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Stahl - -Illustrator: Théophile Shuler - -Engraver: François Pannemaker - -Release Date: November 6, 2022 [eBook #69301] - -Language: French - -Produced by: Claudine Corbasson and the Online Distributed Proofreading - Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from - images generously made available by the Bibliothèque - nationale de France (BnF/Gallica)) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MAROUSSIA *** - - - - - - Au lecteur - - Cette version numérisée reproduit dans son intégralité la version - originale. Les erreurs manifestes de typographie ont été corrigées. - - La ponctuation a pu faire l'objet de quelques corrections mineures. - - - - -[Illustration: MAROUSSIA] - - - - - MAROUSSIA - - PAR - - P. J. STAHL - - D'APRÈS UNE LÉGENDE DE MARKO WOVZOK - - DESSINS PAR TH. SCHULER - - GRAVURES PAR PANNEMAKER - - [Illustration] - - BIBLIOTHÈQUE - - D'ÉDUCATION ET DE RÉCRÉATION - - J. HETZEL ET Cie, 18, RUE JACOB - - PARIS - - - Tous droits de reproduction et de traduction réservés - - - - - _A ALSA - - Enfant de l'Alsace, - - à - - ALSA - - Fille de Théophile Schuler, - - je dédie - - cette édition illustrée dont les dessins - - sont la dernière œuvre - - de son père._ - - P.-J. STAHL. - - - - -[Illustration] - -MAROUSSIA - -D'APRÈS LA LÉGENDE DE MARKO WOVZOG[1] - - - - -I - -L'UKRAINE. - - -Je vais vous raconter ce qui s'est passé il y a bien longtemps en -Ukraine, dans un coin ignoré, mais frais et charmant, de cette contrée. - - [1] L'histoire de Maroussia, écrite par nous en 1873, a été publiée - par le journal le Temps, en décembre 1875. L'Hetman de M. Déroulède - a été joué à l'Odéon en 1877. Si nous ne nous trompons pas, le - drame procède, à l'insu même de son auteur, des faits historiques - qui ont donné naissance à la légende de _Maroussia_. Rien cependant - ne se ressemble moins que les deux œuvres, ce qui prouve une fois - de plus que la même terre peut donner des fruits bien différents. - -J'aime beaucoup les contrées dont on ne parle guère, que l'étranger -ne visite pas, qu'on laisse à elles-mêmes, qui gardent pour elles -leurs retraites et leurs secrets, leurs fleurs et leurs sentiments, -leurs dures peines et leurs simples plaisirs. Leur histoire n'est -point à tous. Les mœurs de leurs habitants sont bien leurs mœurs, et, -s'ils sont fiers, c'est sans s'en douter. On y rencontre ce qu'on ne -trouverait nulle part ailleurs: choses et gens y sont nouvelles et -nouveaux. Ces pays-là--sans le dire à personne--ont quelquefois leurs -héros, de vrais héros. - -J'aime aussi les héros--surtout quand ils ne se targuent pas de -l'être--quand ils sont droits et sincères, quand ils font de grandes -choses sans crier à tue-tête: «Voyez, voyez! c'est moi qui ai fait -ceci! venez m'en récompenser;» mais seulement parce que, étant ce -qu'ils sont, ayant leurs qualités, ils ne sauraient faire autrement que -d'être héroïques. - -Mais, assez de philosophie, comme dit notre maître d'école quand il -voit qu'on ne va pas être de son avis. Contons l'histoire. - -Eh bien, dans le petit coin dont je veux vous parler, il y avait -autrefois une maison faite comme le sont les maisons à la campagne; -et cette maison était habitée par un Cosaque, Danilo Tchabane, et sa -famille. - -[Illustration: I - -DANILO TCHABANE ET SA FAMILLE.] - -N'allez pas confondre, je vous prie, les Cosaques ukrainiens avec ceux -du Don, avec ces êtres barbus aux yeux ronds et terribles, au langage -grossier, aux allures effrontées; ils ne se ressemblent point. - -Les Ukrainiens ne portent de barbe qu'à l'âge de cinquante ans. Il -s'ensuit que vous ne voyez dans le pays que des barbes grises ou point -de barbes. Les jeunes gens portent des moustaches comme les Polonais. -Les Ukrainiens sont grands, forts et sveltes. Ils ont, pour la plupart, -des traits réguliers, des sourcils très-nettement dessinés, de grands -yeux taillés en amande, une expression calme, noble, un peu sévère, et -qui peut paraître triste. - -Voulez-vous savoir ce que signifie le mot: _cosaque_? Le mot cosaque -est un mot turc et veut dire: _guerrier à cheval_. - -Dans le temps, quand l'Ukraine était une république et faisait la -guerre aux Turcs, les Turcs ont désigné les héros inconnus qu'ils -avaient à combattre sous le nom de Cosaques. Je ne vous conterai pas -toutes les guerres de cette république, ce serait trop long. Il suffira -de vous dire que, pendant de longues années, elle se trouvait, comme -on dit chez nous et ailleurs peut-être, «placée entre deux feux»: -la grande Russie et la Pologne. On pourrait même dire «entre quatre -feux», si l'on comptait les Turcs et les Tartares. A la fin, ne pouvant -s'entendre avec les Polonais, cette république avait accepté les -«fraternelles» propositions de la Russie. - -«Nous sommes trop faibles pour lutter encore avec nos voisins. Nous -avons jusqu'ici soutenu la guerre glorieusement, c'est vrai; mais -nous finirons par être écrasés. La Russie nous propose une alliance, -acceptons-la.» - -C'est ainsi que pensait et parlait le vieux chef Bogdan Khmielnitski, -et le peuple l'avait écouté. - -Au commencement tout alla bien. Égalité, fraternité, liberté, les -Russes respectaient tout cela; mais peu à peu les choses changèrent. - -Au bout de moins d'une année, le peuple avait mille raisons de dire à -son chef Bogdan: «Qu'avons-nous fait?» - -Le vieux Bogdan, entendant ces choses, pleura, sans que rien put le -consoler. - -«Tâchons d'y remédier,» dit-il après; mais il n'y réussit pas et mourut -de chagrin. - -Après sa mort, l'Ukraine eut à subir bien des épreuves. Elle se divisa -en deux camps; les uns étaient encore pour la Russie, les autres -tenaient pour la Pologne. - -Un troisième parti s'était formé. Celui-là était pour l'indépendance -complète de l'Ukraine; malheureusement il n'était pas nombreux. C'est -juste à cette époque que commence notre récit. - -Le Cosaque Danilo Tchabane habitait donc avec sa famille une maison -dans la campagne. L'être le plus difficile se serait contenté de cette -habitation. - -Danilo avait hérité de cette maisonnette; son père, qui la tenait de -son père, lequel la tenait aussi du sien, la lui avait transmise en -mourant. Je ne sais combien de générations de Tchabane avaient passé -par là. - -Et notez bien ceci: quel que soit le désert que vient habiter une -famille ukrainienne, le premier printemps la couvrira de fleurs. Donc, -vous pouvez imaginer quel paradis de fleurs devait être la maison de -Danilo, après que tant de générations de Tchabane avaient ajouté leur -part de fleurs aux fleurs de leurs ancêtres. - -D'ailleurs, il faut dire que la maison de Danilo n'aurait jamais pu -offrir l'image d'un désert. Tout au contraire, située comme elle -l'était, entre une steppe immense et une vaste forêt, entre une -profonde rivière et une prairie veloutée, entre une haute montagne et -une fraîche vallée, elle était, dès qu'elle apparaissait, ravissante à -voir. - -Au nord, se déroulait la steppe sans fin, la steppe embaumée. On eût -dit un océan de verdure, émaillé de fleurs. Au sud, s'élevaient les -montagnes tantôt boisées et verdoyantes comme des émeraudes, tantôt -incultes et pierreuses. La délicieuse vallée, tout à fait solitaire, -sans chemins ni sentiers, s'étendait dans l'est. La rivière, d'un bleu -sombre, arrosait la prairie. Ici elle coulait reflétant l'azur du ciel -au milieu des joncs flexibles, là elle s'engageait entre les rochers -sombres et bouillonnait sous une arche de granit grisâtre. - -Grand Dieu! qu'il faisait bon dans ce coin du monde! Quand le soleil -se levait, la prairie couverte de rosée étincelait comme une pluie de -diamants. Les oiseaux, cachés dans les joncs, commençaient à voleter et -à chanter, et un léger voile de vapeur, doré par les rayons du matin, -se balançait mollement au-dessus de la rivière. Grand Dieu! qu'elle -était parfumée, cette tranquille vallée sous le premier regard du -soleil! - -Et les sommets des montagnes? Ils brillaient comme du métal. Et la -forêt? Elle se réveillait tout doucement. Et la steppe? Elle miroitait -d'ombre et de lumière aussi loin que l'œil pouvait percer ses -profondeurs et ses clartés. - -Ceci est l'aurore, la matinée; mais, le jour, comment vous le peindre? -Une inondation de lumière sous une voûte azurée, les chants de triomphe -des oiseaux, le murmure des flots, toute la nature en plein bonheur. - -Pour la soirée, ces soirs paisibles et roses de l'Ukraine, vous -devinez: les étoiles se montrant peu à peu pour faire fête à la lune, -celle-ci paraissant dans sa douce majesté, et, à l'horizon, des bandes -violettes de couleurs variées jetant leurs derniers feux, rayant -la steppe assombrie et silencieuse. La lisière de la forêt devenait -sérieuse, presque sévère; une grande roche, enveloppée de mystère, -faisait pendant à une autre roche, sa sœur, se dressant comme un bloc -de jais noir, éclairée d'en haut. Et enfin le petit jardin touffu, -plein de cerisiers en fleur, les gentilles fenêtres de la maisonnette -luisant entre les branches des rosiers sauvages. Telle était la maison -de Danilo. Mais j'ai eu tort d'essayer de vous décrire des choses que -les yeux ne sauraient se lasser de voir. - -Et dire qu'avec toutes les splendeurs, qu'avec tous les bienfaits de -Dieu, les habitants de la maisonnette avaient encore, tout à côté, de -bons voisins, des amis éprouvés! - -Les jours de fête, la famille Danilo Tchabane recevait beaucoup, oui, -beaucoup. Tantôt c'était Semène Vorochilo qui arrivait, tantôt Andry -Krouk, ou bien l'on entendait au loin la voix fraîche et sonore de -Hanna, la belle rieuse, ou bien l'on apercevait le petit bateau de -Vassil Grime qui abordait... et, après lui, cinq, dix autres encore, -hommes et femmes, jeunes filles et jeunes gens, enfants aussi et même -des vieillards. C'était à qui visiterait Danilo. - -Mais à quoi bon vous énumérer tous les amis! Vous voyez qu'ils étaient -nombreux; quand j'aurai dit qu'ils étaient sûrs, que c'étaient de -vrais amis, que pourrai-je ajouter? Je n'ai pas la prétention de vous -apprendre combien c'est bon, l'amitié. Si vous éprouvez ce sentiment -pour quelqu'un qui soit digne de l'inspirer, vous savez ce qu'il vaut. -La parole d'un ami, le regard d'un ami, sa main dans la vôtre, sont -les trois quarts du bonheur de la vie. Si vous ne l'avez jamais connu, -ce bonheur, mes paroles ne vous l'apprendront pas. Méritez d'avoir des -amis, nous causerons de l'amitié après; mais, jusque-là, fussiez-vous -plus avisé que le grand Salomon lui-même, vous n'y pourriez rien -comprendre. - -Certes, on vivrait très-heureux dans un coin comme celui-là, si les -hommes ressemblaient aux moutons, s'ils n'avaient à désirer que de gras -pâturages. - -Mais l'âme humaine a le droit de s'élever jusqu'à des aspirations -plus hautes. Le vrai bonheur d'un peuple ne saurait se faire de la -seule satisfaction des besoins matériels, le contentement moral peut -seul donner le goût qu'il faut au pain qu'on mange. Or, je vous l'ai -déjà donné à entendre, et vous m'avez compris à demi-mot: le trouble -régnait partout. Le pays fatigué, tiré dans un sens par les Russes, -dans un autre par l'aristocratie polonaise, écrasé des deux côtés, le -pays était en pleine révolte et regrettait amèrement son indépendance -perdue. L'Ukraine était envahie par les troupes russes. Le chef du -parti moskovite était comblé des faveurs et des présents du tsar; le -chef du parti polonais s'était fortifié dans une ville et invitait tous -les amis de la liberté à venir se joindre à lui. - -De quel côté aller? - -Les temps étaient difficiles, bien difficiles! Les yeux les plus -secs, d'ordinaire, versaient des larmes, et les têtes les plus sages -tournaient. Les enfants eux-mêmes avaient peine à respirer. - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - -II - -UN VOYAGEUR INCONNU. - - -Il y avait une réunion chez Danilo Tchabane. La soirée était sombre, -les hôtes pensifs et silencieux. Les maîtres eux-mêmes avaient peine à -sourire. On se regardait plus qu'on ne se parlait. Il était visible que -tout ce monde avait le même souci. - -De temps en temps on s'adressait à Andry Krouk: «Les murs de -Tchiguirine étaient-ils de force à résister à un assaut? Les -défenseurs étaient-ils solides? Si on relisait la dernière proclamation -du chef? Quelques-uns ne la connaissaient pas. Savait-on s'il se -présentait beaucoup de volontaires?» - -Andry Krouk, évidemment bien renseigné sur toutes ces choses, répondait -très-couramment. Il décrivait les remparts de Tchiguirine, ses fossés, -ses portes, ses tranchées, comme un homme qui a passé par là et vu tout -cela plus d'une fois, et récemment encore. - -Tandis que les hommes parlaient, les fuseaux s'arrêtaient, les femmes -écoutaient anxieusement. Et quand les hommes se taisaient et fumaient, -elles échangeaient à voix basse quelques paroles. - -«Encore une bataille près de Vélika, disait l'une. - ---Combien de tués? demanda Moghila. - ---On a incendié Terny; les maisons ne sont plus que cendres, et le -village Krinitza brûle encore. - ---Savez-vous, dit une jeune fille, savez-vous si?...» - -Mais elle ne peut achever; ses lèvres pâlissent, de grosses larmes -voilent ses yeux, ses dents serrées par l'angoisse ne peuvent se -rouvrir. - -Une vieille femme, coiffée d'un mouchoir brun d'où s'échappaient des -flots de beaux cheveux gris, au visage froid et rigide, dans lequel -deux grands yeux noirs étincelaient comme des étoiles, dit: - -«Les miens sont tous morts. Je suis seule au monde. Ils disaient tous: -«Nous allons nous battre;» et je les regardais: «Oui, mes enfants;» et -ils ajoutaient: «L'Ukraine reconquerra son indépendance;» et j'avais -répondu encore: «Oui, mes enfants!» Tous les trois sont restés sur le -champ de bataille, et l'Ukraine n'est pas libre! - ---Ah! disait une jeune femme, on se fait tuer et l'on n'a encore rien -gagné. Si encore on pouvait se dire: «Je meurs, mais je laisse aux -autres ce que je cherchais...» - -La vieille femme l'interrompit: - -«Tu ne m'as pas comprise. Quand il s'agit de la patrie, on ne marchande -pas, on ne se dit pas: «Réussirai-je?» mais: «C'est mon devoir,» et -on se jette dans la mêlée. Si on est tué, on est bien mort; c'est un -meilleur sort que de mal vivre. Les miens ont agi ainsi. Que Dieu ait -leur âme! Si c'était à recommencer, ils recommenceraient. - ---Vous avez raison, vous avez raison,» dirent plusieurs femmes. - -D'autres ne disaient rien qui se mirent à pleurer. Les enfants aussi -étaient soucieux. Ils ne jouaient pas, ils ne criaient ni ne riaient, -mais se tenaient, respirant sans bruit, dans les coins, tout en -observant les figures des «grands» et en écoutant leurs discours. - -Une petite, toute petite fille, à la chevelure blonde, aux grands -yeux extrêmement brillants, aux lèvres purpurines, semblait seule -entièrement absorbée par ses propres affaires. Elle prenait des brins -de jonc dans son tablier et en tressait une jolie natte. - -La soirée s'avançait, devenait de plus en plus sombre, de plus en plus -calme. Tout le monde se taisait: la petite fille s'endormit, sa natte -inachevée dans les doigts. - -La nuit vint et les étoiles étincelèrent. - -Tout à coup, on frappa à la fenêtre. - -Ce fut si inattendu que personne n'en voulut croire ses oreilles; mais -on a frappé encore, et encore une fois, très-distinctement, très-fort. - -Le maître de la maison se leva et marcha vers la porte pour l'ouvrir. -Ses hôtes et amis allumèrent leurs pipes et se mirent à fumer. Un -dernier coup plus sec, plus net, se fit entendre sur la vitre. Les -fumeurs tressaillirent, les enfants se regardèrent. Danilo entr'ouvrit -la porte. - -«Qui frappe ici?» demanda-t-il. - -Une voix répondit, une voix ferme et mâle, qu'un voyageur égaré -demandait l'hospitalité. - -«Soyez le bienvenu,» dit Danilo; et il ouvrit la porte toute grande, en -invitant le voyageur à entrer. - -On entrevit quelques étoiles, une fraîche bouffée de brise du soir -pénétra dans la chambre chaude; puis, sur le seuil, apparut un homme de -grande taille, de si grande taille qu'il fut obligé de baisser la tête -pour entrer. - -[Illustration: II - -«SOYEZ LE BIENVENU,» DIT DANILO.] - -La beauté n'est pas une rareté en Ukraine: pourtant le voyageur qui -venait d'entrer aurait difficilement trouvé son égal. - -Son visage était un de ces nobles visages sur lesquels les regards -les plus insouciants s'arrêtent avec un sentiment soudain de respect. -Chacun est obligé de se dire en les regardant: «Cet homme doit être -un homme entre tous les hommes.» Sa haute taille était élégante et -souple. Toute sa personne respirait le calme et la force; mais jamais -diamants, étoiles ou éclairs, n'eurent tant d'éclat que les yeux noirs -qui répandaient autour de lui la lumière. - -Maître Danilo et ses amis furent frappés de tout cela; mais les -Ukrainiens savent garder leurs impressions pour eux-mêmes, et ils n'en -firent rien voir. Ils reçurent le voyageur comme tout voyageur doit -être reçu dans une honnête maison, avec cordialité et prévenance. On -le plaça près d'une table, et on s'empressa de lui offrir quelques -rafraîchissements. - -Le voyageur se montra simple, modeste, poli et réservé. Étant un -inconnu et n'ayant par conséquent aucun droit à l'intérêt particulier -de ses hôtes et de leurs amis, il ne cherchait point à se faire valoir. -Il ne racontait pas, comme d'autres eussent pu le faire, ses aventures. -Il ne crut pas devoir faire part à des étrangers de ses projets, s'il -en avait. Il ne jetait de regards indiscrets ni sur les choses, ni sur -les gens. Il ne questionnait pas, il répondait et en peu de mots. S'il -causait, c'était des choses qui, dans un tel moment, occupaient tout le -monde: des désastres du pays, des villes brûlées, des champs dévastés -qu'il avait vus sur sa route. Maître Danilo et ses amis imitèrent -sa réserve. Ils se demandaient probablement d'où il venait et où il -allait, et aussi dans quel pays il était né; mais, puisqu'il ne le -disait pas, ils ne le lui demandaient pas. On voyait bien que, quoique -jeune encore, il connaissait beaucoup de choses: les mœurs turques, -les coutumes polonaises, le caractère russe, les usages tartares. Il -paraissait que la Setch[2] ne lui était pas inconnue non plus. - - [2] La Setch était une île sur le Dniéper où les cosaques - _Zaporogues_ (ce qui veut dire au delà des rapides du Dniéper) - tenaient leur camp, où les femmes n'étaient pas admises, et d'où - partaient de terribles razzias, principalement sur les terres des - Tartares et des Turcs. Gogol en a fait une belle description dans - son _Tarass Boulba_. - -Quant à l'Ukraine, il était évident qu'il l'avait parcourue dans tous -les sens, qu'il avait visité, habité peut-être les grandes villes aussi -bien que les villages et les petites campagnes. Plus d'un s'était -interrogé aussi sur la balafre qu'il avait sur la joue gauche: où -avait-il reçu, gagné cette belle blessure, faite bien certainement par -une arme tranchante? Cela ne regardait que lui. A chacun ses secrets. -Cependant le voyageur, rassuré sans doute par l'accueil qu'il recevait, -devenait de lui-même plus expansif. Il décrivit avec une saisissante -vigueur les batailles qui venaient d'avoir lieu. C'était à croire -qu'on y prenait part avec lui. On l'écoutait, n'osant plus respirer. -Les hommes, si habituellement impassibles, s'enflammaient; les femmes -s'écriaient et sanglotaient. Les enfants, ayant perdu toute envie de -dormir, étaient suspendus à ses lèvres. - -Tout à coup on entendit deux coups de feu, puis plusieurs autres -encore. Après un court intervalle, d'autres succédèrent. - -On s'était tu. On prêtait l'oreille. Les coups partaient de la steppe. -On écouta longtemps, mais le silence s'était refait. - -«Eh quoi! la poudre parle même dans vos paisibles campagnes? dit alors -le voyageur. - ---Cela doit venir du côté du grand chemin de Tchiguirine, dit Andry -Krouk. - ---Cela est venu de tous les côtés successivement,» dit Danilo en -remuant la tête. - -Il se faisait tard; les femmes se levèrent pour retourner à leurs -maisons. Il fallait faire coucher les enfants. Plus d'une avait pris -le sien dans ses bras. Les unes étaient grandes et robustes, d'autres -frêles et petites; elles étaient jeunes ou vieilles, mais toutes -avaient la même expression, cette expression de volonté énergique qu'on -a quand, après bien des souffrances et des luttes, on est décidé à tout -faire avec calme, fût-ce à mourir. - -On se disait encore adieu sur le seuil de la porte, on échangeait un -sourire d'affection, on se faisait un signe de tête amical. Tout se -passait comme d'habitude, et cependant on sentait comme une tempête -dans l'air. Les yeux de ces femmes, de ces mères, de ces sœurs, de ces -fiancées, de ces filles, jetaient comme des lueurs. - -«Adieu! adieu! disait-on, bonne nuit!» - -Toute la société se dispersa par les sombres sentiers et disparut. -Les deux intimes Andry Krouk et Semène Vorochilo restèrent seuls avec -Danilo. Le voyageur resta aussi. - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - -III - -LA PETITE MAROUSSIA. - - -Tout le monde était parti; la maîtresse de la maison passa dans une -chambre à côté. - -«Y a-t-il moyen d'arriver jusqu'à Tchiguirine?» demanda le voyageur. -Sa voix avait baissé en faisant cette question, ainsi qu'il arrive -involontairement quand on sent que le danger peut être plus près de -vous qu'on ne veut le dire. - -«Cela doit être difficile,» répondit maître Danilo, baissant -instinctivement la voix à son tour. - -Ses deux amis ne dirent rien; mais ils laissèrent échapper de leurs -pipes deux énormes bouffées de fumée, et ils froncèrent leurs épais -sourcils. - -Ceci exprima sans paroles, mais nettement, qu'ils étaient de l'avis -de maître Danilo. Les yeux du voyageur se fixèrent un instant sur la -figure impassible de maître Danilo, puis sur les figures non moins -impassibles de ses deux amis. Un seul regard de ses yeux pénétrants -suffit pour leur apprendre quelle habitude des épreuves il avait, quel -mépris du péril et aussi quelle adresse à parer au besoin les coups que -pouvait lui porter la fortune. - -Cette muette confidence faite: - -«Et pourtant, dit-il, il faut que j'y arrive, et par le plus court et -tout droit. - ---Tout droit à Tchiguirine? répondit Andry Krouk; pour le moment, le -corbeau lui-même n'y arriverait pas. - ---Est-ce encore loin? demanda le voyageur. - ---La longueur du chemin importe peu à celui qui a des jambes quand la -route est bonne, dit Semène Vorochilo; mais fût-ce tout près, si c'est -impraticable, voilà ce qui importe.» - -En prononçant ces paroles, Semène Vorochilo plongeait son regard dans -les yeux du voyageur. - -«Nous autres voyageurs, répondit l'inconnu, nous ne sommes pas -toujours libres de choisir le chemin le plus agréable. Faute du bon, -c'est à nous de nous contenter du pire; mais, que voulez-vous, quand -il est arrêté qu'on doit arriver quelque part, il n'y a pas à reculer. -Heureux toutefois qui peut se procurer un guide, un compagnon de voyage -fidèle et sûr! Je ne vous cacherai pas, très-honorables maîtres, qu'il -m'est arrivé plus d'une fois de rencontrer, au moment où je pouvais -le moins l'espérer, le cœur vaillant, le bras vigoureux, les pieds -infatigables dont je pouvais avoir besoin.» - -A ces mots de l'étranger, maître Danilo et ses deux amis relevèrent la -tête. - -«Vous dites vrai, honorable voyageur, répondit Danilo; un compagnon -brave et dévoué vaut tous les trésors de l'univers. - ---Il ne manque pas en Ukraine de cœurs résolus, dit Andry Krouk; pour -ceci, je puis dire que nul pays ne surpasse notre patrie. - ---Bien répondu, Krouk, fit maître Danilo. Les Polonais peuvent -se vanter d'avoir d'intrépides seigneurs, les Turcs des sultans -magnifiques, les Moscovites des gaillards intelligents et habiles: -quant à nous, nous pouvons affirmer une chose, qui vaut toutes les -autres, c'est que nous sommes «frères», ni plus ni moins. - ---A l'exception près, vous avez raison, répliqua le voyageur. - ---Dans les meilleurs champs on trouve un brin d'ivraie, reprit vivement -Danilo; le froment en est-il moins bon pour cela? - ---Non, assurément, dit Vorochilo. Il y a cependant quelque chose à -considérer. - ---Dites laquelle, répondit le voyageur. - ---C'est qu'on ne distingue pas toujours le bon grain du mauvais. Celui -qui porte capuce noire n'est pas toujours moine. - ---Le bon pâtre reconnaît ses brebis, même sous la peau du loup!» -répliqua l'étranger. - -Il se fit un silence; on se regarda une fois encore. On s'était -compris; les paroles devinrent inutiles. - -«Frères, salut! dit le voyageur. Ceux de la Setch vous présentent -respect et amitié. Je suis leur envoyé. Je vais à Tchiguirine. - ---Nous sommes à vos ordres; nous sommes vos amis, dirent les trois -Ukrainiens. - ---Qu'avez-vous à m'apprendre? que savez-vous? que se passe-t-il autour -de vous? demanda l'envoyé de la Setch. - ---Rien de bon, répondit Danilo; l'_un_ s'est lié d'amitié avec les -Moscovites; l'_autre_, après avoir invité les Turcs à venir à son aide, -est peut-être, dans ce moment même, en pourparler avec la Pologne. - ---Cela n'est que trop vrai! dirent les deux amis de Danilo, et leurs -mâles visages exprimaient une douleur profonde. - ---Raison de plus pour que j'aille à Tchiguirine, répondit l'envoyé de -la Setch--et sans perdre de temps. - ---Tous les chemins sont coupés, répondit Vorochilo. - ---Et le passage de Gonna? - ---Occupé et mis en état de défense par les Moscovites.» - -L'envoyé se mit à réfléchir, non aux difficultés, mais au moyen -d'arriver à son but. - -«Nous autres, Cosaques de la Setch, dit-il enfin, nous ne sommes -ni pour les Moscovites ni pour les Polonais. Nous sommes pour les -Ukrainiens. Vous voyez bien qu'il faut que je pénètre dans Tchiguirine. -De vos deux chefs, l'un s'est vendu, dit-on... mais l'autre? - ---L'autre, l'ataman Petro Dorochenko, dit Krouk, est un honnête homme. - ---Je le sais, dit l'envoyé. Mais, orgueilleux, passionné, et trop -prompt comme il l'est, on peut craindre qu'en voulant sauver l'Ukraine -il la perde. Dans son irritation contre les Russes, il oublie que nous -avons d'autres adversaires. Il est sur le point de faire une folie et -de se jeter du feu à la flamme. J'ai mission de l'en empêcher;--mais, -pour y réussir, il faut que je le voie. Si je tardais...» - -Ici l'envoyé se tut et regarda tout autour de lui. La maîtresse -de la maison était encore absente, deux petits garçons dormaient -paisiblement sur un large banc. Il était sur le point de reprendre son -discours, lorsque soudain, à l'extrémité de la pièce, il aperçut deux -yeux étincelants fixés sur lui et qui semblaient boire ses paroles. Il -allait se lever et marcher sur cette vision inquiétante, quand, à sa -grande surprise, il découvrit que ces deux yeux ardents étaient ceux -d'une simple et gracieuse enfant qui, blottie dans un angle obscur de -la chambre, le regardait comme un oiseau charmé. - -Danilo avait suivi le regard de l'envoyé et découvrit l'objet de sa -préoccupation. - -«C'est ma fille, dit-il, ma brave enfant, sage au delà de son âge;» et -l'appelant: «Maroussia, dit-il, approche.» - -Maroussia s'approcha. - -C'était une vraie fillette ukrainienne, aux sourcils veloutés, aux -joues brunies par le soleil, d'ensemble étrangement belle, belle par -l'expression de sa charmante physionomie autant que par la pureté même -de ses traits. Vrai type de la race. Elle portait une chemise brodée à -la mode du pays, un jupon bleu foncé et une ceinture rouge; ses cheveux -magnifiques, aux reflets dorés, étaient tressés en grosses nattes, et, -quoique tressés, ils ondulaient encore et brillaient comme de la soie. -Les filles du pays portent en été une couronne de fleurs. Maroussia -avait encore quelques fleurs rouges dans ses cheveux. - -[Illustration: III - -COMPRENDS-TU CE QUE C'EST QU'UN SECRET?] - -«Maroussia, lui dit son père, tu écoutais notre conversation? - ---Je ne voulais pas écouter, répondit Maroussia. Malgré moi d'abord -j'entendais; mais, après avoir entendu, j'ai écouté. - ---Et alors qu'as-tu entendu, mon enfant? - ---J'ai tout entendu.» - -Sa voix était admirablement timbrée. - -«Dis-moi ce que tu as entendu, ma fille.» - -Les yeux brillants de Maroussia se tournèrent vers l'envoyé de la Setch: - -«J'ai compris qu'il était nécessaire que le grand ami de ce soir -arrivât très-vite à Tchiguirine, et que pour le salut de l'Ukraine il -fallait qu'il pût voir l'ataman. - ---Tu as tout entendu, en effet, dit Danilo, et tout compris. -Maintenant, écoute-moi, Maroussia. Ce que tu as entendu, tu n'en -parleras à âme qui vive. Si quelqu'un t'interroge, tu ne sais rien. -Comprends-tu ce que c'est qu'un secret? - ---C'est quelque chose qu'il faut garder à tout prix, dit l'enfant. - ---Eh bien, dit le père d'une voix grave, tu es dépositaire d'un secret. - ---Oui, père,» dit Maroussia. - -Maître Danilo n'en dit pas davantage. Maroussia n'eut point à faire -de promesse, mais il y avait dans ces deux paroles: «Oui, père,» -prononcées par cette enfant ainsi qu'elle le fit, de quoi rassurer -plus incrédule que saint Thomas lui-même. - -«Où est ta mère? demanda maître Danilo. - ---Elle prépare le souper. - ---Va lui dire que tes petits frères sont endormis.» - -Maroussia se dirigea vers la porte, mais, au moment de l'ouvrir, elle -s'arrêta subitement, prêtant l'oreille à un bruit étrange qui se -faisait entendre du dehors. On eût dit une troupe de cavaliers galopant -dans la direction de la maison. Rapidement le bruit grandit; des cris, -des imprécations se mêlaient déjà aux hennissements des chevaux. En un -instant ce fut un tumulte comme celui qu'aurait pu produire l'arrivée à -fond de train de tout un détachement; des voix enrouées, des jurements -se firent entendre. - -La porte de la chambre s'ouvrit. La maîtresse de la maison, blanche -comme un linge, apparut: - -«Ce sont des soldats, un escadron, un régiment peut-être. Ils sont là... - ---Il ne s'agit pas de perdre la tête,» dit Danilo. - -L'envoyé de la Setch s'était levé, mais sans précipitation; les autres -en firent autant. Pas une parole ne fut prononcée, chacun réfléchissait. - -La mère de Maroussia assura la fermeture de la porte, et, le dos appuyé -contre le chambranle, elle attendit les ordres de son mari. Maroussia -s'était placée à côté de sa mère. Ses lèvres avaient un peu pâli, mais -son visage était calme. - -«Toi, Vorochilo, et toi, Krouk, dit Danilo, vous dormez. Ma femme et -ma fille sont occupées à coudre; moi je suis absent. J'ai été voir un -ami. Vorochilo et Krouk étaient venus pour m'acheter mes bœufs; ils ont -peut-être trop bu, ils ronflent en m'attendant... Il s'agit de gagner -du temps.» - -Puis, s'adressant à l'envoyé de la Setch: - -«Le devant de la maison seul est occupé; la fenêtre de la cuisine donne -sur le jardin. Suivez-moi.» - -Le père, en sortant, avait échangé un regard avec sa fille. - -Tout cela s'était exécuté aussi vite qu'un changement à vue dès -longtemps préparé. Les deux hommes couchés sur les bancs dormaient -aussi paisiblement que les petits frères. La maîtresse de la maison et -sa fille cousaient. Maître Danilo et l'envoyé avaient disparu. - -«Descendez de cheval et frappez à la porte, criait une voix rude du -dehors. - ---Tonnerre et sang, défoncez-la!» hurla une autre voix plus impérieuse -que la première. - -La maîtresse de la maison, sans quitter son ouvrage, s'approcha de la -fenêtre: - -«Qui est là? que voulez-vous?» dit-elle d'une voix dont pas une note ne -tremblait. - -Mais, pour toute réponse, quelques vitres de la croisée volèrent en -éclats, et, en même temps, une grosse figure rouge de colère, aux -moustaches hérissées, se pencha à travers les carreaux cassés, jetant -dans tous les coins et recoins de la chambre des regards irrités et -méfiants. - -«Qu'as-tu à me regarder? cria ce personnage; pourquoi n'ouvres-tu pas -ta porte? Préfères-tu qu'on la jette à bas?» - -La maîtresse de la maison, ainsi interpellée, avait reculé d'un pas. - -«Les enfants dorment, dit-elle,--et le fait est qu'ils dormaient -encore, les innocents,--les deux hommes dorment aussi. Ne faites pas -tant de bruit. - ---Ouvriras-tu, sotte créature?» vociféra la figure rouge. - -La femme de Danilo, comme paralysée par la peur, ne fit pas un -mouvement. - -La porte était ébranlée sous les coups retentissants des assaillants, -mais elle ne cédait pas. - -L'homme à la figure rouge parvint à entrer de la moitié du corps par la -fenêtre brisée, et dirigeant le canon d'un pistolet sur la poitrine de -la maîtresse de la maison: - -«Si dans une seconde ta porte n'est pas toute grande ouverte, -cria-t-il, je t'abats comme une corneille.» - -La femme de Danilo fit un pas vers la porte; on eût dit une statue de -pierre essayant d'obéir à un ordre qu'elle ne comprenait pas. - -«Femelle maudite! cria l'officier furieux. Mais quelqu'un du dehors, -le tirant en arrière, l'arracha de la fenêtre. La figure d'un autre -officier se montra. - -«Femme, dit celui-ci, le feu aura raison de votre porte et de la maison -tout entière, et pas un de ses habitants n'en sortira vivant, si cette -porte ne livre pas immédiatement passage à nos hommes.» - -La maîtresse de la maison, comme folle de terreur, se précipita alors -sur sa porte; mais, soit maladresse, soit épouvante, il semblait que -clefs ni verrous ne pussent lui obéir. «J'ouvre, disait-elle, j'ouvre, -mes seigneurs, ne le voyez-vous pas? Mais cette serrure me fait perdre -la tête; il me faudra dès demain la faire arranger.» - -Enfin la porte s'ouvrit. - -Dieu sait que cela avait pris assez de temps. Soldats et officiers se -précipitèrent dans la cabane et se mirent à en visiter tous les coins. -On eût dit des loups en quête de leur proie tout à coup disparue. - -Le plus petit des garçons, éveillé en sursaut, jetait des cris -perçants. L'aîné regardait tout et ne bronchait pas. - -«Braillard, te tairas-tu!» dit un des officiers au petit frère qui -criait. - -L'officier à la figure rouge ne lui dit rien, mais d'un coup de pied il -l'envoya rouler, muet enfin de terreur, sous le banc même sur lequel il -venait de dormir. - -«Lâche! dit le petit frère aîné. Lâche! quand je serai grand!...» - -Le vilain homme à la figure rouge avait autre chose à faire que de -l'entendre. D'un second coup de pied il avait fait lever Krouk, -qui paraissait comme ivre de sommeil, et ouvrait et refermait -alternativement, dans un pénible effort, des yeux ébahis. - -Vorochilo, réveillé par les mêmes procédés, avait l'air de ne savoir -que penser en regardant ses agresseurs. Il appelait le gros officier -le compère Générasime, et l'autre le compère Stéphane; il adressait à -l'un un sourire, à l'autre un clignement d'yeux de bonne amitié, puis -retombait sur son banc en disant: - -«Couchons-nous, il est l'heure.» - -Les soldats le regardaient tour à tour: - -«C'est lui, disaient les uns. Ce n'est pas lui, disaient les autres. -Quel peuple de coquins! Il n'en est pas un qui ne soit un traître. - ---Silence!» cria l'homme à la figure rouge. - -Il s'était assis à une table, et faisant un signe brutal à la maîtresse -de la maison: - -«Approche,» lui dit-il. - -Elle approcha. - -«Qui es-tu? demanda-t-il. - ---Je suis la femme de Danilo Tchabane. - ---Où est ton mari? - ---Il est allé voir un ami. - ---Attends, je vais t'apprendre ce que c'est qu'un ami.» Il prit un -knout que portait un de ses soldats, un knout richement orné et ciselé -à la poignée. - -«Et ces deux-là, ces deux ivrognes, ces deux chiens, qu'est-ce que -c'est?» - -Et pour mieux désigner les personnes, il cingla de son knout les -épaules de Krouk, puis la figure de Vorochilo. - -«Parleras-tu?» cria-t-il en faisant un bond menaçant vers elle. - -La femme fit un mouvement de recul, comme elle eût fait, si elle se fût -trouvée face à face tout à coup avec une bête féroce. Mais, après un -effort pour surmonter son horreur, elle répondit: - -«Ce sont mes voisins, seigneur; ils sont venus pour acheter des bœufs -et s'étaient endormis en attendant mon mari absent. - ---Oui, seigneur, nous sommes venus pour acheter trois bœufs à Danilo, -dit Andry Krouk, qui finit enfin de s'éveiller. Oui, pour ces bœufs que -nous avions promis de livrer demain, et nous ne trouvons pas maître -Danilo à la maison; jugez quel désappointement.--Eh bien, dis-je au -compère (il montra Vorochilo qui, réveillé aussi, paraissait cependant -ne pas pouvoir encore ouvrir tout à fait ses paupières), eh bien, -dis-je au compère, le maître n'y est pas, c'est fâcheux.