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-The Project Gutenberg eBook of Clovis, Tome I (of 2), by Godefroid
-Kurth
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Clovis, Tome I (of 2)
-
-Author: Godefroid Kurth
-
-Release Date: October 19, 2022 [eBook #69182]
-
-Language: French
-
-Produced by: Brian Wilson, Laurent Vogel, Pierre Lacaze and the Online
- Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
- file was produced from images generously made available by
- The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CLOVIS, TOME I (OF 2) ***
-
-CLOVIS
-
-
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-DU MÊME AUTEUR
-
-
- LES ORIGINES DE LA CIVILISATION MODERNE, 4e édition. Paris, Retaux,
- 1898, 2 volumes in-8º de XII-326 et 354 pages. Ouvrage couronné
- par l'Académie royale de Belgique 8 fr.
-
- HISTOIRE POÉTIQUE DES MÉROVINGIENS, Paris, Picard, 1893. 1 volume
- in-8º de 552 pages. Ouvrage couronné par l'Académie royale de
- Belgique 10 fr.
-
- LA FRONTIÈRE LINGUISTIQUE EN BELGIQUE ET DANS LE NORD DE LA
- FRANCE. Bruxelles, Schepens, 1896-1898. 2 volumes in-8º de 588
- et 156 pages, avec une carte. Ouvrage couronné par l'Académie
- royale de Belgique 12 fr.
-
- SAINTE CLOTILDE, 6e édition. Paris, Lecoffre, 1900. (Dans la collection
- _Les Saints_.) 1 volume in-12 de 182 pages 2 fr.
-
- L'ÉGLISE AUX TOURNANTS DE L'HISTOIRE. Bruxelles, Schepens, 1900.
- 1 volume in-8º de 154 pages 3 fr.
-
-
-ÉMILE COLIN, IMPRIMERIE DE LAGNY (S.-&-M.)
-
-
-
-
- GODEFROID KURTH
-
-
- CLOVIS
-
- Ouvrage auquel l'Institut de France a accordé le 1er prix
- d'Antiquités nationales.
-
-
- DEUXIÈME ÉDITION
-
- REVUE, CORRIGÉE ET AUGMENTÉE
-
- TOME I
-
- PARIS
- VICTOR RETAUX, LIBRAIRE-ÉDITEUR
- 82, RUE BONAPARTE, 82
-
- 1901
-
- Droits de traduction et de reproduction réservés.
-
-
-
-
-_PRÉFACE DE LA SECONDE ÉDITION_
-
-
-_Le lecteur qui voudra prendre la peine de contrôler les deux éditions
-de ce livre se convaincra facilement que les mots «revue, corrigée et
-augmentée» placés en tête de celle-ci sont d'une rigoureuse exactitude.
-Depuis cinq ans, j'ai eu l'occasion de serrer de plus près quelques-uns
-des problèmes que soulève en grand nombre l'histoire de Clovis.
-Je n'ose dire que j'en ai donné la solution, mais on reconnaîtra
-peut-être que j'ai fait ce qui était possible dans l'état actuel de nos
-connaissances. D'autre part, j'ai profité de tous les travaux spéciaux
-qui ont paru depuis 1895. La bibliographie critique a été tenue au
-courant et par endroits refondue; elle présente le tableau méthodique
-et complet des ressources qui sont à la disposition de l'historien. Les
-appendices II et III ont été ajoutés; celui-là est le remaniement d'un
-travail qui a paru il y a une douzaine d'années[1]; celui-ci discute
-à fond la question du baptême de Clovis si souvent controversée en ces
-dernières années. Dans l'Appendice IV on retrouvera l'intéressante
-dissertation dont M. Louis Demaison a bien voulu enrichir la première
-édition de ce livre, et qu'il a retouchée pour tenir compte des
-recherches récentes._
-
-[Note 1: Dans le _Compte Rendu du Congrès scientifique
-international des catholiques_, 1re session, t. II, Paris, 1889, et
-dans la _Revue des questions historiques_, t. 44. (1888)]
-
-_La table des noms placée à la fin de chaque volume répond à un désir
-qui m'a été témoigné par des lecteurs bienveillants._
-
- _Saint-Léger-lez-Arlon, le 28 août 1900._
-
-
-
-
-_EXTRAIT_
-
-_DE LA_
-
-_PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION_
-
-
-_J'entreprends une tâche que personne n'a abordée avant moi. Il
-n'existe pas d'histoire de Clovis à l'usage du public. L'homme qui
-ouvre les annales du monde moderne, le fondateur de la France n'a
-jamais eu de biographe._
-
-_La raison en est simple. Les matériaux nécessaires pour écrire
-cette histoire sont si rares, si fragmentaires, si peu sûrs, qu'à
-première vue il semblerait qu'il faille renoncer à les employer. Le
-règne créateur qui a imprimé sa trace d'une manière si puissante dans
-l'histoire n'en a laissé aucune dans l'historiographie. Les archives en
-sont totalement perdues. De tous les documents émanés de la main de
-Clovis, nous ne possédons qu'un bout de lettre adressé aux évêques de
-son royaume. Les six diplômes conservés sous son nom sont apocryphes.
-La première rédaction de la_ LOI SALIQUE _paraît de lui; mais on ne
-le saurait pas sans le témoignage d'un inconnu qui, à une époque
-postérieure, en a écrit le prologue. Il ne nous reste pas une seule
-monnaie de lui. Childéric lui-même a été moins maltraité, puisque la
-tombe nous a rendu son portrait, gravé en creux dans un cachet._
-
-_Clovis était mort depuis deux générations lorsqu'il se trouva un
-chroniqueur pour raconter à la postérité ce qu'on croyait alors savoir
-de lui. Mais les souvenirs exacts se réduisaient à fort peu de chose:
-quelques lignes très sèches sur ses guerres, empruntées aux annalistes
-du cinquième siècle; quelques légendes, les unes populaires et les
-autres ecclésiastiques, et où la part du vrai et du faux était bien
-difficile à démêler, voilà tout ce que Grégoire de Tours put mettre
-en œuvre. Il en fit le récit qui est resté jusqu'à nos jours la base
-de toute l'histoire de Clovis, et qui, malgré ses défectuosités, était
-pour son temps une œuvre remarquable. Tous ceux qui vinrent après lui
-se bornèrent à le copier, et n'ajoutèrent à ses renseignements que des
-fables. L'oubli, d'ailleurs, descendit de bonne heure sur le fondateur
-de la monarchie: sa gloire vint se fondre dans celle de Charlemagne,
-qui resta seul en possession de l'attention des masses, et qui apparut
-bientôt comme le vrai créateur de la monarchie franque. Les noms mêmes
-de ces héros sont à ce point de vue bien instructifs: Charlemagne est
-un nom populaire, qui a vécu sur les lèvres de la multitude; Clovis
-est un nom archaïque, tiré des vieux parchemins par l'érudition. Si le
-peuple s'était souvenu de Clovis et l'avait fait vivre dans ses récits,
-nous l'appellerions Louis._
-
-_On comprend que les historiens modernes aient été peu encouragés
-à traiter un sujet si difficile à aborder, et promettant si peu
-de résultats. L'époque de Clovis était pour eux ce que sont pour
-les nations anciennes leurs âges héroïques: on redisait ce qu'on
-avait entendu raconter par la tradition, et, sans prendre la peine
-d'en contrôler le témoignage, on avait hâte de quitter ces régions
-ténébreuses. La critique seule y descendait de temps en temps, armée
-de sa lampe; mais chaque exploration qu'elle y faisait avait pour
-résultat de biffer quelques traits de l'histoire traditionnelle, et de
-diminuer encore le peu d'éléments positifs qu'elle contenait. Dans les
-tout derniers temps, ce travail de destruction a pris une allure des
-plus prononcées. En même temps que la critique pénétrante et acérée de
-Julien Havet réduisait à néant plusieurs documents de la plus haute
-importance, tels que la lettre du pape Anastase II et le colloque des
-évêques de Lyon, l'auteur de ce volume, s'appuyant sur les recherches
-antérieures de Junghans et de Pio Rajna, établissait définitivement le
-caractère légendaire de tous les récits relatifs au mariage de Clovis,
-à sa guerre de Burgondie et à ses luttes avec ses proches._
-
-_La vérité historique pouvait gagner à ces constatations, mais la vie
-de Clovis devenait de plus en plus difficile à écrire._
-
-_Fallait-il cependant renoncer à l'entreprise, et le quatorzième
-centenaire du baptême de Reims devait-il s'écouler sans qu'on essayât
-de déterminer la place que ce grand événement occupe dans l'histoire
-de la France et du monde? Je n'ai pu me décider à répondre à cette
-question autrement que par la publication de ce livre. Il m'a paru
-que je pouvais, sans témérité, me risquer à traiter un sujet auquel
-j'ai été ramené à plusieurs reprises au cours de vingt ans d'études
-historiques, et auquel j'ai consacré une bonne partie de mes travaux
-antérieurs._
-
-_Je ne parlerai pas du plan de mon livre: le lecteur me jugera d'après
-ce que j'ai fait, et non d'après ce que j'ai voulu faire. Il me
-suffira de dire que, comme on s'en apercevra aisément, cet ouvrage est
-écrit pour le grand public, et non pour un petit cénacle d'érudits.
-J'en aurais doublé le volume si j'avais voulu discuter tous les
-problèmes que je rencontrais en route, et citer toutes les autorités
-sur lesquelles je m'appuie. Bien que j'aie lu tout ce qui se rapporte
-à mon sujet, et que j'aie même compulsé les œuvres des érudits des
-trois derniers siècles, j'ai pensé qu'on me saurait gré de mettre
-enfin à la portée des lecteurs instruits les résultats positifs de la
-science, plutôt que de résumer les discussions des savants. On trouvera
-d'ailleurs, dans l'Appendice, un aperçu critique de tous mes documents,
-qui me dispensera de multiplier les notes au bas des pages._
-
-_Le travail de la critique n'est que l'élément négatif de l'histoire.
-Je le sais, et j'ai essayé plus d'une fois de suppléer à l'insuffisance
-de mes documents par l'effort intense de l'esprit pour arriver à
-l'intuition du passé. Je puis dire que j'ai vécu avec mon héros, et
-sans doute, si je l'avais montré tel que je l'ai vu, ce livre pourrait
-se présenter avec plus d'assurance devant le public._
-
- _Arlon, le 30 septembre 1895._
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-DU TOME PREMIER
-
-
- INTRODUCTION xv
-
-
- LIVRE PREMIER
-
- I. La Belgique romaine 1
- II. Les Francs en Germanie 32
- III. Les Francs en Belgique 60
- IV. Les Francs en Belgique (_suite_) 89
-
-
- LIVRE II
-
- I. L'église des Gaules 123
- II. Clodion 156
- III. Mérovée 182
- IV. Childéric 197
-
-
- LIVRE III
-
- I. Les débuts de Clovis et la conquête de la Gaule romaine 223
- II. La conquête de l'Entre-Seine-et-Loire 251
- III. La soumission des royaumes francs de Belgique 266
- IV. Le mariage de Clovis 278
- V. La conversion de Clovis 294
- VI. Le baptême de Clovis 314
-
-
- TABLE DES NOMS CITÉS DANS LE PREMIER VOLUME 341
-
-
-
-
-INTRODUCTION
-
-
-L'histoire de la société moderne a gravité pendant plusieurs siècles
-autour d'un peuple prédestiné, qui en a écrit les pages les plus
-mémorables: je veux parler du peuple franc. Le premier après la chute
-du monde antique, il a jeté un germe de vie dans la poussière de
-mort où gisait l'humanité, et il a tiré une civilisation opulente de
-la pourriture de l'Empire. Devenu, par son baptême, le fils aîné de
-l'Église, il a fondé dans les Gaules le royaume le plus solide de
-l'Europe, il a renversé les orgueilleuses monarchies ariennes, il a
-groupé sous son autorité et introduit dans la société chrétienne les
-nationalités germaniques, il a humilié et tenu en échec l'ambition
-de Byzance, et, dès le sixième siècle, il a été à la tête du monde
-civilisé. Devant l'orage formidable que l'islam déchaînait sur le
-monde, il a été seul à ne pas désespérer de l'avenir: il s'est attribué
-la mission de défendre la chrétienté aux abois, et il a rempli sa tâche
-dans la journée de Tours, en posant au croissant des limites qu'il n'a
-plus jamais franchies. Maître de tout l'Occident, il a donné au monde
-une dynastie qui n'a pas sa pareille dans les fastes de l'humanité, et
-dont toutes les gloires viennent se réunir dans la personne du plus
-grand homme d'État que le monde ait connu: Charlemagne. Au faîte de
-la puissance, il s'est souvenu de ce qu'il devait à l'Église: après
-l'avoir sauvée de ses ennemis, il l'a affermie sur son trône temporel,
-et, armé du glaive, il a monté la garde autour de la chaire de saint
-Pierre, tranchant pour plus de mille ans cette question romaine qui se
-pose de nouveau aujourd'hui, et qui attend une solution comme au temps
-d'Astolphe et de Didier. La papauté lui a témoigné sa reconnaissance
-en consacrant par ses bénédictions une autorité qui voulait régner par
-le droit plus encore que par la force; elle a jeté sur les épaules de
-ses rois l'éclat du manteau impérial, et elle a voulu qu'ils prissent
-place à côté d'elle, comme les maîtres temporels de l'univers. La haute
-conception d'une société universelle gouvernée tout entière par deux
-autorités fraternellement unies est une idée franque, sous le charme
-de laquelle l'Europe a vécu pendant des siècles. Après s'être élevé si
-haut qu'il n'était pas possible de gravir davantage pour le bien de
-la civilisation, le peuple franc, par une disposition providentielle,
-s'est morcelé lui-même, se partageant pour mieux se multiplier, et
-léguant quelque chose de son âme à toutes les nations qui sont nées de
-lui. Son nom et son génie revivent dans la France; mais la Belgique,
-les Pays-Bas et l'Allemagne ont eu leur part de l'héritage commun, et
-l'on peut dire que l'Italie et l'Espagne elle-même ont été vivifiées
-par leur participation partielle et temporaire à sa féconde existence.
-
-C'est dans le groupe des peuples issus de la souche franque que la
-civilisation occidentale a eu ses plus brillants foyers, et l'on peut
-dire que toutes les grandes choses du moyen âge y ont été conçues et
-exécutées. Nulle autre race n'a servi l'idéal avec la même passion et
-le même désintéressement; nulle autre n'a su, comme elle, mettre l'épée
-au service de la croix, méritant que l'on écrivît de ses faits d'armes:
-_Gesta Dei per Francos_. La croisade fut, par excellence, l'œuvre des
-Francs, et l'histoire leur a rendu justice en plaçant deux de leurs
-princes sur les trônes de l'Orient: Godefroi de Bouillon à Jérusalem
-et Baudouin de Flandre à Constantinople. Mais les combats sanglants
-n'ont pas épuisé l'ardente activité de leur génie, et toutes les
-entreprises de paix ont trouvé en eux leurs plus vaillants zélateurs.
-La Trêve-Dieu, qui a commencé la pacification du monde, est l'œuvre
-de leur épiscopat, et la réforme de Grégoire VII, qui a arraché la
-civilisation au joug mortel de la féodalité guerrière, est celle de
-leurs moines.
-
-Grand par l'épée, le génie franc a été grand aussi par la pensée.
-Il a créé la scolastique, cette vigoureuse méthode d'éducation de
-l'esprit moderne; l'art ogival, qui a semé de chefs-d'œuvre le sol de
-l'Occident; l'épopée carolingienne, plus haute dans son inspiration
-et plus parfaite dans son plan que le chef-d'œuvre d'Homère. Après
-quatorze siècles d'une vitalité incomparable, il n'a point encore
-défailli: il brûle sous la cendre des révolutions, il reste plein de
-chaleur et de vie, et quand on y porte la main, on sent palpiter l'âme
-du monde. La foi catholique n'a pas de centre plus radieux, et la
-civilisation ne peut pas se passer de la race franque.
-
-Rien dans l'origine de cette race ne semblait présager de si hautes
-destinées. Cantonnée à l'extrémité du monde civilisé, dans les
-marécages incultes de Batavie, elle était une des plus arriérées au
-moment où l'héritage de la civilisation antique s'ouvrit. Le nom
-des Francs, qui se résumait alors dans celui de leurs protagonistes
-les Sicambres, était synonyme de destructeurs sauvages, et la
-réputation qu'ils s'étaient faite dans l'Empire ressemblait à celle
-qu'eux-mêmes ont faite plus tard aux Normands et aux Hongrois. Braves
-et entreprenants, comme l'étaient d'ailleurs tous les barbares, ils
-ne se distinguaient pas par les aptitudes supérieures qui brillaient
-à un si haut degré chez d'autres peuples germaniques. Sans notion
-d'État ni de civilisation, sans lettres, sans art, sans idée nationale,
-ils étaient bien en dessous des Goths qui, au lendemain de la crise
-universelle, fondèrent des royaumes où ils convièrent à une fraternelle
-collaboration le passé et l'avenir, la vieillesse du monde romain et
-la jeunesse du monde barbare. Eux, ils portaient le fer et le feu dans
-les régions qu'ils conquéraient, et ne s'y établissaient qu'après avoir
-exterminé les habitants et anéanti la civilisation.
-
-D'où vient donc la grandeur historique du peuple franc? Tout entière
-du choix fait de ce peuple par la volonté transcendante qui a créé le
-monde moderne. A l'aurore de ce monde, il a été appelé, et il a répondu
-à l'appel. Avec une joyeuse confiance il a mis sa main dans la main
-de l'Église catholique, il a été son docile disciple et plus tard son
-énergique défenseur, et il a reçu d'elle le flambeau de la vie, pour
-le porter à travers les nations. C'est l'histoire de cette féconde
-alliance de l'Église et du génie franc qui fait l'objet de ce livre.
-
-Il semblait, pendant les premiers siècles de notre ère, que l'Empire
-romain eût créé l'état définitif dans lequel l'humanité devait achever
-ses destinées. Ses penseurs l'ont cru, ils l'ont dit avec des accents
-d'une majesté étonnante, et tout le genre humain a partagé pendant
-longtemps leur conviction. Les chrétiens eux-mêmes ne refusaient pas
-leur créance à cette espèce de dogme politique. Ils trouvaient dans
-leurs Livres saints des prophéties qui, interprétées au sens usuel,
-annonçaient l'Empire romain comme le dernier et le plus durable de la
-terre, et, se persuadant qu'après lui viendrait la fin de tout, ils
-le respectaient comme la suprême sauvegarde que Dieu avait accordée
-à la paix terrestre. Il faut entendre leurs apologistes, Méliton et
-Tertullien par exemple, s'en expliquer vis-à-vis des persécuteurs.
-«Comment, leur disent-ils en substance, pourrions-nous être des
-ennemis de l'Empire, nous qui sommes persuadés qu'il durera autant
-que le monde?» Telle était, chez les fils et les frères des martyrs,
-l'intensité du patriotisme romain: ils croyaient à l'éternité de Rome,
-même alors qu'ils mouraient plutôt que de se soumettre à ses injustes
-lois.
-
-Cette conviction s'affermit singulièrement à partir du jour où le
-_Labarum_ victorieux flotta au sommet du Capitole. Lorsque la fin
-des persécutions eut fait disparaître la seule cause qui pût rendre
-l'Empire odieux à une partie de ses sujets, alors il apparut vis-à-vis
-d'eux dans tout l'éclat d'une majesté sans pareille. C'est qu'il
-n'était pas seulement un État, il était la civilisation elle-même. Sa
-conception de la société humaine ne rencontrait pas de négateur. Les
-formes sociales qu'il avait réalisées semblaient les seules possibles.
-Nul n'imaginait une autre organisation des pouvoirs publics, une
-autre constitution de la famille, un autre principe de classification
-sociale, une autre répartition des richesses, une autre interprétation
-de la beauté. Toutes ces nouveautés hardies étaient réalisées depuis
-longtemps au sein de la société chrétienne, mais les plus grands
-esprits ne s'avisaient pas d'en poursuivre l'application à la société
-politique. Un perfectionnement, un progrès graduel de celle-ci sous
-l'influence bienfaisante de l'Évangile, toutes les âmes religieuses y
-croyaient et y travaillaient. Une société politique nouvelle, qui ne
-serait pas la continuation de la romaine, mais qui surgirait sur ses
-ruines, personne ne se la figurait. Étant, si l'on peut parler ainsi,
-le moule du royaume de Dieu, l'Empire était éternel comme lui.
-
-Telle était, sinon la conviction raisonnée, du moins la persuasion
-sincère de la grande moyenne des intelligences. Qu'ils fussent
-chrétiens ou païens, qu'ils s'appelassent Ausone et Sidoine
-Apollinaire, ou encore Symmaque et Rutilius Namatianus, qu'ils
-considérassent dans l'Empire le protecteur de l'Église chrétienne
-ou qu'ils adorassent en lui l'incarnation de l'âme divine du monde,
-ils avaient sous ce rapport la même foi. Ce qui établissait l'union
-dans la diversité de leurs tendances, c'était ce puissant instinct de
-conservation qui est une des plus grandes forces de la vie sociale,
-même alors qu'elle agit à l'aveugle et sans le contrôle d'une haute
-raison. Tout conspirait à entretenir ces dispositions: le souvenir des
-grandeurs du passé et la terreur des maux futurs, le tour d'esprit que
-donne la civilisation, l'impossibilité de concevoir une autre forme
-d'existence, l'habitude si douce et si forte de vivre au jour le jour
-dans les jouissances élaborées par les ancêtres dont on était les
-heureux héritiers.
-
-La foi de ces dévots de l'Empire ne se laissa pas déconcerter par les
-rudes leçons des événements. L'indignité et l'impuissance toujours
-plus manifestes des organes dans lesquels s'incarnait la civilisation
-romaine ne leur ouvrirent pas les yeux. Ils ne voulurent pas voir,
-ils n'essayèrent pas de comprendre les phénomènes qui révélaient
-graduellement, à l'observateur le moins perspicace, le divorce du genre
-humain et de Rome. Leur culte ne fit que gagner en ferveur mystique
-et en enthousiasme voulu. L'émancipation de l'humanité, quand elle
-frappait leurs yeux par quelque manifestation trop éclatante, ne leur
-inspirait que des sentiments d'irritation et d'indignation amère.
-Enfermés dans le cercle enchanté des grands souvenirs patriotiques,
-et se cramponnant à la foi impériale, en dehors de laquelle il leur
-semblait que l'univers dût rentrer dans le néant, ils se refusaient à
-envisager l'éventualité d'un monde privé du Capitole et du Palatin.
-Ils étaient ballottés entre l'adoration passionnée d'une société dont
-ils portaient déjà le deuil, et l'horreur profonde pour ces barbares
-grossiers, ignorants et malpropres, qui apparaissaient comme ses seuls
-successeurs.
-
-Ce n'est pas que vis-à-vis d'une situation qui allait s'assombrissant
-depuis le troisième siècle, tous les esprits aient également manqué de
-clairvoyance. L'affaiblissement progressif de l'Empire, la puissance
-grandissante des barbares étaient des phénomènes parallèles, dont
-ceux-là surtout pouvaient mesurer l'étendue qui les envisageaient du
-haut du trône, et qui, ayant passé leur jeunesse dans les camps, y
-avaient vu toutes les forces vives du monde concentrées dans les seuls
-barbares. L'idée de mettre fin au conflit tantôt ouvert et tantôt
-latent entre la civilisation et la barbarie, et de sauver celle-là en
-apprivoisant celle-ci, fut une pensée haute et vraiment impériale, à
-laquelle les grands empereurs chrétiens se consacrèrent avec énergie.
-Aller aux barbares, leur tendre une main amie, les introduire comme des
-hôtes pacifiques dans ce monde qu'ils voulaient détruire, les faire
-vivre côte à côte avec les Romains au sein de la même civilisation, et
-raviver l'Empire en y versant la sève jeune et ardente de la Germanie,
-c'était, certes, une tâche qui valait la peine d'être entreprise;
-c'était, tout au moins, le dernier espoir du monde et sa suprême chance
-de salut.
-
-Il faut honorer les hommes qui ont conçu ce rêve; il faut reconnaître
-ce qu'il avait de séduisant, puisqu'après avoir été caressé par les
-plus grands des Romains, par Constantin et par Théodose, il put encore,
-un siècle après, en pleine décomposition de l'Empire, faire la conquête
-de ce qu'il y avait de meilleur parmi les barbares, d'un Ataulf et
-d'un Théodoric le Grand. Mais il faut reconnaître aussi que ce n'était
-qu'un rêve, que l'assimilation d'une race entière était précisément le
-plus gigantesque effort et la plus grande preuve de vitalité, et que si
-l'Empire avait été capable de réaliser un tel programme, c'est qu'il
-aurait été dans la plénitude de sa vigueur et de sa foi. Mais Rome se
-mourait, et la tâche qu'on lui imposait exigeait toutes les ressources
-de la force et du génie. Au fur et à mesure que l'expérience se
-renouvelait, l'échec devenait de plus en plus visible, et, à la fin, la
-chimère qui proposait le problème dévora les audacieux qui essayèrent
-de le résoudre.
-
-Alors se posa pour l'Église chrétienne la solennelle question.
-Allait-elle, s'attachant au cadavre de l'Empire, partager ses destinées
-et périr avec lui, en refusant de tendre la main à l'avenir qui
-s'avançait? Ou bien, se sentant appelée à des destinées éternelles,
-allait-elle abandonner l'Empire à lui-même, se porter au-devant des
-barbares, et commencer avec eux un monde nouveau? Il nous est facile, à
-la distance où nous sommes et à la lumière de l'histoire, de constater
-qu'il n'y avait qu'une seule réponse à faire à cette question. Mais les
-problèmes que l'histoire résout avec aisance, la vie les pose dans des
-termes qui ne laissent pas découvrir la solution avec la même facilité.
-Cette triple vérité, que l'Empire était irrémédiablement condamné, que
-l'avenir était du côté des barbares, et qu'il ne fallait pas chercher
-le salut dans la combinaison de ces deux mondes, était couverte
-d'épaisses ténèbres. La fermeté d'esprit qu'il fallait pour l'entrevoir
-était regardée comme de l'impiété, et le courage qui consistait à
-prendre une attitude amicale vis-à-vis des barbares, c'était de la
-trahison.
-
-L'Église ne se troubla pas devant les difficultés de sa pénible
-tâche. Elle avait d'ailleurs, dans ses traditions, le souvenir
-d'un divorce non moins douloureux et non moins nécessaire. Lorsque,
-dans les premiers jours de son existence, les chrétiens de nation
-juive prétendirent faire du christianisme une religion nationale, et
-exigèrent que pour entrer dans la communion des fidèles on passât par
-la synagogue, le cénacle s'était opposé avec une énergie surhumaine
-à ces revendications du patriotisme, qui confisquaient au profit des
-seuls Israélites le patrimoine légué par le Christ à toute l'humanité.
-En proclamant le caractère universel de l'Évangile, en ouvrant les
-portes de l'Église toutes grandes aux Gentils, sans autre condition
-que le baptême, les Apôtres avaient sauvé le christianisme et la
-civilisation.
-
-L'Église du cinquième siècle se souvint de ce sublime exemple. Elle
-voulut rester la religion de l'humanité, et non celle d'un peuple,
-ce peuple fût-il le peuple romain. Elle voulut s'ouvrir aux barbares
-comme elle s'était ouverte aux Gentils, et les recevoir dans son sein
-sans qu'ils fussent obligés de passer par l'Empire. Et, pour pouvoir
-remplir cette haute mission, elle se détacha de Rome comme elle s'était
-détachée d'Israël. Sacrifice cruel sans doute, qui dut coûter bien des
-larmes à ceux qui le firent, qui dut leur valoir bien des anathèmes de
-la part de ceux qui estiment que le salut de l'humanité et la gloire
-de l'Église importent moins au monde que les couleurs d'un drapeau
-politique. Le sacrifice fut consommé cependant, et la merveilleuse
-souplesse du génie catholique s'affirma une fois de plus dans la
-manière victorieuse dont il traversa cette grande crise.
-
-Cette évolution mémorable n'a jamais été racontée. Elle se compose
-d'une multitude de faits dont l'œil ne voit pas le lien, et ses
-proportions sont tellement vastes, que les contemporains n'ont pu
-en apercevoir que des épisodes isolés, dont le rapport au tout leur
-échappait. Comme un pont gigantesque jeté sur l'abîme qui sépare deux
-mondes, et que le divin ingénieur a laissé crouler après qu'il n'en a
-plus eu besoin, le grandiose itinéraire de l'Église ne se reconnaît
-qu'à des arches brisées et à des piliers épars, dont l'architecture
-ne se laisse deviner que par le regard exercé, et qui effraye la
-paresse de l'imagination. Essayons de marquer les principaux jalons
-que l'histoire a laissés debout, comme pour défier la sagacité de
-l'historien.
-
-C'est la chrétienté d'Afrique qui semble, la première, avoir entrevu
-la direction de l'avenir et prononcé le mot de l'émancipation. Moins
-liée aux traditions romaines, plus rapprochée, par son génie, par son
-climat, par son passé, de ce monde oriental où fut le berceau de l'idée
-chrétienne, elle était faite pour oser dire tout haut la pensée qui
-tourmentait le sein oppressé du monde. Mais il ne fallut pas moins
-que son plus grand génie, ou, pour mieux dire, le plus grand génie de
-l'Église latine, pour parler avec autorité et pour trouver la formule
-qui devait rendre l'idée acceptable. Lorsque l'Empire, épouvanté de
-la prise de Rome par Alaric, se recueillait dans une angoisse sans
-bornes devant ce sacrilège auquel il ne s'était pas attendu, et
-qu'il demandait à Dieu l'explication de ce qui confondait la raison,
-alors saint Augustin éleva la voix, et révéla à ses contemporains la
-signification des terribles événements dont ils étaient les témoins.
-Avec une netteté et une hardiesse qui déchiraient tous les voiles,
-il leur enseigna que l'Empire n'était pas la cité éternelle, et qu'il
-n'avait pas, comme le croyaient ses fidèles, reçu la mission de
-réaliser la fin de l'humanité. L'Empire n'était que la cité des hommes;
-mais il y avait une cité de Dieu qui seule possédait des promesses
-d'éternité, et qui seule était la patrie commune des âmes. Étrangère à
-ce monde, à travers lequel elle s'acheminait en pèlerinage, la cité de
-Dieu reconstituait en dehors de l'Empire une communauté humaine plus
-vaste, plus durable, plus parfaite, dont la loi était établie par Dieu
-lui-même, et qui reposait sur la charité universelle. Pour la cité des
-hommes, dont l'Empire était la réalisation, sa mission était close: il
-pouvait périr sans que l'humanité fût entraînée dans sa ruine; s'il
-refusait de faire partie de la cité de Dieu, Dieu recommencerait avec
-les seuls barbares l'œuvre de l'avenir.
-
-Telles furent les vues sublimes que le penseur d'Hippone ouvrit devant
-les yeux de son siècle, et que les écrivains de son école développèrent
-avec chaleur et éloquence. Salvien, qui s'inspire directement
-d'Augustin, parle avec une visible sympathie de ces barbares grossiers,
-hérétiques, ignorants, dont il ne nie pas les vices, mais dont il
-proclame bien haut les vertus. Il les oppose à la dégradation des
-Romains de son temps, et il fait rougir les civilisés d'être moins
-vertueux et moins forts que ces hommes qu'ils méprisent. Paul Orose,
-autre disciple d'Augustin, est plus catégorique encore; c'est lui
-surtout qui semble répudier l'Empire: «Si, dit-il, la conversion des
-barbares doit être achetée au prix de la chute de Rome, il faut encore
-se féliciter[2].» Il y avait dans cette simple parole le germe d'une
-nouvelle philosophie de l'histoire de l'humanité.
-
-[Note 2: Quamquam si ob hoc solum barbari romanis finibus immissi
-forent, quod vulgo per Orientem et Occidentem ecclesiæ Christi Hunnis
-et Suevis, Vandalis et Burgundionibus, diversisque et innumeris
-credentium populis replentur, laudanda et attollenda Dei misericordia
-videretur: quandoquidem, etsi cum labefactione nostri, tantæ gentes
-agnitionem veritatis acciperent, quam invenire utique nisi hac
-occasione non possent. Paul Orose, _Histor._, VII, 41.]
-
-De pareils enseignements étaient bien faits pour scandaliser le
-patriotisme des Romains et les préjugés des civilisés. Que de
-réclamations, que de protestations indignées il dut y avoir, dans les
-milieux éclairés, contre ces audacieuses négations de tout ce qu'on
-avait tenu pour sacré! L'Église trahissait la cause de la conservation
-sociale, elle enhardissait la barbarie, elle décourageait les derniers
-défenseurs de la civilisation. Les évêques abandonnaient les nobles
-traditions de l'épiscopat; ils étaient les successeurs indignes des
-grands pontifes du quatrième siècle, qui avaient été les colonnes du
-monde; ils démentaient la générosité de leurs collègues, qui montaient
-sur les murs de leurs villes pour repousser Attila; ils semblaient se
-complaire à attiser les flammes et à provoquer la foudre, et Augustin
-mourant, en proie aux plus sinistres prévisions, dans les murs de sa
-ville épiscopale assiégée par les Vandales, n'expiait-il pas trop
-justement la faute d'avoir cru qu'on pouvait déserter la cause de Rome,
-et bâtir l'avenir sur les masses branlantes et orageuses de la barbarie?
-
-Certes, en présence de ces démentis apparents que les faits
-infligeaient à l'idée, il y avait du courage à lui rester fidèle.
-Il y en avait plus encore à la faire descendre des hauteurs de la
-spéculation dans le champ clos de la vie, et à lui permettre de
-s'incarner enfin dans les réalités concrètes de l'histoire. Aller au
-devant des destructeurs avec la confiance et la sécurité de la foi,
-les acclamer au moment où ils brûlaient les églises, et leur demander
-de réaliser cette chimère sublime qu'on peut appeler d'un nom bien
-fait pour en marquer l'audace: une civilisation barbare, c'était là
-une entreprise qu'on dut qualifier d'insensée, aussi longtemps qu'elle
-n'eut pas réussi. Pour l'avoir osé, l'épiscopat gaulois est resté grand
-devant l'histoire, et l'homme dont le nom résume et représente cette
-attitude de l'épiscopat, saint Remi de Reims, doit être placé plus
-haut dans les annales du monde moderne que Clovis lui-même. Fut-ce de
-sa part un acte d'héroïque abnégation, et dut-il étouffer dans son
-cœur le regret de la civilisation déclinante, lui qui en avait été une
-des dernières gloires et qui avait remporté des palmes dans l'art de
-bien dire, cette suprême consolation des hommes de la décadence? Ou
-bien alla-t-il d'enthousiasme aux barbares, séduit par la pensée de
-devenir l'agent d'une œuvre providentielle, dont la grandeur subjuguait
-son esprit, et de nouer le lien vivant qui rattacherait le passé et
-l'avenir? L'histoire n'a pas pris la peine de nous révéler ce secret:
-elle nous place en présence des résultats sans nous dire au prix de
-quels sacrifices ils furent obtenus. Et, après tout, qu'importe? C'est
-l'œuvre qui juge l'ouvrier, et l'œuvre est sous nos yeux. Le Sicambre a
-courbé la tête sous les ondes baptismales, il est devenu le chef d'un
-grand peuple, et l'union de l'Église et des barbares a sauvé le monde.
-
-Le baptême de Clovis est donc plus qu'un épisode de l'histoire
-universelle: c'est le dénouement victorieux d'une de ses crises. En
-relisant cette page fatidique des annales de l'humanité, le chrétien
-éprouvera le sentiment puissant et profond d'une entière sécurité
-devant les problèmes sans cesse renaissants, puisqu'il y voit la
-Providence accorder à l'Église, dans une de ses heures les plus
-sombres, ce qu'elle ne lui a refusé dans aucune autre: des penseurs qui
-ont tracé sa voie à travers les ténèbres de l'Océan, et des pilotes
-qui, au moment décisif, ont hardiment donné leur coup de barre dans la
-direction de l'avenir.
-
-
-
-
-CLOVIS
-
-
-
-
-LIVRE PREMIER
-
-
-
-
-I
-
-LA BELGIQUE ROMAINE
-
-
-La civilisation romaine, en s'emparant de la Gaule, y avait tout
-transformé. Comme ces parcs improvisés que l'horticulture crée dans les
-solitudes en y plantant de grands arbres et des bosquets adultes, ainsi
-éclatait tout d'un coup, au milieu d'une contrée jusqu'alors engourdie,
-la splendeur de la vie romaine. Nulle part cette transformation n'avait
-été plus radicale que dans la partie de ce pays qui s'appelait la
-Gaule Belgique, et qui était comprise entre la Somme et le Rhin. Sur
-cette vaste région occupée par d'immenses forêts, dont les ombrages
-s'étendaient de Reims à Cologne, et dont les derniers plans allaient
-se perdre au milieu des marécages boisés de la Batavie, le travail
-obstiné des légions avait fait surgir partout les monuments durables
-d'une société civilisée. Parcourant à grands pas leurs solitudes, elles
-avaient éventré les forêts, et laissé derrière elles ces magnifiques et
-indestructibles chaussées qui couraient d'un bout du pays à l'autre,
-bordées de colonnes milliaires et garnies de villes et de bourgades.
-Prodigieuse avait été l'action de ces routes. Les chemins de fer de
-notre temps n'ont pas pénétré d'une manière plus profonde au sein de
-notre vie sociale que ne le firent alors, dans la barbarie celtique du
-pays, ces bras gigantesques par lesquels, du haut des sept collines,
-Rome saisissait les extrémités du monde et les rattachait à elle.
-Les chaussées avaient avant tout un but stratégique; il s'agissait
-d'assurer à l'Empire la possession des provinces, et de faire arriver
-le plus rapidement possible ses armées à la frontière menacée. Telle
-était la raison d'être de leur direction et de leur aboutissement. De
-Reims, qui était la tête de ligne de tout le réseau du Nord, elles
-rayonnaient dans tous les sens vers les extrémités de la Gaule, et
-mettaient cette grande ville en communications rapides avec Cologne,
-avec Boulogne et avec Utrecht. Une autre ligne, qui venait directement
-de Lyon, parcourait toute la vallée du Rhin sur la rive gauche, depuis
-Bâle jusqu'à la mer du Nord, et décrivait autour de la Gaule quelque
-chose comme l'immense chemin de ronde de la civilisation.
-
-Ces travaux d'art avaient déplacé dans nos provinces le mouvement de
-la vie. Les cours d'eau, ces chemins naturels des contrées incultes,
-cédèrent leur rang aux chaussées militaires des hautes plaines.
-Celles-ci étaient comme les canaux par lesquels la civilisation coulait
-à pleins bords à travers la sauvagerie primitive. Elles venaient
-brusquement aérer les fourrés, sécher les marécages, vivifier les
-landes, réveiller les populations, entraîner et mettre en circulation
-tout ce qu'il y avait de ressources latentes. Pendant que l'État les
-jalonnait de relais et de stations à l'usage des postes publiques, les
-grands propriétaires accouraient fonder leurs exploitations rurales
-au milieu des terrains qu'elles traversaient et qu'elles mettaient en
-valeur. Tout un peuple de colons, d'ouvriers et d'esclaves s'y groupait
-autour d'eux, abandonnant les demeures d'autrefois. Aujourd'hui encore,
-si l'on jette les yeux sur une carte archéologique des Pays-Bas, on
-peut y lire, comme dans un livre, l'histoire de ce phénomène qui n'a
-pas eu d'historien[3]; les localités habitées se serrent de droite
-et de gauche contre le fil de la chaussée, se ramifient en colonnes
-accessoires le long des voies intermédiaires, et vont enfin s'enfoncer,
-avec les diverticules, jusque dans les fermes les plus reculées du
-pays. C'est le tracé des routes qui a déterminé le groupement des
-populations[4].
-
-[Note 3: Voyez, par exemple, la carte qui accompagne le livre de
-Van Dessel, intitulé: _Topographie des voies romaines de la Belgique_,
-Bruxelles, 1877.]
-
-[Note 4: V. E. Desjardins, _Géographie de la Gaule romaine_, III,
-p. 152 et suivantes.]
-
-Du côté par où le pays touchait à la barbarie, dont il n'était séparé
-que par le Rhin, l'Empire avait créé, sous le nom de Germanie, ce qu'on
-pourrait appeler la zone de ses confins militaires. Sur aucun autre
-point de son vaste territoire, il ne massa jamais de telles forces.
-Huit légions, formant un ensemble d'environ cent mille hommes et
-représentant presque le tiers de l'armée romaine, s'échelonnaient le
-long du Rhin, jusqu'à son embouchure. Deux camps puissamment fortifiés,
-Mayence, au sud, et Vetera, près de Xanten, au nord, rattachés entre
-eux et soutenus par une chaîne de cinquante forts qui dataient du
-temps de Drusus, et par une flottille qui croisait en permanence dans
-les eaux du fleuve, telle était la première ligne de défense. Elle
-avait comme ses glacis sur la rive droite, dont tout le thalweg était
-commandé par les positions de la rive gauche, et dont l'accès était
-interdit aux armées des Germains. Un _limes_ formé de retranchements en
-terre, parfois à des distances considérables de la vallée, délimitait
-de ce côté la zone que se réservait Rome[5]. _Ce limes_ était lui-même
-défendu par des têtes de ponts comme Deutz, en face de Cologne, et
-Castel, vis-à-vis de Mayence, redoutables poternes par lesquelles, à
-l'occasion, les légionnaires débouchaient sur le monde barbare. Une
-seconde ligne de défense était formée par la Meuse, elle aussi hérissée
-de châteaux forts par les soins de Drusus, et où Maestricht sur la rive
-gauche, avec Wyk en face sur la rive droite, était le solide verrou
-qui fermait la grande voie de circulation de Bavay à Cologne. Tout
-cet ensemble de travaux, qui en grande partie dataient de la première
-heure, répondit à sa mission aussi longtemps qu'il y eut des Romains
-pour monter la garde sur le fleuve.
-
-[Note 5: Schneider, _Neue Beitrage zur alten Geschichte und
-Geographie der Rheinlande_. Il y a quatorze brochures sous ce titre,
-imprimées entre 1860 et 1880.]
-
-Tant que la sécurité dura, la civilisation put se développer en deçà
-du Rhin, dans le calme majestueux de la paix romaine. Elle n'eut pas
-dans le nord l'intensité ni l'opulence qu'elle déployait dans le sud;
-elle ne fut, en toute chose, qu'un reflet affaibli de l'éclatante
-lumière qui brillait dans les régions méditerranéennes. A mesure que
-de Lyon on s'avançait vers le nord, on sentait comme une raréfaction
-de l'atmosphère romaine. Le pays était moins peuplé, la terre
-moins féconde, les villes moins nombreuses et moins florissantes,
-l'assimilation à Rome moins complète. La Gaule Belgique n'était
-que le prolongement de la Lyonnaise, dont le chef-lieu servait de
-centre religieux et stratégique à la Gaule entière. Quelques villes
-importantes, Reims, Cologne, Trèves surtout, pouvaient rivaliser avec
-les cités du Midi; mais elles rayonnaient sur des solitudes, tandis
-que la Narbonnaise fourmillait de municipes. La supériorité de culture
-du Midi sur le Nord était reconnue par les septentrionaux mêmes[6];
-ils convenaient que les Gaulois (c'est le nom qu'ils se donnaient)
-n'étaient pas à la hauteur des Aquitains, et ils craignaient de parler
-la langue latine en leur présence.
-
-[Note 6: Dum cogito me hominem Gallum inter Aquitanos verba
-facturum, vereor ne offendat vestras nimium urbanas aures sermo
-rusticior. Sulpice Sévère. _Dialog._, I, 27.
-
-Nos rustici Galli... vos scholastici. _Id., ibid._., II, 1.
-
-Neque enim ignoro quanto inferiora nostra sint ingenia Romanis.
-Siquidem latine et diserte loqui illis ingeneratum est, nobis
-elaboratum, et, si quid forte commode dicimus, ex illo fonte et capite
-facundiæ imitatio nostra derivat. _Panegyr. latin._, IX, 1. (Baehrens.)]
-
-Mais la différence de niveau social qui existait entre la Belgique et
-l'Aquitaine s'accusait avec non moins d'énergie entre les diverses
-régions de la Belgique elle-même. La culture romaine s'était assimilé
-assez vite la partie du sol qui ne demandait pas trop de fatigues
-au colon, elle avait reculé devant les autres, et jusqu'à la fin de
-l'Empire elle y laissa en friche de vastes régions. Elle ne toucha
-presque pas aux terres de la Basse-Belgique, elle ne disputa pas
-aux Ménapiens le sol mouvant et perfide qui leur servait de patrie.
-Rien ne l'attirait vers ces côtes découpées par des golfes ensablés,
-et entamées par de profonds estuaires, ni dans l'intérieur de ces
-provinces envahies par d'immenses marécages boisés, au milieu
-desquelles se mouvaient des îles flottantes, dont les dernières se
-sont fixées seulement au siècle passé dans les environs de Saint-Omer.
-
-Dans ces plaines humides et spongieuses où les grands fleuves de la
-Gaule septentrionale achevaient avec une lenteur mélancolique les
-derniers pas de leur itinéraire, le pied du légionnaire romain ne
-se sentait pas en sécurité, car on ne savait où commençait et où
-finissait la terre ferme, et les forêts elles-mêmes semblaient peser
-sur des flots cachés, toujours prêts à engloutir ce qu'ils portaient
-à leur surface. A partir de Boulogne et de Cassel vers le nord et
-l'est, en allant dans la direction d'Utrecht, de Bruges, de Tongres,
-c'étaient des solitudes sans fin, noyées de brouillards et attristées
-de pluies infatigables, que Rome n'aimait pas disputer aux divinités
-locales, et où elle ne faisait que passer pour atteindre la ligne du
-Rhin[7]. La Morinie resta pour l'Empire l'extrémité du monde. La riche
-et plantureuse terre de Flandre, aujourd'hui le jardin de l'Europe,
-n'était, pour ainsi dire, qu'une seule forêt, remplie de fondrières
-et de bêtes fauves, que les chroniqueurs du moyen âge appelaient _la
-forêt sans miséricorde_. Les plaines basses qui se mirent dans les eaux
-de l'Escaut et de la Meuse aux confins de leurs embouchures étaient
-occupées par la Merwede, dont le nom signifie _la forêt ténébreuse_.
-Sur les hautes terres, à d'immenses plateaux dénudés succédaient des
-immensités d'ombrages silvestres. C'était une zone ininterrompue de
-sauvagerie à travers laquelle la vie civilisée traçait ses clairières
-et ses sentiers. L'Ardenne, L'Eifel, la Charbonnière, l'Arouaise, la
-Thiérache, la Colvide, autant de forêts envahissant les espaces qui
-s'étendent entre Arras et Cologne. Le plateau de Hundsrück, entre la
-Moselle et le Rhin, était une solitude qu'au quatrième siècle encore on
-pouvait traverser de part en part sans y rencontrer une âme vivante[8].
-Plus de la moitié de la Gaule septentrionale était en friche, et
-faisait le désespoir du colon romain.
-
-[Note 7: César, _Bell. gall._, II, 16 et 28; III, 28; VI, 31.
-Strabon, IV, 3. Pline, _Hist. nat._, XVI, 1; _Panegyr. latini_, V, 8
-(Baehrens). Cf. Schayes, _la Belgique et les Pays-Bas avant et après la
-domination romaine_, II, p. 6.]
-
-[Note 8: Ausone, _Mosella_, 5.]
-
-Mais ces régions lugubres étaient coupées, traversées, bornées par des
-districts qui offraient l'aspect de la plus riante culture. Les confins
-orientaux de la Gaule, et notamment la rive gauche du Rhin depuis
-Mayence jusqu'à la mer, dessinaient sur le sol de l'Empire une large
-bande de civilisation enfermant les déserts que nous venons de décrire.
-Le charme d'un beau fleuve, les facilités qu'il offrait aux relations
-de la vie civilisée, le besoin de consolider la digue qui protégeait la
-Gaule contre les Barbares, toutes ces raisons s'étaient réunies pour
-accumuler de ce côté les efforts et les ressources du monde romain.
-Le voyageur qui descendait le fleuve passait à côté d'une série de
-villes riches et prospères: Mayence, Bingen, Coblenz, Andernach, Bonn,
-Cologne, Neuss, Nimègue, Batavodurum, et enfin Lugdunum, descendu
-aujourd'hui sous les flots en face de Katwyk. Mais les villes ne
-donneraient qu'une idée insuffisante de cette intense activité de
-colonisation qui se déployait dans les régions rhénanes. Les campagnes
-elles-mêmes étaient romanisées. Il suffit de soulever le léger voile
-de l'orthographe germanique pour voir reparaître, se serrant en rang
-épais sur les riches sillons, les villages romains qui, comme en pleine
-France, s'appellent Marcigny, Louvigny, Sinseny, Vitry, Fusigny,
-Lésigné, Langénieux, Vériniac, Juilly[9].
-
-[Note 9: Les formes allemandes de ces noms sont Merzenich,
-Lövenich, Sinzenich, Wichterich, Füssenich, Linzenich, Lingenich,
-Viernich, Gülich. Je ne cite que quelques exemples: il serait facile de
-les multiplier indéfiniment.]
-
-Qu'on ne se figure pas toutefois la civilisation des provinces
-septentrionales de la Gaule comme une espèce de plante exotique,
-cultivée pour leur usage personnel par les conquérants qui l'avaient
-apportée. La Belgique ne fut jamais une Algérie, c'est-à-dire une
-colonie occupée militairement par un peuple qui lui reste étranger.
-Les Romains de ce pays, ce furent en grande majorité des indigènes.
-C'étaient les anciens sujets de Comm l'Atrébate, de Boduognat le
-Nervien, d'Ambiorix l'Éburon. C'étaient encore les Bataves et les
-Ubiens, conquis par la civilisation de Rome plutôt que par ses armes,
-et devenus, par les mœurs, par la langue, par le cœur, de véritables
-Romains. Les immigrés qui venaient chercher fortune dans le nord,
-les capitalistes accourus pour tirer parti des nouvelles ressources
-créées par l'annexion, les marchands qui fouillaient les recoins
-les plus cachés du pays, les soldats retraités qui, leur service
-terminé, allaient goûter le repos dans quelque tranquille et riante
-villégiature, ne comptaient que pour une modeste partie dans l'ensemble
-de la population civilisée[10].
-
-[Note 10: Fustel de Coulanges, _la Gaule romaine_, p. 96.]
-
-Rien d'intéressant comme de suivre dans ses diverses phases la
-romanisation progressive de la Belgique. Elle commença par les couches
-supérieures, et elle pénétra peu à peu dans les autres par une espèce
-d'infiltration lente et irrésistible. Dès les premières années qui
-suivirent la conquête, les chefs de clan, qui étaient les arbitres des
-peuplades celtiques, s'étaient empressés d'adhérer au régime nouveau.
-Groupés dans les villes, qui surgissaient alors autour des palais
-des gouverneurs, ils en remplirent les magistratures, ils y vécurent
-à la semaine, se vêtant de la toge, parlant latin et oubliant le
-plus possible leur origine barbare. Ce qui les rattachait à l'Empire,
-c'était le charme nouveau et séducteur du régime impérial, c'était le
-bien-être matériel et la sécurité qu'il procurait, c'était la gloire
-de faire partie d'une société policée, où quiconque se sentait quelque
-supériorité avait la certitude d'en tirer le plus large parti. Voilà
-comment un patriotisme romain se développa parmi les descendants
-des hommes qui avaient versé leur sang pour combattre la domination
-romaine. Ceux même d'entre eux qui, pendant la première génération,
-essayèrent de réveiller l'idée nationale, nous apparaissent dans les
-récits de l'histoire sous des noms romains, comme le Trévire Julius
-Florus ou le Batave Civilis. Il est à remarquer que le nom gentilice du
-vainqueur des Gaules est particulièrement populaire dans les provinces
-qui lui ont opposé la plus rude résistance, et ce simple fait nous
-permet de juger des sentiments que la population y professait pour ses
-maîtres nouveaux.
-
-La politique romaine mit un art consommé à favoriser cette évolution:
-elle n'agit que par voie d'attraction, jamais par voie de contrainte.
-Nul ne devint Romain malgré lui, et personne ne put se plaindre de voir
-de chères traditions nationales froissées ou profanées. La civilisation
-ne fut pas le lit de Procuste sur lequel la tyrannie mutilait ou
-disloquait les nations annexées, elle fut plutôt le vêtement large et
-ample qui s'adaptait à tous les besoins et ne gênait aucun mouvement.
-L'Empire comprit qu'il restait parmi les peuples gaulois, malgré la
-sincérité de leur attachement au régime nouveau, un fonds de sentiment
-national qu'il fallait respecter. Il laissa subsister leurs anciens
-groupements politiques, auxquels ils tenaient, se bornant à faire
-coïncider les limites de ses cités avec les limites des peuplades,
-qui gardèrent leurs noms et dans une certaine mesure leur autonomie.
-Il fit plus: il ne craignit pas de susciter un vrai patriotisme
-gaulois, en rapprochant les cités par des liens plus intimes et plus
-sûrs qu'à l'époque de l'indépendance. La Gaule, naguère si morcelée,
-commença de se sentir une nationalité compacte et puissante, à partir
-du jour où les délégués de ses soixante cités furent appelés à siéger
-ensemble, tous les ans, dans une assemblée à la fois religieuse et
-administrative. Cette assemblée se tenait à Lyon, au confluent du
-Rhône et de la Saône, devant l'autel de Rome et de l'empereur[11], ces
-deux grandes divinités dont le culte était le seul qui fût commun à
-toutes les provinces. Ainsi la Gaule arrivait à la conscience de son
-unité nationale par le lien même qui semblait marquer sa dépendance;
-invention admirable de la politique romaine, qui faisait aimer l'Empire
-au nom de la patrie.
-
-[Note 11: _Ara Romæ et Augusti._ Auguste désigne ici l'empereur
-vivant, et non seulement le fondateur de l'Empire. V. Desjardins,
-_Géographie de la Gaule romaine_, III, p 191.]
-
-Le _Conseil national des Gaules_, réuni tous les ans, contrôlait
-l'administration des gouverneurs des provinces, et au besoin lançait
-contre eux un acte d'accusation qui était transmis à l'empereur; de
-plus, il procédait à l'élection annuelle du grand prêtre de Rome et
-d'Auguste, le plus haut dignitaire religieux de tout le pays. La
-Belgique eut à trois reprises l'honneur de voir ce sacerdoce national
-confié à un de ses enfants. Le premier fut un Nervien, L. Osidius, qui
-avait gravi tous les degrés de la hiérarchie civile dans sa patrie,
-l'autre un Morin, Punicius Genialis, de Térouanne; le troisième, un
-Médiomatrique, dont l'histoire ne nous a pas conservé le nom[12].
-
-[Note 12: E. Desjardins, _Géographie de la Gaule romaine_, III, pp.
-449 et 450.]
-
-Le travail d'attraction auquel elle soumettait les Belges, Rome le
-faisait également auprès des Germains. Sur la rive gauche du Rhin,
-on le sait, vivaient depuis l'époque d'Auguste des peuples barbares
-transportés là par le grand empereur et par ses lieutenants: les
-Sicambres, qui, sous le nom de Gugernes, occupaient le pays de Gueldre;
-les Ubiens, établis plus au sud avec Cologne pour centre; les Tongres,
-auxquels on avait abandonné les terres désertes depuis l'extermination
-des Éburons. La puissance d'assimilation du génie romain se faisait
-sentir avec la même énergie auprès de ces barbares qu'au milieu des
-peuplades celtiques de l'intérieur de la Gaule. Cologne était devenue,
-pour les Germains, comme Lyon pour les Gaulois, un centre religieux
-qui aurait groupé autour du culte d'Auguste, près de l'_Ara Ubiorum_,
-tous les peuples de la Germanie, si la catastrophe de Varus, en
-l'an 9 après Jésus-Christ, n'était venue limiter le champ d'action
-de la civilisation dans le nord[13]. Mais la colonie d'Agrippine
-n'avait rien perdu de son importance, ni les Ubiens de leur fidélité.
-Ce peuple, rallié dès le premier jour à l'Empire avec une espèce
-d'enthousiasme, s'était constitué le gardien de la frontière contre
-ses frères germaniques, et ne cessa de déployer dans cette tâche un
-dévouement à toute épreuve. Aux Germains révoltés qui agitèrent devant
-eux le drapeau de l'indépendance et qui leur parlèrent de fraternité,
-les Ubiens répondirent en massacrant dans une seule nuit tous les
-barbares qui se trouvaient à Cologne[14]. Aussi longtemps que l'Empire
-exista, leur zèle romain ne se démentit pas, ni leur haine pour les
-autres Germains, qui les payaient largement de retour. Ils sont pour
-l'historien la preuve lumineuse que le génie barbare n'avait rien de
-réfractaire à la civilisation, et qu'à la longue Rome aurait assimilé
-les Germains, si sa vigueur éducatrice ne s'était épuisée avant le
-temps.
-
-[Note 13: Mommsen, _Rœmische Geschichte_, t. V. p. 107.]
-
-[Note 14: Tacite, _Histor._, VI, 79.]
-
-Toutefois l'intensité de la culture n'excluait pas la survivance de la
-barbarie celtique et germanique dans les couches inférieures. C'étaient
-les classes supérieures et moyennes qui s'étaient romanisées de bonne
-heure, et qui vivaient comme on vivait en Italie. Les campagnes, comme
-toujours, furent plus lentes à se laisser entraîner.
-
-A la fin du quatrième siècle, on parlait encore la vieille langue
-gauloise dans les environs de Trèves, qui était depuis deux
-générations la capitale de la Gaule et même de l'Occident[15]. Malgré
-la suppression légale du druidisme dès 49, on rencontrait encore en
-Gaule, pendant toute la durée du troisième siècle[16], des femmes
-qui se faisaient donner le nom de druidesses. On restait fidèle aux
-dieux nationaux, on leur élevait des sanctuaires et des autels, et
-toute une mythologie celtique se révèle à nous dans les monuments
-figurés et dans les inscriptions votives[17]. Les moins curieuses de
-ces divinités locales ne sont pas les _Mères_ ou les _Matrones_, qui
-nous apparaissent si souvent, toujours au nombre de trois, avec des
-fleurs sur les genoux, la tête prise dans leurs gigantesques coiffures
-barbares. Les petites gens ont gardé le costume national, dont le
-_bardo-cucullus_ est la partie la plus caractéristique, et sur leurs
-pierres tombales foisonnent des noms qui se reconnaissent d'emblée
-à leurs allures barbares. Des hommes qui s'appelaient Haldaccus,
-Ibliomarius, Otteutos ou Amretoutos représentent, au sein de la
-civilisation de nos provinces, ce qui survit de barbarie celtique
-dans le peuple. Ajoutons que l'élément celtique, pour tenace que
-fût sa résistance à l'absorption, était condamné à s'éteindre à la
-longue, et qu'il diminuait toujours sans se renouveler jamais. Il
-était indispensable de lui assigner une place dans ce tableau; mais la
-vérité oblige à dire qu'il n'a joué, dans le développement de la vie
-sociale de nos provinces sous l'Empire, qu'un rôle entièrement négatif.
-Confiné à la campagne, autour des vieux sanctuaires nationaux, il y
-représentait, avec la grossièreté des mœurs et la rudesse de la vie,
-un état social que les classes supérieures de la nation avaient depuis
-longtemps laissé derrière elles.
-
-[Note 15: Saint Jérôme, _Commentaire à l'épître aux Galates_, c. 3.]
-
-[Note 16: Lampride, _Alexander Severus_, c. 60; Vopiscus,
-_Numerianus_, c. 14.]
-
-[Note 17: Rien que les inscriptions du musée de Saint-Germain ont
-permis à M. Alex. Bertrand de dresser un catalogue de trente-neuf
-divinités gauloises (_Revue archéologique_, 1880), et depuis lors le
-nombre s'en est augmenté.]
-
-Groupées dans les villes, ces dernières s'habituaient à la douceur
-de l'existence romaine et aux bienfaits de la paix. Indigènes de
-distinction et Romains immigrés s'y rencontraient dans une société
-polie et brillante qui s'intéressait aux choses publiques, qui avait
-le culte des lettres, et dont les membres doués de quelque ambition
-ou de quelque talent rêvaient d'aller un jour conquérir les honneurs
-suprêmes à Rome. Les villes étaient riches et belles. Il ne leur
-manquait aucune forme de l'opulence et du confortable. Elles avaient
-des temples, des basiliques, des écoles, des thermes, des aqueducs,
-des théâtres, des amphithéâtres, des cirques. D'imposantes avenues
-sépulcrales s'ouvraient au dehors de leurs enceintes, et de riantes
-villas étaient disséminées dans leur voisinage. L'architecture moderne
-n'a pas encore dépassé les œuvres que le génie romain a élevées dans
-nos provinces. La _Porta Nigra_ de Trèves évoque des souvenirs de
-grandeur impériale dont les siècles n'ont pu effacer le vestige;
-l'aqueduc de Jouy-aux-Arches, près de Metz, est un des plus étonnants
-monuments de l'antiquité; les mosaïques de Reims et de Nennig attestent
-la richesse des constructions où elles ont été trouvées, et le tombeau
-d'Igel, surgissant dans sa beauté mélancolique et solitaire au milieu
-des cabanes d'un pauvre village, dans la vallée de la Moselle, raconte
-le luxe de la vie privée dont il fut le témoin.
-
-La campagne n'existait pas, politiquement parlant. Elle appartenait
-tout entière aux citadins, et ne servait qu'à les nourrir et à
-les récréer. Les bourgades rurales étaient peu nombreuses et peu
-considérables. A la place des villages d'aujourd'hui, il n'y avait que
-de grandes exploitations rurales, des fermes garnies d'un personnel,
-souvent nombreux, d'esclaves agricoles, et dominées par une maison
-de maître qui servait de résidence d'été au grand propriétaire. Là,
-dans les années de calme et de prospérité, la vie devait être bien
-douce pour le riche, qui jouissait de la grande paix des champs et de
-l'heureuse oisiveté si enviée de l'antiquité païenne. De la véranda
-de sa maison, située d'ordinaire à mi-côte sur quelque colline
-ensoleillée, il embrassait de l'œil tout le domaine que fécondaient les
-sueurs de ses esclaves, et que bordait, à l'horizon, la sombre lisière
-de ses bois. Le type de l'habitation rurale, telle que l'avaient conçue
-Caton l'Ancien et Varron, avait subi quelques modifications dans nos
-climats: l'_impluvium_ et l'_atrium_ avaient disparu; mais de vastes
-galeries extérieures, ornées de colonnades, les remplaçaient, et les
-salles de bains chauffées par des hypocaustes ne manquaient dans aucune
-maison de maître, non plus que les élégants pavés de mosaïque, dont
-il nous est resté plus d'un somptueux spécimen. Un écrivain du Midi
-de la Gaule a pris la peine de nous apprendre comment, à la fin du
-cinquième siècle, on passait son temps dans ces riantes villégiatures,
-et la peinture qu'il a tracée s'adapte également bien aux contrées
-septentrionales. La chasse, qui était particulièrement attrayante
-dans les vastes forêts de l'Ardenne, prenait une grande partie de la
-journée; l'autre était consacrée à l'équitation, aux exercices de la
-palestre et du jeu de paume, et surtout à l'usage des bains chauds et
-froids, devenus un véritable besoin dont la satisfaction était entourée
-de toute espèce d'excitations sensuelles. On lisait et on dormait
-beaucoup; au surplus, la société était agréable, se plaisait aux jeux
-de l'esprit, accueillait les petits vers avec la passion qu'on apporte
-aujourd'hui à la musique, et se retrouvait volontiers, le soir, dans
-de plantureux festins qu'égayaient les danseurs et les joueurs de
-fifre[18].
-
-[Note 18: Sidoine Apollinaire, _Epist._, II, 1 et 9. Lire, pour ce
-qui concerne les contrée belges, un excellent article de M. Bequet,
-dans le tome XX des _Annales de la Société archéologique de Namur_.
-(_Les grands domaines et les villas de l'Entre-Sambre-et-Meuse sous
-l'Empire romain_)]
-
-Nulle part la vie romaine n'avait déployé plus de richesse et plus de
-charme que dans l'heureuse vallée de la Moselle, en aval et en amont de
-la ville de Trèves, qui était la quatrième de l'Empire. Lorsque, à la
-fin du quatrième siècle, Ausone visita cette contrée, elle lui rappela,
-par sa fécondité comme par son apparence prospère, les rives de son
-fleuve natal, la Garonne, et le beau pays de Bordeaux. Partout les
-flancs des coteaux étaient égayés par de charmantes villas, celles-ci
-comme suspendues au milieu des vignobles, celles-là descendant jusqu'à
-la vallée où elles recueillaient dans des bassins artificiels les flots
-et les poissons de la rivière. L'activité du travail champêtre animait
-le calme souriant de cette contrée idyllique, et les bateliers qui
-descendaient la Moselle lançaient de loin leurs quolibets aux joyeux
-vignerons épars sur les hauteurs, dans les pampres et les sucs de la
-vendange[19].
-
-[Note 19: Ausone, _Mosella_.]
-
-L'agriculture était la source principale de cette prospérité. Elle
-s'était rapidement développée depuis l'arrivée des Romains. On
-avait apporté du Midi les procédés savants qui avaient transformé
-les conditions de l'économie rurale, et on les avait combinés avec
-certaines pratiques particulières à nos contrées. L'art d'amender la
-terre au moyen de la marne était une invention gauloise. Tous les dix
-ans, les Ubiens défonçaient leur sol jusqu'à la profondeur de trois
-pieds, pour renouveler la couche supérieure[20]. Quand, dans les
-régions montagneuses, il arrivait que la récolte gelât l'hiver, on
-ressemait au printemps, et on avait de bons résultats[21]. Nos contrées
-n'étaient plus ces terres sans arbres fruitiers dont parlaient Varron
-et Tacite[22]. Plusieurs espèces de fruits savoureux y mûrissaient,
-notamment la cerise de Lusitanie et la pomme sans pépins, spécialité
-de la Belgique, au dire de Pline[23]. La vigne, introduite de bonne
-heure dans la Gaule méridionale, s'était répandue tard dans les régions
-du Nord; toutefois, au quatrième siècle, elle couvrait de ses ceps
-les coteaux du Rhin et de la Moselle[24]. Divers produits du pays
-jouissaient même d'une faveur universelle dans le monde romain: tels
-étaient les jambons de la Ménapie, vantés par Martial[25], et les
-oies du pays des Morins. Tous les ans elles émigraient par bandes
-nombreuses jusqu'à Rome; on leur faisait faire le voyage pédestre,
-parce qu'on croyait que leur chair était plus délicate après de longues
-fatigues[26]. La Belgique prenait donc sa place dans la géographie des
-gourmets, et on y poussait loin le raffinement gastronomique, à preuve
-ces parcs d'huîtres en eau douce, dont on retrouve les traces dans
-nombre de ses villas[27]. Ajoutons, pour compléter ce tableau, qu'elle
-n'était pas moins avancée dans l'art de la vénerie que dans celui de la
-cuisine. Dans ses immenses forêts on chassait de toutes les manières:
-on avait dressé dans ce but des chiens, des autours et jusqu'à des
-cerfs. Et pour la pêche, on peut se faire une idée des progrès de cet
-art en lisant, dans le poème d'Ausone, le catalogue des poissons de la
-Moselle, qui émerveille par le nombre et par la variété des espèces
-connues des gastronomes de ce temps.
-
-[Note 20: Pline, _Hist. nat._, XVII., IV (VI), 5.]
-
-[Note 21: _Id., ibid._, XVIII, 20.]
-
-[Note 22: Varron, _De Re rustica_, I, 7, 8; Tacite, _German._, 5:
-terra... frugiferarum arborum impatiens.]
-
-[Note 23: Pline, _Hist. nat._, XV, 51 et 103.]
-
-[Note 24: Ausone, _Mosella_, 21, 25, etc.]
-
-[Note 25: Martial, XIII, 54.]
-
-[Note 26: Pline, _Hist. nat._, X, 22, 53.]
-
-[Note 27: _Annales de la Société Archéologique de Namur_, t. XIV,
-p. 177, note, Cf. Pline, _Hist. nat._, XXXII, 6.]
-
-Une industrie assez active dans plusieurs centres utilisait un grand
-nombre de bras. L'État lui-même avait réparti sur le sol de la Belgique
-plusieurs de ses importantes manufactures. Un nombreux personnel
-féminin travaillait dans ses ateliers d'habillements militaires à
-Trèves, à Metz, à Reims et à Tournai. Des manufactures d'armes de luxe
-existaient à Reims et à Trèves, des fabriques de boucliers à Trèves et
-à Soissons, une fabrique d'épées à Reims, une fabrique de batistes à
-Trèves. Tout le monde sait l'importance que l'industrie textile avait
-prise dans les plaines de la Morinie et dans les régions voisines.
-Tous les Morins, dit Pline, faisaient de la toile à voile[28]. Pour
-la fabrication des étoffes, Arras et Tournai avaient une réputation
-de premier ordre, et habillaient une grande partie de l'Occident.
-L'industrie plastique était également cultivée par l'État et par les
-particuliers; on sait que les légions faisaient elles-mêmes leurs
-tuiles, et un grand nombre de fabricants envoyaient au loin les
-produits de leurs poteries sigillées. Les noms de quelques-uns de ces
-industriels nous ont été conservés; celui qui marque BRARIATUS était
-certainement un Belge, et probablement aussi celui dont les produits
-portent le sigle HAMSIT[29].
-
-[Note 28: Pline, _Hist. nat._, XIX, 8.]
-
-[Note 29: Schuermans, _Annales de la Société archéologique de
-Namur_, t. X.]
-
-La vie intellectuelle ne paraît pas avoir été languissante. Le Nord
-avait comme le Sud ses écoles, avec ses professeurs de littérature
-grecque et latine, et ses professeurs d'éloquence, dont les
-constitutions impériales vinrent régler les traitements au quatrième
-siècle[30]. Celles de Trèves étaient une véritable université; elles
-comptaient parmi leurs maîtres des célébrités comme le panégyriste
-Claude Mamertin, et comme Harmonius, le commentateur d'Homère;
-Lactance y enseigna, et saint Ambroise y passa comme élève. Reims
-avait également une grande réputation, et le rhéteur Fronton ne
-craignait pas de la traiter d'Athènes gauloise[31]. Même des localités
-inférieures, comme Xanten, étaient dotées, dès le second siècle,
-d'une institution d'enseignement: détruite par un incendie, elle fut
-rebâtie par Marc-Aurèle et par Verus[32]. On est donc fondée à croire
-que les classes aisées recevaient une éducation intellectuelle assez
-soignée, et même que la population libre en général avait un certain
-degré d'instruction. Il n'y aurait pas dans toutes les localités tant
-d'inscriptions romaines, dues souvent à de petites gens, si elles
-n'avaient pas eu un bon nombre de lecteurs.
-
-[Note 31: Item Fronto ait: et illæ vestræ Athenæ Durocorthoro.
-Consentius dans Keil, _Grammatici latini._ V, p. 349.]
-
-[Note 32: Brambach, _Corpus inscriptionum Rhenanarum_, 216.]
-
-[Note 30: _Codex Theodosianus_, XIII, 3, 11.]
-
-Quant aux arts, ils furent cultivés avec succès, surtout pendant la
-belle époque de l'Empire, qui est le deuxième siècle. C'est dans le
-pays même qu'on a dû prendre et qu'on a trouvé les artistes qui ont
-dessiné les grands monuments, et les ouvriers qui les ont exécutés. Nul
-doute que la grande majorité de nos statues et de nos bas-reliefs ait
-été faite sur place et soit due à des ciseaux indigènes. Et il y a dans
-ces œuvres, à côté de pièces qui trahissent une exécution grossière ou
-une inspiration tarie, beaucoup de produits d'une facture excellente et
-d'un modelé très pur, qui ne seraient pas indignes d'une mention dans
-l'histoire de l'art. Peut-être n'est-il pas impossible d'y retrouver,
-avec la toute-puissante influence de la tradition classique, certaines
-inspirations plus particulièrement nationales, dans telle ou telle
-œuvre marquée au cachet d'un réalisme discret, qui tantôt confine au
-pathétique, tantôt arrive à l'expression d'un _humour_ de bon aloi.
-
-Il faut les lire, ces œuvres de pierre, il faut les parcourir
-l'une après l'autre dans leur pittoresque multiplicité, comme on
-feuilletterait les pages d'un volume illustré: mieux que des textes
-écrits, elles nous racontent la vie intime de la Belgique romaine.
-Ce sont les tombeaux seuls qui nous les ont fournis; car le tombeau,
-cette porte ouverte sur l'autre vie, n'est pour les Romains qu'un
-miroir qui reflète celle-ci, en y ajoutant le charme douloureux de
-ce qui est à jamais perdu. Ces monuments funéraires nous offrent la
-vive et saisissante image d'un monde que leur réalisme rapproche de
-nous avec une puissance d'évocation étonnante. En rôdant au milieu
-des bas-reliefs d'Arlon ou de Neumagen, on est transporté en pleine
-civilisation romaine, et partout on a autour de soi l'illusion d'une
-vie pleine d'activité et de mouvement. Chacun vaque à sa besogne
-dans le calme quotidien du travail: des marchands vendent du drap,
-des propriétaires reçoivent les redevances de leurs fermiers, des
-pédagogues fustigent des élèves récalcitrants, des femmes sont
-occupées à tisser de la toile, des époux se tiennent par la main avec
-une expression de tendresse, des malades, se soulevant dans leurs
-lits, dictent leurs dernières volontés. Puis ce sont des chasseurs
-lancés éperdument, avec leurs lévriers, à la poursuite de quelque vieux
-sanglier des Ardennes, ou des cavaliers qui se précipitent au galop
-de leurs montures dans la direction de quelque ennemi invisible, ou
-foulent aux pieds un vaincu. Les postes impériales brûlent le pavé des
-chaussées publiques; le commerce circule sur les cours d'eau dans de
-grandes embarcations remplies de tonnes; derrière celles-ci, la face
-du pilote s'épanouit d'un large sourire à la pensée du moût délicieux
-qu'elles contiennent, et dont il se promet quelques vigoureuses
-lampées. L'ombre de la mort vient parfois se répandre sur la sérénité
-de ces tableaux; mais elle s'indique en traits fugitifs et symboliques,
-non comme la destruction, mais comme la séparation. Un tombeau d'Arlon
-a résumé la poésie de l'éternel adieu dans une image pleine de grâce
-mélancolique. Un jeune homme portant un enfant apparaît à droite et à
-gauche du monument; d'un côté, l'enfant qu'il tient dans ses bras et
-qu'il regarde face à face est couronné de fleurs; de l'autre, l'enfant
-repose sur l'épaule du jeune homme, qui se retourne pour jeter sur lui
-un regard attristé. Entre les deux figures se lit cette inscription
-pleine d'une poignante simplicité:
-
- AVE SEXTI IVCVNDE
- VALE SEXTI IVCVNDE
-
-Cette tombe, oubliée dans une petite ville, raconte l'histoire de la
-félicité romaine en Gaule. Elle y fut douce et rapide comme la vie
-éphémère de l'enfant: on en savoura le parfum pendant un jour, puis
-vinrent les orages, et les fleurs de la civilisation périrent au milieu
-de catastrophes qui semblaient annoncer la fin de l'univers.
-
-Dire comment la chose arriva, c'est une tâche qui dépasse le cadre
-de ce livre. La Gaule n'était qu'un des membres du grand corps de
-l'Empire; elle n'avait pas de vie propre, elle vivait, souffrait
-et prospérait de ce qui le faisait vivre, prospérer ou souffrir.
-C'est donc la constitution intime de l'Empire qu'il faudrait faire
-connaître pour rendre compte des rapides destinées de la Gaule. On
-y verrait comment la société romaine vécut tant qu'elle travailla à
-la réalisation de son idéal, qui était la grandeur de l'État et la
-domination universelle de Rome. Une fois ce but atteint, elle crut
-les destinées du genre humain fixées à jamais, et elle se reposa
-dans la jouissance de ce qu'elle appelait pompeusement la _félicité
-romaine_. Elle oublia la pratique des vertus qui l'avaient fait arriver
-à ce degré de prospérité, et elle se déroba aux âpres labeurs qui
-l'empêchaient de savourer à son aise les délices du monde conquis. Les
-Romains cessèrent de rêver et de faire de grandes choses; leurs âmes,
-détendues comme un arc hors d'usage, retombèrent sur elles-mêmes, sans
-ressort, sans vigueur morale, dans la platitude d'une existence de plus
-en plus frivole, d'où la pensée du devoir et le sentiment de la dignité
-avaient disparu. Le dieu mortel à qui cette société avait confié
-son existence perdait la tête sur les sommets vertigineux où il se
-voyait élevé, et dans sa démence il brouillait de ses mains furieuses
-l'écheveau des destinées du monde. Les ressources infinies qu'il
-lui fallait pour son régime de plaisir et de corruption drainaient
-incessamment les provinces, et faisaient couler du côté de l'État les
-revenus du travail, comme les aqueducs pompaient jusque dans les plus
-ombreuses retraites les cours d'eau pure dont ils alimentaient les
-places publiques des grandes villes. Là battait son plein, jour et
-nuit, la grande orgie de la civilisation païenne. Là, dans le brasier
-des voluptés homicides, se consumaient, comme si on les avait réduites
-en cendres, toutes les richesses morales et matérielles créées par des
-peuples de travailleurs sacrifiés. A force de puiser toujours plus
-largement à ces sources fécondes, sans jamais rien leur rendre, il
-vint un moment où l'on s'aperçut qu'elles tarissaient. Alors commença
-la crise suprême. Toutes les forces vives de l'Empire furent gagnées
-tour à tour par la nécrose. La mort était l'aboutissement fatal: elle
-arrivait lentement, mais les événements extérieurs se chargèrent de la
-précipiter.
-
-La Belgique avait connu pendant quelques générations les bienfaits
-de la paix romaine et de la sécurité. Mais l'ère du développement
-pacifique cessa pour elle avec le règne de Marc-Aurèle, et celui du
-monstre Commode inaugura l'ère des crises et des catastrophes. En
-178, les Chauques, s'avançant par la chaussée de Cologne à Bavay,
-traversèrent la deuxième Germanie jusqu'au delà de Tongres, aux
-environs de Waremme, pillant et brûlant tout sur leur passage. Ils
-allaient gagner la deuxième Belgique, et déjà les habitants de cette
-province enterraient fiévreusement leurs trésors, lorsque Didius
-Julianus, qui la gouvernait à cette époque, rassemblant en toute
-hâte une armée, se jeta au-devant des barbares et parvint à les
-refouler[33]. La province de Belgique fut épargnée, mais celle de
-deuxième Germanie avait été éprouvée cruellement, et jamais elle ne
-se releva de ce désastre. Les villas incendiées restèrent ensevelies
-sous leurs couches de cendres, et c'est de nos jours seulement que
-l'archéologie, en lisant les monnaies retrouvées dans les ruines, est
-parvenue à déterminer l'itinéraire des ravageurs[34].
-
-[Note 33: Spartien, Didius Julianus, 1. Cf. sur la date Bergk, _Zur
-Geschichte und Topographie des Rheinlandes_, p. 51, et Dederich, _Der
-Frankenbund_, p. 34.]
-
-[Note 34: V. _Bulletin des Comm. d'Art et d'Archéologie_, t. V. et
-S(chuermans) dans le _Bulletin de l'Instit. archéol. liégeois_, 13e
-année, 1877.]
-
-Moins d'un siècle après, les terreurs recommencèrent, et cette fois
-la désolation fut universelle. Après la mort d'Aurélien, des torrents
-de barbares se répandirent sur la Gaule entière, qui fut inondée
-de sang et jonchée de ruines. Au milieu de l'indicible détresse de
-cette fatale époque, il ne s'est pas trouvé d'historien pour nous
-raconter les souffrances de nos ancêtres, mais l'archéologie supplée
-au silence des annalistes, et quelle éloquence dans son témoignage!
-Depuis la rive droite du Rhin jusqu'aux bords de la mer du Nord, en
-traversant les provinces de deuxième Germanie et de deuxième Belgique
-dans toute leur étendue, tout fut massacré, pillé, incendié. Les
-ruines des villas romaines, qui avaient été si nombreuses au deuxième
-siècle, se retrouvent partout sous des couches d'incendie, avec des
-monnaies perdues ou négligées qui nous donnent la date du drame. Plus
-d'une fois, des cadavres d'hommes et de femmes massacrés sont étendus
-au milieu des ruines, et quantité de petites Pompéi, plus tragiques
-encore que celle du Vésuve, surgissent aujourd'hui sous la pioche de
-l'explorateur dans l'état où les ont laissées, il y a seize siècles,
-les barbares envahisseurs de l'Empire. Quiconque possédait quelque
-chose le cacha au fond du sol; mais les trésors furent mieux conservés
-que leurs possesseurs, car depuis des siècles on ne cesse d'en exhumer
-tous les jours, preuve éloquente que ceux qui les avaient confiés à la
-terre ne vécurent pas pour les reprendre.
-
-Au milieu de tant de maux, pillée par les agents du fisc, pillée par
-les envahisseurs barbares, seule obligée de peiner pour un monde qui
-vivait d'elle, et ne trouvant plus dans son travail de quoi subsister
-elle-même, la classe rurale perdit courage et se révolta. C'est un
-phénomène terrible que le soulèvement de ces masses laborieuses et
-tranquilles qui supportent sur leurs patientes épaules le poids des
-civilisations; il éclate chaque fois qu'après de grands désastres
-nationaux, les pouvoirs ne sont plus à la hauteur de leur tâche, et
-augmentent les charges publiques pour conjurer une ruine dont ils
-sont la cause. Sous le sobriquet de _Bagaudes_, emprunté à leur vieux
-langage gaulois, les Jacques Bonhomme du troisième siècle, massés
-par bandes tumultueuses, parcoururent toute la Gaule en dévastateurs
-impitoyables. On ne sait au juste quel était leur but, ni s'ils en
-avaient un autre que de soulager, à force d'excès, leurs âmes aigries
-par de vieilles et longues souffrances. Ils avaient à leur tête deux
-chefs, Aelius et Amandus, qui parvinrent, comme autrefois Eunius et
-Spartacus, à constituer une véritable armée de l'anarchie. Il ne devait
-pas être difficile, pour des troupes régulières, de venir à bout de
-ces hordes ignorantes, fanatiques et désespérées. Au moins elles
-surent mourir sans demander de quartier, et on ne leur en fit point.
-Seulement, la victoire sur ces pauvres gens coûta plus cher qu'une
-défaite: quand on les eut massacrés, on s'aperçut qu'on avait converti
-les campagnes en déserts, et qu'il ne restait plus personne en Gaule
-pour faire le pain et le vin.
-
-A partir de ces jours funestes, la dépopulation et la ruine
-s'accélérèrent d'une manière effrayante. La Gaule ne produisait plus
-même assez pour nourrir les troupes qui devaient la défendre: il fallut
-faire venir le blé de la Bretagne, et cette île, jusque-là épargnée,
-devint pour le continent gaulois ce qu'étaient pour l'Italie les
-provinces d'Afrique et de Sicile[35]. Ce ne sont pas seulement des
-provisions, mais aussi des ouvriers qu'il fallut demander à la Bretagne
-pour les travaux publics du continent, où les bras manquaient non moins
-que les moissons[36]. Pour repeupler les solitudes qui envahissaient
-la Gaule septentrionale et centrale, on imagina d'y verser tous les
-prisonniers que l'on faisait dans les guerres contre les barbares, et
-d'y laisser pénétrer, en qualité de colons, des tribus entières de
-Germains à la recherche d'une patrie. Ces multitudes de travailleurs
-agricoles rendaient au sol provincial un peu de fertilité; quant à
-l'Empire, il était heureux de retrouver en eux de la matière imposable
-pour le fisc et des recrues pour les armées. Toutes les provinces
-reçurent de ces colonies de barbares, dont les forts contingents,
-répartis en groupes compacts sur les divers points du pays, y parlaient
-leur langue nationale, et s'y faisaient appeler du nom qui désigne
-chez eux un peuple, les Lètes[37]! A la présence de ce seul nom,
-qui reparaît dans toutes les provinces[38], on a comme le sentiment
-anticipé d'une invasion de barbares; mais celle-ci est pacifique,
-appelée et voulue par l'Empire lui-même. Les déserts de la Nervie
-et de la Trévirie furent remis en culture par des colons de race
-franque[39]; le Hundsrück en friche reçut une colonie de Sarmates[40],
-les Chamaves et les Hattuariens repeuplèrent les cantons solitaires du
-pays de Langres[41], où leur souvenir s'est conservé jusqu'au cours du
-moyen âge[42] dans les noms locaux; les villes d'Amiens, de Beauvais et
-de Troyes virent des villages de colons barbares se grouper autour de
-leurs murailles romaines, et quantité d'autres tribus, dont l'histoire
-n'a pas gardé le souvenir, ont laissé la trace de leur établissement
-sur le sol gaulois dans des noms significatifs comme Sermoise, la
-colonie des Sarmates, Tiffauges, le poste des Taïfales, Aumenancourt,
-le domaine des Alamans.
-
-[Note 35: Ὣστε παραχρῆμα λαβεῖν ὁμήρους καὶ τῇ σιτοπομπίᾳ παρασχεῖν
-ἁςφἀλη κομιδήν Julien, _Lettre aux Athéniens_, éd. Paris, 1630, pp.
-493-527. Annona a Britannis sueta transferri. Amm. Marcell. XVIII, 2,
-3.]
-
-[Note 36: _Panegyr. latini_, IV, 4; V, 21.]
-
-[Note 37: C'est ce qu'ont fort bien vu Ozanam, _Études
-germaniques_, I, p. 361, 4e édition, et Pétigny, _Études_ etc. I,
-p, 132, qui fait remarquer aussi que le mot _gentiles_, employé
-concurremment avec _Laeti_ dans la _Notitia imperii_, est exactement
-la traduction latine de ce dernier. J'ajoute que pendant la période
-impériale, _ae_ semble avoir été la transcription latine du _eu_
-barbare: _leuticus_ devient _laeticus_, comme _Theutricus_ (plus tard
-Theodoricus) devient _Tetricus_. _Laeti_ est donc l'équivalent de
-_leudes_.]
