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-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 69536 ***
-
- LA
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- TERRE DE FEU
-
-[Illustration: LE DOCTEUR NORDENSKJÖLD ET SES COMPAGNONS DE VOYAGE]
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- CHARLES RABOT
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- LA
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- TERRE DE FEU
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- _D'APRÈS_
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- LE Dr OTTO NORDENSKJÖLD
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- OUVRAGE CONTENANT 55 GRAVURES
- ET UNE CARTE TIRÉE HORS TEXTE
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- [Illustration]
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- LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
- PARIS, 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN
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- 1902
-
- Tous droits réservés.
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-
-_INTRODUCTION_
-
-
-Jusqu'à une date toute récente, la Patagonie et la Terre de Feu étaient
-demeurées complètement inconnues. Heureusement pour les géographes,
-des difficultés sont survenues entre la république Argentine et le
-Chili, à propos de la délimitation de leurs frontières à travers ces
-immenses territoires, et, afin d'aplanir ce conflit, les gouvernements
-intéressés ont dû entreprendre la reconnaissance méthodique des
-régions litigieuses. Dans cette œuvre l'Argentine a eu une part
-prépondérante; le docteur Moreno et ses collaborateurs du Musée de la
-Plata ont parcouru et relevé toute la portion de la Cordillère des
-Andes qui sépare les deux républiques. Un travail aussi considérable
-n'a pu être complet du premier coup, et, sur des contrées étendues de
-la pointe méridionale de l'Amérique du Sud, nos connaissances sont
-encore aujourd'hui très imparfaites. Ces circonstances ont déterminé
-un distingué naturaliste suédois, le docteur Otto Nordenskjöld, neveu
-du célèbre voyageur arctique qui vient d'être enlevé à la science, à
-entreprendre une exploration scientifique de la Terre de Feu.
-
-Sur cette région, un Scandinave, plus que tout autre, peut rapporter
-des observations de la plus grande importance. Située dans l'hémisphère
-austral à une latitude correspondant à celle de la Suède méridionale,
-elle présente au naturaliste connaissant parfaitement les terrains
-et les conditions biologiques de l'extrémité septentrionale de
-l'Europe, les éléments d'un parallèle du plus haut intérêt entre les
-terres boréales de l'ancien monde et les terres australes du nouveau
-continent. A côté de cette question d'un ordre général, que de
-problèmes curieux à étudier à l'extrémité insulaire de l'Amérique du
-Sud!
-
-La Terre de Feu, dont la superficie est égale à celle de la Suisse et
-de la Belgique réunies, offre deux aspects absolument différents: d'un
-côté, d'immenses plaines, de l'autre, des massifs d'âpres montagnes,
-dentelés de fjords, et dans ce cadre les contrastes les plus frappants,
-les oppositions les plus extraordinaires! Des forêts de myrtes et de
-magnolias peuplées de perroquets et de colibris, une végétation et une
-faune méridionales, et, à côté, des bras de mer parsemés, en plein
-été, de glaces flottantes: un paysage polaire au milieu de forêts qui
-évoquent le souvenir des régions ensoleillées.
-
-En France, on sait les difficultés matérielles que rencontrent toutes
-les entreprises scientifiques du genre de celle que projetait le
-docteur O. Nordenskjöld. Nos Universités ne disposent pas, comme les
-établissements similaires étrangers, de fondations permettant aux
-chercheurs de poursuivre au loin leurs recherches sur le terrain, et
-chez nous l'initiative privée, si prompte dans certains cas, demeure le
-plus souvent indifférente aux œuvres qui ont pour objet l'étude de la
-terre.
-
-A l'étranger, au contraire, les explorateurs ne font jamais en vain
-appel à la générosité de leurs concitoyens. En Suède, notamment,
-ils sont toujours assurés de compter sur la libéralité de Mécènes,
-et longue serait la liste des voyages qui ont été exécutés dans ces
-conditions. Toutes les expéditions scientifiques qui, depuis quarante
-ans, ont porté si haut le renom de la Suède, n'ont pu être menées à
-bien que grâce au concours de l'initiative privée.
-
-Aussi, suffit-il au docteur O. Nordenskjöld de faire connaître
-l'intérêt de son voyage pour qu'il reçût la promesse de subventions
-de la part de l'Université d'Upsal, de la Société de Géographie de
-Stockholm et de généreux donateurs, parmi lesquels on doit citer le
-regretté baron Oscar Dickson, le Mécène de toutes les expéditions
-arctiques suédoises pendant plus de trente ans. Grâce à ce concours,
-le docteur Otto Nordenskjöld put s'adjoindre deux naturalistes: un
-botaniste, l'ingénieur P. Dusen, et un zoologiste, M. Axel Ohlin, l'un
-et l'autre ayant fait leurs preuves dans de précédentes explorations
-sous les latitudes les plus diverses. La mission une fois constituée,
-chacun de ses membres se mit en route de son côté. Rendez-vous était
-pris à Buenos-Aires.
-
-
-
-
-LA TERRE DE FEU
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-
-_CHAPITRE I_
-
- De Buenos-Aires à la Terre de Feu.--El Paramo.--En route pour
- Punta-Arenas.--A la recherche de squelettes d'Indiens.
-
-
-Après un séjour de trois mois à Buenos-Aires, le 21 novembre 1895, le
-Dr Otto Nordenskjöld quittait la capitale de l'Argentine, à bord d'une
-canonnière chargée de transporter la commission de délimitation dans
-la Patagonie méridionale. Le docteur partait, accompagné d'un ancien
-attaché à cette commission, nommé Backhausen, dont la connaissance du
-pays et de ses habitants devait lui être d'un grand secours.
-
-[Illustration: POSTE DE POLICE DE SAN SÉBASTIAN]
-
-[Illustration: EL PÁRAMO]
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-[Illustration: LE DOCTEUR NORDENSKJÖLD]
-
-De Buenos-Aires à la Terre de Feu, le voyage fut long, coupé par
-plusieurs escales, puis interrompu par une chasse à un bâtiment
-qui poursuivait des phoques à fourrure en contravention avec les
-règlements. On fit escale à Puerto-Madryn, près d'une florissante
-colonie agricole située à l'embouchure du Chubut, une des localités les
-plus sèches de la terre. La chute annuelle des pluies n'y dépasse guère
-vingt centimètres. Plus loin, on visita Puerto-Deseado, sur le bord
-d'une plaine infinie, recouverte d'une maigre végétation, le paysage
-typique de la Patagonie centrale. Le sol est constitué par une couche
-d'argile, parsemée de cailloux roulés, polis par le frottement des
-sables que chasse la brise. Durant le séjour de l'expédition dans
-cette localité éclata une tempête de sable. «Telle était la violence
-du vent, qu'il rendait impossible la marche en sens inverse de sa
-direction, et qu'il chassait des trombes de poussière et de sable,
-même des cailloux. Pendant un instant, raconte Nordenskjöld, le ciel
-fut complètement obscurci; les particules minérales nous aveuglaient,
-pénétraient dans les oreilles, dans le nez, à travers les vêtements et
-nous meurtrissaient le visage. Le phénomène fut très court. Sur cette
-plaine, on voit l'action du vent, laquelle donne naissance à d'énormes
-tourbillons, mais on ne l'entend point; cette immensité plate ne porte
-aucun arbre, aucune haute plante qui s'oppose aux mouvements de l'air.»
-
-Finalement, après une lente traversée de quinze jours, le voyageur
-suédois débarquait sur la Terre de Feu, à El Páramo, à l'entrée de la
-baie San Sebastian.
-
-Dans tout pays, l'organisation d'une caravane est laborieuse; ici
-en raison du manque de ressources et des habitudes indolentes des
-indigènes, elle fut singulièrement ardue. Seulement après de longues
-négociations, un guide, José Diaz, fut engagé, puis treize mules et
-cinq chevaux. Une nombreuse cavalerie était, en effet, nécessaire pour
-transporter les bagages, qui n'étaient pas précisément légers. Outre
-les tentes et les effets de campement, ne fallait-il pas emporter
-des approvisionnements relativement considérables pour alimenter la
-caravane dans ce désert?
-
-Le 11 décembre, Nordenskjöld se mettait en route pour entamer
-l'exploration de la Terre de Feu. A Punta-Arenas, sur les bords du
-détroit de Magellan, se trouvaient ses deux collaborateurs, MM. Dusen
-et Ohlin, ainsi qu'un jeune Suédois du nom d'Åkerman, que les hasards
-d'une vie aventureuse avaient conduit dans l'Argentine et qui avait été
-engagé comme préparateur de zoologie. Pour rejoindre ses compagnons,
-le chef de l'expédition se dirigea vers Porvenir, sur la côte Ouest
-de l'île, d'où, une fois par semaine, un petit vapeur part pour la
-capitale des Terres magellaniques.
-
-Afin de ne pas manquer ce paquebot, M. Nordenskjöld prit les devants,
-confiant à Backhausen la direction de la caravane, qui, pesamment
-chargée, ne pouvait marcher rapidement. D'El Páramo à Porvenir, on
-a le choix entre plusieurs itinéraires; en cette fin de décembre,
-c'est-à-dire au début de l'été austral, les plus directs sont peu
-praticables; aussi l'explorateur suédois résolut de suivre la route la
-plus longue, mais la plus facile, laquelle longe la côte.
-
-La première étape se termina à l'embouchure de l'Alfa, un ruisseau qui
-se jette dans la mer, près de la pyramide la plus septentrionale de
-la ligne de démarcation entre le Chili et l'Argentine. Au Nord d'El
-Páramo, le terrain est accidenté de monticules abrupts; par contre, au
-pied des falaises, sur le sol très ferme d'une vaste plage argileuse,
-absolument unie, les chevaux peuvent galoper à fond de train. En trois
-ou quatre heures, à cette allure, on parcourut quarante-cinq kilomètres.
-
-Plus loin, le paysage devient indifférent; une plaine herbue, parsemée
-de broussailles dans les endroits abrités. Puis, voici Springhill,
-une des plus importantes _estancias_ de la Terre de Feu. Depuis
-quelques années, des _settlers_ écossais se sont établis dans cette
-région perdue pour se livrer à l'élevage en grand du mouton. L'essai a
-parfaitement réussi. Le troupeau de Springhill ne compte pas moins de
-25 000 têtes.
-
-Le lendemain éclata une furieuse tempête. La pointe méridionale de
-l'Amérique est le pays par excellence des ouragans. La Patagonie, le
-cap Horn, les Pampas, la Terre de Feu, quelle que soit la diversité
-de leurs aspects, présentent tous le même régime atmosphérique. Les
-jours calmes y sont l'exception. Et avec quelle force souffle le vent
-dans ces parages! A peine peut-on se tenir à cheval; à chaque instant
-les rafales menacent de vous enlever de votre selle. Malgré l'ouragan,
-M. Nordenskjöld se mit en route, mais après cinq heures de marche, il
-dut s'arrêter dans une cabane au bord du rio del Oro. Au milieu de
-cette solitude venteuse habite un autre _settler_ anglais, un ancien
-ingénieur des mines; poussé par cet esprit d'entreprise, si commun chez
-les Anglo-Saxons, il a tout abandonné pour venir s'installer dans ce
-désert atroce.
-
-La tempête apaisée, notre voyageur n'était pas pour cela hors
-d'embarras. Une autre difficulté s'opposait maintenant à sa marche
-rapide. Tout le terrain compris entre le rio del Oro et Porvenir,
-large d'environ 80 kilomètres, est miné de terriers de _cururos_,
-un petit rongeur de la taille d'un gros rat. Ces mammifères, qui
-vivent par milliers dans les pampas de la Terre de Feu, criblent
-partout le sol de galeries, sauf dans les parties les plus sèches des
-plateaux de graviers. Sur ce terrain impossible de galoper. Pour ne
-pas culbuter dans ces trous, les chevaux indigènes ont adopté un trot
-particulier, se laissant glisser tantôt sur une jambe, tantôt sur une
-autre: une allure absolument dépourvue d'agrément; à tout moment, on
-a l'impression de tomber. Quoi qu'il en soit, M. Nordenskjöld parvint
-à Porvenir, sur les bords du détroit de Magellan. Cette localité se
-compose d'une _estancia_ et d'une vingtaine de baraques, magasins,
-bureau de poste, habitations de fonctionnaires; grâce à son port,
-c'est la station la plus importante du Nord de la Terre de Feu. Le
-chenal d'accès ne laisse passer que des navires calant de 3 mètres à
-3 m. 50; s'il était approfondi, travail qui serait assez facile, il
-rendrait de très grands services. Sur toute l'étendue de la côte plate
-de l'Amérique du Sud, il n'existe pas un meilleur abri.
-
-Après avoir rallié MM. Dusen, Ohlin et Åkerman, la mission se trouvait
-au complet. De Porvenir, on revint dans le Nord. Sur les bords de la
-baie de Gente Grande, un menuisier allemand, en train de construire
-une maison, raconta aux voyageurs que, dans les environs, quatre mois
-auparavant, un Chilien avait tué un Indien. Aussitôt, les explorateurs
-suédois résolurent de se mettre en quête du cadavre; une telle pièce
-serait de la plus haute valeur dans leur collection anthropologique.
-Le menuisier affirmait connaître la position de la tombe, il pourrait
-y aller les yeux fermés. Sur cette assurance, on se mit en route, on
-galopa toute la journée, et, comme cela arrive neuf fois sur dix, le
-guide ne put trouver ni la tombe, ni son chemin. Passe encore si les
-explorateurs avaient seulement perdu leur temps, mais l'expédition
-faillit avoir un résultat tragique. La petite troupe revenait à Gente
-Grande, lorsque tout à coup la sous-ventrière du cheval d'Ohlin se
-rompit. Il n'y a plus que quelques pas à faire, le cavalier ne se
-préoccupe donc pas de l'accident, mais, un instant après, la monture
-fait un brusque écart. La selle tourne et l'explorateur culbute par
-terre, le pied engagé dans l'étrier; en même temps le cheval part à
-fond de train. Le malheureux va subir le supplice de Brunehaut. Le chef
-de caravane pique aussitôt des deux, rejoint le cheval emporté, et,
-d'un coup de couteau tranche l'étrivière, arrachant ainsi l'infortuné
-cavalier à la mort la plus cruelle. Heureusement, il n'y avait pas le
-moindre caillou à la surface du sol! Ohlin fut simplement contusionné.
-
-Le lendemain, la caravane, continuant sa route, arriva à Springhill. De
-là, Nordenskjöld et Backhausen entreprirent une nouvelle excursion à la
-recherche de squelettes d'Indiens. Dans cette course, ils traversèrent
-le relief désigné sur la carte sous le nom de Serranias del Norte. Or,
-sur cet emplacement n'existent ni collines, ni monticules; simplement
-une plaine infinie, haute d'environ 200 mètres.
-
-Très curieux le panorama que l'on embrasse vers le Nord du sommet de
-ce renflement. «A perte de vue, raconte M. Nordenskjöld, une plaine;
-tout au bout, de petits monticules, pareils à des dunes, entre lesquels
-bleuit le détroit de Magellan, tantôt large comme un grand fjord,
-tantôt réduit aux dimensions d'un fleuve. Et, à l'horizon de cette
-perspective infinie, les cônes des volcans patagons. Une impression de
-calme, de solitude, de terre lointaine, sous la radieuse clarté d'un
-été ensoleillé.
-
-[Illustration: LAGUNE DANS LA STEPPE]
-
-«Le sol paraît absolument plat, uni comme un plancher; aussi, grand est
-l'étonnement lorsque, tout à coup, on arrive au bord d'un ravin dont
-aucun mouvement de terrain n'a décelé l'existence: il semble que la
-terre se soit fendue brusquement. Au fond de ces creux se tortille un
-petit ruisselet; parfois il y a une mare entourée de grandes herbes et
-d'une floraison blanche de _Senecio_.»
-
-[Illustration: INTÉRIEUR DE LA TERRE DE FEU. A L'HORIZON LA CORDILLÈRE]
-
-Cette fois, la chasse aux crânes fut couronnée de succès. Dans un
-vallon, au milieu de bouquets de _mata blanca_, les explorateurs
-trouvèrent trois cadavres d'Indiens. Sans perdre un instant, les
-explorateurs se mirent à l'œuvre, et, transformant ce petit coin riant
-en un lugubre amphithéâtre d'anatomie, se mirent à dépecer les corps
-avec leurs couteaux. Une véritable scène d'anthropophagie au nom de la
-science! Si vous voulez vous procurer les sensations de l'assassin,
-transformez-vous en collectionneur de crânes.
-
-Après cette expédition heureuse, Nordenskjöld et Backhausen
-rejoignirent leurs compagnons à Páramo.
-
-
-
-
-_CHAPITRE II_
-
- Dans l'intérieur de la Terre de Feu.
-
-
-A Páramo la caravane se partagea en deux escouades, afin de permettre à
-chacun des naturalistes de poursuivre ses recherches sur le terrain le
-plus favorable à leur succès. Ohlin demeura à Páramo pour entreprendre
-en mer des excursions zoologiques, tandis que Nordenskjöld et Dusen se
-dirigeaient vers la mission située à l'embouchure du rio Grande, où ce
-dernier se proposait de recueillir des collections botaniques.
-
-Le 9 janvier 1896, la petite troupe rejoignait la baie de San Sebastian
-et immédiatement s'acheminait droit au Sud, à travers la plaine
-délimitée par cette nappe d'eau et la Bahia Inutil. C'est la seule
-région basse, un peu étendue, de la Terre de Feu. Couverte dans sa plus
-grande partie d'une herbe drue, elle pourrait, elle aussi, nourrir des
-milliers de moutons. Dans l'Est, elle est d'une désolante aridité,
-formée d'une nappe d'argile grise, absolument nue; ça et là seulement
-apparaissent de petits monticules couverts de plantes salicoles et de
-coquilles, notamment de _Voluta magellanica_, la plus grande coquille
-des mers australes. Au milieu de cette immensité d'une uniformité
-désespérante, la seule note gaie est donnée par des lagunes; à moitié
-desséchées pendant l'été, elles s'emplissent au printemps, et forment
-une immense nappe à l'aspect de bras de mer.
-
-Dans l'extrême Sud, de même que dans le haut Nord, le ciel ne fond
-pas toujours en froid et pénétrant crachin; de temps à autre, le
-ciel sourit et le soleil flambe dans une douce tiédeur. Le 9 janvier
-fut une de ces belles journées qui laissent une trace lumineuse dans
-le souvenir du voyageur. Dès le matin, le thermomètre s'élevait à
-20°, une des plus hautes températures que l'expédition suédoise ait
-observées et, dans toutes les directions, l'air surchauffé produisait
-les visions trompeuses du mirage et de la _fata morgana_. Devant la
-caravane la réfraction faisait miroiter des lacs et des bras de mer
-enveloppés d'une végétation exubérante. Des heures on galope et jamais
-on n'atteint les rives de cet océan produit par une illusion d'optique.
-Tout à coup, au milieu de cette apparition décevante, se découvre un
-grand objet tout blanc; autour, d'autres taches blanches plus petites.
-Est-ce une cabane ou une grosse pierre entourée de moutons? On approche
-et l'on se trouve en présence d'un ossement de baleine environné de
-coquilles.
-
-[Illustration: PLAINE VOISINE DE LA BAIE SAN SEBASTIAN]
-
-Mais bientôt le ciel noircit; subitement, quelques éclairs déchirent
-les nuages et un orage terrible se déchaîne, accompagné d'une trombe de
-grêle. Cinglés, les chevaux prennent peur et refusent d'avancer: ils
-ne sont habitués ni à ces éclairs aveuglants, ni aux éclats fulgurants
-de la foudre. Dans cette région, les orages sont extrêmement rares
-et ne se produisent qu'à des intervalles de plusieurs années. La
-tourmente fut heureusement courte, le soleil reparut et, grâce à la
-brise constante qui souffle sur la plaine, vêtements et bagages furent
-bientôt secs.
-
-De l'autre côté de la dépression qui s'étend de la baie de San
-Sebastian à la Bahia Inutil, le terrain forme un massif accidenté
-dont l'altitude ne dépasse pas toutefois trois cents mètres. Afin
-d'éviter ces collines, la caravane suivit la plage au pied de la
-falaise. Une coupe géologique aussi nette que celles qui sont figurées
-dans un manuel, le _barranca_ de San Sebastian! Il montre à nu toutes
-ses assises, laissant voir, en maints endroits, des gisements de
-fossiles. Ici, comme dans l'extrême Nord, il s'est produit, à une
-époque géologique relativement récente, une variation de climat très
-importante. Pendant les temps tertiaires, cette région, aujourd'hui
-absolument nue, était couverte de forêts de hêtres; à cette période
-chaude a succédé une phase froide pendant laquelle les glaciers des
-Andes se sont étendus jusqu'à l'Océan Atlantique.
-
-[Illustration: BARRANCA DE SAN SEBASTIAN]
-
-Il y a quatorze ou quinze ans, cette contrée a été le centre de
-laveries d'or très actives. Dans aucune autre partie de la Terre de
-Feu, la recherche du précieux métal n'a donné des résultats aussi
-abondants. L'or se trouve ici sur la plage même où il est rejeté par
-les tempêtes et dans le lit des petits ruisseaux qui découlent de la
-falaise; sans se donner le moindre mal, en passant, on recueille des
-pépites.
