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-The Project Gutenberg eBook of Maroussia, by Marko Wovzog
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
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-using this eBook.
-
-Title: Maroussia
-
-Authors: Marko Wovzog
- P.-J. Stahl
-
-Illustrator: Théophile Shuler
-
-Engraver: François Pannemaker
-
-Release Date: November 6, 2022 [eBook #69301]
-
-Language: French
-
-Produced by: Claudine Corbasson and the Online Distributed Proofreading
- Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from
- images generously made available by the Bibliothèque
- nationale de France (BnF/Gallica))
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MAROUSSIA ***
-
-
-
-
-
- Au lecteur
-
- Cette version numérisée reproduit dans son intégralité la version
- originale. Les erreurs manifestes de typographie ont été corrigées.
-
- La ponctuation a pu faire l'objet de quelques corrections mineures.
-
-
-
-
-[Illustration: MAROUSSIA]
-
-
-
-
- MAROUSSIA
-
- PAR
-
- P. J. STAHL
-
- D'APRÈS UNE LÉGENDE DE MARKO WOVZOK
-
- DESSINS PAR TH. SCHULER
-
- GRAVURES PAR PANNEMAKER
-
- [Illustration]
-
- BIBLIOTHÈQUE
-
- D'ÉDUCATION ET DE RÉCRÉATION
-
- J. HETZEL ET Cie, 18, RUE JACOB
-
- PARIS
-
-
- Tous droits de reproduction et de traduction réservés
-
-
-
-
- _A ALSA
-
- Enfant de l'Alsace,
-
- à
-
- ALSA
-
- Fille de Théophile Schuler,
-
- je dédie
-
- cette édition illustrée dont les dessins
-
- sont la dernière œuvre
-
- de son père._
-
- P.-J. STAHL.
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-MAROUSSIA
-
-D'APRÈS LA LÉGENDE DE MARKO WOVZOG[1]
-
-
-
-
-I
-
-L'UKRAINE.
-
-
-Je vais vous raconter ce qui s'est passé il y a bien longtemps en
-Ukraine, dans un coin ignoré, mais frais et charmant, de cette contrée.
-
- [1] L'histoire de Maroussia, écrite par nous en 1873, a été publiée
- par le journal le Temps, en décembre 1875. L'Hetman de M. Déroulède
- a été joué à l'Odéon en 1877. Si nous ne nous trompons pas, le
- drame procède, à l'insu même de son auteur, des faits historiques
- qui ont donné naissance à la légende de _Maroussia_. Rien cependant
- ne se ressemble moins que les deux œuvres, ce qui prouve une fois
- de plus que la même terre peut donner des fruits bien différents.
-
-J'aime beaucoup les contrées dont on ne parle guère, que l'étranger
-ne visite pas, qu'on laisse à elles-mêmes, qui gardent pour elles
-leurs retraites et leurs secrets, leurs fleurs et leurs sentiments,
-leurs dures peines et leurs simples plaisirs. Leur histoire n'est
-point à tous. Les mœurs de leurs habitants sont bien leurs mœurs, et,
-s'ils sont fiers, c'est sans s'en douter. On y rencontre ce qu'on ne
-trouverait nulle part ailleurs: choses et gens y sont nouvelles et
-nouveaux. Ces pays-là--sans le dire à personne--ont quelquefois leurs
-héros, de vrais héros.
-
-J'aime aussi les héros--surtout quand ils ne se targuent pas de
-l'être--quand ils sont droits et sincères, quand ils font de grandes
-choses sans crier à tue-tête: «Voyez, voyez! c'est moi qui ai fait
-ceci! venez m'en récompenser;» mais seulement parce que, étant ce
-qu'ils sont, ayant leurs qualités, ils ne sauraient faire autrement que
-d'être héroïques.
-
-Mais, assez de philosophie, comme dit notre maître d'école quand il
-voit qu'on ne va pas être de son avis. Contons l'histoire.
-
-Eh bien, dans le petit coin dont je veux vous parler, il y avait
-autrefois une maison faite comme le sont les maisons à la campagne;
-et cette maison était habitée par un Cosaque, Danilo Tchabane, et sa
-famille.
-
-[Illustration: I
-
-DANILO TCHABANE ET SA FAMILLE.]
-
-N'allez pas confondre, je vous prie, les Cosaques ukrainiens avec ceux
-du Don, avec ces êtres barbus aux yeux ronds et terribles, au langage
-grossier, aux allures effrontées; ils ne se ressemblent point.
-
-Les Ukrainiens ne portent de barbe qu'à l'âge de cinquante ans. Il
-s'ensuit que vous ne voyez dans le pays que des barbes grises ou point
-de barbes. Les jeunes gens portent des moustaches comme les Polonais.
-Les Ukrainiens sont grands, forts et sveltes. Ils ont, pour la plupart,
-des traits réguliers, des sourcils très-nettement dessinés, de grands
-yeux taillés en amande, une expression calme, noble, un peu sévère, et
-qui peut paraître triste.
-
-Voulez-vous savoir ce que signifie le mot: _cosaque_? Le mot cosaque
-est un mot turc et veut dire: _guerrier à cheval_.
-
-Dans le temps, quand l'Ukraine était une république et faisait la
-guerre aux Turcs, les Turcs ont désigné les héros inconnus qu'ils
-avaient à combattre sous le nom de Cosaques. Je ne vous conterai pas
-toutes les guerres de cette république, ce serait trop long. Il suffira
-de vous dire que, pendant de longues années, elle se trouvait, comme
-on dit chez nous et ailleurs peut-être, «placée entre deux feux»:
-la grande Russie et la Pologne. On pourrait même dire «entre quatre
-feux», si l'on comptait les Turcs et les Tartares. A la fin, ne pouvant
-s'entendre avec les Polonais, cette république avait accepté les
-«fraternelles» propositions de la Russie.
-
-«Nous sommes trop faibles pour lutter encore avec nos voisins. Nous
-avons jusqu'ici soutenu la guerre glorieusement, c'est vrai; mais
-nous finirons par être écrasés. La Russie nous propose une alliance,
-acceptons-la.»
-
-C'est ainsi que pensait et parlait le vieux chef Bogdan Khmielnitski,
-et le peuple l'avait écouté.
-
-Au commencement tout alla bien. Égalité, fraternité, liberté, les
-Russes respectaient tout cela; mais peu à peu les choses changèrent.
-
-Au bout de moins d'une année, le peuple avait mille raisons de dire à
-son chef Bogdan: «Qu'avons-nous fait?»
-
-Le vieux Bogdan, entendant ces choses, pleura, sans que rien put le
-consoler.
-
-«Tâchons d'y remédier,» dit-il après; mais il n'y réussit pas et mourut
-de chagrin.
-
-Après sa mort, l'Ukraine eut à subir bien des épreuves. Elle se divisa
-en deux camps; les uns étaient encore pour la Russie, les autres
-tenaient pour la Pologne.
-
-Un troisième parti s'était formé. Celui-là était pour l'indépendance
-complète de l'Ukraine; malheureusement il n'était pas nombreux. C'est
-juste à cette époque que commence notre récit.
-
-Le Cosaque Danilo Tchabane habitait donc avec sa famille une maison
-dans la campagne. L'être le plus difficile se serait contenté de cette
-habitation.
-
-Danilo avait hérité de cette maisonnette; son père, qui la tenait de
-son père, lequel la tenait aussi du sien, la lui avait transmise en
-mourant. Je ne sais combien de générations de Tchabane avaient passé
-par là.
-
-Et notez bien ceci: quel que soit le désert que vient habiter une
-famille ukrainienne, le premier printemps la couvrira de fleurs. Donc,
-vous pouvez imaginer quel paradis de fleurs devait être la maison de
-Danilo, après que tant de générations de Tchabane avaient ajouté leur
-part de fleurs aux fleurs de leurs ancêtres.
-
-D'ailleurs, il faut dire que la maison de Danilo n'aurait jamais pu
-offrir l'image d'un désert. Tout au contraire, située comme elle
-l'était, entre une steppe immense et une vaste forêt, entre une
-profonde rivière et une prairie veloutée, entre une haute montagne et
-une fraîche vallée, elle était, dès qu'elle apparaissait, ravissante à
-voir.
-
-Au nord, se déroulait la steppe sans fin, la steppe embaumée. On eût
-dit un océan de verdure, émaillé de fleurs. Au sud, s'élevaient les
-montagnes tantôt boisées et verdoyantes comme des émeraudes, tantôt
-incultes et pierreuses. La délicieuse vallée, tout à fait solitaire,
-sans chemins ni sentiers, s'étendait dans l'est. La rivière, d'un bleu
-sombre, arrosait la prairie. Ici elle coulait reflétant l'azur du ciel
-au milieu des joncs flexibles, là elle s'engageait entre les rochers
-sombres et bouillonnait sous une arche de granit grisâtre.
-
-Grand Dieu! qu'il faisait bon dans ce coin du monde! Quand le soleil
-se levait, la prairie couverte de rosée étincelait comme une pluie de
-diamants. Les oiseaux, cachés dans les joncs, commençaient à voleter et
-à chanter, et un léger voile de vapeur, doré par les rayons du matin,
-se balançait mollement au-dessus de la rivière. Grand Dieu! qu'elle
-était parfumée, cette tranquille vallée sous le premier regard du
-soleil!
-
-Et les sommets des montagnes? Ils brillaient comme du métal. Et la
-forêt? Elle se réveillait tout doucement. Et la steppe? Elle miroitait
-d'ombre et de lumière aussi loin que l'œil pouvait percer ses
-profondeurs et ses clartés.
-
-Ceci est l'aurore, la matinée; mais, le jour, comment vous le peindre?
-Une inondation de lumière sous une voûte azurée, les chants de triomphe
-des oiseaux, le murmure des flots, toute la nature en plein bonheur.
-
-Pour la soirée, ces soirs paisibles et roses de l'Ukraine, vous
-devinez: les étoiles se montrant peu à peu pour faire fête à la lune,
-celle-ci paraissant dans sa douce majesté, et, à l'horizon, des bandes
-violettes de couleurs variées jetant leurs derniers feux, rayant
-la steppe assombrie et silencieuse. La lisière de la forêt devenait
-sérieuse, presque sévère; une grande roche, enveloppée de mystère,
-faisait pendant à une autre roche, sa sœur, se dressant comme un bloc
-de jais noir, éclairée d'en haut. Et enfin le petit jardin touffu,
-plein de cerisiers en fleur, les gentilles fenêtres de la maisonnette
-luisant entre les branches des rosiers sauvages. Telle était la maison
-de Danilo. Mais j'ai eu tort d'essayer de vous décrire des choses que
-les yeux ne sauraient se lasser de voir.
-
-Et dire qu'avec toutes les splendeurs, qu'avec tous les bienfaits de
-Dieu, les habitants de la maisonnette avaient encore, tout à côté, de
-bons voisins, des amis éprouvés!
-
-Les jours de fête, la famille Danilo Tchabane recevait beaucoup, oui,
-beaucoup. Tantôt c'était Semène Vorochilo qui arrivait, tantôt Andry
-Krouk, ou bien l'on entendait au loin la voix fraîche et sonore de
-Hanna, la belle rieuse, ou bien l'on apercevait le petit bateau de
-Vassil Grime qui abordait... et, après lui, cinq, dix autres encore,
-hommes et femmes, jeunes filles et jeunes gens, enfants aussi et même
-des vieillards. C'était à qui visiterait Danilo.
-
-Mais à quoi bon vous énumérer tous les amis! Vous voyez qu'ils étaient
-nombreux; quand j'aurai dit qu'ils étaient sûrs, que c'étaient de
-vrais amis, que pourrai-je ajouter? Je n'ai pas la prétention de vous
-apprendre combien c'est bon, l'amitié. Si vous éprouvez ce sentiment
-pour quelqu'un qui soit digne de l'inspirer, vous savez ce qu'il vaut.
-La parole d'un ami, le regard d'un ami, sa main dans la vôtre, sont
-les trois quarts du bonheur de la vie. Si vous ne l'avez jamais connu,
-ce bonheur, mes paroles ne vous l'apprendront pas. Méritez d'avoir des
-amis, nous causerons de l'amitié après; mais, jusque-là, fussiez-vous
-plus avisé que le grand Salomon lui-même, vous n'y pourriez rien
-comprendre.
-
-Certes, on vivrait très-heureux dans un coin comme celui-là, si les
-hommes ressemblaient aux moutons, s'ils n'avaient à désirer que de gras
-pâturages.
-
-Mais l'âme humaine a le droit de s'élever jusqu'à des aspirations
-plus hautes. Le vrai bonheur d'un peuple ne saurait se faire de la
-seule satisfaction des besoins matériels, le contentement moral peut
-seul donner le goût qu'il faut au pain qu'on mange. Or, je vous l'ai
-déjà donné à entendre, et vous m'avez compris à demi-mot: le trouble
-régnait partout. Le pays fatigué, tiré dans un sens par les Russes,
-dans un autre par l'aristocratie polonaise, écrasé des deux côtés, le
-pays était en pleine révolte et regrettait amèrement son indépendance
-perdue. L'Ukraine était envahie par les troupes russes. Le chef du
-parti moskovite était comblé des faveurs et des présents du tsar; le
-chef du parti polonais s'était fortifié dans une ville et invitait tous
-les amis de la liberté à venir se joindre à lui.
-
-De quel côté aller?
-
-Les temps étaient difficiles, bien difficiles! Les yeux les plus
-secs, d'ordinaire, versaient des larmes, et les têtes les plus sages
-tournaient. Les enfants eux-mêmes avaient peine à respirer.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-II
-
-UN VOYAGEUR INCONNU.
-
-
-Il y avait une réunion chez Danilo Tchabane. La soirée était sombre,
-les hôtes pensifs et silencieux. Les maîtres eux-mêmes avaient peine à
-sourire. On se regardait plus qu'on ne se parlait. Il était visible que
-tout ce monde avait le même souci.
-
-De temps en temps on s'adressait à Andry Krouk: «Les murs de
-Tchiguirine étaient-ils de force à résister à un assaut? Les
-défenseurs étaient-ils solides? Si on relisait la dernière proclamation
-du chef? Quelques-uns ne la connaissaient pas. Savait-on s'il se
-présentait beaucoup de volontaires?»
-
-Andry Krouk, évidemment bien renseigné sur toutes ces choses, répondait
-très-couramment. Il décrivait les remparts de Tchiguirine, ses fossés,
-ses portes, ses tranchées, comme un homme qui a passé par là et vu tout
-cela plus d'une fois, et récemment encore.
-
-Tandis que les hommes parlaient, les fuseaux s'arrêtaient, les femmes
-écoutaient anxieusement. Et quand les hommes se taisaient et fumaient,
-elles échangeaient à voix basse quelques paroles.
-
-«Encore une bataille près de Vélika, disait l'une.
-
---Combien de tués? demanda Moghila.
-
---On a incendié Terny; les maisons ne sont plus que cendres, et le
-village Krinitza brûle encore.
-
---Savez-vous, dit une jeune fille, savez-vous si?...»
-
-Mais elle ne peut achever; ses lèvres pâlissent, de grosses larmes
-voilent ses yeux, ses dents serrées par l'angoisse ne peuvent se
-rouvrir.
-
-Une vieille femme, coiffée d'un mouchoir brun d'où s'échappaient des
-flots de beaux cheveux gris, au visage froid et rigide, dans lequel
-deux grands yeux noirs étincelaient comme des étoiles, dit:
-
-«Les miens sont tous morts. Je suis seule au monde. Ils disaient tous:
-«Nous allons nous battre;» et je les regardais: «Oui, mes enfants;» et
-ils ajoutaient: «L'Ukraine reconquerra son indépendance;» et j'avais
-répondu encore: «Oui, mes enfants!» Tous les trois sont restés sur le
-champ de bataille, et l'Ukraine n'est pas libre!
-
---Ah! disait une jeune femme, on se fait tuer et l'on n'a encore rien
-gagné. Si encore on pouvait se dire: «Je meurs, mais je laisse aux
-autres ce que je cherchais...»
-
-La vieille femme l'interrompit:
-
-«Tu ne m'as pas comprise. Quand il s'agit de la patrie, on ne marchande
-pas, on ne se dit pas: «Réussirai-je?» mais: «C'est mon devoir,» et
-on se jette dans la mêlée. Si on est tué, on est bien mort; c'est un
-meilleur sort que de mal vivre. Les miens ont agi ainsi. Que Dieu ait
-leur âme! Si c'était à recommencer, ils recommenceraient.
-
---Vous avez raison, vous avez raison,» dirent plusieurs femmes.
-
-D'autres ne disaient rien qui se mirent à pleurer. Les enfants aussi
-étaient soucieux. Ils ne jouaient pas, ils ne criaient ni ne riaient,
-mais se tenaient, respirant sans bruit, dans les coins, tout en
-observant les figures des «grands» et en écoutant leurs discours.
-
-Une petite, toute petite fille, à la chevelure blonde, aux grands
-yeux extrêmement brillants, aux lèvres purpurines, semblait seule
-entièrement absorbée par ses propres affaires. Elle prenait des brins
-de jonc dans son tablier et en tressait une jolie natte.
-
-La soirée s'avançait, devenait de plus en plus sombre, de plus en plus
-calme. Tout le monde se taisait: la petite fille s'endormit, sa natte
-inachevée dans les doigts.
-
-La nuit vint et les étoiles étincelèrent.
-
-Tout à coup, on frappa à la fenêtre.
-
-Ce fut si inattendu que personne n'en voulut croire ses oreilles; mais
-on a frappé encore, et encore une fois, très-distinctement, très-fort.
-
-Le maître de la maison se leva et marcha vers la porte pour l'ouvrir.
-Ses hôtes et amis allumèrent leurs pipes et se mirent à fumer. Un
-dernier coup plus sec, plus net, se fit entendre sur la vitre. Les
-fumeurs tressaillirent, les enfants se regardèrent. Danilo entr'ouvrit
-la porte.
-
-«Qui frappe ici?» demanda-t-il.
-
-Une voix répondit, une voix ferme et mâle, qu'un voyageur égaré
-demandait l'hospitalité.
-
-«Soyez le bienvenu,» dit Danilo; et il ouvrit la porte toute grande, en
-invitant le voyageur à entrer.
-
-On entrevit quelques étoiles, une fraîche bouffée de brise du soir
-pénétra dans la chambre chaude; puis, sur le seuil, apparut un homme de
-grande taille, de si grande taille qu'il fut obligé de baisser la tête
-pour entrer.
-
-[Illustration: II
-
-«SOYEZ LE BIENVENU,» DIT DANILO.]
-
-La beauté n'est pas une rareté en Ukraine: pourtant le voyageur qui
-venait d'entrer aurait difficilement trouvé son égal.
-
-Son visage était un de ces nobles visages sur lesquels les regards
-les plus insouciants s'arrêtent avec un sentiment soudain de respect.
-Chacun est obligé de se dire en les regardant: «Cet homme doit être
-un homme entre tous les hommes.» Sa haute taille était élégante et
-souple. Toute sa personne respirait le calme et la force; mais jamais
-diamants, étoiles ou éclairs, n'eurent tant d'éclat que les yeux noirs
-qui répandaient autour de lui la lumière.
-
-Maître Danilo et ses amis furent frappés de tout cela; mais les
-Ukrainiens savent garder leurs impressions pour eux-mêmes, et ils n'en
-firent rien voir. Ils reçurent le voyageur comme tout voyageur doit
-être reçu dans une honnête maison, avec cordialité et prévenance. On
-le plaça près d'une table, et on s'empressa de lui offrir quelques
-rafraîchissements.
-
-Le voyageur se montra simple, modeste, poli et réservé. Étant un
-inconnu et n'ayant par conséquent aucun droit à l'intérêt particulier
-de ses hôtes et de leurs amis, il ne cherchait point à se faire valoir.
-Il ne racontait pas, comme d'autres eussent pu le faire, ses aventures.
-Il ne crut pas devoir faire part à des étrangers de ses projets, s'il
-en avait. Il ne jetait de regards indiscrets ni sur les choses, ni sur
-les gens. Il ne questionnait pas, il répondait et en peu de mots. S'il
-causait, c'était des choses qui, dans un tel moment, occupaient tout le
-monde: des désastres du pays, des villes brûlées, des champs dévastés
-qu'il avait vus sur sa route. Maître Danilo et ses amis imitèrent
-sa réserve. Ils se demandaient probablement d'où il venait et où il
-allait, et aussi dans quel pays il était né; mais, puisqu'il ne le
-disait pas, ils ne le lui demandaient pas. On voyait bien que, quoique
-jeune encore, il connaissait beaucoup de choses: les mœurs turques,
-les coutumes polonaises, le caractère russe, les usages tartares. Il
-paraissait que la Setch[2] ne lui était pas inconnue non plus.
-
- [2] La Setch était une île sur le Dniéper où les cosaques
- _Zaporogues_ (ce qui veut dire au delà des rapides du Dniéper)
- tenaient leur camp, où les femmes n'étaient pas admises, et d'où
- partaient de terribles razzias, principalement sur les terres des
- Tartares et des Turcs. Gogol en a fait une belle description dans
- son _Tarass Boulba_.
-
-Quant à l'Ukraine, il était évident qu'il l'avait parcourue dans tous
-les sens, qu'il avait visité, habité peut-être les grandes villes aussi
-bien que les villages et les petites campagnes. Plus d'un s'était
-interrogé aussi sur la balafre qu'il avait sur la joue gauche: où
-avait-il reçu, gagné cette belle blessure, faite bien certainement par
-une arme tranchante? Cela ne regardait que lui. A chacun ses secrets.
-Cependant le voyageur, rassuré sans doute par l'accueil qu'il recevait,
-devenait de lui-même plus expansif. Il décrivit avec une saisissante
-vigueur les batailles qui venaient d'avoir lieu. C'était à croire
-qu'on y prenait part avec lui. On l'écoutait, n'osant plus respirer.
-Les hommes, si habituellement impassibles, s'enflammaient; les femmes
-s'écriaient et sanglotaient. Les enfants, ayant perdu toute envie de
-dormir, étaient suspendus à ses lèvres.
-
-Tout à coup on entendit deux coups de feu, puis plusieurs autres
-encore. Après un court intervalle, d'autres succédèrent.
-
-On s'était tu. On prêtait l'oreille. Les coups partaient de la steppe.
-On écouta longtemps, mais le silence s'était refait.
-
-«Eh quoi! la poudre parle même dans vos paisibles campagnes? dit alors
-le voyageur.
-
---Cela doit venir du côté du grand chemin de Tchiguirine, dit Andry
-Krouk.
-
---Cela est venu de tous les côtés successivement,» dit Danilo en
-remuant la tête.
-
-Il se faisait tard; les femmes se levèrent pour retourner à leurs
-maisons. Il fallait faire coucher les enfants. Plus d'une avait pris
-le sien dans ses bras. Les unes étaient grandes et robustes, d'autres
-frêles et petites; elles étaient jeunes ou vieilles, mais toutes
-avaient la même expression, cette expression de volonté énergique qu'on
-a quand, après bien des souffrances et des luttes, on est décidé à tout
-faire avec calme, fût-ce à mourir.
-
-On se disait encore adieu sur le seuil de la porte, on échangeait un
-sourire d'affection, on se faisait un signe de tête amical. Tout se
-passait comme d'habitude, et cependant on sentait comme une tempête
-dans l'air. Les yeux de ces femmes, de ces mères, de ces sœurs, de ces
-fiancées, de ces filles, jetaient comme des lueurs.
-
-«Adieu! adieu! disait-on, bonne nuit!»
-
-Toute la société se dispersa par les sombres sentiers et disparut.
-Les deux intimes Andry Krouk et Semène Vorochilo restèrent seuls avec
-Danilo. Le voyageur resta aussi.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-III
-
-LA PETITE MAROUSSIA.
-
-
-Tout le monde était parti; la maîtresse de la maison passa dans une
-chambre à côté.
-
-«Y a-t-il moyen d'arriver jusqu'à Tchiguirine?» demanda le voyageur.
-Sa voix avait baissé en faisant cette question, ainsi qu'il arrive
-involontairement quand on sent que le danger peut être plus près de
-vous qu'on ne veut le dire.
-
-«Cela doit être difficile,» répondit maître Danilo, baissant
-instinctivement la voix à son tour.
-
-Ses deux amis ne dirent rien; mais ils laissèrent échapper de leurs
-pipes deux énormes bouffées de fumée, et ils froncèrent leurs épais
-sourcils.
-
-Ceci exprima sans paroles, mais nettement, qu'ils étaient de l'avis
-de maître Danilo. Les yeux du voyageur se fixèrent un instant sur la
-figure impassible de maître Danilo, puis sur les figures non moins
-impassibles de ses deux amis. Un seul regard de ses yeux pénétrants
-suffit pour leur apprendre quelle habitude des épreuves il avait, quel
-mépris du péril et aussi quelle adresse à parer au besoin les coups que
-pouvait lui porter la fortune.
-
-Cette muette confidence faite:
-
-«Et pourtant, dit-il, il faut que j'y arrive, et par le plus court et
-tout droit.
-
---Tout droit à Tchiguirine? répondit Andry Krouk; pour le moment, le
-corbeau lui-même n'y arriverait pas.
-
---Est-ce encore loin? demanda le voyageur.
-
---La longueur du chemin importe peu à celui qui a des jambes quand la
-route est bonne, dit Semène Vorochilo; mais fût-ce tout près, si c'est
-impraticable, voilà ce qui importe.»
-
-En prononçant ces paroles, Semène Vorochilo plongeait son regard dans
-les yeux du voyageur.
-
-«Nous autres voyageurs, répondit l'inconnu, nous ne sommes pas
-toujours libres de choisir le chemin le plus agréable. Faute du bon,
-c'est à nous de nous contenter du pire; mais, que voulez-vous, quand
-il est arrêté qu'on doit arriver quelque part, il n'y a pas à reculer.
-Heureux toutefois qui peut se procurer un guide, un compagnon de voyage
-fidèle et sûr! Je ne vous cacherai pas, très-honorables maîtres, qu'il
-m'est arrivé plus d'une fois de rencontrer, au moment où je pouvais
-le moins l'espérer, le cœur vaillant, le bras vigoureux, les pieds
-infatigables dont je pouvais avoir besoin.»
-
-A ces mots de l'étranger, maître Danilo et ses deux amis relevèrent la
-tête.
-
-«Vous dites vrai, honorable voyageur, répondit Danilo; un compagnon
-brave et dévoué vaut tous les trésors de l'univers.
-
---Il ne manque pas en Ukraine de cœurs résolus, dit Andry Krouk; pour
-ceci, je puis dire que nul pays ne surpasse notre patrie.
-
---Bien répondu, Krouk, fit maître Danilo. Les Polonais peuvent
-se vanter d'avoir d'intrépides seigneurs, les Turcs des sultans
-magnifiques, les Moscovites des gaillards intelligents et habiles:
-quant à nous, nous pouvons affirmer une chose, qui vaut toutes les
-autres, c'est que nous sommes «frères», ni plus ni moins.
-
---A l'exception près, vous avez raison, répliqua le voyageur.
-
---Dans les meilleurs champs on trouve un brin d'ivraie, reprit vivement
-Danilo; le froment en est-il moins bon pour cela?
-
---Non, assurément, dit Vorochilo. Il y a cependant quelque chose à
-considérer.
-
---Dites laquelle, répondit le voyageur.
-
---C'est qu'on ne distingue pas toujours le bon grain du mauvais. Celui
-qui porte capuce noire n'est pas toujours moine.
-
---Le bon pâtre reconnaît ses brebis, même sous la peau du loup!»
-répliqua l'étranger.
-
-Il se fit un silence; on se regarda une fois encore. On s'était
-compris; les paroles devinrent inutiles.
-
-«Frères, salut! dit le voyageur. Ceux de la Setch vous présentent
-respect et amitié. Je suis leur envoyé. Je vais à Tchiguirine.
-
---Nous sommes à vos ordres; nous sommes vos amis, dirent les trois
-Ukrainiens.
-
---Qu'avez-vous à m'apprendre? que savez-vous? que se passe-t-il autour
-de vous? demanda l'envoyé de la Setch.
-
---Rien de bon, répondit Danilo; l'_un_ s'est lié d'amitié avec les
-Moscovites; l'_autre_, après avoir invité les Turcs à venir à son aide,
-est peut-être, dans ce moment même, en pourparler avec la Pologne.
-
---Cela n'est que trop vrai! dirent les deux amis de Danilo, et leurs
-mâles visages exprimaient une douleur profonde.
-
---Raison de plus pour que j'aille à Tchiguirine, répondit l'envoyé de
-la Setch--et sans perdre de temps.
-
---Tous les chemins sont coupés, répondit Vorochilo.
-
---Et le passage de Gonna?
-
---Occupé et mis en état de défense par les Moscovites.»
-
-L'envoyé se mit à réfléchir, non aux difficultés, mais au moyen
-d'arriver à son but.
-
-«Nous autres, Cosaques de la Setch, dit-il enfin, nous ne sommes
-ni pour les Moscovites ni pour les Polonais. Nous sommes pour les
-Ukrainiens. Vous voyez bien qu'il faut que je pénètre dans Tchiguirine.
-De vos deux chefs, l'un s'est vendu, dit-on... mais l'autre?
-
---L'autre, l'ataman Petro Dorochenko, dit Krouk, est un honnête homme.
-
---Je le sais, dit l'envoyé. Mais, orgueilleux, passionné, et trop
-prompt comme il l'est, on peut craindre qu'en voulant sauver l'Ukraine
-il la perde. Dans son irritation contre les Russes, il oublie que nous
-avons d'autres adversaires. Il est sur le point de faire une folie et
-de se jeter du feu à la flamme. J'ai mission de l'en empêcher;--mais,
-pour y réussir, il faut que je le voie. Si je tardais...»
-
-Ici l'envoyé se tut et regarda tout autour de lui. La maîtresse
-de la maison était encore absente, deux petits garçons dormaient
-paisiblement sur un large banc. Il était sur le point de reprendre son
-discours, lorsque soudain, à l'extrémité de la pièce, il aperçut deux
-yeux étincelants fixés sur lui et qui semblaient boire ses paroles. Il
-allait se lever et marcher sur cette vision inquiétante, quand, à sa
-grande surprise, il découvrit que ces deux yeux ardents étaient ceux
-d'une simple et gracieuse enfant qui, blottie dans un angle obscur de
-la chambre, le regardait comme un oiseau charmé.
-
-Danilo avait suivi le regard de l'envoyé et découvrit l'objet de sa
-préoccupation.
-
-«C'est ma fille, dit-il, ma brave enfant, sage au delà de son âge;» et
-l'appelant: «Maroussia, dit-il, approche.»
-
-Maroussia s'approcha.
-
-C'était une vraie fillette ukrainienne, aux sourcils veloutés, aux
-joues brunies par le soleil, d'ensemble étrangement belle, belle par
-l'expression de sa charmante physionomie autant que par la pureté même
-de ses traits. Vrai type de la race. Elle portait une chemise brodée à
-la mode du pays, un jupon bleu foncé et une ceinture rouge; ses cheveux
-magnifiques, aux reflets dorés, étaient tressés en grosses nattes, et,
-quoique tressés, ils ondulaient encore et brillaient comme de la soie.
-Les filles du pays portent en été une couronne de fleurs. Maroussia
-avait encore quelques fleurs rouges dans ses cheveux.
-
-[Illustration: III
-
-COMPRENDS-TU CE QUE C'EST QU'UN SECRET?]
-
-«Maroussia, lui dit son père, tu écoutais notre conversation?
-
---Je ne voulais pas écouter, répondit Maroussia. Malgré moi d'abord
-j'entendais; mais, après avoir entendu, j'ai écouté.
-
---Et alors qu'as-tu entendu, mon enfant?
-
---J'ai tout entendu.»
-
-Sa voix était admirablement timbrée.
-
-«Dis-moi ce que tu as entendu, ma fille.»
-
-Les yeux brillants de Maroussia se tournèrent vers l'envoyé de la Setch:
-
-«J'ai compris qu'il était nécessaire que le grand ami de ce soir
-arrivât très-vite à Tchiguirine, et que pour le salut de l'Ukraine il
-fallait qu'il pût voir l'ataman.
-
---Tu as tout entendu, en effet, dit Danilo, et tout compris.
-Maintenant, écoute-moi, Maroussia. Ce que tu as entendu, tu n'en
-parleras à âme qui vive. Si quelqu'un t'interroge, tu ne sais rien.
-Comprends-tu ce que c'est qu'un secret?
-
---C'est quelque chose qu'il faut garder à tout prix, dit l'enfant.
-
---Eh bien, dit le père d'une voix grave, tu es dépositaire d'un secret.
-
---Oui, père,» dit Maroussia.
-
-Maître Danilo n'en dit pas davantage. Maroussia n'eut point à faire
-de promesse, mais il y avait dans ces deux paroles: «Oui, père,»
-prononcées par cette enfant ainsi qu'elle le fit, de quoi rassurer
-plus incrédule que saint Thomas lui-même.
-
-«Où est ta mère? demanda maître Danilo.
-
---Elle prépare le souper.
-
---Va lui dire que tes petits frères sont endormis.»
-
-Maroussia se dirigea vers la porte, mais, au moment de l'ouvrir, elle
-s'arrêta subitement, prêtant l'oreille à un bruit étrange qui se
-faisait entendre du dehors. On eût dit une troupe de cavaliers galopant
-dans la direction de la maison. Rapidement le bruit grandit; des cris,
-des imprécations se mêlaient déjà aux hennissements des chevaux. En un
-instant ce fut un tumulte comme celui qu'aurait pu produire l'arrivée à
-fond de train de tout un détachement; des voix enrouées, des jurements
-se firent entendre.
-
-La porte de la chambre s'ouvrit. La maîtresse de la maison, blanche
-comme un linge, apparut:
-
-«Ce sont des soldats, un escadron, un régiment peut-être. Ils sont là...
-
---Il ne s'agit pas de perdre la tête,» dit Danilo.
-
-L'envoyé de la Setch s'était levé, mais sans précipitation; les autres
-en firent autant. Pas une parole ne fut prononcée, chacun réfléchissait.
-
-La mère de Maroussia assura la fermeture de la porte, et, le dos appuyé
-contre le chambranle, elle attendit les ordres de son mari. Maroussia
-s'était placée à côté de sa mère. Ses lèvres avaient un peu pâli, mais
-son visage était calme.
-
-«Toi, Vorochilo, et toi, Krouk, dit Danilo, vous dormez. Ma femme et
-ma fille sont occupées à coudre; moi je suis absent. J'ai été voir un
-ami. Vorochilo et Krouk étaient venus pour m'acheter mes bœufs; ils ont
-peut-être trop bu, ils ronflent en m'attendant... Il s'agit de gagner
-du temps.»
-
-Puis, s'adressant à l'envoyé de la Setch:
-
-«Le devant de la maison seul est occupé; la fenêtre de la cuisine donne
-sur le jardin. Suivez-moi.»
-
-Le père, en sortant, avait échangé un regard avec sa fille.
-
-Tout cela s'était exécuté aussi vite qu'un changement à vue dès
-longtemps préparé. Les deux hommes couchés sur les bancs dormaient
-aussi paisiblement que les petits frères. La maîtresse de la maison et
-sa fille cousaient. Maître Danilo et l'envoyé avaient disparu.
-
-«Descendez de cheval et frappez à la porte, criait une voix rude du
-dehors.
-
---Tonnerre et sang, défoncez-la!» hurla une autre voix plus impérieuse
-que la première.
-
-La maîtresse de la maison, sans quitter son ouvrage, s'approcha de la
-fenêtre:
-
-«Qui est là? que voulez-vous?» dit-elle d'une voix dont pas une note ne
-tremblait.
-
-Mais, pour toute réponse, quelques vitres de la croisée volèrent en
-éclats, et, en même temps, une grosse figure rouge de colère, aux
-moustaches hérissées, se pencha à travers les carreaux cassés, jetant
-dans tous les coins et recoins de la chambre des regards irrités et
-méfiants.
-
-«Qu'as-tu à me regarder? cria ce personnage; pourquoi n'ouvres-tu pas
-ta porte? Préfères-tu qu'on la jette à bas?»
-
-La maîtresse de la maison, ainsi interpellée, avait reculé d'un pas.
-
-«Les enfants dorment, dit-elle,--et le fait est qu'ils dormaient
-encore, les innocents,--les deux hommes dorment aussi. Ne faites pas
-tant de bruit.
-
---Ouvriras-tu, sotte créature?» vociféra la figure rouge.
-
-La femme de Danilo, comme paralysée par la peur, ne fit pas un
-mouvement.
-
-La porte était ébranlée sous les coups retentissants des assaillants,
-mais elle ne cédait pas.
-
-L'homme à la figure rouge parvint à entrer de la moitié du corps par la
-fenêtre brisée, et dirigeant le canon d'un pistolet sur la poitrine de
-la maîtresse de la maison:
-
-«Si dans une seconde ta porte n'est pas toute grande ouverte,
-cria-t-il, je t'abats comme une corneille.»
-
-La femme de Danilo fit un pas vers la porte; on eût dit une statue de
-pierre essayant d'obéir à un ordre qu'elle ne comprenait pas.
-
-«Femelle maudite! cria l'officier furieux. Mais quelqu'un du dehors,
-le tirant en arrière, l'arracha de la fenêtre. La figure d'un autre
-officier se montra.
-
-«Femme, dit celui-ci, le feu aura raison de votre porte et de la maison
-tout entière, et pas un de ses habitants n'en sortira vivant, si cette
-porte ne livre pas immédiatement passage à nos hommes.»
-
-La maîtresse de la maison, comme folle de terreur, se précipita alors
-sur sa porte; mais, soit maladresse, soit épouvante, il semblait que
-clefs ni verrous ne pussent lui obéir. «J'ouvre, disait-elle, j'ouvre,
-mes seigneurs, ne le voyez-vous pas? Mais cette serrure me fait perdre
-la tête; il me faudra dès demain la faire arranger.»
-
-Enfin la porte s'ouvrit.
-
-Dieu sait que cela avait pris assez de temps. Soldats et officiers se
-précipitèrent dans la cabane et se mirent à en visiter tous les coins.
-On eût dit des loups en quête de leur proie tout à coup disparue.
-
-Le plus petit des garçons, éveillé en sursaut, jetait des cris
-perçants. L'aîné regardait tout et ne bronchait pas.
-
-«Braillard, te tairas-tu!» dit un des officiers au petit frère qui
-criait.
-
-L'officier à la figure rouge ne lui dit rien, mais d'un coup de pied il
-l'envoya rouler, muet enfin de terreur, sous le banc même sur lequel il
-venait de dormir.
-
-«Lâche! dit le petit frère aîné. Lâche! quand je serai grand!...»
-
-Le vilain homme à la figure rouge avait autre chose à faire que de
-l'entendre. D'un second coup de pied il avait fait lever Krouk,
-qui paraissait comme ivre de sommeil, et ouvrait et refermait
-alternativement, dans un pénible effort, des yeux ébahis.
-
-Vorochilo, réveillé par les mêmes procédés, avait l'air de ne savoir
-que penser en regardant ses agresseurs. Il appelait le gros officier
-le compère Générasime, et l'autre le compère Stéphane; il adressait à
-l'un un sourire, à l'autre un clignement d'yeux de bonne amitié, puis
-retombait sur son banc en disant:
-
-«Couchons-nous, il est l'heure.»
-
-Les soldats le regardaient tour à tour:
-
-«C'est lui, disaient les uns. Ce n'est pas lui, disaient les autres.
-Quel peuple de coquins! Il n'en est pas un qui ne soit un traître.
-
---Silence!» cria l'homme à la figure rouge.
-
-Il s'était assis à une table, et faisant un signe brutal à la maîtresse
-de la maison:
-
-«Approche,» lui dit-il.
-
-Elle approcha.
-
-«Qui es-tu? demanda-t-il.
-
---Je suis la femme de Danilo Tchabane.
-
---Où est ton mari?
-
---Il est allé voir un ami.
-
---Attends, je vais t'apprendre ce que c'est qu'un ami.» Il prit un
-knout que portait un de ses soldats, un knout richement orné et ciselé
-à la poignée.
-
-«Et ces deux-là, ces deux ivrognes, ces deux chiens, qu'est-ce que
-c'est?»
-
-Et pour mieux désigner les personnes, il cingla de son knout les
-épaules de Krouk, puis la figure de Vorochilo.
-
-«Parleras-tu?» cria-t-il en faisant un bond menaçant vers elle.
-
-La femme fit un mouvement de recul, comme elle eût fait, si elle se fût
-trouvée face à face tout à coup avec une bête féroce. Mais, après un
-effort pour surmonter son horreur, elle répondit:
-
-«Ce sont mes voisins, seigneur; ils sont venus pour acheter des bœufs
-et s'étaient endormis en attendant mon mari absent.
