tout à coup trembler de colère, s’agiter, chanceler,
-et ne porter la litière que d’une main, afin
-d’avoir la liberté de faire des gestes menaçants
-de l’autre. Ces litières ne ressemblent nullement à
-des chaises à porteurs ordinaires. Ce sont des espèces
-de chaises longues, étroites et peu allongées ;
-l’endroit sur lequel on est assis est couvert d’un
-petit berceau en toile cirée fait pour y garantir de
-la pluie. On a les jambes étendues, sans avoir la
-liberté de les plier, et mes pieds passaient la chaise.
-Nous fûmes assez bien logées à Saint-Maurice, petit
-port de mer.</p>
-
-<p>Le chemin de Saint-Maurice à Albenga est rempli
-de passages effrayants ; mais cette route offre des
-points de vue admirables, entre autres celui qu’on
-trouve au haut de la montagne qui domine la ville
-de Languella. La descente de cette montagne est
-très escarpée et fort dangereuse. Nous la descendîmes
-à pied, et je puis dire même à pieds nus, car
-les rochers, que nous gravissions depuis trois jours,
-avaient tellement usé et percé nos souliers que les
-semelles en étaient presque entièrement emportées :
-et, ne prévoyant pas que nous dussions autant marcher,
-nous n’avions pas eu la précaution d’en prendre
-plusieurs paires.</p>
-
-<p>Ce voyage, le plus dangereux, et en même temps
-le plus curieux que l’on puisse faire, se passa très
-gaîment et sans accident ; il dura six jours, pour
-faire quarante lieues. L’horreur des précipices me fit
-faire plus des trois quarts du chemin à pied, sur des
-cailloux et des roches coupantes. J’arrivai à Gênes
-avec des pieds enflés et pleins de cloches, mais en
-très bonne santé. Le duc de Modène reçut madame
-la duchesse de Chartres avec beaucoup de joie et de
-tendresse. Ce prince, rempli de bonté, était alors
-âgé de quatre-vingts ans ; il était aveugle, et il avait
-la plus étrange figure. Il se faisait mettre du rouge
-et du blanc, et peindre les sourcils ; son nez était
-d’une longueur démesurée. Le prince héréditaire, fils
-du duc, était fort affable, mais sa galanterie n’était
-rien moins que délicate. L’archiduchesse Marie, sa
-fille, était une princesse très distinguée par son
-éducation et son caractère. L’archiduc Ferdinand,
-son mari, avait un visage charmant ; il ressemblait
-beaucoup à la duchesse de Polignac ; il avait des
-cheveux d’une beauté remarquable. L’homme qui
-avait la plus belle place à cette cour s’appelait le
-comte de Lascaris ; il avait à peu près quarante
-ans ; il était petit et gros ; son visage n’avait pas
-plus de noblesse que sa taille. J’eus la gloire de
-faire sa conquête, et dès le premier moment. Il était
-surintendant du palais, et distribuait les logements
-dans le palais de Modène, où nous allâmes avec la
-cour. Il me donna un appartement superbe : ma
-chambre était tout en glaces, et même le plafond.
-Un soir que, suivant ma coutume, rentrée chez moi
-après le souper, j’écrivais mon journal, assise devant
-une table portative, j’entendis un petit bruit.
-Je lève les yeux, et je vois avec beaucoup d’étonnement
-un panneau de glace, que je ne croyais pas
-être une porte, s’entr’ouvrir doucement, et M. de
-Lascaris apparaître, avec un petit air triomphant et
-venir se jeter à mes pieds. Je me lève, ma table
-tombe sur lui, la lumière s’éteint, nous nous trouvons
-dans une totale obscurité. J’appelle à grands
-cris ma femme de chambre, qui accourt en chemise,
-avec une chandelle à la main. M. de Lascaris, furieux,
-se relève, retourne à son panneau de glace,
-et disparaît. Dans ce tumulte, M. de Lascaris avait
-reçu une grande écorchure à la joue. Cette aventure
-fut sue de tout le monde par l’indiscrétion de
-ma femme de chambre et un peu par la mienne.
-Chacun demandait à M. de Lascaris ce qu’il avait
-à la joue, ce qui lui causait un embarras et une
-colère risibles. Nous devions, de Modène, aller à
-Mantoue, qui appartenait à l’archiduc Ferdinand.
-Il me consulta en particulier sur la manière dont il
-devait recevoir madame la duchesse de Chartres ; je
-lui fis entendre que ce qu’il y avait de mieux pour
-une voyageuse fatiguée, qui ne doit séjourner que
-deux jours, était de n’être pas obligée de faire des
-toilettes. Nous arrivâmes à Mantoue à la nuit. Nous
-logeâmes dans le beau palais de l’archiduc. Tous
-les appartements étaient tellement éclairés qu’on
-y voyait les beaux tableaux comme en plein jour.
-Le plaisir de jouir de toutes ces choses, sans l’ennui
-de la représentation, des toilettes, de la cérémonie,
-et des compliments, nous charma tous. M. de Genlis,
-toujours si aimable par sa gaieté et ses saillies,
-le fut particulièrement à Mantoue ; en moquerie
-des souvenirs des voyageurs emphatiques et pédants,
-il affecta de ne penser qu’à Virgile. Il fit mille citations
-de l’<i>Énéide</i>, à tout moment il s’écriait : O Virgile !…
-ô cygne de Mantoue !… et avec un ton et
-des mines qui nous faisaient rire aux éclats.</p>
-
-<p>Il y avait dans le palais une très belle salle de
-spectacle. Le lendemain on joua un opéra pour la
-princesse. Nous admirâmes à ce spectacle une décoration
-véritablement magique ; elle était formée par
-de magnifiques colonnes creuses de cristal, dans lesquelles
-étaient posés des flambeaux allumés.</p>
-
-<p>De là, nous allâmes à Venise ; tout y est silencieux ;
-on croit être dans une ville enchantée. Nous
-vîmes la fameuse fête du Bucentaure. C’est le nom
-du superbe vaisseau tout doré dans lequel le doge,
-accompagné du sénat, avec leurs longues robes de
-cérémonie, épousait la mer Adriatique. Le doge et
-le sénat se rendaient d’abord à l’église Saint-Georges
-pour y entendre l’office divin ; ensuite il s’embarquait
-dans le Bucentaure, où il s’asseyait avec tout
-le sénat, que l’on voyait parfaitement à travers les
-glaces de ce bâtiment. Venise entier, dans les gondoles,
-le suivait. Les seules gondoles des ambassadeurs
-étaient de couleur et très magnifiques. Après
-une petite navigation le doge ouvrait une petite
-glace, tirait de son doigt un anneau d’or qu’il élevait
-en l’air, et qu’ensuite il jetait dans la mer en
-s’écriant à haute voix qu’il l’épousait.</p>
-
-<p>Les gondoliers étaient fort remarquables pour leur
-probité et leur goût pour la musique. Ils avaient
-leurs entrées à l’opéra, ce qui leur avait donné, de
-père en fils, un tel goût de chant et de poésie, que
-d’oreille ils mettaient en chant les stances de <i>la Jérusalem
-délivrée</i> ; et, parmi ces compositions, il s’en
-trouvait de si jolies, que tous les ans on en faisait
-graver quelques-unes sous le titre de <i>Barcaroles</i>. On
-allait souvent les entendre chanter les soirs. Ils
-chantaient, ou en partie, ou tour à tour, en se répondant,
-et toujours avec un agrément infini.</p>
-
-<p>Comme on se l’imagine bien, la ville que je vis
-avec le plus d’enthousiasme fut Rome. Le cardinal
-de Bernis, auquel j’avais annoncé l’arrivée de madame
-la duchesse de Chartres, nous reçut avec une
-grâce dont rien ne peut donner l’idée. Il avait alors
-soixante-dix ans, une très bonne santé, et un visage
-d’une grande fraîcheur. Je n’ai jamais vu de magnificence
-surpasser la sienne ; nous logions chez lui,
-il nourrissait nos femmes et nos valets de chambre ;
-leur table était servie comme la sienne, et avec un
-surtout superbe. Tous les matins, après mon déjeuner,
-on apportait dans ma chambre un immense
-plateau chargé de glaces et de blanc-manger, que
-l’on renouvelait deux ou trois fois par jour. Il se
-mettait toujours à table entre madame la duchesse
-de Chartres et moi. Les dîners de la meilleure chère
-rassemblaient la meilleure compagnie. Je me baignai
-beaucoup à Rome, et toujours les soirs ; et,
-aussitôt que j’étais dans le bain, on avertissait le
-cardinal, qui venait, avec son neveu, causer trois
-quarts d’heure avec moi.</p>
-
-<p>Je n’ai vu dans ma vie que deux choses qui surpassassent
-tout ce que mon imagination avait pu me
-représenter : la mer et Saint-Pierre de Rome. Le jour
-de la Saint-Pierre, il y avait dans l’église dix-huit
-orgues jouant ensemble, qui ne produisaient que
-l’effet d’un bon orgue dans une église ordinaire. On
-n’a jamais vu honorer Dieu, quand on n’a pas
-assisté au service divin dans ce temple admirable.
-Je crois que l’athée même y serait ému.</p>
-
-<p>Le cardinal de Bernis donna à madame la duchesse
-de Chartres de magnifiques conversations,
-c’est-à-dire des assemblées de deux ou trois mille
-personnes. On l’appelait le roi de Rome, et il l’était,
-en effet, par sa magnificence. Le cardinal Albani
-avait les plus belles collections de l’Italie. Il était
-si passionné pour toutes les choses antiques que,
-lorsqu’on ne voulait pas les lui vendre, il les volait ;
-il a fait dans ce genre une action inouïe. Le prince
-de Palestrina avait, dans le jardin de sa maison de
-campagne, un superbe obélisque antique, qu’il refusa
-de vendre au cardinal Albani, qui voulait à tout prix
-en faire l’acquisition. Peu de temps après le prince
-fit un voyage ; le cardinal envoya la nuit quatre
-mille hommes, qui entrèrent de force dans le jardin,
-enlevèrent l’obélisque et le lui apportèrent. Il le
-mit dans son jardin à la villa Albani. Comme le
-cardinal était excessivement puissant, le prince n’osa
-pas lui intenter un procès ; il prit la chose en plaisantant.
-Ce prince de Palestrina était père de la
-duchesse de Cerifalco, qui passa neuf ans dans un
-souterrain, et dont j’ai conté l’étonnante histoire
-dans <i>Adèle et Théodore</i>. Le prince donna une fête
-à madame la duchesse de Chartres : la duchesse y
-vint par respect pour une princesse de la maison de
-Bourbon, car elle vivait dans la plus grande retraite,
-étant sujette depuis ses malheurs à tomber du haut
-mal ; elle ne resta qu’un quart d’heure à cette fête.
-Cette malheureuse personne était d’une piété d’ange.
-Elle a toujours ignoré, et l’on n’a jamais su pourquoi
-son barbare époux l’avait enfermée dans ce
-souterrain. Le duc son mari, lorsqu’il fut lui-même
-à l’article de la mort, confia à un valet de chambre
-que, pour des raisons de famille, il avait enfermé
-dans un souterrain une femme coupable et
-folle. Le valet de chambre reçut une clef du souterrain,
-pour secourir l’infortunée, qui depuis deux
-jours manquait de nourriture. Il frappa inutilement
-aux tours ; elle ne vint point recevoir son pain et
-son eau, elle était évanouie : le valet entra, la secourut,
-la reconnut, lui donna de la nourriture pour
-plusieurs jours, lui laissa la clef du souterrain, et
-envoya à Rome un courrier au prince de Palestrina,
-avec un billet de la duchesse, qui, dans quatre lignes
-et demie, lui apprenait son existence, et l’appelait à
-son secours. Le prince, suivi de tous les hommes de
-sa famille, alla se jeter aux pieds du roi de Naples,
-et lui conter cette histoire. Le roi lui donna un régiment
-pour l’escorter au château au cas où la force
-serait nécessaire. Quand le prince de Palestrina y
-arriva, le duc vivait encore : on lui apprit, de la
-part du prince, que son crime était connu, et qu’on
-allait délivrer sa victime ; le duc expira peu d’heures
-après. De Rome nous allâmes à Naples.</p>
-
-<p>Nous logeâmes chez l’ambassadeur, qui donna
-aussi des fêtes charmantes à madame la duchesse
-de Chartres. Nous arrivâmes à midi, et, en passant
-dans la rue de Tolède, qui est aussi peuplée que la
-rue Saint-Honoré, on nous vola deux porte-manteaux
-qui contenaient des habits de livrée de nos gens, et
-tous nos paniers de robes parées. Nous avions besoin
-de nos paniers pour être présentées le lendemain
-matin. L’ambassadeur en emprunta à des dames
-de sa connaissance ; mais ces paniers étaient
-beaucoup plus grands que les nôtres, de sorte que
-nos robes se trouvèrent très raccourcies, et nous
-parûmes à la cour fort ridiculement habillées. L’ambassadeur
-conta notre aventure ; on en rit beaucoup,
-et le roi dit à l’ambassadeur qu’il fallait s’adresser,
-de sa part, à un homme de justice qu’il lui nomma,
-qu’il fît venir le chef de cette bande de filous, qu’il
-connaissait, et qu’il lui ordonnât, au nom du roi,
-de rendre ces paniers, et gratuitement ; ces voleurs
-étaient tolérés par le gouvernement, auquel ils donnaient
-une rétribution. Ce que je trouvai fort étrange
-à Naples, c’est que le roi donnait sa main à baiser
-à toutes les dames : ce qui ne s’est jamais vu en
-France ; mais, en allant dîner, il les faisait toutes
-passer devant lui, galanterie que nos rois n’avaient
-pas. Nous dînâmes deux fois chez la reine. Cette
-princesse ressemblait beaucoup à la reine de France ;
-elle avait moins d’éclat et de noblesse ; mais sa physionomie
-était extrêmement douce, ses manières
-étaient remplies de grâce : elle avait des talents, de
-l’esprit et de l’instruction ; elle aimait beaucoup la
-musique, elle chantait agréablement l’italien. Nous
-la vîmes, deux ou trois fois dans son intérieur, donner
-des leçons aux princesses ses filles. Elle leur
-expliquait des livres d’histoire en estampes, et parfaitement
-bien. Nous vîmes chez elle le petit prince
-royal, qui tétait encore. Sa nourrice était une paysanne
-de Calabre. La reine avait voulu qu’elle conservât
-son costume de paysanne, ce que je trouvai
-de fort bon goût. L’enfant était si accoutumé à être
-dans les bras de sa mère que, lorsqu’elle faisait semblant
-de s’en aller de la chambre, il pleurait : ce
-qui prouve combien elle passait de temps dans son
-intérieur avec ses enfants.</p>
-
-<p>Le roi chanta, par galanterie pour madame la duchesse
-de Chartres, une vieille chanson française. Sa
-voix royale ne me fit pas autant plaisir que celle de
-la reine. Ce prince, qui était très bon et très affable,
-avait reçu une éducation si négligée, qu’il ne savait
-pas alors parfaitement l’italien : il ne parlait que
-le napolitain. Au reste, le roi de Naples était alors
-extrêmement jeune : il a regagné depuis, par l’expérience,
-par l’étude et par sa conduite, tout ce
-qui peut donner de la dignité personnelle à un
-souverain.</p>
-
-<p>Je vis à Naples une chose qui m’intéressa vivement,
-ce fut le déroulement des manuscrits brûlés :
-l’inventeur de cette opération ingénieuse et lente la
-fit devant nous ; mais il n’avait pas d’élèves, et
-ce travail si curieux n’avançait point. Il déroulait,
-dans ce moment, un ouvrage sur la musique.</p>
-
-<p>La beauté du climat de Naples est incomparable,
-ainsi que celle de son port, de ses sites et de ses environs,
-si curieux d’ailleurs par tant de merveilles
-de la nature, et que nous vîmes toutes avec détail.
-Nous allâmes souvent dans la maison de campagne
-de la princesse de Francaville ; nous vîmes dans son
-jardin des ananas en pleine terre ; nous en mangeâmes,
-nous les trouvâmes délicieux, et M. de
-Genlis nous dit qu’ils étaient aussi bons que ceux
-des Indes. Il fallait avoir une assiette creuse lorsqu’on
-les coupait, et cette assiette se remplissait de
-jus. Cependant, la princesse de Francaville était la
-seule qui en eût : personne d’ailleurs ne les cultivait ;
-le roi même n’en avait pas. J’ai mangé à
-Naples les plus belles et les meilleures figues que
-j’aie jamais vues ; elles étaient grosses comme de
-belles poires.</p>
-
-<p>Nous ne montâmes point le Vésuve, parce que,
-dans ce moment, il jetait beaucoup d’étincelles et
-lançait des pierres. Nous vîmes avec admiration la
-belle ville antique découverte de Pompéi, et la grotte
-de Pausilippe. Une des choses qui me charma le
-plus furent les guirlandes de vigne qui, partout dans
-la campagne, unissent les arbres les uns aux autres.
-Nous avions déjà vu cette manière de cultiver la
-vigne dans la Lombardie ; mais, dans ce dernier
-pays, les arbres sont petits, et dans les environs de
-Naples ils sont tous majestueux et de la plus grande
-élévation.</p>
-
-<p>Dans nos promenades avec l’ambassadeur, il nous
-fit une malice qui nous causa une frayeur extrême.
-Il nous fit passer (ce que les femmes évitent toujours
-à Naples) sur le quai où se tenaient les lazzaroni,
-où ils avaient la permission d’être tout nus,
-sans chemise, sans nul vêtement et nulle draperie.
-Tout leur corps, ainsi que leur visage, est d’un
-rouge foncé ; ils ressemblent à d’effrayants sauvages.</p>
-
-<p>La veille de notre départ, nous allâmes à la fameuse
-chartreuse de Saint-Martin, où les femmes
-n’entrent jamais. Madame la duchesse de Chartres
-avait un bref du pape pour y entrer avec toute sa
-suite. On voit dans ce monastère le fameux crucifix
-de Michel-Ange, dont l’admirable vérité de l’expression
-a fait dire sérieusement que Michel-Ange
-avait eu la barbarie de le peindre d’après un homme
-qu’il avait fait secrètement crucifier dans son atelier :
-calomnie absurde autant qu’atroce, qui n’aura
-d’abord été qu’une exagération d’éloge, et qui est
-devenue ensuite un conte populaire, mais démenti
-par la vie entière de l’artiste.</p>
-
-<p>Nous quittâmes Naples, enchantées de la ville, des
-environs, de la cour, et de notre ambassadeur, qui
-avait donné à la princesse des fêtes charmantes. Nous
-avons encore séjourné dans une autre cour, à Parme.
-L’infant était d’une très grande piété ; nous fûmes
-frappées de sa ressemblance avec madame la duchesse
-de Chartres, dont il avait d’ailleurs la bonté
-et l’aimable caractère. L’infante, sœur de la reine
-de France, était une princesse fort extraordinaire ;
-elle n’aimait que la chasse ; elle passait la plus
-grande partie de sa vie à cheval, dans les bois. Elle
-eut aussi une grande envie de m’entendre jouer de
-la harpe ; je m’y refusai, sous prétexte que ma harpe
-était dérangée ; mais j’eus cette complaisance pour
-notre ambassadrice, la comtesse de Flavigny, qui
-me promit qu’il n’y aurait chez elle que six personnes
-de ses amis, qui ne le diraient pas. Nous
-logions dans le palais. Je fis porter ma harpe chez
-madame de Flavigny, et je me mis à jouer tout de
-suite après le souper. Je jouais depuis dix ou douze
-minutes, lorsque tout à coup les deux battants de la
-porte du salon s’ouvrirent, et nous vîmes paraître
-l’infante : ce fut un coup de foudre. L’infante, avec
-beaucoup de grâce, nous dit que nous avions été
-trahies, et qu’elle espérait que je ne l’empêcherais
-pas de profiter de ma complaisance pour madame
-de Flavigny. Je fis une courte apologie ; et, pensant
-que la meilleure serait de jouer de la harpe
-tant qu’elle le voudrait, je m’exécutai de bonne
-grâce, ayant l’air de n’être occupée que du soin
-de lui plaire. Son obligeance pour moi fut extrême.
-Le lendemain elle ne parla que de ma harpe, et elle
-dit qu’elle en avait la tête si remplie, qu’ayant eu à
-écrire à l’impératrice sa mère, ma harpe tenait
-une grande page de sa lettre.</p>
-
-<p>Pour finir l’histoire des cours des sœurs de la
-reine de France, j’ai interrompu le fil de mon
-voyage, car de Naples nous retournâmes à Rome, où
-nous séjournâmes encore une quinzaine de jours.
-Le cardinal, à notre départ, eut une attention pour
-la princesse qui pensa nous être bien funeste : il fit
-mettre des roues neuves à notre voiture. Ces roues
-ne se trouvaient pas proportionnées à la voiture, il
-était impossible d’aller bon train dans le plus beau
-chemin du monde sans verser ; c’est ce qui nous
-arriva à un demi-quart de lieue de Rome : la voiture
-versa du côté de madame la duchesse de Chartres.
-Ne voulant pas tomber sur elle, je me jetai,
-du premier mouvement, de l’autre côté, je cassai la
-glace et je me blessai à la tête ; tandis qu’on relevait
-la voiture, nous allâmes à pied nous réfugier
-dans un mauvais cabaret appelé la Storta, qui était
-sur la route : nous envoyâmes un courrier à Rome
-pour demander nos vieilles roues, que le chevalier
-de Bernis, escorté d’une charrette qui les portait,
-nous ramena. Nous avons fait tout le reste du voyage
-avec ces mêmes roues et sans accident. Nous revînmes
-en France par Turin. Nous restâmes à cette
-cour huit ou dix jours ; nous y revîmes avec un
-grand intérêt madame Clothilde, épouse du prince
-de Piémont : cette princesse, douée de toutes les
-vertus, était unie à un prince digne d’elle, par sa
-piété, sa bienfaisance et sa vie exemplaire.</p>
-
-<p>Toutes nos lettres de Paris nous annonçaient que
-la princesse serait exilée en arrivant, pour avoir
-fait ce voyage sans permission. Nous allâmes sur-le-champ
-à la cour. Madame la duchesse de Chartres
-fut reçue sèchement ; toute la disgrâce se borna
-à cela, et très peu de temps après, on n’eut plus l’air
-de penser à notre escapade.</p>
-
-<p>Madame la duchesse de Chartres avait déjà deux
-garçons : l’aîné s’appelait duc de Valois. Il était
-depuis longtemps convenu entre nous que si elle
-avait une fille, j’en serais la gouvernante. J’étais
-décidée à ne point élever la princesse au Palais-Royal,
-mais à me mettre dans un couvent avec elle.
-Ce sacrifice était grand à mon âge. J’avais tant d’attachement
-pour M. le duc et madame la duchesse
-de Chartres que cette résolution ne me coûtait rien.
-Tous ces projets furent secrets entre madame la
-duchesse de Chartres et moi. Elle désirait avec passion
-une fille, elle me confia qu’elle l’avait demandée
-à Dieu dans toutes les églises d’Italie. Ainsi,
-sa joie fut extrême en mettant au monde deux petites
-princesses. Dans les premiers jours de leur
-existence, elles étaient d’une faiblesse extrême. On
-les confia aux soins de madame de Rochambeau,
-et elles restèrent au Palais-Royal jusqu’au moment
-où je devais les prendre. Pendant ce temps, on
-bâtissait notre pavillon de Belle-Chasse.</p>
-
-<p>J’allais tous les jours passer une heure dans l’appartement
-des petites princesses, que j’aimais déjà
-passionnément. Enfin, le moment arriva où j’allais
-me séparer du monde, et entrer dans un couvent ;
-j’avais trente et un ans (1777), une santé parfaite, et
-à la figure que j’avais conservée j’aurais pu m’ôter
-plusieurs années. Depuis un an je ne mettais plus
-de rouge. Voici comment je quittai le rouge. Étant
-à Villers-Cotterets, dans ma jeunesse, à l’âge de
-vingt et un à vingt-deux ans, on parla des vieilles
-femmes qui mettaient toujours du rouge, et on les
-critiqua, je dis que, pour moi, j’étais décidée à le
-quitter à trente ans ; on se récria, et surtout M. le
-duc de Chartres : je lui offris de parier une discrétion
-que je quitterais le rouge le 25 janvier 1776,
-et je tins parole. On n’oublia pas cette singulière
-gageure ; le 25 janvier je trouvai dans mon cabinet
-une poupée de grandeur naturelle, assise devant
-mon bureau une plume à la main et coiffée avec
-des millions de plumes. Sur mon bureau était d’un
-côté une rame de superbe papier, et de l’autre
-trente-deux livres in-8<sup>o</sup> blancs, reliés en maroquin
-rouge ; aux pieds de la poupée était un carton rempli
-de petits papiers à billet, d’enveloppes, de cire
-à cacheter, de poudre d’or et d’argent, avec un
-canif, des ciseaux, une règle, un compas, etc. Ce
-présent m’enchanta ; je n’ai jamais mis de rouge
-depuis.</p>
-
-<p>J’entrai à Belle-Chasse dans le pavillon charmant
-bâti au milieu du jardin, et sur mes plans : ce pavillon
-communiquait au couvent par un long berceau
-de treillage recouvert de toile cirée et chargé
-de vigne. Toute la communauté, conduite par la
-prieure, vint recevoir mes petites princesses à la
-grande porte du couvent : ensuite, nous allâmes
-nous établir dans notre jolie maison. Je ne sentis
-que de la joie en entrant dans ce paisible asile où
-j’allais exercer un si doux empire : je pensais que
-je pourrais me livrer à mes véritables goûts, et que
-je ne serais plus en butte à la méchanceté qui m’avait
-causé tant de chagrins ! Je ne fus pas fort tranquille
-les premiers jours, parce que la curiosité
-attira à Belle-Chasse toutes les personnes du Palais-Royal
-et tout ce que je connaissais d’ailleurs. Tout
-le monde fut enchanté de mon établissement, qui
-était en effet charmant. J’avais dans ma chambre à
-coucher une grande alcôve, dont mon lit n’occupait
-que la moitié ; il s’y trouvait un passage qui
-donnait dans la chambre des princesses à côté de
-la mienne, et dont je n’étais séparée que par une
-porte de glace sans tain et sans rideau, de sorte que
-je pouvais voir de mon lit tout ce qui se passait
-chez elles. Une des pièces de l’appartement contenait
-dans des armoires de glaces tout mon cabinet
-d’histoire naturelle : je n’avais emporté du Palais-Royal
-que cela et mon bureau. J’ai été la première
-femme qui ait eu un bureau ; ce que l’on critiqua
-beaucoup d’abord, et ensuite presque toutes les
-femmes en eurent.</p>
-
-<p>Un jour, au Palais-Royal, M. le duc de Chartres
-me chargea de lui trouver pour Mousseaux, un bon
-jardinier qui voulût épouser une jeune laitière. Je
-me rappelai aussitôt une jeune Rose, fille de la laitière
-du château de Genlis ; je calculai qu’elle devait
-avoir dix-huit ans, et j’écrivis à madame Foret,
-sa mère, qui m’apprit qu’elle n’était point mariée :
-alors je la fis venir, je la mis à Paris, chez madame
-Adam, la plus célèbre laitière ; elle apprit là à faire
-d’excellents fromages à la crème, et à se perfectionner
-dans tout ce qui avait rapport à cet état. Elle
-y resta trois mois ; pendant ce temps, je cherchai
-un jardinier ; j’en trouvai un qui a été fort célèbre
-dans son art : il était Allemand, et s’appelait Etickausen.
-Rose était jolie et d’une honnêteté parfaite ;
-mon jardinier en devint tout de suite amoureux ;
-je lui donnai un joli trousseau, je la mariai, et je la
-menai moi-même à l’église ; ensuite j’eus le plaisir
-de la conduire à Mousseaux, dans une charmante
-petite maison que M. le duc de Chartres avait fait
-bâtir exprès pour eux, en forme d’une grande laiterie
-ornée, toute meublée, avec des armoires remplies
-de linge de ménage, de faïence, de casseroles,
-et contenant en outre douze couverts d’argent. M. le
-duc de Chartres, en ma faveur, leur donna mille
-écus de gages, et Etickausen, pour compléter le
-bonheur de sa femme, imagina une chose charmante :
-à son insu il fit venir à Genlis sa mère,
-qu’elle trouva dans sa maison, sans s’y attendre.
-J’étais seule dans la confidence ; Etickausen, pour
-lui causer cette surprise, n’avait pas voulu qu’elle
-assistât au mariage ; il garda toujours avec lui cette
-bonne femme, dont il eut tous les soins possibles, et
-qu’il ne quitta que lorsque je la lui demandai par
-la suite, pour en faire notre laitière à Saint-Leu.</p>
-
-<p>J’ai conduit la maison de Belle-Chasse et l’éducation
-des princesses et des princes, leurs frères,
-avec une économie remarquable, et qui a été citée :
-mon premier principe était de compter tous les
-jours, et de savoir le prix des choses, et surtout les
-doses de comestibles données chaque jour à la cuisine
-pour les repas. Les doses ne changent jamais ;
-c’est là-dessus principalement qu’il y a du gaspillage
-quand on n’y fait pas une extrême attention.
-Je savais donc ce qu’il fallait donner de vermicelle
-ou de riz pour un potage de quatre, huit, douze
-personnes, pour le sucre, les compotes, les crèmes,
-etc., l’huile, le beurre, le laitage, etc. Enfin, j’envoyais
-toutes les semaines à la halle un homme dont
-je connais la probité : il s’informait du prix de
-toutes les denrées, et il me rapportait ce détail par
-écrit. On lit avec plaisir dans les Lettres et les Mémoires
-de madame de Maintenon les conseils de
-ménage qu’elle donne sans cesse à son frère et à sa
-jeune belle-sœur, leur prescrivant ce qu’ils doivent
-se faire servir à leur dîner, les instruisant du prix
-des comestibles, etc. Cette bonhomie et ces petits
-soins plaisent dans une personne qui vivait dans
-un si grande monde.</p>
-
-<p>Je menais à Belle-Chasse une vie délicieuse ; par
-ma place j’étais dispensée de l’ennui mortel d’aller
-faire des visites ; je n’en faisais uniquement qu’à
-Madame de Puisieux ; ces visites étaient rares, parce
-qu’elle venait très souvent chez moi, les soirs, depuis
-huit heures jusqu’à dix, où notre grille se fermait ;
-cette grille ne pouvait être ouverte que par
-une religieuse ; nous en avions deux que l’on changeait
-toutes les semaines, et qui se tenaient au bas
-de notre escalier intérieur. Les hommes entraient
-dans notre pavillon, c’était un droit de princesse du
-sang ; mais ils étaient obligés de sortir à dix heures
-au plus tard. Quand on voulait entrer, on sonnait à
-la grille, et les religieuses, rabattant leur voile,
-allaient ouvrir. Les valets de chambre, les valets de
-pied et nos domestiques se tenaient le jour dans nos
-antichambres, mais ils sortaient tous les soirs à dix
-heures ; aucun homme ne couchait dans notre pavillon,
-et les religieuses, en s’en allant, emportaient
-les clefs de notre grille.</p>
-
-<p>Les plus heureuses années de ma vie ont été celles
-que j’ai passées aux châteaux de Saint-Aubin, de
-Genlis et de Sillery, et à Belle-Chasse.</p>
-
-<p>J’avais obtenu la permission d’avoir à Belle-Chasse
-ma mère et mes enfants avec moi.</p>
-
-<p>Pour éviter des dépenses inutiles, j’avais décidé
-qu’aucun de mes amis ne dînerait à Belle-Chasse, à
-l’exception de mon mari, de mon frère et de mes
-deux belles-sœurs, mais ils y dînaient rarement.</p>
-
-<p>La beauté extraordinaire de ma fille aînée, ses talents
-surprenants pour son âge et son charmant
-caractère ; ma place de dame restée vacante, et
-qu’elle devait avoir, et enfin un régiment promis à
-celui qu’elle épouserait, me la faisaient dès lors
-demander par beaucoup de personnes. Je n’avais
-nulle envie de la marier si jeune, et j’attachais un
-grand intérêt à finir son éducation ; elle était déjà
-bonne musicienne, elle jouait d’une manière surprenante
-du clavecin, et, pour le moins, aussi bien
-de la harpe, que je lui avais seule enseignée avec
-la méthode que j’ai inventée d’exercer séparément
-les deux mains, par des passages contenant successivement
-toutes les difficultés. Je l’avais commencée
-à neuf ans, et à treize elle jouait sur la harpe,
-avec une très belle exécution, les pièces de clavecin
-les plus difficiles ; elle dessinait la figure d’une
-manière charmante, et d’après nature ; peu de
-temps après elle a peint avec perfection dans tous
-les genres, en miniature et à l’huile ; elle a eu les
-mêmes succès pour le clavecin, pour la harpe. Je
-n’ai vu personne danser aussi bien qu’elle. Outre
-ces talents agréables et brillants, elle a eu beaucoup
-d’instruction et de solidité dans l’esprit ; par
-la suite elle étudia la chimie, et, en faisant des expériences,
-elle découvrit un sel qui a porté son nom.
-Sa sœur, remplie de bonnes qualités, de gentillesse,
-de finesse et d’esprit, avait moins d’aptitude pour
-les arts, à l’exception du dessin, dans lequel, ainsi
-que dans la peinture, elle excelle aujourd’hui dans
-plusieurs genres ; mais la nature lui avait refusé
-de grandes dispositions pour la musique. Ma famille
-était cependant très musicale : mon père, ma mère,
-ma tante, mon frère, mon mari, ma fille aînée et
-moi, nous étions bien organisés pour la musique.</p>
-
-<p>Je dirai ici en passant que, pour la musique, on ne
-forcera jamais la nature, à moins d’une constante
-application ; j’ai donné à ma fille Pulchérie les meilleurs
-maîtres, Charpentier, pour le clavecin, Piccini,
-pour le chant, moi, pour la harpe, et en outre
-un répétiteur ; elle a eu, dans les deux dernières
-années de son éducation, jusqu’à dix-huit louis par
-mois de maîtres, et je n’ai jamais pu lui donner un
-talent musical ; sa sœur ne m’a coûté que le quart,
-et elle en avait de supérieurs : il est bien regrettable
-d’avoir employé inutilement un temps si considérable,
-qu’on aurait pu donner à l’acquisition
-de connaissances solides. Cependant je ne négligeai
-point de lui apprendre l’histoire et les différentes
-choses qui peuvent orner l’esprit : elle apprit aussi,
-avec succès, l’anglais et l’italien ; mais, en sacrifiant
-la musique, j’aurais pu lui donner une instruction
-véritablement extraordinaire.</p>
-
-<p>Mais elle tenait de la nature, ce qui vaut mille
-fois mieux que les talents les plus brillants, une
-âme noble, désintéressée et la sensibilité la plus touchante ;
-je n’en citerai qu’un trait, qui pourra seul
-en donner l’idée. Elle avait quinze ans, nous étions
-à Belle-Chasse, je savais qu’elle prenait soin d’une
-pauvre vieille femme qui logeait dans notre rue, et
-je croyais que ce soin se bornait à lui donner la
-plus grande partie de ses menus plaisirs et de l’argent
-que lui donnaient, à sa fête et au jour de l’an,
-son père et mon beau-frère. Nous étions en hiver et
-le froid était excessivement rigoureux. Comme
-j’avais réglé à Belle-Chasse toute espèce de dépense,
-j’avais décidé qu’on ne porterait dans sa
-chambre, pour toute la matinée, que trois bûches,
-et je m’aperçus que tous les matins en descendant
-chez moi elle avait un air frileux que je ne lui avais
-jamais vu, elle grelottait, se mettait dans le feu,
-se brûlait, etc. J’avais beau la gronder, elle ne répondait
-rien et recommençait le lendemain, ce qui
-dura plus de six semaines ; enfin mon fidèle Horain,
-qui avait toujours l’œil aux intérêts de la maison,
-vint m’avertir qu’il avait découvert qu’un marmiton
-nommé Albinori emportait de Belle-Chasse,
-tous les matins, de très bonne heure, une certaine
-quantité de bois, et que, pris sur le fait, il avait refusé
-insolemment d’entrer en explication ; je fis
-venir Albinori, je le questionnai avec une grande
-sévérité, ce qui ne l’effraya pas du tout ; il me déclara
-qu’il n’avait agi que par l’ordre de mademoiselle
-de Genlis (on appelait ainsi madame de Valence
-depuis le mariage de sa sœur), qui se passait de feu
-depuis deux mois pour donner tout son bois à sa
-vieille femme, et Albinori, qui me fit cette confidence
-avec tout l’orgueil d’un ambassadeur chargé
-d’une mission honorable, me recommanda de n’en
-rien dire à mademoiselle de Genlis, parce qu’elle
-lui avait fait promettre le plus grand secret. On peut
-juger du plaisir inexprimable que me causa cette
-découverte ! J’envoyai une voie de bois à la vieille
-femme, à condition que Pulchérie garderait ses trois
-bûches.</p>
-
-<p>Quoique ma fille aînée n’eût que quatorze ans, je
-me décidai enfin à la marier. Le choix de M. de
-Genlis se fixa sur un Belge, M. le marquis de Becelaer
-de Lawœstine : il avait vingt ans, une figure
-charmante aussi agréable que régulière, une grande
-naissance, il était fils unique ; son père possédait
-une terre de soixante mille livres de rente auprès
-de Bruxelles ; enfin M. de Lawœstine devait hériter
-de la grandesse après la mort de madame la princesse
-de Ghistelle, sa tante, qui avait cinquante ans
-et qui n’avait point d’enfants. Le père de M. de
-Lawœstine était fort avare et ne voulut donner que
-six mille francs ; mais M. de Genlis donna à son
-gendre sa place de capitaine des gardes, et mon logement
-tout meublé du Palais-Royal ; ce qui, joint à
-la place de dame de ma fille et à l’assurance d’être
-riche un jour, leur formait un sort très convenable.
-Je donnai pour le trousseau de ma fille une quantité
-de belles robes en pièces, que j’amassais depuis
-dix ans, avec ce dessein ; en outre, j’avais une très
-grande quantité de porcelaine et de vermeil ; j’en
-fis un partage à peu près égal entre elle et sa sœur,
-sans me réserver une seule tasse. Je mis sur-le-champ
-Pulchérie en possession de son lot, que je
-fis porter dans sa chambre. Je fis acheter pour moi
-un cabaret de terre de pipe ; on ne m’a jamais vue
-depuis à Belle-Chasse sortir de cette simplicité, que
-j’ai attribuée à madame d’Alnane, dans <i>Adèle et
-Théodore</i>. Enfin je donnai à ma fille aînée ce que
-j’avais de plus beau en diamants et en bijoux, de
-très beaux bracelets, entre autres, et un papillon de
-diamants ; je donnai tout le reste à sa sœur : j’avais
-trente-trois ans ; j’aurais fait, sans aucun effort, les
-mêmes sacrifices à vingt. Huit jours avant le mariage,
-on m’apporta, de la part de M. le duc et de
-madame la duchesse de Chartres, de magnifiques
-bracelets et une superbe aigrette de diamants, présent
-de noce pour ma fille.</p>
-
-<p>Ma tranquillité fut troublée par un événement
-qui me causa une vive affliction. L’aînée des deux
-petites princesses, mademoiselle d’Orléans, prit la
-rougeole ; comme il fallait séparer d’elle sa sœur,
-j’offris à madame la duchesse de Chartres, ou de
-l’emmener à Saint-Cloud, ou de rester à Belle-Chasse
-avec la malade. Madame la duchesse de
-Chartres, quoiqu’elle n’eût point eu la rougeole,
-voulut soigner la malade. Alors j’allai à Saint-Cloud
-avec l’autre princesse, qui n’eut point cette maladie ;
-mais le neuvième jour, le médecin, M. Barthès
-(M. Tronchin était mort), jugea fort mal à
-propos que l’on pouvait transporter la princesse au
-Palais-Royal : il faisait froid, ce transport causa
-une rechute à l’enfant, qui mourut au bout de six
-jours. La princesse qui me restait prit le nom
-d’Orléans, elle avait eu jusqu’alors celui de Chartres :
-elle était âgée de cinq ans. Rien ne peut exprimer
-la douleur qu’éprouva cette enfant de la mort
-de sa sœur ; elle se contraignait devant moi pour ne
-pas m’affliger. Souvent, dans la chambre, me tournant
-le dos et paraissant jouer, elle pleurait en silence.