-
-[Illustration: LE RIO CARMEN SYLVA A SON EMBOUCHURE]
-
-[Illustration: MISSION SALÉSIENNE DE RIO-GRANDE]
-
-[Illustration: INDIGÈNES FUÉGIENS DEMI-CIVILISÉS DE LA MISSION DE RIO
-GRANDE]
-
-Après une nuit de bivouac au cap San Sebastian, la caravane poursuivit
-sa route au Sud. La traversée du rio Carmen Sylva, large, à son
-embouchure, d'environ trente mètres, un des plus importants cours d'eau
-de la Terre de Feu, fut le seul fait digne de mention avant d'arriver à
-la mission du rio Grande. Au milieu du désert, les Salésiens ont fondé
-ici un établissement où ils recueillent les jeunes Indiens des deux
-sexes. Les filles sont soignées par des sœurs dans un bâtiment spécial;
-durant tout leur séjour à la mission les explorateurs suédois ne purent
-apercevoir une seule de ces enfants. Les Salésiens ont commencé leur
-apostolat en 1888, par la fondation d'une école à Port-Harris, dans
-l'île Dawson (détroit de Magellan), qui appartient au Chili. En 1894,
-ils étendirent leur action sur le territoire argentin et établirent la
-mission de Rio-Grande. Les enfants apprennent l'espagnol et reçoivent
-l'instruction primaire; aux filles on enseigne des travaux manuels,
-aux adultes différents métiers, tels que ceux de briquetier, de scieur
-ou de menuisier.
-
-Laissant M. Dusen à Rio-Grande pour poursuivre ses études botaniques,
-le 18 janvier, M. O. Nordenskjöld s'achemina vers l'intérieur de la
-Terre de Feu. La caravane, composée de cinq hommes, était armée de
-carabines et de revolvers, pour parer à une attaque des Indiens,
-quelque improbable que fût, du reste, pareil événement. Dans le même
-but on emmenait deux chiens pour la chasse au guanaco, qui, la nuit,
-devaient remplir le rôle de sentinelles. Des mules et chevaux étaient
-chargés de vingt jours de vivres; au delà de Rio-Grande, c'était le
-désert et l'inconnu.
-
-«La carte indique des montagnes, des lacs, des rivières, raconte notre
-voyageur, mais tous ces détails topographiques ne sont que le produit
-de l'imagination des cartographes. Ainsi à la place d'un grand lac,
-près de Rio-Grande, je découvris une colline boisée, la plus haute de
-ces parages; du sommet d'un hêtre, situé au point culminant et d'où la
-vue s'étendait sur toute la région, je ne pus même découvrir aucune
-nappe.
-
-«Au Sud de Rio-Grande commence la forêt; à travers sa masse épaisse
-nous allons maintenant nous frayer un passage vers la Cordillère,
-vers le lac Fagnano, un grand bassin découvert récemment et qu'aucun
-naturaliste n'a encore visité. La route est tracée par une vallée
-tributaire du rio Grande, celle du rio Santa Candelaria, ainsi que je
-l'ai appelée en l'honneur de la sainte à laquelle est consacrée la
-mission.
-
-«Cette rivière est remarquable par la multiplicité de ses méandres,
-comme, du reste, la plupart des cours d'eau des terres magellaniques:
-elle se replie sur elle-même en sinuosités absolument inextricables, si
-bien qu'en coupant la vallée, on doit franchir le cours d'eau trois,
-quatre et même cinq fois. Plus haut, le rio se divise en un grand
-nombre d'embranchements qui s'enfoncent dans la Cordillère. Tous ces
-cours d'eau coulent à travers des vallées très encaissées, dans des
-lits remarquablement étroits, littéralement enfouis dans des _canyons_
-en miniature. Les escarpements de ces ravins sont formés de matériaux
-meubles; aussi, malgré leur étroitesse, constituent-ils de véritables
-obstacles. Souvent, pendant des heures, on doit chercher un passage
-et, lorsque finalement on l'a découvert, à peine une mule a-t-elle
-mis le pied sur la berge qu'elle s'effondre sous son poids et que la
-malheureuse bête s'en va rouler dans la fondrière.
-
-[Illustration: LE RIO GRANDE PRÈS DE SON EMBOUCHURE]
-
-«....... Sur ces dernières terres australes s'épanouit une végétation
-absolument luxuriante, d'une fraîcheur merveilleuse. Quel contraste
-avec la monotonie de la région située plus au Nord! De tous côtés
-d'immenses pelouses veloutées, sillonnées de ruisselets, parsemées de
-futaies de hêtres antarctiques. Cette essence, le _Fagus pumilio_, qui
-ne dépasse guère la taille de cinq à huit mètres, pousse des branches
-de ses racines mêmes et prend ainsi l'aspect d'une demi-sphère de
-verdure. Autour de ce parc anglais, des collines, également couvertes
-de futaies de hêtres, forment un encadrement, et dans le lointain
-bleuissent deux hautes chaînes de montagnes, la première boisée,
-l'autre, beaucoup plus haute, mouchetée de taches de neige.
-
-«Souvent au milieu de la forêt s'ouvre une clairière noire, tranchée
-par l'incendie. Sur le sol roussi se tortillent, dans des attitudes
-grimaçantes de squelettes, des troncs carbonisés, éclatés, dont la vue
-laisse une impression de souffrance et de mort. Ces incendies sont
-allumés par les Indiens. Si Magellan avait visité ces parages, on
-comprendrait le motif qui l'a déterminé à donner à cette île le nom de
-Terre de Feu..
-
-«De temps à autre un guanaco poussé par la curiosité s'approche;
-aussitôt les chiens partent comme des flèches et derrière eux un ou
-deux arrieros. Il ne faut pas laisser échapper pareille occasion; c'est
-le souper de la caravane.
-
-«La traversée des brûlés, la chasse au _guanaco_ sont les seuls
-incidents du voyage. Des jours et des jours nous marchons: partout le
-même paysage et toujours la même vie uniforme. De bonne heure on est
-debout, puis, après un léger déjeuner, commence le paquetage, la plus
-ennuyeuse besogne de la journée. Sous toutes les latitudes, c'est le
-même travail énervant qui vous fait perdre les meilleures heures et
-excède les hommes, avant même qu'ils aient fait un pas. Pour charger
-les mules, au moyen de branchages, on improvise un _corral_; une fois
-les animaux dans cette enceinte, on leur enveloppe la tête dans une
-serviette, afin de les faire demeurer tranquilles. Après quoi on place
-sur leur dos les bâts garnis d'épaisses peaux de moutons, puis les
-charges, qu'il est, bien entendu, nécessaire d'amarrer solidement.
-Cette opération est la plus délicate. Souvent au moment de fixer la
-dernière sangle ou de faire le dernier nœud, la bête bondit et prend le
-galop, semant d'un côté la tente, de l'autre la batterie de cuisine.
-Après ces détails le lecteur comprendra que les étapes ne puissent
-dépasser sept à huit heures par jour.
-
-[Illustration: VÉGÉTATION DE LA PARTIE ORIENTALE DE LA TERRE DE FEU]
-
-«A l'approche des montagnes, la marche devient plus difficile.
-Maintenant les belles pelouses rencontrées pendant les premiers jours
-du voyage sont remplacées par des marais et par des fondrières; à
-chaque pas les bêtes s'affaissent dans la vase; on n'a pas le temps de
-courir au secours de l'une qu'une autre s'enlize. Ailleurs le sol est
-tout parsemé de trous, dissimulés sous la végétation, produits par le
-suintement des sources; leur existence n'est révélée que par la teinte
-verte plus claire des plantes qui les recouvrent.»
-
-[Illustration: ZONE DE TRANSITION ENTRE LA FORÊT ET LA PAMPA]
-
-Un extrait du journal de route de M. O. Nordenskjöld montre les
-difficultés du voyage.
-
-[Illustration: FOUGÈRES DE LA TERRE DE FEU]
-
-«_24 janvier._--Le matin, épais brouillard, qui se dissipe dans la
-journée. Paquetage laborieux. Backhausen, parti en reconnaissance,
-revient en annonçant la découverte d'une piste de guanacos, excellente,
-dit-il; la caravane pourra la suivre aisément. Sur cette assurance on
-se met en route... Le chemin découvert par notre éclaireur conduit
-à un bourbier où l'une après l'autre les bêtes s'enlizent. Pour
-les dégager, plusieurs mules doivent être complètement déchargées.
-Impossible de passer de ce côté. Il faut faire un pénible détour
-et remonter jusqu'à la lisière de la forêt, au prix de difficultés
-inouïes. Après cela seulement, le terrain devient meilleur. Nous
-traversons un superbe bois, un véritable parc. Au bout, un nouveau
-marais, puis au delà de ce bourbier, un monticule boisé dont l'escalade
-épuise les animaux. Plus loin, le fourré est tellement épais que l'on
-ne peut avancer qu'en frayant un sentier à la hache. Finalement, voici
-encore un marais. Les mules ne peuvent plus mettre un pied devant
-l'autre; dans ces conditions ordre est donné de camper. Du bivouac la
-vue est magnifique sur les montagnes, mais l'installation sur ce sol
-détrempé laisse fort à désirer.
-
-«... Il serait fou d'emmener plus loin le convoi; l'une après l'autre
-les bêtes de somme tomberaient pour ne plus se relever. Je prends
-donc le parti de laisser le convoi sous la garde des _arrieros_ et
-d'escalader la colline qui se trouve devant nous.
-
-«Sur les premières pentes la forêt est extrêmement épaisse, formée
-d'énormes arbres mesurant plusieurs mètres de tour; entre leurs troncs
-un taillis constitue un enchevêtrement inextricable. Au prix de
-difficultés énormes je réussis à me frayer un passage et à atteindre le
-sommet.
-
-«Un panorama immense s'offre à mes yeux. Vers le Nord, le regard
-s'étend jusqu'au cap Sunday, embrassant une mer houleuse de forêts,
-striée par les rubans scintillants des cours d'eau. Vers le Sud,
-un paysage tout différent: une large vallée bordée de très hautes
-montagnes dont quelques-unes portent un étincelant manteau de neige.
-Dans cette dépression coule une rivière qui va se perdre dans un lac.
-
-«La nappe que nous apercevons, le lac Solier, est enveloppée de hautes
-montagnes, une des chaînes de la Cordillère des Andes. Au milieu de
-cette épaisse muraille s'ouvre un profond défilé par lequel coule vers
-l'Ouest l'émissaire du lac; cette rivière va rejoindre un second bassin
-dont nous n'apercevons que des lambeaux, évidemment le lac Fagnano.
-Les terres basses situées au Nord paraissent, au contraire, très
-pauvrement arrosées; au Nord-Ouest, on découvre seulement, au pied des
-monts, quelques petites lagunes auxquelles je donne le nom de _Lagunas
-suecas_, lagunes suédoises, en souvenir de notre expédition.
-
-«Nous avons ainsi découvert une route directe de Rio-Grande au lac
-Fagnano, déterminé la position du lac Solier et exploré à tous les
-points de vue l'itinéraire suivi. Il n'eût servi de rien de poursuivre
-notre marche vers l'Ouest, et rapidement nous rebroussâmes chemin
-vers la côte Est. Le 31 janvier, nous arrivions à Rio-Grande et le 8
-février, à Páramo.»
-
-
-
-
-_CHAPITRE III_
-
- A la recherche du lac Fagnano.
-
-
-Le 16 février, le vapeur _Condor_ amenait Ohlin à Páramo; immédiatement
-Nordenskjöld s'embarquait sur ce navire et gagnait Punta-Arenas où il
-arrivait le 29 février.
-
-De là les explorateurs suédois se proposaient d'atteindre le lac
-Fagnano par le canal de l'Amirauté, afin de poursuivre, sur les bords
-de cette nappe, les recherches qu'ils avaient entamées sur le versant
-Est de la Cordillère des Andes. Avec la plus grande amabilité le
-gouverneur chilien mit à leur disposition le _Condor_, mais les jours
-passaient et jamais il n'était question du départ du navire. Un beau
-soir, cependant, Nordenskjöld fut prévenu que le vapeur appareillerait
-le lendemain matin à huit heures. Il n'y avait pas une minute à perdre
-pour être prêt à l'heure dite; toute la nuit fut consacrée à faire
-le paquetage; mais, comme il arrive souvent en pareil cas, on oublia
-les choses les plus essentielles; c'est ainsi qu'une fois en mer on
-s'aperçut que l'on avait laissé à terre la provision de viande.
-
-En quittant Punta-Arenas, on suit la côte Nord-Ouest de la Terre de
-Feu. Un paysage lugubre, un horizon de rochers nus; pas la moindre
-trace de végétation. Au delà de la Bahia Inutil, la scène change,
-et bientôt se découvre un panorama merveilleux. Non, les récits
-des voyageurs n'ont point exagéré la beauté grandiose de la côte
-occidentale de la pointe suprême de l'Amérique du Sud. C'est le sublime
-poignant qui émeut et étreint même les plus rebelles aux sensations
-que donne la nature. La mer pénètre au milieu des terres en un fjord
-encore plus grandiose que ceux de Norvège. Le canal de l'Amirauté est
-long de soixante kilomètres et large de cinq environ. A mesure que l'on
-avance, le chenal se resserre; une impression de grand lac au milieu de
-montagnes. A l'Ouest les cimes neigeuses des îles Dawson et Wickham;
-à l'Est, une chaîne de montagnes dont les sommets, d'abord mous et
-fuyants, se transforment peu à peu en aiguilles décharnées; enfin au
-Sud un massif de colosses neigeux.
-
-[Illustration: GLACES FLOTTANTES DANS LES CANAUX OUEST DE LA PATAGONIE]
-
-Le 24 février au soir, le _Condor_ arrivait à l'embouchure de
-l'Azopardo, l'émissaire du lac Fagnano; le lendemain, les explorateurs
-débarquaient. Les provisions et les instruments chargés sur un
-canot, immédiatement Nordenskjöld et Ohlin se mirent en devoir de
-remonter l'Azopardo, en halant leur embarcation à la corde. Le premier
-jour, tout marcha pour le mieux, mais le lendemain la situation
-changea. La rivière devenant très rapide entre des rives escarpées,
-couvertes d'une végétation presque impénétrable, seulement au prix d'un
-labeur épuisant il était possible de gagner quelques mètres.
-
-A chaque pas, le passage est barré par des troncs, et nulle part
-le pied n'est solide, heurtant à tout moment des souches mortes,
-pourries, recouvertes de mousses glissantes. Au milieu de ce fouillis
-de branchages le halage du canot est épuisant. Néanmoins, trois jours
-durant, les explorateurs s'acharnent à ce travail.
-
-A mesure que les voyageurs avancent, les difficultés augmentent. Les
-voici maintenant devant une cascade. Impossible de faire passer le
-canot par dessus cet obstacle. Dans ces conditions, Nordenskjöld doit
-se diriger à pied vers la Cordillère comprise entre le Fagnano et le
-canal du Beagle, une région absolument inconnue.
-
-«Nous prenons nos instruments, quelques vêtements pour nous protéger
-du froid des nuits, et des vivres pour quatre jours, après cela en
-route, écrit Nordenskjöld. La chaleur est forte et non sans peine nous
-nous frayons un passage à travers la forêt vierge. Seulement à quelques
-centaines de mètres au-dessus de la rivière, la végétation devient
-moins touffue... bientôt il n'y a plus que des broussailles. Plus on
-s'élève, plus naturellement elles deviennent rabougries; à l'altitude
-de 500 mètres, ce ne sont que des souches rampant sur le sol, dont les
-branches ne s'élèvent pas à plus d'un pouce au-dessus de terre.
-
-«Plus haut encore, cette humble végétation ligneuse disparaît; c'est
-la zone des plantes alpines, des graminées et des mousses; plus haut
-encore, il n'y a plus qu'un monde de rochers nus, crevassés, se
-délitant en arène que les torrents glaciaires entraînent, en laissant
-le sol couvert de monceaux de cailloux roulés. A l'altitude de 7 à
-800 mètres, se montrent les premières plaques de neige persistantes.
-Finalement nous atteignons une crête dominée en arrière par une autre
-crête dont nous sommes séparés par un vallon.
-
-«Nous dégringolons au fond du ravin, puis remontons sur l'arête. Là,
-nouvelle déception; une troisième crête encore plus haute s'élève
-devant nous. Nous la gravissons, et par derrière, nous découvrons une
-vallée très profonde au milieu de laquelle serpente une grande rivière,
-le rio Bedbeber, affluent du lac Fagnano.
-
-«A nos pieds s'ouvre une _quebrada_ (_Kesselthal_), tapissée par des
-plaques de neige. De ces névés sort un affluent du rio Bedbeber. Ce
-dernier cours d'eau est alimenté par les glaciers d'une chaîne située
-en arrière, probablement le principal relief de cette portion des
-Andes. Au Sud-Ouest, apparaissent de très hautes montagnes, toutes
-couvertes de glaces, le massif de Darwin, le plus élevé de la Terre de
-Feu.»
-
-Le phénomène glaciaire revêt ici une très grande puissance. Nulle part
-ailleurs dans le monde, les glaciers n'atteignent le niveau de la mer à
-une latitude aussi voisine de l'Equateur. Sur la côte du Chili, par 46°
-de latitude Sud, le front d'un grand courant de glace est baigné par
-l'Océan, alors que, sous le même parallèle, à la Nouvelle-Zélande, les
-glaciers s'arrêtent à une certaine hauteur au-dessus de la mer. Dans
-l'hémisphère boréal, il faut avancer sur la côte Ouest de l'Amérique
-jusqu'au 57° de latitude Nord et jusqu'à la pointe méridionale du
-Grönland (60° de latitude Nord) pour trouver des glaciers trempant
-leur pied dans l'Océan[1].
-
-[Footnote 1: Le Jökulfsjeld, en Laponie, indiqué dans tous les manuels
-de géographie comme atteignant le niveau de la mer, ne descend pas
-aussi bas; mais, par suite de sa situation au-dessus d'une falaise
-dominant à pic un fjord, il donne naissance à des éboulements de glace
-qui tombent à la surface du fjord et le parsèment d'_icebergs_ en
-miniature.]
-
-Le versant méridional du massif de Darwin est le siège d'une glaciation
-très intense, donnant naissance à une série de puissants glaciers plus
-ou moins indépendants. Tel celui de Yendegaya et celui des Avalanches;
-ce dernier produit des glaces flottantes et atteint une longueur de 10
-à 12 kilomètres. Sur le versant Sud-Est du mont Darwin existe également
-un énorme massif glaciaire, en face de la pointe Est de l'île Gardar;
-il en descend un large courant qui se termine à un kilomètre de la
-mer par une falaise haute de cinquante mètres environ. Ce glacier
-était précédé, en 1896, d'une haute moraine couverte de végétation
-forestière. Mais c'est dans la presqu'île Cloué (île d'Host) que la
-glaciation paraît atteindre son maximum d'intensité. Le glacier Fouqué,
-originaire de ce massif, forme, au niveau de la mer, une falaise large
-de 200 mètres et haute de 50. Dans cette région, des «glaciers morts»,
-c'est-à-dire recouverts d'un épais manteau de débris morainiques, sont
-fréquents à l'altitude de 800 à 1 000 mètres, mais n'atteignent point
-de très grandes dimensions.
-
-Après cette digression, revenons au récit. Nous avons laissé
-Nordenskjöld et son compagnon perchés sur une crête au-dessus du rio
-Bedbeber. Dans la pensée de pousser plus loin leurs investigations,
-ils prennent le parti de descendre dans cette dépression, mais, tandis
-qu'ils dévalent, la nuit survient. Point de tente; on installe le
-bivouac derrière une murette en pierres sèches, mais voici que, tout
-à coup, s'abattent sur eux des rafales de neige fondante. Impossible
-d'allumer le moindre feu; toute la nuit il faut recevoir l'averse
-glacée, et, le matin, lorsqu'elle cesse, c'est un brouillard froid et
-pénétrant. Les malheureux voyageurs sont transpercés et pas la moindre
-rechange! Dans l'après-midi seulement, ils peuvent atteindre le bas
-de la vallée. Le compagnon de Nordenskjöld était un Argentin habitué
-aux longues chevauchées à travers la pampa; à cheval il ne redoutait
-aucune fatigue, mais il avait suffi de ces quelques jours de marche
-en montagne pour le mettre à bas. Dans ces conditions, Nordenskjöld
-s'aventura seul sur les montagnes. Dans ce monde désert où le chasseur
-n'avait jamais paru, à la vue du voyageur les guanaques arrivaient sans
-défiance en troupes nombreuses et le suivaient sur les talons. Une
-impression de Paradis terrestre!
-
-Après une journée de pénible escalade, Nordenskjöld atteignit une haute
-crête; là une nouvelle déception l'attendait. De l'autre côté s'ouvrait
-une vallée presque aussi profonde que celle du rio Bedbeber, et dans
-aucune direction le canal du Beagle, qui, cependant, ne devait pas être
-éloigné, n'apparaissait. Ces efforts ne furent heureusement pas perdus;
-de cette pénible expédition le voyageur rapporta la carte de la région
-parcourue, notamment du col conduisant à la baie de Lapataya.
-
-Le 10 mars, la mission suédoise ralliait le _Condor_ et deux jours
-après Punta-Arenas.
-
-
-
-
-_CHAPITRE IV_
-
- La côte Ouest de la Patagonie.
-
-
-L'extrémité méridionale de l'Amérique présente deux aspects
-complètement différents. Vers l'Est, derrière une côte uniforme et
-inhospitalière, s'étalent d'immenses plaines, les fameuses Pampas,
-tandis que, à l'Ouest, le puissant relief de la Cordillère des Andes
-se dresse, rongé et déchiqueté par la mer en un inextricable réseau de
-fjords et d'archipels. Du côté de l'Argentine, c'est un morne désert,
-toujours pareil. Passez le détroit de Magellan: de l'autre côté,
-vous trouvez un second désert, mais celui-ci dominé par une variété
-d'horizons montagneux, souvent absolument extraordinaires.
