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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Mémoires de Mme la Comtesse de Genlis - -Author: Stéphanie-Félicité Du Crest comtesse de Genlis - -Editor: Madame Henri Carette - -Release Date: December 14, 2022 [eBook #69541] - -Language: French - -Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team - at https://www.pgdp.net (This file was produced from images - generously made available by the Bibliothèque nationale de - France (BnF/Gallica)) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DE MME LA COMTESSE -DE GENLIS *** - - - - - - COLLECTION POUR LES JEUNES FILLES - COURONNÉE PAR L’ACADÉMIE FRANÇAISE - - CHOIX DE MÉMOIRES ET ÉCRITS - DES FEMMES FRANÇAISES - aux XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles - avec leurs biographies par - Mme CARETTE, Née BOUVET - - MÉMOIRES - DE - Mme LA COMTESSE - DE GENLIS - - - ALBIN MICHEL, ÉDITEUR - PARIS--22, RUE HUYGHENS, 22--PARIS - - - - -DU MÊME AUTEUR - - -COLLECTION POUR LES JEUNES FILLES - - Madame Campan 1 vol. - Madame de Staal-Delaunay 1 vol. - La Duchesse d’Abrantès 1 vol. - Mademoiselle de Montpensier 1 vol. - Madame la Comtesse de Genlis 1 vol. - Madame Roland 1 vol. - Madame Vigée le Brun 1 vol. - Madame de Motteville 1 vol. - Madame de La Fayette 1 vol. - Madame la Comtesse d’Aulnoy 1 vol. - George Sand.--Histoire de ma Vie 1 vol. - Mademoiselle Cochelet.--Mémoires sur la Reine Hortense 1 vol. - Madame la Baronne d’Oberkirch 1 vol. - Madame la Marquise de Créqui 1 vol. - Madame de la Rochejaquelein 1 vol. - - Souvenirs intimes de la Cour des Tuileries (1re, 2e et 3e séries) - - -E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY - - - - -NOTICE BIOGRAPHIQUE - - -Aucune femme, peut-être, et bien peu d’écrivains ont produit une œuvre -aussi considérable que madame la comtesse de Genlis. Abordant tous les -genres, avec une aisance singulière, sinon avec un égal bonheur, le -roman, la poésie, la critique, l’histoire, la pédagogie, le théâtre ont -tour à tour tenté cette imagination brillante qui, pendant plus d’un -demi-siècle, avec une fécondité inépuisable, a tout à la fois intéressé -et passionné ses contemporains. Avec des dons heureux, le goût de -l’étude et de réels talents, on a lieu de s’étonner que la comtesse de -Genlis, parmi tant d’ouvrages, n’ait pas produit une de ces œuvres dont -l’éclat consacre une renommée. Madame de Sévigné, par ses lettres, -madame de Lafayette, avec un petit roman, madame de Staël, dans ses -grands écrits, ont illustré leur époque. Les œuvres de madame de Genlis -furent accueillies avec faveur. Elle eut les sourires du succès; et -pourtant la critique la plus amère, la plus violente, s’est exercée aux -dépens de la femme et de l’écrivain. Ambitieuse et frivole sous des -dehors austères, madame de Genlis est bien la personnification d’une -époque où l’affectation des grands principes et de la vertu abritaient -trop souvent certaines défaillances morales. Avec un esprit plus affiné, -plus de délicatesse dans les goûts, plus de fermeté dans les principes, -elle aurait pu être une personne tout à fait remarquable. Mais on ne -trouve pas chez elle cette véritable élévation du caractère qui domine -dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, et c’est là peut-être -qu’il faut chercher la cause de ce qu’il y a eu d’incomplet dans la vie -et dans les ouvrages de cette femme distinguée dont la figure restera au -second plan. - -Néanmoins, par ces défaillances même, elle offre un attrait -caractéristique aux esprits curieux de remonter aux sources du passé. -Pour nous servir d’une expression toute moderne dont on use beaucoup -depuis quelque temps, madame la comtesse de Genlis est bien «fin de -siècle». - -Mais son siècle retarde sur le nôtre et l’on retrouve fidèlement en elle -les grâces, les illusions, les faiblesses de ce XVIIIe siècle dont la -brillante aurore devait s’éteindre dans les flots de sang de la Terreur. -Elle est bien la fille d’une société qui s’agite sur les débris d’un -monde expirant, où tout est faussé, où chacun cherche à se créer une -originalité personnelle pour échapper à la caducité dont le siècle est -atteint. On se passionne pour les idées philosophiques et humanitaires -par lesquelles on préludait, depuis la mort du grand roi, au -renversement de l’édifice chancelant. Les sentiments, les modes, les -usages ont un éclat factice. - -Tandis que les vieillards montrent un front rajeuni par les artifices de -la toilette, on sème la neige sur des chevelures de vingt ans. L’ennui -s’est appesanti sur cette société si noble, si aristocratique qui n’a -conservé de son antique splendeur que la frivolité. La pompe des cours, -les lois de l’étiquette pesaient comme un fléau à des cerveaux légers et -provoquaient une réaction violente. Si quelques personnages respectaient -encore les préjugés d’antan, la plupart en riaient, et les gens de cour, -acceptant moralement la fusion des classes, admettaient des gens de -roture à leur intimité. Les princesses allaient d’elles-mêmes au devant -de l’abdication. Affectant des goûts champêtres et louant les mœurs -simples des bonnes gens, on les voyait en habit de basin traire des -vaches enrubannées dans des chaumières pomponnées comme des boudoirs. -Les grandes dames rejetaient leur parure et sous le casaquin des -servantes elles couraient les bals de barrière pour y danser le rigodon -avec des laquais et chanter des refrains grivois devant un saladier de -vin chaud. - -Jolie, fine et gracieuse, madame de Genlis, dont la physionomie devait -prêter un charme piquant à de tels travestissements, nous raconte un -trait de ce genre comme un des agréables souvenirs de sa vie de jeune -femme. Après avoir quintessencié sur les délicatesses du sentiment et -promené de mélancoliques rêveries à travers les méandres de la carte du -tendre, on était descendu à la curiosité des jouissances grossières. - -Était-ce un sentiment semblable qui faisait accourir la comtesse à Paris -le 14 juillet 1789 pour assister, en compagnie des jeunes princes, ses -élèves, à la prise de la Bastille. - -Tandis que l’aristocratie faisait ainsi bon marché de ses privilèges, -les classes inférieures aspiraient à les détruire. - -L’inconséquence et une inconcevable légèreté semblent avoir préludé aux -événements qui allaient amener le renversement de l’ancienne monarchie, -et tout paraît n’avoir été dans le principe qu’un entraînement de la -mode. Au fond chacun tenait à ses prérogatives. On peut se demander, en -lisant l’histoire, si les grands abandons aristocratiques qui -s’immolèrent sur l’autel de la patrie furent tous sincères. Les préjugés -de la naissance et de l’éducation, affermis par d’antiques coutumes, -étaient si fortement enracinés dans les cœurs que les idées égalitaires -ne devaient pas avoir un sens très net pour une partie de la nation dont -la supériorité s’appuyait sur des usages séculaires. Les déchirements -qui suivirent ne furent-ils pas encore plutôt une lutte de race, qu’une -lutte de caste. - -Un des grands reproches faits à madame de Genlis est d’avoir embrassé -les idées nouvelles. A Versailles on lui en tenait rigueur, et la reine -Marie-Antoinette la traita toujours avec une certaine hauteur. - -Au moment où éclatait la Révolution, la confiance intime du duc -d’Orléans lui avait offert le moyen de se distinguer d’une façon bien -particulière en lui confiant l’éducation des trois princes ses fils. - ---Vous serez leur gouverneur, avait dit le prince. - ---Je vis là, nous dit-elle, le moyen de faire une chose grande et -singulière, et j’acceptai. - -En effet, madame de Genlis dirigea seule, et à travers les événements -les plus tragiques, l’éducation du jeune duc de Chartres, celui qui -devint plus tard le roi Louis-Philippe, de ses deux frères et de la -princesse leur sœur, madame Adélaïde. Avec un dévouement que rien -n’altère, une persévérance et une fermeté très remarquables, madame de -Genlis montra dans ces fonctions les rares qualités d’éducatrice qui, -dès l’enfance, s’étaient révélées en elle. - -Lorsqu’à l’âge de sept ans, elle faisait réciter, de la terrasse du -vieux château de Saint-Aubin, les pièces de vers que sa gouvernante lui -enseignait, aux enfants du village venus pour couper des joncs, elle -préludait à l’éducation des princes du sang. - -Elle inaugura un système tout nouveau dans lequel on trouve la trace des -théories de Jean-Jacques Rousseau, si fort en vogue à cette époque. Avec -une prodigieuse activité ses élèves menaient de front l’étude des -langues vivantes, l’histoire, la géographie, les mathématiques, les -sciences naturelles et les divers métiers que peut exercer un homme. - -Les jeunes princes menuisaient, tournaient, faisaient des treillages et -des chapeaux. Le jardinage leur était familier et, outre tous les -exercices du corps, ils cultivaient divers talents. «Et jamais enfants, -dit-elle, ne se trouvèrent aussi heureux pendant que dura leur -éducation.» - -Quand vinrent les épreuves de l’émigration, madame de Genlis put se -féliciter, à bon droit, de leur avoir appris «à se servir seuls, à -mépriser toute espèce de mollesse, à coucher habituellement sur un lit -de bois recouvert d’une simple natte de sparterie, à braver le soleil, -la pluie et le froid, à s’accoutumer à la fatigue en faisant -journellement de violents exercices et quatre ou cinq lieues avec des -semelles de plomb.» - -Il est curieux de lire, dans ses notes, ses observations sur le jeune -duc de Chartres alors âgé de huit ans: «Il avait un bon sens naturel -qui, dès les premiers jours, me frappa, dit madame de Genlis. Il aimait -la raison comme tous les autres enfants aiment les contes frivoles. -Ajoutez à cela l’esprit d’ordre, une mémoire excellente et beaucoup de -bon sens.» - -On retrouve dans ce léger croquis les principaux traits de caractère -d’un souverain dont la jeunesse acheva de se former à l’école du -malheur. - -L’adversité ne détacha pas madame de Genlis de ses élèves. Son -attachement pour mademoiselle d’Orléans, la princesse Adélaïde, apparaît -au milieu des rigueurs de l’exil, doublement cruelles pour les enfants -de Philippe Égalité, que la haine des émigrés poursuivait dans leur -retraite. Madame de Genlis se montre pleine de présence d’esprit et de -fermeté pour soustraire la jeune princesse aux dangers qui la menacent -de toute part et qu’elle veut partager. Elle l’entoure de sollicitude et -continue son éducation à travers les vicissitudes de ses voyages en -Angleterre, en Belgique, en Suisse. Après la fuite de Tournai, madame de -Genlis, il est vrai, pressée par la gêne et se voyant poursuivie, prend -la résolution de partir seule en laissant mademoiselle d’Orléans aux -soins de son frère. Mais au moment d’accomplir ce dessein le courage lui -manque; et elle efface cette heure de défaillance par les plus tendres -soins, ne se croyant libre de disposer d’elle-même qu’après avoir remis -la princesse entre les mains de sa tante, madame la princesse de Conti. -Après avoir joui durant de longues années des privilèges d’une étroite -intimité avec la duchesse d’Orléans, la mère des jeunes princes qui lui -étaient confiés, madame de Genlis eut des démêlés pénibles avec cette -vertueuse princesse qui élevait des griefs trop réels contre la -gouvernante de ses fils. - -Madame de Genlis ne craignit pas alors de braver l’autorité maternelle -en usant de l’extraordinaire ascendant qu’elle avait sur l’esprit du duc -d’Orléans et de ses élèves. C’est là un des épisodes les plus -regrettables de sa vie. Après la période révolutionnaire elle revint en -France où ses biens ayant été confisqués comme ceux de la plupart des -émigrés, elle dut continuer à tirer parti de ses talents d’écrivain qui -l’avaient fait vivre à l’étranger. - -Elle publia d’abord un petit roman, _Mademoiselle de Clermont_. Puis les -_Souvenirs de Félicie_, celui de ses ouvrages qui eut le plus de vogue, -parut en 1804. C’est en quelque sorte la primeur de ses Mémoires. Sous -une forme agréable et facile, madame de Genlis y retrace les traits -principaux de sa vie, les événements auxquels elle fut mêlée, bon nombre -d’anecdotes curieuses sur les personnages de son temps! Mais ce n’est -pas le groupement complet de son existence tel qu’on peut le suivre dans -les Mémoires. - -La première partie est d’un vif intérêt, pleine de fraîcheur et de -vivacité. Elle nous fait connaître mille traits singuliers sur les -habitudes, les goûts de son temps. La période de l’Empire et de la -Restauration n’est pas toute à l’honneur du caractère de la comtesse, et -la forme alourdie, des redites fastidieuses font tort à l’écrivain. Ce -n’est qu’une critique fatigante des événements, des personnages de -l’époque, que madame de Genlis divise pour nous les peindre en amis et -en ennemis personnels, sans aucun souci de la vérité. On peut donc -regretter pour la réputation littéraire de la comtesse de Genlis que ses -Mémoires ne se soient pas arrêtés à la période de l’émigration. Madame -de Genlis écrivit jusqu’à la fin de sa vie, mais les années ne lui -prêtèrent pas les charmes solides que l’expérience communique à un -écrivain sincère et convaincu. Ayant rapporté de l’émigration ces grâces -mondaines qui étaient le privilège des femmes de cour, elle avait su -grouper autour d’elle un cercle choisi. Bien qu’entachée de la manie de -critiquer et de régenter qu’elle conserva toujours, sa conversation -était animée et fort agréablement semée d’anecdotes piquantes. Le -naturel et la simplicité avaient été altérés dès l’enfance par une -éducation plus brillante que solide, et c’est l’excuse que l’on peut -donner à une extraordinaire vanité et à la prétention universelle de -tout redresser, le langage aussi bien que la taille et les principes des -enfants qu’elle affectait de chérir, comme tous ceux qui l’approchaient. - -Ses relations avec ses anciens élèves, les princes d’Orléans, avaient -conservé les apparences d’une courtoisie mêlée de respect, bien que -depuis la Révolution toute intimité parût avoir cessé. Cependant madame -de Genlis dut éprouver les sentiments d’un légitime orgueil en voyant -Louis-Philippe monter sur le trône et de si hautes destinées s’ouvrir -pour un prince dont elle avait presque exclusivement formé l’esprit et -le cœur pendant ses jeunes années. - -Madame de Genlis fut cruellement éprouvée dans ses affections de -famille. Sa fille aînée, madame de Lavœstine, était morte à vingt-deux -ans, dans tout l’éclat de la jeunesse et de la beauté. Le comte de -Genlis, son mari, qui prit le titre de marquis de Sillery en héritant de -la terre de ce nom, et qui était resté attaché à la fortune du duc -d’Orléans, périt en même temps que ce prince sur l’échafaud. Il avait -refusé de voter la mort du roi. C’est de lui que madame Roland parle -dans ses Mémoires, en racontant qu’il obtint certains adoucissements -dans sa prison en envoyant à ses juges «deux cents bouteilles de son -excellent vin mousseux». Madame de Genlis, qui aurait dû s’appeler la -marquise de Sillery, préféra conserver le nom sous lequel elle avait -obtenu ses premiers succès littéraires. Ses romans, _Adèle et Théodore_, -_Mademoiselle de Clermont_, bien que très démodés, ne manquent pas -d’agrément. - -Mais ses volumineuses productions, ses innombrables traités sur la -religion, les arts, la philosophie, l’histoire, les voyages, la morale, -sa correspondance politique restent enfouis dans l’oubli. - -Dans les questions intéressant l’éducation, madame de Genlis s’est -révélée avec un réel mérite. C’est là que se montre sa véritable -supériorité. A part certains volumes, la partie de ses œuvres qui -s’adresse à la jeunesse est de beaucoup la meilleure. Son _Théâtre -enfantin_, les _Veillées du château_, les _Contes à ma fille_ sont bien -faits pour l’enfance et plairont toujours à de jeunes esprits. - -Madame de Genlis mourut en 1834, sous le gouvernement de Juillet, à -l’âge de 84 ans. Ses dernières années avaient été fort tourmentées par -des embarras de fortune; cependant elle conserva jusqu’à la fin de sa -vie beaucoup de grâce et d’enjouement, et, survivant à la plupart de ses -contemporaines, elle fut une des dernières femmes de cour que notre -siècle a pu connaître. - -CARETTE, née BOUVET. - - - - -MÉMOIRES - -DE - -MME LA COMTESSE DE GENLIS - - -Presque tous mes contemporains ont laissé des mémoires contenant -l’histoire de leur vie entière, ou du moins celle d’une longue suite -d’années. J’ai lu tous ces mémoires; ils parlent du temps où j’ai vécu, -des choses qui se sont passées sous mes yeux, et dont j’avais moi-même -recueilli les détails dans un journal particulier auquel j’ai travaillé, -sans interruption, tous les soirs, pendant quinze ans. - -J’ai dû croire, ayant passé une grande partie de ma vie à la cour et -dans le plus grand monde, que je pourrais donner un tableau fidèle d’une -société éteinte ou dispersée, et d’un siècle non seulement écoulé, mais -effacé du souvenir de ceux qui existent aujourd’hui. Enfin, j’ai pensé -que ma vie littéraire n’était pas dénuée de tout intérêt, et qu’il -serait assez curieux d’y voir comment une personne qui a tant aimé la -solitude, la paix et les beaux arts, et dont le caractère était -naturellement doux, timide et réservé, a pu se résoudre à faire tant de -bruit, à se mettre si souvent en scène et à s’engager dans des guerres -interminables. - -Je naquis le vingt-cinq janvier de l’année mil sept cent quarante-six, -dans une petite terre en Bourgogne, près d’Autun, et qu’on appelle -Champcéri, par corruption, dit-on, de Champ de Cérès, nom primitif de -cette terre. Je vins au monde si petite et si faible, qu’il ne fut pas -possible de m’emmailloter; et peu d’instants après ma naissance, je fus -au moment de perdre la vie. On m’avait mise dans un oreiller de plumes -dont, pour me tenir chaud, on avait attaché avec une épingle les deux -côtés repliés sur moi: on me posa, arrangée ainsi, dans le salon, sur un -fauteuil. Le bailli du lieu, qui était presque aveugle, vint pour faire -son compliment à mon père; et comme, suivant l’usage de province, il -écartait avec soin les grands pans de son habit pour s’asseoir, on -s’aperçut qu’il allait s’établir sur le fauteuil où j’étais; on se jeta -sur lui pour le faire changer de place; et l’on m’empêcha ainsi d’être -écrasée. On me donna une nourrice qui me nourrit au château; elle me -nourrit avec du vin mêlé d’eau et d’un peu de mie de pain de seigle, -passée dans un tamis, sans me donner jamais une seule goutte d’aucun -lait. Cette singulière nourriture, qu’on appelle, en Bourgogne, de la -miaulée, réussit parfaitement: avec l’apparence de la délicatesse, je -pris une très bonne santé. J’éprouvai dans mon enfance une suite -d’accidents fâcheux. A dix-huit mois je me jetai dans un étang, on eut -beaucoup de peine à me repêcher; à cinq ans je fis une chute, j’eus une -grande blessure à la tête: comme elle rendit plus d’une palette de sang, -on ne me fit pas saigner; un dépôt se forma dans la tête, il perça par -l’oreille au bout de quarante jours; et, contre toute espérance, je fus -sauvée. Peu de temps après, je tombai dans le brasier d’une cheminée; -mon visage ne porta point, mais j’ai conservé toute ma vie deux marques -de brûlures sur le corps. Ainsi fut en danger tant de fois, dès ses -premières années, cette vie qui devait être si orageuse! - -Mon éducation a été si extraordinaire, que je ne puis m’empêcher d’en -rendre compte ici. Mon père vendit la terre de Champcéri. Il possédait -une maison à Cosne, il alla s’y établir, et y passa trois ans. Le -souvenir de cette maison, de son superbe jardin et de sa belle terrasse -sur la Loire est resté ineffaçablement gravé dans ma mémoire. Plus tard, -mon père acheta le marquisat de Saint-Aubin, terre charmante par sa -situation, son étendue et ses droits honorifiques et seigneuriaux. Je -n’ai jamais pensé sans attendrissement à ce lieu, qui m’a été si cher. -Combien, à l’instant où j’écris, il m’est plus doux de me retracer les -promenades et les jeux de mon heureuse enfance, que la pompe et l’éclat -des palais où j’ai vécu depuis!... Toutes ces cours si florissantes -alors sont anéanties! tous les projets qu’on y formait avec tant -d’assurance n’étaient que des chimères. Versailles tombe en ruines, les -délicieux jardins de Chantilly, de Villers-Cotterets, de Sceaux, de -l’Ile-Adam, sont détruits; j’y chercherais en vain les traces de cette -fragile grandeur que j’y admirais jadis; mais je retrouverais les -rivages de la Loire aussi riants, les prairies de Saint-Aubin aussi -remplies de violettes et de muguets, et ses bois plus élevés et plus -beaux. Tandis que, dans les révolutions sanglantes, les palais, les -colonnes de marbre, les statues de bronze, les villes même disparaissent -en un instant, la simple fleur des champs, bravant tous ces orages, -croît, brille et se multiplie toujours. - -Le château de Saint-Aubin ressemblait à ceux qu’a dépeints depuis madame -Radcliff. Il était antique et délabré, il avait de vieilles tours, des -cours immenses. - -En sortant du château, on se trouvait sur le bord de la Loire; et sur -l’autre rive, vis-à-vis le château, était située la fameuse abbaye de -Sept-Fonts, dont mon père était aussi seigneur, ce qui établissait de -grandes relations entre lui et les religieux de cet ordre. Nous allions -quelquefois dîner dans cette abbaye. Je savais que dans l’intérieur de -leur maison les religieux gardaient un silence éternel. - -J’étais élevée avec mon frère, plus jeune que moi de quinze mois; je -l’aimais tendrement; à l’exception d’une heure de lecture, nous pouvions -jouer ensemble toute la journée. Nous passions une partie du jour dans -les cours, le soir nous jouions dans le salon. Mon père, trouvant nos -jeux trop bruyants, imagina de nous proposer de jouer aux pères de -Sept-Fonts au lieu de jouer à madame. Cela nous parut charmant. Nous -substituâmes à nos cris la plus paisible pantomime; et le silence qu’on -nous aurait vainement recommandé de toute autre manière, fut gardé avec -autant de plaisir que d’exactitude. - -J’avais six ans lorsqu’on envoya mon frère à Paris, pour le mettre dans -la fameuse pension du Roule de M. Bertaud. C’est lui qui inventa la -manière d’apprendre à lire en six semaines sans épeler, avec des boîtes -de fiches. Deux ou trois mois après le départ de mon frère, ma mère fit -un voyage à Paris et m’emmena avec elle. Je ne fus pas émerveillée de -Paris, et dans les premiers jours surtout je regrettai amèrement -Saint-Aubin. On me fit arracher deux dents; on me donna un corps de -baleine qui me serrait à l’excès; on m’emprisonna les pieds dans des -souliers étroits, avec lesquels je ne pouvais marcher; on me mit trois -ou quatre mille papillotes sur la tête; on me fit porter, pour la -première fois, un panier; et, pour m’ôter mon air provincial, on me -donna un collier de fer; en outre, comme je louchais un peu de temps en -temps, on m’attachait sur le visage tous les matins, dès mon réveil, des -bésicles que je gardais quatre heures. Enfin, je fus bien surprise quand -on me dit qu’on allait me donner un maître pour m’apprendre (ce que je -croyais savoir parfaitement) à marcher. On ajouta à tout cela de me -défendre de courir, de sauter et de questionner. Tous ces supplices me -firent une telle impression, que je ne les ai jamais oubliés. - -Nous allâmes passer une partie de l’été dans une charmante maison à -Etioles, chez M. Le Normand, fermier général des postes, mari de madame -de Pompadour. - -J’avais quitté mon panier en arrivant à Etioles, pour prendre ce qu’on -appelait un habit de marmotte ou de Savoyarde: c’était un petit juste de -taffetas brun avec un jupon court de la même étoffe, garni de deux ou -trois rangs de rubans couleur de rose cousus à plat, et pour coiffure un -fichu de gaze noué sous le menton. - -Sur la fin du voyage, on donna une grande fête au maître de la maison, -et l’on m’y fit jouer le personnage allégorique de l’Amitié. J’avais un -bel habit, je chantai avec beaucoup de succès un mauvais couplet, que je -n’ai jamais oublié, tant cette journée me parut glorieuse. Après ce -voyage, ma mère, ma tante, ma cousine et moi, nous partîmes ensemble -dans une immense berline, et nous allâmes à Lyon, car on devait nous -faire recevoir, ma cousine et moi, chanoinesses du chapitre noble -d’Alix. - -Ce chapitre formait, par ses immenses bâtiments, un coup d’œil -singulier. Il était composé d’une grande quantité de jolies petites -maisons toutes pareilles, et toutes ayant un petit jardin. - -Le jour de ma réception fut un grand jour pour moi. La veille ne fut pas -si agréable, on me frisa, on essaya mes habits, on m’endoctrina, etc. -Enfin le moment heureux arrivé, on nous vêtit de blanc ma cousine et -moi, et l’on nous conduisit en pompe à l’église du Chapitre. Toutes les -dames habillées comme dans le monde, mais avec des robes de soie noire -sur des paniers, et de grands manteaux doublés d’hermine, étaient dans -le chœur. Un prêtre, qu’on appelait le grand prieur, nous interrogea, -nous fit réciter le _credo_, ensuite nous fit mettre à genoux sur des -carreaux de velours. Alors il devait nous couper une petite mèche de -cheveux. Cela fait, il mit à mon doigt un anneau d’or béni, m’attacha -sur la tête un petit morceau d’étoffe blanc et noir, long comme le -doigt, que les chanoinesses appelaient un mari. Il me passa les marques -de l’ordre, un cordon rouge et une belle croix émaillée, et une ceinture -d’un large ruban noir moiré. Dès ce moment, on m’appela madame la -comtesse de Lancy. Le plaisir de m’entendre appeler madame surpassa pour -moi tous les autres. Dans ce chapitre on était libre de faire ou non des -vœux à l’âge prescrit ou plus tard; quand on n’en faisait point on ne -gagnait à cette réception que le titre de dame et de comtesse, et -l’honneur de se parer des décorations de l’ordre. Les dames qui -faisaient des vœux avaient avec le temps d’assez bonnes prébendes; -lorsqu’on avait fait des vœux, outre qu’on ne pouvait plus se marier, on -était forcée de rester au chapitre deux ans sur trois; on allait passer -l’année de liberté où l’on voulait. - -Après un séjour de dix semaines à Alix, nous partîmes; je pleurai -amèrement en quittant ces aimables chanoinesses. - -J’étais dans ma septième année, j’avais une belle voix, j’annonçais -beaucoup de goût pour la musique; ma mère avait pris des arrangements à -Paris pour faire venir de la Basse-Bretagne une jeune personne, fille de -l’organiste de Vannes, excellente musicienne et jouant parfaitement du -clavecin. Nous trouvâmes à Saint-Aubin un bon clavecin, et nous -attendîmes avec la plus vive impatience mademoiselle de Mars, c’était le -nom de la jeune musicienne. Elle vint en effet. Elle avait de beaux -yeux, des manières remplies de douceur, un air un peu grave, quoiqu’elle -n’eût que seize ans. Je me passionnai pour elle dès les premiers jours. - -Ma mère, distraite par ses occupations particulières et par les visites -continuelles des voisins, ne s’était jamais occupée de moi. Je ne voyais -ma mère et mon père qu’un moment à leur réveil, et aux heures des repas. -Après le dîner, je restais une heure dans le salon; je passais le reste -de la journée dans ma chambre avec mademoiselle de Mars, ou à la -promenade toujours seule avec elle. - -Mon père avait pour moi la plus vive tendresse; mais il ne se mêla de -mon éducation que sur un seul point: il voulait absolument me rendre une -femme forte; j’avais horreur de tous les insectes, surtout des araignées -et des crapauds; je craignais aussi les souris, je fus obligée d’en -élever une. J’aimais passionnément mon père. Il m’ordonnait sans cesse -de prendre avec mes doigts des araignées, et de tenir des crapauds dans -mes mains. A ces commandements terribles, je n’avais pas une goutte de -sang dans les veines; mais j’obéissais. A huit ans, je commençai à -composer des romans et des comédies que je dictais à mademoiselle de -Mars, car je ne savais pas former une lettre. Nous n’avions nulle idée -de botanique et d’histoire naturelle; mais nous admirions avec extase -les cieux, les arbres, les fleurs, comme preuves de l’existence de Dieu -et comme ses ouvrages. Ce n’était point une savante institutrice qui me -donnait de graves leçons, c’était une jeune fille de dix-sept ans, -remplie de candeur, d’innocence et de piété, qui me confiait ses -pensées, et qui faisait passer dans mon âme tous les sentiments de la -sienne. - -Mademoiselle de Mars m’enseignait fort peu de chose; mais sa -conversation formait mon cœur et mon esprit, et elle me donnait en tout -l’exemple de la modestie, de la douceur et d’une parfaite bonté. Dès ce -temps j’avais le goût d’enseigner aux enfants et je m’étais faite -maîtresse d’école d’une singulière manière. J’avais une petite chambre à -côté de celle de mademoiselle de Mars; ma fenêtre sur la belle façade du -château n’avait pas tout à fait cinq pieds d’élévation: au bas de cette -fenêtre était une grande terrasse sablée, avec un mur à hauteur d’appui -de ce côté, très élevé extérieurement et s’étendant le long d’un étang -qui n’était séparé du mur que par un petit sentier couvert de joncs et -d’herbages. - -Des petits garçons de village venaient là pour jouer et couper des -joncs; je m’amusais à les regarder, et bientôt j’imaginai de leur donner -des leçons, c’est-à-dire de leur enseigner ce que je savais: le -catéchisme, quelques vers des tragédies de mademoiselle Barbier, et ce -qu’on m’avait appris par cœur des principes de musique. Appuyée sur le -mur de la terrasse, je leur donnais ces belles leçons le plus gravement -du monde. J’avais beaucoup de peine à leur faire dire des vers à cause -du patois bourguignon; mais j’étais patiente, et ils étaient dociles. -Mes petits disciples, rangés au bas du mur au milieu des roseaux et des -joncs, le nez en l’air pour me regarder, m’écoutaient avec la plus -grande attention, car je leur promettais des récompenses, et je leur -jetais en effet des fruits, des petites galettes et toutes sortes de -bagatelles. Je me rendais presque tous les jours à mon école en passant -par ma fenêtre; j’y attachais une corde au moyen de laquelle je me -laissais glisser sur la terrasse; j’étais leste et légère et je ne suis -jamais tombée. Après ma leçon je faisais le tour par une des cours, et -je rentrais par le salon sans qu’on prît garde à moi. Je choisissais -pour ces escapades les jours de poste où mademoiselle de Mars écrivait à -ses parents. Enfin mademoiselle de Mars me surprit un jour au milieu de -mon école, elle ne me fit aucune réprimande; mais elle rit tant de la -manière dont mes élèves déclamaient les vers de mademoiselle Barbier, -qu’elle me dégoûta de ces doctes fonctions. - -Le premier chagrin vif et profond que j’ai éprouvé fut causé par le -départ de mon père, qui fit un voyage à Paris. Ma mère voulut préparer -une fête pour son retour. Elle composa une espèce d’opéra-comique dans -le genre champêtre, avec un prologue mythologique; j’y jouais l’Amour. -Je n’oublierai jamais que mon habit d’Amour était couleur de rose, -recouvert de dentelle de point parsemée de petites fleurs artificielles -de toutes couleurs; il ne me venait que jusqu’aux genoux; j’avais des -petites bottines couleur de paille et argent, mes longs cheveux abattus -et des ailes bleues. On voulut aussi jouer une tragédie et l’on choisit -_Iphigénie en Aulide_. Mon habit d’Iphigénie, sur un grand panier, était -de lampas, couleur de cerise et argent, garni de martre. Comme ma mère -n’avait point de diamants, elle avait fait venir de Moulins une grande -quantité de fausses pierreries qui complétaient notre magnifique parure. - -On trouva que l’habit d’Amour m’allait si bien, qu’on me le fit porter -d’habitude; on m’en fit faire plusieurs. J’avais mon habit d’Amour pour -les jours ouvriers, et mon habit d’Amour des dimanches. Ce jour-là, -seulement pour aller à l’église, on ne me mettait pas d’ailes, et l’on -jetait sur moi une espèce de mante de taffetas couleur de capucine, qui -me couvrait de la tête aux pieds. Mais j’allais journellement me -promener dans la campagne avec tout mon attirail d’Amour, un carquois -sur l’épaule et mon arc à la main. Au château, ma mère et tous les -voisins ses amis ne m’appelaient jamais que l’Amour, ce nom me resta. -Tels furent régulièrement mon costume et mes occupations pendant plus de -neuf mois. - -Cependant nos fêtes continuaient toujours, et mon père absent depuis -dix-huit mois ne revenait point. Ma mère, voulant joindre la danse à la -musique et à la tragédie, fit venir d’Autun un danseur de cinquante ans, -qui de plus était maître en fait d’armes; il joignit à mon _entrée_ une -sarabande, et il me trouva si leste qu’il proposa de m’apprendre à faire -des armes, ce qui m’amusa beaucoup. Alors je quittai mon costume -d’Amour, parce qu’on me fit faire un charmant habit d’homme que j’ai -constamment porté jusqu’à mon départ de la Bourgogne. Je menais une vie -qui me charmait: les matins je jouais un peu du clavecin, et je -chantais; ensuite j’apprenais mes rôles, et puis je prenais ma leçon de -danse, et je tirais des armes. Après cela je lisais jusqu’au dîner avec -mademoiselle de Mars. En sortant de table, nous allions faire une -lecture de piété, dirigée par le père Antoine; c’était l’Évangile, -l’_Imitation de Jésus-Christ_ et des _Pensées de la Journée chrétienne_. -Ensuite nous allions dans le salon quand il n’y avait pas de monde, et -nous nous amusions à faire des guirlandes de fleurs artificielles pour -nos fêtes, mais des fleurs très grossières faites avec du papier. Les -femmes de chambre travaillaient avec nous; et souvent le bon père -Antoine nous aidait à les peindre. Après cela nous allions nous -promener, mademoiselle de Mars et moi. Depuis nos fêtes, c’est-à-dire -depuis que j’avais quitté les habits de femme, j’étais beaucoup moins -raisonnable à la promenade: je ne causais plus, je ne me plaisais qu’à -courir en avant, à sauter des petits fossés, et à faire mille folies, ce -qui dura jusqu’à mon départ de la Bourgogne. - -Sur la fin de l’hiver, j’éprouvai de grands chagrins. On me déclara la -ruine entière de mon père, et la vente de Saint-Aubin; toutes les dettes -payées, il ne nous restait plus qu’une modique pension viagère de douze -cents francs, sur les têtes de mon père et de ma mère; et pas un asile -sur la terre!... Ma mère m’annonça qu’il fallait me séparer de -mademoiselle de Mars, que sa situation ne lui permettait plus de -garder!... Je chérissais mademoiselle de Mars; ma douleur fut extrême; -mademoiselle de Mars n’était pas moins affligée. Je n’oublierai jamais -la veille de cette cruelle séparation! Elle me permit de veiller avec -elle jusqu’à une heure après minuit, elle me donna d’excellents conseils -pour la suite de ma vie; elle m’exhorta à conserver mes sentiments -religieux. Nous échangeâmes nos Heures; j’ai conservé plus de vingt ans -les siennes, qui étaient une _Journée chrétienne_, sur laquelle son nom -était écrit. Nous nous engageâmes à prier Dieu l’une pour l’autre, nous -versâmes des torrents de larmes, je pleurai dans mon lit presque toute -la nuit. Mon réveil fut affreux; on m’apprit qu’elle était partie à sept -heures du matin. Nous allâmes à Paris avec ma mère loger rue -Traversière, dans un petit appartement au rez-de-chaussée donnant sur un -jardin humide; cet appartement me parut bien triste et bien mesquin en -le comparant à l’élégante maison que nous venions de quitter. - -Mais au bout de quinze jours, nous allâmes à Passy chez M. de la -Popelinière, fermier général, où nous passâmes tout l’été. M. de la -Popelinière était un vieillard de soixante-six ans, d’une santé robuste, -d’une figure douce, agréable et spirituelle; il n’avait pas l’air -d’avoir plus de cinquante ans. Il recevait beaucoup de monde et très -bonne compagnie; il faisait les honneurs de sa maison avec autant de -grâce que de noblesse. On joua la comédie, et des pièces faites par M. -de la Popelinière; on m’y donna des rôles. Je dansai, à ces -représentations, une danse, seule, qui eut le plus grand succès. J’avais -pour la danse les plus grandes dispositions; mais je ne les ai point -cultivées par la suite, n’y mettant aucun amour-propre. - -M. de la Popelinière était enchanté de mes petits talents; il disait -souvent en me regardant et en poussant un profond soupir: «Quel dommage -qu’elle n’ait que treize ans!» (1759) Je compris fort bien à la fin ce -mot, si souvent répété, et je fus fâchée moi-même de n’avoir pas trois -ou quatre ans de plus, car je l’admirais tant que j’aurais été charmée -de l’épouser. - -Nous retournâmes à Paris dans les premiers jours d’octobre. Je quittai -M. de la Popelinière avec peine, j’avais pris pour lui un véritable -attachement. Nous allâmes loger dans la rue Neuve-Saint-Paul. Nous -avions là un fort joli voisinage, la famille de M. Le Fèvre, un créole -très riche, qui demeurait sur le quai des Célestins; il avait quatre -filles charmantes dont la plus jeune était de mon âge. Elles étaient -aimables, bonnes, jolies et remplies de talents: nous faisions de la -musique tous les jours, et j’y employais une partie du temps à jouer de -la harpe, à chanter, à jouer de la guitare et du clavecin. On me donna -un maître de chant italien, nommé Pellegrini, qui venait à six heures du -matin; je prenais cette leçon à la lumière. Philidor me donna des leçons -d’accompagnement. Au milieu de l’hiver, j’eus la fantaisie d’apprendre à -jouer de la musette; au lieu de souffler avec la bouche, on donnait le -vent au moyen d’un soufflet posé sous le bras. J’avais tant de -dispositions pour les instruments, qu’en moins de deux mois j’en jouai -presque aussi bien que mon maître. Cependant j’aimais la harpe de -préférence à tout, j’en jouais au moins cinq heures par jour, je faisais -d’inconcevables progrès; on venait m’entendre comme une merveille, tout -le monde voulut apprendre à jouer de la harpe. Ma passion et mon ardeur -pour cet instrument croissaient avec mes succès, j’étais réellement -d’une force tout à fait inconnue jusqu’alors sur cet instrument. - -Mon père partit pour Saint-Domingue, où il espérait rétablir sa fortune. -Ce grand voyage m’affligea sensiblement; je ne trouvai de consolation -que dans ma harpe; j’avais quatorze ans et demi. Mais j’ai oublié de -parler d’un personnage très singulier que j’ai vu presque tous les -jours, pendant plus de six mois, avant le départ de mon père; c’était le -fameux charlatan, comte de Saint-Germain. Il avait l’air alors d’avoir -tout au plus quarante-cinq ans, et par le témoignage de gens qui -l’avaient vu trente ou trente-cinq ans auparavant, il paraît certain -qu’il était infiniment plus âgé; il était un peu au-dessous de la taille -moyenne, bien fait et marchant fort lestement; ses cheveux étaient -noirs, son teint fort brun, sa physionomie très spirituelle, ses traits -assez réguliers. Il parlait parfaitement le français sans aucun accent, -et de même l’anglais, l’italien, l’espagnol et le portugais. Il était -excellent musicien, bon physicien et très grand chimiste. Il peignait à -l’huile agréablement; il avait trouvé un secret de couleurs -véritablement merveilleux; il peignait dans le grand genre, des sujets -historiques; il ne manquait jamais d’orner ses figures de femmes -d’ajustements de pierreries; il se servait de ses couleurs pour faire -ces ornements, et les émeraudes, les saphirs, les rubis, etc., avaient -réellement l’éclat, les reflets et le brillant des pierres qu’ils -imitaient. Latour, Vanloo, et d’autres peintres, ont été voir ces -tableaux, et admiraient extrêmement l’artifice surprenant de ces -couleurs éblouissantes. M. de Saint-Germain avait une conversation -instructive et amusante: il avait beaucoup voyagé, et il savait -l’histoire moderne avec un détail étonnant, ce qui a fait dire qu’il -parlait des plus anciens personnages comme ayant vécu avec eux. -Cependant, cet homme si extraordinaire par ses talents et par l’étendue -de ses connaissances, une conduite exemplaire, la richesse et la -bienfaisance était un charlatan. Il me donna une boîte à bonbons très -singulière, dont il avait fait le dessus. La boîte, d’écaille noire, -était fort grande; le dessus en était orné d’une agate de composition -beaucoup moins grande que le couvercle; on posait cette boîte devant le -feu, et au bout d’un instant, en la reprenant, on ne voyait plus -l’agate, et l’on trouvait à sa place une jolie miniature représentant -une bergère tenant une corbeille remplie de fleurs; cette figure restait -jusqu’à ce qu’on fît réchauffer la boîte; alors l’agate reparaissait et -cachait la figure. J’ai depuis inventé une composition avec laquelle -j’imite à s’y tromper toutes sortes de cailloux, et même des agates -transparentes; cette invention m’a fait deviner l’artifice de la boîte -de M. de Saint-Germain. - -Pour finir tout ce qui a rapport à cet homme singulier, je dois dire que -quinze ou seize ans après, en passant à Sienne, en Italie, j’appris -qu’il habitait cette ville et qu’on ne croyait pas qu’il eût plus de -cinquante ans. Seize ou dix-sept ans plus tard, étant dans le Holstein, -j’appris de M. le prince de Hesse que M. de Saint-Germain était mort -chez ce prince six mois avant mon arrivée dans ce pays. Le prince me dit -qu’il n’avait l’air ni vieux ni cassé à l’époque de sa mort, mais qu’il -paraissait consumé par une insurmontable tristesse. M. de Saint-Germain -était arrivé dans le Holstein, non avec l’apparence de la misère, mais -sans suite et sans éclat. Il avait encore plusieurs beaux diamants. Il -montra en mourant d’horribles terreurs, et même sa raison en fut -altérée; tout en lui annonçait le trouble affreux d’une conscience -agitée. Ce récit me fit de la peine, j’avais conservé beaucoup d’intérêt -pour ce personnage extraordinaire. - -Aussitôt que mon père fut parti pour Saint-Domingue, ma mère s’occupa -sérieusement de reprendre et de suivre la plus triste des affaires, un -procès contre sa mère!... mais la mère la plus dénaturée!... Ma -grand’mère avait épousé en premières noces M. de Mézières. Elle avait eu -deux enfants, un garçon et une fille, qui était ma mère; l’un âgé de -huit ou neuf ans et l’autre de six. Elle mit la fille au couvent et le -garçon au collège; et elle se remaria avant que l’année de son veuvage -fût tout à fait révolue. Elle épousa en secondes noces le marquis de La -Haie, qu’on appelait le beau La Haie. Madame de La Haie prit en horreur -les enfants de son premier mariage; elle déclara à l’abbesse de Malnoue -qu’elle destinait sa fille au cloître. Aussitôt que M. de Mézières son -fils eut treize ans, elle l’envoya comme mauvais sujet en Amérique. Cet -enfant était cependant l’homme le plus distingué, et même le plus -étonnant par son esprit, son courage et ses vertus. Arrivé dans -l’Amérique septentrionale, il se sauva et il alla se réfugier en Canada -parmi les sauvages; il n’avait pas quatorze ans. Il leur fit entendre -qu’il était abandonné de ses parents et qu’il voulait vivre avec eux; -ils y consentirent à condition qu’il subirait l’opération du tatouage, -c’est-à-dire, qu’il se laisserait peindre tout le corps à leur manière, -avec des sucs d’herbes, opération très douloureuse qu’il supporta avec -un courage qui charma les sauvages. Il avait une mémoire prodigieuse, la -santé la plus robuste: bientôt il apprit leur langue, et il excella dans -tous leurs exercices. Pour ne point oublier ce qu’il savait (il avait -fait pour son âge d’excellentes études et remporté tous les prix de ses -classes), il traçait tous les jours sur des écorces d’arbres des -passages de poésie latine et française et des figures de géométrie. Il -se fit de ses écorces un recueil prodigieux qu’il conserva avec le plus -grand soin; il acquit parmi les sauvages la plus haute considération, et -avant l’âge de vingt ans il devint leur chef par une proclamation -unanime. Les sauvages déclarèrent la guerre aux Espagnols. Mon oncle -remporta, en les commandant, des avantages qui surprirent les Espagnols, -qui trouvèrent que le jeune chef des sauvages avait des talents -extraordinaires. Ils parlèrent de paix, mon oncle fut envoyé pour la -négocier; et il mit le comble à l’étonnement des Espagnols, en ne leur -parlant qu’en latin. Ils questionnèrent ce singulier sauvage; et, -touchés du récit qu’il leur fit, charmés de l’esprit et même du génie -qu’il leur montra, ils lui offrirent de l’attacher au service des -Espagnols; il y consentit à condition qu’ils feraient la paix avec les -sauvages. Quand cette paix fut faite il se sauva, et passa chez les -Espagnols; il s’y conduisit d’une manière si parfaite, qu’il y fit un -riche mariage, et, au bout de dix ou douze ans, il fut nommé gouverneur -de la Louisiane. Il acquit de belles habitations, se forma une superbe -bibliothèque et vécut là parfaitement heureux. Par la suite, il fit un -voyage en France; sa cruelle mère n’existait plus. J’étais alors au -Palais-Royal; il venait dîner presque tous les jours chez moi: il était -grave et mélancolique, il avait un esprit infini, sa conversation était -du plus grand intérêt. Outre les choses extraordinaires qu’il avait -vues, il avait prodigieusement lu et sa mémoire était admirable. On -voyait à travers ses bas de soie, les serpents peints par les sauvages, -qu’il avait ineffaçablement gravés sur ses jambes. Il me montra sa -poitrine qui était couverte de grandes fleurs peintes aussi, les -couleurs en étaient très vives. J’éprouvais pour cet homme singulier et -respectable une admiration et une tendresse extrêmes. - -Ma mère fut mise au couvent dès l’âge de six ans, et élevée dans l’idée -que sa mère la destinait à l’état monastique. On payait sa modique -pension, mais sans maîtres. L’abbesse lui fit apprendre la musique, à -chanter des motets et à jouer de l’orgue. Le jour où elle eut quatorze -ans accomplis on lui fit prendre le voile. Sa mère ne venait la voir que -tous les six mois tout au plus; mademoiselle de Mézières, qui n’en avait -jamais reçu une seule caresse, n’osait ni parler, ni lever les yeux en -sa présence, et se contentait d’écouter en silence les lieux communs que -débitait madame de La Haie sur les dangers du monde et les douceurs du -cloître. Ma mère avait à peine atteint sa seizième année lorsque madame -de La Haie lui déclara qu’il fallait faire ses vœux et s’engager -irrévocablement; ma mère pleura, on n’en tint compte, et l’on désigna un -jour du mois suivant pour la cérémonie. Ce jour arrivé, ma mère déclara -nettement qu’on aurait bien la puissance de la conduire à l’église, mais -que là, au lieu de prononcer le oui irrévocable, elle dirait non. -L’abbesse assura madame de La Haie qu’elle le ferait certainement, -qu’elle l’avait annoncé depuis l’enfance, qu’elle avait un caractère -très décidé, et que toute violence à cet égard ne servirait qu’à donner -au public un scandale odieux. Madame de La Haie fut outrée, mais il -fallut céder. Ma mère reprit ce jour même ses habits mondains qu’elle -avait quittés deux ans auparavant: comme elle avait grandi durant son -inutile noviciat, ses habits étaient ridiculement courts, mais elle ne -les en reprit pas avec moins de joie. On la laissa au couvent, sans -jamais l’en faire sortir. Elle devint une personne très agréable et très -distinguée par sa figure, ses talents et son esprit. Elle était chérie -de tous ceux qui la connaissaient, à l’exception de sa mère, qui -montrait sans déguisement pour elle l’aversion la plus injuste et la -plus dénaturée. Ma mère resta dans ce couvent jusqu’à l’âge de vingt-six -ans et demi; à cette époque elle se lia intimement avec la marquise de -Fontenille, une veuve retirée dans l’intérieur du couvent. La marquise -était parente de mon père, qui venait assez souvent la voir au parloir; -il y vit mademoiselle de Mézières, en devint amoureux, et la demanda en -mariage. Madame de La Haie, par une animosité inconcevable, refusa -pendant trois mois son consentement. Ma mère ne pouvait cependant pas -espérer un meilleur mariage: elle n’avait que quarante ou quarante-cinq -mille livres de légitime, et elle trouvait un très bon gentilhomme, qui -avait dix ou douze mille livres de rentes, trente-sept ans, et qui était -aimable, rempli d’esprit et beau comme un ange. Madame de La Haie ne -donna ni légitime, ni trousseau, ni présents: la bonne abbesse fit les -frais de noce. Ma mère se maria dans l’église du couvent; madame de La -Haie vint cependant à la messe nuptiale avec ses deux enfants du second -lit, son fils âgé de onze ans, et sa fille de huit ans et demi, et qui a -été depuis madame de Montesson. Ma mère partit aussitôt pour la -Bourgogne, pour sa terre de Champcéry, où je reçus le jour quinze mois -après son mariage. - -Ma mère, à diverses époques, avait vainement demandé sa légitime, enfin, -après le départ de mon père pour Saint-Domingue, elle se décida à -plaider. Elle écrivit elle-même un mémoire, et avant de commencer la -procédure, elle chargea son avocat de le communiquer à madame de La -Haie. Ce mémoire, très respectueux par les expressions, était foudroyant -par les faits. Madame de La Haie le sentit, elle envoya chez ma mère son -fils, le marquis de La Haie, qui se fit médiateur entre sa mère et sa -sœur. Le marquis de La Haie n’était ni beau, ni distingué par l’esprit, -mais il était sensible et bon. Il nous proposa de nous mener -sur-le-champ chez madame de La Haie, en ajoutant qu’en nous voyant tout -s’arrangerait. Il pressa ma mère si vivement, qu’elle y consentit. Il -nous mena dans sa voiture et nous conduisit d’abord chez madame de -Montesson; elle n’était point habillée et ne nous attendait point; elle -dit qu’elle approuvait l’idée de mon oncle, qu’elle allait s’habiller et -qu’elle viendrait avec nous. Sa toilette me parut longue. Mon oncle -voulait absolument qu’elle s’occupât de moi; à toute minute, il lui -disait en me regardant: «Comme elle est intéressante! comme elle est -jolie!...» Madame de Montesson ne répondait rien, elle se contentait de -pencher la tête en faisant un soupir, et en prenant un air attendri. -Enfin, lorsqu’elle fut habillée, elle donna le bras à ma mère, et passa -devant nous; mon oncle me prit affectueusement par la main. Nous -montâmes en voiture et nous nous rendîmes dans la rue Cassette, où -demeurait ma grand’mère. Arrivés dans la maison, mon oncle et ma tante -nous laissèrent dans un cabinet et allèrent la prévenir; au bout d’un -demi-quart d’heure, ils revinrent avec ma grand’tante, mademoiselle -Dessaleux, sœur de ma grand’mère. Mes deux tantes donnèrent le bras à ma -mère en l’assurant qu’elle serait bien reçue; mon oncle me conduisit. Je -n’avais pas une goutte de sang dans mes veines en entrant dans la -chambre de ma grand’mère. Sa figure acheva de me glacer; on m’avait dit -qu’elle était belle encore, elle ne me parut qu’effrayante. Elle était -fort grande, fort droite, toute sa personne avait quelque chose de -hautain et d’impérieux que je n’avais vu qu’à elle; il y avait encore de -la beauté dans ses traits, mais elle avait beaucoup de rouge et de -blanc, et une physionomie à la fois immobile, froide et dure... Elle me -fit peur, ma mère courut se jeter à ses pieds. A ce spectacle je fondis -en larmes. Ma grand’mère releva sèchement ma mère sans l’embrasser, ce -qui m’indigna. Mon oncle, qui me tenait toujours par la main, me -présenta à ma grand’mère en disant: «Maman, regardez cette charmante -petite!...» et il ajouta plus bas: «Maman, embrassez-la...» Elle jeta -sur moi un regard sombre et fixe, qui me fit baisser les yeux, mon oncle -me dit de lui baiser les mains; j’obéis en tremblant. Elle me baisa au -front; alors je m’éloignai promptement, et j’allai me jeter en -sanglotant dans les bras de ma mère. Madame de La Haie sonna et demanda -avec emphase un verre d’eau. Madame de Montesson s’empressa auprès de sa -mère, avec cette tête penchée et ces yeux à moitié fermés, enfin, toutes -les mines qu’elle prenait dans les occasions touchantes et qui lui -donnaient l’air du monde le plus hypocrite. Lorsque madame de La Haie -eut bu, et fait trois ou quatre soupirs, mon oncle avec une bonté -infinie, parla en faveur de ma mère. Madame de La Haie répondit d’abord -par des reproches, ensuite elle s’adoucit; elle dit quelques phrases -maternelles; elle ajouta que ma mère devait se fier à elle, se désister -de ses poursuites, et qu’elle ne perdrait rien à lui donner cette preuve -de respect. Ma mère s’attendrit et promit tout; alors elle fut -embrassée, et presque caressée. On se quitta parfaitement réconciliées. -Je voyais ma mère heureuse, charmée; ma joie intérieure allait jusqu’au -transport. Ma mère, avec une bonne foi et une générosité touchantes, -envoya chercher sur-le-champ ses gens d’affaires et signa son -désistement, qu’elle fit remettre le jour même à madame de La Haie. Mon -oncle revint nous voir, et me témoigna plus de tendresse que jamais; il -était bon, honnête, et de la sincérité la plus parfaite; mais il partit -à cette époque pour l’armée, et il fut tué à la bataille de Minden. - -Après son départ nous retournâmes plusieurs fois chez ma grand’mère sans -être reçues. Enfin vint la nouvelle de la mort de mon oncle; la juste -douleur de madame de La Haie suspendit toute idée d’affaires; mais, -lorsque les premiers moments furent passés et que ma mère renouvela ses -demandes, elle ne reçut que des réponses sèches et vagues; elle pressa, -on ne répondit plus; elle insista, elle écrivit sans relâche; on finit -par lui faire dire qu’elle n’avait rien à prétendre, qu’elle l’avait -reconnu elle-même en donnant son désistement. Ce coup fut rude à -supporter. Ma mère à ce sujet me dit ces belles paroles:--Ce qui me -console, c’est que je vous ai donné un bon exemple, celui d’une -confiance généreuse, et du respect filial le plus parfait. Je ne -répondis à ma mère que par mes larmes; depuis ce moment-là nous ne -revîmes plus ma grand’mère et ma tante. - -Mon père, en revenant de Saint-Domingue, fut pris par les Anglais avec -tout ce qu’il rapportait; on le conduisit à Lanceston, ville maritime -d’Angleterre; il trouva là beaucoup de prisonniers français, et, entre -autres, un jeune homme dont la jolie figure, l’esprit et les grâces lui -inspirèrent le plus vif intérêt; c’était le comte de Genlis, qui, en -revenant de Pondichéry, où il avait commandé un régiment pendant cinq -ans, avait été conduit en Chine, à Kanton où il passa cinq mois, et -ensuite à Lanceston. - -Le comte de Genlis servait dans la marine depuis l’âge de quatorze ans; -il s’était couvert de gloire au fameux combat de M. d’Aché; il était -alors lieutenant de vaisseau, il avait à peine vingt ans. - -Durant son séjour à Lanceston, il se lia intimement avec mon père, qui -portait habituellement une boîte sur laquelle était mon portrait, me -représentant jouant de la harpe; cette peinture frappa le comte de -Genlis; il fit beaucoup de questions sur moi, et il crut tout ce que lui -dit un père qui ne me voyait nul défaut. Les Anglais avaient laissé à -mon père mon portrait, mes lettres et celles de ma mère, qui ne parlait -que de mes succès et de mes talents. Le comte lut ces lettres, qui lui -firent une profonde impression. Il avait un oncle ministre alors des -affaires étrangères (le marquis de Puisieux), il obtint promptement sa -liberté, et il promit à mon père de s’occuper de lui faire rendre la -sienne. En effet, aussitôt qu’il fut à Paris, il vint chez ma mère lui -apporter des lettres de mon père; et en même temps il sollicita avec -ardeur son échange, et trois semaines après mon père arriva à Paris. - -Peu après, mon sort fut fixé sans retour; j’épousai M. de Genlis, mais -secrètement. M. de Genlis, âgé de vingt-sept ans, n’ayant ni père ni -mère, pouvait disposer de lui-même; mais M. le marquis de Puisieux, chef -de sa famille, dès les premiers jours de son arrivée en France, lui -avait parlé d’un mariage avec une jeune personne, orpheline, possédant -actuellement quarante mille livres de rentes; M. de Genlis y consentit. -M. de Puisieux s’occupa vivement de cette affaire; M. de Genlis ne s’en -souciait déjà plus, mais il n’osa l’avouer. Au bout de quelque temps M. -de Puisieux lui dit que la chose était sûre, et qu’il avait donné sa -parole; M. de Genlis n’eut pas le courage de lui déclarer ses -sentiments, et ce fut dans ce moment que je me mariai. - -Huit jours avant mon mariage, nous allâmes demeurer chez madame la -comtesse de Sercey, ma tante, qui logeait dans le cul-de-sac de Rohan. -Je me mariai là à sa paroisse à minuit. Le lendemain, on déclara mon -mariage, qui fit beaucoup de bruit, car la colère de M. de Puisieux, qui -se plaignait avec amertume, fit, pendant plusieurs jours, le sujet de -toutes les conversations. M. de Genlis, cadet de Picardie, n’avait que -douze mille livres de rentes, et pour toute espérance, sa part dans la -succession de madame la marquise de Droménil, sa grand’mère, qui avait -environ quarante mille livres de rentes. Elle habitait Reims, et elle -avait quatre-vingts ans. M. de Genlis avait servi dans la marine avec le -plus grand éclat de valeur et d’intelligence, ainsi que je l’ai déjà -dit, à ce fameux combat sur mer, commandé par M. d’Aché; de vingt-deux -officiers, il ne resta que M. de Genlis; pour ce combat, M. de Genlis -eut la croix de Saint-Louis à vingt et un ans moins trois mois, grâce -extraordinaire dont je n’ai vu qu’un seul exemple après celui-ci. -Lorsqu’il fut à Paris, M. de Puisieux, qui était alors ministre des -affaires étrangères, l’engagea à quitter la marine, il était capitaine -de vaisseau, et à passer au service de terre, avec le grade de colonel; -il fut fait colonel des grenadiers de France. - -Je ne passai que dix jours à Paris après mon mariage. M. de Genlis alla -se présenter chez M. de Puisieux et chez madame la duchesse maréchale -d’Étrée, fille de M. de Puisieux, et il ne fut pas reçu; il leur écrivit -et ne reçut point de réponse. Il me fit écrire à sa grand’mère, qui -garda aussi un profond silence. De tous ses parents, le comte et la -comtesse de Balincour furent les seuls qui, dans cette occasion, lui -donnèrent des marques d’amitié. Ils vinrent me voir, et me comblèrent de -caresses. Cette visite me fit un plaisir inexprimable. - -Une visite qui me toucha beaucoup moins fut celle de madame de -Montesson, qui vint voir ma mère; ce mariage plaisait à sa vanité. Elle -fut très aimable pour M. de Genlis, qui me mena le lendemain chez elle -et chez madame de Balincour; nous partîmes pour Genlis quatre ou cinq -jours après. Mon beau-frère, qui nous y attendait, nous reçut avec -beaucoup de grâce et d’amitié. - -Le marquis de Genlis était âgé alors de trente et un ans, je n’ai jamais -vu de tournure plus noble, plus leste et plus élégante. Cependant, -jamais homme n’a moins profité des avantages les plus brillants de la -nature et de la fortune. Avec une figure remarquable, de l’esprit, de la -grâce, il se trouva, à quinze ans, possesseur de la terre de Genlis, -l’une des plus belles du royaume, et libre de toute hypothèque, avec la -certitude d’avoir un jour celle de Sillery, qui lui était substituée. M. -de Puisieux, son tuteur, et très aimé du roi, le fit faire colonel à -l’âge de quinze ans. Mais, à dix-sept ans, il montra déjà la passion du -jeu et une extrême licence de mœurs. Il fit des dettes, des -extravagances; on le gronda, on paya, on pardonna. Il ne se corrigea -nullement. Enfin, à vingt ans, il perdit au jeu, dans une nuit, cinq -cent mille francs contre le baron de Vioménil; il devait d’ailleurs -environ cent mille francs. La colère de M. de Puisieux fut extrême, et -l’emporta trop loin: il obtint une lettre de cachet, et fit enfermer, au -château de Saumur, son pupille; il l’y laissa cinq ans; et, comme le -disait mon beau-frère, une année pour chaque cent mille francs. Sa -carrière militaire fut perdue par cette rigueur; ayant été obligé de -quitter le service, il n’y rentra plus. Quand il sortit de Saumur, on -avait déjà payé la moitié de ses dettes; M. de Puisieux alors le fit -interdire, et exiler à Genlis. Cette terre valait à peu près -soixante-quinze mille francs de revenu. On fit à mon beau-frère une -pension de quinze mille francs, le surplus des revenus fut employé à -payer le reste des dettes. Son exil dura deux ans, ensuite il eut la -liberté d’aller à Paris, où il passait seulement trois mois d’hiver; -mais M. de Puisieux déclara qu’il ne lèverait l’interdiction que -lorsqu’il ferait un bon mariage. Malgré ses disgrâces et ses malheurs, -il était d’une extrême gaieté. - -Je ne restai que quelques jours à Genlis; on m’y donna le divertissement -de la pêche des étangs. Pour mon malheur, j’y allai avec des petits -souliers blancs brodés; arrivée au bord des étangs, je m’y embourbai; -mon beau-frère vint à mon secours, remarqua mes souliers, se mit à rire, -et m’appela une jolie dame de Paris, ce qui me choqua beaucoup; car, -ayant été élevée dans un château, j’avais annoncé toutes les prétentions -d’une personne qui n’était étrangère à aucune occupation champêtre. En -entendant répéter que j’étais une belle dame de Paris, mon dépit devint -extrême; alors je me penche, je ramasse un petit poisson, long comme le -doigt et je l’avale tout entier, en disant: «Voyez comme je suis une -belle dame de Paris.» J’ai fait d’autres folies dans ma vie; mais -certainement je n’ai jamais rien fait d’aussi bizarre. Tout le monde fut -confondu. M. de Genlis me gronda beaucoup, et me fit peur en me disant -que ce poisson pouvait vivre et grossir dans mon estomac, frayeur que je -conservai pendant plusieurs mois. - -Dans les derniers jours de novembre, M. de Genlis me conduisit à -l’abbaye d’Origny-Sainte-Benoîte, à huit lieues de Genlis et à deux de -Saint-Quentin. Je devais y passer quatre mois, c’est-à-dire tout le -temps que mon mari resterait à Nancy, où se trouvait le régiment des -grenadiers de France, dont il était l’un des vingt-quatre colonels. Me -trouvant trop jeune pour m’emmener à Nancy, M. de Genlis pensa avec -raison qu’il était plus convenable de me laisser dans un couvent où il -avait des parentes. D’ailleurs dans ce temps il n’était pas d’usage que -les jeunes femmes suivissent leurs maris dans leurs garnisons. Je -pleurai beaucoup en me séparant de M. de Genlis, et ensuite je m’amusai -infiniment à Origny. Cette abbaye était fort riche, elle avait toujours -eu pour abbesse une personne d’une grande naissance; l’abbesse actuelle -s’appelait madame de Sabran; avant elle, c’était madame de Soubise. -Quoique les religieuses ne fissent point de preuves de noblesse, elles -étaient presque toutes des filles de condition et portaient leurs noms -de famille. Les bâtiments de l’abbaye étaient fort beaux et immenses. Il -y avait plus de cent religieuses, sans compter les sœurs converses et -deux classes de pensionnaires, l’une d’enfants, l’autre pour les jeunes -personnes de douze à dix-huit ans. L’éducation y était fort bonne pour -former des femmes vertueuses, sédentaires et raisonnables, destinées à -vivre en province. - -J’avais un joli appartement dans l’intérieur du couvent, j’y étais avec -une femme de chambre, j’avais un domestique qui logeait avec les gens de -l’abbesse dans les logements extérieurs; je mangeais à la table de -l’abbesse, qui faisait fort bonne chère. Nous étions servies par deux -sœurs converses. On m’apportait mon déjeuner dans ma chambre. L’abbesse -recevait à dîner et en visite des hommes dans son appartement, mais ces -hommes ne pouvaient aller plus avant, et d’ailleurs le couvent était -cloîtré. L’abbesse avait des domestiques, une voiture et des chevaux; -elle avait le droit de sortir en voiture, accompagnée de sa chapeline et -des religieuses qu’elle nommait pour l’accompagner. Elle allait assez -souvent se promener dans les champs, visiter quelques parties de ses -possessions, ou des malades auxquels elle portait elle-même des secours; -je l’ai suivie deux fois dans ces courses bienfaisantes, qui étaient -plus fréquentes en été. Chaque religieuse avait une jolie cellule, et un -joli petit jardin à elle en propre, dans l’intérieur du vaste enclos du -jardin général. - -Une parente de M. de Genlis s’y trouvait. C’était madame de Rochefort, -fille du marquis de Saint-Pouen, et sœur de madame de Balincour. Son -père l’avait forcée de se faire religieuse à dix-sept ans; elle aimait -son cousin, le comte de Rochefort, et elle fut très malheureuse pendant -les deux premières années de sa profession, ensuite elle s’accoutuma -parfaitement à son sort; elle avait trente ans quand j’arrivai à Origny, -et elle était une excellente religieuse. Elle avait un visage agréable, -une physionomie intéressante, des mains charmantes, et une très belle -taille. Elle me parla beaucoup de sa sœur, madame de Balincour, qu’elle -aimait tendrement, et qui tous les ans lui envoyait ces petits présents -qui charmaient les religieuses, du sucre, du café, de la laine et de la -soie pour broder. Madame de Rochefort, de son côté, lui envoyait toutes -sortes de petits ouvrages faits avec soin et cette perfection dont les -religieuses semblaient seules avoir le secret. Madame de Rochefort me -fit promettre que, lorsque j’irais à Paris, j’engagerais madame de -Balincour à demander pour elle à l’archevêque la permission d’aller -passer pour sa santé trois ou quatre mois dans sa famille; c’est-à-dire, -chez cette sœur chérie: permission qu’on ne refusait point à des -personnes de l’âge et de la considération de madame de Balincour, et -pour des religieuses qui avaient passé la première jeunesse. -J’intéressai tellement par la suite monsieur et madame de Balincour en -faveur de madame de Rochefort, qu’ils la firent venir. Elle passa quatre -mois à Balincour, les trois premiers s’écoulèrent dans la paix et dans -le bonheur; mais M. de Balincour la mena chez une jeune paysanne nommée -Nicole, qu’il avait mariée quatre ans auparavant. Le tableau champêtre -d’une union et d’une félicité parfaite, Nicole au milieu de son heureuse -famille, Nicole entourée de ses trois petits enfants, de son jeune mari, -de son père et de sa mère, rappela à l’infortunée religieuse ses -premières amours, et un bonheur perdu pour elle sans retour...; et -tandis que tout le monde contemplait avec plaisir cette scène -intéressante, elle se trouva mal... Elle tomba promptement dans une -consomption mortelle; elle ne retourna point dans son couvent; son père, -qui sans doute pour sa punition vivait encore, vint la prendre mourante -et l’emmena en Auvergne, dans une terre où peu de temps après elle -expira dans ses bras! - -Mais revenons à Origny. Je m’y plaisais, on m’y aimait; je jouais -souvent de la harpe chez madame l’abbesse, je chantais des motets dans -la tribune de l’église, et je faisais des espiégleries aux religieuses; -je courais les corridors la nuit, c’est-à-dire à minuit, avec des -déguisements étranges, communément habillée en diable avec des cornes -sur la tête, et le visage barbouillé; j’allais ainsi réveiller les -jeunes religieuses; chez les vieilles que je savais être bien sourdes, -j’entrais doucement, je leur mettais du rouge et des mouches sans les -réveiller. Elles se relevaient toutes les nuits pour aller au chœur, et -l’on peut juger de leur surprise lorsque, réunies à l’église, s’étant -habillées à la hâte sans miroir, elles se voyaient ainsi enluminées et -mouchetées. Pendant tout le carnaval, je donnai chez moi, avec la -permission de l’abbesse, des bals deux fois la semaine. On me permit de -faire entrer le ménétrier du village, qui était borgne, et qui avait -soixante ans. Il se piquait de savoir toutes les figures et tous les -pas, et je me souviens qu’il appelait les chassés, des flanqués. Mes -danseuses étaient les religieuses et les pensionnaires; les premières -figuraient les hommes, et les autres les dames. Je donnais pour -rafraîchissements du cidre, et d’excellentes pâtisseries faites dans le -couvent. J’ai été depuis à de bien beaux bals, mais certainement je n’ai -dansé à aucun d’aussi bon cœur, et avec autant de gaieté. - -Ma mère me donna la preuve de tendresse et de bonté de venir me voir à -Origny, et de passer avec moi six semaines dans ce couvent; elle y -logea, dans l’intérieur, dans un appartement qui était vacant tout à -côté du mien. J’imaginai toutes sortes de choses pour l’amuser. Madame -l’abbesse avait une femme de chambre qui la servait depuis dix ans, et -qui s’appelait mademoiselle Beaufort; c’était la meilleure fille du -monde, et qui faisait des flans à la crème délicieux, ce qui produisit -entre elle et moi une liaison très intime. Elle me parla d’une noce de -village qui devait se faire chez des fermiers de sa connaissance à une -lieue d’Origny; elle avait obtenu de madame l’abbesse la permission d’y -aller; je voulus être de la partie, mais mystérieusement, et déguisée en -paysanne, avec mademoiselle Victoire, et je déterminai ma mère à venir -avec nous, habillée aussi en paysanne, et le tout à l’insu de madame -l’abbesse. Mademoiselle Beaufort, charmée de cette invention, nous -fournit les habillements, nous nous assurâmes d’une tourière, je fis -dire à madame l’abbesse que nous avions la migraine, que nous dînerions -dans nos chambres, et nous partîmes furtivement à une heure après midi. -Nous allâmes à la ferme en charrette, nous fûmes présentées aux mariés -comme des paysannes, parentes de mademoiselle Beaufort, qui ajouta que -j’étais sa filleule; je dansai beaucoup; j’eus les plus grands succès -dans cette assemblée, que nous ne quittâmes qu’au déclin du jour. Mais -un orage violent nous attendait à Origny; on nous avait trahies; madame -l’abbesse savait notre escapade, elle était fort scandalisée de nos -déguisements, et surtout que je fusse sortie de la maison sans le lui -dire; je lui représentai doucement qu’étant avec ma mère, cette sortie, -du moins, n’avait rien de scandaleux. Madame l’abbesse jeta tout son -venin sur mademoiselle Beaufort. Le lendemain matin, la pauvre fille -entra dans ma chambre en pleurant et en me disant que madame l’abbesse -venait de lui donner son compte. «Eh bien, lui dis-je, consolez-vous, je -vous prends à mon service.» Mademoiselle Beaufort fut transportée de -joie, et s’installa tout de suite dans mon appartement. Madame l’abbesse -eut beau jeter feu et flamme, je persistai avec beaucoup de sang-froid -dans ma résolution, et je gardai mademoiselle Beaufort. Nous avions déjà -joué dans nos chambres quelques petites scènes pour amuser ma mère les -soirs, quand tout le couvent était couché. Mademoiselle Beaufort, à mon -grand étonnement, me demanda de lui donner un petit rôle de bergère; -elle avait quarante-cinq ans, ses cheveux étaient gris, elle était fort -couperosée, et les deux dents de devant lui manquaient. Nous jouâmes -_l’Oracle_, et je lui fis jouer le rôle de l’amoureux, que Lucinde -appelle Charmant, et qu’elle conduit en laisse, avec un ruban couleur de -rose: n’ayant point de costume, nous l’habillâmes galamment avec une -redingote de Lemire, mon domestique, et nous l’assurâmes qu’il était -indispensable qu’elle eût sur la tête un bonnet de coton, brodé en laine -de couleur, que lui prêta le laquais de ma mère; ce fut dans cet -agréable équipage qu’elle joua de la manière la plus comique le rôle de -Charmant. Comme elle me demandait toujours un rôle de bergère, je fis -une petite pastorale pour elle; nous donnâmes tant de louanges à son jeu -et à sa grâce, elle fut si persuadée qu’elle était ravissante dans ce -costume, que je lui proposai de le garder toujours, et elle y consentit. -De ce moment elle fut constamment habillée en bergère d’idylle, avec des -petits habits blancs bordés de rubans de diverses couleurs, et portant -sur l’oreille un petit chapeau de paille orné de fleurs, ou coiffée en -cheveux qu’elle poudrait à blanc pour cacher ses cheveux gris; quand -elle sortait de chez moi pour aller dans le couvent, j’exigeais toujours -qu’elle prît sa houlette, chose dont elle contracta souvent l’habitude. -Toutes mes amies encourageaient ses illusions pastorales, et quand les -autres se moquaient d’elle, mademoiselle Beaufort disait que c’était -pour faire leur cour à madame l’abbesse. Je la gardai ainsi en bergère -plus de deux mois, c’est-à-dire jusqu’au moment où M. de Genlis, -arrivant de son régiment, vint me prendre: l’aspect de mademoiselle -Beaufort (que j’appelais toujours ma bergère) l’étonna beaucoup; mais, à -force d’insistance, je le décidai à l’emmener avec nous à Genlis, et en -lui conservant son costume, et bientôt cette complaisance devint pour -lui un véritable amusement. Je conservai ma bergère à Genlis pendant -deux ou trois mois, ensuite un héritage inattendu et très considérable -pour elle, l’appela à Noyon. Comme elle avait fait nos délices, nos -adieux furent très tendres. Pour achever son histoire, je dois dire -qu’elle hérita de trente-deux mille francs et que peu de mois après elle -eut la folie d’épouser un jeune homme de vingt-trois ans, qui n’avait -rien, et qui lui persuada qu’il était éperdument amoureux d’elle. - -En quittant Origny, nous allâmes sur-le-champ à Genlis; mon beau-frère -était à Paris, d’où il ne devait revenir qu’au mois de juillet. En -attendant nous fîmes des visites dans les châteaux voisins; presque tous -nos voisins étaient vieux, mais tous d’une fort bonne société, entre -autres M. le marquis de Flavigny et sa femme, M. de Bournonville qui -avait douze enfants, le président de Vauxmenil dont le fils dessinait -supérieurement le paysage, et M. de Saint-Cenis, le seul qui eût une -jeune femme. - -Dans ce temps j’appris à monter à cheval, et d’une singulière manière. -Je me baignais, et on allait chercher, pour mes bains, de l’eau dans une -rivière à une demi-lieue. Un seul cheval de charrue traînait le tonneau -que l’on devait remplir d’eau. Un jour que j’étais seule au château, je -vis par ma fenêtre le charretier Jean partir, conduisant à pied son -équipage. Il me parut charmant de monter sur ce gros cheval, et d’aller -ainsi chercher mon eau moi-même. Je descendis précipitamment dans la -cour, Jean m’établit jambe de-ci, jambe de-là, sur le cou de son cheval, -et nous partîmes. Je trouvai cette promenade si agréable, que pendant -dix ou douze jours je n’en fis pas d’autres. Je pris ainsi un grand goût -d’équitation, et l’on me permit de monter un vieux petit cheval gris qui -avait encore de bonnes jambes; on me fit faire un habit d’amazone, et -l’on me trouva si bien à cheval, qu’on me donna un grand beau cheval -navarrin, qui, quoique plus vieux que moi, avait une grande vitesse et -des jambes très sûres. Quelques mois après, M. Bourgeois, officier de -fortune en garnison à Chauny, et un très grand homme de cheval, me -trouvant parfaitement posée, voulut me donner des leçons; j’en pris tous -les jours pendant huit mois, et je devins très habile. Cet exercice, que -j’aimais passionnément, fortifia beaucoup ma santé. Nous faisions -souvent de très longues chasses de sanglier. Un jour j’imaginai de me -perdre exprès, dans l’espoir qu’il m’arriverait une aventure -extraordinaire. Je m’enfonçai dans des routes détournées, ayant bien -soin de tourner le dos à la chasse, et de fuir le bruit des chiens et -des cors. Bientôt j’eus la satisfaction de ne plus rien entendre et de -me trouver dans des lieux tout à fait inconnus. Je poussais toujours mon -cheval au galop; ce que je désirais était de rencontrer un château que -je n’eusse jamais vu, d’y trouver des habitants pleins d’esprit et de -politesse me donnant l’hospitalité. Au bout de trois heures, courant -toujours au hasard, cherchant vainement, je commençai à m’inquiéter, -j’imaginai que j’étais au moins à douze lieues de Genlis; j’avais faim, -je ne voyais point de gîte, et je m’avisai tout à coup de penser que -l’on était, au château de Genlis, dans de vives alarmes; enfin, après -avoir erré encore longtemps, je rencontrai un bûcheron qui m’apprit, à -mon grand étonnement, que je n’étais qu’à trois lieues de Genlis. Je lui -demandai de m’y conduire: il fallut aller au pas et je n’y arrivai qu’à -la nuit fermée. On avait envoyé de tous les côtés, dans les bois -immenses de Genlis, des hommes à cheval sonnant du cor; M. de Genlis -était aussi à ma poursuite et ne revint qu’une heure après moi. Je fus -horriblement grondée, et je le méritais; j’eus la bonne foi d’avouer que -je m’étais perdue à dessein, et je donnai ma parole qu’à l’avenir je ne -chercherais plus des terres inconnues. - -Nous retournâmes à Paris pour le mariage de mon beau-frère. Il épousa -mademoiselle de Vilmeur, âgée de quinze ans; M. le marquis de Puisieux -consentit à lui servir de père, et mon beau-frère décida que je lui -servirais de mère: ce qui fut assez singulier, non seulement parce que -je n’avais que trois ans et demi de plus que la mariée, mais parce que -j’allais voir pour la première fois à cette cérémonie ce chef de la -famille qui m’avais jusque-là montré tant de rigueur, et qui serait -obligé de me conduire dans l’église; ce qu’il fit de fort bonne grâce. -Il était très paré; il avait son cordon bleu passé par-dessus son habit, -il me parut éblouissant et terrible. Comme il me donnait la main, il -s’aperçut que je tremblais: «Vous avez froid, madame, me dit-il; je -répondis naïvement:--Ce n’est pas cela.» Il m’a dit depuis que le ton -dont je prononçai ces paroles le toucha jusqu’aux larmes. Le repas de -noce se fit avec une grande magnificence à la campagne chez le chevalier -Courten (à la Planchette); presque toute la famille y vint. Madame de -Puisieux, sa fille la maréchale d’Étrée, madame la princesse de Benting, -monsieur et madame de Noailles, le duc d’Harcourt, et beaucoup d’autres. -Mes amis, monsieur et madame de Balincour et madame de Sailly, n’y -étaient pas, ni M. de Souvré; je les regrettai bien. Je fus traitée avec -beaucoup de politesse, mais froidement par toutes les dames; je gardai -un profond silence. On s’occupa à l’excès de ma belle-sœur; on vanta sa -beauté; madame de Puisieux et la maréchale la caressèrent excessivement. -Je crus m’apercevoir qu’on y mettait un peu d’affectation; cette idée -m’ôta ma timidité. Toutes les fois qu’on a eu le dessein de me piquer, -je ne sais quelle fierté m’a constamment mise au-dessus de l’offense -qu’on voulait me faire, en me donnant une indifférence parfaite. - -Toute la compagnie resta jusqu’à onze heures du soir. Mais les nouveaux -mariés, M. de Genlis et moi nous passâmes six jours dans cette maison. -Ce temps me suffit pour prendre une grande amitié pour ma belle-sœur. -Elle était belle, et sa figure eût été charmante, sans un rire -désagréable, qui ne montrait pas de belles dents, et qui laissait voir -deux doigts de gencives toujours gonflées; mais quand elle ne riait pas, -son visage était beau et très agréable; aussi M. de Villepaton disait -d’elle:--Que sérieusement parlant elle était très jolie. Elle avait reçu -une éducation fort négligée, cependant elle n’était jamais oisive, elle -aimait l’ouvrage, brodait parfaitement, et était adroite comme une fée. -Elle était très violente, et fort contrariante; elle avait des -obstinations d’enfant, mais au fond elle était bonne, obligeante, -naturelle, et très gaie. Nous n’avons jamais eu ensemble la plus légère -dispute, et je fus enchantée d’avoir une compagne si jeune et si aimable -pour moi. - -En quittant la Planchette nous allâmes tous à Genlis. Mon frère passa -cette année à Genlis; il venait d’être reçu dans le génie, et avait subi -son examen du cours de Bezout avec la plus grande distinction. J’eus une -grande joie de le revoir; il était fort joli, très naïf et d’une gaieté -d’enfant. Un soir qu’il y avait du monde au château, et que ma -belle-sœur et MM. de Genlis jouaient après le souper au reversi, mon -frère me proposa une promenade dans la cour, qui était immense, sablée -et remplie de fleurs; j’y consentis. Quand nous fûmes dans la cour, il -eut envie d’aller faire un tour dans le village; je ne demandai pas -mieux: il était dix heures, tous les cabarets étaient éclairés, et l’on -voyait à travers les vitres, les paysans buvant du cidre; je remarquai -avec surprise qu’ils avaient tous l’air très grave. - -Il prit à mon frère une gaieté, il frappa contre les vitres en -criant:--Bonnes gens, vendez-vous du sacré chien? et après cet exploit -il m’entraîna en courant dans une petite ruelle obscure, à côté de ces -cabarets, où nous nous cachâmes en mourant de rire. Notre joie -s’augmenta encore en entendant le cabaretier sur le pas de sa porte, -menacer de coups de gourdin les polissons qui avaient frappé aux vitres. -Mon frère m’expliqua que sacré chien voulait dire de l’eau-de-vie. Je -trouvai cela si charmant, que je voulus aller à un autre cabaret voisin, -faire cette jolie demande, qui eut le même succès; nous répétâmes -plusieurs fois cette agréable plaisanterie, nous disputant à qui dirait -sacré chien, et finissant par le dire en duo, et toujours à chaque fois -nous sauvant à toutes jambes dans la petite ruelle, où nous faisions des -rires à tomber par terre. - -Mon frère resta six semaines avec nous. M. de Genlis, avec beaucoup de -grâce, lui donna tout ce qui lui pouvait être utile ou agréable dans une -garnison où il devait rester longtemps. - -Nous retournâmes à Paris, M. de Genlis et moi, au mois d’août, dans une -jolie maison avec un jardin, dans le cul-de-sac Saint-Dominique, dont -mon beau-frère avait loué le rez-de-chaussée, et nous louâmes le -premier. - -Le 4 septembre je mis au monde ma chère Caroline, cette créature -angélique, qui a fait pendant vingt-deux ans mon bonheur et ma gloire, -dont la perte irréparable a été la plus grande douleur et le plus grand -malheur de ma vie! Elle vint au monde belle comme un ange, et ce visage -enchanteur a été depuis l’instant de sa naissance jusqu’au tombeau, ce -qu’on a jamais vu de plus parfait; je ne la nourris point, ce n’était -pas la mode encore; d’ailleurs, dans notre situation je ne l’aurais pas -pu, étant obligée d’être toujours en courses et en voyages. Elle fut -nourrie à deux petites lieues de Genlis, dans un village appelé -Comanchon. - -Madame la maréchale d’Étrée vint me voir; elle m’apporta, en présent, de -très belles étoffes des Indes, et m’annonça que son père et sa mère me -recevraient avec plaisir, et que madame de Puisieux me présenterait à la -cour. Au bout de cinq semaines j’allai chez madame de Puisieux, dont -j’avais une peur extrême; comme de ma vie je n’ai fait des avances quand -on a eu de la sécheresse pour moi, je fus très froide et très -silencieuse. Je ne lui plus guère. Huit jours après, elle me mena à -Versailles, ce qui fut un vrai supplice pour moi, parce que ce fut tête -à tête dans sa voiture. Elle ne me parla que de la manière dont je -devais me coiffer, m’exhortant d’un ton critique à ne pas me coiffer si -haut qu’à mon ordinaire, m’assurant que cela déplairait beaucoup à -mesdames et à la vieille reine. Je répondis simplement: «Il suffit, -Madame, que cela vous déplaise.» Cette réponse parut lui être agréable, -mais aussitôt après je retombai dans mon profond silence, et je vis que -je l’ennuyais beaucoup. A Versailles, nous logeâmes dans le bel -appartement du maréchal d’Étrée; le maréchal fut charmant pour moi; je -le regardais avec un vif intérêt; je savais qu’il avait eu les plus -éclatants succès à la guerre, et qu’il était d’ailleurs l’une des -meilleures têtes du conseil. Mesdames de Puisieux et d’Étrée me -persécutèrent véritablement le lendemain, jour de ma présentation; elles -me firent coiffer trois fois, et s’arrêtèrent à la manière qui me seyait -le plus, et qui était le plus gothique. Elles me forcèrent de mettre -beaucoup de poudre et beaucoup de rouge, deux choses que je détestais; -elles voulurent que j’eusse mon grand corps pour dîner, afin, -disaient-elles, de m’y accoutumer; ces grands corps laissaient les -épaules découvertes, coupaient les bras et gênaient horriblement; -d’ailleurs, pour montrer ma taille, elles me firent serrer à outrance. - -La mère et la fille eurent ensuite une dispute très aigre au sujet de ma -collerette, sur la manière de l’attacher; elles étaient assises, et -j’étais debout et excédée pendant ce débat. On m’attacha et l’on m’ôta -au moins quatre fois cette collerette; enfin, la maréchale l’emporta de -vive force, d’après la décision de ses trois femmes de chambre, ce qui -donna beaucoup d’humeur à madame de Puisieux. J’étais si lasse que je -pouvais à peine me soutenir, lorsqu’il fallut aller dîner. On me fit -grâce du grand panier pour le dîner, quoiqu’il fût question un moment de -me le faire prendre pour m’y accoutumer aussi. Lorsque le maréchal -m’aperçut, il s’écria: «Elle a trop de poudre et trop de rouge; elle -était cent fois plus jolie hier.» Madame de Puisieux le fit juge de ma -collerette, qu’il approuva, et tout le dîner se passa en discussion sur -ma toilette. Je ne mangeai rien du tout, parce que j’étais si serrée, -que je pouvais à peine respirer. En sortant de table le maréchal passa -dans son cabinet; je restai livrée à la maréchale et à madame de -Puisieux, qui me firent achever ma toilette, c’est-à-dire mettre mon -panier et mon bas de robe, ensuite répéter mes révérences, pour -lesquelles j’avais pris un maître: c’était alors Gardel qui apprenait à -les faire. Ces dames furent très contentes de cette répétition; mais -madame de Puisieux me défendit de repousser doucement en arrière avec le -pied mon bas de robe, lorsque je me retirais à reculons, en disant que -cela était théâtral. Je lui représentai que si je ne repoussais pas -cette longue queue, je m’entortillerais les pieds dedans, et que je -tomberais; elle répéta d’un ton impérieux et sec que cela était -théâtral; je ne répliquai rien: ensuite ces dames s’habillèrent, pendant -ce temps je m’ôtai adroitement un peu de rouge, mais malheureusement, au -moment de partir, madame de Puisieux s’en aperçut et me dit: «Votre -rouge est tombé, mais je vais vous en remettre.» Et elle tira de sa -poche une boîte à mouches, et me remit du rouge beaucoup plus foncé que -celui que j’avais auparavant. Ma présentation se passa fort bien, elle -avait fort bon air parce qu’il y avait beaucoup de femmes. Le roi Louis -XV parla beaucoup à madame de Puisieux, et lui dit plusieurs choses -agréables sur moi. Quoiqu’il ne fût plus jeune, il me parut bien beau; -ses yeux étaient d’un bleu très foncé, des yeux bleu de roi, disait M. -le prince de Conti, et son regard était le plus imposant qu’on puisse -imaginer. Il avait, en parlant, un ton bref, et un laconisme -particulier, mais qui n’avait rien de dur et de désobligeant: enfin, il -avait dans toute sa personne quelque chose de majestueux et de royal, -qui le distinguait extrêmement de tous les autres hommes. - -M. le dauphin, fils de Louis XV, venait de mourir, on en portait encore -le grand deuil; je fus présentée à la vieille reine, fille de Stanislas, -roi de Pologne; cette princesse, déjà attaquée de la maladie de langueur -dont elle mourut quinze ou dix-huit mois après, était couchée sur une -chaise longue. Je fus très frappée de lui voir un bonnet de nuit de -dentelle, avec de grandes girandoles de diamants. Elle m’intéressa -beaucoup, parce qu’on disait que c’était la mort de son fils qui la -conduisait au tombeau. C’était une charmante petite vieille, elle avait -conservé une très jolie physionomie et un sourire ravissant. Elle était -obligeante, gracieuse, et le doux son de sa voix, un peu languissante, -allait au cœur. Sa conduite entière avait toujours été d’une pureté -irréprochable: elle était pieuse, bonne, charitable; elle aimait les -lettres, et les protégea avec discernement. Elle avait beaucoup de -finesse dans l’esprit, on citait d’elle une grande quantité de mots -charmants. Je fus ensuite présentée à Mesdames et aux enfants de France; -le soir j’allai au jeu de Mesdames. Peu de jours après ma présentation, -nous retournâmes à Genlis. J’y passai un été fort agréable. Dans le -cours de cet été nous jouâmes _Nanine_, _les Précieuses ridicules_, _le -Méchant_, et _la Comtesse d’Escarbagnas_; les meilleurs acteurs étaient -M. de Genlis et moi; ma belle-sœur, malgré toutes mes leçons, ne jouait -pas bien, mais elle n’y mettait nulle prétention. Nous avions pour -spectateurs nos voisins et nos paysans. - -Il y avait à Genlis la plus grande baignoire que j’aie jamais vue, on -aurait pu y tenir à l’aise quatre personnes. Un jour je proposai à ma -belle-sœur de nous y baigner dans du lait pur, et d’aller acheter, dans -les environs, tout le lait des fermes. Nous nous déguisâmes en -paysannes, et montées sur des ânes, et conduites par le charretier Jean, -mon premier maître d’équitation, nous partîmes de Genlis à six heures du -matin, et nous allâmes à deux lieues à la ronde de tous les côtés -demander tout le lait des chaumières, en ordonnant de porter ce lait le -lendemain de grand matin au château de Genlis. Nous prîmes un bain de -lait, ce qui est la plus agréable chose du monde; nous avions fait -couvrir la surface du bain de feuilles de roses, et nous restâmes plus -de deux heures dans ce charmant bain. - -Je composai, dans ce temps, un roman que j’intitulai _les Dangers de la -célébrité_; quatre ou cinq ans après, je perdis ce manuscrit; l’idée en -était morale, mais, autant que je puis m’en souvenir, il était ennuyeux. - -J’ai été très heureuse à Genlis, surtout depuis le mariage de mon -beau-frère; mais mon mari avait voulu absolument lui payer une petite -pension, et je n’aurais pas été plus maîtresse dans mon propre château, -grâce aux égards et à la délicatesse de mon beau-frère et de sa femme. -Ma belle-sœur, dans un âge où naturellement on aime à faire la maîtresse -de maison, n’avait nullement cette manie; elle voulait, avec toute la -grâce d’un excellent caractère, que j’ordonnasse aussi librement -qu’elle; jamais elle ne souffrit que les domestiques, en parlant d’elle, -l’appelassent madame tout court; ils la désignaient par son titre, comme -moi par le mien. Ce sont là de petites choses, mais elles méritent -d’être rapportées; elles peignent des sentiments nobles et délicats. - -J’exerçais la médecine, à Genlis, de concert avec M. Racine, le barbier -du village, qui venait toujours très gravement me consulter quand il -avait des malades. Nous allions les voir ensemble; toutes mes -ordonnances se bornaient à de simples tisanes et du bouillon, que -j’envoyais communément du château. Je servais du moins à modérer la -passion de M. Racine pour l’émétique, qu’il prescrivait pour presque -tous les maux. Je m’étais perfectionnée dans l’art de saigner; des -paysans venaient souvent me prier de les saigner, ce que je faisais; -mais comme on sut que je leur donnais toujours vingt-quatre ou trente -sous après une saignée, j’eus bientôt un grand nombre de pratiques, et -je me doutai que mes trente sous me les attiraient; alors je ne saignai -plus que sur l’ordonnance de M. Millet, chirurgien de la Fère, qui -venait à Genlis tous les huit ou dix jours. - -Nous passâmes l’hiver suivant à Paris: j’avais vingt ans. J’allais, une -fois la semaine, dîner chez ma tante, madame de Montesson, ou avec elle -chez madame la marquise de La Haye, ma grand’mère. Ces derniers -dîners-là ne m’étaient nullement agréables, ma grand’mère était d’une -sécheresse extrême pour moi, et comme elle avait sur son visage une -énorme quantité de rouge et de blanc, qu’elle se peignait les sourcils -et les cheveux pour réparer des ans l’irréparable outrage, elle ne me -paraissait guère respectable. En outre de ces dîners, j’allais, de temps -en temps, le matin, chez ma grand’mère, pendant qu’elle était à sa -toilette; c’était l’heure qu’elle m’avait donnée, je la trouvais -toujours seule devant son grand miroir, et entourée de ses femmes: elle -me faisait les plus insipides sermons que j’aie jamais entendus. Le jour -de la semaine où je dînais chez ma tante ou chez ma grand’mère, madame -de Montesson me menait faire des visites dans la soirée, c’était chez -mesdames les princesses de Chimay; celle qui a été depuis dame d’honneur -de la reine était fort belle encore, et un ange par la conduite; nous -allions aussi chez madame la duchesse de Mazarin, chez madame de -Gourgue, madame la marquise de Livri, madame la duchesse de Chaulnes, et -madame la comtesse de la Messais, une femme très aimable et très -spirituelle; notre journée se terminait toujours par aller souper chez -l’une des trois dernières personnes que je viens de nommer ou chez -madame de La Reynière, femme du fermier général. C’était une personne de -trente-cinq ans, très vaporeuse, très fâchée de n’être pas mariée à la -cour, mais belle, obligeante, polie, et faisant les honneurs d’une -grande maison avec beaucoup de noblesse et de grâce. Ma tante ne -l’aimait pas; et je m’aperçus que presque toutes les dames de la cour -étaient, au fond de l’âme, jalouses de la beauté de madame de La -Reynière, de l’extrême magnificence de sa maison, et de la riche -élégance de sa toilette. Madame de La Reynière voyait la meilleure -compagnie. Madame de Tessé et madame d’Egmont la jeune sont les -dernières femmes minaudières que j’aie vues dans le grand monde; les -mines et les mouches étaient déjà passées de mode pour les femmes de -l’âge que j’avais alors. - -Madame la comtesse d’Egmont la jeune, fille du maréchal de Richelieu, -chez laquelle j’avais soupé plusieurs fois avec madame de Montesson, -était d’une figure charmante, malgré sa mauvaise santé; elle n’avait -alors que vingt-huit ou vingt-neuf ans, et le plus joli visage que j’aie -vu. Elle faisait beaucoup trop de mines, mais toutes ses mines étaient -jolies. Son esprit ressemblait à sa figure; il était maniéré et -néanmoins rempli de grâce. Je crois que madame d’Egmont n’était que -singulière et non affectée; elle était née ainsi. Elle a fait beaucoup -de grandes passions; on pouvait lui reprocher un sentiment romanesque -qu’elle a conservé longtemps, mais ses mœurs ont toujours été pures. - -Je partis avec ma tante pour Villers-Cotterets, où j’allais pour la -première fois. Nous avions encore appris des rôles pour y jouer la -comédie, et même l’opéra. Nous jouâmes _Vertumne et Pomone_. Je jouais -Vertumne, qui est déguisé en femme; ma tante jouait Pomone; elle avait -imaginé de se faire faire un habit garni de pommes d’api, et autres -fruits. Madame d’Egmont dit qu’elle ressemblait à une serre chaude. Cet -habit était lourd, ma tante était petite, et n’avait pas une jolie -taille, sa voix était trop faible pour un rôle d’opéra: elle échoua tout -à fait dans celui-ci. Le marquis de Clermont, depuis l’ambassadeur de -Naples, joua très bien le dieu Pan. J’eus un succès inouï dans mon rôle -de Vertumne. Nous avions dans les ballets tous les danseurs de l’Opéra; -on devait donner trois représentations de ce spectacle; on ne le joua -qu’une fois, ainsi que _l’Ile sonnante_, opéra-comique, paroles de Collé -et musique de Monsigny. J’y jouais une sultane, et j’ouvrais la scène -par une grande ariette que je chantais en m’accompagnant de la harpe. -Monsigny avait fait l’ariette et le rôle pour moi. J’avais un habit -superbe, chargé d’or et de pierreries; et quand on leva la toile je fus -applaudie à trois reprises, et on me redemanda deux fois mon ariette. Il -me fut impossible de ne pas remarquer que ma tante, après le spectacle, -avait beaucoup d’humeur. Nous jouâmes _Rose et Colas_; ma tante, qui -avait trente ans, fit le rôle de Rose, et moi celui de la mère de Robi. -Nous jouâmes encore _le Déserteur_. Madame de Montesson y joua le beau -rôle, je jouai celui de la petite fille; madame la comtesse de Blot, qui -avait été dame de la feue duchesse d’Orléans, joua les beaux rôles dans -le _Misanthrope_ et le _Legs_, et avec le plus grand succès. Elle avait -en effet beaucoup de grâce, et un jeu très spirituel. Le comte de Pont -jouait le rôle du misanthrope avec une perfection rare; il n’imitait -aucun acteur de la Comédie-Française! Il avait un véritable talent, et -une noblesse dans le maintien et les manières que nul acteur de -profession ne peut avoir. M. de Vaudreuil était aussi un des bons -sauteurs de notre troupe; sa figure était agréable, il contrefaisait -parfaitement Molé dans les rôles d’amoureux. M. de Vaudreuil était fort -à la mode; son esprit n’était pas étendu, mais il avait un excellent -ton. Madame d’Hénon disait que les deux hommes qui savaient le mieux -parler aux femmes étaient Le Kain sur le théâtre, et M. de Vaudreuil -dans le monde. Ce dernier avait une quantité de petits talents très -médiocres, mais agréables dans la société. Il chantait un peu, il -dansait assez bien, il paraissait aimer tous les arts; quand ce ne -serait qu’une prétention, elle est toujours utile et noble. Il avait de -la douceur et de la politesse; personne ne le craignait, il était -généralement aimé. - -Le fameux comédien Grandval nous faisait répéter nos rôles, il joua même -avec nous. M. le duc d’Orléans jouait fort rondement les rôles de -paysans. Je vis là, à nos répétitions, Collé et Sedaine, qui n’étaient -aimables ni l’un ni l’autre. Carmontel, lecteur de M. le duc d’Orléans -venait dans le salon à l’issue du dîner, pour peindre dans un grand -livre toutes les personnes qui arrivaient à Villers-Cotterets; tous ces -portraits étaient en profil et en charge, mais ressemblants, et -formaient une collection curieuse. On ne lui donnait qu’une séance. Il -me peignit jouant de la harpe, mais fort en laid: j’avais un petit -front, qu’il fit beaucoup trop grand, ce qui ôtait de la ressemblance. -M. le duc d’Orléans voulut me voir jouer des proverbes avec Carmontel, -qui jouait avec perfection les maris bourrus et de mauvaise humeur; -c’était sans nulle charge, et avec un naturel et un comique parfaits, -mais il n’avait que ce seul genre. M. de Donazan et M. d’Albaret -jouèrent avec nous; ma tante ne voulut pas jouer, mais nous excitâmes un -tel enthousiasme, que nous consentîmes à jouer tous les soirs. Ma tante, -à la fin du voyage, eut un succès très singulier et très éclatant. Cette -histoire est assez extraordinaire pour la conter avec détail. - -Depuis mon mariage, ma tante me témoignait beaucoup d’amitié, et j’en -avais pris une si vive pour elle, que ce sentiment avait triomphé de mes -souvenirs et de mes rancunes. J’attribuais la dureté de ses procédés -avec ma mère à sa légèreté et à une avarice que je ne pouvais me -dissimuler, qui était son défaut dominant; d’ailleurs je ne lui en -voyais pas d’autres; elle avait une grande égalité d’humeur, de la -gaieté; je la croyais franche et sensible, elle me caressait -excessivement, j’étais persuadée qu’elle avait en moi la plus grande -confiance, et je l’aimais à la folie: elle m’avait confié que M. le duc -d’Orléans était amoureux d’elle. Ma tante parlait fort bien de la vertu, -je lui voyais même des sentiments religieux. Quant à M. le duc -d’Orléans, elle me disait qu’elle avait pour lui une tendre amitié, et -qu’elle faisait tous ses efforts pour le guérir d’une passion -malheureuse. J’avoue que je ne croyais pas cela, car le contraire -sautait aux yeux; mais je n’attribuais sa conduite avec lui qu’à sa -coquetterie naturelle, et je ne lui supposais pas le moindre dessein -d’ambition. Monsigny, l’un des plus honnêtes hommes que j’aie connus, et -qui avait beaucoup d’esprit naturel, se passionna pour ma voix et pour -ma harpe, et venait tous les jours faire de la musique avec moi dans ma -chambre. Je pris de l’amitié pour lui; nous causions tout en faisant de -la musique; il me contait beaucoup de petites choses curieuses, et il -m’en dit une qui me parut surprenante. C’est que ma tante lui avait -recommandé en secret, ainsi qu’à Sedaine, de ne lui donner que des -louanges aux répétitions (où se trouvait toujours M. le duc d’Orléans), -et de ne lui donner des avis qu’en particulier; elle disait que cela -l’encourageait. Monsigny et Sedaine pensaient bien qu’il s’agissait de -la faire valoir auprès de M. le duc d’Orléans, et à cet égard ils la -secondaient à merveille, car ils lui prodiguaient les éloges. Ce manège -lui réussit parfaitement; M. le duc d’Orléans était persuadé qu’elle -avait des talents miraculeux. Ce prince, très faible, et qui n’était pas -doué du caractère et de l’esprit de Henri le Grand, ne savait rien juger -par lui-même; il ne voyait que par les yeux des autres. - -Ma tante, qui, comme je l’ai dit, voulait terminer ce voyage par quelque -chose d’éclatant, eut l’idée la plus singulière. Elle voyait que M. le -duc d’Orléans était dans l’admiration de ses talents, mais il ne pouvait -avoir la même opinion de son esprit; il s’agissait d’en acquérir une -tout à coup qui effaçât celle de mesdames de Boufflers, de Beauvau et de -Grammont. Mais comment faire? ma tante était d’une ignorance extrême, -elle n’avait pas la moindre instruction, elle n’avait lu dans toute sa -vie que quelques romans. Elle savait fort mal l’orthographe, et elle -écrivait très mal une lettre. Cependant elle eut la pensée de devenir -auteur: ne pouvant rien inventer, elle imagina de faire une comédie du -roman de _Mariane de Marivaux_; les conversations si multipliées de cet -ouvrage lui donnaient une quantité de scènes toutes faites; d’ailleurs -le sujet lui plaisait, c’était l’amour triomphant des préjugés de la -naissance et rapprochant toutes les distances. Mais ma tante ne se -dissimula pas qu’en donnant cet ouvrage sous son nom, elle aurait à -combattre des prétentions que nul intérêt ne fait abandonner. Ma tante -se tira de cette difficulté avec l’adresse la plus spirituelle qu’elle -ait eue de sa vie. Elle fit la pièce en prose et en cinq actes; c’était -un ouvrage au-dessous du médiocre, mais un drame qui n’avait rien de -ridicule, et dans lequel se trouvaient quelques jolies phrases, et -quelques entretiens agréables littéralement copiés du roman de Marivaux. -Elle ne fit part de cette entreprise qu’à M. le duc d’Orléans, elle me -le cacha ainsi qu’à tout le monde. Quand la pièce fut achevée, elle la -lut tête à tête à M. le duc d’Orléans, qui, quoiqu’il n’en fût pas bien -sûr, dit qu’il la trouvait charmante.--Eh bien, reprit ma tante, je vous -la donne; je jouirai mieux de votre succès que du mien, d’ailleurs je ne -veux point que l’on sache que je suis auteur. Lisez cette pièce comme si -elle était de vous, et si on en est content, gardez-vous de me trahir, -que l’on croie à jamais que vous en êtes l’auteur, et nous la jouerons -pour dernier spectacle. M. le duc d’Orléans fut touché aux larmes de -cette générosité. Il ne voulait pas en profiter; elle insista fortement, -il y consentit. J’ai su par la suite tout ce détail de lui-même. M. le -duc d’Orléans déclara donc qu’il avait fait une comédie, ce qui ne causa -pas un médiocre étonnement, que madame de Montesson eut l’air de -partager, en persuadant à tout le monde qu’elle ne la connaissait pas, -et montrant naïvement beaucoup de crainte sur l’ouvrage. On se demandait -en secret comment M. le duc d’Orléans avait pu faire une comédie, et -l’on pensa généralement que Collé en avait apparemment fait le plan, et -corrigé le langage. Personne n’eut l’apparence du soupçon sur le -véritable auteur; M. le duc d’Orléans annonça qu’il en ferait lecture. -On indiqua le jour, et l’on y invita tous les hommes et toutes les -femmes de la société qui passaient pour avoir le plus d’esprit; la -curiosité fut extrême. Enfin ce grand jour arriva. Je fus admise à la -lecture, mais non sans quelque peine, ma tante ne se souciait pas que -j’y fusse. Nous voilà donc rassemblés, bien décidés d’avance à trouver -l’ouvrage excellent, s’il n’est pas détestable et ridicule. Le succès -fut complet; jamais lecture de Molière n’en eut un pareil, on était en -extase; on prodiguait à chaque scène les éloges les plus outrés, on -n’entendait que des exclamations. M. le duc d’Orléans en était si ému, -qu’il eut continuellement les larmes aux yeux. Quand la lecture fut -finie, tout le monde se leva pour entourer M. le duc d’Orléans; -plusieurs femmes hors d’elles-mêmes lui demandèrent la permission de -l’embrasser, toutes parlaient à la fois, on ne s’entendait plus, on ne -distinguait que ces mots répétés mille fois en refrain: ravissant, -sublime, parfait! Ma tante pâlissant, rougissant, pleurant, ne -s’exprimait que par son trouble et des larmes. Tout à coup, M. le duc -d’Orléans demande un moment de silence (et du ton le plus solennel); on -se tait. Alors, d’une voix émue, mais très forte, il dit ces paroles: -«Malgré ma promesse, je ne puis usurper plus longtemps une telle -gloire!... Ce bel ouvrage n’est point de moi, l’auteur est madame de -Montesson!...» A ces mots ma tante s’écria d’une voix languissante: «Ah! -monseigneur!...» Elle n’en put dire davantage, la modestie la -suffoquait, elle tomba presque évanouie dans un fauteuil. Toute la -compagnie resta pétrifiée; il est impossible de donner une idée de -l’effet de ce coup de théâtre, et du changement subit de presque toutes -les physionomies. Ce triomphe acheva d’enthousiasmer M. le duc d’Orléans -pour ma tante, à laquelle il crut de ce moment un esprit prodigieux. - -Pour la première fois je suivis à cheval la chasse du cerf dans ce -voyage. Je n’avais chassé à Genlis que le sanglier; la chasse du cerf me -parut charmante, et surtout, je crois, parce qu’on y admirait beaucoup -la manière dont je montais à cheval. M. de Genlis et moi nous allâmes de -Villers-Cotterets à Sillery, où j’allais pour la première fois. Madame -de Puisieux, toujours froide pour moi, me reçut honnêtement, mais avec -une sorte de sécheresse qui redoubla ma timidité naturelle. Elle me -parla des succès que j’avais eus à Villers-Cotterets, et me demanda -enfin à m’entendre jouer de la harpe. Ce fut six jours après mon -arrivée. Je jouai, je chantai; elle parut charmée, ainsi que M. de -Puisieux: «Il faut convenir, dit-elle, que cela est séduisant.» Je ne -sais pourquoi cette phrase me déplut, et de premier mouvement, je -répondis avec vivacité: «Cependant, madame, je n’ai séduit, ni ne veux -séduire qui que ce soit.» Elle fut très étonnée, parce que jusque-là je -n’avais dit que oui ou non. Elle me regarda fixement, et ne répliqua -rien. Le soir M. de Genlis me gronda de ma réponse, et le lendemain -j’eus une peur affreuse de madame de Puisieux en me trouvant tête à tête -avec elle dans le salon. Madame de Puisieux, couchée sur sa chaise -longue, comme de coutume, travaillait au métier; je brodais au tambour: -nous gardâmes le silence pendant un demi-quart d’heure. Enfin, madame de -Puisieux, ôtant ses lunettes, se tourna de mon côté.--Madame, me -dit-elle, avez-vous donc fait le vœu d’être toujours ainsi avec -moi?--Comment, madame? répondis-je d’une voix tremblante.--Oui, -reprit-elle, on assure que vous êtes gaie, aimable, et depuis huit jours -vous gardez le silence le plus obstiné; peut-on vous en demander la -raison? A cette question pressante, je me décidai sur-le-champ à -répondre franchement parce que le ton avait quelque chose de gai et -d’obligeant.--Madame, lui dis-je, c’est que je crains de vous déplaire, -que vous avez un air sévère qui m’intimide, et qui me fait de la -peine...--Vous avez tort de me craindre, reprit-elle, je suis très -disposée à vous aimer; que faut-il faire pour vous mettre à votre aise -avec moi?...--Ce que vous daignez faire en ce moment, m’écriai-je, en me -jetant à son cou; des pleurs d’attendrissement me coupèrent la parole, -elle fut elle-même vivement émue; elle me reçut dans ses bras, m’y -retint, et m’embrassa à plusieurs reprises avec la plus touchante -sensibilité. De cet instant je lui vouai au fond de l’âme le plus tendre -attachement; elle le méritait par l’excellence de son cœur, de ses -principes, et de son caractère, et par le charme de son esprit. Nous -causâmes avec une entière liberté; elle me dit les choses les plus -aimables, et je lui promis que je serais dorénavant avec elle comme si -j’avais eu le bonheur de la connaître depuis mon enfance. Une heure -après M. de Puisieux rentra de la promenade avec M. de Genlis et six ou -sept personnes. Je priai madame de Puisieux de ne rien dire de ce qui -venait de se passer entre nous, parce que je méditais une jolie manière -de l’annoncer. On s’assit, et au bout de quelques minutes, je dis d’un -ton dégagé que, n’ayant point été à la promenade, je voulais me -dégourdir les jambes, et je fis deux ou trois sauts dans la chambre, -ensuite j’allai me jeter sur la chaise longue de madame de Puisieux, en -disant mille folies; elle riait aux éclats, et tout le monde était -pétrifié d’étonnement. M. de Puisieux fut enchanté, il dit à madame de -Puisieux qu’il lui avait prédit qu’elle m’aimerait à la folie. Toute -cette soirée fut charmante pour moi. Les jours qui lui succédèrent -furent les plus heureux de ma vie. Madame de Puisieux prit pour moi une -véritable passion. Elle me fit changer d’appartement afin de me loger à -côté d’elle. Je me promenais le matin à cheval avec M. de Puisieux, je -montais tous ses beaux chevaux anglais. Le soir je n’allais point à la -promenade, je restais tête à tête avec madame de Puisieux, qui se -promenait avec moi une petite demi-heure dans la cour ou dans le -potager; nous passions le reste du temps à causer dans le salon: sa -conversation était animée, spirituelle et charmante; elle avait vu un -moment de la régence; son mari avait depuis été ministre des affaires -étrangères; et, petite-fille du grand Louvois, elle avait la tête -remplie d’une infinité d’anecdotes intéressantes et curieuses qu’elle -contait à merveille. Avant de souper, on apportait tous les soirs ma -harpe dans le salon, et j’en jouais une heure; après le souper je jouais -de la guitare ou du clavecin à peu près une demi-heure; ensuite je -jouais au piquet avec madame de Puisieux contre M. de Puisieux, qui nous -faisait la chouette, et puis j’allais me coucher. Je ne restais -communément dans ma chambre qu’après la promenade du matin avec M. de -Puisieux, depuis dix heures et demie jusqu’à deux heures. Pendant qu’on -me coiffait je lisais, habitude que j’ai toujours conservée partout. -Dans ce temps, il était d’usage de recevoir à Paris et à la campagne des -hommes à sa toilette, ce que je n’ai jamais fait, afin de réserver ce -temps pour la lecture; de sorte que depuis mon mariage je n’ai jamais -passé un seul jour sans faire une bonne lecture. Après ma toilette je -jouais de la harpe une heure, et j’écrivais trois quarts d’heure. Je -refaisais alors ma première comédie, _les Fausses Délicatesses_, et je -l’achevai dans ce voyage. J’écrivais en outre les extraits de mes -lectures. Madame de Puisieux, dans nos tête-à-tête du soir, me faisait -souvent lire tout haut, pendant qu’elle travaillait à la tapisserie; il -y avait à Sillery une très bonne bibliothèque. Les jours de pluie, tout -le monde restait dans le salon; j’allais dans ma chambre, ce qui me -donnait trois ou quatre heures d’étude de plus. - -Un jour, une personne de Reims amena un jeune musicien qui jouait du -tympanon d’une manière surprenante; madame de Puisieux regretta que je -n’en susse pas jouer. Je recueillis cette parole; et le soir même je -convins, en secret, avec le musicien, qu’il viendrait tous les jours à -six heures et demie du matin, me donner une leçon; je pris régulièrement -ces leçons dans le garde-meuble, au haut de la maison, pendant quinze -jours, et en outre en revenant de la promenade du matin, j’allais toute -seule jouer du tympanon au moins trois heures, et, au bout de trois -semaines, je jouais aussi bien que mon maître, deux airs, le menuet -d’Eaudet, et la Furstemberg, avec plusieurs variations. M. de Genlis, -dans ma confidence, m’avait fait faire un joli petit habit à -l’Alsacienne, en écarlate et juste à la taille. Je le mis un matin, en -faisant tresser mes longs cheveux sans poudre autour de ma tête comme -les Strasbourgeoises, je mis par-dessus cette coiffure, pour la cacher, -ce qu’on appelait alors une baigneuse, et par-dessus mon habit une robe -négligée et un manteau de taffetas noir, et, sous le prétexte d’une -migraine, j’allai dîner avec ce double habillement. Après le dîner, un -valet de chambre vint dire qu’une jeune Alsacienne, jouant du tympanon, -demandait à être entendue, madame de Puisieux donna l’ordre de la faire -entrer; je me levai en disant que j’allais la chercher. Je courus dans -la chambre voisine; je jetai vite sur une table ma baigneuse et ma robe; -je pris mon tympanon, et presque au même instant je rentrai dans le -salon; la surprise fut inexprimable, et elle augmenta encore lorsqu’on -m’entendit jouer du tympanon. Monsieur et madame de Puisieux vinrent -m’embrasser avec une tendresse et un attendrissement, qui me -récompensèrent bien de la peine que j’avais prise. On me fit porter -pendant plus de douze ou quinze jours mon habit alsacien, afin de donner -à tout ce qui venait à Sillery une représentation de cette petite scène. -Ce n’est pas sans dessein que j’entre dans ces petits détails, ils ne -seront pas sans utilité pour les jeunes personnes qui liront cet -ouvrage. Je voudrais leur persuader que la jeunesse n’est heureuse que -lorsqu’elle est aimable, c’est-à-dire docile, modeste, attentive, et que -le véritable rôle d’une jeune personne est de plaire dans sa famille, et -d’y porter la gaieté, l’amusement et la joie. Lorsque dans l’âge le plus -brillant de la vie, on y porte l’ennui, on a toujours tort. Examinez -bien toutes les jeunes personnes insipides et ennuyeuses, vous les -trouverez indolentes, oisives, et surtout égoïstes, ne pensant qu’à -elles, et ne s’occupant jamais des autres. - -Madame de Puisieux, en partant de Sillery après Noël, me ramena à Paris; -nous nous arrêtâmes quinze jours à Braine, chez la vieille comtesse -d’Egmont, belle-mère de la jeune et jolie, et que nous y trouvâmes -aussi. La comtesse d’Egmont avait jadis été l’amie intime de M. le Duc, -premier ministre dans la première jeunesse de Louis XV; je recueillis -là, de ses conversations avec madame de Puisieux, beaucoup d’anecdotes -de ce temps, et surtout sur la belle mademoiselle de Clermont, sœur de -M. le Duc, et dont madame de Puisieux avait été l’amie. Je vis, dans -cette maison, le vieux marquis de Croi, qui, à l’âge de cinquante ans, -avait l’air d’en avoir quatre-vingts; il avait eu les plus grands succès -auprès des femmes, et ne se consolait pas de n’être plus un homme à -bonnes fortunes. Il avait conservé tous les tics de la fatuité, et -l’habitude d’une toilette ridiculement recherchée. - -Sur la fin de ce voyage, je vis à Braine, un vrai vieillard, mais très -aimable, le maréchal de Richelieu, père de madame d’Egmont la jeune. Je -le regardais avec une extrême curiosité, en songeant qu’il avait vu -Louis XIV, et qu’il avait vécu dans l’intimité de madame de Maintenon. -Le maréchal était gracieux, rempli de douceur et de bonté;--il avait eu -à la guerre des succès qui honorent la vieillesse, et il n’était pas -humilié de n’en plus avoir d’un genre frivole. Ce fut là que je lui -entendis conter qu’il avait en vain dit à Voltaire, que le _Testament du -cardinal de Richelieu_ était parfaitement authentique, que l’original -existait dans sa maison, que Voltaire n’avait voulu rétracter aucun des -mensonges qu’il avait débités à ce sujet. J’avais déjà entendu dire la -même chose à madame d’Egmont. Je trouvai dès lors que le maréchal aurait -dû démentir par un écrit public cette fausseté historique. Mais il ne -voulait pas se brouiller avec Voltaire, qui l’appelait «mon héros»; et -d’ailleurs, comme tous les gens du monde, il craignait les scènes -publiques, les éclats, et surtout il redoutait la plume de Voltaire; et -c’est ainsi que de petites considérations, et la crainte qu’inspirait la -coalition des encyclopédistes, ont mille fois, dans ce siècle, retenu -captives d’utiles vérités. - -Je passai cet hiver dans une assez grande dissipation. J’allais très peu -aux spectacles, et je n’allai que deux fois au bal de l’Opéra; mais les -bals particuliers, les dîners chez madame de Puisieux, chez ma tante, -les soupers privés, les visites, me prenaient beaucoup de temps. - -Ce fut cette année-là que je fis mon premier roman historique, que je -fondai sur un trait que j’avais lu dans la _Vie de Tamerlan_. Ce roman -avait pour titre _Parisatis_, ou _la Nouvelle Médée_; il était -horriblement tragique, et en un volume de deux cents pages de mon -écriture. M. de Morfontaine et M. de la Reynière me prêtaient des livres -avec la plus grande obligeance, car je pouvais les garder tant que je -voulais. Je lus dans cet hiver, avec un plaisir inexprimable, les -_Pensées_ de Pascal, les _Oraisons funèbres_ de Bossuet, le _Carême_ de -Massillon. J’avais déjà lu ces immortels ouvrages; mais apparemment que -mon esprit s’était formé; il me semblait, par l’étonnement et -l’admiration qu’ils me causaient, que je les lisais pour la première -fois. Je lisais ainsi ces trois sublimes écrivains: d’abord le profond -Pascal pendant une demi-heure, il fortifiait ma foi par ses admirables -raisonnements; ensuite je lisais avec saisissement une trentaine de -pages de Bossuet; il m’élevait au-dessus de moi-même et de la terre; -après cela je me reposais dans le ciel avec Massillon. Le calme -majestueux de son éloquence, la douceur et l’harmonie de son langage ont -quelque chose de véritablement divin. Que je plains ceux qui n’aiment ni -la lecture, ni l’étude, ni les beaux-arts!... J’ai passé ma jeunesse -dans les fêtes et dans la plus brillante société, et je puis dire, avec -une parfaite sincérité, que je n’y ai jamais goûté des plaisirs aussi -vrais que ceux que j’ai constamment trouvés dans un cabinet avec des -livres, une écritoire et une harpe. Les lendemains des plus belles fêtes -sont toujours tristes;--les lendemains des jours consacrés à l’étude -sont délicieux; on a gagné quelque chose, et l’on se rappelle la veille, -non seulement sans dégoût ou sans regrets, mais avec la plus douce -satisfaction. - -Vers la moitié de l’hiver, je lus, et ce fut avec enthousiasme, -l’_Histoire naturelle_ de M. de Buffon; ce style parfait m’enchanta, je -l’étudiai sérieusement. - -Je sentis dès lors que la perfection du style consiste dans le naturel, -la clarté, la précision, l’harmonie, la correction, la propriété -d’expressions. Après un examen très suivi et très réfléchi, je relus sur -la fin de l’hiver mes compositions, et mon roman historique; et, à -l’exception de mes _Réflexions d’une mère de vingt ans_ et de ma comédie -_des Fausses Délicatesses_ que je me promis de retoucher, je brûlai le -tout, et j’eus grande raison, car cela était bien mauvais. - -Il prit à ma tante cette année des fantaisies qui me causèrent beaucoup -d’ennui; elle voulut jouer de la harpe, et essayer de faire des vers. Je -lui donnai des leçons de harpe tous les jours où j’allais dîner chez -elle, et c’est une écolière qui ne m’a jamais fait honneur. - -M. le duc d’Orléans était toujours aussi amoureux d’elle. M. de -Montesson avait quatre-vingt-sept ans, et ma tante songeait sérieusement -à la fortune qu’elle a faite depuis. - -L’ambition donnait à ma tante des inventions merveilleuses, et je -conterai bientôt ce détail, qui est très curieux. Je vais parler -auparavant de sa société. Son amie intime était madame la présidente de -Gourgues, sœur de M. de Lamoignon. C’était une personne toujours malade, -et presque toujours couchée sur une chaise longue, avec une passion -platonique et malheureuse pour le chevalier, depuis marquis de Jaucour, -celui qu’on appelait «le clair de lune». Madame de Gourgues était d’une -pâleur remarquable, elle ne mettait point de rouge, cette pâleur allait -à sa physionomie. Nous allions assez souvent souper chez elle, il n’y -avait jamais à ces soupers que le chevalier de Jaucour; et, outre ma -tante et moi, tout au plus deux personnes. Ma tante y était aimable et -gaie, elle faisait tout l’agrément de ces petits soupers; quand -l’ambition ou son intérêt ne s’y opposaient pas, elle avait un charmant -caractère. - -Le chevalier de Jaucour avait une figure très agréable, un visage rond, -plein et pâle, des yeux noirs, de jolis traits, des cheveux bruns, -négligés et dépoudrés, il ressemblait en effet à un clair de lune. Sa -taille était noble, il avait bonne grâce. Son caractère était excellent, -plein de droiture et de loyauté. Il avait fait plusieurs campagnes de -guerre, étant entré au service à douze ans, il avait montré autant -d’intelligence militaire que de bravoure. Son esprit était comme son -caractère, sage et raisonnable. A l’un de ces soupers, ma tante dit que -j’avais peur des revenants. Alors madame de Gourgues proposa au -chevalier de Jaucour, de me conter «sa belle histoire de la tapisserie». -J’en avais entendu parler comme d’une chose parfaitement vraie, car le -chevalier de Jaucour donnait sa parole d’honneur qu’il n’y ajoutait -rien, et il était incapable de faire un mensonge, qui d’ailleurs -n’aurait eu alors aucun sel. - -Le chevalier, né en Bourgogne, fut élevé dans un collège à Autun. Il -avait douze ans, lorsque son père qui voulait l’envoyer à l’armée sous -la conduite d’un de ses oncles, le fit venir dans son château. Le soir -même après le souper on le conduisit dans une grande chambre où il -devait coucher, on établit sur une espèce de trépied au milieu de la -chambre une lampe allumée, et on le laissa seul. Il se déshabilla et se -mit au lit sur-le-champ, en laissant brûler la lampe. Il n’avait nulle -envie de dormir; et, comme il avait à peine regardé sa chambre en y -entrant, il se mit à la considérer. Ses yeux se portèrent sur la vieille -tenture de tapisserie à personnages qui se trouvait vis-à-vis de lui; le -sujet en était bizarre; elle représentait un temple dont les portes -étaient fermées. Sur le haut de l’escalier de cet édifice était debout -une espèce de pontife ou de grand-prêtre, vêtu d’une longue robe -blanche; il tenait d’une main une poignée de verges, et de l’autre une -clef. Tout à coup le chevalier, qui regardait fixement cette figure, se -frotta les yeux, croyant avoir un éblouissement, ensuite il regarde de -nouveau, et la surprise et le saisissement le glacent et le rendent -immobile!... Il voyait cette figure se mouvoir, et descendre gravement -les marches de l’escalier!... Enfin, la voilà hors de la tapisserie et -dans la chambre, qu’elle traverse; elle arrive tout près du lit; et -s’adressant à ce pauvre enfant, pétrifié par la terreur, elle lui dit -bien distinctement ces paroles:--Ces verges fustigeront un grand nombre; -quand tu les verras s’agiter, n’hésite pas à prendre la clef des champs -que voilà... A ces mots la figure tourne le dos, s’éloigne, se rapproche -de la tapisserie, remonte l’escalier et se remet à sa place. Le -chevalier, baigné d’une sueur froide, fut pendant plus d’un quart -d’heure tellement privé de force, qu’il était hors d’état d’appeler; -enfin on vint; n’osant confier cette aventure à un domestique, il dit -seulement qu’il se trouvait mal, et l’on resta auprès de lui tout le -reste de la nuit. Le lendemain le comte de Jaucour son père, -l’interrogeant sur ce qu’il avait eu la nuit, il conta sa vision. Au -lieu de se moquer de lui, comme le chevalier s’y attendait, le comte -l’écouta fort sérieusement, ensuite il dit:--Rien n’est plus -extraordinaire, car mon père dans sa première jeunesse eut aussi dans -cette même chambre, avec le même personnage représenté dans cette -antique tapisserie, une scène fort étrange... Le chevalier aurait bien -désiré savoir le détail de cette vision de son grand-père, mais le comte -n’en voulut pas dire davantage, il ordonna même à son fils de ne lui en -plus parler; et le jour même le comte fit détendre toute cette -tapisserie, qu’il fit brûler en sa présence dans la cour du château. -Voilà cette fameuse histoire dans toute sa naïveté. Madame Radcliff eût -été bien heureuse de la savoir, et je crois que le chevalier de Jaucour -à l’époque de la Révolution se la rappela; ce qu’il y a de certain, -c’est qu’il prit la clef des champs, lorsqu’il vit les verges s’agiter. -Il n’hésita pas à quitter la France. - -Revenons à la société de ma tante; sa meilleure amie, après madame de -Gourgues, était la duchesse de Chaulnes, fille du duc de Chevreuse. Elle -était jolie, mais elle manquait absolument d’esprit et de naturel, et -elle avait mille prétentions ridicules. C’est la seule femme que j’aie -connue dont on ait pu dire justement, comme de certains hommes, qu’elle -avait de la fatuité. Il y en avait dans son maintien, dans ses manières, -dans son ton et dans tous ses discours. Au reste, elle avait une très -bonne conduite; on l’avait mariée fort jeune à une espèce de fou, qui, -le lendemain de son mariage disparut subitement pour aller en Égypte. Il -y resta plusieurs années, et à son retour il ne voulut jamais revoir sa -femme. Une autre amie de ma tante était la princesse de Chimay -douairière, personne fort insignifiante, qui n’avait ni le mérite, ni -l’élégante figure de l’autre princesse de Chimay, si intéressante par sa -conduite, sa piété, ses vertus, et que nous avons vue depuis dame -d’honneur de la reine. Les autres amies de ma tante étaient madame de la -Massais, dont j’ai déjà parlé, et la marquise de Livri. Cette dernière -était jeune, bonne et originale; elle était si vive et si naturelle, -qu’elle oubliait continuellement tous les usages du monde; elle avait -trente-quatre ou trente-cinq ans. Les femmes de cet âge portaient alors -non des souliers, mais ce qu’on appelait des mules, c’est-à-dire des -chaussures sans quartiers, qui ne renfermaient que le petit bout du -pied, le tout porté sur de hauts talons, comme nous en avions toutes -dans ce temps. Je n’ai jamais compris comment on pouvait marcher avec -ces petites pantoufles. Un soir, chez madame de Livri, où je soupais -avec ma tante, pour la première fois, et avec beaucoup de monde, madame -de Livri eut une dispute avec le marquis d’Hautefeuille, qui était à -l’autre bout de la chambre; elle s’anima par degrés, et enfin à tel -point, que, tout à coup, elle tira de son pied une de ses petites mules, -et la lui jeta à la tête. C’était véritablement une pantoufle de -Cendrillon, car elle avait le plus joli petit pied du monde. Rien ne m’a -jamais causé plus de surprise; cependant cette folie me la fit prendre -en amitié; je lui en ai vu faire mille de ce genre, qui m’ont toujours -paru charmantes, parce qu’elles étaient parfaitement naturelles, et que -cette femme, si peu mesurée dans ses discours et dans un cercle, ne -ressemblait à aucune autre, et était aussi raisonnable et aussi sage -dans toutes les choses essentielles, qu’elle l’était peu dans la -société. - -Ma tante voyait habituellement en hommes le comte de Chabot, dont j’ai -déjà parlé; le chevalier de Coigny, qu’on appelait «Mimi», je n’ai -jamais su pourquoi; il était fort à la mode, d’une assez jolie figure: -on lui trouvait de l’esprit; je l’ai beaucoup vu, et je ne l’ai jamais -entendu causer; mais dans chaque visite il laissait un mot bon ou -mauvais, que l’on citait toujours; ce mot dit, il ne parlait plus; il -avait l’air distrait, insouciant, et en même temps étourdi, ce qui lui -était particulier. Le duc de Coigny, son frère aîné, avait de la -douceur, une politesse aimable, et un caractère qui le faisait -généralement estimer et aimer. Le marquis de Lusignan, qu’on appelait -«la grosse tête», autre ami de ma tante, était confident de toutes les -femmes; il ne fallait pour cela que de la douceur, de la discrétion, et -avoir l’air de croire que toutes les intrigues étaient des passions -platoniques. Le marquis d’Estréhan, déjà vieux, était dès lors le -suprême confident des femmes de ce temps. Il s’était fait un droit de -cette espèce de confiance: y manquer eût été à ses yeux un mauvais -procédé. M. Donézan, (frère du marquis d’Husson), homme parfaitement -aimable, et le seul conteur toujours amusant que j’aie connu; M. de -Pont, intendant de Moulins, très aimable aussi, qui, peu d’années après, -épousa une charmante personne, mère de madame de Fontanges -d’aujourd’hui; le marquis de Clermont, depuis ambassadeur en Espagne et -à Naples, célèbre par son esprit, son aimable caractère et des talents -charmants; le comte d’Albaret: tels étaient les hommes de la société -intime. Elle en recevait beaucoup d’autres, mais qui n’étaient que de -simples liaisons. J’ai vu plusieurs fois chez elle et chez madame de -Boulanvilliers, M. le comte de La Marche, depuis prince de Conti, mort -en Espagne; il était sauvage et obligeant; il avait de la singularité et -de l’insipidité, ce que je n’ai vu qu’à lui. J’allais, de temps en -temps, comme je l’ai déjà dit, dîner ou souper chez ma grand’mère, qui -était toujours aussi sèche pour moi. Un jour que nous arrivâmes de bonne -heure pour dîner, nous ne trouvâmes dans le salon que sa sœur -mademoiselle Dessalleux, ma grand’tante, qui était une excellente -personne. Ma grand’mère était sortie, et ne devait rentrer qu’à l’heure -juste du dîner. Mademoiselle Dessalleux me proposa de me faire voir le -cabinet particulier de ma grand’mère, qui était tout rempli de jolis -tableaux et d’estampes: je regardai d’abord un énorme tableau, qui était -un portrait de ma grand’mère dans sa jeunesse, et de son fils, enfant -alors (le même qui fut tué à Minden); la beauté de madame de La Haie -avait eu beaucoup de célébrité, mais je ne fus frappée que de la fadeur -du tableau; ma grand’mère était représentée en Vénus et son fils en -Cupidon, comme disait mademoiselle Dessalleux. Je m’arrêtai plus -longtemps devant un charmant petit tableau peint à ravir, qui -représentait l’enlèvement d’Europe; j’y remarquai une jolie idée: le -taureau détournait de côté sa grosse tête pour baiser un joli petit pied -nu d’Europe. Je dis que je trouvais Europe très belle, mais trop grasse: -mademoiselle Dessalleux sourit, et répondit que c’était non une figure -de fantaisie, mais un portrait, et celui de la duchesse de Berry, fille -de monsieur le régent. Madame de Montesson, après la mort de ma -grand’mère, hérita de ce tableau et le donna à M. le duc d’Orléans, qui -le mit dans ses petits appartements, où on l’a vu jusqu’à la Révolution; -j’ignore ce qu’il est devenu depuis. - -Je n’allai point cette année à Sillery, mais j’allai avec ma tante à -l’Ile-Adam, où je jouai encore la comédie. Ma tante joua dans un opéra, -dont la musique était de Monsigny, cet opéra n’a été ni joué ni gravé; -dans la suite Monsigny par dévotion le brûla. Il avait pour titre -_Baucis et Philémon_, la musique en était charmante. Ma tante jouait -Baucis, elle était en vieille pendant les deux premiers actes; le rôle -était fait pour sa voix, elle l’avait fort étudié; le costume de vieille -la rajeunissait, et lui donnait l’air d’avoir vingt ans; elle eut -beaucoup de succès dans ce rôle, elle le méritait. - -A la première représentation de cet opéra, ma tante, après les deux -premiers actes, alla s’habiller en jeune bergère; je la suivis dans la -chambre à côté du théâtre où elle fit sa toilette. Elle n’était pas -contrefaite, mais elle avait une épaule infiniment plus grosse que -l’autre, ce qui rendait son dos très défectueux quand rien ne cachait ou -ne déguisait ce défaut, et son petit corset de bergère le laissait voir -entièrement. Je l’en avertis, mais sa femme de chambre par flatterie -soutint que l’habit allait en perfection. Comme ma tante paraissait le -croire, je pris un miroir que je plaçai derrière elle, et je lui fis -voir parfaitement dans sa glace son dos, qui était véritablement -ridicule; elle le regarda, et, à ma grande surprise, elle fut tout à -fait de l’avis de mademoiselle Legrand, sa femme de chambre. - -On joua trois fois cet opéra. Nous jouâmes des proverbes, je fis -beaucoup de musique, je fis danser plusieurs fois avec ma harpe: ce -voyage fut très brillant. Madame la princesse de Beauvau, et madame de -Poix, y passèrent plusieurs jours. La première, sœur de MM. de Chabot et -de Jarnac, avait, je crois, alors trente-cinq ou trente-six ans, et elle -était, à mon avis, la femme la plus distinguée de la société, par -l’esprit, le ton, les manières, et l’air franc et ouvert qui lui était -particulier. Sa politesse était à la fois obligeante et noble; on voyait -promptement sa supériorité, on ne la sentait jamais d’une manière -embarrassante. Elle avait dans toute sa personne une aisance -communicative. J’ai éprouvé souvent qu’après avoir passé une demi-heure -avec elle, je n’avais plus la moitié de ma timidité naturelle. Elle -avait épousé par amour M. de Beauvau; et jamais dans le monde un mari et -une femme n’ont eu un maintien d’amour conjugal de meilleur goût et plus -parfait. - -Madame de Poix était charmante; sa taille n’avait rien de défectueux, -mais elle n’était pas belle, et elle boitait. Elle avait une brillante -fraîcheur, et le plus joli visage. Elle était gaie, naturelle, -spirituelle et piquante. Tous ces avantages, qui sont en général de -dangereux écueils pour les femmes, n’ont servi qu’à l’agrément de la vie -de madame de Poix, sa réputation est toujours restée intacte. Je vis -aussi à l’Ile-Adam madame la princesse d’Hénin, que j’avais déjà -rencontrée dans le monde; elle était fort jeune et d’une figure -charmante, mais elle n’a duré qu’un moment; l’hiver d’ensuite, son teint -était gâté, et elle n’était plus jolie. Elle avait dans ses manières -quelque chose de trop formé pour une jeune personne de dix-huit ans; on -disait qu’elle avait de l’esprit. Je n’en ai jamais pu juger. Elle était -de ces personnes qui, dans le monde, ne causent que tout bas, seulement -avec leur amis, à table, où elles les font placer près d’elles, et hors -de table dans l’embrasure des fenêtres, se persuadant qu’elles ne -peuvent être véritablement appréciées que dans le petit cercle de leur -intimité. - -Nous trouvâmes encore à l’Ile-Adam la maréchale de Luxembourg et madame -de Lauzun. Je ne pouvais me lasser de contempler cette dernière, qui -avait la plus intéressante figure, et le plus noble et le plus doux -maintien que j’aie jamais vu; elle était d’une extrême timidité, sans -être insipide; d’une obligeance, d’une bonté toujours soutenues, sans -aucune fadeur; il y avait en elle un mélange original et piquant de -finesse et de naïveté. La maréchale, comme je l’ai dit, était l’oracle -du bon ton. Ses décisions sur la manière d’être dans le grand monde -étaient sans appel. Elle avait fait à cet égard des réflexions très -fines et très spirituelles, mais que souvent elle généralisait fort mal -à propos. En voici un trait comique: un matin (c’était un dimanche), -nous attendions pour la messe M. le prince de Conti; nous étions dans le -salon assises autour d’une table ronde sur laquelle nous avions posé -tous nos livres d’heures, que la maréchale s’amusait à feuilleter. Tout -à coup elle s’arrêta sur deux ou trois prières particulières qui lui -parurent du plus mauvais goût, et dont en effet les expressions étaient -bizarres. Comme elle critiquait avec amertume ces prières, je lui -objectai doucement qu’il suffisait qu’elles fussent dites avec piété, -parce que certainement Dieu ne faisait nulle attention à ce que nous -appelons un bon ou un mauvais ton.--Eh bien, madame, s’écria la -maréchale très sérieusement, ne croyez pas cela... Un éclat de rire -général l’interrompit. Elle ne s’en fâcha point: mais au fond elle resta -persuadée que le juge suprême de tout ce qui est essentiellement bon, ne -dédaigne pas de l’être aussi de notre ton et de nos manières; et que, -même dans des œuvres également méritoires, il tient toujours quelque -compte de la grâce et de l’élégance. - -A ce voyage, ma tante eut de fréquentes attaques de coliques, mais -toujours en se retirant chez elle pour se coucher, ce qui ne la privait -d’aucun des plaisirs de la société. Comme, avant de quitter le salon, -elle se plaignait tout bas à ses amis, et surtout à M. le duc d’Orléans, -nous la suivions dans sa chambre. Là elle se couchait sur un canapé, et -gémissait pendant trois quarts d’heure, ni plus ni moins. Durant ce -temps, madame de Choisi, une de ses amies et moi, nous lui faisions -chauffer des serviettes dans un cabinet voisin; M. le duc d’Orléans, les -larmes aux yeux, restait auprès d’elle. - -Madame de Montesson ne me fit point de confidences positives, mais -plusieurs fois elle me fit entendre vaguement qu’elle avait de grandes -peines de cœur; je ne la questionnai pas, et pendant tout ce voyage nous -en restâmes là. - -Ma première entrevue avec Rousseau ne fait pas honneur à mon esprit, -mais elle a quelque chose de singulier et de comique. - -J.