-
-[Note 38: Voir l'énumération de Guérard, _Le Polyptyque d'Irminon_,
-t. I, p. 251.]
-
-[Note 39: Tuo, Maximine Auguste, nutu Nerviorum et Trevirorum arva
-jacentia velut postliminio restitutus et receptus in leges Francus
-excoluit. _Panegyr. latin._, V, 21 (Baehrens).]
-
-[Note 40: Ausone, _Mosella_, 9.]
-
-[Note 41: Nunc per victorias tuas, Constanti Caesar invicte,
-quicquid infrequens Ambiano et Bellovaco et Tricassino solo
-Lingonicoque restabat, barbaro cultore revirescit. _Panegyr. latin._,
-V, 21.]
-
-[Note 42: V. sur ce point Zeuss, _Die Deutschen und ihre
-Nachbarstämme_, pp. 582 et suivantes.]
-
-Ainsi, tous les jours, on comblait, au moyen de barbares, les
-vides immenses qui se creusaient dans la population gauloise. Les
-optimistes du temps se réjouissaient. N'était-ce pas pour l'Empire un
-triomphe éclatant que de faire contribuer les ennemis eux-mêmes à sa
-prospérité? Et ne fallait-il pas reconnaître comme l'image du progrès
-et de la civilisation dans ces nomades et ces pillards qui, hier
-encore, menaçaient de mettre le monde romain à feu et à sang, et qui
-aujourd'hui, solidement attachés au sol de quelque province en qualité
-de colons, et tout couverts de la poussière du travail des champs,
-venaient mettre en vente, sur les marchés des villes gauloises, des
-produits agricoles arrosés de leurs sueurs[43]? C'était une illusion.
-Les transplantations de barbares infusaient, par intervalles, un peu
-de sang nouveau au vieux corps émacié du monde romain, mais rien ne
-fermait la blessure par laquelle sans relâche s'écoulait le flot sacré
-de la vie.
-
-[Note 43: _Panegyr. latin._, V, 9]
-
-Quant aux villes, elles dépérissaient. Les barbares et les Bagaudes en
-avaient fait des monceaux de ruines, et deux années (274-275) avaient
-détruit l'œuvre opulente que la civilisation avait mis deux siècles
-à édifier. Lorsqu'après cette catastrophe elles secouèrent la couche
-de cendres sous laquelle elles dormaient, elles s'aperçurent que c'en
-était fait du rêve de la félicité romaine. Alors, sous la pression de
-la funèbre nécessité qui pesait sur l'Empire, elles durent renoncer
-aux libres allures de la sécurité d'autrefois, rétrécir les vastes
-proportions que leur avaient données les années de prospérité, et
-s'enfermer tristement dans les hautes murailles qui furent désormais
-leur seule défense. D'un bout à l'autre de la Gaule, les villes se
-blottirent dans une enceinte étroite qui ne comprenait que leur
-quartier central, et qui laissait à l'abandon la plus grande partie
-de la circonférence. Dans les fondements de ces constructions, on
-jeta les débris des superbes monuments qui avaient fait, aux siècles
-précédents, l'orgueil et la joie de la civilisation; on y jeta même
-les pierres des tombeaux qui, au beau temps de l'Empire, s'alignaient
-en avenues solennelles à la sortie des villes, soit qu'on voulût, en
-les incorporant à l'enceinte sacrée des remparts, les protéger contre
-les profanations dont les menaçaient les envahisseurs, soit que la
-pénurie des matériaux à bâtir ait fait sacrifier aux Romains jusqu'à la
-religion des tombeaux. Tout le monde gaulois fut ainsi embastillé vers
-la même époque, et des citadelles s'élevant sur des cimetières, tel est
-l'étrange spectacle qu'offrent aujourd'hui à l'explorateur toutes les
-cités romaines de ce pays.
-
-Comme il dut faire triste dans les provinces après ces lugubres
-travaux! Les villes, transformées en casernes maussades, avaient perdu
-leur charme; leurs abords, profanés et dépouillés de la majesté de
-la mort, n'avaient plus de poésie; le rétrécissement des enceintes
-était comme l'emblème de la raréfaction de la vie. Le monde perdait
-visiblement de sa gaieté; la joie de vivre s'envolait, les sombres
-nuages qui se levaient à l'horizon de l'Empire couvraient le soleil
-de la civilisation romaine. On avait le sentiment vague et douloureux
-que la fin des choses arrivait; on ne croyait plus à l'éternité du
-Capitole, et l'on se redisait avec tristesse que les douze siècles
-promis à Rome par les vautours de Romulus touchaient à leur terme.
-
-Aux moins ces funèbres pronostics rappelaient-ils aux devoirs sérieux
-de l'existence un peuple qui voyait passer sur lui l'ombre de la
-mort? En aucune manière. Il ne se laissa pas détourner de son culte
-du plaisir par l'aspect des catastrophes imminentes; il descendit
-gaiement la pente rapide du précipice. Rien de plus saisissant que le
-contraste entre la gravité des événements et la frivolité des esprits.
-Tous semblaient occupés, avec une ardeur fiévreuse, à détacher encore
-quelques rapides et malsaines jouissances de ce monde qui allait périr.
-Quand l'ennemi arriva, c'est au cirque ou à l'amphithéâtre qu'il trouva
-les populations romaines. Parvenait-on à lui reprendre, pour quelque
-temps, les villes qu'il avait pillées et incendiées, le premier souci
-de leurs habitants rentrés au milieu des ruines fumantes, ce n'était
-pas le rétablissement des sanctuaires et des écoles, c'était le retour
-des cochers et la reprise des jeux du cirque, et ils fatiguaient de
-leurs pétitions les pouvoirs publics pour qu'on leur rendit sans retard
-ces misérables divertissements. Mourir en s'amusant, tel semblait le
-mot d'ordre de la civilisation expirante,
-
-Les plaisirs intellectuels ne valaient pas mieux, et ceux qui se
-flattaient d'appartenir à l'aristocratie de l'intelligence étalaient
-une indigence de pensée, une stérilité d'imagination qui trahissaient
-l'épuisement total de l'âme antique. Les plus vigoureux efforts
-de l'esprit n'aboutirent, à partir du quatrième siècle, qu'à des
-panégyriques. La Gaule septentrionale a excellé dans ce genre, et ce
-sont des Tréviriens et des Éduens qui en manient le sceptre. Il n'est
-rien d'affligeant comme leur sonore rhétorique d'antichambre, qui
-enfle les faits comme les mots, et qui, avec une naïve indifférence,
-est toujours prête à l'apothéose du maître vivant, quel qu'il soit.
-L'impudence de ces malheureux déclamateurs n'a pas de bornes, et la
-sérénité avec laquelle ils usent de l'hyperbole finit par appeler le
-rire au lieu de l'indignation. L'un d'eux ose dire à Maximien qu'il
-est le premier empereur qui ait passé le Rhin, et voudrait insinuer
-que les passages attribués à ses prédécesseurs ne sont que des
-fables[44]. Un autre déclare tranquillement que c'est l'expédition de
-Valentinien, en 368, qui a fait découvrir les sources du Danube[45];
-un autre encore affirme que Trèves se félicite d'être tombée en
-ruines, pour avoir le bonheur d'être rebâtie par Constantin[46]!
-Voilà ce qu'est devenue l'éloquence romaine. Quant aux lettres pures,
-elles sont tombées plus bas encore, car il semble qu'elles se soient
-interdit, comme une preuve de vulgarité et de grossièreté d'esprit,
-toute trace de pensée sérieuse, toute préoccupation d'ordre moral
-ou social. Il faut, si l'on veut être un esprit délicat et un vrai
-lettré, qu'on isole le domaine littéraire de tout contact avec la vie,
-qu'on se fasse l'adorateur de la forme pour l'amour d'elle-même, et
-que l'on consacre toutes les ressources de son talent à un seul but:
-la difficulté à vaincre, le tour de force à exécuter. L'admiration
-imbécile du savoir-faire devient peu à peu la dernière manifestation
-de l'intérêt du public pour les choses de l'esprit. On se fera une
-réputation par une épigramme, par un bon mot, par un trait piquant
-et nouveau d'ingénieuse flatterie, on colportera soi-même ses petits
-vers, ou l'on fera des recueils de sa propre correspondance pour ne pas
-priver la postérité de beaux modèles littéraires, écrits beaucoup plus
-pour elle que pour le correspondant d'occasion. Toutes ces sénilités
-viendront aboutir finalement à la plaisante extravagance de lettrés
-qui se persuaderont que la gloire consiste à n'être pas compris de ses
-lecteurs. On se rendra illisible de parti pris, et le dernier écrivain
-que l'antiquité romaine puisse revendiquer, ce sera le décadent connu
-sous le nom de Virgile de Toulouse!
-
-[Note 44: Quod autem majus evenire potuit illâ tuâ in Germaniam
-transgressione? quâ tu primus omnium imperatorem probasti Romani
-imperii nullum esse terminum nisi qui tuorum esset armorum, etc. etc.
-_Panegyr. lat._, II, 7.--Hic, quod jam falso traditum de antiquis
-imperatoribus putabatur, Romana trans Rhenum signa primus barbaris
-gentibus intulit. _Panegyr. lat._, VI, 8.]
-
-[Note 45: Ausone, _Mosella_, 422.]
-
-[Note 46: _Panegyr. lat._, VII, 22.]
-
-Ainsi l'épuisement est partout, et toutes les sources de la vie
-tarissent à la fois. Comme pour résumer en une seule et lamentable
-catastrophe tant de phénomènes douloureux, la natalité s'arrête
-définitivement. Il y avait des siècles qu'on la voyait diminuer dans
-l'empire, et qu'on prenait des mesures législatives pour en conjurer
-le ralentissement toujours plus accentué. Mais les lois n'apportaient
-que des remèdes dérisoires, qui n'atteignaient pas la racine du mal.
-Elles étaient désarmées contre la volupté, qui tarissait la vie dans
-sa source, en frappant de stérilité volontaire ou involontaire les
-adorateurs groupés autour de ses autels. Elles étaient impuissantes
-contre la misère publique, qui, en s'appesantissant sur les classes
-laborieuses, exterminait graduellement tout ce qui était capable de
-se reproduire. Ainsi, se manifestant aux deux extrémités de l'échelle
-sociale à la fois, sous les formes les plus opposées, le même fléau
-aboutit de part et d'autre au même résultat, qui est l'horreur de la
-vie. On ne veut plus naître dans cette société qui se flatte d'avoir
-donné au genre humain la _félicité romaine! Rome_, disait un saint
-solitaire, _ne sera pas détruite par les barbares, mais elle séchera
-sur pied_[47].
-
-[Note 47: Roma a gentibus non exterminabitur, sed... marcescet
-in semetipsa. S. Grégoire le Grand, _Vita sancti Benedicti_, dans
-Mabillon, _Acta Sanct._, I, p. 12.]
-
-
-
-
-II
-
-LES FRANCS EN GERMANIE
-
-
-Pendant que l'Empire se mourait, ses impatients héritiers, debout le
-long de ses frontières, attendaient l'heure de partager son héritage.
-Depuis des siècles, le Rhin et le Danube, fortifiés et gardés par
-les légions, suffisaient à peine à les contenir. Retranchée derrière
-les lignes de ses confins militaires, Rome, pour la première fois,
-se contentait de la défensive, et n'essayait plus de soumettre ces
-turbulents voisins. Elle se désintéressait de ce qui se passait
-chez eux, et se bornait, quand elle y faisait sentir son action, à
-intriguer pour les diviser. Elle y réussissait plus d'une fois, et ces
-succès peu glorieux de sa diplomatie étaient la dernière consolation
-du patriotisme romain. Dès le premier siècle de l'Empire, il s'était
-habitué à compter beaucoup plus sur les querelles intestines des
-barbares que sur les armes des légions[48].
-
-[Note 48: Tacite, _Germania_, c. 33: Maneat, quæso, duretque
-gentibus, si non amor nostri, at certe odium sui, quando urgentibus
-imperii fatis nihil jam præstare fortuna magis potest, quam hostium
-discordiam.]
-
-Qu'étaient-ils donc, ces hommes devant qui l'Empire s'arrêtait
-stupéfait et immobile, comme devant les avant-coureurs de ses derniers
-destins? Rien, en définitive, que de pauvres barbares, semblables en
-tout à des centaines d'autres peuples que Rome avait domptés pendant
-des siècles dans toutes les provinces du monde civilisé. Ils ne
-surpassaient sous aucun rapport leurs congénères de la rive gauche du
-Rhin, les Ubiens et les Sicambres, qu'elle avait encore eu la vigueur
-de s'assimiler au temps d'Auguste. Ils étaient de la même race, ils
-avaient le même genre de vie, le même degré de développement social.
-Leur courage n'était pas supérieur à celui des Celtes, dont la bravoure
-fabuleuse faisait l'admiration et la terreur du monde antique. Ils
-n'aimaient pas la liberté avec plus de passion que ces peuples pauvres
-et fiers de la Corse et de l'Illyrie, qui se faisaient périr sur les
-champs de bataille ou dans les prisons, plutôt que de porter le joug
-de l'esclavage. Leurs qualités, en un mot, avaient brillé avec le même
-éclat chez beaucoup de nations soumises depuis longtemps à l'autorité
-des maîtres du monde. S'ils furent choisis par la Providence pour
-mettre fin à l'Empire, c'est parce qu'ils se trouvaient être ses
-voisins au moment où s'ouvrit la crise mortelle qui l'emporta. Toute
-l'explication de cette grande catastrophe doit être cherchée de ce côté
-du Rhin. Rome n'a succombé sous les coups des Germains qu'après qu'elle
-fut devenue assez faible pour succomber devant n'importe quel peuple
-étranger. La description que nous allons faire de ses vainqueurs n'est
-donc pas pour expliquer la chute du monde ancien, mais plutôt pour
-éclairer l'origine du monde nouveau.
-
-On connaît déjà cette région qui s'étend le long de l'Océan et du
-bas Rhin, dans les plaines immenses qui portent de temps immémorial
-le nom de Pays-Bas. Rome avait dédaigné de les occuper, même sur sa
-propre rive, tant elles étaient inhospitalières et rebutantes pour
-le colon. Elles se partageaient, des deux côtés de la frontière, en
-deux plans, dont le premier appartenait presque autant à la mer qu'à
-la terre ferme, tant les deux éléments y confondaient leurs domaines
-et, pour ainsi dire, leurs attributs. En s'avançant dans l'intérieur,
-on rencontrait ensuite de vastes étendues uniformément désertes et
-incultes, qui faisaient comme un second rivage à la mer, toujours prête
-à avaler le premier. Puis le sol allait se relevant lentement, à mesure
-que, remontant le cours du fleuve, on gagnait les environs de Cologne,
-où l'on était en vue des collines du pays de Berg, sur la rive droite,
-et des hauteurs volcaniques de l'Eifel, sur la rive gauche. De là, en
-revenant vers l'ouest, les vastes rideaux de verdure de l'Ardenne et
-de la Charbonnière, et les chaînes de collines qu'ombrageaient ces
-forêts, formaient des étages naturels au pied desquels venait expirer
-la monotone immensité.
-
-Telle était la contrée prédestinée qui allait devenir le berceau de
-la monarchie franque, et balancer dans les annales de l'histoire la
-gloire séculaire du vieux Latium. Elle avait à peu près la même largeur
-sur les deux rives du grand fleuve de la Germanie. Seulement, la zone
-romaine, dépeuplée depuis l'extermination des Ménapiens, des Nerviens
-et des Éburons, et, comme nous l'avons déjà dit, négligée par la
-charrue, n'avait retrouvé des habitants que grâce à la transplantation
-des barbares germaniques. Sur la rive droite, au contraire, il y avait
-tout un fourmillement de petites nationalités actives et ardentes, qui
-donnaient beaucoup d'ouvrage aux commandants romains de la frontière.
-Chacune vivait sous l'autorité d'un roi, à moins qu'une circonstance
-fortuite n'écartât momentanément du pouvoir la famille faite pour
-régner. Le roi était le descendant des dieux, et c'était leur sang qui,
-circulant dans ses veines, faisait de lui un être unique et sacré. La
-qualité de roi était un attribut inamissible de sa personnalité, et
-qu'il ne pouvait ni aliéner ni communiquer à d'autres qu'à ses propres
-enfants. Entouré d'une garde d'honneur dont les membres se liaient à
-lui pour la vie et pour la mort par des serments solennels, revêtu d'un
-prestige qu'il rehaussait par ses qualités personnelles de bravoure, de
-force et de générosité, le roi occupait dans la pensée de son peuple
-une place prééminente. Il était sa gloire et son orgueil, son espoir
-dans les combats, son refuge dans la détresse, le lien vivant qui le
-reliait à ses dieux, le centre qui groupait autour de lui, dans les
-occasions, toutes ses ressources. Ces occasions étaient rares, il n'y
-en avait que deux dans l'année: l'assemblée générale et la réunion
-de l'armée. Encore n'y avait-il guère de différence entre l'armée et
-l'assemblée; celle-ci n'était que la nation armée, réunie sous le
-commandement du roi, et délibérant sur l'expédition à entreprendre.
-Mais c'est le roi qui avait l'initiative et qui entraînait le peuple;
-les résolutions ne se prenaient guère qu'en conformité de ce qu'il
-avait proposé, et le dernier mot, comme le premier, lui appartenait.
-
-Il n'y avait pas d'autre vie publique. Éparpillée sur toute l'étendue
-de son territoire sans villes, en groupes très lâches, la nation
-se décomposait en un certain nombre de familles, dont les membres
-formaient entre eux de véritables ligues défensives envers et contre
-tous. L'individu qui voulait que son droit fût respecté devait le
-mettre à l'abri de cette société naturelle au sein de laquelle régnait
-la paix; elle le protégeait s'il était attaqué, elle le vengeait s'il
-avait été lésé. Tout conflit entre individus devenait une guerre entre
-familles, qui dégénérait souvent en terribles atrocités. D'ordinaire,
-le juge public n'intervenait que si la partie la plus faible faisait
-appel à lui, pour dire le droit et pour forcer son adversaire à s'y
-conformer. La royauté, organe central qui représentait les intérêts
-publics et le droit de tous, et la famille, groupe naturel qui
-protégeait les intérêts privés de ses membres, tels étaient les deux
-pôles de l'État barbare, et il n'y avait rien entre eux.
-
-Des groupements locaux, eux aussi déterminés sans doute par les liens
-de famille, exploitaient le sol. Chaque groupe occupait, dans ces
-contrées primitives et mal peuplées, un immense domaine rural, enclos
-de vastes forêts, au milieu duquel il éparpillait les habitations de
-ses membres. On se logeait à sa guise, en toute liberté, à l'écart
-de tout voisin, dans une maison de bois et de torchis, facile à
-transporter en cas de besoin. Le sol qui était à la disposition des
-groupes se partageait en plusieurs zones. La majeure partie, y compris
-la forêt, servait à la pâture du bétail, et notamment des nombreux
-troupeaux de porcs qui étaient la grande richesse des familles
-germaniques. Une partie moindre était attribuée à l'agriculture: on la
-découpait en autant de lots qu'il y avait de chefs de famille, et le
-sort assignait le sien à chacun. Cette culture, qui ignorait l'art des
-assolements et celui des engrais, avait bientôt épuisé le sol, et alors
-il fallait s'adresser à un autre canton de la même zone; c'est ainsi
-que la charrue faisait le tour de toute la terre labourable, soumettant
-successivement toutes ses parties à la même exploitation sommaire
-et peu productive. Cette inexpérience de l'économie rurale explique
-pourquoi de vastes régions devenaient bientôt trop petites pour une
-peuplade qui se multipliait: on faisait une énorme consommation de
-terre, et on ne savait pas renouveler les ressources du sol quand elles
-étaient épuisées.
-
-La vie de ces peuplades était pauvre, rude et non exempte de privations
-et même de souffrances, lorsqu'une mauvaise année avait compromis
-les récoltes ou que l'ennemi avait passé. Mais cette pauvreté même
-les préservait de la corruption, qui est l'apanage des sociétés
-trop civilisées. Il était facile aux moralistes romains d'énumérer
-les vices dont les barbares étaient exempts. Chez ces derniers, les
-femmes étaient respectées, les familles nombreuses; les esclaves,
-vivant séparés du maître, ne pâtissaient pas trop de ses caprices;
-les relations entre les sexes offraient un tableau beaucoup plus
-consolant que dans l'Empire. Mais la barbarie a aussi ses vices à
-elle: elle présente le type de l'homme brute, dans lequel toutes les
-facultés morales et intellectuelles sont à l'état somnolent, et qui
-est incapable de s'imposer un effort civilisateur. La paresse était la
-malédiction de cette société, car c'est le propre du barbare de ne pas
-trouver de quoi remplir l'existence, et de passer indifférent à côté
-des plus beaux emplois de l'activité humaine. Le labeur des champs
-était abandonné aux femmes et aux esclaves; les hommes croupissaient
-dans l'oisiveté, ne goûtaient que l'exercice violent de la chasse dans
-les forêts giboyeuses ou le fiévreux divertissement des jeux de hasard
-auprès des grands pots de bière qu'on vidait sans relâche.
-
-Cette pesante existence, sans joie et sans beauté, et pleine
-d'interminables ennuis, se traînait jusqu'au retour de la guerre,
-but suprême du Germain, unique occupation qu'il jugeât digne de lui.
-Ce qu'il saluait dans le printemps, ce n'était pas le charme de la
-résurrection universelle, ni la fraîcheur de la vie nouvelle qui
-semait ses fleurs: c'étaient, au fond du ciel, les ailes de cygne de
-la walkyrie qui venait planer au-dessus des champs de bataille, et
-cueillait, aux lèvres sanglantes des blessures, pour les transporter
-dans le Walhalla, les âmes des guerriers qui tombaient les armes à la
-main. Son printemps à lui commençait avec la première rencontre de
-l'année. Alors tout s'illuminait dans sa vie, tout flambait dans son
-âme, et le lourd paysan se transformait en un ardent et joyeux apôtre
-du dieu des combats. Son regard étincelait, son cœur battait plus vite,
-des strophes ailées s'envolaient de ses lèvres, le héros sortait de la
-brute, comme le papillon de la chrysalide. Dans ce grand effort vers
-un idéal barbare encore, mais noble pourtant, on voyait apparaître la
-richesse latente de ces natures incultes, mais fécondes, qui savaient
-conquérir la gloire au prix du sang, et mourir pour quelque chose.
-
-Or, tous les ans, c'était par milliers que la Germanie produisait les
-guerriers de cette espèce, qui se trouvaient à l'étroit sur ses maigres
-sillons, et qui cherchaient dans la vie militaire les ressources et
-les satisfactions que ne leur donnait pas la patrie. Les uns allaient
-offrir leurs bras aux Romains, et se perdaient dans le grand courant
-de la civilisation occidentale: ceux-là, loin d'être un danger, furent
-pendant des siècles l'une des meilleures ressources de l'Empire.
-Mais leur départ ne soulageait pas suffisamment les nations gonflées
-par l'afflux incessant de la vie. Elles débordaient les unes sur les
-autres, et elles semblaient se pousser mutuellement au delà du fleuve,
-derrière lequel veillait l'inquiète sollicitude de la politique romaine.
-
-Passons-les en revue au moment où elles occupent encore, sur la
-rive barbare, leurs derniers cantonnements de Germanie. Elles nous
-présentent, en quelque sorte à l'état atomique, les éléments qui se
-combineront bientôt pour former par leur réunion la plus grande des
-nationalités modernes. Le moment est unique pour faire cette étude.
-Lorsque nous les retrouverons de ce côté-ci du fleuve, elles se seront
-fusionnées d'une manière si intime, que leurs diverses individualités
-nationales auront entièrement disparu.
-
-Le premier de ces peuples que nous rencontrons en partant de
-l'Océan, ce sont les fiers et belliqueux Bataves, établis dans l'île
-longue et étroite que forme le Rhin en se bifurquant au-dessous de
-Nimègue. On les disait descendus de la grande nation des Chattes,
-les plus redoutables des barbares. Ils en avaient gardé la bravoure,
-et Tacite les place sous ce rapport au premier rang des peuples
-germaniques[49]. Il n'y avait pas de nageurs plus intrépides ni de
-plus adroits cavaliers[50]. Ils fournissaient dix mille hommes de
-troupes auxiliaires aux armées romaines, et leur valeur était tellement
-appréciée, qu'on a vu des légions refuser de combattre sans eux. Leur
-fidélité égalait d'ailleurs leur bravoure: c'est parmi eux que les
-empereurs avaient l'habitude de recruter leur garde du corps. Une fois,
-le dévouement des Bataves à l'Empire avait branlé, et il en était
-résulté une secousse formidable; ce fut quand un personnage princier de
-cette nation, Civilis, imagina de nouer contre Rome la plus ancienne
-des ligues germaniques. Mais, ce moment d'oubli passé, le peuple batave
-redevint le constant et solide appui de l'autorité romaine sur le
-Rhin, et c'est principalement à sa fidélité qu'elle dut de pouvoir s'y
-maintenir environ quatre siècles.
-
-[Note 49: Tacite, _Germania_, 29.]
-
-[Note 50: Id., _Histor._, IV, 12; Dion Cassius, _Epit._, LXIX, 9;
-cf. Tacite, _Annal._, II, 11.]
-
-En arrière des Bataves, et aussi vaillants, mais moins nombreux,
-venaient les Caninéfates, répandus le long des rivages de la
-Hollande[51]; eux aussi ils vécurent, du moins pendant le premier
-siècle, dans la zone d'influence de Rome[52]. Leurs voisins
-septentrionaux, les Frisons, avaient une condition semblable:
-ils payaient des tributs en peaux de bœufs à l'Empire et ils lui
-fournissaient des soldats[53]. Mais, s'ils le servaient, c'était en
-alliés et non en sujets. Pauvres mais fiers, ils ne tremblaient pas
-devant le colosse romain, et leurs ambassadeurs, en arrivant pour
-la première fois dans la capitale du monde, ne s'y laissèrent pas
-déconcerter par l'aveuglante splendeur de la civilisation. Aux jeux
-de l'amphithéâtre, voyant devant eux des places d'honneur qui ne leur
-avaient pas été offertes, ils allèrent hardiment les occuper[54].
-Après qu'ils eurent brisé le léger lien qui les rattachait à l'Empire,
-les Frisons ne voulurent pas être de la curée lorsque les barbares
-se partagèrent ses dépouilles, et ils ne quittèrent pas les rudes et
-libres rivages de l'Océan germanique. Aucun peuple barbare n'est resté
-plus fidèle aux mœurs primitives et à la première patrie: lorsqu'au
-huitième siècle ils furent soumis par les Carolingiens, ils étaient
-encore tels que les avait connus Germanicus.
-
-[Note 51: Leur nom paraît subsister dans celui du Kennemerland, qui
-est celui d'une région de la Hollande septentrionale.]
-
-[Note 52: Tacite, _Histor._, IV, 15.]
-
-[Note 53: Tacite, _Annal._, IV, 72; _German._, c. 34.]
-
-[Note 54: Tacite, _Annal._, XIII, 54.]
-
-Le grand peuple des Chauques, voisin des Frisons sur les bords de
-l'Ems, semble avoir inspiré à Tacite quelque chose comme une sympathie
-secrète. Il les dépeint sous des couleurs poétiques, vante leur
-grandeur d'âme et leur esprit de justice. Exempts, selon lui, de
-la cupidité qui fait aimer la guerre et de la lâcheté qui la fait
-craindre, ils donnent, au milieu de toutes ces tribus belliqueuses,
-le spectacle d'une grande nation pacifique. Et toutefois, lorsqu'ils
-sont dans l'obligation de faire la guerre, ils savent déployer sur
-le champ de bataille des forces imposantes[55]. Maîtres d'un vaste
-rivage que protégeait la terreur de leurs armes, les Chauques voyaient
-leur réputation s'étendre au loin parmi les peuplades de pirates
-qui occupaient les îles et les presqu'îles du Nord: leur nom était,
-pour les Scandinaves et les Anglo-Saxons, ce que celui des Sicambres
-était pour les Romains, la désignation par excellence des Germains du
-continent. Odieux aux vikings qui écumaient le littoral des Pays-Bas,
-il est resté attaché, comme un titre de gloire, au souvenir de
-plusieurs monarques mérovingiens du sixième siècle, à un moment où,
-peut-être, il avait cessé d'être porté par la nation[56].
-
-[Note 55: Tacite, _German._, c. 35.]
-
-[Note 56: G. Kurth, _Histoire poétique des Mérovingiens_, p. 528,
-cf. p. 338.]
-
-Au-dessus des Bataves, en remontant le Rhin, on rencontrait les
-Chamaves[57], qui après avoir plusieurs fois changé de séjour, avaient
-fini par se fixer sur les bords de ce fleuve, où leur souvenir
-s'est conservé dans le nom du Hamaland. Ce petit peuple a été mêlé
-à presque tous les combats qui se sont livrés sur les bords du
-Rhin, et il n'en est guère qui soit plus souvent mentionné dans les
-annalistes de l'Empire et du haut moyen âge. Les Chattuariens venaient
-ensuite[58], puis les Ampsivariens, que Tacite dit exterminés[59], et
-que nous retrouvons encore au quatrième siècle aux prises avec les
-légions romaines[60]. Venait encore la grande et florissante nation
-des Bructères, sur la Lippe, qui avait eu son jour de célébrité
-universelle lors de la guerre de Civilis, lorsqu'une fille de ce
-peuple, la prophétesse Velléda, rendait du haut de sa tour des oracles
-aux barbares soulevés contre le joug romain[61].
-
-[Note 57: Tacite, _Germania_, c. 33.]
-
-[Note 58: _Id., ibid._, c. 34.]
-
-[Note 59: _Id., Annal._, XIII, 56.]
-
-[Note 60: Grégoire de Tours, II, 9.]
-
-[Note 61: Tacite, _German._, 33.]
-
-Les voisins méridionaux des Bructères étaient les Chattes, celui de
-tous les peuples barbares qui, après la soumission des Sicambres,
-inspira le plus de terreur aux Romains. A la différence des autres
-barbares, ils connaissaient la discipline militaire, chose qui ne se
-rencontrait que dans les camps des légions romaines; ils pratiquaient
-la guerre savante, et ils avaient des généraux qui valaient une armée.
-Chez eux, la passion des combats avait engendré des usages dont
-l'atroce barbarie était bien faite pour épouvanter les civilisés.
-Leurs jeunes guerriers laissaient pousser leur barbe et leur chevelure
-jusqu'à ce qu'ils eussent tué un ennemi, et, parmi ceux qui s'étaient
-acquittés de cette obligation d'honneur, beaucoup s'astreignaient
-par un vœu à porter aux bras et aux jambes des anneaux de fer qu'ils
-ne déposaient qu'après un nouvel homicide. Ces chevaliers de la mort
-formaient une milice d'élite, qui se reconnaissait à son extérieur
-redoutable, et qui jouissait, au sein de la nation, des plus larges
-privilèges: ils dédaignaient toute espèce de travail, et en temps de
-paix ils se faisaient nourrir à tour de rôle par leurs compatriotes[62].
-
-[Note 62: Tacite, _German._, 30 et 31.]
-
-A ces peuples indépendants de la rive droite, nous devons en ajouter
-plusieurs qui s'étaient laissé transférer par les Romains sur la rive
-gauche, mais qui appartenaient au même groupe. C'étaient d'abord les
-Tongres, qui les premiers avaient porté le nom de Germains et l'avaient
-rendu fameux en Gaule[63]; les Ubiens, dont les Romains avaient fait
-leurs amis, et qui, comme on l'a vu, montaient pour eux la garde du
-Rhin[64]; enfin les Sicambres, qui, transplantés sur la rive gauche,
-au nombre de quarante mille, occupaient depuis le règne d'Auguste[65],
-sous le nom de Gugernes[66], une partie de la Gueldre actuelle dans le
-voisinage de la Batavie. Nous l'avons déjà dit, aucun peuple germanique
-n'avait plus fortement frappé l'imagination des Romains. A plus d'une
-reprise, ils s'étaient signalés par la hardiesse insolente avec
-laquelle ils s'étaient attaqués au colosse impérial, lorsque, sous le
-règne d'Auguste, l'attention du monde civilisé fut attirée sur eux par
-un acte d'une atrocité jusque-là inouïe dans les annales de l'Empire.
-Vingt centurions étant tombés dans leurs mains, on ne sait comment,
-ils les firent périr sur la croix; puis ils contractèrent avec leurs
-voisins une alliance offensive contre les Romains, dans laquelle,
-partageant d'avance le butin avec leurs alliés, ils se réservèrent
-les captifs. Lorsque l'armée coalisée passa le Rhin, précédée de la
-sinistre réputation que venaient de s'acquérir les Sicambres, la
-terreur des provinces ne connut pas de bornes. Les barbares saccagèrent
-tout sur leur passage, massacrèrent dans une embuscade les escadrons
-de cavalerie qui essayèrent de leur barrer le chemin, puis vainquirent
-en bataille rangée Lollius, gouverneur de la province, s'emparèrent de
-l'aigle de la 5e légion et regagnèrent leur patrie en triomphateurs.
-Ces événements se passaient en l'an 17 avant notre ère, environ un
-quart de siècle avant le massacre des trois légions de Varus[67].
-C'était la première fois que de pareilles nouvelles étaient apportées
-à Rome, depuis le commencement de sa lutte avec les barbares. Bien
-que l'affront fût plus grand que le désastre, l'Empire en ressentit
-douloureusement toute l'humiliation, et il n'y eut pas désormais, dans
-le monde civilisé, de nom plus tristement fameux que celui du peuple
-qui avait battu un consulaire, sacrifié ses officiers et profané la
-majesté jusqu'alors intacte des aigles romaines[68]. Dans ce seul nom,
-comme autrefois dans celui des Germains pour les Gaulois, se résuma
-pour les peuples de l'Empire tout ce qu'ils connaissaient, tout ce
-qu'ils craignaient de la race germanique. Longtemps après que la nation
-des Sicambres, transportée sur le sol de la Gaule, eut cessé d'avoir
-un nom à elle et une existence indépendante, elle continua de survivre
-dans les hexamètres des poètes et dans le souvenir des multitudes comme
-l'incarnation de la barbarie elle-même, et l'on disait un Sicambre
-quand on voulait dire un barbare[69].
-
-[Note 63: _Id., ibid._, 3.]
-
-[Note 64: _Id., ibid._, 28.]
-
-[Note 65: Suétone, _August._, 21; Tacite, _Annal._, II, 26.]
-
-[Note 66: Müllenhoff, dans la _Zeitschrift für deutsches
-Alterthum_, XXIII; Schroeder, dans la _Historische Zeitschrift_, XLIII,
-p. 1.]
-
-[Note 67: Dion Cassius, LIV, 19, 1; Florus, IV, 12, 24; Scholiaste
-d'Horace à _Carm._, IV, 2, 34 et suiv.]
-
-[Note 68: Strabon, _Geograph._, VII, 2, 4.]
-
-[Note 69: C'est ce dont il est facile de se convaincre par la
-lecture des poètes et des orateurs romains. V. Horace, _Carm._, IV, 2,
-36, et IV, 15, 51; Juvénal, _Satir._, IV, 147; Ovide, _Amores_, I. 14,
-15; Properce, _Eleg._, IV, 6, 77; Martial, _De Theatris_, III, 9, et
-quantité d'autres passages. Au quatrième et au cinquième siècle, dans
-Sidoine Apollinaire et dans Claudien, le nom de Sicambres n'éveille
-plus absolument aucune idée ethnique et n'est qu'un simple équivalent
-poétique de barbare. C'est avec ce sens que le mot a passé à la langue
-mérovingienne. Cf. G. Kurth, _Histoire poétique des Mérovingiens_, p.
-525.]
-
-Les peuples que nous venons d'énumérer étaient ceux qui composaient
-le groupe occidental des nations germaniques, connu dans la tradition
-populaire sous le nom d'Istévons. La même tradition appelait Ingévons
-les peuples qui habitaient plus au nord sur les rivages de la mer,
-et Herminons ceux qui occupaient l'intérieur du continent. Ces trois
-groupes descendaient de trois ancêtres mythologiques: Istion, Ingon
-et Herminon, qui étaient frères, et qui avaient pour père Mannus,
-l'ancêtre commun de la race humaine[70]. Sans doute, cette légende
-généalogique établissait entre les divers peuples istévons un lien plus
-étroit que celui qui les rattachait aux autres tribus germaniques.
-On peut croire qu'ils se rencontraient auprès des mêmes sanctuaires,
-qu'ils écoutaient les mêmes oracles, qu'ils étaient en général plus
-portés les uns vers les autres par le sentiment de leur fraternité
-primitive et par la communauté des dangers et des inimitiés. Il
-ne paraît pas d'ailleurs qu'ils fussent organisés en une vraie
-confédération, bien que, leurs intérêts étant les mêmes en face de Rome
-envahissante, ils fussent souvent dans le cas de marcher la main dans
-la main contre le même ennemi.
-
-[Note 70: Tacite, _German._, 2; Pline, _Hist. nat._, IV, 28.]
-
-A partir d'un moment qu'il est difficile de déterminer avec exactitude,
-ces peuples, ou du moins ceux de la rive droite, apparurent sous une
-nouvelle appellation collective: ils cessèrent de s'appeler Istévons
-et prirent le nom de Francs, qui était réservé à de plus brillantes
-destinées. A l'époque où ce nom mémorable retentit pour la première
-fois dans les annales de l'Empire, c'est-à-dire vers le milieu du
-troisième siècle, il est indubitable qu'il existait déjà depuis assez
-longtemps comme désignation ethnique, et ce n'est pas être téméraire
-d'en faire remonter l'origine au deuxième siècle de notre ère. Voici
-dans quelles circonstances il fait irruption dans l'histoire.
-
-Aurélien, réservé à l'Empire, était, en 241, tribun de la 6e légion,
-qui portait le nom de _Gallicana_, et qui était campée à Mayence[71].
-Or, en cette année, les Francs, nous dit le biographe de ce prince,
-s'étaient répandus à travers toute la Gaule. Aurélien eut avec eux
-une rencontre dans laquelle il leur tua sept cents hommes et fit
-trois cents prisonniers, qu'il vendit à l'encan. Cet exploit devint
-le sujet d'une chanson militaire dont un vers nous a été conservé par
-les historiens. «Nous avons tué des milliers de Sarmates, chantaient
-les soldats d'Aurélien en partant pour l'Orient, nous avons tué
-des milliers de Francs, nous cherchons maintenant des milliers de
-Perses[72]...»
-
-[Note 71: Comme Aurélien est parti pour la Perse en 242, sous le
-règne de Gordien III (Capitolin, _Vita Gordiani_, c. 23), c'est en 241
-au plus tard que se place sa lutte contre les Francs.]
-
-[Note 72: Vopiscus, _Aurelianus_, c. 7, d'après le chroniqueur grec
-Theoclius.]
-
-Ces Francs dont les légionnaires étaient si satisfaits d'avoir
-triomphé, je crois pouvoir affirmer qu'ils appartenaient à la nation
-des Chattes, car les Chattes étaient les voisins immédiats des troupes
-campées à Mayence. Le nom de Franc était-il, dès ce moment, donné à
-toutes les tribus istévonnes, ou bien ne se communiqua-t-il à elles
-que plus tard et d'une manière successive? Nous ne sommes pas en état
-de répondre à cette question, et nous ne pouvons pas même affirmer
-que les Chattes aient été les premiers à porter le nom nouveau, bien
-qu'ils soient les premiers qui l'aient fait redire par l'histoire. Le
-combat n'eut pas d'ailleurs les proportions d'une bataille; ce fut
-l'engagement d'une seule légion contre un ennemi de forces probablement
-égales, et il ne resta que trois cents barbares sur le carreau.
-L'importance de la victoire a donc été grossie par des vainqueurs
-qui, en fait de succès militaires, commençaient à ne plus se montrer
-fort exigeants. Du reste, ce ne fut pas la seule rencontre de cette
-campagne: l'historien nous dit en termes formels que les Francs
-s'étaient répandus sur toute la Gaule. Et quelque exagération qu'il
-puisse y avoir dans ce langage, il faut bien qu'Aurélien ait remporté
-sur eux d'autres succès encore, puisque le titre de _pacificateur de la
-Gaule_ lui fut officiellement décerné par l'empereur Valérien, dans sa
-lettre au préfet de Rome[73].
-
-[Note 73: Vopiscus, _Aurelianus_, c. 9.]
-
-On a beaucoup discuté pour savoir quel sens précis attachaient à leur
-nom collectif les premiers peuples qui se firent appeler les Francs.
-La question n'en est pas une, si nous nous en tenons aux témoignages
-rendus à une époque où il était encore possible de le savoir. Le mot ne
-veut pas dire _homme libre_, comme on l'a souvent soutenu par erreur;
-Franc était une épithète exprimant bien la valeur insolente que le
-barbare considérait comme la première qualité de l'homme, et que nous
-traduirions le plus exactement en français par le double adjectif
-_fier et hardi_. En d'autres termes, les Francs étaient le peuple des
-braves[74]! Par ce qualificatif qu'ils se donnaient à eux-mêmes, les
-Istévons semblent avoir voulu marquer cette exubérance de vitalité
-guerrière qui fermentait dans le sein de leur race, et qui allait les
-mettre pour plusieurs siècles aux prises avec les maîtres du monde.
-
-[Note 74: G. Kurth, _la France et les Francs dans la langue
-politique du moyen âge_ (_Revue des questions historiques_, t. LVII,
-pp. 357 et suiv.)]
-
-Les circonstances qui ont amené l'apparition du nouveau nom des
-Istévons ont-elles eu aussi pour résultat de resserrer les liens qui
-les unissaient entre eux? En d'autres termes, la confédération dont
-nous n'avons pas trouvé de trace chez les Istévons a-t-elle existé
-chez les Francs, et peut-on considérer l'ensemble des peuples groupés
-sous ce nom comme ayant formé une ligue offensive ou défensive contre
-l'autorité romaine? On l'a tour à tour soutenu et contesté, mais, en
-l'absence de tout témoignage positif, la question reste indécise. D'un
-côté, nous voyons que des peuples compris à l'origine dans le groupe
-des Francs ont plus tard cessé de lui appartenir, comme les Bructères
-et les Chauques, que nous retrouverons parmi les Saxons. De l'autre,
-les peuplades franques, chaque fois qu'elles sont en lutte avec les
-Romains, nous donnent le spectacle d'alliances au moins partielles[75].
-Il faut bien d'ailleurs qu'un puissant principe d'unification les ait
-travaillées dès l'origine, puisque, d'une génération à l'autre, nous
-voyons que leurs différences nationales vont s'effaçant, et que leurs
-noms distinctifs se perdent l'un après l'autre dans celui de Francs,
-comme pour attester la fusion de tous ces petits groupes nationaux en
-une seule nationalité plus large et plus compréhensive. A la fin du
-cinquième siècle, il ne restera plus que trois royaumes francs; au
-commencement du sixième, ils se seront fondus en un seul. Ce grand
-mouvement de concentration ne s'accuse pas moins dans l'apparition d'un
-nouveau nom géographique, celui de _Francia_, que la carte routière
-de l'Empire écrit au travers de tous les territoires occupés par des
-tribus de race franque. Il y a désormais un pays des Francs, comme il
-y a un peuple des Francs[76]. Au reste, pour que cet harmonieux nom de
-France, qui a fait battre tant de cœurs, traversât le Rhin et passât
-des contrées barbares de la Germanie aux provinces de la vieille Gaule,
-il a fallu tout l'ensemble des événements racontés dans ce livre.
-
-[Note 75: G. Kurth, _la France et les Francs dans la langue
-politique du moyen âge_, recueil cité, pp. 359 et suiv.]
-
-[Note 76: _Id., ibid._, pp. 338 et suiv.]
-
-Parallèlement au travail d'unification qui s'ébauche parmi les
-peuplades germaniques établies sur le cours inférieur du Rhin, nous
-voyons se produire le mouvement qui entraîne dans le même sens
-celles qui occupent le cours supérieur du fleuve. Ici encore, un nom
-nouveau, celui d'Alamans, devient la désignation collective des
-diverses peuplades voisines, et un rapprochement plus intime, sinon
-une confédération en forme, se produit entre elles sous l'action de
-la même cause qui a agi parmi les Francs. C'est, de part et d'autre,
-une notion plus claire de leur parenté et un progrès de leur vie
-sociale qui a déterminé ces groupements spontanés, œuvre en quelque
-sorte instinctive de l'âme populaire plutôt que des combinaisons de la
-politique. La force qui produit de pareils mouvements de concentration
-n'est pas quelque chose de nouveau dans le sein des nations barbares,
-elle est aussi ancienne que la force centrifuge qui les morcelle en
-tant de peuplades diverses, elle en est le contrepoids nécessaire et
-naturel. Concentration et morcellement s'opposent et se font pendant
-chez les Germains, comme, sur les flots de l'Océan, le flux et le
-reflux, et leurs activités opposées ne cesseraient de se neutraliser
-continuellement, sans des circonstances historiques qui ont rompu
-l'équilibre à jamais.
-
-Qu'on ne se figure donc pas les groupes nouveaux comme ayant été
-appelés à la vie par le besoin de la lutte contre l'Empire. Depuis
-Varus, la Germanie ne craignait plus les légions romaines. Il ne faut
-pas se les figurer davantage comme organisées dans le but de détruire
-le monde romain. Rien de plus suranné que le point de vue qui fait
-d'eux les irréconciliables ennemis et les sauvages destructeurs de la
-civilisation. Vraie peut-être en ce qui concerne les Huns ou d'autres
-peuplades congénères, cette manière de concevoir le rôle des barbares
-est absolument fausse quant aux Germains. Ni les Francs ni les Alamans
-n'étaient insensibles au charme de la vie civilisée. Elle les plongeait
-dans une espèce d'extase admirative semblable à celle des Indiens
-d'aujourd'hui, lorsqu'ils sont transportés pour la première fois dans
-quelqu'une des grandioses cités du nouveau monde. Ils éprouvaient,
-devant les merveilles qu'elle leur révélait à chaque pas, une stupeur
-enfantine. L'Empire leur semblait quelque chose de surnaturel; le dogme
-de sa divinité n'avait rien de choquant pour leurs esprits, et ils le
-confessèrent plus d'une fois, se réservant seulement, en vrais barbares
-qu'ils étaient, de ne pas plus obéir à ce dieu qu'à ceux de leur
-nation[77]. S'ils se jetèrent si souvent sur les provinces les armes à
-la main, ce ne fut pas pour détruire la civilisation, mais plutôt pour
-en disputer les fruits aux indigènes, et ces expéditions, selon la vive
-expression d'un historien, leur tenaient lieu de moisson[78].
-
-[Note 77: G. Kurth, _les Origines de la civilisation moderne_, 4e
-édition, pp. 170 et suiv.]
-
-[Note 78: Dubos, _Hist. crit. de l'établiss. de la monarchie
-franç._, II, p. 215.]
-
-Encore faut-il dire que les passions qui les leur faisaient
-entreprendre, à savoir, l'amour de la gloire et le désir du butin,
-conduisirent aussi souvent leurs guerriers sous les drapeaux de
-l'Empire. Les barbares qui ont combattu contre lui sont-ils plus
-nombreux que ceux qui l'ont défendu? Je ne sais, mais ces derniers
-étaient innombrables. Il n'est pas un nom de peuplade franque qui
-fasse défaut dans la liste des corps d'auxiliaires qui gardaient les
-frontières de l'Empire, depuis l'embouchure du Rhin jusqu'aux bords du
-Tigre et de l'Euphrate. Nous y rencontrons, à côté des Bataves, des
-Sicambres et des Tongres, les Saliens, les Bructères, les Ampsivariens,
-les Mattiaques et les Chamaves[79]. Une fois revêtus de l'uniforme
-romain, ces mercenaires devenaient d'excellents soldats. Comme les
-Suisses du seizième siècle, ils faisaient de la guerre un métier, et
-versaient largement leur sang pour le maître qui les payait, sans trop
-se préoccuper de savoir contre qui il fallait marcher. On ne voit
-pas une seule fois dans l'histoire qu'ils aient refusé de combattre
-leurs compatriotes lorsqu'ils en étaient requis, ni que leurs généraux
-aient craint de les employer dans une lutte où il y aurait eu d'autres
-Germains en face d'eux. Il semble même que plus d'une fois ils aient
-mis un étrange point d'honneur à tourner de préférence leurs armes
-contre ces frères d'autrefois. Leurs chefs les plus populaires avaient
-appris sous les étendards romains la science militaire qui les aida à
-vaincre Rome. Depuis Arminius jusqu'à Odoacre, il n'y a peut-être pas
-d'exception à cette règle.
-
-[Note 79: _Notitia dignitatum imperii_, _passim_.]
-
-Ces contingents barbares n'étaient pas versés dans les légions, mais
-formaient des corps spéciaux d'auxiliaires placés sous leurs chefs
-nationaux, et gardant leur caractère germanique jusque sous les
-drapeaux romains. Dans l'origine, il est vrai, ils prenaient la peine
-de se romaniser dans une certaine mesure, et cachaient sous des noms
-latins leur extraction barbare; à partir du troisième siècle il n'en
-fut plus ainsi. Dans une lettre de l'empereur Valérien, nous lisons
-les noms de quatre généraux qui s'appellent Hariomund, Haldegast,
-Hildemund et Cariovisc[80]. Et dès le quatrième siècle, les pages de
-l'historiographie se couvrent de noms germaniques. Les défenseurs de
-l'Empire s'appellent Laniogais, Malaric, Teutomir, Mellobaud, Merobaud,
-Arbogast, et ainsi de suite. Tout ce monde, soldats et chefs, servit
-fidèlement l'Empire tant que l'Empire fut capable de commander.
-Le régime des camps était pour eux une excellente école, qui les
-familiarisait avec l'idée d'autorité, et qui, s'il ne suffisait pas
-à en faire des Romains, leur donnait au moins, avec le culte de leur
-drapeau, un certain patriotisme de caserne dont l'Empire faisait son
-profit. Il y en eut, parmi ces mercenaires, qui parvinrent même à se
-hisser aux dignités de l'ordre civil, aux magistratures curules, et
-à se faire conférer les insignes de consulat. D'autres conquirent un
-nom dans les lettres, comme le poète Merobaud qui, sous Valentinien,
-écrivit un poème en l'honneur d'Aétius, le vainqueur des barbares.
-Merobaud glorifie la civilisation romaine: il célèbre ses triomphes
-sur les peuples germaniques, et il déploie toute la faveur du plus pur
-patriotisme. Les Romains, en récompense, lui érigèrent au forum de
-Trajan une statue avec une inscription qui le glorifiait d'être aussi
-habile avec la plume qu'avec l'épée[81]. Voilà donc le spectacle que
-nous offre l'Empire au cinquième siècle: c'est un barbare qui se charge
-de sa défense, et c'est un autre barbare qui fait le panégyrique de son
-dernier défenseur.
-
-[Note 80: Flavius Vopiscus, _Aurelianus_, 11.]
-
-[Note 81: Ozanam, _Études germaniques_, t. I, pp. 370 et suiv.]
-
-Tous les barbares ne terminèrent pas leur carrière sous les drapeaux
-de l'Empire. Beaucoup, lorsque leurs années de service étaient
-écoulées, avaient plaisir à retourner dans leur patrie, et ils y
-devenaient, à leur insu, les instruments de l'influence romaine. A
-mesure que le contact avec les provinces devenait plus fréquent, les
-peuples de la rive droite du Rhin semblaient s'ouvrir insensiblement,
-et laissaient pénétrer chez eux les mœurs de leurs ennemis. Ils
-bâtissaient des maisons qui se rapprochaient du type romain[82],
-ils maniaient l'argent, ils buvaient du vin[83], portaient même,
-sans avoir jamais servi dans les légions, des noms romains[84], et
-subissaient, sans le vouloir, l'ascendant d'une civilisation qui aurait
-fini par les entraîner dans son orbite, si, dès le jour où elle fit
-leur connaissance, elle n'avait porté au flanc la blessure mortelle
-dont elle devait périr. Qu'on se rappelle ici la dévotion romaine des
-Ubiens, et qu'on se souvienne, pour apprécier l'aptitude des Germains
-au progrès social, de cet étonnant roi des Marcomans, nommé Maroboduus,
-qui, dès le premier siècle, avait ébauché au-delà des montagnes de la
-Bohême un royaume germanique civilisé. Ce ne sont là sans doute que
-des exceptions; mais, s'il est vrai de dire qu'en général les Germains
-furent rebelles au joug romain comme d'ailleurs à toute espèce de
-joug, il faut ajouter que jamais, ni comme individus ni comme nation,
-ils ne se montrèrent rebelles à la culture romaine. S'ils restèrent
-barbares, c'est parce que l'Empire manqua à sa tâche, c'est parce que
-Rome n'avait plus dans son sein la vertu et la vigueur morales qui sont
-nécessaires pour assimiler les peuples. Ce fut là l'irréparable malheur
-de la civilisation antique. Elle fut détruite par les premiers barbares
-dont elle négligea de faire l'éducation.
-
-[Note 82: Ammien Marcellin, XVII, 1, 7.]
-
-[Note 83: Tacite, _German._, 5.]
-
-[Note 84: Ammien Marcellin, XVI, 12, 25.]
-
-Ainsi, c'est bien manifeste, les Francs et les autres peuples
-germaniques ne devinrent un vrai danger pour le peuple romain que le
-jour où il sentit se ralentir dans son sein la circulation de la vie.
-Il s'aperçut alors de la supériorité de leurs qualités militaires et
-autres, mais lui-même avait perdu les siennes, qui avaient fait de
-lui le dominateur du monde. Le courage fou des barbares en face du
-danger n'eût pas fait trembler les soldats qui avaient combattu contre
-Pyrrhus et contre Annibal, et leur simplicité de mœurs n'aurait pas
-été un objet de surprise pour les armées de Fabricius ou de Curius
-Dentatus. Quant à leur nombre, il n'eût eu rien de particulièrement
-alarmant pour les hommes qui menaient les colonies de la République
-prendre possession du sol de l'Italie et des provinces. Mais lorsque
-les Romains amollis par les jouissances de la vie civile eurent vu
-leur nombre diminuer en même temps que leur valeur, alors les qualités
-qui leur avaient été longtemps communes avec les Germains leur
-apparurent chez ceux-ci comme l'apanage exclusif de la barbarie. Elles
-le furent en effet, mais de par l'histoire et non en vertu des lois
-de la nature. Ce qu'une civilisation corrompue avait fait perdre aux
-uns, une barbarie robuste l'avait conservé aux autres. Si les Francs
-manquèrent de gladiateurs, de cochers, d'histrions et de courtisanes,
-c'est parce qu'ils étaient jeunes et pauvres, nullement parce qu'ils
-étaient Germains. Ils avaient les vertus de leur état social, et s'ils
-en acquirent de nouvelles par la suite, ils les durent à l'Évangile et
-non à leur race.
-
-On put voir alors, par un exemple à jamais mémorable, à quel point
-les qualités morales pèsent plus dans la destinée des peuples que les
-supériorités intellectuelles. Arrivé au maximum de civilisation dont
-était capable la société antique, riche, lettré, policé, jouissant
-d'une organisation politique et administrative sans pareille,
-disposant des ressources incalculables d'un État qui était l'héritier
-des siècles, le monde romain devint la proie lamentable de barbares
-grossiers, pour lesquels les grands mots de patrie et de civilisation
-n'avaient pas de sens, et dont tout stratégiste pouvait se flatter
-d'avoir raison sur un champ de bataille, avec une armée disciplinée.
-Mais ces barbares avaient la fougue, l'élan, l'enthousiasme, l'horreur
-du repos, le génie de la lutte et la passion de la gloire. L'exubérance
-d'une jeunesse intacte bouillonnait dans ces rudes et forts
-tempéraments, ouverts avec avidité à toutes les jouissances de la vie,
-mais énervés par aucune. Capables de tous les efforts pour conquérir
-le monde, comment n'eussent-ils pas fini par l'arracher à ceux qui
-n'étaient pas capables même de le garder?
-
-Comme on l'a déjà indiqué, l'ardente vitalité de ces natures se
-traduisait par une étonnante puissance de reproduction. En face de
-la Gaule qui se mourait, épuisée comme le reste du monde romain, la
-Germanie était une fourmilière dont les noirs essaims se renouvelaient
-avec une persistance désespérante. On avait beau les écraser dans
-des batailles meurtrières, en réduire d'innombrables multitudes en
-esclavage, promener le fer jusque dans leurs retraites les plus
-cachées; ils reparaissaient dès le lendemain de leurs défaites, aussi
-nombreux et plus acharnés que jamais. Ils semblaient sortir de dessous
-terre, et l'on eût dit, écrit un contemporain, qu'ils étaient restés
-intacts pendant des siècles[85]. A plusieurs reprises nous voyons les
-empereurs, sur le point d'engager la lutte contre eux, s'effrayer de
-l'exiguïté de leur armée en regard de la multitude des ennemis[86]. En
-réalité, ils étaient nombreux parce que les Romains devenaient rares,
-et parce que la natalité chez eux suivait un cours régulier et continu.
-Ils ne connaissaient pas, dit avec amertume un moraliste romain, l'art
-de limiter le nombre des enfants[87]; au contraire, ce nombre était
-pour les parents la richesse, pour la nation l'avenir. Aussi, chaque
-fois qu'une génération succombait sur les champs de bataille, une autre
-surgissait derrière elle qui prenait sa place, comme le flot succède au
-flot dans une source intarissable. Ni les misères nombreuses de leur
-genre de vie, ni les abondantes saignées que pratiquait la guerre, ni
-l'écoulement continu de leurs forces les plus jeunes vers l'Empire, ne
-parvenaient à entamer leur supériorité numérique sur les Romains, chez
-lesquels l'extinction progressive de la natalité était comme la plaie
-béante qui vidait les artères et le cœur.
-
-[Note 85: Amm. Marcell., XXVIII, 5, 9; _Panegyr. latin._, X, 17, et
-Libanius, _Orat._ III _basilic._, p. 138 (Paris, 1627); Zosime, I, 30,
-68.]
-
-[Note 86: Zosime, _l. c._]
-
-[Note 87: Tacite, _Germania_, c. 19.]
-
-Si, dans de pareilles conditions, l'empire ne devint pas plus tôt
-la proie des barbares, cela tient à la supériorité qu'il retirait
-des énormes ressources emmagasinées par le travail des générations
-antérieures. Il y avait là un capital qui, à la vérité, ne se
-renouvelait plus, mais qui, pendant longtemps encore, lui permit de
-vivre de son passé. Dans l'héritage qu'il était réduit à dévorer, il
-trouvait en première ligne l'antique prestige qui l'entourait, aux
-yeux des barbares eux-mêmes, d'une espèce d'auréole divine. L'idée
-de le détruire ne leur vint que peu à peu; ils avaient pour lui une
-vénération superstitieuse; ils croyaient à la puissance surnaturelle
-qui châtiait les violateurs de la majesté romaine. Le moment vint où
-ils se défirent de cette superstition, mais alors elle se transforma en
-une espèce de dogme politique: l'Empire leur parut, comme aux Romains,
-la forme naturelle du monde civilisé; il convertissait ses négateurs,
-et Ataulf en est resté l'étonnant exemple.
-
-Il y avait ensuite la discipline militaire, qui suffirait, presque à
-elle seule, pour expliquer la conquête du monde par les Romains. La
-discipline militaire est une force étonnante; fille de la vertu, elle
-peut survivre longtemps à sa mère, et en présenter la vive image au
-point de faire illusion à des moralistes superficiels. Nulle part, dans
-l'antiquité, elle ne s'était affirmée avec plus d'énergie que dans
-les armées romaines, et les écrivains de Rome, avec une perspicacité
-remarquable, l'ont signalée comme la cause principale des triomphes
-de leur patrie. Quelle merveille, aux yeux des barbares, qu'une
-armée romaine en marche, et quelle merveille que son camp! Introduit
-dans ce sanctuaire du dieu des combats, le barbare était saisi du
-même frisson d'admiration qui le prenait dans les rues des grandes
-villes. Il faut voir la stupeur des rois alamans Macrien et Hariobaud,
-lorsque, conduits dans un campement romain pour y traiter de la paix,
-ils se trouvèrent au milieu des aigles et des enseignes, et qu'ils
-contemplèrent pour la première fois l'éclat des armes et la richesse
-des uniformes! Un autre roi, Vadomarius, venu avec eux, se souvenait
-avec une espèce d'orgueil d'avoir déjà été témoin d'un si imposant
-spectacle, parce qu'il vivait dans le voisinage de la frontière
-romaine; mais il partageait leur joie et leur admiration[88]. On se
-tromperait si l'on se figurait que la supériorité de l'armée romaine
-ne reposait que sur la savante cohésion de toutes ses parties: elle
-se retrouvait dans chacun de ses soldats. Le plus chétif légionnaire,
-grâce à l'éducation reçue, l'emportait sur les géants des armées
-germaniques; même dans les luttes corps à corps, il ne leur était pas
-inférieur[89]. Quant à la stratégie, qu'en connaissaient les Germains?
-Prévoir l'imprévu, déjouer les ruses les plus savantes de l'ennemi, le
-surprendre lui-même, enlever ses chefs par quelque hardi coup de main,
-amener à l'heure voulue sur le champ de bataille les forces nécessaires
-pour décider le succès, c'était un art que les Romains possédaient
-seuls. Les barbares finirent cependant par l'apprendre à leur école,
-et, à leur tour, ils en enseignèrent le secret à leurs compatriotes
-restés outre Rhin. Souvent même la trahison des officiers romains,
-lorsqu'il leur arrivait de se souvenir de leur sang barbare, livrait
-à leurs anciens compatriotes le secret des opérations dirigées contre
-eux[90]. Ainsi la supériorité militaire passait aux barbares[91] en
-même temps qu'elle disparaissait des armées romaines, que nous voyons,
-par endroits, retourner à la guerre de partisans, à la guérilla, à
-l'exploit isolé du coupeur de têtes[92]. Ce qui resta le plus longtemps
-à l'Empire, même après qu'il n'eut plus de soldats, ce furent les
-généraux; mais, comme ils devenaient de plus en plus rares, et qu'il
-eut l'aveuglement de faire périr les deux derniers[93], il se trouva
-finalement destitué de tout.
-
-[Note 88: Amm. Marcell., XVIII, 2, 16-17.]
-
-[Note 89: _Id._, XVI, 12, 47: Pares enim quodammodo coivere cum
-paribus, Alamanni robusti et celsiores, milites usu nimio dociles: illi
-feri et turbidi, hi quieti et cauti: animis isti fidentes, grandissimis
-illi corporibus freti.]
-
-[Note 90: Par exemple Ammien Marcellin, XIV, 10, 8; XXIX, 4, 7;
-XXXI, 10, 3.]
-
-[Note 91: Végèce, III, 10. Hanc solam (sc. artem bellicam) hodie
-barbari putant esse servandam: cetera autem in hac arte consistere
-omnia, aut per hanc assequi se posse confidunt.]
-
-[Note 92: Zosime, III, 7.]
-
-[Note 93: Stilicon et Aétius.]
-
-La diplomatie enfin, cette stratégie des pouvoirs qui ont renoncé à
-la guerre, mettait dans la main de Rome tous les fils qui faisaient
-mouvoir les affaires humaines. Par elle, l'Empire maintenait les
-barbares dans un état de division, leur suscitait des ennemis au
-moment le plus critique, pénétrait le secret de leurs projets pour
-les déjouer d'avance, renversait des chefs nationaux qui le gênaient
-et les remplaçait par des hommes à sa dévotion. L'Empire a beaucoup
-recouru à ce moyen de gouvernement, et, on l'a déjà vu, ses écrivains
-considéraient les divisions entre barbares comme une des garanties de
-la paix romaine[94]. Il ne s'est pas borné à échanger des ambassades
-avec eux, et à compter, pour le succès, sur la supériorité de ses
-négociateurs; il a eu à sa disposition tout un peuple d'agents
-subalternes qui recouraient aux artifices les plus vulgaires, comme
-ce Bonosus, le plus grand buveur de son temps, qui, le verre en main,
-tenait tête aux envoyés des barbares, et leur faisait révéler après
-boire tout ce qu'ils avaient intérêt à cacher[95]. L'assassinat
-politique faisait partie de cette diplomatie savante, et il ne sort
-pas la moindre protestation de la bouche de l'historien qui raconte
-ces flétrissants procédés[96]. Seulement, sur ce terrain-là aussi, les
-barbares finirent par battre les Romains. L'on verra Honorius devenir
-la dupe d'Attila, Majorien succomber sans combat sous les intrigues
-de Genséric, et le Suève Ricimer se maintenir avec une prospérité
-étonnante à la tête de l'Empire pendant plusieurs règnes consécutifs.
-Ainsi les diplomates auront passé dans le camp des barbares, suivis par
-la Fortune qui n'aime pas la vieillesse.
-
-[Note 94: V. ci-dessus, p. 32.]
-
-[Note 95: Vopiscus, _Bonosus_, 14.]
-
-[Note 96: Ammien Marcellin, XXVII, 10, 3.]
-
-Il est temps de voir comment s'accomplit cette longue et lente
-substitution du monde germanique au monde romain. L'histoire du peuple
-franc et de ses luttes de deux siècles avec l'Empire expirant va nous
-en présenter le tableau dans toute sa vérité dramatique.
-
-
-
-
-III
-
-LES FRANCS EN BELGIQUE
-
-
-A partir du jour où les noms des Francs et des Alamans viennent de
-retentir dans l'histoire, l'Empire ne connaîtra plus un instant de
-repos sur sa frontière septentrionale. De la mer du Nord jusqu'à
-Mayence, c'est le premier de ces deux peuples qui frappe à coups
-redoublés à ses portes; de Mayence jusqu'au Danube, c'est l'autre qui
-ne cesse de tenir les légions en haleine. L'immensité de la ligne de
-défense, l'impétuosité des attaques, souvent même leur simultanéité,
-qui permettrait de croire qu'elles étaient concertées, c'en était plus
-qu'il ne fallait pour convertir en un labeur écrasant la tâche de
-veiller à la sécurité des frontières romaines sur le Rhin et sur le
-Danube.
-
-Ce sont les Alamans qui entrent en scène les premiers. En 214,
-l'empereur Caracalla les bat sur les bords du Rhin et les poursuit
-jusque sur ceux du Danube, d'où il rapporte le titre d'Alémanique.
-Leurs incursions, renouvelées sous le règne d'Alexandre Sévère,
-forcèrent le jeune empereur à revenir d'Orient: ce fut pour tomber
-sous les coups des assassins (234), soudoyés probablement par le Goth
-Maximin, qui se fit son successeur. Maximin continua la guerre contre
-les Alamans, et, au retour de sa campagne, il écrivit au sénat avec une
-emphase ridicule: «J'ai fait plus de guerres que personne avant moi.
-J'ai apporté dans l'Empire plus de butin qu'on n'en eût pu espérer.
-J'ai fait tant de captifs que c'est à peine si le sol romain pourra les
-porter tous[97]...»
-
-[Note 97: Julius Capitolinus, _Maximini duo_, c. 13.]
-
-Ce grossier fanfaron disparut de bonne heure; mais les troubles
-prolongés qui suivirent sa mort, et qui laissèrent l'Empire sans maître
-pendant plusieurs années, ouvrirent la porte à de nouveaux barbares.
-C'est alors que les Francs, comme nous l'avons vu, apparurent pour
-la première fois sous leur nom national. Leur défaite aux environs
-de Mayence, en 241, eut lieu dans le moment où l'Empire cherchait un
-empereur, et leurs modestes débuts ne semblaient pas annoncer les
-futurs destructeurs de la domination romaine.
-
-Le danger paraissait venir bien plutôt d'un autre côté. En 251,
-l'empereur Décius périssait, à la tête d'une armée romaine, dans une
-lutte acharnée contre les Goths en Illyrie, et son cadavre, abandonné
-sur le champ de bataille, devenait la proie des loups. La destinée de
-son successeur Valérien fut plus tragique encore: obligé d'abandonner
-le Rhin pour aller en Orient repousser les Perses, il tomba dans leurs
-mains après une défaite, et devint le jouet de son féroce vainqueur.
-Vivant, il servit de marchepied à Sapor pour monter à cheval; mort, sa
-peau tannée et teinte en rouge fut suspendue dans un temple, trophée
-cruel qu'on y exhibait pendant que son fils Gallien célébrait à Rome de
-prétendus triomphes sur les Perses.
-
-Ainsi toutes les forces de la barbarie se déchaînaient à la fois
-sur le monde romain: les Perses en Orient, les Goths sur le Danube,
-les Francs et les Alamans sur le Rhin. A ces deux derniers peuples,
-Valérien, en partant pour l'Orient d'où il ne devait pas revenir, avait
-opposé son fils Gallien, qui, d'abord, ne parut pas inférieur à sa
-tâche. Il s'était donné pour mission de protéger le passage du Rhin, il
-avait remporté quelques succès sur les Francs, et il était parvenu à
-s'assurer l'alliance d'un des chefs barbares, ce qui lui avait permis
-de resserrer un peu son énorme ligne de défense[98]. Son père s'était
-montré satisfait de lui et lui avait décerné le titre de Germanique.
-Mais bientôt il se montra sous son vrai jour. Non dépourvu de talent,
-Gallien était une nature absolument énervée par la décadence, incapable
-de prendre rien au sérieux, même sa mission de chef du genre humain.
-Viveur spirituel et dénué de sens moral, il se consolait par des bons
-mots de la perte des provinces, et il menait en riant le monde à sa
-ruine.
-
-[Note 98: Zosime, I, 30.]
-
-Les Francs avaient beau jeu contre un pareil adversaire. Ils se
-répandirent de nouveau à travers les provinces de la Gaule, comme
-à l'époque d'Aurélien; ils la traversèrent d'un bout à l'autre,
-pillant et saccageant tout, pénétrèrent de là en Espagne, saccagèrent
-la grande ville de Tarragone, s'emparèrent ensuite d'une flotte et
-allèrent continuer la série de leurs dévastations sur les côtes de
-l'Afrique[99]. Les populations gauloises eurent alors l'avant-goût
-de toutes les horreurs de l'invasion; elles se rendirent compte que
-l'Empire ne les protégeait plus, et, abandonnées de leur protecteur
-naturel, elles éprouvèrent le besoin de veiller elles-mêmes à leur
-défense. Telle fut l'origine du mouvement séparatiste qui se produisit
-dans leur sein. Il était dirigé moins contre la civilisation romaine
-que contre l'Empire, moins contre l'Empire que contre l'empereur.
-On voulait un empereur gaulois pour remplacer le César de Rome, qui
-ne remplissait plus sa tâche; on voulait un défenseur qui pût se
-porter immédiatement sur le théâtre du danger, au lieu d'être rappelé
-en Orient quand le Rhin était forcé par les bandes germaniques. En
-d'autres termes, ce qu'on a appelé l'Empire gaulois était l'ébauche
-d'un système nouveau réclamé par les circonstances, et auquel
-Dioclétien devait plus tard attacher son nom par la fondation de la
-tétrarchie.
-
-[Note 99: Aurel. Vict., _Cæs._, 53; Eutrope, IX, 17; Paul Orose,
-VII, 22.]
-
-L'homme qui se mit à la tête de la sécession gauloise avait jusque là
-mérité au plus haut point la confiance des empereurs. Postumus, duc
-du _Limes_ d'outre Rhin, était un homme de basse naissance, dont tout
-le monde s'accordait à reconnaître le mérite. Valérien l'avait comblé
-des plus grands éloges, l'avait même comparé aux héros de l'ancienne
-république, aux Corvinus et aux Scipions, et déclaré digne de la
-pourpre impériale. Bien plus, il lui avait confié la direction de son
-fils Gallien, et celui-ci, devenu empereur à son tour et obligé de
-partir pour l'Orient, n'avait pas cru pouvoir remettre en des mains
-plus sûres la tutelle de son jeune fils Saloninus.
-
-Mais il est des circonstances qui mettent en défaut les dévouements les
-plus éprouvés. Postumus se crut-il prédestiné à sauver sa patrie, ou la
-vision de la pourpre mise à sa portée lui troubla-t-elle le sens moral?
-on ne sait. Il fit périr l'enfant dont il avait la garde, se laissa
-proclamer empereur des Gaules, et s'établit à Cologne, dans la grande
-ville du Rhin, qui devint pour quelques années la capitale d'un empire,
-et la Rome du Nord avant Trèves. Il y avait quelque grandeur, pour le
-nouveau souverain, à prendre possession d'un poste si dangereux, à
-l'extrémité de la civilisation et vis-à-vis de l'ennemi. Postumus, en
-cela, justifiait l'appréciation de Valérien, et montrait qu'il avait
-l'âme d'un Romain d'autrefois.
-
-La nouvelle monarchie, qui comprenait avec la Gaule l'Espagne et la
-Bretagne, dura treize ans (260-273), et l'on peut même s'étonner
-de cette longévité relative. En somme, la proclamation d'un empire
-gaulois semblait un attentat à l'unité sacrée du monde romain; c'était
-presque un schisme religieux, et elle froissait quelque chose dans la
-conscience des hommes civilisés. Cependant ses débuts furent pleins
-d'espoirs. Postumus se montra digne de la confiance de la Gaule, qui
-respirait à l'aise sous son gouvernement. Il la nettoya des bandes
-franques et alémaniques, il reprit les postes dont les barbares
-s'étaient emparés, il releva sur la rive droite du Rhin les châteaux et
-autres ouvrages de défense destinés à protéger le fleuve[100]; il se
-fit de ses ennemis des alliés, et, comme d'autres empereurs avant lui,
-il enrôla quantité de Francs dans ses armées. Menacé par Gallien, il
-s'adjoignit un collègue (nouvel exemple dont Dioclétien devait faire
-son profit!) et tint tête, non sans succès, au tyran qui le traitait
-d'usurpateur. Malheureusement il tomba sous les coups d'un assassin,
-après sept ans d'un règne qui n'avait pas été sans gloire[101].
-
-[Note 100: Trebellius Pollio, _Lollianus_. Il y a des monnaies de
-lui à l'Hercule Deusoniensis. (Dom Bouquet, I, 611, note _c_.)]
-
-[Note 101: Trebellius Pollio, _Triginta tyranni_, 3.]
-
-Sa mort rendit le courage aux Francs: ils se jetèrent de nouveau sur la
-Gaule et brûlèrent une seconde fois les châteaux romains. On dit que
-Lollianus, successeur de Postumus, parvint à les reprendre et à les
-rebâtir; cela est douteux, puisqu'il ne régna pas en tout une année,
-et qu'il tomba, comme son prédécesseur, sous les coups des soldats que
-sa sévérité rebutait[102]. Victorinus, le troisième empereur gaulois,
-avait aussi quelque mérite; mais sa passion pour les femmes le fit
-tuer avec son fils, à Cologne, par un mari outragé[103]. Sa mère,
-Victorine, à l'ascendant de laquelle il devait la pourpre, et qui,
-sous le nom de _mère des camps_, avait gardé une énorme influence sur
-l'armée, fit alors élever au trône un jeune soldat qui avait travaillé
-dans une fabrique d'armes: il s'appelait Marius. Ce forgeur, qui avait
-pour trône son enclume, n'eut que le temps d'adresser la parole à
-ses soldats. Dans le discours qu'il leur tint après son avènement,
-faisant allusion à son ancienne profession, il émit l'espoir de faire
-sentir à tous les barbares que le peuple romain savait manier le fer
-comme son chef. Trois jours après, Marius n'était plus: un ancien
-camarade, jaloux de son élévation, l'avait assassiné[104]. Cette fois,
-Victorine désigna au choix des soldats Tétricus, qui fut le dernier
-empereur gaulois. C'était le moment où Rome, si longtemps ébranlée,
-se ressaisissait enfin sous un de ses souverains les plus énergiques,
-ce même Aurélien qui avait commencé sa carrière par une victoire sur
-les Francs, et qui venait de rétablir sur tous les points l'unité
-de l'empire. Tétricus n'osa pas résister au vainqueur de l'Orient:
-lorsqu'Aurélien pénétra en Gaule, il trahit sa propre cause et sauva sa
-vie en se rendant sans lutte[105]. Aurélien acheva la pacification de
-la Gaule en refoulant les Francs qui l'avaient envahie[106], et alla
-célébrer à Rome un triomphe où des captifs de ce peuple figurèrent à
-côté des représentants de vingt autres nations[107].
-
-[Note 102: _Idem, o. c._ 5.]
-
-[Note 103: _Idem, o. c._ 6.]
-
-[Note 104: _Idem, o. c._ 8.]
-
-[Note 105: _Idem, o. c._ 24.]
-
-[Note 106: Aurelius Victor, _Cæsar._, c. 35.]
-
-[Note 107: Vopiscus, _Aurelianus_, c. 33.]
-
-L'Empire gaulois périssait parce qu'il n'avait plus de raison d'être,
-et la déposition de Tétricus était le dénouement le plus vrai d'une
-situation sans issue. Elle aurait à peine attiré l'attention, sans un
-manque de grandeur qui faisait contraste avec l'importance des intérêts
-en cause. Autrefois, l'empereur vaincu se passait une épée au travers
-du corps: Tétricus, lui, se laissa servir une pension et fit une fin
-bourgeoise.
-
-Qu'on ne croie pas, cependant, que l'Empire gaulois ait été inutile.
-S'il n'avait pas été là pour défendre la ligne du Rhin et du Danube,
-comment Rome, assaillie sur tous les points de son immense frontière,
-eût-elle suffi à la tâche? On le vit bien en 270, lorsque l'invasion
-alémanique en Italie, malgré les victoires remportées sur elle par
-Aurélien, mit la Ville aux abois et détermina le sénat à ouvrir les
-livres sibyllins. Et cependant c'était à un moment où toutes les
-forces des barbares étaient divisées; une partie seulement menaçait
-la péninsule, pendant que les autres luttaient pour ou contre les
-empereurs de Cologne. On comprend donc que des écrivains du troisième
-siècle aient considéré ces derniers comme des hommes providentiels,
-suscités à leur heure pour servir de boulevard contre la barbarie[108].
-
-[Note 108: Trebellius Pollio, _Triginta tyranni_, 5. Adsertores
-Romani nominis extiterunt. Quos omnes datos divinitus credo, ne...
-possidendi romanum solum Germanis daretur facultas.]
-
-Si l'empereur Glaive-au-Poing, comme l'appelaient les soldats, avait
-tenu les barbares en respect pendant le reste de son règne, sa mort fut
-pour eux le signal d'un déchaînement sans pareil. Francs et Alamans,
-comme s'ils s'étaient donné le mot d'ordre, forcèrent aussitôt les
-lignes du Rhin et du Danube. Le Rhin fut sans doute franchi sur
-plusieurs points à la fois, après que les travaux de défense de la
-rive droite eurent été emportés; la flottille qui croisait dans les
-eaux inférieures du fleuve fut incendiée, les châteaux de la rive
-gauche réduits en cendres, soixante-dix villes livrées au pillage et
-à la destruction. Toute la Gaule fut littéralement jonchée de ruines.
-De tous les désastres que lui ont infligés, au cours des siècles, ses
-divers envahisseurs, celui-ci fut le plus cruel; les horreurs n'en ont
-été égalées ni par l'avalanche de peuples qui ouvrit d'une manière
-si tragique le cinquième siècle, ni, plus tard, par les incursions
-répétées des Normands[109].
-
-[Note 109: Innombrables sont les séries monétaires trouvées dans
-les ruines des maisons romaines incendiées, et qui s'arrêtent aux
-empereurs gaulois ou encore à Aurélien. V. ce que dit déjà Bucherius,
-_Belgium Romanum_, p. 203.]
-
-Heureusement pour Rome, cette fois, les légions d'Orient, qui s'étaient
-attribué la nomination de l'empereur, avaient mis la main sur un héros.
-Probus, qui s'était illustré par de précédentes campagnes contre les
-Francs, fut un des plus grands généraux qui aient occupé le trône
-impérial, et son règne un des plus beaux dont l'histoire ait gardé le
-souvenir. Probus tint tête aux Francs et aux Alamans: il en extermina,
-dit-on, quatre cent mille sur le sol de la Gaule; il refoula ceux qui
-restaient, les uns au-delà du Rhin, les autres au-delà du Neckar; il
-reprit les villes envahies, il alla dompter les Francs jusqu'au fond
-de leurs marécages; il rétablit la ligne du Rhin, il releva même les
-avant-postes romains sur la rive droite du fleuve, comme avait déjà
-fait Postumus. Cette guerre de frontières avait quelque chose de
-particulièrement atroce; c'était une véritable chasse à l'homme, et
-tous les jours on apportait à l'empereur des têtes d'ennemis, qu'il
-payait un sou d'or la pièce. Enfin les barbares perdirent courage,
-et neuf de leurs rois vinrent demander la paix. Probus ne céda pas
-facilement. Il voulut des otages, il exigea ensuite du blé et du
-bétail pour nourrir son armée, il désarma ceux des ennemis qu'il dut
-renoncer à châtier; quant à ses captifs, il versa les uns dans son
-armée, et établit les autres, à titre de colons, dans les provinces
-dépeuplées[110].
-
-[Note 110: Vopiscus, _Probus_, 13 et 14.]
-
-L'Empire fut à bon droit reconnaissant envers le grand homme qui
-l'avait sauvé. Le sénat l'acclama avec enthousiasme et lui décerna le
-titre de _francique_, et les fêtes de son triomphe furent les plus
-éclatantes qu'on eût vues depuis longtemps. Des gladiateurs francs
-combattirent dans l'amphithéâtre: Rome, après avoir tremblé devant
-leur bravoure, ne dédaignait pas de s'en faire un spectacle et un
-divertissement. En voyant ce qui restait de ses redoutables ennemis
-s'entre-tuer pour lui faire plaisir, elle put, selon la parole d'un
-historien, se persuader que Probus allait faire ce que n'avait pu
-Auguste: réduire la Germanie en province romaine[111]. C'était une
-erreur, et un incident qui se passa vers cette époque montre bien que
-ce n'étaient pas les barbares qui étaient menacés du joug.
-
-[Note 111: _Id., o. c._ 3.]
-
-Parmi les Francs que Probus avait cantonnés dans les diverses provinces
-de l'Empire, il s'en trouvait à qui il avait assigné des terres près
-du Pont-Euxin. Ces exilés, qui regrettaient la terre natale et la
-liberté, mirent la main sur des vaisseaux, pillèrent les côtes de la
-Grèce et de l'Asie, de là visitèrent le littoral de la Libye, qu'ils
-désolèrent également, allèrent épouvanter Carthage, vinrent ensuite
-s'emparer de la ville de Syracuse, puis, entrant dans l'Océan par
-les colonnes d'Hercule, regagnèrent triomphalement les bouches du
-Rhin, après une des navigations les plus audacieuses dont l'histoire
-ait gardé le souvenir[112]. Le chroniqueur qui raconte cet exploit se
-montre stupéfait de tant d'audace et indigné de tant de succès; mais
-ce qui nous frappe autant que l'énergie virile de ces héros barbares,
-c'est l'impuissance d'un empire qu'ils traversent d'un bout à l'autre,
-non pas en fugitifs qui se cachent, mais en pirates qui font flamber
-partout l'incendie pour raconter leur passage. Quel présage pour
-l'avenir, et quel légitime sujet d'inquiétude pour le patriotisme
-romain!
-
-[Note 112: _Panegyr. lat._, v. 18; Zosime, I, 71. Cf. Fustel de
-Coulanges, _l'Invasion germanique_, p. 369, qu'il faut lire avec
-précaution.]
-
-Malgré les victoires de Probus, les Francs du Rhin n'étaient pas
-domptés, et le moindre trouble dans l'intérieur de l'Empire pouvait les
-ramener en Gaule. Ce fut l'espoir d'un usurpateur du nom de Proculus,
-qui, s'étant revêtu de la pourpre à Lyon, et ayant été battu par
-Probus, se réfugia chez eux: il était, paraît-il, d'origine franque,
-et il comptait sur la fidélité des hommes de sa race. Mais, dit le
-chroniqueur romain, les Francs, qui se font un jeu de trahir leur
-parole[113], abandonnèrent leur compatriote, et Proculus tomba dans
-les mains de Probus, qui le fit mettre à mort[114]. Ils semblent avoir
-été un peu plus fidèles à un autre usurpateur du nom de Bonosus. Ce
-dernier, qui occupait un commandement en Basse-Germanie, avait laissé
-brûler par les barbares la flottille du Rhin; puis, pour se dérober au
-châtiment qu'il redoutait, il avait imaginé de se proclamer empereur.
-Ce fut sans doute l'appui des Francs eux-mêmes qui lui permit de
-s'affermir à Cologne et de résister pendant quelque temps à Probus;
-finalement toutefois, il fut vaincu, et il termina ses jours par le
-suicide[115].
-
-[Note 113: Francis, quibus familiare est ridendo fidem frangere.
-Vopiscus, _Proculus_, c. 13.]
-
-[Note 114: _Id._, _ibid._, l. c.]
-
-[Note 115: Vopiscus, _Bonosus_, 14 et 15.]
-
-Ainsi, partout Probus triomphait. Un historiographe romain a dit que,
-s'il avait vécu, le monde n'aurait plus connu de barbares[116]. Mais
-les barbares remplissaient l'Empire au moment où s'écrivait cette
-phrase pompeuse; ils ne se contentaient pas d'amuser par le spectacle
-de leur mort les désœuvrés de l'amphithéâtre: ils fertilisaient par
-leurs sueurs le sol de ses provinces, ils défendaient ses frontières
-contre leurs propres compatriotes, en sorte qu'on eût pu dire que dès
-lors l'Empire était une proie que se disputaient ses défenseurs et
-ses ennemis. Dans de pareilles conditions, à quoi servait la valeur
-militaire d'un empereur? Les victoires ne faisaient qu'ajourner la
-crise, elles ne la conjuraient pas. On le vit bien à la mort de Probus.
-Sans perdre de temps, les hordes franques se répandirent de nouveau
-sur la Gaule septentrionale, l'assaillant par terre et par mer à la
-fois, car on a vu que parmi ces peuples il y en avait qui étaient
-familiarisés avec les flots, et que n'effrayaient pas les hasards de la
-navigation la plus lointaine.