-
---Oui, seigneur, nous sommes venus pour acheter trois bœufs à Danilo,
-dit Andry Krouk, qui finit enfin de s'éveiller. Oui, pour ces bœufs que
-nous avions promis de livrer demain, et nous ne trouvons pas maître
-Danilo à la maison; jugez quel désappointement.--Eh bien, dis-je au
-compère (il montra Vorochilo qui, réveillé aussi, paraissait cependant
-ne pas pouvoir encore ouvrir tout à fait ses paupières), eh bien,
-dis-je au compère, le maître n'y est pas, c'est fâcheux.--Oui, répondit
-le compère, c'est fâcheux, il n'y a rien à faire.--Quelle mauvaise
-chance! dis-je, mais que veux-tu! il n'y est pas.--Oui, répondit le
-compère, Danilo n'est pas là.--Voilà une journée perdue.--Oui, perdue,
-répondit-il, mais que veux-tu!--On ne peut jamais tout prévoir.--Oui,
-répondit le compère, on ne prévoit jamais tout.--Avec tout ça, le
-marché de demain?
-
---En finiras-tu, canaille? s'écria l'homme à la figure rouge. O
-traîtres, je la connais, votre naïveté! Soldats, ficelez-moi ces
-coquins et durement.»
-
-Ce fut vite fait; Andry Krouk et Semène Vorochilo furent en un instant
-liés et garrottés.
-
-En ce moment le maître de la maison entra.
-
-«Qui es-tu? rugit l'homme à la figure rouge. (C'était décidément le
-chef de la bande.) Comment t'a-t-on laissé entrer ici?
-
---Je suis le maître de cette cabane, seigneur, répondit Danilo en
-faisant un salut. Vous êtes chez moi,--et je rentre.
-
---Holà! vous autres, mettez des sentinelles à la porte, et que personne
-n'entre ni ne sorte, m'entendez-vous?» dit l'officier à ses hommes.
-Puis s'adressant à Danilo:
-
-«Si tu tiens à la vie, réponds-moi sans te faire prier. Où est le
-bandit que nous cherchons? Que ta réponse soit claire, Judas! Si tu me
-réponds par des balivernes, je te réduis en poudre. Tiens-toi cela pour
-dit. Où est le Zaporogue?
-
---Le Zaporogue, répondit Danilo avec calme et surprise, c'est pour la
-première fois que ce nom est prononcé devant moi. Je ne connais point
-de Zaporogue.
-
---A d'autres! hurla l'officier; veux-tu me faire accroire que vous ne
-connaissez pas les bandits qui vous mettent en mouvement? C'est comme
-si tu me disais que mes soldats ne connaissent pas leurs chefs. Ce
-Zaporogue est dans le pays, il est entré ici; où est-il? Avoue-le tout
-de suite, ou j'incendie ta bicoque et te fais rôtir dedans, toi, ta
-femelle et tes petits.
-
---Seigneur, répondit Danilo, j'affirme que je n'ai jamais entendu
-parler de celui que vous venez de nommer.
-
---Tu ne veux pas parler? Eh bien, soit! ton affaire est claire;--et, se
-tournant vers Vorochilo et Andry Krouk: Coquins, leur dit-il, vous ne
-connaissez sans doute pas non plus ce Zaporogue que la peste étouffe?
-
---Je vous demande bien pardon, seigneur, répondit Semène Vorochilo, qui
-paraissait plus mort que vif, et je....
-
---Parle donc, animal!
-
---Je l'ai vu.
-
---Tu l'as vu et tu ne l'as pas sur-le-champ dénoncé, traître?
-
---J'ai eu trop peur, seigneur, j'ai perdu la tête, et puis....
-
---Et puis, drogue?
-
---Et puis, il était déjà parti!
-
---Où l'avais-tu vu?
-
---A la foire des bœufs, seigneur, à Frosny.
-
---Avec qui était-il?
-
---Avec un gros chien, seigneur, un gros chien noir, superbe, d'une
-très-belle race, qui aboyait comme les cent diables et qui...
-
---Imbécile! chien toi-même! Ce n'est pas du chien qu'il s'agit, mais du
-maître et des infâmes de votre espèce. Ce Zaporogue n'était pas seul
-sans doute, une bande de vauriens le suivait, hein?
-
---Une bande de vauriens, seigneur, quelle bande?
-
---Triple sot! une foule d'hommes et de femmes couraient après lui?
-
---Oui, seigneur, toute une foule. On se bousculait, on criait.
-
---Les noms?...
-
---Quels noms, seigneur?
-
---Les noms de ceux qui couraient après lui.
-
---Mais c'était la foule, seigneur, rien que la foule.
-
---Ah! l'animal, la brute!
-
---Ne voyez-vous pas, dit l'autre officier, que ce paysan est un idiot?
-vous perdez votre temps avec lui.
-
---Vous m'étonnez, mon cher, dit un autre officier qui était resté
-assis pendant toute cette scène. Pourquoi cette ardeur? Est-ce que
-nous n'avons pas le temps de saisir ce garnement? N'y a-t-il rien
-de plus pressé que de le fusiller? S'il nous a échappé, ce n'est
-pas pour longtemps. Oubliez-vous que, depuis ce matin, nous courons
-comme des enragés sans boire ni manger, et que cela n'est pas sain
-d'avoir l'estomac vide? Voyons, est-ce que cette maisonnette n'est pas
-agréable, et vous déplairait-il d'y faire un bon souper? Après souper,
-nous n'en serons que plus dispos pour reprendre la chasse aux bandits.
-Dieu de Dieu! mon cher, vous êtes rouge comme un coq! As-tu oublié,
-malheureux, les recommandations du docteur: «Pas d'émotions, pas de
-colères, exercice modéré, repas réguliers!» Et ta pauvre femme, qui m'a
-tant fait promettre de veiller sur toi et de te soigner comme un frère,
-elle serait dans un joli état, si elle avait pu voir dans quelles rages
-insensées tu te mets....
-
---Tais-toi, répondit l'homme à la figure rouge, d'une voix étranglée.
-Tais-toi,--et soupons.»
-
-Et, se tournant vers Danilo:
-
-«Tu as entendu? Que tout ce qu'il y a de bon dans ton garde-manger soit
-dans deux minutes sur cette table.... dans deux minutes! et il donna
-sur la table un coup de poing à faire trembler la maison.
-
---Odarka, dit Danilo à sa femme, dépêche-toi.»
-
-Odarka sortit emportant dans ses bras ses deux petits garçons; l'aîné
-résistait, il ne voulait pas quitter son père.
-
-Elle reparut bientôt les mains chargées de provisions. Elle était
-calme et ne disait rien. Cependant ses yeux parcouraient la cabane avec
-une certaine inquiétude.
-
-Semène Vorochilo et Andry Krouk, les mains liées derrière le dos, les
-jambes empêchées par des cordes solides, étaient debout dans un angle
-de la chambre. Danilo, les bras croisés, se tenait dans un autre. A
-l'exception d'une sentinelle qui barrait la porte, les soldats avaient
-disparu. Les officiers, attablés, leurs sabres au côté, leurs pistolets
-sur la table, buvaient et mangeaient, riaient et causaient gaiement.
-
-Mais la petite Maroussia, où était-elle donc?
-
-La beauté des ciels ruthènes, l'éclat singulier et particulier de leurs
-astres, les profondeurs et les transparences de leurs azurs, sont une
-cause d'étonnement et d'envie naïve pour les rares Méridionaux qui
-visitent nos contrées.
-
-La nuit, ce soir-là, était splendide. Maroussia, légère et silencieuse
-comme une ombre, avait disparu quelques instants après la rentrée de
-son père. Le regard de celui-ci, incompréhensible pour tout autre, lui
-avait-il appris ce qu'elle devait essayer de faire, ou n'avait-elle
-cédé qu'à sa propre inspiration? Toujours est-il que ce fut alors
-qu'elle s'était glissée, inaperçue de tous, hors de la salle, et
-qu'après avoir passé, aussi impalpable que la pensée, au milieu des
-soldats et des chevaux qui cernaient la maison, elle avait atteint le
-jardin.
-
-Une fois là, l'enfant s'arrêta sous un grand cerisier, et de sa main
-pressa son cœur comme pour en arrêter les battements. Ce petit cœur
-battait à se rompre. Sa tête était en feu. Des larmes coulaient
-toutes chaudes de ses yeux. Elle était triste, triste à en mourir,
-mais non abattue. Elle croyait au salut, sans savoir d'où il pouvait
-venir. La brise rafraîchit son front et apaisa l'agitation de sa
-poitrine. Elle écouta. S'était-on aperçu de sa fuite? Le murmure
-confus, mais monotone, des voix des soldats, venait jusqu'à elle, et
-la rassura. Jusqu'à elle aussi les cris et les rires des officiers,
-dont aucune consigne ne réglait les ébats. Ils riaient, eux, mais
-elle, qu'allait-elle faire? Son regard se reposa sur cette maison qui
-renfermait encore tout ce qu'elle avait aimé et vénéré...
-
-Que ces lieux lui étaient chers, et que chère aussi lui était toute son
-Ukraine! L'enfant se mit à genoux et baisa de ses deux lèvres brûlantes
-cette terre qu'elle allait peut-être abandonner.
-
-«Mon Dieu, dit-elle, aide-moi!» Elle se releva fortifiée. Tout était
-incroyablement paisible sous les branches fleuries. Elle fit quelques
-pas en avant. Avec précaution, elle pénétra à droite dans le taillis.
-Mais rien. Alors, elle prit à gauche, écoutant toujours, respirant à
-peine. Son œil interrogeait toutes les ombres;--elle scruta jusqu'aux
-moindres réduits. Cherchait-elle quelqu'un?
-
-La voici enfin sous les grands pommiers tout au bout. Comment! rien
-encore, ni personne? Tout autour, elle a regardé une dernière fois.
-A la clarté des étoiles, on eût pu voir combien elle était pâle et
-anxieuse.
-
-Elle eut un mouvement d'effroi; un oiseau plus troublé qu'elle avait
-brusquement quitté son nid. Elle eut aussi un sentiment de dépit. Un
-papillon réveillé par elle s'était jeté follement sur sa figure, et
-elle avait tressailli. Était-elle donc si faible?
-
-Elle demeura longtemps appuyée contre un arbre dont le feuillage
-la protégeait, la cachait. La brise semait les fleurs blanches des
-pommiers sur le vert gazon. Elle se disait: c'est comme la neige! Elle
-craignait que le frémissement des feuilles arrêtât un autre bruit, le
-faible indice que sa tête penchée et son oreille tendue semblaient
-attendre, attendre toujours.
-
-Ah! à quelques pas d'elle, entre deux arbres, se dresse.... Elle ne
-se trompe pas? N'est-ce qu'une ombre? Non: c'est la grande et svelte
-figure de l'ami nouveau pour qui souffre son père, sa mère aussi,--pour
-qui comme eux elle bravera tout.--La figure n'est plus immobile,
-elle glisse comme un serpent à travers les branches des arbres. Elle
-cherche, bien sûr, le petit passage caché qui conduit à la rivière.
-
-D'un pas rapide Maroussia court après elle. Bientôt la rivière bruit.
-Une haie seule en sépare l'envoyé. Par-dessus cette haie il se penche
-et regarde, et, au pied d'un arbre énorme dont les branches se
-baignent dans le courant de la rivière, il a aperçu un bateau;--un
-bateau, c'est son affaire; la rivière, c'est partout le chemin qui
-ne trahit pas; il va franchir la haie qui l'en sépare. Tout à coup,
-deux petites mains s'emparent de son bras,--et tout bas une voix lui
-dit: «Non, non, pas cela,--pas le bateau! La rivière est un miroir sur
-lequel même de très-loin on voit tout.»
-
-Bien sûr il fut très-étonné, plus étonné que s'il se fût trouvé
-inopinément entouré de dix soldats armés jusqu'aux dents, mais il
-n'en laissa rien paraître. On voyait que c'était un homme habitué dès
-longtemps à tous les genres de surprises.
-
-Il regarda et reconnut la petite fille.
-
-«Que fais-tu là, ma fillette?» lui demanda-t-il, souriant à l'enfant,
-comme s'il l'eût rencontrée à la promenade dans les circonstances les
-plus favorables à une conversation amicale. Mais il se passa quelques
-secondes avant que Maroussia, essoufflée et très-émue, pût ajouter quoi
-que ce soit aux paroles qu'elle lui avait tout d'abord adressées.
-
-L'homme posa alors sa main sur la tête de l'enfant et la laissa
-caressante sur ses cheveux comme pour lui dire: «Remets-toi, mon
-petit enfant.» Il était, lui, la force, l'adresse, l'intrépidité, la
-vaillance; mais, dans ce moment, en face de cet oiseau palpitant,
-un divin rayon de bonté attendrie effaça tout, remplaça tout sur
-son mâle visage. Sa main puissante, accoutumée à manier les armes
-meurtrières et les rudes engins, se fit plus douce que celle d'une mère
-pour Maroussia; son regard se mêla plein de tendresse au regard de
-Maroussia. La confiance était faite entre eux deux. Maroussia retrouva
-la parole.
-
-«La rivière ne conduirait pas par là à Tchiguirine. C'est à Tchiguirine
-que tu dois te rendre. J'ai pensé à un moyen d'y aller.
-
---Je t'écoute, mon enfant, répondit le fugitif.
-
---Allons d'abord près de ce vieux mur, lui dit-elle, il nous cachera.»
-
-Une fois derrière le vieux mur:
-
-«Là-bas, dit-elle, au loin dans la steppe, mon père a une petite
-cabane, une étable, où on laisse les grands bœufs en été quand on fait
-les foins, pour ne pas les ramener à la maison tous les soirs. Un gros
-chariot tout chargé de foin est devant la porte, qui devait être ramené
-demain par le père. Les bœufs attendent le lever du jour à l'étable.
-Nous serons là, toi et moi, dans une heure. Alors j'attellerai, nous
-attellerons les grands bœufs; tu te cacheras dans le foin, et je te
-conduirai d'abord à la maison de maître Knich. Maître Knich est un
-ami de mon père et de tous ses amis. Il vient chez nous, et quand il
-vient, il cause avec les autres. Je pourrai tout lui dire, ou bien si
-tu ne veux pas, je ne dirai rien à maître Knich, mais je tâcherai de
-faire.... de faire....»
-
-Elle s'arrêta indécise, car elle ne savait pas bien ce qu'il y avait de
-mieux à décider sur ce point. Cependant elle reprit:
-
-«Je ferai ce que tu me diras. Oh! je ferai tout!»
-
-Lui, tout en l'écoutant, ses yeux devenaient humides:
-
-«Qui t'a donné cette idée, Maroussia?»
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-IV
-
-UN CONTE DE BRIGANDS.
-
-
-«Je connais un conte de brigands qui m'y a fait penser, répondit la
-petite fille. Je me suis rappelé comment la femme du brigand s'était
-sauvée dans le conte, et je me suis dit: Nous ferons la même chose.
-
---Puisque nous avons à faire un chemin assez long pour aller à l'étable
-de la steppe, tu me raconteras cette histoire tout en marchant,
-n'est-ce pas?
-
---Je veux bien. Mais iras-tu à Tchiguirine? t'y conduirai-je?
-
---Assurément, répondit-il. Mais ton père m'approuvera-t-il de
-t'accepter pour guide? te grondera-t-il, après?
-
---C'est en pensant selon lui que j'agis; le père m'a regardée, j'ai
-compris, dit l'enfant. Ses yeux me disaient: Pour celui-là il faut tout
-quitter, même nous.
-
---Eh bien, alors, oui, je m'en remets à toi, petite; tu me conduiras,
-et, tout en me conduisant, tu me raconteras ton histoire. Marchons,
-Maroussia. Je t'écoute déjà; j'aime beaucoup les contes de brigands.»
-
-Il se prirent par la main et remontèrent le long du rivage. Au bout
-d'un instant, et comme l'enfant se taisait:
-
-«Je suis tout oreilles, lui dit-il, et je n'entends rien encore.»
-
---Oh! répondit-elle, je ne te raconterais pas bien l'histoire dans ce
-moment.
-
---Eh! pourquoi, fillette?
-
---Nous ne sommes pas encore assez loin des soldats; j'écoute de leur
-côté. J'ai un peu peur, peur que nous ne... Cela me ferait tant de
-chagrin, si je ne parvenais pas à te faire arriver où tu peux faire le
-bien!
-
---Il faut faire ce qu'on doit: advienne que pourra! ma petite amie.
-Nous allons à la grâce de Dieu, et sous sa main, mon enfant.»
-
-Elle leva la tête et le regarda de tous ses yeux. Même à la lueur
-incertaine des étoiles, elle vit sur sa figure tant de confiance et de
-courage qu'elle se sentit rassurée.
-
-«Ne me fais pas languir, Maroussia, je vois que tu ne sais pas combien
-j'aime les contes...»
-
-Maroussia commença.
-
-«Il était une fois un Cosaque qui maria sa fille à un beau jeune homme.
-
---Il a bien fait! Ton conte commence bien, si le marié était un brave
-garçon,» dit l'envoyé.
-
-Maroussia hocha la tête de droite à gauche au lieu de répondre et
-continua:
-
-«La jeune fille n'avait pas beaucoup d'amitié pour son fiancé. Il était
-beau, mais ses yeux ne lui paraissaient guère bons. Cependant, comme
-son père tenait beaucoup à ce mariage, elle obéit à son père et se
-maria.
-
-«Dès que le mariage fut fait, le mari emmena sa jeune femme chez lui,
-bien loin, oh! très loin.
-
---Pauvre fille! dit l'envoyé, elle devait regretter son père et sa mère.
-
---La maison du mari était très-belle, elle était même superbe; c'était
-comme un château ou un palais, mais un palais triste. Elle était bâtie
-dans une forêt si épaisse et si sombre, qu'on ne voyait presque pas
-le ciel à travers les cimes des grands arbres touffus. De chemins ou
-seulement de sentiers, il n'y avait pas même apparence tout autour.
-Le mari ne restait guère avec sa femme. Chaque soir, il l'embrassait
-et lui disait: «A bientôt, ma chère femme;» puis il partait avec ses
-compagnons, et il restait quelquefois deux, trois et même dix jours
-absent.
-
---C'était très-mal, dit l'envoyé.
-
---Quand il revenait, il causait beaucoup plus avec ses camarades
-qu'avec sa femme. Il lui donnait toutes sortes de bijoux et de parures,
-c'est vrai; mais cela ne contentait pas la jeune mariée, elle n'était
-pas coquette; elle se sentait très-malheureuse et fut prise peu à peu
-d'un violent chagrin.
-
-«Elle se dit: «Puisque la vie est si triste, je veux mourir. Oui, c'est
-fini...»
-
-«Mais la vie est plus longue que ça. Le proverbe a bien raison: «Le
-chagrin revient souvent, mais la mort ne vient qu'une fois.» Un jour
-qu'elle avait été laissée toute seule dans le grand château sombre, et
-que, malgré les pensées noires qui lui passaient par la tête, elle se
-sentait très-vive et très-alerte, elle se dit:
-
-«Pourquoi resterais-je ainsi, assise et sans remuer, à attendre la
-mort? Allons nous promener un peu. Je trouverai aussi bien la fin de
-mes maux dans le parterre que dans le coin de cet appartement.»
-
-«Et elle courut au parterre, qui faisait une petite ceinture de fleurs
-au château entre ses murs de pierre et la vaste forêt. Tout verdoyait,
-tout fleurissait dans le petit parterre. «Mourir, pensa-t-elle en
-regardant les fleurs, cela n'est pas déjà si bon. Ah! si j'étais
-heureuse, j'aimerais mieux vivre...»
-
-«Alors elle pleura, mais, tout en pleurant, elle cueillit un charmant
-bouquet de muguet et de roses sauvages, et, le voyant si joli, si gai:
-«Où vais-je te mettre, mon pauvre bouquet? dit-elle à ses fleurs. Ma
-grande chambre est si désolée! tu n'y serais pas plus tôt que tu te
-fanerais.
-
-«Il lui vint alors une autre idée: «Si je visitais les autres chambres,
-peut-être, dans le nombre, en trouverais-je une petite qui me plairait.»
-
-«Aussitôt dit, aussitôt fait. Elle parcourut plusieurs chambres; toutes
-étaient grandes, riches et belles si l'on veut, mais désagréables.
-
-«Ce n'est pas cela, non, ce n'est pas cela qu'il me faut,»
-pensait-elle, en allant de l'une dans l'autre.
-
-Ici l'envoyé mit la main sur la bouche de la petite cousine:
-
-«Attends un peu, lui dit-il tout bas.
-
---Tu as cru entendre quelque chose?» dit l'enfant.
-
-L'envoyé s'était baissé et tenait son oreille contre la terre.
-
-Quand il se releva:
-
-«Le détachement a quitté la maison de ton père, dit-il; les soldats
-s'éloignent au galop sur la gauche. S'ils emmenaient des prisonniers,
-ils ne galoperaient pas. Maroussia, je crois que la maison de ton père
-est tranquille.
-
---Béni soit Dieu!» dit l'enfant.
-
-Ils marchèrent quelque temps en silence; chacun était à ses pensées.
-
-Ce fut l'envoyé qui rompit le silence.
-
-«La jeune femme, dit-il, allait donc d'une chambre à l'autre sans en
-trouver une à son gré, et elle disait: «Cherchons encore!»
-
---Oui, dit Maroussia, voilà ce qu'elle se disait! Tout à coup, elle
-trouve devant elle une porte très-étroite, mais solidement fermée et
-verrouillée, et qui avait un drôle d'air.
-
-«Ah! se dit-elle, c'est cette chambre qui est derrière cette petite
-porte qu'il me faut, j'en suis sûre.»
-
-«Elle fit tous ses efforts pour ouvrir, mais la porte résistait, et,
-plus elle résistait, plus grandissait son envie d'y pénétrer.
-
---C'est cela, dit son ami, je reconnais bien là les jeunes femmes.
-
---Que veux-tu dire? lui répondit Maroussia étonnée.
-
---Je veux dire que toutes les jeunes femmes aiment à savoir ce qu'il y
-a derrière une porte fermée.
-
---Les hommes seraient-ils autrement?
-
---En général, ils sont plus raisonnables sous ce rapport.
-
---Plus raisonnables, repartit Maroussia d'un air entendu; alors
-_raisonnable_ voudrait dire qu'on ne désire pas assez une chose pour la
-faire?
-
---Sais-tu, petite fille, que ce que tu dis là ne manque pas tout à fait
-de bon sens? dit l'envoyé de Setch en riant. Cependant, il serait plus
-sage de dire «qu'il est plus raisonnable de ne rien trop désirer.»
-Mais, continue, Maroussia. Cette pauvre jeune femme a-t-elle fini par
-ouvrir la porte?
-
---Oui, reprit la petite. Tant que dura le jour elle s'occupa à
-tailler le bois de la porte, et c'est ainsi que, à force de tailler
-et de tailler sans cesse, elle parvint à faire sauter les serrures
-et à entrer dans la chambre inconnue. D'abord elle se crut dans une
-boîte, il y faisait tout à fait noir. Contente d'y avoir pénétré, elle
-n'avait pu retenir, en y mettant les pieds, un _ah!_ de satisfaction.
-Mais voilà que des quatre angles de la chambre noire, son _ah!_ lui
-revint. Cela l'étonna, mais pas au point de lui faire peur; elle en
-conclut, après réflexion, que cela voulait dire que la chambre était
-sonore parce qu'elle était très-peu ou pas du tout meublée. En effet,
-ses yeux, en s'habituant à l'obscurité, virent que sa déduction était
-juste, et que c'était pour cela que l'écho lui avait renvoyé plusieurs
-_ah!_ à la place du sien. Elle tâtonna encore et encore. Ses doigts ne
-rencontraient ni portes ni fenêtres. Les quatre murs étaient lisses
-partout. Découragée, elle allait s'en retourner, quand, tout à coup, à
-droite de la petite porte d'entrée, sa main heurta contre une petite
-tablette sur laquelle elle trouva une lanterne et tout ce qu'il fallait
-pour l'allumer; tu penses bien que vite elle l'alluma, mais sa lanterne
-ne lui fit pas découvrir d'autre issue à la chambre. Toutefois elle
-s'obstina: «Cette chambre unie n'est pas un but; elle est pour conduire
-quelque part. Elle doit cacher un passage. Je ne sortirai pas sans
-l'avoir trouvé.»
-
---C'était une entêtée, dit l'envoyé.
-
---Oh! non; mais que veux-tu, quelque chose la poussait, elle avait son
-idée! Elle se disait bien: «Mon mari peut arriver, et, s'il arrive, qui
-sait s'il ne trouvera pas à redire à ma curiosité?» mais, tout de même,
-elle continua ses recherches.
-
---Vive la persévérance féminine! fit l'envoyé, qui suivait le récit de
-Maroussia avec beaucoup d'intérêt.
-
---Elle tourna dans la chambre tant et tant, que, à la fin, elle heurta
-du pied un anneau de fer...
-
-«Elle approcha sa lanterne: c'était une trappe dans le parquet.
-
-«Il lui sembla que de la vie elle n'avait été si contente.
-
-«La trappe était bien lourde pour elle; mais, quand on veut bien une
-chose, on arrive presque toujours à la faire. Elle faillit s'y casser
-les dix doigts; cependant, à la fin, elle souleva la trappe.
-
-«Elle distingua alors les marches d'un étroit escalier qui aboutissait
-à un grand trou noir. Elle était partie, ce n'était pas pour s'arrêter.
-«C'est égal, dit-elle, quoique cela ait l'air terrible, je descendrai
-là-dedans.»
-
-«Et elle y descendit.
-
---Elle était brave, dit l'envoyé.
-
---Elle s'attendait bien à voir quelque chose d'inquiétant; mais ce
-qu'elle aperçut surpassa tout ce qu'elle avait rêvé de plus horrible.
-
---Ah! mon Dieu!
-
---La cave était tout encombrée de haches, de sabres, de poignards,
-de piques, de lances, de grands couteaux, de massues, de splendides
-vêtements ensanglantés, de colliers de perles, de parures en diamants,
-de bijoux en rubis et en émeraudes, de turquoises et de saphirs, de
-riches étoffes. Tout cela était pêle-mêle, et partout des traces de
-sang. Cependant elle doutait encore, quand sa vue fut attirée sur
-quelque chose de blanc comme neige qui se détachait sur un morceau
-de velours noir. C'est à peine si on ose le dire: c'était une main
-blanche, blanche comme une main de marbre détachée de son bras, une
-gracieuse main de femme toute chargée de bagues précieuses.
-
-«Le moyen de douter encore!
-
-«Elle se dit en frémissant: «Mon mari est un chef de brigands. Notre
-château est pire qu'une caverne.» Et cela lui fit une peine affreuse.»
-
-Maroussia se tut un instant. Sa petite main s'était glacée dans la
-grande main de l'envoyé. L'envoyé de la Setch s'en était bien aperçu.
-L'histoire était trop épouvantable; il se reprochait d'avoir excité son
-pauvre petit guide à la dire. Ils marchaient toujours. Les algues et
-les joncs bruissaient sur le bord des eaux tranquilles, la brise les
-agitait à peine.
-
-«Restes-en là de cette histoire, dit l'envoyé à Maroussia, cela te
-ferait du mal d'aller jusqu'au bout, surtout si c'est plus terrible
-encore.
-
---Plus terrible peut-être; mais qu'importe? c'est le bout qu'il faut
-que tu saches pour bien comprendre mon idée. Et, s'étant raffermie,
-Maroussia continua:
-
-«La jeune mariée avait beaucoup à réfléchir sur ce qu'elle venait de
-découvrir. Elle demanda à Dieu de l'inspirer.
-
-«Avant tout, il fallait sortir de l'épouvantable souterrain. Elle en
-sortit, referma la trappe, remit la lanterne à sa place, tira bien
-toutes les portes derrière elle, et, plus morte que vive, elle rentra
-dans sa chambre. Elle était plus malheureuse cent fois depuis sa
-découverte, et cependant elle ne voulait plus mourir, elle voulait se
-sauver.
-
-«Mais comment faire?»
-
-Ici Maroussia tressaillit. Un bruit s'était fait entendre, le bruit de
-quelqu'un ou de quelque chose qui serait tombé ou se serait jeté dans
-la rivière.
-
-«Rassure-toi, dit l'envoyé, c'est quelque animal, une loutre peut-être,
-qui a voulu traverser l'eau, peut-être un gros poisson qui a fait un de
-ses sauts hors de l'eau et qui a sauté plus haut qu'à l'ordinaire.
-
---Oui, oui, dit Maroussia, ce n'est que cela. Et revenant tout de suite
-à l'histoire:
-
-«Comment faire, en effet?» se disait la jeune dame. La forêt
-inextricable entourait de tous les côtés sa demeure. On n'y voyait
-aucune issue. Certainement elle pouvait se glisser, au risque
-de beaucoup de déchirures, entre les épais taillis. Mais après?
-savait-elle où cela la conduirait! Il est si facile de s'égarer dans
-toute forêt! Qui pouvait dire si, après une longue journée de marche,
-elle ne se retrouverait pas à son point de départ, en face de son mari
-irrité? «Comment faire, comment faire?» se répétait-elle à elle-même.
-
-«Dussé-je périr en route, se dit-elle à la fin, il faut que je me
-sauve, et je me sauverai.»
-
---Voilà ce qui s'appelle avoir du vrai courage,» dit l'envoyé.
-
-Malgré les graves préoccupations qui l'assiégeaient, il était
-très-attentif au récit que, tout en marchant, sa petite compagne lui
-faisait. Par la manière dont il y plaçait de temps en temps son mot,
-Maroussia s'en aperçut et cela lui faisait plaisir.
-
-«Cela le distrait,» pensait-elle.
-
-Elle aurait bien voulu abréger, mais peut-être alors comprendrait-il
-moins bien, et d'ailleurs ils avaient le temps, elle de tout dire, lui
-de tout entendre; la cabane de la steppe, l'étable aux grands bœufs,
-étaient encore loin.
-
-Elle reprit donc:
-
-«La jeune dame descendit de nouveau dans le parterre. Elle examina le
-réseau d'arbres, le mur vert qui l'entourait comme une barrière. Les
-arbres étaient si serrés les uns contre les autres, ils s'élevaient si
-haut, qu'elle ne pouvait apercevoir leurs cimes qu'en se penchant en
-arrière.
-
-«Pourtant, se disait-elle, quand ils s'en vont tous, ils savent bien
-trouver un passage; cherchons par là d'abord,» et elle prit sur sa
-droite. Mais elle avait à peine fait quelques pas qu'elle entendit
-comme le bruit d'un piaffement de chevaux.
-
-«Elle s'arrêta, retenant son haleine, et, protégée par le tronc d'un
-gros arbre, se mit à écouter. Elle ne s'était pas trompée, c'était
-bien le bruit que peut faire une troupe de cavaliers marchant avec
-précaution sur un terrain difficile.
-
-«Faut-il attendre, faut-il avancer?» pensa-t-elle. Elle se répétait
-intérieurement pour la vingtième fois cette question, quand elle
-aperçut le visage pâle de son mari sortant du taillis dont ses mains
-écartaient les branches. Ses compagnons habituels le suivaient. Ils
-avaient tous l'air de sortir, comme par magie, de cette enceinte de
-verdure. Il n'y avait pas trace de chemin frayé à l'endroit où ils lui
-apparaissaient.
-
-«Elle avait eu tout juste le temps de se mieux cacher dans le fourré.
-Elle put examiner son mari. Il était descendu de cheval et s'avançait
-à pas lents. Combien il avait l'air triste, et combien fatigué! Sous
-l'impression de quelles sombres pensées baissait-il les yeux?
-
-«Que n'est-il autre? se dit-elle; à être vu ainsi, il ferait quelque
-pitié.» Quant à ses compagnons, ah! qu'ils étaient farouches! quelles
-effrayantes figures!
-
-«Son mari passa sans s'en douter tout près d'elle; les autres passèrent
-aussi. Elle remarqua avec horreur que plusieurs avaient des taches
-rouges sur leurs vêtements.
-
-«Bientôt la voix de son mari se fit entendre. Il l'appelait.
-
-«Non, le moment n'était pas venu où elle pouvait s'enfuir à jamais.
-Elle sortit courageusement du fourré et se présenta devant lui.
-
-«--Vous êtes bien pâle, lui dit-il, et l'on dirait que vous tremblez.
-Vous aurez eu froid sous ces arbres; ne vous y aventurez plus
-désormais.»
-
-«Tirant de sa poche un petit objet:
-
-«--Tenez, dit-il, j'ai pensé à vous.»
-
-«Il lui présenta une bague qui brillait comme un petit soleil:
-
-«--La voulez-vous?
-
-«Elle prit, comme on dit, son courage à deux mains pour ne pas
-repousser cette offrande, et lui demanda d'où pouvait lui venir un
-joyau d'un tel prix.
-
-«Si ma question l'embarrasse, se disait-elle, si quelque trouble peut
-se lire sur ses traits, ce sera une preuve qu'il n'est pas tout à fait
-endurci.»
-
-«Mais il lui répondit presque gaiement:
-
-«--Je l'ai attrapé à la chasse, ma mie.
-
-«--A la chasse?» dit-elle.
-
-«Et en même temps elle pensait: «Quoi qu'il arrive, j'irai jusqu'au
-bout; je veux savoir enfin et de lui-même à quoi m'en tenir.» Elle
-ajouta donc: «La chasse aux bijoux? en vérité, c'est une chasse d'un
-genre nouveau et qui n'est que pour vous; de ma vie je n'avais entendu
-parler d'une chasse si étrange.
-
-«--Moins étrange que vous ne pensez, dit-il, mais fatigante à coup sûr,
-et même si fatigante, qu'après s'y être livrés les plus intrépides ont
-besoin de repos. C'est mon cas, en ce moment même, ma chère, et avec
-votre permission nous allons tous aller dormir. Je tombe de sommeil.
-A quelques jours, si vous êtes sage, je vous emmènerai à une de ces
-chasses avec moi, et j'espère bien que vous y prendrez goût.»
-
-«Là-dessus il la quitta en riant, d'un rire qui lui donna la chair de
-poule, et alla se coucher dans l'aile du vieux manoir où ils habitaient
-tous. Ses compagnons en firent autant. Quelques instants après, elle
-était à coup sûr la seule qui ne dormît pas dans le château.
-
-«Quand elle s'en fut assurée, elle se dit: «Maintenant, sauvons-nous.»
-
-A ce moment, l'envoyé sentit la main de Maroussia serrer vivement la
-sienne.
-
-«Qu'y a-t-il?» lui dit-il.
-
-L'enfant, mettant un doigt sur ses lèvres pour lui recommander le
-silence, lui montra deux yeux verts qui brillaient dans un gros buisson
-sur le revers du sentier.
-
-L'envoyé avait un bâton de houx à la main. Il alla droit au fourré.
-
-«Prends garde!» lui cria la petite fille.
-
-Mais déjà l'envoyé avait, de la pointe de son bâton, fouillé le fourré.
-Un bruit singulier se fit entendre, c'était le bruit d'ailes d'un grand
-oiseau de proie qui, dérangé dans sa retraite, s'envolait lourdement en
-poussant un cri funèbre.
-
-«Est-ce mauvais signe? dit Maroussia.
-
---Il n'y a pas de mauvais signe,» lui répondit son grand ami en lui
-donnant une petite tape sur la joue.
-
-Maroussia continua son récit:
-
-«Pour reprendre des forces, la jeune dame s'assit au pied d'un rocher
-moussu, qui semblait pris comme dans des tenailles énormes entre les
-grosses racines d'un arbre gigantesque, et y chercha un appui. Bien
-légère elle était, et cependant si brusquement le rocher céda sous son
-poids qu'elle tomba à la renverse.
-
---Bon! dit l'envoyé, c'était le point de passage des bandits...
-
---Oui, c'était le passage, la porte mystérieuse. Elle fut si étonnée
-de sa chute qu'elle demeura quelques minutes sans oser bouger. Où
-était-elle? Au-dessus de sa tête s'arrondissait, en forme de voûte,
-une galerie vert sombre où la lumière ne filtrait qu'en étoiles
-microscopiques, en rayons fins comme des cheveux, et çà et là de petits
-points de ciel bleu.
-
-«Revenue de sa surprise, elle se releva, marqua avec une pierre blanche
-la place de l'entrée invisible, et eut la sagesse de retourner au
-château pour s'assurer de ce que faisaient son mari et ses compagnons.
-
-«Ils dormaient tous profondément, comme il arrive à qui a fait plus
-que ses forces. Sur la pointe des pieds, elle alla de porte en porte,
-poussant sans bruit tous les verrous, fermant tous les volets. C'était
-une bonne précaution; elle en prit encore une autre qui n'était pas
-mauvaise non plus: ce fut de changer vite ses vêtements, qu'elle
-portait toujours blancs, contre des noirs; puis elle alla d'un air
-indifférent à l'endroit marqué par sa pierre blanche. Quand elle l'eut
-retrouvée, elle dit: «Mon Dieu!» et poussa un grand soupir; mais il ne
-s'agissait pas de soupirer seulement. Elle s'adossa au rocher comme la
-première fois et fit tout de suite sa seconde culbute. La haute porte
-de pierre qui simulait le rocher était, paraît-il, arrangée pour se
-refermer toute seule. La voici remise bien vite sur ses pieds et debout
-sous la galerie; elle se met à marcher, puis à courir.
-
-«Au bout d'une demi-heure, elle arriva à un point auquel aboutissaient
-plus de dix chemins s'en allant tous dans différentes directions.
-Lequel prendre? C'était bien embarrassant.
-
---Certes, dit l'envoyé.
-
---Elle fit quelques pas dans l'un, puis dans un autre, et ainsi de
-suite, comme pour les essayer. Il importait de ne pas se tromper. Le
-malheur est qu'ils se ressemblaient tous, ce qui rendait difficile de
-préférer celui-ci à celui-là. Cependant, dans un de ces embranchements,
-elle aperçut quelque chose de blanc. Elle y courut. C'était un petit
-mouchoir très-fin, bien brodé à ses encoignures.
-
-«J'entends quelque chose qui nous suit,» dit Maroussia, interrompant
-son récit. L'envoyé avait entendu aussi. Il prit Maroussia par le bras,
-se plaça devant elle, son bâton levé.
-
-«Ah! dit Maroussia, c'est un très-grand chien.»
-
-L'envoyé fit un bond si brusque que Maroussia ne put pas s'expliquer
-comment si vite, d'un coup de son bâton asséné, il avait pu abattre
-l'animal pris au dépourvu.
-
-Que se passait-il entre la bête et l'homme? L'envoyé avait un genou en
-terre. Quand il se releva, l'animal gisait sans vie à ses pieds.
-
-«C'était un loup, dit-il tranquillement à l'enfant, et il fallait qu'il
-eût bien faim pour nous suivre de si près.»
-
-Le loup était mort.
-
-«Oh! dit Maroussia à son ami, tu n'as peur de rien.
-
---Mais si, dit l'envoyé, j'ai peur de tout ce qui interrompt ton
-histoire. Donc, la femme du bandit avait trouvé un mouchoir.
-
---Oui, dit Maroussia.
-
-«La vue de ce fin mouchoir, qui sentait très-bon et n'avait pas pu
-appartenir à un homme, lui avait donné à penser.
-
-«Ils ont passé par là ce matin, se dit-elle, et s'il en est ainsi,
-ils n'ont probablement plus rien à y faire. Il faut que je préfère ce
-chemin.»
-
-«Mais, avant de s'y engager, la bonne idée lui vint d'accrocher un
-joli ruban rouge qui ornait sa chemisette à une branche qui s'avançait
-sur le sentier opposé à celui qu'elle allait prendre, de manière qu'on
-pût le voir d'assez loin. «Ils verront ce petit ruban-là et ainsi se
-mettront à ma poursuite par le chemin que je n'aurai pas pris.» Pour
-les dépister, ce n'était pas mal trouvé, dis?
-
---C'était très-bien trouvé, fit l'envoyé.
-
---Contente d'avoir pensé à cela, comme une biche elle se jeta dans le
-sentier du mouchoir brodé. Elle y courut toute la journée. La soirée
-vint; l'obscurité était si complète, qu'elle ne savait plus ce qu'elle
-avait au-dessus de sa tête, si c'était voûte de rochers ou dôme de
-feuillage.
-
-«Marchons toujours, toujours, se disait-elle, quand la lassitude la
-prenait. Dieu qui m'a conduite ici ne m'y abandonnera pas.» Tout à coup
-elle se heurta. Le chemin faisait là un brusque détour; mais au lieu de
-se plaindre du mal qu'elle venait de se faire, elle fut tout près, dans
-sa surprise, de pousser un cri de joie.
-
-«Toutes les étoiles du ciel brillaient enfin au-dessus de sa tête;
-aucune voûte ni de pierres ni de branches entre-croisées ne pesait plus
-sur elle, elle était dans une grande clairière!
-
---Ah, tant mieux! dit l'envoyé, cela me soulage pour elle.»
-
-Maroussia, pour toute réponse, hocha la tête et lui serra la main plus
-fort.
-
-«Malheureusement, la pauvre femme du chef des bandits n'eut
-pas longtemps à se réjouir, car elle entendit tout de suite
-très-distinctement des voix, des cris et le bruit que font des chevaux
-arrivant au galop.
-
-«Que faire encore? où trouver un refuge? comment devenir invisible?
-Rentrer dans la galerie? Jamais! ce serait retourner au château.