-J. Rousseau était à Paris depuis six mois, j’avais alors dix-huit -ans. Quoique je n’eusse jamais lu une seule ligne de ses ouvrages, -j’éprouvais un grand désir de voir un homme si célèbre, qui -m’intéressait particulièrement comme auteur du _Devin de village_. Un -jour M. de Sauvigny, qui voyait quelquefois Rousseau, me dit en -confidence que M. de Genlis voulait me jouer un tour; qu’un soir il -m’amènerait l’acteur Préville déguisé en J.-J. Rousseau, et qu’il me le -présenterait pour tel. Je fus trois semaines sans voir M. de Sauvigny, -et au bout de ce temps il vint me dire, en présence de M. de Genlis, que -Rousseau désirait extrêmement m’entendre jouer de la harpe, et que, si -je voulais, il me l’amènerait le lendemain. Me croyant bien certaine que -je ne verrais que Préville, j’attendis avec impatience l’heure du -rendez-vous, imaginant qu’un crispin travesti en philosophe serait une -chose très comique. On annonça Rousseau. J’avoue que rien au monde ne -m’a paru si plaisant que sa figure, que je ne regardais que comme une -mascarade. Son habit, ses bas couleur de marron, sa petite perruque -ronde, tout ce costume et son maintien n’offraient à mes yeux que la -scène de comédie la mieux jouée et la plus comique. L’on causa, d’une -manière assez gaie. Mais de temps en temps j’éclatai de rire, et c’était -avec tant de naturel et de si bon cœur, que cette surprenante gaieté ne -déplut pas à Rousseau. Il dit de jolies choses sur la jeunesse en -général. Je jouai de la harpe, je chantai quelques airs du _Devin de -village_. Rousseau me regardait toujours en souriant, avec cette sorte -de plaisir qu’inspire un enfantillage bien naturel; et en nous quittant -il promit de revenir le lendemain dîner avec nous. Quand il fut sorti, -je cessai tout à fait de me contraindre et je me mis à rire à gorge -déployée; M. de Genlis, stupéfait, me considérait d’un air mécontent. -«Je vois bien, lui dis-je, que vous êtes piqué: mais, comment -pouviez-vous croire que je serais assez simple pour prendre Préville -pour J.-J. Rousseau?--Préville! La tête vous a-t-elle tourné?--J’avoue -que Préville a été d’un naturel parfait; mais je parie, qu’à l’exception -du costume, il n’a pas du tout imité Rousseau. Il a représenté un bon -vieillard, très aimable, et non Rousseau, qui certainement m’aurait -trouvée fort extravagante, et se serait formalisé d’un semblable -accueil.» A ces mots, M. de Genlis et M. de Sauvigny se mirent à rire et -ma confusion fut extrême en apprenant que très véritablement je venais -de recevoir J.-J. Rousseau de cette jolie manière. Cette conduite, si -niaise et si inconsidérée, me valut les bonnes grâces de Rousseau. Il -dit à M. de Sauvigny que j’étais la jeune personne la plus gaie et la -plus dénuée de prétentions qu’il eût jamais rencontrée. En tout, il est -certain que le naturel et la simplicité avaient pour lui un charme -particulier. Il avait un sourire très agréable, plein de douceur et de -finesse, il était communicatif et je lui trouvai beaucoup de gaieté. Il -raisonnait supérieurement sur la musique. - -Rousseau venait presque tous les jours dîner chez nous, et je n’avais -remarqué en lui, durant cinq mois, ni susceptibilité, ni caprice, -lorsque nous pensâmes nous brouiller pour un sujet bizarre. Il aimait -beaucoup une sorte de vin de Sillery, couleur de pelure d’oignon; M. de -Genlis lui demanda la permission de lui en envoyer, en ajoutant qu’il le -recevait lui-même en présent de son oncle. Rousseau répondit qu’il lui -ferait grand plaisir de lui en envoyer deux bouteilles. Le lendemain -matin M. de Genlis fit porter chez lui un panier de vingt-cinq -bouteilles de ce vin, ce qui choqua Rousseau à tel point qu’il renvoya -sur-le-champ le panier tout entier, avec un billet de trois lignes qui -me parut fou, car il exprimait avec énergie le dédain, la colère et un -ressentiment implacable. M. de Genlis, confondu, demanda à M. de -Sauvigny quelle raison Rousseau donnait de ce caprice; M. de Sauvigny -répondit qu’il disait qu’apparemment on croyait qu’il n’avait -modestement demandé deux bouteilles que pour avoir un présent, que cette -idée était injurieuse, etc. Je me flattai pourtant que ce singulier -mouvement d’humeur se dissiperait promptement, et je sentis que tout ce -que j’avais de mieux à faire était de n’avoir pas l’air de le remarquer. -Je ne voulus pas faire la moindre démarche pour ramener un homme si -injuste. Je ne l’ai jamais revu depuis. Deux ou trois ans après, -sachant, par mademoiselle Thouin, du Jardin du Roi, dont il voyait -souvent le frère, qu’il était fâché qu’il fallût des billets pour entrer -dans les jardins de Monceaux, qu’il aimait particulièrement, j’obtins -pour lui une clef du jardin, avec la permission d’aller s’y promener -tous les jours et à toute heure, et je lui envoyai cette clef par -mademoiselle Thouin. Il me fit remercier; et j’en restai là. - -Ma tante continuait à être malade, elle désolait M. le duc d’Orléans. En -même temps, M. de Montesson se mourait. Tout annonçait le dénouement -souhaité. Madame de Montesson me mena plusieurs fois souper chez madame -la duchesse de Mazarin, la personne la plus malheureuse en beauté, en -magnificence et en fêtes qu’on ait jamais vue dans le monde. - -On disait que la fée Guignon Guignolant avait présidé à sa naissance; -elle était fraîche et très belle, et ne plaisait à personne. Elle avait -des diamants superbes; quand elle les portait, on disait qu’elle -ressemblait à un lustre. Ses soupers étaient les meilleurs de Paris; on -s’en moquait, parce que les mets y étaient un peu déguisés. Elle était -obligeante et polie, on prétendait qu’elle était méchante. Elle ne -manquait pas d’esprit, et sans cesse elle faisait et disait les choses -du monde les plus déplacées. Son faste était extrême, et elle avait la -réputation d’être avare; elle donnait les fêtes les plus magnifiques, et -il s’y passait toujours quelque chose de ridicule. Un jour, dans le -cours de l’hiver, elle conçut l’idée de donner, dans sa superbe maison -de Paris, une fête champêtre. Elle rassemble un monde énorme dans son -salon nouvellement décoré et rempli de glaces, dont la plupart, placées -dans des espèces de niches, occupaient tout le lambris jusqu’au parquet. -A l’extrémité de ce salon était un cabinet qu’on avait rempli de -feuillages et de fleurs, et, en ouvrant une porte, on devait voir à -travers un transparent un véritable troupeau de moutons bien blancs, -bien savonnés, défiler dans ce bocage et conduits par une bergère, -danseuse de l’Opéra. Tandis que l’on préparait cette scène, et que la -compagnie dansait dans le salon, les moutons s’échappèrent, on ne sait -comment, et, sans chien et sans bergère, se précipitèrent en tumulte -dans le salon, dispersèrent les danseurs et furent donner de grands -coups de tête dans les glaces; les bonds, les bêlements du troupeau -effarouché, le bruit qu’ils faisaient en fendant et brisant les glaces, -les cris et la fuite des femmes, les éclats de rire des danseurs, -formèrent une scène beaucoup plus amusante que n’aurait pu l’être la -pastorale, dont cet accident priva l’assemblée. Pour moi je la trouvais -une bonne femme, parce qu’elle était grasse et rieuse. - -Il y avait à cette époque à la cour de fort jolies femmes, entre autres -la comtesse Jules, depuis duchesse de Polignac. Cette dernière avait une -vilaine taille, quoique parfaitement droite, mais petite, sans -délicatesse et sans élégance; son visage eût été sans défaut, si elle -avait eu un front passable; ce front était grand, d’une forme -désagréable, et un peu brun, quoique le reste de son visage fût très -blanc. Quand la mode s’établit de rabattre les cheveux presque jusqu’aux -sourcils, le visage de la comtesse Jules devint véritablement -enchanteur; il y avait dans sa physionomie une candeur touchante, et en -même temps de la finesse; son regard et son sourire étaient célestes. -Les portraits qui restent d’elle sont très enlaidis, et ne donnent même -pas l’idée de ce délicieux visage. Elle était douce et bienveillante, -ses manières étaient simples, et la faveur dont elle a joui n’a jamais -rien changé à son extérieur. On disait qu’elle avait peu d’esprit; pour -moi, je ne la trouvais dans la société ni bornée ni même insipide. -Madame la princesse de Monaco avait alors trente-deux ans; elle était -belle encore, surtout par la fraîcheur; son visage était trop large, et -ses traits aplatis. - -Je crois que ce fut cette année que le roi de Danemark vint en France. -J’allai presque à toutes les fêtes qu’on lui donna, et qui furent de la -plus grande magnificence. Toutes les femmes y étaient couvertes de -pierreries; celles qui n’en avaient point en empruntèrent ou en louèrent -à des joailliers. Je n’ai jamais vu réunis tant de diamants, surtout à -la fête donnée par le duc de Villars, et à celle du Palais-Royal. A -cette dernière il y avait plus de vingt femmes dont les robes en étaient -garnies. Il arriva à ce sujet une singulière chose à madame de Berchini. -Elle avait beaucoup de diamants, tous empruntés, et entre autres une -énorme quantité de chatons. C’étaient des diamants, montés un à un, et -détachés de manière qu’on les enfilait en dessous par la monture, et on -en bordait des rubans, ou l’on en formait des colliers à plusieurs -rangs, que l’on serrait contre le cou. En passant pour aller souper, -placée au milieu d’une longue file de femmes, madame de Berchini étouffa -de son mieux un malheureux éternuement qui fit casser son collier de -chatons; elle en rattrapa quelques-uns, mais la plus grande partie tomba -à terre et fut balayée par les queues traînantes des robes et des -dominos. Il n’y avait pas moyen de s’arrêter pour ramasser les chatons -dispersés; il fallait suivre la file à la tête de laquelle étaient le -roi de Danemarck et M. le duc d’Orléans. La pauvre madame de Berchini, -qui avait très peu de fortune, se désolait en pensant qu’elle serait -obligée d’acheter des chatons pour remplacer ceux qu’elle avait perdus; -sa triste aventure fit le sujet de la conversation du souper. M. le duc -d’Orléans lui promit de faire chercher de grand matin avec le plus grand -soin. Le lendemain, à son réveil, un garçon d’appartement du -Palais-Royal lui apporta tout ce qu’on avait trouvé de chatons dans la -galerie, les trois antichambres et la salle à manger; et madame de -Berchini non seulement trouva son compte, mais de plus sept petits -chatons que d’autres personnes avaient perdus, et qu’on n’a jamais -réclamés. - -Ma grand’mère mourut à la fin de l’hiver; non seulement elle ne me -laissa pas dans son testament la plus légère marque de souvenir, mais -elle emporta au tombeau la légitime de ma mère!... M. de Montesson -mourut très peu de temps après. C’était un homme de la plus monstrueuse -grosseur qu’on ait jamais vu. Il m’a toujours paru un très bon homme; ma -tante en comptait plaisamment mille traits d’avarice, entre autres qu’à -sa fête et au jour de l’an, sa seule galanterie était de lui avancer un -quartier de sa pension. Au reste il avait une fort bonne maison; il n’y -était pas gênant, car il n’y paraissait que pour se mettre à table, ne -parlait presque pas, disparaissait après le repas. Il donnait à ma tante -quatre chevaux, dont elle disposait uniquement, et il lui laissait une -entière et parfaite liberté. Il avait soixante-dix-huit ans, et -quatre-vingt mille livres de rentes, quand ma tante, dans sa -dix-neuvième année, le préféra à tout autre... Ma tante, pendant sa -maladie, qui dura huit jours, lui rendit les plus grands soins, mais ils -furent inutiles; il avait quatre-vingt-dix ans; il s’éteignit doucement, -et avec beaucoup de religion. - -Je vis la sœur de M. de Montesson. Elle avait alors soixante-douze ans; -elle avait dû avoir une jolie figure, elle était bien faite encore, ses -traits étaient délicats, et elle avait une blancheur d’une pureté -étonnante à cet âge. Elle n’avait jamais voulu se marier; par une -vocation sublime elle avait, dès l’âge de douze ans, consacré tout ce -qu’elle possédait aux pauvres; quand elle fut maîtresse de sa fortune, -elle se trouva trente-six mille francs de rentes; elle se réserva douze -cents francs par an, et donna constamment le reste. Elle avait pour -logement deux chambres, et au troisième étage; et, pour tout domestique, -une servante: elle ne sortait que pour aller à l’église, visiter des -infortunés, des prisonniers et des malades. Elle allait communément à -pied, et, quand il pleuvait, en chaise à porteurs de louage. Comme elle -ne faisait jamais de visites de société, je ne la connaissais que de -réputation; ma tante m’en avait parlé mille fois avec la plus grande -vénération. Pendant les huit jours de la maladie de son frère, elle -passa toutes ses journées avec nous; je ne me lassais point de la -contempler. Elle était aimable, et je trouvais quelque chose de tendre -dans son regard et dans ses manières; elle vit que je l’aimais; elle en -parut touchée, elle me serrait la main, je baisais la sienne, j’aurais -voulu baiser ses pieds. Je lui demandai un jour pourquoi elle ne s’était -pas faite religieuse, elle me répondit:--C’est que j’aime les prisons. A -propos de l’étonnement de ce qu’elle ne s’était pas enfermée pour sa -vie, cette réponse me fit sourire, et m’attendrit. Je comprenais bien -qu’elle avait voulu garder sa liberté pour aller consoler ceux qui en -étaient privés, ou pour les délivrer. - -Le soir de la nuit où M. de Montesson mourut, il parut si calme que ma -tante et moi nous allâmes nous coucher à dix heures. Aussitôt que nous -fûmes au lit ma tante très fatiguée s’endormit. Une espèce de terreur me -tint éveillée; chaque mouvement que j’entendais me faisait tressaillir. -Enfin, à minuit trois quarts, la porte de la chambre s’ouvre, et nous -voyons paraître M. de Genlis, qui sans aucune préparation déclare à ma -tante qu’elle est veuve. En même temps il lui annonce que les héritiers -de M. de Montesson avaient aposté tout près de la maison des gens de loi -qui, avertis sur-le-champ par le Suisse, allaient venir pour mettre les -scellés partout; ma tante se lève à la hâte, passe une robe, et moi je -reste dans le lit en entr’ouvrant le rideau afin de voir tout ce qui se -passe. Le commissaire en grande robe noire arrive avec deux ou trois -hommes, il met les scellés dans la chambre; au moment où cela finissait, -ma tante et M. de Genlis passent dans un salon voisin, ce qui commence à -me causer un peu d’émotion, par l’appréhension de me trouver seule dans -cette chambre; tout à coup les adjoints du commissaire vont dans le -cabinet et le commissaire lui-même se dispose gravement à les suivre, -alors je perds la tête, je m’élance hors du lit, j’attrape le -commissaire par sa robe en m’écriant:--Monsieur le commissaire, ne -m’abandonnez pas. Au même instant, confuse de me trouver en chemise, je -m’enveloppe parfaitement dans la longue queue du commissaire, qui me -prit pour une folle. M. de Genlis, ma tante, tout le monde accourt, on -ne peut s’empêcher de rire et même aux éclats; jamais des scellés n’ont -été posés aussi gaiement. On vint m’habiller dans le manteau du -commissaire, dont je ne me séparai que lorsqu’on m’eut donné un jupon et -une robe. - -Nous partîmes pour Vincennes; nous y passâmes dix jours chez ma -grand’tante, mademoiselle Dessaleux, qui, depuis la mort de ma -grand’mère, avait obtenu dans le château un grand et magnifique -logement. M. le duc d’Orléans vint voir ma tante à Vincennes; je crois -que M. le duc d’Orléans, depuis la mort de M. de Montesson, craignait -les desseins de ma tante. N’ayant personne à Vincennes à qui elle pût -parler, elle me prit enfin pour sa confidente, mais à sa manière, en -voulant me tromper sur mille choses. Je la connaissais, et je ne fus sa -dupe en rien. Quand une fois on a la clef des caractères artificieux on -les devine plus facilement que les autres. Ma tante m’assurait qu’elle -était dépourvue de toute ambition, qu’elle ne faisait cas que du repos -et de l’indépendance; qu’étant jeune, ayant une existence agréable dans -le monde, et quarante mille livres de rentes, si elle faisait, avec son -caractère, la folie de se remarier, tous les sacrifices seraient de son -côté, qu’elle ne ferait qu’au plus grand sentiment, ou pour arracher au -désespoir un être estimable, dont elle aurait parfaitement éprouvé la -constance. Il me resta de toutes ces phrases la certitude que ma tante -avait la ferme résolution de tout tenter, de tout faire pour épouser M. -le duc d’Orléans.--On me suppose des projets que je suis incapable de -former, disait-elle, je prouverai que je n’ai nulle envie de le séduire, -je le livrerai à lui-même, je vais aller à Barèges. - -En prenant cette décision, ma tante imagina que M. le duc d’Orléans ne -pourrait supporter son absence, et que cette épreuve lui ferait -connaître qu’il lui était impossible de se passer d’elle. - -C’était une chose plaisante que la manière dont ma tante causait avec -moi de toute cette affaire. Elle ne me trouvait pas dépourvue d’esprit, -elle ne remarquait que l’espèce d’enfantillage que j’avais -naturellement, ma simplicité à quelques égards, ma figure plus jeune que -mon âge, ma timidité dans le grand monde, ma gaieté folle quand j’étais -à mon aise, ma peur des revenants, et elle ne voyait en moi qu’une jolie -enfant, une Agnès un peu façonnée par le monde. Nous revînmes à Paris, -d’où elle devait partir pour Barèges. - -La simplicité que me trouvait ma tante l’engageait sans cesse à me -rendre témoin des artifices les plus raffinés ou les plus puérils. Elle -persuadait à M. le duc d’Orléans qu’elle ne dormait plus, ne mangeait -plus. Il est vrai qu’elle ne se mettait plus à table; mais, sans lui -servir des repas en règle, on lui apportait à manger cinq ou six fois -par jour. Un soir que j’étais chez elle, et que nous n’attendions point -M. le duc d’Orléans, mademoiselle Legrand, sa femme de chambre, entra en -tenant une grande écuelle de vermeil qui contenait une copieuse rôtie au -vin. Ma tante, négligemment et d’un air dégoûté, prit l’écuelle sur ses -genoux, et, par un effort de raison, elle se mit à manger la rôtie, dont -il ne restait plus que le tiers lorsqu’on entendit un carrosse entrer -dans la cour. Je me précipite à la fenêtre, et j’annonce M. le duc -d’Orléans. Aussitôt ma tante sonne. Mademoiselle Legrand arrive en -disant que M. le duc d’Orléans la suit. Ma tante ne songe qu’à se -débarrasser promptement des débris de la rôtie au vin; elle ordonne de -l’emporter; ensuite, pensant qu’on va rencontrer M. le duc d’Orléans, -elle rappelle mademoiselle Legrand, et lui dit de mettre la fatale -écuelle avec son couvercle, sous son lit. On obéit. Au même instant, les -deux battants de la porte s’ouvrent, et M. le duc d’Orléans paraît. Il -sentit l’odeur du vin, et ma tante convint qu’elle en avait pris une -petite cuillerée. Son air exténué et languissant, durant cette visite, -me donna plusieurs fois des envies de rire que j’eus de la peine à -réprimer. - -Ma tante voulut me garder dans sa maison jusqu’à son départ pour -Barèges. Elle me donna l’appartement de M. de Montesson, en me disant -que ma femme de chambre aurait un lit de sangle posé à côté du mien. -Nous étions aux premiers jours d’avril; M. de Genlis venait de partir -pour son régiment. Nous revînmes de Vincennes à la nuit. Ma tante voulut -sur-le-champ m’installer dans mon logement, qui était au -rez-de-chaussée; elle me demanda si j’avais peur d’y entrer. J’assurai -que non; et, pour prouver ma bravoure, je dis qu’on n’avait qu’à me -suivre, et que j’entrerais la première et sans lumière. Je fis mettre -derrière moi le valet de chambre, qui portait deux bougies, et je -m’avançai hardiment dans l’antichambre ouverte; mais, à peine y eus-je -mis le pied, que je fis un saut en arrière en poussant un cri perçant; -je venais de sentir bien distinctement une grande main froide et -décharnée s’appliquer tout entière sur mon visage, en me repoussant avec -force... Je tombai presque évanouie dans les bras de ma tante, qui fut -très effrayée de l’état convulsif où j’étais. Elle vit bien qu’il -m’était arrivé quelque chose de très singulier. Elle me questionna. Je -répondis, en mots entrecoupés, qu’une main de squelette m’avait -repoussée. Le valet de chambre entra avec les lumières, et il donna -sur-le-champ l’explication du prétendu prodige. C’était un oranger -desséché, dont une branche sèche et roide, s’étendant devant la porte, -s’était trouvée à la hauteur de mon visage, et m’avait causé cette -étrange frayeur. Cette branche faisait véritablement l’illusion d’une -main de squelette. Tout le monde en essaya l’effet, et l’on convint que -dans l’appartement d’un mort, et avec la peur des revenants, cette -branche équivalait à la plus terrible apparition. - -Ma tante partit pour Barèges, en me disant que M. le duc d’Orléans irait -beaucoup me voir jusqu’au moment où madame de Puisieux m’emmènerait à -Sillery; elle ajouta qu’à l’âge qu’avait M. le duc d’Orléans, et avec -l’attachement qu’on lui connaissait pour elle, je pouvais le recevoir -sans inconvénient. Ma tante me recommanda expressément de lui parler -beaucoup d’elle, et de lui rendre compte de nos entretiens dans nos -lettres. Elle me répéta qu’elle désirait qu’il se guérît promptement de -sa passion. Je lui demandai quel parti elle prendrait si cette passion -était indomptable.--Ah! dit-elle, qui peut le prévoir?... Je sais -seulement que ma destinée sera bouleversée. J’entendis ce que cela -voulait dire, et je me promis de conter ce détail à M. le duc d’Orléans, -car elle m’avait permis de lui dépeindre naïvement l’état de son cœur. -Je désirais que tout cela réussît, d’abord parce qu’il m’était prouvé -que ma tante le souhaitait passionnément, ensuite parce que je n’étais -pas indifférente au plaisir d’avoir une tante mariée à un prince du -sang. - -M. le duc d’Orléans vint me voir le lendemain du départ de ma tante. Ne -me connaissant que sur le rapport de ma tante, il me regardait comme une -jeune personne naïve, agréable et spirituelle, mais incapable d’observer -et de faire une réflexion. L’idée de ces tête-à-tête m’embarrassait un -peu. M. le duc d’Orléans entra d’une manière qui me fit rire, il -m’apportait une grande quantité de boîtes de sucre d’orge de -Fontainebleau. Cette attention me mit de bonne humeur, et M. le duc -d’Orléans s’amusa beaucoup de la vivacité de ma reconnaissance. -Cependant, au bout d’un quart d’heure, il se ressouvint qu’il était -affligé du départ de ma tante. Il m’en parla, mais je ne vis dans son -cœur ni passion, ni même un véritable attachement. Sa visite ne dura que -trois quarts d’heure; il me dit, en me quittant, qu’il reviendrait le -surlendemain. La seconde visite fut très animée; nous parlâmes d’abord -de ma tante, je vantai son attachement pour lui; M. le duc d’Orléans -m’écouta avec l’air tout étonné de m’entendre raisonner sérieusement. Il -me dit fort tristement qu’il n’avait jamais été aimé pour lui-même. M. -le duc d’Orléans me conta la manière dont il devint amoureux de ma -tante, elle est plus singulière que romanesque. Il la trouvait -charmante, me dit-il, mais ils étaient fort cérémonieusement ensemble; -loin d’en être amoureux, il était dans ce moment occupé d’une autre -femme; c’était au premier voyage qu’elle fit à Villers-Cotterets. Un -jour, à la chasse du cerf dans la forêt, madame de Montesson était à -cheval, M. le duc d’Orléans se trouva auprès d’elle dans un moment où la -chasse allait tout de travers, et où l’autre femme qui suivait aussi la -chasse à cheval, était assez loin dans une autre allée. Un des chasseurs -proposa à M. le duc d’Orléans d’attendre là quelques minutes, pendant -qu’il irait en avant prendre quelques informations sur le cerf et les -chiens; M. le duc d’Orléans y consentit, et il descendit de cheval avec -ma tante, pour aller s’asseoir à quelques pas, à l’ombre, dans un -endroit qui leur parut joli. M. le duc d’Orléans était fort gras, la -chaleur était étouffante; le prince, en nage et très fatigué, demanda la -permission d’ôter son col; il se met à l’aise, déboutonne son habit, -souffle, respire avec tant de bonhomie, d’une manière et avec une figure -qui paraissaient si plaisantes à ma tante, qu’elle fait un éclat de rire -immodéré en l’appelant gros père, et ce fut, dit M. le duc d’Orléans, -avec une telle gentillesse, que de ce moment elle lui gagna le cœur, et -il en devint amoureux. Ce trait-là n’est pas du siècle de Louis XIV, -mais le goût n’avait déjà plus la même noblesse et la même élégance. - -Les lettres de M. le duc d’Orléans à ma tante, pendant son voyage en -France, ne furent pas satisfaisantes. Ma tante ne pouvait cacher son -dépit; elle disait, en parlant de M. le duc d’Orléans: «cet homme -léger», je ne pus m’empêcher de rire de cette expression, si impropre au -moral ainsi qu’au physique. J’écrivis à ma tante pour lui dire qu’elle -était toujours adorée, et en même temps pour l’exhorter à ne pas -prolonger son absence. Elle suivit ce conseil. - -Je reçus pendant plus d’un mois, avec assiduité, les visites de M. le -duc d’Orléans. Durant ce temps, il y eut à la cour une fête, un grand -bal masqué. M. le duc d’Orléans me demanda d’engager madame de Puisieux -à m’y mener, et il m’y donna rendez-vous. J’y allai en domino paré, avec -seulement un petit masque qui ne cachait que les yeux et le nez; on -appelait cela un loup. Madame de Puisieux mena avec moi madame de -Saint-Chamand sa nièce, et le marquis de Bouzoles pour nous donner le -bras. Nous nous établîmes sur une banquette, dans la salle où il y avait -le moins de monde. Au bout d’une demi-heure, M. le duc d’Orléans, très -masqué en domino noir, nous arriva: il n’était pas difficile à -reconnaître dans ce déguisement; il avait la forme d’une grosse tour. Il -proposa de me mener dans les autres pièces, en promettant de me ramener -dans une heure. Je me mis sous sa garde, et comme nous cheminions -ensemble, un masque, en jetant les yeux sur lui, s’écria:--Laissez -passer la cathédrale de Reims; ce qui excita un rire général, et même -celui de M. le duc d’Orléans, qui dit que cette ressemblance respectable -était excellente dans une telle foule. En effet, nous traversâmes -heureusement deux grandes pièces; mais au milieu de la troisième, qui -précédait celle où se trouvait la famille royale, on m’arracha -subitement du bras de M. le duc d’Orléans. Je me trouvai poussée, -ballottée, pressée; mes pieds ne touchaient plus la terre. Ma frayeur -était au comble, lorsque un domino bleu, très grand et très svelte, -force tous les obstacles, se précipite vers moi, me saisit comme un -mannequin, avec une impétuosité qui ressemblait à la fureur, me -transporte dans la salle royale, où l’on était assez à l’aise. Enfin je -reprends ma respiration; je veux exprimer ma reconnaissance à mon -libérateur, il me répond, et je reconnais le vicomte de Custines, le -beau-frère de mon amie, arrivé depuis huit jours de la Corse. - -Lorsque je fus un peu remise de ma frayeur, je demandai à être -reconduite auprès de madame de Puisieux, nous ne retournâmes point d’où -nous venions; l’on me fit passer d’un autre côté par des dégagements. -Nous y trouvâmes une jolie femme que l’on rapportait blessée sans -connaissance, comme d’un champ de bataille, de la foule horrible où nous -avions passé. Cette pauvre jeune femme était tombée, on l’avait foulée -aux pieds; elle était dans un état pitoyable. On appela un chirurgien, -et elle fut saignée dans les appartements mêmes. M. le duc d’Orléans -partit pour Villers-Cotterets le 6 mai, et madame de Puisieux, quelques -jours après, m’y mena pour y passer douze jours. Nous y trouvâmes -beaucoup de monde, entre autres la marquise de Boufflers, mère du fameux -chevalier de Boufflers: elle était spirituelle et piquante. Madame de -Boisgelin, n’était ni l’un ni l’autre, ce qui, dans cette famille, avait -l’air d’une distraction. Le comte de Maillebois était à ce voyage; il -passait pour avoir beaucoup d’esprit; je ne m’en suis jamais aperçue. M. -de Castries, depuis maréchal de France: j’aimais beaucoup ses manières -et sa conversation. Le baron de Bezenval, que j’avais déjà rencontré -mille fois dans le monde: il était de l’âge de M. le duc d’Orléans; mais -il avait encore une figure charmante et de grands succès auprès des -femmes. D’une ignorance extrême, et hors d’état d’écrire passablement un -billet, il n’avait précisément que l’esprit qu’il faut pour dire des -riens avec grâce et légèreté. - -Le marquis du Châtelet, et sa femme, étaient aussi de ce voyage. La -marquise du Châtelet était l’une des plus estimables personnes de la -cour, et l’on peut dire la même chose de son mari. Monsieur et madame de -la Vaupalière passèrent aussi à Villers-Cotterets tout le temps que nous -y séjournâmes. Sans la passion du jeu, M. de la Vaupalière aurait été -fort aimable. Il aurait dégoûté nos romantiques de la rêverie; il était -excessivement rêveur, mais il ne rêvait qu’au jeu. Sa femme était -charmante, quoiqu’elle eût plus de quarante ans; elle avait des grâces -qui ne vieillissent point, du naturel, de la naïveté dans l’esprit, de -l’originalité, et le caractère le plus égal et le plus aimable. - -Je connus là tout l’avantage d’avoir pour mentor une personne qui a un -véritable désir de faire valoir celle qu’elle mène dans le monde. J’eus -beaucoup de succès, non pas seulement pour la harpe, le chant et les -proverbes, mais on loua mon esprit, ma conversation (qui pourtant -étaient fort ordinaires). Quand je voulais le soir, suivant ma coutume, -me retirer à onze heures, on me retenait de force; on relevait avec -éloge ce que je disais, on en citait des traits le lendemain, et le plus -souvent ces prétendus bons mots n’en valaient pas la peine. Je devais -tous ces succès à madame de Puisieux, et à M. le duc d’Orléans, qui ne -tarissait pas sur les récits de mes gentillesses. On eut peine à nous -laisser partir au bout de douze jours. J’avais beaucoup parlé de ma -tante à M. le duc d’Orléans, en nous promenant à Villers-Cotterets. Une -lettre qui lui apprit qu’elle reviendrait sous trois semaines, le -réchauffa pour elle et il reprit sa passion, de peur d’être boudé. En -quittant Villers-Cotterets nous allâmes à Sillery. - -Nous retournâmes à Paris dans les derniers jours d’octobre. Ma tante -était de retour de Barèges: les eaux l’avaient guérie. Ma tante me parla -avec autant de confiance que son caractère lui permettait d’en avoir. M. -le duc d’Orléans lui offrait de l’épouser secrètement; ma tante lui -montra une délicatesse dont je fus la dupe quelque temps, mais qui -n’était au fond qu’une combinaison et un calcul d’ambition. Elle déclara -avec emphase à M. le duc d’Orléans qu’elle ne l’épouserait qu’avec le -consentement du prince son fils, le duc de Chartres. M. le duc d’Orléans -aimait son fils autant qu’un homme d’une faiblesse excessive peut aimer. -Il lui confia sur-le-champ son secret, en lui vantant extrêmement la -grandeur d’âme de madame de Montesson. Il n’était encore question que -d’un mariage très secret. M. le duc de Chartres n’aimait pas madame de -Montesson. Elle avait avec lui, pour lui plaire, des accès de gaieté, -des rires éclatants et des manières enfantines et caressantes qu’il -appelait des mièvreries ridicules. Ce prince avait le défaut de prendre -dans une véritable aversion, non ce qui méritait l’indignation et le -mépris, mais ce qui manquait de grâce, de goût; et ce qui lui paraissait -ridicule. Il répondit avec respect, mais froidement, à M. le duc -d’Orléans, qu’un fils n’avait point de consentement à donner à un père. -Ma tante se décida à lui parler; elle lui fit une scène de tendresse qui -embarrassa beaucoup M. le duc de Chartres; et comme elle persistait -toujours à lui demander son consentement, M. le duc de Chartres lui -répondit qu’il le donnerait de bon cœur, s’il était sûr que la -résolution de son père fût véritablement inébranlable, ce que le temps -seul pouvait lui prouver. Ma tante s’écria qu’elle désirait aussi une -longue épreuve et proposa deux ans. M. le duc de Chartres approuva de -très bonne grâce et se retira en lui disant qu’il la priait de lui faire -connaître par écrit la décision de M. le duc d’Orléans. - -Madame de Montesson affecta d’être parfaitement contente de M. le duc de -Chartres; elle confia à plusieurs personnes qu’il consentait à son -mariage avec M. le duc d’Orléans, mais elle ne parla point de la -condition imposée. Quand tout ceci fut bien arrangé, elle ne perdit pas -de temps pour faire une nouvelle déclaration à M. le duc d’Orléans; lui -annonça qu’elle ne l’épouserait qu’avec le consentement par écrit du -roi. En ceci ma tante eut raison, un mariage clandestin est -véritablement honteux quand ce n’est pas l’amour qui le forme. - -Monsieur le dauphin (depuis l’infortuné Louis XVI) venait de se marier, -on parlait du mariage de Monsieur, et M. de Puisieux demanda au roi pour -moi la promesse d’une place de dame auprès de la future Madame. Le roi -le promit, le maréchal d’Étrée en remercia publiquement le roi, et j’en -reçus des compliments. Madame de Montesson prit ce prétexte pour se -faire présenter à la cour, où elle n’avait jamais été, quoique sa -naissance lui en donnât le droit. J’allai à la présentation de ma tante, -et je m’amusai beaucoup ce jour-là, parce que c’était justement celui de -la présentation de madame du Barri. Nous la rencontrâmes partout, elle -était mise magnifiquement et de bon goût. Au jour sa figure était passée -et des taches de rousseur gâtaient son teint. Son maintien était d’une -effronterie révoltante: ses traits n’étaient pas beaux, mais elle avait -des cheveux blonds d’une couleur charmante, de jolies dents et une -physionomie agréable. Elle avait beaucoup d’éclat à la lumière. Le soir -au jeu nous arrivâmes quelques minutes avant elle. Quand elle entra -toutes les femmes qui étaient contre la porte se jetèrent les unes -contre les autres du côté opposé, pour ne pas se trouver assises près -d’elle; de sorte qu’il y eut entre elle et la dernière femme du cercle -l’intervalle de quatre ou cinq pliants vides. Elle vit avec le plus -grand sang-froid ce mouvement si marqué; rien n’altéra son imperturbable -effronterie. - -Mais revenons à ma tante et à M. le duc d’Orléans; ce dernier ne voyait -rien de pressé dans la démarche qu’il devait faire auprès du roi; mais -ma tante lui dit qu’il fallait toujours avoir ce consentement dans son -portefeuille. Au moment de faire la démarche, M. le duc d’Orléans assura -que le roi recevrait mal cette demande, et qu’il ferait un refus -positif. Madame de Montesson soutint le contraire. Le roi refusa d’abord -et fort sèchement; M. le duc d’Orléans insista avec tant de chaleur, -qu’enfin, après un long tête-à-tête, il obtint le consentement par -écrit, sous la condition que ma tante ne changerait point de nom, ne -s’attribuerait aucune espèce de prérogative de princesse du sang, ne -déclarerait point son mariage, et ne paraîtrait jamais à la cour. - -M. le duc d’Orléans revint tout triomphant à Paris; nous l’attendions -avec une extrême impatience. Enfin, il arriva; sa physionomie annonçait -un éclatant succès; ma tante avait elle-même proposé les conditions, -cependant je vis qu’elle en était choquée. - -Ma tante fut rêveuse et préoccupée toute cette journée. - -M. le duc d’Orléans prit l’humeur de madame de Montesson pour de la -sensibilité et rien ne troubla sa satisfaction. - -Après de rapides réflexions, ma tante dit à M. le duc d’Orléans que -l’écrit du roi n’était rien, si l’on différait à en profiter, que Louis -XIV s’était rétracté pour Mademoiselle de Montpensier, que l’on avait -plus à craindre encore pour un si long délai. M. le duc d’Orléans montra -de justes craintes du mécontentement de son fils; ma tante répondit que -l’on prendrait toutes les précautions nécessaires pour lui cacher ce -secret, et enfin il fut décidé que le mariage secret se ferait -sur-le-champ. On montra à l’archevêque le consentement du roi, et ce fut -lui, qui, à minuit, leur donna secrètement, dans sa chapelle, la -bénédiction nuptiale. Les témoins furent le vicomte de La Tour du Pin et -M. de Damas, chambellans de M. le duc d’Orléans. Le secret leur fut -demandé; ils le gardèrent trois semaines, et n’en convinrent ensuite que -parce que la vanité de madame de Montesson le confia à plusieurs -personnes, et en outre le trahit de mille manières. - -A l’imitation de madame de Maintenon, qui regardant avec raison toute -espèce de titre au-dessous d’elle, n’en voulut plus après avoir épousé -Louis XIV, ma tante rejeta le titre de marquise qu’elle avait toujours -porté; elle ordonna dans sa maison, et elle pria ses amis de ne plus -l’appeler que madame de Montesson tout court. M. le duc d’Orléans, -persuadé par elle qu’il y avait de la dignité à ne point cacher ce qui -était, la fit traiter en princesse par tous ses chambellans. M. le duc -de Chartres apprit bientôt la vérité; sa colère fut extrême, il eut une -explication avec M. le duc d’Orléans, il montra beaucoup d’indignation -et de ressentiment, M. le duc d’Orléans se fâcha: ils furent quinze -jours sans se voir. - -M. le duc de Chartres avait déclaré qu’il ne mettrait jamais les pieds -chez madame de Montesson; néanmoins il y retourna, il y soupa deux ou -trois fois dans l’hiver, ce qui a continué tous les ans. Cette conduite -était indulgente et convenable; mais elle ne satisfit nullement ma -tante. Elle aigrit de plus en plus son père contre lui. Les plus -funestes préventions prises contre ce malheureux prince ont été données -par elle. - -Bientôt après, le mariage de M. le duc de Chartres avec la fille du duc -de Penthièvre fut décidé. - -Madame de Montesson, par un motif particulier qui ne se rapportait qu’à -elle, désirait extrêmement que j’entrasse au Palais-Royal, et elle -n’avait nul besoin d’employer son crédit pour cela; M. le duc d’Orléans -le désirait personnellement; je lui plaisais, et il pensait que je ne -serais pas tout à fait inutile à l’agrément des longs voyages de -Villers-Cotterets. D’ailleurs, j’avais beaucoup de droit pour prétendre -à une place auprès de madame la duchesse de Chartres; la réputation de -légèreté et de galanterie de M. le duc de Chartres avait donné à M. le -duc de Penthièvre le plus grand éloignement pour cette alliance. M. de -Puisieux, avec beaucoup de zèle et de persévérance, parvint à le -décider. M. le duc d’Orléans reconnaissait hautement lui devoir cette -obligation. Ma tante me dit qu’il ne tiendrait qu’à moi d’avoir une -place de dame au Palais-Royal si je la demandais. - -Je trouvais la duchesse de Chartres charmante de figure et de caractère, -car on n’a jamais vu de jeune princesse plus naturellement obligeante et -d’une bonté plus parfaite. Je confiai à madame de Puisieux, à qui je -n’en avais jamais parlé, tout ce qu’on m’avait dit à ce sujet; je lui -détaillai tous les avantages de cette place quand on avait des enfants: -des régiments dont les princes disposaient, et qui étaient toujours -donnés aux enfants ou aux gendres des dames; leurs propres places -qu’elles pouvaient céder à leurs filles ou à leurs brus, la protection -des princes, etc. Madame de Puisieux m’écouta attentivement; elle fut -combattue par deux idées: l’une, de notre séparation, et l’autre des -succès brillants qu’elle se figurait que je devais avoir dans une cour -célèbre par sa magnificence, son bon goût et son éclat. Quoiqu’elle eût -été jadis la plus charmante personne de la cour, par son esprit et par -sa rare beauté, je suis bien sûre qu’elle n’avait jamais eu pour elle la -vanité qu’elle avait pour moi; elle y sacrifia, dans cette occasion, son -bonheur et le mien! - -Je pourrais dire que je ne fus déterminée que par l’intérêt de mes -enfants, que cette résolution me coûta et qu’elle fut un sacrifice -maternel: il est certain que je comptais pour beaucoup les avantages -brillants que j’en pouvais retirer pour l’établissement de mes enfants, -mais quand je n’aurais point eu d’enfants, j’aurais désiré cette place. - -J’avais pour madame de Puisieux une affection véritablement filiale. -Malgré la peine extrême qu’elle éprouvait à se séparer de moi, elle -engagea M. de Genlis à faire la démarche nécessaire pour cette place, -qui était de la demander à M. le duc d’Orléans. M. de Genlis ne s’en -souciait pas, et il déclara qu’il ne consentirait à me laisser entrer au -Palais-Royal, que s’il y était attaché lui-même. Il demanda et obtint la -place de capitaine des gardes de M. le duc de Chartres; c’était une des -premières places de la maison; elle valait six mille francs; j’eus en -même temps celle de dame, qui en valait quatre. Au fond de l’âme, -j’étais charmée d’entrer dans cette cour brillante, dont le bon air et -l’élégance m’avaient séduite; je portais au Palais-Royal une réputation -irréprochable, et j’allais commencer une nouvelle carrière. J’y voyais -confusément beaucoup d’écueils et de dangers; mais j’y voyais de -l’éclat..., et je me laissais entraîner par la vanité, par la curiosité -et par la présomption. Enfin le jour où je devais entrer au Palais-Royal -arriva. - -Comme mon logement n’était point encore prêt, je logeai d’abord dans ce -qu’on appelait les petits appartements de M. le Régent. Ils avaient -encore les mêmes décorations; tous les panneaux et l’alcôve de la -chambre à coucher étaient en glaces, avec des baguettes dorées; ils -étaient au bout de la grande galerie, au premier, et ils avaient un -petit escalier dérobé et une petite porte qui donnait sur la rue de -Richelieu: ce fut par là que j’y entrai. En tournant dans cette rue, mon -cocher, voulant couper un fiacre, passa sur une borne. La secousse fut -très violente; je crus que nous versions et que nous allions être -fracassés, et je m’écriai:--Grand Dieu! quel présage! mais j’en fus -quitte pour la peur. J’entrai dans cet appartement, que je n’avais -jamais vu, avec une tristesse et un serrement de cœur inexprimables. Je -m’assis dans la chambre, et toutes ces glaces, toute cette magnificence -de boudoir me déplurent à l’excès. - -La société du Palais-Royal était alors la plus brillante et la plus -spirituelle de Paris. - -Il y avait en femmes madame de Blot, dame d’honneur de la princesse. -Elle n’était plus jeune, mais elle avait encore une grande élégance par -sa jolie taille et sa manière de se mettre. Il y avait en elle deux -personnes fort différentes: quand elle se trouvait dans l’intérieur -d’une petite société, et sans prétentions, elle était gaie, rieuse, -naturelle et fort aimable; quand elle voulait paraître et briller, elle -devenait affectée, elle dissertait au lieu de causer, elle soutenait des -thèses fort ennuyeuses sur la sensibilité et l’élévation des sentiments. -Si l’avarice pouvait laisser quelque grandeur dans le caractère, madame -de Blot aurait pensé noblement; mais j’ai connu peu de personnes plus -intéressées et plus ambitieuses; enfin, elle attachait la plus grande -importance aux manières, au bon ton et à la politesse. Mes autres -compagnes étaient madame la vicomtesse de Clermont-Gallerande, -auparavant comtesse des Choisi, remariée nouvellement en secondes noces. -Elle avait fort mal vécu avec son premier mari, tué à la bataille de -Minden; elle était, à sa mort, fort jeune et fort belle; elle n’avait -point de fortune; M. de Clermont, chambellan de M. le duc d’Orléans, -l’épousa par amour, malgré ses parents, et surtout parce que M. le duc -d’Orléans le voulait. Madame des Choisi était belle encore, mais peu -agréable et surtout trop grasse. Je n’ai jamais connu de femme plus -humoriste et plus capricieuse. Quoiqu’elle eût peu d’esprit, elle avait -quelquefois des saillies originales et plaisantes; il y avait en elle du -naturel, de la singularité, quelque chose de piquant; elle contait -quelquefois très agréablement. Elle fut mariée très jeune à M. des -Choisi, qui était beaucoup plus âgé qu’elle, et dont l’extérieur, -dit-on, avait quelque chose de repoussant et de rébarbatif; madame des -Choisi contait de lui, et d’une manière très plaisante, plusieurs -anecdotes, entre autres celle-ci: mariée depuis dix-huit mois, elle -entrait dans sa seizième année lorsque M. des Choisi, qui venait -d’acheter une terre à cinquante lieues de Paris, voulut y aller passer -huit mois et y emmener sa femme avec lui; madame des Choisi qui n’avait -jamais quitté le Palais-Royal, fut au désespoir d’aller se confiner dans -un vieux château; elle regarda ce voyage comme l’acte du plus barbare et -du plus intolérable despotisme; montée en voiture, elle essuya ses -pleurs et n’osa plus se plaindre, car M. des Choisi, disait-elle, avec -son mouchoir cramoisi noué autour de sa tête (c’était son costume de -voyage), avait une figure si terrible et lui lançait des regards si -foudroyants, que l’effroi qu’il lui inspirait lui fit presque oublier -ses douleurs. Au milieu de la première journée on passa dans une ville -dont M. des Choisi, qui était curieux, voulut aller voir les monuments; -il proposa à sa femme de le suivre. Elle répondit qu’elle était déjà si -fatiguée, qu’elle n’avait besoin que d’un peu de repos: il la déposa à -l’auberge de la poste. Lorsqu’elle fut seule dans une chambre, elle se -livra, sans contrainte, à toute l’impétuosité de son chagrin; un -demi-quart d’heure après l’hôtesse survint pour lui offrir quelques -rafraîchissements, et elle fut étrangement surprise, en voyant cette -jeune dame gémissante et baignée de larmes; elle l’interrogea; et madame -des Choisi imagina de lui faire croire qu’elle était enlevée par un -vilain Turc, qui la conduisait dans son sérail à Constantinople. -L’hôtesse fut également épouvantée et touchée de ce récit:--Cela ne -m’étonne pas! s’écria-t-elle; ce Turc ne se gêne pas; car il n’a même -pas quitté son turban, qui nous à paru si singulier. Elle proposa de -s’adresser aux magistrats, et de faire arrêter ce méchant Turc; madame -des Choisi s’y opposa, en disant qu’elle était résignée à son sort. -L’hôtesse insista; madame des Choisi, afin de se débarrasser d’elle, lui -demanda un quart d’heure pour faire ses réflexions, assurant que le Turc -ne reviendrait que dans trois heures. L’hôtesse alla répandre l’alarme -dans toute la maison; et les servantes et les valets jurèrent qu’ils ne -souffriraient pas que le Turc emmenât la jeune dame pour en faire une -«hérétique païenne». M. des Choisi revint quelques instants après; on -lui déclara nettement qu’il n’enlèverait pas la jeune personne, que -l’hôtesse et toute sa maison la prenaient sous leur protection, et qu’il -pouvait retourner tout seul en Turquie. M. des Choisi appela ses deux -domestiques; et, comme le tumulte rendait toute explication impossible, -on se disposait à combattre, lorsque madame des Choisi, qui avait -entendu tout le bruit, parut inopinément, en conjurant l’hôtesse et les -domestiques de mettre bas les armes. On obéit d’autant plus promptement, -que le couteau de chasse tiré de M. des Choisi, son air intrépide, et -celui de ses deux domestiques avaient déjà fort ébranlé le courage des -assaillants. - -M. des Choisi questionna sa femme; elle avoua tout en présence de -l’hôtesse, qui fut toujours persuadée de la véracité du premier récit, -fait par une dame si jeune et si naïve. - -La comtesse de Polignac, fille de la comtesse de Rumin, était, après -moi, la plus jeune des dames de madame la duchesse de Chartres: elle -était veuve depuis deux ans. La comtesse de Polignac n’était pas jolie, -mais l’extrême petitesse de sa taille, un pied imperceptible, de petites -mains charmantes, une physionomie agréable et quelque chose d’enfantin -dans ses manières donnaient à toute sa personne de la grâce et de la -gentillesse. - -Il y avait encore au Palais-Royal quelques dames qui avaient été -attachées à la feue duchesse d’Orléans; elles avaient conservé leurs -logements, et elles venaient souvent dîner et souper chez la jeune -princesse. L’une de ces dames était madame la marquise de Barbantane, de -l’âge de madame de Blot, et l’une de ses amies intimes. Elle avait été -dame de la feue duchesse, et depuis gouvernante de madame la duchesse de -Bourbon, sœur de M. le duc de Chartres. La jeune princesse ne fut remise -qu’à quinze ans entre ses mains, elle y resta jusqu’à son entrée dans le -monde, qui fut deux ou trois ans après mon arrivée au Palais-Royal. On -disait que madame de Barbantane avait eu une jolie figure, il ne lui en -restait rien à cette époque; elle avait le nez d’un rouge éclatant, une -tournure commune, et un maintien sec et affecté. Elle se déclara mon -ennemie dès notre première entrevue, elle l’a toujours été depuis; ainsi -je ne dirai rien de son caractère, je dois à cet égard me récuser. La -vieille marquise de Polignac, dont le visage ressemblait parfaitement à -celui d’un singe, était vive, naturelle, spirituelle et piquante. Elle -connaissait parfaitement le monde, elle savait qu’il tolère, sans les -tourner jamais en ridicule, les torts et les travers des gens d’esprit -qui ont de l’audace et qui conservent un maintien assuré dans les -situations embarrassantes: un homme de beaucoup d’esprit, M. de Valence, -me disait un jour:--Avec de l’audace, de l’esprit et certaines phrases -d’un effet sûr, on mène le monde. - -Madame la comtesse de Rochambault, autre vieille dame, gouvernante des -enfants des princes de la maison dans leur première enfance, était déjà -fort âgée, mais elle avait la plus belle vieillesse que j’aie vue. -C’était la récompense d’une vie sage, pure, irréprochable; elle avait -une piété sincère, et une gaieté charmante et toujours égale; sa mémoire -était inépuisable en anecdotes courtes et plaisantes. Je ne l’ai jamais -entendue en répéter une, à moins qu’elle ne lui fût redemandée. -Incapable, par caractère et par principes, de faire une méchanceté, elle -était aussi bonne qu’aimable. - -La vieille comtesse de Montauban, mère de madame de Clermont, était -aussi une bonne personne, mais qui n’avait de remarquable qu’une -gourmandise et une distraction plaisantes. Elle ne manquait pas -d’esprit, elle était même auteur; elle avait fait imprimer un conte -oriental de sa composition, insipide production, mais qui cependant -n’était point ridicule. Elle était très joueuse. Un jour, en jouant au -pharaon, elle fit ce qu’on appelle un paroli de campagne, c’est-à-dire -mal à propos à son avantage. Le banquier le remarqua et lui en fit avec -politesse l’observation; elle répondit sans s’émouvoir:--Cela peut être, -mais c’est un empressement bien pardonnable à un ponte. Une autre fois, -un gros joueur, debout derrière elle, passa le bras par dessus son -épaule pour prendre une énorme quantité de louis qu’il venait de gagner; -en retirant le bras il en laissa tomber la moitié dans le dos de madame -de Montauban, qui se retourna en lui disant:--Eh quoi! monsieur, me -prenez-vous pour une Danaé? Elle se releva pour se secouer, et faire -retomber cette pluie d’or; le joueur prétendit qu’elle faisait le gros -dos, pour qu’il ne pût avoir qu’une partie de la somme. Madame de -Montauban, fatiguée, se remit au pharaon, en disant fort judicieusement -que l’on donnait vingt-quatre heures pour payer les dettes du jeu; en se -déshabillant, elle retrouva quelques louis qui furent ponctuellement -renvoyés. - -J’ai maintenant à peindre les hommes du Palais-Royal, et je dois -commencer par le prince. - -M. le duc de Chartres était alors dans tout l’éclat de sa première -jeunesse, avec un visage déjà gâté, et par le sang qu’il avait reçu de -sa mère, et par une vie licencieuse; l’ensemble de sa figure était -noble, leste, et d’une grande élégance. Son gouverneur, le comte de Pont -Saint-Maurice, ne s’était attaché qu’à trois choses: à lui donner de la -politesse, des manières agréables, et un bon ton; il avait laissé le -soin du reste aux autres instituteurs. Ces derniers eussent été fort -capables de donner au jeune prince une solide instruction; mais le -gouverneur faisait si peu de cas de la culture de l’esprit, que le -prince, qui s’en aperçut de bonne heure, trouva fort commode d’adopter -cette indifférence. M. de Foncemagne, de l’Académie française, homme de -lettres fort distingué, fut son sous-gouverneur; l’abbé Alary, -ecclésiastique vertueux, instruit et spirituel, fut son précepteur. Ces -deux instituteurs exhortèrent en vain à l’application leur élève, et se -plaignirent inutilement au gouverneur de son indolence. M. de Pont, -satisfait de son ton et de ses manières, laissa trop voir qu’il mettait -fort peu de prix à tout le reste. M. de Foncemagne et l’abbé Alary ne -donnaient des leçons que pour la forme, voyant bien qu’elles n’étaient -d’aucune utilité, et le prince n’apprit rien. Il ne manquait néanmoins -ni d’esprit, ni de mémoire et d’intelligence, et il annonçait des -inclinations bienfaisantes; en voici un trait que m’a conté M. de -Foncemagne. Le prince était dans sa quinzième année, et déjà il recevait -en audience, le matin, les hommes qui sortaient de celle de M. le duc -d’Orléans. Dans ce nombre se trouvaient des officiers de tous grades des -régiments des deux princes. M. le duc de Chartres en remarqua un qui -l’intéressa par sa belle physionomie et son air mélancolique. On lui dit -qu’il était d’une extrême pauvreté, parce qu’il se refusait tout pour -faire subsister sa mère et ses deux sœurs, qui n’avaient que lui pour -appui. Après ce récit, M. le duc de Chartres amassa deux mois de ses -menus-plaisirs sans en rien dépenser, ce qui lui fit quarante louis; -mais il était fort embarrassé de la manière dont il les donnerait, -lorsqu’il reçut des dragées de baptême: alors il fit des cornets de -dragées, dans l’un desquels il mit les quarante louis, et lorsque le -pauvre officier vint à son audience, le jeune prince dit en plaisantant -qu’ayant reçu des dragées il en voulait distribuer des cornets à tout le -monde, ce qu’il fit. Le pauvre officier trouva le sien si lourd qu’il -fit un mouvement de surprise; le jeune prince, par un signe, lui imposa -silence; mais, sorti du Palais-Royal, sa reconnaissance fut plus -indiscrète que sa surprise; il conta cette histoire, qui fut -généralement sue. - -Lorsque l’éducation du jeune prince fut terminée, M. le duc d’Orléans, -loin de donner à son fils des amis vertueux, l’encouragea à se lier -intimement avec les jeunes gens les plus étourdis et les plus dissipés -de la cour, le chevalier de Coigny, messieurs de Fitz-James, de -Conflans, etc. Cependant le jeune prince distingua de lui-même un homme -sage et raisonnable plus âgé que lui de quatorze ans; c’était le -chevalier de Durfort, attaché au Palais-Royal. M. le duc de Chartres -s’attacha sincèrement à lui; c’est le seul homme qu’il ait véritablement -aimé, quoique le chevalier n’ait jamais voulu être de ses parties -clandestines. - -En entrant dans le monde à dix-sept ans, M. le duc de Chartres fut -extrêmement frappé de l’affection et de la pruderie des dames du -Palais-Royal qui formaient la société de son père, et pour déjouer cet -étalage de sentiments exagérés, il s’amusa à soutenir les thèses -opposées: il affecta l’insensibilité, l’insouciance et la légèreté dans -les choses où il est le moins permis d’en avoir. Cette espèce de -contrariété devint une pernicieuse habitude, qui peu à peu altéra la -justesse de son esprit et la bonté naturelle de son cœur. Comme il -mettait dans ses discussions beaucoup de politesse, de finesse et de -gaieté, les rieurs étaient toujours de son côté; la secte sentimentale, -souvent déconcertée, prit beaucoup d’humeur et de dépit contre lui; elle -se vengea en décriant son cœur, et porta ainsi les premières atteintes à -sa réputation. Il fut bientôt reçu dans le monde que M. le duc de -Chartres avec de l’esprit, de la grâce, un ton parfait, et des manières -agréables et nobles, avait l’âme la plus insensible et la plus dure, ce -qui n’était nullement. On lui prêta beaucoup de torts imaginaires, on le -calomnia; il le sut, et au lieu de chercher à ramener l’opinion, il prit -le funeste parti de la mépriser et de la braver. - -Voici quels étaient les autres hommes du Palais-Royal. - -J’ai déjà parlé du comte de Pont Saint-Maurice, qui avait été gouverneur -de M. le duc de Chartres. Il avait, à cette époque, environ cinquante -ans, la plus belle figure, l’air le plus majestueux; rien n’était plus -noble que son ton et ses manières, et malgré une profonde ignorance, sa -conversation n’était point sans agrément. Madame de Pont, sa femme, -veuve d’un riche financier (M. Mazade), l’avait épousé par amour; elle -était fort belle encore, mais sa figure était insipide et manquait de -noblesse; M. et madame de Pont offraient un parfait tableau de l’amour -conjugal, et jusque dans les plus petits détails de la vie, ils étaient -tellement inséparables qu’ils se plaçaient toujours à côté l’un de -l’autre, et même dans les repas de la plus grande cérémonie. Le comte de -Pont avait un talent véritablement unique pour jouer la comédie. Je -crois déjà avoir parlé de son étonnante perfection dans le rôle du -_Misanthrope_. - -Le chevalier de Durfort avait peu d’esprit, mais de l’instruction, des -manières fort nobles, et avec les femmes une galanterie de fort bon -goût; aussi avait-il beaucoup de succès auprès d’elles. - -Le comte de Thiars, frère du comte de Bissy, passait pour être l’homme -le plus aimable de la société. Malgré une laideur remarquable, il avait -inspiré des passions célèbres; il n’avait qu’une sorte d’esprit, celui -de la conversation, et c’est assez pour le monde; il faisait de -mauvaises chansons de société, dont les vers manquaient souvent de -mesure et de rimes; c’est encore assez pour charmer quelques femmes. Il -avait composé un détestable petit roman qu’il eut la prudence de ne -jamais publier. - -M. de Thiars ne m’a jamais pardonné de n’avoir pas admiré et prôné cet -ouvrage. Au reste, M. de Thiars était en effet, dans la société, -piquant, amusant, d’une gaieté douce, spirituelle, et en tout fort -aimable. - -Le comte de Shomberg avait beaucoup d’esprit et d’instruction, et un -caractère très loyal; quoiqu’il ne fût pas laid, il avait dans sa -figure, dans son ton et dans sa conversation, quelque chose de fade, et -je ne sais quelle gaucherie dans les manières qui le rendaient -désagréable; il savait des millions de vers, et il les déclamait -ridiculement. Ma tante eut la fantaisie de jouer _Zaïre_, ce qui -s’exécuta à Bagnolet, dans une maison que M. le duc d’Orléans y avait -alors. M. de Shomberg se chargea du rôle d’Orosmane, et certainement on -ne reverra jamais un tel Orosmane. Ma tante joua pitoyablement Zaïre, ce -qui était bien excusable avec un semblable Orosmane. Nous l’avions -trouvé très mauvais aux répétitions, mais il se surpassa à la -représentation. Il était admirateur passionné de Voltaire. Il se vantait -d’être athée, et, ainsi que Hobbes, il avait une peur invincible des -revenants. Dès qu’il rencontrait un enterrement, ou que quelqu’un de sa -connaissance mourait, il faisait coucher son valet de chambre pendant -cinq ou six jours à côté de son lit. Ce fut lui qui eut avec M. Lefort, -un officier de son régiment, ce fameux duel où tous les deux, à genoux -sur un manteau, tirèrent en même temps un coup de pistolet. M. Lefort -fut tué raide; M. de Shomberg, qui ne fut pas effleuré, paya toute sa -vie une pension à sa veuve, et l’éducation de ses enfants. Il n’aimait -que la société des femmes; n’ayant jamais eu de succès personnel auprès -d’elles, il prit le parti de se contenter du rôle de confident. Il avait -une manière si affectueuse de prendre part à tous leurs intérêts -particuliers, de quelque genre qu’ils fussent, qu’il se rendait -véritablement nécessaire; d’ailleurs, soit par système, soit par -bonhomie, il savait persuader qu’il croyait tout ce qu’on lui disait, et -qu’il ne soupçonnait jamais l’exagération, les réticences et l’artifice. -Au milieu de tout cela, il avait toujours pour une de ses amies une -passion malheureuse qu’il ne déclarait jamais, que l’on voyait -clairement, et dont on lui savait gré. - -Le comte de Valencey, frère du marquis d’Estampes, et parent de M. de -Genlis, était aussi attaché au Palais-Royal. Il avait un caractère plein -de douceur et de bonté, qui donnait un agrément infini à sa société. -Personne, à la Comédie-Française, ne jouait mieux que lui les rôles -d’amoureux, dans les pièces de Marivaux. M. le comte de Blot, mari de la -dame d’honneur, était, sans exception, l’homme le plus borné qu’on ait -jamais vu dans le monde. Voulant plaire à M. le duc de Chartres, il -mêlait à sa pédanterie une extrême prétention à la gaieté. Son ton -sérieux, et la lourdeur de ses plaisanteries lui donnaient une sorte -d’originalité très comique; on s’amusait de ses ridicules, et il était -persuadé qu’il avait le plus grand succès aux petits soupers du -Palais-Royal. - -Le comte d’Osmont, spirituel, naturel et distrait, était aimé de tout le -monde. - -M. le vicomte de Latour-du-Pin avait l’esprit orné, de la franchise, de -la gaieté, un caractère obligeant, des talents agréables; il jouait à -merveille les proverbes et la comédie. - -Le vicomte de Clermont avait alors une jolie figure que gâtaient un peu -quelques tics désagréables. Il lisait beaucoup, mais il avait le malheur -de tout confondre, et de joindre à la manie de faire des citations -l’inconvénient de les faire presque toujours fausses. - -Le baron de Poudens, premier maître-d’hôtel, était un excellent homme. -Étranger à toutes les inimitiés, il a passé quarante ans au Palais-Royal -sans se douter qu’il y ait eu dans tout cet espace de temps une seule -tracasserie. Il était persuadé que nous y vivions tous dans la plus -parfaite union, et que cette cour était composée, sans exception, des -meilleures gens du monde. - -M. le marquis de Barbantane ne manquait pas d’esprit, mais il était -persifleur, avec une politesse poussée quelquefois à l’excès, et il -était peu communicatif. - -On voyait encore souvent, les petits jours, au Palais-Royal, monsieur et -madame Duchâtelet, qui ont depuis péri sur un échafaud. M. Duchâtelet -était sérieux et silencieux, mais il avait, dit-on, beaucoup de mérite, -et il a laissé des mémoires qui montrent la plus belle âme. Madame -Duchâtelet eut toujours une conduite irréprochable, et ne se mêla jamais -d’une seule intrigue; ce fut elle que madame la duchesse de Grammont -défendit au tribunal révolutionnaire avec autant de courage que -d’énergie. M. de Talleyrand, qui à cette époque s’échappa de la France, -et vint en Angleterre où j’étais, nous conta ce détail et de la manière -la plus touchante. Madame de Grammont, appelée au tribunal, loin de se -défendre, ne songea qu’à son amie, qui, présente à cet interrogatoire, -les mains jointes et les yeux baissés, gardait un profond silence. -Madame de Grammont dit en propres termes: «Que vous me fassiez mourir, -moi qui vous méprise et qui vous déteste, moi qui aurais voulu soulever -contre vous l’Europe entière, que vous m’envoyiez à l’échafaud, rien -n’est plus simple; mais que vous a fait cet ange (en montrant madame -Duchâtelet), qui a toujours tout souffert sans se plaindre, et dont la -vie entière n’a été marquée que par des actions de douceur et -d’humanité?» On les envoya toutes les deux au supplice avec M. -Duchâtelet!... - -A cette époque, on trouvait encore à la ville et à la cour ce ton de si -bon goût, cette politesse dont chaque Français avait le droit de -s’enorgueillir, puisqu’elle était citée, dans toute l’Europe, comme le -modèle le plus parfait de la grâce, de l’élégance et de la noblesse. On -rencontrait alors dans la société plusieurs femmes et quelques grands -seigneurs qui avaient vu Louis XIV; on les respectait comme les débris -d’un beau siècle; la jeunesse, contenue par leur seule présence, -devenait naturellement, auprès d’eux, réservée, modeste, attentive; on -les écoutait avec intérêt; on croyait entendre parler l’histoire. On les -consultait sur l’étiquette, sur les usages; contemporains de tant de -grands hommes en tout genre, ces vénérables personnages semblaient -placés dans la société pour maintenir les idées d’urbanité, de gloire, -de patriotisme. Sous les auspices de ces vénérables personnes, il -s’établit dans la société une secte très nombreuse d’hommes et de femmes -qui se déclarèrent partisans et dépositaires des anciennes traditions -sur le goût, l’étiquette et la morale; ils s’érigèrent en juges suprêmes -de toutes les convenances sociales, et s’arrogèrent exclusivement le -titre imposant de bonne compagnie. On n’exigeait que deux choses: un bon -ton, des manières nobles, et un genre de considération acquis dans le -monde, soit par le rang, la naissance ou le crédit à la cour, soit par -le faste, les richesses, ou l’esprit et les agréments personnels. - -Cette société, dénigrante pour toutes les autres, excita contre elle -beaucoup d’inimitiés: l’on s’accorda unanimement à la désigner par le -titre de grande société, qu’elle a gardé jusqu’à la Révolution; ce qui -signifiait la mieux choisie et la plus brillante par le rang, la -considération personnelle, le ton et les manières; là se trouvaient, en -effet, réunies toute l’aménité et toutes les grâces françaises. La -politesse, dans ces assemblées, avait toute l’aisance et toute la grâce -que peuvent lui donner l’habitude prise dès l’enfance et la délicatesse -de l’esprit; la médisance était bannie de ces conversations générales. -Jamais la discussion n’y dégénérait en dispute. Là se trouvait, dans -toute sa perfection, l’art de louer sans fadeur, de répondre à un éloge -sans le dédaigner et sans l’accepter; de faire valoir les autres sans -paraître les protéger, et d’écouter avec une obligeante attention. Si -toutes ces apparences eussent été fondées sur la morale, on aurait vu -l’âge d’or de la civilisation. - -Pour achever de peindre la grande société du XVIIIe siècle, il faut dire -encore que, dans ses comités les plus intimes, on voulait surtout de la -grâce, de la gaieté ou de l’originalité: la méchanceté était de mauvaise -compagnie. - -Ce qu’on ne pardonnait jamais, ce que rien ne pouvait excuser, c’était -la bassesse ou des manières ou du langage, et celle des actions. - -Cette grande société, ou la bonne compagnie, ne se bornait pas à -prononcer des arrêts frivoles sur le ton et les manières; elle exerçait -une police sévère très utile aux mœurs, elle réprimait, par sa censure -les vices que ne punissaient pas les tribunaux, la justice se chargeait -du châtiment des mauvaises actions, et la société de celui des mauvais -procédés. Sa désapprobation générale ôtait à celui qui en était l’objet -une partie de sa considération personnelle. On bouleversait une -existence par ces paroles terribles: «Tout le monde lui a fait fermer sa -porte.» Cette puissance était celle de l’honneur; elle fut souveraine -jusqu’à la Révolution, et les personnes qui l’exerçaient d’un -consentement unanime, sans opposition, comme sans révolte, avaient -d’autant mieux le droit de s’appeler exclusivement la bonne compagnie, -qu’elles n’abusèrent jamais de cet empire. - -Dès les premiers jours de mon entrée au Palais-Royal, je fis les plus -tristes réflexions sur ma nouvelle existence, et tout sembla concourir à -les aggraver, et à augmenter la mélancolie que j’y avais apportée. Je ne -parlais qu’avec défiance et circonspection; je perdais ainsi l’espèce -d’agrément qu’on avait jusqu’alors tant loué en moi, le naturel et la -gaieté. - -Après avoir passé six mois au Palais-Royal, j’avais éprouvé déjà tant de -noirceurs et de méchancetés, que je résolus de m’en éloigner. Madame la -duchesse de Chartres avait pris pour moi la plus vive amitié; elle me -faisait appeler sans cesse quand elle était seule dans son appartement: -faveur qu’elle n’accordait à aucune autre. Ma conversation et ma gaieté -lui plaisaient, et je trouvais très attachantes sa bonté, sa candeur et -sa sensibilité. On lui dit beaucoup de mal de moi: elle n’en crut rien: -elle me redit tout, elle me trouva de la modération, et, j’ose dire, de -la générosité. - -Cette conduite fut appréciée par madame la duchesse de Chartres; elle -s’attacha à moi avec une espèce de passion qui a duré dans sa force plus -de quinze ans, et je puis dire, avec une parfaite vérité, que mon cœur y -a répondu avec toute l’énergie et tout le dévouement dont il est capable -quand il aime. Ce fut là le premier motif de l’ardente jalousie dont -j’ai été l’objet pendant neuf ans au Palais-Royal. - -Déjà en butte à des calomnies, je pris le parti de faire un petit -voyage, espérant que mon absence, dans ce commencement de faveur, -prouverait que je n’avais nulle envie de dominer. J’avais depuis -longtemps promis à madame de Mérode d’aller la voir à Bruxelles. -J’engageai M. de Genlis à m’y mener; je demandai un congé, et nous -partîmes au milieu de l’hiver. Je respirai en me retrouvant avec une -amie charmante qui ne songea qu’à me rendre agréable le séjour de -Bruxelles. Le prince Charles, frère de l’empereur, était vice-roi des -Pays-Bas. Ce prince était aimable; il aimait les arts et les talents; il -eut beaucoup de grâce pour moi. Madame de Mérode avait une grande -maison. Nous logions chez elle, et j’y vis la société la plus brillante -de la ville, entre autres le prince et la princesse de Starenberg. Cette -dernière, quoique petite, laide et bossue, plaisait même par sa figure -remplie d’esprit et d’expression. Je n’ai vu à personne une manière de -conter plus amusante, plus d’agrément dans la conversation, un esprit -plus piquant; elle a fait de grandes passions, qui ont été également -constantes et malheureuses. Le prince de Chimay, d’une belle figure, et -jeune encore, était alors éperdument amoureux d’elle, et retenu à -Bruxelles depuis deux ans par cet attachement. L’homme le plus à la mode -et le plus spirituel de la cour du prince Charles était le prince de -Ligne, qui passait une grande partie de sa vie à Paris. La duchesse -d’Ursel, fille de la belle et vertueuse duchesse d’Aremberg, était, à -cette époque, dans la première fleur de la jeunesse: une fraîcheur -éclatante, une agréable physionomie, lui tenaient lieu de beauté; elle -était charmante par la gaieté, la douceur, et une égalité d’humeur qui -ne se démentait jamais. J’avais porté ma harpe; nous faisions de la -musique tous les soirs; on causait, on dansait, on faisait beaucoup de -déguisements, surtout pour m’attraper; chose qui a toujours été très -facile. Madame d’Ursel, en se noircissant ses cheveux blonds, en cachant -ses jolies dents avec une écorce d’orange artistement taillée à cet -effet, me fit croire pendant toute une soirée qu’elle était une dame -hollandaise nouvellement arrivée de La Haye. Nous passâmes ainsi trois -mois, qui s’écoulèrent pour nous d’une manière délicieuse. Enfin je -retournai au Palais-Royal, pour y trouver les mêmes inimitiés. Peu de -jours après mon arrivée, nous allâmes à l’Ile-Adam, chez M. le prince de -Conti. J’aimais particulièrement cette maison de prince, parce qu’on y -jouissait de la plus parfaite liberté. Le prince ne paraissait dans le -salon que le soir, deux heures avant le souper. Quand il n’allait pas à -la chasse, il passait ses journées dans l’appartement de madame la -comtesse de Boufflers. Toutes les dames étaient maîtresses de dîner dans -leurs chambres et d’y rester jusqu’au souper. M. le prince de Conti, âgé -alors de cinquante ans, avait la plus belle et la plus majestueuse -figure; il avait montré beaucoup de valeur et de talent à la guerre. -Protecteur ardent de tous ceux qui lui étaient attachés, il avait de -véritables amis; il était le seul prince du sang qui parlât bien au -Parlement, et qui eût de l’aisance et de la grâce à ses audiences. Il -aimait les arts, les lettres et les sciences; on a dit de lui qu’il -était le dernier des princes. Les chasses du cerf étaient d’un agrément -particulier à l’Ile-Adam; chaque halte était une fête, et durant tous -les voyages, nous jouions la comédie une fois par semaine. - -Madame la comtesse de Boufflers passait pour la personne la plus -spirituelle de la société; elle était même auteur de plusieurs drames et -comédies, mais qui n’ont jamais été imprimés. Je l’ai beaucoup aimée; -elle, madame de Beauvau, madame de Puisieux et la maréchale de -Luxembourg, m’ont paru des modèles parfaits de l’amabilité, de la -politesse et de la grâce sociales. - -Je me livrai à l’étude avec plus d’activité que jamais. J’ajoutai à mes -occupations celle de peindre des fleurs en miniature. Madame de Puisieux -m’avait demandé de lui donner une petite tabatière bien légère et bien -commune, qu’elle pût laisser toujours sur son métier. Je peignis pour un -dessus de boîte un chiffre en fleurs, entouré d’une guirlande, que je -fis mettre sur une boîte de bois de figuier. Ce petit ouvrage fut trouvé -si joli que tous mes amis m’en demandèrent; j’en fis dans ce temps plus -d’une douzaine de suite. Une des choses qui m’attachaient le plus à la -lecture, c’était la constance avec laquelle j’ai toujours fait des -extraits, et le plaisir extrême que je trouvais à en augmenter le -nombre. Je savais très-peu la géographie, je priai M. de Bomare de me -donner une maîtresse. Il me donna mademoiselle Thouin, sœur du premier -jardinier du Jardin du roi. Je persuadai à madame la duchesse de -Chartres d’apprendre la géographie, et je donnai à mademoiselle Thouin -cette illustre écolière, qu’elle a gardée plus de trois ans. Madame la -duchesse de Chartres avait été élevée au couvent par la vieille et -vertueuse marquise de Sourcy, qui lui avait donné ce qui vaut mieux que -des grâces et des talents, car elle avait imprimé dans sa belle âme les -sentiments les plus religieux et les meilleurs principes. Mais -d’ailleurs madame de Sourcy, n’ayant nulle instruction, n’avait pu en -donner à son élève, qui ne savait même pas l’orthographe. J’entrepris de -la lui apprendre; je lui en donnai régulièrement des leçons pendant plus -de dix-huit mois; je lui en donnai aussi d’histoire et de mythologie. Un -peintre, qui avait fait le portrait de mes filles, me parla d’un jeune -Polonais appelé M. Méris. J’imaginai de faire faire, pour l’instruction -de madame la duchesse de Chartres, une suite de petits tableaux -historiques représentant les plus beaux traits de l’histoire grecque et -romaine. On en fournissait quatre par mois, que madame la duchesse de -Chartres ne payait que dix-huit francs pièce, et c’était assurément pour -rien. Elle les faisait encadrer à mesure, et sur tous j’écrivais de ma -main, derrière le petit tableau, l’explication du sujet avec détail, et -d’une écriture très-fine. Elle en eut ainsi cent quinze qu’elle plaça -dans un cabinet, et qui furent admirés de tous ceux qui les virent. Je -servais aussi de secrétaire à madame la duchesse de Chartres; j’écrivais -tous ses billets et toutes ses lettres, qu’elle copiait ensuite de son -écriture. Il ne lui survenait rien, hors de l’ordre commun de tous les -jours, qu’elle ne m’en fît part, et qu’elle ne m’envoyât chercher pour -me consulter ou pour me confier ce qui l’intéressait. Il lui est arrivé -très souvent de m’envoyer mademoiselle Lefèvre, une de ses femmes de -chambre, à deux ou trois heures du matin, quand je n’avais pas pu la -voir dans la journée, pour me demander en grâce d’écrire un billet ou -une lettre, qu’elle voulait qui fût portée le lendemain matin. Comme je -me couchais tard, communément j’étais levée; et plusieurs fois -mademoiselle Lefèvre m’a fait réveiller. Dans ces occasions madame la -duchesse de Chartres m’écrivait, et longuement, ce qu’elle désirait de -moi: souvent ce n’était que pour me confier quelque chose qui lui -faisait de la peine; et, dans ce cas, s’il n’était pas excessivement -tard, je descendais chez elle. Tous ses soins ne m’empêchaient pas -d’entretenir mon adresse des doigts, de faire de jolis ouvrages de -broderie de tous genres, de cultiver toujours la musique avec la même -ardeur, et d’y joindre la nouvelle étude de l’histoire naturelle, et -l’occupation de former un cabinet de coquillages, de madrépores, de -minéraux et de cailloux, qui devint très beau par la suite, et qui a été -confisqué et très bien vendu au profit de la nation, avec tout ce que -j’avais à Belle-Chasse. - -Lorsque l’été vint, nous allâmes à Chantilly, où M. le prince de Condé -eut des grâces toutes particulières pour moi. Il se mettait toujours à -table à côté de moi, et me demandait ce que je souhaitais que l’on fît -le lendemain; si je désirais que l’on soupât à l’Ile-Sylvie ou à -l’Ile-d’Amour; où je voulais que fût le rendez-vous de la chasse du -cerf, etc. M. le prince de Condé avait alors trente-cinq ou trente-six -ans; il était borgne, mais l’œil dont il ne voyait pas n’avait rien -alors de défectueux. Sa figure était mieux que mal; il avait quelque -chose de faux dans la physionomie, et cette physionomie peignait son -caractère, qui était extrêmement dissimulé. Il avait montré à la guerre -une valeur digne du petit-fils du grand Condé, ce qui lui donnait une -juste considération dans l’armée. Tous les militaires le révéraient; il -a toujours joué le noble rôle de se déclarer leur protecteur. Ce prince -ne manquait pas d’esprit; il écrivait bien, et sa conversation, -lorsqu’il était à son aise, était agréable; cependant il avait, dans le -grand monde, de la timidité, il parlait mal en public; il était -ambitieux. Il était excessivement vindicatif; il se trouvait une sorte -de plaisir dans sa haine: c’est le seul homme que j’aie vu constamment -sourire lorsqu’on lui parlait d’une personne qu’il haïssait, ou -lorsqu’il la voyait, et ce sourire était affreux, rien ne peut en donner -l’idée. - -M. le duc de Bourbon avait une belle tournure, et l’éclat de son teint -lui tenait lieu de beauté; il a toujours été rempli de bonté pour moi. - -Madame la duchesse de Bourbon était à ce voyage; elle avait beaucoup de -grâce, de l’esprit, des talents, et une belle âme, mais dans les idées -une singularité que son institutrice n’avait nullement rectifiée, et qui -ôtait beaucoup de justesse à sa manière de voir et de juger. Très -prévenue contre moi par madame de Barbantane, elle me traitait avec une -extrême sécheresse; ses préventions durèrent jusqu’à la Révolution; ses -bontés m’ont bien dédommagée depuis de cette injustice. - -J’eus l’hiver d’ensuite une grande distraction dans mes études -particulières: Gluck vint à Paris pour y faire jouer ses opéras. Les -loges du Palais-Royal donnaient dans les appartements du palais; en -sortant de dîner je n’avais qu’une porte de la salle à manger à ouvrir -pour être dans une de nos loges. Cette commodité, mon goût passionné -pour la musique, et le plaisir extrême de voir Gluck à toutes les -répétitions se mettre en colère contre les acteurs et les musiciens, et -leur donner à tous d’excellentes leçons, me faisait passer toutes mes -après-dîners dans une loge; Gluck venait deux fois la semaine avec -Monsigny, M. de Monville et Jarnovitz, le célèbre violon, faire de la -musique chez moi; il me faisait chanter tous ses beaux airs, et jouer -sur la harpe ses ouvertures, entre autres celle d’_Iphigénie_, que -j’aimais avec enthousiasme. On imagine bien que je me déclarai -Gluckiste, et que je me moquai de toutes les disputes sur Gluck et -Piccini. Je sentis enfin, au mois de mars de cet hiver, que la musique, -Gluck et l’Opéra prenaient beaucoup trop d’ascendant sur moi. Je fis vœu -de ne plus aller à l’Opéra et aux spectacles que lorsque je serais -forcée, par ma place, d’y suivre madame la duchesse de Chartres. Ce fut -pour moi un très grand sacrifice, car j’ai été parfaitement fidèle à ce -vœu. Je voyais très souvent M. de Fleurieu, qui a été depuis dans le -ministère; il me remit à l’étude de l’italien, qu’il savait -parfaitement. Je n’ai jamais connu personne d’un caractère aussi -obligeant; il était d’une adresse extrême; il savait faire des montres -comme un horloger; il se chargeait de nettoyer et de raccommoder celles -de ses amis; en outre il tournait, et il faisait d’ailleurs mille jolies -choses. Un jour qu’il arriva chez moi, il me trouva occupée à faire -garnir de fleurs, en ma présence, par ma femme de chambre et une fille -de boutique de ma marchande de modes, une robe que je voulais absolument -avoir pour le lendemain. M. de Fleurieu donna son avis; ensuite il se -mit à l’ouvrage, taillant, cousant aussi bien que la meilleure ouvrière, -et tout cela avec un sérieux et une simplicité qui me faisaient rire aux -larmes; il me grondait de cette gaieté, en disant que cela nous faisait -perdre du temps. J’avais fait fermer ma porte, et nous travaillâmes avec -acharnement depuis sept heures du soir jusqu’à une heure après minuit, -avec le seul relâche d’un petit souper, qui ne dura pas un quart -d’heure. La robe fut achevée; elle eut le lendemain le plus grand -succès, tout le monde la trouva charmante. - -J’avais pris aussi un maître de langue anglaise; et comme j’avais une -très grande mémoire, je lisais couramment les poètes au bout de cinq -mois. Je ne perdais pas un moment; quand j’allais à Versailles, je -m’arrangeais pour y aller communément toute seule, afin de pouvoir lire -en voiture. J’écrivais tous mes extraits dans des petits livres blancs; -j’en portais toujours un sur moi, afin de lire quelque chose dans les -petits moments perdus. J’avais entendu conter que M. d’Aguesseau avait -fait en plusieurs années quatre volumes in-4º, en employant douze ou -quinze minutes tous les jours que madame d’Aguesseau mettait constamment -à se rendre dans la salle à manger, depuis l’annonce du dîner. Je -profitai de cet exemple. L’heure du dîner du Palais-Royal était fixée à -deux heures, mais madame la duchesse de Chartres n’était jamais prête -qu’un quart d’heure après, et quand je descendais à l’heure convenue, il -fallait toujours attendre quinze ou vingt minutes. Je chargeai un valet -de chambre de venir m’avertir quand elle passait dans le salon. J’étais -toute prête à deux heures précises, et jusqu’au moment où l’on venait me -chercher, j’employais ce temps à écrire à main posée, d’une écriture -très fine, un choix de vers de différents auteurs, ce qui avait formé, -quand je suis sortie du Palais-Royal, un recueil de mille vers, qui est -très curieux. Il commence par les vers les plus gothiques et les plus -anciens que nous ayons. J’allais à peu près tous les quinze jours au -Jardin du roi, voir mon amie mademoiselle Thouin. Un jour que j’étais -avec elle et M. Thouin, son frère, dans les serres, j’y vis arriver un -jeune homme de quatorze ou quinze ans, d’une figure charmante, qui, -venant à moi, me dit que son père avait un désir passionné que j’allasse -chez lui, pour me faire voir deux ou trois petits animaux singuliers qui -n’étaient pas dans la ménagerie, et ce père était M. de Buffon. Je fus -ravie de cette prévenance d’un homme dont j’admirais tant les ouvrages. -Le jeune Buffon me donna la main, et me conduisit chez son père, qui me -reçut avec une cordialité et une grâce de bonhomie qui achevèrent de me -gagner tout à fait le cœur. Une chose très extraordinaire, c’est que M. -de Buffon, dont le style est si harmonieux, n’aimait pas la poésie. -Fénelon, écrivain moins parfait, mais dont le style a tant d’harmonie, -offrait la même singularité. M. de Buffon m’a dit qu’il n’a commencé à -écrire comme auteur, à être remarqué, qu’à l’âge de quarante-quatre ou -quarante-cinq ans. - -En 1774, Louis XV mourut: l’infortuné Louis XVI monta sur le trône, ce -qui donna d’abord l’idée que le Palais-Royal allait jouir d’un grand -crédit, parce que madame la princesse de Lamballe, intimement liée avec -M. le duc et madame la duchesse de Chartres, était favorite de la -nouvelle reine. Madame de Lamballe était extrêmement jolie, elle était -charmante sans aucune régularité; son caractère était doux, obligeant, -égal et gai. La vue d’un bouquet de violettes la faisait évanouir, ainsi -que l’aspect d’une écrevisse ou d’un homard, même en peinture; alors -elle fermait les yeux, sans changer de couleur, et restait ainsi -immobile pendant plus d’une demi-heure, malgré tous les secours qu’on -s’empressait de lui prodiguer. C’est ainsi que je l’ai vue, en Hollande, -s’évanouir dans le cabinet de M. Hope, après avoir jeté les yeux sur un -petit tableau flamand, qui représentait une femme vendant des homards. -J’étais à côté d’elle assise sur un canapé; mademoiselle Bagarotti -contait des histoires de revenants, lorsqu’on entendit dans -l’antichambre un valet de chambre bâiller à haute voix, apparemment en -se réveillant. Madame de Lamballe affecta un tel mouvement de frayeur, -qu’elle tomba évanouie. Je lui ai vu faire mille fois des scènes de ce -genre. Et, par suite, lorsque les attaques de nerfs périodiques, suivies -d’évanouissement, devinrent à la mode, madame de Lamballe ne manqua pas -d’en avoir de régulières deux fois la semaine, aux mêmes jours et aux -mêmes heures, pendant toute une année. Ces jours-là, suivant l’usage des -autres malades de cette espèce, M. Saiffert, son médecin, arrivait chez -elle aux heures convenues; il frottait les tempes et les mains de la -princesse d’une liqueur spiritueuse; ensuite il la faisait mettre dans -son lit, où elle restait deux heures évanouie. Pendant ce temps ses amis -intimes, rassemblés ce jour-là, formaient un cercle autour de son lit, -et causaient tranquillement jusqu’à ce que la princesse sortît de sa -léthargie. Telle était la personne que la reine choisit d’abord pour sa -première amie! Mais la reine sentit bientôt que madame de Lamballe était -hors d’état de donner un conseil utile, et même de prendre part à un -entretien sérieux: ce ne fut donc point par légèreté, comme on l’a dit, -que la reine lui ôta sa confiance; elle la jugea avec beaucoup de -discernement. En même temps elle lui conserva tous les droits apparents -de l’intimité, et la place de surintendante de sa maison, place recréée -pour elle; il n’y avait point eu de surintendante à la cour depuis -mademoiselle de Clermont. - -Le roi, dans la première année de son règne, alla à Marly pour s’y faire -inoculer. Toutes les princesses furent de ce voyage, et j’y allai avec -madame la duchesse de Chartres. Le voyage fut très brillant, et je m’y -amusai beaucoup. J’y courus un très grand danger, ainsi que madame la -duchesse de Chartres. Un jour nous étions au rez-de-chaussée, assises à -côté l’une de l’autre sur un canapé, au-dessus duquel était, derrière -nous, une grande glace. Nous nous trouvions en face d’une porte qui -donnait sur la terrasse. M. le duc de Chartres et M. de Fitz-James -s’amusaient à tirer au blanc, au pistolet chargé à balle; ils étaient -placés vis-à-vis de nous, mais nous tournant le dos. Une balle allant -frapper une statue de marbre fut renvoyée par ricochet dans notre salon, -et cassa, à deux doigts de nos têtes, la glace qui était derrière nous. - -On m’avait d’abord logée à Marly dans une chambre assez vilaine, et qui -n’était séparée que par une mince cloison du logement de madame de -Valbelle, dame du palais, de sorte que nous nous entendions mutuellement -d’une manière fort incommode, surtout n’ayant ensemble aucune liaison. -En rentrant chez moi les soirs, après souper, je faisais communément de -la musique deux bonnes heures avant de me coucher. Un soir, entre onze -heures et minuit, que, suivant ma coutume, je jouais de la harpe, et que -je déchiffrais une sonate, M. d’Avaray, à ma grande surprise, entra tout -à coup dans ma chambre, et vint me dire tout bas que la reine était chez -madame de Valbelle, pour m’entendre jouer de la harpe. Aussitôt je me -mis à jouer tout ce que je savais le mieux en pièces et en morceaux de -chant, ce qui dura une heure et demie sans interruption, car j’attendais -que le mouvement dans la chambre voisine m’apprît que la reine s’en -allait; mais le silence y était absolu. Enfin, réellement fatiguée, je -m’arrêtai. Alors on m’applaudit très vivement et à plusieurs reprises, -et M. d’Avary vint me remercier de la part de la reine, et me dit en son -nom mille choses obligeantes. Elle me les répéta le lendemain quand -j’allai faire ma cour. Elle fut si satisfaite de ma harpe et de mon -chant, que j’eus dans ce moment toute facilité de me faire admettre dans -son intérieur, en consentant à jouer dans ses petits concerts -particuliers, où elle-même chantait. J’aurais été secondée par madame de -Lamballe, qui me le conseillait; mais j’avais assez de chaînes pour n’en -pas désirer d’autres: celle-là m’aurait pris un temps énorme, et elle -aurait par conséquent bouleversé toutes mes études, qui ont toujours -fait tout le véritable charme ou toute la consolation de ma vie. Au bout -de quinze jours, on m’annonça que je serais logée dans l’un des -charmants pavillons du jardin. Ce pavillon, pareil aux autres, contenait -deux logements, l’un, très beau, au rez-de-chaussée, et l’autre, fort -inférieur, au-dessus, mais très joli. Ce fut celui-là qu’on me donna; M. -le prince de Condé occupait l’autre. Aussitôt qu’il sut que j’allais -venir dans ce pavillon, il se hâta de déménager et de prendre le petit -appartement pour me laisser le plus beau, que, malgré ma respectueuse -résistance, il me força d’accepter. - -L’année qui suivit, j’eus la rougeole; mes enfants eurent en même temps -la rougeole, ce que l’on me cacha avec le plus grand soin. Mon fils, -enfant charmant âgé de cinq ans, en mourut. Sa mort me causa une telle -affliction que je tombai dans un état de langueur qui fit craindre pour -ma vie! M. Tronchin m’ordonna les eaux de Spa. Je partis au mois -d’avril. Au bout de six semaines ma santé était parfaitement rétablie. - -Je fis le voyage de Dusseldorf, pour voir la superbe galerie de -tableaux; nous nous arrêtâmes trois jours à Aix-la-Chapelle, où je vis -pour la première fois madame la comtesse de Potocka, qui se prit d’une -telle passion pour moi, qu’elle quitta sur-le-champ Aix-la-Chapelle pour -venir avec moi à Spa, où je retournais et où nous passâmes deux mois -ensemble; elle me promit de venir à Paris l’hiver prochain; elle me tint -parole. J’écrivis à Paris pour demander une prolongation de congé, et à -M. de Genlis la permission de faire le voyage de Suisse. J’obtins tout -ce que je désirais, et nous partîmes. - -En arrivant à Colmar, j’y trouvai mon beau-père, le baron d’Andlau, qui -me reçut à ravir, me donna un bal, me fit de très beaux présents, et me -conduisit à Bâle, en payant toute ma dépense. Il me fit séjourner à -Lausanne, où je voulais consulter M. Tissot. On venait de toute -l’Europe, dans cette saison, consulter ce grand médecin. Je passai douze -jours à Lausanne. On me donna des fêtes, des bals, des concerts; je -chantai, je jouai de la harpe tant qu’on voulut. On me mena faire des -promenades délicieuses sur le lac; je ne manquai pas d’aller voir les -rochers de Meillerie. De Lausanne j’allai à Genève, et de là chez M. de -Voltaire. - -Je n’avais point pour lui de lettres de recommandation; mais les jeunes -femmes de Paris en sont toujours bien reçues. Je lui écrivis pour lui -demander la permission d’aller chez lui. Le philosophe de Ferney me fit -une réponse très gracieuse; il m’annonça qu’en ma faveur il quitterait -ses pantoufles et sa robe de chambre, et il m’invita à dîner et à -souper. Il était d’usage, surtout pour les jeunes femmes, de s’émouvoir, -de pâlir, de s’attendrir et même de se trouver mal en apercevant M. de -Voltaire; on se précipitait dans ses bras, on balbutiait, on pleurait, -on était dans un trouble qui ressemblait à l’amour le plus passionné. -C’était l’étiquette de la présentation à Ferney. M. de Voltaire y était -tellement accoutumé que le calme et la politesse la plus obligeante ne -lui paraissaient que de l’impertinence. Je me promis, non pas de faire -une scène pathétique, mais de me conduire de manière à ne pas causer un -grand étonnement, c’est-à-dire que je pris la résolution de n’être pas -ridicule. - -Je partis de Genève d’assez bonne heure, pour arriver à Ferney avant -l’heure du dîner de M. de Voltaire; mais, m’étant réglée sur sa montre, -qui avançait beaucoup, je ne reconnus mon erreur qu’à Ferney. Il n’y à -guère de gaucherie plus désagréable que celle d’arriver trop tôt pour -dîner chez les gens. - -Cherchant, de bonne foi, quelque moyen de plaire à l’homme célèbre qui -voulait bien me recevoir, j’avais mis beaucoup de soin à me parer; je -n’ai jamais eu tant de plumes et tant de fleurs. Durant la route, je -tâchai de me ranimer en faveur du fameux vieillard que j’allais voir; je -répétais des Vers de la _Henriade_ et de ses tragédies. - -Je menai avec moi un peintre allemand, M. Ott. Il savait à peine le -français, et il n’avait jamais lu une ligne de Voltaire; mais, sur sa -réputation, il n’en avait pas moins pour lui tout l’enthousiasme -désirable. On nous fit passer devant une église sur le portail de -laquelle ces mots étaient écrits: «Voltaire a élevé ce temple à Dieu.» -Cette inscription me fit frémir comme l’inconséquence la plus étrange. - -Enfin nous arrivons dans la cour du château, et nous descendons de -voiture. M. Ott était ivre de joie. Nous entrons. Nous voilà dans une -antichambre assez obscure. M. Ott aperçoit sur-le-champ un tableau, et -s’écrie: «C’est un Corrège!» Nous approchons; on le voyait mal, mais -c’était en effet un tableau original du Corrège. Je vis dans le château -cette espèce de rumeur désagréable que produit une visite inopinée qui -survient mal à propos. Les domestiques avaient un air effaré; on -entendait le bruit redoublé des sonnettes qui les appelaient, on allait -et venait précipitamment, on ouvrait et fermait brusquement les portes. -Je regardai à la pendule du salon, et je reconnus avec douleur que -j’étais arrivée trois quarts d’heure trop tôt. M. Ott vit, à l’autre -extrémité du salon, un grand tableau à l’huile, dont les figures sont en -demi-nature. Un cadre superbe, et l’honneur d’être placé dans le salon, -annonçaient quelque chose de beau. A notre grande surprise, nous -découvrons une véritable enseigne à bière, une peinture ridicule -présentant M. de Voltaire dans une gloire, tout entouré de rayons comme -un saint, ayant à ses genoux les Calas, et foulant aux pieds ses -ennemis, Fréron, Pompignan, etc., qui expriment leur humiliation en -ouvrant des bouches énormes et en faisant des grimaces effroyables. -Enfin la porte du salon s’ouvrit, et nous vîmes paraître madame Denis, -la nièce de M. de Voltaire, et madame de Saint-Julien. Ces dames -m’annoncèrent que M. de Voltaire viendrait bientôt. Madame de -Saint-Julien, qui était fort aimable, et que je ne connaissais pas du -tout, était établie pour tout l’été à Ferney; elle appelait M. de -Voltaire mon philosophe, et il l’appelait mon papillon. Elle portait une -médaille d’or à son côté. J’ai cru que c’était un ordre; mais c’était un -prix d’arquebuse donné par M. de Voltaire, et qu’elle avait gagné depuis -peu de jours. Une telle adresse est un exploit pour une femme. Elle me -proposa de faire un tour de promenade, ce que j’acceptai avec -empressement; je craignais tellement l’apparition du maître de la -maison, que j’étais charmée de m’échapper un moment, afin de retarder un -peu cette terrible entrevue. Madame de Saint-Julien me conduisit sur une -terrasse de laquelle on eût pu découvrir la magnifique vue du lac et des -montagnes si l’on n’avait pas eu le mauvais goût d’établir sur cette -belle terrasse un long berceau de treillage tout couvert d’une verdure -épaisse qui cachait tout. On n’entrevoyait cette admirable perspective -que par des petites lucarnes où je ne pouvais passer la tête; -d’ailleurs, le berceau était si bas, que mes plumes s’y accrochaient -partout. Je me courbais extrêmement, et, comme pour me rapetisser -encore, je ployais beaucoup les genoux, je marchais à toute minute sur -ma robe, je chancelais, je trébuchais, je cassais mes plumes, je -déchirais mes jupons, et, dans l’attitude la plus gênante, je n’étais -guère en état de jouir de la conversation de madame de Saint-Julien, -qui, petite, en habit négligé du matin, se promenait très à son aise, et -causait agréablement. Enfin on vint nous dire que M. de Voltaire entrait -dans le salon. J’étais si harassée et en si mauvaise disposition que -j’aurais donné tout au monde pour pouvoir me trouver transportée dans -mon auberge à Genève. - -Madame de Saint-Julien m’entraîne avec vivacité. Nous regagnons la -maison, et j’eus le chagrin, en passant dans une des pièces du château, -de me voir dans une glace. J’étais décoiffée et toute ébouriffée, et -j’avais une mine véritablement piteuse et tout à fait décomposée. Je -m’arrêtai un instant pour me rajuster; ensuite je suivis courageusement -madame de Saint-Julien. Nous entrons dans le salon, et me voilà en -présence de M. de Voltaire. Madame de Saint-Julien m’invita à -l’embrasser, en me disant avec grâce: «Il le trouvera très bon.» Je -m’avançai gravement, avec l’expression du respect que l’on doit aux -grands talents et à la vieillesse. M. de Voltaire me prit la main et me -la baisa. Je ne sais pourquoi cette action si commune me toucha, comme -si cette espèce d’hommage n’était pas aussi vulgaire que banal; mais -enfin je fus flattée que M. de Voltaire m’eût baisé la main, et je -l’embrassai de très bon cœur intérieurement, car je conservai toute la -tranquillité de mon maintien. Je lui présentai M. Ott, qui fut si -transporté de s’entendre nommer à M. de Voltaire, que je crus qu’il -allait faire une scène. Il s’empressa de tirer de sa poche des -miniatures qu’il avait faites à Berne. Malheureusement un de ces -tableaux représentait une Vierge avec l’enfant Jésus: ce qui fit dire à -M. de Voltaire plusieurs impiétés aussi plates que révoltantes. Je -trouvai qu’il était contre les devoirs de l’hospitalité et contre toute -bienséance de s’exprimer ainsi devant une personne de mon âge qui ne -s’affichait pas pour un esprit fort, et qu’il recevait pour la première -fois. Extrêmement choquée, je me tournai du côté de madame Denis, afin -d’avoir l’air de ne pas écouter son oncle. Il changea d’entretien, parla -de l’Italie et des arts comme il en a écrit, c’est-à-dire sans -connaissance et sans goût. Je ne dis que quelques mots, qui exprimaient -que je n’étais pas de son avis. - -On se mit à table, et pendant tout le dîner M. de Voltaire ne fut rien -moins qu’aimable. Il eut toujours l’air d’être en colère contre ses -gens, criant à tue-tête avec une telle force qu’involontairement j’en ai -plusieurs fois tressailli. La salle à manger était très sonore, et sa -voix de tonnerre y retentissait de la manière la plus effrayante. On -m’avait prévenue de cette manie, qui est si hors d’usage devant des -étrangers, et l’on voit parfaitement, en effet, que c’est une habitude, -car ses gens n’en paraissent être ni surpris ni le moins du monde -troublés. Après le dîner, M. de Voltaire, sachant que j’étais -musicienne, a fait jouer madame Denis du clavecin. Elle a un jeu qui -transporte, en idée, au temps de Louis XIV; mais ce souvenir-là n’est -pas le plus agréable qu’on puisse retracer de ce beau siècle. Elle -finissait une pièce de Rameau, lorsqu’une jolie petite fille de sept ou -huit ans entra dans la chambre, et vint se jeter au cou de M. de -Voltaire en l’appelant papa. Il reçut ses caresses avec grâce; et, comme -il vit que je contemplais ce tableau si doux avec un extrême plaisir, il -me dit que cette enfant appartenait à la petite-fille du grand -Corneille, qu’il a mariée. Combien j’eusse été touchée dans ce moment si -je ne m’étais pas rappelé ses _Commentaires_, où l’injustice et l’envie -se trahissent si maladroitement! Dans ce lieu on était à chaque instant -blessé par des contrastes bizarres, et sans cesse l’admiration y était -suspendue et même détruite par des souvenirs odieux et même par des -disparates révoltantes. - -M. de Voltaire reçut plusieurs visites de Genève, ensuite il me proposa -une promenade en voiture. Il fit mettre ses chevaux, et nous montâmes -dans une berline, lui, sa nièce, madame de Saint-Julien et moi. Il nous -mena dans le village pour y voir les maisons qu’il a bâties et les -établissements bienfaisants qu’il a formés. Il est plus grand là que -dans ses livres; car on y voit partout une ingénieuse bonté, et l’on ne -peut se persuader que la même main qui écrivit tant d’impiétés, de -faussetés et de méchancetés ait fait des choses si nobles, si sages et -si utiles. Il montrait ce village à tous les étrangers, mais de bonne -grâce; il en parlait simplement, avec bonhomie; il instruisait de tout -ce qu’il avait fait, et cependant il n’avait nullement l’air de s’en -vanter, et je ne connais personne qui pût en faire autant. En rentrant -au château, la conversation fut fort animée; on parlait avec intérêt de -ce qu’on avait vu. Je ne partis qu’à la nuit. M. de Voltaire me proposa -de rester jusqu’au lendemain après dîner; mais je voulus retourner à -Genève. - -Tous les portraits et tous les bustes de M. de Voltaire sont très -ressemblants; mais aucun artiste n’a bien rendu ses yeux. Je m’attendais -à les trouver brillants et pleins de feu: ils étaient en effet les plus -spirituels que j’aie vus; mais ils avaient en même temps quelque chose -de velouté et une douceur inexprimable: l’âme de Zaïre était tout -entière dans ces yeux-là. Son sourire et son rire extrêmement malicieux -changeaient tout à fait cette charmante expression. Il était fort cassé, -et sa manière gothique de se mettre le vieillissait encore; il avait une -voix sépulcrale qui lui donnait un ton singulier, d’autant plus qu’il -avait l’habitude de parler excessivement haut, quoiqu’il ne fût pas -sourd. Quand il n’était question ni de la religion ni de ses ennemis, sa -conversation était simple, naturelle, sans nulle prétention et, par -conséquent, avec un esprit tel que le sien, parfaitement aimable. Il me -parut qu’il ne supportait pas que l’on eût, sur aucun point, une opinion -différente que la sienne; depuis qu’il était dans cette terre, on -n’allait le voir que pour l’enivrer de louanges; tout ce qui l’entourait -était à ses pieds. Les rois mêmes n’ont jamais été les objets d’une -adulation si outrée: l’étiquette défend de leur prodiguer toutes ces -flatteries; grâce au respect, la flatterie, à la cour, est obligée de ne -se montrer que sous des formes délicates. A Ferney elle était -véritablement grotesque: l’amour-propre de M. de Voltaire était -singulièrement irritable, et les critiques lui causaient ce chagrin -puéril qu’il ne pouvait dissimuler. Il venait d’en éprouver un très -sensible. L’empereur avait passé tout près de Ferney: M. de Voltaire, -qui s’attendait à recevoir la visite de l’illustre voyageur, avait -préparé des fêtes et même fait des vers et des couplets, et -malheureusement tout le monde le savait. L’empereur passa sans s’arrêter -et sans faire dire un seul mot. Comme il approchait de Ferney, quelqu’un -lui demanda s’il verrait M. de Voltaire. L’empereur répondit sèchement: -«Non; je le connais assez.» Mot piquant et même profond, qui prouve que -ce prince lisait en homme d’esprit et en monarque éclairé. - -Après avoir fait un voyage instructif et charmant, je revins en France -par le fort de l’Écluse et par Lyon, et j’arrivai au Palais-Royal dans -les premiers jours de l’automne, après une absence de cinq mois et demi. - -J’avais fait pendant mon séjour à Spa plusieurs petites comédies pour -mes filles; les trois premières furent: _Agar dans le désert_, _les -Flacons_, et _la Colombe_. Je les leur fis jouer. J’invitai à ce petit -spectacle environ soixante personnes. Le succès de ces pièces fut -prodigieux. Pulchérie, ma seconde fille, avait dans ce genre un talent -merveilleux. A peine âgée de huit ans, elle fit fondre en larmes tous -les spectateurs dans le rôle d’Agar, et elle montra autant de talent -dans le comique. Elle n’avait pas la beauté, l’éclat, la régularité de -sa sœur, mais son visage était charmant, rempli d’expression, et le son -de sa voix allait au cœur. La fille de madame de Jumilhac joua le rôle -d’Ismaël, et ma fille aînée celui de l’Ange; elle en avait tellement la -figure, que lorsqu’elle parut il y eut une exclamation générale dans la -salle, et elle fut applaudie pendant plus de cinq ou six minutes. Les -spectateurs demandèrent à grands cris l’auteur, qui ne parut point, et -une seconde représentation que j’accordai, en l’indiquant à la -quinzaine. Dans cet intervalle, il me fut demandé une quantité de -billets. Le succès de cette seconde représentation alla jusqu’à -l’enthousiasme. Je fis en quinze jours _Zémire et Azor, ou la Belle et -la Bête_, qui fut jouée dans le cours de l’hiver, avec _l’Enfant gâté_. -Toutes ces pièces eurent le même succès, excitèrent le même -enthousiasme. M. de la Harpe me fit des vers charmants qui se trouvent -dans sa correspondance avec le grand-duc de Russie. Outre toutes ces -pièces, je fis encore _le Bailli_, pièce tout à fait comique, dans -laquelle Pulchérie, qui joua le bailli, fut ravissante. Cette pièce, qui -fit rire aux éclats, ne se trouve point dans le _Théâtre d’éducation_. - -J’avais passé un hiver très brillant; mes succès m’avaient mise fort à -la mode, je reçus des quantités d’invitations de souper, que je refusai -toutes, ainsi que les nouvelles connaissances; mais j’en fis faire -plusieurs agréables à madame Potocka, qui eut de grands succès dans le -monde, par sa beauté, sa grâce et son esprit. Elle venait presque à tous -les grands soupers du Palais-Royal; elle vit là successivement toutes -les personnes de la cour; elle les jugeait comme une Française -spirituelle. Parmi les jeunes personnes qui lui parurent les plus -remarquables furent madame la princesse d’Hénin, la vicomtesse de Laval, -d’une figure à la fois douce et piquante, et sa conversation ressemblait -à son joli visage; madame la princesse de Poix dont j’ai déjà parlé; la -duchesse de Polignac, favorite de la reine. Sa faveur ne lui avait rien -ôté de sa douceur et de sa simplicité naturelles. On dit qu’elle avait -peu d’esprit; mais il faut en avoir un très bon pour conserver un tel -maintien dans une telle situation et pour avoir su se maintenir dans la -plus haute faveur sans enivrement et sans se faire d’ennemis. J’ai -souvent causé avec elle, je l’ai toujours trouvée fort aimable. Madame -de Sabran, aujourd’hui madame de Boufflers, était une des plus -charmantes personnes que j’aie connues, par la figure, l’élégance, -l’esprit et les talents; elle dansait d’une manière remarquable, elle -peignait comme un ange, elle faisait de jolis vers, elle était d’une -douceur et d’une bonté parfaites. Madame de Potocka fut souvent invitée, -à cause de moi, aux petits soupers du Palais-Royal; car les princes -avaient cette bonté pour leurs dames d’admettre dans leur intérieur -leurs plus proches parents et leurs amis intimes. Les personnes non -attachées au Palais-Royal qui venaient le plus souvent à ces petits -soupers étaient mesdames de Beauvau, de Boufflers, de Luxembourg, de -Ségur, mère et belle-fille; la baronne de Talleyrand, la marquise de -Fleury; amies intimes de madame la duchesse de Chartres. Le baron de -Talleyrand était d’une très belle figure; il ne manquait pas d’esprit, -mais il était lourd dans sa conversation, et peu aimable. Sa femme avait -de la gentillesse dans la taille et quelque chose de vieillot dans le -visage; ses manières et son ton manquaient de noblesse: il y avait à la -fois dans sa conversation du commérage et de l’insipidité; mais elle a -eu une conduite irréprochable: elle a été également bonne épouse et -bonne mère. La marquise de Fleury avait un beau visage et des yeux -admirables, quoiqu’elle eût la vue très basse, et qu’elle l’ait perdue -depuis. Elle était bonne, spirituelle et naturelle. J’ai été fort liée -avec elle, et jusqu’à sa mort. Elle était un soir à souper à Versailles -chez la princesse de Guéménée, où, comme à l’ordinaire, il y avait -beaucoup de monde; madame de Fleury venait de faire sa cour, elle était -en grand habit. Au lieu d’ôter son bas de robe dans l’antichambre, elle -ne s’en débarrassa que dans le salon: madame de Guéménée lui conseilla -en riant de se défaire aussi de son immense panier. «Très volontiers», -répondit madame de Fleury. A ces mots très inattendus, plusieurs femmes -s’élancent vers elle pour l’exhorter à faire cette folie: on lui ôte son -panier, sa jupe, de superbe étoffe, on la déshabille en un clin d’œil, -et elle se trouve avec son grand corps et sa palatine, et en petit jupon -court de basin, sur lequel ballottaient ses deux poches. Tout cela se -passa en présence de cinquante personnes. J’étais du nombre. Madame de -Fleury resta dans cet étrange costume toute la soirée sans le moindre -embarras, et comme si elle n’eût fait que la chose du monde la plus -simple. - -Pendant que j’étais au Palais-Royal, M. de Voltaire vint et mourut à -Paris; comme il m’avait reçue à Ferney, et qu’il vint se faire écrire -chez moi, j’allai le voir trois ou quatre fois; il me reçut avec -beaucoup de grâce, mais je le trouvai si abattu et si cassé que je vis -bien que sa fin était prochaine. - -Le temps que j’ai passé au Palais-Royal fut le plus brillant et le plus -malheureux de ma vie; j’étais dans tout l’éclat de mes talents et à cet -âge où l’on joint à la fraîcheur et aux grâces de la jeunesse, tout -l’agrément que peut donner l’usage du monde; je trouvais le moyen de -passer beaucoup de temps chez moi; j’avais de la musique tous les -samedis; Gluck y venait régulièrement; sa conversation était aussi -charmante que son talent était admirable. J’étais généralement aimée -dans le grand monde; voilà le beau côté de ma situation. Mais la haine -et la fausseté de quelques personnes du Palais-Royal, les tracasseries -sans cesse renaissantes me causaient des chagrins amers, qu’il fallait -dissimuler; car ma place me forçait à faire les honneurs du -Palais-Royal, quand j’étais accablée d’inquiétudes, ou dominée par -l’indignation. Les jours où la porte du Palais-Royal était ouverte, il -fallait toujours qu’une des dames de madame la duchesse de Chartres -restât, après le souper, dans le salon tant qu’il s’y trouvait une ou -plusieurs dames étrangères; la princesse s’en allait régulièrement à -minuit; les dames qui ne devaient pas veiller la suivaient; la veilleuse -restait jusqu’à ce que le jeu fût fini, et ce jeu durait quelquefois -jusqu’à trois et quatre heures du matin. Je me trouvais simple -spectatrice pendant des heures entières. Cet ennui ne m’était pas -supportable. - -M. le duc de Chartres désirait avec passion la survivance de la place de -grand-amiral, que possédait son beau-père, M. le duc de Penthièvre; dans -cette idée, il voulut faire une campagne de mer, chose que n’avait -jamais faite son beau-père; il devait aller s’embarquer à Toulon, et -j’engageai madame la duchesse de Chartres à faire le voyage jusque-là; -je lui inspirai même le désir de faire le voyage d’Italie. - -Notre voyage fut annoncé, mais la surveille de mon départ, madame -Potocka soupa chez moi, et comme elle récapitulait tout ce que je lui -avais fait voir, M. de Genlis lui dit que j’avais oublié la guinguette, -et il nous proposa de nous mener le lendemain, après souper, au Grand -Vainqueur, la plus belle guinguette des Porcherons; l’on convint que -nous irions tous déguisés, madame de Potocka et moi en cuisinières, M. -de Maisonneuve, un chambellan du roi de Pologne et M. de Genlis, en -domestique à livrée. Le lendemain madame de Potocka et moi nous soupâmes -au Palais-Royal; madame de Potocka était ce soir-là excessivement parée, -avec une robe d’or, et une énorme quantité de diamants; à onze heures, -M. de Genlis s’approche d’elle pour lui rappeler très gravement qu’il -était temps de se disposer à aller aux Porcherons; cette invitation me -fit éclater de rire, parce qu’elle s’adressait à la figure la plus -majestueuse que j’aie jamais vue. Nous montâmes dans mon appartement -pour nous habiller, ce qui se fit chez ma mère, qui était dans son lit, -et qui voulait voir nos déguisements. La noble et belle figure de madame -de Potocka était un peu forte et avait besoin de parure; quand elle eut -mis son juste, son fichu rouge, son tablier à carreaux, et son bonnet -rond, elle eut véritablement la tournure d’une franche cuisinière, -tandis que moi au contraire, avec un habillement pareil, je ne perdis -rien de ce que mon visage pouvait avoir d’élégant et de distingué, et -j’étais même plus remarquable qu’avec un bel habit. - -M. de Maisonneuve s’était fait excuser le matin: comme il nous fallait -deux hommes, nous le remplaçâmes par M. Gillier; et, tous les quatre, -nous partîmes en fiacre à onze heures et demie. J’eus les plus grands -succès au Grand Vainqueur, j’y fis tout de suite la conquête du coureur -de M. le marquis de Brancas, qui, en servant son maître, avait dû me -voir vingt fois à table. Personne n’eut le moindre soupçon de nos -déguisements. Je commençai par danser, avec toute la niaiserie -villageoise, un menuet avec le coureur, et ensuite une contredanse. -Pendant ce temps, M. Gillier nous commandait une salade et des pigeons à -la crapaudine, pour nous rafraîchir. Nous nous établîmes à une petite -table, où la gaieté folle de M. de Genlis et sa galanterie, partagée -entre madame de Potocka et moi, nous faisaient rire aux éclats; il était -fort commun d’entrer en chantant à la guinguette; tout à coup nous -entendîmes chanter à tue-tête cette chanson: - - Lison dormait dans un bocage, - Un bras par-ci, un bras par-là, etc. - -Nous regardâmes du côté de la porte, et nous vîmes deux personnes qui -entraient en chantant ces paroles, et en dansant, l’une vêtue en -servante et l’autre avec l’habit de livrée d’un de mes gens. Je les -reconnus à l’instant: c’était ma mère, à laquelle M. de Maisonneuve -donnait le bras. Elle avait concerté avec lui cette partie: c’était -pourquoi il n’était point venu avec nous. Cette soirée est l’une des -plus gaies que j’aie passées dans ma vie. - -Madame la duchesse de Chartres, en partant pour l’Italie, n’emmena que -la jeune comtesse de Rully, M. de Genlis, un écuyer et moi, deux femmes -de chambre, un valet de chambre et trois valets de pied. Nous -traversâmes toutes les provinces méridionales, ne nous arrêtant que pour -recevoir les fêtes charmantes que l’on donnait au prince et à la -princesse. Les plus belles furent à Bordeaux, dont M. de Clugny, mon -parent, était intendant. Sa belle-sœur, la baronne de Clugny, était une -des plus belles personnes que j’aie vues; elle avait, entre autres, des -cheveux miraculeux par l’épaisseur, la couleur, la finesse et la -longueur. Je l’ai vue avec une robe à longue queue, comme on les portait -alors, étant debout, détacher ses cheveux, qui alors l’enveloppaient -entièrement, et qui passaient la queue de sa robe de près d’un -demi-pied. Elle n’était ni grande ni petite. Madame de Potocka nous -suivit jusqu’à Bordeaux. M. le duc de Chartres posa la première pierre -de la salle de comédie, qui a été faite par M. Louis, et l’une des plus -belles de France. Cette cérémonie se fit la nuit; nous y assistâmes. -Tous les francs-maçons, dont M. le duc de Chartres était le grand -maître, s’y trouvèrent; il y eut de la musique et une illumination. Nous -vîmes aussi à Bordeaux le beau port illuminé, et sur la mer un vaisseau -illuminé aussi d’une manière charmante; tous les cordages et tous les -agrès paraissaient dessinés en traits de lumière. On n’aurait pas pu -rendre au roi et à la reine de plus grands honneurs que ceux que -reçurent, dans ce voyage, M. le duc et madame la duchesse de Chartres: -par exemple, à notre arrivée à Bordeaux, où nous arrivâmes par mer, tous -les vaisseaux du port étaient pavoisés, et le maire de Bordeaux, dans -son habit de cérémonie et suivi de tout le corps municipal, vint -recevoir et haranguer M. le duc de Chartres. Un peuple immense était sur -le rivage, et leurs acclamations redoublées exprimaient l’amour qu’ils -avaient encore pour le sang royal. - -La ville de Bordeaux était, je le crois, la seule qui eût un maire, et -ce maire était toujours un homme de la cour. Le vicomte de Noé, qui -avait été attaché au Palais-Royal, l’était à cette époque. Je m’amusai -beaucoup aussi à Aix, à Montpellier et à Marseille, où nous eûmes -beaucoup de fêtes. Je vis à Marseille, pour la première fois, des -galères, bâtiments qui offrent une triste idée (celle des forçats), mais -qui ont beaucoup d’élégance; enfin nous arrivâmes à Toulon, où les fêtes -recommencèrent, et durèrent dix jours; la plus belle de toutes fut celle -que donna la marine; nous y vîmes, entre autres, un très beau spectacle: -des joutes sur la mer. Enfin ce voyage fut un enchantement continuel. -Que dut penser, dix-sept ou dix-huit ans après, l’infortuné prince, -objet de tant d’hommages, lorsqu’il traversa cette même route, déchu de -son rang, dépouillé, prisonnier et proscrit!... M. le duc de Chartres -s’embarqua pour faire sa campagne de mer, et nous fîmes le coup de tête, -concerté avec lui, d’aller, sans permission de la cour, en Italie. -Madame la duchesse de Chartres, lorsque nous fûmes à Antibes, écrivit au -roi une lettre d’excuses, assurant que ce voyage n’avait point été -prémédité, et donnant pour excuse le désir de voir son grand-père, le -duc de Modène. Nous fîmes à Antibes les rencontres les plus agréables; -nous y retrouvâmes M. de Rouffignac; nous avions déjà eu avec lui une -rencontre singulière à Angers, où il avait une maison. Je lui avais -envoyé un courrier pour lui dire que nous passerions dans cette ville, -entre onze heures et minuit; que nous nous arrêterions un moment à sa -porte, et que nous espérions qu’il aurait la galanterie chevaleresque et -romanesque de nous donner à chacune une tasse de son bouillon. Il avait -chez lui un ours apprivoisé; il avait entendu dire que rien au monde -n’était meilleur que du bouillon d’ours, il fit tuer son ours, dont on -fit du bouillon, qu’il nous donna en passant. Ce bouillon était fort -rouge; mais je n’ai jamais rien pris d’aussi bon. Nous nous embarquâmes -pour aller à Nice, avec une felouque d’escorte qui portait un régiment -tout entier pour nous garantir des corsaires. Nice est un séjour -délicieux; apprenant là que l’on pouvait aller à Gênes par terre, en -chaise à porteurs, nous prîmes tout à coup la résolution de faire ce -périlleux voyage. - -J’envoyai chercher l’homme qui nous louait des mulets. Je voulais le -questionner sur les dangers de la route. Cet homme me répondit: «Je ne -suis pas inquiet pour vous, mesdames; mais, à dire la vérité, je crains -un peu pour mes mulets, parce que l’an passé j’en perdis deux qui furent -écrasés par de gros morceaux de roches, car il s’en détache souvent de -la montagne.» Cette manière de nous tranquilliser nous fit rire et nous -partîmes. - -Cette route est parfaitement bien appelée la Corniche; c’est en effet -une vraie corniche, en beaucoup d’endroits si étroite qu’une personne y -peut à peine passer: d’un côté, d’énormes rochers forment une espèce de -muraille qui paraît s’élever jusqu’aux cieux, et de l’autre on se trouve -exactement sur le bord de précipices de cinq cents pieds, au fond -desquels la mer, se brisant contre des écueils, produit un bruit aussi -triste qu’effrayant. Depuis Monaco jusqu’à Menton, l’on respire. Après -Menton, le chemin redevient effroyable; mais nous commencions à nous y -accoutumer, et la vue d’une prodigieuse quantité de jolies cascades -naturelles nous charmait tellement qu’elle nous faisait oublier les -précipices. Arrivés à La Bourdeguierre, petite ville où l’on trouve de -superbes palmiers, dispersés parmi des ruines d’un très bel effet, il -fallut s’arrêter encore pour jouir du plus ravissant point de vue que -nous eussions rencontré. Enfin à sept heures, la nuit tombante nous -força de nous arrêter à l’Hospitaletta, le plus affreux gîte où l’on ait -jamais donné l’hospitalité, et qui n’est qu’à dix lieues de Nice. Nous -couchâmes toutes les trois dans la même chambre; nous arrangeâmes pour -madame la duchesse de Chartres une espèce de lit fait avec les -couvertures des mulets et de la feuillée; dans la même chambre se -trouvaient deux grands tas de blé, et le maître de la maison nous -assura, ma compagne et moi, que nous dormirions fort bien en nous -établissant sur ces monceaux de grains: nos sigisbés nous donnèrent -leurs manteaux pour couvrir ces monceaux de grains. Il fallait se -coucher dans une attitude singulière, c’est-à-dire, presque debout. Nous -passâmes la nuit dans une agitation continuelle, causée par les -glissades des grains de blé. Nous vîmes avec un grand plaisir paraître -le jour, et comme nous étions tout habillées, nos toilettes ne furent -pas longues. Nos porteurs étaient les plus vilaines gens du monde, -n’entendant ni le français ni l’italien, parlant un jargon -inintelligible, et s’enivrant, jurant et se querellant sans cesse. Il -est difficile de ne pas s’intéresser à leurs disputes, quand, porté par -eux, on les voit sur les bords d’un précipice, tout à coup trembler de -colère, s’agiter, chanceler, et ne porter la litière que d’une main, -afin d’avoir la liberté de faire des gestes menaçants de l’autre. Ces -litières ne ressemblent nullement à des chaises à porteurs ordinaires. -Ce sont des espèces de chaises longues, étroites et peu allongées; -l’endroit sur lequel on est assis est couvert d’un petit berceau en -toile cirée fait pour y garantir de la pluie. On a les jambes étendues, -sans avoir la liberté de les plier, et mes pieds passaient la chaise. -Nous fûmes assez bien logées à Saint-Maurice, petit port de mer. - -Le chemin de Saint-Maurice à Albenga est rempli de passages effrayants; -mais cette route offre des points de vue admirables, entre autres celui -qu’on trouve au haut de la montagne qui domine la ville de Languella. La -descente de cette montagne est très escarpée et fort dangereuse. Nous la -descendîmes à pied, et je puis dire même à pieds nus, car les rochers, -que nous gravissions depuis trois jours, avaient tellement usé et percé -nos souliers que les semelles en étaient presque entièrement emportées: -et, ne prévoyant pas que nous dussions autant marcher, nous n’avions pas -eu la précaution d’en prendre plusieurs paires. - -Ce voyage, le plus dangereux, et en même temps le plus curieux que l’on -puisse faire, se passa très gaîment et sans accident; il dura six jours, -pour faire quarante lieues. L’horreur des précipices me fit faire plus -des trois quarts du chemin à pied, sur des cailloux et des roches -coupantes. J’arrivai à Gênes avec des pieds enflés et pleins de cloches, -mais en très bonne santé. Le duc de Modène reçut madame la duchesse de -Chartres avec beaucoup de joie et de tendresse. Ce prince, rempli de -bonté, était alors âgé de quatre-vingts ans; il était aveugle, et il -avait la plus étrange figure. Il se faisait mettre du rouge et du blanc, -et peindre les sourcils; son nez était d’une longueur démesurée. Le -prince héréditaire, fils du duc, était fort affable, mais sa galanterie -n’était rien moins que délicate. L’archiduchesse Marie, sa fille, était -une princesse très distinguée par son éducation et son caractère. -L’archiduc Ferdinand, son mari, avait un visage charmant; il ressemblait -beaucoup à la duchesse de Polignac; il avait des cheveux d’une beauté -remarquable. L’homme qui avait la plus belle place à cette cour -s’appelait le comte de Lascaris; il avait à peu près quarante ans; il -était petit et gros; son visage n’avait pas plus de noblesse que sa -taille. J’eus la gloire de faire sa conquête, et dès le premier moment. -Il était surintendant du palais, et distribuait les logements dans le -palais de Modène, où nous allâmes avec la cour. Il me donna un -appartement superbe: ma chambre était tout en glaces, et même le -plafond. Un soir que, suivant ma coutume, rentrée chez moi après le -souper, j’écrivais mon journal, assise devant une table portative, -j’entendis un petit bruit. Je lève les yeux, et je vois avec beaucoup -d’étonnement un panneau de glace, que je ne croyais pas être une porte, -s’entr’ouvrir doucement, et M. de Lascaris apparaître, avec un petit air -triomphant et venir se jeter à mes pieds. Je me lève, ma table tombe sur -lui, la lumière s’éteint, nous nous trouvons dans une totale obscurité. -J’appelle à grands cris ma femme de chambre, qui accourt en chemise, -avec une chandelle à la main. M. de Lascaris, furieux, se relève, -retourne à son panneau de glace, et disparaît. Dans ce tumulte, M. de -Lascaris avait reçu une grande écorchure à la joue. Cette aventure fut -sue de tout le monde par l’indiscrétion de ma femme de chambre et un peu -par la mienne. Chacun demandait à M. de Lascaris ce qu’il avait à la -joue, ce qui lui causait un embarras et une colère risibles. Nous -devions, de Modène, aller à Mantoue, qui appartenait à l’archiduc -Ferdinand. Il me consulta en particulier sur la manière dont il devait -recevoir madame la duchesse de Chartres; je lui fis entendre que ce -qu’il y avait de mieux pour une voyageuse fatiguée, qui ne doit -séjourner que deux jours, était de n’être pas obligée de faire des -toilettes. Nous arrivâmes à Mantoue à la nuit. Nous logeâmes dans le -beau palais de l’archiduc. Tous les appartements étaient tellement -éclairés qu’on y voyait les beaux tableaux comme en plein jour. Le -plaisir de jouir de toutes ces choses, sans l’ennui de la -représentation, des toilettes, de la cérémonie, et des compliments, nous -charma tous. M. de Genlis, toujours si aimable par sa gaieté et ses -saillies, le fut particulièrement à Mantoue; en moquerie des souvenirs -des voyageurs emphatiques et pédants, il affecta de ne penser qu’à -Virgile. Il fit mille citations de l’_Énéide_, à tout moment il -s’écriait: O Virgile!... ô cygne de Mantoue!... et avec un ton et des -mines qui nous faisaient rire aux éclats. - -Il y avait dans le palais une très belle salle de spectacle. Le -lendemain on joua un opéra pour la princesse. Nous admirâmes à ce -spectacle une décoration véritablement magique; elle était formée par de -magnifiques colonnes creuses de cristal, dans lesquelles étaient posés -des flambeaux allumés. - -De là, nous allâmes à Venise; tout y est silencieux; on croit être dans -une ville enchantée. Nous vîmes la fameuse fête du Bucentaure. C’est le -nom du superbe vaisseau tout doré dans lequel le doge, accompagné du -sénat, avec leurs longues robes de cérémonie, épousait la mer -Adriatique. Le doge et le sénat se rendaient d’abord à l’église -Saint-Georges pour y entendre l’office divin; ensuite il s’embarquait -dans le Bucentaure, où il s’asseyait avec tout le sénat, que l’on voyait -parfaitement à travers les glaces de ce bâtiment. Venise entier, dans -les gondoles, le suivait. Les seules gondoles des ambassadeurs étaient -de couleur et très magnifiques. Après une petite navigation le doge -ouvrait une petite glace, tirait de son doigt un anneau d’or qu’il -élevait en l’air, et qu’ensuite il jetait dans la mer en s’écriant à -haute voix qu’il l’épousait. - -Les gondoliers étaient fort remarquables pour leur probité et leur goût -pour la musique. Ils avaient leurs entrées à l’opéra, ce qui leur avait -donné, de père en fils, un tel goût de chant et de poésie, que d’oreille -ils mettaient en chant les stances de _la Jérusalem délivrée_; et, parmi -ces compositions, il s’en trouvait de si jolies, que tous les ans on en -faisait graver quelques-unes sous le titre de _Barcaroles_. On allait -souvent les entendre chanter les soirs. Ils chantaient, ou en partie, ou -tour à tour, en se répondant, et toujours avec un agrément infini. - -Comme on se l’imagine bien, la ville que je vis avec le plus -d’enthousiasme fut Rome. Le cardinal de Bernis, auquel j’avais annoncé -l’arrivée de madame la duchesse de Chartres, nous reçut avec une grâce -dont rien ne peut donner l’idée. Il avait alors soixante-dix ans, une -très bonne santé, et un visage d’une grande fraîcheur. Je n’ai jamais vu -de magnificence surpasser la sienne; nous logions chez lui, il -nourrissait nos femmes et nos valets de chambre; leur table était servie -comme la sienne, et avec un surtout superbe. Tous les matins, après mon -déjeuner, on apportait dans ma chambre un immense plateau chargé de -glaces et de blanc-manger, que l’on renouvelait deux ou trois fois par -jour. Il se mettait toujours à table entre madame la duchesse de -Chartres et moi. Les dîners de la meilleure chère rassemblaient la -meilleure compagnie. Je me baignai beaucoup à Rome, et toujours les -soirs; et, aussitôt que j’étais dans le bain, on avertissait le -cardinal, qui venait, avec son neveu, causer trois quarts d’heure avec -moi. - -Je n’ai vu dans ma vie que deux choses qui surpassassent tout ce que mon -imagination avait pu me représenter: la mer et Saint-Pierre de Rome. Le -jour de la Saint-Pierre, il y avait dans l’église dix-huit orgues jouant -ensemble, qui ne produisaient que l’effet d’un bon orgue dans une église -ordinaire. On n’a jamais vu honorer Dieu, quand on n’a pas assisté au -service divin dans ce temple admirable. Je crois que l’athée même y -serait ému. - -Le cardinal de Bernis donna à madame la duchesse de Chartres de -magnifiques conversations, c’est-à-dire des assemblées de deux ou trois -mille personnes. On l’appelait le roi de Rome, et il l’était, en effet, -par sa magnificence. Le cardinal Albani avait les plus belles -collections de l’Italie. Il était si passionné pour toutes les choses -antiques que, lorsqu’on ne voulait pas les lui vendre, il les volait; il -a fait dans ce genre une action inouïe. Le prince de Palestrina avait, -dans le jardin de sa maison de campagne, un superbe obélisque antique, -qu’il refusa de vendre au cardinal Albani, qui voulait à tout prix en -faire l’acquisition. Peu de temps après le prince fit un voyage; le -cardinal envoya la nuit quatre mille hommes, qui entrèrent de force dans -le jardin, enlevèrent l’obélisque et le lui apportèrent. Il le mit dans -son jardin à la villa Albani. Comme le cardinal était excessivement -puissant, le prince n’osa pas lui intenter un procès; il prit la chose -en plaisantant. Ce prince de Palestrina était père de la duchesse de -Cerifalco, qui passa neuf ans dans un souterrain, et dont j’ai conté -l’étonnante histoire dans _Adèle et Théodore_. Le prince donna une fête -à madame la duchesse de Chartres: la duchesse y vint par respect pour -une princesse de la maison de Bourbon, car elle vivait dans la plus -grande retraite, étant sujette depuis ses malheurs à tomber du haut mal; -elle ne resta qu’un quart d’heure à cette fête. Cette malheureuse -personne était d’une piété d’ange. Elle a toujours ignoré, et l’on n’a -jamais su pourquoi son barbare époux l’avait enfermée dans ce -souterrain. Le duc son mari, lorsqu’il fut lui-même à l’article de la -mort, confia à un valet de chambre que, pour des raisons de famille, il -avait enfermé dans un souterrain une femme coupable et folle. Le valet -de chambre reçut une clef du souterrain, pour secourir l’infortunée, qui -depuis deux jours manquait de nourriture. Il frappa inutilement aux -tours; elle ne vint point recevoir son pain et son eau, elle était -évanouie: le valet entra, la secourut, la reconnut, lui donna de la -nourriture pour plusieurs jours, lui laissa la clef du souterrain, et -envoya à Rome un courrier au prince de Palestrina, avec un billet de la -duchesse, qui, dans quatre lignes et demie, lui apprenait son existence, -et l’appelait à son secours. Le prince, suivi de tous les hommes de sa -famille, alla se jeter aux pieds du roi de Naples, et lui conter cette -histoire. Le roi lui donna un régiment pour l’escorter au château au cas -où la force serait nécessaire. Quand le prince de Palestrina y arriva, -le duc vivait encore: on lui apprit, de la part du prince, que son crime -était connu, et qu’on allait délivrer sa victime; le duc expira peu -d’heures après. De Rome nous allâmes à Naples. - -Nous logeâmes chez l’ambassadeur, qui donna aussi des fêtes charmantes à -madame la duchesse de Chartres. Nous arrivâmes à midi, et, en passant -dans la rue de Tolède, qui est aussi peuplée que la rue Saint-Honoré, on -nous vola deux porte-manteaux qui contenaient des habits de livrée de -nos gens, et tous nos paniers de robes parées. Nous avions besoin de nos -paniers pour être présentées le lendemain matin. L’ambassadeur en -emprunta à des dames de sa connaissance; mais ces paniers étaient -beaucoup plus grands que les nôtres, de sorte que nos robes se -trouvèrent très raccourcies, et nous parûmes à la cour fort ridiculement -habillées. L’ambassadeur conta notre aventure; on en rit beaucoup, et le -roi dit à l’ambassadeur qu’il fallait s’adresser, de sa part, à un homme -de justice qu’il lui nomma, qu’il fît venir le chef de cette bande de -filous, qu’il connaissait, et qu’il lui ordonnât, au nom du roi, de -rendre ces paniers, et gratuitement; ces voleurs étaient tolérés par le -gouvernement, auquel ils donnaient une rétribution. Ce que je trouvai -fort étrange à Naples, c’est que le roi donnait sa main à baiser à -toutes les dames: ce qui ne s’est jamais vu en France; mais, en allant -dîner, il les faisait toutes passer devant lui, galanterie que nos rois -n’avaient pas. Nous dînâmes deux fois chez la reine. Cette princesse -ressemblait beaucoup à la reine de France; elle avait moins d’éclat et -de noblesse; mais sa physionomie était extrêmement douce, ses manières -étaient remplies de grâce: elle avait des talents, de l’esprit et de -l’instruction; elle aimait beaucoup la musique, elle chantait -agréablement l’italien. Nous la vîmes, deux ou trois fois dans son -intérieur, donner des leçons aux princesses ses filles. Elle leur -expliquait des livres d’histoire en estampes, et parfaitement bien. Nous -vîmes chez elle le petit prince royal, qui tétait encore. Sa nourrice -était une paysanne de Calabre. La reine avait voulu qu’elle conservât -son costume de paysanne, ce que je trouvai de fort bon goût. L’enfant -était si accoutumé à être dans les bras de sa mère que, lorsqu’elle -faisait semblant de s’en aller de la chambre, il pleurait: ce qui prouve -combien elle passait de temps dans son intérieur avec ses enfants. - -Le roi chanta, par galanterie pour madame la duchesse de Chartres, une -vieille chanson française. Sa voix royale ne me fit pas autant plaisir -que celle de la reine. Ce prince, qui était très bon et très affable, -avait reçu une éducation si négligée, qu’il ne savait pas alors -parfaitement l’italien: il ne parlait que le napolitain. Au reste, le -roi de Naples était alors extrêmement jeune: il a regagné depuis, par -l’expérience, par l’étude et par sa conduite, tout ce qui peut donner de -la dignité personnelle à un souverain. - -Je vis à Naples une chose qui m’intéressa vivement, ce fut le -déroulement des manuscrits brûlés: l’inventeur de cette opération -ingénieuse et lente la fit devant nous; mais il n’avait pas d’élèves, et -ce travail si curieux n’avançait point. Il déroulait, dans ce moment, un -ouvrage sur la musique. - -La beauté du climat de Naples est incomparable, ainsi que celle de son -port, de ses sites et de ses environs, si curieux d’ailleurs par tant de -merveilles de la nature, et que nous vîmes toutes avec détail. Nous -allâmes souvent dans la maison de campagne de la princesse de -Francaville; nous vîmes dans son jardin des ananas en pleine terre; nous -en mangeâmes, nous les trouvâmes délicieux, et M. de Genlis nous dit -qu’ils étaient aussi bons que ceux des Indes. Il fallait avoir une -assiette creuse lorsqu’on les coupait, et cette assiette se remplissait -de jus. Cependant, la princesse de Francaville était la seule qui en -eût: personne d’ailleurs ne les cultivait; le roi même n’en avait pas. -J’ai mangé à Naples les plus belles et les meilleures figues que j’aie -jamais vues; elles étaient grosses comme de belles poires. - -Nous