--Oui, répondit -le compère, c'est fâcheux, il n'y a rien à faire.--Quelle mauvaise -chance! dis-je, mais que veux-tu! il n'y est pas.--Oui, répondit le -compère, Danilo n'est pas là.--Voilà une journée perdue.--Oui, perdue, -répondit-il, mais que veux-tu!--On ne peut jamais tout prévoir.--Oui, -répondit le compère, on ne prévoit jamais tout.--Avec tout ça, le -marché de demain? - ---En finiras-tu, canaille? s'écria l'homme à la figure rouge. O -traîtres, je la connais, votre naïveté! Soldats, ficelez-moi ces -coquins et durement.» - -Ce fut vite fait; Andry Krouk et Semène Vorochilo furent en un instant -liés et garrottés. - -En ce moment le maître de la maison entra. - -«Qui es-tu? rugit l'homme à la figure rouge. (C'était décidément le -chef de la bande.) Comment t'a-t-on laissé entrer ici? - ---Je suis le maître de cette cabane, seigneur, répondit Danilo en -faisant un salut. Vous êtes chez moi,--et je rentre. - ---Holà! vous autres, mettez des sentinelles à la porte, et que personne -n'entre ni ne sorte, m'entendez-vous?» dit l'officier à ses hommes. -Puis s'adressant à Danilo: - -«Si tu tiens à la vie, réponds-moi sans te faire prier. Où est le -bandit que nous cherchons? Que ta réponse soit claire, Judas! Si tu me -réponds par des balivernes, je te réduis en poudre. Tiens-toi cela pour -dit. Où est le Zaporogue? - ---Le Zaporogue, répondit Danilo avec calme et surprise, c'est pour la -première fois que ce nom est prononcé devant moi. Je ne connais point -de Zaporogue. - ---A d'autres! hurla l'officier; veux-tu me faire accroire que vous ne -connaissez pas les bandits qui vous mettent en mouvement? C'est comme -si tu me disais que mes soldats ne connaissent pas leurs chefs. Ce -Zaporogue est dans le pays, il est entré ici; où est-il? Avoue-le tout -de suite, ou j'incendie ta bicoque et te fais rôtir dedans, toi, ta -femelle et tes petits. - ---Seigneur, répondit Danilo, j'affirme que je n'ai jamais entendu -parler de celui que vous venez de nommer. - ---Tu ne veux pas parler? Eh bien, soit! ton affaire est claire;--et, se -tournant vers Vorochilo et Andry Krouk: Coquins, leur dit-il, vous ne -connaissez sans doute pas non plus ce Zaporogue que la peste étouffe? - ---Je vous demande bien pardon, seigneur, répondit Semène Vorochilo, qui -paraissait plus mort que vif, et je.... - ---Parle donc, animal! - ---Je l'ai vu. - ---Tu l'as vu et tu ne l'as pas sur-le-champ dénoncé, traître? - ---J'ai eu trop peur, seigneur, j'ai perdu la tête, et puis.... - ---Et puis, drogue? - ---Et puis, il était déjà parti! - ---Où l'avais-tu vu? - ---A la foire des bœufs, seigneur, à Frosny. - ---Avec qui était-il? - ---Avec un gros chien, seigneur, un gros chien noir, superbe, d'une -très-belle race, qui aboyait comme les cent diables et qui... - ---Imbécile! chien toi-même! Ce n'est pas du chien qu'il s'agit, mais du -maître et des infâmes de votre espèce. Ce Zaporogue n'était pas seul -sans doute, une bande de vauriens le suivait, hein? - ---Une bande de vauriens, seigneur, quelle bande? - ---Triple sot! une foule d'hommes et de femmes couraient après lui? - ---Oui, seigneur, toute une foule. On se bousculait, on criait. - ---Les noms?... - ---Quels noms, seigneur? - ---Les noms de ceux qui couraient après lui. - ---Mais c'était la foule, seigneur, rien que la foule. - ---Ah! l'animal, la brute! - ---Ne voyez-vous pas, dit l'autre officier, que ce paysan est un idiot? -vous perdez votre temps avec lui. - ---Vous m'étonnez, mon cher, dit un autre officier qui était resté -assis pendant toute cette scène. Pourquoi cette ardeur? Est-ce que -nous n'avons pas le temps de saisir ce garnement? N'y a-t-il rien -de plus pressé que de le fusiller? S'il nous a échappé, ce n'est -pas pour longtemps. Oubliez-vous que, depuis ce matin, nous courons -comme des enragés sans boire ni manger, et que cela n'est pas sain -d'avoir l'estomac vide? Voyons, est-ce que cette maisonnette n'est pas -agréable, et vous déplairait-il d'y faire un bon souper? Après souper, -nous n'en serons que plus dispos pour reprendre la chasse aux bandits. -Dieu de Dieu! mon cher, vous êtes rouge comme un coq! As-tu oublié, -malheureux, les recommandations du docteur: «Pas d'émotions, pas de -colères, exercice modéré, repas réguliers!» Et ta pauvre femme, qui m'a -tant fait promettre de veiller sur toi et de te soigner comme un frère, -elle serait dans un joli état, si elle avait pu voir dans quelles rages -insensées tu te mets.... - ---Tais-toi, répondit l'homme à la figure rouge, d'une voix étranglée. -Tais-toi,--et soupons.» - -Et, se tournant vers Danilo: - -«Tu as entendu? Que tout ce qu'il y a de bon dans ton garde-manger soit -dans deux minutes sur cette table.... dans deux minutes! et il donna -sur la table un coup de poing à faire trembler la maison. - ---Odarka, dit Danilo à sa femme, dépêche-toi.» - -Odarka sortit emportant dans ses bras ses deux petits garçons; l'aîné -résistait, il ne voulait pas quitter son père. - -Elle reparut bientôt les mains chargées de provisions. Elle était -calme et ne disait rien. Cependant ses yeux parcouraient la cabane avec -une certaine inquiétude. - -Semène Vorochilo et Andry Krouk, les mains liées derrière le dos, les -jambes empêchées par des cordes solides, étaient debout dans un angle -de la chambre. Danilo, les bras croisés, se tenait dans un autre. A -l'exception d'une sentinelle qui barrait la porte, les soldats avaient -disparu. Les officiers, attablés, leurs sabres au côté, leurs pistolets -sur la table, buvaient et mangeaient, riaient et causaient gaiement. - -Mais la petite Maroussia, où était-elle donc? - -La beauté des ciels ruthènes, l'éclat singulier et particulier de leurs -astres, les profondeurs et les transparences de leurs azurs, sont une -cause d'étonnement et d'envie naïve pour les rares Méridionaux qui -visitent nos contrées. - -La nuit, ce soir-là, était splendide. Maroussia, légère et silencieuse -comme une ombre, avait disparu quelques instants après la rentrée de -son père. Le regard de celui-ci, incompréhensible pour tout autre, lui -avait-il appris ce qu'elle devait essayer de faire, ou n'avait-elle -cédé qu'à sa propre inspiration? Toujours est-il que ce fut alors -qu'elle s'était glissée, inaperçue de tous, hors de la salle, et -qu'après avoir passé, aussi impalpable que la pensée, au milieu des -soldats et des chevaux qui cernaient la maison, elle avait atteint le -jardin. - -Une fois là, l'enfant s'arrêta sous un grand cerisier, et de sa main -pressa son cœur comme pour en arrêter les battements. Ce petit cœur -battait à se rompre. Sa tête était en feu. Des larmes coulaient -toutes chaudes de ses yeux. Elle était triste, triste à en mourir, -mais non abattue. Elle croyait au salut, sans savoir d'où il pouvait -venir. La brise rafraîchit son front et apaisa l'agitation de sa -poitrine. Elle écouta. S'était-on aperçu de sa fuite? Le murmure -confus, mais monotone, des voix des soldats, venait jusqu'à elle, et -la rassura. Jusqu'à elle aussi les cris et les rires des officiers, -dont aucune consigne ne réglait les ébats. Ils riaient, eux, mais -elle, qu'allait-elle faire? Son regard se reposa sur cette maison qui -renfermait encore tout ce qu'elle avait aimé et vénéré... - -Que ces lieux lui étaient chers, et que chère aussi lui était toute son -Ukraine! L'enfant se mit à genoux et baisa de ses deux lèvres brûlantes -cette terre qu'elle allait peut-être abandonner. - -«Mon Dieu, dit-elle, aide-moi!» Elle se releva fortifiée. Tout était -incroyablement paisible sous les branches fleuries. Elle fit quelques -pas en avant. Avec précaution, elle pénétra à droite dans le taillis. -Mais rien. Alors, elle prit à gauche, écoutant toujours, respirant à -peine. Son œil interrogeait toutes les ombres;--elle scruta jusqu'aux -moindres réduits. Cherchait-elle quelqu'un? - -La voici enfin sous les grands pommiers tout au bout. Comment! rien -encore, ni personne? Tout autour, elle a regardé une dernière fois. -A la clarté des étoiles, on eût pu voir combien elle était pâle et -anxieuse. - -Elle eut un mouvement d'effroi; un oiseau plus troublé qu'elle avait -brusquement quitté son nid. Elle eut aussi un sentiment de dépit. Un -papillon réveillé par elle s'était jeté follement sur sa figure, et -elle avait tressailli. Était-elle donc si faible? - -Elle demeura longtemps appuyée contre un arbre dont le feuillage -la protégeait, la cachait. La brise semait les fleurs blanches des -pommiers sur le vert gazon. Elle se disait: c'est comme la neige! Elle -craignait que le frémissement des feuilles arrêtât un autre bruit, le -faible indice que sa tête penchée et son oreille tendue semblaient -attendre, attendre toujours. - -Ah! à quelques pas d'elle, entre deux arbres, se dresse.... Elle ne -se trompe pas? N'est-ce qu'une ombre? Non: c'est la grande et svelte -figure de l'ami nouveau pour qui souffre son père, sa mère aussi,--pour -qui comme eux elle bravera tout.--La figure n'est plus immobile, -elle glisse comme un serpent à travers les branches des arbres. Elle -cherche, bien sûr, le petit passage caché qui conduit à la rivière. - -D'un pas rapide Maroussia court après elle. Bientôt la rivière bruit. -Une haie seule en sépare l'envoyé. Par-dessus cette haie il se penche -et regarde, et, au pied d'un arbre énorme dont les branches se -baignent dans le courant de la rivière, il a aperçu un bateau;--un -bateau, c'est son affaire; la rivière, c'est partout le chemin qui -ne trahit pas; il va franchir la haie qui l'en sépare. Tout à coup, -deux petites mains s'emparent de son bras,--et tout bas une voix lui -dit: «Non, non, pas cela,--pas le bateau! La rivière est un miroir sur -lequel même de très-loin on voit tout.» - -Bien sûr il fut très-étonné, plus étonné que s'il se fût trouvé -inopinément entouré de dix soldats armés jusqu'aux dents, mais il -n'en laissa rien paraître. On voyait que c'était un homme habitué dès -longtemps à tous les genres de surprises. - -Il regarda et reconnut la petite fille. - -«Que fais-tu là, ma fillette?» lui demanda-t-il, souriant à l'enfant, -comme s'il l'eût rencontrée à la promenade dans les circonstances les -plus favorables à une conversation amicale. Mais il se passa quelques -secondes avant que Maroussia, essoufflée et très-émue, pût ajouter quoi -que ce soit aux paroles qu'elle lui avait tout d'abord adressées. - -L'homme posa alors sa main sur la tête de l'enfant et la laissa -caressante sur ses cheveux comme pour lui dire: «Remets-toi, mon -petit enfant.» Il était, lui, la force, l'adresse, l'intrépidité, la -vaillance; mais, dans ce moment, en face de cet oiseau palpitant, -un divin rayon de bonté attendrie effaça tout, remplaça tout sur -son mâle visage. Sa main puissante, accoutumée à manier les armes -meurtrières et les rudes engins, se fit plus douce que celle d'une mère -pour Maroussia; son regard se mêla plein de tendresse au regard de -Maroussia. La confiance était faite entre eux deux. Maroussia retrouva -la parole. - -«La rivière ne conduirait pas par là à Tchiguirine. C'est à Tchiguirine -que tu dois te rendre. J'ai pensé à un moyen d'y aller. - ---Je t'écoute, mon enfant, répondit le fugitif. - ---Allons d'abord près de ce vieux mur, lui dit-elle, il nous cachera.» - -Une fois derrière le vieux mur: - -«Là-bas, dit-elle, au loin dans la steppe, mon père a une petite -cabane, une étable, où on laisse les grands bœufs en été quand on fait -les foins, pour ne pas les ramener à la maison tous les soirs. Un gros -chariot tout chargé de foin est devant la porte, qui devait être ramené -demain par le père. Les bœufs attendent le lever du jour à l'étable. -Nous serons là, toi et moi, dans une heure. Alors j'attellerai, nous -attellerons les grands bœufs; tu te cacheras dans le foin, et je te -conduirai d'abord à la maison de maître Knich. Maître Knich est un -ami de mon père et de tous ses amis. Il vient chez nous, et quand il -vient, il cause avec les autres. Je pourrai tout lui dire, ou bien si -tu ne veux pas, je ne dirai rien à maître Knich, mais je tâcherai de -faire.... de faire....» - -Elle s'arrêta indécise, car elle ne savait pas bien ce qu'il y avait de -mieux à décider sur ce point. Cependant elle reprit: - -«Je ferai ce que tu me diras. Oh! je ferai tout!» - -Lui, tout en l'écoutant, ses yeux devenaient humides: - -«Qui t'a donné cette idée, Maroussia?» - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - -IV - -UN CONTE DE BRIGANDS. - - -«Je connais un conte de brigands qui m'y a fait penser, répondit la -petite fille. Je me suis rappelé comment la femme du brigand s'était -sauvée dans le conte, et je me suis dit: Nous ferons la même chose. - ---Puisque nous avons à faire un chemin assez long pour aller à l'étable -de la steppe, tu me raconteras cette histoire tout en marchant, -n'est-ce pas? - ---Je veux bien. Mais iras-tu à Tchiguirine? t'y conduirai-je? - ---Assurément, répondit-il. Mais ton père m'approuvera-t-il de -t'accepter pour guide? te grondera-t-il, après? - ---C'est en pensant selon lui que j'agis; le père m'a regardée, j'ai -compris, dit l'enfant. Ses yeux me disaient: Pour celui-là il faut tout -quitter, même nous. - ---Eh bien, alors, oui, je m'en remets à toi, petite; tu me conduiras, -et, tout en me conduisant, tu me raconteras ton histoire. Marchons, -Maroussia. Je t'écoute déjà; j'aime beaucoup les contes de brigands.» - -Il se prirent par la main et remontèrent le long du rivage. Au bout -d'un instant, et comme l'enfant se taisait: - -«Je suis tout oreilles, lui dit-il, et je n'entends rien encore.» - ---Oh! répondit-elle, je ne te raconterais pas bien l'histoire dans ce -moment. - ---Eh! pourquoi, fillette? - ---Nous ne sommes pas encore assez loin des soldats; j'écoute de leur -côté. J'ai un peu peur, peur que nous ne... Cela me ferait tant de -chagrin, si je ne parvenais pas à te faire arriver où tu peux faire le -bien! - ---Il faut faire ce qu'on doit: advienne que pourra! ma petite amie. -Nous allons à la grâce de Dieu, et sous sa main, mon enfant.» - -Elle leva la tête et le regarda de tous ses yeux. Même à la lueur -incertaine des étoiles, elle vit sur sa figure tant de confiance et de -courage qu'elle se sentit rassurée. - -«Ne me fais pas languir, Maroussia, je vois que tu ne sais pas combien -j'aime les contes...» - -Maroussia commença. - -«Il était une fois un Cosaque qui maria sa fille à un beau jeune homme. - ---Il a bien fait! Ton conte commence bien, si le marié était un brave -garçon,» dit l'envoyé. - -Maroussia hocha la tête de droite à gauche au lieu de répondre et -continua: - -«La jeune fille n'avait pas beaucoup d'amitié pour son fiancé. Il était -beau, mais ses yeux ne lui paraissaient guère bons. Cependant, comme -son père tenait beaucoup à ce mariage, elle obéit à son père et se -maria. - -«Dès que le mariage fut fait, le mari emmena sa jeune femme chez lui, -bien loin, oh! très loin. - ---Pauvre fille! dit l'envoyé, elle devait regretter son père et sa mère. - ---La maison du mari était très-belle, elle était même superbe; c'était -comme un château ou un palais, mais un palais triste. Elle était bâtie -dans une forêt si épaisse et si sombre, qu'on ne voyait presque pas -le ciel à travers les cimes des grands arbres touffus. De chemins ou -seulement de sentiers, il n'y avait pas même apparence tout autour. -Le mari ne restait guère avec sa femme. Chaque soir, il l'embrassait -et lui disait: «A bientôt, ma chère femme;» puis il partait avec ses -compagnons, et il restait quelquefois deux, trois et même dix jours -absent. - ---C'était très-mal, dit l'envoyé. - ---Quand il revenait, il causait beaucoup plus avec ses camarades -qu'avec sa femme. Il lui donnait toutes sortes de bijoux et de parures, -c'est vrai; mais cela ne contentait pas la jeune mariée, elle n'était -pas coquette; elle se sentait très-malheureuse et fut prise peu à peu -d'un violent chagrin. - -«Elle se dit: «Puisque la vie est si triste, je veux mourir. Oui, c'est -fini...» - -«Mais la vie est plus longue que ça. Le proverbe a bien raison: «Le -chagrin revient souvent, mais la mort ne vient qu'une fois.» Un jour -qu'elle avait été laissée toute seule dans le grand château sombre, et -que, malgré les pensées noires qui lui passaient par la tête, elle se -sentait très-vive et très-alerte, elle se dit: - -«Pourquoi resterais-je ainsi, assise et sans remuer, à attendre la -mort? Allons nous promener un peu. Je trouverai aussi bien la fin de -mes maux dans le parterre que dans le coin de cet appartement.» - -«Et elle courut au parterre, qui faisait une petite ceinture de fleurs -au château entre ses murs de pierre et la vaste forêt. Tout verdoyait, -tout fleurissait dans le petit parterre. «Mourir, pensa-t-elle en -regardant les fleurs, cela n'est pas déjà si bon. Ah! si j'étais -heureuse, j'aimerais mieux vivre...» - -«Alors elle pleura, mais, tout en pleurant, elle cueillit un charmant -bouquet de muguet et de roses sauvages, et, le voyant si joli, si gai: -«Où vais-je te mettre, mon pauvre bouquet? dit-elle à ses fleurs. Ma -grande chambre est si désolée! tu n'y serais pas plus tôt que tu te -fanerais. - -«Il lui vint alors une autre idée: «Si je visitais les autres chambres, -peut-être, dans le nombre, en trouverais-je une petite qui me plairait.» - -«Aussitôt dit, aussitôt fait. Elle parcourut plusieurs chambres; toutes -étaient grandes, riches et belles si l'on veut, mais désagréables. - -«Ce n'est pas cela, non, ce n'est pas cela qu'il me faut,» -pensait-elle, en allant de l'une dans l'autre. - -Ici l'envoyé mit la main sur la bouche de la petite cousine: - -«Attends un peu, lui dit-il tout bas. - ---Tu as cru entendre quelque chose?» dit l'enfant. - -L'envoyé s'était baissé et tenait son oreille contre la terre. - -Quand il se releva: - -«Le détachement a quitté la maison de ton père, dit-il; les soldats -s'éloignent au galop sur la gauche. S'ils emmenaient des prisonniers, -ils ne galoperaient pas. Maroussia, je crois que la maison de ton père -est tranquille. - ---Béni soit Dieu!» dit l'enfant. - -Ils marchèrent quelque temps en silence; chacun était à ses pensées. - -Ce fut l'envoyé qui rompit le silence. - -«La jeune femme, dit-il, allait donc d'une chambre à l'autre sans en -trouver une à son gré, et elle disait: «Cherchons encore!» - ---Oui, dit Maroussia, voilà ce qu'elle se disait! Tout à coup, elle -trouve devant elle une porte très-étroite, mais solidement fermée et -verrouillée, et qui avait un drôle d'air. - -«Ah! se dit-elle, c'est cette chambre qui est derrière cette petite -porte qu'il me faut, j'en suis sûre.» - -«Elle fit tous ses efforts pour ouvrir, mais la porte résistait, et, -plus elle résistait, plus grandissait son envie d'y pénétrer. - ---C'est cela, dit son ami, je reconnais bien là les jeunes femmes. - ---Que veux-tu dire? lui répondit Maroussia étonnée. - ---Je veux dire que toutes les jeunes femmes aiment à savoir ce qu'il y -a derrière une porte fermée. - ---Les hommes seraient-ils autrement? - ---En général, ils sont plus raisonnables sous ce rapport. - ---Plus raisonnables, repartit Maroussia d'un air entendu; alors -_raisonnable_ voudrait dire qu'on ne désire pas assez une chose pour la -faire? - ---Sais-tu, petite fille, que ce que tu dis là ne manque pas tout à fait -de bon sens? dit l'envoyé de Setch en riant. Cependant, il serait plus -sage de dire «qu'il est plus raisonnable de ne rien trop désirer.» -Mais, continue, Maroussia. Cette pauvre jeune femme a-t-elle fini par -ouvrir la porte? - ---Oui, reprit la petite. Tant que dura le jour elle s'occupa à -tailler le bois de la porte, et c'est ainsi que, à force de tailler -et de tailler sans cesse, elle parvint à faire sauter les serrures -et à entrer dans la chambre inconnue. D'abord elle se crut dans une -boîte, il y faisait tout à fait noir. Contente d'y avoir pénétré, elle -n'avait pu retenir, en y mettant les pieds, un _ah!_ de satisfaction. -Mais voilà que des quatre angles de la chambre noire, son _ah!_ lui -revint. Cela l'étonna, mais pas au point de lui faire peur; elle en -conclut, après réflexion, que cela voulait dire que la chambre était -sonore parce qu'elle était très-peu ou pas du tout meublée. En effet, -ses yeux, en s'habituant à l'obscurité, virent que sa déduction était -juste, et que c'était pour cela que l'écho lui avait renvoyé plusieurs -_ah!_ à la place du sien. Elle tâtonna encore et encore. Ses doigts ne -rencontraient ni portes ni fenêtres. Les quatre murs étaient lisses -partout. Découragée, elle allait s'en retourner, quand, tout à coup, à -droite de la petite porte d'entrée, sa main heurta contre une petite -tablette sur laquelle elle trouva une lanterne et tout ce qu'il fallait -pour l'allumer; tu penses bien que vite elle l'alluma, mais sa lanterne -ne lui fit pas découvrir d'autre issue à la chambre. Toutefois elle -s'obstina: «Cette chambre unie n'est pas un but; elle est pour conduire -quelque part. Elle doit cacher un passage. Je ne sortirai pas sans -l'avoir trouvé.» - ---C'était une entêtée, dit l'envoyé. - ---Oh! non; mais que veux-tu, quelque chose la poussait, elle avait son -idée! Elle se disait bien: «Mon mari peut arriver, et, s'il arrive, qui -sait s'il ne trouvera pas à redire à ma curiosité?» mais, tout de même, -elle continua ses recherches. - ---Vive la persévérance féminine! fit l'envoyé, qui suivait le récit de -Maroussia avec beaucoup d'intérêt. - ---Elle tourna dans la chambre tant et tant, que, à la fin, elle heurta -du pied un anneau de fer... - -«Elle approcha sa lanterne: c'était une trappe dans le parquet. - -«Il lui sembla que de la vie elle n'avait été si contente. - -«La trappe était bien lourde pour elle; mais, quand on veut bien une -chose, on arrive presque toujours à la faire. Elle faillit s'y casser -les dix doigts; cependant, à la fin, elle souleva la trappe. - -«Elle distingua alors les marches d'un étroit escalier qui aboutissait -à un grand trou noir. Elle était partie, ce n'était pas pour s'arrêter. -«C'est égal, dit-elle, quoique cela ait l'air terrible, je descendrai -là-dedans.» - -«Et elle y descendit. - ---Elle était brave, dit l'envoyé. - ---Elle s'attendait bien à voir quelque chose d'inquiétant; mais ce -qu'elle aperçut surpassa tout ce qu'elle avait rêvé de plus horrible. - ---Ah! mon Dieu! - ---La cave était tout encombrée de haches, de sabres, de poignards, -de piques, de lances, de grands couteaux, de massues, de splendides -vêtements ensanglantés, de colliers de perles, de parures en diamants, -de bijoux en rubis et en émeraudes, de turquoises et de saphirs, de -riches étoffes. Tout cela était pêle-mêle, et partout des traces de -sang. Cependant elle doutait encore, quand sa vue fut attirée sur -quelque chose de blanc comme neige qui se détachait sur un morceau -de velours noir. C'est à peine si on ose le dire: c'était une main -blanche, blanche comme une main de marbre détachée de son bras, une -gracieuse main de femme toute chargée de bagues précieuses. - -«Le moyen de douter encore! - -«Elle se dit en frémissant: «Mon mari est un chef de brigands. Notre -château est pire qu'une caverne.» Et cela lui fit une peine affreuse.» - -Maroussia se tut un instant. Sa petite main s'était glacée dans la -grande main de l'envoyé. L'envoyé de la Setch s'en était bien aperçu. -L'histoire était trop épouvantable; il se reprochait d'avoir excité son -pauvre petit guide à la dire. Ils marchaient toujours. Les algues et -les joncs bruissaient sur le bord des eaux tranquilles, la brise les -agitait à peine. - -«Restes-en là de cette histoire, dit l'envoyé à Maroussia, cela te -ferait du mal d'aller jusqu'au bout, surtout si c'est plus terrible -encore. - ---Plus terrible peut-être; mais qu'importe? c'est le bout qu'il faut -que tu saches pour bien comprendre mon idée. Et, s'étant raffermie, -Maroussia continua: - -«La jeune mariée avait beaucoup à réfléchir sur ce qu'elle venait de -découvrir. Elle demanda à Dieu de l'inspirer. - -«Avant tout, il fallait sortir de l'épouvantable souterrain. Elle en -sortit, referma la trappe, remit la lanterne à sa place, tira bien -toutes les portes derrière elle, et, plus morte que vive, elle rentra -dans sa chambre. Elle était plus malheureuse cent fois depuis sa -découverte, et cependant elle ne voulait plus mourir, elle voulait se -sauver. - -«Mais comment faire?» - -Ici Maroussia tressaillit. Un bruit s'était fait entendre, le bruit de -quelqu'un ou de quelque chose qui serait tombé ou se serait jeté dans -la rivière. - -«Rassure-toi, dit l'envoyé, c'est quelque animal, une loutre peut-être, -qui a voulu traverser l'eau, peut-être un gros poisson qui a fait un de -ses sauts hors de l'eau et qui a sauté plus haut qu'à l'ordinaire. - ---Oui, oui, dit Maroussia, ce n'est que cela. Et revenant tout de suite -à l'histoire: - -«Comment faire, en effet?» se disait la jeune dame. La forêt -inextricable entourait de tous les côtés sa demeure. On n'y voyait -aucune issue. Certainement elle pouvait se glisser, au risque -de beaucoup de déchirures, entre les épais taillis. Mais après? -savait-elle où cela la conduirait! Il est si facile de s'égarer dans -toute forêt! Qui pouvait dire si, après une longue journée de marche, -elle ne se retrouverait pas à son point de départ, en face de son mari -irrité? «Comment faire, comment faire?» se répétait-elle à elle-même. - -«Dussé-je périr en route, se dit-elle à la fin, il faut que je me -sauve, et je me sauverai.» - ---Voilà ce qui s'appelle avoir du vrai courage,» dit l'envoyé. - -Malgré les graves préoccupations qui l'assiégeaient, il était -très-attentif au récit que, tout en marchant, sa petite compagne lui -faisait. Par la manière dont il y plaçait de temps en temps son mot, -Maroussia s'en aperçut et cela lui faisait plaisir. - -«Cela le distrait,» pensait-elle. - -Elle aurait bien voulu abréger, mais peut-être alors comprendrait-il -moins bien, et d'ailleurs ils avaient le temps, elle de tout dire, lui -de tout entendre; la cabane de la steppe, l'étable aux grands bœufs, -étaient encore loin. - -Elle reprit donc: - -«La jeune dame descendit de nouveau dans le parterre. Elle examina le -réseau d'arbres, le mur vert qui l'entourait comme une barrière. Les -arbres étaient si serrés les uns contre les autres, ils s'élevaient si -haut, qu'elle ne pouvait apercevoir leurs cimes qu'en se penchant en -arrière. - -«Pourtant, se disait-elle, quand ils s'en vont tous, ils savent bien -trouver un passage; cherchons par là d'abord,» et elle prit sur sa -droite. Mais elle avait à peine fait quelques pas qu'elle entendit -comme le bruit d'un piaffement de chevaux. - -«Elle s'arrêta, retenant son haleine, et, protégée par le tronc d'un -gros arbre, se mit à écouter. Elle ne s'était pas trompée, c'était -bien le bruit que peut faire une troupe de cavaliers marchant avec -précaution sur un terrain difficile. - -«Faut-il attendre, faut-il avancer?» pensa-t-elle. Elle se répétait -intérieurement pour la vingtième fois cette question, quand elle -aperçut le visage pâle de son mari sortant du taillis dont ses mains -écartaient les branches. Ses compagnons habituels le suivaient. Ils -avaient tous l'air de sortir, comme par magie, de cette enceinte de -verdure. Il n'y avait pas trace de chemin frayé à l'endroit où ils lui -apparaissaient. - -«Elle avait eu tout juste le temps de se mieux cacher dans le fourré. -Elle put examiner son mari. Il était descendu de cheval et s'avançait -à pas lents. Combien il avait l'air triste, et combien fatigué! Sous -l'impression de quelles sombres pensées baissait-il les yeux? - -«Que n'est-il autre? se dit-elle; à être vu ainsi, il ferait quelque -pitié.» Quant à ses compagnons, ah! qu'ils étaient farouches! quelles -effrayantes figures! - -«Son mari passa sans s'en douter tout près d'elle; les autres passèrent -aussi. Elle remarqua avec horreur que plusieurs avaient des taches -rouges sur leurs vêtements. - -«Bientôt la voix de son mari se fit entendre. Il l'appelait. - -«Non, le moment n'était pas venu où elle pouvait s'enfuir à jamais. -Elle sortit courageusement du fourré et se présenta devant lui. - -«--Vous êtes bien pâle, lui dit-il, et l'on dirait que vous tremblez. -Vous aurez eu froid sous ces arbres; ne vous y aventurez plus -désormais.» - -«Tirant de sa poche un petit objet: - -«--Tenez, dit-il, j'ai pensé à vous.» - -«Il lui présenta une bague qui brillait comme un petit soleil: - -«--La voulez-vous? - -«Elle prit, comme on dit, son courage à deux mains pour ne pas -repousser cette offrande, et lui demanda d'où pouvait lui venir un -joyau d'un tel prix. - -«Si ma question l'embarrasse, se disait-elle, si quelque trouble peut -se lire sur ses traits, ce sera une preuve qu'il n'est pas tout à fait -endurci.» - -«Mais il lui répondit presque gaiement: - -«--Je l'ai attrapé à la chasse, ma mie. - -«--A la chasse?» dit-elle. - -«Et en même temps elle pensait: «Quoi qu'il arrive, j'irai jusqu'au -bout; je veux savoir enfin et de lui-même à quoi m'en tenir.» Elle -ajouta donc: «La chasse aux bijoux? en vérité, c'est une chasse d'un -genre nouveau et qui n'est que pour vous; de ma vie je n'avais entendu -parler d'une chasse si étrange. - -«--Moins étrange que vous ne pensez, dit-il, mais fatigante à coup sûr, -et même si fatigante, qu'après s'y être livrés les plus intrépides ont -besoin de repos. C'est mon cas, en ce moment même, ma chère, et avec -votre permission nous allons tous aller dormir. Je tombe de sommeil. -A quelques jours, si vous êtes sage, je vous emmènerai à une de ces -chasses avec moi, et j'espère bien que vous y prendrez goût.» - -«Là-dessus il la quitta en riant, d'un rire qui lui donna la chair de -poule, et alla se coucher dans l'aile du vieux manoir où ils habitaient -tous. Ses compagnons en firent autant. Quelques instants après, elle -était à coup sûr la seule qui ne dormît pas dans le château. - -«Quand elle s'en fut assurée, elle se dit: «Maintenant, sauvons-nous.» - -A ce moment, l'envoyé sentit la main de Maroussia serrer vivement la -sienne. - -«Qu'y a-t-il?» lui dit-il. - -L'enfant, mettant un doigt sur ses lèvres pour lui recommander le -silence, lui montra deux yeux verts qui brillaient dans un gros buisson -sur le revers du sentier. - -L'envoyé avait un bâton de houx à la main. Il alla droit au fourré. - -«Prends garde!» lui cria la petite fille. - -Mais déjà l'envoyé avait, de la pointe de son bâton, fouillé le fourré. -Un bruit singulier se fit entendre, c'était le bruit d'ailes d'un grand -oiseau de proie qui, dérangé dans sa retraite, s'envolait lourdement en -poussant un cri funèbre. - -«Est-ce mauvais signe? dit Maroussia. - ---Il n'y a pas de mauvais signe,» lui répondit son grand ami en lui -donnant une petite tape sur la joue. - -Maroussia continua son récit: - -«Pour reprendre des forces, la jeune dame s'assit au pied d'un rocher -moussu, qui semblait pris comme dans des tenailles énormes entre les -grosses racines d'un arbre gigantesque, et y chercha un appui. Bien -légère elle était, et cependant si brusquement le rocher céda sous son -poids qu'elle tomba à la renverse. - ---Bon! dit l'envoyé, c'était le point de passage des bandits... - ---Oui, c'était le passage, la porte mystérieuse. Elle fut si étonnée -de sa chute qu'elle demeura quelques minutes sans oser bouger. Où -était-elle? Au-dessus de sa tête s'arrondissait, en forme de voûte, -une galerie vert sombre où la lumière ne filtrait qu'en étoiles -microscopiques, en rayons fins comme des cheveux, et çà et là de petits -points de ciel bleu. - -«Revenue de sa surprise, elle se releva, marqua avec une pierre blanche -la place de l'entrée invisible, et eut la sagesse de retourner au -château pour s'assurer de ce que faisaient son mari et ses compagnons. - -«Ils dormaient tous profondément, comme il arrive à qui a fait plus -que ses forces. Sur la pointe des pieds, elle alla de porte en porte, -poussant sans bruit tous les verrous, fermant tous les volets. C'était -une bonne précaution; elle en prit encore une autre qui n'était pas -mauvaise non plus: ce fut de changer vite ses vêtements, qu'elle -portait toujours blancs, contre des noirs; puis elle alla d'un air -indifférent à l'endroit marqué par sa pierre blanche. Quand elle l'eut -retrouvée, elle dit: «Mon Dieu!» et poussa un grand soupir; mais il ne -s'agissait pas de soupirer seulement. Elle s'adossa au rocher comme la -première fois et fit tout de suite sa seconde culbute. La haute porte -de pierre qui simulait le rocher était, paraît-il, arrangée pour se -refermer toute seule. La voici remise bien vite sur ses pieds et debout -sous la galerie; elle se met à marcher, puis à courir. - -«Au bout d'une demi-heure, elle arriva à un point auquel aboutissaient -plus de dix chemins s'en allant tous dans différentes directions. -Lequel prendre? C'était bien embarrassant. - ---Certes, dit l'envoyé. - ---Elle fit quelques pas dans l'un, puis dans un autre, et ainsi de -suite, comme pour les essayer. Il importait de ne pas se tromper. Le -malheur est qu'ils se ressemblaient tous, ce qui rendait difficile de -préférer celui-ci à celui-là. Cependant, dans un de ces embranchements, -elle aperçut quelque chose de blanc. Elle y courut. C'était un petit -mouchoir très-fin, bien brodé à ses encoignures. - -«J'entends quelque chose qui nous suit,» dit Maroussia, interrompant -son récit. L'envoyé avait entendu aussi. Il prit Maroussia par le bras, -se plaça devant elle, son bâton levé. - -«Ah! dit Maroussia, c'est un très-grand chien.» - -L'envoyé fit un bond si brusque que Maroussia ne put pas s'expliquer -comment si vite, d'un coup de son bâton asséné, il avait pu abattre -l'animal pris au dépourvu. - -Que se passait-il entre la bête et l'homme? L'envoyé avait un genou en -terre. Quand il se releva, l'animal gisait sans vie à ses pieds. - -«C'était un loup, dit-il tranquillement à l'enfant, et il fallait qu'il -eût bien faim pour nous suivre de si près.» - -Le loup était mort. - -«Oh! dit Maroussia à son ami, tu n'as peur de rien. - ---Mais si, dit l'envoyé, j'ai peur de tout ce qui interrompt ton -histoire. Donc, la femme du bandit avait trouvé un mouchoir. - ---Oui, dit Maroussia. - -«La vue de ce fin mouchoir, qui sentait très-bon et n'avait pas pu -appartenir à un homme, lui avait donné à penser. - -«Ils ont passé par là ce matin, se dit-elle, et s'il en est ainsi, -ils n'ont probablement plus rien à y faire. Il faut que je préfère ce -chemin.» - -«Mais, avant de s'y engager, la bonne idée lui vint d'accrocher un -joli ruban rouge qui ornait sa chemisette à une branche qui s'avançait -sur le sentier opposé à celui qu'elle allait prendre, de manière qu'on -pût le voir d'assez loin. «Ils verront ce petit ruban-là et ainsi se -mettront à ma poursuite par le chemin que je n'aurai pas pris.» Pour -les dépister, ce n'était pas mal trouvé, dis? - ---C'était très-bien trouvé, fit l'envoyé. - ---Contente d'avoir pensé à cela, comme une biche elle se jeta dans le -sentier du mouchoir brodé. Elle y courut toute la journée. La soirée -vint; l'obscurité était si complète, qu'elle ne savait plus ce qu'elle -avait au-dessus de sa tête, si c'était voûte de rochers ou dôme de -feuillage. - -«Marchons toujours, toujours, se disait-elle, quand la lassitude la -prenait. Dieu qui m'a conduite ici ne m'y abandonnera pas.» Tout à coup -elle se heurta. Le chemin faisait là un brusque détour; mais au lieu de -se plaindre du mal qu'elle venait de se faire, elle fut tout près, dans -sa surprise, de pousser un cri de joie. - -«Toutes les étoiles du ciel brillaient enfin au-dessus de sa tête; -aucune voûte ni de pierres ni de branches entre-croisées ne pesait plus -sur elle, elle était dans une grande clairière! - ---Ah, tant mieux! dit l'envoyé, cela me soulage pour elle.» - -Maroussia, pour toute réponse, hocha la tête et lui serra la main plus -fort. - -«Malheureusement, la pauvre femme du chef des bandits n'eut -pas longtemps à se réjouir, car elle entendit tout de suite -très-distinctement des voix, des cris et le bruit que font des chevaux -arrivant au galop. - -«Que faire encore? où trouver un refuge? comment devenir invisible? -Rentrer dans la galerie? Jamais! ce serait retourner au château. - -«Il y avait dans cette clairière un grand chêne aux branches touffues -qui descendaient jusqu'à terre. En un clin d'œil, de branche en -branche, comme une fauvette éperdue, elle grimpa au plus haut. Elle -avait bien fait de ne pas perdre une minute; un instant après, tous les -bandits débouchaient de cinq ou six côtés à la fois, car toutes les -galeries aboutissaient à cette clairière. - -«--Eh bien! cria une voix bien connue d'elle à cinq cavaliers qui -arrivaient... - -«--Rien, répondait l'un. Je n'ai trouvé que ceci,» et il montrait un -ruban rouge. - -«De ce ruban le chef n'eut souci. Savait-il que sa femme en eût jamais -eu de pareil? Il était bien trop indifférent pour cela. - -«--Je n'ai vu personne, répondait l'autre. - -«--Aucune trace,» disait un troisième. - -«Et tous ainsi l'un après l'autre. - -«--Cherchons encore! s'écria le mari;--morte ou vive, il faut que nous -la retrouvions. Allons! en route!