-
-[Note 116: _Id._, _Probus_, 20.]
-
-Dioclétien eut le mérite de comprendre que, pour sauver l'Empire,
-c'étaient des réformes intérieures et non des succès militaires qu'il
-fallait. Il ne vit pas la vraie cause du mal dont mourait l'État,
-parce qu'elle était trop haute et trop lointaine pour se laisser
-découvrir par la perspicacité de l'homme politique, mais il se
-rendit parfaitement compte des phénomènes par lesquels se traduisait
-son influence sur la vie publique du monde romain. Devant les
-difficultés intérieures, les plus brillants succès militaires restaient
-inefficaces: à quoi servaient les victoires d'un Probus, puisque, grâce
-à l'électivité de l'empereur, le bras d'un vulgaire assassin pouvait
-décapiter l'Empire et le jeter sans défense aux pieds de l'ennemi?
-D'autre part, il n'était plus possible qu'un seul homme, quelle que
-fût sa supériorité, tînt tête à des adversaires qui étaient disséminés
-depuis les rivages de la mer du Nord jusqu'aux bords de l'Euphrate.
-Il fallait donc, avant tout, assurer la transmission régulière du
-pouvoir et alléger les charges de l'empereur. Toute la réforme de
-Dioclétien pivota sur ce double principe, et vint se concentrer dans
-l'établissement de la tétrarchie. Désormais, tout en conservant
-l'indestructible unité qui était sa force et sa raison d'être, l'Empire
-partagea entre deux Augustes le fardeau des sollicitudes et des labeurs
-du trône, et il leur adjoignit deux Césars, cooptés par eux-mêmes, qui
-devaient être leurs lieutenants de leur vivant et leurs successeurs
-après leur mort. Telle était la réforme, suggérée par les nécessités
-contemporaines, et qui pouvait, dans une certaine mesure, se réclamer
-des illustres exemples donnés, sous la dynastie antonine, par le plus
-beau siècle de l'Empire. Œuvre d'un génie sagace et pondéré, elle a
-incontestablement produit des résultats considérables. Si le quatrième
-siècle est parvenu à enrayer l'affreux travail de décomposition
-politique et sociale du troisième, il le doit en grande partie à un
-ensemble de mesures qui ont conjuré les crises dynastiques et facilité
-la défense des provinces. Sans doute, le remède était purement
-empirique, et son efficacité ne dura qu'un temps; mais, appliqué à
-une des heures les plus critiques dans la vie de l'État romain, il
-peut être considéré comme une de ces inspirations du génie qui, sur
-les champs de bataille, rétablissent soudain les chances d'une armée
-fléchissante, en améliorant ses positions stratégiques.
-
-Il était temps, car la Gaule était à deux doigts de sa perte. A
-l'intérieur, la révolte des Bagaudes remplissait tout le pays de
-troubles et de violences. Au dehors, la ligne des frontières cédait de
-nouveau sous l'assaut d'une multitude de peuplades. A côté des Francs
-et des Alamans, ennemis de vieille date, apparaissaient les Burgondes,
-les Hérules, les Chaibons, d'autres encore[117]. La mer elle-même était
-sillonnée par des multitudes d'embarcations saxonnes et franques qui
-pillaient les rivages. Les empereurs avaient confié le commandement de
-la flotte romaine à un Ménapien du nom de Carausius, qui connaissait la
-navigation pour l'avoir pratiquée dans sa jeunesse. Établi à Boulogne,
-à l'entrée du détroit par lequel les pirates barbares pénétraient
-dans la Manche, Carausius était le maître des communications entre
-cette mer et celle du Nord; s'il eût été fidèle, les rivages de la
-Gaule n'auraient eu rien à craindre de la part des envahisseurs. Mais
-l'Empire s'aperçut bientôt que l'amiral était de connivence avec les
-pirates: il les laissait passer impunément, et se contentait, quand
-leurs flottes se présentaient à l'entrée du détroit pour regagner leur
-pays, de prélever sa part sur le butin qu'ils avaient fait[118].
-
-[Note 117: _Panegyr. lat._, II, 5.]
-
-[Note 118: Eutrope, IX, 21; Aurelius Victor, _Cæsares_, 39, 16.]
-
-Rude était donc la tâche de Maximien, le nouveau collègue que
-Dioclétien s'était adjoint en qualité d'Auguste, avec la mission de
-défendre l'Occident et en particulier la Gaule. Maximien était un
-soldat énergique et un assez bon général, mais un esprit sans élévation
-et une âme sans grandeur. Il possédait les qualités qu'il fallait
-pour écraser une révolte, et il noya celle des Bagaudes dans des
-flots de sang, de même qu'au dire des traditions ecclésiastiques, il
-avait exterminé par les supplices les chrétiens qu'il avait trouvés
-dans son armée. Sa lutte contre les barbares fut longue et acharnée.
-Il commença par vaincre les Alamans et les Burgondes, avec plusieurs
-tribus saxonnes dont le nom apparaît pour la première fois dans nos
-annales[119]. Il tourna ensuite ses armes contre les Francs; mais
-ceux-ci le prévinrent par un de ces hardis coups de main qui leur
-étaient familiers.
-
-[Note 119: _Panegyr. lat._, II, 5; III, 7.]
-
-Le 1er janvier 287[120], Maximien était à Trèves, où il inaugurait
-son premier consulat par les fêtes habituelles, lorsque soudain on
-annonça que les Francs étaient dans le voisinage. Aussitôt le trouble
-et l'émoi succédèrent à l'allégresse: l'empereur dut jeter les insignes
-de consul pour revêtir les armes, et courut en hâte à la rencontre de
-l'ennemi. Ce ne fut sans doute qu'une escarmouche, car dès le même jour
-il rentrait victorieux à Trèves. Nous connaissons cet épisode par un
-panégyriste qui glorifie l'empereur d'avoir trouvé le temps, en une
-courte journée d'hiver, d'être consul le matin et général victorieux le
-soir[121]. Ce qui mérite plus d'admiration, c'est l'audace de quelques
-barbares traversant une province romaine et venant braver un empereur
-sous les murs de sa capitale!
-
-[Note 120: Et non 288, comme dit Am. Thierry, _Histoire de la Gaule
-sous la domination romaine_, II, p. 51, qui brouille ainsi toute la
-chronologie du règne de Maximien.]
-
-[Note 121: _Panegyr. lat._, II, 6.]
-
-L'explication de cette témérité se trouve en partie dans les événements
-qui se passaient alors au sein de la Gaule. Maximien, ayant eu
-connaissance de la conduite de Carausius, avait prononcé contre lui une
-sentence de mort, et le Ménapien, jetant aussitôt le masque, s'était
-fait proclamer empereur par ses soldats. Maître de la mer, il s'empara
-de la Bretagne, dont il fit le siège principal de sa puissance,
-pendant que la possession de la flotte et celle du port de Boulogne lui
-permettait de fermer l'accès de son île à la vengeance des Romains.
-Aidés, encouragés, appelés par lui, les pirates barbares, devenus ses
-alliés, s'installèrent dans de solides positions le long du rivage.
-C'est à cette époque sans doute qu'il faut faire remonter les colonies
-fondées autour de Boulogne par les Saxons, et dont la trace se retrouve
-encore aujourd'hui, très reconnaissable, dans les noms des villages qui
-entourent cette vieille ville romaine[122]. Quant aux Francs, jusque-là
-toujours cantonnés au delà du Rhin, il leur laissa prendre l'île de
-Batavie[123] à peu près déserte, et même, de ce côté-ci du fleuve, une
-partie du pays de l'Escaut[124]. Toujours menacés sur leurs derrières
-par les Chauques, les Francs se débarrassaient ainsi d'une lutte sans
-cesse renaissante avec ces redoutables voisins, et se mettaient à
-l'aise en prenant possession de terrains abandonnés, qui, pour Rome,
-n'avaient guère qu'un intérêt stratégique.
-
-[Note 122: G. Kurth, _La frontière linguistique en Belgique et dans
-le nord de la France_.]
-
-[Note 123: Terram Bataviam sub ipso quondam alumno suo (sc.
-Carausio) a diversis Francorum gentibus occupatam. _Panegyr. lat._,
-VIII, 5.--Purgavit ille (sc. Constantius Chlorus) Bataviam advena hoste
-depulso. _Id._, IX, 25.--Multa ille (sc. Constantius Chlorus) Francorum
-millia qui Bataviam aliasque cis Rhenum terras invaserant interfecit,
-depulit, cepit, abduxit. _Id._, VI, 4.]
-
-[Note 124: V. le dernier passage cité dans la note précédente, et
-ajouter celui-ci: Quamquam illa regio divinis expeditionibus tuis,
-Caesar, vindicata atque purgata, quam obliquis meatibus Scaldis
-interfluit quamque divortio sui Rhenus amplectitur pœne, ut cum
-verbi periculo loquar, terra non est. _Panegyr. lat._, V, 8. Changer
-_Scaldis_ en _Vahalis_ est inadmissible, les manuscrits s'y opposent
-absolument.]
-
-Le Ménapien faisait un coup de maître en installant ses alliés dans
-les plaines humides de sa patrie. Les trois fleuves qui venaient y
-déboucher dans la mer du Nord, en face de la Bretagne, étaient les
-larges chaussées flottantes par lesquelles l'ennemi pouvait pénétrer
-dans cette île sans avoir besoin de Boulogne; y installer les Francs,
-c'était en prendre possession lui-même. C'est ainsi que les Francs et
-les Saxons, s'appuyant les uns sur les autres, couvraient les abords
-de la Bretagne et assuraient à leur allié la possession tranquille de
-toute la côte gauloise. Il n'avait rien à craindre tant que les uns lui
-gardaient le port de Boulogne, et les autres les bouches du Rhin.
-
-Il fallait donc de toute nécessité que, pour châtier l'usurpateur,
-Maximien reprît l'un de ces postes et, si possible, tous les deux.
-Il se décida pour une expédition contre les Francs, sans doute parce
-que ces barbares lui paraissaient plus dangereux que les Saxons, et
-qu'il eût craint de leur laisser les mains libres en Gaule pendant que
-lui-même serait en Bretagne[125]. Nous voyons qu'au cours de cette
-expédition il franchit le Rhin et dévasta le pays des barbares. Les
-Francs de l'Escaut et du Wahal, intimidés par ce déploiement de forces
-et incapables de résister à son armée, se hâtèrent de faire leur
-soumission et de se déclarer les vassaux de l'Empire; à ces conditions,
-il leur laissa la jouissance des terres qu'ils avaient usurpées. L'acte
-d'hommage eut lieu dans une de ces cérémonies imposantes par lesquelles
-Rome s'entendait à impressionner l'imagination des barbares. Tout le
-peuple franc, conduit par son roi Genobaud, se présenta humblement à
-l'empereur, et s'engagea d'une manière solennelle à être désormais
-fidèle, et, sans doute, à fournir à l'empereur des contingents
-militaires pour prix des territoires qu'il lui laissait. La scène
-est restée dans la mémoire des Romains, qui n'étaient plus habitués à
-des spectacles si flatteurs pour leur patriotisme; ils se racontèrent
-longtemps ce roi barbare dont ils ne comprenaient pas le langage, mais
-dont ils interprétaient les gestes, et qui, tourné vers les siens, leur
-montrait l'empereur en leur commandant de le vénérer comme il faisait
-lui-même[126]. Ce Genobaud est le premier roi franc dont l'histoire ait
-fait mention. Si notre conjecture est fondée, il aura été le souverain
-de ceux de Belgique, et, à ce titre, c'est lui et non le fabuleux
-Faramond qui devrait ouvrir la série des rois saliens. Devenu le vassal
-de l'empereur, il tint désormais à titre légal la rive gauche du Rhin,
-mais ce titre ne changea rien à la situation des choses. En réalité, la
-colonie franque de l'Escaut était l'avant-poste de l'invasion et non le
-boulevard de l'Empire[127].
-
-[Note 125: _Panegyr. latin._, II, 7, et III, 5. Ces sources ne font
-pas connaître le nom du pays qui fut ainsi désolé par Maximien; mais
-tout indique que ce fut la région des embouchures du Rhin, de la Meuse
-et de l'Escaut.]
-
-[Note 126: Cum per te regnum receperit Genobaudes a teque cominus
-acceperit. Ce passage, mal coupé dans certains manuscrits, a donné
-«Genobaud Esateque», et a induit plusieurs historiens, notamment
-Fauriel, I, p. 165, et Amédée Thierry, _Histoire de la Gaule sous la
-domination romaine_, II, p. 53, à admettre deux rois, Genobaud et
-Esatech.]
-
-[Note 127: Tuo, Maximiane Auguste, nutu Nerviorum et Trevirorum
-arva jacentia velut postliminio restitutus et receptus in leges Francus
-excoluit. _Panegyr. lat._, V, 21. Sur l'interprétation de ce passage
-intentionnellement obscur, voir Pétigny, _Études sur l'histoire, les
-lois et les institutions de l'époque mérovingienne_, I, p. 149, note.]
-
-Tout en battant les alliés de l'usurpateur, Maximien pressait les
-mesures qui devaient lui permettre d'aller le châtier à son tour. Il
-fallut commencer par construire une nouvelle flotte, puisque Carausius
-était maître de l'ancienne. Pendant tout l'été on y travailla avec
-ardeur sur les chantiers qui se trouvaient à l'embouchure des fleuves.
-L'expédition échoua toutefois: le silence des panégyristes en est la
-preuve sans réplique; l'un d'eux n'y fait une allusion timide que pour
-attribuer l'échec à l'inclémence du temps et à l'inexpérience de
-l'équipage[128]. Les empereurs crurent prudent de ne pas renouveler la
-tentative: ils traitèrent avec le rebelle qu'ils n'avaient pu vaincre,
-et lui laissèrent la Bretagne[129]. Il est fort peu probable qu'ils lui
-aient accordé le titre d'Auguste; mais Carausius ne craignit pas de
-se l'attribuer dans les médailles qu'il fit frapper pour célébrer une
-réconciliation si heureuse pour lui. Il y figure à côté de Dioclétien
-et de Maximien avec l'exergue: _Carausius et ses frères. Paix des trois
-Augustes_[130].
-
-[Note 128: Exercitibus autem vestris licet invictis virtute, tamen
-in re maritima novis... Illam inclementiam maris, quæ victoriam vestram
-fatali quadam necessitate distulerat. _Panegyr. lat._, V, 12.]
-
-[Note 129: Eutrope, IX, 22; Aurelius Victor, _Cæsar_, 39.]
-
-[Note 130: Eckel, _Doctrina nummorum_, VIII, 47; Mionnet, II, p.
-169.]
-
-Carausius et les Francs ses alliés ne jouirent pas longtemps d'une
-tranquillité qu'eux-mêmes, peut-être, auraient voulu laisser à
-l'Empire. Tout changea de face lorsque le César Constance Chlore vint
-remplacer Maximien dans le gouvernement de la Gaule. Ce vaillant homme
-ne se considérait pas comme lié par la politique de son prédécesseur
-vis-à-vis de l'heureux brigand ménapien; il entendit régler lui seul,
-et à titre souverain, les destinées de la Gaule et de la Bretagne.
-Son premier exploit fut de reprendre Boulogne, à la suite d'un siège
-mémorable, où l'armée romaine dut recourir à toutes les ressources de
-la poliorcétique ancienne. Après cela, pour achever d'isoler Carausius,
-et pendant qu'il faisait construire une flotte pour aller le chercher
-en Bretagne, il fondit sur ses alliés francs dans la Ménapie et dans
-l'île des Bataves; il poussa même au delà du Rhin, et alla donner
-la chasse aux ennemis de l'Empire jusque dans leurs plus lointaines
-retraites[131]. Ni les marécages ni les forêts ne protégèrent cette
-fois les barbares contre les légions romaines: il leur fallut se
-rendre avec femmes et enfants, et aller cultiver, pour le compte de
-l'Empire, les terres qu'ils avaient pillées peut-être auparavant[132].
-Constance les répartit dans les solitudes des pays d'Amiens et de
-Beauvais, et dans les cantons abandonnés des cités de Troyes et de
-Langres[133]. Les habitants des provinces assistèrent avec un joyeux
-étonnement au défilé de ces longues chiourmes de captifs que l'on
-conduisait aux travaux forcés de la terre romaine. En attendant qu'ils
-arrivassent à destination, ils étaient employés à diverses besognes
-dans les villes qu'ils traversaient. Un témoin oculaire nous les
-montre, dans une de leurs haltes, accroupis ou couchés pêle-mêle sous
-les portiques des cités. Les hommes, plongés dans le morne abattement
-du vaincu, avaient perdu cette allure farouche qui les rendait si
-redoutables; leurs femmes et leurs mères les contemplaient maintenant
-avec mépris, tandis qu'enchaînés côte à côte, les jeunes gens et les
-jeunes filles gardaient le confiant abandon de leur âge et échangeaient
-des paroles de tendresse.
-
-[Note 131: _Panegyr. lat._, VII, 6.]
-
-[Note 132: _Ibid._, V, 8 et VII, 4.]
-
-[Note 133: _Ibid._, _V_, 21. Pendant tout le moyen âge, le souvenir
-de ces Francs transplantés s'est conservé au pays de Langres dans le
-nom du _Pays Hattuariorum_ et en Franche-Comté dans celui du _pays
-Amavorum_ ou _Chamavorum_, sur lesquels voyez Zeuss, _Die Deutschen
-und die Nachbarstämme_, Munich 1837, p. 582 et suivantes, et Longnon,
-_Atlas historique de la France_, texte explicatif, pp. 96 et 134.]
-
-«Ainsi donc, s'écrie le témoin cité tout à l'heure, le Chamave et
-le Frison labourent maintenant pour moi; ces pillards, ces nomades
-sont aujourd'hui des manœuvres aux mains noircies par le travail des
-champs; je les rencontre au marché, vendant leur bétail et débattant
-le prix de leur blé. Ce ne sont pas seulement des colons; vienne
-l'heure du recrutement, on les verra accourir, conscrits volontaires
-qui supporteront toutes les fatigues, et qui courberont le dos sous le
-cep du centurion, heureux de servir l'Empire et de porter le nom de
-soldat[134].»
-
-[Note 134: _Panegyr. lat._, V.]
-
-Maître de Boulogne et vainqueur des Francs, Constance pouvait
-entreprendre la conquête de la Bretagne. Il monta sur la flotte qu'il
-avait fait construire et partit pour une expédition contre Allectus,
-qui, après avoir assassiné Carausius, venait de se mettre à sa place.
-Le vieux Maximien, pendant ce temps, devait veiller sur la ligne du
-Rhin et en écarter les barbares[135]. Mais, soit qu'il fût affaibli par
-l'âge, soit qu'il lui répugnât d'être en quelque sorte le lieutenant
-de son César, il laissa passer les Alamans, et Constance, revenu de
-sa campagne victorieuse d'outre-Manche, qui avait remis la Bretagne
-sous l'autorité romaine, eut toutes les peines du monde à refouler
-ces nouveaux agresseurs. Après avoir failli tomber dans leurs mains
-sous les murs de Langres, il finit par les tailler en pièces, courut
-infliger le même sort à leur seconde armée près de Vindonissa, puis
-ramena prisonniers un grand nombre de leurs guerriers qui s'étaient
-réfugiés dans une île du Rhin gelé.
-
-[Note 135: _Ibid._, X, 13.]
-
-Ce prince humain, tolérant, généreux, simple dans ses mœurs et dans
-ses goûts, qui savait vaincre, gouverner et pardonner, mourut trop
-tôt pour le bonheur de la Gaule. Son fils Constantin hérita des
-qualités militaires de son père; seulement il donna à la lutte contre
-les barbares un caractère d'atrocité qu'elle n'avait pas encore
-eu. Deux rois francs, Ascaric et Ragais, avaient été à la tête des
-troupes qui avaient envahi la Gaule pendant l'absence de Constance
-Chlore. Constantin courut les chercher en Batavie, s'empara de leurs
-personnes, et les ramena enchaînés à Trèves, où il les livra dans
-l'amphithéâtre aux dents des bêtes féroces, avec une multitude de leurs
-compatriotes[136]. Les panégyristes parlent avec enthousiasme de ces
-cruelles hécatombes de victimes humaines, et l'un d'eux compare le
-jeune vainqueur qui, pour ses débuts, fait périr des rois, à Hercule,
-qui, dans son berceau, étrangla deux serpents[137].
-
-[Note 136: Eutrope, X, 3; _Panegyr. lat._, VI, 4; VII, 10, 11, et
-X, 16.]
-
-[Note 137: _Panegyr. lat._, X, 16.]
-
-Un cri d'indignation retentit dans le pays franc, et plusieurs
-peuplades jurèrent de tirer vengeance de ces atrocités. Les Chamaves,
-les Tubantes, les Chérusques, les Bructères se soulevèrent ensemble
-contre l'oppresseur de leur nation[138]. C'était bien, cette fois, une
-véritable ligue qui réunissait contre les Romains toutes les forces
-barbares des Pays-Bas. Il fallait tenir tête à tous ces peuples en
-même temps qu'aux Alamans, qui eux-mêmes rentraient en campagne sur le
-haut Rhin. Constantin n'hésita pas un instant. Franchissant de nouveau
-le Rhin, il apparut comme la foudre au beau milieu de ces nations
-guerrières qui se préparaient à le surprendre. Elles se dispersèrent
-épouvantées, mais il les poursuivit jusqu'au fond de leurs marécages,
-brûlant leurs bourgades et massacrant indifféremment les hommes et
-les bêtes, jusqu'à ce que les soldats furent rassasiés de carnage.
-Quand il reparut enfin sur les bords du fleuve, il traînait à sa
-suite une multitude de captifs réservés aux plus tristes destinées.
-Les moins malheureux furent envoyés dans les provinces comme colons,
-d'autres réduits en esclavage; ceux qui étaient trop fiers pour devenir
-esclaves et trop peu sûrs pour le service militaire défrayèrent les
-jeux sanglants de l'amphithéâtre, où leur nombre, dit un panégyriste,
-fatigua la multitude des bêtes féroces[139].
-
-[Note 138: Quid memorem Bructeros? Quid Chamavos? Quid Cheruscos,
-Vangiones, Alamanos, Tubantes?... Hi omnes singillatim dein pariter
-armati conspiratione fœderatae societatis exarserant. _Panegyr. lat._,
-X, 18.]
-
-[Note 139: _Panegyr. lat._, VII, 12.]
-
-Ces grandes et lamentables victoires furent couronnées par une série
-de mesures stratégiques destinées à en affermir les résultats. Un pont
-permanent fut jeté sur le Rhin à Cologne, et la citadelle de Deutz
-construite en face pour le garder: Rome semblait affirmer sa volonté
-de reprendre possession de la rive droite. Les châteaux-forts que les
-dernières guerres avaient détruits se relevèrent de leurs ruines,
-des postes militaires échelonnés jusque vers les embouchures du Rhin
-gardèrent la rive gauche, et la flottille qui occupait le fleuve
-recommença de croiser dans ses eaux. Si profonde était redevenue la
-tranquillité, au dire des panégyristes, que les Francs n'osaient
-plus se montrer dans la vallée, et que le laboureur romain promenait
-tranquillement sa charrue dans les plaines de la rive droite[140]. Pour
-perpétuer le souvenir de ses triomphes, Constantin institua les jeux
-franciques, qui se célébraient tous les ans du 14 au 20 juillet avec un
-éclat extraordinaire.
-
-[Note 140: _Panegyr. lat._, VII, 11.]
-
-Tous ces travaux n'étaient pas encore achevés lorsque éclata la grande
-crise qui décida des destinées religieuses du monde romain, et qui se
-dénoua dans la bataille du Pont Milvius, le 26 octobre 312. Maxence
-avait compté sur la diversion que feraient les Francs, et il faut bien,
-en effet, que ces barbares, si souvent écrasés, aient été un sérieux
-danger pour la Gaule, puisque, à peine délivré de son rival, Constantin
-se hâta de regagner les bords du Rhin. Il y trouva les Francs en pleine
-ébullition, et qui brûlaient de venger leurs précédents désastres.
-Déjà leurs troupes massées sur la rive droite se disposaient à passer
-sur l'autre bord, lorsque Constantin s'avisa d'un stratagème hardi.
-Déguisé en simple soldat et suivi de deux seuls compagnons, il se
-glisse dans le voisinage de leur armée, et parvient à leur faire croire
-que l'empereur vient d'être appelé sur le haut Rhin. Sur la foi de
-ces renseignements, les barbares passent en hâte sur la rive romaine,
-et viennent se faire tailler en pièces dans une embuscade qu'il leur
-avait dressée. Lui-même passe le fleuve à la suite des fuyards et va
-achever l'extermination. Pour la troisième fois, l'arène de Trèves se
-remplit de victimes humaines destinées aux bêtes sauvages, et l'on vit
-plus d'un de ces infortunés se jeter lui-même au-devant des morsures,
-pour en finir plus vite[141]. Leur courage désespéré excite un instant,
-sinon la pitié, du moins l'admiration du panégyriste; mais c'est pour
-mieux louer leur bourreau: «Il y a quelque gloire, dit-il, à vaincre de
-pareilles gens[142].»
-
-[Note 141: _Panegyr. lat._, IX, 23.]
-
-[Note 142: Ex quo ipso apparet quam magnum sit vicisse tam prodigos
-sui. _Panegyr. lat._, IX, 23.]
-
-Au moins, en avait-on fini, cette fois, avec l'opiniâtre barbarie
-franque? Les orateurs officiels se le persuadèrent, et l'un d'eux
-crut pouvoir affirmer à Constantin que le nom de Franc ne serait plus
-prononcé désormais[143]. L'histoire n'a pas confirmé cette prophétie;
-elle s'est bornée à oublier le nom du prophète. Constantin, lui, fut
-d'un autre avis que ses flatteurs. En quittant pour toujours ces rives
-septentrionales où il laissait chez les ennemis de l'Empire un nom si
-redouté, il crut devoir les placer sous la surveillance de son propre
-fils (317). La précaution n'était pas superflue, car dès que les
-barbares ne se sentirent plus sous le feu du regard de Constantin[144],
-ils reprirent les armes, et le jeune Crispus eut à recommencer les
-combats de son père. L'intrépide optimisme des rhéteurs ne se démentit
-pas: si les Francs repoussaient si vite après avoir été exterminés,
-c'était, à leur sens, pour fournir au prince impérial l'occasion de
-commencer sa carrière par des victoires[145].
-
-[Note 143: Tantamque cladem vastitatemque perjuræ genti intulisti
-ut post vix ullum nomem habitura sit. _Panegyr. lat._, IX, 22.]
-
-[Note 144: Hic imperatorius ardor oculorum. _Panegyr. lat._, VI, 9.]
-
-[Note 145: Fecunda malis suis natio ita raptim adolevit robusteque
-recreata est ut fortissimo Cæsari primitias ingentis victoriæ daret.
-_Panegyr. lat._ X.]
-
-La campagne de Crispus se place aux environs de l'année 320; depuis
-cette date, il s'écoule une vingtaine d'années sur lesquelles nous
-manquons de toute espèce de renseignements. Il est possible que les
-Francs soient restés en repos pendant tout ce temps. Ils avaient eu
-tour à tour en face d'eux trois fils de Constantin. Crispus, qui périt
-en 326, avait été remplacé par Constantin II; lorsqu'en 332 celui-ci
-fut rappelé pour aller combattre les Goths, il eut pour successeur
-son frère Constant, qui n'était âgé que de quinze ans, mais qui sans
-doute avait été placé sous la direction de quelque général expérimenté.
-Apparemment on ne se serait pas avisé de ces mutations dans le haut
-personnel, si le pays n'avait joui au moins d'une tranquillité relative.
-
-Mais la situation allait bientôt changer, et les guerres intestines des
-fils de Constantin permirent aux Francs de faire reperdre à l'Empire
-tous ses avantages antérieurs. Constantin II, à qui était échue la
-Gaule avec l'Espagne et la Bretagne, étant allé se faire tuer en
-Italie dans une guerre contre son frère Constant (340), la Gaule dut
-rester quelque temps sans maître, car on ne peut supposer qu'elle se
-soit jetée d'emblée dans les bras du vainqueur de son souverain. Les
-Francs profitèrent de ce moment de crise pour reprendre les armes, et
-dès l'année suivante, les chroniqueurs nous signalent les combats que
-Constant eut à leur livrer. Ils remplissent les années 341 à 345, si
-la chronologie de nos annalistes est exacte, et il ne paraît pas que
-la victoire ait souri aux armes impériales. On parle bien de succès
-remportés sur les Francs et de la paix qui leur aurait été imposée par
-l'empereur[146]; mais ce sont là, chez les écrivains de la décadence,
-des formules presque officielles, sous lesquelles il n'est pas malaisé
-de discerner des réalités beaucoup moins flatteuses. La sécheresse même
-des notices et l'absence de toute mention un peu précise attestent
-l'embarras des historiographes, et une ligne de la Chronique de saint
-Jérôme[147], disant qu'on a combattu contre les Francs avec des succès
-divers, montre ce qu'il faut penser des uniformes bulletins de victoire
-enregistrés par des contemporains moins sincères. Quand ceux-ci nous
-disent qu'on a fait la paix avec les Francs, il faut entendre par là
-qu'on a traité avec un ennemi qu'on n'a pas vaincu, nullement qu'on
-lui a dicté ses conditions; personne ne s'y trompera pour peu qu'il
-soit habitué au langage conventionnel de cette époque. Concluons que
-l'Empire a dû laisser les Francs en possession des terres qu'ils
-avaient envahies, et que tout son triomphe sur eux consista à leur
-faire promettre de lui fournir des soldats[148]. Les barbares, on l'a
-vu, ne refusaient jamais un pareil engagement. Quant au territoire qui
-dut leur être abandonné, il n'y a pas de doute que ce fut la Toxandrie:
-c'est là, en effet, que nous les trouvons installés à la date de 358,
-et l'historien qui mentionne leur établissement dans cette contrée nous
-apprend qu'ils y sont déjà depuis quelque temps[149].
-
-[Note 146: Saint Jérôme, _Chronic._, ann. 344 et 345; Idatius, ann.
-341 et 342; Cassiodore, _Chronic._, ann. 344; Socrate, _Hist. eccles._,
-II, 10; Sozomène, _Hist. eccles._, III, 6; Libanius, _Orat._, III,
-pages 138-139, éd. de Paris.]
-
-[Note 147: Saint Jérôme, _Chron._, l. l.1: Vario eventu adversum
-Francos a Constante pugnatur.]
-
-[Note 148: Cf. Amédée Thierry, _Histoire de la Gaule sous la
-domination romaine_, II, p. 211, suivi par V. Duruy, _Hist. des
-Romains_, VI, p. 223, et Richter, _Annalen des Fränkischen Reichs_, I,
-p. 10. Fauriel, I, pp. 166 et suiv., induit en erreur par une fausse
-citation d'Idatius, admet l'année 337, mais il ne se trompe que de
-quelques années, et rapporte aussi l'entrée des Francs en Gaule au
-règne de Constant, qu'il appelle à tort Constance. V. encore Dederich,
-_Der Frankenbund_, p. 113 et Luden, II, p. 165, cité par Dederich.]
-
-[Note 149: Parlant de l'expédition de Julien contre les Francs
-Saliens en 358, Ammien Marcellin écrit: «Petit primos ommium Francos,
-eos videlicet quos consuetudo Salios appellavit, ausos olim in Romano
-solo apud Toxiandriam locum habitacula sibi figere praelicenter.»
-XVIII, 8, 3.]
-
-Ce qui confirme singulièrement cette conjecture, c'est qu'au dire des
-archéologues, la plupart des trésors romains enfouis en pays flamand
-datent des années qui suivirent le règne de Constantin le Grand[150].
-Il en faudrait conclure que dès cette époque les Francs débordèrent
-sur toute la Belgique septentrionale, et qu'ils se répandirent depuis
-la Campine jusque vers les côtes de la mer du Nord. Ils durent trouver
-dans ces régions, à côté des Saxons qui occupaient les rivages, ceux
-de leurs compatriotes qui étaient venus s'établir en Ménapie du temps
-de Carausius, et que ni Maximien ni les autres empereurs de la maison
-flavienne n'avaient totalement délogés de cette province.
-
-[Note 150: «Aussi les autres médailles romaines qu'on a déterrées
-jusqu'à présent en Flandre finissent la plupart à Constantin le Grand.»
-De Bast, _Recueil d'antiquités_, etc. (1808), p. 100.--Cf. Heylen, _De
-antiquis Romanorum monumentis in Austriaco Belgio superstitibus_ (_Mém.
-de l'Acad. de Bruxelles_, t. IV, 1783), passim.]
-
-Cette seconde immigration des Francs dans la Gaule, qui eut pour
-conséquence la germanisation définitive de la Belgique septentrionale,
-a passé, comme la première, à peu près inaperçue des contemporains,
-parce qu'ils ne pouvaient pas en apprécier la portée lointaine. Qui
-leur eût dit que c'était le premier acte d'une prise de possession
-irrévocable du territoire romain par les héritiers de l'Empire? Sans
-doute ils éprouvèrent une certaine humiliation à voir la frontière
-violée impunément par des tribus rebelles; mais l'Empire lui-même,
-depuis plusieurs générations, n'avait-il pas multiplié les colonies
-barbares sur son sol? C'étaient, il est vrai, des vaincus qu'il y avait
-installés; mais si les nouveaux venus acceptèrent, comme on peut le
-croire, l'obligation de se soumettre au service militaire, on n'aura
-pas vu une différence essentielle entre l'indépendance des uns et le
-vasselage des autres. D'ailleurs, les terres dont les Francs venaient
-de s'emparer étaient précisément celles dont Rome n'avait rien su
-faire, et qui, composées de landes stériles vers l'est, vers l'ouest
-de forêts marécageuses, étaient restées depuis quatre siècles barbares
-et inhabitées. Aucune portion du sol effectivement occupé par la
-civilisation romaine ne leur fut abandonnée. Ils ne pénétrèrent dans
-aucune cité, dans aucune ville forte. Tongres et Tournai restèrent
-au pouvoir de l'Empire, avec les grandes chaussées stratégiques qui
-maintenaient les communications entre Cologne et la Gaule. Plus d'un
-optimiste de l'époque aura pu se dire, en renouvelant un mot de
-Gallien, que les sables de la Campine n'étaient pas indispensables au
-bonheur de l'Empire.
-
-Nous avons maintenant à exposer d'où venaient les peuplades franques
-qui s'établirent ainsi en Belgique. Toutes les deux, celles de la
-Ménapie comme celles du pays des Toxandres, sortaient de l'île des
-Bataves, qui était depuis longtemps devenue le vestibule de l'Empire
-pour toutes les tribus de la famille franque. Attirées par la richesse
-du sol provincial, ou poussées par les peuples cantonnés en arrière
-d'elles, elles passaient en Batavie, y absorbaient plus ou moins ce
-qu'elles trouvaient de population indigène, puis, après cette halte,
-se remettaient en marche et pénétraient en pays romain. Le souvenir
-de ces migrations nous a été conservé d'une manière un peu vague, mais
-exacte cependant, par un historien du cinquième siècle; selon lui,
-c'est pour échapper à la pression de leurs voisins les Saxons que les
-Francs se sont établis en Batavie[151]. Une de leurs peuplades, celle
-des Saliens, a pendant quelque temps conservé son nom sur la rive
-gauche. Il se retrouve, en effet, au milieu du quatrième siècle, sous
-la plume des historiens contemporains[152], puis encore un peu plus
-tard dans l'Almanach de l'Empire[153]. Après cela il disparaît, ou du
-moins, les rares fois qu'il en est fait mention, il n'a plus, comme
-celui des Sicambres, qu'une valeur purement poétique[154]. Il n'est pas
-prouvé qu'il faille l'identifier avec l'adjectif salique, qui semble
-désigner plutôt la qualité du propriétaire libre. La loi salique,
-c'est, selon toute apparence, la loi des hommes de condition salique,
-et non celle des hommes de race salienne.
-
-[Note 151: Zosime, III, 3.]
-
-[Note 152: Julien, _Opera_, éd. de Paris, 1630, p. 514; Ammien
-Marcellin, XVII, 8; Zosime, III, 6.]
-
-[Note 153: La _Notitia dignitatum imperii_ mentionne une cohorte de
-Saliens dans l'armée du _magister peditum_ d'Occident, une de _Salii
-seniores_ dans celle du maître de la cavalerie des Gaules, une de
-_Salii juniores Gallicani_ en Espagne.]
-
-[Note 154: Ainsi dans Claudien, _De laudibus Stilichonis_, I, 211,
-et dans Sidoine Apollinaire, _Carmina_, VII, 237.]
-
-Les Saliens ne sont donc, en réalité, qu'une fraction du groupe
-occidental des Francs, qui comprenait encore des Bataves, des Gugernes,
-des Chamaves et des Tongres. Dès le cinquième siècle, tous ces noms
-étaient oubliés, et le peuple sorti de leur fusion s'appelait, comme
-sur la rive droite, le peuple des Francs. Les historiens ont pris
-l'habitude de comprendre sous la désignation de Saliens les peuples
-francs autres que les Ripuaires[155]. C'est une erreur. Le peuple sur
-lequel régna la dynastie mérovingienne ne s'est connu lui-même que sous
-le nom de Francs, qui désignait également les Ripuaires. L'opposition
-entre ceux-ci et les Saliens est une conception assez tardive, ignorée
-encore des Francs de Clodion et de ceux de Clovis[156].
-
-[Note 155: Le nom des Ripuaires apparaît pour la première fois dans
-Jordanes, c. 36, qui distingue entre _Riparii_ et _Franci_, avec la
-même inexactitude que, par exemple, Sidoine Apollinaire, _Carm._, VII,
-236 et 237, oppose _Salius_ à _Francus_.]
-
-[Note 156: Depuis que ces lignes sont écrites, ma thèse a été
-reprise et développée par M. O. Dippe, _Der Prolog der Lex Salica_
-(dans _Historische Vierteljahrschrift_, 1899, pp. 178 et 186-188).]
-
-Ainsi, deux colonies franques, l'une vers 287, l'autre en 341, ont osé,
-selon le mot d'un historien, s'établir sur la rive romaine sans l'aveu
-des empereurs, et s'y sont ensuite maintenues avec leur permission.
-L'une s'est cantonnée sur le bas Escaut et s'est répandue dans les deux
-Flandres; l'autre a pris pied dans le Brabant septentrional et dans la
-Campine actuelle. Fondues ensemble à un moment qui doit coïncider avec
-l'invasion de 341, elles ont constitué le noyau du peuple de Clodion.
-Le berceau de la monarchie française est dans les plaines des Pays-Bas.
-
-
-
-
-IV
-
-LES FRANCS EN BELGIQUE
-
-(_Suite._)
-
-
-Plus d'un demi-siècle va s'écouler sans que les colonies franques de
-la Toxandrie et de la Flandre attirent l'attention de l'histoire.
-Les rares fois qu'il sera question d'elles, on n'en parlera que
-pour signaler leurs revers. On dirait qu'elles cherchent à se faire
-oublier de l'Empire, ou à le réconcilier avec leur prise de possession
-irrégulière et violente. Tout le poids de la lutte entre Francs et
-Romains pèsera sur leurs compatriotes restés en Germanie, et qui, à
-leur tour, essayeront de forcer le passage. Mais, dans les assauts
-répétés qu'ils livreront à la frontière du Rhin, ce seront des Francs
-encore qu'ils rencontreront en face d'eux comme derniers défenseurs
-du monde romain. Rien ne montre mieux la vitalité de ce peuple, et
-la place qu'il prend dès lors en Occident. Il ne s'agit déjà plus de
-savoir si la Gaule sera romaine ou germanique; la seule question qui se
-pose, c'est si elle appartiendra aux Francs romanisés ou aux Francs
-restés barbares. De toute manière, sous l'uniforme romain ou sous les
-étendards de ses rois nationaux, le Franc sera le maître de la Gaule.
-Voilà ce qu'enseignent les vicissitudes, souvent fort compliquées, du
-siècle dont l'histoire va passer sous nos yeux.
-
-Le 18 janvier 350, le jeune empereur Constant, sous le règne duquel
-les Francs s'étaient établis en Toxandrie, périssait assassiné à la
-suite d'un complot qui paraît avoir été ourdi par le parti païen.
-Dans cette tragédie, tous les principaux rôles furent joués par
-des Francs. L'usurpateur, Magnence, était de race barbare et très
-probablement d'origine franque: il avait pour père un Lète et pour
-mère une devineresse[157]. L'assassin fut un Franc du nom de Gaiso, et
-le dernier fidèle du malheureux empereur fut encore un Franc, nommé
-Laniogais, qui l'accompagna dans sa fuite jusqu'au delà des Pyrénées.
-C'étaient les Francs aussi qui, avec les Saxons, formaient les éléments
-les plus solides de l'armée de Magnence, lorsque celui-ci dut aller
-défendre contre l'empereur légitime la couronne qu'il avait usurpée.
-Mais ce n'est pas tout, car Constance se procura à prix d'or l'alliance
-des Francs du Rhin, et c'est avec leur appui, intéressé mais efficace,
-que l'empereur franc fut renversé du trône. Enfin, l'homme qui, en
-passant du camp de Magnence dans celui de son adversaire, décida du
-sort des deux rivaux, c'était le Franc Silvanus. On cherche vainement
-le nom d'un Romain dans cette lutte où tous les intérêts de Rome sont
-en jeu. Vaincu à Mursa (351), Magnence s'enfuit jusqu'à Aquilée, et
-d'Aquilée jusqu'à Lyon. Là, il apprit que la Gaule s'était révoltée
-contre son frère Decentius, à qui il en avait confié la garde pendant
-son absence, que Trèves lui avait fermé ses portes, qu'il avait été
-battu par l'Alaman Chnodomar en voulant secourir la ville de Mayence,
-et que dans son désespoir il s'était tué. Tout croulait autour de lui:
-il n'avait plus qu'à imiter son frère, et il mit fin à ses jours par le
-suicide. Constance restait seul maître de l'Empire.
-
-[Note 157: Julien, _Cæsar._, p. 20, ed. de Paris; Zosime, II, 45 et
-54.]
-
-Il paya de la plus noire ingratitude la fidélité du général franc.
-Silvanus était né en Gaule, d'un père nommé Bonitus, qui avait rendu
-de signalés services à Constantin le Grand dans la guerre contre
-Licinius. Il était chrétien, et l'on peut le regarder comme le premier
-de sa race qui ait été conquis à la fois par le christianisme et par
-la civilisation romaine. Entraîné, sans doute malgré lui, dans le
-mouvement qui avait élevé Magnence, il s'en était dégagé à l'heure où
-la destinée était indécise encore, et où il y avait quelque courage
-à se prononcer comme il fit. Sa loyauté inspirait d'ailleurs tant de
-confiance, qu'aussitôt après la défaite de l'usurpateur, Constance
-l'avait renvoyé en Gaule pour y tenir les Francs en respect. Il s'était
-vaillamment acquitté de ce devoir, et de sa résidence de Cologne il
-ne cessait d'avoir l'œil sur ses compatriotes. Mais il était dit que
-l'Empire s'acharnerait à détruire tout ce qu'on faisait pour le sauver.
-Silvanus a ouvert la longue liste des barbares dont le bras est le
-dernier appui de l'Empire, et qui périssent par ordre des empereurs.
-La bouche des envieux et des intrigants, toute-puissante sous l'inepte
-Constance, eut bientôt fait de ruiner le crédit du fidèle serviteur
-dans l'esprit de son maître. Des lettres apocryphes attribuées à
-Silvanus et parlant de ses espérances impériales furent divulguées,
-et leurs prétendus destinataires arrêtés. L'imposture était évidente,
-mais tout le monde tremblait devant les combinaisons scélérates
-qu'avait ourdies l'intrigue, car chacun pouvait craindre d'en devenir
-à son tour la victime. Seuls les officiers francs, assez nombreux à
-la cour[158], et dont plusieurs étaient liés d'amitié avec Silvanus,
-eurent le courage de protester. L'un d'eux, Malaric, flétrit tout haut
-l'infamie des délateurs, convoqua ses collègues pour les associer à ses
-démarches, déclara répondre de la loyauté de son compatriote Silvanus,
-offrit même d'aller le chercher et de le ramener à la cour, pour le
-mettre à même de s'expliquer sur les accusations lancées contre lui.
-Il voulait laisser sa famille en otage et fournir, comme répondant, un
-autre de ses compatriotes, le tribun des armatures Mellobaud, ou encore
-envoyer Mellobaud à sa place et devenir lui-même sa caution.
-
-[Note 158: Francis, quorum ea tempestate in palatio multitudo
-florebat. Amm. Marcell., XV, 5. 11.]
-
-Mais c'est en vain que ces généreux barbares se débattaient au milieu
-de ces toiles d'araignées, qu'ils essayaient, sans y parvenir, de
-trancher avec l'épée. Au lieu de suivre la voie indiquée par Malaric,
-on imagina de dépêcher à Silvanus une espèce d'agent provocateur,
-nommé Apodemius. Ce misérable, pour le décider à la révolte, fit
-tout son possible pour lui laisser croire qu'il était déjà condamné.
-Pendant qu'il se consacrait à cette tâche odieuse, les calomniateurs de
-cour, mis en verve, s'avisèrent d'entraîner dans la chute de Silvanus
-celui-là même qui avait essayé de le sauver. Cette fois encore Malaric
-sembla venir à bout, à force de loyauté et d'énergie, de l'abominable
-complot: il rassembla les Francs, leur dévoila les nouvelles intrigues
-qui s'ourdissaient, leur montra que la cause de Silvanus était leur
-cause commune à tous et parla un langage tellement décidé, que
-l'empereur, plutôt par crainte que par esprit de justice, se décida
-enfin à ouvrir une enquête. L'enquête fit découvrir les faussaires
-et mit à nu toute la trame de l'intrigue. Néanmoins des influences
-puissantes sauvèrent les principaux coupables, et les autres ne furent
-punis que pour la forme.
-
-Au milieu de tous ces légitimes sujets d'inquiétude et d'indignation,
-Silvanus, qui se sentait perdu, ne savait à quelle résolution
-s'arrêter. Un instant il rêva de se jeter dans les bras des Francs
-d'outre-Rhin, ses compatriotes après tout; mais un ami fidèle lui
-exposa qu'il leur avait fait trop de mal pour pouvoir compter sur
-eux: «Ils vous tueront, lui dit-il, ou tout au moins vous trahiront à
-prix d'argent.» Et, sans doute, il lui rappela la tragique histoire
-de Proculus, qui, Franc d'origine comme lui, et comme lui maître
-de Cologne, avait eu le malheur de se fier aux Francs et avait été
-livré par eux aux Romains. Silvanus se laissa persuader; seulement,
-obligé de mettre ses jours en sûreté, il recourut au moyen suprême des
-désespérés, et il se fit proclamer empereur. Quelques lambeaux d'étoffe
-rouge, arrachés à un étendard militaire, furent la pourpre de son
-inauguration.
-
-La nouvelle de la révolte de Silvanus tomba comme un coup de foudre sur
-la cour imbécile qui avait tout fait pour pousser cet honnête homme à
-la défection. Lorsqu'elle arriva le soir au palais de Milan, le conseil
-impérial fut convoqué d'urgence, et l'on siégea au milieu de la nuit
-pour délibérer sur la situation. Tout le monde fut d'accord qu'il n'y
-avait qu'un homme pour la rétablir: c'était un vieux général du nom
-d'Ursicinus, que de basses intrigues avaient récemment dépouillé de
-son commandement militaire en Orient. On convint que l'empereur ferait
-semblant d'ignorer la révolte de Silvanus, qu'il lui présenterait
-Ursicinus comme son successeur, et qu'il le rappellerait à la cour
-par une lettre conçue en termes des plus flatteurs pour lui. Ursicinus
-avait carte blanche pour le reste. On ne lui donna pas seulement le
-temps de prouver qu'il était innocent des prétendus crimes qui avaient
-entraîné sa disgrâce, tant on était pressé de le voir partir, et tant
-on croyait peu à sa culpabilité. Les conseillers de l'empereur étaient
-heureux d'avoir mis aux prises les deux serviteurs les plus méritants
-de leur maître; de toute manière, ils avaient gagné quelque chose.
-Ursicinus partit en toute hâte, accompagné d'une escorte dans laquelle
-se trouvait l'intègre narrateur auquel nous devons la connaissance de
-ce triste épisode[159]. Il voulait arriver assez tôt pour que Silvanus
-pût le croire parti de Milan avant que la nouvelle de sa révolte y fût
-arrivée.
-
-[Note 159: Lire toute l'histoire de Silvanus dans Ammien Marcellin,
-XV, 5 et 6.]
-
-Ursicinus trouva Cologne dans une animation extraordinaire; elle
-était remplie de soldats, et agitée par les préparatifs que Silvanus
-faisait pour recevoir l'assaut des troupes impériales. Il vit bien
-qu'il était inutile d'attaquer de front un homme si bien entouré, et
-qu'il ne fallait compter, pour réussir, que sur la ruse. Lui qui avait
-été récemment encore victime des intrigants et des calomniateurs, il
-recourut, pour perdre Silvanus, aux basses et honteuses manœuvres
-dont il avait eu à souffrir lui-même. Il faut remarquer qu'Ursicinus
-passait pour avoir du mérite, et qu'il travaillait pour son maître
-légitime; mais c'est le propre de la décadence de marquer d'une tare
-de dégradation les vertus les plus respectables, en les employant à
-des œuvres indignes d'elles. Ursicinus gagna la confiance de Silvanus
-en affectant de se plaindre avec lui des procédés de la cour, et de
-l'ingratitude qui était la seule récompense des honnêtes gens. Pendant
-que de la sorte il endormait Silvanus et le plongeait dans une fausse
-sécurité, sous main il gagnait ses officiers et préparait sa chute.
-Un beau matin, au lever du soleil, le complot éclata. Attaqué par une
-bande de rebelles qui massacrèrent sa garde du corps, Silvanus, qui se
-rendait à la messe, fut obligé de se réfugier en toute hâte dans la
-chapelle chrétienne; mais il y fut poursuivi et massacré.
-
-Ainsi périt cet infortuné, qui avait mieux mérité de l'Empire, et dont
-la cour était parvenue à faire un usurpateur malgré lui. Il laissait
-une mémoire sans reproche, et le silence de l'historien qui fit partie
-de l'ambassade envoyée pour le perdre est un éloquent témoignage
-rendu à ses vertus d'homme et à son honneur de guerrier. Il avait su
-inspirer des amitiés fidèles, comme fut celle de Malaric, et de nobles
-dévouements, comme celui dont on va parler. Parmi ses domestiques, il
-y avait un chétif petit homme du nom de Proculus, qu'on avait mis à
-la torture après sa mort pour lui faire avouer les crimes imaginaires
-de son maître, et révéler les noms de ses prétendus complices. Tout
-le monde tremblait que le malheureux, vaincu par les souffrances, ne
-dénonçât une multitude d'innocents. Mais Proculus supporta les plus
-cruels tourments sans accuser personne, et, pendant que le bourreau
-lui brisait les membres, il ne cessa de protester de l'innocence de
-Silvanus, qu'il établit par des arguments sans réplique. Un dévouement
-aussi sincère, mais moins pur, fut celui de cette esclave de Silvanus
-qui était échue, après la confiscation de ses biens, à l'un des auteurs
-de sa mort, nommé Barbation. Elle le dénonça avec sa femme pour crime
-de lèse-majesté, et, les ayant fait condamner à mort, elle eut la
-satisfaction d'offrir ces têtes odieuses aux mânes du maître qu'elle
-pleurait.
-
-Il était juste de nous arrêter un instant devant la figure de
-Silvanus; il montre ce qu'on pouvait faire, au quatrième siècle, d'un
-barbare converti, et quelle somme de ressources morales les peuples
-germaniques mettaient à la disposition de l'Empire, qui s'acharnait
-à les gaspiller de la manière la plus criminelle. Que fallait-il
-attendre de souverains qui, n'ayant pas de meilleurs défenseurs que
-leurs volontaires barbares, plongeaient eux-mêmes le poignard dans ces
-vaillantes et loyales poitrines, et qui, aussitôt après, tremblaient de
-peur en s'apercevant de ce qu'ils avaient fait? Il n'y a rien de plus
-misérable, et c'est un spectacle que Rome ne se lassera plus de donner
-jusqu'à la fin.
-
-Les Francs d'outre-Rhin se chargèrent de faire de sanglantes
-funérailles au compatriote qui leur avait été un voisin si
-redoutable[160]. A peine avait-il disparu, qu'ils se précipitèrent sur
-la Gaule désormais sans défense. Cologne, le boulevard de la Germanie,
-soutint quelque temps leur assaut à l'abri de ses solides murailles;
-mais, sans doute parce qu'ils y trouvèrent des intelligences parmi les
-fidèles de Silvanus qui voulaient le venger, elle finit par tomber dans
-leurs mains, et ils y mirent tout à feu et à sang. La porte des Gaules
-leur était toute large ouverte maintenant, et le pont de Constantin,
-qui jusqu'alors avait été un ouvrage avancé de la défense, devint
-pour eux la triomphale chaussée par laquelle ils passèrent en masses
-compactes sur la rive gauche. Pendant le même temps, le haut Rhin était
-forcé par les Alamans, et, depuis ses sources jusqu'à son embouchure,
-le beau fleuve ne vit plus sur ses deux rives que des déprédateurs
-barbares, qui détruisirent quarante-cinq villes sans compter une
-innombrable quantité de châteaux forts et de fortins. Rien ne leur
-résistait, ni enceinte ni armée; au seul bruit de leur arrivée, les
-villes étaient abandonnées par les populations affolées[161]. Mis en
-appétit par l'odeur du carnage, les Lètes cantonnés dans l'intérieur
-de la Gaule sentirent se réveiller leur instincts barbares; ils
-voulurent avoir leur part de la curée, et comme de nouveaux Bagaudes,
-ils promenèrent le fer et le feu jusqu'au fond des provinces les plus
-éloignées de la frontière[162].
-
-[Note 160: Amm. Marcell., XV, 8.]
-
-[Note 161: Julien, _Lettre aux Athéniens_; Zosime, III, 1.]
-
-[Note 162: Amm. Marcell., XVI, 11.]
-
-Que pouvait faire dans de telles conjonctures la cour de Milan, sinon
-de nouveau recourir à un de ces hommes qu'on tenait à l'écart tant
-qu'on n'avait pas besoin d'eux, et à qui l'on confiait les destins
-de l'État aussitôt qu'il était menacé? Il fallut bien que l'empereur
-se résignât, malgré ses répugnances, à s'adresser à son jeune parent
-Julien, dernier survivant des neveux de Constantin le Grand massacrés
-au lendemain de sa mort.
-
-Julien était alors un jeune homme à l'esprit sérieux et réfléchi, avec
-assez de talent et de caractère pour faire honneur à son origine dans
-tous les postes où il plairait à la fortune de l'employer. Il avait
-gardé jusque là l'attitude effacée qui convenait à ses malheurs et à sa
-dignité: il vivait dans la solitude, n'ayant d'autre société que celle
-de ses livres, trop timide et trop gauche d'ailleurs pour se faire
-valoir, même s'il l'avait voulu, dans un monde prosterné devant tous
-les caprices de l'étiquette. On ne se doutait guère, à la cour, de ce
-qui se cachait sous ces dehors réservés. On le savait passionné pour la
-littérature, et plein de vénération pour les rhéteurs qui avaient été
-ses maîtres, et parmi lesquels brillait le sophiste Libanius. Ce qu'on
-ignorait, c'est que cette imagination ardente, refoulée sur elle-même
-et condamnée à ne trouver de satisfaction que dans la vie purement
-intellectuelle, avait été conquise entièrement par les grandeurs du
-monde antique, entrevu à travers la splendeur sans pareille dont
-l'entouraient ses poètes et ses philosophes. Les Muses l'avaient
-ramené devant les autels des dieux oubliés; il s'y était épris du
-charme d'une mythologie que d'ailleurs les lettrés de son temps
-rajeunissaient au moyen d'ingénieux symbolismes. Son besoin d'idéal
-trouva une satisfaction dans ces poétiques rêveries; la grandeur morale
-du christianisme, compromis à ses yeux par les royaux meurtriers de sa
-famille et par les sophismes de l'hérésie, ne fit pas d'impression sur
-cette âme d'écolier trop bien doué. Toutefois, dissimulé comme le sont
-d'ordinaire les opprimés, il cacha soigneusement au fond de son cœur
-les sentiments qui le remplissaient, et seuls les confidents les plus
-intimes de sa pensée purent entrevoir ce qui était réservé au monde, le
-jour où il serait donné à Julien d'en occuper le trône[163].
-
-[Note 163: Il faut lire sur Julien l'Apostat les pages pénétrantes
-où M. Paul Allard analyse avec un remarquable talent de psychologue les
-divers éléments qui se sont réunis pour faire l'éducation littéraire et
-théurgique de ce personnage, et pour le faire retomber dans les bras
-du paganisme. V. _Julien l'Apostat_, tome I, Paris, 1900, livre qui
-paraissait au moment où je corrigeais les épreuves de cette seconde
-édition.]
-
-Tel était l'homme sur lequel Constance venait de jeter les yeux pour
-délivrer la Gaule des barbares. On le tira de sa solitude, on lui fit
-déposer le manteau de philosophe pour la pourpre impériale, on lui
-donna la main d'Hélène, sœur de l'empereur, puis, sans lui révéler
-la terrible nouvelle de la chute de Cologne, on le dirigea vers la
-Gaule avec la mission de faire rentrer cette province sous l'autorité
-impériale. Il partit sans joie, l'âme pleine de sombres pressentiments,
-se considérant comme une victime vouée à une mort certaine. Lorsque,
-revenant de la cérémonie de son inauguration, il était descendu du
-char impérial pour entrer dans le palais de Constance, on l'avait
-entendu murmurer un vers d'Homère qui parlait du destin fatal d'un
-héros: et c'est par cette lugubre prophétie, enveloppée dans un
-souvenir classique, que le nouveau César débuta dans sa carrière.
-
-Il fut d'ailleurs à la hauteur de sa mission. De Vienne, où il avait
-passé l'hiver, il courut au printemps de 356 délivrer Autun; puis, par
-des chemins tout infestés de barbares, il gagna Auxerre et Troyes,
-où l'on osa à peine lui ouvrir lorsqu'il se présenta à l'improviste
-devant les portes, tant on y avait peur de l'ennemi qui tenait toute la
-campagne. De là il partit pour Reims, où il avait donné rendez-vous à
-ses troupes, et de Reims, s'avançant avec les plus grandes précautions,
-et en rangs serrés, à travers un épais brouillard qui masquait la
-présence de l'ennemi, il prit la route de l'Alsace. Il enleva aux
-barbares la ville de Brumagen, et, après en avoir nettoyé la contrée
-tant bien que mal, il courut en toute hâte à Cologne. Cologne, en
-effet, était le but avéré de l'expédition: il n'y avait rien de plus
-urgent que de reprendre cette position, d'une importance sans égale,
-qui commandait à la fois le cours du Rhin et la grande chaussée de
-Reims. Voilà pourquoi Julien brûlait les étapes, sans prendre le
-temps de détruire les ennemis qu'il rencontrait. Il fallut traverser
-une région désolée par les invasions successives, et qui offrait aux
-soldats le triste spectacle des ruines qu'ils n'avaient pu empêcher,
-et des désastres qu'ils avaient à venger. Tout le long du Rhin, les
-villes et les châteaux-forts n'étaient plus qu'un amas de décombres;
-seule, Remagen était encore debout, ainsi qu'une tour solitaire dans
-le voisinage de Cologne. Julien pénétra sans obstacle dans la ville
-démantelée et à peu près déserte, que les barbares ne purent pas
-défendre: ils n'avaient pas encore déposé leur aversion pour les
-enceintes muraillées, qu'ils regardaient comme des tombeaux, et ils
-ne savaient que faire des ruines qui étaient leur œuvre. Le général
-romain s'y établit avec ses soldats; il en releva les murs, la remit
-en état de défense, et sans doute y rappela la population. Une série
-d'opérations militaires contre les Francs répandit la terreur parmi
-eux; leurs rois furent forcés de faire la paix, et de respecter la
-sécurité du boulevard de l'Empire. Ce grand résultat obtenu, Julien
-revint par Trèves, et alla prendre ses quartiers d'hiver à Sens, au
-cœur de la Gaule.
-
-Il venait de fermer ce pays à de nouveaux envahisseurs; mais il y avait
-enfermé les anciens, et ils restaient terribles. Les provinces étaient
-sillonnées dans tous les sens par des bandes de Francs, d'Alamans et de
-Lètes, qui tenaient la campagne, qui coupaient les communications entre
-les villes, et qui, servis par des quantités d'espions et de traîtres,
-fondaient à l'improviste sur les endroits qui semblaient le plus en
-sûreté. Julien, qui avait cru pouvoir disperser ses troupes dans leurs
-cantonnements fut lui-même assailli à Sens par ces hardis pillards,
-et pendant trente jours il dut soutenir leur siège, sans que durant
-tout ce temps, soit trahison, soit impuissance, les troupes romaines
-des villes voisines pussent venir à son secours. Il se défendit tout
-seul, et finit par repousser l'ennemi. Au printemps de 357, il reprit
-l'offensive; cette fois, c'était le haut Rhin qu'il s'agissait de
-reconquérir, et les Alamans qu'il fallait humilier. Mal servi, trahi
-même par un lieutenant inepte que Constance avait attaché à ses flancs,
-Julien parvint cependant à rebâtir Saverne, qui commandait la route du
-Rhin vers l'intérieur de la Gaule; il arriva ensuite jusque près de
-Strasbourg, où il livra une sanglante bataille à sept rois alamans.
-Dans cette journée, dont les principaux honneurs furent pour les
-auxiliaires barbares, Julien se couvrit de gloire, et il poursuivit les
-vaincus au delà du Rhin pour achever leur soumission.
-
-Les Francs avaient profité de son absence pour reprendre le cours de
-leurs déprédations en Gaule Belgique. Sévère, maître de la cavalerie de
-Julien, allant de Cologne à Reims, était tombé sur eux dans le pays de
-Juliers, et il put rapporter à son général en chef les ravages qu'ils
-commettaient dans cette contrée de Belgique toujours éprouvée. La chose
-parut assez importante à Julien pour qu'au lieu de prendre pendant la
-mauvaise saison un repos mérité, il donnât tout de suite la chasse à
-ces insolents pillards. Ceux-ci, apprenant son arrivée, se jetèrent
-à la hâte dans deux forts à moitié ruinés sur les bords de la Meuse,
-dont l'histoire ne nous a pas conservé les noms, et, pendant près de
-deux mois d'hiver (décembre 357 et janvier 358) ils y résistèrent
-aux efforts qu'il fit pour les réduire. Comme le fleuve était gelé,
-et qu'il pouvait craindre que les assiégés ne s'échappassent à la
-faveur des ténèbres, il y fit circuler nuit et jour des bateaux qui
-ne cessaient d'en casser les glaces. Enfin la constance des Romains
-triompha de la fermeté des barbares; épuisés de faim et de fatigue, ils
-furent obligés de se rendre, et Julien les envoya à l'empereur. Une
-armée de ravitaillement qui venait à leur secours rebroussa chemin en
-apprenant cette nouvelle, et le jeune César alla passer le reste d'une
-année si laborieuse dans une ville des bords de la Seine pour laquelle
-il avait une vive prédilection, et qu'il appelait sa chère Lutèce.
-
-L'immense capitale qui est aujourd'hui le rendez-vous de l'univers
-entier n'avait alors rien de ce qui a fait la grande destinée de
-Paris, si ce n'est l'étonnante ampleur de son site prédestiné et le
-charme souverain de son beau fleuve. Les forêts et les marécages en
-occupaient les deux rives; au bas de Ménilmontant s'étendaient des
-eaux croupissantes; le bois de Boulogne arrivait jusqu'au Louvre; la
-Bièvre se frayait son chemin jusqu'à la Seine à travers des forêts
-de roseaux. Paris n'était encore que l'îlot de la Cité. Là, enfermée
-dans la double enceinte que lui faisaient les flots et les murs
-romains du troisième siècle, la ville surgissait comme une de ces
-citadelles de la civilisation qui sont à la fois un arsenal et un
-atelier. L'élément principal de la population était constitué par une
-puissante corporation marchande, celle des nautes parisiens, dont les
-barquettes sillonnaient incessamment la Seine et dont le souvenir est
-resté dans les armes de la ville: un navire aux voiles gonflées. Paris
-avait dès lors, si l'on peut ainsi parler, le caractère cosmopolite
-et international qu'il devait prendre au cours des siècles. Dans son
-étroite enceinte se dressaient les monuments de toutes les religions.
-Le dieu Esus y avait ses autels, ainsi que Cernunnos, le dieu aux
-cornes chargées d'anneaux, et le taureau Trigaranos qui portait trois
-grues sur son dos; Jupiter y présidait au cours des flots, du haut
-de l'autel que les nautes lui avaient consacré sous Tibère; Mithra y
-avait ses adorateurs, et, depuis longtemps, le Dieu qui devait détrôner
-toutes les idoles y possédait, sous le vocable de saint Étienne, un
-sanctuaire qui est aujourd'hui Notre-Dame de Paris. Au surplus, la
-ville, riche et pleine d'habitants, avait débordé sur les deux rives de
-son fleuve, où l'on a retrouvé ses monuments et surtout ses tombeaux.
-La rive gauche était particulièrement recherchée: c'est là que
-Constance Chlore, à ce qu'il paraît, avait bâti le palais des Thermes.
-Ce gigantesque monument, alimenté par l'aqueduc dont Arcueil garde
-encore les ruines et le nom, était le centre d'un vaste quartier romain
-qui s'échelonnait le long des voies conduisant à Orléans et à Sens.
-Julien, qui y demeurait, achève lui-même cette description; il faut
-laisser parler ici la première voix qui ait présenté Paris au monde
-civilisé:
-
-» J'étais alors en quartier d'hiver dans ma chère Lutèce: les Celtes
-appellent ainsi la petite ville de Parisii. C'est un îlot jeté sur le
-fleuve, qui l'enveloppe de toutes parts. Des ponts de bois y conduisent
-des deux côtés. Le fleuve diminue ou grossit rarement; il est presque
-toujours au même niveau été comme hiver; l'eau qu'il fournit est très
-agréable et très limpide. L'hiver y est très doux, à cause, dit-on, de
-la chaleur de l'Océan, dont on n'est pas à neuf cents stades, et qui,
-peut-être, répand jusque-là quelque douce vapeur: or, il paraît que
-l'eau de mer est plus chaude que l'eau douce. Quoi qu'il en soit, il
-est certain que les habitants de ce pays ont de plus tièdes hivers. Il
-y pousse de bonnes vignes, et quelques-uns se sont ingéniés d'avoir des
-figuiers, en les entourant, pendant l'hiver, d'un manteau de paille ou
-de tout autre objet qui sert à préserver les arbres des intempéries
-de l'air. Cette année-là, l'hiver était plus rude que de coutume: le
-fleuve charriait comme des plaques de marbre[164].»
-
-[Note 164: Julien, _Misopognon_, trad. Talbot, dans les _Œuvres
-complètes de Julien_, p. 294 et 295.]
-
-C'est là, dans la future capitale du royaume des Francs, que le dernier
-des empereurs païens passa l'hiver à former des plans de campagne
-contre ce peuple. Sa tête roulait de vastes projets. Avoir remis
-la Gaule dans l'état où elle se trouvait avant la mort de Silvanus
-ne lui suffisait pas. Ce qu'il rêvait, c'était de faire rebrousser
-chemin aux événements qui avaient amené l'établissement des Francs
-en Gaule, et de rejeter au delà du Rhin ces audacieux violateurs du
-territoire impérial. Il y avait un intérêt capital pour l'Empire à
-redevenir le maître du cours inférieur de ce fleuve. C'était la plus
-importante voie de communication entre la Gaule et la Bretagne. Les
-flottilles qui revenaient tous les ans de l'île avec le blé nécessaire
-à la subsistance des troupes remontaient le Rhin et ses affluents,
-et déchargeaient leur cargaison dans les localités qui s'élevaient
-sur leurs rives; de là, elles étaient distribuées facilement dans les
-divers campements de leurs vallées.
-
-Mais depuis que les barbares occupaient les deux bords du fleuve ainsi
-que ses embouchures, rien n'était plus difficile que le ravitaillement
-des garnisons de Belgique et de Germanie. Il fallait tout décharger
-à Boulogne et dans d'autres ports de la Manche, d'où, au prix de
-difficultés considérables, et non sans grands frais, on faisait
-les transports dans l'intérieur au moyen de chariots. Outre cette
-difficulté vraiment capitale, qui devait être très vivement ressentie
-par les gouverneurs de la Gaule, on devine les embarras du commerce
-paralysé par la fermeture des principaux débouchés. Telle était la
-détresse, que le préfet du prétoire des Gaules, Florentius, avait
-offert aux Francs deux mille livres d'argent s'ils consentaient à
-rétablir la liberté de la navigation sur le Rhin.
-
-Julien trouva cette négociation indigne d'un général romain: il résolut
-d'ouvrir le Rhin de vive force, en mettant à la raison ces orgueilleux
-Saliens qui prétendaient en interdire la navigation aux flottilles
-romaines. Faisant prendre à ses soldats des approvisionnements pour
-vingt jours, il se dirigea avec une célérité extrême du côté de la
-Toxandrie, au sud du Rhin et de la Meuse, où ils étaient établis
-depuis 341. Les barbares le croyaient encore à Paris que déjà il était
-à Tongres, et l'ambassade qu'ils lui envoyèrent le trouva dans cette
-ville. Leur arrogance était tombée: ils ne demandaient plus que la
-faveur de vivre en paix dans leurs nouvelles demeures, et, pour le
-reste, ils promettaient sans doute fidélité et service militaire à
-l'Empire. Julien crut à bon droit qu'on ne pouvait pas compter sur ces
-natures mobiles, tant qu'on ne leur aurait pas fait sentir le poids des
-armes romaines. Il renvoya donc leurs ambassadeurs avec une réponse
-évasive; puis, rapide comme l'éclair, il apparut immédiatement dans
-leur pays avec une portion de son armée, pendant que l'autre partie,
-qui s'avançait le long de la Meuse sous la conduite du maître de la
-cavalerie, venait les prendre à revers.
-
-Surpris et désorganisés, les Saliens ne purent songer à la moindre
-résistance, et furent trop heureux de voir le général romain,
-victorieux sans avoir combattu, accorder enfin la paix à leurs
-instantes supplications. Il va sans dire que la libre navigation du
-Rhin fut pour les barbares la condition et pour les Romains le plus
-précieux résultat de la paix[165]. Julien, qui avait fait construire
-quatre cents barques en Bretagne, et qui en avait rassemblé deux cents
-en Gaule, disposa, dès le lendemain de sa victoire, d'une flottille
-nombreuse, qui rétablit immédiatement les communications de l'Empire
-avec sa grande province d'outre-mer. Pour un demi-siècle encore, grâce
-à ces opérations, la frontière de l'Empire fut ramenée au mur d'Adrien,
-et les Francs semblèrent redevenus un peuple tributaire enclavé dans
-ses frontières[166].
-
-[Note 165: On le voit, les Saliens occupent tout le cours inférieur
-du bas Rhin sur la rive gauche, et une victoire remportée sur eux en
-Toxandrie suffit pour ouvrir ce fleuve. Il n'y a donc eu qu'un seul
-peuple franc sur cette rive, du moins à partir de 341.]
-
-[Note 166: Sur cette campagne, lire Julien, _Lettre aux Athéniens_;
-Ammien Marcellin, XVII, 8; Zosime, III, 7.]
-
-Il restait à dompter une autre peuplade franque, les Chamaves, qui,
-ayant pénétré en Gaule les armes à la main, venaient de s'établir à
-l'est des Saliens entre le Rhin et la Meuse. Julien, qui avait laissé
-aux Saliens leurs résidences, parce qu'ils les occupaient depuis deux
-générations avec la tolérance de l'Empire, ne pouvait user de la
-même longanimité envers ces nouveaux venus: ceux-ci ne devaient pas
-être domptés, mais chassés. Les Chamaves, prévenus par l'exemple des
-Saliens, avaient eu le temps de se mettre en garde, et ils opposèrent
-une vigoureuse résistance. Julien engagea à son service une espèce
-de géant barbare du nom de Charietto, qui, à la tête d'une troupe de
-Saliens, fit beaucoup de mal à l'ennemi, par des expéditions nocturnes
-d'où il rapportait quantité de têtes coupées. Après avoir tué ou
-pris un grand nombre de ces barbares, le général romain eut enfin la
-satisfaction de voir leurs envoyés lui demander la paix à genoux[167].
-Alors il les traita avec générosité, et rendit à leur roi Nebisgast son
-fils prisonnier, que le père tenait déjà pour mort; mais il insista sur
-l'évacuation du sol de la Gaule, et il leur fit repasser le fleuve[168].
-
-[Note 167: Zosime, III, 7.]
-
-[Note 168: Ammien Marcellin, XVII, 8.]
-
-Cette double expédition, au dire d'Ammien Marcellin, avait été achevée
-en moins de vingt jours, et les seuls barbares que Rome gardât
-désormais sur son territoire, c'étaient des tributaires ou des vassaux.
-Julien crut devoir affermir ces résultats en allant, au delà du Rhin,
-porter une terreur salutaire chez les incorrigibles envahisseurs. Deux
-expéditions, l'une en 359 et l'autre en 360 contre les Hattuariens, un
-autre peuple du groupe franc, les mit pour longtemps hors d'état de
-nuire. La pacification de la frontière était complète, et Julien put
-descendre le Rhin de Bâle jusqu'à son embouchure, rencontrant partout,
-le long de ses rives, les traces de ses victoires. On peut se figurer
-ce voyage comme une tournée d'inspection entreprise par le César pour
-reconnaître et activer les travaux de restauration de la frontière
-rhénane. Sous ses auspices, la ligne du Rhin se reformait rapidement;
-les légionnaires encouragés et stimulés par lui, échangeaient l'épée
-contre la truelle; les soldats auxiliaires eux-mêmes, si dédaigneux
-du travail manuel, s'en chargeaient pour faire plaisir au général, et
-les Alamans pacifiés s'employaient au charriage. Sept villes fortes
-se relevèrent ainsi de leurs ruines avec leur ceinture de murailles:
-ce sont Bingen, Andernach, Bonn, Neuss, Tricensimum, Quadriburgium
-et Castra Herculis. De vastes greniers y surgirent pour abriter les
-approvisionnements que les flottilles radoubées ou nouvellement
-construites apportaient de Bretagne. A l'abri de la frontière bien
-gardée, les villes de l'intérieur sortirent à leur tour du lit de
-cendres dans lequel elles gisaient. Fidèle à la tradition de Drusus,
-Julien rétablit la seconde ligne de défense de la Gaule sur la Meuse,
-et, sur les hauteurs qui dominent le cours de ce fleuve, il releva
-trois châteaux forts qui devaient en garder la vallée. Quant aux
-Saliens et aux Chamaves, ils furent obligés de fournir des auxiliaires
-à l'armée romaine, et leurs contingents nationaux, qui sont mentionnés
-dans la _Notice de l'Empire_[169], existaient encore du temps de
-l'historien Zosime[170]. Tels furent les principaux résultats d'un
-gouvernement de quatre années qu'on peut résumer en trois mots: la
-Gaule pacifiée, la Germanie tenue en respect, et la Bretagne rattachée
-à l'Empire[171].
-
-[Note 169: _Notitia Dign._, ed. O. Seeck, _Oc._, V, 62, 177, 210;
-VII, 129.]
-
-[Note 170: Zosime, III, 8.]
-
-[Note 171: Les meilleures sources pour l'histoire du gouvernement
-de Julien en Gaule sont sa _Lettre aux Athéniens_, où il résume les
-actes de son gouvernement, et l'ample récit qu'en fait Ammien Marcellin
-dans ses livres XVI, XVII et XVIII. L'exposé de Zosime, au livre III
-de sa chronique, est un sommaire beaucoup moins digne de foi, et
-particulièrement défectueux au point de vue de la chronologie.]
-
-Le malheur du monde voulut que l'homme qui brillait d'un si vif éclat
-au second rang fût élevé subitement au premier. On sait le reste, et
-comment, à ce sommet des choses humaines, le vertige impérial s'empara
-d'une tête que les strictes obligations d'un rôle subalterne avaient
-jusque-là protégée contre elle-même. On voudrait savoir ce que devint
-la Gaule après son départ, et si les mesures qu'il avait prises
-suffirent pour lui assurer le repos, au moins pendant les premières
-années. Mais l'attention de l'histoire se détourne d'elle au moment où
-Julien la quitte, et ne s'y laisse ramener que par le nouvel empereur
-Valentinien. Encore l'intérêt des événements qui se passent sur ce
-théâtre a-t-il singulièrement baissé pour l'historien qui les raconte,
-depuis qu'il n'y rencontre plus son héros de prédilection. Il déclare
-passer sous silence quantité de conflits avec les barbares, parce
-qu'ils n'eurent pas de résultats appréciables, et parce qu'il n'est
-pas de la dignité de l'histoire de se traîner à travers des détails
-oiseux[172]. Il est certain toutefois que le départ de Julien avait
-enhardi les barbares transrhénans au point qu'ils recommencèrent leurs
-incursions. Valentinien se hâta de ravitailler et de fortifier les
-villes du Rhin[173]. Mais la preuve éloquente des inquiétudes que les
-barbares, et en particulier les Francs, inspirèrent pendant ce règne à
-l'Empire, nous la trouvons dans ce fait que la capitale de l'Occident
-fut de nouveau transférée, et cette fois de Milan à Trèves, en quelque
-sorte au seuil de la barbarie. Valentinien y passa presque tout son
-règne, et ses successeurs également. Cette mesure était imposée par
-les circonstances. Depuis le milieu du troisième siècle, c'était sur le
-Rhin, soit à Cologne, soit à Trèves, que se trouvait le centre de la
-résistance à la barbarie. Les empereurs gaulois l'avaient compris en
-prenant position à Cologne; les tétrarques de Dioclétien le comprirent
-aussi, en s'établissant à Trèves. Tous les malheurs de la Gaule étaient
-dus à l'abandon de ces postes sous le règne de Constance, et il était
-d'une sage politique de retourner, comme fit Valentinien, à une
-stratégie qui avait donné de bons résultats.
-
-[Note 172: Amm. Marcell., XXVII, 2, 11. Cf. ce que raconte Zosime,
-IV, 3. Cela n'empêche pas ce méchant historien de dire plus loin (VI,
-3) que depuis Julien jusqu'à Constantin (411), rien ne fut fait sur le
-Rhin.]
-
-[Note 173: Amm. Marcell., XXVII, 8, 5.]
-
-Trèves redevint donc, pour un nouveau demi-siècle, la capitale de
-l'Empire d'Occident. De là, pendant plusieurs rudes années, Valentinien
-dirigea la lutte contre les Alamans, qui rentrèrent les premiers en
-campagne, contre les Francs qui reparurent peu de temps après, et
-contre les Saxons, qui, partie leurs rivaux et partie leurs complices,
-semblent associés alors à toutes leurs expéditions par terre et par
-mer[174].
-
-[Note 174: Amm. Marcell., XXVII, 8, 5.]
-
-L'empereur, homme énergique et consciencieux, paya vaillamment de
-sa personne. Nous le voyons un jour enlever leur butin aux Saxons;
-un autre, courir d'Amiens à Trèves, sans doute pour refouler les
-Francs[175]. Ce sont les Alamans qui lui donnèrent le plus de souci.
-En 368, ils s'emparèrent de Mayence, où ils massacrèrent la population
-réfugiée dans l'église chrétienne[176]. Les Romains se débarrassèrent
-de leur roi Vithicab par un perfide assassinat[177], de leur roi
-Macrianus par un traité qui en faisait un allié de l'Empire[178]. Plus
-tard, de nouveaux soulèvements s'étant produits parmi ces peuples,
-Gratien alla remporter sur eux la sanglante victoire d'Argentaria
-(377) après laquelle ils se résignèrent, pour obtenir la paix, à livrer
-toute leur jeunesse aux recruteurs de l'armée romaine[179].
-
-[Note 175: _Id._, XXVII, 8, 1.]
-
-[Note 176: _Id._, XXVII, 10, 1.]
-
-[Note 177: _Id._, XXVII, 10, 3.]
-
-[Note 178: _Id._, XXX, 3, 4.]
-
-[Note 179: Amm. Marcell., XXXI, 10.]
-
-Il n'est pas douteux, bien que nos sources soient muettes, que
-Valentinien traita également avec les Francs. A la bataille
-d'Argentaria, il y avait dans les rangs romains un roi franc du nom
-de Mellobaud, chef d'une des peuplades de la rive droite, qu'Ammien
-Marcellin qualifie de roi très belliqueux[180]. Mellobaud avait alors,
-dans l'armée romaine, le rang de comte des domestiques, et il semble
-avoir été depuis plusieurs années l'ami de l'Empire, car on doit croire
-que c'est à sa demande que Valentinien était allé, en 373, battre les
-Saxons à Deuso, en pays franc[181]. Faut-il croire qu'il se lassa de
-sa fidélité, et que c'est contre l'empereur qu'il combattait dans
-la campagne où l'Alaman Macrianus, qui servait sous les étendards
-romains, perdit la vie[182]? Il est difficile de le dire, et il suffit
-de constater qu'amis ou ennemis de l'Empire, les Francs, comme leurs
-voisins les Alamans, ne cessaient de le tenir en haleine.
-
-[Note 180: _Id._, XXXI, 10, 7.]
-
-[Note 181: Saxones cæsi Deusone in regione Francorum. S. Jérôme,
-_Chronicon Eusebii cont._; Paul Orose, VII, 32. Ce Deuso ne doit pas
-être confondu avec Deutz, qui est Divitia; il faut plutôt penser à
-Duisburg.]
-
-[Note 182: Ammien Marcellin, XXX, 3, 3.]
-
-On dirait aussi qu'ils eurent la main dans l'assassinat de Gratien en
-383, et que l'usurpateur Maxime s'était assuré leur appui avant de
-s'emparer du trône. Autrement il serait difficile d'expliquer pourquoi
-ces hommes, si portés à profiter de toutes les occasions, ne bougèrent
-pas pendant les troubles que la mort de l'Empereur déchaînait sur la
-Gaule. D'ailleurs, Maxime montra dès l'abord une sécurité et une
-puissance étonnantes: Théodose, pendant les premières années, n'osa pas
-l'attaquer malgré ses trop justes griefs, et la hardiesse avec laquelle
-il se jeta plus tard sur le jeune Valentinien II atteste combien il se
-sentait tranquille du côté des barbares.
-
-Tout changea de face lorsque Maxime, forcé d'engager le meilleur de
-ses troupes dans la lutte contre Théodose, eut laissé la frontière du
-Rhin dégarnie. La foi des peuplades franques ne tint pas contre la
-séduction du pillage assuré. Oubliant les traités qui les liaient à
-l'Empire, trois monarques francs, Genobaud, Marcomir et Sunno[183],
-passèrent le fleuve et pénétrèrent dans la deuxième Germanie. Ils
-paraissent avoir commandé aux peuplades qui vivaient sur la rive
-droite au nord de Cologne. L'un d'eux, Marcomir, pourrait avoir été
-le roi des Ampsivariens, et les deux autres, ceux d'une peuplade
-voisine. On remarquera que Genobaud porte un nom que nous avons déjà
-rencontré au troisième siècle chez une autre peuplade franque, et, à
-une date aussi reculée, l'identité des noms portés par les barbares
-est souvent l'indice d'une certaine parenté de race. Ces trois chefs
-s'avançaient alliés, et semblent avoir formé une de ces confédérations
-temporaires et partielles qui ont toujours été pratiquées par les
-peuples de race franque[184]. Cologne se crut perdue lorsqu'elle
-les vit passer le Rhin; mais, on ne sait au juste pourquoi, ils ne
-s'arrêtèrent pas devant ses murailles, et allèrent faire une tournée
-dévastatrice en Belgique. Cependant les généraux romains, Quintinus et
-Nannenus, auxquels Maxime en partant avait confié la garde de la Gaule,
-rassemblèrent à la hâte leur armée à Trèves. Lorsqu'ils arrivèrent à
-Cologne pour fermer le chemin du retour à l'ennemi, celui-ci avait
-déjà en grande partie repassé le Rhin avec les dépouilles des provinces
-ravagées. Les Romains durent se contenter de courir sus au reste des
-pillards, qu'ils atteignirent à l'entrée de la forêt Charbonnière, et
-dont ils tuèrent un grand nombre. Ils délibérèrent ensuite s'il ne
-fallait pas poursuivre l'ennemi chez lui. Nannenus allégua que les
-chemins étaient trop difficiles, et que les Francs, prévenus, ne se
-laisseraient pas atteindre; il refusa de s'associer à l'expédition
-et retourna à son poste de Mayence. Mais Quintinus, suivi des autres
-chefs, passa le Rhin près du château de Neuss, et pénétra dans ce qui
-s'appelait alors la France.
-
-[Note 183: Sulpice Alexandre dans Grégoire de Tours, II, 9.]
-
-[Note 184: V. ci-dessus, p. 47 et 48.]
-
-Dès la deuxième journée de marche à partir du fleuve, on tomba sur les
-habitations de l'ennemi; c'étaient de grandes bourgades entièrement
-abandonnées. L'armée romaine incendia les bourgades et passa la nuit
-sous les armes. Le lendemain, à la pointe du jour, elle s'engagea,
-sous la conduite de Quintinus, dans les défilés boisés qui menaient à
-la retraite des Francs. Après s'y être avancée sans chemin jusque vers
-midi, elle vint enfin se heurter à des barricades formées d'arbres
-abattus, derrière lesquels l'attendaient les ennemis. Aussitôt une
-grêle de flèches empoisonnées accueillit les légionnaires surpris.
-Pendant qu'ils reculaient, non sans quelque désordre, dans les plaines
-marécageuses qui s'étendaient au pied des barricades, les Francs,
-profitant de cet instant critique, tombèrent sur eux de toutes parts.
-Alors s'engagea une lutte affreusement inégale. Cernés, enfonçant dans
-la fange, s'écrasant les uns les autres, cavaliers et fantassins, dans
-un pêle-mêle lamentable, sous la pluie incessante des traits ennemis,
-les soldats romains se débandèrent dans un véritable sauve-qui-peut.