-
-De retour à Punta-Arenas, M. Nordenskjöld partit visiter une des
-régions les plus curieuses des Andes de Patagonie. Cette puissante
-chaîne se compose de deux crêtes longitudinales, séparées par
-de profondes dépressions ouvertes également dans la direction
-du méridien, et morcelées par des vallées de fracture orientées
-perpendiculairement à l'axe du relief. Occupées dans le Nord par des
-vallées, ces dépressions sont, à l'extrémité du continent, remplies
-par le Pacifique. Entre d'admirables crêtes, l'Océan s'insinue par
-d'étroits goulets au milieu des terres et vient remplir les cavités
-taillées au milieu des montagnes. Tel le fameux fjord de l'Ultima
-Esperanza; ce bras de mer coupe, dans toute son épaisseur, la
-Cordillère des Andes et vient se terminer au bord occidental de la
-pampa patagone. L'Ultima Esperanza est uni à l'Océan par un canal
-extrêmement étroit, le Kerke Narrows, qui d'un bord à l'autre ne mesure
-pas plus de cent mètres de large. Comme dans les fjords norvégiens, les
-remous de la marée déterminent dans ce passage un courant de foudre
-contre lequel les vapeurs les plus puissants ne peuvent lutter.
-
-[Illustration: HUTTE ET PIROGUE D'INDIENS DES CANAUX]
-
-Sur les bords de cette baie, Nordenskjöld fit une récolte très
-intéressante. Quelque temps avant son arrivée, à quelques kilomètres
-du rivage, des membres Argentins de la Commission de délimitation
-avaient découvert une grotte et y avaient trouvé des fragments d'une
-peau d'animal très épaisse ainsi qu'un squelette humain. Dans cette
-caverne, longue d'environ 200 mètres, haute de 30 et large de 50, des
-fouilles livrèrent au voyageur suédois plusieurs morceaux de peau
-et une touffe de poils. Rapportés en Suède, ces échantillons furent
-reconnus par des naturalistes, comme appartenant à un tardigrade
-gigantesque, aujourd'hui éteint, le _Neomylodon Listai_, qui aurait
-été contemporain de l'homme. Depuis, des recherches paléontologiques,
-entreprises dans cette localité, ont étendu les découvertes d'Otto
-Nordenskjöld. Le cousin de notre voyageur, M. Erland Nordenskiöld, le
-fils du célèbre explorateur mort récemment, visita, en 1899, les bords
-de l'Ultima Esperanza et y fit d'importantes trouvailles. Outre la
-caverne d'Eberhardt où furent mis à jour les vestiges du soi-disant
-_Neomylodon_ existent, sur les bords de ce goulet, plusieurs grottes,
-notamment celle du Glossotherium et celle des Indiens. D'après le jeune
-savant suédois, les fragments de peau, découverts à l'Ultima Esperanza,
-appartiennent au _Glossotherium Darwinii_, lequel ne serait autre que
-le _Neomylodon Listai_ d'Ameghino[2].
-
-[Footnote 2: E. Nordenskiöld, _Iaktaggelser och fynd i grottor vid
-Ultima Esperanza i Sydveska Patagonien_, in _K. Svenska Vetenskaps
-Akademiens Handlingar_. XXXIII, no 3. Stockholm 1900.]
-
-Les indigènes disséminés sur l'archipel qui précède à l'Ouest le
-détroit de Magellan sont toujours à l'affût du passage des grands
-paquebots. Dès qu'ils aperçoivent un transatlantique, immédiatement
-hommes, femmes et enfants se précipitent dans leurs canots et font
-force de rames pour couper la route au vapeur. Afin de donner pendant
-quelques instants à leurs passagers le spectacle de ces primitifs, les
-capitaines ont l'habitude de stopper. Aussitôt toute la bande grimpe
-à bord, et, pour prix de sa venue, reçoit du tabac, des allumettes et
-des défroques de toute espèce. Le petit vapeur sur lequel Nordenskjöld
-avait pris passage n'avait guère l'allure rapide des longs courriers.
-Aussi bien, à chaque détour du fjord des escadrilles de canots
-guettaient son passage.
-
-[Illustration: HÊTRE ANTARCTIQUE]
-
-Une scène inoubliable. Le temps est absolument calme, l'air d'une
-limpidité absolue. Le repos de la nuit descend lentement sur la nappe
-déjà enveloppée d'une pénombre transparente; tout là-haut, les géants
-de pierre profilent leurs masses mauves dans la pâleur bleuâtre d'un
-ciel d'acier. Soudain dans le grand silence éclate un brouhaha de cris
-et de hululements... Un canot chargé d'indigènes approche; hommes,
-femmes et enfants braillent à qui mieux mieux, tandis que les chiens
-joignent leurs aboiements à ces clameurs. L'embarcation accoste; toute
-la bande se précipite à bord comme à l'abordage; chacun veut arriver
-bon premier, afin de pouvoir échanger au meilleur prix possible les
-marchandises de troc, de superbes peaux, que ces primitifs donnent pour
-quelques feuilles de tabac.
-
-Ces indigènes passent presque toute leur vie à la mer, et tirent pour
-ainsi dire exclusivement leur alimentation des produits de la pêche.
-En différents endroits, sur les rives des canaux, ils ont des huttes
-couvertes de gazon et de peaux de phoques, et, suivant les nécessités
-de leur industrie, s'installent tantôt dans l'une, tantôt dans l'autre.
-Ils sont, du reste, contraints à la vie maritime par la nature même
-du pays. A quelques mètres de la rive commence une impénétrable forêt
-vierge, absolument fermée à l'homme. Cette forêt est un des principaux
-éléments de la beauté des paysages patagons. Avec juste raison tous
-les voyageurs se sont à l'envi extasiés sur l'extraordinaire contraste
-que présente cette verdure folle à côté des glaciers et des neiges
-éternelles. Les essences les plus communes sont le _Fagus betuloïdes_,
-un hêtre de petite taille dont le sommet s'étale en une superbe
-couronne, une espèce de cyprès, et un magnolia, _Drimys Winteri_,
-dont la présence à une latitude aussi froide semble absolument
-extraordinaire. Et, entre les troncs pousse un fouillis inextricable
-de broussailles et de sous-bois: ce sont différentes espèces de
-_Berberis_, puis le _Pernettya mucronata_ aux feuilles armées d'épines,
-chargé de baies comestibles, un _Fuchsia_ de grande taille, constellé
-au printemps de magnifiques fleurs rouges, le _Philesia baxifolia_
-resplendissant de cloches de pourpre, enfin une fougère (_Lomarya
-Boryana_), dont la tige basse mesure parfois une épaisseur de 0 m. 30
-et dont les feuilles peuvent atteindre une longueur de 0 m. 70.
-
-[Illustration: FOUGÈRES DANS LES FORÊTS DE PATAGONIE]
-
-Et par dessous cette végétation folle s'étend un tapis impénétrable de
-mousse. Sous ce revêtement tout demeure enfoui, les souches mortes,
-les pierres, le sol même. Nulle part sur cette couche molle le pied ne
-trouve un point d'appui solide; aussi jugez quelle difficulté présente
-la marche à travers la forêt! A chaque instant on est arrêté par un
-enchevêtrement de branches: essaie-t-on de passer par dessous, on
-culbute dans un trou plein d'eau dissimulé sous les mousses, ou l'on
-enfonce dans un bourbier de débris végétaux. Au milieu de cette forêt
-aucun bruit, la masse des arbres arrête la tempête la plus violente;
-à quelques pas de la lisière des bois même le plus terrible ouragan
-demeure sans effet. Aucun animal, aucun oiseau; on a l'impression d'une
-prison de verdure.
-
-
-
-
-_CHAPITRE V_
-
- Encore les canaux.--Une traversée tourmentée.--Le canal du
- Beagle.--La «ville» la plus méridionale du monde.
-
-
-De retour à Punta-Arenas, après cette visite à l'Ultima Esperanza, M.
-Nordenskjöld alla explorer la côte Ouest de la Terre de Feu, à bord du
-_Condor_, vapeur mis à sa disposition par le gouverneur chilien. Dans
-cette excursion, il était accompagné par Dusen et Åkerman, ses autres
-compagnons, Ohlin et Backhausen, ayant abandonné la partie.
-
-Le 29 avril 1896, le _Condor_ appareillait à destination d'Ouchouaya,
-la capitale de la partie argentine de la Terre de Feu.
-
-«S'il nous arrive un accident, raconte Nordenskjöld, ce ne sera
-certes pas au manque d'officiers qu'il faudra l'attribuer. Le vapeur
-ne compte pas, en effet, moins de quatre capitaines: un commandant
-en chef, un pilote major, le seul officier qui connût ces parages,
-un capitaine de commerce, de nationalité espagnole, qui était en
-réalité le chef du bâtiment, enfin le lieutenant de vaisseau Fuentes.
-Ce dernier marin s'est acquis une réputation universelle, en attaquant
-avec un petit torpilleur le cuirassé _Blanco Encalada_ et en coulant
-ce gros bâtiment. Mais, comme dit le proverbe suédois, plus il y a de
-cuisiniers, plus la soupe est mauvaise; une fois de plus l'événement
-vint prouver la justesse du dicton. Le premier jour, le temps est
-magnifique; après avoir suivi le détroit de Magellan, nous entrons
-le soir dans le canal Magdalena, célèbre par la magnificence de
-ses paysages. Lorsque le _Condor_ embouque la passe, l'obscurité
-arrive déjà et je ne puis jouir complètement de la vue si fameuse du
-Sarmiento, le géant glacé de la Terre de Feu. Par un clair de lune
-merveilleux, le vapeur glisse sur des eaux calmes entre des murailles
-de rochers qui, sous cette clarté diaphane, prennent des proportions
-gigantesques.
-
-«1er _Mai_. Toujours beau temps. Nous suivons le canal Cockburn, puis
-sortons dans le Pacifique. A peine un faible roulis. Le soleil est
-éblouissant, comme souvent à pareille date, dans le Nord, le jour de la
-fête du printemps; dans l'hémisphère austral, ce sont, au contraire,
-les derniers rayonnements de la nature avant l'engourdissement
-hivernal.
-
-«Donc, le peloton des capitaines était de fort joyeuse humeur et plein
-de confiance. Ayant à bord un naturaliste, ils se piquèrent au jeu et
-voulurent, eux aussi, faire œuvre d'explorateur. Ils engagèrent en
-conséquence le vapeur dans l'archipel, pour rechercher un canal qui,
-disait-on, existait dans ces parages et qui n'était porté sur aucune
-carte. Dans cette reconnaissance, les heures passent rapides, sans
-que l'on s'aperçoive que le ciel noircit singulièrement. Et voici que
-déjà la brise s'élève! Devant cette apparence menaçante du temps, les
-capitaines deviennent aussitôt très inquiets et donnent immédiatement
-l'ordre de gagner le plus rapidement possible le canal du Beagle. Mais
-il est trop tard! L'ouragan éclate furieux et invincible. En toute
-hâte, il faut gagner le mouillage le plus voisin, le Stewart Harbour,
-sur la côte Ouest de l'île Stewart.
-
-«Quelle est la valeur de cet abri et combien de temps pouvons-nous être
-condamnés à y rester? Pour nous renseigner, consultons les Instructions
-nautiques. «Le port Stewart est bien protégé contre les vents du Sud et
-d'Est, mais très insuffisamment contre ceux du Sud-Ouest.» La situation
-n'est donc pas des meilleures. Quant à la durée des tempêtes, en
-automne, dans ces parages voisins du Cap Horn, le document officiel
-s'exprime ainsi: «Elles persistent pendant plus de deux ou trois jours,
-souvent pendant douze, parfois même durant six semaines ou deux mois».
-L'avenir n'est donc pas précisément agréable.
-
-«Toute la nuit et toute la journée du lendemain nous restons au
-mouillage. Le vent augmente de force et la mer grossit d'heure en
-heure. La nuit suivante la situation devient encore plus grave. Les
-lampes restent allumées dans le carré; tandis que nous nous reposons,
-étendus sur des canapés, les commandants veillent. Tout à coup un
-grand vacarme éclate sur le pont; en toute hâte un timonier dégringole
-l'escalier. La chaîne d'une ancre vient de se rompre! Le bâtiment
-ne repose plus que sur une seconde ancre très faible, incapable de
-résister. Et le navire ne possède point de rechange. D'une minute à
-l'autre, nous risquons d'être jetés à la côte! Que faire? Sur ce faible
-vapeur, par un pareil ouragan et au milieu de l'obscurité, ce serait
-folie de prendre la mer.
-
-«Rapidement les commandants se concertent. Ils décident de tenter la
-sortie. Il est environ quatre heures. L'ancre est relevée et en avant!
-Lorsque le navire double les hautes falaises noires de l'entrée, le
-coup d'œil est impressionnant. Contre les rochers la mer, brisant avec
-une force terrible, jaillit en panaches à une hauteur extraordinaire,
-et sur l'Océan roulent des vagues monstrueuses, beaucoup plus hautes
-que notre mâture. Si, au moment du virage, une de ces lames atteint le
-vapeur, c'en est fait de nous tous. Les vieux marins du bord affirment
-n'avoir jamais vu un tel déchaînement. Avec cela la machine ne nous
-inspire qu'une confiance très médiocre; la moindre avarie, et nous
-irons tous au fond de l'eau.
-
-«Heureusement, jusqu'à l'entrée du canal de l'Aventure, le trajet est
-court. Mais avant de l'embouquer, encore une fois nous devons opérer un
-virage, et, encore une fois, pendant tout le temps de cette manœuvre,
-nous sentons passer sur nous le vent de la mort. Dans le canal, la mer
-est plate, nous sommes désormais à l'abri, nous sommes sauvés!»
-
-Quelques heures après cet épisode dramatique, le vapeur entrait
-dans le canal de Darwin, puis dans celui du Beagle. Ces canaux sont
-d'étroites et longues passes, ouvertes entre le continent et des
-îles; quelques-uns sont longs de plus de cent milles marins, et sur
-toute cette distance un épais rempart de hautes terres les protège
-de la pleine mer. De loin en loin il y a bien quelques solutions de
-continuité et par ces ouvertures encombrées d'îlots se découvre le
-grand horizon de l'Océan. Le plus célèbre de ces canaux est celui du
-Beagle. Large tout au plus de cinq kilomètres, il s'étend, entre la
-Terre de Feu et les îles Navarin et Host, sur une longueur de plus de
-200 kilomètres, rectiligne comme s'il avait été taillé par la main des
-hommes. On ne saurait mieux le comparer qu'aux fameux canaux visibles
-sur la planète Mars. Sur ses deux rives, des montagnes, toutes chargées
-de neiges éblouissantes, s'élèvent à pic à 1 000 mètres environ,
-au milieu d'une ceinture de forêts vierges à travers lesquelles
-ruissellent de magnifiques glaciers. Ces terres sont le pays par
-excellence des contrastes et du paradoxe dans la nature. Éternellement
-vertes, ces forêts laissent, même en hiver, une impression d'été,
-tandis qu'en été la présence des glaces flottantes détachées des
-glaciers donne une sensation d'hiver.
-
-[Illustration: OUCHOUAYA, LA VILLE LA PLUS MÉRIDIONALE DU MONDE]
-
-Le 4 mai, Nordenskjöld arriva enfin à Ouchouaya. Cette localité est
-située au milieu d'un magnifique paysage, entre une baie profonde et
-le pied du mont Martial (1 100 m.). Au fond du cadre apparaît le mont
-Olivaya, une cime pointue, inaccessible; vers le Sud-Ouest le cadre
-est fermé par le profil dentelé de l'île Host et par la masse moins
-tourmentée de l'île Navarin.
-
-Ouchouaya est la ville la plus méridionale du monde, comme Hammerfest
-en Norvège est la ville la plus septentrionale. Plus loin, vers le Sud,
-on trouve bien encore quelques lieux habités, mais ce sont de simples
-établissements de colons isolés. La localité la plus méridionale
-occupée par des blancs est la mission de Lapataya, à cinquante
-kilomètres au Nord du cap Horn.
-
-La capitale de l'extrême Sud n'est qu'un amas irrégulier de baraques.
-Les plus belles sont la maison du Gouvernement, une grande case peinte
-en rouge, flanquée de longues ailes, et l'habitation du gouverneur,
-une cassine blanche, n'ayant qu'un rez-de-chaussée, d'assez piètre
-apparence, mais dont l'aménagement offre un confort et un luxe
-absolument extraordinaires à une telle latitude. Toutes les autres
-maisons sont des baraques en bois, recouvertes de feuilles de zinc,
-quelques-unes précédées de jardinets soigneusement enclos. Une
-maisonnette toute basse est l'école. Pour le moment elle est vide; un
-instituteur a bien été nommé à ce poste depuis quelques années; mais,
-n'estimant pas la population scolaire assez nombreuse pour ses talents,
-il préfère demeurer à Buenos-Aires. Actuellement cet établissement
-d'instruction publique est transformé en hôtel. Un jeune architecte
-anglais, chargé de l'édification des bâtiments gouvernementaux, y avait
-déjà élu domicile, et l'expédition suédoise y reçut l'hospitalité.
-Mais ce n'était qu'un toit sur la tête, car la baraque était
-absolument dépourvue de tout meuble. Nordenskjöld et ses compagnons se
-transformèrent alors en ébénistes et fabriquèrent tant bien que mal
-un mobilier primitif: un petit poële trouvé après bien des recherches
-compléta l'installation. La nécessité d'un bon feu commençait à se
-faire sentir. La température s'abaissait parfois à cinq ou six degrés
-sous zéro.
-
-[Illustration: LE PALAIS DU GOUVERNEUR À OUCHOUAYA]
-
-La population d'Ouchouaya comprend des employés du gouvernement et
-des commerçants. A la tête des premiers se trouve le gouverneur,
-un aimable et intelligent officier, chargé de l'administration et
-de la surveillance de tout le territoire argentin de la Terre de
-Feu. Cette localité perdue, étant un lieu de déportation, avait une
-assez nombreuse police; cependant, l'ordre n'y régnait pas toujours.
-Les commerçants étaient beaucoup moins nombreux que les employés.
-Plusieurs avaient fait de fort bonnes affaires, il y a quelques années,
-lors de la fièvre de l'or, en échangeant des denrées contre des
-pépites. Aujourd'hui la plupart de ces négociants s'occupent de la
-vente des spiritueux et possèdent un café avec un billard où chaque
-soir s'assemble toute la population. Ces réunions sont les seules
-distractions des habitants. Mais le grand événement dans la vie
-des indigènes d'Ouchouaya est l'arrivée du paquebot. Tous les mois
-il apporte de Buenos-Aires des nouvelles du monde extérieur et des
-approvisionnements. Sans ce ravitaillement on serait exposé à mourir de
-faim.
-
-Dans ces pays perdus, les divertissements constituent pour les
-habitants un véritable besoin; aussi la fête nationale, l'anniversaire
-de la Déclaration de l'Indépendance, fut-elle célébrée avec cet
-entrain caractéristique des gens qui n'ont pas souvent l'occasion
-de s'amuser. Toute la ville était pavoisée; chaque maison, même la
-plus humble, était un arc-en-ciel de drapeaux. Dans la matinée, les
-gymnastes du pays grimpèrent à un mât de cocagne; après quoi eurent
-lieu des régates à la voile et à l'aviron auxquelles prit part toute
-la population. Des Indiens de la tribu des Yaghans étaient venus en
-assez grand nombre assister à la fête; eux aussi se mêlèrent aux joûtes
-et plus d'un en sortit vainqueur, rapportant un bibelot qui, à ses
-yeux, avait la valeur d'un trésor. Dans l'après-midi, un feu d'artifice
-fut tiré, puis, une fois la dernière fusée lancée, toute la «société»
-d'Ouchouaya se rendit à un dîner de gala chez le gouverneur. Le soir,
-une troupe d'Indiens donna le spectacle d'une danse guerrière. Pour la
-circonstance, les indigènes avaient revêtu le costume que portaient
-leurs ancêtres dans les combats: une peau de guanaco sur le corps, sur
-la tête une couronne de plumes blanches, sur le visage, sur la poitrine
-et sur les bras, un tatouage rouge, noir et blanc. Aux accents d'un
-chant monotone, les guerriers avancent en une longue file serrée, tour
-à tour bondissant en avant, puis s'accroupissant brusquement. Soudain,
-après divers mouvements, tous se laissent tomber en même temps en se
-touchant, dessinant sur le sol comme un immense serpent hérissé de
-poils. Peu à peu, les danseurs s'animèrent et les chants devinrent plus
-bruyants, les hommes se mirent à pousser des cris stridents, à sauter
-les uns sur les autres, à se frapper pour imiter la lutte sur le champ
-de bataille. La danse ne prit fin que lorsque les Indiens tombèrent
-épuisés.
-
-Nordenskjöld employa son séjour à Ouchouaya à explorer les environs de
-cette station et à en dresser la carte. Il visita ainsi la vallée de
-Lapataya, mais l'épaisse nappe de neige qui recouvrait le sol l'empêcha
-de pénétrer au loin dans l'intérieur des terres. Une autre fois, notre
-voyageur entreprit de gagner le lac Fagnano à travers les montagnes.
-Les habitants manifestant la plus vive répugnance pour les ascensions,
-il dut se mettre en route seul. Toujours la forêt vierge. Sur les
-premières pentes, elle est pénétrable, surtout à cette époque-ci
-de l'année--en hiver--mais, plus haut, des buissons de _Berberis_
-s'élèvent à quatre ou cinq mètres, formant une épaisse muraille, et non
-sans dommage le voyageur parvient à se frayer une route. Après avoir
-cheminé péniblement pendant plusieurs heures, Nordenskjöld atteint
-enfin un mamelon d'où la vue s'étend par-dessus la forêt. Hélas, tout
-l'effort qu'il a fait est en partie inutile; pour atteindre la cime
-qu'il a choisie comme objectif, il doit redescendre dans la vallée du
-rio Grande ouverte à ses pieds. Malgré son nom ambitieux, ce rio n'est
-qu'un torrent, mais il est large, rapide et roule des glaçons. Le
-passage à gué est un bain de pieds un peu frais.