ne montâmes point le Vésuve, parce que, dans ce moment, il jetait -beaucoup d’étincelles et lançait des pierres. Nous vîmes avec admiration -la belle ville antique découverte de Pompéi, et la grotte de Pausilippe. -Une des choses qui me charma le plus furent les guirlandes de vigne qui, -partout dans la campagne, unissent les arbres les uns aux autres. Nous -avions déjà vu cette manière de cultiver la vigne dans la Lombardie; -mais, dans ce dernier pays, les arbres sont petits, et dans les environs -de Naples ils sont tous majestueux et de la plus grande élévation. - -Dans nos promenades avec l’ambassadeur, il nous fit une malice qui nous -causa une frayeur extrême. Il nous fit passer (ce que les femmes évitent -toujours à Naples) sur le quai où se tenaient les lazzaroni, où ils -avaient la permission d’être tout nus, sans chemise, sans nul vêtement -et nulle draperie. Tout leur corps, ainsi que leur visage, est d’un -rouge foncé; ils ressemblent à d’effrayants sauvages. - -La veille de notre départ, nous allâmes à la fameuse chartreuse de -Saint-Martin, où les femmes n’entrent jamais. Madame la duchesse de -Chartres avait un bref du pape pour y entrer avec toute sa suite. On -voit dans ce monastère le fameux crucifix de Michel-Ange, dont -l’admirable vérité de l’expression a fait dire sérieusement que -Michel-Ange avait eu la barbarie de le peindre d’après un homme qu’il -avait fait secrètement crucifier dans son atelier: calomnie absurde -autant qu’atroce, qui n’aura d’abord été qu’une exagération d’éloge, et -qui est devenue ensuite un conte populaire, mais démenti par la vie -entière de l’artiste. - -Nous quittâmes Naples, enchantées de la ville, des environs, de la cour, -et de notre ambassadeur, qui avait donné à la princesse des fêtes -charmantes. Nous avons encore séjourné dans une autre cour, à Parme. -L’infant était d’une très grande piété; nous fûmes frappées de sa -ressemblance avec madame la duchesse de Chartres, dont il avait -d’ailleurs la bonté et l’aimable caractère. L’infante, sœur de la reine -de France, était une princesse fort extraordinaire; elle n’aimait que la -chasse; elle passait la plus grande partie de sa vie à cheval, dans les -bois. Elle eut aussi une grande envie de m’entendre jouer de la harpe; -je m’y refusai, sous prétexte que ma harpe était dérangée; mais j’eus -cette complaisance pour notre ambassadrice, la comtesse de Flavigny, qui -me promit qu’il n’y aurait chez elle que six personnes de ses amis, qui -ne le diraient pas. Nous logions dans le palais. Je fis porter ma harpe -chez madame de Flavigny, et je me mis à jouer tout de suite après le -souper. Je jouais depuis dix ou douze minutes, lorsque tout à coup les -deux battants de la porte du salon s’ouvrirent, et nous vîmes paraître -l’infante: ce fut un coup de foudre. L’infante, avec beaucoup de grâce, -nous dit que nous avions été trahies, et qu’elle espérait que je ne -l’empêcherais pas de profiter de ma complaisance pour madame de -Flavigny. Je fis une courte apologie; et, pensant que la meilleure -serait de jouer de la harpe tant qu’elle le voudrait, je m’exécutai de -bonne grâce, ayant l’air de n’être occupée que du soin de lui plaire. -Son obligeance pour moi fut extrême. Le lendemain elle ne parla que de -ma harpe, et elle dit qu’elle en avait la tête si remplie, qu’ayant eu à -écrire à l’impératrice sa mère, ma harpe tenait une grande page de sa -lettre. - -Pour finir l’histoire des cours des sœurs de la reine de France, j’ai -interrompu le fil de mon voyage, car de Naples nous retournâmes à Rome, -où nous séjournâmes encore une quinzaine de jours. Le cardinal, à notre -départ, eut une attention pour la princesse qui pensa nous être bien -funeste: il fit mettre des roues neuves à notre voiture. Ces roues ne se -trouvaient pas proportionnées à la voiture, il était impossible d’aller -bon train dans le plus beau chemin du monde sans verser; c’est ce qui -nous arriva à un demi-quart de lieue de Rome: la voiture versa du côté -de madame la duchesse de Chartres. Ne voulant pas tomber sur elle, je me -jetai, du premier mouvement, de l’autre côté, je cassai la glace et je -me blessai à la tête; tandis qu’on relevait la voiture, nous allâmes à -pied nous réfugier dans un mauvais cabaret appelé la Storta, qui était -sur la route: nous envoyâmes un courrier à Rome pour demander nos -vieilles roues, que le chevalier de Bernis, escorté d’une charrette qui -les portait, nous ramena. Nous avons fait tout le reste du voyage avec -ces mêmes roues et sans accident. Nous revînmes en France par Turin. -Nous restâmes à cette cour huit ou dix jours; nous y revîmes avec un -grand intérêt madame Clothilde, épouse du prince de Piémont: cette -princesse, douée de toutes les vertus, était unie à un prince digne -d’elle, par sa piété, sa bienfaisance et sa vie exemplaire. - -Toutes nos lettres de Paris nous annonçaient que la princesse serait -exilée en arrivant, pour avoir fait ce voyage sans permission. Nous -allâmes sur-le-champ à la cour. Madame la duchesse de Chartres fut reçue -sèchement; toute la disgrâce se borna à cela, et très peu de temps -après, on n’eut plus l’air de penser à notre escapade. - -Madame la duchesse de Chartres avait déjà deux garçons: l’aîné -s’appelait duc de Valois. Il était depuis longtemps convenu entre nous -que si elle avait une fille, j’en serais la gouvernante. J’étais décidée -à ne point élever la princesse au Palais-Royal, mais à me mettre dans un -couvent avec elle. Ce sacrifice était grand à mon âge. J’avais tant -d’attachement pour M. le duc et madame la duchesse de Chartres que cette -résolution ne me coûtait rien. Tous ces projets furent secrets entre -madame la duchesse de Chartres et moi. Elle désirait avec passion une -fille, elle me confia qu’elle l’avait demandée à Dieu dans toutes les -églises d’Italie. Ainsi, sa joie fut extrême en mettant au monde deux -petites princesses. Dans les premiers jours de leur existence, elles -étaient d’une faiblesse extrême. On les confia aux soins de madame de -Rochambeau, et elles restèrent au Palais-Royal jusqu’au moment où je -devais les prendre. Pendant ce temps, on bâtissait notre pavillon de -Belle-Chasse. - -J’allais tous les jours passer une heure dans l’appartement des petites -princesses, que j’aimais déjà passionnément. Enfin, le moment arriva où -j’allais me séparer du monde, et entrer dans un couvent; j’avais trente -et un ans (1777), une santé parfaite, et à la figure que j’avais -conservée j’aurais pu m’ôter plusieurs années. Depuis un an je ne -mettais plus de rouge. Voici comment je quittai le rouge. Étant à -Villers-Cotterets, dans ma jeunesse, à l’âge de vingt et un à vingt-deux -ans, on parla des vieilles femmes qui mettaient toujours du rouge, et on -les critiqua, je dis que, pour moi, j’étais décidée à le quitter à -trente ans; on se récria, et surtout M. le duc de Chartres: je lui -offris de parier une discrétion que je quitterais le rouge le 25 janvier -1776, et je tins parole. On n’oublia pas cette singulière gageure; le 25 -janvier je trouvai dans mon cabinet une poupée de grandeur naturelle, -assise devant mon bureau une plume à la main et coiffée avec des -millions de plumes. Sur mon bureau était d’un côté une rame de superbe -papier, et de l’autre trente-deux livres in-8º blancs, reliés en -maroquin rouge; aux pieds de la poupée était un carton rempli de petits -papiers à billet, d’enveloppes, de cire à cacheter, de poudre d’or et -d’argent, avec un canif, des ciseaux, une règle, un compas, etc. Ce -présent m’enchanta; je n’ai jamais mis de rouge depuis. - -J’entrai à Belle-Chasse dans le pavillon charmant bâti au milieu du -jardin, et sur mes plans: ce pavillon communiquait au couvent par un -long berceau de treillage recouvert de toile cirée et chargé de vigne. -Toute la communauté, conduite par la prieure, vint recevoir mes petites -princesses à la grande porte du couvent: ensuite, nous allâmes nous -établir dans notre jolie maison. Je ne sentis que de la joie en entrant -dans ce paisible asile où j’allais exercer un si doux empire: je pensais -que je pourrais me livrer à mes véritables goûts, et que je ne serais -plus en butte à la méchanceté qui m’avait causé tant de chagrins! Je ne -fus pas fort tranquille les premiers jours, parce que la curiosité -attira à Belle-Chasse toutes les personnes du Palais-Royal et tout ce -que je connaissais d’ailleurs. Tout le monde fut enchanté de mon -établissement, qui était en effet charmant. J’avais dans ma chambre à -coucher une grande alcôve, dont mon lit n’occupait que la moitié; il s’y -trouvait un passage qui donnait dans la chambre des princesses à côté de -la mienne, et dont je n’étais séparée que par une porte de glace sans -tain et sans rideau, de sorte que je pouvais voir de mon lit tout ce qui -se passait chez elles. Une des pièces de l’appartement contenait dans -des armoires de glaces tout mon cabinet d’histoire naturelle: je n’avais -emporté du Palais-Royal que cela et mon bureau. J’ai été la première -femme qui ait eu un bureau; ce que l’on critiqua beaucoup d’abord, et -ensuite presque toutes les femmes en eurent. - -Un jour, au Palais-Royal, M. le duc de Chartres me chargea de lui -trouver pour Mousseaux, un bon jardinier qui voulût épouser une jeune -laitière. Je me rappelai aussitôt une jeune Rose, fille de la laitière -du château de Genlis; je calculai qu’elle devait avoir dix-huit ans, et -j’écrivis à madame Foret, sa mère, qui m’apprit qu’elle n’était point -mariée: alors je la fis venir, je la mis à Paris, chez madame Adam, la -plus célèbre laitière; elle apprit là à faire d’excellents fromages à la -crème, et à se perfectionner dans tout ce qui avait rapport à cet état. -Elle y resta trois mois; pendant ce temps, je cherchai un jardinier; -j’en trouvai un qui a été fort célèbre dans son art: il était Allemand, -et s’appelait Etickausen. Rose était jolie et d’une honnêteté parfaite; -mon jardinier en devint tout de suite amoureux; je lui donnai un joli -trousseau, je la mariai, et je la menai moi-même à l’église; ensuite -j’eus le plaisir de la conduire à Mousseaux, dans une charmante petite -maison que M. le duc de Chartres avait fait bâtir exprès pour eux, en -forme d’une grande laiterie ornée, toute meublée, avec des armoires -remplies de linge de ménage, de faïence, de casseroles, et contenant en -outre douze couverts d’argent. M. le duc de Chartres, en ma faveur, leur -donna mille écus de gages, et Etickausen, pour compléter le bonheur de -sa femme, imagina une chose charmante: à son insu il fit venir à Genlis -sa mère, qu’elle trouva dans sa maison, sans s’y attendre. J’étais seule -dans la confidence; Etickausen, pour lui causer cette surprise, n’avait -pas voulu qu’elle assistât au mariage; il garda toujours avec lui cette -bonne femme, dont il eut tous les soins possibles, et qu’il ne quitta -que lorsque je la lui demandai par la suite, pour en faire notre -laitière à Saint-Leu. - -J’ai conduit la maison de Belle-Chasse et l’éducation des princesses et -des princes, leurs frères, avec une économie remarquable, et qui a été -citée: mon premier principe était de compter tous les jours, et de -savoir le prix des choses, et surtout les doses de comestibles données -chaque jour à la cuisine pour les repas. Les doses ne changent jamais; -c’est là-dessus principalement qu’il y a du gaspillage quand on n’y fait -pas une extrême attention. Je savais donc ce qu’il fallait donner de -vermicelle ou de riz pour un potage de quatre, huit, douze personnes, -pour le sucre, les compotes, les crèmes, etc., l’huile, le beurre, le -laitage, etc. Enfin, j’envoyais toutes les semaines à la halle un homme -dont je connais la probité: il s’informait du prix de toutes les -denrées, et il me rapportait ce détail par écrit. On lit avec plaisir -dans les Lettres et les Mémoires de madame de Maintenon les conseils de -ménage qu’elle donne sans cesse à son frère et à sa jeune belle-sœur, -leur prescrivant ce qu’ils doivent se faire servir à leur dîner, les -instruisant du prix des comestibles, etc. Cette bonhomie et ces petits -soins plaisent dans une personne qui vivait dans un si grande monde. - -Je menais à Belle-Chasse une vie délicieuse; par ma place j’étais -dispensée de l’ennui mortel d’aller faire des visites; je n’en faisais -uniquement qu’à Madame de Puisieux; ces visites étaient rares, parce -qu’elle venait très souvent chez moi, les soirs, depuis huit heures -jusqu’à dix, où notre grille se fermait; cette grille ne pouvait être -ouverte que par une religieuse; nous en avions deux que l’on changeait -toutes les semaines, et qui se tenaient au bas de notre escalier -intérieur. Les hommes entraient dans notre pavillon, c’était un droit de -princesse du sang; mais ils étaient obligés de sortir à dix heures au -plus tard. Quand on voulait entrer, on sonnait à la grille, et les -religieuses, rabattant leur voile, allaient ouvrir. Les valets de -chambre, les valets de pied et nos domestiques se tenaient le jour dans -nos antichambres, mais ils sortaient tous les soirs à dix heures; aucun -homme ne couchait dans notre pavillon, et les religieuses, en s’en -allant, emportaient les clefs de notre grille. - -Les plus heureuses années de ma vie ont été celles que j’ai passées aux -châteaux de Saint-Aubin, de Genlis et de Sillery, et à Belle-Chasse. - -J’avais obtenu la permission d’avoir à Belle-Chasse ma mère et mes -enfants avec moi. - -Pour éviter des dépenses inutiles, j’avais décidé qu’aucun de mes amis -ne dînerait à Belle-Chasse, à l’exception de mon mari, de mon frère et -de mes deux belles-sœurs, mais ils y dînaient rarement. - -La beauté extraordinaire de ma fille aînée, ses talents surprenants pour -son âge et son charmant caractère; ma place de dame restée vacante, et -qu’elle devait avoir, et enfin un régiment promis à celui qu’elle -épouserait, me la faisaient dès lors demander par beaucoup de personnes. -Je n’avais nulle envie de la marier si jeune, et j’attachais un grand -intérêt à finir son éducation; elle était déjà bonne musicienne, elle -jouait d’une manière surprenante du clavecin, et, pour le moins, aussi -bien de la harpe, que je lui avais seule enseignée avec la méthode que -j’ai inventée d’exercer séparément les deux mains, par des passages -contenant successivement toutes les difficultés. Je l’avais commencée à -neuf ans, et à treize elle jouait sur la harpe, avec une très belle -exécution, les pièces de clavecin les plus difficiles; elle dessinait la -figure d’une manière charmante, et d’après nature; peu de temps après -elle a peint avec perfection dans tous les genres, en miniature et à -l’huile; elle a eu les mêmes succès pour le clavecin, pour la harpe. Je -n’ai vu personne danser aussi bien qu’elle. Outre ces talents agréables -et brillants, elle a eu beaucoup d’instruction et de solidité dans -l’esprit; par la suite elle étudia la chimie, et, en faisant des -expériences, elle découvrit un sel qui a porté son nom. Sa sœur, remplie -de bonnes qualités, de gentillesse, de finesse et d’esprit, avait moins -d’aptitude pour les arts, à l’exception du dessin, dans lequel, ainsi -que dans la peinture, elle excelle aujourd’hui dans plusieurs genres; -mais la nature lui avait refusé de grandes dispositions pour la musique. -Ma famille était cependant très musicale: mon père, ma mère, ma tante, -mon frère, mon mari, ma fille aînée et moi, nous étions bien organisés -pour la musique. - -Je dirai ici en passant que, pour la musique, on ne forcera jamais la -nature, à moins d’une constante application; j’ai donné à ma fille -Pulchérie les meilleurs maîtres, Charpentier, pour le clavecin, Piccini, -pour le chant, moi, pour la harpe, et en outre un répétiteur; elle a eu, -dans les deux dernières années de son éducation, jusqu’à dix-huit louis -par mois de maîtres, et je n’ai jamais pu lui donner un talent musical; -sa sœur ne m’a coûté que le quart, et elle en avait de supérieurs: il -est bien regrettable d’avoir employé inutilement un temps si -considérable, qu’on aurait pu donner à l’acquisition de connaissances -solides. Cependant je ne négligeai point de lui apprendre l’histoire et -les différentes choses qui peuvent orner l’esprit: elle apprit aussi, -avec succès, l’anglais et l’italien; mais, en sacrifiant la musique, -j’aurais pu lui donner une instruction véritablement extraordinaire. - -Mais elle tenait de la nature, ce qui vaut mille fois mieux que les -talents les plus brillants, une âme noble, désintéressée et la -sensibilité la plus touchante; je n’en citerai qu’un trait, qui pourra -seul en donner l’idée. Elle avait quinze ans, nous étions à -Belle-Chasse, je savais qu’elle prenait soin d’une pauvre vieille femme -qui logeait dans notre rue, et je croyais que ce soin se bornait à lui -donner la plus grande partie de ses menus plaisirs et de l’argent que -lui donnaient, à sa fête et au jour de l’an, son père et mon beau-frère. -Nous étions en hiver et le froid était excessivement rigoureux. Comme -j’avais réglé à Belle-Chasse toute espèce de dépense, j’avais décidé -qu’on ne porterait dans sa chambre, pour toute la matinée, que trois -bûches, et je m’aperçus que tous les matins en descendant chez moi elle -avait un air frileux que je ne lui avais jamais vu, elle grelottait, se -mettait dans le feu, se brûlait, etc. J’avais beau la gronder, elle ne -répondait rien et recommençait le lendemain, ce qui dura plus de six -semaines; enfin mon fidèle Horain, qui avait toujours l’œil aux intérêts -de la maison, vint m’avertir qu’il avait découvert qu’un marmiton nommé -Albinori emportait de Belle-Chasse, tous les matins, de très bonne -heure, une certaine quantité de bois, et que, pris sur le fait, il avait -refusé insolemment d’entrer en explication; je fis venir Albinori, je le -questionnai avec une grande sévérité, ce qui ne l’effraya pas du tout; -il me déclara qu’il n’avait agi que par l’ordre de mademoiselle de -Genlis (on appelait ainsi madame de Valence depuis le mariage de sa -sœur), qui se passait de feu depuis deux mois pour donner tout son bois -à sa vieille femme, et Albinori, qui me fit cette confidence avec tout -l’orgueil d’un ambassadeur chargé d’une mission honorable, me recommanda -de n’en rien dire à mademoiselle de Genlis, parce qu’elle lui avait fait -promettre le plus grand secret. On peut juger du plaisir inexprimable -que me causa cette découverte! J’envoyai une voie de bois à la vieille -femme, à condition que Pulchérie garderait ses trois bûches. - -Quoique ma fille aînée n’eût que quatorze ans, je me décidai enfin à la -marier. Le choix de M. de Genlis se fixa sur un Belge, M. le marquis de -Becelaer de Lawœstine: il avait vingt ans, une figure charmante aussi -agréable que régulière, une grande naissance, il était fils unique; son -père possédait une terre de soixante mille livres de rente auprès de -Bruxelles; enfin M. de Lawœstine devait hériter de la grandesse après la -mort de madame la princesse de Ghistelle, sa tante, qui avait cinquante -ans et qui n’avait point d’enfants. Le père de M. de Lawœstine était -fort avare et ne voulut donner que six mille francs; mais M. de Genlis -donna à son gendre sa place de capitaine des gardes, et mon logement -tout meublé du Palais-Royal; ce qui, joint à la place de dame de ma -fille et à l’assurance d’être riche un jour, leur formait un sort très -convenable. Je donnai pour le trousseau de ma fille une quantité de -belles robes en pièces, que j’amassais depuis dix ans, avec ce dessein; -en outre, j’avais une très grande quantité de porcelaine et de vermeil; -j’en fis un partage à peu près égal entre elle et sa sœur, sans me -réserver une seule tasse. Je mis sur-le-champ Pulchérie en possession de -son lot, que je fis porter dans sa chambre. Je fis acheter pour moi un -cabaret de terre de pipe; on ne m’a jamais vue depuis à Belle-Chasse -sortir de cette simplicité, que j’ai attribuée à madame d’Alnane, dans -_Adèle et Théodore_. Enfin je donnai à ma fille aînée ce que j’avais de -plus beau en diamants et en bijoux, de très beaux bracelets, entre -autres, et un papillon de diamants; je donnai tout le reste à sa sœur: -j’avais trente-trois ans; j’aurais fait, sans aucun effort, les mêmes -sacrifices à vingt. Huit jours avant le mariage, on m’apporta, de la -part de M. le duc et de madame la duchesse de Chartres, de magnifiques -bracelets et une superbe aigrette de diamants, présent de noce pour ma -fille. - -Ma tranquillité fut troublée par un événement qui me causa une vive -affliction. L’aînée des deux petites princesses, mademoiselle d’Orléans, -prit la rougeole; comme il fallait séparer d’elle sa sœur, j’offris à -madame la duchesse de Chartres, ou de l’emmener à Saint-Cloud, ou de -rester à Belle-Chasse avec la malade. Madame la duchesse de Chartres, -quoiqu’elle n’eût point eu la rougeole, voulut soigner la malade. Alors -j’allai à Saint-Cloud avec l’autre princesse, qui n’eut point cette -maladie; mais le neuvième jour, le médecin, M. Barthès (M. Tronchin -était mort), jugea fort mal à propos que l’on pouvait transporter la -princesse au Palais-Royal: il faisait froid, ce transport causa une -rechute à l’enfant, qui mourut au bout de six jours. La princesse qui me -restait prit le nom d’Orléans, elle avait eu jusqu’alors celui de -Chartres: elle était âgée de cinq ans. Rien ne peut exprimer la douleur -qu’éprouva cette enfant de la mort de sa sœur; elle se contraignait -devant moi pour ne pas m’affliger. Souvent, dans la chambre, me tournant -le dos et paraissant jouer, elle pleurait en silence. Il fallut faire -disparaître tous les joujoux qui avaient servi à sa sœur, et lui en -donner qui n’eussent aucune ressemblance avec ceux-là. - -Cependant M. le duc de Chartres s’occupait du soin de donner un -gouverneur à ses fils. L’aîné, M. le duc de Valois, avait près de huit -ans. - -Un soir que M. le duc de Chartres vint, comme à l’ordinaire, entre huit -et neuf heures, à Belle-Chasse, il me trouva seule, et il me dit -sur-le-champ qu’il n’avait plus de temps à perdre pour nommer un -gouverneur, parce que, sans cela, ses enfants auraient le ton de garçons -de boutique; et il me conta que, le matin, M. le duc de Valois lui avait -dit qu’il avait bien tambouriné à sa porte, et que, dans le même -entretien, il avait ajouté, en parlant de ses promenades à Saint-Cloud, -qu’on y était bien tourmenté par la parenté, ce qui signifiait, par les -insectes appelés cousins. Voilà les choses importantes qui décidèrent M. -le duc de Chartres à ne plus différer la nomination d’un gouverneur. Il -me consulta sur le choix: je lui proposai M. de Schomberg, il le refusa, -en disant qu’il rendrait ses enfants pédants; je proposai le chevalier -de Durfort, il dit qu’il leur donnerait de l’exagération et de -l’emphase; je parlai de M. de Thiars, M. le duc de Chartres répondit -qu’il était trop léger, et qu’il ne s’en occuperait pas du tout. Alors -je me mis à rire, et je lui dis: «Eh bien, moi!» Pourquoi pas? reprit-il -sérieusement. L’air et le ton de M. le duc de Chartres me frappèrent -vivement: je vis la possibilité d’une chose extraordinaire et glorieuse, -et je désirai qu’elle pût avoir lieu. Je lui dis franchement ma pensée. -M. le duc de Chartres parut charmé et me dit: «Voilà qui est fait, vous -serez leur gouverneur.» Ce furent ses propres paroles. Nous décidâmes -tous les arrangements; il fut convenu que l’on conserverait M. de -Bonnard et l’abbé Guyot, précepteur, qui avait aussi été placé à ma -recommandation; que ces messieurs amèneraient les princes tous les -matins à Belle-Chasse, à midi, et les ramèneraient à dix heures du soir; -que l’on achèterait une maison de campagne pour y passer tous les ans -huit mois et que je serais maîtresse absolue de leur éducation. Sachant -que je donnerais moi-même les leçons d’histoire, de mythologie, de -littérature, etc., ce qui, joint aux leçons que je donnais à -mademoiselle d’Orléans, ne me laisserait pas un instant de liberté, M. -le duc de Chartres m’offrit vingt mille francs: je lui répondis qu’un -tel engagement et de tels soins ne pouvaient être payés que par -l’amitié; il insista, je refusai positivement. J’ai donc fait -gratuitement cette éducation de trois princes. Je l’ai consigné dans les -_Leçons d’une gouvernante_, que je fis imprimer au commencement de -l’année 1790, sous les yeux de M. le duc et de madame la duchesse -d’Orléans, qui n’ont jamais nié cette vérité. Madame la duchesse de -Chartres vit avec une joie extrême que je me chargeais de tous ses -enfants. M. le duc de Chartres, avant de le déclarer publiquement, alla -à Versailles en faire part au roi; nous imaginions qu’il blâmerait cette -singularité; tout au contraire il l’approuva en disant: «Vous faites -très bien, et je le trouve bon.» Alors la chose fut déclarée. Cet -événement ne produisit pas autant de surprise que je l’avais craint; en -général la chose fut approuvée. - -On convint que les matins au Palais-Royal, les princes, levés à sept -heures, prendraient avec M. l’abbé leur leçon de latin et leur -instruction religieuse, et celle de calcul avec M. Lebrun, qui ensuite -les amènerait à Belle-Chasse à onze heures. L’abbé et M. Lebrun y -restaient, ou, à leur choix, s’en allaient et revenaient pour le dîner à -deux heures. Après le dîner ils étaient maîtres d’aller où ils -voulaient; je me chargeais toute seule du reste de la journée, jusqu’à -neuf heures; ces messieurs revenaient pour le souper et emmenaient les -princes à dix heures. Je priai M. Lebrun de faire un journal détaillé de -la matinée des princes, jusqu’à onze heures, en laissant une marge pour -mes observations. J’écrivis les premières pages de ce journal. Ces pages -contenaient des instructions particulières pour M. Lebrun, sur -l’éducation des princes. M. Lebrun m’apportait tous les matins ce -journal, je le lisais sur-le-champ; je grondais ou je louais, je -punissais ou je récompensais les princes, en conséquence de cette -lecture. J’avais pensé que ces journaux auraient un grand intérêt pour -M. le duc et madame la duchesse de Chartres; mais ils n’ont jamais voulu -les lire, disant qu’ils s’en rapportaient entièrement à moi. - -M. le duc de Valois, qui, comme je l’ai dit, avait huit ans, était d’une -inapplication inouïe. Je commençai par leur faire des lectures -d’histoire; M. le duc de Valois n’écoutait pas, s’étendait, bâillait, et -je fus étrangement surprise, à la première lecture, de le voir couché -sur le canapé sur lequel nous étions assis et mettre ses pieds sur la -table qui était devant nous. Pour faire connaissance, je le mis -sur-le-champ en pénitence; je lui fis si bien entendre raison qu’il ne -m’en sut aucun mauvais gré: il avait un bon sens naturel qui, dès les -premiers jours, me frappa; il aimait la raison comme tous les autres -enfants aiment les contes frivoles; dès qu’on la lui présentait à propos -et avec clarté, il l’écoutait avec intérêt: il s’attacha passionnément à -moi, parce qu’il me trouva toujours conséquente et raisonnable. Il -fallut le défaire d’une quantité de mauvaises locutions et d’une -infinité de manières ridicules: il craignait les chiens; je n’eus besoin -que d’une seule conversation pour faire sentir à M. le duc de Valois la -sottise de cette pusillanimité; il m’écouta attentivement, m’embrassa et -me demanda un chien. Je lui en donnai un; il vainquit sur-le-champ sa -répugnance, qui était devenue très réelle. Il avait aussi horreur de -l’odeur du vinaigre, manie que je lui fis perdre aussi facilement que -son antipathie pour les chiens. - -Je reconnus promptement qu’il avait une mémoire véritablement étonnante; -je me flatte d’avoir su développer et cultiver en lui ce beau don de la -nature. - -Je pris pour second valet de chambre à Belle-Chasse un musicien -allemand, qui jouait du piano, et qui en outre savait parfaitement sa -langue par principes; ce fut lui qui enseigna l’allemand à M. le duc de -Valois, qui en a toujours pris toutes les leçons sous mes yeux et dans -ma chambre. Je lui donnai un valet de chambre italien, avec ordre de ne -lui jamais parler que dans cette langue, ainsi qu’au prince son frère; -enfin je lui donnai un maître de langue anglaise, dont il prit aussi les -leçons dans ma chambre, ainsi que toutes celles qu’il a prises à -Belle-Chasse, à l’exception du dessin: on dessinait le soir dans le -salon, à la lampe. - -M. le duc de Chartres acheta Saint-Leu, maison charmante où nous avons -passé tous les ans la belle saison, c’est-à-dire huit mois de l’année. -Je fis faire, dans le beau parc de cette maison, un petit jardin pour -chacun de mes élèves: ils y travaillèrent et plantèrent eux-mêmes. - -J’attachai en outre à leur éducation un pharmacien, nommé M. Alyon, -botaniste et excellent chimiste. Il suivait les princes à toutes leurs -promenades, pour leur faire cueillir des plantes et leur apprendre la -botanique; en outre il nous faisait tous les étés un cours de chimie, où -j’assistais régulièrement; enfin j’attachai encore à leur éducation un -Polonais, nommé M. Merys, qui avait le plus grand talent pour le dessin -et pour peindre les sujets à la gouache; j’imaginai de lui faire faire -une lanterne magique historique; il la peignit sur verre, et il fit, sur -mes descriptions par écrit, l’histoire sainte, l’histoire ancienne, -l’histoire romaine, celle de la Chine et du Japon; on n’a rien vu de -plus charmant que cette lanterne magique: tous mes élèves la montraient -tour à tour, une fois par semaine. - -J’inventai pour mes élèves un jeu qui a fait leurs délices. Je leur fis -mettre en action et jouer dans le château et dans le jardin, suivant les -scènes, les voyages les plus célèbres. Tout le monde dans la maison -avait un rôle dans ces espèces de représentations: j’y ai joué moi-même; -nous avions des chevaux _frus_ pour les cavalcades; la belle rivière du -parc nous figurait la mer, une suite de jolis petits bateaux formait nos -flottes; nous avions un magasin de costumes. Les plus beaux voyages que -nous ayons joués furent ceux de Vasco de Gama et de Snelgrave. Je fis -faire en outre un petit théâtre portatif sur lequel on exécutait des -tableaux historiques; je donnais les sujets, et, la toile baissée, M. -Merys groupait les acteurs, qui étaient communément les enfants; ceux -qui ne jouaient pas étaient obligés de deviner le sujet, soit -historique, soit mythologique; on faisait ainsi dans la soirée une -douzaine de tableaux. Le célèbre David, qui venait souvent à Saint-Leu, -trouvait ce jeu charmant, et il avait un grand plaisir à grouper -lui-même ces tableaux fugitifs. Je fis bâtir une véritable salle de -comédie; le théâtre était d’une très jolie proportion; le fond s’ouvrait -et laissait voir, quand on le voulait, une longue allée du jardin tout -illuminée et ornée de guirlandes de fleurs. Durant le cours de -l’éducation, nous avons joué successivement dans cette salle toutes les -pièces de mon Théâtre: les enfants y jouèrent aussi des pantomimes. Il y -en eut une si remarquable, que je ne puis la passer sous silence: ce fut -celle de Psyché persécutée par Vénus. Madame de Lawœstine, âgée de -quinze ans, représentait Vénus, sa sœur Psyché, et Paméla l’Amour. On ne -verra jamais trois figures réunies offrir tant de beauté, de charmes et -de grâce: David était enthousiasmé de cette pantomime, qui offrait, -disait-il, la perfection du beau idéal. - -L’hiver, à Paris, j’avais rendu tous les moments utiles; j’avais mis un -tour dans une antichambre, et aux récréations, tous les enfants, ainsi -que moi, nous apprenions à tourner. J’appris avec eux ainsi -successivement tous les métiers auxquels on peut travailler sans force: -celui de gainier; j’ai fait avec eux une énorme quantité de -portefeuilles de maroquin, aussi bien faits que ceux d’Angleterre; le -métier de vannier, où j’ai excellé; nous avons fait des lacets, des -rubans, de la gaze, du cartonnage, des plans en relief, des fleurs -artificielles, des grillages de bibliothèque en laiton, du papier -marbré, la dorure sur bois, tous les ouvrages imaginables en cheveux, -jusqu’aux perruques; enfin, pour les garçons, la menuiserie. M. le duc -de Valois y surpassa tous les autres: avec la seule aide de M. le duc de -Montpensier, son frère, il fit pour l’ameublement d’une pauvre paysanne -de Saint-Leu, dont il prenait soin, une grande armoire et une table à -tiroir, aussi bien travaillées que si elles eussent été faites par le -meilleur menuisier. Toutes ces choses ne prenaient point sur leurs -études; c’était leur unique amusement, et jamais enfants ne se sont -trouvés si heureux durant leur éducation. - -Tous les samedis, nous recevions du monde à Belle-Chasse; ce que j’avais -établi pour former les princes à la politesse et à savoir écouter la -conversation. - -Quand mademoiselle d’Orléans eut atteint l’âge de sept ans, nous eûmes -de la musique et des spectateurs tous les samedis. A cet âge, -mademoiselle d’Orléans, que j’avais commencée sur la harpe à cinq ans, -jouait d’une manière véritablement surprenante. Aussitôt qu’on me -réveillait, elle entrait dans ma chambre avec sa harpe et elle en jouait -sans interruption pendant mon déjeuner et ma toilette, et pendant qu’on -me coiffait; ce qui était toujours long parce que j’ai conservé mes -grands cheveux jusqu’à l’émigration. - -Je puis dire avec vérité que je n’ai jamais connu un seul défaut à -mademoiselle d’Orléans. Elle avait naturellement une vive piété et -toutes les vertus. Elle faisait des fautes, mais, je le répète, elle -n’avait pas un seul défaut, c’est-à-dire un mauvais penchant. - -J’ai déjà parlé du caractère de M. le duc de Valois; ses deux frères en -avaient de fort différents: M. le duc de Montpensier était peu -communicatif, mais son âme était sensible et généreuse; il y avait une -élégance naturelle dans toute sa personne et quelque chose de romanesque -dans sa figure, son caractère et ses manières. - -Le dernier des trois princes, M. le comte de Beaujolais, qu’on me donna -à trois ans, était charmant de figure, d’esprit et de caractère: ses -défauts même étaient aimables, chose que je n’aime pas qu’on dise, mais -qu’il était impossible de ne pas trouver en lui. Nous trouvions aussi -qu’il avait beaucoup de ressemblance avec Henri IV, que chaque Français -croit avoir connu. - -On lui demandait pourquoi il donnait toujours à sa sœur de lait, -lorsqu’elle venait le voir, ses plus beaux joujoux: «Eh mais, -répondit-il, ce sont ceux que j’aime le mieux, et je pense que ceux-là -lui feront plus de plaisir.» Comme il caressait beaucoup cette petite -fille, on parut s’en étonner, en ajoutant qu’elle était bien laide. «Ah! -s’écria-t-il, si elle était décrassée, on verrait!...» - -Au milieu de tous ces soins, je poursuivais avec plus d’ardeur que -jamais mes études particulières; j’avais donné _Adèle et Théodore_, qui -me causa mes premiers chagrins littéraires. - -La critique du monde dans _Adèle et Théodore_ me fit beaucoup d’ennemis, -parce qu’elle était piquante et sans exagération. Toutes les parfileuses -se déchaînèrent contre moi; j’avais le droit de les critiquer, car, -malgré l’universalité de la mode, je n’avais jamais voulu parfiler; -cette manière de demander des galons à tous les hommes, pour en tirer -l’or et le vendre, ces présents de parfilage qu’on recevait au jour de -l’an, me paraissaient les choses du monde les plus ignobles... Ce fut un -trait de parfilage qui acheva de me gagner le cœur de M. le prince de -Condé à Chantilly, lorsque je pariai contre le comte de Coigny -vingt-quatre bobines d’or, de douze francs chacune, que je monterais -sans tomber une des cascades en escalier: je gagnai, et le soir dans le -salon je distribuai les bobines à toutes les dames, qui les reçurent de -fort bonne grâce, quoiqu’elles eussent affecté d’être excessivement -scandalisées, lorsque je m’engageai à monter la cascade. Ma critique fit -tomber sans retour cette mode; on n’a pas vu depuis, dans la société, -une seule femme pour oser demander de l’or à un homme pour le parfiler. -Tous ces énormes sacs de parfilage disparurent, et l’on substitua à ce -travail la tapisserie et la broderie, qui occupaient si agréablement nos -mères et nos grands-mères. - -Dans ce temps, M. le duc d’Orléans mourut à Sainte-Assise. M. le duc de -Chartres prit le nom d’Orléans, et l’aîné de mes élèves celui de -Chartres. Ma tante, madame de Montesson, revint à Paris. M. le duc -d’Orléans y alla six jours de suite et se conduisit pour elle de la -manière la plus parfaite. Elle me reçut personnellement avec amitié, ce -qui a duré depuis cette époque jusqu’à mon départ de France. Le roi fit -défendre à ma tante de draper, et de mettre ses gens en deuil. Alors -elle prit le parti de s’établir au couvent de l’Assomption, pendant -toute l’année de son veuvage; elle ne reçut qu’à un parloir, dont elle -fit dorer les grilles, chose dont on se moqua, non sans raison. - -Mon ouvrage sur la religion, que je fis pour la première communion de -l’aîné de mes élèves, me rendit l’objet de la haine la plus implacable, -la plus envenimée des philosophes: c’est l’ouvrage qui est intitulé _la -Religion considérée comme l’unique base du bonheur et de la véritable -philosophie_. Pendant que j’y travaillais, j’éprouvai le plus grand -malheur de ma vie; je perdis ma fille aînée à vingt et un ans. Après -avoir passé cinq ans dans le plus grand monde, sans guide, sans mentor, -avec une éclatante beauté, des talents ravissants, l’esprit le plus -distingué, elle n’avait jamais donné lieu à la plus légère médisance, -elle était universellement aimée. Elle mourut, comme elle avait vécu, -avec le calme et la piété d’un ange. Elle fut regrettée dans la société, -comme je n’ai vu aucune jeune personne l’être. Je n’oublierai point que -le roi même en fut douloureusement frappé; il mit ses deux mains sur ses -yeux, en s’écriant: «C’est affreux!» C’est d’elle que la reine avait dit -qu’elle avait le visage de Vénus, et la taille de Diane. Ce mot était -joli parce qu’il la peignait réellement. Après sa mort on découvrit que -plusieurs hommes qui n’avaient jamais osé montrer leurs sentiments, -avaient été passionnément amoureux d’elle; quelques-uns d’entre eux en -tombèrent malades de chagrin, entre autres le vicomte de Gand, et M. de -Florian qui avait fait son portrait fort détaillé, charmant et très -ressemblant, dans l’héroïne de son poème de _Numa_. - -Le chagrin altéra tellement ma santé que les médecins m’ordonnèrent -d’aller à Spa; mais je ne le voulus pas, pour ne point quitter mes -élèves; alors M. le duc et madame la duchesse d’Orléans décidèrent -qu’ils iraient avec moi et tous les enfants. Je fus touchée comme je -devais l’être de cette preuve d’amitié et de bonté. - -Je fis donner à Spa, par mes élèves, une fort belle fête à madame la -duchesse d’Orléans. Les eaux de la Sauvinière lui ayant fait du bien, -ses enfants firent autour de cette fontaine une promenade réellement -ravissante, dans un bois qui était inculte et plein de pierres et de -rochers. On traça des routes, les bois furent éclaircis et ornés de -bancs, des ponts furent posés sur des torrents, et les bois parsemés de -bruyères en fleur. A l’extrémité de cette promenade, on trouvait un -bosquet qui avait une percée qui donnait sur un précipice d’une grande -beauté par sa profondeur, et parce qu’il était parsemé de rochers -majestueux, de sources, de verdure et d’arbres. Au delà de ce précipice, -on découvrait une vue très belle et très étendue. Dans ce bosquet nous -plaçâmes sur un tertre de gazon un autel à la Reconnaissance, en marbre -blanc. - -Le jour de la fête j’avais invité les plus jolies personnes de Spa en -les priant de se rendre à la fontaine à une heure après midi, vêtues de -blanc, avec des plumes blanches, des bouquets, des écharpes de fleurs de -bruyères et des rubans violets. Je fis placer, dans l’intérieur de la -promenade, toutes les femmes différemment groupées, les unes se -promenant, les autres assises, etc. Madame la duchesse d’Orléans vint -après nous; elle trouva tous les hommes à l’entrée. La musique du -Vaux-hall joua dès qu’elle parut, et m’avertit de son arrivée. Aussitôt, -suivie de ses quatre enfants, j’allai la recevoir à l’entrée de la -promenade. Ses enfants tenaient des râteaux, pour marquer qu’ils -venaient d’achever cette promenade, dont ils lui faisaient l’hommage, ce -qu’exprima M. le duc de Chartres de très bonne grâce. Après cette -explication, ses enfants la quittèrent, et par le chemin le plus court, -furent se rendre au bosquet de l’autel. Toutes les allées étaient -décorées de guirlandes de bruyères, dont la couleur violet tendre -formait un effet charmant avec la verdure. Les tapis des mêmes fleurs -couvraient en entier le bois, une profusion de guirlandes -s’entrelaçaient aux arbres, les ruisseaux qui coupaient le gazon -formaient des cascades; une trentaine de jolies femmes, dispersées dans -cette promenade, la beauté du ciel, tout cela formait un ensemble dont -il est difficile de se faire une idée. Nous fîmes promener madame la -duchesse d’Orléans environ un quart d’heure. Au bout de ce temps la -musique cessa, et nous arrivâmes au bosquet. Là elle retrouva, autour de -l’autel, ses quatre enfants, formant le plus charmant groupe. L’autel et -tout le bosquet étaient ornés de guirlandes de fleurs. Les enfants en -tenaient qu’ils posaient sur l’autel. M. le duc de Chartres, assis au -pied, tenait un style, et paraissait écrire sur l’autel le mot -Reconnaissance. Après avoir laissé le temps de contempler ce tableau, -les enfants de madame la duchesse d’Orléans se jetèrent dans ses bras. -Tout ce qui était là fondait en larmes: ce qui prouve que les émotions -les plus vives sont souvent produites par les choses les plus plus -simples. - -De Givet, M. le duc et madame la duchesse d’Orléans voulurent bien -revenir à Paris par Sillery, où ils restèrent au château une quinzaine -de jours, avec beaucoup d’autres personnes que M. de Sillery invita. Il -donna de superbes fêtes à madame la duchesse d’Orléans: il avait déjà -fort embelli Sillery, où il avait fait une chose unique sur les étangs, -qui sont plus beaux qu’ailleurs, parce qu’une rivière les traverse. M. -de Genlis y avait fait faire autant de petites îles que j’avais -d’élèves; mais elles aboutissaient toutes par des ponts charmants à une -grande île qui portait mon nom. - -L’année suivante, M. le duc d’Orléans acheta la terre de Lamothe, sur le -bord de la mer; nous allâmes y passer six mois. L’on nous apportait -successivement, chaque matin, tous les coquillages et poissons de mer -que nous voulions voir vivants. Mes élèves y acquirent toutes les -connaissances locales qu’on pouvait y prendre. - -Nous fîmes de nombreuses excursions dans les environs. Nous assistâmes -au baptême d’un vaisseau neuf, qui n’était pas encore nommé. On désira -que M. le duc de Chartres lui donnât son nom, et qu’il en fût -sur-le-champ le parrain; j’y consentis avec d’autant plus de plaisir que -je n’avais jamais vu cette cérémonie. Il y avait sur le gaillard -d’arrière un table couverte d’une nappe garnie de dentelle, et sur cette -table un bénitier et des assiettes contenant du sel et du blé. Des -prêtres en habits sacerdotaux, entouraient la table. M. le duc de -Chartres et Mademoiselle furent les parrain et marraine. Le curé leur -fit un discours touchant, après quoi les prêtres ont chanté des prières. -Ensuite le curé bénit le vaisseau. Il en fit le tour en y répandant du -sel et du blé, symbole de l’abondance. Il me semble que cette -bénédiction d’un vaisseau neuf, prêt à partir pour une longue et -périlleuse navigation, est en effet un très beau sujet de discours -adressé à un jeune prince. On expliqua à mes élèves, avec le plus grand -détail, la manœuvre d’un vaisseau. Nous visitâmes aussi le chantier, où -nous vîmes deux bâtiments en construction. - -Nous visitâmes un village très singulier, à trois petites lieues de -Lamothe, nommé Cayeu. Il est sur le bord de la mer, et composé d’environ -huit cents maisons. Le bord de la mer est là très élevé, et n’est formé -que par du sable excessivement fin que le vent y porte du rivage. Il en -résulte que le vent, repoussant ce même sable de ce bord escarpé très au -loin, il couvre en totalité, non seulement tout l’espace occupé par le -village, mais encore une grande étendue par-delà; de manière qu’en -marchant dans ce triste lieu on enfonce dans le sable jusqu’au-dessus de -la cheville du pied, et que, dans cette vaste étendue il ne peut croître -ni un arbre, ni un buisson, ni un seul brin d’herbe, ni de mousse. On se -croit là transporté dans les déserts arides et brûlants de l’Afrique; et -lorsque le vent est violent, ce qui est fréquent sur les côtes de la -mer, le sable s’élève dans les airs en épais tourbillons et couvre -entièrement ce malheureux village. Mais la pêche, et par conséquent une -subsistance assurée, retiennent là ces infortunés habitants, malgré tant -de calamités et malgré la privation de la verdure, des fruits, des -légumes, de l’eau douce, et de tout ce que la nature offre partout aux -paysans les plus pauvres. Leur situation nous parut d’autant plus -affreuse, qu’à cinq cents pas du terrain qu’ils occupent on trouve des -prairies et des champs cultivés, et qu’ils ont ainsi sous les yeux un -objet de comparaison bien affligeant pour eux. Je n’ai rien vu qui m’ait -autant attristée que l’aspect de ce village. D’un côté, à son extrémité -sur le bord de la mer, cette immense étendue d’eau sans limites; de -l’autre, une vaste plaine de sable blanc, parsemée de méchantes cabanes -de pêcheurs; pas une pointe de verdure; un soleil ardent qui se -réfléchit sur un sable éclatant, un air obscurci et souillé par une -poussière éternelle, le lugubre mugissement des flots, tout concourt à -rendre ce village le plus affreux séjour de l’univers. Cependant on y -vit, on y reste, et même la population y est très considérable; on y -trouve une multitude d’enfants. Quel est donc le pouvoir de l’habitude -et de l’attachement à la vie! La subsistance de ces pêcheurs est -assurée, et ils consentent à tout souffrir à condition d’être sans -inquiétudes sur les moyens de prolonger cette pénible existence. Que -dis-je? peut-être même que la plus grande partie de ces habitants, objet -de notre pitié, préfère cette terre dépouillée qui les a vus naître, aux -champs fertiles de leurs voisins; car comme l’a dit un poète connu: - - E instinto di natura - L’amor del patrio nido[1]. - - [1] «L’amour du nid paternel est un instinct de la nature.» - -De Lamothe nous allâmes au Havre-de-Grâce, où nous visitâmes les -arsenaux et ensuite la jetée. Nous y vîmes un horrible monument de la -cupidité et de l’iniquité des hommes; c’était un gros vaisseau très -lourd, qu’on appelle un _négrier_, bâtiment destiné à faire la traite -des nègres; il était très massif, parce qu’il était plein de cachots -pour renfermer les malheureux nègres. - -Du Havre nous nous rendîmes à Pontorson, où nous changeâmes de chevaux -pour aller au mont Saint-Michel. Il n’y a que trois lieues; mais, -pendant plus d’une lieue, les chemins étaient excessivement mauvais. -Nous fûmes obligés d’en faire la plus grande partie à pied. Pour arriver -au mont Saint-Michel, dans de certains temps, et le plus communément, il -faut saisir l’heure de la marée, où la mer abandonne cette plage; mais, -dans le moment où nous étions en marche, la mer s’était retirée depuis -quelques heures. Nous arrivâmes à la nuit tout à fait fermée: c’était un -spectacle surprenant que les approches de ce fort, au milieu de la nuit, -sur cette plage sablonneuse et nue, avec des guides portant des -flambeaux et poussant des cris horribles, pour nous faire éviter des -trous profonds et des endroits dangereux, de manière qu’il fallait faire -mille et mille détours avant d’arriver. On voyait de très près ce fort, -qui était tout illuminé, dans l’attente des princes; on croyait qu’on y -touchait, et l’on tournait toujours sans l’atteindre. Nous entendions un -bruit lugubre de cloches qu’on sonnait en l’honneur des princes; et -cette triste mélodie ajoutait beaucoup à l’impression mélancolique que -nous causaient tous ces objets nouveaux. C’est bien de ce château qu’on -peut dire qu’il est posé - - Sur un rocher désert, l’effroi de la nature, - Dont l’aride sommet semble toucher aux cieux: - -car en effet son élévation est prodigieuse, on ne peut s’en faire une -idée. Son aspect est très imposant par ses tours, ses fortifications et -son architecture gothique qui le rend plus vénérable. Nous entrâmes -d’abord dans une citadelle où des gens du lieu, habillés en soldats, et -avec des fusils, attendaient mes élèves. On n’envoyait dans cette -forteresse des troupes qu’en temps de guerre; mais en temps de paix, -c’était le prieur qui était commandant du fort. Après avoir passé la -citadelle, nous entrâmes dans la ville, qui était très petite et fort -pauvre: c’est une longue rue extrêmement étroite, qui va toujours en -montant et en tournant, et dans laquelle on ne peut aller qu’à pied. -Tout le monde avait éclairé sa maison, et était sur le pas de sa porte. -Après avoir ainsi grimpé pendant une demi-heure, escortés de tous les -religieux et de gens qui portaient des lanternes, nous quittâmes la -ville, et nous trouvâmes des escaliers très raides et très hauts, tout -couverts de mousse et de ronces; il fallut monter environ quatre cents -marches. De temps en temps on trouvait des repos, c’est-à-dire de -petites esplanades remplies d’herbages et de ronces, et allant toujours -en montant. Cette grimpade est la chose la plus fatigante qu’on puisse -imaginer; nous étions tous en nage, quoiqu’il ne fît pas chaud. Enfin, -nous entrâmes dans une vaste église dont le chœur était très beau et -d’une grande noblesse: nous étions alors dans le couvent. Après avoir -traversé l’église, il fallut encore monter un escalier qui nous -conduisit aux appartements, qui sont grands et propres. Au-dessus de ces -logements il y avait encore quatre cents marches qui menaient à un -belvédère placé au sommet de ce fort. L’air y était très vif, mais sain; -on y buvait de l’eau de citerne, qui n’était pas mauvaise. L’hiver y est -extrêmement rigoureux, et commence avec l’automne; il n’y fait jamais -bien chaud. Quelques maisons de la ville ont de très petits jardins, et -quelques habitants, des vaches; mais les religieux étaient obligés de -prendre ailleurs leurs provisions, même du pain, parce qu’à cause de la -cherté du bois, on n’en faisait point au mont Saint-Michel; on le -faisait venir de Pontorson. On n’a du poisson sur cette plage que très -rarement et par hasard: ainsi, au milieu de la mer, on est encore obligé -de l’acheter. Les religieux avaient, à une lieue et demie du fort, une -maison de campagne avec un superbe jardin qui les fournissait de -légumes. Ils étaient douze religieux, et ne recevaient point de novices. -Il me parut qu’en général ils cherchaient, autant qu’ils le pouvaient, à -adoucir le sort des prisonniers. Ils nous assurèrent qu’ils ne les -renfermaient point à moins d’ordres très positifs du roi, et détaillés -sur ce point; et que, même très communément, ils les mènent promener aux -environs. - -Je les questionnai sur la fameuse cage de fer; ils m’apprirent qu’elle -n’était point de fer, mais de bois, formée avec d’énormes bûches -laissant entre elles des intervalles à jour de la largeur de trois à -quatre doigts. Il y avait environ quinze ans qu’on n’y avait mis de -prisonniers à demeure, car on y en mettait assez souvent (quand ils -étaient méchants, me dit-on) pour vingt-quatre heures ou deux jours, -quoique ce lieu fût horriblement humide et malsain, et qu’il y eût une -autre prison aussi forte, mais plus saine. Là-dessus je témoignai ma -surprise. Le prieur me répondit que son intention était de détruire un -jour ce monument de cruauté. Alors Mademoiselle et ses frères se sont -écriés qu’ils auraient une joie extrême de le voir détruire en leur -présence. A ces mots, le prieur nous dit qu’il était le maître de -l’anéantir, parce que monseigneur le comte d’Artois, ayant passé, -quelques mois avant nous, au mont Saint-Michel, en avait positivement -ordonné la démolition; le prieur ajouta que diverses raisons l’avaient -forcé de différer, mais qu’il allait accorder aux princes cette -satisfaction le lendemain matin, et que ce serait certainement la plus -belle fête qu’on leur eût jamais donnée. - -Quelques heures avant notre départ du mont Saint-Michel, le prieur, -suivi des religieux, de deux charpentiers, d’un des suisses du château, -et de la plus grande partie des prisonniers (nous avions désiré qu’ils -vinssent avec nous), nous conduisit au lieu qui renfermait cette -terrible cage. Pour y arriver, on était obligé de traverser des -souterrains si obscurs, qu’il y fallait des flambeaux; et, après avoir -descendu beaucoup d’escaliers, on parvenait à une affreuse cave où était -l’abominable cage, d’une petitesse extrême et posée sur un terrain -humide où l’on voyait ruisseler l’eau. J’y entrai avec un sentiment -d’horreur et d’indignation, tempéré par la douce pensée que du moins, -grâce à mes élèves, aucun infortuné désormais n’y réfléchirait -douloureusement sur ses maux et sur la méchanceté des hommes. M. le duc -de Chartres, avec l’expression la plus touchante, et une force au-dessus -de son âge, donna le premier coup de hache à la cage, ensuite les -charpentiers en abattirent la porte et plusieurs pièces de bois. Je n’ai -rien vu de plus attendrissant que les transports, les acclamations et -les applaudissements des prisonniers pendant cette exécution. C’était -sûrement la première fois que ces voûtes retentissaient de cris de joie. -Au milieu de tout ce tumulte je fus frappée de la figure triste et -consternée du suisse du château, qui considérait ce spectacle avec le -plus grand chagrin. Je fis part de ma remarque au prieur, qui me dit que -cet homme regrettait cette cage, parce qu’il la faisait voir aux -étrangers. M. le duc de Chartres donna dix louis à ce suisse, en lui -disant qu’au lieu de montrer à l’avenir la cage aux voyageurs, il leur -montrerait la place qu’elle occupait, et que cette vue leur serait -sûrement plus agréable... Après la messe, nous parcourûmes toute la -maison; nous vîmes une énorme roue, au moyen de laquelle, avec des -câbles, on montait par une fenêtre les grosses provisions pour le -château; on attachait ces provisions sur la grève avec des câbles qui -tiennent à cette grande roue posée dans l’intérieur du fort à une -ouverture de fenêtre, et la roue, en tournant, hisse et enlève tout ce -qui est attaché au câble. De là, nous allâmes nous promener sur les -terrasses ou parapets qui sont excessivement élevés. De ce lieu, la vue -est admirable de tous côtés; on voit le mont Tombelaine, qui est plus -grand que le mont Saint-Michel, et qui n’est point habité. Il est -couvert de bons lapins, et à trois quarts de lieue du mont Saint-Michel, -ce qui semble incroyable; car, comme il est isolé dans la mer ainsi que -ce premier mont, et qu’on n’a point aux environs d’objet de comparaison -qui puisse faire juger de sa grandeur, il nous paraissait d’une -petitesse extrême et à cent pas de nous. Ensuite nous vîmes ce qu’on -appelle la salle des Chevaliers, qui est vaste et belle, et soutenue par -des colonnes; elle tire son nom de l’usage qu’avaient les chevaliers de -Saint-Michel d’aller à ce mont. La bibliothèque était fort médiocre; ce -qui me fit de la peine, en songeant combien une bonne collection de -livres serait utile et même nécessaire à des prisonniers. - -La tradition superstitieuse rapportait que saint Michel avait fait des -miracles sur ce mont alors habité par des ermites; qu’ensuite le saint -ordonna d’y bâtir, et que ce mont s’appela d’abord mont de Tombe, à -cause de sa forme. Les anciens ducs de Normandie, et d’autres princes, -firent des pèlerinages à ce mont, et des présents que nous vîmes dans le -trésor de l’église. On y faisait encore des pèlerinages, et on nous -chargea de médailles et de petites coquilles d’argent, comme on en donne -aux pèlerins. Nous obtînmes pour plusieurs prisonniers une permission -qu’ils désiraient ardemment, celle de nous suivre jusqu’au bas du -château. Il y en avait un qui, enfermé depuis quinze mois, n’avait pas -eu jusqu’à ce jour la liberté de sortir du haut du fort: lorsqu’il se -trouva hors du couvent sur la petite esplanade, et surtout lorsqu’il eut -aperçu l’herbe qui couvre les marches de l’escalier, il éprouva un -mouvement de joie et d’attendrissement impossible à dépeindre: il me -donnait le bras, et à chaque pas que nous faisions il s’écriait avec -transport:--O quel bonheur de marcher sur l’herbe! - -Je fus charmée d’avoir vu ce lieu si triste mais singulier, ce château -amphibie, rejeté tour à tour par la mer et par la terre; car ce mont est -pendant une partie du jour une île isolée au milieu des flots, et -pendant l’autre partie il se trouve posé sur une vaste étendue de sable -aride. - -En quittant le mont Saint-Michel, nous passâmes à Saint-Malo, où nous -vîmes un exemple très singulier de ce que peut l’activité réunie à -l’industrie. Il y avait dans cette ville, quinze ans auparavant, un -négociant nommé Dubois qui se ruina; n’ayant plus rien au monde, il se -disposait à passer aux Indes, lorsqu’un vaisseau qu’on croyait perdu -entra dans le port. Dubois avait des intérêts sur ce bâtiment qui avait -gagné des richesses immenses, et qui rapportait à Dubois six cent mille -livres; avec cette somme il fit d’autres entreprises qui prospérèrent. -Alors il obtint la permission de construire un port à ses frais à une -petite lieue de Saint-Malo, dans un endroit nommé Montmarin. Ce port -était achevé, et était en petit exactement semblable à celui de Brest. -Dubois fit bâtir là un joli château qu’il habitait, et il se mit à -construire des vaisseaux, qu’il vendait; de manière que cette portion de -terre, conquise par l’industrie, était devenue la propriété de Dubois, -et une espèce de république fondée et gouvernée par lui. - -Depuis longtemps la révolution se préparait, elle était inévitable; le -respect pour la monarchie était tout à fait détruit, et il était de bon -air de braver en tout la cour. On n’allait faire sa cour à Versailles -qu’en se plaignant et en gémissant; on répétait que rien n’était -ennuyeux comme Versailles et sa cour, tout ce que la cour approuvait -était désapprouvé par le public; les pièces de théâtre applaudies à -Fontainebleau étaient communément sifflées à Paris. Un ministre -disgracié était sûr de la faveur du public, et, s’il était exilé, tout -le monde s’empressait de l’aller voir, non par véritable grandeur d’âme, -mais pour suivre cette mode de blâmer tout ce que faisait la cour. Les -finances étaient en fort mauvais état; on imagina, pour y remédier, -d’assembler les états généraux. - -Le désir de faire tout voir à mes élèves (ce qui, dans cette occasion, -m’entraîna dans une démarche imprudente) m’engagea à revenir de -Saint-Leu passer quelques jours à Paris, pour voir, du jardin de -Beaumarchais, tout le peuple de Paris se relayer pour abattre et démolir -la Bastille. Il est impossible de se faire une idée de ce spectacle; il -faut l’avoir vu pour se le représenter tel qu’il était: ce redoutable -fort était couvert d’hommes, de femmes et d’enfants travaillant avec une -ardeur inouïe, et jusque sur les parties les plus élevées du bâtiment, -et de ses tours. Ce nombre étonnant d’ouvriers volontaires, leur -activité, leur enthousiasme, le plaisir de voir tomber ce monument -affreux du despotisme; ces mains vengeresses, qui semblaient être celles -de la Providence, et qui anéantissaient avec tant de rapidité l’ouvrage -de plusieurs siècles, tout ce spectacle parlait également à -l’imagination et au cœur. Personne n’a été plus épouvanté que moi des -excès commis à la prise de la Bastille; mais, comme aussi j’ai été -témoin pendant plus de vingt ans des emprisonnements arbitraires, comme -je n’avais jamais jeté les yeux sans frémir sur cette citadelle, j’avoue -que sa démolition m’a causé l’émotion et la joie les plus vives. J’eus -aussi la curiosité de voir le club des Cordeliers. - -Dans ces premiers temps de la révolution, l’aîné de mes élèves eut un -mouvement de générosité et de grandeur d’âme que je ne puis passer sous -silence: il apprit, en ma présence, qu’un décret venait d’annuler les -droits d’aînesse; aussitôt il embrassa M. le duc de Montpensier, en -s’écriant:--Ah! que cela me fait plaisir! Il fut reçu au club des -Jacobins, par la volonté de M. le duc d’Orléans, et non assurément par -la mienne; et cependant ce fut là le prétexte qu’on employa pour -détacher de moi madame la duchesse d’Orléans. - -Dès que M. le duc de Chartres eut atteint sa dix-septième année, M. le -duc d’Orléans me déclara que son éducation était finie, et l’on forma sa -maison; mais M. le duc de Chartres eut assez de raison et d’attachement -pour moi pour me dire qu’il viendrait tous les jours, jusqu’à l’âge de -dix-huit ans, prendre ses leçons à Belle-Chasse, et il n’y a jamais -manqué. - -Parmi un grand nombre de conseils que j’écrivis pour mes élèves au cours -de leur éducation, sous forme de réprimande, en voici une que j’adressai -à M. le duc de Chartres: «M. le duc de Chartres est un peu plus à la -société et moins occupé de me poursuivre et de se mettre dans ma poche; -il sait combien de prix j’attache à son amitié, mais il ne doit -attribuer qu’à la mienne la manière fâcheuse dont je le reçois souvent -lorsqu’il oublie tout ce qu’il doit aux autres pour me suivre, se mettre -à côté de moi, et enfin ne s’occuper que de moi, ce qui lui donne l’air -niais d’un petit garçon qui n’ose pas s’éloigner une minute de son -mentor; rien de plus puéril, de moins fait pour un homme, que cette -manière d’aimer que vous avez continuellement avec moi, et qui fait que -vous n’écoutez et ne regardez que moi; que vous avez une tristesse -invincible quand vous ne pouvez vous placer en voiture à côté de moi, -etc., etc. Vous n’imaginez pas à quel point ces manières vous rendent -maussade pour les autres; si vous avez envie de me plaire, soyez aimable -pour tout le monde.» - -A Belle-Chasse j’eus des liaisons avec madame Necker; et, avant la -révolution, elle me prévint, m’écrivit les lettres les plus obligeantes, -et vint me voir: elle m’amena sa fille, qui n’était point encore mariée, -et qui avait seize ans. Cette jeune personne n’était pas jolie, mais -elle était très animée et parlait beaucoup trop, mais avec esprit. Je me -souviens que je fis une lecture à madame Necker d’une de mes pièces du -_Théâtre des jeunes personnes_, celle qui a pour titre _Zélie ou -l’Ingénue_; sa fille était en tiers avec nous. Je ne puis exprimer -l’enthousiasme de cette jeune personne pendant cette lecture; elle -pleurait, faisait des exclamations à chaque page, me baisait les mains à -toutes minutes; elle m’embrassa beaucoup. J’étais loin d’imaginer que -cette même personne serait un jour mon ennemie. Madame Necker l’avait -fort mal élevée, en lui laissant passer dans le salon les trois quarts -de ses journées, avec la foule des beaux esprits de ce temps; et tandis -que sa mère s’occupait des autres personnes, et surtout des femmes qui -venaient la voir, les beaux esprits dissertaient avec mademoiselle -Necker sur les passions et sur l’amour. La solitude de sa chambre et de -bons livres auraient mieux valu pour elle. - -J’ai beaucoup critiqué madame de Staël, dans mes ouvrages, sur des -principes qu’elle a jugés elle-même répréhensibles plus tard, mais, loin -d’avoir jamais attaqué sa personne et ses talents, j’ai toujours trouvé -un grand plaisir à lui rendre une entière justice, et même à conter -plusieurs traits de sa vie qui n’étaient pas connus, et qui honorent -également son âme et son caractère. - -Ce fut à Belle-Chasse que m’arrivèrent les événements les plus brillants -de ma vie, les mariages de mes deux filles. Ce fut madame de Pont, -intendante de Moulins, une de mes amies, qui me donna l’idée du mariage -de la seconde. M. de Genlis n’avait point encore hérité de madame la -maréchale d’Étrée; ses dettes l’avaient forcé de vendre la terre de -Sissy. Les grâces que j’avais obtenues au Palais-Royal pour le mariage -de ma fille aînée m’ôtaient la possibilité d’en demander de nouvelles -pour celui de la seconde. Ainsi, je ne pouvais espérer de lui faire -faire un bon mariage, et c’était pour moi le sujet d’une inquiétude -continuelle. Madame de Pont me conseilla de profiter de l’amitié que -madame de Montesson avait pour M. le vicomte de Valence, qui -l’engagerait facilement à lui donner ma fille en mariage et à la doter. -Madame de Pont se chargea de lui en parler; et, comme elle l’avait -prévu, ma tante, qui n’aurait pas fait la moindre chose pour tout autre -mariage, fit pour celui-là au delà de tout ce que nous avions chez elle. -Pulchérie fut mariée par l’évêque de Comminges, dans la chapelle de la -maison de ma tante, et, quelques jours après, elle l’emmena à sa terre -de Sainte-Assise. M. de Valence avait vingt-neuf ans, ma fille en avait -dix-sept; sa figure était charmante, son cœur excellent, ses principes -aussi purs que son âme. Elle avait de l’instruction, des talents; elle -peignait les fleurs, elle lisait tout haut, avec une perfection rare, la -prose et les vers; il y avait dans son esprit un mélange de finesse et -de délicatesse qui lui a donné par la suite un charme particulier dans -la société; enfin, corrigée de l’excès de vivacité qu’elle avait montré -dans son enfance, elle était devenue aussi douce, aussi facile à vivre, -qu’elle était naturellement bonne, obligeante et sensible. Voilà ce -qu’elle était quand je me séparai d’elle, et ce qu’elle est toujours à -mes yeux. - -La révolution éclata le 9 juillet; c’était la veille de ma fête, que -l’on célébrait à Saint-Leu par de charmants spectacles. - -M. le duc de Chartres, quelque temps après la révolution, alla à son -régiment, qui était à Vendôme. Il s’était baigné à midi dans la rivière; -comme il se rhabillait, un homme, saisi d’une crampe, cria au secours; -M. le duc de Chartres s’élança dans l’eau, et eut le bonheur de le -sauver. Cette action, qui eut beaucoup de témoins, lui valut une -couronne civique. M. le duc de Chartres m’envoya une feuille de chêne de -sa couronne que j’ai encore. Dans la lettre qui contenait cet envoi, il -me remerciait de lui avoir fait apprendre à nager; je leur avais -beaucoup répété que c’était une chose qu’il fallait savoir pour soi et -pour les autres, et c’est ainsi que je leur fis apprendre à saigner et à -panser des plaies. - -Peu de temps après, j’éprouvai la plus déchirante douleur que l’on -puisse ressentir: je perdis ma mère. Mes élèves l’aimaient, et ils -partagèrent ma douleur de la manière la plus touchante. - -J’eus dans ce temps toutes les espèces de mécontentements. M. le duc -d’Orléans me fit la proposition la plus étrange: il me dit que M. le -vicomte de Ségur lui avait demandé une place de secrétaire des -commandements auprès de M. le duc de Chartres pour M. de Laclos, auteur -des _Liaisons dangereuses_; je restai confondue. Après un moment de -silence, je lui répondis que s’il donnait cette place à un tel homme, je -quitterais le lendemain l’éducation de ses enfants. La place ne fut -point donnée, mais il avait vu plusieurs fois M. de Laclos, qui lui -avait plu: il forma avec lui une liaison intime; il le consulta sur -beaucoup de choses importantes, pendant la révolution; on a vu les -suites de cette confiance. - -Le triste changement de madame la duchesse d’Orléans pour moi, après -vingt ans de l’amitié la plus tendre et de la confiance la plus intime, -devint tel que je pris enfin le parti de me retirer. La révolution -seulement l’augmenta, et surtout y servit de prétexte. - -Madame de Chastellux était sans cesse avec madame la duchesse d’Orléans, -soit chez elle, soit en voiture, et Mademoiselle n’eut plus le bonheur -de se trouver seule avec sa mère. J’avais laissé passer trois semaines -sans aller dîner au Palais-Royal; mais, au bout de ce temps, je priai -Mademoiselle de prévenir madame la duchesse d’Orléans que j’aurais -l’honneur de l’y conduire et d’y dîner le lendemain. Madame la duchesse -d’Orléans répondit simplement que, dans ce cas, elle n’irait pas -chercher Mademoiselle, puisque je la mènerais. Mais le lendemain, jour -du dîner, elle me fit dire à deux heures après-midi qu’elle ne dînerait -pas chez elle, parce qu’il lui était survenu une affaire; je ne -soupçonnai point encore la vérité. M. le duc d’Orléans était à la -campagne; il revint et m’apprit avec beaucoup d’émotion et de -mécontentement qu’il avait retrouvé madame la duchesse d’Orléans plus -aigrie que jamais, sans qu’elle en eût pu dire la cause; mais qu’elle -avait déclaré qu’elle ne pouvait se résoudre à me recevoir davantage -chez elle. Qu’alléguait madame la duchesse d’Orléans? rien, sinon une -répugnance invincible à me voir et à me recevoir. M. le duc d’Orléans -n’employa encore, dans cette occasion, que les prières et les -représentations, qui furent également vaines. - -Le dimanche suivant, je laissai aller mes élèves sans moi au -Palais-Royal, et depuis cette époque je n’y ai pas remis le pied. Les -traitements de ce genre se multiplièrent à l’infini; M. le duc d’Orléans -donna à dîner à ses enfants, à Mousseaux; leur mère n’y voulut pas -venir, parce que j’y étais. Elle venait toujours chercher Mademoiselle -avec deux ou trois personnes dans sa voiture, la menait promener chez -des marchands, suivie de madame de Chastellux et d’autres personnes. -Mademoiselle donna dans l’hiver, non des bals, le peu d’étendue de son -logement ne le permettait pas, mais quatre goûters dansants; M. le duc -d’Orléans vint à tous; madame la duchesse d’Orléans, malgré la prière de -ses enfants, n’y voulut jamais paraître; les témoignages de sa haine -devinrent si éclatants et si bizarres, qu’après avoir souffert et toléré -avec une douceur et une patience inaltérables pendant si longtemps des -injustices si étranges, M. le duc d’Orléans résolut d’y mettre un terme. -Il alla trouver un matin madame la duchesse d’Orléans, pour lui déclarer -qu’il exigeait d’elle ce qu’elle avait constamment refusé à ses prières, -c’est-à-dire une explication positive et détaillée avec moi; madame la -duchesse d’Orléans, après beaucoup de difficultés, y consentit. Elle -vint chez moi le lendemain matin à neuf heures. Madame la duchesse -d’Orléans parut, et à peine eus-je jeté les yeux sur elle qu’une partie -de mes espérances s’évanouit. Elle s’avança brusquement, s’assit, -m’imposa silence, tira de sa poche un papier, en me disant du ton le -plus impérieux qu’elle allait me déclarer ses intentions, et aussitôt -elle me fit à haute voix, et avec une extrême volubilité, la lecture de -l’écrit du monde le plus surprenant. Madame la duchesse d’Orléans me -signifiait dans cet écrit que, vu la différence de nos opinions, je -n’avais d’autre parti à prendre, si j’étais honnête, que de me retirer -sans délai; je prendrais les précautions nécessaires pour que -Mademoiselle n’en fût pas trop affligée, ce qui me serait bien facile, -en disant que j’allais en Angleterre prendre les eaux pour ma santé, -mais que si je résistais, comme elle était au désespoir que ses enfants -fussent entre mes mains, il n’y avait point d’éclat auquel je ne dusse -m’attendre. Quand l’excès de ma surprise put me permettre de parler, je -répondis qu’après une déclaration aussi positive, je n’avais en effet -d’autre parti à prendre que celui de me retirer. J’ajoutai que mon -respect pour madame la duchesse d’Orléans, et la connaissance que -j’avais de son caractère et de sa délicatesse ne me permettaient pas de -lui attribuer l’étrange écrit qu’elle venait de me lire, dont les -sentiments étaient si peu dignes d’elle. Je terminai, en assurant madame -la duchesse d’Orléans que je quitterais Belle-Chasse aussitôt que -Mademoiselle aurait fait ses Pâques. Je promis de partir secrètement et -de prendre toutes les précautions possibles pour lui adoucir l’amertume -de cette cruelle séparation. Cependant M. le duc d’Orléans attendait au -Palais-Royal madame la duchesse d’Orléans: il croyait, d’après la parole -qu’il avait reçue d’elle, qu’elle s’expliquerait avec moi, et son -étonnement fut égal au mien lorsqu’elle lui déclara la vérité, et lui -montra l’écrit qu’elle m’avait lu et qu’elle n’avait pas voulu laisser -entre mes mains. - -M. le duc d’Orléans, pour dernière ressource, employa auprès de madame -la duchesse d’Orléans, M. le duc de Chartres, qu’il instruisit de tous -les détails; le cœur de madame la duchesse d’Orléans, naturellement si -bon et si sensible, fut vivement ému par les prières et les larmes de -son fils; on craignit sans doute cet attendrissement, et on l’entraîna -tout à coup loin de lui; elle partit subitement pour la ville d’Eu, -suivie seulement de madame de Chastellux. Alors M. le duc d’Orléans, -envoyant un courrier, écrivit au véritable auteur de tant de troubles, à -madame de Chastellux, pour lui déclarer que, n’attribuant qu’à ses -conseils les procédés de madame la duchesse d’Orléans, il la priait de -choisir une autre demeure que sa maison, et de lui faire remettre sous -quinze jours les clefs de son appartement, au Palais-Royal. Je pris -alors le parti de m’éloigner. - -Mon projet était de voyager six semaines en Auvergne et en -Franche-Comté, de revenir ensuite à Paris, à l’insu de Mademoiselle, d’y -rester seulement un mois, pour y faire imprimer sous mes yeux les -_Leçons d’une gouvernante_, de partir après pour Sillery, jusqu’aux -approches de l’hiver, que je comptais passer en Angleterre. - -Je reçus des lettres qui commençaient à m’inquiéter vivement sur l’état -de mademoiselle d’Orléans; mais, arrivée à Lyon, j’y trouvai des lettres -si alarmantes, que je renonçai à mon voyage de Franche-Comté, et je pris -la résolution de retourner, sans délai, à Paris. A six lieues d’Auxerre, -je rencontrai un courrier de M. le duc d’Orléans, qui avait ordre -d’aller à Besançon, où on me croyait arrivée; il me donna un paquet qui -contenait des lettres de M. le duc d’Orléans, de M. de Sillery, de ma -fille, de mes élèves, de M. Pieyre et de quelques autres personnes, qui -toutes me mandaient que les évanouissements et les convulsions de -Mademoiselle, loin de diminuer, s’aggravaient tous les jours, qu’elle -dépérissait à vue d’œil, qu’enfin l’on craignait pour ses jours, pour -peu que cet état affreux se prolongeât. - -Comment aurais-je pu balancer à reprendre ma place auprès de -Mademoiselle, quand je la savais dans cet état affreux, et que M. le duc -d’Orléans me mandait qu’elle mourrait si ses espérances étaient -trompées: je revins, et je trouvai effectivement ma chère élève dans un -état qui me perça le cœur. Mes soins et ma tendresse lui rendirent -bientôt la santé; mais rien ne me rendit la tranquillité que j’avais -perdue. Le motif d’éloignement subit de madame la duchesse d’Orléans -pour moi était évidemment la différence d’opinions politiques; je -reconnais aujourd’hui que toutes ses craintes n’étaient que trop -fondées. Telles devaient être les suites inévitables des principes -répandus depuis un demi-siècle en France, par la fausse philosophie. -Madame la duchesse d’Orléans jugea mieux que moi; elle sut lire dans -l’avenir. - -Arrivée à cette grande époque de la révolution, je n’ai nullement le -projet de réfuter d’absurdes inculpations. Ma conscience et l’examen de -l’emploi de ma vie me donnent la certitude que l’on peut me calomnier, -qu’il est impossible de me noircir. - -De ma vie je ne me suis mêlée d’affaires de politique ou d’ambition; dès -la convocation des états généraux, prévoyant que le mécontentement -général produirait beaucoup de troubles, je déclarai publiquement que -j’irais à Nice avec mes élèves. Leurs parents y consentirent. -Malheureusement, on censura tellement ce projet dans les papiers -publics, il parut porter une telle atteinte à la fragile et funeste -popularité de la maison d’Orléans, qu’il fallut y renoncer, du moins -pour le moment. - -Cependant j’obtins la promesse qu’on nous laisserait faire un voyage en -Angleterre aussitôt que la Constitution serait finie; on croyait alors -que ce travail serait terminé sous peu de mois; il fut beaucoup plus -long. Malgré le désir ardent que je conservais de quitter la France, -l’époque de mon départ se reculait toujours. - -Après la fuite du roi à Varennes et son retour forcé à Paris, M. le duc -d’Orléans me le permit enfin. Les médecins ordonnèrent à Mademoiselle -d’aller en Angleterre prendre les eaux de Bath. Nous partîmes en toute -règle avec des passeports qui exprimaient la permission de rester en -Angleterre aussi longtemps que la santé de Mademoiselle l’exigerait. -Nous partîmes le 11 octobre 1791. - -Mon séjour en Angleterre fut troublé par les craintes les plus -sinistres; l’esprit de parti me donnait tout à craindre des ennemis de -la maison d’Orléans; je recevais les lettres anonymes les plus -effrayantes. J’en reçus entre autres une en anglais, dans laquelle on -m’appelait _salvage furie_ (féroce furie), et l’on me menaçait de mettre -le feu à notre maison pendant la nuit. - -Dans les derniers jours du mois de septembre 1792, étant dans la -province de Suffolk, je vis par les journaux français qu’un parti -puissant formait les plus sinistres projets et voulait faire juger le -roi et la reine. - -Après le massacre des prisons, au mois de septembre 1792, je reçus une -étrange lettre de M. le duc d’Orléans qui me mandait de revenir en -France pour lui ramener sa fille. J’hésitais à le faire et je me -trouvais dans la situation la plus embarrassante. - -Dans les premiers jours de novembre, M. le duc d’Orléans m’envoya M. -Maret, depuis duc de Bassano, et que je ne connaissais pas du tout. Il -était chargé d’une procuration de M. le duc d’Orléans, qui l’autorisait -à me demander de lui remettre Mademoiselle, si je ne voulais pas -consentir à la reconduire moi-même sur-le-champ en France. J’étais au -désespoir, ou d’être obligée d’envoyer Mademoiselle en France, ou de l’y -mener. Il n’était pas digne de moi de ne pas remettre moi-même ce dépôt -si cher entre les mains de celui qui me l’avait confié. Il fut décidé -que je reconduirais Mademoiselle, que je la remettrais à son père, en -lui donnant ma démission de gouvernante. Nous partîmes en effet le -lendemain pour retourner en France, le 20 octobre 1792. - -Notre trajet sur mer fut très orageux; nous avions le vent en poupe, -mais il était de la violence la plus effrayante; nous fîmes ce voyage en -cinq quarts d’heure et douze minutes, chose qui a peu d’exemples. Quand -nous débarquâmes un peuple immense était attroupé sur le rivage: il -accueillit Mademoiselle avec de grandes acclamations et des transports -qui allaient jusqu’à l’enthousiasme; c’est le dernier hommage que son -nom malheureux ait reçu en France. - -Je trouvai à Belle-Chasse M. le duc d’Orléans, M. de Sillery et cinq ou -six autres personnes. Je remis Mademoiselle entre les mains de son père; -je lui dis, en présence de tout le monde, que je lui rendais avec -douleur ce dépôt si cher, que je donnais ma démission de gouvernante, et -que je repartais le lendemain matin pour l’Angleterre. M. le duc -d’Orléans eut l’air consterné; il m’emmena dans une chambre voisine, et -là il m’apprit que sa fille, par un décret tout nouveau et d’un effet -rétroactif, se trouvait par son âge (elle avait quinze ans) dans la -classe des émigrés, pour n’être pas revenue à l’époque prescrite; il -ajouta que c’était ma faute, parce que je n’avais pas voulu la ramener -sur-le-champ la première fois qu’il l’avait demandé, mais il assura -qu’on ferait des exceptions à cette loi, et qu’il était certain que sa -fille serait à la tête; qu’en attendant il fallait qu’elle se soumît à -la loi, et qu’elle allât en pays neutre attendre ce décret sur les -exceptions; qu’en conséquence il me conjurait de la conduire à Tournay -(la Belgique n’était point encore réunie à la France); que le décret -d’exception serait sûrement publié sous huit jours, qu’il irait lui-même -chercher sa fille, et qu’alors je serais libre; il se flattait que je -n’aurais pas la cruauté de lui refuser cette dernière preuve -d’attachement à une enfant à laquelle j’en avais donné tant. Je répondis -sèchement que je conduirais Mademoiselle à Tournay, mais sous la -condition que si le décret d’exception n’était pas publié sous quinze -jours, il enverrait une personne à Tournay, pour me remplacer auprès de -Mademoiselle; il m’en donna sa parole d’honneur. - -J’eus un long entretien avec M. de Sillery; je le conjurai, en versant -des larmes, de quitter la France; il lui était facile de s’évader et -d’emporter au moins deux cent mille francs: il m’écouta sans -m’interrompre, il parut ému. Il me répondit qu’il abhorrait tous les -excès de la révolution, mais que je voyais trop en noir l’avenir; que -Robespierre et ses adhérents étaient trop médiocres pour ne pas perdre -promptement tout leur ascendant. J’insistai, mais toutes mes prières, -toutes mes instances furent inutiles. Il me parla de M. le duc -d’Orléans, et il me dit qu’il se perdait, parce qu’il mettait toute son -espérance dans les jacobins qui se plaisaient à l’avilir afin de pouvoir -ensuite le sacrifier plus facilement, qu’au fond il se repentait de -s’être engagé dans une telle route, mais que, croyant impossible d’en -sortir, il s’y jetait à corps perdu, se flattant de trouver ainsi -l’enthousiasme qu’il n’avait nullement. - -Nous partîmes le lendemain matin; M. le duc d’Orléans, plus sombre que -jamais, me donna le bras pour me conduire à la voiture: j’étais fort -troublée, Mademoiselle fondait en larmes, son père était pâle et -tremblant. Lorsque je fus dans la voiture, il resta immobile à la -portière, et les yeux fixés sur moi; son regard lugubre et douloureux -semblait implorer la pitié!... «Adieu, Madame!» me dit-il. Le son altéré -de sa voix porta au comble mon saisissement; ne pouvant proférer une -seule parole, je lui tendis la main, il la prit, la serra fortement, -ensuite, se tournant et s’avançant brusquement vers les postillons, il -leur fit un signe et nous partîmes. - -M. de Sillery, M. le duc de Chartres et mon neveu César du Crest nous -accompagnèrent jusqu’aux frontières; j’en fus bien aise, car le peuple, -par son ton et ses manières, était devenu effrayant. J’avais laissé à -Belle-Chasse la valeur de plus de cinquante mille francs en meubles, en -argenterie, en bijoux, en tableaux, en livres, instruments, histoire -naturelle, etc. J’étais si troublée en partant, que je laissai une -quantité de choses; lors de la confiscation, tout fut vendu. - -Cependant, trois semaines s’étaient écoulées à Tournay, et M. le duc -d’Orléans n’envoyait personne pour me remplacer auprès de Mademoiselle. -Au mois de décembre, Mademoiselle eut une maladie très sérieuse, une -fièvre bilieuse. Je la soignai avec toute l’affection que pouvait -inspirer la tendresse maternelle la plus vive. Cette maladie, dont la -convalescence fut languissante et longue, m’ôta toute idée de m’éloigner -d’elle dans un tel moment. Enfin, le mois de janvier arriva, ainsi que -la funeste catastrophe de la mort du roi. M. le duc de Chartres, qui -était venu nous rejoindre à Tournay, reçut une lettre de son père, qu’il -me montra et qui commençait ainsi: «J’ai le cœur navré, mais pour -l’intérêt de la France et de la liberté, j’ai cru devoir...! etc...» - -Cette lettre fit sur M. le duc de Chartres la même impression que sur -moi: nous fûmes saisis d’horreur et consternés. Mon malheureux mari -m’écrivit à la même époque; il m’envoyait un grand nombre d’exemplaires -de son opinion sur le procès du roi. - -M. de Sillery terminait ainsi sa lettre: «Je sais parfaitement qu’en -prononçant cette opinion, j’ai prononcé mon arrêt de mort...» Aussi, en -sortant de l’assemblée, saisi d’horreur et pénétré d’indignation, il -alla sur-le-champ se mettre volontairement dans la prison de -l’Abbaye!... Hélas! il aurait pu encore se sauver!... Cette lettre me -déchira le cœur; cependant, comme je ne voyais nul prétexte pour lui -ôter la vie, je me persuadai qu’il en serait quitte pour une captivité -de quelques mois. Je ne songeais pas à la cupidité des jacobins, et que -l’infortuné avait plus de cent mille livres de rente! - -La Belgique fut réunie à la France, et quoiqu’on ait beaucoup écrit -qu’elle ne le fut que par son vœu, je puis assurer qu’elle n’en avait -nulle envie, et qu’elle y fut forcée. - -Le général Dumouriez arriva à Tournay le mardi 26 mars 1793. Ainsi que -tous les Français qui passaient à Tournay, il vint chez mademoiselle -d’Orléans. Je fus charmée de voir cet homme si célèbre; quoiqu’il fût -vaincu, et que je le crusse poursuivi par les Autrichiens, sa seule -présence me rassurait. - -Je vis que la Belgique allait retomber au pouvoir des Autrichiens, et -que la fuite serait impossible pour nous, soit en France ou soit dans -les pays étrangers. Je sollicitai donc vivement mon retour; on -m’écrivit, au mois de mars 1793, que M. le duc d’Orléans allait obtenir -le rappel de mademoiselle d’Orléans, mais que le mien était encore -ajourné. Croyant que mademoiselle d’Orléans allait rentrer, je devais -m’occuper des moyens de me mettre en sûreté, et il faut convenir que -rien n’était plus difficile, et que ma position était affreuse. J’avais -fait quelques avances d’argent pour mademoiselle d’Orléans, qui me -devait cent trente-deux louis; elle avait écrit à M. le duc et à madame -la duchesse d’Orléans sur cet objet et pour leur demander de lui envoyer -de l’argent pour elle; c’est ce qu’ils ne purent faire, ni à cette -époque, ni à aucune autre. Ce fut alors que M. le duc de Chartres, qui -n’a jamais eu de vues ambitieuses, et qui n’en avait d’autre que celle -d’être utile à son pays, prit la résolution d’écrire à la Convention, -pour demander la permission de quitter à jamais la France; depuis la -mort du roi, il était tombé dans le plus grand découragement. - -Après avoir écrit cette lettre à la Convention, il me dit qu’il ne -croyait pas pouvoir l’envoyer sans l’aveu de son père, qui était alors -député à la Convention. M. le duc de Chartres envoya cette requête à son -père, en le conjurant de trouver bon qu’il la fît. Nous espérions que M. -le duc d’Orléans ne s’opposerait pas à ce que désirait son fils; mais il -répondit sèchement que cette idée n’avait pas de sens, et qu’il n’y -fallait plus penser. M. le duc de Chartres a respecté cet ordre; il n’en -fut plus question. - -M. le duc de Montpensier, son frère, désirant passionnément voir -l’Italie, avait demandé à servir à Nice, ce qui lui fut accordé; il -partit de Tournay, où il était aussi avec nous. - -Cependant l’armée dut évacuer Tournay et se replier sur la frontière. -Nous la suivîmes; nous quittâmes Tournay le 31 mars, de grand matin; -nous étions dans une berline dont les stores étaient baissés, et en -outre de grands chapeaux avec des voiles cachaient entièrement nos -visages. Nous suivîmes l’armée. Les troupes marchaient sans ordre; les -soldats étaient excessivement bruyants; leur ton, leurs discours -m’effrayaient; je n’avais jamais fait jusqu’alors un voyage aussi -désagréable. Pour éviter de tomber dans les mains des ennemis, j’allai à -Saint-Amand. Je logeai, avec mademoiselle d’Orléans et ma nièce, dans la -ville même de Saint-Amand, et le général Dumouriez logea à un quart de -lieue, dans un endroit appelé les Boues-de-Saint-Amand, où se trouvent -les bains et les étuves pour les malades. - -S’il m’eût laissée dans une ville reprise par les ennemis, il est -évident que mademoiselle d’Orléans et moi nous aurions été pour bien -longtemps privées de notre liberté. Le 2 avril, le général Dumouriez -intercepta un paquet rempli de mandats d’arrêt lancés contre presque -tous les principaux officiers de l’armée, entre autres le mari de ma -seconde fille, M. de Valence, M. le duc de Chartres, et contre le -général lui-même que l’on accusait d’être de connivence avec l’ennemi. -Ces ordres arbitraires envoyés par un simple comité (et non par la -Convention), étaient signés Duhem. Je ne pouvais plus m’abuser sur le -système de proscription qui s’établissait en France, si l’on avait -proscrit le général Dumouriez sur de simples soupçons. - -D’un autre côté, je frémissais en pensant que selon toutes les -apparences, le camp allait se partager en deux partis; que les premiers -rayons du soleil éclaireraient vraisemblablement des scènes sanglantes; -si j’avais le bonheur de sortir du territoire français, que -deviendrais-je dans les pays étrangers, sans recommandation, sans -protection, sans amis? Que pourrais-je opposer en outre à la haine, aux -persécutions des émigrés qui ne laissait pas échapper une occasion de se -manifester contre nous depuis la mort du roi. La situation de -mademoiselle d’Orléans achevait de me percer le cœur. J’étais décidée, -n’étant plus sa gouvernante, à ne l’associer ni à ma misère, ni à mes -périls, et à la laisser entre les mains de son frère; mais quelle -affreuse séparation! Tandis que je faisais en silence ces douloureuses -réflexions, elle était couchée à côté de moi, et je l’entendais gémir -sourdement: elle avait vu les préparatifs de mon départ; elle ne -comprenait que trop que mon projet n’était pas de l’emmener: elle se -taisait et elle pleurait. - -A sept heures, je fis mes adieux à M. le duc de Chartres; il me -renouvela les instances qu’il m’avait faites la veille de me charger de -sa sœur; il me répéta qu’il ignorait encore le parti qu’il prendrait; -que tout annonçait dans le camp une prochaine révolte, et que, dans de -telles circonstances, sa sœur le gênerait mortellement et serait exposée -à mille dangers affreux. Je répondis qu’à moins d’une espèce de prodige, -il me paraissait impossible de passer tous les postes français, sans -être reconnue et arrêtée: que, dans ce dernier cas, on nous conduirait à -Valenciennes dont nous étions si près, et qu’alors perdues sans retour, -nous serions envoyées à l’échafaud; il valait mieux peut-être que -mademoiselle d’Orléans se rendît à Valenciennes seule et comme de son -propre mouvement, après ma fuite; qu’alors je croyais que la plus grande -rigueur à son égard se bornerait à la déporter et à la conduire hors des -frontières, ce qui la ferait sortir de France sans danger. Je fus -inébranlable dans mes refus jusqu’à l’instant de mon départ; mais, au -moment où je montais en voiture, M. le duc de Chartres revint tenant -dans ses bras sa sœur baignée de larmes; je la reçus dans la voiture à -côté de moi, et nous partîmes sur-le-champ et avec tant de précipitation -que ni mademoiselle d’Orléans ni moi ne songeâmes à prendre avec nous -quelques-uns de ses effets, du moins ses bijoux; nous oubliâmes tout. -Mademoiselle d’Orléans sortait de son lit, n’avait sur elle qu’une -simple robe de mousseline; ce fut ce qu’elle emporta, et sa montre, qui -était fort belle et qu’elle n’oublia point, parce qu’elle était au -chevet de son lit; elle laissa à Saint-Amand ses malles, ses robes, son -linge, son écrin; tout fut perdu, à l’exception seulement de sa harpe -qu’un domestique fit charger sur un chariot qui passa, et qui nous -rejoignit quelques jours après; mais, du reste, on ne lui rapporta pas -un habit, pas une chemise; comme j’avais sauvé la plus grande partie de -ce qui m’appartenait, je me trouvai heureuse de pouvoir suppléer à ce -dénûment. - -Nous étions quatre dans la voiture, mademoiselle d’Orléans, ma nièce, M. -de Montjoye et moi. Je ne connaissais M. de Montjoye que depuis peu de -jours, il voulait fuir aussi, et aller en Suisse, où il avait des -parents. - -Au bout de deux heures de marche, nous nous trouvâmes dans des chemins -de traverse si mauvais que la voiture y cassa. Comme nous tournions -autour de Valenciennes, nous n’en étions, dans ce moment, qu’à une -petite demi-lieue, et nous nous trouvions dans un village rempli de -volontaires, notre inquiétude fut extrême; il fallut entrer dans un -cabaret, et attendre là, plus d’une heure et demie, que la voiture fût -raccommodée. Les chemins devenant toujours plus mauvais, et la nuit -survenant, nous fûmes obligés, malgré le froid qui était excessif, de -descendre de voiture. Nous avions fait près d’une lieue à pied, lorsque -tout à coup nous fûmes arrêtés par un capitaine de volontaires et des -soldats qui de loin avaient aperçu la lanterne de notre guide. Ce -capitaine, peu satisfait de nos réponses, nous dit qu’il nous -soupçonnait émigrées, et qu’il était décidé à nous conduire à -Valenciennes. On peut juger de ce que j’éprouvai dans ce moment, mais -j’eus l’air d’y consentir. Je pris le commandant sous le bras, et, dans -un baragouin très peu intelligible, je lui fis mille plaisanteries sur -son peu de complaisance; tout en parlant et en riant, je marchais -toujours comme si je n’avais pas le dessein de le faire changer d’avis. -Au bout d’un demi-quart d’heure, il s’arrêta, me dit qu’il voyait bien -que j’étais véritablement une Anglaise; qu’il ne voulait pas nous -déranger, et que nous pouvions continuer notre route vers Quiévrain. Il -nous conseilla d’éteindre la lumière de notre lanterne, qui pourrait -encore nous faire arrêter; et nous conduisit dans un petit sentier -détourné, par lequel nous pouvions, nous dit-il, arriver aux postes -autrichiens sans rencontrer de nouvelles troupes. - -Aussitôt que nous fûmes entrées dans Quiévrain, on nous demanda nos -passeports. Je dis que j’étais une dame irlandaise nommée madame de -Verzenay, voyageant avec mes nièces; mais qu’étant partie dans toute la -déroute du camp, je n’avais point de passeports, et, comme il en fallait -pour être reçue, je demandai à parler à M. le commandant le baron de -Vounianski. On me dit d’attendre dans la voiture, et qu’on allait -prendre ses ordres. Un moment après, le baron vint lui-même, nous fit -descendre de voiture, me donna la main, et nous conduisit chez lui, où -il nous reçut à merveille. Le lendemain il nous donna une escorte et -nous fit accompagner jusqu’à Mons. Un nouveau malheur m’empêcha de -quitter Mons. Je couchais dans la chambre de mademoiselle d’Orléans; je -ne dormais point, et je l’entendis se plaindre et tousser toute la nuit; -je me levai au point du jour pour l’aller regarder, et je vis qu’elle -avait la rougeole; je passai dans le cabinet où couchait ma nièce, pour -l’instruire de ce triste événement, et je la trouvai dans le même état. -Elles étaient toutes deux si malades et avaient une fièvre si violente, -que bien peu de choses m’ont causé de plus vives inquiétudes. Nous -n’avions point de femme de chambre, je ne pus avoir un médecin que le -soir, et il me fut impossible d’obtenir une garde, avant le quatrième -jour: cependant elles furent bien soignées. Je connaissais le traitement -de cette maladie. Je passai les trois premières nuits sans me coucher; -et quand j’eus une garde, je restai toujours dans la chambre de -mademoiselle d’Orléans; et pendant les neuf jours je la veillai jusqu’à -trois ou quatre heures du matin. Deux jours après notre départ, M. le -duc de Chartres et M. Dumouriez ne se sauvèrent de Saint-Amand qu’après -avoir couru les plus grands dangers, essuyé des coups de fusil, etc.; -que serait devenue cette malheureuse enfant, au milieu d’un tel désordre -avec le germe d’un grande maladie (car elle partit de Saint-Amand avec -la fièvre); la rougeole se serait déclarée de même le lendemain, et -qu’aurait-on pu faire dans cet état! Mes jeunes compagnes se trouvant en -état de soutenir la voiture, quoiqu’elles fussent encore extrêmement -faibles, nous partîmes de Mons le samedi 13 avril, avec M. de Montjoye. -Après sept jours de marche, nous arrivâmes à Schaffhouse, en Suisse, le -26 mai. Ma joie fut extrême de me trouver dans un pays neutre. - -Le besoin extrême de repos qu’avait mademoiselle d’Orléans nous fit -séjourner à Schaffhouse; M. le duc de Chartres était venu nous y -rejoindre; nous avions été reconnus par plusieurs émigrés qui nous -firent beaucoup de méchancetés. Entre autres, un soir que nous nous -promenions sur la place de Zurich, un émigré, avec un air très -impertinent, passant auprès de Mademoiselle, accrocha exprès avec son -éperon un grand pan de sa robe de gaze. Il fallut partir. Nous allâmes à -Zug le 14 de mai, et nous nous établîmes dans une petite maison isolée, -sur les bords du lac, à peu de distance de la ville. Nous avions pris -toutes les précautions nécessaires pour n’être pas connus. Nous passâmes -un mois à Zug dans la plus parfaite tranquillité, lorsque des émigrés -passèrent. Ils avaient vu M. le duc de Chartres à Versailles: ils le -reconnurent et, le même jour toute la petite ville de Zug sut qui nous -étions. Quelques jours après, on vit paraître dans les gazettes -allemandes quelques articles sur mes élèves. Cette publicité commença à -déplaire aux magistrats de Zug: bientôt on leur écrivit de Berne pour -leur reprocher d’accorder un asile à mademoiselle d’Orléans et à son -frère. Le premier magistrat de Zug s’inquiéta, et finit par prier mes -malheureux élèves de chercher une autre retraite. Où aller, sans -recommandations, sans amis, n’ayant pu rester dans les deux cantons les -plus tolérants de la Suisse? M. de Montesquiou ayant rendu des services -à Genève, jouissait en Suisse de beaucoup de considération, et y avait -un très grand crédit. J’imaginai de lui écrire; je lui peignis la -situation de mes malheureux élèves, et je lui demandais si mademoiselle -d’Orléans pouvait être reçue à Bremgarten, dans un couvent à peu de -distance de cette petite ville. M. de Montesquiou se chargea de faire -recevoir mademoiselle d’Orléans, ma nièce et moi, dans le couvent de -Sainte-Claire, à Bremgarten. M. le duc de Chartres se décida à faire à -pied le voyage entier de la Suisse; ce qu’il a exécuté, passant partout -pour un Allemand. - -Au moment de partir de Zug, quand mes élèves furent obligés de payer -tous les petits mémoires, ils ne se trouvèrent plus assez d’argent; -heureusement que j’en avais assez pour satisfaire à ce qu’il fallait, et -pour me charger de payer au couvent, pendant un an, la pension de -mademoiselle d’Orléans, outre la mienne et celle de ma nièce. La veille -de mon départ de Zug, une méchanceté véritablement atroce me causa une -des plus grandes frayeurs que j’aie éprouvées de ma vie. Mademoiselle -d’Orléans restait tous les soirs dans le salon, au rez-de-chaussée, -jusqu’à dix heures trois quarts; elle était établie dans l’embrasure de -la fenêtre, et pendant la conversation elle travaillait à de petits -ouvrages; comme depuis sa rougeole, elle avait un peu mal aux yeux, elle -gardait toujours sur sa tête un grand chapeau qui lui cachait la -lumière. Le 26 juin, veille de mon départ, j’étais à dix heures un quart -du soir dans ma chambre, qui se trouvait précisément au-dessus du salon; -M. le duc de Chartres, suivant sa coutume, était couché, ainsi que le -seul domestique qu’il y eût dans la maison. Mademoiselle d’Orléans eut -quelque choses à me dire: elle se leva, laissa sa lumière sur la table, -ôta son chapeau, le mit sur une des pommettes du dossier de sa chaise, -et monta chez moi avec ma nièce. Je la pris sur mes genoux; à peine -étions-nous assises que nous entendîmes un bruit causé par une énorme -pierre lancée contre la fenêtre du salon: une demi-minute après, -plusieurs autres pierres furent de même lancées contre la fenêtre que je -venais de quitter, et cassèrent les vitres avec un tel fracas que M. le -duc de Chartres éveillé sauta à bas de son lit, prit un bâton (qui est -une fort bonne arme dans ses mains), et courut à la porte, en appelant -le domestique, qui se leva aussi: l’un et l’autre sortirent de la maison -en criant après les assassins, qui se sauvèrent à toutes jambes. Nous -descendîmes dans le salon, et nous vîmes que le premier coup de pierre -avait été lancé vers la place qu’occupait ordinairement mademoiselle -d’Orléans. On avait visé avec beaucoup de justesse; car le carreau était -brisé, le chapeau renversé, et la pierre, grosse comme le poing, suivant -sa direction en ligne droite, avait été fracasser un carreau de faïence -d’un poêle placé à l’extrémité du salon. J’ai conservé soigneusement ce -caillou; je le fis polir et tailler en plaque de médaillon, sur laquelle -ces deux mots sont gravés: innocence, providence. La même nuit on coupa -par petits morceaux deux harnais de chevaux appartenant à M. le duc de -Chartres. - -M. de Montesquiou nous fit recevoir au couvent de Sainte-Claire; mais il -nous recommanda de cacher avec soin qui nous étions. - -Au milieu de ces peines de tout genre, j’eus la consolation de rétablir -parfaitement la santé délabrée de mademoiselle d’Orléans. Je lui avais -caché la mort de son infortuné père; je connaissais son extrême -sensibilité, et sa tendresse pour un père dont elle était adorée; -cependant je l’habillai de deuil, en lui disant que c’était celui de la -malheureuse reine de France. Nos jours s’écoulaient tristement, mais -sans ennui. Lorsque nous apprîmes par hasard que madame la princesse de -Conti, tante de mademoiselle d’Orléans, habitait la Suisse et était à -Fribourg, j’écrivis à Fribourg pour m’en informer. Rien n’était plus -vrai. Sans l’extrême tendresse que j’avais pour mademoiselle d’Orléans, -je ne serais jamais restée un an dans un lieu où j’étais horriblement -persécutée, et qui d’ailleurs ne m’offrait nulle ressource; il m’était -absolument nécessaire, pour subsister, de me rapprocher d’une -imprimerie; je sentis que mademoiselle d’Orléans devait faire, auprès de -madame la princesse de Conti, une démarche. Docile à la voix de la -raison, elle se décida à écrire à sa tante, en lui demandant d’aller la -rejoindre, en me rendant ma liberté. Huit ou dix jours après madame la -princesse de Conti répondit à mademoiselle d’Orléans une lettre tendre -et touchante pour lui annoncer qu’elle la recevait; mais que cela ne -pourrait être que dans un mois. Ce temps se passa bien tristement. Au -moment de notre séparation la douleur de mademoiselle d’Orléans fut -inexprimable. Rien ne me retenant plus à Bremgarten je le quittai à mon -tour. - -Mon gendre, M. de Valence, était établi dans les environs d’Utrecht. -Nous avions toujours entretenu une correspondance suivie: je lui avais -écrit dans les derniers temps de mon séjour à Bremgarten; quand je sus -que j’allais me séparer de mademoiselle d’Orléans, je le conjurai de me -chercher, sous un nom supposé, une place de concierge dans un château. -J’aurais laissé ma nièce au couvent de Sainte-Claire, entre les mains de -madame l’abbesse, à laquelle j’aurais payé une demi-année de pension; -j’aurais été dans mon château, où je n’aurais rien dépensé, et dans -lequel j’aurais pu travailler en secret; j’aurais envoyé mes ouvrages en -Angleterre, à Sheridan, qui les aurait parfaitement vendus; de cette -manière, j’échappais aux persécutions, et j’aurais pu amasser beaucoup -d’argent. Une chose dans ce plan m’embarrassait, c’était ma harpe; je ne -pouvais me résoudre à m’en séparer; j’étais décidée à l’emporter, en -déguisant dans l’emballage la forme de l’étui, et j’espérais trouver -dans le château le moyen d’en jouer incognito dans quelque coin isolé. -M. de Valence rejeta cette proposition qu’il appelait une folie -romanesque; j’insistai vivement, et je donnai de si bonnes raisons qu’il -me répondit promptement qu’il avait trouvé ce que je pouvais désirer; -des maîtres instruits, spirituels, très riches, ayant une fille non -mariée, à laquelle j’aurais pu donner des soins d’institutrice, un -château antique et vaste; et, pour que rien ne manquât au bonheur de -cette trouvaille, il m’assurait que le château contenait une superbe -bibliothèque. Cette lettre m’enchanta; mais, quelques jours après, il -m’en écrivit une autre, pour se dédire formellement, en me disant qu’il -ne pouvait se résoudre à se donner le ridicule de faire de moi une -concierge; il me conjurait de venir le trouver près d’Utrecht, et que là -nous formerions des projets plus raisonnables. Je lui représentai qu’il -existait un nombre infini d’émigrées, qui me valaient, et dont les unes, -sans aucun ridicule, étaient marchandes de modes, les autres -institutrices: il fut inexorable. - -Nous arrivâmes donc à Utrecht: M. de Valence vint nous chercher, et nous -mena à Oud-Naarden, une charmante maison de campagne qu’il avait louée -sur le bord de Zuyderzée. Je me reposai là environ cinq semaines, je me -décidai à m’aller établir sous la domination danoise. J’avais encore un -peu d’argent, je n’en demandai point à M. de Valence: je convins -seulement que je laisserais ma nièce chez lui, avec une dame étrangère -qui s’y trouvait, et que je préparais l’établissement de M. de Valence à -Altona, car il avait aussi le projet de s’y fixer. Je partis -d’Oud-Naarden sans femme de chambre et sans domestique. Je ne savais où -débarquer à Altona; une marchande fort communicative me nomma l’auberge -de Plock. J’eus lieu de m’applaudir de ce choix; le maître de la maison -était la probité même, et sa fille remplie de douceur, d’esprit, de -sensibilité, ayant reçu la meilleure éducation, devint bientôt mon amie. - -Sur la fin de juillet, j’allai m’établir avec ma nièce chez M. de -Valence, à Sielk, à cinq lieues d’Hambourg, dans une jolie maison de -campagne qu’il avait louée. J’y consentis à la condition que je lui -payerais une pension. J’avais vendu au libraire Fauche trois cents -frédérics d’or _les Chevaliers du Cygne_; il y avait longtemps que je -n’avais touché autant d’argent à la fois; ce fut le prix que m’en offrit -Fauche, qui a toujours été pour moi de la plus parfaite honnêteté. -J’étais dans un tel dénûment que s’il ne m’en eût offert que cinquante -frédérics, je n’aurais pas hésité à le lui donner. - -M. de Valence cultivait lui-même son jardin: nous menions une vie douce -et solitaire; nous n’avions près de nous qu’un seul voisin (le seigneur -du lieu), et ce voisin était pour nous l’ami le plus aimable. - -Après avoir tant souffert, je me trouvais aussi heureuse que je pouvais -l’être, avec d’affreux souvenirs si récents encore. J’étais fort liée -avec madame Matthiessen et toute sa famille. Son fils, l’un des -négociants d’Hambourg les plus distingués par son mérite, sa fortune, et -la considération dont il jouissait, devint amoureux de ma nièce -Henriette de Sercey: sa mère me la demanda en mariage pour lui. Ma nièce -avait vingt et un ans, M. Matthiessen en avait quarante-quatre. Au bout -de six mois ce mariage se fit. Je déclarai, dès le même jour, malgré les -regrets de ma nièce et les offres obligeantes de M. Matthiessen, que je -ne resterais point avec eux, ni à Hambourg, ni même à Sielk. - -Huit jours après son mariage, je partis pour Berlin, où je me mis en -pension chez mademoiselle Bocquet, qui tenait une maison d’éducation la -plus fameuse de la ville. Elle me reçut à bras ouverts; elle s’était -passionnée pour moi, par mes ouvrages. Son accueil me charma, ainsi que -sa conversation; elle avait une société très aimable, composée des -personnes les plus spirituelles de Berlin. - -Le premier mois de mon séjour à Berlin fut un véritable enchantement. -Chacun s’occupa de mon amusement. Nous allâmes jusqu’à Sans-Souci, où -j’allai recueillir une quantité de souvenirs du grand Frédéric. - -M. de Volney, dans un de ses ouvrages, dit que, pour juger un homme qui -n’existe plus, avec lequel il n’aurait jamais eu le moindre rapport, il -lui suffirait d’examiner avec une attention philosophique ses meubles, -ses habits, ses bijoux, ses livres. Si l’on eût transporté M. de Volney, -ce profond penseur, dans les appartements du grand Frédéric, comme il -n’y aurait vu que des meubles et des draperies couleur de rose et -argent, que des gravures et des tableaux mythologiques et une collection -de tous les bijoux les plus fragiles, et de tous les colifichets des -boutiques françaises, comme il aurait trouvé dans la bibliothèque un -nombre infini d’ouvrages licencieux et de poésies frivoles, il aurait -certainement pensé que le défunt était un jeune sybarite dépourvu de -mérite et d’esprit: ce prétendu sybarite était un vieux guerrier, le -plus grand capitaine de son temps, le roi le plus vigilant, le plus -laborieux, et qui, au milieu de ses draperies couleur de rose, couchait -toujours avec ses bottes. - -On nous conta de ce monarque et de sa cour plusieurs traits. En voici -trois qui me paraissent assez plaisants. Lorsque le roi faisait de -petits voyages, il avait coutume d’emmener avec lui Voltaire. Dans une -de ses courses, Voltaire, seul dans une chaise de poste, suivit le roi. -Un jeune page, que Voltaire avait fait gronder avec sévérité, s’était -promis de s’en venger; en conséquence, comme il allait en avant pour -faire préparer les chevaux, il prévint tous les maîtres de poste et les -postillons que le roi avait un vieux singe qu’il aimait passionnément, -qu’il se plaisait à faire habiller à peu près comme un seigneur de la -cour, et qu’il s’en faisait suivre dans ses voyages; que cet animal ne -respectait que le roi, et qu’il était fort méchant; que s’il voulait -sortir de la voiture, on se gardât bien de le souffrir. D’après cet -avertissement, lorsqu’aux postes Voltaire voulut descendre de sa -voiture, tous les valets d’hôtellerie s’y opposèrent formellement; et, -lorsqu’il étendait la main pour ouvrir la portière, on ne manquait -jamais de donner sur cette main deux ou trois coups de canne, et -toujours en faisant de longs éclats de rire. Voltaire, ne sachant pas un -mot d’allemand, ne pouvait demander l’explication de ces étranges -procédés, sa fureur devint extrême et ne servit qu’à redoubler la gaieté -des maîtres de poste, et, d’après les rapports du petit page, tout le -monde accourait pour voir le singe du roi et pour le huer. Le voyage se -passa de la sorte; et ce qui mit le comble à la colère de Voltaire, -c’est que le roi trouva le tour si plaisant qu’il ne voulut point en -punir l’inventeur. - -On sait combien ce prince aimait la musique. Un soir, il crut entendre -une symphonie lointaine et charmante. Aussitôt il ouvre une fenêtre et -reconnaît que cette musique _pianissimo_, à deux parties, s’exécute près -de la guérite de la sentinelle en faction sous son appartement. Il -appelle cette sentinelle, l’interroge, et son étonnement redouble en -apprenant que c’est ce soldat qui produit l’illusion de cette prétendue -symphonie en jouant à la fois, et avec perfection, de deux guimbardes. -Le roi, ne concevant pas ce prodige, ordonne au soldat de monter chez -lui. Le soldat répond: «C’est impossible; je dois garder ma -consigne.--Mais je suis le roi.--Je le sais; mais je ne puis être relevé -que par mon colonel.» A ces mots le roi, du premier mouvement, se fâcha; -mais la sentinelle lui dit que s’il obéissait, il le ferait punir le -lendemain pour avoir manqué à la discipline. Alors le roi loua sa -fermeté, referma sa fenêtre, se coucha, et, le jour suivant, fit venir -ce soldat, l’entendit avec admiration, lui donna cinquante frédérics et -son congé. Ce musicien d’un genre si nouveau a fait fortune en -parcourant l’Allemagne. Quelques années après, je l’ai entendu à -Hambourg. Il allait jouer dans les maisons, il exigeait qu’on éteignît -toutes les lumières, et, lorsqu’il jouait, on croyait véritablement -entendre une belle symphonie dans le lointain. - -Un autre trait est l’anecdote sur notre fameux Duport, le premier -violoncelle de l’Europe. Appelé en Prusse par le roi, il comptait ne -passer à Berlin que cinq ou six mois. Le roi, sachant qu’il se disposait -à partir, chargea quelques-uns de ses musiciens de lui donner une espèce -de fête et de l’enivrer. Lorsqu’il fut dans cet état, on lui fit signer -un engagement par lequel, entrant dans un régiment du roi, il s’y -trouvait au nombre des tambours, de sorte qu’il n’aurait pu quitter la -Prusse sans s’exposer à la peine de mort comme déserteur. Ce fut ainsi -que ce grand artiste se fixa dans le Brandebourg. Il fut d’abord -désespéré; mais une forte pension, un excellent mariage le consolèrent. -Il habitait Sans-Souci avec sa famille lorsque j’allai visiter cette -maison royale. - -Pendant mon séjour à Berlin, ma correspondance avec mademoiselle -d’Orléans fut rompue. Lui ayant envoyé dans une lettre une petite -miniature représentant sur un fond bleu une rose blanche et une rose -rouge dans une caisse verte, madame la princesse de Conti dit que -c’étaient les trois couleurs, par conséquent un signe révolutionnaire. -Mademoiselle d’Orléans eut beau protester que c’étaient les cinq -couleurs, puisqu’il y avait du vert et des tiges brunes; madame la -princesse de Conti persista dans son idée et lui défendit de m’écrire. -Mademoiselle d’Orléans trouva le moyen d’obéir et de me donner de ses -nouvelles; elle confia son chagrin à son confesseur et le pria de -m’écrire de sa part; ce qui dura plus de dix-huit mois. Je lui envoyais -mes lettres qu’il remettait. - -A l’époque dont je parle, je reçus une lettre d’une personne qui m’était -inconnue, et qui me mandait de ne plus écrire à ce prêtre, parce qu’il -venait de mourir. Je le pleurai sincèrement, puisque je n’eus plus de -nouvelles de mademoiselle d’Orléans. - -On me remit dans ce temps une lettre qui, par un enchaînement -particulier de circonstances, traîna prodigieusement en chemin, ce qui -arrivait souvent alors. Elle montre si bien toute la bonté de l’âme de -mademoiselle d’Orléans, que je la place ici. Elle est sur la mort de son -malheureux père, que je lui avais cachée et qu’elle n’apprit que peu de -jours après notre séparation. - -Voici comment elle s’exprime: - - «Fribourg, 10 octobre 1794. - - «Oh!... amie chérie, à quel comble de malheurs le ciel m’a réduite! - Hélas! je les connais tous! Ah!... quelles douleurs... et quelles - souffrances... mon trop malheureux cœur n’éprouve-t-il pas? que cette - vie est cruelle!... Mais la religion et mon cœur, amie bien-aimée, - m’ordonnent de la supporter pour ceux que j’aime; elle est à eux, et - non à moi, et je la soigne comme un dépôt qu’ils m’ont confié. Hélas! - il n’y a plus que ces chers objets que j’aime si tendrement, qui - puissent m’y attacher. Oh! mon amie, pensez-vous que ceux qui sont - tout à fait malheureux, et qui ne se tuent pas, soient sans religion? - Non, je ne le puis croire: sans ce motif tout-puissant, qui pourrait - ne pas se débarrasser d’une existence devenue douloureuse dans tous - les moments?... Mais, grâce aux principes que vous m’avez donnés, ne - soyez pas inquiète, amie bien chère, Dieu soutient votre infortunée - Adèle et lui donne un courage et une force véritablement surnaturels. - Ma tante me témoigne une tendresse et une sensibilité dont je suis - bien touchée, et m’adoucit, par son excessive bonté, autant qu’il est - possible, mon affreuse et cruelle situation. Adieu, amie tendre et - chérie, je vous embrasse avec toute la tendresse de mon malheureux - cœur. Je ne puis vous écrire une plus longue lettre aujourd’hui, ce - sera pour la première fois. Donnez-moi souvent de vos chères - nouvelles; hélas! j’en ai tous les jours plus besoin. - - «ADÈLE D’ORLÉANS.» - -Je dois dire que j’ai omis, sans le vouloir, un fait intéressant: c’est -qu’étant à Sielk, j’appris que mes deux derniers élèves étaient encore -détenus à Marseille. - -Je reçus enfin mon rappel en France; ma joie fut fort troublée par le -chagrin de quitter mes amis, qui étaient réellement au désespoir, et ce -pays hospitalier dont le roi était si vertueux, et le gouvernement si -doux et si équitable. Dans le second volume des _Souvenirs de Félicie_, -je fais de la Prusse et de son roi le même éloge. Je fis paraître ce -volume à l’époque où l’empereur Napoléon triomphant était à Berlin qu’il -venait de conquérir. - -Je trouvai à Bruxelles ma fille, madame de Valence. Après neuf ans -d’absence, ma joie de la revoir fut inexprimable; car les dangers -qu’elle avait courus, les cruelles inquiétudes qu’elle m’avait causées, -avaient quadruplé pour moi la longueur des douloureuses années de -l’absence. - -Je retournai à Paris avec ma fille; je n’essayerai point de peindre les -émotions que j’éprouvai en passant la frontière, en entrant en France, -en entendant le peuple parler français, en approchant de Paris, en -apercevant les tours de Notre-Dame et en passant les barrières. - -Tout me paraissait nouveau; j’étais comme une étrangère que la curiosité -force à chaque pas de s’arrêter. J’avais peine à me reconnaître dans les -rues, dont presque tous les noms étaient changés; je trouvais des -philosophes substitués aux saints; j’avais été préparée à cette -métamorphose en lisant l’_Almanach national_, où j’avais vu les saints -remplacés par les sans-culottides et par des oignons, des choux, du -fumier, des ânes, des cochons, des lièvres, etc., etc. - -Je retrouvai à peine effacées les inscriptions qu’on avait écrites sur -les façades des anciens édifices: maison ci-devant Bourbon, maison -ci-devant Conti, propriété nationale, etc. Je lisais encore sur quelques -murs cette phrase républicaine: La liberté, la fraternité ou la mort. Je -voyais passer des fiacres que je reconnaissais pour les voitures -confisquées de mes amis; je m’arrêtais sur les quais, devant de petites -boutiques, dont les livres reliés portaient les armes d’une quantité de -personnes de ma connaissance, et dans d’autres boutiques, j’apercevais -leurs portraits étalés en vente publique. J’entrai un jour chez un petit -brocanteur qui en avait au moins une vingtaine; je les reconnus tous, et -mes yeux se remplirent de larmes en pensant que les trois quarts de ces -infortunés que ces peintures représentaient avaient été guillotinés et -que les autres, dépouillés de tout et proscrits, erraient peut-être -encore dans les pays étrangers!... - -En sortant de cette boutique, j’allai me promener sur le boulevard: un -marchand, portant de charmants petits paniers d’osier, passa près de -moi; je l’arrêtai pour en choisir une demi-douzaine; mais je n’avais pas -d’argent. J’entrai dans le comptoir d’un marchand de vin auquel je -demandai de l’encre et un peu de papier; j’écrivis rapidement mon -adresse que je lus tout haut au marchand de paniers. Alors le cabaretier -s’écria: «Eh ben! vous êtes cheux vous!--Comment?--Pardi oui; vous êtes -dans ci-devant hôtel de Genlis!...» En effet, c’était la maison qu’avait -occupée, pendant quinze ans, mon beau-frère, le marquis de Genlis. Il me -fut impossible de le reconnaître; tout le rez-de-chaussée était divisé -en plusieurs boutiques, et la façade des autres logements tout à fait -méconnaissable. Je me hâtai de m’éloigner de ce lieu si triste pour moi. - -Je vis beaucoup de parvenus qui, nés dans la classe de simples ouvriers, -avaient fait les plus brillantes fortunes. - -Je revis avec plaisir le fils d’un de mes anciens gardes-chasse, devenu -capitaine, qui avait servi dans nos armées avec la plus grande -distinction; sa belle tournure et son bon air me rappelèrent ce mot de -La Rochefoucauld: «L’air bourgeois se perd rarement à la cour, il se -perd toujours à l’armée.» - -Je vis des femmes qui haïssaient naturellement toute conversation -intéressante et spirituelle, parce qu’elles n’y pouvaient prendre part; -du commérage ou de la médisance formaient tout leur entretien; elles -avaient refroidi tous les amis de leurs maris par leur insipidité, leur -sécheresse et leur susceptibilité, défauts de toutes les femmes qui -manquent d’esprit et d’éducation. La plupart de ces personnes, -ridiculement vaines, comptaient les visites et marchandaient une -révérence, toujours inquiètes de la manière dont on les traitait, sans -savoir positivement comment on doit être traitée. Je ne retrouvai plus -de bureaux d’esprit. On appelait ainsi jadis, en dérision, les maisons -dont la société était principalement composée de gens de lettres, de -savants et d’artistes célèbres, et dont les conversations n’avaient pour -objet que les sciences, la littérature et les beaux-arts: voilà ce que -les ignorants et les sots tâchèrent toujours de tourner en ridicule. - -J’eus bien d’autres sujets de mécontentement: je trouvais tout changé, -tout jusqu’au langage. - -On parle mal en disant, la capitale, pour dire Paris; du champagne, du -bordeaux, au lieu de vin de Champagne; ou les Français, au lieu de la -Comédie-Française. Lorsqu’on dit: un louis d’or, on parle mal: de même -pour son équipage, au lieu de sa voiture; il roule carrosse; une bonne -trotte, pour une bonne course; son dû, pour son salaire. - -Je ne fus pas moins surprise en entendant dire votre demoiselle, pour -mademoiselle votre fille; Madame, tout court, en parlant à un mari de sa -femme; en usez-vous? (du tabac), pour en prenez-vous? j’y vais de suite, -pour j’y vais tout de suite; il a des écus, pour il est riche. Il lui -fait la cour, c’est-à-dire il en est amoureux, ce qu’on exprimait jadis -plus délicatement en disant: il est occupé d’elle. - -Les étrangers disent souvent qu’ils ont bu du café, du thé, c’est mal -parler: boire ne se dit que des liqueurs faites pour désaltérer: l’eau, -le vin, la bière, le cidre, etc., et on dit: prendre du café, du thé, du -chocolat. - -Ce qui me choqua surtout, c’était d’entendre des femmes appeler leur -cabinet un boudoir, car ce mot bizarre n’était pas employé jadis par les -grandes dames. Je trouvais encore que, lorsqu’on faisait les honneurs -d’une maison, il ne fallait pas offrir d’une manière vague, comme le -faisaient beaucoup de personnes qui avaient l’air de ne pas savoir les -noms de ce qu’elles proposaient, disant seulement: voulez-vous du -poisson, ou de la volaille? On appelait les marchandes de modes des -modistes, et un livre de souvenir un album; en parlant de l’habillement -de quelqu’un, sa mise, une mise décente, etc. Voici encore des phrases -du langage révolutionnaire, qui ne me déplurent pas moins: aborder la -question; en dernière analyse; traverser la vie. - -Dans l’ancienne société, éteinte ou dispersée, on entendait partout des -exclamations qui exprimaient l’étonnement, la désolation, l’horreur ou -l’enchantement et l’enthousiasme: tout était inconcevable, inouï, -monstrueux, horrible, ou charmant et céleste. Lorsqu’on rencontrait -quelqu’un auquel on avait fait fermer sa porte, on ne manquait jamais de -lui protester qu’on était désespéré de ne s’être pas trouvé chez soi. -Aujourd’hui, ces exagérations sont fort affaiblies; les femmes surtout -sont beaucoup plus froides, moins affectueuses, moins accueillantes. - -On ne soupait plus, parce que les usages n’étaient pas moins changés que -la langue; les spectacles ne finissaient qu’à onze heures du soir. - -Le souper jadis terminait la journée; on ne craignait plus le mouvement -et l’interruption des visites; au lieu de compter les heures, on les -oubliait, et l’on causait avec une parfaite liberté d’esprit, et par -conséquent avec agrément. - -Autrefois, les soupers de Paris étaient renommés pour leur gaieté. - -Le grand seigneur qui invitait à un souper la femme d’un fermier général -et celle d’un duc et pair les traitait avec les mêmes égards, le même -respect. Lorsqu’on allait se mettre à table, le maître de la maison ne -s’élançait point vers la personne la plus considérable pour l’entraîner -au fond de la chambre, la faire passer en triomphe devant toutes les -autres femmes, et la placer avec pompe à table à côté de lui. Les femmes -d’abord sortaient toutes du salon; celles qui étaient le plus près de la -porte passaient les premières; elles se faisaient entre elles quelques -petits compliments, mais très courts, et qui ne retardaient nullement la -marche. Tout le monde arrivé dans la salle à manger, on se plaçait à -table à son gré, et le maître et la maîtresse de la maison trouvaient -facilement le moyen d’engager les quatre femmes les plus distinguées de -l’assemblée à se mettre à côté d’eux. Voilà des mœurs sociales et des -manières véritablement polies, parce qu’elles obligent celles que l’on -veut particulièrement honorer, et qu’elles ne blessent personne; nous -avons changé tout cela. - -Autrefois les femmes, après le dîner ou le souper, se levaient et -sortaient de table pour se rincer la bouche; même les princes du sang ne -se permettaient pas, pour faire la même chose, de rester dans la salle à -manger; ils passaient dans une antichambre. Aujourd’hui, cette espèce de -toilette se fait à table dans beaucoup de maisons. On voit des Français, -assis à côté des femmes, se laver les mains et cracher dans un vase... -C’est un spectacle bien étonnant pour leurs grands-pères et leurs -grand’mères. - -Dans la bonne compagnie, jadis, les femmes étaient traitées par les -hommes avec presque tous les usages respectueux prescrits pour les -princesses du sang: ils ne leur parlaient en général qu’à la tierce -personne; ils ne se tutoyaient jamais entre eux devant elles; et même, -quelque liés qu’ils fussent avec leurs maris, leurs frères, etc., ils -n’auraient jamais, en leur présence, désigné ces personnes par leurs -noms tout court. Lorsqu’on leur adressait la parole, c’était toujours -avec un son de voix moins élevé que celui qu’on avait avec des hommes. -Cette nuance de respect avait une grâce qui ne peut se décrire. Toutes -ces choses n’étaient plus d’usage à mon retour; chaque homme pouvait -dire: - - De soins plus importants mon âme est agitée. - -De leur côté, les femmes n’étant plus traitées avec respect, avaient -perdu la retenue qui doit les caractériser. - -Une chose qui me déplut particulièrement fut la suppression des -couvre-pieds de chaises-longues. Je vis les dames les plus qualifiées et -les plus à la mode de cette époque recevoir parées et couchées sur un -canapé, et sans couvre-pieds. Il en résultait que le plus léger -mouvement découvrait souvent leurs pieds et une partie de leurs jambes. -Le manque de décence qui ôte toujours du charme, donnait à leur maintien -et à leur tournure une véritable disgrâce. - -Mes visites me firent connaître le mauvais goût de ceux qui remeublèrent -les hôtels et les palais abandonnés et dévastés. On plissait sur les -murs les étoffes, au lieu de les étendre; cela était beaucoup plus -magnifique. On savait que la symétrie était bannie des jardins; on en -avait conclu que l’on devait aussi l’exclure des appartements, et l’on -posait toutes les draperies au hasard. Ce désordre affecté donnait à -tous les salons l’aspect le plus ridicule. Pour montrer que les -nouvelles idées n’excluaient ni la grâce, ni la galanterie, les hommes -et les femmes rattachaient les rideaux de leurs lits avec les attributs -de l’amour, et transformaient en autels leurs tables de nuit. - -Après avoir passé quelque temps à Paris, je fis une infinité de courses -à la campagne et dans les châteaux; j’avoue qu’en général on trouvait -beaucoup plus de popularité et de libéralité dans nos anciens châteaux. -Je ne trouvai plus ces chapelles qui étaient jadis d’un si bon exemple -pour les paysans. Je ne vis aller à l’église paroissiale que les dames; -les hommes n’y mettaient presque pas le pied; et les paysans, pour les -imiter, n’y allaient jamais. Je fus aussi scandalisée des fêtes qu’on -leur donnait: le maître du château leur ouvrait ses jardins, avec la -permission d’y inviter des cabaretiers, des traiteurs, auxquels ils -achetaient les vins et les repas que nous leur donnions jadis avec tant -de générosité, mais qui, distribués avec sagesse, prévenaient l’ivresse, -les querelles, les scènes scandaleuses et souvent sanglantes qui en -résultaient. Une chose encore qui me parut ridicule fut la morgue des -dames de châteaux, qui, dans ces réjouissances, ne voulaient point -danser avec les paysans. Je me rappelai qu’autrefois, à ces bals -champêtres, nous ne voulions danser qu’avec eux, et que nous défendions -aux hommes de notre société de nous inviter, en leur prescrivant de ne -danser qu’avec des paysannes. Tout ceci n’est assurément point sans -exception; j’ai vu dès lors, dans les campagnes et dans les châteaux, -exercer dans toute son étendue la charité de tout genre que j’admirais -jadis. - -Madame de Montesson, ma tante, ne m’avait pas donné signe de vie dans -les pays étrangers, quoique je fusse partie en fort bonne intelligence -avec elle. Je la trouvai dans la plus grande faveur par sa liaison avec -madame Bonaparte, femme du premier consul, qui lui avait fait rendre -toute sa fortune. Cependant, j’allai la voir le surlendemain de mon -arrivée; je trouvai du monde chez elle; elle me reçut avec une -sécheresse qui alla jusqu’à l’impertinence; elle parla beaucoup de -madame Bonaparte et des déjeuners qu’elle lui donnait. Ma visite fut -courte et silencieuse; M. de Valence me reconduisit. Je lui dis, en m’en -allant, que j’étais beaucoup trop vieille pour me laisser traiter ainsi, -et que je ne reviendrais plus; il excusa madame de Montesson, il me dit -qu’elle serait mieux une autre fois; qu’elle avait pris de l’humeur en -voyant que je n’étais pas du tout vieillie; que c’était un petit tort de -femme qu’il fallait pardonner. - -J’étais établie dans la rue d’Enfer. Maradan vint me trouver, pour me -prier de m’intéresser en faveur d’un jeune homme nommé M. Fiévée, auteur -de deux romans intitulés, l’un _Frédéric_, et l’autre _la Dot de -Suzette_, et qui était en prison pour ses opinions politiques; je -m’occupai avec ardeur du soin de lui faire rendre sa liberté, et j’eus -le bonheur d’y réussir. - -Je ne restai que neuf mois dans la rue d’Enfer. Trouvant la vie de Paris -trop chère, j’allai m’établir à Versailles, où je louai une petite -maison dans l’avenue de Paris. - -Je fus assez malade à Versailles, et cependant je travaillai toujours: -ma situation m’y forçait, et comme je n’en convenais qu’avec ma -personne, on me faisait des remontrances sur ma déraison; je fus très -sérieusement malade pendant deux mois; décidée à retourner à Paris, je -sollicitai du gouvernement un logement; on m’en donna un à l’Arsenal; il -était très beau et contigu à la bibliothèque; le ministre Chaptal donna -l’ordre de me prêter tous les livres que je demanderais, ce qui fut -exécuté. - -Pendant les deux premières années de mon séjour à l’Arsenal, je -continuai de travailler à la _Bibliothèque des Romans_; ensuite, voulant -finir sans distraction le roman de _la Duchesse de La Vallière_, que -j’avais commencé, je cessai de travailler à la _Bibliothèque des -Romans_, qui perdit alors ses souscripteurs. Un peu avant la publication -de _Madame de La Vallière_, M. Fiévée, qui était en correspondance avec -le premier consul, sachant que je n’avais fait aucune démarche auprès du -chef du gouvernement, dit qu’il était décidé à lui écrire que je n’avais -rien retrouvé en France et que je vivais absolument de mon travail; je -remerciai M. Fiévée, en le conjurant de ne point faire une telle -démarche. M. Fiévée persista généreusement, et le fruit de sa lettre fut -que le premier consul m’envoya M. de Rémusat, préfet du palais, pour me -dire que le premier consul venait d’apprendre ma situation; que, s’il -l’avait sue, je n’y serais jamais restée, et qu’il me faisait demander -ce qui pouvait me rendre heureuse; je répondis que je vivais fort bien -de mon travail, et que je ne demanderais jamais rien. - -Quelque temps après M. de Lavalette m’écrivit que le premier consul, -devenu empereur, désirait que je lui écrivisse tous les quinze jours, -sur la politique, les finances, la littérature, la morale, sur tout ce -qui me passerait dans la tête. Je ne lui ai jamais écrit tous les quinze -jours, ni sur la politique, ni sur les finances; je ne lui ai jamais -demandé une seule grâce pour moi; je lui en ai demandé beaucoup pour -d’autres; il me les a presque toutes accordées sans m’écrire une seule -ligne. J’ai su par M. de Talleyrand et par quelques autres personnes -qu’il aimait beaucoup mes lettres, parce qu’il y trouvait de la raison, -du naturel, et quelquefois de la gaieté. - -Je n’ai pas gardé de copie de ma correspondance avec l’empereur, mais -j’ai conservé quelques notes morales et religieuses qui en faisaient -partie. - -J’écrivis dans ce temps les _Mémoires de Dangeau_. Je fis cette lecture -immense sur un manuscrit in-quarto en quarante et tant de volumes, copié -d’après l’original in-folio, qui est dans la maison de Luynes. - -Cet abrégé est certainement l’ouvrage qui fait le mieux connaître la -grandeur et la bonté de Louis XIV, et les mœurs du beau siècle où il a -vécu; mais il fallait la patience dont je suis capable pour entreprendre -la lecture de ce prodigieux ouvrage; il fallait avoir lu tous les -mémoires connus du temps pour en faire un bon extrait, afin de ne pas -tomber dans des répétitions fastidieuses; il fallait encore, pour y -joindre des notes utiles, avoir vécu à la cour et dans le grand monde, -et connaître toutes les traditions de ce règne et celui de la régence. -Je crois avoir rendu un important service à la littérature par ce -prodigieux travail, qui, comme on le verra par la suite, a été double -pour moi. J’ai mis neuf mois pour lire cet ouvrage, que je lisais -constamment tous les soirs depuis onze heures jusqu’à trois ou quatre -heures du matin. Ce travail fini, la permission de l’imprimer, sur -laquelle j’avais dû compter, me fut positivement refusée. Je donnai mon -manuscrit à l’empereur, en l’assurant que je ne gardais aucune espèce de -copie, ce qui était parfaitement vrai. - -Quelques jours après je reçus de M. de Lavalette une lettre ainsi -conçue: - - «Sa Majesté m’ordonne, madame, de vous prévenir qu’elle accepte - l’offre que vous lui faites des mémoires manuscrits du marquis de - Dangeau; elle désire que je les lui envoie à Boulogne. Je vous prie, - madame, de vouloir bien me les adresser promptement. - - «J’ai reçu aussi l’ordre de vous annoncer que Sa Majesté vous accorde - une pension de six mille francs sur sa cassette. - - «Je me trouve heureux, madame, d’être, dans cette circonstance, - l’organe des volontés de l’empereur, etc. - - «LAVALETTE.» - -En voyant que je ne pouvais faire imprimer les _Mémoires de Dangeau_, je -saisis un moyen de prouver ma reconnaissance à l’empereur, en les lui -offrant. Ainsi je fis ce don avec plaisir, puisqu’il m’acquittait de la -pension que j’allais recevoir. L’empereur fit le plus grand cas de ces -Mémoires; je sus par M. de Talleyrand qu’il les lisait avec un extrême -plaisir. - -Depuis quatre ou cinq ans, je voyais beaucoup plus de monde que je ne -voulais. Parmi les étrangers, il y en eut un pour lequel je pris une -amitié particulière; ce fut un Polonais, M. le comte de Kosakoski. -Persuadé que Napoléon rétablirait la dignité de son pays, il s’était -attaché à lui par cette seule idée. Après la prise de Paris, il le -suivit à Fontainebleau; il ne le quitta qu’au moment où il monta en -voiture pour aller à l’île d’Elbe. Tous ses biens avaient été -confisqués. Il vit à Paris l’empereur de Russie, qui lui demanda s’il -était vrai qu’il eût suivi Napoléon à Fontainebleau: «Oui, Sire, -répondit M. de Kosakoski, et s’il m’eût demandé de le suivre, je -l’aurais suivi sans hésiter.» L’empereur Alexandre loua cette réponse, -et demanda à M. de Kosakoski ce qu’il désirait de lui. «Sire, répondit -M. de Kosakoski, la restitution de mes biens en Pologne.