-Un petit nombre seulement trouvèrent le salut dans la fuite; le gros
-de l'armée, y compris la plupart des chefs, succomba sous les coups de
-l'ennemi[185].
-
-[Note 185: Sulpice Alexandre, _l. c._]
-
-Ces événements se passaient pendant qu'en Italie Maxime, vaincu et
-prisonnier, périssait à Aquilée sous les coups des soldats de Théodose
-(388). Peu après, le comte Arbogast, envoyé par l'empereur victorieux,
-venait mettre à mort le malheureux Victor, fils de Maxime[186], et
-ramenait en Gaule le jeune empereur Valentinien II. A partir de ce
-moment, les destinées de la Gaule reposèrent dans les mains de ce
-barbare ambitieux, violent et sans scrupules. Arbogast était Franc
-d'origine. Comme tant d'autres de ses compatriotes, il avait pris du
-service dans les armées impériales, et il venait de s'élever de proche
-en proche au rang de maître des milices. Son énergie, ses talents
-militaires, les services qu'il avait rendus faisaient de lui l'homme
-indispensable, bien qu'il fût resté païen, et qu'il ne s'en cachât
-nullement au milieu d'une cour chrétienne. Il mettait à profit cette
-haute situation, ainsi que son prestige auprès des soldats, la plupart
-Germains comme lui-même, pour asservir totalement le jeune empereur
-confié à sa garde. Valentinien II passa obscurément les quelques années
-de son règne nominal à Vienne, où il était tenu comme en chartre
-privée, pendant qu'Arbogast décidait de toute chose, se préoccupant
-moins des intérêts de l'Empire que de la satisfaction de ses passions
-barbares.
-
-[Note 186: Idacius, a. 388; Prosper Tiro; Zosime, IX, 47.]
-
-Pour une nature si hautaine, c'était une affaire d'honneur de réprimer
-les compatriotes qui avaient osé envahir l'Empire qu'il servait.
-Des haines de race et de famille[187], les plus vivaces de toutes,
-étaient le seul souvenir qu'il gardât de son ancienne patrie: il
-voulait à tout prix humilier Marcomir et Sunno, et il se sentait
-assez fort pour l'entreprendre. Ainsi, de plus en plus, la lutte de
-la civilisation contre la barbarie tendait à n'être plus qu'une lutte
-personnelle entre barbares, les uns intéressés à maintenir l'Empire
-parce qu'ils le dominaient, les autres à le détruire pour s'emparer
-de son héritage. Arbogast passa le Rhin dès l'année suivante (389),
-et ne consentit à faire la paix avec les Francs qu'à la condition
-qu'ils restitueraient le butin, et qu'ils livreraient à l'Empire les
-fauteurs de la guerre. Il formula ces conditions, à ce qu'il paraît,
-dans une entrevue qu'il eut avec Marcomir et Sunno, et à la suite de
-laquelle ces deux chefs consentirent à lui livrer des otages. Selon
-l'habitude barbare, un banquet couronna les négociations, et l'on
-trinqua fraternellement[188]. La fortune de leur compatriote romanisé
-était pour les deux princes l'objet d'une admiration qui n'était pas
-sans quelque respect; ils s'informèrent de beaucoup de choses; ils
-lui parlèrent aussi de ce grand évêque de Milan nommé Ambroise, dont
-le nom était venu à eux sur les ailes de la légende. «Le connais-tu?
-dirent-ils à Arbogast.--Oui, répondit-il, je suis son ami, et je dîne
-fréquemment avec lui.--Alors nous savons, reprirent ses interlocuteurs,
-le secret de tes victoires, puisque tu es l'ami de l'homme qui dit au
-soleil: Arrête-toi, et qui le fait s'arrêter[189].»
-
-[Note 187: Gentilibus odiis insectans, dit Sulpice Alexandre dans
-Grégoire de Tours, II, 9. C'est mal comprendre ce passage que de dire,
-comme Pétigny, _Études_, etc., I, p. 153, qu'Arbogast était parent de
-Marcomir et de Sunno.]
-
-[Note 188: Paulin de Milan, _Vita Ambrosii_, dans Migne, _Patrol.
-lat._, t. XIV, 39. Ce passage remarquable vient compléter d'une manière
-fort heureuse les indications de Grégoire de Tours, II, 9, qui, par ses
-extraits de Sulpice Alexandre, nous force à admettre deux campagnes
-d'Arbogast tout en n'en racontant qu'une seule. Fauriel, _Hist. de la
-Gaule méridionale sous la domination des Romains_, I, p. 173, avait
-déjà conclu à deux campagnes, bien qu'il ne paraisse pas avoir connu le
-passage de Paulin de Milan.]
-
-[Note 189: Paulin de Milan, _l. l._ Si j'ai bien compris M. Lot
-dans son compte rendu de l'_Histoire poétique des Mérovingiens_ (_Moyen
-âge_, 1893, p. 130), cette parole serait une invention du biographe.
-M. Lot n'a pas l'ombre d'une raison à alléguer en faveur de cette
-assertion. Paulin de Milan était le secrétaire de saint Ambroise; la
-vie qu'il nous a laissée de ce saint est digne de toute confiance, et
-il a pris la peine de nous faire connaître la source à laquelle il
-a puisé ce détail: «Nam et nos, referente juvene quodam Arbogastis
-admodum religioso cognovimus qui tunc interfuit; erat enim in tempore
-quo hæc loquebantur vini minister.» L'histoire serait vraiment trop
-facile à écrire si le procédé de M. Lot venait à se répandre. Nous
-en bifferions de part et d'autre tout ce qui répugne à notre tour
-d'esprit, et il resterait une série de pages blanches.]
-
-Après sa victoire, Arbogast revint passer l'hiver à Trèves, d'où il
-pouvait surveiller de près les allures des Francs. Il faut croire
-qu'elles ne lui donnèrent aucun sujet d'inquiétude, et qu'il se crut
-assez tranquille de leur côté pour exécuter enfin le criminel projet
-qu'il nourrissait. En 392, il assassina son jeune maître Valentinien
-II à Vienne, et lui substitua le rhéteur Eugène, qui était son ami,
-et qui ne devait être sur le trône que son docile instrument. Mais
-les Francs se considérèrent comme dégagés des traités qui les avaient
-liés à l'empereur défunt: ils prirent les armes, et, au moment où
-il se prémunissait contre la vengeance de Théodose, Arbogast se vit
-obligé d'aller de nouveau mettre à la raison ces turbulents voisins. Il
-partit de Cologne au cœur de l'hiver, c'est-à-dire à un moment où les
-forêts, entièrement dénudées, ne pouvaient ni cacher des embuscades ni
-servir de retraite à des fuyards. Il ravagea d'abord le territoire des
-Bructères, et se jeta ensuite sur celui des Chamaves. Aucune résistance
-ne fut opposée par les Francs au cruel qui promenait le fer et le feu
-dans sa terre natale. Tout au plus quelques bandes d'Ampsivariens
-et de Cattes, sous les ordres de Marcomir, se montrèrent-elles au
-loin sur les hauteurs, mais sans oser descendre dans la plaine, et
-Arbogast revint après avoir humilié les barbares et vengé l'échec de
-Quintinus[190].
-
-[Note 190: Sulpice Alexandre, dans Grégoire de Tours, II, 9.]
-
-Le contraste entre ces deux faits d'armes est bien instructif.
-Invincibles pour des généraux romains les Francs n'étaient vaincus que
-par un des leurs. C'était un barbare qui était allé reprendre leur
-butin à des barbares, et Rome ne tenait debout qu'en s'appuyant sur
-les gens de cette race. Après avoir épouvanté ces peuplades, Arbogast
-pouvait traiter avec elles; ainsi il les désarmait deux fois, et il
-assurait ses derrières au moment d'aller combattre Théodose. C'est ce
-qui explique l'apparition de son faux empereur Eugène sur les bords du
-Rhin, en 393, pour renouveler, dit un écrivain, les anciens traités
-avec les Alamans et les Francs[191]. Entraînés sans doute par la parole
-d'Arbogast, beaucoup de ces barbares, d'ailleurs avides de butin, et
-apprenant qu'il s'agissait de conquérir l'Italie, s'enrôlèrent sous les
-drapeaux de l'usurpateur. Appuyés sur la coalition des deux paganismes,
-le romain et le barbare, Arbogast et Eugène étaient presque sûrs du
-triomphe, et en réalité ils mirent Théodose à deux doigts de sa perte.
-Mais la prodigieuse victoire d'Aquilée, remportée par l'empereur
-chrétien, ruina totalement les espérances des rebelles. Il fallut
-fuir, et Arbogast, réfugié sur les sommets des Alpes, préféra, comme
-Magnence, le suicide au supplice[192].
-
-[Note 191: Sulpice Alexandre, _l. c._]
-
-[Note 192: Sur Arbogast: Claudien, _De III et IV consulatu
-Honorii_; Zosime, IV, 53; Sulpice Alexandre, dans Grégoire de Tours,
-_l. c_; Paul Orose, VII, 35; le comte Marcellin, a. 392; Idacius,
-même année; Eunape, XVII, p. 111; Socrate, V, 25; Sozomène, VII, 24;
-Théodoret, V, 24; Philostorge, II, 1; Suidas, _s. v._ Ἀρβογάστης.]
-
-Théodose ne survécut pas à sa victoire. Le 15 janvier 395, ce grand
-homme expirait, âgé de cinquante ans à peine, et laissant son trône
-à deux enfants mineurs. Tout semblait perdu dès lors, quand un homme
-parvint à conjurer encore pour quelques années l'explosion de la
-catastrophe. Ce sauveur de l'Empire, c'était de nouveau un barbare.
-Descendant le Rhin à cheval et sans escorte pendant l'année 396,
-Stilicon vit partout accourir au-devant de lui les chefs des peuples
-barbares, qui, au dire de son panégyriste, baissaient humblement la
-tête devant le général romain désarmé[193]. Il est probable que ces
-succès furent dus principalement à son habile diplomatie, appuyée de
-raisons d'ordre purement matériel auxquelles les barbares n'étaient
-jamais insensibles. C'est l'or romain, sans contredit, qui l'aida à
-faire renverser chez eux les rois partisans de la guerre, et à leur
-en substituer qui étaient favorables à l'alliance avec Rome[194].
-Il n'en fallut pas moins une rare habileté pour obtenir des Francs
-l'extradition de leur roi Marcomir. Ce prince, qui mérite une place
-dans l'histoire des origines franques, alla terminer son orageuse
-carrière dans l'Étrurie, où il fut relégué, et où l'histoire le perd
-de vue. Quant à Sunno, il fut assassiné par les siens en essayant de
-venger Marcomir sur les traîtres qui l'avaient livré[195].
-
-[Note 193: Claudien, _De laudibus Stilichonis_, I, 202 et suiv.]
-
-[Note 194: Pétigny, _Études_ etc., I, p. 381.]
-
-[Note 195: Claudien, _o. c._, I, 241 et suiv.]
-
-Ces résultats de la diplomatie romaine sont étonnants: ils le
-paraîtront davantage encore, quand on se souviendra qu'en 402,
-Stilicon crut pouvoir sans danger dégarnir les bords du Rhin, pour
-opposer le plus de forces possible à l'invasion d'Alaric. Ce fut une
-démarche d'une gravité exceptionnelle dans l'histoire. Renonçant à une
-domination qui avait près de cinq siècles d'existence, Rome reculait
-devant l'avenir qui s'avançait sur elle, incarné dans des barbares,
-et l'Empire abandonnait nos provinces pour n'y plus reparaître.
-Comme s'il eût voulu faire son testament, il laissait le Rhin à la
-garde des Francs, et ce seront les Francs, en effet, qui deviendront
-ses héritiers légitimes, dans la pleine acception du mot. Ils ne
-cherchèrent pas à s'emparer du patrimoine par la fraude ou par la
-force, ou à en déposséder avant l'heure la société dont ils allaient
-hériter. Ils le gagnèrent loyalement, fidèles à son service, et en
-versant leur sang pour la défendre[196].
-
-[Note 196: Ce qui vient d'être dit exclut totalement l'hypothèse de
-Fauriel, _Hist. de la Gaule mérid. sous la domination des Germains_,
-I, p. 174, d'une invasion franque en 399, au cours de laquelle Trèves
-aurait été prise une première fois.]
-
-La catastrophe qui mit leur dévouement à l'épreuve pour une dernière
-fois éclata en 406. Vers la fin de cette année, une avalanche de
-peuples germaniques, Alains, Vandales, Suèves, d'autres encore, roula
-dans la direction du Rhin. Cette masse énorme semble avoir été partagée
-en deux colonnes, qui essayèrent de passer le fleuve sur deux points
-différents. Rome eut le temps de gagner un des chefs alains, Goar, qui
-fit défection; d'autre part, dans le voisinage de Mayence, les Francs
-opposaient une résistance héroïque aux Vandales: ils leur tuèrent vingt
-mille hommes avec leur roi Godegisel, et ils auraient exterminé toute
-l'armée, si les Alains n'étaient venus à la rescousse sous leur roi
-Respendial.
-
-Cette fois, les Francs succombèrent, et, le dernier jour de l'an 406,
-le gros de l'invasion leur passa sur le corps pour se répandre sur la
-première Germanie[197]. Une autre partie de l'armée avait passé le
-Rhin plus bas, probablement vers Cologne; de là, gardant toujours la
-direction de l'ouest, elle traversa la seconde Germanie et la seconde
-Belgique jusqu'à Boulogne, ne laissant pas une ville debout sur son
-passage. Reims, Amiens, Arras, Thérouanne, Tournai, sont citées parmi
-celles qui périrent alors, et dont le sol fut transformé en pays
-barbare[198]. Rien ne fut épargné, et ce qui restait de la culture
-romaine disparut dans la plus effroyable des tourmentes. D'innombrables
-villas incendiées et quantité de trésors enterrés à cette date
-racontent encore, avec leur muette éloquence, les souffrances inouïes
-qui frappèrent alors la race humaine dans nos contrées. Ce qui étonne,
-c'est qu'elles aient pu se relever après un pareil désastre. La
-stabilité de la civilisation romaine devait être grande, pour qu'on
-en retrouve encore tant de restes après cette date néfaste de 406.
-Du coup, le gouvernement des Gaules recula de Trèves à Arles, aussi
-loin que possible des barbares. Rome n'essaya plus même de reconquérir
-la Gaule septentrionale. Les Francs Saliens redevinrent un peuple
-indépendant; les autres n'avaient pas cessé de l'être. Ainsi toutes
-les basses plaines arrosées par les grands fleuves belges, le Rhin, la
-Meuse, l'Escaut, échappaient à l'autorité romaine. L'Empire rétréci
-était désormais renfermé dans des frontières dont Arras, Famars,
-Tongres, Andernach, marquaient les derniers postes fortifiés du côté
-du Nord. Cologne était perdue, et, maîtres des deux rives du Rhin, les
-Francs se tendaient la main depuis les côtes de la mer jusqu'à la forêt
-Hercynienne. Eux seuls avaient profité de l'invasion: elle les avait
-violemment secoués, mais elle avait brisé les liens qui les attachaient
-à l'Empire, et elle avait mis à leur disposition les provinces sans
-maîtres abandonnées par les aigles romaines.
-
-[Note 197: Paul Orose, VII, 40; Prosper d'Aquitaine, a. 406;
-Cassiodore, _Chronicon_, a. 406; Renatus Frigeridus Profuturus, dans
-Grégoire de Tours, II, 9.]
-
-[Note 198: S. Jérôme, _Epist._, CXXIII (_ad Ageruchiam_).]
-
-Mais il est dans les destinées des peuples naissants de s'avancer vers
-l'avenir à tâtons, dans les ténèbres qui couvrent leur crépuscule
-matinal. A peine débarrassés du joug, et loin d'apprécier l'avenir
-qui s'ouvrait devant eux, les Francs s'attachèrent immédiatement aux
-premiers aventuriers qui voulaient prendre le titre impérial, comme
-si le monde barbare, pas plus que le romain, ne pouvait se passer
-d'empereur. Ils accueillirent d'abord un soldat de fortune dont le
-principal mérite était de porter le grand nom de Constantin, et qui,
-après s'être fait proclamer en Grande-Bretagne, passa sur le continent
-en 407. Il rallia autour de lui ce qui restait de garnisons romaines et
-d'auxiliaires barbares; il renouvela, paraît-il, les traités avec les
-Francs, et il choisit parmi eux deux des plus hauts dignitaires de son
-armée, Nebiogast et Edobinc[199]. Mais la carrière de Constantin fut
-aussi rapide qu'agitée. Trahi par Gerontius, son lieutenant, assiégé
-dans Arles par le général romain Constance, il fit un suprême appel
-aux Francs, et Edobinc partit pour aller lever de nouveaux contingents
-parmi ses compatriotes. Le lieutenant de l'usurpateur fut assailli et
-mis en déroute par Constance avant d'avoir pu opérer sa jonction avec
-son chef, et il périt dans la fuite. Constantin, abandonné de tout le
-monde, tomba aux mains d'Honorius, qui le fit mettre à mort (411). Un
-autre aventurier, du nom de Jovin, se fit alors proclamer à Mayence,
-et chercha lui aussi son point d'appui chez les Francs et les autres
-barbares. Mais Jovin ne put tenir que jusqu'en 413, et périt à son
-tour sous les coups des Visigoths, qui envoyèrent sa tête et celle de
-son frère Sébastien à Honorius. L'autorité de l'empereur de Ravenne
-fut ainsi rétablie dans le sud de la Gaule, grâce à une coûteuse
-alliance avec le peuple qui avait pillé Rome; mais elle n'arriva
-plus même jusqu'à la Loire. Pendant plusieurs années, les villes de
-la Gaule centrale n'obéirent plus à personne, et tâchèrent de se
-gouverner et de se défendre elles-mêmes; c'est seulement en 416 que les
-efforts d'Exsuperantius les ramenèrent pour quelque temps encore sous
-l'autorité romaine[200].
-
-[Note 199: Zosime, VI, 2.]
-
-[Note 200: Zosime, VI, 5. Καὶ ὁ Ἀρμόριχος ἅπας καὶ ἕτεραι Γαλατῶν
-ἐπαρχίαι, βρεττανούς μιμησάμεναι, κατὰ τὸν ἴσον σφᾶς ἠλευθέρωσαν
-τρόπον, ἐκβάλλουσαι μὲν τοὺς Ῥωμαίους ἄρχοντας, οἰκεῖον δὲ κατ'
-ἐξουσίαν πολίτευμα καθιστᾶσαι. C'est sur ce passage principalement
-que l'abbé Dubos a échafaudé sa fameuse thèse d'une confédération
-armoricaine.]
-
-On dirait que les Francs avaient voulu attendre les résultats de la
-dernière tentative faite pour conserver en Gaule un gouvernement
-romain. Lorsqu'il fut avéré que les empereurs improvisés dans le Nord
-étaient au-dessous de leur tâche, alors seulement ils commencèrent
-à reconnaître que c'en était fait de l'Empire, et à s'adjuger ses
-dépouilles. Trèves, une première fois éprouvée par l'invasion de 406,
-tomba entre leurs mains en 413[201]. Un chroniqueur du septième siècle
-raconte qu'elle leur fut livrée par un grand seigneur nommé Lucius,
-qui voulait venger l'honneur de sa femme indignement outragée par
-l'empereur Avitus[202]; mais il n'est nul besoin de cette historiette
-équivoque pour expliquer la chute de la Rome du Nord.
-
-[Note 201: Treverorum civitas a Francis direpta incensaque est
-secunda inruptione. Renatus Profuturus Frigeridus, dans Grégoire de
-Tours, II, 9.]
-
-[Note 202: Frédégaire, _Chronic._, III, 7. Cette légende est
-évidemment calquée sur celle qui met aux prises, pour une raison
-analogue, l'empereur Valentinien III et le sénateur Pétrone Maxime.
-Procope, _Bell. Vandal._, II, 4.--Au reste, Pétigny, _Études_ etc., I,
-p. 317 (note) est distrait en attribuant le récit de Frédégaire à _un
-écrivain byzantin_ et en mettant en cause l'usurpateur Jovin au lieu
-d'Avitus.]
-
-Le comte Castinus, qui commandait les dernières forces romaines de la
-Gaule septentrionale, se mit en devoir de la leur reprendre et réussit
-probablement, puisque, au dire d'un témoin qui a écrit vers le milieu
-du cinquième siècle, Trèves a été prise jusqu'à quatre fois de suite
-pendant ces années calamiteuses. Ces paroles sont la seule lueur qui
-vacille encore sur l'histoire de ce pays; elle va être plongée dans
-les ténèbres les plus épaisses pendant près d'un demi-siècle. Avant
-que toute vie romaine s'éteignît, avant que les derniers tendons du
-puissant organisme qui avait rattaché la Gaule Belgique au monde romain
-fussent coupés ou séchés, il dut y avoir plus d'un tressaillement
-douloureux; mais ces mouvements convulsifs d'un corps livré à
-l'agonie n'ont pas inspiré d'intérêt à l'historien, et peut-être n'en
-méritaient-ils pas non plus.
-
-
-
-
-LIVRE II
-
-
-
-
-I
-
-L'ÉGLISE DES GAULES
-
-
-Lorsque, après plusieurs siècles de combats opiniâtres, les barbares
-pénétrèrent enfin dans ce monde civilisé dont ils battaient depuis
-si longtemps les portes, ils eurent à soutenir de nouvelles luttes
-pour lesquelles ils n'étaient pas armés. Victorieux des vivants, ils
-devaient être vaincus par les morts. Rome, se faisant le spectre
-de ses propres ruines, venait épouvanter et égarer les malheureux
-envahisseurs. Avec cet ascendant prodigieux qu'elle gardait sur toutes
-les imaginations, elle troublait la tête des maîtres nouveaux, les
-entraînait dans des chemins perdus, leur suggérait de construire
-sur des fondements croulants, ou au milieu des atmosphères les plus
-malsaines. Bientôt ils disparaissaient, empestés par les miasmes ou
-écrasés sous la chute des fragiles édifices qu'ils avaient élevés. Ces
-scènes tragiques ont été pour les hommes de cette époque un spectacle
-familier. Il semblait que ce fût la vengeance de l'Empire, sortant
-de sa tombe pour y entraîner à sa suite tous les peuples qui avaient
-mené ses funérailles. L'un après l'autre, ils ne mirent les pieds dans
-l'enceinte sinistre que pour y être immolés aux mânes des Césars.
-
-Les Francs toutefois échappèrent à cette destinée. Au seuil du monde
-romain détruit, ils rencontrèrent un génie bienveillant qui les prit
-par la main, et qui les guida à travers les ruines des cités. Il
-prononça les paroles magiques qui les protégeaient contre le retour des
-spectres irrités; il les écarta des endroits empestés où achevaient
-de se corrompre les cadavres; il leur apprit à ne considérer les
-monuments qui croulaient autour d'eux que comme des matériaux pour
-construire des édifices plus durables. En leur montrant le parti qu'ils
-pouvaient tirer de ce qui restait de la civilisation romaine, il leur
-enseigna l'art de s'en passer. Ce génie, c'était l'Église catholique.
-Elle seule, au milieu de l'affolement universel des civilisés et de
-l'erreur grossière des barbares, elle gardait une claire conscience
-d'elle-même, se rendait compte des misères du passé et entrevoyait les
-formes naissantes de l'avenir. Il est donc essentiel de la connaître
-telle qu'elle était, au moment où allait avoir lieu sa rencontre
-providentielle avec le peuple des Francs.
-
-Le nord de la Gaule a tout reçu de la Gaule méridionale: le
-christianisme comme le reste. On peut dire que pendant des siècles,
-la vie sociale de la Belgique et des deux Germanies a été la copie
-affaiblie de celle qui florissait dans la Narbonnaise et dans la
-Viennoise. De même que dans le midi, les villes étaient plus nombreuses
-et plus grandes, l'opulence plus répandue, la vie publique plus animée,
-la splendeur des lettres et des arts plus éclatante, de même, dans le
-nord, l'Église était moins organisée, ses diocèses plus étendus, ses
-fidèles plus éparpillés, ses institutions moins achevées, son influence
-moins ancienne et moins féconde. Pour la civilisation chrétienne comme
-pour la civilisation païenne, les prototypes étaient dans le midi,
-et c'est du midi que rayonnait toute culture sur les marécages de la
-Batavie et sur les vastes solitudes de l'Ardenne.
-
-De Lyon, où il avait fait comme une première étape, le christianisme
-s'était répandu vers le nord, à la fois dans la direction de l'ouest
-et de l'est, s'affermissant le long des chaussées dans les villes.
-On ne peut pas marquer exactement la date de son introduction, et
-l'histoire ne nous a gardé aucun souvenir de ses premières années dans
-ces provinces; mais il est certain qu'il a dû y pénétrer de bonne
-heure. De même que l'apparition de la verdure à la surface de la terre
-suppose une longue et forte germination invisible dans les entrailles
-du sol, de même les plus anciennes manifestations de la vie chrétienne
-en Belgique ont derrière elles tout un passé de laborieux efforts et de
-pénibles épreuves.
-
-On ne peut donc nier qu'il y ait eu, dès les premiers temps, des
-chrétiens dans les villes du nord de la Gaule. Le mouvement de la
-vie amenait dans cette région des gens de tous les pays et de toutes
-les catégories, et parmi les marchands, les esclaves, les juifs, les
-Syriens, les Grecs, les soldats qui venaient s'y établir, il a dû y
-avoir plus d'un adorateur du Christ. Dès le premier jour aussi, il s'y
-sera trouvé des âmes que la doctrine de la Rédemption aura conquises,
-et qui se sentaient attirées vers elle par un mystérieux attrait. Si
-des divinités orientales comme Isis et Mithra ont eu des fidèles en
-Gaule[203], et si des traces de leur culte ont été relevées dans
-plusieurs villes de la Belgique et de la Germanie, comment pourrait-on
-supposer que le plus populaire et le plus consolateur de tous les
-cultes y serait resté totalement inconnu? Il est vrai qu'il n'a laissé
-aucune trace dans l'épigraphie; mais ce silence des pierres funéraires
-n'est autre chose qu'un éloquent témoignage du danger que les premiers
-chrétiens de nos pays couraient à manifester ouvertement leur foi.
-
-[Note 203: Cumont, _Textes et monuments figurés relatifs aux
-mystères de Mithra_, pp. 158 et suivantes.]
-
-On voudrait savoir quelle était, dans les diverses cités de la
-Gaule, la condition de ces premiers chrétiens. Vivaient-ils dans la
-dispersion, selon le langage de l'Écriture, ou étaient-ce des groupes
-assez compacts pour former une église locale, avec un évêque à leur
-tête? Évidemment, et surtout dans les premières générations, toutes les
-villes n'auront pas possédé une communauté en règle: leurs chrétientés
-restaient, dans ce cas, sous l'obéissance d'une ville voisine où les
-fidèles étaient plus nombreux. Le nombre des diocèses était donc
-fort inférieur à celui des cités, et il est permis de croire qu'à
-l'origine il n'y en a eu que dans les métropoles, c'est-à-dire dans
-les chefs-lieux des provinces. Plus favorisées de la circulation,
-contenant une population plus dense et remuées par un plus grand nombre
-d'affaires et d'idées, les métropoles durent naturellement devancer
-leurs cités dans la connaissance de l'Évangile. La première forme sous
-laquelle se présente à nous l'organisation de l'Église dans le nord
-de la Gaule, c'est donc celle de diocèses immenses, grands comme des
-pays entiers, dont les sièges sont à Reims, à Trèves, à Cologne, et qui
-embrassent les deux Belgiques et la deuxième Germanie. Cette rareté des
-sièges épiscopaux, opposée à leur prodigieuse multiplicité en Italie,
-en Afrique et en Orient, est un des caractères distinctifs du régime
-ecclésiastique de l'Occident: il a été signalé au quatrième siècle
-par un écrivain bien informé[204], quoiqu'à cette époque il fût déjà
-beaucoup moins accentué que dans les trois premiers.
-
-[Note 204: Théodore de Mopsueste, _In Epist. S. Pauli comment._,
-II, p. 24, cité par Duchesne, _Fastes épiscopaux de l'ancienne Gaule_,
-t. I, pp. 36-38, qui est à lire sur toute cette question des origines.]
-
-Les légendes elles-mêmes ont gardé le souvenir lointain de cet âge
-en quelque sorte préhistorique de l'Église des Gaules: elles nous
-montrent un seul évêque occupant les trois sièges de Trèves, de
-Cologne et de Tongres, et Soissons rattaché avec d'autres cités encore
-à une chrétienté unique dont le centre est à Reims[205]. Ce sont là
-tous les renseignements qu'on peut emprunter aux légendes; il serait
-dangereux de les interroger sur des dates ou sur des faits précis. En
-général, elles obéissent toutes à une même tendance, qui consiste à
-faire remonter l'origine des sièges épiscopaux le plus haut possible.
-D'ordinaire elles la rattachent directement au prince des apôtres
-lui-même, dont les premiers évêques de la Belgique et de la Germanie
-auraient été les disciples. Ces légendes, dont on a longtemps considéré
-l'authenticité comme inattaquable parce qu'on les prenait pour des
-traditions immémoriales, ne remontent guère au-delà du neuvième siècle,
-et rien n'égale la naïveté avec laquelle ont procédé leurs auteurs
-pour vieillir les principales églises de la Gaule. Ils se sont bornés,
-en général, à reporter du troisième siècle au premier le fondateur ou
-le premier titulaire connu d'un siège épiscopal, sans se douter des
-mille invraisemblances que cette migration chronologique entraînait
-dans sa biographie. L'énorme écart qui en résultait entre lui et ses
-successeurs avérés était expliqué ensuite, lorsqu'on s'en apercevait,
-par les persécutions qui avaient interrompu la série des évêques,
-à moins qu'on préférât le combler tant bien que mal par des noms
-empruntés aux diptyques d'autres sièges. Lorsque, dans la suite, on a
-essayé de porter un peu de lumière dans ces obscurités légendaires,
-les historiens se sont trouvés bien embarrassés: voyant un même évêque
-placé par la légende au premier siècle et attesté par l'histoire au
-troisième, ils ont cru se tirer d'affaire en le dédoublant, et cet
-expédient fallacieux a été accueilli avec empressement par des fidèles
-plus désireux de sauver une tradition locale qui leur était chère,
-que de parvenir à retrouver l'aspect austère de la vérité. Nous ne
-reproduirons pas ces traditions; elles sont nées longtemps après
-l'époque dont nous racontons les annales. Quelque valeur qu'on puisse
-leur accorder pour l'histoire des idées, ce serait fausser la couleur
-des temps et brouiller la succession des siècles que de leur assigner
-une place dans notre tableau. Il perdra en pittoresque ce qu'il gagnera
-en vérité, et beaucoup de lecteurs se plaindront peut-être de ne pas
-retrouver dans ces pages le charme poétique de ces fictions que le
-patriotisme ou la piété aimaient à accueillir sans contrôle. Mais rien
-ne peut prévaloir contre les droits de la vérité scientifique, pas même
-le désir légitime du narrateur de vivifier et d'embellir son récit.
-
-[Note 205: Heriger, _Gesta episc. tungrensium_, c. 7; Flodoard,
-_Hist. Eccl. rem._, I, 3.]
-
-Chose remarquable, de toutes les églises du nord de la Gaule, ce sont
-celles des deux Germanies dont l'antiquité est la mieux établie.
-Saint Irénée invoque leur foi comme une preuve de la catholicité des
-doctrines orthodoxes; et ce Père de l'Église, qui écrivait vers la fin
-du deuxième siècle, et qui était le voisin des deux Germanies, n'a pu
-ignorer ce dont il parle avec tant d'assurance[206]. Le témoignage de
-saint Irénée est bien précieux, car Mayence et Cologne, les deux sièges
-auxquels il fait allusion, ne possèdent que de vagues et lointains
-souvenirs de leurs premières années, et c'est l'histoire, cette fois,
-dont, par une exception assez rare, les affirmations suppléent au
-silence de la légende. Cela montre que les églises n'ont pas toujours
-conservé leurs traditions historiques, et que souvent les chroniques
-pèchent par oubli autant que par fiction. Rien n'est mieux fait pour
-rendre réservé l'historien qui prétendrait nier l'existence d'une
-chrétienté primitive, pour la raison qu'il n'en reste pas de traces.
-Innombrables sont les phénomènes dont les traces mêmes ont disparu.
-
-[Note 206: Καὶ οὔτε αἱ ἐν Γερμανίαις ἱδρύμεναι ἐκκλησίαι ἄλλως
-πεπιστεύκασιν, οὒτε ὲν ταῖς Ἰβηρίαις, οὕτε ἐν Κελτοῖς, οὔτε κατἀ τὰς
-Ἀνατολάς, οὔτε ὲν Λιβύῃ οὔτε αἱ αἐτὰ μέσα τοῦ κόσμου ἱδρύμεναι. Saint
-Irénée, _Adversus hæreses_, II, X, 2.]
-
-Les deux Belgiques sont-elles restées en arrière des deux Germanies,
-et peut-on croire qu'elles aient manqué d'organisation ecclésiastique
-alors que déjà les villes du Rhin en étaient pourvues? Il faudrait
-répondre non, s'il suffisait qu'une thèse fût vraisemblable pour
-être vraie. Il faudrait répondre oui, si l'on pouvait soutenir qu'un
-fait historique n'a pas existé du moment qu'il n'est pas attesté à
-suffisance. Sans doute, les traditions de Reims et de Trèves font de
-saint Sixte et de saint Materne des disciples du prince des Apôtres;
-mais leur valeur est loin d'être à l'abri de toute contestation, et on
-ne peut opposer aucun argument péremptoire aux critiques qui veulent
-faire descendre l'un et l'autre jusqu'au milieu du troisième siècle.
-Qu'importe d'ailleurs? Ce qui est certain, c'est que les sièges de
-Reims et de Trèves sont les plus anciens des deux Belgiques, et qu'ils
-ont surgi bien avant que l'édit de Constantin reconnût les droits de
-l'Église catholique à l'existence.
-
-Quant aux autres sièges épiscopaux, ils n'ont pas l'antiquité de ceux
-des quatre métropoles. C'est en vain qu'ils exhibent des généalogies
-par lesquelles ils prétendent remonter jusqu'à saint Pierre. Les
-légendes qui leur attribuent une si illustre origine sont récentes,
-et l'on s'aperçoit, à leur manque de netteté et de précision, combien
-elles sont peu sûres de ce qu'elles racontent. Ni saint Materne de
-Tongres, ni saint Saintin de Verdun, ni saint Mansuy de Toul, ni
-saint Lucien de Beauvais, ni saint Piaton de Tournai ne peuvent être
-considérés comme des personnages du premier siècle. Pour les sièges
-d'Arras, de Thérouanne et de Cambrai, ils sont, de leur propre aveu,
-postérieurs à l'époque apostolique, puisqu'ils ne se sont jamais
-réclamés de saint Pierre ni de ses disciples. S'ils ont eu des
-chrétiens avant la date où apparaît leur premier pasteur connu, c'est à
-Reims ou à Trèves qu'ils avaient alors leur évêque. On n'enlève rien à
-l'ancienneté de leur foi en le constatant, et en s'efforçant de mettre
-leurs annales primitives d'accord avec les enseignements généraux de
-l'histoire.
-
-Les diocèses de la deuxième Belgique ont d'ailleurs une gloire plus
-haute et plus enviable, qu'on leur contestera moins facilement. A
-l'exemple des églises de Reims, de Trèves et de Cologne, plusieurs
-trempent leurs racines dans un sol arrosé en abondance par le sang des
-martyrs. Elles ont rendu témoignage du Christ rédempteur devant les
-juges et devant les bourreaux, et le scepticisme le plus systématique
-ne peut écarter la masse imposante des traditions qui établissent ce
-grand fait. Quelque part qu'il faille accorder à l'imagination dans
-les récits des hagiographes locaux, l'œil découvre, sous le tissu des
-légendes, le fond de vérité historique qu'elles se sont attachées à
-orner de fleurs. Dès le quatrième siècle, Cologne vénérait, dans un
-oratoire aujourd'hui remplacé par l'église Sainte-Ursule, les vierges
-_qui avaient versé leur sang pour le nom du Christ_[207]. La gloire des
-martyrs thébéens, dont les reliques se conservent dans les principales
-villes rhénanes, était célébrée dès lors; Cologne leur rendait un
-culte[208], et la ville de Xanten vénérait, dans les saints Mallosus et
-Victor, deux soldats de cette phalange héroïque[209]. Reims, au sixième
-siècle, se souvenait avec reconnaissance de Timothée et d'Apollinaire,
-dont l'un périt pour avoir prêché l'Évangile au peuple, et l'autre
-pour s'être converti en assistant à son supplice[210]. Saint Piaton à
-Tournai, saint Quentin[211] dans la ville qui porte aujourd'hui son
-nom, étaient l'objet d'un culte immémorial. Soissons entourait d'une
-vénération particulièrement touchante la mémoire de deux ouvriers
-martyrs, Crépin et Crépinien, qui avaient rendu leur témoignage dans la
-dernière persécution[212].
-
-[Note 207: V. l'inscription de Clematius dans Leblant,
-_Inscriptions chrétiennes de la Gaule_, I, p. 570, qui la dit
-antérieure à 464 de notre ère. Klinkenberg, dans les _Bonner
-Jahrbücher_, t. LXXXVIII, la croit de la seconde moitié du quatrième
-siècle.]
-
-[Note 208: Grégoire de Tours, _Gloria Martyrum_, c. 64.]
-
-[Note 209: _Id._, _ibid._, c. 63.]
-
-[Note 210: _Id._, _ibid._, c. 54; Flodoard, _Hist. Eccl. rem._, I,
-IV.]
-
-[Note 211: _Vita S. Eligii_, l. II, c. 7.]
-
-[Note 212: _Acta Sanctorum_ des Bollandistes, 25 octobre, t. XI.]
-
-L'Église des Gaules grandissait ainsi dans les épreuves. Mais il semble
-que l'histoire, complice des persécuteurs, ait voulu lui enlever
-jusqu'à la gloire de ce sacrifice, tant elle a plongé dans l'ombre le
-courage des confesseurs et les généreux combats des martyrs. L'édit de
-tolérance de 313, qui lui rendit le droit à l'existence, a permis aussi
-que désormais le grand jour brillât sur sa vie jusqu'alors cachée.
-A peine fut-elle libre qu'elle sortit de ses retraites, et qu'on la
-vit apparaître partout, organisée et agissante. Dès 314, un concile
-convoqué à Arles par Constantin le Grand pour juger les querelles
-des chrétiens d'Afrique y amenait, dans les voitures de l'Etat, les
-principaux métropolitains de l'Occident. La Bretagne, la Gaule,
-l'Italie, l'Espagne et l'Afrique avaient envoyé leurs prélats les plus
-éminents. La Gaule en particulier était représentée par les titulaires
-de sept métropoles, et parmi eux nous rencontrons Imbetausius de Reims,
-Agroecius de Trèves et Materne de Cologne. Imbetausius avait amené son
-diacre Primogenitus; Materne était également accompagné d'un diacre,
-nommé Macrinus; un exorciste du nom de Félix était le compagnon de
-l'évêque de Trèves. Les actes du concile portent la signature de ces
-six personnages, les plus anciens représentants des trois grandes
-églises franques dans un document authentique[213]. Cette assemblée
-d'Arles est comme l'ébauche de celle qui devait, quelques années après,
-siéger à Nicée; elle a d'ailleurs un intérêt spécial pour l'Occident,
-car elle nous montre ce qu'était l'Église des Gaules au lendemain des
-grandes persécutions, avec son organisation universelle et ses cadres
-encore incomplets.
-
-[Note 213: V. Sirmond, _Concilia Galliæ_, t. I, p. 8.]
-
-Les annales des sièges épiscopaux sont désormais entrées dans une phase
-de certitude; les diptyques vont nous offrir des noms qui ont leur
-place marquée dans l'histoire et non plus dans la légende. Ceux de
-Trèves sont éclairés par la vive lumière des événements auxquels furent
-mêlés ses évêques, et des mérites éclatants que s'acquirent plusieurs
-d'entre eux. Depuis Agroecius, on voit se succéder dans la chaire de
-cette ville Maximin, Paulin, Brito, Félix, puis la liste s'arrête à
-l'entrée fatale du cinquième siècle. A Reims, nous rencontrons, à
-partir d'Imbetausius, une succession ininterrompue de pontifes formée
-par Aper, par Maternien, par Donatien, par Viventius, par Sévère, et
-terminée par saint Nicaise. La liste de Cologne est moins complète:
-après Materne, nous n'y trouvons pour tout le quatrième siècle que deux
-pontifes, Euphratas et saint Séverin. Ces noms suffisent d'ailleurs
-pour montrer qu'à Cologne comme ailleurs, la hiérarchie n'a pas subi
-d'interruption; ce n'est point parce que l'histoire a oublié les noms
-des autres évêques qu'il doit être permis de contester leur existence.
-
-A la faveur de la paix profonde dont l'Église ne cessa de jouir sous le
-règne de Constantin, en Gaule comme ailleurs, elle put compléter ses
-cadres, multiplier ses diocèses, et donner de ces signes de vie qui
-attirent l'attention des annalistes. Toutefois, à part les trois sièges
-métropolitains dont il vient d'être question, nous ne voyons qu'un seul
-diocèse qui soit représenté dans les conciles du quatrième siècle;
-c'est celui de Tongres, gouverné vers 343 par saint Servais. Une
-tradition assez digne de foi veut, d'autre part, que saint Sinicius,
-premier évêque de Soissons, ait été un disciple de saint Sixte, ce
-qui placerait son existence aux abords de l'an 300. Partout ailleurs,
-l'histoire reste muette encore, et les listes épiscopales qu'elle nous
-fournit manquent de garanties suffisantes. Nous n'en conclurons pas que
-les divers sièges de la Belgique première et de la Belgique seconde
-n'ont été fondés que plus tard, mais nous nous abstiendrons d'invoquer
-des annales sur lesquelles continue de planer une incertitude absolue.
-
-Les métropoles restent donc seules en possession de fixer nos regards
-pendant toute la durée de ce quatrième siècle, si grand et si fécond
-dans l'histoire de l'Église. Il fut grand et fécond aussi pour les
-régions de la Gaule septentrionale, où le nombre des chrétiens se
-multiplia bientôt d'une manière extraordinaire. On peut affirmer sans
-témérité que, dans les grandes villes, la majorité de la population
-adorait Jésus-Christ. C'est le témoignage formel d'un écrivain
-de cette époque[214], et nous en avons une autre preuve dans les
-nombreuses inscriptions chrétiennes de Trèves, où la présence de la
-cour devait naturellement gagner à la religion nouvelle une multitude
-de fidèles[215]. L'histoire de Mayence est peut-être plus éloquente
-encore. En 368, nous dit un contemporain, le chef Alaman Rando profita,
-pour s'emparer de cette ville, d'un moment où la population était
-rassemblée pour une fête religieuse dans l'église chrétienne[216].
-Partout, les édifices sacrés de la première heure étaient devenus
-insuffisants, et l'on travaillait activement à en bâtir de plus vastes
-et plus beaux. On en élevait un à Trèves du temps que saint Athanase
-y était exilé, et l'on y célébrait les saints mystères même avant son
-entier achèvement[217]. Reims avait plusieurs sanctuaires: à côté
-de sa vieille cathédrale de Saint-Sixte, qui surgissait en dehors
-de son enceinte, l'illustre préfet Jovin avait bâti la basilique de
-Saint-Agricole, et l'évêque Imbetausius avait élevé, à l'intérieur
-de la ville, l'église Saint-Symphorien, qui pendant quelque temps
-remplaça Saint-Sixte comme cathédrale, jusqu'à ce qu'elle fut à son
-tour remplacée par celle que saint Nicaise éleva en l'honneur de la
-Vierge Marie[218]. Beauvais possédait, à proximité de son enceinte,
-un sanctuaire où reposait le corps de son martyr saint Lucien:
-il fut livré aux flammes pendant les invasions[219]. L'existence
-d'une église chrétienne à Cologne est attestée au moins à partir
-du milieu du quatrième siècle; c'est là que voulait se rendre le
-malheureux Silvanus, lorsqu'il fut surpris par les émeutiers qui le
-massacrèrent[220]. Ce sanctuaire toutefois le cédait en importance
-et en richesse à la splendide basilique qui s'élevait hors les murs,
-sur le tombeau de saint Géréon et des autres martyrs thébéens, et que
-le peuple nommait l'église des Saints-d'Or à cause de la richesse de
-ses mosaïques[221]. Une autre basilique suburbaine, celle de sainte
-Ursule et de ses compagnes, était bien ancienne aussi, puisque, dès la
-seconde moitié du quatrième siècle, elle fut reconstruite par un pieux
-fidèle du nom de Clematius[222]. Ces indications, que le hasard seul
-nous a conservées, nous permettent de nous figurer les révélations que
-ferait l'histoire, s'il s'était trouvé à cette époque, en Gaule, des
-annalistes pour raconter, comme faisaient ceux d'Orient, les progrès et
-les vicissitudes de l'Église de Dieu.
-
-[Note 214:
-
- Signum quod perhibent esse crucis Dei
- Magnis qui colitur solus in urbibus
- Christus perpetui gloria numinis
- Cujus filius unicus.
-
-Severus Sanctus (Migne, Patrologie latine, t. XIX).]
-
-[Note 215: Elles sont recueillies dans Leblant, _Inscriptions
-chrétiennes de la Gaule_, 2 vol. in-4º, Paris, 1856, et _Nouveau
-recueil des inscriptions chrétiennes de la Gaule_, in-4º, Paris,
-1892, et dans Kraus, _Die Christlichen Inschriften der Rheinlande_, 2
-volumes, Fribourg en Bade, 1890-1891.]
-
-[Note 216: Amm. Marcell., XXVII, 10.]
-
-[Note 217: S. Athanase, _Apologie_, I, 682.]
-
-[Note 218: Flodoard, _Hist. Eccl. rem._, I, 3, 4, 6.]
-
-[Note 219: Diplôme de Chilpéric Ier, dans Pardessus, _Diplômes_,
-t. I, p. 148; Pertz, _Diplomata_, p. 12.]
-
-[Note 220: Ammien Marcellin, XV, 5; voir ci-dessus p. 95.]
-
-[Note 221: Saint Grégoire de Tours, _Gloria Martyrum_, c. 61.]
-
-[Note 222: Klinkenberg dans _Bonner Jahrbücher_, t. LXXXVIII
-(1889).]
-
-Tout nous autorise à croire que les chrétientés de la première heure
-étaient en possession d'une organisation régulière. Si maigres que
-soient nos renseignements, ils nous font voir que tous les échelons
-de la hiérarchie sacerdotale y sont occupés, et les prescriptions
-canoniques observées dans la vie du clergé. Nous avons déjà rencontré,
-sous la date de 314, des diacres à Reims et à Cologne, et un exorciste
-à Trèves[223]. Les inscriptions de cette dernière ville mentionnent
-les noms de quelques ecclésiastiques encore: un prêtre Aufidius[224],
-un diacre Augurinus[225], un sous-diacre Ursinianus[226], un portier
-Ursatius[227]. Nous constatons aussi que les clercs revêtus de l'un
-des ordres mineurs pouvaient être engagés dans les liens du mariage:
-les marbres nous font connaître le nom de Lupula, femme d'Ursinianus,
-et celui d'Exsuperius, fils d'Ursatius. Quant au prêtre Aufidius, la
-mention de sa femme Augurina et de son fils Augurinus prouve qu'il
-avait, lui aussi, une famille et un foyer; mais Augurina ne prend
-sur le marbre funéraire que la qualité de sœur du défunt: chaste et
-touchante attestation de la continence gardée, au sein du mariage, par
-l'époux qui était devenu l'oint du Seigneur.
-
-[Note 223: Voir ci-dessus, p. 132.]
-
-[Note 224: Leblant, _Inscriptions chrétiennes de la Gaule_, t. I,
-nº 233, 341.]
-
-[Note 225: _Id._, _ibid._, l. c.]
-
-[Note 226: _Id._, _ibid._., nº 293, p. 396.]
-
-[Note 227: _Id._, _ibid._, nº 292, p. 395]
-
-Toutes les conditions sociales, toutes les professions, toutes les
-races se rencontraient dans le troupeau du Christ. Depuis que la
-doctrine du Nazaréen était devenue celle des empereurs convertis, cela
-n'avait plus rien d'extraordinaire. Il serait donc oiseux d'énumérer
-les préfets du prétoire et les consulaires qui allèrent dormir
-l'éternel sommeil dans les cimetières chrétiens de Reims et de Trèves,
-à côté d'autres personnages de distinction dont les pierres tumulaires
-nous ont conservé la mémoire. Mais ce qu'il importe de noter, c'est
-l'accession spontanée à l'Évangile d'un grand nombre de barbares entrés
-au service de l'Empire, et qui acceptèrent sa religion comme le reste
-de la civilisation romaine.
-
-Si, à cette date, ils n'avaient pas obéi à l'habitude de latiniser
-leurs noms germaniques, il est probable que nous en reconnaîtrions plus
-d'un dans le recueil des inscriptions chrétiennes du temps. Nous savons
-du moins que Silvanus, dont on a vu plus haut la fin tragique, était
-Franc d'origine, et nous avons le droit de supposer le christianisme
-de ses compatriotes Malaric et autres, qui lui témoignèrent dans ses
-malheurs un si chaud et si stérile dévouement. C'est, sous un nom
-romain, un chrétien encore que ce centurion Emeterius, qui servit
-pendant vingt-cinq ans dans une cohorte (_numerus_) de _Gentils_, et
-dont on a retrouvé la pierre au Drachenfels, près de Bonn, ornée,
-en signe de sa foi, du monogramme du Christ[228]. Combien d'autres,
-dont la tombe n'a pas livré le secret, mais qui, sous la tunique du
-légionnaire, ont confessé le Dieu de Mallosus et de Victor, apportant
-à l'Évangile, bien des générations avant Clovis, les prémices de la
-nation franque. A vrai dire, tous les barbares qui vendirent leur sang
-à l'Empire n'étaient pas chrétiens; sous les souverains les plus zélés
-pour l'Évangile, les armées comptèrent dans leurs rangs, et jusque
-dans les grades supérieurs, un grand nombre d'adorateurs de Wodan,
-qui s'enorgueillissaient de ne pas fléchir le genou devant le Dieu
-de César[229]. Mais ceux-là mêmes subissaient à leur insu le charme
-mystérieux que l'Église, par l'intermédiaire de ses grands hommes,
-exerçait alors sur les âmes les plus rebelles; ils se vantaient d'être
-les amis des évêques, et, au loin, leurs compatriotes d'outre-Rhin se
-persuadaient que cette amitié leur portait bonheur.
-
-[Note 228: Leblant, nº 359, t. I, p. 485.]
-
-[Note 229: Par exemple, au quatrième siècle, le célèbre Arbogast.]
-
-On voudrait pénétrer plus avant dans la vie cachée de ces chrétientés
-primitives, dont à peine nous venons de signaler les éléments
-matériels; on voudrait s'asseoir à ces foyers domestiques placés sous
-la protection du Christ, respirer, en quelque sorte, l'atmosphère
-de ces fidèles, être le témoin de leur existence quotidienne, voir
-comment l'Évangile était pratiqué par les âmes qui se réclamaient de
-lui. Mais l'histoire est muette, et les tombeaux seuls élèvent leur
-voix de pierre pour trahir, par les éloges qu'elles décernent aux
-défunts, de quelle manière elles entendent les devoirs des vivants.
-Peu importe que ces éloges soient mérités, ou qu'ils ne soient que des
-formules banales; ce qu'ils nous apprennent, c'est la conception que
-cette société se faisait de l'humanité régénérée, c'est l'idéal qu'elle
-assignait à la vie, et pour lequel il lui semblait doux de mourir.
-
-Cet idéal, c'était la réalisation des conseils évangéliques. Ils
-étaient suivis par l'élite des âmes chrétiennes bien longtemps avant
-qu'il existât des institutions pour grouper en familles religieuses
-les amants de la vie parfaite. Les marbres de Trèves nous ont gardé
-la mémoire d'une jeune religieuse du nom de Léa, enlevée à l'âge
-de vingt-deux ans[230], et d'une autre, nommée Hilaritas, morte à
-cinquante _après avoir servi le Seigneur tous les jours de sa vie, et
-observé de toutes ses forces les préceptes du Rédempteur_[231]. Ces
-servantes du Christ ajoutaient-elles déjà la retraite et la réclusion
-à l'existence religieuse qu'elles avaient choisie? Nous ne le savons
-pas, mais il est certain que, dès le quatrième siècle, la solitude
-était pratiquée à Trèves même et sous les yeux de la cour impériale.
-Saint Athanase, exilé de cette ville, y avait jeté la semence de la
-vie monastique, et il y avait laissé sa _Vie de saint Antoine_, ce
-livre dont le charme étrange a gagné tant d'âmes aux austères joies
-du sacrifice et du renoncement absolu. On y lisait comment ce saint,
-à l'aurore d'une vie riche de promesses et d'espérances, étant entré
-un jour dans une église d'Alexandrie, avait entendu lire le texte
-évangélique où il est dit: «Si vous voulez être parfait, allez, vendez
-tous vos biens, distribuez-en le produit aux pauvres, puis venez
-et suivez-moi.» Cette parole était descendue sur son cœur comme un
-oracle d'en haut: il s'y était conformé à la lettre et sans tarder.
-Après s'être débarrassé du fardeau de ses biens temporels qui avaient
-été sa richesse et qui n'étaient plus que sa chaîne, il était parti
-pour la solitude, et là, pendant le reste d'une vie qui dura au delà
-d'un siècle, seul en présence du ciel dans l'immensité du désert, il
-mena cette existence surhumaine dans laquelle l'admiration de ses
-contemporains voyait l'idéal monastique réalisé[232].
-
-[Note 230: Leblant, _Inscriptions chrétiennes de la Gaule_, t. I,
-numéros 258-259, p. 366.]
-
-[Note 231: Leblant, _Inscriptions chrétiennes de la Gaule_, t. I,
-p. 336.]
-
-[Note 232: S. Athanase, _Vita sancti Antonii_.]
-
-Les anachorètes chrétiens de Trèves s'étaient inspirés de cet
-exemple. Ils avaient dit adieu au monde, et, n'emportant que les
-saintes Écritures et la biographie d'Antoine, ils s'étaient retirés
-dans d'humbles cabanes disséminées aux alentours de la ville, où ils
-cachaient sous les livrées de la pauvreté une existence désormais vouée
-au mépris des mondains. Pendant que la foule se pressait aux jeux
-publics et courait fiévreusement à la recherche de tous les plaisirs
-d'une société décadente, ils jeûnaient et priaient, les yeux fixés
-sur les vérités éternelles, et vivaient d'une vie toute céleste aux
-portes d'un monde dont ils s'étaient fait oublier. Or, une après-midi
-de l'année 386, pendant que l'empereur Gratien assistait aux courses
-du cirque avec la cour, quatre jeunes gens de son entourage, que
-le spectacle fatiguait, étaient allés se promener au milieu des
-jardins et des vignobles qui, alors comme aujourd'hui, touchaient
-aux murs de la cité. Deux d'entre eux, conduits par le hasard de la
-promenade, passèrent devant une cabane où vivaient des anachorètes.
-Ils y entrèrent, et l'un d'eux, y ayant trouvé une vie de saint
-Antoine, l'ouvrit par curiosité. Dès les premières lignes, une émotion
-extraordinaire s'empare du jeune homme; c'est comme le parfum lointain
-du désert sacré qui vient à lui, à travers ces pages qui parlent un si
-nouveau et si sublime langage. L'amour divin vient de s'allumer dans
-son âme; il en est tout transporté, et, comme rempli d'indignation
-contre lui-même, il interpelle son ami:
-
-«Dis-moi, je t'en prie, où prétendons-nous arriver au prix de tant
-d'efforts? Quel est notre but et pourquoi servons-nous? Notre plus
-grand espoir est de devenir les amis de l'empereur; n'est-ce pas tout
-ce qu'il y a de précaire et de dangereux? Et si nous y parvenons, par
-combien de périls arriverons-nous à un autre péril, qui sera le plus
-grand de tous? Et puis, combien de temps cela durera-t-il? Mais si je
-veux être l'ami de Dieu, je puis le devenir sur l'heure.»
-
-Et, tout troublé de la vie nouvelle qu'il sentait naître en lui, le
-jeune homme reprit sa lecture. Cette fois, c'en était fait; décidé à se
-vouer sans retard au service de Dieu, il le signifia à son ami.
-
-«Ne me contredis pas, ajouta-t-il, si tu n'as pas le courage de
-m'imiter.»
-
-Mais l'autre déclara qu'il voulait, lui aussi, entrer au service de
-Dieu et s'assurer la même récompense. Lorsque les deux camarades qui
-les cherchaient les retrouvèrent dans la cabane, vers la chute du jour,
-ils apprirent de leur bouche le récit de leur étonnante métamorphose.
-Ils n'essayèrent pas de les détourner de leur généreux dessein, mais
-ils pleurèrent sur eux-mêmes, dit le narrateur, et, après les avoir
-félicités et s'être recommandés à leurs prières, ils revinrent au
-palais impérial, le cœur à terre. Mais les deux nouveaux anachorètes
-ne quittèrent pas leur cellule, où ils vivaient dans le ciel. L'un
-et l'autre avaient des fiancées: apprenant leur résolution, elles
-ne voulurent pas se laisser vaincre en générosité par ceux qu'elles
-aimaient, et elles consacrèrent leur virginité à Dieu[233].
-
-[Note 233: Saint Augustin, _Confessions_, VIII, 6.]
-
-Tel est le récit qu'un jour, à Milan, l'un des deux jeunes gens qui
-avaient assisté à la conversion de leurs amis, et dont le nom était
-Pontitianus, faisait à un jeune et brillant rhéteur du nom d'Augustin.
-Et, par un prodige nouveau de cette force mystérieuse qui avait agi
-sur les jeunes gens de Trèves, Augustin se sentit à son tour saisi par
-la main invisible de la grâce; sa conversion fut décidée sans retour.
-Si quelqu'un veut savoir ce qu'est, au sein de l'Église catholique,
-cette solidarité des mérites qu'elle appelle la communion des saints,
-la voilà dans un de ses plus étonnants spectacles. Du fond de son
-désert, un solitaire de la Thébaïde convertit, après sa mort, les pages
-de l'empereur d'Occident circulant autour du cirque de Trèves, et se
-sert d'eux pour aller conquérir, dans une ville d'Italie, l'âme noble
-et orageuse qui avait jusque-là résisté aux larmes de Monique et aux
-enseignements d'Ambroise. Trèves paya sa dette de reconnaissance à
-l'Orient, auquel elle devait ses premiers moines, en suscitant, par
-l'exemple de ses anachorètes, le génie sublime qui devait être la
-lumière de l'Église d'Occident. Et l'instrument providentiel qui avait
-servi à opérer tant de grandes choses, c'était l'exil d'Athanase!
-
-Ce sont ces hommes, les moines de la première heure, les ascètes de
-la solitude ou les anachorètes de la cour, ce sont toutes ces âmes
-fortes et incorruptibles de vrais chrétiens qui ont maintenu et sauvé
-la loi de Dieu dans un siècle où elle semblait menacée par ses propres
-fidèles. Depuis que le christianisme était devenu la religion à la
-mode, la multitude des vicieux et des mondains n'avait fait que changer
-l'étiquette de sa corruption et couvrait de l'étendard du Christ les
-hontes de la décadence. En entrant dans les rangs de l'Église, ils la
-compromirent plus qu'ils ne la servaient, et au lieu d'être sauvés par
-elle, ils furent sur le point de l'entraîner avec eux. Les tableaux
-que les contemporains nous tracent des mœurs d'une grande partie de la
-population chrétienne des villes sont lamentables. On y rencontre cette
-espèce de lèpre particulière des vieilles sociétés, qui consiste en une
-soif malsaine des plaisirs les plus frivoles, quand ils ne sont pas
-les plus corrupteurs. Trèves chrétienne semble à peine meilleure que
-Rome païenne: ce qu'il lui faut, ce sont des Francs expirant sous la
-dent des bêtes féroces dans l'arène, ce sont des cochers aux couleurs
-multiples se disputant le prix des courses dans le cirque, ce sont les
-émotions puériles et factices de l'estrade, substituées à tout autre
-sentiment dans ces cœurs devenus froids pour les grands intérêts de
-l'âme humaine et de la civilisation. La vie monastique fut la salutaire
-et indispensable réaction de l'esprit chrétien contre ce débordement
-de paganisme: elle affirma hautement l'idéal évangélique, elle en
-dressa devant tous les yeux le type réalisé; elle replaça l'homme en
-face de sa mission, et dans sa condition véritable de pénitent et de
-travailleur. Tous les ascètes qu'elle enleva au monde pour en peupler
-les déserts, tous ceux que l'Église allait chercher dans les déserts
-pour les mettre à la tête de ses diocèses, contribuèrent, à leur
-insu, à la plus grande œuvre sociale de l'époque. La somme de leurs
-austérités et de leurs mortifications constituait le contrepoids
-nécessaire des voluptés mortelles, et maintenait l'équilibre moral du
-monde.
-
-Il est temps, après avoir parlé des fidèles, de faire connaître les
-pasteurs. L'épiscopat du nord de la Gaule a été à la hauteur de sa
-mission, et ceux qui en ont porté le lourd fardeau ont mérité de
-prendre place parmi les grands hommes qui ont été la gloire de l'Église
-du quatrième siècle. Dès l'origine, ils ont apparu comme les fermes et
-inébranlables défenseurs de la foi catholique. Éloignés des influences
-délétères du milieu byzantin, et éclairés par la vive lumière que
-projetait sur toute la Gaule le grand confesseur de la Trinité, saint
-Hilaire de Poitiers, ils étaient comme la solide et compacte réserve
-de l'orthodoxie, et ils ne se laissèrent pas entamer. Quand ils
-parurent dans les conciles du quatrième siècle, ce fut pour résister
-avec vigueur à la propagande arienne qui s'exerçait du fond de la
-cour impériale. Plusieurs d'entre eux ont conquis une gloire durable
-par le courage avec lequel ils affirmèrent leur foi dans ces jours
-particulièrement pénibles pour la chrétienté. Maximin de Trèves fut
-l'hôte et le consolateur de saint Athanase pendant l'exil de ce grand
-confesseur, et il resta toute sa vie inébranlablement fidèle à la foi
-de Nicée. Il prit même la plume pour défendre la doctrine orthodoxe,
-et il faut déplorer la fortune qui a envié à l'église de Belgique le
-testament littéraire de son premier docteur. Paulin, son successeur,
-résista avec un courage héroïque aux injonctions de l'arianisme
-victorieux. A l'heure sombre où, selon la forte parole de saint Jérôme,
-le monde gémit de se réveiller arien, il ne fléchit pas: il refusa de
-signer l'équivoque formule de Sirmium, et en 353, au concile d'Arles,
-où les légats du pape eux-mêmes se laissèrent arracher la condamnation
-d'Athanase, il fut le seul qui ne se prêta pas à l'immolation de la
-justice et de l'innocence. Condamné à l'exil, il se vit entraîner loin
-de son diocèse, qu'on ne lui permit pas de revoir, et relégué au fond
-de la Phrygie, où, cinq ans après, il expirait dans les tribulations,
-léguant à l'église de Trèves la gloire d'un nom qui figurerait au
-catalogue des martyrs aussi justement que sur celui des confesseurs.
-
-Les diocèses de la Germanie, s'ils ne jouèrent pas un rôle si
-prépondérant que celui de Trèves, ne lui cédèrent cependant pas la
-palme du courage apostolique. Eux aussi eurent à leur tête des chefs
-qui défendirent avec énergie la foi du monde chrétien dans le dogme
-fondamental de la Trinité. Euphratas de Cologne et Servais de Tongres
-ont figuré avec honneur dans l'histoire du grand conflit entre la
-liberté de l'Église et les prétentions des Césars. Tous deux avaient
-pris part au concile de Sardique, où la doctrine de Nicée avait été
-de nouveau proclamée d'une manière solennelle, et où les évêques
-d'Occident avaient tenu à attester leur union avec les Pères du premier
-concile œcuménique. A l'issue de cette assemblée, Euphratas avait été
-délégué avec Vincent de Capoue par les Pères de Sardique auprès de
-l'empereur Constance, alors à Antioche, pour lui porter les décrets
-et les vœux de l'assemblée. Arrivé dans la capitale de la Syrie, le
-vieillard y devint le héros d'une aventure retentissante qui mit dans
-un plein jour et sa propre innocence et la scélératesse du parti
-arien, lequel n'avait pas reculé devant les manœuvres les plus infâmes
-pour perdre la réputation du représentant de l'orthodoxie auprès de
-l'empereur. Il est permis de croire qu'Euphratas rapporta d'Antioche
-une horreur plus profonde encore pour une hérésie qui se défendait
-avec des armes aussi honteuses, et que la tradition qui le fait
-condamner pour arianisme par un concile réuni dans sa propre ville de
-Cologne n'est que l'écho d'un autre complot, moins pervers peut-être,
-mais plus dangereux, ourdi contre sa mémoire.
-
-Servais, évêque de Tongres, fit trois fois le voyage d'Orient. Après
-avoir assisté au concile de Sardique, il avait, quelques années plus
-tard, accompagné saint Maximin auprès de Constance, avec une mission
-de l'usurpateur Magnence. En 359, nous le retrouvons au concile de
-Rimini, où, avec Phœbadius d'Agen, il fut l'âme du groupe de vingt
-opposants qui osa refuser de signer la formule officielle, entachée
-d'arianisme. S'il céda enfin à d'insidieuses supplications, après avoir
-résisté à toutes les menaces, ce fut avec des réserves telles que la
-doctrine orthodoxe était sauvée, et que l'hérésie ne pouvait tirer
-aucun argument de sa signature. Servais vint mourir à Maestricht; sa
-tombe, creusée le long de la chaussée romaine, y fut bientôt entourée
-d'un culte assidu, et tout un cycle de légendes formé autour de son nom
-atteste la popularité dont ce confesseur a joui de son vivant auprès
-des fidèles de la Gaule[234].
-
-[Note 234: Grégoire de Tours, II, 5, et _Gloria confessorum_, c.
-71.]
-
-Ajoutons ici une réserve importante. Ce serait une erreur de se figurer
-la Gaule septentrionale comme totalement chrétienne. Au quatrième
-siècle, le christianisme y occupait la même situation qu'y avait eue
-la civilisation romaine au deuxième et au troisième. Il possédait les
-villes et leurs environs immédiats, il rayonnait plus ou moins dans les
-bourgades, il n'avait pénétré que faiblement dans les campagnes. Au
-cœur de la France, il y avait des régions entières où personne n'avait
-encore reçu le baptême[235]. Les sanctuaires païens s'élevaient
-partout, ombragés de vieux arbres et desservis par des prêtres qui
-vivaient du culte proscrit[236]. Les populations rurales continuaient
-de porter les statues de leurs dieux en procession à travers les
-champs, enveloppées de voiles blancs[237]; les lacs sacrés recevaient
-toujours leurs habituelles offrandes, et les multiples lois rendues par
-les empereurs contre les sacrifices idolâtriques étaient restées lettre
-morte. Si de tels spectacles nous sont donnés par des régions centrales
-comme le Berry et la Bourgogne, combien ne devait-on pas rencontrer
-d'éléments païens dans les solitudes incultes de l'Ardenne et de
-la Campine, et dans tous ces cantons dépeuplés où l'Empire n'avait
-ramené un peu de vie qu'en y versant des multitudes de barbares?
-Étrangers à la civilisation romaine, ces nouveaux colons l'étaient
-plus encore à sa religion, et leur paganisme germanique rivalisait
-avec celui des paysans indigènes pour fermer la porte à la doctrine
-du Christ. Il restait donc un immense champ d'action pour les évêques
-et pour les missionnaires. Il est bien probable qu'ils y ont prodigué
-leur activité, mais l'histoire n'a pas conservé le souvenir de leurs
-méritoires labeurs; elle a en quelque sorte noyé leur mémoire et leurs
-œuvres dans le rayonnement prodigieux d'un nom qui résume pour la Gaule
-toutes les gloires de l'apostolat et toutes les austérités de la vie
-monastique. Ce nom, c'est celui du grand thaumaturge saint Martin de
-Tours.
-
-[Note 235: Ante Martinum pauci admodum, immo pæne nulli in illis
-regionibus Christi nomen receperant. Sulpice Sévère, _Vita sancti
-Martini_, c. 13.]
-
-[Note 236: _Id._, _ibid._, c. 13 et 14.]
-
-[Note 237: _Id._, _ibid._, c. 14.]
-
-Martin était ce soldat venu de Pannonie, dont tout l'Occident
-connaissait le nom, depuis l'héroïque inspiration de la charité qui
-lui avait fait partager son manteau en plein hiver avec un pauvre, aux
-portes de la ville d'Amiens. Avide d'une gloire plus haute et plus
-pure que celle des armes, il avait échangé le service de l'empereur
-contre celui de Jésus-Christ, et il était venu se faire, à Poitiers,
-le disciple de saint Hilaire, le plus illustre pontife de la Gaule.
-La première de ses œuvres, ce fut la fondation du ministère de Ligugé
-près de Poitiers, qui a fait de lui l'initiateur de la vie monastique
-en Gaule et le patriarche des moines d'Occident avant saint Benoît.
-Appelé quelques années après au siège épiscopal de Tours, Martin resta
-un moine sous les habits du pontife; il combina en sa personne deux
-caractères qui, aux yeux de beaucoup de chrétiens, passaient alors pour
-opposés, presque pour contradictoires. Le monastère de Marmoutier,
-fondé par lui dans le voisinage de sa ville épiscopale, resta son
-séjour de prédilection; il y accorda à la vie monastique tous les
-instants qu'il put dérober aux absorbantes fonctions de l'épiscopat.
-La vie de cet homme étonnant, écrite par son disciple Sulpice Sévère,
-est un tissu de miracles qui ont eu, comme ceux de saint Bernard, le
-privilège d'être racontés par des contemporains. Lui-même était un
-miracle vivant de charité, de pénitence et de zèle pour le salut des
-âmes. Ce moine-évêque avait un troisième caractère, qui, plus encore
-que les deux premiers, a fait la gloire de son nom et la grandeur
-de son rôle historique. Il était né missionnaire. Le feu sacré de
-l'apostolat le dévorait. Il s'attribuait une mission partout où il y
-avait une idole à renverser ou un païen à convertir. Il trouva les
-campagnes de la Gaule plongées encore dans la nuit de l'idolâtrie: il
-les laissa chrétiennes et semées d'institutions qui continuaient et
-affermissaient son œuvre rédemptrice. Il fut, et c'est la plus haute
-de toutes ses gloires, le créateur des paroisses rurales; c'est lui
-qui a fait prendre racine à la loi de Dieu dans le sol fécond de la
-vieille Gaule, et qui a préparé à l'Évangile les vaillantes légions de
-laboureurs chrétiens d'où sont sortis des saints comme Vincent de Paul,
-des saintes comme Geneviève et Jeanne d'Arc.
-
-Bien que l'apostolat de saint Martin se soit surtout exercé dans la
-Gaule centrale, il n'est pas douteux que les provinces septentrionales
-de ce pays lui soient grandement redevables. Nous savons qu'il s'est
-rendu deux fois à Trèves, à la cour de l'empereur Maxime, et nous
-devons croire qu'il aura profité de ces voyages pour évangéliser les
-populations par lesquelles il passait. A la cour de Trèves on fit grand
-accueil à l'homme de Dieu; on admira ses vertus et ses miracles[238],
-on respecta sa noble franchise, et il revint chaque fois avec les
-grâces qu'il avait sollicitées. L'une de celles-ci lui coûta un dur
-sacrifice. Pour conjurer les rigueurs dont était menacée l'Espagne
-priscillianiste, il lui fallait recevoir dans sa communion ceux-là même
-qui avaient fait condamner à mort, par le pouvoir séculier, Priscillien
-et ses principaux disciples. Ces hommes étaient les frères de Martin
-dans le sacerdoce: à leur tête était Ithacius, qui avait été le grand
-promoteur de la persécution, et qui jouissait d'un crédit dangereux à
-la cour de Maxime. La conscience de Martin se révoltait à l'idée de
-fraterniser avec ces prélats aux mains sanglantes, mais son cœur le
-poussait à tout faire pour empêcher que leur fureur sanguinaire causât
-de nouvelles victimes. Ne pouvant venir à bout de lui, Maxime donna
-enfin ordre aux commissaires impériaux de partir pour l'Espagne, avec
-droit de vie et de mort sur les malheureux qui leur seraient dénoncés.
-Alors enfin, la charité l'emporta chez Martin sur ses scrupules
-d'orthodoxie: au milieu de la nuit il courut au palais impérial, et
-promit de communier avec les ithaciens si l'Espagne était épargnée. On
-lui accorda sa demande, mais il ne goûta pas la joie de son triomphe.
-Il quitta la ville, la conscience troublée, plein de douleur et de
-remords à l'idée qu'il avait manqué à son devoir en communiant avec les
-persécuteurs. Pendant qu'il revenait à pied par la chaussée qui allait
-de Trèves à Reims, sa pensée inquiète repassait tous les détails du
-compromis qu'on lui avait arraché, et plus il y réfléchissait, plus il
-sentait la nuit et l'amertume envahir sa conscience. Arrivé au delà de
-la station d'Andethanna, à l'entrée de la grande forêt des Ardennes, il
-laissa ses compagnons prendre les devants, et, tout entier à son combat
-intérieur, il s'assit à terre, abîmé dans son deuil, et tour à tour
-s'accusant et se défendant. Alors un ange lui apparut qui le consola
-et l'exhorta à reprendre courage. Le saint se laissa rassurer par le
-céleste consolateur, mais à partir de ce moment il sentit sa force
-atteinte, et pendant les seize années qu'il vécut encore, il ne remit
-plus les pieds dans un concile.
-
-[Note 238: Sulpice Sévère, _Vita sancti Martini_, c. 16-18.]
-
-L'histoire ne nous a pas conservé d'autres traces du passage de Martin
-par les contrées belges, mais on est bien fondé à lui attribuer une
-action efficace sur ces pays, à en juger d'après l'extraordinaire
-diffusion qu'y a prise son culte. Une multitude de paroisses urbaines
-et rurales, et des plus anciennes, l'invoquent en qualité de patron,
-et sa popularité n'y est contrebalancée que par celle du prince des
-apôtres. D'ailleurs, il a eu des disciples qui ont continué son œuvre
-civilisatrice, et qui ont voulu mettre sous son nom plus d'un des
-sanctuaires qu'ils ont fondés en Belgique. L'un de ceux-ci nous est
-connu: il s'appelait Victrice, et il était archevêque de Rouen. Cet
-homme remarquable fut l'ami de saint Martin, le témoin de ses miracles,
-le compagnon d'une partie de son existence[239].
-
-[Note 239: Sulpice Sévère, _Dialog._ III, 2.]
-
-Né, à ce qu'il paraît, vers les extrémités septentrionales de la
-Gaule-Belgique, il se souvint de sa patrie lorsqu'il fut à la tête du
-diocèse de Rouen, et il y envoya des missionnaires qui évangélisèrent
-ce pays avec grand succès. Du fond de sa retraite de Campanie, saint
-Paulin de Nole le félicitait de ses œuvres apostoliques. Lui rappelant
-les paroles des prophètes qui saluaient la lumière de la foi se levant
-sur les peuples assis à l'ombre de la mort, il lui disait: «Grâce à
-vous, la Morinie, ce pays qui est à l'extrémité du monde, se réjouit de
-connaître le Christ et dépose ses mœurs sauvages. Là où il n'y avait
-que l'épaisseur des forêts et la solitude des rivages visités par les
-barbares, peuplés par des brigands, règne maintenant l'Évangile dans
-les villes et les bourgades, et les monastères le font fleurir jusqu'au
-sein des forêts. Et cette lointaine Morinie, où la religion chrétienne
-n'était jusqu'à présent que comme un souffle affaibli, le Christ a
-voulu que vous en fussiez l'apôtre, que par vous la foi y brillât d'un
-éclat plus vif et plus ardent, et que la distance qui nous sépare de
-ces régions fût diminuée par la charité qui nous en rapproche[240].»
-Ces paroles ouvrent l'histoire religieuse de la Flandre et du Brabant
-ainsi que de l'Artois, et le témoignage du confesseur de Nole est pour
-ces pays ce qu'est pour la Germanie celui de saint Irénée, l'acte de
-naissance de leur foi, s'il est permis de s'exprimer de la sorte.
-
-[Note 240: Saint Paulin de Nole, _Epist._, XVIII, 4.]
-
-Ainsi, chaque jour qui s'écoulait marquait un progrès pour les
-chrétientés de la Gaule du nord. Bientôt elle fut à même de payer sa
-dette aux églises du midi. C'est un enfant de Toul, saint Honorat,
-qui alla fonder, en 405, cet illustre monastère de Lérins, foyer de
-la vie monastique en Gaule et pépinière de l'épiscopat gaulois. C'est
-un fils de Trèves, Salvien, qui brilla au premier rang des écrivains
-ecclésiastiques du cinquième siècle, et dont la pathétique éloquence
-n'a pas vieilli pour l'histoire. C'est à Trèves encore, dans la société
-du saint prêtre Bonosus, que se développa la vocation religieuse
-de saint Jérôme; et si l'on se rappelle que cette ville a eu pour
-professeur Lactance et pour élève Ambroise, on trouvera que l'église de
-Belgique n'a pas été inutile à l'Église universelle.
-
-On ne comprendrait pas bien le grand rôle réservé à cette église
-dans l'histoire de la jeunesse du monde moderne, si à l'étude de sa
-vie intime on n'ajoutait celle de ses organismes essentiels. Comme
-l'Église universelle elle-même, l'église des Gaules alors était une
-fédération de diocèses reliés entre eux par la communion, par les
-assemblées conciliaires et par l'obéissance à l'autorité du souverain
-pontife. En dehors de ce triple et puissant élément d'unité, toute
-son activité et toute sa vie résidaient dans les groupes diocésains.
-Chaque diocèse était comme une monarchie locale dont l'évêque était le
-chef religieux et tendait à devenir le chef temporel. Chef religieux,
-il était la source de l'autorité, le gardien de la discipline, le
-dispensateur des sacrements, l'administrateur de la charité, le
-protecteur-né de tout ce qui était pauvre, faible, souffrant ou
-abandonné. Chacune de ces attributions concentrait dans ses mains une
-somme proportionnée d'autorité et d'influence. L'État lui-même avait
-reconnu et affermi cette influence en accordant à l'épiscopat les deux
-grands privilèges qui lui garantissaient l'indépendance: je veux dire
-l'exemption des charges publiques et la juridiction autonome. Les
-constitutions impériales lui accordaient même une part d'intervention
-dans la juridiction séculière, chaque fois qu'une cause touchait
-particulièrement à la morale ou au domaine religieux. La confiance
-des peuples allait plus loin. N'ayant plus foi dans les institutions
-civiles, ils s'habituèrent à confier la défense de tous leurs intérêts
-aux autorités ecclésiastiques. Ils ne se préoccupèrent pas de faire le
-départ du spirituel et du temporel: ils donnèrent tous les pouvoirs
-à qui rendait tous les services. Sans l'avoir cherché, en vertu de
-sa seule mission religieuse et grâce à l'affaiblissement de l'État,
-les évêques se trouvèrent chargés du gouvernement de leur cité,
-c'est-à-dire de leurs diocèses. Gouverneurs sans mandat officiel il
-est vrai, mais d'autant plus obéis que tout ce qui avait un caractère
-officiel inspirait plus de défiance et d'aversion, ils furent, en
-Gaule surtout, les bons génies du monde agonisant. Ils fermèrent les
-plaies que l'État ouvrait; ils firent des prodiges de dévouement et de
-charité. «Les évêques, dit un historien protestant parlant de la Gaule,
-pratiquèrent alors la bienfaisance dans des proportions que le monde
-n'a peut-être jamais revues[241]».
-
-[Note 241: Hauck, _Kirchengeschichte Deutschlands_, t. I, p. 79.]
-
-Telle était la situation lorsque éclata la catastrophe de 406. Ce fut
-un coup terrible pour les chrétientés de la Gaule septentrionale.
-Nous ne savons que peu de chose de ces jours pleins de troubles et de
-terreurs, où l'histoire même se taisait, comme écrasée par l'immensité
-des souffrances qu'il eût fallu enregistrer. Même les quelques
-souvenirs qu'en ont gardés les peuples ont été brouillés et confondus
-avec celui de l'invasion hunnique, arrivée un demi-siècle plus tard.
-Un seul des épisodes consignés par l'hagiographie peut être rapporté
-avec certitude aux désastres de 406; il s'agit de la mort du vénérable
-pontife de Reims, saint Nicaise, égorgé par les Vandales au milieu de
-son troupeau, qu'il n'avait pas voulu abandonner. Comme saint Servais
-de Tongres, il avait, dit la tradition, prévu longtemps d'avance les
-malheurs qui allaient fondre sur sa ville épiscopale. Mais, tandis
-qu'une faveur de la Providence enlevait le pasteur de Tongres avant
-l'explosion de la catastrophe, saint Nicaise était réservé pour en
-être le témoin et pour y gagner la couronne du martyre. Après avoir
-enduré, avec son peuple, toutes les horreurs d'un long siège, le saint,
-voyant la ville envahie, alla attendre l'ennemi victorieux au seuil
-de l'église Notre-Dame, qu'il avait bâtie lui-même: il se préparait à
-la mort en chantant les psaumes, et sa vie s'exhala sous leurs coups
-avec l'accent des hymnes sacrés. Sa sœur Eutropie, qui se tenait à ses
-côtés, et que sa beauté menaçait de la flétrissante pitié des barbares,
-provoqua elle-même son martyre en frappant au visage le meurtrier de
-son frère, et elle fut égorgée sur son cadavre. Après s'être rassasiés
-de carnage et avoir pillé la ville, les vainqueurs se retirèrent, et
-Reims resta longtemps abandonnée.
-
-Un sort plus cruel encore dut frapper à cette date toutes les
-chrétientés de la seconde Belgique, puisqu'elles n'ont même pas trouvé
-de narrateur pour leurs longues infortunes. Partout se réalisait la
-parole du prophète: «Je frapperai le pasteur et je disperserai le
-troupeau.» Après ces funestes journées, c'en fut fait, dirait-on, des
-chrétientés de Belgique et de Germanie. Plus aucune vie religieuse ne
-se manifesta dans ces provinces à partir de cette date. Les diptyques
-épiscopaux d'Arras, de Tournai, de Thérouanne, de Tongres et de Cologne
-ne nous apprennent plus rien, ou ne contiennent que des noms dépourvus
-d'authenticité. Le diocèse de Boulogne disparaît pour toujours. Les
-bêtes fauves reprennent possession du sanctuaire d'Arras; l'herbe
-repousse sur les travaux de Victrice et de ses successeurs. L'Église,
-semble-t-il, a reculé aussi loin que l'Empire: il n'y a plus trace
-d'elle dans toute la région qui vient de tomber au pouvoir des Francs.
-
-L'avenir s'annonçait plus sombre encore pour elle que le présent.
-Qu'allait-elle devenir dans l'immense reflux de la civilisation
-par lequel venaient de s'ouvrir les annales du cinquième siècle?
-N'était-elle pas menacée de partager en tout les destinées de cet
-Empire dont elle était solidaire, et n'allait-elle pas, comme lui,
-périr graduellement sous les coups des barbares qui la morcelaient au
-nord et au sud? Tout devait le faire croire. Dans la Gaule du moins,
-ses jours semblaient comptés. Ouverte aux Francs, sans frontières,
-sans armées, sans espérance, la Gaule voyait arriver les barbares
-avec la muette résignation du désespoir. Et le triomphe de la
-barbarie, c'était, comme dans les provinces du nord, la destruction
-des sanctuaires, la dispersion des fidèles, la fin de la hiérarchie,
-l'extinction du nom chrétien.
-
-Mais la cause de la civilisation n'était pas perdue. L'Église et
-l'épiscopat des Gaules restèrent debout derrière les limites rétrécies
-de l'Empire romain. Reims garda son siège métropolitain chargé de la
-responsabilité de toute la deuxième Belgique, avec la plus grande
-partie de ses diocèses suffragants. En arrière de cette grande
-province, la hiérarchie du reste de la Gaule romaine brillait d'un vif
-éclat, et ses chefs eurent le temps de se préparer à une invasion plus
-durable. Les envahisseurs du commencement du cinquième siècle n'avaient
-été que les précurseurs des Francs, qu'ils avaient, si l'on peut ainsi
-parler, annoncés à l'épiscopat. Lorsque ceux-ci apparurent enfin,
-ils trouvèrent, debout sur les ruines de l'Empire, cette puissance
-morale dont ils n'avaient pas même l'idée, dont le prestige allait
-les conquérir eux-mêmes, et qui allait courber sous ses bénédictions
-le front du Sicambre. Ici commence, à proprement parler, l'histoire
-moderne.
-
-
-
-
-II
-
-CLODION
-
-
-La catastrophe de 406 avait rompu brusquement le lien qui rattachait
-les Francs à l'Empire. Lorsque le grand flot de l'invasion se fut
-écoulé, ils se retrouvèrent seuls sur les deux rives du Rhin. Ceux
-qui occupaient déjà le nord de la Belgique n'eurent pas de peine à se
-mettre en possession de son cours inférieur, depuis Nimègue jusqu'à la
-mer, ceux qui étaient restés cantonnés sur la rive droite passèrent
-sur la rive gauche, et prirent possession de la deuxième Germanie.
-Cologne tomba dans leurs mains, et le pont de Constantin, qui avait
-été jusque-là une porte ouverte par l'Empire sur la barbarie, servit
-désormais aux barbares pour pénétrer sans obstacle dans l'Empire. La
-brèche faite dans les lignes de défense du monde romain ne fut plus
-jamais refermée, et tout le peuple franc passa par ce triomphal chemin.
-
-L'année 406 marque donc une date décisive dans l'histoire des Francs.