-Il fallut faire disparaître tous les joujoux
-qui avaient servi à sa sœur, et lui en donner qui
-n’eussent aucune ressemblance avec ceux-là.</p>
-
-<p>Cependant M. le duc de Chartres s’occupait du
-soin de donner un gouverneur à ses fils. L’aîné,
-M. le duc de Valois, avait près de huit ans.</p>
-
-<p>Un soir que M. le duc de Chartres vint, comme à
-l’ordinaire, entre huit et neuf heures, à Belle-Chasse,
-il me trouva seule, et il me dit sur-le-champ
-qu’il n’avait plus de temps à perdre pour nommer
-un gouverneur, parce que, sans cela, ses enfants
-auraient le ton de garçons de boutique ; et il me
-conta que, le matin, M. le duc de Valois lui avait
-dit qu’il avait bien tambouriné à sa porte, et que,
-dans le même entretien, il avait ajouté, en parlant
-de ses promenades à Saint-Cloud, qu’on y était
-bien tourmenté par la parenté, ce qui signifiait, par
-les insectes appelés cousins. Voilà les choses importantes
-qui décidèrent M. le duc de Chartres à ne
-plus différer la nomination d’un gouverneur. Il me
-consulta sur le choix : je lui proposai M. de Schomberg,
-il le refusa, en disant qu’il rendrait ses enfants
-pédants ; je proposai le chevalier de Durfort,
-il dit qu’il leur donnerait de l’exagération et de
-l’emphase ; je parlai de M. de Thiars, M. le duc de
-Chartres répondit qu’il était trop léger, et qu’il ne
-s’en occuperait pas du tout. Alors je me mis à rire,
-et je lui dis : « Eh bien, moi ! » Pourquoi pas ?
-reprit-il sérieusement. L’air et le ton de M. le duc
-de Chartres me frappèrent vivement : je vis la possibilité
-d’une chose extraordinaire et glorieuse, et
-je désirai qu’elle pût avoir lieu. Je lui dis franchement
-ma pensée. M. le duc de Chartres parut charmé
-et me dit : « Voilà qui est fait, vous serez leur
-gouverneur. » Ce furent ses propres paroles. Nous
-décidâmes tous les arrangements ; il fut convenu
-que l’on conserverait M. de Bonnard et l’abbé
-Guyot, précepteur, qui avait aussi été placé à ma
-recommandation ; que ces messieurs amèneraient les
-princes tous les matins à Belle-Chasse, à midi, et
-les ramèneraient à dix heures du soir ; que l’on achèterait
-une maison de campagne pour y passer tous
-les ans huit mois et que je serais maîtresse absolue
-de leur éducation. Sachant que je donnerais moi-même
-les leçons d’histoire, de mythologie, de littérature,
-etc., ce qui, joint aux leçons que je donnais
-à mademoiselle d’Orléans, ne me laisserait pas
-un instant de liberté, M. le duc de Chartres m’offrit
-vingt mille francs : je lui répondis qu’un tel
-engagement et de tels soins ne pouvaient être payés
-que par l’amitié ; il insista, je refusai positivement.
-J’ai donc fait gratuitement cette éducation de trois
-princes. Je l’ai consigné dans les <i>Leçons d’une gouvernante</i>,
-que je fis imprimer au commencement
-de l’année 1790, sous les yeux de M. le duc et de
-madame la duchesse d’Orléans, qui n’ont jamais
-nié cette vérité. Madame la duchesse de Chartres
-vit avec une joie extrême que je me chargeais de
-tous ses enfants. M. le duc de Chartres, avant de le
-déclarer publiquement, alla à Versailles en faire
-part au roi ; nous imaginions qu’il blâmerait cette
-singularité ; tout au contraire il l’approuva en disant :
-« Vous faites très bien, et je le trouve bon. »
-Alors la chose fut déclarée. Cet événement ne produisit
-pas autant de surprise que je l’avais craint ;
-en général la chose fut approuvée.</p>
-
-<p>On convint que les matins au Palais-Royal, les
-princes, levés à sept heures, prendraient avec
-M. l’abbé leur leçon de latin et leur instruction religieuse,
-et celle de calcul avec M. Lebrun, qui ensuite
-les amènerait à Belle-Chasse à onze heures.
-L’abbé et M. Lebrun y restaient, ou, à leur choix,
-s’en allaient et revenaient pour le dîner à deux
-heures. Après le dîner ils étaient maîtres d’aller
-où ils voulaient ; je me chargeais toute seule du reste
-de la journée, jusqu’à neuf heures ; ces messieurs
-revenaient pour le souper et emmenaient les princes
-à dix heures. Je priai M. Lebrun de faire un journal
-détaillé de la matinée des princes, jusqu’à onze
-heures, en laissant une marge pour mes observations.
-J’écrivis les premières pages de ce journal.
-Ces pages contenaient des instructions particulières
-pour M. Lebrun, sur l’éducation des princes. M. Lebrun
-m’apportait tous les matins ce journal, je le
-lisais sur-le-champ ; je grondais ou je louais, je
-punissais ou je récompensais les princes, en conséquence
-de cette lecture. J’avais pensé que ces journaux
-auraient un grand intérêt pour M. le duc et
-madame la duchesse de Chartres ; mais ils n’ont
-jamais voulu les lire, disant qu’ils s’en rapportaient
-entièrement à moi.</p>
-
-<p>M. le duc de Valois, qui, comme je l’ai dit, avait
-huit ans, était d’une inapplication inouïe. Je commençai
-par leur faire des lectures d’histoire ; M. le
-duc de Valois n’écoutait pas, s’étendait, bâillait, et
-je fus étrangement surprise, à la première lecture, de
-le voir couché sur le canapé sur lequel nous étions
-assis et mettre ses pieds sur la table qui était devant
-nous. Pour faire connaissance, je le mis sur-le-champ
-en pénitence ; je lui fis si bien entendre
-raison qu’il ne m’en sut aucun mauvais gré : il
-avait un bon sens naturel qui, dès les premiers
-jours, me frappa ; il aimait la raison comme tous
-les autres enfants aiment les contes frivoles ; dès
-qu’on la lui présentait à propos et avec clarté, il
-l’écoutait avec intérêt : il s’attacha passionnément
-à moi, parce qu’il me trouva toujours conséquente
-et raisonnable. Il fallut le défaire d’une quantité
-de mauvaises locutions et d’une infinité de manières
-ridicules : il craignait les chiens ; je n’eus besoin
-que d’une seule conversation pour faire sentir à M. le
-duc de Valois la sottise de cette pusillanimité ; il
-m’écouta attentivement, m’embrassa et me demanda
-un chien. Je lui en donnai un ; il vainquit sur-le-champ
-sa répugnance, qui était devenue très réelle.
-Il avait aussi horreur de l’odeur du vinaigre, manie
-que je lui fis perdre aussi facilement que son antipathie
-pour les chiens.</p>
-
-<p>Je reconnus promptement qu’il avait une mémoire
-véritablement étonnante ; je me flatte d’avoir
-su développer et cultiver en lui ce beau don de la
-nature.</p>
-
-<p>Je pris pour second valet de chambre à Belle-Chasse
-un musicien allemand, qui jouait du piano,
-et qui en outre savait parfaitement sa langue par
-principes ; ce fut lui qui enseigna l’allemand à M. le
-duc de Valois, qui en a toujours pris toutes les
-leçons sous mes yeux et dans ma chambre. Je lui
-donnai un valet de chambre italien, avec ordre de
-ne lui jamais parler que dans cette langue, ainsi
-qu’au prince son frère ; enfin je lui donnai un
-maître de langue anglaise, dont il prit aussi les leçons
-dans ma chambre, ainsi que toutes celles qu’il
-a prises à Belle-Chasse, à l’exception du dessin : on
-dessinait le soir dans le salon, à la lampe.</p>
-
-<p>M. le duc de Chartres acheta Saint-Leu, maison
-charmante où nous avons passé tous les ans la belle
-saison, c’est-à-dire huit mois de l’année. Je fis faire,
-dans le beau parc de cette maison, un petit jardin
-pour chacun de mes élèves : ils y travaillèrent et
-plantèrent eux-mêmes.</p>
-
-<p>J’attachai en outre à leur éducation un pharmacien,
-nommé M. Alyon, botaniste et excellent chimiste.
-Il suivait les princes à toutes leurs promenades,
-pour leur faire cueillir des plantes et leur
-apprendre la botanique ; en outre il nous faisait
-tous les étés un cours de chimie, où j’assistais régulièrement ;
-enfin j’attachai encore à leur éducation
-un Polonais, nommé M. Merys, qui avait le
-plus grand talent pour le dessin et pour peindre les
-sujets à la gouache ; j’imaginai de lui faire faire une
-lanterne magique historique ; il la peignit sur verre,
-et il fit, sur mes descriptions par écrit, l’histoire
-sainte, l’histoire ancienne, l’histoire romaine, celle
-de la Chine et du Japon ; on n’a rien vu de plus
-charmant que cette lanterne magique : tous mes
-élèves la montraient tour à tour, une fois par semaine.</p>
-
-<p>J’inventai pour mes élèves un jeu qui a fait leurs
-délices. Je leur fis mettre en action et jouer dans le
-château et dans le jardin, suivant les scènes, les
-voyages les plus célèbres. Tout le monde dans la
-maison avait un rôle dans ces espèces de représentations :
-j’y ai joué moi-même ; nous avions des
-chevaux <i>frus</i> pour les cavalcades ; la belle rivière
-du parc nous figurait la mer, une suite de jolis
-petits bateaux formait nos flottes ; nous avions un
-magasin de costumes. Les plus beaux voyages que
-nous ayons joués furent ceux de Vasco de Gama et
-de Snelgrave. Je fis faire en outre un petit théâtre
-portatif sur lequel on exécutait des tableaux historiques ;
-je donnais les sujets, et, la toile baissée,
-M. Merys groupait les acteurs, qui étaient communément
-les enfants ; ceux qui ne jouaient pas étaient
-obligés de deviner le sujet, soit historique, soit mythologique ;
-on faisait ainsi dans la soirée une douzaine
-de tableaux. Le célèbre David, qui venait souvent
-à Saint-Leu, trouvait ce jeu charmant, et il
-avait un grand plaisir à grouper lui-même ces tableaux
-fugitifs. Je fis bâtir une véritable salle de
-comédie ; le théâtre était d’une très jolie proportion ;
-le fond s’ouvrait et laissait voir, quand on le
-voulait, une longue allée du jardin tout illuminée
-et ornée de guirlandes de fleurs. Durant le cours
-de l’éducation, nous avons joué successivement
-dans cette salle toutes les pièces de mon Théâtre :
-les enfants y jouèrent aussi des pantomimes. Il y
-en eut une si remarquable, que je ne puis la passer
-sous silence : ce fut celle de Psyché persécutée par
-Vénus. Madame de Lawœstine, âgée de quinze ans,
-représentait Vénus, sa sœur Psyché, et Paméla
-l’Amour. On ne verra jamais trois figures réunies
-offrir tant de beauté, de charmes et de grâce : David
-était enthousiasmé de cette pantomime, qui offrait,
-disait-il, la perfection du beau idéal.</p>
-
-<p>L’hiver, à Paris, j’avais rendu tous les moments
-utiles ; j’avais mis un tour dans une antichambre,
-et aux récréations, tous les enfants, ainsi que moi,
-nous apprenions à tourner. J’appris avec eux ainsi
-successivement tous les métiers auxquels on peut
-travailler sans force : celui de gainier ; j’ai fait avec
-eux une énorme quantité de portefeuilles de maroquin,
-aussi bien faits que ceux d’Angleterre ; le
-métier de vannier, où j’ai excellé ; nous avons fait
-des lacets, des rubans, de la gaze, du cartonnage,
-des plans en relief, des fleurs artificielles, des grillages
-de bibliothèque en laiton, du papier marbré,
-la dorure sur bois, tous les ouvrages imaginables en
-cheveux, jusqu’aux perruques ; enfin, pour les garçons,
-la menuiserie. M. le duc de Valois y surpassa
-tous les autres : avec la seule aide de M. le duc de
-Montpensier, son frère, il fit pour l’ameublement
-d’une pauvre paysanne de Saint-Leu, dont il prenait
-soin, une grande armoire et une table à tiroir, aussi
-bien travaillées que si elles eussent été faites par le
-meilleur menuisier. Toutes ces choses ne prenaient
-point sur leurs études ; c’était leur unique amusement,
-et jamais enfants ne se sont trouvés si heureux
-durant leur éducation.</p>
-
-<p>Tous les samedis, nous recevions du monde à
-Belle-Chasse ; ce que j’avais établi pour former les
-princes à la politesse et à savoir écouter la conversation.</p>
-
-<p>Quand mademoiselle d’Orléans eut atteint l’âge
-de sept ans, nous eûmes de la musique et des spectateurs
-tous les samedis. A cet âge, mademoiselle
-d’Orléans, que j’avais commencée sur la harpe à
-cinq ans, jouait d’une manière véritablement surprenante.
-Aussitôt qu’on me réveillait, elle entrait
-dans ma chambre avec sa harpe et elle en jouait sans
-interruption pendant mon déjeuner et ma toilette,
-et pendant qu’on me coiffait ; ce qui était toujours
-long parce que j’ai conservé mes grands cheveux
-jusqu’à l’émigration.</p>
-
-<p>Je puis dire avec vérité que je n’ai jamais connu
-un seul défaut à mademoiselle d’Orléans. Elle avait
-naturellement une vive piété et toutes les vertus. Elle
-faisait des fautes, mais, je le répète, elle n’avait pas
-un seul défaut, c’est-à-dire un mauvais penchant.</p>
-
-<p>J’ai déjà parlé du caractère de M. le duc de Valois ;
-ses deux frères en avaient de fort différents :
-M. le duc de Montpensier était peu communicatif,
-mais son âme était sensible et généreuse ; il y avait
-une élégance naturelle dans toute sa personne et
-quelque chose de romanesque dans sa figure, son
-caractère et ses manières.</p>
-
-<p>Le dernier des trois princes, M. le comte de Beaujolais,
-qu’on me donna à trois ans, était charmant
-de figure, d’esprit et de caractère : ses défauts
-même étaient aimables, chose que je n’aime pas
-qu’on dise, mais qu’il était impossible de ne pas
-trouver en lui. Nous trouvions aussi qu’il avait beaucoup
-de ressemblance avec Henri IV, que chaque
-Français croit avoir connu.</p>
-
-<p>On lui demandait pourquoi il donnait toujours à
-sa sœur de lait, lorsqu’elle venait le voir, ses plus
-beaux joujoux : « Eh mais, répondit-il, ce sont ceux
-que j’aime le mieux, et je pense que ceux-là lui
-feront plus de plaisir. » Comme il caressait beaucoup
-cette petite fille, on parut s’en étonner, en
-ajoutant qu’elle était bien laide. « Ah ! s’écria-t-il,
-si elle était décrassée, on verrait !… »</p>
-
-<p>Au milieu de tous ces soins, je poursuivais avec
-plus d’ardeur que jamais mes études particulières ;
-j’avais donné <i>Adèle et Théodore</i>, qui me causa mes
-premiers chagrins littéraires.</p>
-
-<p>La critique du monde dans <i>Adèle et Théodore</i> me
-fit beaucoup d’ennemis, parce qu’elle était piquante
-et sans exagération. Toutes les parfileuses se déchaînèrent
-contre moi ; j’avais le droit de les critiquer,
-car, malgré l’universalité de la mode, je n’avais
-jamais voulu parfiler ; cette manière de demander
-des galons à tous les hommes, pour en tirer l’or et
-le vendre, ces présents de parfilage qu’on recevait
-au jour de l’an, me paraissaient les choses du monde
-les plus ignobles… Ce fut un trait de parfilage qui
-acheva de me gagner le cœur de M. le prince de
-Condé à Chantilly, lorsque je pariai contre le comte
-de Coigny vingt-quatre bobines d’or, de douze
-francs chacune, que je monterais sans tomber une
-des cascades en escalier : je gagnai, et le soir dans
-le salon je distribuai les bobines à toutes les dames,
-qui les reçurent de fort bonne grâce, quoiqu’elles
-eussent affecté d’être excessivement scandalisées,
-lorsque je m’engageai à monter la cascade. Ma critique
-fit tomber sans retour cette mode ; on n’a pas
-vu depuis, dans la société, une seule femme pour
-oser demander de l’or à un homme pour le parfiler.
-Tous ces énormes sacs de parfilage disparurent, et
-l’on substitua à ce travail la tapisserie et la broderie,
-qui occupaient si agréablement nos mères et nos
-grands-mères.</p>
-
-<p>Dans ce temps, M. le duc d’Orléans mourut à
-Sainte-Assise. M. le duc de Chartres prit le nom
-d’Orléans, et l’aîné de mes élèves celui de Chartres.
-Ma tante, madame de Montesson, revint à Paris.
-M. le duc d’Orléans y alla six jours de suite et se
-conduisit pour elle de la manière la plus parfaite.
-Elle me reçut personnellement avec amitié, ce qui
-a duré depuis cette époque jusqu’à mon départ de
-France. Le roi fit défendre à ma tante de draper, et
-de mettre ses gens en deuil. Alors elle prit le parti
-de s’établir au couvent de l’Assomption, pendant
-toute l’année de son veuvage ; elle ne reçut qu’à un
-parloir, dont elle fit dorer les grilles, chose dont on
-se moqua, non sans raison.</p>
-
-<p>Mon ouvrage sur la religion, que je fis pour la
-première communion de l’aîné de mes élèves, me
-rendit l’objet de la haine la plus implacable, la
-plus envenimée des philosophes : c’est l’ouvrage qui
-est intitulé <i>la Religion considérée comme l’unique
-base du bonheur et de la véritable philosophie</i>. Pendant
-que j’y travaillais, j’éprouvai le plus grand malheur
-de ma vie ; je perdis ma fille aînée à vingt et un ans.
-Après avoir passé cinq ans dans le plus grand
-monde, sans guide, sans mentor, avec une éclatante
-beauté, des talents ravissants, l’esprit le plus
-distingué, elle n’avait jamais donné lieu à la plus
-légère médisance, elle était universellement aimée.
-Elle mourut, comme elle avait vécu, avec le calme
-et la piété d’un ange. Elle fut regrettée dans la
-société, comme je n’ai vu aucune jeune personne
-l’être. Je n’oublierai point que le roi même en fut
-douloureusement frappé ; il mit ses deux mains sur
-ses yeux, en s’écriant : « C’est affreux ! » C’est d’elle
-que la reine avait dit qu’elle avait le visage de
-Vénus, et la taille de Diane. Ce mot était joli parce
-qu’il la peignait réellement. Après sa mort on découvrit
-que plusieurs hommes qui n’avaient jamais
-osé montrer leurs sentiments, avaient été passionnément
-amoureux d’elle ; quelques-uns d’entre eux
-en tombèrent malades de chagrin, entre autres le
-vicomte de Gand, et M. de Florian qui avait fait
-son portrait fort détaillé, charmant et très ressemblant,
-dans l’héroïne de son poème de <i>Numa</i>.</p>
-
-<p>Le chagrin altéra tellement ma santé que les médecins
-m’ordonnèrent d’aller à Spa ; mais je ne
-le voulus pas, pour ne point quitter mes élèves ;
-alors M. le duc et madame la duchesse d’Orléans
-décidèrent qu’ils iraient avec moi et tous les enfants.
-Je fus touchée comme je devais l’être de
-cette preuve d’amitié et de bonté.</p>
-
-<p>Je fis donner à Spa, par mes élèves, une fort belle
-fête à madame la duchesse d’Orléans. Les eaux de
-la Sauvinière lui ayant fait du bien, ses enfants
-firent autour de cette fontaine une promenade réellement
-ravissante, dans un bois qui était inculte et
-plein de pierres et de rochers. On traça des routes,
-les bois furent éclaircis et ornés de bancs, des ponts
-furent posés sur des torrents, et les bois parsemés
-de bruyères en fleur. A l’extrémité de cette promenade,
-on trouvait un bosquet qui avait une percée
-qui donnait sur un précipice d’une grande beauté
-par sa profondeur, et parce qu’il était parsemé de
-rochers majestueux, de sources, de verdure et d’arbres.
-Au delà de ce précipice, on découvrait une
-vue très belle et très étendue. Dans ce bosquet nous
-plaçâmes sur un tertre de gazon un autel à la Reconnaissance,
-en marbre blanc.</p>
-
-<p>Le jour de la fête j’avais invité les plus jolies personnes
-de Spa en les priant de se rendre à la fontaine
-à une heure après midi, vêtues de blanc, avec
-des plumes blanches, des bouquets, des écharpes de
-fleurs de bruyères et des rubans violets. Je fis
-placer, dans l’intérieur de la promenade, toutes les
-femmes différemment groupées, les unes se promenant,
-les autres assises, etc. Madame la duchesse
-d’Orléans vint après nous ; elle trouva tous les
-hommes à l’entrée. La musique du Vaux-hall joua
-dès qu’elle parut, et m’avertit de son arrivée. Aussitôt,
-suivie de ses quatre enfants, j’allai la recevoir
-à l’entrée de la promenade. Ses enfants tenaient des
-râteaux, pour marquer qu’ils venaient d’achever
-cette promenade, dont ils lui faisaient l’hommage,
-ce qu’exprima M. le duc de Chartres de très bonne
-grâce. Après cette explication, ses enfants la quittèrent,
-et par le chemin le plus court, furent se
-rendre au bosquet de l’autel. Toutes les allées
-étaient décorées de guirlandes de bruyères, dont la
-couleur violet tendre formait un effet charmant avec
-la verdure. Les tapis des mêmes fleurs couvraient en
-entier le bois, une profusion de guirlandes s’entrelaçaient
-aux arbres, les ruisseaux qui coupaient le
-gazon formaient des cascades ; une trentaine de jolies
-femmes, dispersées dans cette promenade, la
-beauté du ciel, tout cela formait un ensemble dont
-il est difficile de se faire une idée. Nous fîmes promener
-madame la duchesse d’Orléans environ un
-quart d’heure. Au bout de ce temps la musique
-cessa, et nous arrivâmes au bosquet. Là elle retrouva,
-autour de l’autel, ses quatre enfants, formant le
-plus charmant groupe. L’autel et tout le bosquet
-étaient ornés de guirlandes de fleurs. Les enfants en
-tenaient qu’ils posaient sur l’autel. M. le duc de
-Chartres, assis au pied, tenait un style, et paraissait
-écrire sur l’autel le mot Reconnaissance. Après
-avoir laissé le temps de contempler ce tableau, les
-enfants de madame la duchesse d’Orléans se jetèrent
-dans ses bras. Tout ce qui était là fondait
-en larmes : ce qui prouve que les émotions les plus
-vives sont souvent produites par les choses les plus
-plus simples.</p>
-
-<p>De Givet, M. le duc et madame la duchesse d’Orléans
-voulurent bien revenir à Paris par Sillery, où
-ils restèrent au château une quinzaine de jours, avec
-beaucoup d’autres personnes que M. de Sillery
-invita. Il donna de superbes fêtes à madame la duchesse
-d’Orléans : il avait déjà fort embelli Sillery,
-où il avait fait une chose unique sur les étangs,
-qui sont plus beaux qu’ailleurs, parce qu’une rivière
-les traverse. M. de Genlis y avait fait faire autant
-de petites îles que j’avais d’élèves ; mais elles
-aboutissaient toutes par des ponts charmants à une
-grande île qui portait mon nom.</p>
-
-<p>L’année suivante, M. le duc d’Orléans acheta la
-terre de Lamothe, sur le bord de la mer ; nous
-allâmes y passer six mois. L’on nous apportait successivement,
-chaque matin, tous les coquillages et
-poissons de mer que nous voulions voir vivants. Mes
-élèves y acquirent toutes les connaissances locales
-qu’on pouvait y prendre.</p>
-
-<p>Nous fîmes de nombreuses excursions dans les
-environs. Nous assistâmes au baptême d’un vaisseau
-neuf, qui n’était pas encore nommé. On désira
-que M. le duc de Chartres lui donnât son nom, et
-qu’il en fût sur-le-champ le parrain ; j’y consentis
-avec d’autant plus de plaisir que je n’avais jamais
-vu cette cérémonie. Il y avait sur le gaillard d’arrière
-un table couverte d’une nappe garnie de dentelle,
-et sur cette table un bénitier et des assiettes
-contenant du sel et du blé. Des prêtres en habits sacerdotaux,
-entouraient la table. M. le duc de Chartres
-et Mademoiselle furent les parrain et marraine.
-Le curé leur fit un discours touchant, après quoi
-les prêtres ont chanté des prières. Ensuite le curé
-bénit le vaisseau. Il en fit le tour en y répandant du
-sel et du blé, symbole de l’abondance. Il me semble
-que cette bénédiction d’un vaisseau neuf, prêt à
-partir pour une longue et périlleuse navigation, est
-en effet un très beau sujet de discours adressé à un
-jeune prince. On expliqua à mes élèves, avec le plus
-grand détail, la manœuvre d’un vaisseau. Nous visitâmes
-aussi le chantier, où nous vîmes deux bâtiments
-en construction.</p>
-
-<p>Nous visitâmes un village très singulier, à trois
-petites lieues de Lamothe, nommé Cayeu. Il est sur
-le bord de la mer, et composé d’environ huit cents
-maisons. Le bord de la mer est là très élevé, et n’est
-formé que par du sable excessivement fin que le
-vent y porte du rivage. Il en résulte que le vent,
-repoussant ce même sable de ce bord escarpé très
-au loin, il couvre en totalité, non seulement tout
-l’espace occupé par le village, mais encore une
-grande étendue par-delà ; de manière qu’en marchant
-dans ce triste lieu on enfonce dans le sable
-jusqu’au-dessus de la cheville du pied, et que, dans
-cette vaste étendue il ne peut croître ni un arbre,
-ni un buisson, ni un seul brin d’herbe, ni de
-mousse. On se croit là transporté dans les déserts
-arides et brûlants de l’Afrique ; et lorsque le vent
-est violent, ce qui est fréquent sur les côtes de la
-mer, le sable s’élève dans les airs en épais tourbillons
-et couvre entièrement ce malheureux village.
-Mais la pêche, et par conséquent une subsistance
-assurée, retiennent là ces infortunés habitants,
-malgré tant de calamités et malgré la privation de
-la verdure, des fruits, des légumes, de l’eau douce,
-et de tout ce que la nature offre partout aux paysans
-les plus pauvres. Leur situation nous parut
-d’autant plus affreuse, qu’à cinq cents pas du terrain
-qu’ils occupent on trouve des prairies et des
-champs cultivés, et qu’ils ont ainsi sous les yeux
-un objet de comparaison bien affligeant pour eux.
-Je n’ai rien vu qui m’ait autant attristée que l’aspect
-de ce village. D’un côté, à son extrémité sur le
-bord de la mer, cette immense étendue d’eau sans
-limites ; de l’autre, une vaste plaine de sable blanc,
-parsemée de méchantes cabanes de pêcheurs ;
-pas une pointe de verdure ; un soleil ardent qui se
-réfléchit sur un sable éclatant, un air obscurci et
-souillé par une poussière éternelle, le lugubre mugissement
-des flots, tout concourt à rendre ce village
-le plus affreux séjour de l’univers. Cependant
-on y vit, on y reste, et même la population y est
-très considérable ; on y trouve une multitude d’enfants.
-Quel est donc le pouvoir de l’habitude et de
-l’attachement à la vie ! La subsistance de ces pêcheurs
-est assurée, et ils consentent à tout souffrir
-à condition d’être sans inquiétudes sur les moyens
-de prolonger cette pénible existence. Que dis-je ?
-peut-être même que la plus grande partie de ces
-habitants, objet de notre pitié, préfère cette terre
-dépouillée qui les a vus naître, aux champs fertiles
-de leurs voisins ; car comme l’a dit un poète
-connu :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse" lang="it" xml:lang="it">E instinto di natura</div>
-<div class="verse" lang="it" xml:lang="it">L’amor del patrio nido<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>.</div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> « L’amour du nid paternel est un instinct de la nature. »</p>
-</div>
-<p>De Lamothe nous allâmes au Havre-de-Grâce, où
-nous visitâmes les arsenaux et ensuite la jetée. Nous
-y vîmes un horrible monument de la cupidité et de
-l’iniquité des hommes ; c’était un gros vaisseau très
-lourd, qu’on appelle un <i>négrier</i>, bâtiment destiné à
-faire la traite des nègres ; il était très massif, parce
-qu’il était plein de cachots pour renfermer les malheureux
-nègres.</p>
-
-<p>Du Havre nous nous rendîmes à Pontorson, où
-nous changeâmes de chevaux pour aller au mont
-Saint-Michel. Il n’y a que trois lieues ; mais, pendant
-plus d’une lieue, les chemins étaient excessivement
-mauvais. Nous fûmes obligés d’en faire la
-plus grande partie à pied. Pour arriver au mont
-Saint-Michel, dans de certains temps, et le plus
-communément, il faut saisir l’heure de la marée,
-où la mer abandonne cette plage ; mais, dans le
-moment où nous étions en marche, la mer s’était
-retirée depuis quelques heures. Nous arrivâmes à la
-nuit tout à fait fermée : c’était un spectacle surprenant
-que les approches de ce fort, au milieu de la
-nuit, sur cette plage sablonneuse et nue, avec des
-guides portant des flambeaux et poussant des cris
-horribles, pour nous faire éviter des trous profonds
-et des endroits dangereux, de manière qu’il fallait
-faire mille et mille détours avant d’arriver. On
-voyait de très près ce fort, qui était tout illuminé,
-dans l’attente des princes ; on croyait qu’on y touchait,
-et l’on tournait toujours sans l’atteindre. Nous
-entendions un bruit lugubre de cloches qu’on sonnait
-en l’honneur des princes ; et cette triste mélodie
-ajoutait beaucoup à l’impression mélancolique
-que nous causaient tous ces objets nouveaux.
-C’est bien de ce château qu’on peut dire qu’il est
-posé</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Sur un rocher désert, l’effroi de la nature,</div>
-<div class="verse">Dont l’aride sommet semble toucher aux cieux :</div>
-</div>
-
-<p class="noindent">car en effet son élévation est prodigieuse, on ne
-peut s’en faire une idée. Son aspect est très imposant
-par ses tours, ses fortifications et son architecture
-gothique qui le rend plus vénérable. Nous
-entrâmes d’abord dans une citadelle où des gens
-du lieu, habillés en soldats, et avec des fusils, attendaient
-mes élèves. On n’envoyait dans cette forteresse
-des troupes qu’en temps de guerre ; mais en
-temps de paix, c’était le prieur qui était commandant
-du fort. Après avoir passé la citadelle, nous
-entrâmes dans la ville, qui était très petite et fort
-pauvre : c’est une longue rue extrêmement étroite,
-qui va toujours en montant et en tournant, et dans
-laquelle on ne peut aller qu’à pied. Tout le monde
-avait éclairé sa maison, et était sur le pas de sa
-porte. Après avoir ainsi grimpé pendant une demi-heure,
-escortés de tous les religieux et de gens qui
-portaient des lanternes, nous quittâmes la ville, et
-nous trouvâmes des escaliers très raides et très
-hauts, tout couverts de mousse et de ronces ; il fallut
-monter environ quatre cents marches. De temps
-en temps on trouvait des repos, c’est-à-dire de
-petites esplanades remplies d’herbages et de ronces,
-et allant toujours en montant. Cette grimpade est
-la chose la plus fatigante qu’on puisse imaginer ;
-nous étions tous en nage, quoiqu’il ne fît pas chaud.
-Enfin, nous entrâmes dans une vaste église dont le
-chœur était très beau et d’une grande noblesse :
-nous étions alors dans le couvent. Après avoir traversé
-l’église, il fallut encore monter un escalier qui
-nous conduisit aux appartements, qui sont grands
-et propres. Au-dessus de ces logements il y avait
-encore quatre cents marches qui menaient à un
-belvédère placé au sommet de ce fort. L’air y était
-très vif, mais sain ; on y buvait de l’eau de citerne,
-qui n’était pas mauvaise. L’hiver y est extrêmement
-rigoureux, et commence avec l’automne ;
-il n’y fait jamais bien chaud. Quelques maisons de
-la ville ont de très petits jardins, et quelques habitants,
-des vaches ; mais les religieux étaient obligés
-de prendre ailleurs leurs provisions, même du pain,
-parce qu’à cause de la cherté du bois, on n’en faisait
-point au mont Saint-Michel ; on le faisait venir
-de Pontorson. On n’a du poisson sur cette plage que
-très rarement et par hasard : ainsi, au milieu de la
-mer, on est encore obligé de l’acheter. Les religieux
-avaient, à une lieue et demie du fort, une
-maison de campagne avec un superbe jardin qui
-les fournissait de légumes. Ils étaient douze religieux,
-et ne recevaient point de novices. Il me parut
-qu’en général ils cherchaient, autant qu’ils le pouvaient,
-à adoucir le sort des prisonniers. Ils nous
-assurèrent qu’ils ne les renfermaient point à moins
-d’ordres très positifs du roi, et détaillés sur ce
-point ; et que, même très communément, ils les
-mènent promener aux environs.</p>
-
-<p>Je les questionnai sur la fameuse cage de fer ; ils
-m’apprirent qu’elle n’était point de fer, mais de
-bois, formée avec d’énormes bûches laissant entre
-elles des intervalles à jour de la largeur de trois à
-quatre doigts. Il y avait environ quinze ans qu’on
-n’y avait mis de prisonniers à demeure, car on y en
-mettait assez souvent (quand ils étaient méchants,
-me dit-on) pour vingt-quatre heures ou deux jours,
-quoique ce lieu fût horriblement humide et malsain,
-et qu’il y eût une autre prison aussi forte,
-mais plus saine. Là-dessus je témoignai ma surprise.
-Le prieur me répondit que son intention était
-de détruire un jour ce monument de cruauté. Alors
-Mademoiselle et ses frères se sont écriés qu’ils auraient
-une joie extrême de le voir détruire en leur
-présence. A ces mots, le prieur nous dit qu’il était
-le maître de l’anéantir, parce que monseigneur le
-comte d’Artois, ayant passé, quelques mois avant
-nous, au mont Saint-Michel, en avait positivement
-ordonné la démolition ; le prieur ajouta que diverses
-raisons l’avaient forcé de différer, mais qu’il
-allait accorder aux princes cette satisfaction le lendemain
-matin, et que ce serait certainement la plus
-belle fête qu’on leur eût jamais donnée.</p>
-
-<p>Quelques heures avant notre départ du mont Saint-Michel,
-le prieur, suivi des religieux, de deux charpentiers,
-d’un des suisses du château, et de la plus
-grande partie des prisonniers (nous avions désiré
-qu’ils vinssent avec nous), nous conduisit au lieu
-qui renfermait cette terrible cage. Pour y arriver,
-on était obligé de traverser des souterrains si obscurs,
-qu’il y fallait des flambeaux ; et, après avoir
-descendu beaucoup d’escaliers, on parvenait à une
-affreuse cave où était l’abominable cage, d’une petitesse
-extrême et posée sur un terrain humide où
-l’on voyait ruisseler l’eau. J’y entrai avec un sentiment
-d’horreur et d’indignation, tempéré par la
-douce pensée que du moins, grâce à mes élèves, aucun
-infortuné désormais n’y réfléchirait douloureusement
-sur ses maux et sur la méchanceté des
-hommes. M. le duc de Chartres, avec l’expression
-la plus touchante, et une force au-dessus de son âge,
-donna le premier coup de hache à la cage, ensuite
-les charpentiers en abattirent la porte et plusieurs
-pièces de bois. Je n’ai rien vu de plus attendrissant
-que les transports, les acclamations et les
-applaudissements des prisonniers pendant cette
-exécution. C’était sûrement la première fois que ces
-voûtes retentissaient de cris de joie. Au milieu de
-tout ce tumulte je fus frappée de la figure triste et
-consternée du suisse du château, qui considérait ce
-spectacle avec le plus grand chagrin. Je fis part de
-ma remarque au prieur, qui me dit que cet homme
-regrettait cette cage, parce qu’il la faisait voir aux
-étrangers. M. le duc de Chartres donna dix louis à
-ce suisse, en lui disant qu’au lieu de montrer à
-l’avenir la cage aux voyageurs, il leur montrerait la
-place qu’elle occupait, et que cette vue leur serait
-sûrement plus agréable… Après la messe, nous parcourûmes
-toute la maison ; nous vîmes une énorme
-roue, au moyen de laquelle, avec des câbles, on montait
-par une fenêtre les grosses provisions pour le
-château ; on attachait ces provisions sur la grève
-avec des câbles qui tiennent à cette grande roue
-posée dans l’intérieur du fort à une ouverture de
-fenêtre, et la roue, en tournant, hisse et enlève
-tout ce qui est attaché au câble. De là, nous allâmes
-nous promener sur les terrasses ou parapets
-qui sont excessivement élevés. De ce lieu, la vue
-est admirable de tous côtés ; on voit le mont Tombelaine,
-qui est plus grand que le mont Saint-Michel,
-et qui n’est point habité. Il est couvert de bons
-lapins, et à trois quarts de lieue du mont Saint-Michel,
-ce qui semble incroyable ; car, comme il
-est isolé dans la mer ainsi que ce premier mont,
-et qu’on n’a point aux environs d’objet de comparaison
-qui puisse faire juger de sa grandeur, il
-nous paraissait d’une petitesse extrême et à cent pas
-de nous. Ensuite nous vîmes ce qu’on appelle la
-salle des Chevaliers, qui est vaste et belle, et soutenue
-par des colonnes ; elle tire son nom de l’usage
-qu’avaient les chevaliers de Saint-Michel d’aller à
-ce mont. La bibliothèque était fort médiocre ; ce qui
-me fit de la peine, en songeant combien une bonne
-collection de livres serait utile et même nécessaire à
-des prisonniers.</p>
-
-<p>La tradition superstitieuse rapportait que saint
-Michel avait fait des miracles sur ce mont alors
-habité par des ermites ; qu’ensuite le saint ordonna
-d’y bâtir, et que ce mont s’appela d’abord mont de
-Tombe, à cause de sa forme. Les anciens ducs de
-Normandie, et d’autres princes, firent des pèlerinages
-à ce mont, et des présents que nous vîmes dans
-le trésor de l’église. On y faisait encore des pèlerinages,
-et on nous chargea de médailles et de petites
-coquilles d’argent, comme on en donne aux pèlerins.