--Ils vous -seront rendus», reprit l’empereur. Et en effet l’empereur donna -sur-le-champ des ordres, et tous les biens furent restitués. - -Une autre étrangère bien charmante, et qui a été pour moi remplie de -bonté, est madame la duchesse de Courlande. L’impératrice Joséphine -avait une énorme quantité de lettres de Bonaparte, écrites de sa main, -adressées durant ses campagnes d’Italie, et pendant son séjour à Turin; -Joséphine avait oublié la cassette qui les renfermait; un valet de -chambre infidèle les recueillit et imagina de les offrir à madame de -Courlande. Elle me confia ces lettres pour en prendre copie. Je les lus -avec avidité et je les trouvai toutes différentes de ce que j’aurais -imaginé. - -Voici un mot charmant que je trouvai dans une de ces lettres: Bonaparte -reprochait à Joséphine la faiblesse et la frivolité de son caractère, et -il ajoutait: «La nature t’a fait une âme de dentelle; elle m’en a donné -une d’acier.» Dans une autre lettre il montrait beaucoup de jalousie sur -la société de Joséphine et surtout sur la quantité de jeunes muscadins -qu’elle recevait journellement, et il lui ordonnait avec sévérité de les -expulser tous. On voyait dans les lettres suivantes que Joséphine -obéissait, mais qu’ensuite elle se plaignait continuellement de sa santé -et de maux de nerfs; alors Bonaparte imagina que l’ennui causait ce -dérangement de santé et il lui manda qu’il aimait mieux être jaloux et -souffrir que de la savoir malade et qu’il lui permettait de rappeler -tous les muscadins. - -Elles étaient d’une écriture fort difficile à lire, mais cependant j’en -vins parfaitement à bout; ces lettres étaient spirituelles et -touchantes. On n’y voyait point d’ambition et elles exprimaient une -extrême sensibilité; elles prouvaient que Bonaparte avait eu pour sa -femme la passion la plus vive et la plus tendre. - -M. Fiévée était rentré en grâce. Napoléon lui donna une place d’auditeur -qui le fit entrer au conseil. M. Fiévée me dit dans ce temps qu’il était -étonné de l’esprit, de la finesse et de la bonhomie que l’empereur -montrait au conseil; on pouvait l’y contredire et même l’interrompre -quand il parlait, sans qu’il eût l’air de le trouver mauvais; c’est un -fait qui rend plus coupables ceux qui l’entouraient d’habitude et qui -n’osaient presque jamais lui dire la vérité. - -Dès les premiers temps de mon retour en France, M. de Cabre me fit faire -connaissance avec madame Cabarus, jadis madame Tallien, et depuis madame -de Caraman. Je la trouvai ce qu’elle est, belle, obligeante et aimable; -je trouvais aussi dans cette même personne celle qui a véritablement -affranchi la France des fureurs de Robespierre; quelqu’un -contait que l’on avait donné à madame Bonaparte le surnom de -Notre-Dame-des-Victoires; M. de Valence dit qu’il fallait donner à -madame Tallien celui de Notre-Dame-de-Bon-Secours. - -Le prince Jérôme, depuis roi de Westphalie, vint plusieurs fois me voir; -je lui trouvai les manières les plus agréables, une grande politesse, et -une très aimable conversation. - -Je venais de finir un ouvrage commencé depuis longtemps, auquel j’avais -mis tout le soin que pouvait faire valoir ce petit talent. C’était -toutes les fleurs de la mythologie, peintes à la gouache, et de grandeur -naturelle; deux ou trois lignes tracées au bas de chaque plante en -expliquaient la métamorphose. Souvent plusieurs plantes se trouvaient -dans le même tableau peint sur papier vélin, entouré d’un encadrement -qu’on appelle passe-partout. Le tout formait soixante-douze tableaux. -Quelque temps après, ayant besoin d’argent, j’eus envie de les vendre. -J’étais bien sûre qu’en les proposant au roi de Westphalie il les aurait -achetés magnifiquement; je trouvai le moyen de lui faire parler de cette -collection comme étant faite par un artiste inconnu. Il eut envie de la -voir; l’idée et l’exécution lui plurent, et il en offrit six mille -francs, ce qui fut accepté. Le roi de Westphalie, en apprenant qu’il -avait acheté mon ouvrage, me fit d’obligeants reproches à ce sujet. Je -répondis de manière à le convaincre que la délicatesse qui m’avait fait -cacher mon nom ne me permettrait jamais de rien changer au marché -conclu. - -Plusieurs années après, la reine de Westphalie, qui était à Meudon, me -fit inviter à y aller; j’y ai été plusieurs fois, et je me félicite -d’avoir pu connaître cette princesse, charmante à tous égards, et dont -la conduite comme épouse a été depuis si exemplaire et si parfaite. - -Je m’étais tracé des occupations qui furent toujours très réglées et -très suivies. J’avais lu et relu tous les bons ouvrages, tous nos -chefs-d’œuvre, je me jetai dans les livres curieux. Je fis alors une -lecture nouvelle bien intéressante; ce fut l’ouvrage de M. de Bonald -intitulé _la Législation primitive_, ouvrage plein de talent, -d’excellents principes et de génie. - -Quand le livre de M. Bonald parut, Napoléon était sur le trône depuis -quelques années, et il avait eu la gloire de rétablir la religion et -d’abattre la fausse philosophie. Les disciples de Voltaire et des autres -n’osaient plus montrer leurs principes. La philosophie moderne était -universellement décriée et méprisée. - -On aurait dû croire que la restauration aurait achevé d’anéantir la -fausse philosophie, et le contraire est arrivé. C’est un fait qui donne -lieu à des réflexions bien affligeantes. - -_Le Génie du Christianisme_, de M. de Chateaubriand, parut deux ou trois -ans avant _la Législation primitive_; cet ouvrage fit une grande -sensation, et il le méritait; on y trouve d’admirables morceaux, entre -autres le bel épisode d’Atala; et cet ouvrage a fait beaucoup de bien à -la religion, et par conséquent à la monarchie; car la royauté légitime, -ainsi que la morale, n’a de base véritablement solide que la religion. -Celui des ouvrages de M. de Chateaubriand que j’admire le plus, c’est -son _Itinéraire de Jérusalem_; il y a dans ce voyage des descriptions -délicieuses, et d’un bout à l’autre un sentiment religieux toujours -vrai, toujours touchant. - -Je ne connaissais point M. de Chateaubriand, lorsqu’il m’envoya, quand -il parut, _le Génie du Christianisme_, en m’écrivant le billet le plus -obligeant. _Le Génie du Christianisme_ fut, à son apparition, le sujet -des louanges les mieux fondées et du dénigrement le plus injuste. Je -défendis M. de Chateaubriand avec toute la vivacité dont je suis -capable; il avait contre lui les gens sans religion et les littérateurs -envieux, qui formaient une multitude d’ennemis. Je savais avec -certitude, par M. de Cabre, que M. de Chateaubriand était tout le -contraire pour moi, ce qui ne m’a pas empêchée d’écrire dans ce sens à -l’empereur, dans le temps où il fut si irrité contre lui par M. de -Lavalette, chargé de ma correspondance avec l’empereur. - -Puisque je parle de la littérature, je dois consacrer un article à -madame de Staël. Je ne l’ai critiquée dans mes ouvrages, que parce -qu’elle a attaqué ouvertement dans les siens la morale et la religion. -Madame de Staël eut le malheur d’être élevée dans l’admiration du -phébus, de l’emphase, et du galimatias. Le premier ouvrage qui ait -commencé la réputation de madame de Staël fut celui intitulé: _De -l’influence des passions sur les nations et sur les individus._ Le but -est de prouver l’utilité des passions; c’était la doctrine des -encyclopédistes, qui entourèrent l’enfance et la jeunesse de madame de -Staël. - -Le premier roman de madame de Staël, _Delphine_, n’eut aucune espèce de -succès. Celui de _Corinne_, ainsi que tous les ouvrages de madame de -Staël, n’eut pas davantage le succès du débit; car, malgré tous les -efforts de ses amis, elle n’a jamais pu avoir le succès d’une seule -édition enlevée en quelques jours par le public. Son second roman, -_Corinne_, avec tous les défauts de style que l’auteur a toujours -conservés, passe pour être son meilleur ouvrage: il manque d’invention, -de vraisemblance et d’intérêt. L’héroïne, amante passionnée, n’aime ni -son pays, ni sa famille; elle brave toutes les bienséances et tous les -usages reçus; elle se livre avec fureur à une passion forcenée, et -j’avoue qu’il me paraîtra toujours inexcusable de créer des héroïnes -pour les peindre aussi extravagantes, et de nous les proposer comme -modèles dignes de toute notre admiration. - -Madame de Staël sera toujours comptée au rang des femmes célèbres; mais -ses productions ne seront pas rangées parmi les ouvrages classiques, -quoiqu’on y trouve souvent un esprit supérieur. Souvent, en pensant à -elle, j’ai regretté sincèrement qu’elle n’eût pas été ma fille ou mon -élève; je lui aurais donné de bons principes littéraires, des idées -justes et du naturel; et, avec une telle éducation, l’esprit qu’elle -avait et une âme généreuse, elle eût été une personne accomplie et la -femme auteur la plus justement célèbre de notre temps. - -Pendant mon séjour à l’Arsenal, je passai un été à Sillery. Je ne revis -pas sans une profonde émotion ce lieu où j’avais passé les plus -heureuses années de ma première jeunesse. Je le trouvai bien -déplorablement changé; les superbes bois du Mesnil étaient coupés, ainsi -que les beaux arbres de la cour; une aile du château contenant la belle -galerie et la chapelle était abattue; les îles délicieuses et leurs -charmantes fabriques, si obligeantes pour moi, faites par M. de Genlis, -étaient détruites, et n’offraient que de tristes marécages; le reste du -château était démeublé; les beaux parquets du rez-de-chaussée, qui -avaient été refaits avec magnificence, en bois précieux, par madame la -maréchale d’Estrées, avaient été arrachés par la rage révolutionnaire, -parce qu’on y avait vu représentées des armoiries avec le bâton de -maréchal de France. Je n’y retrouvai avec plaisir que la chambre où -Henri IV avait couché trois nuits; tous les vieux meubles y étaient -encore; le damas cramoisi qui les formait était si usé qu’il n’avait pu -tenter la cupidité des révolutionnaires. Enfin je ne pouvais que -m’attrister dans cette habitation, jadis si brillante et si belle, qu’un -Anglais célèbre (M. Young), dans son voyage de France fait avant la -révolution, dit qu’il n’a rien vu en France qui lui ait plu autant que -Sillery. Je fis faire, dans l’église de la paroisse, un service funèbre -pour mon mari, aussi magnifique qu’il est possible de le faire dans un -village. Il fut annoncé au prône et pas un seul paysan ne manqua de s’y -rendre. L’église fut tellement remplie, qu’une partie des paysans ne put -y entrer et resta sous le porche et autour de l’église, et sans -exception ils donnèrent à la quête, et perdirent une demi-journée de -travail: il n’y a point de discours académique qui puisse valoir un tel -éloge! - -Cependant à l’Arsenal, l’eau s’étant infiltrée dans les vieux murs de -mon appartement, il arriva plusieurs accidents; plusieurs parties du mur -se détachèrent. Je demandai qu’on y fît les réparations nécessaires; on -me répondit que la Bibliothèque n’avait pas les fonds nécessaires: il -fallut bien se résoudre à quitter l’Arsenal. Comme le gouvernement -s’était engagé à me loger toute ma vie, et qu’il n’y avait pas de -logement vacant à sa disposition qui pût me convenir, j’étais autorisée -à demander une indemnité; je ne la demandai que de huit mille francs. -J’obtins sur-le-champ ces huit mille francs, et mon logement devenant -tous les jours plus menaçant et plus périlleux, j’en sortis à la hâte. -Je fus obligée de prendre, faute d’autre, un appartement très incommode, -rue des Lions: il était assez grand, au premier, mais gothique, -ridiculement distribué et fort malsain par l’humidité. - -Je vis beaucoup, dans cet hiver, M. le comte Amédée de Rochefort, parent -de M. de Genlis, et que je n’avais pas vu depuis sa première jeunesse, -où, étant à Belle-Chasse, je le fis entrer capitaine dans le régiment de -M. le duc de Chartres; il était devenu, depuis ce temps, aussi distingué -par la perfection de sa conduite, que par la rare instruction qu’il -avait acquise; il avait passé tout le temps de la Terreur en France, -mais dans un vieux château, dont il ne sortit pas une seule fois; on l’y -oublia, malgré sa naissance: il n’éprouva aucune espèce de persécution, -et ce temps ne fut pas perdu pour lui; il était enfermé avec un savant -ecclésiastique. Le jeune Rochefort, qui avait beaucoup d’esprit, et qui -avait fait d’excellentes études, savait très bien le latin, mais n’avait -aucune connaissance du grec; il conjura son compagnon d’infortune et de -solitude de lui enseigner cette langue, et l’ardeur de son application -lui fit faire les progrès les plus surprenants et les plus rapides; il -avait heureusement des livres, et se perfectionna dans l’italien et -l’anglais; il acquit, dans cette profonde retraite, plus d’instruction -en dix-huit mois, que dans le cours ordinaire de la vie on n’en acquiert -communément en cinq ou six années d’études. Ainsi, tandis que la -révolution ruinait sa fortune, il s’enrichissait d’une autre manière, et -il acquérait les biens que le sort ne peut ravir: exemple de sagesse et -de courage bien digne d’être cité dans un jeune homme qui n’avait alors -que dix-sept ans. Le comte de Rochefort, son père, avait été mon ami: je -l’avais beaucoup vu à Sillery dans ma jeunesse; c’est le seul homme sans -exception, à ma connaissance, qui ait entretenu un long commerce de -lettres avec Voltaire, sans devenir impie; il avait des sentiments -religieux que rien n’altéra jamais: il fallait, pour cela, un grand -caractère; il a transmis ses excellents principes à son fils, qui s’est -toujours fait gloire de les suivre. - -J’ai toujours, depuis mon enfance, tendrement aimé M. de Sercey, plus -jeune que moi de cinq ans; je l’ai toute ma vie regardé comme un second -père. - -Je vis aussi beaucoup plus souvent dans cet hiver M. de Sabran; il est -impossible de réunir plus de qualités aimables aux qualités les plus -solides; il y a dans son esprit un tour original qui lui donne, dans la -conversation, des saillies heureuses que sa distraction habituelle rend -plus piquantes et plus inattendues. Sa douceur dans la société n’a rien -de fade, et elle sert à augmenter l’agrément des mots ingénieux que l’on -peut citer de lui. Un jour que je lui disais qu’il était le seul homme -véritablement distrait que je connusse, il me répondit: «Qu’en -savez-vous?» Ce mot si obligeant rappelle, par sa précision, la finesse -de celui du maréchal de Luxembourg, qui, sachant que le prince d’Orange -l’appelait le petit bossu, dit: «Bossu! qu’en sait-il?» - -Les années qui s’écoulent produisent peu de plaisirs réels, et beaucoup -de pertes douloureuses! Depuis l’année dont je viens de parler, j’ai vu -mourir quatre personnes plus jeunes que moi et que je regretterai -toujours: madame du Brosseron, M. de Treneuil, M. de Charbonnières et M. -de Choiseul!... Ce dernier avait constamment donné à la famille royale -les preuves de l’attachement le plus noble, le plus vrai et le plus -désintéressé. Tout le monde connaît le mérite rare de M. de Choiseul -comme savant et comme écrivain, son goût pour les arts, et ses talents -charmants dans ce genre. Personne n’a jamais été plus aimable que lui -dans la société: il était le modèle des anciennes grâces françaises, et -celui de la politesse et du bon ton de l’ancienne cour; il avait -beaucoup voyagé, et toutes les choses intéressantes qu’il avait vues -avaient dans sa bouche un intérêt de plus, par la manière dont il les -racontait; enfin, il est le premier grand seigneur de son temps qui ait -prouvé que l’on peut à la fois montrer beaucoup d’habileté comme -négociateur, et se distinguer avec éclat dans la carrière des sciences -et des arts; il est aussi le premier qui ait donné à un voyage le titre -de pittoresque. Il a fait beaucoup de mauvais imitateurs de ce genre; -personne ne l’y a surpassé. - -Cependant nous approchions du temps où l’on allait voir une grande -révolution; Napoléon la prépara lui-même par sa folle expédition de -Russie. Je parlerai avant d’arriver là sur une des choses qui -m’intéressent le plus, l’éducation publique et l’éducation particulière. -D’abord on éleva à la Jean-Jacques; point de maîtres, point de leçons; -les enfants de la première jeunesse furent livrés à la nature; et comme -la nature n’apprend pas l’orthographe et encore moins le latin, on vit -paraître tout à coup dans le monde des jeunes gens de l’ignorance la -plus surprenante. Alors on se jeta dans une autre extrémité; on -surchargea les enfants d’instruction et d’études; on voulut en faire des -prodiges, surtout dans les sciences. La géométrie, la physique, la -chimie étaient à la mode. On montait à cheval à l’anglaise; on se -déclarait gluckiste ou picciniste, on pouvait parler des expériences sur -l’air fixe, etc.: cela s’appelait être bien élevé. A la révolution, on -se précipita dans la politique; tous les jeunes gens devinrent des -hommes d’État. Depuis 1791 jusqu’en 1796, toute éducation fut suspendue; -l’enfance respira; on la laissa grandir sans l’inquiéter. Enfin on se -rappela qu’il devait exister une foule d’adolescents auxquels on n’avait -pas eu le temps d’apprendre à lire et à écrire. On nomma des professeurs -qui n’eurent qu’un désir, celui de rendre leurs disciples aussi -éloquents que les orateurs modernes de nos tribunes. - -Combien aujourd’hui l’on doit excuser les gens de trente à quarante ans -qui n’ont pas le sens commun! Combien on doit admirer ceux de cet âge -qui ont de bons principes et des idées justes!... - -Cependant on fit dans l’éducation publique une utile réforme. On changea -les professeurs; on mit à la tête des écoles un chef qui, par ses -principes et ses talents, était digne de les relever; mais la -conscription vint détruire de si douces espérances. - -L’éducation des jeunes personnes a éprouvé aussi un nombre infini de -vicissitudes. On n’a songé pendant longtemps qu’à leur donner les -talents de la danse, de la musique et de la peinture, sans s’occuper le -moins du monde de la culture de leur esprit. Après avoir employé douze -ans à leur apprendre à se parer avec élégance, à danser avec grâce, à -chanter et à jouer des instruments de la manière la plus brillante, on -les mariait par ambition ou par pures convenances, et on les mettait -dans le monde en leur disant gravement: Allez, soyez simples, sans -prétention! n’ayez que des goûts solides et raisonnables; ne séduisez -personne, ce serait un crime; et surtout soyez toujours insensibles aux -louanges que vous recevrez sur votre figure et sur vos talents. On -conçoit l’effet que peut produire cette belle exhortation sur une -personne de seize ans, qui n’a jamais pu penser, dans les intervalles de -ses occupations, qu’au bonheur et à la gloire d’obtenir de grands succès -à un bal ou dans un concert. On passa de ce genre d’éducation à une -autre extrémité. On voulut, pendant quelque temps, ne faire des jeunes -personnes que de bonnes ménagères. On décida que les femmes ne doivent -ni lire, ni écrire, ni cultiver les beaux-arts. - -Cependant ne serait-il pas fâcheux que mesdames de Grollier et Le Brun, -que mademoiselle Lescot n’eussent jamais peint; que madame de Mongeroux -n’eût jamais joué du piano, et que quelques autres n’eussent jamais -écrit? - -Lorsqu’on eut fait en France tous les essais dont on vient de parler, -les institutrices eurent ensuite la manie des sciences, les cuisinières -même voulurent faire de leurs filles des grammairiennes. Enfin, après -tant d’erreurs, le seul goût constant depuis trente-cinq ans, celui de -la nouveauté, fera peut-être entrer dans la bonne route: puisse-t-on s’y -fixer! car l’éducation aura toujours la plus puissante influence sur les -mœurs. - -Dans le siècle de Louis XIV et celui qui l’a précédé, on ne demandait -point de l’adoration à sa fille, on n’était point jalouse de son -attachement pour un mari, pour une belle-mère, pour des belles-sœurs, -comme nous l’avons vu depuis et dans le moment actuel. Une mère ne -sait-elle pas qu’elle élève sa fille pour une autre famille, et qu’elle -ne jouira personnellement ni des vertus, ni du caractère qu’elle se -plaît à former en se consacrant à l’éducation de cette enfant? - -Les parents ne menaient point jadis dans la société des enfants de sept -à huit ans; on y menait même bien rarement une fille de quinze ou seize. -Aujourd’hui on ne peut plus se séparer de ses enfants; on en est -idolâtre, on en est esclave; ce qui n’empêche pas les veufs et les -veuves de se remarier, et souvent de mettre une partie de leurs biens à -fonds perdu. Autrefois des parents allaient souvent s’enfermer pour -trois ou quatre ans dans un vieux château délabré, à cent lieues de -Paris, afin d’y économiser la dot de leur fille, ou pour y amasser la -somme nécessaire à l’établissement de leur fils. Aujourd’hui une mère -tendre ne va passer que quelques mois dans ses terres, parce qu’on ne -trouve point en province de bons maîtres de danse ou de piano. -Autrefois, quand on bâtissait, on voulait bâtir pour deux ou trois cents -ans; on meublait la maison avec des tapisseries qui devaient durer -autant que l’édifice; on respectait ses plantations comme l’héritage de -ses enfants; c’étaient des bois sacrés. Aujourd’hui on coupe ses -futaies, et on laisse à ses enfants des dettes, des tentures de papier, -et des maisons neuves qui s’écroulent!... - -Je vais essayer d’égayer ce tableau par le détail des amusements de nos -jours; ils furent brillants et nobles dans la plus grande partie du -siècle dernier. Il régnait alors une grande magnificence dans les -maisons des princes, et même dans celles des particuliers riches; on y -donnait des fêtes, on y jouissait d’une parfaite liberté. Il y avait à -Paris une grande quantité de maisons ouvertes. Dans les sociétés -particulières on faisait de la musique, on jouait des proverbes; ce qui -était plus ingénieux et plus spirituel que de jouer des charades. Tout à -coup les prétentions à l’esprit mirent les charades à la mode; on fit -pendant les hivers des cours de chimie, de physique, d’histoire -naturelle; on n’apprit rien, mais on retint quelques mots scientifiques; -les femmes prirent une teinte de pédanterie; elles devinrent moins -aimables, et se préparèrent ainsi à disserter un jour sur la politique. - -Une mode que nous avons toujours vue en France dans le grand monde, et -qui vraisemblablement ne passera jamais, est celle de se plaindre, et -d’affecter la lassitude de la dissipation et des plaisirs bruyants. A -croire les gens du monde, on doit être persuadé qu’ils n’aspirent qu’à -la retraite, et qu’une vie simple, champêtre et solitaire est l’unique -objet de leurs désirs. Les femmes surtout sont inépuisables en -gémissements et en phrases sentimentales et philosophiques, sur le -bonheur de l’indépendance et de la tranquillité sédentaire. A les -entendre, elles ne sont que des esclaves infortunées, forcées d’agir en -tout malgré leur volonté secrète et contre leur inclination. Vont-elles -au spectacle, elles en sont excédées, elles trouvent la Comédie -Française insipide, l’Opéra ennuyeux. Cependant elles ont des loges, ou -elles en empruntent sans cesse. Sont-elles invitées à un grand dîner: -quelles lamentations sur la nécessité de se parer, et sur l’ennui mortel -de la représentation! et elles passent journellement trois ou quatre -heures à leur toilette, et se ruinent en schalls, en habits et en -chiffons. Reviennent-elles du bal ou d’une fête: quelle tristesse! quel -abattement! quelles déclamations sur la cohue, la foule, les lumières, -le chaud! quel dénigrement de la fête et de tout ce qui s’y est passé! -Néanmoins elles avaient demandé avec ardeur des billets et, dans les -mêmes occasions, elles intrigueront toujours pour en avoir. Font-elles -des visites: quelle désolation sur cet usage et sur la perte de temps -qu’il cause! et tous les matins elles sortent régulièrement et ne -rentrent qu’à l’heure du dîner. Enfin, donnent-elles des assemblées et -reçoivent-elles beaucoup de monde: quelles plaintes amères de la -fatigue! Quand on a des filles de quinze à seize ans, c’est pour elles -qu’on va dans le monde et qu’on se trouve à toutes les fêtes, qu’on suit -tous les bals. C’est pour elles qu’on se pare à peu près comme elles; -c’est pour elles qu’on leur fait mener un genre de vie qui ôte toute -possibilité d’acquérir de vrais talents et une solide instruction. Il y -a vingt-cinq ans les jeunes personnes à marier ne paraissaient jamais -dans le monde; elles n’allaient, durant le carnaval seulement, qu’à des -bals d’enfants, qui commençaient à six heures et finissaient à dix. - -Les jeunes personnes jadis, et même celles qui étaient dans le monde -depuis plusieurs années, allaient très rarement aux spectacles, parce -qu’alors il fallait louer une loge entière. Les femmes, dans ce temps, -étaient beaucoup plus sédentaires; dans leur jeunesse, elles ne -sortaient qu’avec leurs chaperons, et c’était surtout pour remplir des -devoirs. Dans l’âge mûr, si elles étaient aimables, elles rassemblaient -chez elles une société choisie, qui ne s’y réunissait que pour le seul -plaisir de la conversation. Elles attiraient du monde sans aucuns frais, -et n’étaient pas obligées de promettre de la musique et des charades. -Aujourd’hui, ce qu’on appelle une soirée est un spectacle. On y trouve -de tout, excepté de l’aisance, de la confiance, de la gaieté, de la -conversation, et l’esprit de société. - -En général, aujourd’hui, les jeunes femmes attachent beaucoup trop -d’importance à la parure, à la mode; elles sont infiniment trop avides -d’invitations et de spectacles; elles ne se plaisent point assez chez -elles; de tels goûts ne promettent pour l’âge mûr ni des femmes aimables -et sensées, ni d’excellentes mères de famille. - -La manie sentimentale dont je me suis moquée dans une de mes pièces du -_Théâtre d’éducation_ fut outrée sous l’empire, car on y vit des femmes -porter des perruques, des ceintures, des bracelets, des bagues en -cheveux. Nos grands-pères et nos grand’mères étaient bien loin de cette -touchante prodigalité de cheveux. Cependant on lit sur ce sujet, dans -les _Mémoires de d’Aubigné_, un trait qui mérite d’être rapporté. Durant -les guerres du temps de Henri IV, d’Aubigné, dans une bataille, -combattait corps à corps contre le capitaine Dubourg. Au plus fort de -l’action, d’Aubigné s’aperçut qu’une arquebusade avait mis le feu à un -bracelet de cheveux qu’il portait à son bras; aussitôt, sans songer à -l’avantage qu’il donnait à son adversaire, il ne s’occupa que du soin -d’éteindre le feu et de sauver ce précieux bracelet, qui lui était plus -cher que la liberté et la vie. Le capitaine Dubourg, touché de ce -sentiment, le respecta; il suspendit ses coups, baissa la pointe de son -épée, et se mit à tracer sur le sable un globe surmonté d’une croix. - -Ces parures de cheveux contrastent d’une manière bien bizarre avec les -souvenirs qui nous restent du temps de la plus grande décence qui eût -existé en France, à la cour et à la ville, depuis la troisième race. Cet -âge d’or de la civilisation fut le règne de Louis XIII; aussi, jamais le -peuple français n’a été plus religieux. Que d’aimables fondations dans -ce temps! l’Hôtel-Dieu, les Enfants-Trouvés, les Sœurs de la Charité. -Toutes ces fondations furent l’ouvrage d’un homme, de Vincent de Paul, -dont l’ardente charité s’étendit jusque sur des criminels, parce qu’ils -étaient souffrants, les galériens, dont il voulut être l’aumônier, afin -d’adoucir leur sort, de les soigner et de les convertir. Nul particulier -n’a eu une telle influence sur le bonheur d’un aussi grand nombre -d’individus; l’imagination se confond en pensant au bien immense qu’il a -fait par ses prédications, son dévouement, ses quêtes, par les secours -envoyés aux victimes de la guerre, et par ses missions chez les -infidèles pour le rachat des captifs chrétiens. Mais aussi, comme ce -héros du christianisme fut secondé par l’esprit public de son siècle! - -La décence à la cour ne commença à s’affaiblir qu’après la régence -d’Anne d’Autriche. Les femmes se décolletèrent davantage; mais les -veuves conservèrent toute la rigueur de leur costume, et les autres -femmes, tous les usages de bienséance établis sous le règne précédent. -Toutes les dames avaient, ou des demoiselles de compagnie, ou des -brodeuses qui travaillaient toujours auprès d’elles. L’esprit de cet -usage était de se mettre à l’abri de toute calomnie, en ne recevant -jamais tête à tête un homme, quel que fût son âge. Aussi voyons-nous -madame de Maintenon, dans ses lettres à madame de Caylus, âgée de -trente-six ans, lui recommander de ne point abandonner cette prudente -coutume, quoiqu’elle fût mère d’un jeune homme déjà dans le monde. Ce -fut aussi une idée de décence qui fit établir pour les femmes l’usage de -ne sortir en voiture qu’avec deux domestiques au moins, et le soir, avec -un flambeau. - -Dans le siècle de Louis XIII et dans celui de Louis XIV, toutes les -femmes qui se faisaient peindre ne donnaient de séance que pour leurs -têtes; le peintre prenait des modèles pour la gorge et la taille. Cette -délicatesse de décence a fini à la mort de Louis XIV. A la chute du -trône, toute espèce de décence fut abolie; les femmes s’habillèrent en -Vénus de Médicis; les hommes les tutoyèrent, ce qui était fort naturel. -Dans ces costumes transparents, on vit rarement des Grecques, mais on ne -vit plus de Françaises; toutes les grâces qui les avaient caractérisées -jusque-là les abandonnèrent avec la pudeur. - -Le projet de l’expédition de Russie déplaisait à tout le monde, et même -aux militaires qui, depuis, ont montré tant de valeur dans cette -malheureuse campagne. On disait généralement que Napoléon, certain -d’anéantir la Russie, était décidé à passer de là en Asie, pour aller -conquérir la Chine; on en donnait pour une des preuves une commande -immense de bésicles qui fut effectivement faite, et qu’il emporta pour -son armée, qui, disait-on, devait s’en servir pour se conserver la vue -en traversant des déserts sablonneux; une provision de fourrures eût été -beaucoup plus utile. - -On ne concevait pas que Napoléon, parvenu alors à un tel degré de -puissance et de gloire, pût concevoir des projets si gigantesques. Sa -cour rappelait aux gens mêmes qui l’aimaient le moins, les plus beaux -vers du premier acte de _Bérénice_. - - Tes yeux ne sont-ils pas tout pleins de sa grandeur? - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Ces aigles, ces faisceaux, ce peuple, cette armée, - foule de rois, ces consuls, ce sénat, - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - Cette pourpre, cet or, qui rehaussait sa gloire, - Et les lauriers encor, témoins de sa victoire; - Tous ces yeux qu’on voyait venir de toutes parts - Confondre sur lui seul leurs avides regards. - -On avait poussé l’esprit de conquête jusqu’à l’envahissement des -coutumes et des cérémonies royales: enfin le ton d’une partie des grands -personnages de cette cour présentait le contraste le plus étrange avec -son éblouissante magnificence. - -Pendant les trois mois qui précédèrent le départ de Napoléon et de -l’armée, mon petit-fils Anatole de Lavœstine venait souvent passer des -matinées entières avec moi; je ne l’ennuyais pas, et j’ai toujours -trouvé un charme inexprimable à causer avec lui, et même à le regarder; -car sa charmante figure se compose des traits et de la physionomie de sa -mère et de son grand-père, M. de Genlis, dont il a la belle taille; il -tient d’eux aussi la grâce de son esprit et la gaieté de son caractère; -je ne connais pas d’âme plus noble et plus sensible que la sienne; il -n’a jamais démenti, par aucun procédé, et par l’ensemble et les détails -de sa conduite, la franchise et la loyauté qui le distinguent -particulièrement. Dans un de ses moments de gaieté il imagina, sans m’en -avoir prévenue, de m’amener le mardi gras une nombreuse mascarade -composée de personnes que je ne connaissais que de nom, et parmi -lesquelles se trouvait madame la duchesse de Bassano; toute cette -société, ayant à sa tête Anatole, fondit tout à coup dans ma chambre, à -onze heures du soir: j’étais déshabillée et en bonnet de nuit, mais -écrivant; personne ne se démasqua, à l’exception d’Anatole, qui me -répondit qu’il n’y avait point de voleurs dans la compagnie, car j’avais -eu réellement peur en entendant le vacarme inattendu de cette mascarade -lorsqu’elle entra chez moi. Tous les masques m’entourèrent pour me faire -promettre de leur donner toute la soirée de la huitaine, en prenant -l’engagement de revenir tous à visage découvert. J’y consentis: ensuite -ils s’en allèrent sans avoir voulu se démasquer; et, de très bonne foi, -je n’appris que le lendemain les noms de tous ces personnages, qui -revinrent au jour indiqué, avec un homme de plus, M. le duc de Bassano. -La soirée fut très agréable. - -Les idées royalistes se rétablirent comme par miracle; quant à moi, qui -les ai toujours eues, je vis rentrer l’auguste famille des Bourbons avec -une joie inexprimable. - -Cette révolution me procura le bonheur de revoir mes élèves, -Mademoiselle et M. le duc d’Orléans; l’un et l’autre me montrèrent, dans -ces premières entrevues, l’émotion, l’attendrissement, la joie que je -ressentais moi-même. Hélas! il me manquait cependant dans cette réunion -deux élèves chéris, M. le duc de Montpensier et son frère M. le comte de -Beaujolais, tous deux morts dans l’exil. - -Au bout d’un quart d’heure de cette entrevue si touchante pour moi, M. -le duc d’Orléans nous quitta en nous annonçant qu’il allait chercher -madame la duchesse d’Orléans; il vint presque aussitôt en la tenant par -la main. Cette princesse s’avança, elle me fit l’honneur de m’embrasser, -en me disant qu’elle désirait depuis longtemps me connaître, et elle -ajouta: «Car il y a deux choses que j’aime passionnément, vos élèves et -vos ouvrages.» - -Avec les Cent Jours l’annonce de l’arrivée de Bonaparte me jeta dans de -nouvelles terreurs, et en inspira beaucoup à Paris; on s’attendait à des -combats, à du sang versé, à des vengeances; il n’y eut rien de tout -cela. En revenant en France, Bonaparte montra un courage qui fit perdre -le souvenir de la déroute de Russie; il entrait sans aucune suite dans -les villes; il se précipitait seul au milieu des multitudes de peuple -assemblées pour le voir; et sa tête était à prix. Cette conduite hardie, -ce succès incompréhensible, sans armée, sans soldats, et d’un autre côté -l’imprévoyance des ministres, tout se réunit pour favoriser son audace; -il annonça partout des sentiments pacifiques et généreux. - -Un enthousiasme universel éclatait dans Paris. Il y a une sorte de magie -dans les choses audacieuses et extraordinaires. Les conquêtes et les -victoires de l’empereur ne m’avaient point éblouie, mais toutes les -circonstances qui accompagnèrent son retour me séduisirent, et -j’admirai, dans cette occasion, son caractère et son triomphe. - -Je fis connaissance, dans ce même temps, avec deux personnes auxquelles -je me suis fort attachée: madame la maréchale Moreau, et madame -Récamier. - -Madame Récamier fut très assidue dans les visites qu’elle me rendit; -elle est charmante à voir, et plus charmante encore à connaître. Il y a -tant de douceur dans son caractère, tant de calme dans son âme qu’elle a -conservé presque toute la fraîcheur et le charme de sa première -jeunesse. La dissipation dans laquelle elle a vécu lui a ôté toute -capacité d’application pour les occupations sérieuses, bien que née avec -beaucoup d’esprit. Cependant son indolence ne l’empêche pas de donner de -tendres soins à l’éducation de deux jeunes personnes qu’elle élève. Je -trouvai un grand plaisir à la seconder à cet égard; nous convînmes que -je donnerais des sujets de lettres à ces jeunes personnes; que chacune -m’écrirait deux fois la semaine, et que je leur renverrais leurs lettres -corrigées; ce qui a eu lieu durant six mois. Toutes les deux avaient de -l’esprit et d’excellents sentiments; elles ont parfaitement profité de -mes leçons. - -Madame Récamier qui avait passé plusieurs mois à Coppet, chez madame de -Staël, me conta un grand nombre de particularités sur la vie qu’on y -menait. On s’assemblait les soirs autour d’une grande table, sur -laquelle étaient posées autant d’écritoires et de feuilles de papier -qu’il y avait de personnes; on gardait un profond silence, et, au lieu -de se parler, on s’écrivait; on choisissait sa correspondance, et on se -jetait réciproquement ses billets et ses réponses, qui ne se lisaient -jamais que tout bas, c’est-à-dire seulement des yeux. On peut croire, -sans jugements téméraires, que cette table mystérieuse a été le théâtre -d’une quantité de déclarations qui n’étaient au fond que de la -galanterie bien motivée par un tel usage. Je promis à madame Récamier -d’écrire sa vie, dont j’ai fait en effet une nouvelle véritablement -historique, assez longue, et que je crois intéressante; je la lui ai -donnée de mon écriture et n’en ai gardé aucune espèce de copie, ni de -brouillon. - -L’exécrable attentat qui priva la France du duc de Berry, l’héritier du -trône, eut lieu le 13 février 1820. Sa mort fut sublime! La magnanimité, -la sensibilité touchante, la piété et le courage qu’il montra dans ses -derniers moments ne peuvent être exprimés. La consternation fut générale -parmi le peuple et dans toutes les classes. - -Le célèbre Dupuytren et les autres chirurgiens qui firent l’ouverture de -son corps dirent que, anatomiquement parlant, il était impossible qu’il -eût pu survivre quelques minutes au coup mortel qu’il reçut. Il y -survécut six heures et demie, avec toute sa tête et sa présence d’esprit -jusqu’au dernier moment. C’est un miracle de la grâce divine. M. -Dupuytren, qui a vu beaucoup souffrir et beaucoup mourir, n’a jamais -rien observé d’aussi frappant et d’aussi sublime. Madame la duchesse de -Berry montra dans cette occasion une sensibilité et une élévation d’âme -qui achevèrent de lui gagner tous les cœurs. La douleur de toute la -famille royale fut bien touchante. - -J’eus l’honneur de voir, dans les premiers jours de cette horrible -catastrophe, mademoiselle d’Orléans ainsi que M. le duc d’Orléans: l’un -et l’autre me contèrent une infinité de traits intéressants de la mort -et des sentiments sublimes de monseigneur le duc de Berry. Les dames de -madame la duchesse de Berry, qui accoururent dans ce moment fatal, -étaient en habits de fête, parce qu’elles sortaient d’un bal; elles -étaient toutes couvertes de fleurs et de clinquants: elles entourèrent -dans ces costumes le lit du prince à l’agonie, et la robe blanche de -madame la duchesse de Berry, garnie de roses, fut trempée de sang; les -princesses mêmes en avaient des éclaboussures sur leurs vêtements. -Pendant ce temps, à deux pas de cette scène d’horreur, l’opéra -continuait: on chantait et on dansait; quand dans le premier petit -salon, où l’on établit d’abord le malheureux prince, on ouvrit une porte -pour donner de l’air, on entendit distinctement l’orchestre et les voix. - -M. de Chateaubriand eut la bonté de m’envoyer une brochure qu’il fit -après la mort de monseigneur le duc de Berry. Cet intéressant écrit est -un monument précieux par les faits qu’il contient, par le talent et la -pureté de principes qui ont illustré les ouvrages précédents du même -auteur. - -Dans le cours de cette année, parurent les poésies de M. de Lamartine. -Ce jeune homme n’avait que vingt-six ans; il est aussi estimable par sa -conduite que remarquable par son talent. - -Quant à ses poésies, on y trouve de l’esprit, de beaux vers et des -sentiments religieux; mais le fond de ses méditations est commun; les -regrets d’Young (dans ses _Nuits_) sur la mort de sa fille, sont plus -purs et plus touchants. - -M. de Lamartine a fait beaucoup de lectures dans les salons, et l’on n’a -pas manqué d’y applaudir. - -J’ai été frappée, ainsi que beaucoup d’autres personnes, du ridicule des -noms donnés par les terroristes à différentes choses; mais il faut -convenir que cette espèce de ridicule a été portée beaucoup plus loin à -quelques égards durant les dix années qui ont précédé la révolution, ce -qui contrastait d’une étrange manière avec la pruderie que certaines -femmes conservaient encore; comme, par exemple, de ne jamais se -permettre de prononcer le mot culotte, et cependant les mêmes personnes -parlaient sans cesse des pet-en-l’air que les princes, dans leurs -châteaux, permettaient de porter le matin jusqu’au dîner inclusivement. - -Les noms donnés à certaines couleurs n’étaient pas plus nobles ni plus -raisonnables: caca dauphin, soupirs étouffés, etc. Toutes les femmes -sans exception appelaient le gros nœud de ruban qui complétait leur -parure, un parfait contentement; le petit panier qu’on mettait le matin, -une considération; et le ruban qui nouait un bonnet négligé, un -désespoir. - -Dans le siècle de Louis XIV, aucune de ces dénominations n’existait. Les -noms mêmes de modes et de jeux avaient de la noblesse et de l’élégance: -on jouait à l’anneau tournant, au papillon, au portique[2]; presque -toutes les modes avaient des noms de batailles ou de personnages -célèbres, et rappelaient des idées de gloire. - - [2] Qu’on a depuis appelé trou-madame. - - (Note de l’auteur). - -Je fus très à la mode pendant l’hiver passé[3], mais je n’eus ni l’envie -ni la possibilité de répondre à toutes les avances qu’on voulut bien me -faire. Mes éditions de réimpression consumaient un temps qui eût employé -celui de dix littérateurs ordinaires, car aujourd’hui personne n’est -laborieux. Le travail immense que je m’étais imposé me fatiguait un peu, -parce qu’il était sans cesse interrompu par des multitudes de billets -auxquels il fallait répondre, par des visites qui se multipliaient tous -les jours, par le temps énorme que nous passions à dîner, et par celui -que d’ailleurs j’étais obligée de donner souvent à M. de Valence, hors -du dîner; mais, avec de la persévérance et de l’activité, on peut -suffire à tout. - - [3] En 1820. - -J’ai su, à n’en pouvoir douter, que madame la duchesse de Berry, et même -feu monseigneur le duc de Berry, avaient daigné montrer quelque désir de -me voir; il m’eût été bien facile de profiter de cette bonté qui, malgré -toute ma sauvagerie, m’eût procuré une grande satisfaction; mais si -j’eusse eu l’honneur d’approcher quelquefois de madame la duchesse de -Berry, on m’aurait supposé, en dépit de ma caducité, des desseins -ambitieux que, même à trente ans, j’aurais été bien incapable de former. -Ainsi, pour me soustraire à de nouvelles fables, j’ai dû renoncer au -bonheur de voir et d’entendre cette héroïne de la sensibilité, du -courage et du malheur le plus tragique. - -Pour revenir à la rue Pigalle, je dois dire que j’ai toujours trouvé M. -de Valence très modéré dans ses principes politiques: il voulait -sincèrement la paix intérieure et le maintien de tout ce qui existait; -mais sa société n’était composée en général que de ceux qu’on appelait -alors des libéraux; et la mienne ne l’était que de ceux qu’on nommait -ultras. Au milieu de tout cela, je vivais sans disputes, parce que je ne -parlais point de politique, et qu’on ne m’adressait jamais un mot sur ce -point. Parmi les personnes qui venaient chez M. de Valence je distinguai -M. de Lacépède, homme d’un caractère si doux et si parfait, auquel on -n’a pu reprocher, lorsqu’il avait une grande place, que d’être trop -poli, reproche bien nouveau et bien honorable à un homme en place; -d’ailleurs cette politesse vient d’une âme bienveillante et généreuse: -quand il était grand chancelier de la Légion d’honneur, il donnait de sa -bourse des sommes considérables en pensions aux officiers malheureux de -cette Légion, en leur faisant croire que ce bienfait leur était accordé -par le gouvernement; enfin il est savant et modeste et, ce qui est -encore un titre auprès de moi, il aime passionnément la musique et -compose avec beaucoup de talent. - -M. Villemain, qui n’a fait que des ouvrages sérieux et d’un goût sévère, -est d’une vivacité qui contraste agréablement avec son esprit solide et -réfléchi. Par un hasard singulier et romanesque, et par une confidence -qu’il ne pouvait se dispenser de me faire, j’ai eu l’occasion de -connaître avec une entière certitude qu’il n’est point d’âme plus -sensible et plus désintéressée que la sienne. C’est une découverte qui -m’enchantera toujours, quand elle sera relative à une personne dont on -doit admirer les talents. Je n’en dirai pas davantage; j’ai promis le -secret sur les détails touchants qui expliquent ce fait. - -Je dînais souvent, chez M. de Valence, avec M. le duc de Bassano et, me -trouvant plusieurs fois à table à côté de lui, nous avons beaucoup causé -ensemble et j’ai été charmée de sa conversation. Il a toujours suivi -constamment Napoléon dans ses campagnes, et il en a profité, en voyant -toutes les choses curieuses et intéressantes qui se trouvaient dans les -lieux qu’il a parcourus; en suivant Napoléon, comme ministre et comme -courtisan, il s’instruisait comme aurait pu le faire un littérateur ou -un ami passionné des arts. Il rend compte avec une extrême justesse -d’esprit de tout ce qu’il a vu; il sait donner à ses descriptions un -intérêt particulier, et l’on sent qu’elles sont parfaitement véridiques. - -Enfin je retrouvai encore cet hiver une ancienne connaissance -d’émigration, M. Dampmartin, connu par quelques ouvrages historiques -estimables; sa conduite en Prusse a été bien noble et bien généreuse; -j’en ai déjà parlé: nous fûmes enchantés de nous revoir. Je ne connais -pas de société plus douce et plus agréable que celle de M. Dampmartin; -et ceci est un grand éloge, lorsqu’on parle d’un homme qui pourrait -avoir si justement des prétentions à l’esprit, c’est-à-dire le désir -malheureux de briller dans la conversation. - -Je reçus, étant toujours chez M. de Valence, deux dames étrangères -charmantes; l’une madame la comtesse de Potocki, femme du comte François -Potocki, et l’autre une Polonaise, madame la comtesse d’Orlofka. La -première est petite-fille du prince de Ligne; ce titre seul avait de -l’intérêt pour moi; d’ailleurs elle est très spirituelle, et elle a, -ainsi que madame Orlofka, un naturel charmant; il faut convenir que le -naturel n’est très aimable que lorsqu’on y joint beaucoup d’esprit et la -délicatesse qui l’empêche de dégénérer en niaiserie ou en grossièreté. -M. Potocki est l’un des étrangers les plus instruits que j’aie connus, -et sans aucune pédanterie; je passai des heures fort agréables avec ces -trois personnes. Je vis aussi deux Anglaises, qui m’arrivèrent sans -aucune espèce de recommandation, et que je reçus uniquement sur leur -bonne mine; elles sont sœurs et s’appellent Clorinde et Georgina Byrne; -elles me parlèrent beaucoup de mes deux amies de Langolen, Éléonore -Buttler et miss Ponsonby, qui sont toujours sur le sommet de leur -montagne; elles étaient menacées d’un grand malheur: miss Ponsonby est -hydropique; ainsi l’une des deux survivra à l’autre. Ces héroïnes de -l’amitié, vivant depuis trente ans dans cette solitude, n’en ont pas -découché une seule fois. - -J’appris avec plaisir qu’elles ne m’avaient point oubliée; elles avaient -toujours dans leur salon un petit portrait en miniature de mademoiselle -d’Orléans, que je leur donnai, et mon profil en miniature aussi, dont ma -nièce Henriette leur fit le sacrifice, et elles montrèrent à ces dames -tous mes ouvrages magnifiquement reliés dans leur bibliothèque. - -Anatole de Montesquiou me fit un présent charmant: c’était un tapis pour -mettre devant un lit; ce tapis éblouissant est un paon tout entier -empaillé à plat, il a son cou, ses ailes, sa belle queue; cela est -superbe et d’un agrément infini. Comme il y a près d’un demi-siècle que -j’ai renoncé à l’élégance, ce beau tapis serait fort déplacé dans ma -chambre; j’ai écrit à mademoiselle d’Orléans pour le lui offrir, en lui -mandant que cette offre était une préférence et non un sacrifice; car, -en effet, si elle n’en eût pas voulu, je l’aurais sûrement donné à un -autre; mais cet hommage ne pouvait être mieux adressé qu’à mademoiselle -d’Orléans, qui a toujours été d’une modestie, d’une simplicité -remarquables, en possédant les avantages en tout genre qui pourraient -donner de l’amour-propre; j’aimais à penser qu’elle foulerait aux pieds -chaque jour le symbole et l’attribut de l’orgueil. - -Je n’avais compté faire chez M. de Valence qu’un petit séjour de trois -semaines, dans la seule intention d’être utile à mon petit-fils, en -amenant M. de Valence à une conciliation; cette affaire traînant en -longueur, je restai beaucoup plus longtemps chez lui; d’ailleurs M. de -Valence avait pris pour moi ce sentiment passionné que les personnes -sérieusement malades ont toujours eu pour moi; ce fut ainsi que, dans ma -jeunesse, madame la marquise de l’Aubépine, qui ne m’avait jamais montré -que de la malveillance, devenue très malade, me fit écrire par son -beau-père une lettre pathétique pour me conjurer d’aller la voir, afin, -disait-elle, de lui donner la consolation de m’exprimer, avant de -mourir, tous ses sentiments; confondue de cette bizarrerie, je crus -cependant devoir céder à cette fantaisie de malade, parce qu’elle était -dans un état fort dangereux; elle me reçut avec des transports inouïs, -et me soutint qu’elle m’avait toujours aimée de préférence à tout; comme -je ne voulais pas la contrarier, j’eus l’air de la croire, et pendant -deux mois je lui prodiguai les plus tendres soins; elle recouvra la -santé, retourna dans le grand monde, et m’oublia tellement qu’elle ne se -fit même pas écrire chez moi. Depuis, dans l’émigration, madame Cohen, -très malade d’une hydropisie incurable, prit pour moi la même affection, -et m’offrit, comme je l’ai dit, un superbe écrin de pierreries pour -m’engager à rester à Berlin. Je pourrais citer encore d’autres exemples -de mon ascendant sur des malades, mais je ne parlerai plus que de M. de -Valence; il me répétait sans cesse que, si je l’abandonnais, il -mourrait; Bourdois, son médecin, me disait qu’il était dans un état -dangereux, et je restai; cependant, pour ne point lui être à charge, -j’avais renvoyé ma femme de chambre; je n’étais servie que par les -personnes de sa maison, mais qui toutes étaient à mes ordres avec un -zèle qui ne s’est jamais ralenti, car M. de Valence leur avait déclaré -que celui qui me donnerait le moindre sujet de mécontentement serait -renvoyé sur-le-champ; je n’en ai point fait renvoyer et, tout au -contraire, il en a conservé plusieurs à mon instante prière; j’avais une -demoiselle de compagnie, et je l’envoyais tous les jours prendre ses -repas à une table d’hôte dans une maison attenant à la nôtre, et tenue -par des personnes très distinguées, mais ruinées par la révolution. -Quant à ma nourriture, sa partie la plus chère est dans mes déjeuners, -et je me les fournissais moi-même. M. de Valence, pendant trois mois, -fut assez malade pour se condamner lui-même à la diète la plus austère, -et à ne plus se mettre à table; alors, ne voulant pas que l’on fît une -petite cuisine à part pour moi, j’allai avec ma demoiselle de compagnie -dîner à la table d’hôte chez nos voisines; j’y trouvai très bonne -compagnie, une conversation fort agréable, et un beau jardin dont nous -avions la jouissance, avant et après le dîner; je n’ai jamais vu de -table d’hôte si bien servie et d’aussi bon air en Allemagne, et dont les -maîtresses de la maison fissent les honneurs avec tant de noblesse et -d’agrément; cet établissement dure toujours; il mérite bien d’être -recommandé aux étrangers. - -J’avais choisi un logement chez M. de Valence; une vue admirable, un -beau balcon, une très grande chambre me tentèrent; mais cette chambre -était au cinquième étage, ce qui désolait ceux qui venaient me voir; car -pour moi, je préfère toujours, à cause du grand air, les étages élevés, -que je monte encore sans être essoufflée. Le pauvre M. de Montyon vint -me voir dans cet appartement; il avait quatre-vingt-huit ans et il était -asthmatique; il était dans un si terrible état en entrant dans ma -chambre, que je crus qu’il allait y expirer; cette visite, qui me fit -tant de peur, me dégoûta entièrement de ce logement; je descendis à -l’entresol; c’était un joli appartement composé de plusieurs pièces fort -bien arrangées, mais les plafonds en étaient si bas qu’on y respirait à -peine; d’ailleurs la chambre à coucher était posée sur la voûte et -j’avais au chevet de mon lit une pompe qui me réveillait à la pointe du -jour; les secousses données par cette pompe et celles des voitures qui -passaient sous la voûte m’attaquèrent cruellement les nerfs et me firent -perdre entièrement le sommeil. Je passais une grande partie de mes -journées dans la chambre de M. de Valence. J’y étouffais et ma santé -dépérissait visiblement; portes et fenêtres en étaient hermétiquement -fermées; la santé de M. de Valence se rétablit pour quelque temps, grâce -à l’habileté de M. Bourdois et à ma surveillance sur son régime; il se -remit à table; bientôt il sortit pour aller passer ses soirées chez -Robert, où l’on faisait très bonne chère, et où l’on jouait très gros -jeu; ce qui ne tarda pas à lui faire grand mal. - -Je fis faire mon portrait à l’huile et en grand par madame Chéradame, -qui a un fort beau talent; je suis représentée jusqu’aux genoux, -écrivant pendant la nuit, ayant à côté de moi une lumière prête à -s’éteindre et m’arrêtant, en voyant naître le jour; cette idée est de -Paméla; je fis mettre sur la table, à côté de la lumière, un vase de -fleurs, et enfin un seul livre, sur le revers duquel ce mot est écrit: -Évangile; parce qu’en effet la morale de tous mes ouvrages a toujours eu -pour base les préceptes sacrés de ce livre divin. Il y a derrière moi -une harpe dans l’ombre. J’avais beaucoup de répugnance à me faire -peindre à mon âge, mais M. de Valence désirait mon portrait, et je le -fis faire pour lui, avec d’autant plus de plaisir, que je voulais, avant -de quitter sa maison, lui offrir quelque chose qui lui fût agréable, et -je joignis à ce don une très belle miniature que j’avais encore, et dont -il avait envie. - -M. de Valence, quoique toujours malade, se rendait régulièrement à la -Chambre des pairs pour le procès de Louvel; j’étais cruellement -impatientée lorsque j’entendais un grand nombre de personnes qui -avaient, comme tout le monde, la plus grande horreur du crime de ce -scélérat, admirer néanmoins ses réponses et son impassibilité; cette -manie de s’extasier sur l’entier abrutissement des monstres est devenue -très commune; pour moi, je trouve fort simple qu’un athée du peuple, -ennuyé du travail, de la misère et de son existence, incapable -d’ailleurs de sentiment humain, voie sa fin avec indifférence, et soit -même satisfait de rentrer, comme il le croit, dans le néant. D’ailleurs, -cet infâme assassin trouve une sorte de plaisir dans l’étonnement qu’il -cause; il y a beaucoup de fanfaronnade dans son imbécile indifférence; -l’idée de surprendre tout ce qui l’entoure lui donne au plus haut degré -le stoïcisme de l’athéisme et de la stupidité. - -Malgré l’ordonnance qui défendait les attroupements, il y en eut encore -plusieurs, non du peuple, mais de presque tous les étudiants et les -écoliers de Paris: le mépris de l’autorité royale me parut d’un bien -mauvais augure. Au milieu de tout cela, ma santé se dérangeait beaucoup, -mais je n’en travaillais pas moins; et j’eus une peine très vive, celle -de voir madame de Choiseul partir pour trois mois. Je craignais qu’elle -ne prolongeât davantage son séjour en Franche-Comté, malheureusement je -ne me trompais pas. - -Louvel fut condamné à mort: il se laissa défendre sans interrompre ses -défenseurs. Il avait quelque espérance confuse qu’on pourrait lui faire -grâce; on s’extasiait toujours sur sa fermeté, on tâchait d’embellir ses -réponses; on aurait voulu pouvoir lui prêter des réponses romaines, tout -cela sans mauvaise intention, mais par l’effet du goût naturel qu’on a -depuis longtemps pour l’extraordinaire. Pour moi, je n’ai jamais vu dans -cet assassin que le dernier degré d’une brutale insouciance mêlée à -beaucoup de fanfaronnade. Après avoir appris son jugement, il demanda -des draps fins, car il voulait passer une dernière bonne nuit et bien -dormir. Je suis encore très persuadée qu’il espérait qu’une émeute le -sauverait dans le chemin qu’il devait parcourir pour aller au supplice, -et que, lorsqu’il fut sur l’échafaud, si on l’eût questionné encore dans -ce moment, il aurait eu un langage bien différent. Je fus surprise qu’on -eût omis de lui demander, dans l’interrogatoire, s’il ne s’était pas -fait recevoir dans quelques sociétés particulières, d’autant plus qu’il -avait voyagé en Allemagne; et l’on sait qu’il y a dans ce pays des -sociétés ténébreuses desquelles sont sortis plusieurs assassins, entre -autres Sand. - -Louvel fut exécuté à six heures du soir. Malgré toutes ses rodomontades, -il était d’une excessive pâleur et dans un grand abattement; il y avait -une foule immense pour le voir passer: tout le monde le regardait avec -horreur. Arrivé au pied de l’échafaud, il était près de s’évanouir; il -fallut que deux personnes l’aidassent à y monter. Le soir, tout était -parfaitement tranquille dans Paris. - -Après l’assassinat de monseigneur le duc de Berry vint une loi sur les -élections, et ensuite une nouvelle conspiration contre toute la famille -royale, qui produisit un grand procès qui occupa tout le monde -exclusivement; tout cela joint à la révolution d’Espagne, à celle de -Naples, à celle qui semblait menacer tous les royaumes, acheva bien -naturellement d’éteindre tout goût pour la littérature. Toutes mes -entreprises de cette époque s’en ressentirent et je ne m’en étonnai pas. - -J’allais toujours chez madame de Montcalm, aussi souvent que me le -permettaient mes nombreuses occupations. Je lui portai un jour pour -l’amuser un gros volume de plantes peintes par moi que je venais -d’achever. Ce manuscrit très précieux m’a coûté trente ans de -recherches; c’est un gros livre in-4º, contenant toutes les plantes -coloriées dont il est parlé dans la _Bible_ et dans les vies des saints, -que j’appelle: 1º _l’Herbier sacré_; 2º _l’Herbier de la reconnaissance -et de l’amitié_, contenant les plantes qui portent les noms de -personnages fameux; 3º _l’Herbier héraldique_, contenant toutes les -armoiries de la noblesse française qui offrent une ou plusieurs plantes; -et 4º _l’Herbier d’or_, toutes les plantes d’or dont il est parlé dans -la fable et dans l’histoire. Je n’ai rien répété dans ce livre de ce que -j’ai dit dans ma _Botanique historique et littéraire_, qui est imprimée: -le travail de mon livre est tout autre chose: j’en ai dessiné et peint -toute seule, sans aucune espèce d’aide, toutes les plantes, et en outre -j’ai orné le texte d’une infinité de vignettes et de culs-de-lampe. -J’oublie de dire qu’à _l’Herbier héraldique_ je mis sur le revers des -pages un grand nombre de devises anciennes tirées du règne végétal, et -les ordres anciens qui en sont tirés aussi. Je crois que ce livre, pour -toute grande bibliothèque, valait bien au moins 15,000 fr.; tous ceux -qui l’ont vu, et même des artistes, en furent charmés. M. le duc de -Richelieu, qui le vit chez madame de Montcalm, en parut enchanté; il se -chargea d’en parler au roi pour sa bibliothèque particulière; j’en -demandai seulement 8,000 francs. J’aimais infiniment mieux qu’il restât -entre les mains du roi de France, que de l’envoyer dans les pays -étrangers (ce qui m’eût été si facile) pour une somme beaucoup plus -forte. Je n’avais pas reçu la moindre marque de protection et de -bienveillance de la cour; cependant l’auteur de _Mademoiselle de -Clermont_, d’_un Trait de la vie de Henri IV_, de _la Vie de Henri IV_, -de trois romans historiques traduits dans toutes les langues, et dans -lesquels, sous l’empire de Napoléon, je me suis plu à faire valoir, avec -toute la portion de talent que le ciel m’a donnée, la race des Bourbons, -l’auteur de plus de trente-cinq volumes sur l’éducation consacrés par -près de quarante ans de succès, l’auteur qui a combattu pour la cause de -la religion, et enfin l’éditeur des _Mémoires de Dangeau_ et des -nouvelles réimpressions épurées que je donnais alors au public, ce -faible champion de la bonne cause, mais si courageux et si persévérant -jusque dans la débilité de l’âge, et ayant élevé avec tant de succès -trois princes et une princesse du sang, cet auteur, dis-je, méritait -aussi bien une marque de protection du gouvernement que tant d’autres -qui en ont obtenu si facilement. Le roi a daigné accepter cet hommage; -je sais qu’il a lu ce volume avec plaisir (et son suffrage est si -précieux!), qu’il a gardé ce manuscrit plusieurs jours sur sa table, et -qu’ensuite il l’a fait mettre dans sa bibliothèque particulière dans -laquelle on ne peut entrer que par billet, et dont M. Valery, homme de -lettres distingué, est le conservateur. - -J’allais toujours faire ma cour à S. A. S. mademoiselle d’Orléans, qui -est toujours aussi bonne et aussi tendre pour moi; je vis là le petit -prince de Joinville, qui n’avait que deux ans, et qui parlait aussi -distinctement et aussi bien qu’un enfant de six ou sept; il était -d’ailleurs aussi obligeant qu’intelligent et beau; en tout, la famille -de M. le duc d’Orléans est véritablement la plus intéressante que je -connaisse; elle est charmante par les figures, les qualités naturelles, -et l’éducation, et enfin par l’attachement mutuel des parents et des -enfants. Je m’applaudis d’avoir proposé à M. le duc d’Orléans madame -Mallet pour institutrice des jeunes princesses ses filles. Madame -Mallet, par ses vertus et ses talents, est bien digne d’être dirigée par -une princesse d’un aussi rare mérite que S. A. R. madame la duchesse -d’Orléans; elle a tout ce qu’il faut pour bien concevoir les ordres -qu’elle en reçoit, et pour les exécuter avec une parfaite exactitude. -C’est mademoiselle d’Orléans qui, seule, enseigne à jouer de la harpe à -l’aînée de ses nièces, la princesse Louise; mademoiselle d’Orléans crut -devoir à sa vieille maîtresse de harpe de lui faire entendre sa jeune -écolière, et elle me fit assister à une des leçons, dont je fus charmée. - -Mademoiselle d’Orléans me fit l’honneur de m’écrire une charmante lettre -en m’envoyant une très jolie pendule, qu’elle appelle une suppléante à -ma vieille montre. - -Madame la maréchale Moreau me donna un superbe bénitier de cristal, orné -de dorures et d’améthystes, etc. Chez M. de Valence, je fus obligée de -renvoyer une femme de chambre incorrigible. Je fus servie à bâtons -rompus par les gens de la maison qui, ayant beaucoup d’autres choses à -faire, m’oubliaient sans cesse; un soir on m’enferma, sans le vouloir, à -la nuit, sans lumière, et pendant trois heures un quart. Je sonnai -inutilement quatre fois; je pris mon parti sans aucune impatience: je -composai dans ma tête, je priai Dieu, je méditai, et je ne m’ennuyai -point; je fus délivrée de ma captivité par une visite. Je ne contai -point cet incident à M. de Valence, afin de ne pas faire gronder ses -gens, mais il en fut instruit quelques jours après, et rien de semblable -ne s’est renouvelé depuis. Au contraire, j’étais servie par tous ses -domestiques avec un zèle qui ne s’est jamais démenti jusqu’à mon départ; -il est vrai que je sus le reconnaître de manière à le redoubler encore, -s’il eût été possible; malheureusement M. de Valence, si facile à vivre -dans la société, était un maître impérieux et violent; il changeait très -souvent de domestiques; ce qui était fort cher pour moi par les -pourboires continuels qu’il fallait sans cesse renouveler; aussi quand -j’employais tous mes soins à l’adoucir pour ses domestiques, il y avait -un peu d’intérêt personnel dans ce bon caractère. - -Je dînai chez M. de Valence avec madame la princesse de Wagram, que je -trouvai fort aimable, et qui fut pour moi d’une extrême affabilité; elle -me fit l’honneur de venir chez moi. Je suis toujours reconnaissante de -ces marques honorables de bienveillance; mais, à l’âge où je suis, je -ressemble à ces voyageurs qui trouvent que ce n’est pas la peine de -cultiver les bontés qu’on leur témoigne dans des lieux qu’ils vont -quitter et qu’ils ne reverront jamais. - -Le jour où j’eus soixante-quinze ans accomplis, en remerciant Dieu qui, -en prolongeant ainsi ma carrière, daignait me conserver une parfaite -santé, une excellente vue qui s’était jusqu’alors passée de lunettes, -l’ouïe que j’avais à vingt ans, de bonnes jambes, la mémoire et toutes -mes facultés intellectuelles, je repassai sur tous les événements de ma -vie, et je me confirmai dans l’opinion que j’avais depuis si longtemps, -c’est qu’à l’exception de la perte de ceux que nous aimons, presque tous -nos malheurs et toutes nos peines viennent toujours un peu de notre -faute. - -On célébra à Saint-Denis l’anniversaire de la mort du malheureux duc de -Berry; et, malgré le mauvais temps, il y eut un monde énorme. Les -ennemis de la monarchie auront beau faire, il y a dans la masse de la -nation un grand fonds d’attachement pour la famille royale. On peut dire -qu’il serait difficile de trouver dans une famille particulière plus de -vertus et de bons exemples que, depuis la restauration, on en voit dans -la famille royale. Madame, duchesse d’Angoulême, Madame, duchesse de -Berry, par la pureté de leur vie et par leur conduite, sont des anges; -M. le duc d’Orléans est le modèle des époux et des pères; madame la -duchesse d’Orléans douairière était généralement admirée; S. A. R. -Madame la duchesse d’Orléans et mademoiselle d’Orléans sont révérées et -chéries de tout ce qui les approche. Tout le monde rend justice à -l’affabilité, aux qualités du cœur et à la bonté parfaite de M. le duc -de Bourbon. Madame la duchesse d’Orléans se refusait tout -personnellement pour donner aux pauvres, et pour soutenir les -établissements de charité qu’elle avait fondés. La perfection de la -vertu n’a dans aucun temps été contestée à madame la princesse de Condé. -Si l’on était équitable, on bénirait universellement le ciel qui a -rétabli dans ses droits une telle famille, et dont les ancêtres ont -illustré la France en la rendant la première nation de l’Europe. - -Je dois réfuter ici quelques articles d’un ouvrage estimable à beaucoup -d’égards, mais qui contient plusieurs choses inexactes et même fausses; -cet ouvrage est d’un M. Lemaire, qui n’est pas le latiniste. L’auteur de -cette histoire raisonne souvent avec beaucoup de sens; il paraît avoir -de la modération et de bons sentiments; on ne sent point en lui le -projet de mentir ou d’exagérer; mais il a été très mal informé d’une -quantité de faits qu’il conte d’une manière inexacte, et souvent, comme -je l’ai dit, tout à fait fausse, ce que je puis affirmer avec vérité -comme témoin oculaire; par exemple, le malheureux duc d’Orléans, père de -mon élève, est sans cesse calomnié dans cet ouvrage. Voici un des -mensonges qu’on y rapporte à son sujet; celui-là suffira pour donner une -idée des autres: on y dit que la principale cause de sa haine contre la -cour vient du refus que l’on fit de la main de mademoiselle d’Orléans -pour monseigneur le duc d’Angoulême. Toute la cour et tout le monde -savent que ce mariage fut positivement arrêté peu de temps avant la -révolution, que les paroles furent données, les compliments reçus, et -que le mariage ne se fit pas sur-le-champ parce que les futurs époux -n’avaient pas tout à fait l’âge fixé par les lois; il leur manquait à -l’un et à l’autre quelques mois pour atteindre cet âge; mais l’entrevue -fut faite, la chose publiée de part et d’autre; et j’ai déjà dit que -Monsieur, qui fut depuis Louis XVIII, me fit l’honneur de m’écrire pour -me demander d’accorder une place de lectrice auprès de la princesse à -une femme qui avait été attachée à son éducation; car la princesse, en -se mariant à douze ans, devait rester à Belle-Chasse jusqu’à seize pour -y finir son éducation, et l’on m’avait donné la disposition de toutes -les places subalternes de la maison. La révolution vint qui rompit tout. - -Je crois avoir peint les mœurs du siècle dernier dans _Adèle et -Théodore_, dans mes romans, dans presque toutes mes nouvelles, entre -autres _Mademoiselle de Clermont_, _Lindane et Valmire_, etc., etc.; -dans les _Souvenirs de Félicie_ et dans _les Parvenus_, j’ai peint une -partie des mœurs du XIXe siècle. Je promis de continuer dans ces -Mémoires, et c’est ce que je fais sans humeur, sans regrets gothiques, -mais avec la vérité et la plus parfaite exactitude, et le trait qu’on va -lire fera connaître la politesse moderne. - -Étant toujours chez M. de Valence, je dînai, sur la fin de juin[4], avec -treize personnes, parmi lesquelles se trouvaient quatre pairs, quatre -maréchaux de France et trois généraux; il y avait parmi les pairs deux -ducs. Je restai, avant le dîner, trois quarts d’heure dans le salon avec -toute cette compagnie, qui fut, à sa manière, fort obligeante pour moi, -et moi très accueillante pour elle. A dîner, on m’établit entre deux -pairs: je n’eus pas la peine de faire les frais de la conversation, car -ils ne parlèrent que politique, en s’adressant à ceux qui étaient -vis-à-vis d’eux, à l’autre extrémité de la table. Après le dîner, nous -rentrâmes dans le salon, et, tout de suite, au moment où je venais de -m’asseoir, je vis avec surprise m’échapper tous les ducs et pairs et -généraux; chacun d’eux s’empara d’un fauteuil qu’il retourna et traîna à -quatre ou cinq pas de moi; ils formèrent avec ces fauteuils un rond -parfait, mais je voyais les visages de l’autre moitié du cercle. Je crus -d’abord qu’ils s’étaient mis là pour jouer à ces petits jeux de société -dans lesquels il faut s’arranger ainsi; ce qui me paraissait bien -innocent et bien enfantin; mais point du tout; c’était pour agiter et -discuter les questions d’État les plus épineuses: tous étaient devenus -des orateurs véhéments; ils criaient à tue-tête, s’interrompaient, se -querellaient, s’enrouaient. C’était une véritable représentation de la -Chambre des députés; c’était bien pis, car il n’y avait pas de -président. J’avais envie d’en usurper les fonctions, et de les rappeler -à l’ordre; mais je n’avais point de sonnette, et ma faible voix n’aurait -pas été entendue. Cela dura plus d’une heure et demie; au bout de ce -temps je quittai le salon, charmée d’avoir reçu cette leçon des nouveaux -usages du monde et de la nouvelle galanterie française, de cette -politesse qui nous a rendus si fameux dans toute l’Europe. J’avoue que, -jusqu’à ce moment, je n’avais sur toutes ces choses que des idées bien -imparfaites. - - [4] En 1821. - -Avant la révolution, on voyait dans le monde deux espèces -d’impertinents, l’impertinent de province et l’impertinent de cour; le -premier bruyant, confiant, bavard, parlant haut, souvent ridicule, -toujours importun et déplacé; ce caractère se confond avec celui de -l’insolent, qui n’est autre chose que l’effronterie d’une impertinence -habituelle et sans art. L’impertinent qui n’a pas vécu dans le grand -monde et à la cour n’a été que rarement réprimé: il est actif. -L’impertinent de cour est passif; ce n’est point la vivacité qui le -décèle, c’est le dédain; il a tout le calme de l’insouciance, toute la -distraction affectée du mépris; tout en lui vous déplaît et vous blesse, -et vous n’en pouvez rien citer de choquant. Ce n’est point avec la -brusquerie qu’il vous repousse, c’est au contraire avec une politesse -glaciale; il n’est jamais offensant par ses réponses, ses discours, ou -même par ses actions, mais il l’est à l’excès par son indolence, son -sourire, son silence et toute l’expression de sa physionomie. Vous ne -pouvez ni le supporter ni vous plaindre de lui. A quoi bon tant d’art? A -se rendre odieux et à se faire haïr; ne vaudrait-il pas mieux plaire et -se faire aimer? - -On doit dire à la louange de l’ancienne noblesse qu’en général -l’impertinence était plus rare dans sa classe que dans les autres et -que, parmi les nobles, ceux mêmes qui pouvaient être impertinents avec -leurs égaux ne l’étaient jamais avec leurs inférieurs. - -Oh! le bon temps que celui où, lorsqu’on se rassemblait dans un salon, -on ne songeait qu’à plaire et à s’amuser! où l’on avait de la grâce, de -la gaieté et toute la frivolité qui rend aimable, et qui repose le soir -du poids de la journée et de la fatigue des affaires! Aujourd’hui l’on -n’est ni plus solide dans ses goûts, ni plus fidèle dans ses -attachements, ni plus prudent dans sa conduite; mais on se croit profond -parce qu’on est lourd, et raisonnable parce qu’on est grave; et, -lorsqu’on est constamment ennuyeux, comme on s’estime! comme on se -trouve sage!... Quel est ce salon assiégé où l’on entre en foule, en -tumulte; où tout le monde entassé, pressé, se tient debout; où les -femmes ne peuvent trouver un siège?... On vante l’esprit de la maîtresse -de la maison; mais à quoi lui sert-il? Elle ne peut ni parler, ni -entendre; il est impossible de s’approcher d’elle. Un mannequin placé -dans un fauteuil ferait aussi bien qu’elle les honneurs d’une telle -soirée. Elle est condamnée à rester là jusqu’à trois heures du matin, et -elle ira se coucher sans avoir pu apercevoir la moitié des gens qu’elle -a reçus... C’est là une assemblée à l’anglaise! Il faut convenir que les -soirées à la française passées jadis au Palais-Royal, au Palais-Bourbon, -au Temple, chez madame de Montesson, chez madame la maréchale de -Luxembourg, chez madame la princesse de Beauvau, chez madame de -Boufflers, madame de Puisieux, etc., valaient mieux que cela. - -Mais nous retrouverons sans doute les grâces françaises dans les -sociétés particulières: point du tout, vous n’entendrez là que des -dissertations, des déclamations et des disputes... - -Il n’y a rien de si effrayant que de voir les Français dépourvus de -politesse, de galanterie et d’agréments. Quand ils sont sans grâce et -sans gaieté, c’est une chose tellement contre nature, qu’il semble que -l’on pourrait déclarer que la patrie est en danger. - -Je fis hommage à mademoiselle d’Orléans d’un beau présent qu’on venait -de me faire, et dont voici l’histoire. Un grand seigneur de Turin, -voulant, avant la Restauration, faire une chose agréable à l’empereur -Napoléon, imagina d’envoyer au jeune prince qu’on appelait alors roi de -Rome, une crèche en bois sculpté faite par un artiste de Turin, qui -excelle dans ce genre de sculpture; toutes les figures, un peu plus -grandes que la longueur de la main, sont parfaites par le dessin, les -draperies, les attitudes et l’expression; on y voit l’enfant Jésus, la -Vierge, dont le visage évangélique est admirable, saint Joseph, les -trois Mages, le petit saint Jean, un ange, et jusqu’aux animaux qui -étaient dans l’étable. - -Madame de Montesquiou, gouvernante alors du jeune prince, représenta -qu’il était trop enfant pour lui donner une telle chose, et, comme elle -montra un grand désir de la posséder, l’impératrice Marie-Louise lui en -fit présent; elle l’avait toujours soigneusement conservée, et enfin -Anatole de Montesquiou l’obtint d’elle pour me la donner; et trois ou -quatre jours après, je la portai à mademoiselle d’Orléans, qui la reçut -avec un très grand plaisir. - -Mes travaux furent alors suspendus par l’état toujours plus fâcheux de -M. de Valence; néanmoins, j’avais presque fini le plan de mon nouveau -roman, _les Athées conséquents_; j’y voulais peindre le modèle accompli -d’une piété parfaite, et les consolations qu’on peut recevoir de ce -sentiment sublime dans les souffrances les plus aiguës de l’âme; j’y -voulais peindre encore les différentes sortes d’irréligion et d’impiété. - -Je revoyais alors mes _Heures à l’usage des gens du monde et des jeunes -personnes_, qui ont eu tant de succès dans les pays étrangers, et qui -n’avaient jamais été imprimées en France. Dans cette nouvelle édition je -ne leur donnai point ce titre; elles furent revêtues de l’approbation de -monseigneur l’archevêque de Paris. - -Je fis dans la même année les _Heures pour les prisonniers et pour les -domestiques_, et je les donnai en pur don à un libraire. - -Malgré mon goût pour la retraite, il y eut cette année surtout un -empressement si singulier de me voir, tant de personnes me firent -demander à venir chez moi, qu’il me fut impossible de les refuser -toutes. - -Le prince Paul de Wurtemberg, frère du roi régnant, me fit demander -aussi à venir me voir; on dit que jamais prince n’a eu plus d’esprit que -lui; c’est une chose assez rare, depuis le grand Condé, pour ne pas -dédaigner d’en juger. - -M. Rothschild, un juif immensément riche, donna un grand bal le dernier -jour du carnaval; il y eut foule si prodigieuse, qu’il fut impossible de -danser, mais d’ailleurs la magnificence était extrême; ce qui a fait -dire à l’un des convives de la fête que M. de Rothschild avait enterré -la synagogue avec honneur. - -Tous les bals de cette année furent presque aussi nombreux; on y allait -pour s’y montrer, pour y étouffer, sans y trouver assez de place pour y -danser: tout est tellement en décadence, qu’on ne sait même plus -s’amuser. - -Au bal de madame d’Osmont on avait invité une telle multitude de -personnes qu’on reconnut, en y réfléchissant, qu’il était impossible -qu’elles entrassent toutes dans la maison; on fut obligé d’en -contremander un grand nombre, ce qui a été fait par des billets imprimés -dans lesquels on priait de ne pas venir; c’est une chose qui, je crois, -n’a jamais eu d’exemple. - -Madame la duchesse d’Orléans douairière était, depuis quelque temps, -dans un état qui donnait tout à craindre pour ses jours; ses enfants -allèrent s’établir à Ivry, dans le village dont cette princesse occupait -la principale maison. Madame la duchesse d’Orléans ne leur proposa point -d’appartement chez elle; ils furent horriblement mal logés dans le -village, où ils ne purent trouver que trois vilaines petites chambres. - -Madame la duchesse d’Orléans mourait de plusieurs maux devenus -incurables: un cancer, une paralysie et l’hydropisie. Il est impossible -de mourir avec plus de courage, de douceur et de piété. On disait que -son cancer était venu de la maladresse d’un valet de chambre qui, en -voulant prendre sur une tablette deux in-folio, en laissa tomber un sur -le sein de la princesse; on ajoutait que, dans la crainte d’affliger -mortellement ce valet de chambre, et dans l’espoir que cet accident -n’aurait point de suites, elle ne voulut ni se plaindre, ni appeler le -secours de l’art, et qu’elle laissa enraciner le mal jusqu’au moment où -il devint insupportable et sans ressource. Les gens du monde, en -général, ne croient point à cet excès de bonté qui leur paraît hors de -toute vraisemblance; pour moi, par la connaissance que j’avais du -caractère de la princesse, je fus très disposée à ajouter foi pleine et -entière. Voici un fait dont je fus témoin, lorsque j’étais encore au -Palais-Royal. Un jour, la princesse, étant à sa toilette, se frottait le -dedans de l’oreille avec la tête d’une de ces longues épingles que les -femmes employaient jadis dans leur coiffure; dans ce moment, l’une de -ses femmes de chambre passa derrière elle, et lui donna maladroitement -un coup violent au bras, qui fit tellement enfoncer l’épingle dans -l’oreille, qu’elle en perça le tympan; la douleur fut excessive; -cependant la princesse ne fit pas une plainte, dans la seule crainte de -faire de la peine à la femme de chambre qui l’avait involontairement -blessée. On ne sut cet accident que plusieurs jours après, parce que la -princesse, ne pouvant plus supporter les douleurs les plus aiguës, fit -venir un chirurgien qui trouva l’oreille dans un état affreux; elle en -fut malade plus de dix ou douze jours. - -Madame la duchesse d’Orléans douairière termina sa carrière un samedi; -M. le duc d’Orléans, S. A. R. et mademoiselle d’Orléans la veillèrent -durant les trois derniers jours de sa vie; ils ne la quittèrent pas un -seul instant: elle les traita avec tendresse, elle leur donna -solennellement sa bénédiction; quelques jours avant sa mort, elle refit -son testament, qui est touchant, et par conséquent équitable et -chrétien. - -M. le duc d’Orléans et mademoiselle d’Orléans furent sensiblement -affligés; j’allai à Neuilly. Je fus bien affectée du changement extrême -de leurs figures; on voyait sur leurs visages combien ils avaient -souffert. M. le duc de Chartres avait la rougeole, mais de l’espèce la -plus bénigne. Cet aimable enfant est si sensible qu’il fut aussi touché -que frappé vivement lorsqu’il reçut la bénédiction de sa grand’mère; -tout se passa de la manière qui pouvait honorer le mieux la mémoire de -la princesse. Le corps resta à Ivry dans une chapelle ardente; il fut -gardé par les dames d’honneur de S. A. R., de mademoiselle d’Orléans et -de madame la duchesse de Bourbon. - -Monsieur et monseigneur le duc d’Angoulême annoncèrent qu’ils iraient à -Ivry jeter de l’eau bénite sur le cercueil. Après la mort de la -princesse, le roi reçut M. le duc d’Orléans; il le traita avec une bonté -particulière. Le corps de madame la duchesse d’Orléans fut porté à -Dreux, dans la sépulture de M. le duc de Penthièvre, son père. M. le duc -d’Orléans accompagna le convoi. - -En rentrant en France, la première pensée de S. A. S. madame la duchesse -d’Orléans a été de remplir les devoirs sacrés de la nature et de la -piété. Elle racheta, pour rétablir la sépulture de son père, ce qui -avait été vendu de la collégiale de Dreux; les travaux commencèrent -aussitôt; ils furent interrompus par les événements de 1815; mais on les -reprit ensuite avec activité. Le chemin qui conduisait jadis à l’église -n’existait plus; la montagne abandonnée était devenue impraticable. On -traça une nouvelle route parfaitement belle et facile; on aplanit le sol -sur lequel est posée la magnifique église que la piété filiale fait -élever, et qui doit renfermer le tombeau de M. le duc de Penthièvre. - -L’église, qui ne doit être qu’une chapelle funéraire, est digne, par sa -beauté, de la main qui l’a fait élever et qui en a posé la première -pierre; elle a cent pieds de long sur soixante de large, et son -architecture réunit l’élégance à la majesté sévère qui convient à ce -genre d’édifice. - -Le général Gérard, mari de ma petite-fille Rosamonde, avait acheté de M. -de Valence la terre de Sillery pour la somme de 300.000 francs, sous la -condition que si M. Gérard la revendait plus cher, il partagerait avec -lui la moitié du profit. A la mort de M. le marquis de Puisieux, cette -terre passa, par substitution, à mon beau-frère, le marquis de Genlis, -qui, au bout de cinq ans, la vendit dix-huit cent mille francs à M. -Randon, financier. Madame la maréchale d’Estrées, fille unique de M. de -Puisieux, en fit le retrait, et dans son testament, ayant institué le -comte de Genlis son légataire universel, cette terre nous appartint, et -M. de Genlis assura mon douaire de la manière la plus solide sur cette -belle possession; il y fit des embellissements admirables, entre autres, -dans les jardins; je crois avoir dit déjà que, profitant des belles eaux -qui environnaient le château, et à travers lesquelles passait une jolie -rivière, il fit autant d’îles que j’avais d’enfants et d’élèves, et -auxquelles il donna leurs noms; toutes ces îles charmantes, remplies de -beaux arbustes et de fleurs, aboutissaient par des ponts élégants à une -grande île magnifique qui portait mon nom: et l’on y trouvait un superbe -pavillon dans lequel était mon buste en marbre sur un piédestal; M. de -Genlis avait fait graver des vers de sa composition que je ne crois pas -avoir cités, les voici: - - Toi qui fais ma félicité, - Mon cœur, pour toi toujours le même, - Veut que les traits de ce qu’il aime, - Passent à l’immortalité. - -Ma fille, à laquelle passa cette terre, céda généreusement tous les -droits qu’elle y avait à M. de Valence. Quand j’y retournai en revenant -des pays étrangers, quel serrement de cœur j’éprouvai en voyant un -vilain marais à la place des belles îles détruites, et la majestueuse -galerie du château et la superbe chapelle abattues! - -Il y a longtemps que j’ai fait une singulière remarque. Je savais, avant -la révolution, tous les cris des marchands des rues de Paris; on pouvait -les noter, car ils sont tous des espèces de chants; j’avais observé que -ces chants étaient extrêmement gais, et que, par une conséquence -naturelle, ils étaient presque tous en ton majeur. Depuis la révolution, -en rentrant en France, je reconnus avec surprise que ces cris que, -depuis mon enfance, je n’avais jamais vu changer, n’étaient plus du tout -les mêmes, et que de plus ils étaient à peine intelligibles, -excessivement tristes et lugubres, et presque tous en ton mineur... -Après y avoir réfléchi, voici comment j’explique cette singularité; ce -changement a dû s’opérer durant les années effroyables du règne de la -terreur. Qu’on se figure s’il est possible qu’une marchande de pain -d’épices, à côté d’une charrette remplie d’infortunés allant à -l’échafaud, ait pu crier gaiement: V’là le plaisir, mesdames!... et que -tous les autres marchands, au milieu de ces horribles spectacles, aient -pu conserver leur accent joyeux. Peu à peu cet accent s’est altéré; il -est devenu sombre, confus, et il est resté lamentable. Cette observation -est à la louange du peuple, car elle prouve mieux qu’aucun autre fait -combien il était ému, troublé et sensible à la pitié. - -Je n’allai point cette année à la campagne, malgré les pressantes -invitations de M. de Saulty, dont le beau château me plaît tant, et dont -j’aime si sincèrement la respectable famille. J’aurais eu bien envie -aussi d’aller à Bligny, chez Anatole de Montesquiou, et chez ma -petite-fille Rosamonde; mais je ne pouvais songer à faire des courses -d’amusement, dans l’état de dépérissement où je voyais M. de Valence. -Madame Récamier contribuait beaucoup à me dédommager de mon espèce de -captivité; elle venait me voir souvent, et plus je causais avec elle, -plus je trouvais d’esprit et d’intérêt dans sa conversation. Si elle -n’avait pas été aussi jolie et aussi célèbre par sa figure, elle serait -mise au nombre des femmes les plus spirituelles de la société. Il est -impossible d’avoir plus de délicatesse dans les sentiments et plus de -finesse dans l’esprit; elle me conta un jour qu’elle avait reçu le matin -une lettre dont elle était avec raison extrêmement touchée; cette petite -histoire mérite d’être rapportée: la voici. - -Il y avait environ onze ans que madame Récamier, étant à sa fenêtre sur -la rue, vit passer une femme qui jouait de la vielle, et qui ordonnait à -une petite fille de cinq ans et demi de danser sous la fenêtre de madame -Récamier. La petite fille obéit, mais d’un air honteux et en pleurant, -ce qui attendrit tellement madame Récamier, qu’elle fit questionner la -femme, qui répondit qu’elle n’était pas la mère de cette enfant, -orpheline dès le berceau. Madame Récamier donna de l’argent à la femme, -qui consentit à lui céder l’enfant, qui avait une petite figure -angélique; madame Récamier la mit chez une honnête lingère, où elle -apprit sa religion, à lire, écrire, compter et coudre. Quand elle eut -douze ans, madame Récamier la mit dans un couvent pour faire sa première -communion, où elle resta quelques années; ensuite la jeune personne -demanda à y rester. Madame Récamier paya toujours sa pension et n’en -entendit plus parler; elle l’oublia. Mais elle venait d’en recevoir une -lettre la plus touchante dans laquelle cette jeune personne, qui avait -seize ans et demi, la remerciait avec la plus vive sensibilité de -l’avoir retirée de la rue, et de lui avoir donné de l’éducation et de -bons principes; elle lui disait qu’elle était au comble du bonheur; que -son noviciat venait de finir, et qu’elle avait prononcé ses vœux le -matin. - -Quand on songe à ce que cette enfant aurait été sans madame Récamier, et -à ce qu’elle est, on ne saurait trop admirer cette excellente action. - -J’étais chargée d’une commission pour M. d’Aligre, pair de France; et -comme il s’agissait d’une bonne action, j’étais sûre d’être bien -accueillie. Il vint chez moi à ce sujet, et écouta avec intérêt ce qu’on -m’avait chargé de lui dire; ensuite il me parla avec détail des -établissements de charité qu’il comptait faire, entre autres, un hospice -pour les mutilés. Je le priai d’y joindre une salle pour les pauvres -enfants rachitiques bossus, ayant trouvé un moyen très simple de les -redresser, en leur faisant tirer la corde d’une poulie à laquelle est un -seau. J’ai eu cette invention d’après l’observation faite à la campagne -qu’aucune servante tirant de l’eau depuis son enfance n’est bossue; j’ai -détaillé cette invention dans _les Leçons d’une gouvernante_. M. -d’Aligre m’apprit qu’il possédait la terre de Saint-Aubin, qui -appartenait jadis à mon père, et dans laquelle j’ai passé mon enfance -jusqu’à ma douzième année. Je savais que cette terre avait passé entre -les mains de M. de La Tour, intendant d’Aix; mais j’ignorais qu’à sa -mort sa fille, qui est aujourd’hui madame d’Aligre, en eût hérité; on a -bâti un nouveau château, on a abattu l’ancien, à l’exception d’une seule -tour qui faisait partie de mon appartement, et dans laquelle je -couchais. La tradition a conservé ce souvenir, et madame d’Aligre n’a -pas voulu que cette tour fût abattue; ce qui est d’autant plus aimable -pour moi, que je n’ai eu ce détail que par hasard. C’était de cette tour -que j’échappais à la vigilance de mademoiselle de Mars pour aller donner -des leçons d’histoire de France aux petits polissons qui ont formé ma -première école, et qui m’écoutaient au pied du mur, sur le bord d’un -étang, tandis que je les haranguais du haut d’une terrasse. Je parlai -beaucoup de Saint-Aubin à M. d’Aligre; il m’assura qu’il y avait encore -des vieillards qui se souvenaient de m’avoir vue; j’espérais que parmi -ces vieillards il se trouverait quelques-uns de mes disciples; je crains -bien qu’ils n’aient oublié mes leçons et les vers des tragédies de -mademoiselle Barbier qu’ils déclamaient en patois bourguignon. Quant à -moi, soixante-quatre ans écoulés depuis cette époque ne m’avaient rien -fait oublier de ce qui regarde Saint-Aubin et Bourbon-Lancy. J’étonnai -bien M. d’Aligre par ma mémoire à cet égard; il me conjura d’aller dans -le cours de l’automne prochain lui faire une visite à Saint-Aubin. Rien -au monde ne m’eût été plus agréable; mais les joies de la terre sont -finies pour moi, et je suis bien persuadée que je n’aurai jamais -celle-là. O que de sensations j’éprouverais, que de pensées à la fois -douces et mélancoliques j’aurais en me retrouvant dans ces lieux chéris -où s’écoula mon heureuse enfance! Alors l’avenir était tout entier à -moi! J’étais loin de prévoir combien il serait orageux! Que de regrets -et de repentirs se mêleraient aux touchants souvenirs de ce temps de -paix, d’innocence, d’espérance et de bonheur! Combien de fois je -répéterai que nous faisons nous-mêmes notre destinée, et que si la -mienne n’a pas été plus heureuse, c’est que je l’ai gâtée par mon -imprudence et par mes fautes. Ces idées sont tristes, mais elles donnent -du courage; qui oserait se plaindre des peines qu’on a méritées? Au -reste, malgré ces pénibles retours sur moi-même, je trouverais un charme -infini à revoir Saint-Aubin. Mais cette idée s’anéantit auprès de celle -du voyage de la Terre-Sainte; car j’avais le projet formel d’en faire le -pèlerinage sous quelques mois; c’était là que tous mes vœux me -transportaient. Je jouais presque tous les jours de la harpe, et un soir -j’en jouais avec délices; je commençai la composition (paroles et -musique) du morceau que je voulais jouer dans la maison de David, si -Dieu me faisait la grâce d’aller à Jérusalem. - -Il y avait plus de douze ans que je n’avais essayé de former un son, et -je retrouvai une voix très juste et très douce, mais en chantant de la -tête, ce que je ne faisais pas jadis; ma grande et belle voix était tout -à fait naturelle. Je trouvai tant de charme dans cette double -composition, qu’il ne me fut possible de m’arracher de ma harpe qu’à -trois heures et demie du matin. - -J’ai jadis assez bien observé et assez bien peint le monde et la cour du -temps de ma jeunesse et de mon âge mûr. Il y avait alors dans la société -des conversations charmantes, un ton parfait en général, de la grâce et -des ridicules; car les ridicules sont très remarquables où se trouvent -un ton fixe et réputé bon, et un mauvais ton reconnu tel. Mais quand ces -deux choses n’existent plus, il n’y a plus de ridicules; on ne peut les -apercevoir que par les souvenirs. Comme j’ai conservé toute ma mémoire, -je suis aussi frappée de tout ce que je vois, de tout ce que j’entends, -que si j’étais dans la société une jeune débutante née avec du goût et -l’esprit d’observation; rien ne me rappelle ce que j’ai vu dans mes -beaux jours et tout me les fait regretter. On ne cause plus; Labruyère a -dit: «Conteur, mauvais caractère.» S’il vivait il trouverait un bien -grand nombre de mauvais caractères! Si douze ou quinze personnes sont -rassemblées, ceux qui passent pour être aimables et spirituels -(lorsqu’on ne parle pas politique) content tour à tour des histoires -satiriques et burlesques; les autres applaudissent par des éclats de -rire si bruyants, que je frissonne toujours à la fin d’un récit, -certaine d’avance que les voûtes du salon vont retentir avec un bruit -qui a pour moi quelque chose d’effrayant. Les meilleurs conteurs sont -ceux qui joignent à leurs récits la pantomime et une véhémente -gesticulation. Quant à la conversation, elle est absolument nulle, on ne -sait plus ce que c’est. Une chose encore à laquelle je ne m’accoutumerai -jamais, c’est à la manière intrépide dont les hommes entrent et sortent -d’un salon, et aux scènes qu’il faut essuyer à leur apparition et à leur -départ; ils viennent fondre sur vous pour vous souhaiter le bonjour ou -le bonsoir et pour vous dire adieu. J’ai cherché la raison de cette -singulière coutume et je crois l’avoir trouvée: beaucoup de gens, depuis -la révolution, n’étaient pas accoutumés à venir s’établir jusque dans -les salons; lorsqu’ils y ont été admis, ils ont pensé qu’il fallait -surtout ne pas avoir l’air embarrassé en y entrant et en s’y -établissant; alors ils se sont armés d’un mâle courage, et de là cette -impétuosité et cet air d’assurance et de hardiesse, qui est devenu une -habitude presque généralement adoptée par tous les gens même qui -peuvent, sans étonnement, se trouver en bonne compagnie. - -J’ai aussi recherché l’origine des petits tabourets, que les maîtresses -de maison mettent sous leurs pieds, et qu’elles font donner aux dames -qu’elles considèrent le plus. Jadis les princesses du sang auraient cru -manquer de politesse si elles eussent ainsi, dans un cercle, établi -leurs pieds sur un de ces tabourets. Cette mode fut introduite sous le -Directoire, s’accrédita sous le Consulat et devint universelle sous -l’Empire. - -Après y avoir profondément réfléchi, je crois qu’on doit attribuer cette -mode à celle des chaufferettes, qui élevaient aussi les pieds, et dont -faisaient un usage journalier, et de tout temps, les femmes des classes -inférieures de la société. Une très grande quantité de dames de ces -classes, dont les maris firent fortune, parurent tout à coup dans le -grand monde avec d’éclatantes parures de diamants et de magnifiques -schalls de cachemire; mais au milieu de cette pompe elles ne purent -s’empêcher de regretter les chaufferettes, et pour se consoler de cette -privation, elles imaginèrent ingénieusement de substituer aux -chaufferettes les petits tabourets. J’ai trouvé de même l’origine de -beaucoup d’autres usages nouveaux! mais je n’en fais point ici mention, -parce que j’en ai parlé dans mon _Dictionnaire des étiquettes_. - -Il y a un caractère que je n’ai jamais peint, mais qui est devenu très -commun depuis la révolution; ce sont les gens qui s’érigent en -prophètes, et qui prétendent avoir prédit avec détail tous les -événements les plus singuliers depuis la révolution; à chaque chose -nouvelle ils vous interpellent tout à coup en s’écriant: «Je vous -l’avais dit, vous devez vous en souvenir?» On ne s’en souvient jamais; -n’importe; ils l’affirment, le soutiennent, et par politesse il faut se -taire! J’avoue que je n’ai guère cette urbanité, et que, lorsque l’on me -demande ainsi à faux mon témoignage, je le refuse nettement; j’y gagne -de ne plus être interrogée sur ce point: on trouve assez d’autres -personnes qui ont une mémoire plus complaisante. - -On convient bien généralement que la grâce et le bon goût ne sont plus -aujourd’hui ce qu’ils étaient jadis; mais on répète qu’au moins on -trouve dans la société plus de naturel, comme s’il y avait de la grâce -sans naturel. J’avoue que plusieurs années avant la révolution une -grande dégénération se faisait remarquer dans le grand monde. - -Tandis que la philosophie moderne corrompait les mœurs et dénouait tous -les liens de la société, elle mettait à la mode le langage de la -sensibilité, mais dans un langage emphatique, un galimatias ridicule, -qu’il fallait avoir l’air de comprendre, et dont personne n’était la -dupe; toutes les démonstrations qui ne prouvent rien, tous les discours -affichaient la sensibilité la plus exaltée, presque toutes les actions -sérieuses décelaient et prouvaient un profond égoïsme. Cette espèce -d’affectation en entraîna beaucoup d’autres et donna à la fin de ce -siècle un caractère de fausseté qui devint à peu près général. Ceux qui -vantaient le plus les charmes de la solitude et de la vie champêtre -n’aimaient que le monde et la dissipation. Les courtisans affectèrent de -s’ennuyer à Versailles; les dames qui avaient le plus désiré et -sollicité des places à la cour se récriaient sans cesse sur l’ennui -mortel d’aller faire leurs semaines. On intriguait pour se faire inviter -à un bal remarquable, à une grande fête; en même temps on se plaignait -amèrement de ne pouvoir se dispenser d’y aller. Si l’on s’amusait dans -une nombreuse société, on n’en convenait jamais; les prétentions à la -simplicité des goûts, à la solidité du caractère ne permettaient pas un -tel aveu. Si, à un petit souper, à une partie particulière, arrangée -dans une société intime, on s’ennuyait, on y affectait la plus grande -gaieté, et pendant huit jours on ne parlait que de l’agrément de cet -insipide souper. Il en était ainsi de tout: on affectait continuellement -une ardente admiration pour les choses que l’on ne comprenait point et -pour des arts qu’on était hors d’état de juger. On voyait des gens du -monde qui ne sentaient pas la mesure des vers s’extasier en parlant de -poésies qu’ils n’avaient jamais lues, et des admirateurs enthousiastes -de Voltaire et de Rousseau, qui ne savaient ni le français ni -l’orthographe, et qui n’auraient pas été capables d’écrire passablement -un billet. Des littérateurs d’une complète ignorance en musique -écrivaient et publiaient les plus ridicules dissertations sur le mérite -musical des productions de Gluck et de Piccini. On se passionnait sans -rien sentir, et, sans étude et sans connaissances, on jugeait tout -hardiment et en dernier ressort. Cette affectation eut les plus funestes -conséquences; elle rendit l’esprit aussi faux que les caractères; on -adopta aveuglément toutes les opinions que l’on crut dominantes, et qui -pouvaient donner une espèce de réputation, de quelque genre qu’elle fût. -Jadis, dans le monde, on se contentait d’obtenir de la considération; il -ne fallait, pour cela, qu’une conduite sage et noble; mais quinze ans -plus tard, l’insipide estime fut abandonnée à la médiocrité; on voulait -de la gloire, ce qui préparait à vouloir des royaumes. On prit un jargon -philosophique, c’est-à-dire pédantesque, souvent inintelligible et -toujours frondeur. Au milieu des thèses sentimentales soutenues dans la -société, on esquissa les droits de l’homme; on vit naître, avec le -galimatias, non les nobles idées d’une sage liberté, mais ce qu’on -appela depuis les idées libérales. En même temps on se moqua de tout; le -scepticisme, sous le nom de persiflage, s’introduisit dans le grand -monde. Cette affectation ne fut générale et à son comble que très peu de -temps avant la révolution. - -Sous le règne de la terreur, l’affectation ne conservait que la déraison -et l’emphase, mais d’ailleurs changeant de caractère elle devint atroce. -On n’affecta plus que la férocité. Alors, tout fut bouleversé, le -langage, les mœurs, la signification des mots, l’expression des -sentiments, la louange, le blâme, les vices et les vertus; la crainte, -si timide jusqu’alors, quittant son maintien naturel, prit tout à coup -un air menaçant; des hommes qui n’étaient pas nés inhumains prêchèrent -le meurtre pour échapper à la proscription; la lâcheté cacha son -épouvante sous un masque affreux souillé de sang!... - -Après le règne de la terreur jusqu’à la Restauration, il n’y eut point -dans le grand monde d’affectation marquée. En général une ambition -démesurée s’empara de tous les esprits; on ne fut occupé que du soin de -trouver les moyens d’obtenir des grades, des emplois lucratifs, de -l’argent, des majorats, des royaumes. Les intrigues d’affaires -suspendirent celles de l’amour et de la galanterie; le désir de plaire -céda au désir d’élever sa fortune; les grâces françaises tombèrent en -désuétude: il n’en resta plus qu’une tradition incertaine et dédaignée; -l’amitié ne fut plus qu’une association d’intérêts pécuniaires; elle ne -demanda ni soins, ni procédés tendres et délicats, mais des services -solides et réciproques: elle fut un calcul, un marché. - -Nous avons vu une étrange affectation (dans quelques personnes), celle -d’afficher avec aigreur, avec emportement, l’attachement le plus -légitime, le plus vertueux et le mieux fondé; sentiment devenu général, -et qui devrait rétablir la paix et l’union dans la société. Ce zèle -affecté, ou sincère, n’est pas selon la science. Je terminerai cet -article par un trait d’histoire. Un courtisan d’Alexandre le Grand, dans -l’intention d’être cité, se trouvant dans une nombreuse assemblée, y -débitait d’un ton d’énergumène beaucoup d’extravagances qu’il croyait -très flatteuses pour le monarque. Le sage Callisthène, qui l’écoutait, -lui dit: «Si le roi t’entendait, il t’imposerait silence.» - -J’étais bien fâchée, depuis longtemps, d’avoir perdu la relation de mon -voyage en Auvergne. Mademoiselle d’Orléans venait d’y acquérir une -terre; elle y fit un voyage, et j’aurais eu un grand plaisir à lui -donner cette relation, qui contient tout ce qu’il y a de plus curieux à -voir dans cette province. Comme je lui exprimai ce regret à son retour, -elle m’apprit qu’elle avait une copie écrite de sa main de ce petit -ouvrage; elle eut la bonté de me le prêter, et je le relus avec beaucoup -de curiosité. - -Je fis ce voyage au commencement de la révolution, et j’en revins par -Lyon; je connus à Clermont de quelle manière s’y prenaient les -révolutionnaires pour se faire des partisans parmi le peuple. L’Auvergne -était chrétienne et pieuse, et l’on n’attaquait point encore la -religion. Cependant on avait établi un club à Clermont, et là, par un -règlement particulier, tous les laboureurs y étaient reçus sans scrutin; -ce qui est absurde, car un laboureur peut fort bien être un ivrogne et -un débauché, et, par conséquent, un mauvais homme. Les assignats qu’on -établit dès le commencement de la révolution firent dans toutes les -provinces un mauvais effet; mais à Clermont, quand j’y étais, dès qu’un -laboureur appartenait à la Société des amis de la constitution des -assignats, il en recevait sur-le-champ l’argent sans aucune espèce de -retenue. Je suppose que les amis de la constitution en agissaient ainsi -dans toutes les autres provinces. Ces moyens secrets étaient plus -efficaces que les discours pompeux et les harangues emphatiques. - -Voici un bien joli mot de S. A. R. Madame la duchesse de Berry; je le -tiens d’une personne qui a l’honneur de l’approcher, et qui le lui a -entendu dire: - -Un garde forestier, pour se faire valoir et obtenir une récompense, un -jour où M. le duc de Bordeaux devait se promener en voiture à Bagatelle, -jour où l’on avait annoncé la route qu’il devait prendre, alla trouver -madame de Gontaut, gouvernante du jeune prince, pour lui annoncer qu’en -faisant sa ronde il avait découvert un assassin dans les broussailles, -qu’il avait voulu l’arrêter, que l’assassin lui avait tiré un coup de -fusil qui avait seulement blessé son cheval, qu’ensuite il s’était -enfui, et que pour courir plus vite il avait jeté son fusil, etc. -D’après cette histoire, on voulut détourner madame de Gontaut de mener -le jeune prince sur cette route, et malgré toutes les représentations, -elle eut le courage et la fermeté de faire toute la promenade annoncée. -Quand on en rendit compte à madame la duchesse de Berry, cette princesse -approuva la gouvernante en ajoutant: «M. le duc de Bordeaux ne doit -jamais reculer, même à un an.» - -Cette prétendue conspiration était entièrement de l’invention du garde -forestier, qui avoua tout au ministre de la police. - -M. le duc d’Orléans voulut bien m’amener M. le duc de Chartres pour me -remercier de la dédicace des _Jeux champêtres_. M. le duc de Chartres -joint une figure charmante à une raison très prématurée et au maintien -le plus intéressant par la douceur et la modestie; il avait alors onze -ans, et je me rappellerai toujours qu’à peine âgé de six ans il écrivit, -sous ma dictée, près d’une demi-page sans faire une faute d’orthographe -et d’une très jolie écriture. - -M. le duc d’Orléans me dit, dans cette visite, qu’il avait hérité de la -princesse sa mère d’un superbe tableau représentant, de grandeur -naturelle et de la tête aux pieds, madame de Maintenon; il m’engageait à -l’aller voir. Je répondis seulement que je le connaissais, et je parlai -d’autre chose. En effet, je connais ce tableau, puisqu’il m’a appartenu -pendant sept ou huit ans. Après avoir donné au public le roman -historique de _Madame de La Vallière_, une dame de la société, que je -connaissais très peu alors (madame Dubrosseron), se passionna tellement -pour cet ouvrage, qu’elle m’envoya en présent un beau portrait de madame -de La Vallière, que, suivant mon ancienne coutume de tous les temps, je -ne manquai pas de donner aussi. L’année d’ensuite je fis paraître -_Madame de Maintenon_, et M. Crawford, qui avait une superbe collection -de portraits originaux de personnages célèbres, m’envoya le magnifique -portrait de madame de Maintenon; je le gardai plusieurs années, tout le -monde l’a vu et admiré dans mon salon. A la restauration, je me suis -trouvée tout à coup sans pension, sans possibilité de vendre un ouvrage, -parce qu’il n’y avait plus d’argent; toute la littérature était -suspendue. Réduite, pour vivre, à emprunter à des usuriers, j’étais fort -embarrassée; je proposai à M. Giroux, du Coq-Honoré (qui est à la fois -un artiste distingué et l’un des plus honnêtes marchands de Paris), de -m’acheter le tableau de madame de Maintenon; M. Giroux me répondit que -ce tableau était d’un très grand prix, mais non du genre de ceux dont il -faisait l’acquisition; il ajouta que madame la duchesse d’Orléans, la -douairière, cherchait partout des portraits de personnes célèbres; qu’en -le lui faisant proposer elle l’achèterait sûrement; il me conseilla d’en -demander six mille francs, en m’assurant qu’il valait beaucoup plus. -J’écrivis un petit billet à M. Folmont, en lui proposant pour madame la -duchesse d’Orléans ce tableau, s’il était vrai qu’elle en désirât de ce -genre, en citant tout ce que M. Giroux m’avait dit à ce sujet, et ne -demandant que quatre mille francs. Sans faire examiner le tableau, on -m’envoya sur-le-champ les quatre mille francs, et je donnai aussitôt ce -beau portrait: voilà comment il a passé entre les mains de M. le duc -d’Orléans, qui ne sait rien de ce détail. - -Je fus bouleversée, à cette époque, par la funeste nouvelle de la mort -subite de madame la duchesse de Bourbon, qui mourut en une minute dans -l’église de Sainte-Geneviève, étant sortie de chez elle en parfaite -santé; elle avait été la veille au Palais-Royal, où elle avait montré sa -vivacité accoutumée. Elle portera devant Dieu d’immenses charités faites -avec autant de soin que de constance. Je me rappelai avec -attendrissement ses charmantes bontés pour moi, et j’éprouvai une espèce -de remords de les avoir si peu cultivées depuis dix-huit mois. J’eus -l’honneur de la rencontrer chez mademoiselle d’Orléans, quinze jours -avant sa mort. Elle me fit les plus aimables reproches sans aucune -aigreur et avec une grâce inexprimable. Le jour de ce fatal événement, -on fit chez elle, rue de Varennes, à l’ancien hôtel de Monaco, la plus -belle de toutes les oraisons funèbres. Ses domestiques regrettaient en -elle la meilleure de toutes les maîtresses, et les pauvres qu’elle a -établis dans son jardin se désolaient de la perte irréparable de leur -bienfaitrice. Elle avait fait bâtir dans ce beau jardin deux hospices, -l’un pour six vieilles femmes, l’autre pour seize convalescents sortant -de l’Hôtel-Dieu; charité aussi ingénieuse que touchante, parce que ces -convalescents ne sont jamais assez bien rétablis pour pouvoir reprendre -sans danger leurs travaux. Madame la duchesse de Bourbon leur prodiguait -tous les soins nécessaires, en les fortifiant par une excellente -nourriture, et en les accoutumant doucement, par gradation, à se -remettre à un travail qu’ils faisaient à leur profit; elle ne les -renvoyait que lorsqu’ils étaient en parfaite santé. Ils emportaient une -petite somme d’argent, et ils pouvaient compter sur la protection de la -princesse. - -Madame la duchesse de Bourbon avait fait creuser dans son jardin un -puits pour la commodité de ces hospices, et elle dit un jour qu’on la -contrariait à ce sujet, en opposant mille obstacles à la constitution de -ce puits, que rien ne la rebuterait, et qu’elle viendrait à bout de le -faire (ce qui a été en effet). Mademoiselle Julie Gros, qui avait seize -ans, et qui était présente à cet entretien, prit la parole et dit: «Je -le crois bien, madame, il y a tant de verres d’eau dans un puits!...» Je -ne connais pas de mot plus fin et plus délicat que celui-là. - -On ouvrit le testament de madame la duchesse de Bourbon; elle y donne -aux pauvres toutes les choses dont elle peut disposer; elle charge -mademoiselle d’Orléans de prendre soin de ses deux hospices. Elle ne -pouvait confier cette bonne œuvre en de meilleures mains. Une chose bien -frappante, c’est qu’elle a signé et fini ce testament le jour même de sa -mort; il est daté de ce jour, à dix heures du matin: elle sortit à dix -heures et demie pour aller à l’église de Sainte-Geneviève, où elle -mourut à une heure après midi. - -L’entresol où j’étais logée chez M. de Valence était une véritable -caverne, par le manque de jour et d’air; mais il avait de plus -l’inconvénient d’un bruit affreux: j’avais deux pompes, une à la tête de -mon lit, et l’autre au pied; elles me réveillaient en sursaut dès le -point du jour. J’étais encore tourmentée par le bruit de la porte -cochère et de la voûte sur laquelle posait ma chambre à coucher; enfin -il fallait supporter aussi le vacarme continuel de l’écurie, des -chevaux, des voitures, et le frottage du salon et des appartements -suspendus sur ma tête. Toutes ces choses troublaient, agitaient -cruellement mon sommeil, et me donnaient, la nuit, de grandes -crispations de nerfs; cependant ma santé ne paraissait pas en souffrir, -j’en étais quitte pour des convulsions nocturnes et des insomnies. Je -restais par pitié pour l’état de M. de Valence, que j’aurais mis au -désespoir en m’en allant; il s’avançait chaque jour vers la tombe; par -une fantaisie de malade, M. de Valence, qui naturellement n’aimait point -du tout la musique, me conjura de lui jouer de la harpe tous les jours, -seulement deux ou trois heures. Enfin, se sentant très mal, il demanda -son confesseur; il se confessa pendant trois grands quarts d’heure, il -demanda les sacrements, et il expira pendant l’extrême-onction. Je -m’attendais à sa mort, que m’annonça, avec beaucoup de ménagement, le -général Gérard. Cette nouvelle me glaça! J’avais neuf ans de plus que -lui, et il avait l’air si robuste! L’affliction si vraie de mes -petites-filles et de madame de Valence acheva de m’accabler. - -Je voulais me mettre dans un couvent, mais, dans tous ceux de Paris, ne -trouvant pas un seul logement qui pût me convenir, je pris la résolution -d’aller pour quelques mois m’établir à Tivoli, maison de santé si -justement célèbre par son jardin, sa riante situation, ses bains si -commodes et si bien servis, et pour la politesse et la parfaite -honnêteté de ceux qui la gouvernent. - -Me disposant, au printemps, à partir pour Mantes, je fis mes adieux à -tous mes amis, qui les reçurent avec tendresse, à leur manière: M. de -Courchamp, avec sa grâce et son originalité ordinaires, me gronda; M. -Valery soupira sans se plaindre; le chevalier d’Harmensen, ne se -contraignant point tête-à-tête avec moi, s’attendrit et pleura; madame -de Choiseul me demanda mille fois avec vivacité de revenir bientôt; -Anatole de Montesquiou m’envoya de jolis vers; quant à ma fille et mes -petites-filles, elles allaient elles-mêmes partir pour la campagne et -pour longtemps; madame de Celles venait d’obtenir une place auprès de -Son Altesse Royale madame la duchesse d’Orléans. - -J’arrivai à Mantes dans les premiers jours du printemps de 1824. La -route de Paris à Mantes est charmante; j’étais dans une bonne berline -avec des chevaux de louage; le voyage seul me fit beaucoup de bien; -j’arrivai à Mantes fort leste et en très bonne santé. - -Je fus enchantée de la ville de Mantes; la cathédrale gothique est d’une -grande beauté, les promenades sont ravissantes; j’ai sous ma fenêtre un -joli jardin qui appartient à la maison, et la plus belle vue du monde; -il y a dans cette maison une belle et grande salle de bains, et -précisément vis-à-vis notre porte cochère un couvent de religieuses où -l’on dit la messe tous les jours. - -Enfin je dîne ici à l’heure qui me convient; j’y suis exactement le -régime qui m’est bon; je vis dans une douce et profonde solitude, et j’y -quadruple, par la retraite, les derniers jours de mon existence. - -Ce fut sur la fin de mon premier séjour à Mantes, que notre roi Louis -XVIII tomba peu à peu dans un état qui ne laissa plus d’espérance pour -sa vie; cependant l’habileté des médecins et des chirurgiens qui -l’entouraient prolongea son existence d’une manière miraculeuse; à force -d’onguents, d’eaux spiritueuses, de quinquina, d’aromates, dont on -imbibait son corps chaque jour, on parvenait à ranimer ses forces -épuisées et défaillantes; on peut dire que ce prince fut embaumé vivant. -Au milieu de ses maux et de sa destruction visible, ce monarque, -véritablement très chrétien, conserva une résignation, une présence -d’esprit, un courage et une force d’âme véritablement admirables; il -vécut pour donner à l’Europe l’exemple de la patience et de la dignité -dans le malheur, de la clémence, de la reconnaissance et de l’amitié sur -le trône, unies au goût éclairé des arts et de la littérature. - -Je lisais dernièrement dans un journal la description du tombeau de -Bonaparte à Sainte-Hélène; on a pris les précautions les plus -extraordinaires pour que le corps ne pût jamais être enlevé furtivement: -on a mis ce corps à une profondeur immense dans la terre; cette -dépouille mortelle redoutée encore est barricadée par des barres de fer -et de grosses pièces de bois, fortement croisées les unes sur les -autres, etc., etc. Cet hommage souterrain vaut bien une pyramide fameuse -et une épitaphe chargée des louanges banales et pompeuses que portent si -souvent les pierres sépulcrales. - -Je fus obligée de faire un voyage à Paris pour mes mémoires, et ce fut -avec beaucoup de regret que je m’arrachai de Mantes, dont l’excellent -air, la solitude, la tranquillité parfaite et les personnes qui -m’entouraient convenaient si bien à mon cœur et à ma santé. - -M. Ladvocat se chargea de tous mes arrangements momentanés; il me trouva -un joli logement rue de Chaillot dans l’enceinte de Paris, mais -tellement à une de ses extrémités, qu’on peut se croire à la campagne. -Je m’établis là dans une maison de santé chez le docteur Canuet, -excellent médecin, dont la famille, bien digne de lui, est également -aimable et respectable. La maison est agréablement située et composée de -deux pavillons séparés par une jolie cour ombragée par des tilleuls; de -là quelques marches conduisent à un jardin ravissant, tout en arbres -verts formant des allées couvertes et des berceaux; je découvre de mes -fenêtres une belle vue, mais qui pourtant ne vaut pas celle de Mantes. -J’ai vu avec beaucoup d’intérêt les préparatifs des fêtes pour le sacre; -madame de Choiseul est venue me prendre et m’a conduite dans tous les -lieux préparés déjà pour cette grande solennité. J’ai été -particulièrement charmée de la décoration de la rue de Rivoli et de -celle des Champs-Élysées; j’ai entendu le bruit du feu d’artifice et -j’ai joint mes vœux à ceux de tous les bons Français; le nombre en est -grand, car la joie paraissait être universelle. Le temps pour ce seul -jour (celui de l’entrée du roi) a été remarquablement beau; enfin, pour -compléter ma satisfaction, S. A. R., Monseigneur le duc d’Orléans, a -bien voulu m’envoyer une énorme provision de pain d’épices de Reims. -Malgré ma tempérance naturelle, je n’ai pu résister à ce doux souvenir -de ma jeunesse; j’avais dîné, et j’ai mangé deux ou trois pains d’épice -qui m’ont donné pendant plusieurs jours d’assez vives coliques, mais je -n’en suis pas moins reconnaissante d’un envoi charmant qui m’a fait tant -de plaisir. Dès les premiers jours j’ai senti vivement le bonheur de -revoir madame de Choiseul et d’entendre quelques vers nouveaux de son -beau poème de _Jeanne d’Arc_. Quel plaisir de retrouver les entretiens -tête à tête d’une amie pour laquelle on n’a rien de caché! Un mot -accompagné du regard qui l’exprime et de l’accent qui part du cœur, un -seul mot ainsi prononcé dit tant de choses et les dit si bien! Cette -amie parfaite se charge de mes promenades en voiture et vient me -prendre, me conduire au bois de Boulogne, à Passy et dans certains lieux -déserts que je ne reconnais pas, parce que depuis que je les ai -parcourus tout y est changé; de grands arbres abattus, laissant à nu un -terrain immense, permettent de découvrir de tous côtés le plus ravissant -point de vue. Là, madame de Choiseul faisait arrêter la voiture, et nous -causions avec délices pendant plus de deux heures. Cet exercice en -voiture me fait un bien particulier, et surtout fait avec une amie si -aimable. C’est dans la grande rue de Chaillot que se trouvait jadis le -couvent dans lequel s’enferma la duchesse de La Vallière, lorsqu’elle -s’échappa pour la première fois de la cour avec l’intention de n’y -retourner jamais; mais, comme je l’ai conté dans son histoire, Louis XIV -eut encore le pouvoir de l’en arracher. Je passe souvent devant la porte -de ce couvent, et ce n’est jamais sans une sorte d’intérêt: il me semble -qu’il ne m’est point étranger. - -J’ai déjà parlé de la fausse magnificence; mais, comme elle devient -chaque jour plus frappante, je veux faire ici une récapitulation de -toutes les faussetés de ce genre et dans laquelle se trouveront -comprises un grand nombre d’inventions et de charlataneries dont je n’ai -jamais fait mention. Outre l’argent plaqué, les faux cachemires, les -fausses eaux minérales, les faux clinquants (faits en papier d’or fin), -les fausses perles, les fausses dentelles de point, la fausse soierie, -on a encore nouvellement inventé les faux tableaux par un procédé qui -les imite si parfaitement, qu’il doit nécessairement faire tomber tous -les bons copistes dans ce genre; les fausses gravures (les lithographies -si perfectionnées), les faux cheveux faits en soie: on doit louer cette -dernière invention sous plusieurs rapports, cela peut être bon contre -l’électricité répandue dans l’air, et ces cheveux sont plus agréables à -porter que ceux d’un scélérat mort sur la place de Grève; le faux vin -(fait avec des primevères); de faux fruits; de faux pain (fait avec des -pommes de terre et des châtaignes), de fausses odeurs: par exemple, -brûlez sur une pelle de l’eau de lavande et du café vous aurez l’odeur -de l’aubépine; de faux cailloux d’Égypte, de fausses agates -transparentes, de faux lapis, de faux jaspes sanguins et de Sibérie, de -fausses herborisations, etc., etc.: et, sans parler du faux marbre (le -stuc), de fausses couleurs, de la fausse blancheur, des fausses veines, -des fausses dents, on a inventé plus nouvellement de fausses pierres de -taille, de faux beaux bras; j’en ai vu de tels qui m’ont trompée, ces -bras étaient couverts d’une mitaine à jour, à travers laquelle on -croyait voir un bras bien rond, bien potelé, de la plus belle carnation, -et tout était faux: de fausses porcelaines revêtues de faux or; de faux -acajou, de fausses mosaïques, de fausses anatomies, de faux coquillages, -de faux carreaux, de faux madrépores, de sorte que l’on pouvait très -facilement former un faux cabinet d’histoire naturelle. - -La comtesse Amélie de Boufflers vient de mourir, à soixante-seize ans. -Ayant perdu toute sa fortune, elle était réduite, depuis plusieurs -années, à une pension de quinze cents livres!... Elle voulut demeurer -dans la rue même où se trouvait le magnifique hôtel qui lui avait -appartenu et dans lequel s’étaient écoulés les plus beaux jours de sa -vie; elle se retira dans une petite chambre de blanchisseuse, au -cinquième étage, et dont la fenêtre était en face de son ancien hôtel. -Ne recourant à personne, elle se laissa oublier par tous ses anciens -amis. Je n’étais pas de ce nombre; je l’ai beaucoup rencontrée jadis -dans sa jeunesse et dans la mienne, mais je n’ai jamais eu de liaison -intime avec elle; elle était encore dans l’opulence quand je revins en -France, je n’allai point la voir. J’appris vaguement, peu d’années -après, que le dérangement de sa fortune l’avait forcée de vendre -Auteuil, et depuis cette époque je n’entendis plus parler d’elle; -cependant je n’ai appris qu’avec une sorte de saisissement les détails -de sa ruine complète et sa fin déplorable. Deux femmes de chambre, bien -dignes d’être citées (madame Morta et madame Martin), n’ont jamais voulu -l’abandonner; elles l’avaient servie durant ses derniers jours -prospères, elles lui ont été fidèles dans sa détresse et l’ont soignée -jusqu’à la mort; jeunes encore, ayant tous les talents désirables dans -leur état, elles auraient pu se placer avantageusement; la comtesse -Amélie les en pressa plusieurs fois en leur répétant ce mot touchant: -«Je puis bien mourir toute seule!» Elles restèrent, non seulement sans -gages, mais en mettant au Mont-de-Piété leurs robes, une partie de leur -linge et tous leurs petits bijoux, pour soulager la misère de leur -infortunée maîtresse. Un tel attachement doit sans doute adoucir les -peines d’un cœur déchiré par l’ingratitude et par une foule de -douloureux souvenirs!... - -Un jour, madame de *** apprit avec étonnement l’extrémité où se trouvait -réduite la comtesse Amélie, qu’elle avait connue jadis et perdue de vue -depuis longtemps; elle se rendit aussitôt chez elle; madame de *** monta -avec un serrement de cœur inexprimable les cinq étages du petit escalier -tortueux qui conduisait sous le toit de cette humble habitation, elle -entra avec effroi dans la petite chambre devenue l’unique asile de celle -qu’elle avait vue jadis si animée, si fraîche, si brillante, faisant les -honneurs d’une maison remarquable par son élégance et sa somptuosité! La -malheureuse comtesse Amélie, languissamment étendue dans un fauteuil, -semblait ne plus attendre que les derniers instants d’une pénible -existence. - -Madame de *** entreprit de lui offrir quelques consolations. L’air était -pur et serein, elle lui proposa de l’aller respirer dans les champs: «Ma -chère amie, reprit la comtesse Amélie, quand on a été forcée de se -réfugier ici, quand on peut voir à toute heure du haut de ces étages la -maison et les jardins où l’on a passé de si belles années, on ne peut, -on ne doit sortir de ce triste réduit que pour aller dans la tombe!» - -Trois jours après cet entretien elle n’existait plus! Elle ne mourut -point sans quelque consolation; elle expira dans les bras de ses deux -héroïques amies. Nulle pompe ne l’accompagna au cimetière du -Père-Lachaise; mais les larmes de la plus tendre affection baignèrent -son cercueil. - -Je n’ai appris que ces jours derniers la mort de madame de Krudener, une -personne extraordinaire et intéressante, deux choses qui, réunies, ne -seront jamais communes, surtout dans une femme. Je la connaissais quand -j’étais aux Carmélites, rue de Vaugirard; elle m’écrivit pour me -demander à me voir: j’y consentis avec plaisir; j’avais lu d’elle un -très joli roman intitulé _Valérie_, qui n’annonçait nullement -l’exaltation de sentiments que j’entendais attribuer à l’auteur. Je fus -curieuse de connaître une personne qui alliait des écarts d’imagination -à beaucoup de naturel et de simplicité; et ce fut en effet ce que je -trouvai en elle. Elle disait les choses les plus singulières avec un -calme qui les rendait persuasives; elle était certainement de très bonne -foi; elle me parut être aimable, spirituelle et d’une originalité très -piquante; elle revint plusieurs fois me voir, me témoigna beaucoup de -bonté et m’inspira un véritable intérêt; elle avait de la sensibilité, -de la douceur, d’excellentes intentions; elle était jeune encore; sa -mort me fait beaucoup de peine. - -Malgré mon goût pour Mantes, malgré la paix, la bonne santé dont j’ai -joui dans cette jolie ville, et le bonheur que j’ai goûté au sein d’une -famille si vertueuse et qui m’est si chère, je resterai à Paris, ce qui -n’est nullement de ma part une inconséquence, car j’ai toujours eu le -ferme dessein de m’établir dans un couvent et d’y finir mes jours. - -Après des recherches aussi longues qu’infructueuses, et faites par mes -amis et par moi, j’ai enfin trouvé dans un couvent (comme je l’ai dit) -un logement qui me convient. J’ai passé quatre mois pleins dans la -maison de santé si bien tenue par le docteur Canuet, et j’emporte, en -m’en allant, un regret sincère de n’avoir plus pour voisin une famille -si vertueuse et si aimable. Me voici établie aux dames de Saint-Michel; -j’ai été me promener hier dans leur grand jardin; je voulais faire une -visite à madame la prieure, et la dame religieuse qui avait la bonté de -me conduire m’a dit qu’elle ne pouvait me recevoir, parce qu’elle était -malade des suites d’un violent chagrin causé par la mort tragique et -touchante d’une religieuse qu’elle aimait particulièrement. Voici le -détail de cette mort inopinée. On raccommodait, à l’extrémité du jardin, -un grand bâtiment qui tombait en ruines; la religieuse dont il est -question, et qui était encore dans la force de l’âge, voulut, par un -sentiment céleste, passer dans ces décombres tout le temps de la journée -qui n’est point employé à dire les offices; car elle avait remarqué que -les maçons se permettaient, dans leurs entretiens, des expressions et -des chants plus que profanes, et que les pensionnaires en se promenant -pouvaient entendre. Bien certaine que sa présence contiendrait cette -licence, elle allait s’asseoir sur une pierre dans ces ruines, au milieu -d’une épaisse poussière. Un matin, les maçons lui représentèrent que la -place qu’elle avait choisie était fort dangereuse; elle imagina qu’ils -avaient envie de se débarrasser d’elle et elle resta; tout à coup une -grosse solive tomba sur sa tête et la blessa mortellement; on envoya -aussitôt chercher un prêtre et un chirurgien; elle avait toute sa -connaissance, elle n’eut que le temps de recevoir tous ses sacrements et -elle expira une demi-heure après... - -Le jardin est très grand; on y trouve une immense allée bien couverte. -Le reste du jardin est en potager, contenant quatre fabriques, qui sont -quatre chapelles, l’une dédiée à la sainte Vierge, la seconde à saint -Augustin, la troisième à saint François de Sales, et la quatrième à -saint Michel. Je désirerais qu’aux chapelles de saint Augustin et de -saint François de Sales on mît des inscriptions tirées de leurs sublimes -ouvrages. - -J’ai eu la curiosité, il y a deux ou trois jours, d’aller visiter le -cul-de-sac Saint-Dominique, qui est à deux pas d’ici et dans lequel j’ai -passé les plus brillantes années de ma première jeunesse, depuis l’âge -de dix-huit ans jusqu’à celui de vingt-deux; nous y avions un très bel -appartement au premier, donnant sur un joli jardin au bout duquel se -trouvait une petite porte en face de l’église paroissiale de -Saint-Jacques-du-Haut-Pas; c’est là que mes trois enfants, mes deux -filles et mon fils furent baptisés. Mon beau-frère et sa femme -occupaient le rez-de-chaussée de cette maison; comme elle est la -dernière du cul-de-sac Saint-Dominique, j’ai dans l’instant reconnu la -porte; mais en entrant dans la cour, j’ai vu que tout était changé dans -la maison; tout devait l’être en effet depuis plus d’un demi-siècle; -j’ai questionné la portière, qui m’a dit que seulement depuis dix ans -les appartements n’étaient plus reconnaissables, et qu’afin de les -doubler on les avait tous diminués; que d’ailleurs le maître était -absent et qu’il était impossible d’entrer chez lui. Je suis revenue -tristement, regrettant, parce que j’aurais voulu les décrire, des -impressions qui eussent sans doute été très vives, ce qui fournit -toujours quelques idées neuves et morales, mais qui n’auraient pu -produire en moi que des regrets et des souvenirs douloureux? Qu’ai-je -fait depuis cette époque de ces cinquante-huit ans que la Providence a -daigné m’accorder? Jusqu’ici si peu de bien! du moins aux yeux de celui -qui ne juge les actions que d’après leurs motifs! et tant de fautes -réelles, tant d’imprudences, de fausses démarches, d’étourderies, de -puérilités, de vanités romanesques, de folies en tout genre! et combien -n’ai-je pas éprouvé de joies trompeuses, de malheurs véritables, -d’espérances mensongères, de dangereuses illusions et de mécomptes de -toute espèce!... Hélas! dans ce lieu l’avenir encore était à moi! Si je -ne l’eusse pas gâté, comme je le reverrais avec délice, comme je serais -heureuse aujourd’hui!... Nous devons demander pardon à Dieu de presque -tous nos malheurs. - -Madame de Choiseul a fait pour moi quelque chose de charmant; elle -voulait aller voir mon ancienne demeure, je l’en ai empêchée en lui -apprenant qu’elle était absolument méconnaissable; mais madame de -Choiseul a été faire une prière pour moi dans l’église paroissiale où -mes trois enfants ont été baptisés, et de ces trois enfants, il ne m’en -reste qu’une!... - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Je me suis remise aujourd’hui à travailler à mon dernier roman -historique _Alfred le Grand_, dédié à madame de Choiseul, puisque je lui -avais promis la dédicace de mon dernier ouvrage de ce genre, et que -_Pétrarque et Laure_ ne l’est pas, et celui-ci le sera certainement; mon -âge seul en peut répondre; d’ailleurs il me serait impossible de trouver -un sujet plus beau et un héros aussi parfait. Ce travail, déjà si -avancé, sera entièrement fini dans cinq ou six semaines au plus tard. - -Maintenant j’ai terminé mes mémoires; je puis dire, sinon avec les -mérites, du moins avec vérité, ces paroles de l’Apôtre: J’ai bien -combattu, j’ai gardé la foi, j’ai fini ma course. - - -E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY--1925. - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DE MME LA COMTESSE DE -GENLIS *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. 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Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. 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GREVIN — IMPRIMERIE DE LAGNY</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">NOTICE BIOGRAPHIQUE</h2> - - -<p class="i">Aucune femme, peut-être, et bien peu d’écrivains -ont produit une œuvre aussi considérable que madame -la comtesse de Genlis. Abordant tous les genres, -avec une aisance singulière, sinon avec un égal bonheur, -le roman, la poésie, la critique, l’histoire, la -pédagogie, le théâtre ont tour à tour tenté cette imagination -brillante qui, pendant plus d’un demi-siècle, -avec une fécondité inépuisable, a tout à la fois intéressé -et passionné ses contemporains. Avec des dons -heureux, le goût de l’étude et de réels talents, on a -lieu de s’étonner que la comtesse de Genlis, parmi -tant d’ouvrages, n’ait pas produit une de ces œuvres -dont l’éclat consacre une renommée. Madame de -Sévigné, par ses lettres, madame de Lafayette, avec -un petit roman, madame de Staël, dans ses grands -écrits, ont illustré leur époque. Les œuvres de madame -de Genlis furent accueillies avec faveur. Elle -eut les sourires du succès ; et pourtant la critique la -plus amère, la plus violente, s’est exercée aux dépens -de la femme et de l’écrivain. Ambitieuse et frivole -sous des dehors austères, madame de Genlis est bien -la personnification d’une époque où l’affectation des -grands principes et de la vertu abritaient trop souvent -certaines défaillances morales. Avec un esprit -plus affiné, plus de délicatesse dans les goûts, plus -de fermeté dans les principes, elle aurait pu être une -personne tout à fait remarquable. Mais on ne trouve -pas chez elle cette véritable élévation du caractère -qui domine dans la bonne comme dans la mauvaise -fortune, et c’est là peut-être qu’il faut chercher la -cause de ce qu’il y a eu d’incomplet dans la vie et -dans les ouvrages de cette femme distinguée dont la -figure restera au second plan.</p> - -<p class="i">Néanmoins, par ces défaillances même, elle offre -un attrait caractéristique aux esprits curieux de remonter -aux sources du passé. Pour nous servir d’une -expression toute moderne dont on use beaucoup depuis -quelque temps, madame la comtesse de Genlis -est bien « fin de siècle ».</p> - -<p class="i">Mais son siècle retarde sur le nôtre et l’on retrouve -fidèlement en elle les grâces, les illusions, les faiblesses -de ce XVIII<sup>e</sup> siècle dont la brillante aurore devait -s’éteindre dans les flots de sang de la Terreur. -Elle est bien la fille d’une société qui s’agite sur les -débris d’un monde expirant, où tout est faussé, où -chacun cherche à se créer une originalité personnelle -pour échapper à la caducité dont le siècle est -atteint. On se passionne pour les idées philosophiques -et humanitaires par lesquelles on préludait, depuis -la mort du grand roi, au renversement de l’édifice -chancelant. Les sentiments, les modes, les usages ont -un éclat factice.</p> - -<p class="i">Tandis que les vieillards montrent un front rajeuni -par les artifices de la toilette, on sème la neige sur -des chevelures de vingt ans. L’ennui s’est appesanti -sur cette société si noble, si aristocratique qui n’a -conservé de son antique splendeur que la frivolité. La -pompe des cours, les lois de l’étiquette pesaient -comme un fléau à des cerveaux légers et provoquaient -une réaction violente. Si quelques personnages respectaient -encore les préjugés d’antan, la plupart en -riaient, et les gens de cour, acceptant moralement la -fusion des classes, admettaient des gens de roture à -leur intimité. Les princesses allaient d’elles-mêmes -au devant de l’abdication. Affectant des goûts champêtres -et louant les mœurs simples des bonnes gens, -on les voyait en habit de basin traire des vaches enrubannées -dans des chaumières pomponnées comme -des boudoirs. Les grandes dames rejetaient leur parure -et sous le casaquin des servantes elles couraient -les bals de barrière pour y danser le rigodon avec des -laquais et chanter des refrains grivois devant un saladier -de vin chaud.</p> - -<p class="i">Jolie, fine et gracieuse, madame de Genlis, dont -la physionomie devait prêter un charme piquant à -de tels travestissements, nous raconte un trait de ce -genre comme un des agréables souvenirs de sa vie -de jeune femme. Après avoir quintessencié sur les délicatesses -du sentiment et promené de mélancoliques -rêveries à travers les méandres de la carte du tendre, -on était descendu à la curiosité des jouissances grossières.</p> - -<p class="i">Était-ce un sentiment semblable qui faisait accourir -la comtesse à Paris le <span class="rm">14</span> juillet <span class="rm">1789</span> pour assister, en -compagnie des jeunes princes, ses élèves, à la prise -de la Bastille.</p> - -<p class="i">Tandis que l’aristocratie faisait ainsi bon marché -de ses privilèges, les classes inférieures aspiraient à -les détruire.