-Ils ne sont plus partagés en deux tronçons dont l'un, enfermé de ce
-côté du Rhin dans les lignes romaines, était comme le captif de la
-civilisation, tandis que l'autre se voyait retenu au delà du fleuve par
-la terreur des armes et par la puissance des traités. Désormais leurs
-deux groupes se rencontrent sur la rive gauche, coude à coude, faisant
-face à la Gaule abandonnée, et appuyés solidement sur les puissantes
-réserves d'outre-Rhin. Situation extraordinairement redoutable, si on
-la compare à celle des peuples barbares qui, plus heureux en apparence,
-s'étaient emparés des riches provinces du midi. Ceux-ci, déracinés et
-isolés au cœur de leur conquête, y périrent bientôt, épuisés, consumés,
-empoisonnés par le milieu dans lequel ils venaient de se verser. Au
-contraire, la vitalité des Francs se renouvela incessamment aux sources
-fécondes de leur nationalité. Comme le géant de la mythologie antique,
-ils s'affermirent sur le sol maternel, et il leur fournit assez de
-forces pour se soumettre tout l'Occident.
-
-C'est cette position stratégique qui rend compte, en bonne partie, des
-grandes destinées de cette race. Elle explique aussi pourquoi le rôle
-prépondérant a été joué, dans l'origine, par les tribus occidentales
-plutôt que par les orientales, ou, pour parler le langage reçu, par les
-Saliens plutôt que par les Ripuaires. Ces derniers se virent fermer de
-bonne heure la carrière des conquêtes par leurs voisins. Les Saliens à
-l'ouest, les Alamans au midi, en les isolant des provinces romaines,
-les confinaient dans les régions du Bas-Rhin, où ils ne pouvaient
-s'agrandir qu'en arrière, dans des combats sans gloire et sans profit
-contre des peuples frères. Les Saliens, par contre, restés en face des
-provinces sans maître, y trouvaient une ample occasion de satisfaire
-leur amour de la gloire et leur soif de combats. Dans ce milieu sonore
-de l'ancien empire, où tout se passait encore au grand jour de la
-civilisation, ils ne pouvaient faire un pas qui ne retentît avec un
-bruit de gloire dans tous les échos de la renommée. Ils traversaient
-en vainqueurs d'opulentes contrées qui se courbaient devant eux, et où
-ils trouvaient la richesse et la puissance. Voilà comment les Saliens
-devinrent pour deux siècles l'élément actif et le groupe prépondérant
-de la race franque. C'est eux qui fondèrent la nationalité, qui lui
-soumirent la Gaule, et qui lui donnèrent sa dynastie. Les Ripuaires,
-tenus en réserve par la Providence pour le jour où la civilisation
-défaillante aurait besoin d'une nouvelle infusion de sang barbare, ne
-furent, jusqu'à la fin du septième siècle, que les obscurs alliés de
-leurs glorieux congénères.
-
-Toutefois, cette différence dans les destinées historiques des deux
-groupes francs ne devait s'accentuer que plus tard, et seulement à
-partir du règne de Clovis. Jusqu'alors, ils vécurent dans une entière
-communauté de combats et de gloire. S'il avait pu être question de
-supériorité, elle aurait paru plutôt du côté des Ripuaires, qui
-s'emparèrent du beau pays du Rhin avec les grandes villes de Cologne
-et de Trèves, à un moment où les Saliens, toujours confinés dans les
-sables de la Campine et dans les marécages de la Flandre, ne faisaient
-que convoiter la possession de Tournai et de Cambrai. Mais les Francs
-du cinquième siècle ne connaissaient pas de distinction entre les
-Ripuaires et les Saliens. Leur fédération, lâche au commencement,
-s'était resserrée; les noms nationaux sous lesquels leurs groupes se
-reconnaissaient étaient tombés dans l'oubli; une seule famille royale
-donnait des souverains à toutes leurs tribus, et si nous voyons plus
-tard les rois de Cologne, de Tournai et de Cambrai unis entre eux par
-les liens du sang, ce sera le souvenir d'un temps d'étroite fraternité
-où toutes les dynasties franques se rattachaient à la même souche.
-
-L'origine de cette famille est plongée dans les ténèbres. Elle était
-déjà en grande partie oubliée au sixième siècle, probablement à cause
-du caractère mythologique de la tradition qui la racontait, et on ne
-peut guère espérer d'en reconstituer autre chose que ce que le père
-de l'histoire des Francs en a conservé. Le cachet hautement poétique
-dont elle était empreinte se retrouve dans le nom qu'elle donne au pays
-où naquit la dynastie, et à la plus ancienne de ses résidences. Ce
-pays, c'était la Toxandrie, mais la tradition l'appelle _Thoringia_,
-soit parce qu'elle confond le nom des Tongres (_Tungri_) avec celui
-des Thuringiens (_Thuringi_), soit pour quelque autre motif qu'on ne
-peut plus deviner[242]. Quant à la résidence royale, que la tradition
-désigne sous le nom de _Dispargum_, les recherches les plus obstinées
-n'ont jamais pu en faire découvrir l'emplacement, et tout porte à
-croire que cette localité n'a existé que dans la poésie[243]. Du moins,
-ces deux noms n'apparaissent que dans les récits populaires des
-Francs: ignorés des écrivains et des géographes, ils font partie de
-tout un cycle de légendes qui, dès les plus anciens jours, s'est formé
-autour de la nation.
-
-[Note 242: Grégoire de Tours, II, 9. Sur toute la controverse
-relative à la _Thoringia_ de Grégoire, v. G. Kurth, _Histoire poétique
-des Mérovingiens_, pp. 110-119. Depuis lors, M. W. Schultze, _Das
-Merovingische Frankenreich_, p. 49, s'est à son tour prononcé pour
-l'identité de la _Thoringia_ de Grégoire de Tours avec le pays de
-Tongres.]
-
-[Note 243: Déjà le _Liber historiæ_, c. 5, trompé par le nom
-de _Thoringia_ et dupé par sa propre manie de rectifications
-géographiques, avait fait fausse route et placé Dispargum au-delà
-du Rhin. Depuis lors, sur la foi d'une simple ressemblance de noms,
-on a tour à tour à tour identifié _Dispargum_ avec Diest, avec
-Duysborch en Brabant, et avec Duisburg dans la Prusse rhénane. Voir
-l'historique fort instructif de ce long débat dans Plathe, _Die
-Koenigspfalzen der Merovinger und Carolinger_, I. _Dispargum_, Bonn,
-1884, qui a d'ailleurs le tort d'augmenter la confusion en rompant une
-nouvelle lance pour Duisburg, au moment même où l'historien de cette
-ville, M. Averdunk (_Geschichte der Stadt Duisburg_, Duisburg, 1894)
-établissait d'une manière péremptoire que son nom n'a rien de commun
-avec Dispargum. Hélas! le même M. Averdunk avait à peine lu le si peu
-concluant mémoire de M. Plathe que, lâchant la proie pour l'ombre, il
-se déclarait converti et que, dans le tome II de son livre, publié en
-1895, il admettait de nouveau l'identité fantastique de Dispargum et
-de Duisburg. (O. c. p. 738.) D'autres tentatives d'identification,
-encore bien plus aventureuses, ont été faites; on a pensé notamment à
-Famars et même à Tongres; mais rien ne prouve mieux l'impossibilité de
-fixer l'emplacement de la ville légendaire sur le sol de la réalité.
-Laissons-le donc dans les nuages de la fiction!]
-
-De ce cycle national, rien ne nous a été conservé, si ce n'est une
-fable généalogique et quelques lignes fort sèches dans lesquelles, à ce
-qu'il paraît, Grégoire de Tours a résumé les récits relatifs, dans sa
-source, à l'origine des Francs. Mais, en élaguant soigneusement tout ce
-qui présentait un caractère trop mythologique, le vénérable narrateur a
-mutilé sa narration jusqu'au point de la rendre presque inintelligible.
-On y lit avec surprise qu'au dire de la tradition populaire, les
-Francs étaient originaires de la Pannonie, et qu'ils avaient quitté ce
-pays pour venir demeurer sur les bords du Rhin. Plus tard, continue
-le narrateur, ils passèrent le fleuve, et, après s'être établis en
-Thuringie, ils mirent à la tête de leurs diverses tribus des princes
-choisis dans leur famille la plus noble[244].
-
-[Note 244: Tradunt enim multi, eosdem (sc. Francos) de Pannonia
-fuisse degressus, et primum quidem litora Rheni omnes incoluisse,
-dehinc transacto Rheno, Thoringiam transmeasse, ibique juxta pagos vel
-civitates regis crinitos super se creavisse de prima et ut ita dicam
-nobiliore suorum familia. (Grégoire de Tours, II, 9.) Je renvoie le
-lecteur au commentaire que j'ai donné de ce passage dans l'_Histoire
-poétique des Mérovingiens_, pp. 101 à 120.]
-
-Si l'on peut s'en rapporter à cette tradition, c'est vers le milieu
-du quatrième siècle qu'il faudrait placer l'origine de la dynastie
-mérovingienne. Mais, au moment où l'on écrivit pour la première fois
-son histoire, les souvenirs ne remontaient pas si haut. L'historien
-des Francs a fait de sérieux mais stériles efforts pour percer les
-ténèbres qui couvraient les origines de son peuple, et pour retrouver,
-dans les chroniqueurs et les annalistes du quatrième siècle, la
-trace de ses premiers rois; il n'y a pas réussi, et, trompé par leur
-langage, il s'est finalement demandé si c'étaient bien des rois, ou
-plutôt de simples ducs, qui étaient à la tête des conquérants de la
-Belgique[245]. Mieux informé, Grégoire de Tours aurait ajouté à sa
-liste les noms de quelques personnages que nous avons rencontrés au
-cours de cette histoire: Genobaud, que nous avons vu, à la fin du
-troisième siècle, s'humilier devant Maximien; Ascaric et Ragaise,
-dont le sang coula sous la dent des bêtes féroces à Trèves par ordre
-de Constantin le Grand; le prince Nebisgast, prisonnier de Julien
-l'Apostat, dont le père gouvernait une peuplade franque vers le milieu
-du quatrième siècle; Mellobaud, qui devint sous Valentinien l'allié
-fidèle de l'Empire. Tous ces personnages sont restés inconnus de
-l'historiographie franque, qui aurait peut-être trouvé parmi eux les
-ancêtres de Clovis. Elle connaît, à vrai dire, les noms de Genobaud, de
-Marcomir et de Sunno, trois chefs d'outre-Rhin qui, comme nous l'avons
-vu, ont envahi la Gaule du temps de Théodose le Grand; mais il serait
-téméraire d'affirmer qu'ils sont alliés à la famille qui régna sur les
-Francs de la Belgique, et Grégoire de Tours ne paraît pas le croire.
-En revanche, il semble bien qu'il considère comme Mérovingien le roi
-Richimir, dont le fils Théodemir tomba avec sa mère Ascyla au pouvoir
-des Romains, qui firent périr la mère et le fils sous le glaive du
-bourreau. Ces trois personnages sont mentionnés par le chroniqueur
-immédiatement après le passage où il a raconté l'origine des rois
-chevelus, et avant celui où il fait mention de Clodion pour la première
-fois[246]. Il semble bien que, dans sa pensée, ils fassent partie de la
-même souche que ce dernier.
-
-[Note 245: Voir la trace de ces curieuses hésitations dans le
-chapitre IX de son livre II. Il se trompe d'ailleurs manifestement sur
-la portée du passage de Sulpice Alexandre qu'il cite, et où il est dit:
-_Eo tempore Genobaude Marcomere et Sunnone ducibus Franci in Germaniam
-prorumpere_. Sur quoi Grégoire écrit: _Cum multa de eis (_sc._
-Francis) Sulpicii Alexandri narret historia, non tamen regem primum
-eorum ullatinus nominat, sed duces eos habuisse dicit_. Le contresens
-est manifeste.]
-
-[Note 246: Je suis obligé de mettre le passage tout entier sous les
-yeux du lecteur pour qu'il puisse se rendre compte de l'enchaînement
-des idées. «Tradunt enim multi eosdem (sc. Francos) de Pannonia fuisse
-degressus, et primum quidem litora Rheni omnes incoluisse, dehinc
-transacto Rheno, Thoringiam transmeasse, ibique juxta pagus vel
-civitates regis crinitos super se creavisse de prima et ut ita dicam
-nobiliore suorum familia. Quod postea probatum Chlodovechi victuriæ
-tradiderunt, itaque in sequenti digerimus. Nam et in consolaribus
-legimus, Theudomerem regem Francorum, filium Richimeris quondam, et
-Ascylam matrem ejus gladio interfectos. Ferunt etiam tunc Chlogionem
-utilem ac nobilissimum in gente sua regem fuisse Francorum, qui apud
-Dispargum castrum habitabat, quod est in terminum Thoringorum.»
-Grégoire de Tours, II, 9.]
-
-Frédégaire va plus loin: il déclare formellement que Théodemir fut le
-père de Clodion, et il ajoute qu'il fut fait prisonnier par le comte
-Castinus, dans l'expédition de ce gouverneur romain contre les Francs,
-au cours des premières années du cinquième siècle[247]. Il se peut que
-les assertions de Frédégaire ne soient que des conjectures plus ou
-moins vraisemblables sur le texte de Grégoire de Tours[248]; mais il
-est certain que Théodemir et son père Richimir sont les plus anciens
-princes connus que l'on puisse, avec quelque vraisemblance, rattacher
-à la famille de Clovis. Donc, en admettant même qu'Ascaric et Ragaise
-appartiennent à une autre famille, c'est toujours sous la hache du
-bourreau romain qu'a roulé la tête du plus ancien membre de la dynastie
-mérovingienne. Peut-être Clovis se souvenait-il de ce même grief le
-jour où, dans les prisons de Soissons, il faisait monter sur l'échafaud
-celui qui fut pour la tradition franque le dernier roi des Romains[249].
-
-[Note 247: Frédégaire, III, 8 et 9.]
-
-[Note 248: Je crois avoir mis en pleine lumière le travail
-conjectural auquel Frédégaire se livre sur le texte de Grégoire de
-Tours, dans mon étude intitulée: _l'Histoire de Clovis dans Frédégaire_
-(_Revue des questions historiques_, t. XLVII, 1890).]
-
-[Note 249: Quant à Faramond, qui a si longtemps figuré en tête
-de la dynastie mérovingienne, c'est tout bonnement un apocryphe. Le
-seul écrivain qui en parle, c'est, au huitième siècle, l'auteur du
-_Liber historiæ_, qui en fait le fils de Marcomir et le petit-fils
-de Priam! Marcomir ayant persuadé aux Francs de se donner un roi,
-comme les autres peuples, ils auraient choisi son fils Faramond:
-_Elegerunt Faramundo, ipsius filio, et elevaverunt eum regem super se
-crinitum_. Voilà, on en conviendra, une bien fâcheuse généalogie! On a
-cru longtemps pouvoir sauver au moins l'existence de Faramond, parce
-qu'on le trouvait mentionné dans la chronique de Prosper d'Aquitaine
-en ces termes: _Faramundus regnat in Francia_. Mais cette notice est
-une interpolation récente, de même que celle-ci: _Priamus quidam
-regnat in Francia quanto altius colligere potuimus_, et que: _Meroveus
-regnat in Francia_; toutes les trois sont postérieures au _Liber
-historiæ_, dont elles reproduisent les données fabuleuses. Faramond
-reste donc définitivement biffé de la série des rois de France. V. la
-démonstration de Pétigny, _Études_, II, pp. 362-378.]
-
-Les Mérovingiens avaient, comme toutes les familles royales en
-Germanie, leur légende généalogique, qui les reliait à leurs dieux
-eux-mêmes par une série ininterrompue d'ancêtres glorieux. Les
-chroniqueurs n'ont pas daigné s'informer de cette légende païenne, et
-peut-être était-elle oubliée déjà au sixième siècle; le seul qui en ait
-gardé un vague souvenir nous la présente sous une forme rajeunie et
-la rattache au nom d'un roi relativement récent[250]. Cela s'explique
-en bonne partie par la conversion des Francs au christianisme, qui
-fit tomber dans le discrédit les traditions incompatibles avec la
-foi chrétienne: nous n'essayerons donc pas de les retrouver, mais
-nous gardons le droit d'en affirmer l'existence. Les Francs voyaient
-dans leurs rois les descendants de leurs dieux: le secret de leur
-inaltérable fidélité à leur dynastie se trouve dans cette croyance
-religieuse. Seuls les dieux et leurs enfants avaient le droit de
-commander aux peuples; la royauté était une qualité de naissance, et
-le titre de roi était l'apanage naturel de tout fils de roi, qu'il
-portât ou non la couronne. Là était la force des dynasties barbares,
-et aussi le plus grand obstacle à leur conversion. Se faire chrétien,
-c'était renier ses ancêtres, c'était couper la chaîne de sa généalogie,
-c'était se priver de son titre à régner. Il fallait un courage très
-grand pour embrasser la foi du Christ, et l'on entendra plus tard
-saint Avitus féliciter Clovis d'avoir osé commencer sa généalogie à
-lui-même[251].
-
-[Note 250: Frédégaire, III, 9.]
-
-[Note 251: Vos de toto priscæ originis stemmate sola nobilitate
-contentus, quidquid omne potest fastigium generositatis ornare,
-prosapiæ vestræ a vobis voluistis exurgere. S. Avitus, _Epist._, 46
-(41), éd. Peiper.]
-
-Ces rois fils des dieux se reconnaissaient à une marque matérielle
-de leur origine céleste. Tandis que les guerriers de la nation se
-rasaient le derrière de la tête[252], eux, ils portaient dès l'enfance
-leur chevelure intacte, qui leur retombait sur les épaules en longues
-boucles blondes. Revêtus de ce diadème naturel comme le lion de sa
-crinière, tous les Mérovingiens ont gardé, jusqu'à l'expiration de
-la dynastie, ce glorieux insigne de la royauté. C'est sous le nom de
-rois chevelus qu'ils font leur première entrée dans l'histoire[253],
-et la seule fois que la main d'un contemporain ait gravé les traits
-de l'un d'eux, ils apparaissent dans l'encadrement de ces boucles
-souveraines[254]. La chevelure royale resplendit autour de la
-tête victorieuse de Clovis; enfermée sous le casque aux jours des
-combats[255], elle se déroule en longs anneaux sur la nuque du roi
-lorsqu'il veut se faire reconnaître de ses ennemis[256]; plus fidèle
-qu'une couronne, elle reste attachée à la tête sanglante du prince
-tombé sur le champ de bataille[257], et jusque dans l'horreur du
-tombeau, elle sert à désigner son cadavre décomposé au respect et à la
-douleur des fidèles[258]. Se transmettant avec le sang de génération en
-génération, elle prêta encore sa majesté impuissante aux descendants
-dégénérés de Clodion, sur le front desquels elle n'était plus que
-l'emblème archaïque d'une supériorité désormais effacée par des
-supériorités plus grandes[259].
-
-[Note 252: Sidoine Apollinaire, _Carm._, VIII, 9, v. 28.]
-
-[Note 253: Grégoire de Tours, II, 9, dans le passage ci-dessus.]
-
-[Note 254: V. plus loin notre reproduction du cachet de Childéric
-Ier.]
-
-[Note 255: S. Avitus, _Epist._, 46 (41), éd. Peiper: _sub casside
-crinis nutritus_.]
-
-[Note 256: _Liber historiæ_, c. 41.]
-
-[Note 257: Agathias, I, 3 (Bonn).]
-
-[Note 258: Grégoire de Tours, VIII, 10.]
-
-[Note 259: Théophane, _Chronographie_, p. 619 (Bonn); Eginhard,
-_Vita Karoli_, c. 1.]
-
-Les Romains ne comprenaient pas la poésie de ce symbolisme germanique:
-ils virent avec étonnement se promener dans leurs rues l'adolescent
-chevelu qui vint demander l'appui des empereurs dans une querelle
-domestique[260], et plus tard, lorsque les Mérovingiens eurent cessé
-d'être redoutables, ils se moquèrent de leur crinière royale en
-prétendant que le signe distinctif des rois francs, c'étaient des
-soies de porc qui leur poussaient dans la nuque[261]. Il y avait dans
-cette opposition des points de vue la profonde différence qui sépare
-les civilisés des barbares, les sociétés vieillies des peuples restés
-à l'état primitif. Pour ces derniers, l'homme qui marchait à la tête
-des autres devait les dépasser en beauté et en force: ils ne voulaient
-pas que celui qui les conduisait à la guerre, et sur qui se portaient
-les regards des amis et des ennemis, fût bâti de manière à ne pas leur
-faire honneur. Or l'intégrité de la crinière était, chez les Francs,
-une des marques extérieures qui distinguaient le roi; il ne pouvait
-pas la perdre sans perdre par là même son droit de régner. Tondre un
-roi équivalait par conséquent à le déposer. Il est vrai que la nature
-réparait bientôt l'œuvre de l'homme; tel était déposé aujourd'hui qui
-se flattait de reprendre possession du trône[262]; mais une tonsure
-perpétuelle équivalait à une déposition définitive, et dans ce sens une
-reine-mère s'écriait en parlant de ses petits-fils: «J'aime mieux les
-voir morts que tondus[263]!»
-
-[Note 260: Priscus, _Fragmenta_, VIII, p. 152 (Bonn).]
-
-[Note 261: Ἐλέγοντο δέ ἐκ τοῦ γένους ἐκείνου καταγόμενοι κριστάται,
-ὁ ἑρμηνεύεται τριχοραχάται. τρίχας γὰρ εἶχον κατά τῆς ῤάχης ἐκφυομένας
-ὡς χοῖροι. Théophane, _l. c._]
-
-[Note 262: Grégoire de Tours, II, 41.]
-
-[Note 263: Grégoire de Tours, III, 18.]
-
-A la date où les premiers rois chevelus apparaissent en Belgique,
-nous devons placer aussi celle de la rédaction de la loi salique.
-Le peuple se sentait grandir; il avait conscience des nombreuses
-influences extérieures qui pesaient sur lui et qui tendaient de plus
-en plus à l'enlever à lui-même; instinctivement, il voulut mettre son
-patrimoine à l'abri de toutes les fluctuations des événements, et
-arrêter d'une manière définitive les coutumes qui constituaient sa loi.
-Une très ancienne légende croit savoir comment la chose se passa. Les
-Francs, dit-elle, firent choix de quatre prudhommes qui se réunirent
-dans trois localités différentes pour examiner tous les cas et pour
-trancher toutes les questions. Les quatre prudhommes s'appelaient
-Wisogast, Bodogast, Salogast et Widogast, et les trois endroits où
-ils tinrent leurs assises: Saleheim, Bodeheim et Widoheim. Tous ces
-noms sont manifestement légendaires[264]; ce qui est historique,
-c'est le souvenir d'une rédaction arrêtée de commun accord par une
-commission d'anciens qui modifia la coutume et qui en livra un même
-texte aux délibérations des juges du _malberg_. Ce texte conçu dans la
-langue nationale des Francs, et peut-être mis par écrit en caractères
-runiques, portait probablement le nom même de l'endroit où il devait
-être employé, c'est-à-dire qu'il s'appelait le _malberg_, comme, chez
-les Visigoths, la loi s'appelait le _forum_ (fuero): du moins c'est
-exclusivement sous ce nom qu'il est connu[265]. L'œuvre des sages qui
-délibérèrent sous l'ombre des chênes de Saleheim, de Bodeheim et de
-Widoheim nous est restée dans une traduction latine d'une époque plus
-récente, et peut-être déjà amplifiée; elle constitue le plus ancien
-monument de tout le droit barbare, et elle garde dans ses dispositions
-le cachet d'une antiquité presque inaltérée.
-
-[Note 264: G. Kurth, _Histoire poétique des Mérovingiens_, pp.
-124-129.]
-
-[Note 265: V. Hessels et Kern, _Lex Salica_, Londres, 1880, col.
-435.]
-
-Nous arrivons enfin à Clodion, et ce n'est pas encore pour quitter la
-région de la pénombre historique. Si son existence nous est garantie,
-nous ne sommes pas même sûrs de son nom; car Clodion n'est qu'un
-diminutif[266], et semble trahir une de ces appellations familières
-sous lesquelles, de tout temps, les soldats ont désigné un chef aimé.
-Quelques vers d'un panégyriste du cinquième siècle[267], où il est
-cité en passant, et six lignes d'un chroniqueur du sixième[268], qui
-n'en sait pas plus que nous-mêmes, voilà tous les matériaux dont nous
-disposons pour écrire son histoire. Nous renonçons donc à tracer les
-frontières de son royaume, et nous nous résignerons, pour les raisons
-exposées plus haut, à ignorer l'emplacement de sa capitale. Tous nos
-efforts pour résoudre ces intéressants problèmes sont condamnés à une
-éternelle stérilité. Les peuples sont comme les individus: ils ne
-gardent pas la mémoire de leurs premières années.
-
-[Note 266: Pétigny, _Études_, II, p. 24. Chlodio est d'ailleurs un
-nom usité chez les Francs, il est porté en 751 par un _missus_ de Pépin
-le Bref (Pertz, _Diplomata_, pp. 46, 108).]
-
-[Note 267: Sidoine Apollinaire, _Carm._, V, 209-230.]
-
-[Note 268: Grégoire de Tours, II, 9.]
-
-Ce qui a valu à Clodion une place dans les annales du monde naissant,
-c'est qu'il a su profiter des circonstances qui s'offraient à lui.
-Le moment était propice pour qui savait oser. Il n'y avait plus
-d'Empire. L'autorité de Rome n'arrivait plus même jusqu'à la Loire:
-elle s'usait à disputer fiévreusement le midi de la Gaule aux Visigoths
-et aux Burgondes. Quant au nord, on l'avait abandonné. La préfecture
-du prétoire des Gaules avait reculé d'un coup jusqu'à Arles, et l'on
-ne sait s'il restait encore dans le pays des magistrats supérieurs
-recevant directement les ordres du préfet[269]. Les Francs allaient-ils
-laisser au premier venu les belles contrées, désormais sans maître,
-pour la possession desquelles ils versaient leur sang depuis des
-siècles? Ils avaient sans doute des traités avec l'Empire, mais envers
-qui ces traités pouvaient-ils encore les obliger? D'ailleurs, ils
-n'étaient pas hommes à se laisser arrêter par la foi jurée, à en croire
-l'unanimité des écrivains romains: la perfidie franque était passée en
-proverbe au cinquième siècle. Il ne fallait pas s'attendre à les voir
-rester à la frontière, l'arme au bras, gardant pour le compte d'un
-maître disparu l'opulent héritage qu'ils avaient si longtemps convoité.
-C'est en transportant leurs foyers des marécages de la Flandre dans les
-fertiles contrées de la Gaule qu'ils pouvaient devenir un grand peuple.
-Sur l'Escaut, ils appartenaient au passé barbare; sur la Seine, ils
-devenaient les ouvriers de l'avenir.
-
-[Note 269: Peut-on admettre avec Pétigny, _Études_, I, p. 356, que
-le Julius d'Autun, mentionné dans la vie de saint Germain d'Auxerre
-(_Acta Sanct._, 31 juillet, t. VII, p. 202 D) avec les titres de
-_reipublicæ rector_, et de _gubernator Galliæ_, et quelques lignes plus
-bas avec celui de _præfectus_, soit réellement un magistrat chargé du
-gouvernement de toute la Gaule au nord de la Loire? La question mérite
-d'être posée: elle n'est pas résolue.]
-
-L'intérêt de l'histoire de Clodion est dans la promptitude et dans
-l'énergie avec lesquelles il a répondu à l'appel de la fortune. A
-vrai dire, il ne dut pas avoir grand'peine à entraîner son peuple à
-sa suite. Les Francs étaient toujours prêts aux aventures, et ne se
-plaignaient que du repos. Or, il y avait longtemps qu'ils n'avaient
-plus été à la fête des épées, et leurs derniers combats, livrés
-péniblement contre des agresseurs de même nation, ne leur avaient valu
-ni triomphe ni butin. Il dut y avoir des clameurs de joie et des bruits
-de boucliers entrechoqués dans l'assemblée où le roi, conformément à la
-coutume, vint proposer à ses guerriers une expédition en terre romaine.
-Car la terre romaine, la terre des belles cultures et des riches cités,
-ne cessait d'être la tentation du barbare relégué sur un sol pauvre et
-dans une nature inculte. Toujours ses désirs et ses rêves le portaient
-vers le sud, où le ciel plus clément faisait tomber en abondance dans
-la main de l'agriculteur les fruits qu'il fallait arracher au sol de sa
-patrie. C'est là, derrière les murailles des vieilles villes opulentes,
-qu'on trouverait l'or rouge et la riche vaisselle que les habitants,
-il est vrai, enterraient à l'approche des barbares, mais qu'on saurait
-bien les forcer à rendre. L'expédition, sans nul doute, fut décidée
-d'enthousiasme.
-
-Tel est le triste état de l'historiographie de cette époque, que nous
-ne savons qu'à vingt ans près la date de l'expédition conquérante de
-Clodion. Tout ce qu'on peut affirmer, c'est qu'elle se place entre 431
-et 451. Les historiens hésitent entre ces deux termes extrêmes: les
-premiers admettent 431, en se fondant sur un passage d'Idacius qui
-place en cette année une expédition d'Aétius contre les Francs[270];
-les autres penchent pour 445 ou une année postérieure, parce que
-l'empereur Majorien, qu'un écrivain appelle jeune en 458, a participé
-à la bataille. Aucune raison n'est absolument probante, et nous sommes
-réduits à ignorer la place exacte que prend dans la chronologie le
-grand fait d'armes qu'on pourrait appeler l'acte d'émancipation du
-peuple franc.
-
-[Note 270: Aétius a fait sa première guerre contre les Francs en
-428; il leur reprit les contrées voisines du Rhin: c'est donc avec
-les Ripuaires qu'il se trouva aux prises (_Cassiodori Chronicon_, éd.
-Mommsen, p. 652; Prosper Aquitanus; Jordanes, c. 84). Une deuxième
-guerre se place dans Idacius en 431; ceux qui la croient distincte
-de la première supposent qu'elle est dirigée contre Clodion et
-les Saliens. Mais il n'y en a aucune preuve, et puisque Sidoine
-Apollinaire, _Carm._, V, 137, veut que Majorien fût un _puer_ lors de
-la bataille contre Clodion, et prétend qu'il était encore _juvenis_
-en 458 (_id._, _ibid._, V, 523), il faut bien qu'il n'y ait pas eu un
-écart de vingt ans entre cette dernière date et l'inconnue à trouver.]
-
-Ce fut, sans contredit, un jour fatidique dans l'histoire de ce peuple,
-que celui où, sortant résolument de sa longue inaction, il déboucha de
-derrière les épais ombrages de la forêt Charbonnière, qui jusque-là
-l'avaient en quelque sorte caché aux Romains de la Gaule. Le soleil de
-la civilisation descendait alors à l'horizon de l'Empire; il éclaira de
-ses derniers rayons la vigoureuse entrée en scène des conquérants.
-
-Tournai fut le premier poste romain qui tomba au pouvoir des soldats
-de Clodion[271]. Située sur la rive gauche de l'Escaut, à l'entrée
-des vastes plaines de la Flandre, cette ville s'était développée au
-cours des temps, et elle était devenue la capitale des Ménapiens.
-L'Empire y avait un gynécée, c'est-à-dire un atelier pour la confection
-des vêtements militaires. Elle était la résidence d'un évêque on ne
-sait depuis quelle époque, et possédait une communauté chrétienne de
-quelque importance avant l'invasion de 406. Bien que protégée par un
-solide quadrilatère de murailles, elle avait succombé comme toutes
-les autres sous les coups des barbares, et saint Jérôme la cite dans
-le funèbre catalogue où il énumère les pertes de la civilisation
-en Gaule. Toutefois l'orage ne fut que passager, et la ville avait
-retrouvé une bonne partie de sa population au moment où Clodion s'en
-empara. Il est sans doute difficile d'exagérer les violences que les
-envahisseurs durent se permettre contre les hommes et les choses dans
-les premiers jours de la conquête; en général, ces violences n'avaient
-aucune limite, et le vainqueur faisait tout ce qui lui plaisait. Il
-faut cependant remarquer que le gros de la population fut épargné, et
-qu'on ne vit pas se reproduire à Tournai les scènes sanglantes qui
-avaient marqué la prise de Mayence en 368. Tournai garda sa population
-et sa langue romaines, même après qu'elle fut devenue la capitale d'un
-royaume barbare: elle assimila rapidement le contingent franc que la
-conquête versa dans sa population indigène, et, restée fidèle à la
-civilisation de Rome, elle est, aujourd'hui comme au temps de Clodion,
-à la frontière extrême du monde romain, la gardienne de la tradition
-gauloise en face des descendants de ses anciens vainqueurs.
-
-[Note 271: Grégoire de Tours ne parle pas de la conquête de Tournai
-par Clodion: mais elle a dû précéder celle de Cambrai et n'a pu être
-faite que par lui, puisque nous trouvons encore Tournai au pouvoir de
-Rome dans la _Notitia imperii_. Le _Liber historiæ_, c. 5, complète
-le récit de Grégoire, et bien qu'il y mêle des inexactitudes, il est
-conforme à la vérité historique au moins dans ce détail: _Carbonaria
-silva ingressus Tornacinsem urbem obtinuit. Exinde usque Camaracum
-civitatem veniens_, etc.]
-
-De Tournai, le roi des Francs jeta les yeux sur Cambrai sa voisine,
-sise en amont sur les bords de l'Escaut, dont les marécages
-constituaient sa meilleure défense. Cambrai s'était développée au
-détriment de Bavai, qui dut lui céder, sans doute vers le troisième
-siècle, le rang et les avantages de cité des Nerviens. On se souvenait,
-parmi les Francs, que cette expédition avait été préparée avec soin:
-des espions avaient exploré les lieux, et l'armée ne s'était mise en
-marche qu'après que son chef eut été parfaitement renseigné. Néanmoins,
-l'arrivée des barbares, à ce qu'il paraît, ne fut pas tout à fait une
-surprise pour les Romains, puisqu'ils essayèrent de résister en avant
-de Cambrai. Mais Clodion leur passa sur le corps et pénétra dans
-la cité terrifiée. Là aussi, à part les inévitables violences de la
-première heure, la population ne fut pas exterminée; les vainqueurs se
-contentèrent du pillage avec son cortège d'horreurs, mais respectèrent
-les murs qui devaient les abriter, et un peuple qui ne leur opposait
-pas de résistance[272].
-
-[Note 272: Le _Liber historiæ_, c. 5, dit le contraire: _Exinde
-usque Camaracum veniens illicque resedit pauco temporis spatio, Romanos
-quos ibi invenit interficit._ Mais ce n'est là qu'une mauvaise glose de
-Grégoire de Tours, II, 9 (_Romanus proteret civitatem adpræhendit_) mal
-compris. Grégoire parle d'un massacre des Romains en bataille rangée,
-avant la prise de la ville.]
-
-Court fut le repos que s'accordèrent les vainqueurs, et bientôt ils
-étaient debout, la framée à la main, pour continuer leur joyeux
-itinéraire parmi les plaines fertiles de la seconde Belgique. Poussant
-droit devant eux, dans la direction de l'ouest, ils traversèrent tout
-l'Artois sans trouver de résistance, pas même à Arras, qui, paraît-il,
-dut leur ouvrir ses portes. Déjà ils venaient de pénétrer dans la
-vallée de la Canche, d'où ils allaient atteindre le rivage de la mer,
-lorsqu'enfin ils tombèrent sur quelqu'un qui les arrêta. C'était,
-encore une fois, cet Aétius que, depuis une vingtaine d'années, les
-barbares rencontraient partout sur leur chemin, alerte et vigoureux
-génie qui courait d'une extrémité à l'autre du monde occidental, se
-multipliant en quelque sorte pour multiplier la défense. Peu d'hommes
-ont consacré au service de l'Empire un plus beau talent militaire,
-de plus grandes ressources de diplomate, une plus infatigable
-ardeur d'activité. Né, si l'on peut ainsi parler, aux confins de la
-civilisation et de la barbarie, il passa chez les Huns une bonne
-partie de son existence comme otage, comme négociateur, comme réfugié
-politique, et il fit profiter Rome de l'expérience qu'il avait acquise
-de ce monde ennemi. Invincible sur les champs de bataille, il ne
-l'était pas moins quand il suivait chez eux les peuples qu'il venait
-de vaincre, et, que, persuasif et pressant, il désarmait leur colère
-et faisait d'eux des alliés de l'Empire. Si son patriotisme avait eu
-la pureté et le désintéressement des anciens jours, il eût été digne
-d'être placé à côté des meilleurs citoyens de la République. Mais tel
-qu'il fut, avec ses grandeurs et ses faiblesses, il n'eut pas d'égal de
-son temps, et il mérita d'être appelé le dernier des Romains.
-
-Tous les envahisseurs avaient senti tour à tour le poids des armes
-d'Aétius. Il avait refoulé les Visigoths de la Provence, il avait
-arrêté sur le Rhin la marche victorieuse des Francs orientaux, il
-avait humilié et battu les Burgondes dans une journée décisive, et
-maintenant il accourait jusqu'à l'extrémité septentrionale de la Gaule
-pour mettre à la raison le seul de ces peuples sur lequel il n'eût
-pas encore remporté de trophées. La seconde Belgique, abandonnée de
-l'Empire, dut avoir l'illusion d'un retour de l'ancienne grandeur
-romaine, lorsqu'elle vit reparaître dans ses plaines des légions que
-leur général avait réconciliées avec la victoire.
-
-Nous ne connaissons malheureusement de la campagne d'Aétius qu'un
-seul épisode, et encore ne le voyons-nous qu'à travers l'imagination
-grossissante d'un panégyriste romain. Mais, dans la totale absence de
-toute autre source, les quelques coups de pinceau du poète, tracés
-d'ailleurs avec une singulière vivacité, acquièrent la valeur d'un vrai
-tableau d'histoire.
-
-Éparpillés dans la vallée de la Canche, les Francs, semble-t-il, ne
-s'attendaient pas à une attaque, et Aétius, selon son habitude, les
-surprit en pleine sécurité. Un de leurs groupes, campé auprès de la
-bourgade que le poète appelle _vicus Helena_[273], et qui, selon
-toute probabilité, correspond à Vieil-Hesdin, célébrait alors avec
-une bruyante gaieté la noce d'un chef. Au milieu de l'enceinte des
-chariots groupés en cercle au pied du pont sur lequel la chaussée
-romaine passait la rivière, les plats circulaient de main en main,
-et les grandes jarres au col orné de feuillages et de fleurs
-odorantes versaient à la ronde des flots d'hydromel et de cervoise.
-Déjà l'ivresse commençait à allumer les têtes, et les collines du
-voisinage répercutaient le son joyeux des chants nuptiaux entonnés en
-chœur. Tombant à l'improviste au milieu de toute cette allégresse,
-les légionnaires romains jetèrent le trouble et la terreur parmi les
-convives. Pendant qu'Aétius, débouchant par la chaussée surélevée qui
-dominait la vallée, occupait le pont et fermait aux barbares le chemin
-de la fuite, son jeune lieutenant Majorien, à la tête de la cavalerie,
-remportait un facile triomphe sur les festoyeurs désarmés et alourdis
-par les libations. Après une courte résistance, les Francs s'enfuirent
-en désordre, abandonnant aux mains de l'ennemi tout l'attirail de la
-noce, avec la blonde fiancée tremblante sous son voile nuptial.
-
-[Note 273: On a beaucoup discuté sur l'emplacement de ce _vicus
-Helena_, qu'on a identifié tour à tour avec Lens (Pas-de-Calais), avec
-Allaines (Somme), avec Vieil-Hesdin (Pas-de-Calais), avec Helesmes
-(Nord). Je ferai remarquer qu'avant tout il faut chercher Helena au sud
-de l'Artois (_Francus qua Chloio patentes Atrebatum terras pervaserat_,
-Sidoine, Carm. V), ce qui écarte Lens et Helesmes, situés au nord de
-cette province, ensuite qu'il est sur le cours d'une rivière et près
-d'une chaussée romaine, ce qui se rapporte parfaitement à Vieil-Hesdin.
-Cf. W. Schultze, _o. c._ p. 50.]
-
-Ce ne fut là, à proprement parler, qu'une échauffourée: le narrateur
-s'étend sur des détails insignifiants et se tait sur tout ce qui
-caractériserait une bataille en règle. Il serait autrement emphatique
-si, au lieu d'un succès remporté sur un parti de Francs, il avait
-à chanter la défaite de toute leur armée. Clodion n'y était pas,
-c'est certain, puisque le poète ne fait pas mention de lui. Sans
-doute, il est permis de croire qu'à la suite de cette rencontre il y
-eut entre lui et le général romain des engagements plus sérieux.
-Cependant il est plus vraisemblable que, préoccupé d'autres ennemis
-et voulant à tout prix rétablir les affaires de la Gaule centrale,
-Aétius, après avoir fait sentir aux Francs le poids de ses armes, aura
-préféré traiter avec eux. La preuve, c'est qu'après cette campagne,
-ils restèrent maîtres de la plus grande partie du pays qu'ils avaient
-occupé avant la bataille[274]. On est donc fondé à croire qu'Aétius
-traita les barbares comme auparavant Julien l'Apostat avait traité
-leurs ancêtres, c'est-à-dire qu'il leur laissa leurs nouvelles
-conquêtes sous la condition qu'ils resteraient les fidèles alliés de
-Rome et qu'ils continueraient de lui fournir des soldats. Nous n'avons
-pas le droit de supposer qu'une telle politique, pratiquée par les
-plus grands hommes de guerre de l'Empire au quatrième et au cinquième
-siècle, ne fût pas la meilleure ou, pour mieux dire, la seule possible.
-Ce qui est certain, c'est que depuis lors on n'entend plus parler
-d'un conflit entre Rome et les Francs, et qu'au jour suprême où elle
-poussera vers eux un grand cri de détresse, ils accourront encore une
-fois se ranger sous ses drapeaux.
-
-[Note 274: Fauriel, _Hist. de la Gaule mérid._, I, p. 214, a donc
-tort d'écrire que «Clodion fut sans aucun doute chassé d'Arras, de
-Cambrai et de tout l'espace qu'il avait conquis entre l'Escaut et la
-Somme», et qu'il ne garda que Tongres.]
-
-En attendant, les Francs purent se répandre à l'aise dans le vaste
-domaine qu'ils venaient d'ajouter à leur royaume. Il allait jusqu'à la
-Somme, dit Grégoire de Tours sur la foi d'une tradition qui avait cours
-parmi eux. Il est certain que la colonisation franque s'est avancée à
-une très faible distance de cette rivière. Remontant le cours de la Lys
-jusqu'à sa source, elle s'est répandue dans les vallées de la Canche
-et de l'Authie, se raréfiant à mesure qu'elle s'approchait de cette
-dernière, et envoyant encore quelques pionniers isolés dans la vallée
-de la Somme. Tout ce qui s'étend entre la Lys, la Canche et la mer a
-fait l'objet, de la part des Francs, d'une occupation en masse qui
-semble avoir trouvé ce pays presque désert, puisque c'est un de ceux
-qui offrent le moins de traces romaines. Par contre, dans les régions
-qui s'étendaient sur la rive droite de la Lys, et en particulier dans
-les environs de Tournai et de Cambrai, les Francs rencontrèrent un fond
-de population au milieu duquel ils s'établirent, mais qui, plus dense
-que les envahisseurs, finit par absorber ceux-ci et par les noyer,
-ainsi que leur langage, dans ses irréductibles masses romaines[275].
-
-[Note 275: G. Kurth, _la Frontière linguistique en Belgique et dans
-le nord de la France_, t. I. (_Mémoires couronnés de l'Acad. royale de
-Belgique_, coll. in-8º, t. XLVIII.)]
-
-Telles furent les origines du nouveau royaume de l'ouest ou Neustrie,
-comme les Francs l'appelaient dans leur langue. Aujourd'hui encore
-on peut, comme dans un livre ouvert, lire l'histoire de leurs
-immigrations dans les cartes géographiques: on y retrouve la trace
-de leur itinéraire dans les noms qu'ils ont donnés à leurs premières
-habitations, comme on reconnaît le passage d'une armée en marche aux
-objets qu'elle laisse traîner derrière elle dans ses campements.
-L'immense majorité des noms de lieux habités sont germaniques depuis
-les rives du Démer en Brabant jusqu'à celles de la Canche; au sud de
-cette limite ils deviennent de plus en plus rares, et se perdent dans
-la masse nombreuse des noms romains, jusqu'à ce qu'ils ne forment plus
-que des exceptions dans la région de la Somme. Rien n'est plus éloquent
-que cette répartition des vocables géographiques: elle nous permet de
-délimiter avec une précision remarquable l'aire d'expansion des Francs
-barbares, et les proportions dans lesquelles ils se sont mêlés à la
-population indigène du Tournaisis, du Cambrésis, du Boulonnais et de
-l'Artois.
-
-Le règne de Clodion ferme, dans l'histoire du peuple franc, l'ère des
-migrations et des changements de pays. Désormais la nation est assise:
-chaque famille a son domaine à elle, son lot de terre qui suffit
-à la faire vivre, et dont elle ne veut plus se séparer. Le peuple
-devient sédentaire enfin et s'attache à sa nouvelle patrie. Belliqueux
-toujours, et prêt à s'élancer chaque fois qu'il entendra appeler aux
-armes, ce n'est plus à la guerre désormais, mais aux travaux de la paix
-qu'il demandera sa subsistance. Ces pacifiques et laborieux paysans
-dont les nombreux enfants arrosent de leurs sueurs les fertiles plaines
-de la France du nord et de la Belgique flamande, ils descendent en
-droite ligne des guerriers que Clodion y a amenés à sa suite, et qu'il
-a installés sur ce sol après le leur avoir partagé.
-
-Essayons de nous rendre compte de ce qu'était le royaume de Clodion.
-Il allait le long du rivage de la mer, depuis la Somme jusqu'à
-l'embouchure du Rhin, et de l'île des Bataves jusqu'au cours moyen
-de la Meuse. Né de la conquête, il contenait deux races: les
-envahisseurs francs qui en formaient la seule population dans la région
-septentrionale, et les Romains, qui constituaient la grande majorité
-dans les régions du Midi. Les Francs étaient les vainqueurs, partant
-les maîtres; ils s'étaient emparés du pays l'épée à la main, et leurs
-conquêtes avaient été accompagnées des mille violences que peut se
-permettre une soldatesque barbare dans l'ivresse du triomphe. Mais
-quand la première fièvre de la conquête fut passée, les rapports entre
-les indigènes et les envahisseurs se réglèrent et prirent un caractère
-plus pacifique. Les barbares laissèrent les Romains en possession
-de tout ce dont ils n'avaient pas besoin ou envie pour eux-mêmes.
-Les indigènes gardèrent la vie, la liberté, les petits héritages, la
-jouissance presque exclusive des enceintes muraillées, que les barbares
-continuaient de regarder comme des tombeaux, et où ils n'aimaient
-pas d'aller s'enfermer. Les vainqueurs s'installèrent à la campagne,
-dans les domaines enlevés aux grands propriétaires et au fisc, les
-exploitèrent, et y vécurent en paysans laborieux et rudes qui avaient
-peu de besoins. Ils ne pensèrent pas à relever les luxueuses villas
-incendiées au cours de tant d'invasions, et dont eux-mêmes avaient
-fait flamber les dernières; ils n'avaient que faire d'hypocaustes,
-de salles de bains, de mosaïques et de bibliothèques; eussent-ils
-éprouvé le désir de ces objets de luxe, il n'y avait plus personne
-pour reconstituer ces richesses anéanties. Ils firent comme, après la
-Révolution, ont fait tant de paysans voisins des grands monastères
-détruits: ils bâtirent dans les ruines ou à côté, parfois adossant
-à quelque vieux pan d'architecture leurs cabanes sans étage, sans
-plancher, sans plafond, couvertes de chaume, et qui ne se distinguaient
-que par leurs proportions de celles de leurs serfs et de leurs colons.
-Et là, attachés désormais à la terre comme à une mamelle opulente, ils
-s'habituèrent à la vie laborieuse du paysan, ils prirent même le goût
-du travail devenu fructueux, gardant d'ailleurs, comme un héritage de
-race, leur passion pour la guerre et pour la chasse, qui en est l'image
-affaiblie.
-
-Au prix de quelle interminable série de souffrances et d'injustices
-se fit cette substitution d'une race à une autre, il serait difficile
-de le dire, car les gémissements mêmes des vaincus ne sont pas venus
-jusqu'à nous, et les effroyables convulsions des premières heures ne
-rendent qu'une rumeur sourde et confuse dans laquelle l'oreille ne
-perçoit rien de distinct ni de compréhensible. Un brusque renversement
-s'est fait, qui a mis les barbares brutaux et cruels au sommet de
-l'échelle sociale, et qui a précipité dans la pauvreté ou dans le
-prolétariat quantité d'opulentes familles déshabituées du travail des
-mains. Une nation s'est constituée sur les têtes des Romains, dans
-laquelle les Romains ne sont pas admis. Ils sont des vaincus, et à ce
-titre, ils ne constituent que la seconde catégorie de la population.
-Et puis, ils ne sont que des civils, et un peuple qui ne connaissait
-d'autre gloire que celle des armes devait les tenir en mépris. Ils
-gardent donc leur liberté et, dans une certaine mesure, leurs terres,
-mais ils sont exclus de l'armée et des fonctions publiques, et le droit
-national des Francs consacre leur infériorité vis-à-vis des vainqueurs,
-en ne leur accordant que la moitié de la valeur du barbare. Là où la
-personne de ce dernier vaut deux cents sous d'or, celle du Romain n'en
-vaut que 100[276]! Tous les délits dont il a à se plaindre sont tarifés
-à la même proportion; tous ceux qu'il commet sont punis le double de
-ceux du Franc. Telle sera, dans le nouveau royaume, la condition faite
-aux Romains, jusqu'au jour où Clovis viendra rétablir l'égalité entre
-les deux races dans son royaume agrandi.
-
-[Note 276: _Lex Salica, passim._]
-
-Par contre, tout ce que les Francs rencontrèrent de soldats germaniques
-établis avant eux sur le sol qu'ils conquirent, ils leur tendirent
-la main et les associèrent à leur triomphe, de même que, sans doute,
-ils les avaient eus pour alliés dans leurs combats. Barbares, ils
-reconnaissaient leurs égaux dans les barbares: n'étaient-il pas, les
-uns et les autres, des soldats[277]? Tout ce qui portait les armes se
-vit conférer par eux, si je puis ainsi parler, le bénéfice de la grande
-naturalisation franque. Il en fut ainsi, notamment, des Saxons que
-Carausius avait établis le long de la mer du Nord pour garder la côte
-de Boulogne: ils restèrent en possession de leurs villages et de leurs
-biens. Très probablement d'ailleurs ils grossirent les rangs de l'armée
-de Clodion, et l'aidèrent à faire la conquête du reste du pays.
-
-[Note 277: Sur l'identité des termes de _barbare_ et de _soldat_ au
-haut moyen âge, voir G. Kurth, _les Francs et la France dans la langue
-politique du moyen âge_ (_Revue des questions historiques_, t. LVII, p.
-393), d'après Ewald (_Neues Archiv_, t. VIII, p. 354).]
-
-Ce n'était pas un réjouissant spectacle que le nouveau royaume
-offrait au regard des civilisés de cette époque. Il dut être pour eux
-à peu près ce que sont, pour les chrétiens d'Orient, les sultanies
-turques fondées au milieu des ruines grandioses de l'Asie Mineure.
-On y voyait la foi chrétienne et la culture romaine foulées aux
-pieds de barbares grossiers, sectateurs d'une religion de sang et
-de carnage, qui brûlaient les bibliothèques, qui profanaient les
-églises, et qui cassaient sous la hache les chefs-d'œuvre de l'art
-ancien. Ces maîtres ignorants se promenaient les armes à la main, avec
-toute l'outrecuidance d'une soldatesque victorieuse, à travers des
-populations qu'ils regardaient avec mépris, et qui ne comprenaient
-pas même leur rauque langage, que Julien avait comparé autrefois au
-croassement des corbeaux. Tout ce qui fait le charme de la vie avait
-disparu des contrées tombées en leur pouvoir. L'élégance, l'atticisme,
-la distinction des mœurs et du ton s'étaient réfugiés au sud de la
-Loire, et se préparaient à fuir plus loin encore. La foi chrétienne,
-déjà si éprouvée par les désastres de 406, languissait maintenant
-sans hiérarchie, sans clergé, sans ressources, comme une religion
-d'inférieurs dont les jours sont comptés. Pendant ce temps, les sources
-et les forêts redevenaient les seuls sanctuaires de ces contrées, sur
-lesquels la lumière de l'Évangile semblait ne s'être levée que pour
-s'éteindre aussitôt. Au lendemain de la conquête de Clodion, on eût
-pu croire que c'en était fini de tout avenir pour la civilisation de
-la Gaule-Belgique. Qui eût dit alors que le crépuscule qui venait de
-s'abattre sur ces pays, c'était celui qui précède l'aurore?
-
-
-
-
-III
-
-MÉROVÉE
-
-
-Après le brillant fait d'armes par lequel il a inauguré la carrière
-militaire du peuple franc, Clodion est rentré dans la nuit. Son
-apparition a duré le temps d'un éclair. Ses exploits, sa résidence,
-la durée de son règne, le lieu et l'année de sa mort, tout cela nous
-est également inconnu. Une chronique du huitième siècle veut qu'il
-ait régné vingt ans; mais où a-t-elle pris ce renseignement? Quant au
-chroniqueur du onzième siècle qui prétend savoir qu'il a pour capitale
-Amiens, il est la dupe de sa propre imagination[278]. Si Clodion s'est
-fixé quelque part, c'est apparemment à Tournai ou à Cambrai.
-
-[Note 278: Roricon, dans dom Bouquet, III, p. 4. Il est manifeste
-que cet auteur, qui copie le _Liber historiæ_, s'est laissé suggérer
-le nom d'Amiens par la mention de la Somme, qu'il a trouvée dans son
-original: usque ad Summam fluvium occupavit, dit-il, et ingressus
-Ambianorum urbem, ibidem et regni sedem statuit, et deinceps pacato
-jure quievit. A. de Valois, qui en général attribue à Roricon une
-importance exagérée, a tort d'accueillir cette conjecture comme un
-témoignage historique, _Rerum Francicarum_ t. I, pp. 130, 146 et 319.]
-
-La monarchie qu'il avait créée eut le sort de toutes les royautés
-barbares: elle fut morcelée. Si nos sources ne le disent pas, en
-revanche les faits l'indiquent. En 486, il y avait un roi franc à
-Tournai, il y en avait un autre à Cambrai; un troisième enfin semble
-avoir eu pour lot ce pays de _Thuringia_, où était la mystérieuse
-Dispargum, la plus ancienne capitale des Francs de ce côté-ci du Rhin.
-Et nous savons que les rois de Tournai et de Cambrai étaient parents,
-c'est-à-dire que Clodion était leur ancêtre commun. Qu'est-ce à dire,
-sinon qu'après la mort de ce prince, conformément au droit barbare qui
-resta en usage parmi les Francs jusqu'à la fin du neuvième siècle, ses
-fils partagèrent sa monarchie comme un héritage privé? Il y eut à tout
-le moins trois parts. L'une, qui comprit Tournai avec la Morinie et la
-Ménapie, devait aller depuis le Wahal jusqu'à la Somme. La seconde, qui
-avait pour capitale Cambrai, correspondait dans les grandes lignes à
-l'ancienne cité des Nerviens, et comprenait les futures provinces de
-Hainaut et de Brabant. La troisième enfin, c'était probablement, comme
-nous venons de le dire, la Thuringie cis-rhénane; dans ce cas, elle
-correspondait à la cité de Tongres en tout ou en partie. S'il était
-permis de croire que l'autorité de Clodion s'est étendue aussi sur
-les Francs Ripuaires, on pourrait dire que le royaume de Cologne, qui
-occupait l'ancien pays des Ubiens, échut à un quatrième héritier: ainsi
-du moins s'expliquerait le lien de parenté qui reliait, au commencement
-du sixième siècle, le roi des Ripuaires de Cologne à celui des Saliens
-de Tournai.
-
-De ces quatre royaumes, c'est celui de Tournai qui s'empare
-énergiquement de toute notre attention, refoulant celui de Cologne au
-second plan, et ceux de Dispargum et de Cambrai dans l'ombre. Il n'est
-pas facile d'en dire le pourquoi. Supposer que le royaume de Tournai
-aurait eu dès l'origine une situation prépondérante par rapport aux
-autres, ce serait se condamner à admettre sans preuve l'existence du
-droit d'aînesse chez les Francs du cinquième siècle. On ne peut pas
-admettre non plus que Tournai l'emportât au point de vue stratégique:
-sous ce rapport, en effet, tout l'avantage était pour Cambrai, d'où
-un conquérant de quelque ambition pouvait étendre la main sur toute
-la Gaule romaine. Il semble plus naturel de laisser aux personnages
-historiques leur part légitime d'influence sur le cours des événements,
-et d'interpréter la supériorité du royaume de Tournai par celle de ses
-rois.
-
-Le premier de ceux-ci, Mérovée, a eu l'honneur de donner son nom à la
-dynastie royale des Francs. Il y eut même un moment où le peuple tout
-entier portait, comme ses souverains, le nom de Mérovings, c'est-à-dire
-d'hommes de Mérovée[279]. Pendant bien longtemps, dans les âges
-crépusculaires qui ouvrent l'histoire moderne, les chants poétiques
-des Germains ont redit ce nom glorieux et redouté. Et pourtant nous
-ne savons rien du héros éponyme de la race franque. Il est pour nous
-bien plus inconnu que son père Clodion. Des deux chroniqueurs qui
-nous parlent de lui, l'un se borne à le nommer, l'autre à raconter
-sur lui une légende mythologique[280]. Nous ne parvenons pas même à
-deviner la raison qui a valu à son nom l'illustration refusée à sa
-mémoire, et pourquoi le même homme est à la fois si célèbre et si
-inconnu. Dans le désespoir que leur cause le mutisme de la tradition,
-plusieurs historiens ont imaginé de reléguer Mérovée lui-même parmi les
-fictions de l'imagination épique. Il aurait été simplement inventé pour
-rendre compte du nom de Mérovingien; ou du moins, à supposer qu'il
-eût existé un Mérovée, il faudrait reculer son existence au delà de
-celle de Clodion, dans le passé lointain où s'élaborent les légendes
-nationales[281].
-
-[Note 279: G. Kurth, _Histoire poétique des Mérovingiens_, p. 527.]
-
-[Note 280: De hujus (sc. Chlodionis) stirpe quidam Merovechum regem
-fuisse adserunt cujus fuit filius Childericus. Grégoire de Tours, II,
-9. Pour le passage de Frédégaire auquel il est fait allusion, le voir
-ci-dessous, p. 186.]
-
-[Note 281: Cf. _Histoire poétique des Mérovingiens_, p. 153.]
-
-Ce scepticisme historique est exagéré. Il a existé un Mérovée, père
-de Childéric: on ne peut contester là-dessus le témoignage formel de
-Grégoire de Tours. Et ce Mérovée est bien, dans la pensée du vieil
-écrivain, le fils de Clodion. Ceux qui soutiennent le contraire
-tirent argument de la formule dubitative par laquelle le chroniqueur
-indique cette filiation: «Certains, dit-il, affirment que Mérovée
-était de la race de Clodion.» Mais Grégoire de Tours a l'habitude de
-mentionner ses sources orales avec des réserves semblables, surtout
-lorsque, comme ici, elles contenaient des légendes mythologiques contre
-lesquelles protestait sa conscience d'évêque. S'il n'avait pas cédé
-à sa répugnance pour les récits de ce genre, il nous eût sans doute
-communiqué la fable franque sur l'origine de Mérovée, qu'un chroniqueur
-postérieur, moins scrupuleux que lui, a reproduite en l'altérant
-quelque peu[282]. D'après cette fable, un jour d'été que Clodion était
-assis sur le rivage de la mer avec sa femme, celle-ci voulut prendre un
-bain dans les flots. Pendant qu'elle s'y ébattait, un dieu marin se
-jeta sur elle, et elle conçut un fils qui fut Mérovée[283].
-
-[Note 282: Cette explication du langage de Grégoire de Tours,
-que j'ai développée plus longuement dans l'_Histoire poétique des
-Mérovingiens_, pp. 151-153, a été contestée. Il n'en a été que plus
-agréable pour moi de la trouver confirmée de tout point, depuis bientôt
-deux siècles, dans le célèbre mémoire par lequel Fréret a renouvelé,
-en 1714, l'étude des origines franques: «Le récit que fait Frédégaire
-de la fabuleuse tradition qui donnait pour père à Mérovée une divinité
-marine qui était devenue amoureuse de la femme de Clodion en la voyant
-se baigner toute nue dans la mer, ce récit, dis-je, peut servir à
-expliquer Grégoire de Tours, qui se sera contenté d'indiquer les doutes
-que plusieurs personnes formaient sur la légitimité de Mérovée, et qui
-n'aura pas voulu s'engager dans un détail trop puéril, mais encore
-peu convenable à la pureté de son caractère épiscopal, etc.» (Fréret,
-_Œuvres complètes_, t. VI, p. 115.)]
-
-[Note 283: Fertur super litore maris æstatis tempore Chlodeo cum
-uxore residens, meridiæ uxor ad mare labandum vadens, bistea Neptuni
-Quinotauri similis eam adpetisset. Cumque in continuo aut a bistea aut
-a viro fuisset concepta, peperit filium nomen Meroveum, per eo regis
-Francorum post vocantur Merohingii. Frédégaire, III, 9.]
-
-Les mythologies nous montrent fréquemment des traditions de ce genre
-auprès du berceau des dynasties royales. Mais celle-ci a été de bonne
-heure éliminée de la mémoire des Francs. Depuis leur conversion au
-christianisme, elle n'était plus compatible avec la religion: le dieu
-ne pouvait être, à leurs yeux, qu'un monstre marin, et c'est ce qu'il
-est devenu en effet sous la plume du narrateur qui nous a conservé
-cette légende. Bien que résumée et mutilée, elle présente un haut
-intérêt, puisqu'elle nous fait voir que les Francs, comme tous les
-autres peuples, étaient préoccupés de rattacher au ciel le premier
-chaînon de leur généalogie[284].
-
-[Note 284: _Histoire poétique des Mérovingiens_, pp. 147-151. Mais
-si cette tradition est vraiment ancienne, le Mérovée dont il y est
-question n'est-il pas distinct du personnage historique qui porte son
-nom, et ne doit-il pas être considéré, tout au moins, comme antérieur
-à Clodion? Cela est fort possible, et dans ce cas il faudrait supposer
-que le chroniqueur n'a nommé ici un second Mérovée que par un vrai
-transfert épique, c'est-à-dire en attribuant l'histoire d'un héros
-ancien à un personnage plus récent qui a porté le même nom. Seulement
-l'antiquité de la légende n'est point démontrée elle-même, et rien
-ne défend de croire qu'elle a concerné, dès l'origine, le père de
-Childéric.]
-
-Nous n'en avons pas fini avec les incertitudes relatives à Mérovée:
-l'histoire est aussi peu fixée sur son compte que la légende. Selon
-l'historien Priscus, qui est un des meilleurs narrateurs byzantins, la
-raison qui aurait déterminé Attila à s'attaquer à la fois aux Romains,
-aux Goths et aux Francs, serait la suivante. Le roi des Francs était
-mort, et ses deux fils se disputaient sa succession. L'aîné demanda du
-secours au roi des Huns, le cadet se mit sous la protection d'Aétius.
-Celui-ci l'adopta pour fils, le combla de présents et l'envoya à Rome
-auprès de l'empereur pour qu'il en fît son allié. Priscus déclare avoir
-vu ce prince dans la Ville éternelle, jeune encore et imberbe, et il
-se souvient de la longue chevelure qui flottait sur les épaules du
-prétendant barbare[285].
-
-[Note 285: Priscus, _Fragmenta_, VIII, p. 152 (Bonn).]
-
-Dans ce fils adoptif d'Aétius, plusieurs historiens ont voulu
-reconnaître Mérovée[286], qui serait ainsi devenu le roi de son
-peuple grâce au patronage impérial. L'hypothèse est séduisante, mais
-trop hardie pour qu'on puisse l'enregistrer comme une probabilité
-historique. A supposer même qu'il n'y eût à cette époque qu'un seul
-royaume salien, il y avait incontestablement plusieurs royaumes francs,
-et en particulier celui des Francs Ripuaires, et celui des Francs de la
-Haute-Germanie, alors établis sur le Neckar. Lequel de ces royaumes se
-trouvait sans souverain au moment où Attila préparait son expédition
-en Gaule? Ce n'était pas celui des Francs Saliens, dont le souverain
-combattit à Mauriac, et qui avait déjà un enfant d'un certain âge;
-il ne répond en rien, celui-là, au portrait de l'adolescent imberbe
-rencontré par Priscus dans la capitale de l'Empire. D'autre part, nous
-voyons que l'itinéraire suivi par Attila laisse de côté les Francs
-Saliens, et que l'envahisseur passe le Rhin à proximité du royaume
-du Neckar. N'est-ce pas à ce dernier qu'il faut, en conséquence,
-abandonner les deux jeunes compétiteurs dont parle l'historien
-byzantin[287]?
-
-[Note 286: Entre autres Fréret, _o. c._, p. 79, et Pétigny,
-_Études_, II, p. 107. Fauriel, _Hist. de la Gaule mérid._, I, pp.
-217 et suiv., qui combat fortement l'identification proposée, ne se
-prononce pas sur la nationalité du jeune prince dont parle Priscus, et
-de même fait M. A. de Barthélemy (_Revue des questions historiques_, t.
-VIII (1870), p. 379.]
-
-[Note 287: L'opinion que je défends est celle de Dubos, _Histoire
-critique etc._, II, p. 85, et d'Am. Thierry, _Histoire d'Attila_, I, p.
-130.]
-
-Mérovée continue donc d'échapper à nos investigations. Et cependant, si
-obscure que soit pour nous sa carrière, elle a été mêlée aux événements
-les plus grandioses de son temps, et lui-même y a joué un rôle qui
-aurait dû lui valoir la reconnaissance de la postérité. C'était au
-moment où s'ouvrait pour la civilisation occidentale l'ère la plus
-terrible qu'elle eût jamais traversée. Attila s'avançait vers elle, et
-le seul bruit de ses pas dans l'Europe silencieuse glaçait les peuples
-de terreur. On savait ce que ce farouche destructeur réservait au
-monde; on n'ignorait pas ce que valaient les hordes bestiales qu'il
-traînait à sa suite. Ce n'était plus ici une invasion de barbares
-germaniques, grossiers, mais capables de culture, sanguinaires, mais
-accessibles à des sentiments généreux, habitués au surplus, depuis
-des siècles, à voir de près le tableau d'un régime civilisé, et à en
-apprécier les bienfaits dans une certaine mesure. Les Huns n'étaient
-pas des barbares, mais des sauvages. C'est à peine s'il y avait quelque
-chose d'humain dans ces êtres hideux, dont la vie semblait un éternel
-défi aux aspirations les plus nobles de l'humanité. Étrangers à la
-pitié, à la pudeur, à toute culture morale et intellectuelle, ils se
-promenaient par le monde comme les génies de la destruction. On eût
-dit de ces vols de sauterelles qui s'abattent sur les moissons avec
-l'irrésistible impétuosité d'une force de la nature, et contre lesquels
-toutes les ressources du génie sont vaines. Où ils avaient passé, le
-sol était rasé, l'herbe ne repoussait plus, et le concert harmonieux
-des mille voix de la civilisation expirait dans le grand silence de la
-mort.
-
-Heureusement pour l'Occident, Aétius lui restait. Cet homme de génie
-fit alors des prodiges d'énergie et d'habileté pour grouper contre le
-fléau de Dieu toutes les forces de la civilisation et toutes celles
-de la barbarie. Il semblerait que ce dut être une tâche facile, car
-civilisés et barbares avaient les mêmes intérêts à défendre contre les
-immondes cohortes d'Attila. Mais les hommes qu'il fallait grouper sous
-les bannières romaines aujourd'hui, c'étaient ceux-là mêmes qu'en vingt
-rencontres récentes Aétius avait humiliés et écrasés. Nous savons par
-les contemporains au prix de quels efforts multipliés il réussit à
-triompher des hésitations des Visigoths, qui, dans le début, semblaient
-vouloir attendre Attila chez eux et abandonner l'empire romain à ses
-destinées[288]. Nous aimerions surtout de savoir quelles furent à cette
-occasion ses négociations avec les Francs. Si, comme nous l'avons
-supposé précédemment, il avait traité avec eux à la suite de sa guerre
-contre Clodion, il put se borner à leur rappeler leurs engagements: sa
-force de persuasion et la conscience du danger commun auront fait le
-reste. Quoi qu'il en soit, nous voyons qu'au jour de la lutte décisive,
-les Saliens et les Ripuaires se retrouvaient sous les drapeaux
-impériaux à côté des Alains, des Burgondes, des Visigoths et de tous
-les autres barbares qui vivaient à l'ombre de l'ancienne paix romaine.
-Tous ces groupes, réunis aux légions, formaient dans la main d'Aétius
-une armée compacte et résolue, qui avait la conscience de défendre
-contre un ennemi sans entrailles les suprêmes biens de l'existence. Il
-passait comme un souffle de christianisme dans ses bannières diverses,
-dont plus d'une portait les emblèmes des divinités païennes. La
-religion avait prêté son concours tout-puissant à l'organisation de
-la défense: en arrière d'Aétius, les évêques de la Gaule faisaient de
-chaque ville épiscopale un solide boulevard contre l'envahisseur.
-
-[Note 288: Sidoine Apollinaire, _Carm._, VII, 329 et suiv.;
-Jordanes, c. 36.]
-
-Attila, de son côté, n'avait pas laissé dormir ces étonnantes facultés
-de diplomate et d'organisateur qui contrastent si étrangement, dans sa
-physionomie, avec sa violence et sa brutalité de sauvage. Longtemps
-il y avait eu entre Aétius et lui comme une lutte de génialité:
-c'était à qui déjouerait les plans de l'autre, et le terrifierait par
-les coups les plus foudroyants. Aétius l'avait finalement emporté
-auprès des barbares de la Gaule; mais qu'Attila restait redoutable,
-et quelle armée il traînait à sa suite lorsqu'il apparut sur les
-bords du Rhin! Depuis le jour où Xerxès franchit l'Hellespont à la
-tête de ces légions innombrables où étaient représentés tous les
-peuples de l'Orient, jamais le monde civilisé n'avait assisté à un
-pareil défilé de nations. Le Nord tout entier, dit un contemporain,
-avait été versé sur la Gaule. Outre les Huns et les autres tribus
-scythiques, telles que les Massagètes, qui formaient le noyau de
-l'armée d'Attila, on y rencontrait des multitudes de peuplades slaves
-ou germaniques: des Ruges, des Gélons, des Scyres, des Gépides, des
-Burgondes, des Bastarnes, des Thuringiens, des Bructères et des Francs
-du Neckar[289]. Tous ces peuples étaient venus sous la conduite de
-leurs chefs nationaux, dont les humbles royautés tournaient comme des
-satellites autour du grand roi de la destruction. Dans cette immense
-armée, Odoacre put rencontrer Oreste, qu'il devait détrôner, et
-lui-même combattit peut-être coude à coude avec le père et les oncles
-de Théodoric, sous les coups duquel il devait périr trente années
-plus tard[290]. Comme si les deux tendances contradictoires qui la
-possédaient l'avaient disloquée, la barbarie se trouvait partagée ce
-jour en deux camps! Les Goths d'Espagne allaient combattre contre des
-frères qui se souvenaient d'avoir vécu avec eux sous l'autorité du
-vieux Hermanaric, dans le pays de la mer Noire, les Francs Saliens et
-Ripuaires allaient échanger des coups avec les alliés dont ils avaient
-si souvent serré la main au troisième et au quatrième siècle, lors des
-luttes communes contre l'Empire. Ce n'était pas une guerre de races ni
-de nationalités qui mettait aux prises les deux moitiés du monde; il
-s'agissait de savoir si l'Occident resterait un pays civilisé ou s'il
-retomberait dans le néant.
-
-[Note 289: Sidoine Apollinaire, _Carm._, VII, 321 et suiv.]
-
-[Note 290: Am. Thierry, _Histoire d'Attila_, t. I, p. 235.]
-
-Tout fait croire que les Francs se rendirent compte de la gravité des
-intérêts en jeu, le jour où, sous la conduite de leur jeune souverain,
-ils quittèrent les bords de l'Escaut, et qu'à marches forcées ils
-allèrent prendre part à la grande bataille des nations. On a conjecturé
-que dans leur itinéraire ils se heurtèrent à une partie de l'armée
-d'Attila, et que dans cette rencontre la femme et l'enfant de leur roi
-tombèrent dans les mains de l'ennemi[291]. Faisant un pas de plus dans
-la voie des conjectures, d'autres ont supposé qu'il fallait rattacher
-à la campagne d'Attila, en 451, les atrocités commises en pays franc,
-au dire d'une tradition épique, par les Thuringiens d'outre-Rhin. Après
-s'être fait livrer des otages comme des gens qui veulent la paix,
-ils les auraient mis à mort et se seraient ensuite déchaînés sur la
-contrée avec une véritable sauvagerie. Ils auraient pendu les jeunes
-gens aux arbres par les nerfs des cuisses; ils auraient attaché plus de
-deux cents jeunes filles au cou de chevaux sauvages lancés à travers la
-campagne; d'autres auraient été étendues à terre, liées à des pieux,
-et leurs bourreaux auraient fait passer de lourds chariots sur leurs
-corps[292]. Voilà ce que, longtemps après, on racontait aux guerriers
-francs quand on voulait les entraîner à la guerre de Thuringe. Mais on
-ne sait ce qu'il faut croire de pareils récits, et dans l'histoire de
-ces temps obscurs il faut renoncer à une précision qui ne s'obtiendrait
-qu'au prix de l'exactitude.
-
-[Note 291: A cela se rattacherait la légende racontée par
-Frédégaire, III, 11: Wiomadus Francus fidelissimus ceteris Childerico,
-qui eum cum a Chunis cum matre captivus duceretur, fugaciter
-liberaverat... On y peut rattacher également une curieuse notice
-faisant partie d'une interpolation du XIe siècle dans plusieurs
-manuscrits du _Liber historiæ_, c. 5: Eo tempore Huni in istas partes
-citra Renum cum grandi exercitu hostile pervenerunt, vastantes terram.
-_Fugatoque Meroveo rege_, usque Aurelianis civitatem pervenerunt.
-(_Script. Rer. Meroving._, t. II, p. 247.) M. A. de Barthélemy (_Revue
-des questions historiques_, t. VIII (1870, p. 380) pense qu'un parti de
-Huns aurait profité du départ de Mérovée pour pousser une pointe dans
-le royaume des Saliens; mais le texte du chroniqueur de Saint-Hubert,
-sur lequel il s'appuie, est une légende sans autorité, (V. G. Kurth,
-_Les premiers siècles de l'abbaye de Saint-Hubert_) et l'argument tiré
-de la vie de sainte Geneviève prouverait aussi bien que les Huns ne
-sont jamais arrivés dans le pays de Paris.]
-
-[Note 292: Grégoire de Tours, III, 7. Cf. Amédée Thierry. _Histoire
-d'Attila_, t. I, p. 138.]
-
-La monstrueuse avalanche de peuples continuait de s'écrouler sur la
-Gaule. Après avoir franchi le Rhin sur plusieurs points à la fois, au
-moyen de radeaux construits avec les arbres de la forêt Hercynienne,
-elle était arrivée devant Metz, qui succomba le jour du samedi
-saint; puis elle avait continué son itinéraire dévastateur. Il est
-difficile d'en marquer les étapes; dans le souvenir qu'en ont gardé
-les générations, cette invasion a toujours été confondue avec celle de
-406, qui ne fut pas moins meurtrière. Nous voyons toutefois que les
-Parisiens tremblaient de la voir passer par leur ville, et que, dans
-leur épouvante, ils se préparaient à se réfugier avec leurs biens dans
-des localités plus sûres, lorsqu'une jeune fille du nom de Geneviève
-parvint à les détourner de ce projet: «Ces villes que vous croyez
-mieux à l'abri que la vôtre, leur dit-elle, ce sont précisément celles
-qui tomberont sous les coups des Huns; quant à Paris, il sera sauvé
-par la protection du Christ[293].» La prophétie de la sainte fille
-se réalisa. De Metz, le roi des Huns gagna la Champagne, et de là il
-déboucha dans la vallée de la Seine. Arrêté sous les murs d'Orléans par
-l'héroïsme de saint Aignan, et obligé de se retirer de cette ville à
-l'approche d'Aétius, il rebroussa chemin, et il vint chercher à Mauriac
-un champ de bataille où il pût se déployer à l'aise avec sa nombreuse
-cavalerie. C'est là qu'Aétius, qui marchait sur ses pas, l'atteignit et
-le força d'accepter la bataille.
-
-[Note 293: _Vita s. Genovefae_, (_Script. Rer. Merov._ t. III, p.
-219).]
-
-Les Francs de Mérovée eurent l'honneur de commencer le terrible
-engagement qui allait décider les destinées du monde[294]. La nuit
-qui précéda la bataille, ils se heurtèrent aux Gépides, commandés par
-leur roi Ardaric, qui semblent avoir formé l'arrière-garde d'Attila,
-et une lutte furieuse éclata dans les ténèbres entre ces deux nations.
-Cette première rencontre coûta quinze mille hommes: large et cruelle
-saignée pratiquée sur la vaillante nation franque, qui dut laisser sur
-le carreau la fleur de sa jeunesse[295]. Mais qu'était-ce au regard
-de l'effroyable tuerie du lendemain, pour la description de laquelle
-les historiens ont épuisé toutes les formules de l'horreur? «Ce fut,
-dit l'un d'eux, une lutte atroce, multiple, monstrueuse, acharnée.
-L'antiquité n'a rien de comparable à nous raconter, et celui qui
-n'a pas été témoin de ce merveilleux spectacle ne rencontrera plus
-rien qui le surpasse dans sa vie[296]». Si l'on en peut croire la
-tradition, un petit ruisseau qui passait sur le champ de bataille
-fut tellement grossi par les flots de sang, qu'il se changea en
-torrent impétueux[297]. Le lendemain, au dire du même narrateur, cent
-soixante mille cadavres jonchaient la plaine de Mauriac, et les soldats
-d'Aétius, plongés dans la stupeur, reconnaissaient leur victoire au
-sinistre silence que gardait l'armée d'Attila, enfermée derrière son
-retranchement de chariots[298]. On n'osa pas l'y inquiéter, et le roi
-des Huns, obligé de se retirer, le fit à la manière du lion blessé,
-qui reste la terreur de son ennemi. Toutefois l'Europe était sauvée.
-Aétius se trouva assez fort pour se passer du dangereux concours des
-Visigoths, et pour surveiller seul la retraite des Huns. Une relation
-nous apprend qu'il s'adjoignit les Francs[299], et l'on peut admettre
-que ce peuple, qui avait après la victoire le plus grand intérêt à
-refouler l'ennemi de ses frontières, ait été associé à la dernière
-tâche de la campagne[300]. Mérovée aura donc terminé cette lutte de
-même qu'il l'avait inaugurée, et c'est l'épée des Francs que les
-Huns fugitifs auront eue constamment dans les reins, pendant qu'ils
-reculaient de Mauriac jusqu'aux confins de la Thuringe, où Aétius les
-reconduisit à la tête de ses soldats victorieux.
-
-[Note 294: Le plus ancien écrivain qui ait parlé de la présence
-de Mérovée à Mauriac est l'auteur d'une _Vie de saint Loup de
-Troyes_, écrite au IXe siècle: Postremo Aurelianis eis (sc. Hunnis)
-obsidentibus, ad subsidium Galliarum advolavit patricius Romanorum
-Etius, fultus et ipse Theoderici Wisigothorum et Merovei Francorum
-regis aliarumque gentium copiis militaribus. _Acta Sanctorum_ des
-Bollandistes, 29 juillet, t. VII, p. 77 E.]
-
-[Note 295: Jordanes, c. 41.]
-
-[Note 296: Jordanes, c. 40.]
-
-[Note 297: _Id._, l. c.]
-
-[Note 298: _Id._, l. c.]
-
-[Note 299: Agecius vero cum suis, etiam Francos secum habens, post
-tergum direxit Chunorum, quos usque Thoringia a longe prosecutus est.
-Frédégaire, II, 53.]
-
-[Note 300: Wietersheim, _Geschichte der Voelkerwanderurg_, 2e
-édition, t. II, p. 258.]
-
-La victoire de Mauriac avait été le triomphe du génie militaire sur
-la force brutale du nombre, et la gloire en doit être laissée au
-grand général romain. Mais les barbares qui avaient servi sous ses
-ordres dans cette journée n'entendirent pas qu'elle leur fût disputée:
-c'était, à les en croire, leur triomphe national à eux; chacun voulait
-avoir vaincu les Huns à lui seul. Les Visigoths allèrent plus loin:
-ils mirent en circulation une légende d'après laquelle Aétius, pour
-s'attribuer les honneurs du triomphe et conserver le champ de bataille,
-en aurait écarté par la ruse d'une part Attila, de l'autre le roi
-des Visigoths[301]. Colportée chez les Francs, cette légende y reçut
-un complément inévitable: le roi de cette nation, dit-on, avait été
-éloigné[302] grâce au même artifice. C'est ainsi que de toutes parts
-la vanité barbare s'attachait à diminuer l'auréole que mettait autour
-de la tête d'Aétius son incomparable triomphe de 451. Elle n'y est
-point parvenue; l'histoire a oublié les traditions épiques des foules,
-et elle a retenu les paroles des annalistes. Nous n'avons donc pas à
-nous en occuper davantage, non plus que des traditions locales sur le
-passage d'Attila en Gaule, à l'aller et au retour. Elles ne contiennent
-que des récits fallacieux, et ce n'est pas la peine d'en remplir
-l'imagination du lecteur, puisqu'il faut, au nom d'une bonne critique,
-les biffer de l'histoire[303].
-
-[Note 301: Frédégaire, _l. c._]
-
-[Note 302: Grégoire de Tours, II, 7.]
-
-[Note 303: Lire sur la bataille de Mauriac l'excellente
-étude critique de M. A. de Barthélemy, intitulée: _la Campagne
-d'Attila_. _Invasion des Huns dans la Gaule en 451_ (_Revue des
-questions historiques_, t. VIII), et le mémoire de G. Kaufmann,
-Ueber die Hunnenschlacht des Jahres 451 (_Forschungen zur Deutschen
-Geschichte_, t. VIII), ainsi que les chapitres correspondants d'A.
-Thierry, _Histoire d'Attila_, et de Wietersheim, _Geschichte der
-Voelkerwanderung_.]
-
-Quelques années après le grand triomphe qui avait fait de lui le
-sauveur de l'Empire, Aétius tombait assassiné par un empereur du
-nom de Valentinien III, qui n'est connu dans l'histoire que par cet
-exploit. Aétius disparu, il n'y eut plus d'Empire. Pendant qu'au
-fond de l'Italie des ombres d'empereur se disputaient le trône et se
-renversaient mutuellement, la Gaule, sans maître, restait en proie
-au premier envahisseur venu. Les barbares comprirent que leur heure
-venait de sonner, et de toutes parts, «semblables à des loups affamés
-qui flairent l'odeur des grasses étables[304]», ils se ruèrent sur
-les provinces occidentales. Les Saxons, montés dans leurs canots de
-peaux, reparurent sur les rivages de la mer du Nord; les Chattes ou
-Francs du Neckar se jetèrent sur la première Germanie, et les Francs
-Saliens reprirent leurs courses victorieuses à travers la deuxième
-Belgique[305]. L'œuvre de Clodion, interrompue par l'intervention
-décisive d'Aétius, était maintenant continuée par son successeur.
-Jusqu'où Mérovée poussa-t-il ses conquêtes, c'est ce que nous sommes
-réduits à ignorer. Il est toutefois bien difficile de croire que dès
-lors une bonne partie de la France septentrionale et de la Belgique
-méridionale ne soit pas tombée définitivement au pouvoir du peuple
-franc. On nous dit, il est vrai, que la nomination d'Avitus en qualité
-de maître des milices de la Gaule mit un terme aux ravages des
-barbares, que les Alamans firent amende honorable, que les Chattes se
-laissèrent confiner dans leurs domaines[306]. Mais celui qui parle
-ainsi, c'est le gendre d'Avitus, et il ne convient pas d'attacher
-beaucoup d'importance aux assertions d'un panégyriste. Somme toute,
-la campagne franque de 455 coûta à l'Empire un nouveau lambeau de la
-Gaule, qui ne devait jamais lui être rendu.
-
-[Note 304: Sidoine Apollinaire, _Carm._, VII, 363.]
-
-[Note 305: Francus Germanum primum Belgamque secundum Sternebat...
-Sidoine Apollinaire, _Carm._, VII, 372.]
-
-[Note 306: Sidoine Apollinaire, _Carm._, VII, 388 et suiv.]
-
-Mérovée doit avoir disparu de la scène peu après ces événements. Dès
-457, nous le voyons remplacé par son fils Childéric. Tout fait croire
-qu'il mourut jeune, comme d'ailleurs presque tous les princes de sa
-lignée.
-
-
-
-
-IV
-
-CHILDÉRIC
-
-
-Les ténèbres épaisses qui couvrent le règne de Clodion et celui de
-Mérovée commencent à se dissiper au moment où nous abordons celui
-de leur successeur Childéric. L'histoire de ce prince ressemble à
-ces paysages de montagnes dont certaines parties sont baignées dans
-l'éclatante lumière du jour, tandis que d'autres disparaissent sous le
-voile d'un brouillard opaque. La moitié du tableau qui va passer devant
-nos yeux nous est garantie par le témoignage positif et contemporain
-des annalistes de la Gaule, reproduit de bonne heure par Grégoire
-de Tours, et offrant tous les caractères de certitude. L'autre, au
-contraire, est obscurcie par tant de fictions, qu'il est impossible d'y
-faire le départ de la légende et de la réalité. Ce sont deux domaines
-opposés, dont l'un appartient à l'histoire et l'autre à la poésie.