-
-Le rio Grande franchi, recommence l'exercice en forêt. Après cela,
-voici une grande vallée, plate, marécageuse, parsemée de flaques d'eau
-stagnantes. Sur ce terrain la marche n'est guère agréable; la bourbe
-n'est gelée qu'à la surface; sous la moindre pression, la couche solide
-s'effondre et vous enfoncez dans la boue. Après tout on avance encore
-plus vite qu'au milieu de la forêt vierge, et six heures de marche
-amènent le voyageur au pied de la montagne qu'il se propose de gravir.
-
-[Illustration: LE LAC FAGNANO]
-
-«Sur ces entrefaites, rapporte notre auteur, le ciel se couvre; autour
-des cimes s'accrochent des nuages épais. Quoique le mauvais temps
-menace, il serait absurde de battre en retraite; une saute de vent peut
-mettre en déroute toutes ces nuées. Donc je poursuis l'ascension; dans
-le bas, toujours la forêt vierge et ses enchevêtrements inextricables.
-A mesure que je m'élève, elle s'éclaircit... Enfin, me voici à la
-limite supérieure des bois; sur le sol gelé et parsemé de plaques
-de neige, il n'y a plus que des touffes de hêtre antarctique, si
-serrées et si épaisses que l'on peut marcher dessus sans y enfoncer.
-A leur tour, elles disparaissent également, découvrant une roche nue,
-enduite d'une nappe de verglas dissimulée sous une neige perfide. Sur
-cette surface lisse et glissante, impossible de se tenir debout; pour
-avancer, je dois ramper. Et il ne fait pas précisément chaud, la
-température baisse rapidement et la tempête acquiert une force de plus
-en plus grande. J'arrive sur l'arête, à l'altitude de 1 100 mètres.
-
-«Sur l'autre versant, la crête tombe à pic, mais jusqu'à quelle
-profondeur, impossible de le discerner à travers la nappe montante des
-nuages.
-
-«... Le vent fait rage et menace de me culbuter. J'attends une
-éclaircie, abrité au milieu d'un monceau de neige, derrière un rocher.
-Soudain, une trouée se fait dans la nuée, découvrant, pendant quelques
-instants, un panorama superbe, comme une apparition fantastique;
-après quoi, la grisaille remonte plus dense et plus obscure. Le
-gouffre qui s'ouvre à mes pieds est formé par la vallée de l'Olivaya,
-toute brune de tourbes; au milieu, la large rivière se tortille en
-méandres capricieux, qui reviennent les uns sur les autres et semblent
-s'entremêler. Dans toutes les directions scintillent des bouts de
-rivières; une vallée absolument extraordinaire, elle renferme plus
-d'eau que de terre. De tous côtés, j'aperçois des crêtes chargées de
-neiges et de glaciers.
-
-«La crête que j'ai atteinte se rattache au massif central et, par cette
-voie, il serait possible d'arriver très aisément en vue du lac Fagnano.
-Mais allez donc vous engager, seul, dans ces montagnes inconnues, au
-milieu d'une brume épaisse! La retraite était donc nécessaire. En toute
-hâte, je dégringolai jusqu'à la lisière supérieure de la forêt, et
-là, pendant quinze heures, je demeurai dans une position qui n'avait
-rien d'agréable. Il faisait froid, de temps à autre s'abattaient des
-bourrasques de neige, et je n'avais même pas la ressource de pouvoir
-allumer un brasier. Des prisonniers Indiens, qui s'étaient échappés
-d'Ouchouaya quelques jours auparavant, erraient dans les bois. S'ils
-apercevaient un brasier, bien certainement ils se dirigeraient de ce
-côté et me feraient peut-être un mauvais parti. Enfin, après de longues
-heures autour d'un feu fumeux, le jour parut hâve et livide, un ciel
-brumeux d'hiver. Le brouillard enveloppait toujours les montagnes. Dans
-ces conditions, je n'avais plus qu'à redescendre vers la capitale de
-la Terre de Feu. Je demeurai encore quelque temps à Ouchouaya, et ne
-revins à Punta-Arenas qu'au milieu de juin.»
-
-
-
-
-_CHAPITRE VI_
-
- Les indigènes de la Terre de Feu.--Les Onas.--Leur caractère
- farouche.--Vêtements et parures.--Genre de vie.--Facilité
- d'adaptation.--L'invasion de la Terre de Feu.--Mauvais traitements
- infligés aux indigènes.--L'œuvre des missions.
-
-
-Les voyageurs divisent généralement les Indiens de la Terre de Feu en
-trois peuplades. D'après M. Otto Nordenskjöld, cette classification
-peut être réduite à deux membres: les Yaghans et les Alakaloufs d'un
-côté, les Onas de l'autre. Les premiers, s'ils parlent des langues
-différentes, présentent de très grandes ressemblances anthropologiques
-et mènent le même genre de vie. Se nourrissant des produits de la
-mer, ils passent la plus grande partie de leur existence dans leurs
-pirogues et sont toujours établis sur le bord des fjords; d'où leur
-nom d'Indiens des Canaux. Les Onas, au contraire, ignorent l'art de la
-navigation et se rencontrent exclusivement dans les Pampas et dans les
-forêts.
-
-[Illustration: FUÉGIENS DE LA MISSION DE RIO GRANDE]
-
-L'étude des Onas est rendue très difficile par leur vie errante.
-Extrêmement farouches, dès qu'ils découvrent un groupe de cavaliers
-dans l'immense horizon des Pampas, ils prennent la fuite après avoir
-mis en sûreté leurs femmes, leurs enfants et toute leur pacotille;
-seulement lorsqu'ils ont reconnu les nouveaux arrivants, ils sortent
-de leurs retraites. A plusieurs reprises, M. Nordenskjöld a passé tout
-près d'Onas sans jamais réussir à les joindre. Un jour, en pleine
-forêt, il trouva un feu de bivouac qui venait d'être abandonné, mais,
-en dépit de ses recherches, il lui fut impossible d'apercevoir les
-indigènes qui demeuraient cachés dans la brousse voisine. On ne peut
-observer ces Indiens qu'à l'état de demi-civilisés dans la mission de
-Rio-Grande, à Punta-Arenas, à Ouchouaya, et dans les _estancias_ où ils
-sont employés comme domestiques.
-
-[Illustration: FEMME ONA]
-
-Les Onas forment une belle race, de haute stature, admirablement
-proportionnée; leur taille moyenne est de 1m,75. Ils sont donc plus
-grands que n'importe quel peuple d'Europe. Leur visage agréable est
-éclairé par de beaux yeux et des dents très blanches, leur peau
-est foncée, légèrement rougeâtre, blanche même parfois; leur teint
-ressemble souvent à celui d'Européens brûlés par le soleil. Les
-Onas n'ont cet aspect qu'à l'état libre; ceux qui vivent dans les
-établissements des blancs ont, au contraire, la mine déprimée de
-vaincus de l'existence.
-
-[Illustration: ONA VÊTU DE SON MANTEAU EN PEAU DE GUANACO]
-
-Ces Fuégiens tirent toute leur subsistance des produits de la chasse
-au guanaco. Se déplaçant continuellement en raison des nécessités de
-cette industrie et ne trouvant dans les plaines qu'ils parcourent
-aucun matériel de construction, ils gîtent dans des abris formés de
-broussailles et de quelques peaux tendues dans la direction du vent.
-Aucune peuplade ne vit dans des conditions aussi misérables, et notez
-qu'en hiver la température se maintient pendant plusieurs semaines
-au-dessous de zéro; parfois même elle descend à -15°. En dépit de ce
-froid rigoureux, les Onas, comme du reste les autres tribus de la Terre
-de Feu, sont toujours très incomplètement vêtus. Ils sont simplement
-couverts d'une sorte de manteau, généralement en peau de guanaco,
-parfois en peau de renard, serré autour de la poitrine, soit par un
-cordon, soit par une pression du bras. Lorsqu'ils sont accroupis,
-autour du feu fumeux, dans leurs abris ouverts à tous les vents, ils
-laissent tomber ce vêtement. Quelque temps qu'il fasse, alors même que
-la neige couvre le sol, les enfants restent complètement nus. Comme
-coiffure ils n'ont que leur épaisse chevelure, parfois comme ornement
-un morceau triangulaire de peau de guanaco.
-
-Autour du cou et des bras toutes les femmes portent des colliers faits
-de petits os d'oiseaux ou de coquilles, ou encore d'une graine noire.
-Inutile d'ajouter que, à la Terre de Feu comme partout ailleurs, la
-verroterie exerce les plus grands attraits sur les filles d'Ève; pour
-obtenir pareille parure, elles sont disposées à troquer les objets les
-plus précieux de leur ménage.
-
-Le mobilier des Onas est extrêmement simple. Point de poterie,
-uniquement des ustensiles en jonc tressé. Pour enflammer le bois,
-un silex, de l'amadou et un morceau de pyrite. Comme armes, un arc
-et des flèches dont la pointe est souvent un fragment de pierre;
-pour la pêche des filets en nerfs de guanaco et pour la capture des
-oiseaux des pièges très ingénieux faits d'ossements de baleines. La
-nourriture des indigènes consiste principalement en chair de guanaco
-et de _tuco-tuco_; le renard, une espèce de gros rat et les oiseaux
-d'eau complètent le menu. A basse mer, ils fouillent soigneusement
-les plages pour s'emparer de poissons cachés sous les pierres. La
-grande moule bleue est un de leurs aliments de choix. Les Onas sont
-également végétariens; ils recherchent les graines d'un _Sisymbrium_,
-dont ils font des galettes, après les avoir concassées, et mangent un
-champignon gros comme une cerise (_Cyttaria_), qui, paraît-il, a un
-goût excellent, ainsi que les racines et les tiges d'un grand nombre
-de plantes. Il va sans dire que quand ils trouvent des œufs, ils n'ont
-garde de les laisser. Leur grand régal est la viande de baleine.
-Lorsqu'un de ces cétacés échoue sur une plage, c'est ripaille générale;
-de tous côtés des naturels viennent prendre part au festin. Hélas! pour
-ces malheureux, pareille aubaine est rare.
-
-[Illustration: FEMME ONA]
-
-Les Indiens, même après avoir été en contact avec les Blancs, ne
-font usage ni de tabac, ni de boisson fermentée, ni de décoction
-correspondant au café ou au thé; ceux qui ont été détenus prisonniers
-à Punta-Arenas demeurent même longtemps indifférents à l'alcool comme
-au tabac. Dans ce port M. Nordenskjöld a cependant vu quelques naturels
-qui fumaient des cigares. Les Indiens des Canaux forment à cet égard
-un contraste frappant avec les Onas; volontiers ils prennent un petit
-verre et toujours ils mendient du tabac. Ces Fuégiens, loin d'être une
-race inintelligente et inférieure, sont au contraire supérieurs à
-bien des primitifs. Témoin l'ingéniosité que décèlent leurs engins de
-chasse et de pêche; non moins probante à cet égard est la facilité
-avec laquelle ils s'élèvent au contact des Européens. Nordenskjöld
-cite l'exemple d'un jeune Indien qui, après un séjour de six mois
-chez un blanc, pouvait s'exprimer en anglais et en espagnol. Ce gamin
-attentif, laborieux, ponctuel, était un domestique parfait, comme on
-n'en trouve guère dans les pays civilisés. Les Onas paraissent, du
-reste, avoir une facilité remarquable pour l'étude des langues; notre
-voyageur a rencontré un autre jeune Fuégien qui parlait l'allemand,
-l'anglais et l'espagnol. Après quelques mois d'apprentissage, des
-Indiennes deviennent d'excellentes cuisinières ou des femmes de chambre
-dont les services ne laissent rien à désirer. Les adultes apprennent
-également rapidement des métiers et sont de très bons travailleurs.
-Si ces Indiens avaient été bien traités par les premiers colons, si
-on leur avait apporté à dose modérée une civilisation qu'ils eussent
-pu s'assimiler progressivement, ils auraient constitué un organisme
-utile pour le développement des républiques sud-américaines. Au lieu de
-cela, ces malheureux ont été la proie d'aventuriers avides, et partout
-ont été traqués et tués comme des bêtes fauves. Les expéditions de
-Lista et de Popper, parties en 1886 de l'Argentine afin de prospecter
-la Terre de Feu, ont été calamiteuses pour les indigènes. Lista
-chassait les naturels comme un gibier, les poursuivant à outrance pour
-s'emparer de l'un d'eux et l'obliger à guider ses gens. Lorsqu'à ces
-attaques les pauvres Fuégiens répondaient par une volée de flèches, on
-leur envoyait une décharge meurtrière. Dès lors ce fut la guerre sans
-merci. Pourchassés, les indigènes voulurent résister, et quand ils se
-trouvaient en nombre, ils n'hésitaient pas à attaquer les bandits qui
-venaient les troubler dans leur solitude. Mais que pouvaient leurs arcs
-et leurs flèches contre les balles des Winchester!
-
-Après Lista et Popper arrivèrent une foule d'aventuriers attirés par
-la soif de l'or. Eux aussi se montrèrent durs et cruels à l'égard
-des Fuégiens. Les Onas se vengeaient en volant les chevaux des
-prospecteurs et ceux-ci, pour punir les voleurs, massacraient sans
-merci tous les indigènes qu'ils rencontraient. Cinq Indiens pour un
-cheval disparu, tel était le taux de la rançon. De leur côté, les
-naturels surveillaient les mouvements de leurs agresseurs et, dès
-qu'ils trouvaient un isolé, ils tombaient dessus à l'improviste et
-l'assassinaient. Dans cette guerre d'escarmouche les Onas étaient
-maîtres; les ossements de plus d'un mineur blanchissent aujourd'hui
-dans la pampa. Après les orpailleurs vinrent les colons. A Porvenir
-et à Gente-Grande, qui sont parmi les plus anciens établissements
-de la Terre de Feu, fut entrepris l'élevage des moutons. Au début
-les relations entre les nouveaux arrivants et les Fuégiens furent
-excellentes; les colons distribuaient aux indigènes des aliments, des
-verroteries, etc. En tout pays les cadeaux entretiennent l'amitié.
-Mais quel ne fut pas l'étonnement des éleveurs de voir leurs troupeaux
-diminuer de jour en jour! Les animaux n'étaient atteints d'aucune
-maladie épidémique; nulle part on ne trouvait un cadavre. Le mystère
-fut enfin éclairci en voyant apparaître les habitants couverts,
-non plus de peaux de guanaco, mais de peaux de mouton. Les colons
-essayèrent de leur faire comprendre l'importance de leurs méfaits,
-ce fut peine perdue. Le pays entier appartient à notre tribu,
-répondirent-ils, et avec le pays les animaux qui y vivent. La patience
-n'est pas la vertu cardinale des pionniers qui s'en vont au loin
-chercher fortune. Ne pouvant convaincre les naturels de leur droit,
-les colons nettoyèrent le terrain à coups de fusil. Les sauvages ne
-renoncèrent pas pour cela à leurs rapines; sachant se dissimuler au
-milieu de ces plaines, avec l'habileté et la patience de l'animal
-qui guette une proie, ils réussissaient à approcher des troupeaux et
-en enlevaient une partie. A l'_estancia_ de Springhill, pendant la
-première année, pas moins de deux mille moutons furent volés; une perte
-de cinquante mille francs au moins pour l'éleveur.
-
-En 1893, la colonisation s'étendit dans la région de la Bahia Inutil;
-toutes les terres basses se trouvaient ainsi occupées et livrées aux
-moutons. Refoulés de tous côtés par cette nuée d'envahisseurs, les
-Indiens durent se réfugier dans les montagnes et les forêts. Dans cette
-région, l'été, au prix de longues recherches, ils trouvent encore une
-alimentation précaire, mais l'hiver c'est la disette. Du rivage, ils ne
-peuvent plus s'approcher pour trouver des coquillages, et du sol gelé
-ils ne peuvent plus déterrer le _tuco-tuco_; et, lui aussi, le guanaco
-pourchassé de toutes parts est devenu rare. Par suite, pour subsister,
-l'Indien n'a d'autre ressource que le vol. On lui envoie des balles,
-mais aucun danger ne peut arrêter un affamé!
-
-[Illustration: FANFARE FUÉGIENNE DE LA MISSION SALÉSIENNE DE DAWSON]
-
-Maintenant, commence le dernier acte de ce long drame, de cette
-lutte d'une race de primitifs inoffensifs que la civilisation, en
-les traquant sans merci, a transformés en bandes de pillards et de
-malandrins. Et il est terrible ce dernier acte. Pour se débarrasser de
-leurs voisins, les blancs ne reculent même pas devant l'emploi de la
-strychnine!
-
-Tandis que les colons poursuivaient cette conquête sauvage de la
-Terre de Feu, des missions religieuses entreprenaient une œuvre de
-prosélytisme et de véritable civilisation. En 1888, les Salésiens
-fondaient une école à Port Harris, dans l'île Dawson et, en 1894, ils
-étendaient leur action chez les Onas, par la création d'un ouvroir et
-d'une école à Rio-Grande.
-
-D'après M. Nordenskjöld, les religieux ont obtenu d'excellents
-résultats. Les enfants reçoivent l'instruction primaire et une
-éducation manuelle; les filles apprennent la couture et exécutent
-toujours avec beaucoup de soin les travaux dont elles sont chargées.
-Aux adultes on enseigne également différents métiers, comme ceux de
-bûcheron, de berger, de scieur, de briquetier. Les missionnaires
-enseignent l'espagnol aux indigènes, mais eux-mêmes ignorent la langue
-des naturels, aussi est-il permis de douter de l'efficacité de leur
-apostolat religieux. Comme le montre une des photographies reproduites
-ci-contre, les Salésiens essaient d'initier leurs élèves aux beautés du
-trombone et du cornet à piston. La musique adoucit les mœurs, dit-on!
-Néanmoins, les jeunes Onas demeurent insensibles à ses charmes et assez
-souvent s'échappent pour reprendre l'existence errante, la course à
-travers les déserts, qui, malgré ses privations, est pour les primitifs
-la vie rêvée.
-
-
-
-
-_CHAPITRE VII_
-
- Les Onas (_suite_).--L'organisation de la famille.--Rites
- funéraires.--Les Yaghans.--La mission d'Ouchouaya.--Historique des
- missions de la côte Ouest de la Terre de Feu.
-
-
-Sur les Onas, M. Nordenskjöld donne d'intéressants renseignements qu'il
-nous semble bon de traduire.
-
-«Ces Fuégiens sont, dit-il, essentiellement nomades. Bien
-qu'appartenant à une même race et parlant des dialectes qui ne
-diffèrent pas sensiblement, ils forment cependant plusieurs tribus, qui
-deviennent parfois ennemies. Très rarement les membres d'une même tribu
-se réunissent; le plus souvent, ils vivent par groupes de quelques
-familles. Leur principale occupation est la recherche de la nourriture,
-notamment la chasse au guanaco. Pour s'emparer de ces animaux, les
-meilleurs archers s'embusquent sur le bord des pistes suivies par ces
-quadrupèdes, tandis que les autres cernent le gibier et le poussent
-vers les chasseurs. Rarement, les tireurs manquent l'animal; si un
-pareil accident arrive, les chiens se mettent à sa poursuite et ont
-bientôt fait de le rejoindre.
-
-[Illustration: FUÉGIENNES A LA CHASSE AU TUCO-TUCO]
-
-[Illustration: ONAS A OUCHOUAYA]
-
-«Comme chez tous les primitifs, les femmes ont dans leur lot la plus
-grosse besogne. Naturellement, elles ont à soigner les enfants et à
-prendre soin du ménage; en outre, elles pêchent les coquillages et
-capturent le _tuco-tuco_. Avec un long bâton pointu, elles fouillent
-le sol pour découvrir la position des terriers. Une fois qu'elles les
-ont trouvés, elles déposent à l'entrée une pierre ou quelque autre
-signe distinctif; l'animal, effrayé par tout ce bruit, se réfugie au
-plus profond de sa retraite. Quelque temps après, elles reviennent
-en tapinois et, frappant violemment le sol à coups de talon, elles
-éboulent les galeries du clapier; pour s'emparer du gibier, elles n'ont
-plus qu'à le déterrer.
-
-«Le soir, toute la famille se réunit autour du feu de bivouac, pour
-cuire les aliments et pour jacasser. Parfois alors, les femmes chantent
-des mélopées d'une mélancolie poignante. C'est aussi le moment où l'on
-raconte les légendes. Comme tous les peuples, les Fuégiens ont imaginé
-une histoire de l'origine de l'homme, c'est-à-dire de leur race. Jadis,
-racontent-ils, le pays était habité par des hommes barbus, ressemblant
-aux blancs. Alors le soleil et la lune, mariés ensemble, vivaient sur
-la terre. Les hommes étant devenus méchants et, ayant commencé à se
-faire la guerre, le ménage céleste se retira au ciel, d'où il expédia
-sur la terre une grande étoile rouge et brillante (Mars), qui, pour
-ce voyage, prit la forme d'un géant. L'envoyé arriva, muni d'un sac
-énorme, «beaucoup plus grand que celui dans lequel sont renfermés les
-biscuits, que distribuent les missionnaires.» Tous les hommes qui
-vivaient alors y furent enfermés et massacrés. Le messager façonna
-ensuite deux mottes d'argile, les plaça l'une à côté de l'autre; après
-trois lunaisons, il en sortit un homme et une femme, les ancêtres des
-Fuégiens.