</p> - -<p class="i">L’inconséquence et une inconcevable légèreté semblent -avoir préludé aux événements qui allaient amener -le renversement de l’ancienne monarchie, et tout -paraît n’avoir été dans le principe qu’un entraînement -de la mode. Au fond chacun tenait à ses prérogatives. -On peut se demander, en lisant l’histoire, si -les grands abandons aristocratiques qui s’immolèrent -sur l’autel de la patrie furent tous sincères. Les -préjugés de la naissance et de l’éducation, affermis -par d’antiques coutumes, étaient si fortement enracinés -dans les cœurs que les idées égalitaires ne devaient -pas avoir un sens très net pour une partie de -la nation dont la supériorité s’appuyait sur des usages -séculaires. Les déchirements qui suivirent ne furent-ils -pas encore plutôt une lutte de race, qu’une lutte -de caste.</p> - -<p class="i">Un des grands reproches faits à madame de Genlis -est d’avoir embrassé les idées nouvelles. A Versailles -on lui en tenait rigueur, et la reine Marie-Antoinette la -traita toujours avec une certaine hauteur.</p> - -<p class="i">Au moment où éclatait la Révolution, la confiance -intime du duc d’Orléans lui avait offert le moyen -de se distinguer d’une façon bien particulière en lui -confiant l’éducation des trois princes ses fils.</p> - -<p class="i">— Vous serez leur gouverneur, avait dit le prince.</p> - -<p class="i">— Je vis là, nous dit-elle, le moyen de faire une -chose grande et singulière, et j’acceptai.</p> - -<p class="i">En effet, madame de Genlis dirigea seule, et à travers -les événements les plus tragiques, l’éducation du -jeune duc de Chartres, celui qui devint plus tard le -roi Louis-Philippe, de ses deux frères et de la princesse -leur sœur, madame Adélaïde. Avec un dévouement -que rien n’altère, une persévérance et une fermeté -très remarquables, madame de Genlis montra -dans ces fonctions les rares qualités d’éducatrice qui, -dès l’enfance, s’étaient révélées en elle.</p> - -<p class="i">Lorsqu’à l’âge de sept ans, elle faisait réciter, de -la terrasse du vieux château de Saint-Aubin, les pièces -de vers que sa gouvernante lui enseignait, aux enfants -du village venus pour couper des joncs, elle -préludait à l’éducation des princes du sang.</p> - -<p class="i">Elle inaugura un système tout nouveau dans lequel -on trouve la trace des théories de Jean-Jacques -Rousseau, si fort en vogue à cette époque. Avec une -prodigieuse activité ses élèves menaient de front -l’étude des langues vivantes, l’histoire, la géographie, -les mathématiques, les sciences naturelles et -les divers métiers que peut exercer un homme.</p> - -<p class="i">Les jeunes princes menuisaient, tournaient, faisaient -des treillages et des chapeaux. Le jardinage -leur était familier et, outre tous les exercices du -corps, ils cultivaient divers talents. « Et jamais enfants, -dit-elle, ne se trouvèrent aussi heureux pendant -que dura leur éducation. »</p> - -<p class="i">Quand vinrent les épreuves de l’émigration, madame -de Genlis put se féliciter, à bon droit, de leur -avoir appris « à se servir seuls, à mépriser toute espèce -de mollesse, à coucher habituellement sur un -lit de bois recouvert d’une simple natte de sparterie, -à braver le soleil, la pluie et le froid, à s’accoutumer -à la fatigue en faisant journellement de -violents exercices et quatre ou cinq lieues avec des -semelles de plomb. »</p> - -<p class="i">Il est curieux de lire, dans ses notes, ses observations -sur le jeune duc de Chartres alors âgé de huit -ans : « Il avait un bon sens naturel qui, dès les -premiers jours, me frappa, dit madame de Genlis. -Il aimait la raison comme tous les autres enfants -aiment les contes frivoles. Ajoutez à cela l’esprit -d’ordre, une mémoire excellente et beaucoup de -bon sens. »</p> - -<p class="i">On retrouve dans ce léger croquis les principaux -traits de caractère d’un souverain dont la jeunesse -acheva de se former à l’école du malheur.</p> - -<p class="i">L’adversité ne détacha pas madame de Genlis de -ses élèves. Son attachement pour mademoiselle d’Orléans, -la princesse Adélaïde, apparaît au milieu des -rigueurs de l’exil, doublement cruelles pour les enfants -de Philippe Égalité, que la haine des émigrés -poursuivait dans leur retraite. Madame de Genlis se -montre pleine de présence d’esprit et de fermeté pour -soustraire la jeune princesse aux dangers qui la menacent -de toute part et qu’elle veut partager. Elle l’entoure -de sollicitude et continue son éducation à travers -les vicissitudes de ses voyages en Angleterre, en -Belgique, en Suisse. Après la fuite de Tournai, madame -de Genlis, il est vrai, pressée par la gêne et se -voyant poursuivie, prend la résolution de partir seule -en laissant mademoiselle d’Orléans aux soins de son -frère. Mais au moment d’accomplir ce dessein le courage -lui manque ; et elle efface cette heure de défaillance -par les plus tendres soins, ne se croyant -libre de disposer d’elle-même qu’après avoir remis -la princesse entre les mains de sa tante, madame -la princesse de Conti. Après avoir joui durant de -longues années des privilèges d’une étroite intimité -avec la duchesse d’Orléans, la mère des jeunes princes -qui lui étaient confiés, madame de Genlis eut des démêlés -pénibles avec cette vertueuse princesse qui élevait -des griefs trop réels contre la gouvernante de ses -fils.</p> - -<p class="i">Madame de Genlis ne craignit pas alors de braver -l’autorité maternelle en usant de l’extraordinaire -ascendant qu’elle avait sur l’esprit du duc d’Orléans -et de ses élèves. C’est là un des épisodes les plus -regrettables de sa vie. Après la période révolutionnaire -elle revint en France où ses biens ayant été -confisqués comme ceux de la plupart des émigrés, -elle dut continuer à tirer parti de ses talents d’écrivain -qui l’avaient fait vivre à l’étranger.</p> - -<p class="i">Elle publia d’abord un petit roman, <i>Mademoiselle -de Clermont</i>. Puis les <i>Souvenirs de Félicie</i>, celui de -ses ouvrages qui eut le plus de vogue, parut en <span class="rm">1804</span>. -C’est en quelque sorte la primeur de ses Mémoires. -Sous une forme agréable et facile, madame de Genlis -y retrace les traits principaux de sa vie, les événements -auxquels elle fut mêlée, bon nombre d’anecdotes -curieuses sur les personnages de son temps ! -Mais ce n’est pas le groupement complet de son existence -tel qu’on peut le suivre dans les Mémoires.</p> - -<p class="i">La première partie est d’un vif intérêt, pleine de -fraîcheur et de vivacité. Elle nous fait connaître mille -traits singuliers sur les habitudes, les goûts de son -temps. La période de l’Empire et de la Restauration -n’est pas toute à l’honneur du caractère de la comtesse, -et la forme alourdie, des redites fastidieuses -font tort à l’écrivain. Ce n’est qu’une critique fatigante -des événements, des personnages de l’époque, -que madame de Genlis divise pour nous les peindre -en amis et en ennemis personnels, sans aucun souci -de la vérité. On peut donc regretter pour la réputation -littéraire de la comtesse de Genlis que ses Mémoires -ne se soient pas arrêtés à la période de l’émigration. -Madame de Genlis écrivit jusqu’à la fin de sa vie, -mais les années ne lui prêtèrent pas les charmes solides -que l’expérience communique à un écrivain -sincère et convaincu. Ayant rapporté de l’émigration -ces grâces mondaines qui étaient le privilège des -femmes de cour, elle avait su grouper autour d’elle -un cercle choisi. Bien qu’entachée de la manie de -critiquer et de régenter qu’elle conserva toujours, sa -conversation était animée et fort agréablement semée -d’anecdotes piquantes. Le naturel et la simplicité -avaient été altérés dès l’enfance par une éducation -plus brillante que solide, et c’est l’excuse que l’on peut -donner à une extraordinaire vanité et à la prétention -universelle de tout redresser, le langage aussi bien -que la taille et les principes des enfants qu’elle affectait -de chérir, comme tous ceux qui l’approchaient.</p> - -<p class="i">Ses relations avec ses anciens élèves, les princes -d’Orléans, avaient conservé les apparences d’une courtoisie -mêlée de respect, bien que depuis la Révolution -toute intimité parût avoir cessé. Cependant madame -de Genlis dut éprouver les sentiments d’un légitime -orgueil en voyant Louis-Philippe monter sur le trône -et de si hautes destinées s’ouvrir pour un prince dont -elle avait presque exclusivement formé l’esprit et le -cœur pendant ses jeunes années.</p> - -<p class="i">Madame de Genlis fut cruellement éprouvée dans -ses affections de famille. Sa fille aînée, madame de -Lavœstine, était morte à vingt-deux ans, dans tout -l’éclat de la jeunesse et de la beauté. Le comte de -Genlis, son mari, qui prit le titre de marquis de -Sillery en héritant de la terre de ce nom, et qui était -resté attaché à la fortune du duc d’Orléans, périt en -même temps que ce prince sur l’échafaud. Il avait -refusé de voter la mort du roi. C’est de lui que madame -Roland parle dans ses Mémoires, en racontant -qu’il obtint certains adoucissements dans sa prison -en envoyant à ses juges « deux cents bouteilles de son -excellent vin mousseux ». Madame de Genlis, qui aurait -dû s’appeler la marquise de Sillery, préféra conserver -le nom sous lequel elle avait obtenu ses premiers -succès littéraires. Ses romans, <i>Adèle et Théodore</i>, -<i>Mademoiselle de Clermont</i>, bien que très démodés, -ne manquent pas d’agrément.</p> - -<p class="i">Mais ses volumineuses productions, ses innombrables -traités sur la religion, les arts, la philosophie, -l’histoire, les voyages, la morale, sa correspondance -politique restent enfouis dans l’oubli.</p> - -<p class="i">Dans les questions intéressant l’éducation, madame -de Genlis s’est révélée avec un réel mérite. C’est là -que se montre sa véritable supériorité. A part certains -volumes, la partie de ses œuvres qui s’adresse à la -jeunesse est de beaucoup la meilleure. Son <i>Théâtre enfantin</i>, -les <i>Veillées du château</i>, les <i>Contes à ma fille</i> -sont bien faits pour l’enfance et plairont toujours à -de jeunes esprits.</p> - -<p class="i">Madame de Genlis mourut en <span class="rm">1834</span>, sous le gouvernement -de Juillet, à l’âge de <span class="rm">84</span> ans. Ses dernières -années avaient été fort tourmentées par des embarras -de fortune ; cependant elle conserva jusqu’à la fin de -sa vie beaucoup de grâce et d’enjouement, et, survivant -à la plupart de ses contemporaines, elle fut une -des dernières femmes de cour que notre siècle a pu -connaître.</p> - -<p class="sign"><span class="sc">Carette</span>, née <span class="sc">Bouvet</span>.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">MÉMOIRES<br /> -<span class="xsmall">DE</span><br /> -<span class="large">M<sup>ME</sup> LA COMTESSE DE GENLIS</span></h2> - - -<p>Presque tous mes contemporains ont laissé des -mémoires contenant l’histoire de leur vie entière, ou -du moins celle d’une longue suite d’années. J’ai lu -tous ces mémoires ; ils parlent du temps où j’ai vécu, -des choses qui se sont passées sous mes yeux, et dont -j’avais moi-même recueilli les détails dans un journal -particulier auquel j’ai travaillé, sans interruption, -tous les soirs, pendant quinze ans.</p> - -<p>J’ai dû croire, ayant passé une grande partie de -ma vie à la cour et dans le plus grand monde, que je -pourrais donner un tableau fidèle d’une société -éteinte ou dispersée, et d’un siècle non seulement -écoulé, mais effacé du souvenir de ceux qui existent -aujourd’hui. Enfin, j’ai pensé que ma vie littéraire -n’était pas dénuée de tout intérêt, et qu’il serait assez -curieux d’y voir comment une personne qui a tant -aimé la solitude, la paix et les beaux arts, et dont -le caractère était naturellement doux, timide et réservé, -a pu se résoudre à faire tant de bruit, à se -mettre si souvent en scène et à s’engager dans des -guerres interminables.</p> - -<p>Je naquis le vingt-cinq janvier de l’année mil sept -cent quarante-six, dans une petite terre en Bourgogne, -près d’Autun, et qu’on appelle Champcéri, par -corruption, dit-on, de Champ de Cérès, nom primitif -de cette terre. Je vins au monde si petite et si faible, -qu’il ne fut pas possible de m’emmailloter ; et peu -d’instants après ma naissance, je fus au moment de -perdre la vie. On m’avait mise dans un oreiller de -plumes dont, pour me tenir chaud, on avait attaché -avec une épingle les deux côtés repliés sur moi : on -me posa, arrangée ainsi, dans le salon, sur un fauteuil. -Le bailli du lieu, qui était presque aveugle, vint pour -faire son compliment à mon père ; et comme, suivant -l’usage de province, il écartait avec soin les grands -pans de son habit pour s’asseoir, on s’aperçut qu’il -allait s’établir sur le fauteuil où j’étais ; on se jeta sur -lui pour le faire changer de place ; et l’on m’empêcha -ainsi d’être écrasée. On me donna une nourrice qui -me nourrit au château ; elle me nourrit avec du vin -mêlé d’eau et d’un peu de mie de pain de seigle, -passée dans un tamis, sans me donner jamais une -seule goutte d’aucun lait. Cette singulière nourriture, -qu’on appelle, en Bourgogne, de la miaulée, réussit -parfaitement : avec l’apparence de la délicatesse, je -pris une très bonne santé. J’éprouvai dans mon enfance -une suite d’accidents fâcheux. A dix-huit mois -je me jetai dans un étang, on eut beaucoup de -peine à me repêcher ; à cinq ans je fis une chute, -j’eus une grande blessure à la tête : comme elle -rendit plus d’une palette de sang, on ne me fit pas -saigner ; un dépôt se forma dans la tête, il perça par -l’oreille au bout de quarante jours ; et, contre toute -espérance, je fus sauvée. Peu de temps après, je -tombai dans le brasier d’une cheminée ; mon visage -ne porta point, mais j’ai conservé toute ma vie deux -marques de brûlures sur le corps. Ainsi fut en danger -tant de fois, dès ses premières années, cette vie -qui devait être si orageuse !</p> - -<p>Mon éducation a été si extraordinaire, que je ne -puis m’empêcher d’en rendre compte ici. Mon père -vendit la terre de Champcéri. Il possédait une maison -à Cosne, il alla s’y établir, et y passa trois ans. -Le souvenir de cette maison, de son superbe jardin -et de sa belle terrasse sur la Loire est resté ineffaçablement -gravé dans ma mémoire. Plus tard, mon -père acheta le marquisat de Saint-Aubin, terre charmante -par sa situation, son étendue et ses droits honorifiques -et seigneuriaux. Je n’ai jamais pensé sans -attendrissement à ce lieu, qui m’a été si cher. Combien, -à l’instant où j’écris, il m’est plus doux de me -retracer les promenades et les jeux de mon heureuse -enfance, que la pompe et l’éclat des palais où j’ai vécu -depuis !… Toutes ces cours si florissantes alors sont -anéanties ! tous les projets qu’on y formait avec tant -d’assurance n’étaient que des chimères. Versailles -tombe en ruines, les délicieux jardins de Chantilly, -de Villers-Cotterets, de Sceaux, de l’Ile-Adam, sont -détruits ; j’y chercherais en vain les traces de cette -fragile grandeur que j’y admirais jadis ; mais je -retrouverais les rivages de la Loire aussi riants, les -prairies de Saint-Aubin aussi remplies de violettes et -de muguets, et ses bois plus élevés et plus beaux. -Tandis que, dans les révolutions sanglantes, les palais, -les colonnes de marbre, les statues de bronze, -les villes même disparaissent en un instant, la simple -fleur des champs, bravant tous ces orages, croît, -brille et se multiplie toujours.</p> - -<p>Le château de Saint-Aubin ressemblait à ceux qu’a -dépeints depuis madame Radcliff. Il était antique et -délabré, il avait de vieilles tours, des cours immenses.</p> - -<p>En sortant du château, on se trouvait sur le bord -de la Loire ; et sur l’autre rive, vis-à-vis le château, -était située la fameuse abbaye de Sept-Fonts, dont -mon père était aussi seigneur, ce qui établissait de -grandes relations entre lui et les religieux de cet -ordre. Nous allions quelquefois dîner dans cette abbaye. -Je savais que dans l’intérieur de leur maison -les religieux gardaient un silence éternel.</p> - -<p>J’étais élevée avec mon frère, plus jeune que moi -de quinze mois ; je l’aimais tendrement ; à l’exception -d’une heure de lecture, nous pouvions jouer ensemble -toute la journée. Nous passions une partie du jour -dans les cours, le soir nous jouions dans le salon. -Mon père, trouvant nos jeux trop bruyants, imagina -de nous proposer de jouer aux pères de Sept-Fonts -au lieu de jouer à madame. Cela nous parut charmant. -Nous substituâmes à nos cris la plus paisible -pantomime ; et le silence qu’on nous aurait vainement -recommandé de toute autre manière, fut gardé -avec autant de plaisir que d’exactitude.</p> - -<p>J’avais six ans lorsqu’on envoya mon frère à Paris, -pour le mettre dans la fameuse pension du Roule de -M. Bertaud. C’est lui qui inventa la manière d’apprendre -à lire en six semaines sans épeler, avec des -boîtes de fiches. Deux ou trois mois après le départ -de mon frère, ma mère fit un voyage à Paris et -m’emmena avec elle. Je ne fus pas émerveillée de -Paris, et dans les premiers jours surtout je regrettai -amèrement Saint-Aubin. On me fit arracher deux -dents ; on me donna un corps de baleine qui me serrait -à l’excès ; on m’emprisonna les pieds dans des -souliers étroits, avec lesquels je ne pouvais marcher ; -on me mit trois ou quatre mille papillotes sur -la tête ; on me fit porter, pour la première fois, un -panier ; et, pour m’ôter mon air provincial, on me -donna un collier de fer ; en outre, comme je louchais -un peu de temps en temps, on m’attachait sur le visage -tous les matins, dès mon réveil, des bésicles -que je gardais quatre heures. Enfin, je fus bien surprise -quand on me dit qu’on allait me donner un -maître pour m’apprendre (ce que je croyais savoir -parfaitement) à marcher. On ajouta à tout cela de -me défendre de courir, de sauter et de questionner. -Tous ces supplices me firent une telle impression, -que je ne les ai jamais oubliés.</p> - -<p>Nous allâmes passer une partie de l’été dans une -charmante maison à Etioles, chez M. Le Normand, -fermier général des postes, mari de madame de -Pompadour.</p> - -<p>J’avais quitté mon panier en arrivant à Etioles, -pour prendre ce qu’on appelait un habit de marmotte -ou de Savoyarde : c’était un petit juste de taffetas -brun avec un jupon court de la même étoffe, garni -de deux ou trois rangs de rubans couleur de rose cousus -à plat, et pour coiffure un fichu de gaze noué sous -le menton.</p> - -<p>Sur la fin du voyage, on donna une grande fête au -maître de la maison, et l’on m’y fit jouer le personnage -allégorique de l’Amitié. J’avais un bel habit, je -chantai avec beaucoup de succès un mauvais couplet, -que je n’ai jamais oublié, tant cette journée me parut -glorieuse. Après ce voyage, ma mère, ma tante, ma -cousine et moi, nous partîmes ensemble dans une -immense berline, et nous allâmes à Lyon, car on -devait nous faire recevoir, ma cousine et moi, chanoinesses -du chapitre noble d’Alix.</p> - -<p>Ce chapitre formait, par ses immenses bâtiments, -un coup d’œil singulier. Il était composé d’une -grande quantité de jolies petites maisons toutes pareilles, -et toutes ayant un petit jardin.</p> - -<p>Le jour de ma réception fut un grand jour pour -moi. La veille ne fut pas si agréable, on me frisa, on -essaya mes habits, on m’endoctrina, etc. Enfin le -moment heureux arrivé, on nous vêtit de blanc ma -cousine et moi, et l’on nous conduisit en pompe à -l’église du Chapitre. Toutes les dames habillées -comme dans le monde, mais avec des robes de soie -noire sur des paniers, et de grands manteaux doublés -d’hermine, étaient dans le chœur. Un prêtre, qu’on -appelait le grand prieur, nous interrogea, nous fit -réciter le <i lang="la" xml:lang="la">credo</i>, ensuite nous fit mettre à genoux sur -des carreaux de velours. Alors il devait nous couper -une petite mèche de cheveux. Cela fait, il mit à mon -doigt un anneau d’or béni, m’attacha sur la tête un -petit morceau d’étoffe blanc et noir, long comme le -doigt, que les chanoinesses appelaient un mari. Il -me passa les marques de l’ordre, un cordon rouge et -une belle croix émaillée, et une ceinture d’un large -ruban noir moiré. Dès ce moment, on m’appela madame -la comtesse de Lancy. Le plaisir de m’entendre -appeler madame surpassa pour moi tous les -autres. Dans ce chapitre on était libre de faire ou non -des vœux à l’âge prescrit ou plus tard ; quand on n’en -faisait point on ne gagnait à cette réception que le -titre de dame et de comtesse, et l’honneur de se parer -des décorations de l’ordre. Les dames qui faisaient -des vœux avaient avec le temps d’assez bonnes prébendes ; -lorsqu’on avait fait des vœux, outre qu’on -ne pouvait plus se marier, on était forcée de rester -au chapitre deux ans sur trois ; on allait passer l’année -de liberté où l’on voulait.</p> - -<p>Après un séjour de dix semaines à Alix, nous partîmes ; -je pleurai amèrement en quittant ces aimables -chanoinesses.</p> - -<p>J’étais dans ma septième année, j’avais une belle -voix, j’annonçais beaucoup de goût pour la musique ; -ma mère avait pris des arrangements à Paris pour -faire venir de la Basse-Bretagne une jeune personne, -fille de l’organiste de Vannes, excellente musicienne -et jouant parfaitement du clavecin. Nous trouvâmes -à Saint-Aubin un bon clavecin, et nous attendîmes -avec la plus vive impatience mademoiselle de Mars, -c’était le nom de la jeune musicienne. Elle vint en -effet. Elle avait de beaux yeux, des manières remplies -de douceur, un air un peu grave, quoiqu’elle n’eût -que seize ans. Je me passionnai pour elle dès les premiers -jours.</p> - -<p>Ma mère, distraite par ses occupations particulières -et par les visites continuelles des voisins, ne s’était -jamais occupée de moi. Je ne voyais ma mère et -mon père qu’un moment à leur réveil, et aux heures -des repas. Après le dîner, je restais une heure dans -le salon ; je passais le reste de la journée dans ma -chambre avec mademoiselle de Mars, ou à la promenade -toujours seule avec elle.</p> - -<p>Mon père avait pour moi la plus vive tendresse ; -mais il ne se mêla de mon éducation que sur un seul -point : il voulait absolument me rendre une femme -forte ; j’avais horreur de tous les insectes, surtout -des araignées et des crapauds ; je craignais aussi les -souris, je fus obligée d’en élever une. J’aimais passionnément -mon père. Il m’ordonnait sans cesse de -prendre avec mes doigts des araignées, et de tenir -des crapauds dans mes mains. A ces commandements -terribles, je n’avais pas une goutte de sang dans -les veines ; mais j’obéissais. A huit ans, je commençai -à composer des romans et des comédies que je -dictais à mademoiselle de Mars, car je ne savais pas -former une lettre. Nous n’avions nulle idée de botanique -et d’histoire naturelle ; mais nous admirions -avec extase les cieux, les arbres, les fleurs, comme -preuves de l’existence de Dieu et comme ses ouvrages. -Ce n’était point une savante institutrice qui me donnait -de graves leçons, c’était une jeune fille de dix-sept -ans, remplie de candeur, d’innocence et de piété, -qui me confiait ses pensées, et qui faisait passer dans -mon âme tous les sentiments de la sienne.</p> - -<p>Mademoiselle de Mars m’enseignait fort peu de -chose ; mais sa conversation formait mon cœur et -mon esprit, et elle me donnait en tout l’exemple de -la modestie, de la douceur et d’une parfaite bonté. -Dès ce temps j’avais le goût d’enseigner aux enfants -et je m’étais faite maîtresse d’école d’une singulière -manière. J’avais une petite chambre à côté de celle -de mademoiselle de Mars ; ma fenêtre sur la belle -façade du château n’avait pas tout à fait cinq pieds -d’élévation : au bas de cette fenêtre était une grande -terrasse sablée, avec un mur à hauteur d’appui de ce -côté, très élevé extérieurement et s’étendant le long -d’un étang qui n’était séparé du mur que par un petit -sentier couvert de joncs et d’herbages.</p> - -<p>Des petits garçons de village venaient là pour jouer -et couper des joncs ; je m’amusais à les regarder, et -bientôt j’imaginai de leur donner des leçons, c’est-à-dire -de leur enseigner ce que je savais : le catéchisme, -quelques vers des tragédies de mademoiselle Barbier, -et ce qu’on m’avait appris par cœur des principes -de musique. Appuyée sur le mur de la terrasse, -je leur donnais ces belles leçons le plus gravement du -monde. J’avais beaucoup de peine à leur faire dire -des vers à cause du patois bourguignon ; mais j’étais -patiente, et ils étaient dociles. Mes petits disciples, -rangés au bas du mur au milieu des roseaux et des -joncs, le nez en l’air pour me regarder, m’écoutaient -avec la plus grande attention, car je leur promettais -des récompenses, et je leur jetais en effet des fruits, -des petites galettes et toutes sortes de bagatelles. Je -me rendais presque tous les jours à mon école en -passant par ma fenêtre ; j’y attachais une corde au -moyen de laquelle je me laissais glisser sur la terrasse ; -j’étais leste et légère et je ne suis jamais tombée. -Après ma leçon je faisais le tour par une des -cours, et je rentrais par le salon sans qu’on prît -garde à moi. Je choisissais pour ces escapades les -jours de poste où mademoiselle de Mars écrivait à ses -parents. Enfin mademoiselle de Mars me surprit un -jour au milieu de mon école, elle ne me fit aucune -réprimande ; mais elle rit tant de la manière dont -mes élèves déclamaient les vers de mademoiselle Barbier, -qu’elle me dégoûta de ces doctes fonctions.</p> - -<p>Le premier chagrin vif et profond que j’ai éprouvé -fut causé par le départ de mon père, qui fit un voyage -à Paris. Ma mère voulut préparer une fête pour son -retour. Elle composa une espèce d’opéra-comique -dans le genre champêtre, avec un prologue mythologique ; -j’y jouais l’Amour. Je n’oublierai jamais que -mon habit d’Amour était couleur de rose, recouvert -de dentelle de point parsemée de petites fleurs artificielles -de toutes couleurs ; il ne me venait que jusqu’aux -genoux ; j’avais des petites bottines couleur -de paille et argent, mes longs cheveux abattus et des -ailes bleues. On voulut aussi jouer une tragédie et -l’on choisit <i>Iphigénie en Aulide</i>. Mon habit d’Iphigénie, -sur un grand panier, était de lampas, couleur -de cerise et argent, garni de martre. Comme ma -mère n’avait point de diamants, elle avait fait venir -de Moulins une grande quantité de fausses pierreries -qui complétaient notre magnifique parure.</p> - -<p>On trouva que l’habit d’Amour m’allait si bien, -qu’on me le fit porter d’habitude ; on m’en fit faire -plusieurs. J’avais mon habit d’Amour pour les jours -ouvriers, et mon habit d’Amour des dimanches. Ce -jour-là, seulement pour aller à l’église, on ne me -mettait pas d’ailes, et l’on jetait sur moi une espèce -de mante de taffetas couleur de capucine, qui me -couvrait de la tête aux pieds. Mais j’allais journellement -me promener dans la campagne avec tout mon -attirail d’Amour, un carquois sur l’épaule et mon arc -à la main. Au château, ma mère et tous les voisins -ses amis ne m’appelaient jamais que l’Amour, ce -nom me resta. Tels furent régulièrement mon costume -et mes occupations pendant plus de neuf -mois.</p> - -<p>Cependant nos fêtes continuaient toujours, et mon -père absent depuis dix-huit mois ne revenait point. -Ma mère, voulant joindre la danse à la musique et à -la tragédie, fit venir d’Autun un danseur de cinquante -ans, qui de plus était maître en fait d’armes ; -il joignit à mon <i>entrée</i> une sarabande, et il me -trouva si leste qu’il proposa de m’apprendre à faire -des armes, ce qui m’amusa beaucoup. Alors je quittai -mon costume d’Amour, parce qu’on me fit faire -un charmant habit d’homme que j’ai constamment -porté jusqu’à mon départ de la Bourgogne. Je -menais une vie qui me charmait : les matins je -jouais un peu du clavecin, et je chantais ; ensuite -j’apprenais mes rôles, et puis je prenais ma leçon -de danse, et je tirais des armes. Après cela je lisais -jusqu’au dîner avec mademoiselle de Mars. En sortant -de table, nous allions faire une lecture de piété, -dirigée par le père Antoine ; c’était l’Évangile, l’<i>Imitation -de Jésus-Christ</i> et des <i>Pensées de la Journée -chrétienne</i>. Ensuite nous allions dans le salon quand -il n’y avait pas de monde, et nous nous amusions -à faire des guirlandes de fleurs artificielles pour -nos fêtes, mais des fleurs très grossières faites avec -du papier. Les femmes de chambre travaillaient avec -nous ; et souvent le bon père Antoine nous aidait -à les peindre. Après cela nous allions nous promener, -mademoiselle de Mars et moi. Depuis nos fêtes, -c’est-à-dire depuis que j’avais quitté les habits de -femme, j’étais beaucoup moins raisonnable à la promenade : -je ne causais plus, je ne me plaisais qu’à -courir en avant, à sauter des petits fossés, et à faire -mille folies, ce qui dura jusqu’à mon départ de la -Bourgogne.</p> - -<p>Sur la fin de l’hiver, j’éprouvai de grands chagrins. -On me déclara la ruine entière de mon père, et la vente -de Saint-Aubin ; toutes les dettes payées, il ne nous -restait plus qu’une modique pension viagère de douze -cents francs, sur les têtes de mon père et de ma -mère ; et pas un asile sur la terre !… Ma mère m’annonça -qu’il fallait me séparer de mademoiselle de -Mars, que sa situation ne lui permettait plus de -garder !… Je chérissais mademoiselle de Mars ; ma -douleur fut extrême ; mademoiselle de Mars n’était -pas moins affligée. Je n’oublierai jamais la veille de -cette cruelle séparation ! Elle me permit de veiller -avec elle jusqu’à une heure après minuit, elle me -donna d’excellents conseils pour la suite de ma vie ; -elle m’exhorta à conserver mes sentiments religieux. -Nous échangeâmes nos Heures ; j’ai conservé plus -de vingt ans les siennes, qui étaient une <i>Journée -chrétienne</i>, sur laquelle son nom était écrit. Nous -nous engageâmes à prier Dieu l’une pour l’autre, -nous versâmes des torrents de larmes, je pleurai -dans mon lit presque toute la nuit. Mon réveil fut -affreux ; on m’apprit qu’elle était partie à sept heures -du matin. Nous allâmes à Paris avec ma mère loger -rue Traversière, dans un petit appartement au rez-de-chaussée -donnant sur un jardin humide ; cet appartement -me parut bien triste et bien mesquin en le -comparant à l’élégante maison que nous venions de -quitter.</p> - -<p>Mais au bout de quinze jours, nous allâmes à -Passy chez M. de la Popelinière, fermier général, où -nous passâmes tout l’été. M. de la Popelinière était -un vieillard de soixante-six ans, d’une santé robuste, -d’une figure douce, agréable et spirituelle ; il -n’avait pas l’air d’avoir plus de cinquante ans. Il recevait -beaucoup de monde et très bonne compagnie ; -il faisait les honneurs de sa maison avec autant de -grâce que de noblesse. On joua la comédie, et des -pièces faites par M. de la Popelinière ; on m’y donna -des rôles. Je dansai, à ces représentations, une danse, -seule, qui eut le plus grand succès. J’avais pour -la danse les plus grandes dispositions ; mais je ne -les ai point cultivées par la suite, n’y mettant aucun -amour-propre.</p> - -<p>M. de la Popelinière était enchanté de mes petits -talents ; il disait souvent en me regardant et en -poussant un profond soupir : « Quel dommage qu’elle -n’ait que treize ans ! » (1759) Je compris fort bien à -la fin ce mot, si souvent répété, et je fus fâchée moi-même -de n’avoir pas trois ou quatre ans de plus, car -je l’admirais tant que j’aurais été charmée de l’épouser.</p> - -<p>Nous retournâmes à Paris dans les premiers jours -d’octobre. Je quittai M. de la Popelinière avec peine, -j’avais pris pour lui un véritable attachement. Nous -allâmes loger dans la rue Neuve-Saint-Paul. Nous -avions là un fort joli voisinage, la famille de M. Le -Fèvre, un créole très riche, qui demeurait sur le -quai des Célestins ; il avait quatre filles charmantes -dont la plus jeune était de mon âge. Elles étaient -aimables, bonnes, jolies et remplies de talents : -nous faisions de la musique tous les jours, et j’y -employais une partie du temps à jouer de la harpe, -à chanter, à jouer de la guitare et du clavecin. On -me donna un maître de chant italien, nommé Pellegrini, -qui venait à six heures du matin ; je prenais -cette leçon à la lumière. Philidor me donna des leçons -d’accompagnement. Au milieu de l’hiver, j’eus -la fantaisie d’apprendre à jouer de la musette ; au -lieu de souffler avec la bouche, on donnait le vent -au moyen d’un soufflet posé sous le bras. J’avais -tant de dispositions pour les instruments, qu’en -moins de deux mois j’en jouai presque aussi bien -que mon maître. Cependant j’aimais la harpe de préférence -à tout, j’en jouais au moins cinq heures par -jour, je faisais d’inconcevables progrès ; on venait -m’entendre comme une merveille, tout le monde -voulut apprendre à jouer de la harpe. Ma passion et -mon ardeur pour cet instrument croissaient avec -mes succès, j’étais réellement d’une force tout à fait -inconnue jusqu’alors sur cet instrument.</p> - -<p>Mon père partit pour Saint-Domingue, où il espérait -rétablir sa fortune. Ce grand voyage m’affligea -sensiblement ; je ne trouvai de consolation que dans -ma harpe ; j’avais quatorze ans et demi. Mais j’ai -oublié de parler d’un personnage très singulier que -j’ai vu presque tous les jours, pendant plus de six -mois, avant le départ de mon père ; c’était le fameux -charlatan, comte de Saint-Germain. Il avait -l’air alors d’avoir tout au plus quarante-cinq ans, et -par le témoignage de gens qui l’avaient vu trente ou -trente-cinq ans auparavant, il paraît certain qu’il -était infiniment plus âgé ; il était un peu au-dessous -de la taille moyenne, bien fait et marchant fort lestement ; -ses cheveux étaient noirs, son teint fort -brun, sa physionomie très spirituelle, ses traits assez -réguliers. Il parlait parfaitement le français sans -aucun accent, et de même l’anglais, l’italien, l’espagnol -et le portugais. Il était excellent musicien, bon -physicien et très grand chimiste. Il peignait à l’huile -agréablement ; il avait trouvé un secret de couleurs -véritablement merveilleux ; il peignait dans le grand -genre, des sujets historiques ; il ne manquait jamais -d’orner ses figures de femmes d’ajustements de pierreries ; -il se servait de ses couleurs pour faire ces -ornements, et les émeraudes, les saphirs, les rubis, -etc., avaient réellement l’éclat, les reflets et le -brillant des pierres qu’ils imitaient. Latour, Vanloo, -et d’autres peintres, ont été voir ces tableaux, et admiraient -extrêmement l’artifice surprenant de ces -couleurs éblouissantes. M. de Saint-Germain avait -une conversation instructive et amusante : il avait -beaucoup voyagé, et il savait l’histoire moderne -avec un détail étonnant, ce qui a fait dire qu’il parlait -des plus anciens personnages comme ayant vécu -avec eux. Cependant, cet homme si extraordinaire -par ses talents et par l’étendue de ses connaissances, -une conduite exemplaire, la richesse et la bienfaisance -était un charlatan. Il me donna une boîte à -bonbons très singulière, dont il avait fait le dessus. -La boîte, d’écaille noire, était fort grande ; le dessus -en était orné d’une agate de composition beaucoup -moins grande que le couvercle ; on posait cette boîte -devant le feu, et au bout d’un instant, en la reprenant, -on ne voyait plus l’agate, et l’on trouvait à sa -place une jolie miniature représentant une bergère -tenant une corbeille remplie de fleurs ; cette figure -restait jusqu’à ce qu’on fît réchauffer la boîte ; alors -l’agate reparaissait et cachait la figure. J’ai depuis -inventé une composition avec laquelle j’imite à s’y -tromper toutes sortes de cailloux, et même des -agates transparentes ; cette invention m’a fait deviner -l’artifice de la boîte de M. de Saint-Germain.</p> - -<p>Pour finir tout ce qui a rapport à cet homme singulier, -je dois dire que quinze ou seize ans après, -en passant à Sienne, en Italie, j’appris qu’il habitait -cette ville et qu’on ne croyait pas qu’il eût plus de -cinquante ans. Seize ou dix-sept ans plus tard, étant -dans le Holstein, j’appris de M. le prince de Hesse -que M. de Saint-Germain était mort chez ce prince -six mois avant mon arrivée dans ce pays. Le prince -me dit qu’il n’avait l’air ni vieux ni cassé à l’époque -de sa mort, mais qu’il paraissait consumé par une -insurmontable tristesse. M. de Saint-Germain était -arrivé dans le Holstein, non avec l’apparence de la -misère, mais sans suite et sans éclat. Il avait encore -plusieurs beaux diamants. Il montra en mourant -d’horribles terreurs, et même sa raison en fut altérée ; -tout en lui annonçait le trouble affreux d’une -conscience agitée. Ce récit me fit de la peine, j’avais -conservé beaucoup d’intérêt pour ce personnage extraordinaire.</p> - -<p>Aussitôt que mon père fut parti pour Saint-Domingue, -ma mère s’occupa sérieusement de reprendre et -de suivre la plus triste des affaires, un procès contre -sa mère !… mais la mère la plus dénaturée !… Ma -grand’mère avait épousé en premières noces M. de -Mézières. Elle avait eu deux enfants, un garçon et -une fille, qui était ma mère ; l’un âgé de huit ou neuf -ans et l’autre de six. Elle mit la fille au couvent et -le garçon au collège ; et elle se remaria avant que -l’année de son veuvage fût tout à fait révolue. Elle -épousa en secondes noces le marquis de La Haie, -qu’on appelait le beau La Haie. Madame de La Haie -prit en horreur les enfants de son premier mariage ; -elle déclara à l’abbesse de Malnoue qu’elle destinait -sa fille au cloître. Aussitôt que M. de Mézières son -fils eut treize ans, elle l’envoya comme mauvais sujet -en Amérique. Cet enfant était cependant l’homme le -plus distingué, et même le plus étonnant par son esprit, -son courage et ses vertus. Arrivé dans l’Amérique -septentrionale, il se sauva et il alla se réfugier -en Canada parmi les sauvages ; il n’avait pas quatorze -ans. Il leur fit entendre qu’il était abandonné -de ses parents et qu’il voulait vivre avec eux ; ils y -consentirent à condition qu’il subirait l’opération du -tatouage, c’est-à-dire, qu’il se laisserait peindre tout -le corps à leur manière, avec des sucs d’herbes, opération -très douloureuse qu’il supporta avec un courage -qui charma les sauvages. Il avait une mémoire -prodigieuse, la santé la plus robuste : bientôt il -apprit leur langue, et il excella dans tous leurs exercices. -Pour ne point oublier ce qu’il savait (il avait -fait pour son âge d’excellentes études et remporté -tous les prix de ses classes), il traçait tous les jours -sur des écorces d’arbres des passages de poésie latine -et française et des figures de géométrie. Il se -fit de ses écorces un recueil prodigieux qu’il conserva -avec le plus grand soin ; il acquit parmi les sauvages -la plus haute considération, et avant l’âge de vingt -ans il devint leur chef par une proclamation unanime. -Les sauvages déclarèrent la guerre aux Espagnols. -Mon oncle remporta, en les commandant, des avantages -qui surprirent les Espagnols, qui trouvèrent -que le jeune chef des sauvages avait des talents extraordinaires. -Ils parlèrent de paix, mon oncle fut -envoyé pour la négocier ; et il mit le comble à l’étonnement -des Espagnols, en ne leur parlant qu’en latin. -Ils questionnèrent ce singulier sauvage ; et, touchés -du récit qu’il leur fit, charmés de l’esprit et -même du génie qu’il leur montra, ils lui offrirent de -l’attacher au service des Espagnols ; il y consentit à -condition qu’ils feraient la paix avec les sauvages. -Quand cette paix fut faite il se sauva, et passa chez -les Espagnols ; il s’y conduisit d’une manière si parfaite, -qu’il y fit un riche mariage, et, au bout de dix -ou douze ans, il fut nommé gouverneur de la Louisiane. -Il acquit de belles habitations, se forma une -superbe bibliothèque et vécut là parfaitement heureux. -Par la suite, il fit un voyage en France ; sa -cruelle mère n’existait plus. J’étais alors au Palais-Royal ; -il venait dîner presque tous les jours chez -moi : il était grave et mélancolique, il avait un esprit -infini, sa conversation était du plus grand intérêt. -Outre les choses extraordinaires qu’il avait vues, il -avait prodigieusement lu et sa mémoire était admirable. -On voyait à travers ses bas de soie, les serpents -peints par les sauvages, qu’il avait ineffaçablement -gravés sur ses jambes. Il me montra sa -poitrine qui était couverte de grandes fleurs peintes -aussi, les couleurs en étaient très vives. J’éprouvais -pour cet homme singulier et respectable une admiration -et une tendresse extrêmes.</p> - -<p>Ma mère fut mise au couvent dès l’âge de six ans, -et élevée dans l’idée que sa mère la destinait à l’état -monastique. On payait sa modique pension, mais -sans maîtres. L’abbesse lui fit apprendre la musique, -à chanter des motets et à jouer de l’orgue. Le jour -où elle eut quatorze ans accomplis on lui fit prendre -le voile. Sa mère ne venait la voir que tous les six -mois tout au plus ; mademoiselle de Mézières, qui -n’en avait jamais reçu une seule caresse, n’osait ni -parler, ni lever les yeux en sa présence, et se contentait -d’écouter en silence les lieux communs que -débitait madame de La Haie sur les dangers du -monde et les douceurs du cloître. Ma mère avait à -peine atteint sa seizième année lorsque madame de -La Haie lui déclara qu’il fallait faire ses vœux et -s’engager irrévocablement ; ma mère pleura, on n’en -tint compte, et l’on désigna un jour du mois suivant -pour la cérémonie. Ce jour arrivé, ma mère déclara -nettement qu’on aurait bien la puissance de la conduire -à l’église, mais que là, au lieu de prononcer -le oui irrévocable, elle dirait non. L’abbesse assura -madame de La Haie qu’elle le ferait certainement, -qu’elle l’avait annoncé depuis l’enfance, qu’elle avait -un caractère très décidé, et que toute violence à cet -égard ne servirait qu’à donner au public un scandale -odieux. Madame de La Haie fut outrée, mais il fallut -céder. Ma mère reprit ce jour même ses habits mondains -qu’elle avait quittés deux ans auparavant : -comme elle avait grandi durant son inutile noviciat, -ses habits étaient ridiculement courts, mais elle ne les -en reprit pas avec moins de joie. On la laissa au couvent, -sans jamais l’en faire sortir. Elle devint une -personne très agréable et très distinguée par sa figure, -ses talents et son esprit. Elle était chérie de tous -ceux qui la connaissaient, à l’exception de sa mère, -qui montrait sans déguisement pour elle l’aversion -la plus injuste et la plus dénaturée. Ma mère resta -dans ce couvent jusqu’à l’âge de vingt-six ans et -demi ; à cette époque elle se lia intimement avec -la marquise de Fontenille, une veuve retirée dans -l’intérieur du couvent. La marquise était parente de -mon père, qui venait assez souvent la voir au parloir ; -il y vit mademoiselle de Mézières, en devint -amoureux, et la demanda en mariage. Madame de -La Haie, par une animosité inconcevable, refusa pendant -trois mois son consentement. Ma mère ne pouvait -cependant pas espérer un meilleur mariage : -elle n’avait que quarante ou quarante-cinq mille -livres de légitime, et elle trouvait un très bon gentilhomme, -qui avait dix ou douze mille livres de -rentes, trente-sept ans, et qui était aimable, rempli -d’esprit et beau comme un ange. Madame de La -Haie ne donna ni légitime, ni trousseau, ni présents : -la bonne abbesse fit les frais de noce. Ma -mère se maria dans l’église du couvent ; madame de -La Haie vint cependant à la messe nuptiale avec ses -deux enfants du second lit, son fils âgé de onze ans, -et sa fille de huit ans et demi, et qui a été depuis -madame de Montesson. Ma mère partit aussitôt pour -la Bourgogne, pour sa terre de Champcéry, où je -reçus le jour quinze mois après son mariage.</p> - -<p>Ma mère, à diverses époques, avait vainement demandé -sa légitime, enfin, après le départ de mon -père pour Saint-Domingue, elle se décida à plaider. -Elle écrivit elle-même un mémoire, et avant de commencer -la procédure, elle chargea son avocat de le -communiquer à madame de La Haie. Ce mémoire, -très respectueux par les expressions, était foudroyant -par les faits. Madame de La Haie le sentit, elle envoya -chez ma mère son fils, le marquis de La Haie, -qui se fit médiateur entre sa mère et sa sœur. Le -marquis de La Haie n’était ni beau, ni distingué par -l’esprit, mais il était sensible et bon. Il nous proposa -de nous mener sur-le-champ chez madame de -La Haie, en ajoutant qu’en nous voyant tout s’arrangerait. -Il pressa ma mère si vivement, qu’elle y -consentit. Il nous mena dans sa voiture et nous conduisit -d’abord chez madame de Montesson ; elle -n’était point habillée et ne nous attendait point ; elle -dit qu’elle approuvait l’idée de mon oncle, qu’elle -allait s’habiller et qu’elle viendrait avec nous. Sa -toilette me parut longue. Mon oncle voulait absolument -qu’elle s’occupât de moi ; à toute minute, il lui -disait en me regardant : « Comme elle est intéressante ! -comme elle est jolie !… » Madame de Montesson -ne répondait rien, elle se contentait de pencher -la tête en faisant un soupir, et en prenant un air attendri. -Enfin, lorsqu’elle fut habillée, elle donna le -bras à ma mère, et passa devant nous ; mon oncle -me prit affectueusement par la main. Nous montâmes -en voiture et nous nous rendîmes dans la rue Cassette, -où demeurait ma grand’mère. Arrivés dans la -maison, mon oncle et ma tante nous laissèrent dans -un cabinet et allèrent la prévenir ; au bout d’un -demi-quart d’heure, ils revinrent avec ma grand’tante, -mademoiselle Dessaleux, sœur de ma grand’mère. -Mes deux tantes donnèrent le bras à ma mère -en l’assurant qu’elle serait bien reçue ; mon oncle me -conduisit. Je n’avais pas une goutte de sang dans -mes veines en entrant dans la chambre de ma grand’mère. -Sa figure acheva de me glacer ; on m’avait dit -qu’elle était belle encore, elle ne me parut qu’effrayante. -Elle était fort grande, fort droite, toute sa -personne avait quelque chose de hautain et d’impérieux -que je n’avais vu qu’à elle ; il y avait encore -de la beauté dans ses traits, mais elle avait beaucoup -de rouge et de blanc, et une physionomie à la fois -immobile, froide et dure… Elle me fit peur, ma -mère courut se jeter à ses pieds. A ce spectacle je -fondis en larmes. Ma grand’mère releva sèchement -ma mère sans l’embrasser, ce qui m’indigna. Mon -oncle, qui me tenait toujours par la main, me présenta -à ma grand’mère en disant : « Maman, regardez -cette charmante petite !… » et il ajouta plus -bas : « Maman, embrassez-la… » Elle jeta sur moi un -regard sombre et fixe, qui me fit baisser les yeux, mon -oncle me dit de lui baiser les mains ; j’obéis en tremblant. -Elle me baisa au front ; alors je m’éloignai -promptement, et j’allai me jeter en sanglotant dans les -bras de ma mère. Madame de La Haie sonna et demanda -avec emphase un verre d’eau. Madame de -Montesson s’empressa auprès de sa mère, avec cette -tête penchée et ces yeux à moitié fermés, enfin, toutes -les mines qu’elle prenait dans les occasions touchantes -et qui lui donnaient l’air du monde le plus -hypocrite. Lorsque madame de La Haie eut bu, et fait -trois ou quatre soupirs, mon oncle avec une bonté -infinie, parla en faveur de ma mère. Madame de La -Haie répondit d’abord par des reproches, ensuite elle -s’adoucit ; elle dit quelques phrases maternelles ; -elle ajouta que ma mère devait se fier à elle, se désister -de ses poursuites, et qu’elle ne perdrait rien à lui -donner cette preuve de respect. Ma mère s’attendrit -et promit tout ; alors elle fut embrassée, et presque -caressée. On se quitta parfaitement réconciliées. Je -voyais ma mère heureuse, charmée ; ma joie intérieure -allait jusqu’au transport. Ma mère, avec une -bonne foi et une générosité touchantes, envoya -chercher sur-le-champ ses gens d’affaires et signa -son désistement, qu’elle fit remettre le jour même à -madame de La Haie. Mon oncle revint nous voir, -et me témoigna plus de tendresse que jamais ; il était -bon, honnête, et de la sincérité la plus parfaite ; -mais il partit à cette époque pour l’armée, et il fut -tué à la bataille de Minden.</p> - -<p>Après son départ nous retournâmes plusieurs fois -chez ma grand’mère sans être reçues. Enfin vint la -nouvelle de la mort de mon oncle ; la juste douleur -de madame de La Haie suspendit toute idée d’affaires ; -mais, lorsque les premiers moments furent passés -et que ma mère renouvela ses demandes, elle ne reçut -que des réponses sèches et vagues ; elle pressa, on -ne répondit plus ; elle insista, elle écrivit sans relâche ; -on finit par lui faire dire qu’elle n’avait rien -à prétendre, qu’elle l’avait reconnu elle-même en -donnant son désistement. Ce coup fut rude à supporter. -Ma mère à ce sujet me dit ces belles paroles : — Ce -qui me console, c’est que je vous ai donné un -bon exemple, celui d’une confiance généreuse, et du -respect filial le plus parfait. Je ne répondis à ma -mère que par mes larmes ; depuis ce moment-là nous -ne revîmes plus ma grand’mère et ma tante.</p> - -<p>Mon père, en revenant de Saint-Domingue, fut pris -par les Anglais avec tout ce qu’il rapportait ; on le -conduisit à Lanceston, ville maritime d’Angleterre ; -il trouva là beaucoup de prisonniers français, et, -entre autres, un jeune homme dont la jolie figure, -l’esprit et les grâces lui inspirèrent le plus vif intérêt ; -c’était le comte de Genlis, qui, en revenant de -Pondichéry, où il avait commandé un régiment pendant -cinq ans, avait été conduit en Chine, à Kanton -où il passa cinq mois, et ensuite à Lanceston.</p> - -<p>Le comte de Genlis servait dans la marine depuis -l’âge de quatorze ans ; il s’était couvert de gloire au -fameux combat de M. d’Aché ; il était alors lieutenant -de vaisseau, il avait à peine vingt ans.</p> - -<p>Durant son séjour à Lanceston, il se lia intimement -avec mon père, qui portait habituellement une -boîte sur laquelle était mon portrait, me représentant -jouant de la harpe ; cette peinture frappa le -comte de Genlis ; il fit beaucoup de questions sur -moi, et il crut tout ce que lui dit un père qui ne me -voyait nul défaut. Les Anglais avaient laissé à mon -père mon portrait, mes lettres et celles de ma mère, -qui ne parlait que de mes succès et de mes talents. -Le comte lut ces lettres, qui lui firent une profonde -impression. Il avait un oncle ministre alors des affaires -étrangères (le marquis de Puisieux), il obtint -promptement sa liberté, et il promit à mon père de -s’occuper de lui faire rendre la sienne. En effet, aussitôt -qu’il fut à Paris, il vint chez ma mère lui apporter -des lettres de mon père ; et en même temps il -sollicita avec ardeur son échange, et trois semaines -après mon père arriva à Paris.</p> - -<p>Peu après, mon sort fut fixé sans retour ; j’épousai -M. de Genlis, mais secrètement. M. de Genlis, âgé de -vingt-sept ans, n’ayant ni père ni mère, pouvait disposer -de lui-même ; mais M. le marquis de Puisieux, -chef de sa famille, dès les premiers jours de son arrivée -en France, lui avait parlé d’un mariage avec une -jeune personne, orpheline, possédant actuellement -quarante mille livres de rentes ; M. de Genlis y consentit. -M. de Puisieux s’occupa vivement de cette -affaire ; M. de Genlis ne s’en souciait déjà plus, mais -il n’osa l’avouer. Au bout de quelque temps M. de -Puisieux lui dit que la chose était sûre, et qu’il avait -donné sa parole ; M. de Genlis n’eut pas le courage -de lui déclarer ses sentiments, et ce fut dans ce moment -que je me mariai.</p> - -<p>Huit jours avant mon mariage, nous allâmes demeurer -chez madame la comtesse de Sercey, ma -tante, qui logeait dans le cul-de-sac de Rohan. Je -me mariai là à sa paroisse à minuit. Le lendemain, -on déclara mon mariage, qui fit beaucoup de bruit, -car la colère de M. de Puisieux, qui se plaignait avec -amertume, fit, pendant plusieurs jours, le sujet de -toutes les conversations. M. de Genlis, cadet de -Picardie, n’avait que douze mille livres de rentes, -et pour toute espérance, sa part dans la succession -de madame la marquise de Droménil, sa grand’mère, -qui avait environ quarante mille livres de rentes. Elle -habitait Reims, et elle avait quatre-vingts ans. M. de -Genlis avait servi dans la marine avec le plus grand -éclat de valeur et d’intelligence, ainsi que je l’ai déjà -dit, à ce fameux combat sur mer, commandé par -M. d’Aché ; de vingt-deux officiers, il ne resta que -M. de Genlis ; pour ce combat, M. de Genlis eut la -croix de Saint-Louis à vingt et un ans moins trois -mois, grâce extraordinaire dont je n’ai vu qu’un seul -exemple après celui-ci. Lorsqu’il fut à Paris, M. de -Puisieux, qui était alors ministre des affaires étrangères, -l’engagea à quitter la marine, il était capitaine -de vaisseau, et à passer au service de terre, avec le -grade de colonel ; il fut fait colonel des grenadiers -de France.</p> - -<p>Je ne passai que dix jours à Paris après mon mariage. -M. de Genlis alla se présenter chez M. de Puisieux -et chez madame la duchesse maréchale d’Étrée, -fille de M. de Puisieux, et il ne fut pas reçu ; il -leur écrivit et ne reçut point de réponse. Il me fit -écrire à sa grand’mère, qui garda aussi un profond -silence. De tous ses parents, le comte et la comtesse -de Balincour furent les seuls qui, dans cette occasion, -lui donnèrent des marques d’amitié. Ils vinrent -me voir, et me comblèrent de caresses. Cette visite -me fit un plaisir inexprimable.</p> - -<p>Une visite qui me toucha beaucoup moins fut -celle de madame de Montesson, qui vint voir ma -mère ; ce mariage plaisait à sa vanité. Elle fut très -aimable pour M. de Genlis, qui me mena le lendemain -chez elle et chez madame de Balincour ; nous -partîmes pour Genlis quatre ou cinq jours après. Mon -beau-frère, qui nous y attendait, nous reçut avec -beaucoup de grâce et d’amitié.</p> - -<p>Le marquis de Genlis était âgé alors de trente et un -ans, je n’ai jamais vu de tournure plus noble, plus -leste et plus élégante. Cependant, jamais homme n’a -moins profité des avantages les plus brillants de la -nature et de la fortune. Avec une figure remarquable, -de l’esprit, de la grâce, il se trouva, à quinze ans, -possesseur de la terre de Genlis, l’une des plus belles -du royaume, et libre de toute hypothèque, avec la -certitude d’avoir un jour celle de Sillery, qui lui était -substituée. M. de Puisieux, son tuteur, et très aimé -du roi, le fit faire colonel à l’âge de quinze ans. Mais, -à dix-sept ans, il montra déjà la passion du jeu et une -extrême licence de mœurs. Il fit des dettes, des extravagances ; -on le gronda, on paya, on pardonna. Il -ne se corrigea nullement. Enfin, à vingt ans, il perdit -au jeu, dans une nuit, cinq cent mille francs contre -le baron de Vioménil ; il devait d’ailleurs environ -cent mille francs. La colère de M. de Puisieux fut -extrême, et l’emporta trop loin : il obtint une lettre -de cachet, et fit enfermer, au château de Saumur, -son pupille ; il l’y laissa cinq ans ; et, comme le -disait mon beau-frère, une année pour chaque cent -mille francs. Sa carrière militaire fut perdue par -cette rigueur ; ayant été obligé de quitter le service, -il n’y rentra plus. Quand il sortit de Saumur, on -avait déjà payé la moitié de ses dettes ; M. de Puisieux -alors le fit interdire, et exiler à Genlis. Cette terre -valait à peu près soixante-quinze mille francs de -revenu. On fit à mon beau-frère une pension de -quinze mille francs, le surplus des revenus fut employé -à payer le reste des dettes. Son exil dura deux -ans, ensuite il eut la liberté d’aller à Paris, où -il passait seulement trois mois d’hiver ; mais M. de -Puisieux déclara qu’il ne lèverait l’interdiction que -lorsqu’il ferait un bon mariage. Malgré ses disgrâces -et ses malheurs, il était d’une extrême gaieté.</p> - -<p>Je ne restai que quelques jours à Genlis ; on m’y -donna le divertissement de la pêche des étangs. Pour -mon malheur, j’y allai avec des petits souliers blancs -brodés ; arrivée au bord des étangs, je m’y embourbai ; -mon beau-frère vint à mon secours, remarqua -mes souliers, se mit à rire, et m’appela une jolie -dame de Paris, ce qui me choqua beaucoup ; car, -ayant été élevée dans un château, j’avais annoncé -toutes les prétentions d’une personne qui n’était -étrangère à aucune occupation champêtre. En entendant -répéter que j’étais une belle dame de Paris, mon -dépit devint extrême ; alors je me penche, je ramasse -un petit poisson, long comme le doigt et je l’avale -tout entier, en disant : « Voyez comme je suis une -belle dame de Paris. » J’ai fait d’autres folies dans -ma vie ; mais certainement je n’ai jamais rien fait -d’aussi bizarre. Tout le monde fut confondu. M. de -Genlis me gronda beaucoup, et me fit peur en me -disant que ce poisson pouvait vivre et grossir dans -mon estomac, frayeur que je conservai pendant plusieurs -mois.</p> - -<p>Dans les derniers jours de novembre, M. de Genlis -me conduisit à l’abbaye d’Origny-Sainte-Benoîte, à -huit lieues de Genlis et à deux de Saint-Quentin. Je -devais y passer quatre mois, c’est-à-dire tout le temps -que mon mari resterait à Nancy, où se trouvait le -régiment des grenadiers de France, dont il était -l’un des vingt-quatre colonels. Me trouvant trop jeune -pour m’emmener à Nancy, M. de Genlis pensa avec -raison qu’il était plus convenable de me laisser dans -un couvent où il avait des parentes. D’ailleurs dans -ce temps il n’était pas d’usage que les jeunes femmes -suivissent leurs maris dans leurs garnisons. Je pleurai -beaucoup en me séparant de M. de Genlis, et -ensuite je m’amusai infiniment à Origny. Cette abbaye -était fort riche, elle avait toujours eu pour abbesse -une personne d’une grande naissance ; l’abbesse -actuelle s’appelait madame de Sabran ; avant -elle, c’était madame de Soubise. Quoique les religieuses -ne fissent point de preuves de noblesse, elles -étaient presque toutes des filles de condition et portaient -leurs noms de famille. Les bâtiments de l’abbaye -étaient fort beaux et immenses. Il y avait plus -de cent religieuses, sans compter les sœurs converses -et deux classes de pensionnaires, l’une d’enfants, -l’autre pour les jeunes personnes de douze à dix-huit -ans. L’éducation y était fort bonne pour former des -femmes vertueuses, sédentaires et raisonnables, destinées -à vivre en province.</p> - -<p>J’avais un joli appartement dans l’intérieur du couvent, -j’y étais avec une femme de chambre, j’avais -un domestique qui logeait avec les gens de l’abbesse -dans les logements extérieurs ; je mangeais à la -table de l’abbesse, qui faisait fort bonne chère. Nous -étions servies par deux sœurs converses. On m’apportait -mon déjeuner dans ma chambre. L’abbesse -recevait à dîner et en visite des hommes dans son -appartement, mais ces hommes ne pouvaient aller -plus avant, et d’ailleurs le couvent était cloîtré. L’abbesse -avait des domestiques, une voiture et des chevaux ; -elle avait le droit de sortir en voiture, accompagnée -de sa chapeline et des religieuses qu’elle -nommait pour l’accompagner. Elle allait assez souvent -se promener dans les champs, visiter quelques parties -de ses possessions, ou des malades auxquels elle -portait elle-même des secours ; je l’ai suivie deux fois -dans ces courses bienfaisantes, qui étaient plus fréquentes -en été. Chaque religieuse avait une jolie cellule, -et un joli petit jardin à elle en propre, dans l’intérieur -du vaste enclos du jardin général.</p> - -<p>Une parente de M. de Genlis s’y trouvait. C’était -madame de Rochefort, fille du marquis de Saint-Pouen, -et sœur de madame de Balincour. Son père -l’avait forcée de se faire religieuse à dix-sept ans ; elle -aimait son cousin, le comte de Rochefort, et elle -fut très malheureuse pendant les deux premières années -de sa profession, ensuite elle s’accoutuma parfaitement -à son sort ; elle avait trente ans quand j’arrivai -à Origny, et elle était une excellente religieuse. -Elle avait un visage agréable, une physionomie intéressante, -des mains charmantes, et une très belle -taille. Elle me parla beaucoup de sa sœur, madame -de Balincour, qu’elle aimait tendrement, et qui tous -les ans lui envoyait ces petits présents qui charmaient -les religieuses, du sucre, du café, de la laine et de -la soie pour broder. Madame de Rochefort, de son -côté, lui envoyait toutes sortes de petits ouvrages faits -avec soin et cette perfection dont les religieuses semblaient -seules avoir le secret. Madame de Rochefort -me fit promettre que, lorsque j’irais à Paris, j’engagerais -madame de Balincour à demander pour elle -à l’archevêque la permission d’aller passer pour sa -santé trois ou quatre mois dans sa famille ; c’est-à-dire, -chez cette sœur chérie : permission qu’on ne -refusait point à des personnes de l’âge et de la considération -de madame de Balincour, et pour des religieuses -qui avaient passé la première jeunesse. J’intéressai -tellement par la suite monsieur et madame -de Balincour en faveur de madame de Rochefort, -qu’ils la firent venir. Elle passa quatre mois à Balincour, -les trois premiers s’écoulèrent dans la paix et -dans le bonheur ; mais M. de Balincour la mena chez -une jeune paysanne nommée Nicole, qu’il avait mariée -quatre ans auparavant. Le tableau champêtre -d’une union et d’une félicité parfaite, Nicole au milieu -de son heureuse famille, Nicole entourée de ses -trois petits enfants, de son jeune mari, de son père et -de sa mère, rappela à l’infortunée religieuse ses premières -amours, et un bonheur perdu pour elle sans -retour…; et tandis que tout le monde contemplait -avec plaisir cette scène intéressante, elle se trouva -mal… Elle tomba promptement dans une consomption -mortelle ; elle ne retourna point dans son couvent ; -son père, qui sans doute pour sa punition vivait -encore, vint la prendre mourante et l’emmena en -Auvergne, dans une terre où peu de temps après elle -expira dans ses bras !</p> - -<p>Mais revenons à Origny. Je m’y plaisais, on m’y -aimait ; je jouais souvent de la harpe chez madame -l’abbesse, je chantais des motets dans la tribune de -l’église, et je faisais des espiégleries aux religieuses ; -je courais les corridors la nuit, c’est-à-dire à minuit, -avec des déguisements étranges, communément habillée -en diable avec des cornes sur la tête, et le visage -barbouillé ; j’allais ainsi réveiller les jeunes religieuses ; -chez les vieilles que je savais être bien -sourdes, j’entrais doucement, je leur mettais du rouge -et des mouches sans les réveiller. Elles se relevaient -toutes les nuits pour aller au chœur, et l’on peut -juger de leur surprise lorsque, réunies à l’église, -s’étant habillées à la hâte sans miroir, elles se -voyaient ainsi enluminées et mouchetées. Pendant -tout le carnaval, je donnai chez moi, avec la permission -de l’abbesse, des bals deux fois la semaine. -On me permit de faire entrer le ménétrier du village, -qui était borgne, et qui avait soixante ans. Il se piquait -de savoir toutes les figures et tous les pas, et -je me souviens qu’il appelait les chassés, des flanqués. -Mes danseuses étaient les religieuses et les pensionnaires ; -les premières figuraient les hommes, et les -autres les dames. Je donnais pour rafraîchissements -du cidre, et d’excellentes pâtisseries faites dans le -couvent. J’ai été depuis à de bien beaux bals, mais -certainement je n’ai dansé à aucun d’aussi bon -cœur, et avec autant de gaieté.</p> - -<p>Ma mère me donna la preuve de tendresse et de -bonté de venir me voir à Origny, et de passer avec -moi six semaines dans ce couvent ; elle y logea, dans -l’intérieur, dans un appartement qui était vacant tout -à côté du mien. J’imaginai toutes sortes de choses -pour l’amuser. Madame l’abbesse avait une femme -de chambre qui la servait depuis dix ans, et qui s’appelait -mademoiselle Beaufort ; c’était la meilleure -fille du monde, et qui faisait des flans à la crème -délicieux, ce qui produisit entre elle et moi une liaison -très intime. Elle me parla d’une noce de village -qui devait se faire chez des fermiers de sa connaissance -à une lieue d’Origny ; elle avait obtenu de madame -l’abbesse la permission d’y aller ; je voulus -être de la partie, mais mystérieusement, et déguisée -en paysanne, avec mademoiselle Victoire, et je déterminai -ma mère à venir avec nous, habillée aussi en -paysanne, et le tout à l’insu de madame l’abbesse. -Mademoiselle Beaufort, charmée de cette invention, -nous fournit les habillements, nous nous assurâmes -d’une tourière, je fis dire à madame l’abbesse que -nous avions la migraine, que nous dînerions dans -nos chambres, et nous partîmes furtivement à une -heure après midi. Nous allâmes à la ferme en charrette, -nous fûmes présentées aux mariés comme des -paysannes, parentes de mademoiselle Beaufort, qui -ajouta que j’étais sa filleule ; je dansai beaucoup ; -j’eus les plus grands succès dans cette assemblée, -que nous ne quittâmes qu’au déclin du jour. Mais -un orage violent nous attendait à Origny ; on nous -avait trahies ; madame l’abbesse savait notre escapade, -elle était fort scandalisée de nos déguisements, -et surtout que je fusse sortie de la maison sans le lui -dire ; je lui représentai doucement qu’étant avec ma -mère, cette sortie, du moins, n’avait rien de scandaleux. -Madame l’abbesse jeta tout son venin sur mademoiselle -Beaufort. Le lendemain matin, la pauvre -fille entra dans ma chambre en pleurant et en me -disant que madame l’abbesse venait de lui donner -son compte. « Eh bien, lui dis-je, consolez-vous, je -vous prends à mon service. » Mademoiselle Beaufort -fut transportée de joie, et s’installa tout de suite dans -mon appartement. Madame l’abbesse eut beau jeter -feu et flamme, je persistai avec beaucoup de sang-froid -dans ma résolution, et je gardai mademoiselle -Beaufort. Nous avions déjà joué dans nos chambres -quelques petites scènes pour amuser ma mère les -soirs, quand tout le couvent était couché. Mademoiselle -Beaufort, à mon grand étonnement, me demanda -de lui donner un petit rôle de bergère ; elle avait -quarante-cinq ans, ses cheveux étaient gris, elle était -fort couperosée, et les deux dents de devant lui manquaient. -Nous jouâmes <i>l’Oracle</i>, et je lui fis jouer le -rôle de l’amoureux, que Lucinde appelle Charmant, -et qu’elle conduit en laisse, avec un ruban couleur -de rose : n’ayant point de costume, nous l’habillâmes -galamment avec une redingote de Lemire, mon domestique, -et nous l’assurâmes qu’il était indispensable -qu’elle eût sur la tête un bonnet de coton, brodé -en laine de couleur, que lui prêta le laquais de ma -mère ; ce fut dans cet agréable équipage qu’elle joua -de la manière la plus comique le rôle de Charmant. -Comme elle me demandait toujours un rôle de bergère, -je fis une petite pastorale pour elle ; nous donnâmes -tant de louanges à son jeu et à sa grâce, elle -fut si persuadée qu’elle était ravissante dans ce costume, -que je lui proposai de le garder toujours, et -elle y consentit. De ce moment elle fut constamment -habillée en bergère d’idylle, avec des petits habits -blancs bordés de rubans de diverses couleurs, et -portant sur l’oreille un petit chapeau de paille orné -de fleurs, ou coiffée en cheveux qu’elle poudrait à -blanc pour cacher ses cheveux gris ; quand elle sortait -de chez moi pour aller dans le couvent, j’exigeais -toujours qu’elle prît sa houlette, chose dont elle contracta -souvent l’habitude. Toutes mes amies encourageaient -ses illusions pastorales, et quand les autres -se moquaient d’elle, mademoiselle Beaufort disait -que c’était pour faire leur cour à madame l’abbesse. -Je la gardai ainsi en bergère plus de deux mois, c’est-à-dire -jusqu’au moment où M. de Genlis, arrivant -de son régiment, vint me prendre : l’aspect de mademoiselle -Beaufort (que j’appelais toujours ma bergère) -l’étonna beaucoup ; mais, à force d’insistance, -je le décidai à l’emmener avec nous à Genlis, et en -lui conservant son costume, et bientôt cette complaisance -devint pour lui un véritable amusement. Je conservai -ma bergère à Genlis pendant deux ou trois -mois, ensuite un héritage inattendu et très considérable -pour elle, l’appela à Noyon. Comme elle avait -fait nos délices, nos adieux furent très tendres. Pour -achever son histoire, je dois dire qu’elle hérita de -trente-deux mille francs et que peu de mois après -elle eut la folie d’épouser un jeune homme de vingt-trois -ans, qui n’avait rien, et qui lui persuada qu’il -était éperdument amoureux d’elle.</p> - -<p>En quittant Origny, nous allâmes sur-le-champ à -Genlis ; mon beau-frère était à Paris, d’où il ne devait -revenir qu’au mois de juillet. En attendant nous fîmes -des visites dans les châteaux voisins ; presque tous -nos voisins étaient vieux, mais tous d’une fort bonne -société, entre autres M. le marquis de Flavigny et sa -femme, M. de Bournonville qui avait douze enfants, -le président de Vauxmenil dont le fils dessinait supérieurement -le paysage, et M. de Saint-Cenis, le seul -qui eût une jeune femme.</p> - -<p>Dans ce temps j’appris à monter à cheval, et d’une -singulière manière. Je me baignais, et on allait chercher, -pour mes bains, de l’eau dans une rivière à une -demi-lieue. Un seul cheval de charrue traînait le -tonneau que l’on devait remplir d’eau. Un jour que -j’étais seule au château, je vis par ma fenêtre le charretier -Jean partir, conduisant à pied son équipage. -Il me parut charmant de monter sur ce gros cheval, -et d’aller ainsi chercher mon eau moi-même. Je -descendis précipitamment dans la cour, Jean m’établit -jambe de-ci, jambe de-là, sur le cou de son -cheval, et nous partîmes. Je trouvai cette promenade -si agréable, que pendant dix ou douze jours je n’en -fis pas d’autres. Je pris ainsi un grand goût d’équitation, -et l’on me permit de monter un vieux petit -cheval gris qui avait encore de bonnes jambes ; on -me fit faire un habit d’amazone, et l’on me trouva -si bien à cheval, qu’on me donna un grand beau -cheval navarrin, qui, quoique plus vieux que moi, -avait une grande vitesse et des jambes très sûres. Quelques -mois après, M. Bourgeois, officier de fortune -en garnison à Chauny, et un très grand homme de -cheval, me trouvant parfaitement posée, voulut me -donner des leçons ; j’en pris tous les jours pendant -huit mois, et je devins très habile. Cet exercice, que -j’aimais passionnément, fortifia beaucoup ma santé. -Nous faisions souvent de très longues chasses de -sanglier. Un jour j’imaginai de me perdre exprès, -dans l’espoir qu’il m’arriverait une aventure extraordinaire. -Je m’enfonçai dans des routes détournées, -ayant bien soin de tourner le dos à la chasse, et de -fuir le bruit des chiens et des cors. Bientôt j’eus la -satisfaction de ne plus rien entendre et de me trouver -dans des lieux tout à fait inconnus. Je poussais toujours -mon cheval au galop ; ce que je désirais était de -rencontrer un château que je n’eusse jamais vu, d’y -trouver des habitants pleins d’esprit et de politesse -me donnant l’hospitalité. Au bout de trois heures, -courant toujours au hasard, cherchant vainement, -je commençai à m’inquiéter, j’imaginai que j’étais -au moins à douze lieues de Genlis ; j’avais faim, je -ne voyais point de gîte, et je m’avisai tout à coup -de penser que l’on était, au château de Genlis, dans -de vives alarmes ; enfin, après avoir erré encore -longtemps, je rencontrai un bûcheron qui m’apprit, -à mon grand étonnement, que je n’étais qu’à trois -lieues de Genlis. Je lui demandai de m’y conduire : il -fallut aller au pas et je n’y arrivai qu’à la nuit -fermée. On avait envoyé de tous les côtés, dans les -bois immenses de Genlis, des hommes à cheval sonnant -du cor ; M. de Genlis était aussi à ma poursuite -et ne revint qu’une heure après moi. Je fus horriblement -grondée, et je le méritais ; j’eus la bonne foi -d’avouer que je m’étais perdue à dessein, et je donnai -ma parole qu’à l’avenir je ne chercherais plus des -terres inconnues.</p> - -<p>Nous retournâmes à Paris pour le mariage de mon -beau-frère. Il épousa mademoiselle de Vilmeur, âgée -de quinze ans ; M. le marquis de Puisieux consentit -à lui servir de père, et mon beau-frère décida que -je lui servirais de mère : ce qui fut assez singulier, -non seulement parce que je n’avais que trois ans -et demi de plus que la mariée, mais parce que j’allais -voir pour la première fois à cette cérémonie ce chef -de la famille qui m’avais jusque-là montré tant de -rigueur, et qui serait obligé de me conduire dans -l’église ; ce qu’il fit de fort bonne grâce. Il était très -paré ; il avait son cordon bleu passé par-dessus son -habit, il me parut éblouissant et terrible. Comme il -me donnait la main, il s’aperçut que je tremblais : -« Vous avez froid, madame, me dit-il ; je répondis -naïvement : — Ce n’est pas cela. » Il m’a dit depuis -que le ton dont je prononçai ces paroles le -toucha jusqu’aux larmes. Le repas de noce se fit avec -une grande magnificence à la campagne chez le chevalier -Courten (à la Planchette) ; presque toute la -famille y vint. Madame de Puisieux, sa fille la maréchale -d’Étrée, madame la princesse de Benting, -monsieur et madame de Noailles, le duc d’Harcourt, -et beaucoup d’autres. Mes amis, monsieur et madame -de Balincour et madame de Sailly, n’y étaient pas, -ni M. de Souvré ; je les regrettai bien. Je fus traitée -avec beaucoup de politesse, mais froidement par -toutes les dames ; je gardai un profond silence. On -s’occupa à l’excès de ma belle-sœur ; on vanta sa -beauté ; madame de Puisieux et la maréchale la caressèrent -excessivement. Je crus m’apercevoir qu’on -y mettait un peu d’affectation ; cette idée m’ôta ma -timidité. Toutes les fois qu’on a eu le dessein de -me piquer, je ne sais quelle fierté m’a constamment -mise au-dessus de l’offense qu’on voulait me faire, -en me donnant une indifférence parfaite.</p> - -<p>Toute la compagnie resta jusqu’à onze heures du -soir. Mais les nouveaux mariés, M. de Genlis et moi -nous passâmes six jours dans cette maison. Ce temps -me suffit pour prendre une grande amitié pour ma -belle-sœur. Elle était belle, et sa figure eût été charmante, -sans un rire désagréable, qui ne montrait -pas de belles dents, et qui laissait voir deux doigts -de gencives toujours gonflées ; mais quand elle ne -riait pas, son visage était beau et très agréable ; aussi -M. de Villepaton disait d’elle : — Que sérieusement -parlant elle était très jolie. Elle avait reçu une éducation -fort négligée, cependant elle n’était jamais -oisive, elle aimait l’ouvrage, brodait parfaitement, et -était adroite comme une fée. Elle était très violente, -et fort contrariante ; elle avait des obstinations d’enfant, -mais au fond elle était bonne, obligeante, naturelle, -et très gaie. Nous n’avons jamais eu ensemble -la plus légère dispute, et je fus enchantée d’avoir -une compagne si jeune et si aimable pour moi.</p> - -<p>En quittant la Planchette nous allâmes tous à -Genlis. Mon frère passa cette année à Genlis ; il -venait d’être reçu dans le génie, et avait subi son -examen du cours de Bezout avec la plus grande distinction. -J’eus une grande joie de le revoir ; il était -fort joli, très naïf et d’une gaieté d’enfant. Un soir -qu’il y avait du monde au château, et que ma belle-sœur -et MM. de Genlis jouaient après le souper au -reversi, mon frère me proposa une promenade dans -la cour, qui était immense, sablée et remplie de -fleurs ; j’y consentis. Quand nous fûmes dans la cour, -il eut envie d’aller faire un tour dans le village ; je -ne demandai pas mieux : il était dix heures, tous -les cabarets étaient éclairés, et l’on voyait à travers -les vitres, les paysans buvant du cidre ; je remarquai -avec surprise qu’ils avaient tous l’air très grave.</p> - -<p>Il prit à mon frère une gaieté, il frappa contre les -vitres en criant : — Bonnes gens, vendez-vous du -sacré chien ? et après cet exploit il m’entraîna en courant -dans une petite ruelle obscure, à côté de ces -cabarets, où nous nous cachâmes en mourant de -rire. Notre joie s’augmenta encore en entendant le -cabaretier sur le pas de sa porte, menacer de coups -de gourdin les polissons qui avaient frappé aux vitres. -Mon frère m’expliqua que sacré chien voulait dire -de l’eau-de-vie. Je trouvai cela si charmant, que je -voulus aller à un autre cabaret voisin, faire cette -jolie demande, qui eut le même succès ; nous répétâmes -plusieurs fois cette agréable plaisanterie, nous -disputant à qui dirait sacré chien, et finissant par -le dire en duo, et toujours à chaque fois nous sauvant -à toutes jambes dans la petite ruelle, où nous -faisions des rires à tomber par terre.</p> - -<p>Mon frère resta six semaines avec nous. M. de -Genlis, avec beaucoup de grâce, lui donna tout ce -qui lui pouvait être utile ou agréable dans une garnison -où il devait rester longtemps.</p> - -<p>Nous retournâmes à Paris, M. de Genlis et moi, au -mois d’août, dans une jolie maison avec un jardin, -dans le cul-de-sac Saint-Dominique, dont mon beau-frère -avait loué le rez-de-chaussée, et nous louâmes -le premier.</p> - -<p>Le 4 septembre je mis au monde ma chère Caroline, -cette créature angélique, qui a fait pendant -vingt-deux ans mon bonheur et ma gloire, dont la -perte irréparable a été la plus grande douleur et le -plus grand malheur de ma vie ! Elle vint au monde -belle comme un ange, et ce visage enchanteur a été -depuis l’instant de sa naissance jusqu’au tombeau, ce -qu’on a jamais vu de plus parfait ; je ne la nourris -point, ce n’était pas la mode encore ; d’ailleurs, dans -notre situation je ne l’aurais pas pu, étant obligée -d’être toujours en courses et en voyages. Elle fut -nourrie à deux petites lieues de Genlis, dans un village -appelé Comanchon.</p> - -<p>Madame la maréchale d’Étrée vint me voir ; elle -m’apporta, en présent, de très belles étoffes des -Indes, et m’annonça que son père et sa mère me recevraient -avec plaisir, et que madame de Puisieux me -présenterait à la cour. Au bout de cinq semaines j’allai -chez madame de Puisieux, dont j’avais une peur -extrême ; comme de ma vie je n’ai fait des avances -quand on a eu de la sécheresse pour moi, je fus très -froide et très silencieuse. Je ne lui plus guère. Huit -jours après, elle me mena à Versailles, ce qui fut un -vrai supplice pour moi, parce que ce fut tête à tête -dans sa voiture. Elle ne me parla que de la manière -dont je devais me coiffer, m’exhortant d’un ton critique -à ne pas me coiffer si haut qu’à mon ordinaire, -m’assurant que cela déplairait beaucoup à mesdames -et à la vieille reine. Je répondis simplement : « Il -suffit, Madame, que cela vous déplaise. » Cette réponse -parut lui être agréable, mais aussitôt après je -retombai dans mon profond silence, et je vis que je -l’ennuyais beaucoup. A Versailles, nous logeâmes -dans le bel appartement du maréchal d’Étrée ; le -maréchal fut charmant pour moi ; je le regardais -avec un vif intérêt ; je savais qu’il avait eu les plus -éclatants succès à la guerre, et qu’il était d’ailleurs -l’une des meilleures têtes du conseil. Mesdames de -Puisieux et d’Étrée me persécutèrent véritablement -le lendemain, jour de ma présentation ; elles me firent -coiffer trois fois, et s’arrêtèrent à la manière qui me -seyait le plus, et qui était le plus gothique. Elles me -forcèrent de mettre beaucoup de poudre et beaucoup -de rouge, deux choses que je détestais ; elles voulurent -que j’eusse mon grand corps pour dîner, afin, -disaient-elles, de m’y accoutumer ; ces grands corps -laissaient les épaules découvertes, coupaient les bras -et gênaient horriblement ; d’ailleurs, pour montrer -ma taille, elles me firent serrer à outrance.</p> - -<p>La mère et la fille eurent ensuite une dispute très -aigre au sujet de ma collerette, sur la manière de -l’attacher ; elles étaient assises, et j’étais debout et -excédée pendant ce débat. On m’attacha et l’on m’ôta -au moins quatre fois cette collerette ; enfin, la maréchale -l’emporta de vive force, d’après la décision de -ses trois femmes de chambre, ce qui donna beaucoup -d’humeur à madame de Puisieux. J’étais si lasse que -je pouvais à peine me soutenir, lorsqu’il fallut aller -dîner. On me fit grâce du grand panier pour le dîner, -quoiqu’il fût question un moment de me le faire prendre -pour m’y accoutumer aussi. Lorsque le maréchal -m’aperçut, il s’écria : « Elle a trop de poudre et trop -de rouge ; elle était cent fois plus jolie hier. » Madame -de Puisieux le fit juge de ma collerette, qu’il -approuva, et tout le dîner se passa en discussion sur -ma toilette. Je ne mangeai rien du tout, parce que -j’étais si serrée, que je pouvais à peine respirer. En -sortant de table le maréchal passa dans son cabinet ; -je restai livrée à la maréchale et à madame de Puisieux, -qui me firent achever ma toilette, c’est-à-dire -mettre mon panier et mon bas de robe, ensuite répéter -mes révérences, pour lesquelles j’avais pris un -maître : c’était alors Gardel qui apprenait à les faire. -Ces dames furent très contentes de cette répétition ; -mais madame de Puisieux me défendit de repousser -doucement en arrière avec le pied mon bas de robe, -lorsque je me retirais à reculons, en disant que -cela était théâtral. Je lui représentai que si je ne -repoussais pas cette longue queue, je m’entortillerais -les pieds dedans, et que je tomberais ; elle répéta -d’un ton impérieux et sec que cela était théâtral ; je -ne répliquai rien : ensuite ces dames s’habillèrent, -pendant ce temps je m’ôtai adroitement un peu de -rouge, mais malheureusement, au moment de partir, -madame de Puisieux s’en aperçut et me dit : « Votre -rouge est tombé, mais je vais vous en remettre. » -Et elle tira de sa poche une boîte à mouches, et me -remit du rouge beaucoup plus foncé que celui que -j’avais auparavant. Ma présentation se passa fort bien, -elle avait fort bon air parce qu’il y avait beaucoup -de femmes. Le roi Louis XV parla beaucoup à madame -de Puisieux, et lui dit plusieurs choses agréables -sur moi. Quoiqu’il ne fût plus jeune, il me parut -bien beau ; ses yeux étaient d’un bleu très foncé, des -yeux bleu de roi, disait M. le prince de Conti, et son -regard était le plus imposant qu’on puisse imaginer. -Il avait, en parlant, un ton bref, et un laconisme particulier, -mais qui n’avait rien de dur et de désobligeant : -enfin, il avait dans toute sa personne quelque -chose de majestueux et de royal, qui le distinguait -extrêmement de tous les autres hommes.</p> - -<p>M. le dauphin, fils de Louis XV, venait de mourir, -on en portait encore le grand deuil ; je fus présentée -à la vieille reine, fille de Stanislas, roi de Pologne ; -cette princesse, déjà attaquée de la maladie de langueur -dont elle mourut quinze ou dix-huit mois après, -était couchée sur une chaise longue. Je fus très frappée -de lui voir un bonnet de nuit de dentelle, avec -de grandes girandoles de diamants. Elle m’intéressa -beaucoup, parce qu’on disait que c’était la mort de -son fils qui la conduisait au tombeau. C’était une -charmante petite vieille, elle avait conservé une très -jolie physionomie et un sourire ravissant. Elle était -obligeante, gracieuse, et le doux son de sa voix, un -peu languissante, allait au cœur. Sa conduite entière -avait toujours été d’une pureté irréprochable : elle -était pieuse, bonne, charitable ; elle aimait les lettres, -et les protégea avec discernement. Elle avait beaucoup -de finesse dans l’esprit, on citait d’elle une grande -quantité de mots charmants. Je fus ensuite présentée -à Mesdames et aux enfants de France ; le soir j’allai -au jeu de Mesdames. Peu de jours après ma présentation, -nous retournâmes à Genlis. J’y passai un été -fort agréable. Dans le cours de cet été nous jouâmes -<i>Nanine</i>, <i>les Précieuses ridicules</i>, <i>le Méchant</i>, et <i>la -Comtesse d’Escarbagnas</i> ; les meilleurs acteurs étaient -M. de Genlis et moi ; ma belle-sœur, malgré toutes -mes leçons, ne jouait pas bien, mais elle n’y mettait -nulle prétention. Nous avions pour spectateurs nos -voisins et nos paysans.</p> - -<p>Il y avait à Genlis la plus grande baignoire que -j’aie jamais vue, on aurait pu y tenir à l’aise quatre -personnes. Un jour je proposai à ma belle-sœur de -nous y baigner dans du lait pur, et d’aller acheter, -dans les environs, tout le lait des fermes. Nous -nous déguisâmes en paysannes, et montées sur -des ânes, et conduites par le charretier Jean, mon -premier maître d’équitation, nous partîmes de Genlis -à six heures du matin, et nous allâmes à deux lieues -à la ronde de tous les côtés demander tout le lait -des chaumières, en ordonnant de porter ce lait le -lendemain de grand matin au château de Genlis. Nous -prîmes un bain de lait, ce qui est la plus agréable -chose du monde ; nous avions fait couvrir la surface -du bain de feuilles de roses, et nous restâmes plus de -deux heures dans ce charmant bain.</p> - -<p>Je composai, dans ce temps, un roman que j’intitulai -<i>les Dangers de la célébrité</i> ; quatre ou cinq ans -après, je perdis ce manuscrit ; l’idée en était morale, -mais, autant que je puis m’en souvenir, il était ennuyeux.</p> - -<p>J’ai été très heureuse à Genlis, surtout depuis le -mariage de mon beau-frère ; mais mon mari avait -voulu absolument lui payer une petite pension, et je -n’aurais pas été plus maîtresse dans mon propre -château, grâce aux égards et à la délicatesse de mon -beau-frère et de sa femme. Ma belle-sœur, dans un -âge où naturellement on aime à faire la maîtresse -de maison, n’avait nullement cette manie ; elle voulait, -avec toute la grâce d’un excellent caractère, que -j’ordonnasse aussi librement qu’elle ; jamais elle ne -souffrit que les domestiques, en parlant d’elle, l’appelassent -madame tout court ; ils la désignaient par -son titre, comme moi par le mien. Ce sont là de -petites choses, mais elles méritent d’être rapportées ; -elles peignent des sentiments nobles et délicats.</p> - -<p>J’exerçais la médecine, à Genlis, de concert avec -M. Racine, le barbier du village, qui venait toujours -très gravement me consulter quand il avait des malades. -Nous allions les voir ensemble ; toutes mes -ordonnances se bornaient à de simples tisanes et du -bouillon, que j’envoyais communément du château. -Je servais du moins à modérer la passion de M. Racine -pour l’émétique, qu’il prescrivait pour presque tous -les maux. Je m’étais perfectionnée dans l’art de -saigner ; des paysans venaient souvent me prier de -les saigner, ce que je faisais ; mais comme on sut -que je leur donnais toujours vingt-quatre ou trente -sous après une saignée, j’eus bientôt un grand nombre -de pratiques, et je me doutai que mes trente sous -me les attiraient ; alors je ne saignai plus que sur -l’ordonnance de M. Millet, chirurgien de la Fère, -qui venait à Genlis tous les huit ou dix jours.</p> - -<p>Nous passâmes l’hiver suivant à Paris : j’avais vingt -ans. J’allais, une fois la semaine, dîner chez ma tante, -madame de Montesson, ou avec elle chez madame la -marquise de La Haye, ma grand’mère. Ces derniers -dîners-là ne m’étaient nullement agréables, ma -grand’mère était d’une sécheresse extrême pour moi, -et comme elle avait sur son visage une énorme quantité -de rouge et de blanc, qu’elle se peignait les sourcils -et les cheveux pour réparer des ans l’irréparable -outrage, elle ne me paraissait guère respectable. En -outre de ces dîners, j’allais, de temps en temps, le -matin, chez ma grand’mère, pendant qu’elle était à -sa toilette ; c’était l’heure qu’elle m’avait donnée, -je la trouvais toujours seule devant son grand miroir, -et entourée de ses femmes : elle me faisait les plus -insipides sermons que j’aie jamais entendus. Le jour -de la semaine où je dînais chez ma tante ou chez ma -grand’mère, madame de Montesson me menait faire -des visites dans la soirée, c’était chez mesdames les -princesses de Chimay ; celle qui a été depuis dame -d’honneur de la reine était fort belle encore, et un -ange par la conduite ; nous allions aussi chez madame -la duchesse de Mazarin, chez madame de -Gourgue, madame la marquise de Livri, madame la -duchesse de Chaulnes, et madame la comtesse de -la Messais, une femme très aimable et très spirituelle ; -notre journée se terminait toujours par aller souper -chez l’une des trois dernières personnes que je viens -de nommer ou chez madame de La Reynière, femme -du fermier général. C’était une personne de trente-cinq -ans, très vaporeuse, très fâchée de n’être pas -mariée à la cour, mais belle, obligeante, polie, et -faisant les honneurs d’une grande maison avec beaucoup -de noblesse et de grâce. Ma tante ne l’aimait -pas ; et je m’aperçus que presque toutes les dames de -la cour étaient, au fond de l’âme, jalouses de la -beauté de madame de La Reynière, de l’extrême magnificence -de sa maison, et de la riche élégance de -sa toilette. Madame de La Reynière voyait la meilleure -compagnie. Madame de Tessé et madame d’Egmont -la jeune sont les dernières femmes minaudières -que j’aie vues dans le grand monde ; les mines et -les mouches étaient déjà passées de mode pour les -femmes de l’âge que j’avais alors.</p> - -<p>Madame la comtesse d’Egmont la jeune, fille du -maréchal de Richelieu, chez laquelle j’avais soupé -plusieurs fois avec madame de Montesson, était d’une -figure charmante, malgré sa mauvaise santé ; elle -n’avait alors que vingt-huit ou vingt-neuf ans, et le -plus joli visage que j’aie vu. Elle faisait beaucoup -trop de mines, mais toutes ses mines étaient jolies. -Son esprit ressemblait à sa figure ; il était maniéré -et néanmoins rempli de grâce. Je crois que madame -d’Egmont n’était que singulière et non affectée ; elle -était née ainsi. Elle a fait beaucoup de grandes -passions ; on pouvait lui reprocher un sentiment romanesque -qu’elle a conservé longtemps, mais ses -mœurs ont toujours été pures.</p> - -<p>Je partis avec ma tante pour Villers-Cotterets, où -j’allais pour la première fois. Nous avions encore -appris des rôles pour y jouer la comédie, et même -l’opéra. Nous jouâmes <i>Vertumne et Pomone</i>. Je jouais -Vertumne, qui est déguisé en femme ; ma tante jouait -Pomone ; elle avait imaginé de se faire faire un -habit garni de pommes d’api, et autres fruits. Madame -d’Egmont dit qu’elle ressemblait à une serre -chaude. Cet habit était lourd, ma tante était petite, -et n’avait pas une jolie taille, sa voix était trop -faible pour un rôle d’opéra : elle échoua tout à fait -dans celui-ci. Le marquis de Clermont, depuis l’ambassadeur -de Naples, joua très bien le dieu Pan. J’eus -un succès inouï dans mon rôle de Vertumne. Nous -avions dans les ballets tous les danseurs de l’Opéra ; -on devait donner trois représentations de ce spectacle ; -on ne le joua qu’une fois, ainsi que <i>l’Ile sonnante</i>, -opéra-comique, paroles de Collé et musique -de Monsigny. J’y jouais une sultane, et j’ouvrais la -scène par une grande ariette que je chantais en m’accompagnant -de la harpe. Monsigny avait fait l’ariette -et le rôle pour moi. J’avais un habit superbe, chargé -d’or et de pierreries ; et quand on leva la toile je fus -applaudie à trois reprises, et on me redemanda -deux fois mon ariette. Il me fut impossible de ne -pas remarquer que ma tante, après le spectacle, avait -beaucoup d’humeur. Nous jouâmes <i>Rose et Colas</i> ; -ma tante, qui avait trente ans, fit le rôle de Rose, -et moi celui de la mère de Robi. Nous jouâmes encore -<i>le Déserteur</i>. Madame de Montesson y joua le beau -rôle, je jouai celui de la petite fille ; madame la comtesse -de Blot, qui avait été dame de la feue duchesse -d’Orléans, joua les beaux rôles dans le <i>Misanthrope</i> et -le <i>Legs</i>, et avec le plus grand succès. Elle avait en effet -beaucoup de grâce, et un jeu très spirituel. Le comte -de Pont jouait le rôle du misanthrope avec une perfection -rare ; il n’imitait aucun acteur de la Comédie-Française ! -Il avait un véritable talent, et une noblesse -dans le maintien et les manières que nul acteur de -profession ne peut avoir. M. de Vaudreuil était aussi -un des bons sauteurs de notre troupe ; sa figure était -agréable, il contrefaisait parfaitement Molé dans les -rôles d’amoureux. M. de Vaudreuil était fort à la -mode ; son esprit n’était pas étendu, mais il avait -un excellent ton. Madame d’Hénon disait que les -deux hommes qui savaient le mieux parler aux -femmes étaient Le Kain sur le théâtre, et M. de Vaudreuil -dans le monde. Ce dernier avait une quantité -de petits talents très médiocres, mais agréables dans -la société. Il chantait un peu, il dansait assez bien, -il paraissait aimer tous les arts ; quand ce ne serait -qu’une prétention, elle est toujours utile et noble. Il -avait de la douceur et de la politesse ; personne ne le -craignait, il était généralement aimé.</p> - -<p>Le fameux comédien Grandval nous faisait répéter -nos rôles, il joua même avec nous. M. le duc d’Orléans -jouait fort rondement les rôles de paysans. Je -vis là, à nos répétitions, Collé et Sedaine, qui n’étaient -aimables ni l’un ni l’autre. Carmontel, lecteur de -M. le duc d’Orléans venait dans le salon à l’issue -du dîner, pour peindre dans un grand livre toutes -les personnes qui arrivaient à Villers-Cotterets ; tous -ces portraits étaient en profil et en charge, mais ressemblants, -et formaient une collection curieuse. On -ne lui donnait qu’une séance. Il me peignit jouant -de la harpe, mais fort en laid : j’avais un petit front, -qu’il fit beaucoup trop grand, ce qui ôtait de la ressemblance. -M. le duc d’Orléans voulut me voir jouer -des proverbes avec Carmontel, qui jouait avec perfection -les maris bourrus et de mauvaise humeur ; -c’était sans nulle charge, et avec un naturel et un -comique parfaits, mais il n’avait que ce seul genre. -M. de Donazan et M. d’Albaret jouèrent avec nous ; -ma tante ne voulut pas jouer, mais nous excitâmes -un tel enthousiasme, que nous consentîmes à jouer -tous les soirs. Ma tante, à la fin du voyage, eut un -succès très singulier et très éclatant. Cette histoire -est assez extraordinaire pour la conter avec -détail.</p> - -<p>Depuis mon mariage, ma tante me témoignait -beaucoup d’amitié, et j’en avais pris une si vive pour -elle, que ce sentiment avait triomphé de mes souvenirs -et de mes rancunes. J’attribuais la dureté de -ses procédés avec ma mère à sa légèreté et à une -avarice que je ne pouvais me dissimuler, qui était -son défaut dominant ; d’ailleurs je ne lui en voyais -pas d’autres ; elle avait une grande égalité d’humeur, -de la gaieté ; je la croyais franche et sensible, elle -me caressait excessivement, j’étais persuadée qu’elle -avait en moi la plus grande confiance, et je l’aimais -à la folie : elle m’avait confié que M. le duc d’Orléans -était amoureux d’elle. Ma tante parlait fort bien de -la vertu, je lui voyais même des sentiments religieux. -Quant à M. le duc d’Orléans, elle me disait qu’elle -avait pour lui une tendre amitié, et qu’elle faisait -tous ses efforts pour le guérir d’une passion malheureuse. -J’avoue que je ne croyais pas cela, car le -contraire sautait aux yeux ; mais je n’attribuais sa -conduite avec lui qu’à sa coquetterie naturelle, et -je ne lui supposais pas le moindre dessein d’ambition. -Monsigny, l’un des plus honnêtes hommes que -j’aie connus, et qui avait beaucoup d’esprit naturel, -se passionna pour ma voix et pour ma harpe, et -venait tous les jours faire de la musique avec moi -dans ma chambre. Je pris de l’amitié pour lui ; nous -causions tout en faisant de la musique ; il me contait -beaucoup de petites choses curieuses, et il m’en dit -une qui me parut surprenante. C’est que ma tante -lui avait recommandé en secret, ainsi qu’à Sedaine, -de ne lui donner que des louanges aux répétitions (où -se trouvait toujours M. le duc d’Orléans), et de ne -lui donner des avis qu’en particulier ; elle disait -que cela l’encourageait. Monsigny et Sedaine pensaient -bien qu’il s’agissait de la faire valoir auprès -de M. le duc d’Orléans, et à cet égard ils la secondaient -à merveille, car ils lui prodiguaient les éloges. -Ce manège lui réussit parfaitement ; M. le duc d’Orléans -était persuadé qu’elle avait des talents miraculeux. -Ce prince, très faible, et qui n’était pas doué -du caractère et de l’esprit de Henri le Grand, ne -savait rien juger par lui-même ; il ne voyait que -par les yeux des autres.</p> - -<p>Ma tante, qui, comme je l’ai dit, voulait terminer -ce voyage par quelque chose d’éclatant, eut l’idée la -plus singulière. Elle voyait que M. le duc d’Orléans -était dans l’admiration de ses talents, mais il ne -pouvait avoir la même opinion de son esprit ; il -s’agissait d’en acquérir une tout à coup qui effaçât -celle de mesdames de Boufflers, de Beauvau et de -Grammont. Mais comment faire ? ma tante était d’une -ignorance extrême, elle n’avait pas la moindre instruction, -elle n’avait lu dans toute sa vie que quelques -romans. Elle savait fort mal l’orthographe, et elle -écrivait très mal une lettre. Cependant elle eut la -pensée de devenir auteur : ne pouvant rien inventer, -elle imagina de faire une comédie du roman de -<i>Mariane de Marivaux</i> ; les conversations si multipliées -de cet ouvrage lui donnaient une quantité de scènes -toutes faites ; d’ailleurs le sujet lui plaisait, c’était -l’amour triomphant des préjugés de la naissance et -rapprochant toutes les distances. Mais ma tante ne se -dissimula pas qu’en donnant cet ouvrage sous son -nom, elle aurait à combattre des prétentions que nul -intérêt ne fait abandonner. Ma tante se tira de cette -difficulté avec l’adresse la plus spirituelle qu’elle ait -eue de sa vie. Elle fit la pièce en prose et en cinq -actes ; c’était un ouvrage au-dessous du médiocre, -mais un drame qui n’avait rien de ridicule, et dans -lequel se trouvaient quelques jolies phrases, et quelques -entretiens agréables littéralement copiés du roman -de Marivaux. Elle ne fit part de cette entreprise -qu’à M. le duc d’Orléans, elle me le cacha ainsi qu’à -tout le monde. Quand la pièce fut achevée, elle la -lut tête à tête à M. le duc d’Orléans, qui, quoiqu’il -n’en fût pas bien sûr, dit qu’il la trouvait charmante. — Eh -bien, reprit ma tante, je vous la donne ; -je jouirai mieux de votre succès que du mien, d’ailleurs -je ne veux point que l’on sache que je suis -auteur. Lisez cette pièce comme si elle était de vous, -et si on en est content, gardez-vous de me trahir, que -l’on croie à jamais que vous en êtes l’auteur, et nous -la jouerons pour dernier spectacle. M. le duc d’Orléans -fut touché aux larmes de cette générosité. Il ne -voulait pas en profiter ; elle insista fortement, il y -consentit. J’ai su par la suite tout ce détail de lui-même. -M. le duc d’Orléans déclara donc qu’il avait fait -une comédie, ce qui ne causa pas un médiocre étonnement, -que madame de Montesson eut l’air de partager, -en persuadant à tout le monde qu’elle ne la -connaissait pas, et montrant naïvement beaucoup de -crainte sur l’ouvrage. On se demandait en secret comment -M. le duc d’Orléans avait pu faire une comédie, -et l’on pensa généralement que Collé en avait apparemment -fait le plan, et corrigé le langage. Personne -n’eut l’apparence du soupçon sur le véritable auteur ; -M. le duc d’Orléans annonça qu’il en ferait lecture. -On indiqua le jour, et l’on y invita tous les hommes -et toutes les femmes de la société qui passaient pour -avoir le plus d’esprit ; la curiosité fut extrême. Enfin -ce grand jour arriva. Je fus admise à la lecture, mais -non sans quelque peine, ma tante ne se souciait pas -que j’y fusse. Nous voilà donc rassemblés, bien décidés -d’avance à trouver l’ouvrage excellent, s’il n’est -pas détestable et ridicule. Le succès fut complet ; jamais -lecture de Molière n’en eut un pareil, on était -en extase ; on prodiguait à chaque scène les éloges -les plus outrés, on n’entendait que des exclamations. -M. le duc d’Orléans en était si ému, qu’il eut continuellement -les larmes aux yeux. Quand la lecture fut -finie, tout le monde se leva pour entourer M. le duc -d’Orléans ; plusieurs femmes hors d’elles-mêmes lui -demandèrent la permission de l’embrasser, toutes parlaient -à la fois, on ne s’entendait plus, on ne distinguait -que ces mots répétés mille fois en refrain : -ravissant, sublime, parfait ! Ma tante pâlissant, rougissant, -pleurant, ne s’exprimait que par son trouble -et des larmes. Tout à coup, M. le duc d’Orléans demande -un moment de silence (et du ton le plus solennel) ; -on se tait. Alors, d’une voix émue, mais -très forte, il dit ces paroles : « Malgré ma promesse, -je ne puis usurper plus longtemps une telle gloire !… -Ce bel ouvrage n’est point de moi, l’auteur est madame -de Montesson !… » A ces mots ma tante s’écria -d’une voix languissante : « Ah ! monseigneur !… » -Elle n’en put dire davantage, la modestie la suffoquait, -elle tomba presque évanouie dans un fauteuil. -Toute la compagnie resta pétrifiée ; il est impossible -de donner une idée de l’effet de ce coup de théâtre, -et du changement subit de presque toutes les physionomies. -Ce triomphe acheva d’enthousiasmer M. le -duc d’Orléans pour ma tante, à laquelle il crut de -ce moment un esprit prodigieux.</p> - -<p>Pour la première fois je suivis à cheval la chasse -du cerf dans ce voyage. Je n’avais chassé à Genlis -que le sanglier ; la chasse du cerf me parut charmante, -et surtout, je crois, parce qu’on y admirait -beaucoup la manière dont je montais à cheval. -M. de Genlis et moi nous allâmes de Villers-Cotterets -à Sillery, où j’allais pour la première fois. Madame -de Puisieux, toujours froide pour moi, me reçut -honnêtement, mais avec une sorte de sécheresse qui -redoubla ma timidité naturelle. Elle me parla des -succès que j’avais eus à Villers-Cotterets, et me demanda -enfin à m’entendre jouer de la harpe. Ce fut -six jours après mon arrivée. Je jouai, je chantai ; -elle parut charmée, ainsi que M. de Puisieux : « Il -faut convenir, dit-elle, que cela est séduisant. » Je -ne sais pourquoi cette phrase me déplut, et de -premier mouvement, je répondis avec vivacité : -« Cependant, madame, je n’ai séduit, ni ne veux -séduire qui que ce soit. » Elle fut très étonnée, parce -que jusque-là je n’avais dit que oui ou non. Elle me -regarda fixement, et ne répliqua rien. Le soir M. de -Genlis me gronda de ma réponse, et le lendemain -j’eus une peur affreuse de madame de Puisieux en -me trouvant tête à tête avec elle dans le salon. -Madame de Puisieux, couchée sur sa chaise longue, -comme de coutume, travaillait au métier ; je brodais -au tambour : nous gardâmes le silence pendant -un demi-quart d’heure. Enfin, madame de Puisieux, -ôtant ses lunettes, se tourna de mon côté. — Madame, -me dit-elle, avez-vous donc fait le vœu d’être -toujours ainsi avec moi ? — Comment, madame ? -répondis-je d’une voix tremblante. — Oui, reprit-elle, -on assure que vous êtes gaie, aimable, et depuis -huit jours vous gardez le silence le plus obstiné ; -peut-on vous en demander la raison ? A cette question -pressante, je me décidai sur-le-champ à répondre -franchement parce que le ton avait quelque -chose de gai et d’obligeant. — Madame, lui dis-je, -c’est que je crains de vous déplaire, que vous avez -un air sévère qui m’intimide, et qui me fait de -la peine… — Vous avez tort de me craindre, reprit-elle, -je suis très disposée à vous aimer ; que faut-il -faire pour vous mettre à votre aise avec moi ?… — Ce -que vous daignez faire en ce moment, m’écriai-je, -en me jetant à son cou ; des pleurs d’attendrissement -me coupèrent la parole, elle fut elle-même vivement -émue ; elle me reçut dans ses bras, m’y -retint, et m’embrassa à plusieurs reprises avec la -plus touchante sensibilité. De cet instant je lui vouai -au fond de l’âme le plus tendre attachement ; elle le -méritait par l’excellence de son cœur, de ses principes, -et de son caractère, et par le charme de son -esprit. Nous causâmes avec une entière liberté ; elle -me dit les choses les plus aimables, et je lui promis -que je serais dorénavant avec elle comme si j’avais eu -le bonheur de la connaître depuis mon enfance. Une -heure après M. de Puisieux rentra de la promenade -avec M. de Genlis et six ou sept personnes. Je priai -madame de Puisieux de ne rien dire de ce qui venait -de se passer entre nous, parce que je méditais une -jolie manière de l’annoncer. On s’assit, et au bout -de quelques minutes, je dis d’un ton dégagé que, -n’ayant point été à la promenade, je voulais me -dégourdir les jambes, et je fis deux ou trois sauts -dans la chambre, ensuite j’allai me jeter sur la -chaise longue de madame de Puisieux, en disant -mille folies ; elle riait aux éclats, et tout le monde -était pétrifié d’étonnement. M. de Puisieux fut enchanté, -il dit à madame de Puisieux qu’il lui avait -prédit qu’elle m’aimerait à la folie. Toute cette -soirée fut charmante pour moi. Les jours qui lui -succédèrent furent les plus heureux de ma vie. Madame -de Puisieux prit pour moi une véritable passion. -Elle me fit changer d’appartement afin de me -loger à côté d’elle. Je me promenais le matin à cheval -avec M. de Puisieux, je montais tous ses beaux -chevaux anglais. Le soir je n’allais point à la promenade, -je restais tête à tête avec madame de Puisieux, -qui se promenait avec moi une petite demi-heure -dans la cour ou dans le potager ; nous passions -le reste du temps à causer dans le salon : sa conversation -était animée, spirituelle et charmante ; elle -avait vu un moment de la régence ; son mari avait -depuis été ministre des affaires étrangères ; et, petite-fille -du grand Louvois, elle avait la tête remplie -d’une infinité d’anecdotes intéressantes et curieuses -qu’elle contait à merveille. Avant de souper, on apportait -tous les soirs ma harpe dans le salon, et j’en -jouais une heure ; après le souper je jouais de la -guitare ou du clavecin à peu près une demi-heure ; -ensuite je jouais au piquet avec madame de Puisieux -contre M. de Puisieux, qui nous faisait la chouette, -et puis j’allais me coucher. Je ne restais communément -dans ma chambre qu’après la promenade du -matin avec M. de Puisieux, depuis dix heures et -demie jusqu’à deux heures. Pendant qu’on me coiffait -je lisais, habitude que j’ai toujours conservée -partout. Dans ce temps, il était d’usage de recevoir -à Paris et à la campagne des hommes à sa toilette, -ce que je n’ai jamais fait, afin de réserver ce temps -pour la lecture ; de sorte que depuis mon mariage -je n’ai jamais passé un seul jour sans faire une bonne -lecture. Après ma toilette je jouais de la harpe une -heure, et j’écrivais trois quarts d’heure. Je refaisais -alors ma première comédie, <i>les Fausses Délicatesses</i>, -et je l’achevai dans ce voyage. J’écrivais en outre -les extraits de mes lectures. Madame de Puisieux, -dans nos tête-à-tête du soir, me faisait souvent lire -tout haut, pendant qu’elle travaillait à la tapisserie ; -il y avait à Sillery une très bonne bibliothèque. Les -jours de pluie, tout le monde restait dans le salon ; -j’allais dans ma chambre, ce qui me donnait trois -ou quatre heures d’étude de plus.</p> - -<p>Un jour, une personne de Reims amena un jeune -musicien qui jouait du tympanon d’une manière -surprenante ; madame de Puisieux regretta que je -n’en susse pas jouer. Je recueillis cette parole ; et le -soir même je convins, en secret, avec le musicien, -qu’il viendrait tous les jours à six heures et demie -du matin, me donner une leçon ; je pris régulièrement -ces leçons dans le garde-meuble, au haut de la -maison, pendant quinze jours, et en outre en revenant -de la promenade du matin, j’allais toute seule -jouer du tympanon au moins trois heures, et, au -bout de trois semaines, je jouais aussi bien que mon -maître, deux airs, le menuet d’Eaudet, et la Furstemberg, -avec plusieurs variations. M. de Genlis, -dans ma confidence, m’avait fait faire un joli petit -habit à l’Alsacienne, en écarlate et juste à la taille. -Je le mis un matin, en faisant tresser mes longs -cheveux sans poudre autour de ma tête comme les -Strasbourgeoises, je mis par-dessus cette coiffure, -pour la cacher, ce qu’on appelait alors une baigneuse, -et par-dessus mon habit une robe négligée -et un manteau de taffetas noir, et, sous le prétexte -d’une migraine, j’allai dîner avec ce double habillement. -Après le dîner, un valet de chambre vint -dire qu’une jeune Alsacienne, jouant du tympanon, -demandait à être entendue, madame de Puisieux -donna l’ordre de la faire entrer ; je me levai en disant -que j’allais la chercher. Je courus dans la -chambre voisine ; je jetai vite sur une table ma baigneuse -et ma robe ; je pris mon tympanon, et -presque au même instant je rentrai dans le salon ; -la surprise fut inexprimable, et elle augmenta encore -lorsqu’on m’entendit jouer du tympanon. Monsieur -et madame de Puisieux vinrent m’embrasser avec -une tendresse et un attendrissement, qui me récompensèrent -bien de la peine que j’avais prise. On -me fit porter pendant plus de douze ou quinze jours -mon habit alsacien, afin de donner à tout ce qui -venait à Sillery une représentation de cette petite -scène. Ce n’est pas sans dessein que j’entre dans ces -petits détails, ils ne seront pas sans utilité pour les -jeunes personnes qui liront cet ouvrage. Je voudrais -leur persuader que la jeunesse n’est heureuse que -lorsqu’elle est aimable, c’est-à-dire docile, modeste, -attentive, et que le véritable rôle d’une jeune personne -est de plaire dans sa famille, et d’y porter -la gaieté, l’amusement et la joie. Lorsque dans l’âge -le plus brillant de la vie, on y porte l’ennui, on a -toujours tort. Examinez bien toutes les jeunes personnes -insipides et ennuyeuses, vous les trouverez -indolentes, oisives, et surtout égoïstes, ne pensant -qu’à elles, et ne s’occupant jamais des autres.</p> - -<p>Madame de Puisieux, en partant de Sillery après -Noël, me ramena à Paris ; nous nous arrêtâmes -quinze jours à Braine, chez la vieille comtesse d’Egmont, -belle-mère de la jeune et jolie, et que nous y -trouvâmes aussi. La comtesse d’Egmont avait jadis -été l’amie intime de M. le Duc, premier ministre -dans la première jeunesse de Louis XV ; je recueillis -là, de ses conversations avec madame de Puisieux, -beaucoup d’anecdotes de ce temps, et surtout sur -la belle mademoiselle de Clermont, sœur de M. le -Duc, et dont madame de Puisieux avait été l’amie. -Je vis, dans cette maison, le vieux marquis de Croi, -qui, à l’âge de cinquante ans, avait l’air d’en avoir -quatre-vingts ; il avait eu les plus grands succès -auprès des femmes, et ne se consolait pas de n’être -plus un homme à bonnes fortunes. Il avait conservé -tous les tics de la fatuité, et l’habitude d’une toilette -ridiculement recherchée.</p> - -<p>Sur la fin de ce voyage, je vis à Braine, un vrai -vieillard, mais très aimable, le maréchal de Richelieu, -père de madame d’Egmont la jeune. Je le regardais -avec une extrême curiosité, en songeant -qu’il avait vu Louis XIV, et qu’il avait vécu dans -l’intimité de madame de Maintenon. Le maréchal -était gracieux, rempli de douceur et de bonté ; — il -avait eu à la guerre des succès qui honorent la vieillesse, -et il n’était pas humilié de n’en plus avoir -d’un genre frivole. Ce fut là que je lui entendis conter -qu’il avait en vain dit à Voltaire, que le <i>Testament -du cardinal de Richelieu</i> était parfaitement -authentique, que l’original existait dans sa maison, -que Voltaire n’avait voulu rétracter aucun des mensonges -qu’il avait débités à ce sujet. J’avais déjà -entendu dire la même chose à madame d’Egmont. -Je trouvai dès lors que le maréchal aurait dû démentir -par un écrit public cette fausseté historique. Mais -il ne voulait pas se brouiller avec Voltaire, qui l’appelait -« mon héros » ; et d’ailleurs, comme tous -les gens du monde, il craignait les scènes publiques, -les éclats, et surtout il redoutait la plume de Voltaire ; -et c’est ainsi que de petites considérations, et -la crainte qu’inspirait la coalition des encyclopédistes, -ont mille fois, dans ce siècle, retenu captives -d’utiles vérités.</p> - -<p>Je passai cet hiver dans une assez grande dissipation. -J’allais très peu aux spectacles, et je n’allai -que deux fois au bal de l’Opéra ; mais les bals particuliers, -les dîners chez madame de Puisieux, chez -ma tante, les soupers privés, les visites, me prenaient -beaucoup de temps.</p> - -<p>Ce fut cette année-là que je fis mon premier roman -historique, que je fondai sur un trait que j’avais lu -dans la <i>Vie de Tamerlan</i>. Ce roman avait pour titre -<i>Parisatis</i>, ou <i>la Nouvelle Médée</i> ; il était horriblement -tragique, et en un volume de deux cents pages de -mon écriture. M. de Morfontaine et M. de la Reynière -me prêtaient des livres avec la plus grande -obligeance, car je pouvais les garder tant que je -voulais. Je lus dans cet hiver, avec un plaisir inexprimable, -les <i>Pensées</i> de Pascal, les <i>Oraisons funèbres</i> -de Bossuet, le <i>Carême</i> de Massillon. J’avais déjà lu ces -immortels ouvrages ; mais apparemment que mon esprit -s’était formé ; il me semblait, par l’étonnement -et l’admiration qu’ils me causaient, que je les lisais -pour la première fois. Je lisais ainsi ces trois sublimes -écrivains : d’abord le profond Pascal pendant une -demi-heure, il fortifiait ma foi par ses admirables -raisonnements ; ensuite je lisais avec saisissement une -trentaine de pages de Bossuet ; il m’élevait au-dessus -de moi-même et de la terre ; après cela je me reposais -dans le ciel avec Massillon. Le calme majestueux -de son éloquence, la douceur et l’harmonie de son -langage ont quelque chose de véritablement divin. -Que je plains ceux qui n’aiment ni la lecture, ni -l’étude, ni les beaux-arts !… J’ai passé ma jeunesse -dans les fêtes et dans la plus brillante société, et je -puis dire, avec une parfaite sincérité, que je n’y ai -jamais goûté des plaisirs aussi vrais que ceux que -j’ai constamment trouvés dans un cabinet avec des -livres, une écritoire et une harpe. Les lendemains des -plus belles fêtes sont toujours tristes ; — les lendemains -des jours consacrés à l’étude sont délicieux ; -on a gagné quelque chose, et l’on se rappelle la veille, -non seulement sans dégoût ou sans regrets, mais -avec la plus douce satisfaction.</p> - -<p>Vers la moitié de l’hiver, je lus, et ce fut avec enthousiasme, -l’<i>Histoire naturelle</i> de M. de Buffon ; ce -style parfait m’enchanta, je l’étudiai sérieusement.</p> - -<p>Je sentis dès lors que la perfection du style consiste -dans le naturel, la clarté, la précision, l’harmonie, -la correction, la propriété d’expressions. Après -un examen très suivi et très réfléchi, je relus sur la -fin de l’hiver mes compositions, et mon roman historique ; -et, à l’exception de mes <i>Réflexions d’une -mère de vingt ans</i> et de ma comédie <i>des Fausses -Délicatesses</i> que je me promis de retoucher, je brûlai -le tout, et j’eus grande raison, car cela était bien -mauvais.</p> - -<p>Il prit à ma tante cette année des fantaisies qui -me causèrent beaucoup d’ennui ; elle voulut jouer -de la harpe, et essayer de faire des vers. Je lui donnai -des leçons de harpe tous les jours où j’allais dîner -chez elle, et c’est une écolière qui ne m’a jamais -fait honneur.</p> - -<p>M. le duc d’Orléans était toujours aussi amoureux -d’elle. M. de Montesson avait quatre-vingt-sept ans, -et ma tante songeait sérieusement à la fortune qu’elle -a faite depuis.</p> - -<p>L’ambition donnait à ma tante des inventions merveilleuses, -et je conterai bientôt ce détail, qui est très -curieux. Je vais parler auparavant de sa société. Son -amie intime était madame la présidente de Gourgues, -sœur de M. de Lamoignon. C’était une personne toujours -malade, et presque toujours couchée sur une -chaise longue, avec une passion platonique et malheureuse -pour le chevalier, depuis marquis de Jaucour, -celui qu’on appelait « le clair de lune ». Madame -de Gourgues était d’une pâleur remarquable, -elle ne mettait point de rouge, cette pâleur allait à sa -physionomie. Nous allions assez souvent souper chez -elle, il n’y avait jamais à ces soupers que le chevalier -de Jaucour ; et, outre ma tante et moi, tout au plus -deux personnes. Ma tante y était aimable et gaie, elle -faisait tout l’agrément de ces petits soupers ; quand -l’ambition ou son intérêt ne s’y opposaient pas, elle -avait un charmant caractère.</p> - -<p>Le chevalier de Jaucour avait une figure très -agréable, un visage rond, plein et pâle, des yeux noirs, -de jolis traits, des cheveux bruns, négligés et dépoudrés, -il ressemblait en effet à un clair de lune. Sa -taille était noble, il avait bonne grâce. Son caractère -était excellent, plein de droiture et de loyauté. Il avait -fait plusieurs campagnes de guerre, étant entré au -service à douze ans, il avait montré autant d’intelligence -militaire que de bravoure. Son esprit était -comme son caractère, sage et raisonnable. A l’un de -ces soupers, ma tante dit que j’avais peur des revenants. -Alors madame de Gourgues proposa au chevalier -de Jaucour, de me conter « sa belle histoire de -la tapisserie ». J’en avais entendu parler comme -d’une chose parfaitement vraie, car le chevalier de -Jaucour donnait sa parole d’honneur qu’il n’y ajoutait -rien, et il était incapable de faire un mensonge, -qui d’ailleurs n’aurait eu alors aucun sel.</p> - -<p>Le chevalier, né en Bourgogne, fut élevé dans un -collège à Autun. Il avait douze ans, lorsque son père -qui voulait l’envoyer à l’armée sous la conduite d’un -de ses oncles, le fit venir dans son château. Le soir -même après le souper on le conduisit dans une grande -chambre où il devait coucher, on établit sur une -espèce de trépied au milieu de la chambre une lampe -allumée, et on le laissa seul. Il se déshabilla et se -mit au lit sur-le-champ, en laissant brûler la lampe. -Il n’avait nulle envie de dormir ; et, comme il avait -à peine regardé sa chambre en y entrant, il se mit -à la considérer. Ses yeux se portèrent sur la vieille -tenture de tapisserie à personnages qui se trouvait vis-à-vis -de lui ; le sujet en était bizarre ; elle représentait -un temple dont les portes étaient fermées. Sur le haut -de l’escalier de cet édifice était debout une espèce de -pontife ou de grand-prêtre, vêtu d’une longue robe -blanche ; il tenait d’une main une poignée de verges, -et de l’autre une clef. Tout à coup le chevalier, qui -regardait fixement cette figure, se frotta les yeux, -croyant avoir un éblouissement, ensuite il regarde -de nouveau, et la surprise et le saisissement le glacent -et le rendent immobile !… Il voyait cette figure se -mouvoir, et descendre gravement les marches de l’escalier !… -Enfin, la voilà hors de la tapisserie et dans -la chambre, qu’elle traverse ; elle arrive tout près du -lit ; et s’adressant à ce pauvre enfant, pétrifié par la -terreur, elle lui dit bien distinctement ces paroles : — Ces -verges fustigeront un grand nombre ; quand -tu les verras s’agiter, n’hésite pas à prendre la clef -des champs que voilà… A ces mots la figure tourne -le dos, s’éloigne, se rapproche de la tapisserie, -remonte l’escalier et se remet à sa place. Le chevalier, -baigné d’une sueur froide, fut pendant plus -d’un quart d’heure tellement privé de force, qu’il -était hors d’état d’appeler ; enfin on vint ; n’osant -confier cette aventure à un domestique, il dit seulement -qu’il se trouvait mal, et l’on resta auprès de -lui tout le reste de la nuit. Le lendemain le comte -de Jaucour son père, l’interrogeant sur ce qu’il avait -eu la nuit, il conta sa vision. Au lieu de se moquer -de lui, comme le chevalier s’y attendait, le comte -l’écouta fort sérieusement, ensuite il dit : — Rien -n’est plus extraordinaire, car mon père dans sa première -jeunesse eut aussi dans cette même chambre, -avec le même personnage représenté dans cette antique -tapisserie, une scène fort étrange… Le chevalier -aurait bien désiré savoir le détail de cette vision -de son grand-père, mais le comte n’en voulut pas -dire davantage, il ordonna même à son fils de ne -lui en plus parler ; et le jour même le comte fit -détendre toute cette tapisserie, qu’il fit brûler en sa -présence dans la cour du château. Voilà cette fameuse -histoire dans toute sa naïveté. Madame Radcliff -eût été bien heureuse de la savoir, et je crois que -le chevalier de Jaucour à l’époque de la Révolution -se la rappela ; ce qu’il y a de certain, c’est qu’il prit -la clef des champs, lorsqu’il vit les verges s’agiter. -Il n’hésita pas à quitter la France.</p> - -<p>Revenons à la société de ma tante ; sa meilleure -amie, après madame de Gourgues, était la duchesse -de Chaulnes, fille du duc de Chevreuse. Elle était -jolie, mais elle manquait absolument d’esprit et de -naturel, et elle avait mille prétentions ridicules. C’est -la seule femme que j’aie connue dont on ait pu dire -justement, comme de certains hommes, qu’elle avait -de la fatuité. Il y en avait dans son maintien, dans -ses manières, dans son ton et dans tous ses discours. -Au reste, elle avait une très bonne conduite ; on -l’avait mariée fort jeune à une espèce de fou, qui, le -lendemain de son mariage disparut subitement pour -aller en Égypte. Il y resta plusieurs années, et à son -retour il ne voulut jamais revoir sa femme. Une autre -amie de ma tante était la princesse de Chimay douairière, -personne fort insignifiante, qui n’avait ni le -mérite, ni l’élégante figure de l’autre princesse de -Chimay, si intéressante par sa conduite, sa piété, -ses vertus, et que nous avons vue depuis dame d’honneur -de la reine. Les autres amies de ma tante étaient -madame de la Massais, dont j’ai déjà parlé, et la -marquise de Livri. Cette dernière était jeune, bonne -et originale ; elle était si vive et si naturelle, qu’elle -oubliait continuellement tous les usages du monde ; -elle avait trente-quatre ou trente-cinq ans. Les -femmes de cet âge portaient alors non des souliers, -mais ce qu’on appelait des mules, c’est-à-dire des -chaussures sans quartiers, qui ne renfermaient que -le petit bout du pied, le tout porté sur de hauts talons, -comme nous en avions toutes dans ce temps. -Je n’ai jamais compris comment on pouvait marcher -avec ces petites pantoufles. Un soir, chez madame -de Livri, où je soupais avec ma tante, pour la première -fois, et avec beaucoup de monde, madame de -Livri eut une dispute avec le marquis d’Hautefeuille, -qui était à l’autre bout de la chambre ; elle s’anima -par degrés, et enfin à tel point, que, tout à coup, elle -tira de son pied une de ses petites mules, et la lui jeta -à la tête. C’était véritablement une pantoufle de -Cendrillon, car elle avait le plus joli petit pied du -monde. Rien ne m’a jamais causé plus de surprise ; -cependant cette folie me la fit prendre en amitié ; je -lui en ai vu faire mille de ce genre, qui m’ont toujours -paru charmantes, parce qu’elles étaient parfaitement -naturelles, et que cette femme, si peu mesurée -dans ses discours et dans un cercle, ne ressemblait à -aucune autre, et était aussi raisonnable et aussi sage -dans toutes les choses essentielles, qu’elle l’était peu -dans la société.</p> - -<p>Ma tante voyait habituellement en hommes le -comte de Chabot, dont j’ai déjà parlé ; le chevalier de -Coigny, qu’on appelait « Mimi », je n’ai jamais su -pourquoi ; il était fort à la mode, d’une assez jolie -figure : on lui trouvait de l’esprit ; je l’ai beaucoup -vu, et je ne l’ai jamais entendu causer ; mais dans -chaque visite il laissait un mot bon ou mauvais, que -l’on citait toujours ; ce mot dit, il ne parlait plus ; il -avait l’air distrait, insouciant, et en même temps -étourdi, ce qui lui était particulier. Le duc de Coigny, -son frère aîné, avait de la douceur, une politesse -aimable, et un caractère qui le faisait généralement -estimer et aimer. Le marquis de Lusignan, qu’on -appelait « la grosse tête », autre ami de ma tante, -était confident de toutes les femmes ; il ne fallait pour -cela que de la douceur, de la discrétion, et avoir l’air -de croire que toutes les intrigues étaient des passions -platoniques. Le marquis d’Estréhan, déjà vieux, était -dès lors le suprême confident des femmes de ce -temps. Il s’était fait un droit de cette espèce de confiance : -y manquer eût été à ses yeux un mauvais procédé. -M. Donézan, (frère du marquis d’Husson), -homme parfaitement aimable, et le seul conteur toujours -amusant que j’aie connu ; M. de Pont, intendant -de Moulins, très aimable aussi, qui, peu d’années -après, épousa une charmante personne, mère de madame -de Fontanges d’aujourd’hui ; le marquis de -Clermont, depuis ambassadeur en Espagne et à Naples, -célèbre par son esprit, son aimable caractère -et des talents charmants ; le comte d’Albaret : tels -étaient les hommes de la société intime. Elle en recevait -beaucoup d’autres, mais qui n’étaient que de -simples liaisons. J’ai vu plusieurs fois chez elle et -chez madame de Boulanvilliers, M. le comte de La -Marche, depuis prince de Conti, mort en Espagne ; il -était sauvage et obligeant ; il avait de la singularité et -de l’insipidité, ce que je n’ai vu qu’à lui. J’allais, -de temps en temps, comme je l’ai déjà dit, dîner ou -souper chez ma grand’mère, qui était toujours aussi -sèche pour moi. Un jour que nous arrivâmes de -bonne heure pour dîner, nous ne trouvâmes dans le -salon que sa sœur mademoiselle Dessalleux, ma -grand’tante, qui était une excellente personne. Ma -grand’mère était sortie, et ne devait rentrer qu’à -l’heure juste du dîner. Mademoiselle Dessalleux me -proposa de me faire voir le cabinet particulier de -ma grand’mère, qui était tout rempli de jolis tableaux -et d’estampes : je regardai d’abord un énorme tableau, -qui était un portrait de ma grand’mère dans -sa jeunesse, et de son fils, enfant alors (le même qui -fut tué à Minden) ; la beauté de madame de La Haie -avait eu beaucoup de célébrité, mais je ne fus frappée -que de la fadeur du tableau ; ma grand’mère était -représentée en Vénus et son fils en Cupidon, comme -disait mademoiselle Dessalleux. Je m’arrêtai plus -longtemps devant un charmant petit tableau peint à -ravir, qui représentait l’enlèvement d’Europe ; j’y remarquai -une jolie idée : le taureau détournait de côté -sa grosse tête pour baiser un joli petit pied nu d’Europe. -Je dis que je trouvais Europe très belle, mais -trop grasse : mademoiselle Dessalleux sourit, et répondit -que c’était non une figure de fantaisie, mais -un portrait, et celui de la duchesse de Berry, fille -de monsieur le régent. Madame de Montesson, après -la mort de ma grand’mère, hérita de ce tableau et -le donna à M. le duc d’Orléans, qui le mit dans ses -petits appartements, où on l’a vu jusqu’à la Révolution ; -j’ignore ce qu’il est devenu depuis.</p> - -<p>Je n’allai point cette année à Sillery, mais j’allai -avec ma tante à l’Ile-Adam, où je jouai encore la -comédie. Ma tante joua dans un opéra, dont la musique -était de Monsigny, cet opéra n’a été ni joué ni -gravé ; dans la suite Monsigny par dévotion le brûla. -Il avait pour titre <i>Baucis et Philémon</i>, la musique en -était charmante. Ma tante jouait Baucis, elle était en -vieille pendant les deux premiers actes ; le rôle était -fait pour sa voix, elle l’avait fort étudié ; le costume -de vieille la rajeunissait, et lui donnait l’air d’avoir -vingt ans ; elle eut beaucoup de succès dans ce rôle, -elle le méritait.</p> - -<p>A la première représentation de cet opéra, ma -tante, après les deux premiers actes, alla s’habiller -en jeune bergère ; je la suivis dans la chambre à côté -du théâtre où elle fit sa toilette. Elle n’était pas contrefaite, -mais elle avait une épaule infiniment plus -grosse que l’autre, ce qui rendait son dos très défectueux -quand rien ne cachait ou ne déguisait ce défaut, -et son petit corset de bergère le laissait voir -entièrement. Je l’en avertis, mais sa femme de -chambre par flatterie soutint que l’habit allait en -perfection. Comme ma tante paraissait le croire, je -pris un miroir que je plaçai derrière elle, et je lui fis -voir parfaitement dans sa glace son dos, qui était -véritablement ridicule ; elle le regarda, et, à ma -grande surprise, elle fut tout à fait de l’avis de mademoiselle -Legrand, sa femme de chambre.</p> - -<p>On joua trois fois cet opéra. Nous jouâmes des -proverbes, je fis beaucoup de musique, je fis danser -plusieurs fois avec ma harpe : ce voyage fut très -brillant. Madame la princesse de Beauvau, et madame -de Poix, y passèrent plusieurs jours. La première, -sœur de MM. de Chabot et de Jarnac, avait, je -crois, alors trente-cinq ou trente-six ans, et elle était, -à mon avis, la femme la plus distinguée de la société, -par l’esprit, le ton, les manières, et l’air franc et -ouvert qui lui était particulier. Sa politesse était à la -fois obligeante et noble ; on voyait promptement sa -supériorité, on ne la sentait jamais d’une manière -embarrassante. Elle avait dans toute sa personne une -aisance communicative. J’ai éprouvé souvent qu’après -avoir passé une demi-heure avec elle, je n’avais -plus la moitié de ma timidité naturelle. Elle avait -épousé par amour M. de Beauvau ; et jamais dans le -monde un mari et une femme n’ont eu un maintien -d’amour conjugal de meilleur goût et plus parfait.</p> - -<p>Madame de Poix était charmante ; sa taille n’avait -rien de défectueux, mais elle n’était pas belle, et elle -boitait. Elle avait une brillante fraîcheur, et le plus -joli visage. Elle était gaie, naturelle, spirituelle et -piquante. Tous ces avantages, qui sont en général de -dangereux écueils pour les femmes, n’ont servi qu’à -l’agrément de la vie de madame de Poix, sa réputation -est toujours restée intacte. Je vis aussi à l’Ile-Adam -madame la princesse d’Hénin, que j’avais déjà -rencontrée dans le monde ; elle était fort jeune et -d’une figure charmante, mais elle n’a duré qu’un -moment ; l’hiver d’ensuite, son teint était gâté, et elle -n’était plus jolie. Elle avait dans ses manières -quelque chose de trop formé pour une jeune personne -de dix-huit ans ; on disait qu’elle avait de -l’esprit. Je n’en ai jamais pu juger. Elle était de ces -personnes qui, dans le monde, ne causent que tout -bas, seulement avec leur amis, à table, où elles les -font placer près d’elles, et hors de table dans l’embrasure -des fenêtres, se persuadant qu’elles ne peuvent -être véritablement appréciées que dans le petit -cercle de leur intimité.</p> - -<p>Nous trouvâmes encore à l’Ile-Adam la maréchale -de Luxembourg et madame de Lauzun. Je ne pouvais -me lasser de contempler cette dernière, qui avait la -plus intéressante figure, et le plus noble et le plus -doux maintien que j’aie jamais vu ; elle était d’une -extrême timidité, sans être insipide ; d’une obligeance, -d’une bonté toujours soutenues, sans aucune fadeur ; -il y avait en elle un mélange original et piquant de -finesse et de naïveté. La maréchale, comme je l’ai dit, -était l’oracle du bon ton. Ses décisions sur la manière -d’être dans le grand monde étaient sans appel. Elle -avait fait à cet égard des réflexions très fines et très -spirituelles, mais que souvent elle généralisait fort -mal à propos. En voici un trait comique : un matin -(c’était un dimanche), nous attendions pour la messe -M. le prince de Conti ; nous étions dans le salon -assises autour d’une table ronde sur laquelle nous -avions posé tous nos livres d’heures, que la maréchale -s’amusait à feuilleter. Tout à coup elle s’arrêta -sur deux ou trois prières particulières qui lui parurent -du plus mauvais goût, et dont en effet les expressions -étaient bizarres. Comme elle critiquait avec -amertume ces prières, je lui objectai doucement qu’il -suffisait qu’elles fussent dites avec piété, parce que -certainement Dieu ne faisait nulle attention à ce -que nous appelons un bon ou un mauvais ton. — Eh -bien, madame, s’écria la maréchale très sérieusement, -ne croyez pas cela… Un éclat de rire général l’interrompit. -Elle ne s’en fâcha point : mais au fond -elle resta persuadée que le juge suprême de tout ce -qui est essentiellement bon, ne dédaigne pas de l’être -aussi de notre ton et de nos manières ; et que, même -dans des œuvres également méritoires, il tient toujours -quelque compte de la grâce et de l’élégance.</p> - -<p>A ce voyage, ma tante eut de fréquentes attaques -de coliques, mais toujours en se retirant chez elle -pour se coucher, ce qui ne la privait d’aucun des -plaisirs de la société. Comme, avant de quitter le -salon, elle se plaignait tout bas à ses amis, et surtout -à M. le duc d’Orléans, nous la suivions dans sa -chambre. Là elle se couchait sur un canapé, et gémissait -pendant trois quarts d’heure, ni plus ni -moins. Durant ce temps, madame de Choisi, une de -ses amies et moi, nous lui faisions chauffer des serviettes -dans un cabinet voisin ; M. le duc d’Orléans, -les larmes aux yeux, restait auprès d’elle.</p> - -<p>Madame de Montesson ne me fit point de confidences -positives, mais plusieurs fois elle me fit entendre -vaguement qu’elle avait de grandes peines de -cœur ; je ne la questionnai pas, et pendant tout ce -voyage nous en restâmes là.</p> - -<p>Ma première entrevue avec Rousseau ne fait pas -honneur à mon esprit, mais elle a quelque chose de -singulier et de comique.</p> - -<p>J.-J. Rousseau était à Paris depuis six mois, j’avais -alors dix-huit ans. Quoique je n’eusse jamais -lu une seule ligne de ses ouvrages, j’éprouvais un -grand désir de voir un homme si célèbre, qui m’intéressait -particulièrement comme auteur du <i>Devin -de village</i>. Un jour M. de Sauvigny, qui voyait quelquefois -Rousseau, me dit en confidence que M. de -Genlis voulait me jouer un tour ; qu’un soir il m’amènerait -l’acteur Préville déguisé en J.-J. Rousseau, et -qu’il me le présenterait pour tel. Je fus trois semaines -sans voir M. de Sauvigny, et au bout de ce -temps il vint me dire, en présence de M. de Genlis, -que Rousseau désirait extrêmement m’entendre jouer -de la harpe, et que, si je voulais, il me l’amènerait -le lendemain. Me croyant bien certaine que je ne -verrais que Préville, j’attendis avec impatience -l’heure du rendez-vous, imaginant qu’un crispin travesti -en philosophe serait une chose très comique. -On annonça Rousseau. J’avoue que rien au monde -ne m’a paru si plaisant que sa figure, que je ne regardais -que comme une mascarade. Son habit, ses -bas couleur de marron, sa petite perruque ronde, -tout ce costume et son maintien n’offraient à mes yeux -que la scène de comédie la mieux jouée et la plus -comique. L’on causa, d’une manière assez gaie. Mais -de temps en temps j’éclatai de rire, et c’était avec -tant de naturel et de si bon cœur, que cette surprenante -gaieté ne déplut pas à Rousseau. Il dit de -jolies choses sur la jeunesse en général. Je jouai -de la harpe, je chantai quelques airs du <i>Devin de -village</i>. Rousseau me regardait toujours en souriant, -avec cette sorte de plaisir qu’inspire un enfantillage -bien naturel ; et en nous quittant il promit de revenir -le lendemain dîner avec nous. Quand il fut sorti, -je cessai tout à fait de me contraindre et je me mis -à rire à gorge déployée ; M. de Genlis, stupéfait, me -considérait d’un air mécontent. « Je vois bien, lui -dis-je, que vous êtes piqué : mais, comment pouviez-vous -croire que je serais assez simple pour prendre -Préville pour J.-J. Rousseau ? — Préville ! La tête -vous a-t-elle tourné ? — J’avoue que Préville a été -d’un naturel parfait ; mais je parie, qu’à l’exception -du costume, il n’a pas du tout imité Rousseau. Il a -représenté un bon vieillard, très aimable, et non -Rousseau, qui certainement m’aurait trouvée fort -extravagante, et se serait formalisé d’un semblable -accueil. » A ces mots, M. de Genlis et M. de Sauvigny -se mirent à rire et ma confusion fut extrême en -apprenant que très véritablement je venais de recevoir -J.-J. Rousseau de cette jolie manière. Cette conduite, -si niaise et si inconsidérée, me valut les bonnes -grâces de Rousseau. Il dit à M. de Sauvigny que -j’étais la jeune personne la plus gaie et la plus dénuée -de prétentions qu’il eût jamais rencontrée. En -tout, il est certain que le naturel et la simplicité -avaient pour lui un charme particulier. Il avait un -sourire très agréable, plein de douceur et de finesse, -il était communicatif et je lui trouvai beaucoup de -gaieté. Il raisonnait supérieurement sur la musique.