-
-Malheureusement, comme il arrive d'ordinaire, le domaine qui reste à
-l'histoire est sec et aride, et ne contient que la mention sommaire
-de quelques faits d'ordre public. Celui de la légende, au contraire,
-est plein d'animation et de couleur; un intérêt dramatique en vivifie
-toutes les scènes, et l'éblouissante lumière de la fiction, versée
-à flots sur ses héros, concentre la curiosité et la sympathie sur
-leurs traits. Aussi, quoi d'étonnant si le Childéric de l'histoire
-est demeuré presque un inconnu, alors que celui de la légende, comme
-un prototype de Henri IV, est resté dans toutes les mémoires. Il peut
-y avoir de l'inconvénient à vouloir remanier un type arrêté, à ce
-qu'il paraît, dès le milieu du sixième siècle. Dans les traits qui
-constituent la physionomie du Childéric légendaire, il s'en trouve
-peut-être plus d'un qui aura été fourni par l'histoire; les biffer
-tous indistinctement serait une entreprise téméraire et décevante.
-D'ailleurs la légende elle-même méritera toujours, dans les récits
-les plus austères, une place proportionnée à l'intérêt que lui ont
-donné les siècles. Et lorsqu'elle nous apparaît, comme ici, à peu près
-contemporaine du héros qu'elle glorifie, n'a-t-elle pas droit à notre
-attention presque au même titre que l'histoire elle-même? Celle-ci
-nous fait connaître la réalité, celle-là nous montre l'impression
-que la réalité a produite en son temps sur l'âme des peuples, et les
-formes idéales dont l'a revêtue à la longue le travail inconscient de
-l'imagination nationale.
-
-Le Childéric de la légende prendra donc place, dans notre récit, à côté
-du Childéric de l'histoire. Nous avons déjà rencontré le premier, dont
-les aventures extraordinaires commencent dès l'enfance. Tombé avec sa
-mère, nous dit la tradition[307], au pouvoir des redoutables cavaliers
-d'Attila, il avait vu de près les horreurs de la captivité et peut-être
-les apprêts de sa mort. Mais le dévouement d'un fidèle, auquel la
-tradition donne le nom de Wiomad, sauva les jours de l'enfant menacé.
-On ne nous dit pas de quelle manière eut lieu l'enlèvement: ce fut sans
-doute une de ces fuites dramatiques, savamment préparées et réalisées
-au travers des plus terribles dangers, comme l'histoire et l'épopée de
-ces époques nous en ont raconté plusieurs[308]. Mais les péripéties
-nous en sont restées ignorées, et nous sommes hors d'état de dire la
-part qui revient à l'histoire dans ce premier épisode de la carrière
-poétique du héros franc.
-
-[Note 307: V. ci-dessus, p. 191.]
-
-[Note 308: J'ai reproduit le récit de quelques-unes dans
-l'_Histoire poétique des Mérovingiens_, au chapitre intitulé: _la
-Jeunesse de Childéric_, pp. 161-178.]
-
-Au dire du chroniqueur du huitième siècle, c'est en 457 que Childéric
-succéda à son père[309]. Admettons cette date, bien que l'exactitude
-des calculs chronologiques de cet écrivain soit loin d'être établie.
-Toutefois le nom de Childéric n'est pas prononcé dans nos annales avant
-463. Nous ignorons ce qu'il fit pendant les six premières années de son
-règne; mais la légende le sait, et elle nous en trace un récit des plus
-animés. Laissons donc ici la parole aux poètes populaires; le tour des
-annalistes viendra ensuite.
-
-[Note 309: _Liber historiæ_, c. 9.]
-
-A peine monté sur le trône, le jeune prince se livra à tout l'ardeur
-d'un tempérament qui ne connaissait pas de frein. Indignés de lui voir
-débaucher leurs filles, les Francs le déposèrent et projetèrent même de
-le tuer. Ce fut encore une fois le fidèle Wiomad qui vint au secours de
-son maître: il lui conseilla de fuir, et promit de s'employer pendant
-son absence à lui ramener les cœurs de ses guerriers. «Emportez, lui
-dit-il, la moitié de cette pièce d'or que je viens de casser en deux;
-lorsque je vous enverrai celle que je garde, ce sera le signe que vous
-pourrez revenir en toute sécurité.» Childéric se retira en Thuringe,
-auprès du roi Basin et de la reine Basine[310]. Pendant ce temps, les
-Francs mettaient à leur tête le comte Ægidius, maître des milices de la
-Gaule.
-
-[Note 310: Plusieurs savants, en dernier lieu M. W. Schultze, o. c.
-p. 51, se demandent si nos sources entendent parler ici des Thuringiens
-cisrhénans, c'est-à-dire des Tongres (sur leur identité cf. ci-dessus
-p. 159) ou des Thuringiens d'Allemagne. Il n'est pas douteux qu'il
-s'agisse de ces derniers, puisque ces mêmes sources nomment ici Basin
-ou Bisin, le roi historique et non légendaire de ce peuple.]
-
-La domination d'Ægidius sur les Francs et l'exil du roi Childéric
-durèrent huit années. Wiomad les employa, avec une rare ténacité, à
-aigrir les Francs contre le maître qu'ils s'étaient donné. Pour cela il
-s'insinua dans sa confiance, et lorsqu'il s'en fut emparé complètement,
-il poussa le Romain à prendre des mesures qui devaient bientôt le
-rendre impopulaire. Un premier impôt d'un sou d'or par tête, qu'il
-leva sur eux, fut payé sans protestation. Alors, sur l'instigation de
-Wiomad, Ægidius tripla l'impôt. Les Francs s'exécutèrent encore et
-dirent entre eux: «Mieux vaut payer trois sous d'or que de supporter
-les vexations de Childéric.» Mais toujours poussé par l'homme qui
-s'était fait son mauvais génie, Ægidius alla plus loin: il fit arrêter
-un certain nombre de Francs, et les fit mettre à mort. «Ne vous
-suffisait-il pas, dit alors Wiomad au peuple, de payer des impôts
-écrasants, et laisserez-vous maintenant égorger les vôtres comme
-des troupeaux?--Non, lui répondirent-ils, et si nous savions où est
-Childéric, volontiers nous le replacerions à notre tête, car avec lui
-sans doute nous serions délivrés de ces tourments.» Wiomad n'attendait
-que cette parole: il renvoya aussitôt à Childéric la moitié de la pièce
-d'or qu'ils avaient partagée ensemble. Childéric comprit ce langage
-muet, et rentra dans son pays, où il fut reçu comme un libérateur[311].
-
-[Note 311: Grégoire de Tours, II, 12; Frédégaire, III, 11; _Liber
-historiæ_, 6-7. La combinaison que j'ai faite, dans le texte, du récit
-de ces trois auteurs, me semble représenter la version primitive de
-la légende. Pour la justification de ce point de vue, je renvoie à
-l'_Histoire poétique des Mérovingiens_, pp. 179-187.]
-
-A peine avait-il repris possession du trône de ses pères, qu'il reçut
-une visite inattendue. Basine, la reine de Thuringe, n'était pas
-restée insensible aux charmes qui avaient rendu autrefois Childéric
-si redoutable aux ménages de ses guerriers: entraînée par l'amour,
-elle quitta son mari et vint rejoindre l'hôte aimé. Celui-ci lui ayant
-témoigné son étonnement du long voyage qu'elle s'était imposé: «C'est,
-dit-elle, que je connais ta valeur. Sache que si j'en avais connu un
-plus vaillant qui demeurât outre-mer, je n'aurais pas hésité à faire la
-traversée pour aller demeurer avec lui.» Il n'y avait rien à répondre à
-de pareilles déclarations: Childéric en fut charmé, dit la légende, et
-fit de Basine sa femme[312].
-
-[Note 312: Grégoire de Tours, II, 12; Frédégaire, III, 12; _Liber
-historiæ_, c. 7.]
-
-C'était, chez les barbares germaniques, une croyance fort populaire
-que, si l'on passait dans la continence la nuit des noces, on avait
-des visions prophétiques de l'avenir. Basine, en digne sœur des
-devineresses de son pays, voulut plonger un regard dans les destinées
-mystérieuses de la dynastie qui devait sortir de ses flancs. «Cette
-nuit, dit-elle à son époux, nous nous abstiendrons de relations
-conjugales. Lève-toi en secret, et viens dire à ta servante ce que
-tu auras vu devant la porte du palais.» Childéric, s'étant levé, vit
-comme des lions, des rhinocéros et des léopards qui cheminaient dans
-les ténèbres. Il revint et raconta sa vision à sa femme. «Retourne voir
-encore, seigneur, lui dit-elle, et viens redire à ta servante ce que
-tu auras vu.» Childéric obéit, et cette fois il vit circuler des bêtes
-comme des ours et des loups. Une troisième fois, Basine l'envoya avec
-le même message. Cette fois, Childéric vit des bêtes de petite taille
-comme des chiens, avec d'autres animaux inférieurs, qui se roulaient
-et s'entre-déchiraient. Il raconta tout cela à Basine, et les deux
-époux achevèrent la nuit dans la continence. Lorsqu'ils se levèrent
-le lendemain, Basine dit à Childéric: «Ce que tu as vu représente des
-choses réelles, et en voici la signification. Il naîtra de nous un fils
-qui aura le courage et la force du lion. Ses fils sont représentés par
-le léopard et le rhinocéros; ils auront eux-mêmes des fils qui, par
-la vigueur et par l'avidité, rappelleront les ours et les loups. Ceux
-que tu as vus en troisième lieu sont les colonnes de ce royaume; ils
-régneront comme des chiens sur des animaux inférieurs, et ils auront
-un courage en proportion. Les bêtes de petite taille que tu as vues en
-grand nombre se déchirer et se rouler sont l'emblème des peuples qui,
-ne craignant plus leurs rois, se détruiront mutuellement[313].»
-
-[Note 313: Frédégaire, III, 12.]
-
-Ainsi parla la reine Basine. Elle venait de tracer, en quelques lignes
-prophétiques, l'histoire de la grandeur et de la décadence de la maison
-mérovingienne, telle qu'elle apparaissait aux yeux du chroniqueur du
-septième siècle qui nous a conservé cet intéressant récit. Peu de
-temps après, la première partie de la vision de Childéric recevait son
-accomplissement. Basine donna le jour à un fils qui reçut le nom de
-Chlodovich, et que l'histoire connaît sous le nom de Clovis; ce fut,
-ajoute la légende, un grand roi et un puissant guerrier[314].
-
-[Note 314: Grégoire de Tours, II, 12: Hic fuit magnus et pugnator
-egregius.]
-
-Nous n'avons pas voulu interrompre ni alanguir, par nos commentaires,
-le poétique récit des chroniqueurs; toutefois, avant de passer outre,
-il convient de le caractériser rapidement. Il se partage en deux
-parties assez distinctes, contenant l'une l'histoire politique, et
-l'autre l'histoire matrimoniale de Childéric. De cette dernière, il
-suffira de dire qu'elle est fabuleuse d'un bout à l'autre, et qu'elle
-renferme tout au plus un seul trait réel: c'est que la mère de Clovis
-s'appelait Basine. C'est d'ailleurs ce nom, identique à celui que
-portait le roi des Thuringiens, qui est devenu le point d'attache de
-toute la légende[315].
-
-[Note 315: _Histoire poétique des Mérovingiens_, pp. 196 et
-suivantes.]
-
-L'histoire de l'exil et du retour de Childéric contient peut-être un
-fond de vérité plus substantiel, mais il est bien de le déterminer.
-La royauté franque d'Ægidius, difficile dans les conditions où elle
-se présente, n'est peut-être que la forme poétique sous laquelle
-l'amour-propre national des Francs se sera résigné à raconter les
-événements qui ont forcé Childéric à fuir devant Ægidius, et qui
-ont ramené une dernière fois les aigles romaines sur les bords de
-l'Escaut. D'après cela, il faudrait croire que les Francs, qui, comme
-nous l'avons vu, s'étaient révoltés après la mort d'Aétius, avaient
-été mis à la raison par le maître des milices des Gaules, qui avait
-le gouvernement militaire du pays, et que Childéric lui avait fait sa
-soumission sous la forme ordinaire, c'est-à-dire en s'engageant à lui
-fournir des troupes en cas de guerre. Ces relations très naturelles,
-et que nous avons retrouvées à toutes les pages de l'histoire des
-Francs, auraient été altérées par la légende, qui, ne comprenant rien
-aux raisons politiques, et cherchant partout des mobiles individuels,
-aurait fait intervenir ici l'éternel mythe des femmes outragées,
-seule explication qu'elle donne, si je puis ainsi parler, de tous les
-problèmes de l'histoire[316]!
-
-[Note 316: Cf. Pétigny, _Études_, II, p. 129.]
-
-Voilà tout ce que l'on peut, à la rigueur, considérer comme historique
-dans la tradition relative à l'exil du roi franc: pour le reste, loin
-d'avoir chassé Ægidius des terres des Saliens, il fut, depuis 463
-jusqu'à la mort de ce général, survenue peu après, le plus fidèle de
-ses alliés. La légende et l'histoire se contredisent donc ici de la
-manière la plus formelle. N'essayons pas de les concilier; mais, après
-avoir nettement séparé leurs domaines, hâtons-nous de mettre le pied
-sur le terrain plus solide de l'histoire.
-
-On ne sait pas au juste en quelle année Childéric succéda à son père;
-mais, Mérovée étant mort jeune, son fils devait être jeune lui-même
-lorsqu'il devint roi des Francs de Tournai. Ses premières années nous
-sont entièrement inconnues, et nous n'entreprendrons pas d'en deviner
-l'emploi. Les annales qui nous ont gardé quelques rares souvenirs de
-cette époque ne jettent les yeux sur lui qu'à partir du jour où il se
-mêla, comme un acteur important, aux débats entre les peuples qui se
-disputaient alors la Gaule. Il y apparut en qualité d'allié de Rome,
-conformément à une tradition salienne que les exploits de Clodion et de
-Mérovée avaient interrompue sans l'éteindre, mais à laquelle, si nos
-conjectures sont fondées, Aétius et Ægidius n'avaient pas eu trop de
-peine à ramener les Francs.
-
-La civilisation romaine était alors représentée par un homme dont
-le moment est venu de faire la connaissance. Ægidius appartenait à
-une grande famille de la Gaule orientale, peut-être à ces illustres
-Syagrius dont Lyon était la patrie[317]. Il avait l'âme romaine, et
-il semble avoir pris à tâche de se faire en Gaule le continuateur
-d'Aétius, que la tradition populaire a plus d'une fois confondu avec
-lui. La conservation de ce qui restait du patrimoine de l'Empire, et
-le maintien de l'union de la Gaule avec l'Italie, centre du monde
-civilisé, telle semble avoir été la double cause à laquelle Ægidius
-consacra sa laborieuse carrière. Il y a dans l'unité de cette vie une
-grandeur indéniable. En un temps où chacun ne travaillait plus que
-pour soi, et où quiconque dépassait le niveau de la foule aspirait à
-ceindre le diadème impérial, un homme qui luttait pour une idée et non
-pour le pouvoir était une glorieuse exception. Ægidius eut d'ailleurs
-le bonheur de débuter sous un souverain qui était digne d'être égalé
-aux meilleurs, mais qui fut trahi par une époque incapable de supporter
-la vertu sur le trône: c'était Majorien. Pourquoi refuserait-on
-d'admettre, avec un historien, que c'est le prestige personnel de
-l'empereur qui a gagné Ægidius à la cause de l'Empire, et qui a fait de
-lui ce qu'il est resté jusqu'à la fin, le champion de la civilisation
-aux abois[318]? Devenu maître des milices, Ægidius se consacra tout
-entier à la Gaule, et nous le retrouvons partout où il s'agit de
-tenir tête aux barbares. En 459, il protège la ville d'Arles contre
-les Visigoths. En 460, il accompagne Majorien en Espagne pour prendre
-part à l'expédition projetée contre les Vandales. Lorsque, victime
-de toutes les trahisons, l'empereur eut succombé (460), Ægidius,
-dont le point d'appui était la Gaule, projeta d'aller le venger en
-Italie même. Et il l'aurait fait, si Ricimer n'avait eu l'art de
-jeter sur lui les Visigoths, qui l'occupèrent dans son propre pays.
-Ægidius leur tint vaillamment tête; mais un autre traître, le comte
-Agrippinus, de connivence peut-être avec Ricimer, leur livra la ville
-de Narbonne[319]. Ce fut un coup sensible pour le patriote romain. Il
-se vit obligé d'évacuer toute la Gaule méridionale, et de se retirer
-sur la Loire, laissant le Midi à l'influence barbare, et coupé de ses
-communications avec la Ville éternelle.
-
-[Note 317: Lire sur Ægidius l'intéressante étude de Tamassia,
-intitulée: _Egidio e Siagrio_ (_Rivista storica italiana_, t. II,
-1882).--Rien ne prouve qu'il faille l'identifier, comme fait Pétigny,
-avec le Syagrius que Sidoine Apollinaire (_Epist._, v, 5) appelle le
-Solon des Burgondes, et qu'il félicite, en termes d'une ironie voilée,
-de la manière dont il sait la langue des barbares. Il y avait à cette
-époque plus d'un membre de la famille Syagrius; Sidoine lui-même
-(_Epist._, VIII, 8) nous en fait connaître un, jeune encore, et auquel
-il reproche un goût trop exclusif pour la vie des champs.]
-
-[Note 318: Sidoine Apollinaire, _Carm._, V, 553; _Vita sancti
-Lupicini_ dans les _Acta Sanctorum_ des Bollandistes, 21 mars; Grégoire
-de Tours, II, 11; Idacius, 218 (Mommsen).]
-
-[Note 319: Idacius, 217 (Mommsen); Isidore, _Chronicon Gothorum_.
-Cf. le _Vita Lupicini_.]
-
-Sa destinée était fixée désormais, et celle de la Gaule ultérieure
-également. Lui, il cessait d'être le général de Rome pour n'être plus
-que le défenseur d'une province. Celle-ci était définitivement détachée
-de l'Empire, et commençait, au travers de mille épreuves, le cours de
-son existence désormais séparée.
-
-Ægidius ne resta pas longtemps en repos. Les Visigoths le poursuivirent
-jusque dans la vallée de la Loire, bien décidés, paraît-il, à en finir
-avec le seul homme qui mît obstacle à l'accomplissement de leurs plans.
-Mais le sort des armes leur fut contraire. Frédéric, le frère de leur
-roi, périt dans une sanglante défaite que lui infligea le général
-romain entre la Loire et le Loiret, en avant d'Orléans menacé[320].
-Cette victoire assura pour une génération encore l'indépendance de la
-Gaule centrale, devenue au milieu du déluge de la barbarie le dernier
-îlot de la vie romaine.
-
-[Note 320: Idacius, 218 (Mommsen).]
-
-Or, c'est dans la bataille d'Orléans que nous retrouvons Childéric,
-combattant à titre d'allié dans les rangs de l'armée d'Ægidius.
-Était-ce la première fois qu'il y apparaissait à la tête de son peuple,
-ou n'avait-il pas participé aux campagnes antérieures du général
-romain? Ce n'est certes pas sa jeunesse qui l'en eût empêché. Il
-n'avait guère qu'une vingtaine d'années, mais l'âge de la majorité
-sonnait tôt pour les barbares, et chez les Saliens, dès douze ans
-on portait la framée. Ç'avait été un trait d'habileté d'Ægidius que
-d'attacher à sa fortune le jeune roi des Francs; en cela encore il
-continuait la tradition politique d'Aétius. Le secours de Childéric lui
-venait d'autant plus à point qu'un nouvel ennemi venait d'entrer en
-scène: c'étaient les Saxons.
-
-Il s'en fallut de peu que ce peuple, prévenant les Francs ses rivaux,
-ne fit lui-même la conquête de la Gaule. A partir du troisième siècle,
-on les vit sur tous ses rivages, depuis l'Escaut jusqu'à la Seine, et
-on les y rencontrait si souvent, que la côte avait fini par s'appeler
-la côte saxonne (_littus saxonicum_). Un de leurs groupes s'était fixé
-de bonne heure, on l'a vu, dans le pays de Boulogne; un second avait
-pris possession des environs de Bayeux en Normandie; un troisième
-s'était emparé des îles boisées qui remplissaient le lit de la Loire,
-près de son embouchure[321]. Ils écumaient la mer, ils ravageaient la
-terre; ils étaient dès lors, pour la civilisation expirante, le fléau
-que furent les Normands pour la jeune société du neuvième siècle. Ce
-fut sans doute à l'instigation de Ricimer qu'ils vinrent se jeter dans
-les flancs d'Ægidius, et menacer, avec leur chef Odoacre, l'importante
-position d'Angers (463). Ægidius voulut parer le coup. Par-dessus la
-tête de Ricimer, il ouvrit des négociations avec Genséric, à qui sa
-situation exceptionnelle donnait dans tous les débats européens le
-rôle d'un arbitre tout-puissant. Il dut en coûter à l'ancien fidèle
-de Majorien de tendre la main à ces mêmes ennemis qui avaient brisé
-le cœur de son maître avant qu'il succombât sous le poignard d'un
-assassin. Mais la politique a ses lois impérieuses, qui ne tiennent pas
-compte des sentiments. La mort, d'ailleurs, dispensa Ægidius d'aller
-jusqu'au bout de son sacrifice et de devenir l'ami de Genséric. Une
-maladie contagieuse, qui se déclara au milieu de ces contrées empestées
-par les champs de bataille, l'emporta au mois d'octobre de l'année 464,
-et quand ses ambassadeurs revinrent d'Afrique avec la réponse du roi
-des Vandales, ils ne le trouvèrent plus[322]. Les siens le pleurèrent:
-ils vantaient, avec ses talents militaires, sa piété et les bonnes
-œuvres qui le rendaient agréable à Dieu[323], et ils se souvenaient que
-saint Martin lui-même, invoqué par lui, était venu un jour mettre en
-fuite les ennemis qui l'assiégeaient[324].
-
-[Note 321: Sur l'emplacement de ces îles, voir Pétigny, _Études_,
-II, p. 237; Longnon, _Géographie de la Gaule au VIe siècle_, p. 173;
-Monod, p. 15, note 1 de sa traduction de Junghans. Ce dernier hésite;
-quant à Lœbell, _Gregor von Tours_, p. 548, il pense aux îles situées
-au sud de la Bretagne.]
-
-[Note 322: Magna tunc lues populum devastavit. Mortuus est autem
-Ægidius. Grégoire de Tours, II, 18.--Ægidius moritur, alii dicunt
-insidiis, alii veneno deceptus. Idacius, 228 (Mommsen). Il faut
-remarquer que Grégoire de Tours, qui probablement a reproduit ici des
-_Annales d'Angers_, est beaucoup mieux renseigné qu'Idacius. Ce dernier
-écrit à distance et d'après la rumeur populaire; l'alternative même
-qu'il formule montre le vague de ses renseignements.]
-
-[Note 323: Idacius, _Chronic._, 218: virum et fama commendatum et
-Deo bonis operibus complacentem.]
-
-[Note 324: S. Paulin de Nole, _Vita S. Martini_, VI, 114, et
-d'après lui Grégoire de Tours, _Virt. Mart._, I, 2.]
-
-On connaîtrait mal le rôle d'Ægidius et on se ferait une idée bien
-insuffisante de la situation, si on se le figurait comme le défenseur
-de la Gaule ralliée tout entière autour de lui. Il y avait longtemps
-que la Gaule était désabusée du rêve impérial. Tout le monde avait le
-sentiment qu'il ne fallait plus attendre de l'Empire le salut de ce
-pays. On revenait d'instinct au gouvernement local, à l'organisation
-spontanée de la défense des intérêts par les intéressés. Partout
-s'ébauchaient des états municipaux visant à l'indépendance, et qui
-semblaient devoir aboutir à une espèce de fédération défensive des
-provinces gauloises. Le mouvement séparatiste de 409, apaisé en 416,
-avait repris de plus belle en 435, à la voix d'un agitateur nommé
-Tibaton, qui avait ressuscité les jacqueries du troisième siècle[325].
-Ce mouvement fut réprimé par la défaite et la mort de l'agitateur;
-mais, peu après, les cités du nord de la Loire recommencèrent à se
-remuer.
-
-[Note 325: Prosper.]
-
-Aétius, dans son désespoir de porter remède à ces troubles toujours
-renaissants, ne trouva rien de mieux que de confier la répression des
-rebelles aux Alains, peuplade féroce qu'il établit dans la vallée
-de la Loire, sur les confins de l'Anjou. On vit alors, à la voix du
-généralissime des Gaules, ces hordes barbares s'ébranler sous leur roi
-Eucharic pour le pillage et le massacre des populations gauloises. La
-terreur fut grande dans les villes menacées de l'Entre-Seine-et-Loire.
-Elles s'adressèrent à saint Germain d'Auxerre, qui jouissait d'un
-ascendant immense, et qui parvint à arrêter pour quelque temps la
-répression. On se souvint longtemps, en Gaule, de ce vieux prêtre qui
-traversa les rangs de la cavalerie alaine en marche pour sa mission
-sanglante, et qui alla saisir par la bride le cheval d'Eucharic. Le
-barbare céda aux supplications du saint vieillard, mais en réservant
-la ratification d'Aétius ou de l'empereur, et le pontife partit
-aussitôt pour aller chercher cette ratification à Ravenne. Mais, dans
-l'intervalle, un nouveau soulèvement des villes gauloises vint mettre
-fin aux bonnes dispositions qu'il avait rencontrées à la cour, et
-Germain mourut à Ravenne sans avoir eu la satisfaction de faire signer
-une paix durable (448)[326].
-
-[Note 326: Sur tout cet épisode, lire la _Vie de saint Germain
-d'Auxerre_, écrite au Ve siècle par le prêtre Constance; elle est dans
-les Bollandistes au t. VII de juillet (29 juillet); le passage que nous
-analysons se trouve pp. 216 et 217.]
-
-Le grand danger que la Gaule courut de la part d'Attila, en 451, ne put
-la rallier tout entière contre le roi des Huns. Peut-être même avait-il
-un parti parmi les Gaulois, car, vers cette époque, un médecin du nom
-d'Eudoxius, ayant ourdi un complot qui échoua (on ignore lequel), se
-réfugia chez les Huns[327]. Ce qui confirme cette supposition, c'est
-l'excommunication fulminée, en 453, par le concile d'Angers, contre
-tous ceux qui avaient livré des villes à l'ennemi[328]. Quel ennemi, si
-ce n'est Attila? quelles villes, si ce n'est celles qui jalonnaient son
-itinéraire de Metz jusqu'à Orléans, ou d'autres qui se levèrent pour
-l'appeler?
-
-[Note 327: Prosper Tiro.]
-
-[Note 328: Si qui tradendis vel capiendis civitatibus fuerint
-interfuisse detecti, non solum a communione habeantur alieni sed nec
-conviviorum admittantur esse participes. Sirmond, _Concilia Galliæ_, t.
-I, p. 117.]
-
-Ægidius lui-même, on l'a vu, avait rencontré la trahison sur son
-chemin, dans la personne de cet Agrippinus qui livra Narbonne aux
-Visigoths. Mais le plus étonnant symptôme de la décomposition
-n'était-il pas Arvandus, qui avait occupé la plus haute dignité
-civile de l'Empire, celle de préfet du prétoire, et qui écrivit à
-Euric pour lui proposer un partage de la Gaule entre les Visigoths et
-les Burgondes[329]? Qu'on le remarque bien: Arvandus ne rougissait
-pas de ces négociations, il les avouait hautement, et il avait plus
-d'un partisan dans les rangs de l'aristocratie gallo-romaine. On se
-tromperait gravement si l'on ne voulait voir dans ces hommes autre
-chose que des traîtres. Les contemporains eux-mêmes étaient loin de
-s'accorder sur cette question. Si les uns, légitimistes convaincus,
-identifiaient le patriotisme avec le culte de l'empereur de Ravenne,
-les autres ne se croyaient pas moins bons patriotes en cherchant dans
-l'alliance ou dans l'amitié des barbares germaniques une protection
-qu'on ne pouvait plus attendre de l'Italie. Les prétendus traîtres
-étaient en réalité des désabusés qui ne croyaient plus à la félicité
-romaine: leur trahison consistait à dire tout haut ce qu'ils pensaient,
-et à agir conformément à leur opinion.
-
-[Note 329: Sidoine Apollinaire, _Epist._, I, 7.]
-
-Si de pareilles dispositions se rencontraient dans la Viennoise et
-dans la Narbonnaise, terres que tout semblait rattacher à l'Italie, on
-peut bien penser qu'elles étaient plus prononcées encore outre Loire.
-Il y avait longtemps que les populations de ces contrées, tout en
-appréciant les bienfaits de la civilisation romaine, s'étaient persuadé
-que le gouvernement de cette civilisation ne devait pas nécessairement
-être fixé à Rome. L'empire gaulois de Postumus et de ses successeurs
-avait eu sa capitale à Cologne; plus tard, sous les princes de la
-maison flavienne, Trèves était devenue la capitale de tout l'empire
-d'Occident. Les Gallo-Romains étaient donc habitués à trouver dans
-leur propre pays le centre de leur vie politique, et ils regardaient
-avec défiance toutes les tentatives de le ramener à Rome ou en Italie.
-Aussi Ægidius eut-il à compter plus d'une fois avec les répugnances
-des populations parmi lesquelles il voulait maintenir l'autorité de
-l'Empire. Un écrivain du sixième siècle nous le montre assiégeant
-les habitants de la Touraine dans le château de Chinon, et saint
-Mesme, enfermé dans cette ville, obtenant par ses prières une pluie
-abondante qui soulagea les assiégés torturés par la soif. Ægidius fut
-obligé de se retirer, et le souvenir de cette libération miraculeuse
-vécut longtemps parmi les habitants de Chinon. Un siècle plus tard,
-ils racontaient encore à Grégoire de Tours comment ils avaient été
-débarrassés, par une protection surnaturelle, de _leurs injustes
-ennemis_[330].
-
-[Note 330: Grégoire de Tours, _De Gloria Confessorum_, 22. Quod
-castrum cum ab Egidio obsederetur, et populus pagi illius ibidem esset
-inclusus... Cum antedictus Dei famulus, qui tunc cum reliquis infra
-castri munitionem conclusus erat..., videret populum consumi sitis
-injuria, orationem nocte tota fudit ad Dominum, ut respiciens populum
-hostes improbos effugaret.--Ce passage montre à suffisance l'erreur
-d'A. de Valois, _Rerum Francicarum_ I, p. 195, et de Pétigny, _Études_,
-II, p. 194, qui se sont persuadé que les ennemis assiégés par Ægidius à
-Chinon étaient des Visigoths. Dubos, II, p. 72, a établi l'inanité de
-cette opinion.]
-
-Ce n'est donc pas la Gaule entière qui pleura Ægidius; c'est le parti
-romain, c'est son armée, ce sont ses alliés. Sa disparition fut un
-coup dont ne se releva plus la cause de l'Empire: elle découragea
-les fidèles, elle enhardit les ennemis. Dès qu'il eut fermé les
-yeux, les Goths se jetèrent sur les provinces, sur la deuxième
-Aquitaine en particulier. Plusieurs villes s'émancipèrent dans
-l'Entre-Loire-et-Seine. Angers, qui paraît avoir résisté jusque-là
-aux Saxons, se hâta de leur livrer des otages[331]. La situation des
-derniers défenseurs de l'Empire fut donc amoindrie encore. Ils tinrent
-bon cependant, et Ægidius eut un continuateur de sa tâche. Ce ne fut
-pas son fils, mais un certain comte Paul, que l'histoire ne désigne
-pas autrement, et qui apparaît à la tête de la résistance à partir de
-462[332]. De même qu'Ægidius avait été une réduction d'Aétius, de même
-Paul fut comme un Ægidius en raccourci. Les proportions des acteurs
-diminuaient avec celles de leur théâtre, à moins qu'il ne faille croire
-que celui-ci leur prêtait les siennes.
-
-[Note 331: Grégoire de Tours, II, 18; Wietersheim, _Geschichte der
-Voelkerwanderung_, II, p. 314.]
-
-[Note 332: Grégoire de Tours, II, 18.]
-
-Paul n'hérita pas de la dignité de maître des milices qu'avait eue son
-prédécesseur, et l'on ne sait pas en quelle qualité au juste il prit
-en mains la conduite de la guerre. On voit du moins qu'il ne resta
-pas inactif. Il sut conserver l'alliance des Francs, malgré l'intérêt
-manifeste qu'ils avaient à conquérir pour leur propre compte, et il est
-probable que sa main est dans les négociations qui permirent à Rome
-de jeter sur les Visigoths les Bretons campés près de Bourges. Ces
-insulaires y avaient été établis au nombre de douze mille sous leur
-chef Riothamus, par l'empereur Anthémius, avec la mission principale
-de défendre le pays contre les Visigoths. Euric ne dédaigna pas de les
-combattre lui-même: il leur infligea à Déols une défaite qui fut un
-véritable désastre pour Rome (469)[333]. Paul, de son côté, remporta
-quelques succès. Grâce à un annaliste de cette époque qui vivait à
-Angers, et qui nous a rapporté les faits les plus mémorables dont sa
-ville avait été le théâtre depuis un demi-siècle[334], nous sommes en
-état d'apporter un peu de précision dans le récit de ces événements.
-
-[Note 333: Sur cette colonie militaire de Bretons, voir Jordanes,
-c. 44 et 45; Grégoire de Tours, II, 13. Sur Riothamus, v. Sidoine
-Apollinaire, _Epist._, III, 9.]
-
-[Note 334: Sur cet annaliste, voir l'Appendice.]
-
-C'est à cette occasion aussi que nous retrouvons le roi Childéric, dont
-nous avions perdu les traces depuis longtemps. En 468, comme en 463, il
-est au service des généraux romains, et il remplit consciencieusement
-son devoir d'allié. Vainqueurs des Visigoths, les Romains avaient cru
-pouvoir tourner leurs armes contre les Saxons. Leur chef Odoacre,
-apprenant qu'il était menacé, était accouru à Angers, pour défendre
-cette ville qui lui servait d'avant-poste. Mais Childéric y arriva sur
-ses pas dès le lendemain, et peu après le comte Paul fit sa jonction
-avec son allié barbare. Il s'engagea alors, sous les murs et jusque
-dans les rues d'Angers, un combat opiniâtre dans lequel un incendie,
-allumé on ne sait par laquelle des deux armées, consuma l'église de la
-ville. Le comte Paul succomba dans la lutte, mais Childéric la continua
-et resta maître du terrain[335].
-
-[Note 335: Dubos, l. III, ch. XI, essaye en vain d'établir que
-c'est Odoacre qui est resté maître de la ville; ses raisonnements sont
-ingénieux, mais ne prouvent rien. L'interprétation correcte du passage
-de Grégoire est dans Pétigny, _Études_, II, p. 236. Je ne saurais me
-rallier aux conclusions présentées par M. Lair (_Annuaire-bulletin
-de la Société de l'Histoire de France_ t. XXXV, 1898.) qui soumet à
-un nouvel examen les chapitres 18 et 19 du livre II de Grégoire de
-Tours et qui a la mauvaise idée de vouloir interpréter cet auteur par
-Frédégaire, par le _Liber Historiæ_, par Aimoin et même par Roricon
-«trop décrié par les critiques modernes!»]
-
-Les vainqueurs ne perdirent pas de temps, et surent tirer parti de
-leur victoire. Sous la conduite de Childéric,--du moins les annales ne
-nomment que lui,--Romains et Francs poursuivirent les Saxons l'épée
-dans les reins, en massacrèrent un grand nombre, et leur donnèrent
-la chasse jusque dans leurs îles[336]. Cette difficile conquête
-affranchissait la navigation romaine sur la Loire, et mettait les
-Romains de la Gaule en possession exclusive d'une ligne de défense
-de premier ordre. Le roi franc avait eu seul la gloire d'un si grand
-résultat. Continuateur d'Aétius, d'Ægidius et de Paul, il était
-légitime qu'il finît quelque jour par être leur héritier.
-
-[Note 336: Sur ces îles, voir p. 207.]
-
-Combien il serait important, pour l'intelligence de l'histoire franque,
-de pouvoir suivre Childéric pendant les années qui vont de ses
-combats sur la Loire jusqu'à sa mort! C'est là qu'on surprendrait le
-secret des origines de la royauté gauloise de Clovis. Malheureusement
-l'annaliste d'Angers perd de vue Childéric à partir de 467: son horizon
-s'arrête aux murs de sa ville, et quand les héros l'ont quittée, ils
-disparaissent de son regard. Tout au plus peut-il encore nous apprendre
-que, réconcilié avec Odoacre et ses Saxons, il alla, de concert avec
-eux, subjuguer les Alamans qui venaient de piller l'Italie[337].
-
-[Note 337: Grégoire de Tours, II, 19.]
-
-Ce dernier renseignement est trop vague pour que l'histoire en
-puisse tirer quelque chose. Faut-il croire que les deux rois
-barbares passèrent les Alpes pour aller combattre leurs compatriotes
-germaniques, et qu'ils tombèrent sur eux au moment où ceux-ci
-revenaient de leur expédition? Ou bien la guerre eut-elle lieu aux
-confins de la première Belgique, où les barbares avaient déjà pris
-plusieurs villes, et où ils devenaient des ennemis redoutables pour le
-reste de la Gaule? Nous sommes réduits à n'en rien savoir[338].
-
-[Note 338: Wietersheim, _Geschichte der Voelkerwanderung_, II, p.
-15, pense qu'il faut corriger _Alamanorum_ en _Alanorum_ dans le texte
-de Grégoire de Tours, et qu'il s'agit d'une invasion d'Alains en Italie
-à la date de 464 (Cf. Marcellin, Cassiodore, Jordanes, c. 45). Il est
-certain que la confusion des deux noms _Alamanni_ et _Alani_ est un
-fait ordinaire dans l'historiographie de l'époque.]
-
-Tout fait supposer cependant qu'après la mort d'Ægidius et de Paul,
-Childéric, entouré de l'éclat de la victoire et disposant d'une armée
-éprouvée, garda assez longtemps dans la Gaule romaine une situation
-prépondérante. Y exerça-t-il les importantes fonctions de maître des
-milices[339], qui mettaient dans la main de leur titulaire toute la
-force publique, ou tenait-il simplement de son épée une autorité de
-fait, reconnue à l'égal d'une mission officielle? Il n'est pas facile
-de le dire. Mais, si le doute est possible quant à la modalité de
-son pouvoir, on ne peut pas en contester l'existence. Non seulement
-les vraisemblances historiques la supposent, mais les témoignages de
-l'historiographie civile et religieuse l'affirment. Nous voyons le roi
-Euric traiter avec ce barbare du Wahal comme avec le vrai monarque de
-la Gaule septentrionale[340], et un hagiographe, confirmant ces données
-d'un contemporain, nous le montre commandant en souverain dans la ville
-de Paris[341].
-
-[Note 339: Comme le croient Dubos, II, p. 494, et après lui
-Pétigny, II, pp. 239 et suiv., s'appuyant principalement sur le texte
-corrompu de la première lettre de saint Remi à Clovis, où il est écrit:
-_Rumor ad nos pervenit administrationem vos secundum rei bellicæ
-suscepisse_. Mais le texte rectifié de cette lettre (voir l'Appendice)
-enlève toute base à cette supposition, qui avait d'ailleurs été réfutée
-déjà par Montesquieu, _Esprit des lois_, l. XXX, ch. XXIV.]
-
-[Note 340: Sidoine Apollinaire, écrivant à Léon de Narbonne, dit:
-Sepone pauxillulum conclamatissimas declamationes, quas oris regii
-vice conficis, quibus ipse rex inclitus modo corda terrificat gentium
-transmarinarum, modo de superiore cum barbaris ad Vachalin trementibus
-fœdus victor innodat, modo per promotæ limitem sortis ut populos sub
-armis, sic frenat arma sub legibus. _Epist._, VIII, 3.]
-
-[Note 341: _Vita sanctæ_, _Genovefæ_, VI, 25 (Kohler).]
-
-Ce barbare savait faire accepter par les populations l'autorité qu'il
-exerçait sur elles. Ce n'était pas l'autorité d'un usurpateur: c'était
-celle d'un protecteur plutôt que d'un maître, et, à tout prendre, elle
-était bienfaisante. Païen, il se montrait plein de déférence pour
-l'Église catholique. Il n'est pas prouvé qu'il lui ait accordé des
-immunités pour ses sanctuaires et pour son clergé[342]; mais on voit
-que celui-ci a gardé un bon souvenir du père de Clovis[343], et la
-seule fois qu'il soit mentionné dans l'hagiographie, c'est en termes
-respectueux. Souvent, nous apprend-on, sainte Geneviève lui arracha la
-grâce des condamnés à mort. Un jour, pour se dérober aux instances de
-la sainte fille, il était rentré à Paris en faisant fermer derrière
-lui les portes de la cité. Mais Geneviève s'étant mise en prière,
-les portes s'ouvrirent d'elles-mêmes, et, rejoint malgré lui par
-l'infatigable suppliante, le roi ne put lui disputer plus longtemps la
-vie des malheureux pour qui elle l'implorait[344].
-
-[Note 342: Pour qu'il fût visé dans l'édit du roi Clotaire,
-disant, c. 11: Ecclesiæ vel clericis nullam requirant agentes publici
-functionem, qui avi vel genetoris [aut germani] nostri immunitatem
-meruerunt (Boretius, _Capitul._, I, p. 19), il faudrait que ce Clotaire
-fût Clotaire Ier et non Clotaire II. La question serait tranchée si
-les mots _aut germani_ étaient authentiques, car alors il ne pourrait
-s'agir que de Clotaire Ier: malheureusement, le dernier éditeur,
-Boretius, les tient pour apocryphes, ne les rencontrant pas dans le
-meilleur manuscrit. Il ne reste donc plus que des arguments internes à
-invoquer; aussi le débat n'est-il pas clos.]
-
-[Note 343: C'est à lui principalement que saint Remi pensait
-lorsqu'il écrivait à Clovis, à l'occasion de son avènement: Non est
-novum ut cœperis esse quod parentes tui semper fuerunt. _M. G. H.
-Epistolæ Merovingici et Karolini ævi_, p. 113.]
-
-[Note 344: _Vita sanctæ Genovefæ_, VI, 24 (Kohler).]
-
-Et toutefois cet homme si puissant, cet arbitre des destinées de la
-Gaule, ce chef d'armée dont les victoires eurent pour théâtre Orléans
-et Angers, disparaît brusquement de la scène à partir de 468, et le
-silence gardé sur lui par les annalistes n'est plus une seule fois
-interrompu. Il revient terminer obscurément sa carrière à Tournai,
-dans cette ville qui fut la première conquête de son grand-père
-Clodion, comme si une destinée ironique lui avait fait refaire, en
-sens inverse, toutes les brillantes étapes qui l'avaient mené, par le
-chemin de la gloire, des bords de l'Escaut à ceux de la Seine, puis à
-ceux de la Loire! Que s'est-il donc passé pour qu'il ait tout reperdu,
-et que Clovis soit obligé de reconquérir pied à pied le domaine
-où avait gouverné son père? Sur ce point comme sur tant d'autres,
-l'historiographie n'a rien à répondre, mais la conjecture n'est pas
-interdite. Si l'on se souvient que Childéric n'avait en Gaule qu'une
-autorité de fait, et que la famille d'Ægidius y était entourée d'une
-grande popularité, on se figurera facilement comment les choses ont
-pu se passer. Ægidius laissait un fils, qui était peut-être en bas
-âge au moment de sa mort, mais à qui le père léguait l'héritage de sa
-gloire et de son influence. Après être resté dans l'ombre pendant les
-premières années, Syagrius aura profité de la mort du comte Paul pour
-dresser en face du général barbare l'autorité d'un civilisé, d'un
-Romain, d'un fils d'Ægidius. Nous ne savons pas s'il y eut une lutte
-formelle entre les deux rivaux, mais on serait porté à le croire. En
-effet, lorsque les premières années du règne de Clovis nous montreront
-de nouveau le roi des Francs et le roi des Romains en présence, l'un
-apparaîtra refoulé jusqu'aux extrémités de la Gaule franque, l'autre,
-installé en face de lui, à Soissons, semblera vouloir observer de là
-son redoutable adversaire. On dirait les positions stratégiques des
-deux armées ennemies au lendemain d'une bataille inégale, mais non
-décisive. Et l'on est tenté de croire que la lutte devait avoir laissé
-de singulières animosités du côté des vaincus, puisque Clovis, après
-avoir remporté un éclatant triomphe sur le vieil ennemi, se fait livrer
-le malheureux fugitif au mépris des droits de l'hospitalité, et n'est
-satisfait que lorsqu'il a vu rouler sa tête sous la hache du bourreau.
-
-S'il en est ainsi, la tradition qui fait fuir Childéric devant un rival
-romain ne serait pas tout à fait dénuée de vraisemblance: il suffirait
-d'y remplacer le nom d'Ægidius par celui de son fils. Les treize années
-qui s'écoulent de 468 à 481 offrent un espace de temps assez long pour
-embrasser tous les revirements racontés par la légende. Les historiens
-qui tiennent à raconter quelque chose de celle-ci seraient donc bien
-inspirés s'ils en cherchaient l'origine dans les relations hostiles
-que Childéric doit avoir eues avec le comte Syagrius. Mais nous
-n'insisterons pas sur ces hypothèses, qui peuvent être considérées tout
-au plus comme des demi-probabilités. Lorsque Childéric descendit dans
-la tombe, il y avait longtemps que ces combats avaient pris fin, et que
-le peuple des Francs jouissait des bienfaits de la paix[345].
-
-[Note 345: Gentem Francorum _prisca ætate residem_ feliciter in
-nova prælia concitastis, écrit Théodoric à Clovis dans Cassiodore.
-_Variar._, II, 41. Mandamus ut _gentes quæ sub parentibus vestris longa
-pace floruerunt_, subita non debeant concussione vastari. Le même au
-même, _ibid._, III, 4.]
-
-Rentré au pays natal, dans son palais près des flots tranquilles de
-l'Escaut, Childéric n'eut pas la satisfaction de vieillir auprès de sa
-famille. Basine lui avait donné plusieurs enfants. Clovis, à ce qu'il
-paraît, fut son fils unique; mais il avait trois filles, peut-être
-les aînées de ce prince, qui s'appelaient Lanthilde, Alboflède et
-Aldoflède, et que nous retrouverons dans la suite de cette histoire.
-Childéric fut enlevé aux siens par une mort prématurée: il mourut
-à Tournai en 481. Il ne devait avoir guère plus de quarante ans,
-puisqu'il était encore enfant lors de la terrible invasion de 451. Son
-père Mérovée n'avait pas eu une existence plus longue, et celle de ses
-descendants fut tranchée en général par une fin plus brusque encore.
-Le dieu qui, au dire de la tradition franque, était l'auteur de cette
-race royale, ne lui avait pas même légué la vitalité moyenne des autres
-mortels: tant qu'elle dura, ses rejetons semblèrent pressés de passer
-du berceau sur le trône, et du trône au tombeau.
-
-On fit à Childéric des funérailles royales. Selon les prescriptions
-de la loi romaine, sa tombe fut creusée hors ville, dans le cimetière
-qui longeait la chaussée publique sur la rive droite de l'Escaut, et
-qui sans doute abritait depuis longtemps la population de Tournai.
-Toute la pompe du rite barbare paraît avoir été déployée dans la
-funèbre cérémonie. Il fut revêtu d'habits de soie brochée d'or, et
-drapé dans les larges plis d'un manteau de pourpre semé d'abeilles
-d'or sans nombre. A son ceinturon, garni de clous de même métal, on
-suspendit une bourse contenant plus de trois cents monnaies d'or et
-d'argent aux effigies des empereurs romains. On lui mit au cou un
-collier formé de médailles, au bras un bracelet, au doigt sa bague
-nuptiale et son anneau sigillaire, dont le chaton était orné de son
-image gravée en creux, avec cette légende: _Childirici regis_. Ses
-armes prirent place à côté de lui comme des compagnes inséparables:
-c'étaient, d'une part, la framée ou lance royale, qui était comme le
-sceptre du roi germain; de l'autre, sa grande épée et la francisque
-ou hache d'armes, l'instrument national du peuple qu'il gouvernait.
-Conformément à l'usage barbare, il reçut pour compagnon dans le tombeau
-son fidèle cheval de bataille, qui descendit à côté de lui harnaché et
-revêtu du masque bizarre qui faisait ressembler sa tête à une tête de
-taureau. Puis la terre se referma et l'oubli descendit peu à peu sur
-le dernier roi païen des Francs. Lorsque les destinées de la nation
-eurent arraché la dynastie à son berceau et le peuple franc à la
-religion de ses pères, nul ne se souvint plus de la tombe solitaire où
-le père de Clovis dormait son dernier sommeil aux portes d'une capitale
-abandonnée. On ne savait pas même où il était mort, et un historien du
-dixième siècle pouvait écrire que c'était à Amiens[346]. Près de douze
-siècles s'étaient passés lorsqu'un jour,--le 27 mai 1653,--en creusant
-pour faire les fondations d'un bâtiment près de l'église Saint-Brice
-à Tournai, des ouvriers mirent à nu la sépulture royale. Reconnue
-aussitôt, grâce à l'inscription de l'anneau, elle dut restituer aux
-archéologues tout le trésor qui lui avait été confié par les ancêtres
-barbares. Cette précieuse découverte a permis d'achever l'histoire de
-Childéric, et jette sur les funérailles du héros une lumière que la
-fortune a refusée à sa vie[347].
-
-[Note 346: Roricon, dans dom Bouquet, III, p. 5.]
-
-[Note 347: Lire, sur le tombeau de Childéric, J.-J. Chiflet,
-_Anastasis Childerici I Francorum regis_, etc., Anvers, 1655.--Abbé
-Cochet, _le Tombeau de Childéric Ier_, Paris, 1859.]
-
-Tel est le Childéric de l'histoire, celui qui a jeté les bases
-du trône de son fils. S'il est juste d'appeler Clovis un nouveau
-Constantin, comme l'ont fait les hommes de son temps, Childéric
-méritera d'être comparé à Constance Chlore. C'est la large
-bienveillance, c'est la sympathie instinctive du père pour l'idée
-chrétienne et son respect pour ses représentants, qui ont créé entre
-les populations et la famille mérovingienne un lien d'affection et
-de confiance anticipées. Si les habitants de la Gaule accueillirent
-Clovis avec un abandon que l'on ne remarque nulle part ailleurs, c'est
-en bonne partie peut-être à cause du bon souvenir qu'ils ont gardé
-de Childéric. Leur reconnaissance semble lui avoir créé une espèce
-de légitimité, et le patriarche religieux de la Gaule, saint Remi de
-Reims, ne craignit pas d'écrire à Clovis, lors de son avènement au
-trône: «Vous prenez en mains le gouvernement de la Gaule Belgique: il
-n'y a rien de nouveau à cela; vous êtes ce qu'ont été vos pères[348].»
-
-[Note 348: M. G. H. _Epistolæ Merovingici et Karolini ævi_, p.
-113.]
-
-
-
-
-LIVRE III
-
-
-
-
-I
-
-LES DÉBUTS DE CLOVIS ET LA CONQUÊTE DE LA GAULE ROMAINE
-
-
-Clovis avait quinze ans lorsqu'il succéda à son père comme roi des
-Francs de Tournai. Il était né en 466, au fort des combats que
-Childéric, après la mort d'Ægidius, livrait dans la vallée de la Loire
-aux Visigoths et aux Saxons. Si, comme c'est probable, la reine Basine
-avait accompagné son mari, Clovis aura vu le jour dans une des villes
-de la France centrale, peut-être à Orléans.
-
-Quand mourut Childéric, il y avait longtemps que son fils portait la
-framée. Chez les peuples barbares, les jeunes gens ne se voyaient
-pas soumis à la séquestration studieuse que leur inflige le régime
-civilisé: ils étaient initiés plus tôt à la vie publique, et proclamés
-majeurs à un âge où de nos jours ils sont encore sur les bancs.
-La majorité commençait à douze ans dans la coutume des Francs
-Saliens[349]: il n'y eut donc aucune interruption dans l'exercice du
-pouvoir royal à Tournai.
-
-[Note 349: Pardessus, _Loi salique_, pp. 451 et suiv.]
-
-Clovis succédait de plein droit à son père, en vertu d'une hérédité qui
-était dès lors solidement établie dans son peuple. Il était roi de par
-la naissance, et les Francs n'eurent pas à délibérer sur la succession
-de Childéric[350]. Il ne fut pas élevé sur le pavois: ce mode
-d'inauguration n'était pratiqué que dans le cas d'un libre choix fait
-par le peuple, c'est-à-dire quand le nouveau souverain manquait d'un
-titre héréditaire bien constaté. Les guerriers se bornèrent à acclamer
-le prince qui continuait leur lignée royale, et dont la jeunesse était
-pour eux le gage d'un règne long et glorieux.
-
-[Note 350: Junghans, p. 20.]
-
-Peu de jours s'étaient écoulés depuis l'avènement du fils de Childéric,
-lorsqu'un messager apporta à Tournai une lettre qu'un heureux hasard
-nous a conservée. Elle était écrite par Remi, le saint évêque de Reims,
-un des plus illustres personnages de la Gaule. Métropolitain de la
-deuxième Belgique, il était la plus haute autorité religieuse de ce
-pays, et sa parole avait la valeur d'un oracle pour les fidèles. Remi,
-en félicitant le jeune monarque nouvellement monté sur le trône, lui
-envoyait des conseils et des exhortations empreints de confiance et
-d'affection paternelle. On se souviendra, en lisant sa lettre, que
-le destinataire avait quinze ans, et que dans ce siècle les barbares
-païens eux-mêmes s'inclinaient avec respect devant la grandeur morale
-des évêques.
-
-«Une grande rumeur est arrivée à nous, écrivait l'évêque de Reims; on
-dit que vous venez de prendre en main l'administration de la deuxième
-Belgique. Ce n'est pas une nouveauté que vous commenciez à être ce
-qu'ont toujours été vos parents. Il faut veiller tout d'abord à ce que
-le jugement du Seigneur ne vous abandonne pas, et à ce que votre mérite
-se maintienne au sommet où l'a porté votre humilité; car, selon le
-proverbe, les actes des hommes se jugent à leur fin. Vous devez vous
-entourer de conseillers qui puissent vous faire honneur. Pratiquez le
-bien: soyez chaste et honnête. Montrez-vous plein de déférence pour
-vos évêques, et recourez toujours à leurs avis. Si vous vous entendez
-avec eux, votre pays s'en trouvera bien. Encouragez votre peuple[351],
-relevez les affligés, protégez les veuves, nourrissez les orphelins,
-faites que tout le monde vous aime et vous craigne. Que la voix de la
-justice se fasse entendre par votre bouche. N'attendez rien des pauvres
-ni des étrangers, et ne vous laissez pas offrir des présents par eux.
-Que votre tribunal soit accessible à tous, que nul ne le quitte avec
-la tristesse de n'avoir pas été entendu. Avec ce que votre père vous a
-légué de richesses, rachetez des captifs et délivrez-les du joug de la
-servitude. Si quelqu'un est admis en votre présence, qu'il ne s'y sente
-pas un étranger. Amusez-vous avec les jeunes gens, mais délibérez avec
-les vieillards, et si vous voulez régner, montrez-vous-en digne[352].»
-
-[Note 351: _Cives tuos._ Dubos, II, p. 496, commet une faute grave
-en traduisant ainsi: «Faites du bien à ceux qui sont de la même nation
-que vous.» Le mot cives, dans l'occurrence, ne se traduit pas mieux par
-_citoyens_ que par _sujets_; j'ai choisi un terme intermédiaire.]
-
-[Note 352: _M. G. H. Epistolæ Merovingici et Karolini ævi_, t.
-I, p. 113. Cette lettre ne portant pas de date, on l'a tour à tour
-supposée écrite en 486, après la victoire sur Syagrius, et en 507,
-avant la guerre d'Aquitaine. La question serait sans doute en suspens
-si une nouvelle collation du manuscrit 869 de la _Vaticane_ n'avait
-montré qu'il faut lire le début de la manière suivante: _Rumor ad nos
-magnum pervenit administrationem vos secundum Belgice suscepisse._
-Et une heureuse conjecture de Bethmann, qui corrige _secundum_ en
-_secundæ_, restitue à la phrase son sens vrai. (V. _Neues Archiv_, t.
-XIII, pp. 330 et suiv.) Dès lors la date de 507 est écartée, et le
-débat reste entre celles de 481 et de 486. Je me suis prononcé pour la
-première, parce que tout, dans le texte, désigne un jeune souverain qui
-vient de monter sur le trône, rien un vainqueur qui vient d'écraser un
-rival. La date de 481 avait déjà été proposée par Pétigny, pp. 361 et
-suivantes. (V. l'Appendice.)]
-
-Bien que cette lettre ne contienne que des conseils généraux et
-des recommandations banales, elle ne laisse pas d'avoir une grande
-signification. Toute l'histoire des Francs est en germe dans la
-première rencontre du roi et de l'évêque. L'Église, de tout temps,
-s'était sentie attirée vers les barbares par le mystérieux instinct de
-sa mission; cette fois elle allait résolument à eux, avec la pleine
-conscience de ce que signifiait une pareille démarche. Il faut noter
-la première manifestation de cette initiative hardie, qui aura pour
-conséquence le baptême de Clovis et la fondation de la monarchie très
-chrétienne.
-
-Qu'on ne s'étonne pas, d'ailleurs, de voir le clergé de la deuxième
-Belgique saluer en Clovis son souverain. Nous l'avons déjà vu: Clovis
-était le successeur du dernier homme qui eût exercé sur cette province
-une autorité respectée et bienfaisante. Que l'épiscopat gallo-romain
-l'ait préféré à Syagrius, il n'y a là rien qui doive nous surprendre:
-en supposant même qu'ils fussent restés fidèles à l'illusion impériale,
-pouvait-on soutenir que Syagrius était le représentant de l'Empire
-plutôt que Clovis? La nationalité de celui-ci n'entrait pas en ligne
-de compte; il y avait des siècles que l'armée était composée de
-barbares. Quant au gros de la population, elle était sans doute bien
-indifférente à la question nationale et au maintien de l'unité romaine.
-On a vu les répugnances de la Gaule centrale contre la domination
-d'Ægidius; sans doute, ces répugnances croissaient à mesure qu'on
-approchait de la frontière septentrionale. Dans ces provinces en grande
-partie germanisées, Rome n'était plus qu'un fantôme, et les barbares
-apparaissaient comme des disciples pleins de promesses.
-
-Les premières années du règne de Clovis paraissent avoir été une
-période de recueillement: du moins nous ne connaissons aucun acte de
-lui jusqu'en 486. On dirait que, bien inspiré ou bien conseillé, il ne
-voulut pas faire parler de lui avant d'être en état de se signaler par
-quelque chose de grand. Peut-être aussi, dans son entourage, aura-t-on
-craint de faire une entreprise considérable en Gaule tant que vécut
-Euric, le tout-puissant arbitre des destins de ce pays: c'est ce qui
-expliquerait pourquoi la première campagne du roi franc eut lieu
-immédiatement après la disparition du monarque visigoth, qui mourut
-en 485[353]. Dans l'intervalle, le temps, en s'écoulant, apportait à
-Clovis l'expérience du gouvernement et affermissait son autorité. Il
-n'est pas douteux cependant que dès lors la fougueuse activité qui
-le caractérise n'ait tourmenté cette âme passionnée, et qu'il n'ait
-promené autour de lui des regards pleins d'ardeur et d'impatience.
-Qu'allait-il faire de sa jeunesse et de sa force, et quel emploi
-donnerait-il à l'activité d'un peuple qui cherchait le secret de son
-avenir dans les yeux de ce roi de quinze ans?
-
-[Note 353: Cf. W. Schultze, _Das merovingische Frankenreich_,
-p. 56. Ce livre forme le tome II de l'ouvrage intitulé: _Deutsche
-Geschichte von der Urzeit bis zu den Karolingern_, par Gutsche et
-Schultze.]
-
-Il n'y avait ni doute ni hésitation possible: l'avenir était du côté
-du Midi, et la voix prophétique des choses appelait le jeune monarque
-des Saliens à prendre possession de la Gaule. Mais il ne s'agissait
-plus, comme au temps de Clodion, de répandre sur les terres romaines
-des masses avides de barbares sans patrie, qui en expulseraient les
-anciens habitants. Les Francs étaient maintenant en possession de
-leurs foyers et de leurs champs. Ces domaines agricoles, tant convoités
-par eux aussi longtemps qu'ils avaient été confinés au delà du Rhin,
-ils les occupaient désormais, et chacun d'eux, devenu un propriétaire
-rural, versait joyeusement ses sueurs sur la glèbe flamande. La période
-de colonisation était close. Ce n'est pas pour eux, c'est pour leur
-roi que les guerriers de la nation allaient se remettre en campagne.
-Ils allaient non pas partager la Gaule entre eux, mais la mettre tout
-entière, telle qu'elle était, sous l'autorité de leur monarque. Pour
-celui-ci, l'entreprise devait avoir, si elle réussissait, des résultats
-incalculables; pour son peuple, ce n'était qu'une expédition militaire,
-et pour les populations gallo-romaines, un simple changement de maître.
-
-Pour mieux dire, la Gaule au nord de la Loire n'avait plus de maître
-du tout: c'était une proie pour le premier occupant. Depuis que les
-Visigoths s'étaient avancés jusqu'à Tours et dans l'Auvergne, que les
-Burgondes avaient pris possession de la vallée du Rhône, et que les
-conquêtes des Francs avaient rompu sur le Rhin les lignes de défense
-qui la protégeaient contre eux, elle semblait n'être plus, au milieu du
-déluge de la barbarie, qu'un de ces îlots qui émergent encore quelque
-temps, mais qui sont faits pour être recouverts d'un instant à l'autre
-par les eaux. Entièrement coupée de l'Italie, malgré les héroïques
-efforts d'Aétius et d'Ægidius, elle n'avait plus rien à attendre de ce
-côté. La suppression du titre impérial en Occident était venue relâcher
-encore, si elle ne l'avait brisé entièrement, le faible lien qui la
-rattachait à l'Empire. Les empereurs d'Orient se trouvaient maintenant
-les seuls souverains nominaux du monde civilisé. Officiellement,
-c'étaient eux qui parlaient en maîtres à la Gaule, et qui étaient en
-droit de lui envoyer des ordres. Mais quelle apparence que des rives
-de la Propontide ils pussent faire respecter une autorité qui était
-déjà sans action alors qu'elle s'exerçait des bords du Tibre? L'Empire,
-en réalité, ne gardait sur la Gaule que des prétentions désarmées.
-Entourés de tous côtés de barbares, les Gallo-Romains ne rêvaient
-plus de percer les lignes profondes qui se mettaient entre eux et le
-fantôme romain. Mais ils tremblaient à l'idée de perdre les suprêmes
-biens de la vie sociale, et tout cet ensemble de jouissances morales
-et intellectuelles qui semblait compris sous le nom de civilisation
-romaine.
-
-On ne sait pas ce qu'étaient devenues ces populations depuis la mort
-d'Ægidius et de Paul. La lampe de l'histoire s'éteint subitement
-après leur sortie de scène, plongeant dans des ténèbres opaques le
-point qu'il importerait le plus d'éclairer pour connaître le secret
-des origines de la Gaule franque. Pendant les années crépusculaires
-qui s'écoulent de 468 à 486, la désorganisation politique dut être
-grande dans ce pays. Ceux qui tournaient les yeux vers l'État, pour
-lui demander de remplir sa mission de protecteur de l'ordre social,
-constatèrent qu'il avait disparu. Il n'y avait plus d'empereur, il
-n'y avait plus même de maître des milices. Seuls, les évêques étaient
-écoutés et obéis dans leurs cités, parce qu'au milieu du désarroi
-universel, ils représentaient une force qui n'avait jamais capitulé
-avec aucun ennemi, ni désespéré devant aucune détresse. Chaque évêque
-était l'arbitre de la cité dont il était le pasteur, et son influence
-était en proportion du prestige que lui donnaient ses vertus et ses
-talents. Qui avait les évêques pour lui était le maître de l'avenir.
-
-Il y avait cependant un continuateur de la politique conservatrice
-d'Ægidius et de Paul. Ægidius avait laissé un fils, du nom de
-Syagrius, que nous trouvons, vers 486, en possession d'une partie de la
-Gaule[354]. Il ne portait pas, comme son père, le titre de maître des
-milices, moins encore celui de duc ou de patrice, qui lui est donné par
-des documents peu dignes de foi[355]. Nulle part on ne voit qu'il ait
-tenu d'une délégation impériale le droit de diriger les destinées de la
-Gaule: et quelle eût d'ailleurs été l'autorité d'un mandat qui venait
-d'être brisé en 476? Nous ne pouvons donc regarder le gouvernement
-de Syagrius que comme un pouvoir de fait, reconnu exclusivement par
-les cités qui préféraient sa domination à celle d'un autre, ou encore
-aux dangereux hasards de la liberté. Quelles étaient ces cités? Nous
-l'ignorons absolument, et il serait bien téméraire d'identifier le
-domaine sur lequel s'étendait l'autorité du fils d'Ægidius avec la
-Gaule restée romaine. Celle-ci allait de la Somme à la Loire et de
-la Manche à la Haute-Meuse, sans qu'il soit possible de délimiter
-d'une manière plus précise les frontières de l'Est. Dans cette vaste
-région, plus d'une cité indifférente aux destinées de Syagrius et
-sans sympathie pour sa politique, devait posséder un régime semblable
-à celui de la ville de Rome au septième siècle, c'est-à-dire que
-l'autorité spirituelle des évêques y avait pris la place du pouvoir
-civil absent.
-
-[Note 354: Grégoire de Tours, II, 18 et 27.]
-
-[Note 355: Frédégaire, III, 15; Hincmar, _Vita Remigii_ dans
-_Script. Rer. Merov._, t. III, p. 129.]
-
-L'histoire s'est donc laissé éblouir par le titre de _roi des Romains_,
-que Syagrius porte dans les récits de Grégoire de Tours. Elle a
-supposé qu'à cette royauté correspondait un royaume, et que ce royaume
-comprenait toute la partie de la Gaule qui n'était pas soumise pour
-lors à des rois germaniques. C'est une illusion. Le titre de roi que
-le chroniqueur attribue à Syagrius, il l'a emprunté aux traditions des
-barbares eux-mêmes, qui n'en connaissaient pas d'autre pour désigner
-un chef indépendant[356]. Sous l'influence de ces traditions, d'autres
-sont allés plus loin, et ils ont imaginé une dynastie de rois des
-Romains de la Gaule, dans laquelle se succèdent de père en fils Aétius,
-Ægidius, Paul et Syagrius[357]. Si Grégoire avait connu celui-ci par
-d'autres sources que les légendes franques, il se serait gardé de lui
-donner un titre si peu en harmonie avec la nomenclature officielle
-de l'Empire. Mais il était dans la destinée du dernier tenant de
-la civilisation romaine de n'arriver à la postérité que dans les
-traditions nationales de ses vainqueurs.
-
-[Note 356: V. l'article déjà cité de Tamassia, p. 298, et G. Kurth,
-_Histoire poétique des Mérovingiens_, pp. 213 et suivantes.]
-
-[Note 357: G. Kurth, o. c., pp. 96 et 214.]
-
-Le centre du pays qui reconnaissait alors la domination de Syagrius,
-c'était le Soissonnais, qui avait déjà appartenu, s'il en faut croire
-le chroniqueur, à son père Ægidius[358]. Ce renseignement, qui ne
-semble pas puisé dans une source écrite, doit être accepté sous
-bénéfice d'inventaire. Évidemment, dans la pensée des barbares auxquels
-il est emprunté, Soissons était un héritage que Syagrius tenait de son
-père en toute propriété, et il n'y avait aucune différence juridique,
-à leurs yeux, entre la royauté de Soissons et celle de Tournai. En
-réalité, toute l'autorité d'Ægidius en Gaule ultérieure reposait sur
-son mandat de maître des milices, et son fils n'avait pu en recueillir
-que ce que lui aurait attribué, soit un mandat nouveau, soit encore la
-confiance des populations. Si donc nous le voyons établi à Soissons aux
-abords de l'année 486, c'est qu'il s'était emparé de cette ville ou
-qu'elle s'était donnée à lui.
-
-[Note 358: Siacrius Romanorum rex Egidii filius, apud civitatem
-Sexonas quam quondam supra memoratus Egidius tenuerat, sedem habebat.
-Grégoire de Tours, II, 27.]
-
-Bâtie au sommet d'une colline qui commande la rivière de l'Aisne,
-Soissons était une des cités les plus riches et les plus animées de
-la Gaule Belgique[359]. L'Empire y avait eu d'importants ateliers
-militaires, où l'on façonnait des boucliers et des cuirasses, ainsi
-qu'une fabrique de balistes. Plusieurs édifices considérables
-surgissaient dans l'enceinte rectangulaire, et les fouilles attestent
-la richesse et la beauté des constructions privées. L'on croit
-retrouver, dans les ruines d'un vaste monument situé au nord de la
-ville, et que la langue populaire appelait le _château d'albâtre_,
-les traces du palais des gouverneurs romains et de la résidence de
-Syagrius. A l'ombre de tant d'opulentes constructions, le christianisme
-avait élevé ses modestes sanctuaires, tout parfumés des souvenirs
-de ses premiers combats pour le Christ. Crépin et Crépinien, les
-deux cordonniers martyrs, avaient un oratoire dans la ville, sur les
-fondements de la chaumière qui avait abrité leurs restes sacrés; hors
-les murs, deux autres églises leur étaient dédiées, l'une à l'endroit
-où ils avaient été emprisonnés, l'autre au-dessus de leur tombeau.
-Enfin, au quatrième siècle, une belle basilique sous l'invocation
-de la sainte Vierge, ainsi que des saints Gervais et Protais, avait
-surgi sur les ruines, dit-on, d'un temple d'Isis. Tous ces monuments
-étaient debout encore, les humbles comme les superbes; car, au dire des
-historiens, Soissons avait échappé non seulement à la grande invasion
-de 406, mais aussi à celle d'Attila, en 451. Si l'on peut ajouter foi à
-ces informations, on s'expliquera sans peine le choix que Syagrius fit,
-pour y résider, de cette ville si heureusement épargnée. L'œil eût pu
-s'y croire encore en plein Empire. «L'étendard romain, dit un écrivain,
-flottait encore sur les murs de Soissons dix ans après que l'épée des
-barbares l'avait renversé des murs du Capitole[360].» Mais cet étendard
-n'était plus celui de l'Empire: c'était tout au plus celui d'un soldat
-de fortune, qui n'avait pas plus de titre que Clovis à gouverner la
-Gaule. Le sort des armes allait seul décider entre les deux rivaux.
-
-[Note 359: Voir sur Soissons les histoires de cette ville par
-Leroux et par Henri Martin et Jacob, auxquelles sont empruntés les
-renseignements contenus dans le texte.]
-
-[Note 360: Leroux, _Histoire de Soissons_, t. I, p. 166.]
-
-Ce fut le roi des Francs qui ouvrit les hostilités. Il avait vingt
-ans, il était à la tête d'un peuple belliqueux et entreprenant, il
-s'inspirait de la tradition héroïque de Clodion, et peut-être aussi
-du souvenir de quelque grave injure à venger. Il dut cependant y
-avoir, au palais de Tournai, bien des délibérations avant qu'on se
-mît en campagne. Tout d'abord des alliances furent cherchées. Les
-rois saliens apparentés à Clovis, à savoir Ragnacaire et Chararic,
-promirent leur participation à l'entreprise[361]. Assuré de ce côté,
-Clovis prit résolument les armes. Au dire de la tradition, il envoya
-un défi à Syagrius, en le sommant de lui fixer le jour et le lieu
-de leur rencontre. Il se conformait en cela à l'usage germanique,
-qui ne voulait pas qu'on attaquât l'ennemi sans l'avoir défié[362].
-Pareille coutume, étrangère à toute préoccupation de stratégie,
-devait singulièrement mettre à l'aise un adversaire au courant de la
-grande guerre. Mais la décadence de l'art militaire était venue, et
-avait nivelé les armées des deux partis. Les chances de la lutte se
-trouvaient donc à peu près égales, le jour où les deux rivaux eurent
-l'engagement suprême qui décida du sort de la Gaule.
-
-[Note 361: Selon Dubos, _Hist. crit. de l'établiss. de la monarchie
-française_, III, p. 23, suivi par Pétigny, _Études_, II, p. 384, et
-par Junghans, _Histoire critique des rois Childéric et Clovis_, p. 27,
-Chararic aurait refusé de prendre part à la guerre. Ces auteurs ont mal
-lu le texte de Grégoire de Tours, qu'on trouvera à la page suivante,
-note 2. Pétigny ajoute que le roi des Ripuaires refusa de secourir
-Clovis. Mais sa seule raison pour affirmer cela, c'est que Grégoire de
-Tours ne dit pas qu'il l'ait secouru en effet. C'est incontestablement
-une fort mauvaise raison.]
-
-[Note 362: Deux générations après Clovis, quand Sigebert Ier se
-proposa d'attaquer son frère Chilpéric, il lui envoya le même message.
-V. Grégoire de Tours, IV, 49. Et l'on voit par Zosime, II, 45, que
-l'usurpateur Magnence, qui était probablement d'origine franque, avait
-fait proposer à l'empereur Constance une rencontre à Siscia. On offrait
-alors le choix du terrain, comme aujourd'hui les bretteurs offrent le
-choix des armes.]
-
-Syagrius dut se préoccuper avant tout de couvrir sa capitale. Selon
-toute apparence, il se sera donc porté en avant de Soissons pour
-attendre l'ennemi; mais on n'a pu faire que de vagues conjectures sur
-le théâtre de la lutte. D'après les uns, il se trouverait entre Epagny
-et Chavigny; d'après les autres, il faudrait le chercher du côté de
-Juvigny et de Montécouvé[363]. Le _roi des Romains_ avait ramassé tout
-ce qu'il avait de soldats, je veux dire les vétérans d'Ægidius, qui
-étaient restés fidèles au fils, et peut-être aussi quelques corps de
-soldats indigènes et de colons barbares[364]. Mais que pouvaient ces
-troupes, sans enthousiasme et sans foi, pour résister au choc impétueux
-des forces franques?
-
-[Note 363: Voir les dissertations de l'abbé Lebeuf et de Biet sous
-le même titre: _Dissertation où l'on fixe l'époque de l'établissement
-des Francs dans les Gaules_, et dans le même volume, Paris, 1736.]
-
-[Note 364: Selon Junghans, p. 27, Syagrius n'aurait eu à sa
-disposition d'autres ressources que celles de ses propres domaines.]
-
-Le jeune roi salien eut pourtant un moment de vive inquiétude: c'est
-lorsqu'il vit son parent, le roi Chararic, se tenir à distance de la
-mêlée, dans l'intention manifeste de ne se prononcer qu'en faveur de
-l'armée victorieuse[365]. Mais cette défection ne rendit pas beaucoup
-meilleure la situation de Syagrius, comme on le voit par la suite des
-faits. Au surplus, l'enchaînement de ceux-ci nous échappe.
-
-[Note 365: Grégoire de Tours, II, 42: Quando autem cum Siagrio
-pugnavit, hic Chararisus evocatus ad solatium Chlodovechi _eminus
-stetit_, neutre adjuvans parti sed eventum rei expectans, ut cui
-evenerit victuriam, cum illo ut hic amicitia conligaret.]
-
-L'historien des Francs a résumé en une seule ligne, probablement
-empruntée aux laconiques annales qu'il consultait, le récit de la lutte
-entre le Romain et le barbare; il se borne à nous dire que Syagrius
-vaincu s'enfuit à Toulouse, auprès du roi des Visigoths, et qu'Alaric,
-tremblant devant la colère de Clovis, lui livra son hôte, que le
-barbare fit mettre à mort en secret. Il ne nous apprend pas si le
-vaincu prolongea sa résistance après sa première défaite, s'il y eut,
-dans la Gaule, des cités qui lui restèrent fidèles et qui s'opposèrent
-au conquérant, ni combien de temps dura la lutte. Il nous laisse
-ignorer dans quelles circonstances Syagrius se vit obligé finalement de
-passer la frontière gothique, et de se jeter dans les bras des anciens
-ennemis de son père; il ne nous dit pas davantage pourquoi, au mépris
-des lois de l'hospitalité, Alaric livra à Clovis l'homme qui était venu
-se réfugier auprès de son foyer. «C'est, dit le chroniqueur franc,
-l'habitude des Goths de trembler[366].» Cette parole, qui est dictée à
-Grégoire de Tours par son antipathie à la fois nationale et religieuse
-pour les Visigoths, est une boutade et non une explication: car encore
-faudrait-il savoir pourquoi les Goths tremblaient. Ne nous sera-t-il
-pas permis, devant le silence de nos sources, de tâcher d'arriver à la
-vérité par les considérations suivantes?
-
-[Note 366: Ut Gothorum pavere mos est. (Grégoire de Tours, H. F.
-II, 27.)]
-
-Selon toute apparence, l'extradition de Syagrius par Alaric et la
-conquête des régions de la Loire par Clovis sont dans un rapport
-d'étroite connexité. Chassé de son ancien domaine, soit aussitôt
-après la première bataille, soit, peut-être, après une série d'échecs
-successifs, le comte romain avait passé la frontière au moment où tout
-espoir de relever sa fortune semblait définitivement perdu. Peut-être,
-dans sa détresse, avait-il fait appel aux armes des Visigoths;
-peut-être ceux-ci, en embrassant le parti du vaincu, avaient-ils eu
-avec le roi des Francs un premier conflit, au cours duquel la fortune
-des armes les avait abandonnés, les forçant à l'acte suprême de lâcheté
-que leur imposait le vainqueur irrité. Ce ne sont pas là de simples
-conjectures, et l'on peut s'en rapporter au témoignage d'un chroniqueur
-contemporain qui nous fait assister, en 496 et en 498, à des luttes
-entre Francs et Visigoths à Saintes et à Bordeaux. Cette lutte ne fut
-pas tout à fait désastreuse pour les Visigoths: s'ils virent l'ennemi
-s'avancer jusqu'au cœur de leur royaume, ils surent lui arracher une
-partie de ses conquêtes, et le roi franc comprit qu'il avait intérêt
-à ne pas les pousser au désespoir. Il laissait derrière lui la Gaule
-récemment conquise et où, sans doute, il restait encore des partisans
-de Syagrius; il devait s'efforcer d'y asseoir sa puissance et de s'y
-rendre populaire, plutôt que de combattre au loin et de permettre à
-ses adversaires d'intriguer contre lui. De leur côté, les Visigoths
-vaincus, qui n'avaient aucune raison de défendre jusqu'à la dernière
-extrémité le fils de leur ennemi, sentant au contraire le besoin de se
-recueillir après le règne persécuteur d'Euric, qui avait ébranlé la
-fidélité des provinces gauloises, durent croire qu'ils n'achèteraient
-pas la paix à un prix trop élevé, si, en échange de l'intégrité de
-leur territoire, ils livraient à Clovis l'hôte gênant qui attendait
-à Toulouse l'arrêt du destin. Ce serait donc seulement à la fin des
-événements racontés dans ce chapitre et dans une partie du précédent
-qu'il faudrait placer l'extradition et la mort de Syagrius[367].
-
-[Note 367: Quoi qu'on pense de toutes ces conjectures, sur
-lesquelles cf. Levison. _Zur Geschicht des Frankenkönigs Chlodovech_
-dans _Bonner Jahrbücher_, t. 103, il est une chose que sans doute on
-m'accordera, à savoir que les événements dont Grégoire nous donne un
-résumé si sommaire se répartissent sur un certain espace de temps, et
-comprennent des péripéties que le narrateur a passées sous silence.
-Que l'on veuille bien comparer, sous ce rapport, l'histoire de la
-guerre contre les Alamans, qui, dans Grégoire, tient encore une fois
-dans quelques lignes, et dont les recherches modernes nous ont fait
-connaître les diverses phases et la durée prolongée. (V. ci-dessous.)]
-
-La tragique destinée du fils d'Ægidius était, dans une époque comme
-celle-là, l'inévitable dénouement d'une lutte personnelle entre deux
-rivaux se disputant le pouvoir. Depuis des siècles, il était dans la
-tradition romaine que le vainqueur se débarrassait de ses compétiteurs
-par la mort. Et Syagrius n'était pas de ces rivaux qui peuvent se
-flatter, après la défaite, de rencontrer quelque clémence dans le cœur
-de leur ennemi.
-
-Tant qu'il vivait, il représentait dans une certaine mesure la
-tradition romaine. Rien ne garantissait qu'un jour il ne pourrait
-pas, avec l'appui d'un roi rival, troubler le roi des Francs dans la
-possession de sa conquête, en évoquant les grands souvenirs de l'Empire
-disparu. D'ailleurs, si faible que l'eût rendu sa défaite, il avait
-un parti qui devait garder de l'espoir aussi longtemps que son chef
-restait vivant et libre: il fallait lui ôter d'un coup toutes ses
-illusions. Peut-être aussi les suggestions de la rancune personnelle
-vinrent-elles se mêler aux calculs de la politique. Quoi qu'il en
-soit, Syagrius, jeté dans les fers, fut épargné quelque temps; puis,
-en secret, sans doute pour ne pas provoquer ouvertement ses partisans,
-Clovis fit tomber sa tête sous la hache du bourreau[368]. Par cet
-acte de froide cruauté, il vengeait sans le savoir, sur le dernier
-des Romains, la mort des rois francs, ses aïeux peut-être, qui, cent
-soixante-dix ans auparavant avaient péri dans l'amphithéâtre de
-Trèves, sous la dent des bêtes féroces.
-
-[Note 368: Quem Chlodovechus receptum custodiæ mancipare præcepit,
-regnoque ejus acceptum, eum gladio clam feriri mandavit. Grégoire de
-Tours, II, 27.]
-
-En relatant cette mort, nous avons sans doute anticipé sur les
-événements, car Grégoire de Tours, qu'il ne faut d'ailleurs pas prendre
-au pied de la lettre, nous dit que Syagrius périt seulement après que
-Clovis eut achevé la conquête de son royaume. Nous savons ce que nous
-devons entendre par cette expression ambitieuse, et nous ne reviendrons
-pas sur la distinction que nous avons faite entre la Gaule romaine et
-la Gaule de Syagrius.
-
-Soissons avait ouvert ses portes au vainqueur dès le lendemain de la
-bataille, et Clovis s'y était installé aussitôt comme dans sa capitale.
-Tournai fut oublié, et les Francs germaniques des bords de l'Escaut
-virent leur souverain abandonner, pour n'y plus reparaître jamais,
-le palais de la vieille cité mérovingienne. Pendant quelque temps,
-on se souvint encore de son ancienne gloire, et un hagiographe du
-septième siècle l'appelle la _ville royale_[369]. Mais ce fut tout.
-L'abandon de Tournai, comme celui de la fabuleuse Dispargum, marquait
-une nouvelle étape de la carrière rapide des rois francs. Clovis
-s'installa dans le palais de Syagrius, et prit possession de tout le
-domaine du fisc impérial, resté sans maître. Ce fut l'origine de ses
-richesses, qui constituèrent un des éléments essentiels de la puissance
-de sa dynastie. Ce domaine comprenait un bon nombre de villas que nous
-retrouverons par la suite dans le patrimoine des rois mérovingiens.
-On sait avec quelle prédilection ils résidèrent dans ces demeures
-champêtres, et l'on ne peut douter que ce goût n'ait été partagé
-par Clovis. Lui aussi, il aima le séjour des belles campagnes où il
-retrouvait le grand air de la liberté germanique, avec le voisinage
-des forêts giboyeuses. On croit savoir le nom d'une des fermes qu'il
-aura habitées: c'est Juvigny, à dix kilomètres de sa capitale, à
-l'entrée d'une vallée étroite et près de la chaussée romaine qui
-conduit de Soissons à Saint-Quentin[370]. Le même honneur est
-revendiqué, mais avec des titres plus douteux, par le village de Crouy,
-sur l'Aisne, à cinq kilomètres au nord de Soissons[371]. Certes, nous
-ne pouvons pas garantir l'authenticité des traditions qui font résider
-Clovis dans ces localités, mais elles ont un degré de probabilité et de
-vraisemblance qui nous autorise à les mentionner ici. Et il n'est pas
-indifférent pour l'historien de pouvoir se figurer ce roi au repos dans
-une de ses vastes exploitations agricoles, et menant, loin des étroites
-et sombres enceintes des villes romaines, cette existence de grand
-propriétaire rural, qui, jusqu'à la fin de la dynastie, resta celle de
-ses descendants.
-
-[Note 369: Voyez la _Vie de saint Eloi_ dans Ghesquière, _Acta
-sanctorum Belgii_, III, p. 229.]
-
-[Note 370: _Vita sancti Arnulfi martyris_, dans dom Bouquet, III,
-p. 383. Sur cette localité, lire la notice de Melleville, _Dictionnaire
-historique de l'Aisne_, t. I, p. 328.]
-
-[Note 371: Pécheur, _Annales du diocèse de Soissons_, t. I, p. 115.]
-
-Le conquérant ne s'attarda pas, d'ailleurs, dans les jouissances
-du repos, et il continua le cours de ses succès aussitôt après la
-prise de Soissons. Il ne paraît pas qu'il ait rencontré beaucoup de
-résistance dans le reste du pays. Syagrius vaincu, il n'y avait plus
-de force capable de lui tenir tête. Les villes gauloises qui n'avaient
-pas reconnu l'autorité du fils d'Ægidius ne pouvaient guère, même si
-elles l'avaient voulu, fermer leurs portes à son vainqueur: dans cette
-lutte inégale, elles étaient condamnées à succomber. Au surplus, comme
-nous l'avons déjà dit, l'autorité des évêques y était grande, et l'on
-a pu deviner, par l'attitude de saint Remi vis-à-vis des Francs, les
-dispositions de tous ses frères dans l'épiscopat. Tout permet de
-croire qu'en général les évêques de la seconde Belgique, à l'exemple
-de leur métropolitain, reconnurent dans Clovis le légitime souverain
-de cette province abandonnée. Ils pouvaient beaucoup pour faciliter sa
-prise de possession et pour diminuer les souffrances qui étaient, en ce
-temps, le résultat ordinaire d'un changement de domination. D'un côté,
-ils empêchèrent les résistances inutiles, qui n'auraient servi qu'à
-exaspérer le vainqueur; de l'autre, ils déterminèrent ce dernier à se
-présenter aux populations plutôt comme un ami que comme un conquérant.