-
-«On n'a encore aucune notion sur le sentiment religieux de cette
-peuplade. Le soleil et surtout la lune sont, dans ses croyances, des
-puissances souveraines qui exercent une influence importante sur les
-actions des hommes, mais comment se manifeste cette influence, nous
-n'avons, à cet égard, aucun renseignement.
-
-«Les Fuégiens sont d'excellents pères de famille, traitant le plus
-souvent avec douceur et affection leurs femmes et leurs enfants. La
-polygamie existe à la Terre de Feu; souvent un mari possède trois
-femmes, autant d'ouvrières laborieuses. A leurs yeux, la femme est
-surtout un serviteur que l'on charge des plus dures besognes. La
-réflexion d'un Indien est à ce sujet caractéristique. «Je ne puis pas
-comprendre, disait-il, quel plaisir les blancs trouvent à toujours
-travailler; pourquoi ne font-ils pas comme nous et ne prennent-ils pas
-plusieurs femmes qu'ils feraient peiner à leur place?»
-
-Peu compliquée, la médecine de ces primitifs. Lorsqu'il y a un malade,
-tous ceux qui habitent la même hutte s'asseoient autour de lui et
-entonnent des incantations, en attendant l'arrivée du charlatan, le
-seul homme de la tribu qui ait sur les indigènes une certaine autorité.
-L'unique traitement qu'il connaisse est le massage; une fois cette
-opération pratiquée, l'homme de l'art saute pieds nus sur la poitrine
-du patient et la piétine vigoureusement ainsi que la tête. Dans leur
-naïveté, les Fuégiens croient que la maladie est déterminée par
-l'introduction d'un mauvais esprit dans le corps, par suite qu'il faut
-l'en expulser, comme on fait sortir le pus d'un bouton, en le pressant.
-
-Ces Indiens ont des rites funéraires très simples: ils enterrent
-l'homme enveloppé dans son manteau à l'endroit où il est mort et
-ensuite déplacent la hutte. Les survivants, tout au moins les veuves,
-témoignent de leur douleur en pratiquant sur leurs jambes un tatouage
-avec des pierres pointues, opération qui leur fait perdre une grande
-quantité de sang.
-
-Certes, la vie des Fuégiens est rude et pénible, notamment l'hiver,
-alors que la famine les décime parfois; néanmoins, ces pauvres gens
-pourraient soutenir la lutte pour la vie sans l'hostilité des blancs.
-A l'époque du voyage de M. Nordenskjöld, l'état de guerre entre les
-colons et les naturels durait toujours, barbare et cruel.
-
-Si les Onas sont menacés d'une prochaine disparition par la cruauté des
-civilisés, les Yaghans, eux, sont déjà presque entièrement exterminés.
-De cette tribu il n'existe plus aujourd'hui que quelques individus;
-tels ces rochers isolés au milieu des plaines qui demeurent les seuls
-témoins des puissantes assises enlevées pierre à pierre par les actions
-destructrices des éléments.
-
-[Illustration: ENFANTS ONAS A OUCHOUAYA]
-
-Vers 1870, les Yaghans comptaient encore un effectif de 3 000
-individus; quatorze ans plus tard ils n'étaient plus que 940 environ;
-en 1895 et 1896 leur nombre était réduit à 300 au maximum. Comme
-dans toutes les autres parties du monde, au contact des blancs, les
-indigènes ont contracté de terribles maladies contagieuses qui les
-ont décimés. En 1884, quelques semaines après que des communications
-eurent été établies entre Ouchouaya et le monde extérieur, une épidémie
-de rougeole enleva la moitié des habitants de cette localité. En peu
-de temps mouraient 70 individus tant adultes qu'enfants. Depuis, les
-affections les plus meurtrières, notamment la pneumonie, ont sévi
-sur les Yaghans et de jour en jour l'affreuse maladie étend ses ravages.
-
-Les Yaghans ne sont plus les sauvages décrits par les anciens
-voyageurs; sous l'influence des missionnaires ils ont acquis un certain
-degré de civilisation. Aujourd'hui on ne trouve plus d'indigènes
-demeurés à l'état primitif que sur les bords du détroit de Darwin;
-autour de ce goulet, il existerait encore, dit-on, quelques familles
-restées fidèles aux anciens usages, quoiqu'elles aussi fréquentent
-les missions. Presque tous ces Indiens parlent un peu l'anglais. Si
-quelques-uns habitent encore des huttes, la plupart sont installés
-dans des maisonnettes en bois. Ils ont également abandonné les canots
-en écorce de leurs ancêtres, et les ont remplacés par des pirogues
-creusées à la hache dans un tronc d'arbre. Ces nouvelles embarcations,
-plus rapides que les anciennes, n'ont pas leur stabilité.
-
-Un détail montrera l'état actuel de ces Indiens. Ils se sont épris
-du jeu de billard, et il n'est pas rare d'en voir à Ouchouaya
-passer l'après-midi à d'interminables parties. C'est leur grande
-distraction, qu'ils prennent, du reste, avec calme. Ces indigènes ne
-causent jamais de désordre et les colons n'élèvent contre eux aucune
-plainte. L'histoire de la mission d'Ouchouaya se confond avec celle
-de l'introduction de la civilisation: il nous paraît donc utile d'en
-présenter un résumé rapide, en suivant le récit de M. O. Nordenskjöld.
-
-Lorsque Darwin et Fitz-Roy, au cours de leur célèbre voyage, visitèrent
-la Terre de Feu, les indigènes n'avaient point été modifiés par le
-contact avec les étrangers; ils ne possédaient aucun abri fixe et ne
-savaient même pas coudre les peaux de phoques et de loutres qu'ils
-tuaient. Aussi bien le célèbre naturaliste les juge-t-il la race
-la plus inférieure de la terre, et leur refuse même la capacité de
-s'élever. Ce fut justement cette situation lamentable qui détermina
-un homme de cœur, le capitaine de vaisseau anglais Allen Gardner, à
-consacrer ses efforts à l'amélioration du sort de ces malheureux.
-Après une première reconnaissance de la région, cet apôtre convaincu
-s'établissait, en 1850, à l'île Picton; quelques mois plus tard
-l'hostilité des indigènes l'obligeait à abandonner la place, et, avec
-ses six compagnons, il s'embarquait dans un canot pour aller attendre
-au large le passage d'un bâtiment. Cette faible embarcation n'ayant
-pu tenir sur cette mer tempêtueuse, force fut de revenir sur la côte.
-Alors commença pour ces malheureux une lutte terrible contre la faim
-et les privations. Les vivres vinrent bientôt à faire défaut et point
-de munitions pour s'en procurer de nouveaux! La provision de poudre
-avait été oubliée sur le navire qui avait amené Allen Gardner! Privés
-de viande fraîche, les vaillants pionniers furent attaqués par le
-scorbut, et les uns après les autres succombèrent dans le courant de
-septembre 1851. Le navire chargé de les ravitailler arriva un mois trop
-tard!
-
-Loin de refroidir l'ardeur des missionnaires cette catastrophe ne fit
-qu'enflammer leur zèle et un nouveau départ de ces héroïques apôtres
-fut bientôt décidé. Cette fois on s'y prit autrement.
-
-Plusieurs pasteurs allèrent s'établir sur l'île Keppel, une terre
-inhospitalière de l'archipel Falkland; après deux ans de travail, ils
-réussirent à installer un établissement assez important et à attirer
-plusieurs familles fuégiennes. Au nombre de ces Indiens se trouvait
-Jemmy Bulten, un des indigènes qui avaient suivi Fitz-Roy jusqu'en
-Angleterre. Accompagné de ce Jemmy Bulten et de quelques autres
-naturels, un des missionnaires entreprit, en 1859, un voyage à la
-Terre de Feu, sur un petit voilier monté par huit hommes. Pendant
-la traversée plusieurs disputes s'élevèrent entre les Indiens et
-l'équipage; néanmoins elles ne parurent entraîner aucune suite.
-
-Le drame cependant se préparait.
-
-Un dimanche, les membres de l'expédition qui se trouvaient à terre
-furent attaqués à l'improviste par les Fuégiens et tous massacrés.
-Seul le cuisinier échappa à la mort par une fuite rapide dans les
-bois; mais, pressé par la faim, le malheureux dut bientôt sortir de
-sa retraite et aller implorer la pitié des sauvages. Leur instinct de
-meurtre avait été apaisé; ils se contentèrent donc de le dépouiller de
-tous ses vêtements; après quoi, ils l'admirent dans la tribu. Notre
-homme s'adapta parfaitement à la vie fuégienne, à la graisse de baleine
-comme à l'habitude de ne porter qu'une peau de phoque pour toute
-protection contre les intempéries de ce rude climat. Fort heureusement
-pour le nouveau Robinson l'épreuve ne fut pas longue; quelques mois
-plus tard un navire, envoyé par les autres missionnaires à la recherche
-de leur confrère, arrivait et embarquait l'unique survivant de
-l'expédition.
-
-Après ces deux tentatives terminées si tragiquement, l'évangélisation
-des Fuégiens subit un temps d'arrêt. Cette période d'inaction fut
-cependant loin d'être inutile. Pendant ce temps, un jeune membre
-de la colonie de l'île Keppel, M. Thomas Bridge, apprit la langue
-indigène des quelques naturels qui étaient demeurés à la mission. Dès
-lors, des Fuégiens, sachant qu'ils seraient désormais compris des
-étrangers, vinrent s'établir à l'île Keppel. Grâce à M. Bridge, les
-missionnaires purent instruire les nouveaux arrivés, leur enseigner
-différents métiers, bref les élever peu à peu au-dessus de la condition
-de chasseurs et de pêcheurs.
-
-En 1869 seulement, une nouvelle tentative d'établissement à la Terre de
-Feu fut entreprise sous la direction de M. Stirling, aujourd'hui évêque
-des Falkland. Sur une langue de terre verdoyante de la côte de la baie
-d'Ouchouaya, le vaillant missionnaire s'établit dans une misérable
-hutte au milieu des indigènes. La situation n'était pas facile; pour en
-sortir à son honneur, M. Stirling déploya les plus grandes qualités de
-tact.
-
-Chaque jour des vols étaient commis à son préjudice; afin d'en imposer
-à la population et de maintenir son prestige, M. Stirling devait
-punir les coupables et en même temps pas trop durement pour garder
-la sympathie de cette race inconsciente. Ce nouvel essai d'apostolat
-eut un plein succès; l'année suivante, M. Bridge prit la direction
-de la station évangélique, qu'il a gardée jusqu'à ces derniers temps,
-travaillant sans cesse avec une ardeur infatigable au succès de cette
-entreprise civilisatrice.
-
-Depuis, la paix a presque toujours régné entre les missionnaires et
-les Fuégiens. De temps à autre il y a bien eu quelques incidents
-isolés; somme toute, aujourd'hui les prêtres européens font tout
-ce qu'ils veulent des indigènes, les employant à la culture, à
-l'ouverture des chemins ou à des travaux de bûcheron. Pour tout
-salaire les travailleurs reçoivent la nourriture et l'habillement;
-lorsqu'ils ont durement peiné pendant quelques semaines, ils touchent
-une gratification supplémentaire consistant en une chemise ou un
-gilet. Il y a quelques années, ceux qui avaient consenti au baptême
-recevaient en plus, tous les six mois, quelques vêtements et quelques
-menus cadeaux. Grand était l'attrait exercé par cette libéralité;
-il est donc permis de penser qu'elle détermina un certain nombre de
-conversions. Actuellement tous les Indiens sont baptisés, mais il en
-est peu, peut-être même pas un seul, qui ait une conception nette du
-christianisme. D'après M. Nordenskjöld, absolument probantes sont les
-preuves du peu d'influence que l'enseignement religieux a eu sur ces
-simples; toutefois, suivant notre auteur, il serait injuste de nier les
-remarquables résultats obtenus en général par les missionnaires dans
-leur œuvre civilisatrice.
-
-
-
-
-_CHAPITRE VIII_
-
- Punta-Arenas et la région du détroit de Magellan.
-
-
-Un wharf tout blanc qui s'avance loin en mer, en avant d'un damier de
-maisons, tel apparaît Punta-Arenas, vu du large.
-
-Aux approches du port le paysage s'anime d'un pittoresque mouvement
-maritime. Le long de la jetée est mouillée toute une escadrille de
-canots et de petits vapeurs affectés aux services locaux; en avant,
-dominant cette foule d'embarcations naines, de longs courriers en
-relâche projettent leurs masses imposantes. Mais pénétrons en ville.
-
-Au milieu, comme dans toutes les villes de l'Amérique du Sud, le
-damier des maisons est troué par un espace vide, destiné à servir de
-_plaza_, c'est-à-dire de promenade et de lieu de réunion lors des
-grandes fêtes. D'après Nordenskjöld, la municipalité ne s'est pas mise
-en grands frais pour décorer cette place, centre de la vie urbaine;
-aucune plantation ne l'ombrage, pas de bancs ni de monuments, pour
-tout ornement une simple balustrade. Autour, de grandes bâtisses
-élèvent des façades qui ne sont pas sans prétentions. D'un côté, le
-nouveau palais du Gouvernement, un vaste édifice en briques, percé d'un
-nombre considérable de fenêtres, et qui a l'air d'une construction
-à jour. Tout près apparaissent les fondations d'une église énorme
-élevée par les Salésiens. Une autre face de la plaza est formée par
-les palais des deux Nababs de Punta-Arenas: Menendez et Noguera. Ces
-deux Espagnols arrivés, il y a quelque trente ans, sans sou ni maille,
-possèdent aujourd'hui chacun plusieurs millions de _pesos_. Après avoir
-fait fortune dans le commerce de détail et en allant approvisionner
-les petits ports voisins avec leurs propres navires transformés en
-boutiques flottantes, ils ont agrandi le champ de leurs opérations
-et ont réalisé des gains énormes, en s'occupant de la recherche de
-l'or, de culture et surtout de l'élevage du mouton. Noguera est mort
-aujourd'hui; sa veuve, désireuse de soutenir l'éclat de sa maison, a
-fait construire, dans le style moderne, une grande bâtisse à trois
-étages, dont les plans ont été dressés par un architecte célèbre.
-Devant un pareil étalage, Menendez ne s'est pas tenu pour battu, et a
-fait édifier sur sa villa une haute tour à coupole dorée dominant
-toute la ville et dont les miroitements attirent au loin le regard.
-
-[Illustration: PUNTA-ARENAS]
-
-[Illustration: LE QUAI DE PUNTA-ARENAS]
-
-Près de la plaza se trouve le _cuartel_, la station de police, la plus
-vieille maison de la ville. De cette baraque en ruines, les détenus
-pourraient s'évader facilement en enfonçant les murs d'un coup de
-poing. Somme toute, Punta-Arenas n'a point l'air d'une bourgade perdue
-au bout d'un hémisphère; si la plupart des maisons sont en bois et
-couvertes d'un toit en tôle, nombre de constructions ont fort bon
-air et la rue principale n'a point trop mauvaise apparence; sous ce
-rapport la ville pourrait soutenir la comparaison avec n'importe quel
-gros bourg. En revanche, la viabilité laisse singulièrement à désirer.
-Dans aucune autre ville du monde il n'est aussi dangereux de circuler
-la nuit; à chaque pas, pour ainsi dire, on court le risque de se rompre
-le cou. «La traversée des crêtes les plus sauvages des Andes, des
-forêts vierges des Tropiques ou de la Terre de Feu, entraîne de grosses
-difficultés, raconte Nordenskjöld, mais pareille entreprise est certes
-plus aisée que le passage de certaines rues de Punta-Arenas après une
-forte pluie, une fois le soleil couché. Voici, par exemple, la grande
-rue; la chaussée est recouverte d'une sorte de macadam; la circulation
-y serait donc facile, si, près de la plaza, elle n'était coupée par un
-profond fossé sur lequel est simplement jetée une étroite passerelle
-dépourvue de parapets. Par une nuit noire et sans réverbère, allez
-donc trouver le passage. Dans une artère transversale c'est bien autre
-chose. Sur toute son étendue un torrent formé par les eaux pluviales
-a ouvert une tranchée profonde de deux mètres. Un géologue est à coup
-sûr très heureux de trouver au milieu d'une ville une coupe du terrain
-sur lequel elle est bâtie, mais sa satisfaction sera moindre s'il doit
-circuler dans cette rue après une pluie. La chaussée devient alors un
-torrent, guéable seulement en de rares endroits. D'autres artères sont
-coupées dans toute leur largeur par des mares profondes; seulement
-après une longue période de sécheresse, ces lacs assèchent. A la
-place de ces nappes croupissantes apparaissent alors des cadavres de
-chiens et de chats, des monceaux d'ordures, de tessons, de boîtes de
-conserves. Vienne la saison des pluies, la ville est transformée en un
-véritable marais à travers lequel on ne peut circuler qu'en suivant un
-trottoir fait d'une étroite planche posée le long des maisons.»
-
-Punta-Arenas détient très certainement le record du monde pour
-l'abondance des cafés. Sur les 180 maisons et 1 800 habitants que la
-ville renfermait en 1890, on ne comptait pas moins de 65 établissements
-de ce genre, un débit pour vingt-cinq habitants! Le climat est si rude
-et la vie si ennuyeuse dans ce bout du monde! Une soirée au café, à
-jouer au billard et à déguster une _copita_ quelconque, est la seule
-distraction des indigènes. Dans les bouges fréquentés par les matelots,
-des querelles sanglantes éclatent parfois; à part ces incidents communs
-à tous les ports, la ville est calme et la sécurité complète. On peut
-cheminer le soir dans les rues sombres et même aux environs sans la
-moindre crainte.
-
-«Pendant mon séjour, raconte M. Nordenskjöld, se produisit une rixe qui
-passionna la ville. Deux médecins, rédacteurs de feuilles ennemies, se
-battirent à coups de cravache en pleine rue jusqu'à ce que l'un d'eux
-restât sur le carreau. Par ordre supérieur la police n'intervint pas.»
-
-D'après le recensement de 1895, Punta-Arenas comptait à cette date 3
-100 habitants, la plupart de nationalité étrangère. L'augmentation
-a donc été très rapide, si l'on rapproche ce chiffre de celui de
-1890. Toutes les principales maisons de commerce appartiennent à des
-Européens, notamment à des Allemands, des Anglais et des Espagnols.
-Quelques-unes, véritablement importantes, ont rapporté à leurs chefs
-une fort belle fortune. Aujourd'hui les temps sont plus difficiles, et
-l'avenir de la place ne serait point brillant. L'industrie est encore
-très peu développée; Punta-Arenas ne renferme que quelques petites
-scieries dont les produits sont expédiés dans les Falklands et dans
-l'Argentine, une briqueterie et une brasserie. Le bas peuple étranger
-se divise en deux classes: les _Austriacos_, des Dalmates, des Grecs
-et des Italiens du Nord, employés aux travaux des quais, et une foule
-anonyme composée de matelots de toutes les nationalités, déserteurs
-et aventuriers. La plupart de ces frères de la côte s'établissent
-comme ouvriers ou détaillants, tandis que d'autres, attirés par la
-vie errante, partent à la recherche de l'or ou deviennent gauchos
-ou bergers. Les Chiliens, les maîtres du pays, ont naturellement en
-partage les emplois publics; on peut même dire que la colonie chilienne
-ne compte guère que des fonctionnaires. A leur tête est le gouverneur
-dont l'autorité s'étend sur tout le territoire magellanique, territoire
-plus vaste que certains États d'Europe. Autour de ce haut personnage
-gravitent les agents de l'état ou du «territoire» et les officiers
-des navires de guerre mouillés dans le port. Dans la «société» de
-Punta-Arenas, ces fonctionnaires et ces officiers forment un groupe
-très fermé dans lequel seuls les gros bonnets du commerce sont
-admis, encore n'est-ce qu'après un très long séjour dans le pays. En
-dehors de ce monde brillant, la ville compte un certain nombre de
-Chiliens exerçant des métiers très divers. Il y a quelques années, en
-vue d'augmenter les ressources en main-d'œuvre et de développer la
-colonisation dans le territoire magellanique, le gouvernement expédia
-à Punta-Arenas plusieurs centaines d'habitants de Chiloé et de la côte
-voisine. L'essai n'eut aucun succès. Les émigrants, auxquels on avait
-donné le logement dans les faubourgs, refusèrent de travailler une fois
-qu'ils eurent le pain quotidien assuré.
-
-Une question toujours intéressante pour le voyageur est celle du prix
-de la vie. D'après Otto Nordenskjöld, il ne serait pas particulièrement
-élevé à Punta-Arenas. Plusieurs marchandises européennes sont même
-meilleur marché ici que dans les autres ports de l'Amérique du Sud,
-en raison de l'absence de droits de douane. Dans le meilleur hôtel
-on payait, en 1896, environ dix francs par jour pour la chambre et
-la pension. Mais les _copas_ et les _copitas_ sans nombre, dont
-l'absorption est obligatoire chaque fois que l'on rencontre un indigène
-que l'on connaît, font singulièrement monter l'addition. En revanche,
-la main-d'œuvre est très élevée: pour le débarquement de son bagage
-on paie une soixantaine de francs, pour un blanchissage soixante-dix
-francs.
-
-[Illustration: ENVIRONS DE PUNTA-ARENAS]
-
-Punta-Arenas appartient au Chili. Cette ville se trouve en dehors des
-territoires que l'Argentine et le Chili se disputent actuellement
-en raison de l'obscurité des termes du traité qui a réglé leurs
-frontières. La limite entre les deux républiques est aujourd'hui fixée
-dans toute l'étendue de la Terre de Feu et à travers la région basse de
-la Patagonie; dans ces dernières régions elle est tracée au milieu de
-la forêt par un gigantesque abatis.