-Nous obtînmes pour plusieurs prisonniers une permission
-qu’ils désiraient ardemment, celle de nous
-suivre jusqu’au bas du château. Il y en avait un
-qui, enfermé depuis quinze mois, n’avait pas eu
-jusqu’à ce jour la liberté de sortir du haut du fort :
-lorsqu’il se trouva hors du couvent sur la petite
-esplanade, et surtout lorsqu’il eut aperçu l’herbe
-qui couvre les marches de l’escalier, il éprouva un
-mouvement de joie et d’attendrissement impossible
-à dépeindre : il me donnait le bras, et à chaque pas
-que nous faisions il s’écriait avec transport : — O
-quel bonheur de marcher sur l’herbe !</p>
-
-<p>Je fus charmée d’avoir vu ce lieu si triste mais
-singulier, ce château amphibie, rejeté tour à tour
-par la mer et par la terre ; car ce mont est pendant
-une partie du jour une île isolée au milieu des flots,
-et pendant l’autre partie il se trouve posé sur une
-vaste étendue de sable aride.</p>
-
-<p>En quittant le mont Saint-Michel, nous passâmes
-à Saint-Malo, où nous vîmes un exemple très singulier
-de ce que peut l’activité réunie à l’industrie. Il
-y avait dans cette ville, quinze ans auparavant, un
-négociant nommé Dubois qui se ruina ; n’ayant plus
-rien au monde, il se disposait à passer aux Indes,
-lorsqu’un vaisseau qu’on croyait perdu entra dans
-le port. Dubois avait des intérêts sur ce bâtiment
-qui avait gagné des richesses immenses, et qui rapportait
-à Dubois six cent mille livres ; avec cette
-somme il fit d’autres entreprises qui prospérèrent.
-Alors il obtint la permission de construire un port
-à ses frais à une petite lieue de Saint-Malo, dans
-un endroit nommé Montmarin. Ce port était achevé,
-et était en petit exactement semblable à celui de
-Brest. Dubois fit bâtir là un joli château qu’il
-habitait, et il se mit à construire des vaisseaux, qu’il
-vendait ; de manière que cette portion de terre, conquise
-par l’industrie, était devenue la propriété de
-Dubois, et une espèce de république fondée et gouvernée
-par lui.</p>
-
-<p>Depuis longtemps la révolution se préparait, elle
-était inévitable ; le respect pour la monarchie était
-tout à fait détruit, et il était de bon air de braver en
-tout la cour. On n’allait faire sa cour à Versailles
-qu’en se plaignant et en gémissant ; on répétait que
-rien n’était ennuyeux comme Versailles et sa cour,
-tout ce que la cour approuvait était désapprouvé par
-le public ; les pièces de théâtre applaudies à Fontainebleau
-étaient communément sifflées à Paris. Un
-ministre disgracié était sûr de la faveur du public,
-et, s’il était exilé, tout le monde s’empressait de
-l’aller voir, non par véritable grandeur d’âme, mais
-pour suivre cette mode de blâmer tout ce que faisait
-la cour. Les finances étaient en fort mauvais état ;
-on imagina, pour y remédier, d’assembler les états
-généraux.</p>
-
-<p>Le désir de faire tout voir à mes élèves (ce qui,
-dans cette occasion, m’entraîna dans une démarche
-imprudente) m’engagea à revenir de Saint-Leu passer
-quelques jours à Paris, pour voir, du jardin
-de Beaumarchais, tout le peuple de Paris se relayer
-pour abattre et démolir la Bastille. Il est impossible
-de se faire une idée de ce spectacle ; il faut l’avoir
-vu pour se le représenter tel qu’il était : ce redoutable
-fort était couvert d’hommes, de femmes et
-d’enfants travaillant avec une ardeur inouïe, et jusque
-sur les parties les plus élevées du bâtiment, et
-de ses tours. Ce nombre étonnant d’ouvriers volontaires,
-leur activité, leur enthousiasme, le plaisir de
-voir tomber ce monument affreux du despotisme ;
-ces mains vengeresses, qui semblaient être celles de
-la Providence, et qui anéantissaient avec tant de rapidité
-l’ouvrage de plusieurs siècles, tout ce spectacle
-parlait également à l’imagination et au cœur.
-Personne n’a été plus épouvanté que moi des excès
-commis à la prise de la Bastille ; mais, comme aussi
-j’ai été témoin pendant plus de vingt ans des emprisonnements
-arbitraires, comme je n’avais jamais
-jeté les yeux sans frémir sur cette citadelle, j’avoue
-que sa démolition m’a causé l’émotion et la joie les
-plus vives. J’eus aussi la curiosité de voir le club des
-Cordeliers.</p>
-
-<p>Dans ces premiers temps de la révolution, l’aîné
-de mes élèves eut un mouvement de générosité et de
-grandeur d’âme que je ne puis passer sous silence :
-il apprit, en ma présence, qu’un décret venait d’annuler
-les droits d’aînesse ; aussitôt il embrassa M. le
-duc de Montpensier, en s’écriant : — Ah ! que cela
-me fait plaisir ! Il fut reçu au club des Jacobins,
-par la volonté de M. le duc d’Orléans, et non assurément
-par la mienne ; et cependant ce fut là le prétexte
-qu’on employa pour détacher de moi madame
-la duchesse d’Orléans.</p>
-
-<p>Dès que M. le duc de Chartres eut atteint sa dix-septième
-année, M. le duc d’Orléans me déclara que
-son éducation était finie, et l’on forma sa maison ;
-mais M. le duc de Chartres eut assez de raison et
-d’attachement pour moi pour me dire qu’il viendrait
-tous les jours, jusqu’à l’âge de dix-huit ans, prendre
-ses leçons à Belle-Chasse, et il n’y a jamais manqué.</p>
-
-<p>Parmi un grand nombre de conseils que j’écrivis
-pour mes élèves au cours de leur éducation, sous
-forme de réprimande, en voici une que j’adressai à
-M. le duc de Chartres : « M. le duc de Chartres est un
-peu plus à la société et moins occupé de me poursuivre
-et de se mettre dans ma poche ; il sait combien
-de prix j’attache à son amitié, mais il ne doit
-attribuer qu’à la mienne la manière fâcheuse dont
-je le reçois souvent lorsqu’il oublie tout ce qu’il
-doit aux autres pour me suivre, se mettre à côté
-de moi, et enfin ne s’occuper que de moi, ce qui
-lui donne l’air niais d’un petit garçon qui n’ose
-pas s’éloigner une minute de son mentor ; rien de
-plus puéril, de moins fait pour un homme, que
-cette manière d’aimer que vous avez continuellement
-avec moi, et qui fait que vous n’écoutez et
-ne regardez que moi ; que vous avez une tristesse
-invincible quand vous ne pouvez vous placer
-en voiture à côté de moi, etc., etc. Vous n’imaginez
-pas à quel point ces manières vous rendent
-maussade pour les autres ; si vous avez envie de
-me plaire, soyez aimable pour tout le monde. »</p>
-
-<p>A Belle-Chasse j’eus des liaisons avec madame
-Necker ; et, avant la révolution, elle me prévint,
-m’écrivit les lettres les plus obligeantes, et vint me
-voir : elle m’amena sa fille, qui n’était point encore
-mariée, et qui avait seize ans. Cette jeune personne
-n’était pas jolie, mais elle était très animée et parlait
-beaucoup trop, mais avec esprit. Je me souviens que
-je fis une lecture à madame Necker d’une de mes
-pièces du <i>Théâtre des jeunes personnes</i>, celle qui a
-pour titre <i>Zélie ou l’Ingénue</i> ; sa fille était en tiers
-avec nous. Je ne puis exprimer l’enthousiasme de
-cette jeune personne pendant cette lecture ; elle pleurait,
-faisait des exclamations à chaque page, me baisait
-les mains à toutes minutes ; elle m’embrassa
-beaucoup. J’étais loin d’imaginer que cette même
-personne serait un jour mon ennemie. Madame Necker
-l’avait fort mal élevée, en lui laissant passer
-dans le salon les trois quarts de ses journées, avec
-la foule des beaux esprits de ce temps ; et tandis
-que sa mère s’occupait des autres personnes, et surtout
-des femmes qui venaient la voir, les beaux
-esprits dissertaient avec mademoiselle Necker sur
-les passions et sur l’amour. La solitude de sa
-chambre et de bons livres auraient mieux valu pour
-elle.</p>
-
-<p>J’ai beaucoup critiqué madame de Staël, dans mes
-ouvrages, sur des principes qu’elle a jugés elle-même
-répréhensibles plus tard, mais, loin d’avoir jamais
-attaqué sa personne et ses talents, j’ai toujours trouvé
-un grand plaisir à lui rendre une entière justice,
-et même à conter plusieurs traits de sa vie qui
-n’étaient pas connus, et qui honorent également son
-âme et son caractère.</p>
-
-<p>Ce fut à Belle-Chasse que m’arrivèrent les événements
-les plus brillants de ma vie, les mariages de
-mes deux filles. Ce fut madame de Pont, intendante
-de Moulins, une de mes amies, qui me donna l’idée
-du mariage de la seconde. M. de Genlis n’avait point
-encore hérité de madame la maréchale d’Étrée ; ses
-dettes l’avaient forcé de vendre la terre de Sissy. Les
-grâces que j’avais obtenues au Palais-Royal pour le
-mariage de ma fille aînée m’ôtaient la possibilité
-d’en demander de nouvelles pour celui de la seconde.
-Ainsi, je ne pouvais espérer de lui faire faire un bon
-mariage, et c’était pour moi le sujet d’une inquiétude
-continuelle. Madame de Pont me conseilla de profiter
-de l’amitié que madame de Montesson avait pour
-M. le vicomte de Valence, qui l’engagerait facilement
-à lui donner ma fille en mariage et à la doter.
-Madame de Pont se chargea de lui en parler ; et,
-comme elle l’avait prévu, ma tante, qui n’aurait pas
-fait la moindre chose pour tout autre mariage, fit
-pour celui-là au delà de tout ce que nous avions
-chez elle. Pulchérie fut mariée par l’évêque de Comminges,
-dans la chapelle de la maison de ma tante,
-et, quelques jours après, elle l’emmena à sa terre
-de Sainte-Assise. M. de Valence avait vingt-neuf ans,
-ma fille en avait dix-sept ; sa figure était charmante,
-son cœur excellent, ses principes aussi purs que son
-âme. Elle avait de l’instruction, des talents ; elle
-peignait les fleurs, elle lisait tout haut, avec une
-perfection rare, la prose et les vers ; il y avait dans
-son esprit un mélange de finesse et de délicatesse
-qui lui a donné par la suite un charme particulier
-dans la société ; enfin, corrigée de l’excès de vivacité
-qu’elle avait montré dans son enfance, elle était devenue
-aussi douce, aussi facile à vivre, qu’elle était
-naturellement bonne, obligeante et sensible. Voilà ce
-qu’elle était quand je me séparai d’elle, et ce qu’elle
-est toujours à mes yeux.</p>
-
-<p>La révolution éclata le 9 juillet ; c’était la veille
-de ma fête, que l’on célébrait à Saint-Leu par de
-charmants spectacles.</p>
-
-<p>M. le duc de Chartres, quelque temps après la
-révolution, alla à son régiment, qui était à Vendôme.
-Il s’était baigné à midi dans la rivière ; comme il
-se rhabillait, un homme, saisi d’une crampe, cria
-au secours ; M. le duc de Chartres s’élança dans
-l’eau, et eut le bonheur de le sauver. Cette action,
-qui eut beaucoup de témoins, lui valut une couronne
-civique. M. le duc de Chartres m’envoya une feuille
-de chêne de sa couronne que j’ai encore. Dans la
-lettre qui contenait cet envoi, il me remerciait de
-lui avoir fait apprendre à nager ; je leur avais beaucoup
-répété que c’était une chose qu’il fallait savoir
-pour soi et pour les autres, et c’est ainsi que je leur
-fis apprendre à saigner et à panser des plaies.</p>
-
-<p>Peu de temps après, j’éprouvai la plus déchirante
-douleur que l’on puisse ressentir : je perdis ma
-mère. Mes élèves l’aimaient, et ils partagèrent ma
-douleur de la manière la plus touchante.</p>
-
-<p>J’eus dans ce temps toutes les espèces de mécontentements.
-M. le duc d’Orléans me fit la proposition
-la plus étrange : il me dit que M. le vicomte de
-Ségur lui avait demandé une place de secrétaire
-des commandements auprès de M. le duc de Chartres
-pour M. de Laclos, auteur des <i>Liaisons dangereuses</i> ;
-je restai confondue. Après un moment de silence,
-je lui répondis que s’il donnait cette place à un tel
-homme, je quitterais le lendemain l’éducation de
-ses enfants. La place ne fut point donnée, mais il
-avait vu plusieurs fois M. de Laclos, qui lui avait
-plu : il forma avec lui une liaison intime ; il le
-consulta sur beaucoup de choses importantes, pendant
-la révolution ; on a vu les suites de cette confiance.</p>
-
-<p>Le triste changement de madame la duchesse
-d’Orléans pour moi, après vingt ans de l’amitié la
-plus tendre et de la confiance la plus intime, devint
-tel que je pris enfin le parti de me retirer. La révolution
-seulement l’augmenta, et surtout y servit de
-prétexte.</p>
-
-<p>Madame de Chastellux était sans cesse avec madame
-la duchesse d’Orléans, soit chez elle, soit en voiture,
-et Mademoiselle n’eut plus le bonheur de se trouver
-seule avec sa mère. J’avais laissé passer trois semaines
-sans aller dîner au Palais-Royal ; mais, au
-bout de ce temps, je priai Mademoiselle de prévenir
-madame la duchesse d’Orléans que j’aurais l’honneur
-de l’y conduire et d’y dîner le lendemain. Madame la
-duchesse d’Orléans répondit simplement que, dans
-ce cas, elle n’irait pas chercher Mademoiselle, puisque
-je la mènerais. Mais le lendemain, jour du dîner,
-elle me fit dire à deux heures après-midi qu’elle ne
-dînerait pas chez elle, parce qu’il lui était survenu
-une affaire ; je ne soupçonnai point encore la vérité.
-M. le duc d’Orléans était à la campagne ; il revint et
-m’apprit avec beaucoup d’émotion et de mécontentement
-qu’il avait retrouvé madame la duchesse d’Orléans
-plus aigrie que jamais, sans qu’elle en eût
-pu dire la cause ; mais qu’elle avait déclaré qu’elle
-ne pouvait se résoudre à me recevoir davantage
-chez elle. Qu’alléguait madame la duchesse d’Orléans ?
-rien, sinon une répugnance invincible à me
-voir et à me recevoir. M. le duc d’Orléans n’employa
-encore, dans cette occasion, que les prières et les représentations,
-qui furent également vaines.</p>
-
-<p>Le dimanche suivant, je laissai aller mes élèves
-sans moi au Palais-Royal, et depuis cette époque je
-n’y ai pas remis le pied. Les traitements de ce genre
-se multiplièrent à l’infini ; M. le duc d’Orléans donna
-à dîner à ses enfants, à Mousseaux ; leur mère n’y
-voulut pas venir, parce que j’y étais. Elle venait toujours
-chercher Mademoiselle avec deux ou trois personnes
-dans sa voiture, la menait promener chez
-des marchands, suivie de madame de Chastellux et
-d’autres personnes. Mademoiselle donna dans l’hiver,
-non des bals, le peu d’étendue de son logement
-ne le permettait pas, mais quatre goûters dansants ;
-M. le duc d’Orléans vint à tous ; madame la duchesse
-d’Orléans, malgré la prière de ses enfants, n’y voulut
-jamais paraître ; les témoignages de sa haine devinrent
-si éclatants et si bizarres, qu’après avoir
-souffert et toléré avec une douceur et une patience
-inaltérables pendant si longtemps des injustices si
-étranges, M. le duc d’Orléans résolut d’y mettre un
-terme. Il alla trouver un matin madame la duchesse
-d’Orléans, pour lui déclarer qu’il exigeait d’elle ce
-qu’elle avait constamment refusé à ses prières, c’est-à-dire
-une explication positive et détaillée avec moi ;
-madame la duchesse d’Orléans, après beaucoup de
-difficultés, y consentit. Elle vint chez moi le lendemain
-matin à neuf heures. Madame la duchesse
-d’Orléans parut, et à peine eus-je jeté les yeux sur
-elle qu’une partie de mes espérances s’évanouit. Elle
-s’avança brusquement, s’assit, m’imposa silence,
-tira de sa poche un papier, en me disant du ton le
-plus impérieux qu’elle allait me déclarer ses intentions,
-et aussitôt elle me fit à haute voix, et avec
-une extrême volubilité, la lecture de l’écrit du monde
-le plus surprenant. Madame la duchesse d’Orléans
-me signifiait dans cet écrit que, vu la différence de
-nos opinions, je n’avais d’autre parti à prendre, si
-j’étais honnête, que de me retirer sans délai ; je
-prendrais les précautions nécessaires pour que Mademoiselle
-n’en fût pas trop affligée, ce qui me serait
-bien facile, en disant que j’allais en Angleterre
-prendre les eaux pour ma santé, mais que si je
-résistais, comme elle était au désespoir que ses enfants
-fussent entre mes mains, il n’y avait point d’éclat
-auquel je ne dusse m’attendre. Quand l’excès
-de ma surprise put me permettre de parler, je répondis
-qu’après une déclaration aussi positive, je
-n’avais en effet d’autre parti à prendre que celui de
-me retirer. J’ajoutai que mon respect pour madame
-la duchesse d’Orléans, et la connaissance que j’avais
-de son caractère et de sa délicatesse ne me permettaient
-pas de lui attribuer l’étrange écrit qu’elle
-venait de me lire, dont les sentiments étaient si peu
-dignes d’elle. Je terminai, en assurant madame la
-duchesse d’Orléans que je quitterais Belle-Chasse aussitôt
-que Mademoiselle aurait fait ses Pâques. Je
-promis de partir secrètement et de prendre toutes
-les précautions possibles pour lui adoucir l’amertume
-de cette cruelle séparation. Cependant M. le
-duc d’Orléans attendait au Palais-Royal madame la
-duchesse d’Orléans : il croyait, d’après la parole qu’il
-avait reçue d’elle, qu’elle s’expliquerait avec moi,
-et son étonnement fut égal au mien lorsqu’elle lui
-déclara la vérité, et lui montra l’écrit qu’elle m’avait
-lu et qu’elle n’avait pas voulu laisser entre mes
-mains.</p>
-
-<p>M. le duc d’Orléans, pour dernière ressource, employa
-auprès de madame la duchesse d’Orléans,
-M. le duc de Chartres, qu’il instruisit de tous les
-détails ; le cœur de madame la duchesse d’Orléans,
-naturellement si bon et si sensible, fut vivement ému
-par les prières et les larmes de son fils ; on craignit
-sans doute cet attendrissement, et on l’entraîna tout
-à coup loin de lui ; elle partit subitement pour la
-ville d’Eu, suivie seulement de madame de Chastellux.
-Alors M. le duc d’Orléans, envoyant un courrier,
-écrivit au véritable auteur de tant de troubles, à madame
-de Chastellux, pour lui déclarer que, n’attribuant
-qu’à ses conseils les procédés de madame la duchesse
-d’Orléans, il la priait de choisir une autre
-demeure que sa maison, et de lui faire remettre sous
-quinze jours les clefs de son appartement, au Palais-Royal.
-Je pris alors le parti de m’éloigner.</p>
-
-<p>Mon projet était de voyager six semaines en Auvergne
-et en Franche-Comté, de revenir ensuite à
-Paris, à l’insu de Mademoiselle, d’y rester seulement
-un mois, pour y faire imprimer sous mes yeux les
-<i>Leçons d’une gouvernante</i>, de partir après pour Sillery,
-jusqu’aux approches de l’hiver, que je comptais
-passer en Angleterre.</p>
-
-<p>Je reçus des lettres qui commençaient à m’inquiéter
-vivement sur l’état de mademoiselle d’Orléans ;
-mais, arrivée à Lyon, j’y trouvai des lettres si alarmantes,
-que je renonçai à mon voyage de Franche-Comté,
-et je pris la résolution de retourner, sans délai,
-à Paris. A six lieues d’Auxerre, je rencontrai un courrier
-de M. le duc d’Orléans, qui avait ordre d’aller à
-Besançon, où on me croyait arrivée ; il me donna un
-paquet qui contenait des lettres de M. le duc d’Orléans,
-de M. de Sillery, de ma fille, de mes élèves,
-de M. Pieyre et de quelques autres personnes, qui
-toutes me mandaient que les évanouissements et les
-convulsions de Mademoiselle, loin de diminuer, s’aggravaient
-tous les jours, qu’elle dépérissait à vue
-d’œil, qu’enfin l’on craignait pour ses jours, pour
-peu que cet état affreux se prolongeât.</p>
-
-<p>Comment aurais-je pu balancer à reprendre ma
-place auprès de Mademoiselle, quand je la savais dans
-cet état affreux, et que M. le duc d’Orléans me mandait
-qu’elle mourrait si ses espérances étaient trompées :
-je revins, et je trouvai effectivement ma chère
-élève dans un état qui me perça le cœur. Mes soins
-et ma tendresse lui rendirent bientôt la santé ; mais
-rien ne me rendit la tranquillité que j’avais perdue.
-Le motif d’éloignement subit de madame la duchesse
-d’Orléans pour moi était évidemment la différence
-d’opinions politiques ; je reconnais aujourd’hui que
-toutes ses craintes n’étaient que trop fondées. Telles
-devaient être les suites inévitables des principes répandus
-depuis un demi-siècle en France, par la fausse
-philosophie. Madame la duchesse d’Orléans jugea
-mieux que moi ; elle sut lire dans l’avenir.</p>
-
-<p>Arrivée à cette grande époque de la révolution, je
-n’ai nullement le projet de réfuter d’absurdes inculpations.
-Ma conscience et l’examen de l’emploi de
-ma vie me donnent la certitude que l’on peut me
-calomnier, qu’il est impossible de me noircir.</p>
-
-<p>De ma vie je ne me suis mêlée d’affaires de politique
-ou d’ambition ; dès la convocation des états généraux,
-prévoyant que le mécontentement général produirait
-beaucoup de troubles, je déclarai publiquement que
-j’irais à Nice avec mes élèves. Leurs parents y consentirent.
-Malheureusement, on censura tellement ce
-projet dans les papiers publics, il parut porter une
-telle atteinte à la fragile et funeste popularité de la
-maison d’Orléans, qu’il fallut y renoncer, du moins
-pour le moment.</p>
-
-<p>Cependant j’obtins la promesse qu’on nous laisserait
-faire un voyage en Angleterre aussitôt que la
-Constitution serait finie ; on croyait alors que ce
-travail serait terminé sous peu de mois ; il fut beaucoup
-plus long. Malgré le désir ardent que je conservais
-de quitter la France, l’époque de mon départ
-se reculait toujours.</p>
-
-<p>Après la fuite du roi à Varennes et son retour forcé
-à Paris, M. le duc d’Orléans me le permit enfin. Les
-médecins ordonnèrent à Mademoiselle d’aller en Angleterre
-prendre les eaux de Bath. Nous partîmes en
-toute règle avec des passeports qui exprimaient la
-permission de rester en Angleterre aussi longtemps
-que la santé de Mademoiselle l’exigerait. Nous partîmes
-le 11 octobre 1791.</p>
-
-<p>Mon séjour en Angleterre fut troublé par les
-craintes les plus sinistres ; l’esprit de parti me donnait
-tout à craindre des ennemis de la maison d’Orléans ;
-je recevais les lettres anonymes les plus effrayantes.
-J’en reçus entre autres une en anglais, dans
-laquelle on m’appelait <i>salvage furie</i> (féroce furie), et
-l’on me menaçait de mettre le feu à notre maison
-pendant la nuit.</p>
-
-<p>Dans les derniers jours du mois de septembre 1792,
-étant dans la province de Suffolk, je vis par les
-journaux français qu’un parti puissant formait les
-plus sinistres projets et voulait faire juger le roi et
-la reine.</p>
-
-<p>Après le massacre des prisons, au mois de septembre
-1792, je reçus une étrange lettre de M. le
-duc d’Orléans qui me mandait de revenir en France
-pour lui ramener sa fille. J’hésitais à le faire et je
-me trouvais dans la situation la plus embarrassante.</p>
-
-<p>Dans les premiers jours de novembre, M. le duc
-d’Orléans m’envoya M. Maret, depuis duc de Bassano,
-et que je ne connaissais pas du tout. Il était
-chargé d’une procuration de M. le duc d’Orléans, qui
-l’autorisait à me demander de lui remettre Mademoiselle,
-si je ne voulais pas consentir à la reconduire
-moi-même sur-le-champ en France. J’étais au désespoir,
-ou d’être obligée d’envoyer Mademoiselle
-en France, ou de l’y mener. Il n’était pas digne de
-moi de ne pas remettre moi-même ce dépôt si cher
-entre les mains de celui qui me l’avait confié. Il fut
-décidé que je reconduirais Mademoiselle, que je la
-remettrais à son père, en lui donnant ma démission
-de gouvernante. Nous partîmes en effet le lendemain
-pour retourner en France, le 20 octobre 1792.</p>
-
-<p>Notre trajet sur mer fut très orageux ; nous avions
-le vent en poupe, mais il était de la violence la plus
-effrayante ; nous fîmes ce voyage en cinq quarts
-d’heure et douze minutes, chose qui a peu d’exemples.
-Quand nous débarquâmes un peuple immense
-était attroupé sur le rivage : il accueillit Mademoiselle
-avec de grandes acclamations et des transports qui
-allaient jusqu’à l’enthousiasme ; c’est le dernier hommage
-que son nom malheureux ait reçu en France.</p>
-
-<p>Je trouvai à Belle-Chasse M. le duc d’Orléans,
-M. de Sillery et cinq ou six autres personnes. Je
-remis Mademoiselle entre les mains de son père ; je
-lui dis, en présence de tout le monde, que je lui
-rendais avec douleur ce dépôt si cher, que je donnais
-ma démission de gouvernante, et que je repartais
-le lendemain matin pour l’Angleterre. M. le duc
-d’Orléans eut l’air consterné ; il m’emmena dans une
-chambre voisine, et là il m’apprit que sa fille, par
-un décret tout nouveau et d’un effet rétroactif, se
-trouvait par son âge (elle avait quinze ans) dans la
-classe des émigrés, pour n’être pas revenue à l’époque
-prescrite ; il ajouta que c’était ma faute, parce que
-je n’avais pas voulu la ramener sur-le-champ la première
-fois qu’il l’avait demandé, mais il assura
-qu’on ferait des exceptions à cette loi, et qu’il était
-certain que sa fille serait à la tête ; qu’en attendant
-il fallait qu’elle se soumît à la loi, et qu’elle allât
-en pays neutre attendre ce décret sur les exceptions ;
-qu’en conséquence il me conjurait de la conduire à
-Tournay (la Belgique n’était point encore réunie à
-la France) ; que le décret d’exception serait sûrement
-publié sous huit jours, qu’il irait lui-même chercher
-sa fille, et qu’alors je serais libre ; il se flattait que
-je n’aurais pas la cruauté de lui refuser cette dernière
-preuve d’attachement à une enfant à laquelle j’en
-avais donné tant. Je répondis sèchement que je conduirais
-Mademoiselle à Tournay, mais sous la condition
-que si le décret d’exception n’était pas publié
-sous quinze jours, il enverrait une personne à Tournay,
-pour me remplacer auprès de Mademoiselle ;
-il m’en donna sa parole d’honneur.</p>
-
-<p>J’eus un long entretien avec M. de Sillery ; je le
-conjurai, en versant des larmes, de quitter la France ;
-il lui était facile de s’évader et d’emporter au moins
-deux cent mille francs : il m’écouta sans m’interrompre,
-il parut ému. Il me répondit qu’il abhorrait
-tous les excès de la révolution, mais que je voyais
-trop en noir l’avenir ; que Robespierre et ses adhérents
-étaient trop médiocres pour ne pas perdre
-promptement tout leur ascendant. J’insistai, mais
-toutes mes prières, toutes mes instances furent inutiles.
-Il me parla de M. le duc d’Orléans, et il me dit
-qu’il se perdait, parce qu’il mettait toute son espérance
-dans les jacobins qui se plaisaient à l’avilir
-afin de pouvoir ensuite le sacrifier plus facilement,
-qu’au fond il se repentait de s’être engagé dans une
-telle route, mais que, croyant impossible d’en sortir,
-il s’y jetait à corps perdu, se flattant de trouver
-ainsi l’enthousiasme qu’il n’avait nullement.</p>
-
-<p>Nous partîmes le lendemain matin ; M. le duc
-d’Orléans, plus sombre que jamais, me donna le bras
-pour me conduire à la voiture : j’étais fort troublée,
-Mademoiselle fondait en larmes, son père était pâle
-et tremblant. Lorsque je fus dans la voiture, il resta
-immobile à la portière, et les yeux fixés sur moi ;
-son regard lugubre et douloureux semblait implorer
-la pitié !… « Adieu, Madame ! » me dit-il. Le son
-altéré de sa voix porta au comble mon saisissement ;
-ne pouvant proférer une seule parole, je lui tendis la
-main, il la prit, la serra fortement, ensuite, se tournant
-et s’avançant brusquement vers les postillons,
-il leur fit un signe et nous partîmes.</p>
-
-<p>M. de Sillery, M. le duc de Chartres et mon neveu
-César du Crest nous accompagnèrent jusqu’aux frontières ;
-j’en fus bien aise, car le peuple, par son
-ton et ses manières, était devenu effrayant. J’avais
-laissé à Belle-Chasse la valeur de plus de cinquante
-mille francs en meubles, en argenterie, en bijoux,
-en tableaux, en livres, instruments, histoire naturelle,
-etc. J’étais si troublée en partant, que je laissai
-une quantité de choses ; lors de la confiscation,
-tout fut vendu.</p>
-
-<p>Cependant, trois semaines s’étaient écoulées à Tournay,
-et M. le duc d’Orléans n’envoyait personne pour
-me remplacer auprès de Mademoiselle. Au mois de
-décembre, Mademoiselle eut une maladie très sérieuse,
-une fièvre bilieuse. Je la soignai avec toute
-l’affection que pouvait inspirer la tendresse maternelle
-la plus vive. Cette maladie, dont la convalescence
-fut languissante et longue, m’ôta toute idée de
-m’éloigner d’elle dans un tel moment. Enfin, le mois
-de janvier arriva, ainsi que la funeste catastrophe de
-la mort du roi. M. le duc de Chartres, qui était venu
-nous rejoindre à Tournay, reçut une lettre de son
-père, qu’il me montra et qui commençait ainsi :
-« J’ai le cœur navré, mais pour l’intérêt de la France
-et de la liberté, j’ai cru devoir…! etc… »</p>
-
-<p>Cette lettre fit sur M. le duc de Chartres la même
-impression que sur moi : nous fûmes saisis d’horreur
-et consternés. Mon malheureux mari m’écrivit à la
-même époque ; il m’envoyait un grand nombre
-d’exemplaires de son opinion sur le procès du roi.</p>
-
-<p>M. de Sillery terminait ainsi sa lettre : « Je sais
-parfaitement qu’en prononçant cette opinion, j’ai
-prononcé mon arrêt de mort… » Aussi, en sortant de
-l’assemblée, saisi d’horreur et pénétré d’indignation,
-il alla sur-le-champ se mettre volontairement dans
-la prison de l’Abbaye !… Hélas ! il aurait pu encore
-se sauver !… Cette lettre me déchira le cœur ; cependant,
-comme je ne voyais nul prétexte pour lui ôter
-la vie, je me persuadai qu’il en serait quitte pour
-une captivité de quelques mois. Je ne songeais pas
-à la cupidité des jacobins, et que l’infortuné avait
-plus de cent mille livres de rente !</p>
-
-<p>La Belgique fut réunie à la France, et quoiqu’on
-ait beaucoup écrit qu’elle ne le fut que par son
-vœu, je puis assurer qu’elle n’en avait nulle envie,
-et qu’elle y fut forcée.</p>
-
-<p>Le général Dumouriez arriva à Tournay le mardi
-26 mars 1793. Ainsi que tous les Français qui passaient
-à Tournay, il vint chez mademoiselle d’Orléans.
-Je fus charmée de voir cet homme si célèbre ;
-quoiqu’il fût vaincu, et que je le crusse poursuivi par
-les Autrichiens, sa seule présence me rassurait.</p>
-
-<p>Je vis que la Belgique allait retomber au pouvoir
-des Autrichiens, et que la fuite serait impossible
-pour nous, soit en France ou soit dans les pays
-étrangers. Je sollicitai donc vivement mon retour ;
-on m’écrivit, au mois de mars 1793, que M. le duc
-d’Orléans allait obtenir le rappel de mademoiselle
-d’Orléans, mais que le mien était encore ajourné.
-Croyant que mademoiselle d’Orléans allait rentrer,
-je devais m’occuper des moyens de me mettre en
-sûreté, et il faut convenir que rien n’était plus difficile,
-et que ma position était affreuse. J’avais fait
-quelques avances d’argent pour mademoiselle d’Orléans,
-qui me devait cent trente-deux louis ; elle avait
-écrit à M. le duc et à madame la duchesse d’Orléans
-sur cet objet et pour leur demander de lui envoyer de
-l’argent pour elle ; c’est ce qu’ils ne purent faire, ni
-à cette époque, ni à aucune autre. Ce fut alors que
-M. le duc de Chartres, qui n’a jamais eu de vues
-ambitieuses, et qui n’en avait d’autre que celle d’être
-utile à son pays, prit la résolution d’écrire à la Convention,
-pour demander la permission de quitter à
-jamais la France ; depuis la mort du roi, il était tombé
-dans le plus grand découragement.</p>
-
-<p>Après avoir écrit cette lettre à la Convention, il me
-dit qu’il ne croyait pas pouvoir l’envoyer sans l’aveu
-de son père, qui était alors député à la Convention.
-M. le duc de Chartres envoya cette requête à son père,
-en le conjurant de trouver bon qu’il la fît. Nous espérions
-que M. le duc d’Orléans ne s’opposerait pas
-à ce que désirait son fils ; mais il répondit sèchement
-que cette idée n’avait pas de sens, et qu’il n’y fallait
-plus penser. M. le duc de Chartres a respecté cet
-ordre ; il n’en fut plus question.</p>
-
-<p>M. le duc de Montpensier, son frère, désirant passionnément
-voir l’Italie, avait demandé à servir à
-Nice, ce qui lui fut accordé ; il partit de Tournay,
-où il était aussi avec nous.</p>
-
-<p>Cependant l’armée dut évacuer Tournay et se replier
-sur la frontière. Nous la suivîmes ; nous quittâmes
-Tournay le 31 mars, de grand matin ; nous
-étions dans une berline dont les stores étaient baissés,
-et en outre de grands chapeaux avec des voiles
-cachaient entièrement nos visages. Nous suivîmes
-l’armée. Les troupes marchaient sans ordre ; les soldats
-étaient excessivement bruyants ; leur ton, leurs
-discours m’effrayaient ; je n’avais jamais fait jusqu’alors
-un voyage aussi désagréable. Pour éviter de
-tomber dans les mains des ennemis, j’allai à Saint-Amand.
-Je logeai, avec mademoiselle d’Orléans et ma
-nièce, dans la ville même de Saint-Amand, et le général
-Dumouriez logea à un quart de lieue, dans un
-endroit appelé les Boues-de-Saint-Amand, où se trouvent
-les bains et les étuves pour les malades.</p>
-
-<p>S’il m’eût laissée dans une ville reprise par les
-ennemis, il est évident que mademoiselle d’Orléans et
-moi nous aurions été pour bien longtemps privées de
-notre liberté. Le 2 avril, le général Dumouriez intercepta
-un paquet rempli de mandats d’arrêt lancés
-contre presque tous les principaux officiers de l’armée,
-entre autres le mari de ma seconde fille, M. de
-Valence, M. le duc de Chartres, et contre le général
-lui-même que l’on accusait d’être de connivence avec
-l’ennemi. Ces ordres arbitraires envoyés par un simple
-comité (et non par la Convention), étaient signés
-Duhem. Je ne pouvais plus m’abuser sur le système
-de proscription qui s’établissait en France, si l’on
-avait proscrit le général Dumouriez sur de simples
-soupçons.</p>
-
-<p>D’un autre côté, je frémissais en pensant que selon
-toutes les apparences, le camp allait se partager
-en deux partis ; que les premiers rayons du soleil
-éclaireraient vraisemblablement des scènes sanglantes ;
-si j’avais le bonheur de sortir du territoire
-français, que deviendrais-je dans les pays étrangers,
-sans recommandation, sans protection, sans amis ?