-Cette intervention de l'épiscopat, qui n'est pas explicitement attestée
-par l'histoire, est clairement indiquée par toute la situation qui
-résulta de la conquête: on peut y remonter comme de l'effet à la cause,
-et l'induire avec une espèce de certitude des résultats qu'elle seule a
-pu produire.
-
-Cela ne veut pas dire que l'occupation du pays eut lieu sans aucune
-violence. Toute expédition militaire, tout déplacement de force armée
-était, à cette époque, un retour momentané à la barbarie la plus
-atroce. Les guerriers, à l'heure du combat et du pillage, n'étaient
-plus dans la main de leurs chefs; il fallait, si je puis ainsi parler,
-leur lâcher la bride pour rester maître d'eux. Longtemps après la
-conquête, les armées franques gardèrent ce caractère primitif: elles ne
-pouvaient pas traverser leur propre pays sans le piller cruellement, et
-ne faisaient aucune différence entre les provinces qu'elles devaient
-défendre et celles qu'elles allaient attaquer[372].
-
-[Note 372: Grégoire de Tours, IV, 47-50; _id._, VIII, 30; _Vita
-sancti Galti_, dans M. G. H. _Scriptores_, II, p. 18; _Vita sancti
-Medardi_, c. 21, dans M. G. H. _Auctor. Antiquiss._ t. IV, II, p. 70;
-Procope, _De bello gothico_, II, 25; Marculf, _Formul._, I, 33.]
-
-On peut donc juger de quelle manière devait se comporter l'armée
-de Clovis, lorsqu'elle traversait en triomphe les contrées qui
-s'humiliaient devant le roi son maître. Pour elle, les distinctions que
-l'adroite diplomatie des évêques et des rois faisait entre pays conquis
-et pays rallié n'existaient pas: dans son outrecuidance barbare, elle
-se déchaînait avec une espèce d'ivresse contre tout ce qui ne pouvait
-pas résister, chaque fois qu'elle ne se heurtait pas à une défense
-expresse ou à une intervention personnelle de son roi. Et celui-ci ne
-pouvait intervenir à tout propos, au risque d'user bien vite un pouvoir
-qui reposait surtout sur sa popularité. Il devait fermer les yeux sur
-beaucoup d'excès, s'il voulait être en état d'empêcher les plus criants.
-
-Si l'on tient compte de ce qui vient d'être dit, on ne sera nullement
-étonné de l'épisode que nous allons raconter: il apparaîtra plutôt
-comme l'indice caractéristique de la situation complexe qui fut
-celle de la Gaule romaine à cette date. Dans une des églises qu'ils
-avaient pillées, les soldats francs avaient emporté tous les ornements
-sacerdotaux et tous les vases sacrés. Parmi ceux-ci se trouvait
-notamment une grande urne, d'une beauté remarquable, et à laquelle
-l'évêque du diocèse tenait beaucoup. Il envoya donc prier Clovis de
-lui faire rendre au moins cet objet d'art. Remarquons, en passant,
-la signification de cette démarche: c'est celle d'un homme qui croit
-pouvoir compter sur de la déférence, et qui ne voit pas un ennemi
-dans le roi des Francs. Clovis, dont l'expédition était terminée pour
-cette année, et qui était déjà sur le chemin du retour, invita le
-mandataire de l'évêque à le suivre jusqu'à Soissons, où devait avoir
-lieu le partage du butin. Cette opération difficile se fit selon le
-procédé traditionnel chez les barbares: on jetait en un tas tout ce
-qui avait été pris; une part privilégiée, le cinquième ordinairement,
-était assignée au roi par le sort; tout le reste était partagé en lots
-qu'on tâchait de rendre aussi égaux que possible, et qu'on distribuait
-entre tous les soldats. Les œuvres d'art les plus précieuses n'étaient
-évaluées qu'au poids du métal: si elles semblaient dépasser la valeur
-d'une part ordinaire, elles étaient mises en pièces. Ces usages
-militaires avaient la force que leur donnait une longue tradition,
-jointe à l'intérêt commun; on comprend avec quelle sollicitude tous y
-devaient tenir, et le roi, qui en tirait tant d'avantages, avait moins
-que tout autre le droit d'y déroger au détriment des soldats.
-
-Clovis exposait donc une partie de sa popularité pour faire plaisir
-à l'évêque lorsqu'il demanda qu'on lui adjugeât le vase hors part.
-Toutefois, comme ses guerriers l'aimaient et que la demande ne semblait
-pas de conséquence, tous furent unanimes à déférer à son désir. Mais
-un mécontent, peut-être un des commissaires préposés au partage par
-leurs camarades, protesta contre la prétention de Clovis et cassa le
-vase avec sa hache, en déclarant que le roi n'en aurait tout ou partie
-que si le sort le mettait dans son lot. Clovis dut dévorer sa colère,
-car, en somme, le soldat insolent était dans son droit strict, et il
-défendait celui de tous ses camarades. A coup sûr, l'armée franque eût
-pris ombrage d'une vengeance qui, tirée sur l'heure, eût semblé une
-atteinte à la liberté du partage plutôt que la punition d'une injure.
-Au surplus, le vase ayant été attribué au roi par le vote de l'armée,
-il en prit les morceaux, qu'il rendit à l'envoyé épiscopal.
-
-L'année suivante, Clovis trouva une occasion de venger, et il le
-fit cruellement. Passant ses troupes en revue au commencement de la
-campagne, il rencontra l'homme au vase, et le gourmanda sévèrement
-sur l'état de ses armes. «Nul, dit-il, n'est aussi mal équipé que
-toi; ta framée, ton épée, ta hache, rien ne vaut.» Et lui arrachant
-cette dernière arme des mains, il la jeta à terre. Comme le soldat se
-baissait pour la ramasser, Clovis lui abattit sa francisque sur la tête
-en disant: «C'est ce que tu as fait au vase de Soissons.» Personne
-n'osa bouger dans l'armée, et cet acte de sévérité frappa de terreur
-tous les soldats[373].
-
-[Note 373: Grégoire de Tours, II, 27. Quo mortuo, reliquos
-abscedere jubet, magnum sibi per hanc causam timorem statuens.
-Junghans, p. 29, et d'autres exagèrent la portée de ce passage en y
-trouvant la preuve qu'en 487, Clovis put renvoyer l'armée dans ses
-foyers aussitôt après le champ de mars.]
-
-L'intérêt de cette anecdote ne réside pas, comme on l'a si souvent
-répété, dans la différence du pouvoir que le roi franc avait sur
-ses guerriers, selon qu'on était sous les armes ou non. En réalité,
-comme nous l'avons indiqué, le soldat mutin fut épargné la première
-fois, parce qu'il fallait trouver un prétexte ou une occasion pour
-le frapper: voilà tout[374]. Mais l'épisode nous révèle aussi les
-ménagements dont Clovis usait vis-à-vis de l'épiscopat au cours de
-sa conquête, et les difficultés que cette politique prudente et
-circonspecte rencontrait dans l'humeur brutale des siens. Ceux-ci
-voulaient du butin et ne rêvaient que pillage: leur donner toute
-satisfaction, c'était s'exposer à voir se lever la contrée entière, et
-les évêques se faire l'âme de la résistance. D'autre part, avoir trop
-d'égards envers les indigènes, c'était risquer de mécontenter l'armée.
-Il fallait manœuvrer entre ces deux dangers opposés, et laisser
-passer les violences qu'on ne pouvait empêcher, tout en s'évertuant
-à réparer aussitôt le mal qui avait été fait. Ainsi, la population
-irritée contre les soldats s'apercevait qu'elle était protégée par leur
-chef, et elle se persuadait peu à peu qu'elle avait tout à gagner en
-reconnaissant l'autorité de ce protecteur.
-
-[Note 374: Sigebert, petit-fils de Clovis, se trouvant dans une
-situation analogue, s'en tira de la même manière. Son armée avait
-murmuré contre lui, parce qu'il avait interdit certains pillages; il
-monta à cheval et parvint à l'apaiser par de bonnes paroles; seulement
-plus tard, quand on fut rentré dans le pays, il fit lapider les
-principaux mutins. (Grégoire de Tours, IV, 49.)]
-
-Le nom de l'évêque qui fut le héros de cet épisode célèbre nous est
-resté inconnu, Grégoire de Tours n'a pas cru devoir nous le dire; mais,
-de bonne heure après lui, on s'est persuadé que c'était saint Remi de
-Reims, et la conjecture n'a rien d'invraisemblable[375]. L'archevêque
-Hincmar, se faisant l'interprète d'une vieille tradition locale, voit
-même un souvenir du passage des Francs dans le nom du _chemin de la
-barbarie_, que l'on montre encore aujourd'hui dans la campagne de
-Reims, et qui fut suivi, dit-il, par l'armée de Clovis[376]. Somme
-toute, il nous importe assez peu de connaître le nom resté dans la
-plume de Grégoire de Tours. L'anecdote n'a de valeur que par son côté
-général, en ce sens que tout autre évêque de la Gaule romaine eût pu en
-être le héros.
-
-[Note 375: Grégoire de Tours, II, 27, suivi par le _Liber
-historiæ_, c. 10, et par Roricon, II, p. 6, ne nomme personne.
-Frédégaire, III, 16; Hincmar, _Script. Rer. Merov._, t. III, p. 292,
-et Aimoin, I, XII, p. 36, nomment saint Remi. Hincmar est extrêmement
-instructif à lire ici: il fait des prodiges pour que saint Remi
-n'ait pas eu l'affront de se voir enlever le vase, mais aussi pour
-qu'il garde l'honneur de se le faire restituer, et il a trouvé de
-complaisants échos dans Dubos, II, p. 32, et surtout dans Pétigny, II,
-p. 386. Sur cette question controversée, voir G. Kurth, _les Sources
-de l'histoire de Clovis dans Grégoire de Tours_, p. 412, et _Histoire
-poétique des Mérovingiens_, pp. 223 et 224.]
-
-[Note 376: Transitum autem rex faciens secus civitatem Remis
-per viam quæ usque hodie propter barbarorum per eam iter barbarica
-nuncupatur. Hincmar, l. c. Le _chemin de la barbarie_ existe encore
-aujourd'hui sous ce nom; c'est une ancienne voie romaine courant dans
-la campagne de Reims, du sud-est au nord-ouest, sur un parcours d'une
-quarantaine de kilomètres, et se reliant à Ambonnay à la chaussée
-romaine qui va de Reims à Soissons. Il n'y a rien de commun entre le
-_chemin de la barbarie_ et la rue du Barbastre, à Reims, comme l'a déjà
-montré Dubos, III, p. 28.]
-
-La bataille de Soissons avait ouvert la campagne de 486; le partage du
-butin qui a eu lieu dans la même ville en a été l'acte final. Mais,
-dès le retour du printemps de l'année suivante, l'armée se réunissait
-de nouveau pour d'autres conquêtes. Nos sources sont malheureusement
-muettes sur la période de dix années qui s'écoule depuis la bataille
-de Soissons, en 486, jusqu'à la guerre contre les Alamans, en 496.
-Une seule ligne de Grégoire de Tours disant que Clovis fit beaucoup
-d'expéditions et qu'il remporta beaucoup de victoires, voilà, avec
-la laconique mention d'une lutte contre les Thuringiens, dont nous
-parlerons tout à l'heure, à quoi se bornent nos informations[377].
-Seulement, comme au bout de cet intervalle nous trouvons le roi des
-Francs en possession de toute la Gaule jusqu'à la Loire, nous devons
-supposer qu'il en aura consacré au moins une partie à faire la conquête
-de ces riches et belles provinces.
-
-[Note 377: Multa bella victuriasque fecit. Grégoire de Tours, II,
-27.]
-
-Deux épisodes historiques pleins d'intérêt nous aideraient à combler
-cette vaste et regrettable lacune, si l'on pouvait écarter tous
-les scrupules qu'ils éveillent chez l'historien consciencieux, et
-leur assigner avec quelque certitude la date approximative que nous
-sommes obligé de leur donner dans ce récit. Ces épisodes montrent,
-s'ils sont vrais, que l'entrée du roi franc n'eut pas lieu partout
-sans difficulté, et que, s'il y eut des villes qui lui ouvrirent
-pacifiquement leurs portes, d'autres lui opposèrent une vive résistance.
-
-De ce nombre fut Paris. Cette belle ville, née dans une île de la
-Seine, s'était bientôt sentie à l'étroit dans son berceau, et s'était
-répandue sur les deux rives en opulentes constructions publiques et
-privées. Mais lorsque les barbares apparurent, elle se renferma dans
-l'enceinte de la cité, abandonnant à la brutalité de l'armée ennemie
-les villas et les sanctuaires de ses faubourgs. Pendant cinq ans,
-s'il en faut croire un hagiographe[378], Clovis se fatigua devant les
-murs de sa future capitale: Paris ne voulait pas se rendre. Au bout de
-quelque temps, la disette éclata, et plusieurs habitants moururent de
-faim. Alors sainte Geneviève, la voyante qui avait déjà rassuré ses
-concitoyens lors de l'invasion d'Attila, se fit pour la seconde fois
-le bon génie de la ville menacée. Malgré un investissement rigoureux,
-elle parvint à s'échapper en barque sur la Seine, gagna Troyes et
-Arcis-sur-Aube, où elle équipa une flottille de ravitaillement, et
-après avoir manqué de périr au cours de sa navigation, elle rentra en
-triomphe à Paris, rapportant d'abondantes provisions qu'elle distribua
-aux affamés[379]. Nous ne savons de quelle manière se termina ce
-siège, mais nous avons le droit de supposer que l'influence pacifiante
-de la sainte n'est pas restée étrangère au pacte qui l'aura enfin
-cédée à Clovis. L'immense popularité dont elle ne cessa de jouir, à
-partir de cette époque, en est un indice assez éloquent. Paris resta
-reconnaissant à la mémoire de Geneviève, il en a fait sa patronne et
-a oublié pour elle le sophiste couronné de Lutèce: c'est dans ses
-mauvais jours seulement qu'il se détourne de la vierge de Nanterre pour
-reprendre les traditions de Julien l'Apostat.
-
-[Note 378: _Vita sanctæ Genovefæ_, VII, 33 (Kohler): Tempore
-igitur quo obsidionem Parisius quinos per annos ut aiunt perpessa est
-a Francis. Quelques manuscrits portent _per bis quinos annos_; mais un
-siège de cinq ans est déjà bien difficile à admettre. V. Kohler, pp. 85
-et ss.]
-
-[Note 379: _Vita sanctæ Genovefæ_, II, 7 (Kohler).]
-
-Pendant que, protégée par les deux bras de son beau fleuve et par sa
-vieille enceinte romaine, la capitale de la France inaugurait la série
-des sièges mémorables qu'elle a soutenus, les Francs achevaient la
-conquête de la Gaule située au nord de la Seine. Du côté de l'est,
-ils s'étendaient jusqu'à la première Belgique, où Verdun, sur la
-Meuse, tombait dans leurs mains après une longue résistance. Il est
-intéressant de constater que l'évêque de cette ville était mourant
-lorsque les Francs arrivèrent, et cette lutte inutile trouve peut-être
-son explication dans l'absence de ce négociateur autorisé. Au dire d'un
-vieil hagiographe, l'armée franque aurait déployé à cette occasion
-toutes les ressources de la poliorcétique la plus savante. Du haut des
-murs, les assiégés virent l'investissement de leur ville progresser
-tous les jours, jusqu'à ce que les lignes de circonvallation furent
-achevées. Alors le bélier commença à battre les murailles, et une grêle
-de traits refoula les défenseurs qui se présentaient sur les remparts.
-Pendant que grandissait le danger, l'évêque expira, et la population
-démoralisée n'attendit plus son salut que de la clémence du roi barbare.
-
-Mais comment toucher son cœur, maintenant que le protecteur en titre
-de la cité venait de disparaître? On jeta alors les yeux sur un vieux
-prêtre du nom d'Euspicius, qui était universellement vénéré pour
-ses vertus. Euspicius consentit à aller recommander ses concitoyens
-au barbare victorieux, et le fit avec un plein succès. Clovis lui
-accorda une capitulation honorable, et, sans doute, la sécurité pour
-les personnes et pour les biens. La scène de l'entrée pacifique du
-vainqueur dans la ville prise a fait une vive impression sur le
-narrateur: en quelques traits pleins de vivacité il nous montre le
-vieux prêtre qui, tenant Clovis par la main, l'amène au pied des
-remparts, les portes de la ville qui s'ouvrent à deux battants pour
-lui livrer passage, un cortège nombreux, clergé en tête, qui vient
-processionnellement à la rencontre du généreux vainqueur. Deux
-jours de festins et de réjouissances scellèrent la réconciliation
-si heureusement ménagée par l'homme de Dieu. Il avait fait office
-d'évêque pendant la détresse de la ville; il avait été pour elle,
-comme les évêques le furent si souvent, le vrai _defensor civitatis_;
-quoi d'étonnant si le barbare lui-même désira le voir succéder au
-pontife défunt? Mais Euspicius refusa ce redoutable honneur. La chaire
-épiscopale n'avait pas d'attrait pour cette âme éprise de la solitude,
-et les ombrages monastiques de Micy-sur-Loire lui réservaient, grâce à
-la libéralité de Clovis, la satisfaction d'un vœu bien plus cher à son
-cœur[380].
-
-[Note 380: _Vita sancti Maximini_ dans dom Bouquet, III, pp.
-393 et suivantes. Cf. Bertarius, _Gesta episcoporum Vadunensium_,
-c. 4. (MGH. SS. t. IV, p. 41). Cet épisode n'étant pas daté, il est
-fort difficile de lui assigner une place certaine dans l'histoire de
-Clovis. Le document même auquel je l'emprunte parle de la _defectio_
-et de la _perduellio_ des Verdunois, ce qui ferait croire que la
-ville avait déjà subi le joug des Francs; mais en même temps il place
-cet événement dans les toutes premières années du règne de Clovis, à
-preuve ces paroles: Sed _cum auspicia ejus regni multimodis urgerentur
-incursibus_, sicut se habent multorum voluntates, quæ cupidæ sunt
-mutationum, et _rebus novellis antequam convalescant_ inferre nituntur
-perniciem vel difficultatem, plurimi tales in regno ejus reperti sunt
-talium cupidi rerum. Inter ceteros vero cives Viridunensis opidi
-defectionem atque perduellionem dicuntur meditati. La chronologie
-n'était pas le fort des écrivains du moyen âge; aussi ont-ils été bien
-embarrassés de savoir où placer le siège de Verdun. Aimoin le place
-aussitôt après le baptême de Clovis, en 497, probablement parce que
-l'attitude du roi après le siège lui semblait trahir un chrétien; il
-a été suivi par A. de Valois, I, p. 271, qui donne les mêmes raisons.
-Hugues de Flavigny, qui paraît avoir été frappé par la dernière partie
-du témoignage du _Vita Maximini_ et n'avoir pas saisi la seconde, a
-cru devoir rejeter le siège de Verdun après le meurtre de Sigebert de
-Cologne et de son fils, ce qui en fait comme une protestation contre
-le crime de Clovis. Cette manière de voir a été adoptée par Dubos,
-III, p. 375; par dom Bouquet, III, pp. 40 et 355 (dans les notes); par
-Rettberg, _Kirschengeschichte Deutschlands_, t. I, p. 265; par Pétigny,
-II, p. 575; par Loebell, _Gregor von Tours_, p. 269, note 2, et par M.
-Longnon, _Géographie de la Gaule au VIe siècle_, p. 89. Junghans, p.
-32, et Clouët, _Histoire de Verdun_, p. 78, n'osent se prononcer. Je me
-suis rallié à la date de 486 ou 487: 1º parce que le texte du _Vita_,
-dont nous possédons des manuscrits du dixième siècle, est formel, et
-que son témoignage n'implique ni obscurité ni contradiction; 2º parce
-qu'en effet, vers 486, nous voyons mourir à Verdun l'évêque Possessor,
-tandis que ses successeurs, Firminus et Victor, meurent l'un en 502,
-l'autre en 529, c'est-à-dire à des dates qui ne concordent avec aucune
-des autres hypothèses formulées: 3º parce que la relation établie entre
-le siège et le meurtre de Sigebert est chimérique, comme on le verra
-plus loin.]
-
-Le pays situé au nord de la Seine passa donc sous l'autorité de Clovis
-dans des conditions toutes spéciales. Il ne fut ni conquis selon toute
-la rigueur du droit de la guerre, ni annexé en vertu d'un traité en
-règle. Clovis en prit possession comme d'une terre sans maître qui
-avait besoin d'un protecteur et qui en général le salua volontiers
-comme tel. L'occupation put se faire sans trop de secousse, grâce à
-l'active intervention de l'épiscopat, qui, s'interposant entre les uns
-et les autres, mit la confiance et la modération dans les relations
-mutuelles, et procura aux indigènes une situation si exceptionnellement
-favorable, qu'on pourrait demander si ce n'est pas eux qui se sont
-annexé les Francs. Dans tous les cas, ils ont pris le nom national de
-ce peuple, qui, à partir des premières conquêtes de Clovis, va désigner
-tout aussi bien les Gallo-Romains que les barbares[381]. Ce fait
-capital est en quelque sorte l'emblème de la parfaite égalité politique
-des deux races sous le sceptre de Clovis. Les indigènes restèrent en
-possession de leurs biens; il n'y eut aucun de ces partages qui étaient
-la plaie incurable des autres royaumes barbares. Les Francs qui, en
-petit nombre, voulurent s'établir dans les nouvelles acquisitions
-de leur roi, n'eurent pas besoin de dépouiller les habitants: les
-terres du fisc, les domaines abandonnés étaient innombrables et les
-provinces considéraient ces nouveaux colons comme des conquêtes
-qu'elles faisaient elles-mêmes, puisqu'ils y rapportaient du travail
-et de la vie. On n'est pas parvenu à déterminer au juste la proportion
-dans laquelle les guerriers de Clovis se sont mêlés aux Romains de la
-Gaule septentrionale, mais tout atteste qu'ils furent peu nombreux et
-peu encombrants. Jamais les sources contemporaines n'ont l'occasion de
-mentionner le moindre conflit résultant de la différence des races. De
-vainqueurs et de vaincus, il n'en fut pas un instant question: il y eut
-des Francs de la veille et des Francs du lendemain, et rien de plus.
-La seule barrière qui les séparât, c'était la différence de religion;
-mais le baptême de Clovis et de ses fidèles vint bientôt la renverser.
-Alors de fréquents mariages rapprochèrent et confondirent la famille
-germanique et la famille romaine: au bout d'une ou deux générations, la
-fusion était complète, et toute trace d'une différence d'origine avait
-disparu.
-
-[Note 381: G. Kurth, _La France et les Francs dans la langue
-politique du moyen âge_. (_Revue des questions historiques_, t. 57,
-1895.)]
-
-
-
-
-II
-
-LA CONQUÊTE DE L'ENTRE-SEINE-ET-LOIRE
-
-
-L'essor victorieux du conquérant ne se laissa pas arrêter par les flots
-de la Seine. Après s'être rendu maître des cités qui étaient au nord
-de ce fleuve, il le passa enfin, et se fit reconnaître comme souverain
-par toutes celles de l'Entre-Seine-et-Loire. Ce fut une seconde
-conquête qui, sous certains rapports, se distingua de la première, et
-qu'on aurait tort de confondre avec elle. Si vagues et si obscurs que
-soient les souvenirs des chroniqueurs, ils ont gardé la notion de la
-différence que nous indiquons ici: «En ce temps, dit l'historien du
-huitième siècle, Clovis, augmentant son royaume, l'étendit jusqu'à la
-Seine. Plus tard, il se rendit encore maître de tout le pays jusqu'à la
-Loire[382].»
-
-[Note 382: _Liber historiæ_, c. 14.]
-
-L'occupation de la Gaule romaine par Clovis se présente donc à nous
-comme divisée en deux phases. Ce qui les détermine, c'est la situation
-politique de la Gaule centrale à cette époque. Au nord de la Seine
-était la sphère d'influence de Syagrius; il est probable qu'il
-prétendait gouverner sur toute cette région, et que, même là où son
-autorité n'était pas reconnue, il avait des partisans qui travaillaient
-à la faire valoir. Soissons était ainsi, sinon la capitale d'un royaume
-véritable, du moins le noyau d'un royaume en puissance. Rien de pareil
-au midi de la Seine, où, selon toute probabilité, l'influence du fils
-d'Ægidius était nulle. On a déjà vu cette contrée, dans les derniers
-temps de l'Empire, secouer avec impatience le joug de Rome et se
-pourvoir de gouvernements locaux; on l'a vue plus tard résister avec
-énergie à Ægidius. Si le fils de ce dernier n'a trouvé de résidence
-qu'aux extrémités septentrionales de la Gaule romaine, c'est,
-évidemment, parce que les villes du centre ne voulaient pas supporter
-son autorité.
-
-Il est sans doute bien difficile de se représenter l'espèce de
-gouvernement que s'était donné le pays: on ne peut que le deviner, en
-partant de ce principe qu'il se sera inspiré d'intérêts toujours les
-mêmes, et qu'il se sera conformé aux circonstances. Or nous voyons
-que partout, dans l'Empire agonisant, c'est l'autorité spirituelle de
-l'évêque qui se substitue à l'autorité disparue du comte: les villes
-qui ont des évêques possèdent en eux des chefs qu'elles aiment et qui
-jouissent de leur confiance. Ce n'est donc pas exagérer que de supposer
-l'Entre-Seine-et-Loire sous la forme d'un certain nombre de républiques
-municipales qui sont, sinon gouvernées, du moins inspirées par leurs
-évêques, et que l'identité des intérêts aura rapprochées en une espèce
-de fédération nationale. Supposez les liens de cette fédération aussi
-lâches que possible: encore est-il qu'elle s'imposait en face du danger
-commun, et que le témoignage formel d'un historien presque contemporain
-en atteste l'existence. N'ayant plus d'épée pour la défendre, la
-Gaule centrale s'était mise sous la protection de ses évêques: elle
-regardait de leur côté chaque fois que l'orage se levait, attendant
-plus de leurs prières et de leur influence morale que de la valeur de
-ses soldats et du talent de ses généraux. Dans ces centres urbains qui
-ressemblaient à des navires désemparés, les évêques étaient des hommes
-providentiels qui venaient remplacer au gouvernail le pilote frappé
-de vertige, et qui, sereins et calmes au milieu de l'irritation des
-flots, guidaient vers le port les peuples rassurés. Installés dans les
-palais des gouverneurs, ils n'héritèrent pas seulement de leurs logis
-abandonnés, mais encore de leurs fonctions désormais sans titulaire.
-Ils remplirent la mission de l'État, que l'État ne remplissait plus.
-Partout où l'on peut jeter un regard sur leur activité, on les voit non
-seulement bâtir des églises et enseigner les fidèles, mais organiser la
-charité, présider aux travaux publics, veiller à l'hygiène, se faire
-les protecteurs de leurs ouailles menacées, monter sur les murailles
-à l'heure où il s'agit de mourir[383]. Ce que la papauté fut pour la
-ville de Rome menacée par les Lombards et abandonnée par les empereurs,
-les évêques de Gaule l'ont été pour leurs villes, non moins menacées et
-non moins abandonnées. L'histoire ne nous l'a pas dit, puisque en somme
-l'histoire ne dit plus rien; mais cela ressort de tous les faits, qui
-resteraient inexplicables autrement.
-
-[Note 383: Hauck, _Kirchengeschichte Deutschlands_, t. I, pp.
-125-126.]
-
-Comment, dans ce pays de gouvernement épiscopal, l'autorité de Clovis
-va-t-elle s'implanter? Est-ce au moyen de la guerre, ou bien par la
-voie des négociations pacifiques? Y a-t-il eu conquête, ou y a-t-il
-eu accord? Encore une fois, nos annalistes gaulois sont muets. Mais
-on pense bien que le fils de Childéric, né lui-même dans cette Gaule
-centrale où son père a laissé de bons souvenirs, n'y est pas le premier
-venu. Il est puissant, il est irrésistible, il n'est pas l'ennemi de la
-religion, il est bienveillant; comment ne l'aurait-on pas reçu?
-
-Un écrivain étranger, presque contemporain, Procope, qui se trompe
-naturellement sur les détails locaux, mais qui décrit avec netteté
-les situations générales, prononce ici une parole révélatrice: «Les
-Francs, dit-il, ne pouvant avoir raison des Armoriques par la force,
-leur proposèrent l'alliance et des mariages réciproques. Les Armoriques
-(c'est le nom sous lequel cet auteur désigne les populations de la
-Gaule occidentale) acceptèrent cette proposition, car les deux peuples
-étaient chrétiens, et de la sorte ils n'en formèrent plus qu'un seul et
-acquirent une grande puissance[384].» Voilà le grand fait dans toute
-sa portée: un pacte d'égalité qui unit les Romains et les Francs, et
-bientôt après, la conversion des derniers aidant, une parfaite fusion
-des deux peuples, qui mêlent leur sang et leur nom dans une nationalité
-nouvelle.
-
-[Note 384: Procope, _De bello gothico_, I, XII, p. 63 (Bonn.)]
-
-On a voulu contester le témoignage de Procope, et l'on a cru trouver,
-dans certaines inexactitudes de cet auteur, la preuve qu'il n'y a
-pas lieu d'y ajouter foi. Rien de plus contraire à une bonne méthode
-historique. Qu'on refuse de s'en rapporter à lui chaque fois qu'il
-s'agit de choses locales, difficiles à connaître pour qui ne les a
-vues de ses yeux, ou n'y a été mêlé en personne, c'est parfait. Mais
-soutenir que cet historien remarquable, qui est venu en Italie, qui a
-été en rapport avec les Francs, dont l'attention était en éveil sur la
-situation politique des barbares, et qui avait d'ailleurs le plus grand
-intérêt à étudier le peuple de Clovis, n'ait pu connaître le fait le
-plus général et le plus fécond de sa carrière, ou qu'il l'ait inventé
-de toutes pièces sans ombre de vraisemblance, voilà une prétention qui
-doit être repoussée énergiquement.
-
-A supposer d'ailleurs que le témoignage de Procope n'existât point,
-les faits sont là, qui déposent avec une éloquence plus convaincante
-que la sienne. Cette parfaite égalité qu'il dit avoir existé en vertu
-d'un pacte entre les indigènes et les conquérants, nous savons qu'elle
-a existé en effet, et cela dès le premier jour de la conquête franque.
-Ou, pour mieux dire,--car le mot d'égalité suppose l'existence de deux
-êtres distincts,--il n'y avait plus aucune distinction, au moment
-où écrivit Procope, entre les uns et les autres: les deux peuples
-s'étaient fondus en un seul, dont tous les membres revendiquaient
-avec le même droit comme avec la même fierté le titre de Francs.
-Voilà ce que l'historien byzantin pouvait constater de son temps par
-le témoignage de la voix publique, de même que nous le constatons
-aujourd'hui par celui de l'histoire. Récuser l'explication qu'il en
-donne, ce serait non seulement une prétention téméraire et injustifiée,
-ce serait déclarer qu'il peut y avoir des effets sans cause. Ici, ou
-jamais, l'induction historique a le droit de réclamer sa place. Si,
-contrairement à la loi de toutes les conquêtes barbares de cet âge,
-les indigènes ont été reçus par les conquérants dans la jouissance de
-tous les droits politiques, c'est qu'au lieu d'une conquête proprement
-dite, il y a eu une prise de possession réglée par un pacte. Et nul ne
-contestera à l'épiscopat gaulois d'en avoir été le négociateur[385].
-
-[Note 385: Cf. W. Schultze, _Das Merovingische Frankenreich_,
-p. 57: «In den folgenden Jahren wurden dann allmälich, mehr noch
-duch friedliche Unterwerfung als duch Waffengewalt, auch die Gebiete
-zwischen Seine und Loire dem Reiche Chlodovichs einverleibt.»]
-
-Nous n'irons pas plus loin; nous nous garderons surtout de vouloir
-être plus précis. Nous ne prétendrons pas que ce pacte fut un traité
-en règle, négocié avant l'entrée de Clovis dans les villes de la Gaule
-centrale, et dont les clauses auraient été, au préalable, débattues
-entre elles et lui. Nous n'essayerons pas d'enfermer dans des dates, de
-traduire par des formules l'influence morale toute-puissante que nous
-devinons dans ce grand mouvement. Nous ne la connaîtrons jamais que par
-ses conséquences les plus générales et les plus durables; quant à ses
-manifestations vivantes dans le temps et dans l'espace, nous sommes
-réduits à les ignorer. Bornons-nous à rappeler que les indigènes de
-la Gaule n'avaient aucune hostilité préconçue contre les Francs; que,
-dégoûtés de l'Empire, ils voyaient plutôt en eux des libérateurs qui
-les affranchissaient à jamais du fantôme impérial; que, de leur part,
-les Francs ne venaient pas pour envahir et pour partager la Gaule, mais
-simplement pour la soumettre à leur roi; que, dans ces conditions,
-rien n'empêchait les villes de les accueillir spontanément; qu'au
-surplus, les cités s'inspiraient de leurs évêques, et que les évêques
-préféraient les Francs païens aux Visigoths hérétiques; qu'ils durent
-se borner à demander des garanties; que Clovis, à l'exemple de son
-père, était trop déférent envers ces tout-puissants arbitres de la
-Gaule pour ne pas accueillir leurs propositions, et qu'enfin, il avait
-tout avantage à les accepter. Si toutes ces données sont exactes,--et
-nous ne voyons pas qu'elles puissent être contestées,--comment ne pas
-admettre l'hypothèse d'un accord pacifique au moyen duquel, soit avant,
-soit après l'entrée de l'armée franque dans l'Entre-Seine-et-Loire,
-ce pays serait passé sous l'autorité de Clovis? Et quand ce traité,
-suggéré presque impérieusement à l'esprit par l'étude des événements,
-est ensuite attesté d'une manière formelle par un contemporain bien
-informé, comment refuser de se rendre aux deux seules autorités qui
-guident la conscience de l'historien, le témoignage des hommes et le
-témoignage des faits?
-
-Procope ajoute un renseignement trop précis et trop vraisemblable pour
-qu'il y ait lieu de le révoquer en doute, même si l'on pouvait en
-contester certains détails. «Il restait, dit-il, aux extrémités de la
-Gaule, des garnisons romaines. Ces troupes, ne pouvant ni regagner Rome
-ni se rallier aux ennemis ariens, se donnèrent avec leurs étendards et
-avec le pays dont elles avaient la garde aux Francs et aux Armoriques.
-Elles conservèrent d'ailleurs tous leurs usages nationaux, et elles les
-transmirent à leurs descendants, qui les suivent fidèlement jusqu'à
-ce jour. Ils ont encore le chiffre des cohortes dans lesquelles ils
-servaient autrefois; ils vont au combat sous les mêmes drapeaux, et on
-les reconnaît aux ornements romains qu'ils portent sur la tête[386].»
-Voilà, certes, un curieux témoignage. Qu'il soit entièrement inventé,
-c'est ce qu'on ne fera, certes, admettre à aucun historien sérieux.
-
-[Note 386: Procope, _De bello gothico_, I, XII, p. 64 (Bonn).]
-
-Procope parlait de choses de son temps, et l'on ne voit pas bien
-comment il aurait pu se laisser abuser en cette matière. Son témoignage
-est d'ailleurs confirmé par des renseignements qui nous viennent d'un
-tout autre côté. Il est certain qu'il existait en Gaule, au cinquième
-siècle, un grand nombre de colonies militaires, formées par des
-barbares de toute nationalité, à qui l'Empire avait donné des terres
-en échange du sang qu'ils versaient sous les étendards des légions.
-Un document officiel de l'époque nous montre des lètes Bataves, des
-Suèves et des Francs répartis dans diverses régions de la Gaule, et
-principalement dans l'Entre-Seine-et-Loire, à Bayeux, à Coutances, à
-Chartres, au Mans, à Rennes et dans quelques cités au nord de la Seine
-ainsi qu'en Auvergne[387]. Au témoignage de la même source, corroboré
-par un écrivain du quatrième siècle, il y avait des Sarmates cantonnés
-en Poitou, en Champagne, en Picardie et en Bourgogne[388]. La colonie
-des Taïfales du Poitou nous est connue à la fois par ce document et par
-un chroniqueur contemporain[389]. Enfin, la toponymie, de son côté,
-non seulement confirme l'existence des colonies de Taïfales[390] et de
-Sarmates[391], mais nous en révèle encore d'autres de Chamaves[392], de
-Hattuariens[393], de Marcomans[394], de Warasques[395], d'Alamans[396]
-et de Scotingues[397]. Plusieurs de ces colonies, comme celles des
-Bataves, des Chamaves et des Hattuariens, appartenaient au groupe de
-peuples qui a constitué la nationalité franque. Ces barbares, qui
-avaient échangé leur patrie germanique pour les foyers que l'Empire
-leur avait donnés en Gaule, se trouvaient désormais sans maître
-et sans titre de possession. Ils retrouvèrent l'un et l'autre en
-saluant Clovis comme leur souverain, et, au prix de cet hommage qui ne
-devait guère leur coûter, ils conservèrent l'intégrité de leur rang
-et de leurs biens. Ils continuèrent, comme sous l'Empire, à former
-des corps militaires distincts sous des chefs à eux, et il n'est pas
-étonnant qu'ils aient gardé quelque temps, comme le dit le narrateur
-byzantin, leurs étendards et leurs uniformes traditionnels. Les Francs
-avaient, dès longtemps, l'habitude d'incorporer de la sorte tous les
-barbares qu'ils trouvaient établis dans leurs nouvelles conquêtes, en
-les admettant à la parfaite égalité des droits civils et politiques
-dans un temps où ils la refusaient encore aux indigènes. C'était ce
-que leur loi nationale appelait _les barbares qui vivent sous la loi
-salique_[398]. Mais cette désignation même devint superflue le jour
-où tous les hommes libres, quelle que fût leur nationalité, jouirent
-sous le sceptre de Clovis d'une parfaite égalité de droits. Aussi ne la
-verra-t-on plus employée par les auteurs contemporains, qui n'ont pour
-tous, Romains ou barbares, que l'appellation générique de Francs.
-
-[Note 387: _Notitia Dignitatum_, éd. Seeck, XLII.]
-
-[Note 388: O. c. _ibidem_, et Socrate, _Hist. eccl._ IV, 11, 32.]
-
-[Note 389: O. c. _ibidem_ et Grégoire de Tours, _Hist. Franc._ V, 7
-et _Vit. Patr._, XV.]
-
-[Note 390: A Tiffauges et dans les environs.]
-
-[Note 391: Localités du nom de Sermaise, Sermoise, etc., dans
-divers départements français.]
-
-[Note 392: Ils ont laissé leur nom au _pagus Hamaus_, dont le nom
-subsiste dans celui du village de Saint-Vivant-en-Amous. Cf. Longnon,
-_Atlas historique de la France_, texte, p. 132.]
-
-[Note 393: D'où le pays _Attoariensis_ au pays de Langres. Longnon
-_o. c._ p. 96.]
-
-[Note 394: Une dizaine de localités françaises portent le nom de
-Marmagne, sur l'origine duquel v. Quicherat, _Essai sur la formation
-française des noms de lieu_, p. 28.]
-
-[Note 395: _Vita Eustasii_ dans Mabillon, _Acta Sanct. O. S. B._
-II, p. 109; ils ont laissé leur nom à Varais près de Besançon.]
-
-[Note 396: Aumenancourt.]
-
-[Note 397: Finot, Le _pagus Scodingorum_ dans la _Biblioth. de
-l'École des Chartes_. t. 33.]
-
-[Note 398: Barbarus qui lege salica vivit. _Lex Salica, passim_.]
-
-Outre ces groupes épars, trop faibles pour échapper à l'absorption même
-s'ils l'avaient voulu, l'Entre-Seine-et-Loire contenait deux autres
-peuples plus compacts, plus nombreux, et qu'il n'était pas si facile de
-priver de leur indépendance. C'étaient les Saxons et les Bretons. Les
-uns et les autres constituaient de vraies nationalités fort distinctes
-des Gallo-Romains, avec lesquels ils n'avaient rien de commun que la
-participation au même sol. Quelles furent les relations de Clovis avec
-eux?
-
-Les Saxons étaient répandus tout le long du littoral de la Manche,
-depuis la Belgique jusqu'aux confins de la Bretagne; au delà de
-cette presqu'île, ils occupaient encore les rivages de la Loire à
-son embouchure. Toutes ces régions portaient dès le premier siècle,
-dans les documents de l'Empire, le nom de _Rivage saxonique_. Nous
-distinguons sur cette vaste étendue trois groupes de ces barbares.
-Le premier était formé par les colonies saxonnes établies en grand
-nombre dans le Boulonnais et aux abords du Pas-de-Calais: ils avaient
-été incorporés dans le royaume franc, selon toute apparence, dès le
-temps de Clodion[399]. Un second groupe, plus considérable, occupait
-le Bessin et avait pour centres les villes de Bayeux et de Coutances.
-Ici, les Saxons étaient tellement nombreux qu'ils semblent avoir formé
-la majorité de la population[400]. Encore à la fin du sixième siècle,
-nous voyons qu'ils ont conservé leurs caractères nationaux et qu'ils
-forment comme une enclave germanique au milieu du royaume franc.
-Chose remarquable, ils avaient dans une certaine mesure germanisé les
-populations romaines au milieu desquelles ils vivaient; du moins est-ce
-parmi le clergé de cette région que nous rencontrons les plus anciens
-noms germaniques[401].
-
-[Note 399: V. ci-dessus p. 74 et p. 180.]
-
-[Note 400: Sur les Saxons de Bayeux (Baiocassini Saxones) v.
-Grégoire de Tours, _Hist. Franc._ V, 26; X, 9.]
-
-[Note 401: Voici les plus anciens noms germaniques portés en
-Gaule par des évêques; je les relève sur les listes des signatures
-des conciles du temps, et l'on verra qu'ils sont tous portés par des
-évêques ou des prêtres du _Littus Saxonicum_: 511. Gildardus, évêque de
-Rouen, et Littardus, évêque de Séez; 538, Lauto, évêque de Coutances,
-Theudobaudis, évêque de Lisieux, Baudastes, prêtre délégué par l'évêque
-d'Avranches; 541, Scupilio, prêtre délégué de Coutances et Baudardus,
-prêtre délégué d'Avranches. C'est seulement à partir de 549 que les
-listes conciliaires nous offrent des noms germaniques portés par des
-prêtres qui appartiennent à d'autres diocèses que la Normandie.]
-
-Un troisième groupe de Saxons était établi, dès l'époque romaine, à
-l'embouchure de la Loire, sur la rive gauche de ce fleuve et dans les
-îles qui forment l'archipel de son large estuaire. C'est celui-ci
-qui a le plus souvent fait parler de lui dans l'histoire: il a été
-la terreur de toutes les populations de la Basse-Loire. On a vu les
-combats acharnés que leur ont livrés les derniers comtes romains,
-assistés de Childéric, leur assaut sur Angers, leur défaite, la chasse
-que les Romains leur donnèrent dans leurs îles[402]. Ces revers ne
-les avaient pas domptés. Quelques années après--c'était dans les
-commencements du règne de Clovis--ils menaçaient de nouveau la ville
-de Nantes. Nantes était un des centres du commerce gaulois; elle ne le
-cédait qu'à Marseille et à Bordeaux. De plus, par l'importance de sa
-position stratégique, qui commande le cours inférieur de la Loire et
-qui ferme aux vaisseaux la porte de la Gaule centrale, elle était un
-poste des plus précieux à garder ou à conquérir. Écoutons le récit de
-Grégoire de Tours:
-
-[Note 402: Voir ci-dessus, pages 212 et 214.]
-
-«Du temps de Clovis, la ville de Nantes fut assiégée par les barbares.
-Déjà soixante jours s'étaient écoulés pour elle dans la détresse,
-lorsque au milieu de la nuit apparurent aux habitants des hommes qui,
-vêtus de blanc et tenant des cierges allumés, sortaient de la basilique
-des bienheureux martyrs Rogatien et Donatien. En même temps, une autre
-procession, semblable à la première, sortait de la basilique du saint
-pontife Similien. Quand ces deux processions se rencontrèrent, elles
-échangèrent des salutations et prièrent ensemble, puis chacune regagna
-le sanctuaire d'où elle était venue. Aussitôt toute l'armée ennemie se
-débanda, en proie à la plus grande terreur. Lorsque vint le jour, elle
-avait entièrement disparu, et la ville était délivrée. Le miracle eut
-pour témoin un certain Chillon, qui était pour lors à la tête de cette
-armée. Il n'était pas encore régénéré par l'eau et par l'Esprit-Saint,
-mais, sans tarder, il se convertit à Dieu dans la componction de son
-cœur, et né à une vie nouvelle, il proclama à haute voix que le Christ
-est le Fils du Dieu vivant[403].»
-
-[Note 403: Grégoire de Tours, _Gloria martyrum_, c. 59. Dans la
-première édition de ce livre, j'avais admis avec Ruinart, note à
-Grégoire de Tours l. c., que Chillon était un Franc, ainsi que son
-armée. Après plus mûr examen, je me suis convaincu que cette opinion
-n'est guère soutenable. Grégoire de Tours n'a pu penser à nous
-présenter la délivrance de Nantes du joug des Francs comme un bonheur;
-il était Franc lui-même, et très loyaliste, comme d'ailleurs tout le
-monde au sixième siècle en Gaule. De plus, devait-il considérer comme
-un miracle une délivrance qui n'en était pas une, puisqu'en fait Nantes
-tomba et resta sous l'autorité franque comme toute la Gaule? Les termes
-mêmes employés, _tempore regis Clodovechi_, semblent bien indiquer que
-l'événement n'a avec Clovis qu'un rapport chronologique. Combien, au
-contraire, tout l'épisode s'illumine vivement si l'on admet que les
-_barbares_ qui essayent de prendre Nantes, mais qui en sont chassés
-miraculeusement, sont les Saxons du voisinage, les éternels ennemis!
-Cf. Meillier, _Essai sur l'histoire de la ville et des comtes de
-Nantes_, publié par L. Maître, (Nantes, 1872, p. 25). et Arth. de la
-Borderie, _Histoire de Bretagne_, t. I, p. 329.]
-
-Ainsi les Saxons étaient restés le fléau de la Gaule, et l'on peut
-croire que s'ils avaient eu une base d'opération plus solide,
-c'est-à-dire s'ils avaient gardé contact avec les masses profondes de
-la Germanie, ils auraient disputé avec quelque chance de succès la
-domination de la Gaule au peuple franc. Essayèrent-ils de lui résister
-lorsqu'ils virent apparaître les soldats de Clovis dans les vallées de
-la Seine et de la Loire? Ou bien, reconnaissant dans les conquérants
-des frères, et heureux de se mettre sous l'autorité d'un roi puissant
-de leur race, entrèrent-ils dans la nationalité franque au même titre
-et avec les mêmes droits que tous les autres peuples gallo-romains ou
-germaniques? L'histoire ne nous en dit rien; toutefois, si l'on peut
-s'en rapporter à quelques indices, il y a lieu de croire à un accord
-pacifique bien plutôt qu'à un règlement de comptes par les armes. Les
-Saxons gardèrent fidèlement, pendant cette période, leurs usages et
-leurs mœurs. Ceux du Bessin sont, de tous les groupes ethniques de la
-Gaule franque, celui qui a le mieux conservé sa nationalité au sixième
-siècle, et encore au neuvième siècle, le pays qu'ils habitaient était
-désigné par leur nom[404]. Les traces si nombreuses que l'immigration
-barbare a laissées dans la Normandie doivent être en bonne partie
-attribuées aux Saxons, et les Normands, qui pénétrèrent dans ce pays au
-dixième siècle, n'ont fait qu'y ranimer une vitalité germanique alors
-sur le point de s'épuiser. Quant aux Saxons de la Loire, rien ne permet
-de supposer qu'ils aient été troublés dans la paisible possession de
-leurs foyers. Ils restèrent païens jusque dans la seconde moitié du
-sixième siècle, et c'est à l'évêque Félix de Nantes qu'était réservé
-l'honneur de les introduire dans la communion catholique[405]. C'est
-assez dire que les Saxons ont été traités par les Francs en peuple
-frère plutôt qu'en ennemis, et que vis-à-vis des barbares la politique
-du conquérant fut la même que vis-à-vis des Gallo-Romains.
-
-[Note 404: _Otlingua Saxonia_. Capitulaire de 853.]
-
-[Note 405:
-
- _Munere Felicis de vepre nata seges.
- Aspera gens Saxo, vivens quasi more ferino
- Te medicante sacer bellua reddis ovem._
-
- Fortunat, _Carm._ III, 9
-]
-
-Vis-à-vis des Bretons, cette politique s'inspira des mêmes larges
-idées, bien qu'avec des modifications rendues nécessaires par des
-différences de race et de lieu. Les Bretons représentaient en Gaule
-une nationalité foncièrement étrangère aux deux grandes races qui
-se la partageaient, et avec laquelle les points de contact étaient
-fort rares. Installés dès le milieu du cinquième siècle, avec le
-consentement de l'Empire, dans la presqu'île à laquelle ils ont
-laissé leur nom, ils y furent tout d'abord des auxiliaires de
-l'armée romaine, dont on se servait contre les barbares, et qu'on
-faisait passer où l'on avait besoin d'eux. Mais l'Empire ayant cessé
-d'exister, et les immigrés voyant grossir leurs rangs d'un grand nombre
-d'insulaires fuyant devant les envahisseurs anglo-saxons, il arriva que
-les Bretons se trouvèrent à la fin plus de liberté d'une part et, de
-l'autre, plus de force pour la défendre, et telle était leur situation
-lorsque la fortune des événements les mit en contact avec les Francs. Y
-eut-il une lutte sérieuse entre les deux peuples? Encore une fois, il
-n'y en a pas d'apparence; tout, au contraire, nous porte à croire qu'il
-intervint une espèce d'accord, mais d'une espèce particulière cette
-fois. Les Bretons gardèrent leur indépendance et leurs chefs nationaux;
-ils ne furent pas, comme l'avaient été leurs voisins les Saxons,
-incorporés dans le royaume des Francs, mais ils reconnurent l'hégémonie
-de ce peuple et la suzeraineté de son roi. C'est ce que le chroniqueur
-du sixième siècle exprime d'une manière aussi concise que juste quand
-il écrit: «Après la mort de Clovis, les Bretons continuèrent de rester
-sous l'autorité des Francs, mais en gardant leurs chefs nationaux, qui
-portaient le titre de comte et non de roi[406].»
-
-[Note 406: Nam semper Britanni sub Francorum potestatem post
-obitum regis Clodovechi fuerunt, et comites non regis appellati sunt.
-(Grégoire de Tours, _Hist. Franc._ IV, 4.) Conclure de ce passage avec
-M. A. de la Borderie, _Histoire de Bretagne_, t. I, p. 263, que les
-Bretons ne reconnurent la suprématie des Francs qu'_après_ la mort de
-Clovis, c'est, à mon sens, faire violence au texte, car cela revient
-à lui faire dire que les Bretons ont attendu cette mort pour faire
-leur soumission. Dom Lobineau (_Histoire de Bretagne_, t. I, p. 9) se
-trompe lorsqu'il argue de l'absence des évêques bretons au concile
-d'Orléans (511) pour nier la soumission de la Bretagne à Clovis. Y
-avait-il d'autres sièges épiscopaux en Bretagne, à cette date, que ceux
-de Rennes et de Vannes? Si oui, étaient-ils assez nombreux pour qu'on
-ne soit pas autorisé à expliquer leur absence, comme celle d'autres
-évêques dont les noms manquent, par une circonstance purement fortuite?]
-
-Ainsi, de quelque côté que nous envisagions la conquête de la Gaule
-romaine par Clovis, elle se présente à nous avec le même caractère
-essentiel, celui d'une prise de possession fondée pour le moins autant
-sur une convention que sur les armes. Si l'on fait abstraction de
-la situation toute spéciale des Bretons, cette conquête assura aux
-populations conquises une parfaite égalité avec les conquérants. On ne
-peut se lasser de le répéter: là est le secret de la vitalité déployée
-par le peuple franc dès le premier jour. Au lieu de souder ensemble
-des éléments disparates pour en faire un corps factice et sans vie,
-à l'imitation des autres barbares, le conquérant franc, guidé par un
-génial instinct et servi par d'intelligents collaborateurs, a fondu
-tous les métaux dans une même coulée et en a tiré un indestructible
-airain.
-
-
-
-
-III
-
-LA SOUMISSION DES ROYAUMES FRANCS DE BELGIQUE
-
-
-La conquête du pays de la Loire n'était peut-être pas entièrement
-achevée, que déjà le conquérant était appelé à l'autre bout de son
-vaste royaume par une nouvelle entreprise. L'histoire n'a consacré
-qu'une seule ligne au récit de cette campagne: «La dixième année de
-son règne, Clovis fit la guerre aux Thuringiens, et les soumit à sa
-domination...» Voilà tout, et le lecteur aura une idée des difficultés
-contre lesquelles doit lutter ce livre, si nous lui disons que cette
-simple ligne contient autant de problèmes que de mots.
-
-Le peuple contre lequel Clovis allait porter ses armes victorieuses,
-c'étaient ces mystérieux Thuringiens qui représentent pour nous, sous
-un nom défiguré, les conquérants barbares de la cité de Tongres[407].
-Voilà ce qu'on peut affirmer avec assurance, encore bien que tous les
-historiens ne veuillent pas en convenir. Mais le moyen d'admettre
-qu'il faille penser ici aux Thuringiens de l'Allemagne centrale,
-desquels Clovis était séparé par toute l'épaisseur du royaume des
-Ripuaires[408], et qui, nous le savons, jouissaient encore de toute
-leur indépendance pendant les premières années du règne de ses fils!
-D'ailleurs, l'annaliste de la Gaule occidentale qui a fourni ce
-renseignement à Grégoire de Tours[409] ne connaissait pas la lointaine
-Thuringe allemande: son regard n'embrassait que les peuples voisins de
-la Gaule, et, même dans cet horizon borné, il est loin d'avoir tout
-vu. S'il a nommé ici les Thuringiens, lui qui ne connaît pas quantité
-d'autres exploits de Clovis, c'est sans doute parce que ce peuple,
-établi en terre gauloise, et, en définitive, de même race que les
-Francs de Tournai, était à la portée de son regard et dans le cercle
-de ses notions géographiques assez restreintes. C'est peut-être aussi
-parce que cette expédition, pour des raisons qui nous échappent, frappa
-davantage l'attention de l'annaliste et fut mieux connue dans son
-milieu.
-
-[Note 407: Voir pour la démonstration de ce point G. Kurth.
-_Histoire poétique des Mérovingiens_, pp. 110-119.]
-
-[Note 408: Pour ne pas parler de ceux de Cambrai, dont personne
-ne conteste l'existence, et de Tongres, que j'identifie avec les
-Thuringiens cisrhénans. Il est vrai qu'on pourrait soutenir que Clovis
-a eu tous ces royaumes francs pour alliés, mais encore faudrait-il
-dire la cause qui a pu le décider à combattre en un pays fort éloigné
-du sien, où il n'avait aucun intérêt à défendre, et qu'il ne pouvait
-garder dans ses mains.]
-
-[Note 409: C'est, selon toute vraisemblance, l'auteur des _Annales
-d'Angers_. G. Kurth, _Les sources de l'Hist. de Clovis_ (_Revue des
-quest. Hist._), t. 44.]
-
-C'est donc la Tongrie que nous avons à reconnaître dans la Thuringie
-de l'annaliste[410]. Elle formait à cette date un des royaumes francs
-issus du morcellement de celui de Clodion. On ne peut pas entreprendre
-de tracer aujourd'hui les limites de cet état oublié. Se couvrait-il
-avec le territoire de la vaste cité de Tongres, ou le dépassait-il,
-ou encore n'en comprenait-il qu'une partie? Nous ne le savons pas, et
-il est bien probable que nous l'ignorerons toujours. C'était le plus
-oriental comme le plus septentrional des trois royaumes saliens. Il
-touchait à l'est à celui des Ripuaires; à l'ouest, il était contigu à
-celui de Cambrai. A l'époque où nous sommes arrivés, il devait avoir à
-sa tête un descendant de Clodion, partant un parent de Clovis. Si l'on
-admet l'identité proposée par nous entre la Thuringie et le pays de
-Tongres, il ne sera pas impossible de découvrir le nom de ce souverain.
-Rappelons-nous qu'il n'y a que trois royaumes saliens attestés, et que,
-d'autre part, à la fin du cinquième siècle, il y a eu effectivement
-trois rois saliens connus, qui sont Clovis à Tournai, Ragnacaire à
-Cambrai, et Chararic dont le domaine n'est pas indiqué. Sera-ce abuser
-de la conjecture que d'attribuer au seul de ces rois qui n'ait pas de
-royaume connu le seul de ces trois royaumes dont nous ignorons le roi?
-
-[Note 410: J'ai à peine besoin de faire remarquer au lecteur la
-distinction que j'établis ici entre la Thuringie et la Thuringe, comme
-je fais plus loin entre la Burgondie et la Bourgogne. Il y aurait
-autant d'inconvénient à confondre ces noms entre eux qu'à dire, comme
-on faisait au dix-septième siècle, les Français pour les Francs.]
-
-Les raisons qui mirent aux prises le roi Clovis avec son parent de
-Tongrie ne doivent pas être cherchées fort loin. Au dire de la légende,
-Chararic avait pris, lors de la bataille de Soissons, une attitude
-des plus équivoques. Se tenant à distance des deux armées, il avait
-attendu la fortune du combat pour offrir son amitié au vainqueur.
-C'est sous cette forme, d'une simplicité enfantine, que l'imagination
-populaire aime à se figurer les combinaisons des habiles. Croira qui
-voudra qu'à l'époque barbare l'habileté ait consisté dans la pire des
-maladresses! Mais enfin, s'il est permis d'interpréter des légendes, la
-nôtre signifie peut-être que Chararic, qui n'avait aucun intérêt engagé
-dans la lutte avec Syagrius, dont il n'était pas même le voisin, avait
-décidé d'observer la neutralité entre les deux belligérants. Qui sait
-d'ailleurs si la légende elle-même n'a pas été imaginée pour donner à
-l'entreprise de Clovis contre son parent la couleur d'une vengeance
-légitime?
-
-Pour bien comprendre la guerre contre Chararic, il faut la mettre
-en rapport avec l'expédition contre Ragnacaire de Cambrai, qui est,
-dans Grégoire de Tours, de la même provenance populaire, et dans
-laquelle le caractère épique s'accuse encore plus ouvertement. Tout
-porte à croire, d'ailleurs, que la guerre contre Ragnacaire précéda
-l'autre, puisque le royaume de Cambrai, contigu à celui de Tournai,
-s'imposait entre celui-ci et le royaume de Tongrie. Ragnacaire était,
-avec Chararic, le parent de Clovis, et l'on ne peut pas douter que
-les deux royaumes saliens n'aient été attaqués pour le même motif et
-conquis dans les mêmes circonstances. L'ambition du roi de Tournai,
-démesurément accrue par ses récents succès militaires, la fierté
-jalouse des deux autres monarques, qui se considéraient comme ses égaux
-et peut-être, qui sait? comme ses supérieurs, c'était plus qu'il n'en
-fallait pour provoquer tous les jours des conflits et pour amener enfin
-un dénouement tragique. Mais l'esprit populaire ne se contente pas
-des lois abstraites qui régissent les événements humains; il lui faut
-présenter les choses sous une forme plus concrète et plus dramatique à
-la fois, et voici comment il nous présente l'histoire de la conquête
-des royaumes de Tongrie et de Cambrai.
-
-«Clovis se dirigea contre Chararic. Celui-ci, appelé au secours par
-Clovis lors de la bataille contre Syagrius, s'était tenu à distance,
-sans prêter main forte à aucune des deux armées; il attendait le
-résultat des événements pour offrir son amitié au vainqueur. Voilà
-pourquoi, rempli d'indignation, Clovis prit les armes contre lui. Une
-ruse lui ayant livré Chararic et son fils, il les fit jeter en prison
-et tondre, puis il fit ordonner le père prêtre et le fils diacre. On
-raconte que Chararic s'affligeant de cette humiliation et versant des
-larmes, son fils lui dit: «On a coupé les feuilles d'un arbre vert,
-mais elles repousseront bientôt; puisse périr avec la même rapidité
-celui qui a fait cela!» Ce propos ayant été rapporté à Clovis, il fit
-trancher la tête au père et au fils, après quoi il s'empara de leurs
-trésors et de leur royaume[411].
-
-[Note 411: Grégoire de Tours, H. F., ii, 41. Un lecteur peu
-expérimenté pourrait me demander si ces mots: _et Chararicum quidem
-presbiterum, filium vero ejus diaconum ordinari jubet_, ne marquent pas
-que ces rois et Clovis lui-même étaient déjà chrétiens: ils marquent
-tout au plus que les auteurs de la légende l'étaient. Au surplus,
-la fable se laisse en quelque sorte toucher du doigt grâce à cette
-différence hiérarchique observée jusque dans les rigueurs que l'on
-inflige au père et au fils. Rien de plus hautement invraisemblable et
-de plus profondément épique.]
-
-«A Cambrai régnait alors le roi Ragnacaire. Il était d'une luxure si
-effrénée qu'à peine il respectait ses plus proches parents. Il avait
-pour conseiller un certain Farron, souillé des mêmes turpitudes que
-lui. Tel était l'engouement du roi pour ce personnage, que lorsqu'on
-lui apportait un cadeau, que ce fût un aliment ou autre chose, il
-avait, dit-on, l'habitude de dire que cela suffisait pour lui et pour
-son Farron. Ses Francs étaient remplis d'indignation. Clovis, pour les
-gagner, leur distribua de la monnaie, des bracelets, des baudriers,
-le tout en cuivre doré qui imitait frauduleusement l'or véritable.
-Puis il se mit en campagne. Ragnacaire, à diverses reprises, envoya
-des espions, et, quand ils revinrent, leur demanda quelle était la
-force de l'armée de Clovis. «C'est un fameux renfort pour toi et
-pour ton Farron,» lui répondirent-ils. Cependant Clovis arrive, et
-la bataille s'engage. Voyant son armée vaincue, Ragnacaire prit la
-fuite; mais, fait prisonnier, il est amené à Clovis les mains liées
-derrière le dos, en compagnie de son frère Richaire. «Pourquoi, lui dit
-le vainqueur, as-tu permis que notre sang fût humilié en te laissant
-enchaîner? Mieux valait pour toi mourir!» Et d'un coup de hache il
-lui fendit la tête. Puis, se retournant vers Richaire: «Si tu avais
-porté secours à ton frère, on ne l'aurait pas lié.» Et, en disant ces
-mots, il le tua d'un coup de hache. Après la mort de ces deux princes,
-les traîtres s'aperçurent que l'or qu'ils avaient reçu du roi était
-faux. Ils s'en plaignirent à lui, mais on dit qu'il leur répondit en
-ces termes: «Celui qui livre volontairement son maître à la mort ne
-mérite pas un or meilleur que celui-là; qu'il vous suffise qu'on vous
-laisse vivre, et qu'on ne vous fasse pas expier votre trahison dans
-les tourments.» Et eux, pour obtenir sa grâce, ils protestèrent que
-cela leur suffisait en effet. Les deux princes avaient un frère nommé
-Rignomer, qui, sur l'ordre de Clovis, fut mis à mort au Mans. Après
-quoi, le roi prit possession de leur royaume et de leurs trésors[412].
-
-[Note 412: Grégoire de Tours, II, 42.]
-
-Il est aujourd'hui acquis que les traditions sur la mort de Chararic,
-de Ragnacaire et des siens, de même que certaines autres dont il sera
-question dans la suite de ce livre, ne sont que des légendes tirées
-probablement de chants populaires. A leur insu, les poètes qui ont
-créé ces chants y ont peint les hommes et les événements, non pas tels
-qu'ils étaient, mais tels qu'eux-mêmes les concevaient à distance, dans
-une imagination qui idéalisait les personnages et qui les transformait
-en types. Mais ces types n'étaient pas d'un ordre fort relevé:
-s'ils personnifiaient l'énergie de la volonté et la souplesse de
-l'intelligence, c'était en poussant l'une jusqu'à la férocité, jusqu'à
-la duplicité l'autre. Toutes les facultés humaines étaient exaltées,
-sans préoccupation de la loi morale qui doit limiter leur exercice.
-Clovis devint une de ces figures chères aux barbares: ils en firent un
-Ulysse qui n'était jamais à court de ressources, et qui assaisonnait
-d'une jovialité sinistre les scènes de carnage et de trahison. Ils
-ne se doutaient pas qu'ils rabaissaient leur héros, ils croyaient le
-glorifier en le peignant tel qu'ils l'admiraient. Quand les historiens
-sont venus, ils se sont trouvés en face de ces traditions, qu'ils
-ont accueillies à défaut d'autres sources, et aussi à cause de leur
-incontestable intérêt dramatique. De nos jours, on les a étudiées de
-plus près; on les a décomposées selon un procédé qui ressemble à celui
-de l'analyse chimique, et on est parvenu à en dégager dans une certaine
-mesure l'élément légendaire. On ne pourra jamais, sans doute, faire le
-départ exact et complet de la fiction et de la réalité, et ce serait
-une tentative stérile que de vouloir, à quatorze siècles de distance,
-ramener à la précision de la vérité scientifique des notions défigurées
-par l'imagination dès leur entrée dans le domaine de l'histoire.
-
-On nous demandera peut-être de quel droit nous avons modifié la date
-de ces faits, que Grégoire de Tours place dans les dernières années
-du règne de Clovis. Notre réponse sera simple. Rapportées par la voix
-populaire, les traditions dont nous venons de nous occuper ne portaient
-pas de date. En les accueillant dans sa chronique, Grégoire de Tours
-les a placées à l'endroit qu'aujourd'hui encore les érudits réservent
-aux faits non datés, je veux dire, à la fin de son récit. Peut-être
-aussi faisaient-elles partie d'un seul tout avec une autre tradition
-qui raconte des histoires de meurtre analogues, et que nous sommes
-obligé de placer entre les années 508 et 511. Dans ce cas encore,
-l'historien des Francs se sera vu amener forcément à les consigner
-sur les dernières pages de son histoire de Clovis. De toute manière,
-il faut admettre que lui-même ignorait la date de ces événements
-poétiques, et que son classement est le résultat d'une conjecture. Nous
-ne sommes donc nullement tenus à l'ordre chronologique suivi par lui.
-
-Cela étant, si nous nous décidons à faire reculer ces épisodes
-jusqu'au delà du baptême de Clovis[413], ce n'est nullement à cause
-de leur couleur barbare et de la difficulté de les concilier avec les
-sentiments d'un prince qui s'est converti spontanément à l'Évangile.
-Qui ne sait, en effet, que cette couleur barbare est précisément
-l'apport de l'imagination populaire? Ce n'est pas non plus parce
-que les dernières années du règne de Clovis seraient singulièrement
-encombrées, si l'on admettait qu'après 509 il eût fait périr les
-roitelets barbares en même temps qu'il organisait l'administration
-de l'Aquitaine vaincue et préparait le concile d'Orléans. Ce qui
-nous touche davantage, c'est que les deux royales victimes de Clovis
-apparaissent tout au commencement de sa carrière, en 486, et ne jouent
-plus, par la suite, aucun rôle dans ses campagnes, alors qu'en 507
-encore, le prince de Cologne combat à côté de lui. Sans doute, il n'y a
-là qu'une présomption et non une preuve; mais cette preuve sera faite
-pour Chararic, tout au moins, si l'on accorde, comme nous l'avons
-supposé, qu'il était le roi des Thuringiens vaincus en 491. Quant à
-Ragnacaire, nous trouvons dans l'histoire de Clovis deux faits qui nous
-font croire que ce dernier doit avoir été assez longtemps en possession
-du royaume de Cambrai avant sa mort. D'une part, nous savons qu'il a
-fondé l'abbaye de Baralle, dans le voisinage de Cambrai; de l'autre,
-la rédaction de la loi _salique_ suppose que tous les Francs établis
-au midi de la forêt Charbonnière, et par conséquent ceux du Cambrésis
-également, vivent sous l'autorité de Clovis[414]. On le voit, il est
-tout au moins difficile que Ragnacaire ait péri dans les dernières
-années de ce prince, à moins qu'on ne veuille supposer, sans preuve,
-que les faits allégués par nous doivent être eux-même ramenés le plus
-près possible de la mort de Clovis.
-
-[Note 413: Je tiens à dire que je ne suis pas le seul de mon avis
-sur cette question épineuse. Junghans, pp. 119 et 120, récuse la
-chronologie de Grégoire, croit qu'elle a été arrangée par lui ou par sa
-source poétique, et suppose que les royaumes saliens auront été annexés
-peu après la bataille de Soissons. Richter, _Annalen des fraenkischen
-Reichs im Zeitalter der Merovinger_, Halle, 1873, p. 44, pense que la
-conquête des royaumes saliens a dû précéder celle du royaume ripuaire,
-et qu'on ne peut placer ces événements dans les dernières années de
-Clovis. Binding, p. 111, place l'annexion des royaumes saliens avant le
-mariage de Clovis avec Clotilde. Giesebrecht, _Deutsche Kaiserzeit_, t.
-I, p. 12, croit même qu'elle est antérieure à la guerre de Syagrius.
-Loening, _Geschichte des Deutschen Kirchenrechts_, t. II, p. 9, montre
-l'impossibilité d'admettre la chronologie de Grégoire, et ne croit pas
-que Clovis ait attendu vingt ans pour punir la trahison de Chararic.
-Dahn, _Urgeschichte der germanischen und romanischen Voelker_, t.
-III, p. 64, admet que tous les épisodes ne sont pas de la fin du
-règne de Clovis. Enfin, tout récemment, Levison, _Zur Geschichte des
-Frankenkoenigs Chlodovech_ (_Bonner Jahrbuecher_ 103, année 1898),
-reconnaît de son côté le bien fondé des objections faites à la
-chronologie de Grégoire de Tours.]
-
-[Note 414: Sur ces deux faits, voir plus loin au chapitre XII.]
-
-La tradition conservée par Grégoire de Tours rapporte qu'outre ces
-princes, Clovis fit encore périr un grand nombre d'autres rois,
-qui étaient également ses parents, dans la crainte qu'ils ne lui
-enlevassent son royaume. Et les historiens ont voulu voir un de ces
-souverains dans Rignomer, frère de Ragnacaire et de Richaire, qui fut
-tué au Mans comme on vient de le dire[415]. Mais Grégoire de Tours ne
-dit nullement que Rignomer fût roi du Mans, et on ne l'a supposé que
-parce qu'on se faisait une fausse idée de la valeur du titre royal chez
-les Francs. Ce qui faisait le roi, ce n'était pas le royaume, c'était
-le sang. On s'appelait roi quand on était fils de roi, et c'était
-le cas de Rignomer. Il serait contraire à tout ce que nous savons
-de l'histoire de supposer qu'au cœur de la Gaule celtique soumise
-par Clovis, un de ses parents eût pu se tailler un royaume[416]. Que
-Clovis ait fait périr plus d'un de ses parents à l'époque où il avait
-à affermir son autorité dans son peuple, c'est possible; mais il
-faudrait pour nous le faire croire une autorité que ne possèdent pas
-les légendes épiques.
-
-[Note 415: Quorum frater Rignomeris nomine apud Cœnomannis
-civitatem ex jusso Chlodovechi est interfectus. (Grégoire de Tours, II,
-42.)]
-
-[Note 416: Comme l'admettent Dubos, III, p. 184, et Fauriel, II, p.
-2. Pétigny, II, pp. 223-225, conteste à vrai dire la royauté mancelle
-de Rignomer: mais il suppose que les Francs du Mans sont les _Lètes
-francs_ de la _Notice de l'Empire_, qui, refoulés par les barbares, se
-seraient repliés sur le Maine. Cette conjecture ingénieuse est réfutée
-d'avance par la parenté de Rignomer et de Clovis, qui prouve qu'ils
-sont venus l'un et l'autre du même pays salien.]
-
-L'épiphonème qui termine l'histoire des meurtres de Clovis est bien
-dans la tonalité de toute cette poésie populaire. On prétend, raconte
-Grégoire, qu'ayant rassemblé un jour les siens, il leur dit: «Malheur
-à moi, qui reste maintenant comme un étranger parmi les étrangers, et
-qui n'ai plus un seul parent pour venir à mon aide en cas d'adversité!»
-Mais, ajoute le narrateur, il disait cela par ruse et non par douleur,
-dans l'espoir de trouver encore quelque membre de sa famille qu'il pût
-tuer[417].
-
-[Note 417: Grégoire de Tours, II, 42.]
-
-La naïveté de ces paroles suffit pour en trahir la provenance
-populaire, et leur couleur toute particulière est un indice de leur
-origine germanique. Des barbares seuls, restés étrangers à l'immense
-mouvement qui, en une génération, avait fait du roitelet de Tournai le
-souverain de toute la Gaule, pouvaient mettre de telles paroles dans
-la bouche de Clovis. Et ce serait partager leur naïveté que de les lui
-faire prononcer au moment où il était devenu le plus puissant monarque
-de l'Occident.
-
-Pour conclure cette aride discussion, nous nous résumerons en disant
-que ce qui reste d'historique dans la légende de Chararic et de
-Ragnacaire, c'est la défaite de ces rois francs et l'annexion de
-leurs royaumes par Clovis. Nous ne savons pas si les deux événements
-s'accomplirent à la fois, comme c'est vraisemblable, mais nous sommes
-portés à croire que le premier tout au moins se produisit en 491,
-c'est-à-dire, selon toute apparence, immédiatement après la conquête de
-l'Entre-Seine-et-Loire.
-
-L'annexion des deux royaumes de Cambrai et de Tongres à la monarchie
-de Clovis ne fut pas chose indifférente pour les destinées ultérieures
-du peuple franc. La conquête de l'Entre-Seine-et-Loire avait presque
-romanisé le jeune roi, et imprimé à son royaume un cachet pour ainsi
-dire exclusivement romain. Les provinces romaines en étaient devenues
-le centre de gravité. Établi à Paris ou dans les nombreuses villas
-disséminées dans les environs, Clovis avait perdu à peu près tout
-contact avec son vrai peuple, avec les Francs de Belgique qui, depuis
-la soumission de la Gaule, rentrent dans la pénombre et sont oubliés
-de l'histoire. Il avait été conquis par sa conquête. S'il n'avait, par
-un énergique retour de ses armes vers les régions de ses ancêtres,
-rattaché à son royaume tous les centres germaniques de l'ancien domaine
-de Clodion, son royaume aurait sans doute partagé au bout de quelque
-temps les destinées de tant d'autres créations barbares en pays romain:
-il se serait étiolé sur le sol provincial, il n'aurait pas renouvelé
-les sources de sa vitalité. Il en fut autrement grâce à l'accession
-des provinces belges. Elle maintint le contact entre la monarchie
-mérovingienne et le monde germanique; elle versa dans cette monarchie
-le sang jeune et impétueux de tant de barbares faits pour de grandes
-entreprises. On ne devait pas s'apercevoir tout de suite des bienfaits
-de cette nouvelle conquête. Les Francs de Belgique continuèrent de
-dormir le pesant sommeil de la rusticité pendant le règne de Clovis,
-mais lorsque plus tard la monarchie périclita, ils la sauvèrent en lui
-envoyant les Carolingiens. A deux reprises, ces barbares sans culture
-tinrent dans leurs mains les destinées de la Gaule et de l'Europe. La
-réaction salutaire, tout comme l'impulsion conquérante, devait partir
-de ces masses profondes que le travail agricole courbait sur les
-sillons de la Flandre et de la Hesbaie.
-
-
-
-
-IV
-
-MARIAGE DE CLOVIS
-
-
-Le nom et le prestige de Clovis avaient franchi rapidement les
-frontières de la Gaule. Toute l'Europe avait les yeux fixés sur ce
-brillant météore qui venait d'apparaître dans le ciel septentrional.
-Ceux qui avaient l'intelligence des événements comprirent qu'il était
-né une force nouvelle, et que le monde civilisé allait peut-être
-trouver son arbitre dans le jeune barbare des bords de l'Escaut. Il
-y avait alors, en Occident, un homme qui se frayait sa voie vers
-la puissance et vers la gloire dans une lutte sanglante et souvent
-atroce: c'était le roi des Ostrogoths, Théodoric le Grand. Encore au
-fort de sa guerre contre Odoacre, qui tenait toujours à Ravenne, mais
-déjà solidement établi dans la haute Italie, Théodoric, inaugurant le
-système d'alliances politiques auquel il dut plus tard l'hégémonie du
-monde barbare, se tourna vers Clovis et lui demanda la main de sa sœur
-Aldoflède[418].
-
-[Note 418: Jordanes, c. 57; Anonymus Valesianus 63; Grégoire
-de Tours, III, 31. Nous savons par le premier de ces auteurs que
-le mariage eut lieu la troisième année de l'entrée de Théodoric en
-Italie, donc en 492. Je ne sais sur quoi se fondent les historiens
-qui admettent une autre date, et il n'existe aucune raison pour nous
-écarter du témoignage formel de Jordanes.]
-
-Nous ne connaissons de cette princesse que le nom. Lorsqu'en 492 elle
-fut recherchée par le héros, elle n'était probablement pas encore
-chrétienne; mais tout porte à croire qu'elle aura embrassé l'arianisme
-à l'occasion de son mariage. L'alliance proposée à la famille de
-Mérovée était trop flatteuse pour ne pas être accueillie: Aldoflède
-devint donc la femme de Théodoric. L'histoire la perd de vue aussitôt
-après: elle paraît être morte jeune et du vivant de son époux. Une
-tradition, colportée au sixième siècle par les Francs, voulait qu'après
-la mort de Théodoric elle eût été empoisonnée par sa propre fille, dont
-elle avait gêné les relations criminelles avec un esclave[419]: légende
-sinistre et mensongère qui montre avec quelle rapidité, dans la bouche
-du peuple, l'histoire se transformait alors en fiction! Ce qu'on peut
-affirmer, c'est que le rapprochement ménagé, à la faveur de ce mariage,
-entre les deux plus grands monarques barbares de ce temps fut un
-bienfait pour la civilisation. Pendant de longues années, les relations
-des deux puissances furent marquées au coin de la courtoisie et des
-égards mutuels, et lorsqu'enfin elles s'altérèrent sous la pression des
-circonstances, le conflit n'eut pas l'âpreté qu'il avait d'ordinaire,
-quand deux ambitions et deux intérêts se trouvaient aux prises à cette
-époque. Bien qu'elle passe inaperçue et silencieuse à travers la vie
-des deux illustres beaux-frères, Aldoflède a donc rempli d'une manière
-utile sa mission d'intermédiaire et de conciliatrice: il convient d'en
-faire la remarque avant que le voile de l'oubli, un moment levé devant
-sa figure, retombe sur elle à jamais.
-
-[Note 419: Grégoire de Tours, III, 41.]
-
-Un événement plus important va d'ailleurs solliciter notre attention.
-
-Clovis venait d'atteindre sa vingt-cinquième année, et il y avait dix
-ans qu'il régnait avec gloire sur le peuple des Francs. Il n'était
-pas encore marié; mais d'une de ces unions inégales et temporaires
-qui ne répugnaient pas aux chefs barbares, il avait eu un fils nommé
-Théodoric. De la mère on ne sait rien; mais l'enfant resta cher au roi,
-qui, conformément aux usages de son peuple, ne cessa de le traiter
-en toute chose comme s'il était de naissance légitime. Théodoric fut
-admis plus tard à partager l'héritage paternel au même titre que les
-trois fils de Clotilde, et sa part ne fut inférieure à aucune autre.
-L'histoire a gardé son souvenir; mais c'est la poésie populaire surtout
-qui s'est montrée généreuse envers lui, car elle a tissé autour de son
-nom toute une couronne de fictions épiques. Sous le nom de Théodoric
-le Franc[420], qui lui a été donné pour le distinguer de Théodoric de
-Vérone, il est resté un des héros favoris de l'épopée allemande, et
-tout le moyen âge s'est passionné pour ses dramatiques aventures.
-
-[Note 420: Hugdietrich. Sur le nom de Hug, porté par les Francs
-dans les chants populaires de leurs voisins, voir l'_Histoire poétique
-des Mérovingiens_, p. 528.]
-
-Devenu, par ses conquêtes, l'un des arbitres de l'Europe, Clovis
-voulut avoir pour épouse une personne de sang royal. Étant depuis
-quelque temps, à ce qu'il paraît, en relations assez suivies avec les
-Burgondes, et rêvant peut-être dès lors de se faire de ce peuple un
-allié contre les Visigoths, il arrêta son choix sur une jeune princesse
-de la cour de Genève, dont ses ambassadeurs lui avaient plus d'une
-fois vanté les charmes. Comme le mariage du roi franc avec Clotilde a
-pris, par ses conséquences, une place capitale dans la vie de Clovis
-et dans l'histoire des Francs, il importe d'en bien connaître les
-circonstances, d'autant plus que nul autre épisode de sa vie n'a été
-plus défiguré par la légende populaire.
-
-Les Burgondes étaient alors partagés en deux royaumes sous l'autorité
-de deux frères, seuls survivants des quatre fils du roi Gundioch.
-L'aîné s'appelait Gondebaud et régnait à Vienne; l'autre, Godegisil,
-avait pour résidence Genève[421]. Un troisième frère, du nom de
-Godomar, était mort sans postérité; un quatrième, Chilpéric, qui avait
-été roi de Lyon, avait également disparu de la scène au moment où
-s'ouvre cette histoire. C'est ce dernier, père de la femme de Clovis,
-qui doit nous arrêter quelques instants.
-
-[Note 421: Dès 494 nous trouvons Godegisil à Genève: Genovæ ubi
-Godigisclus germanus regis larem statuerat, dit le _Vita Epiphanii_
-d'Ennodius. Dom Bouquet, III, p. 371.]
-
-Chilpéric, roi de Lyon, et revêtu par l'Empire du vain et fastueux
-titre de maître des milices[422], n'a guère laissé de trace dans
-l'histoire de ces temps obscurs. Il sert de peu d'entendre des
-rhéteurs proclamer sa puissance et sa bonté[423], mais il est plus
-intéressant de voir l'ascendant qu'a sur lui sa femme Carétène[424].
-Cette chrétienne accomplie, épouse catholique d'un monarque arien[425],
-donnait sur le trône l'exemple de toutes les vertus[426], et était
-auprès de son mari la patronne des opprimés[427]. Chilpéric lui
-permit d'élever selon le rite catholique les deux filles nées de
-leur alliance: Clotilde et Sædeleuba[428], qui porte aussi le nom de
-Chrona[429]. Lui-même, à partir de 480, on ne le voit plus participer à
-aucun acte public, ce qui permet de croire qu'il sera mort vers cette
-date[430].
-
-[Note 422: Sidoine Apollinaire, Epist., V, 6.]
-
-[Note 423: Virum non minus bonitate, quam potestate præstantem.
-_Id._, _ibid._, VII, 7.]
-
-[Note 424: Fauriel, I, 318, l'appelle Agrippine, par une
-distraction pardonnable pour qui connaît le langage prétentieux et
-tourmenté de sa source, qui est Sidoine Apollinaire, _Epist._, V, 7,
-où la femme de Chilpéric est tour à tour la Tanaquil de ce Lucumon,
-l'Agrippine de ce Germanicus.]
-
-[Note 425: Leblant, _Inscriptions chétiennes de la Gaule_, nº 31,
-t. I, p. 69.]
-
-[Note 426: Sidoine Apollinaire, _Epist._, VI, 12, et Leblant, _l.
-c._]
-
-[Note 427: Sidoine Apollinaire, _ibid._, v, 7.]
-
-[Note 428: Frédégaire, III, 17.]
-
-[Note 429: Grégoire de Tours, II, 28.]
-
-[Note 430: Binding, p. 114.]
-
-La veuve et les enfants de Chilpéric semblent avoir été recueillis
-par Godegisil à Genève. Du moins c'est là que nous retrouvons les
-deux princesses au moment du mariage de Clotilde. Sædeleuba prit
-le voile[431], et on ne sait rien d'elle, sinon qu'elle a fondé
-l'église Saint-Victor[432] dans un faubourg de la même ville. Quant à
-Clotilde, dont on célébrait la beauté et les vertus, elle ne quittait
-pas sa mère, adonnée comme elle aux pratiques pieuses qui ont rempli
-l'existence de toutes les deux. La mère vécut jusqu'en 506, sanctifiant
-son veuvage par un redoublement d'austérités et d'œuvres charitables,
-et ne dédaignant pas, dit le poète qui a fait son épitaphe, de porter
-le joug du Christ après le diadème royal[433]. Elle eut le bonheur
-de voir ses petits-enfants grandir dans la foi catholique, ajoute le
-poète, et ce fut sans contredit la plus grande joie que cette âme
-sainte éprouva ici-bas.
-
-[Note 431: Grégoire de Tours, _l. c._ C'est à cette occasion
-qu'elle aura reçu le nom de Chrona; le texte de Grégoire l'insinue
-d'ailleurs: Quarum senior mutata veste Chrona... vocabatur.]
-
-[Note 432: Frédégaire, IV, 22; Jahn, II, p. 163, conteste que
-Sædeleuba ait pu bâtir cette église à Genève, où elle était une pauvre
-exilée, mais il fournit par là une preuve de plus que cet exil n'est
-qu'une légende.]
-
-[Note 433: Leblant, _Inscriptions chrétiennes de la Gaule_, t. I,
-nº 31, pp. 68-71.]
-
-Les relations avaient toujours été bonnes entre les membres de la
-famille royale de Burgondie. Des légendes franques, inspirées par
-l'antipathie nationale et nées sur les lèvres des poètes populaires,
-ont représenté Gondebaud comme le meurtrier de son frère Chilpéric,
-dont il aurait encore fait périr la veuve et les fils, en même temps
-qu'il reléguait ses filles à Genève. L'histoire donne un éclatant
-démenti à ces traditions, si anciennes qu'elles soient. Chilpéric n'eut
-pas de fils, et ses filles ne furent pas reléguées en exil. Sa veuve
-Carétène, on vient de le voir, mourut dans une heureuse vieillesse en
-506. Loin d'être le meurtrier de son frère, Gondebaud l'avait regretté
-sincèrement, et saint Avitus, le grand évêque de Vienne, atteste
-lui-même la piété fraternelle de ce prince hérétique mais digne de
-sympathie[434]. Ses relations avec son frère Godegisil paraissent
-avoir été satisfaisantes aussi; plus tard, il est vrai, elles furent
-troublées; mais ce fut Godegisil et non lui qui ouvrit la guerre
-fratricide, et l'on peut croire que c'est la jalousie qui en fut le
-principal mobile.