-
-La première colonie fondée sur les rives du détroit de Magellan fut
-établie en 1843; installée sur l'emplacement de Port-Famine, abandonné
-deux cent cinquante ans auparavant, elle fut transportée à Punta-Arenas
-en 1849. Jusqu'en 1877 elle servit principalement de lieu de
-déportation. Quoi qu'il en soit, la nouvelle ville acquit promptement
-une certaine prospérité, grâce à sa situation. C'est, en effet, la
-seule localité habitée entre Montevideo et Talcahuano, soit sur une
-distance de 3 000 milles marins; par suite les grandes lignes de
-vapeurs y établirent de bonne heure une relâche régulière. Le mouillage
-n'est pourtant pas des meilleurs: une rade foraine, peu abritée des
-vents d'Est; souvent lorsque la brise souffle de ce côté en tempête,
-toute communication est interrompue entre les navires et la terre.
-
-En 1877, les déportés et la troupe chargée de les surveiller se
-révoltèrent de concert, brûlèrent et pillèrent la ville puis
-massacrèrent une partie de la population. La révolte fut durement
-réprimée. Pour prévenir le retour de pareilles saturnales, le
-gouvernement chilien jugea prudent de restreindre désormais le nombre
-des déportés. Les ruines causées par cette émeute une fois réparées,
-la ville se développa rapidement, la découverte de l'or, puis
-l'élevage du mouton attirant un nombre de plus en plus grand de colons
-et déterminant par suite en même temps une augmentation de trafic.
-Aujourd'hui le mouvement du port est très actif; Punta-Arenas est
-devenu un centre d'approvisionnement pour toutes les petites villes
-chiliennes et argentines voisines. Et cette prospérité s'accroît de
-jour en jour en raison du développement extraordinaire que prend
-l'élevage du mouton. Dans un avenir prochain, une autre source de
-profit encore inexploitée augmentera peut-être l'importance de cette
-station. Près de Punta-Arenas se trouve un gîte de charbon; il y a
-quelques années, l'abattage en fut commencé et une ligne ferrée de huit
-kilomètres construite, pour amener la houille au quai d'embarquement.
-Ces travaux coûteux effectués, l'entreprise, ne donnant aucun bénéfice,
-fut abandonnée. D'après M. O. Nordenskjöld, l'exploitation se
-présenterait, au contraire, dans des conditions avantageuses. Le filon
-couvre une grande étendue. D'ailleurs, dans plusieurs localités de la
-Terre de Feu d'autres gisements ont été découverts, au Sud de la Bahia
-Inutil et près de Skyring Water.
-
-[Illustration: LA BAHIA INUTIL]
-
-M. Nordenskjöld a fait huit séjours plus ou moins longs à Punta-Arenas.
-Accueilli et reçu avec sympathie par tous les habitants, il a étudié
-la vie de cette capitale australe et recueilli d'intéressants détails
-qu'il nous paraît curieux de reproduire.
-
-«La plupart des fonctionnaires chiliens, écrit notre auteur, viennent
-ici, le plus souvent sans leur famille; ce trou perdu à la frontière
-de la zone australe effraie les belles créoles habituées à la vie gaie
-et amusante des grandes villes. De cette habitude dérive l'importance
-qu'ont prise les cafés et les cercles dans la vie sociale. Parmi
-ces centres de réunion le club allemand, fondé récemment, jouit
-d'une considération spéciale. Ce cercle constitue en quelque sorte
-un petit coin de l'Allemagne, où toutes les fêtes nationales sont
-chaleureusement célébrées aux accents des hymnes patriotiques et en
-vidant force chopes absolument comme dans les brasseries d'outre-Rhin.
-
-«Un grand nombre de commerçants sont mariés, plusieurs à des
-Chiliennes. Aussi, pour dissiper l'ennui, tout le monde s'ingénie à
-organiser des fêtes et des réunions. Les représentations théâtrales
-ou de cirques, les concerts sont relativement fréquents. Toutes les
-troupes qui passent sur les paquebots ne manquent jamais de s'arrêter à
-Punta-Arenas et elles y font d'excellentes affaires.
-
-«Mais la plus grande distraction des habitants est le passage des
-paquebots et des navires de guerre. Pendant la relâche des vapeurs
-postaux des bandes de touristes visitent la ville et naturellement le
-débarquement de tous ces hôtes de quelques heures excite la curiosité,
-en même temps qu'il fournit un aliment aux potins. De son côté, la
-société punta-arenaise se rend à bord pour se rapprocher du monde
-extérieur dont elle est pour ainsi dire claustrée. L'arrivée d'un
-navire de guerre est saluée encore avec plus de satisfaction, car
-elle peut entraîner des réjouissances imprévues. Les compatriotes des
-officiers organisent, en l'honneur de leurs hôtes, des bals ou des
-réceptions et en pareil cas l'état-major du navire rend la politesse.
-Autant d'occasions de plaisirs, qui dissipent pendant quelques heures
-l'ennui habituel.»
-
-Le détroit de Magellan, sur les bords duquel a été construit
-Punta-Arenas, a une très grande importance commerciale. Ce passage
-abrège de 300 milles le trajet de Montevideo à Valparaiso; de plus,
-il permet aux bâtiments d'éviter les dangereux parages du cap Horn. A
-ces deux avantages ajoutez que, dans sa plus grande étendue, le chenal
-est très sain, pour employer l'expression maritime, c'est-à-dire ne
-renferme aucun récif. Seulement dans sa partie orientale, les courants
-et la présence de bancs de sable rendent la navigation pénible.
-Malheureusement les calmes interdisent cette route aux voiliers;
-pour remédier à cet inconvénient il est question d'établir aux deux
-extrémités du passage une station de remorqueurs. Si la navigation dans
-le détroit de Magellan ne présente pas grande difficulté, il n'est
-pas précisément aisé de découvrir son entrée en raison des brumes
-qui enveloppent presque constamment ces parages. Parfois même il est
-impossible d'«embouquer» le chenal, tellement le temps est «bouché».
-Pour guider les navires le gouvernement chilien a fait édifier un phare
-à l'entrée Ouest, sur les Evangelistas. Cet îlot est vraisemblablement
-la localité la plus brumeuse et la plus tempétueuse du globe. Une
-année, dit-on, on y a enregistré 361 jours de pluie et seulement une
-dizaine d'apparitions du soleil.
-
-Pour ravitailler les ouvriers pendant la construction du phare on
-employait un petit vapeur particulièrement solide; néanmoins tel
-était l'état de la mer que ce navire ne pouvait souvent arriver
-jusqu'à l'îlot. Il fallait alors aller ancrer dans un mouillage
-voisin et pendant des semaines, voire même pendant des mois, attendre
-une embellie pour expédier par canot les provisions et le matériel
-nécessaires.
-
-Chaque semaine un vapeur fait le service entre Punta-Arenas et l'entrée
-Est du détroit. Ces communications régulières ont déterminé un grand
-nombre de colons à s'installer dans ces parages; de ce fait cette
-région est la plus peuplée des terres magellaniques. Par Porvenir, la
-côte Nord de la Terre de Feu se trouve également reliée à Punta-Arenas.
-De ce côté on rencontre les grandes _estancias_ de Springhill,
-Gente-Grande, Porvenir, et, plus au Sud, celle de la Bahia Inutil,
-située à huit heures de mer de la capitale de la région. Cette dernière
-estancia, qui appartient à une Compagnie anglo-chilienne, a une étendue
-d'un million d'hectares. Comme loyer de la terre pendant vingt ans la
-Société paie au gouvernement la somme de cent mille pesetas (186 000
-francs); encore il est convenu que ce paiement est acquitté sous forme
-de travaux d'aménagement du pays. Ici l'élevage du mouton n'a commencé
-qu'en 1894; trois ans plus tard la population ovine était déjà de 75
-000 têtes; dans dix ans, de l'avis de M. Nordenskjöld, elle atteindra
-le demi-million.
-
-La station principale, Pantano, pittoresquement située sur le bord
-d'un ruisseau, au-dessus de la côte, se présente comme un village.
-La résidence du directeur de l'exploitation, un Anglais, est une
-belle villa garnie de vérandas et de serres; telle l'habitation d'un
-propriétaire aisé de la Grande-Bretagne. On entre et devant vous
-s'ouvrent des pièces claires garnies de tentures élégantes, de tapis
-moelleux; une impression de confort et de _sweet home_. Derrière cette
-coquette habitation une colline porte un groupe de bâtiments rouges ou
-jaunes, habitations des ouvriers, bureaux, ou hangars pour la tonte
-des moutons,--opération qui se fait maintenant au moyen de machines.
-Autour, en fait de jardin, quelques carrés de radis. Point d'arbres,
-à perte de vue une plaine morne d'une infinie tristesse sur laquelle
-gémit sans cesse un vent glacial.
-
-Dans cette région la lutte entre les blancs et les Indiens est toujours
-acharnée. Les ossements épars dans la plaine témoignent de ces
-rencontres sanglantes qui ne prendront fin qu'après la destruction du
-plus faible.
-
-
-
-
-_CHAPITRE IX_
-
- Exploration dans le Sud de la Patagonie.--Chabunco.--La vallée du
- Gallegos Chico.--Dans la région des Andes.
-
-
-A la fin de 1896, M. Nordenskjöld entreprit une exploration dans le
-Sud de la Patagonie. Dans le bassin du rio Gallegos un syndicat belge
-ayant acquis une concession de 10 000 kilomètres carrés, chargea le
-jeune et savant explorateur suédois de le renseigner sur la valeur de
-cet immense territoire. Celui-ci avait immédiatement accepté l'offre
-qui lui était adressée, voyant dans cette nouvelle mission l'occasion
-d'étendre et de continuer ses études.
-
-[Illustration: UN VAQUEANO CHILIEN]
-
-«Arrivé à Punta-Arenas dans les premiers jours de novembre, raconte
-M. Nordenskjöld, je rencontrai Don Lorenza de Bray, le représentant
-de la Compagnie belge, établi depuis longtemps dans cette ville et
-par suite en relations avec tous les gens du pays. Il avait reçu
-l'ordre de m'accompagner et de me prêter la plus large assistance.
-Un appui important dans la tâche toujours si difficile d'organiser
-une caravane. En premier lieu, il s'agissait d'engager un bon guide,
-un _vaqueano_ expérimenté; il est certes aisé de se diriger dans la
-région que nous allions aborder, mais nous aurions souvent à traverser
-de grosses rivières qui ne présentent que de rares gués; pour trouver
-ces passages, l'assistance d'un homme connaissant bien le pays était
-absolument nécessaire. Moyennant un salaire mensuel de cent _pesos_
-chiliens (186 fr.), nous nous assurâmes le concours du meilleur
-_vaqueano_ de la région, un nommé Angel Brunel, le vrai type du gaucho
-de la Pampa, un centaure, capable de monter et de dompter les animaux
-les plus rebelles. Avec cela, jamais embarrassé pour trouver sa route
-au milieu de ces plaines unies comme l'Océan, où l'œil exercé du
-géologue ne découvrirait pas le moindre accident de terrain sur des
-espaces infinis.
-
-[Illustration: EN TENUE DE ROUTE]
-
-«Nous engageâmes en outre deux Chiliens; trois volontaires se
-joignirent à nous: le fils d'un négociant de Punta-Arenas et deux vieux
-chasseurs que la société de notre _vaqueano_ attirait et qui pensaient
-trouver du gibier en abondance dans la région que nous allions aborder.
-Notre caravane comprenait en tout huit personnes, cinquante-cinq
-chevaux et une vieille mule, à laquelle échut l'honneur de porter la
-caisse des instruments.
-
-«Le 16 novembre 1896, nous quittons Punta-Arenas pour aller coucher à
-Chabunco, une petite auberge tenue par un Français, à quelques heures
-au Nord de la ville, sur les bords d'un ruisseau. L'emplacement de cet
-établissement avait été judicieusement choisi, près d'un pont, devant
-l'unique route du pays, par suite sur le passage de tous les gens qui
-apportaient leurs marchandises au grand marché de la région.
-
-«Le lendemain, nous avançons rapidement. Plus l'on s'éloigne de
-Punta-Arenas, plus mauvaise devient la route; finalement elle se
-perd dans un marais, où la caravane s'embourbe. Un mois plus tard la
-traversée de ce marécage aurait été impossible.
-
-..... _17 novembre._ «Un vrai temps de Patagonie: une tempête d'Ouest
-accompagnée de grains de grêle et d'averses de neige. Telle est la
-violence du vent qu'il est impossible de rester en selle et que les
-bêtes refusent d'avancer. Nous mettons donc pied à terre; enveloppés
-dans nos manteaux, couchés à l'abri de nos chevaux, nous attendons que
-l'ouragan mollisse.
-
-..... «Le temps s'éclaircit. Aux approches de la Cabeza del Mar, le
-chemin est meilleur. A francs étriers nous galopons pour atteindre,
-sur les rives de cette curieuse baie, un hôtel, le plus grand et le
-meilleur de la Patagonie. Un hôtel dans ce désert! C'est qu'ici le
-trafic est assez important, sur la grande route de Punta-Arenas au
-Gallegos.
-
-«Après un repos de quelques heures, en selle de nouveau. Nous
-quittons les grands chemins pour nous engager dans une région coupée
-de fondrières. A chaque instant, nous tombons dans des marécages
-absolument impraticables; pour éviter cette bourbe, de longs détours
-deviennent nécessaires. Le pataugis est effroyable et épuise les
-chevaux de bât. Très tard seulement la caravane arrive au gîte, à Pozo
-de la Reina, une misérable petite auberge, le dernier avant-poste de la
-civilisation. Au-delà commence la contrée presque déserte qui s'étend
-autour du Gallegos.»
-
-Dans cette localité, arrêt de trois jours pour organiser la caravane.
-Après cela commence un haut plateau superbe, presque désert, un paysage
-lugubre; dans cette monotonie triste, on sent doublement la fatigue.
-
-_23 novembre._ Nous passons la frontière entre le Chili et l'Argentine.
-Au delà s'ouvre la vallée relativement verdoyante du Gallegos Chico.
-Au milieu de cette fraîcheur apparaît une petite maisonnette. Un
-colon est venu s'établir dans cette solitude pour tenter la fortune.
-Quelle différence avec les grandes _estancias_ de la Terre de Feu!
-C'est que dans ce dernier pays la colonisation est entreprise par
-de riches et puissantes compagnies, tandis qu'ici elle est l'œuvre
-d'individualités. Ces pionniers ont, par suite, des débuts modestes,
-et doivent partager une hutte avec leurs ouvriers jusqu'au jour où
-les bénéfices leur permettront d'élever une habitation. Le lendemain,
-encore un ouragan, et d'une telle violence que le départ doit être
-différé. Les chevaux ne pourraient soutenir l'effort du vent sur le
-plateau dénudé. Pour passer le temps nous nous rendons chez un colon
-chilien, un original connu dans toute la contrée. Brillant officier de
-cavalerie, il avait été banni à Punta-Arenas pour avoir pris part à la
-révolution de 1890. Pareille aventure est fréquente dans l'Amérique du
-Sud, mais, généralement, une fois les passions politiques apaisées,
-une amnistie ou une remise de peine est accordée aux conjurés. Notre
-homme ne voulut profiter d'aucune grâce: dans son exil, il s'était
-épris de la vie libre à travers les steppes et s'était établi chez
-une tribu patagone, qu'il suivait dans ses chasses comme dans ses
-pillages. Finalement il avait épousé une indigène. Nous trouvâmes ce
-nouveau Robinson installé dans une hutte en pierres sèches et en tourbe
-très primitive. Aujourd'hui, les événements politiques laissent froid
-l'ancien révolutionnaire; en vrai Patagon qu'il est devenu, seuls les
-chevaux l'intéressent, et avec fierté il nous montre son troupeau de
-bêtes superbes réuni dans le _corral_.
-
-[Illustration: MAISON D'UN COLON EN PATAGONIE]
-
-_25 novembre._ La tempête, après s'être apaisée dans la nuit,
-reprend le matin. Nous ne pouvons éternellement demeurer bloqués;
-il faut tenter une sortie. Tandis que la caravane s'acheminera vers
-l'embouchure du Zurdo où elle campera, je gagnerai directement le
-Gallegos pour rejoindre ensuite mes camarades en remontant cette
-rivière.
-
-..... Des lignes de hauteurs séparées par d'étroits et profonds ravins.
-Les bords de ces dépressions sont parfois des murs de basalte; il a
-dû évidemment se produire ici une érosion puissante, à une époque
-antérieure; actuellement ces ravins sont pour la plupart à sec.
-Quelques heures de chevauchée nous amènent sur une protubérance de
-terrain; au pied s'ouvre une profonde vallée, large de cinq kilomètres
-environ, dans laquelle coule le Gallegos, un des plus puissants fleuves
-de la Patagonie. De tous côtés des horizons de plateaux nus; au milieu
-de cette uniformité terrestre, pareille à celle de l'Océan, émergent,
-comme des îles, quelques mamelons, vestiges, semble-t-il, d'anciens
-cratères aujourd'hui détruits.
-
-..... Nous suivons le lit du Gallegos. Ici le paysage est aussi
-monotone que sur le plateau; point de découverte de pays, point de
-formes variées dans les mouvements du terrain. Nous cheminons au fond
-d'un fossé.
-
-[Illustration: CAMP DANS LE STEPPE]
-
-..... Après plusieurs heures de marche, voici l'embouchure d'un
-affluent. Est-ce le Zurdo où nous avons donné rendez-vous à la
-caravane? Ce n'est pas mon avis, et nous poussons en avant. Des
-rafales, toujours terribles, soulèvent des tourbillons de poussière
-et nous lancent à la figure une mitraille meurtrissante de graviers.
-Toujours nous galopons et toujours rien ne paraît à l'horizon. Les
-chevaux fourbus n'avancent plus que lentement. Évidemment nous allons
-être obligés de nous arrêter et de bivouaquer sans tente et sans
-vivres. J'essaie d'allumer un feu, dans la pensée de signaler notre
-présence à nos camarades, mais le gazon mouillé éteint les allumettes.
-Nous remontons en selle; enfin, dans un vallon verdoyant, des
-blancheurs annoncent le campement.
-
-..... Passé le Zurdo, le décor change. A la place de hauts plateaux
-déserts couverts de graviers, ce sont maintenant des terres basses;
-elles s'étendent jusqu'au célèbre fjord de l'Ultima Esperanza, cette
-ramification du Pacifique qui coupe la Cordillère et qui vient se
-terminer à la lisière des plaines patagones. Voici enfin des arbres,
-les premiers depuis Punta-Arenas; ils sont rabougris et cantonnés dans
-les ravins; mais à mesure que l'on avance vers l'Ouest, ils deviennent
-plus nombreux, plus grands, et, finalement, avant le bord de la mer,
-forment des bois si compacts que l'on ne peut les traverser que la
-coupette en main.
-
-[Illustration: LE LAC SARMIENTO]
-
-Cette terre basse, qui comprend le bassin supérieur du Gallegos, est
-limitée, au Nord, par des collines isolées. Entre ces accidents de
-terrain s'ouvrent d'étroites vallées, lesquelles conduisent dans une
-autre dépression. Cette dernière cuvette, traversée dans sa partie
-centrale par le rio Viscachas, renferme deux vastes nappes, les lacs
-Maravilla et Sarmiento, dont les extrémités occidentales sont logées
-dans la Cordillère des Andes. Tout le versant oriental de ce
-puissant massif est jalonné de vastes dépressions lacustres semblables
-qui, par l'effet de l'érosion régressive, ont été capturées au profit
-du versant Pacifique; leurs émissaires traversent les montagnes, alors
-que leur drainage devrait s'effectuer vers l'Est, vers les plaines
-patagones.
-
-Le sol des bassins visités par Nordenskjöld est constitué, soit par de
-l'argile, soit par des sables argileux renfermant, en plus ou moins
-grande abondance, des blocs à angles saillants. Cette formation,
-parfois nettement stratifiée, présente le plus souvent un faciès
-très bizarre, ressemblant aux dépôts morainiques par la présence de
-blocs striés, et en même temps offrant une certaine régularité dans
-l'agencement des matériaux. Ces terrains sont, sans aucun doute,
-d'origine glaciaire. Toutes ces régions basses étaient recouvertes
-d'eau, et, dans la partie occidentale de ces nappes trempait le front
-des glaciers. Il se produisait là une sédimentation régulière, tandis
-que, dans les eaux peu profondes, les glaces flottantes apportaient une
-masse considérable de matériaux, et donnaient naissance à ces dépôts
-d'aspect morainique. Une partie de ce terrain doit même dériver de
-la moraine de fond déposée par le glacier dans ces bassins. Suivant
-toute vraisemblance, les eaux qui occupaient ces dépressions étaient
-douces[3].
-
-[Footnote 3: _Svenska expeditionen till Magellanslanderna_, I. 2--Otto
-Nordenskjöld, _Uber die posttertiæren Ablagerungen der Magellanslænder
-nebst einer kurzen Uebersichtihrer tertiæren Gebilde_. Stockholm, 1898.]
-
-Après cette digression géologique, revenons au récit du voyage. La
-caravane a maintenant à franchir le Gallegos, un large torrent tout
-bouillonnant. Quelques chevaux sont poussés à l'eau; ils perdent pied
-presque aussitôt, et, quoique nageant vigoureusement, sont repoussés
-par le tourbillon vers la rive.
-
-A vouloir s'entêter dans l'entreprise, on perdrait toute la cavalerie.
-En présence de cette situation, le seul parti consiste à tourner
-l'obstacle en opérant un long circuit autour du bassin du fleuve.