--notre salut à tous en dépend.» - -«Il n'acheva pas sa phrase, quelque chose avait frappé sa vue. - -[Illustration: IV - -IL SONDA DE SA LANCE LES BRANCHES SUPÉRIEURES.] - -«D'un bond il avait sauté en bas de son cheval et, s'étant baissé, il -avait ramassé par terre un objet qu'il examinait. - -«--Un mouchoir, cria-t-il aux autres, un mouchoir de femme! Celle que -nous cherchons n'est pas loin.» - ---Malheur! fit l'envoyé, puisqu'elle devait le perdre, elle eût mieux -fait de ne pas le ramasser. - -«L'herbe était haute et épaisse. Les voilà tous à battre le terrain, -ceux-ci des pieds et des mains, ceux-là avec leurs sabres et leurs -piques; ceux-ci écrasant les arbrisseaux sous les pieds de leurs -chevaux, ceux-là les abattant à coups de hache pour s'assurer si la -fugitive ne s'y serait pas ménagé une retraite. - -«Ils ne trouvèrent rien du tout. - -«Cependant, le mari regardait en l'air du côté du grand chêne touffu: - -«Ce feuillage est bien épais, se disait-il; toutes les femmes sont des -oiseaux. Qui sait si ma femme n'a pas été se percher là-haut?» - -«Il prend une lance de la main d'un de ses hommes, grimpe sur les -premières branches et, se tenant d'une main, de l'autre il se mit à -sonder et à transpercer du fer de sa lance les branches supérieures. - ---Pauvre femme! dit l'envoyé, c'en est fait d'elle... - ---Comme elle avait bien fait de mettre sa robe noire! dit Maroussia. -Grâce à cette couleur de nuit, son mari ne l'apercevait pas. Il lançait -dans l'épais feuillage le fer de sa lance, à tâtons, au hasard, et, -de préférence, dans les parties les plus sombres. Terrifiée, muette, -immobile, entourant de ses bras crispés la branche qui lui servait -d'appui, elle recommandait son âme à Dieu en lui demandant de faire son -corps invisible. - -«Trois fois un fer froid lui entra dans les chairs; son sang tombait -comme une rosée. Eh bien! elle ne bougea pas, elle eut ce courage, elle -ne fit ni un cri ni même un: ah! - ---C'est navrant, ton histoire, Maroussia. Ah! l'infortunée!» - -Maroussia, tout à son récit, continua: - -«Le lieutenant de son mari, voyant que tout était inutile, dit à son -capitaine d'un ton bourru: - -«--Le temps perdu par nous dans cette clairière est tout profit pour -celle que nous cherchons. Le village est tout près, la ville n'est -pas loin. Si nous restons ici un quart d'heure de plus, votre femme y -arrivera avant nous, mon capitaine. C'est peut-être fait.» - -«A la pensée que sa femme, évidemment maîtresse de son secret, pouvait -lui échapper et que sa vie serait connue... une imprécation sortit de -la bouche du capitaine: - -«--A cheval! cria-t-il, à cheval et ventre à terre!» - -«Ils piquèrent des deux et partirent comme des coups de canon. - -«Il était temps; la pauvre femme ne pouvait plus se tenir; elle se -laissa choir sur l'herbe au risque de se tuer.» - -Maroussia, en ce moment, fit un pas en arrière: - -«Entends-tu? dit-elle. - ---C'est un coup de feu, lui répondit l'envoyé; c'est le troisième -depuis que nous marchons. Mais que cela ne t'inquiète pas, c'est devant -nous et assez loin. Dans des temps comme ceux-ci, les fusils partent -tout seuls et partout. Ce n'est pas dans notre direction qu'ils se -tirent ni dans celle de la maison de ton père. - ---Tu es sûr? dit-elle. - ---Très-sûr. Si tu entends de nouvelles détonations, n'y prends pas -garde. Il faut se faire à ces bruits-là, et reviens à ton histoire. - ---La pauvre femme est par terre. Je ne sais pas au juste combien -d'heures elle y resta évanouie, dit Maroussia. Quand elle revint à -elle, la nuit n'était plus si noire; un coin du ciel était déjà tout -rose. Les oiseaux commençaient à se réveiller, et l'herbe, tout humide -de rosée, semblait parsemée de perles blanches. Elle trouva encore -assez de force pour étancher le sang de ses blessures. Elle mit son -fin jupon en morceaux pour s'en faire des bandages. Pourrait-elle -marcher? Elle perdait beaucoup de son sang. - -«Mais il fallait marcher, elle marcha. Elle marcha péniblement; ses -bras et son côté avaient été atteints par les coups de pique. Peu à -peu, le mouvement même la ranima. - ---J'aime cette vaillante, dit l'envoyé. - ---Elle s'aperçut alors qu'elle était sur une grande route frayée; cela -ajouta à son courage. Mais, malgré tout, elle n'aurait pas été loin et -se sentait faiblir, quand par grand bonheur elle entendit un bruit de -roues. - -«Une énorme voiture chargée d'une montagne de foin,--écoute-moi -bien,--s'avançait lentement, traînée par deux bœufs vigoureux, aux -grandes cornes recourbées. A côté de la voiture marchait un vieux homme -qui chantait nonchalamment une chanson guerrière. - -«Elle hâta le pas et parvint à rattraper la voiture et son guide: - -«Sauvez-moi, dit-elle au vieillard. Par pitié! Je n'ai pas la force de -gagner à pied le village!» - -«Mais en même temps elle entendit au loin les cris des brigands qui -revenaient sur leurs pas. Le lever du jour les forçait de rentrer, sans -doute. Il n'est pas possible à des gens comme ceux-là de voyager à ciel -clair. - -«Je suis perdue, dit-elle au vieux. Ces gens qui viennent sont des -bandits et mon mari est leur chef. - -«Cache-toi dans le foin, lui dit le vieux, et reste tranquille, si tu -peux. Alerte!» - ---Le brave vieux! dit l'envoyé. - ---Bien vite elle fut cachée dans le foin et s'y tint sans remuer. En -peu de temps les brigands furent à portée de la voiture qui avançait -lourdement. - -«--Hé, toi! cria le chef au vieux, qui marchait à côté de ses bœufs en -fumant sa pipe, n'as-tu pas rencontré sur ta route une jeune femme qui -semblait s'enfuir? - -«--Une jeune femme? répéta le vieux en se frottant le front comme pour -y chercher ses souvenirs... - -«--Eh oui! une jeune femme? - -«--Tiens! une jeune femme... - -«--Veux-tu répondre? - -«--Pourquoi pas? - -«--Alors, réponds. - -«--Je n'ai pas vu de jeune femme. - -«--En es-tu sûr? Cependant elle devait faire le même chemin que toi... - -«--Ah! vous savez! je ne dis pas non; mais je n'ai rien vu. Je n'ai -pas déjà les yeux si bons depuis tantôt deux ans. Que voulez-vous, on -vieillit, on n'est pas éternel. - -«--Ce vieux a l'air d'un fin renard, dit le lieutenant, il se moque de -nous. - -«--Sais-tu à qui tu as affaire? lui demanda le chef. - -«--Comment le saurais-je? répondit le vieux. C'est la première fois -que nous causons ensemble. D'ailleurs, soyez ce que vous voudrez, des -seigneurs ou des brigands, qu'est-ce que ça peut faire à un pauvre -vieux comme moi, qui n'a ni sou ni maille? - -«--Tu as ta vie, dit le lieutenant. - -«--Ma vie? répondit le paysan. J'en ai par-dessus la tête, de ma vie. -Avec ça que c'est agréable de tant vivre et si durement! - -«--Nous te la laisserons, ta vie, vieux bavard, mais nous allons te -prendre ton foin. - -«--Mon foin n'est pas mon foin. Quand on vous dit qu'on n'a rien -au monde, ça ne veut pas dire qu'on ait une montagne de foin comme -celle-là à mettre dans sa poche. Si vous voulez la voler, volez-la, -mais entamez-moi un peu la peau tout d'abord; si je reviens sans accroc -et sans foin, le maître, qui ne plaisante point, croira que je l'ai -vendu pour boire;--autant être roué de coups par vous que par lui. - -«--Vieux drôle! répondit le lieutenant, qui avait peine à s'empêcher de -rire. Nous ne voulons de ton foin que de quoi offrir à déjeuner à nos -chevaux. - -«--A la bonne heure, dit le vieux, mais laissez-moi vous servir -moi-même, et m'y prendre de façon à ce qu'il y paraisse le moins -possible. Si ça peut se faire sans défigurer mon chargement, je m'en -tirerai peut-être. - -«En avez-vous assez? dit-il après avoir enlevé avec précaution une -dizaine de bottes de foin de sa voiture. Dame! un peu plus, et ça -ferait du vide. Ça se verrait et ma peau les payerait. Peut-être que -comme ça, si le maître ne compte pas ses bottes, ça passera.» - -«Le lieutenant fit un signe de tête comme pour dire: Cela suffit,--et -le capitaine s'adressant au paysan: - -«Tu peux partir, mais j'ai deux conseils à te donner. Le premier, c'est -de ne pas te retourner pour voir ce qui se passera derrière toi. Le -second, c'est de ne parler à personne de ta rencontre. - -«--On sait garder un secret, répondit d'un air naïf le vieux paysan. Je -suivrai vos deux conseils.» - -«Et il piqua ses bœufs pour leur donner le signal du départ. - -«Au bout de dix minutes il put entendre le galop des chevaux de ses -voleurs. Le bruit diminua peu à peu, puis s'éteignit. - -«--Ils sont rentrés dans le bois, dit le vieillard, comme s'il se fût -parlé à lui-même, mais ce n'est pas une raison pour chanter encore -victoire.» - -«L'avis était bon et il fut suivi. La jeune femme enterrée dans son -foin ne bougea ni ne souffla pas plus que si elle eût été dans la -terre. Une demi-heure plus tard, le village, c'était mieux qu'un -village, c'était bien une petite ville, se fit voir. La voiture alla -droit devant elle tout le long d'une grande rue comme si de rien -n'était. Bientôt elle entra par une grande porte dans une cour. - -«--Allons, dit alors le vieux homme, Dieu l'a voulu: c'est fait.» - -«Ce fut ainsi que la femme du capitaine de bandits fut enfin sauvée. - -«On la mena chez des gens aisés et charitables où tout le monde eut -soin d'elle jusqu'au moment où son père, désabusé sur le mariage -imprudent qu'il lui avait fait faire, vint la reprendre. - -«On fit cerner la forêt, espérant prendre les bandits au gîte; mais il -était déjà trop tard, le château était abandonné quand la justice y -arriva. Se sentant en danger d'y être découverts, ils n'avaient pas osé -y rester. - ---Tant pis! dit l'envoyé; mais la femme était sauvée, c'était le -principal. Ma foi! ton conte est très-intéressant, et tu as bien fait -de me le raconter tout au long. Les bons contes font les chemins plus -courts. - ---Si je t'ai raconté celui-là, dit Maroussia, c'est parce qu'il pouvait -nous servir. - ---Je l'ai compris, mon enfant, dit l'envoyé, bien compris. Ah! nous -nous entendons bien. - -«Tout de même, ajouta-t-il, l'histoire de la main blanche aux diamants -et des coups de pique dans le feuillage du grand chêne m'a fait -frissonner.» - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - -V - -LA FUITE. - - -Il faisait encore nuit, mais la brise matinale se faisait déjà sentir. -Dans un couvent lointain, on entendait sonner les matines; les joncs -du rivage pliaient et résonnaient; les eaux de la rivière jusque-là -paisibles, rencontrant ici des roches qui leur faisaient obstacle, -commençaient à tourner, à bouillonner, à se précipiter avec un grand -bruit dans une sorte de gouffre. - -«Il faut maintenant tourner à gauche,» dit Maroussia. - -Deux minutes après, ils entraient dans la steppe. - -Jusque-là ils avaient marché sur le bord de la rivière, presque -toujours abrités par les arbres qui la bordaient. - -Maroussia et l'envoyé, bien que très-pressés, s'arrêtèrent -involontairement et respirèrent à pleine poitrine l'air vivifiant et -doux de cette plaine. - -«Regarde de ce côté, dit Maroussia. Ce point noir là-bas, c'est -l'étable dont je t'ai parlé. Maintenant, il faut encore une fois -tourner à gauche: les bœufs seront là. - ---Tournons encore à gauche,» fit l'envoyé. - -La steppe se déroulait devant eux à perte de vue; de hautes meules de -foin fraîchement empilées arrêtaient seules le regard. - -L'envoyé monta sur l'une de ces meules pour examiner l'horizon. - -«Ne te tiens pas debout! lui cria Maroussia; tu es trop grand, on te -verrait de loin comme un clocher.» - -Tout semblait tranquille. L'envoyé fit signe à Maroussia de venir -voir à ses côtés, et voulait l'aider à monter; mais ce n'était pas -nécessaire, en un instant elle fut sur la meule. - -[Illustration: V - -HEUREUX TON PÈRE, HEUREUSE TA MÈRE!] - -«Tu as des ailes, lui dit l'envoyé. - ---Père m'appelait son petit écureuil,» répondit l'enfant avec fierté. - -Elle regarda aussi, mais regarda d'un seul côté, du côté de la maison -de ses parents. - -«Vois-tu là-bas, dit-elle, vois-tu? Regarde pour moi, mes yeux ne -voient pas bien en ce moment,--il me semble pourtant que tout y est -tranquille. - ---Oui, oui, dit l'envoyé, tout semble dire: repos. - ---Ils dorment, tous ceux que j'aime, après avoir prié pour nous bien -sûr; prions pour eux.» - -Et les regards humides de l'enfant s'élevèrent jusqu'à Dieu! - -«Heureux ton père, heureuse ta mère, dit l'envoyé, d'avoir une telle -enfant!» - -Plus calmes, plus forts, ils redescendirent de la meule. Ils firent -encore quelques pas et arrivèrent, en descendant, à une haie vive qui -entourait un petit vallon. - -«C'est ici! dit Maroussia. Descendons encore; aide-moi à soulever la -barre de la porte. Voici les bœufs; les vois-tu? - ---Je les vois, ils sont magnifiques!» - -Les deux bœufs, couchés sur l'herbe, restaient immobiles comme deux -grosses montagnes. Maroussia caressa de sa petite main les deux têtes -cornues. Un sourd mugissement bienveillant répondit aux caresses de la -petite fille. - -«Chut, chut! dit Maroussia. Il faut me suivre tout doucement! Alerte!» - -On eût dit que les bœufs comprenaient très-bien le langage de leur -petite maîtresse, car ils se levèrent sans bruit et la suivirent -discrètement. - -«Ils sont bien plus grands que moi, dit en riant Maroussia, et pourtant -nous sommes du même âge.» - -La voiture chargée de foin n'était pas bien loin. - -«Maintenant, attelons!» dit Maroussia, quand ils s'en approchèrent. - -La voiture fut bientôt attelée. - -«Dépêche-toi! dit Maroussia. Qu'as-tu à me regarder ainsi? - ---C'est que tu es si petite, Maroussia! dit l'envoyé, si petite! On te -prendrait plus aisément pour une petite alouette faite pour voleter et -chanter dans ces steppes que pour une personne conduisant de grosses -affaires!» - -Il avait raison, l'envoyé. La petite fille semblait encore plus -mignonne au milieu de cette vaste étendue de verdure, près de ces bœufs -énormes et de cette grande voiture, à côté de ce géant de la Setch. - -«Ah! je voudrais être grande! soupira Maroussia. Tiens! voici le -mouchoir de maman, je vais le mettre sur ma tête à la mode des vieilles -et je paraîtrai très-âgée. Regarde! n'est-ce pas?» - -Ses grands yeux le regardaient de dessous le mouchoir brun qui -couvrait entièrement sa tête blonde et ses épaules rosées. - -L'envoyé la regarda tendrement et sourit. Pendant un instant il ne -voulut ou ne put rien dire. - -Quand il répondit enfin, sa voix était bien basse, si basse qu'on eût -dit que ce n'était pas la sienne: - -«Tu connais bien le chemin, Maroussia? demanda-t-il. - ---Je connais très-bien ce chemin. Il faut aller toujours droit jusqu'au -petit lac, et puis, étant arrivé près de ce petit lac, on tourne à -droite, et dès qu'on a tourné, on aperçoit du haut d'une montée le toit -de la maison de Knich. Une fois là, on ne trouve pas de difficultés -pour arriver à Tchiguirine. J'ai bien entendu quand Knich disait à mon -père: «A moins d'être un niais, on va facilement par ce chemin.» - ---Connais-tu ce Knich? - ---Je le connais, il vient souvent chez nous. - ---Il te recevra bien? - ---Je n'en sais rien... je crois que oui. - ---Et s'il te recevait mal? - ---Mais il ne pourra jamais nous trahir, pas vrai? C'est un ami... Oh -non! un ami de mon père ne peut pas être un traître. - ---Sais-tu, Maroussia, continua l'envoyé en regardant fixement la petite -fille, sais-tu que le pays est plein d'étrangers, de soldats, de gens -sans pitié? Sais-tu que nous ne rencontrerons que des ennemis, des -coups de sabre ou des coups de fusil? Sais-tu que partout coule le -sang? sais-tu cela?... - ---Oui, répondit Maroussia; oui, je sais tout cela!... - ---Les yeux méchants vont t'espionner; on te fera des questions dont -tous les mots seront des pièges, et si tu réponds maladroitement, si tu -laisses échapper un petit geste, un petit mouvement, si tu parles, si -tu rougis, si tu trembles un peu, tout sera perdu... Le sais-tu? - ---Oh! je ne répondrai pas maladroitement, je répondrai bien: je n'ai -pas peur! - ---Il se peut, petite, que nous allions à la mort! - ---Non, dit Maroussia, nous ne mourrons qu'après. Il faut d'abord que tu -arrives à Tchiguirine. Une fois que tu seras à Tchiguirine, je mourrai, -s'il le faut!... Alors je n'aurai plus peur de mourir... mais il faut -qu'auparavant tu sois à Tchiguirine! Oh oui!...» - -L'envoyé ne dit rien, mais il prit la fillette dans ses bras et la -serra doucement sur son cœur, en l'appelant tout bas «sa chérie.» - -«Maroussia, dit-il après quelques instants de silence, nous ferons -bien sûr de mauvaises rencontres; les soldats pourront t'arrêter, -t'interroger. Si l'on s'approchait de la voiture, même avec l'intention -de la fouiller, tu serais calme, tu n'aurais pas l'air d'une petite -perdrix qui voit quelqu'un s'approcher de son nid caché tout près. Tu -me comprends, dis? - ---Oui, je te comprends. Il faut être.... il faut être.... comme toi. Je -serai ainsi. - ---Si quelqu'un te demandait où tu vas, tu répondrais que tu mènes cette -voiture chargée de foin à la campagne de Knich, lequel l'avait acheté -chez ton père. Entends-tu? - ---Oui, j'entends. - ---Si nous arrivons sains et saufs jusqu'à la demeure de Knich, -Knich viendra sur le seuil de sa porte à notre rencontre, bien sûr. -Entends-tu? - ---Oui! - ---Alors tu lui diras: «Quel beau blé vous avez dans vos champs! Je -l'ai admiré en passant. Il est encore un peu vert; mais je crois qu'au -besoin on pourrait l'utiliser même avant qu'il soit tout à fait mûr.» -C'est bien long, petite fille? Mais tu peux tout de même retenir ces -paroles, pas vrai? - ---Oui, répondit Maroussia. Écoute, je vais les répéter!» - -Elle les répéta et n'oublia rien, pas une parole. - -«Tu es un petit trésor! dit l'envoyé. Maintenant, dépêchons-nous!» - -Il monta sur la voiture, fit un grand trou dans le foin et s'y cacha. - -Maroussia se mit à la place qu'aurait prise un voiturier, encouragea -les bœufs de sa petite voix, d'abord un peu tremblante, et la lourde -voiture s'ébranla en se balançant lentement. - -La nuit était très-avancée. On était sur le point d'apercevoir quelques -lueurs dorées. La brise fraîchit encore, et les gouttes de rosée -brillèrent sur l'herbe sombre d'un éclat plus vif. - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - -VI - -UNE RENCONTRE. - - -Les bœufs ne savent jamais combien on est pressé. La voiture s'avançait -trop lentement au gré de Maroussia; leurs pas comptés s'allongeaient -bien un peu au milieu des steppes à la voix de leur petite amie, -mais ils ne se précipitaient pas. Leur marche était éclairée par -le tranquille scintillement des dernières étoiles, l'aube déjà -s'annonçait. On sentait le délicieux parfum des fleurs. - -Tout était calme; de temps en temps un coup de fusil, un cri, destiné -à maintenir les sentinelles en alerte, faisaient ressortir davantage -encore ce grand silence. Cela, c'était chose prévue. - -Mais chaque petit bruit inattendu faisait tressaillir Maroussia. -Combien de fois la légère rafale de la brise fit-elle affluer tout le -sang vers son cœur! Ah! ce n'était pas pour elle qu'elle tremblait si -facilement. Pour ce qui ne regardait qu'elle, sa petite personne était -bien résolue. Sa vigilance était pour l'autre. Tout à coup elle dit: - -«Cache-toi bien! on vient!» - -Cette fois on venait pour tout de bon. Bientôt un détachement de -cavaliers russes entoura la voiture. - -«Où vas-tu? D'où viens-tu? Qui es-tu? crièrent plusieurs voix enrouées. - ---Je suis la fille de Danilo Tchabane, répondit Maroussia. - ---Arrête donc tes bœufs!» lui cria un officier. - -Maroussia arrêta les bœufs. - -«D'où viens-tu? - ---Je viens de chez nous. - ---Où ça, chez vous? - ---Pas loin de ce côté. - ---Et où vas-tu? - ---Je vais chez maître Knich. - -[Illustration: VI - -OU VAS-TU? D'OU VIENS-TU? QUI ES-TU?] - ---Qui est-ce, Knich? - ---C'est un ami de mon père. Il a acheté ce foin chez nous et je conduis -la voiture jusque chez lui. - ---Que vous ai-je dit, cher ami? dit un autre officier. C'est une -voiture de paysan, et rien de plus. Mais vous, vous voyez partout des -traîtres et des prisonniers échappés. - ---Croyez-vous qu'il n'y en ait nulle part? Le temps de galop que vous -venez de faire est-il une si grosse affaire? - ---Ce n'est pas la première course que vous nous avez fait faire -aujourd'hui! Et toujours à la poursuite de fantômes! répondit -l'officier. Que ferons-nous de notre capture? Petite fille! veux-tu -être du régiment? Eh mais! tu es trop petite, tu aurais mieux fait de -ne pas sortir de ton berceau ce matin. - ---Ce beau foin, répondit le premier officier, n'est pas à dédaigner.» -Et s'adressant à Maroussia: - -«La campagne de ce Knich est-elle loin? - ---Encore assez.... - ---Qu'entends-tu par là? Y arriverait-on du pas de tes bœufs avant une -heure, avant deux? - ---Deux peut-être, ou peut-être trois. - ---Eh bien, alors, mon avis est que nous escortions cette voiture -jusqu'à la maison de cet homme; et s'il tient à ce foin, il le -rachètera. Petite fille, la maison de l'ami de ton père est-elle -commode? Est-il un propriétaire riche? - ---Il a un grand jardin et beaucoup de pommes. - ---Niaise! C'est bien de pommes qu'il s'agit! Allons! assurons-nous par -nous-mêmes de ce que peut valoir ce Knich. Notre visite ne peut manquer -d'être pour lui une surprise agréable.» - -L'officier piqua son cheval et s'élança en avant. Son camarade le -suivit en grommelant: - -«Vous êtes un vrai fou! Voilà toute une journée passée à courir sans -rime ni raison; quel métier vous nous faites faire! - ---En avant, petite fille! dirent les soldats à Maroussia. En avant!» - -La voiture marcha entourée du détachement de soldats. - -Maroussia ne voyait de tous côtés que des figures sinistres. - -Tout en se demandant avec angoisse ce qu'il serait sage de faire pour -se tirer de ce grand danger, elle observait timidement les visages -hérissés de grandes moustaches, brunis par le soleil, durs, sombres, -implacables, qui l'entouraient. - -Tout ce monde avait l'air, en suivant ainsi sa voiture pas à pas, -de se reposer après bien des fatigues et des exploits sanguinaires. -«Combien ces gens-là ont-ils tué et massacré des nôtres déjà? se -disait l'enfant. N'est-ce pas terrible à penser! s'en souviennent-ils -seulement, du mal qu'ils ont fait? Les figures de quelques-uns sont -tristes.... Leur cœur à tous n'est pas de pierre, peut-être? Et s'ils -le découvraient? Oh non! ils n'auraient pas de pitié!» - -Les bœufs de Maroussia, tout en conservant leur majestueuse gravité -habituelle, animés peut-être par le piétinement de cette cavalerie et -caressés par la fraîche brise matinale, marchaient pourtant d'un pas un -peu plus leste. Les chevaux du régiment allaient militairement, mais de -temps en temps ceux qui étaient plus près de la voiture allongeaient le -cou et arrachaient avec un indicible plaisir un peu de foin aux bottes -qui se trouvaient à portée de leurs dents. Cela faisait frissonner -Maroussia. Si une botte se détachait, si.... - -Tout à coup Maroussia, en jetant un regard du côté des soldats, aperçut -une paire d'yeux qui étaient comme fixés sur elle. Ces yeux étaient -perçants comme deux lames de poignard, et flamboyaient comme des -charbons ardents. Ils la regardaient avec grande attention, oui, et -avec méfiance peut-être. - -Elle eut chaud et froid et pensa que tout était perdu. Mais elle se dit: - -«Je dois être--_comme lui_!» - -Et elle reprit courage. - -Les deux officiers caracolaient en avant. L'un riait, l'autre grognait. -Les soldats, eux, devenaient silencieux et comme assoupis par le -ralentissement de leur allure. - -Mais pourquoi les yeux de ce soldat se fixaient-ils toujours sur elle? - -«Je vais le regarder aussi,» se dit Maroussia. - -Et, réprimant son émotion, elle attacha à son tour ses regards sur lui. - -Les yeux en question appartenaient à un sous-officier âgé, robuste, à -la figure très-rude et en même temps très-intelligente. - -Tout à coup il poussa son cheval en avant et se plaça tout près de -Maroussia, comme pour la considérer de plus près. Il ne lui parla pas -tout d'abord, mais ses yeux perçants semblaient dire: - -«C'est pourtant étrange, une si petite fille menant une si grosse -voiture! Qui a pu choisir pour voiturier ce frêle jouet? Qui a pu -la laisser partir ainsi, toute seule, la nuit, quand la guerre est -partout, quand les chemins sont si peu sûrs? Pour un soldat, ça ne -ferait pas une bouchée, cette petite fraise-là! - -«Ton père et ta mère vivent-ils encore, petite fille?» lui demanda-t-il -enfin. - -Croyant que Maroussia ne comprenait pas le russe, il traduisit sa -question comme il put en ukrainien. - -«As-tu encore ton père? As-tu encore ta mère? - ---Oui, grâce à Dieu! répondit Maroussia. - ---Tous les deux? - ---Tous les deux.» - -Il resta pensif un instant; puis sa figure s'anima, comme s'il eût -tout d'un coup compris quelque chose à une énigme. - -Le cœur de Maroussia se serra terriblement. Elle eut le vertige. Mais -il fallait être--_comme lui_. - -Elle s'efforça de paraître calme, et demanda à son tour, d'une voix un -peu tremblante, il est vrai, mais le sourire aux lèvres: - -«Et vous, avez-vous votre père et votre mère? Avez-vous beaucoup de -parents? Vous avez des enfants peut-être? Avez-vous des filles ou des -fils?» - -Était-ce cette petite voix enfantine, tremblante et timide, ou tout -simplement cette question qui réveilla le souvenir des joies et des -tristesses du passé profondément refoulées et, pour ainsi dire, -enterrées dans le cœur de ce militaire? Quoi qu'il en soit, la figure -rude et implacable qui avait fait tant peur à Maroussia se transforma -soudainement, et on put y voir tout à coup comme un reflet de tous les -sentiments tendres que peut contenir le cœur d'un mortel. - -A coup sûr c'était un homme fort, mais ce souvenir du passé le secouait. - -Ces yeux, tout à l'heure méfiants et scrutateurs, s'étaient -instantanément adoucis. Ils regardaient maintenant Maroussia avec une -émotion étrange. Retrouvait-il dans les traits de la petite fille -une ressemblance quelconque avec un petit être qui n'était pas là, -qui était bien loin peut-être, mais dont la pensée seule suffisait à -l'attendrir? - -«Oui, j'ai une fillette, répondit-il enfin. - ---Est-elle grande, votre fillette?» demanda Maroussia. - -Il sourit, et on sentait que dans ce sourire attristé passait et -repassait l'image chérie d'une toute petite et frêle créature. - -«Elle est aussi grande que toi, oui, en vérité, presque aussi grande,» -répondit-il. - -Alors il baissa la tête, et Maroussia n'osa plus lui faire de -questions. Elle le laissait avec sa fille. - -On marchait toujours. L'air était tiède, frais et parfumé. Une bande -rose apparut à l'horizon. Un petit oiseau, très-matinal, laissa -entendre un petit cri, son bonjour à l'aurore. - -En même temps, à l'arrière de la voiture, une voix sonore s'éleva: - -«Rappelle-toi! rappelle-toi, ma bien-aimée, notre affection -d'autrefois!» - -C'était un jeune soldat qui chantait. Sa voix et sa chanson étaient -également harmonieuses et douces; Maroussia en était toute pénétrée. -Mais quel fut son étonnement quand le soldat qui venait de causer avec -elle se mit à chanter, lui aussi. Sa voix était grave, à celui-là, un -peu sourde, un peu basse, mais elle remuait quelque chose de profond -dans le cœur. Un grand silence s'était fait pendant le premier couplet, -mais au second tous les soldats se mirent à chanter avec lui. C'était -saisissant! Ce qui étonna le plus, ce qui ravit Maroussia, en dépit -des angoisses de sa petite âme,--peut-être par sa mélancolie même le -chant répondait-il à ces angoisses,--c'est que, bien que les voix qui -s'étaient unies à celle de son voisin eussent acquis une intensité -qui lui rappelait les grondements du tonnerre, la voix du soldat qui -avait une petite fille n'était jamais couverte par celles des autres -chanteurs. Entre toutes, elle entendait et distinguait cette voix à -l'accent sincère. Quand la chanson fut finie, Maroussia remarqua que le -chanteur avait l'air bien triste. - -Non loin du chemin elle apercevait un petit lac aux eaux paisibles, aux -rivages verdoyants, encore couverts en partie par la vapeur matinale; -on eût dit un léger voile de gaze se dissipant peu à peu. A droite -serpentait un étroit sentier encore dans l'ombre, celui qui conduisait -par le plus court les piétons à la maison de Knich. Enfin, une blanche -colonne de fumée indiquait l'emplacement même de la maison de l'ami de -son père. - -Devant la lumière qui allait chasser les dernières ténèbres, Maroussia -s'inquiéta. Les gais rayons du matin, si bien venus toujours, étaient -pour elle, ce jour-là, des ennemis qui pouvaient la trahir! Dans sa -crainte, elle avait oublié son chanteur favori. Ses yeux le cherchèrent -sans le trouver, et elle en fut chagrinée. - -Involontairement elle en était venue à compter sur lui comme sur un -protecteur. C'était un autre soldat qui l'avait remplacé à sa droite. - -«Qu'elle est petite, cette créature-là! dit ce soldat à un de ses -camarades, après avoir jeté un regard sur Maroussia. - ---Pas plus grande qu'un nœud sur un fil de soie, répondit un autre -soldat. - ---Et elle n'a peur de rien, elle voyage comme un colonel de hussards. - ---Je parierais qu'elle ne craint ni poudre, ni balle! continua le -premier. - ---Et elle a raison, ajouta le troisième. Quelle balle pourrait être -dangereuse pour un grain de pavot? Est-elle autre chose? - ---Je connais les Ukrainiens, dit le premier; on ne peut pas dire que ce -soit un peuple de lièvres. Même les petites filles sont vaillantes dans -ce pays. J'ai vu de mes propres yeux, plus d'une fois, de quoi elles -sont capables: le canon tonne, la fusillade pétille, le sang coule par -ruisseaux, la terre tremble, on gémit, on crie, on hurle, on s'égorge, -on meurt! et elles viennent sur le champ même de bataille, elles y -marchent, elles y ramassent leurs blessés comme si elles se promenaient -dans un jardin en y cueillant des coquelicots! - ---Aussi en meurt-il par mille et deux mille! dit un autre. - ---Bah! nous mourrons tous d'une manière ou d'une autre, répondit -quelqu'un qu'on entendait sans le voir, parce qu'il était complétement -caché par deux soldats géants. Oui, d'une manière ou d'une autre; -l'essentiel est de mourir de la bonne. Mais qui la connaît, celle-là?» - -Quelques coups de fusil se firent entendre... - -Ce bruit de combat chassa en un clin d'œil toute autre pensée, tout -autre sentiment. Réflexions à peine ébauchées, raisonnement commencé, -opinion à demi exprimée, réplique prête à éclater, tout s'interrompit -comme un fil coupé par des ciseaux bien aiguisés; le détachement tout -entier, l'oreille dressée, interrogeait l'horizon comme un seul homme. - -Les officiers arrêtèrent leurs chevaux. Chacun donna son avis; la -fusillade recommença avant qu'on fût d'accord. - -«C'est de notre côté! s'écria le jeune officier. Il n'y a pas de doute, -c'est de notre côté que l'engagement a commencé. En avant! ce sont les -nôtres qui se battent. - ---Holà! Ivan! Tu conduiras la voiture jusqu'à la maison de ce Knich et -tu arrangeras la chose pour le foin. En avant!» - -Maroussia n'avait pas eu le temps de se remettre ni de rassembler ses -idées, que le détachement avait disparu dans un nuage de poussière. -Ils s'étaient envolés comme des oiseaux sauvages. Cependant le vieux -soldat qui avait causé avec elle et lui avait parlé de sa petite fille -s'était retourné et lui avait jeté, elle l'avait vu, un regard d'adieu. - -Ah! pourquoi, au lieu de rester, celui-là était-il de ceux qui -partaient? - -Maroussia demeura seule avec cet Ivan, qui avait reçu l'ordre de -conduire sa voiture jusqu'à la maison de Knich et d'_arranger la chose_. - -«Eh bien, en route, petite goutte de miel!» lui dit Ivan en allumant sa -pipe. - -Maroussia regarda Ivan et pensa qu'il avait l'air d'un hérisson. - -«En route! en route!» répéta-t-il d'une voix plus sévère. - -Maroussia parla à ses bœufs. Devant le départ subit de leur escorte, -ils avaient jugé à propos de s'arrêter; devant un tel emportement de -sages bœufs n'avaient rien à faire. A la voix de Maroussia ils se -hâtèrent d'obéir. - -La voiture avait repris sa marche mesurée; Maroussia, sous prétexte -qu'elle était fatiguée, s'était perchée sur le haut de son énorme -voiture, et, tout en grimpant, elle avait trouvé le moyen de donner -furtivement sa petite main à serrer à son grand ami, dont le calme et -confiant regard lui était apparu tout au fond du trou qu'il s'était -ménagé entre les bottes de foin. Cela leur avait fait du bien à tous -les deux. Ivan, bien entendu, était à cent lieues de se douter de rien; -il l'avait laissée faire, il marchait à côté des bœufs en fumant sa -pipe et en regardant devant lui. - -On voyait que la guerre avait passé par là. Pour trouver un champ vert -en pleine espérance de moisson, il fallait en traverser dix absolument -ravagés. - -Maroussia, voyant cela, pensait: «la guerre est horrible!» - -Les fusillades se répétaient à intervalles de plus en plus rapprochés, -et les coups devenaient de plus en plus distincts. - -La voiture était engagée sur un de ces monticules qui ne sont pas rares -dans le pays et sous lesquels sont enterrés les morts des anciennes -batailles. - -Quand ce tertre fut gravi, Maroussia aperçut dans la plaine des -tentes nombreuses, à demi voilées par les nuages de fumée noire -qu'illuminaient parfois des langues de flammes rouges. C'était le -terrain même sur lequel se livrait le combat que les fusillades -lointaines leur avaient annoncé. - -De temps en temps on entendait soit des vociférations, soit des -gémissements humains, des hennissements de chevaux; des cris d'enfants -arrivaient aussi à travers l'air frais du matin. - -Maroussia eut sous les yeux l'affreux spectacle d'un village incendié, -des maisons riches en feu et des cabanes croulantes. - -Des femmes, tenant leurs nouveau-nés dans leurs bras, couraient -éperdues; quelques-unes tombaient foudroyées par quelques coups -invisibles. - -Des chevaux galopaient sans cavaliers. Les cadavres s'amoncelaient par -endroits. Les corps des blessés attendant le dernier coup jonchaient -le sol. Les colonnes, tout à l'heure profondes, s'éclaircissaient; le -nombre des vivants diminuait presque à vue d'œil. La terre était, sur -de grands espaces, rouge de sang. Le ciel était obscurci. - -Hélas! il ne nous appartient pas d'expliquer de telles fureurs! - -Au delà, pas bien loin de ces scènes abominables, et tout droit -devant elle, pareille à une oasis se montrant à travers les orages, -fleurissait et embaumait la métairie de Knich. Du haut de son -observatoire, Maroussia reconnaissait déjà le feuillage de chaque arbre -au milieu du jardin touffu; la couleur de chaque fleur se détachait sur -les fonds verts. - -La porte cochère était ouverte, et ses jeunes yeux distinguèrent -une bande nombreuse de poulets d'un jaune doré qui, sans souci du -combat, prenaient leurs ébats dans la grande cour; à plus forte -raison apercevait-elle dans cette cour les chariots, les charrues au -soc brillant, les instruments de travail, les fourches, les bêches, -les râteaux, les pelles attendant les ouvriers, les laboureurs qui -d'ordinaire les utilisaient. - -Près de la porte se tenait un énorme chien, noir comme du jais, -ébouriffé comme un toit de chaume après grande pluie et tempête. - -La voiture de Maroussia avait contourné le champ de bataille; de -loin le chien de Knich l'avait aperçue. Il était facile de voir à -son attitude expectante qu'il se préparait, quelle qu'elle fût, à la -recevoir avec tout le sang-froid et toute la vigilance d'une créature -qui, dans sa vie, a vu, connu et approfondi bien des choses, qui a pour -maxime de se tenir sur le qui-vive et de ne point se laisser aller trop -vite au seul témoignage de ses pressentiments. - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - -VII - -CHEZ LE VIEUX KNICH. - - -A peine la voiture s'était-elle arrêtée devant la porte, qu'un garçon -de six ou sept ans, fort et solide comme un roc, rose comme l'aurore, -ayant toutes les allures d'un aiglon, se montra à Maroussia. Le regard -déterminé de ses yeux clairs disait: - -«C'est vous qui venez, c'est à vous de parler. Qu'est-ce que vous nous -voulez? - ---Pane[3] Knich est-il chez lui? demanda Maroussia? - - [3] _Pane_, le nom polonais, et petit russien pour seigneur, - monsieur. - ---Alors vous êtes venue pour le grand-père? dit le garçon, questionnant -au lieu de répondre. - ---Oui, pour le grand-père. Est-il chez lui? - ---Il est chez lui. - ---Où donc? - ---Il est au jardin; mais il se peut qu'il soit au logis ou aux champs. - ---Veux-tu lui dire que nous sommes arrivés? - ---Et dépêche-toi,» ajouta Ivan en rallumant sa pipe. - -Mais le grand-père arrivait déjà. - -A le voir, c'était un vieux bon être, un peu courbé par l'âge. Il -portait un simple habillement campagnard,--une chemise et un pantalon -en toile: une chemise très-ample et un pantalon plus large qu'un golfe -de la mer Noire! Sa tête était couverte d'un chapeau de paille aux -larges bords, qu'il avait probablement tressé lui-même. - -Il reconnut tout de suite Maroussia et ne parut point étonné de la voir -arriver. Tout au contraire; on aurait dit qu'il l'attendait et qu'une -visite pareille était pour lui la chose la plus simple et la plus -habituelle. - -«Ah! petite fille, dit-il, comment vas-tu? Toujours bien? toujours -contente? Allons, viens; entre dans la chaumière. Mais, si tu -aimes mieux le plein air, Tarass connaît des endroits où on trouve -des fraises et où mûrissent les framboises. Nous avons encore une -ressource, une jolie provision d'autres friandises: des gâteaux au -miel, des petits pâtés et même des grands.» - -Ivan avait saisi au passage ce mot «pâtés». - -«Je vois que tu as une maison bien montée, dit-il d'une voix encore -sévère, mais que la vision «des grands pâtés» avait déjà adoucie. - ---J'en rends grâce au Seigneur, répondit le vieux laboureur. Entrez, -entrez, je vous prie.» - -Il avait l'air si simple, si affable, si naïf, ce vieux bonhomme Knich! - -«Entrez, entrez, répétait-il, entrez donc... Quel plaisir! Quelle -surprise agréable! Quelle bonne aubaine! J'aime tous les militaires... -Entrez, entrez, monsieur le soldat, je vous en prie...» - -Le militaire qu'il aimait tant était brisé de fatigue et affamé comme -un loup: aussi suivit-il le vieux laboureur sans se faire prier, et, -une fois dans la chambre, il s'étala sur un banc, bâillant, étendant -les bras, allongeant les jambes, en un mot, profitant du bienheureux -incident qui lui permettait de dorloter un peu son pauvre corps tout -meurtri par les fatigues de la guerre. - -On voyait très-bien qu'il avait pris le vieux Knich pour un brave -homme, bien simple et très-ignorant, et qu'il ne se souciait, à vrai -dire, «que de ses pâtés;» quant à l'affaire du foin, elle viendrait à -son heure. - -Maroussia s'était d'abord occupée de faire entrer la grosse voiture -dans la cour. Le petit Tarass, très-empressé, bondissant autour d'elle, -l'y avait aidée. Quand ce fut fait, elle alla retrouver les deux hommes. - -«Pane Knich, dit alors Maroussia, _quel beau blé vous avez dans vos -champs! Je l'ai admiré en passant. Il est encore un peu vert, mais je -crois qu'au besoin on pourrait l'utiliser même avant qu'il soit tout à -fait mûr!