-
-«Il y avait dans cette clairière un grand chêne aux branches touffues
-qui descendaient jusqu'à terre. En un clin d'œil, de branche en
-branche, comme une fauvette éperdue, elle grimpa au plus haut. Elle
-avait bien fait de ne pas perdre une minute; un instant après, tous les
-bandits débouchaient de cinq ou six côtés à la fois, car toutes les
-galeries aboutissaient à cette clairière.
-
-«--Eh bien! cria une voix bien connue d'elle à cinq cavaliers qui
-arrivaient...
-
-«--Rien, répondait l'un. Je n'ai trouvé que ceci,» et il montrait un
-ruban rouge.
-
-«De ce ruban le chef n'eut souci. Savait-il que sa femme en eût jamais
-eu de pareil? Il était bien trop indifférent pour cela.
-
-«--Je n'ai vu personne, répondait l'autre.
-
-«--Aucune trace,» disait un troisième.
-
-«Et tous ainsi l'un après l'autre.
-
-«--Cherchons encore! s'écria le mari;--morte ou vive, il faut que nous
-la retrouvions. Allons! en route!--notre salut à tous en dépend.»
-
-«Il n'acheva pas sa phrase, quelque chose avait frappé sa vue.
-
-[Illustration: IV
-
-IL SONDA DE SA LANCE LES BRANCHES SUPÉRIEURES.]
-
-«D'un bond il avait sauté en bas de son cheval et, s'étant baissé, il
-avait ramassé par terre un objet qu'il examinait.
-
-«--Un mouchoir, cria-t-il aux autres, un mouchoir de femme! Celle que
-nous cherchons n'est pas loin.»
-
---Malheur! fit l'envoyé, puisqu'elle devait le perdre, elle eût mieux
-fait de ne pas le ramasser.
-
-«L'herbe était haute et épaisse. Les voilà tous à battre le terrain,
-ceux-ci des pieds et des mains, ceux-là avec leurs sabres et leurs
-piques; ceux-ci écrasant les arbrisseaux sous les pieds de leurs
-chevaux, ceux-là les abattant à coups de hache pour s'assurer si la
-fugitive ne s'y serait pas ménagé une retraite.
-
-«Ils ne trouvèrent rien du tout.
-
-«Cependant, le mari regardait en l'air du côté du grand chêne touffu:
-
-«Ce feuillage est bien épais, se disait-il; toutes les femmes sont des
-oiseaux. Qui sait si ma femme n'a pas été se percher là-haut?»
-
-«Il prend une lance de la main d'un de ses hommes, grimpe sur les
-premières branches et, se tenant d'une main, de l'autre il se mit à
-sonder et à transpercer du fer de sa lance les branches supérieures.
-
---Pauvre femme! dit l'envoyé, c'en est fait d'elle...
-
---Comme elle avait bien fait de mettre sa robe noire! dit Maroussia.
-Grâce à cette couleur de nuit, son mari ne l'apercevait pas. Il lançait
-dans l'épais feuillage le fer de sa lance, à tâtons, au hasard, et,
-de préférence, dans les parties les plus sombres. Terrifiée, muette,
-immobile, entourant de ses bras crispés la branche qui lui servait
-d'appui, elle recommandait son âme à Dieu en lui demandant de faire son
-corps invisible.
-
-«Trois fois un fer froid lui entra dans les chairs; son sang tombait
-comme une rosée. Eh bien! elle ne bougea pas, elle eut ce courage, elle
-ne fit ni un cri ni même un: ah!
-
---C'est navrant, ton histoire, Maroussia. Ah! l'infortunée!»
-
-Maroussia, tout à son récit, continua:
-
-«Le lieutenant de son mari, voyant que tout était inutile, dit à son
-capitaine d'un ton bourru:
-
-«--Le temps perdu par nous dans cette clairière est tout profit pour
-celle que nous cherchons. Le village est tout près, la ville n'est
-pas loin. Si nous restons ici un quart d'heure de plus, votre femme y
-arrivera avant nous, mon capitaine. C'est peut-être fait.»
-
-«A la pensée que sa femme, évidemment maîtresse de son secret, pouvait
-lui échapper et que sa vie serait connue... une imprécation sortit de
-la bouche du capitaine:
-
-«--A cheval! cria-t-il, à cheval et ventre à terre!»
-
-«Ils piquèrent des deux et partirent comme des coups de canon.
-
-«Il était temps; la pauvre femme ne pouvait plus se tenir; elle se
-laissa choir sur l'herbe au risque de se tuer.»
-
-Maroussia, en ce moment, fit un pas en arrière:
-
-«Entends-tu? dit-elle.
-
---C'est un coup de feu, lui répondit l'envoyé; c'est le troisième
-depuis que nous marchons. Mais que cela ne t'inquiète pas, c'est devant
-nous et assez loin. Dans des temps comme ceux-ci, les fusils partent
-tout seuls et partout. Ce n'est pas dans notre direction qu'ils se
-tirent ni dans celle de la maison de ton père.
-
---Tu es sûr? dit-elle.
-
---Très-sûr. Si tu entends de nouvelles détonations, n'y prends pas
-garde. Il faut se faire à ces bruits-là, et reviens à ton histoire.
-
---La pauvre femme est par terre. Je ne sais pas au juste combien
-d'heures elle y resta évanouie, dit Maroussia. Quand elle revint à
-elle, la nuit n'était plus si noire; un coin du ciel était déjà tout
-rose. Les oiseaux commençaient à se réveiller, et l'herbe, tout humide
-de rosée, semblait parsemée de perles blanches. Elle trouva encore
-assez de force pour étancher le sang de ses blessures. Elle mit son
-fin jupon en morceaux pour s'en faire des bandages. Pourrait-elle
-marcher? Elle perdait beaucoup de son sang.
-
-«Mais il fallait marcher, elle marcha. Elle marcha péniblement; ses
-bras et son côté avaient été atteints par les coups de pique. Peu à
-peu, le mouvement même la ranima.
-
---J'aime cette vaillante, dit l'envoyé.
-
---Elle s'aperçut alors qu'elle était sur une grande route frayée; cela
-ajouta à son courage. Mais, malgré tout, elle n'aurait pas été loin et
-se sentait faiblir, quand par grand bonheur elle entendit un bruit de
-roues.
-
-«Une énorme voiture chargée d'une montagne de foin,--écoute-moi
-bien,--s'avançait lentement, traînée par deux bœufs vigoureux, aux
-grandes cornes recourbées. A côté de la voiture marchait un vieux homme
-qui chantait nonchalamment une chanson guerrière.
-
-«Elle hâta le pas et parvint à rattraper la voiture et son guide:
-
-«Sauvez-moi, dit-elle au vieillard. Par pitié! Je n'ai pas la force de
-gagner à pied le village!»
-
-«Mais en même temps elle entendit au loin les cris des brigands qui
-revenaient sur leurs pas. Le lever du jour les forçait de rentrer, sans
-doute. Il n'est pas possible à des gens comme ceux-là de voyager à ciel
-clair.
-
-«Je suis perdue, dit-elle au vieux. Ces gens qui viennent sont des
-bandits et mon mari est leur chef.
-
-«Cache-toi dans le foin, lui dit le vieux, et reste tranquille, si tu
-peux. Alerte!»
-
---Le brave vieux! dit l'envoyé.
-
---Bien vite elle fut cachée dans le foin et s'y tint sans remuer. En
-peu de temps les brigands furent à portée de la voiture qui avançait
-lourdement.
-
-«--Hé, toi! cria le chef au vieux, qui marchait à côté de ses bœufs en
-fumant sa pipe, n'as-tu pas rencontré sur ta route une jeune femme qui
-semblait s'enfuir?
-
-«--Une jeune femme? répéta le vieux en se frottant le front comme pour
-y chercher ses souvenirs...
-
-«--Eh oui! une jeune femme?
-
-«--Tiens! une jeune femme...
-
-«--Veux-tu répondre?
-
-«--Pourquoi pas?
-
-«--Alors, réponds.
-
-«--Je n'ai pas vu de jeune femme.
-
-«--En es-tu sûr? Cependant elle devait faire le même chemin que toi...
-
-«--Ah! vous savez! je ne dis pas non; mais je n'ai rien vu. Je n'ai
-pas déjà les yeux si bons depuis tantôt deux ans. Que voulez-vous, on
-vieillit, on n'est pas éternel.
-
-«--Ce vieux a l'air d'un fin renard, dit le lieutenant, il se moque de
-nous.
-
-«--Sais-tu à qui tu as affaire? lui demanda le chef.
-
-«--Comment le saurais-je? répondit le vieux. C'est la première fois
-que nous causons ensemble. D'ailleurs, soyez ce que vous voudrez, des
-seigneurs ou des brigands, qu'est-ce que ça peut faire à un pauvre
-vieux comme moi, qui n'a ni sou ni maille?
-
-«--Tu as ta vie, dit le lieutenant.
-
-«--Ma vie? répondit le paysan. J'en ai par-dessus la tête, de ma vie.
-Avec ça que c'est agréable de tant vivre et si durement!
-
-«--Nous te la laisserons, ta vie, vieux bavard, mais nous allons te
-prendre ton foin.
-
-«--Mon foin n'est pas mon foin. Quand on vous dit qu'on n'a rien
-au monde, ça ne veut pas dire qu'on ait une montagne de foin comme
-celle-là à mettre dans sa poche. Si vous voulez la voler, volez-la,
-mais entamez-moi un peu la peau tout d'abord; si je reviens sans accroc
-et sans foin, le maître, qui ne plaisante point, croira que je l'ai
-vendu pour boire;--autant être roué de coups par vous que par lui.
-
-«--Vieux drôle! répondit le lieutenant, qui avait peine à s'empêcher de
-rire. Nous ne voulons de ton foin que de quoi offrir à déjeuner à nos
-chevaux.
-
-«--A la bonne heure, dit le vieux, mais laissez-moi vous servir
-moi-même, et m'y prendre de façon à ce qu'il y paraisse le moins
-possible. Si ça peut se faire sans défigurer mon chargement, je m'en
-tirerai peut-être.
-
-«En avez-vous assez? dit-il après avoir enlevé avec précaution une
-dizaine de bottes de foin de sa voiture. Dame! un peu plus, et ça
-ferait du vide. Ça se verrait et ma peau les payerait. Peut-être que
-comme ça, si le maître ne compte pas ses bottes, ça passera.»
-
-«Le lieutenant fit un signe de tête comme pour dire: Cela suffit,--et
-le capitaine s'adressant au paysan:
-
-«Tu peux partir, mais j'ai deux conseils à te donner. Le premier, c'est
-de ne pas te retourner pour voir ce qui se passera derrière toi. Le
-second, c'est de ne parler à personne de ta rencontre.
-
-«--On sait garder un secret, répondit d'un air naïf le vieux paysan. Je
-suivrai vos deux conseils.»
-
-«Et il piqua ses bœufs pour leur donner le signal du départ.
-
-«Au bout de dix minutes il put entendre le galop des chevaux de ses
-voleurs. Le bruit diminua peu à peu, puis s'éteignit.
-
-«--Ils sont rentrés dans le bois, dit le vieillard, comme s'il se fût
-parlé à lui-même, mais ce n'est pas une raison pour chanter encore
-victoire.»
-
-«L'avis était bon et il fut suivi. La jeune femme enterrée dans son
-foin ne bougea ni ne souffla pas plus que si elle eût été dans la
-terre. Une demi-heure plus tard, le village, c'était mieux qu'un
-village, c'était bien une petite ville, se fit voir. La voiture alla
-droit devant elle tout le long d'une grande rue comme si de rien
-n'était. Bientôt elle entra par une grande porte dans une cour.
-
-«--Allons, dit alors le vieux homme, Dieu l'a voulu: c'est fait.»
-
-«Ce fut ainsi que la femme du capitaine de bandits fut enfin sauvée.
-
-«On la mena chez des gens aisés et charitables où tout le monde eut
-soin d'elle jusqu'au moment où son père, désabusé sur le mariage
-imprudent qu'il lui avait fait faire, vint la reprendre.
-
-«On fit cerner la forêt, espérant prendre les bandits au gîte; mais il
-était déjà trop tard, le château était abandonné quand la justice y
-arriva. Se sentant en danger d'y être découverts, ils n'avaient pas osé
-y rester.
-
---Tant pis! dit l'envoyé; mais la femme était sauvée, c'était le
-principal. Ma foi! ton conte est très-intéressant, et tu as bien fait
-de me le raconter tout au long. Les bons contes font les chemins plus
-courts.
-
---Si je t'ai raconté celui-là, dit Maroussia, c'est parce qu'il pouvait
-nous servir.
-
---Je l'ai compris, mon enfant, dit l'envoyé, bien compris. Ah! nous
-nous entendons bien.
-
-«Tout de même, ajouta-t-il, l'histoire de la main blanche aux diamants
-et des coups de pique dans le feuillage du grand chêne m'a fait
-frissonner.»
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-V
-
-LA FUITE.
-
-
-Il faisait encore nuit, mais la brise matinale se faisait déjà sentir.
-Dans un couvent lointain, on entendait sonner les matines; les joncs
-du rivage pliaient et résonnaient; les eaux de la rivière jusque-là
-paisibles, rencontrant ici des roches qui leur faisaient obstacle,
-commençaient à tourner, à bouillonner, à se précipiter avec un grand
-bruit dans une sorte de gouffre.
-
-«Il faut maintenant tourner à gauche,» dit Maroussia.
-
-Deux minutes après, ils entraient dans la steppe.
-
-Jusque-là ils avaient marché sur le bord de la rivière, presque
-toujours abrités par les arbres qui la bordaient.
-
-Maroussia et l'envoyé, bien que très-pressés, s'arrêtèrent
-involontairement et respirèrent à pleine poitrine l'air vivifiant et
-doux de cette plaine.
-
-«Regarde de ce côté, dit Maroussia. Ce point noir là-bas, c'est
-l'étable dont je t'ai parlé. Maintenant, il faut encore une fois
-tourner à gauche: les bœufs seront là.
-
---Tournons encore à gauche,» fit l'envoyé.
-
-La steppe se déroulait devant eux à perte de vue; de hautes meules de
-foin fraîchement empilées arrêtaient seules le regard.
-
-L'envoyé monta sur l'une de ces meules pour examiner l'horizon.
-
-«Ne te tiens pas debout! lui cria Maroussia; tu es trop grand, on te
-verrait de loin comme un clocher.»
-
-Tout semblait tranquille. L'envoyé fit signe à Maroussia de venir
-voir à ses côtés, et voulait l'aider à monter; mais ce n'était pas
-nécessaire, en un instant elle fut sur la meule.
-
-[Illustration: V
-
-HEUREUX TON PÈRE, HEUREUSE TA MÈRE!]
-
-«Tu as des ailes, lui dit l'envoyé.
-
---Père m'appelait son petit écureuil,» répondit l'enfant avec fierté.
-
-Elle regarda aussi, mais regarda d'un seul côté, du côté de la maison
-de ses parents.
-
-«Vois-tu là-bas, dit-elle, vois-tu? Regarde pour moi, mes yeux ne
-voient pas bien en ce moment,--il me semble pourtant que tout y est
-tranquille.
-
---Oui, oui, dit l'envoyé, tout semble dire: repos.
-
---Ils dorment, tous ceux que j'aime, après avoir prié pour nous bien
-sûr; prions pour eux.»
-
-Et les regards humides de l'enfant s'élevèrent jusqu'à Dieu!
-
-«Heureux ton père, heureuse ta mère, dit l'envoyé, d'avoir une telle
-enfant!»
-
-Plus calmes, plus forts, ils redescendirent de la meule. Ils firent
-encore quelques pas et arrivèrent, en descendant, à une haie vive qui
-entourait un petit vallon.
-
-«C'est ici! dit Maroussia. Descendons encore; aide-moi à soulever la
-barre de la porte. Voici les bœufs; les vois-tu?
-
---Je les vois, ils sont magnifiques!»
-
-Les deux bœufs, couchés sur l'herbe, restaient immobiles comme deux
-grosses montagnes. Maroussia caressa de sa petite main les deux têtes
-cornues. Un sourd mugissement bienveillant répondit aux caresses de la
-petite fille.
-
-«Chut, chut! dit Maroussia. Il faut me suivre tout doucement! Alerte!»
-
-On eût dit que les bœufs comprenaient très-bien le langage de leur
-petite maîtresse, car ils se levèrent sans bruit et la suivirent
-discrètement.
-
-«Ils sont bien plus grands que moi, dit en riant Maroussia, et pourtant
-nous sommes du même âge.»
-
-La voiture chargée de foin n'était pas bien loin.
-
-«Maintenant, attelons!» dit Maroussia, quand ils s'en approchèrent.
-
-La voiture fut bientôt attelée.
-
-«Dépêche-toi! dit Maroussia. Qu'as-tu à me regarder ainsi?
-
---C'est que tu es si petite, Maroussia! dit l'envoyé, si petite! On te
-prendrait plus aisément pour une petite alouette faite pour voleter et
-chanter dans ces steppes que pour une personne conduisant de grosses
-affaires!»
-
-Il avait raison, l'envoyé. La petite fille semblait encore plus
-mignonne au milieu de cette vaste étendue de verdure, près de ces bœufs
-énormes et de cette grande voiture, à côté de ce géant de la Setch.
-
-«Ah! je voudrais être grande! soupira Maroussia. Tiens! voici le
-mouchoir de maman, je vais le mettre sur ma tête à la mode des vieilles
-et je paraîtrai très-âgée. Regarde! n'est-ce pas?»
-
-Ses grands yeux le regardaient de dessous le mouchoir brun qui
-couvrait entièrement sa tête blonde et ses épaules rosées.
-
-L'envoyé la regarda tendrement et sourit. Pendant un instant il ne
-voulut ou ne put rien dire.
-
-Quand il répondit enfin, sa voix était bien basse, si basse qu'on eût
-dit que ce n'était pas la sienne:
-
-«Tu connais bien le chemin, Maroussia? demanda-t-il.
-
---Je connais très-bien ce chemin. Il faut aller toujours droit jusqu'au
-petit lac, et puis, étant arrivé près de ce petit lac, on tourne à
-droite, et dès qu'on a tourné, on aperçoit du haut d'une montée le toit
-de la maison de Knich. Une fois là, on ne trouve pas de difficultés
-pour arriver à Tchiguirine. J'ai bien entendu quand Knich disait à mon
-père: «A moins d'être un niais, on va facilement par ce chemin.»
-
---Connais-tu ce Knich?
-
---Je le connais, il vient souvent chez nous.
-
---Il te recevra bien?
-
---Je n'en sais rien... je crois que oui.
-
---Et s'il te recevait mal?
-
---Mais il ne pourra jamais nous trahir, pas vrai? C'est un ami... Oh
-non! un ami de mon père ne peut pas être un traître.
-
---Sais-tu, Maroussia, continua l'envoyé en regardant fixement la petite
-fille, sais-tu que le pays est plein d'étrangers, de soldats, de gens
-sans pitié? Sais-tu que nous ne rencontrerons que des ennemis, des
-coups de sabre ou des coups de fusil? Sais-tu que partout coule le
-sang? sais-tu cela?...
-
---Oui, répondit Maroussia; oui, je sais tout cela!...
-
---Les yeux méchants vont t'espionner; on te fera des questions dont
-tous les mots seront des pièges, et si tu réponds maladroitement, si tu
-laisses échapper un petit geste, un petit mouvement, si tu parles, si
-tu rougis, si tu trembles un peu, tout sera perdu... Le sais-tu?
-
---Oh! je ne répondrai pas maladroitement, je répondrai bien: je n'ai
-pas peur!
-
---Il se peut, petite, que nous allions à la mort!
-
---Non, dit Maroussia, nous ne mourrons qu'après. Il faut d'abord que tu
-arrives à Tchiguirine. Une fois que tu seras à Tchiguirine, je mourrai,
-s'il le faut!... Alors je n'aurai plus peur de mourir... mais il faut
-qu'auparavant tu sois à Tchiguirine! Oh oui!...»
-
-L'envoyé ne dit rien, mais il prit la fillette dans ses bras et la
-serra doucement sur son cœur, en l'appelant tout bas «sa chérie.»
-
-«Maroussia, dit-il après quelques instants de silence, nous ferons
-bien sûr de mauvaises rencontres; les soldats pourront t'arrêter,
-t'interroger. Si l'on s'approchait de la voiture, même avec l'intention
-de la fouiller, tu serais calme, tu n'aurais pas l'air d'une petite
-perdrix qui voit quelqu'un s'approcher de son nid caché tout près. Tu
-me comprends, dis?
-
---Oui, je te comprends. Il faut être.... il faut être.... comme toi. Je
-serai ainsi.
-
---Si quelqu'un te demandait où tu vas, tu répondrais que tu mènes cette
-voiture chargée de foin à la campagne de Knich, lequel l'avait acheté
-chez ton père. Entends-tu?
-
---Oui, j'entends.
-
---Si nous arrivons sains et saufs jusqu'à la demeure de Knich,
-Knich viendra sur le seuil de sa porte à notre rencontre, bien sûr.
-Entends-tu?
-
---Oui!
-
---Alors tu lui diras: «Quel beau blé vous avez dans vos champs! Je
-l'ai admiré en passant. Il est encore un peu vert; mais je crois qu'au
-besoin on pourrait l'utiliser même avant qu'il soit tout à fait mûr.»
-C'est bien long, petite fille? Mais tu peux tout de même retenir ces
-paroles, pas vrai?
-
---Oui, répondit Maroussia. Écoute, je vais les répéter!»
-
-Elle les répéta et n'oublia rien, pas une parole.
-
-«Tu es un petit trésor! dit l'envoyé. Maintenant, dépêchons-nous!»
-
-Il monta sur la voiture, fit un grand trou dans le foin et s'y cacha.
-
-Maroussia se mit à la place qu'aurait prise un voiturier, encouragea
-les bœufs de sa petite voix, d'abord un peu tremblante, et la lourde
-voiture s'ébranla en se balançant lentement.
-
-La nuit était très-avancée. On était sur le point d'apercevoir quelques
-lueurs dorées. La brise fraîchit encore, et les gouttes de rosée
-brillèrent sur l'herbe sombre d'un éclat plus vif.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-VI
-
-UNE RENCONTRE.
-
-
-Les bœufs ne savent jamais combien on est pressé. La voiture s'avançait
-trop lentement au gré de Maroussia; leurs pas comptés s'allongeaient
-bien un peu au milieu des steppes à la voix de leur petite amie,
-mais ils ne se précipitaient pas. Leur marche était éclairée par
-le tranquille scintillement des dernières étoiles, l'aube déjà
-s'annonçait. On sentait le délicieux parfum des fleurs.
-
-Tout était calme; de temps en temps un coup de fusil, un cri, destiné
-à maintenir les sentinelles en alerte, faisaient ressortir davantage
-encore ce grand silence. Cela, c'était chose prévue.
-
-Mais chaque petit bruit inattendu faisait tressaillir Maroussia.
-Combien de fois la légère rafale de la brise fit-elle affluer tout le
-sang vers son cœur! Ah! ce n'était pas pour elle qu'elle tremblait si
-facilement. Pour ce qui ne regardait qu'elle, sa petite personne était
-bien résolue. Sa vigilance était pour l'autre. Tout à coup elle dit:
-
-«Cache-toi bien! on vient!»
-
-Cette fois on venait pour tout de bon. Bientôt un détachement de
-cavaliers russes entoura la voiture.
-
-«Où vas-tu? D'où viens-tu? Qui es-tu? crièrent plusieurs voix enrouées.
-
---Je suis la fille de Danilo Tchabane, répondit Maroussia.
-
---Arrête donc tes bœufs!» lui cria un officier.
-
-Maroussia arrêta les bœufs.
-
-«D'où viens-tu?
-
---Je viens de chez nous.
-
---Où ça, chez vous?
-
---Pas loin de ce côté.
-
---Et où vas-tu?
-
---Je vais chez maître Knich.
-
-[Illustration: VI
-
-OU VAS-TU? D'OU VIENS-TU? QUI ES-TU?]
-
---Qui est-ce, Knich?
-
---C'est un ami de mon père. Il a acheté ce foin chez nous et je conduis
-la voiture jusque chez lui.
-
---Que vous ai-je dit, cher ami? dit un autre officier. C'est une
-voiture de paysan, et rien de plus. Mais vous, vous voyez partout des
-traîtres et des prisonniers échappés.
-
---Croyez-vous qu'il n'y en ait nulle part? Le temps de galop que vous
-venez de faire est-il une si grosse affaire?
-
---Ce n'est pas la première course que vous nous avez fait faire
-aujourd'hui! Et toujours à la poursuite de fantômes! répondit
-l'officier. Que ferons-nous de notre capture? Petite fille! veux-tu
-être du régiment? Eh mais! tu es trop petite, tu aurais mieux fait de
-ne pas sortir de ton berceau ce matin.
-
---Ce beau foin, répondit le premier officier, n'est pas à dédaigner.»
-Et s'adressant à Maroussia:
-
-«La campagne de ce Knich est-elle loin?
-
---Encore assez....
-
---Qu'entends-tu par là? Y arriverait-on du pas de tes bœufs avant une
-heure, avant deux?
-
---Deux peut-être, ou peut-être trois.
-
---Eh bien, alors, mon avis est que nous escortions cette voiture
-jusqu'à la maison de cet homme; et s'il tient à ce foin, il le
-rachètera. Petite fille, la maison de l'ami de ton père est-elle
-commode? Est-il un propriétaire riche?
-
---Il a un grand jardin et beaucoup de pommes.
-
---Niaise! C'est bien de pommes qu'il s'agit! Allons! assurons-nous par
-nous-mêmes de ce que peut valoir ce Knich. Notre visite ne peut manquer
-d'être pour lui une surprise agréable.»
-
-L'officier piqua son cheval et s'élança en avant. Son camarade le
-suivit en grommelant:
-
-«Vous êtes un vrai fou! Voilà toute une journée passée à courir sans
-rime ni raison; quel métier vous nous faites faire!
-
---En avant, petite fille! dirent les soldats à Maroussia. En avant!»
-
-La voiture marcha entourée du détachement de soldats.
-
-Maroussia ne voyait de tous côtés que des figures sinistres.
-
-Tout en se demandant avec angoisse ce qu'il serait sage de faire pour
-se tirer de ce grand danger, elle observait timidement les visages
-hérissés de grandes moustaches, brunis par le soleil, durs, sombres,
-implacables, qui l'entouraient.
-
-Tout ce monde avait l'air, en suivant ainsi sa voiture pas à pas,
-de se reposer après bien des fatigues et des exploits sanguinaires.
-«Combien ces gens-là ont-ils tué et massacré des nôtres déjà? se
-disait l'enfant. N'est-ce pas terrible à penser! s'en souviennent-ils
-seulement, du mal qu'ils ont fait? Les figures de quelques-uns sont
-tristes.... Leur cœur à tous n'est pas de pierre, peut-être? Et s'ils
-le découvraient? Oh non! ils n'auraient pas de pitié!»
-
-Les bœufs de Maroussia, tout en conservant leur majestueuse gravité
-habituelle, animés peut-être par le piétinement de cette cavalerie et
-caressés par la fraîche brise matinale, marchaient pourtant d'un pas un
-peu plus leste. Les chevaux du régiment allaient militairement, mais de
-temps en temps ceux qui étaient plus près de la voiture allongeaient le
-cou et arrachaient avec un indicible plaisir un peu de foin aux bottes
-qui se trouvaient à portée de leurs dents. Cela faisait frissonner
-Maroussia. Si une botte se détachait, si....
-
-Tout à coup Maroussia, en jetant un regard du côté des soldats, aperçut
-une paire d'yeux qui étaient comme fixés sur elle. Ces yeux étaient
-perçants comme deux lames de poignard, et flamboyaient comme des
-charbons ardents. Ils la regardaient avec grande attention, oui, et
-avec méfiance peut-être.
-
-Elle eut chaud et froid et pensa que tout était perdu. Mais elle se dit:
-
-«Je dois être--_comme lui_!»
-
-Et elle reprit courage.
-
-Les deux officiers caracolaient en avant. L'un riait, l'autre grognait.
-Les soldats, eux, devenaient silencieux et comme assoupis par le
-ralentissement de leur allure.
-
-Mais pourquoi les yeux de ce soldat se fixaient-ils toujours sur elle?
-
-«Je vais le regarder aussi,» se dit Maroussia.
-
-Et, réprimant son émotion, elle attacha à son tour ses regards sur lui.
-
-Les yeux en question appartenaient à un sous-officier âgé, robuste, à
-la figure très-rude et en même temps très-intelligente.
-
-Tout à coup il poussa son cheval en avant et se plaça tout près de
-Maroussia, comme pour la considérer de plus près. Il ne lui parla pas
-tout d'abord, mais ses yeux perçants semblaient dire:
-
-«C'est pourtant étrange, une si petite fille menant une si grosse
-voiture! Qui a pu choisir pour voiturier ce frêle jouet? Qui a pu
-la laisser partir ainsi, toute seule, la nuit, quand la guerre est
-partout, quand les chemins sont si peu sûrs? Pour un soldat, ça ne
-ferait pas une bouchée, cette petite fraise-là!
-
-«Ton père et ta mère vivent-ils encore, petite fille?» lui demanda-t-il
-enfin.
-
-Croyant que Maroussia ne comprenait pas le russe, il traduisit sa
-question comme il put en ukrainien.
-
-«As-tu encore ton père? As-tu encore ta mère?
-
---Oui, grâce à Dieu! répondit Maroussia.
-
---Tous les deux?
-
---Tous les deux.»
-
-Il resta pensif un instant; puis sa figure s'anima, comme s'il eût
-tout d'un coup compris quelque chose à une énigme.
-
-Le cœur de Maroussia se serra terriblement. Elle eut le vertige. Mais
-il fallait être--_comme lui_.
-
-Elle s'efforça de paraître calme, et demanda à son tour, d'une voix un
-peu tremblante, il est vrai, mais le sourire aux lèvres:
-
-«Et vous, avez-vous votre père et votre mère? Avez-vous beaucoup de
-parents? Vous avez des enfants peut-être? Avez-vous des filles ou des
-fils?»
-
-Était-ce cette petite voix enfantine, tremblante et timide, ou tout
-simplement cette question qui réveilla le souvenir des joies et des
-tristesses du passé profondément refoulées et, pour ainsi dire,
-enterrées dans le cœur de ce militaire? Quoi qu'il en soit, la figure
-rude et implacable qui avait fait tant peur à Maroussia se transforma
-soudainement, et on put y voir tout à coup comme un reflet de tous les
-sentiments tendres que peut contenir le cœur d'un mortel.
-
-A coup sûr c'était un homme fort, mais ce souvenir du passé le secouait.
-
-Ces yeux, tout à l'heure méfiants et scrutateurs, s'étaient
-instantanément adoucis. Ils regardaient maintenant Maroussia avec une
-émotion étrange. Retrouvait-il dans les traits de la petite fille
-une ressemblance quelconque avec un petit être qui n'était pas là,
-qui était bien loin peut-être, mais dont la pensée seule suffisait à
-l'attendrir?
-
-«Oui, j'ai une fillette, répondit-il enfin.
-
---Est-elle grande, votre fillette?» demanda Maroussia.
-
-Il sourit, et on sentait que dans ce sourire attristé passait et
-repassait l'image chérie d'une toute petite et frêle créature.
-
-«Elle est aussi grande que toi, oui, en vérité, presque aussi grande,»
-répondit-il.
-
-Alors il baissa la tête, et Maroussia n'osa plus lui faire de
-questions. Elle le laissait avec sa fille.
-
-On marchait toujours. L'air était tiède, frais et parfumé. Une bande
-rose apparut à l'horizon. Un petit oiseau, très-matinal, laissa
-entendre un petit cri, son bonjour à l'aurore.
-
-En même temps, à l'arrière de la voiture, une voix sonore s'éleva:
-
-«Rappelle-toi! rappelle-toi, ma bien-aimée, notre affection
-d'autrefois!»
-
-C'était un jeune soldat qui chantait. Sa voix et sa chanson étaient
-également harmonieuses et douces; Maroussia en était toute pénétrée.
-Mais quel fut son étonnement quand le soldat qui venait de causer avec
-elle se mit à chanter, lui aussi. Sa voix était grave, à celui-là, un
-peu sourde, un peu basse, mais elle remuait quelque chose de profond
-dans le cœur. Un grand silence s'était fait pendant le premier couplet,
-mais au second tous les soldats se mirent à chanter avec lui. C'était
-saisissant! Ce qui étonna le plus, ce qui ravit Maroussia, en dépit
-des angoisses de sa petite âme,--peut-être par sa mélancolie même le
-chant répondait-il à ces angoisses,--c'est que, bien que les voix qui
-s'étaient unies à celle de son voisin eussent acquis une intensité
-qui lui rappelait les grondements du tonnerre, la voix du soldat qui
-avait une petite fille n'était jamais couverte par celles des autres
-chanteurs. Entre toutes, elle entendait et distinguait cette voix à
-l'accent sincère. Quand la chanson fut finie, Maroussia remarqua que le
-chanteur avait l'air bien triste.
-
-Non loin du chemin elle apercevait un petit lac aux eaux paisibles, aux
-rivages verdoyants, encore couverts en partie par la vapeur matinale;
-on eût dit un léger voile de gaze se dissipant peu à peu. A droite
-serpentait un étroit sentier encore dans l'ombre, celui qui conduisait
-par le plus court les piétons à la maison de Knich. Enfin, une blanche
-colonne de fumée indiquait l'emplacement même de la maison de l'ami de
-son père.
-
-Devant la lumière qui allait chasser les dernières ténèbres, Maroussia
-s'inquiéta. Les gais rayons du matin, si bien venus toujours, étaient
-pour elle, ce jour-là, des ennemis qui pouvaient la trahir! Dans sa
-crainte, elle avait oublié son chanteur favori. Ses yeux le cherchèrent
-sans le trouver, et elle en fut chagrinée.
-
-Involontairement elle en était venue à compter sur lui comme sur un
-protecteur. C'était un autre soldat qui l'avait remplacé à sa droite.
-
-«Qu'elle est petite, cette créature-là! dit ce soldat à un de ses
-camarades, après avoir jeté un regard sur Maroussia.
-
---Pas plus grande qu'un nœud sur un fil de soie, répondit un autre
-soldat.
-
---Et elle n'a peur de rien, elle voyage comme un colonel de hussards.
-
---Je parierais qu'elle ne craint ni poudre, ni balle! continua le
-premier.
-
---Et elle a raison, ajouta le troisième. Quelle balle pourrait être
-dangereuse pour un grain de pavot? Est-elle autre chose?
-
---Je connais les Ukrainiens, dit le premier; on ne peut pas dire que ce
-soit un peuple de lièvres. Même les petites filles sont vaillantes dans
-ce pays. J'ai vu de mes propres yeux, plus d'une fois, de quoi elles
-sont capables: le canon tonne, la fusillade pétille, le sang coule par
-ruisseaux, la terre tremble, on gémit, on crie, on hurle, on s'égorge,
-on meurt! et elles viennent sur le champ même de bataille, elles y
-marchent, elles y ramassent leurs blessés comme si elles se promenaient
-dans un jardin en y cueillant des coquelicots!
-
---Aussi en meurt-il par mille et deux mille! dit un autre.
-
---Bah! nous mourrons tous d'une manière ou d'une autre, répondit
-quelqu'un qu'on entendait sans le voir, parce qu'il était complétement
-caché par deux soldats géants. Oui, d'une manière ou d'une autre;
-l'essentiel est de mourir de la bonne. Mais qui la connaît, celle-là?»
-
-Quelques coups de fusil se firent entendre...
-
-Ce bruit de combat chassa en un clin d'œil toute autre pensée, tout
-autre sentiment. Réflexions à peine ébauchées, raisonnement commencé,
-opinion à demi exprimée, réplique prête à éclater, tout s'interrompit
-comme un fil coupé par des ciseaux bien aiguisés; le détachement tout
-entier, l'oreille dressée, interrogeait l'horizon comme un seul homme.
-
-Les officiers arrêtèrent leurs chevaux. Chacun donna son avis; la
-fusillade recommença avant qu'on fût d'accord.
-
-«C'est de notre côté! s'écria le jeune officier. Il n'y a pas de doute,
-c'est de notre côté que l'engagement a commencé. En avant! ce sont les
-nôtres qui se battent.
-
---Holà! Ivan! Tu conduiras la voiture jusqu'à la maison de ce Knich et
-tu arrangeras la chose pour le foin. En avant!»
-
-Maroussia n'avait pas eu le temps de se remettre ni de rassembler ses
-idées, que le détachement avait disparu dans un nuage de poussière.
-Ils s'étaient envolés comme des oiseaux sauvages. Cependant le vieux
-soldat qui avait causé avec elle et lui avait parlé de sa petite fille
-s'était retourné et lui avait jeté, elle l'avait vu, un regard d'adieu.
-
-Ah! pourquoi, au lieu de rester, celui-là était-il de ceux qui
-partaient?
-
-Maroussia demeura seule avec cet Ivan, qui avait reçu l'ordre de
-conduire sa voiture jusqu'à la maison de Knich et d'_arranger la chose_.
-
-«Eh bien, en route, petite goutte de miel!» lui dit Ivan en allumant sa
-pipe.
-
-Maroussia regarda Ivan et pensa qu'il avait l'air d'un hérisson.
-
-«En route! en route!» répéta-t-il d'une voix plus sévère.
-
-Maroussia parla à ses bœufs. Devant le départ subit de leur escorte,
-ils avaient jugé à propos de s'arrêter; devant un tel emportement de
-sages bœufs n'avaient rien à faire. A la voix de Maroussia ils se
-hâtèrent d'obéir.
-
-La voiture avait repris sa marche mesurée; Maroussia, sous prétexte
-qu'elle était fatiguée, s'était perchée sur le haut de son énorme
-voiture, et, tout en grimpant, elle avait trouvé le moyen de donner
-furtivement sa petite main à serrer à son grand ami, dont le calme et
-confiant regard lui était apparu tout au fond du trou qu'il s'était
-ménagé entre les bottes de foin. Cela leur avait fait du bien à tous
-les deux. Ivan, bien entendu, était à cent lieues de se douter de rien;
-il l'avait laissée faire, il marchait à côté des bœufs en fumant sa
-pipe et en regardant devant lui.
-
-On voyait que la guerre avait passé par là. Pour trouver un champ vert
-en pleine espérance de moisson, il fallait en traverser dix absolument
-ravagés.
-
-Maroussia, voyant cela, pensait: «la guerre est horrible!»
-
-Les fusillades se répétaient à intervalles de plus en plus rapprochés,
-et les coups devenaient de plus en plus distincts.
-
-La voiture était engagée sur un de ces monticules qui ne sont pas rares
-dans le pays et sous lesquels sont enterrés les morts des anciennes
-batailles.
-
-Quand ce tertre fut gravi, Maroussia aperçut dans la plaine des
-tentes nombreuses, à demi voilées par les nuages de fumée noire
-qu'illuminaient parfois des langues de flammes rouges. C'était le
-terrain même sur lequel se livrait le combat que les fusillades
-lointaines leur avaient annoncé.
-
-De temps en temps on entendait soit des vociférations, soit des
-gémissements humains, des hennissements de chevaux; des cris d'enfants
-arrivaient aussi à travers l'air frais du matin.
-
-Maroussia eut sous les yeux l'affreux spectacle d'un village incendié,
-des maisons riches en feu et des cabanes croulantes.
-
-Des femmes, tenant leurs nouveau-nés dans leurs bras, couraient
-éperdues; quelques-unes tombaient foudroyées par quelques coups
-invisibles.
-
-Des chevaux galopaient sans cavaliers. Les cadavres s'amoncelaient par
-endroits. Les corps des blessés attendant le dernier coup jonchaient
-le sol. Les colonnes, tout à l'heure profondes, s'éclaircissaient; le
-nombre des vivants diminuait presque à vue d'œil. La terre était, sur
-de grands espaces, rouge de sang. Le ciel était obscurci.
-
-Hélas! il ne nous appartient pas d'expliquer de telles fureurs!
-
-Au delà, pas bien loin de ces scènes abominables, et tout droit
-devant elle, pareille à une oasis se montrant à travers les orages,
-fleurissait et embaumait la métairie de Knich. Du haut de son
-observatoire, Maroussia reconnaissait déjà le feuillage de chaque arbre
-au milieu du jardin touffu; la couleur de chaque fleur se détachait sur
-les fonds verts.
-
-La porte cochère était ouverte, et ses jeunes yeux distinguèrent
-une bande nombreuse de poulets d'un jaune doré qui, sans souci du
-combat, prenaient leurs ébats dans la grande cour; à plus forte
-raison apercevait-elle dans cette cour les chariots, les charrues au
-soc brillant, les instruments de travail, les fourches, les bêches,
-les râteaux, les pelles attendant les ouvriers, les laboureurs qui
-d'ordinaire les utilisaient.
-
-Près de la porte se tenait un énorme chien, noir comme du jais,
-ébouriffé comme un toit de chaume après grande pluie et tempête.