-Que pourrais-je opposer en outre à la haine, aux persécutions
-des émigrés qui ne laissait pas échapper
-une occasion de se manifester contre nous depuis la
-mort du roi. La situation de mademoiselle d’Orléans
-achevait de me percer le cœur. J’étais décidée,
-n’étant plus sa gouvernante, à ne l’associer ni à ma
-misère, ni à mes périls, et à la laisser entre les mains
-de son frère ; mais quelle affreuse séparation ! Tandis
-que je faisais en silence ces douloureuses réflexions,
-elle était couchée à côté de moi, et je l’entendais
-gémir sourdement : elle avait vu les préparatifs de
-mon départ ; elle ne comprenait que trop que mon
-projet n’était pas de l’emmener : elle se taisait et
-elle pleurait.</p>
-
-<p>A sept heures, je fis mes adieux à M. le duc de
-Chartres ; il me renouvela les instances qu’il m’avait
-faites la veille de me charger de sa sœur ; il me répéta
-qu’il ignorait encore le parti qu’il prendrait ;
-que tout annonçait dans le camp une prochaine révolte,
-et que, dans de telles circonstances, sa sœur
-le gênerait mortellement et serait exposée à mille
-dangers affreux. Je répondis qu’à moins d’une espèce
-de prodige, il me paraissait impossible de passer tous
-les postes français, sans être reconnue et arrêtée :
-que, dans ce dernier cas, on nous conduirait à Valenciennes
-dont nous étions si près, et qu’alors perdues
-sans retour, nous serions envoyées à l’échafaud ;
-il valait mieux peut-être que mademoiselle d’Orléans
-se rendît à Valenciennes seule et comme de son propre
-mouvement, après ma fuite ; qu’alors je croyais que
-la plus grande rigueur à son égard se bornerait à la
-déporter et à la conduire hors des frontières, ce qui
-la ferait sortir de France sans danger. Je fus inébranlable
-dans mes refus jusqu’à l’instant de mon
-départ ; mais, au moment où je montais en voiture,
-M. le duc de Chartres revint tenant dans ses bras sa
-sœur baignée de larmes ; je la reçus dans la voiture
-à côté de moi, et nous partîmes sur-le-champ et avec
-tant de précipitation que ni mademoiselle d’Orléans
-ni moi ne songeâmes à prendre avec nous quelques-uns
-de ses effets, du moins ses bijoux ; nous oubliâmes
-tout. Mademoiselle d’Orléans sortait de son lit, n’avait
-sur elle qu’une simple robe de mousseline ; ce fut
-ce qu’elle emporta, et sa montre, qui était fort belle
-et qu’elle n’oublia point, parce qu’elle était au chevet
-de son lit ; elle laissa à Saint-Amand ses malles,
-ses robes, son linge, son écrin ; tout fut perdu, à
-l’exception seulement de sa harpe qu’un domestique
-fit charger sur un chariot qui passa, et qui nous rejoignit
-quelques jours après ; mais, du reste, on ne
-lui rapporta pas un habit, pas une chemise ; comme
-j’avais sauvé la plus grande partie de ce qui m’appartenait,
-je me trouvai heureuse de pouvoir suppléer
-à ce dénûment.</p>
-
-<p>Nous étions quatre dans la voiture, mademoiselle
-d’Orléans, ma nièce, M. de Montjoye et moi. Je ne
-connaissais M. de Montjoye que depuis peu de jours,
-il voulait fuir aussi, et aller en Suisse, où il avait des
-parents.</p>
-
-<p>Au bout de deux heures de marche, nous nous
-trouvâmes dans des chemins de traverse si mauvais
-que la voiture y cassa. Comme nous tournions autour
-de Valenciennes, nous n’en étions, dans ce moment,
-qu’à une petite demi-lieue, et nous nous trouvions
-dans un village rempli de volontaires, notre inquiétude
-fut extrême ; il fallut entrer dans un cabaret,
-et attendre là, plus d’une heure et demie, que la
-voiture fût raccommodée. Les chemins devenant toujours
-plus mauvais, et la nuit survenant, nous fûmes
-obligés, malgré le froid qui était excessif, de descendre
-de voiture. Nous avions fait près d’une lieue
-à pied, lorsque tout à coup nous fûmes arrêtés par
-un capitaine de volontaires et des soldats qui de loin
-avaient aperçu la lanterne de notre guide. Ce capitaine,
-peu satisfait de nos réponses, nous dit qu’il
-nous soupçonnait émigrées, et qu’il était décidé à
-nous conduire à Valenciennes. On peut juger de ce
-que j’éprouvai dans ce moment, mais j’eus l’air d’y
-consentir. Je pris le commandant sous le bras, et,
-dans un baragouin très peu intelligible, je lui fis
-mille plaisanteries sur son peu de complaisance ;
-tout en parlant et en riant, je marchais toujours
-comme si je n’avais pas le dessein de le faire changer
-d’avis. Au bout d’un demi-quart d’heure, il s’arrêta,
-me dit qu’il voyait bien que j’étais véritablement
-une Anglaise ; qu’il ne voulait pas nous déranger,
-et que nous pouvions continuer notre route vers
-Quiévrain. Il nous conseilla d’éteindre la lumière de
-notre lanterne, qui pourrait encore nous faire arrêter ;
-et nous conduisit dans un petit sentier détourné,
-par lequel nous pouvions, nous dit-il, arriver
-aux postes autrichiens sans rencontrer de nouvelles
-troupes.</p>
-
-<p>Aussitôt que nous fûmes entrées dans Quiévrain,
-on nous demanda nos passeports. Je dis que j’étais
-une dame irlandaise nommée madame de Verzenay,
-voyageant avec mes nièces ; mais qu’étant partie
-dans toute la déroute du camp, je n’avais point de
-passeports, et, comme il en fallait pour être reçue,
-je demandai à parler à M. le commandant le baron
-de Vounianski. On me dit d’attendre dans la voiture,
-et qu’on allait prendre ses ordres. Un moment après,
-le baron vint lui-même, nous fit descendre de voiture,
-me donna la main, et nous conduisit chez lui,
-où il nous reçut à merveille. Le lendemain il nous
-donna une escorte et nous fit accompagner jusqu’à
-Mons. Un nouveau malheur m’empêcha de quitter
-Mons. Je couchais dans la chambre de mademoiselle
-d’Orléans ; je ne dormais point, et je l’entendis se
-plaindre et tousser toute la nuit ; je me levai au point
-du jour pour l’aller regarder, et je vis qu’elle avait
-la rougeole ; je passai dans le cabinet où couchait
-ma nièce, pour l’instruire de ce triste événement, et
-je la trouvai dans le même état. Elles étaient toutes
-deux si malades et avaient une fièvre si violente,
-que bien peu de choses m’ont causé de plus vives
-inquiétudes. Nous n’avions point de femme de
-chambre, je ne pus avoir un médecin que le soir, et
-il me fut impossible d’obtenir une garde, avant le
-quatrième jour : cependant elles furent bien soignées.
-Je connaissais le traitement de cette maladie. Je
-passai les trois premières nuits sans me coucher ; et
-quand j’eus une garde, je restai toujours dans la
-chambre de mademoiselle d’Orléans ; et pendant les
-neuf jours je la veillai jusqu’à trois ou quatre heures
-du matin. Deux jours après notre départ, M. le duc
-de Chartres et M. Dumouriez ne se sauvèrent de
-Saint-Amand qu’après avoir couru les plus grands
-dangers, essuyé des coups de fusil, etc. ; que serait
-devenue cette malheureuse enfant, au milieu d’un
-tel désordre avec le germe d’un grande maladie
-(car elle partit de Saint-Amand avec la fièvre) ; la
-rougeole se serait déclarée de même le lendemain,
-et qu’aurait-on pu faire dans cet état ! Mes jeunes
-compagnes se trouvant en état de soutenir la voiture,
-quoiqu’elles fussent encore extrêmement faibles,
-nous partîmes de Mons le samedi 13 avril, avec M. de
-Montjoye. Après sept jours de marche, nous arrivâmes
-à Schaffhouse, en Suisse, le 26 mai. Ma joie
-fut extrême de me trouver dans un pays neutre.</p>
-
-<p>Le besoin extrême de repos qu’avait mademoiselle
-d’Orléans nous fit séjourner à Schaffhouse ; M. le
-duc de Chartres était venu nous y rejoindre ; nous
-avions été reconnus par plusieurs émigrés qui nous
-firent beaucoup de méchancetés. Entre autres, un
-soir que nous nous promenions sur la place de Zurich,
-un émigré, avec un air très impertinent, passant
-auprès de Mademoiselle, accrocha exprès avec
-son éperon un grand pan de sa robe de gaze. Il fallut
-partir. Nous allâmes à Zug le 14 de mai, et nous
-nous établîmes dans une petite maison isolée, sur
-les bords du lac, à peu de distance de la ville. Nous
-avions pris toutes les précautions nécessaires pour
-n’être pas connus. Nous passâmes un mois à Zug
-dans la plus parfaite tranquillité, lorsque des émigrés
-passèrent. Ils avaient vu M. le duc de Chartres
-à Versailles : ils le reconnurent et, le même jour
-toute la petite ville de Zug sut qui nous étions. Quelques
-jours après, on vit paraître dans les gazettes
-allemandes quelques articles sur mes élèves. Cette
-publicité commença à déplaire aux magistrats de
-Zug : bientôt on leur écrivit de Berne pour leur
-reprocher d’accorder un asile à mademoiselle d’Orléans
-et à son frère. Le premier magistrat de Zug
-s’inquiéta, et finit par prier mes malheureux élèves
-de chercher une autre retraite. Où aller, sans recommandations,
-sans amis, n’ayant pu rester dans les
-deux cantons les plus tolérants de la Suisse ? M. de
-Montesquiou ayant rendu des services à Genève, jouissait
-en Suisse de beaucoup de considération, et y avait
-un très grand crédit. J’imaginai de lui écrire ; je
-lui peignis la situation de mes malheureux élèves,
-et je lui demandais si mademoiselle d’Orléans pouvait
-être reçue à Bremgarten, dans un couvent à
-peu de distance de cette petite ville. M. de Montesquiou
-se chargea de faire recevoir mademoiselle
-d’Orléans, ma nièce et moi, dans le couvent de
-Sainte-Claire, à Bremgarten. M. le duc de Chartres
-se décida à faire à pied le voyage entier de la Suisse ;
-ce qu’il a exécuté, passant partout pour un Allemand.</p>
-
-<p>Au moment de partir de Zug, quand mes élèves
-furent obligés de payer tous les petits mémoires,
-ils ne se trouvèrent plus assez d’argent ; heureusement
-que j’en avais assez pour satisfaire à ce qu’il
-fallait, et pour me charger de payer au couvent,
-pendant un an, la pension de mademoiselle d’Orléans,
-outre la mienne et celle de ma nièce. La veille
-de mon départ de Zug, une méchanceté véritablement
-atroce me causa une des plus grandes frayeurs que
-j’aie éprouvées de ma vie. Mademoiselle d’Orléans
-restait tous les soirs dans le salon, au rez-de-chaussée,
-jusqu’à dix heures trois quarts ; elle était établie
-dans l’embrasure de la fenêtre, et pendant la conversation
-elle travaillait à de petits ouvrages ; comme
-depuis sa rougeole, elle avait un peu mal aux yeux,
-elle gardait toujours sur sa tête un grand chapeau
-qui lui cachait la lumière. Le 26 juin, veille de mon
-départ, j’étais à dix heures un quart du soir dans
-ma chambre, qui se trouvait précisément au-dessus
-du salon ; M. le duc de Chartres, suivant sa coutume,
-était couché, ainsi que le seul domestique qu’il y
-eût dans la maison. Mademoiselle d’Orléans eut
-quelque choses à me dire : elle se leva, laissa sa
-lumière sur la table, ôta son chapeau, le mit sur
-une des pommettes du dossier de sa chaise, et monta
-chez moi avec ma nièce. Je la pris sur mes genoux ;
-à peine étions-nous assises que nous entendîmes
-un bruit causé par une énorme pierre lancée contre
-la fenêtre du salon : une demi-minute après, plusieurs
-autres pierres furent de même lancées contre
-la fenêtre que je venais de quitter, et cassèrent les
-vitres avec un tel fracas que M. le duc de Chartres
-éveillé sauta à bas de son lit, prit un bâton (qui
-est une fort bonne arme dans ses mains), et courut
-à la porte, en appelant le domestique, qui se leva
-aussi : l’un et l’autre sortirent de la maison en
-criant après les assassins, qui se sauvèrent à toutes
-jambes. Nous descendîmes dans le salon, et nous
-vîmes que le premier coup de pierre avait été lancé
-vers la place qu’occupait ordinairement mademoiselle
-d’Orléans. On avait visé avec beaucoup de justesse ;
-car le carreau était brisé, le chapeau renversé, et la
-pierre, grosse comme le poing, suivant sa direction
-en ligne droite, avait été fracasser un carreau de
-faïence d’un poêle placé à l’extrémité du salon. J’ai
-conservé soigneusement ce caillou ; je le fis polir et
-tailler en plaque de médaillon, sur laquelle ces deux
-mots sont gravés : innocence, providence. La même
-nuit on coupa par petits morceaux deux harnais de
-chevaux appartenant à M. le duc de Chartres.</p>
-
-<p>M. de Montesquiou nous fit recevoir au couvent
-de Sainte-Claire ; mais il nous recommanda de cacher
-avec soin qui nous étions.</p>
-
-<p>Au milieu de ces peines de tout genre, j’eus la
-consolation de rétablir parfaitement la santé délabrée
-de mademoiselle d’Orléans. Je lui avais caché la
-mort de son infortuné père ; je connaissais son extrême
-sensibilité, et sa tendresse pour un père dont
-elle était adorée ; cependant je l’habillai de deuil, en
-lui disant que c’était celui de la malheureuse reine
-de France. Nos jours s’écoulaient tristement, mais
-sans ennui. Lorsque nous apprîmes par hasard que
-madame la princesse de Conti, tante de mademoiselle
-d’Orléans, habitait la Suisse et était à Fribourg,
-j’écrivis à Fribourg pour m’en informer. Rien n’était
-plus vrai. Sans l’extrême tendresse que j’avais pour
-mademoiselle d’Orléans, je ne serais jamais restée
-un an dans un lieu où j’étais horriblement persécutée,
-et qui d’ailleurs ne m’offrait nulle ressource ; il
-m’était absolument nécessaire, pour subsister, de
-me rapprocher d’une imprimerie ; je sentis que mademoiselle
-d’Orléans devait faire, auprès de madame
-la princesse de Conti, une démarche. Docile à
-la voix de la raison, elle se décida à écrire à sa
-tante, en lui demandant d’aller la rejoindre, en me
-rendant ma liberté. Huit ou dix jours après madame
-la princesse de Conti répondit à mademoiselle d’Orléans
-une lettre tendre et touchante pour lui annoncer
-qu’elle la recevait ; mais que cela ne pourrait être
-que dans un mois. Ce temps se passa bien tristement.
-Au moment de notre séparation la douleur de mademoiselle
-d’Orléans fut inexprimable. Rien ne me
-retenant plus à Bremgarten je le quittai à mon tour.</p>
-
-<p>Mon gendre, M. de Valence, était établi dans les
-environs d’Utrecht. Nous avions toujours entretenu
-une correspondance suivie : je lui avais écrit dans
-les derniers temps de mon séjour à Bremgarten ;
-quand je sus que j’allais me séparer de mademoiselle
-d’Orléans, je le conjurai de me chercher, sous un
-nom supposé, une place de concierge dans un château.
-J’aurais laissé ma nièce au couvent de Sainte-Claire,
-entre les mains de madame l’abbesse, à
-laquelle j’aurais payé une demi-année de pension ;
-j’aurais été dans mon château, où je n’aurais rien
-dépensé, et dans lequel j’aurais pu travailler en
-secret ; j’aurais envoyé mes ouvrages en Angleterre,
-à Sheridan, qui les aurait parfaitement vendus ; de
-cette manière, j’échappais aux persécutions, et j’aurais
-pu amasser beaucoup d’argent. Une chose dans
-ce plan m’embarrassait, c’était ma harpe ; je ne
-pouvais me résoudre à m’en séparer ; j’étais décidée
-à l’emporter, en déguisant dans l’emballage la
-forme de l’étui, et j’espérais trouver dans le château
-le moyen d’en jouer incognito dans quelque coin
-isolé. M. de Valence rejeta cette proposition qu’il
-appelait une folie romanesque ; j’insistai vivement,
-et je donnai de si bonnes raisons qu’il me répondit
-promptement qu’il avait trouvé ce que je pouvais
-désirer ; des maîtres instruits, spirituels, très riches,
-ayant une fille non mariée, à laquelle j’aurais pu
-donner des soins d’institutrice, un château antique
-et vaste ; et, pour que rien ne manquât au bonheur
-de cette trouvaille, il m’assurait que le château contenait
-une superbe bibliothèque. Cette lettre m’enchanta ;
-mais, quelques jours après, il m’en écrivit
-une autre, pour se dédire formellement, en me disant
-qu’il ne pouvait se résoudre à se donner le ridicule
-de faire de moi une concierge ; il me conjurait de
-venir le trouver près d’Utrecht, et que là nous formerions
-des projets plus raisonnables. Je lui représentai
-qu’il existait un nombre infini d’émigrées,
-qui me valaient, et dont les unes, sans aucun ridicule,
-étaient marchandes de modes, les autres institutrices :
-il fut inexorable.</p>
-
-<p>Nous arrivâmes donc à Utrecht : M. de Valence
-vint nous chercher, et nous mena à Oud-Naarden,
-une charmante maison de campagne qu’il avait louée
-sur le bord de Zuyderzée. Je me reposai là environ
-cinq semaines, je me décidai à m’aller établir sous
-la domination danoise. J’avais encore un peu d’argent,
-je n’en demandai point à M. de Valence : je
-convins seulement que je laisserais ma nièce chez
-lui, avec une dame étrangère qui s’y trouvait, et que
-je préparais l’établissement de M. de Valence à
-Altona, car il avait aussi le projet de s’y fixer. Je
-partis d’Oud-Naarden sans femme de chambre et
-sans domestique. Je ne savais où débarquer à Altona ;
-une marchande fort communicative me nomma l’auberge
-de Plock. J’eus lieu de m’applaudir de ce
-choix ; le maître de la maison était la probité même,
-et sa fille remplie de douceur, d’esprit, de sensibilité,
-ayant reçu la meilleure éducation, devint bientôt
-mon amie.</p>
-
-<p>Sur la fin de juillet, j’allai m’établir avec ma nièce
-chez M. de Valence, à Sielk, à cinq lieues d’Hambourg,
-dans une jolie maison de campagne qu’il avait
-louée. J’y consentis à la condition que je lui payerais
-une pension. J’avais vendu au libraire Fauche trois
-cents frédérics d’or <i>les Chevaliers du Cygne</i> ; il y
-avait longtemps que je n’avais touché autant d’argent
-à la fois ; ce fut le prix que m’en offrit Fauche,
-qui a toujours été pour moi de la plus parfaite honnêteté.
-J’étais dans un tel dénûment que s’il ne m’en
-eût offert que cinquante frédérics, je n’aurais pas
-hésité à le lui donner.</p>
-
-<p>M. de Valence cultivait lui-même son jardin : nous
-menions une vie douce et solitaire ; nous n’avions
-près de nous qu’un seul voisin (le seigneur du lieu),
-et ce voisin était pour nous l’ami le plus aimable.</p>
-
-<p>Après avoir tant souffert, je me trouvais aussi
-heureuse que je pouvais l’être, avec d’affreux souvenirs
-si récents encore. J’étais fort liée avec madame
-Matthiessen et toute sa famille. Son fils, l’un des
-négociants d’Hambourg les plus distingués par son
-mérite, sa fortune, et la considération dont il jouissait,
-devint amoureux de ma nièce Henriette de Sercey :
-sa mère me la demanda en mariage pour lui.
-Ma nièce avait vingt et un ans, M. Matthiessen en
-avait quarante-quatre. Au bout de six mois ce mariage
-se fit. Je déclarai, dès le même jour, malgré
-les regrets de ma nièce et les offres obligeantes de
-M. Matthiessen, que je ne resterais point avec eux,
-ni à Hambourg, ni même à Sielk.</p>
-
-<p>Huit jours après son mariage, je partis pour Berlin,
-où je me mis en pension chez mademoiselle
-Bocquet, qui tenait une maison d’éducation la plus
-fameuse de la ville. Elle me reçut à bras ouverts ;
-elle s’était passionnée pour moi, par mes ouvrages.
-Son accueil me charma, ainsi que sa conversation ;
-elle avait une société très aimable, composée des
-personnes les plus spirituelles de Berlin.</p>
-
-<p>Le premier mois de mon séjour à Berlin fut un
-véritable enchantement. Chacun s’occupa de mon
-amusement. Nous allâmes jusqu’à Sans-Souci, où
-j’allai recueillir une quantité de souvenirs du grand
-Frédéric.</p>
-
-<p>M. de Volney, dans un de ses ouvrages, dit que,
-pour juger un homme qui n’existe plus, avec lequel
-il n’aurait jamais eu le moindre rapport, il lui suffirait
-d’examiner avec une attention philosophique ses
-meubles, ses habits, ses bijoux, ses livres. Si l’on eût
-transporté M. de Volney, ce profond penseur, dans
-les appartements du grand Frédéric, comme il n’y
-aurait vu que des meubles et des draperies couleur
-de rose et argent, que des gravures et des tableaux
-mythologiques et une collection de tous les bijoux
-les plus fragiles, et de tous les colifichets des boutiques
-françaises, comme il aurait trouvé dans la
-bibliothèque un nombre infini d’ouvrages licencieux
-et de poésies frivoles, il aurait certainement pensé
-que le défunt était un jeune sybarite dépourvu de
-mérite et d’esprit : ce prétendu sybarite était un vieux
-guerrier, le plus grand capitaine de son temps, le
-roi le plus vigilant, le plus laborieux, et qui, au
-milieu de ses draperies couleur de rose, couchait
-toujours avec ses bottes.</p>
-
-<p>On nous conta de ce monarque et de sa cour plusieurs
-traits. En voici trois qui me paraissent assez
-plaisants. Lorsque le roi faisait de petits voyages, il
-avait coutume d’emmener avec lui Voltaire. Dans
-une de ses courses, Voltaire, seul dans une chaise de
-poste, suivit le roi. Un jeune page, que Voltaire avait
-fait gronder avec sévérité, s’était promis de s’en
-venger ; en conséquence, comme il allait en avant
-pour faire préparer les chevaux, il prévint tous les
-maîtres de poste et les postillons que le roi avait un
-vieux singe qu’il aimait passionnément, qu’il se plaisait
-à faire habiller à peu près comme un seigneur
-de la cour, et qu’il s’en faisait suivre dans ses voyages ;
-que cet animal ne respectait que le roi, et qu’il
-était fort méchant ; que s’il voulait sortir de la voiture,
-on se gardât bien de le souffrir. D’après cet
-avertissement, lorsqu’aux postes Voltaire voulut descendre
-de sa voiture, tous les valets d’hôtellerie s’y
-opposèrent formellement ; et, lorsqu’il étendait la
-main pour ouvrir la portière, on ne manquait jamais
-de donner sur cette main deux ou trois coups de
-canne, et toujours en faisant de longs éclats de rire.
-Voltaire, ne sachant pas un mot d’allemand, ne pouvait
-demander l’explication de ces étranges procédés,
-sa fureur devint extrême et ne servit qu’à redoubler
-la gaieté des maîtres de poste, et, d’après les rapports
-du petit page, tout le monde accourait pour
-voir le singe du roi et pour le huer. Le voyage se
-passa de la sorte ; et ce qui mit le comble à la colère
-de Voltaire, c’est que le roi trouva le tour si plaisant
-qu’il ne voulut point en punir l’inventeur.</p>
-
-<p>On sait combien ce prince aimait la musique. Un
-soir, il crut entendre une symphonie lointaine et
-charmante. Aussitôt il ouvre une fenêtre et reconnaît
-que cette musique <i>pianissimo</i>, à deux parties, s’exécute
-près de la guérite de la sentinelle en faction
-sous son appartement. Il appelle cette sentinelle,
-l’interroge, et son étonnement redouble en apprenant
-que c’est ce soldat qui produit l’illusion de cette prétendue
-symphonie en jouant à la fois, et avec perfection,
-de deux guimbardes. Le roi, ne concevant
-pas ce prodige, ordonne au soldat de monter chez
-lui. Le soldat répond : « C’est impossible ; je dois
-garder ma consigne. — Mais je suis le roi. — Je
-le sais ; mais je ne puis être relevé que par mon
-colonel. » A ces mots le roi, du premier mouvement,
-se fâcha ; mais la sentinelle lui dit que s’il obéissait,
-il le ferait punir le lendemain pour avoir manqué à
-la discipline. Alors le roi loua sa fermeté, referma
-sa fenêtre, se coucha, et, le jour suivant, fit venir ce
-soldat, l’entendit avec admiration, lui donna cinquante
-frédérics et son congé. Ce musicien d’un
-genre si nouveau a fait fortune en parcourant l’Allemagne.
-Quelques années après, je l’ai entendu à
-Hambourg. Il allait jouer dans les maisons, il exigeait
-qu’on éteignît toutes les lumières, et, lorsqu’il
-jouait, on croyait véritablement entendre une belle
-symphonie dans le lointain.</p>
-
-<p>Un autre trait est l’anecdote sur notre fameux
-Duport, le premier violoncelle de l’Europe. Appelé
-en Prusse par le roi, il comptait ne passer à Berlin
-que cinq ou six mois. Le roi, sachant qu’il se disposait
-à partir, chargea quelques-uns de ses musiciens
-de lui donner une espèce de fête et de l’enivrer.
-Lorsqu’il fut dans cet état, on lui fit signer un engagement
-par lequel, entrant dans un régiment du
-roi, il s’y trouvait au nombre des tambours, de sorte
-qu’il n’aurait pu quitter la Prusse sans s’exposer à
-la peine de mort comme déserteur. Ce fut ainsi que
-ce grand artiste se fixa dans le Brandebourg. Il fut
-d’abord désespéré ; mais une forte pension, un excellent
-mariage le consolèrent. Il habitait Sans-Souci
-avec sa famille lorsque j’allai visiter cette maison
-royale.</p>
-
-<p>Pendant mon séjour à Berlin, ma correspondance
-avec mademoiselle d’Orléans fut rompue. Lui ayant
-envoyé dans une lettre une petite miniature représentant
-sur un fond bleu une rose blanche et une
-rose rouge dans une caisse verte, madame la princesse
-de Conti dit que c’étaient les trois couleurs,
-par conséquent un signe révolutionnaire. Mademoiselle
-d’Orléans eut beau protester que c’étaient les
-cinq couleurs, puisqu’il y avait du vert et des tiges
-brunes ; madame la princesse de Conti persista dans
-son idée et lui défendit de m’écrire. Mademoiselle
-d’Orléans trouva le moyen d’obéir et de me donner
-de ses nouvelles ; elle confia son chagrin à son confesseur
-et le pria de m’écrire de sa part ; ce qui dura
-plus de dix-huit mois. Je lui envoyais mes lettres
-qu’il remettait.</p>
-
-<p>A l’époque dont je parle, je reçus une lettre d’une
-personne qui m’était inconnue, et qui me mandait
-de ne plus écrire à ce prêtre, parce qu’il venait de
-mourir. Je le pleurai sincèrement, puisque je n’eus
-plus de nouvelles de mademoiselle d’Orléans.</p>
-
-<p>On me remit dans ce temps une lettre qui, par un
-enchaînement particulier de circonstances, traîna
-prodigieusement en chemin, ce qui arrivait souvent
-alors. Elle montre si bien toute la bonté de l’âme de
-mademoiselle d’Orléans, que je la place ici. Elle est
-sur la mort de son malheureux père, que je lui avais
-cachée et qu’elle n’apprit que peu de jours après notre
-séparation.</p>
-
-<p>Voici comment elle s’exprime :</p>
-
-<blockquote>
-<p class="date">« Fribourg, 10 octobre 1794.</p>
-
-<p>« Oh !… amie chérie, à quel comble de malheurs
-le ciel m’a réduite ! Hélas ! je les connais tous !
-Ah !… quelles douleurs… et quelles souffrances…
-mon trop malheureux cœur n’éprouve-t-il pas ? que
-cette vie est cruelle !… Mais la religion et mon cœur,
-amie bien-aimée, m’ordonnent de la supporter pour
-ceux que j’aime ; elle est à eux, et non à moi, et je
-la soigne comme un dépôt qu’ils m’ont confié.
-Hélas ! il n’y a plus que ces chers objets que j’aime si
-tendrement, qui puissent m’y attacher. Oh ! mon
-amie, pensez-vous que ceux qui sont tout à fait malheureux,
-et qui ne se tuent pas, soient sans religion ?
-Non, je ne le puis croire : sans ce motif tout-puissant,
-qui pourrait ne pas se débarrasser d’une
-existence devenue douloureuse dans tous les moments ?…
-Mais, grâce aux principes que vous m’avez
-donnés, ne soyez pas inquiète, amie bien chère, Dieu
-soutient votre infortunée Adèle et lui donne un courage
-et une force véritablement surnaturels. Ma tante
-me témoigne une tendresse et une sensibilité dont je
-suis bien touchée, et m’adoucit, par son excessive
-bonté, autant qu’il est possible, mon affreuse et
-cruelle situation. Adieu, amie tendre et chérie, je
-vous embrasse avec toute la tendresse de mon malheureux
-cœur. Je ne puis vous écrire une plus longue
-lettre aujourd’hui, ce sera pour la première fois.
-Donnez-moi souvent de vos chères nouvelles ; hélas !
-j’en ai tous les jours plus besoin.</p>
-
-<p class="sign">« <span class="sc">Adèle d’Orléans.</span> »</p>
-</blockquote>
-
-<p>Je dois dire que j’ai omis, sans le vouloir, un fait
-intéressant : c’est qu’étant à Sielk, j’appris que mes
-deux derniers élèves étaient encore détenus à Marseille.</p>
-
-<p>Je reçus enfin mon rappel en France ; ma joie fut
-fort troublée par le chagrin de quitter mes amis, qui
-étaient réellement au désespoir, et ce pays hospitalier
-dont le roi était si vertueux, et le gouvernement
-si doux et si équitable. Dans le second volume des
-<i>Souvenirs de Félicie</i>, je fais de la Prusse et de son
-roi le même éloge. Je fis paraître ce volume à l’époque
-où l’empereur Napoléon triomphant était à Berlin
-qu’il venait de conquérir.</p>
-
-<p>Je trouvai à Bruxelles ma fille, madame de Valence.
-Après neuf ans d’absence, ma joie de la revoir fut
-inexprimable ; car les dangers qu’elle avait courus,
-les cruelles inquiétudes qu’elle m’avait causées,
-avaient quadruplé pour moi la longueur des douloureuses
-années de l’absence.</p>
-
-<p>Je retournai à Paris avec ma fille ; je n’essayerai
-point de peindre les émotions que j’éprouvai en passant
-la frontière, en entrant en France, en entendant
-le peuple parler français, en approchant de Paris, en
-apercevant les tours de Notre-Dame et en passant les
-barrières.</p>
-
-<p>Tout me paraissait nouveau ; j’étais comme une
-étrangère que la curiosité force à chaque pas de s’arrêter.
-J’avais peine à me reconnaître dans les rues,
-dont presque tous les noms étaient changés ; je trouvais
-des philosophes substitués aux saints ; j’avais été
-préparée à cette métamorphose en lisant l’<i>Almanach
-national</i>, où j’avais vu les saints remplacés par les
-sans-culottides et par des oignons, des choux, du
-fumier, des ânes, des cochons, des lièvres, etc., etc.</p>
-
-<p>Je retrouvai à peine effacées les inscriptions qu’on
-avait écrites sur les façades des anciens édifices :
-maison ci-devant Bourbon, maison ci-devant Conti,
-propriété nationale, etc. Je lisais encore sur quelques
-murs cette phrase républicaine : La liberté, la fraternité
-ou la mort. Je voyais passer des fiacres que je reconnaissais
-pour les voitures confisquées de mes
-amis ; je m’arrêtais sur les quais, devant de petites
-boutiques, dont les livres reliés portaient les armes
-d’une quantité de personnes de ma connaissance, et
-dans d’autres boutiques, j’apercevais leurs portraits
-étalés en vente publique. J’entrai un jour chez un
-petit brocanteur qui en avait au moins une vingtaine ;
-je les reconnus tous, et mes yeux se remplirent de
-larmes en pensant que les trois quarts de ces infortunés
-que ces peintures représentaient avaient été
-guillotinés et que les autres, dépouillés de tout et
-proscrits, erraient peut-être encore dans les pays
-étrangers !…</p>
-
-<p>En sortant de cette boutique, j’allai me promener
-sur le boulevard : un marchand, portant de charmants
-petits paniers d’osier, passa près de moi ; je
-l’arrêtai pour en choisir une demi-douzaine ; mais je
-n’avais pas d’argent. J’entrai dans le comptoir d’un
-marchand de vin auquel je demandai de l’encre et
-un peu de papier ; j’écrivis rapidement mon adresse
-que je lus tout haut au marchand de paniers. Alors
-le cabaretier s’écria : « Eh ben ! vous êtes cheux vous ! — Comment ? — Pardi
-oui ; vous êtes dans ci-devant
-hôtel de Genlis !… » En effet, c’était la maison
-qu’avait occupée, pendant quinze ans, mon beau-frère,
-le marquis de Genlis. Il me fut impossible de
-le reconnaître ; tout le rez-de-chaussée était divisé en
-plusieurs boutiques, et la façade des autres logements
-tout à fait méconnaissable. Je me hâtai de m’éloigner
-de ce lieu si triste pour moi.</p>
-
-<p>Je vis beaucoup de parvenus qui, nés dans la
-classe de simples ouvriers, avaient fait les plus brillantes
-fortunes.</p>
-
-<p>Je revis avec plaisir le fils d’un de mes anciens
-gardes-chasse, devenu capitaine, qui avait servi dans
-nos armées avec la plus grande distinction ; sa belle
-tournure et son bon air me rappelèrent ce mot de
-La Rochefoucauld : « L’air bourgeois se perd rarement
-à la cour, il se perd toujours à l’armée. »</p>
-
-<p>Je vis des femmes qui haïssaient naturellement
-toute conversation intéressante et spirituelle, parce
-qu’elles n’y pouvaient prendre part ; du commérage
-ou de la médisance formaient tout leur entretien ;
-elles avaient refroidi tous les amis de leurs maris par
-leur insipidité, leur sécheresse et leur susceptibilité,
-défauts de toutes les femmes qui manquent d’esprit
-et d’éducation. La plupart de ces personnes, ridiculement
-vaines, comptaient les visites et marchandaient
-une révérence, toujours inquiètes de la manière
-dont on les traitait, sans savoir positivement
-comment on doit être traitée. Je ne retrouvai plus
-de bureaux d’esprit. On appelait ainsi jadis, en dérision,
-les maisons dont la société était principalement
-composée de gens de lettres, de savants et d’artistes
-célèbres, et dont les conversations n’avaient pour objet
-que les sciences, la littérature et les beaux-arts :
-voilà ce que les ignorants et les sots tâchèrent toujours
-de tourner en ridicule.</p>
-
-<p>J’eus bien d’autres sujets de mécontentement : je
-trouvais tout changé, tout jusqu’au langage.</p>
-
-<p>On parle mal en disant, la capitale, pour dire Paris ;
-du champagne, du bordeaux, au lieu de vin de Champagne ;
-ou les Français, au lieu de la Comédie-Française.
-Lorsqu’on dit : un louis d’or, on parle mal :
-de même pour son équipage, au lieu de sa voiture ; il
-roule carrosse ; une bonne trotte, pour une bonne
-course ; son dû, pour son salaire.</p>
-
-<p>Je ne fus pas moins surprise en entendant dire
-votre demoiselle, pour mademoiselle votre fille ; Madame,
-tout court, en parlant à un mari de sa femme ;
-en usez-vous ? (du tabac), pour en prenez-vous ? j’y
-vais de suite, pour j’y vais tout de suite ; il a des
-écus, pour il est riche. Il lui fait la cour, c’est-à-dire
-il en est amoureux, ce qu’on exprimait jadis plus
-délicatement en disant : il est occupé d’elle.</p>
-
-<p>Les étrangers disent souvent qu’ils ont bu du café,
-du thé, c’est mal parler : boire ne se dit que des
-liqueurs faites pour désaltérer : l’eau, le vin, la bière,
-le cidre, etc., et on dit : prendre du café, du thé, du
-chocolat.</p>
-
-<p>Ce qui me choqua surtout, c’était d’entendre des
-femmes appeler leur cabinet un boudoir, car ce mot
-bizarre n’était pas employé jadis par les grandes
-dames. Je trouvais encore que, lorsqu’on faisait les
-honneurs d’une maison, il ne fallait pas offrir d’une
-manière vague, comme le faisaient beaucoup de personnes
-qui avaient l’air de ne pas savoir les noms de
-ce qu’elles proposaient, disant seulement : voulez-vous
-du poisson, ou de la volaille ? On appelait les
-marchandes de modes des modistes, et un livre de
-souvenir un album ; en parlant de l’habillement de
-quelqu’un, sa mise, une mise décente, etc. Voici encore
-des phrases du langage révolutionnaire, qui ne
-me déplurent pas moins : aborder la question ; en
-dernière analyse ; traverser la vie.</p>
-
-<p>Dans l’ancienne société, éteinte ou dispersée, on
-entendait partout des exclamations qui exprimaient
-l’étonnement, la désolation, l’horreur ou l’enchantement
-et l’enthousiasme : tout était inconcevable,
-inouï, monstrueux, horrible, ou charmant et céleste.
-Lorsqu’on rencontrait quelqu’un auquel on avait fait
-fermer sa porte, on ne manquait jamais de lui protester
-qu’on était désespéré de ne s’être pas trouvé
-chez soi. Aujourd’hui, ces exagérations sont fort
-affaiblies ; les femmes surtout sont beaucoup plus
-froides, moins affectueuses, moins accueillantes.</p>
-
-<p>On ne soupait plus, parce que les usages n’étaient
-pas moins changés que la langue ; les spectacles ne
-finissaient qu’à onze heures du soir.</p>
-
-<p>Le souper jadis terminait la journée ; on ne craignait
-plus le mouvement et l’interruption des visites ;
-au lieu de compter les heures, on les oubliait, et l’on
-causait avec une parfaite liberté d’esprit, et par conséquent
-avec agrément.</p>
-
-<p>Autrefois, les soupers de Paris étaient renommés
-pour leur gaieté.</p>
-
-<p>Le grand seigneur qui invitait à un souper la
-femme d’un fermier général et celle d’un duc et pair
-les traitait avec les mêmes égards, le même respect.
-Lorsqu’on allait se mettre à table, le maître de la maison
-ne s’élançait point vers la personne la plus considérable
-pour l’entraîner au fond de la chambre, la
-faire passer en triomphe devant toutes les autres
-femmes, et la placer avec pompe à table à côté de
-lui. Les femmes d’abord sortaient toutes du salon ;
-celles qui étaient le plus près de la porte passaient
-les premières ; elles se faisaient entre elles quelques
-petits compliments, mais très courts, et qui ne retardaient
-nullement la marche. Tout le monde arrivé
-dans la salle à manger, on se plaçait à table à son
-gré, et le maître et la maîtresse de la maison trouvaient
-facilement le moyen d’engager les quatre
-femmes les plus distinguées de l’assemblée à se mettre
-à côté d’eux. Voilà des mœurs sociales et des manières
-véritablement polies, parce qu’elles obligent
-celles que l’on veut particulièrement honorer, et
-qu’elles ne blessent personne ; nous avons changé
-tout cela.</p>
-
-<p>Autrefois les femmes, après le dîner ou le souper,
-se levaient et sortaient de table pour se rincer la
-bouche ; même les princes du sang ne se permettaient
-pas, pour faire la même chose, de rester dans
-la salle à manger ; ils passaient dans une antichambre.
-Aujourd’hui, cette espèce de toilette se fait
-à table dans beaucoup de maisons. On voit des Français,
-assis à côté des femmes, se laver les mains
-et cracher dans un vase… C’est un spectacle bien étonnant
-pour leurs grands-pères et leurs grand’mères.</p>
-
-<p>Dans la bonne compagnie, jadis, les femmes étaient
-traitées par les hommes avec presque tous les usages
-respectueux prescrits pour les princesses du sang :
-ils ne leur parlaient en général qu’à la tierce personne ;
-ils ne se tutoyaient jamais entre eux devant
-elles ; et même, quelque liés qu’ils fussent avec leurs
-maris, leurs frères, etc., ils n’auraient jamais, en
-leur présence, désigné ces personnes par leurs noms
-tout court. Lorsqu’on leur adressait la parole, c’était
-toujours avec un son de voix moins élevé que celui
-qu’on avait avec des hommes. Cette nuance de respect
-avait une grâce qui ne peut se décrire. Toutes ces
-choses n’étaient plus d’usage à mon retour ; chaque
-homme pouvait dire :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">De soins plus importants mon âme est agitée.</div>
-</div>
-
-<p>De leur côté, les femmes n’étant plus traitées avec
-respect, avaient perdu la retenue qui doit les caractériser.</p>
-
-<p>Une chose qui me déplut particulièrement fut la
-suppression des couvre-pieds de chaises-longues. Je
-vis les dames les plus qualifiées et les plus à la mode
-de cette époque recevoir parées et couchées sur un
-canapé, et sans couvre-pieds. Il en résultait que le
-plus léger mouvement découvrait souvent leurs pieds
-et une partie de leurs jambes. Le manque de décence
-qui ôte toujours du charme, donnait à leur maintien
-et à leur tournure une véritable disgrâce.</p>
-
-<p>Mes visites me firent connaître le mauvais goût de
-ceux qui remeublèrent les hôtels et les palais abandonnés
-et dévastés. On plissait sur les murs les étoffes,
-au lieu de les étendre ; cela était beaucoup plus magnifique.