-
-[Illustration: ABATIS D'ARBRES MARQUANT LA FRONTIÈRE CHILO-ARGENTINE
-DANS LA FORÊT FUÉGIENNE]
-
-Le 2 décembre seulement, M. Nordenskjöld atteignait les sources de la
-branche Nord du Gallegos, situées à quelques heures seulement des rives
-de l'Ultima Esperanza. C'est qu'ici le Pacifique a coupé la Cordillère
-des Andes dans toute son épaisseur et pénètre par ce fjord jusque sur
-le versant Est de ce relief. C'est de cette situation et de phénomènes
-de «capture» très fréquents au Sud du 46e degré de latitude méridionale
-qu'est né le grave conflit qui divise actuellement l'Argentine et
-le Chili. Un traité signé en 1881 par ces deux républiques stipule que
-leur frontière suivra la ligne des plus hauts sommets de la Cordillère
-des Andes qui partagent les eaux. Or, ce puissant relief est découpé
-transversalement dans toute son épaisseur par des vallées qui apportent
-au Pacifique les eaux de vastes bassins hydrographiques situés à l'Est
-de la Cordillère des Andes, et qui s'étendent souvent jusque dans la
-zone de la pampa, et à l'Est de ces rivières la ligne de partage des
-eaux du continent n'est le plus souvent marquée que par des moraines et
-des marais.
-
-En présence de ces faits, des divergences se sont élevées entre
-les fonctionnaires chiliens et argentins chargés des opérations
-d'abornement; les premiers réclamant comme limite la ligne de partage
-des eaux du continent, alors même qu'elle se trouve en plaine; les
-seconds la crête principale de la Cordillère des Andes, laquelle est
-découpée par les vallées de fracture signalées plus haut. Un protocole
-de 1893 stipule expressément que la ligne des sommets les plus élevés
-de la Cordillère des Andes qui séparent les eaux constitue la frontière
-entre les deux républiques. «En conséquence, toutes les terres et
-toutes les eaux qui se trouvent à l'Orient de la ligne des sommets les
-plus élevés de la Cordillère des Andes qui séparent les eaux feront
-partie à perpétuité du territoire de la république Argentine, et toutes
-les terres et toutes les eaux qui se trouvent à l'Ouest des sommets les
-plus élevés de la Cordillère des Andes qui séparent les eaux seront
-considérées comme faisant partie intégrante du territoire chilien.»
-Sur ce texte, pourtant très clair, les deux parties n'ont pu se mettre
-d'accord, les Argentins tenant pour la ligne des plus hauts sommets des
-Andes, les Chiliens pour la ligne de partage des eaux du continent.
-Finalement, les deux républiques ont décidé de soumettre le règlement
-de leur différend à l'arbitrage de la Grande-Bretagne. Néanmoins des
-incidents tout récents ont failli mettre aux prises les adversaires.
-
-[Illustration: TRANCHÉE PRATIQUÉE DANS LA FORÊT POUR LE TRACÉ DE LA
-FRONTIÈRE CHILO-ARGENTINE]
-
-[Illustration: LE MASSIF DE PAYNE DANS LES ANDES PATAGONES]
-
-Le bassin du Gallegos est séparé, dans le Nord, de la cuvette
-renfermant les lacs Sarmiento et Maravilla, par un haut plateau qui, à
-la Punta Alta, s'élève à 1 000 mètres. De ce haut belvédère se découvre
-naturellement un panorama grandiose. Dans l'Ouest l'horizon montre la
-dentelle neigeuse de la Cordillère des Andes, précédée de plateaux et
-de pyramides également chargés de glaciers. De l'autre côté du plateau,
-vers le Nord, s'ouvre une vallée, entourée de montagnes de 5 à 600
-mètres, couvertes de gazon jusqu'aux sommets et de forêts sur leurs
-versants. Après trois jours de marche dans ce couloir, la caravane
-débouche dans le large bassin drainé par le Serrano. Au milieu de
-cette plaine, ce rio, aussi considérable que le Gallegos, serpente en
-méandres innombrables, incertain de la direction qu'il doit suivre.
-Vers le Nord, cette cuvette est limitée par le massif de Baguales,
-hérissé de pics et d'aiguilles. Ce relief était originairement un
-morne plateau; plus tard les érosions ont sculpté des saillies
-pittoresques dans son épaisseur. Et, au milieu de ce cadre de cimes
-blanches, un grand lac sombre avive par sa tonalité l'éblouissement
-des neiges. Ce vaste bassin, d'une très grande fertilité, abondamment
-arrosé, est encore presque désert. Trois colons seulement y sont
-établis depuis quelques années; ils possèdent en tout 15 000 moutons.
-La compagnie belge, pour le compte de laquelle cette expédition avait
-été entreprise, se proposant de créer des établissements dans cette
-contrée, Nordenskjöld y séjourna un mois, afin d'en reconnaître
-consciencieusement les ressources. La première question à étudier était
-celle des communications avec la mer. Une première voie est tracée par
-le rio Serrano, l'émissaire du lac Maravilla, qui vient déboucher dans
-l'Ultima Esperanza. Une seconde route semble ouverte par une dépression
-de la crête des Andes, laquelle paraît correspondre au canal de Peel
-sur le versant Pacifique. Pour élucider ce problème topographique,
-Nordenskjöld entreprit une très intéressante expédition.
-
-Au début, l'entreprise paraît facile... On avance au milieu d'un
-passage superbe. Voici un nouveau lac, le Sarmiento, situé au Nord du
-Maravilla. Dans l'Ouest de cette nappe le puissant massif de Payne,
-chargé de glaciers, forme un grand relief blanc, tandis que de tous
-côtés le sol se lève en hautes et belles montagnes. Mais, à mesure
-que l'on avance, le terrain devient singulièrement difficile, hérissé
-de monticules couverts de blocs, puis déchiré par une étroite vallée
-marécageuse où les chevaux réussissent avec peine à se dépêtrer de la
-bourbe. Au milieu de la forêt, la marche est encore plus pénible. A
-chaque pas le passage se trouve barré, tantôt par des amoncellements
-inextricables de bois, tantôt par des crevasses du sol.
-
-[Illustration: LE LAC DE PAYNE]
-
-Après trois jours de cet exercice, la caravane arrive dans la vallée
-qu'elle se propose d'explorer. Dans sa partie inférieure cette
-dépression est occupée par un lac large d'environ cinq kilomètres,
-enfermé dans une enceinte de murailles à pic. De cette nappe sort
-un torrent trop gros pour être guéé. «Je prends alors, raconte
-Nordenskjöld, le parti de suivre la rive septentrionale. Alors commence
-une chevauchée absolument folle. Sur le bord de l'eau, pas la moindre
-berge; nous escaladons des rochers à pic couverts d'enchevêtrements
-inextricables de taillis et de souches mortes, et, sous les pieds des
-chevaux, s'ouvrent des ravins comme des fissures dans le sol; un pas de
-plus et tout le monde roulerait dans un précipice. Pour contourner ces
-crevasses, de longs détours sont nécessaires. Enfin nous parvenons à
-l'extrémité supérieure du lac.
-
-«Le lendemain, nous continuons à remonter la vallée. Le terrain est
-un peu meilleur. Par endroits s'étendent des nappes de graviers sur
-lesquelles il devient possible de galoper. Mais cela dure peu. Bientôt
-se montrent de nouveau des marais diaboliques; à chaque instant les
-chevaux s'enlizent, et pour les retirer de ces bourbiers, ce n'est pas
-un petit travail. Et toujours la forêt, et toujours la hache en main.
-
-«C'est dans ces circonstances que se révéla le sens topographique
-véritablement merveilleux de notre _vaqueano_. La caravane se trouvait
-empêtrée dans une brousse inextricable, au milieu d'un marécage. Les
-chevaux ne pouvaient plus faire un pas. Aussitôt le guide partit en
-avant. Pendant des heures j'erre avec lui au milieu des bois, sans
-pouvoir distinguer quoi que ce soit; comment, après cela, pourrons-nous
-retrouver les chevaux? Nous battons en retraite; nous faisons autant de
-détours qu'à l'aller pour franchir les fourrés impénétrables. Comment
-diable le _vaqueano_ peut-il reconnaître sa route au milieu de cette
-forêt partout pareille? Tout à coup quel n'est pas mon étonnement de me
-trouver face à face avec la caravane!
-
-«..... Dans la soirée, nous arrivons enfin sur un monticule qui émerge
-au-dessus de l'océan de verdure; pour la première fois je puis avoir
-une vue d'ensemble sur le pays.
-
-«Le lendemain, dès le point du jour, je m'achemine vers la montagne.
-La vallée que je suis montre des stries et des polis, traces évidentes
-d'une ancienne glaciation. Ses parois sont escarpées, souvent même à
-pic, et comme elle est occupée dans toute sa largeur par le torrent, la
-seule voie qui m'est ouverte est un sentier de guanacos, absolument
-aérien. Le moindre faux pas, je ferais une chute de plusieurs centaines
-de mètres dans la rivière. Plus loin, voici de nouveau la forêt et
-des collines couvertes de végétation, puis finalement le glacier.
-Le panorama est grandiose. Devant moi se déroule un immense plateau
-couvert de glace; au milieu surgit un _nunatak_[4], une haute dent
-rocheuse toute noire, que mes compagnons proposent d'appeler le _Cerro
-del Cisne_ (Mont du Cygne). De cette nappe descend un superbe glacier
-dont une partie s'étend dans un beau lac et auquel je donne le nom
-du baron Dickson, le Mécène de notre expédition. Il est situé entre
-deux et trois cents mètres d'altitude. Dans cette nappe, le glacier
-se termine par une muraille haute d'une douzaine de mètres qui, en se
-délitant, donne naissance à de petits icebergs.
-
-[Footnote 4: Vocable grœnlandais introduit dans la terminologie
-géographique pour désigner les pics rocheux isolés au milieu des nappes
-de glace.]
-
-«... Les ombres du soir descendent lentement, peu à peu la nature
-s'enveloppe d'une douce pénombre et dans cette fin de jour la sensation
-du paysage devient aiguë. C'est l'heure émouvante.
-
-[Illustration: BIVOUAC ÉTABLI PRÈS DES PREMIÈRES NEIGES DANS LA
-CORDILLÈRE DE LAS BAGUALES]
-
-«... Avant la nuit je dégringole en hâte pour passer les fourrés
-les plus épais. Aux dernières clartés, arrivé sur le bord d'une petite
-nappe d'eau, j'installe mon bivouac, je fais un grand feu, et après
-avoir avalé un verre d'eau comme souper, je m'étends sous un abri de
-branchages. Le lendemain dès l'aube je me remets en route pour rallier
-le campement, juste au moment où le soleil commençait à dorer les
-neiges des Andes.»
-
-[Illustration: LE GRAND GLACIER DICKSON]
-
-
-
-
-_CHAPITRE X_
-
- Les ressources des Terres Magellaniques.--L'élevage du
- mouton.--L'or.--L'agriculture.
-
-
-L'expédition passa la semaine de Noël, si chère aux Scandinaves, chez
-des colons écossais installés dans ce désert pour pratiquer l'élevage
-en grand du mouton. Pas très confortable leur installation: une baraque
-en bois exposée à tous les vents, renfermant seulement deux pièces: une
-salle à manger, servant en même temps de magasin et de dortoir pour la
-domesticité, et une chambre pour les propriétaires. Mais ces pionniers
-sont des gens solidement trempés; habitués à tout le confort de la vie
-civilisée, ils n'ont pas hésité à venir s'installer en pleine solitude
-et à mener la rude vie du pionnier au milieu de la nature vierge; ils
-resteront ici quelques années, le temps de faire une jolie fortune,
-puis retourneront en Écosse pour jouir du fruit de leur âpre travail.
-Mieux vaut peiner rudement pendant quelque temps que de passer toute
-sa vie dans l'étroitesse mesquine d'une condition médiocre. Ces trois
-colons ont obtenu une concession de quarante-cinq mille hectares; cette
-année ils ont eu dix mille moutons, l'an prochain ils en auront quinze
-mille. Pas gaie, la vie dans cette solitude. Seulement, une fois par
-mois la poste arrive; encore doit-on aller la chercher soi-même à cent
-kilomètres de là; pour gagner Punta-Arenas, il ne faut pas moins de
-quatre jours d'une chevauchée rapide; en hiver le voyage devient même
-impossible en raison de la hauteur des cours d'eau.
-
-Pour monter une de ces fermes d'élevage un capital de 40 à 55 000
-francs est nécessaire, d'après M. O. Nordenskjöld. Le kilomètre carré
-de bonne terre se paie 420 francs, et il est inutile de tenter une
-exploitation sans un domaine d'une centaine de kilomètres carrés.
-
-[Illustration: LA PAMPA AU NORD DE PARAMO]
-
-L'élevage du mouton en Patagonie donne des résultats beaucoup plus
-sûrs qu'une mine d'or ou d'argent. Les premiers qui se lancèrent
-dans cette industrie sont aujourd'hui archi-millionnaires; tel qui
-possède actuellement cinquante ou cent mille moutons a commencé par
-l'état de simple pâtre. Mais, pour arriver à ce résultat, il ne faut
-pas craindre les tristesses de la vie dans le désert. Les éleveurs
-établis dans la région forestière ne sont pas encore trop à plaindre;
-ils se trouvent au milieu d'une nature riante et ont à discrétion du
-bois pour se chauffer: avantage qui n'est pas à dédaigner dans un pays
-où, l'hiver, la température tombe à dix-sept ou dix-huit degrés sous
-zéro. Combien plus morne est l'existence des _settlers_ installés dans
-la région des plaines! Le paysage est lugubre et sa monotonie pesante
-doit à la longue agir sur l'esprit de l'habitant. Pas un arbre, pas
-même un arbuste; rien qu'une immense platitude boursoufflée par de
-rares renflements de terrain. A l'abri de ces vagues sont blotties
-quelques petites cassines, toutes basses pour donner moins de prise
-au vent, habitation de quelque éleveur. A force de travail, les
-colons sur les bords du détroit de Magellan ont, cependant, réussi à
-vaincre la nature, et après quelques années de séjour ils parviennent
-à transformer leur abri en grands établissements entourés d'une
-végétation relativement développée.
-
-Après l'élevage, la principale richesse des terres Magellaniques est
-l'or. La présence du précieux minerai a été constatée, dès 1870, sur
-le bord de la côte et dans le lit des rivières, et pour la première
-fois près de Punta-Arenas. Naturellement, cette découverte a amené
-immédiatement dans le pays un grand nombre d'émigrants. De riches
-trouvailles ont été faites, mais elles ne sont pas fréquentes. En
-1894, une pépite pesant 194 grammes fut mise à jour; on la montrait
-comme une véritable rareté. De l'avis de Nordenskjöld, il n'est guère
-probable que la Terre de Feu devienne jamais un Klondyke. Les plus
-riches placers se rencontrent dans les cours d'eau voisins de Porvenir,
-notamment dans le rio del Oro et à l'île Lennox. Dans cette dernière
-localité, le plus beau profit fut réalisé par de pauvres naufragés: en
-1890 et 1891, de douze à quinze cents kilogrammes d'or furent extraits
-de cette île. Comme il arrive toujours en pareil cas, des milliers
-d'orpailleurs s'abattirent sur ce gisement, mais leurs efforts ne
-furent guère couronnés de succès.
-
-Parmi les autres produits du pays, citons ceux de l'exploitation des
-forêts, particulièrement active dans la partie de la Terre de Feu
-qui appartient à l'Argentine. Dans cette région ont été installées
-plusieurs scieries. Leurs produits sont exportés à destination des
-provinces déboisées de la république. La pêche pourrait peut-être
-devenir une industrie importante, car tous les fjords grouillent de
-poisson, mais jusqu'ici aucune tentative n'a été faite. On n'a point
-encore songé non plus à chasser les baleines qui fréquentent les
-canaux. Il ne saurait être question de se livrer ici à l'agriculture en
-grand. Dans les parties abritées de la zone forestière, l'avoine et le
-blé peuvent arriver à maturité au prix de grands soins; mais ce sont là
-des cas exceptionnels. L'été est trop froid pour permettre une culture
-étendue des céréales. Aucune autre région aussi éloignée d'un pôle que
-la Terre de Feu ne se trouve dans une pareille situation. La pointe
-extrême de l'Amérique du Sud n'est donc pas précisément un Eldorado,
-seuls des gens énergiques pourront y faire fortune.
-
-
-
-
-_CHAPITRE XI_
-
- Le plateau de Las Baguales.--Du rio de Los Baguales au rio Coyle.--Le
- guanaco.--Le nandou.--Perdus dans la pampa.
-
-
-Après avoir visité la côte Sud du lac Sarmiento, l'expédition suédoise
-se dirigea vers le plateau de Las Baguales. Sur le bord du rio de Las
-Baguales, Nordenskjöld abandonna sa caravane et piqua droit vers la
-montagne, accompagné seulement de deux hommes. Très curieuse la vallée
-de ce rio, bordée à l'Est par un escarpement de 1 000 mètres, couronné
-d'une nappe de basalte découpée en aspérités fantastiques. Au fond du
-paysage les basaltes se dressent également en une montagne hérissée de
-pinacles et de tours, pareilles à un gigantesque château du Moyen âge.
-Une des gravures reproduites ci-après montre un autre exemple d'érosion
-au pico Deseado.
-
-«... Aucun arbre n'existe dans cette région, raconte O. Nordenskjöld,
-il ne saurait donc être question ici de limite supérieure de la
-végétation forestière; les dernières broussailles de _berberi_
-dépassées, les premières neiges ne sont plus loin. Nous établissons
-le bivouac, ce n'est ni long, ni difficile, nous n'avons point de
-tente, pour tout abri nous ne possédons qu'un prélart. Heureusement un
-beau ciel étoilé scintille au-dessus de nous dans le calme profond du
-désert.»
-
-Le lendemain continuation de l'ascension. Au-dessus des premières
-neiges, le sol, tout imprégné d'eau, devient un bourbier. A chaque pas
-les chevaux glissent et manquent de culbuter dans quelque précipice.
-Soudain la monture du chef de l'expédition fait un faux pas, elle va
-rouler dans l'abîme, le cavalier n'a que le temps de lâcher bride et
-étriers pour se jeter de côté; abandonné à lui-même, l'animal retrouve
-aussitôt son équilibre. Il serait imprudent d'emmener plus loin les
-chevaux, et, abandonnant ses compagnons qui ne sont pas précisément des
-alpinistes, Nordenskjöld s'achemine seul vers le sommet de la montagne
-(1,100 mètres), situé sur la crête séparant les eaux atlantiques de
-celles qui s'écoulent vers le Pacifique par le fjord de l'Ultima
-Esperanza. De ce point le panorama est grandiose, embrassant toute
-une vaste portion de la Cordillère des Andes; de tous côtés ce n'est
-qu'un hérissement de colosses neigeux découpés d'abîmes qui renferment
-d'étroites vallées.
-
-[Illustration: CRATÈRE ÉRODÉ AU PICO DESEADO]
-
-Dans cette région les guanacos sont extrêmement abondants. Nulle part
-ailleurs au cours de ses excursions antérieures l'expédition n'en avait
-rencontré une telle quantité. Certaines montagnes grouillaient de
-troupeaux comptant plusieurs milliers de têtes. Le guanaco (_Auchenia
-Huanaco_) est le plus grand animal de la pointe extrême de l'Amérique
-du Sud. Sa taille atteint 1 mètre 60 et sa longueur 2 mètres 30.
-
-Naturellement il est l'objet d'une chasse acharnée; les indigènes, ne
-possédant pas d'armes à feu, le poursuivent à cheval avec des chiens.
-Seule la chair des jeunes est mangeable. Inutile de vouloir essayer
-de déchiqueter la viande des exemplaires adultes; les plus solides
-mâchoires ne peuvent entamer un pareil morceau de cuir. Seule également
-la peau des jeunes est utilisable. Elle sert à fabriquer des manteaux
-dits _quillangos_, un des principaux articles d'exportation du pays.
-Treize peaux sont nécessaires pour la confection d'un tel vêtement; à
-Punta-Arenas la valeur d'un beau _quillango_ peut atteindre 50 francs.
-Pour toutes ces raisons on ne tue que les jeunes animaux et chaque
-année on en fait une véritable hécatombe. La chasse est pratiquée en
-décembre et en janvier; elle est menée surtout avec ardeur par les
-Indiens qui trouvent dans cette industrie une source importante de
-revenus; les blancs ne négligent pas non plus ce profit et à cette
-époque un certain nombre vont mener la vie du trappeur dans la pampa.
-Les troupeaux rencontrés par Nordenskjöld sur les crêtes de Baguales
-s'étaient probablement réfugiés au milieu des montagnes pour échapper
-à une poursuite acharnée. A quelque temps de là les explorateurs
-rencontrèrent du reste plusieurs campements de Patagons. Cette tribu
-si célèbre est aujourd'hui bien réduite. Ce sont de beaux hommes,
-vigoureux, bien découplés, bien différents de leurs misérables parents
-de la rive Sud du détroit de Magellan, mais ce ne sont nullement des
-géants comme la légende s'est plu à les représenter.
-
-[Illustration: PITON BASALTIQUE DE LA SIERRA DE LAS BAGUALES]
-
-Les Patagons vivent dans des tentes en peaux de guanaco, ou en toile,
-soutenues par des morceaux de bois; au fond sont installés les lits de
-la famille et à l'entrée le foyer. Dressées sur le bord d'un petit
-ruisseau, à l'abri du vent, ces tentes constituent, en somme, des
-habitations relativement plus agréables que celles de nombre de colons.
-Ces indigènes sont nomades; ce genre de vie leur est rendu d'autant
-plus facile qu'ils disposent de nombreux troupeaux de chevaux pour le
-transport des bagages. Nordenskjöld cite le cas d'un groupe de ces
-naturels qui possédait 400 chevaux magnifiques.