_ - ---Dieu soit loué! ma petite, Dieu soit loué! Oui, nous aurons une bonne -année!» répondit le vieux Knich. - -Sa voix calme ne trahissait aucune, mais aucune émotion! Il trottait -dans la salle, appelant ses serviteurs, donnant ses ordres d'une voix -gaie. Ses yeux ne demandaient rien aux yeux de l'enfant. C'était un -brave homme, fier de ses pâtés et de ses jambons, souriant d'avance -à l'idée de l'accueil que va faire un étranger au repas qu'il va lui -offrir. - -«A-t-il compris? se demandait Maroussia. Non, il n'a point compris! -Pourtant...--et son cœur se serrait,--s'il n'avait pas compris!» - -Elle ne savait que penser, elle ne savait que faire! - -«Il faut être _comme lui_, se dit-elle enfin, il faut être courageux, -savoir se taire et savoir attendre.» - -Elle comprenait que l'envoyé avait fait preuve de toutes ces qualités, -en ne sautant pas de la voiture sur la route après qu'il avait vu -l'escorte réduite à un seul soldat, cet Ivan dont il n'eût fait qu'une -bouchée, et en y demeurant encore même après l'entrée dans la cour, et, -ayant pris cette résolution d'être _comme lui_, elle n'adressa point de -questions au vieux, et, sans mot dire, trottina dans la maison derrière -lui. - -Cette chaumière était grande. L'ameublement se composait de bancs en -solide bois de chêne. Sur les murs blanchis à la chaux aussi blancs que -la neige, des guirlandes d'herbes desséchées répandaient dans l'air les -aromes de la flore sauvage des steppes. - -Dans un coin, les images de Dieu et de ses saints étaient ornées de -fleurs fraîches. Au milieu une grande table massive, aussi en bois de -chêne, était couverte d'une belle nappe blanche à franges de couleur. - -Le vieux Knich invita ses hôtes à s'asseoir. - -«Il ne faut pas que j'oublie les rafraîchissements, dit-il. Ce sera -bientôt fait, ce sera bientôt fait...» - -Et le voilà qui va d'un côté et d'un autre, apporte les grands verres -et descend dans la cave, monte au grenier, ouvre le garde-manger, remue -pots et couvercles, laisse tomber les cuillers, verse d'une bouteille -à l'autre, grimpe sous le toit pour prendre des andouilles fumées, -court au jardin, etc., etc... - -Tous ces apprêts, qui promettaient beaucoup à l'affamé soldat, le -tenaient dans une attente continuelle; il croyait à chaque instant voir -apparaître quelque plat superbe: il humait déjà l'air, l'eau lui venait -à la bouche; il avait tous les tressaillements, tous les frissons de la -convoitise; il se promettait un tel régal qu'il oubliait tout au monde, -ou, pour mieux dire, il ne voyait le monde que confusément, à travers -un amoncellement de pâtés, d'andouilles, de fromages, de viandes et -autres friandises. - -«Écoute donc, écoute, barine[4], ne te donne pas tant de peine, -disait-il de temps en temps. Je serai content de peu... je veux dire, -je serai content de ce que je vois là-bas... Oui, je serai content. - - [4] _Barine_, mot ruthène équivalant à maître et patron. - ---Non, non, répondait le vieux Knich, non! permettez que je vous -présente quelque chose de convenable! Permettez-moi, monsieur... -puis-je demander votre nom? - ---Je me nomme Ivan,» répondit le soldat avec un soupir, mais tout à -fait désarmé par la franche hospitalité du vieux campagnard. - -«Eh bien, monsieur Ivan, il faut me permettre de vous présenter ce -qu'il y a de meilleur dans ma pauvre maisonnette! Il le faut, il le -faut: vous ne voulez point affliger un vieillard, n'est-ce pas? Vous -goûterez un peu de mes andouilles... et de mes jambons aussi... et puis -de mes fromages... Vous verrez. - ---Mais, nous autres militaires, nous ne sommes pas habitués à des -délicatesses. Si la faim peut être apaisée, nous sommes contents, -disait Ivan. - ---Bien sûr, bien sûr, monsieur Ivan, bien sûr. Oh! la vie militaire est -dure! J'en ai entendu parler. Eh bien, raison de plus pour essayer de -vous régaler un peu... Oui, oui, croyez-moi!» - -Maroussia, assise dans un coin, tâchait d'_être comme celui_ à qui -elle ne cessait de penser aurait été. A la voir, elle était calme et -tranquille. - -Mais quel flux et reflux d'espoir et d'anxiété! On ne saurait le -décrire. Le grand ami était-il encore enterré dans son foin? Avait-il -pu au contraire s'en tirer? Mais alors avait-il pu se cacher en lieu -sûr? et puis, s'il avait dû quitter la maison, où le retrouverait-elle? -Quels risques pourrait-il courir? Que dirait son père, si elle se -trouvait séparée de lui avant de l'avoir conduit au but?... - -Le petit Tarass, après avoir passé en revue les nouveaux arrivés, -s'approcha de la fenêtre et compta les décharges qu'on entendait -très-distinctement, bien qu'elles fussent très-éloignées. - -A la fin des fins, le déjeuner fut apprêté. M. Ivan se mit à le -dévorer avec une sorte de colère. Il l'avait aussi par trop attendu. - -A la première bouchée, il avait la mine sévère et farouche d'un -guerrier qui n'a aucun souci de caresser son palais; mais bientôt sa -figure commença à s'adoucir. Peu à peu elle s'épanouit et finit par -devenir tout à fait resplendissante. Après quelques petits verres de -liqueurs de framboises, de fraises, de cerises, de cassis et de kummel, -ses yeux prirent une expression caressante, et un sourire béat erra sur -ses lèvres. - -Le vieux Knich ne se lassait point de lui présenter de nouveaux plats -et de nouveaux breuvages. De temps en temps il poussait un petit cri. - -«Ah! quelle idée! Je me rappelle que j'ai là dans mon garde-manger -quelque chose qui vous fera plaisir... Attendez, attendez! Avec votre -permission, je vais vous l'apporter, monsieur Ivan! Vous m'en direz -votre avis!» - -M. Ivan ne résistait pas. Il ne pouvait que secouer un peu la tête -comme s'il voulait dire: - -«Ça me va! Mais tout me va dans ce moment! - ---Eh bien, Tarass, que fais-tu là? demanda le vieux Knich, après avoir -placé un nouveau flacon devant son hôte. Est-ce le moment de bayer aux -corneilles? A ta place je serais allé voir s'il est temps de donner du -foin aux bœufs. - -[Illustration: VII - -ÇA ME VA! TOUT ME VA DANS CE MOMENT!] - -«Croyez-vous, monsieur Ivan, ajouta le vieux, que j'ai dans Tarass -un ouvrier admirable? C'est un petit gars qui n'est pas bête du tout, -ni paresseux.» - -M. Ivan voulait répondre, mais il ne put improviser qu'un sourire qui -ne disait pas grand'chose. Quant au petit Tarass, il ne se fit pas -prier. D'un bond il fut près de la porte. - -Il était temps, Maroussia n'en pouvait plus. Elle se leva doucement et -dit au vieux Knich: - -«J'irai avec Tarass. - ---Va, ma petite, va,» répondit le vieux. - -Et quand elle passa près de lui il étendit la main et caressa -légèrement ses cheveux. - -C'était peu de chose que cette caresse, mais elle rendit, comme par -magie, toute confiance à Maroussia; elle se sentit comme rassurée et -fortifiée; son anxiété disparut, et son pauvre cœur, jusque-là serré -comme dans un étau, fut rendu à la liberté. - -«Très-cher barine! dit Ivan, faisant un effort désespéré pour -rassembler ses idées, ce foin de tout à l'heure, vous savez, le foin -de la voiture que j'ai été chargé d'escorter, il est à nous!... Vous -me comprenez? Nous l'avons pris, alors c'est notre bien, il est devenu -notre propriété! C'est clair, n'est-ce pas? Cependant, si tu tiens à le -garder, tu peux m'en rembourser le prix... Donne de l'argent, beaucoup -d'argent, et tu l'auras!... Et ce sera bien fait. Ce sera parfait, foi -d'honnête homme! - ---Vous êtes le maître, monsieur Ivan, répondit le vieux Knich, vous -êtes absolument le maître. Vous pouvez prendre tout ce que vous -désirez. Vous êtes le maître! - ---C'est bien! c'est très-bien! répondit Ivan. Tout à fait bien.» - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - -VIII - -A LA MÊME PLACE. - - -En entrant dans la cour, Maroussia vit sa voiture encore remplie de -foin et à la même place! Tarass travaillait avec un zèle extrême. Il -grimpait sur la roue, tirait du foin par poignée des bottes qu'il -pouvait atteindre et le présentait aux bœufs, qui acceptaient cette -offrande avec beaucoup de dignité. - -Maroussia tournait autour de cette voiture comme un oiseau blessé. - -Tarass, après avoir donné du foin aux bœufs, commença à babiller et fit -plusieurs questions à la nouvelle arrivée. - -Mais Maroussia, tout absorbée par un cruel souci, ne lui répondit que -par monosyllabes. - -Tout à coup l'idée lui vint que sa présence près de la voiture pouvait -paraître étrange, et elle s'en éloigna rapidement. Elle se promena -dans la vaste cour; elle pénétra dans le jardin touffu, elle s'arrêta, -regarda autour d'elle, contempla les champs qui se déroulaient au loin. - -«Que faire? se demanda-t-elle. Que devenir? Comment le sauver? Comment -le délivrer? Rien n'est changé dans l'aspect de cette voiture; -serait-il encore...» - -Elle retourna dans la cour pour s'assurer que personne ne l'observait. -«Si je le puis sans imprudence, se disait-elle, j'oserai, sinon -l'appeler, attirer du moins par un moyen quelconque son attention.» - -Tout à coup, en passant à côté d'un amas de grosses pierres entassées -contre un mur en ruines, elle crut entendre, non, elle entendit bien -distinctement, comme si elle fût sortie de dessous terre, la voix -qu'elle connaissait si bien, et qui lui disait: - -«Merci, ma petite Maroussia! Sois tranquille, tout va bien!» - -[Illustration: VIII - -SOIS TRANQUILLE, TOUT VA BIEN.] - -Elle n'en pouvait douter, c'était la voix, la voix même de celui -pour qui elle croyait avoir à trembler encore. Frappée par la joie -comme par une flèche, elle s'affaissa sur l'herbe, incapable de faire -un pas de plus. - -Peu à peu elle se remit et tâcha de voir d'où pouvait bien venir cette -voix qu'elle avait été si heureuse d'entendre. - -L'amoncellement des pierres près duquel elle se trouvait avait l'air -très-ancien. Les pierres étaient couvertes de mousses et d'herbes -folles, de plantes grimpantes, et de petites fleurs jaunes qui -brillaient comme des étoiles sous les rayons du soleil. Évidemment ces -pierres avaient été jetées là à l'époque lointaine où, sous un bâtiment -depuis presque entièrement disparu, l'on avait construit cette vieille -cave, dont son œil chercheur avait remarqué le soupirail, bien qu'il -fût à peine visible à travers le fouillis de plantes qui l'obstruait. - -«Ai-je bien entendu?» se demanda la petite Maroussia. - -Son pauvre cœur battait à rompre sa poitrine. Mais la voix, sortant de -nouveau des décombres, se fit entendre une seconde fois: - -«Ma fidèle amie, disait la voix, rassure-toi. Nous avons passé le -rapide et nous ne nous noierons pas au port, je l'espère!» - -Maroussia se tenait immobile; elle écoutait encore, bien que tout fût -rentré dans le silence. - -Ces quelques paroles venant de _lui_, son grand ami, étaient autant de -paroles magiques qui lui avaient ôté toutes ses craintes. - -Son cœur se remplissait de joie, et ses joues se couvrirent d'un si -brillant incarnat, ses yeux étincelèrent d'un tel éclat que Tarass, -qui caracolait dans la cour comme eût pu le faire le fier coursier de -l'ataman, ou qui s'escrimait, comme le grand ataman lui-même contre -quelque invisible ennemi, interrompit ses exercices et vint se placer -face à face avec «la petite fille.» - -Frappé au dernier point du changement de tout son être, il la regardait -de son œil curieux. - -«Bien sûr elle est très-contente; grand-père lui aura donné quelque -chose de très-bon!» pensa-t-il. Mais quoi? Était-ce du pain d'épice ou -des noisettes grillées? - -Et plus il regardait la «petite fille», plus son imagination surexcitée -s'élevait à des suppositions fantastiques de friandises merveilleuses. -L'émotion le gagnait de plus en plus. Indécis, attentif, caressant -quelque espoir chimérique, il restait là, rappelant plus que jamais -le type d'un aiglon qui agite ses ailes, tend le bec et de ses yeux -perçants cherche à distinguer le butin. - -Maroussia lui dit: - -«Veux-tu que nous allions au jardin? - ---Je le veux bien, répondit-il avec quelque hésitation, comme un -garçon qui n'est pas sûr si, à donner son consentement, il va perdre ou -gagner. Mais dis-moi ce que t'a donné grand-père? - ---A qui a-t-il donné? - ---Mais à toi donc! - ---Il ne m'a rien donné. - ---Eh bien! il t'a promis quelque chose; alors c'est comme si tu le -tenais. Que t'a-t-il promis? - ---Il ne m'a rien promis.» - -Tarass la regarda avec méfiance. - -«Pourquoi es-tu donc si contente à présent? demanda-t-il. - ---Moi? - ---Mais oui, toi? - -Elle voulait dire: «Non, je ne suis pas contente;» mais elle était -incapable de mentir, même pour la bonne cause, et ne proféra que ces -mots: - -«Allons au jardin. - ---J'y vais, répondit Tarass avec un regard maussade. - ---Trouverons-nous beaucoup de fraises? demanda Maroussia. - ---J'en trouve quand j'en cherche, moi, répondit Tarass avec un peu de -hauteur. - ---Je tâcherai d'en trouver aussi. Crois-tu que j'en trouve? - ---Cela se peut. Ce n'est pas difficile, au reste. Vraie besogne de -petite fille! S'il s'agissait de prendre une taupe ou d'attraper un -hérisson, ce serait une autre paire de manches!» - -Et, tout en cheminant du côté du jardin, Tarass se dandinait d'un -air capable, comme il convient à un fameux preneur de taupes et de -hérissons. - -«Les petites filles n'ont pas de courage, voilà mon avis! ajouta-t-il. -Les garçons.... - ---Ah! les garçons sont très-braves! dit Maroussia, voyant que son -petit compagnon cherchait un mot qui pût exprimer dignement le mérite -supérieur des garçons. - ---C'est ça! répondit Tarass, touché de l'estime que la petite fille -faisait des garçons; et, à part lui, il pensait: «Elle n'est pas aussi -bête que je l'ai cru.» - ---Ils savent monter à cheval, les garçons! continua-t-il. C'est -admirable comme ils savent dompter les chevaux les plus sauvages! - ---Bien sûr, c'est admirable, répondit Maroussia en souriant. - ---Un jour, tu verras si je sais bien monter notre jument! L'autre fois, -quand je passais au galop près de la chaumière de la vieille Hanna, je -lui ai fait une fameuse peur; la pauvre femme a cru que c'était une -flèche tartare! Tu sais, nos vieilles craignent beaucoup les Tartares. - ---Pauvres vieilles! dit Maroussia. - ---Mais tu ne dois pas t'effrayer, toi; je te défendrai, dit-il avec un -élan de générosité. - ---Merci! dit Maroussia. - ---Oh! tu peux être tranquille! Il faut que tu saches que je me moque -de tous les dangers.... Il viendra un jour,--bientôt peut-être,--où je -taillerai en pièces tous les ennemis de notre Ukraine! Veux-tu entrer -par cette petite porte? Viens par ici, les fraises sont de ce côté. -Sais-tu quel est mon projet? Tu ne sais pas? - ---Non, dis-le-moi. - ---Eh bien, mon projet est de tomber sur le camp des Tartares ou des -Turcs, de les assommer et de faire leur chef prisonnier.... Qu'en -dis-tu? - ---Ce serait glorieux, répondit sérieusement Maroussia. - ---Glorieux! n'est-ce pas? Il y a bien eu une demoiselle de campagne, en -France, qui en a chassé tous les ennemis. - ---Oh! dit Maroussia, dont les yeux jetèrent des flammes, qu'elle a dû -être heureuse! - ---Elle a été brûlée, repartit Tarass. - ---C'est égal, c'est égal, dit Maroussia, c'est la plus heureuse des -femmes. - ---Père te racontera son histoire, si tu veux. C'est une dame française -qui la lui a dite à la ville. Ici on ne sait pas ces histoires-là. La -demoiselle s'appelait Jeanne d'Arc. - ---Jeanne d'Arc, dit Maroussia, les yeux pleins de larmes, Jeanne d'Arc! -l'heureuse fille!» - -Tarass était lancé. Ce qu'une petite fille de France avait fait, un -garçon ukrainien ne pouvait manquer de le faire. Il confia à Maroussia -la foule de projets qui bouillaient dans sa petite cervelle. Et comme -tous ces «glorieux» projets finissaient à souhait, dans son imagination -du moins! comme toute chance était de son côté! Tout en se promenant -dans le jardin et en cherchant des fraises, il développait ses idées à -propos du dernier combat et regrettait beaucoup que le grand ataman eût -été trop lent dans ses attaques. - -Maroussia l'écoutait en silence, songeant à cette fille dont le nom -venait de lui être révélé et qui avait affranchi son pays. - -«Cette petite Maroussia a décidément de l'esprit, se disait Tarass. -Comme elle m'écoute! Je suis très-content qu'elle n'ait aucune -ressemblance avec cette sotte criarde Mimofka, qui veut toujours être -la première, qui prétend m'apprendre ceci et cela et autre chose.... -Cette Mimofka m'est très-désagréable! Mais Maroussia est une bonne -fille.... Et tout à l'heure je vais lui cueillir des fraises....» - -En attendant, Tarass, appuyé sur une barrière, ne pouvait, en regardant -Maroussia, s'empêcher de dire: - -«Mais comme son visage éblouit! comme elle a l'air content! Elle ne -le serait pas plus, si elle voyait étalées devant elle toutes les -friandises de la foire! Je suis certain qu'elle a caché quelque part -un tas de pains d'épices! Cependant elle est très-bonne enfant, elle -partagera avec moi! On n'est jamais content sans raison; elle a bien -sûr quelque fameux morceau dans un coin! ou bien elle sait qu'elle va -l'avoir! Elle me dira son secret tout à l'heure, et j'aurai la moitié -de ce qu'elle aura et peut-être plus.» - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - -IX - -LE RÉVEIL D'IVAN. - - -Il était presque midi; il n'y avait point d'ombre; si l'on trouvait un -petit endroit ombragé par un arbre touffu, les chauds rayons de l'astre -du jour savaient passer à travers les feuilles, sous le vieux cerisier -de la cour. Une toile d'araignée en or se mouvait à chaque coup de -brise qui agitait le feuillage. - -Depuis quelque temps, un brûlant rayon avait pénétré à travers la -petite fenêtre près de laquelle s'était endormi, après son copieux -repas, le soldat Ivan, et tombait d'aplomb sur sa joue. Sa figure était -toute rouge sous l'action du soleil. Ivan sentait bien vaguement qu'il -était en train de cuire; mais il était si heureux, en somme, qu'il -n'avait pas du tout envie de se réveiller. «Si j'ouvre les yeux, se -disait-il tout en dormant, si je change de place, c'en est fait de -toute cette béatitude, je ne me rendormirai plus!» Un sourire plaintif, -errant sur ses lèvres, aidait à lire dans les incertitudes de sa pensée. - -Cependant, tout à coup, il fit un bond, comme si on l'avait touché avec -un fer chaud. La vérité est que sa joue était en feu. Il y porta la -main et l'en retira comme s'il s'était brûlé à son contact. - -Il s'éloigna de la fenêtre; ses regards appesantis se portèrent sur -l'intérieur de la chambre; machinalement il rajustait son uniforme, et -son visage s'efforçait de reprendre l'aspect d'indifférence qui lui -était habituel. - -Où était-il? Peu à peu la mémoire lui revint. Ses yeux méchants -interrogèrent jusqu'aux murs blancs de la cabane. Elle était vide, -la cabane! Il était seul; pourquoi? Bah! le vieux Knich s'était -probablement éloigné pour mieux laisser reposer son hôte. - -Mais depuis quand dormait-il? L'inquiétude le prit. - -[Illustration: IX - -OU EST-IL CE VIEUX MAUDIT?] - -Maître Ivan se mit à crier; sa voix ne péchait point par la douceur; -elle était enrouée et stridente, et avait des éclats inattendus de -branche qui casse. Ses cris retentirent bientôt dans tous les coins de -la cour. - -«Holà! hé! vieux sourd! tonnerre! arriveras-tu enfin? - -Maroussia et le petit Tarass, à ces cris, coururent vers la cabane; -mais, trouvant inutile d'affronter un si terrible réveil, ils se -cachèrent derrière des touffes de lilas, et se mirent aux écoutes. - -Quand Ivan se taisait, on n'entendait rien, si ce n'est le doux -frémissement d'une belle journée d'été, alors que toute la nature -s'épanouit, que chaque petite feuille respire, et que les brins d'herbe -eux-mêmes semblent frissonner de bonheur. - -Lorsque les vociférations du soldat reprenaient, ce n'était plus cela! -Mille diables n'auraient pas fait plus de bruit. - -«Où est-il, ce vieux maudit?» - -Ivan sentait qu'il s'était attardé; d'un violent coup de pied, il -ouvrit la porte, et, le sabre en main, il apparut sur le seuil, -tournant alternativement la tête à gauche et à droite, comme un homme -indécis sur la direction qu'il doit donner à ses coups. - -«Que le diable m'emporte, si je sais de quel côté je dois tourner!» -s'écria enfin le soldat furieux. - -Il fit rapidement le tour de la cour, fendant l'air de la lame de son -sabre, piquant ici un mur, là un arbre, comme un homme qui ne serait -pas fâché de trouver quelque chose à pourfendre. Il trébucha enfin sur -le tas de pierres, près de la cave,--cela fit pâlir Maroussia dans sa -retraite,--mais il se releva en maugréant et finalement se retrouva à -son point de départ devant la porte de la maison, toujours furibond. - -Cependant on entendait déjà la voix affable du vieux Knich, entrecoupée -par sa petite toux sèche; il arrivait à petits pas précipités, comme un -homme désolé d'avoir fait attendre un personnage d'importance. - -«Je viens, maître Ivan, je viens, disait-il avec bonhomie et -affabilité; je suis tout à vos ordres.» - -Ivan entendait très-bien la voix du vieux Knich, mais il ne parvenait -pas à se rendre compte de quel point elle venait. - -«Où diable es-tu? lui criait-il. - ---Je suis là, répondait la voix du vieux Knich. - ---Là? mais où? hurlait le soldat. - ---Mais devant vous, militaire: ne me voyez-vous pas?» - -Et le fait est qu'Ivan se trouvait en face du vieux Knich, radieux, -aimable, très-essoufflé, mais lui souriant comme un ami. - -«Êtes-vous bien reposé, maître Ivan? demanda le vieux Knich, cherchant -un oui dans les yeux irrités du soldat avec une sollicitude presque -paternelle. - -«Les mouches ne vous ont point trop piqué, je l'espère. J'avais tout -fermé pour qu'elles vous laissassent plus tranquille. - ---Que le feu du ciel les rôtisse, tes mouches! je m'en moque pas mal -de tes mouches! répondit maître Ivan; elles auraient mieux fait de me -réveiller plus tôt, entends-tu?» - -Après avoir trop bu, trop mangé et trop dormi, M. le militaire ne se -sentait pas très à son aise. - -«Je suis de votre avis, maître Ivan, je suis tout à fait de votre -avis,» répondit le vieux Knich. - -Et comme maître Ivan, devenu très-pensif, tirait d'un air irrité ses -longues moustaches, le vieux crut devoir réfléchir un peu de son côté. -Il laissa écouler une minute, puis: - -«Pourtant, maître Ivan, je vous avoue qu'une fois endormi on n'aime pas -à être réveillé par des mouches. Je vous l'avoue franchement. Quand on -pense qu'un honnête homme, qu'un soldat même, un homme intrépide par -métier, ne peut pas plus qu'un autre se défendre de cette misère.... - ---Quelle misère? demanda maître Ivan, comme s'il se réveillait de -nouveau. - ---Mais des mouches, maître Ivan. Quand on pense que ces insectes -insupportables tombent indifféremment sur un général, sur un paysan ou -sur une tartine de miel.... on se demande à quoi sert la différence des -professions et des mérites.» - -Maître Ivan l'interrompit: - -«J'ai mal à la tête, dit-il; au lieu de bavarder, tu ferais mieux de -m'apporter un verre d'eau-de-vie. - ---Oh! avec plaisir, maître Ivan, avec le plus grand plaisir! s'écria -le vieux Knich. Quel bonheur de pouvoir vous servir, maître Ivan, quel -bonheur!...» - -En regardant son visage radieux, c'était à se demander s'il ne -s'estimait pas trop heureux de pouvoir, une fois de plus, servir maître -Ivan. - -Il courut, fier comme un roi, au buffet. Maître Ivan le suivit. - -Le soldat gardait son air farouche, mais il se mit à relever ses -moustaches comme quelqu'un qui s'attend à de bonnes choses. - -«Mettez-vous là, maître Ivan, mettez-vous là, disait le vieux, je vais -à l'instant remplir le petit verre.... Prenez place, prenez place.... - ---Je n'ai pas le temps de m'asseoir, répondit maître Ivan, insensible -aux prévenances du vieux, donne vite, j'avalerai debout.... Tiens-tu -l'argent prêt? Je suis pressé, je dois filer.... - ---Vous êtes pressé, maître Ivan? Quel contretemps! C'est une eau-de-vie -comme on n'en trouve plus, et, si vous n'étiez pas pressé, vous -pourriez la déguster comme il faut. Je vous dirai, maître Ivan.... - ---Tiens-tu l'argent prêt? - ---Je le tiens prêt, maître Ivan, à votre service; cependant, il ne -laisse pas d'être dur pour nous autres pauvres gens....» - -Le vieux poussa un gros soupir et regarda avec mélancolie un sac en -cuir qu'il tira de sa poche. - -«A quoi peut mener ce bavardage?» lui répondit maître Ivan, tout en -avalant l'énorme verre d'eau-de-vie de Knich comme il eût fait une -goutte de lait sucré. - -Le vieux Knich poussa un autre soupir, mais cette fois, c'était un -soupir capable de renverser un chêne. Toutefois, il ne raisonna plus, -et, ayant tiré une poignée de cuivre de la sacoche, il commença à la -compter pièce à pièce en disposant avec symétrie la monnaie sur la -table. - -«Voyons, es-tu capable de compter jusqu'à trois?» demanda le soldat au -paysan. - -On ne pouvait certainement affirmer que cette question fût faite avec -amabilité, mais le ton n'avait rien de dur; il avait plutôt l'intention -d'être plaisant, car maître Ivan s'était, tout en la faisant, versé -lui-même un autre verre d'eau-de-vie, et ce n'est pas la colère qui -accompagnait chez lui d'ordinaire une action de ce genre. Trouvant sans -doute sa plaisanterie agréable: - -«Je te demande, dit-il encore d'un air goguenard, si tu sais compter -jusqu'à trois? Comment comptes-tu, voyons! - ---Vous allez voir, maître Ivan, répondit Knich. Cinq, six.... C'est -la meilleure manière de compter selon moi... sept, huit... Mon feu -père,--qu'il repose en paix!--comptait toujours ainsi... neuf, dix... -et il comptait si bien que les plus habiles ne réussissaient jamais à -le tromper... onze, douze.» - -Ivan avait laissé dire; seulement, d'un air distrait, il s'était -versé une troisième rasade, et pendant qu'il la dégustait, il écouta -silencieusement les réflexions de Knich sur les mœurs des prêteurs -d'argent polonais et sur leur aptitude pour les affaires. - -Peu à peu les piles de cuivre s'étaient alignées, et sa sacoche était -vide. - -Maître Ivan se versa une quatrième rasade, l'avala d'un trait et, cela -fait, il apparut à Knich plus farouche que jamais. Son front s'était -couvert de plis qui n'annonçaient rien de bon; sa figure s'était -assombrie de nuages menaçants. Il ne sonna mot aux adieux affectueux -que lui adressait le vieux fermier. Il se souciait bien, vraiment, des -politesses du pauvre homme! Il compta d'un air sévère la somme qui lui -était destinée, la mit dans sa poche, sortit d'un pas rapide, détacha -son cheval, qui mangeait tranquillement de l'avoine, donna à la pauvre -bête un coup de poing en l'appelant «goulue,» sauta dessus, daigna -relever un tantinet la visière de sa coiffure, en réponse aux saluts -multipliés de Knich, la rabattit ensuite d'un air terrible sur ses -noirs sourcils et, partant au galop, disparut dans la steppe immense; -les vagues de cette mer verdoyante se refermèrent derrière le cheval et -le cavalier. - -«Bon voyage!» murmura le vieux Knich. - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - -X - -LE VRAI KNICH. - - -Tandis que les yeux perçants du petit Tarass suivaient maître Ivan -détalant à travers les hautes herbes, les regards de Maroussia se -tournèrent vers le vieux fermier. - -Le vieux fermier se tenait près de la porte cochère et regardait, à ce -qu'il paraissait, sans aucune arrière-pensée, son hôte s'éloigner. On -aurait dit que ça lui faisait tout simplement plaisir, comme au petit -Tarass, d'admirer cette course rapide et d'écouter les hennissements -du noble animal qui emportait le soldat. D'une main le vieux fermier -caressa son chien, qui s'approchait de lui en remuant la queue en guise -de félicitation sans doute, et il se couvrit les yeux de l'autre pour -se garantir des rayons ardents du soleil. - -Après avoir regardé ainsi pendant quelques minutes, qui parurent -très-longues à Maroussia, il se dirigea vers la maisonnette. Il allait -tout doucement, sans se presser, jetant d'un côté et d'un autre le -regard d'un propriétaire économe et vigilant qui a souci de réparer le -désordre accidentel survenu dans sa maison. - -«Grand-père! s'écria Tarass qui courut après lui, dis donc, où campe -l'ennemi? Je crois bien qu'il est à la Vélika-Jarouga, mais... - ---Ah! vous êtes là, mes enfants!» dit le vieux fermier d'une voix -affectueuse. - -Il s'arrêta en branlant la tête avec bonhomie: - -«Vous êtes-vous bien amusés au jardin? Êtes-vous fatigués? Avez-vous -faim? Eh bien! venez, venez, on vous servira de bonnes choses, le -soldat n'a pas tout mangé. Suivez-moi; dépêchez-vous!» - -Et il marcha devant eux, un bon sourire sur les lèvres, toussotant -parfois comme un bon vieux brave homme. Tarass et Maroussia -trottinaient à sa suite. En un clin d'œil, la bouteille et le verre -qui avaient servi au soldat avaient été enlevés par Maroussia. -Une fenêtre avait été ouverte, l'air pur était entré, et l'odeur -désagréable et pénétrante de l'eau-de-vie fut remplacée par l'odeur -appétissante d'un bon pâté chaud. Une jolie jatte de crème fraîche fut -mise à part pour le dessert. - -Tarass, quoique très-soucieux de savoir exactement le lieu où campait -l'ennemi, ne se laissait pas abattre. Il mangea comme un petit loup! -Les morceaux disparaissaient dans sa bouche comme par enchantement; on -eût dit qu'il ne les avalait point, qu'il les lançait derrière lui. - -Mais Maroussia mangea peu. Tandis que ses petits doigts effilés -cassaient le biscuit, ses yeux ne pouvaient se détacher de la figure du -vieux Cosaque. - -«Grand-père! écoute-moi, grand-père! cria Tarass qui n'avait plus faim; -si ce soldat galope vers les Stary-Kresty, cela veut dire que l'ennemi -ne campe plus à la Vélika-Jarouga? Pas vrai, grand-père? - ---Je le présume, mon enfant, je le présume, répondit l'affable, -l'indulgent grand-père, en présentant encore aux enfants quelques -pâtisseries. A propos! tu me rappelles une chose: il faudrait voir ce -que deviennent les filets à pêcher que nous avons tendus l'autre jour -à l'endroit que tu m'avais conseillé. Il se peut que nous ayons déjà -attrapé quelques magnifiques brochets; qu'en penses-tu? - ---J'ai tout à fait oublié ces filets! s'écria Tarass, oui, tout à fait! - ---Eh, eh, maître sans-souci! dit Knich en souriant. - ---Sais-tu quoi, grand-père? Je ne comprends pas du tout comment j'ai pu -n'y plus penser!» - -D'un bond il se trouva au milieu de la chambre et resta là devant le -vieux grand-père, les yeux tout ronds, la bouche pincée, ayant l'air -d'un personnage sérieux qui se trouve tout à coup dans une position -équivoque peu en rapport avec ses habitudes d'ordre et de ponctualité. - -«J'y vais, j'y cours!» s'écria-t-il enfin; et s'élançant par la porte, -on n'entendit plus que sa voix qui appelait son chien à lui, Riabko, le -fils de Corbeau. - -Alors, tout devint silencieux. Maroussia était enfin restée seule avec -le vieux fermier. Celui-ci la regardait maintenant avec attention; il -la regardait d'une façon si étrange que son cœur commença à battre -comme un petit marteau. - -Sous ses yeux venait de s'opérer, dans toute la personne de Knich, un -changement soudain. Le vieux paysan s'était subitement transformé. Au -lieu d'une figure de bonhomme simple, un peu poltron, un peu vaniteux -de ses pâtés, de ses liqueurs et de ses autres biens terrestres, elle -voyait maintenant briller sous ses sourcils des yeux étincelants, dont -le regard entrait en elle comme la pointe d'un poignard; toutes les -rides de son front avaient disparu comme par enchantement. Ses traits -s'étaient dessinés rigides et sévères. L'homme tout entier avait -grandi. Ses épaules étaient plus larges, sa stature vraiment imposante. - -Pendant quelques instants, Maroussia regarda Knich, comme un petit -oiseau fasciné. Knich parla. Sa voix ne ressemblait pas plus à la voix -qui tout à l'heure disait des choses prévenantes au soldat Ivan qu'un -violon de maître ne ressemble au violon d'un pauvre aveugle mendiant -son pain de la charité des passants. - -Il lui dit: - -«Maroussia, ton ami désire te voir. Il n'est pas loin. Veux-tu savoir -ce qu'il a à te dire?» - -Les yeux de Maroussia répondirent pour elle, la joie lui avait ôté la -voix; mais Knich l'avait comprise et lui avait fait signe de le suivre. - -Il sortit, arriva d'un pas ferme dans la cour. Les yeux de Maroussia -cherchèrent du côté de la vieille cave le tas de pierres couvertes de -mousses et de plantes sauvages d'où la voix de son ami était arrivée -jusqu'à elle; mais Knich ne se dirigea point de ce côté. - -Après avoir bien regardé de tous côtés, Knich siffla. Le grand chien -Corbeau, qui se tenait près de la porte cochère, en deux bonds fut près -de son maître, s'assit sur ses pattes de derrière, et, attachant ses -yeux intelligents sur le fermier, attendit. - -«Il n'y a pas d'étranger dans les environs, Corbeau?» dit Knich au -fidèle gardien de sa maison. - -Corbeau hurla doucement, d'une manière toute particulière, qui disait -clairement à son maître: «Soyez tranquille!» Et