</p> - -<p>Rousseau venait presque tous les jours dîner chez -nous, et je n’avais remarqué en lui, durant cinq -mois, ni susceptibilité, ni caprice, lorsque nous -pensâmes nous brouiller pour un sujet bizarre. Il -aimait beaucoup une sorte de vin de Sillery, couleur -de pelure d’oignon ; M. de Genlis lui demanda la permission -de lui en envoyer, en ajoutant qu’il le recevait -lui-même en présent de son oncle. Rousseau -répondit qu’il lui ferait grand plaisir de lui en envoyer -deux bouteilles. Le lendemain matin M. de -Genlis fit porter chez lui un panier de vingt-cinq -bouteilles de ce vin, ce qui choqua Rousseau à tel -point qu’il renvoya sur-le-champ le panier tout entier, -avec un billet de trois lignes qui me parut fou, -car il exprimait avec énergie le dédain, la colère et -un ressentiment implacable. M. de Genlis, confondu, -demanda à M. de Sauvigny quelle raison Rousseau -donnait de ce caprice ; M. de Sauvigny répondit qu’il -disait qu’apparemment on croyait qu’il n’avait modestement -demandé deux bouteilles que pour avoir un -présent, que cette idée était injurieuse, etc. Je me -flattai pourtant que ce singulier mouvement d’humeur -se dissiperait promptement, et je sentis que -tout ce que j’avais de mieux à faire était de n’avoir -pas l’air de le remarquer. Je ne voulus pas faire la -moindre démarche pour ramener un homme si injuste. -Je ne l’ai jamais revu depuis. Deux ou trois -ans après, sachant, par mademoiselle Thouin, du -Jardin du Roi, dont il voyait souvent le frère, qu’il -était fâché qu’il fallût des billets pour entrer dans -les jardins de Monceaux, qu’il aimait particulièrement, -j’obtins pour lui une clef du jardin, avec la -permission d’aller s’y promener tous les jours et à -toute heure, et je lui envoyai cette clef par mademoiselle -Thouin. Il me fit remercier ; et j’en restai -là.</p> - -<p>Ma tante continuait à être malade, elle désolait -M. le duc d’Orléans. En même temps, M. de Montesson -se mourait. Tout annonçait le dénouement souhaité. -Madame de Montesson me mena plusieurs fois -souper chez madame la duchesse de Mazarin, la -personne la plus malheureuse en beauté, en magnificence -et en fêtes qu’on ait jamais vue dans -le monde.</p> - -<p>On disait que la fée Guignon Guignolant avait présidé -à sa naissance ; elle était fraîche et très belle, et -ne plaisait à personne. Elle avait des diamants superbes ; -quand elle les portait, on disait qu’elle ressemblait -à un lustre. Ses soupers étaient les meilleurs -de Paris ; on s’en moquait, parce que les mets -y étaient un peu déguisés. Elle était obligeante et -polie, on prétendait qu’elle était méchante. Elle -ne manquait pas d’esprit, et sans cesse elle faisait et -disait les choses du monde les plus déplacées. Son -faste était extrême, et elle avait la réputation d’être -avare ; elle donnait les fêtes les plus magnifiques, et -il s’y passait toujours quelque chose de ridicule. Un -jour, dans le cours de l’hiver, elle conçut l’idée de -donner, dans sa superbe maison de Paris, une fête -champêtre. Elle rassemble un monde énorme dans -son salon nouvellement décoré et rempli de glaces, -dont la plupart, placées dans des espèces de niches, -occupaient tout le lambris jusqu’au parquet. A l’extrémité -de ce salon était un cabinet qu’on avait rempli -de feuillages et de fleurs, et, en ouvrant une -porte, on devait voir à travers un transparent un -véritable troupeau de moutons bien blancs, bien savonnés, -défiler dans ce bocage et conduits par une -bergère, danseuse de l’Opéra. Tandis que l’on préparait -cette scène, et que la compagnie dansait dans le -salon, les moutons s’échappèrent, on ne sait comment, -et, sans chien et sans bergère, se précipitèrent -en tumulte dans le salon, dispersèrent les -danseurs et furent donner de grands coups de tête -dans les glaces ; les bonds, les bêlements du troupeau -effarouché, le bruit qu’ils faisaient en fendant -et brisant les glaces, les cris et la fuite des femmes, -les éclats de rire des danseurs, formèrent une scène -beaucoup plus amusante que n’aurait pu l’être la -pastorale, dont cet accident priva l’assemblée. Pour -moi je la trouvais une bonne femme, parce qu’elle -était grasse et rieuse.</p> - -<p>Il y avait à cette époque à la cour de fort jolies -femmes, entre autres la comtesse Jules, depuis duchesse -de Polignac. Cette dernière avait une vilaine -taille, quoique parfaitement droite, mais petite, sans -délicatesse et sans élégance ; son visage eût été sans -défaut, si elle avait eu un front passable ; ce front -était grand, d’une forme désagréable, et un peu brun, -quoique le reste de son visage fût très blanc. Quand -la mode s’établit de rabattre les cheveux presque -jusqu’aux sourcils, le visage de la comtesse Jules -devint véritablement enchanteur ; il y avait dans sa -physionomie une candeur touchante, et en même -temps de la finesse ; son regard et son sourire étaient -célestes. Les portraits qui restent d’elle sont très enlaidis, -et ne donnent même pas l’idée de ce délicieux -visage. Elle était douce et bienveillante, ses manières -étaient simples, et la faveur dont elle a joui n’a jamais -rien changé à son extérieur. On disait qu’elle -avait peu d’esprit ; pour moi, je ne la trouvais dans -la société ni bornée ni même insipide. Madame la -princesse de Monaco avait alors trente-deux ans ; -elle était belle encore, surtout par la fraîcheur ; son -visage était trop large, et ses traits aplatis.</p> - -<p>Je crois que ce fut cette année que le roi de Danemark -vint en France. J’allai presque à toutes les -fêtes qu’on lui donna, et qui furent de la plus grande -magnificence. Toutes les femmes y étaient couvertes -de pierreries ; celles qui n’en avaient point en empruntèrent -ou en louèrent à des joailliers. Je n’ai -jamais vu réunis tant de diamants, surtout à la fête -donnée par le duc de Villars, et à celle du Palais-Royal. -A cette dernière il y avait plus de vingt femmes -dont les robes en étaient garnies. Il arriva à ce sujet -une singulière chose à madame de Berchini. Elle -avait beaucoup de diamants, tous empruntés, et entre -autres une énorme quantité de chatons. C’étaient des -diamants, montés un à un, et détachés de manière -qu’on les enfilait en dessous par la monture, et on en -bordait des rubans, ou l’on en formait des colliers -à plusieurs rangs, que l’on serrait contre le cou. En -passant pour aller souper, placée au milieu d’une -longue file de femmes, madame de Berchini étouffa -de son mieux un malheureux éternuement qui fit casser -son collier de chatons ; elle en rattrapa quelques-uns, -mais la plus grande partie tomba à terre et fut -balayée par les queues traînantes des robes et des -dominos. Il n’y avait pas moyen de s’arrêter pour -ramasser les chatons dispersés ; il fallait suivre la file -à la tête de laquelle étaient le roi de Danemarck et -M. le duc d’Orléans. La pauvre madame de Berchini, -qui avait très peu de fortune, se désolait en pensant -qu’elle serait obligée d’acheter des chatons pour remplacer -ceux qu’elle avait perdus ; sa triste aventure fit -le sujet de la conversation du souper. M. le duc d’Orléans -lui promit de faire chercher de grand matin -avec le plus grand soin. Le lendemain, à son réveil, -un garçon d’appartement du Palais-Royal lui apporta -tout ce qu’on avait trouvé de chatons dans la galerie, -les trois antichambres et la salle à manger ; -et madame de Berchini non seulement trouva son -compte, mais de plus sept petits chatons que d’autres -personnes avaient perdus, et qu’on n’a jamais -réclamés.</p> - -<p>Ma grand’mère mourut à la fin de l’hiver ; non -seulement elle ne me laissa pas dans son testament -la plus légère marque de souvenir, mais elle emporta -au tombeau la légitime de ma mère !… M. de Montesson -mourut très peu de temps après. C’était un -homme de la plus monstrueuse grosseur qu’on ait -jamais vu. Il m’a toujours paru un très bon homme ; -ma tante en comptait plaisamment mille traits d’avarice, -entre autres qu’à sa fête et au jour de l’an, -sa seule galanterie était de lui avancer un quartier -de sa pension. Au reste il avait une fort bonne -maison ; il n’y était pas gênant, car il n’y paraissait -que pour se mettre à table, ne parlait presque pas, -disparaissait après le repas. Il donnait à ma tante -quatre chevaux, dont elle disposait uniquement, et -il lui laissait une entière et parfaite liberté. Il avait -soixante-dix-huit ans, et quatre-vingt mille livres de -rentes, quand ma tante, dans sa dix-neuvième année, -le préféra à tout autre… Ma tante, pendant -sa maladie, qui dura huit jours, lui rendit les plus -grands soins, mais ils furent inutiles ; il avait quatre-vingt-dix -ans ; il s’éteignit doucement, et avec -beaucoup de religion.</p> - -<p>Je vis la sœur de M. de Montesson. Elle avait alors -soixante-douze ans ; elle avait dû avoir une jolie -figure, elle était bien faite encore, ses traits étaient -délicats, et elle avait une blancheur d’une pureté -étonnante à cet âge. Elle n’avait jamais voulu se -marier ; par une vocation sublime elle avait, dès -l’âge de douze ans, consacré tout ce qu’elle possédait -aux pauvres ; quand elle fut maîtresse de sa -fortune, elle se trouva trente-six mille francs de -rentes ; elle se réserva douze cents francs par an, et -donna constamment le reste. Elle avait pour logement -deux chambres, et au troisième étage ; et, pour -tout domestique, une servante : elle ne sortait que -pour aller à l’église, visiter des infortunés, des prisonniers -et des malades. Elle allait communément à -pied, et, quand il pleuvait, en chaise à porteurs de -louage. Comme elle ne faisait jamais de visites de -société, je ne la connaissais que de réputation ; ma -tante m’en avait parlé mille fois avec la plus grande -vénération. Pendant les huit jours de la maladie de -son frère, elle passa toutes ses journées avec nous ; -je ne me lassais point de la contempler. Elle était -aimable, et je trouvais quelque chose de tendre dans -son regard et dans ses manières ; elle vit que je l’aimais ; -elle en parut touchée, elle me serrait la main, -je baisais la sienne, j’aurais voulu baiser ses pieds. -Je lui demandai un jour pourquoi elle ne s’était pas -faite religieuse, elle me répondit : — C’est que j’aime -les prisons. A propos de l’étonnement de ce qu’elle -ne s’était pas enfermée pour sa vie, cette réponse me -fit sourire, et m’attendrit. Je comprenais bien qu’elle -avait voulu garder sa liberté pour aller consoler -ceux qui en étaient privés, ou pour les délivrer.</p> - -<p>Le soir de la nuit où M. de Montesson mourut, il -parut si calme que ma tante et moi nous allâmes -nous coucher à dix heures. Aussitôt que nous fûmes -au lit ma tante très fatiguée s’endormit. Une espèce -de terreur me tint éveillée ; chaque mouvement que -j’entendais me faisait tressaillir. Enfin, à minuit -trois quarts, la porte de la chambre s’ouvre, et nous -voyons paraître M. de Genlis, qui sans aucune préparation -déclare à ma tante qu’elle est veuve. En -même temps il lui annonce que les héritiers de M. de -Montesson avaient aposté tout près de la maison des -gens de loi qui, avertis sur-le-champ par le Suisse, -allaient venir pour mettre les scellés partout ; ma -tante se lève à la hâte, passe une robe, et moi je -reste dans le lit en entr’ouvrant le rideau afin de voir -tout ce qui se passe. Le commissaire en grande robe -noire arrive avec deux ou trois hommes, il met les -scellés dans la chambre ; au moment où cela finissait, -ma tante et M. de Genlis passent dans un salon -voisin, ce qui commence à me causer un peu d’émotion, -par l’appréhension de me trouver seule dans -cette chambre ; tout à coup les adjoints du commissaire -vont dans le cabinet et le commissaire lui-même -se dispose gravement à les suivre, alors je -perds la tête, je m’élance hors du lit, j’attrape le -commissaire par sa robe en m’écriant : — Monsieur -le commissaire, ne m’abandonnez pas. Au même instant, -confuse de me trouver en chemise, je m’enveloppe -parfaitement dans la longue queue du commissaire, -qui me prit pour une folle. M. de Genlis, -ma tante, tout le monde accourt, on ne peut s’empêcher -de rire et même aux éclats ; jamais des scellés -n’ont été posés aussi gaiement. On vint m’habiller -dans le manteau du commissaire, dont je ne me séparai -que lorsqu’on m’eut donné un jupon et une -robe.</p> - -<p>Nous partîmes pour Vincennes ; nous y passâmes -dix jours chez ma grand’tante, mademoiselle Dessaleux, -qui, depuis la mort de ma grand’mère, avait -obtenu dans le château un grand et magnifique logement. -M. le duc d’Orléans vint voir ma tante à -Vincennes ; je crois que M. le duc d’Orléans, depuis -la mort de M. de Montesson, craignait les desseins -de ma tante. N’ayant personne à Vincennes à qui -elle pût parler, elle me prit enfin pour sa confidente, -mais à sa manière, en voulant me tromper sur mille -choses. Je la connaissais, et je ne fus sa dupe en -rien. Quand une fois on a la clef des caractères artificieux -on les devine plus facilement que les autres. -Ma tante m’assurait qu’elle était dépourvue de toute -ambition, qu’elle ne faisait cas que du repos et de -l’indépendance ; qu’étant jeune, ayant une existence -agréable dans le monde, et quarante mille livres de -rentes, si elle faisait, avec son caractère, la folie de -se remarier, tous les sacrifices seraient de son côté, -qu’elle ne ferait qu’au plus grand sentiment, ou pour -arracher au désespoir un être estimable, dont elle -aurait parfaitement éprouvé la constance. Il me resta -de toutes ces phrases la certitude que ma tante -avait la ferme résolution de tout tenter, de tout faire -pour épouser M. le duc d’Orléans. — On me suppose -des projets que je suis incapable de former, disait-elle, -je prouverai que je n’ai nulle envie de le -séduire, je le livrerai à lui-même, je vais aller à -Barèges.</p> - -<p>En prenant cette décision, ma tante imagina que -M. le duc d’Orléans ne pourrait supporter son absence, -et que cette épreuve lui ferait connaître qu’il -lui était impossible de se passer d’elle.</p> - -<p>C’était une chose plaisante que la manière dont -ma tante causait avec moi de toute cette affaire. -Elle ne me trouvait pas dépourvue d’esprit, elle ne -remarquait que l’espèce d’enfantillage que j’avais naturellement, -ma simplicité à quelques égards, ma -figure plus jeune que mon âge, ma timidité dans le -grand monde, ma gaieté folle quand j’étais à mon -aise, ma peur des revenants, et elle ne voyait en moi -qu’une jolie enfant, une Agnès un peu façonnée par -le monde. Nous revînmes à Paris, d’où elle devait -partir pour Barèges.</p> - -<p>La simplicité que me trouvait ma tante l’engageait -sans cesse à me rendre témoin des artifices les plus -raffinés ou les plus puérils. Elle persuadait à M. le -duc d’Orléans qu’elle ne dormait plus, ne mangeait -plus. Il est vrai qu’elle ne se mettait plus à table ; -mais, sans lui servir des repas en règle, on lui apportait -à manger cinq ou six fois par jour. Un soir -que j’étais chez elle, et que nous n’attendions point -M. le duc d’Orléans, mademoiselle Legrand, sa -femme de chambre, entra en tenant une grande -écuelle de vermeil qui contenait une copieuse rôtie -au vin. Ma tante, négligemment et d’un air dégoûté, -prit l’écuelle sur ses genoux, et, par un effort de raison, -elle se mit à manger la rôtie, dont il ne restait -plus que le tiers lorsqu’on entendit un carrosse entrer -dans la cour. Je me précipite à la fenêtre, et -j’annonce M. le duc d’Orléans. Aussitôt ma tante -sonne. Mademoiselle Legrand arrive en disant que -M. le duc d’Orléans la suit. Ma tante ne songe qu’à -se débarrasser promptement des débris de la rôtie au -vin ; elle ordonne de l’emporter ; ensuite, pensant -qu’on va rencontrer M. le duc d’Orléans, elle rappelle -mademoiselle Legrand, et lui dit de mettre la -fatale écuelle avec son couvercle, sous son lit. On -obéit. Au même instant, les deux battants de la -porte s’ouvrent, et M. le duc d’Orléans paraît. Il sentit -l’odeur du vin, et ma tante convint qu’elle en -avait pris une petite cuillerée. Son air exténué et -languissant, durant cette visite, me donna plusieurs -fois des envies de rire que j’eus de la peine à réprimer.</p> - -<p>Ma tante voulut me garder dans sa maison jusqu’à -son départ pour Barèges. Elle me donna l’appartement -de M. de Montesson, en me disant que ma -femme de chambre aurait un lit de sangle posé à -côté du mien. Nous étions aux premiers jours d’avril ; -M. de Genlis venait de partir pour son régiment. -Nous revînmes de Vincennes à la nuit. Ma tante voulut -sur-le-champ m’installer dans mon logement, qui -était au rez-de-chaussée ; elle me demanda si j’avais -peur d’y entrer. J’assurai que non ; et, pour prouver -ma bravoure, je dis qu’on n’avait qu’à me suivre, et -que j’entrerais la première et sans lumière. Je fis -mettre derrière moi le valet de chambre, qui portait -deux bougies, et je m’avançai hardiment dans l’antichambre -ouverte ; mais, à peine y eus-je mis le pied, -que je fis un saut en arrière en poussant un cri perçant ; -je venais de sentir bien distinctement une -grande main froide et décharnée s’appliquer tout entière -sur mon visage, en me repoussant avec force… -Je tombai presque évanouie dans les bras de ma -tante, qui fut très effrayée de l’état convulsif où -j’étais. Elle vit bien qu’il m’était arrivé quelque chose -de très singulier. Elle me questionna. Je répondis, en -mots entrecoupés, qu’une main de squelette m’avait -repoussée. Le valet de chambre entra avec les lumières, -et il donna sur-le-champ l’explication du prétendu -prodige. C’était un oranger desséché, dont une -branche sèche et roide, s’étendant devant la porte, -s’était trouvée à la hauteur de mon visage, et m’avait -causé cette étrange frayeur. Cette branche faisait -véritablement l’illusion d’une main de squelette. -Tout le monde en essaya l’effet, et l’on convint que -dans l’appartement d’un mort, et avec la peur des -revenants, cette branche équivalait à la plus terrible -apparition.</p> - -<p>Ma tante partit pour Barèges, en me disant que -M. le duc d’Orléans irait beaucoup me voir jusqu’au -moment où madame de Puisieux m’emmènerait à -Sillery ; elle ajouta qu’à l’âge qu’avait M. le duc -d’Orléans, et avec l’attachement qu’on lui connaissait -pour elle, je pouvais le recevoir sans inconvénient. -Ma tante me recommanda expressément de -lui parler beaucoup d’elle, et de lui rendre compte -de nos entretiens dans nos lettres. Elle me répéta -qu’elle désirait qu’il se guérît promptement de sa -passion. Je lui demandai quel parti elle prendrait si -cette passion était indomptable. — Ah ! dit-elle, qui -peut le prévoir ?… Je sais seulement que ma destinée -sera bouleversée. J’entendis ce que cela voulait dire, -et je me promis de conter ce détail à M. le duc -d’Orléans, car elle m’avait permis de lui dépeindre -naïvement l’état de son cœur. Je désirais que tout -cela réussît, d’abord parce qu’il m’était prouvé que -ma tante le souhaitait passionnément, ensuite parce -que je n’étais pas indifférente au plaisir d’avoir une -tante mariée à un prince du sang.</p> - -<p>M. le duc d’Orléans vint me voir le lendemain du -départ de ma tante. Ne me connaissant que sur le -rapport de ma tante, il me regardait comme une -jeune personne naïve, agréable et spirituelle, mais incapable -d’observer et de faire une réflexion. L’idée -de ces tête-à-tête m’embarrassait un peu. M. le duc -d’Orléans entra d’une manière qui me fit rire, il -m’apportait une grande quantité de boîtes de sucre -d’orge de Fontainebleau. Cette attention me mit de -bonne humeur, et M. le duc d’Orléans s’amusa beaucoup -de la vivacité de ma reconnaissance. Cependant, -au bout d’un quart d’heure, il se ressouvint -qu’il était affligé du départ de ma tante. Il m’en -parla, mais je ne vis dans son cœur ni passion, -ni même un véritable attachement. Sa visite ne dura -que trois quarts d’heure ; il me dit, en me quittant, -qu’il reviendrait le surlendemain. La seconde visite -fut très animée ; nous parlâmes d’abord de ma tante, -je vantai son attachement pour lui ; M. le duc d’Orléans -m’écouta avec l’air tout étonné de m’entendre -raisonner sérieusement. Il me dit fort tristement qu’il -n’avait jamais été aimé pour lui-même. M. le duc -d’Orléans me conta la manière dont il devint amoureux -de ma tante, elle est plus singulière que romanesque. -Il la trouvait charmante, me dit-il, mais -ils étaient fort cérémonieusement ensemble ; loin -d’en être amoureux, il était dans ce moment occupé -d’une autre femme ; c’était au premier voyage -qu’elle fit à Villers-Cotterets. Un jour, à la chasse -du cerf dans la forêt, madame de Montesson était -à cheval, M. le duc d’Orléans se trouva auprès d’elle -dans un moment où la chasse allait tout de travers, -et où l’autre femme qui suivait aussi la chasse à -cheval, était assez loin dans une autre allée. Un des -chasseurs proposa à M. le duc d’Orléans d’attendre -là quelques minutes, pendant qu’il irait en avant -prendre quelques informations sur le cerf et les -chiens ; M. le duc d’Orléans y consentit, et il descendit -de cheval avec ma tante, pour aller s’asseoir -à quelques pas, à l’ombre, dans un endroit qui leur -parut joli. M. le duc d’Orléans était fort gras, la -chaleur était étouffante ; le prince, en nage et très -fatigué, demanda la permission d’ôter son col ; il se -met à l’aise, déboutonne son habit, souffle, respire -avec tant de bonhomie, d’une manière et avec une -figure qui paraissaient si plaisantes à ma tante, -qu’elle fait un éclat de rire immodéré en l’appelant -gros père, et ce fut, dit M. le duc d’Orléans, avec -une telle gentillesse, que de ce moment elle lui gagna -le cœur, et il en devint amoureux. Ce trait-là -n’est pas du siècle de Louis XIV, mais le goût n’avait -déjà plus la même noblesse et la même élégance.</p> - -<p>Les lettres de M. le duc d’Orléans à ma tante, pendant -son voyage en France, ne furent pas satisfaisantes. -Ma tante ne pouvait cacher son dépit ; elle -disait, en parlant de M. le duc d’Orléans : « cet -homme léger », je ne pus m’empêcher de rire de cette -expression, si impropre au moral ainsi qu’au physique. -J’écrivis à ma tante pour lui dire qu’elle était -toujours adorée, et en même temps pour l’exhorter -à ne pas prolonger son absence. Elle suivit ce conseil.</p> - -<p>Je reçus pendant plus d’un mois, avec assiduité, -les visites de M. le duc d’Orléans. Durant ce temps, -il y eut à la cour une fête, un grand bal masqué. -M. le duc d’Orléans me demanda d’engager madame -de Puisieux à m’y mener, et il m’y donna rendez-vous. -J’y allai en domino paré, avec seulement un -petit masque qui ne cachait que les yeux et le nez ; -on appelait cela un loup. Madame de Puisieux mena -avec moi madame de Saint-Chamand sa nièce, et le -marquis de Bouzoles pour nous donner le bras. Nous -nous établîmes sur une banquette, dans la salle où -il y avait le moins de monde. Au bout d’une demi-heure, -M. le duc d’Orléans, très masqué en domino -noir, nous arriva : il n’était pas difficile à reconnaître -dans ce déguisement ; il avait la forme d’une -grosse tour. Il proposa de me mener dans les autres -pièces, en promettant de me ramener dans une -heure. Je me mis sous sa garde, et comme nous cheminions -ensemble, un masque, en jetant les yeux sur -lui, s’écria : — Laissez passer la cathédrale de -Reims ; ce qui excita un rire général, et même celui -de M. le duc d’Orléans, qui dit que cette ressemblance -respectable était excellente dans une telle -foule. En effet, nous traversâmes heureusement deux -grandes pièces ; mais au milieu de la troisième, qui -précédait celle où se trouvait la famille royale, on -m’arracha subitement du bras de M. le duc d’Orléans. -Je me trouvai poussée, ballottée, pressée ; mes -pieds ne touchaient plus la terre. Ma frayeur était au -comble, lorsque un domino bleu, très grand et très -svelte, force tous les obstacles, se précipite vers moi, -me saisit comme un mannequin, avec une impétuosité -qui ressemblait à la fureur, me transporte dans -la salle royale, où l’on était assez à l’aise. Enfin je -reprends ma respiration ; je veux exprimer ma reconnaissance -à mon libérateur, il me répond, et je reconnais -le vicomte de Custines, le beau-frère de mon -amie, arrivé depuis huit jours de la Corse.</p> - -<p>Lorsque je fus un peu remise de ma frayeur, je -demandai à être reconduite auprès de madame de Puisieux, -nous ne retournâmes point d’où nous venions ; -l’on me fit passer d’un autre côté par des dégagements. -Nous y trouvâmes une jolie femme que l’on -rapportait blessée sans connaissance, comme d’un -champ de bataille, de la foule horrible où nous -avions passé. Cette pauvre jeune femme était tombée, -on l’avait foulée aux pieds ; elle était dans un état -pitoyable. On appela un chirurgien, et elle fut saignée -dans les appartements mêmes. M. le duc d’Orléans -partit pour Villers-Cotterets le 6 mai, et madame -de Puisieux, quelques jours après, m’y mena -pour y passer douze jours. Nous y trouvâmes beaucoup -de monde, entre autres la marquise de Boufflers, -mère du fameux chevalier de Boufflers : elle -était spirituelle et piquante. Madame de Boisgelin, -n’était ni l’un ni l’autre, ce qui, dans cette famille, -avait l’air d’une distraction. Le comte de Maillebois -était à ce voyage ; il passait pour avoir beaucoup -d’esprit ; je ne m’en suis jamais aperçue. M. de Castries, -depuis maréchal de France : j’aimais beaucoup -ses manières et sa conversation. Le baron de Bezenval, -que j’avais déjà rencontré mille fois dans le -monde : il était de l’âge de M. le duc d’Orléans ; mais -il avait encore une figure charmante et de grands -succès auprès des femmes. D’une ignorance extrême, -et hors d’état d’écrire passablement un billet, il n’avait -précisément que l’esprit qu’il faut pour dire des -riens avec grâce et légèreté.</p> - -<p>Le marquis du Châtelet, et sa femme, étaient aussi -de ce voyage. La marquise du Châtelet était l’une -des plus estimables personnes de la cour, et l’on -peut dire la même chose de son mari. Monsieur et -madame de la Vaupalière passèrent aussi à Villers-Cotterets -tout le temps que nous y séjournâmes. -Sans la passion du jeu, M. de la Vaupalière aurait -été fort aimable. Il aurait dégoûté nos romantiques -de la rêverie ; il était excessivement rêveur, mais il -ne rêvait qu’au jeu. Sa femme était charmante, -quoiqu’elle eût plus de quarante ans ; elle avait des -grâces qui ne vieillissent point, du naturel, de la -naïveté dans l’esprit, de l’originalité, et le caractère -le plus égal et le plus aimable.</p> - -<p>Je connus là tout l’avantage d’avoir pour mentor -une personne qui a un véritable désir de faire valoir -celle qu’elle mène dans le monde. J’eus beaucoup de -succès, non pas seulement pour la harpe, le chant -et les proverbes, mais on loua mon esprit, ma conversation -(qui pourtant étaient fort ordinaires). -Quand je voulais le soir, suivant ma coutume, me -retirer à onze heures, on me retenait de force ; on relevait -avec éloge ce que je disais, on en citait des -traits le lendemain, et le plus souvent ces prétendus -bons mots n’en valaient pas la peine. Je devais tous -ces succès à madame de Puisieux, et à M. le duc -d’Orléans, qui ne tarissait pas sur les récits de mes -gentillesses. On eut peine à nous laisser partir au -bout de douze jours. J’avais beaucoup parlé de ma -tante à M. le duc d’Orléans, en nous promenant à Villers-Cotterets. -Une lettre qui lui apprit qu’elle reviendrait -sous trois semaines, le réchauffa pour elle et il -reprit sa passion, de peur d’être boudé. En quittant -Villers-Cotterets nous allâmes à Sillery.</p> - -<p>Nous retournâmes à Paris dans les derniers jours -d’octobre. Ma tante était de retour de Barèges : les -eaux l’avaient guérie. Ma tante me parla avec autant -de confiance que son caractère lui permettait d’en -avoir. M. le duc d’Orléans lui offrait de l’épouser secrètement ; -ma tante lui montra une délicatesse dont -je fus la dupe quelque temps, mais qui n’était au -fond qu’une combinaison et un calcul d’ambition. -Elle déclara avec emphase à M. le duc d’Orléans -qu’elle ne l’épouserait qu’avec le consentement du -prince son fils, le duc de Chartres. M. le duc d’Orléans -aimait son fils autant qu’un homme d’une faiblesse -excessive peut aimer. Il lui confia sur-le-champ -son secret, en lui vantant extrêmement la -grandeur d’âme de madame de Montesson. Il n’était -encore question que d’un mariage très secret. M. le -duc de Chartres n’aimait pas madame de Montesson. -Elle avait avec lui, pour lui plaire, des accès de -gaieté, des rires éclatants et des manières enfantines -et caressantes qu’il appelait des mièvreries ridicules. -Ce prince avait le défaut de prendre dans une véritable -aversion, non ce qui méritait l’indignation et -le mépris, mais ce qui manquait de grâce, de goût ; -et ce qui lui paraissait ridicule. Il répondit avec respect, -mais froidement, à M. le duc d’Orléans, qu’un -fils n’avait point de consentement à donner à un -père. Ma tante se décida à lui parler ; elle lui fit une -scène de tendresse qui embarrassa beaucoup M. le -duc de Chartres ; et comme elle persistait toujours à -lui demander son consentement, M. le duc de Chartres -lui répondit qu’il le donnerait de bon cœur, s’il -était sûr que la résolution de son père fût véritablement -inébranlable, ce que le temps seul pouvait lui -prouver. Ma tante s’écria qu’elle désirait aussi une -longue épreuve et proposa deux ans. M. le duc de -Chartres approuva de très bonne grâce et se retira en -lui disant qu’il la priait de lui faire connaître par -écrit la décision de M. le duc d’Orléans.</p> - -<p>Madame de Montesson affecta d’être parfaitement -contente de M. le duc de Chartres ; elle confia à plusieurs -personnes qu’il consentait à son mariage avec -M. le duc d’Orléans, mais elle ne parla point de -la condition imposée. Quand tout ceci fut bien arrangé, -elle ne perdit pas de temps pour faire une -nouvelle déclaration à M. le duc d’Orléans ; lui annonça -qu’elle ne l’épouserait qu’avec le consentement -par écrit du roi. En ceci ma tante eut raison, -un mariage clandestin est véritablement honteux -quand ce n’est pas l’amour qui le forme.</p> - -<p>Monsieur le dauphin (depuis l’infortuné Louis XVI) -venait de se marier, on parlait du mariage de Monsieur, -et M. de Puisieux demanda au roi pour moi -la promesse d’une place de dame auprès de la future -Madame. Le roi le promit, le maréchal d’Étrée -en remercia publiquement le roi, et j’en reçus -des compliments. Madame de Montesson prit ce -prétexte pour se faire présenter à la cour, où elle -n’avait jamais été, quoique sa naissance lui en donnât -le droit. J’allai à la présentation de ma tante, et -je m’amusai beaucoup ce jour-là, parce que c’était -justement celui de la présentation de madame du -Barri. Nous la rencontrâmes partout, elle était mise -magnifiquement et de bon goût. Au jour sa figure -était passée et des taches de rousseur gâtaient son -teint. Son maintien était d’une effronterie révoltante : -ses traits n’étaient pas beaux, mais elle avait des -cheveux blonds d’une couleur charmante, de jolies -dents et une physionomie agréable. Elle avait beaucoup -d’éclat à la lumière. Le soir au jeu nous arrivâmes -quelques minutes avant elle. Quand elle entra -toutes les femmes qui étaient contre la porte se -jetèrent les unes contre les autres du côté opposé, -pour ne pas se trouver assises près d’elle ; de sorte -qu’il y eut entre elle et la dernière femme du cercle -l’intervalle de quatre ou cinq pliants vides. Elle vit -avec le plus grand sang-froid ce mouvement si marqué ; -rien n’altéra son imperturbable effronterie.</p> - -<p>Mais revenons à ma tante et à M. le duc d’Orléans ; -ce dernier ne voyait rien de pressé dans la démarche -qu’il devait faire auprès du roi ; mais ma tante lui -dit qu’il fallait toujours avoir ce consentement dans -son portefeuille. Au moment de faire la démarche, -M. le duc d’Orléans assura que le roi recevrait mal -cette demande, et qu’il ferait un refus positif. Madame -de Montesson soutint le contraire. Le roi refusa -d’abord et fort sèchement ; M. le duc d’Orléans insista -avec tant de chaleur, qu’enfin, après un long -tête-à-tête, il obtint le consentement par écrit, sous -la condition que ma tante ne changerait point de -nom, ne s’attribuerait aucune espèce de prérogative -de princesse du sang, ne déclarerait point son mariage, -et ne paraîtrait jamais à la cour.</p> - -<p>M. le duc d’Orléans revint tout triomphant à Paris ; -nous l’attendions avec une extrême impatience. Enfin, -il arriva ; sa physionomie annonçait un éclatant -succès ; ma tante avait elle-même proposé les conditions, -cependant je vis qu’elle en était choquée.</p> - -<p>Ma tante fut rêveuse et préoccupée toute cette -journée.</p> - -<p>M. le duc d’Orléans prit l’humeur de madame de -Montesson pour de la sensibilité et rien ne troubla -sa satisfaction.</p> - -<p>Après de rapides réflexions, ma tante dit à M. le -duc d’Orléans que l’écrit du roi n’était rien, si l’on -différait à en profiter, que Louis XIV s’était rétracté -pour Mademoiselle de Montpensier, que l’on avait -plus à craindre encore pour un si long délai. M. le -duc d’Orléans montra de justes craintes du mécontentement -de son fils ; ma tante répondit que l’on -prendrait toutes les précautions nécessaires pour -lui cacher ce secret, et enfin il fut décidé que le -mariage secret se ferait sur-le-champ. On montra à -l’archevêque le consentement du roi, et ce fut lui, -qui, à minuit, leur donna secrètement, dans sa chapelle, -la bénédiction nuptiale. Les témoins furent le -vicomte de La Tour du Pin et M. de Damas, chambellans -de M. le duc d’Orléans. Le secret leur fut -demandé ; ils le gardèrent trois semaines, et n’en -convinrent ensuite que parce que la vanité de madame -de Montesson le confia à plusieurs personnes, -et en outre le trahit de mille manières.</p> - -<p>A l’imitation de madame de Maintenon, qui regardant -avec raison toute espèce de titre au-dessous -d’elle, n’en voulut plus après avoir épousé Louis XIV, -ma tante rejeta le titre de marquise qu’elle avait -toujours porté ; elle ordonna dans sa maison, et -elle pria ses amis de ne plus l’appeler que madame de -Montesson tout court. M. le duc d’Orléans, persuadé -par elle qu’il y avait de la dignité à ne point cacher -ce qui était, la fit traiter en princesse par tous ses -chambellans. M. le duc de Chartres apprit bientôt la -vérité ; sa colère fut extrême, il eut une explication -avec M. le duc d’Orléans, il montra beaucoup -d’indignation et de ressentiment, M. le duc d’Orléans -se fâcha : ils furent quinze jours sans se voir.</p> - -<p>M. le duc de Chartres avait déclaré qu’il ne mettrait -jamais les pieds chez madame de Montesson ; -néanmoins il y retourna, il y soupa deux ou trois -fois dans l’hiver, ce qui a continué tous les ans. -Cette conduite était indulgente et convenable ; mais -elle ne satisfit nullement ma tante. Elle aigrit de -plus en plus son père contre lui. Les plus funestes -préventions prises contre ce malheureux prince ont -été données par elle.</p> - -<p>Bientôt après, le mariage de M. le duc de Chartres -avec la fille du duc de Penthièvre fut décidé.</p> - -<p>Madame de Montesson, par un motif particulier -qui ne se rapportait qu’à elle, désirait extrêmement -que j’entrasse au Palais-Royal, et elle n’avait nul besoin -d’employer son crédit pour cela ; M. le duc -d’Orléans le désirait personnellement ; je lui plaisais, -et il pensait que je ne serais pas tout à fait -inutile à l’agrément des longs voyages de Villers-Cotterets. -D’ailleurs, j’avais beaucoup de droit pour prétendre -à une place auprès de madame la duchesse -de Chartres ; la réputation de légèreté et de galanterie -de M. le duc de Chartres avait donné à M. le -duc de Penthièvre le plus grand éloignement pour -cette alliance. M. de Puisieux, avec beaucoup de zèle -et de persévérance, parvint à le décider. M. le duc -d’Orléans reconnaissait hautement lui devoir cette -obligation. Ma tante me dit qu’il ne tiendrait qu’à -moi d’avoir une place de dame au Palais-Royal si je -la demandais.</p> - -<p>Je trouvais la duchesse de Chartres charmante de -figure et de caractère, car on n’a jamais vu de jeune -princesse plus naturellement obligeante et d’une -bonté plus parfaite. Je confiai à madame de Puisieux, -à qui je n’en avais jamais parlé, tout ce qu’on m’avait -dit à ce sujet ; je lui détaillai tous les avantages -de cette place quand on avait des enfants : des -régiments dont les princes disposaient, et qui étaient -toujours donnés aux enfants ou aux gendres des -dames ; leurs propres places qu’elles pouvaient céder -à leurs filles ou à leurs brus, la protection des princes, -etc. Madame de Puisieux m’écouta attentivement ; -elle fut combattue par deux idées : l’une, de -notre séparation, et l’autre des succès brillants qu’elle -se figurait que je devais avoir dans une cour célèbre -par sa magnificence, son bon goût et son -éclat. Quoiqu’elle eût été jadis la plus charmante -personne de la cour, par son esprit et par sa rare -beauté, je suis bien sûre qu’elle n’avait jamais eu -pour elle la vanité qu’elle avait pour moi ; elle y -sacrifia, dans cette occasion, son bonheur et le -mien !</p> - -<p>Je pourrais dire que je ne fus déterminée que par -l’intérêt de mes enfants, que cette résolution me -coûta et qu’elle fut un sacrifice maternel : il est -certain que je comptais pour beaucoup les avantages -brillants que j’en pouvais retirer pour l’établissement -de mes enfants, mais quand je n’aurais point -eu d’enfants, j’aurais désiré cette place.</p> - -<p>J’avais pour madame de Puisieux une affection -véritablement filiale. Malgré la peine extrême qu’elle -éprouvait à se séparer de moi, elle engagea M. de -Genlis à faire la démarche nécessaire pour cette -place, qui était de la demander à M. le duc d’Orléans. -M. de Genlis ne s’en souciait pas, et il déclara qu’il -ne consentirait à me laisser entrer au Palais-Royal, -que s’il y était attaché lui-même. Il demanda et -obtint la place de capitaine des gardes de M. le duc -de Chartres ; c’était une des premières places de la -maison ; elle valait six mille francs ; j’eus en même -temps celle de dame, qui en valait quatre. Au fond de -l’âme, j’étais charmée d’entrer dans cette cour brillante, -dont le bon air et l’élégance m’avaient séduite ; -je portais au Palais-Royal une réputation irréprochable, -et j’allais commencer une nouvelle carrière. -J’y voyais confusément beaucoup d’écueils et de dangers ; -mais j’y voyais de l’éclat…, et je me laissais -entraîner par la vanité, par la curiosité et par la présomption. -Enfin le jour où je devais entrer au Palais-Royal -arriva.</p> - -<p>Comme mon logement n’était point encore prêt, -je logeai d’abord dans ce qu’on appelait les petits -appartements de M. le Régent. Ils avaient encore les -mêmes décorations ; tous les panneaux et l’alcôve -de la chambre à coucher étaient en glaces, avec des -baguettes dorées ; ils étaient au bout de la grande -galerie, au premier, et ils avaient un petit escalier -dérobé et une petite porte qui donnait sur la rue de -Richelieu : ce fut par là que j’y entrai. En tournant -dans cette rue, mon cocher, voulant couper un fiacre, -passa sur une borne. La secousse fut très violente ; -je crus que nous versions et que nous allions être -fracassés, et je m’écriai : — Grand Dieu ! quel présage ! -mais j’en fus quitte pour la peur. J’entrai -dans cet appartement, que je n’avais jamais vu, avec -une tristesse et un serrement de cœur inexprimables. -Je m’assis dans la chambre, et toutes ces glaces, -toute cette magnificence de boudoir me déplurent -à l’excès.</p> - -<p>La société du Palais-Royal était alors la plus brillante -et la plus spirituelle de Paris.</p> - -<p>Il y avait en femmes madame de Blot, dame d’honneur -de la princesse. Elle n’était plus jeune, mais -elle avait encore une grande élégance par sa jolie -taille et sa manière de se mettre. Il y avait en elle -deux personnes fort différentes : quand elle se trouvait -dans l’intérieur d’une petite société, et sans -prétentions, elle était gaie, rieuse, naturelle et fort -aimable ; quand elle voulait paraître et briller, elle -devenait affectée, elle dissertait au lieu de causer, -elle soutenait des thèses fort ennuyeuses sur la sensibilité -et l’élévation des sentiments. Si l’avarice -pouvait laisser quelque grandeur dans le caractère, -madame de Blot aurait pensé noblement ; mais j’ai -connu peu de personnes plus intéressées et plus -ambitieuses ; enfin, elle attachait la plus grande -importance aux manières, au bon ton et à la politesse. -Mes autres compagnes étaient madame la vicomtesse -de Clermont-Gallerande, auparavant comtesse -des Choisi, remariée nouvellement en secondes -noces. Elle avait fort mal vécu avec son premier -mari, tué à la bataille de Minden ; elle était, à sa -mort, fort jeune et fort belle ; elle n’avait point de -fortune ; M. de Clermont, chambellan de M. le duc -d’Orléans, l’épousa par amour, malgré ses parents, -et surtout parce que M. le duc d’Orléans le voulait. -Madame des Choisi était belle encore, mais peu -agréable et surtout trop grasse. Je n’ai jamais connu -de femme plus humoriste et plus capricieuse. Quoiqu’elle -eût peu d’esprit, elle avait quelquefois des -saillies originales et plaisantes ; il y avait en elle du -naturel, de la singularité, quelque chose de piquant ; -elle contait quelquefois très agréablement. Elle -fut mariée très jeune à M. des Choisi, qui était -beaucoup plus âgé qu’elle, et dont l’extérieur, dit-on, -avait quelque chose de repoussant et de rébarbatif ; -madame des Choisi contait de lui, et d’une manière -très plaisante, plusieurs anecdotes, entre autres celle-ci : -mariée depuis dix-huit mois, elle entrait dans -sa seizième année lorsque M. des Choisi, qui venait -d’acheter une terre à cinquante lieues de Paris, -voulut y aller passer huit mois et y emmener sa -femme avec lui ; madame des Choisi qui n’avait -jamais quitté le Palais-Royal, fut au désespoir d’aller -se confiner dans un vieux château ; elle regarda ce -voyage comme l’acte du plus barbare et du plus -intolérable despotisme ; montée en voiture, elle essuya -ses pleurs et n’osa plus se plaindre, car M. des -Choisi, disait-elle, avec son mouchoir cramoisi noué -autour de sa tête (c’était son costume de voyage), -avait une figure si terrible et lui lançait des regards -si foudroyants, que l’effroi qu’il lui inspirait -lui fit presque oublier ses douleurs. Au milieu de -la première journée on passa dans une ville dont -M. des Choisi, qui était curieux, voulut aller voir -les monuments ; il proposa à sa femme de le suivre. -Elle répondit qu’elle était déjà si fatiguée, qu’elle -n’avait besoin que d’un peu de repos : il la déposa -à l’auberge de la poste. Lorsqu’elle fut seule dans une -chambre, elle se livra, sans contrainte, à toute l’impétuosité -de son chagrin ; un demi-quart d’heure -après l’hôtesse survint pour lui offrir quelques rafraîchissements, -et elle fut étrangement surprise, -en voyant cette jeune dame gémissante et baignée -de larmes ; elle l’interrogea ; et madame des Choisi -imagina de lui faire croire qu’elle était enlevée par -un vilain Turc, qui la conduisait dans son sérail à -Constantinople. L’hôtesse fut également épouvantée -et touchée de ce récit : — Cela ne m’étonne pas ! -s’écria-t-elle ; ce Turc ne se gêne pas ; car il n’a -même pas quitté son turban, qui nous à paru si -singulier. Elle proposa de s’adresser aux magistrats, -et de faire arrêter ce méchant Turc ; madame -des Choisi s’y opposa, en disant qu’elle était résignée -à son sort. L’hôtesse insista ; madame des Choisi, -afin de se débarrasser d’elle, lui demanda un quart -d’heure pour faire ses réflexions, assurant que le -Turc ne reviendrait que dans trois heures. L’hôtesse -alla répandre l’alarme dans toute la maison ; et les -servantes et les valets jurèrent qu’ils ne souffriraient -pas que le Turc emmenât la jeune dame pour en -faire une « hérétique païenne ». M. des Choisi revint -quelques instants après ; on lui déclara nettement -qu’il n’enlèverait pas la jeune personne, que l’hôtesse -et toute sa maison la prenaient sous leur protection, -et qu’il pouvait retourner tout seul en -Turquie. M. des Choisi appela ses deux domestiques ; -et, comme le tumulte rendait toute explication impossible, -on se disposait à combattre, lorsque madame -des Choisi, qui avait entendu tout le bruit, -parut inopinément, en conjurant l’hôtesse et les -domestiques de mettre bas les armes. On obéit d’autant -plus promptement, que le couteau de chasse -tiré de M. des Choisi, son air intrépide, et celui de -ses deux domestiques avaient déjà fort ébranlé le -courage des assaillants.</p> - -<p>M. des Choisi questionna sa femme ; elle avoua -tout en présence de l’hôtesse, qui fut toujours persuadée -de la véracité du premier récit, fait par une -dame si jeune et si naïve.</p> - -<p>La comtesse de Polignac, fille de la comtesse de -Rumin, était, après moi, la plus jeune des dames de -madame la duchesse de Chartres : elle était veuve -depuis deux ans. La comtesse de Polignac n’était -pas jolie, mais l’extrême petitesse de sa taille, un -pied imperceptible, de petites mains charmantes, -une physionomie agréable et quelque chose d’enfantin -dans ses manières donnaient à toute sa personne -de la grâce et de la gentillesse.</p> - -<p>Il y avait encore au Palais-Royal quelques dames -qui avaient été attachées à la feue duchesse d’Orléans ; -elles avaient conservé leurs logements, et elles venaient -souvent dîner et souper chez la jeune princesse. -L’une de ces dames était madame la marquise -de Barbantane, de l’âge de madame de Blot, et l’une -de ses amies intimes. Elle avait été dame de la feue -duchesse, et depuis gouvernante de madame la duchesse -de Bourbon, sœur de M. le duc de Chartres. -La jeune princesse ne fut remise qu’à quinze ans -entre ses mains, elle y resta jusqu’à son entrée dans -le monde, qui fut deux ou trois ans après mon arrivée -au Palais-Royal. On disait que madame de Barbantane -avait eu une jolie figure, il ne lui en restait -rien à cette époque ; elle avait le nez d’un rouge -éclatant, une tournure commune, et un maintien -sec et affecté. Elle se déclara mon ennemie dès notre -première entrevue, elle l’a toujours été depuis ; ainsi -je ne dirai rien de son caractère, je dois à cet égard -me récuser. La vieille marquise de Polignac, dont -le visage ressemblait parfaitement à celui d’un singe, -était vive, naturelle, spirituelle et piquante. Elle -connaissait parfaitement le monde, elle savait qu’il -tolère, sans les tourner jamais en ridicule, les torts -et les travers des gens d’esprit qui ont de l’audace -et qui conservent un maintien assuré dans les situations -embarrassantes : un homme de beaucoup d’esprit, -M. de Valence, me disait un jour : — Avec de -l’audace, de l’esprit et certaines phrases d’un effet -sûr, on mène le monde.</p> - -<p>Madame la comtesse de Rochambault, autre vieille -dame, gouvernante des enfants des princes de la -maison dans leur première enfance, était déjà fort -âgée, mais elle avait la plus belle vieillesse que j’aie -vue. C’était la récompense d’une vie sage, pure, irréprochable ; -elle avait une piété sincère, et une gaieté -charmante et toujours égale ; sa mémoire était inépuisable -en anecdotes courtes et plaisantes. Je ne -l’ai jamais entendue en répéter une, à moins qu’elle -ne lui fût redemandée. Incapable, par caractère et -par principes, de faire une méchanceté, elle était -aussi bonne qu’aimable.</p> - -<p>La vieille comtesse de Montauban, mère de madame -de Clermont, était aussi une bonne personne, -mais qui n’avait de remarquable qu’une gourmandise -et une distraction plaisantes. Elle ne manquait -pas d’esprit, elle était même auteur ; elle avait fait -imprimer un conte oriental de sa composition, insipide -production, mais qui cependant n’était point -ridicule. Elle était très joueuse. Un jour, en jouant -au pharaon, elle fit ce qu’on appelle un paroli de -campagne, c’est-à-dire mal à propos à son avantage. -Le banquier le remarqua et lui en fit avec politesse -l’observation ; elle répondit sans s’émouvoir : — Cela -peut être, mais c’est un empressement bien pardonnable -à un ponte. Une autre fois, un gros joueur, -debout derrière elle, passa le bras par dessus son -épaule pour prendre une énorme quantité de louis -qu’il venait de gagner ; en retirant le bras il en laissa -tomber la moitié dans le dos de madame de Montauban, -qui se retourna en lui disant : — Eh quoi ! -monsieur, me prenez-vous pour une Danaé ? Elle se -releva pour se secouer, et faire retomber cette pluie -d’or ; le joueur prétendit qu’elle faisait le gros dos, -pour qu’il ne pût avoir qu’une partie de la somme. -Madame de Montauban, fatiguée, se remit au pharaon, -en disant fort judicieusement que l’on donnait -vingt-quatre heures pour payer les dettes du jeu ; en -se déshabillant, elle retrouva quelques louis qui furent -ponctuellement renvoyés.</p> - -<p>J’ai maintenant à peindre les hommes du Palais-Royal, -et je dois commencer par le prince.</p> - -<p>M. le duc de Chartres était alors dans tout l’éclat -de sa première jeunesse, avec un visage déjà gâté, -et par le sang qu’il avait reçu de sa mère, et par -une vie licencieuse ; l’ensemble de sa figure était -noble, leste, et d’une grande élégance. Son gouverneur, -le comte de Pont Saint-Maurice, ne s’était attaché -qu’à trois choses : à lui donner de la politesse, -des manières agréables, et un bon ton ; il avait -laissé le soin du reste aux autres instituteurs. Ces -derniers eussent été fort capables de donner au jeune -prince une solide instruction ; mais le gouverneur -faisait si peu de cas de la culture de l’esprit, que -le prince, qui s’en aperçut de bonne heure, trouva -fort commode d’adopter cette indifférence. M. de -Foncemagne, de l’Académie française, homme de -lettres fort distingué, fut son sous-gouverneur ; l’abbé -Alary, ecclésiastique vertueux, instruit et spirituel, -fut son précepteur. Ces deux instituteurs exhortèrent -en vain à l’application leur élève, et se plaignirent -inutilement au gouverneur de son indolence. M. de -Pont, satisfait de son ton et de ses manières, laissa -trop voir qu’il mettait fort peu de prix à tout le -reste. M. de Foncemagne et l’abbé Alary ne donnaient -des leçons que pour la forme, voyant bien -qu’elles n’étaient d’aucune utilité, et le prince n’apprit -rien. Il ne manquait néanmoins ni d’esprit, ni -de mémoire et d’intelligence, et il annonçait des inclinations -bienfaisantes ; en voici un trait que m’a -conté M. de Foncemagne. Le prince était dans sa -quinzième année, et déjà il recevait en audience, -le matin, les hommes qui sortaient de celle de -M. le duc d’Orléans. Dans ce nombre se trouvaient -des officiers de tous grades des régiments des deux -princes. M. le duc de Chartres en remarqua un qui -l’intéressa par sa belle physionomie et son air mélancolique. -On lui dit qu’il était d’une extrême pauvreté, -parce qu’il se refusait tout pour faire subsister -sa mère et ses deux sœurs, qui n’avaient que -lui pour appui. Après ce récit, M. le duc de Chartres -amassa deux mois de ses menus-plaisirs sans en -rien dépenser, ce qui lui fit quarante louis ; mais -il était fort embarrassé de la manière dont il les -donnerait, lorsqu’il reçut des dragées de baptême : -alors il fit des cornets de dragées, dans l’un desquels -il mit les quarante louis, et lorsque le pauvre officier -vint à son audience, le jeune prince dit en plaisantant -qu’ayant reçu des dragées il en voulait distribuer -des cornets à tout le monde, ce qu’il fit. Le -pauvre officier trouva le sien si lourd qu’il fit un mouvement -de surprise ; le jeune prince, par un signe, -lui imposa silence ; mais, sorti du Palais-Royal, sa -reconnaissance fut plus indiscrète que sa surprise ; il -conta cette histoire, qui fut généralement sue.</p> - -<p>Lorsque l’éducation du jeune prince fut terminée, -M. le duc d’Orléans, loin de donner à son fils des -amis vertueux, l’encouragea à se lier intimement avec -les jeunes gens les plus étourdis et les plus dissipés -de la cour, le chevalier de Coigny, messieurs de -Fitz-James, de Conflans, etc. Cependant le jeune -prince distingua de lui-même un homme sage et -raisonnable plus âgé que lui de quatorze ans ; c’était -le chevalier de Durfort, attaché au Palais-Royal. M. le -duc de Chartres s’attacha sincèrement à lui ; c’est -le seul homme qu’il ait véritablement aimé, quoique -le chevalier n’ait jamais voulu être de ses parties -clandestines.</p> - -<p>En entrant dans le monde à dix-sept ans, M. le duc -de Chartres fut extrêmement frappé de l’affection et -de la pruderie des dames du Palais-Royal qui formaient -la société de son père, et pour déjouer cet -étalage de sentiments exagérés, il s’amusa à soutenir -les thèses opposées : il affecta l’insensibilité, -l’insouciance et la légèreté dans les choses où il est -le moins permis d’en avoir. Cette espèce de contrariété -devint une pernicieuse habitude, qui peu à peu -altéra la justesse de son esprit et la bonté naturelle -de son cœur. Comme il mettait dans ses discussions -beaucoup de politesse, de finesse et de gaieté, les -rieurs étaient toujours de son côté ; la secte sentimentale, -souvent déconcertée, prit beaucoup d’humeur -et de dépit contre lui ; elle se vengea en décriant -son cœur, et porta ainsi les premières atteintes à -sa réputation. Il fut bientôt reçu dans le monde que -M. le duc de Chartres avec de l’esprit, de la grâce, -un ton parfait, et des manières agréables et nobles, -avait l’âme la plus insensible et la plus dure, ce -qui n’était nullement. On lui prêta beaucoup de torts -imaginaires, on le calomnia ; il le sut, et au lieu -de chercher à ramener l’opinion, il prit le funeste -parti de la mépriser et de la braver.</p> - -<p>Voici quels étaient les autres hommes du Palais-Royal.</p> - -<p>J’ai déjà parlé du comte de Pont Saint-Maurice, -qui avait été gouverneur de M. le duc de Chartres. -Il avait, à cette époque, environ cinquante ans, la -plus belle figure, l’air le plus majestueux ; rien -n’était plus noble que son ton et ses manières, et -malgré une profonde ignorance, sa conversation -n’était point sans agrément. Madame de Pont, sa -femme, veuve d’un riche financier (M. Mazade), l’avait -épousé par amour ; elle était fort belle encore, -mais sa figure était insipide et manquait de noblesse ; -M. et madame de Pont offraient un parfait -tableau de l’amour conjugal, et jusque dans les plus -petits détails de la vie, ils étaient tellement inséparables -qu’ils se plaçaient toujours à côté l’un de -l’autre, et même dans les repas de la plus grande -cérémonie. Le comte de Pont avait un talent véritablement -unique pour jouer la comédie. Je crois déjà -avoir parlé de son étonnante perfection dans le rôle -du <i>Misanthrope</i>.</p> - -<p>Le chevalier de Durfort avait peu d’esprit, mais de -l’instruction, des manières fort nobles, et avec les -femmes une galanterie de fort bon goût ; aussi avait-il -beaucoup de succès auprès d’elles.</p> - -<p>Le comte de Thiars, frère du comte de Bissy, passait -pour être l’homme le plus aimable de la société. -Malgré une laideur remarquable, il avait inspiré des -passions célèbres ; il n’avait qu’une sorte d’esprit, -celui de la conversation, et c’est assez pour le monde ; -il faisait de mauvaises chansons de société, dont -les vers manquaient souvent de mesure et de rimes ; -c’est encore assez pour charmer quelques femmes. Il -avait composé un détestable petit roman qu’il eut la -prudence de ne jamais publier.</p> - -<p>M. de Thiars ne m’a jamais pardonné de n’avoir -pas admiré et prôné cet ouvrage. Au reste, M. de -Thiars était en effet, dans la société, piquant, amusant, -d’une gaieté douce, spirituelle, et en tout fort -aimable.</p> - -<p>Le comte de Shomberg avait beaucoup d’esprit et -d’instruction, et un caractère très loyal ; quoiqu’il -ne fût pas laid, il avait dans sa figure, dans son ton et -dans sa conversation, quelque chose de fade, et je -ne sais quelle gaucherie dans les manières qui le -rendaient désagréable ; il savait des millions de vers, -et il les déclamait ridiculement. Ma tante eut la -fantaisie de jouer <i>Zaïre</i>, ce qui s’exécuta à Bagnolet, -dans une maison que M. le duc d’Orléans y avait -alors. M. de Shomberg se chargea du rôle d’Orosmane, -et certainement on ne reverra jamais un tel -Orosmane. Ma tante joua pitoyablement Zaïre, ce -qui était bien excusable avec un semblable Orosmane. -Nous l’avions trouvé très mauvais aux répétitions, -mais il se surpassa à la représentation. Il était -admirateur passionné de Voltaire. Il se vantait d’être -athée, et, ainsi que Hobbes, il avait une peur invincible -des revenants. Dès qu’il rencontrait un enterrement, -ou que quelqu’un de sa connaissance mourait, -il faisait coucher son valet de chambre pendant -cinq ou six jours à côté de son lit. Ce fut lui qui -eut avec M. Lefort, un officier de son régiment, ce -fameux duel où tous les deux, à genoux sur un -manteau, tirèrent en même temps un coup de pistolet. -M. Lefort fut tué raide ; M. de Shomberg, -qui ne fut pas effleuré, paya toute sa vie une pension -à sa veuve, et l’éducation de ses enfants. Il n’aimait -que la société des femmes ; n’ayant jamais eu de -succès personnel auprès d’elles, il prit le parti de se -contenter du rôle de confident. Il avait une manière -si affectueuse de prendre part à tous leurs intérêts -particuliers, de quelque genre qu’ils fussent, qu’il -se rendait véritablement nécessaire ; d’ailleurs, soit -par système, soit par bonhomie, il savait persuader -qu’il croyait tout ce qu’on lui disait, et qu’il ne soupçonnait -jamais l’exagération, les réticences et l’artifice. -Au milieu de tout cela, il avait toujours pour -une de ses amies une passion malheureuse qu’il ne -déclarait jamais, que l’on voyait clairement, et dont -on lui savait gré.</p> - -<p>Le comte de Valencey, frère du marquis d’Estampes, -et parent de M. de Genlis, était aussi attaché -au Palais-Royal. Il avait un caractère plein de -douceur et de bonté, qui donnait un agrément infini -à sa société. Personne, à la Comédie-Française, ne -jouait mieux que lui les rôles d’amoureux, dans les -pièces de Marivaux. M. le comte de Blot, mari de la -dame d’honneur, était, sans exception, l’homme le -plus borné qu’on ait jamais vu dans le monde. Voulant -plaire à M. le duc de Chartres, il mêlait à sa -pédanterie une extrême prétention à la gaieté. Son -ton sérieux, et la lourdeur de ses plaisanteries lui -donnaient une sorte d’originalité très comique ; on -s’amusait de ses ridicules, et il était persuadé qu’il -avait le plus grand succès aux petits soupers du Palais-Royal.</p> - -<p>Le comte d’Osmont, spirituel, naturel et distrait, -était aimé de tout le monde.</p> - -<p>M. le vicomte de Latour-du-Pin avait l’esprit orné, -de la franchise, de la gaieté, un caractère obligeant, -des talents agréables ; il jouait à merveille les proverbes -et la comédie.</p> - -<p>Le vicomte de Clermont avait alors une jolie figure -que gâtaient un peu quelques tics désagréables. -Il lisait beaucoup, mais il avait le malheur de tout -confondre, et de joindre à la manie de faire des citations -l’inconvénient de les faire presque toujours -fausses.</p> - -<p>Le baron de Poudens, premier maître-d’hôtel, était -un excellent homme. Étranger à toutes les inimitiés, -il a passé quarante ans au Palais-Royal sans se -douter qu’il y ait eu dans tout cet espace de temps -une seule tracasserie. Il était persuadé que nous y -vivions tous dans la plus parfaite union, et que cette -cour était composée, sans exception, des meilleures -gens du monde.</p> - -<p>M. le marquis de Barbantane ne manquait pas -d’esprit, mais il était persifleur, avec une politesse -poussée quelquefois à l’excès, et il était peu communicatif.</p> - -<p>On voyait encore souvent, les petits jours, au Palais-Royal, -monsieur et madame Duchâtelet, qui ont -depuis péri sur un échafaud. M. Duchâtelet était sérieux -et silencieux, mais il avait, dit-on, beaucoup -de mérite, et il a laissé des mémoires qui montrent -la plus belle âme. Madame Duchâtelet eut toujours -une conduite irréprochable, et ne se mêla jamais -d’une seule intrigue ; ce fut elle que madame la duchesse -de Grammont défendit au tribunal révolutionnaire -avec autant de courage que d’énergie. M. de -Talleyrand, qui à cette époque s’échappa de la France, -et vint en Angleterre où j’étais, nous conta ce détail -et de la manière la plus touchante. Madame de -Grammont, appelée au tribunal, loin de se défendre, -ne songea qu’à son amie, qui, présente à cet -interrogatoire, les mains jointes et les yeux baissés, -gardait un profond silence. Madame de Grammont -dit en propres termes : « Que vous me fassiez mourir, -moi qui vous méprise et qui vous déteste, moi -qui aurais voulu soulever contre vous l’Europe entière, -que vous m’envoyiez à l’échafaud, rien n’est -plus simple ; mais que vous a fait cet ange (en montrant -madame Duchâtelet), qui a toujours tout souffert -sans se plaindre, et dont la vie entière n’a été -marquée que par des actions de douceur et d’humanité ? » -On les envoya toutes les deux au supplice -avec M. Duchâtelet !…</p> - -<p>A cette époque, on trouvait encore à la ville et à -la cour ce ton de si bon goût, cette politesse dont -chaque Français avait le droit de s’enorgueillir, -puisqu’elle était citée, dans toute l’Europe, comme -le modèle le plus parfait de la grâce, de l’élégance -et de la noblesse. On rencontrait alors dans la société -plusieurs femmes et quelques grands seigneurs -qui avaient vu Louis XIV ; on les respectait comme -les débris d’un beau siècle ; la jeunesse, contenue -par leur seule présence, devenait naturellement, auprès -d’eux, réservée, modeste, attentive ; on les -écoutait avec intérêt ; on croyait entendre parler -l’histoire. On les consultait sur l’étiquette, sur les -usages ; contemporains de tant de grands hommes en -tout genre, ces vénérables personnages semblaient -placés dans la société pour maintenir les idées d’urbanité, -de gloire, de patriotisme. Sous les auspices -de ces vénérables personnes, il s’établit dans la société -une secte très nombreuse d’hommes et de -femmes qui se déclarèrent partisans et dépositaires -des anciennes traditions sur le goût, l’étiquette et -la morale ; ils s’érigèrent en juges suprêmes de -toutes les convenances sociales, et s’arrogèrent exclusivement -le titre imposant de bonne compagnie. On -n’exigeait que deux choses : un bon ton, des manières -nobles, et un genre de considération acquis -dans le monde, soit par le rang, la naissance -ou le crédit à la cour, soit par le faste, les richesses, -ou l’esprit et les agréments personnels.</p> - -<p>Cette société, dénigrante pour toutes les autres, -excita contre elle beaucoup d’inimitiés : l’on s’accorda -unanimement à la désigner par le titre de -grande société, qu’elle a gardé jusqu’à la Révolution ; -ce qui signifiait la mieux choisie et la plus -brillante par le rang, la considération personnelle, -le ton et les manières ; là se trouvaient, en effet, -réunies toute l’aménité et toutes les grâces françaises. -La politesse, dans ces assemblées, avait toute -l’aisance et toute la grâce que peuvent lui donner -l’habitude prise dès l’enfance et la délicatesse de -l’esprit ; la médisance était bannie de ces conversations -générales. Jamais la discussion n’y dégénérait -en dispute. Là se trouvait, dans toute sa perfection, -l’art de louer sans fadeur, de répondre à un -éloge sans le dédaigner et sans l’accepter ; de faire -valoir les autres sans paraître les protéger, et d’écouter -avec une obligeante attention. Si toutes ces apparences -eussent été fondées sur la morale, on aurait -vu l’âge d’or de la civilisation.</p> - -<p>Pour achever de peindre la grande société du -<small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, il faut dire encore que, dans ses comités -les plus intimes, on voulait surtout de la -grâce, de la gaieté ou de l’originalité : la méchanceté -était de mauvaise compagnie.</p> - -<p>Ce qu’on ne pardonnait jamais, ce que rien ne -pouvait excuser, c’était la bassesse ou des manières -ou du langage, et celle des actions.</p> - -<p>Cette grande société, ou la bonne compagnie, ne -se bornait pas à prononcer des arrêts frivoles sur -le ton et les manières ; elle exerçait une police sévère -très utile aux mœurs, elle réprimait, par sa -censure les vices que ne punissaient pas les tribunaux, -la justice se chargeait du châtiment des mauvaises -actions, et la société de celui des mauvais -procédés. Sa désapprobation générale ôtait à celui -qui en était l’objet une partie de sa considération -personnelle. On bouleversait une existence par ces -paroles terribles : « Tout le monde lui a fait fermer sa -porte. » Cette puissance était celle de l’honneur ; elle -fut souveraine jusqu’à la Révolution, et les personnes -qui l’exerçaient d’un consentement unanime, sans -opposition, comme sans révolte, avaient d’autant -mieux le droit de s’appeler exclusivement la bonne -compagnie, qu’elles n’abusèrent jamais de cet empire.</p> - -<p>Dès les premiers jours de mon entrée au Palais-Royal, -je fis les plus tristes réflexions sur ma nouvelle -existence, et tout sembla concourir à les aggraver, -et à augmenter la mélancolie que j’y avais -apportée. Je ne parlais qu’avec défiance et circonspection ; -je perdais ainsi l’espèce d’agrément qu’on -avait jusqu’alors tant loué en moi, le naturel et la -gaieté.</p> - -<p>Après avoir passé six mois au Palais-Royal, j’avais -éprouvé déjà tant de noirceurs et de méchancetés, -que je résolus de m’en éloigner. Madame la duchesse -de Chartres avait pris pour moi la plus vive -amitié ; elle me faisait appeler sans cesse quand elle -était seule dans son appartement : faveur qu’elle -n’accordait à aucune autre. Ma conversation et ma -gaieté lui plaisaient, et je trouvais très attachantes -sa bonté, sa candeur et sa sensibilité. On lui dit -beaucoup de mal de moi : elle n’en crut rien : elle -me redit tout, elle me trouva de la modération, et, -j’ose dire, de la générosité.</p> - -<p>Cette conduite fut appréciée par madame la duchesse -de Chartres ; elle s’attacha à moi avec une -espèce de passion qui a duré dans sa force plus de -quinze ans, et je puis dire, avec une parfaite vérité, -que mon cœur y a répondu avec toute l’énergie et -tout le dévouement dont il est capable quand il -aime. Ce fut là le premier motif de l’ardente jalousie -dont j’ai été l’objet pendant neuf ans au -Palais-Royal.</p> - -<p>Déjà en butte à des calomnies, je pris le parti de -faire un petit voyage, espérant que mon absence, -dans ce commencement de faveur, prouverait que -je n’avais nulle envie de dominer. J’avais depuis -longtemps promis à madame de Mérode d’aller la -voir à Bruxelles. J’engageai M. de Genlis à m’y -mener ; je demandai un congé, et nous partîmes au -milieu de l’hiver. Je respirai en me retrouvant avec -une amie charmante qui ne songea qu’à me rendre -agréable le séjour de Bruxelles. Le prince Charles, -frère de l’empereur, était vice-roi des Pays-Bas. Ce -prince était aimable ; il aimait les arts et les talents ; -il eut beaucoup de grâce pour moi. Madame de -Mérode avait une grande maison. Nous logions chez -elle, et j’y vis la société la plus brillante de la -ville, entre autres le prince et la princesse de Starenberg. -Cette dernière, quoique petite, laide et bossue, -plaisait même par sa figure remplie d’esprit et -d’expression. Je n’ai vu à personne une manière de -conter plus amusante, plus d’agrément dans la conversation, -un esprit plus piquant ; elle a fait de -grandes passions, qui ont été également constantes -et malheureuses. Le prince de Chimay, d’une belle -figure, et jeune encore, était alors éperdument amoureux -d’elle, et retenu à Bruxelles depuis deux ans -par cet attachement. L’homme le plus à la mode -et le plus spirituel de la cour du prince Charles était -le prince de Ligne, qui passait une grande partie de -sa vie à Paris. La duchesse d’Ursel, fille de la belle -et vertueuse duchesse d’Aremberg, était, à cette -époque, dans la première fleur de la jeunesse : une -fraîcheur éclatante, une agréable physionomie, lui -tenaient lieu de beauté ; elle était charmante par la -gaieté, la douceur, et une égalité d’humeur qui ne -se démentait jamais. J’avais porté ma harpe ; nous -faisions de la musique tous les soirs ; on causait, -on dansait, on faisait beaucoup de déguisements, -surtout pour m’attraper ; chose qui a toujours été -très facile. Madame d’Ursel, en se noircissant ses -cheveux blonds, en cachant ses jolies dents avec -une écorce d’orange artistement taillée à cet effet, -me fit croire pendant toute une soirée qu’elle était -une dame hollandaise nouvellement arrivée de La -Haye. Nous passâmes ainsi trois mois, qui s’écoulèrent -pour nous d’une manière délicieuse. Enfin je -retournai au Palais-Royal, pour y trouver les mêmes -inimitiés. Peu de jours après mon arrivée, nous -allâmes à l’Ile-Adam, chez M. le prince de Conti. -J’aimais particulièrement cette maison de prince, -parce qu’on y jouissait de la plus parfaite liberté. Le -prince ne paraissait dans le salon que le soir, deux -heures avant le souper. Quand il n’allait pas à la -chasse, il passait ses journées dans l’appartement -de madame la comtesse de Boufflers. Toutes les -dames étaient maîtresses de dîner dans leurs chambres -et d’y rester jusqu’au souper. M. le prince de -Conti, âgé alors de cinquante ans, avait la plus belle -et la plus majestueuse figure ; il avait montré beaucoup -de valeur et de talent à la guerre. Protecteur -ardent de tous ceux qui lui étaient attachés, il avait -de véritables amis ; il était le seul prince du sang -qui parlât bien au Parlement, et qui eût de l’aisance -et de la grâce à ses audiences. Il aimait les arts, les -lettres et les sciences ; on a dit de lui qu’il était le -dernier des princes. Les chasses du cerf étaient d’un -agrément particulier à l’Ile-Adam ; chaque halte était -une fête, et durant tous les voyages, nous jouions la -comédie une fois par semaine.</p> - -<p>Madame la comtesse de Boufflers passait pour la -personne la plus spirituelle de la société ; elle était -même auteur de plusieurs drames et comédies, mais -qui n’ont jamais été imprimés. Je l’ai beaucoup -aimée ; elle, madame de Beauvau, madame de Puisieux -et la maréchale de Luxembourg, m’ont paru -des modèles parfaits de l’amabilité, de la politesse -et de la grâce sociales.</p> - -<p>Je me livrai à l’étude avec plus d’activité que -jamais. J’ajoutai à mes occupations celle de peindre -des fleurs en miniature. Madame de Puisieux m’avait -demandé de lui donner une petite tabatière bien -légère et bien commune, qu’elle pût laisser toujours -sur son métier. Je peignis pour un dessus de boîte -un chiffre en fleurs, entouré d’une guirlande, que je -fis mettre sur une boîte de bois de figuier. Ce petit -ouvrage fut trouvé si joli que tous mes amis m’en -demandèrent ; j’en fis dans ce temps plus d’une douzaine -de suite. Une des choses qui m’attachaient le -plus à la lecture, c’était la constance avec laquelle -j’ai toujours fait des extraits, et le plaisir extrême -que je trouvais à en augmenter le nombre. Je savais -très-peu la géographie, je priai M. de Bomare de me -donner une maîtresse. Il me donna mademoiselle -Thouin, sœur du premier jardinier du Jardin du roi. -Je persuadai à madame la duchesse de Chartres d’apprendre -la géographie, et je donnai à mademoiselle -Thouin cette illustre écolière, qu’elle a gardée plus -de trois ans. Madame la duchesse de Chartres avait -été élevée au couvent par la vieille et vertueuse marquise -de Sourcy, qui lui avait donné ce qui vaut -mieux que des grâces et des talents, car elle avait -imprimé dans sa belle âme les sentiments les plus -religieux et les meilleurs principes. Mais d’ailleurs -madame de Sourcy, n’ayant nulle instruction, n’avait -pu en donner à son élève, qui ne savait même pas -l’orthographe. J’entrepris de la lui apprendre ; je lui -en donnai régulièrement des leçons pendant plus de -dix-huit mois ; je lui en donnai aussi d’histoire -et de mythologie. Un peintre, qui avait fait le portrait -de mes filles, me parla d’un jeune Polonais appelé -M. Méris. J’imaginai de faire faire, pour l’instruction -de madame la duchesse de Chartres, une suite de -petits tableaux historiques représentant les plus -beaux traits de l’histoire grecque et romaine. On en -fournissait quatre par mois, que madame la duchesse -de Chartres ne payait que dix-huit francs pièce, et -c’était assurément pour rien. Elle les faisait encadrer -à mesure, et sur tous j’écrivais de ma main, derrière -le petit tableau, l’explication du sujet avec détail, et -d’une écriture très-fine. Elle en eut ainsi cent quinze -qu’elle plaça dans un cabinet, et qui furent admirés -de tous ceux qui les virent. Je servais aussi de secrétaire -à madame la duchesse de Chartres ; j’écrivais -tous ses billets et toutes ses lettres, qu’elle copiait -ensuite de son écriture. Il ne lui survenait rien, hors -de l’ordre commun de tous les jours, qu’elle ne m’en -fît part, et qu’elle ne m’envoyât chercher pour me -consulter ou pour me confier ce qui l’intéressait. -Il lui est arrivé très souvent de m’envoyer mademoiselle -Lefèvre, une de ses femmes de chambre, à -deux ou trois heures du matin, quand je n’avais pas -pu la voir dans la journée, pour me demander en -grâce d’écrire un billet ou une lettre, qu’elle voulait -qui fût portée le lendemain matin. Comme je me couchais -tard, communément j’étais levée ; et plusieurs -fois mademoiselle Lefèvre m’a fait réveiller. Dans -ces occasions madame la duchesse de Chartres m’écrivait, -et longuement, ce qu’elle désirait de moi : -souvent ce n’était que pour me confier quelque chose -qui lui faisait de la peine ; et, dans ce cas, s’il n’était -pas excessivement tard, je descendais chez elle. Tous -ses soins ne m’empêchaient pas d’entretenir mon -adresse des doigts, de faire de jolis ouvrages de broderie -de tous genres, de cultiver toujours la musique -avec la même ardeur, et d’y joindre la nouvelle -étude de l’histoire naturelle, et l’occupation de former -un cabinet de coquillages, de madrépores, de -minéraux et de cailloux, qui devint très beau par la -suite, et qui a été confisqué et très bien vendu au -profit de la nation, avec tout ce que j’avais à Belle-Chasse.</p> - -<p>Lorsque l’été vint, nous allâmes à Chantilly, où -M. le prince de Condé eut des grâces toutes particulières -pour moi. Il se mettait toujours à table à -côté de moi, et me demandait ce que je souhaitais -que l’on fît le lendemain ; si je désirais que l’on -soupât à l’Ile-Sylvie ou à l’Ile-d’Amour ; où je voulais -que fût le rendez-vous de la chasse du cerf, etc. -M. le prince de Condé avait alors trente-cinq ou -trente-six ans ; il était borgne, mais l’œil dont il ne -voyait pas n’avait rien alors de défectueux. Sa figure -était mieux que mal ; il avait quelque chose de faux -dans la physionomie, et cette physionomie peignait -son caractère, qui était extrêmement dissimulé. Il -avait montré à la guerre une valeur digne du petit-fils -du grand Condé, ce qui lui donnait une juste -considération dans l’armée. Tous les militaires le -révéraient ; il a toujours joué le noble rôle de se -déclarer leur protecteur. Ce prince ne manquait pas -d’esprit ; il écrivait bien, et sa conversation, lorsqu’il -était à son aise, était agréable ; cependant il avait, -dans le grand monde, de la timidité, il parlait mal -en public ; il était ambitieux. Il était excessivement -vindicatif ; il se trouvait une sorte de plaisir dans sa -haine : c’est le seul homme que j’aie vu constamment -sourire lorsqu’on lui parlait d’une personne -qu’il haïssait, ou lorsqu’il la voyait, et ce sourire était -affreux, rien ne peut en donner l’idée.</p> - -<p>M. le duc de Bourbon avait une belle tournure, et -l’éclat de son teint lui tenait lieu de beauté ; il a -toujours été rempli de bonté pour moi.</p> - -<p>Madame la duchesse de Bourbon était à ce voyage ; -elle avait beaucoup de grâce, de l’esprit, des talents, -et une belle âme, mais dans les idées une singularité -que son institutrice n’avait nullement rectifiée, et -qui ôtait beaucoup de justesse à sa manière de voir -et de juger. Très prévenue contre moi par madame -de Barbantane, elle me traitait avec une extrême sécheresse ; -ses préventions durèrent jusqu’à la Révolution ; -ses bontés m’ont bien dédommagée depuis de -cette injustice.</p> - -<p>J’eus l’hiver d’ensuite une grande distraction dans -mes études particulières : Gluck vint à Paris pour y -faire jouer ses opéras. Les loges du Palais-Royal -donnaient dans les appartements du palais ; en sortant -de dîner je n’avais qu’une porte de la salle à -manger à ouvrir pour être dans une de nos loges. -Cette commodité, mon goût passionné pour la musique, -et le plaisir extrême de voir Gluck à toutes les -répétitions se mettre en colère contre les acteurs -et les musiciens, et leur donner à tous d’excellentes -leçons, me faisait passer toutes mes après-dîners -dans une loge ; Gluck venait deux fois la semaine -avec Monsigny, M. de Monville et Jarnovitz, le célèbre -violon, faire de la musique chez moi ; il me -faisait chanter tous ses beaux airs, et jouer sur la -harpe ses ouvertures, entre autres celle d’<i>Iphigénie</i>, -que j’aimais avec enthousiasme. On imagine bien -que je me déclarai Gluckiste, et que je me moquai -de toutes les disputes sur Gluck et Piccini. Je sentis -enfin, au mois de mars de cet hiver, que la musique, -Gluck et l’Opéra prenaient beaucoup trop d’ascendant -sur moi. Je fis vœu de ne plus aller à l’Opéra -et aux spectacles que lorsque je serais forcée, par -ma place, d’y suivre madame la duchesse de Chartres. -Ce fut pour moi un très grand sacrifice, car j’ai été -parfaitement fidèle à ce vœu. Je voyais très souvent -M. de Fleurieu, qui a été depuis dans le ministère ; il -me remit à l’étude de l’italien, qu’il savait parfaitement. -Je n’ai jamais connu personne d’un caractère -aussi obligeant ; il était d’une adresse extrême ; il -savait faire des montres comme un horloger ; il se -chargeait de nettoyer et de raccommoder celles de -ses amis ; en outre il tournait, et il faisait d’ailleurs -mille jolies choses. Un jour qu’il arriva chez moi, -il me trouva occupée à faire garnir de fleurs, en ma -présence, par ma femme de chambre et une fille de -boutique de ma marchande de modes, une robe que -je voulais absolument avoir pour le lendemain. M. de -Fleurieu donna son avis ; ensuite il se mit à l’ouvrage, -taillant, cousant aussi bien que la meilleure -ouvrière, et tout cela avec un sérieux et une simplicité -qui me faisaient rire aux larmes ; il me grondait -de cette gaieté, en disant que cela nous faisait -perdre du temps. J’avais fait fermer ma porte, et -nous travaillâmes avec acharnement depuis sept -heures du soir jusqu’à une heure après minuit, avec -le seul relâche d’un petit souper, qui ne dura pas -un quart d’heure. La robe fut achevée ; elle eut le -lendemain le plus grand succès, tout le monde la -trouva charmante.</p> - -<p>J’avais pris aussi un maître de langue anglaise ; -et comme j’avais une très grande mémoire, je lisais -couramment les poètes au bout de cinq mois. Je ne -perdais pas un moment ; quand j’allais à Versailles, -je m’arrangeais pour y aller communément toute -seule, afin de pouvoir lire en voiture. J’écrivais tous -mes extraits dans des petits livres blancs ; j’en portais -toujours un sur moi, afin de lire quelque chose -dans les petits moments perdus. J’avais entendu -conter que M. d’Aguesseau avait fait en plusieurs -années quatre volumes in-4<sup>o</sup>, en employant douze ou -quinze minutes tous les jours que madame d’Aguesseau -mettait constamment à se rendre dans la salle à -manger, depuis l’annonce du dîner. Je profitai de -cet exemple. L’heure du dîner du Palais-Royal était -fixée à deux heures, mais madame la duchesse de -Chartres n’était jamais prête qu’un quart d’heure -après, et quand je descendais à l’heure convenue, -il fallait toujours attendre quinze ou vingt minutes. -Je chargeai un valet de chambre de venir m’avertir -quand elle passait dans le salon. J’étais toute prête -à deux heures précises, et jusqu’au moment où l’on -venait me chercher, j’employais ce temps à écrire à -main posée, d’une écriture très fine, un choix de -vers de différents auteurs, ce qui avait formé, quand -je suis sortie du Palais-Royal, un recueil de mille -vers, qui est très curieux. Il commence par les vers -les plus gothiques et les plus anciens que nous -ayons. J’allais à peu près tous les quinze jours au -Jardin du roi, voir mon amie mademoiselle Thouin. -Un jour que j’étais avec elle et M. Thouin, son frère, -dans les serres, j’y vis arriver un jeune homme de -quatorze ou quinze ans, d’une figure charmante, qui, -venant à moi, me dit que son père avait un désir -passionné que j’allasse chez lui, pour me faire voir -deux ou trois petits animaux singuliers qui n’étaient -pas dans la ménagerie, et ce père était M. de Buffon. -Je fus ravie de cette prévenance d’un homme dont -j’admirais tant les ouvrages. Le jeune Buffon me -donna la main, et me conduisit chez son père, qui -me reçut avec une cordialité et une grâce de bonhomie -qui achevèrent de me gagner tout à fait le -cœur. Une chose très extraordinaire, c’est que M. de -Buffon, dont le style est si harmonieux, n’aimait -pas la poésie. Fénelon, écrivain moins parfait, mais -dont le style a tant d’harmonie, offrait la même singularité. -M. de Buffon m’a dit qu’il n’a commencé -à écrire comme auteur, à être remarqué, qu’à l’âge -de quarante-quatre ou quarante-cinq ans.</p> - -<p>En 1774, Louis XV mourut : l’infortuné Louis XVI -monta sur le trône, ce qui donna d’abord l’idée que -le Palais-Royal allait jouir d’un grand crédit, parce -que madame la princesse de Lamballe, intimement -liée avec M. le duc et madame la duchesse de Chartres, -était favorite de la nouvelle reine. Madame de -Lamballe était extrêmement jolie, elle était charmante -sans aucune régularité ; son caractère était doux, -obligeant, égal et gai. La vue d’un bouquet de violettes -la faisait évanouir, ainsi que l’aspect d’une -écrevisse ou d’un homard, même en peinture ; alors -elle fermait les yeux, sans changer de couleur, et restait -ainsi immobile pendant plus d’une demi-heure, -malgré tous les secours qu’on s’empressait de lui prodiguer. -C’est ainsi que je l’ai vue, en Hollande, -s’évanouir dans le cabinet de M. Hope, après avoir -jeté les yeux sur un petit tableau flamand, qui -représentait une femme vendant des homards. J’étais -à côté d’elle assise sur un canapé ; mademoiselle -Bagarotti contait des histoires de revenants, lorsqu’on -entendit dans l’antichambre un valet de chambre -bâiller à haute voix, apparemment en se réveillant. -Madame de Lamballe affecta un tel mouvement de -frayeur, qu’elle tomba évanouie. Je lui ai vu faire -mille fois des scènes de ce genre. Et, par suite, -lorsque les attaques de nerfs périodiques, suivies -d’évanouissement, devinrent à la mode, madame de -Lamballe ne manqua pas d’en avoir de régulières -deux fois la semaine, aux mêmes jours et aux mêmes -heures, pendant toute une année. Ces jours-là, suivant -l’usage des autres malades de cette espèce, -M. Saiffert, son médecin, arrivait chez elle aux -heures convenues ; il frottait les tempes et les mains -de la princesse d’une liqueur spiritueuse ; ensuite il -la faisait mettre dans son lit, où elle restait deux -heures évanouie. Pendant ce temps ses amis intimes, -rassemblés ce jour-là, formaient un cercle autour -de son lit, et causaient tranquillement jusqu’à ce -que la princesse sortît de sa léthargie. Telle était la -personne que la reine choisit d’abord pour sa première -amie ! Mais la reine sentit bientôt que madame -de Lamballe était hors d’état de donner un conseil -utile, et même de prendre part à un entretien sérieux : -ce ne fut donc point par légèreté, comme on l’a -dit, que la reine lui ôta sa confiance ; elle la jugea -avec beaucoup de discernement. En même temps elle -lui conserva tous les droits apparents de l’intimité, -et la place de surintendante de sa maison, place recréée -pour elle ; il n’y avait point eu de surintendante -à la cour depuis mademoiselle de Clermont.</p> - -<p>Le roi, dans la première année de son règne, alla -à Marly pour s’y faire inoculer. Toutes les princesses -furent de ce voyage, et j’y allai avec madame -la duchesse de Chartres. Le voyage fut très brillant, -et je m’y amusai beaucoup. J’y courus un très grand -danger, ainsi que madame la duchesse de Chartres. -Un jour nous étions au rez-de-chaussée, assises à -côté l’une de l’autre sur un canapé, au-dessus duquel -était, derrière nous, une grande glace. Nous nous -trouvions en face d’une porte qui donnait sur la -terrasse. M. le duc de Chartres et M. de Fitz-James -s’amusaient à tirer au blanc, au pistolet chargé à -balle ; ils étaient placés vis-à-vis de nous, mais nous -tournant le dos. Une balle allant frapper une statue -de marbre fut renvoyée par ricochet dans notre -salon, et cassa, à deux doigts de nos têtes, la glace -qui était derrière nous.</p> - -<p>On m’avait d’abord logée à Marly dans une -chambre assez vilaine, et qui n’était séparée que par -une mince cloison du logement de madame de Valbelle, -dame du palais, de sorte que nous nous entendions -mutuellement d’une manière fort incommode, -surtout n’ayant ensemble aucune liaison. En rentrant -chez moi les soirs, après souper, je faisais communément -de la musique deux bonnes heures avant de -me coucher. Un soir, entre onze heures et minuit, -que, suivant ma coutume, je jouais de la harpe, et -que je déchiffrais une sonate, M. d’Avaray, à ma -grande surprise, entra tout à coup dans ma chambre, -et vint me dire tout bas que la reine était chez -madame de Valbelle, pour m’entendre jouer de la -harpe. Aussitôt je me mis à jouer tout ce que je -savais le mieux en pièces et en morceaux de chant, -ce qui dura une heure et demie sans interruption, -car j’attendais que le mouvement dans la chambre -voisine m’apprît que la reine s’en allait ; mais le -silence y était absolu. Enfin, réellement fatiguée, je -m’arrêtai. Alors on m’applaudit très vivement et à -plusieurs reprises, et M. d’Avary vint me remercier -de la part de la reine, et me dit en son nom mille -choses obligeantes. Elle me les répéta le lendemain -quand j’allai faire ma cour. Elle fut si satisfaite de -ma harpe et de mon chant, que j’eus dans ce moment -toute facilité de me faire admettre dans son -intérieur, en consentant à jouer dans ses petits concerts -particuliers, où elle-même chantait. J’aurais été -secondée par madame de Lamballe, qui me le conseillait ; -mais j’avais assez de chaînes pour n’en pas -désirer d’autres : celle-là m’aurait pris un temps -énorme, et elle aurait par conséquent bouleversé -toutes mes études, qui ont toujours fait tout le véritable -charme ou toute la consolation de ma vie. -Au bout de quinze jours, on m’annonça que je serais -logée dans l’un des charmants pavillons du jardin. -Ce pavillon, pareil aux autres, contenait deux logements, -l’un, très beau, au rez-de-chaussée, et l’autre, -fort inférieur, au-dessus, mais très joli. Ce fut celui-là -qu’on me donna ; M. le prince de Condé occupait -l’autre. Aussitôt qu’il sut que j’allais venir dans ce -pavillon, il se hâta de déménager et de prendre le -petit appartement pour me laisser le plus beau, que, -malgré ma respectueuse résistance, il me força d’accepter.</p> - -<p>L’année qui suivit, j’eus la rougeole ; mes enfants -eurent en même temps la rougeole, ce que l’on me -cacha avec le plus grand soin. Mon fils, enfant charmant -âgé de cinq ans, en mourut. Sa mort me causa -une telle affliction que je tombai dans un état de langueur -qui fit craindre pour ma vie ! M. Tronchin -m’ordonna les eaux de Spa. Je partis au mois d’avril. -Au bout de six semaines ma santé était parfaitement -rétablie.</p> - -<p>Je fis le voyage de Dusseldorf, pour voir la superbe -galerie de tableaux ; nous nous arrêtâmes trois jours -à Aix-la-Chapelle, où je vis pour la première fois -madame la comtesse de Potocka, qui se prit d’une -telle passion pour moi, qu’elle quitta sur-le-champ -Aix-la-Chapelle pour venir avec moi à Spa, où je -retournais et où nous passâmes deux mois ensemble ; -elle me promit de venir à Paris l’hiver prochain ; -elle me tint parole. J’écrivis à Paris pour demander -une prolongation de congé, et à M. de Genlis la permission -de faire le voyage de Suisse. J’obtins tout -ce que je désirais, et nous partîmes.</p> - -<p>En arrivant à Colmar, j’y trouvai mon beau-père, -le baron d’Andlau, qui me reçut à ravir, me donna -un bal, me fit de très beaux présents, et me conduisit -à Bâle, en payant toute ma dépense. Il me fit -séjourner à Lausanne, où je voulais consulter M. Tissot. -On venait de toute l’Europe, dans cette saison, -consulter ce grand médecin. Je passai douze jours -à Lausanne. On me donna des fêtes, des bals, des concerts ; -je chantai, je jouai de la harpe tant qu’on -voulut. On me mena faire des promenades délicieuses -sur le lac ; je ne manquai pas d’aller voir les rochers -de Meillerie. De Lausanne j’allai à Genève, et de là -chez M. de Voltaire.</p> - -<p>Je n’avais point pour lui de lettres de recommandation ; -mais les jeunes femmes de Paris en sont -toujours bien reçues. Je lui écrivis pour lui demander -la permission d’aller chez lui. Le philosophe de -Ferney me fit une réponse très gracieuse ; il m’annonça -qu’en ma faveur il quitterait ses pantoufles et -sa robe de chambre, et il m’invita à dîner et à souper. -Il était d’usage, surtout pour les jeunes femmes, -de s’émouvoir, de pâlir, de s’attendrir et même de -se trouver mal en apercevant M. de Voltaire ; on se -précipitait dans ses bras, on balbutiait, on pleurait, -on était dans un trouble qui ressemblait à l’amour -le plus passionné. C’était l’étiquette de la présentation -à Ferney. M. de Voltaire y était tellement accoutumé -que le calme et la politesse la plus obligeante -ne lui paraissaient que de l’impertinence. Je me -promis, non pas de faire une scène pathétique, mais -de me conduire de manière à ne pas causer un -grand étonnement, c’est-à-dire que je pris la résolution -de n’être pas ridicule.</p> - -<p>Je partis de Genève d’assez bonne heure, pour arriver -à Ferney avant l’heure du dîner de M. de Voltaire ; -mais, m’étant réglée sur sa montre, qui avançait -beaucoup, je ne reconnus mon erreur qu’à -Ferney. Il n’y à guère de gaucherie plus désagréable -que celle d’arriver trop tôt pour dîner chez les -gens.</p> - -<p>Cherchant, de bonne foi, quelque moyen de plaire -à l’homme célèbre qui voulait bien me recevoir, -j’avais mis beaucoup de soin à me parer ; je n’ai -jamais eu tant de plumes et tant de fleurs. Durant -la route, je tâchai de me ranimer en faveur du -fameux vieillard que j’allais voir ; je répétais des -Vers de la <i>Henriade</i> et de ses tragédies.</p> - -<p>Je menai avec moi un peintre allemand, M. Ott. -Il savait à peine le français, et il n’avait jamais lu -une ligne de Voltaire ; mais, sur sa réputation, il -n’en avait pas moins pour lui tout l’enthousiasme -désirable. On nous fit passer devant une église sur le -portail de laquelle ces mots étaient écrits : « Voltaire -a élevé ce temple à Dieu. » Cette inscription me -fit frémir comme l’inconséquence la plus étrange.</p> - -<p>Enfin nous arrivons dans la cour du château, et -nous descendons de voiture. M. Ott était ivre de joie. -Nous entrons. Nous voilà dans une antichambre assez -obscure. M. Ott aperçoit sur-le-champ un tableau, et -s’écrie : « C’est un Corrège ! » Nous approchons ; on -le voyait mal, mais c’était en effet un tableau original -du Corrège. Je vis dans le château cette espèce -de rumeur désagréable que produit une visite inopinée -qui survient mal à propos. Les domestiques -avaient un air effaré ; on entendait le bruit redoublé -des sonnettes qui les appelaient, on allait et venait -précipitamment, on ouvrait et fermait brusquement -les portes. Je regardai à la pendule du salon, et je -reconnus avec douleur que j’étais arrivée trois quarts -d’heure trop tôt. M. Ott vit, à l’autre extrémité du -salon, un grand tableau à l’huile, dont les figures -sont en demi-nature. Un cadre superbe, et l’honneur -d’être placé dans le salon, annonçaient quelque chose -de beau. A notre grande surprise, nous découvrons -une véritable enseigne à bière, une peinture ridicule -présentant M. de Voltaire dans une gloire, tout entouré -de rayons comme un saint, ayant à ses genoux -les Calas, et foulant aux pieds ses ennemis, Fréron, -Pompignan, etc., qui expriment leur humiliation en -ouvrant des bouches énormes et en faisant des grimaces -effroyables. Enfin la porte du salon s’ouvrit, -et nous vîmes paraître madame Denis, la nièce de -M. de Voltaire, et madame de Saint-Julien. Ces dames -m’annoncèrent que M. de Voltaire viendrait bientôt. -Madame de Saint-Julien, qui était fort aimable, et -que je ne connaissais pas du tout, était établie pour -tout l’été à Ferney ; elle appelait M. de Voltaire -mon philosophe, et il l’appelait mon papillon. Elle -portait une médaille d’or à son côté. J’ai cru que -c’était un ordre ; mais c’était un prix d’arquebuse -donné par M. de Voltaire, et qu’elle avait gagné -depuis peu de jours. Une telle adresse est un exploit -pour une femme. Elle me proposa de faire un tour -de promenade, ce que j’acceptai avec empressement ; -je craignais tellement l’apparition du maître de la -maison, que j’étais charmée de m’échapper un moment, -afin de retarder un peu cette terrible entrevue. -Madame de Saint-Julien me conduisit sur une -terrasse de laquelle on eût pu découvrir la magnifique -vue du lac et des montagnes si l’on n’avait -pas eu le mauvais goût d’établir sur cette belle terrasse -un long berceau de treillage tout couvert d’une -verdure épaisse qui cachait tout. On n’entrevoyait -cette admirable perspective que par des petites lucarnes -où je ne pouvais passer la tête ; d’ailleurs, le -berceau était si bas, que mes plumes s’y accrochaient -partout. Je me courbais extrêmement, et, comme pour -me rapetisser encore, je ployais beaucoup les genoux, -je marchais à toute minute sur ma robe, je chancelais, -je trébuchais, je cassais mes plumes, je déchirais -mes jupons, et, dans l’attitude la plus gênante, -je n’étais guère en état de jouir de la conversation -de madame de Saint-Julien, qui, petite, en habit -négligé du matin, se promenait très à son aise, -et causait agréablement. Enfin on vint nous dire -que M. de Voltaire entrait dans le salon. J’étais si -harassée et en si mauvaise disposition que j’aurais -donné tout au monde pour pouvoir me trouver -transportée dans mon auberge à Genève.</p> - -<p>Madame de Saint-Julien m’entraîne avec vivacité. -Nous regagnons la maison, et j’eus le chagrin, en -passant dans une des pièces du château, de me voir -dans une glace. J’étais décoiffée et toute ébouriffée, -et j’avais une mine véritablement piteuse et tout à -fait décomposée. Je m’arrêtai un instant pour me -rajuster ; ensuite je suivis courageusement madame -de Saint-Julien. Nous entrons dans le salon, et me -voilà en présence de M. de Voltaire. Madame de -Saint-Julien m’invita à l’embrasser, en me disant -avec grâce : « Il le trouvera très bon. » Je m’avançai -gravement, avec l’expression du respect que l’on -doit aux grands talents et à la vieillesse. M. de Voltaire -me prit la main et me la baisa. Je ne sais -pourquoi cette action si commune me toucha, -comme si cette espèce d’hommage n’était pas aussi -vulgaire que banal ; mais enfin je fus flattée que -M. de Voltaire m’eût baisé la main, et je l’embrassai -de très bon cœur intérieurement, car je conservai -toute la tranquillité de mon maintien. Je lui présentai -M. Ott, qui fut si transporté de s’entendre -nommer à M. de Voltaire, que je crus qu’il allait -faire une scène. Il s’empressa de tirer de sa poche -des miniatures qu’il avait faites à Berne. Malheureusement -un de ces tableaux représentait une Vierge -avec l’enfant Jésus : ce qui fit dire à M. de Voltaire -plusieurs impiétés aussi plates que révoltantes. Je -trouvai qu’il était contre les devoirs de l’hospitalité -et contre toute bienséance de s’exprimer ainsi devant -une personne de mon âge qui ne s’affichait -pas pour un esprit fort, et qu’il recevait pour la -première fois. Extrêmement choquée, je me tournai -du côté de madame Denis, afin d’avoir l’air de -ne pas écouter son oncle. Il changea d’entretien, -parla de l’Italie et des arts comme il en a écrit, -c’est-à-dire sans connaissance et sans goût. Je ne -dis que quelques mots, qui exprimaient que je -n’étais pas de son avis.</p> - -<p>On se mit à table, et pendant tout le dîner M. de -Voltaire ne fut rien moins qu’aimable. Il eut toujours -l’air d’être en colère contre ses gens, criant -à tue-tête avec une telle force qu’involontairement j’en -ai plusieurs fois tressailli. La salle à manger était -très sonore, et sa voix de tonnerre y retentissait de -la manière la plus effrayante. On m’avait prévenue -de cette manie, qui est si hors d’usage devant des -étrangers, et l’on voit parfaitement, en effet, que -c’est une habitude, car ses gens n’en paraissent être -ni surpris ni le moins du monde troublés. Après -le dîner, M. de Voltaire, sachant que j’étais musicienne, -a fait jouer madame Denis du clavecin. Elle -a un jeu qui transporte, en idée, au temps de -Louis XIV ; mais ce souvenir-là n’est pas le plus -agréable qu’on puisse retracer de ce beau siècle. Elle -finissait une pièce de Rameau, lorsqu’une jolie petite -fille de sept ou huit ans entra dans la chambre, et -vint se jeter au cou de M. de Voltaire en l’appelant -papa. Il reçut ses caresses avec grâce ; et, comme il -vit que je contemplais ce tableau si doux avec un -extrême plaisir, il me dit que cette enfant appartenait -à la petite-fille du grand Corneille, qu’il a -mariée. Combien j’eusse été touchée dans ce moment -si je ne m’étais pas rappelé ses <i>Commentaires</i>, -où l’injustice et l’envie se trahissent si maladroitement ! -Dans ce lieu on était à chaque instant blessé -par des contrastes bizarres, et sans cesse l’admiration -y était suspendue et même détruite par des souvenirs -odieux et même par des disparates révoltantes.</p> - -<p>M. de Voltaire reçut plusieurs visites de Genève, -ensuite il me proposa une promenade en voiture. Il -fit mettre ses chevaux, et nous montâmes dans une -berline, lui, sa nièce, madame de Saint-Julien et -moi. Il nous mena dans le village pour y voir les -maisons qu’il a bâties et les établissements bienfaisants -qu’il a formés. Il est plus grand là que dans -ses livres ; car on y voit partout une ingénieuse -bonté, et l’on ne peut se persuader que la même -main qui écrivit tant d’impiétés, de faussetés et de -méchancetés ait fait des choses si nobles, si sages -et si utiles. Il montrait ce village à tous les étrangers, -mais de bonne grâce ; il en parlait simplement, avec -bonhomie ; il instruisait de tout ce qu’il avait fait, -et cependant il n’avait nullement l’air de s’en vanter, -et je ne connais personne qui pût en faire autant. -En rentrant au château, la conversation fut fort -animée ; on parlait avec intérêt de ce qu’on avait vu. -Je ne partis qu’à la nuit. M. de Voltaire me proposa -de rester jusqu’au lendemain après dîner ; mais je -voulus retourner à Genève.</p> - -<p>Tous les portraits et tous les bustes de M. de Voltaire -sont très ressemblants ; mais aucun artiste n’a -bien rendu ses yeux. Je m’attendais à les trouver -brillants et pleins de feu : ils étaient en effet les plus -spirituels que j’aie vus ; mais ils avaient en même -temps quelque chose de velouté et une douceur -inexprimable : l’âme de Zaïre était tout entière -dans ces yeux-là. Son sourire et son rire extrêmement -malicieux changeaient tout à fait cette charmante -expression. Il était fort cassé, et sa manière -gothique de se mettre le vieillissait encore ; il avait -une voix sépulcrale qui lui donnait un ton singulier, -d’autant plus qu’il avait l’habitude de parler excessivement -haut, quoiqu’il ne fût pas sourd. Quand il -n’était question ni de la religion ni de ses ennemis, -sa conversation était simple, naturelle, sans nulle -prétention et, par conséquent, avec un esprit tel que -le sien, parfaitement aimable. Il me parut qu’il ne -supportait pas que l’on eût, sur aucun point, une -opinion différente que la sienne ; depuis qu’il était -dans cette terre, on n’allait le voir que pour l’enivrer -de louanges ; tout ce qui l’entourait était à ses -pieds. Les rois mêmes n’ont jamais été les objets -d’une adulation si outrée : l’étiquette défend de leur -prodiguer toutes ces flatteries ; grâce au respect, la -flatterie, à la cour, est obligée de ne se montrer que -sous des formes délicates. A Ferney elle était véritablement -grotesque : l’amour-propre de M. de Voltaire -était singulièrement irritable, et les critiques -lui causaient ce chagrin puéril qu’il ne pouvait -dissimuler. Il venait d’en éprouver un très sensible. -L’empereur avait passé tout près de Ferney : M. de -Voltaire, qui s’attendait à recevoir la visite de l’illustre -voyageur, avait préparé des fêtes et même fait -des vers et des couplets, et malheureusement tout -le monde le savait. L’empereur passa sans s’arrêter -et sans faire dire un seul mot. Comme il approchait -de Ferney, quelqu’un lui demanda s’il verrait M. de -Voltaire. L’empereur répondit sèchement : « Non ; -je le connais assez. » Mot piquant et même profond, -qui prouve que ce prince lisait en homme d’esprit -et en monarque éclairé.</p> - -<p>Après avoir fait un voyage instructif et charmant, -je revins en France par le fort de l’Écluse et par -Lyon, et j’arrivai au Palais-Royal dans les premiers -jours de l’automne, après une absence de cinq mois -et demi.</p> - -<p>J’avais fait pendant mon séjour à Spa plusieurs -petites comédies pour mes filles ; les trois premières -furent : <i>Agar dans le désert</i>, <i>les Flacons</i>, et <i>la Colombe</i>. -Je les leur fis jouer. J’invitai à ce petit spectacle -environ soixante personnes. Le succès de -ces pièces fut prodigieux. Pulchérie, ma seconde -fille, avait dans ce genre un talent merveilleux. A -peine âgée de huit ans, elle fit fondre en larmes tous -les spectateurs dans le rôle d’Agar, et elle montra -autant de talent dans le comique. Elle n’avait pas -la beauté, l’éclat, la régularité de sa sœur, mais son -visage était charmant, rempli d’expression, et le son -de sa voix allait au cœur. La fille de madame de Jumilhac -joua le rôle d’Ismaël, et ma fille aînée celui -de l’Ange ; elle en avait tellement la figure, que -lorsqu’elle parut il y eut une exclamation générale -dans la salle, et elle fut applaudie pendant plus de -cinq ou six minutes. Les spectateurs demandèrent à -grands cris l’auteur, qui ne parut point, et une -seconde représentation que j’accordai, en l’indiquant -à la quinzaine. Dans cet intervalle, il me fut demandé -une quantité de billets. Le succès de cette seconde -représentation alla jusqu’à l’enthousiasme. Je fis en -quinze jours <i>Zémire et Azor, ou la Belle et la Bête</i>, -qui fut jouée dans le cours de l’hiver, avec <i>l’Enfant -gâté</i>. Toutes ces pièces eurent le même succès, excitèrent -le même enthousiasme. M. de la Harpe me fit -des vers charmants qui se trouvent dans sa correspondance -avec le grand-duc de Russie. Outre toutes -ces pièces, je fis encore <i>le Bailli</i>, pièce tout à fait -comique, dans laquelle Pulchérie, qui joua le bailli, -fut ravissante. Cette pièce, qui fit rire aux éclats, ne -se trouve point dans le <i>Théâtre d’éducation</i>.</p> - -<p>J’avais passé un hiver très brillant ; mes succès -m’avaient mise fort à la mode, je reçus des quantités -d’invitations de souper, que je refusai toutes, ainsi -que les nouvelles connaissances ; mais j’en fis faire -plusieurs agréables à madame Potocka, qui eut de -grands succès dans le monde, par sa beauté, sa grâce -et son esprit. Elle venait presque à tous les grands -soupers du Palais-Royal ; elle vit là successivement -toutes les personnes de la cour ; elle les jugeait -comme une Française spirituelle. Parmi les jeunes -personnes qui lui parurent les plus remarquables -furent madame la princesse d’Hénin, la vicomtesse -de Laval, d’une figure à la fois douce et piquante, et -sa conversation ressemblait à son joli visage ; madame -la princesse de Poix dont j’ai déjà parlé ; la -duchesse de Polignac, favorite de la reine. Sa faveur -ne lui avait rien ôté de sa douceur et de sa simplicité -naturelles. On dit qu’elle avait peu d’esprit ; mais -il faut en avoir un très bon pour conserver un tel -maintien dans une telle situation et pour avoir su -se maintenir dans la plus haute faveur sans enivrement -et sans se faire d’ennemis. J’ai souvent causé -avec elle, je l’ai toujours trouvée fort aimable. Madame -de Sabran, aujourd’hui madame de Boufflers, -était une des plus charmantes personnes que j’aie -connues, par la figure, l’élégance, l’esprit et les -talents ; elle dansait d’une manière remarquable, elle -peignait comme un ange, elle faisait de jolis vers, -elle était d’une douceur et d’une bonté parfaites. -Madame de Potocka fut souvent invitée, à cause -de moi, aux petits soupers du Palais-Royal ; car -les princes avaient cette bonté pour leurs dames -d’admettre dans leur intérieur leurs plus proches -parents et leurs amis intimes. Les personnes non attachées -au Palais-Royal qui venaient le plus souvent -à ces petits soupers étaient mesdames de Beauvau, de -Boufflers, de Luxembourg, de Ségur, mère et belle-fille ; -la baronne de Talleyrand, la marquise de Fleury ; -amies intimes de madame la duchesse de Chartres. -Le baron de Talleyrand était d’une très belle figure ; -il ne manquait pas d’esprit, mais il était lourd -dans sa conversation, et peu aimable. Sa femme avait -de la gentillesse dans la taille et quelque chose de -vieillot dans le visage ; ses manières et son ton -manquaient de noblesse : il y avait à la fois dans -sa conversation du commérage et de l’insipidité ; -mais elle a eu une conduite irréprochable : elle a -été également bonne épouse et bonne mère. La marquise -de Fleury avait un beau visage et des yeux -admirables, quoiqu’elle eût la vue très basse, et -qu’elle l’ait perdue depuis. Elle était bonne, spirituelle -et naturelle. J’ai été fort liée avec elle, et -jusqu’à sa mort. Elle était un soir à souper à Versailles -chez la princesse de Guéménée, où, comme -à l’ordinaire, il y avait beaucoup de monde ; madame -de Fleury venait de faire sa cour, elle était -en grand habit. Au lieu d’ôter son bas de robe dans -l’antichambre, elle ne s’en débarrassa que dans le -salon : madame de Guéménée lui conseilla en riant -de se défaire aussi de son immense panier. « Très -volontiers », répondit madame de Fleury. A ces mots -très inattendus, plusieurs femmes s’élancent vers -elle pour l’exhorter à faire cette folie : on lui ôte -son panier, sa jupe, de superbe étoffe, on la déshabille -en un clin d’œil, et elle se trouve avec son -grand corps et sa palatine, et en petit jupon court -de basin, sur lequel ballottaient ses deux poches. -Tout cela se passa en présence de cinquante personnes. -J’étais du nombre. Madame de Fleury resta -dans cet étrange costume toute la soirée sans le -moindre embarras, et comme si elle n’eût fait que -la chose du monde la plus simple.</p> - -<p>Pendant que j’étais au Palais-Royal, M. de Voltaire -vint et mourut à Paris ; comme il m’avait -reçue à Ferney, et qu’il vint se faire écrire chez moi, -j’allai le voir trois ou quatre fois ; il me reçut avec -beaucoup de grâce, mais je le trouvai si abattu et -si cassé que je vis bien que sa fin était prochaine.</p> - -<p>Le temps que j’ai passé au Palais-Royal fut le plus -brillant et le plus malheureux de ma vie ; j’étais dans -tout l’éclat de mes talents et à cet âge où l’on joint -à la fraîcheur et aux grâces de la jeunesse, tout -l’agrément que peut donner l’usage du monde ; je -trouvais le moyen de passer beaucoup de temps chez -moi ; j’avais de la musique tous les samedis ; Gluck -y venait régulièrement ; sa conversation était aussi -charmante que son talent était admirable. J’étais -généralement aimée dans le grand monde ; voilà le -beau côté de ma situation. Mais la haine et la fausseté -de quelques personnes du Palais-Royal, les tracasseries -sans cesse renaissantes me causaient des -chagrins amers, qu’il fallait dissimuler ; car ma -place me forçait à faire les honneurs du Palais-Royal, -quand j’étais accablée d’inquiétudes, ou dominée -par l’indignation. Les jours où la porte du Palais-Royal -était ouverte, il fallait toujours qu’une des -dames de madame la duchesse de Chartres restât, -après le souper, dans le salon tant qu’il s’y trouvait -une ou plusieurs dames étrangères ; la princesse s’en -allait régulièrement à minuit ; les dames qui ne -devaient pas veiller la suivaient ; la veilleuse restait -jusqu’à ce que le jeu fût fini, et ce jeu durait quelquefois -jusqu’à trois et quatre heures du matin. Je -me trouvais simple spectatrice pendant des heures -entières. Cet ennui ne m’était pas supportable.</p> - -<p>M. le duc de Chartres désirait avec passion la survivance -de la place de grand-amiral, que possédait -son beau-père, M. le duc de Penthièvre ; dans cette -idée, il voulut faire une campagne de mer, chose -que n’avait jamais faite son beau-père ; il devait -aller s’embarquer à Toulon, et j’engageai madame -la duchesse de Chartres à faire le voyage jusque-là ; -je lui inspirai même le désir de faire le voyage -d’Italie.</p> - -<p>Notre voyage fut annoncé, mais la surveille de -mon départ, madame Potocka soupa chez moi, et -comme elle récapitulait tout ce que je lui avais fait -voir, M. de Genlis lui dit que j’avais oublié la guinguette, -et il nous proposa de nous mener le lendemain, -après souper, au Grand Vainqueur, la plus -belle guinguette des Porcherons ; l’on convint que -nous irions tous déguisés, madame de Potocka et -moi en cuisinières, M. de Maisonneuve, un chambellan -du roi de Pologne et M. de Genlis, en domestique -à livrée. Le lendemain madame de Potocka et -moi nous soupâmes au Palais-Royal ; madame de -Potocka était ce soir-là excessivement parée, avec -une robe d’or, et une énorme quantité de diamants ; -à onze heures, M. de Genlis s’approche d’elle pour -lui rappeler très gravement qu’il était temps de se -disposer à aller aux Porcherons ; cette invitation me -fit éclater de rire, parce qu’elle s’adressait à la figure -la plus majestueuse que j’aie jamais vue. Nous montâmes -dans mon appartement pour nous habiller, ce -qui se fit chez ma mère, qui était dans son lit, et -qui voulait voir nos déguisements. La noble et belle -figure de madame de Potocka était un peu forte et -avait besoin de parure ; quand elle eut mis son juste, -son fichu rouge, son tablier à carreaux, et son bonnet -rond, elle eut véritablement la tournure d’une franche -cuisinière, tandis que moi au contraire, avec un -habillement pareil, je ne perdis rien de ce que mon -visage pouvait avoir d’élégant et de distingué, et -j’étais même plus remarquable qu’avec un bel habit.</p> - -<p>M. de Maisonneuve s’était fait excuser le matin : -comme il nous fallait deux hommes, nous le remplaçâmes -par M. Gillier ; et, tous les quatre, nous -partîmes en fiacre à onze heures et demie. J’eus les -plus grands succès au Grand Vainqueur, j’y fis tout -de suite la conquête du coureur de M. le marquis -de Brancas, qui, en servant son maître, avait dû -me voir vingt fois à table. Personne n’eut le moindre -soupçon de nos déguisements. Je commençai par -danser, avec toute la niaiserie villageoise, un menuet -avec le coureur, et ensuite une contredanse. -Pendant ce temps, M. Gillier nous commandait une -salade et des pigeons à la crapaudine, pour nous -rafraîchir. Nous nous établîmes à une petite table, -où la gaieté folle de M. de Genlis et sa galanterie, -partagée entre madame de Potocka et moi, nous -faisaient rire aux éclats ; il était fort commun d’entrer -en chantant à la guinguette ; tout à coup nous -entendîmes chanter à tue-tête cette chanson :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i">Lison dormait dans un bocage,</div> -<div class="verse i">Un bras par-ci, un bras par-là, etc.</div> -</div> - -<p>Nous regardâmes du côté de la porte, et nous -vîmes deux personnes qui entraient en chantant ces -paroles, et en dansant, l’une vêtue en servante et -l’autre avec l’habit de livrée d’un de mes gens. Je -les reconnus à l’instant : c’était ma mère, à laquelle -M. de Maisonneuve donnait le bras. Elle avait concerté -avec lui cette partie : c’était pourquoi il n’était -point venu avec nous. Cette soirée est l’une des plus -gaies que j’aie passées dans ma vie.</p> - -<p>Madame la duchesse de Chartres, en partant pour -l’Italie, n’emmena que la jeune comtesse de Rully, -M. de Genlis, un écuyer et moi, deux femmes de -chambre, un valet de chambre et trois valets de -pied. Nous traversâmes toutes les provinces méridionales, -ne nous arrêtant que pour recevoir les fêtes -charmantes que l’on donnait au prince et à la princesse. -Les plus belles furent à Bordeaux, dont M. de -Clugny, mon parent, était intendant. Sa belle-sœur, -la baronne de Clugny, était une des plus belles personnes -que j’aie vues ; elle avait, entre autres, des -cheveux miraculeux par l’épaisseur, la couleur, la -finesse et la longueur. Je l’ai vue avec une robe à -longue queue, comme on les portait alors, étant -debout, détacher ses cheveux, qui alors l’enveloppaient -entièrement, et qui passaient la queue de sa -robe de près d’un demi-pied. Elle n’était ni grande -ni petite. Madame de Potocka nous suivit jusqu’à -Bordeaux. M. le duc de Chartres posa la première -pierre de la salle de comédie, qui a été faite par -M. Louis, et l’une des plus belles de France. Cette -cérémonie se fit la nuit ; nous y assistâmes. Tous les -francs-maçons, dont M. le duc de Chartres était le -grand maître, s’y trouvèrent ; il y eut de la musique -et une illumination. Nous vîmes aussi à Bordeaux -le beau port illuminé, et sur la mer un vaisseau -illuminé aussi d’une manière charmante ; tous les -cordages et tous les agrès paraissaient dessinés en -traits de lumière. On n’aurait pas pu rendre au roi -et à la reine de plus grands honneurs que ceux que -reçurent, dans ce voyage, M. le duc et madame la -duchesse de Chartres : par exemple, à notre arrivée -à Bordeaux, où nous arrivâmes par mer, tous les -vaisseaux du port étaient pavoisés, et le maire de -Bordeaux, dans son habit de cérémonie et suivi de -tout le corps municipal, vint recevoir et haranguer -M. le duc de Chartres. Un peuple immense était sur -le rivage, et leurs acclamations redoublées exprimaient -l’amour qu’ils avaient encore pour le sang -royal.</p> - -<p>La ville de Bordeaux était, je le crois, la seule -qui eût un maire, et ce maire était toujours un -homme de la cour. Le vicomte de Noé, qui avait été -attaché au Palais-Royal, l’était à cette époque. Je -m’amusai beaucoup aussi à Aix, à Montpellier et à -Marseille, où nous eûmes beaucoup de fêtes. Je vis -à Marseille, pour la première fois, des galères, bâtiments -qui offrent une triste idée (celle des forçats), -mais qui ont beaucoup d’élégance ; enfin nous arrivâmes -à Toulon, où les fêtes recommencèrent, et -durèrent dix jours ; la plus belle de toutes fut celle -que donna la marine ; nous y vîmes, entre autres, -un très beau spectacle : des joutes sur la mer. Enfin -ce voyage fut un enchantement continuel. Que dut -penser, dix-sept ou dix-huit ans après, l’infortuné prince, -objet de tant d’hommages, lorsqu’il traversa cette -même route, déchu de son rang, dépouillé, prisonnier -et proscrit !… M. le duc de Chartres s’embarqua -pour faire sa campagne de mer, et nous fîmes -le coup de tête, concerté avec lui, d’aller, sans permission -de la cour, en Italie. Madame la duchesse -de Chartres, lorsque nous fûmes à Antibes, écrivit -au roi une lettre d’excuses, assurant que ce voyage -n’avait point été prémédité, et donnant pour excuse -le désir de voir son grand-père, le duc de Modène. -Nous fîmes à Antibes les rencontres les plus agréables ; -nous y retrouvâmes M. de Rouffignac ; nous -avions déjà eu avec lui une rencontre singulière à -Angers, où il avait une maison. Je lui avais envoyé -un courrier pour lui dire que nous passerions dans -cette ville, entre onze heures et minuit ; que nous -nous arrêterions un moment à sa porte, et que nous -espérions qu’il aurait la galanterie chevaleresque et -romanesque de nous donner à chacune une tasse de -son bouillon. Il avait chez lui un ours apprivoisé ; -il avait entendu dire que rien au monde n’était -meilleur que du bouillon d’ours, il fit tuer son -ours, dont on fit du bouillon, qu’il nous donna en -passant. Ce bouillon était fort rouge ; mais je n’ai -jamais rien pris d’aussi bon. Nous nous embarquâmes -pour aller à Nice, avec une felouque d’escorte -qui portait un régiment tout entier pour nous -garantir des corsaires. Nice est un séjour délicieux ; -apprenant là que l’on pouvait aller à Gênes par terre, -en chaise à porteurs, nous prîmes tout à coup la -résolution de faire ce périlleux voyage.</p> - -<p>J’envoyai chercher l’homme qui nous louait des -mulets. Je voulais le questionner sur les dangers de -la route. Cet homme me répondit : « Je ne suis pas -inquiet pour vous, mesdames ; mais, à dire la vérité, -je crains un peu pour mes mulets, parce que l’an -passé j’en perdis deux qui furent écrasés par de -gros morceaux de roches, car il s’en détache souvent -de la montagne. » Cette manière de nous tranquilliser -nous fit rire et nous partîmes.</p> - -<p>Cette route est parfaitement bien appelée la Corniche ; -c’est en effet une vraie corniche, en beaucoup -d’endroits si étroite qu’une personne y peut -à peine passer : d’un côté, d’énormes rochers forment -une espèce de muraille qui paraît s’élever jusqu’aux -cieux, et de l’autre on se trouve exactement -sur le bord de précipices de cinq cents pieds, au -fond desquels la mer, se brisant contre des écueils, -produit un bruit aussi triste qu’effrayant. Depuis -Monaco jusqu’à Menton, l’on respire. Après Menton, -le chemin redevient effroyable ; mais nous commencions -à nous y accoutumer, et la vue d’une prodigieuse -quantité de jolies cascades naturelles nous -charmait tellement qu’elle nous faisait oublier les -précipices. Arrivés à La Bourdeguierre, petite ville -où l’on trouve de superbes palmiers, dispersés parmi -des ruines d’un très bel effet, il fallut s’arrêter -encore pour jouir du plus ravissant point de vue que -nous eussions rencontré. Enfin à sept heures, la -nuit tombante nous força de nous arrêter à l’Hospitaletta, -le plus affreux gîte où l’on ait jamais -donné l’hospitalité, et qui n’est qu’à dix lieues de -Nice. Nous couchâmes toutes les trois dans la même -chambre ; nous arrangeâmes pour madame la duchesse -de Chartres une espèce de lit fait avec les -couvertures des mulets et de la feuillée ; dans la -même chambre se trouvaient deux grands tas de -blé, et le maître de la maison nous assura, ma -compagne et moi, que nous dormirions fort bien -en nous établissant sur ces monceaux de grains : -nos sigisbés nous donnèrent leurs manteaux pour -couvrir ces monceaux de grains. Il fallait se coucher -dans une attitude singulière, c’est-à-dire, presque -debout. Nous passâmes la nuit dans une agitation -continuelle, causée par les glissades des grains de -blé. Nous vîmes avec un grand plaisir paraître le -jour, et comme nous étions tout habillées, nos toilettes -ne furent pas longues. Nos porteurs étaient les -plus vilaines gens du monde, n’entendant ni le français -ni l’italien, parlant un jargon inintelligible, et s’enivrant, -jurant et se querellant sans cesse. Il est difficile -de ne pas s’intéresser à leurs disputes, quand, -porté par eux, on les voit sur les bords d’un précipice, -tout à coup trembler de colère, s’agiter, chanceler, -et ne porter la litière que d’une main, afin -d’avoir la liberté de faire des gestes menaçants -de l’autre. Ces litières ne ressemblent nullement à -des chaises à porteurs ordinaires. Ce sont des espèces -de chaises longues, étroites et peu allongées ; -l’endroit sur lequel on est assis est couvert d’un -petit berceau en toile cirée fait pour y garantir de -la pluie. On a les jambes étendues, sans avoir la -liberté de les plier, et mes pieds passaient la chaise. -Nous fûmes assez bien logées à Saint-Maurice, petit -port de mer.</p> - -<p>Le chemin de Saint-Maurice à Albenga est rempli -de passages effrayants ; mais cette route offre des -points de vue admirables, entre autres celui qu’on -trouve au haut de la montagne qui domine la ville -de Languella. La descente de cette montagne est -très escarpée et fort dangereuse. Nous la descendîmes -à pied, et je puis dire même à pieds nus, car -les rochers, que nous gravissions depuis trois jours, -avaient tellement usé et percé nos souliers que les -semelles en étaient presque entièrement emportées : -et, ne prévoyant pas que nous dussions autant marcher, -nous n’avions pas eu la précaution d’en prendre -plusieurs paires.</p> - -<p>Ce voyage, le plus dangereux, et en même temps -le plus curieux que l’on puisse faire, se passa très -gaîment et sans accident ; il dura six jours, pour -faire quarante lieues. L’horreur des précipices me fit -faire plus des trois quarts du chemin à pied, sur des -cailloux et des roches coupantes. J’arrivai à Gênes -avec des pieds enflés et pleins de cloches, mais en -très bonne santé. Le duc de Modène reçut madame -la duchesse de Chartres avec beaucoup de joie et de -tendresse. Ce prince, rempli de bonté, était alors -âgé de quatre-vingts ans ; il était aveugle, et il avait -la plus étrange figure. Il se faisait mettre du rouge -et du blanc, et peindre les sourcils ; son nez était -d’une longueur démesurée. Le prince héréditaire, fils -du duc, était fort affable, mais sa galanterie n’était -rien moins que délicate. L’archiduchesse Marie, sa -fille, était une princesse très distinguée par son -éducation et son caractère. L’archiduc Ferdinand, -son mari, avait un visage charmant ; il ressemblait -beaucoup à la duchesse de Polignac ; il avait des -cheveux d’une beauté remarquable. L’homme qui -avait la plus belle place à cette cour s’appelait le -comte de Lascaris ; il avait à peu près quarante -ans ; il était petit et gros ; son visage n’avait pas -plus de noblesse que sa taille. J’eus la gloire de -faire sa conquête, et dès le premier moment. Il était -surintendant du palais, et distribuait les logements -dans le palais de Modène, où nous allâmes avec la -cour. Il me donna un appartement superbe : ma -chambre était tout en glaces, et même le plafond. -Un soir que, suivant ma coutume, rentrée chez moi -après le souper, j’écrivais mon journal, assise devant -une table portative, j’entendis un petit bruit. -Je lève les yeux, et je vois avec beaucoup d’étonnement -un panneau de glace, que je ne croyais pas -être une porte, s’entr’ouvrir doucement, et M. de -Lascaris apparaître, avec un petit air triomphant et -venir se jeter à mes pieds. Je me lève, ma table -tombe sur lui, la lumière s’éteint, nous nous trouvons -dans une totale obscurité. J’appelle à grands -cris ma femme de chambre, qui accourt en chemise, -avec une chandelle à la main. M. de Lascaris, furieux, -se relève, retourne à son panneau de glace, -et disparaît. Dans ce tumulte, M. de Lascaris avait -reçu une grande écorchure à la joue. Cette aventure -fut sue de tout le monde par l’indiscrétion de -ma femme de chambre et un peu par la mienne. -Chacun demandait à M. de Lascaris ce qu’il avait -à la joue, ce qui lui causait un embarras et une -colère risibles. Nous devions, de Modène, aller à -Mantoue, qui appartenait à l’archiduc Ferdinand. -Il me consulta en particulier sur la manière dont il -devait recevoir madame la duchesse de Chartres ; je -lui fis entendre que ce qu’il y avait de mieux pour -une voyageuse fatiguée, qui ne doit séjourner que -deux jours, était de n’être pas obligée de faire des -toilettes. Nous arrivâmes à Mantoue à la nuit. Nous -logeâmes dans le beau palais de l’archiduc. Tous -les appartements étaient tellement éclairés qu’on -y voyait les beaux tableaux comme en plein jour. -Le plaisir de jouir de toutes ces choses, sans l’ennui -de la représentation, des toilettes, de la cérémonie, -et des compliments, nous charma tous. M. de Genlis, -toujours si aimable par sa gaieté et ses saillies, -le fut particulièrement à Mantoue ; en moquerie -des souvenirs des voyageurs emphatiques et pédants, -il affecta de ne penser qu’à Virgile. Il fit mille citations -de l’<i>Énéide</i>, à tout moment il s’écriait : O Virgile !… -ô cygne de Mantoue !… et avec un ton et -des mines qui nous faisaient rire aux éclats.</p> - -<p>Il y avait dans le palais une très belle salle de -spectacle. Le lendemain on joua un opéra pour la -princesse. Nous admirâmes à ce spectacle une décoration -véritablement magique ; elle était formée par -de magnifiques colonnes creuses de cristal, dans lesquelles -étaient posés des flambeaux allumés.</p> - -<p>De là, nous allâmes à Venise ; tout y est silencieux ; -on croit être dans une ville enchantée. Nous -vîmes la fameuse fête du Bucentaure. C’est le nom -du superbe vaisseau tout doré dans lequel le doge, -accompagné du sénat, avec leurs longues robes de -cérémonie, épousait la mer Adriatique. Le doge et -le sénat se rendaient d’abord à l’église Saint-Georges -pour y entendre l’office divin ; ensuite il s’embarquait -dans le Bucentaure, où il s’asseyait avec tout -le sénat, que l’on voyait parfaitement à travers les -glaces de ce bâtiment. Venise entier, dans les gondoles, -le suivait. Les seules gondoles des ambassadeurs -étaient de couleur et très magnifiques. Après -une petite navigation le doge ouvrait une petite -glace, tirait de son doigt un anneau d’or qu’il élevait -en l’air, et qu’ensuite il jetait dans la mer en -s’écriant à haute voix qu’il l’épousait.</p> - -<p>Les gondoliers étaient fort remarquables pour leur -probité et leur goût pour la musique. Ils avaient -leurs entrées à l’opéra, ce qui leur avait donné, de -père en fils, un tel goût de chant et de poésie, que -d’oreille ils mettaient en chant les stances de <i>la Jérusalem -délivrée</i> ; et, parmi ces compositions, il s’en -trouvait de si jolies, que tous les ans on en faisait -graver quelques-unes sous le titre de <i>Barcaroles</i>. On -allait souvent les entendre chanter les soirs. Ils -chantaient, ou en partie, ou tour à tour, en se répondant, -et toujours avec un agrément infini.</p> - -<p>Comme on se l’imagine bien, la ville que je vis -avec le plus d’enthousiasme fut Rome. Le cardinal -de Bernis, auquel j’avais annoncé l’arrivée de madame -la duchesse de Chartres, nous reçut avec une -grâce dont rien ne peut donner l’idée. Il avait alors -soixante-dix ans, une très bonne santé, et un visage -d’une grande fraîcheur. Je n’ai jamais vu de magnificence -surpasser la sienne ; nous logions chez lui, -il nourrissait nos femmes et nos valets de chambre ; -leur table était servie comme la sienne, et avec un -surtout superbe. Tous les matins, après mon déjeuner, -on apportait dans ma chambre un immense -plateau chargé de glaces et de blanc-manger, que -l’on renouvelait deux ou trois fois par jour. Il se -mettait toujours à table entre madame la duchesse -de Chartres et moi. Les dîners de la meilleure chère -rassemblaient la meilleure compagnie. Je me baignai -beaucoup à Rome, et toujours les soirs ; et, -aussitôt que j’étais dans le bain, on avertissait le -cardinal, qui venait, avec son neveu, causer trois -quarts d’heure avec moi.</p> - -<p>Je n’ai vu dans ma vie que deux choses qui surpassassent -tout ce que mon imagination avait pu me -représenter : la mer et Saint-Pierre de Rome. Le jour -de la Saint-Pierre, il y avait dans l’église dix-huit -orgues jouant ensemble, qui ne produisaient que -l’effet d’un bon orgue dans une église ordinaire. On -n’a jamais vu honorer Dieu, quand on n’a pas -assisté au service divin dans ce temple admirable. -Je crois que l’athée même y serait ému.</p> - -<p>Le cardinal de Bernis donna à madame la duchesse -de Chartres de magnifiques conversations, -c’est-à-dire des assemblées de deux ou trois mille -personnes. On l’appelait le roi de Rome, et il l’était, -en effet, par sa magnificence. Le cardinal Albani -avait les plus belles collections de l’Italie. Il était -si passionné pour toutes les choses antiques que, -lorsqu’on ne voulait pas les lui vendre, il les volait ; -il a fait dans ce genre une action inouïe. Le prince -de Palestrina avait, dans le jardin de sa maison de -campagne, un superbe obélisque antique, qu’il refusa -de vendre au cardinal Albani, qui voulait à tout prix -en faire l’acquisition. Peu de temps après le prince -fit un voyage ; le cardinal envoya la nuit quatre -mille hommes, qui entrèrent de force dans le jardin, -enlevèrent l’obélisque et le lui apportèrent. Il le -mit dans son jardin à la villa Albani. Comme le -cardinal était excessivement puissant, le prince n’osa -pas lui intenter un procès ; il prit la chose en plaisantant. -Ce prince de Palestrina était père de la -duchesse de Cerifalco, qui passa neuf ans dans un -souterrain, et dont j’ai conté l’étonnante histoire -dans <i>Adèle et Théodore</i>. Le prince donna une fête -à madame la duchesse de Chartres : la duchesse y -vint par respect pour une princesse de la maison de -Bourbon, car elle vivait dans la plus grande retraite, -étant sujette depuis ses malheurs à tomber du haut -mal ; elle ne resta qu’un quart d’heure à cette fête. -Cette malheureuse personne était d’une piété d’ange. -Elle a toujours ignoré, et l’on n’a jamais su pourquoi -son barbare époux l’avait enfermée dans ce -souterrain. Le duc son mari, lorsqu’il fut lui-même -à l’article de la mort, confia à un valet de chambre -que, pour des raisons de famille, il avait enfermé -dans un souterrain une femme coupable et -folle. Le valet de chambre reçut une clef du souterrain, -pour secourir l’infortunée, qui depuis deux -jours manquait de nourriture. Il frappa inutilement -aux tours ; elle ne vint point recevoir son pain et -son eau, elle était évanouie : le valet entra, la secourut, -la reconnut, lui donna de la nourriture pour -plusieurs jours, lui laissa la clef du souterrain, et -envoya à Rome un courrier au prince de Palestrina, -avec un billet de la duchesse, qui, dans quatre lignes -et demie, lui apprenait son existence, et l’appelait à -son secours. Le prince, suivi de tous les hommes de -sa famille, alla se jeter aux pieds du roi de Naples, -et lui conter cette histoire. Le roi lui donna un régiment -pour l’escorter au château au cas où la force -serait nécessaire. Quand le prince de Palestrina y -arriva, le duc vivait encore : on lui apprit, de la -part du prince, que son crime était connu, et qu’on -allait délivrer sa victime ; le duc expira peu d’heures -après. De Rome nous allâmes à Naples.</p> - -<p>Nous logeâmes chez l’ambassadeur, qui donna -aussi des fêtes charmantes à madame la duchesse -de Chartres. Nous arrivâmes à midi, et, en passant -dans la rue de Tolède, qui est aussi peuplée que la -rue Saint-Honoré, on nous vola deux porte-manteaux -qui contenaient des habits de livrée de nos gens, et -tous nos paniers de robes parées. Nous avions besoin -de nos paniers pour être présentées le lendemain -matin. L’ambassadeur en emprunta à des dames -de sa connaissance ; mais ces paniers étaient -beaucoup plus grands que les nôtres, de sorte que -nos robes se trouvèrent très raccourcies, et nous -parûmes à la cour fort ridiculement habillées. L’ambassadeur -conta notre aventure ; on en rit beaucoup, -et le roi dit à l’ambassadeur qu’il fallait s’adresser, -de sa part, à un homme de justice qu’il lui nomma, -qu’il fît venir le chef de cette bande de filous, qu’il -connaissait, et qu’il lui ordonnât, au nom du roi, -de rendre ces paniers, et gratuitement ; ces voleurs -étaient tolérés par le gouvernement, auquel ils donnaient -une rétribution. Ce que je trouvai fort étrange -à Naples, c’est que le roi donnait sa main à baiser -à toutes les dames : ce qui ne s’est jamais vu en -France ; mais, en allant dîner, il les faisait toutes -passer devant lui, galanterie que nos rois n’avaient -pas. Nous dînâmes deux fois chez la reine. Cette -princesse ressemblait beaucoup à la reine de France ; -elle avait moins d’éclat et de noblesse ; mais sa physionomie -était extrêmement douce, ses manières -étaient remplies de grâce : elle avait des talents, de -l’esprit et de l’instruction ; elle aimait beaucoup la -musique, elle chantait agréablement l’italien. Nous -la vîmes, deux ou trois fois dans son intérieur, donner -des leçons aux princesses ses filles. Elle leur -expliquait des livres d’histoire en estampes, et parfaitement -bien. Nous vîmes chez elle le petit prince -royal, qui tétait encore. Sa nourrice était une paysanne -de Calabre. La reine avait voulu qu’elle conservât -son costume de paysanne, ce que je trouvai -de fort bon goût. L’enfant était si accoutumé à être -dans les bras de sa mère que, lorsqu’elle faisait semblant -de s’en aller de la chambre, il pleurait : ce -qui prouve combien elle passait de temps dans son -intérieur avec ses enfants.</p> - -<p>Le roi chanta, par galanterie pour madame la duchesse -de Chartres, une vieille chanson française. Sa -voix royale ne me fit pas autant plaisir que celle de -la reine. Ce prince, qui était très bon et très affable, -avait reçu une éducation si négligée, qu’il ne savait -pas alors parfaitement l’italien : il ne parlait que -le napolitain. Au reste, le roi de Naples était alors -extrêmement jeune : il a regagné depuis, par l’expérience, -par l’étude et par sa conduite, tout ce -qui peut donner de la dignité personnelle à un -souverain.</p> - -<p>Je vis à Naples une chose qui m’intéressa vivement, -ce fut le déroulement des manuscrits brûlés : -l’inventeur de cette opération ingénieuse et lente la -fit devant nous ; mais il n’avait pas d’élèves, et -ce travail si curieux n’avançait point. Il déroulait, -dans ce moment, un ouvrage sur la musique.</p> - -<p>La beauté du climat de Naples est incomparable, -ainsi que celle de son port, de ses sites et de ses environs, -si curieux d’ailleurs par tant de merveilles -de la nature, et que nous vîmes toutes avec détail. -Nous allâmes souvent dans la maison de campagne -de la princesse de Francaville ; nous vîmes dans son -jardin des ananas en pleine terre ; nous en mangeâmes, -nous les trouvâmes délicieux, et M. de -Genlis nous dit qu’ils étaient aussi bons que ceux -des Indes. Il fallait avoir une assiette creuse lorsqu’on -les coupait, et cette assiette se remplissait de -jus. Cependant, la princesse de Francaville était la -seule qui en eût : personne d’ailleurs ne les cultivait ; -le roi même n’en avait pas. J’ai mangé à -Naples les plus belles et les meilleures figues que -j’aie jamais vues ; elles étaient grosses comme de -belles poires.</p> - -<p>Nous ne montâmes point le Vésuve, parce que, -dans ce moment, il jetait beaucoup d’étincelles et -lançait des pierres. Nous vîmes avec admiration la -belle ville antique découverte de Pompéi, et la grotte -de Pausilippe. Une des choses qui me charma le -plus furent les guirlandes de vigne qui, partout dans -la campagne, unissent les arbres les uns aux autres. -Nous avions déjà vu cette manière de cultiver la -vigne dans la Lombardie ; mais, dans ce dernier -pays, les arbres sont petits, et dans les environs de -Naples ils sont tous majestueux et de la plus grande -élévation.</p> - -<p>Dans nos promenades avec l’ambassadeur, il nous -fit une malice qui nous causa une frayeur extrême. -Il nous fit passer (ce que les femmes évitent toujours -à Naples) sur le quai où se tenaient les lazzaroni, -où ils avaient la permission d’être tout nus, -sans chemise, sans nul vêtement et nulle draperie. -Tout leur corps, ainsi que leur visage, est d’un -rouge foncé ; ils ressemblent à d’effrayants sauvages.</p> - -<p>La veille de notre départ, nous allâmes à la fameuse -chartreuse de Saint-Martin, où les femmes -n’entrent jamais. Madame la duchesse de Chartres -avait un bref du pape pour y entrer avec toute sa -suite. On voit dans ce monastère le fameux crucifix -de Michel-Ange, dont l’admirable vérité de l’expression -a fait dire sérieusement que Michel-Ange -avait eu la barbarie de le peindre d’après un homme -qu’il avait fait secrètement crucifier dans son atelier : -calomnie absurde autant qu’atroce, qui n’aura -d’abord été qu’une exagération d’éloge, et qui est -devenue ensuite un conte populaire, mais démenti -par la vie entière de l’artiste.