-On savait que la symétrie était bannie des
-jardins ; on en avait conclu que l’on devait aussi
-l’exclure des appartements, et l’on posait toutes les
-draperies au hasard. Ce désordre affecté donnait à
-tous les salons l’aspect le plus ridicule. Pour montrer
-que les nouvelles idées n’excluaient ni la grâce, ni
-la galanterie, les hommes et les femmes rattachaient
-les rideaux de leurs lits avec les attributs de l’amour,
-et transformaient en autels leurs tables de nuit.</p>
-
-<p>Après avoir passé quelque temps à Paris, je fis une
-infinité de courses à la campagne et dans les châteaux ;
-j’avoue qu’en général on trouvait beaucoup
-plus de popularité et de libéralité dans nos anciens
-châteaux. Je ne trouvai plus ces chapelles qui étaient
-jadis d’un si bon exemple pour les paysans. Je ne
-vis aller à l’église paroissiale que les dames ; les
-hommes n’y mettaient presque pas le pied ; et les
-paysans, pour les imiter, n’y allaient jamais. Je fus
-aussi scandalisée des fêtes qu’on leur donnait : le
-maître du château leur ouvrait ses jardins, avec la
-permission d’y inviter des cabaretiers, des traiteurs,
-auxquels ils achetaient les vins et les repas que nous
-leur donnions jadis avec tant de générosité, mais qui,
-distribués avec sagesse, prévenaient l’ivresse, les querelles,
-les scènes scandaleuses et souvent sanglantes
-qui en résultaient. Une chose encore qui me parut
-ridicule fut la morgue des dames de châteaux, qui,
-dans ces réjouissances, ne voulaient point danser avec
-les paysans. Je me rappelai qu’autrefois, à ces bals
-champêtres, nous ne voulions danser qu’avec eux, et
-que nous défendions aux hommes de notre société
-de nous inviter, en leur prescrivant de ne danser
-qu’avec des paysannes. Tout ceci n’est assurément
-point sans exception ; j’ai vu dès lors, dans les campagnes
-et dans les châteaux, exercer dans toute son
-étendue la charité de tout genre que j’admirais jadis.</p>
-
-<p>Madame de Montesson, ma tante, ne m’avait pas
-donné signe de vie dans les pays étrangers, quoique je
-fusse partie en fort bonne intelligence avec elle. Je
-la trouvai dans la plus grande faveur par sa liaison
-avec madame Bonaparte, femme du premier consul,
-qui lui avait fait rendre toute sa fortune. Cependant,
-j’allai la voir le surlendemain de mon arrivée ; je
-trouvai du monde chez elle ; elle me reçut avec une
-sécheresse qui alla jusqu’à l’impertinence ; elle parla
-beaucoup de madame Bonaparte et des déjeuners
-qu’elle lui donnait. Ma visite fut courte et silencieuse ;
-M. de Valence me reconduisit. Je lui dis, en m’en
-allant, que j’étais beaucoup trop vieille pour me laisser
-traiter ainsi, et que je ne reviendrais plus ; il
-excusa madame de Montesson, il me dit qu’elle serait
-mieux une autre fois ; qu’elle avait pris de l’humeur
-en voyant que je n’étais pas du tout vieillie ; que
-c’était un petit tort de femme qu’il fallait pardonner.</p>
-
-<p>J’étais établie dans la rue d’Enfer. Maradan vint
-me trouver, pour me prier de m’intéresser en faveur
-d’un jeune homme nommé M. Fiévée, auteur de deux
-romans intitulés, l’un <i>Frédéric</i>, et l’autre <i>la Dot de
-Suzette</i>, et qui était en prison pour ses opinions politiques ;
-je m’occupai avec ardeur du soin de lui
-faire rendre sa liberté, et j’eus le bonheur d’y réussir.</p>
-
-<p>Je ne restai que neuf mois dans la rue d’Enfer.
-Trouvant la vie de Paris trop chère, j’allai m’établir
-à Versailles, où je louai une petite maison dans
-l’avenue de Paris.</p>
-
-<p>Je fus assez malade à Versailles, et cependant je
-travaillai toujours : ma situation m’y forçait, et
-comme je n’en convenais qu’avec ma personne, on me
-faisait des remontrances sur ma déraison ; je fus
-très sérieusement malade pendant deux mois ; décidée
-à retourner à Paris, je sollicitai du gouvernement un
-logement ; on m’en donna un à l’Arsenal ; il était
-très beau et contigu à la bibliothèque ; le ministre
-Chaptal donna l’ordre de me prêter tous les livres
-que je demanderais, ce qui fut exécuté.</p>
-
-<p>Pendant les deux premières années de mon séjour
-à l’Arsenal, je continuai de travailler à la <i>Bibliothèque
-des Romans</i> ; ensuite, voulant finir sans distraction
-le roman de <i>la Duchesse de La Vallière</i>, que
-j’avais commencé, je cessai de travailler à la <i>Bibliothèque
-des Romans</i>, qui perdit alors ses souscripteurs.
-Un peu avant la publication de <i>Madame de La
-Vallière</i>, M. Fiévée, qui était en correspondance avec
-le premier consul, sachant que je n’avais fait aucune
-démarche auprès du chef du gouvernement, dit qu’il
-était décidé à lui écrire que je n’avais rien retrouvé
-en France et que je vivais absolument de mon travail ;
-je remerciai M. Fiévée, en le conjurant de ne
-point faire une telle démarche. M. Fiévée persista
-généreusement, et le fruit de sa lettre fut que le premier
-consul m’envoya M. de Rémusat, préfet du
-palais, pour me dire que le premier consul venait
-d’apprendre ma situation ; que, s’il l’avait sue, je n’y
-serais jamais restée, et qu’il me faisait demander ce
-qui pouvait me rendre heureuse ; je répondis que je
-vivais fort bien de mon travail, et que je ne demanderais
-jamais rien.</p>
-
-<p>Quelque temps après M. de Lavalette m’écrivit que
-le premier consul, devenu empereur, désirait que je
-lui écrivisse tous les quinze jours, sur la politique, les
-finances, la littérature, la morale, sur tout ce qui me
-passerait dans la tête. Je ne lui ai jamais écrit tous
-les quinze jours, ni sur la politique, ni sur les
-finances ; je ne lui ai jamais demandé une seule
-grâce pour moi ; je lui en ai demandé beaucoup pour
-d’autres ; il me les a presque toutes accordées sans
-m’écrire une seule ligne. J’ai su par M. de Talleyrand
-et par quelques autres personnes qu’il aimait beaucoup
-mes lettres, parce qu’il y trouvait de la raison,
-du naturel, et quelquefois de la gaieté.</p>
-
-<p>Je n’ai pas gardé de copie de ma correspondance
-avec l’empereur, mais j’ai conservé quelques notes
-morales et religieuses qui en faisaient partie.</p>
-
-<p>J’écrivis dans ce temps les <i>Mémoires de Dangeau</i>.
-Je fis cette lecture immense sur un manuscrit in-quarto
-en quarante et tant de volumes, copié d’après
-l’original in-folio, qui est dans la maison de Luynes.</p>
-
-<p>Cet abrégé est certainement l’ouvrage qui fait le
-mieux connaître la grandeur et la bonté de Louis XIV,
-et les mœurs du beau siècle où il a vécu ; mais il
-fallait la patience dont je suis capable pour entreprendre
-la lecture de ce prodigieux ouvrage ; il fallait
-avoir lu tous les mémoires connus du temps pour en
-faire un bon extrait, afin de ne pas tomber dans des
-répétitions fastidieuses ; il fallait encore, pour y joindre
-des notes utiles, avoir vécu à la cour et dans le
-grand monde, et connaître toutes les traditions de
-ce règne et celui de la régence. Je crois avoir rendu
-un important service à la littérature par ce prodigieux
-travail, qui, comme on le verra par la suite, a été
-double pour moi. J’ai mis neuf mois pour lire cet
-ouvrage, que je lisais constamment tous les soirs depuis
-onze heures jusqu’à trois ou quatre heures du
-matin. Ce travail fini, la permission de l’imprimer,
-sur laquelle j’avais dû compter, me fut positivement
-refusée. Je donnai mon manuscrit à l’empereur, en
-l’assurant que je ne gardais aucune espèce de copie,
-ce qui était parfaitement vrai.</p>
-
-<p>Quelques jours après je reçus de M. de Lavalette
-une lettre ainsi conçue :</p>
-
-<blockquote>
-<p>« Sa Majesté m’ordonne, madame, de vous prévenir
-qu’elle accepte l’offre que vous lui faites des mémoires
-manuscrits du marquis de Dangeau ; elle
-désire que je les lui envoie à Boulogne. Je vous prie,
-madame, de vouloir bien me les adresser promptement.</p>
-
-<p>« J’ai reçu aussi l’ordre de vous annoncer que Sa
-Majesté vous accorde une pension de six mille francs
-sur sa cassette.</p>
-
-<p>« Je me trouve heureux, madame, d’être, dans
-cette circonstance, l’organe des volontés de l’empereur,
-etc.</p>
-
-<p class="sign">« <span class="sc">Lavalette.</span> »</p>
-</blockquote>
-
-<p>En voyant que je ne pouvais faire imprimer les
-<i>Mémoires de Dangeau</i>, je saisis un moyen de prouver
-ma reconnaissance à l’empereur, en les lui offrant.
-Ainsi je fis ce don avec plaisir, puisqu’il m’acquittait
-de la pension que j’allais recevoir. L’empereur fit le
-plus grand cas de ces Mémoires ; je sus par M. de
-Talleyrand qu’il les lisait avec un extrême plaisir.</p>
-
-<p>Depuis quatre ou cinq ans, je voyais beaucoup plus
-de monde que je ne voulais. Parmi les étrangers,
-il y en eut un pour lequel je pris une amitié particulière ;
-ce fut un Polonais, M. le comte de Kosakoski.
-Persuadé que Napoléon rétablirait la dignité de son
-pays, il s’était attaché à lui par cette seule idée. Après
-la prise de Paris, il le suivit à Fontainebleau ; il ne
-le quitta qu’au moment où il monta en voiture pour
-aller à l’île d’Elbe. Tous ses biens avaient été confisqués.
-Il vit à Paris l’empereur de Russie, qui lui
-demanda s’il était vrai qu’il eût suivi Napoléon à Fontainebleau :
-« Oui, Sire, répondit M. de Kosakoski,
-et s’il m’eût demandé de le suivre, je l’aurais suivi
-sans hésiter. » L’empereur Alexandre loua cette réponse,
-et demanda à M. de Kosakoski ce qu’il désirait
-de lui. « Sire, répondit M. de Kosakoski, la restitution
-de mes biens en Pologne. — Ils vous seront
-rendus », reprit l’empereur. Et en effet l’empereur
-donna sur-le-champ des ordres, et tous les biens
-furent restitués.</p>
-
-<p>Une autre étrangère bien charmante, et qui a été
-pour moi remplie de bonté, est madame la duchesse
-de Courlande. L’impératrice Joséphine avait une
-énorme quantité de lettres de Bonaparte, écrites de
-sa main, adressées durant ses campagnes d’Italie, et
-pendant son séjour à Turin ; Joséphine avait oublié
-la cassette qui les renfermait ; un valet de chambre
-infidèle les recueillit et imagina de les offrir à madame
-de Courlande. Elle me confia ces lettres pour en
-prendre copie. Je les lus avec avidité et je les trouvai
-toutes différentes de ce que j’aurais imaginé.</p>
-
-<p>Voici un mot charmant que je trouvai dans une
-de ces lettres : Bonaparte reprochait à Joséphine la
-faiblesse et la frivolité de son caractère, et il ajoutait :
-« La nature t’a fait une âme de dentelle ; elle m’en
-a donné une d’acier. » Dans une autre lettre il montrait
-beaucoup de jalousie sur la société de Joséphine
-et surtout sur la quantité de jeunes muscadins qu’elle
-recevait journellement, et il lui ordonnait avec sévérité
-de les expulser tous. On voyait dans les lettres
-suivantes que Joséphine obéissait, mais qu’ensuite
-elle se plaignait continuellement de sa santé et de
-maux de nerfs ; alors Bonaparte imagina que l’ennui
-causait ce dérangement de santé et il lui manda qu’il
-aimait mieux être jaloux et souffrir que de la savoir
-malade et qu’il lui permettait de rappeler tous les
-muscadins.</p>
-
-<p>Elles étaient d’une écriture fort difficile à lire,
-mais cependant j’en vins parfaitement à bout ; ces
-lettres étaient spirituelles et touchantes. On n’y voyait
-point d’ambition et elles exprimaient une extrême
-sensibilité ; elles prouvaient que Bonaparte avait eu
-pour sa femme la passion la plus vive et la plus
-tendre.</p>
-
-<p>M. Fiévée était rentré en grâce. Napoléon lui donna
-une place d’auditeur qui le fit entrer au conseil.
-M. Fiévée me dit dans ce temps qu’il était étonné de
-l’esprit, de la finesse et de la bonhomie que l’empereur
-montrait au conseil ; on pouvait l’y contredire
-et même l’interrompre quand il parlait, sans
-qu’il eût l’air de le trouver mauvais ; c’est un fait
-qui rend plus coupables ceux qui l’entouraient d’habitude
-et qui n’osaient presque jamais lui dire la
-vérité.</p>
-
-<p>Dès les premiers temps de mon retour en France,
-M. de Cabre me fit faire connaissance avec madame
-Cabarus, jadis madame Tallien, et depuis madame
-de Caraman. Je la trouvai ce qu’elle est, belle, obligeante
-et aimable ; je trouvais aussi dans cette même
-personne celle qui a véritablement affranchi la France
-des fureurs de Robespierre ; quelqu’un contait que
-l’on avait donné à madame Bonaparte le surnom de
-Notre-Dame-des-Victoires ; M. de Valence dit qu’il
-fallait donner à madame Tallien celui de Notre-Dame-de-Bon-Secours.</p>
-
-<p>Le prince Jérôme, depuis roi de Westphalie, vint
-plusieurs fois me voir ; je lui trouvai les manières
-les plus agréables, une grande politesse, et une très
-aimable conversation.</p>
-
-<p>Je venais de finir un ouvrage commencé depuis
-longtemps, auquel j’avais mis tout le soin que pouvait
-faire valoir ce petit talent. C’était toutes les
-fleurs de la mythologie, peintes à la gouache, et de
-grandeur naturelle ; deux ou trois lignes tracées au
-bas de chaque plante en expliquaient la métamorphose.
-Souvent plusieurs plantes se trouvaient dans
-le même tableau peint sur papier vélin, entouré d’un
-encadrement qu’on appelle passe-partout. Le tout
-formait soixante-douze tableaux. Quelque temps
-après, ayant besoin d’argent, j’eus envie de les vendre.
-J’étais bien sûre qu’en les proposant au roi de
-Westphalie il les aurait achetés magnifiquement ;
-je trouvai le moyen de lui faire parler de cette collection
-comme étant faite par un artiste inconnu. Il
-eut envie de la voir ; l’idée et l’exécution lui plurent,
-et il en offrit six mille francs, ce qui fut accepté. Le
-roi de Westphalie, en apprenant qu’il avait acheté
-mon ouvrage, me fit d’obligeants reproches à ce sujet.
-Je répondis de manière à le convaincre que la délicatesse
-qui m’avait fait cacher mon nom ne me permettrait
-jamais de rien changer au marché conclu.</p>
-
-<p>Plusieurs années après, la reine de Westphalie, qui
-était à Meudon, me fit inviter à y aller ; j’y ai été plusieurs
-fois, et je me félicite d’avoir pu connaître cette
-princesse, charmante à tous égards, et dont la conduite
-comme épouse a été depuis si exemplaire et si
-parfaite.</p>
-
-<p>Je m’étais tracé des occupations qui furent toujours
-très réglées et très suivies. J’avais lu et relu tous
-les bons ouvrages, tous nos chefs-d’œuvre, je me jetai
-dans les livres curieux. Je fis alors une lecture nouvelle
-bien intéressante ; ce fut l’ouvrage de M. de
-Bonald intitulé <i>la Législation primitive</i>, ouvrage plein
-de talent, d’excellents principes et de génie.</p>
-
-<p>Quand le livre de M. Bonald parut, Napoléon était
-sur le trône depuis quelques années, et il avait eu la
-gloire de rétablir la religion et d’abattre la fausse
-philosophie. Les disciples de Voltaire et des autres
-n’osaient plus montrer leurs principes. La philosophie
-moderne était universellement décriée et méprisée.</p>
-
-<p>On aurait dû croire que la restauration aurait
-achevé d’anéantir la fausse philosophie, et le contraire
-est arrivé. C’est un fait qui donne lieu à des
-réflexions bien affligeantes.</p>
-
-<p><i>Le Génie du Christianisme</i>, de M. de Chateaubriand,
-parut deux ou trois ans avant <i>la Législation
-primitive</i> ; cet ouvrage fit une grande sensation, et il
-le méritait ; on y trouve d’admirables morceaux,
-entre autres le bel épisode d’Atala ; et cet ouvrage a
-fait beaucoup de bien à la religion, et par conséquent
-à la monarchie ; car la royauté légitime, ainsi que la
-morale, n’a de base véritablement solide que la religion.
-Celui des ouvrages de M. de Chateaubriand
-que j’admire le plus, c’est son <i>Itinéraire de Jérusalem</i> ;
-il y a dans ce voyage des descriptions délicieuses,
-et d’un bout à l’autre un sentiment religieux
-toujours vrai, toujours touchant.</p>
-
-<p>Je ne connaissais point M. de Chateaubriand, lorsqu’il
-m’envoya, quand il parut, <i>le Génie du Christianisme</i>,
-en m’écrivant le billet le plus obligeant.
-<i>Le Génie du Christianisme</i> fut, à son apparition, le
-sujet des louanges les mieux fondées et du dénigrement
-le plus injuste. Je défendis M. de Chateaubriand
-avec toute la vivacité dont je suis capable ; il avait
-contre lui les gens sans religion et les littérateurs
-envieux, qui formaient une multitude d’ennemis. Je
-savais avec certitude, par M. de Cabre, que M. de
-Chateaubriand était tout le contraire pour moi, ce
-qui ne m’a pas empêchée d’écrire dans ce sens à
-l’empereur, dans le temps où il fut si irrité contre
-lui par M. de Lavalette, chargé de ma correspondance
-avec l’empereur.</p>
-
-<p>Puisque je parle de la littérature, je dois consacrer
-un article à madame de Staël. Je ne l’ai critiquée
-dans mes ouvrages, que parce qu’elle a attaqué ouvertement
-dans les siens la morale et la religion. Madame
-de Staël eut le malheur d’être élevée dans
-l’admiration du phébus, de l’emphase, et du galimatias.
-Le premier ouvrage qui ait commencé la réputation
-de madame de Staël fut celui intitulé : <i>De l’influence
-des passions sur les nations et sur les individus.</i>
-Le but est de prouver l’utilité des passions ;
-c’était la doctrine des encyclopédistes, qui entourèrent
-l’enfance et la jeunesse de madame de Staël.</p>
-
-<p>Le premier roman de madame de Staël, <i>Delphine</i>,
-n’eut aucune espèce de succès. Celui de <i>Corinne</i>,
-ainsi que tous les ouvrages de madame de Staël, n’eut
-pas davantage le succès du débit ; car, malgré tous
-les efforts de ses amis, elle n’a jamais pu avoir le
-succès d’une seule édition enlevée en quelques jours
-par le public. Son second roman, <i>Corinne</i>, avec tous
-les défauts de style que l’auteur a toujours conservés,
-passe pour être son meilleur ouvrage : il manque d’invention,
-de vraisemblance et d’intérêt. L’héroïne,
-amante passionnée, n’aime ni son pays, ni sa famille ;
-elle brave toutes les bienséances et tous les usages
-reçus ; elle se livre avec fureur à une passion forcenée,
-et j’avoue qu’il me paraîtra toujours inexcusable
-de créer des héroïnes pour les peindre aussi extravagantes,
-et de nous les proposer comme modèles
-dignes de toute notre admiration.</p>
-
-<p>Madame de Staël sera toujours comptée au rang des
-femmes célèbres ; mais ses productions ne seront
-pas rangées parmi les ouvrages classiques, quoiqu’on
-y trouve souvent un esprit supérieur. Souvent, en
-pensant à elle, j’ai regretté sincèrement qu’elle n’eût
-pas été ma fille ou mon élève ; je lui aurais donné de
-bons principes littéraires, des idées justes et du naturel ;
-et, avec une telle éducation, l’esprit qu’elle avait
-et une âme généreuse, elle eût été une personne accomplie
-et la femme auteur la plus justement célèbre
-de notre temps.</p>
-
-<p>Pendant mon séjour à l’Arsenal, je passai un été
-à Sillery. Je ne revis pas sans une profonde émotion
-ce lieu où j’avais passé les plus heureuses années de
-ma première jeunesse. Je le trouvai bien déplorablement
-changé ; les superbes bois du Mesnil étaient
-coupés, ainsi que les beaux arbres de la cour ; une
-aile du château contenant la belle galerie et la chapelle
-était abattue ; les îles délicieuses et leurs charmantes
-fabriques, si obligeantes pour moi, faites par
-M. de Genlis, étaient détruites, et n’offraient que de
-tristes marécages ; le reste du château était démeublé ;
-les beaux parquets du rez-de-chaussée, qui avaient été
-refaits avec magnificence, en bois précieux, par madame
-la maréchale d’Estrées, avaient été arrachés par
-la rage révolutionnaire, parce qu’on y avait vu représentées
-des armoiries avec le bâton de maréchal de
-France. Je n’y retrouvai avec plaisir que la chambre
-où Henri IV avait couché trois nuits ; tous les vieux
-meubles y étaient encore ; le damas cramoisi qui les
-formait était si usé qu’il n’avait pu tenter la cupidité
-des révolutionnaires. Enfin je ne pouvais que m’attrister
-dans cette habitation, jadis si brillante et si
-belle, qu’un Anglais célèbre (M. Young), dans son
-voyage de France fait avant la révolution, dit qu’il
-n’a rien vu en France qui lui ait plu autant que
-Sillery. Je fis faire, dans l’église de la paroisse, un
-service funèbre pour mon mari, aussi magnifique
-qu’il est possible de le faire dans un village. Il fut
-annoncé au prône et pas un seul paysan ne manqua
-de s’y rendre. L’église fut tellement remplie, qu’une
-partie des paysans ne put y entrer et resta sous le
-porche et autour de l’église, et sans exception ils
-donnèrent à la quête, et perdirent une demi-journée
-de travail : il n’y a point de discours académique
-qui puisse valoir un tel éloge !</p>
-
-<p>Cependant à l’Arsenal, l’eau s’étant infiltrée dans
-les vieux murs de mon appartement, il arriva plusieurs
-accidents ; plusieurs parties du mur se détachèrent.
-Je demandai qu’on y fît les réparations nécessaires ;
-on me répondit que la Bibliothèque n’avait
-pas les fonds nécessaires : il fallut bien se résoudre
-à quitter l’Arsenal. Comme le gouvernement s’était
-engagé à me loger toute ma vie, et qu’il n’y avait
-pas de logement vacant à sa disposition qui pût me
-convenir, j’étais autorisée à demander une indemnité ;
-je ne la demandai que de huit mille francs.
-J’obtins sur-le-champ ces huit mille francs, et mon
-logement devenant tous les jours plus menaçant et
-plus périlleux, j’en sortis à la hâte. Je fus obligée
-de prendre, faute d’autre, un appartement très incommode,
-rue des Lions : il était assez grand, au premier,
-mais gothique, ridiculement distribué et fort
-malsain par l’humidité.</p>
-
-<p>Je vis beaucoup, dans cet hiver, M. le comte Amédée
-de Rochefort, parent de M. de Genlis, et que je
-n’avais pas vu depuis sa première jeunesse, où, étant
-à Belle-Chasse, je le fis entrer capitaine dans le régiment
-de M. le duc de Chartres ; il était devenu, depuis
-ce temps, aussi distingué par la perfection de sa
-conduite, que par la rare instruction qu’il avait acquise ;
-il avait passé tout le temps de la Terreur en
-France, mais dans un vieux château, dont il ne sortit
-pas une seule fois ; on l’y oublia, malgré sa naissance :
-il n’éprouva aucune espèce de persécution, et
-ce temps ne fut pas perdu pour lui ; il était enfermé
-avec un savant ecclésiastique. Le jeune Rochefort,
-qui avait beaucoup d’esprit, et qui avait fait d’excellentes
-études, savait très bien le latin, mais n’avait
-aucune connaissance du grec ; il conjura son compagnon
-d’infortune et de solitude de lui enseigner cette
-langue, et l’ardeur de son application lui fit faire
-les progrès les plus surprenants et les plus rapides ;
-il avait heureusement des livres, et se perfectionna
-dans l’italien et l’anglais ; il acquit, dans cette profonde
-retraite, plus d’instruction en dix-huit mois,
-que dans le cours ordinaire de la vie on n’en acquiert
-communément en cinq ou six années d’études. Ainsi,
-tandis que la révolution ruinait sa fortune, il s’enrichissait
-d’une autre manière, et il acquérait les biens
-que le sort ne peut ravir : exemple de sagesse et de
-courage bien digne d’être cité dans un jeune homme
-qui n’avait alors que dix-sept ans. Le comte de Rochefort,
-son père, avait été mon ami : je l’avais beaucoup
-vu à Sillery dans ma jeunesse ; c’est le seul homme
-sans exception, à ma connaissance, qui ait entretenu
-un long commerce de lettres avec Voltaire, sans devenir
-impie ; il avait des sentiments religieux que
-rien n’altéra jamais : il fallait, pour cela, un grand
-caractère ; il a transmis ses excellents principes à son
-fils, qui s’est toujours fait gloire de les suivre.</p>
-
-<p>J’ai toujours, depuis mon enfance, tendrement
-aimé M. de Sercey, plus jeune que moi de cinq ans ;
-je l’ai toute ma vie regardé comme un second père.</p>
-
-<p>Je vis aussi beaucoup plus souvent dans cet hiver
-M. de Sabran ; il est impossible de réunir plus de
-qualités aimables aux qualités les plus solides ; il y
-a dans son esprit un tour original qui lui donne, dans
-la conversation, des saillies heureuses que sa distraction
-habituelle rend plus piquantes et plus inattendues.
-Sa douceur dans la société n’a rien de fade, et
-elle sert à augmenter l’agrément des mots ingénieux
-que l’on peut citer de lui. Un jour que je lui disais
-qu’il était le seul homme véritablement distrait que
-je connusse, il me répondit : « Qu’en savez-vous ? »
-Ce mot si obligeant rappelle, par sa précision, la
-finesse de celui du maréchal de Luxembourg, qui,
-sachant que le prince d’Orange l’appelait le petit
-bossu, dit : « Bossu ! qu’en sait-il ? »</p>
-
-<p>Les années qui s’écoulent produisent peu de plaisirs
-réels, et beaucoup de pertes douloureuses ! Depuis
-l’année dont je viens de parler, j’ai vu mourir quatre
-personnes plus jeunes que moi et que je regretterai
-toujours : madame du Brosseron, M. de Treneuil,
-M. de Charbonnières et M. de Choiseul !… Ce dernier
-avait constamment donné à la famille royale les
-preuves de l’attachement le plus noble, le plus vrai et
-le plus désintéressé. Tout le monde connaît le mérite
-rare de M. de Choiseul comme savant et comme écrivain,
-son goût pour les arts, et ses talents charmants
-dans ce genre. Personne n’a jamais été plus aimable
-que lui dans la société : il était le modèle des anciennes
-grâces françaises, et celui de la politesse et
-du bon ton de l’ancienne cour ; il avait beaucoup
-voyagé, et toutes les choses intéressantes qu’il avait
-vues avaient dans sa bouche un intérêt de plus, par la
-manière dont il les racontait ; enfin, il est le premier
-grand seigneur de son temps qui ait prouvé que l’on
-peut à la fois montrer beaucoup d’habileté comme
-négociateur, et se distinguer avec éclat dans la carrière
-des sciences et des arts ; il est aussi le premier
-qui ait donné à un voyage le titre de pittoresque. Il a
-fait beaucoup de mauvais imitateurs de ce genre ;
-personne ne l’y a surpassé.</p>
-
-<p>Cependant nous approchions du temps où l’on
-allait voir une grande révolution ; Napoléon la prépara
-lui-même par sa folle expédition de Russie. Je
-parlerai avant d’arriver là sur une des choses qui
-m’intéressent le plus, l’éducation publique et l’éducation
-particulière. D’abord on éleva à la Jean-Jacques ;
-point de maîtres, point de leçons ; les enfants
-de la première jeunesse furent livrés à la nature ;
-et comme la nature n’apprend pas l’orthographe
-et encore moins le latin, on vit paraître tout à coup
-dans le monde des jeunes gens de l’ignorance la plus
-surprenante. Alors on se jeta dans une autre extrémité ;
-on surchargea les enfants d’instruction et
-d’études ; on voulut en faire des prodiges, surtout
-dans les sciences. La géométrie, la physique, la
-chimie étaient à la mode. On montait à cheval à l’anglaise ;
-on se déclarait gluckiste ou picciniste, on
-pouvait parler des expériences sur l’air fixe, etc. :
-cela s’appelait être bien élevé. A la révolution, on se
-précipita dans la politique ; tous les jeunes gens devinrent
-des hommes d’État. Depuis 1791 jusqu’en
-1796, toute éducation fut suspendue ; l’enfance respira ;
-on la laissa grandir sans l’inquiéter. Enfin on
-se rappela qu’il devait exister une foule d’adolescents
-auxquels on n’avait pas eu le temps d’apprendre à
-lire et à écrire. On nomma des professeurs qui
-n’eurent qu’un désir, celui de rendre leurs disciples
-aussi éloquents que les orateurs modernes de nos tribunes.</p>
-
-<p>Combien aujourd’hui l’on doit excuser les gens de
-trente à quarante ans qui n’ont pas le sens commun !
-Combien on doit admirer ceux de cet âge qui ont de
-bons principes et des idées justes !…</p>
-
-<p>Cependant on fit dans l’éducation publique une
-utile réforme. On changea les professeurs ; on mit à
-la tête des écoles un chef qui, par ses principes et
-ses talents, était digne de les relever ; mais la conscription
-vint détruire de si douces espérances.</p>
-
-<p>L’éducation des jeunes personnes a éprouvé aussi
-un nombre infini de vicissitudes. On n’a songé pendant
-longtemps qu’à leur donner les talents de la
-danse, de la musique et de la peinture, sans s’occuper
-le moins du monde de la culture de leur esprit.
-Après avoir employé douze ans à leur apprendre à se
-parer avec élégance, à danser avec grâce, à chanter et
-à jouer des instruments de la manière la plus brillante,
-on les mariait par ambition ou par pures convenances,
-et on les mettait dans le monde en leur
-disant gravement : Allez, soyez simples, sans prétention !
-n’ayez que des goûts solides et raisonnables ;
-ne séduisez personne, ce serait un crime ; et surtout
-soyez toujours insensibles aux louanges que vous recevrez
-sur votre figure et sur vos talents. On conçoit
-l’effet que peut produire cette belle exhortation sur
-une personne de seize ans, qui n’a jamais pu penser,
-dans les intervalles de ses occupations, qu’au bonheur
-et à la gloire d’obtenir de grands succès à un bal ou
-dans un concert. On passa de ce genre d’éducation à
-une autre extrémité. On voulut, pendant quelque
-temps, ne faire des jeunes personnes que de bonnes
-ménagères. On décida que les femmes ne doivent ni
-lire, ni écrire, ni cultiver les beaux-arts.</p>
-
-<p>Cependant ne serait-il pas fâcheux que mesdames
-de Grollier et Le Brun, que mademoiselle Lescot
-n’eussent jamais peint ; que madame de Mongeroux
-n’eût jamais joué du piano, et que quelques autres
-n’eussent jamais écrit ?</p>
-
-<p>Lorsqu’on eut fait en France tous les essais dont
-on vient de parler, les institutrices eurent ensuite
-la manie des sciences, les cuisinières même voulurent
-faire de leurs filles des grammairiennes. Enfin, après
-tant d’erreurs, le seul goût constant depuis trente-cinq
-ans, celui de la nouveauté, fera peut-être entrer
-dans la bonne route : puisse-t-on s’y fixer ! car l’éducation
-aura toujours la plus puissante influence sur
-les mœurs.</p>
-
-<p>Dans le siècle de Louis XIV et celui qui l’a précédé,
-on ne demandait point de l’adoration à sa fille,
-on n’était point jalouse de son attachement pour un
-mari, pour une belle-mère, pour des belles-sœurs,
-comme nous l’avons vu depuis et dans le moment
-actuel. Une mère ne sait-elle pas qu’elle élève sa fille
-pour une autre famille, et qu’elle ne jouira personnellement
-ni des vertus, ni du caractère qu’elle se
-plaît à former en se consacrant à l’éducation de cette
-enfant ?</p>
-
-<p>Les parents ne menaient point jadis dans la société
-des enfants de sept à huit ans ; on y menait même
-bien rarement une fille de quinze ou seize. Aujourd’hui
-on ne peut plus se séparer de ses enfants ; on
-en est idolâtre, on en est esclave ; ce qui n’empêche
-pas les veufs et les veuves de se remarier, et souvent
-de mettre une partie de leurs biens à fonds perdu.
-Autrefois des parents allaient souvent s’enfermer
-pour trois ou quatre ans dans un vieux château délabré,
-à cent lieues de Paris, afin d’y économiser la dot
-de leur fille, ou pour y amasser la somme nécessaire
-à l’établissement de leur fils. Aujourd’hui une mère
-tendre ne va passer que quelques mois dans ses
-terres, parce qu’on ne trouve point en province de
-bons maîtres de danse ou de piano. Autrefois, quand
-on bâtissait, on voulait bâtir pour deux ou trois cents
-ans ; on meublait la maison avec des tapisseries qui
-devaient durer autant que l’édifice ; on respectait
-ses plantations comme l’héritage de ses enfants ;
-c’étaient des bois sacrés. Aujourd’hui on coupe ses
-futaies, et on laisse à ses enfants des dettes, des
-tentures de papier, et des maisons neuves qui s’écroulent !…</p>
-
-<p>Je vais essayer d’égayer ce tableau par le détail des
-amusements de nos jours ; ils furent brillants et
-nobles dans la plus grande partie du siècle dernier.
-Il régnait alors une grande magnificence dans les
-maisons des princes, et même dans celles des particuliers
-riches ; on y donnait des fêtes, on y jouissait
-d’une parfaite liberté. Il y avait à Paris une grande
-quantité de maisons ouvertes. Dans les sociétés particulières
-on faisait de la musique, on jouait des proverbes ;
-ce qui était plus ingénieux et plus spirituel
-que de jouer des charades. Tout à coup les prétentions
-à l’esprit mirent les charades à la mode ; on fit
-pendant les hivers des cours de chimie, de physique,
-d’histoire naturelle ; on n’apprit rien, mais on retint
-quelques mots scientifiques ; les femmes prirent une
-teinte de pédanterie ; elles devinrent moins aimables,
-et se préparèrent ainsi à disserter un jour sur la politique.</p>
-
-<p>Une mode que nous avons toujours vue en France
-dans le grand monde, et qui vraisemblablement ne
-passera jamais, est celle de se plaindre, et d’affecter
-la lassitude de la dissipation et des plaisirs bruyants.
-A croire les gens du monde, on doit être persuadé
-qu’ils n’aspirent qu’à la retraite, et qu’une vie
-simple, champêtre et solitaire est l’unique objet de
-leurs désirs. Les femmes surtout sont inépuisables
-en gémissements et en phrases sentimentales et philosophiques,
-sur le bonheur de l’indépendance et de
-la tranquillité sédentaire. A les entendre, elles ne sont
-que des esclaves infortunées, forcées d’agir en tout
-malgré leur volonté secrète et contre leur inclination.
-Vont-elles au spectacle, elles en sont excédées, elles
-trouvent la Comédie Française insipide, l’Opéra ennuyeux.
-Cependant elles ont des loges, ou elles en
-empruntent sans cesse. Sont-elles invitées à un grand
-dîner : quelles lamentations sur la nécessité de se
-parer, et sur l’ennui mortel de la représentation ! et
-elles passent journellement trois ou quatre heures à
-leur toilette, et se ruinent en schalls, en habits et en
-chiffons. Reviennent-elles du bal ou d’une fête :
-quelle tristesse ! quel abattement ! quelles déclamations
-sur la cohue, la foule, les lumières, le chaud !
-quel dénigrement de la fête et de tout ce qui s’y est
-passé ! Néanmoins elles avaient demandé avec ardeur
-des billets et, dans les mêmes occasions, elles intrigueront
-toujours pour en avoir. Font-elles des visites :
-quelle désolation sur cet usage et sur la perte
-de temps qu’il cause ! et tous les matins elles sortent
-régulièrement et ne rentrent qu’à l’heure du dîner.
-Enfin, donnent-elles des assemblées et reçoivent-elles
-beaucoup de monde : quelles plaintes amères de la
-fatigue ! Quand on a des filles de quinze à seize ans,
-c’est pour elles qu’on va dans le monde et qu’on se
-trouve à toutes les fêtes, qu’on suit tous les bals. C’est
-pour elles qu’on se pare à peu près comme elles ;
-c’est pour elles qu’on leur fait mener un genre de
-vie qui ôte toute possibilité d’acquérir de vrais talents
-et une solide instruction. Il y a vingt-cinq ans les
-jeunes personnes à marier ne paraissaient jamais
-dans le monde ; elles n’allaient, durant le carnaval
-seulement, qu’à des bals d’enfants, qui commençaient
-à six heures et finissaient à dix.</p>
-
-<p>Les jeunes personnes jadis, et même celles qui
-étaient dans le monde depuis plusieurs années,
-allaient très rarement aux spectacles, parce qu’alors
-il fallait louer une loge entière. Les femmes, dans
-ce temps, étaient beaucoup plus sédentaires ; dans
-leur jeunesse, elles ne sortaient qu’avec leurs chaperons,
-et c’était surtout pour remplir des devoirs. Dans
-l’âge mûr, si elles étaient aimables, elles rassemblaient
-chez elles une société choisie, qui ne s’y réunissait
-que pour le seul plaisir de la conversation.