comme preuve que tout -était, en effet, parfaitement tranquille au dehors et qu'on pouvait, -par conséquent, prendre ses aises au dedans, Corbeau se mit à faire la -chasse aux mouches. Évidemment Corbeau ne se serait pas amusé à gober -des mouches, si quelque danger eût menacé la maison. Knich, rassuré, -retourna avec Maroussia du côté de la ferme, mais, en entrant dans la -petite galerie, il dépassa la porte à droite qui donnait dans la salle -où on avait déjeuné et ouvrit une porte à gauche qui communiquait à un -garde-manger. - -Ce garde-manger était plein de tout ce qui sert pour la nourriture des -campagnards. On ne passait qu'avec une extrême difficulté entre les -gros sacs de farine, de gruau, de seigle, de pois secs et de haricots. - -Les fenêtres étaient assez grandes, mais la lumière y pénétrait à -peine. Les provisions de houblon, de saucissons, de prunes sèches, -de cerises en bocaux, de pommes, de poires, les pyramides d'œufs, -les bouteilles entassées devant les vitres, l'obstruaient presque -complétement. - -Maroussia s'arrêta indécise sur le seuil de cette pièce, si encombrée -qu'il semblait impossible de s'y faire un passage. - -[Illustration: X - -PRENDS BIEN GARDE A TES PIEDS, C'EST GLISSANT.] - -«Prends à gauche,» lui dit Knich; et, enlevant alors de ses bras -robustes un baril rempli d'eau-de-vie, du pied il appuya sur le -plancher, qui s'ouvrit et découvrit pour Maroussia un petit escalier de -bois qui semblait conduire dans un souterrain. - -«Va doucement, fillette, dit Knich, prends bien garde à tes pieds, -c'est peut-être un peu glissant.» - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - -XI - -ON SE REVOIT. - - -Ils commencèrent à descendre par cet escalier étroit qui pliait et -tremblait sous eux. - -Maroussia ne s'était pas rendu compte de la façon dont s'était ouvert -le plancher. Elle ne comprit qu'il s'était refermé qu'en se trouvant -dans l'obscurité; plus ils descendaient, plus l'air devenait froid. Le -soleil n'avait jamais pénétré dans cette cave profonde. - -De temps en temps la petite fille sentait qu'une main solide et sûre la -soutenait aux endroits difficiles. - -Enfin ils atteignirent la dernière marche. - -Knich la prit alors par la main, et ils se mirent à marcher, en suivant -un corridor qui resta obscur pendant une centaine de pas. A un détour, -une large bande de lumière pénétra alors par le haut et éclaira le -souterrain, qui s'était élargi en rotonde en cet endroit. L'envoyé -s'y promenait à pas lents. Ses yeux se tournèrent aussitôt vers les -visiteurs. Averti par le bruit de leurs pas, il les attendait. - -«Maroussia, mon gentil conseiller! dit-il en se baissant vers l'enfant, -que je suis heureux de te revoir! et de pouvoir te dire: Merci!» - -Maroussia, toute palpitante, s'était jetée dans les bras de son grand -ami. - -«Ah! lui dit-elle, que tu as dû souffrir dans le foin, au bruit du -combat, à l'arrivée des soldats, et, sur la route, quand Ivan tournait -autour de la voiture, et tout à l'heure encore quand il a failli tomber -la tête la première tout près de cette cave!» - ---Je me rappelais l'histoire de la femme du bandit, répondit l'envoyé, -mais je craignais pour mon guide.» - -Le vieux Knich se retourna pour essuyer une larme qui lui tombait des -yeux. - -Cette étreinte de l'homme fort et de la faible enfant lui avait montré -que cette frêle petite fille était déjà devenue pour le rude guerrier -un être à jamais cher et sacré. - -«Si Tarass était un peu plus grand, se disait-il, vaudrait-il pour moi -ce que cette petite Maroussia vaut pour l'envoyé?» - -«Allons un peu plus loin, dit Knich; nous y serons plus en sûreté -encore.» - -Ils firent quelques centaines de pas dans le souterrain, qui tantôt -devenait étroit comme un étui, tantôt s'élargissait considérablement. -Ils passèrent par des alternatives de lumière et d'obscurité. Partout -où la lumière pénétrait, on découvrait de petits escaliers aboutissant -à des issues bien cachées et permettant aux habitants du souterrain de -se tenir au courant de ce qui se passait dans la cour et dans le jardin. - -«Nous ne sommes pas riches en fait de temps, dit Knich à celui qu'il -appelait Tchetchevik. - ---Il s'agit de ne pas être pauvres en expédients, lui répondit celui-ci. - ---Alors, choisis,» dit Knich; et il lui montrait une excavation du -souterrain dont la vue faisait presque penser au magasin d'étoffes, -d'armes et de vêtements, qu'avait découvert la femme du bandit dans le -souterrain du château. - -Tchetchevik se baissa; du milieu d'un monceau de costumes de toutes -sortes, de vêtements étranges, de capuches, d'uniformes usés ou -troués,--quelques-uns par les balles,--il tira une grande barbe blanche -et une défroque bizarre qui semblait avoir appartenu à quelque vieux -musicien ambulant. A côté était un théorbe de forme ancienne et rare -en bon état. Il ne manquait rien au déguisement: la perruque, les -moustaches, les sourcils mêmes, étaient en parfait rapport avec la -barbe. - -«Ceci, dit-il gaiement, c'est mon affaire. Cherchons maintenant ce qui -peut convenir le mieux à Maroussia. - ---Maroussia t'accompagnera?» dit Knich, tout en secouant un vieux -manteau. - -A cette question, qui semblait mettre en doute qu'elle dût suivre -partout l'envoyé jusqu'à ce que le but de son voyage fût rempli, -le visage si doux d'ordinaire de Maroussia prit une expression où -l'indignation le disputait à la colère. - -«Que dirait mon père, que dirait ma mère et que dirait-il, lui (elle -montrait Tchetchevik), si je ne faisais que la moitié de mon devoir? - ---Mais sais-tu, fillette, où il va? reprit Knich, sais-tu qu'il va où -l'on peut mourir, et qu'il n'est pas probable qu'on puisse en revenir -sain et sauf? - ---N'est-ce pas pour cela même que je serais lâche de le quitter? -répondit l'enfant rouge de honte. - ---Ah! la brave fille! s'écria Knich; tiens, il faut que je t'embrasse; -fasse Dieu que mon Tarass te ressemble! - ---Si Tarass avait mon âge, dit Maroussia, il ferait ce que je fais. Ne -s'occupe-t-il pas, à chaque instant, le petit, d'exterminer à lui seul -tous les ennemis de l'Ukraine? - ---C'est vrai, c'est, ma foi! vrai, dit Knich; il ne pense déjà qu'à ça.» - -L'envoyé cherchait, cherchait dans les costumes,--il s'agissait de -déguiser Maroussia;--rien ne lui convenait, il rejetait tout. - -«Ils lui vont si bien, ses jolis habits! quel dommage qu'on ne puisse -les lui laisser! Ceci est affreux, disait-il, et ceci plus affreux -encore.» - -Il examinait un à un ceux des pauvres vêtements qui auraient pu aller à -la taille de la petite fille, et il les jetait au rebut. - -«Il n'est pas nécessaire non plus qu'elle ait l'air d'une mendiante,» -se disait-il. Il venait de repousser sur le tas un costume tout -déguenillé, qui n'avait pu appartenir qu'à quelque malheureuse petite -fille attendant son pain de la charité des passants. Maroussia le -releva. - -«Il faut que j'aie l'air d'une mendiante, dit-elle. Il faudra peut-être -que je sois une mendiante. Je choisis ce costume. Ces guenilles sont -mon affaire.» - -Elle courut alors dans un coin sombre, et, se dépouillant vivement de -sa jolie parure, en un clin d'œil la riche petite fermière revint -vêtue comme une pauvresse. Mais quelle mine fière elle avait encore -sous ses guenilles, et que radieux était son regard et quelle joie dans -son cœur! - -«Ah! fillette, lui dit Knich, tu as l'air d'une petite princesse -déguisée; il faudrait changer d'yeux aussi. Les yeux de pauvre, où les -prendre? - ---La pauvreté me les donnera, dit-elle. Qui sait si nous n'allons pas -mourir un peu de faim aussi?» - -Pendant ce temps, la transformation de l'envoyé s'était complétée. - -«Quel beau vieillard! disait Knich. C'est ton grand-père, Maroussia. - ---C'est l'ami de l'Ukraine, dit l'enfant. Partons!» - -Elle se voyait déjà à Tchiguirine, mendiant à la porte du palais du -grand ataman, et veillant pendant que son ami agirait. - -Les deux hommes s'étaient retirés dans un coin. Ils se rendaient compte -de l'état des choses. Knich, interrogé, répondait aux questions brèves -et laconiques de Tchetchevik. - -Ses informations n'étaient pas précisément rassurantes. - -«L'opinion est indécise, disait-il; en somme, la division est partout -et nuit à l'effort commun. On ne s'entend pas sur les moyens, encore -moins sur les hommes. Les amours-propres sont en jeu. Les femmes valent -mieux que nous, en vérité. Tu les trouveras partout prêtes à bien -faire. «Rendre l'Ukraine aux Ukrainiens, se disputer après, si l'on -veut, mais non plus tôt,» voilà ce que nous disent nos femmes. Elles -ont cent fois raison. Nous avons deux atamans: l'ataman grand seigneur -et l'ataman ami des petits. Ils se jalousent, la méfiance les fait -rivaux. C'est à croire qu'ils voudraient se dévorer tout vivants. Les -Moscovites, les Polonais et les Tatares fomentent ces haines qui ne -servent qu'à eux. Béni sera celui qui pourra mettre la concorde entre -ces passions déchaînées! - ---On dit que notre ataman ne se porte pas bien. Est-ce vrai? - ---Il a vieilli. Il est bien changé. Ce n'est qu'à l'écrevisse que le -chagrin et la souffrance, le feu vu de trop près, donnent de belles -couleurs. - ---Et l'autre? - ---De l'autre, vous n'entendrez dire que du mal. - ---Est-ce que personne des nôtres n'est près de lui? - ---Si fait! Anton est là, mais il ne pense qu'à s'en défaire. Il dit -que c'est un rude métier que d'avoir l'œil sur un coquin pareil. Dans -le cas où tu voudrais visiter ce vautour, rappelle-toi que sa femme -est une vraie bonne âme. C'est parmi les épines qu'a fleuri cette -rose. C'est une grande dame, mais son cœur bat. Elle a une sœur qui -est peut-être un ange.... et qui pour sûr sera un jour ou l'autre une -sainte, du côté des martyrs, dans le grand calendrier de Dieu. - ---Ainsi, dit Tchetchevik,--notre ataman à nous serait découragé? - ---Il l'est. - ---Quels sont ses conseillers? - ---Personne; il reste seul comme un aigle blessé. - ---N'importe, dit le vieux rapsode en redressant sa grande taille, il -faut voir tout cela de près. J'irai à tous, à tous! et, si Dieu me -vient en aide, je ferai un faisceau de ces armes éparses.» - -Maroussia s'approcha de Knich et, fixant sur lui le plus doux de ses -regards: - -«J'ai un grand service à te demander, dit-elle. - ---Parle, petite.» - -Elle lui prit la main. Elle voulait parler, mais de son cœur débordant -il ne put d'abord sortir que ceci: - -«Tu diras à mon père vénéré.... tu diras à ma mère chérie....» - -Les larmes bienfaisantes étaient venues, elles coulaient, coulaient -silencieusement de ses yeux. - -Les deux hommes émus laissaient à son émotion le temps de se calmer. - -Enfin, par un effort suprême, elle reprit d'une voix affermie: - -«Tu leur diras que, si Maroussia ne doit pas les revoir, c'est qu'elle -sera morte, et qu'elle sera morte en pensant à eux,--aux petits frères -aussi,--à eux et à l'Ukraine,--et à celui dont ils m'ont fait la fille -pour tout ce temps d'épreuve. Je baise la main de mon père sur la -tienne, Knich, et je te dis adieu et merci. - ---Ah! chère petite, dit le vieux paysan, que Dieu te conduise! mais tu -ne seras jamais à ta place que dans son paradis.» - -Tchetchevik aurait été le père de sa petite compagne, qu'il ne l'aurait -pas regardée plus tendrement ni plus fièrement. - -«Sais-tu, dit-il à Knich, que ce roseau sera mon soutien?» - -Knich inclina la tête, et son mouvement voulait dire: «En vérité, tu -as raison.» A part lui, il pensait: «Mon Tarass à moi est encore trop -petit.» - -Knich mit alors le théorbe dans la main de la petite mendiante. - -«Allons, il est temps de partir, dit-il. Je veux vous mettre sur votre -route et rentrer avant la nuit au logis.» - -Il les fit sortir du souterrain par une autre issue, qui les conduisit -dans une arrière-petite cour où s'entassaient de vieilles roues, de -vieilles carrioles démantibulées, des outils et des charrues hors de -service. A les voir bientôt passer sur la route, personne n'aurait -reconnu en eux ceux qui tout à l'heure encore étaient dans le -souterrain. Le vieux musicien n'était plus qu'un pauvre homme cassé -par l'âge et la misère. - -Maroussia, Maroussia au cœur radieux, n'était bien qu'une malheureuse -petite mendiante, et le vieux Knich, le lent et lourd paysan dont le -soldat Ivan avait mis à contribution l'inépuisable complaisance. - -Ils marchent, marchent longtemps sans parler, comme il arrive à des -gens qui n'ont plus rien à se dire. - -Un détachement russe avait passé auprès d'eux, sans plus les remarquer -que la poussière de la route. - -Ils avaient fait une halte. Le vieux musicien était assis sur l'herbe -et promenait lentement ses doigts sur les cordes de son théorbe, qu'il -avait repris à Maroussia. Il chantonnait à mi-voix un hymne au refrain -monotone, une sorte de prière du soir. Sa petite compagne, endormie -sans doute par son chant, était couchée à ses pieds. Quant au vieux -fermier Knich, il écoutait en rêvassant la tête penchée. En vérité, -cela ne méritait pas le regard de tous ces beaux soldats. La halte de -ces trois pauvres gens se prolongea jusqu'à ce que le dernier cavalier -du détachement eût disparu dans le lointain. - -Alors chacun d'eux se leva. Les mains une dernière fois s'unirent, une -dernière fois les yeux s'allumèrent, et d'un élan commun, pour dernier -adieu, chacun échangea ces quatre mots: «Tout pour la patrie!» - -[Illustration: XI - -TOUT POUR LA PATRIE.] - -Une fois séparés, l'un retournait sur ses pas, les deux autres -marchaient en avant; chacun allait dans sa voie, aucun d'eux ne se -retourna pour s'adresser un dernier regard. - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - -XII - -PAROLES ET MUSIQUE. - - -A la brune, le vieux musicien et sa jeune compagne se trouvaient -déjà en vue du camp russe, dont les tentes établies sur une colline -s'étageaient sur des pentes fleuries jusqu'au bord. - -Les ombres du soir commençaient à s'étendre sur la terre; quelques -bandes de feu éclairaient encore l'horizon. - -Le camp était tranquille. La lassitude du dernier combat avait éteint -toute animation. Les sentinelles, dorées par les derniers rayons du -soleil couchant, étaient si immobiles à leur poste qu'on les aurait -prises pour des statues. Quelques militaires allaient encore et -venaient, errant lentement sur les flancs de la colline; quelques -groupes silencieux, plus nombreux qu'on ne l'aurait cru, les uns assis, -les autres étendus sur le sol, se distinguaient à peine des ondulations -du terrain. - -Quoique la soirée ne fût pas encore avancée, on percevait dans une -tente la pâle lueur d'une lampe dont la lumière perçait les parois en -toile. A mesure qu'on approchait, on entendait quelque bruit discret, -celui d'une arme qu'on déplace, un gémissement, un rire étouffé, un -lambeau de phrase. - -Une sentinelle signala le vieux rapsode et sa compagne. Un petit -mouvement s'opéra. Au lieu de se laisser intimider par le: «Qui vive!» -qui l'accueillait, par la vue de tous les guerriers; au lieu de -rebrousser chemin, comme beaucoup d'autres l'eussent fait à sa place, -le vieillard marchait droit au camp. - -C'était un vieux qui voulait tout voir, sans doute, et de très-près, -qui certainement aimait les soldats, et qui probablement avait été -soldat lui-même. Autrement il ne se serait pas avancé avec une telle -confiance. Cette confiance produisit un bon effet. Quand on affronte -si gratuitement un danger, c'est qu'on n'a rien à en redouter. Après -avoir respectueusement salué un groupe d'officiers qui, assis ou à demi -couchés, devisaient de leurs faits de guerre, il leur demanda naïvement -s'il ne leur plairait pas qu'il leur fit un peu de musique et même -qu'il leur chantât quelque chose. - -Toute distraction a son prix à certaines heures de la vie. Son offre -fut acceptée avec bonté. - -On jugea aux premiers accords qu'il savait son métier et on l'écouta -avec plaisir. La musique a le don d'arracher la pensée aux soucis du -jour et de l'emporter loin des réalités. - -Bientôt les conversations cessèrent, les regards perdus dans le vide -attestaient que chacun, remontant le courant du passé, évoquait quelque -cher souvenir: le père ou la mère, l'enfant ou la femme dont la -guerre l'avait séparé. Quelques soldats, la tête entourée de bandages -ensanglantés, se soulevaient sur leurs coudes pour mieux entendre. Le -musicien chantait la famille, l'enfance et la jeunesse. Tout cela était -si loin! On savait gré à sa chanson de faire apparaître au milieu de -ces abris d'un jour la maison où l'on était né, la pierre solide du -foyer, de rappeler à chacun que la guerre n'est pas toute la vie. - -Les morts de la veille n'étaient déjà plus là pour dire: «Si! la guerre -prend toute la vie;» et les mourants, ces morts de demain, n'auraient -pas eu la force de protester! - -Plus d'un œil farouche se mouilla. Le succès du vieillard était grand, -si grand que, quand il eut cessé de chanter, bien des mains avaient -déjà tiré de leur poche quelque menue monnaie pour la lui offrir. - -«Approche donc, petite sorcière!» cria un gros officier. - -Et montrant à Maroussia un kopeck: - -«C'est pour ton père, viens donc à la recette.» - -La petite ne bougeait pas; elle était tout entière dans le rêve évoqué -par le chant de son ami; que c'était bon ce qu'il avait chanté et, qui -l'eût cru? comme il chantait bien! - -«Viendras-tu, petite sauvage? lui criait, un autre. Arriveras-tu, -petite cane?» - -Quelques-uns commençaient à se fâcher. - -«Il faut remercier ces braves messieurs, ma fille, dit le vieux; va et -tends-leur la main.» - -Maroussia tressaillit; mais il avait ordonné, elle obéit. Comme sa -petite main tremblait en recevant ces offrandes! Cet argent de l'ennemi -lui brûlait les doigts. - -«Cette petite n'est pas laide, dit l'un. - ---Elle a une paire d'yeux que l'on prendrait pour une paire d'étoiles, -disait l'autre. - ---Quand tu seras grande, ma mignonne, je viendrai pour t'épouser. - ---C'est convenu, n'est-ce pas?» disait un troisième. - -Mais le théorbe du vieux se fit entendre de nouveau et avec un accent -nouveau. On oublia la petite et on se remit à écouter. - -Voici ce que cette fois disait en résumé la chanson du vieux chanteur: -«Oiseau libre des steppes, ne fais point de nid près du fleuve de -Desna, car ce fleuve grossit tous les jours et ses eaux implacables -vont engloutir tes petits!» En écoutant le récit de la mort de ces -pauvres oiseaux et les plaintes déchirantes du père et de la mère, -impuissants à les défendre de l'invasion des eaux, quelques graves -visages de bronze se mirent à sangloter. - -La veille, ils avaient tout saccagé, tout massacré sans sourciller. Ils -avaient été l'invasion et ne s'en doutaient pas. - -Un jeune officier, joli comme une peinture, content de sa personne, -alerte, aux manières décidées, était dès le premier morceau sorti de sa -tente. - -Peu à peu sa figure s'était adoucie, son petit air avait disparu; il -avait laissé éteindre sa pipe et était devenu tout pensif. La chanson -du vieillard lui avait rappelé qu'il avait pourtant été créé à l'image -de Dieu avant de s'être fait à l'image de son général. Il allait -l'oublier. - -Après ce second chant, on en demanda un autre; le vieux musicien se fit -un peu prier. - -«J'ai peur, dit-il, qu'il ne vous convienne pas d'entendre celui auquel -je pense. Il est triste et sévère. - ---Va tout de même, lui dit un grand et maigre officier à la figure rude -et austère. Notre métier nous sèche assez les yeux; n'aie pas peur de -nous les mouiller. Il est d'une sage hygiène de varier ses émotions, et -tu es arrivé à point. - ---Vous le voulez? dit le vieillard. Eh bien, écoutez: - -«Il y a longtemps, bien longtemps, quelques braves gens avaient une -patrie; ah! une petite patrie, mais pour eux c'était le monde entier. -Ils la chérissaient. Leurs ancêtres l'avaient fécondée, leurs mères -l'avaient parée, leurs sœurs en avaient fait un paradis embaumé. Ils -vivaient tranquilles sans s'occuper de leurs puissants voisins. Un jour -ces voisins se dirent: Ce pays-là est heureux, il est riche, il est -charmant, cela ferait une jolie bague à notre doigt. Et le petit pays -prospère fut soudain envahi. Les coursiers du peuple fort foulèrent aux -pieds les enfants du peuple faible. Les sabres des jeunes officiers -imberbes abattirent les têtes blanchies par l'âge des vieillards et des -femmes même restées à la garde de leurs foyers. Les garçons robustes et -intrépides, succombant sous le nombre, périrent dans les combats. Les -jeunes filles courageuses et aimantes devaient attendre en vain leurs -frères, leurs fiancés. Des maisons, des villages, des villes entières -disparurent. - -[Illustration: XII - -«QUEL CRIME EXPIAIT DONC CE PETIT PEUPLE?»] - -«Quel crime expiait donc ce petit peuple? Aucun! Il était bon à prendre. - -«Qui sait cependant si un jour ce peuple fort, attaqué par un peuple -plus fort encore, n'aura pas à subir la peine du talion? - -«Et si cela arrive, au nom de quelle justice les vainqueurs -d'aujourd'hui, devenus les vaincus de demain, essayeraient-ils de faire -monter leurs plaintes jusqu'au Très-Haut?» - -En écoutant le simple rapport des faits, dont quelques-uns ne -cherchaient pas l'application, d'autres la faisaient. Pour ceux-ci, -cela était clair. - -Des conversations animées s'engagèrent. - -«Diable! diable! se dit l'officier qui tout à l'heure se plaignait -d'avoir eu trop longtemps les yeux secs. Cette vieille chanson des -temps passés va bien droit à notre adresse. Le vieux chanteur s'en -serait-il douté? Il faut croire que le monde n'a guère changé depuis -des centaines d'années qu'on la chante. - ---Attrape! dit le petit jeune homme. Ce chanteur n'a pas tort, après -tout, mais à quoi servira sa leçon? L'ordre est donné, il faut marcher. - ---De quoi se plaignent-ils? dit un autre: «L'Ukraine aux Ukrainiens,» -que veut dire ce cri? On ne veut pas la manger, leur Ukraine. Ces -atomes sont fous. Est-il donc si désolant, alors qu'on n'était rien -qu'une fourmilière inconnue, de faire enfin partie d'un grand empire? - ---Cependant, dit le jeune officier blond, mettons-nous à leur place. -Ce qu'ils font, ne le ferions-nous pas? Il est toujours désagréable -d'être pris de force, que diable? Vous me direz que dans cent ans ils -n'y penseront plus;--pour ceux qui vivront dans cent ans vous parlez -bien;--mais pour ceux dont les chaumières sont en feu, parce qu'ils ont -voulu les défendre, la question n'est pourtant pas la même. - ---Un si petit peuple, une parcelle de peuple n'a pas le droit de vivre -à sa guise. Il faut de grands empires pour accomplir de grandes choses. - ---C'est possible. Mais vivre à sa guise dans un bon petit chez soi -qu'on adore est une bonne affaire, sans contredit. - ---L'amour de la patrie, bon pour les grandes nations, ne saurait être -mauvais pour les petites, dit un jeune capitaine. - ---Tu as d'autant plus raison, lui répondit philosophiquement le vieil -officier, que ce qui est trop grand à la fin se disloque. J'ai parfois -peur de toutes nos grandeurs.» - -On voit que chacun parlait sans contrainte. Cela n'étonnera que ceux -qui n'ont pas vécu dans les camps. La discipline n'y règne que sur les -corps. Les langues y sont souvent moins qu'ailleurs asservies. L'âme -libre se donne partout ses revanches. - -On revint peu à peu sur la bataille de la veille et du matin. - -«Ces paysans se battent comme des héros, disait celui-ci. - ---Comme des diables d'enfer, répondait un robuste gaillard qui avait -le bras en écharpe. S'ils avaient des chefs et de l'instruction, il ne -serait pas déjà si facile d'en venir à bout. - ---Mourir d'un coup de fourche n'est pas gai pour un soldat, dit un -autre. Qui aurait dit à notre pauvre colonel qu'il finirait ainsi: -«Quoi! pas même d'un coup de pique?» s'est-il écrié en tombant. Peste -soit de cette guerre! Quelles vilaines blessures; les chirurgiens n'y -comprennent rien. Ils sont tous déroutés; et que de blessés, et que de -morts! Ce sont des loups, de vrais loups enragés. On les croit finis; -pas du tout, ils se relèvent pour vous mordre. Encore deux victoires -comme celle-là, et, si des renforts n'arrivent pas; nous ne pourrons -pas tenir la campagne. - ---Si nos soldats se battaient comme ces gens-là! dit un vieil officier. - ---Ils se battraient comme cela, dit un soldat blessé, s'ils défendaient -leurs femmes et leurs enfants, et le toit de leurs pères.» - -Comme il était pâle, le pauvre soldat, et quel effort il avait fait -en se relevant à demi pour faire entendre une telle vérité à son -supérieur! L'officier lui répondit. Mais le soldat s'en tint là. Il -était retombé: il était mort. - -Le vieux musicien n'avait rien perdu de tout ce discours. Jugea-t-il -qu'il en avait assez entendu ou assez fait entendre? - -Tout à coup il entonna un air si enjoué, si entraînant, si gai, qu'il -eût donné envie de danser même à des ermites. - -C'était l'histoire d'une jeune et solide fille qui vendait son jupon -pour acheter une pipe à son fiancé et qui la lui portait tout allumée -à travers une grêle de balles sur le champ de bataille. Tout de suite -l'humeur générale avait changé. Les plus vieux battaient la mesure; les -jeunes faisaient chorus au chanteur: «Quel fameux chanteur! disait-on, -et quels sons il tire de son théorbe! La bonne soirée, et qui pouvait -s'y attendre!» - -Le vieux chanta encore quelques chansonnettes du même genre, à la -grande joie des soldats, qui de tous les coins du camp avaient fini -par accourir; puis il se leva et fit ses adieux à ses nombreux amis. -Quelques-uns lui firent la conduite. - -«Reste donc, vieil entêté, reste jusqu'à demain. Les nuits sont -froides, et les routes ne sont pas sûres. Dis-lui donc, petite, de -rester jusqu'au matin. Bon gîte et bon souper valent bien qu'on -attende. Il n'est pas si pressé, que diable! La recette a été bonne. Le -petit officier blond t'a mis dans la main une pièce d'or. Je l'ai vue; -avec cela ton grand-père pourra t'acheter une belle robe.» - -Le vieillard tint bon. - -«On n'est pas chanteur ambulant pour ne pas ambuler,» dit-il en riant. - -Et il disparut avec la petite fille dans les ténèbres du soir. - -«Sais-tu? lui dit Maroussia, j'ai entendu dire à trois officiers que -le dernier combat avait été si rude, qu'ils ne seraient pas de quinze -jours en état d'attaquer Tchiguirine.» - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - -XIII - -ON APPROCHE. - - -Maroussia et son ami marchèrent une bonne partie de la nuit sans se -parler. De loin en loin, Tchetchevik s'arrêtait et offrait à l'enfant -de la porter. - -«Je ne suis pas lasse,» répondait-elle. - -Les heures s'envolaient pour Maroussia comme des oiseaux rapides. -Son cœur était rempli d'enthousiasme. Son grand ami, bien sûr, était -satisfait. La soirée de musique qu'il avait osé donner au camp -lui avait appris bien des choses. En même temps que ses oreilles -entendaient, ses yeux avaient regardé et jugé. Les victorieux ne -chantaient pas victoire, les vaincus n'avaient donc pas à regretter -leurs efforts. Oh! si on pouvait les régulariser par la concorde, si on -pouvait donner de l'unité aux efforts! Si on le pouvait, bien que la -lutte fût inégale, on pourrait ne pas désespérer. Tout dépendait de ce -que Tchetchevik allait trouver à Tchiguirine, mais il fallait y arriver. - -Quelle heure était-il? Le ciel sans étoiles ne donnait que des -indications incertaines. - -Voilà cependant qu'après des heures et encore des heures de marche -brillèrent au fond des ténèbres, aux yeux des voyageurs, comme de -petits points rouges. C'étaient les lumières de la ville. Bientôt se -dessinèrent les murs et les grands bâtiments. - -Il y avait quelque chose de lugubre dans l'aspect de cette sombre cité -parsemée, de loin en loin seulement, de quelques lueurs tremblantes. -Aucun bruit n'en venait, rien n'y attestait la vie. Ce n'était pas le -silence réparateur du sommeil, mais celui de quelque inquiète attente. -Le sentiment d'un danger prochain, terrible, semblait peser sur ces -maisons serrées les unes contre les autres. - -L'obscurité dans laquelle Tchiguirine se cachait semblait volontaire. -Une vraie lumière y eût ressemblé à un signal dont aurait pu profiter -l'ennemi. Les hauts clochers, les parapets, les forts, les remparts -blancs par endroits, venaient sûrement d'être remis en état. C'était un -bon symptôme! Les rossignols chantaient déjà comme à l'ordinaire dans -les petits jardins dont beaucoup de maisons étaient pourvues. Rien ne -leur disait donc, à eux, ce qui menaçait leur patrie! - -Tchetchevik et Maroussia s'approchèrent de la porte de la ville. -Comment cela se faisait-il? Elle ne paraissait pas gardée. La petite -porte seule, il est vrai, était entre-bâillée, mais derrière, personne, -pas même un portier. - -Ils poussèrent la porte, qui roula sans bruit sur ses gonds. Personne -ne les arrêta, personne ne les questionna. Était-ce un piége? Ils -entrèrent sans aucune difficulté. Cependant, il leur sembla que les -yeux de quelques rares passants, mis en mouvement sur leur chemin d'une -façon inattendue, les suivaient avec persistance. - -«Écoute-moi, mon frère, dit Tchetchevik à un jeune Cosaque qu'il -aperçut accoudé sur la palissade d'un jardin, écoute-moi; sois un brave -garçon et montre-moi le chemin qui conduit chez notre ataman.» - -Le jeune Cosaque releva un peu sa coiffure, en signe de salut, et, -montrant le bout de la rue, dont quelques fenêtres étaient à demi -éclairées, lui dit: - -«Au bout de cette rue, vous tournerez à gauche, et vous serez devant la -maison du grand ataman. - ---Merci! mon frère.» - -Ils prirent la rue indiquée, tournèrent à gauche et se trouvèrent en -effet en face de l'habitation de l'ataman. - -La maison du grand ataman n'était pas plus spacieuse que les autres; -rien ne la distinguait, pas même une sentinelle; on ne pouvait la -reconnaître que parce qu'elle était un peu éclairée. Deux jeunes -filles, en passant devant ces fenêtres, s'arrêtèrent un instant, et, -regardant à travers les vitres, une des deux curieuses dit à l'autre: - -«Il paraît que notre ataman veille.» - -Derrière les vitres d'une des petites fenêtres qui étaient éclairées, -on devinait plutôt qu'on ne la distinguait une tête de Cosaque à -longues moustaches, tête qui semblait être taillée dans le marbre noir. - -«C'est un homme de garde!» se dit Tchetchevik. - -L'homme de garde, si c'en était un, restait immobile, comme absorbé -dans de profondes réflexions. - -En écoutant bien, on entendait au rez-de-chaussée, dans l'intérieur, -des pas d'homme; les pas étaient tantôt rapides, tantôt lents. - -«Ces pas-là sont très-expressifs!» se dit encore Tchetchevik. - -Il frappa à la porte une, deux, trois fois, lentement. - -Au troisième coup, le Cosaque qui se tenait immobile près de la fenêtre -se leva et vint ouvrir. - -Les pas qu'on entendait s'arrêtèrent. - -«Les amis lointains envoient leurs amitiés au grand ataman,» dit à -mi-voix Tchetchevik en entrant. - -L'appartement n'était rien moins que splendide. La première pièce était -basse sans aucun ornement. La porte conduisant dans la pièce voisine -était soigneusement fermée. - -«Eh bien, je suis sûr que le grand ataman sera on ne peut plus -reconnaissant de ce bon souvenir,» répondit le Cosaque aux moustaches -avec une indifférence polie. - -Sa figure n'exprima ni étonnement ni inquiétude. On pouvait croire -que le grand ataman recevait chaque jour des visites semblables:--des -musiciens ambulants apportant des nouvelles des amis lointains. - -«Puis-je me présenter devant le grand ataman lui-même, frère?» demande -Tchetchevik. - -Mais, dans ce moment, la porte conduisant dans la chambre voisine, -poussée par une main impatiente, s'ouvrit toute grande, et le grand -ataman lui-même parut sur le seuil. - -Il ne disait rien, mais toute sa figure parlait et disait: - -«D'où viens-tu? De la part de qui? Quelles nouvelles apportes-tu?» - -La lumière l'éclairait faiblement, et on ne pouvait distinguer ses -traits. Mais les yeux, les yeux perçants et chercheurs, flamboyaient -comme des charbons ardents. - -«Je me prosterne devant le grand ataman,» dit Tchetchevik en faisant un -profond salut. - -Maroussia, qui se tenait toujours près de son grand ami, salua aussi. - -«Vous êtes les bienvenus, répondit le grand ataman. Quelle chanson nous -chanteras-tu, brave chanteur?» - -Le son même de la voix vous révélait un homme habitué à commander, un -homme ne sachant pas se gêner quand il s'agissait de dire son opinion -ou de la défendre. - -«Quelle chanson, notre grand ataman? J'en ai plus d'une à te faire -entendre, et de ma façon, si tu daignes les écouter.» - -Le grand ataman ne répondit rien. Mais quelles paroles, si fortes -qu'elles soient, pouvaient mieux exprimer la douleur que ce silence de -quelques instants! - -«D'où viens-tu? dit-il enfin. - ---Du Zaporogié, répondit Tchetchevik. Les braves du Zaporogié -présentent leurs compliments au grand ataman. - ---Dans le temps où nous sommes, nul n'a à faire, nul n'a à recevoir de -compliments, répondit l'ataman. Entre dans ma chambre.» - -[Illustration: XIII - -JE ME PROSTERNE DEVANT LE GRAND ATAMAN.] - -Tchetchevik suivit le grand ataman, tenant toujours Maroussia par la -main, et entra dans la pièce voisine. - -Cette pièce était aussi simple que la première: les murs blanchis à -la chaux, les escabeaux en bois de tilleul qu'on trouve dans toute -habitation paysanne. - -Mais il y avait beaucoup d'armes très-riches; pistolets et poignards -étincelaient sur les murs. - -Des papiers, des notes encombraient la table; sur ces papiers on voyait -la boulava, le bâton de commandement de l'ataman. - -Une paroi du mur était garnie de gros crochets en bois sur lesquels -pendaient les habits de gala, tout brodés d'or, d'argent et de -pierreries. Ces broderies d'or, ces pierres précieuses étincelaient -dans la chambre et lui prêtaient un aspect tout à fait étrange. - -Dans un coin, il y avait un lit qui semblait n'avoir jamais donné de -repos à celui qui s'en servait. Un coussin repoussé loin de l'oreiller -disait clairement combien était enfiévrée la tête qui, pour quelques -instants, y cherchait le sommeil. - -«Je te prie de t'asseoir,» dit le grand ataman. - -Il s'assit aussi, et ses yeux ardents se posèrent alternativement sur -la figure de Tchetchevik et sur celle de Maroussia. - -«Pourquoi cette enfant? dit-il. - ---Sourde et muette, n'y prends pas garde. Sa tête n'est qu'un petit -bouton de rose que la fatigue fait pencher sur sa tige; elle a besoin -de sommeil.» - -Le grand ataman se leva, et, décrochant un magnifique manteau, il le -jeta à Tchetchevik; un splendide tapis de Perse recouvrait un banc. Il -le montra à son hôte. Tchetchevik, en un clin d'œil, prépara un lit; -après quoi, soulevant le corps brisé de la petite fille dans ses bras, -il la coucha et l'enveloppa depuis les pieds jusqu'aux yeux avec une -tendresse de mère. - -«Sourde et muette!» lui avait-il dit tout bas en l'embrassant sur le -front. - -Le lit était placé à l'angle de la pièce. Encapuchonnée dans les plis -soyeux du riche manteau, les yeux de l'enfant s'attachaient malgré elle -sur son ami et sur le grand ataman, assis devant une table, en face -l'un de l'autre, une lampe placée entre eux éclairant leurs figures. -Quel homme que son grand ami! Quelle noblesse! Quelle force! Son petit -cœur frémissait de bonheur en le contemplant. - -Mais l'autre, le grand ataman! son cœur se serrait quand elle regardait -ces yeux profondément enfoncés, étincelant d'un feu sombre, ces -sourcils épais, ces rides prématurées qui creusaient son front imposant -et fier. Ce jeune vieillard semblait être miné par un feu intérieur qui -le brûlait sans cesse, jour et nuit. - -Ils causaient doucement à voix basse. - -Maroussia écouta longtemps le murmure de cette conversation, comme on -écoute le bruit lointain des vagues. Enfin, la fatigue triompha de la -petite fille; ses yeux se fermèrent comme des pétales de fleur. Elle -s'endormit; elle devint au vrai sourde et muette. - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - -XIV - -LE BUT.