-
-La voiture de Maroussia avait contourné le champ de bataille; de
-loin le chien de Knich l'avait aperçue. Il était facile de voir à
-son attitude expectante qu'il se préparait, quelle qu'elle fût, à la
-recevoir avec tout le sang-froid et toute la vigilance d'une créature
-qui, dans sa vie, a vu, connu et approfondi bien des choses, qui a pour
-maxime de se tenir sur le qui-vive et de ne point se laisser aller trop
-vite au seul témoignage de ses pressentiments.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-VII
-
-CHEZ LE VIEUX KNICH.
-
-
-A peine la voiture s'était-elle arrêtée devant la porte, qu'un garçon
-de six ou sept ans, fort et solide comme un roc, rose comme l'aurore,
-ayant toutes les allures d'un aiglon, se montra à Maroussia. Le regard
-déterminé de ses yeux clairs disait:
-
-«C'est vous qui venez, c'est à vous de parler. Qu'est-ce que vous nous
-voulez?
-
---Pane[3] Knich est-il chez lui? demanda Maroussia?
-
- [3] _Pane_, le nom polonais, et petit russien pour seigneur,
- monsieur.
-
---Alors vous êtes venue pour le grand-père? dit le garçon, questionnant
-au lieu de répondre.
-
---Oui, pour le grand-père. Est-il chez lui?
-
---Il est chez lui.
-
---Où donc?
-
---Il est au jardin; mais il se peut qu'il soit au logis ou aux champs.
-
---Veux-tu lui dire que nous sommes arrivés?
-
---Et dépêche-toi,» ajouta Ivan en rallumant sa pipe.
-
-Mais le grand-père arrivait déjà.
-
-A le voir, c'était un vieux bon être, un peu courbé par l'âge. Il
-portait un simple habillement campagnard,--une chemise et un pantalon
-en toile: une chemise très-ample et un pantalon plus large qu'un golfe
-de la mer Noire! Sa tête était couverte d'un chapeau de paille aux
-larges bords, qu'il avait probablement tressé lui-même.
-
-Il reconnut tout de suite Maroussia et ne parut point étonné de la voir
-arriver. Tout au contraire; on aurait dit qu'il l'attendait et qu'une
-visite pareille était pour lui la chose la plus simple et la plus
-habituelle.
-
-«Ah! petite fille, dit-il, comment vas-tu? Toujours bien? toujours
-contente? Allons, viens; entre dans la chaumière. Mais, si tu
-aimes mieux le plein air, Tarass connaît des endroits où on trouve
-des fraises et où mûrissent les framboises. Nous avons encore une
-ressource, une jolie provision d'autres friandises: des gâteaux au
-miel, des petits pâtés et même des grands.»
-
-Ivan avait saisi au passage ce mot «pâtés».
-
-«Je vois que tu as une maison bien montée, dit-il d'une voix encore
-sévère, mais que la vision «des grands pâtés» avait déjà adoucie.
-
---J'en rends grâce au Seigneur, répondit le vieux laboureur. Entrez,
-entrez, je vous prie.»
-
-Il avait l'air si simple, si affable, si naïf, ce vieux bonhomme Knich!
-
-«Entrez, entrez, répétait-il, entrez donc... Quel plaisir! Quelle
-surprise agréable! Quelle bonne aubaine! J'aime tous les militaires...
-Entrez, entrez, monsieur le soldat, je vous en prie...»
-
-Le militaire qu'il aimait tant était brisé de fatigue et affamé comme
-un loup: aussi suivit-il le vieux laboureur sans se faire prier, et,
-une fois dans la chambre, il s'étala sur un banc, bâillant, étendant
-les bras, allongeant les jambes, en un mot, profitant du bienheureux
-incident qui lui permettait de dorloter un peu son pauvre corps tout
-meurtri par les fatigues de la guerre.
-
-On voyait très-bien qu'il avait pris le vieux Knich pour un brave
-homme, bien simple et très-ignorant, et qu'il ne se souciait, à vrai
-dire, «que de ses pâtés;» quant à l'affaire du foin, elle viendrait à
-son heure.
-
-Maroussia s'était d'abord occupée de faire entrer la grosse voiture
-dans la cour. Le petit Tarass, très-empressé, bondissant autour d'elle,
-l'y avait aidée. Quand ce fut fait, elle alla retrouver les deux hommes.
-
-«Pane Knich, dit alors Maroussia, _quel beau blé vous avez dans vos
-champs! Je l'ai admiré en passant. Il est encore un peu vert, mais je
-crois qu'au besoin on pourrait l'utiliser même avant qu'il soit tout à
-fait mûr!_
-
---Dieu soit loué! ma petite, Dieu soit loué! Oui, nous aurons une bonne
-année!» répondit le vieux Knich.
-
-Sa voix calme ne trahissait aucune, mais aucune émotion! Il trottait
-dans la salle, appelant ses serviteurs, donnant ses ordres d'une voix
-gaie. Ses yeux ne demandaient rien aux yeux de l'enfant. C'était un
-brave homme, fier de ses pâtés et de ses jambons, souriant d'avance
-à l'idée de l'accueil que va faire un étranger au repas qu'il va lui
-offrir.
-
-«A-t-il compris? se demandait Maroussia. Non, il n'a point compris!
-Pourtant...--et son cœur se serrait,--s'il n'avait pas compris!»
-
-Elle ne savait que penser, elle ne savait que faire!
-
-«Il faut être _comme lui_, se dit-elle enfin, il faut être courageux,
-savoir se taire et savoir attendre.»
-
-Elle comprenait que l'envoyé avait fait preuve de toutes ces qualités,
-en ne sautant pas de la voiture sur la route après qu'il avait vu
-l'escorte réduite à un seul soldat, cet Ivan dont il n'eût fait qu'une
-bouchée, et en y demeurant encore même après l'entrée dans la cour, et,
-ayant pris cette résolution d'être _comme lui_, elle n'adressa point de
-questions au vieux, et, sans mot dire, trottina dans la maison derrière
-lui.
-
-Cette chaumière était grande. L'ameublement se composait de bancs en
-solide bois de chêne. Sur les murs blanchis à la chaux aussi blancs que
-la neige, des guirlandes d'herbes desséchées répandaient dans l'air les
-aromes de la flore sauvage des steppes.
-
-Dans un coin, les images de Dieu et de ses saints étaient ornées de
-fleurs fraîches. Au milieu une grande table massive, aussi en bois de
-chêne, était couverte d'une belle nappe blanche à franges de couleur.
-
-Le vieux Knich invita ses hôtes à s'asseoir.
-
-«Il ne faut pas que j'oublie les rafraîchissements, dit-il. Ce sera
-bientôt fait, ce sera bientôt fait...»
-
-Et le voilà qui va d'un côté et d'un autre, apporte les grands verres
-et descend dans la cave, monte au grenier, ouvre le garde-manger, remue
-pots et couvercles, laisse tomber les cuillers, verse d'une bouteille
-à l'autre, grimpe sous le toit pour prendre des andouilles fumées,
-court au jardin, etc., etc...
-
-Tous ces apprêts, qui promettaient beaucoup à l'affamé soldat, le
-tenaient dans une attente continuelle; il croyait à chaque instant voir
-apparaître quelque plat superbe: il humait déjà l'air, l'eau lui venait
-à la bouche; il avait tous les tressaillements, tous les frissons de la
-convoitise; il se promettait un tel régal qu'il oubliait tout au monde,
-ou, pour mieux dire, il ne voyait le monde que confusément, à travers
-un amoncellement de pâtés, d'andouilles, de fromages, de viandes et
-autres friandises.
-
-«Écoute donc, écoute, barine[4], ne te donne pas tant de peine,
-disait-il de temps en temps. Je serai content de peu... je veux dire,
-je serai content de ce que je vois là-bas... Oui, je serai content.
-
- [4] _Barine_, mot ruthène équivalant à maître et patron.
-
---Non, non, répondait le vieux Knich, non! permettez que je vous
-présente quelque chose de convenable! Permettez-moi, monsieur...
-puis-je demander votre nom?
-
---Je me nomme Ivan,» répondit le soldat avec un soupir, mais tout à
-fait désarmé par la franche hospitalité du vieux campagnard.
-
-«Eh bien, monsieur Ivan, il faut me permettre de vous présenter ce
-qu'il y a de meilleur dans ma pauvre maisonnette! Il le faut, il le
-faut: vous ne voulez point affliger un vieillard, n'est-ce pas? Vous
-goûterez un peu de mes andouilles... et de mes jambons aussi... et puis
-de mes fromages... Vous verrez.
-
---Mais, nous autres militaires, nous ne sommes pas habitués à des
-délicatesses. Si la faim peut être apaisée, nous sommes contents,
-disait Ivan.
-
---Bien sûr, bien sûr, monsieur Ivan, bien sûr. Oh! la vie militaire est
-dure! J'en ai entendu parler. Eh bien, raison de plus pour essayer de
-vous régaler un peu... Oui, oui, croyez-moi!»
-
-Maroussia, assise dans un coin, tâchait d'_être comme celui_ à qui
-elle ne cessait de penser aurait été. A la voir, elle était calme et
-tranquille.
-
-Mais quel flux et reflux d'espoir et d'anxiété! On ne saurait le
-décrire. Le grand ami était-il encore enterré dans son foin? Avait-il
-pu au contraire s'en tirer? Mais alors avait-il pu se cacher en lieu
-sûr? et puis, s'il avait dû quitter la maison, où le retrouverait-elle?
-Quels risques pourrait-il courir? Que dirait son père, si elle se
-trouvait séparée de lui avant de l'avoir conduit au but?...
-
-Le petit Tarass, après avoir passé en revue les nouveaux arrivés,
-s'approcha de la fenêtre et compta les décharges qu'on entendait
-très-distinctement, bien qu'elles fussent très-éloignées.
-
-A la fin des fins, le déjeuner fut apprêté. M. Ivan se mit à le
-dévorer avec une sorte de colère. Il l'avait aussi par trop attendu.
-
-A la première bouchée, il avait la mine sévère et farouche d'un
-guerrier qui n'a aucun souci de caresser son palais; mais bientôt sa
-figure commença à s'adoucir. Peu à peu elle s'épanouit et finit par
-devenir tout à fait resplendissante. Après quelques petits verres de
-liqueurs de framboises, de fraises, de cerises, de cassis et de kummel,
-ses yeux prirent une expression caressante, et un sourire béat erra sur
-ses lèvres.
-
-Le vieux Knich ne se lassait point de lui présenter de nouveaux plats
-et de nouveaux breuvages. De temps en temps il poussait un petit cri.
-
-«Ah! quelle idée! Je me rappelle que j'ai là dans mon garde-manger
-quelque chose qui vous fera plaisir... Attendez, attendez! Avec votre
-permission, je vais vous l'apporter, monsieur Ivan! Vous m'en direz
-votre avis!»
-
-M. Ivan ne résistait pas. Il ne pouvait que secouer un peu la tête
-comme s'il voulait dire:
-
-«Ça me va! Mais tout me va dans ce moment!
-
---Eh bien, Tarass, que fais-tu là? demanda le vieux Knich, après avoir
-placé un nouveau flacon devant son hôte. Est-ce le moment de bayer aux
-corneilles? A ta place je serais allé voir s'il est temps de donner du
-foin aux bœufs.
-
-[Illustration: VII
-
-ÇA ME VA! TOUT ME VA DANS CE MOMENT!]
-
-«Croyez-vous, monsieur Ivan, ajouta le vieux, que j'ai dans Tarass
-un ouvrier admirable? C'est un petit gars qui n'est pas bête du tout,
-ni paresseux.»
-
-M. Ivan voulait répondre, mais il ne put improviser qu'un sourire qui
-ne disait pas grand'chose. Quant au petit Tarass, il ne se fit pas
-prier. D'un bond il fut près de la porte.
-
-Il était temps, Maroussia n'en pouvait plus. Elle se leva doucement et
-dit au vieux Knich:
-
-«J'irai avec Tarass.
-
---Va, ma petite, va,» répondit le vieux.
-
-Et quand elle passa près de lui il étendit la main et caressa
-légèrement ses cheveux.
-
-C'était peu de chose que cette caresse, mais elle rendit, comme par
-magie, toute confiance à Maroussia; elle se sentit comme rassurée et
-fortifiée; son anxiété disparut, et son pauvre cœur, jusque-là serré
-comme dans un étau, fut rendu à la liberté.
-
-«Très-cher barine! dit Ivan, faisant un effort désespéré pour
-rassembler ses idées, ce foin de tout à l'heure, vous savez, le foin
-de la voiture que j'ai été chargé d'escorter, il est à nous!... Vous
-me comprenez? Nous l'avons pris, alors c'est notre bien, il est devenu
-notre propriété! C'est clair, n'est-ce pas? Cependant, si tu tiens à le
-garder, tu peux m'en rembourser le prix... Donne de l'argent, beaucoup
-d'argent, et tu l'auras!... Et ce sera bien fait. Ce sera parfait, foi
-d'honnête homme!
-
---Vous êtes le maître, monsieur Ivan, répondit le vieux Knich, vous
-êtes absolument le maître. Vous pouvez prendre tout ce que vous
-désirez. Vous êtes le maître!
-
---C'est bien! c'est très-bien! répondit Ivan. Tout à fait bien.»
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-VIII
-
-A LA MÊME PLACE.
-
-
-En entrant dans la cour, Maroussia vit sa voiture encore remplie de
-foin et à la même place! Tarass travaillait avec un zèle extrême. Il
-grimpait sur la roue, tirait du foin par poignée des bottes qu'il
-pouvait atteindre et le présentait aux bœufs, qui acceptaient cette
-offrande avec beaucoup de dignité.
-
-Maroussia tournait autour de cette voiture comme un oiseau blessé.
-
-Tarass, après avoir donné du foin aux bœufs, commença à babiller et fit
-plusieurs questions à la nouvelle arrivée.
-
-Mais Maroussia, tout absorbée par un cruel souci, ne lui répondit que
-par monosyllabes.
-
-Tout à coup l'idée lui vint que sa présence près de la voiture pouvait
-paraître étrange, et elle s'en éloigna rapidement. Elle se promena
-dans la vaste cour; elle pénétra dans le jardin touffu, elle s'arrêta,
-regarda autour d'elle, contempla les champs qui se déroulaient au loin.
-
-«Que faire? se demanda-t-elle. Que devenir? Comment le sauver? Comment
-le délivrer? Rien n'est changé dans l'aspect de cette voiture;
-serait-il encore...»
-
-Elle retourna dans la cour pour s'assurer que personne ne l'observait.
-«Si je le puis sans imprudence, se disait-elle, j'oserai, sinon
-l'appeler, attirer du moins par un moyen quelconque son attention.»
-
-Tout à coup, en passant à côté d'un amas de grosses pierres entassées
-contre un mur en ruines, elle crut entendre, non, elle entendit bien
-distinctement, comme si elle fût sortie de dessous terre, la voix
-qu'elle connaissait si bien, et qui lui disait:
-
-«Merci, ma petite Maroussia! Sois tranquille, tout va bien!»
-
-[Illustration: VIII
-
-SOIS TRANQUILLE, TOUT VA BIEN.]
-
-Elle n'en pouvait douter, c'était la voix, la voix même de celui
-pour qui elle croyait avoir à trembler encore. Frappée par la joie
-comme par une flèche, elle s'affaissa sur l'herbe, incapable de faire
-un pas de plus.
-
-Peu à peu elle se remit et tâcha de voir d'où pouvait bien venir cette
-voix qu'elle avait été si heureuse d'entendre.
-
-L'amoncellement des pierres près duquel elle se trouvait avait l'air
-très-ancien. Les pierres étaient couvertes de mousses et d'herbes
-folles, de plantes grimpantes, et de petites fleurs jaunes qui
-brillaient comme des étoiles sous les rayons du soleil. Évidemment ces
-pierres avaient été jetées là à l'époque lointaine où, sous un bâtiment
-depuis presque entièrement disparu, l'on avait construit cette vieille
-cave, dont son œil chercheur avait remarqué le soupirail, bien qu'il
-fût à peine visible à travers le fouillis de plantes qui l'obstruait.
-
-«Ai-je bien entendu?» se demanda la petite Maroussia.
-
-Son pauvre cœur battait à rompre sa poitrine. Mais la voix, sortant de
-nouveau des décombres, se fit entendre une seconde fois:
-
-«Ma fidèle amie, disait la voix, rassure-toi. Nous avons passé le
-rapide et nous ne nous noierons pas au port, je l'espère!»
-
-Maroussia se tenait immobile; elle écoutait encore, bien que tout fût
-rentré dans le silence.
-
-Ces quelques paroles venant de _lui_, son grand ami, étaient autant de
-paroles magiques qui lui avaient ôté toutes ses craintes.
-
-Son cœur se remplissait de joie, et ses joues se couvrirent d'un si
-brillant incarnat, ses yeux étincelèrent d'un tel éclat que Tarass,
-qui caracolait dans la cour comme eût pu le faire le fier coursier de
-l'ataman, ou qui s'escrimait, comme le grand ataman lui-même contre
-quelque invisible ennemi, interrompit ses exercices et vint se placer
-face à face avec «la petite fille.»
-
-Frappé au dernier point du changement de tout son être, il la regardait
-de son œil curieux.
-
-«Bien sûr elle est très-contente; grand-père lui aura donné quelque
-chose de très-bon!» pensa-t-il. Mais quoi? Était-ce du pain d'épice ou
-des noisettes grillées?
-
-Et plus il regardait la «petite fille», plus son imagination surexcitée
-s'élevait à des suppositions fantastiques de friandises merveilleuses.
-L'émotion le gagnait de plus en plus. Indécis, attentif, caressant
-quelque espoir chimérique, il restait là, rappelant plus que jamais
-le type d'un aiglon qui agite ses ailes, tend le bec et de ses yeux
-perçants cherche à distinguer le butin.
-
-Maroussia lui dit:
-
-«Veux-tu que nous allions au jardin?
-
---Je le veux bien, répondit-il avec quelque hésitation, comme un
-garçon qui n'est pas sûr si, à donner son consentement, il va perdre ou
-gagner. Mais dis-moi ce que t'a donné grand-père?
-
---A qui a-t-il donné?
-
---Mais à toi donc!
-
---Il ne m'a rien donné.
-
---Eh bien! il t'a promis quelque chose; alors c'est comme si tu le
-tenais. Que t'a-t-il promis?
-
---Il ne m'a rien promis.»
-
-Tarass la regarda avec méfiance.
-
-«Pourquoi es-tu donc si contente à présent? demanda-t-il.
-
---Moi?
-
---Mais oui, toi?
-
-Elle voulait dire: «Non, je ne suis pas contente;» mais elle était
-incapable de mentir, même pour la bonne cause, et ne proféra que ces
-mots:
-
-«Allons au jardin.
-
---J'y vais, répondit Tarass avec un regard maussade.
-
---Trouverons-nous beaucoup de fraises? demanda Maroussia.
-
---J'en trouve quand j'en cherche, moi, répondit Tarass avec un peu de
-hauteur.
-
---Je tâcherai d'en trouver aussi. Crois-tu que j'en trouve?
-
---Cela se peut. Ce n'est pas difficile, au reste. Vraie besogne de
-petite fille! S'il s'agissait de prendre une taupe ou d'attraper un
-hérisson, ce serait une autre paire de manches!»
-
-Et, tout en cheminant du côté du jardin, Tarass se dandinait d'un
-air capable, comme il convient à un fameux preneur de taupes et de
-hérissons.
-
-«Les petites filles n'ont pas de courage, voilà mon avis! ajouta-t-il.
-Les garçons....
-
---Ah! les garçons sont très-braves! dit Maroussia, voyant que son
-petit compagnon cherchait un mot qui pût exprimer dignement le mérite
-supérieur des garçons.
-
---C'est ça! répondit Tarass, touché de l'estime que la petite fille
-faisait des garçons; et, à part lui, il pensait: «Elle n'est pas aussi
-bête que je l'ai cru.»
-
---Ils savent monter à cheval, les garçons! continua-t-il. C'est
-admirable comme ils savent dompter les chevaux les plus sauvages!
-
---Bien sûr, c'est admirable, répondit Maroussia en souriant.
-
---Un jour, tu verras si je sais bien monter notre jument! L'autre fois,
-quand je passais au galop près de la chaumière de la vieille Hanna, je
-lui ai fait une fameuse peur; la pauvre femme a cru que c'était une
-flèche tartare! Tu sais, nos vieilles craignent beaucoup les Tartares.
-
---Pauvres vieilles! dit Maroussia.
-
---Mais tu ne dois pas t'effrayer, toi; je te défendrai, dit-il avec un
-élan de générosité.
-
---Merci! dit Maroussia.
-
---Oh! tu peux être tranquille! Il faut que tu saches que je me moque
-de tous les dangers.... Il viendra un jour,--bientôt peut-être,--où je
-taillerai en pièces tous les ennemis de notre Ukraine! Veux-tu entrer
-par cette petite porte? Viens par ici, les fraises sont de ce côté.
-Sais-tu quel est mon projet? Tu ne sais pas?
-
---Non, dis-le-moi.
-
---Eh bien, mon projet est de tomber sur le camp des Tartares ou des
-Turcs, de les assommer et de faire leur chef prisonnier.... Qu'en
-dis-tu?
-
---Ce serait glorieux, répondit sérieusement Maroussia.
-
---Glorieux! n'est-ce pas? Il y a bien eu une demoiselle de campagne, en
-France, qui en a chassé tous les ennemis.
-
---Oh! dit Maroussia, dont les yeux jetèrent des flammes, qu'elle a dû
-être heureuse!
-
---Elle a été brûlée, repartit Tarass.
-
---C'est égal, c'est égal, dit Maroussia, c'est la plus heureuse des
-femmes.
-
---Père te racontera son histoire, si tu veux. C'est une dame française
-qui la lui a dite à la ville. Ici on ne sait pas ces histoires-là. La
-demoiselle s'appelait Jeanne d'Arc.
-
---Jeanne d'Arc, dit Maroussia, les yeux pleins de larmes, Jeanne d'Arc!
-l'heureuse fille!»
-
-Tarass était lancé. Ce qu'une petite fille de France avait fait, un
-garçon ukrainien ne pouvait manquer de le faire. Il confia à Maroussia
-la foule de projets qui bouillaient dans sa petite cervelle. Et comme
-tous ces «glorieux» projets finissaient à souhait, dans son imagination
-du moins! comme toute chance était de son côté! Tout en se promenant
-dans le jardin et en cherchant des fraises, il développait ses idées à
-propos du dernier combat et regrettait beaucoup que le grand ataman eût
-été trop lent dans ses attaques.
-
-Maroussia l'écoutait en silence, songeant à cette fille dont le nom
-venait de lui être révélé et qui avait affranchi son pays.
-
-«Cette petite Maroussia a décidément de l'esprit, se disait Tarass.
-Comme elle m'écoute! Je suis très-content qu'elle n'ait aucune
-ressemblance avec cette sotte criarde Mimofka, qui veut toujours être
-la première, qui prétend m'apprendre ceci et cela et autre chose....
-Cette Mimofka m'est très-désagréable! Mais Maroussia est une bonne
-fille.... Et tout à l'heure je vais lui cueillir des fraises....»
-
-En attendant, Tarass, appuyé sur une barrière, ne pouvait, en regardant
-Maroussia, s'empêcher de dire:
-
-«Mais comme son visage éblouit! comme elle a l'air content! Elle ne
-le serait pas plus, si elle voyait étalées devant elle toutes les
-friandises de la foire! Je suis certain qu'elle a caché quelque part
-un tas de pains d'épices! Cependant elle est très-bonne enfant, elle
-partagera avec moi! On n'est jamais content sans raison; elle a bien
-sûr quelque fameux morceau dans un coin! ou bien elle sait qu'elle va
-l'avoir! Elle me dira son secret tout à l'heure, et j'aurai la moitié
-de ce qu'elle aura et peut-être plus.»
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-IX
-
-LE RÉVEIL D'IVAN.
-
-
-Il était presque midi; il n'y avait point d'ombre; si l'on trouvait un
-petit endroit ombragé par un arbre touffu, les chauds rayons de l'astre
-du jour savaient passer à travers les feuilles, sous le vieux cerisier
-de la cour. Une toile d'araignée en or se mouvait à chaque coup de
-brise qui agitait le feuillage.
-
-Depuis quelque temps, un brûlant rayon avait pénétré à travers la
-petite fenêtre près de laquelle s'était endormi, après son copieux
-repas, le soldat Ivan, et tombait d'aplomb sur sa joue. Sa figure était
-toute rouge sous l'action du soleil. Ivan sentait bien vaguement qu'il
-était en train de cuire; mais il était si heureux, en somme, qu'il
-n'avait pas du tout envie de se réveiller. «Si j'ouvre les yeux, se
-disait-il tout en dormant, si je change de place, c'en est fait de
-toute cette béatitude, je ne me rendormirai plus!» Un sourire plaintif,
-errant sur ses lèvres, aidait à lire dans les incertitudes de sa pensée.
-
-Cependant, tout à coup, il fit un bond, comme si on l'avait touché avec
-un fer chaud. La vérité est que sa joue était en feu. Il y porta la
-main et l'en retira comme s'il s'était brûlé à son contact.
-
-Il s'éloigna de la fenêtre; ses regards appesantis se portèrent sur
-l'intérieur de la chambre; machinalement il rajustait son uniforme, et
-son visage s'efforçait de reprendre l'aspect d'indifférence qui lui
-était habituel.
-
-Où était-il? Peu à peu la mémoire lui revint. Ses yeux méchants
-interrogèrent jusqu'aux murs blancs de la cabane. Elle était vide,
-la cabane! Il était seul; pourquoi? Bah! le vieux Knich s'était
-probablement éloigné pour mieux laisser reposer son hôte.
-
-Mais depuis quand dormait-il? L'inquiétude le prit.
-
-[Illustration: IX
-
-OU EST-IL CE VIEUX MAUDIT?]
-
-Maître Ivan se mit à crier; sa voix ne péchait point par la douceur;
-elle était enrouée et stridente, et avait des éclats inattendus de
-branche qui casse. Ses cris retentirent bientôt dans tous les coins de
-la cour.
-
-«Holà! hé! vieux sourd! tonnerre! arriveras-tu enfin?
-
-Maroussia et le petit Tarass, à ces cris, coururent vers la cabane;
-mais, trouvant inutile d'affronter un si terrible réveil, ils se
-cachèrent derrière des touffes de lilas, et se mirent aux écoutes.
-
-Quand Ivan se taisait, on n'entendait rien, si ce n'est le doux
-frémissement d'une belle journée d'été, alors que toute la nature
-s'épanouit, que chaque petite feuille respire, et que les brins d'herbe
-eux-mêmes semblent frissonner de bonheur.
-
-Lorsque les vociférations du soldat reprenaient, ce n'était plus cela!
-Mille diables n'auraient pas fait plus de bruit.
-
-«Où est-il, ce vieux maudit?»
-
-Ivan sentait qu'il s'était attardé; d'un violent coup de pied, il
-ouvrit la porte, et, le sabre en main, il apparut sur le seuil,
-tournant alternativement la tête à gauche et à droite, comme un homme
-indécis sur la direction qu'il doit donner à ses coups.
-
-«Que le diable m'emporte, si je sais de quel côté je dois tourner!»
-s'écria enfin le soldat furieux.
-
-Il fit rapidement le tour de la cour, fendant l'air de la lame de son
-sabre, piquant ici un mur, là un arbre, comme un homme qui ne serait
-pas fâché de trouver quelque chose à pourfendre. Il trébucha enfin sur
-le tas de pierres, près de la cave,--cela fit pâlir Maroussia dans sa
-retraite,--mais il se releva en maugréant et finalement se retrouva à
-son point de départ devant la porte de la maison, toujours furibond.
-
-Cependant on entendait déjà la voix affable du vieux Knich, entrecoupée
-par sa petite toux sèche; il arrivait à petits pas précipités, comme un
-homme désolé d'avoir fait attendre un personnage d'importance.
-
-«Je viens, maître Ivan, je viens, disait-il avec bonhomie et
-affabilité; je suis tout à vos ordres.»
-
-Ivan entendait très-bien la voix du vieux Knich, mais il ne parvenait
-pas à se rendre compte de quel point elle venait.
-
-«Où diable es-tu? lui criait-il.
-
---Je suis là, répondait la voix du vieux Knich.
-
---Là? mais où? hurlait le soldat.
-
---Mais devant vous, militaire: ne me voyez-vous pas?»
-
-Et le fait est qu'Ivan se trouvait en face du vieux Knich, radieux,
-aimable, très-essoufflé, mais lui souriant comme un ami.
-
-«Êtes-vous bien reposé, maître Ivan? demanda le vieux Knich, cherchant
-un oui dans les yeux irrités du soldat avec une sollicitude presque
-paternelle.
-
-«Les mouches ne vous ont point trop piqué, je l'espère. J'avais tout
-fermé pour qu'elles vous laissassent plus tranquille.
-
---Que le feu du ciel les rôtisse, tes mouches! je m'en moque pas mal
-de tes mouches! répondit maître Ivan; elles auraient mieux fait de me
-réveiller plus tôt, entends-tu?»
-
-Après avoir trop bu, trop mangé et trop dormi, M. le militaire ne se
-sentait pas très à son aise.
-
-«Je suis de votre avis, maître Ivan, je suis tout à fait de votre
-avis,» répondit le vieux Knich.
-
-Et comme maître Ivan, devenu très-pensif, tirait d'un air irrité ses
-longues moustaches, le vieux crut devoir réfléchir un peu de son côté.
-Il laissa écouler une minute, puis:
-
-«Pourtant, maître Ivan, je vous avoue qu'une fois endormi on n'aime pas
-à être réveillé par des mouches. Je vous l'avoue franchement. Quand on
-pense qu'un honnête homme, qu'un soldat même, un homme intrépide par
-métier, ne peut pas plus qu'un autre se défendre de cette misère....
-
---Quelle misère? demanda maître Ivan, comme s'il se réveillait de
-nouveau.
-
---Mais des mouches, maître Ivan. Quand on pense que ces insectes
-insupportables tombent indifféremment sur un général, sur un paysan ou
-sur une tartine de miel.... on se demande à quoi sert la différence des
-professions et des mérites.»
-
-Maître Ivan l'interrompit:
-
-«J'ai mal à la tête, dit-il; au lieu de bavarder, tu ferais mieux de
-m'apporter un verre d'eau-de-vie.
-
---Oh! avec plaisir, maître Ivan, avec le plus grand plaisir! s'écria
-le vieux Knich. Quel bonheur de pouvoir vous servir, maître Ivan, quel
-bonheur!...»
-
-En regardant son visage radieux, c'était à se demander s'il ne
-s'estimait pas trop heureux de pouvoir, une fois de plus, servir maître
-Ivan.
-
-Il courut, fier comme un roi, au buffet. Maître Ivan le suivit.
-
-Le soldat gardait son air farouche, mais il se mit à relever ses
-moustaches comme quelqu'un qui s'attend à de bonnes choses.
-
-«Mettez-vous là, maître Ivan, mettez-vous là, disait le vieux, je vais
-à l'instant remplir le petit verre.... Prenez place, prenez place....
-
---Je n'ai pas le temps de m'asseoir, répondit maître Ivan, insensible
-aux prévenances du vieux, donne vite, j'avalerai debout.... Tiens-tu
-l'argent prêt? Je suis pressé, je dois filer....
-
---Vous êtes pressé, maître Ivan? Quel contretemps! C'est une eau-de-vie
-comme on n'en trouve plus, et, si vous n'étiez pas pressé, vous
-pourriez la déguster comme il faut. Je vous dirai, maître Ivan....
-
---Tiens-tu l'argent prêt?
-
---Je le tiens prêt, maître Ivan, à votre service; cependant, il ne
-laisse pas d'être dur pour nous autres pauvres gens....»
-
-Le vieux poussa un gros soupir et regarda avec mélancolie un sac en
-cuir qu'il tira de sa poche.
-
-«A quoi peut mener ce bavardage?» lui répondit maître Ivan, tout en
-avalant l'énorme verre d'eau-de-vie de Knich comme il eût fait une
-goutte de lait sucré.
-
-Le vieux Knich poussa un autre soupir, mais cette fois, c'était un
-soupir capable de renverser un chêne. Toutefois, il ne raisonna plus,
-et, ayant tiré une poignée de cuivre de la sacoche, il commença à la
-compter pièce à pièce en disposant avec symétrie la monnaie sur la
-table.
-
-«Voyons, es-tu capable de compter jusqu'à trois?» demanda le soldat au
-paysan.
-
-On ne pouvait certainement affirmer que cette question fût faite avec
-amabilité, mais le ton n'avait rien de dur; il avait plutôt l'intention
-d'être plaisant, car maître Ivan s'était, tout en la faisant, versé
-lui-même un autre verre d'eau-de-vie, et ce n'est pas la colère qui
-accompagnait chez lui d'ordinaire une action de ce genre. Trouvant sans
-doute sa plaisanterie agréable:
-
-«Je te demande, dit-il encore d'un air goguenard, si tu sais compter
-jusqu'à trois? Comment comptes-tu, voyons!
-
---Vous allez voir, maître Ivan, répondit Knich. Cinq, six.... C'est
-la meilleure manière de compter selon moi... sept, huit... Mon feu
-père,--qu'il repose en paix!--comptait toujours ainsi... neuf, dix...
-et il comptait si bien que les plus habiles ne réussissaient jamais à
-le tromper... onze, douze.»
-
-Ivan avait laissé dire; seulement, d'un air distrait, il s'était
-versé une troisième rasade, et pendant qu'il la dégustait, il écouta
-silencieusement les réflexions de Knich sur les mœurs des prêteurs
-d'argent polonais et sur leur aptitude pour les affaires.
-
-Peu à peu les piles de cuivre s'étaient alignées, et sa sacoche était
-vide.
-
-Maître Ivan se versa une quatrième rasade, l'avala d'un trait et, cela
-fait, il apparut à Knich plus farouche que jamais. Son front s'était
-couvert de plis qui n'annonçaient rien de bon; sa figure s'était
-assombrie de nuages menaçants. Il ne sonna mot aux adieux affectueux
-que lui adressait le vieux fermier. Il se souciait bien, vraiment, des
-politesses du pauvre homme! Il compta d'un air sévère la somme qui lui
-était destinée, la mit dans sa poche, sortit d'un pas rapide, détacha
-son cheval, qui mangeait tranquillement de l'avoine, donna à la pauvre
-bête un coup de poing en l'appelant «goulue,» sauta dessus, daigna
-relever un tantinet la visière de sa coiffure, en réponse aux saluts
-multipliés de Knich, la rabattit ensuite d'un air terrible sur ses
-noirs sourcils et, partant au galop, disparut dans la steppe immense;
-les vagues de cette mer verdoyante se refermèrent derrière le cheval et
-le cavalier.
-
-«Bon voyage!» murmura le vieux Knich.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-X
-
-LE VRAI KNICH.
-
-
-Tandis que les yeux perçants du petit Tarass suivaient maître Ivan
-détalant à travers les hautes herbes, les regards de Maroussia se
-tournèrent vers le vieux fermier.
-
-Le vieux fermier se tenait près de la porte cochère et regardait, à ce
-qu'il paraissait, sans aucune arrière-pensée, son hôte s'éloigner. On
-aurait dit que ça lui faisait tout simplement plaisir, comme au petit
-Tarass, d'admirer cette course rapide et d'écouter les hennissements
-du noble animal qui emportait le soldat. D'une main le vieux fermier
-caressa son chien, qui s'approchait de lui en remuant la queue en guise
-de félicitation sans doute, et il se couvrit les yeux de l'autre pour
-se garantir des rayons ardents du soleil.
-
-Après avoir regardé ainsi pendant quelques minutes, qui parurent
-très-longues à Maroussia, il se dirigea vers la maisonnette. Il allait
-tout doucement, sans se presser, jetant d'un côté et d'un autre le
-regard d'un propriétaire économe et vigilant qui a souci de réparer le
-désordre accidentel survenu dans sa maison.
-
-«Grand-père! s'écria Tarass qui courut après lui, dis donc, où campe
-l'ennemi? Je crois bien qu'il est à la Vélika-Jarouga, mais...
-
---Ah! vous êtes là, mes enfants!» dit le vieux fermier d'une voix
-affectueuse.
-
-Il s'arrêta en branlant la tête avec bonhomie:
-
-«Vous êtes-vous bien amusés au jardin? Êtes-vous fatigués? Avez-vous
-faim? Eh bien! venez, venez, on vous servira de bonnes choses, le
-soldat n'a pas tout mangé. Suivez-moi; dépêchez-vous!»
-
-Et il marcha devant eux, un bon sourire sur les lèvres, toussotant
-parfois comme un bon vieux brave homme. Tarass et Maroussia
-trottinaient à sa suite. En un clin d'œil, la bouteille et le verre
-qui avaient servi au soldat avaient été enlevés par Maroussia.
-Une fenêtre avait été ouverte, l'air pur était entré, et l'odeur
-désagréable et pénétrante de l'eau-de-vie fut remplacée par l'odeur
-appétissante d'un bon pâté chaud. Une jolie jatte de crème fraîche fut
-mise à part pour le dessert.
-
-Tarass, quoique très-soucieux de savoir exactement le lieu où campait
-l'ennemi, ne se laissait pas abattre. Il mangea comme un petit loup!
-Les morceaux disparaissaient dans sa bouche comme par enchantement; on
-eût dit qu'il ne les avalait point, qu'il les lançait derrière lui.
-
-Mais Maroussia mangea peu. Tandis que ses petits doigts effilés
-cassaient le biscuit, ses yeux ne pouvaient se détacher de la figure du
-vieux Cosaque.
-
-«Grand-père! écoute-moi, grand-père! cria Tarass qui n'avait plus faim;
-si ce soldat galope vers les Stary-Kresty, cela veut dire que l'ennemi
-ne campe plus à la Vélika-Jarouga? Pas vrai, grand-père?
-
---Je le présume, mon enfant, je le présume, répondit l'affable,
-l'indulgent grand-père, en présentant encore aux enfants quelques
-pâtisseries. A propos! tu me rappelles une chose: il faudrait voir ce
-que deviennent les filets à pêcher que nous avons tendus l'autre jour
-à l'endroit que tu m'avais conseillé. Il se peut que nous ayons déjà
-attrapé quelques magnifiques brochets; qu'en penses-tu?
-
---J'ai tout à fait oublié ces filets! s'écria Tarass, oui, tout à fait!
-
---Eh, eh, maître sans-souci! dit Knich en souriant.
-
---Sais-tu quoi, grand-père? Je ne comprends pas du tout comment j'ai pu
-n'y plus penser!»
-
-D'un bond il se trouva au milieu de la chambre et resta là devant le
-vieux grand-père, les yeux tout ronds, la bouche pincée, ayant l'air
-d'un personnage sérieux qui se trouve tout à coup dans une position
-équivoque peu en rapport avec ses habitudes d'ordre et de ponctualité.
-
-«J'y vais, j'y cours!» s'écria-t-il enfin; et s'élançant par la porte,
-on n'entendit plus que sa voix qui appelait son chien à lui, Riabko, le
-fils de Corbeau.
-
-Alors, tout devint silencieux. Maroussia était enfin restée seule avec
-le vieux fermier. Celui-ci la regardait maintenant avec attention; il
-la regardait d'une façon si étrange que son cœur commença à battre
-comme un petit marteau.
-
-Sous ses yeux venait de s'opérer, dans toute la personne de Knich, un
-changement soudain. Le vieux paysan s'était subitement transformé. Au
-lieu d'une figure de bonhomme simple, un peu poltron, un peu vaniteux
-de ses pâtés, de ses liqueurs et de ses autres biens terrestres, elle
-voyait maintenant briller sous ses sourcils des yeux étincelants, dont
-le regard entrait en elle comme la pointe d'un poignard; toutes les
-rides de son front avaient disparu comme par enchantement. Ses traits
-s'étaient dessinés rigides et sévères. L'homme tout entier avait
-grandi. Ses épaules étaient plus larges, sa stature vraiment imposante.
-
-Pendant quelques instants, Maroussia regarda Knich, comme un petit
-oiseau fasciné. Knich parla. Sa voix ne ressemblait pas plus à la voix
-qui tout à l'heure disait des choses prévenantes au soldat Ivan qu'un
-violon de maître ne ressemble au violon d'un pauvre aveugle mendiant
-son pain de la charité des passants.
-
-Il lui dit:
-
-«Maroussia, ton ami désire te voir. Il n'est pas loin. Veux-tu savoir
-ce qu'il a à te dire?»
-
-Les yeux de Maroussia répondirent pour elle, la joie lui avait ôté la
-voix; mais Knich l'avait comprise et lui avait fait signe de le suivre.
-
-Il sortit, arriva d'un pas ferme dans la cour. Les yeux de Maroussia
-cherchèrent du côté de la vieille cave le tas de pierres couvertes de
-mousses et de plantes sauvages d'où la voix de son ami était arrivée
-jusqu'à elle; mais Knich ne se dirigea point de ce côté.
-
-Après avoir bien regardé de tous côtés, Knich siffla. Le grand chien
-Corbeau, qui se tenait près de la porte cochère, en deux bonds fut près
-de son maître, s'assit sur ses pattes de derrière, et, attachant ses
-yeux intelligents sur le fermier, attendit.