</p> - -<p>Nous quittâmes Naples, enchantées de la ville, des -environs, de la cour, et de notre ambassadeur, qui -avait donné à la princesse des fêtes charmantes. Nous -avons encore séjourné dans une autre cour, à Parme. -L’infant était d’une très grande piété ; nous fûmes -frappées de sa ressemblance avec madame la duchesse -de Chartres, dont il avait d’ailleurs la bonté -et l’aimable caractère. L’infante, sœur de la reine -de France, était une princesse fort extraordinaire ; -elle n’aimait que la chasse ; elle passait la plus -grande partie de sa vie à cheval, dans les bois. Elle -eut aussi une grande envie de m’entendre jouer de -la harpe ; je m’y refusai, sous prétexte que ma harpe -était dérangée ; mais j’eus cette complaisance pour -notre ambassadrice, la comtesse de Flavigny, qui -me promit qu’il n’y aurait chez elle que six personnes -de ses amis, qui ne le diraient pas. Nous -logions dans le palais. Je fis porter ma harpe chez -madame de Flavigny, et je me mis à jouer tout de -suite après le souper. Je jouais depuis dix ou douze -minutes, lorsque tout à coup les deux battants de la -porte du salon s’ouvrirent, et nous vîmes paraître -l’infante : ce fut un coup de foudre. L’infante, avec -beaucoup de grâce, nous dit que nous avions été -trahies, et qu’elle espérait que je ne l’empêcherais -pas de profiter de ma complaisance pour madame -de Flavigny. Je fis une courte apologie ; et, pensant -que la meilleure serait de jouer de la harpe -tant qu’elle le voudrait, je m’exécutai de bonne -grâce, ayant l’air de n’être occupée que du soin -de lui plaire. Son obligeance pour moi fut extrême. -Le lendemain elle ne parla que de ma harpe, et elle -dit qu’elle en avait la tête si remplie, qu’ayant eu à -écrire à l’impératrice sa mère, ma harpe tenait -une grande page de sa lettre.</p> - -<p>Pour finir l’histoire des cours des sœurs de la -reine de France, j’ai interrompu le fil de mon -voyage, car de Naples nous retournâmes à Rome, où -nous séjournâmes encore une quinzaine de jours. -Le cardinal, à notre départ, eut une attention pour -la princesse qui pensa nous être bien funeste : il fit -mettre des roues neuves à notre voiture. Ces roues -ne se trouvaient pas proportionnées à la voiture, il -était impossible d’aller bon train dans le plus beau -chemin du monde sans verser ; c’est ce qui nous -arriva à un demi-quart de lieue de Rome : la voiture -versa du côté de madame la duchesse de Chartres. -Ne voulant pas tomber sur elle, je me jetai, -du premier mouvement, de l’autre côté, je cassai la -glace et je me blessai à la tête ; tandis qu’on relevait -la voiture, nous allâmes à pied nous réfugier -dans un mauvais cabaret appelé la Storta, qui était -sur la route : nous envoyâmes un courrier à Rome -pour demander nos vieilles roues, que le chevalier -de Bernis, escorté d’une charrette qui les portait, -nous ramena. Nous avons fait tout le reste du voyage -avec ces mêmes roues et sans accident. Nous revînmes -en France par Turin. Nous restâmes à cette -cour huit ou dix jours ; nous y revîmes avec un -grand intérêt madame Clothilde, épouse du prince -de Piémont : cette princesse, douée de toutes les -vertus, était unie à un prince digne d’elle, par sa -piété, sa bienfaisance et sa vie exemplaire.</p> - -<p>Toutes nos lettres de Paris nous annonçaient que -la princesse serait exilée en arrivant, pour avoir -fait ce voyage sans permission. Nous allâmes sur-le-champ -à la cour. Madame la duchesse de Chartres -fut reçue sèchement ; toute la disgrâce se borna -à cela, et très peu de temps après, on n’eut plus l’air -de penser à notre escapade.</p> - -<p>Madame la duchesse de Chartres avait déjà deux -garçons : l’aîné s’appelait duc de Valois. Il était -depuis longtemps convenu entre nous que si elle -avait une fille, j’en serais la gouvernante. J’étais -décidée à ne point élever la princesse au Palais-Royal, -mais à me mettre dans un couvent avec elle. -Ce sacrifice était grand à mon âge. J’avais tant d’attachement -pour M. le duc et madame la duchesse -de Chartres que cette résolution ne me coûtait rien. -Tous ces projets furent secrets entre madame la -duchesse de Chartres et moi. Elle désirait avec passion -une fille, elle me confia qu’elle l’avait demandée -à Dieu dans toutes les églises d’Italie. Ainsi, -sa joie fut extrême en mettant au monde deux petites -princesses. Dans les premiers jours de leur -existence, elles étaient d’une faiblesse extrême. On -les confia aux soins de madame de Rochambeau, -et elles restèrent au Palais-Royal jusqu’au moment -où je devais les prendre. Pendant ce temps, on -bâtissait notre pavillon de Belle-Chasse.</p> - -<p>J’allais tous les jours passer une heure dans l’appartement -des petites princesses, que j’aimais déjà -passionnément. Enfin, le moment arriva où j’allais -me séparer du monde, et entrer dans un couvent ; -j’avais trente et un ans (1777), une santé parfaite, et -à la figure que j’avais conservée j’aurais pu m’ôter -plusieurs années. Depuis un an je ne mettais plus -de rouge. Voici comment je quittai le rouge. Étant -à Villers-Cotterets, dans ma jeunesse, à l’âge de -vingt et un à vingt-deux ans, on parla des vieilles -femmes qui mettaient toujours du rouge, et on les -critiqua, je dis que, pour moi, j’étais décidée à le -quitter à trente ans ; on se récria, et surtout M. le -duc de Chartres : je lui offris de parier une discrétion -que je quitterais le rouge le 25 janvier 1776, -et je tins parole. On n’oublia pas cette singulière -gageure ; le 25 janvier je trouvai dans mon cabinet -une poupée de grandeur naturelle, assise devant -mon bureau une plume à la main et coiffée avec -des millions de plumes. Sur mon bureau était d’un -côté une rame de superbe papier, et de l’autre -trente-deux livres in-8<sup>o</sup> blancs, reliés en maroquin -rouge ; aux pieds de la poupée était un carton rempli -de petits papiers à billet, d’enveloppes, de cire -à cacheter, de poudre d’or et d’argent, avec un -canif, des ciseaux, une règle, un compas, etc. Ce -présent m’enchanta ; je n’ai jamais mis de rouge -depuis.</p> - -<p>J’entrai à Belle-Chasse dans le pavillon charmant -bâti au milieu du jardin, et sur mes plans : ce pavillon -communiquait au couvent par un long berceau -de treillage recouvert de toile cirée et chargé -de vigne. Toute la communauté, conduite par la -prieure, vint recevoir mes petites princesses à la -grande porte du couvent : ensuite, nous allâmes -nous établir dans notre jolie maison. Je ne sentis -que de la joie en entrant dans ce paisible asile où -j’allais exercer un si doux empire : je pensais que -je pourrais me livrer à mes véritables goûts, et que -je ne serais plus en butte à la méchanceté qui m’avait -causé tant de chagrins ! Je ne fus pas fort tranquille -les premiers jours, parce que la curiosité -attira à Belle-Chasse toutes les personnes du Palais-Royal -et tout ce que je connaissais d’ailleurs. Tout -le monde fut enchanté de mon établissement, qui -était en effet charmant. J’avais dans ma chambre à -coucher une grande alcôve, dont mon lit n’occupait -que la moitié ; il s’y trouvait un passage qui -donnait dans la chambre des princesses à côté de -la mienne, et dont je n’étais séparée que par une -porte de glace sans tain et sans rideau, de sorte que -je pouvais voir de mon lit tout ce qui se passait -chez elles. Une des pièces de l’appartement contenait -dans des armoires de glaces tout mon cabinet -d’histoire naturelle : je n’avais emporté du Palais-Royal -que cela et mon bureau. J’ai été la première -femme qui ait eu un bureau ; ce que l’on critiqua -beaucoup d’abord, et ensuite presque toutes les -femmes en eurent.</p> - -<p>Un jour, au Palais-Royal, M. le duc de Chartres -me chargea de lui trouver pour Mousseaux, un bon -jardinier qui voulût épouser une jeune laitière. Je -me rappelai aussitôt une jeune Rose, fille de la laitière -du château de Genlis ; je calculai qu’elle devait -avoir dix-huit ans, et j’écrivis à madame Foret, -sa mère, qui m’apprit qu’elle n’était point mariée : -alors je la fis venir, je la mis à Paris, chez madame -Adam, la plus célèbre laitière ; elle apprit là à faire -d’excellents fromages à la crème, et à se perfectionner -dans tout ce qui avait rapport à cet état. Elle -y resta trois mois ; pendant ce temps, je cherchai -un jardinier ; j’en trouvai un qui a été fort célèbre -dans son art : il était Allemand, et s’appelait Etickausen. -Rose était jolie et d’une honnêteté parfaite ; -mon jardinier en devint tout de suite amoureux ; -je lui donnai un joli trousseau, je la mariai, et je la -menai moi-même à l’église ; ensuite j’eus le plaisir -de la conduire à Mousseaux, dans une charmante -petite maison que M. le duc de Chartres avait fait -bâtir exprès pour eux, en forme d’une grande laiterie -ornée, toute meublée, avec des armoires remplies -de linge de ménage, de faïence, de casseroles, -et contenant en outre douze couverts d’argent. M. le -duc de Chartres, en ma faveur, leur donna mille -écus de gages, et Etickausen, pour compléter le -bonheur de sa femme, imagina une chose charmante : -à son insu il fit venir à Genlis sa mère, -qu’elle trouva dans sa maison, sans s’y attendre. -J’étais seule dans la confidence ; Etickausen, pour -lui causer cette surprise, n’avait pas voulu qu’elle -assistât au mariage ; il garda toujours avec lui cette -bonne femme, dont il eut tous les soins possibles, et -qu’il ne quitta que lorsque je la lui demandai par -la suite, pour en faire notre laitière à Saint-Leu.</p> - -<p>J’ai conduit la maison de Belle-Chasse et l’éducation -des princesses et des princes, leurs frères, -avec une économie remarquable, et qui a été citée : -mon premier principe était de compter tous les -jours, et de savoir le prix des choses, et surtout les -doses de comestibles données chaque jour à la cuisine -pour les repas. Les doses ne changent jamais ; -c’est là-dessus principalement qu’il y a du gaspillage -quand on n’y fait pas une extrême attention. -Je savais donc ce qu’il fallait donner de vermicelle -ou de riz pour un potage de quatre, huit, douze -personnes, pour le sucre, les compotes, les crèmes, -etc., l’huile, le beurre, le laitage, etc. Enfin, j’envoyais -toutes les semaines à la halle un homme dont -je connais la probité : il s’informait du prix de -toutes les denrées, et il me rapportait ce détail par -écrit. On lit avec plaisir dans les Lettres et les Mémoires -de madame de Maintenon les conseils de -ménage qu’elle donne sans cesse à son frère et à sa -jeune belle-sœur, leur prescrivant ce qu’ils doivent -se faire servir à leur dîner, les instruisant du prix -des comestibles, etc. Cette bonhomie et ces petits -soins plaisent dans une personne qui vivait dans -un si grande monde.</p> - -<p>Je menais à Belle-Chasse une vie délicieuse ; par -ma place j’étais dispensée de l’ennui mortel d’aller -faire des visites ; je n’en faisais uniquement qu’à -Madame de Puisieux ; ces visites étaient rares, parce -qu’elle venait très souvent chez moi, les soirs, depuis -huit heures jusqu’à dix, où notre grille se fermait ; -cette grille ne pouvait être ouverte que par -une religieuse ; nous en avions deux que l’on changeait -toutes les semaines, et qui se tenaient au bas -de notre escalier intérieur. Les hommes entraient -dans notre pavillon, c’était un droit de princesse du -sang ; mais ils étaient obligés de sortir à dix heures -au plus tard. Quand on voulait entrer, on sonnait à -la grille, et les religieuses, rabattant leur voile, -allaient ouvrir. Les valets de chambre, les valets de -pied et nos domestiques se tenaient le jour dans nos -antichambres, mais ils sortaient tous les soirs à dix -heures ; aucun homme ne couchait dans notre pavillon, -et les religieuses, en s’en allant, emportaient -les clefs de notre grille.</p> - -<p>Les plus heureuses années de ma vie ont été celles -que j’ai passées aux châteaux de Saint-Aubin, de -Genlis et de Sillery, et à Belle-Chasse.</p> - -<p>J’avais obtenu la permission d’avoir à Belle-Chasse -ma mère et mes enfants avec moi.</p> - -<p>Pour éviter des dépenses inutiles, j’avais décidé -qu’aucun de mes amis ne dînerait à Belle-Chasse, à -l’exception de mon mari, de mon frère et de mes -deux belles-sœurs, mais ils y dînaient rarement.</p> - -<p>La beauté extraordinaire de ma fille aînée, ses talents -surprenants pour son âge et son charmant -caractère ; ma place de dame restée vacante, et -qu’elle devait avoir, et enfin un régiment promis à -celui qu’elle épouserait, me la faisaient dès lors -demander par beaucoup de personnes. Je n’avais -nulle envie de la marier si jeune, et j’attachais un -grand intérêt à finir son éducation ; elle était déjà -bonne musicienne, elle jouait d’une manière surprenante -du clavecin, et, pour le moins, aussi bien -de la harpe, que je lui avais seule enseignée avec -la méthode que j’ai inventée d’exercer séparément -les deux mains, par des passages contenant successivement -toutes les difficultés. Je l’avais commencée -à neuf ans, et à treize elle jouait sur la harpe, -avec une très belle exécution, les pièces de clavecin -les plus difficiles ; elle dessinait la figure d’une -manière charmante, et d’après nature ; peu de -temps après elle a peint avec perfection dans tous -les genres, en miniature et à l’huile ; elle a eu les -mêmes succès pour le clavecin, pour la harpe. Je -n’ai vu personne danser aussi bien qu’elle. Outre -ces talents agréables et brillants, elle a eu beaucoup -d’instruction et de solidité dans l’esprit ; par -la suite elle étudia la chimie, et, en faisant des expériences, -elle découvrit un sel qui a porté son nom. -Sa sœur, remplie de bonnes qualités, de gentillesse, -de finesse et d’esprit, avait moins d’aptitude pour -les arts, à l’exception du dessin, dans lequel, ainsi -que dans la peinture, elle excelle aujourd’hui dans -plusieurs genres ; mais la nature lui avait refusé -de grandes dispositions pour la musique. Ma famille -était cependant très musicale : mon père, ma mère, -ma tante, mon frère, mon mari, ma fille aînée et -moi, nous étions bien organisés pour la musique.</p> - -<p>Je dirai ici en passant que, pour la musique, on ne -forcera jamais la nature, à moins d’une constante -application ; j’ai donné à ma fille Pulchérie les meilleurs -maîtres, Charpentier, pour le clavecin, Piccini, -pour le chant, moi, pour la harpe, et en outre -un répétiteur ; elle a eu, dans les deux dernières -années de son éducation, jusqu’à dix-huit louis par -mois de maîtres, et je n’ai jamais pu lui donner un -talent musical ; sa sœur ne m’a coûté que le quart, -et elle en avait de supérieurs : il est bien regrettable -d’avoir employé inutilement un temps si considérable, -qu’on aurait pu donner à l’acquisition -de connaissances solides. Cependant je ne négligeai -point de lui apprendre l’histoire et les différentes -choses qui peuvent orner l’esprit : elle apprit aussi, -avec succès, l’anglais et l’italien ; mais, en sacrifiant -la musique, j’aurais pu lui donner une instruction -véritablement extraordinaire.</p> - -<p>Mais elle tenait de la nature, ce qui vaut mille -fois mieux que les talents les plus brillants, une -âme noble, désintéressée et la sensibilité la plus touchante ; -je n’en citerai qu’un trait, qui pourra seul -en donner l’idée. Elle avait quinze ans, nous étions -à Belle-Chasse, je savais qu’elle prenait soin d’une -pauvre vieille femme qui logeait dans notre rue, et -je croyais que ce soin se bornait à lui donner la -plus grande partie de ses menus plaisirs et de l’argent -que lui donnaient, à sa fête et au jour de l’an, -son père et mon beau-frère. Nous étions en hiver et -le froid était excessivement rigoureux. Comme -j’avais réglé à Belle-Chasse toute espèce de dépense, -j’avais décidé qu’on ne porterait dans sa -chambre, pour toute la matinée, que trois bûches, -et je m’aperçus que tous les matins en descendant -chez moi elle avait un air frileux que je ne lui avais -jamais vu, elle grelottait, se mettait dans le feu, -se brûlait, etc. J’avais beau la gronder, elle ne répondait -rien et recommençait le lendemain, ce qui -dura plus de six semaines ; enfin mon fidèle Horain, -qui avait toujours l’œil aux intérêts de la maison, -vint m’avertir qu’il avait découvert qu’un marmiton -nommé Albinori emportait de Belle-Chasse, -tous les matins, de très bonne heure, une certaine -quantité de bois, et que, pris sur le fait, il avait refusé -insolemment d’entrer en explication ; je fis -venir Albinori, je le questionnai avec une grande -sévérité, ce qui ne l’effraya pas du tout ; il me déclara -qu’il n’avait agi que par l’ordre de mademoiselle -de Genlis (on appelait ainsi madame de Valence -depuis le mariage de sa sœur), qui se passait de feu -depuis deux mois pour donner tout son bois à sa -vieille femme, et Albinori, qui me fit cette confidence -avec tout l’orgueil d’un ambassadeur chargé -d’une mission honorable, me recommanda de n’en -rien dire à mademoiselle de Genlis, parce qu’elle -lui avait fait promettre le plus grand secret. On peut -juger du plaisir inexprimable que me causa cette -découverte ! J’envoyai une voie de bois à la vieille -femme, à condition que Pulchérie garderait ses trois -bûches.</p> - -<p>Quoique ma fille aînée n’eût que quatorze ans, je -me décidai enfin à la marier. Le choix de M. de -Genlis se fixa sur un Belge, M. le marquis de Becelaer -de Lawœstine : il avait vingt ans, une figure -charmante aussi agréable que régulière, une grande -naissance, il était fils unique ; son père possédait -une terre de soixante mille livres de rente auprès -de Bruxelles ; enfin M. de Lawœstine devait hériter -de la grandesse après la mort de madame la princesse -de Ghistelle, sa tante, qui avait cinquante ans -et qui n’avait point d’enfants. Le père de M. de -Lawœstine était fort avare et ne voulut donner que -six mille francs ; mais M. de Genlis donna à son -gendre sa place de capitaine des gardes, et mon logement -tout meublé du Palais-Royal ; ce qui, joint à -la place de dame de ma fille et à l’assurance d’être -riche un jour, leur formait un sort très convenable. -Je donnai pour le trousseau de ma fille une quantité -de belles robes en pièces, que j’amassais depuis -dix ans, avec ce dessein ; en outre, j’avais une très -grande quantité de porcelaine et de vermeil ; j’en -fis un partage à peu près égal entre elle et sa sœur, -sans me réserver une seule tasse. Je mis sur-le-champ -Pulchérie en possession de son lot, que je -fis porter dans sa chambre. Je fis acheter pour moi -un cabaret de terre de pipe ; on ne m’a jamais vue -depuis à Belle-Chasse sortir de cette simplicité, que -j’ai attribuée à madame d’Alnane, dans <i>Adèle et -Théodore</i>. Enfin je donnai à ma fille aînée ce que -j’avais de plus beau en diamants et en bijoux, de -très beaux bracelets, entre autres, et un papillon de -diamants ; je donnai tout le reste à sa sœur : j’avais -trente-trois ans ; j’aurais fait, sans aucun effort, les -mêmes sacrifices à vingt. Huit jours avant le mariage, -on m’apporta, de la part de M. le duc et de -madame la duchesse de Chartres, de magnifiques -bracelets et une superbe aigrette de diamants, présent -de noce pour ma fille.</p> - -<p>Ma tranquillité fut troublée par un événement -qui me causa une vive affliction. L’aînée des deux -petites princesses, mademoiselle d’Orléans, prit la -rougeole ; comme il fallait séparer d’elle sa sœur, -j’offris à madame la duchesse de Chartres, ou de -l’emmener à Saint-Cloud, ou de rester à Belle-Chasse -avec la malade. Madame la duchesse de -Chartres, quoiqu’elle n’eût point eu la rougeole, -voulut soigner la malade. Alors j’allai à Saint-Cloud -avec l’autre princesse, qui n’eut point cette maladie ; -mais le neuvième jour, le médecin, M. Barthès -(M. Tronchin était mort), jugea fort mal à -propos que l’on pouvait transporter la princesse au -Palais-Royal : il faisait froid, ce transport causa -une rechute à l’enfant, qui mourut au bout de six -jours. La princesse qui me restait prit le nom -d’Orléans, elle avait eu jusqu’alors celui de Chartres : -elle était âgée de cinq ans. Rien ne peut exprimer -la douleur qu’éprouva cette enfant de la mort -de sa sœur ; elle se contraignait devant moi pour ne -pas m’affliger. Souvent, dans la chambre, me tournant -le dos et paraissant jouer, elle pleurait en silence. -Il fallut faire disparaître tous les joujoux -qui avaient servi à sa sœur, et lui en donner qui -n’eussent aucune ressemblance avec ceux-là.</p> - -<p>Cependant M. le duc de Chartres s’occupait du -soin de donner un gouverneur à ses fils. L’aîné, -M. le duc de Valois, avait près de huit ans.</p> - -<p>Un soir que M. le duc de Chartres vint, comme à -l’ordinaire, entre huit et neuf heures, à Belle-Chasse, -il me trouva seule, et il me dit sur-le-champ -qu’il n’avait plus de temps à perdre pour nommer -un gouverneur, parce que, sans cela, ses enfants -auraient le ton de garçons de boutique ; et il me -conta que, le matin, M. le duc de Valois lui avait -dit qu’il avait bien tambouriné à sa porte, et que, -dans le même entretien, il avait ajouté, en parlant -de ses promenades à Saint-Cloud, qu’on y était -bien tourmenté par la parenté, ce qui signifiait, par -les insectes appelés cousins. Voilà les choses importantes -qui décidèrent M. le duc de Chartres à ne -plus différer la nomination d’un gouverneur. Il me -consulta sur le choix : je lui proposai M. de Schomberg, -il le refusa, en disant qu’il rendrait ses enfants -pédants ; je proposai le chevalier de Durfort, -il dit qu’il leur donnerait de l’exagération et de -l’emphase ; je parlai de M. de Thiars, M. le duc de -Chartres répondit qu’il était trop léger, et qu’il ne -s’en occuperait pas du tout. Alors je me mis à rire, -et je lui dis : « Eh bien, moi ! » Pourquoi pas ? -reprit-il sérieusement. L’air et le ton de M. le duc -de Chartres me frappèrent vivement : je vis la possibilité -d’une chose extraordinaire et glorieuse, et -je désirai qu’elle pût avoir lieu. Je lui dis franchement -ma pensée. M. le duc de Chartres parut charmé -et me dit : « Voilà qui est fait, vous serez leur -gouverneur. » Ce furent ses propres paroles. Nous -décidâmes tous les arrangements ; il fut convenu -que l’on conserverait M. de Bonnard et l’abbé -Guyot, précepteur, qui avait aussi été placé à ma -recommandation ; que ces messieurs amèneraient les -princes tous les matins à Belle-Chasse, à midi, et -les ramèneraient à dix heures du soir ; que l’on achèterait -une maison de campagne pour y passer tous -les ans huit mois et que je serais maîtresse absolue -de leur éducation. Sachant que je donnerais moi-même -les leçons d’histoire, de mythologie, de littérature, -etc., ce qui, joint aux leçons que je donnais -à mademoiselle d’Orléans, ne me laisserait pas -un instant de liberté, M. le duc de Chartres m’offrit -vingt mille francs : je lui répondis qu’un tel -engagement et de tels soins ne pouvaient être payés -que par l’amitié ; il insista, je refusai positivement. -J’ai donc fait gratuitement cette éducation de trois -princes. Je l’ai consigné dans les <i>Leçons d’une gouvernante</i>, -que je fis imprimer au commencement -de l’année 1790, sous les yeux de M. le duc et de -madame la duchesse d’Orléans, qui n’ont jamais -nié cette vérité. Madame la duchesse de Chartres -vit avec une joie extrême que je me chargeais de -tous ses enfants. M. le duc de Chartres, avant de le -déclarer publiquement, alla à Versailles en faire -part au roi ; nous imaginions qu’il blâmerait cette -singularité ; tout au contraire il l’approuva en disant : -« Vous faites très bien, et je le trouve bon. » -Alors la chose fut déclarée. Cet événement ne produisit -pas autant de surprise que je l’avais craint ; -en général la chose fut approuvée.</p> - -<p>On convint que les matins au Palais-Royal, les -princes, levés à sept heures, prendraient avec -M. l’abbé leur leçon de latin et leur instruction religieuse, -et celle de calcul avec M. Lebrun, qui ensuite -les amènerait à Belle-Chasse à onze heures. -L’abbé et M. Lebrun y restaient, ou, à leur choix, -s’en allaient et revenaient pour le dîner à deux -heures. Après le dîner ils étaient maîtres d’aller -où ils voulaient ; je me chargeais toute seule du reste -de la journée, jusqu’à neuf heures ; ces messieurs -revenaient pour le souper et emmenaient les princes -à dix heures. Je priai M. Lebrun de faire un journal -détaillé de la matinée des princes, jusqu’à onze -heures, en laissant une marge pour mes observations. -J’écrivis les premières pages de ce journal. -Ces pages contenaient des instructions particulières -pour M. Lebrun, sur l’éducation des princes. M. Lebrun -m’apportait tous les matins ce journal, je le -lisais sur-le-champ ; je grondais ou je louais, je -punissais ou je récompensais les princes, en conséquence -de cette lecture. J’avais pensé que ces journaux -auraient un grand intérêt pour M. le duc et -madame la duchesse de Chartres ; mais ils n’ont -jamais voulu les lire, disant qu’ils s’en rapportaient -entièrement à moi.</p> - -<p>M. le duc de Valois, qui, comme je l’ai dit, avait -huit ans, était d’une inapplication inouïe. Je commençai -par leur faire des lectures d’histoire ; M. le -duc de Valois n’écoutait pas, s’étendait, bâillait, et -je fus étrangement surprise, à la première lecture, de -le voir couché sur le canapé sur lequel nous étions -assis et mettre ses pieds sur la table qui était devant -nous. Pour faire connaissance, je le mis sur-le-champ -en pénitence ; je lui fis si bien entendre -raison qu’il ne m’en sut aucun mauvais gré : il -avait un bon sens naturel qui, dès les premiers -jours, me frappa ; il aimait la raison comme tous -les autres enfants aiment les contes frivoles ; dès -qu’on la lui présentait à propos et avec clarté, il -l’écoutait avec intérêt : il s’attacha passionnément -à moi, parce qu’il me trouva toujours conséquente -et raisonnable. Il fallut le défaire d’une quantité -de mauvaises locutions et d’une infinité de manières -ridicules : il craignait les chiens ; je n’eus besoin -que d’une seule conversation pour faire sentir à M. le -duc de Valois la sottise de cette pusillanimité ; il -m’écouta attentivement, m’embrassa et me demanda -un chien. Je lui en donnai un ; il vainquit sur-le-champ -sa répugnance, qui était devenue très réelle. -Il avait aussi horreur de l’odeur du vinaigre, manie -que je lui fis perdre aussi facilement que son antipathie -pour les chiens.</p> - -<p>Je reconnus promptement qu’il avait une mémoire -véritablement étonnante ; je me flatte d’avoir -su développer et cultiver en lui ce beau don de la -nature.</p> - -<p>Je pris pour second valet de chambre à Belle-Chasse -un musicien allemand, qui jouait du piano, -et qui en outre savait parfaitement sa langue par -principes ; ce fut lui qui enseigna l’allemand à M. le -duc de Valois, qui en a toujours pris toutes les -leçons sous mes yeux et dans ma chambre. Je lui -donnai un valet de chambre italien, avec ordre de -ne lui jamais parler que dans cette langue, ainsi -qu’au prince son frère ; enfin je lui donnai un -maître de langue anglaise, dont il prit aussi les leçons -dans ma chambre, ainsi que toutes celles qu’il -a prises à Belle-Chasse, à l’exception du dessin : on -dessinait le soir dans le salon, à la lampe.</p> - -<p>M. le duc de Chartres acheta Saint-Leu, maison -charmante où nous avons passé tous les ans la belle -saison, c’est-à-dire huit mois de l’année. Je fis faire, -dans le beau parc de cette maison, un petit jardin -pour chacun de mes élèves : ils y travaillèrent et -plantèrent eux-mêmes.</p> - -<p>J’attachai en outre à leur éducation un pharmacien, -nommé M. Alyon, botaniste et excellent chimiste. -Il suivait les princes à toutes leurs promenades, -pour leur faire cueillir des plantes et leur -apprendre la botanique ; en outre il nous faisait -tous les étés un cours de chimie, où j’assistais régulièrement ; -enfin j’attachai encore à leur éducation -un Polonais, nommé M. Merys, qui avait le -plus grand talent pour le dessin et pour peindre les -sujets à la gouache ; j’imaginai de lui faire faire une -lanterne magique historique ; il la peignit sur verre, -et il fit, sur mes descriptions par écrit, l’histoire -sainte, l’histoire ancienne, l’histoire romaine, celle -de la Chine et du Japon ; on n’a rien vu de plus -charmant que cette lanterne magique : tous mes -élèves la montraient tour à tour, une fois par semaine.</p> - -<p>J’inventai pour mes élèves un jeu qui a fait leurs -délices. Je leur fis mettre en action et jouer dans le -château et dans le jardin, suivant les scènes, les -voyages les plus célèbres. Tout le monde dans la -maison avait un rôle dans ces espèces de représentations : -j’y ai joué moi-même ; nous avions des -chevaux <i>frus</i> pour les cavalcades ; la belle rivière -du parc nous figurait la mer, une suite de jolis -petits bateaux formait nos flottes ; nous avions un -magasin de costumes. Les plus beaux voyages que -nous ayons joués furent ceux de Vasco de Gama et -de Snelgrave. Je fis faire en outre un petit théâtre -portatif sur lequel on exécutait des tableaux historiques ; -je donnais les sujets, et, la toile baissée, -M. Merys groupait les acteurs, qui étaient communément -les enfants ; ceux qui ne jouaient pas étaient -obligés de deviner le sujet, soit historique, soit mythologique ; -on faisait ainsi dans la soirée une douzaine -de tableaux. Le célèbre David, qui venait souvent -à Saint-Leu, trouvait ce jeu charmant, et il -avait un grand plaisir à grouper lui-même ces tableaux -fugitifs. Je fis bâtir une véritable salle de -comédie ; le théâtre était d’une très jolie proportion ; -le fond s’ouvrait et laissait voir, quand on le -voulait, une longue allée du jardin tout illuminée -et ornée de guirlandes de fleurs. Durant le cours -de l’éducation, nous avons joué successivement -dans cette salle toutes les pièces de mon Théâtre : -les enfants y jouèrent aussi des pantomimes. Il y -en eut une si remarquable, que je ne puis la passer -sous silence : ce fut celle de Psyché persécutée par -Vénus. Madame de Lawœstine, âgée de quinze ans, -représentait Vénus, sa sœur Psyché, et Paméla -l’Amour. On ne verra jamais trois figures réunies -offrir tant de beauté, de charmes et de grâce : David -était enthousiasmé de cette pantomime, qui offrait, -disait-il, la perfection du beau idéal.</p> - -<p>L’hiver, à Paris, j’avais rendu tous les moments -utiles ; j’avais mis un tour dans une antichambre, -et aux récréations, tous les enfants, ainsi que moi, -nous apprenions à tourner. J’appris avec eux ainsi -successivement tous les métiers auxquels on peut -travailler sans force : celui de gainier ; j’ai fait avec -eux une énorme quantité de portefeuilles de maroquin, -aussi bien faits que ceux d’Angleterre ; le -métier de vannier, où j’ai excellé ; nous avons fait -des lacets, des rubans, de la gaze, du cartonnage, -des plans en relief, des fleurs artificielles, des grillages -de bibliothèque en laiton, du papier marbré, -la dorure sur bois, tous les ouvrages imaginables en -cheveux, jusqu’aux perruques ; enfin, pour les garçons, -la menuiserie. M. le duc de Valois y surpassa -tous les autres : avec la seule aide de M. le duc de -Montpensier, son frère, il fit pour l’ameublement -d’une pauvre paysanne de Saint-Leu, dont il prenait -soin, une grande armoire et une table à tiroir, aussi -bien travaillées que si elles eussent été faites par le -meilleur menuisier. Toutes ces choses ne prenaient -point sur leurs études ; c’était leur unique amusement, -et jamais enfants ne se sont trouvés si heureux -durant leur éducation.</p> - -<p>Tous les samedis, nous recevions du monde à -Belle-Chasse ; ce que j’avais établi pour former les -princes à la politesse et à savoir écouter la conversation.</p> - -<p>Quand mademoiselle d’Orléans eut atteint l’âge -de sept ans, nous eûmes de la musique et des spectateurs -tous les samedis. A cet âge, mademoiselle -d’Orléans, que j’avais commencée sur la harpe à -cinq ans, jouait d’une manière véritablement surprenante. -Aussitôt qu’on me réveillait, elle entrait -dans ma chambre avec sa harpe et elle en jouait sans -interruption pendant mon déjeuner et ma toilette, -et pendant qu’on me coiffait ; ce qui était toujours -long parce que j’ai conservé mes grands cheveux -jusqu’à l’émigration.</p> - -<p>Je puis dire avec vérité que je n’ai jamais connu -un seul défaut à mademoiselle d’Orléans. Elle avait -naturellement une vive piété et toutes les vertus. Elle -faisait des fautes, mais, je le répète, elle n’avait pas -un seul défaut, c’est-à-dire un mauvais penchant.</p> - -<p>J’ai déjà parlé du caractère de M. le duc de Valois ; -ses deux frères en avaient de fort différents : -M. le duc de Montpensier était peu communicatif, -mais son âme était sensible et généreuse ; il y avait -une élégance naturelle dans toute sa personne et -quelque chose de romanesque dans sa figure, son -caractère et ses manières.</p> - -<p>Le dernier des trois princes, M. le comte de Beaujolais, -qu’on me donna à trois ans, était charmant -de figure, d’esprit et de caractère : ses défauts -même étaient aimables, chose que je n’aime pas -qu’on dise, mais qu’il était impossible de ne pas -trouver en lui. Nous trouvions aussi qu’il avait beaucoup -de ressemblance avec Henri IV, que chaque -Français croit avoir connu.</p> - -<p>On lui demandait pourquoi il donnait toujours à -sa sœur de lait, lorsqu’elle venait le voir, ses plus -beaux joujoux : « Eh mais, répondit-il, ce sont ceux -que j’aime le mieux, et je pense que ceux-là lui -feront plus de plaisir. » Comme il caressait beaucoup -cette petite fille, on parut s’en étonner, en -ajoutant qu’elle était bien laide. « Ah ! s’écria-t-il, -si elle était décrassée, on verrait !… »</p> - -<p>Au milieu de tous ces soins, je poursuivais avec -plus d’ardeur que jamais mes études particulières ; -j’avais donné <i>Adèle et Théodore</i>, qui me causa mes -premiers chagrins littéraires.</p> - -<p>La critique du monde dans <i>Adèle et Théodore</i> me -fit beaucoup d’ennemis, parce qu’elle était piquante -et sans exagération. Toutes les parfileuses se déchaînèrent -contre moi ; j’avais le droit de les critiquer, -car, malgré l’universalité de la mode, je n’avais -jamais voulu parfiler ; cette manière de demander -des galons à tous les hommes, pour en tirer l’or et -le vendre, ces présents de parfilage qu’on recevait -au jour de l’an, me paraissaient les choses du monde -les plus ignobles… Ce fut un trait de parfilage qui -acheva de me gagner le cœur de M. le prince de -Condé à Chantilly, lorsque je pariai contre le comte -de Coigny vingt-quatre bobines d’or, de douze -francs chacune, que je monterais sans tomber une -des cascades en escalier : je gagnai, et le soir dans -le salon je distribuai les bobines à toutes les dames, -qui les reçurent de fort bonne grâce, quoiqu’elles -eussent affecté d’être excessivement scandalisées, -lorsque je m’engageai à monter la cascade. Ma critique -fit tomber sans retour cette mode ; on n’a pas -vu depuis, dans la société, une seule femme pour -oser demander de l’or à un homme pour le parfiler. -Tous ces énormes sacs de parfilage disparurent, et -l’on substitua à ce travail la tapisserie et la broderie, -qui occupaient si agréablement nos mères et nos -grands-mères.</p> - -<p>Dans ce temps, M. le duc d’Orléans mourut à -Sainte-Assise. M. le duc de Chartres prit le nom -d’Orléans, et l’aîné de mes élèves celui de Chartres. -Ma tante, madame de Montesson, revint à Paris. -M. le duc d’Orléans y alla six jours de suite et se -conduisit pour elle de la manière la plus parfaite. -Elle me reçut personnellement avec amitié, ce qui -a duré depuis cette époque jusqu’à mon départ de -France. Le roi fit défendre à ma tante de draper, et -de mettre ses gens en deuil. Alors elle prit le parti -de s’établir au couvent de l’Assomption, pendant -toute l’année de son veuvage ; elle ne reçut qu’à un -parloir, dont elle fit dorer les grilles, chose dont on -se moqua, non sans raison.</p> - -<p>Mon ouvrage sur la religion, que je fis pour la -première communion de l’aîné de mes élèves, me -rendit l’objet de la haine la plus implacable, la -plus envenimée des philosophes : c’est l’ouvrage qui -est intitulé <i>la Religion considérée comme l’unique -base du bonheur et de la véritable philosophie</i>. Pendant -que j’y travaillais, j’éprouvai le plus grand malheur -de ma vie ; je perdis ma fille aînée à vingt et un ans. -Après avoir passé cinq ans dans le plus grand -monde, sans guide, sans mentor, avec une éclatante -beauté, des talents ravissants, l’esprit le plus -distingué, elle n’avait jamais donné lieu à la plus -légère médisance, elle était universellement aimée. -Elle mourut, comme elle avait vécu, avec le calme -et la piété d’un ange. Elle fut regrettée dans la -société, comme je n’ai vu aucune jeune personne -l’être. Je n’oublierai point que le roi même en fut -douloureusement frappé ; il mit ses deux mains sur -ses yeux, en s’écriant : « C’est affreux ! » C’est d’elle -que la reine avait dit qu’elle avait le visage de -Vénus, et la taille de Diane. Ce mot était joli parce -qu’il la peignait réellement. Après sa mort on découvrit -que plusieurs hommes qui n’avaient jamais -osé montrer leurs sentiments, avaient été passionnément -amoureux d’elle ; quelques-uns d’entre eux -en tombèrent malades de chagrin, entre autres le -vicomte de Gand, et M. de Florian qui avait fait -son portrait fort détaillé, charmant et très ressemblant, -dans l’héroïne de son poème de <i>Numa</i>.</p> - -<p>Le chagrin altéra tellement ma santé que les médecins -m’ordonnèrent d’aller à Spa ; mais je ne -le voulus pas, pour ne point quitter mes élèves ; -alors M. le duc et madame la duchesse d’Orléans -décidèrent qu’ils iraient avec moi et tous les enfants. -Je fus touchée comme je devais l’être de -cette preuve d’amitié et de bonté.</p> - -<p>Je fis donner à Spa, par mes élèves, une fort belle -fête à madame la duchesse d’Orléans. Les eaux de -la Sauvinière lui ayant fait du bien, ses enfants -firent autour de cette fontaine une promenade réellement -ravissante, dans un bois qui était inculte et -plein de pierres et de rochers. On traça des routes, -les bois furent éclaircis et ornés de bancs, des ponts -furent posés sur des torrents, et les bois parsemés -de bruyères en fleur. A l’extrémité de cette promenade, -on trouvait un bosquet qui avait une percée -qui donnait sur un précipice d’une grande beauté -par sa profondeur, et parce qu’il était parsemé de -rochers majestueux, de sources, de verdure et d’arbres. -Au delà de ce précipice, on découvrait une -vue très belle et très étendue. Dans ce bosquet nous -plaçâmes sur un tertre de gazon un autel à la Reconnaissance, -en marbre blanc.</p> - -<p>Le jour de la fête j’avais invité les plus jolies personnes -de Spa en les priant de se rendre à la fontaine -à une heure après midi, vêtues de blanc, avec -des plumes blanches, des bouquets, des écharpes de -fleurs de bruyères et des rubans violets. Je fis -placer, dans l’intérieur de la promenade, toutes les -femmes différemment groupées, les unes se promenant, -les autres assises, etc. Madame la duchesse -d’Orléans vint après nous ; elle trouva tous les -hommes à l’entrée. La musique du Vaux-hall joua -dès qu’elle parut, et m’avertit de son arrivée. Aussitôt, -suivie de ses quatre enfants, j’allai la recevoir -à l’entrée de la promenade. Ses enfants tenaient des -râteaux, pour marquer qu’ils venaient d’achever -cette promenade, dont ils lui faisaient l’hommage, -ce qu’exprima M. le duc de Chartres de très bonne -grâce. Après cette explication, ses enfants la quittèrent, -et par le chemin le plus court, furent se -rendre au bosquet de l’autel. Toutes les allées -étaient décorées de guirlandes de bruyères, dont la -couleur violet tendre formait un effet charmant avec -la verdure. Les tapis des mêmes fleurs couvraient en -entier le bois, une profusion de guirlandes s’entrelaçaient -aux arbres, les ruisseaux qui coupaient le -gazon formaient des cascades ; une trentaine de jolies -femmes, dispersées dans cette promenade, la -beauté du ciel, tout cela formait un ensemble dont -il est difficile de se faire une idée. Nous fîmes promener -madame la duchesse d’Orléans environ un -quart d’heure. Au bout de ce temps la musique -cessa, et nous arrivâmes au bosquet. Là elle retrouva, -autour de l’autel, ses quatre enfants, formant le -plus charmant groupe. L’autel et tout le bosquet -étaient ornés de guirlandes de fleurs. Les enfants en -tenaient qu’ils posaient sur l’autel. M. le duc de -Chartres, assis au pied, tenait un style, et paraissait -écrire sur l’autel le mot Reconnaissance. Après -avoir laissé le temps de contempler ce tableau, les -enfants de madame la duchesse d’Orléans se jetèrent -dans ses bras. Tout ce qui était là fondait -en larmes : ce qui prouve que les émotions les plus -vives sont souvent produites par les choses les plus -plus simples.</p> - -<p>De Givet, M. le duc et madame la duchesse d’Orléans -voulurent bien revenir à Paris par Sillery, où -ils restèrent au château une quinzaine de jours, avec -beaucoup d’autres personnes que M. de Sillery -invita. Il donna de superbes fêtes à madame la duchesse -d’Orléans : il avait déjà fort embelli Sillery, -où il avait fait une chose unique sur les étangs, -qui sont plus beaux qu’ailleurs, parce qu’une rivière -les traverse. M. de Genlis y avait fait faire autant -de petites îles que j’avais d’élèves ; mais elles -aboutissaient toutes par des ponts charmants à une -grande île qui portait mon nom.</p> - -<p>L’année suivante, M. le duc d’Orléans acheta la -terre de Lamothe, sur le bord de la mer ; nous -allâmes y passer six mois. L’on nous apportait successivement, -chaque matin, tous les coquillages et -poissons de mer que nous voulions voir vivants. Mes -élèves y acquirent toutes les connaissances locales -qu’on pouvait y prendre.</p> - -<p>Nous fîmes de nombreuses excursions dans les -environs. Nous assistâmes au baptême d’un vaisseau -neuf, qui n’était pas encore nommé. On désira -que M. le duc de Chartres lui donnât son nom, et -qu’il en fût sur-le-champ le parrain ; j’y consentis -avec d’autant plus de plaisir que je n’avais jamais -vu cette cérémonie. Il y avait sur le gaillard d’arrière -un table couverte d’une nappe garnie de dentelle, -et sur cette table un bénitier et des assiettes -contenant du sel et du blé. Des prêtres en habits sacerdotaux, -entouraient la table. M. le duc de Chartres -et Mademoiselle furent les parrain et marraine. -Le curé leur fit un discours touchant, après quoi -les prêtres ont chanté des prières. Ensuite le curé -bénit le vaisseau. Il en fit le tour en y répandant du -sel et du blé, symbole de l’abondance. Il me semble -que cette bénédiction d’un vaisseau neuf, prêt à -partir pour une longue et périlleuse navigation, est -en effet un très beau sujet de discours adressé à un -jeune prince. On expliqua à mes élèves, avec le plus -grand détail, la manœuvre d’un vaisseau. Nous visitâmes -aussi le chantier, où nous vîmes deux bâtiments -en construction.</p> - -<p>Nous visitâmes un village très singulier, à trois -petites lieues de Lamothe, nommé Cayeu. Il est sur -le bord de la mer, et composé d’environ huit cents -maisons. Le bord de la mer est là très élevé, et n’est -formé que par du sable excessivement fin que le -vent y porte du rivage. Il en résulte que le vent, -repoussant ce même sable de ce bord escarpé très -au loin, il couvre en totalité, non seulement tout -l’espace occupé par le village, mais encore une -grande étendue par-delà ; de manière qu’en marchant -dans ce triste lieu on enfonce dans le sable -jusqu’au-dessus de la cheville du pied, et que, dans -cette vaste étendue il ne peut croître ni un arbre, -ni un buisson, ni un seul brin d’herbe, ni de -mousse. On se croit là transporté dans les déserts -arides et brûlants de l’Afrique ; et lorsque le vent -est violent, ce qui est fréquent sur les côtes de la -mer, le sable s’élève dans les airs en épais tourbillons -et couvre entièrement ce malheureux village. -Mais la pêche, et par conséquent une subsistance -assurée, retiennent là ces infortunés habitants, -malgré tant de calamités et malgré la privation de -la verdure, des fruits, des légumes, de l’eau douce, -et de tout ce que la nature offre partout aux paysans -les plus pauvres. Leur situation nous parut -d’autant plus affreuse, qu’à cinq cents pas du terrain -qu’ils occupent on trouve des prairies et des -champs cultivés, et qu’ils ont ainsi sous les yeux -un objet de comparaison bien affligeant pour eux. -Je n’ai rien vu qui m’ait autant attristée que l’aspect -de ce village. D’un côté, à son extrémité sur le -bord de la mer, cette immense étendue d’eau sans -limites ; de l’autre, une vaste plaine de sable blanc, -parsemée de méchantes cabanes de pêcheurs ; -pas une pointe de verdure ; un soleil ardent qui se -réfléchit sur un sable éclatant, un air obscurci et -souillé par une poussière éternelle, le lugubre mugissement -des flots, tout concourt à rendre ce village -le plus affreux séjour de l’univers. Cependant -on y vit, on y reste, et même la population y est -très considérable ; on y trouve une multitude d’enfants. -Quel est donc le pouvoir de l’habitude et de -l’attachement à la vie ! La subsistance de ces pêcheurs -est assurée, et ils consentent à tout souffrir -à condition d’être sans inquiétudes sur les moyens -de prolonger cette pénible existence. Que dis-je ? -peut-être même que la plus grande partie de ces -habitants, objet de notre pitié, préfère cette terre -dépouillée qui les a vus naître, aux champs fertiles -de leurs voisins ; car comme l’a dit un poète -connu :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse" lang="it" xml:lang="it">E instinto di natura</div> -<div class="verse" lang="it" xml:lang="it">L’amor del patrio nido<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>.</div> -</div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> « L’amour du nid paternel est un instinct de la nature. »</p> -</div> -<p>De Lamothe nous allâmes au Havre-de-Grâce, où -nous visitâmes les arsenaux et ensuite la jetée. Nous -y vîmes un horrible monument de la cupidité et de -l’iniquité des hommes ; c’était un gros vaisseau très -lourd, qu’on appelle un <i>négrier</i>, bâtiment destiné à -faire la traite des nègres ; il était très massif, parce -qu’il était plein de cachots pour renfermer les malheureux -nègres.</p> - -<p>Du Havre nous nous rendîmes à Pontorson, où -nous changeâmes de chevaux pour aller au mont -Saint-Michel. Il n’y a que trois lieues ; mais, pendant -plus d’une lieue, les chemins étaient excessivement -mauvais. Nous fûmes obligés d’en faire la -plus grande partie à pied. Pour arriver au mont -Saint-Michel, dans de certains temps, et le plus -communément, il faut saisir l’heure de la marée, -où la mer abandonne cette plage ; mais, dans le -moment où nous étions en marche, la mer s’était -retirée depuis quelques heures. Nous arrivâmes à la -nuit tout à fait fermée : c’était un spectacle surprenant -que les approches de ce fort, au milieu de la -nuit, sur cette plage sablonneuse et nue, avec des -guides portant des flambeaux et poussant des cris -horribles, pour nous faire éviter des trous profonds -et des endroits dangereux, de manière qu’il fallait -faire mille et mille détours avant d’arriver. On -voyait de très près ce fort, qui était tout illuminé, -dans l’attente des princes ; on croyait qu’on y touchait, -et l’on tournait toujours sans l’atteindre. Nous -entendions un bruit lugubre de cloches qu’on sonnait -en l’honneur des princes ; et cette triste mélodie -ajoutait beaucoup à l’impression mélancolique -que nous causaient tous ces objets nouveaux. -C’est bien de ce château qu’on peut dire qu’il est -posé</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Sur un rocher désert, l’effroi de la nature,</div> -<div class="verse">Dont l’aride sommet semble toucher aux cieux :</div> -</div> - -<p class="noindent">car en effet son élévation est prodigieuse, on ne -peut s’en faire une idée. Son aspect est très imposant -par ses tours, ses fortifications et son architecture -gothique qui le rend plus vénérable. Nous -entrâmes d’abord dans une citadelle où des gens -du lieu, habillés en soldats, et avec des fusils, attendaient -mes élèves. On n’envoyait dans cette forteresse -des troupes qu’en temps de guerre ; mais en -temps de paix, c’était le prieur qui était commandant -du fort. Après avoir passé la citadelle, nous -entrâmes dans la ville, qui était très petite et fort -pauvre : c’est une longue rue extrêmement étroite, -qui va toujours en montant et en tournant, et dans -laquelle on ne peut aller qu’à pied. Tout le monde -avait éclairé sa maison, et était sur le pas de sa -porte. Après avoir ainsi grimpé pendant une demi-heure, -escortés de tous les religieux et de gens qui -portaient des lanternes, nous quittâmes la ville, et -nous trouvâmes des escaliers très raides et très -hauts, tout couverts de mousse et de ronces ; il fallut -monter environ quatre cents marches. De temps -en temps on trouvait des repos, c’est-à-dire de -petites esplanades remplies d’herbages et de ronces, -et allant toujours en montant. Cette grimpade est -la chose la plus fatigante qu’on puisse imaginer ; -nous étions tous en nage, quoiqu’il ne fît pas chaud. -Enfin, nous entrâmes dans une vaste église dont le -chœur était très beau et d’une grande noblesse : -nous étions alors dans le couvent. Après avoir traversé -l’église, il fallut encore monter un escalier qui -nous conduisit aux appartements, qui sont grands -et propres. Au-dessus de ces logements il y avait -encore quatre cents marches qui menaient à un -belvédère placé au sommet de ce fort. L’air y était -très vif, mais sain ; on y buvait de l’eau de citerne, -qui n’était pas mauvaise. L’hiver y est extrêmement -rigoureux, et commence avec l’automne ; -il n’y fait jamais bien chaud. Quelques maisons de -la ville ont de très petits jardins, et quelques habitants, -des vaches ; mais les religieux étaient obligés -de prendre ailleurs leurs provisions, même du pain, -parce qu’à cause de la cherté du bois, on n’en faisait -point au mont Saint-Michel ; on le faisait venir -de Pontorson. On n’a du poisson sur cette plage que -très rarement et par hasard : ainsi, au milieu de la -mer, on est encore obligé de l’acheter. Les religieux -avaient, à une lieue et demie du fort, une -maison de campagne avec un superbe jardin qui -les fournissait de légumes. Ils étaient douze religieux, -et ne recevaient point de novices. Il me parut -qu’en général ils cherchaient, autant qu’ils le pouvaient, -à adoucir le sort des prisonniers. Ils nous -assurèrent qu’ils ne les renfermaient point à moins -d’ordres très positifs du roi, et détaillés sur ce -point ; et que, même très communément, ils les -mènent promener aux environs.</p> - -<p>Je les questionnai sur la fameuse cage de fer ; ils -m’apprirent qu’elle n’était point de fer, mais de -bois, formée avec d’énormes bûches laissant entre -elles des intervalles à jour de la largeur de trois à -quatre doigts. Il y avait environ quinze ans qu’on -n’y avait mis de prisonniers à demeure, car on y en -mettait assez souvent (quand ils étaient méchants, -me dit-on) pour vingt-quatre heures ou deux jours, -quoique ce lieu fût horriblement humide et malsain, -et qu’il y eût une autre prison aussi forte, -mais plus saine. Là-dessus je témoignai ma surprise. -Le prieur me répondit que son intention était -de détruire un jour ce monument de cruauté. Alors -Mademoiselle et ses frères se sont écriés qu’ils auraient -une joie extrême de le voir détruire en leur -présence. A ces mots, le prieur nous dit qu’il était -le maître de l’anéantir, parce que monseigneur le -comte d’Artois, ayant passé, quelques mois avant -nous, au mont Saint-Michel, en avait positivement -ordonné la démolition ; le prieur ajouta que diverses -raisons l’avaient forcé de différer, mais qu’il -allait accorder aux princes cette satisfaction le lendemain -matin, et que ce serait certainement la plus -belle fête qu’on leur eût jamais donnée.</p> - -<p>Quelques heures avant notre départ du mont Saint-Michel, -le prieur, suivi des religieux, de deux charpentiers, -d’un des suisses du château, et de la plus -grande partie des prisonniers (nous avions désiré -qu’ils vinssent avec nous), nous conduisit au lieu -qui renfermait cette terrible cage. Pour y arriver, -on était obligé de traverser des souterrains si obscurs, -qu’il y fallait des flambeaux ; et, après avoir -descendu beaucoup d’escaliers, on parvenait à une -affreuse cave où était l’abominable cage, d’une petitesse -extrême et posée sur un terrain humide où -l’on voyait ruisseler l’eau. J’y entrai avec un sentiment -d’horreur et d’indignation, tempéré par la -douce pensée que du moins, grâce à mes élèves, aucun -infortuné désormais n’y réfléchirait douloureusement -sur ses maux et sur la méchanceté des -hommes. M. le duc de Chartres, avec l’expression -la plus touchante, et une force au-dessus de son âge, -donna le premier coup de hache à la cage, ensuite -les charpentiers en abattirent la porte et plusieurs -pièces de bois. Je n’ai rien vu de plus attendrissant -que les transports, les acclamations et les -applaudissements des prisonniers pendant cette -exécution. C’était sûrement la première fois que ces -voûtes retentissaient de cris de joie. Au milieu de -tout ce tumulte je fus frappée de la figure triste et -consternée du suisse du château, qui considérait ce -spectacle avec le plus grand chagrin. Je fis part de -ma remarque au prieur, qui me dit que cet homme -regrettait cette cage, parce qu’il la faisait voir aux -étrangers. M. le duc de Chartres donna dix louis à -ce suisse, en lui disant qu’au lieu de montrer à -l’avenir la cage aux voyageurs, il leur montrerait la -place qu’elle occupait, et que cette vue leur serait -sûrement plus agréable… Après la messe, nous parcourûmes -toute la maison ; nous vîmes une énorme -roue, au moyen de laquelle, avec des câbles, on montait -par une fenêtre les grosses provisions pour le -château ; on attachait ces provisions sur la grève -avec des câbles qui tiennent à cette grande roue -posée dans l’intérieur du fort à une ouverture de -fenêtre, et la roue, en tournant, hisse et enlève -tout ce qui est attaché au câble. De là, nous allâmes -nous promener sur les terrasses ou parapets -qui sont excessivement élevés. De ce lieu, la vue -est admirable de tous côtés ; on voit le mont Tombelaine, -qui est plus grand que le mont Saint-Michel, -et qui n’est point habité. Il est couvert de bons -lapins, et à trois quarts de lieue du mont Saint-Michel, -ce qui semble incroyable ; car, comme il -est isolé dans la mer ainsi que ce premier mont, -et qu’on n’a point aux environs d’objet de comparaison -qui puisse faire juger de sa grandeur, il -nous paraissait d’une petitesse extrême et à cent pas -de nous. Ensuite nous vîmes ce qu’on appelle la -salle des Chevaliers, qui est vaste et belle, et soutenue -par des colonnes ; elle tire son nom de l’usage -qu’avaient les chevaliers de Saint-Michel d’aller à -ce mont. La bibliothèque était fort médiocre ; ce qui -me fit de la peine, en songeant combien une bonne -collection de livres serait utile et même nécessaire à -des prisonniers.</p> - -<p>La tradition superstitieuse rapportait que saint -Michel avait fait des miracles sur ce mont alors -habité par des ermites ; qu’ensuite le saint ordonna -d’y bâtir, et que ce mont s’appela d’abord mont de -Tombe, à cause de sa forme. Les anciens ducs de -Normandie, et d’autres princes, firent des pèlerinages -à ce mont, et des présents que nous vîmes dans -le trésor de l’église. On y faisait encore des pèlerinages, -et on nous chargea de médailles et de petites -coquilles d’argent, comme on en donne aux pèlerins. -Nous obtînmes pour plusieurs prisonniers une permission -qu’ils désiraient ardemment, celle de nous -suivre jusqu’au bas du château. Il y en avait un -qui, enfermé depuis quinze mois, n’avait pas eu -jusqu’à ce jour la liberté de sortir du haut du fort : -lorsqu’il se trouva hors du couvent sur la petite -esplanade, et surtout lorsqu’il eut aperçu l’herbe -qui couvre les marches de l’escalier, il éprouva un -mouvement de joie et d’attendrissement impossible -à dépeindre : il me donnait le bras, et à chaque pas -que nous faisions il s’écriait avec transport : — O -quel bonheur de marcher sur l’herbe !</p> - -<p>Je fus charmée d’avoir vu ce lieu si triste mais -singulier, ce château amphibie, rejeté tour à tour -par la mer et par la terre ; car ce mont est pendant -une partie du jour une île isolée au milieu des flots, -et pendant l’autre partie il se trouve posé sur une -vaste étendue de sable aride.</p> - -<p>En quittant le mont Saint-Michel, nous passâmes -à Saint-Malo, où nous vîmes un exemple très singulier -de ce que peut l’activité réunie à l’industrie. Il -y avait dans cette ville, quinze ans auparavant, un -négociant nommé Dubois qui se ruina ; n’ayant plus -rien au monde, il se disposait à passer aux Indes, -lorsqu’un vaisseau qu’on croyait perdu entra dans -le port. Dubois avait des intérêts sur ce bâtiment -qui avait gagné des richesses immenses, et qui rapportait -à Dubois six cent mille livres ; avec cette -somme il fit d’autres entreprises qui prospérèrent. -Alors il obtint la permission de construire un port -à ses frais à une petite lieue de Saint-Malo, dans -un endroit nommé Montmarin. Ce port était achevé, -et était en petit exactement semblable à celui de -Brest. Dubois fit bâtir là un joli château qu’il -habitait, et il se mit à construire des vaisseaux, qu’il -vendait ; de manière que cette portion de terre, conquise -par l’industrie, était devenue la propriété de -Dubois, et une espèce de république fondée et gouvernée -par lui.</p> - -<p>Depuis longtemps la révolution se préparait, elle -était inévitable ; le respect pour la monarchie était -tout à fait détruit, et il était de bon air de braver en -tout la cour. On n’allait faire sa cour à Versailles -qu’en se plaignant et en gémissant ; on répétait que -rien n’était ennuyeux comme Versailles et sa cour, -tout ce que la cour approuvait était désapprouvé par -le public ; les pièces de théâtre applaudies à Fontainebleau -étaient communément sifflées à Paris. Un -ministre disgracié était sûr de la faveur du public, -et, s’il était exilé, tout le monde s’empressait de -l’aller voir, non par véritable grandeur d’âme, mais -pour suivre cette mode de blâmer tout ce que faisait -la cour. Les finances étaient en fort mauvais état ; -on imagina, pour y remédier, d’assembler les états -généraux.</p> - -<p>Le désir de faire tout voir à mes élèves (ce qui, -dans cette occasion, m’entraîna dans une démarche -imprudente) m’engagea à revenir de Saint-Leu passer -quelques jours à Paris, pour voir, du jardin -de Beaumarchais, tout le peuple de Paris se relayer -pour abattre et démolir la Bastille. Il est impossible -de se faire une idée de ce spectacle ; il faut l’avoir -vu pour se le représenter tel qu’il était : ce redoutable -fort était couvert d’hommes, de femmes et -d’enfants travaillant avec une ardeur inouïe, et jusque -sur les parties les plus élevées du bâtiment, et -de ses tours. Ce nombre étonnant d’ouvriers volontaires, -leur activité, leur enthousiasme, le plaisir de -voir tomber ce monument affreux du despotisme ; -ces mains vengeresses, qui semblaient être celles de -la Providence, et qui anéantissaient avec tant de rapidité -l’ouvrage de plusieurs siècles, tout ce spectacle -parlait également à l’imagination et au cœur. -Personne n’a été plus épouvanté que moi des excès -commis à la prise de la Bastille ; mais, comme aussi -j’ai été témoin pendant plus de vingt ans des emprisonnements -arbitraires, comme je n’avais jamais -jeté les yeux sans frémir sur cette citadelle, j’avoue -que sa démolition m’a causé l’émotion et la joie les -plus vives. J’eus aussi la curiosité de voir le club des -Cordeliers.</p> - -<p>Dans ces premiers temps de la révolution, l’aîné -de mes élèves eut un mouvement de générosité et de -grandeur d’âme que je ne puis passer sous silence : -il apprit, en ma présence, qu’un décret venait d’annuler -les droits d’aînesse ; aussitôt il embrassa M. le -duc de Montpensier, en s’écriant : — Ah ! que cela -me fait plaisir ! Il fut reçu au club des Jacobins, -par la volonté de M. le duc d’Orléans, et non assurément -par la mienne ; et cependant ce fut là le prétexte -qu’on employa pour détacher de moi madame -la duchesse d’Orléans.</p> - -<p>Dès que M. le duc de Chartres eut atteint sa dix-septième -année, M. le duc d’Orléans me déclara que -son éducation était finie, et l’on forma sa maison ; -mais M. le duc de Chartres eut assez de raison et -d’attachement pour moi pour me dire qu’il viendrait -tous les jours, jusqu’à l’âge de dix-huit ans, prendre -ses leçons à Belle-Chasse, et il n’y a jamais manqué.</p> - -<p>Parmi un grand nombre de conseils que j’écrivis -pour mes élèves au cours de leur éducation, sous -forme de réprimande, en voici une que j’adressai à -M. le duc de Chartres : « M. le duc de Chartres est un -peu plus à la société et moins occupé de me poursuivre -et de se mettre dans ma poche ; il sait combien -de prix j’attache à son amitié, mais il ne doit -attribuer qu’à la mienne la manière fâcheuse dont -je le reçois souvent lorsqu’il oublie tout ce qu’il -doit aux autres pour me suivre, se mettre à côté -de moi, et enfin ne s’occuper que de moi, ce qui -lui donne l’air niais d’un petit garçon qui n’ose -pas s’éloigner une minute de son mentor ; rien de -plus puéril, de moins fait pour un homme, que -cette manière d’aimer que vous avez continuellement -avec moi, et qui fait que vous n’écoutez et -ne regardez que moi ; que vous avez une tristesse -invincible quand vous ne pouvez vous placer -en voiture à côté de moi, etc., etc. Vous n’imaginez -pas à quel point ces manières vous rendent -maussade pour les autres ; si vous avez envie de -me plaire, soyez aimable pour tout le monde. »</p> - -<p>A Belle-Chasse j’eus des liaisons avec madame -Necker ; et, avant la révolution, elle me prévint, -m’écrivit les lettres les plus obligeantes, et vint me -voir : elle m’amena sa fille, qui n’était point encore -mariée, et qui avait seize ans. Cette jeune personne -n’était pas jolie, mais elle était très animée et parlait -beaucoup trop, mais avec esprit. Je me souviens que -je fis une lecture à madame Necker d’une de mes -pièces du <i>Théâtre des jeunes personnes</i>, celle qui a -pour titre <i>Zélie ou l’Ingénue</i> ; sa fille était en tiers -avec nous. Je ne puis exprimer l’enthousiasme de -cette jeune personne pendant cette lecture ; elle pleurait, -faisait des exclamations à chaque page, me baisait -les mains à toutes minutes ; elle m’embrassa -beaucoup. J’étais loin d’imaginer que cette même -personne serait un jour mon ennemie. Madame Necker -l’avait fort mal élevée, en lui laissant passer -dans le salon les trois quarts de ses journées, avec -la foule des beaux esprits de ce temps ; et tandis -que sa mère s’occupait des autres personnes, et surtout -des femmes qui venaient la voir, les beaux -esprits dissertaient avec mademoiselle Necker sur -les passions et sur l’amour. La solitude de sa -chambre et de bons livres auraient mieux valu pour -elle.</p> - -<p>J’ai beaucoup critiqué madame de Staël, dans mes -ouvrages, sur des principes qu’elle a jugés elle-même -répréhensibles plus tard, mais, loin d’avoir jamais -attaqué sa personne et ses talents, j’ai toujours trouvé -un grand plaisir à lui rendre une entière justice, -et même à conter plusieurs traits de sa vie qui -n’étaient pas connus, et qui honorent également son -âme et son caractère.</p> - -<p>Ce fut à Belle-Chasse que m’arrivèrent les événements -les plus brillants de ma vie, les mariages de -mes deux filles. Ce fut madame de Pont, intendante -de Moulins, une de mes amies, qui me donna l’idée -du mariage de la seconde. M. de Genlis n’avait point -encore hérité de madame la maréchale d’Étrée ; ses -dettes l’avaient forcé de vendre la terre de Sissy. Les -grâces que j’avais obtenues au Palais-Royal pour le -mariage de ma fille aînée m’ôtaient la possibilité -d’en demander de nouvelles pour celui de la seconde. -Ainsi, je ne pouvais espérer de lui faire faire un bon -mariage, et c’était pour moi le sujet d’une inquiétude -continuelle. Madame de Pont me conseilla de profiter -de l’amitié que madame de Montesson avait pour -M. le vicomte de Valence, qui l’engagerait facilement -à lui donner ma fille en mariage et à la doter. -Madame de Pont se chargea de lui en parler ; et, -comme elle l’avait prévu, ma tante, qui n’aurait pas -fait la moindre chose pour tout autre mariage, fit -pour celui-là au delà de tout ce que nous avions -chez elle. Pulchérie fut mariée par l’évêque de Comminges, -dans la chapelle de la maison de ma tante, -et, quelques jours après, elle l’emmena à sa terre -de Sainte-Assise. M. de Valence avait vingt-neuf ans, -ma fille en avait dix-sept ; sa figure était charmante, -son cœur excellent, ses principes aussi purs que son -âme. Elle avait de l’instruction, des talents ; elle -peignait les fleurs, elle lisait tout haut, avec une -perfection rare, la prose et les vers ; il y avait dans -son esprit un mélange de finesse et de délicatesse -qui lui a donné par la suite un charme particulier -dans la société ; enfin, corrigée de l’excès de vivacité -qu’elle avait montré dans son enfance, elle était devenue -aussi douce, aussi facile à vivre, qu’elle était -naturellement bonne, obligeante et sensible. Voilà ce -qu’elle était quand je me séparai d’elle, et ce qu’elle -est toujours à mes yeux.</p> - -<p>La révolution éclata le 9 juillet ; c’était la veille -de ma fête, que l’on célébrait à Saint-Leu par de -charmants spectacles.</p> - -<p>M. le duc de Chartres, quelque temps après la -révolution, alla à son régiment, qui était à Vendôme. -Il s’était baigné à midi dans la rivière ; comme il -se rhabillait, un homme, saisi d’une crampe, cria -au secours ; M. le duc de Chartres s’élança dans -l’eau, et eut le bonheur de le sauver. Cette action, -qui eut beaucoup de témoins, lui valut une couronne -civique. M. le duc de Chartres m’envoya une feuille -de chêne de sa couronne que j’ai encore. Dans la -lettre qui contenait cet envoi, il me remerciait de -lui avoir fait apprendre à nager ; je leur avais beaucoup -répété que c’était une chose qu’il fallait savoir -pour soi et pour les autres, et c’est ainsi que je leur -fis apprendre à saigner et à panser des plaies.</p> - -<p>Peu de temps après, j’éprouvai la plus déchirante -douleur que l’on puisse ressentir : je perdis ma -mère. Mes élèves l’aimaient, et ils partagèrent ma -douleur de la manière la plus touchante.</p> - -<p>J’eus dans ce temps toutes les espèces de mécontentements. -M. le duc d’Orléans me fit la proposition -la plus étrange : il me dit que M. le vicomte de -Ségur lui avait demandé une place de secrétaire -des commandements auprès de M. le duc de Chartres -pour M. de Laclos, auteur des <i>Liaisons dangereuses</i> ; -je restai confondue. Après un moment de silence, -je lui répondis que s’il donnait cette place à un tel -homme, je quitterais le lendemain l’éducation de -ses enfants. La place ne fut point donnée, mais il -avait vu plusieurs fois M. de Laclos, qui lui avait -plu : il forma avec lui une liaison intime ; il le -consulta sur beaucoup de choses importantes, pendant -la révolution ; on a vu les suites de cette confiance.</p> - -<p>Le triste changement de madame la duchesse -d’Orléans pour moi, après vingt ans de l’amitié la -plus tendre et de la confiance la plus intime, devint -tel que je pris enfin le parti de me retirer. La révolution -seulement l’augmenta, et surtout y servit de -prétexte.</p> - -<p>Madame de Chastellux était sans cesse avec madame -la duchesse d’Orléans, soit chez elle, soit en voiture, -et Mademoiselle n’eut plus le bonheur de se trouver -seule avec sa mère. J’avais laissé passer trois semaines -sans aller dîner au Palais-Royal ; mais, au -bout de ce temps, je priai Mademoiselle de prévenir -madame la duchesse d’Orléans que j’aurais l’honneur -de l’y conduire et d’y dîner le lendemain. Madame la -duchesse d’Orléans répondit simplement que, dans -ce cas, elle n’irait pas chercher Mademoiselle, puisque -je la mènerais. Mais le lendemain, jour du dîner, -elle me fit dire à deux heures après-midi qu’elle ne -dînerait pas chez elle, parce qu’il lui était survenu -une affaire ; je ne soupçonnai point encore la vérité. -M. le duc d’Orléans était à la campagne ; il revint et -m’apprit avec beaucoup d’émotion et de mécontentement -qu’il avait retrouvé madame la duchesse d’Orléans -plus aigrie que jamais, sans qu’elle en eût -pu dire la cause ; mais qu’elle avait déclaré qu’elle -ne pouvait se résoudre à me recevoir davantage -chez elle. Qu’alléguait madame la duchesse d’Orléans ? -rien, sinon une répugnance invincible à me -voir et à me recevoir. M. le duc d’Orléans n’employa -encore, dans cette occasion, que les prières et les représentations, -qui furent également vaines.</p> - -<p>Le dimanche suivant, je laissai aller mes élèves -sans moi au Palais-Royal, et depuis cette époque je -n’y ai pas remis le pied. Les traitements de ce genre -se multiplièrent à l’infini ; M. le duc d’Orléans donna -à dîner à ses enfants, à Mousseaux ; leur mère n’y -voulut pas venir, parce que j’y étais. Elle venait toujours -chercher Mademoiselle avec deux ou trois personnes -dans sa voiture, la menait promener chez -des marchands, suivie de madame de Chastellux et -d’autres personnes. Mademoiselle donna dans l’hiver, -non des bals, le peu d’étendue de son logement -ne le permettait pas, mais quatre goûters dansants ; -M. le duc d’Orléans vint à tous ; madame la duchesse -d’Orléans, malgré la prière de ses enfants, n’y voulut -jamais paraître ; les témoignages de sa haine devinrent -si éclatants et si bizarres, qu’après avoir -souffert et toléré avec une douceur et une patience -inaltérables pendant si longtemps des injustices si -étranges, M. le duc d’Orléans résolut d’y mettre un -terme. Il alla trouver un matin madame la duchesse -d’Orléans, pour lui déclarer qu’il exigeait d’elle ce -qu’elle avait constamment refusé à ses prières, c’est-à-dire -une explication positive et détaillée avec moi ; -madame la duchesse d’Orléans, après beaucoup de -difficultés, y consentit. Elle vint chez moi le lendemain -matin à neuf heures. Madame la duchesse -d’Orléans parut, et à peine eus-je jeté les yeux sur -elle qu’une partie de mes espérances s’évanouit. Elle -s’avança brusquement, s’assit, m’imposa silence, -tira de sa poche un papier, en me disant du ton le -plus impérieux qu’elle allait me déclarer ses intentions, -et aussitôt elle me fit à haute voix, et avec -une extrême volubilité, la lecture de l’écrit du monde -le plus surprenant. Madame la duchesse d’Orléans -me signifiait dans cet écrit que, vu la différence de -nos opinions, je n’avais d’autre parti à prendre, si -j’étais honnête, que de me retirer sans délai ; je -prendrais les précautions nécessaires pour que Mademoiselle -n’en fût pas trop affligée, ce qui me serait -bien facile, en disant que j’allais en Angleterre -prendre les eaux pour ma santé, mais que si je -résistais, comme elle était au désespoir que ses enfants -fussent entre mes mains, il n’y avait point d’éclat -auquel je ne dusse m’attendre. Quand l’excès -de ma surprise put me permettre de parler, je répondis -qu’après une déclaration aussi positive, je -n’avais en effet d’autre parti à prendre que celui de -me retirer. J’ajoutai que mon respect pour madame -la duchesse d’Orléans, et la connaissance que j’avais -de son caractère et de sa délicatesse ne me permettaient -pas de lui attribuer l’étrange écrit qu’elle -venait de me lire, dont les sentiments étaient si peu -dignes d’elle. Je terminai, en assurant madame la -duchesse d’Orléans que je quitterais Belle-Chasse aussitôt -que Mademoiselle aurait fait ses Pâques. Je -promis de partir secrètement et de prendre toutes -les précautions possibles pour lui adoucir l’amertume -de cette cruelle séparation. Cependant M. le -duc d’Orléans attendait au Palais-Royal madame la -duchesse d’Orléans : il croyait, d’après la parole qu’il -avait reçue d’elle, qu’elle s’expliquerait avec moi, -et son étonnement fut égal au mien lorsqu’elle lui -déclara la vérité, et lui montra l’écrit qu’elle m’avait -lu et qu’elle n’avait pas voulu laisser entre mes -mains.</p> - -<p>M. le duc d’Orléans, pour dernière ressource, employa -auprès de madame la duchesse d’Orléans, -M. le duc de Chartres, qu’il instruisit de tous les -détails ; le cœur de madame la duchesse d’Orléans, -naturellement si bon et si sensible, fut vivement ému -par les prières et les larmes de son fils ; on craignit -sans doute cet attendrissement, et on l’entraîna tout -à coup loin de lui ; elle partit subitement pour la -ville d’Eu, suivie seulement de madame de Chastellux. -Alors M. le duc d’Orléans, envoyant un courrier, -écrivit au véritable auteur de tant de troubles, à madame -de Chastellux, pour lui déclarer que, n’attribuant -qu’à ses conseils les procédés de madame la duchesse -d’Orléans, il la priait de choisir une autre -demeure que sa maison, et de lui faire remettre sous -quinze jours les clefs de son appartement, au Palais-Royal. -Je pris alors le parti de m’éloigner.</p> - -<p>Mon projet était de voyager six semaines en Auvergne -et en Franche-Comté, de revenir ensuite à -Paris, à l’insu de Mademoiselle, d’y rester seulement -un mois, pour y faire imprimer sous mes yeux les -<i>Leçons d’une gouvernante</i>, de partir après pour Sillery, -jusqu’aux approches de l’hiver, que je comptais -passer en Angleterre.</p> - -<p>Je reçus des lettres qui commençaient à m’inquiéter -vivement sur l’état de mademoiselle d’Orléans ; -mais, arrivée à Lyon, j’y trouvai des lettres si alarmantes, -que je renonçai à mon voyage de Franche-Comté, -et je pris la résolution de retourner, sans délai, -à Paris. A six lieues d’Auxerre, je rencontrai un courrier -de M. le duc d’Orléans, qui avait ordre d’aller à -Besançon, où on me croyait arrivée ; il me donna un -paquet qui contenait des lettres de M. le duc d’Orléans, -de M. de Sillery, de ma fille, de mes élèves, -de M. Pieyre et de quelques autres personnes, qui -toutes me mandaient que les évanouissements et les -convulsions de Mademoiselle, loin de diminuer, s’aggravaient -tous les jours, qu’elle dépérissait à vue -d’œil, qu’enfin l’on craignait pour ses jours, pour -peu que cet état affreux se prolongeât.</p> - -<p>Comment aurais-je pu balancer à reprendre ma -place auprès de Mademoiselle, quand je la savais dans -cet état affreux, et que M. le duc d’Orléans me mandait -qu’elle mourrait si ses espérances étaient trompées : -je revins, et je trouvai effectivement ma chère -élève dans un état qui me perça le cœur. Mes soins -et ma tendresse lui rendirent bientôt la santé ; mais -rien ne me rendit la tranquillité que j’avais perdue. -Le motif d’éloignement subit de madame la duchesse -d’Orléans pour moi était évidemment la différence -d’opinions politiques ; je reconnais aujourd’hui que -toutes ses craintes n’étaient que trop fondées. Telles -devaient être les suites inévitables des principes répandus -depuis un demi-siècle en France, par la fausse -philosophie. Madame la duchesse d’Orléans jugea -mieux que moi ; elle sut lire dans l’avenir.</p> - -<p>Arrivée à cette grande époque de la révolution, je -n’ai nullement le projet de réfuter d’absurdes inculpations. -Ma conscience et l’examen de l’emploi de -ma vie me donnent la certitude que l’on peut me -calomnier, qu’il est impossible de me noircir.</p> - -<p>De ma vie je ne me suis mêlée d’affaires de politique -ou d’ambition ; dès la convocation des états généraux, -prévoyant que le mécontentement général produirait -beaucoup de troubles, je déclarai publiquement que -j’irais à Nice avec mes élèves. Leurs parents y consentirent. -Malheureusement, on censura tellement ce -projet dans les papiers publics, il parut porter une -telle atteinte à la fragile et funeste popularité de la -maison d’Orléans, qu’il fallut y renoncer, du moins -pour le moment.</p> - -<p>Cependant j’obtins la promesse qu’on nous laisserait -faire un voyage en Angleterre aussitôt que la -Constitution serait finie ; on croyait alors que ce -travail serait terminé sous peu de mois ; il fut beaucoup -plus long. Malgré le désir ardent que je conservais -de quitter la France, l’époque de mon départ -se reculait toujours.</p> - -<p>Après la fuite du roi à Varennes et son retour forcé -à Paris, M. le duc d’Orléans me le permit enfin. Les -médecins ordonnèrent à Mademoiselle d’aller en Angleterre -prendre les eaux de Bath. Nous partîmes en -toute règle avec des passeports qui exprimaient la -permission de rester en Angleterre aussi longtemps -que la santé de Mademoiselle l’exigerait. Nous partîmes -le 11 octobre 1791.</p> - -<p>Mon séjour en Angleterre fut troublé par les -craintes les plus sinistres ; l’esprit de parti me donnait -tout à craindre des ennemis de la maison d’Orléans ; -je recevais les lettres anonymes les plus effrayantes. -J’en reçus entre autres une en anglais, dans -laquelle on m’appelait <i>salvage furie</i> (féroce furie), et -l’on me menaçait de mettre le feu à notre maison -pendant la nuit.</p> - -<p>Dans les derniers jours du mois de septembre 1792, -étant dans la province de Suffolk, je vis par les -journaux français qu’un parti puissant formait les -plus sinistres projets et voulait faire juger le roi et -la reine.</p> - -<p>Après le massacre des prisons, au mois de septembre -1792, je reçus une étrange lettre de M. le -duc d’Orléans qui me mandait de revenir en France -pour lui ramener sa fille. J’hésitais à le faire et je -me trouvais dans la situation la plus embarrassante.</p> - -<p>Dans les premiers jours de novembre, M. le duc -d’Orléans m’envoya M. Maret, depuis duc de Bassano, -et que je ne connaissais pas du tout. Il était -chargé d’une procuration de M. le duc d’Orléans, qui -l’autorisait à me demander de lui remettre Mademoiselle, -si je ne voulais pas consentir à la reconduire -moi-même sur-le-champ en France. J’étais au désespoir, -ou d’être obligée d’envoyer Mademoiselle -en France, ou de l’y mener. Il n’était pas digne de -moi de ne pas remettre moi-même ce dépôt si cher -entre les mains de celui qui me l’avait confié. Il fut -décidé que je reconduirais Mademoiselle, que je la -remettrais à son père, en lui donnant ma démission -de gouvernante. Nous partîmes en effet le lendemain -pour retourner en France, le 20 octobre 1792.</p> - -<p>Notre trajet sur mer fut très orageux ; nous avions -le vent en poupe, mais il était de la violence la plus -effrayante ; nous fîmes ce voyage en cinq quarts -d’heure et douze minutes, chose qui a peu d’exemples. -Quand nous débarquâmes un peuple immense -était attroupé sur le rivage : il accueillit Mademoiselle -avec de grandes acclamations et des transports qui -allaient jusqu’à l’enthousiasme ; c’est le dernier hommage -que son nom malheureux ait reçu en France.</p> - -<p>Je trouvai à Belle-Chasse M. le duc d’Orléans, -M. de Sillery et cinq ou six autres personnes. Je -remis Mademoiselle entre les mains de son père ; je -lui dis, en présence de tout le monde, que je lui -rendais avec douleur ce dépôt si cher, que je donnais -ma démission de gouvernante, et que je repartais -le lendemain matin pour l’Angleterre. M. le duc -d’Orléans eut l’air consterné ; il m’emmena dans une -chambre voisine, et là il m’apprit que sa fille, par -un décret tout nouveau et d’un effet rétroactif, se -trouvait par son âge (elle avait quinze ans) dans la -classe des émigrés, pour n’être pas revenue à l’époque -prescrite ; il ajouta que c’était ma faute, parce que -je n’avais pas voulu la ramener sur-le-champ la première -fois qu’il l’avait demandé, mais il assura -qu’on ferait des exceptions à cette loi, et qu’il était -certain que sa fille serait à la tête ; qu’en attendant -il fallait qu’elle se soumît à la loi, et qu’elle allât -en pays neutre attendre ce décret sur les exceptions ; -qu’en conséquence il me conjurait de la conduire à -Tournay (la Belgique n’était point encore réunie à -la France) ; que le décret d’exception serait sûrement -publié sous huit jours, qu’il irait lui-même chercher -sa fille, et qu’alors je serais libre ; il se flattait que -je n’aurais pas la cruauté de lui refuser cette dernière -preuve d’attachement à une enfant à laquelle j’en -avais donné tant. Je répondis sèchement que je conduirais -Mademoiselle à Tournay, mais sous la condition -que si le décret d’exception n’était pas publié -sous quinze jours, il enverrait une personne à Tournay, -pour me remplacer auprès de Mademoiselle ; -il m’en donna sa parole d’honneur.</p> - -<p>J’eus un long entretien avec M. de Sillery ; je le -conjurai, en versant des larmes, de quitter la France ; -il lui était facile de s’évader et d’emporter au moins -deux cent mille francs : il m’écouta sans m’interrompre, -il parut ému. Il me répondit qu’il abhorrait -tous les excès de la révolution, mais que je voyais -trop en noir l’avenir ; que Robespierre et ses adhérents -étaient trop médiocres pour ne pas perdre -promptement tout leur ascendant. J’insistai, mais -toutes mes prières, toutes mes instances furent inutiles. -Il me parla de M. le duc d’Orléans, et il me dit -qu’il se perdait, parce qu’il mettait toute son espérance -dans les jacobins qui se plaisaient à l’avilir -afin de pouvoir ensuite le sacrifier plus facilement, -qu’au fond il se repentait de s’être engagé dans une -telle route, mais que, croyant impossible d’en sortir, -il s’y jetait à corps perdu, se flattant de trouver -ainsi l’enthousiasme qu’il n’avait nullement.</p> - -<p>Nous partîmes le lendemain matin ; M. le duc -d’Orléans, plus sombre que jamais, me donna le bras -pour me conduire à la voiture : j’étais fort troublée, -Mademoiselle fondait en larmes, son père était pâle -et tremblant. Lorsque je fus dans la voiture, il resta -immobile à la portière, et les yeux fixés sur moi ; -son regard lugubre et douloureux semblait implorer -la pitié !… « Adieu, Madame ! » me dit-il. Le son -altéré de sa voix porta au comble mon saisissement ; -ne pouvant proférer une seule parole, je lui tendis la -main, il la prit, la serra fortement, ensuite, se tournant -et s’avançant brusquement vers les postillons, -il leur fit un signe et nous partîmes.</p> - -<p>M. de Sillery, M. le duc de Chartres et mon neveu -César du Crest nous accompagnèrent jusqu’aux frontières ; -j’en fus bien aise, car le peuple, par son -ton et ses manières, était devenu effrayant. J’avais -laissé à Belle-Chasse la valeur de plus de cinquante -mille francs en meubles, en argenterie, en bijoux, -en tableaux, en livres, instruments, histoire naturelle, -etc. J’étais si troublée en partant, que je laissai -une quantité de choses ; lors de la confiscation, -tout fut vendu.</p> - -<p>Cependant, trois semaines s’étaient écoulées à Tournay, -et M. le duc d’Orléans n’envoyait personne pour -me remplacer auprès de Mademoiselle. Au mois de -décembre, Mademoiselle eut une maladie très sérieuse, -une fièvre bilieuse. Je la soignai avec toute -l’affection que pouvait inspirer la tendresse maternelle -la plus vive. Cette maladie, dont la convalescence -fut languissante et longue, m’ôta toute idée de -m’éloigner d’elle dans un tel moment. Enfin, le mois -de janvier arriva, ainsi que la funeste catastrophe de -la mort du roi. M. le duc de Chartres, qui était venu -nous rejoindre à Tournay, reçut une lettre de son -père, qu’il me montra et qui commençait ainsi : -« J’ai le cœur navré, mais pour l’intérêt de la France -et de la liberté, j’ai cru devoir…! etc… »</p> - -<p>Cette lettre fit sur M. le duc de Chartres la même -impression que sur moi : nous fûmes saisis d’horreur -et consternés. Mon malheureux mari m’écrivit à la -même époque ; il m’envoyait un grand nombre -d’exemplaires de son opinion sur le procès du roi.</p> - -<p>M. de Sillery terminait ainsi sa lettre : « Je sais -parfaitement qu’en prononçant cette opinion, j’ai -prononcé mon arrêt de mort… » Aussi, en sortant de -l’assemblée, saisi d’horreur et pénétré d’indignation, -il alla sur-le-champ se mettre volontairement dans -la prison de l’Abbaye !… Hélas ! il aurait pu encore -se sauver !… Cette lettre me déchira le cœur ; cependant, -comme je ne voyais nul prétexte pour lui ôter -la vie, je me persuadai qu’il en serait quitte pour -une captivité de quelques mois. Je ne songeais pas -à la cupidité des jacobins, et que l’infortuné avait -plus de cent mille livres de rente !</p> - -<p>La Belgique fut réunie à la France, et quoiqu’on -ait beaucoup écrit qu’elle ne le fut que par son -vœu, je puis assurer qu’elle n’en avait nulle envie, -et qu’elle y fut forcée.</p> - -<p>Le général Dumouriez arriva à Tournay le mardi -26 mars 1793. Ainsi que tous les Français qui passaient -à Tournay, il vint chez mademoiselle d’Orléans. -Je fus charmée de voir cet homme si célèbre ; -quoiqu’il fût vaincu, et que je le crusse poursuivi par -les Autrichiens, sa seule présence me rassurait.</p> - -<p>Je vis que la Belgique allait retomber au pouvoir -des Autrichiens, et que la fuite serait impossible -pour nous, soit en France ou soit dans les pays -étrangers. Je sollicitai donc vivement mon retour ; -on m’écrivit, au mois de mars 1793, que M. le duc -d’Orléans allait obtenir le rappel de mademoiselle -d’Orléans, mais que le mien était encore ajourné. -Croyant que mademoiselle d’Orléans allait rentrer, -je devais m’occuper des moyens de me mettre en -sûreté, et il faut convenir que rien n’était plus difficile, -et que ma position était affreuse. J’avais fait -quelques avances d’argent pour mademoiselle d’Orléans, -qui me devait cent trente-deux louis ; elle avait -écrit à M. le duc et à madame la duchesse d’Orléans -sur cet objet et pour leur demander de lui envoyer de -l’argent pour elle ; c’est ce qu’ils ne purent faire, ni -à cette époque, ni à aucune autre. Ce fut alors que -M. le duc de Chartres, qui n’a jamais eu de vues -ambitieuses, et qui n’en avait d’autre que celle d’être -utile à son pays, prit la résolution d’écrire à la Convention, -pour demander la permission de quitter à -jamais la France ; depuis la mort du roi, il était tombé -dans le plus grand découragement.</p> - -<p>Après avoir écrit cette lettre à la Convention, il me -dit qu’il ne croyait pas pouvoir l’envoyer sans l’aveu -de son père, qui était alors député à la Convention. -M. le duc de Chartres envoya cette requête à son père, -en le conjurant de trouver bon qu’il la fît. Nous espérions -que M. le duc d’Orléans ne s’opposerait pas -à ce que désirait son fils ; mais il répondit sèchement -que cette idée n’avait pas de sens, et qu’il n’y fallait -plus penser. M. le duc de Chartres a respecté cet -ordre ; il n’en fut plus question.</p> - -<p>M. le duc de Montpensier, son frère, désirant passionnément -voir l’Italie, avait demandé à servir à -Nice, ce qui lui fut accordé ; il partit de Tournay, -où il était aussi avec nous.</p> - -<p>Cependant l’armée dut évacuer Tournay et se replier -sur la frontière. Nous la suivîmes ; nous quittâmes -Tournay le 31 mars, de grand matin ; nous -étions dans une berline dont les stores étaient baissés, -et en outre de grands chapeaux avec des voiles -cachaient entièrement nos visages. Nous suivîmes -l’armée. Les troupes marchaient sans ordre ; les soldats -étaient excessivement bruyants ; leur ton, leurs -discours m’effrayaient ; je n’avais jamais fait jusqu’alors -un voyage aussi désagréable. Pour éviter de -tomber dans les mains des ennemis, j’allai à Saint-Amand. -Je logeai, avec mademoiselle d’Orléans et ma -nièce, dans la ville même de Saint-Amand, et le général -Dumouriez logea à un quart de lieue, dans un -endroit appelé les Boues-de-Saint-Amand, où se trouvent -les bains et les étuves pour les malades.</p> - -<p>S’il m’eût laissée dans une ville reprise par les -ennemis, il est évident que mademoiselle d’Orléans et -moi nous aurions été pour bien longtemps privées de -notre liberté. Le 2 avril, le général Dumouriez intercepta -un paquet rempli de mandats d’arrêt lancés -contre presque tous les principaux officiers de l’armée, -entre autres le mari de ma seconde fille, M. de -Valence, M. le duc de Chartres, et contre le général -lui-même que l’on accusait d’être de connivence avec -l’ennemi. Ces ordres arbitraires envoyés par un simple -comité (et non par la Convention), étaient signés -Duhem. Je ne pouvais plus m’abuser sur le système -de proscription qui s’établissait en France, si l’on -avait proscrit le général Dumouriez sur de simples -soupçons.</p> - -<p>D’un autre côté, je frémissais en pensant que selon -toutes les apparences, le camp allait se partager -en deux partis ; que les premiers rayons du soleil -éclaireraient vraisemblablement des scènes sanglantes ; -si j’avais le bonheur de sortir du territoire -français, que deviendrais-je dans les pays étrangers, -sans recommandation, sans protection, sans amis ? -Que pourrais-je opposer en outre à la haine, aux persécutions -des émigrés qui ne laissait pas échapper -une occasion de se manifester contre nous depuis la -mort du roi. La situation de mademoiselle d’Orléans -achevait de me percer le cœur. J’étais décidée, -n’étant plus sa gouvernante, à ne l’associer ni à ma -misère, ni à mes périls, et à la laisser entre les mains -de son frère ; mais quelle affreuse séparation ! Tandis -que je faisais en silence ces douloureuses réflexions, -elle était couchée à côté de moi, et je l’entendais -gémir sourdement : elle avait vu les préparatifs de -mon départ ; elle ne comprenait que trop que mon -projet n’était pas de l’emmener : elle se taisait et -elle pleurait.</p> - -<p>A sept heures, je fis mes adieux à M. le duc de -Chartres ; il me renouvela les instances qu’il m’avait -faites la veille de me charger de sa sœur ; il me répéta -qu’il ignorait encore le parti qu’il prendrait ; -que tout annonçait dans le camp une prochaine révolte, -et que, dans de telles circonstances, sa sœur -le gênerait mortellement et serait exposée à mille -dangers affreux. Je répondis qu’à moins d’une espèce -de prodige, il me paraissait impossible de passer tous -les postes français, sans être reconnue et arrêtée : -que, dans ce dernier cas, on nous conduirait à Valenciennes -dont nous étions si près, et qu’alors perdues -sans retour, nous serions envoyées à l’échafaud ; -il valait mieux peut-être que mademoiselle d’Orléans -se rendît à Valenciennes seule et comme de son propre -mouvement, après ma fuite ; qu’alors je croyais que -la plus grande rigueur à son égard se bornerait à la -déporter et à la conduire hors des frontières, ce qui -la ferait sortir de France sans danger. Je fus inébranlable -dans mes refus jusqu’à l’instant de mon -départ ; mais, au moment où je montais en voiture, -M. le duc de Chartres revint tenant dans ses bras sa -sœur baignée de larmes ; je la reçus dans la voiture -à côté de moi, et nous partîmes sur-le-champ et avec -tant de précipitation que ni mademoiselle d’Orléans -ni moi ne songeâmes à prendre avec nous quelques-uns -de ses effets, du moins ses bijoux ; nous oubliâmes -tout. Mademoiselle d’Orléans sortait de son lit, n’avait -sur elle qu’une simple robe de mousseline ; ce fut -ce qu’elle emporta, et sa montre, qui était fort belle -et qu’elle n’oublia point, parce qu’elle était au chevet -de son lit ; elle laissa à Saint-Amand ses malles, -ses robes, son linge, son écrin ; tout fut perdu, à -l’exception seulement de sa harpe qu’un domestique -fit charger sur un chariot qui passa, et qui nous rejoignit -quelques jours après ; mais, du reste, on ne -lui rapporta pas un habit, pas une chemise ; comme -j’avais sauvé la plus grande partie de ce qui m’appartenait, -je me trouvai heureuse de pouvoir suppléer -à ce dénûment.</p> - -<p>Nous étions quatre dans la voiture, mademoiselle -d’Orléans, ma nièce, M. de Montjoye et moi. Je ne -connaissais M. de Montjoye que depuis peu de jours, -il voulait fuir aussi, et aller en Suisse, où il avait des -parents.</p> - -<p>Au bout de deux heures de marche, nous nous -trouvâmes dans des chemins de traverse si mauvais -que la voiture y cassa. Comme nous tournions autour -de Valenciennes, nous n’en étions, dans ce moment, -qu’à une petite demi-lieue, et nous nous trouvions -dans un village rempli de volontaires, notre inquiétude -fut extrême ; il fallut entrer dans un cabaret, -et attendre là, plus d’une heure et demie, que la -voiture fût raccommodée. Les chemins devenant toujours -plus mauvais, et la nuit survenant, nous fûmes -obligés, malgré le froid qui était excessif, de descendre -de voiture. Nous avions fait près d’une lieue -à pied, lorsque tout à coup nous fûmes arrêtés par -un capitaine de volontaires et des soldats qui de loin -avaient aperçu la lanterne de notre guide. Ce capitaine, -peu satisfait de nos réponses, nous dit qu’il -nous soupçonnait émigrées, et qu’il était décidé à -nous conduire à Valenciennes. On peut juger de ce -que j’éprouvai dans ce moment, mais j’eus l’air d’y -consentir. Je pris le commandant sous le bras, et, -dans un baragouin très peu intelligible, je lui fis -mille plaisanteries sur son peu de complaisance ; -tout en parlant et en riant, je marchais toujours -comme si je n’avais pas le dessein de le faire changer -d’avis. Au bout d’un demi-quart d’heure, il s’arrêta, -me dit qu’il voyait bien que j’étais véritablement -une Anglaise ; qu’il ne voulait pas nous déranger, -et que nous pouvions continuer notre route vers -Quiévrain. Il nous conseilla d’éteindre la lumière de -notre lanterne, qui pourrait encore nous faire arrêter ; -et nous conduisit dans un petit sentier détourné, -par lequel nous pouvions, nous dit-il, arriver -aux postes autrichiens sans rencontrer de nouvelles -troupes.</p> - -<p>Aussitôt que nous fûmes entrées dans Quiévrain, -on nous demanda nos passeports. Je dis que j’étais -une dame irlandaise nommée madame de Verzenay, -voyageant avec mes nièces ; mais qu’étant partie -dans toute la déroute du camp, je n’avais point de -passeports, et, comme il en fallait pour être reçue, -je demandai à parler à M. le commandant le baron -de Vounianski. On me dit d’attendre dans la voiture, -et qu’on allait prendre ses ordres. Un moment après, -le baron vint lui-même, nous fit descendre de voiture, -me donna la main, et nous conduisit chez lui, -où il nous reçut à merveille. Le lendemain il nous -donna une escorte et nous fit accompagner jusqu’à -Mons. Un nouveau malheur m’empêcha de quitter -Mons. Je couchais dans la chambre de mademoiselle -d’Orléans ; je ne dormais point, et je l’entendis se -plaindre et tousser toute la nuit ; je me levai au point -du jour pour l’aller regarder, et je vis qu’elle avait -la rougeole ; je passai dans le cabinet où couchait -ma nièce, pour l’instruire de ce triste événement, et -je la trouvai dans le même état. Elles étaient toutes -deux si malades et avaient une fièvre si violente, -que bien peu de choses m’ont causé de plus vives -inquiétudes. Nous n’avions point de femme de -chambre, je ne pus avoir un médecin que le soir, et -il me fut impossible d’obtenir une garde, avant le -quatrième jour : cependant elles furent bien soignées. -Je connaissais le traitement de cette maladie. Je -passai les trois premières nuits sans me coucher ; et -quand j’eus une garde, je restai toujours dans la -chambre de mademoiselle d’Orléans ; et pendant les -neuf jours je la veillai jusqu’à trois ou quatre heures -du matin. Deux jours après notre départ, M. le duc -de Chartres et M. Dumouriez ne se sauvèrent de -Saint-Amand qu’après avoir couru les plus grands -dangers, essuyé des coups de fusil, etc. ; que serait -devenue cette malheureuse enfant, au milieu d’un -tel désordre avec le germe d’un grande maladie -(car elle partit de Saint-Amand avec la fièvre) ; la -rougeole se serait déclarée de même le lendemain, -et qu’aurait-on pu faire dans cet état ! Mes jeunes -compagnes se trouvant en état de soutenir la voiture, -quoiqu’elles fussent encore extrêmement faibles, -nous partîmes de Mons le samedi 13 avril, avec M. de -Montjoye. Après sept jours de marche, nous arrivâmes -à Schaffhouse, en Suisse, le 26 mai. Ma joie -fut extrême de me trouver dans un pays neutre.</p> - -<p>Le besoin extrême de repos qu’avait mademoiselle -d’Orléans nous fit séjourner à Schaffhouse ; M. le -duc de Chartres était venu nous y rejoindre ; nous -avions été reconnus par plusieurs émigrés qui nous -firent beaucoup de méchancetés. Entre autres, un -soir que nous nous promenions sur la place de Zurich, -un émigré, avec un air très impertinent, passant -auprès de Mademoiselle, accrocha exprès avec -son éperon un grand pan de sa robe de gaze. Il fallut -partir. Nous allâmes à Zug le 14 de mai, et nous -nous établîmes dans une petite maison isolée, sur -les bords du lac, à peu de distance de la ville. Nous -avions pris toutes les précautions nécessaires pour -n’être pas connus. Nous passâmes un mois à Zug -dans la plus parfaite tranquillité, lorsque des émigrés -passèrent. Ils avaient vu M. le duc de Chartres -à Versailles : ils le reconnurent et, le même jour -toute la petite ville de Zug sut qui nous étions. Quelques -jours après, on vit paraître dans les gazettes -allemandes quelques articles sur mes élèves. Cette -publicité commença à déplaire aux magistrats de -Zug : bientôt on leur écrivit de Berne pour leur -reprocher d’accorder un asile à mademoiselle d’Orléans -et à son frère. Le premier magistrat de Zug -s’inquiéta, et finit par prier mes malheureux élèves -de chercher une autre retraite. Où aller, sans recommandations, -sans amis, n’ayant pu rester dans les -deux cantons les plus tolérants de la Suisse ? M. de -Montesquiou ayant rendu des services à Genève, jouissait -en Suisse de beaucoup de considération, et y avait -un très grand crédit. J’imaginai de lui écrire ; je -lui peignis la situation de mes malheureux élèves, -et je lui demandais si mademoiselle d’Orléans pouvait -être reçue à Bremgarten, dans un couvent à -peu de distance de cette petite ville. M. de Montesquiou -se chargea de faire recevoir mademoiselle -d’Orléans, ma nièce et moi, dans le couvent de -Sainte-Claire, à Bremgarten. M. le duc de Chartres -se décida à faire à pied le voyage entier de la Suisse ; -ce qu’il a exécuté, passant partout pour un Allemand.</p> - -<p>Au moment de partir de Zug, quand mes élèves -furent obligés de payer tous les petits mémoires, -ils ne se trouvèrent plus assez d’argent ; heureusement -que j’en avais assez pour satisfaire à ce qu’il -fallait, et pour me charger de payer au couvent, -pendant un an, la pension de mademoiselle d’Orléans, -outre la mienne et celle de ma nièce. La veille -de mon départ de Zug, une méchanceté véritablement -atroce me causa une des plus grandes frayeurs que -j’aie éprouvées de ma vie. Mademoiselle d’Orléans -restait tous les soirs dans le salon, au rez-de-chaussée, -jusqu’à dix heures trois quarts ; elle était établie -dans l’embrasure de la fenêtre, et pendant la conversation -elle travaillait à de petits ouvrages ; comme -depuis sa rougeole, elle avait un peu mal aux yeux, -elle gardait toujours sur sa tête un grand chapeau -qui lui cachait la lumière. Le 26 juin, veille de mon -départ, j’étais à dix heures un quart du soir dans -ma chambre, qui se trouvait précisément au-dessus -du salon ; M. le duc de Chartres, suivant sa coutume, -était couché, ainsi que le seul domestique qu’il y -eût dans la maison. Mademoiselle d’Orléans eut -quelque choses à me dire : elle se leva, laissa sa -lumière sur la table, ôta son chapeau, le mit sur -une des pommettes du dossier de sa chaise, et monta -chez moi avec ma nièce. Je la pris sur mes genoux ; -à peine étions-nous assises que nous entendîmes -un bruit causé par une énorme pierre lancée contre -la fenêtre du salon : une demi-minute après, plusieurs -autres pierres furent de même lancées contre -la fenêtre que je venais de quitter, et cassèrent les -vitres avec un tel fracas que M. le duc de Chartres -éveillé sauta à bas de son lit, prit un bâton (qui -est une fort bonne arme dans ses mains), et courut -à la porte, en appelant le domestique, qui se leva -aussi : l’un et l’autre sortirent de la maison en -criant après les assassins, qui se sauvèrent à toutes -jambes. Nous descendîmes dans le salon, et nous -vîmes que le premier coup de pierre avait été lancé -vers la place qu’occupait ordinairement mademoiselle -d’Orléans. On avait visé avec beaucoup de justesse ; -car le carreau était brisé, le chapeau renversé, et la -pierre, grosse comme le poing, suivant sa direction -en ligne droite, avait été fracasser un carreau de -faïence d’un poêle placé à l’extrémité du salon. J’ai -conservé soigneusement ce caillou ; je le fis polir et -tailler en plaque de médaillon, sur laquelle ces deux -mots sont gravés : innocence, providence. La même -nuit on coupa par petits morceaux deux harnais de -chevaux appartenant à M. le duc de Chartres.</p> - -<p>M. de Montesquiou nous fit recevoir au couvent -de Sainte-Claire ; mais il nous recommanda de cacher -avec soin qui nous étions.</p> - -<p>Au milieu de ces peines de tout genre, j’eus la -consolation de rétablir parfaitement la santé délabrée -de mademoiselle d’Orléans. Je lui avais caché la -mort de son infortuné père ; je connaissais son extrême -sensibilité, et sa tendresse pour un père dont -elle était adorée ; cependant je l’habillai de deuil, en -lui disant que c’était celui de la malheureuse reine -de France. Nos jours s’écoulaient tristement, mais -sans ennui. Lorsque nous apprîmes par hasard que -madame la princesse de Conti, tante de mademoiselle -d’Orléans, habitait la Suisse et était à Fribourg, -j’écrivis à Fribourg pour m’en informer. Rien n’était -plus vrai. Sans l’extrême tendresse que j’avais pour -mademoiselle d’Orléans, je ne serais jamais restée -un an dans un lieu où j’étais horriblement persécutée, -et qui d’ailleurs ne m’offrait nulle ressource ; il -m’était absolument nécessaire, pour subsister, de -me rapprocher d’une imprimerie ; je sentis que mademoiselle -d’Orléans devait faire, auprès de madame -la princesse de Conti, une démarche. Docile à -la voix de la raison, elle se décida à écrire à sa -tante, en lui demandant d’aller la rejoindre, en me -rendant ma liberté. Huit ou dix jours après madame -la princesse de Conti répondit à mademoiselle d’Orléans -une lettre tendre et touchante pour lui annoncer -qu’elle la recevait ; mais que cela ne pourrait être -que dans un mois. Ce temps se passa bien tristement. -Au moment de notre séparation la douleur de mademoiselle -d’Orléans fut inexprimable. Rien ne me -retenant plus à Bremgarten je le quittai à mon tour.</p> - -<p>Mon gendre, M. de Valence, était établi dans les -environs d’Utrecht. Nous avions toujours entretenu -une correspondance suivie : je lui avais écrit dans -les derniers temps de mon séjour à Bremgarten ; -quand je sus que j’allais me séparer de mademoiselle -d’Orléans, je le conjurai de me chercher, sous un -nom supposé, une place de concierge dans un château. -J’aurais laissé ma nièce au couvent de Sainte-Claire, -entre les mains de madame l’abbesse, à -laquelle j’aurais payé une demi-année de pension ; -j’aurais été dans mon château, où je n’aurais rien -dépensé, et dans lequel j’aurais pu travailler en -secret ; j’aurais envoyé mes ouvrages en Angleterre, -à Sheridan, qui les aurait parfaitement vendus ; de -cette manière, j’échappais aux persécutions, et j’aurais -pu amasser beaucoup d’argent. Une chose dans -ce plan m’embarrassait, c’était ma harpe ; je ne -pouvais me résoudre à m’en séparer ; j’étais décidée -à l’emporter, en déguisant dans l’emballage la -forme de l’étui, et j’espérais trouver dans le château -le moyen d’en jouer incognito dans quelque coin -isolé. M. de Valence rejeta cette proposition qu’il -appelait une folie romanesque ; j’insistai vivement, -et je donnai de si bonnes raisons qu’il me répondit -promptement qu’il avait trouvé ce que je pouvais -désirer ; des maîtres instruits, spirituels, très riches, -ayant une fille non mariée, à laquelle j’aurais pu -donner des soins d’institutrice, un château antique -et vaste ; et, pour que rien ne manquât au bonheur -de cette trouvaille, il m’assurait que le château contenait -une superbe bibliothèque. Cette lettre m’enchanta ; -mais, quelques jours après, il m’en écrivit -une autre, pour se dédire formellement, en me disant -qu’il ne pouvait se résoudre à se donner le ridicule -de faire de moi une concierge ; il me conjurait de -venir le trouver près d’Utrecht, et que là nous formerions -des projets plus raisonnables. Je lui représentai -qu’il existait un nombre infini d’émigrées, -qui me valaient, et dont les unes, sans aucun ridicule, -étaient marchandes de modes, les autres institutrices : -il fut inexorable.</p> - -<p>Nous arrivâmes donc à Utrecht : M. de Valence -vint nous chercher, et nous mena à Oud-Naarden, -une charmante maison de campagne qu’il avait louée -sur le bord de Zuyderzée. Je me reposai là environ -cinq semaines, je me décidai à m’aller établir sous -la domination danoise. J’avais encore un peu d’argent, -je n’en demandai point à M. de Valence : je -convins seulement que je laisserais ma nièce chez -lui, avec une dame étrangère qui s’y trouvait, et que -je préparais l’établissement de M. de Valence à -Altona, car il avait aussi le projet de s’y fixer. Je -partis d’Oud-Naarden sans femme de chambre et -sans domestique. Je ne savais où débarquer à Altona ; -une marchande fort communicative me nomma l’auberge -de Plock. J’eus lieu de m’applaudir de ce -choix ; le maître de la maison était la probité même, -et sa fille remplie de douceur, d’esprit, de sensibilité, -ayant reçu la meilleure éducation, devint bientôt -mon amie.</p> - -<p>Sur la fin de juillet, j’allai m’établir avec ma nièce -chez M. de Valence, à Sielk, à cinq lieues d’Hambourg, -dans une jolie maison de campagne qu’il avait -louée. J’y consentis à la condition que je lui payerais -une pension. J’avais vendu au libraire Fauche trois -cents frédérics d’or <i>les Chevaliers du Cygne</i> ; il y -avait longtemps que je n’avais touché autant d’argent -à la fois ; ce fut le prix que m’en offrit Fauche, -qui a toujours été pour moi de la plus parfaite honnêteté. -J’étais dans un tel dénûment que s’il ne m’en -eût offert que cinquante frédérics, je n’aurais pas -hésité à le lui donner.</p> - -<p>M. de Valence cultivait lui-même son jardin : nous -menions une vie douce et solitaire ; nous n’avions -près de nous qu’un seul voisin (le seigneur du lieu), -et ce voisin était pour nous l’ami le plus aimable.</p> - -<p>Après avoir tant souffert, je me trouvais aussi -heureuse que je pouvais l’être, avec d’affreux souvenirs -si récents encore. J’étais fort liée avec madame -Matthiessen et toute sa famille. Son fils, l’un des -négociants d’Hambourg les plus distingués par son -mérite, sa fortune, et la considération dont il jouissait, -devint amoureux de ma nièce Henriette de Sercey : -sa mère me la demanda en mariage pour lui. -Ma nièce avait vingt et un ans, M. Matthiessen en -avait quarante-quatre. Au bout de six mois ce mariage -se fit. Je déclarai, dès le même jour, malgré -les regrets de ma nièce et les offres obligeantes de -M. Matthiessen, que je ne resterais point avec eux, -ni à Hambourg, ni même à Sielk.</p> - -<p>Huit jours après son mariage, je partis pour Berlin, -où je me mis en pension chez mademoiselle -Bocquet, qui tenait une maison d’éducation la plus -fameuse de la ville. Elle me reçut à bras ouverts ; -elle s’était passionnée pour moi, par mes ouvrages. -Son accueil me charma, ainsi que sa conversation ; -elle avait une société très aimable, composée des -personnes les plus spirituelles de Berlin.</p> - -<p>Le premier mois de mon séjour à Berlin fut un -véritable enchantement. Chacun s’occupa de mon -amusement. Nous allâmes jusqu’à Sans-Souci, où -j’allai recueillir une quantité de souvenirs du grand -Frédéric.</p> - -<p>M. de Volney, dans un de ses ouvrages, dit que, -pour juger un homme qui n’existe plus, avec lequel -il n’aurait jamais eu le moindre rapport, il lui suffirait -d’examiner avec une attention philosophique ses -meubles, ses habits, ses bijoux, ses livres. Si l’on eût -transporté M. de Volney, ce profond penseur, dans -les appartements du grand Frédéric, comme il n’y -aurait vu que des meubles et des draperies couleur -de rose et argent, que des gravures et des tableaux -mythologiques et une collection de tous les bijoux -les plus fragiles, et de tous les colifichets des boutiques -françaises, comme il aurait trouvé dans la -bibliothèque un nombre infini d’ouvrages licencieux -et de poésies frivoles, il aurait certainement pensé -que le défunt était un jeune sybarite dépourvu de -mérite et d’esprit : ce prétendu sybarite était un vieux -guerrier, le plus grand capitaine de son temps, le -roi le plus vigilant, le plus laborieux, et qui, au -milieu de ses draperies couleur de rose, couchait -toujours avec ses bottes.</p> - -<p>On nous conta de ce monarque et de sa cour plusieurs -traits. En voici trois qui me paraissent assez -plaisants. Lorsque le roi faisait de petits voyages, il -avait coutume d’emmener avec lui Voltaire. Dans -une de ses courses, Voltaire, seul dans une chaise de -poste, suivit le roi. Un jeune page, que Voltaire avait -fait gronder avec sévérité, s’était promis de s’en -venger ; en conséquence, comme il allait en avant -pour faire préparer les chevaux, il prévint tous les -maîtres de poste et les postillons que le roi avait un -vieux singe qu’il aimait passionnément, qu’il se plaisait -à faire habiller à peu près comme un seigneur -de la cour, et qu’il s’en faisait suivre dans ses voyages ; -que cet animal ne respectait que le roi, et qu’il -était fort méchant ; que s’il voulait sortir de la voiture, -on se gardât bien de le souffrir. D’après cet -avertissement, lorsqu’aux postes Voltaire voulut descendre -de sa voiture, tous les valets d’hôtellerie s’y -opposèrent formellement ; et, lorsqu’il étendait la -main pour ouvrir la portière, on ne manquait jamais -de donner sur cette main deux ou trois coups de -canne, et toujours en faisant de longs éclats de rire. -Voltaire, ne sachant pas un mot d’allemand, ne pouvait -demander l’explication de ces étranges procédés, -sa fureur devint extrême et ne servit qu’à redoubler -la gaieté des maîtres de poste, et, d’après les rapports -du petit page, tout le monde accourait pour -voir le singe du roi et pour le huer. Le voyage se -passa de la sorte ; et ce qui mit le comble à la colère -de Voltaire, c’est que le roi trouva le tour si plaisant -qu’il ne voulut point en punir l’inventeur.</p> - -<p>On sait combien ce prince aimait la musique. Un -soir, il crut entendre une symphonie lointaine et -charmante. Aussitôt il ouvre une fenêtre et reconnaît -que cette musique <i>pianissimo</i>, à deux parties, s’exécute -près de la guérite de la sentinelle en faction -sous son appartement. Il appelle cette sentinelle, -l’interroge, et son étonnement redouble en apprenant -que c’est ce soldat qui produit l’illusion de cette prétendue -symphonie en jouant à la fois, et avec perfection, -de deux guimbardes. Le roi, ne concevant -pas ce prodige, ordonne au soldat de monter chez -lui. Le soldat répond : « C’est impossible ; je dois -garder ma consigne. — Mais je suis le roi. — Je -le sais ; mais je ne puis être relevé que par mon -colonel. » A ces mots le roi, du premier mouvement, -se fâcha ; mais la sentinelle lui dit que s’il obéissait, -il le ferait punir le lendemain pour avoir manqué à -la discipline. Alors le roi loua sa fermeté, referma -sa fenêtre, se coucha, et, le jour suivant, fit venir ce -soldat, l’entendit avec admiration, lui donna cinquante -frédérics et son congé. Ce musicien d’un -genre si nouveau a fait fortune en parcourant l’Allemagne. -Quelques années après, je l’ai entendu à -Hambourg. Il allait jouer dans les maisons, il exigeait -qu’on éteignît toutes les lumières, et, lorsqu’il -jouait, on croyait véritablement entendre une belle -symphonie dans le lointain.</p> - -<p>Un autre trait est l’anecdote sur notre fameux -Duport, le premier violoncelle de l’Europe. Appelé -en Prusse par le roi, il comptait ne passer à Berlin -que cinq ou six mois. Le roi, sachant qu’il se disposait -à partir, chargea quelques-uns de ses musiciens -de lui donner une espèce de fête et de l’enivrer. -Lorsqu’il fut dans cet état, on lui fit signer un engagement -par lequel, entrant dans un régiment du -roi, il s’y trouvait au nombre des tambours, de sorte -qu’il n’aurait pu quitter la Prusse sans s’exposer à -la peine de mort comme déserteur. Ce fut ainsi que -ce grand artiste se fixa dans le Brandebourg. Il fut -d’abord désespéré ; mais une forte pension, un excellent -mariage le consolèrent. Il habitait Sans-Souci -avec sa famille lorsque j’allai visiter cette maison -royale.</p> - -<p>Pendant mon séjour à Berlin, ma correspondance -avec mademoiselle d’Orléans fut rompue. Lui ayant -envoyé dans une lettre une petite miniature représentant -sur un fond bleu une rose blanche et une -rose rouge dans une caisse verte, madame la princesse -de Conti dit que c’étaient les trois couleurs, -par conséquent un signe révolutionnaire. Mademoiselle -d’Orléans eut beau protester que c’étaient les -cinq couleurs, puisqu’il y avait du vert et des tiges -brunes ; madame la princesse de Conti persista dans -son idée et lui défendit de m’écrire. Mademoiselle -d’Orléans trouva le moyen d’obéir et de me donner -de ses nouvelles ; elle confia son chagrin à son confesseur -et le pria de m’écrire de sa part ; ce qui dura -plus de dix-huit mois. Je lui envoyais mes lettres -qu’il remettait.</p> - -<p>A l’époque dont je parle, je reçus une lettre d’une -personne qui m’était inconnue, et qui me mandait -de ne plus écrire à ce prêtre, parce qu’il venait de -mourir. Je le pleurai sincèrement, puisque je n’eus -plus de nouvelles de mademoiselle d’Orléans.</p> - -<p>On me remit dans ce temps une lettre qui, par un -enchaînement particulier de circonstances, traîna -prodigieusement en chemin, ce qui arrivait souvent -alors. Elle montre si bien toute la bonté de l’âme de -mademoiselle d’Orléans, que je la place ici. Elle est -sur la mort de son malheureux père, que je lui avais -cachée et qu’elle n’apprit que peu de jours après notre -séparation.</p> - -<p>Voici comment elle s’exprime :</p> - -<blockquote> -<p class="date">« Fribourg, 10 octobre 1794.</p> - -<p>« Oh !… amie chérie, à quel comble de malheurs -le ciel m’a réduite ! Hélas ! je les connais tous ! -Ah !… quelles douleurs… et quelles souffrances… -mon trop malheureux cœur n’éprouve-t-il pas ? que -cette vie est cruelle !… Mais la religion et mon cœur, -amie bien-aimée, m’ordonnent de la supporter pour -ceux que j’aime ; elle est à eux, et non à moi, et je -la soigne comme un dépôt qu’ils m’ont confié. -Hélas ! il n’y a plus que ces chers objets que j’aime si -tendrement, qui puissent m’y attacher. Oh ! mon -amie, pensez-vous que ceux qui sont tout à fait malheureux, -et qui ne se tuent pas, soient sans religion ? -Non, je ne le puis croire : sans ce motif tout-puissant, -qui pourrait ne pas se débarrasser d’une -existence devenue douloureuse dans tous les moments ?… -Mais, grâce aux principes que vous m’avez -donnés, ne soyez pas inquiète, amie bien chère, Dieu -soutient votre infortunée Adèle et lui donne un courage -et une force véritablement surnaturels. Ma tante -me témoigne une tendresse et une sensibilité dont je -suis bien touchée, et m’adoucit, par son excessive -bonté, autant qu’il est possible, mon affreuse et -cruelle situation. Adieu, amie tendre et chérie, je -vous embrasse avec toute la tendresse de mon malheureux -cœur. Je ne puis vous écrire une plus longue -lettre aujourd’hui, ce sera pour la première fois. -Donnez-moi souvent de vos chères nouvelles ; hélas ! -j’en ai tous les jours plus besoin.</p> - -<p class="sign">« <span class="sc">Adèle d’Orléans.</span> »</p> -</blockquote> - -<p>Je dois dire que j’ai omis, sans le vouloir, un fait -intéressant : c’est qu’étant à Sielk, j’appris que mes -deux derniers élèves étaient encore détenus à Marseille.</p> - -<p>Je reçus enfin mon rappel en France ; ma joie fut -fort troublée par le chagrin de quitter mes amis, qui -étaient réellement au désespoir, et ce pays hospitalier -dont le roi était si vertueux, et le gouvernement -si doux et si équitable. Dans le second volume des -<i>Souvenirs de Félicie</i>, je fais de la Prusse et de son -roi le même éloge. Je fis paraître ce volume à l’époque -où l’empereur Napoléon triomphant était à Berlin -qu’il venait de conquérir.</p> - -<p>Je trouvai à Bruxelles ma fille, madame de Valence. -Après neuf ans d’absence, ma joie de la revoir fut -inexprimable ; car les dangers qu’elle avait courus, -les cruelles inquiétudes qu’elle m’avait causées, -avaient quadruplé pour moi la longueur des douloureuses -années de l’absence.</p> - -<p>Je retournai à Paris avec ma fille ; je n’essayerai -point de peindre les émotions que j’éprouvai en passant -la frontière, en entrant en France, en entendant -le peuple parler français, en approchant de Paris, en -apercevant les tours de Notre-Dame et en passant les -barrières.</p> - -<p>Tout me paraissait nouveau ; j’étais comme une -étrangère que la curiosité force à chaque pas de s’arrêter. -J’avais peine à me reconnaître dans les rues, -dont presque tous les noms étaient changés ; je trouvais -des philosophes substitués aux saints ; j’avais été -préparée à cette métamorphose en lisant l’<i>Almanach -national</i>, où j’avais vu les saints remplacés par les -sans-culottides et par des oignons, des choux, du -fumier, des ânes, des cochons, des lièvres, etc., etc.</p> - -<p>Je retrouvai à peine effacées les inscriptions qu’on -avait écrites sur les façades des anciens édifices : -maison ci-devant Bourbon, maison ci-devant Conti, -propriété nationale, etc. Je lisais encore sur quelques -murs cette phrase républicaine : La liberté, la fraternité -ou la mort. Je voyais passer des fiacres que je reconnaissais -pour les voitures confisquées de mes -amis ; je m’arrêtais sur les quais, devant de petites -boutiques, dont les livres reliés portaient les armes -d’une quantité de personnes de ma connaissance, et -dans d’autres boutiques, j’apercevais leurs portraits -étalés en vente publique. J’entrai un jour chez un -petit brocanteur qui en avait au moins une vingtaine ; -je les reconnus tous, et mes yeux se remplirent de -larmes en pensant que les trois quarts de ces infortunés -que ces peintures représentaient avaient été -guillotinés et que les autres, dépouillés de tout et -proscrits, erraient peut-être encore dans les pays -étrangers !…</p> - -<p>En sortant de cette boutique, j’allai me promener -sur le boulevard : un marchand, portant de charmants -petits paniers d’osier, passa près de moi ; je -l’arrêtai pour en choisir une demi-douzaine ; mais je -n’avais pas d’argent. J’entrai dans le comptoir d’un -marchand de vin auquel je demandai de l’encre et -un peu de papier ; j’écrivis rapidement mon adresse -que je lus tout haut au marchand de paniers. Alors -le cabaretier s’écria : « Eh ben ! vous êtes cheux vous ! — Comment ? — Pardi -oui ; vous êtes dans ci-devant -hôtel de Genlis !… » En effet, c’était la maison -qu’avait occupée, pendant quinze ans, mon beau-frère, -le marquis de Genlis. Il me fut impossible de -le reconnaître ; tout le rez-de-chaussée était divisé en -plusieurs boutiques, et la façade des autres logements -tout à fait méconnaissable. Je me hâtai de m’éloigner -de ce lieu si triste pour moi.</p> - -<p>Je vis beaucoup de parvenus qui, nés dans la -classe de simples ouvriers, avaient fait les plus brillantes -fortunes.</p> - -<p>Je revis avec plaisir le fils d’un de mes anciens -gardes-chasse, devenu capitaine, qui avait servi dans -nos armées avec la plus grande distinction ; sa belle -tournure et son bon air me rappelèrent ce mot de -La Rochefoucauld : « L’air bourgeois se perd rarement -à la cour, il se perd toujours à l’armée. »</p> - -<p>Je vis des femmes qui haïssaient naturellement -toute conversation intéressante et spirituelle, parce -qu’elles n’y pouvaient prendre part ; du commérage -ou de la médisance formaient tout leur entretien ; -elles avaient refroidi tous les amis de leurs maris par -leur insipidité, leur sécheresse et leur susceptibilité, -défauts de toutes les femmes qui manquent d’esprit -et d’éducation. La plupart de ces personnes, ridiculement -vaines, comptaient les visites et marchandaient -une révérence, toujours inquiètes de la manière -dont on les traitait, sans savoir positivement -comment on doit être traitée. Je ne retrouvai plus -de bureaux d’esprit. On appelait ainsi jadis, en dérision, -les maisons dont la société était principalement -composée de gens de lettres, de savants et d’artistes -célèbres, et dont les conversations n’avaient pour objet -que les sciences, la littérature et les beaux-arts : -voilà ce que les ignorants et les sots tâchèrent toujours -de tourner en ridicule.</p> - -<p>J’eus bien d’autres sujets de mécontentement : je -trouvais tout changé, tout jusqu’au langage.</p> - -<p>On parle mal en disant, la capitale, pour dire Paris ; -du champagne, du bordeaux, au lieu de vin de Champagne ; -ou les Français, au lieu de la Comédie-Française. -Lorsqu’on dit : un louis d’or, on parle mal : -de même pour son équipage, au lieu de sa voiture ; il -roule carrosse ; une bonne trotte, pour une bonne -course ; son dû, pour son salaire.</p> - -<p>Je ne fus pas moins surprise en entendant dire -votre demoiselle, pour mademoiselle votre fille ; Madame, -tout court, en parlant à un mari de sa femme ; -en usez-vous ? (du tabac), pour en prenez-vous ? j’y -vais de suite, pour j’y vais tout de suite ; il a des -écus, pour il est riche. Il lui fait la cour, c’est-à-dire -il en est amoureux, ce qu’on exprimait jadis plus -délicatement en disant : il est occupé d’elle.</p> - -<p>Les étrangers disent souvent qu’ils ont bu du café, -du thé, c’est mal parler : boire ne se dit que des -liqueurs faites pour désaltérer : l’eau, le vin, la bière, -le cidre, etc., et on dit : prendre du café, du thé, du -chocolat.</p> - -<p>Ce qui me choqua surtout, c’était d’entendre des -femmes appeler leur cabinet un boudoir, car ce mot -bizarre n’était pas employé jadis par les grandes -dames. Je trouvais encore que, lorsqu’on faisait les -honneurs d’une maison, il ne fallait pas offrir d’une -manière vague, comme le faisaient beaucoup de personnes -qui avaient l’air de ne pas savoir les noms de -ce qu’elles proposaient, disant seulement : voulez-vous -du poisson, ou de la volaille ? On appelait les -marchandes de modes des modistes, et un livre de -souvenir un album ; en parlant de l’habillement de -quelqu’un, sa mise, une mise décente, etc. Voici encore -des phrases du langage révolutionnaire, qui ne -me déplurent pas moins : aborder la question ; en -dernière analyse ; traverser la vie.</p> - -<p>Dans l’ancienne société, éteinte ou dispersée, on -entendait partout des exclamations qui exprimaient -l’étonnement, la désolation, l’horreur ou l’enchantement -et l’enthousiasme : tout était inconcevable, -inouï, monstrueux, horrible, ou charmant et céleste. -Lorsqu’on rencontrait quelqu’un auquel on avait fait -fermer sa porte, on ne manquait jamais de lui protester -qu’on était désespéré de ne s’être pas trouvé -chez soi. Aujourd’hui, ces exagérations sont fort -affaiblies ; les femmes surtout sont beaucoup plus -froides, moins affectueuses, moins accueillantes.</p> - -<p>On ne soupait plus, parce que les usages n’étaient -pas moins changés que la langue ; les spectacles ne -finissaient qu’à onze heures du soir.</p> - -<p>Le souper jadis terminait la journée ; on ne craignait -plus le mouvement et l’interruption des visites ; -au lieu de compter les heures, on les oubliait, et l’on -causait avec une parfaite liberté d’esprit, et par conséquent -avec agrément.</p> - -<p>Autrefois, les soupers de Paris étaient renommés -pour leur gaieté.</p> - -<p>Le grand seigneur qui invitait à un souper la -femme d’un fermier général et celle d’un duc et pair -les traitait avec les mêmes égards, le même respect. -Lorsqu’on allait se mettre à table, le maître de la maison -ne s’élançait point vers la personne la plus considérable -pour l’entraîner au fond de la chambre, la -faire passer en triomphe devant toutes les autres -femmes, et la placer avec pompe à table à côté de -lui. Les femmes d’abord sortaient toutes du salon ; -celles qui étaient le plus près de la porte passaient -les premières ; elles se faisaient entre elles quelques -petits compliments, mais très courts, et qui ne retardaient -nullement la marche. Tout le monde arrivé -dans la salle à manger, on se plaçait à table à son -gré, et le maître et la maîtresse de la maison trouvaient -facilement le moyen d’engager les quatre -femmes les plus distinguées de l’assemblée à se mettre -à côté d’eux. Voilà des mœurs sociales et des manières -véritablement polies, parce qu’elles obligent -celles que l’on veut particulièrement honorer, et -qu’elles ne blessent personne ; nous avons changé -tout cela.</p> - -<p>Autrefois les femmes, après le dîner ou le souper, -se levaient et sortaient de table pour se rincer la -bouche ; même les princes du sang ne se permettaient -pas, pour faire la même chose, de rester dans -la salle à manger ; ils passaient dans une antichambre. -Aujourd’hui, cette espèce de toilette se fait -à table dans beaucoup de maisons. On voit des Français, -assis à côté des femmes, se laver les mains -et cracher dans un vase… C’est un spectacle bien étonnant -pour leurs grands-pères et leurs grand’mères.</p> - -<p>Dans la bonne compagnie, jadis, les femmes étaient -traitées par les hommes avec presque tous les usages -respectueux prescrits pour les princesses du sang : -ils ne leur parlaient en général qu’à la tierce personne ; -ils ne se tutoyaient jamais entre eux devant -elles ; et même, quelque liés qu’ils fussent avec leurs -maris, leurs frères, etc., ils n’auraient jamais, en -leur présence, désigné ces personnes par leurs noms -tout court. Lorsqu’on leur adressait la parole, c’était -toujours avec un son de voix moins élevé que celui -qu’on avait avec des hommes. Cette nuance de respect -avait une grâce qui ne peut se décrire. Toutes ces -choses n’étaient plus d’usage à mon retour ; chaque -homme pouvait dire :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">De soins plus importants mon âme est agitée.</div> -</div> - -<p>De leur côté, les femmes n’étant plus traitées avec -respect, avaient perdu la retenue qui doit les caractériser.</p> - -<p>Une chose qui me déplut particulièrement fut la -suppression des couvre-pieds de chaises-longues. Je -vis les dames les plus qualifiées et les plus à la mode -de cette époque recevoir parées et couchées sur un -canapé, et sans couvre-pieds. Il en résultait que le -plus léger mouvement découvrait souvent leurs pieds -et une partie de leurs jambes. Le manque de décence -qui ôte toujours du charme, donnait à leur maintien -et à leur tournure une véritable disgrâce.</p> - -<p>Mes visites me firent connaître le mauvais goût de -ceux qui remeublèrent les hôtels et les palais abandonnés -et dévastés. On plissait sur les murs les étoffes, -au lieu de les étendre ; cela était beaucoup plus magnifique. -On savait que la symétrie était bannie des -jardins ; on en avait conclu que l’on devait aussi -l’exclure des appartements, et l’on posait toutes les -draperies au hasard. Ce désordre affecté donnait à -tous les salons l’aspect le plus ridicule. Pour montrer -que les nouvelles idées n’excluaient ni la grâce, ni -la galanterie, les hommes et les femmes rattachaient -les rideaux de leurs lits avec les attributs de l’amour, -et transformaient en autels leurs tables de nuit.</p> - -<p>Après avoir passé quelque temps à Paris, je fis une -infinité de courses à la campagne et dans les châteaux ; -j’avoue qu’en général on trouvait beaucoup -plus de popularité et de libéralité dans nos anciens -châteaux. Je ne trouvai plus ces chapelles qui étaient -jadis d’un si bon exemple pour les paysans. Je ne -vis aller à l’église paroissiale que les dames ; les -hommes n’y mettaient presque pas le pied ; et les -paysans, pour les imiter, n’y allaient jamais. Je fus -aussi scandalisée des fêtes qu’on leur donnait : le -maître du château leur ouvrait ses jardins, avec la -permission d’y inviter des cabaretiers, des traiteurs, -auxquels ils achetaient les vins et les repas que nous -leur donnions jadis avec tant de générosité, mais qui, -distribués avec sagesse, prévenaient l’ivresse, les querelles, -les scènes scandaleuses et souvent sanglantes -qui en résultaient. Une chose encore qui me parut -ridicule fut la morgue des dames de châteaux, qui, -dans ces réjouissances, ne voulaient point danser avec -les paysans. Je me rappelai qu’autrefois, à ces bals -champêtres, nous ne voulions danser qu’avec eux, et -que nous défendions aux hommes de notre société -de nous inviter, en leur prescrivant de ne danser -qu’avec des paysannes. Tout ceci n’est assurément -point sans exception ; j’ai vu dès lors, dans les campagnes -et dans les châteaux, exercer dans toute son -étendue la charité de tout genre que j’admirais jadis.</p> - -<p>Madame de Montesson, ma tante, ne m’avait pas -donné signe de vie dans les pays étrangers, quoique je -fusse partie en fort bonne intelligence avec elle. Je -la trouvai dans la plus grande faveur par sa liaison -avec madame Bonaparte, femme du premier consul, -qui lui avait fait rendre toute sa fortune. Cependant, -j’allai la voir le surlendemain de mon arrivée ; je -trouvai du monde chez elle ; elle me reçut avec une -sécheresse qui alla jusqu’à l’impertinence ; elle parla -beaucoup de madame Bonaparte et des déjeuners -qu’elle lui donnait. Ma visite fut courte et silencieuse ; -M. de Valence me reconduisit. Je lui dis, en m’en -allant, que j’étais beaucoup trop vieille pour me laisser -traiter ainsi, et que je ne reviendrais plus ; il -excusa madame de Montesson, il me dit qu’elle serait -mieux une autre fois ; qu’elle avait pris de l’humeur -en voyant que je n’étais pas du tout vieillie ; que -c’était un petit tort de femme qu’il fallait pardonner.</p> - -<p>J’étais établie dans la rue d’Enfer. Maradan vint -me trouver, pour me prier de m’intéresser en faveur -d’un jeune homme nommé M. Fiévée, auteur de deux -romans intitulés, l’un <i>Frédéric</i>, et l’autre <i>la Dot de -Suzette</i>, et qui était en prison pour ses opinions politiques ; -je m’occupai avec ardeur du soin de lui -faire rendre sa liberté, et j’eus le bonheur d’y réussir.</p> - -<p>Je ne restai que neuf mois dans la rue d’Enfer. -Trouvant la vie de Paris trop chère, j’allai m’établir -à Versailles, où je louai une petite maison dans -l’avenue de Paris.</p> - -<p>Je fus assez malade à Versailles, et cependant je -travaillai toujours : ma situation m’y forçait, et -comme je n’en convenais qu’avec ma personne, on me -faisait des remontrances sur ma déraison ; je fus -très sérieusement malade pendant deux mois ; décidée -à retourner à Paris, je sollicitai du gouvernement un -logement ; on m’en donna un à l’Arsenal ; il était -très beau et contigu à la bibliothèque ; le ministre -Chaptal donna l’ordre de me prêter tous les livres -que je demanderais, ce qui fut exécuté.</p> - -<p>Pendant les deux premières années de mon séjour -à l’Arsenal, je continuai de travailler à la <i>Bibliothèque -des Romans</i> ; ensuite, voulant finir sans distraction -le roman de <i>la Duchesse de La Vallière</i>, que -j’avais commencé, je cessai de travailler à la <i>Bibliothèque -des Romans</i>, qui perdit alors ses souscripteurs. -Un peu avant la publication de <i>Madame de La -Vallière</i>, M. Fiévée, qui était en correspondance avec -le premier consul, sachant que je n’avais fait aucune -démarche auprès du chef du gouvernement, dit qu’il -était décidé à lui écrire que je n’avais rien retrouvé -en France et que je vivais absolument de mon travail ; -je remerciai M. Fiévée, en le conjurant de ne -point faire une telle démarche. M. Fiévée persista -généreusement, et le fruit de sa lettre fut que le premier -consul m’envoya M. de Rémusat, préfet du -palais, pour me dire que le premier consul venait -d’apprendre ma situation ; que, s’il l’avait sue, je n’y -serais jamais restée, et qu’il me faisait demander ce -qui pouvait me rendre heureuse ; je répondis que je -vivais fort bien de mon travail, et que je ne demanderais -jamais rien.</p> - -<p>Quelque temps après M. de Lavalette m’écrivit que -le premier consul, devenu empereur, désirait que je -lui écrivisse tous les quinze jours, sur la politique, les -finances, la littérature, la morale, sur tout ce qui me -passerait dans la tête. Je ne lui ai jamais écrit tous -les quinze jours, ni sur la politique, ni sur les -finances ; je ne lui ai jamais demandé une seule -grâce pour moi ; je lui en ai demandé beaucoup pour -d’autres ; il me les a presque toutes accordées sans -m’écrire une seule ligne. J’ai su par M. de Talleyrand -et par quelques autres personnes qu’il aimait beaucoup -mes lettres, parce qu’il y trouvait de la raison, -du naturel, et quelquefois de la gaieté.</p> - -<p>Je n’ai pas gardé de copie de ma correspondance -avec l’empereur, mais j’ai conservé quelques notes -morales et religieuses qui en faisaient partie.</p> - -<p>J’écrivis dans ce temps les <i>Mémoires de Dangeau</i>. -Je fis cette lecture immense sur un manuscrit in-quarto -en quarante et tant de volumes, copié d’après -l’original in-folio, qui est dans la maison de Luynes.</p> - -<p>Cet abrégé est certainement l’ouvrage qui fait le -mieux connaître la grandeur et la bonté de Louis XIV, -et les mœurs du beau siècle où il a vécu ; mais il -fallait la patience dont je suis capable pour entreprendre -la lecture de ce prodigieux ouvrage ; il fallait -avoir lu tous les mémoires connus du temps pour en -faire un bon extrait, afin de ne pas tomber dans des -répétitions fastidieuses ; il fallait encore, pour y joindre -des notes utiles, avoir vécu à la cour et dans le -grand monde, et connaître toutes les traditions de -ce règne et celui de la régence. Je crois avoir rendu -un important service à la littérature par ce prodigieux -travail, qui, comme on le verra par la suite, a été -double pour moi. J’ai mis neuf mois pour lire cet -ouvrage, que je lisais constamment tous les soirs depuis -onze heures jusqu’à trois ou quatre heures du -matin. Ce travail fini, la permission de l’imprimer, -sur laquelle j’avais dû compter, me fut positivement -refusée. Je donnai mon manuscrit à l’empereur, en -l’assurant que je ne gardais aucune espèce de copie, -ce qui était parfaitement vrai.</p> - -<p>Quelques jours après je reçus de M. de Lavalette -une lettre ainsi conçue :</p> - -<blockquote> -<p>« Sa Majesté m’ordonne, madame, de vous prévenir -qu’elle accepte l’offre que vous lui faites des mémoires -manuscrits du marquis de Dangeau ; elle -désire que je les lui envoie à Boulogne. Je vous prie, -madame, de vouloir bien me les adresser promptement.</p> - -<p>« J’ai reçu aussi l’ordre de vous annoncer que Sa -Majesté vous accorde une pension de six mille francs -sur sa cassette.</p> - -<p>« Je me trouve heureux, madame, d’être, dans -cette circonstance, l’organe des volontés de l’empereur, -etc.</p> - -<p class="sign">« <span class="sc">Lavalette.</span> »</p> -</blockquote> - -<p>En voyant que je ne pouvais faire imprimer les -<i>Mémoires de Dangeau</i>, je saisis un moyen de prouver -ma reconnaissance à l’empereur, en les lui offrant. -Ainsi je fis ce don avec plaisir, puisqu’il m’acquittait -de la pension que j’allais recevoir. L’empereur fit le -plus grand cas de ces Mémoires ; je sus par M. de -Talleyrand qu’il les lisait avec un extrême plaisir.