--ET APRÈS. - - -Maroussia reposait comme on repose sur le bord escarpé d'un rocher à -pic dont le pied plongerait dans la mer; on dort, mais en même temps on -sent qu'on est tout près d'un abîme, on entend son menaçant murmure. On -rêve de bien des choses, mais on a vaguement la conscience que, dans ce -vaste océan, on pourrait disparaître comme une goutte d'eau. - -Un instant un sourire passa sur ses lèvres; elle revoyait en rêve la -maison de ses parents, le clos des cerisiers si embaumé, ses petits -frères, tous les visages amis; mais bientôt tout disparaissait comme -dans un brouillard. Sa vie passée, si calme et si riante, reculait à -l'arrière-plan. Sur le premier, se dressaient en traits de feu des -images nouvelles, terribles ou grotesques, des figures qu'elle ne -connaissait que depuis peu, mais auxquelles appartenait tout son avenir. - -Tout à coup elle se réveilla, se souleva un peu sur son lit improvisé -et regarda de tous ses yeux. - -Ils ne dormaient pas, eux! - -Tchetchevik était toujours assis, accoudé près de la table, et ses -regards étaient de vrais astres qui brillaient d'une lumière calme, -égale, resplendissante. - -Le grand ataman était debout au milieu de la chambre. On voyait -qu'il s'était élancé de sa place dans un mouvement de douloureuse -indignation, mais qu'une fois cet effort fait, la violence d'un coup -porté trop juste l'avait comme pétrifié. - -Enfin il parla: - -«Voilà ce que vous voulez, vous autres! Mais le remède sera pire que -le mal. Je sais bien que je me suis jeté à l'eau sans m'être inquiété -de l'endroit où était le gué; mais pas plus que moi, avec l'autre, -vous n'atteindrez le rivage. Notre pays sans frontière, sans forces, -sans union, sans conseils, n'est plus qu'une maison ouverte à tous les -vents, et nos voisins sont bien bêtes de nous faire la guerre; ils -pourraient attendre tout de nos seules discordes. - -[Illustration: XIV - -ILS NE DORMAIENT PAS, EUX!] - ---Nos discordes? Quelle en est la cause principale, sinon ce -commandement à deux têtes? répondit froidement Tchetchevik. Il faut -dans l'effort rétablir l'unité. Il n'est d'espoir, de salut que là.» - -Le grand ataman se sentit comme brûlé par un fer chaud. Il fit quelques -tours dans la chambre, pareil à un lion blessé. Puis, ayant ouvert la -fenêtre, son regard plongea dans les ténèbres de la nuit. - -Le silence était tel et telle l'émotion de l'ataman, que Maroussia, -bien qu'elle fût à l'autre extrémité de la pièce, crut entendre les -battements de ce cœur déchiré. - -Rafraîchi par l'air de la nuit, calmé par son silence même, il revint -se placer devant la petite table, en face de Tchetchevik. - -«Au moins, dit-il, il sera bien entendu que c'est parce que je suis -le meilleur que vous comptez sur moi pour céder au pire. On saura que -c'est parce qu'aucune abnégation n'est à attendre de celui qui a déjà -appris la moitié de son rôle de Judas que vous me demandez, à moi, un -tel acte de dévouement. - ---C'est, dit Tchetchevik, pour lui rendre impossible de jouer son rôle -de Judas tout entier, pour lui enlever toute raison, tout motif, tout -prétexte de le mener jusqu'au bout; c'est parce que nous savons que -vous êtes le plus noble des fils de l'Ukraine, que nous vous demandons -de vous effacer pour un temps devant cet indigne que votre gloire -offusque et que l'envie seule jette dans les bras des Russes. - ---Nul ne m'accusera de trahison au moins, nul de lâcheté, quand j'aurai -accordé ce que tu me demandes? - ---Nul n'ignorera l'héroïsme de ton sacrifice; au contraire. Nos amis -qui m'envoient ne savent-ils pas ce qu'il doit t'en coûter de t'y -résoudre? - ---Et, si, malgré tout, le misérable nous vendait?... - ---Il mourrait avant d'avoir accompli son forfait, dit tranquillement -Tchetchevik. Il est, Dieu merci! le seul traître possible de sa -maison. Quelqu'un veille tout près de lui, qui ne le laisserait pas se -déshonorer tout à fait.» - -Il y avait sur la table plume, encre, papier; l'ataman prit la plume. -Tchetchevik tourna ses regards du côté de Maroussia, et lut son anxiété -dans ses yeux. Sa petite amie ne se sentait pas à son aise. C'était si -difficile à faire ce qu'exigeait du grand ataman son ami, qu'à la fin -il pouvait bien se fâcher. Et alors, entre deux hommes de cette trempe, -que pouvait-il se passer? - -Un sourire de Tchetchevik fit comprendre à la petite sourde et muette -qu'elle pouvait être tranquille. - -L'ataman écrivait, pesant chaque mot sans doute, et il avait bien -raison. De telles lettres, «une abdication,» ne s'écrivent pas entre -deux bouffées de tabac. - -Quand la lettre fut finie, il la tendit à Tchetchevik. - -«Tiens, lui dit-il, es-tu content?» - -Tchetchevik, après avoir lu, lui répondit: - -«Content? Non, certes, car je donnerais ma vie pour que tu fusses à la -place de celui qu'on va sembler te préférer. Mais je suis fier pour -l'Ukraine de ce renoncement du plus brave de ses fils. Si nous devons -succomber dans cette lutte, notre histoire comptera un héros de plus. -Ceux qui mourront pour elle n'auront rien à se reprocher. Toi, tu -auras fait plus qu'aucun d'eux, tu seras descendu du pouvoir pour la -sauver,--sans même être sûr d'y réussir. Tu seras mort deux fois, et -glorieusement. Que ton âme se rassure! Tu nous mets dans la main la -seule carte qui puisse rétablir la partie.» - -Tchetchevik avait plié la lettre et l'avait cachée dans le manche d'un -poignard qu'il portait sous sa robe. - -«Quand la remettras-tu à sa destination? lui dit l'ataman. Quand -saura-t-il que, pour l'Ukraine, je suis prêt à tout, même à combattre -sous ses ordres; des ordres qu'à lui tout seul il n'est pas capable de -donner? - ---Ne sais-tu pas, dit Tchetchevik, qui les inspirera, ces ordres, et -qui inspirera celui qui les lui conseillera? Eh bien, c'est là que -tout d'abord ta lettre sera lue. Je la remettrai moi-même aussitôt que -j'aurai fini ma tournée. Je ne perdrai pas une heure, mon ataman, tu -peux y compter. Et si tout ne va pas bien, si je sentais que ta lettre -peut être inutile, sois tranquille, je l'anéantirais. Elle n'aurait pas -été écrite.» - -Il s'était levé. - -Tout émue de la fin de cette scène, Maroussia s'élança près de son -grand ami. - -«Baise la main qui vient d'écrire cette lettre, lui dit Tchetchevik. - ---Ah! je le désirais, dit Maroussia. Je suis muette quand il le veut, -dit-elle, s'adressant à l'ataman, sourde quand il m'en prie, j'oublie -tout quand il me fait un signe, et j'aime et j'honore tout ce qu'il -honore et tout ce qu'il aime.» - -Et prenant la main du grand ataman avant qu'il eût pu la retirer, -Maroussia y avait déposé un respectueux baiser. - -«Ah! dit le grand ataman à Tchetchevik, tu es aimé, toi! - ---Tu es aimé aussi, lui dit Maroussia; tu es aimé par mon grand ami et -par nous, parce que tu aimes l'Ukraine.» - -L'ataman les reconduisit jusqu'au seuil de la porte, et là ils se -quittèrent; leur dernier mot avait été: «Tout pour l'Ukraine!» - -Ils avaient laissé le grand ataman pensif, debout sur le seuil de sa -maison. Ils se dirigeaient vers la porte de la ville. - -Les rues étaient désertes; les petits vergers étaient remplis de -cerisiers tout blancs de fleurs; au loin on entendait le frais et -paisible murmure d'une rivière. - -Après avoir fait une centaine de pas, Maroussia se retourna pour jeter -un regard sur la maison du grand ataman. - -Sa grande ombre était toujours là, sur le seuil; l'ataman pensif les -suivait des yeux. - -A la lueur incertaine des étoiles, sa figure était à peine visible; -mais ce qu'on apercevait de son être exprimait encore si bien la -souffrance, que Maroussia sentit son cœur battre pour lui. - -«Celui-là saura défendre Tchiguirine? demanda-t-elle à son grand ami. - ---Oui, si on l'attaque; mais nos ennemis ont plus facile à faire que de -prendre par la force nos villes. - ---Mais enfin, si on l'attaque? - ---Il s'y ferait tuer plutôt que de la rendre. - ---J'en étais sûre,» dit la petite enthousiaste en battant des mains. - -Ils ne prenaient pas par les rues qu'en venant ils avaient traversées. -Tchetchevik avait son idée de bien voir par ses yeux l'aspect que -présentaient les autres quartiers de la ville. - -Elle eût semblé morte à un indifférent; mais, de cent pas en cent pas, -on rencontrait quelques hommes robustes, que le hasard seul ne pouvait -pas avoir placés ainsi aux endroits d'où précisément on pouvait tout -surveiller. Ces gens les laissaient passer d'un air insouciant, puis -bientôt les dépistaient, et, revenant comme en flânant sur leurs pas, -avaient, en fin de compte, pu se bien assurer qu'ils allaient droit -leur chemin. L'un d'entre eux, voyant la grande taille du musicien, -était venu distraitement le regarder de si près sous le nez, que -Maroussia en avait tressailli. - -«Il est hardi, ou peut-être étourdi, celui-là,» dit-elle à voix basse -à son grand ami; il a l'air de ne pas plus connaître le danger qu'une -mouche. - ---C'est un curieux, lui dit Tchetchevik; ses intentions ne sont pas -mauvaises. C'est une bonne race que ces gens de Tchiguirine; ils -iraient au feu comme à une promenade.» - -Quand nos voyageurs arrivèrent à la porte de la ville, un géant de -Cosaque, qui semblait sortir de terre, se présenta devant eux. Il avait -des moustaches de deux lieues, et il leur barra le passage comme un -clocher en pierre. - -«Quel est votre chemin, mon vénérable? demanda-t-il. - ---Celui des honnêtes gens, mon brave. - ---Où allez-vous? - ---Chez les honnêtes gens. - ---C'est un nom qui n'appartient pas toujours à ceux qui s'en parent. Il -se peut que vous rencontriez les méchants! - ---Si l'on avait toujours peur du loup, on n'oserait jamais s'aventurer -dans les bois, et on ne goûterait point aux fraises. - ---Si j'étais un Cosaque plus dégourdi, mon vénérable, je t'aurais prié -de me chanter un bout de chansonnette, et cela me ferait grandement -plaisir, car j'adore le chant. Mais je suis plus timide qu'une jeune -épousée, et je n'ose insister.» - -Maroussia voulut voir mieux ce «timide»; mais la tête du gaillard se -trouva si haut placée qu'elle ne put apercevoir que sa fameuse paire de -moustaches, qui pendaient comme deux gerbes de foin. - -«Tu es timide, répondit Tchetchevik; mais tâche de reprendre courage. -Que veux-tu que je te chante? - ---Chante-moi n'importe quoi.» - -Le musicien murmura à demi voix ce refrain: «Ne dormez pas, même la -nuit. C'est la nuit que les loups rôdent; pour ne pas se laisser -surprendre par eux, c'est quand tout semble reposer qu'il faut avoir -l'œil ouvert.» - ---Ton refrain me plaît et il est de circonstance, dit le timide, tu -peux passer. Je m'étais bien promis, quand je t'ai laissé entrer sans -te rien dire, il y a quelques heures, qu'au retour je connaîtrais la -couleur de ta voix. - ---Il était là, il était là! dit Maroussia satisfaite; la porte n'était -pas abandonnée. Tant mieux!» - -De l'autre côté de la porte, le chemin se dessinait comme un serpent -noir sur un tapis de verdure. Les rossignols chantaient décidément -comme à l'envi dans tous les jardins de la ville de Tchiguirine cette -nuit-là. «Ils chantent l'aube et aussi l'espérance,» disait Maroussia. - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - -XV - -LES RENCONTRES. - - -Deux semaines après l'entrevue de Tchetchevik avec le grand ataman, -par une douce et splendide soirée, le vieux rapsode avec son Antigone -s'approchait lentement d'un village incendié. - -Son voyage et celui de Maroussia n'étaient pas un voyage d'agrément. -On voyait bien qu'ils ne s'étaient pas permis de prendre même le repos -nécessaire: leurs yeux cernés brillaient d'un feu fiévreux; leurs -figures étaient brûlées par le soleil et leurs vêtements couverts de -poussière; leurs lèvres étaient sèches, leurs pieds meurtris. - -Néanmoins, ils marchaient courageusement et causaient avec calme et -sérénité. - -A l'exception de quelques rencontres imprévues d'hommes qui se -trouvaient on ne sait comment sur leur chemin, et qui échangeaient à -peine un mot et quelquefois rien qu'un signe avec Tchetchevik, ils ne -rencontraient d'ordinaire pas âme qui vive. - -Tout était silencieux et désert; souvent ils avaient vu des -maisonnettes en ruines, des murailles calcinées, des fermes détruites, -des champs dévastés, des jardins ravagés, des troncs d'arbres à moitié -brûlés, noirs d'un côté, encore verts de l'autre, à demi morts, à demi -vivants. - -Pour le moment, ils avaient sous les yeux un village récemment -incendié; un peu de fumée s'élevant au-dessus de chaque amas de -décombres en marquait la place. - -A l'extrémité de ce qui avait dû être une rue, ils découvrirent les -margelles ébréchées d'un puits. - -«Un peu d'eau fraîche te fera du bien,» dit Tchetchevik à Maroussia. - -Il plongea sa main dans un sac attaché à ses épaules, il en retira -une petite écuelle en bois, et, écartant les plantes qui obstruaient -l'orifice du puits, il la remplit d'eau fraîche et claire. - ---Merci,» répondit Maroussia. - -Elle trempa ses lèvres dans l'eau limpide et, après avoir bu, -s'approcha du puits. Que regardait-elle? Qu'y avait-il dans ce puits -qui attirât son attention? - -Tout à coup elle poussa un cri: - -«Ah!» - -Ses joues se couvrirent des plus vives couleurs, ses yeux -s'illuminèrent et se tournèrent avec bonheur vers son grand ami. - -Maroussia devint encore une fois toute rose, mais cette fois-ci l'éclat -de ses yeux se voila, sa figure exprima un regret sincère. - -«Encore une fois, se disait Maroussia, je n'ai pas su me vaincre! Ce -cri, j'aurais dû le retenir... - ---Bah! dit Tchetchevik, dans ce village incendié, le mal ne pouvait -être grand. Personne n'a pu t'entendre, mon enfant. Si tu veux, nous -allons souper.» - -Du pain, un peu de sel, de l'eau, composaient tout le souper. - -Mais cet «ah!» plein d'allégresse que Maroussia a poussé? Qu'est-ce qui -le lui a arraché? Quel trésor a-t-elle entrevu dans ce puits démoli? - -Rien, absolument rien, si ce n'est, accrochée aux parois du puits, -une fraîche couronne de ces gentilles fleurs violettes que dans la -maison de Maroussia on appelait des porte-bonheur, des fleurs de bon -présage, les mêmes, absolument, que l'enfant cultivait avec amour dans -le jardin de sa mère. Cette couronne avait été placée là récemment par -quelque main amie, elle n'avait pu y venir toute seule. Pour Maroussia, -la couronne voulait dire: «Tout va bien chez ceux que tu aimes, leur -pensée te suit partout.» Pour Tchetchevik, elle signifiait: «Tes ordres -ont été exécutés.» - -Maroussia et son grand ami se sont compris et parlent d'autre chose. -Pas un mot de la petite couronne n'est échangé entre eux. Il s'agit -maintenant de Batourine. - -«Est-ce grand, la ville de Batourine? dit Maroussia. - ---Oui! mais on y trouve son chemin tout de même,» lui répond son grand -ami. - -Le repas est fini. - -«Eh bien, Maroussia, as-tu repris tes forces?» - -Elle est déjà sur ses pieds, elle a attaché son petit sac sur ses -épaules, et ses yeux, qui se fixent sur le grand ami, brillent comme -des étoiles. Que lui demandent-ils? - -Avant de quitter l'endroit, le grand ami plonge son bâton à tête -recourbée dans le puits et en retire la petite couronne. Elle est un -peu mouillée. Il la secoue, en fait tomber toutes ses perles d'eau, et -la pose sur la tête de Maroussia. - -«Chère petite couronne! dit-elle. Tu veux bien qu'elle reste un peu où -tu l'as mise? - ---Bien sûr! répond le grand ami. Elle te va à ravir. Tu as l'air d'une -petite fée.» - -Maroussia bat des mains. C'est son grand signe de joie. - -Et les voilà de nouveau en route, reposés, rafraîchis et courageux. - -«Avant que l'étoile du soir brille à l'horizon, nous serons au tombeau -de Naddnéprovka,» dit Tchetchevik à l'enfant. - -Ces tombeaux, ou bien, comme on les appelle dans la langue du pays, ces -_kourganes_, sont des collines d'une forme particulière qu'on rencontre -en Ukraine. Ils recouvrent, si la tradition dit vrai, les corps de ceux -qui sont morts pour la patrie. Et la vérité est que les laboureurs, -quand ils les fouillent, soit du socle de leur charrue, soit de la -fourche, y trouvent des armes, des anneaux, des colliers enfouis. - -Le grand ami ne s'était pas trompé; l'étoile du soir ne brillait pas -encore à l'horizon que les contours du tombeau de Naddnéprovka se -dessinèrent devant eux. - -Le soleil était déjà couché, mais les ombres du soir étaient encore -claires; c'était une sorte de brouillard doré. Les jeunes arbres, les -arbrisseaux, les hautes herbes qui couvraient «le tombeau» étaient -comme en feu. La croix brisée, cassée, se dessinait nettement sur -le ciel. Les grands oiseaux d'un gris foncé, en passant entre les -bandes rouges du couchant et la terre, se nuançaient des couleurs de -l'arc-en-ciel. - -Du haut du tombeau, on apercevait le Dniéper. Le fleuve avait des -reflets d'acier poli. De l'autre côté du rivage s'élevaient des monts -boisés, dont les bases étaient tout à fait noires, et les cimes comme -enveloppées de rouges lumières. - -On entendait le murmure sourd des eaux profondes et le frémissement -de la brise dans les joncs. De temps en temps, du milieu du silence, -perçait le cri d'une mouette, et bientôt la mouette elle-même miroitait -au-dessus des flots comme un petit point capricieux. - -«Il me semble qu'il ne manque à ce tableau charmant, dit le grand ami à -Maroussia, pour être complet, qu'un peu de musique. Qu'en penses-tu? Si -je gratifiais le Dniéper d'une chanson? - ---C'est cela, c'est très-bien imaginé, dit Maroussia. Asseyons-nous et -amusons-nous.» - -Il prit son théorbe, et bientôt l'écho des montagnes répéta à plusieurs -reprises la phrase chantée en pleine voix par le vieux musicien. - -«Laissez-nous nos prairies! laissez-nous nos steppes! A qui sont-elles, -sinon à nous? - -«Est-ce que leurs fleurs vous connaissent? - -[Illustration: XV - -LAISSEZ-NOUS NOS PRAIRIES, LAISSEZ-NOUS NOS STEPPES.] - -«Elles ne vous connaîtront jamais. Rien qu'à vous voir de loin, elles -se flétrissent. - -«Craignez les pleurs de l'innocent. Ils retomberont un jour sur celui -qui les fait verser. - -«Craignez le silence de l'homme injustement frappé: le knout n'a jamais -tué une âme, et l'âme du père injustement frappé s'ajoute à l'âme de -l'enfant. Les colères s'y amassent.» - -La chanson était courte, mais expressive. Après l'avoir finie, le grand -ami, pendant quelques instants, toucha doucement les cordes du théorbe. -Ses yeux perçants étaient fixés sur le Dniéper. Maroussia, elle aussi, -ne détachait pas ses yeux du fleuve. - -Tout à coup, une mouette fit entendre son cri. Cette mouette semblait -être sur le bord du fleuve, au pied des grandes roches, là, dans les -joncs de la rive. - -Les yeux du grand ami brillèrent d'un éclat plus vif, et l'écho des -montagnes répéta le refrain d'une nouvelle chansonnette: - -«Dans le monde entier, on ne trouve point un malheureux aussi misérable -qu'un Ukrainien chassé du pays où Dieu l'a fait naître; son devoir, -s'il ne peut y vivre, est de mourir au pays de ses pères. Quoi que vous -fassiez, il y mourra et vous y mourrez avec lui!» - -Le cri de la mouette se fit entendre de nouveau, et il semblait que ce -fût à une plus courte distance. - -L'écho des montagnes répétait encore: - -«Quoi que vous fassiez, il y mourra,» quand, du côté même où s'était -fait entendre par deux fois le cri de la mouette, sortit du milieu -des hauts joncs une étroite nacelle. Elle se dessinait sur les vagues -sombres, et, glissant rapidement, elle se dirigeait vers une petite -baie naturelle qui se trouvait juste en face du tombeau de Naddnéprovka. - -En regardant bien, on pouvait distinguer la silhouette de celui qui -menait la barque. Oui, on voyait jusqu'à son bonnet de peau de mouton. - -Mais sans pouvoir même distinguer les formes de cet homme, on pouvait -affirmer qu'il avait le bras ferme et habile. - -Ce bras maniait la rame comme un joujou. La barque filait telle qu'un -petit duvet emporté par le vent. - -«Il est temps de descendre sur le rivage, Maroussia,» dit le grand ami. - -Sans s'amuser à chercher le chemin le plus commode,--du reste, on n'eût -même pas trouvé un sentier dans ce lieu sauvage,--ils descendirent -rapidement, tournèrent une grande roche qui avait l'air d'une -gigantesque barbe verte frisée, tant elle était recouverte de lierre et -de mousses, et se trouvèrent enfin sur le rivage, tout près du fleuve. -Les vagues mouillaient doucement les plantes du bord et y laissaient -une petite frange d'écume blanche. - -«J'espère que je vous retrouve en bonne santé et toujours agréables à -Dieu!» dit une voie bien connue. - -La barque légère était déjà sur le sable du rivage, et près de la -barque, appuyant son menton sur la rame, se tenait le bonhomme de -fermier, le vieux Knich. - -«Santé et chance! lui répondit le grand ami. - ---Comment ça va, fillette? demanda Knich en fixant sur Maroussia ses -yeux de faucon. - ---Très-bien! lui répondit Maroussia. Et Tarass? - ---Tarass n'a pas oublié Maroussia.» - -Du reste, si Maroussia ne lui eût point répondu, il aurait pu très-bien -deviner sa réponse rien qu'en la regardant: chaque fibre de sa figure -annonçait que ses fatigues étaient oubliées. - -Mais le fermier, ne se contentant pas du témoignage que lui présentait -la figure heureuse de l'enfant, interrogea du regard le grand ami. - -«Elle va bien, ma petite compagne, dit-il, très-bien. Vous pourrez en -rendre bon compte à ceux qui me l'ont confiée. C'est un petit lion doux -comme une colombe.» - -Et sa main caressait l'enfant. - -«Mon Tarass n'est pas encore un lion, répondit Knich, encore moins -une colombe. C'est un petit diable. Je ne puis pas lui apprendre à se -taire. - ---Patience, patience, dit le grand ami; nos enfants en sauront plus -long que nous un jour. Allons, Maroussia, te voilà rassurée sur les -tiens. - ---Ah! dit Knich en apercevant la couronne sur la tête de l'enfant. La -petite couronne avait déjà dû lui parler. Les mains de ta mère l'ont -tressée, ma mignonne... - ---Bon Knich, dit la petite fille, que de douces choses, la couronne et -toi, vous me dites! - ---Allons, allons, dit le grand ami, le calme est descendu sur l'étendue -des eaux; pas un souffle d'air, une promenade en barque serait fort de -mon goût.» - -Il avait à peine parlé, qu'un cri de mouette, pareil à ceux qu'on avait -entendus déjà, partit du milieu même des broussailles grisonnantes qui -formaient la barbe du bonhomme de fermier. - -Un cri semblable lui répondit du rivage. - -«Ah! dit Tchetchevik, tu vois, Maroussia, c'est le mari qui répond. - ---Je comprends, je comprends, dit la fillette, les mouettes sur le bord -de ces eaux sont très-fines, bien que toutes ne soient pas ailées.» - -Knich avait poussé sa barque sur l'eau. - -«Prends place ici, fillette,» dit-il en tendant le bras à Maroussia. -Quand elle fut assise, le grand ami sauta dans la barque avec tant de -légèreté que la barque ne fit presque pas de mouvement. Il s'empara -de la seconde rame, et la barque glissa avec rapidité sur les ondes -sombres, entre les rives confuses du Dniéper. - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - -XVI - -SUR L'EAU. - - -Une fois en pleine eau: - -«Quelles nouvelles de l'autre ataman? demanda Tchetchevik. - ---Tout ira mieux quand tu auras passé par là, répondit le fermier. -La fortune donne aux fous, Dieu ne donne qu'aux sages. On rôtit les -poulets, on plume les oies, on fait bombance. Bref, il y a trop -d'étrangers, trop de luxe, trop de dépenses. On ne déchiffre pas -facilement les idées du maître de la maison, sais-tu? Il n'en a pas -peut-être... - ---Ce serait le pis, répondit le grand ami. C'est le sort de ceux qui -appartiennent à tous; ils ne s'appartiennent pas à eux-mêmes. - ---Mais le tien, celui que tu as vu? dit Knich. - ---Celui-là, répondit Tchetchevik, celui-là est un homme, et si tous -étaient comme lui, rien ne serait perdu. Le jour où son âme paraîtra -devant Dieu, nul ne pourra dire qu'elle habitait sur la terre un -tronc de bois pourri. Il a ses travers, bien sûr,--il n'est pas -parfait,--mais il aime son pays plus que sa vie, plus que son orgueil -même. Il a consenti à tout, oui, même à s'effacer devant la brute de -là-bas, et c'est beau cela! car une tête haute et fière, cela n'est pas -fait pour plier. Enfin, c'est fait. Il a écrit. Par exemple, sa plume -grinçait sur le papier comme l'écorce de bouleau sur un tas de charbon -ardent. - ---Ma foi! dit Knich, ça se comprend. Cela a dû lui coûter. - ---Il le fallait, dit l'impassible Tchetchevik. - ---Alors, reprit Knich, nous pouvons dire que, grâce à Dieu et à toi, la -moitié de la besogne est faite; reste l'autre ataman, l'ataman resté -seul! Celui-là excelle à tourner dans un rond. - ---Nous ferons le manége avec lui, dit Tchetchevik, mais nous -agrandirons son cercle.» - -Quittant Knich tout à coup, le grand ami jeta au fond de la barque un -manteau épais et, s'emparant de Maroussia, malgré sa résistance, il la -coucha doucement sur le manteau. - -«J'oubliais de faire dormir mon enfant, dit-il. - ---Je ne veux pas dormir, dit la petite fille. - ---Ne dors pas, mais reste couchée, dit le grand ami d'une voix ferme. -Je te conterai des histoires tout à l'heure.» - -Au lieu de dormir au fond de son bateau, Maroussia, à demi soulevée sur -son coude, regardait. Quels yeux que les siens pour tout voir avant -tous les autres! - -«Là-bas, de ce côté, dit-elle en étendant le bras, ne vois-tu rien? - ---L'enfant a raison, dit Knich, c'est là qu'ils sont. - ---Silence!» dit le grand ami. - -La barque vola sous les efforts redoublés des deux rameurs, et bientôt -Maroussia put reconnaître, malgré la distance, dans les deux hommes -qu'elle avait signalés en deçà d'un petit promontoire, ses anciennes -connaissances, ceux-là mêmes qu'elle avait vus chez son père, frappés -et garrottés par les soldats: Semène Vorochilo et Andry Krouk. Dieu -soit loué! ils avaient donc pu échapper. - -La barque bientôt aborda. Les Cosaques ôtèrent leur bonnet aux -arrivants et dirent: - -«Bonne chance et santé! - ---Bonne chance et santé! répondirent le grand ami et le vieux Knich. - ---Maroussia, dit Andry Krouk en tirant un paquet de son sein, voici ce -que ta mère t'envoie. - ---Béni soit ce qui vient de ma mère! dit la petite fille en baisant -pieusement le paquet. Vont-ils tous bien? - ---Tous, les petits et les grands. - ---Et, dit Maroussia, un peu honteuse de la question qu'elle allait -faire, et les cerisiers? et le jardin? - ---Quelle ménagère! dit Andry. Il va bien, ton jardin, et tes cerises, -si Dieu le veut, mûriront au temps chaud. - ---Je pensais aux cerises pour les petits frères, dit l'enfant. - ---Quelles nouvelles m'apportez-vous, dit Tchetchevik, en échange de -celles que je vous ai envoyées? - ---Beaucoup sont contents, répondit Vorochilo. Ceux-là seront prêts et -le sont déjà, mais d'autres.... - ---D'autres, dit Andry Krouk en l'interrompant, d'autres sont inquiets. -Ils trouvent que tu vas bien vite, et je crois qu'ils ont raison.» - -Maroussia, par discrétion, s'était éloignée un peu pour les laisser -parler plus à leur aise. - -Son grand ami la rappela, et, au grand étonnement des trois Cosaques, -lui dit: - -«Je t'avais dans la barque promis une histoire. Chose promise, chose -due. Si tu comprends mon histoire, ces hommes la comprendront bien -aussi. Andry Krouk, tu la rediras à ceux qui trouvent que je vais trop -vite.» - -Et il commença ainsi son histoire: - - HISTOIRE DE L'ÉCREVISSE. - - «Il y avait une fois une écrevisse, une écrevisse belle comme le - jour. Elle était bonne, assez intelligente pour une écrevisse, et - courageuse. Elle vivait tranquille dans son petit trou; mais voilà - qu'un jour elle entendit, de tous les côtés à la fois, des cris et - des gémissements. Il paraît que l'eau avait baissé, baissé à un tel - point que tout ce qui vit dans l'eau commençait à perdre la tête. - Elle s'était bien aperçue, depuis longtemps, que l'eau devenait - rare; mais elle avait fait comme les autres, elle avait espéré que - cela s'arrangerait tout seul. - - «Devant tant de lamentations, l'écrevisse se dit que cela méritait - réflexion. Elle devint très-pensive, et en arriva à cette - conclusion qu'il serait vraiment bien utile que quelqu'un se - dévouât pour aller chercher de l'eau. A qui confier une mission de - cette importance? - - «L'écrevisse tint conseil, mais elle ne put arrêter son choix sur - personne. - - «Au fond, elle n'avait confiance qu'en elle-même. Celui-ci ne - connaissait pas assez le chemin, celui-là s'amuserait en route, - cet autre commettrait mille imprudences. Les opinions de la plupart - étaient peut-être un peu avancées. Le caractère de Pierre n'était - pas sûr, et Paul était bien faible pour supporter la fatigue d'un - si grand voyage, car l'eau était très-loin. - - «--J'irai moi-même,» se dit-elle à la fin. - - «Elle s'empare de la cruche et se met en route, escortée pendant - quelques pas par les acclamations chaleureuses de tous ceux qui - aimaient mieux voir travailler les autres que travailler eux-mêmes. - - «--Quelle écrevisse! criait-on de tous les côtés; quelle énergie! - Si elle se dépêche un peu, nous serons sauvés.» Les grenouilles - pleurèrent d'attendrissement et les crapauds se pâmaient d'aise. - - «Voilà mon écrevisse en route; elle ne perd pas une minute, va - droit son chemin, marche, marche, marche sans même prendre son - temps pour respirer. - - «Mais peu à peu la fatigue se fait sentir, et l'indignation - commence à gronder dans son sein. - - «--Suis-je folle de courir ainsi? se dit-elle. Je file comme une - flèche, cela n'a pas le sens commun. Soyons raisonnable, marchons - sagement.» - - «Reprenant alors son allure ordinaire, elle se remit à marcher - comme toujours, à pas comptés. Elle mit sept ans à aller chercher - son eau et dix à revenir à son point de départ. Cela n'est pour - étonner personne; une cruche pleine est autrement lourde et - difficile à porter qu'une cruche vide. - - «Arrivée au seuil de sa demeure, elle avait encore une sorte de - petit escalier de quatre marches à monter. C'était là qu'autrefois - les bateaux abordaient. Elle monta ces quatre marches, mais non - sans peine. Avec une cruche, ça n'est pas commode. - - «Une fois là, elle se retourna et jeta un regard sur l'étang, sur - les ruisseaux qui y affluaient: tout cela était à sec. Une fourmi - n'aurait pas trouvé à dix lieues à la ronde de quoi étancher sa - soif. - - «--Il était grand temps que j'arrivasse, se dit-elle, grand temps! - Mais où sont donc ceux qui m'acclamaient au départ? Quel drôle - d'accueil qu'un tel silence, après un tel dévouement!» - - «Une vieille pie curieuse était perchée sur un arbre à demi - desséché, lui aussi. Elle regardait faire l'écrevisse et l'écoutait - s'étonner. - - «--Ne leur en veuillez pas, lui dit-elle, s'ils ne crient pas: - Vive l'héroïque écrevisse! Ce n'est pas leur faute, ils sont tous - morts. Voyez leurs coquilles, leurs arêtes, leurs carapaces! D'eux, - c'est tout ce qui reste.... Savez-vous, ma mie, que vous avez mis - dix-sept ans à leur apporter de l'eau qu'il leur aurait fallu - recevoir à la minute?» - - «La pauvre écrevisse fut si saisie, en vérifiant d'un regard - l'exactitude des paroles de la pie, qu'en voulant lever les pattes - au ciel, en signe de désespoir, elle oublia la cruche qu'elle - portait et la laissa choir. La cruche se brisa en mille morceaux, - la terre aride but en un clin d'œil l'eau qu'elle contenait, et le - lendemain, à son tour, l'écrevisse était morte.» - -Comprends-tu, Andry Krouk? Et tes amis, qui trouvent que j'ai été trop -vite, seront-ils d'avis, quand tu leur auras raconté mon histoire, -qu'ils auraient mieux fait, au lieu de me choisir pour messager, -d'envoyer à ma place une écrevisse?» - -Andry Krouk se grattait l'oreille et baissait le nez. - -Vorochilo lui tapa sur l'épaule: - -«Réveille-toi, lui dit-il, et allons réveiller les autres. Tchetchevik -a cent fois raison.» - -Se tournant alors vers l'envoyé: - -«Au jour convenu, lui dit-il, toute l'Ukraine sera sur pied; les femmes -et les enfants s'en mêleront, s'il le faut. - ---Andry, dit Maroussia, n'oublie pas l'histoire de l'écrevisse. - ---Elle avait compris avant moi, dit Andry en l'embrassant. Tu es bien -la fille de ta mère, ma mignonne.» - -Le vieux Knich était déjà remonté dans la barque. Il aida Maroussia à -s'y placer, et le grand ami y sauta avec la légèreté d'un oiseau. - -La petite barque, repoussée du rivage, glissa de nouveau sur les ondes -sombres du Dniéper, et le promontoire sablonneux, les formes indécises -des deux hommes qu'ils y laissaient, disparurent bientôt dans les -brumes. - -[Illustration: XVI - -ON EUT DIT UN CHEVAL AILÉ.] - -Au bord du fleuve, en débarquant, Knich montra à Tchetchevik un beau et -vigoureux cheval noir: - -«Prends Maroussia en croupe, dit-il à Tchetchevik; galope toute la -nuit. Au jour, tu laisseras le cheval; il retrouvera tout seul le -chemin de la ferme de Samousse.» - -Le rapsode sauta sur le cheval; Maroussia mit le pied sur le bout de -sa botte, et en un instant elle fut installée derrière son grand ami. -Ses bras se serrèrent autour de lui comme la liane autour du chêne. Le -cheval partit au galop; c'est à peine si l'on entendait le bruit de ses -sabots: on eût dit un cheval ailé. - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - -XVII - -A GADIATCH. - - -Deux jours après la promenade sur le Dniéper, que nous avons décrite -dans le précédent chapitre, c'était un dimanche, et les grosses cloches -de la ville de Gadiatch, résidence de l'ataman protégé par Sa Majesté -le tsar de Russie, carillonnèrent à toute volée en invitant les fidèles -aux matines. - -Il faisait à peine jour, et la ville de Gadiatch, avec toutes ses -ruelles étroites et tortueuses, ses bâtiments bas et ses jardins -touffus, paraissait être voilée de mousseline à demi transparente. Les -personnes qui se pressaient de tous côtés et se dirigeaient vers la -cathédrale semblaient être enveloppées d'ombre. - -Pourtant, malgré le crépuscule, il était facile de reconnaître, à leur -démarche aisée, à leurs manières un peu décidées, que la plupart de ces -personnes étaient des militaires. - -La veille, il avait beaucoup plu, et l'air tiède était d'une fraîcheur -délicieuse. Tout était calme dans la nature, tout était silencieux -encore parmi les habitants; si calme et si silencieux, qu'on entendait -le bruit des pas dans les rues humides; le pied imprudent qui -s'engageait tout à coup dans une mare faisait un clac-clac sonore; on -eût pu compter les gouttes de rosée qui tombaient du feuillage. - -La vieille cathédrale avait l'air d'être entourée d'un jardin. On -y voyait fleurir l'aubier, l'églantier, le sureau, les rosiers, -les acacias blancs, jaunes et roses; on y voyait des pommiers, des -poiriers, des pruniers et des cerisiers qui promettaient une grande -abondance de fruits. Le sol était couvert d'une verdure veloutée -jonchée de toute espèce de fleurs. - -Une foule assez considérable de fidèles était rassemblée près de la -cathédrale, et en attendant l'heure de l'office chacun causait à -mi-voix de choses et d'autres. - -Le vieux musicien ambulant, que le lecteur connaît déjà, se trouvait -aussi dans cette foule, accompagné, comme toujours, de sa petite amie -qui regardait respectueusement la maison de Dieu. - -Il s'était assis sur une marche du perron de l'église, comme un homme -accablé de fatigue, et, d'une voix lente et grave, il racontait à un -nombreux auditoire qui l'entourait par quelles épreuves doivent passer -les âmes des trépassés avant d'atteindre le céleste séjour. «C'est -sur la terre, par des efforts constants, qu'il faut mériter le ciel,» -dit-il en finissant. - -Après avoir fini son récit par un soupir auquel répondirent les soupirs -de la plupart des assistants, le vieux musicien semblait être tout à -coup tombé dans une rêverie profonde, ainsi qu'il arrive souvent aux -êtres pieux qui oublient la terre pour le ciel, et ses yeux pensifs -erraient sur les lieux environnants qui commençaient à sortir de -l'ombre. - -Le silence qui s'était établi fut interrompu par l'arrivée de deux -jeunes Cosaques. Ceux-ci se faisaient remarquer par leurs moustaches -prodigieusement longues, par leur taille admirablement bien prise et -flexible, et par une élégance particulière à ceux qui visitent souvent -les nobles assemblées et figurent dans les grandes réceptions. - -«Bonjour, bonjour, disaient les jeunes Cosaques; et ils ôtaient, puis -remettaient leurs bonnets avec tant de grâce, qu'on aurait pu penser -qu'ils ne s'occupaient jamais d'autre chose que de faire des saluts. - ---Notre ataman arrivera-t-il? demandèrent en chœur plusieurs voix. - ---Il arrivera,» répondirent les Cosaques. - -Ces paroles, prononcées par deux voix claires et sonores, semblèrent -tirer le rapsode de sa pieuse méditation, et, abandonnant avec un -regret