-
-«Il n'y a pas d'étranger dans les environs, Corbeau?» dit Knich au
-fidèle gardien de sa maison.
-
-Corbeau hurla doucement, d'une manière toute particulière, qui disait
-clairement à son maître: «Soyez tranquille!» Et comme preuve que tout
-était, en effet, parfaitement tranquille au dehors et qu'on pouvait,
-par conséquent, prendre ses aises au dedans, Corbeau se mit à faire la
-chasse aux mouches. Évidemment Corbeau ne se serait pas amusé à gober
-des mouches, si quelque danger eût menacé la maison. Knich, rassuré,
-retourna avec Maroussia du côté de la ferme, mais, en entrant dans la
-petite galerie, il dépassa la porte à droite qui donnait dans la salle
-où on avait déjeuné et ouvrit une porte à gauche qui communiquait à un
-garde-manger.
-
-Ce garde-manger était plein de tout ce qui sert pour la nourriture des
-campagnards. On ne passait qu'avec une extrême difficulté entre les
-gros sacs de farine, de gruau, de seigle, de pois secs et de haricots.
-
-Les fenêtres étaient assez grandes, mais la lumière y pénétrait à
-peine. Les provisions de houblon, de saucissons, de prunes sèches,
-de cerises en bocaux, de pommes, de poires, les pyramides d'œufs,
-les bouteilles entassées devant les vitres, l'obstruaient presque
-complétement.
-
-Maroussia s'arrêta indécise sur le seuil de cette pièce, si encombrée
-qu'il semblait impossible de s'y faire un passage.
-
-[Illustration: X
-
-PRENDS BIEN GARDE A TES PIEDS, C'EST GLISSANT.]
-
-«Prends à gauche,» lui dit Knich; et, enlevant alors de ses bras
-robustes un baril rempli d'eau-de-vie, du pied il appuya sur le
-plancher, qui s'ouvrit et découvrit pour Maroussia un petit escalier de
-bois qui semblait conduire dans un souterrain.
-
-«Va doucement, fillette, dit Knich, prends bien garde à tes pieds,
-c'est peut-être un peu glissant.»
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-XI
-
-ON SE REVOIT.
-
-
-Ils commencèrent à descendre par cet escalier étroit qui pliait et
-tremblait sous eux.
-
-Maroussia ne s'était pas rendu compte de la façon dont s'était ouvert
-le plancher. Elle ne comprit qu'il s'était refermé qu'en se trouvant
-dans l'obscurité; plus ils descendaient, plus l'air devenait froid. Le
-soleil n'avait jamais pénétré dans cette cave profonde.
-
-De temps en temps la petite fille sentait qu'une main solide et sûre la
-soutenait aux endroits difficiles.
-
-Enfin ils atteignirent la dernière marche.
-
-Knich la prit alors par la main, et ils se mirent à marcher, en suivant
-un corridor qui resta obscur pendant une centaine de pas. A un détour,
-une large bande de lumière pénétra alors par le haut et éclaira le
-souterrain, qui s'était élargi en rotonde en cet endroit. L'envoyé
-s'y promenait à pas lents. Ses yeux se tournèrent aussitôt vers les
-visiteurs. Averti par le bruit de leurs pas, il les attendait.
-
-«Maroussia, mon gentil conseiller! dit-il en se baissant vers l'enfant,
-que je suis heureux de te revoir! et de pouvoir te dire: Merci!»
-
-Maroussia, toute palpitante, s'était jetée dans les bras de son grand
-ami.
-
-«Ah! lui dit-elle, que tu as dû souffrir dans le foin, au bruit du
-combat, à l'arrivée des soldats, et, sur la route, quand Ivan tournait
-autour de la voiture, et tout à l'heure encore quand il a failli tomber
-la tête la première tout près de cette cave!»
-
---Je me rappelais l'histoire de la femme du bandit, répondit l'envoyé,
-mais je craignais pour mon guide.»
-
-Le vieux Knich se retourna pour essuyer une larme qui lui tombait des
-yeux.
-
-Cette étreinte de l'homme fort et de la faible enfant lui avait montré
-que cette frêle petite fille était déjà devenue pour le rude guerrier
-un être à jamais cher et sacré.
-
-«Si Tarass était un peu plus grand, se disait-il, vaudrait-il pour moi
-ce que cette petite Maroussia vaut pour l'envoyé?»
-
-«Allons un peu plus loin, dit Knich; nous y serons plus en sûreté
-encore.»
-
-Ils firent quelques centaines de pas dans le souterrain, qui tantôt
-devenait étroit comme un étui, tantôt s'élargissait considérablement.
-Ils passèrent par des alternatives de lumière et d'obscurité. Partout
-où la lumière pénétrait, on découvrait de petits escaliers aboutissant
-à des issues bien cachées et permettant aux habitants du souterrain de
-se tenir au courant de ce qui se passait dans la cour et dans le jardin.
-
-«Nous ne sommes pas riches en fait de temps, dit Knich à celui qu'il
-appelait Tchetchevik.
-
---Il s'agit de ne pas être pauvres en expédients, lui répondit celui-ci.
-
---Alors, choisis,» dit Knich; et il lui montrait une excavation du
-souterrain dont la vue faisait presque penser au magasin d'étoffes,
-d'armes et de vêtements, qu'avait découvert la femme du bandit dans le
-souterrain du château.
-
-Tchetchevik se baissa; du milieu d'un monceau de costumes de toutes
-sortes, de vêtements étranges, de capuches, d'uniformes usés ou
-troués,--quelques-uns par les balles,--il tira une grande barbe blanche
-et une défroque bizarre qui semblait avoir appartenu à quelque vieux
-musicien ambulant. A côté était un théorbe de forme ancienne et rare
-en bon état. Il ne manquait rien au déguisement: la perruque, les
-moustaches, les sourcils mêmes, étaient en parfait rapport avec la
-barbe.
-
-«Ceci, dit-il gaiement, c'est mon affaire. Cherchons maintenant ce qui
-peut convenir le mieux à Maroussia.
-
---Maroussia t'accompagnera?» dit Knich, tout en secouant un vieux
-manteau.
-
-A cette question, qui semblait mettre en doute qu'elle dût suivre
-partout l'envoyé jusqu'à ce que le but de son voyage fût rempli,
-le visage si doux d'ordinaire de Maroussia prit une expression où
-l'indignation le disputait à la colère.
-
-«Que dirait mon père, que dirait ma mère et que dirait-il, lui (elle
-montrait Tchetchevik), si je ne faisais que la moitié de mon devoir?
-
---Mais sais-tu, fillette, où il va? reprit Knich, sais-tu qu'il va où
-l'on peut mourir, et qu'il n'est pas probable qu'on puisse en revenir
-sain et sauf?
-
---N'est-ce pas pour cela même que je serais lâche de le quitter?
-répondit l'enfant rouge de honte.
-
---Ah! la brave fille! s'écria Knich; tiens, il faut que je t'embrasse;
-fasse Dieu que mon Tarass te ressemble!
-
---Si Tarass avait mon âge, dit Maroussia, il ferait ce que je fais. Ne
-s'occupe-t-il pas, à chaque instant, le petit, d'exterminer à lui seul
-tous les ennemis de l'Ukraine?
-
---C'est vrai, c'est, ma foi! vrai, dit Knich; il ne pense déjà qu'à ça.»
-
-L'envoyé cherchait, cherchait dans les costumes,--il s'agissait de
-déguiser Maroussia;--rien ne lui convenait, il rejetait tout.
-
-«Ils lui vont si bien, ses jolis habits! quel dommage qu'on ne puisse
-les lui laisser! Ceci est affreux, disait-il, et ceci plus affreux
-encore.»
-
-Il examinait un à un ceux des pauvres vêtements qui auraient pu aller à
-la taille de la petite fille, et il les jetait au rebut.
-
-«Il n'est pas nécessaire non plus qu'elle ait l'air d'une mendiante,»
-se disait-il. Il venait de repousser sur le tas un costume tout
-déguenillé, qui n'avait pu appartenir qu'à quelque malheureuse petite
-fille attendant son pain de la charité des passants. Maroussia le
-releva.
-
-«Il faut que j'aie l'air d'une mendiante, dit-elle. Il faudra peut-être
-que je sois une mendiante. Je choisis ce costume. Ces guenilles sont
-mon affaire.»
-
-Elle courut alors dans un coin sombre, et, se dépouillant vivement de
-sa jolie parure, en un clin d'œil la riche petite fermière revint
-vêtue comme une pauvresse. Mais quelle mine fière elle avait encore
-sous ses guenilles, et que radieux était son regard et quelle joie dans
-son cœur!
-
-«Ah! fillette, lui dit Knich, tu as l'air d'une petite princesse
-déguisée; il faudrait changer d'yeux aussi. Les yeux de pauvre, où les
-prendre?
-
---La pauvreté me les donnera, dit-elle. Qui sait si nous n'allons pas
-mourir un peu de faim aussi?»
-
-Pendant ce temps, la transformation de l'envoyé s'était complétée.
-
-«Quel beau vieillard! disait Knich. C'est ton grand-père, Maroussia.
-
---C'est l'ami de l'Ukraine, dit l'enfant. Partons!»
-
-Elle se voyait déjà à Tchiguirine, mendiant à la porte du palais du
-grand ataman, et veillant pendant que son ami agirait.
-
-Les deux hommes s'étaient retirés dans un coin. Ils se rendaient compte
-de l'état des choses. Knich, interrogé, répondait aux questions brèves
-et laconiques de Tchetchevik.
-
-Ses informations n'étaient pas précisément rassurantes.
-
-«L'opinion est indécise, disait-il; en somme, la division est partout
-et nuit à l'effort commun. On ne s'entend pas sur les moyens, encore
-moins sur les hommes. Les amours-propres sont en jeu. Les femmes valent
-mieux que nous, en vérité. Tu les trouveras partout prêtes à bien
-faire. «Rendre l'Ukraine aux Ukrainiens, se disputer après, si l'on
-veut, mais non plus tôt,» voilà ce que nous disent nos femmes. Elles
-ont cent fois raison. Nous avons deux atamans: l'ataman grand seigneur
-et l'ataman ami des petits. Ils se jalousent, la méfiance les fait
-rivaux. C'est à croire qu'ils voudraient se dévorer tout vivants. Les
-Moscovites, les Polonais et les Tatares fomentent ces haines qui ne
-servent qu'à eux. Béni sera celui qui pourra mettre la concorde entre
-ces passions déchaînées!
-
---On dit que notre ataman ne se porte pas bien. Est-ce vrai?
-
---Il a vieilli. Il est bien changé. Ce n'est qu'à l'écrevisse que le
-chagrin et la souffrance, le feu vu de trop près, donnent de belles
-couleurs.
-
---Et l'autre?
-
---De l'autre, vous n'entendrez dire que du mal.
-
---Est-ce que personne des nôtres n'est près de lui?
-
---Si fait! Anton est là, mais il ne pense qu'à s'en défaire. Il dit
-que c'est un rude métier que d'avoir l'œil sur un coquin pareil. Dans
-le cas où tu voudrais visiter ce vautour, rappelle-toi que sa femme
-est une vraie bonne âme. C'est parmi les épines qu'a fleuri cette
-rose. C'est une grande dame, mais son cœur bat. Elle a une sœur qui
-est peut-être un ange.... et qui pour sûr sera un jour ou l'autre une
-sainte, du côté des martyrs, dans le grand calendrier de Dieu.
-
---Ainsi, dit Tchetchevik,--notre ataman à nous serait découragé?
-
---Il l'est.
-
---Quels sont ses conseillers?
-
---Personne; il reste seul comme un aigle blessé.
-
---N'importe, dit le vieux rapsode en redressant sa grande taille, il
-faut voir tout cela de près. J'irai à tous, à tous! et, si Dieu me
-vient en aide, je ferai un faisceau de ces armes éparses.»
-
-Maroussia s'approcha de Knich et, fixant sur lui le plus doux de ses
-regards:
-
-«J'ai un grand service à te demander, dit-elle.
-
---Parle, petite.»
-
-Elle lui prit la main. Elle voulait parler, mais de son cœur débordant
-il ne put d'abord sortir que ceci:
-
-«Tu diras à mon père vénéré.... tu diras à ma mère chérie....»
-
-Les larmes bienfaisantes étaient venues, elles coulaient, coulaient
-silencieusement de ses yeux.
-
-Les deux hommes émus laissaient à son émotion le temps de se calmer.
-
-Enfin, par un effort suprême, elle reprit d'une voix affermie:
-
-«Tu leur diras que, si Maroussia ne doit pas les revoir, c'est qu'elle
-sera morte, et qu'elle sera morte en pensant à eux,--aux petits frères
-aussi,--à eux et à l'Ukraine,--et à celui dont ils m'ont fait la fille
-pour tout ce temps d'épreuve. Je baise la main de mon père sur la
-tienne, Knich, et je te dis adieu et merci.
-
---Ah! chère petite, dit le vieux paysan, que Dieu te conduise! mais tu
-ne seras jamais à ta place que dans son paradis.»
-
-Tchetchevik aurait été le père de sa petite compagne, qu'il ne l'aurait
-pas regardée plus tendrement ni plus fièrement.
-
-«Sais-tu, dit-il à Knich, que ce roseau sera mon soutien?»
-
-Knich inclina la tête, et son mouvement voulait dire: «En vérité, tu
-as raison.» A part lui, il pensait: «Mon Tarass à moi est encore trop
-petit.»
-
-Knich mit alors le théorbe dans la main de la petite mendiante.
-
-«Allons, il est temps de partir, dit-il. Je veux vous mettre sur votre
-route et rentrer avant la nuit au logis.»
-
-Il les fit sortir du souterrain par une autre issue, qui les conduisit
-dans une arrière-petite cour où s'entassaient de vieilles roues, de
-vieilles carrioles démantibulées, des outils et des charrues hors de
-service. A les voir bientôt passer sur la route, personne n'aurait
-reconnu en eux ceux qui tout à l'heure encore étaient dans le
-souterrain. Le vieux musicien n'était plus qu'un pauvre homme cassé
-par l'âge et la misère.
-
-Maroussia, Maroussia au cœur radieux, n'était bien qu'une malheureuse
-petite mendiante, et le vieux Knich, le lent et lourd paysan dont le
-soldat Ivan avait mis à contribution l'inépuisable complaisance.
-
-Ils marchent, marchent longtemps sans parler, comme il arrive à des
-gens qui n'ont plus rien à se dire.
-
-Un détachement russe avait passé auprès d'eux, sans plus les remarquer
-que la poussière de la route.
-
-Ils avaient fait une halte. Le vieux musicien était assis sur l'herbe
-et promenait lentement ses doigts sur les cordes de son théorbe, qu'il
-avait repris à Maroussia. Il chantonnait à mi-voix un hymne au refrain
-monotone, une sorte de prière du soir. Sa petite compagne, endormie
-sans doute par son chant, était couchée à ses pieds. Quant au vieux
-fermier Knich, il écoutait en rêvassant la tête penchée. En vérité,
-cela ne méritait pas le regard de tous ces beaux soldats. La halte de
-ces trois pauvres gens se prolongea jusqu'à ce que le dernier cavalier
-du détachement eût disparu dans le lointain.
-
-Alors chacun d'eux se leva. Les mains une dernière fois s'unirent, une
-dernière fois les yeux s'allumèrent, et d'un élan commun, pour dernier
-adieu, chacun échangea ces quatre mots: «Tout pour la patrie!»
-
-[Illustration: XI
-
-TOUT POUR LA PATRIE.]
-
-Une fois séparés, l'un retournait sur ses pas, les deux autres
-marchaient en avant; chacun allait dans sa voie, aucun d'eux ne se
-retourna pour s'adresser un dernier regard.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-XII
-
-PAROLES ET MUSIQUE.
-
-
-A la brune, le vieux musicien et sa jeune compagne se trouvaient
-déjà en vue du camp russe, dont les tentes établies sur une colline
-s'étageaient sur des pentes fleuries jusqu'au bord.
-
-Les ombres du soir commençaient à s'étendre sur la terre; quelques
-bandes de feu éclairaient encore l'horizon.
-
-Le camp était tranquille. La lassitude du dernier combat avait éteint
-toute animation. Les sentinelles, dorées par les derniers rayons du
-soleil couchant, étaient si immobiles à leur poste qu'on les aurait
-prises pour des statues. Quelques militaires allaient encore et
-venaient, errant lentement sur les flancs de la colline; quelques
-groupes silencieux, plus nombreux qu'on ne l'aurait cru, les uns assis,
-les autres étendus sur le sol, se distinguaient à peine des ondulations
-du terrain.
-
-Quoique la soirée ne fût pas encore avancée, on percevait dans une
-tente la pâle lueur d'une lampe dont la lumière perçait les parois en
-toile. A mesure qu'on approchait, on entendait quelque bruit discret,
-celui d'une arme qu'on déplace, un gémissement, un rire étouffé, un
-lambeau de phrase.
-
-Une sentinelle signala le vieux rapsode et sa compagne. Un petit
-mouvement s'opéra. Au lieu de se laisser intimider par le: «Qui vive!»
-qui l'accueillait, par la vue de tous les guerriers; au lieu de
-rebrousser chemin, comme beaucoup d'autres l'eussent fait à sa place,
-le vieillard marchait droit au camp.
-
-C'était un vieux qui voulait tout voir, sans doute, et de très-près,
-qui certainement aimait les soldats, et qui probablement avait été
-soldat lui-même. Autrement il ne se serait pas avancé avec une telle
-confiance. Cette confiance produisit un bon effet. Quand on affronte
-si gratuitement un danger, c'est qu'on n'a rien à en redouter. Après
-avoir respectueusement salué un groupe d'officiers qui, assis ou à demi
-couchés, devisaient de leurs faits de guerre, il leur demanda naïvement
-s'il ne leur plairait pas qu'il leur fit un peu de musique et même
-qu'il leur chantât quelque chose.
-
-Toute distraction a son prix à certaines heures de la vie. Son offre
-fut acceptée avec bonté.
-
-On jugea aux premiers accords qu'il savait son métier et on l'écouta
-avec plaisir. La musique a le don d'arracher la pensée aux soucis du
-jour et de l'emporter loin des réalités.
-
-Bientôt les conversations cessèrent, les regards perdus dans le vide
-attestaient que chacun, remontant le courant du passé, évoquait quelque
-cher souvenir: le père ou la mère, l'enfant ou la femme dont la
-guerre l'avait séparé. Quelques soldats, la tête entourée de bandages
-ensanglantés, se soulevaient sur leurs coudes pour mieux entendre. Le
-musicien chantait la famille, l'enfance et la jeunesse. Tout cela était
-si loin! On savait gré à sa chanson de faire apparaître au milieu de
-ces abris d'un jour la maison où l'on était né, la pierre solide du
-foyer, de rappeler à chacun que la guerre n'est pas toute la vie.
-
-Les morts de la veille n'étaient déjà plus là pour dire: «Si! la guerre
-prend toute la vie;» et les mourants, ces morts de demain, n'auraient
-pas eu la force de protester!
-
-Plus d'un œil farouche se mouilla. Le succès du vieillard était grand,
-si grand que, quand il eut cessé de chanter, bien des mains avaient
-déjà tiré de leur poche quelque menue monnaie pour la lui offrir.
-
-«Approche donc, petite sorcière!» cria un gros officier.
-
-Et montrant à Maroussia un kopeck:
-
-«C'est pour ton père, viens donc à la recette.»
-
-La petite ne bougeait pas; elle était tout entière dans le rêve évoqué
-par le chant de son ami; que c'était bon ce qu'il avait chanté et, qui
-l'eût cru? comme il chantait bien!
-
-«Viendras-tu, petite sauvage? lui criait, un autre. Arriveras-tu,
-petite cane?»
-
-Quelques-uns commençaient à se fâcher.
-
-«Il faut remercier ces braves messieurs, ma fille, dit le vieux; va et
-tends-leur la main.»
-
-Maroussia tressaillit; mais il avait ordonné, elle obéit. Comme sa
-petite main tremblait en recevant ces offrandes! Cet argent de l'ennemi
-lui brûlait les doigts.
-
-«Cette petite n'est pas laide, dit l'un.
-
---Elle a une paire d'yeux que l'on prendrait pour une paire d'étoiles,
-disait l'autre.
-
---Quand tu seras grande, ma mignonne, je viendrai pour t'épouser.
-
---C'est convenu, n'est-ce pas?» disait un troisième.
-
-Mais le théorbe du vieux se fit entendre de nouveau et avec un accent
-nouveau. On oublia la petite et on se remit à écouter.
-
-Voici ce que cette fois disait en résumé la chanson du vieux chanteur:
-«Oiseau libre des steppes, ne fais point de nid près du fleuve de
-Desna, car ce fleuve grossit tous les jours et ses eaux implacables
-vont engloutir tes petits!» En écoutant le récit de la mort de ces
-pauvres oiseaux et les plaintes déchirantes du père et de la mère,
-impuissants à les défendre de l'invasion des eaux, quelques graves
-visages de bronze se mirent à sangloter.
-
-La veille, ils avaient tout saccagé, tout massacré sans sourciller. Ils
-avaient été l'invasion et ne s'en doutaient pas.
-
-Un jeune officier, joli comme une peinture, content de sa personne,
-alerte, aux manières décidées, était dès le premier morceau sorti de sa
-tente.
-
-Peu à peu sa figure s'était adoucie, son petit air avait disparu; il
-avait laissé éteindre sa pipe et était devenu tout pensif. La chanson
-du vieillard lui avait rappelé qu'il avait pourtant été créé à l'image
-de Dieu avant de s'être fait à l'image de son général. Il allait
-l'oublier.
-
-Après ce second chant, on en demanda un autre; le vieux musicien se fit
-un peu prier.
-
-«J'ai peur, dit-il, qu'il ne vous convienne pas d'entendre celui auquel
-je pense. Il est triste et sévère.
-
---Va tout de même, lui dit un grand et maigre officier à la figure rude
-et austère. Notre métier nous sèche assez les yeux; n'aie pas peur de
-nous les mouiller. Il est d'une sage hygiène de varier ses émotions, et
-tu es arrivé à point.
-
---Vous le voulez? dit le vieillard. Eh bien, écoutez:
-
-«Il y a longtemps, bien longtemps, quelques braves gens avaient une
-patrie; ah! une petite patrie, mais pour eux c'était le monde entier.
-Ils la chérissaient. Leurs ancêtres l'avaient fécondée, leurs mères
-l'avaient parée, leurs sœurs en avaient fait un paradis embaumé. Ils
-vivaient tranquilles sans s'occuper de leurs puissants voisins. Un jour
-ces voisins se dirent: Ce pays-là est heureux, il est riche, il est
-charmant, cela ferait une jolie bague à notre doigt. Et le petit pays
-prospère fut soudain envahi. Les coursiers du peuple fort foulèrent aux
-pieds les enfants du peuple faible. Les sabres des jeunes officiers
-imberbes abattirent les têtes blanchies par l'âge des vieillards et des
-femmes même restées à la garde de leurs foyers. Les garçons robustes et
-intrépides, succombant sous le nombre, périrent dans les combats. Les
-jeunes filles courageuses et aimantes devaient attendre en vain leurs
-frères, leurs fiancés. Des maisons, des villages, des villes entières
-disparurent.
-
-[Illustration: XII
-
-«QUEL CRIME EXPIAIT DONC CE PETIT PEUPLE?»]
-
-«Quel crime expiait donc ce petit peuple? Aucun! Il était bon à prendre.
-
-«Qui sait cependant si un jour ce peuple fort, attaqué par un peuple
-plus fort encore, n'aura pas à subir la peine du talion?
-
-«Et si cela arrive, au nom de quelle justice les vainqueurs
-d'aujourd'hui, devenus les vaincus de demain, essayeraient-ils de faire
-monter leurs plaintes jusqu'au Très-Haut?»
-
-En écoutant le simple rapport des faits, dont quelques-uns ne
-cherchaient pas l'application, d'autres la faisaient. Pour ceux-ci,
-cela était clair.
-
-Des conversations animées s'engagèrent.
-
-«Diable! diable! se dit l'officier qui tout à l'heure se plaignait
-d'avoir eu trop longtemps les yeux secs. Cette vieille chanson des
-temps passés va bien droit à notre adresse. Le vieux chanteur s'en
-serait-il douté? Il faut croire que le monde n'a guère changé depuis
-des centaines d'années qu'on la chante.
-
---Attrape! dit le petit jeune homme. Ce chanteur n'a pas tort, après
-tout, mais à quoi servira sa leçon? L'ordre est donné, il faut marcher.
-
---De quoi se plaignent-ils? dit un autre: «L'Ukraine aux Ukrainiens,»
-que veut dire ce cri? On ne veut pas la manger, leur Ukraine. Ces
-atomes sont fous. Est-il donc si désolant, alors qu'on n'était rien
-qu'une fourmilière inconnue, de faire enfin partie d'un grand empire?
-
---Cependant, dit le jeune officier blond, mettons-nous à leur place.
-Ce qu'ils font, ne le ferions-nous pas? Il est toujours désagréable
-d'être pris de force, que diable? Vous me direz que dans cent ans ils
-n'y penseront plus;--pour ceux qui vivront dans cent ans vous parlez
-bien;--mais pour ceux dont les chaumières sont en feu, parce qu'ils ont
-voulu les défendre, la question n'est pourtant pas la même.
-
---Un si petit peuple, une parcelle de peuple n'a pas le droit de vivre
-à sa guise. Il faut de grands empires pour accomplir de grandes choses.
-
---C'est possible. Mais vivre à sa guise dans un bon petit chez soi
-qu'on adore est une bonne affaire, sans contredit.
-
---L'amour de la patrie, bon pour les grandes nations, ne saurait être
-mauvais pour les petites, dit un jeune capitaine.
-
---Tu as d'autant plus raison, lui répondit philosophiquement le vieil
-officier, que ce qui est trop grand à la fin se disloque. J'ai parfois
-peur de toutes nos grandeurs.»
-
-On voit que chacun parlait sans contrainte. Cela n'étonnera que ceux
-qui n'ont pas vécu dans les camps. La discipline n'y règne que sur les
-corps. Les langues y sont souvent moins qu'ailleurs asservies. L'âme
-libre se donne partout ses revanches.
-
-On revint peu à peu sur la bataille de la veille et du matin.
-
-«Ces paysans se battent comme des héros, disait celui-ci.
-
---Comme des diables d'enfer, répondait un robuste gaillard qui avait
-le bras en écharpe. S'ils avaient des chefs et de l'instruction, il ne
-serait pas déjà si facile d'en venir à bout.
-
---Mourir d'un coup de fourche n'est pas gai pour un soldat, dit un
-autre. Qui aurait dit à notre pauvre colonel qu'il finirait ainsi:
-«Quoi! pas même d'un coup de pique?» s'est-il écrié en tombant. Peste
-soit de cette guerre! Quelles vilaines blessures; les chirurgiens n'y
-comprennent rien. Ils sont tous déroutés; et que de blessés, et que de
-morts! Ce sont des loups, de vrais loups enragés. On les croit finis;
-pas du tout, ils se relèvent pour vous mordre. Encore deux victoires
-comme celle-là, et, si des renforts n'arrivent pas; nous ne pourrons
-pas tenir la campagne.
-
---Si nos soldats se battaient comme ces gens-là! dit un vieil officier.
-
---Ils se battraient comme cela, dit un soldat blessé, s'ils défendaient
-leurs femmes et leurs enfants, et le toit de leurs pères.»
-
-Comme il était pâle, le pauvre soldat, et quel effort il avait fait
-en se relevant à demi pour faire entendre une telle vérité à son
-supérieur! L'officier lui répondit. Mais le soldat s'en tint là. Il
-était retombé: il était mort.
-
-Le vieux musicien n'avait rien perdu de tout ce discours. Jugea-t-il
-qu'il en avait assez entendu ou assez fait entendre?
-
-Tout à coup il entonna un air si enjoué, si entraînant, si gai, qu'il
-eût donné envie de danser même à des ermites.
-
-C'était l'histoire d'une jeune et solide fille qui vendait son jupon
-pour acheter une pipe à son fiancé et qui la lui portait tout allumée
-à travers une grêle de balles sur le champ de bataille. Tout de suite
-l'humeur générale avait changé. Les plus vieux battaient la mesure; les
-jeunes faisaient chorus au chanteur: «Quel fameux chanteur! disait-on,
-et quels sons il tire de son théorbe! La bonne soirée, et qui pouvait
-s'y attendre!»
-
-Le vieux chanta encore quelques chansonnettes du même genre, à la
-grande joie des soldats, qui de tous les coins du camp avaient fini
-par accourir; puis il se leva et fit ses adieux à ses nombreux amis.
-Quelques-uns lui firent la conduite.
-
-«Reste donc, vieil entêté, reste jusqu'à demain. Les nuits sont
-froides, et les routes ne sont pas sûres. Dis-lui donc, petite, de
-rester jusqu'au matin. Bon gîte et bon souper valent bien qu'on
-attende. Il n'est pas si pressé, que diable! La recette a été bonne. Le
-petit officier blond t'a mis dans la main une pièce d'or. Je l'ai vue;
-avec cela ton grand-père pourra t'acheter une belle robe.»
-
-Le vieillard tint bon.
-
-«On n'est pas chanteur ambulant pour ne pas ambuler,» dit-il en riant.
-
-Et il disparut avec la petite fille dans les ténèbres du soir.
-
-«Sais-tu? lui dit Maroussia, j'ai entendu dire à trois officiers que
-le dernier combat avait été si rude, qu'ils ne seraient pas de quinze
-jours en état d'attaquer Tchiguirine.»
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-XIII
-
-ON APPROCHE.
-
-
-Maroussia et son ami marchèrent une bonne partie de la nuit sans se
-parler. De loin en loin, Tchetchevik s'arrêtait et offrait à l'enfant
-de la porter.
-
-«Je ne suis pas lasse,» répondait-elle.
-
-Les heures s'envolaient pour Maroussia comme des oiseaux rapides.
-Son cœur était rempli d'enthousiasme. Son grand ami, bien sûr, était
-satisfait. La soirée de musique qu'il avait osé donner au camp
-lui avait appris bien des choses. En même temps que ses oreilles
-entendaient, ses yeux avaient regardé et jugé. Les victorieux ne
-chantaient pas victoire, les vaincus n'avaient donc pas à regretter
-leurs efforts. Oh! si on pouvait les régulariser par la concorde, si on
-pouvait donner de l'unité aux efforts! Si on le pouvait, bien que la
-lutte fût inégale, on pourrait ne pas désespérer. Tout dépendait de ce
-que Tchetchevik allait trouver à Tchiguirine, mais il fallait y arriver.
-
-Quelle heure était-il? Le ciel sans étoiles ne donnait que des
-indications incertaines.
-
-Voilà cependant qu'après des heures et encore des heures de marche
-brillèrent au fond des ténèbres, aux yeux des voyageurs, comme de
-petits points rouges. C'étaient les lumières de la ville. Bientôt se
-dessinèrent les murs et les grands bâtiments.
-
-Il y avait quelque chose de lugubre dans l'aspect de cette sombre cité
-parsemée, de loin en loin seulement, de quelques lueurs tremblantes.
-Aucun bruit n'en venait, rien n'y attestait la vie. Ce n'était pas le
-silence réparateur du sommeil, mais celui de quelque inquiète attente.
-Le sentiment d'un danger prochain, terrible, semblait peser sur ces
-maisons serrées les unes contre les autres.
-
-L'obscurité dans laquelle Tchiguirine se cachait semblait volontaire.
-Une vraie lumière y eût ressemblé à un signal dont aurait pu profiter
-l'ennemi. Les hauts clochers, les parapets, les forts, les remparts
-blancs par endroits, venaient sûrement d'être remis en état. C'était un
-bon symptôme! Les rossignols chantaient déjà comme à l'ordinaire dans
-les petits jardins dont beaucoup de maisons étaient pourvues. Rien ne
-leur disait donc, à eux, ce qui menaçait leur patrie!
-
-Tchetchevik et Maroussia s'approchèrent de la porte de la ville.
-Comment cela se faisait-il? Elle ne paraissait pas gardée. La petite
-porte seule, il est vrai, était entre-bâillée, mais derrière, personne,
-pas même un portier.
-
-Ils poussèrent la porte, qui roula sans bruit sur ses gonds. Personne
-ne les arrêta, personne ne les questionna. Était-ce un piége? Ils
-entrèrent sans aucune difficulté. Cependant, il leur sembla que les
-yeux de quelques rares passants, mis en mouvement sur leur chemin d'une
-façon inattendue, les suivaient avec persistance.
-
-«Écoute-moi, mon frère, dit Tchetchevik à un jeune Cosaque qu'il
-aperçut accoudé sur la palissade d'un jardin, écoute-moi; sois un brave
-garçon et montre-moi le chemin qui conduit chez notre ataman.»
-
-Le jeune Cosaque releva un peu sa coiffure, en signe de salut, et,
-montrant le bout de la rue, dont quelques fenêtres étaient à demi
-éclairées, lui dit:
-
-«Au bout de cette rue, vous tournerez à gauche, et vous serez devant la
-maison du grand ataman.
-
---Merci! mon frère.»
-
-Ils prirent la rue indiquée, tournèrent à gauche et se trouvèrent en
-effet en face de l'habitation de l'ataman.
-
-La maison du grand ataman n'était pas plus spacieuse que les autres;
-rien ne la distinguait, pas même une sentinelle; on ne pouvait la
-reconnaître que parce qu'elle était un peu éclairée. Deux jeunes
-filles, en passant devant ces fenêtres, s'arrêtèrent un instant, et,
-regardant à travers les vitres, une des deux curieuses dit à l'autre:
-
-«Il paraît que notre ataman veille.»
-
-Derrière les vitres d'une des petites fenêtres qui étaient éclairées,
-on devinait plutôt qu'on ne la distinguait une tête de Cosaque à
-longues moustaches, tête qui semblait être taillée dans le marbre noir.
-
-«C'est un homme de garde!» se dit Tchetchevik.
-
-L'homme de garde, si c'en était un, restait immobile, comme absorbé
-dans de profondes réflexions.
-
-En écoutant bien, on entendait au rez-de-chaussée, dans l'intérieur,
-des pas d'homme; les pas étaient tantôt rapides, tantôt lents.
-
-«Ces pas-là sont très-expressifs!» se dit encore Tchetchevik.
-
-Il frappa à la porte une, deux, trois fois, lentement.
-
-Au troisième coup, le Cosaque qui se tenait immobile près de la fenêtre
-se leva et vint ouvrir.
-
-Les pas qu'on entendait s'arrêtèrent.
-
-«Les amis lointains envoient leurs amitiés au grand ataman,» dit à
-mi-voix Tchetchevik en entrant.
-
-L'appartement n'était rien moins que splendide. La première pièce était
-basse sans aucun ornement. La porte conduisant dans la pièce voisine
-était soigneusement fermée.
-
-«Eh bien, je suis sûr que le grand ataman sera on ne peut plus
-reconnaissant de ce bon souvenir,» répondit le Cosaque aux moustaches
-avec une indifférence polie.
-
-Sa figure n'exprima ni étonnement ni inquiétude. On pouvait croire
-que le grand ataman recevait chaque jour des visites semblables:--des
-musiciens ambulants apportant des nouvelles des amis lointains.
-
-«Puis-je me présenter devant le grand ataman lui-même, frère?» demande
-Tchetchevik.
-
-Mais, dans ce moment, la porte conduisant dans la chambre voisine,
-poussée par une main impatiente, s'ouvrit toute grande, et le grand
-ataman lui-même parut sur le seuil.
-
-Il ne disait rien, mais toute sa figure parlait et disait:
-
-«D'où viens-tu? De la part de qui? Quelles nouvelles apportes-tu?»
-
-La lumière l'éclairait faiblement, et on ne pouvait distinguer ses
-traits. Mais les yeux, les yeux perçants et chercheurs, flamboyaient
-comme des charbons ardents.
-
-«Je me prosterne devant le grand ataman,» dit Tchetchevik en faisant un
-profond salut.
-
-Maroussia, qui se tenait toujours près de son grand ami, salua aussi.
-
-«Vous êtes les bienvenus, répondit le grand ataman. Quelle chanson nous
-chanteras-tu, brave chanteur?»
-
-Le son même de la voix vous révélait un homme habitué à commander, un
-homme ne sachant pas se gêner quand il s'agissait de dire son opinion
-ou de la défendre.
-
-«Quelle chanson, notre grand ataman? J'en ai plus d'une à te faire
-entendre, et de ma façon, si tu daignes les écouter.»
-
-Le grand ataman ne répondit rien. Mais quelles paroles, si fortes
-qu'elles soient, pouvaient mieux exprimer la douleur que ce silence de
-quelques instants!
-
-«D'où viens-tu? dit-il enfin.
-
---Du Zaporogié, répondit Tchetchevik. Les braves du Zaporogié
-présentent leurs compliments au grand ataman.
-
---Dans le temps où nous sommes, nul n'a à faire, nul n'a à recevoir de
-compliments, répondit l'ataman. Entre dans ma chambre.»
-
-[Illustration: XIII
-
-JE ME PROSTERNE DEVANT LE GRAND ATAMAN.]
-
-Tchetchevik suivit le grand ataman, tenant toujours Maroussia par la
-main, et entra dans la pièce voisine.
-
-Cette pièce était aussi simple que la première: les murs blanchis à
-la chaux, les escabeaux en bois de tilleul qu'on trouve dans toute
-habitation paysanne.
-
-Mais il y avait beaucoup d'armes très-riches; pistolets et poignards
-étincelaient sur les murs.
-
-Des papiers, des notes encombraient la table; sur ces papiers on voyait
-la boulava, le bâton de commandement de l'ataman.
-
-Une paroi du mur était garnie de gros crochets en bois sur lesquels
-pendaient les habits de gala, tout brodés d'or, d'argent et de
-pierreries. Ces broderies d'or, ces pierres précieuses étincelaient
-dans la chambre et lui prêtaient un aspect tout à fait étrange.
-
-Dans un coin, il y avait un lit qui semblait n'avoir jamais donné de
-repos à celui qui s'en servait. Un coussin repoussé loin de l'oreiller
-disait clairement combien était enfiévrée la tête qui, pour quelques
-instants, y cherchait le sommeil.
-
-«Je te prie de t'asseoir,» dit le grand ataman.
-
-Il s'assit aussi, et ses yeux ardents se posèrent alternativement sur
-la figure de Tchetchevik et sur celle de Maroussia.
-
-«Pourquoi cette enfant? dit-il.
-
---Sourde et muette, n'y prends pas garde. Sa tête n'est qu'un petit
-bouton de rose que la fatigue fait pencher sur sa tige; elle a besoin
-de sommeil.»
-
-Le grand ataman se leva, et, décrochant un magnifique manteau, il le
-jeta à Tchetchevik; un splendide tapis de Perse recouvrait un banc. Il
-le montra à son hôte. Tchetchevik, en un clin d'œil, prépara un lit;
-après quoi, soulevant le corps brisé de la petite fille dans ses bras,
-il la coucha et l'enveloppa depuis les pieds jusqu'aux yeux avec une
-tendresse de mère.
-
-«Sourde et muette!» lui avait-il dit tout bas en l'embrassant sur le
-front.
-
-Le lit était placé à l'angle de la pièce. Encapuchonnée dans les plis
-soyeux du riche manteau, les yeux de l'enfant s'attachaient malgré elle
-sur son ami et sur le grand ataman, assis devant une table, en face
-l'un de l'autre, une lampe placée entre eux éclairant leurs figures.
-Quel homme que son grand ami! Quelle noblesse! Quelle force! Son petit
-cœur frémissait de bonheur en le contemplant.
-
-Mais l'autre, le grand ataman! son cœur se serrait quand elle regardait
-ces yeux profondément enfoncés, étincelant d'un feu sombre, ces
-sourcils épais, ces rides prématurées qui creusaient son front imposant
-et fier. Ce jeune vieillard semblait être miné par un feu intérieur qui
-le brûlait sans cesse, jour et nuit.
-
-Ils causaient doucement à voix basse.
-
-Maroussia écouta longtemps le murmure de cette conversation, comme on
-écoute le bruit lointain des vagues. Enfin, la fatigue triompha de la
-petite fille; ses yeux se fermèrent comme des pétales de fleur. Elle
-s'endormit; elle devint au vrai sourde et muette.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-XIV
-
-LE BUT.--ET APRÈS.
-
-
-Maroussia reposait comme on repose sur le bord escarpé d'un rocher à
-pic dont le pied plongerait dans la mer; on dort, mais en même temps on
-sent qu'on est tout près d'un abîme, on entend son menaçant murmure. On
-rêve de bien des choses, mais on a vaguement la conscience que, dans ce
-vaste océan, on pourrait disparaître comme une goutte d'eau.
-
-Un instant un sourire passa sur ses lèvres; elle revoyait en rêve la
-maison de ses parents, le clos des cerisiers si embaumé, ses petits
-frères, tous les visages amis; mais bientôt tout disparaissait comme
-dans un brouillard. Sa vie passée, si calme et si riante, reculait à
-l'arrière-plan. Sur le premier, se dressaient en traits de feu des
-images nouvelles, terribles ou grotesques, des figures qu'elle ne
-connaissait que depuis peu, mais auxquelles appartenait tout son avenir.