-Elles attiraient du monde sans aucuns frais, et
-n’étaient pas obligées de promettre de la musique et
-des charades. Aujourd’hui, ce qu’on appelle une
-soirée est un spectacle. On y trouve de tout, excepté
-de l’aisance, de la confiance, de la gaieté, de la conversation,
-et l’esprit de société.</p>
-
-<p>En général, aujourd’hui, les jeunes femmes attachent
-beaucoup trop d’importance à la parure, à la
-mode ; elles sont infiniment trop avides d’invitations
-et de spectacles ; elles ne se plaisent point assez chez
-elles ; de tels goûts ne promettent pour l’âge mûr ni
-des femmes aimables et sensées, ni d’excellentes
-mères de famille.</p>
-
-<p>La manie sentimentale dont je me suis moquée
-dans une de mes pièces du <i>Théâtre d’éducation</i> fut
-outrée sous l’empire, car on y vit des femmes porter
-des perruques, des ceintures, des bracelets, des bagues
-en cheveux. Nos grands-pères et nos grand’mères
-étaient bien loin de cette touchante prodigalité
-de cheveux. Cependant on lit sur ce sujet, dans les
-<i>Mémoires de d’Aubigné</i>, un trait qui mérite d’être
-rapporté. Durant les guerres du temps de Henri IV,
-d’Aubigné, dans une bataille, combattait corps à
-corps contre le capitaine Dubourg. Au plus fort de
-l’action, d’Aubigné s’aperçut qu’une arquebusade
-avait mis le feu à un bracelet de cheveux qu’il portait
-à son bras ; aussitôt, sans songer à l’avantage qu’il
-donnait à son adversaire, il ne s’occupa que du soin
-d’éteindre le feu et de sauver ce précieux bracelet,
-qui lui était plus cher que la liberté et la vie. Le capitaine
-Dubourg, touché de ce sentiment, le respecta ;
-il suspendit ses coups, baissa la pointe de son épée,
-et se mit à tracer sur le sable un globe surmonté
-d’une croix.</p>
-
-<p>Ces parures de cheveux contrastent d’une manière
-bien bizarre avec les souvenirs qui nous restent du
-temps de la plus grande décence qui eût existé en
-France, à la cour et à la ville, depuis la troisième
-race. Cet âge d’or de la civilisation fut le règne de
-Louis XIII ; aussi, jamais le peuple français n’a été
-plus religieux. Que d’aimables fondations dans ce
-temps ! l’Hôtel-Dieu, les Enfants-Trouvés, les Sœurs
-de la Charité. Toutes ces fondations furent l’ouvrage
-d’un homme, de Vincent de Paul, dont l’ardente
-charité s’étendit jusque sur des criminels, parce
-qu’ils étaient souffrants, les galériens, dont il voulut
-être l’aumônier, afin d’adoucir leur sort, de les soigner
-et de les convertir. Nul particulier n’a eu une
-telle influence sur le bonheur d’un aussi grand
-nombre d’individus ; l’imagination se confond en
-pensant au bien immense qu’il a fait par ses prédications,
-son dévouement, ses quêtes, par les secours
-envoyés aux victimes de la guerre, et par ses missions
-chez les infidèles pour le rachat des captifs chrétiens.
-Mais aussi, comme ce héros du christianisme fut
-secondé par l’esprit public de son siècle !</p>
-
-<p>La décence à la cour ne commença à s’affaiblir
-qu’après la régence d’Anne d’Autriche. Les femmes
-se décolletèrent davantage ; mais les veuves conservèrent
-toute la rigueur de leur costume, et les autres
-femmes, tous les usages de bienséance établis sous
-le règne précédent. Toutes les dames avaient, ou des
-demoiselles de compagnie, ou des brodeuses qui travaillaient
-toujours auprès d’elles. L’esprit de cet usage
-était de se mettre à l’abri de toute calomnie, en ne
-recevant jamais tête à tête un homme, quel que fût
-son âge. Aussi voyons-nous madame de Maintenon,
-dans ses lettres à madame de Caylus, âgée de trente-six
-ans, lui recommander de ne point abandonner
-cette prudente coutume, quoiqu’elle fût mère d’un
-jeune homme déjà dans le monde. Ce fut aussi une
-idée de décence qui fit établir pour les femmes l’usage
-de ne sortir en voiture qu’avec deux domestiques au
-moins, et le soir, avec un flambeau.</p>
-
-<p>Dans le siècle de Louis XIII et dans celui de
-Louis XIV, toutes les femmes qui se faisaient peindre
-ne donnaient de séance que pour leurs têtes ; le
-peintre prenait des modèles pour la gorge et la taille.
-Cette délicatesse de décence a fini à la mort de
-Louis XIV. A la chute du trône, toute espèce de décence
-fut abolie ; les femmes s’habillèrent en Vénus
-de Médicis ; les hommes les tutoyèrent, ce qui était
-fort naturel. Dans ces costumes transparents, on vit
-rarement des Grecques, mais on ne vit plus de Françaises ;
-toutes les grâces qui les avaient caractérisées
-jusque-là les abandonnèrent avec la pudeur.</p>
-
-<p>Le projet de l’expédition de Russie déplaisait à
-tout le monde, et même aux militaires qui, depuis,
-ont montré tant de valeur dans cette malheureuse
-campagne. On disait généralement que Napoléon,
-certain d’anéantir la Russie, était décidé à passer
-de là en Asie, pour aller conquérir la Chine ; on en
-donnait pour une des preuves une commande immense
-de bésicles qui fut effectivement faite, et qu’il
-emporta pour son armée, qui, disait-on, devait s’en
-servir pour se conserver la vue en traversant des
-déserts sablonneux ; une provision de fourrures eût
-été beaucoup plus utile.</p>
-
-<p>On ne concevait pas que Napoléon, parvenu alors à
-un tel degré de puissance et de gloire, pût concevoir
-des projets si gigantesques. Sa cour rappelait aux
-gens mêmes qui l’aimaient le moins, les plus beaux
-vers du premier acte de <i>Bérénice</i>.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Tes yeux ne sont-ils pas tout pleins de sa grandeur ?</div>
-<div class="verse"><b>. . . . . . . . . . . . . . . . . . .</b></div>
-<div class="verse">Ces aigles, ces faisceaux, ce peuple, cette armée,</div>
-<div class="verse i3">foule de rois, ces consuls, ce sénat,</div>
-<div class="verse"><b>. . . . . . . . . . . . . . . . . . .</b></div>
-
-<div class="verse stanza">Cette pourpre, cet or, qui rehaussait sa gloire,</div>
-<div class="verse">Et les lauriers encor, témoins de sa victoire ;</div>
-<div class="verse">Tous ces yeux qu’on voyait venir de toutes parts</div>
-<div class="verse">Confondre sur lui seul leurs avides regards.</div>
-</div>
-
-<p>On avait poussé l’esprit de conquête jusqu’à l’envahissement
-des coutumes et des cérémonies royales :
-enfin le ton d’une partie des grands personnages de
-cette cour présentait le contraste le plus étrange avec
-son éblouissante magnificence.</p>
-
-<p>Pendant les trois mois qui précédèrent le départ
-de Napoléon et de l’armée, mon petit-fils Anatole de
-Lavœstine venait souvent passer des matinées entières
-avec moi ; je ne l’ennuyais pas, et j’ai toujours
-trouvé un charme inexprimable à causer avec lui, et
-même à le regarder ; car sa charmante figure se compose
-des traits et de la physionomie de sa mère et
-de son grand-père, M. de Genlis, dont il a la belle
-taille ; il tient d’eux aussi la grâce de son esprit et
-la gaieté de son caractère ; je ne connais pas d’âme
-plus noble et plus sensible que la sienne ; il n’a jamais
-démenti, par aucun procédé, et par l’ensemble
-et les détails de sa conduite, la franchise et la loyauté
-qui le distinguent particulièrement. Dans un de ses
-moments de gaieté il imagina, sans m’en avoir prévenue,
-de m’amener le mardi gras une nombreuse
-mascarade composée de personnes que je ne connaissais
-que de nom, et parmi lesquelles se trouvait madame
-la duchesse de Bassano ; toute cette société,
-ayant à sa tête Anatole, fondit tout à coup dans ma
-chambre, à onze heures du soir : j’étais déshabillée
-et en bonnet de nuit, mais écrivant ; personne ne se
-démasqua, à l’exception d’Anatole, qui me répondit
-qu’il n’y avait point de voleurs dans la compagnie,
-car j’avais eu réellement peur en entendant le vacarme
-inattendu de cette mascarade lorsqu’elle entra
-chez moi. Tous les masques m’entourèrent pour me
-faire promettre de leur donner toute la soirée de la
-huitaine, en prenant l’engagement de revenir tous à
-visage découvert. J’y consentis : ensuite ils s’en
-allèrent sans avoir voulu se démasquer ; et, de très
-bonne foi, je n’appris que le lendemain les noms de
-tous ces personnages, qui revinrent au jour indiqué,
-avec un homme de plus, M. le duc de Bassano. La
-soirée fut très agréable.</p>
-
-<p>Les idées royalistes se rétablirent comme par miracle ;
-quant à moi, qui les ai toujours eues, je vis
-rentrer l’auguste famille des Bourbons avec une joie
-inexprimable.</p>
-
-<p>Cette révolution me procura le bonheur de revoir
-mes élèves, Mademoiselle et M. le duc d’Orléans ; l’un
-et l’autre me montrèrent, dans ces premières entrevues,
-l’émotion, l’attendrissement, la joie que je ressentais
-moi-même. Hélas ! il me manquait cependant
-dans cette réunion deux élèves chéris, M. le duc de
-Montpensier et son frère M. le comte de Beaujolais,
-tous deux morts dans l’exil.</p>
-
-<p>Au bout d’un quart d’heure de cette entrevue si
-touchante pour moi, M. le duc d’Orléans nous quitta
-en nous annonçant qu’il allait chercher madame la
-duchesse d’Orléans ; il vint presque aussitôt en la
-tenant par la main. Cette princesse s’avança, elle me
-fit l’honneur de m’embrasser, en me disant qu’elle
-désirait depuis longtemps me connaître, et elle
-ajouta : « Car il y a deux choses que j’aime passionnément,
-vos élèves et vos ouvrages. »</p>
-
-<p>Avec les Cent Jours l’annonce de l’arrivée de Bonaparte
-me jeta dans de nouvelles terreurs, et en inspira
-beaucoup à Paris ; on s’attendait à des combats, à
-du sang versé, à des vengeances ; il n’y eut rien de
-tout cela. En revenant en France, Bonaparte montra
-un courage qui fit perdre le souvenir de la déroute
-de Russie ; il entrait sans aucune suite dans les villes ;
-il se précipitait seul au milieu des multitudes de
-peuple assemblées pour le voir ; et sa tête était à
-prix. Cette conduite hardie, ce succès incompréhensible,
-sans armée, sans soldats, et d’un autre côté
-l’imprévoyance des ministres, tout se réunit pour
-favoriser son audace ; il annonça partout des sentiments
-pacifiques et généreux.</p>
-
-<p>Un enthousiasme universel éclatait dans Paris. Il y
-a une sorte de magie dans les choses audacieuses et
-extraordinaires. Les conquêtes et les victoires de l’empereur
-ne m’avaient point éblouie, mais toutes les
-circonstances qui accompagnèrent son retour me
-séduisirent, et j’admirai, dans cette occasion, son
-caractère et son triomphe.</p>
-
-<p>Je fis connaissance, dans ce même temps, avec
-deux personnes auxquelles je me suis fort attachée :
-madame la maréchale Moreau, et madame Récamier.</p>
-
-<p>Madame Récamier fut très assidue dans les visites
-qu’elle me rendit ; elle est charmante à voir, et plus
-charmante encore à connaître. Il y a tant de douceur
-dans son caractère, tant de calme dans son âme
-qu’elle a conservé presque toute la fraîcheur et le
-charme de sa première jeunesse. La dissipation dans
-laquelle elle a vécu lui a ôté toute capacité d’application
-pour les occupations sérieuses, bien que née avec
-beaucoup d’esprit. Cependant son indolence ne l’empêche
-pas de donner de tendres soins à l’éducation
-de deux jeunes personnes qu’elle élève. Je trouvai un
-grand plaisir à la seconder à cet égard ; nous convînmes
-que je donnerais des sujets de lettres à ces
-jeunes personnes ; que chacune m’écrirait deux fois
-la semaine, et que je leur renverrais leurs lettres corrigées ;
-ce qui a eu lieu durant six mois. Toutes les
-deux avaient de l’esprit et d’excellents sentiments ;
-elles ont parfaitement profité de mes leçons.</p>
-
-<p>Madame Récamier qui avait passé plusieurs mois
-à Coppet, chez madame de Staël, me conta un grand
-nombre de particularités sur la vie qu’on y menait.
-On s’assemblait les soirs autour d’une grande table,
-sur laquelle étaient posées autant d’écritoires et de
-feuilles de papier qu’il y avait de personnes ; on gardait
-un profond silence, et, au lieu de se parler, on
-s’écrivait ; on choisissait sa correspondance, et on se
-jetait réciproquement ses billets et ses réponses, qui
-ne se lisaient jamais que tout bas, c’est-à-dire seulement
-des yeux. On peut croire, sans jugements téméraires,
-que cette table mystérieuse a été le théâtre
-d’une quantité de déclarations qui n’étaient au fond
-que de la galanterie bien motivée par un tel usage.
-Je promis à madame Récamier d’écrire sa vie, dont
-j’ai fait en effet une nouvelle véritablement historique,
-assez longue, et que je crois intéressante ; je la lui
-ai donnée de mon écriture et n’en ai gardé aucune
-espèce de copie, ni de brouillon.</p>
-
-<p>L’exécrable attentat qui priva la France du duc de
-Berry, l’héritier du trône, eut lieu le 13 février 1820.
-Sa mort fut sublime ! La magnanimité, la sensibilité
-touchante, la piété et le courage qu’il montra dans
-ses derniers moments ne peuvent être exprimés. La
-consternation fut générale parmi le peuple et dans
-toutes les classes.</p>
-
-<p>Le célèbre Dupuytren et les autres chirurgiens qui
-firent l’ouverture de son corps dirent que, anatomiquement
-parlant, il était impossible qu’il eût pu survivre
-quelques minutes au coup mortel qu’il reçut. Il
-y survécut six heures et demie, avec toute sa tête et
-sa présence d’esprit jusqu’au dernier moment. C’est
-un miracle de la grâce divine. M. Dupuytren, qui a
-vu beaucoup souffrir et beaucoup mourir, n’a jamais
-rien observé d’aussi frappant et d’aussi sublime.
-Madame la duchesse de Berry montra dans cette
-occasion une sensibilité et une élévation d’âme qui
-achevèrent de lui gagner tous les cœurs. La douleur
-de toute la famille royale fut bien touchante.</p>
-
-<p>J’eus l’honneur de voir, dans les premiers jours de
-cette horrible catastrophe, mademoiselle d’Orléans
-ainsi que M. le duc d’Orléans : l’un et l’autre me
-contèrent une infinité de traits intéressants de la
-mort et des sentiments sublimes de monseigneur le
-duc de Berry. Les dames de madame la duchesse de
-Berry, qui accoururent dans ce moment fatal, étaient
-en habits de fête, parce qu’elles sortaient d’un bal ;
-elles étaient toutes couvertes de fleurs et de clinquants :
-elles entourèrent dans ces costumes le lit du
-prince à l’agonie, et la robe blanche de madame la
-duchesse de Berry, garnie de roses, fut trempée de
-sang ; les princesses mêmes en avaient des éclaboussures
-sur leurs vêtements. Pendant ce temps, à deux
-pas de cette scène d’horreur, l’opéra continuait : on
-chantait et on dansait ; quand dans le premier petit
-salon, où l’on établit d’abord le malheureux prince,
-on ouvrit une porte pour donner de l’air, on entendit
-distinctement l’orchestre et les voix.</p>
-
-<p>M. de Chateaubriand eut la bonté de m’envoyer
-une brochure qu’il fit après la mort de monseigneur
-le duc de Berry. Cet intéressant écrit est un monument
-précieux par les faits qu’il contient, par le talent
-et la pureté de principes qui ont illustré les ouvrages
-précédents du même auteur.</p>
-
-<p>Dans le cours de cette année, parurent les poésies
-de M. de Lamartine. Ce jeune homme n’avait que
-vingt-six ans ; il est aussi estimable par sa conduite
-que remarquable par son talent.</p>
-
-<p>Quant à ses poésies, on y trouve de l’esprit, de
-beaux vers et des sentiments religieux ; mais le fond
-de ses méditations est commun ; les regrets d’Young
-(dans ses <i>Nuits</i>) sur la mort de sa fille, sont plus purs
-et plus touchants.</p>
-
-<p>M. de Lamartine a fait beaucoup de lectures dans
-les salons, et l’on n’a pas manqué d’y applaudir.</p>
-
-<p>J’ai été frappée, ainsi que beaucoup d’autres personnes,
-du ridicule des noms donnés par les terroristes
-à différentes choses ; mais il faut convenir que
-cette espèce de ridicule a été portée beaucoup plus
-loin à quelques égards durant les dix années qui ont
-précédé la révolution, ce qui contrastait d’une étrange
-manière avec la pruderie que certaines femmes
-conservaient encore ; comme, par exemple, de ne
-jamais se permettre de prononcer le mot culotte, et
-cependant les mêmes personnes parlaient sans cesse
-des pet-en-l’air que les princes, dans leurs châteaux,
-permettaient de porter le matin jusqu’au dîner inclusivement.</p>
-
-<p>Les noms donnés à certaines couleurs n’étaient pas
-plus nobles ni plus raisonnables : caca dauphin, soupirs
-étouffés, etc. Toutes les femmes sans exception
-appelaient le gros nœud de ruban qui complétait leur
-parure, un parfait contentement ; le petit panier
-qu’on mettait le matin, une considération ; et le
-ruban qui nouait un bonnet négligé, un désespoir.</p>
-
-<p>Dans le siècle de Louis XIV, aucune de ces dénominations
-n’existait. Les noms mêmes de modes et
-de jeux avaient de la noblesse et de l’élégance : on
-jouait à l’anneau tournant, au papillon, au portique<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a> ;
-presque toutes les modes avaient des noms
-de batailles ou de personnages célèbres, et rappelaient
-des idées de gloire.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Qu’on a depuis appelé trou-madame.</p>
-
-<p class="sign">(Note de l’auteur).</p>
-</div>
-<p>Je fus très à la mode pendant l’hiver passé<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>,
-mais je n’eus ni l’envie ni la possibilité de répondre à
-toutes les avances qu’on voulut bien me faire. Mes
-éditions de réimpression consumaient un temps qui
-eût employé celui de dix littérateurs ordinaires, car
-aujourd’hui personne n’est laborieux. Le travail immense
-que je m’étais imposé me fatiguait un peu,
-parce qu’il était sans cesse interrompu par des multitudes
-de billets auxquels il fallait répondre, par des
-visites qui se multipliaient tous les jours, par le
-temps énorme que nous passions à dîner, et par celui
-que d’ailleurs j’étais obligée de donner souvent à
-M. de Valence, hors du dîner ; mais, avec de la persévérance
-et de l’activité, on peut suffire à tout.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> En 1820.</p>
-</div>
-<p>J’ai su, à n’en pouvoir douter, que madame la
-duchesse de Berry, et même feu monseigneur le duc
-de Berry, avaient daigné montrer quelque désir de me
-voir ; il m’eût été bien facile de profiter de cette
-bonté qui, malgré toute ma sauvagerie, m’eût procuré
-une grande satisfaction ; mais si j’eusse eu
-l’honneur d’approcher quelquefois de madame la
-duchesse de Berry, on m’aurait supposé, en dépit de
-ma caducité, des desseins ambitieux que, même à
-trente ans, j’aurais été bien incapable de former.
-Ainsi, pour me soustraire à de nouvelles fables, j’ai
-dû renoncer au bonheur de voir et d’entendre cette
-héroïne de la sensibilité, du courage et du malheur
-le plus tragique.</p>
-
-<p>Pour revenir à la rue Pigalle, je dois dire que j’ai
-toujours trouvé M. de Valence très modéré dans ses
-principes politiques : il voulait sincèrement la paix
-intérieure et le maintien de tout ce qui existait ; mais
-sa société n’était composée en général que de ceux
-qu’on appelait alors des libéraux ; et la mienne ne
-l’était que de ceux qu’on nommait ultras. Au milieu
-de tout cela, je vivais sans disputes, parce que je
-ne parlais point de politique, et qu’on ne m’adressait
-jamais un mot sur ce point. Parmi les personnes qui
-venaient chez M. de Valence je distinguai M. de
-Lacépède, homme d’un caractère si doux et si parfait,
-auquel on n’a pu reprocher, lorsqu’il avait une
-grande place, que d’être trop poli, reproche bien
-nouveau et bien honorable à un homme en place ;
-d’ailleurs cette politesse vient d’une âme bienveillante
-et généreuse : quand il était grand chancelier
-de la Légion d’honneur, il donnait de sa bourse des
-sommes considérables en pensions aux officiers malheureux
-de cette Légion, en leur faisant croire que
-ce bienfait leur était accordé par le gouvernement ;
-enfin il est savant et modeste et, ce qui est encore
-un titre auprès de moi, il aime passionnément la
-musique et compose avec beaucoup de talent.</p>
-
-<p>M. Villemain, qui n’a fait que des ouvrages sérieux
-et d’un goût sévère, est d’une vivacité qui contraste
-agréablement avec son esprit solide et réfléchi. Par
-un hasard singulier et romanesque, et par une confidence
-qu’il ne pouvait se dispenser de me faire,
-j’ai eu l’occasion de connaître avec une entière certitude
-qu’il n’est point d’âme plus sensible et plus
-désintéressée que la sienne. C’est une découverte
-qui m’enchantera toujours, quand elle sera relative
-à une personne dont on doit admirer les talents. Je
-n’en dirai pas davantage ; j’ai promis le secret sur
-les détails touchants qui expliquent ce fait.</p>
-
-<p>Je dînais souvent, chez M. de Valence, avec M. le
-duc de Bassano et, me trouvant plusieurs fois à table
-à côté de lui, nous avons beaucoup causé ensemble
-et j’ai été charmée de sa conversation. Il a toujours
-suivi constamment Napoléon dans ses campagnes,
-et il en a profité, en voyant toutes les choses curieuses
-et intéressantes qui se trouvaient dans les
-lieux qu’il a parcourus ; en suivant Napoléon, comme
-ministre et comme courtisan, il s’instruisait comme
-aurait pu le faire un littérateur ou un ami passionné
-des arts. Il rend compte avec une extrême justesse
-d’esprit de tout ce qu’il a vu ; il sait donner à ses
-descriptions un intérêt particulier, et l’on sent qu’elles
-sont parfaitement véridiques.</p>
-
-<p>Enfin je retrouvai encore cet hiver une ancienne
-connaissance d’émigration, M. Dampmartin, connu
-par quelques ouvrages historiques estimables ; sa conduite
-en Prusse a été bien noble et bien généreuse ;
-j’en ai déjà parlé : nous fûmes enchantés de nous revoir.
-Je ne connais pas de société plus douce et plus
-agréable que celle de M. Dampmartin ; et ceci est
-un grand éloge, lorsqu’on parle d’un homme qui
-pourrait avoir si justement des prétentions à l’esprit,
-c’est-à-dire le désir malheureux de briller dans la
-conversation.</p>
-
-<p>Je reçus, étant toujours chez M. de Valence, deux
-dames étrangères charmantes ; l’une madame la comtesse
-de Potocki, femme du comte François Potocki,
-et l’autre une Polonaise, madame la comtesse
-d’Orlofka. La première est petite-fille du prince de
-Ligne ; ce titre seul avait de l’intérêt pour moi ;
-d’ailleurs elle est très spirituelle, et elle a, ainsi que
-madame Orlofka, un naturel charmant ; il faut convenir
-que le naturel n’est très aimable que lorsqu’on
-y joint beaucoup d’esprit et la délicatesse qui l’empêche
-de dégénérer en niaiserie ou en grossièreté.
-M. Potocki est l’un des étrangers les plus instruits
-que j’aie connus, et sans aucune pédanterie ; je passai
-des heures fort agréables avec ces trois personnes.
-Je vis aussi deux Anglaises, qui m’arrivèrent sans
-aucune espèce de recommandation, et que je reçus
-uniquement sur leur bonne mine ; elles sont sœurs
-et s’appellent Clorinde et Georgina Byrne ; elles me
-parlèrent beaucoup de mes deux amies de Langolen,
-Éléonore Buttler et miss Ponsonby, qui sont toujours
-sur le sommet de leur montagne ; elles étaient
-menacées d’un grand malheur : miss Ponsonby est
-hydropique ; ainsi l’une des deux survivra à l’autre.
-Ces héroïnes de l’amitié, vivant depuis trente ans
-dans cette solitude, n’en ont pas découché une seule
-fois.</p>
-
-<p>J’appris avec plaisir qu’elles ne m’avaient point
-oubliée ; elles avaient toujours dans leur salon un
-petit portrait en miniature de mademoiselle d’Orléans,
-que je leur donnai, et mon profil en miniature
-aussi, dont ma nièce Henriette leur fit le sacrifice,
-et elles montrèrent à ces dames tous mes ouvrages
-magnifiquement reliés dans leur bibliothèque.</p>
-
-<p>Anatole de Montesquiou me fit un présent charmant :
-c’était un tapis pour mettre devant un lit ;
-ce tapis éblouissant est un paon tout entier empaillé
-à plat, il a son cou, ses ailes, sa belle queue ; cela
-est superbe et d’un agrément infini. Comme il y a
-près d’un demi-siècle que j’ai renoncé à l’élégance,
-ce beau tapis serait fort déplacé dans ma chambre ;
-j’ai écrit à mademoiselle d’Orléans pour le lui offrir,
-en lui mandant que cette offre était une préférence
-et non un sacrifice ; car, en effet, si elle n’en eût
-pas voulu, je l’aurais sûrement donné à un autre ;
-mais cet hommage ne pouvait être mieux adressé
-qu’à mademoiselle d’Orléans, qui a toujours été
-d’une modestie, d’une simplicité remarquables, en
-possédant les avantages en tout genre qui pourraient
-donner de l’amour-propre ; j’aimais à penser qu’elle
-foulerait aux pieds chaque jour le symbole et l’attribut
-de l’orgueil.</p>
-
-<p>Je n’avais compté faire chez M. de Valence qu’un
-petit séjour de trois semaines, dans la seule intention
-d’être utile à mon petit-fils, en amenant M. de
-Valence à une conciliation ; cette affaire traînant en
-longueur, je restai beaucoup plus longtemps chez
-lui ; d’ailleurs M. de Valence avait pris pour moi ce
-sentiment passionné que les personnes sérieusement
-malades ont toujours eu pour moi ; ce fut ainsi que,
-dans ma jeunesse, madame la marquise de l’Aubépine,
-qui ne m’avait jamais montré que de la malveillance,
-devenue très malade, me fit écrire par son
-beau-père une lettre pathétique pour me conjurer
-d’aller la voir, afin, disait-elle, de lui donner la consolation
-de m’exprimer, avant de mourir, tous ses
-sentiments ; confondue de cette bizarrerie, je crus
-cependant devoir céder à cette fantaisie de malade,
-parce qu’elle était dans un état fort dangereux ; elle
-me reçut avec des transports inouïs, et me soutint
-qu’elle m’avait toujours aimée de préférence à tout ;
-comme je ne voulais pas la contrarier, j’eus l’air de
-la croire, et pendant deux mois je lui prodiguai les
-plus tendres soins ; elle recouvra la santé, retourna
-dans le grand monde, et m’oublia tellement qu’elle
-ne se fit même pas écrire chez moi. Depuis, dans
-l’émigration, madame Cohen, très malade d’une hydropisie
-incurable, prit pour moi la même affection,
-et m’offrit, comme je l’ai dit, un superbe écrin
-de pierreries pour m’engager à rester à Berlin. Je
-pourrais citer encore d’autres exemples de mon ascendant
-sur des malades, mais je ne parlerai plus
-que de M. de Valence ; il me répétait sans cesse que,
-si je l’abandonnais, il mourrait ; Bourdois, son médecin,
-me disait qu’il était dans un état dangereux,
-et je restai ; cependant, pour ne point lui être à
-charge, j’avais renvoyé ma femme de chambre ; je
-n’étais servie que par les personnes de sa maison,
-mais qui toutes étaient à mes ordres avec un zèle
-qui ne s’est jamais ralenti, car M. de Valence leur
-avait déclaré que celui qui me donnerait le moindre
-sujet de mécontentement serait renvoyé sur-le-champ ;
-je n’en ai point fait renvoyer et, tout au contraire,
-il en a conservé plusieurs à mon instante prière ;
-j’avais une demoiselle de compagnie, et je l’envoyais
-tous les jours prendre ses repas à une table d’hôte
-dans une maison attenant à la nôtre, et tenue par
-des personnes très distinguées, mais ruinées par la
-révolution. Quant à ma nourriture, sa partie la plus
-chère est dans mes déjeuners, et je me les fournissais
-moi-même. M. de Valence, pendant trois mois,
-fut assez malade pour se condamner lui-même à la
-diète la plus austère, et à ne plus se mettre à table ;
-alors, ne voulant pas que l’on fît une petite cuisine
-à part pour moi, j’allai avec ma demoiselle de compagnie
-dîner à la table d’hôte chez nos voisines ;
-j’y trouvai très bonne compagnie, une conversation
-fort agréable, et un beau jardin dont nous avions
-la jouissance, avant et après le dîner ; je n’ai jamais
-vu de table d’hôte si bien servie et d’aussi bon air
-en Allemagne, et dont les maîtresses de la maison
-fissent les honneurs avec tant de noblesse et d’agrément ;
-cet établissement dure toujours ; il mérite
-bien d’être recommandé aux étrangers.</p>
-
-<p>J’avais choisi un logement chez M. de Valence ;
-une vue admirable, un beau balcon, une très grande
-chambre me tentèrent ; mais cette chambre était au
-cinquième étage, ce qui désolait ceux qui venaient
-me voir ; car pour moi, je préfère toujours, à cause
-du grand air, les étages élevés, que je monte encore
-sans être essoufflée. Le pauvre M. de Montyon vint
-me voir dans cet appartement ; il avait quatre-vingt-huit
-ans et il était asthmatique ; il était dans un si
-terrible état en entrant dans ma chambre, que je
-crus qu’il allait y expirer ; cette visite, qui me fit
-tant de peur, me dégoûta entièrement de ce logement ;
-je descendis à l’entresol ; c’était un joli appartement
-composé de plusieurs pièces fort bien arrangées,
-mais les plafonds en étaient si bas qu’on
-y respirait à peine ; d’ailleurs la chambre à coucher
-était posée sur la voûte et j’avais au chevet de mon
-lit une pompe qui me réveillait à la pointe du jour ;
-les secousses données par cette pompe et celles des
-voitures qui passaient sous la voûte m’attaquèrent
-cruellement les nerfs et me firent perdre entièrement
-le sommeil. Je passais une grande partie de mes
-journées dans la chambre de M. de Valence.
-J’y étouffais et ma santé dépérissait visiblement ;
-portes et fenêtres en étaient hermétiquement fermées ;
-la santé de M. de Valence se rétablit pour quelque
-temps, grâce à l’habileté de M. Bourdois et à ma
-surveillance sur son régime ; il se remit à table ;
-bientôt il sortit pour aller passer ses soirées chez
-Robert, où l’on faisait très bonne chère, et où l’on
-jouait très gros jeu ; ce qui ne tarda pas à lui faire
-grand mal.</p>
-
-<p>Je fis faire mon portrait à l’huile et en grand par
-madame Chéradame, qui a un fort beau talent ; je
-suis représentée jusqu’aux genoux, écrivant pendant
-la nuit, ayant à côté de moi une lumière prête à
-s’éteindre et m’arrêtant, en voyant naître le jour ;
-cette idée est de Paméla ; je fis mettre sur la table,
-à côté de la lumière, un vase de fleurs, et enfin un
-seul livre, sur le revers duquel ce mot est écrit :
-Évangile ; parce qu’en effet la morale de tous mes
-ouvrages a toujours eu pour base les préceptes sacrés
-de ce livre divin. Il y a derrière moi une harpe
-dans l’ombre. J’avais beaucoup de répugnance à
-me faire peindre à mon âge, mais M. de Valence
-désirait mon portrait, et je le fis faire pour lui, avec
-d’autant plus de plaisir, que je voulais, avant de
-quitter sa maison, lui offrir quelque chose qui lui
-fût agréable, et je joignis à ce don une très belle
-miniature que j’avais encore, et dont il avait envie.</p>
-
-<p>M. de Valence, quoique toujours malade, se rendait
-régulièrement à la Chambre des pairs pour le
-procès de Louvel ; j’étais cruellement impatientée
-lorsque j’entendais un grand nombre de personnes
-qui avaient, comme tout le monde, la plus grande
-horreur du crime de ce scélérat, admirer néanmoins
-ses réponses et son impassibilité ; cette manie de
-s’extasier sur l’entier abrutissement des monstres est
-devenue très commune ; pour moi, je trouve fort
-simple qu’un athée du peuple, ennuyé du travail, de
-la misère et de son existence, incapable d’ailleurs de
-sentiment humain, voie sa fin avec indifférence, et
-soit même satisfait de rentrer, comme il le croit,
-dans le néant. D’ailleurs, cet infâme assassin trouve
-une sorte de plaisir dans l’étonnement qu’il cause ;
-il y a beaucoup de fanfaronnade dans son imbécile
-indifférence ; l’idée de surprendre tout ce qui l’entoure
-lui donne au plus haut degré le stoïcisme de
-l’athéisme et de la stupidité.</p>
-
-<p>Malgré l’ordonnance qui défendait les attroupements,
-il y en eut encore plusieurs, non du peuple,
-mais de presque tous les étudiants et les écoliers de
-Paris : le mépris de l’autorité royale me parut d’un
-bien mauvais augure. Au milieu de tout cela, ma
-santé se dérangeait beaucoup, mais je n’en travaillais
-pas moins ; et j’eus une peine très vive, celle de
-voir madame de Choiseul partir pour trois mois. Je
-craignais qu’elle ne prolongeât davantage son séjour
-en Franche-Comté, malheureusement je ne me trompais
-pas.</p>
-
-<p>Louvel fut condamné à mort : il se laissa défendre
-sans interrompre ses défenseurs. Il avait quelque espérance
-confuse qu’on pourrait lui faire grâce ; on
-s’extasiait toujours sur sa fermeté, on tâchait d’embellir
-ses réponses ; on aurait voulu pouvoir lui prêter
-des réponses romaines, tout cela sans mauvaise intention,
-mais par l’effet du goût naturel qu’on a depuis
-longtemps pour l’extraordinaire. Pour moi, je n’ai
-jamais vu dans cet assassin que le dernier degré
-d’une brutale insouciance mêlée à beaucoup de fanfaronnade.
-Après avoir appris son jugement, il demanda
-des draps fins, car il voulait passer une dernière
-bonne nuit et bien dormir. Je suis encore très persuadée
-qu’il espérait qu’une émeute le sauverait dans
-le chemin qu’il devait parcourir pour aller au supplice,
-et que, lorsqu’il fut sur l’échafaud, si on l’eût
-questionné encore dans ce moment, il aurait eu un
-langage bien différent. Je fus surprise qu’on eût omis
-de lui demander, dans l’interrogatoire, s’il ne s’était
-pas fait recevoir dans quelques sociétés particulières,
-d’autant plus qu’il avait voyagé en Allemagne ; et
-l’on sait qu’il y a dans ce pays des sociétés ténébreuses
-desquelles sont sortis plusieurs assassins,
-entre autres Sand.</p>
-
-<p>Louvel fut exécuté à six heures du soir. Malgré
-toutes ses rodomontades, il était d’une excessive
-pâleur et dans un grand abattement ; il y avait une
-foule immense pour le voir passer : tout le monde le
-regardait avec horreur. Arrivé au pied de l’échafaud,
-il était près de s’évanouir ; il fallut que deux personnes
-l’aidassent à y monter. Le soir, tout était parfaitement
-tranquille dans Paris.</p>
-
-<p>Après l’assassinat de monseigneur le duc de Berry
-vint une loi sur les élections, et ensuite une nouvelle
-conspiration contre toute la famille royale, qui produisit
-un grand procès qui occupa tout le monde
-exclusivement ; tout cela joint à la révolution d’Espagne,
-à celle de Naples, à celle qui semblait menacer
-tous les royaumes, acheva bien naturellement
-d’éteindre tout goût pour la littérature. Toutes mes
-entreprises de cette époque s’en ressentirent et je ne
-m’en étonnai pas.</p>
-
-<p>J’allais toujours chez madame de Montcalm, aussi
-souvent que me le permettaient mes nombreuses
-occupations. Je lui portai un jour pour l’amuser un
-gros volume de plantes peintes par moi que je venais
-d’achever. Ce manuscrit très précieux m’a coûté
-trente ans de recherches ; c’est un gros livre in-4<sup>o</sup>,
-contenant toutes les plantes coloriées dont il est parlé
-dans la <i>Bible</i> et dans les vies des saints, que j’appelle :
-1<sup>o</sup> <i>l’Herbier sacré</i> ; 2<sup>o</sup> <i>l’Herbier de la reconnaissance
-et de l’amitié</i>, contenant les plantes qui portent les
-noms de personnages fameux ; 3<sup>o</sup> <i>l’Herbier héraldique</i>,
-contenant toutes les armoiries de la noblesse
-française qui offrent une ou plusieurs plantes ; et
-4<sup>o</sup> <i>l’Herbier d’or</i>, toutes les plantes d’or dont il est
-parlé dans la fable et dans l’histoire. Je n’ai rien
-répété dans ce livre de ce que j’ai dit dans ma <i>Botanique
-historique et littéraire</i>, qui est imprimée : le
-travail de mon livre est tout autre chose : j’en ai dessiné
-et peint toute seule, sans aucune espèce d’aide,
-toutes les plantes, et en outre j’ai orné le texte d’une
-infinité de vignettes et de culs-de-lampe. J’oublie de
-dire qu’à <i>l’Herbier héraldique</i> je mis sur le revers
-des pages un grand nombre de devises anciennes
-tirées du règne végétal, et les ordres anciens qui en
-sont tirés aussi. Je crois que ce livre, pour toute
-grande bibliothèque, valait bien au moins 15,000 fr. ;
-tous ceux qui l’ont vu, et même des artistes, en
-furent charmés. M. le duc de Richelieu, qui le vit
-chez madame de Montcalm, en parut enchanté ; il
-se chargea d’en parler au roi pour sa bibliothèque
-particulière ; j’en demandai seulement 8,000 francs.
-J’aimais infiniment mieux qu’il restât entre les mains
-du roi de France, que de l’envoyer dans les pays
-étrangers (ce qui m’eût été si facile) pour une somme
-beaucoup plus forte. Je n’avais pas reçu la moindre
-marque de protection et de bienveillance de la cour ;
-cependant l’auteur de <i>Mademoiselle de Clermont</i>,
-d’<i>un Trait de la vie de Henri IV</i>, de <i>la Vie de Henri IV</i>,
-de trois romans historiques traduits dans toutes les
-langues, et dans lesquels, sous l’empire de Napoléon,
-je me suis plu à faire valoir, avec toute la portion de
-talent que le ciel m’a donnée, la race des Bourbons,
-l’auteur de plus de trente-cinq volumes sur l’éducation
-consacrés par près de quarante ans de succès,
-l’auteur qui a combattu pour la cause de la religion,
-et enfin l’éditeur des <i>Mémoires de Dangeau</i> et des
-nouvelles réimpressions épurées que je donnais alors
-au public, ce faible champion de la bonne cause,
-mais si courageux et si persévérant jusque dans la
-débilité de l’âge, et ayant élevé avec tant de succès
-trois princes et une princesse du sang, cet auteur,
-dis-je, méritait aussi bien une marque de protection
-du gouvernement que tant d’autres qui en ont obtenu
-si facilement. Le roi a daigné accepter cet hommage ;
-je sais qu’il a lu ce volume avec plaisir (et son suffrage
-est si précieux !), qu’il a gardé ce manuscrit
-plusieurs jours sur sa table, et qu’ensuite il l’a fait
-mettre dans sa bibliothèque particulière dans laquelle
-on ne peut entrer que par billet, et dont
-M. Valery, homme de lettres distingué, est le conservateur.</p>
-
-<p>J’allais toujours faire ma cour à S. A. S. mademoiselle
-d’Orléans, qui est toujours aussi bonne et aussi
-tendre pour moi ; je vis là le petit prince de Joinville,
-qui n’avait que deux ans, et qui parlait aussi distinctement
-et aussi bien qu’un enfant de six ou sept ; il
-était d’ailleurs aussi obligeant qu’intelligent et beau ;
-en tout, la famille de M. le duc d’Orléans est véritablement
-la plus intéressante que je connaisse ; elle
-est charmante par les figures, les qualités naturelles,
-et l’éducation, et enfin par l’attachement mutuel des
-parents et des enfants. Je m’applaudis d’avoir proposé
-à M. le duc d’Orléans madame Mallet pour institutrice
-des jeunes princesses ses filles. Madame Mallet,
-par ses vertus et ses talents, est bien digne d’être
-dirigée par une princesse d’un aussi rare mérite que
-S. A. R. madame la duchesse d’Orléans ; elle a tout
-ce qu’il faut pour bien concevoir les ordres qu’elle
-en reçoit, et pour les exécuter avec une parfaite exactitude.