visible le monde meilleur où l'avait porté son rêve, il crut -pourtant de son devoir de redescendre ici-bas et de s'occuper de ce qui -allait occuper la foule. - -«Mes pauvres yeux, dit-il, pourront donc enfin admirer notre ataman! - ---Et la dame de l'ataman arrivera-t-elle aussi? demanda une jeune femme -alerte, petite, ronde comme une boule. - ---La dame arrivera aussi, répondirent les Cosaques. - ---Et la belle-sœur? - ---Il est à croire que la belle-sœur viendra aussi. - ---Quelle belle-sœur? demanda le vieux musicien. - ---Mais la femme du frère de notre ataman, lui répondirent plusieurs -voix, Méphodiévna. - ---Méphodiévna? répéta le vieux rapsode. Chez nous on n'en entend jamais -parler. Est-ce qu'elle jouit de la faveur de notre ataman et de sa dame? - ---Je crois bien! je crois bien! répondirent plusieurs personnes. Elle -n'a qu'à remuer un doigt, et tout se fait à sa volonté! - ---Ah! elle jouit donc d'une très-grande faveur? C'est certainement un -grand bonheur pour elle! - ---Faveur! s'écria d'un air courroucé un vieillard dont les yeux, sous -des sourcils en broussailles et grisonnants, jetaient des flammes, -comme deux fenêtres bien éclairées illuminent le dessous d'un toit de -chaume. Faveur! un tel mot est-il fait pour s'appliquer à une telle -femme? Méphodiévna, sachez-le, est de trempe à ne se soucier des -faveurs de qui que ce soit. Un regard jeté sur elle suffira à vous le -faire comprendre. Elle est droite comme une flèche, et on s'aperçoit -aisément qu'elle n'a jamais courbé la tête devant personne. - ---Elle est donc bien fière, demanda le vieux musicien, et par suite -bien difficile à approcher? C'est de l'orgueil, alors!» - -Et il ajouta d'un ton sentencieux: - -«L'orgueilleux n'est qu'une bulle de savon: il ne s'enfle que pour -crever. - ---Mais que dites-vous là, vieillard? s'écria une femme âgée, à figure -respectable, dont les yeux brillaient d'indignation. Que dites-vous là? -C'est de l'honneur de la cité et du pays que vous parlez. Méphodiévna -est une flamme bienfaisante, une lampe dans nos ténèbres. - ---Pour être si brillante, repartit l'entêté musicien, il faut donc -qu'elle ne marche qu'étincelante de diamants, couverte de pierreries, -vêtue d'or? - ---Vous n'y êtes pas, s'écria quelqu'un de la foule. Elle est vêtue si -simplement que, sans ses yeux de diamant noir, on la prendrait pour une -autre. - ---Elle s'habille comme une simple bourgeoise, dit un jeune Cosaque; -elle ne fait pas la grande dame, et elle est partout où elle peut faire -le bien sans être aperçue. - ---Pardon! dit le rapsode, j'ai, je le vois, blasphémé votre sainte, -mais elle n'y a rien perdu. Je vous ai donné, du moins, l'occasion de -lui rendre hommage. Pourriez-vous me dire, jeune homme, quels sont ces -beaux seigneurs richement vêtus qu'on rencontre partout dans la ville? -seraient-ils des saints, eux aussi? - ---Des saints! Ah! non, par exemple! mais ce sont des altesses, des -princes moscovites. Ne le devinez-vous pas à leur allure imposante, -à leurs yeux qui ne s'ouvrent qu'à demi, à leurs nez dédaigneux -plus hauts que leur tête? Ce sont les hôtes de notre ataman. Il y a -huit jours, la maison en était pleine, les amis de l'Ukraine s'en -inquiétaient. Mais, grâce à Dieu et à l'influence de Méphodiévna sur -sa sœur et sur l'ataman son beau-frère, bon nombre, dit-on, déjà sont -partis. - ---Partis! et pourquoi? qui gênaient-ils, ces hommes superbes? - ---Eh! eh! demandez-le à Méphodiévna; elle trouve peut-être que le -moment n'est pas bien choisi, quand la moitié de l'Ukraine est envahie -par les bataillons russes, pour recevoir tant de beaux messieurs. Cela -distrait trop notre ataman. - ---Pour dire le vrai, dit un nouvel interlocuteur, on s'amuse moins au -palais depuis huit jours. L'ataman ne retient plus ses hôtes. Il paraît -gêné avec eux, et l'on dit que bientôt il n'en restera guère dans le -pays.» - -Maroussia serra doucement la main de son grand ami. Sa main répondit -sans doute à la sienne; le visage de l'enfant rayonna. Il se fit tout -à coup un grand silence. On venait d'apercevoir, descendant lentement -la rue, le père Mikaïl se dirigeant vers la porte de l'église. Ceux qui -étaient assis se levèrent. Ceux qui étaient debout se dressèrent sur la -pointe de leurs pieds. - -Le père Mikaïl présentait, dans toute sa personne, le type idéal du bon -pasteur. Ses paroissiens adoraient leur archirey. C'était à qui serait -sur son passage pour recevoir sa bénédiction. On voyait dans toute son -attitude que ses bénédictions, sa main seule, ne les donnait pas, et -qu'elles partaient du meilleur de son cœur. - -Le rapsode s'approcha à son tour, mettant en avant Maroussia: - -«Bénissez-nous, mon père, bénissez cette enfant. Nous venons de bien -loin pour prier Dieu dans votre église.» - -Le bon père jeta un regard bienveillant sur le vieillard et sur -l'enfant. - -«Mon père, dit le chantre, j'ai compris que le plus grand feu ne peut -que s'éteindre au milieu du désert, tandis que le bois humide lui-même -pétille et flambe quand il tombe au milieu du foyer; et j'ai fui le -désert par le besoin de voir et de retrouver des hommes.» - -Le père Mikaïl, en entendant ces mots, tressaillit. Ses yeux -limpides et doux se fixèrent sur le vieux pèlerin avec une attention -particulière. - -Il inclina sa tête en signe d'adhésion aux paroles du vieillard et lui -dit: - -«Si tu viens de loin, mon frère, si tu as traversé tout le pays, tu as -dû voir bien des douleurs et traverser bien des dangers. Les chemins ne -sont pas sûrs... - ---Celui qui est nu, répondit le rapsode, n'a pas peur qu'on lui vole sa -chemise. Celui qui n'a que sa vie à perdre ne tente guère les voleurs, -et celui qui n'a pas peur de la mort peut aller partout.» - -Le bon pasteur tressaillit de nouveau. - ---Nos blés sont-ils sur pied?» demanda-t-il au rapsode. - -Le père Mikaïl fit cette question avec lenteur, appuyant sur chacun des -mots de sa question, pourtant si simple. - -«Nos blés, répondit le chantre, dans quelques contrées sont déjà -couchés par terre, et ce ne sont pas toujours les propriétaires qui -les ont fauchés. Quant aux autres, et je parle de ceux des meilleures -terres et des mieux préparées, vraiment, quoiqu'ils ne soient pas -partout tout à fait mûrs encore, je crois qu'il serait sage de ne pas -attendre pour en faire la récolte. Qui peut prévoir les orages de -demain? Ceux qui sont mûrs sont superbes, mon père! - ---Que Dieu t'entende, mon fils! répondit avec calme le vénérable -prêtre; je te remercie de la bonne nouvelle que tu m'apportes. - ---Notre ataman! notre ataman!» s'écria-t-on alors de tous côtés. - -Le père Mikaïl entra dans l'église. - -«Notre ataman n'a pas l'air très gai aujourd'hui, disait un artisan -dans la foule. - ---Vous pourriez dire qu'il a l'air maussade, disait un bourgeois. - ---Je l'ai rencontré avant-hier, chuchotait une petite femme -très-éveillée: il avait l'air d'un gros nuage noir.» - -L'arrivée de deux nouveaux personnages interrompit la petite femme. - -«C'est la belle-sœur de notre ataman, se dit-on de tous côtés. - ---Méphodiévna,» dit au vieux musicien un de ses voisins en lui poussant -le coude. - -On ne lui aurait rien dit qu'il l'aurait deviné. Ce qu'on lui avait -appris d'elle n'avait rien d'exagéré, l'original répondait aux -portraits. - -Elle allait passer tout près de Maroussia, elle arrivait à la dernière -marche. La petite fille osa la retenir par la manche de sa chemise -brodée. - -«Madame, lui dit-elle, vous avez laissé tomber ce mouchoir,» et elle -lui présentait un mouchoir rouge. - -La jeune femme s'arrêta, regarda le mouchoir rouge, puis la petite qui -le lui présentait, et répondit: - -«Merci! ma jolie enfant, j'aurais été fâchée de le perdre.» - -Personne, je crois, si ce n'est Maroussia, n'avait vu tomber ce -mouchoir. - -Les grands yeux de l'aimable femme enveloppèrent l'enfant dans leur -profond regard et allèrent, avec intérêt, d'elle au vieux musicien. -«Tu n'es pas des environs, dit-elle à l'enfant, je ne t'ai jamais vue; -viens-tu de loin, ma mignonne? - ---De bien loin, lui répondit Maroussia. - ---Je comprends alors pourquoi tu as l'air fatigué. De quel point de -l'Ukraine viens-tu donc? - ---Cette petite tête ne saura jamais retenir tous les noms des lieux -qu'elle a visités, dit le vieux chanteur. Nous avons vu bien des choses -et bien des gens, madame, du bon et du mauvais, des champs dévastés -par les batailles et des blés, dernier espoir de l'Ukraine, encore sur -pied. Mais, grâce à Dieu! nous avons trouvé notre chemin; comme on dit -chez nous: quoique l'attelage soit de travers, la voiture va droit -au marché. - -[Illustration: XVII - -MERCI, MA JOLIE ENFANT.] - ---Mes amis, répondit la gracieuse femme, venez tantôt vous présenter au -grand ataman. A moi vous raconterez votre voyage; à lui vous chanterez -vos chansons. Chacun ainsi sera servi suivant ses goûts.» - -Elle donna de la main, en guise de caresse, une petite tape sur la joue -de Maroussia, et disparut dans la foule qui remplissait l'église. - -On entendait déjà la voix du père Mikaïl qui commençait l'office. - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - -XVIII - -NE JOUEZ PAS AVEC LES POIGNARDS. - - -L'office était fini. Le grand ataman était rentré dans son palais. La -chaleur était accablante, le soleil aveuglait par sa lumière. Le ciel -se perdait dans les profondeurs de son azur. - -Cependant quelques nuages noirs, venant de l'ouest, se montraient à -l'horizon. - -«Nous aurons un grand orage ce soir,» dit le grand ataman. - -Le grand ataman se trouvait sur une terrasse qui tournait de la cour au -jardin; il prononça ces mots avec une telle inquiétude, qu'un seigneur -russe, son dernier hôte, homme mûr à la barbe blonde, ne put se retenir -de lui en témoigner sa surprise. - -«Tout chrétien doit frémir, répondit l'ataman en se signant, quand Dieu -donne sa voix au tonnerre. - ---Dieu, répondit le seigneur russe, nous fera sortir sains et saufs de -ces orages et de tous autres. J'avoue cependant que les nuages noirs -ont l'air menaçant. - ---Très-menaçant, en effet», répondit l'ataman. - -Ils s'avançaient avec la rapidité des navires que chasse la tempête. - -Le grand ataman pressait son front de sa main, comme s'il y sentait une -souffrance indicible. - -La présence de son hôte, l'examen dont il se sentait l'objet de sa -part, le gênaient. S'il allait lire dans ses pensées.... Hélas! hélas! -qu'y verrait-il? Confusion, indécision, regrets amers. - -Que faire? que décider? Pourquoi Dieu l'avait-il fait le chef de son -peuple dans des conjonctures si difficiles? Comment échapper aux serres -de l'aigle russe? et s'il fallait subir cet affront, devait-il, en -montrant qu'il le subissait avec horreur, perdre jusqu'aux fruits de -sa faiblesse et de sa trahison? L'élégant envoyé russe lisait comme -dans un livre sur le visage du massif ataman. Le renard jouait avec -l'éléphant. - -Tout à coup le regard voilé de l'ataman s'éclaira comme celui de -l'enfant boudeur qui découvre un jouet nouveau à ses pieds. Il venait -d'apercevoir, montant l'allée qui aboutissait à la terrasse, une -sorte de mendiant accompagné d'une petite fille. Ce mendiant avait un -théorbe. C'était un rapsode. La distraction arrivait à point pour ce -caractère apathique. - -«Ces gens-là savent des chansons, dit-il en s'adressant à son -surveillant, à son hôte, que je préfère à tous nos concerts.» - -Il fit un signe à un Cosaque et lui donna l'ordre de laisser approcher -le vieux chantre et sa petite compagne. - -«Le grand ataman daignera-t-il m'entendre?» dit le vieillard, -accompagnant sa requête d'un regard tellement respectueux qu'il valait -le plus humble salut. - -La bonté du grand ataman alla jusqu'à montrer, de sa main blanche et -potelée, la place à l'angle de la terrasse où pouvait s'asseoir le -musicien. - -«Là, lui dit-il d'une voix dolente, le soleil ne t'incommodera pas.» - -Le seigneur russe, observateur de sa nature, remarqua que l'épaule du -vieux chanteur semblait bien forte et bien robuste, et s'étonna que la -chemise grossière qui la recouvrait fût blanche comme la neige. Il -aurait voulu voir la figure, mais le grand ataman était dans un grand -jour de bonté et avait dit au vieillard: - -«Tu peux garder ton bonnet, mon vieux.» - -Le musicien, après avoir préludé, se mit à chanter. - -Quelle puissante et douce voix il avait, et quel talent! - -L'ataman, artiste à ses heures, s'en trouva réveillé. Le chant était -beau. C'était une de ces hymnes chrétiennes qui remettent l'homme et -son âme en présence du Créateur. Attirées par ce chant magnifique, la -femme du grand ataman et sa belle-sœur se montrèrent à l'extrémité de -la terrasse, tout près du vieux rapsode. - -Méphodiévna reconnut la petite fille qui lui avait remis le mouchoir -rouge, et qu'elle avait engagée à se présenter au château. - -Accoudée sur une grande caisse dans laquelle fleurissait un arbuste -rare, elle fit signe à Maroussia de venir à elle. Si haute était la -caisse et si petite l'enfant qu'elle la cachait entièrement à l'ataman, -et même au seigneur russe. - -L'enfant tira de sa manche un poignard et le glissa dans la poche de la -robe de la belle-sœur. - -La belle-sœur vit-elle ce mouvement? Sa figure n'en montra rien. Ses -grands yeux perdus dans l'espace étaient tout à la musique. - -Maroussia avait repris sa place auprès de son grand ami, sans que -personne se fût aperçu qu'elle l'avait quittée un instant. - -Le rapsode chantait toujours: - -«Le Paradis est pour les justes... pour eux seuls. - ---Pour eux seuls... murmura le grand ataman. - ---Les oppresseurs, les vainqueurs y verront entrer leurs esclaves, mais -l'ange au glaive de feu leur en interdira l'entrée.» - -Le seigneur russe en avait assez de cette musique. Il fit semblant de -cacher un bâillement. - -«Voilà, dit le grand ataman, des choses qu'il ne faudrait jamais -oublier. - ---Connais-tu la chanson du bandit? cria le seigneur russe au musicien. -Chante-la-nous, vieux bonhomme. - ---A mon grand regret, Excellence, je ne la connais pas, répondit le -bonhomme. - ---Tant pis! dit l'aimable seigneur: elle aurait amusé ces dames. Les -dames ont du goût pour les coquins illustres.» - -Méphodiévna, de si loin qu'elle fût, jeta un regard si fier sur -l'envoyé courtisan, que celui-ci baissa les yeux, et qu'une rougeur -fugitive colora un instant son visage. - -«Ton théorbe est bien curieux, dit le seigneur russe au rapsode pour -changer la conversation. Ce n'est pas un instrument ordinaire. T'en -doutes-tu? Eh bien, tâche d'apprendre la chanson du bandit: une belle -poésie! Tu as vraiment là un fort joli théorbe! Je voudrais l'admirer -de plus près. Passe-le-moi, mon vieux. - ---Le voici, Votre Excellence, répondit le vieux chanteur en lui -présentant l'instrument en question. Regardez-le bien, examinez-le, et -vous verrez que c'est un vrai trésor.» - -Le seigneur russe tira, en riant beaucoup, quelques sons discordants -de l'instrument primitif, s'assit sur une marche de la terrasse un peu -au-dessus du vieux musicien, et répéta encore: - -«Un fort joli théorbe, ma foi!» - -Tout en admirant le théorbe, le seigneur russe ne le regardait guère; -en revanche il observait, sans le faire paraître, le propriétaire du -fameux instrument. Mais le propriétaire du théorbe, quoique homme -excessivement modeste, à en juger par les apparences, ne se montrait -pas gêné par ces regards indiscrets, pas le moins du monde! - -Avec tout le respect dû à un personnage haut placé, mais sans embarras, -sans se déconcerter, il expliquait à Son Excellence le mécanisme du -théorbe. On eût même dit que ces explications, au lieu de le rendre -confus ou timide, l'amusaient beaucoup. - -«Sais-tu que cet objet d'art, si tu le vendais, te rapporterait de quoi -te reposer pour longtemps? - ---Je le sais, répondit le rapsode, mais le bon musicien ne se sépare -pas plus de son théorbe, quand il l'aime, que le cavalier de son -cheval. Pour être pauvre, il n'est pas défendu d'avoir le goût des -jolies choses. Ma défroque ne vaut pas cher, seigneur, mais on m'a -offert de ce théorbe, plus d'une fois, de quoi me vêtir d'habits -magnifiques comme les vôtres, et j'ai refusé. - ---Il s'entend, se dit le seigneur russe, à faire valoir sa marchandise; -c'est pour la vendre plus cher qu'il fait semblant d'en connaître le -prix.» - -Le mendiant s'était rapproché. - -«Puisque vous êtes connaisseur, dit-il, regardez tout à votre aise cet -instrument, seigneur. Certes, il serait plus à sa place dans les belles -mains de ces riches dames qu'entre les miennes; c'est pourtant dans les -miennes qu'il restera. - ---Je te vois venir, pensait le seigneur russe; tu es un rusé -brocanteur, tu espères me forcer la main, et tu crois que je vais, -séance tenante, t'offrir une grosse somme pour pouvoir déposer -ton théorbe aux pieds de la belle Méphodiévna. A d'autres, vieux -finaud!--Ainsi, dit-il, c'est là ton trésor, ta fortune? - ---Ce théorbe, et ceci encore, monseigneur.» - -Il tira de son sein un poignard en tout semblable à celui dans le -manche duquel nous l'avions vu, chez l'autre ataman, renfermer son -précieux message, semblable aussi à celui que Maroussia avait glissé un -instant auparavant dans la poche de la belle-sœur de l'ataman, et qui -sans doute, si c'était le même, n'y aurait donc fait qu'un court séjour. - -«Par ma foi! dit le seigneur, qui avait la passion des belles armes, -voilà un objet véritablement précieux;» et, tendant la main au -vieillard, ses yeux brillants de convoitise lui disaient clairement: -«Je veux examiner de près ce merveilleux poignard.» - -Le malin vieillard, pour irriter sans doute la passion de son -interlocuteur, tournait et retournait son arme, dégaînait, et faisait -rentrer sa fine lame dans le fourreau, mais sans la lui mettre dans la -main. - -«Ce poignard est mon ami, dit-il; c'est ma défense, c'est mon armée à -moi; lui et moi, quand nous sommes ensemble, nous ne craignons rien; de -plus, il m'est sacré, je le tiens de mon père. - ---Laissez-moi donc le toucher, dit le seigneur, je ne l'avalerai pas. - ---Ce serait malsain, seigneur, même pour une jeune et robuste poitrine -comme la vôtre.» - -Et, cédant enfin à son envie, il le lui confia. - -Le grand ataman, que cette petite scène avait distrait un instant, -était retombé dans son apathie. Il en sortit comme par un sursaut. Une -large goutte d'eau, de celles qui annoncent les averses diluviennes, -était tombée sur sa main. Les grondements du tonnerre, sourds d'abord, -s'étaient rapprochés; l'orage accourait, faisant des enjambées de -géant. Le ciel était devenu en un instant sombre comme la nuit même. - -«Rendez son poignard à cet homme, dit-il à son hôte, et rentrons. - ---Quelle lame!» disait avec admiration le grand seigneur; et l'agitant -dans sa main, il la faisait reluire à la lueur des éclairs. - -«Je veux ce poignard, dit-il enfin d'une voix impérieuse au vieillard. -Fais ton prix, vends-le moi!» - -Son ton n'était pas celui d'un acheteur, mais d'un homme qui peut -prendre et qui va prendre ce qu'il se croit bien bon de consentir à -acheter. C'était un ordre, et comme le vieillard cependant se taisait, -le fantasque seigneur ajouta: - -«Vends-le-moi; l'argent remplace tout. - ---Tout! répondit le vieil Ukrainien d'une voix qui s'efforçait de -rester calme. Quoi! même l'honneur! même la liberté! - ---Eh! oui! s'écria le noble seigneur, même ce que tu appelles l'honneur -et ce que vous appelez, vous autres, la liberté!» - -Regardant alors en face le faux vieillard et répondant sans vergogne à -la pensée que la question du prétendu musicien venait de lui dévoiler: - -«Si l'Ukraine, sous la main des Russes, devient riche, elle ne se -souviendra pas longtemps qu'elle a été fière et libre.» - -Au moment où il prononçait cette parole impie, le ciel se fendit sous -les éclats d'un tel coup de tonnerre que toutes les personnes qui -étaient sur la terrasse, et Méphodiévna elle-même, s'étonnèrent d'être -restées debout. - -L'ataman, abasourdi, s'était enfui vers son appartement; sa femme, -éperdue, l'y suivait. Méphodiévna, hésitante, abandonnait, quoique à -regret évidemment, la terrasse à ce splendide orage. - -Mais pourquoi Maroussia, restée debout à côté de son grand ami, -semblait-elle changée en statue? Pourquoi cette pâleur subite sur le -visage de Tchetchevik lui-même? - -«Méphodiévna!...» cria-t-il en étendant la main vers la belle-sœur de -l'ataman. - -Il y avait comme une adjuration suprême dans le geste, et comme un -commandement dans la voix subitement rajeunie du vieux rapsode. - -La jeune femme revint résolûment sur ses pas. - -«Regarde, lui dit Tchetchevik, regarde! Il a suffi d'une seconde à -la justice de Dieu pour terrasser celui qui, tout à l'heure encore, -regardait notre Ukraine tout entière de si haut.» - -La jeune femme avait suivi des yeux l'indication que lui donnait -le bras tendu de Tchetchevik. Stupéfaite à son tour de ce que, si -inopinément, elle avait vu... Méphodiévna avait reculé d'un pas. - -Mais, par un retour subit: «Dieu vient de débarrasser l'Ukraine de son -plus détestable ennemi, dit-elle d'une voix émue; que sa volonté soit -faite sur la terre comme au ciel!» - -[Illustration: XVIII - -IL A SUFFI D'UNE SECONDE A LA JUSTICE DE DIEU.] - -Le noble seigneur gisait par terre, foudroyé. - -Tchetchevik se baissa; il retira son poignard de la main crispée du -noble seigneur. La lame, agitée par l'imprudent au milieu des éclairs, -avait sans doute servi de conducteur à la foudre. - -Enlevant alors dans ses robustes bras l'acheteur de poignard qu'il -venait de perdre, Tchetchevik, suivi de Méphodiévna et de Maroussia, le -porta d'un pas rapide dans les appartements du grand ataman. - -Taisons-nous quand c'est Dieu qui frappe... - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - -XIX - -L'ANNÉE HEUREUSE. - - -Pendant plus d'une année, l'Ukraine put croire qu'elle allait être à -jamais affranchie. Comme un seul homme, tout le pays s'était levé. -Les envahisseurs, surpris d'un mouvement si brusque, si général, si -spontané, avaient disparu. Chacun avait repris, reconquis son champ, -sa cabane, sa ferme ou sa maison. Bien mieux! Chacun avait pu refaire -une fois sa moisson. Pied à pied, de lac en rivière, de steppe en -forêt, l'ennemi avait dû reculer. L'ataman de Tchiguirine, après avoir -défendu héroïquement et sauvé la ville, après avoir fait des prodiges -de valeur, était mort, dit-on, mais mort en héros, mort content, en -plein triomphe. Un homme inconnu jusque-là, Tchetchevik, le lion, c'est -ainsi que d'une commune voix on l'avait bientôt appelé, combattait -à ses côtés dans la mêlée corps à corps où il avait succombé. Le -lion intrépide avait arraché le corps de son chef, couvert de nobles -blessures, à l'ennemi, et repris à sa place la tête du mouvement dans -toute la contrée. - -Du côté de Gadiatch, l'autre ataman, reconnu comme chef suprême, -avait retrouvé son antique vigueur. On avait vu souvent à sa -droite, quelquefois en avant, une amazone belle comme le jour, qui -ne commandait pas, mais qui apparaissait toujours au plus rude des -combats, et dont la présence avait la vertu de relever tous les -enthousiasmes, de ranimer tous les courages. Elle était partout, suivie -d'une sorte de petit page intrépide qui lui servait de porte-étendard, -et qui, monté sur un cheval noir plein de feu, agitait son drapeau -d'une main vaillante, au milieu des balles, sans souci du danger. -Les soldats adoraient ce petit guerrier, il était beau comme un -ange. Était-il un ange en effet, ou seulement un enfant, ou, comme -quelques-uns le prétendaient, une simple petite fille de village -qu'animait une flamme divine, un courage surhumain, et que rien ne -pouvait faire reculer? Il était tout cela à la fois. Tout était vrai, -car c'était Maroussia. C'était une Jeanne d'Arc enfant, dans un pays -où le nom de Jeanne d'Arc n'avait jamais dû être prononcé qu'à l'état -d'accident. Obligé d'être partout à la fois, Tchetchevik l'avait -attachée à Méphodiévna. Elles étaient inséparables; qui voyait l'une -voyait l'autre. Du reste, toutes les femmes s'en mêlaient, c'était -vraiment la guerre sainte. Les Russes eux-mêmes ne pouvaient refuser -leur admiration à ce magnifique effort. - -[Illustration: XIX - -TOUT ÉTAIT VRAI, CAR C'ÉTAIT MAROUSSIA.] - -Ah! le beau temps! les enfants des enfants de ce temps-là n'en ont rien -oublié. Ce dernier élan de toute l'Ukraine, c'est la gloire, même après -la défaite. Heureuses les nations petites ou grandes qui ont le droit -de chanter leur _Gloria victis_! - -L'hiver fut cette année-là d'une rigueur exceptionnelle; les corbeaux -et les loups les plus aguerris tombaient morts de froid dans les bois. -Plaignez les corbeaux et les loups, mais ne plaignez pas les paysans. -L'hiver est leur ami. Pour eux, autour du poêle, l'été règne toujours. -D'ailleurs, sous la protection des neiges amoncelées, les cabanes se -gardent toutes seules. L'ennemi n'est plus à craindre; il a pris ses -quartiers d'hiver dans les villes. On peut enfin soigner ses glorieuses -blessures sans les cacher comme des hontes. Il n'est plus besoin de -descendre dans la cave pour fourbir et réparer ses armes; on peut, -comme à loisir, refaire ses munitions, étirer ses bras, et, après les -avoir laissés reposer, détendre ses muscles raidis par des efforts trop -continus. De village à village, on peut se reconnaître, se visiter, -compter ses pertes. On pleure ses morts chéris, on célèbre leurs hauts -faits; et surtout on tâche de calculer ses forces en prévision des -luttes futures. Les plans et les préparatifs absorbent les chefs. Où -est Tchetchevik? demandez plutôt où il n'est pas? Mais, où il apparaît -le plus souvent,--ne fût-ce que pour un instant, pour tout illuminer -comme un éclair,--c'est dans une retraite inaccessible, choisie et -ménagée par lui à ses deux principaux aides de camp. Ai-je besoin de -nommer Méphodiévna et Maroussia? Ce n'est pas là qu'on a le moins -besoin de le revoir. Pour des guerriers comme Maroussia et Méphodiévna, -l'inaction forcée de l'hiver, ce temps perdu paraît bien long. S'il est -des minutes éternelles, ce sont les minutes inutiles. - - * - * * - -NOEL - -Mais à quoi pense Maroussia depuis quelque temps? Sa tête blonde -s'incline sur ses épaules comme un épi trop lourd pour sa tige. -Afin de ne pas attrister la grande amie, elle s'efforce en vain de -se redresser. Il semble qu'un rêve l'accable qui la sépare de ses -amis; elle n'est plus là, ses regards voyagent au loin. Où vont-ils? -où voudraient-ils atteindre? et comment expliquer que, même devant -Tchetchevik, sa petite amie ait d'involontaires absences? Le cœur -d'une fillette est une forêt obscure; il faut de bons yeux pour s'y -reconnaître: eh bien, il a de bons yeux, le grand ami. - -Celui qui ne s'inquiéterait pas des plus petites souffrances d'autrui -serait-il vraiment grand? Ah! croyez-moi, les vrais forts sont toujours -les plus doux. Ce matin-là, la tête de Maroussia était plus penchée -qu'à l'ordinaire et ses yeux bleus plus errants en face de je ne sais -quel infini; le soleil brillait cependant. A voir, de la fenêtre -où l'enfant pensif se tenait immobile, la campagne, vêtue de neige -tout entière, à la voir étinceler comme un miroir d'argent poli sous -l'éclatante lumière du grand astre, il semblait qu'il n'eût dû venir -à Maroussia que des pensées claires et joyeuses. Mais non, elle se -taisait, et, si elle souffrait, ce qui paraissait bien probable, elle -ne voulait rien donner de sa peine à ceux qu'elle aimait. - -Le grand ami échangea un regard avec Méphodiévna. Le moment était venu -de parler. Mettant le doigt sur l'épaule de Maroussia, il la tira de -son rêve et appela son attention sur un traîneau, qui, tout attelé -stationnait au bas de la fenêtre. - -«Ne le vois-tu pas, dit-il, ne reconnais-tu pas ton favori Iskra? Il -piaffe. Il voudrait déjà être parti! - ---Pour t'emporter encore... dit l'enfant très-émue. - ---Pour m'emporter, oui, répondit le grand ami. Mais il y aurait à toute -force deux places dans ce traîneau, et, si quelqu'un que je sais bien -voulait m'accompagner, je ne partirais pas seul. - ---Quelqu'un? dit Maroussia, dont le regard s'était fixé sur -Méphodiévna; quelqu'un?...» et le surplus de ce regard semblait -dire: «Alors, moi, je resterai sans amis? Eh bien, s'il le faut... -laissez-moi seule!» Mais cette plainte muette ne s'était même pas -traduite par un soupir. - ---Il ne s'agit pas de moi, dit en souriant Méphodiévna. Non. Il faut -que je demeure, au contraire; et d'ailleurs la seconde place serait -trop petite pour une grande personne comme moi. - ---Pour bien faire, reprit le grand ami, il me faudrait un tout petit -compagnon que je pusse au besoin oublier dans un pli de mes fourrures, -mais dont tout de même le petit cœur me tiendrait chaud pendant une -course longue et rapide. Il me faudrait un compagnon décidé à faire le -même chemin que moi d'une seule traite, qui n'eût pas peur de l'hiver -au nez rouge et à qui il pût convenir plus qu'à tout autre d'aller -du côté même où je vais, d'aller savoir au juste, par ses oreilles -et par ses yeux, ce que deviennent là-bas, là-bas, dans la cabane -aux cerisiers,--tu sais, Maroussia, celle même où nous avons fait -connaissance,--un père, une mère, des frères et de petites sœurs qui -craignent peut-être que, pour la première fois, une place ne reste -vide, à leur table, cette année, pour le repas de Noël.» - -Maroussia a compris; un cri sonore est sorti du plus profond de son -âme, puis un sanglot; elle se serre contre la poitrine du lion, -mais à travers ses larmes brille un sourire, un sourire si plein -de reconnaissance à l'adresse de ses deux amis, que leurs yeux en -deviennent tout humides à leur tour. - -«Ah! Noël, Noël! dans la cabane de mon père! Noël auprès de ma mère, -leurs bénédictions une fois encore sur ma tête! Noël avec les petits -frères et les petites sœurs tout autour! Ah! tu devines tout, tu as -senti que c'était à cela que, malgré moi, je pensais depuis que le jour -de la grande fête approche!» - -Et de douces larmes inondaient de nouveau son charmant visage. - -Les préparatifs furent vite faits; le départ eut lieu à l'instant -même. Au premier abord, on ne voyait sur le traîneau qu'un seul -homme enveloppé dans sa witchoura et donnant le signal du départ à -un vigoureux cheval qui ne demandait qu'à partir; mais sous l'ample -fourrure du voyageur, Méphodiévna, de la fenêtre, découvrait deux -grands yeux bleus dont les regards attendris montaient jusqu'à elle, et -clairement lui criaient: «Merci!» - -Quatre jours après, le traîneau était revenu. Maroussia, le cœur -rempli des bonheurs qu'elle avait donnés et reçus, Maroussia, bénie -par son père et par sa mère, embrassée, mangée de caresses par ses -petits frères et ses petites sœurs, fêtée par tous les voisins, par -toutes les voisines, honorée par tous les amis de son père et par les -inconnus eux-mêmes qui savaient que, toute petite fille qu'elle était -encore, elle avait été, entre le Lion et la belle Méphodiévna, un -grand serviteur de l'Ukraine, Maroussia avait repris son poste auprès -de la grande amie. Elle avait renouvelé dans cette course toutes ses -provisions de courage. Le proverbe a bien raison de le dire: La maison -paternelle est une coupe pleine pour l'enfant altéré. - - * - * * - -ET APRÈS... - -Pourquoi ne peut-on en rester là? pourquoi faut-il suivre l'histoire -dans ses plus amères réalités? pourquoi est-on obligé de tout dire, -d'aller jusqu'au bout et de raconter, après le brillant commencement, -la sombre fin? - -Le lion Tchetchevik, après avoir tout préparé dans l'ombre, avait -pu croire que le soleil d'une seconde année féconderait encore ses -succès. Tout le monde le croyait plus que lui. On assurait même qu'il -avait été question plus d'une fois, dans les conseils de l'ennemi, -d'offrir à ce vaillant entre tous les vaillants, à ce généreux entre -tous les généreux, une paix, un arrangement honorable, acceptable et -pour l'Ukraine et pour lui-même. On aurait voulu avoir pour amie, pour -alliée, cette jeune gloire; on aurait voulu là-bas qu'elle appartînt -à la Russie tout entière. Chacun se redisait ses exploits; combien il -était beau et terrible au milieu des batailles, mais combien, le combat -fini, il était compatissant et doux! - -Le récit de sa défense de Gadiatch, prise et reprise trois fois sur -l'ennemi, était dans toutes les bouches, elle est encore dans toutes -les mémoires; cela ne périra pas. Il ne manque qu'un Homère à ce héros -accompli. L'armée qu'il avait combattue le célébrait tout haut; des -deux côtés les blessés, les mourants, le nommaient leur père. Chacun -l'appelait à son aide. Le lion Tchetchevik, Méphodiévna et l'ange -Maroussia, voilà les figures à jamais chéries de l'Ukraine. - -Mais, grand Dieu! où en sommes-nous aujourd'hui? Hélas! rappelez-vous -les commencements ténébreux, les marches nocturnes, les complots -secrets, voilà où nous en sommes! Oui, tout est à recommencer. - -Les conseils de la force ont prévalu! L'ennemi puissant a pris son -temps. Il est revenu en nombre formidable. Ils savent trop, ils ont -appris à leurs dépens ce que c'est que l'Ukraine, ce que vaut le -Cosaque, ce que vaut le paysan, pour s'aventurer encore à l'étourdie -dans un si fier pays. - -De notre côté, tout est remis en question et avec moins de chances. -Mais quoi! l'honneur reste à sauver, et chacun se répète: «Nous le -sauverons. La force peut tuer le droit, mais non l'abolir.» - -Honte à ceux qui disent: «A quoi bon cette lutte à outrance?» Peut-on -abandonner sa mère à l'heure des épreuves? peut-on laisser sa sœur en -proie aux ennemis? peut-on fuir sa fiancée, sa femme, ses enfants, sa -chaumière et son champ? peut-on livrer la patrie qui contient tout cela -à l'envahisseur, tant qu'il vous reste une goutte de sang dans les -veines? Non, n'est-ce pas? - -«L'affaire serait meilleure, murmure le lâche, et la honte moins -coûteuse.» Ah! qu'ils se taisent, qu'ils se cachent, qu'ils rentrent à -jamais sous terre, ces conseilleurs d'infamie, ceux qui pensent ainsi -que le serpent qui rampe: ils sont vils pour leurs vainqueurs eux-mêmes. - -Non! non! il n'est pas de pire affaire que la honte. Ceux-là seuls -ressusciteront au jour du grand jugement, dans le monde meilleur, qui -auront bien su mourir dans celui-ci. Et alors même qu'il ne devrait -jamais luire, ce jour de la réparation, qu'importe? Il faut laisser -de beaux souvenirs: ils sont impérissables, l'histoire les recueille; -c'est la richesse des enfants que leurs pères aient tout sacrifié au -devoir. - -Voilà ce que pense le dernier Ukrainien; voilà ce que se dira le plus -pauvre en Ukraine dans cent ans, dans deux cents ans et dans mille. - -Quant aux Russes, ils sont, à l'heure qu'il est, de mon avis. -Seriez-vous fier d'avoir dompté des lièvres et des moutons? - -Revenons à notre histoire. - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - -XX - -DERNIÈRES COURONNES. - - -Tout avait été malencontre et désastre! - -«Avons-nous beaucoup de chemin à faire? demanda Maroussia. - ---Tu es bien fatiguée, ma chérie? lui demanda son grand ami. - ---Non, je ne suis pas fatiguée, mais je voudrais savoir si nous avons -encore beaucoup de chemin à faire. - ---Heureusement non. Vois-tu cette forêt à notre droite? Eh bien! c'est -là que nous nous reposerons. Mais tu es à bout de force, mon enfant? - ---Non, non... Je t'assure, je t'assure que non. - ---Tu dis que tu n'es pas fatiguée, reprit en souriant son grand ami. -En es-tu bien sûre? Tu sais le châtiment qui est réservé, aux cieux, à -ceux qui, même avec de bonnes intentions, n'ont pas dit la vérité sur -la terre? Pour purifier leur langue, ils sont condamnés à lécher un fer -rougi au feu. Ne crains-tu rien pour ta petite langue? - ---Je ne crois pas avoir à craindre le fer rouge,» répondit Maroussia, -et ses petites dents blanches brillèrent entre ses lèvres à demi -ouvertes par un sourire. - -Cependant, après avoir réfléchi une demi-minute, la petite fille ajouta -en fixant ses grands yeux limpides sur son ami: - -«Sais-tu? j'aimerais mieux lécher le fer rouge que de m'arrêter quand -il faut que tu marches. - ---Je connais un moyen d'arranger l'affaire,» répondit le grand ami. - -Et, avant d'avoir pu s'en défendre, la petite sophiste, la petite -raisonneuse était dans ses bras. - -«Non, non, je ne veux pas que tu me portes encore! s'écria la petite -fille. Tu es plus fatigué