-
-Tout à coup elle se réveilla, se souleva un peu sur son lit improvisé
-et regarda de tous ses yeux.
-
-Ils ne dormaient pas, eux!
-
-Tchetchevik était toujours assis, accoudé près de la table, et ses
-regards étaient de vrais astres qui brillaient d'une lumière calme,
-égale, resplendissante.
-
-Le grand ataman était debout au milieu de la chambre. On voyait
-qu'il s'était élancé de sa place dans un mouvement de douloureuse
-indignation, mais qu'une fois cet effort fait, la violence d'un coup
-porté trop juste l'avait comme pétrifié.
-
-Enfin il parla:
-
-«Voilà ce que vous voulez, vous autres! Mais le remède sera pire que
-le mal. Je sais bien que je me suis jeté à l'eau sans m'être inquiété
-de l'endroit où était le gué; mais pas plus que moi, avec l'autre,
-vous n'atteindrez le rivage. Notre pays sans frontière, sans forces,
-sans union, sans conseils, n'est plus qu'une maison ouverte à tous les
-vents, et nos voisins sont bien bêtes de nous faire la guerre; ils
-pourraient attendre tout de nos seules discordes.
-
-[Illustration: XIV
-
-ILS NE DORMAIENT PAS, EUX!]
-
---Nos discordes? Quelle en est la cause principale, sinon ce
-commandement à deux têtes? répondit froidement Tchetchevik. Il faut
-dans l'effort rétablir l'unité. Il n'est d'espoir, de salut que là.»
-
-Le grand ataman se sentit comme brûlé par un fer chaud. Il fit quelques
-tours dans la chambre, pareil à un lion blessé. Puis, ayant ouvert la
-fenêtre, son regard plongea dans les ténèbres de la nuit.
-
-Le silence était tel et telle l'émotion de l'ataman, que Maroussia,
-bien qu'elle fût à l'autre extrémité de la pièce, crut entendre les
-battements de ce cœur déchiré.
-
-Rafraîchi par l'air de la nuit, calmé par son silence même, il revint
-se placer devant la petite table, en face de Tchetchevik.
-
-«Au moins, dit-il, il sera bien entendu que c'est parce que je suis
-le meilleur que vous comptez sur moi pour céder au pire. On saura que
-c'est parce qu'aucune abnégation n'est à attendre de celui qui a déjà
-appris la moitié de son rôle de Judas que vous me demandez, à moi, un
-tel acte de dévouement.
-
---C'est, dit Tchetchevik, pour lui rendre impossible de jouer son rôle
-de Judas tout entier, pour lui enlever toute raison, tout motif, tout
-prétexte de le mener jusqu'au bout; c'est parce que nous savons que
-vous êtes le plus noble des fils de l'Ukraine, que nous vous demandons
-de vous effacer pour un temps devant cet indigne que votre gloire
-offusque et que l'envie seule jette dans les bras des Russes.
-
---Nul ne m'accusera de trahison au moins, nul de lâcheté, quand j'aurai
-accordé ce que tu me demandes?
-
---Nul n'ignorera l'héroïsme de ton sacrifice; au contraire. Nos amis
-qui m'envoient ne savent-ils pas ce qu'il doit t'en coûter de t'y
-résoudre?
-
---Et, si, malgré tout, le misérable nous vendait?...
-
---Il mourrait avant d'avoir accompli son forfait, dit tranquillement
-Tchetchevik. Il est, Dieu merci! le seul traître possible de sa
-maison. Quelqu'un veille tout près de lui, qui ne le laisserait pas se
-déshonorer tout à fait.»
-
-Il y avait sur la table plume, encre, papier; l'ataman prit la plume.
-Tchetchevik tourna ses regards du côté de Maroussia, et lut son anxiété
-dans ses yeux. Sa petite amie ne se sentait pas à son aise. C'était si
-difficile à faire ce qu'exigeait du grand ataman son ami, qu'à la fin
-il pouvait bien se fâcher. Et alors, entre deux hommes de cette trempe,
-que pouvait-il se passer?
-
-Un sourire de Tchetchevik fit comprendre à la petite sourde et muette
-qu'elle pouvait être tranquille.
-
-L'ataman écrivait, pesant chaque mot sans doute, et il avait bien
-raison. De telles lettres, «une abdication,» ne s'écrivent pas entre
-deux bouffées de tabac.
-
-Quand la lettre fut finie, il la tendit à Tchetchevik.
-
-«Tiens, lui dit-il, es-tu content?»
-
-Tchetchevik, après avoir lu, lui répondit:
-
-«Content? Non, certes, car je donnerais ma vie pour que tu fusses à la
-place de celui qu'on va sembler te préférer. Mais je suis fier pour
-l'Ukraine de ce renoncement du plus brave de ses fils. Si nous devons
-succomber dans cette lutte, notre histoire comptera un héros de plus.
-Ceux qui mourront pour elle n'auront rien à se reprocher. Toi, tu
-auras fait plus qu'aucun d'eux, tu seras descendu du pouvoir pour la
-sauver,--sans même être sûr d'y réussir. Tu seras mort deux fois, et
-glorieusement. Que ton âme se rassure! Tu nous mets dans la main la
-seule carte qui puisse rétablir la partie.»
-
-Tchetchevik avait plié la lettre et l'avait cachée dans le manche d'un
-poignard qu'il portait sous sa robe.
-
-«Quand la remettras-tu à sa destination? lui dit l'ataman. Quand
-saura-t-il que, pour l'Ukraine, je suis prêt à tout, même à combattre
-sous ses ordres; des ordres qu'à lui tout seul il n'est pas capable de
-donner?
-
---Ne sais-tu pas, dit Tchetchevik, qui les inspirera, ces ordres, et
-qui inspirera celui qui les lui conseillera? Eh bien, c'est là que
-tout d'abord ta lettre sera lue. Je la remettrai moi-même aussitôt que
-j'aurai fini ma tournée. Je ne perdrai pas une heure, mon ataman, tu
-peux y compter. Et si tout ne va pas bien, si je sentais que ta lettre
-peut être inutile, sois tranquille, je l'anéantirais. Elle n'aurait pas
-été écrite.»
-
-Il s'était levé.
-
-Tout émue de la fin de cette scène, Maroussia s'élança près de son
-grand ami.
-
-«Baise la main qui vient d'écrire cette lettre, lui dit Tchetchevik.
-
---Ah! je le désirais, dit Maroussia. Je suis muette quand il le veut,
-dit-elle, s'adressant à l'ataman, sourde quand il m'en prie, j'oublie
-tout quand il me fait un signe, et j'aime et j'honore tout ce qu'il
-honore et tout ce qu'il aime.»
-
-Et prenant la main du grand ataman avant qu'il eût pu la retirer,
-Maroussia y avait déposé un respectueux baiser.
-
-«Ah! dit le grand ataman à Tchetchevik, tu es aimé, toi!
-
---Tu es aimé aussi, lui dit Maroussia; tu es aimé par mon grand ami et
-par nous, parce que tu aimes l'Ukraine.»
-
-L'ataman les reconduisit jusqu'au seuil de la porte, et là ils se
-quittèrent; leur dernier mot avait été: «Tout pour l'Ukraine!»
-
-Ils avaient laissé le grand ataman pensif, debout sur le seuil de sa
-maison. Ils se dirigeaient vers la porte de la ville.
-
-Les rues étaient désertes; les petits vergers étaient remplis de
-cerisiers tout blancs de fleurs; au loin on entendait le frais et
-paisible murmure d'une rivière.
-
-Après avoir fait une centaine de pas, Maroussia se retourna pour jeter
-un regard sur la maison du grand ataman.
-
-Sa grande ombre était toujours là, sur le seuil; l'ataman pensif les
-suivait des yeux.
-
-A la lueur incertaine des étoiles, sa figure était à peine visible;
-mais ce qu'on apercevait de son être exprimait encore si bien la
-souffrance, que Maroussia sentit son cœur battre pour lui.
-
-«Celui-là saura défendre Tchiguirine? demanda-t-elle à son grand ami.
-
---Oui, si on l'attaque; mais nos ennemis ont plus facile à faire que de
-prendre par la force nos villes.
-
---Mais enfin, si on l'attaque?
-
---Il s'y ferait tuer plutôt que de la rendre.
-
---J'en étais sûre,» dit la petite enthousiaste en battant des mains.
-
-Ils ne prenaient pas par les rues qu'en venant ils avaient traversées.
-Tchetchevik avait son idée de bien voir par ses yeux l'aspect que
-présentaient les autres quartiers de la ville.
-
-Elle eût semblé morte à un indifférent; mais, de cent pas en cent pas,
-on rencontrait quelques hommes robustes, que le hasard seul ne pouvait
-pas avoir placés ainsi aux endroits d'où précisément on pouvait tout
-surveiller. Ces gens les laissaient passer d'un air insouciant, puis
-bientôt les dépistaient, et, revenant comme en flânant sur leurs pas,
-avaient, en fin de compte, pu se bien assurer qu'ils allaient droit
-leur chemin. L'un d'entre eux, voyant la grande taille du musicien,
-était venu distraitement le regarder de si près sous le nez, que
-Maroussia en avait tressailli.
-
-«Il est hardi, ou peut-être étourdi, celui-là,» dit-elle à voix basse
-à son grand ami; il a l'air de ne pas plus connaître le danger qu'une
-mouche.
-
---C'est un curieux, lui dit Tchetchevik; ses intentions ne sont pas
-mauvaises. C'est une bonne race que ces gens de Tchiguirine; ils
-iraient au feu comme à une promenade.»
-
-Quand nos voyageurs arrivèrent à la porte de la ville, un géant de
-Cosaque, qui semblait sortir de terre, se présenta devant eux. Il avait
-des moustaches de deux lieues, et il leur barra le passage comme un
-clocher en pierre.
-
-«Quel est votre chemin, mon vénérable? demanda-t-il.
-
---Celui des honnêtes gens, mon brave.
-
---Où allez-vous?
-
---Chez les honnêtes gens.
-
---C'est un nom qui n'appartient pas toujours à ceux qui s'en parent. Il
-se peut que vous rencontriez les méchants!
-
---Si l'on avait toujours peur du loup, on n'oserait jamais s'aventurer
-dans les bois, et on ne goûterait point aux fraises.
-
---Si j'étais un Cosaque plus dégourdi, mon vénérable, je t'aurais prié
-de me chanter un bout de chansonnette, et cela me ferait grandement
-plaisir, car j'adore le chant. Mais je suis plus timide qu'une jeune
-épousée, et je n'ose insister.»
-
-Maroussia voulut voir mieux ce «timide»; mais la tête du gaillard se
-trouva si haut placée qu'elle ne put apercevoir que sa fameuse paire de
-moustaches, qui pendaient comme deux gerbes de foin.
-
-«Tu es timide, répondit Tchetchevik; mais tâche de reprendre courage.
-Que veux-tu que je te chante?
-
---Chante-moi n'importe quoi.»
-
-Le musicien murmura à demi voix ce refrain: «Ne dormez pas, même la
-nuit. C'est la nuit que les loups rôdent; pour ne pas se laisser
-surprendre par eux, c'est quand tout semble reposer qu'il faut avoir
-l'œil ouvert.»
-
---Ton refrain me plaît et il est de circonstance, dit le timide, tu
-peux passer. Je m'étais bien promis, quand je t'ai laissé entrer sans
-te rien dire, il y a quelques heures, qu'au retour je connaîtrais la
-couleur de ta voix.
-
---Il était là, il était là! dit Maroussia satisfaite; la porte n'était
-pas abandonnée. Tant mieux!»
-
-De l'autre côté de la porte, le chemin se dessinait comme un serpent
-noir sur un tapis de verdure. Les rossignols chantaient décidément
-comme à l'envi dans tous les jardins de la ville de Tchiguirine cette
-nuit-là. «Ils chantent l'aube et aussi l'espérance,» disait Maroussia.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-XV
-
-LES RENCONTRES.
-
-
-Deux semaines après l'entrevue de Tchetchevik avec le grand ataman,
-par une douce et splendide soirée, le vieux rapsode avec son Antigone
-s'approchait lentement d'un village incendié.
-
-Son voyage et celui de Maroussia n'étaient pas un voyage d'agrément.
-On voyait bien qu'ils ne s'étaient pas permis de prendre même le repos
-nécessaire: leurs yeux cernés brillaient d'un feu fiévreux; leurs
-figures étaient brûlées par le soleil et leurs vêtements couverts de
-poussière; leurs lèvres étaient sèches, leurs pieds meurtris.
-
-Néanmoins, ils marchaient courageusement et causaient avec calme et
-sérénité.
-
-A l'exception de quelques rencontres imprévues d'hommes qui se
-trouvaient on ne sait comment sur leur chemin, et qui échangeaient à
-peine un mot et quelquefois rien qu'un signe avec Tchetchevik, ils ne
-rencontraient d'ordinaire pas âme qui vive.
-
-Tout était silencieux et désert; souvent ils avaient vu des
-maisonnettes en ruines, des murailles calcinées, des fermes détruites,
-des champs dévastés, des jardins ravagés, des troncs d'arbres à moitié
-brûlés, noirs d'un côté, encore verts de l'autre, à demi morts, à demi
-vivants.
-
-Pour le moment, ils avaient sous les yeux un village récemment
-incendié; un peu de fumée s'élevant au-dessus de chaque amas de
-décombres en marquait la place.
-
-A l'extrémité de ce qui avait dû être une rue, ils découvrirent les
-margelles ébréchées d'un puits.
-
-«Un peu d'eau fraîche te fera du bien,» dit Tchetchevik à Maroussia.
-
-Il plongea sa main dans un sac attaché à ses épaules, il en retira
-une petite écuelle en bois, et, écartant les plantes qui obstruaient
-l'orifice du puits, il la remplit d'eau fraîche et claire.
-
---Merci,» répondit Maroussia.
-
-Elle trempa ses lèvres dans l'eau limpide et, après avoir bu,
-s'approcha du puits. Que regardait-elle? Qu'y avait-il dans ce puits
-qui attirât son attention?
-
-Tout à coup elle poussa un cri:
-
-«Ah!»
-
-Ses joues se couvrirent des plus vives couleurs, ses yeux
-s'illuminèrent et se tournèrent avec bonheur vers son grand ami.
-
-Maroussia devint encore une fois toute rose, mais cette fois-ci l'éclat
-de ses yeux se voila, sa figure exprima un regret sincère.
-
-«Encore une fois, se disait Maroussia, je n'ai pas su me vaincre! Ce
-cri, j'aurais dû le retenir...
-
---Bah! dit Tchetchevik, dans ce village incendié, le mal ne pouvait
-être grand. Personne n'a pu t'entendre, mon enfant. Si tu veux, nous
-allons souper.»
-
-Du pain, un peu de sel, de l'eau, composaient tout le souper.
-
-Mais cet «ah!» plein d'allégresse que Maroussia a poussé? Qu'est-ce qui
-le lui a arraché? Quel trésor a-t-elle entrevu dans ce puits démoli?
-
-Rien, absolument rien, si ce n'est, accrochée aux parois du puits,
-une fraîche couronne de ces gentilles fleurs violettes que dans la
-maison de Maroussia on appelait des porte-bonheur, des fleurs de bon
-présage, les mêmes, absolument, que l'enfant cultivait avec amour dans
-le jardin de sa mère. Cette couronne avait été placée là récemment par
-quelque main amie, elle n'avait pu y venir toute seule. Pour Maroussia,
-la couronne voulait dire: «Tout va bien chez ceux que tu aimes, leur
-pensée te suit partout.» Pour Tchetchevik, elle signifiait: «Tes ordres
-ont été exécutés.»
-
-Maroussia et son grand ami se sont compris et parlent d'autre chose.
-Pas un mot de la petite couronne n'est échangé entre eux. Il s'agit
-maintenant de Batourine.
-
-«Est-ce grand, la ville de Batourine? dit Maroussia.
-
---Oui! mais on y trouve son chemin tout de même,» lui répond son grand
-ami.
-
-Le repas est fini.
-
-«Eh bien, Maroussia, as-tu repris tes forces?»
-
-Elle est déjà sur ses pieds, elle a attaché son petit sac sur ses
-épaules, et ses yeux, qui se fixent sur le grand ami, brillent comme
-des étoiles. Que lui demandent-ils?
-
-Avant de quitter l'endroit, le grand ami plonge son bâton à tête
-recourbée dans le puits et en retire la petite couronne. Elle est un
-peu mouillée. Il la secoue, en fait tomber toutes ses perles d'eau, et
-la pose sur la tête de Maroussia.
-
-«Chère petite couronne! dit-elle. Tu veux bien qu'elle reste un peu où
-tu l'as mise?
-
---Bien sûr! répond le grand ami. Elle te va à ravir. Tu as l'air d'une
-petite fée.»
-
-Maroussia bat des mains. C'est son grand signe de joie.
-
-Et les voilà de nouveau en route, reposés, rafraîchis et courageux.
-
-«Avant que l'étoile du soir brille à l'horizon, nous serons au tombeau
-de Naddnéprovka,» dit Tchetchevik à l'enfant.
-
-Ces tombeaux, ou bien, comme on les appelle dans la langue du pays, ces
-_kourganes_, sont des collines d'une forme particulière qu'on rencontre
-en Ukraine. Ils recouvrent, si la tradition dit vrai, les corps de ceux
-qui sont morts pour la patrie. Et la vérité est que les laboureurs,
-quand ils les fouillent, soit du socle de leur charrue, soit de la
-fourche, y trouvent des armes, des anneaux, des colliers enfouis.
-
-Le grand ami ne s'était pas trompé; l'étoile du soir ne brillait pas
-encore à l'horizon que les contours du tombeau de Naddnéprovka se
-dessinèrent devant eux.
-
-Le soleil était déjà couché, mais les ombres du soir étaient encore
-claires; c'était une sorte de brouillard doré. Les jeunes arbres, les
-arbrisseaux, les hautes herbes qui couvraient «le tombeau» étaient
-comme en feu. La croix brisée, cassée, se dessinait nettement sur
-le ciel. Les grands oiseaux d'un gris foncé, en passant entre les
-bandes rouges du couchant et la terre, se nuançaient des couleurs de
-l'arc-en-ciel.
-
-Du haut du tombeau, on apercevait le Dniéper. Le fleuve avait des
-reflets d'acier poli. De l'autre côté du rivage s'élevaient des monts
-boisés, dont les bases étaient tout à fait noires, et les cimes comme
-enveloppées de rouges lumières.
-
-On entendait le murmure sourd des eaux profondes et le frémissement
-de la brise dans les joncs. De temps en temps, du milieu du silence,
-perçait le cri d'une mouette, et bientôt la mouette elle-même miroitait
-au-dessus des flots comme un petit point capricieux.
-
-«Il me semble qu'il ne manque à ce tableau charmant, dit le grand ami à
-Maroussia, pour être complet, qu'un peu de musique. Qu'en penses-tu? Si
-je gratifiais le Dniéper d'une chanson?
-
---C'est cela, c'est très-bien imaginé, dit Maroussia. Asseyons-nous et
-amusons-nous.»
-
-Il prit son théorbe, et bientôt l'écho des montagnes répéta à plusieurs
-reprises la phrase chantée en pleine voix par le vieux musicien.
-
-«Laissez-nous nos prairies! laissez-nous nos steppes! A qui sont-elles,
-sinon à nous?
-
-«Est-ce que leurs fleurs vous connaissent?
-
-[Illustration: XV
-
-LAISSEZ-NOUS NOS PRAIRIES, LAISSEZ-NOUS NOS STEPPES.]
-
-«Elles ne vous connaîtront jamais. Rien qu'à vous voir de loin, elles
-se flétrissent.
-
-«Craignez les pleurs de l'innocent. Ils retomberont un jour sur celui
-qui les fait verser.
-
-«Craignez le silence de l'homme injustement frappé: le knout n'a jamais
-tué une âme, et l'âme du père injustement frappé s'ajoute à l'âme de
-l'enfant. Les colères s'y amassent.»
-
-La chanson était courte, mais expressive. Après l'avoir finie, le grand
-ami, pendant quelques instants, toucha doucement les cordes du théorbe.
-Ses yeux perçants étaient fixés sur le Dniéper. Maroussia, elle aussi,
-ne détachait pas ses yeux du fleuve.
-
-Tout à coup, une mouette fit entendre son cri. Cette mouette semblait
-être sur le bord du fleuve, au pied des grandes roches, là, dans les
-joncs de la rive.
-
-Les yeux du grand ami brillèrent d'un éclat plus vif, et l'écho des
-montagnes répéta le refrain d'une nouvelle chansonnette:
-
-«Dans le monde entier, on ne trouve point un malheureux aussi misérable
-qu'un Ukrainien chassé du pays où Dieu l'a fait naître; son devoir,
-s'il ne peut y vivre, est de mourir au pays de ses pères. Quoi que vous
-fassiez, il y mourra et vous y mourrez avec lui!»
-
-Le cri de la mouette se fit entendre de nouveau, et il semblait que ce
-fût à une plus courte distance.
-
-L'écho des montagnes répétait encore:
-
-«Quoi que vous fassiez, il y mourra,» quand, du côté même où s'était
-fait entendre par deux fois le cri de la mouette, sortit du milieu
-des hauts joncs une étroite nacelle. Elle se dessinait sur les vagues
-sombres, et, glissant rapidement, elle se dirigeait vers une petite
-baie naturelle qui se trouvait juste en face du tombeau de Naddnéprovka.
-
-En regardant bien, on pouvait distinguer la silhouette de celui qui
-menait la barque. Oui, on voyait jusqu'à son bonnet de peau de mouton.
-
-Mais sans pouvoir même distinguer les formes de cet homme, on pouvait
-affirmer qu'il avait le bras ferme et habile.
-
-Ce bras maniait la rame comme un joujou. La barque filait telle qu'un
-petit duvet emporté par le vent.
-
-«Il est temps de descendre sur le rivage, Maroussia,» dit le grand ami.
-
-Sans s'amuser à chercher le chemin le plus commode,--du reste, on n'eût
-même pas trouvé un sentier dans ce lieu sauvage,--ils descendirent
-rapidement, tournèrent une grande roche qui avait l'air d'une
-gigantesque barbe verte frisée, tant elle était recouverte de lierre et
-de mousses, et se trouvèrent enfin sur le rivage, tout près du fleuve.
-Les vagues mouillaient doucement les plantes du bord et y laissaient
-une petite frange d'écume blanche.
-
-«J'espère que je vous retrouve en bonne santé et toujours agréables à
-Dieu!» dit une voie bien connue.
-
-La barque légère était déjà sur le sable du rivage, et près de la
-barque, appuyant son menton sur la rame, se tenait le bonhomme de
-fermier, le vieux Knich.
-
-«Santé et chance! lui répondit le grand ami.
-
---Comment ça va, fillette? demanda Knich en fixant sur Maroussia ses
-yeux de faucon.
-
---Très-bien! lui répondit Maroussia. Et Tarass?
-
---Tarass n'a pas oublié Maroussia.»
-
-Du reste, si Maroussia ne lui eût point répondu, il aurait pu très-bien
-deviner sa réponse rien qu'en la regardant: chaque fibre de sa figure
-annonçait que ses fatigues étaient oubliées.
-
-Mais le fermier, ne se contentant pas du témoignage que lui présentait
-la figure heureuse de l'enfant, interrogea du regard le grand ami.
-
-«Elle va bien, ma petite compagne, dit-il, très-bien. Vous pourrez en
-rendre bon compte à ceux qui me l'ont confiée. C'est un petit lion doux
-comme une colombe.»
-
-Et sa main caressait l'enfant.
-
-«Mon Tarass n'est pas encore un lion, répondit Knich, encore moins
-une colombe. C'est un petit diable. Je ne puis pas lui apprendre à se
-taire.
-
---Patience, patience, dit le grand ami; nos enfants en sauront plus
-long que nous un jour. Allons, Maroussia, te voilà rassurée sur les
-tiens.
-
---Ah! dit Knich en apercevant la couronne sur la tête de l'enfant. La
-petite couronne avait déjà dû lui parler. Les mains de ta mère l'ont
-tressée, ma mignonne...
-
---Bon Knich, dit la petite fille, que de douces choses, la couronne et
-toi, vous me dites!
-
---Allons, allons, dit le grand ami, le calme est descendu sur l'étendue
-des eaux; pas un souffle d'air, une promenade en barque serait fort de
-mon goût.»
-
-Il avait à peine parlé, qu'un cri de mouette, pareil à ceux qu'on avait
-entendus déjà, partit du milieu même des broussailles grisonnantes qui
-formaient la barbe du bonhomme de fermier.
-
-Un cri semblable lui répondit du rivage.
-
-«Ah! dit Tchetchevik, tu vois, Maroussia, c'est le mari qui répond.
-
---Je comprends, je comprends, dit la fillette, les mouettes sur le bord
-de ces eaux sont très-fines, bien que toutes ne soient pas ailées.»
-
-Knich avait poussé sa barque sur l'eau.
-
-«Prends place ici, fillette,» dit-il en tendant le bras à Maroussia.
-Quand elle fut assise, le grand ami sauta dans la barque avec tant de
-légèreté que la barque ne fit presque pas de mouvement. Il s'empara
-de la seconde rame, et la barque glissa avec rapidité sur les ondes
-sombres, entre les rives confuses du Dniéper.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-XVI
-
-SUR L'EAU.
-
-
-Une fois en pleine eau:
-
-«Quelles nouvelles de l'autre ataman? demanda Tchetchevik.
-
---Tout ira mieux quand tu auras passé par là, répondit le fermier.
-La fortune donne aux fous, Dieu ne donne qu'aux sages. On rôtit les
-poulets, on plume les oies, on fait bombance. Bref, il y a trop
-d'étrangers, trop de luxe, trop de dépenses. On ne déchiffre pas
-facilement les idées du maître de la maison, sais-tu? Il n'en a pas
-peut-être...
-
---Ce serait le pis, répondit le grand ami. C'est le sort de ceux qui
-appartiennent à tous; ils ne s'appartiennent pas à eux-mêmes.
-
---Mais le tien, celui que tu as vu? dit Knich.
-
---Celui-là, répondit Tchetchevik, celui-là est un homme, et si tous
-étaient comme lui, rien ne serait perdu. Le jour où son âme paraîtra
-devant Dieu, nul ne pourra dire qu'elle habitait sur la terre un
-tronc de bois pourri. Il a ses travers, bien sûr,--il n'est pas
-parfait,--mais il aime son pays plus que sa vie, plus que son orgueil
-même. Il a consenti à tout, oui, même à s'effacer devant la brute de
-là-bas, et c'est beau cela! car une tête haute et fière, cela n'est pas
-fait pour plier. Enfin, c'est fait. Il a écrit. Par exemple, sa plume
-grinçait sur le papier comme l'écorce de bouleau sur un tas de charbon
-ardent.
-
---Ma foi! dit Knich, ça se comprend. Cela a dû lui coûter.
-
---Il le fallait, dit l'impassible Tchetchevik.
-
---Alors, reprit Knich, nous pouvons dire que, grâce à Dieu et à toi, la
-moitié de la besogne est faite; reste l'autre ataman, l'ataman resté
-seul! Celui-là excelle à tourner dans un rond.
-
---Nous ferons le manége avec lui, dit Tchetchevik, mais nous
-agrandirons son cercle.»
-
-Quittant Knich tout à coup, le grand ami jeta au fond de la barque un
-manteau épais et, s'emparant de Maroussia, malgré sa résistance, il la
-coucha doucement sur le manteau.
-
-«J'oubliais de faire dormir mon enfant, dit-il.
-
---Je ne veux pas dormir, dit la petite fille.
-
---Ne dors pas, mais reste couchée, dit le grand ami d'une voix ferme.
-Je te conterai des histoires tout à l'heure.»
-
-Au lieu de dormir au fond de son bateau, Maroussia, à demi soulevée sur
-son coude, regardait. Quels yeux que les siens pour tout voir avant
-tous les autres!
-
-«Là-bas, de ce côté, dit-elle en étendant le bras, ne vois-tu rien?
-
---L'enfant a raison, dit Knich, c'est là qu'ils sont.
-
---Silence!» dit le grand ami.
-
-La barque vola sous les efforts redoublés des deux rameurs, et bientôt
-Maroussia put reconnaître, malgré la distance, dans les deux hommes
-qu'elle avait signalés en deçà d'un petit promontoire, ses anciennes
-connaissances, ceux-là mêmes qu'elle avait vus chez son père, frappés
-et garrottés par les soldats: Semène Vorochilo et Andry Krouk. Dieu
-soit loué! ils avaient donc pu échapper.
-
-La barque bientôt aborda. Les Cosaques ôtèrent leur bonnet aux
-arrivants et dirent:
-
-«Bonne chance et santé!
-
---Bonne chance et santé! répondirent le grand ami et le vieux Knich.
-
---Maroussia, dit Andry Krouk en tirant un paquet de son sein, voici ce
-que ta mère t'envoie.
-
---Béni soit ce qui vient de ma mère! dit la petite fille en baisant
-pieusement le paquet. Vont-ils tous bien?
-
---Tous, les petits et les grands.
-
---Et, dit Maroussia, un peu honteuse de la question qu'elle allait
-faire, et les cerisiers? et le jardin?
-
---Quelle ménagère! dit Andry. Il va bien, ton jardin, et tes cerises,
-si Dieu le veut, mûriront au temps chaud.
-
---Je pensais aux cerises pour les petits frères, dit l'enfant.
-
---Quelles nouvelles m'apportez-vous, dit Tchetchevik, en échange de
-celles que je vous ai envoyées?
-
---Beaucoup sont contents, répondit Vorochilo. Ceux-là seront prêts et
-le sont déjà, mais d'autres....
-
---D'autres, dit Andry Krouk en l'interrompant, d'autres sont inquiets.
-Ils trouvent que tu vas bien vite, et je crois qu'ils ont raison.»
-
-Maroussia, par discrétion, s'était éloignée un peu pour les laisser
-parler plus à leur aise.
-
-Son grand ami la rappela, et, au grand étonnement des trois Cosaques,
-lui dit:
-
-«Je t'avais dans la barque promis une histoire. Chose promise, chose
-due. Si tu comprends mon histoire, ces hommes la comprendront bien
-aussi. Andry Krouk, tu la rediras à ceux qui trouvent que je vais trop
-vite.»
-
-Et il commença ainsi son histoire:
-
- HISTOIRE DE L'ÉCREVISSE.
-
- «Il y avait une fois une écrevisse, une écrevisse belle comme le
- jour. Elle était bonne, assez intelligente pour une écrevisse, et
- courageuse. Elle vivait tranquille dans son petit trou; mais voilà
- qu'un jour elle entendit, de tous les côtés à la fois, des cris et
- des gémissements. Il paraît que l'eau avait baissé, baissé à un tel
- point que tout ce qui vit dans l'eau commençait à perdre la tête.
- Elle s'était bien aperçue, depuis longtemps, que l'eau devenait
- rare; mais elle avait fait comme les autres, elle avait espéré que
- cela s'arrangerait tout seul.
-
- «Devant tant de lamentations, l'écrevisse se dit que cela méritait
- réflexion. Elle devint très-pensive, et en arriva à cette
- conclusion qu'il serait vraiment bien utile que quelqu'un se
- dévouât pour aller chercher de l'eau. A qui confier une mission de
- cette importance?
-
- «L'écrevisse tint conseil, mais elle ne put arrêter son choix sur
- personne.
-
- «Au fond, elle n'avait confiance qu'en elle-même. Celui-ci ne
- connaissait pas assez le chemin, celui-là s'amuserait en route,
- cet autre commettrait mille imprudences. Les opinions de la plupart
- étaient peut-être un peu avancées. Le caractère de Pierre n'était
- pas sûr, et Paul était bien faible pour supporter la fatigue d'un
- si grand voyage, car l'eau était très-loin.
-
- «--J'irai moi-même,» se dit-elle à la fin.
-
- «Elle s'empare de la cruche et se met en route, escortée pendant
- quelques pas par les acclamations chaleureuses de tous ceux qui
- aimaient mieux voir travailler les autres que travailler eux-mêmes.
-
- «--Quelle écrevisse! criait-on de tous les côtés; quelle énergie!
- Si elle se dépêche un peu, nous serons sauvés.» Les grenouilles
- pleurèrent d'attendrissement et les crapauds se pâmaient d'aise.
-
- «Voilà mon écrevisse en route; elle ne perd pas une minute, va
- droit son chemin, marche, marche, marche sans même prendre son
- temps pour respirer.
-
- «Mais peu à peu la fatigue se fait sentir, et l'indignation
- commence à gronder dans son sein.
-
- «--Suis-je folle de courir ainsi? se dit-elle. Je file comme une
- flèche, cela n'a pas le sens commun. Soyons raisonnable, marchons
- sagement.»
-
- «Reprenant alors son allure ordinaire, elle se remit à marcher
- comme toujours, à pas comptés. Elle mit sept ans à aller chercher
- son eau et dix à revenir à son point de départ. Cela n'est pour
- étonner personne; une cruche pleine est autrement lourde et
- difficile à porter qu'une cruche vide.
-
- «Arrivée au seuil de sa demeure, elle avait encore une sorte de
- petit escalier de quatre marches à monter. C'était là qu'autrefois
- les bateaux abordaient. Elle monta ces quatre marches, mais non
- sans peine. Avec une cruche, ça n'est pas commode.
-
- «Une fois là, elle se retourna et jeta un regard sur l'étang, sur
- les ruisseaux qui y affluaient: tout cela était à sec. Une fourmi
- n'aurait pas trouvé à dix lieues à la ronde de quoi étancher sa
- soif.
-
- «--Il était grand temps que j'arrivasse, se dit-elle, grand temps!
- Mais où sont donc ceux qui m'acclamaient au départ? Quel drôle
- d'accueil qu'un tel silence, après un tel dévouement!»
-
- «Une vieille pie curieuse était perchée sur un arbre à demi
- desséché, lui aussi. Elle regardait faire l'écrevisse et l'écoutait
- s'étonner.
-
- «--Ne leur en veuillez pas, lui dit-elle, s'ils ne crient pas:
- Vive l'héroïque écrevisse! Ce n'est pas leur faute, ils sont tous
- morts. Voyez leurs coquilles, leurs arêtes, leurs carapaces! D'eux,
- c'est tout ce qui reste.... Savez-vous, ma mie, que vous avez mis
- dix-sept ans à leur apporter de l'eau qu'il leur aurait fallu
- recevoir à la minute?»
-
- «La pauvre écrevisse fut si saisie, en vérifiant d'un regard
- l'exactitude des paroles de la pie, qu'en voulant lever les pattes
- au ciel, en signe de désespoir, elle oublia la cruche qu'elle
- portait et la laissa choir. La cruche se brisa en mille morceaux,
- la terre aride but en un clin d'œil l'eau qu'elle contenait, et le
- lendemain, à son tour, l'écrevisse était morte.»
-
-Comprends-tu, Andry Krouk? Et tes amis, qui trouvent que j'ai été trop
-vite, seront-ils d'avis, quand tu leur auras raconté mon histoire,
-qu'ils auraient mieux fait, au lieu de me choisir pour messager,
-d'envoyer à ma place une écrevisse?»
-
-Andry Krouk se grattait l'oreille et baissait le nez.
-
-Vorochilo lui tapa sur l'épaule:
-
-«Réveille-toi, lui dit-il, et allons réveiller les autres. Tchetchevik
-a cent fois raison.»
-
-Se tournant alors vers l'envoyé:
-
-«Au jour convenu, lui dit-il, toute l'Ukraine sera sur pied; les femmes
-et les enfants s'en mêleront, s'il le faut.
-
---Andry, dit Maroussia, n'oublie pas l'histoire de l'écrevisse.
-
---Elle avait compris avant moi, dit Andry en l'embrassant. Tu es bien
-la fille de ta mère, ma mignonne.»
-
-Le vieux Knich était déjà remonté dans la barque. Il aida Maroussia à
-s'y placer, et le grand ami y sauta avec la légèreté d'un oiseau.
-
-La petite barque, repoussée du rivage, glissa de nouveau sur les ondes
-sombres du Dniéper, et le promontoire sablonneux, les formes indécises
-des deux hommes qu'ils y laissaient, disparurent bientôt dans les
-brumes.
-
-[Illustration: XVI
-
-ON EUT DIT UN CHEVAL AILÉ.]
-
-Au bord du fleuve, en débarquant, Knich montra à Tchetchevik un beau et
-vigoureux cheval noir:
-
-«Prends Maroussia en croupe, dit-il à Tchetchevik; galope toute la
-nuit. Au jour, tu laisseras le cheval; il retrouvera tout seul le
-chemin de la ferme de Samousse.»
-
-Le rapsode sauta sur le cheval; Maroussia mit le pied sur le bout de
-sa botte, et en un instant elle fut installée derrière son grand ami.
-Ses bras se serrèrent autour de lui comme la liane autour du chêne. Le
-cheval partit au galop; c'est à peine si l'on entendait le bruit de ses
-sabots: on eût dit un cheval ailé.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-XVII
-
-A GADIATCH.
-
-
-Deux jours après la promenade sur le Dniéper, que nous avons décrite
-dans le précédent chapitre, c'était un dimanche, et les grosses cloches
-de la ville de Gadiatch, résidence de l'ataman protégé par Sa Majesté
-le tsar de Russie, carillonnèrent à toute volée en invitant les fidèles
-aux matines.
-
-Il faisait à peine jour, et la ville de Gadiatch, avec toutes ses
-ruelles étroites et tortueuses, ses bâtiments bas et ses jardins
-touffus, paraissait être voilée de mousseline à demi transparente. Les
-personnes qui se pressaient de tous côtés et se dirigeaient vers la
-cathédrale semblaient être enveloppées d'ombre.
-
-Pourtant, malgré le crépuscule, il était facile de reconnaître, à leur
-démarche aisée, à leurs manières un peu décidées, que la plupart de ces
-personnes étaient des militaires.
-
-La veille, il avait beaucoup plu, et l'air tiède était d'une fraîcheur
-délicieuse. Tout était calme dans la nature, tout était silencieux
-encore parmi les habitants; si calme et si silencieux, qu'on entendait
-le bruit des pas dans les rues humides; le pied imprudent qui
-s'engageait tout à coup dans une mare faisait un clac-clac sonore; on
-eût pu compter les gouttes de rosée qui tombaient du feuillage.
-
-La vieille cathédrale avait l'air d'être entourée d'un jardin. On
-y voyait fleurir l'aubier, l'églantier, le sureau, les rosiers,
-les acacias blancs, jaunes et roses; on y voyait des pommiers, des
-poiriers, des pruniers et des cerisiers qui promettaient une grande
-abondance de fruits. Le sol était couvert d'une verdure veloutée
-jonchée de toute espèce de fleurs.
-
-Une foule assez considérable de fidèles était rassemblée près de la
-cathédrale, et en attendant l'heure de l'office chacun causait à
-mi-voix de choses et d'autres.
-
-Le vieux musicien ambulant, que le lecteur connaît déjà, se trouvait
-aussi dans cette foule, accompagné, comme toujours, de sa petite amie
-qui regardait respectueusement la maison de Dieu.
-
-Il s'était assis sur une marche du perron de l'église, comme un homme
-accablé de fatigue, et, d'une voix lente et grave, il racontait à un
-nombreux auditoire qui l'entourait par quelles épreuves doivent passer
-les âmes des trépassés avant d'atteindre le céleste séjour. «C'est
-sur la terre, par des efforts constants, qu'il faut mériter le ciel,»
-dit-il en finissant.
-
-Après avoir fini son récit par un soupir auquel répondirent les soupirs
-de la plupart des assistants, le vieux musicien semblait être tout à
-coup tombé dans une rêverie profonde, ainsi qu'il arrive souvent aux
-êtres pieux qui oublient la terre pour le ciel, et ses yeux pensifs
-erraient sur les lieux environnants qui commençaient à sortir de
-l'ombre.
-
-Le silence qui s'était établi fut interrompu par l'arrivée de deux
-jeunes Cosaques. Ceux-ci se faisaient remarquer par leurs moustaches
-prodigieusement longues, par leur taille admirablement bien prise et
-flexible, et par une élégance particulière à ceux qui visitent souvent
-les nobles assemblées et figurent dans les grandes réceptions.
-
-«Bonjour, bonjour, disaient les jeunes Cosaques; et ils ôtaient, puis
-remettaient leurs bonnets avec tant de grâce, qu'on aurait pu penser
-qu'ils ne s'occupaient jamais d'autre chose que de faire des saluts.
-
---Notre ataman arrivera-t-il? demandèrent en chœur plusieurs voix.
-
---Il arrivera,» répondirent les Cosaques.
-
-Ces paroles, prononcées par deux voix claires et sonores, semblèrent
-tirer le rapsode de sa pieuse méditation, et, abandonnant avec un
-regret visible le monde meilleur où l'avait porté son rêve, il crut
-pourtant de son devoir de redescendre ici-bas et de s'occuper de ce qui
-allait occuper la foule.
-
-«Mes pauvres yeux, dit-il, pourront donc enfin admirer notre ataman!
-
---Et la dame de l'ataman arrivera-t-elle aussi? demanda une jeune femme
-alerte, petite, ronde comme une boule.