-
-Les Patagons, se trouvant en relations constantes avec les blancs, sont
-aujourd'hui très civilisés. Des unions ont même lieu entre les deux
-races. De pareils mariages sont, il est vrai, calamiteux pour le colon.
-Les fils de la Pampa ont, en effet, l'habitude de venir s'installer
-chez les nouveaux mariés et de vivre à leurs dépens; la coutume admet à
-prendre part à cette vie commune, non pas seulement la famille la plus
-proche de la femme, mais encore tous ses cousins jusqu'au quatrième et
-cinquième degré.
-
-[Illustration: PITON BASALTIQUE DE LA SIERRA DE LAS BAGUALES]
-
-De la vallée des Baguales, l'expédition suédoise se dirigea vers la
-pampa, vers le rio Coyle, pour étudier dans cette région les steppes
-de la Patagonie. Un fort triste pays, constitué par une couche de
-cailloux, arrondis, polis par le vent; en fait de végétation de
-petites-plantes, basses et rabougries, éclatantes, il est vrai,
-d'une floraison merveilleuse. Seulement au fond des vallons creusés
-à pic dans l'épaisseur de cette plaine, des pelouses égayent le
-regard. De temps à autre une lagune blanchit la tonalité neutre du
-sol, ponctuée de taches roses formées par des troupes de flamants. On
-approche et à la place d'une nappe d'eau on ne trouve le plus souvent
-qu'une couche de sel. A côté des flamants, on observe également des
-nandous. La chasse à cet oiseau est la passion des indigènes; il
-fournit, en effet, une chair excellente, et ses plumes, sans valoir
-celles de l'autruche d'Afrique, se vendent encore un certain prix.
-Aussi bien, à la vue de ces oiseaux, deux des membres de la mission n'y
-purent tenir et partirent à leur poursuite, tandis que M. Nordenskjöld
-continuait sa route, laissant en arrière les bagages à la garde d'un
-homme. La liaison entre les deux parties de la caravane devait être
-obtenue au moyen de feux qui, dans ces plaines immenses, sont visibles
-de fort loin. Malheureusement, le soir la pluie survint et il fut
-impossible d'allumer un brasier. Le deuxième jour, ni chasseurs, ni
-bagages n'avaient encore paru; il était donc de toute nécessité de se
-mettre à la recherche des égarés. Avec cela les vivres manquaient...
-
-«Tandis que j'envoyais un homme, raconte notre voyageur, chercher
-des provisions chez le colon que nous avions quitté quelques jours
-auparavant, je battis l'estrade dans l'espérance de retrouver les
-chasseurs; en même temps j'allumai un grand feu pour signaler notre
-présence aux retardataires. Bientôt toute une partie de la prairie fut
-en flammes. Il est sévèrement interdit d'user de pareils procédés,
-mais dans ce désert personne n'a cure des lois ni des règlements. Mes
-recherches étant demeurées inutiles, je continuai ma route. Une rude
-expédition à marches forcées à travers un désert, sans tente, sans
-autre combustible que des fumées de guanaco, sans autre nourriture
-que du riz et les produits de la chasse. Un homme ayant réussi à
-capturer un puma, ce fut presque l'abondance. Dans l'après-midi du
-troisième jour, nous rencontrâmes quelques moutons isolés; évidemment
-nous approchions d'une localité habitée. Avec une nouvelle ardeur nous
-poursuivons donc notre route à travers la large vallée verdoyante du
-rio Coyle; dans la soirée nous atteignons enfin l'établissement d'un
-éleveur. Le propriétaire est malheureusement absent et le gérant refuse
-de nous vendre quoi que ce soit. C'est la première fois qu'au cours
-de ce long voyage l'hospitalité la plus large ne m'est pas accordée.
-Enfin, après d'interminables pourparlers, je réussis à obtenir une
-marmite de graisse de mouton qui fit nos délices. Sur ces entrefaites
-le propriétaire arriva. Inutile de dire qu'il s'empressa de nous faire
-oublier l'accueil de son employé. Les nouvelles qu'il apportait nous
-rassurèrent sur le sort de nos camarades. Les chasseurs avaient été
-vus quelques jours auparavant, se dirigeant bien tranquillement vers
-Punta-Arenas.
-
-«Nous demeurâmes un jour dans cette _estancia_, puis nous nous
-acheminâmes à notre tour vers ce port. Le voyage dura huit jours et
-n'offrit que peu d'intérêt. Le 19 janvier, nous faisions notre entrée
-dans Punta-Arenas. Au retour du désert, les cases toutes basses et
-les rues sales de la capitale des Terres Magellaniques font un effet
-presque grandiose et donnent la sensation de la rentrée dans le monde
-civilisé.»
-
-
-
-
-_CHAPITRE XII_
-
- Une excursion au Chili.--Le désert d'Atacama.--Ses richesses
- minérales.--Les mines de Tamaya et de Condoriaco.
-
-
-Pendant l'hiver austral de 1896, M. O. Nordenskjöld interrompit son
-exploration de la Terre de Feu pour entreprendre une course rapide au
-Chili.
-
-Au cours de cette excursion il visita le désert d'Atacama, une des
-parties les plus intéressantes de cette république. L'Atacama renferme,
-dit-on, dans l'Est, les plus hautes saillies du globe après celles
-du Tibet et de l'Himalaya; mais ce qui donne à ce pays son aspect
-typique, son faciès désertique, c'est la rareté des précipitations
-atmosphériques. Si, sur les bords de cette zone, on enregistre une
-ou deux chutes de pluie par an, dans l'intérieur, on ne compte
-que quelques ondées par siècle. Dans un tel pays, la végétation
-est naturellement peu abondante, mais combien extraordinaire! de
-gigantesques cactus, des plantes épineuses, toutes basses, aux aspects
-difformes et grimaçants. A une époque ancienne les pluies furent
-cependant plus copieuses; les profondes vallées, à sec aujourd'hui,
-qui sillonnent le pays, n'ont pu, en effet, être modelées que par les
-actions d'un ruissellement singulièrement abondant et actif. Depuis,
-l'érosion atmosphérique a désagrégé les sommets, couvert d'amas de
-blocs les versants et les vallées; tous ces produits d'altération,
-n'ayant pu être entraînés, demeurent en place comme de gigantesques
-ruines. Encore un caractère commun avec les régions pamiriennes et
-tibétaines. Sur la côte la présence de quelques haut sommets détermine
-des précipitations plus fréquentes, mais en dehors de ces localités
-d'immenses espaces sont absolument secs et ne renferment que quelques
-petites oasis créées par de minces filets d'eau issus des glaciers
-et des neiges qui tapissent les flancs des grands volcans de la
-Cordillère, comme le San José et les crêtes de la ligne de partage des
-eaux (_Cerros del Divortium_) ici très accentuées. Et cet épouvantable
-désert, un des plus tristes et un des plus vastes de la terre, contient
-des richesses minérales d'une fécondité extraordinaire. Ce sol sur
-lequel rien ne peut pousser recèle en abondance de l'or, de l'argent,
-du cuivre, du fer, du plomb, du manganèse, du soufre, du borax,
-etc., etc. L'argent et le cuivre constituent les exploitations les
-plus rémunératrices. Dans le Sud de l'Atacama et à l'Est de Coquimbo,
-se trouvent les mines de Tamaya, le plus riche gisement de cuivre du
-monde, dit-on. Un chemin de fer relie Coquimbo à Ovalle, situé à cinq
-heures de cheval de la mine. Les procédés d'exploitation étaient,
-lors de la visite de M. Nordenskjöld, extrêmement primitifs. La mine
-appartenant à un grand nombre de propriétaires, chacun d'eux faisait
-travailler sans se préoccuper de son voisin et sans nul souci d'obtenir
-le meilleur rendement. Pour ramener le minerai d'un puits profond de
-deux cent cinquante mètres, point de machines; on le hissait à dos
-d'homme, dans des sacs en peau de bœuf; ces sacs d'un poids énorme, des
-malheureux devaient les transporter, en grimpant comme des écureuils
-sur des échelles branlantes ou des roches escarpées glissantes comme du
-verre.
-
-[Illustration: LE VOLCAN SAN JOSÉ]
-
-Dans les mêmes parages sont situées les fameuses mines d'argent de
-Chañarcillo, qui comptèrent longtemps parmi les plus riches du monde.
-La valeur totale de leur production s'est élevée, dit-on, à sept
-cents millions. Aujourd'hui elles sont abandonnées. Non loin de là,
-aux environs de Condoriaco, de très importants gîtes métallifères se
-trouvent, tous dans de bonnes conditions d'exploitation. Condoriaco
-forme une petite ville minière composée de misérables cassines
-d'ouvriers; dans un pays où la pluie et le froid sont inconnus, les
-indigènes ne sentent point le besoin de bonnes habitations. Ici les
-mineurs n'ont encore formulé aucune revendication, le droit à la grève
-n'a point été proclamé et les relations entre patrons et ouvriers sont
-restées patriarcales.
-
-Dans la même région M. Nordenskjöld visita les importantes mines
-d'argent de Veteranas, puis revint à Serena sur le Pacifique. La
-distance entre les deux localités est de quatre-vingts kilomètres, mais
-combien difficile est la route, tantôt établie en longs lacets pour
-escalader un escarpement haut de huit cents mètres, tantôt taillée en
-balcon sur le flanc de falaises ou de traînées d'éboulis! Néanmoins,
-grâce au bon marché des transports et de la main-d'œuvre, le minerai
-peut être exporté dans des conditions encore avantageuses.
-
-[Illustration: LOS CURROS DEL DIVORTIUM]
-
-[Illustration: MINE DE CUIVRE D'AMONALAS DANS L'ATACAMA]
-
-M. Nordenskjöld visita ensuite Copiapo, une des plus jolies oasis de
-l'Atacama, entourée de vergers de _chirimoya_. D'après le jugement d'un
-grand nombre de voyageurs, le fruit de cet arbre serait le meilleur
-qui existe au monde. Des millions et des millions ont passé par
-cette petite ville; son importance économique est, d'ailleurs, mise en
-évidence par ce fait que, dès 1851, une voie ferrée y fut établie, la
-première construite dans l'Amérique du Sud.
-
-De Copiapo, notre voyageur suédois alla visiter plusieurs
-exploitations, notamment celle d'Amolanas. Très curieux le pays
-traversé par le chemin de fer; tantôt de tristes déserts de sable,
-tantôt d'âpres montagnes nues et desséchées. Dans la vallée du rio
-Copiapo, le terminus de la ligne est situé à l'altitude de mille
-mètres; les mines sont situées à trente kilomètres de là, et à quinze
-cents mètres plus haut: elles produisent du cuivre.
-
-Mais la plus grande richesse du Nord du Chili consiste dans les fameux
-gisements de salpêtre. Les plus riches se rencontrent dans la province
-de Tarapaca, ainsi que dans les parties centrales de l'Atacama. Le
-salpêtre se rencontre généralement à une profondeur d'un mètre.
-
-
-
-
-_CHAPITRE XIII_
-
- Résultats de l'expédition Nordenskjöld à la Terre de Feu et en
- Patagonie.
-
-
-A une époque géologique relativement récente, pendant l'ère
-quaternaire, on sait qu'une grande partie de l'Europe était ensevelie
-sous une épaisse carapace de glace, pareille à celle qui recouvre
-aujourd'hui le Grönland. Toute la Scandinavie, une grande partie de la
-Russie d'Europe, l'Allemagne presque entière, l'Écosse et une notable
-fraction de l'Angleterre formaient une gigantesque mer de glace,
-tandis qu'autour des reliefs de nos pays se développaient de puissants
-glaciers. L'Amérique du Nord a, elle aussi, passé par cette phase
-extraordinaire. Le même phénomène s'était-il produit dans l'hémisphère
-austral? Telle était la question que se posaient les géologues. Dans
-la Nouvelle-Zélande des traces certaines d'une ancienne extension des
-glaces avaient été relevées, mais peut-être est-ce là un phénomène
-local? Cette île, très montueuse, est isolée, et l'allongement des
-glaciers pouvait avoir été déterminé par des circonstances spéciales,
-telles qu'une aggravation du climat dans cette région. Dans les terres
-magellaniques des massifs montagneux portaient des indices remarquables
-d'une ancienne glaciation. Cette glaciation s'était-elle étendue sur la
-plaine voisine? A cet égard les observations précises faisaient défaut.
-
-[Illustration: TRANSPORT DU MINÉRAL DANS L'ATACAMA AU CHILI]
-
-M. O. Nordenskjöld a eu l'honneur de résoudre cette question
-particulièrement intéressante de l'histoire du globe et a reconnu que
-cette région avait, elle aussi, eu une période glaciaire. La plaine
-fuégienne se termine, sur l'Atlantique, par un escarpement, dont la
-hauteur varie de 30 à 70 mètres, qui constitue une superbe coupe
-géologique. Le premier examen de cet escarpement donna au naturaliste
-suédois la solution du problème. En effet, dans toute sa hauteur la
-falaise est constituée par de l'argile morainique que la glace, dans
-son mouvement d'écoulement, a entassée ici en masses énormes. Si l'on
-avance vers l'Ouest, on trouve, au pied de la Cordillère, un paysage
-non moins caractéristique résultant de l'action des anciens glaciers.
-M. Nordenskjöld a réussi à reconstituer les stades de la glaciation
-dans l'extrême sud de l'Amérique méridionale et a reconnu que ce
-phénomène y avait éprouvé les mêmes phases que dans l'hémisphère
-Nord.
-
-Avant cette invasion de glaces, quel était le climat de l'extrémité
-méridionale de l'Amérique? L'expédition suédoise a également étudié
-cette intéressante question. La découverte de plantes fossiles
-en différentes localités indique qu'à cette époque la végétation
-était assez semblable à celle d'aujourd'hui. Toutefois la rencontre
-d'empreintes d'_araucaria_ aux environs de Punta-Arenas semble
-indiquer que le climat était jadis plus chaud; il devait être
-également plus humide. Ces plantes fossiles datent de la première
-moitié des temps tertiaires, de cette période durant laquelle toute
-l'Europe septentrionale et même les régions polaires étaient couvertes
-de magnifiques forêts vierges. De ces recherches poursuivies à la
-Terre de Feu il résulte que les variations de climat qui ont affecté
-l'hémisphère Nord se sont produites presque en même temps dans
-l'hémisphère Sud. Il y a donc eu un phénomène général et non point
-simplement local.
-
-
-
-
-_TABLE DES MATIÈRES_
-
-
- Introduction 1
-
-
- _CHAPITRE I_
-
- De Buenos-Aires à la Terre de Feu.--El paramo.--En
- route pour Punta-Arenas.--A la recherche de squelettes
- d'Indiens 5
-
-
- _CHAPITRE II_
-
- Dans l'intérieur de la Terre de Feu 19
-
-
- _CHAPITRE III_
-
- A la recherche du lac Fagnano 43
-
-
- _CHAPITRE IV_
-
- La côte Ouest de la Patagonie 53
-
-
- _CHAPITRE V_
-
- Encore les canaux.--Une traversée tourmentée.--Le
- canal du Beagle.--La «ville» la plus méridionale
- du monde 67
-
-
- _CHAPITRE VI_
-
- Les indigènes de la Terre de Feu.--Les Onas.--Leur
- caractère farouche.--Vêtements et parures.--Genre
- de vie.--Facilité d'adaptation.--L'invasion de la
- Terre de Feu.--Mauvais traitements infligés aux
- indigènes.--L'œuvre des missions 87
-
-
- _CHAPITRE VII_
-
- Les Onas (_suite_).--L'organisation de la famille.--Rites
- funéraires.--Les Yaghans.--La mission d'Ouchouaya.--Historique
- des missions de la côte Ouest de la Terre
- de Feu 105
-
-
- _CHAPITRE VIII_
-
- Punta-Arenas et la région du détroit de Magellan 123
-
-
- _CHAPITRE IX_
-
- Exploration dans le Sud de la Patagonie.--Chabunco.--La
- vallée du Gallegos Chico.--Dans la région
- des Andes 143
-
-
- _CHAPITRE X_
-
- Les ressources des Terres Magellaniques.--L'élevage
- du mouton.--L'or.--L'agriculture 173
-
-
- _CHAPITRE XI_
-
- Le plateau de Las Baguales.--Du rio de Las Baguales
- au rio Coyle.--Le guanaco.--Le nandou.--Perdus
- dans la pampa 181
-
-
- _CHAPITRE XII_
-
- Une excursion au Chili.--Le désert d'Atacama.--Ses
- richesses minérales.--Les mines de Tamaya et de
- Condoriaco 193
-
-
- _CHAPITRE XIII_
-
- Résultats de l'expédition Nordenskjöld à la Terre de Feu
- et en Patagonie 203
-
-
-
-
-_TABLE DES GRAVURES_
-
-
- Poste de police de San Sebastian 6
-
- El Páramo 7
-
- Le docteur Nordenskjöld 9
-
- Lagune dans le steppe 16
-
- Intérieur de la Terre de Feu. A l'horizon, la Cordillère 17
-
- Plaine voisine de la baie de San Sebastian 21
-
- Barbanca de San Sebastian 23
-
- Le Rio Carmen Sylva à son embouchure 25
-
- Mission Salésienne de Rio-Grande 26
-
- Indigènes Fuégiens demi-civilisés de la mission de
- Rio Grande 27
-
- Le Rio-Grande près de son embouchure 31
-
- Végétation de la partie orientale de la Terre de Feu 35
-
- Zone de transmission entre la forêt et la pampa 36
-
- Fougères de la Terre de Feu 37
-
- Glaces flottantes dans les canaux ouest de la Patagonie 45
-
- Hutte et pirogue d'Indiens des canaux 55
-
- Hêtre antarctique 59
-
- Fougères dans les forêts de Patagonie 63
-
- Ouchouaya. La ville la plus méridionale du monde 73
-
- Le palais du Gouverneur à Ouchouaya 77
-
- Le lac Fagnano 83
-
- Fuégiens de la mission de Rio Grande 88
-
- Femme Ona 89
-
- Ona vêtu de son manteau en peau de guanaco 91
-
- Femme Ona 95
-
- Fanfare Fuégienne de la mission Salésienne de Dawson 101
-
- Fuégiennes à la chasse au tuco-tuco 106
-
- Onas à Ouchouaya 107
-
- Enfants Onas à Ouchouaya 113
-
- Punta-Arenas 125
-
- Le quai de Punta-Arenas 127
-
- Environs de Punta-Arenas 133
-
- La Bahia Inutil 137
-
- Un Vaqueano Chilien 144
-
- En tenue de route 145
-
- Maison d'un colon en Patagonie 149
-
- Camp dans le steppe 151
-
- Le lac Sarmiento 153
-
- Abatis d'arbres marquant la frontière Chilo-Argentine
- dans la forêt Fuégienne 157
-
- Tranchée pratiquée dans la forêt pour le tracé de la
- frontière Chilo-Argentine 161
-
- Le massif de Payne dans les Andes Patagones 163
-
- Le lac de Payne 165
-
- Bivouac établi près des premières neiges dans la Cordillère
- de Las Baguelas 169
-
- Le grand glacier Dickson 171
-
- La pampa au nord de Páramo 175
-
- Cratère érodé au Pico Descado 183
-
- Piton basaltique de la Sierra de Las Baguales 185
-
- Pilon basaltique de la Sierra de Las Baguales 187
-
- Le volcan San José 195
-
- Los Cerros del Divortium 199
-
- Mines de cuivre d'Amonalas dans l'Atacama 201
-
- Transport du minerai dans l'Atacama au Chili 205
-
-Levall.-Perret.--Imp. Crèté de l'Arbre, Wellhoff et Roche, succrs.
-
-[Illustration:
-
- LES TERRES DE MAGELLAN
-
- d'après la carte
- de
- OTTO NORDENSKIÖLD
-]
-
-
-
-
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- MARKHAM: _La mer glacée du pôle_ un vol.
- MONTANO (D'): _Voyage aux Philippines_ un vol.
- MONTÉGUT (E.): _En Bourbonnais et en Forez_ un vol.
- -- _Souvenirs de Bourgogne_ un vol.
- -- _Les Pays-Bas_ un vol.
- PFEIFFER (Mme): _Mon second voyage autour du M._ un vol.
- RABOT (Ch.) _A travers la Russie boréale_ un vol.
- -- _Au Cap Nord_ un vol.
- -- _Aux Fjords de Norvège_ un vol.
- RECLUS (Armand): _Panama et Darien_ un vol.
- RECLUS (Elisée): _Voyage à la Sierra Névada de Sainte-Marthe_ un vol.
- ROUSSET (L.): _A travers la Chine_ un vol.
- TAINE (H.): _Voyage en Italie_ un vol.
- -- _Voyages aux Pyrénées_ un vol.
- -- _Notes sur l'Angleterre_ un vol.
- TANNEGUY DE WOGAN: _Voyage du canot en papier Le «Qui vive?»_ un vol.
- THOMSON (J.): _Au pays des Massai_ un vol.
- THOUAR: _Explorations dans l'Amérique du sud_ un vol.
- TUROT (H.): _La guerre Gréco-Turque_ un vol.
- UJFALVY-BOURDON (Mme de): _Voyage d'une
- parisienne dans l'Himalaya occidental_ un vol.
- VANDERHEYM: _Une Expédition avec Ménélick_ un vol.
- VERSCHUUR: _Aux Antipodes_ un vol.
- -- _Voyage aux trois Guyanes et aux Antilles_ un vol.
- -- _Aux colonies d'Asie_ un vol.
- VILLETARD DE LAGUERIE: _La Corée_ un vol.
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-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 69536 ***