</p> - -<p>Depuis quatre ou cinq ans, je voyais beaucoup plus -de monde que je ne voulais. Parmi les étrangers, -il y en eut un pour lequel je pris une amitié particulière ; -ce fut un Polonais, M. le comte de Kosakoski. -Persuadé que Napoléon rétablirait la dignité de son -pays, il s’était attaché à lui par cette seule idée. Après -la prise de Paris, il le suivit à Fontainebleau ; il ne -le quitta qu’au moment où il monta en voiture pour -aller à l’île d’Elbe. Tous ses biens avaient été confisqués. -Il vit à Paris l’empereur de Russie, qui lui -demanda s’il était vrai qu’il eût suivi Napoléon à Fontainebleau : -« Oui, Sire, répondit M. de Kosakoski, -et s’il m’eût demandé de le suivre, je l’aurais suivi -sans hésiter. » L’empereur Alexandre loua cette réponse, -et demanda à M. de Kosakoski ce qu’il désirait -de lui. « Sire, répondit M. de Kosakoski, la restitution -de mes biens en Pologne. — Ils vous seront -rendus », reprit l’empereur. Et en effet l’empereur -donna sur-le-champ des ordres, et tous les biens -furent restitués.</p> - -<p>Une autre étrangère bien charmante, et qui a été -pour moi remplie de bonté, est madame la duchesse -de Courlande. L’impératrice Joséphine avait une -énorme quantité de lettres de Bonaparte, écrites de -sa main, adressées durant ses campagnes d’Italie, et -pendant son séjour à Turin ; Joséphine avait oublié -la cassette qui les renfermait ; un valet de chambre -infidèle les recueillit et imagina de les offrir à madame -de Courlande. Elle me confia ces lettres pour en -prendre copie. Je les lus avec avidité et je les trouvai -toutes différentes de ce que j’aurais imaginé.</p> - -<p>Voici un mot charmant que je trouvai dans une -de ces lettres : Bonaparte reprochait à Joséphine la -faiblesse et la frivolité de son caractère, et il ajoutait : -« La nature t’a fait une âme de dentelle ; elle m’en -a donné une d’acier. » Dans une autre lettre il montrait -beaucoup de jalousie sur la société de Joséphine -et surtout sur la quantité de jeunes muscadins qu’elle -recevait journellement, et il lui ordonnait avec sévérité -de les expulser tous. On voyait dans les lettres -suivantes que Joséphine obéissait, mais qu’ensuite -elle se plaignait continuellement de sa santé et de -maux de nerfs ; alors Bonaparte imagina que l’ennui -causait ce dérangement de santé et il lui manda qu’il -aimait mieux être jaloux et souffrir que de la savoir -malade et qu’il lui permettait de rappeler tous les -muscadins.</p> - -<p>Elles étaient d’une écriture fort difficile à lire, -mais cependant j’en vins parfaitement à bout ; ces -lettres étaient spirituelles et touchantes. On n’y voyait -point d’ambition et elles exprimaient une extrême -sensibilité ; elles prouvaient que Bonaparte avait eu -pour sa femme la passion la plus vive et la plus -tendre.</p> - -<p>M. Fiévée était rentré en grâce. Napoléon lui donna -une place d’auditeur qui le fit entrer au conseil. -M. Fiévée me dit dans ce temps qu’il était étonné de -l’esprit, de la finesse et de la bonhomie que l’empereur -montrait au conseil ; on pouvait l’y contredire -et même l’interrompre quand il parlait, sans -qu’il eût l’air de le trouver mauvais ; c’est un fait -qui rend plus coupables ceux qui l’entouraient d’habitude -et qui n’osaient presque jamais lui dire la -vérité.</p> - -<p>Dès les premiers temps de mon retour en France, -M. de Cabre me fit faire connaissance avec madame -Cabarus, jadis madame Tallien, et depuis madame -de Caraman. Je la trouvai ce qu’elle est, belle, obligeante -et aimable ; je trouvais aussi dans cette même -personne celle qui a véritablement affranchi la France -des fureurs de Robespierre ; quelqu’un contait que -l’on avait donné à madame Bonaparte le surnom de -Notre-Dame-des-Victoires ; M. de Valence dit qu’il -fallait donner à madame Tallien celui de Notre-Dame-de-Bon-Secours.</p> - -<p>Le prince Jérôme, depuis roi de Westphalie, vint -plusieurs fois me voir ; je lui trouvai les manières -les plus agréables, une grande politesse, et une très -aimable conversation.</p> - -<p>Je venais de finir un ouvrage commencé depuis -longtemps, auquel j’avais mis tout le soin que pouvait -faire valoir ce petit talent. C’était toutes les -fleurs de la mythologie, peintes à la gouache, et de -grandeur naturelle ; deux ou trois lignes tracées au -bas de chaque plante en expliquaient la métamorphose. -Souvent plusieurs plantes se trouvaient dans -le même tableau peint sur papier vélin, entouré d’un -encadrement qu’on appelle passe-partout. Le tout -formait soixante-douze tableaux. Quelque temps -après, ayant besoin d’argent, j’eus envie de les vendre. -J’étais bien sûre qu’en les proposant au roi de -Westphalie il les aurait achetés magnifiquement ; -je trouvai le moyen de lui faire parler de cette collection -comme étant faite par un artiste inconnu. Il -eut envie de la voir ; l’idée et l’exécution lui plurent, -et il en offrit six mille francs, ce qui fut accepté. Le -roi de Westphalie, en apprenant qu’il avait acheté -mon ouvrage, me fit d’obligeants reproches à ce sujet. -Je répondis de manière à le convaincre que la délicatesse -qui m’avait fait cacher mon nom ne me permettrait -jamais de rien changer au marché conclu.</p> - -<p>Plusieurs années après, la reine de Westphalie, qui -était à Meudon, me fit inviter à y aller ; j’y ai été plusieurs -fois, et je me félicite d’avoir pu connaître cette -princesse, charmante à tous égards, et dont la conduite -comme épouse a été depuis si exemplaire et si -parfaite.</p> - -<p>Je m’étais tracé des occupations qui furent toujours -très réglées et très suivies. J’avais lu et relu tous -les bons ouvrages, tous nos chefs-d’œuvre, je me jetai -dans les livres curieux. Je fis alors une lecture nouvelle -bien intéressante ; ce fut l’ouvrage de M. de -Bonald intitulé <i>la Législation primitive</i>, ouvrage plein -de talent, d’excellents principes et de génie.</p> - -<p>Quand le livre de M. Bonald parut, Napoléon était -sur le trône depuis quelques années, et il avait eu la -gloire de rétablir la religion et d’abattre la fausse -philosophie. Les disciples de Voltaire et des autres -n’osaient plus montrer leurs principes. La philosophie -moderne était universellement décriée et méprisée.</p> - -<p>On aurait dû croire que la restauration aurait -achevé d’anéantir la fausse philosophie, et le contraire -est arrivé. C’est un fait qui donne lieu à des -réflexions bien affligeantes.</p> - -<p><i>Le Génie du Christianisme</i>, de M. de Chateaubriand, -parut deux ou trois ans avant <i>la Législation -primitive</i> ; cet ouvrage fit une grande sensation, et il -le méritait ; on y trouve d’admirables morceaux, -entre autres le bel épisode d’Atala ; et cet ouvrage a -fait beaucoup de bien à la religion, et par conséquent -à la monarchie ; car la royauté légitime, ainsi que la -morale, n’a de base véritablement solide que la religion. -Celui des ouvrages de M. de Chateaubriand -que j’admire le plus, c’est son <i>Itinéraire de Jérusalem</i> ; -il y a dans ce voyage des descriptions délicieuses, -et d’un bout à l’autre un sentiment religieux -toujours vrai, toujours touchant.</p> - -<p>Je ne connaissais point M. de Chateaubriand, lorsqu’il -m’envoya, quand il parut, <i>le Génie du Christianisme</i>, -en m’écrivant le billet le plus obligeant. -<i>Le Génie du Christianisme</i> fut, à son apparition, le -sujet des louanges les mieux fondées et du dénigrement -le plus injuste. Je défendis M. de Chateaubriand -avec toute la vivacité dont je suis capable ; il avait -contre lui les gens sans religion et les littérateurs -envieux, qui formaient une multitude d’ennemis. Je -savais avec certitude, par M. de Cabre, que M. de -Chateaubriand était tout le contraire pour moi, ce -qui ne m’a pas empêchée d’écrire dans ce sens à -l’empereur, dans le temps où il fut si irrité contre -lui par M. de Lavalette, chargé de ma correspondance -avec l’empereur.</p> - -<p>Puisque je parle de la littérature, je dois consacrer -un article à madame de Staël. Je ne l’ai critiquée -dans mes ouvrages, que parce qu’elle a attaqué ouvertement -dans les siens la morale et la religion. Madame -de Staël eut le malheur d’être élevée dans -l’admiration du phébus, de l’emphase, et du galimatias. -Le premier ouvrage qui ait commencé la réputation -de madame de Staël fut celui intitulé : <i>De l’influence -des passions sur les nations et sur les individus.</i> -Le but est de prouver l’utilité des passions ; -c’était la doctrine des encyclopédistes, qui entourèrent -l’enfance et la jeunesse de madame de Staël.</p> - -<p>Le premier roman de madame de Staël, <i>Delphine</i>, -n’eut aucune espèce de succès. Celui de <i>Corinne</i>, -ainsi que tous les ouvrages de madame de Staël, n’eut -pas davantage le succès du débit ; car, malgré tous -les efforts de ses amis, elle n’a jamais pu avoir le -succès d’une seule édition enlevée en quelques jours -par le public. Son second roman, <i>Corinne</i>, avec tous -les défauts de style que l’auteur a toujours conservés, -passe pour être son meilleur ouvrage : il manque d’invention, -de vraisemblance et d’intérêt. L’héroïne, -amante passionnée, n’aime ni son pays, ni sa famille ; -elle brave toutes les bienséances et tous les usages -reçus ; elle se livre avec fureur à une passion forcenée, -et j’avoue qu’il me paraîtra toujours inexcusable -de créer des héroïnes pour les peindre aussi extravagantes, -et de nous les proposer comme modèles -dignes de toute notre admiration.</p> - -<p>Madame de Staël sera toujours comptée au rang des -femmes célèbres ; mais ses productions ne seront -pas rangées parmi les ouvrages classiques, quoiqu’on -y trouve souvent un esprit supérieur. Souvent, en -pensant à elle, j’ai regretté sincèrement qu’elle n’eût -pas été ma fille ou mon élève ; je lui aurais donné de -bons principes littéraires, des idées justes et du naturel ; -et, avec une telle éducation, l’esprit qu’elle avait -et une âme généreuse, elle eût été une personne accomplie -et la femme auteur la plus justement célèbre -de notre temps.</p> - -<p>Pendant mon séjour à l’Arsenal, je passai un été -à Sillery. Je ne revis pas sans une profonde émotion -ce lieu où j’avais passé les plus heureuses années de -ma première jeunesse. Je le trouvai bien déplorablement -changé ; les superbes bois du Mesnil étaient -coupés, ainsi que les beaux arbres de la cour ; une -aile du château contenant la belle galerie et la chapelle -était abattue ; les îles délicieuses et leurs charmantes -fabriques, si obligeantes pour moi, faites par -M. de Genlis, étaient détruites, et n’offraient que de -tristes marécages ; le reste du château était démeublé ; -les beaux parquets du rez-de-chaussée, qui avaient été -refaits avec magnificence, en bois précieux, par madame -la maréchale d’Estrées, avaient été arrachés par -la rage révolutionnaire, parce qu’on y avait vu représentées -des armoiries avec le bâton de maréchal de -France. Je n’y retrouvai avec plaisir que la chambre -où Henri IV avait couché trois nuits ; tous les vieux -meubles y étaient encore ; le damas cramoisi qui les -formait était si usé qu’il n’avait pu tenter la cupidité -des révolutionnaires. Enfin je ne pouvais que m’attrister -dans cette habitation, jadis si brillante et si -belle, qu’un Anglais célèbre (M. Young), dans son -voyage de France fait avant la révolution, dit qu’il -n’a rien vu en France qui lui ait plu autant que -Sillery. Je fis faire, dans l’église de la paroisse, un -service funèbre pour mon mari, aussi magnifique -qu’il est possible de le faire dans un village. Il fut -annoncé au prône et pas un seul paysan ne manqua -de s’y rendre. L’église fut tellement remplie, qu’une -partie des paysans ne put y entrer et resta sous le -porche et autour de l’église, et sans exception ils -donnèrent à la quête, et perdirent une demi-journée -de travail : il n’y a point de discours académique -qui puisse valoir un tel éloge !</p> - -<p>Cependant à l’Arsenal, l’eau s’étant infiltrée dans -les vieux murs de mon appartement, il arriva plusieurs -accidents ; plusieurs parties du mur se détachèrent. -Je demandai qu’on y fît les réparations nécessaires ; -on me répondit que la Bibliothèque n’avait -pas les fonds nécessaires : il fallut bien se résoudre -à quitter l’Arsenal. Comme le gouvernement s’était -engagé à me loger toute ma vie, et qu’il n’y avait -pas de logement vacant à sa disposition qui pût me -convenir, j’étais autorisée à demander une indemnité ; -je ne la demandai que de huit mille francs. -J’obtins sur-le-champ ces huit mille francs, et mon -logement devenant tous les jours plus menaçant et -plus périlleux, j’en sortis à la hâte. Je fus obligée -de prendre, faute d’autre, un appartement très incommode, -rue des Lions : il était assez grand, au premier, -mais gothique, ridiculement distribué et fort -malsain par l’humidité.</p> - -<p>Je vis beaucoup, dans cet hiver, M. le comte Amédée -de Rochefort, parent de M. de Genlis, et que je -n’avais pas vu depuis sa première jeunesse, où, étant -à Belle-Chasse, je le fis entrer capitaine dans le régiment -de M. le duc de Chartres ; il était devenu, depuis -ce temps, aussi distingué par la perfection de sa -conduite, que par la rare instruction qu’il avait acquise ; -il avait passé tout le temps de la Terreur en -France, mais dans un vieux château, dont il ne sortit -pas une seule fois ; on l’y oublia, malgré sa naissance : -il n’éprouva aucune espèce de persécution, et -ce temps ne fut pas perdu pour lui ; il était enfermé -avec un savant ecclésiastique. Le jeune Rochefort, -qui avait beaucoup d’esprit, et qui avait fait d’excellentes -études, savait très bien le latin, mais n’avait -aucune connaissance du grec ; il conjura son compagnon -d’infortune et de solitude de lui enseigner cette -langue, et l’ardeur de son application lui fit faire -les progrès les plus surprenants et les plus rapides ; -il avait heureusement des livres, et se perfectionna -dans l’italien et l’anglais ; il acquit, dans cette profonde -retraite, plus d’instruction en dix-huit mois, -que dans le cours ordinaire de la vie on n’en acquiert -communément en cinq ou six années d’études. Ainsi, -tandis que la révolution ruinait sa fortune, il s’enrichissait -d’une autre manière, et il acquérait les biens -que le sort ne peut ravir : exemple de sagesse et de -courage bien digne d’être cité dans un jeune homme -qui n’avait alors que dix-sept ans. Le comte de Rochefort, -son père, avait été mon ami : je l’avais beaucoup -vu à Sillery dans ma jeunesse ; c’est le seul homme -sans exception, à ma connaissance, qui ait entretenu -un long commerce de lettres avec Voltaire, sans devenir -impie ; il avait des sentiments religieux que -rien n’altéra jamais : il fallait, pour cela, un grand -caractère ; il a transmis ses excellents principes à son -fils, qui s’est toujours fait gloire de les suivre.</p> - -<p>J’ai toujours, depuis mon enfance, tendrement -aimé M. de Sercey, plus jeune que moi de cinq ans ; -je l’ai toute ma vie regardé comme un second père.</p> - -<p>Je vis aussi beaucoup plus souvent dans cet hiver -M. de Sabran ; il est impossible de réunir plus de -qualités aimables aux qualités les plus solides ; il y -a dans son esprit un tour original qui lui donne, dans -la conversation, des saillies heureuses que sa distraction -habituelle rend plus piquantes et plus inattendues. -Sa douceur dans la société n’a rien de fade, et -elle sert à augmenter l’agrément des mots ingénieux -que l’on peut citer de lui. Un jour que je lui disais -qu’il était le seul homme véritablement distrait que -je connusse, il me répondit : « Qu’en savez-vous ? » -Ce mot si obligeant rappelle, par sa précision, la -finesse de celui du maréchal de Luxembourg, qui, -sachant que le prince d’Orange l’appelait le petit -bossu, dit : « Bossu ! qu’en sait-il ? »</p> - -<p>Les années qui s’écoulent produisent peu de plaisirs -réels, et beaucoup de pertes douloureuses ! Depuis -l’année dont je viens de parler, j’ai vu mourir quatre -personnes plus jeunes que moi et que je regretterai -toujours : madame du Brosseron, M. de Treneuil, -M. de Charbonnières et M. de Choiseul !… Ce dernier -avait constamment donné à la famille royale les -preuves de l’attachement le plus noble, le plus vrai et -le plus désintéressé. Tout le monde connaît le mérite -rare de M. de Choiseul comme savant et comme écrivain, -son goût pour les arts, et ses talents charmants -dans ce genre. Personne n’a jamais été plus aimable -que lui dans la société : il était le modèle des anciennes -grâces françaises, et celui de la politesse et -du bon ton de l’ancienne cour ; il avait beaucoup -voyagé, et toutes les choses intéressantes qu’il avait -vues avaient dans sa bouche un intérêt de plus, par la -manière dont il les racontait ; enfin, il est le premier -grand seigneur de son temps qui ait prouvé que l’on -peut à la fois montrer beaucoup d’habileté comme -négociateur, et se distinguer avec éclat dans la carrière -des sciences et des arts ; il est aussi le premier -qui ait donné à un voyage le titre de pittoresque. Il a -fait beaucoup de mauvais imitateurs de ce genre ; -personne ne l’y a surpassé.</p> - -<p>Cependant nous approchions du temps où l’on -allait voir une grande révolution ; Napoléon la prépara -lui-même par sa folle expédition de Russie. Je -parlerai avant d’arriver là sur une des choses qui -m’intéressent le plus, l’éducation publique et l’éducation -particulière. D’abord on éleva à la Jean-Jacques ; -point de maîtres, point de leçons ; les enfants -de la première jeunesse furent livrés à la nature ; -et comme la nature n’apprend pas l’orthographe -et encore moins le latin, on vit paraître tout à coup -dans le monde des jeunes gens de l’ignorance la plus -surprenante. Alors on se jeta dans une autre extrémité ; -on surchargea les enfants d’instruction et -d’études ; on voulut en faire des prodiges, surtout -dans les sciences. La géométrie, la physique, la -chimie étaient à la mode. On montait à cheval à l’anglaise ; -on se déclarait gluckiste ou picciniste, on -pouvait parler des expériences sur l’air fixe, etc. : -cela s’appelait être bien élevé. A la révolution, on se -précipita dans la politique ; tous les jeunes gens devinrent -des hommes d’État. Depuis 1791 jusqu’en -1796, toute éducation fut suspendue ; l’enfance respira ; -on la laissa grandir sans l’inquiéter. Enfin on -se rappela qu’il devait exister une foule d’adolescents -auxquels on n’avait pas eu le temps d’apprendre à -lire et à écrire. On nomma des professeurs qui -n’eurent qu’un désir, celui de rendre leurs disciples -aussi éloquents que les orateurs modernes de nos tribunes.</p> - -<p>Combien aujourd’hui l’on doit excuser les gens de -trente à quarante ans qui n’ont pas le sens commun ! -Combien on doit admirer ceux de cet âge qui ont de -bons principes et des idées justes !…</p> - -<p>Cependant on fit dans l’éducation publique une -utile réforme. On changea les professeurs ; on mit à -la tête des écoles un chef qui, par ses principes et -ses talents, était digne de les relever ; mais la conscription -vint détruire de si douces espérances.</p> - -<p>L’éducation des jeunes personnes a éprouvé aussi -un nombre infini de vicissitudes. On n’a songé pendant -longtemps qu’à leur donner les talents de la -danse, de la musique et de la peinture, sans s’occuper -le moins du monde de la culture de leur esprit. -Après avoir employé douze ans à leur apprendre à se -parer avec élégance, à danser avec grâce, à chanter et -à jouer des instruments de la manière la plus brillante, -on les mariait par ambition ou par pures convenances, -et on les mettait dans le monde en leur -disant gravement : Allez, soyez simples, sans prétention ! -n’ayez que des goûts solides et raisonnables ; -ne séduisez personne, ce serait un crime ; et surtout -soyez toujours insensibles aux louanges que vous recevrez -sur votre figure et sur vos talents. On conçoit -l’effet que peut produire cette belle exhortation sur -une personne de seize ans, qui n’a jamais pu penser, -dans les intervalles de ses occupations, qu’au bonheur -et à la gloire d’obtenir de grands succès à un bal ou -dans un concert. On passa de ce genre d’éducation à -une autre extrémité. On voulut, pendant quelque -temps, ne faire des jeunes personnes que de bonnes -ménagères. On décida que les femmes ne doivent ni -lire, ni écrire, ni cultiver les beaux-arts.</p> - -<p>Cependant ne serait-il pas fâcheux que mesdames -de Grollier et Le Brun, que mademoiselle Lescot -n’eussent jamais peint ; que madame de Mongeroux -n’eût jamais joué du piano, et que quelques autres -n’eussent jamais écrit ?</p> - -<p>Lorsqu’on eut fait en France tous les essais dont -on vient de parler, les institutrices eurent ensuite -la manie des sciences, les cuisinières même voulurent -faire de leurs filles des grammairiennes. Enfin, après -tant d’erreurs, le seul goût constant depuis trente-cinq -ans, celui de la nouveauté, fera peut-être entrer -dans la bonne route : puisse-t-on s’y fixer ! car l’éducation -aura toujours la plus puissante influence sur -les mœurs.</p> - -<p>Dans le siècle de Louis XIV et celui qui l’a précédé, -on ne demandait point de l’adoration à sa fille, -on n’était point jalouse de son attachement pour un -mari, pour une belle-mère, pour des belles-sœurs, -comme nous l’avons vu depuis et dans le moment -actuel. Une mère ne sait-elle pas qu’elle élève sa fille -pour une autre famille, et qu’elle ne jouira personnellement -ni des vertus, ni du caractère qu’elle se -plaît à former en se consacrant à l’éducation de cette -enfant ?</p> - -<p>Les parents ne menaient point jadis dans la société -des enfants de sept à huit ans ; on y menait même -bien rarement une fille de quinze ou seize. Aujourd’hui -on ne peut plus se séparer de ses enfants ; on -en est idolâtre, on en est esclave ; ce qui n’empêche -pas les veufs et les veuves de se remarier, et souvent -de mettre une partie de leurs biens à fonds perdu. -Autrefois des parents allaient souvent s’enfermer -pour trois ou quatre ans dans un vieux château délabré, -à cent lieues de Paris, afin d’y économiser la dot -de leur fille, ou pour y amasser la somme nécessaire -à l’établissement de leur fils. Aujourd’hui une mère -tendre ne va passer que quelques mois dans ses -terres, parce qu’on ne trouve point en province de -bons maîtres de danse ou de piano. Autrefois, quand -on bâtissait, on voulait bâtir pour deux ou trois cents -ans ; on meublait la maison avec des tapisseries qui -devaient durer autant que l’édifice ; on respectait -ses plantations comme l’héritage de ses enfants ; -c’étaient des bois sacrés. Aujourd’hui on coupe ses -futaies, et on laisse à ses enfants des dettes, des -tentures de papier, et des maisons neuves qui s’écroulent !…</p> - -<p>Je vais essayer d’égayer ce tableau par le détail des -amusements de nos jours ; ils furent brillants et -nobles dans la plus grande partie du siècle dernier. -Il régnait alors une grande magnificence dans les -maisons des princes, et même dans celles des particuliers -riches ; on y donnait des fêtes, on y jouissait -d’une parfaite liberté. Il y avait à Paris une grande -quantité de maisons ouvertes. Dans les sociétés particulières -on faisait de la musique, on jouait des proverbes ; -ce qui était plus ingénieux et plus spirituel -que de jouer des charades. Tout à coup les prétentions -à l’esprit mirent les charades à la mode ; on fit -pendant les hivers des cours de chimie, de physique, -d’histoire naturelle ; on n’apprit rien, mais on retint -quelques mots scientifiques ; les femmes prirent une -teinte de pédanterie ; elles devinrent moins aimables, -et se préparèrent ainsi à disserter un jour sur la politique.</p> - -<p>Une mode que nous avons toujours vue en France -dans le grand monde, et qui vraisemblablement ne -passera jamais, est celle de se plaindre, et d’affecter -la lassitude de la dissipation et des plaisirs bruyants. -A croire les gens du monde, on doit être persuadé -qu’ils n’aspirent qu’à la retraite, et qu’une vie -simple, champêtre et solitaire est l’unique objet de -leurs désirs. Les femmes surtout sont inépuisables -en gémissements et en phrases sentimentales et philosophiques, -sur le bonheur de l’indépendance et de -la tranquillité sédentaire. A les entendre, elles ne sont -que des esclaves infortunées, forcées d’agir en tout -malgré leur volonté secrète et contre leur inclination. -Vont-elles au spectacle, elles en sont excédées, elles -trouvent la Comédie Française insipide, l’Opéra ennuyeux. -Cependant elles ont des loges, ou elles en -empruntent sans cesse. Sont-elles invitées à un grand -dîner : quelles lamentations sur la nécessité de se -parer, et sur l’ennui mortel de la représentation ! et -elles passent journellement trois ou quatre heures à -leur toilette, et se ruinent en schalls, en habits et en -chiffons. Reviennent-elles du bal ou d’une fête : -quelle tristesse ! quel abattement ! quelles déclamations -sur la cohue, la foule, les lumières, le chaud ! -quel dénigrement de la fête et de tout ce qui s’y est -passé ! Néanmoins elles avaient demandé avec ardeur -des billets et, dans les mêmes occasions, elles intrigueront -toujours pour en avoir. Font-elles des visites : -quelle désolation sur cet usage et sur la perte -de temps qu’il cause ! et tous les matins elles sortent -régulièrement et ne rentrent qu’à l’heure du dîner. -Enfin, donnent-elles des assemblées et reçoivent-elles -beaucoup de monde : quelles plaintes amères de la -fatigue ! Quand on a des filles de quinze à seize ans, -c’est pour elles qu’on va dans le monde et qu’on se -trouve à toutes les fêtes, qu’on suit tous les bals. C’est -pour elles qu’on se pare à peu près comme elles ; -c’est pour elles qu’on leur fait mener un genre de -vie qui ôte toute possibilité d’acquérir de vrais talents -et une solide instruction. Il y a vingt-cinq ans les -jeunes personnes à marier ne paraissaient jamais -dans le monde ; elles n’allaient, durant le carnaval -seulement, qu’à des bals d’enfants, qui commençaient -à six heures et finissaient à dix.</p> - -<p>Les jeunes personnes jadis, et même celles qui -étaient dans le monde depuis plusieurs années, -allaient très rarement aux spectacles, parce qu’alors -il fallait louer une loge entière. Les femmes, dans -ce temps, étaient beaucoup plus sédentaires ; dans -leur jeunesse, elles ne sortaient qu’avec leurs chaperons, -et c’était surtout pour remplir des devoirs. Dans -l’âge mûr, si elles étaient aimables, elles rassemblaient -chez elles une société choisie, qui ne s’y réunissait -que pour le seul plaisir de la conversation. -Elles attiraient du monde sans aucuns frais, et -n’étaient pas obligées de promettre de la musique et -des charades. Aujourd’hui, ce qu’on appelle une -soirée est un spectacle. On y trouve de tout, excepté -de l’aisance, de la confiance, de la gaieté, de la conversation, -et l’esprit de société.</p> - -<p>En général, aujourd’hui, les jeunes femmes attachent -beaucoup trop d’importance à la parure, à la -mode ; elles sont infiniment trop avides d’invitations -et de spectacles ; elles ne se plaisent point assez chez -elles ; de tels goûts ne promettent pour l’âge mûr ni -des femmes aimables et sensées, ni d’excellentes -mères de famille.</p> - -<p>La manie sentimentale dont je me suis moquée -dans une de mes pièces du <i>Théâtre d’éducation</i> fut -outrée sous l’empire, car on y vit des femmes porter -des perruques, des ceintures, des bracelets, des bagues -en cheveux. Nos grands-pères et nos grand’mères -étaient bien loin de cette touchante prodigalité -de cheveux. Cependant on lit sur ce sujet, dans les -<i>Mémoires de d’Aubigné</i>, un trait qui mérite d’être -rapporté. Durant les guerres du temps de Henri IV, -d’Aubigné, dans une bataille, combattait corps à -corps contre le capitaine Dubourg. Au plus fort de -l’action, d’Aubigné s’aperçut qu’une arquebusade -avait mis le feu à un bracelet de cheveux qu’il portait -à son bras ; aussitôt, sans songer à l’avantage qu’il -donnait à son adversaire, il ne s’occupa que du soin -d’éteindre le feu et de sauver ce précieux bracelet, -qui lui était plus cher que la liberté et la vie. Le capitaine -Dubourg, touché de ce sentiment, le respecta ; -il suspendit ses coups, baissa la pointe de son épée, -et se mit à tracer sur le sable un globe surmonté -d’une croix.</p> - -<p>Ces parures de cheveux contrastent d’une manière -bien bizarre avec les souvenirs qui nous restent du -temps de la plus grande décence qui eût existé en -France, à la cour et à la ville, depuis la troisième -race. Cet âge d’or de la civilisation fut le règne de -Louis XIII ; aussi, jamais le peuple français n’a été -plus religieux. Que d’aimables fondations dans ce -temps ! l’Hôtel-Dieu, les Enfants-Trouvés, les Sœurs -de la Charité. Toutes ces fondations furent l’ouvrage -d’un homme, de Vincent de Paul, dont l’ardente -charité s’étendit jusque sur des criminels, parce -qu’ils étaient souffrants, les galériens, dont il voulut -être l’aumônier, afin d’adoucir leur sort, de les soigner -et de les convertir. Nul particulier n’a eu une -telle influence sur le bonheur d’un aussi grand -nombre d’individus ; l’imagination se confond en -pensant au bien immense qu’il a fait par ses prédications, -son dévouement, ses quêtes, par les secours -envoyés aux victimes de la guerre, et par ses missions -chez les infidèles pour le rachat des captifs chrétiens. -Mais aussi, comme ce héros du christianisme fut -secondé par l’esprit public de son siècle !</p> - -<p>La décence à la cour ne commença à s’affaiblir -qu’après la régence d’Anne d’Autriche. Les femmes -se décolletèrent davantage ; mais les veuves conservèrent -toute la rigueur de leur costume, et les autres -femmes, tous les usages de bienséance établis sous -le règne précédent. Toutes les dames avaient, ou des -demoiselles de compagnie, ou des brodeuses qui travaillaient -toujours auprès d’elles. L’esprit de cet usage -était de se mettre à l’abri de toute calomnie, en ne -recevant jamais tête à tête un homme, quel que fût -son âge. Aussi voyons-nous madame de Maintenon, -dans ses lettres à madame de Caylus, âgée de trente-six -ans, lui recommander de ne point abandonner -cette prudente coutume, quoiqu’elle fût mère d’un -jeune homme déjà dans le monde. Ce fut aussi une -idée de décence qui fit établir pour les femmes l’usage -de ne sortir en voiture qu’avec deux domestiques au -moins, et le soir, avec un flambeau.</p> - -<p>Dans le siècle de Louis XIII et dans celui de -Louis XIV, toutes les femmes qui se faisaient peindre -ne donnaient de séance que pour leurs têtes ; le -peintre prenait des modèles pour la gorge et la taille. -Cette délicatesse de décence a fini à la mort de -Louis XIV. A la chute du trône, toute espèce de décence -fut abolie ; les femmes s’habillèrent en Vénus -de Médicis ; les hommes les tutoyèrent, ce qui était -fort naturel. Dans ces costumes transparents, on vit -rarement des Grecques, mais on ne vit plus de Françaises ; -toutes les grâces qui les avaient caractérisées -jusque-là les abandonnèrent avec la pudeur.</p> - -<p>Le projet de l’expédition de Russie déplaisait à -tout le monde, et même aux militaires qui, depuis, -ont montré tant de valeur dans cette malheureuse -campagne. On disait généralement que Napoléon, -certain d’anéantir la Russie, était décidé à passer -de là en Asie, pour aller conquérir la Chine ; on en -donnait pour une des preuves une commande immense -de bésicles qui fut effectivement faite, et qu’il -emporta pour son armée, qui, disait-on, devait s’en -servir pour se conserver la vue en traversant des -déserts sablonneux ; une provision de fourrures eût -été beaucoup plus utile.</p> - -<p>On ne concevait pas que Napoléon, parvenu alors à -un tel degré de puissance et de gloire, pût concevoir -des projets si gigantesques. Sa cour rappelait aux -gens mêmes qui l’aimaient le moins, les plus beaux -vers du premier acte de <i>Bérénice</i>.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Tes yeux ne sont-ils pas tout pleins de sa grandeur ?</div> -<div class="verse"><b>. . . . . . . . . . . . . . . . . . .</b></div> -<div class="verse">Ces aigles, ces faisceaux, ce peuple, cette armée,</div> -<div class="verse i3">foule de rois, ces consuls, ce sénat,</div> -<div class="verse"><b>. . . . . . . . . . . . . . . . . . .</b></div> - -<div class="verse stanza">Cette pourpre, cet or, qui rehaussait sa gloire,</div> -<div class="verse">Et les lauriers encor, témoins de sa victoire ;</div> -<div class="verse">Tous ces yeux qu’on voyait venir de toutes parts</div> -<div class="verse">Confondre sur lui seul leurs avides regards.</div> -</div> - -<p>On avait poussé l’esprit de conquête jusqu’à l’envahissement -des coutumes et des cérémonies royales : -enfin le ton d’une partie des grands personnages de -cette cour présentait le contraste le plus étrange avec -son éblouissante magnificence.</p> - -<p>Pendant les trois mois qui précédèrent le départ -de Napoléon et de l’armée, mon petit-fils Anatole de -Lavœstine venait souvent passer des matinées entières -avec moi ; je ne l’ennuyais pas, et j’ai toujours -trouvé un charme inexprimable à causer avec lui, et -même à le regarder ; car sa charmante figure se compose -des traits et de la physionomie de sa mère et -de son grand-père, M. de Genlis, dont il a la belle -taille ; il tient d’eux aussi la grâce de son esprit et -la gaieté de son caractère ; je ne connais pas d’âme -plus noble et plus sensible que la sienne ; il n’a jamais -démenti, par aucun procédé, et par l’ensemble -et les détails de sa conduite, la franchise et la loyauté -qui le distinguent particulièrement. Dans un de ses -moments de gaieté il imagina, sans m’en avoir prévenue, -de m’amener le mardi gras une nombreuse -mascarade composée de personnes que je ne connaissais -que de nom, et parmi lesquelles se trouvait madame -la duchesse de Bassano ; toute cette société, -ayant à sa tête Anatole, fondit tout à coup dans ma -chambre, à onze heures du soir : j’étais déshabillée -et en bonnet de nuit, mais écrivant ; personne ne se -démasqua, à l’exception d’Anatole, qui me répondit -qu’il n’y avait point de voleurs dans la compagnie, -car j’avais eu réellement peur en entendant le vacarme -inattendu de cette mascarade lorsqu’elle entra -chez moi. Tous les masques m’entourèrent pour me -faire promettre de leur donner toute la soirée de la -huitaine, en prenant l’engagement de revenir tous à -visage découvert. J’y consentis : ensuite ils s’en -allèrent sans avoir voulu se démasquer ; et, de très -bonne foi, je n’appris que le lendemain les noms de -tous ces personnages, qui revinrent au jour indiqué, -avec un homme de plus, M. le duc de Bassano. La -soirée fut très agréable.</p> - -<p>Les idées royalistes se rétablirent comme par miracle ; -quant à moi, qui les ai toujours eues, je vis -rentrer l’auguste famille des Bourbons avec une joie -inexprimable.</p> - -<p>Cette révolution me procura le bonheur de revoir -mes élèves, Mademoiselle et M. le duc d’Orléans ; l’un -et l’autre me montrèrent, dans ces premières entrevues, -l’émotion, l’attendrissement, la joie que je ressentais -moi-même. Hélas ! il me manquait cependant -dans cette réunion deux élèves chéris, M. le duc de -Montpensier et son frère M. le comte de Beaujolais, -tous deux morts dans l’exil.</p> - -<p>Au bout d’un quart d’heure de cette entrevue si -touchante pour moi, M. le duc d’Orléans nous quitta -en nous annonçant qu’il allait chercher madame la -duchesse d’Orléans ; il vint presque aussitôt en la -tenant par la main. Cette princesse s’avança, elle me -fit l’honneur de m’embrasser, en me disant qu’elle -désirait depuis longtemps me connaître, et elle -ajouta : « Car il y a deux choses que j’aime passionnément, -vos élèves et vos ouvrages. »</p> - -<p>Avec les Cent Jours l’annonce de l’arrivée de Bonaparte -me jeta dans de nouvelles terreurs, et en inspira -beaucoup à Paris ; on s’attendait à des combats, à -du sang versé, à des vengeances ; il n’y eut rien de -tout cela. En revenant en France, Bonaparte montra -un courage qui fit perdre le souvenir de la déroute -de Russie ; il entrait sans aucune suite dans les villes ; -il se précipitait seul au milieu des multitudes de -peuple assemblées pour le voir ; et sa tête était à -prix. Cette conduite hardie, ce succès incompréhensible, -sans armée, sans soldats, et d’un autre côté -l’imprévoyance des ministres, tout se réunit pour -favoriser son audace ; il annonça partout des sentiments -pacifiques et généreux.</p> - -<p>Un enthousiasme universel éclatait dans Paris. Il y -a une sorte de magie dans les choses audacieuses et -extraordinaires. Les conquêtes et les victoires de l’empereur -ne m’avaient point éblouie, mais toutes les -circonstances qui accompagnèrent son retour me -séduisirent, et j’admirai, dans cette occasion, son -caractère et son triomphe.</p> - -<p>Je fis connaissance, dans ce même temps, avec -deux personnes auxquelles je me suis fort attachée : -madame la maréchale Moreau, et madame Récamier.</p> - -<p>Madame Récamier fut très assidue dans les visites -qu’elle me rendit ; elle est charmante à voir, et plus -charmante encore à connaître. Il y a tant de douceur -dans son caractère, tant de calme dans son âme -qu’elle a conservé presque toute la fraîcheur et le -charme de sa première jeunesse. La dissipation dans -laquelle elle a vécu lui a ôté toute capacité d’application -pour les occupations sérieuses, bien que née avec -beaucoup d’esprit. Cependant son indolence ne l’empêche -pas de donner de tendres soins à l’éducation -de deux jeunes personnes qu’elle élève. Je trouvai un -grand plaisir à la seconder à cet égard ; nous convînmes -que je donnerais des sujets de lettres à ces -jeunes personnes ; que chacune m’écrirait deux fois -la semaine, et que je leur renverrais leurs lettres corrigées ; -ce qui a eu lieu durant six mois. Toutes les -deux avaient de l’esprit et d’excellents sentiments ; -elles ont parfaitement profité de mes leçons.</p> - -<p>Madame Récamier qui avait passé plusieurs mois -à Coppet, chez madame de Staël, me conta un grand -nombre de particularités sur la vie qu’on y menait. -On s’assemblait les soirs autour d’une grande table, -sur laquelle étaient posées autant d’écritoires et de -feuilles de papier qu’il y avait de personnes ; on gardait -un profond silence, et, au lieu de se parler, on -s’écrivait ; on choisissait sa correspondance, et on se -jetait réciproquement ses billets et ses réponses, qui -ne se lisaient jamais que tout bas, c’est-à-dire seulement -des yeux. On peut croire, sans jugements téméraires, -que cette table mystérieuse a été le théâtre -d’une quantité de déclarations qui n’étaient au fond -que de la galanterie bien motivée par un tel usage. -Je promis à madame Récamier d’écrire sa vie, dont -j’ai fait en effet une nouvelle véritablement historique, -assez longue, et que je crois intéressante ; je la lui -ai donnée de mon écriture et n’en ai gardé aucune -espèce de copie, ni de brouillon.</p> - -<p>L’exécrable attentat qui priva la France du duc de -Berry, l’héritier du trône, eut lieu le 13 février 1820. -Sa mort fut sublime ! La magnanimité, la sensibilité -touchante, la piété et le courage qu’il montra dans -ses derniers moments ne peuvent être exprimés. La -consternation fut générale parmi le peuple et dans -toutes les classes.</p> - -<p>Le célèbre Dupuytren et les autres chirurgiens qui -firent l’ouverture de son corps dirent que, anatomiquement -parlant, il était impossible qu’il eût pu survivre -quelques minutes au coup mortel qu’il reçut. Il -y survécut six heures et demie, avec toute sa tête et -sa présence d’esprit jusqu’au dernier moment. C’est -un miracle de la grâce divine. M. Dupuytren, qui a -vu beaucoup souffrir et beaucoup mourir, n’a jamais -rien observé d’aussi frappant et d’aussi sublime. -Madame la duchesse de Berry montra dans cette -occasion une sensibilité et une élévation d’âme qui -achevèrent de lui gagner tous les cœurs. La douleur -de toute la famille royale fut bien touchante.</p> - -<p>J’eus l’honneur de voir, dans les premiers jours de -cette horrible catastrophe, mademoiselle d’Orléans -ainsi que M. le duc d’Orléans : l’un et l’autre me -contèrent une infinité de traits intéressants de la -mort et des sentiments sublimes de monseigneur le -duc de Berry. Les dames de madame la duchesse de -Berry, qui accoururent dans ce moment fatal, étaient -en habits de fête, parce qu’elles sortaient d’un bal ; -elles étaient toutes couvertes de fleurs et de clinquants : -elles entourèrent dans ces costumes le lit du -prince à l’agonie, et la robe blanche de madame la -duchesse de Berry, garnie de roses, fut trempée de -sang ; les princesses mêmes en avaient des éclaboussures -sur leurs vêtements. Pendant ce temps, à deux -pas de cette scène d’horreur, l’opéra continuait : on -chantait et on dansait ; quand dans le premier petit -salon, où l’on établit d’abord le malheureux prince, -on ouvrit une porte pour donner de l’air, on entendit -distinctement l’orchestre et les voix.</p> - -<p>M. de Chateaubriand eut la bonté de m’envoyer -une brochure qu’il fit après la mort de monseigneur -le duc de Berry. Cet intéressant écrit est un monument -précieux par les faits qu’il contient, par le talent -et la pureté de principes qui ont illustré les ouvrages -précédents du même auteur.</p> - -<p>Dans le cours de cette année, parurent les poésies -de M. de Lamartine. Ce jeune homme n’avait que -vingt-six ans ; il est aussi estimable par sa conduite -que remarquable par son talent.</p> - -<p>Quant à ses poésies, on y trouve de l’esprit, de -beaux vers et des sentiments religieux ; mais le fond -de ses méditations est commun ; les regrets d’Young -(dans ses <i>Nuits</i>) sur la mort de sa fille, sont plus purs -et plus touchants.</p> - -<p>M. de Lamartine a fait beaucoup de lectures dans -les salons, et l’on n’a pas manqué d’y applaudir.</p> - -<p>J’ai été frappée, ainsi que beaucoup d’autres personnes, -du ridicule des noms donnés par les terroristes -à différentes choses ; mais il faut convenir que -cette espèce de ridicule a été portée beaucoup plus -loin à quelques égards durant les dix années qui ont -précédé la révolution, ce qui contrastait d’une étrange -manière avec la pruderie que certaines femmes -conservaient encore ; comme, par exemple, de ne -jamais se permettre de prononcer le mot culotte, et -cependant les mêmes personnes parlaient sans cesse -des pet-en-l’air que les princes, dans leurs châteaux, -permettaient de porter le matin jusqu’au dîner inclusivement.</p> - -<p>Les noms donnés à certaines couleurs n’étaient pas -plus nobles ni plus raisonnables : caca dauphin, soupirs -étouffés, etc. Toutes les femmes sans exception -appelaient le gros nœud de ruban qui complétait leur -parure, un parfait contentement ; le petit panier -qu’on mettait le matin, une considération ; et le -ruban qui nouait un bonnet négligé, un désespoir.</p> - -<p>Dans le siècle de Louis XIV, aucune de ces dénominations -n’existait. Les noms mêmes de modes et -de jeux avaient de la noblesse et de l’élégance : on -jouait à l’anneau tournant, au papillon, au portique<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a> ; -presque toutes les modes avaient des noms -de batailles ou de personnages célèbres, et rappelaient -des idées de gloire.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Qu’on a depuis appelé trou-madame.</p> - -<p class="sign">(Note de l’auteur).</p> -</div> -<p>Je fus très à la mode pendant l’hiver passé<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>, -mais je n’eus ni l’envie ni la possibilité de répondre à -toutes les avances qu’on voulut bien me faire. Mes -éditions de réimpression consumaient un temps qui -eût employé celui de dix littérateurs ordinaires, car -aujourd’hui personne n’est laborieux. Le travail immense -que je m’étais imposé me fatiguait un peu, -parce qu’il était sans cesse interrompu par des multitudes -de billets auxquels il fallait répondre, par des -visites qui se multipliaient tous les jours, par le -temps énorme que nous passions à dîner, et par celui -que d’ailleurs j’étais obligée de donner souvent à -M. de Valence, hors du dîner ; mais, avec de la persévérance -et de l’activité, on peut suffire à tout.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> En 1820.</p> -</div> -<p>J’ai su, à n’en pouvoir douter, que madame la -duchesse de Berry, et même feu monseigneur le duc -de Berry, avaient daigné montrer quelque désir de me -voir ; il m’eût été bien facile de profiter de cette -bonté qui, malgré toute ma sauvagerie, m’eût procuré -une grande satisfaction ; mais si j’eusse eu -l’honneur d’approcher quelquefois de madame la -duchesse de Berry, on m’aurait supposé, en dépit de -ma caducité, des desseins ambitieux que, même à -trente ans, j’aurais été bien incapable de former. -Ainsi, pour me soustraire à de nouvelles fables, j’ai -dû renoncer au bonheur de voir et d’entendre cette -héroïne de la sensibilité, du courage et du malheur -le plus tragique.</p> - -<p>Pour revenir à la rue Pigalle, je dois dire que j’ai -toujours trouvé M. de Valence très modéré dans ses -principes politiques : il voulait sincèrement la paix -intérieure et le maintien de tout ce qui existait ; mais -sa société n’était composée en général que de ceux -qu’on appelait alors des libéraux ; et la mienne ne -l’était que de ceux qu’on nommait ultras. Au milieu -de tout cela, je vivais sans disputes, parce que je -ne parlais point de politique, et qu’on ne m’adressait -jamais un mot sur ce point. Parmi les personnes qui -venaient chez M. de Valence je distinguai M. de -Lacépède, homme d’un caractère si doux et si parfait, -auquel on n’a pu reprocher, lorsqu’il avait une -grande place, que d’être trop poli, reproche bien -nouveau et bien honorable à un homme en place ; -d’ailleurs cette politesse vient d’une âme bienveillante -et généreuse : quand il était grand chancelier -de la Légion d’honneur, il donnait de sa bourse des -sommes considérables en pensions aux officiers malheureux -de cette Légion, en leur faisant croire que -ce bienfait leur était accordé par le gouvernement ; -enfin il est savant et modeste et, ce qui est encore -un titre auprès de moi, il aime passionnément la -musique et compose avec beaucoup de talent.</p> - -<p>M. Villemain, qui n’a fait que des ouvrages sérieux -et d’un goût sévère, est d’une vivacité qui contraste -agréablement avec son esprit solide et réfléchi. Par -un hasard singulier et romanesque, et par une confidence -qu’il ne pouvait se dispenser de me faire, -j’ai eu l’occasion de connaître avec une entière certitude -qu’il n’est point d’âme plus sensible et plus -désintéressée que la sienne. C’est une découverte -qui m’enchantera toujours, quand elle sera relative -à une personne dont on doit admirer les talents. Je -n’en dirai pas davantage ; j’ai promis le secret sur -les détails touchants qui expliquent ce fait.</p> - -<p>Je dînais souvent, chez M. de Valence, avec M. le -duc de Bassano et, me trouvant plusieurs fois à table -à côté de lui, nous avons beaucoup causé ensemble -et j’ai été charmée de sa conversation. Il a toujours -suivi constamment Napoléon dans ses campagnes, -et il en a profité, en voyant toutes les choses curieuses -et intéressantes qui se trouvaient dans les -lieux qu’il a parcourus ; en suivant Napoléon, comme -ministre et comme courtisan, il s’instruisait comme -aurait pu le faire un littérateur ou un ami passionné -des arts. Il rend compte avec une extrême justesse -d’esprit de tout ce qu’il a vu ; il sait donner à ses -descriptions un intérêt particulier, et l’on sent qu’elles -sont parfaitement véridiques.</p> - -<p>Enfin je retrouvai encore cet hiver une ancienne -connaissance d’émigration, M. Dampmartin, connu -par quelques ouvrages historiques estimables ; sa conduite -en Prusse a été bien noble et bien généreuse ; -j’en ai déjà parlé : nous fûmes enchantés de nous revoir. -Je ne connais pas de société plus douce et plus -agréable que celle de M. Dampmartin ; et ceci est -un grand éloge, lorsqu’on parle d’un homme qui -pourrait avoir si justement des prétentions à l’esprit, -c’est-à-dire le désir malheureux de briller dans la -conversation.</p> - -<p>Je reçus, étant toujours chez M. de Valence, deux -dames étrangères charmantes ; l’une madame la comtesse -de Potocki, femme du comte François Potocki, -et l’autre une Polonaise, madame la comtesse -d’Orlofka. La première est petite-fille du prince de -Ligne ; ce titre seul avait de l’intérêt pour moi ; -d’ailleurs elle est très spirituelle, et elle a, ainsi que -madame Orlofka, un naturel charmant ; il faut convenir -que le naturel n’est très aimable que lorsqu’on -y joint beaucoup d’esprit et la délicatesse qui l’empêche -de dégénérer en niaiserie ou en grossièreté. -M. Potocki est l’un des étrangers les plus instruits -que j’aie connus, et sans aucune pédanterie ; je passai -des heures fort agréables avec ces trois personnes. -Je vis aussi deux Anglaises, qui m’arrivèrent sans -aucune espèce de recommandation, et que je reçus -uniquement sur leur bonne mine ; elles sont sœurs -et s’appellent Clorinde et Georgina Byrne ; elles me -parlèrent beaucoup de mes deux amies de Langolen, -Éléonore Buttler et miss Ponsonby, qui sont toujours -sur le sommet de leur montagne ; elles étaient -menacées d’un grand malheur : miss Ponsonby est -hydropique ; ainsi l’une des deux survivra à l’autre. -Ces héroïnes de l’amitié, vivant depuis trente ans -dans cette solitude, n’en ont pas découché une seule -fois.</p> - -<p>J’appris avec plaisir qu’elles ne m’avaient point -oubliée ; elles avaient toujours dans leur salon un -petit portrait en miniature de mademoiselle d’Orléans, -que je leur donnai, et mon profil en miniature -aussi, dont ma nièce Henriette leur fit le sacrifice, -et elles montrèrent à ces dames tous mes ouvrages -magnifiquement reliés dans leur bibliothèque.</p> - -<p>Anatole de Montesquiou me fit un présent charmant : -c’était un tapis pour mettre devant un lit ; -ce tapis éblouissant est un paon tout entier empaillé -à plat, il a son cou, ses ailes, sa belle queue ; cela -est superbe et d’un agrément infini. Comme il y a -près d’un demi-siècle que j’ai renoncé à l’élégance, -ce beau tapis serait fort déplacé dans ma chambre ; -j’ai écrit à mademoiselle d’Orléans pour le lui offrir, -en lui mandant que cette offre était une préférence -et non un sacrifice ; car, en effet, si elle n’en eût -pas voulu, je l’aurais sûrement donné à un autre ; -mais cet hommage ne pouvait être mieux adressé -qu’à mademoiselle d’Orléans, qui a toujours été -d’une modestie, d’une simplicité remarquables, en -possédant les avantages en tout genre qui pourraient -donner de l’amour-propre ; j’aimais à penser qu’elle -foulerait aux pieds chaque jour le symbole et l’attribut -de l’orgueil.</p> - -<p>Je n’avais compté faire chez M. de Valence qu’un -petit séjour de trois semaines, dans la seule intention -d’être utile à mon petit-fils, en amenant M. de -Valence à une conciliation ; cette affaire traînant en -longueur, je restai beaucoup plus longtemps chez -lui ; d’ailleurs M. de Valence avait pris pour moi ce -sentiment passionné que les personnes sérieusement -malades ont toujours eu pour moi ; ce fut ainsi que, -dans ma jeunesse, madame la marquise de l’Aubépine, -qui ne m’avait jamais montré que de la malveillance, -devenue très malade, me fit écrire par son -beau-père une lettre pathétique pour me conjurer -d’aller la voir, afin, disait-elle, de lui donner la consolation -de m’exprimer, avant de mourir, tous ses -sentiments ; confondue de cette bizarrerie, je crus -cependant devoir céder à cette fantaisie de malade, -parce qu’elle était dans un état fort dangereux ; elle -me reçut avec des transports inouïs, et me soutint -qu’elle m’avait toujours aimée de préférence à tout ; -comme je ne voulais pas la contrarier, j’eus l’air de -la croire, et pendant deux mois je lui prodiguai les -plus tendres soins ; elle recouvra la santé, retourna -dans le grand monde, et m’oublia tellement qu’elle -ne se fit même pas écrire chez moi. Depuis, dans -l’émigration, madame Cohen, très malade d’une hydropisie -incurable, prit pour moi la même affection, -et m’offrit, comme je l’ai dit, un superbe écrin -de pierreries pour m’engager à rester à Berlin. Je -pourrais citer encore d’autres exemples de mon ascendant -sur des malades, mais je ne parlerai plus -que de M. de Valence ; il me répétait sans cesse que, -si je l’abandonnais, il mourrait ; Bourdois, son médecin, -me disait qu’il était dans un état dangereux, -et je restai ; cependant, pour ne point lui être à -charge, j’avais renvoyé ma femme de chambre ; je -n’étais servie que par les personnes de sa maison, -mais qui toutes étaient à mes ordres avec un zèle -qui ne s’est jamais ralenti, car M. de Valence leur -avait déclaré que celui qui me donnerait le moindre -sujet de mécontentement serait renvoyé sur-le-champ ; -je n’en ai point fait renvoyer et, tout au contraire, -il en a conservé plusieurs à mon instante prière ; -j’avais une demoiselle de compagnie, et je l’envoyais -tous les jours prendre ses repas à une table d’hôte -dans une maison attenant à la nôtre, et tenue par -des personnes très distinguées, mais ruinées par la -révolution. Quant à ma nourriture, sa partie la plus -chère est dans mes déjeuners, et je me les fournissais -moi-même. M. de Valence, pendant trois mois, -fut assez malade pour se condamner lui-même à la -diète la plus austère, et à ne plus se mettre à table ; -alors, ne voulant pas que l’on fît une petite cuisine -à part pour moi, j’allai avec ma demoiselle de compagnie -dîner à la table d’hôte chez nos voisines ; -j’y trouvai très bonne compagnie, une conversation -fort agréable, et un beau jardin dont nous avions -la jouissance, avant et après le dîner ; je n’ai jamais -vu de table d’hôte si bien servie et d’aussi bon air -en Allemagne, et dont les maîtresses de la maison -fissent les honneurs avec tant de noblesse et d’agrément ; -cet établissement dure toujours ; il mérite -bien d’être recommandé aux étrangers.</p> - -<p>J’avais choisi un logement chez M. de Valence ; -une vue admirable, un beau balcon, une très grande -chambre me tentèrent ; mais cette chambre était au -cinquième étage, ce qui désolait ceux qui venaient -me voir ; car pour moi, je préfère toujours, à cause -du grand air, les étages élevés, que je monte encore -sans être essoufflée. Le pauvre M. de Montyon vint -me voir dans cet appartement ; il avait quatre-vingt-huit -ans et il était asthmatique ; il était dans un si -terrible état en entrant dans ma chambre, que je -crus qu’il allait y expirer ; cette visite, qui me fit -tant de peur, me dégoûta entièrement de ce logement ; -je descendis à l’entresol ; c’était un joli appartement -composé de plusieurs pièces fort bien arrangées, -mais les plafonds en étaient si bas qu’on -y respirait à peine ; d’ailleurs la chambre à coucher -était posée sur la voûte et j’avais au chevet de mon -lit une pompe qui me réveillait à la pointe du jour ; -les secousses données par cette pompe et celles des -voitures qui passaient sous la voûte m’attaquèrent -cruellement les nerfs et me firent perdre entièrement -le sommeil. Je passais une grande partie de mes -journées dans la chambre de M. de Valence. -J’y étouffais et ma santé dépérissait visiblement ; -portes et fenêtres en étaient hermétiquement fermées ; -la santé de M. de Valence se rétablit pour quelque -temps, grâce à l’habileté de M. Bourdois et à ma -surveillance sur son régime ; il se remit à table ; -bientôt il sortit pour aller passer ses soirées chez -Robert, où l’on faisait très bonne chère, et où l’on -jouait très gros jeu ; ce qui ne tarda pas à lui faire -grand mal.</p> - -<p>Je fis faire mon portrait à l’huile et en grand par -madame Chéradame, qui a un fort beau talent ; je -suis représentée jusqu’aux genoux, écrivant pendant -la nuit, ayant à côté de moi une lumière prête à -s’éteindre et m’arrêtant, en voyant naître le jour ; -cette idée est de Paméla ; je fis mettre sur la table, -à côté de la lumière, un vase de fleurs, et enfin un -seul livre, sur le revers duquel ce mot est écrit : -Évangile ; parce qu’en effet la morale de tous mes -ouvrages a toujours eu pour base les préceptes sacrés -de ce livre divin. Il y a derrière moi une harpe -dans l’ombre. J’avais beaucoup de répugnance à -me faire peindre à mon âge, mais M. de Valence -désirait mon portrait, et je le fis faire pour lui, avec -d’autant plus de plaisir, que je voulais, avant de -quitter sa maison, lui offrir quelque chose qui lui -fût agréable, et je joignis à ce don une très belle -miniature que j’avais encore, et dont il avait envie.</p> - -<p>M. de Valence, quoique toujours malade, se rendait -régulièrement à la Chambre des pairs pour le -procès de Louvel ; j’étais cruellement impatientée -lorsque j’entendais un grand nombre de personnes -qui avaient, comme tout le monde, la plus grande -horreur du crime de ce scélérat, admirer néanmoins -ses réponses et son impassibilité ; cette manie de -s’extasier sur l’entier abrutissement des monstres est -devenue très commune ; pour moi, je trouve fort -simple qu’un athée du peuple, ennuyé du travail, de -la misère et de son existence, incapable d’ailleurs de -sentiment humain, voie sa fin avec indifférence, et -soit même satisfait de rentrer, comme il le croit, -dans le néant. D’ailleurs, cet infâme assassin trouve -une sorte de plaisir dans l’étonnement qu’il cause ; -il y a beaucoup de fanfaronnade dans son imbécile -indifférence ; l’idée de surprendre tout ce qui l’entoure -lui donne au plus haut degré le stoïcisme de -l’athéisme et de la stupidité.</p> - -<p>Malgré l’ordonnance qui défendait les attroupements, -il y en eut encore plusieurs, non du peuple, -mais de presque tous les étudiants et les écoliers de -Paris : le mépris de l’autorité royale me parut d’un -bien mauvais augure. Au milieu de tout cela, ma -santé se dérangeait beaucoup, mais je n’en travaillais -pas moins ; et j’eus une peine très vive, celle de -voir madame de Choiseul partir pour trois mois. Je -craignais qu’elle ne prolongeât davantage son séjour -en Franche-Comté, malheureusement je ne me trompais -pas.</p> - -<p>Louvel fut condamné à mort : il se laissa défendre -sans interrompre ses défenseurs. Il avait quelque espérance -confuse qu’on pourrait lui faire grâce ; on -s’extasiait toujours sur sa fermeté, on tâchait d’embellir -ses réponses ; on aurait voulu pouvoir lui prêter -des réponses romaines, tout cela sans mauvaise intention, -mais par l’effet du goût naturel qu’on a depuis -longtemps pour l’extraordinaire. Pour moi, je n’ai -jamais vu dans cet assassin que le dernier degré -d’une brutale insouciance mêlée à beaucoup de fanfaronnade. -Après avoir appris son jugement, il demanda -des draps fins, car il voulait passer une dernière -bonne nuit et bien dormir. Je suis encore très persuadée -qu’il espérait qu’une émeute le sauverait dans -le chemin qu’il devait parcourir pour aller au supplice, -et que, lorsqu’il fut sur l’échafaud, si on l’eût -questionné encore dans ce moment, il aurait eu un -langage bien différent. Je fus surprise qu’on eût omis -de lui demander, dans l’interrogatoire, s’il ne s’était -pas fait recevoir dans quelques sociétés particulières, -d’autant plus qu’il avait voyagé en Allemagne ; et -l’on sait qu’il y a dans ce pays des sociétés ténébreuses -desquelles sont sortis plusieurs assassins, -entre autres Sand.</p> - -<p>Louvel fut exécuté à six heures du soir. Malgré -toutes ses rodomontades, il était d’une excessive -pâleur et dans un grand abattement ; il y avait une -foule immense pour le voir passer : tout le monde le -regardait avec horreur. Arrivé au pied de l’échafaud, -il était près de s’évanouir ; il fallut que deux personnes -l’aidassent à y monter. Le soir, tout était parfaitement -tranquille dans Paris.</p> - -<p>Après l’assassinat de monseigneur le duc de Berry -vint une loi sur les élections, et ensuite une nouvelle -conspiration contre toute la famille royale, qui produisit -un grand procès qui occupa tout le monde -exclusivement ; tout cela joint à la révolution d’Espagne, -à celle de Naples, à celle qui semblait menacer -tous les royaumes, acheva bien naturellement -d’éteindre tout goût pour la littérature. Toutes mes -entreprises de cette époque s’en ressentirent et je ne -m’en étonnai pas.</p> - -<p>J’allais toujours chez madame de Montcalm, aussi -souvent que me le permettaient mes nombreuses -occupations. Je lui portai un jour pour l’amuser un -gros volume de plantes peintes par moi que je venais -d’achever. Ce manuscrit très précieux m’a coûté -trente ans de recherches ; c’est un gros livre in-4<sup>o</sup>, -contenant toutes les plantes coloriées dont il est parlé -dans la <i>Bible</i> et dans les vies des saints, que j’appelle : -1<sup>o</sup> <i>l’Herbier sacré</i> ; 2<sup>o</sup> <i>l’Herbier de la reconnaissance -et de l’amitié</i>, contenant les plantes qui portent les -noms de personnages fameux ; 3<sup>o</sup> <i>l’Herbier héraldique</i>, -contenant toutes les armoiries de la noblesse -française qui offrent une ou plusieurs plantes ; et -4<sup>o</sup> <i>l’Herbier d’or</i>, toutes les plantes d’or dont il est -parlé dans la fable et dans l’histoire. Je n’ai rien -répété dans ce livre de ce que j’ai dit dans ma <i>Botanique -historique et littéraire</i>, qui est imprimée : le -travail de mon livre est tout autre chose : j’en ai dessiné -et peint toute seule, sans aucune espèce d’aide, -toutes les plantes, et en outre j’ai orné le texte d’une -infinité de vignettes et de culs-de-lampe. J’oublie de -dire qu’à <i>l’Herbier héraldique</i> je mis sur le revers -des pages un grand nombre de devises anciennes -tirées du règne végétal, et les ordres anciens qui en -sont tirés aussi. Je crois que ce livre, pour toute -grande bibliothèque, valait bien au moins 15,000 fr. ; -tous ceux qui l’ont vu, et même des artistes, en -furent charmés. M. le duc de Richelieu, qui le vit -chez madame de Montcalm, en parut enchanté ; il -se chargea d’en parler au roi pour sa bibliothèque -particulière ; j’en demandai seulement 8,000 francs. -J’aimais infiniment mieux qu’il restât entre les mains -du roi de France, que de l’envoyer dans les pays -étrangers (ce qui m’eût été si facile) pour une somme -beaucoup plus forte. Je n’avais pas reçu la moindre -marque de protection et de bienveillance de la cour ; -cependant l’auteur de <i>Mademoiselle de Clermont</i>, -d’<i>un Trait de la vie de Henri IV</i>, de <i>la Vie de Henri IV</i>, -de trois romans historiques traduits dans toutes les -langues, et dans lesquels, sous l’empire de Napoléon, -je me suis plu à faire valoir, avec toute la portion de -talent que le ciel m’a donnée, la race des Bourbons, -l’auteur de plus de trente-cinq volumes sur l’éducation -consacrés par près de quarante ans de succès, -l’auteur qui a combattu pour la cause de la religion, -et enfin l’éditeur des <i>Mémoires de Dangeau</i> et des -nouvelles réimpressions épurées que je donnais alors -au public, ce faible champion de la bonne cause, -mais si courageux et si persévérant jusque dans la -débilité de l’âge, et ayant élevé avec tant de succès -trois princes et une princesse du sang, cet auteur, -dis-je, méritait aussi bien une marque de protection -du gouvernement que tant d’autres qui en ont obtenu -si facilement. Le roi a daigné accepter cet hommage ; -je sais qu’il a lu ce volume avec plaisir (et son suffrage -est si précieux !), qu’il a gardé ce manuscrit -plusieurs jours sur sa table, et qu’ensuite il l’a fait -mettre dans sa bibliothèque particulière dans laquelle -on ne peut entrer que par billet, et dont -M. Valery, homme de lettres distingué, est le conservateur.</p> - -<p>J’allais toujours faire ma cour à S. A. S. mademoiselle -d’Orléans, qui est toujours aussi bonne et aussi -tendre pour moi ; je vis là le petit prince de Joinville, -qui n’avait que deux ans, et qui parlait aussi distinctement -et aussi bien qu’un enfant de six ou sept ; il -était d’ailleurs aussi obligeant qu’intelligent et beau ; -en tout, la famille de M. le duc d’Orléans est véritablement -la plus intéressante que je connaisse ; elle -est charmante par les figures, les qualités naturelles, -et l’éducation, et enfin par l’attachement mutuel des -parents et des enfants. Je m’applaudis d’avoir proposé -à M. le duc d’Orléans madame Mallet pour institutrice -des jeunes princesses ses filles. Madame Mallet, -par ses vertus et ses talents, est bien digne d’être -dirigée par une princesse d’un aussi rare mérite que -S. A. R. madame la duchesse d’Orléans ; elle a tout -ce qu’il faut pour bien concevoir les ordres qu’elle -en reçoit, et pour les exécuter avec une parfaite exactitude. -C’est mademoiselle d’Orléans qui, seule, enseigne -à jouer de la harpe à l’aînée de ses nièces, la -princesse Louise ; mademoiselle d’Orléans crut devoir -à sa vieille maîtresse de harpe de lui faire entendre -sa jeune écolière, et elle me fit assister à une des -leçons, dont je fus charmée.</p> - -<p>Mademoiselle d’Orléans me fit l’honneur de -m’écrire une charmante lettre en m’envoyant une -très jolie pendule, qu’elle appelle une suppléante à -ma vieille montre.</p> - -<p>Madame la maréchale Moreau me donna un superbe -bénitier de cristal, orné de dorures et d’améthystes, -etc. Chez M. de Valence, je fus obligée de -renvoyer une femme de chambre incorrigible. Je fus -servie à bâtons rompus par les gens de la maison qui, -ayant beaucoup d’autres choses à faire, m’oubliaient -sans cesse ; un soir on m’enferma, sans le vouloir, -à la nuit, sans lumière, et pendant trois heures un -quart. Je sonnai inutilement quatre fois ; je pris mon -parti sans aucune impatience : je composai dans ma -tête, je priai Dieu, je méditai, et je ne m’ennuyai -point ; je fus délivrée de ma captivité par une visite. -Je ne contai point cet incident à M. de Valence, afin -de ne pas faire gronder ses gens, mais il en fut instruit -quelques jours après, et rien de semblable ne -s’est renouvelé depuis. Au contraire, j’étais servie -par tous ses domestiques avec un zèle qui ne s’est -jamais démenti jusqu’à mon départ ; il est vrai que je -sus le reconnaître de manière à le redoubler encore, -s’il eût été possible ; malheureusement M. de Valence, -si facile à vivre dans la société, était un maître impérieux -et violent ; il changeait très souvent de domestiques ; -ce qui était fort cher pour moi par les pourboires -continuels qu’il fallait sans cesse renouveler ; -aussi quand j’employais tous mes soins à l’adoucir -pour ses domestiques, il y avait un peu d’intérêt personnel -dans ce bon caractère.</p> - -<p>Je dînai chez M. de Valence avec madame la princesse -de Wagram, que je trouvai fort aimable, et qui -fut pour moi d’une extrême affabilité ; elle me fit -l’honneur de venir chez moi. Je suis toujours reconnaissante -de ces marques honorables de bienveillance ; -mais, à l’âge où je suis, je ressemble à ces -voyageurs qui trouvent que ce n’est pas la peine de -cultiver les bontés qu’on leur témoigne dans des lieux -qu’ils vont quitter et qu’ils ne reverront jamais.</p> - -<p>Le jour où j’eus soixante-quinze ans accomplis, en -remerciant Dieu qui, en prolongeant ainsi ma carrière, -daignait me conserver une parfaite santé, une -excellente vue qui s’était jusqu’alors passée de lunettes, -l’ouïe que j’avais à vingt ans, de bonnes -jambes, la mémoire et toutes mes facultés intellectuelles, -je repassai sur tous les événements de ma vie, -et je me confirmai dans l’opinion que j’avais depuis -si longtemps, c’est qu’à l’exception de la perte de -ceux que nous aimons, presque tous nos malheurs -et toutes nos peines viennent toujours un peu de -notre faute.</p> - -<p>On célébra à Saint-Denis l’anniversaire de la mort -du malheureux duc de Berry ; et, malgré le mauvais -temps, il y eut un monde énorme. Les ennemis de -la monarchie auront beau faire, il y a dans la masse -de la nation un grand fonds d’attachement pour la -famille royale. On peut dire qu’il serait difficile de -trouver dans une famille particulière plus de vertus -et de bons exemples que, depuis la restauration, on -en voit dans la famille royale. Madame, duchesse -d’Angoulême, Madame, duchesse de Berry, par la -pureté de leur vie et par leur conduite, sont des -anges ; M. le duc d’Orléans est le modèle des époux -et des pères ; madame la duchesse d’Orléans douairière -était généralement admirée ; S. A. R. Madame -la duchesse d’Orléans et mademoiselle d’Orléans sont -révérées et chéries de tout ce qui les approche. Tout -le monde rend justice à l’affabilité, aux qualités du -cœur et à la bonté parfaite de M. le duc de Bourbon. -Madame la duchesse d’Orléans se refusait tout personnellement -pour donner aux pauvres, et pour soutenir -les établissements de charité qu’elle avait fondés. -La perfection de la vertu n’a dans aucun temps été -contestée à madame la princesse de Condé. Si l’on -était équitable, on bénirait universellement le ciel -qui a rétabli dans ses droits une telle famille, et dont -les ancêtres ont illustré la France en la rendant la -première nation de l’Europe.</p> - -<p>Je dois réfuter ici quelques articles d’un ouvrage -estimable à beaucoup d’égards, mais qui contient -plusieurs choses inexactes et même fausses ; cet ouvrage -est d’un M. Lemaire, qui n’est pas le latiniste. -L’auteur de cette histoire raisonne souvent avec beaucoup -de sens ; il paraît avoir de la modération et de -bons sentiments ; on ne sent point en lui le projet -de mentir ou d’exagérer ; mais il a été très mal informé -d’une quantité de faits qu’il conte d’une manière -inexacte, et souvent, comme je l’ai dit, tout à -fait fausse, ce que je puis affirmer avec vérité comme -témoin oculaire ; par exemple, le malheureux duc -d’Orléans, père de mon élève, est sans cesse calomnié -dans cet ouvrage. Voici un des mensonges qu’on y -rapporte à son sujet ; celui-là suffira pour donner -une idée des autres : on y dit que la principale cause -de sa haine contre la cour vient du refus que l’on -fit de la main de mademoiselle d’Orléans pour monseigneur -le duc d’Angoulême. Toute la cour et tout -le monde savent que ce mariage fut positivement -arrêté peu de temps avant la révolution, que les -paroles furent données, les compliments reçus, et -que le mariage ne se fit pas sur-le-champ parce que -les futurs époux n’avaient pas tout à fait l’âge fixé -par les lois ; il leur manquait à l’un et à l’autre quelques -mois pour atteindre cet âge ; mais l’entrevue fut -faite, la chose publiée de part et d’autre ; et j’ai déjà -dit que Monsieur, qui fut depuis Louis XVIII, me fit -l’honneur de m’écrire pour me demander d’accorder -une place de lectrice auprès de la princesse à une -femme qui avait été attachée à son éducation ; car la -princesse, en se mariant à douze ans, devait rester à -Belle-Chasse jusqu’à seize pour y finir son éducation, -et l’on m’avait donné la disposition de toutes les -places subalternes de la maison. La révolution vint -qui rompit tout.</p> - -<p>Je crois avoir peint les mœurs du siècle dernier -dans <i>Adèle et Théodore</i>, dans mes romans, dans -presque toutes mes nouvelles, entre autres <i>Mademoiselle -de Clermont</i>, <i>Lindane et Valmire</i>, etc., etc. ; -dans les <i>Souvenirs de Félicie</i> et dans <i>les Parvenus</i>, -j’ai peint une partie des mœurs du <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle. Je -promis de continuer dans ces Mémoires, et c’est ce -que je fais sans humeur, sans regrets gothiques, mais -avec la vérité et la plus parfaite exactitude, et le trait -qu’on va lire fera connaître la politesse moderne.</p> - -<p>Étant toujours chez M. de Valence, je dînai, sur la -fin de juin<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>, avec treize personnes, parmi lesquelles -se trouvaient quatre pairs, quatre maréchaux de -France et trois généraux ; il y avait parmi les pairs -deux ducs. Je restai, avant le dîner, trois quarts -d’heure dans le salon avec toute cette compagnie, qui -fut, à sa manière, fort obligeante pour moi, et moi -très accueillante pour elle. A dîner, on m’établit entre -deux pairs : je n’eus pas la peine de faire les frais -de la conversation, car ils ne parlèrent que politique, -en s’adressant à ceux qui étaient vis-à-vis d’eux, à -l’autre extrémité de la table. Après le dîner, nous rentrâmes -dans le salon, et, tout de suite, au moment où -je venais de m’asseoir, je vis avec surprise m’échapper -tous les ducs et pairs et généraux ; chacun d’eux -s’empara d’un fauteuil qu’il retourna et traîna à -quatre ou cinq pas de moi ; ils formèrent avec ces -fauteuils un rond parfait, mais je voyais les visages -de l’autre moitié du cercle. Je crus d’abord qu’ils -s’étaient mis là pour jouer à ces petits jeux de société -dans lesquels il faut s’arranger ainsi ; ce qui me -paraissait bien innocent et bien enfantin ; mais point -du tout ; c’était pour agiter et discuter les questions -d’État les plus épineuses : tous étaient devenus des -orateurs véhéments ; ils criaient à tue-tête, s’interrompaient, -se querellaient, s’enrouaient. C’était une -véritable représentation de la Chambre des députés ; -c’était bien pis, car il n’y avait pas de président. -J’avais envie d’en usurper les fonctions, et de les -rappeler à l’ordre ; mais je n’avais point de sonnette, -et ma faible voix n’aurait pas été entendue. Cela -dura plus d’une heure et demie ; au bout de ce temps -je quittai le salon, charmée d’avoir reçu cette leçon -des nouveaux usages du monde et de la nouvelle -galanterie française, de cette politesse qui nous a -rendus si fameux dans toute l’Europe. J’avoue que, -jusqu’à ce moment, je n’avais sur toutes ces choses -que des idées bien imparfaites.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> En 1821.</p> -</div> -<p>Avant la révolution, on voyait dans le monde deux -espèces d’impertinents, l’impertinent de province et -l’impertinent de cour ; le premier bruyant, confiant, -bavard, parlant haut, souvent ridicule, toujours -importun et déplacé ; ce caractère se confond avec -celui de l’insolent, qui n’est autre chose que l’effronterie -d’une impertinence habituelle et sans art. L’impertinent -qui n’a pas vécu dans le grand monde et à -la cour n’a été que rarement réprimé : il est actif. -L’impertinent de cour est passif ; ce n’est point la -vivacité qui le décèle, c’est le dédain ; il a tout le -calme de l’insouciance, toute la distraction affectée -du mépris ; tout en lui vous déplaît et vous blesse, et -vous n’en pouvez rien citer de choquant. Ce n’est -point avec la brusquerie qu’il vous repousse, c’est -au contraire avec une politesse glaciale ; il n’est jamais -offensant par ses réponses, ses discours, ou -même par ses actions, mais il l’est à l’excès par son -indolence, son sourire, son silence et toute l’expression -de sa physionomie. Vous ne pouvez ni le supporter -ni vous plaindre de lui. A quoi bon tant d’art ? -A se rendre odieux et à se faire haïr ; ne vaudrait-il -pas mieux plaire et se faire aimer ?</p> - -<p>On doit dire à la louange de l’ancienne noblesse -qu’en général l’impertinence était plus rare dans sa -classe que dans les autres et que, parmi les nobles, -ceux mêmes qui pouvaient être impertinents avec -leurs égaux ne l’étaient jamais avec leurs inférieurs.</p> - -<p>Oh ! le bon temps que celui où, lorsqu’on se rassemblait -dans un salon, on ne songeait qu’à plaire -et à s’amuser ! où l’on avait de la grâce, de la gaieté -et toute la frivolité qui rend aimable, et qui repose -le soir du poids de la journée et de la fatigue des -affaires ! Aujourd’hui l’on n’est ni plus solide dans -ses goûts, ni plus fidèle dans ses attachements, ni -plus prudent dans sa conduite ; mais on se croit profond -parce qu’on est lourd, et raisonnable parce -qu’on est grave ; et, lorsqu’on est constamment ennuyeux, -comme on s’estime ! comme on se trouve -sage !… Quel est ce salon assiégé où l’on entre en -foule, en tumulte ; où tout le monde entassé, pressé, -se tient debout ; où les femmes ne peuvent trouver -un siège ?… On vante l’esprit de la maîtresse de la -maison ; mais à quoi lui sert-il ? Elle ne peut ni -parler, ni entendre ; il est impossible de s’approcher -d’elle. Un mannequin placé dans un fauteuil ferait -aussi bien qu’elle les honneurs d’une telle soirée. -Elle est condamnée à rester là jusqu’à trois heures -du matin, et elle ira se coucher sans avoir pu apercevoir -la moitié des gens qu’elle a reçus… C’est là -une assemblée à l’anglaise ! Il faut convenir que les -soirées à la française passées jadis au Palais-Royal, -au Palais-Bourbon, au Temple, chez madame de -Montesson, chez madame la maréchale de Luxembourg, -chez madame la princesse de Beauvau, chez -madame de Boufflers, madame de Puisieux, etc., valaient -mieux que cela.</p> - -<p>Mais nous retrouverons sans doute les grâces françaises -dans les sociétés particulières : point du tout, -vous n’entendrez là que des dissertations, des déclamations -et des disputes…</p> - -<p>Il n’y a rien de si effrayant que de voir les Français -dépourvus de politesse, de galanterie et d’agréments. -Quand ils sont sans grâce et sans gaieté, -c’est une chose tellement contre nature, qu’il semble -que l’on pourrait déclarer que la patrie est en danger.</p> - -<p>Je fis hommage à mademoiselle d’Orléans d’un -beau présent qu’on venait de me faire, et dont voici -l’histoire. Un grand seigneur de Turin, voulant, avant -la Restauration, faire une chose agréable à l’empereur -Napoléon, imagina d’envoyer au jeune prince -qu’on appelait alors roi de Rome, une crèche en bois -sculpté faite par un artiste de Turin, qui excelle dans -ce genre de sculpture ; toutes les figures, un peu -plus grandes que la longueur de la main, sont parfaites -par le dessin, les draperies, les attitudes et l’expression ; -on y voit l’enfant Jésus, la Vierge, dont le -visage évangélique est admirable, saint Joseph, les -trois Mages, le petit saint Jean, un ange, et jusqu’aux -animaux qui étaient dans l’étable.</p> - -<p>Madame de Montesquiou, gouvernante alors du -jeune prince, représenta qu’il était trop enfant pour -lui donner une telle chose, et, comme elle montra -un grand désir de la posséder, l’impératrice Marie-Louise -lui en fit présent ; elle l’avait toujours soigneusement -conservée, et enfin Anatole de Montesquiou -l’obtint d’elle pour me la donner ; et trois ou -quatre jours après, je la portai à mademoiselle d’Orléans, -qui la reçut avec un très grand plaisir.</p> - -<p>Mes travaux furent alors suspendus par l’état toujours -plus fâcheux de M. de Valence ; néanmoins, -j’avais presque fini le plan de mon nouveau roman, -<i>les Athées conséquents</i> ; j’y voulais peindre le modèle -accompli d’une piété parfaite, et les consolations -qu’on peut recevoir de ce sentiment sublime dans les -souffrances les plus aiguës de l’âme ; j’y voulais -peindre encore les différentes sortes d’irréligion et -d’impiété.</p> - -<p>Je revoyais alors mes <i>Heures à l’usage des gens du -monde et des jeunes personnes</i>, qui ont eu tant de -succès dans les pays étrangers, et qui n’avaient jamais -été imprimées en France. Dans cette nouvelle édition -je ne leur donnai point ce titre ; elles furent revêtues -de l’approbation de monseigneur l’archevêque de -Paris.</p> - -<p>Je fis dans la même année les <i>Heures pour les prisonniers -et pour les domestiques</i>, et je les donnai en -pur don à un libraire.</p> - -<p>Malgré mon goût pour la retraite, il y eut cette -année surtout un empressement si singulier de me -voir, tant de personnes me firent demander à venir -chez moi, qu’il me fut impossible de les refuser -toutes.</p> - -<p>Le prince Paul de Wurtemberg, frère du roi régnant, -me fit demander aussi à venir me voir ; on -dit que jamais prince n’a eu plus d’esprit que lui ; -c’est une chose assez rare, depuis le grand Condé, -pour ne pas dédaigner d’en juger.</p> - -<p>M. Rothschild, un juif immensément riche, donna -un grand bal le dernier jour du carnaval ; il y eut -foule si prodigieuse, qu’il fut impossible de danser, -mais d’ailleurs la magnificence était extrême ; ce qui -a fait dire à l’un des convives de la fête que M. de -Rothschild avait enterré la synagogue avec honneur.</p> - -<p>Tous les bals de cette année furent presque aussi -nombreux ; on y allait pour s’y montrer, pour y -étouffer, sans y trouver assez de place pour y danser : -tout est tellement en décadence, qu’on ne sait même -plus s’amuser.</p> - -<p>Au bal de madame d’Osmont on avait invité une -telle multitude de personnes qu’on reconnut, en y -réfléchissant, qu’il était impossible qu’elles entrassent -toutes dans la maison ; on fut obligé d’en contremander -un grand nombre, ce qui a été fait par -des billets imprimés dans lesquels on priait de ne -pas venir ; c’est une chose qui, je crois, n’a jamais -eu d’exemple.</p> - -<p>Madame la duchesse d’Orléans douairière était, -depuis quelque temps, dans un état qui donnait tout à -craindre pour ses jours ; ses enfants allèrent s’établir -à Ivry, dans le village dont cette princesse occupait -la principale maison. Madame la duchesse d’Orléans -ne leur proposa point d’appartement chez elle ; ils -furent horriblement mal logés dans le village, où ils -ne purent trouver que trois vilaines petites chambres.</p> - -<p>Madame la duchesse d’Orléans mourait de plusieurs -maux devenus incurables : un cancer, une paralysie -et l’hydropisie. Il est impossible de mourir avec -plus de courage, de douceur et de piété. On disait -que son cancer était venu de la maladresse d’un valet -de chambre qui, en voulant prendre sur une tablette -deux in-folio, en laissa tomber un sur le sein de la -princesse ; on ajoutait que, dans la crainte d’affliger -mortellement ce valet de chambre, et dans l’espoir -que cet accident n’aurait point de suites, elle ne voulut -ni se plaindre, ni appeler le secours de l’art, et -qu’elle laissa enraciner le mal jusqu’au moment où -il devint insupportable et sans ressource. Les gens -du monde, en général, ne croient point à cet excès -de bonté qui leur paraît hors de toute vraisemblance ; -pour moi, par la connaissance que j’avais du caractère -de la princesse, je fus très disposée à ajouter foi -pleine et entière. Voici un fait dont je fus témoin, -lorsque j’étais encore au Palais-Royal. Un jour, la -princesse, étant à sa toilette, se frottait le dedans de -l’oreille avec la tête d’une de ces longues épingles -que les femmes employaient jadis dans leur coiffure ; -dans ce moment, l’une de ses femmes de chambre -passa derrière elle, et lui donna maladroitement un -coup violent au bras, qui fit tellement enfoncer -l’épingle dans l’oreille, qu’elle en perça le tympan ; -la douleur fut excessive ; cependant la princesse ne -fit pas une plainte, dans la seule crainte de faire de la -peine à la femme de chambre qui l’avait involontairement -blessée. On ne sut cet accident que plusieurs -jours après, parce que la princesse, ne pouvant plus -supporter les douleurs les plus aiguës, fit venir un -chirurgien qui trouva l’oreille dans un état affreux ; -elle en fut malade plus de dix ou douze jours.</p> - -<p>Madame la duchesse d’Orléans douairière termina -sa carrière un samedi ; M. le duc d’Orléans, S. A. R. -et mademoiselle d’Orléans la veillèrent durant les -trois derniers jours de sa vie ; ils ne la quittèrent pas -un seul instant : elle les traita avec tendresse, elle -leur donna solennellement sa bénédiction ; quelques -jours avant sa mort, elle refit son testament, qui est -touchant, et par conséquent équitable et chrétien.</p> - -<p>M. le duc d’Orléans et mademoiselle d’Orléans -furent sensiblement affligés ; j’allai à Neuilly. Je fus -bien affectée du changement extrême de leurs figures ; -on voyait sur leurs visages combien ils avaient souffert. -M. le duc de Chartres avait la rougeole, mais -de l’espèce la plus bénigne. Cet aimable enfant est -si sensible qu’il fut aussi touché que frappé vivement -lorsqu’il reçut la bénédiction de sa grand’mère ; tout -se passa de la manière qui pouvait honorer le mieux -la mémoire de la princesse. Le corps resta à Ivry dans -une chapelle ardente ; il fut gardé par les dames -d’honneur de S. A. R., de mademoiselle d’Orléans et -de madame la duchesse de Bourbon.</p> - -<p>Monsieur et monseigneur le duc d’Angoulême annoncèrent -qu’ils iraient à Ivry jeter de l’eau bénite -sur le cercueil. Après la mort de la princesse, le roi -reçut M. le duc d’Orléans ; il le traita avec une bonté -particulière. Le corps de madame la duchesse d’Orléans -fut porté à Dreux, dans la sépulture de M. le duc -de Penthièvre, son père. M. le duc d’Orléans accompagna -le convoi.</p> - -<p>En rentrant en France, la première pensée de -S. A. S. madame la duchesse d’Orléans a été de remplir -les devoirs sacrés de la nature et de la piété. Elle -racheta, pour rétablir la sépulture de son père, ce qui -avait été vendu de la collégiale de Dreux ; les travaux -commencèrent aussitôt ; ils furent interrompus par -les événements de 1815 ; mais on les reprit ensuite -avec activité. Le chemin qui conduisait jadis à l’église -n’existait plus ; la montagne abandonnée était devenue -impraticable. On traça une nouvelle route parfaitement -belle et facile ; on aplanit le sol sur lequel est -posée la magnifique église que la piété filiale fait -élever, et qui doit renfermer le tombeau de M. le duc -de Penthièvre.</p> - -<p>L’église, qui ne doit être qu’une chapelle funéraire, -est digne, par sa beauté, de la main qui l’a -fait élever et qui en a posé la première pierre ; elle -a cent pieds de long sur soixante de large, et son -architecture réunit l’élégance à la majesté sévère qui -convient à ce genre d’édifice.</p> - -<p>Le général Gérard, mari de ma petite-fille Rosamonde, -avait acheté de M. de Valence la terre de -Sillery pour la somme de 300.000 francs, sous la -condition que si M. Gérard la revendait plus cher, il -partagerait avec lui la moitié du profit. A la mort de -M. le marquis de Puisieux, cette terre passa, par -substitution, à mon beau-frère, le marquis de Genlis, -qui, au bout de cinq ans, la vendit dix-huit cent mille -francs à M. Randon, financier. Madame la maréchale -d’Estrées, fille unique de M. de Puisieux, en -fit le retrait, et dans son testament, ayant institué le -comte de Genlis son légataire universel, cette terre -nous appartint, et M. de Genlis assura mon douaire -de la manière la plus solide sur cette belle possession ; -il y fit des embellissements admirables, entre autres, -dans les jardins ; je crois avoir dit déjà que, profitant -des belles eaux qui environnaient le château, -et à travers lesquelles passait une jolie rivière, il -fit autant d’îles que j’avais d’enfants et d’élèves, et -auxquelles il donna leurs noms ; toutes ces îles charmantes, -remplies de beaux arbustes et de fleurs, -aboutissaient par des ponts élégants à une grande île -magnifique qui portait mon nom : et l’on y trouvait -un superbe pavillon dans lequel était mon buste en -marbre sur un piédestal ; M. de Genlis avait fait -graver des vers de sa composition que je ne crois -pas avoir cités, les voici :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Toi qui fais ma félicité,</div> -<div class="verse">Mon cœur, pour toi toujours le même,</div> -<div class="verse">Veut que les traits de ce qu’il aime,</div> -<div class="verse">Passent à l’immortalité.</div> -</div> - -<p>Ma fille, à laquelle passa cette terre, céda généreusement -tous les droits qu’elle y avait à M. de Valence. -Quand j’y retournai en revenant des pays étrangers, -quel serrement de cœur j’éprouvai en voyant -un vilain marais à la place des belles îles détruites, -et la majestueuse galerie du château et la superbe -chapelle abattues !</p> - -<p>Il y a longtemps que j’ai fait une singulière remarque. -Je savais, avant la révolution, tous les cris -des marchands des rues de Paris ; on pouvait les -noter, car ils sont tous des espèces de chants ; j’avais -observé que ces chants étaient extrêmement gais, et -que, par une conséquence naturelle, ils étaient presque -tous en ton majeur. Depuis la révolution, en -rentrant en France, je reconnus avec surprise que -ces cris que, depuis mon enfance, je n’avais jamais -vu changer, n’étaient plus du tout les mêmes, et -que de plus ils étaient à peine intelligibles, excessivement -tristes et lugubres, et presque tous en ton -mineur… Après y avoir réfléchi, voici comment j’explique -cette singularité ; ce changement a dû s’opérer -durant les années effroyables du règne de la terreur. -Qu’on se figure s’il est possible qu’une marchande -de pain d’épices, à côté d’une charrette remplie d’infortunés -allant à l’échafaud, ait pu crier gaiement : -V’là le plaisir, mesdames !… et que tous les autres -marchands, au milieu de ces horribles spectacles, -aient pu conserver leur accent joyeux. Peu à peu cet -accent s’est altéré ; il est devenu sombre, confus, et il -est resté lamentable. Cette observation est à la louange -du peuple, car elle prouve mieux qu’aucun autre fait -combien il était ému, troublé et sensible à la pitié.</p> - -<p>Je n’allai point cette année à la campagne, malgré -les pressantes invitations de M. de Saulty, dont le -beau château me plaît tant, et dont j’aime si sincèrement -la respectable famille. J’aurais eu bien envie -aussi d’aller à Bligny, chez Anatole de Montesquiou, -et chez ma petite-fille Rosamonde ; mais je ne pouvais -songer à faire des courses d’amusement, dans -l’état de dépérissement où je voyais M. de Valence. -Madame Récamier contribuait beaucoup à me dédommager -de mon espèce de captivité ; elle venait -me voir souvent, et plus je causais avec elle, plus -je trouvais d’esprit et d’intérêt dans sa conversation. -Si elle n’avait pas été aussi jolie et aussi célèbre par -sa figure, elle serait mise au nombre des femmes les -plus spirituelles de la société. Il est impossible d’avoir -plus de délicatesse dans les sentiments et plus de -finesse dans l’esprit ; elle me conta un jour qu’elle -avait reçu le matin une lettre dont elle était avec -raison extrêmement touchée ; cette petite histoire -mérite d’être rapportée : la voici.</p> - -<p>Il y avait environ onze ans que madame Récamier, -étant à sa fenêtre sur la rue, vit passer une femme -qui jouait de la vielle, et qui ordonnait à une petite -fille de cinq ans et demi de danser sous la fenêtre de -madame Récamier. La petite fille obéit, mais d’un -air honteux et en pleurant, ce qui attendrit tellement -madame Récamier, qu’elle fit questionner la femme, -qui répondit qu’elle n’était pas la mère de cette -enfant, orpheline dès le berceau. Madame Récamier -donna de l’argent à la femme, qui consentit à lui -céder l’enfant, qui avait une petite figure angélique ; -madame Récamier la mit chez une honnête lingère, -où elle apprit sa religion, à lire, écrire, compter -et coudre. Quand elle eut douze ans, madame Récamier -la mit dans un couvent pour faire sa première -communion, où elle resta quelques années ; ensuite -la jeune personne demanda à y rester. Madame Récamier -paya toujours sa pension et n’en entendit plus -parler ; elle l’oublia. Mais elle venait d’en recevoir -une lettre la plus touchante dans laquelle cette jeune -personne, qui avait seize ans et demi, la remerciait -avec la plus vive sensibilité de l’avoir retirée de la -rue, et de lui avoir donné de l’éducation et de bons -principes ; elle lui disait qu’elle était au comble du -bonheur ; que son noviciat venait de finir, et qu’elle -avait prononcé ses vœux le matin.</p> - -<p>Quand on songe à ce que cette enfant aurait été -sans madame Récamier, et à ce qu’elle est, on ne -saurait trop admirer cette excellente action.</p> - -<p>J’étais chargée d’une commission pour M. d’Aligre, -pair de France ; et comme il s’agissait d’une bonne -action, j’étais sûre d’être bien accueillie. Il vint -chez moi à ce sujet, et écouta avec intérêt ce qu’on -m’avait chargé de lui dire ; ensuite il me parla avec -détail des établissements de charité qu’il comptait -faire, entre autres, un hospice pour les mutilés. Je -le priai d’y joindre une salle pour les pauvres enfants -rachitiques bossus, ayant trouvé un moyen très -simple de les redresser, en leur faisant tirer la corde -d’une poulie à laquelle est un seau. J’ai eu cette -invention d’après l’observation faite à la campagne -qu’aucune servante tirant de l’eau depuis son enfance -n’est bossue ; j’ai détaillé cette invention dans -<i>les Leçons d’une gouvernante</i>. M. d’Aligre m’apprit -qu’il possédait la terre de Saint-Aubin, qui appartenait -jadis à mon père, et dans laquelle j’ai passé -mon enfance jusqu’à ma douzième année. Je savais -que cette terre avait passé entre les mains de M. de -La Tour, intendant d’Aix ; mais j’ignorais qu’à sa -mort sa fille, qui est aujourd’hui madame d’Aligre, -en eût hérité ; on a bâti un nouveau château, on a -abattu l’ancien, à l’exception d’une seule tour qui -faisait partie de mon appartement, et dans laquelle -je couchais. La tradition a conservé ce souvenir, et -madame d’Aligre n’a pas voulu que cette tour fût -abattue ; ce qui est d’autant plus aimable pour moi, -que je n’ai eu ce détail que par hasard. C’était de -cette tour que j’échappais à la vigilance de mademoiselle -de Mars pour aller donner des leçons d’histoire -de France aux petits polissons qui ont formé -ma première école, et qui m’écoutaient au pied du -mur, sur le bord d’un étang, tandis que je les -haranguais du haut d’une terrasse. Je parlai beaucoup -de Saint-Aubin à M. d’Aligre ; il m’assura qu’il -y avait encore des vieillards qui se souvenaient de -m’avoir vue ; j’espérais que parmi ces vieillards il -se trouverait quelques-uns de mes disciples ; je crains -bien qu’ils n’aient oublié mes leçons et les vers -des tragédies de mademoiselle Barbier qu’ils déclamaient -en patois bourguignon. Quant à moi, soixante-quatre -ans écoulés depuis cette époque ne m’avaient -rien fait oublier de ce qui regarde Saint-Aubin et -Bourbon-Lancy. J’étonnai bien M. d’Aligre par ma -mémoire à cet égard ; il me conjura d’aller dans -le cours de l’automne prochain lui faire une visite -à Saint-Aubin. Rien au monde ne m’eût été plus -agréable ; mais les joies de la terre sont finies pour -moi, et je suis bien persuadée que je n’aurai jamais -celle-là. O que de sensations j’éprouverais, que de -pensées à la fois douces et mélancoliques j’aurais -en me retrouvant dans ces lieux chéris où s’écoula -mon heureuse enfance ! Alors l’avenir était tout entier -à moi ! J’étais loin de prévoir combien il serait -orageux ! Que de regrets et de repentirs se mêleraient -aux touchants souvenirs de ce temps de paix, d’innocence, -d’espérance et de bonheur ! Combien de -fois je répéterai que nous faisons nous-mêmes notre -destinée, et que si la mienne n’a pas été plus heureuse, -c’est que je l’ai gâtée par mon imprudence et -par mes fautes. Ces idées sont tristes, mais elles -donnent du courage ; qui oserait se plaindre des -peines qu’on a méritées ? Au reste, malgré ces pénibles -retours sur moi-même, je trouverais un charme -infini à revoir Saint-Aubin. Mais cette idée s’anéantit -auprès de celle du voyage de la Terre-Sainte ; car -j’avais le projet formel d’en faire le pèlerinage sous -quelques mois ; c’était là que tous mes vœux me -transportaient. Je jouais presque tous les jours de la -harpe, et un soir j’en jouais avec délices ; je commençai -la composition (paroles et musique) du morceau -que je voulais jouer dans la maison de David, -si Dieu me faisait la grâce d’aller à Jérusalem.</p> - -<p>Il y avait plus de douze ans que je n’avais essayé -de former un son, et je retrouvai une voix très juste -et très douce, mais en chantant de la tête, ce que je -ne faisais pas jadis ; ma grande et belle voix était -tout à fait naturelle. Je trouvai tant de charme dans -cette double composition, qu’il ne me fut possible -de m’arracher de ma harpe qu’à trois heures et -demie du matin.</p> - -<p>J’ai jadis assez bien observé et assez bien peint le -monde et la cour du temps de ma jeunesse et de -mon âge mûr. Il y avait alors dans la société des -conversations charmantes, un ton parfait en général, -de la grâce et des ridicules ; car les ridicules -sont très remarquables où se trouvent un ton fixe et -réputé bon, et un mauvais ton reconnu tel. Mais -quand ces deux choses n’existent plus, il n’y a plus -de ridicules ; on ne peut les apercevoir que par les -souvenirs. Comme j’ai conservé toute ma mémoire, -je suis aussi frappée de tout ce que je vois, de tout ce -que j’entends, que si j’étais dans la société une -jeune débutante née avec du goût et l’esprit d’observation ; -rien ne me rappelle ce que j’ai vu dans mes -beaux jours et tout me les fait regretter. On ne cause -plus ; Labruyère a dit : « Conteur, mauvais caractère. » -S’il vivait il trouverait un bien grand nombre -de mauvais caractères ! Si douze ou quinze personnes -sont rassemblées, ceux qui passent pour être aimables -et spirituels (lorsqu’on ne parle pas politique) -content tour à tour des histoires satiriques et burlesques ; -les autres applaudissent par des éclats de -rire si bruyants, que je frissonne toujours à la fin -d’un récit, certaine d’avance que les voûtes du salon -vont retentir avec un bruit qui a pour moi quelque -chose d’effrayant. Les meilleurs conteurs sont ceux -qui joignent à leurs récits la pantomime et une -véhémente gesticulation. Quant à la conversation, -elle est absolument nulle, on ne sait plus ce que -c’est. Une chose encore à laquelle je ne m’accoutumerai -jamais, c’est à la manière intrépide dont -les hommes entrent et sortent d’un salon, et aux -scènes qu’il faut essuyer à leur apparition et à leur -départ ; ils viennent fondre sur vous pour vous -souhaiter le bonjour ou le bonsoir et pour vous dire -adieu. J’ai cherché la raison de cette singulière coutume -et je crois l’avoir trouvée : beaucoup de gens, -depuis la révolution, n’étaient pas accoutumés à venir -s’établir jusque dans les salons ; lorsqu’ils y -ont été admis, ils ont pensé qu’il fallait surtout ne -pas avoir l’air embarrassé en y entrant et en s’y -établissant ; alors ils se sont armés d’un mâle courage, -et de là cette impétuosité et cet air d’assurance -et de hardiesse, qui est devenu une habitude -presque généralement adoptée par tous les gens -même qui peuvent, sans étonnement, se trouver en -bonne compagnie.</p> - -<p>J’ai aussi recherché l’origine des petits tabourets, -que les maîtresses de maison mettent sous leurs -pieds, et qu’elles font donner aux dames qu’elles -considèrent le plus. Jadis les princesses du sang auraient -cru manquer de politesse si elles eussent ainsi, -dans un cercle, établi leurs pieds sur un de ces tabourets. -Cette mode fut introduite sous le Directoire, -s’accrédita sous le Consulat et devint universelle sous -l’Empire.</p> - -<p>Après y avoir profondément réfléchi, je crois qu’on -doit attribuer cette mode à celle des chaufferettes, -qui élevaient aussi les pieds, et dont faisaient un -usage journalier, et de tout temps, les femmes des -classes inférieures de la société. Une très grande -quantité de dames de ces classes, dont les maris -firent fortune, parurent tout à coup dans le grand -monde avec d’éclatantes parures de diamants et de -magnifiques schalls de cachemire ; mais au milieu -de cette pompe elles ne purent s’empêcher de regretter -les chaufferettes, et pour se consoler de cette -privation, elles imaginèrent ingénieusement de substituer -aux chaufferettes les petits tabourets. J’ai -trouvé de même l’origine de beaucoup d’autres usages -nouveaux ! mais je n’en fais point ici mention, parce -que j’en ai parlé dans mon <i>Dictionnaire des étiquettes</i>.</p> - -<p>Il y a un caractère que je n’ai jamais peint, mais -qui est devenu très commun depuis la révolution ; -ce sont les gens qui s’érigent en prophètes, et qui -prétendent avoir prédit avec détail tous les événements -les plus singuliers depuis la révolution ; à -chaque chose nouvelle ils vous interpellent tout à -coup en s’écriant : « Je vous l’avais dit, vous devez -vous en souvenir ? » On ne s’en souvient jamais ; -n’importe ; ils l’affirment, le soutiennent, et par -politesse il faut se taire ! J’avoue que je n’ai guère -cette urbanité, et que, lorsque l’on me demande -ainsi à faux mon témoignage, je le refuse nettement ; -j’y gagne de ne plus être interrogée sur ce -point : on trouve assez d’autres personnes qui ont -une mémoire plus complaisante.</p> - -<p>On convient bien généralement que la grâce et le -bon goût ne sont plus aujourd’hui ce qu’ils étaient -jadis ; mais on répète qu’au moins on trouve dans -la société plus de naturel, comme s’il y avait de la -grâce sans naturel. J’avoue que plusieurs années -avant la révolution une grande dégénération se faisait -remarquer dans le grand monde.</p> - -<p>Tandis que la philosophie moderne corrompait les -mœurs et dénouait tous les liens de la société, elle -mettait à la mode le langage de la sensibilité, mais -dans un langage emphatique, un galimatias ridicule, -qu’il fallait avoir l’air de comprendre, et dont personne -n’était la dupe ; toutes les démonstrations qui -ne prouvent rien, tous les discours affichaient la sensibilité -la plus exaltée, presque toutes les actions sérieuses -décelaient et prouvaient un profond égoïsme. -Cette espèce d’affectation en entraîna beaucoup d’autres -et donna à la fin de ce siècle un caractère de -fausseté qui devint à peu près général. Ceux qui vantaient -le plus les charmes de la solitude et de la vie -champêtre n’aimaient que le monde et la dissipation. -Les courtisans affectèrent de s’ennuyer à Versailles ; -les dames qui avaient le plus désiré et sollicité -des places à la cour se récriaient sans cesse sur -l’ennui mortel d’aller faire leurs semaines. On intriguait -pour se faire inviter à un bal remarquable, à -une grande fête ; en même temps on se plaignait -amèrement de ne pouvoir se dispenser d’y aller. Si -l’on s’amusait dans une nombreuse société, on n’en -convenait jamais ; les prétentions à la simplicité des -goûts, à la solidité du caractère ne permettaient pas -un tel aveu. Si, à un petit souper, à une partie particulière, -arrangée dans une société intime, on s’ennuyait, -on y affectait la plus grande gaieté, et pendant -huit jours on ne parlait que de l’agrément de -cet insipide souper. Il en était ainsi de tout : on -affectait continuellement une ardente admiration pour -les choses que l’on ne comprenait point et pour des -arts qu’on était hors d’état de juger. On voyait des -gens du monde qui ne sentaient pas la mesure des -vers s’extasier en parlant de poésies qu’ils n’avaient -jamais lues, et des admirateurs enthousiastes de Voltaire -et de Rousseau, qui ne savaient ni le français -ni l’orthographe, et qui n’auraient pas été capables -d’écrire passablement un billet. Des littérateurs d’une -complète ignorance en musique écrivaient et publiaient -les plus ridicules dissertations sur le mérite -musical des productions de Gluck et de Piccini. On -se passionnait sans rien sentir, et, sans étude et sans -connaissances, on jugeait tout hardiment et en dernier -ressort. Cette affectation eut les plus funestes -conséquences ; elle rendit l’esprit aussi faux que les -caractères ; on adopta aveuglément toutes les opinions -que l’on crut dominantes, et qui pouvaient -donner une espèce de réputation, de quelque genre -qu’elle fût. Jadis, dans le monde, on se contentait -d’obtenir de la considération ; il ne fallait, pour cela, -qu’une conduite sage et noble ; mais quinze ans -plus tard, l’insipide estime fut abandonnée à la médiocrité ; -on voulait de la gloire, ce qui préparait à -vouloir des royaumes. On prit un jargon philosophique, -c’est-à-dire pédantesque, souvent inintelligible -et toujours frondeur. Au milieu des thèses sentimentales -soutenues dans la société, on esquissa les -droits de l’homme ; on vit naître, avec le galimatias, -non les nobles idées d’une sage liberté, mais ce qu’on -appela depuis les idées libérales. En même temps -on se moqua de tout ; le scepticisme, sous le nom -de persiflage, s’introduisit dans le grand monde. -Cette affectation ne fut générale et à son comble que -très peu de temps avant la révolution.</p> - -<p>Sous le règne de la terreur, l’affectation ne conservait -que la déraison et l’emphase, mais d’ailleurs -changeant de caractère elle devint atroce. On n’affecta -plus que la férocité. Alors, tout fut bouleversé, -le langage, les mœurs, la signification des mots, -l’expression des sentiments, la louange, le blâme, -les vices et les vertus ; la crainte, si timide jusqu’alors, -quittant son maintien naturel, prit tout à -coup un air menaçant ; des hommes qui n’étaient -pas nés inhumains prêchèrent le meurtre pour -échapper à la proscription ; la lâcheté cacha son -épouvante sous un masque affreux souillé de sang !…</p> - -<p>Après le règne de la terreur jusqu’à la Restauration, -il n’y eut point dans le grand monde d’affectation -marquée. En général une ambition démesurée -s’empara de tous les esprits ; on ne fut occupé que -du soin de trouver les moyens d’obtenir des grades, -des emplois lucratifs, de l’argent, des majorats, des -royaumes. Les intrigues d’affaires suspendirent celles -de l’amour et de la galanterie ; le désir de plaire -céda au désir d’élever sa fortune ; les grâces françaises -tombèrent en désuétude : il n’en resta plus -qu’une tradition incertaine et dédaignée ; l’amitié -ne fut plus qu’une association d’intérêts pécuniaires ; -elle ne demanda ni soins, ni procédés tendres et délicats, -mais des services solides et réciproques : elle -fut un calcul, un marché.</p> - -<p>Nous avons vu une étrange affectation (dans quelques -personnes), celle d’afficher avec aigreur, avec -emportement, l’attachement le plus légitime, le plus -vertueux et le mieux fondé ; sentiment devenu général, -et qui devrait rétablir la paix et l’union dans la -société. Ce zèle affecté, ou sincère, n’est pas selon -la science. Je terminerai cet article par un trait d’histoire. -Un courtisan d’Alexandre le Grand, dans l’intention -d’être cité, se trouvant dans une nombreuse -assemblée, y débitait d’un ton d’énergumène beaucoup -d’extravagances qu’il croyait très flatteuses pour -le monarque. Le sage Callisthène, qui l’écoutait, lui -dit : « Si le roi t’entendait, il t’imposerait silence. »</p> - -<p>J’étais bien fâchée, depuis longtemps, d’avoir -perdu la relation de mon voyage en Auvergne. Mademoiselle -d’Orléans venait d’y acquérir une terre ; -elle y fit un voyage, et j’aurais eu un grand plaisir à -lui donner cette relation, qui contient tout ce qu’il -y a de plus curieux à voir dans cette province. -Comme je lui exprimai ce regret à son retour, elle -m’apprit qu’elle avait une copie écrite de sa main de -ce petit ouvrage ; elle eut la bonté de me le prêter, -et je le relus avec beaucoup de curiosité.</p> - -<p>Je fis ce voyage au commencement de la révolution, -et j’en revins par Lyon ; je connus à Clermont -de quelle manière s’y prenaient les révolutionnaires -pour se faire des partisans parmi le peuple. L’Auvergne -était chrétienne et pieuse, et l’on n’attaquait -point encore la religion. Cependant on avait établi -un club à Clermont, et là, par un règlement particulier, -tous les laboureurs y étaient reçus sans scrutin ; -ce qui est absurde, car un laboureur peut fort -bien être un ivrogne et un débauché, et, par conséquent, -un mauvais homme. Les assignats qu’on établit -dès le commencement de la révolution firent -dans toutes les provinces un mauvais effet ; mais à -Clermont, quand j’y étais, dès qu’un laboureur appartenait -à la Société des amis de la constitution des -assignats, il en recevait sur-le-champ l’argent sans -aucune espèce de retenue. Je suppose que les amis -de la constitution en agissaient ainsi dans toutes les -autres provinces. Ces moyens secrets étaient plus -efficaces que les discours pompeux et les harangues -emphatiques.</p> - -<p>Voici un bien joli mot de S. A. R. Madame la duchesse -de Berry ; je le tiens d’une personne qui a -l’honneur de l’approcher, et qui le lui a entendu -dire :</p> - -<p>Un garde forestier, pour se faire valoir et obtenir -une récompense, un jour où M. le duc de Bordeaux -devait se promener en voiture à Bagatelle, jour où -l’on avait annoncé la route qu’il devait prendre, alla -trouver madame de Gontaut, gouvernante du jeune -prince, pour lui annoncer qu’en faisant sa ronde il -avait découvert un assassin dans les broussailles, -qu’il avait voulu l’arrêter, que l’assassin lui avait tiré -un coup de fusil qui avait seulement blessé son cheval, -qu’ensuite il s’était enfui, et que pour courir -plus vite il avait jeté son fusil, etc. D’après cette -histoire, on voulut détourner madame de Gontaut de -mener le jeune prince sur cette route, et malgré -toutes les représentations, elle eut le courage et la -fermeté de faire toute la promenade annoncée. Quand -on en rendit compte à madame la duchesse de Berry, -cette princesse approuva la gouvernante en ajoutant : -« M. le duc de Bordeaux ne doit jamais reculer, -même à un an. »</p> - -<p>Cette prétendue conspiration était entièrement de -l’invention du garde forestier, qui avoua tout au ministre -de la police.</p> - -<p>M. le duc d’Orléans voulut bien m’amener M. le -duc de Chartres pour me remercier de la dédicace -des <i>Jeux champêtres</i>. M. le duc de Chartres joint -une figure charmante à une raison très prématurée -et au maintien le plus intéressant par la douceur et -la modestie ; il avait alors onze ans, et je me rappellerai -toujours qu’à peine âgé de six ans il écrivit, -sous ma dictée, près d’une demi-page sans faire -une faute d’orthographe et d’une très jolie écriture.</p> - -<p>M. le duc d’Orléans me dit, dans cette visite, qu’il -avait hérité de la princesse sa mère d’un superbe -tableau représentant, de grandeur naturelle et de la -tête aux pieds, madame de Maintenon ; il m’engageait -à l’aller voir. Je répondis seulement que je le connaissais, -et je parlai d’autre chose. En effet, je connais -ce tableau, puisqu’il m’a appartenu pendant sept -ou huit ans. Après avoir donné au public le roman -historique de <i>Madame de La Vallière</i>, une dame -de la société, que je connaissais très peu alors (madame -Dubrosseron), se passionna tellement pour cet -ouvrage, qu’elle m’envoya en présent un beau portrait -de madame de La Vallière, que, suivant mon -ancienne coutume de tous les temps, je ne manquai -pas de donner aussi. L’année d’ensuite je fis paraître -<i>Madame de Maintenon</i>, et M. Crawford, qui avait -une superbe collection de portraits originaux de personnages -célèbres, m’envoya le magnifique portrait -de madame de Maintenon ; je le gardai plusieurs -années, tout le monde l’a vu et admiré dans mon -salon. A la restauration, je me suis trouvée tout à -coup sans pension, sans possibilité de vendre un -ouvrage, parce qu’il n’y avait plus d’argent ; toute -la littérature était suspendue. Réduite, pour vivre, à -emprunter à des usuriers, j’étais fort embarrassée ; -je proposai à M. Giroux, du Coq-Honoré (qui est à la -fois un artiste distingué et l’un des plus honnêtes -marchands de Paris), de m’acheter le tableau de madame -de Maintenon ; M. Giroux me répondit que ce -tableau était d’un très grand prix, mais non du genre -de ceux dont il faisait l’acquisition ; il ajouta que -madame la duchesse d’Orléans, la douairière, cherchait -partout des portraits de personnes célèbres ; -qu’en le lui faisant proposer elle l’achèterait sûrement ; -il me conseilla d’en demander six mille francs, -en m’assurant qu’il valait beaucoup plus. J’écrivis -un petit billet à M. Folmont, en lui proposant pour -madame la duchesse d’Orléans ce tableau, s’il était -vrai qu’elle en désirât de ce genre, en citant tout ce -que M. Giroux m’avait dit à ce sujet, et ne demandant -que quatre mille francs. Sans faire examiner -le tableau, on m’envoya sur-le-champ les quatre mille -francs, et je donnai aussitôt ce beau portrait : voilà -comment il a passé entre les mains de M. le duc -d’Orléans, qui ne sait rien de ce détail.</p> - -<p>Je fus bouleversée, à cette époque, par la funeste -nouvelle de la mort subite de madame la duchesse -de Bourbon, qui mourut en une minute dans l’église -de Sainte-Geneviève, étant sortie de chez elle en parfaite -santé ; elle avait été la veille au Palais-Royal, -où elle avait montré sa vivacité accoutumée. Elle -portera devant Dieu d’immenses charités faites avec -autant de soin que de constance. Je me rappelai avec -attendrissement ses charmantes bontés pour moi, et -j’éprouvai une espèce de remords de les avoir si peu -cultivées depuis dix-huit mois. J’eus l’honneur de la -rencontrer chez mademoiselle d’Orléans, quinze -jours avant sa mort. Elle me fit les plus aimables -reproches sans aucune aigreur et avec une grâce -inexprimable. Le jour de ce fatal événement, on fit -chez elle, rue de Varennes, à l’ancien hôtel de Monaco, -la plus belle de toutes les oraisons funèbres. -Ses domestiques regrettaient en elle la meilleure de -toutes les maîtresses, et les pauvres qu’elle a établis -dans son jardin se désolaient de la perte irréparable -de leur bienfaitrice. Elle avait fait bâtir dans ce -beau jardin deux hospices, l’un pour six vieilles -femmes, l’autre pour seize convalescents sortant de -l’Hôtel-Dieu ; charité aussi ingénieuse que touchante, -parce que ces convalescents ne sont jamais assez bien -rétablis pour pouvoir reprendre sans danger leurs travaux. -Madame la duchesse de Bourbon leur prodiguait -tous les soins nécessaires, en les fortifiant par -une excellente nourriture, et en les accoutumant -doucement, par gradation, à se remettre à un travail -qu’ils faisaient à leur profit ; elle ne les renvoyait -que lorsqu’ils étaient en parfaite santé. Ils -emportaient une petite somme d’argent, et ils -pouvaient compter sur la protection de la princesse.</p> - -<p>Madame la duchesse de Bourbon avait fait creuser -dans son jardin un puits pour la commodité de ces -hospices, et elle dit un jour qu’on la contrariait à -ce sujet, en opposant mille obstacles à la constitution -de ce puits, que rien ne la rebuterait, et qu’elle -viendrait à bout de le faire (ce qui a été en effet). Mademoiselle -Julie Gros, qui avait seize ans, et qui -était présente à cet entretien, prit la parole et dit : -« Je le crois bien, madame, il y a tant de verres -d’eau dans un puits !… » Je ne connais pas de mot -plus fin et plus délicat que celui-là.</p> - -<p>On ouvrit le testament de madame la duchesse de -Bourbon ; elle y donne aux pauvres toutes les choses -dont elle peut disposer ; elle charge mademoiselle -d’Orléans de prendre soin de ses deux hospices. -Elle ne pouvait confier cette bonne œuvre en de -meilleures mains. Une chose bien frappante, c’est -qu’elle a signé et fini ce testament le jour même de -sa mort ; il est daté de ce jour, à dix heures du -matin : elle sortit à dix heures et demie pour aller à -l’église de Sainte-Geneviève, où elle mourut à une -heure après midi.</p> - -<p>L’entresol où j’étais logée chez M. de Valence était -une véritable caverne, par le manque de jour et d’air ; -mais il avait de plus l’inconvénient d’un bruit affreux : -j’avais deux pompes, une à la tête de mon lit, -et l’autre au pied ; elles me réveillaient en sursaut -dès le point du jour. J’étais encore tourmentée par -le bruit de la porte cochère et de la voûte sur laquelle -posait ma chambre à coucher ; enfin il fallait supporter -aussi le vacarme continuel de l’écurie, des chevaux, -des voitures, et le frottage du salon et des -appartements suspendus sur ma tête. Toutes ces -choses troublaient, agitaient cruellement mon sommeil, -et me donnaient, la nuit, de grandes crispations -de nerfs ; cependant ma santé ne paraissait -pas en souffrir, j’en étais quitte pour des convulsions -nocturnes et des insomnies. Je restais par pitié -pour l’état de M. de Valence, que j’aurais mis au -désespoir en m’en allant ; il s’avançait chaque jour -vers la tombe ; par une fantaisie de malade, M. de -Valence, qui naturellement n’aimait point du tout -la musique, me conjura de lui jouer de la harpe tous -les jours, seulement deux ou trois heures. Enfin, se -sentant très mal, il demanda son confesseur ; il se -confessa pendant trois grands quarts d’heure, il demanda -les sacrements, et il expira pendant l’extrême-onction. -Je m’attendais à sa mort, que m’annonça, -avec beaucoup de ménagement, le général Gérard. -Cette nouvelle me glaça ! J’avais neuf ans de plus -que lui, et il avait l’air si robuste ! L’affliction si -vraie de mes petites-filles et de madame de Valence -acheva de m’accabler.</p> - -<p>Je voulais me mettre dans un couvent, mais, dans -tous ceux de Paris, ne trouvant pas un seul logement -qui pût me convenir, je pris la résolution d’aller -pour quelques mois m’établir à Tivoli, maison de -santé si justement célèbre par son jardin, sa riante -situation, ses bains si commodes et si bien servis, -et pour la politesse et la parfaite honnêteté de ceux -qui la gouvernent.</p> - -<p>Me disposant, au printemps, à partir pour Mantes, -je fis mes adieux à tous mes amis, qui les reçurent -avec tendresse, à leur manière : M. de Courchamp, -avec sa grâce et son originalité ordinaires, me -gronda ; M. Valery soupira sans se plaindre ; le chevalier -d’Harmensen, ne se contraignant point tête-à-tête -avec moi, s’attendrit et pleura ; madame de Choiseul -me demanda mille fois avec vivacité de revenir -bientôt ; Anatole de Montesquiou m’envoya de jolis -vers ; quant à ma fille et mes petites-filles, elles -allaient elles-mêmes partir pour la campagne et pour -longtemps ; madame de Celles venait d’obtenir une -place auprès de Son Altesse Royale madame la duchesse -d’Orléans.</p> - -<p>J’arrivai à Mantes dans les premiers jours du -printemps de 1824. La route de Paris à Mantes est -charmante ; j’étais dans une bonne berline avec des -chevaux de louage ; le voyage seul me fit beaucoup -de bien ; j’arrivai à Mantes fort leste et en très bonne -santé.</p> - -<p>Je fus enchantée de la ville de Mantes ; la cathédrale -gothique est d’une grande beauté, les promenades -sont ravissantes ; j’ai sous ma fenêtre un joli -jardin qui appartient à la maison, et la plus belle -vue du monde ; il y a dans cette maison une belle et -grande salle de bains, et précisément vis-à-vis notre -porte cochère un couvent de religieuses où l’on dit -la messe tous les jours.</p> - -<p>Enfin je dîne ici à l’heure qui me convient ; j’y -suis exactement le régime qui m’est bon ; je vis dans -une douce et profonde solitude, et j’y quadruple, par -la retraite, les derniers jours de mon existence.</p> - -<p>Ce fut sur la fin de mon premier séjour à Mantes, -que notre roi Louis XVIII tomba peu à peu dans un -état qui ne laissa plus d’espérance pour sa vie ; -cependant l’habileté des médecins et des chirurgiens -qui l’entouraient prolongea son existence d’une manière -miraculeuse ; à force d’onguents, d’eaux spiritueuses, -de quinquina, d’aromates, dont on imbibait -son corps chaque jour, on parvenait à ranimer ses -forces épuisées et défaillantes ; on peut dire que ce -prince fut embaumé vivant. Au milieu de ses maux -et de sa destruction visible, ce monarque, véritablement -très chrétien, conserva une résignation, une présence -d’esprit, un courage et une force d’âme véritablement -admirables ; il vécut pour donner à l’Europe l’exemple -de la patience et de la dignité dans le malheur, de la -clémence, de la reconnaissance et de l’amitié sur le -trône, unies au goût éclairé des arts et de la littérature.</p> - -<p>Je lisais dernièrement dans un journal la description -du tombeau de Bonaparte à Sainte-Hélène ; on -a pris les précautions les plus extraordinaires pour -que le corps ne pût jamais être enlevé furtivement : -on a mis ce corps à une profondeur immense dans la -terre ; cette dépouille mortelle redoutée encore est -barricadée par des barres de fer et de grosses pièces -de bois, fortement croisées les unes sur les autres, -etc., etc. Cet hommage souterrain vaut bien une pyramide -fameuse et une épitaphe chargée des louanges -banales et pompeuses que portent si souvent les -pierres sépulcrales.</p> - -<p>Je fus obligée de faire un voyage à Paris pour mes -mémoires, et ce fut avec beaucoup de regret que je -m’arrachai de Mantes, dont l’excellent air, la solitude, -la tranquillité parfaite et les personnes qui m’entouraient -convenaient si bien à mon cœur et à ma santé.</p> - -<p>M. Ladvocat se chargea de tous mes arrangements -momentanés ; il me trouva un joli logement rue de -Chaillot dans l’enceinte de Paris, mais tellement à -une de ses extrémités, qu’on peut se croire à la -campagne. Je m’établis là dans une maison de santé -chez le docteur Canuet, excellent médecin, dont -la famille, bien digne de lui, est également aimable -et respectable. La maison est agréablement située et -composée de deux pavillons séparés par une jolie cour -ombragée par des tilleuls ; de là quelques marches -conduisent à un jardin ravissant, tout en arbres -verts formant des allées couvertes et des berceaux ; -je découvre de mes fenêtres une belle vue, mais qui -pourtant ne vaut pas celle de Mantes. J’ai vu avec -beaucoup d’intérêt les préparatifs des fêtes pour le -sacre ; madame de Choiseul est venue me prendre et -m’a conduite dans tous les lieux préparés déjà pour -cette grande solennité. J’ai été particulièrement -charmée de la décoration de la rue de Rivoli et de -celle des Champs-Élysées ; j’ai entendu le bruit du -feu d’artifice et j’ai joint mes vœux à ceux de tous -les bons Français ; le nombre en est grand, car la -joie paraissait être universelle. Le temps pour ce -seul jour (celui de l’entrée du roi) a été remarquablement -beau ; enfin, pour compléter ma satisfaction, -S. A. R., Monseigneur le duc d’Orléans, a bien -voulu m’envoyer une énorme provision de pain -d’épices de Reims. Malgré ma tempérance naturelle, -je n’ai pu résister à ce doux souvenir de ma -jeunesse ; j’avais dîné, et j’ai mangé deux ou trois -pains d’épice qui m’ont donné pendant plusieurs -jours d’assez vives coliques, mais je n’en suis pas -moins reconnaissante d’un envoi charmant qui m’a -fait tant de plaisir. Dès les premiers jours j’ai senti -vivement le bonheur de revoir madame de Choiseul -et d’entendre quelques vers nouveaux de son beau -poème de <i>Jeanne d’Arc</i>. Quel plaisir de retrouver -les entretiens tête à tête d’une amie pour laquelle on -n’a rien de caché ! Un mot accompagné du regard -qui l’exprime et de l’accent qui part du cœur, un -seul mot ainsi prononcé dit tant de choses et les -dit si bien ! Cette amie parfaite se charge de mes -promenades en voiture et vient me prendre, me -conduire au bois de Boulogne, à Passy et dans certains -lieux déserts que je ne reconnais pas, parce -que depuis que je les ai parcourus tout y est changé ; -de grands arbres abattus, laissant à nu un terrain -immense, permettent de découvrir de tous côtés le -plus ravissant point de vue. Là, madame de Choiseul -faisait arrêter la voiture, et nous causions avec -délices pendant plus de deux heures. Cet exercice -en voiture me fait un bien particulier, et surtout fait -avec une amie si aimable. C’est dans la grande rue -de Chaillot que se trouvait jadis le couvent dans lequel -s’enferma la duchesse de La Vallière, lorsqu’elle -s’échappa pour la première fois de la cour -avec l’intention de n’y retourner jamais ; mais, -comme je l’ai conté dans son histoire, Louis XIV -eut encore le pouvoir de l’en arracher. Je passe souvent -devant la porte de ce couvent, et ce n’est jamais -sans une sorte d’intérêt : il me semble qu’il ne -m’est point étranger.</p> - -<p>J’ai déjà parlé de la fausse magnificence ; mais, -comme elle devient chaque jour plus frappante, -je veux faire ici une récapitulation de toutes les -faussetés de ce genre et dans laquelle se trouveront -comprises un grand nombre d’inventions et de charlataneries -dont je n’ai jamais fait mention. Outre -l’argent plaqué, les faux cachemires, les fausses -eaux minérales, les faux clinquants (faits en papier -d’or fin), les fausses perles, les fausses dentelles de -point, la fausse soierie, on a encore nouvellement -inventé les faux tableaux par un procédé qui les -imite si parfaitement, qu’il doit nécessairement faire -tomber tous les bons copistes dans ce genre ; les -fausses gravures (les lithographies si perfectionnées), -les faux cheveux faits en soie : on doit louer -cette dernière invention sous plusieurs rapports, -cela peut être bon contre l’électricité répandue dans -l’air, et ces cheveux sont plus agréables à porter -que ceux d’un scélérat mort sur la place de Grève ; -le faux vin (fait avec des primevères) ; de faux -fruits ; de faux pain (fait avec des pommes de terre -et des châtaignes), de fausses odeurs : par exemple, -brûlez sur une pelle de l’eau de lavande et du café -vous aurez l’odeur de l’aubépine ; de faux cailloux -d’Égypte, de fausses agates transparentes, de faux lapis, -de faux jaspes sanguins et de Sibérie, de fausses herborisations, -etc., etc. : et, sans parler du faux marbre (le -stuc), de fausses couleurs, de la fausse blancheur, des -fausses veines, des fausses dents, on a inventé plus -nouvellement de fausses pierres de taille, de faux -beaux bras ; j’en ai vu de tels qui m’ont trompée, -ces bras étaient couverts d’une mitaine à jour, à -travers laquelle on croyait voir un bras bien rond, -bien potelé, de la plus belle carnation, et tout était -faux : de fausses porcelaines revêtues de faux or ; -de faux acajou, de fausses mosaïques, de fausses -anatomies, de faux coquillages, de faux carreaux, de -faux madrépores, de sorte que l’on pouvait très facilement -former un faux cabinet d’histoire naturelle.</p> - -<p>La comtesse Amélie de Boufflers vient de mourir, -à soixante-seize ans. Ayant perdu toute sa fortune, -elle était réduite, depuis plusieurs années, à une -pension de quinze cents livres !… Elle voulut demeurer -dans la rue même où se trouvait le magnifique -hôtel qui lui avait appartenu et dans lequel -s’étaient écoulés les plus beaux jours de sa vie ; -elle se retira dans une petite chambre de blanchisseuse, -au cinquième étage, et dont la fenêtre était -en face de son ancien hôtel. Ne recourant à personne, -elle se laissa oublier par tous ses anciens -amis. Je n’étais pas de ce nombre ; je l’ai beaucoup -rencontrée jadis dans sa jeunesse et dans la mienne, -mais je n’ai jamais eu de liaison intime avec elle ; -elle était encore dans l’opulence quand je revins en -France, je n’allai point la voir. J’appris vaguement, -peu d’années après, que le dérangement de sa fortune -l’avait forcée de vendre Auteuil, et depuis cette -époque je n’entendis plus parler d’elle ; cependant -je n’ai appris qu’avec une sorte de saisissement les -détails de sa ruine complète et sa fin déplorable. -Deux femmes de chambre, bien dignes d’être citées -(madame Morta et madame Martin), n’ont jamais -voulu l’abandonner ; elles l’avaient servie durant ses -derniers jours prospères, elles lui ont été fidèles -dans sa détresse et l’ont soignée jusqu’à la mort ; -jeunes encore, ayant tous les talents désirables dans -leur état, elles auraient pu se placer avantageusement ; -la comtesse Amélie les en pressa plusieurs -fois en leur répétant ce mot touchant : « Je puis -bien mourir toute seule ! » Elles restèrent, non seulement -sans gages, mais en mettant au Mont-de-Piété -leurs robes, une partie de leur linge et tous -leurs petits bijoux, pour soulager la misère de leur -infortunée maîtresse. Un tel attachement doit sans -doute adoucir les peines d’un cœur déchiré par l’ingratitude -et par une foule de douloureux souvenirs !…</p> - -<p>Un jour, madame de *** apprit avec étonnement -l’extrémité où se trouvait réduite la comtesse -Amélie, qu’elle avait connue jadis et perdue de -vue depuis longtemps ; elle se rendit aussitôt chez -elle ; madame de *** monta avec un serrement de -cœur inexprimable les cinq étages du petit escalier -tortueux qui conduisait sous le toit de cette humble -habitation, elle entra avec effroi dans la petite -chambre devenue l’unique asile de celle qu’elle avait -vue jadis si animée, si fraîche, si brillante, faisant -les honneurs d’une maison remarquable par son élégance -et sa somptuosité ! La malheureuse comtesse -Amélie, languissamment étendue dans un fauteuil, -semblait ne plus attendre que les derniers instants -d’une pénible existence.</p> - -<p>Madame de *** entreprit de lui offrir quelques -consolations. L’air était pur et serein, elle lui proposa -de l’aller respirer dans les champs : « Ma chère -amie, reprit la comtesse Amélie, quand on a été -forcée de se réfugier ici, quand on peut voir à toute -heure du haut de ces étages la maison et les jardins -où l’on a passé de si belles années, on ne peut, on -ne doit sortir de ce triste réduit que pour aller dans -la tombe ! »</p> - -<p>Trois jours après cet entretien elle n’existait plus ! -Elle ne mourut point sans quelque consolation ; elle -expira dans les bras de ses deux héroïques amies. -Nulle pompe ne l’accompagna au cimetière du Père-Lachaise ; -mais les larmes de la plus tendre affection -baignèrent son cercueil.</p> - -<p>Je n’ai appris que ces jours derniers la mort de -madame de Krudener, une personne extraordinaire -et intéressante, deux choses qui, réunies, ne seront -jamais communes, surtout dans une femme. Je la -connaissais quand j’étais aux Carmélites, rue de -Vaugirard ; elle m’écrivit pour me demander à me -voir : j’y consentis avec plaisir ; j’avais lu d’elle un -très joli roman intitulé <i>Valérie</i>, qui n’annonçait -nullement l’exaltation de sentiments que j’entendais -attribuer à l’auteur. Je fus curieuse de connaître -une personne qui alliait des écarts d’imagination à -beaucoup de naturel et de simplicité ; et ce fut en -effet ce que je trouvai en elle. Elle disait les choses -les plus singulières avec un calme qui les rendait -persuasives ; elle était certainement de très bonne -foi ; elle me parut être aimable, spirituelle et d’une -originalité très piquante ; elle revint plusieurs fois -me voir, me témoigna beaucoup de bonté et m’inspira -un véritable intérêt ; elle avait de la sensibilité, -de la douceur, d’excellentes intentions ; elle -était jeune encore ; sa mort me fait beaucoup de -peine.</p> - -<p>Malgré mon goût pour Mantes, malgré la paix, la -bonne santé dont j’ai joui dans cette jolie ville, et le -bonheur que j’ai goûté au sein d’une famille si -vertueuse et qui m’est si chère, je resterai à Paris, ce -qui n’est nullement de ma part une inconséquence, -car j’ai toujours eu le ferme dessein de m’établir -dans un couvent et d’y finir mes jours.</p> - -<p>Après des recherches aussi longues qu’infructueuses, -et faites par mes amis et par moi, j’ai enfin -trouvé dans un couvent (comme je l’ai dit) un logement -qui me convient. J’ai passé quatre mois pleins -dans la maison de santé si bien tenue par le docteur -Canuet, et j’emporte, en m’en allant, un regret sincère -de n’avoir plus pour voisin une famille si vertueuse -et si aimable. Me voici établie aux dames de -Saint-Michel ; j’ai été me promener hier dans leur -grand jardin ; je voulais faire une visite à madame -la prieure, et la dame religieuse qui avait la bonté -de me conduire m’a dit qu’elle ne pouvait me recevoir, -parce qu’elle était malade des suites d’un violent -chagrin causé par la mort tragique et touchante -d’une religieuse qu’elle aimait particulièrement. -Voici le détail de cette mort inopinée. On raccommodait, -à l’extrémité du jardin, un grand bâtiment -qui tombait en ruines ; la religieuse dont il est question, -et qui était encore dans la force de l’âge, -voulut, par un sentiment céleste, passer dans ces -décombres tout le temps de la journée qui n’est -point employé à dire les offices ; car elle avait remarqué -que les maçons se permettaient, dans leurs -entretiens, des expressions et des chants plus que -profanes, et que les pensionnaires en se promenant -pouvaient entendre. Bien certaine que sa présence -contiendrait cette licence, elle allait s’asseoir sur -une pierre dans ces ruines, au milieu d’une épaisse -poussière. Un matin, les maçons lui représentèrent -que la place qu’elle avait choisie était fort dangereuse ; -elle imagina qu’ils avaient envie de se débarrasser -d’elle et elle resta ; tout à coup une grosse -solive tomba sur sa tête et la blessa mortellement ; -on envoya aussitôt chercher un prêtre et un chirurgien ; -elle avait toute sa connaissance, elle n’eut -que le temps de recevoir tous ses sacrements et elle -expira une demi-heure après…</p> - -<p>Le jardin est très grand ; on y trouve une immense -allée bien couverte. Le reste du jardin est en -potager, contenant quatre fabriques, qui sont quatre -chapelles, l’une dédiée à la sainte Vierge, la seconde -à saint Augustin, la troisième à saint François de -Sales, et la quatrième à saint Michel. Je désirerais -qu’aux chapelles de saint Augustin et de saint -François de Sales on mît des inscriptions tirées de -leurs sublimes ouvrages.</p> - -<p>J’ai eu la curiosité, il y a deux ou trois jours, -d’aller visiter le cul-de-sac Saint-Dominique, qui -est à deux pas d’ici et dans lequel j’ai passé les -plus brillantes années de ma première jeunesse, depuis -l’âge de dix-huit ans jusqu’à celui de vingt-deux ; -nous y avions un très bel appartement au -premier, donnant sur un joli jardin au bout duquel -se trouvait une petite porte en face de l’église paroissiale -de Saint-Jacques-du-Haut-Pas ; c’est là que -mes trois enfants, mes deux filles et mon fils furent -baptisés. Mon beau-frère et sa femme occupaient le -rez-de-chaussée de cette maison ; comme elle est -la dernière du cul-de-sac Saint-Dominique, j’ai dans -l’instant reconnu la porte ; mais en entrant dans la -cour, j’ai vu que tout était changé dans la maison ; -tout devait l’être en effet depuis plus d’un demi-siècle ; -j’ai questionné la portière, qui m’a dit que -seulement depuis dix ans les appartements n’étaient -plus reconnaissables, et qu’afin de les doubler on -les avait tous diminués ; que d’ailleurs le maître -était absent et qu’il était impossible d’entrer chez -lui. Je suis revenue tristement, regrettant, parce que -j’aurais voulu les décrire, des impressions qui eussent -sans doute été très vives, ce qui fournit toujours -quelques idées neuves et morales, mais qui -n’auraient pu produire en moi que des regrets et -des souvenirs douloureux ? Qu’ai-je fait depuis cette -époque de ces cinquante-huit ans que la Providence -a daigné m’accorder ? Jusqu’ici si peu de bien ! du -moins aux yeux de celui qui ne juge les actions que -d’après leurs motifs ! et tant de fautes réelles, tant -d’imprudences, de fausses démarches, d’étourderies, -de puérilités, de vanités romanesques, de folies en -tout genre ! et combien n’ai-je pas éprouvé de joies -trompeuses, de malheurs véritables, d’espérances -mensongères, de dangereuses illusions et de mécomptes -de toute espèce !… Hélas ! dans ce lieu -l’avenir encore était à moi ! Si je ne l’eusse pas -gâté, comme je le reverrais avec délice, comme je -serais heureuse aujourd’hui !… -Nous devons demander pardon à Dieu de presque -tous nos malheurs.</p> - -<p>Madame de Choiseul a fait pour moi quelque chose -de charmant ; elle voulait aller voir mon ancienne -demeure, je l’en ai empêchée en lui apprenant -qu’elle était absolument méconnaissable ; mais madame -de Choiseul a été faire une prière pour moi -dans l’église paroissiale où mes trois enfants ont été -baptisés, et de ces trois enfants, il ne m’en reste -qu’une !…</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p>Je me suis remise aujourd’hui à travailler à mon -dernier roman historique <i>Alfred le Grand</i>, dédié à -madame de Choiseul, puisque je lui avais promis la -dédicace de mon dernier ouvrage de ce genre, et -que <i>Pétrarque et Laure</i> ne l’est pas, et celui-ci le -sera certainement ; mon âge seul en peut répondre ; -d’ailleurs il me serait impossible de trouver un sujet -plus beau et un héros aussi parfait. Ce travail, déjà -si avancé, sera entièrement fini dans cinq ou six -semaines au plus tard.</p> - -<p>Maintenant j’ai terminé mes mémoires ; je puis -dire, sinon avec les mérites, du moins avec vérité, -ces paroles de l’Apôtre : J’ai bien combattu, j’ai -gardé la foi, j’ai fini ma course.</p> - - -<p class="c gap small">E. GREVIN — IMPRIMERIE DE LAGNY — 1925.</p> - -<div lang='en' xml:lang='en'> -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>MÉMOIRES DE MME LA COMTESSE DE GENLIS</span> ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™ -concept and trademark. 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