-
---La dame arrivera aussi, répondirent les Cosaques.
-
---Et la belle-sœur?
-
---Il est à croire que la belle-sœur viendra aussi.
-
---Quelle belle-sœur? demanda le vieux musicien.
-
---Mais la femme du frère de notre ataman, lui répondirent plusieurs
-voix, Méphodiévna.
-
---Méphodiévna? répéta le vieux rapsode. Chez nous on n'en entend jamais
-parler. Est-ce qu'elle jouit de la faveur de notre ataman et de sa dame?
-
---Je crois bien! je crois bien! répondirent plusieurs personnes. Elle
-n'a qu'à remuer un doigt, et tout se fait à sa volonté!
-
---Ah! elle jouit donc d'une très-grande faveur? C'est certainement un
-grand bonheur pour elle!
-
---Faveur! s'écria d'un air courroucé un vieillard dont les yeux, sous
-des sourcils en broussailles et grisonnants, jetaient des flammes,
-comme deux fenêtres bien éclairées illuminent le dessous d'un toit de
-chaume. Faveur! un tel mot est-il fait pour s'appliquer à une telle
-femme? Méphodiévna, sachez-le, est de trempe à ne se soucier des
-faveurs de qui que ce soit. Un regard jeté sur elle suffira à vous le
-faire comprendre. Elle est droite comme une flèche, et on s'aperçoit
-aisément qu'elle n'a jamais courbé la tête devant personne.
-
---Elle est donc bien fière, demanda le vieux musicien, et par suite
-bien difficile à approcher? C'est de l'orgueil, alors!»
-
-Et il ajouta d'un ton sentencieux:
-
-«L'orgueilleux n'est qu'une bulle de savon: il ne s'enfle que pour
-crever.
-
---Mais que dites-vous là, vieillard? s'écria une femme âgée, à figure
-respectable, dont les yeux brillaient d'indignation. Que dites-vous là?
-C'est de l'honneur de la cité et du pays que vous parlez. Méphodiévna
-est une flamme bienfaisante, une lampe dans nos ténèbres.
-
---Pour être si brillante, repartit l'entêté musicien, il faut donc
-qu'elle ne marche qu'étincelante de diamants, couverte de pierreries,
-vêtue d'or?
-
---Vous n'y êtes pas, s'écria quelqu'un de la foule. Elle est vêtue si
-simplement que, sans ses yeux de diamant noir, on la prendrait pour une
-autre.
-
---Elle s'habille comme une simple bourgeoise, dit un jeune Cosaque;
-elle ne fait pas la grande dame, et elle est partout où elle peut faire
-le bien sans être aperçue.
-
---Pardon! dit le rapsode, j'ai, je le vois, blasphémé votre sainte,
-mais elle n'y a rien perdu. Je vous ai donné, du moins, l'occasion de
-lui rendre hommage. Pourriez-vous me dire, jeune homme, quels sont ces
-beaux seigneurs richement vêtus qu'on rencontre partout dans la ville?
-seraient-ils des saints, eux aussi?
-
---Des saints! Ah! non, par exemple! mais ce sont des altesses, des
-princes moscovites. Ne le devinez-vous pas à leur allure imposante,
-à leurs yeux qui ne s'ouvrent qu'à demi, à leurs nez dédaigneux
-plus hauts que leur tête? Ce sont les hôtes de notre ataman. Il y a
-huit jours, la maison en était pleine, les amis de l'Ukraine s'en
-inquiétaient. Mais, grâce à Dieu et à l'influence de Méphodiévna sur
-sa sœur et sur l'ataman son beau-frère, bon nombre, dit-on, déjà sont
-partis.
-
---Partis! et pourquoi? qui gênaient-ils, ces hommes superbes?
-
---Eh! eh! demandez-le à Méphodiévna; elle trouve peut-être que le
-moment n'est pas bien choisi, quand la moitié de l'Ukraine est envahie
-par les bataillons russes, pour recevoir tant de beaux messieurs. Cela
-distrait trop notre ataman.
-
---Pour dire le vrai, dit un nouvel interlocuteur, on s'amuse moins au
-palais depuis huit jours. L'ataman ne retient plus ses hôtes. Il paraît
-gêné avec eux, et l'on dit que bientôt il n'en restera guère dans le
-pays.»
-
-Maroussia serra doucement la main de son grand ami. Sa main répondit
-sans doute à la sienne; le visage de l'enfant rayonna. Il se fit tout
-à coup un grand silence. On venait d'apercevoir, descendant lentement
-la rue, le père Mikaïl se dirigeant vers la porte de l'église. Ceux qui
-étaient assis se levèrent. Ceux qui étaient debout se dressèrent sur la
-pointe de leurs pieds.
-
-Le père Mikaïl présentait, dans toute sa personne, le type idéal du bon
-pasteur. Ses paroissiens adoraient leur archirey. C'était à qui serait
-sur son passage pour recevoir sa bénédiction. On voyait dans toute son
-attitude que ses bénédictions, sa main seule, ne les donnait pas, et
-qu'elles partaient du meilleur de son cœur.
-
-Le rapsode s'approcha à son tour, mettant en avant Maroussia:
-
-«Bénissez-nous, mon père, bénissez cette enfant. Nous venons de bien
-loin pour prier Dieu dans votre église.»
-
-Le bon père jeta un regard bienveillant sur le vieillard et sur
-l'enfant.
-
-«Mon père, dit le chantre, j'ai compris que le plus grand feu ne peut
-que s'éteindre au milieu du désert, tandis que le bois humide lui-même
-pétille et flambe quand il tombe au milieu du foyer; et j'ai fui le
-désert par le besoin de voir et de retrouver des hommes.»
-
-Le père Mikaïl, en entendant ces mots, tressaillit. Ses yeux
-limpides et doux se fixèrent sur le vieux pèlerin avec une attention
-particulière.
-
-Il inclina sa tête en signe d'adhésion aux paroles du vieillard et lui
-dit:
-
-«Si tu viens de loin, mon frère, si tu as traversé tout le pays, tu as
-dû voir bien des douleurs et traverser bien des dangers. Les chemins ne
-sont pas sûrs...
-
---Celui qui est nu, répondit le rapsode, n'a pas peur qu'on lui vole sa
-chemise. Celui qui n'a que sa vie à perdre ne tente guère les voleurs,
-et celui qui n'a pas peur de la mort peut aller partout.»
-
-Le bon pasteur tressaillit de nouveau.
-
---Nos blés sont-ils sur pied?» demanda-t-il au rapsode.
-
-Le père Mikaïl fit cette question avec lenteur, appuyant sur chacun des
-mots de sa question, pourtant si simple.
-
-«Nos blés, répondit le chantre, dans quelques contrées sont déjà
-couchés par terre, et ce ne sont pas toujours les propriétaires qui
-les ont fauchés. Quant aux autres, et je parle de ceux des meilleures
-terres et des mieux préparées, vraiment, quoiqu'ils ne soient pas
-partout tout à fait mûrs encore, je crois qu'il serait sage de ne pas
-attendre pour en faire la récolte. Qui peut prévoir les orages de
-demain? Ceux qui sont mûrs sont superbes, mon père!
-
---Que Dieu t'entende, mon fils! répondit avec calme le vénérable
-prêtre; je te remercie de la bonne nouvelle que tu m'apportes.
-
---Notre ataman! notre ataman!» s'écria-t-on alors de tous côtés.
-
-Le père Mikaïl entra dans l'église.
-
-«Notre ataman n'a pas l'air très gai aujourd'hui, disait un artisan
-dans la foule.
-
---Vous pourriez dire qu'il a l'air maussade, disait un bourgeois.
-
---Je l'ai rencontré avant-hier, chuchotait une petite femme
-très-éveillée: il avait l'air d'un gros nuage noir.»
-
-L'arrivée de deux nouveaux personnages interrompit la petite femme.
-
-«C'est la belle-sœur de notre ataman, se dit-on de tous côtés.
-
---Méphodiévna,» dit au vieux musicien un de ses voisins en lui poussant
-le coude.
-
-On ne lui aurait rien dit qu'il l'aurait deviné. Ce qu'on lui avait
-appris d'elle n'avait rien d'exagéré, l'original répondait aux
-portraits.
-
-Elle allait passer tout près de Maroussia, elle arrivait à la dernière
-marche. La petite fille osa la retenir par la manche de sa chemise
-brodée.
-
-«Madame, lui dit-elle, vous avez laissé tomber ce mouchoir,» et elle
-lui présentait un mouchoir rouge.
-
-La jeune femme s'arrêta, regarda le mouchoir rouge, puis la petite qui
-le lui présentait, et répondit:
-
-«Merci! ma jolie enfant, j'aurais été fâchée de le perdre.»
-
-Personne, je crois, si ce n'est Maroussia, n'avait vu tomber ce
-mouchoir.
-
-Les grands yeux de l'aimable femme enveloppèrent l'enfant dans leur
-profond regard et allèrent, avec intérêt, d'elle au vieux musicien.
-«Tu n'es pas des environs, dit-elle à l'enfant, je ne t'ai jamais vue;
-viens-tu de loin, ma mignonne?
-
---De bien loin, lui répondit Maroussia.
-
---Je comprends alors pourquoi tu as l'air fatigué. De quel point de
-l'Ukraine viens-tu donc?
-
---Cette petite tête ne saura jamais retenir tous les noms des lieux
-qu'elle a visités, dit le vieux chanteur. Nous avons vu bien des choses
-et bien des gens, madame, du bon et du mauvais, des champs dévastés
-par les batailles et des blés, dernier espoir de l'Ukraine, encore sur
-pied. Mais, grâce à Dieu! nous avons trouvé notre chemin; comme on dit
-chez nous: quoique l'attelage soit de travers, la voiture va droit
-au marché.
-
-[Illustration: XVII
-
-MERCI, MA JOLIE ENFANT.]
-
---Mes amis, répondit la gracieuse femme, venez tantôt vous présenter au
-grand ataman. A moi vous raconterez votre voyage; à lui vous chanterez
-vos chansons. Chacun ainsi sera servi suivant ses goûts.»
-
-Elle donna de la main, en guise de caresse, une petite tape sur la joue
-de Maroussia, et disparut dans la foule qui remplissait l'église.
-
-On entendait déjà la voix du père Mikaïl qui commençait l'office.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-XVIII
-
-NE JOUEZ PAS AVEC LES POIGNARDS.
-
-
-L'office était fini. Le grand ataman était rentré dans son palais. La
-chaleur était accablante, le soleil aveuglait par sa lumière. Le ciel
-se perdait dans les profondeurs de son azur.
-
-Cependant quelques nuages noirs, venant de l'ouest, se montraient à
-l'horizon.
-
-«Nous aurons un grand orage ce soir,» dit le grand ataman.
-
-Le grand ataman se trouvait sur une terrasse qui tournait de la cour au
-jardin; il prononça ces mots avec une telle inquiétude, qu'un seigneur
-russe, son dernier hôte, homme mûr à la barbe blonde, ne put se retenir
-de lui en témoigner sa surprise.
-
-«Tout chrétien doit frémir, répondit l'ataman en se signant, quand Dieu
-donne sa voix au tonnerre.
-
---Dieu, répondit le seigneur russe, nous fera sortir sains et saufs de
-ces orages et de tous autres. J'avoue cependant que les nuages noirs
-ont l'air menaçant.
-
---Très-menaçant, en effet», répondit l'ataman.
-
-Ils s'avançaient avec la rapidité des navires que chasse la tempête.
-
-Le grand ataman pressait son front de sa main, comme s'il y sentait une
-souffrance indicible.
-
-La présence de son hôte, l'examen dont il se sentait l'objet de sa
-part, le gênaient. S'il allait lire dans ses pensées.... Hélas! hélas!
-qu'y verrait-il? Confusion, indécision, regrets amers.
-
-Que faire? que décider? Pourquoi Dieu l'avait-il fait le chef de son
-peuple dans des conjonctures si difficiles? Comment échapper aux serres
-de l'aigle russe? et s'il fallait subir cet affront, devait-il, en
-montrant qu'il le subissait avec horreur, perdre jusqu'aux fruits de
-sa faiblesse et de sa trahison? L'élégant envoyé russe lisait comme
-dans un livre sur le visage du massif ataman. Le renard jouait avec
-l'éléphant.
-
-Tout à coup le regard voilé de l'ataman s'éclaira comme celui de
-l'enfant boudeur qui découvre un jouet nouveau à ses pieds. Il venait
-d'apercevoir, montant l'allée qui aboutissait à la terrasse, une
-sorte de mendiant accompagné d'une petite fille. Ce mendiant avait un
-théorbe. C'était un rapsode. La distraction arrivait à point pour ce
-caractère apathique.
-
-«Ces gens-là savent des chansons, dit-il en s'adressant à son
-surveillant, à son hôte, que je préfère à tous nos concerts.»
-
-Il fit un signe à un Cosaque et lui donna l'ordre de laisser approcher
-le vieux chantre et sa petite compagne.
-
-«Le grand ataman daignera-t-il m'entendre?» dit le vieillard,
-accompagnant sa requête d'un regard tellement respectueux qu'il valait
-le plus humble salut.
-
-La bonté du grand ataman alla jusqu'à montrer, de sa main blanche et
-potelée, la place à l'angle de la terrasse où pouvait s'asseoir le
-musicien.
-
-«Là, lui dit-il d'une voix dolente, le soleil ne t'incommodera pas.»
-
-Le seigneur russe, observateur de sa nature, remarqua que l'épaule du
-vieux chanteur semblait bien forte et bien robuste, et s'étonna que la
-chemise grossière qui la recouvrait fût blanche comme la neige. Il
-aurait voulu voir la figure, mais le grand ataman était dans un grand
-jour de bonté et avait dit au vieillard:
-
-«Tu peux garder ton bonnet, mon vieux.»
-
-Le musicien, après avoir préludé, se mit à chanter.
-
-Quelle puissante et douce voix il avait, et quel talent!
-
-L'ataman, artiste à ses heures, s'en trouva réveillé. Le chant était
-beau. C'était une de ces hymnes chrétiennes qui remettent l'homme et
-son âme en présence du Créateur. Attirées par ce chant magnifique, la
-femme du grand ataman et sa belle-sœur se montrèrent à l'extrémité de
-la terrasse, tout près du vieux rapsode.
-
-Méphodiévna reconnut la petite fille qui lui avait remis le mouchoir
-rouge, et qu'elle avait engagée à se présenter au château.
-
-Accoudée sur une grande caisse dans laquelle fleurissait un arbuste
-rare, elle fit signe à Maroussia de venir à elle. Si haute était la
-caisse et si petite l'enfant qu'elle la cachait entièrement à l'ataman,
-et même au seigneur russe.
-
-L'enfant tira de sa manche un poignard et le glissa dans la poche de la
-robe de la belle-sœur.
-
-La belle-sœur vit-elle ce mouvement? Sa figure n'en montra rien. Ses
-grands yeux perdus dans l'espace étaient tout à la musique.
-
-Maroussia avait repris sa place auprès de son grand ami, sans que
-personne se fût aperçu qu'elle l'avait quittée un instant.
-
-Le rapsode chantait toujours:
-
-«Le Paradis est pour les justes... pour eux seuls.
-
---Pour eux seuls... murmura le grand ataman.
-
---Les oppresseurs, les vainqueurs y verront entrer leurs esclaves, mais
-l'ange au glaive de feu leur en interdira l'entrée.»
-
-Le seigneur russe en avait assez de cette musique. Il fit semblant de
-cacher un bâillement.
-
-«Voilà, dit le grand ataman, des choses qu'il ne faudrait jamais
-oublier.
-
---Connais-tu la chanson du bandit? cria le seigneur russe au musicien.
-Chante-la-nous, vieux bonhomme.
-
---A mon grand regret, Excellence, je ne la connais pas, répondit le
-bonhomme.
-
---Tant pis! dit l'aimable seigneur: elle aurait amusé ces dames. Les
-dames ont du goût pour les coquins illustres.»
-
-Méphodiévna, de si loin qu'elle fût, jeta un regard si fier sur
-l'envoyé courtisan, que celui-ci baissa les yeux, et qu'une rougeur
-fugitive colora un instant son visage.
-
-«Ton théorbe est bien curieux, dit le seigneur russe au rapsode pour
-changer la conversation. Ce n'est pas un instrument ordinaire. T'en
-doutes-tu? Eh bien, tâche d'apprendre la chanson du bandit: une belle
-poésie! Tu as vraiment là un fort joli théorbe! Je voudrais l'admirer
-de plus près. Passe-le-moi, mon vieux.
-
---Le voici, Votre Excellence, répondit le vieux chanteur en lui
-présentant l'instrument en question. Regardez-le bien, examinez-le, et
-vous verrez que c'est un vrai trésor.»
-
-Le seigneur russe tira, en riant beaucoup, quelques sons discordants
-de l'instrument primitif, s'assit sur une marche de la terrasse un peu
-au-dessus du vieux musicien, et répéta encore:
-
-«Un fort joli théorbe, ma foi!»
-
-Tout en admirant le théorbe, le seigneur russe ne le regardait guère;
-en revanche il observait, sans le faire paraître, le propriétaire du
-fameux instrument. Mais le propriétaire du théorbe, quoique homme
-excessivement modeste, à en juger par les apparences, ne se montrait
-pas gêné par ces regards indiscrets, pas le moins du monde!
-
-Avec tout le respect dû à un personnage haut placé, mais sans embarras,
-sans se déconcerter, il expliquait à Son Excellence le mécanisme du
-théorbe. On eût même dit que ces explications, au lieu de le rendre
-confus ou timide, l'amusaient beaucoup.
-
-«Sais-tu que cet objet d'art, si tu le vendais, te rapporterait de quoi
-te reposer pour longtemps?
-
---Je le sais, répondit le rapsode, mais le bon musicien ne se sépare
-pas plus de son théorbe, quand il l'aime, que le cavalier de son
-cheval. Pour être pauvre, il n'est pas défendu d'avoir le goût des
-jolies choses. Ma défroque ne vaut pas cher, seigneur, mais on m'a
-offert de ce théorbe, plus d'une fois, de quoi me vêtir d'habits
-magnifiques comme les vôtres, et j'ai refusé.
-
---Il s'entend, se dit le seigneur russe, à faire valoir sa marchandise;
-c'est pour la vendre plus cher qu'il fait semblant d'en connaître le
-prix.»
-
-Le mendiant s'était rapproché.
-
-«Puisque vous êtes connaisseur, dit-il, regardez tout à votre aise cet
-instrument, seigneur. Certes, il serait plus à sa place dans les belles
-mains de ces riches dames qu'entre les miennes; c'est pourtant dans les
-miennes qu'il restera.
-
---Je te vois venir, pensait le seigneur russe; tu es un rusé
-brocanteur, tu espères me forcer la main, et tu crois que je vais,
-séance tenante, t'offrir une grosse somme pour pouvoir déposer
-ton théorbe aux pieds de la belle Méphodiévna. A d'autres, vieux
-finaud!--Ainsi, dit-il, c'est là ton trésor, ta fortune?
-
---Ce théorbe, et ceci encore, monseigneur.»
-
-Il tira de son sein un poignard en tout semblable à celui dans le
-manche duquel nous l'avions vu, chez l'autre ataman, renfermer son
-précieux message, semblable aussi à celui que Maroussia avait glissé un
-instant auparavant dans la poche de la belle-sœur de l'ataman, et qui
-sans doute, si c'était le même, n'y aurait donc fait qu'un court séjour.
-
-«Par ma foi! dit le seigneur, qui avait la passion des belles armes,
-voilà un objet véritablement précieux;» et, tendant la main au
-vieillard, ses yeux brillants de convoitise lui disaient clairement:
-«Je veux examiner de près ce merveilleux poignard.»
-
-Le malin vieillard, pour irriter sans doute la passion de son
-interlocuteur, tournait et retournait son arme, dégaînait, et faisait
-rentrer sa fine lame dans le fourreau, mais sans la lui mettre dans la
-main.
-
-«Ce poignard est mon ami, dit-il; c'est ma défense, c'est mon armée à
-moi; lui et moi, quand nous sommes ensemble, nous ne craignons rien; de
-plus, il m'est sacré, je le tiens de mon père.
-
---Laissez-moi donc le toucher, dit le seigneur, je ne l'avalerai pas.
-
---Ce serait malsain, seigneur, même pour une jeune et robuste poitrine
-comme la vôtre.»
-
-Et, cédant enfin à son envie, il le lui confia.
-
-Le grand ataman, que cette petite scène avait distrait un instant,
-était retombé dans son apathie. Il en sortit comme par un sursaut. Une
-large goutte d'eau, de celles qui annoncent les averses diluviennes,
-était tombée sur sa main. Les grondements du tonnerre, sourds d'abord,
-s'étaient rapprochés; l'orage accourait, faisant des enjambées de
-géant. Le ciel était devenu en un instant sombre comme la nuit même.
-
-«Rendez son poignard à cet homme, dit-il à son hôte, et rentrons.
-
---Quelle lame!» disait avec admiration le grand seigneur; et l'agitant
-dans sa main, il la faisait reluire à la lueur des éclairs.
-
-«Je veux ce poignard, dit-il enfin d'une voix impérieuse au vieillard.
-Fais ton prix, vends-le moi!»
-
-Son ton n'était pas celui d'un acheteur, mais d'un homme qui peut
-prendre et qui va prendre ce qu'il se croit bien bon de consentir à
-acheter. C'était un ordre, et comme le vieillard cependant se taisait,
-le fantasque seigneur ajouta:
-
-«Vends-le-moi; l'argent remplace tout.
-
---Tout! répondit le vieil Ukrainien d'une voix qui s'efforçait de
-rester calme. Quoi! même l'honneur! même la liberté!
-
---Eh! oui! s'écria le noble seigneur, même ce que tu appelles l'honneur
-et ce que vous appelez, vous autres, la liberté!»
-
-Regardant alors en face le faux vieillard et répondant sans vergogne à
-la pensée que la question du prétendu musicien venait de lui dévoiler:
-
-«Si l'Ukraine, sous la main des Russes, devient riche, elle ne se
-souviendra pas longtemps qu'elle a été fière et libre.»
-
-Au moment où il prononçait cette parole impie, le ciel se fendit sous
-les éclats d'un tel coup de tonnerre que toutes les personnes qui
-étaient sur la terrasse, et Méphodiévna elle-même, s'étonnèrent d'être
-restées debout.
-
-L'ataman, abasourdi, s'était enfui vers son appartement; sa femme,
-éperdue, l'y suivait. Méphodiévna, hésitante, abandonnait, quoique à
-regret évidemment, la terrasse à ce splendide orage.
-
-Mais pourquoi Maroussia, restée debout à côté de son grand ami,
-semblait-elle changée en statue? Pourquoi cette pâleur subite sur le
-visage de Tchetchevik lui-même?
-
-«Méphodiévna!...» cria-t-il en étendant la main vers la belle-sœur de
-l'ataman.
-
-Il y avait comme une adjuration suprême dans le geste, et comme un
-commandement dans la voix subitement rajeunie du vieux rapsode.
-
-La jeune femme revint résolûment sur ses pas.
-
-«Regarde, lui dit Tchetchevik, regarde! Il a suffi d'une seconde à
-la justice de Dieu pour terrasser celui qui, tout à l'heure encore,
-regardait notre Ukraine tout entière de si haut.»
-
-La jeune femme avait suivi des yeux l'indication que lui donnait
-le bras tendu de Tchetchevik. Stupéfaite à son tour de ce que, si
-inopinément, elle avait vu... Méphodiévna avait reculé d'un pas.
-
-Mais, par un retour subit: «Dieu vient de débarrasser l'Ukraine de son
-plus détestable ennemi, dit-elle d'une voix émue; que sa volonté soit
-faite sur la terre comme au ciel!»
-
-[Illustration: XVIII
-
-IL A SUFFI D'UNE SECONDE A LA JUSTICE DE DIEU.]
-
-Le noble seigneur gisait par terre, foudroyé.
-
-Tchetchevik se baissa; il retira son poignard de la main crispée du
-noble seigneur. La lame, agitée par l'imprudent au milieu des éclairs,
-avait sans doute servi de conducteur à la foudre.
-
-Enlevant alors dans ses robustes bras l'acheteur de poignard qu'il
-venait de perdre, Tchetchevik, suivi de Méphodiévna et de Maroussia, le
-porta d'un pas rapide dans les appartements du grand ataman.
-
-Taisons-nous quand c'est Dieu qui frappe...
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-XIX
-
-L'ANNÉE HEUREUSE.
-
-
-Pendant plus d'une année, l'Ukraine put croire qu'elle allait être à
-jamais affranchie. Comme un seul homme, tout le pays s'était levé.
-Les envahisseurs, surpris d'un mouvement si brusque, si général, si
-spontané, avaient disparu. Chacun avait repris, reconquis son champ,
-sa cabane, sa ferme ou sa maison. Bien mieux! Chacun avait pu refaire
-une fois sa moisson. Pied à pied, de lac en rivière, de steppe en
-forêt, l'ennemi avait dû reculer. L'ataman de Tchiguirine, après avoir
-défendu héroïquement et sauvé la ville, après avoir fait des prodiges
-de valeur, était mort, dit-on, mais mort en héros, mort content, en
-plein triomphe. Un homme inconnu jusque-là, Tchetchevik, le lion, c'est
-ainsi que d'une commune voix on l'avait bientôt appelé, combattait
-à ses côtés dans la mêlée corps à corps où il avait succombé. Le
-lion intrépide avait arraché le corps de son chef, couvert de nobles
-blessures, à l'ennemi, et repris à sa place la tête du mouvement dans
-toute la contrée.
-
-Du côté de Gadiatch, l'autre ataman, reconnu comme chef suprême,
-avait retrouvé son antique vigueur. On avait vu souvent à sa
-droite, quelquefois en avant, une amazone belle comme le jour, qui
-ne commandait pas, mais qui apparaissait toujours au plus rude des
-combats, et dont la présence avait la vertu de relever tous les
-enthousiasmes, de ranimer tous les courages. Elle était partout, suivie
-d'une sorte de petit page intrépide qui lui servait de porte-étendard,
-et qui, monté sur un cheval noir plein de feu, agitait son drapeau
-d'une main vaillante, au milieu des balles, sans souci du danger.
-Les soldats adoraient ce petit guerrier, il était beau comme un
-ange. Était-il un ange en effet, ou seulement un enfant, ou, comme
-quelques-uns le prétendaient, une simple petite fille de village
-qu'animait une flamme divine, un courage surhumain, et que rien ne
-pouvait faire reculer? Il était tout cela à la fois. Tout était vrai,
-car c'était Maroussia. C'était une Jeanne d'Arc enfant, dans un pays
-où le nom de Jeanne d'Arc n'avait jamais dû être prononcé qu'à l'état
-d'accident. Obligé d'être partout à la fois, Tchetchevik l'avait
-attachée à Méphodiévna. Elles étaient inséparables; qui voyait l'une
-voyait l'autre. Du reste, toutes les femmes s'en mêlaient, c'était
-vraiment la guerre sainte. Les Russes eux-mêmes ne pouvaient refuser
-leur admiration à ce magnifique effort.
-
-[Illustration: XIX
-
-TOUT ÉTAIT VRAI, CAR C'ÉTAIT MAROUSSIA.]
-
-Ah! le beau temps! les enfants des enfants de ce temps-là n'en ont rien
-oublié. Ce dernier élan de toute l'Ukraine, c'est la gloire, même après
-la défaite. Heureuses les nations petites ou grandes qui ont le droit
-de chanter leur _Gloria victis_!
-
-L'hiver fut cette année-là d'une rigueur exceptionnelle; les corbeaux
-et les loups les plus aguerris tombaient morts de froid dans les bois.
-Plaignez les corbeaux et les loups, mais ne plaignez pas les paysans.
-L'hiver est leur ami. Pour eux, autour du poêle, l'été règne toujours.
-D'ailleurs, sous la protection des neiges amoncelées, les cabanes se
-gardent toutes seules. L'ennemi n'est plus à craindre; il a pris ses
-quartiers d'hiver dans les villes. On peut enfin soigner ses glorieuses
-blessures sans les cacher comme des hontes. Il n'est plus besoin de
-descendre dans la cave pour fourbir et réparer ses armes; on peut,
-comme à loisir, refaire ses munitions, étirer ses bras, et, après les
-avoir laissés reposer, détendre ses muscles raidis par des efforts trop
-continus. De village à village, on peut se reconnaître, se visiter,
-compter ses pertes. On pleure ses morts chéris, on célèbre leurs hauts
-faits; et surtout on tâche de calculer ses forces en prévision des
-luttes futures. Les plans et les préparatifs absorbent les chefs. Où
-est Tchetchevik? demandez plutôt où il n'est pas? Mais, où il apparaît
-le plus souvent,--ne fût-ce que pour un instant, pour tout illuminer
-comme un éclair,--c'est dans une retraite inaccessible, choisie et
-ménagée par lui à ses deux principaux aides de camp. Ai-je besoin de
-nommer Méphodiévna et Maroussia? Ce n'est pas là qu'on a le moins
-besoin de le revoir. Pour des guerriers comme Maroussia et Méphodiévna,
-l'inaction forcée de l'hiver, ce temps perdu paraît bien long. S'il est
-des minutes éternelles, ce sont les minutes inutiles.
-
- *
- * *
-
-NOEL
-
-Mais à quoi pense Maroussia depuis quelque temps? Sa tête blonde
-s'incline sur ses épaules comme un épi trop lourd pour sa tige.
-Afin de ne pas attrister la grande amie, elle s'efforce en vain de
-se redresser. Il semble qu'un rêve l'accable qui la sépare de ses
-amis; elle n'est plus là, ses regards voyagent au loin. Où vont-ils?
-où voudraient-ils atteindre? et comment expliquer que, même devant
-Tchetchevik, sa petite amie ait d'involontaires absences? Le cœur
-d'une fillette est une forêt obscure; il faut de bons yeux pour s'y
-reconnaître: eh bien, il a de bons yeux, le grand ami.
-
-Celui qui ne s'inquiéterait pas des plus petites souffrances d'autrui
-serait-il vraiment grand? Ah! croyez-moi, les vrais forts sont toujours
-les plus doux. Ce matin-là, la tête de Maroussia était plus penchée
-qu'à l'ordinaire et ses yeux bleus plus errants en face de je ne sais
-quel infini; le soleil brillait cependant. A voir, de la fenêtre
-où l'enfant pensif se tenait immobile, la campagne, vêtue de neige
-tout entière, à la voir étinceler comme un miroir d'argent poli sous
-l'éclatante lumière du grand astre, il semblait qu'il n'eût dû venir
-à Maroussia que des pensées claires et joyeuses. Mais non, elle se
-taisait, et, si elle souffrait, ce qui paraissait bien probable, elle
-ne voulait rien donner de sa peine à ceux qu'elle aimait.
-
-Le grand ami échangea un regard avec Méphodiévna. Le moment était venu
-de parler. Mettant le doigt sur l'épaule de Maroussia, il la tira de
-son rêve et appela son attention sur un traîneau, qui, tout attelé
-stationnait au bas de la fenêtre.
-
-«Ne le vois-tu pas, dit-il, ne reconnais-tu pas ton favori Iskra? Il
-piaffe. Il voudrait déjà être parti!
-
---Pour t'emporter encore... dit l'enfant très-émue.
-
---Pour m'emporter, oui, répondit le grand ami. Mais il y aurait à toute
-force deux places dans ce traîneau, et, si quelqu'un que je sais bien
-voulait m'accompagner, je ne partirais pas seul.
-
---Quelqu'un? dit Maroussia, dont le regard s'était fixé sur
-Méphodiévna; quelqu'un?...» et le surplus de ce regard semblait
-dire: «Alors, moi, je resterai sans amis? Eh bien, s'il le faut...
-laissez-moi seule!» Mais cette plainte muette ne s'était même pas
-traduite par un soupir.
-
---Il ne s'agit pas de moi, dit en souriant Méphodiévna. Non. Il faut
-que je demeure, au contraire; et d'ailleurs la seconde place serait
-trop petite pour une grande personne comme moi.
-
---Pour bien faire, reprit le grand ami, il me faudrait un tout petit
-compagnon que je pusse au besoin oublier dans un pli de mes fourrures,
-mais dont tout de même le petit cœur me tiendrait chaud pendant une
-course longue et rapide. Il me faudrait un compagnon décidé à faire le
-même chemin que moi d'une seule traite, qui n'eût pas peur de l'hiver
-au nez rouge et à qui il pût convenir plus qu'à tout autre d'aller
-du côté même où je vais, d'aller savoir au juste, par ses oreilles
-et par ses yeux, ce que deviennent là-bas, là-bas, dans la cabane
-aux cerisiers,--tu sais, Maroussia, celle même où nous avons fait
-connaissance,--un père, une mère, des frères et de petites sœurs qui
-craignent peut-être que, pour la première fois, une place ne reste
-vide, à leur table, cette année, pour le repas de Noël.»
-
-Maroussia a compris; un cri sonore est sorti du plus profond de son
-âme, puis un sanglot; elle se serre contre la poitrine du lion,
-mais à travers ses larmes brille un sourire, un sourire si plein
-de reconnaissance à l'adresse de ses deux amis, que leurs yeux en
-deviennent tout humides à leur tour.
-
-«Ah! Noël, Noël! dans la cabane de mon père! Noël auprès de ma mère,
-leurs bénédictions une fois encore sur ma tête! Noël avec les petits
-frères et les petites sœurs tout autour! Ah! tu devines tout, tu as
-senti que c'était à cela que, malgré moi, je pensais depuis que le jour
-de la grande fête approche!»
-
-Et de douces larmes inondaient de nouveau son charmant visage.
-
-Les préparatifs furent vite faits; le départ eut lieu à l'instant
-même. Au premier abord, on ne voyait sur le traîneau qu'un seul
-homme enveloppé dans sa witchoura et donnant le signal du départ à
-un vigoureux cheval qui ne demandait qu'à partir; mais sous l'ample
-fourrure du voyageur, Méphodiévna, de la fenêtre, découvrait deux
-grands yeux bleus dont les regards attendris montaient jusqu'à elle, et
-clairement lui criaient: «Merci!»
-
-Quatre jours après, le traîneau était revenu. Maroussia, le cœur
-rempli des bonheurs qu'elle avait donnés et reçus, Maroussia, bénie
-par son père et par sa mère, embrassée, mangée de caresses par ses
-petits frères et ses petites sœurs, fêtée par tous les voisins, par
-toutes les voisines, honorée par tous les amis de son père et par les
-inconnus eux-mêmes qui savaient que, toute petite fille qu'elle était
-encore, elle avait été, entre le Lion et la belle Méphodiévna, un
-grand serviteur de l'Ukraine, Maroussia avait repris son poste auprès
-de la grande amie. Elle avait renouvelé dans cette course toutes ses
-provisions de courage. Le proverbe a bien raison de le dire: La maison
-paternelle est une coupe pleine pour l'enfant altéré.
-
- *
- * *
-
-ET APRÈS...
-
-Pourquoi ne peut-on en rester là? pourquoi faut-il suivre l'histoire
-dans ses plus amères réalités? pourquoi est-on obligé de tout dire,
-d'aller jusqu'au bout et de raconter, après le brillant commencement,
-la sombre fin?
-
-Le lion Tchetchevik, après avoir tout préparé dans l'ombre, avait
-pu croire que le soleil d'une seconde année féconderait encore ses
-succès. Tout le monde le croyait plus que lui. On assurait même qu'il
-avait été question plus d'une fois, dans les conseils de l'ennemi,
-d'offrir à ce vaillant entre tous les vaillants, à ce généreux entre
-tous les généreux, une paix, un arrangement honorable, acceptable et
-pour l'Ukraine et pour lui-même. On aurait voulu avoir pour amie, pour
-alliée, cette jeune gloire; on aurait voulu là-bas qu'elle appartînt
-à la Russie tout entière. Chacun se redisait ses exploits; combien il
-était beau et terrible au milieu des batailles, mais combien, le combat
-fini, il était compatissant et doux!
-
-Le récit de sa défense de Gadiatch, prise et reprise trois fois sur
-l'ennemi, était dans toutes les bouches, elle est encore dans toutes
-les mémoires; cela ne périra pas. Il ne manque qu'un Homère à ce héros
-accompli. L'armée qu'il avait combattue le célébrait tout haut; des
-deux côtés les blessés, les mourants, le nommaient leur père. Chacun
-l'appelait à son aide. Le lion Tchetchevik, Méphodiévna et l'ange
-Maroussia, voilà les figures à jamais chéries de l'Ukraine.
-
-Mais, grand Dieu! où en sommes-nous aujourd'hui? Hélas! rappelez-vous
-les commencements ténébreux, les marches nocturnes, les complots
-secrets, voilà où nous en sommes! Oui, tout est à recommencer.
-
-Les conseils de la force ont prévalu! L'ennemi puissant a pris son
-temps. Il est revenu en nombre formidable. Ils savent trop, ils ont
-appris à leurs dépens ce que c'est que l'Ukraine, ce que vaut le
-Cosaque, ce que vaut le paysan, pour s'aventurer encore à l'étourdie
-dans un si fier pays.
-
-De notre côté, tout est remis en question et avec moins de chances.
-Mais quoi! l'honneur reste à sauver, et chacun se répète: «Nous le
-sauverons. La force peut tuer le droit, mais non l'abolir.»
-
-Honte à ceux qui disent: «A quoi bon cette lutte à outrance?» Peut-on
-abandonner sa mère à l'heure des épreuves? peut-on laisser sa sœur en
-proie aux ennemis? peut-on fuir sa fiancée, sa femme, ses enfants, sa
-chaumière et son champ? peut-on livrer la patrie qui contient tout cela
-à l'envahisseur, tant qu'il vous reste une goutte de sang dans les
-veines? Non, n'est-ce pas?
-
-«L'affaire serait meilleure, murmure le lâche, et la honte moins
-coûteuse.» Ah! qu'ils se taisent, qu'ils se cachent, qu'ils rentrent à
-jamais sous terre, ces conseilleurs d'infamie, ceux qui pensent ainsi
-que le serpent qui rampe: ils sont vils pour leurs vainqueurs eux-mêmes.
-
-Non! non! il n'est pas de pire affaire que la honte. Ceux-là seuls
-ressusciteront au jour du grand jugement, dans le monde meilleur, qui
-auront bien su mourir dans celui-ci. Et alors même qu'il ne devrait
-jamais luire, ce jour de la réparation, qu'importe? Il faut laisser
-de beaux souvenirs: ils sont impérissables, l'histoire les recueille;
-c'est la richesse des enfants que leurs pères aient tout sacrifié au
-devoir.
-
-Voilà ce que pense le dernier Ukrainien; voilà ce que se dira le plus
-pauvre en Ukraine dans cent ans, dans deux cents ans et dans mille.
-
-Quant aux Russes, ils sont, à l'heure qu'il est, de mon avis.
-Seriez-vous fier d'avoir dompté des lièvres et des moutons?
-
-Revenons à notre histoire.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-XX
-
-DERNIÈRES COURONNES.
-
-
-Tout avait été malencontre et désastre!
-
-«Avons-nous beaucoup de chemin à faire? demanda Maroussia.
-
---Tu es bien fatiguée, ma chérie? lui demanda son grand ami.
-
---Non, je ne suis pas fatiguée, mais je voudrais savoir si nous avons
-encore beaucoup de chemin à faire.
-
---Heureusement non. Vois-tu cette forêt à notre droite? Eh bien! c'est
-là que nous nous reposerons. Mais tu es à bout de force, mon enfant?
-
---Non, non... Je t'assure, je t'assure que non.
-
---Tu dis que tu n'es pas fatiguée, reprit en souriant son grand ami.
-En es-tu bien sûre? Tu sais le châtiment qui est réservé, aux cieux, à
-ceux qui, même avec de bonnes intentions, n'ont pas dit la vérité sur
-la terre? Pour purifier leur langue, ils sont condamnés à lécher un fer
-rougi au feu. Ne crains-tu rien pour ta petite langue?
-
---Je ne crois pas avoir à craindre le fer rouge,» répondit Maroussia,
-et ses petites dents blanches brillèrent entre ses lèvres à demi
-ouvertes par un sourire.
-
-Cependant, après avoir réfléchi une demi-minute, la petite fille ajouta
-en fixant ses grands yeux limpides sur son ami:
-
-«Sais-tu? j'aimerais mieux lécher le fer rouge que de m'arrêter quand
-il faut que tu marches.
-
---Je connais un moyen d'arranger l'affaire,» répondit le grand ami.
-
-Et, avant d'avoir pu s'en défendre, la petite sophiste, la petite
-raisonneuse était dans ses bras.
-
-«Non, non, je ne veux pas que tu me portes encore! s'écria la petite
-fille. Tu es plus fatigué que moi; je ne veux pas, je ne veux pas...»
-
-Et, à part, elle se disait: «Un soldat qui a tant fait la guerre (le
-soldat, c'était elle), qui a été vainqueur et même vaincu, se faire
-porter alors qu'il n'est pas seulement blessé, c'est honteux!»