que moi; je ne veux pas, je ne veux pas...» - -Et, à part, elle se disait: «Un soldat qui a tant fait la guerre (le -soldat, c'était elle), qui a été vainqueur et même vaincu, se faire -porter alors qu'il n'est pas seulement blessé, c'est honteux!» - -[Illustration] - -Mais les bras robustes du grand ami ne savaient pas lâcher ce qu'une -fois ils tenaient. Quelques douces paroles vainquirent la résistance -du petit soldat. Maroussia entoura de ses bras le cou bronzé de son -ami et reposa sa tête fatiguée sur sa solide épaule. Après toute une -année de vie prestigieuse, où elle avait dépassé tout ce qu'on pouvait -attendre de son âge, la petite héroïne était heureuse de se retrouver -enfant. - -Le jour commençait à baisser. Les rayons du soleil n'étaient plus -aussi brûlants. Le chemin ou plutôt le sentier serpentait tantôt à -travers les champs d'orge, de seigle et de froment,--il y avait encore -de ce côté-là quelques terres qui n'étaient pas dévastées,--tantôt à -travers de petits bois frais remplis de fleurs, de parfums et de nids. -Des oiseaux au chant comme au plumage varié, des papillons de toutes -sortes, des escadrons d'abeilles sauvages voletaient et bourdonnaient -comme si rien n'avait été changé dans le monde; leur petite Ukraine -particulière n'avait pas été touchée et ne se doutait de rien. Les -rayons du soleil tombaient à travers le feuillage sans se souvenir que -la veille encore, et pas bien loin de là, ils avaient éclairé et doré -des massacres. De temps en temps, on voyait à droite ou à gauche surgir -un clocher, étinceler un petit lac, un étang ou une rivière, ou bien -on apercevait au bout d'une prairie un village dont les maisonnettes -encore blanches brillaient entre les jardins et les vergers; -quelquefois ce n'était qu'un hameau désolé à demi perdu dans la verdure. - -Ils se trouvèrent en face d'un champ. «Que de bluets! dit le grand -ami; regarde donc, Maroussia, nous n'en avons jamais tant vu ni de si -beaux.» - -Les paroles sont impuissantes pour exprimer tout ce qu'il y avait de -caresses dans l'accent du grand ami quand il parlait à sa petite amie; -une jeune mère n'aurait pas d'autres sourires dans les yeux, pas plus -de tendresse dans la voix pour son petit enfant. - -«Sais-tu, Maroussia? reprit le grand ami, je crois que nous ferons bien -de nous asseoir ici; tes petits doigts me tresseront une jolie couronne -de bluets dont j'ai très-envie.» - -Il avait posé la petite fille sur l'herbe, et, étendant son long bras, -il commença à cueillir autour de lui tous les bluets à sa portée. - -«Ne cueille pas les queues trop courtes, lui dit Maroussia, ce sera -plus commode pour la couronne et elle sera plus solide aussi.» - -Le grand ami, obligé d'aller plus loin pour faire sa cueillette, lui -dit: - -«Repose-toi, jusqu'à ce que j'aie fait ma provision. Ne bouge pas. Si -tu pouvais dormir un peu! - ---Non, non, dit Maroussia, je ne bougerai pas, je me reposerai, mais je -ne dormirai pas. J'aime mieux te regarder cueillir.» - -Le grand ami n'était pas très-habile. Pour avoir des queues longues, il -arrachait quelquefois la touffe entière. - -«Il ne faut pas faire cela, lui disait Maroussia, c'est dommage pour -ceux qui passeront après nous et aussi pour l'année prochaine. Les -touffes arrachées ne repoussent plus. Ce n'est pas ainsi qu'on est -ménager des récoltes. Chez ma mère, tu aurais des reproches!» - -Le grand ami se sentait grondé justement, mais il ne se décourageait -pas. Il essayait seulement de mieux faire. - -«Je ne suis pas un fameux cueilleur de fleurs, disait-il. Je suis comme -ce pauvre garçon qui, voulant prier Dieu dans l'église et baiser la -terre, se fit une grosse bosse au front en se cognant contre la dalle. - ---Ne me dis rien pour me faire rire, lui cria Maroussia. Arrête-toi, -assez! assez! viens t'asseoir tout près de moi; tu en as tant cueilli -que je ne m'y retrouve plus. Je suis ensevelie. J'ai de quoi faire cent -couronnes.» - -Et la petite tâchait de mettre un peu d'ordre dans la récolte de son -ami. - -«Ne te gêne donc pas, disait le grand ami; en veux-tu encore? - ---Mais non, mais non, c'est assez, c'est dix fois trop, repose-toi à -ton tour.» - -Le grand ami, convaincu, s'assit à côté d'elle et suivit avec beaucoup -d'intérêt, tantôt le travail des doigts mignons qui préparaient une -guirlande, tantôt les changements de physionomie de Maroussia. -De presque gaie qu'elle était tout à l'heure, elle était devenue -subitement rêveuse. - -«A quoi pense mon enfant?» dit-il à Maroussia. Elle hésitait à -répondre; mais bientôt, cachant sa blonde tête sur la poitrine de son -ami: - -«Je me suis rappelé, lui dit-elle, je me suis rappelé les bluets de -notre maison et les couronnes d'autrefois qui faisaient tant de plaisir -aux petits frères, et aussi celles que me faisait maman quand je -n'étais pas grande non plus. - ---C'était dans le temps heureux, dit Tchetchevik, où les enfants -eux-mêmes n'avaient pas le devoir d'être de petits héros. Ah! chère -fillette, ce n'est pas pour toi que mon passage dans la maison de ton -père et de ta mère aura été un bonheur, ni pour eux, les dignes gens! -Que Dieu m'obtienne leur pardon!» - -L'enfant lui mit vivement la main sur la bouche et fondit en larmes. - -«Tais-toi, lui dit-elle, ne me fais pas pleurer à présent. Ne m'ôte pas -le courage que mon père lui-même m'a commandé,--le courage dont j'ai -besoin encore et qu'il faut que j'aie et que j'aurai jusqu'à la fin, -oui, jusqu'à la fin. Quant à notre vie, depuis que nous avons ensemble -quitté la maison, ah! la belle vie! ah! les beaux jours! ah! le grand -rêve! Mais aujourd'hui.... nos soldats, où sont-ils? Méphodiévna, notre -Méphodiévna qui t'aimait tant et l'Ukraine libre, où est-elle?» - -Tchetchevik, à son tour, l'arrêta: - -«Oui, où est-elle?» - -Sa tête assombrie tomba dans ses deux mains. Ni l'homme ni l'enfant ne -pensaient plus à parler. - -La première, Maroussia domina son émotion, et, essayant de dégager la -figure de Tchetchevik de ses deux mains qui lui couvraient le visage, -elle fixa ses yeux encore humides sur son grand ami, et, d'une voix qui -ne tremblait presque plus, elle lui dit avec un sourire: - -«Vois, je ne suis plus triste.» - -Ne recevant pas de réponse, elle appuya sa joue sur l'épaule de son -grand ami et le caressa timidement. Le grand ami releva alors la tête -et, regardant sa petite compagne: - -«Mais toi, tu souffres au delà de tes forces, pauvre petite.... - ---Mais toi, tu souffres donc aussi, répondit-elle, et au delà de tes -forces aussi, et tout le monde souffre ainsi! tout le pays.... - ---Oh! oui, tout le pays.... - ---Qui pourrait ne pas souffrir? dit Maroussia, les oiseaux seuls, les -oiseaux étourdis à qui il est égal d'aller de branche en branche, et -de se poser sur celle-ci plutôt que sur celle-là. Mais te rappelles-tu -ce que tu disais si bien et à tous il n'y a pas longtemps, ce qui -s'entendait d'une colline à l'autre par-dessus les plaines: «En avant!» -Et de quelle voix tu les entraînais tous! comme tu les ramenais au -combat! le peuple entier te suivait. Maroussia seule te suit en ce -moment; mais c'est égal, fais pour elle seule ton commandement: «En -avant!» et elle sera prête à marcher.» - -[Illustration] - -L'enfant s'était levée. - -L'homme, à sa voix, en fit autant; tous deux se prirent par la main -et se remirent en route. Après avoir marché un peu, ils aperçurent un -village. Un chemin étroit, couvert d'herbes, y conduisait. - -«Vois-tu ce village, Maroussia? lui dit son grand ami. - ---Oui, je le vois, répondit-elle. - ---Il est grand, n'est-ce pas, ce village? - ---Oui, il me paraît grand. - ---Eh bien, plus un village est grand dans notre malheureuse Ukraine, -plus il s'y trouve d'épouses, de mères, de sœurs et de fiancées, -d'enfants aussi qui pleurent, car, par ce petit chemin et par d'autres, -leurs maris, leurs fils, leurs frères et leurs fiancés s'en sont allés -en guerre, et personne ne saurait dire combien il en reviendra. Ces -temps sont durs entre tous les temps. Maroussia, le comprends-tu? - ---Si je le comprends!» s'écria-t-elle. - -Ils marchèrent encore longtemps, mais en silence. - -La forêt, qu'on voyait au loin s'étendre comme une masse bleue, -commençait, à mesure qu'on s'en approchait, à reprendre sa belle -couleur verte. On apercevait sur la lisière la verdure foncée des -chênes et le feuillage plus clair des bouleaux. - -«Nous sommes arrivés, dit le grand ami en écartant les branches et en -pénétrant dans le taillis. Nous trouverons tout à l'heure un fourré, où -nous ferons une nouvelle halte.» - -Le fourré n'était pas si facile à trouver. La forêt était tellement -épaisse qu'il était presque impossible d'avancer. Sans parler des -branches qui fouettaient la figure, des épines qui arrachaient les -habits, accrochaient les cheveux, égratignaient et déchiraient, et des -troncs d'arbres pourris qui, couchés sur le sol, barraient le passage, -le houblon gigantesque enlaçait toute cette végétation par en haut, -tandis que les lierres sauvages et mille plantes rampantes l'enlaçaient -par en bas. - -Le grand ami, cependant, savait bien où il voulait arriver; il avait -son but, car il examinait avec soin chaque buisson, prêtant l'oreille à -tous les bruits et au besoin s'arrêtant pour réfléchir et pour chercher -sur la terre et sur le gazon quelque trace ou quelque indice qu'il -aurait voulu découvrir. - -Enfin, ils arrivèrent au fourré. Tout auprès s'ouvrait une clairière où -il y avait plus de place qu'il n'en fallait pour faire une halte sur -l'herbe. - -«Repose-toi, Maroussia. Vois-tu cette herbe? cette mousse? notre riche -ataman lui-même ne possédait pas de tapis aussi éclatant. Oh! si ce -luxe lui avait suffi! s'il s'était rendu compte plus tôt que l'or n'est -pas même un demi-dieu, que c'est la pire des idoles! Assieds-toi sous -ce chêne, c'est le grand ataman de la forêt. Il a mille ans peut-être. -Il a tout vu, lui, mais sans broncher encore. Les astres du ciel ont -toujours suffi à sa tête.» - -Ce chêne était vraiment magnifique. Il étendait ses branches -majestueuses de tous côtés et formait à lui seul une espèce de temple -frais et sacré, où régnaient à la fois la fraîcheur, l'ombre et le -silence. Les rayons du soleil n'y pouvaient descendre, sa cime seule -était éclairée. - -Tout près de ce chêne orgueilleux, gisait à terre, vaincu par les ans, -le tronc d'un autre chêne qui avait dû dans son temps valoir celui qui -était demeuré debout. Pas une feuille n'était restée à ce grand mort, -de toutes celles qui autrefois avaient fait la gloire de sa vie. Le -grand ami, le regardant, se mit à penser tout haut: - -«Celui-là, se disait-il, la hache ne l'a jamais touché. Il n'a jamais -eu à subir les violences des hommes, ses vieux membres sont exempts -de blessures, la foudre même l'a respecté, et pourtant le voilà par -terre. Ainsi tout ce qui commence marche à travers les jours ou les -siècles vers ce qui semble être une fin. Encore quelques années, et le -colosse retournera à la poussière; mais la poussière est féconde, et -bientôt le chêne se fera brin d'herbe. En petit ou en grand, les choses -elles-mêmes ressuscitent. Un grain de sable est indestructible, est -immortel, à plus forte raison nos âmes; en vérité, la vie d'ici-bas -n'est qu'un point qui ne vaut guère qu'on s'en soucie, elle appartient -à Dieu plus qu'à nous.» - -L'enfant écoutait étonnée. - -«Sans doute il prie, se disait-elle. Il est triste, il fait bien.» - -Chose étrange, sur le tronc dénudé du vieux chêne, on apercevait une -couronne de bluets presque semblable à celle que venait de faire -Maroussia. Comment cela se faisait-il? les bluets étaient tout frais -encore. - -Les regards de Maroussia se tournèrent en même temps que ceux du grand -ami vers ce phénomène. Mais Maroussia n'en était plus à montrer ses -surprises. Cette réserve n'étonna pas son ami. Il alla prendre la -couronne et la jeta sur les genoux de Maroussia. - -«Les deux feront la paire, lui dit-il. Avec toi, Maroussia, on peut -tout dire. Cette couronne nous apprend que bientôt nous ne serons pas -seuls dans la forêt; nos amis sont en marche et nos éclaireurs les ont -précédés.» - -Tout à coup, au fond de la forêt, retentit comme un cri, mais rien -qu'un cri d'oiseau, à ce qu'il parut à Maroussia. - -«C'est un jeune, sans doute, dit le grand ami. Sa voix n'a pas encore -tout son développement. Un père se serait mieux fait entendre. Écoute, -Maroussia, je vais tâcher de donner une leçon à ce novice.» - -Et, s'aidant de ses doigts rapprochés de ses lèvres, le grand ami -produisit un cri d'oiseau si aigu que le plus puissant chanteur de la -forêt n'aurait pu le désavouer. Ce cri, entendu sans doute à plusieurs -lieues à la ronde, eut bientôt de l'écho. De trois côtés différents, -d'autres cris pareils lui répondirent. - -«Tu ne vas pas t'inquiéter, dit Tchetchevik à Maroussia, tu vois de -quoi il s'agit? Je vais être obligé de te laisser seule quelques -instants. Reste là, ne change pas de place, je reviendrai te prendre -bientôt. Ne quitte pas ton poste. - -[Illustration: XX - -SURTOUT, PAS DE TRISTES PENSÉES!] - ---Je resterai,» répondit Maroussia. - -Et elle pensait: «Ce sont des amis auxquels il a donné des ordres ou -des indications pour le reste de nos hommes fugitifs et traqués comme -nous. C'est pour les sauver, pour les guider ou pour les rassembler -encore.» - -Le grand ami avait écarté les branches, il allait se frayer passage -dans le taillis; mais une idée lui prit, il se retourna; il voulait -regarder une fois encore son brave petit camarade. - -«Surtout pas de tristes pensées, lui dit-il; que rien ne t'abatte -aujourd'hui ni jamais. - ---Non, je ne serai pas triste, répondit Maroussia. Je serai ferme. Sois -donc tranquille, je pourrais tout faire, même mourir sans tristesse, à -présent.» - -Ils échangèrent un dernier regard tout rempli de leur mutuelle -tendresse, et le grand ami disparut dans la profondeur du feuillage. - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - -XXI - -LE PETIT MOUCHOIR TROUÉ. - - -Maroussia se pencha pour garder plus longtemps le bruit de ses pas. -Si ses oreilles, à défaut de ses yeux, avaient pu le suivre, elle -aurait eu moins de chagrin. Aussi longtemps qu'elle put l'entendre, -elle se figura qu'il était encore là. Mais bientôt, tout craquement de -branches, tout bruissement de feuillage cessa. Maroussia laissa glisser -ses deux couronnes, sa jolie tête s'inclina, et, sans s'en douter, -elle se mit à penser, oui, à penser. - -Les sujets ne lui manquaient pas. - -Elle avait vu tant de choses éclatantes, elle avait vu tant de choses -mystérieuses et tant de terribles, et les dernières étaient si -désolantes! Les défenseurs de l'Ukraine, d'abord si glorieux, tout -cédant devant eux, puis écrasés, puis dispersés. «Je crois bien, se -disait-elle, que mon ami veut tenter un dernier effort. C'est un effort -désespéré peut-être? Mais qu'importe! il le fera. Doit-on s'arrêter -dans le devoir?» Elle avait senti, pendant cette longue marche forcée, -que chacun de leurs pas cachait un péril. Eh bien, après? Son grand ami -et elle, les vrais Ukrainiens, pouvaient-ils survivre à l'Ukraine? Ne -vaut-il pas mieux disparaître avec ce que l'on aime? - -Elle se creusait la tête pour s'expliquer que les hommes, au lieu de -s'aimer, ce qui lui paraissait si facile, s'efforçassent de se nuire. -Est-ce que mon père cherchait querelle à ses voisins? «Est-ce qu'il -a jamais eu l'idée de vouloir prendre le champ et la maison d'un -autre, bien qu'il en trouvât quelques-uns très-beaux et quelques-unes -très-jolies? Pourquoi veut-on nous ravir notre Ukraine? Elle est -féconde, c'est la plus riche terre du monde: est-ce une raison pour en -chasser ceux à qui elle appartient?» - -De temps en temps, fatiguée de se poser des questions dont la solution -échapperait aux intelligences les plus fermes, elle redressait la -tête, elle levait au ciel ses yeux candides et s'écriait: «Mon Dieu! -ah! mon Dieu! quand les hommes seront-ils tous bons et tout à fait -bons?» - -Le calme et profond silence de la forêt, l'ombre et la fraîcheur -auraient fait beaucoup de bien à son corps brisé par la fatigue, si -son âme anxieuse n'eût souffert du repos, inquiétant à force de se -prolonger, de toutes les choses qui l'entouraient. - -La forêt devenait sombre, une main invisible tirait peu à peu un -gigantesque voile noir sur ces masses de verdure. Cela lui rappela la -forêt de son conte du bandit et la fuite de la pauvre femme dont, la -première fois qu'elle l'avait vu, elle avait raconté l'histoire à son -ami. «Elle n'était pas plus malheureuse que moi, pensait-elle, mais -j'aime mieux mes chagrins que les siens.» - -Les dernières flèches de lumière qui passaient à travers le feuillage -s'émoussaient sur les troncs des arbres. Elles s'éteignirent tout à -fait, la nuit se fit complète brusquement. Maroussia, surprise, se -leva. Toutes les angoisses du passé furent noyées dans les angoisses de -l'attente présente. - -«Il m'a dit: «Je reviendrai te reprendre _bientôt_, je te quitte -pour--_quelques instants_,--reste à ton poste.» Je suis à mon poste, -beaucoup d'instants sont passés, et il ne revient pas, et aucun bruit -ne m'annonce même au loin son retour.» - -La nature tout entière semblait s'obstiner à se taire. Ce silence -implacable avait, en dépit de sa volonté, raison de la fermeté d'âme de -Maroussia. - -Plût à Dieu qu'il eût duré encore, ce silence! Soudain et de toutes -parts des coups de fusil retentirent, plus de cent, plus de mille -peut-être; c'était à croire qu'on se battait dans tous les recoins de -la forêt à la fois. Ce fut l'affaire de dix minutes qui parurent un -siècle à l'enfant. Plus long et plus terrible encore cependant lui -sembla le silence sinistre qui avait succédé à ce bruit de guerre, -bruit familier, en somme, à ses oreilles. - -Maroussia aurait voulu voir à travers et par-dessus les arbres. Mue -comme par un ressort électrique, elle s'était dressée sur la pointe de -ses pieds. - -«C'est lui, lui qui s'est trouvé au milieu de ce feu, se disait-elle; -il était armé, il aura voulu frayer un passage à ceux de notre armée -du côté de la frontière. Ils ont été surpris dans cette forêt pleine -d'embûches!» - -Et, serrant son front brûlant dans ses mains crispées, elle ajoutait: - -«Je ne veux plus penser. A quoi bon? Dieu est là-haut. Il faut attendre -de lui sa destinée.» - -Elle se rassit au pied du grand chêne, priant pour tout ce qui lui -était cher. - -Tout entière à son ardente prière, et au moment où elle disait: -«Seigneur, faites que je le revoie encore,» elle crut rêver, elle -crut entendre le feuillage s'agiter, les branches craquer. Mais non, -elle ne rêvait pas, le bruit venait bien de là, tout près, à quelques -pas d'elle; ses joues se couvrirent d'une subite rougeur. Ses yeux -regardèrent du côté du bruit. Les branches s'écartèrent tout à fait, -et la figure de son grand ami, éclairée par la blanche lune qui venait -de se lever, lui apparut entre le feuillage mouvant. Dieu l'avait donc -exaucée. Mais était-ce bien le grand ami, ou n'était-ce que son ombre? -Si pâle était sa figure que le cri de joie qui allait sortir du cœur de -l'enfant expira sur ses lèvres. - -«Maroussia, lui dit le grand ami, vois-tu ce mouchoir rouge? - ---Oui, je le vois. - ---Eh bien, je vais te conduire à la lisière du bois. Je vais te montrer -un chemin. Tu suivras, sans t'en écarter, tout droit, toujours tout -droit jusqu'à un champ de sarrasin; tu traverseras ce champ, il est -coupé par un sentier. Ce sentier te conduira à un petit pont: sur ce -petit pont tu laisseras tomber tes deux couronnes. De l'autre côté du -pont, tu apercevras à gauche, derrière un petit moulin, un petit bois. -Un homme sortira de la lisière de ce bois. S'il te dit: «Que le bon -Dieu te soit en aide!» tu lui répondras: «Le bon Dieu m'a aidée!» Et tu -lui donneras ce mouchoir. Tu m'entends bien, Maroussia? Tu n'oublieras -rien?» - -Le grand ami parlait avec lenteur, une lenteur qui ne lui était pas -habituelle et qui n'avait pas l'air volontaire; on eût dit qu'il ne -pouvait pas parler plus vite. Il devenait de plus en plus pâle; de -grosses gouttes de sueur perlaient de son front. Il s'appuyait contre -un arbre. - -«Tu es blessé! lui dit Maroussia. Ils t'ont blessé! - ---C'est une égratignure, Maroussia; demain, il n'y paraîtra pas. Va, ma -chérie, va!» - -Il la prit par la main: - -«Que ta main est froide! s'écria l'enfant. - ---Ne pense pas à ma main, mon cher cœur. Hâte-toi! d'abord sur le pont, -les deux couronnes, et puis à l'homme qui sortira du petit bois, le -mouchoir, s'il te dit: «Que Dieu te soit en aide!» Courage, Maroussia, -c'est pour le salut de ce qui restait de vaillants défenseurs à -l'Ukraine.» - -Le grand ami essaya de frayer un passage à Maroussia, mais la force -lui manqua. Cette faiblesse de celui qu'elle regardait comme la -personnification de toute force glaça le cœur de la petite fille. -Pour la première fois elle trembla pour l'ami qu'elle avait cru -invulnérable. Mais elle ne lui fit pas de question. Elle comprit qu'il -avait dit tout ce qu'il voulait dire. - -Tout à coup deux bras musculeux écartèrent encore le feuillage. La -petite fille, surprise, se jeta devant son grand ami qu'elle croyait -menacé. - -«Ne crains rien, Maroussia, lui dit Tchetchevik, celui-là est un ami, -un ami sûr et fidèle.» - -Maroussia aperçut au milieu des branches un paysan de haute taille -qui lui fit un salut respectueux, mais amical. Il est évident que ce -n'était pas la première fois qu'il voyait Maroussia. - -«C'est mon camarade Pierre, dit Tchetchevik; regarde-le, c'est un -chêne, lui aussi. - ---Il est presque plus grand que toi,» dit-elle bien étonnée. - -Pierre écartait, brisait les branches devant Maroussia. Il marchait à -reculons et son regard inquiet ne quittait pas Tchetchevik. - -Maroussia vit bien qu'il pensait que son grand ami avait besoin d'aide. -Mais Tchetchevik, qui s'appuyait d'arbre en arbre, lui disait: - -«Va donc, Pierre, ce n'est pas à moi qu'il faut penser, c'est aux -autres. Il faut à tout prix leur éviter de tomber dans cette embuscade -maudite.» - -Pierre, ainsi réprimandé, bouscula tout; les branches pliaient ou se -rompaient sous le poids de son corps et sous ses pieds, comme sur le -passage d'un taureau. Maroussia ne s'attendait pas à sortir si vite -de la forêt. Le grand ami était parvenu à la suivre. Il tenait à lui -renouveler encore ses recommandations. - -«Tu vois le chemin,--le champ de sarrasin et son sentier sont à -droite,--au bout du sentier le petit pont,--les deux couronnes -resteront sur le petit pont,--à gauche, de l'autre côté: le moulin et -le petit bois, l'homme et le mouchoir. C'est là qu'il faut arriver. -Dépêche-toi, ma chérie, dépêche-toi, voici le mouchoir....» - -Ce mouchoir était tellement pareil à celui qu'elle avait présenté une -fois à la belle-sœur du seigneur ataman, qu'elle se demanda si ce -n'était pas le même, et si une fois encore il ne lui était pas destiné. - -Maroussia prit le mouchoir, et tendant le front à son ami, elle lui dit: - -«Tout sera fait comme tu l'as dit.» - -Tchetchevik s'était baissé, non sans effort, pour l'embrasser. Mais en -se relevant, elle l'avait bien vu, il avait chancelé; sans Pierre, qui -s'était hâté pour le retenir, il serait tombé... Maroussia s'aperçut -alors qu'elle avait du sang sur sa manche. - -«Ton sang! lui dit-elle; où es-tu blessé? est-ce au bras? laisse-moi te -le bander. Tu sais, Méphodiévna avait fait de moi une bonne infirmière. - ---Sois raisonnable, Maroussia, dit le grand ami. J'ai passé à travers -tout jusqu'ici sans être presque touché. Ce n'était pas juste. Je -n'avais pas ma part. Cette blessure n'est rien. Un coup de feu dans -le bras n'est pas une affaire. Nous ne nous sommes pas mis en route -pour manger des fraises. Pierre arrangera cela. Va donc, ma chérie, -et hâte-toi. Nous causons trop. Si tu parviens à porter ce mouchoir -à celui qui l'attend, ce sera une très-bonne chose. Mais j'y pense, -arrange-le sur ta tête, ce mouchoir, on le verra plus vite et de plus -loin, et sur tes cheveux blonds cela fera très-bien. - ---Mais toi, tu vas donc rester là? Il faut se méfier de tout dans cette -forêt.... T'y retrouverai-je?» - -Tout en faisant cette question, elle disposait d'une main tremblante le -mouchoir rouge sur sa tête. - -«Je resterai là, lui répondit son ami, et, si je ne puis pas y rester, -je saurai toujours te rejoindre. Est-ce que rien peut nous séparer?» - -Cette fois ce fut un coup de fusil qui répondit pour l'enfant, et -puis un autre encore. De dix côtés à la fois la fusillade se faisait -entendre, non pas tout près, mais pas bien loin. - -«Ils sont rentrés dans le bois, ils reviennent à la charge, dit Pierre. -Dans cinq minutes ils peuvent être là.» - -Le lion s'était redressé. Pierre lui avait mis un de ses pistolets dans -la main dont il pouvait se servir encore. - -«Tu entends? dit Tchetchevik à Maroussia. Va! cours! vole, si tu peux! -et oublie tout le reste. C'est pour l'Ukraine et pour la grande amie. -Le petit mouchoir lui parlera de toi...» - -Maroussia partit comme un trait. Cependant, quand elle fut arrivée au -sentier du champ de sarrasin, là où il fallait quitter le chemin, la -petite gazelle ne put résister à l'envie de se retourner pour tâcher -de voir une fois encore celui qu'elle venait de quitter avec tant -de regret. Il n'y avait plus personne à la lisière de la forêt. La -fusillade n'avait pas continué. Redevenue silencieuse, la forêt n'était -plus qu'une longue montagne d'ombre. - -Maroussia repartit; de fatigue il n'était plus question, son ami -l'avait désiré; elle avait des ailes. Le champ de sarrasin est dépassé, -voici le petit pont, elle y dépose ses deux couronnes. Un bruit -sourd avait frappé son oreille. Elle écoute, le bruit se rapproche -et se fait sonore. Ce doit être celui d'un cheval lancé au galop. Le -cavalier est-il un ami ou un ennemi? Ce n'est pas un Cosaque. De loin -on dirait un Tatare. Quand elle voyageait avec le vieux rapsode, ils -évitaient toujours ces Tatares. Elle revient sur ses pas, repasse le -pont. C'est égal, les couronnes y sont, c'est autant de fait. Maroussia -est contente. Elle va se cacher dans les joncs. Le cavalier arrive -à bride abattue; l'aurait-il aperçue? Elle espère que non. Mais à -peine Maroussia avait-elle fait quelques pas à travers ces joncs qui -poussaient au bord du ruisseau, qu'un coup de feu était parti. Le -mouchoir rouge, ainsi que la jolie tête qu'il recouvrait, était tombé -au milieu des roseaux. On eût dit une perdrix arrêtée dans son vol. - -[Illustration: XXI - -ON EUT DIT UNE PERDRIX ARRÊTÉE DANS SON VOL.] - -Le cavalier tatare a dépassé le pont. Il veut s'assurer que son coup -a réussi; du haut de son cheval, il cherche, il aperçoit le gracieux -corps étendu. Ce n'est qu'un enfant! Mais qu'est-ce que c'est que ce -mouchoir rouge qu'elle a sur la tête? Un chiffon, sa balle l'a -troué. Il ne vaut pas qu'on le ramasse. - -Le cavalier rend la main à son cheval, poursuit sa route et disparaît, -comme un homme trompé dans son attente. Maroussia n'a été pour lui -qu'une ombre entrevue sur sa route. - -Tout est redevenu tranquille. Cela a été si vite fait! C'est à croire -que rien n'est arrivé au bout de ce pont. - -Cependant, un paysan portant un lourd fagot sur ses épaules, sort à pas -lents du petit bois que Maroussia devait trouver à gauche du pont. Puis -il a dépassé le moulin que la blanche lumière de la lune argente. Il -n'est pas pressé, il ne regarde ni à gauche ni à droite. Il ne se doute -pas que, tout à l'heure, le chemin qu'il va prendre n'était pas sûr. - -Il s'engage sur le pont. Il voit les deux couronnes, il les ramasse et -les accroche à son fagot. Sans doute, il a des petites filles. Il leur -rapportera les couronnes. Il a passé le pont. Sa charge le gêne. Il -s'en débarrasse un instant et, pour se délasser, s'accoude sur le tronc -d'arbre qui sert de parapet au pont rustique. De là, machinalement, il -regarde. Qu'est-ce qu'il aperçoit dans les joncs? on dirait un bouquet -de fleurs rouges. Il faut voir cela de près. C'est une enfant. Un de -ses pieds baigne dans l'eau. Lui, il est à genoux. Il soulève le corps -inanimé et le retire un peu sur la berge. La lune est dans son plein. -Il regarde avec pitié la jolie figure pâlie par la mort, pose la main -sur le petit cœur vaillant qui ne battait plus, fait le signe de la -croix, prononce ces mots: «Que Dieu te soit en aide,» auxquels l'enfant -ne peut pas répondre: «Dieu m'a aidée,» se relève et, oubliant son -fardeau, gardant seulement ses couronnes, il s'éloigne en courant. Il -a repassé le pont; où va-t-il si vite? Au delà du moulin, du côté du -bois. Comme il est pressé d'y rentrer! Que serre-t-il sur sa poitrine, -que cache-t-il sous sa chemise? C'est le joli mouchoir rouge qui -parait la tête blonde, la tête de la petite fille qui aimait tant son -pays. Il l'emporte. Le mouchoir rouge et les couronnes sont arrivées à -destination. Maroussia a rempli sa mission. Les autres, les derniers -fidèles et sa grande amie sont sauvés. - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - -XXII - -GLORIA VICTIS! - - -Tout cela s'est passé il y a bien, bien longtemps. Après cent, deux -cents ans peut-être, il en reste une légende. Aujourd'hui encore, sur -une colline rapportée, faite de main d'homme, la plus haute de toutes -celles du même genre qu'on rencontre dans ce pays, vous pouvez voir une -grande croix de granit rose. Sur cette croix a été gravé avec la pointe -patiente d'un poignard ce nom: MAROUSSIA. - -La colline tout entière s'appelle le Kourgane, c'est le tombeau de la -petite fille. Il est couvert d'un splendide tapis de verdure, toujours -parsemé de fleurs admirables et odorantes qui ne poussent que là, qu'on -n'a jamais vues et qu'on ne verra jamais ailleurs. Ces fleurs sont si -belles qu'on dirait des regards d'enfant. Quand on les transplante, -elles refusent de pousser, elles meurent sur pied. On a essayé d'en -semer dans d'autres terres, elles n'y lèvent même pas. On leur a donné -un nom, le seul qui pût leur convenir, on les appelle des _Maroussia_. - -On raconte, dans les veillées, qu'un Cosaque, fameux par son courage, -son intelligence, sa beauté et sa bonté, et plus encore par son amour -pour son pays, a élevé, à lui tout seul, cette grande colline. - -[Illustration: XXII - -CHACUN Y APPORTE SA GUIRLANDE.] - -Il n'avait qu'un bras, ayant perdu l'autre dans le dernier combat -livré pour l'indépendance de l'Ukraine, et, avec l'unique main qui -lui restait, portant la terre poignée par poignée, il a édifié cette -montagne. Il y avait employé des années et puis des années. Jeune -encore il avait commencé, sa barbe et ses cheveux avaient blanchi -quand il l'acheva. Cependant quelques-uns disent qu'un petit garçon, -nommé Tarass, l'avait tant, tant prié, qu'il avait accepté son aide -et qu'à la longue ce garçon avait, lui aussi, vieilli à ce métier. Ce -qu'il y a de sûr, c'est que, lorsque le kourgane fut aussi haut qu'un -clocher et que la croix fut posée, le Cosaque s'assit au pied et y -pleura jusqu'à sa mort. Avant ce jour, personne n'avait vu un lion -pleurer. Ce sont les larmes qui tombèrent de ses yeux qui produisirent -ces fleurs si belles et si parfumées qui n'avaient auparavant fleuri -dans aucune autre partie du monde. Ceux qui savent comprendre le -langage des fleurs assurent que, les soirs de pleine lune, on peut les -entendre murmurer: «Nous ne savons fleurir que sur la tombe de ceux qui -ont donné leur vie pour la patrie.» Les enfants, filles et garçons, -conduits par leurs parents, viennent, tous les ans, de tous les coins -du pays, en pèlerinage au tombeau de la petite fille. Chacun y apporte -sa guirlande. Ils en rapportent des portraits, des médailles frappées à -la gloire de Maroussia. - -[Illustration] - -Quelques-uns pleurent en se racontant la fin glorieuse de l'héroïque -enfant, mais il n'en est aucun, il n'en est aucune qui n'eût voulu être -MAROUSSIA. - -Il est malheureusement plus d'une Ukraine au monde; veuille Dieu que, -dans tous les pays que la force a soumis au joug de l'étranger, il -naisse beaucoup de Maroussia capables de vivre et de mourir comme la -petite Maroussia dont nous venons de raconter l'histoire! - -Il n'appartient à personne d'expliquer le triomphe de l'injuste et les -tribulations du juste. - - -FIN. - -[Illustration] - - -_N. B._--Une légende ne va jamais seule. Une autre tradition populaire -a complété d'une part, et de l'autre modifié, sur le point le plus -important, celle de Marko Wovzog, qui nous a le plus souvent guidé. - -En même temps que s'élevait le kourgane et non loin de là, sur le -sommet d'un roc qui lui faisait face, s'était construit, disaient -les anciens, et avec une rapidité étonnante, un monastère dont les -tourelles dominaient le pays. Il était à peine achevé que les gens qui -avaient de bons yeux pouvaient distinguer le pâle et noble visage d'une -religieuse qui, accoudée sur le parapet de la terrasse de la plus haute -des tourelles de ce monastère, ne perdait pas de vue un instant le -travail opiniâtre du Cosaque élevant, poignée à poignée, le tombeau de -la petite fille. Cette religieuse n'était autre, affirmait-on, qu'une -belle et héroïque princesse. Après avoir pris part à la dernière guerre -de l'indépendance de l'Ukraine, la noble femme s'était retirée dans -cet asile et avait fait vœu de n'en plus sortir. Mais, et c'est là -que la légende se complique, elle ne s'y serait pas retirée seule, et -souvent, à côté d'elle, on aurait pu voir une jeune fille d'une beauté -saisissante, entrée au couvent en même temps qu'elle, et sous le même -vœu de claustration perpétuelle. - -Ceux qui ne veulent pas que ce qu'ils aiment ait pu mourir, -prétendaient que cette jeune fille n'était autre que Maroussia. -Méphodiévna elle-même, après avoir reçu le mouchoir troué, serait venue -pieusement retirer l'enfant qu'elle chérissait du milieu des roseaux où -la balle du cavalier tartare l'avait abattue, pour ne pas la laisser -sans sépulture. L'enfant dévouée aurait failli mourir, mais ne serait -pas morte en effet. Rappelée à la vie, puis guérie par sa grande amie, -elle l'aurait suivie dans sa retraite pour ne pas voir l'asservissement -de l'Ukraine. - -Enfin, car il ne faut oublier ni rien ni personne, entre le kourgane et -le roc sur lequel avait été bâti le monastère, une maison ukrainienne, -semblable en tout à celle où Maroussia était née, aurait fini par -apparaître un beau jour entourée d'un jardin si pareil à celui des -cerisiers, qu'on aurait pu s'y méprendre, et les habitants de cette -maison auraient été les parents mêmes de Maroussia. L'Ukraine morte, -tous ces dévoués de la patrie n'avaient plus rien à se dire, mais par -l'arrangement du kourgane, de la maison et du monastère, ils auraient -trouvé moyen d'être unis encore par le lien des yeux tout en vivant -séparés. C'est au lecteur à choisir celle de ces conclusions qui ira le -mieux à son sentiment. J'ai reçu des lettres d'enfants encore humides -de larmes où l'on me reprochait durement la fin de Maroussia. C'est -bien injuste. En écrivant son histoire, n'ai-je pas essayé de la faire -revivre, au contraire, autant qu'il était en moi, pour l'enseignement -de tous? - - P.-J. STAHL. - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - -TABLE DES MATIÈRES - - - I. L'UKRAINE. 3 - - II. UN VOYAGEUR INCONNU. 13 - - III. LA PETITE MAROUSSIA. 21 - - IV. UN CONTE DE BRIGANDS. 45 - - V. LA FUITE. 75 - - VI. UNE RENCONTRE. 83 - - VII. CHEZ LE VIEUX KNICH. 99 - - VIII. A LA MÊME PLACE. 109 - - IX. LE RÉVEIL D'IVAN. 119 - - X. LE VRAI KNICH. 129 - - XI. ON SE REVOIT. 137 - - XII. PAROLES ET MUSIQUE. 149 - - XIII. ON APPROCHE. 161 - - XIV. LE BUT.--ET APRÈS. 171 - - XV. LES RENCONTRES. 181 - - XVI. SUR L'EAU. 193 - - XVII. A GADIATCH. 203 - - XVIII. NE JOUEZ PAS AVEC LES POIGNARDS. 215 - - XIX. L'ANNÉE HEUREUSE. 227 - - XX. DERNIÈRES COURONNES. 239 - - XXI. LE PETIT MOUCHOIR TROUÉ. 253 - - XXII. GLORIA VICTIS! 265 - - N.-B. 269 - - -[Illustration] - - -TYPOGRAPHIE A. LAHURE, RUE DE FLEURUS, 9, A PARIS. - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MAROUSSIA *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for an eBook, except by following -the terms of the trademark license, including paying royalties for use -of the Project Gutenberg trademark. 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