-C’est mademoiselle d’Orléans qui, seule, enseigne
-à jouer de la harpe à l’aînée de ses nièces, la
-princesse Louise ; mademoiselle d’Orléans crut devoir
-à sa vieille maîtresse de harpe de lui faire entendre
-sa jeune écolière, et elle me fit assister à une des
-leçons, dont je fus charmée.</p>
-
-<p>Mademoiselle d’Orléans me fit l’honneur de
-m’écrire une charmante lettre en m’envoyant une
-très jolie pendule, qu’elle appelle une suppléante à
-ma vieille montre.</p>
-
-<p>Madame la maréchale Moreau me donna un superbe
-bénitier de cristal, orné de dorures et d’améthystes,
-etc. Chez M. de Valence, je fus obligée de
-renvoyer une femme de chambre incorrigible. Je fus
-servie à bâtons rompus par les gens de la maison qui,
-ayant beaucoup d’autres choses à faire, m’oubliaient
-sans cesse ; un soir on m’enferma, sans le vouloir,
-à la nuit, sans lumière, et pendant trois heures un
-quart. Je sonnai inutilement quatre fois ; je pris mon
-parti sans aucune impatience : je composai dans ma
-tête, je priai Dieu, je méditai, et je ne m’ennuyai
-point ; je fus délivrée de ma captivité par une visite.
-Je ne contai point cet incident à M. de Valence, afin
-de ne pas faire gronder ses gens, mais il en fut instruit
-quelques jours après, et rien de semblable ne
-s’est renouvelé depuis. Au contraire, j’étais servie
-par tous ses domestiques avec un zèle qui ne s’est
-jamais démenti jusqu’à mon départ ; il est vrai que je
-sus le reconnaître de manière à le redoubler encore,
-s’il eût été possible ; malheureusement M. de Valence,
-si facile à vivre dans la société, était un maître impérieux
-et violent ; il changeait très souvent de domestiques ;
-ce qui était fort cher pour moi par les pourboires
-continuels qu’il fallait sans cesse renouveler ;
-aussi quand j’employais tous mes soins à l’adoucir
-pour ses domestiques, il y avait un peu d’intérêt personnel
-dans ce bon caractère.</p>
-
-<p>Je dînai chez M. de Valence avec madame la princesse
-de Wagram, que je trouvai fort aimable, et qui
-fut pour moi d’une extrême affabilité ; elle me fit
-l’honneur de venir chez moi. Je suis toujours reconnaissante
-de ces marques honorables de bienveillance ;
-mais, à l’âge où je suis, je ressemble à ces
-voyageurs qui trouvent que ce n’est pas la peine de
-cultiver les bontés qu’on leur témoigne dans des lieux
-qu’ils vont quitter et qu’ils ne reverront jamais.</p>
-
-<p>Le jour où j’eus soixante-quinze ans accomplis, en
-remerciant Dieu qui, en prolongeant ainsi ma carrière,
-daignait me conserver une parfaite santé, une
-excellente vue qui s’était jusqu’alors passée de lunettes,
-l’ouïe que j’avais à vingt ans, de bonnes
-jambes, la mémoire et toutes mes facultés intellectuelles,
-je repassai sur tous les événements de ma vie,
-et je me confirmai dans l’opinion que j’avais depuis
-si longtemps, c’est qu’à l’exception de la perte de
-ceux que nous aimons, presque tous nos malheurs
-et toutes nos peines viennent toujours un peu de
-notre faute.</p>
-
-<p>On célébra à Saint-Denis l’anniversaire de la mort
-du malheureux duc de Berry ; et, malgré le mauvais
-temps, il y eut un monde énorme. Les ennemis de
-la monarchie auront beau faire, il y a dans la masse
-de la nation un grand fonds d’attachement pour la
-famille royale. On peut dire qu’il serait difficile de
-trouver dans une famille particulière plus de vertus
-et de bons exemples que, depuis la restauration, on
-en voit dans la famille royale. Madame, duchesse
-d’Angoulême, Madame, duchesse de Berry, par la
-pureté de leur vie et par leur conduite, sont des
-anges ; M. le duc d’Orléans est le modèle des époux
-et des pères ; madame la duchesse d’Orléans douairière
-était généralement admirée ; S. A. R. Madame
-la duchesse d’Orléans et mademoiselle d’Orléans sont
-révérées et chéries de tout ce qui les approche. Tout
-le monde rend justice à l’affabilité, aux qualités du
-cœur et à la bonté parfaite de M. le duc de Bourbon.
-Madame la duchesse d’Orléans se refusait tout personnellement
-pour donner aux pauvres, et pour soutenir
-les établissements de charité qu’elle avait fondés.
-La perfection de la vertu n’a dans aucun temps été
-contestée à madame la princesse de Condé. Si l’on
-était équitable, on bénirait universellement le ciel
-qui a rétabli dans ses droits une telle famille, et dont
-les ancêtres ont illustré la France en la rendant la
-première nation de l’Europe.</p>
-
-<p>Je dois réfuter ici quelques articles d’un ouvrage
-estimable à beaucoup d’égards, mais qui contient
-plusieurs choses inexactes et même fausses ; cet ouvrage
-est d’un M. Lemaire, qui n’est pas le latiniste.
-L’auteur de cette histoire raisonne souvent avec beaucoup
-de sens ; il paraît avoir de la modération et de
-bons sentiments ; on ne sent point en lui le projet
-de mentir ou d’exagérer ; mais il a été très mal informé
-d’une quantité de faits qu’il conte d’une manière
-inexacte, et souvent, comme je l’ai dit, tout à
-fait fausse, ce que je puis affirmer avec vérité comme
-témoin oculaire ; par exemple, le malheureux duc
-d’Orléans, père de mon élève, est sans cesse calomnié
-dans cet ouvrage. Voici un des mensonges qu’on y
-rapporte à son sujet ; celui-là suffira pour donner
-une idée des autres : on y dit que la principale cause
-de sa haine contre la cour vient du refus que l’on
-fit de la main de mademoiselle d’Orléans pour monseigneur
-le duc d’Angoulême. Toute la cour et tout
-le monde savent que ce mariage fut positivement
-arrêté peu de temps avant la révolution, que les
-paroles furent données, les compliments reçus, et
-que le mariage ne se fit pas sur-le-champ parce que
-les futurs époux n’avaient pas tout à fait l’âge fixé
-par les lois ; il leur manquait à l’un et à l’autre quelques
-mois pour atteindre cet âge ; mais l’entrevue fut
-faite, la chose publiée de part et d’autre ; et j’ai déjà
-dit que Monsieur, qui fut depuis Louis XVIII, me fit
-l’honneur de m’écrire pour me demander d’accorder
-une place de lectrice auprès de la princesse à une
-femme qui avait été attachée à son éducation ; car la
-princesse, en se mariant à douze ans, devait rester à
-Belle-Chasse jusqu’à seize pour y finir son éducation,
-et l’on m’avait donné la disposition de toutes les
-places subalternes de la maison. La révolution vint
-qui rompit tout.</p>
-
-<p>Je crois avoir peint les mœurs du siècle dernier
-dans <i>Adèle et Théodore</i>, dans mes romans, dans
-presque toutes mes nouvelles, entre autres <i>Mademoiselle
-de Clermont</i>, <i>Lindane et Valmire</i>, etc., etc. ;
-dans les <i>Souvenirs de Félicie</i> et dans <i>les Parvenus</i>,
-j’ai peint une partie des mœurs du <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle. Je
-promis de continuer dans ces Mémoires, et c’est ce
-que je fais sans humeur, sans regrets gothiques, mais
-avec la vérité et la plus parfaite exactitude, et le trait
-qu’on va lire fera connaître la politesse moderne.</p>
-
-<p>Étant toujours chez M. de Valence, je dînai, sur la
-fin de juin<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>, avec treize personnes, parmi lesquelles
-se trouvaient quatre pairs, quatre maréchaux de
-France et trois généraux ; il y avait parmi les pairs
-deux ducs. Je restai, avant le dîner, trois quarts
-d’heure dans le salon avec toute cette compagnie, qui
-fut, à sa manière, fort obligeante pour moi, et moi
-très accueillante pour elle. A dîner, on m’établit entre
-deux pairs : je n’eus pas la peine de faire les frais
-de la conversation, car ils ne parlèrent que politique,
-en s’adressant à ceux qui étaient vis-à-vis d’eux, à
-l’autre extrémité de la table. Après le dîner, nous rentrâmes
-dans le salon, et, tout de suite, au moment où
-je venais de m’asseoir, je vis avec surprise m’échapper
-tous les ducs et pairs et généraux ; chacun d’eux
-s’empara d’un fauteuil qu’il retourna et traîna à
-quatre ou cinq pas de moi ; ils formèrent avec ces
-fauteuils un rond parfait, mais je voyais les visages
-de l’autre moitié du cercle. Je crus d’abord qu’ils
-s’étaient mis là pour jouer à ces petits jeux de société
-dans lesquels il faut s’arranger ainsi ; ce qui me
-paraissait bien innocent et bien enfantin ; mais point
-du tout ; c’était pour agiter et discuter les questions
-d’État les plus épineuses : tous étaient devenus des
-orateurs véhéments ; ils criaient à tue-tête, s’interrompaient,
-se querellaient, s’enrouaient. C’était une
-véritable représentation de la Chambre des députés ;
-c’était bien pis, car il n’y avait pas de président.
-J’avais envie d’en usurper les fonctions, et de les
-rappeler à l’ordre ; mais je n’avais point de sonnette,
-et ma faible voix n’aurait pas été entendue. Cela
-dura plus d’une heure et demie ; au bout de ce temps
-je quittai le salon, charmée d’avoir reçu cette leçon
-des nouveaux usages du monde et de la nouvelle
-galanterie française, de cette politesse qui nous a
-rendus si fameux dans toute l’Europe. J’avoue que,
-jusqu’à ce moment, je n’avais sur toutes ces choses
-que des idées bien imparfaites.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> En 1821.</p>
-</div>
-<p>Avant la révolution, on voyait dans le monde deux
-espèces d’impertinents, l’impertinent de province et
-l’impertinent de cour ; le premier bruyant, confiant,
-bavard, parlant haut, souvent ridicule, toujours
-importun et déplacé ; ce caractère se confond avec
-celui de l’insolent, qui n’est autre chose que l’effronterie
-d’une impertinence habituelle et sans art. L’impertinent
-qui n’a pas vécu dans le grand monde et à
-la cour n’a été que rarement réprimé : il est actif.
-L’impertinent de cour est passif ; ce n’est point la
-vivacité qui le décèle, c’est le dédain ; il a tout le
-calme de l’insouciance, toute la distraction affectée
-du mépris ; tout en lui vous déplaît et vous blesse, et
-vous n’en pouvez rien citer de choquant. Ce n’est
-point avec la brusquerie qu’il vous repousse, c’est
-au contraire avec une politesse glaciale ; il n’est jamais
-offensant par ses réponses, ses discours, ou
-même par ses actions, mais il l’est à l’excès par son
-indolence, son sourire, son silence et toute l’expression
-de sa physionomie. Vous ne pouvez ni le supporter
-ni vous plaindre de lui. A quoi bon tant d’art ?
-A se rendre odieux et à se faire haïr ; ne vaudrait-il
-pas mieux plaire et se faire aimer ?</p>
-
-<p>On doit dire à la louange de l’ancienne noblesse
-qu’en général l’impertinence était plus rare dans sa
-classe que dans les autres et que, parmi les nobles,
-ceux mêmes qui pouvaient être impertinents avec
-leurs égaux ne l’étaient jamais avec leurs inférieurs.</p>
-
-<p>Oh ! le bon temps que celui où, lorsqu’on se rassemblait
-dans un salon, on ne songeait qu’à plaire
-et à s’amuser ! où l’on avait de la grâce, de la gaieté
-et toute la frivolité qui rend aimable, et qui repose
-le soir du poids de la journée et de la fatigue des
-affaires ! Aujourd’hui l’on n’est ni plus solide dans
-ses goûts, ni plus fidèle dans ses attachements, ni
-plus prudent dans sa conduite ; mais on se croit profond
-parce qu’on est lourd, et raisonnable parce
-qu’on est grave ; et, lorsqu’on est constamment ennuyeux,
-comme on s’estime ! comme on se trouve
-sage !… Quel est ce salon assiégé où l’on entre en
-foule, en tumulte ; où tout le monde entassé, pressé,
-se tient debout ; où les femmes ne peuvent trouver
-un siège ?… On vante l’esprit de la maîtresse de la
-maison ; mais à quoi lui sert-il ? Elle ne peut ni
-parler, ni entendre ; il est impossible de s’approcher
-d’elle. Un mannequin placé dans un fauteuil ferait
-aussi bien qu’elle les honneurs d’une telle soirée.
-Elle est condamnée à rester là jusqu’à trois heures
-du matin, et elle ira se coucher sans avoir pu apercevoir
-la moitié des gens qu’elle a reçus… C’est là
-une assemblée à l’anglaise ! Il faut convenir que les
-soirées à la française passées jadis au Palais-Royal,
-au Palais-Bourbon, au Temple, chez madame de
-Montesson, chez madame la maréchale de Luxembourg,
-chez madame la princesse de Beauvau, chez
-madame de Boufflers, madame de Puisieux, etc., valaient
-mieux que cela.</p>
-
-<p>Mais nous retrouverons sans doute les grâces françaises
-dans les sociétés particulières : point du tout,
-vous n’entendrez là que des dissertations, des déclamations
-et des disputes…</p>
-
-<p>Il n’y a rien de si effrayant que de voir les Français
-dépourvus de politesse, de galanterie et d’agréments.
-Quand ils sont sans grâce et sans gaieté,
-c’est une chose tellement contre nature, qu’il semble
-que l’on pourrait déclarer que la patrie est en danger.</p>
-
-<p>Je fis hommage à mademoiselle d’Orléans d’un
-beau présent qu’on venait de me faire, et dont voici
-l’histoire. Un grand seigneur de Turin, voulant, avant
-la Restauration, faire une chose agréable à l’empereur
-Napoléon, imagina d’envoyer au jeune prince
-qu’on appelait alors roi de Rome, une crèche en bois
-sculpté faite par un artiste de Turin, qui excelle dans
-ce genre de sculpture ; toutes les figures, un peu
-plus grandes que la longueur de la main, sont parfaites
-par le dessin, les draperies, les attitudes et l’expression ;
-on y voit l’enfant Jésus, la Vierge, dont le
-visage évangélique est admirable, saint Joseph, les
-trois Mages, le petit saint Jean, un ange, et jusqu’aux
-animaux qui étaient dans l’étable.</p>
-
-<p>Madame de Montesquiou, gouvernante alors du
-jeune prince, représenta qu’il était trop enfant pour
-lui donner une telle chose, et, comme elle montra
-un grand désir de la posséder, l’impératrice Marie-Louise
-lui en fit présent ; elle l’avait toujours soigneusement
-conservée, et enfin Anatole de Montesquiou
-l’obtint d’elle pour me la donner ; et trois ou
-quatre jours après, je la portai à mademoiselle d’Orléans,
-qui la reçut avec un très grand plaisir.</p>
-
-<p>Mes travaux furent alors suspendus par l’état toujours
-plus fâcheux de M. de Valence ; néanmoins,
-j’avais presque fini le plan de mon nouveau roman,
-<i>les Athées conséquents</i> ; j’y voulais peindre le modèle
-accompli d’une piété parfaite, et les consolations
-qu’on peut recevoir de ce sentiment sublime dans les
-souffrances les plus aiguës de l’âme ; j’y voulais
-peindre encore les différentes sortes d’irréligion et
-d’impiété.</p>
-
-<p>Je revoyais alors mes <i>Heures à l’usage des gens du
-monde et des jeunes personnes</i>, qui ont eu tant de
-succès dans les pays étrangers, et qui n’avaient jamais
-été imprimées en France. Dans cette nouvelle édition
-je ne leur donnai point ce titre ; elles furent revêtues
-de l’approbation de monseigneur l’archevêque de
-Paris.</p>
-
-<p>Je fis dans la même année les <i>Heures pour les prisonniers
-et pour les domestiques</i>, et je les donnai en
-pur don à un libraire.</p>
-
-<p>Malgré mon goût pour la retraite, il y eut cette
-année surtout un empressement si singulier de me
-voir, tant de personnes me firent demander à venir
-chez moi, qu’il me fut impossible de les refuser
-toutes.</p>
-
-<p>Le prince Paul de Wurtemberg, frère du roi régnant,
-me fit demander aussi à venir me voir ; on
-dit que jamais prince n’a eu plus d’esprit que lui ;
-c’est une chose assez rare, depuis le grand Condé,
-pour ne pas dédaigner d’en juger.</p>
-
-<p>M. Rothschild, un juif immensément riche, donna
-un grand bal le dernier jour du carnaval ; il y eut
-foule si prodigieuse, qu’il fut impossible de danser,
-mais d’ailleurs la magnificence était extrême ; ce qui
-a fait dire à l’un des convives de la fête que M. de
-Rothschild avait enterré la synagogue avec honneur.</p>
-
-<p>Tous les bals de cette année furent presque aussi
-nombreux ; on y allait pour s’y montrer, pour y
-étouffer, sans y trouver assez de place pour y danser :
-tout est tellement en décadence, qu’on ne sait même
-plus s’amuser.</p>
-
-<p>Au bal de madame d’Osmont on avait invité une
-telle multitude de personnes qu’on reconnut, en y
-réfléchissant, qu’il était impossible qu’elles entrassent
-toutes dans la maison ; on fut obligé d’en contremander
-un grand nombre, ce qui a été fait par
-des billets imprimés dans lesquels on priait de ne
-pas venir ; c’est une chose qui, je crois, n’a jamais
-eu d’exemple.</p>
-
-<p>Madame la duchesse d’Orléans douairière était,
-depuis quelque temps, dans un état qui donnait tout à
-craindre pour ses jours ; ses enfants allèrent s’établir
-à Ivry, dans le village dont cette princesse occupait
-la principale maison. Madame la duchesse d’Orléans
-ne leur proposa point d’appartement chez elle ; ils
-furent horriblement mal logés dans le village, où ils
-ne purent trouver que trois vilaines petites chambres.</p>
-
-<p>Madame la duchesse d’Orléans mourait de plusieurs
-maux devenus incurables : un cancer, une paralysie
-et l’hydropisie. Il est impossible de mourir avec
-plus de courage, de douceur et de piété. On disait
-que son cancer était venu de la maladresse d’un valet
-de chambre qui, en voulant prendre sur une tablette
-deux in-folio, en laissa tomber un sur le sein de la
-princesse ; on ajoutait que, dans la crainte d’affliger
-mortellement ce valet de chambre, et dans l’espoir
-que cet accident n’aurait point de suites, elle ne voulut
-ni se plaindre, ni appeler le secours de l’art, et
-qu’elle laissa enraciner le mal jusqu’au moment où
-il devint insupportable et sans ressource. Les gens
-du monde, en général, ne croient point à cet excès
-de bonté qui leur paraît hors de toute vraisemblance ;
-pour moi, par la connaissance que j’avais du caractère
-de la princesse, je fus très disposée à ajouter foi
-pleine et entière. Voici un fait dont je fus témoin,
-lorsque j’étais encore au Palais-Royal. Un jour, la
-princesse, étant à sa toilette, se frottait le dedans de
-l’oreille avec la tête d’une de ces longues épingles
-que les femmes employaient jadis dans leur coiffure ;
-dans ce moment, l’une de ses femmes de chambre
-passa derrière elle, et lui donna maladroitement un
-coup violent au bras, qui fit tellement enfoncer
-l’épingle dans l’oreille, qu’elle en perça le tympan ;
-la douleur fut excessive ; cependant la princesse ne
-fit pas une plainte, dans la seule crainte de faire de la
-peine à la femme de chambre qui l’avait involontairement
-blessée. On ne sut cet accident que plusieurs
-jours après, parce que la princesse, ne pouvant plus
-supporter les douleurs les plus aiguës, fit venir un
-chirurgien qui trouva l’oreille dans un état affreux ;
-elle en fut malade plus de dix ou douze jours.</p>
-
-<p>Madame la duchesse d’Orléans douairière termina
-sa carrière un samedi ; M. le duc d’Orléans, S. A. R.
-et mademoiselle d’Orléans la veillèrent durant les
-trois derniers jours de sa vie ; ils ne la quittèrent pas
-un seul instant : elle les traita avec tendresse, elle
-leur donna solennellement sa bénédiction ; quelques
-jours avant sa mort, elle refit son testament, qui est
-touchant, et par conséquent équitable et chrétien.</p>
-
-<p>M. le duc d’Orléans et mademoiselle d’Orléans
-furent sensiblement affligés ; j’allai à Neuilly. Je fus
-bien affectée du changement extrême de leurs figures ;
-on voyait sur leurs visages combien ils avaient souffert.
-M. le duc de Chartres avait la rougeole, mais
-de l’espèce la plus bénigne. Cet aimable enfant est
-si sensible qu’il fut aussi touché que frappé vivement
-lorsqu’il reçut la bénédiction de sa grand’mère ; tout
-se passa de la manière qui pouvait honorer le mieux
-la mémoire de la princesse. Le corps resta à Ivry dans
-une chapelle ardente ; il fut gardé par les dames
-d’honneur de S. A. R., de mademoiselle d’Orléans et
-de madame la duchesse de Bourbon.</p>
-
-<p>Monsieur et monseigneur le duc d’Angoulême annoncèrent
-qu’ils iraient à Ivry jeter de l’eau bénite
-sur le cercueil. Après la mort de la princesse, le roi
-reçut M. le duc d’Orléans ; il le traita avec une bonté
-particulière. Le corps de madame la duchesse d’Orléans
-fut porté à Dreux, dans la sépulture de M. le duc
-de Penthièvre, son père. M. le duc d’Orléans accompagna
-le convoi.</p>
-
-<p>En rentrant en France, la première pensée de
-S. A. S. madame la duchesse d’Orléans a été de remplir
-les devoirs sacrés de la nature et de la piété. Elle
-racheta, pour rétablir la sépulture de son père, ce qui
-avait été vendu de la collégiale de Dreux ; les travaux
-commencèrent aussitôt ; ils furent interrompus par
-les événements de 1815 ; mais on les reprit ensuite
-avec activité. Le chemin qui conduisait jadis à l’église
-n’existait plus ; la montagne abandonnée était devenue
-impraticable. On traça une nouvelle route parfaitement
-belle et facile ; on aplanit le sol sur lequel est
-posée la magnifique église que la piété filiale fait
-élever, et qui doit renfermer le tombeau de M. le duc
-de Penthièvre.</p>
-
-<p>L’église, qui ne doit être qu’une chapelle funéraire,
-est digne, par sa beauté, de la main qui l’a
-fait élever et qui en a posé la première pierre ; elle
-a cent pieds de long sur soixante de large, et son
-architecture réunit l’élégance à la majesté sévère qui
-convient à ce genre d’édifice.</p>
-
-<p>Le général Gérard, mari de ma petite-fille Rosamonde,
-avait acheté de M. de Valence la terre de
-Sillery pour la somme de 300.000 francs, sous la
-condition que si M. Gérard la revendait plus cher, il
-partagerait avec lui la moitié du profit. A la mort de
-M. le marquis de Puisieux, cette terre passa, par
-substitution, à mon beau-frère, le marquis de Genlis,
-qui, au bout de cinq ans, la vendit dix-huit cent mille
-francs à M. Randon, financier. Madame la maréchale
-d’Estrées, fille unique de M. de Puisieux, en
-fit le retrait, et dans son testament, ayant institué le
-comte de Genlis son légataire universel, cette terre
-nous appartint, et M. de Genlis assura mon douaire
-de la manière la plus solide sur cette belle possession ;
-il y fit des embellissements admirables, entre autres,
-dans les jardins ; je crois avoir dit déjà que, profitant
-des belles eaux qui environnaient le château,
-et à travers lesquelles passait une jolie rivière, il
-fit autant d’îles que j’avais d’enfants et d’élèves, et
-auxquelles il donna leurs noms ; toutes ces îles charmantes,
-remplies de beaux arbustes et de fleurs,
-aboutissaient par des ponts élégants à une grande île
-magnifique qui portait mon nom : et l’on y trouvait
-un superbe pavillon dans lequel était mon buste en
-marbre sur un piédestal ; M. de Genlis avait fait
-graver des vers de sa composition que je ne crois
-pas avoir cités, les voici :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Toi qui fais ma félicité,</div>
-<div class="verse">Mon cœur, pour toi toujours le même,</div>
-<div class="verse">Veut que les traits de ce qu’il aime,</div>
-<div class="verse">Passent à l’immortalité.</div>
-</div>
-
-<p>Ma fille, à laquelle passa cette terre, céda généreusement
-tous les droits qu’elle y avait à M. de Valence.
-Quand j’y retournai en revenant des pays étrangers,
-quel serrement de cœur j’éprouvai en voyant
-un vilain marais à la place des belles îles détruites,
-et la majestueuse galerie du château et la superbe
-chapelle abattues !</p>
-
-<p>Il y a longtemps que j’ai fait une singulière remarque.
-Je savais, avant la révolution, tous les cris
-des marchands des rues de Paris ; on pouvait les
-noter, car ils sont tous des espèces de chants ; j’avais
-observé que ces chants étaient extrêmement gais, et
-que, par une conséquence naturelle, ils étaient presque
-tous en ton majeur. Depuis la révolution, en
-rentrant en France, je reconnus avec surprise que
-ces cris que, depuis mon enfance, je n’avais jamais
-vu changer, n’étaient plus du tout les mêmes, et
-que de plus ils étaient à peine intelligibles, excessivement
-tristes et lugubres, et presque tous en ton
-mineur… Après y avoir réfléchi, voici comment j’explique
-cette singularité ; ce changement a dû s’opérer
-durant les années effroyables du règne de la terreur.
-Qu’on se figure s’il est possible qu’une marchande
-de pain d’épices, à côté d’une charrette remplie d’infortunés
-allant à l’échafaud, ait pu crier gaiement :
-V’là le plaisir, mesdames !… et que tous les autres
-marchands, au milieu de ces horribles spectacles,
-aient pu conserver leur accent joyeux. Peu à peu cet
-accent s’est altéré ; il est devenu sombre, confus, et il
-est resté lamentable. Cette observation est à la louange
-du peuple, car elle prouve mieux qu’aucun autre fait
-combien il était ému, troublé et sensible à la pitié.</p>
-
-<p>Je n’allai point cette année à la campagne, malgré
-les pressantes invitations de M. de Saulty, dont le
-beau château me plaît tant, et dont j’aime si sincèrement
-la respectable famille. J’aurais eu bien envie
-aussi d’aller à Bligny, chez Anatole de Montesquiou,
-et chez ma petite-fille Rosamonde ; mais je ne pouvais
-songer à faire des courses d’amusement, dans
-l’état de dépérissement où je voyais M. de Valence.
-Madame Récamier contribuait beaucoup à me dédommager
-de mon espèce de captivité ; elle venait
-me voir souvent, et plus je causais avec elle, plus
-je trouvais d’esprit et d’intérêt dans sa conversation.
-Si elle n’avait pas été aussi jolie et aussi célèbre par
-sa figure, elle serait mise au nombre des femmes les
-plus spirituelles de la société. Il est impossible d’avoir
-plus de délicatesse dans les sentiments et plus de
-finesse dans l’esprit ; elle me conta un jour qu’elle
-avait reçu le matin une lettre dont elle était avec
-raison extrêmement touchée ; cette petite histoire
-mérite d’être rapportée : la voici.</p>
-
-<p>Il y avait environ onze ans que madame Récamier,
-étant à sa fenêtre sur la rue, vit passer une femme
-qui jouait de la vielle, et qui ordonnait à une petite
-fille de cinq ans et demi de danser sous la fenêtre de
-madame Récamier. La petite fille obéit, mais d’un
-air honteux et en pleurant, ce qui attendrit tellement
-madame Récamier, qu’elle fit questionner la femme,
-qui répondit qu’elle n’était pas la mère de cette
-enfant, orpheline dès le berceau. Madame Récamier
-donna de l’argent à la femme, qui consentit à lui
-céder l’enfant, qui avait une petite figure angélique ;
-madame Récamier la mit chez une honnête lingère,
-où elle apprit sa religion, à lire, écrire, compter
-et coudre. Quand elle eut douze ans, madame Récamier
-la mit dans un couvent pour faire sa première
-communion, où elle resta quelques années ; ensuite
-la jeune personne demanda à y rester. Madame Récamier
-paya toujours sa pension et n’en entendit plus
-parler ; elle l’oublia. Mais elle venait d’en recevoir
-une lettre la plus touchante dans laquelle cette jeune
-personne, qui avait seize ans et demi, la remerciait
-avec la plus vive sensibilité de l’avoir retirée de la
-rue, et de lui avoir donné de l’éducation et de bons
-principes ; elle lui disait qu’elle était au comble du
-bonheur ; que son noviciat venait de finir, et qu’elle
-avait prononcé ses vœux le matin.</p>
-
-<p>Quand on songe à ce que cette enfant aurait été
-sans madame Récamier, et à ce qu’elle est, on ne
-saurait trop admirer cette excellente action.</p>
-
-<p>J’étais chargée d’une commission pour M. d’Aligre,
-pair de France ; et comme il s’agissait d’une bonne
-action, j’étais sûre d’être bien accueillie. Il vint
-chez moi à ce sujet, et écouta avec intérêt ce qu’on
-m’avait chargé de lui dire ; ensuite il me parla avec
-détail des établissements de charité qu’il comptait
-faire, entre autres, un hospice pour les mutilés. Je
-le priai d’y joindre une salle pour les pauvres enfants
-rachitiques bossus, ayant trouvé un moyen très
-simple de les redresser, en leur faisant tirer la corde
-d’une poulie à laquelle est un seau. J’ai eu cette
-invention d’après l’observation faite à la campagne
-qu’aucune servante tirant de l’eau depuis son enfance
-n’est bossue ; j’ai détaillé cette invention dans
-<i>les Leçons d’une gouvernante</i>. M. d’Aligre m’apprit
-qu’il possédait la terre de Saint-Aubin, qui appartenait
-jadis à mon père, et dans laquelle j’ai passé
-mon enfance jusqu’à ma douzième année. Je savais
-que cette terre avait passé entre les mains de M. de
-La Tour, intendant d’Aix ; mais j’ignorais qu’à sa
-mort sa fille, qui est aujourd’hui madame d’Aligre,
-en eût hérité ; on a bâti un nouveau château, on a
-abattu l’ancien, à l’exception d’une seule tour qui
-faisait partie de mon appartement, et dans laquelle
-je couchais. La tradition a conservé ce souvenir, et
-madame d’Aligre n’a pas voulu que cette tour fût
-abattue ; ce qui est d’autant plus aimable pour moi,
-que je n’ai eu ce détail que par hasard. C’était de
-cette tour que j’échappais à la vigilance de mademoiselle
-de Mars pour aller donner des leçons d’histoire
-de France aux petits polissons qui ont formé
-ma première école, et qui m’écoutaient au pied du
-mur, sur le bord d’un étang, tandis que je les
-haranguais du haut d’une terrasse. Je parlai beaucoup
-de Saint-Aubin à M. d’Aligre ; il m’assura qu’il
-y avait encore des vieillards qui se souvenaient de
-m’avoir vue ; j’espérais que parmi ces vieillards il
-se trouverait quelques-uns de mes disciples ; je crains
-bien qu’ils n’aient oublié mes leçons et les vers
-des tragédies de mademoiselle Barbier qu’ils déclamaient
-en patois bourguignon. Quant à moi, soixante-quatre
-ans écoulés depuis cette époque ne m’avaient
-rien fait oublier de ce qui regarde Saint-Aubin et
-Bourbon-Lancy. J’étonnai bien M. d’Aligre par ma
-mémoire à cet égard ; il me conjura d’aller dans
-le cours de l’automne prochain lui faire une visite
-à Saint-Aubin. Rien au monde ne m’eût été plus
-agréable ; mais les joies de la terre sont finies pour
-moi, et je suis bien persuadée que je n’aurai jamais
-celle-là. O que de sensations j’éprouverais, que de
-pensées à la fois douces et mélancoliques j’aurais
-en me retrouvant dans ces lieux chéris où s’écoula
-mon heureuse enfance ! Alors l’avenir était tout entier
-à moi ! J’étais loin de prévoir combien il serait
-orageux ! Que de regrets et de repentirs se mêleraient
-aux touchants souvenirs de ce temps de paix, d’innocence,
-d’espérance et de bonheur ! Combien de
-fois je répéterai que nous faisons nous-mêmes notre
-destinée, et que si la mienne n’a pas été plus heureuse,
-c’est que je l’ai gâtée par mon imprudence et
-par mes fautes. Ces idées sont tristes, mais elles
-donnent du courage ; qui oserait se plaindre des
-peines qu’on a méritées ? Au reste, malgré ces pénibles
-retours sur moi-même, je trouverais un charme
-infini à revoir Saint-Aubin. Mais cette idée s’anéantit
-auprès de celle du voyage de la Terre-Sainte ; car
-j’avais le projet formel d’en faire le pèlerinage sous
-quelques mois ; c’était là que tous mes vœux me
-transportaient. Je jouais presque tous les jours de la
-harpe, et un soir j’en jouais avec délices ; je commençai
-la composition (paroles et musique) du morceau
-que je voulais jouer dans la maison de David,
-si Dieu me faisait la grâce d’aller à Jérusalem.</p>
-
-<p>Il y avait plus de douze ans que je n’avais essayé
-de former un son, et je retrouvai une voix très juste
-et très douce, mais en chantant de la tête, ce que je
-ne faisais pas jadis ; ma grande et belle voix était
-tout à fait naturelle. Je trouvai tant de charme dans
-cette double composition, qu’il ne me fut possible
-de m’arracher de ma harpe qu’à trois heures et
-demie du matin.</p>
-
-<p>J’ai jadis assez bien observé et assez bien peint le
-monde et la cour du temps de ma jeunesse et de
-mon âge mûr. Il y avait alors dans la société des
-conversations charmantes, un ton parfait en général,
-de la grâce et des ridicules ; car les ridicules
-sont très remarquables où se trouvent un ton fixe et
-réputé bon, et un mauvais ton reconnu tel. Mais
-quand ces deux choses n’existent plus, il n’y a plus
-de ridicules ; on ne peut les apercevoir que par les
-souvenirs. Comme j’ai conservé toute ma mémoire,
-je suis aussi frappée de tout ce que je vois, de tout ce
-que j’entends, que si j’étais dans la société une
-jeune débutante née avec du goût et l’esprit d’observation ;
-rien ne me rappelle ce que j’ai vu dans mes
-beaux jours et tout me les fait regretter. On ne cause
-plus ; Labruyère a dit : « Conteur, mauvais caractère. »
-S’il vivait il trouverait un bien grand nombre
-de mauvais caractères ! Si douze ou quinze personnes
-sont rassemblées, ceux qui passent pour être aimables
-et spirituels (lorsqu’on ne parle pas politique)
-content tour à tour des histoires satiriques et burlesques ;
-les autres applaudissent par des éclats de
-rire si bruyants, que je frissonne toujours à la fin
-d’un récit, certaine d’avance que les voûtes du salon
-vont retentir avec un bruit qui a pour moi quelque
-chose d’effrayant. Les meilleurs conteurs sont ceux
-qui joignent à leurs récits la pantomime et une
-véhémente gesticulation. Quant à la conversation,
-elle est absolument nulle, on ne sait plus ce que
-c’est. Une chose encore à laquelle je ne m’accoutumerai
-jamais, c’est à la manière intrépide dont
-les hommes entrent et sortent d’un salon, et aux
-scènes qu’il faut essuyer à leur apparition et à leur
-départ ; ils viennent fondre sur vous pour vous
-souhaiter le bonjour ou le bonsoir et pour vous dire
-adieu. J’ai cherché la raison de cette singulière coutume
-et je crois l’avoir trouvée : beaucoup de gens,
-depuis la révolution, n’étaient pas accoutumés à venir
-s’établir jusque dans les salons ; lorsqu’ils y
-ont été admis, ils ont pensé qu’il fallait surtout ne
-pas avoir l’air embarrassé en y entrant et en s’y
-établissant ; alors ils se sont armés d’un mâle courage,
-et de là cette impétuosité et cet air d’assurance
-et de hardiesse, qui est devenu une habitude
-presque généralement adoptée par tous les gens
-même qui peuvent, sans étonnement, se trouver en
-bonne compagnie.</p>
-
-<p>J’ai aussi recherché l’origine des petits tabourets,
-que les maîtresses de maison mettent sous leurs
-pieds, et qu’elles font donner aux dames qu’elles
-considèrent le plus. Jadis les princesses du sang auraient
-cru manquer de politesse si elles eussent ainsi,
-dans un cercle, établi leurs pieds sur un de ces tabourets.
-Cette mode fut introduite sous le Directoire,
-s’accrédita sous le Consulat et devint universelle sous
-l’Empire.</p>
-
-<p>Après y avoir profondément réfléchi, je crois qu’on
-doit attribuer cette mode à celle des chaufferettes,
-qui élevaient aussi les pieds, et dont faisaient un
-usage journalier, et de tout temps, les femmes des
-classes inférieures de la société. Une très grande
-quantité de dames de ces classes, dont les maris
-firent fortune, parurent tout à coup dans le grand
-monde avec d’éclatantes parures de diamants et de
-magnifiques schalls de cachemire ; mais au milieu
-de cette pompe elles ne purent s’empêcher de regretter
-les chaufferettes, et pour se consoler de cette
-privation, elles imaginèrent ingénieusement de substituer
-aux chaufferettes les petits tabourets. J’ai
-trouvé de même l’origine de beaucoup d’autres usages
-nouveaux ! mais je n’en fais point ici mention, parce
-que j’en ai parlé dans mon <i>Dictionnaire des étiquettes</i>.</p>
-
-<p>Il y a un caractère que je n’ai jamais peint, mais
-qui est devenu très commun depuis la révolution ;
-ce sont les gens qui s’érigent en prophètes, et qui
-prétendent avoir prédit avec détail tous les événements
-les plus singuliers depuis la révolution ; à
-chaque chose nouvelle ils vous interpellent tout à
-coup en s’écriant : « Je vous l’avais dit, vous devez
-vous en souvenir ? » On ne s’en souvient jamais ;
-n’importe ; ils l’affirment, le soutiennent, et par
-politesse il faut se taire ! J’avoue que je n’ai guère
-cette urbanité, et que, lorsque l’on me demande
-ainsi à faux mon témoignage, je le refuse nettement ;
-j’y gagne de ne plus être interrogée sur ce
-point : on trouve assez d’autres personnes qui ont
-une mémoire plus complaisante.</p>
-
-<p>On convient bien généralement que la grâce et le
-bon goût ne sont plus aujourd’hui ce qu’ils étaient
-jadis ; mais on répète qu’au moins on trouve dans
-la société plus de naturel, comme s’il y avait de la
-grâce sans naturel. J’avoue que plusieurs années
-avant la révolution une grande dégénération se faisait
-remarquer dans le grand monde.</p>
-
-<p>Tandis que la philosophie moderne corrompait les
-mœurs et dénouait tous les liens de la société, elle
-mettait à la mode le langage de la sensibilité, mais
-dans un langage emphatique, un galimatias ridicule,
-qu’il fallait avoir l’air de comprendre, et dont personne
-n’était la dupe ; toutes les démonstrations qui
-ne prouvent rien, tous les discours affichaient la sensibilité
-la plus exaltée, presque toutes les actions sérieuses
-décelaient et prouvaient un profond égoïsme.