-
-[Illustration]
-
-Mais les bras robustes du grand ami ne savaient pas lâcher ce qu'une
-fois ils tenaient. Quelques douces paroles vainquirent la résistance
-du petit soldat. Maroussia entoura de ses bras le cou bronzé de son
-ami et reposa sa tête fatiguée sur sa solide épaule. Après toute une
-année de vie prestigieuse, où elle avait dépassé tout ce qu'on pouvait
-attendre de son âge, la petite héroïne était heureuse de se retrouver
-enfant.
-
-Le jour commençait à baisser. Les rayons du soleil n'étaient plus
-aussi brûlants. Le chemin ou plutôt le sentier serpentait tantôt à
-travers les champs d'orge, de seigle et de froment,--il y avait encore
-de ce côté-là quelques terres qui n'étaient pas dévastées,--tantôt à
-travers de petits bois frais remplis de fleurs, de parfums et de nids.
-Des oiseaux au chant comme au plumage varié, des papillons de toutes
-sortes, des escadrons d'abeilles sauvages voletaient et bourdonnaient
-comme si rien n'avait été changé dans le monde; leur petite Ukraine
-particulière n'avait pas été touchée et ne se doutait de rien. Les
-rayons du soleil tombaient à travers le feuillage sans se souvenir que
-la veille encore, et pas bien loin de là, ils avaient éclairé et doré
-des massacres. De temps en temps, on voyait à droite ou à gauche surgir
-un clocher, étinceler un petit lac, un étang ou une rivière, ou bien
-on apercevait au bout d'une prairie un village dont les maisonnettes
-encore blanches brillaient entre les jardins et les vergers;
-quelquefois ce n'était qu'un hameau désolé à demi perdu dans la verdure.
-
-Ils se trouvèrent en face d'un champ. «Que de bluets! dit le grand
-ami; regarde donc, Maroussia, nous n'en avons jamais tant vu ni de si
-beaux.»
-
-Les paroles sont impuissantes pour exprimer tout ce qu'il y avait de
-caresses dans l'accent du grand ami quand il parlait à sa petite amie;
-une jeune mère n'aurait pas d'autres sourires dans les yeux, pas plus
-de tendresse dans la voix pour son petit enfant.
-
-«Sais-tu, Maroussia? reprit le grand ami, je crois que nous ferons bien
-de nous asseoir ici; tes petits doigts me tresseront une jolie couronne
-de bluets dont j'ai très-envie.»
-
-Il avait posé la petite fille sur l'herbe, et, étendant son long bras,
-il commença à cueillir autour de lui tous les bluets à sa portée.
-
-«Ne cueille pas les queues trop courtes, lui dit Maroussia, ce sera
-plus commode pour la couronne et elle sera plus solide aussi.»
-
-Le grand ami, obligé d'aller plus loin pour faire sa cueillette, lui
-dit:
-
-«Repose-toi, jusqu'à ce que j'aie fait ma provision. Ne bouge pas. Si
-tu pouvais dormir un peu!
-
---Non, non, dit Maroussia, je ne bougerai pas, je me reposerai, mais je
-ne dormirai pas. J'aime mieux te regarder cueillir.»
-
-Le grand ami n'était pas très-habile. Pour avoir des queues longues, il
-arrachait quelquefois la touffe entière.
-
-«Il ne faut pas faire cela, lui disait Maroussia, c'est dommage pour
-ceux qui passeront après nous et aussi pour l'année prochaine. Les
-touffes arrachées ne repoussent plus. Ce n'est pas ainsi qu'on est
-ménager des récoltes. Chez ma mère, tu aurais des reproches!»
-
-Le grand ami se sentait grondé justement, mais il ne se décourageait
-pas. Il essayait seulement de mieux faire.
-
-«Je ne suis pas un fameux cueilleur de fleurs, disait-il. Je suis comme
-ce pauvre garçon qui, voulant prier Dieu dans l'église et baiser la
-terre, se fit une grosse bosse au front en se cognant contre la dalle.
-
---Ne me dis rien pour me faire rire, lui cria Maroussia. Arrête-toi,
-assez! assez! viens t'asseoir tout près de moi; tu en as tant cueilli
-que je ne m'y retrouve plus. Je suis ensevelie. J'ai de quoi faire cent
-couronnes.»
-
-Et la petite tâchait de mettre un peu d'ordre dans la récolte de son
-ami.
-
-«Ne te gêne donc pas, disait le grand ami; en veux-tu encore?
-
---Mais non, mais non, c'est assez, c'est dix fois trop, repose-toi à
-ton tour.»
-
-Le grand ami, convaincu, s'assit à côté d'elle et suivit avec beaucoup
-d'intérêt, tantôt le travail des doigts mignons qui préparaient une
-guirlande, tantôt les changements de physionomie de Maroussia.
-De presque gaie qu'elle était tout à l'heure, elle était devenue
-subitement rêveuse.
-
-«A quoi pense mon enfant?» dit-il à Maroussia. Elle hésitait à
-répondre; mais bientôt, cachant sa blonde tête sur la poitrine de son
-ami:
-
-«Je me suis rappelé, lui dit-elle, je me suis rappelé les bluets de
-notre maison et les couronnes d'autrefois qui faisaient tant de plaisir
-aux petits frères, et aussi celles que me faisait maman quand je
-n'étais pas grande non plus.
-
---C'était dans le temps heureux, dit Tchetchevik, où les enfants
-eux-mêmes n'avaient pas le devoir d'être de petits héros. Ah! chère
-fillette, ce n'est pas pour toi que mon passage dans la maison de ton
-père et de ta mère aura été un bonheur, ni pour eux, les dignes gens!
-Que Dieu m'obtienne leur pardon!»
-
-L'enfant lui mit vivement la main sur la bouche et fondit en larmes.
-
-«Tais-toi, lui dit-elle, ne me fais pas pleurer à présent. Ne m'ôte pas
-le courage que mon père lui-même m'a commandé,--le courage dont j'ai
-besoin encore et qu'il faut que j'aie et que j'aurai jusqu'à la fin,
-oui, jusqu'à la fin. Quant à notre vie, depuis que nous avons ensemble
-quitté la maison, ah! la belle vie! ah! les beaux jours! ah! le grand
-rêve! Mais aujourd'hui.... nos soldats, où sont-ils? Méphodiévna, notre
-Méphodiévna qui t'aimait tant et l'Ukraine libre, où est-elle?»
-
-Tchetchevik, à son tour, l'arrêta:
-
-«Oui, où est-elle?»
-
-Sa tête assombrie tomba dans ses deux mains. Ni l'homme ni l'enfant ne
-pensaient plus à parler.
-
-La première, Maroussia domina son émotion, et, essayant de dégager la
-figure de Tchetchevik de ses deux mains qui lui couvraient le visage,
-elle fixa ses yeux encore humides sur son grand ami, et, d'une voix qui
-ne tremblait presque plus, elle lui dit avec un sourire:
-
-«Vois, je ne suis plus triste.»
-
-Ne recevant pas de réponse, elle appuya sa joue sur l'épaule de son
-grand ami et le caressa timidement. Le grand ami releva alors la tête
-et, regardant sa petite compagne:
-
-«Mais toi, tu souffres au delà de tes forces, pauvre petite....
-
---Mais toi, tu souffres donc aussi, répondit-elle, et au delà de tes
-forces aussi, et tout le monde souffre ainsi! tout le pays....
-
---Oh! oui, tout le pays....
-
---Qui pourrait ne pas souffrir? dit Maroussia, les oiseaux seuls, les
-oiseaux étourdis à qui il est égal d'aller de branche en branche, et
-de se poser sur celle-ci plutôt que sur celle-là. Mais te rappelles-tu
-ce que tu disais si bien et à tous il n'y a pas longtemps, ce qui
-s'entendait d'une colline à l'autre par-dessus les plaines: «En avant!»
-Et de quelle voix tu les entraînais tous! comme tu les ramenais au
-combat! le peuple entier te suivait. Maroussia seule te suit en ce
-moment; mais c'est égal, fais pour elle seule ton commandement: «En
-avant!» et elle sera prête à marcher.»
-
-[Illustration]
-
-L'enfant s'était levée.
-
-L'homme, à sa voix, en fit autant; tous deux se prirent par la main
-et se remirent en route. Après avoir marché un peu, ils aperçurent un
-village. Un chemin étroit, couvert d'herbes, y conduisait.
-
-«Vois-tu ce village, Maroussia? lui dit son grand ami.
-
---Oui, je le vois, répondit-elle.
-
---Il est grand, n'est-ce pas, ce village?
-
---Oui, il me paraît grand.
-
---Eh bien, plus un village est grand dans notre malheureuse Ukraine,
-plus il s'y trouve d'épouses, de mères, de sœurs et de fiancées,
-d'enfants aussi qui pleurent, car, par ce petit chemin et par d'autres,
-leurs maris, leurs fils, leurs frères et leurs fiancés s'en sont allés
-en guerre, et personne ne saurait dire combien il en reviendra. Ces
-temps sont durs entre tous les temps. Maroussia, le comprends-tu?
-
---Si je le comprends!» s'écria-t-elle.
-
-Ils marchèrent encore longtemps, mais en silence.
-
-La forêt, qu'on voyait au loin s'étendre comme une masse bleue,
-commençait, à mesure qu'on s'en approchait, à reprendre sa belle
-couleur verte. On apercevait sur la lisière la verdure foncée des
-chênes et le feuillage plus clair des bouleaux.
-
-«Nous sommes arrivés, dit le grand ami en écartant les branches et en
-pénétrant dans le taillis. Nous trouverons tout à l'heure un fourré, où
-nous ferons une nouvelle halte.»
-
-Le fourré n'était pas si facile à trouver. La forêt était tellement
-épaisse qu'il était presque impossible d'avancer. Sans parler des
-branches qui fouettaient la figure, des épines qui arrachaient les
-habits, accrochaient les cheveux, égratignaient et déchiraient, et des
-troncs d'arbres pourris qui, couchés sur le sol, barraient le passage,
-le houblon gigantesque enlaçait toute cette végétation par en haut,
-tandis que les lierres sauvages et mille plantes rampantes l'enlaçaient
-par en bas.
-
-Le grand ami, cependant, savait bien où il voulait arriver; il avait
-son but, car il examinait avec soin chaque buisson, prêtant l'oreille à
-tous les bruits et au besoin s'arrêtant pour réfléchir et pour chercher
-sur la terre et sur le gazon quelque trace ou quelque indice qu'il
-aurait voulu découvrir.
-
-Enfin, ils arrivèrent au fourré. Tout auprès s'ouvrait une clairière où
-il y avait plus de place qu'il n'en fallait pour faire une halte sur
-l'herbe.
-
-«Repose-toi, Maroussia. Vois-tu cette herbe? cette mousse? notre riche
-ataman lui-même ne possédait pas de tapis aussi éclatant. Oh! si ce
-luxe lui avait suffi! s'il s'était rendu compte plus tôt que l'or n'est
-pas même un demi-dieu, que c'est la pire des idoles! Assieds-toi sous
-ce chêne, c'est le grand ataman de la forêt. Il a mille ans peut-être.
-Il a tout vu, lui, mais sans broncher encore. Les astres du ciel ont
-toujours suffi à sa tête.»
-
-Ce chêne était vraiment magnifique. Il étendait ses branches
-majestueuses de tous côtés et formait à lui seul une espèce de temple
-frais et sacré, où régnaient à la fois la fraîcheur, l'ombre et le
-silence. Les rayons du soleil n'y pouvaient descendre, sa cime seule
-était éclairée.
-
-Tout près de ce chêne orgueilleux, gisait à terre, vaincu par les ans,
-le tronc d'un autre chêne qui avait dû dans son temps valoir celui qui
-était demeuré debout. Pas une feuille n'était restée à ce grand mort,
-de toutes celles qui autrefois avaient fait la gloire de sa vie. Le
-grand ami, le regardant, se mit à penser tout haut:
-
-«Celui-là, se disait-il, la hache ne l'a jamais touché. Il n'a jamais
-eu à subir les violences des hommes, ses vieux membres sont exempts
-de blessures, la foudre même l'a respecté, et pourtant le voilà par
-terre. Ainsi tout ce qui commence marche à travers les jours ou les
-siècles vers ce qui semble être une fin. Encore quelques années, et le
-colosse retournera à la poussière; mais la poussière est féconde, et
-bientôt le chêne se fera brin d'herbe. En petit ou en grand, les choses
-elles-mêmes ressuscitent. Un grain de sable est indestructible, est
-immortel, à plus forte raison nos âmes; en vérité, la vie d'ici-bas
-n'est qu'un point qui ne vaut guère qu'on s'en soucie, elle appartient
-à Dieu plus qu'à nous.»
-
-L'enfant écoutait étonnée.
-
-«Sans doute il prie, se disait-elle. Il est triste, il fait bien.»
-
-Chose étrange, sur le tronc dénudé du vieux chêne, on apercevait une
-couronne de bluets presque semblable à celle que venait de faire
-Maroussia. Comment cela se faisait-il? les bluets étaient tout frais
-encore.
-
-Les regards de Maroussia se tournèrent en même temps que ceux du grand
-ami vers ce phénomène. Mais Maroussia n'en était plus à montrer ses
-surprises. Cette réserve n'étonna pas son ami. Il alla prendre la
-couronne et la jeta sur les genoux de Maroussia.
-
-«Les deux feront la paire, lui dit-il. Avec toi, Maroussia, on peut
-tout dire. Cette couronne nous apprend que bientôt nous ne serons pas
-seuls dans la forêt; nos amis sont en marche et nos éclaireurs les ont
-précédés.»
-
-Tout à coup, au fond de la forêt, retentit comme un cri, mais rien
-qu'un cri d'oiseau, à ce qu'il parut à Maroussia.
-
-«C'est un jeune, sans doute, dit le grand ami. Sa voix n'a pas encore
-tout son développement. Un père se serait mieux fait entendre. Écoute,
-Maroussia, je vais tâcher de donner une leçon à ce novice.»
-
-Et, s'aidant de ses doigts rapprochés de ses lèvres, le grand ami
-produisit un cri d'oiseau si aigu que le plus puissant chanteur de la
-forêt n'aurait pu le désavouer. Ce cri, entendu sans doute à plusieurs
-lieues à la ronde, eut bientôt de l'écho. De trois côtés différents,
-d'autres cris pareils lui répondirent.
-
-«Tu ne vas pas t'inquiéter, dit Tchetchevik à Maroussia, tu vois de
-quoi il s'agit? Je vais être obligé de te laisser seule quelques
-instants. Reste là, ne change pas de place, je reviendrai te prendre
-bientôt. Ne quitte pas ton poste.
-
-[Illustration: XX
-
-SURTOUT, PAS DE TRISTES PENSÉES!]
-
---Je resterai,» répondit Maroussia.
-
-Et elle pensait: «Ce sont des amis auxquels il a donné des ordres ou
-des indications pour le reste de nos hommes fugitifs et traqués comme
-nous. C'est pour les sauver, pour les guider ou pour les rassembler
-encore.»
-
-Le grand ami avait écarté les branches, il allait se frayer passage
-dans le taillis; mais une idée lui prit, il se retourna; il voulait
-regarder une fois encore son brave petit camarade.
-
-«Surtout pas de tristes pensées, lui dit-il; que rien ne t'abatte
-aujourd'hui ni jamais.
-
---Non, je ne serai pas triste, répondit Maroussia. Je serai ferme. Sois
-donc tranquille, je pourrais tout faire, même mourir sans tristesse, à
-présent.»
-
-Ils échangèrent un dernier regard tout rempli de leur mutuelle
-tendresse, et le grand ami disparut dans la profondeur du feuillage.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-XXI
-
-LE PETIT MOUCHOIR TROUÉ.
-
-
-Maroussia se pencha pour garder plus longtemps le bruit de ses pas.
-Si ses oreilles, à défaut de ses yeux, avaient pu le suivre, elle
-aurait eu moins de chagrin. Aussi longtemps qu'elle put l'entendre,
-elle se figura qu'il était encore là. Mais bientôt, tout craquement de
-branches, tout bruissement de feuillage cessa. Maroussia laissa glisser
-ses deux couronnes, sa jolie tête s'inclina, et, sans s'en douter,
-elle se mit à penser, oui, à penser.
-
-Les sujets ne lui manquaient pas.
-
-Elle avait vu tant de choses éclatantes, elle avait vu tant de choses
-mystérieuses et tant de terribles, et les dernières étaient si
-désolantes! Les défenseurs de l'Ukraine, d'abord si glorieux, tout
-cédant devant eux, puis écrasés, puis dispersés. «Je crois bien, se
-disait-elle, que mon ami veut tenter un dernier effort. C'est un effort
-désespéré peut-être? Mais qu'importe! il le fera. Doit-on s'arrêter
-dans le devoir?» Elle avait senti, pendant cette longue marche forcée,
-que chacun de leurs pas cachait un péril. Eh bien, après? Son grand ami
-et elle, les vrais Ukrainiens, pouvaient-ils survivre à l'Ukraine? Ne
-vaut-il pas mieux disparaître avec ce que l'on aime?
-
-Elle se creusait la tête pour s'expliquer que les hommes, au lieu de
-s'aimer, ce qui lui paraissait si facile, s'efforçassent de se nuire.
-Est-ce que mon père cherchait querelle à ses voisins? «Est-ce qu'il
-a jamais eu l'idée de vouloir prendre le champ et la maison d'un
-autre, bien qu'il en trouvât quelques-uns très-beaux et quelques-unes
-très-jolies? Pourquoi veut-on nous ravir notre Ukraine? Elle est
-féconde, c'est la plus riche terre du monde: est-ce une raison pour en
-chasser ceux à qui elle appartient?»
-
-De temps en temps, fatiguée de se poser des questions dont la solution
-échapperait aux intelligences les plus fermes, elle redressait la
-tête, elle levait au ciel ses yeux candides et s'écriait: «Mon Dieu!
-ah! mon Dieu! quand les hommes seront-ils tous bons et tout à fait
-bons?»
-
-Le calme et profond silence de la forêt, l'ombre et la fraîcheur
-auraient fait beaucoup de bien à son corps brisé par la fatigue, si
-son âme anxieuse n'eût souffert du repos, inquiétant à force de se
-prolonger, de toutes les choses qui l'entouraient.
-
-La forêt devenait sombre, une main invisible tirait peu à peu un
-gigantesque voile noir sur ces masses de verdure. Cela lui rappela la
-forêt de son conte du bandit et la fuite de la pauvre femme dont, la
-première fois qu'elle l'avait vu, elle avait raconté l'histoire à son
-ami. «Elle n'était pas plus malheureuse que moi, pensait-elle, mais
-j'aime mieux mes chagrins que les siens.»
-
-Les dernières flèches de lumière qui passaient à travers le feuillage
-s'émoussaient sur les troncs des arbres. Elles s'éteignirent tout à
-fait, la nuit se fit complète brusquement. Maroussia, surprise, se
-leva. Toutes les angoisses du passé furent noyées dans les angoisses de
-l'attente présente.
-
-«Il m'a dit: «Je reviendrai te reprendre _bientôt_, je te quitte
-pour--_quelques instants_,--reste à ton poste.» Je suis à mon poste,
-beaucoup d'instants sont passés, et il ne revient pas, et aucun bruit
-ne m'annonce même au loin son retour.»
-
-La nature tout entière semblait s'obstiner à se taire. Ce silence
-implacable avait, en dépit de sa volonté, raison de la fermeté d'âme de
-Maroussia.
-
-Plût à Dieu qu'il eût duré encore, ce silence! Soudain et de toutes
-parts des coups de fusil retentirent, plus de cent, plus de mille
-peut-être; c'était à croire qu'on se battait dans tous les recoins de
-la forêt à la fois. Ce fut l'affaire de dix minutes qui parurent un
-siècle à l'enfant. Plus long et plus terrible encore cependant lui
-sembla le silence sinistre qui avait succédé à ce bruit de guerre,
-bruit familier, en somme, à ses oreilles.
-
-Maroussia aurait voulu voir à travers et par-dessus les arbres. Mue
-comme par un ressort électrique, elle s'était dressée sur la pointe de
-ses pieds.
-
-«C'est lui, lui qui s'est trouvé au milieu de ce feu, se disait-elle;
-il était armé, il aura voulu frayer un passage à ceux de notre armée
-du côté de la frontière. Ils ont été surpris dans cette forêt pleine
-d'embûches!»
-
-Et, serrant son front brûlant dans ses mains crispées, elle ajoutait:
-
-«Je ne veux plus penser. A quoi bon? Dieu est là-haut. Il faut attendre
-de lui sa destinée.»
-
-Elle se rassit au pied du grand chêne, priant pour tout ce qui lui
-était cher.
-
-Tout entière à son ardente prière, et au moment où elle disait:
-«Seigneur, faites que je le revoie encore,» elle crut rêver, elle
-crut entendre le feuillage s'agiter, les branches craquer. Mais non,
-elle ne rêvait pas, le bruit venait bien de là, tout près, à quelques
-pas d'elle; ses joues se couvrirent d'une subite rougeur. Ses yeux
-regardèrent du côté du bruit. Les branches s'écartèrent tout à fait,
-et la figure de son grand ami, éclairée par la blanche lune qui venait
-de se lever, lui apparut entre le feuillage mouvant. Dieu l'avait donc
-exaucée. Mais était-ce bien le grand ami, ou n'était-ce que son ombre?
-Si pâle était sa figure que le cri de joie qui allait sortir du cœur de
-l'enfant expira sur ses lèvres.
-
-«Maroussia, lui dit le grand ami, vois-tu ce mouchoir rouge?
-
---Oui, je le vois.
-
---Eh bien, je vais te conduire à la lisière du bois. Je vais te montrer
-un chemin. Tu suivras, sans t'en écarter, tout droit, toujours tout
-droit jusqu'à un champ de sarrasin; tu traverseras ce champ, il est
-coupé par un sentier. Ce sentier te conduira à un petit pont: sur ce
-petit pont tu laisseras tomber tes deux couronnes. De l'autre côté du
-pont, tu apercevras à gauche, derrière un petit moulin, un petit bois.
-Un homme sortira de la lisière de ce bois. S'il te dit: «Que le bon
-Dieu te soit en aide!» tu lui répondras: «Le bon Dieu m'a aidée!» Et tu
-lui donneras ce mouchoir. Tu m'entends bien, Maroussia? Tu n'oublieras
-rien?»
-
-Le grand ami parlait avec lenteur, une lenteur qui ne lui était pas
-habituelle et qui n'avait pas l'air volontaire; on eût dit qu'il ne
-pouvait pas parler plus vite. Il devenait de plus en plus pâle; de
-grosses gouttes de sueur perlaient de son front. Il s'appuyait contre
-un arbre.
-
-«Tu es blessé! lui dit Maroussia. Ils t'ont blessé!
-
---C'est une égratignure, Maroussia; demain, il n'y paraîtra pas. Va, ma
-chérie, va!»
-
-Il la prit par la main:
-
-«Que ta main est froide! s'écria l'enfant.
-
---Ne pense pas à ma main, mon cher cœur. Hâte-toi! d'abord sur le pont,
-les deux couronnes, et puis à l'homme qui sortira du petit bois, le
-mouchoir, s'il te dit: «Que Dieu te soit en aide!» Courage, Maroussia,
-c'est pour le salut de ce qui restait de vaillants défenseurs à
-l'Ukraine.»
-
-Le grand ami essaya de frayer un passage à Maroussia, mais la force
-lui manqua. Cette faiblesse de celui qu'elle regardait comme la
-personnification de toute force glaça le cœur de la petite fille.
-Pour la première fois elle trembla pour l'ami qu'elle avait cru
-invulnérable. Mais elle ne lui fit pas de question. Elle comprit qu'il
-avait dit tout ce qu'il voulait dire.
-
-Tout à coup deux bras musculeux écartèrent encore le feuillage. La
-petite fille, surprise, se jeta devant son grand ami qu'elle croyait
-menacé.
-
-«Ne crains rien, Maroussia, lui dit Tchetchevik, celui-là est un ami,
-un ami sûr et fidèle.»
-
-Maroussia aperçut au milieu des branches un paysan de haute taille
-qui lui fit un salut respectueux, mais amical. Il est évident que ce
-n'était pas la première fois qu'il voyait Maroussia.
-
-«C'est mon camarade Pierre, dit Tchetchevik; regarde-le, c'est un
-chêne, lui aussi.
-
---Il est presque plus grand que toi,» dit-elle bien étonnée.
-
-Pierre écartait, brisait les branches devant Maroussia. Il marchait à
-reculons et son regard inquiet ne quittait pas Tchetchevik.
-
-Maroussia vit bien qu'il pensait que son grand ami avait besoin d'aide.
-Mais Tchetchevik, qui s'appuyait d'arbre en arbre, lui disait:
-
-«Va donc, Pierre, ce n'est pas à moi qu'il faut penser, c'est aux
-autres. Il faut à tout prix leur éviter de tomber dans cette embuscade
-maudite.»
-
-Pierre, ainsi réprimandé, bouscula tout; les branches pliaient ou se
-rompaient sous le poids de son corps et sous ses pieds, comme sur le
-passage d'un taureau. Maroussia ne s'attendait pas à sortir si vite
-de la forêt. Le grand ami était parvenu à la suivre. Il tenait à lui
-renouveler encore ses recommandations.
-
-«Tu vois le chemin,--le champ de sarrasin et son sentier sont à
-droite,--au bout du sentier le petit pont,--les deux couronnes
-resteront sur le petit pont,--à gauche, de l'autre côté: le moulin et
-le petit bois, l'homme et le mouchoir. C'est là qu'il faut arriver.
-Dépêche-toi, ma chérie, dépêche-toi, voici le mouchoir....»
-
-Ce mouchoir était tellement pareil à celui qu'elle avait présenté une
-fois à la belle-sœur du seigneur ataman, qu'elle se demanda si ce
-n'était pas le même, et si une fois encore il ne lui était pas destiné.
-
-Maroussia prit le mouchoir, et tendant le front à son ami, elle lui dit:
-
-«Tout sera fait comme tu l'as dit.»
-
-Tchetchevik s'était baissé, non sans effort, pour l'embrasser. Mais en
-se relevant, elle l'avait bien vu, il avait chancelé; sans Pierre, qui
-s'était hâté pour le retenir, il serait tombé... Maroussia s'aperçut
-alors qu'elle avait du sang sur sa manche.
-
-«Ton sang! lui dit-elle; où es-tu blessé? est-ce au bras? laisse-moi te
-le bander. Tu sais, Méphodiévna avait fait de moi une bonne infirmière.
-
---Sois raisonnable, Maroussia, dit le grand ami. J'ai passé à travers
-tout jusqu'ici sans être presque touché. Ce n'était pas juste. Je
-n'avais pas ma part. Cette blessure n'est rien. Un coup de feu dans
-le bras n'est pas une affaire. Nous ne nous sommes pas mis en route
-pour manger des fraises. Pierre arrangera cela. Va donc, ma chérie,
-et hâte-toi. Nous causons trop. Si tu parviens à porter ce mouchoir
-à celui qui l'attend, ce sera une très-bonne chose. Mais j'y pense,
-arrange-le sur ta tête, ce mouchoir, on le verra plus vite et de plus
-loin, et sur tes cheveux blonds cela fera très-bien.
-
---Mais toi, tu vas donc rester là? Il faut se méfier de tout dans cette
-forêt.... T'y retrouverai-je?»
-
-Tout en faisant cette question, elle disposait d'une main tremblante le
-mouchoir rouge sur sa tête.
-
-«Je resterai là, lui répondit son ami, et, si je ne puis pas y rester,
-je saurai toujours te rejoindre. Est-ce que rien peut nous séparer?»
-
-Cette fois ce fut un coup de fusil qui répondit pour l'enfant, et
-puis un autre encore. De dix côtés à la fois la fusillade se faisait
-entendre, non pas tout près, mais pas bien loin.
-
-«Ils sont rentrés dans le bois, ils reviennent à la charge, dit Pierre.
-Dans cinq minutes ils peuvent être là.»
-
-Le lion s'était redressé. Pierre lui avait mis un de ses pistolets dans
-la main dont il pouvait se servir encore.
-
-«Tu entends? dit Tchetchevik à Maroussia. Va! cours! vole, si tu peux!
-et oublie tout le reste. C'est pour l'Ukraine et pour la grande amie.
-Le petit mouchoir lui parlera de toi...»
-
-Maroussia partit comme un trait. Cependant, quand elle fut arrivée au
-sentier du champ de sarrasin, là où il fallait quitter le chemin, la
-petite gazelle ne put résister à l'envie de se retourner pour tâcher
-de voir une fois encore celui qu'elle venait de quitter avec tant
-de regret. Il n'y avait plus personne à la lisière de la forêt. La
-fusillade n'avait pas continué. Redevenue silencieuse, la forêt n'était
-plus qu'une longue montagne d'ombre.
-
-Maroussia repartit; de fatigue il n'était plus question, son ami
-l'avait désiré; elle avait des ailes. Le champ de sarrasin est dépassé,
-voici le petit pont, elle y dépose ses deux couronnes. Un bruit
-sourd avait frappé son oreille. Elle écoute, le bruit se rapproche
-et se fait sonore. Ce doit être celui d'un cheval lancé au galop. Le
-cavalier est-il un ami ou un ennemi? Ce n'est pas un Cosaque. De loin
-on dirait un Tatare. Quand elle voyageait avec le vieux rapsode, ils
-évitaient toujours ces Tatares. Elle revient sur ses pas, repasse le
-pont. C'est égal, les couronnes y sont, c'est autant de fait. Maroussia
-est contente. Elle va se cacher dans les joncs. Le cavalier arrive
-à bride abattue; l'aurait-il aperçue? Elle espère que non. Mais à
-peine Maroussia avait-elle fait quelques pas à travers ces joncs qui
-poussaient au bord du ruisseau, qu'un coup de feu était parti. Le
-mouchoir rouge, ainsi que la jolie tête qu'il recouvrait, était tombé
-au milieu des roseaux. On eût dit une perdrix arrêtée dans son vol.
-
-[Illustration: XXI
-
-ON EUT DIT UNE PERDRIX ARRÊTÉE DANS SON VOL.]
-
-Le cavalier tatare a dépassé le pont. Il veut s'assurer que son coup
-a réussi; du haut de son cheval, il cherche, il aperçoit le gracieux
-corps étendu. Ce n'est qu'un enfant! Mais qu'est-ce que c'est que ce
-mouchoir rouge qu'elle a sur la tête? Un chiffon, sa balle l'a
-troué. Il ne vaut pas qu'on le ramasse.
-
-Le cavalier rend la main à son cheval, poursuit sa route et disparaît,
-comme un homme trompé dans son attente. Maroussia n'a été pour lui
-qu'une ombre entrevue sur sa route.
-
-Tout est redevenu tranquille. Cela a été si vite fait! C'est à croire
-que rien n'est arrivé au bout de ce pont.
-
-Cependant, un paysan portant un lourd fagot sur ses épaules, sort à pas
-lents du petit bois que Maroussia devait trouver à gauche du pont. Puis
-il a dépassé le moulin que la blanche lumière de la lune argente. Il
-n'est pas pressé, il ne regarde ni à gauche ni à droite. Il ne se doute
-pas que, tout à l'heure, le chemin qu'il va prendre n'était pas sûr.
-
-Il s'engage sur le pont. Il voit les deux couronnes, il les ramasse et
-les accroche à son fagot. Sans doute, il a des petites filles. Il leur
-rapportera les couronnes. Il a passé le pont. Sa charge le gêne. Il
-s'en débarrasse un instant et, pour se délasser, s'accoude sur le tronc
-d'arbre qui sert de parapet au pont rustique. De là, machinalement, il
-regarde. Qu'est-ce qu'il aperçoit dans les joncs? on dirait un bouquet
-de fleurs rouges. Il faut voir cela de près. C'est une enfant. Un de
-ses pieds baigne dans l'eau. Lui, il est à genoux. Il soulève le corps
-inanimé et le retire un peu sur la berge. La lune est dans son plein.
-Il regarde avec pitié la jolie figure pâlie par la mort, pose la main
-sur le petit cœur vaillant qui ne battait plus, fait le signe de la
-croix, prononce ces mots: «Que Dieu te soit en aide,» auxquels l'enfant
-ne peut pas répondre: «Dieu m'a aidée,» se relève et, oubliant son
-fardeau, gardant seulement ses couronnes, il s'éloigne en courant. Il
-a repassé le pont; où va-t-il si vite? Au delà du moulin, du côté du
-bois. Comme il est pressé d'y rentrer! Que serre-t-il sur sa poitrine,
-que cache-t-il sous sa chemise? C'est le joli mouchoir rouge qui
-parait la tête blonde, la tête de la petite fille qui aimait tant son
-pays. Il l'emporte. Le mouchoir rouge et les couronnes sont arrivées à
-destination. Maroussia a rempli sa mission. Les autres, les derniers
-fidèles et sa grande amie sont sauvés.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-XXII
-
-GLORIA VICTIS!
-
-
-Tout cela s'est passé il y a bien, bien longtemps. Après cent, deux
-cents ans peut-être, il en reste une légende. Aujourd'hui encore, sur
-une colline rapportée, faite de main d'homme, la plus haute de toutes
-celles du même genre qu'on rencontre dans ce pays, vous pouvez voir une
-grande croix de granit rose. Sur cette croix a été gravé avec la pointe
-patiente d'un poignard ce nom: MAROUSSIA.
-
-La colline tout entière s'appelle le Kourgane, c'est le tombeau de la
-petite fille. Il est couvert d'un splendide tapis de verdure, toujours
-parsemé de fleurs admirables et odorantes qui ne poussent que là, qu'on
-n'a jamais vues et qu'on ne verra jamais ailleurs. Ces fleurs sont si
-belles qu'on dirait des regards d'enfant. Quand on les transplante,
-elles refusent de pousser, elles meurent sur pied. On a essayé d'en
-semer dans d'autres terres, elles n'y lèvent même pas. On leur a donné
-un nom, le seul qui pût leur convenir, on les appelle des _Maroussia_.
-
-On raconte, dans les veillées, qu'un Cosaque, fameux par son courage,
-son intelligence, sa beauté et sa bonté, et plus encore par son amour
-pour son pays, a élevé, à lui tout seul, cette grande colline.
-
-[Illustration: XXII
-
-CHACUN Y APPORTE SA GUIRLANDE.]
-
-Il n'avait qu'un bras, ayant perdu l'autre dans le dernier combat
-livré pour l'indépendance de l'Ukraine, et, avec l'unique main qui
-lui restait, portant la terre poignée par poignée, il a édifié cette
-montagne. Il y avait employé des années et puis des années. Jeune
-encore il avait commencé, sa barbe et ses cheveux avaient blanchi
-quand il l'acheva. Cependant quelques-uns disent qu'un petit garçon,
-nommé Tarass, l'avait tant, tant prié, qu'il avait accepté son aide
-et qu'à la longue ce garçon avait, lui aussi, vieilli à ce métier. Ce
-qu'il y a de sûr, c'est que, lorsque le kourgane fut aussi haut qu'un
-clocher et que la croix fut posée, le Cosaque s'assit au pied et y
-pleura jusqu'à sa mort. Avant ce jour, personne n'avait vu un lion
-pleurer. Ce sont les larmes qui tombèrent de ses yeux qui produisirent
-ces fleurs si belles et si parfumées qui n'avaient auparavant fleuri
-dans aucune autre partie du monde. Ceux qui savent comprendre le
-langage des fleurs assurent que, les soirs de pleine lune, on peut les
-entendre murmurer: «Nous ne savons fleurir que sur la tombe de ceux qui
-ont donné leur vie pour la patrie.» Les enfants, filles et garçons,
-conduits par leurs parents, viennent, tous les ans, de tous les coins
-du pays, en pèlerinage au tombeau de la petite fille. Chacun y apporte
-sa guirlande. Ils en rapportent des portraits, des médailles frappées à
-la gloire de Maroussia.
-
-[Illustration]
-
-Quelques-uns pleurent en se racontant la fin glorieuse de l'héroïque
-enfant, mais il n'en est aucun, il n'en est aucune qui n'eût voulu être
-MAROUSSIA.
-
-Il est malheureusement plus d'une Ukraine au monde; veuille Dieu que,
-dans tous les pays que la force a soumis au joug de l'étranger, il
-naisse beaucoup de Maroussia capables de vivre et de mourir comme la
-petite Maroussia dont nous venons de raconter l'histoire!
-
-Il n'appartient à personne d'expliquer le triomphe de l'injuste et les
-tribulations du juste.
-
-
-FIN.
-
-[Illustration]
-
-
-_N. B._--Une légende ne va jamais seule. Une autre tradition populaire
-a complété d'une part, et de l'autre modifié, sur le point le plus
-important, celle de Marko Wovzog, qui nous a le plus souvent guidé.
-
-En même temps que s'élevait le kourgane et non loin de là, sur le
-sommet d'un roc qui lui faisait face, s'était construit, disaient
-les anciens, et avec une rapidité étonnante, un monastère dont les
-tourelles dominaient le pays. Il était à peine achevé que les gens qui
-avaient de bons yeux pouvaient distinguer le pâle et noble visage d'une
-religieuse qui, accoudée sur le parapet de la terrasse de la plus haute
-des tourelles de ce monastère, ne perdait pas de vue un instant le
-travail opiniâtre du Cosaque élevant, poignée à poignée, le tombeau de
-la petite fille. Cette religieuse n'était autre, affirmait-on, qu'une
-belle et héroïque princesse. Après avoir pris part à la dernière guerre
-de l'indépendance de l'Ukraine, la noble femme s'était retirée dans
-cet asile et avait fait vœu de n'en plus sortir. Mais, et c'est là
-que la légende se complique, elle ne s'y serait pas retirée seule, et
-souvent, à côté d'elle, on aurait pu voir une jeune fille d'une beauté
-saisissante, entrée au couvent en même temps qu'elle, et sous le même
-vœu de claustration perpétuelle.
-
-Ceux qui ne veulent pas que ce qu'ils aiment ait pu mourir,
-prétendaient que cette jeune fille n'était autre que Maroussia.
-Méphodiévna elle-même, après avoir reçu le mouchoir troué, serait venue
-pieusement retirer l'enfant qu'elle chérissait du milieu des roseaux où
-la balle du cavalier tartare l'avait abattue, pour ne pas la laisser
-sans sépulture. L'enfant dévouée aurait failli mourir, mais ne serait
-pas morte en effet. Rappelée à la vie, puis guérie par sa grande amie,
-elle l'aurait suivie dans sa retraite pour ne pas voir l'asservissement
-de l'Ukraine.
-
-Enfin, car il ne faut oublier ni rien ni personne, entre le kourgane et
-le roc sur lequel avait été bâti le monastère, une maison ukrainienne,
-semblable en tout à celle où Maroussia était née, aurait fini par
-apparaître un beau jour entourée d'un jardin si pareil à celui des
-cerisiers, qu'on aurait pu s'y méprendre, et les habitants de cette
-maison auraient été les parents mêmes de Maroussia. L'Ukraine morte,
-tous ces dévoués de la patrie n'avaient plus rien à se dire, mais par
-l'arrangement du kourgane, de la maison et du monastère, ils auraient
-trouvé moyen d'être unis encore par le lien des yeux tout en vivant
-séparés. C'est au lecteur à choisir celle de ces conclusions qui ira le
-mieux à son sentiment. J'ai reçu des lettres d'enfants encore humides
-de larmes où l'on me reprochait durement la fin de Maroussia. C'est
-bien injuste. En écrivant son histoire, n'ai-je pas essayé de la faire
-revivre, au contraire, autant qu'il était en moi, pour l'enseignement
-de tous?
-
- P.-J. STAHL.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- I. L'UKRAINE. 3
-
- II. UN VOYAGEUR INCONNU. 13
-
- III. LA PETITE MAROUSSIA. 21
-
- IV. UN CONTE DE BRIGANDS. 45
-
- V. LA FUITE. 75
-
- VI. UNE RENCONTRE. 83
-
- VII. CHEZ LE VIEUX KNICH. 99
-
- VIII. A LA MÊME PLACE. 109
-
- IX. LE RÉVEIL D'IVAN. 119
-
- X. LE VRAI KNICH. 129
-
- XI. ON SE REVOIT. 137
-
- XII. PAROLES ET MUSIQUE. 149
-
- XIII. ON APPROCHE. 161
-
- XIV. LE BUT.--ET APRÈS. 171
-
- XV. LES RENCONTRES. 181
-
- XVI. SUR L'EAU. 193
-
- XVII. A GADIATCH. 203
-
- XVIII. NE JOUEZ PAS AVEC LES POIGNARDS. 215
-
- XIX. L'ANNÉE HEUREUSE. 227
-
- XX. DERNIÈRES COURONNES. 239
-
- XXI. LE PETIT MOUCHOIR TROUÉ. 253
-
- XXII. GLORIA VICTIS! 265
-
- N.-B. 269
-
-
-[Illustration]
-
-
-TYPOGRAPHIE A. LAHURE, RUE DE FLEURUS, 9, A PARIS.
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MAROUSSIA ***
-
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
-www.gutenberg.org
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation's website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without
-widespread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
-state visit www.gutenberg.org/donate
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
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-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
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-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
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-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
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-Most people start at our website which has the main PG search
-facility: www.gutenberg.org
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-This website includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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