-Cette espèce d’affectation en entraîna beaucoup d’autres
-et donna à la fin de ce siècle un caractère de
-fausseté qui devint à peu près général. Ceux qui vantaient
-le plus les charmes de la solitude et de la vie
-champêtre n’aimaient que le monde et la dissipation.
-Les courtisans affectèrent de s’ennuyer à Versailles ;
-les dames qui avaient le plus désiré et sollicité
-des places à la cour se récriaient sans cesse sur
-l’ennui mortel d’aller faire leurs semaines. On intriguait
-pour se faire inviter à un bal remarquable, à
-une grande fête ; en même temps on se plaignait
-amèrement de ne pouvoir se dispenser d’y aller. Si
-l’on s’amusait dans une nombreuse société, on n’en
-convenait jamais ; les prétentions à la simplicité des
-goûts, à la solidité du caractère ne permettaient pas
-un tel aveu. Si, à un petit souper, à une partie particulière,
-arrangée dans une société intime, on s’ennuyait,
-on y affectait la plus grande gaieté, et pendant
-huit jours on ne parlait que de l’agrément de
-cet insipide souper. Il en était ainsi de tout : on
-affectait continuellement une ardente admiration pour
-les choses que l’on ne comprenait point et pour des
-arts qu’on était hors d’état de juger. On voyait des
-gens du monde qui ne sentaient pas la mesure des
-vers s’extasier en parlant de poésies qu’ils n’avaient
-jamais lues, et des admirateurs enthousiastes de Voltaire
-et de Rousseau, qui ne savaient ni le français
-ni l’orthographe, et qui n’auraient pas été capables
-d’écrire passablement un billet. Des littérateurs d’une
-complète ignorance en musique écrivaient et publiaient
-les plus ridicules dissertations sur le mérite
-musical des productions de Gluck et de Piccini. On
-se passionnait sans rien sentir, et, sans étude et sans
-connaissances, on jugeait tout hardiment et en dernier
-ressort. Cette affectation eut les plus funestes
-conséquences ; elle rendit l’esprit aussi faux que les
-caractères ; on adopta aveuglément toutes les opinions
-que l’on crut dominantes, et qui pouvaient
-donner une espèce de réputation, de quelque genre
-qu’elle fût. Jadis, dans le monde, on se contentait
-d’obtenir de la considération ; il ne fallait, pour cela,
-qu’une conduite sage et noble ; mais quinze ans
-plus tard, l’insipide estime fut abandonnée à la médiocrité ;
-on voulait de la gloire, ce qui préparait à
-vouloir des royaumes. On prit un jargon philosophique,
-c’est-à-dire pédantesque, souvent inintelligible
-et toujours frondeur. Au milieu des thèses sentimentales
-soutenues dans la société, on esquissa les
-droits de l’homme ; on vit naître, avec le galimatias,
-non les nobles idées d’une sage liberté, mais ce qu’on
-appela depuis les idées libérales. En même temps
-on se moqua de tout ; le scepticisme, sous le nom
-de persiflage, s’introduisit dans le grand monde.
-Cette affectation ne fut générale et à son comble que
-très peu de temps avant la révolution.</p>
-
-<p>Sous le règne de la terreur, l’affectation ne conservait
-que la déraison et l’emphase, mais d’ailleurs
-changeant de caractère elle devint atroce. On n’affecta
-plus que la férocité. Alors, tout fut bouleversé,
-le langage, les mœurs, la signification des mots,
-l’expression des sentiments, la louange, le blâme,
-les vices et les vertus ; la crainte, si timide jusqu’alors,
-quittant son maintien naturel, prit tout à
-coup un air menaçant ; des hommes qui n’étaient
-pas nés inhumains prêchèrent le meurtre pour
-échapper à la proscription ; la lâcheté cacha son
-épouvante sous un masque affreux souillé de sang !…</p>
-
-<p>Après le règne de la terreur jusqu’à la Restauration,
-il n’y eut point dans le grand monde d’affectation
-marquée. En général une ambition démesurée
-s’empara de tous les esprits ; on ne fut occupé que
-du soin de trouver les moyens d’obtenir des grades,
-des emplois lucratifs, de l’argent, des majorats, des
-royaumes. Les intrigues d’affaires suspendirent celles
-de l’amour et de la galanterie ; le désir de plaire
-céda au désir d’élever sa fortune ; les grâces françaises
-tombèrent en désuétude : il n’en resta plus
-qu’une tradition incertaine et dédaignée ; l’amitié
-ne fut plus qu’une association d’intérêts pécuniaires ;
-elle ne demanda ni soins, ni procédés tendres et délicats,
-mais des services solides et réciproques : elle
-fut un calcul, un marché.</p>
-
-<p>Nous avons vu une étrange affectation (dans quelques
-personnes), celle d’afficher avec aigreur, avec
-emportement, l’attachement le plus légitime, le plus
-vertueux et le mieux fondé ; sentiment devenu général,
-et qui devrait rétablir la paix et l’union dans la
-société. Ce zèle affecté, ou sincère, n’est pas selon
-la science. Je terminerai cet article par un trait d’histoire.
-Un courtisan d’Alexandre le Grand, dans l’intention
-d’être cité, se trouvant dans une nombreuse
-assemblée, y débitait d’un ton d’énergumène beaucoup
-d’extravagances qu’il croyait très flatteuses pour
-le monarque. Le sage Callisthène, qui l’écoutait, lui
-dit : « Si le roi t’entendait, il t’imposerait silence. »</p>
-
-<p>J’étais bien fâchée, depuis longtemps, d’avoir
-perdu la relation de mon voyage en Auvergne. Mademoiselle
-d’Orléans venait d’y acquérir une terre ;
-elle y fit un voyage, et j’aurais eu un grand plaisir à
-lui donner cette relation, qui contient tout ce qu’il
-y a de plus curieux à voir dans cette province.
-Comme je lui exprimai ce regret à son retour, elle
-m’apprit qu’elle avait une copie écrite de sa main de
-ce petit ouvrage ; elle eut la bonté de me le prêter,
-et je le relus avec beaucoup de curiosité.</p>
-
-<p>Je fis ce voyage au commencement de la révolution,
-et j’en revins par Lyon ; je connus à Clermont
-de quelle manière s’y prenaient les révolutionnaires
-pour se faire des partisans parmi le peuple. L’Auvergne
-était chrétienne et pieuse, et l’on n’attaquait
-point encore la religion. Cependant on avait établi
-un club à Clermont, et là, par un règlement particulier,
-tous les laboureurs y étaient reçus sans scrutin ;
-ce qui est absurde, car un laboureur peut fort
-bien être un ivrogne et un débauché, et, par conséquent,
-un mauvais homme. Les assignats qu’on établit
-dès le commencement de la révolution firent
-dans toutes les provinces un mauvais effet ; mais à
-Clermont, quand j’y étais, dès qu’un laboureur appartenait
-à la Société des amis de la constitution des
-assignats, il en recevait sur-le-champ l’argent sans
-aucune espèce de retenue. Je suppose que les amis
-de la constitution en agissaient ainsi dans toutes les
-autres provinces. Ces moyens secrets étaient plus
-efficaces que les discours pompeux et les harangues
-emphatiques.</p>
-
-<p>Voici un bien joli mot de S. A. R. Madame la duchesse
-de Berry ; je le tiens d’une personne qui a
-l’honneur de l’approcher, et qui le lui a entendu
-dire :</p>
-
-<p>Un garde forestier, pour se faire valoir et obtenir
-une récompense, un jour où M. le duc de Bordeaux
-devait se promener en voiture à Bagatelle, jour où
-l’on avait annoncé la route qu’il devait prendre, alla
-trouver madame de Gontaut, gouvernante du jeune
-prince, pour lui annoncer qu’en faisant sa ronde il
-avait découvert un assassin dans les broussailles,
-qu’il avait voulu l’arrêter, que l’assassin lui avait tiré
-un coup de fusil qui avait seulement blessé son cheval,
-qu’ensuite il s’était enfui, et que pour courir
-plus vite il avait jeté son fusil, etc. D’après cette
-histoire, on voulut détourner madame de Gontaut de
-mener le jeune prince sur cette route, et malgré
-toutes les représentations, elle eut le courage et la
-fermeté de faire toute la promenade annoncée. Quand
-on en rendit compte à madame la duchesse de Berry,
-cette princesse approuva la gouvernante en ajoutant :
-« M. le duc de Bordeaux ne doit jamais reculer,
-même à un an. »</p>
-
-<p>Cette prétendue conspiration était entièrement de
-l’invention du garde forestier, qui avoua tout au ministre
-de la police.</p>
-
-<p>M. le duc d’Orléans voulut bien m’amener M. le
-duc de Chartres pour me remercier de la dédicace
-des <i>Jeux champêtres</i>. M. le duc de Chartres joint
-une figure charmante à une raison très prématurée
-et au maintien le plus intéressant par la douceur et
-la modestie ; il avait alors onze ans, et je me rappellerai
-toujours qu’à peine âgé de six ans il écrivit,
-sous ma dictée, près d’une demi-page sans faire
-une faute d’orthographe et d’une très jolie écriture.</p>
-
-<p>M. le duc d’Orléans me dit, dans cette visite, qu’il
-avait hérité de la princesse sa mère d’un superbe
-tableau représentant, de grandeur naturelle et de la
-tête aux pieds, madame de Maintenon ; il m’engageait
-à l’aller voir. Je répondis seulement que je le connaissais,
-et je parlai d’autre chose. En effet, je connais
-ce tableau, puisqu’il m’a appartenu pendant sept
-ou huit ans. Après avoir donné au public le roman
-historique de <i>Madame de La Vallière</i>, une dame
-de la société, que je connaissais très peu alors (madame
-Dubrosseron), se passionna tellement pour cet
-ouvrage, qu’elle m’envoya en présent un beau portrait
-de madame de La Vallière, que, suivant mon
-ancienne coutume de tous les temps, je ne manquai
-pas de donner aussi. L’année d’ensuite je fis paraître
-<i>Madame de Maintenon</i>, et M. Crawford, qui avait
-une superbe collection de portraits originaux de personnages
-célèbres, m’envoya le magnifique portrait
-de madame de Maintenon ; je le gardai plusieurs
-années, tout le monde l’a vu et admiré dans mon
-salon. A la restauration, je me suis trouvée tout à
-coup sans pension, sans possibilité de vendre un
-ouvrage, parce qu’il n’y avait plus d’argent ; toute
-la littérature était suspendue. Réduite, pour vivre, à
-emprunter à des usuriers, j’étais fort embarrassée ;
-je proposai à M. Giroux, du Coq-Honoré (qui est à la
-fois un artiste distingué et l’un des plus honnêtes
-marchands de Paris), de m’acheter le tableau de madame
-de Maintenon ; M. Giroux me répondit que ce
-tableau était d’un très grand prix, mais non du genre
-de ceux dont il faisait l’acquisition ; il ajouta que
-madame la duchesse d’Orléans, la douairière, cherchait
-partout des portraits de personnes célèbres ;
-qu’en le lui faisant proposer elle l’achèterait sûrement ;
-il me conseilla d’en demander six mille francs,
-en m’assurant qu’il valait beaucoup plus. J’écrivis
-un petit billet à M. Folmont, en lui proposant pour
-madame la duchesse d’Orléans ce tableau, s’il était
-vrai qu’elle en désirât de ce genre, en citant tout ce
-que M. Giroux m’avait dit à ce sujet, et ne demandant
-que quatre mille francs. Sans faire examiner
-le tableau, on m’envoya sur-le-champ les quatre mille
-francs, et je donnai aussitôt ce beau portrait : voilà
-comment il a passé entre les mains de M. le duc
-d’Orléans, qui ne sait rien de ce détail.</p>
-
-<p>Je fus bouleversée, à cette époque, par la funeste
-nouvelle de la mort subite de madame la duchesse
-de Bourbon, qui mourut en une minute dans l’église
-de Sainte-Geneviève, étant sortie de chez elle en parfaite
-santé ; elle avait été la veille au Palais-Royal,
-où elle avait montré sa vivacité accoutumée. Elle
-portera devant Dieu d’immenses charités faites avec
-autant de soin que de constance. Je me rappelai avec
-attendrissement ses charmantes bontés pour moi, et
-j’éprouvai une espèce de remords de les avoir si peu
-cultivées depuis dix-huit mois. J’eus l’honneur de la
-rencontrer chez mademoiselle d’Orléans, quinze
-jours avant sa mort. Elle me fit les plus aimables
-reproches sans aucune aigreur et avec une grâce
-inexprimable. Le jour de ce fatal événement, on fit
-chez elle, rue de Varennes, à l’ancien hôtel de Monaco,
-la plus belle de toutes les oraisons funèbres.
-Ses domestiques regrettaient en elle la meilleure de
-toutes les maîtresses, et les pauvres qu’elle a établis
-dans son jardin se désolaient de la perte irréparable
-de leur bienfaitrice. Elle avait fait bâtir dans ce
-beau jardin deux hospices, l’un pour six vieilles
-femmes, l’autre pour seize convalescents sortant de
-l’Hôtel-Dieu ; charité aussi ingénieuse que touchante,
-parce que ces convalescents ne sont jamais assez bien
-rétablis pour pouvoir reprendre sans danger leurs travaux.
-Madame la duchesse de Bourbon leur prodiguait
-tous les soins nécessaires, en les fortifiant par
-une excellente nourriture, et en les accoutumant
-doucement, par gradation, à se remettre à un travail
-qu’ils faisaient à leur profit ; elle ne les renvoyait
-que lorsqu’ils étaient en parfaite santé. Ils
-emportaient une petite somme d’argent, et ils
-pouvaient compter sur la protection de la princesse.</p>
-
-<p>Madame la duchesse de Bourbon avait fait creuser
-dans son jardin un puits pour la commodité de ces
-hospices, et elle dit un jour qu’on la contrariait à
-ce sujet, en opposant mille obstacles à la constitution
-de ce puits, que rien ne la rebuterait, et qu’elle
-viendrait à bout de le faire (ce qui a été en effet). Mademoiselle
-Julie Gros, qui avait seize ans, et qui
-était présente à cet entretien, prit la parole et dit :
-« Je le crois bien, madame, il y a tant de verres
-d’eau dans un puits !… » Je ne connais pas de mot
-plus fin et plus délicat que celui-là.</p>
-
-<p>On ouvrit le testament de madame la duchesse de
-Bourbon ; elle y donne aux pauvres toutes les choses
-dont elle peut disposer ; elle charge mademoiselle
-d’Orléans de prendre soin de ses deux hospices.
-Elle ne pouvait confier cette bonne œuvre en de
-meilleures mains. Une chose bien frappante, c’est
-qu’elle a signé et fini ce testament le jour même de
-sa mort ; il est daté de ce jour, à dix heures du
-matin : elle sortit à dix heures et demie pour aller à
-l’église de Sainte-Geneviève, où elle mourut à une
-heure après midi.</p>
-
-<p>L’entresol où j’étais logée chez M. de Valence était
-une véritable caverne, par le manque de jour et d’air ;
-mais il avait de plus l’inconvénient d’un bruit affreux :
-j’avais deux pompes, une à la tête de mon lit,
-et l’autre au pied ; elles me réveillaient en sursaut
-dès le point du jour. J’étais encore tourmentée par
-le bruit de la porte cochère et de la voûte sur laquelle
-posait ma chambre à coucher ; enfin il fallait supporter
-aussi le vacarme continuel de l’écurie, des chevaux,
-des voitures, et le frottage du salon et des
-appartements suspendus sur ma tête. Toutes ces
-choses troublaient, agitaient cruellement mon sommeil,
-et me donnaient, la nuit, de grandes crispations
-de nerfs ; cependant ma santé ne paraissait
-pas en souffrir, j’en étais quitte pour des convulsions
-nocturnes et des insomnies. Je restais par pitié
-pour l’état de M. de Valence, que j’aurais mis au
-désespoir en m’en allant ; il s’avançait chaque jour
-vers la tombe ; par une fantaisie de malade, M. de
-Valence, qui naturellement n’aimait point du tout
-la musique, me conjura de lui jouer de la harpe tous
-les jours, seulement deux ou trois heures. Enfin, se
-sentant très mal, il demanda son confesseur ; il se
-confessa pendant trois grands quarts d’heure, il demanda
-les sacrements, et il expira pendant l’extrême-onction.
-Je m’attendais à sa mort, que m’annonça,
-avec beaucoup de ménagement, le général Gérard.
-Cette nouvelle me glaça ! J’avais neuf ans de plus
-que lui, et il avait l’air si robuste ! L’affliction si
-vraie de mes petites-filles et de madame de Valence
-acheva de m’accabler.</p>
-
-<p>Je voulais me mettre dans un couvent, mais, dans
-tous ceux de Paris, ne trouvant pas un seul logement
-qui pût me convenir, je pris la résolution d’aller
-pour quelques mois m’établir à Tivoli, maison de
-santé si justement célèbre par son jardin, sa riante
-situation, ses bains si commodes et si bien servis,
-et pour la politesse et la parfaite honnêteté de ceux
-qui la gouvernent.</p>
-
-<p>Me disposant, au printemps, à partir pour Mantes,
-je fis mes adieux à tous mes amis, qui les reçurent
-avec tendresse, à leur manière : M. de Courchamp,
-avec sa grâce et son originalité ordinaires, me
-gronda ; M. Valery soupira sans se plaindre ; le chevalier
-d’Harmensen, ne se contraignant point tête-à-tête
-avec moi, s’attendrit et pleura ; madame de Choiseul
-me demanda mille fois avec vivacité de revenir
-bientôt ; Anatole de Montesquiou m’envoya de jolis
-vers ; quant à ma fille et mes petites-filles, elles
-allaient elles-mêmes partir pour la campagne et pour
-longtemps ; madame de Celles venait d’obtenir une
-place auprès de Son Altesse Royale madame la duchesse
-d’Orléans.</p>
-
-<p>J’arrivai à Mantes dans les premiers jours du
-printemps de 1824. La route de Paris à Mantes est
-charmante ; j’étais dans une bonne berline avec des
-chevaux de louage ; le voyage seul me fit beaucoup
-de bien ; j’arrivai à Mantes fort leste et en très bonne
-santé.</p>
-
-<p>Je fus enchantée de la ville de Mantes ; la cathédrale
-gothique est d’une grande beauté, les promenades
-sont ravissantes ; j’ai sous ma fenêtre un joli
-jardin qui appartient à la maison, et la plus belle
-vue du monde ; il y a dans cette maison une belle et
-grande salle de bains, et précisément vis-à-vis notre
-porte cochère un couvent de religieuses où l’on dit
-la messe tous les jours.</p>
-
-<p>Enfin je dîne ici à l’heure qui me convient ; j’y
-suis exactement le régime qui m’est bon ; je vis dans
-une douce et profonde solitude, et j’y quadruple, par
-la retraite, les derniers jours de mon existence.</p>
-
-<p>Ce fut sur la fin de mon premier séjour à Mantes,
-que notre roi Louis XVIII tomba peu à peu dans un
-état qui ne laissa plus d’espérance pour sa vie ;
-cependant l’habileté des médecins et des chirurgiens
-qui l’entouraient prolongea son existence d’une manière
-miraculeuse ; à force d’onguents, d’eaux spiritueuses,
-de quinquina, d’aromates, dont on imbibait
-son corps chaque jour, on parvenait à ranimer ses
-forces épuisées et défaillantes ; on peut dire que ce
-prince fut embaumé vivant. Au milieu de ses maux
-et de sa destruction visible, ce monarque, véritablement
-très chrétien, conserva une résignation, une présence
-d’esprit, un courage et une force d’âme véritablement
-admirables ; il vécut pour donner à l’Europe l’exemple
-de la patience et de la dignité dans le malheur, de la
-clémence, de la reconnaissance et de l’amitié sur le
-trône, unies au goût éclairé des arts et de la littérature.</p>
-
-<p>Je lisais dernièrement dans un journal la description
-du tombeau de Bonaparte à Sainte-Hélène ; on
-a pris les précautions les plus extraordinaires pour
-que le corps ne pût jamais être enlevé furtivement :
-on a mis ce corps à une profondeur immense dans la
-terre ; cette dépouille mortelle redoutée encore est
-barricadée par des barres de fer et de grosses pièces
-de bois, fortement croisées les unes sur les autres,
-etc., etc. Cet hommage souterrain vaut bien une pyramide
-fameuse et une épitaphe chargée des louanges
-banales et pompeuses que portent si souvent les
-pierres sépulcrales.</p>
-
-<p>Je fus obligée de faire un voyage à Paris pour mes
-mémoires, et ce fut avec beaucoup de regret que je
-m’arrachai de Mantes, dont l’excellent air, la solitude,
-la tranquillité parfaite et les personnes qui m’entouraient
-convenaient si bien à mon cœur et à ma santé.</p>
-
-<p>M. Ladvocat se chargea de tous mes arrangements
-momentanés ; il me trouva un joli logement rue de
-Chaillot dans l’enceinte de Paris, mais tellement à
-une de ses extrémités, qu’on peut se croire à la
-campagne. Je m’établis là dans une maison de santé
-chez le docteur Canuet, excellent médecin, dont
-la famille, bien digne de lui, est également aimable
-et respectable. La maison est agréablement située et
-composée de deux pavillons séparés par une jolie cour
-ombragée par des tilleuls ; de là quelques marches
-conduisent à un jardin ravissant, tout en arbres
-verts formant des allées couvertes et des berceaux ;
-je découvre de mes fenêtres une belle vue, mais qui
-pourtant ne vaut pas celle de Mantes. J’ai vu avec
-beaucoup d’intérêt les préparatifs des fêtes pour le
-sacre ; madame de Choiseul est venue me prendre et
-m’a conduite dans tous les lieux préparés déjà pour
-cette grande solennité. J’ai été particulièrement
-charmée de la décoration de la rue de Rivoli et de
-celle des Champs-Élysées ; j’ai entendu le bruit du
-feu d’artifice et j’ai joint mes vœux à ceux de tous
-les bons Français ; le nombre en est grand, car la
-joie paraissait être universelle. Le temps pour ce
-seul jour (celui de l’entrée du roi) a été remarquablement
-beau ; enfin, pour compléter ma satisfaction,
-S. A. R., Monseigneur le duc d’Orléans, a bien
-voulu m’envoyer une énorme provision de pain
-d’épices de Reims. Malgré ma tempérance naturelle,
-je n’ai pu résister à ce doux souvenir de ma
-jeunesse ; j’avais dîné, et j’ai mangé deux ou trois
-pains d’épice qui m’ont donné pendant plusieurs
-jours d’assez vives coliques, mais je n’en suis pas
-moins reconnaissante d’un envoi charmant qui m’a
-fait tant de plaisir. Dès les premiers jours j’ai senti
-vivement le bonheur de revoir madame de Choiseul
-et d’entendre quelques vers nouveaux de son beau
-poème de <i>Jeanne d’Arc</i>. Quel plaisir de retrouver
-les entretiens tête à tête d’une amie pour laquelle on
-n’a rien de caché ! Un mot accompagné du regard
-qui l’exprime et de l’accent qui part du cœur, un
-seul mot ainsi prononcé dit tant de choses et les
-dit si bien ! Cette amie parfaite se charge de mes
-promenades en voiture et vient me prendre, me
-conduire au bois de Boulogne, à Passy et dans certains
-lieux déserts que je ne reconnais pas, parce
-que depuis que je les ai parcourus tout y est changé ;
-de grands arbres abattus, laissant à nu un terrain
-immense, permettent de découvrir de tous côtés le
-plus ravissant point de vue. Là, madame de Choiseul
-faisait arrêter la voiture, et nous causions avec
-délices pendant plus de deux heures. Cet exercice
-en voiture me fait un bien particulier, et surtout fait
-avec une amie si aimable. C’est dans la grande rue
-de Chaillot que se trouvait jadis le couvent dans lequel
-s’enferma la duchesse de La Vallière, lorsqu’elle
-s’échappa pour la première fois de la cour
-avec l’intention de n’y retourner jamais ; mais,
-comme je l’ai conté dans son histoire, Louis XIV
-eut encore le pouvoir de l’en arracher. Je passe souvent
-devant la porte de ce couvent, et ce n’est jamais
-sans une sorte d’intérêt : il me semble qu’il ne
-m’est point étranger.</p>
-
-<p>J’ai déjà parlé de la fausse magnificence ; mais,
-comme elle devient chaque jour plus frappante,
-je veux faire ici une récapitulation de toutes les
-faussetés de ce genre et dans laquelle se trouveront
-comprises un grand nombre d’inventions et de charlataneries
-dont je n’ai jamais fait mention. Outre
-l’argent plaqué, les faux cachemires, les fausses
-eaux minérales, les faux clinquants (faits en papier
-d’or fin), les fausses perles, les fausses dentelles de
-point, la fausse soierie, on a encore nouvellement
-inventé les faux tableaux par un procédé qui les
-imite si parfaitement, qu’il doit nécessairement faire
-tomber tous les bons copistes dans ce genre ; les
-fausses gravures (les lithographies si perfectionnées),
-les faux cheveux faits en soie : on doit louer
-cette dernière invention sous plusieurs rapports,
-cela peut être bon contre l’électricité répandue dans
-l’air, et ces cheveux sont plus agréables à porter
-que ceux d’un scélérat mort sur la place de Grève ;
-le faux vin (fait avec des primevères) ; de faux
-fruits ; de faux pain (fait avec des pommes de terre
-et des châtaignes), de fausses odeurs : par exemple,
-brûlez sur une pelle de l’eau de lavande et du café
-vous aurez l’odeur de l’aubépine ; de faux cailloux
-d’Égypte, de fausses agates transparentes, de faux lapis,
-de faux jaspes sanguins et de Sibérie, de fausses herborisations,
-etc., etc. : et, sans parler du faux marbre (le
-stuc), de fausses couleurs, de la fausse blancheur, des
-fausses veines, des fausses dents, on a inventé plus
-nouvellement de fausses pierres de taille, de faux
-beaux bras ; j’en ai vu de tels qui m’ont trompée,
-ces bras étaient couverts d’une mitaine à jour, à
-travers laquelle on croyait voir un bras bien rond,
-bien potelé, de la plus belle carnation, et tout était
-faux : de fausses porcelaines revêtues de faux or ;
-de faux acajou, de fausses mosaïques, de fausses
-anatomies, de faux coquillages, de faux carreaux, de
-faux madrépores, de sorte que l’on pouvait très facilement
-former un faux cabinet d’histoire naturelle.</p>
-
-<p>La comtesse Amélie de Boufflers vient de mourir,
-à soixante-seize ans. Ayant perdu toute sa fortune,
-elle était réduite, depuis plusieurs années, à une
-pension de quinze cents livres !… Elle voulut demeurer
-dans la rue même où se trouvait le magnifique
-hôtel qui lui avait appartenu et dans lequel
-s’étaient écoulés les plus beaux jours de sa vie ;
-elle se retira dans une petite chambre de blanchisseuse,
-au cinquième étage, et dont la fenêtre était
-en face de son ancien hôtel. Ne recourant à personne,
-elle se laissa oublier par tous ses anciens
-amis. Je n’étais pas de ce nombre ; je l’ai beaucoup
-rencontrée jadis dans sa jeunesse et dans la mienne,
-mais je n’ai jamais eu de liaison intime avec elle ;
-elle était encore dans l’opulence quand je revins en
-France, je n’allai point la voir. J’appris vaguement,
-peu d’années après, que le dérangement de sa fortune
-l’avait forcée de vendre Auteuil, et depuis cette
-époque je n’entendis plus parler d’elle ; cependant
-je n’ai appris qu’avec une sorte de saisissement les
-détails de sa ruine complète et sa fin déplorable.
-Deux femmes de chambre, bien dignes d’être citées
-(madame Morta et madame Martin), n’ont jamais
-voulu l’abandonner ; elles l’avaient servie durant ses
-derniers jours prospères, elles lui ont été fidèles
-dans sa détresse et l’ont soignée jusqu’à la mort ;
-jeunes encore, ayant tous les talents désirables dans
-leur état, elles auraient pu se placer avantageusement ;
-la comtesse Amélie les en pressa plusieurs
-fois en leur répétant ce mot touchant : « Je puis
-bien mourir toute seule ! » Elles restèrent, non seulement
-sans gages, mais en mettant au Mont-de-Piété
-leurs robes, une partie de leur linge et tous
-leurs petits bijoux, pour soulager la misère de leur
-infortunée maîtresse. Un tel attachement doit sans
-doute adoucir les peines d’un cœur déchiré par l’ingratitude
-et par une foule de douloureux souvenirs !…</p>
-
-<p>Un jour, madame de *** apprit avec étonnement
-l’extrémité où se trouvait réduite la comtesse
-Amélie, qu’elle avait connue jadis et perdue de
-vue depuis longtemps ; elle se rendit aussitôt chez
-elle ; madame de *** monta avec un serrement de
-cœur inexprimable les cinq étages du petit escalier
-tortueux qui conduisait sous le toit de cette humble
-habitation, elle entra avec effroi dans la petite
-chambre devenue l’unique asile de celle qu’elle avait
-vue jadis si animée, si fraîche, si brillante, faisant
-les honneurs d’une maison remarquable par son élégance
-et sa somptuosité ! La malheureuse comtesse
-Amélie, languissamment étendue dans un fauteuil,
-semblait ne plus attendre que les derniers instants
-d’une pénible existence.</p>
-
-<p>Madame de *** entreprit de lui offrir quelques
-consolations. L’air était pur et serein, elle lui proposa
-de l’aller respirer dans les champs : « Ma chère
-amie, reprit la comtesse Amélie, quand on a été
-forcée de se réfugier ici, quand on peut voir à toute
-heure du haut de ces étages la maison et les jardins
-où l’on a passé de si belles années, on ne peut, on
-ne doit sortir de ce triste réduit que pour aller dans
-la tombe ! »</p>
-
-<p>Trois jours après cet entretien elle n’existait plus !
-Elle ne mourut point sans quelque consolation ; elle
-expira dans les bras de ses deux héroïques amies.
-Nulle pompe ne l’accompagna au cimetière du Père-Lachaise ;
-mais les larmes de la plus tendre affection
-baignèrent son cercueil.</p>
-
-<p>Je n’ai appris que ces jours derniers la mort de
-madame de Krudener, une personne extraordinaire
-et intéressante, deux choses qui, réunies, ne seront
-jamais communes, surtout dans une femme. Je la
-connaissais quand j’étais aux Carmélites, rue de
-Vaugirard ; elle m’écrivit pour me demander à me
-voir : j’y consentis avec plaisir ; j’avais lu d’elle un
-très joli roman intitulé <i>Valérie</i>, qui n’annonçait
-nullement l’exaltation de sentiments que j’entendais
-attribuer à l’auteur. Je fus curieuse de connaître
-une personne qui alliait des écarts d’imagination à
-beaucoup de naturel et de simplicité ; et ce fut en
-effet ce que je trouvai en elle. Elle disait les choses
-les plus singulières avec un calme qui les rendait
-persuasives ; elle était certainement de très bonne
-foi ; elle me parut être aimable, spirituelle et d’une
-originalité très piquante ; elle revint plusieurs fois
-me voir, me témoigna beaucoup de bonté et m’inspira
-un véritable intérêt ; elle avait de la sensibilité,
-de la douceur, d’excellentes intentions ; elle
-était jeune encore ; sa mort me fait beaucoup de
-peine.</p>
-
-<p>Malgré mon goût pour Mantes, malgré la paix, la
-bonne santé dont j’ai joui dans cette jolie ville, et le
-bonheur que j’ai goûté au sein d’une famille si
-vertueuse et qui m’est si chère, je resterai à Paris, ce
-qui n’est nullement de ma part une inconséquence,
-car j’ai toujours eu le ferme dessein de m’établir
-dans un couvent et d’y finir mes jours.</p>
-
-<p>Après des recherches aussi longues qu’infructueuses,
-et faites par mes amis et par moi, j’ai enfin
-trouvé dans un couvent (comme je l’ai dit) un logement
-qui me convient. J’ai passé quatre mois pleins
-dans la maison de santé si bien tenue par le docteur
-Canuet, et j’emporte, en m’en allant, un regret sincère
-de n’avoir plus pour voisin une famille si vertueuse
-et si aimable. Me voici établie aux dames de
-Saint-Michel ; j’ai été me promener hier dans leur
-grand jardin ; je voulais faire une visite à madame
-la prieure, et la dame religieuse qui avait la bonté
-de me conduire m’a dit qu’elle ne pouvait me recevoir,
-parce qu’elle était malade des suites d’un violent
-chagrin causé par la mort tragique et touchante
-d’une religieuse qu’elle aimait particulièrement.
-Voici le détail de cette mort inopinée. On raccommodait,
-à l’extrémité du jardin, un grand bâtiment
-qui tombait en ruines ; la religieuse dont il est question,
-et qui était encore dans la force de l’âge,
-voulut, par un sentiment céleste, passer dans ces
-décombres tout le temps de la journée qui n’est
-point employé à dire les offices ; car elle avait remarqué
-que les maçons se permettaient, dans leurs
-entretiens, des expressions et des chants plus que
-profanes, et que les pensionnaires en se promenant
-pouvaient entendre. Bien certaine que sa présence
-contiendrait cette licence, elle allait s’asseoir sur
-une pierre dans ces ruines, au milieu d’une épaisse
-poussière. Un matin, les maçons lui représentèrent
-que la place qu’elle avait choisie était fort dangereuse ;
-elle imagina qu’ils avaient envie de se débarrasser
-d’elle et elle resta ; tout à coup une grosse
-solive tomba sur sa tête et la blessa mortellement ;
-on envoya aussitôt chercher un prêtre et un chirurgien ;
-elle avait toute sa connaissance, elle n’eut
-que le temps de recevoir tous ses sacrements et elle
-expira une demi-heure après…</p>
-
-<p>Le jardin est très grand ; on y trouve une immense
-allée bien couverte. Le reste du jardin est en
-potager, contenant quatre fabriques, qui sont quatre
-chapelles, l’une dédiée à la sainte Vierge, la seconde
-à saint Augustin, la troisième à saint François de
-Sales, et la quatrième à saint Michel. Je désirerais
-qu’aux chapelles de saint Augustin et de saint
-François de Sales on mît des inscriptions tirées de
-leurs sublimes ouvrages.</p>
-
-<p>J’ai eu la curiosité, il y a deux ou trois jours,
-d’aller visiter le cul-de-sac Saint-Dominique, qui
-est à deux pas d’ici et dans lequel j’ai passé les
-plus brillantes années de ma première jeunesse, depuis
-l’âge de dix-huit ans jusqu’à celui de vingt-deux ;
-nous y avions un très bel appartement au
-premier, donnant sur un joli jardin au bout duquel
-se trouvait une petite porte en face de l’église paroissiale
-de Saint-Jacques-du-Haut-Pas ; c’est là que
-mes trois enfants, mes deux filles et mon fils furent
-baptisés. Mon beau-frère et sa femme occupaient le
-rez-de-chaussée de cette maison ; comme elle est
-la dernière du cul-de-sac Saint-Dominique, j’ai dans
-l’instant reconnu la porte ; mais en entrant dans la
-cour, j’ai vu que tout était changé dans la maison ;
-tout devait l’être en effet depuis plus d’un demi-siècle ;
-j’ai questionné la portière, qui m’a dit que
-seulement depuis dix ans les appartements n’étaient
-plus reconnaissables, et qu’afin de les doubler on
-les avait tous diminués ; que d’ailleurs le maître
-était absent et qu’il était impossible d’entrer chez
-lui. Je suis revenue tristement, regrettant, parce que
-j’aurais voulu les décrire, des impressions qui eussent
-sans doute été très vives, ce qui fournit toujours
-quelques idées neuves et morales, mais qui
-n’auraient pu produire en moi que des regrets et
-des souvenirs douloureux ? Qu’ai-je fait depuis cette
-époque de ces cinquante-huit ans que la Providence
-a daigné m’accorder ? Jusqu’ici si peu de bien ! du
-moins aux yeux de celui qui ne juge les actions que
-d’après leurs motifs ! et tant de fautes réelles, tant
-d’imprudences, de fausses démarches, d’étourderies,
-de puérilités, de vanités romanesques, de folies en
-tout genre ! et combien n’ai-je pas éprouvé de joies
-trompeuses, de malheurs véritables, d’espérances
-mensongères, de dangereuses illusions et de mécomptes
-de toute espèce !… Hélas ! dans ce lieu
-l’avenir encore était à moi ! Si je ne l’eusse pas
-gâté, comme je le reverrais avec délice, comme je
-serais heureuse aujourd’hui !…
-Nous devons demander pardon à Dieu de presque
-tous nos malheurs.</p>
-
-<p>Madame de Choiseul a fait pour moi quelque chose
-de charmant ; elle voulait aller voir mon ancienne
-demeure, je l’en ai empêchée en lui apprenant
-qu’elle était absolument méconnaissable ; mais madame
-de Choiseul a été faire une prière pour moi
-dans l’église paroissiale où mes trois enfants ont été
-baptisés, et de ces trois enfants, il ne m’en reste
-qu’une !…</p>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<p>Je me suis remise aujourd’hui à travailler à mon
-dernier roman historique <i>Alfred le Grand</i>, dédié à
-madame de Choiseul, puisque je lui avais promis la
-dédicace de mon dernier ouvrage de ce genre, et
-que <i>Pétrarque et Laure</i> ne l’est pas, et celui-ci le
-sera certainement ; mon âge seul en peut répondre ;
-d’ailleurs il me serait impossible de trouver un sujet
-plus beau et un héros aussi parfait. Ce travail, déjà
-si avancé, sera entièrement fini dans cinq ou six
-semaines au plus tard.</p>
-
-<p>Maintenant j’ai terminé mes mémoires ; je puis
-dire, sinon avec les mérites, du moins avec vérité,
-ces paroles de l’Apôtre : J’ai bien combattu, j’ai
-gardé la foi, j’ai fini ma course.</p>
-
-
-<p class="c gap small">E. GREVIN — IMPRIMERIE DE LAGNY — 1925.</p>
-
-<div lang='en' xml:lang='en'>
-<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>MÉMOIRES DE MME LA COMTESSE DE GENLIS</span> ***</div>
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-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of
-damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
-violates the law of the state applicable to this agreement, the
-agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
-limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
-unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
-remaining provisions.
-</div>
-
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-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg&#8482; electronic works in
-accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
-production, promotion and distribution of Project Gutenberg&#8482;
-electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
-including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
-the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
-or any Project Gutenberg&#8482; work, (b) alteration, modification, or
-additions or deletions to any Project Gutenberg&#8482; work, and (c) any
-Defect you cause.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&#8482;&#8217;s
-goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg&#8482; and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state&#8217;s laws.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
-public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
-visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Most people start at our website which has the main PG search
-facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This website includes information about Project Gutenberg&#8482;,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-</div>
-
-</div>
-</div>
-</body>
-</html>
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