-
-[Note 434: Flebatis quondam pietate ineffabili funera germanorum.
-S. Avitus, _Epistolæ ad Gundobadum_, 5.]
-
-Gondebaud, en effet, avait sur son frère une supériorité qui n'était
-pas seulement due à l'aînesse. Longtemps avant que les événements
-eussent fait de lui le seul souverain de tous les Burgondes, il semble
-avoir déjà tenu cette place dans l'estime de ses voisins[435].
-
-[Note 435: Cf. Ennodius, _Vita sancti Epiphanii_.]
-
-Étant donnée cette espèce d'hégémonie de Gondebaud, il n'est pas
-impossible que, comme le disent les légendes, Clovis ait eu à négocier
-avec lui à l'occasion de son mariage: cela n'empêche aucunement qu'il
-ait dû demander la main de la jeune princesse à son tuteur, le roi
-de Genève. Tout permet de croire que la famille royale de Burgondie
-fut flattée d'une alliance qui la rattachait à un prince désormais
-puissant, et en qui elle trouvait un allié éventuel contre les Goths
-d'Italie et d'Espagne. Les seuls scrupules vinrent de la jeune
-fille, qui était catholique fervente, et qui tremblait devant les
-hasards d'un mariage avec un païen. Les unions de ce genre, sans être
-précisément défendues par l'Église, étaient généralement envisagées par
-elle avec une certaine défiance, et Clotilde ne pouvait pas l'ignorer.
-Sans doute, dans le trouble de sa conscience, elle se sera adressée
-aux pasteurs de l'église de Burgondie, et l'on aime à se persuader
-que de grands esprits comme saint Avitus ont participé à la solution
-du problème moral qui préoccupait la future reine des Francs. En
-considération des intérêts suprêmes qu'ils voyaient en jeu, ils auront
-rassuré cette âme craintive, et ils lui auront rappelé que plus d'une
-fois, selon la parole de l'Apôtre des nations, _l'homme infidèle a été
-sanctifié par la femme fidèle_[436]. Mais en même temps ils auront
-voulu que la vierge chrétienne ne fût pas exposée à devenir la mère
-d'une famille païenne, et ils auront stipulé, se conformant à l'esprit
-de l'Église catholique, que les enfants issus du mariage projeté
-recevraient le baptême[437].
-
-[Note 436: S. Paul, I _Ad Corinth._, VII, 14.]
-
-[Note 437: La conjecture est de Dubos, III, p. 78.]
-
-L'union de Clovis et de Clotilde fut donc conclue en 492 ou 493.
-L'imagination populaire s'est singulièrement intéressée, chez les
-Francs, à cet événement de la vie privée du héros national. Elle en a
-fait l'objet d'une multitude de fictions poétiques, elle en a remanié
-le récit à diverses reprises, elle a fini par en faire un véritable
-poème nuptial. Ce poème a été pris longtemps pour de l'histoire: c'est
-l'étude des vieilles littératures germaniques et romanes du moyen
-âge qui a permis à la science de lui restituer sa vraie nature, et à
-l'histoire de le rayer de ses pages[438].
-
-[Note 438: Je renvoie, pour la démonstration de ce point, au
-chapitre intitulé: _le Mariage de Clovis_, dans l'_Histoire poétique
-des Mérovingiens_, pp. 225 à 251.]
-
-Nous ne reproduirons pas ici les naïves inventions de l'épopée
-populaire. Non que nous méconnaissions l'intérêt réel qu'elles
-présentent pour l'historien: au contraire, rien n'occupe une place
-plus légitime dans l'histoire des faits que l'impression qu'ils ont
-produite dès le premier jour sur les peuples. Mais, présentée à cette
-place, la légende, par l'intérêt même qui s'attache à ses fictions,
-attirerait seule les regards du lecteur et ne lui permettrait pas de
-voir la réalité. Et il se trouve que cette fois la réalité est bien
-plus belle que la fiction. L'épopée, en effet, ne grandit pas toujours
-les héros chrétiens; elle rabaisse les personnages que leurs vertus
-placent au-dessus de la foule, en leur attribuant les actions et les
-mobiles du vulgaire[439]. Nul n'a plus pâti de cette tendance que la
-figure de sainte Clotilde. En présentant ici son histoire dégagée de
-tous ses ornements poétiques, nous substituons à l'héroïne romanesque
-de la tradition la suave figure historique d'une sainte trop longtemps
-méconnue.
-
-[Note 439: Léon Gautier, _les Épopées françaises_. 2e édit., t.
-III, pp. 785 et suiv.]
-
-Une ambassade solennelle alla, selon l'usage, chercher la jeune fiancée
-et la ramena à son époux, qui était venu à sa rencontre à Villery,
-près de Troyes, aux confins des deux royaumes[440]. Il la conduisit
-lui-même à Soissons, où, selon toute apparence, eurent lieu les fêtes
-du mariage[441]. L'union fut heureuse. Dès les premiers jours le jeune
-roi barbare s'attacha d'un cœur sincère à l'épouse de son choix; il lui
-laissa prendre sur sa vie un grand et salutaire ascendant, et Clotilde
-devint le bon génie de ce héros sauvage. Il lui resta fidèle: nulle
-part on ne voit que, comme tant de ses successeurs, il lui ait infligé
-l'injurieux partage de son affection avec des rivales. Elle fut la
-reine de son cœur comme elle était la reine de son peuple.
-
-[Note 440: Vilariaco in qua Chlodoveus residebat in territorio
-Trecassino. Frédégaire, III, 19. C'est Villery, (Aube), au sud de
-Troyes. V. Longnon, _Géographie de la Gaule au VIe siècle_, pp. 75,
-note 1 et 333. Cette indication, il est vrai, nous est fournie par
-la légende, qui a enchâssé cette fois un détail réel. Le village de
-Villery a été l'objet d'une intéressante délibération au congrès
-archéologique de Troyes en 1853; v. le compte rendu (Paris, 1854), pp.
-118-179.]
-
-[Note 441: Le _Chronicon sancti Benigni Divionensis_ (Dachéry,
-_Spicilegium_, t. II) dit à tort Chalon-sur-Saône. Sur les solennités
-d'un mariage royal chez les Francs, comparer celui de Sigebert
-d'Austrasie avec Brunehaut.]
-
-Le rôle des femmes chrétiennes dans la conversion des peuples barbares
-est un des plus admirables aspects de l'histoire de la civilisation.
-Partout on les voit qui s'en vont seules, pleines d'une touchante
-confiance, à la cour de leurs époux barbares, apportant le parfum
-de l'Évangile dans les plis de leur voile nuptial. Leur amour, leur
-sourire, leurs vertus plaident avec une éloquence muette la cause
-de leur Dieu dans l'intimité de leur foyer domestique. Lorsque les
-missionnaires arrivent, ils trouvent la voie frayée et les obstacles
-aplanis. Une reine chrétienne va au-devant d'eux et leur enseigne le
-chemin du cœur du roi. Souvent elle en a fait d'avance un chrétien à
-son insu, en lui apprenant à admirer et à aimer, dans la compagne de sa
-vie, l'idéal de l'épouse et de la mère.
-
-La conversion de Clovis, telle fut aussi la mission que s'attribua
-Clotilde. Dans cette œuvre, ce n'est pas sur les débats dogmatiques
-qu'elle compta; celui que Grégoire de Tours suppose entre elle et son
-mari n'eut probablement jamais lieu. Ce qui dut toucher bien plus le
-cœur de Clovis, c'est l'exemple de la piété et des vertus de sa femme,
-muette et persuasive prédication qui entrait à la longue dans son
-intelligence. Toutefois il était bien loin encore de la conversion,
-et la naissance de leur premier enfant Ingomir, vint donner quelque
-chose de plus poignant à la dissidence religieuse qui les séparait.
-Allait-on baptiser l'enfant? Cette question dépassait de beaucoup
-l'horizon du foyer royal. Si l'héritier du trône de Clovis devenait
-l'enfant de l'Église catholique, l'avènement d'une dynastie catholique
-au trône des Francs n'était plus qu'une question de temps, et le germe
-de la conversion du peuple tout entier était jeté. Clovis consentit au
-baptême de l'enfant. Qu'il s'y fût engagé lors de son mariage ou qu'il
-n'ait fait que céder, le moment venu, aux sollicitations de Clotilde,
-on peut voir dans cette concession la preuve du grand ascendant que la
-jeune reine avait déjà acquis sur son époux.
-
-Clotilde ne négligea rien pour que la cérémonie, outre la majesté
-de ses rites, fût entourée de toute la pompe d'un baptême royal.
-L'église où eut lieu la solennité,--peut-être Notre-Dame de Soissons,
-alors cathédrale[442],--fut tendue de voiles et de tapis précieux: il
-s'agissait de trouver, dans l'éclat imposant de la fête, un moyen de
-frapper l'imagination du roi. Dans sa sainte ambition, la jeune femme
-voulait que le baptême du fils devint le salut du père. Une cruelle
-déception devait bientôt mettre à l'épreuve la foi de son âme: l'enfant
-n'avait pas encore déposé la robe blanche du baptême qu'il expirait. La
-douleur du père se traduisit par des paroles pleines d'amertume: «C'est
-votre baptême, dit-il, qui est la cause de sa mort; si je l'avais
-consacré à nos dieux, il serait encore vivant.» Mais Clotilde n'eut que
-des accents de soumission et de reconnaissance envers la volonté divine
-qui venait de briser ses jeunes espérances, et qui semblait donner un
-argument aux convictions païennes du roi. «Je rends grâces, dit-elle,
-au Dieu tout-puissant et créateur de toutes choses, qui ne m'a pas
-trouvée indigne d'être la mère d'un enfant admis dans son céleste
-royaume. La douleur de sa perte ne trouble pas mon âme; sorti de ce
-monde avec la robe blanche de son innocence, il se nourrira de la vue
-de Dieu pendant toute l'éternité[443].»
-
-[Note 442: Elle fut construite, au IVe siècle, sur les ruines d'un
-temple d'Isis, en l'honneur des SS. Gervais et Protais, auxquels fut
-adjoint le patronage de la sainte Vierge. V. H. Martin et P.-L. Jacob,
-_Histoire de Soissons_, t. I; Leroux, _Histoire de Soissons_, t. I, pp.
-135-137; Poquet et Daras, _Notice historique et archéologique de la
-cathédrale de Soissons_, p. 10.]
-
-[Note 443: Grégoire de Tours, II, 29.]
-
-L'année suivante, un autre fils, Clodomir, vint consoler les jeunes
-époux de la perte de leur aîné. Malgré la catastrophe de l'année
-précédente, le roi, par loyauté ou par tendresse, ne s'opposa point à
-ce que Clodomir fût baptisé aussi. Mais l'épreuve de Clotilde n'était
-pas terminée. Comme si tout se fût conjuré pour abattre le cœur de
-la courageuse chrétienne, l'enfant commença à languir peu après son
-baptême, et Clovis revint à ses raisons. «Pouvait-il lui arriver autre
-chose qu'à son frère? dit-il. Il a été baptisé au nom de votre Christ,
-il faut donc bien qu'il meure.» Cette sinistre prédiction ne se réalisa
-point. La foi de Clotilde triompha de la tentation, et le Ciel accorda
-la guérison de l'enfant à ses ferventes prières.
-
-Voilà, dans toute sa simplicité un peu naïve, cette page de la vie
-domestique de Clovis et de Clotilde. C'est la seule que nos sources
-nous aient conservée, et il n'y en a pas dans toute l'histoire des
-Francs qui présente autant d'intérêt. Combien elle est touchante dans
-son rôle d'épouse et de mère, cette jeune femme catholique placée
-auprès du roi barbare comme son ange gardien, et qui doit disputer
-son mari à l'idolâtrie et son enfant à son mari! Elle n'a d'appui que
-son Dieu, mais son Dieu la passe au creuset des douleurs les plus
-amères; il semble vouloir briser son cœur et confondre sa foi, sans
-qu'elle cesse de le glorifier au milieu de ses tribulations, jusqu'à
-ce qu'enfin tant de vertu obtienne sa récompense! Telle est cette âme
-sainte et douce qui, éprouvée et bénie tour à tour, a été choisie
-pour ouvrir au peuple franc les portes du royaume de Dieu. Arrière
-les ineptes légendes qui profanent la beauté sacrée de cette noble
-physionomie, et qui mettent sur la figure sereine de la sainte les
-passions de l'héroïne de roman!
-
-La mère était consolée: l'épouse continuait d'attendre avec patience
-et avec foi. Clovis résistait toujours aux instances de sa femme. Ceux
-qui dédaignent de s'intéresser à la vie religieuse des personnages
-historiques, et qui croient pouvoir interpréter toutes leurs actions
-par les calculs de l'ambition et de l'intérêt, se trouveront bien
-embarrassés pour rendre compte de cette attitude. Les raisons d'ordre
-politique qui ont pu décider Clovis à se faire chrétien ont existé de
-tout temps: pourquoi donc a-t-il fallu des événements extraordinaires
-pour l'amener à une mesure si profitable à ses intérêts? La réponse
-à cette question est bien simple: Clovis n'avait pas la foi, et il
-n'entendait pas s'agenouiller aux pieds d'un Dieu auquel il ne croyait
-pas. Comme Théodoric le Grand, comme Gondebaud, qui auraient sauvé leur
-dynastie et assuré l'avenir de leurs peuples s'ils avaient embrassé
-à temps la religion catholique, Clovis restait en dehors de l'Église
-parce que l'Église n'était pas pour lui l'épouse du Dieu vivant, parce
-que, comme le lui fait dire l'historien, Jésus-Christ n'était pas pour
-lui un Dieu. C'était sa conscience qui refusait de se rendre à la
-vérité; tant qu'elle n'était pas illuminée par la grâce, Clovis restait
-plongé dans les ténèbres du paganisme.
-
-Cette situation n'aurait pu se prolonger sans donner les plus légitimes
-inquiétudes à Clotilde. L'arianisme, qui avait déjà fait tant de
-victimes dans la famille de son père, venait de pénétrer dans celle
-de son mari. Le mariage d'Aldoflède avec l'arien Théodoric avait été
-précédé de la conversion de cette princesse au christianisme; peut-être
-des prêtres ariens étaient-ils venus la baptiser à la cour même de
-Clovis. Ce fut l'occasion d'une propagande religieuse dont une autre
-sœur de Clovis, Lanthilde, fut la première conquête[444]. Certes, un
-pareil résultat était bien fait pour encourager le clergé arien dans
-ses efforts auprès des Francs païens, et notamment auprès de leur
-roi[445]. L'arianisme était, en quelque sorte, le credo national des
-Germains. Le catholicisme, professé par les provinciaux, semblait
-n'être qu'une religion de vaincus. Ne fallait-il pas craindre que
-Clovis à son tour, si jamais il reconnaissait la nécessité de se
-faire chrétien, n'acceptât que l'Évangile mutilé auquel adhéraient
-jusqu'alors tous les peuples barbares, et qui était celui de son
-beau-frère Théodoric?
-
-[Note 444: Selon von Schubert, _o. c._ p. 37, Lanthilde aurait
-accompagné sa sœur lors de son mariage en Italie, et en serait revenue
-arienne.]
-
-[Note 445: Saint Avitus semble faire allusion à cette propagande
-quand il écrit à Clovis: Vestræ subtilitatis acrimoniam quorumcumque
-schismatum sectatores sententiis suis variis opinione, diversis
-multitudine, vacuis veritate Christiani nominis visi sunt obumbratione
-velare. S. Avitus, _Epistolæ_, 36 (41).]
-
-D'autre part cependant, le cercle des influences qui devaient enfin
-pousser Clovis dans les bras de la vraie Église se resserrait de plus
-en plus. L'exemple des rois barbares, d'ailleurs ses rivaux ou ses
-adversaires, et dans tous les cas éloignés de lui, n'avait pas une
-force de persuasion suffisante pour neutraliser l'action quotidienne de
-son milieu. Il trouvait les missionnaires catholiques partout: à son
-foyer, sous les traits d'une femme aimée; au dehors, dans ses relations
-avec les plus éminents personnages de la Gaule romaine. Il était en
-partie le protégé, en partie le protecteur des évêques; il avait
-sans doute des relations d'amitié avec plus d'un. Parmi les fidèles
-d'origine gallo-romaine dont il était entouré, il ne rencontrait que
-des catholiques. Et déjà surgissait à côté de lui le grand homme qui
-devait être, avec Clotilde, le principal instrument de sa conversion.
-
-Il est permis de croire que saint Remi, archevêque de Reims, était dès
-lors le confident des espérances et des préoccupations de la reine des
-Francs. Depuis la mort de saint Loup de Troyes, qui avait été pendant
-un demi-siècle le patriarche de la Gaule, ce pays n'avait pas, à cette
-date, un personnage plus éminent, ni le clergé un dignitaire qui lui
-fît plus d'honneur que le métropolitain de la deuxième Belgique. Fils
-d'une famille noble du pays de Laon, qui paraît avoir été une des
-_maisons mitrées_ de la Gaule septentrionale, Remi avait sans doute
-fait ses études littéraires à l'école de Reims, qui jouissait d'une
-vieille célébrité. Les contemporains vantaient sa science et son
-éloquence: c'était, disaient-ils, un orateur accompli, possédant toutes
-les ressources de son art, et il n'y avait personne qui l'égalât[446].
-La collection de ses discours, rapportée à Clermont par un amateur
-qui l'avait achetée chez un libraire de Reims, y excita l'admiration
-des plus fins lettrés[447], et valut à saint Remi une épître des
-plus flatteuses de Sidoine Apollinaire. Dans ce curieux document, où
-s'épanche le style prétentieux et maniéré de l'époque, Sidoine relève
-avec une précision pédantesque les principaux mérites de la rhétorique
-de décadence, dont il fait honneur à son vénérable correspondant[448].
-Mais Remi dépasse de toute la tête les chétifs lettrés qui le saluaient
-comme une de leurs gloires. Élevé à leur école, il s'inspirait à
-d'autres sources, et il avait des préoccupations plus hautes. Ce
-puissant ouvrier de Dieu se souciait peu de cette gloire littéraire
-qui faisait battre le cœur de Sidoine, et c'est dans son généreux
-dédain pour les vanités d'une civilisation mourante qu'éclate son
-incontestable grandeur. Il faut comparer ces deux évêques pour avoir
-une idée du départ qui se faisait alors, dans l'Église, entre les
-hommes de l'avenir et ceux du passé: ceux-ci, s'attardant aux jeux
-frivoles d'une littérature usée, ne se résignant ni à la disparition
-d'une civilisation sans laquelle ils ne pouvaient vivre, ni à l'arrivée
-de ces barbares chez lesquels tout leur répugnait, la taille[449],
-la langue et même l'odeur[450]; ceux-ci, oubliant qu'ils sont des
-Romains, des nobles, des lettrés, pour courir à cette plèbe barbare
-qui arrive, qui va avoir le sceptre du monde, et qui tiendra dans
-ses mains les destinées de l'Église catholique. Il ne fallait que du
-talent pour être un Sidoine; il fallait du génie pour être un Remi. Ce
-génie, à vrai dire, c'était le génie de la sainteté. Ses vertus étaient
-glorifiées à l'égal de son éloquence; on lui attribuait des miracles,
-et l'admiration des peuples l'entourait, dès son vivant, de l'auréole
-des élus.
-
-[Note 446: Non extat ad præsens vivi hominis oratio, quam
-peritia tua non sine labore transgredi queat ac supervadere. Sidoine
-Apollinaire, _Epistolæ_, IX, 7. Erat autem sanctus Remigius episcopus
-egregiæ scientiæ et rethoricis ad primum imbutus studiis. (Grégoire de
-Tours, II, 31.)]
-
-[Note 447: Omnium assensu pronuntiatum pauca nunc posse similia
-dictari. (Sidoine Apollinaire, _l. c._)]
-
-[Note 448: _Id._, _ibid._]
-
-[Note 449:
-
- _Spernit senipedem stilum Thalia.
- Ex quo septipedes videt patronos._
-
-_Id._, _Carm._ XII, 18.]
-
-[Note 450: _Id._, _Carm._ XII, 13.]
-
-Tel était l'homme que la Providence avait envoyé à Clotilde pour
-l'aider à remplir sa grande tâche. Les relations entre la reine et le
-pontife étaient anciennes sans doute: voisin de Soissons, qui était
-la capitale du royaume, et où son frère Principius occupait le siège
-épiscopal, il avait plus d'une occasion de visiter la cour, et il ne
-doit en avoir laissé échapper aucune. On a vu avec quelle décision, à
-une heure où l'avenir était douteux encore, Remi avait salué dans le
-jeune Clovis le futur maître de la Gaule. Certes, le cœur de l'apôtre
-avait eu plus de part à cette démarche que le calcul de l'homme
-politique, et l'on peut se figurer avec quel zèle Remi continuait
-dans l'ombre, auprès de Clovis devenu son roi, l'œuvre d'apostolat
-indirect commencée par la lettre de 481. Son influence grandissait
-et s'affermissait; le roi païen apprenait à s'incliner devant la
-supériorité morale du prêtre de Jésus-Christ. L'heure allait sonner où
-les larmes de Clotilde et les enseignements de Remi porteraient leurs
-fruits. L'homme à qui la voix populaire attribuait la résurrection d'un
-mort allait devenir l'instrument de la résurrection d'un peuple.
-
-
-
-
-V
-
-LA CONVERSION DE CLOVIS
-
-
-L'extension prodigieuse qu'avait prise en quelques années le petit
-royaume des Saliens l'avait mis en contact avec tous les peuples qui se
-partageaient la Gaule. Grâce à la conquête de Verdun et d'une partie
-de la Belgique première, il était devenu le voisin des Alamans, et une
-lutte avec cette nation belliqueuse était imminente. Elle éclata en 496.
-
-Les Alamans[451] avaient été depuis le troisième siècle, avec les
-Francs, les plus redoutables adversaires de l'Empire, et c'étaient
-leurs assauts combinés qui avaient brisé sa force de résistance.
-C'était à qui de ces deux peuples porterait les plus rudes coups à
-l'ennemi commun. Les Alamans y mettaient une fougue et un acharnement
-incomparables. Comme des essaims furieux, ils passaient le Rhin tous
-les ans, et venaient désoler les provinces de la Gaule. Pendant tout
-le quatrième siècle, les empereurs eurent sur les bras la lutte contre
-leurs tribus toujours renaissantes, et la guerre alémanique se déroula
-parallèlement à la guerre franque, avec les mêmes péripéties et les
-mêmes épuisements. Plus à portée du regard des historiens romains,
-les envahisseurs alamans ont même pris, dans les annales de l'Empire,
-une place particulièrement en vue. Les écrits du temps sont pleins
-des noms de leurs chefs, qui portaient l'épouvante jusqu'au fond
-des provinces. L'histoire doit une mention spéciale à ce vaillant
-Chnodomar, le monarque aux bras musculeux et à la taille gigantesque,
-qui apparaissait à la tête des siens, monté sur un cheval écumant,
-et agitant sur sa tête un panache couleur de flamme, pendant que
-deux cents guerriers de choix, qui composaient sa garde du corps,
-combattaient autour de lui, prêts à le suivre dans la victoire,
-dans la prison ou dans la mort[452]. Des flots de sang alémanique
-inondèrent les provinces envahies; des milliers d'Alamans succombèrent
-tous les ans sur le sol gaulois dans des batailles meurtrières.
-Dans celle de Strasbourg, en 354, ils combattirent au nombre de
-trente-cinq mille, sous la conduite de sept rois et de dix princes
-royaux, et ils laissèrent cinq mille des leurs sur le carreau[453]. A
-Châlons-sur-Marne, en 367, le brave Jovin leur infligea un désastre
-non moins cuisant[454]. Enfin, à Colmar, en 374, leur armée, qui
-comptait quarante mille hommes selon les uns, soixante-dix mille
-selon les autres, fut entièrement exterminée, et tout au plus cinq
-mille trouvèrent leur salut dans la fuite[455]. Mais, chaque fois,
-la nation, qui semblait anéantie, revenait à la charge, nombreuse
-comme si elle était restée intacte pendant des siècles, ardente comme
-si elle n'avait jamais connu la défaite[456]. Devenus les maîtres,
-après une lutte acharnée, de la trouée de l'Entre-Rhin-et-Danube,
-que ne protégeait plus le _Limes_ tombé en ruines, les Alamans se
-répandirent dans la belle et riante contrée que les Romains appelaient
-les Champs Décumates, ils entrèrent victorieux dans la grande ville
-d'Augsbourg, et occupèrent toute la région comprise entre le Lech et
-le coude que fait le Rhin à partir de Bâle. De là ils pouvaient à leur
-gré descendre dans la haute Italie; dès 392, on les vit apparaître
-sous les murs de Milan[457], et plus d'une fois depuis lors, séduits
-par un charme toujours nouveau, ils reprirent le chemin de la terre
-ensoleillée. D'autre part, franchissant la ligne du Rhin abandonné, ils
-se déversèrent en masses torrentueuses sur les provinces orientales de
-la Gaule, si longtemps l'objet de leurs ardentes convoitises. L'Alsace
-tombait en leur pouvoir avec ses plaines fécondes; ils foulaient en
-vainqueurs ces champs qu'au siècle précédent ils avaient engraissés
-des flots de leur sang, et la vieille Argentoratum, témoin de leur
-premier désastre, empruntait maintenant à leur langue son nom nouveau
-de Strasbourg. Après la mort d'Aétius, le dernier défenseur de la
-Gaule, la première Belgique fut également à leur merci. Toul et Metz
-leur ouvrirent leurs portes, Langres et Besançon devinrent des villes
-alémaniques, Reims trembla plus d'une fois devant eux.
-
-[Note 451: Sur les Alamans il faut lire: Zeuss, _Die Deutschen und
-die Nachbarstämme_, Munich, 1837; _Geschichte der Alamannen und Franken
-bis zur Gründung der fränkischen Monarchie durch König Chlodwig_,
-Sulzbach, 1840; Merkel, _De republica Alamannorum_, 1849; von Schubert,
-_Die Unterwerfung der Alamannen unter die Franken_, Strasbourg, 1884.]
-
-[Note 452: Amm. Marcell., XVI, 12.]
-
-[Note 453: _Id._, l. c.]
-
-[Note 454: _Id._, XXVII, 2.]
-
-[Note 455: _Id._, XXXI, 10.]
-
-[Note 456: _Id._, XXVIII, 5, 9.]
-
-[Note 457: S. Ambroise, _De Obitu Valentiniani_, 4 et 22.]
-
-En même temps qu'ils se dilataient ainsi, menaçant à la fois l'Italie,
-la Gaule centrale et la Pannonie, les Alamans resserraient de plus
-en plus le lien politique qui unissait leurs diverses peuplades
-entre elles. De simple confédération de barbares qu'ils avaient été
-dans l'origine, ils devenaient une grande nation. Vers le milieu du
-cinquième siècle, nous voyons un de leurs rois, du nom de Gibuldus ou
-Gebavultus, mettre en liberté des prisonniers gaulois à la prière de
-saint Loup de Troyes, et des captifs du Norique à la demande de saint
-Séverin[458]. Voilà, régnant à la fois sur les Alamans du Danube et
-sur ceux de l'Alsace, le successeur unique des neuf rois vaincus par
-Probus, des sept rois qui ont combattu contre Julien à Strasbourg.
-
-[Note 458: Eugippius, _Vita S. Severini_, c. 19; _Vita S. Lupi_,
-_Act. Sanct._, t. VII, 19 juillet, p. 70; cf. von Schubert, _Die
-Unterwerfung der Alamannen unter die Franken_, p. 19.]
-
-Mais le jour vint où les Alamans eurent à compter avec d'autres peuples
-de leur race, qui leur disputèrent avec succès les terres impériales
-vacantes. L'Empire agonisant avait imaginé, conformément aux traditions
-artificieuses de la diplomatie romaine, de les mettre aux prises avec
-leurs voisins les Burgondes, les plus romains des barbares. Ceux-ci
-étaient d'abord venus s'établir entre les Alamans et les Francs, sur la
-rive gauche du Rhin. Plus tard, l'Empire les avait rapprochés de lui
-en les établissant dans la Sapaudie, le long du Rhône et au pied des
-Alpes. Là, ils servirent de boulevard à l'Italie menacée, et ils ne
-laissèrent pas de gêner singulièrement leurs remuants voisins, à qui
-ils parvinrent même à enlever plusieurs cités[459].
-
-[Note 459: Binding, _Das Burgundisch-Romanische Königreich_, pp.
-103-108.]
-
-Du côté du sud, ce fut la monarchie ostrogothique de Théodoric le Grand
-qui devint la barrière. Lorsque le vainqueur d'Odoacre eut pris pied
-dans les belles plaines de la haute Italie, les Alamans comprirent que
-leur rôle était fini de ce côté. Adieu les descentes foudroyantes dans
-ces grasses contrées, et les tournées triomphales d'où l'on revenait,
-couronné de gloire et chargé de butin!
-
-Il fallut refluer vers le nord. Mais, là aussi, la place était prise.
-Les Francs s'étaient répandus le long du Rhin et de la Moselle: ils
-n'entendaient pas se laisser déposséder de foyers qu'ils avaient
-achetés au prix de leur sang. La lutte fut vive et acharnée, et si
-l'histoire en a oublié le souvenir, on peut dire que le sol en a gardé
-les traces. Partout, sur les hauteurs de l'Eifel, dans la vallée de
-la Moselle et jusqu'à l'entrée de la Ripuarie, les villages à nom
-alémanique s'insèrent comme des envahisseurs au milieu de ceux qui
-trahissent une origine franque, et ce pêle-mêle des vocables donne
-l'idée du terrible fouillis qui dut se produire dans ces jours où les
-colons venus du sud se heurtaient aux premiers occupants[460].
-
-[Note 460: W. Arnold, _Ansiedelungen und Wanderungen deutscher
-Stämme_, 2e édit., Marbourg, 1881. Livre ingénieux, mais où l'élément
-conjectural occupe une grande place.]
-
-Devant les anciens frères d'armes devenus des ennemis, les Francs
-allaient-ils maintenir leurs positions? On pouvait craindre le
-contraire. Ils étaient divisés en deux peuples: les Alamans formaient
-une vaste et puissante nation militaire. Saliens et Ripuaires, il est
-vrai, n'étaient pas étrangers les uns aux autres; à leur tête étaient
-des rois rattachés entre eux par les liens du sang, et les deux
-groupes avaient le même intérêt à ne pas laisser grandir à côté d'eux
-une puissance qui pût devenir menaçante pour l'un et pour l'autre.
-Néanmoins, la facilité qu'avaient les Alamans de se jeter tour à tour
-sur l'un des deux, et de le surprendre avant qu'il eût pu recevoir des
-secours de l'autre, jointe à l'éloignement considérable des deux villes
-de Soissons et de Cologne, qui étaient les centres de gravité de la
-nation franque, mettaient les Francs dans une situation stratégique
-fort inférieure à celle de leurs voisins, aussi longtemps du moins
-qu'ils se bornaient à rester sur la défensive.
-
-Selon toutes les apparences, le plus fort de la lutte contre les
-Alamans a pesé sur les Francs Ripuaires. Leurs agresseurs n'avaient
-qu'à descendre le cours du beau fleuve dont ils gardaient la vallée
-supérieure: les flots les portaient sans obstacle au milieu des vastes
-campagnes ouvertes de la Ripuaire. Ce royaume était loin d'avoir l'élan
-irrésistible et la fougue conquérante de celui de Soissons. Resté comme
-à l'arrière-garde de l'invasion, et n'ayant plus devant lui aucune
-terre romaine qui ne fût déjà occupée, il se voyait réduit à un rôle
-de conservation pacifique qui n'était pas fait pour inspirer beaucoup
-de respect à ses turbulents voisins. Ceux-ci avaient manifestement le
-dessus: les traces de leur colonisation en Hesse et dans le pays rhénan
-nous montrent qu'ils s'étendaient graduellement dans ces régions au
-détriment des Ripuaires. Déjà ils s'étaient avancés jusqu'à une journée
-de marche de leur capitale: encore une bataille, et elle tombait dans
-leurs mains avec tout le royaume.
-
-Des hauteurs volcaniques de l'Eifel, qui entourent en hémicycle, du
-côté du sud, la vaste et fertile plaine à l'extrémité de laquelle
-apparaissent les tours de Cologne, les barbares venaient de descendre
-dans ce jardin des Ripuaires. Un château fort, bâti par les Romains, en
-gardait l'entrée: c'était Tolbiac, ancienne garnison des légionnaires,
-encore reconnaissable sous son nom modernisé de Zülpich. La bourgade,
-aujourd'hui au large dans sa vieille enceinte croulante vêtue par
-intervalles de larges pans de lierre, surgit comme une vision
-d'autrefois au milieu de la solitude immense. L'église, dont la crypte
-se souvient d'avoir vu ondoyer Clovis[461], le vieux château du moyen
-âge aux massives tours rondes, reposant sur des assises mérovingiennes,
-le tracé des rues, où l'on retrouve l'intersection des lignes
-principales du campement romain, les fossés, transformés en jardins
-largement nourris de soleil, et surveillés par des meurtrières en
-ruines, les pittoresques portes crénelées s'ouvrant aux quatre points
-cardinaux, le cimetière silencieux au bord de la route, à la sortie
-principale de la ville, et qui rappelle les avenues sépulcrales par
-lesquelles on entrait dans les cités romaines, tout y a gardé, si l'on
-peut ainsi parler, le moule des événements historiques, tout y évoque
-un passé lointain et d'émouvants souvenirs. Une paix profonde semble
-plonger dans le silence de la mort cette petite localité, dont le nom
-seul est resté vivant. La plaine, immuable et monotone, est fendue,
-en quelque sorte, par la longue ligne droite et blanche de la vieille
-chaussée, qui, venant de Trèves, semble impatiente d'arriver à Cologne.
-Au loin s'étend la campagne solennelle et muette, dans le calme de son
-large horizon, qui s'élève comme les gradins d'un cirque immense autour
-de quelque grand théâtre historique.
-
-[Note 461: Sur les souvenirs locaux de Zülpich relatifs à Clovis
-et à la bataille des Alamans, il faut lire Broix, _Erinnerungen an das
-alte berühmte Tolbiacum_, Neuss, 1842. Ces traditions ne remontent
-pas plus haut que l'époque de la Renaissance, et ne servent en rien à
-guider les recherches de l'historien.]
-
-C'est là, sous les tours du château romain, et sans doute en avant de
-la ville, que les Ripuaires eurent à défendre contre les envahisseurs
-alémaniques le cœur même de la patrie. Nous ne savons pas si les
-Saliens étaient venus à leur secours; mais, grâce aux circonstances que
-nous avons indiquées, les attaques de l'ennemi pouvaient être assez
-imprévues pour empêcher les renforts envoyés par Clovis d'arriver
-à temps. Les Ripuaires résistèrent avec courage: leur roi Sigebert
-fut blessé au genou dans le combat, et il en garda, pour le reste de
-sa vie, une claudication qui lui valut le surnom de boiteux[462]. Il
-paraît bien que la journée fut un succès pour les armes franques, car,
-longtemps après, nous retrouvons le roi Sigebert en paisible possession
-de son royaume[463]. Ce ne fut pas sans doute la première rencontre à
-main armée entre Francs et Alamans, mais c'est la première dont nous
-ayons connaissance. Et ce ne sont pas les annalistes, mais les poètes
-populaires qui en ont gardé le souvenir, et qui ont porté au loin, dans
-toutes les régions franques, le nom désormais fameux de Tolbiac.
-
-[Note 462: «Hic Sigibertus pugnans contra Alamannos apud
-Tulbiacensim oppidum percussus in genuculu claudicabat.» Grégoire de
-Tours, II, 37.]
-
-[Note 463: Grégoire de Tours, II, 37.]
-
-Mais la fièvre d'expansion qui tourmentait les Alamans ne leur laissait
-pas de repos, et ils revinrent à la charge. Comme ils tâtaient
-successivement toute la frontière, et qu'ils n'épargnaient pas plus
-le domaine des Saliens que celui des Ripuaires, Clovis fut entraîné à
-descendre à son tour dans l'arène. Nous ne connaissons pas l'occasion
-de cette prise d'armes. Soit que les Alamans aient menacé les opulentes
-contrées de la Gaule orientale, dont les séparait la haute muraille des
-Vosges; soit que Sigebert de Cologne, craignant une nouvelle invasion,
-l'ait appelé au secours, il pénétra en Alsace par une marche rapide,
-et vint tomber sur l'ennemi dans la vallée du Rhin. Il est impossible
-de marquer d'une manière plus précise le champ clos d'une rencontre
-qui devait être décisive pour l'avenir de l'Europe. Grégoire de Tours
-lui-même l'a ignoré, et tout le moyen âge après lui. L'événement
-mémorable qui ouvre les annales du monde moderne est donc destiné
-à ne jamais porter de nom dans l'histoire. Le besoin de donner un
-point de repère à des souvenirs fameux a fait accueillir avec faveur
-l'ingénieuse conjecture d'un érudit du seizième siècle, qui a identifié
-la victoire de Clovis avec la bataille de Tolbiac racontée plus
-haut[464]. Mais la popularité de l'hypothèse ne la garantit pas contre
-le contrôle de la critique, et une longue possession ne parvient pas à
-créer de prescription dans l'histoire, au profit des opinions qui n'ont
-pas de preuve formelle à invoquer.
-
-[Note 464: L'identification a été faite, pour la première fois,
-par Paul Emile, historiographe de France, _De Rebus gestis Francorum_,
-Paris, 1539, fol. V, _verso_, et admise sur la foi de cet auteur par
-la plupart des historiens. Elle repose uniquement sur la supposition
-que la bataille de Clovis contre les Alamans, dont Grégoire de Tours
-ne désigne pas le théâtre, est la même que le combat de Tolbiac livré
-par Sigebert de Cologne aux mêmes ennemis, et dont Grégoire parle
-à un autre endroit de sa chronique. De preuve, il n'y en a aucune.
-L'hypothèse a d'ailleurs rencontré, dès le dix-septième siècle, une
-certaine opposition de la part des savants belges; Vredius, dans son
-_Historiæ Flandriæ christianæ_, Bruges, 1650, pp. 1 et 2, veut que la
-bataille ait eu lieu à Toul, puisque c'est par là que Clovis passa
-en retournant chez lui; Henschen, dans ses notes sur la vie de saint
-Vaast (_Acta Sanctorum_, t. I de février, p. 796 A), propose les
-environs de Strasbourg pour les mêmes raisons, et aussi parce que le
-_Vita Vedasti_ place la lutte sur les bords du Rhin. Mais ni l'un ni
-l'autre de ces savants n'a invoqué, contre Tolbiac, le vrai argument,
-qui est l'absence de toute preuve et le caractère purement hypothétique
-de la version reçue. Toutefois, Tolbiac n'a cessé de garder quelques
-partisans, notamment A. Ruppersberg, _Ueber Ort und Zeit von Chlodwigs
-Alamannenslacht_, (Bonner Jahrbücher 101, année 1897), qui, d'ailleurs,
-ne connaît que les travaux allemands.]
-
-C'était en 496, la quinzième année du règne de Clovis[465]. Les
-annales franques n'ont accordé qu'une sèche mention au drame que nous
-allons raconter, mais les hagiographes du sixième siècle en ont mieux
-gardé la mémoire, et c'est à l'un d'eux que nous devons d'en connaître
-au moins l'acte principal.
-
-[Note 465: Actum anno 15 regni sui (Grégoire de Tours, II, 30).
-Cette mention, il est vrai, manque dans quelques manuscrits de Grégoire
-de Tours, mais l'authenticité en est inattaquable. Ceux qui, dans
-les derniers temps, ont voulu rapprocher la date de la victoire sur
-les Alamans, invoquent cette circonstance que la lettre par laquelle
-Théodoric félicite Clovis de ce triomphe n'a pas pu être écrite avant
-507 (cf. Mommsen, M. G. H. _Auctores antiquissimi_, t. XII, pp. 27
-et suiv.); ils en concluent qu'il faut placer la bataille en 506
-(Vogel, _Chlodwigs Sieg über die Alamannen und seine Taufe_, dans
-_Historische Zeitschrift_, t. LVI). Mais toute difficulté disparaît
-si l'on distingue la date de la bataille et celle de la lettre;
-cette distinction s'impose d'ailleurs, comme l'a montré Mommsen,
-_o. c._, pp. 32 et suiv., et on verra plus loin comment elle aide à
-élucider l'histoire de la guerre contre les Alamans. Cf. Levison, _Zur
-Geschichte des Frankenkönigs Chlodowich_ (_Bonner Jahrbücher_, t. 103,
-pp. 50 et suiv.)]
-
-La lutte fut acharnée. Sentant l'importance de l'enjeu et connaissant
-la valeur de l'adversaire, Clovis y avait engagé toutes ses troupes,
-auxquelles probablement s'étaient joints les contingents des Ripuaires.
-De leur côté, les Alamans doivent avoir mis en ligne des forces au
-moins aussi considérables, puisqu'ils purent balancer la victoire
-et même, à un certain moment, faire plier les milices franques. Ils
-étaient de tout point dignes de se mesurer avec les vétérans de Clovis.
-La _furia_ alémanique était célèbre sur les champs de bataille: les
-Alamans se ruaient à la victoire avec un élan qui renversait tout.
-Mis en présence de rivaux dont les derniers événements avaient grandi
-le nom et exalté l'orgueil, ils savaient qu'ils jouaient une partie
-suprême, et la conscience de la gravité de cette journée augmentait en
-eux la fièvre du combat.
-
-Déjà ils touchaient au terme de leurs ardents efforts. L'armée des
-Francs commençait à fléchir, et une débandade était imminente. Clovis,
-qui combattait à la tête des siens, s'aperçut qu'ils mollissaient, et
-qu'il ne parvenait plus à les ramener à l'assaut. Comme dans un éclair,
-il vit passer devant ses yeux toutes les horreurs de la défaite et tous
-les désastres de la fuite. Alors, sur le point de périr, abandonné
-de ses dieux, qu'il avait invoqués vainement, il lui sembla entendre
-en lui-même la voix aimée qui y était descendue si souvent pour lui
-parler d'un Dieu meilleur et plus grand. En même temps, il voyait
-surgir, du fond de sa mémoire remplie des entretiens de Clotilde, la
-figure de ce Christ si bon et si doux, qui était, comme elle le lui
-avait dit, le vainqueur de la mort et le prince du siècle futur. Et,
-dans son désespoir, il poussa vers lui un cri plein d'angoisse et de
-larmes: «Jésus-Christ, s'écria-t-il au dire de notre vieil historien,
-toi qui es, selon Clotilde, le Fils du Dieu vivant, secours-moi dans ma
-détresse, et si tu me donnes la victoire, je croirai en toi et je me
-ferai baptiser.»
-
-Le cri de Clovis a traversé les siècles, et l'histoire en gardera le
-souvenir à jamais. Sorti, au milieu des horreurs du champ de bataille,
-des profondeurs d'une âme royale qui parlait au nom d'un peuple, il
-est autre chose que la voix d'un individu en péril, il représente ce
-peuple lui-même dans le moment le plus solennel de son existence.
-Telle est la grandeur historique du vœu tombé des lèvres de Clovis
-à l'heure du danger: c'est un pacte proposé au Christ par le peuple
-franc, et que le Christ a ratifié. Car à peine Clovis eut-il prononcé
-ces paroles, continue le chroniqueur, que la fortune du combat fut
-brusquement intervertie. Comme s'ils s'apercevaient de l'entrée en
-scène de quelque allié tout-puissant, les soldats de Clovis reprennent
-courage. La bataille se rétablit, l'armée franque revient à la charge,
-les Alamans plient à leur tour, leur roi succombe dans la mêlée, les
-vainqueurs de tantôt se voient transformés en vaincus. La mort de leur
-chef a eu raison de leur ardeur; ils jettent les armes et, sur le champ
-de bataille même, ils demandent grâce au roi des Francs[466]. Celui-ci
-les traita avec douceur et générosité, et, se contentant de leur
-soumission, il mit aussitôt fin à la guerre[467].
-
-[Note 466: Grégoire de Tours, II, 30; _Vita sancti Vedasti_, c.
-2; saint Avitus, _Epistolæ_, 46 (41); Cassiodore, _Variar._, II,
-41.--Frédégaire, III, 21, ne fait que résumer le récit de Grégoire
-sans plus; le _Liber historiæ_, c. 15, place à côté de Clovis, dans
-la bataille, son fabuleux Aurélien, qui lui aurait suggéré d'invoquer
-Jésus-Christ; Hincmar, dans sa _Vie de saint Remi_ (_Acta Sanctor._,
-t. I d'octobre, p. 145), copie le _Liber historiæ_, mais n'oublie pas
-de faire dire à Clovis que le Dieu de Clotilde est aussi celui de
-Remi. Roricon reste tributaire du _Liber historiæ_. Quant à Aimoin,
-il combine le récit de Grégoire et celui du _Vita Vedasti_. Ces deux
-derniers sont en somme les seuls qui donnent une version originale;
-ils s'accordent pour l'ensemble (voir l'Appendice), et se contredisent
-en ce que, d'après Grégoire, le roi des Alamans périt dans le combat,
-tandis que, selon le _Vita Vedasti_, il fit sa soumission avec son
-peuple. La lettre de Théodoric, dans Cassiodore, sait qu'il a péri,
-mais sans dire quand: Sufficiat illum regem cum gentis cecidisse
-superbia.--Les variantes du _Vita Arnulfi martyris_ (dom Bouquet,
-III, p. 383) ne méritent pas d'être prises en considération: la fuite
-de Clovis et la blessure qu'il aurait reçue au visage sont de pure
-invention.]
-
-[Note 467: Sur la clémence de Clovis, outre le témoignage de
-Grégoire de Tours, nous avons celui de saint Avitus: Numquid fidem
-perfecto prædicabimus, quam ante perfectionem sine prædicatore
-vidistis?... An misericordiam, quam solutus a vobis adhuc nuper populus
-captivus gaudiis mundo insinuat, lacrimis Deo? S. Avitus, _Epistolæ_,
-l. c.]
-
-Telle est, racontée par une source contemporaine, l'histoire du
-triomphe de Clovis sur les Alamans, ou, pour mieux dire, de la foi
-chrétienne sur le paganisme. Cette grande journée n'a de pendant que
-celle du pont Milvius: l'une avait clos les annales du monde antique,
-l'autre ouvre les annales du monde moderne. Son importance est donc
-absolument hors pair dans les dates historiques. Nous y voyons, du haut
-de l'observatoire que font à l'historien quatorze siècles superposés,
-les destinées de l'Europe se décider avec celles du peuple franc,
-l'avenir du peuple franc se ramener à la victoire de son roi, et tous
-ces grands intérêts dépendre de la solution donnée, au fond d'une
-conscience d'homme, au problème capital qui se pose à toute âme venant
-en ce monde. C'est là, à coup sûr, un spectacle d'une rare beauté.
-Le brusque mouvement d'une âme qui, se décidant avec la rapidité de
-l'éclair, tend les bras au Dieu sauveur, déplace en un seul moment
-le centre de gravité de l'histoire, crée la première des nations
-catholiques, et met dans ses mains le gouvernail de la civilisation.
-Pour ceux qui dédaigneraient d'accorder quelque attention aux luttes
-intérieures de la conscience religieuse, les plus émouvantes et les
-plus nobles de toutes, il y a, dans la grandeur historique de ces
-résultats, de quoi attirer au moins, sur la conversion de Clovis,
-l'intérêt qui s'attache aux événements les plus considérables de
-l'ordre politique.
-
-En faisant dépendre tant de conséquences de la solution d'un problème
-psychologique, nous n'entendons pas présenter cette solution comme
-un acte improvisé, ou comme un résultat sans cause. Beaucoup de
-circonstances s'étaient réunies pour acheminer en quelque sorte le
-roi franc vers le Dieu de Clotilde, ou, si l'on veut, pour fermer les
-issues par lesquelles son âme, à l'heure d'une délibération solennelle,
-eût pu s'en aller du côté d'une autre foi. Nous les avons vues se
-grouper et faire cercle autour de lui, et l'on peut dire, sous un
-certain rapport, que sa conscience était comme investie. Mais, pour
-qu'elle se rendît, il fallait le mouvement libre et spontané d'une
-volonté qui gardait l'empire d'elle-même. Clovis eût pu, comme d'autres
-barbares illustres, comme Gondebaud, comme Théodoric le Grand, rester
-sourd à la voix qui sortait des choses, et refuser de jeter, dans la
-balance du temps, le poids de la parole décisive. Sa grandeur vient de
-l'avoir prononcée, sous l'influence de la grâce sans doute, mais dans
-la plénitude de sa liberté. Toutes les péripéties de l'histoire sont
-venues, pendant quatorze siècles, prendre le mot d'ordre de son libre
-arbitre souverain.
-
-La victoire de Clovis avait une telle importance au point de vue
-de l'histoire du monde, qu'on a presque perdu de vue ses résultats
-immédiats. Et pourtant ils ont été considérables. D'emblée, le danger
-alémanique était définitivement écarté. Après avoir été, pendant des
-siècles, la terreur de l'Empire, après avoir voulu devenir la terreur
-du peuple franc, cette fière nation n'inspirait plus à ses voisins que
-des sentiments de pitié. Le vainqueur n'avait pas daigné poursuivre
-ses avantages: sur le champ de bataille, il avait accordé la paix à ce
-peuple sans roi, qui lui tendait des mains suppliantes. Un contemporain
-félicite Clovis d'avoir usé de miséricorde en cette occasion, et
-déclare que les Alamans témoignaient leur bonheur par des larmes de
-joie[468]. Le roi des Francs inaugurait par un acte de clémence son
-entrée dans la famille des rois chrétiens.
-
-[Note 468: S. Avitus, _Epistolæ_, l. c.]
-
-Mais les Alamans ne se résignèrent pas longtemps à porter le joug. Le
-premier abattement passé, ils relevèrent la tête, et probablement ils
-refusèrent de payer le tribut que le vainqueur leur avait imposé en
-signe d'hégémonie. Comment eût-il pu en être autrement? Ils étaient
-nombreux encore, ceux d'entre eux que la bataille avait épargnés, et
-que n'effrayaient pas les chances d'un nouveau recours à la fortune
-des armes, sans compter les jeunes gens qui n'avaient pas été de
-la défaite, et qui brûlaient d'être de la revanche. La générosité
-même avec laquelle Clovis les avait traités avait enhardi ces âmes
-farouches, pour qui la modération était trop souvent l'équivalent
-de la lâcheté. Ils reprirent donc les armes, et il fallut, pour les
-réduire, de nouveaux combats. Ces combats paraissent s'être échelonnés
-sur plusieurs des années suivantes, et n'avoir pris fin que dans les
-premières années du sixième siècle. Cette fois, ce fut pour les
-Alamans non plus la défaite, mais l'écrasement. Poursuivis l'épée
-dans les reins par un vainqueur exaspéré, ils abandonnèrent en masse
-les heureuses vallées du Mein et du Neckar, qui étaient le centre de
-leur royaume, se jetèrent dans une fuite éperdue sur les provinces
-méridionales, et gagnèrent, au delà du Rhin, les hauts plateaux de la
-Souabe et les vallées sauvages de la Suisse, où viennent déboucher
-les fleuves et les torrents des Alpes. Pendant ce temps, les terres
-qu'ils abandonnaient étaient envahies par des colons francs venus du
-pays des Chattes, qui s'établirent dans la patrie des Alamans, et qui
-franconisèrent ces régions encore aujourd'hui désignées sous le nom de
-Franconie.
-
-Que devinrent les malheureux fuyards, qui avaient dans le dos la framée
-des soldats de Clovis, et devant eux les hauts glaciers des Alpes,
-ces redoutables boulevards du royaume d'Italie reconstitué? Blottis
-dans les défilés, entre un vainqueur irrité et un roi puissant qui
-n'entendait pas leur ouvrir son royaume, ils se voyaient en proie à
-la plus lamentable détresse. Théodoric le Grand vint à leur secours.
-Il avait tout intérêt à empêcher que Clovis, en leur donnant la
-chasse, ne les jetât comme une avalanche sur la haute Italie, dont ils
-connaissaient les charmes par les récits enflammés de leurs pères.
-Il ne redoutait pas moins de voir les Francs devenir ses voisins
-immédiats, s'ils parvenaient à dominer jusque sur les lignes de faîte
-du haut desquelles se découvrent les belles plaines lombardes. Alors ce
-prince, qui aimait la paix et qui demandait volontiers à la diplomatie
-les lauriers de la guerre, crut le moment venu d'entrer dans le
-débat. Affectant de considérer les hauts plateaux de la Rhétie comme
-le prolongement et comme une partie intégrante du royaume italique,
-il déclara qu'il ouvrait ce pays aux débris d'une nation déracinée,
-et que les Alamans sans patrie pouvaient s'y réfugier à l'abri de sa
-généreuse protection. Par ce trait d'habile politique, il couvrait
-la frontière de l'Italie, en jetant en avant d'elle des populations
-qui la défendraient au besoin avec l'énergie du désespoir, et il se
-procurait des titres à la reconnaissance d'un peuple qu'il avait
-l'air d'accueillir par humanité pure. Clovis, il est vrai, pouvait
-prendre de l'ombrage de cette intervention du roi des Ostrogoths, qui
-lui ravissait une partie des fruits de sa victoire. Pour prévenir
-des observations, en même temps que pour justifier, d'une manière
-indirecte, l'attitude de son gouvernement, Théodoric écrivit à Clovis
-une lettre qu'on peut regarder comme un chef-d'œuvre de diplomatie.
-Conçu dans le style grandiose de l'ancienne chancellerie romaine, dont
-Cassiodore continuait la tradition auprès du monarque ostrogoth, ce
-document, très courtois dans la forme et d'une singulière fermeté dans
-le fond, se tenait dans le domaine des généralités élevées, et semblait
-ne faire appel qu'aux sentiments généreux du roi des Francs. Il ne
-pouvait toutefois échapper à celui-ci que la démarche de son puissant
-beau-frère s'inspirait d'autres considérations que de celles d'une
-philanthropie désintéressée, et qu'il y aurait peut-être quelque danger
-à ne pas déférer à ses conseils de modération:
-
-«Nous nous réjouissons, écrivait Théodoric, de la parenté glorieuse
-qui nous rattache à vous. Vous avez, d'une manière heureuse, éveillé
-à de nouveaux combats le peuple franc, depuis longtemps plongé dans
-le repos[469]. D'une main victorieuse vous avez soumis les Alamans
-abattus par la mort de leurs plus vaillants guerriers. Mais puisque
-c'est toujours les auteurs de la perfidie qu'on doit en punir, et que
-le châtiment mérité par les chefs ne doit pas frapper tout le monde,
-modérez les coups que vous portez aux restes d'une nation écrasée.
-Considérez que des vaincus qui se réfugient sous la protection de vos
-parents ont quelque titre à vos égards. Soyez clément pour des hommes
-qui se cachent, épouvantés, derrière les frontières de notre royaume.
-Vous avez remporté un triomphe mémorable en inspirant au farouche
-Alaman une telle terreur, qu'il a été réduit à vous demander humblement
-la vie sauve. Qu'il vous suffise d'avoir vu leur roi succomber avec
-l'orgueil de la race, et d'avoir en partie exterminé, en partie
-asservi cette innombrable nation. Faire la guerre à ses débris, c'est
-vous donner l'apparence de ne pas l'avoir vaincue toute. Croyez-en
-ma vieille expérience dans ces matières. Les guerres qui ont eu pour
-moi les résultats les plus heureux, ce sont celles où j'ai mis de la
-modération dans mon but. Celui-là est sûr de vaincre toujours qui sait
-être mesuré en tout, et la prospérité sourit de préférence à ceux qui
-ne déploient pas une rigueur et une dureté excessives. Accordez-nous
-donc gracieusement ce qui ne se refuse pas même entre nations
-barbares[470]: de la sorte, vous n'aurez pas repoussé notre prière, et
-vous n'aurez rien à craindre du côté des pays qui nous appartiennent.»
-
-[Note 469: Ces paroles ne surprendront pas si l'on se rappelle ce
-que nous avons dit précédemment de la manière dont s'était faite la
-conquête de la Gaule, et de l'identité entre les Thuringiens de la
-légende et les Francs de Chararic.]
-
-[Note 470: «Cede itaque suaviter genio nostro quod sibi gentilitas
-communi remittere consuevit exemplo.» Le sens de ces mots est fort
-disputé, V. von Schubert, p. 39, note, qui traduit _entre parents_, et
-le glossaire de Cassiodore par Mommsen, s. v. _gentilitas_.]
-
-La lettre ajoutait que les porteurs étaient chargés d'un message verbal
-qui devait rapporter des nouvelles de la santé de Clovis et insister
-sur la demande qu'elle avait exprimée. Elle enveloppait dans un
-dernier compliment des paroles qui ont assez l'air d'un avertissement
-déguisé, en disant que le but de la communication qui devait être
-faite de vive voix était que le roi des Francs fût désormais mieux
-sur ses gardes, s'il voulait jouir constamment de la victoire. «Votre
-prospérité est notre gloire, disait Théodoric, et chaque fois que
-nous recevons une bonne nouvelle de vous, nous considérons que c'est
-un profit pour tout le royaume d'Italie.» Enfin, pour laisser le
-destinataire sous l'impression la plus favorable possible, la lettre
-lui annonçait, par manière de conclusion, l'envoi du joueur de cithare
-que Clovis, paraît-il, avait demandé à son beau-frère. Théodoric
-connaissait l'effet qu'une attention délicate pouvait produire sur
-ses correspondants barbares; il y recourait volontiers, et il prit
-un soin particulier pour que le cadeau fût le plus agréable possible
-au destinataire. Une lettre écrite en son nom à Boëce, le premier
-musicologue de son temps[471], le chargeait de choisir lui-même
-l'artiste digne d'être envoyé au roi des Francs. Cassiodore, qui tenait
-la plume, s'était mis, à cette occasion, en frais d'éloquence pour
-l'homme illustre qui était son rival littéraire. Ces amplifications,
-peut-être ajoutées après coup, se lisent aujourd'hui avec fort peu
-d'intérêt; toutefois, à la fin de la lettre, un trait mérite d'attirer
-notre attention. Dans une réminiscence classique, l'écrivain rappelle à
-son correspondant qu'il faut une espèce d'Orphée, capable de toucher,
-par la douceur de ses accords, les cœurs farouches des barbares[472].
-
-[Note 471: V. Cassiodore, _Var._, I, 45 et 46, sur l'envoi d'une
-horloge d'eau à Gondebaud. Boëce est de nouveau consulté, et Cassiodore
-lui écrit au nom de Théodoric: Frequenter enim quod arma explere
-nequeunt, oblectamenta suavitatis imponunt. Sit ergo pro re publica et
-cum ludere videmur.]
-
-[Note 472: Sapientia vestra eligat præsenti tempore meliorem,
-facturus aliquid Orphei, cum dulci sono gentilium fera corda domuerit.
-Arnold, _Cæsarius von Arelate_, p. 245, est bien distrait lorsqu'il
-interprète ce passage dans ce sens que Théodoric aurait envoyé Boëce
-lui-même comme ambassadeur à Clovis.]
-
-Tout fait croire que Théodoric réussit dans son entreprise, sans qu'il
-fût nécessaire de recourir au talent du cithariste. Clovis, qui venait
-d'ajouter à sa couronne un de ses plus beaux fleurons, avait tout
-intérêt à ménager le roi d'Italie, et n'en avait aucun à s'aventurer
-dans un pays montagneux et stérile, à la poursuite des fugitifs.
-Le gros de la nation s'était soumis à lui; il pouvait négliger le
-reste[473]. Aussi les panégyristes du roi d'Italie célébrèrent-ils
-le succès des négociations de leur maître dans des harangues où ils
-gonflent avec une exagération ridicule des résultats d'ailleurs
-sérieux. C'était, selon le rhéteur Ennodius, le peuple tout entier des
-Alamans que Théodoric venait de recueillir en deçà de ses frontières,
-et cette nation qui avait si longtemps été le fléau de l'Italie en
-devenait maintenant la gardienne. Les fugitifs eux-mêmes, à l'entendre,
-devaient se féliciter de la catastrophe qui leur avait enlevé leur
-patrie et leur roi: ne retrouvaient-ils pas un roi dans Théodoric, et
-n'échangeaient-ils pas les marécages de leurs anciennes résidences
-contre la fertilité du sol romain[474]?
-
-[Note 473: Notre récit donne une explication satisfaisante des
-quelques lignes énigmatiques de Frédégaire, III, 21: Alamanni terga
-vertentes in fugam lapsi. Cumque regem suum cernerint interemptum,
-novem annos exolis a sedibus eorum nec ullam potuerunt gentem
-comperire, qui ei contra Francos auxiliaret, tandem se ditionem
-Clodoviæ subdunt.--La date de 506, attribuée aujourd'hui par la
-critique à la lettre de Théodoric, vient donner à ce passage une
-incontestable autorité.]
-
-[Note 474: Ennodius, _Panegyricus Theodorico dictus_, c. 15. Ces
-paroles du rhéteur: _cui feliciter cessit fugisse patriam suam_,
-sont à rapprocher de celles du panégyriste de Constantin: _Video
-hanc fortunatissimam civitatem_ (Trèves)... _ita cunctis mœnibus
-resurgentem ut se quodammodo gaudeat olim corruisse, auctior tuis facta
-beneficiis_. (_Panegyr. lat._, VII, 22.) Les flatteurs sont partout les
-mêmes.]
-
-On ne doit pas se laisser tromper par cet enthousiasme de commande.
-Les Alpes n'étaient pas plus riches au sixième siècle qu'aujourd'hui,
-et Théodoric lui-même n'a voulu voir autre chose, dans les Alamans
-cantonnés par lui en Helvétie, que les faibles débris d'une nation
-écrasée. La vérité se trouve entre les déclamations du rhéteur, qui
-exagère à plaisir les proportions du succès, et les atténuations du
-diplomate, qui diminue le plus possible l'importance de la concession
-demandée. On peut dire, pour conclure, que Clovis ne sacrifia pas grand
-chose en limitant sa conquête au Rhin, mais que le roi d'Italie profita
-en partie de sa victoire en s'attachant les vaincus. Ils lui fournirent
-des soldats et gardèrent sa frontière; seulement, le jour du danger
-venu, ils redevinrent, en vrais barbares qu'ils étaient, les pillards
-du pays dont on les avait constitués les gardiens.
-
-Nous avons voulu présenter un tableau d'ensemble de ces faits pour
-aider le lecteur à en mieux saisir la signification, au risque
-d'interrompre la succession chronologique des événements. Nous nous
-hâtons maintenant de rentrer dans cette année 496, si riche en
-souvenirs mémorables, pour assister aux grands spectacles qu'elle nous
-réserve.
-
-
-
-
-VI
-
-LE BAPTÊME DE CLOVIS
-
-
-Clovis et son armée rentrèrent en triomphateurs dans une patrie
-qu'ils venaient de délivrer, acclamés par les populations de la Gaule
-orientale, qui désormais n'avaient plus à trembler devant le glaive
-des Alamans. L'ivresse de la victoire et la joie plus sereine de sa
-conversion récente se mêlaient dans l'âme du roi des Francs, et il
-n'est pas interdit de penser que le souvenir de Clotilde, dont le nom
-avait été uni sur le champ de bataille à celui du Dieu qu'il venait de
-confesser, le poussait à accélérer son retour.
-
-Un hagiographe qui a écrit un siècle et demi après ces événements croit
-pouvoir nous faire connaître son itinéraire. Si le vieil écrivain ne
-s'est pas trompé, nous serions en état de refaire par la pensée les
-principales étapes suivies par l'armée franque. Nous allons faire
-connaître sans commentaire la version de l'hagiographe, dans laquelle
-un fonds incontestable de traditions historiques a été combiné de
-bonne heure avec des conjectures assez difficiles à contrôler à
-distance.
-
-Le roi Clovis, dit la biographie de saint Vaast, arriva à Toul après
-sa victoire sur les Alamans. Comme il avait hâte de recevoir le
-baptême, il s'y informa de quelqu'un qui pût l'initier aux vérités de
-la religion chrétienne, et on lui fit connaître un saint personnage du
-nom de Vedastes, qui y vivait dans la pratique de toutes les œuvres de
-religion et de charité. Clovis s'adjoignit le saint comme compagnon de
-route, et Vaast,--c'est sous cette forme que la postérité a retenu son
-nom,--devint ainsi le catéchiste du nouveau converti. L'hagiographe
-nous montre ensuite le royal catéchumène qui arrive, accompagné
-du saint, et sans doute suivi de son armée, à une localité nommée
-Grandpont[475], située sur la route de Trèves à Reims, à l'endroit
-où cette chaussée traverse le cours de l'Aisne. C'était à peu de
-distance de _Riguliacum_, aujourd'hui Rilly-aux-Oies, dans le canton
-d'Attigny. Le saint y guérit un aveugle, et les fidèles des environs,
-pour perpétuer le souvenir du miracle, élevèrent en son honneur une
-basilique qui porte encore aujourd'hui son nom. Lorsqu'au septième
-siècle cet épisode fut mis par écrit, la tradition locale de Rilly
-avait, pour ainsi dire, toute la fraîcheur d'un événement récent, et
-c'est par elle que le biographe aura connu le nom du royal compagnon
-de voyage de son saint[476]. De Rilly, on gagna sans doute le palais
-royal d'Attigny, où, si l'on en peut croire une ingénieuse conjecture,
-Clotilde était accourue au devant de Clovis[477]. C'est là que
-l'épouse chrétienne, au comble du bonheur, put serrer dans ses bras un
-époux qui était désormais deux fois à elle[478]. C'est là aussi, selon
-toute apparence, que Clovis licencia son armée, ne conservant auprès
-de lui que les guerriers spécialement attachés à sa personne, ses
-antrustions, comme on les appelait, garde du corps aussi vaillante que
-dévouée.
-
-[Note 475: Aujourd'hui Vieux-Pont, près de Rilly-aux-Oies.]
-
-[Note 476: C'est ce que von Schubert, _o. c._, a fort bien remarqué
-p. 168. Le même auteur, p. 169, note, croit pouvoir jalonner ainsi
-l'itinéraire du retour de Clovis: trouée de Saverne Phalsbourg,
-Strasbourg, Toul, vallée de la Meuse, Verdun, Aisne, Vouziers. Cf.
-_Vita sancti Vedasti_, c. 3 dans les Bollandistes, t. I de février.]
-
-[Note 477: V. l'article du R. P. Jubaru: _Clovis a-t-il été baptisé
-à Reims_, dans les _Études religieuses, philosophiques_ etc., t. 67,
-(février 1897,) p. 297 et suivantes.]
-
-[Note 478: Je me rencontre dans cette conjecture avec Adrien de
-Valois, _Rerum francicarum libri VIII_, t. I, p. 259: «Chrothildis
-regina... viro læta occurrit.» Mais le voisinage de la villa royale
-d'Attigny d'une part et les indications de l'itinéraire suivi par
-Clovis d'après le _Vita Vedasti_, sont des éléments qui permettent de
-préciser davantage. Il faut ajouter que l'hypothèse du P. Jubaru est
-celle qui rend le mieux compte du texte de Grégoire de Tours, disant
-que la reine fit venir en secret saint Remi pour catéchiser Clovis: ce
-qui ne se comprend d'aucune manière mieux qu'en supposant qu'elle-même
-résidait alors à Attigny. Jusqu'à présent, on se persuadait que Clovis
-était rentré directement à Reims après sa victoire. C'est ainsi que
-Frédégaire, III, 21, l'a compris: Nam cum de prilio memorato superius
-Chlodoveus Remus fuisset reversus. De même le _Vita sancti Vedasti_,
-c. 4: Ac inde ad Remorum urbem ad pontificem Remigium. etc. La Vie
-de saint Arnoul de Tours, qui fait rentrer Clovis à Juvigny dans le
-Soissonnais, est un document sans autorité.]
-
-Le premier soin de la reine, lorsqu'elle eut reçu de la bouche même
-de Clovis, avec le récit de sa victoire, la consolante nouvelle de
-sa conversion, ce fut de mander secrètement saint Remi[479]. Le
-prélat n'eût pas à convaincre un prince qui était déjà chrétien de
-par son vœu; il put se borner à l'instruire des vérités fondamentales
-de la foi. Une tradition fort ancienne, et dont la vraisemblance
-psychologique permet de l'accueillir ici, nous fait assister à l'un
-des entretiens de l'évêque et de son royal catéchumène. Celui-ci,
-en entendant le récit de la Passion du Sauveur, aurait bondi dans
-un transport de colère et se serait écrié: «Que n'étais-je là avec
-mes Francs[480]!» Plus d'un soldat chrétien a commenté de la même
-manière, au cours des siècles, la scène sanglante du Calvaire[481],
-et l'interjection mise dans la bouche de Clovis a, dans tous les cas,
-à défaut d'une authenticité incontestable, le mérite de refléter au
-vif le naturel du converti. Au surplus, il est permis de croire que
-le souverain d'une nation en grande partie catholique, l'époux de
-Clotilde, le catéchumène de saint Vaast, possédait déjà une certaine
-connaissance de la doctrine chrétienne. Et comme, d'autre part,
-l'Église catholique devait avoir hâte de s'assurer de sa précieuse
-conquête, saint Remi ne tarda pas à considérer sa tâche comme terminée.
-
-[Note 479: Tunc regina arcessire clam sanctum Remedium Remensis
-urbis episcopum jubet, depraecans ut regi verbum salutis insinuaret.
-Grég. de Tours, H. F. II, 31.--«Quelques heures de chevauchée
-permettaient à l'évêque d'arriver, à la nuit tombée, à la villa royale,
-pour en repartir avant l'aube, en gardant sa démarche secrète, ainsi
-que le désirait Clotilde.» Jubaru. _l. c._ p. 298.]
-
-[Note 480: Cum a sanctum Remedium in albis evangelio lectio
-Chlodoveo adnunciaretur, qualem Dominus noster Jesus Christus ad
-passionem venerat, dixitque Chlodoveus: Si ego ibidem cum Francis meis
-fuissem, ejus injuriam vindicassem. Frédégaire, III, 21.]
-
-[Note 481: Par exemple le brave Crillon. «On assure, dit M. Ed. de
-Barthélemy, qu'un jour, entendant la Passion prêchée à Avignon avec une
-grande éloquence, il se leva tout d'un coup, transporté de colère et
-s'écriant: «Où étais-tu, Crillon?» _Revue britannique_, septembre 1878,
-p. 94.]
-
-Il ne restait plus qu'à donner à la conversion de Clovis le sceau du
-baptême. C'était le vœu le plus cher de Clotilde et de Remi, et Clovis
-lui-même était pressé de s'acquitter d'une promesse faite à la face du
-ciel. Mais une démarche de ce genre n'était pas sans difficulté. Le
-peuple franc vénérait dans Clovis non seulement le fils de ses rois,
-mais le descendant de ses dieux. Quand il marchait à la tête de son
-armée, secouant sur ses épaules les boucles blondes de sa chevelure
-royale, une auréole divine semblait rayonner autour de sa tête. En
-brisant la chaîne sacrée qui rattachait sa généalogie au ciel, ne
-devait-il pas craindre que son autorité fût ébranlée par la diminution
-qui atteindrait son origine, le jour où il n'aurait plus d'autre titre
-à régner que ses qualités personnelles[482]? Cette question était
-sérieuse, et elle pouvait faire réfléchir tout autre que Clovis; lui,
-il se sentait assez sûr de son peuple pour pouvoir passer outre.
-
-[Note 482: Saint Avitus de Vienne fait allusion à cette difficulté
-dans les paroles suivantes: Vos de toto priscæ originis stemmate sola
-nobilitate contentus, quicquid omne potest fastigium generositatis
-ornare prosapiæ vestræ a vobis voluistis exurgere. _Epist._, 46 (41).]
-
-Un autre obstacle semble avoir fait plus longuement réfléchir Clovis.
-Qu'allaient dire ses antrustions? Liés à sa personne par le lien
-du serment, obligés envers lui, par leur honneur de guerriers, au
-dévouement le plus absolu, ils ne pouvaient pas rester les adorateurs
-de Wodan alors qu'il allait être le fidèle de Jésus-Christ. Entre eux
-et lui tout était commun, et son Dieu devait être le leur. Le pacte
-d'honneur et de dévouement qui les groupait autour de lui était sous la
-garantie de la religion: quelle en eût été la sanction, s'il n'avait
-pas eu de part et d'autre le même caractère? Clovis ne pouvait pas se
-faire chrétien sans ses hommes, et s'il se convertissait, il fallait
-qu'ils abjurassent avec lui. Sinon, la bande se dissolvait, et le
-roi, qui avait abandonné la tradition nationale, se voyait abandonné
-lui-même par ceux qui voulaient y rester fidèles.
-
-Ce n'est donc pas le consentement de ses antrustions à son baptême,
-c'est leur propre baptême que Clovis devait obtenir, s'il voulait
-accomplir la grande œuvre de sa conversion[483]. Aussi n'était-il pas
-sans inquiétude sur le résultat de sa démarche. «Je t'écouterais
-volontiers, saint père, dit-il à l'évêque dans le récit de Grégoire de
-Tours, seulement, les hommes qui me suivent ne veulent pas abandonner
-leurs dieux. Mais je veux aller les trouver, et les exhorter à se
-faire chrétiens comme moi.» L'épreuve, au témoignage du chroniqueur,
-réussit au-delà de toute espérance. Clovis eut à peine besoin
-d'adresser la parole aux siens; d'une seule voix ils s'écrièrent qu'ils
-consentaient à abandonner leurs dieux mortels, et qu'ils voulaient
-prendre pour maître le Dieu éternel que prêchait Remi. La popularité
-du roi venait de remporter là un triomphe éclatant; l'adhésion joyeuse
-et spontanée de ses antrustions à la foi qu'il avait embrassée
-écartait tous les obstacles à sa conversion, et l'on comprend que le
-narrateur ait vu dans ces dispositions le résultat d'une intervention
-providentielle[484]. Au surplus, il n'est pas interdit de croire que
-les choses ne se passèrent pas avec la simplicité qu'y voit Grégoire.
-Le chroniqueur ne connaissait de l'histoire de Clovis que les grandes
-lignes, et n'avait plus qu'une idée fort lointaine de la manière dont
-les populations germaniques résolvaient d'ordinaire le problème de leur
-conversion. Nous serions assez portés à nous figurer la scène qu'il
-résume comme un pendant de la célèbre délibération qui devait avoir
-pour résultat, un siècle plus tard, la conversion de la Northumbrie
-au christianisme[485]. A coup sûr, si un contemporain, si un témoin
-oculaire nous en avait conservé le souvenir, elle se présenterait à
-nous avec un caractère moins légendaire et avec un intérêt historique
-plus vif encore[486].
-
-[Note 483: La plupart des historiens, induits en erreur par le
-langage vague de Grégoire de Tours, II, 30 (_populus qui sequitur me_),
-se sont figuré qu'il s'agissait de toute l'armée franque. Mais: 1º
-l'armée avait été licenciée après la campagne, et elle était rentrée
-dans ses foyers; d'ailleurs elle était composée de Romains catholiques
-aussi bien que de barbares païens; 2º il est peu vraisemblable que
-cette armée ne comprît que trois mille hommes, comme on l'a supposé
-d'après le nombre de ceux qui reçurent le baptême avec Clovis; Grégoire
-d'ailleurs dit: _de exercitu amplius tria millia_, ce qui est tout
-autre chose; 3º Clovis avait certainement une bande, et dès lors il ne
-peut pas ne l'avoir pas consultée; mais Grégoire n'a probablement pas
-eu une idée très nette de cette institution, et de là les termes fort
-généraux qu'il emploie. Dire avec M. Levison, _Bonner Jahrbücher_, t.
-103, p. 56, que j'enlève au récit de Grégoire son caractère miraculeux
-pour y substituer une explication rationaliste, c'est faire une
-pétition de principe, car il faudrait d'abord prouver que pour Grégoire
-de Tours, l'adhésion spontanée du _populus_ à la foi de Clovis est
-l'œuvre d'un miracle. La seule preuve qu'en ait M. Levison, c'est que
-cet auteur dit que la chose arriva _præcurrente potentia Dei_, comme
-si l'emploi de cette formule très générale suffisait, chez un écrivain
-du sixième siècle, pour faire considérer son récit comme mélangé de
-données d'ordre surnaturel et, par suite, pour le faire rejeter comme
-légendaire. Si les faits se sont passés comme Grégoire le raconte, un
-rationaliste peut fort bien les admettre et en donner une explication
-naturelle, tout en laissant à l'écrivain chrétien le droit de croire
-qu'ils se sont ainsi passés par la volonté de Dieu.]
-
-[Note 484: Grégoire de Tours, II, 31]
-
-[Note 485: Beda le Vénérable, _Hist. eccl. Angl_, II, 13.]
-
-[Note 486: M. d'Arbois de Jubainville se figure les choses
-autrement. Selon lui, Clovis était le grand prêtre des Francs, «et les
-prêtres inférieurs étaient les chefs de famille; ceux-ci, subordonnés à
-Clovis au point de vue religieux comme à celui de la justice et de la
-guerre, suivirent en religion l'ordre du maître; ils obéirent avec la
-même ponctualité que s'il avait été question d'un jugement prononcé par
-le roi, en matière soit criminelle, soit civile, ou que si à la guerre
-ils avaient entendu son commandement. Avant de se faire baptiser,
-Clovis avait eu, en vrai politique, la politesse de leur demander avis.
-Mais il y a une façon royale de poser les questions qui n'est qu'une
-manière habile de donner un ordre.» (_Étude sur la langue des Francs à
-l'époque Mérovingienne_, Paris, 1900, p. 75.) En réalité, comme on le
-verra plus loin, les rois mérovingiens se gardaient de violenter leurs
-guerriers dans leur conscience religieuse, et Clovis n'avait pas le
-pouvoir de leur imposer sa propre foi.]
-
-Pour le reste de l'armée franque, elle n'eut pas à se prononcer, et
-la conversion du roi n'avait pour elle qu'un intérêt général. Cette
-armée, qui depuis la conquête de la Gaule romaine comprenait au moins
-autant de chrétiens que de païens, puisqu'elle se recrutait parmi
-les indigènes aussi bien que parmi les barbares, avait été licenciée
-dès la fin de la campagne. Les soldats étaient rentrés dans leurs
-foyers: ceux-ci avaient regagné les villes gauloises qui étaient leur
-patrie, ceux-là étaient allés retrouver leurs familles sur les bords
-de l'Escaut et de la Meuse, dans les vastes plaines des Pays-Bas. Les
-soldats chrétiens, apparemment, se réjouirent comme autrefois les
-contemporains de Constantin le Grand; quant aux barbares païens, ils
-restaient étrangers aux préoccupations de la conscience individuelle
-de leur roi, et ne se laissèrent pas gagner par son exemple. Ils
-continuèrent d'ignorer Jésus-Christ et de sacrifier à leurs dieux
-jusqu'au jour où des missionnaires zélés, pénétrant chez eux au péril
-de leur vie, leur apportèrent la bonne nouvelle du salut. Il fallut
-plus d'une génération pour les convertir. Ceux de Cologne étaient
-encore en grande partie païens un demi-siècle plus tard, et ils
-faillirent faire un mauvais parti à saint Gallus de Clermont, malgré
-la faveur dont il jouissait auprès du roi Thierry I, parce qu'il avait
-osé détruire un de leurs sanctuaires[487]. Quant aux Saliens, plusieurs
-continuèrent de pratiquer le culte païen à la cour de leurs propres
-rois[488]. Au septième siècle, ils jetèrent leurs premiers apôtres
-dans l'Escaut[489], et ils restèrent longtemps rétifs à l'Évangile. La
-Toxandrie, leur patrie primitive, comptait encore des païens à la fin
-du huitième siècle, et les rivages de la Flandre ne furent entièrement
-débarrassés du paganisme que pendant le onzième. Cette lenteur du
-peuple franc à suivre son roi dans les chemins où il venait d'entrer
-s'explique par la torpeur morale de toute barbarie: elle n'était pas le
-fait d'une opposition de principe, et rien n'eût été plus éloigné de
-l'esprit des Francs, à cette heure, que de prendre ombrage de la vie
-religieuse d'un monarque aimé et victorieux[490].
-
-[Note 487: Grégoire de Tours, _Vitæ Patrum_, VI, 2.]
-
-[Note 488: _Vita sancti Vedasti_, c. 7, S R M, III, 410.]
-
-[Note 489: _Vita sancti Amandi_, par Baudemund.]
-
-[Note 490: Cependant Dubos, II, p. 538; Fauriel, II, p. 59;
-Pétigny, II, p. 418; Loebell, 2e édit., p. 329, Leblant, _Inscriptions
-chrétiennes de la Gaule_, t. I, p. XLVII, suivis de quantité
-d'écrivains qui parlent d'après eux, affirment que lors du baptême
-de Clovis, les Francs qui voulurent rester païens se séparèrent de
-lui et allèrent se mettre sous les ordres de Ragnacaire de Cambrai.
-Pétigny va même plus loin en affirmant qu'à cette occasion Ragnacaire
-se sépara ouvertement de Clovis. A supposer que Ragnacaire existât
-encore à cette date (on a vu plus haut que le contraire est probable),
-il y a là une grave erreur, résultant de l'interprétation vicieuse du
-passage d'Hincmar que voici: Multi denique de Francorum exercitu necdum
-ad fidem conversi, cum regis parente Raganario ultra Sumnam fluvium
-aliquamdiu degerunt, donec Christi gratia cooperante gloriosis potitus
-victoriis, eundem Raganarium flagitiis turpitudinum inservientem
-vinctum a Francis sibi traditum rex Chlodowicus occidit, et omnem
-Francorum populum per beatum Remigium ad fidem converti et baptizari
-obtinuit. L'idée d'Hincmar est très claire, sinon bien exacte: il se
-figure que tous les Francs de Clovis se sont convertis avec lui, et il
-ajoute que ceux qui faisaient partie du royaume de Ragnacaire restèrent
-païens (comme leur roi) jusqu'à la conquête de ce royaume par Clovis.
-Il n'est pas question là de soldats de Clovis qui l'auraient quitté
-pour protester contre sa conversion, et qui seraient allés servir
-Ragnacaire. J'ajoute que si Hincmar ne nomme ici que Ragnacaire et
-non Chararic, c'est parce qu'il considère ce dernier comme étant déjà
-converti ainsi que son fils, sur la foi de la légende qui montre Clovis
-les introduisant de force dans l'ordre du clergé.]
-
-L'instruction religieuse des hommes de Clovis fut menée rapidement,
-et il fallut fixer la date de la cérémonie du baptême. Une antique
-tradition, qu'on disait remonter jusqu'aux Apôtres, voulait que ce
-sacrement ne fût administré que le jour de Pâques, afin que cette
-grande fête pût être, en quelque sorte, le jour de la résurrection
-pour les hommes et pour Dieu[491]. Mais le respect de la tradition ne
-prévalut pas, dans l'esprit des évêques, sur les raisons majeures qu'il
-y avait de ne pas prolonger le catéchuménat du roi et des siens. En
-considération des circonstances tout à fait exceptionnelles, on crut
-devoir s'écarter pour cette fois de la règle ordinaire, en fixant la
-cérémonie à la Noël. Après la fête de Pâques, la Nativité du Sauveur
-était assurément, dans toute l'année liturgique, celle qui, par sa
-signification mystique et par la majesté imposante de ses rites, se
-prêtait le mieux au grand acte qui allait s'accomplir.
-
-[Note 491: Voir, pour la Gaule, le canon 18 du concile d'Auxerre et
-le canon 3 du deuxième concile de Mâcon. Toutefois il y a des exemples
-que dans la Gaule du sixième siècle on administrait le baptême à Noël
-(Grégoire de Tours, VIII, 9).]
-
-Est-il vrai qu'en attendant ce jour, Clovis voulut s'y préparer par
-un pèlerinage au tombeau de saint Martin, le patron national de la
-Gaule? Saint Nizier, évêque de Trèves, parle de ce pèlerinage à une
-petite-fille de Clovis, comme d'un fait qui est dans toutes les
-mémoires[492], et l'on sait la dévotion particulière de Clotilde pour
-le sanctuaire de Tours, auprès duquel elle voulut passer ses dernières
-années. Les miracles de l'illustre thaumaturge avaient été un de ses
-grands arguments au temps de ses controverses religieuses avec son
-époux: serait-il étonnant qu'au moment où il allait devenir chrétien
-comme elle, elle eût voulu témoigner sa reconnaissance au saint en
-lui menant sa royale conquête? C'était, en même temps, procurer à
-Clovis lui-même la grâce d'être le témoin oculaire des prodiges que
-la miséricorde de Dieu réalisait tous les jours auprès du glorieux
-tombeau, et aviver sa foi au spectacle de tant de merveilles. Il
-ne serait donc nullement invraisemblable que Clovis eût inauguré
-la nombreuse série des pèlerinages de souverains aux reliques du
-confesseur de la Touraine. Il est vrai que Tours appartenait pour
-lors aux Visigoths; mais le roi de ce peuple, qui ne savait pas même
-défendre la tête de ses hôtes contre les exigences de son puissant
-voisin, aurait-il voulu s'opposer à ce que Clovis vînt faire ses
-dévotions auprès d'un sanctuaire qui était le rendez-vous des fidèles
-de toute l'Europe? C'est à peine, d'ailleurs, si le roi des Francs s'y
-trouvait en pays étranger: il n'avait que la Loire à passer, et il
-pouvait visiter le sanctuaire sans entrer dans la ville même, qui était
-éloignée d'un quart de lieue environ.
-
-[Note 492: Audisti ava tua, domna bone memorie Hrodchildis,
-qualiter in Francia venerit, quomodo domnum Hlodoveum ad legem
-catholicam adduxerit, et cum esset homo astutissimus, noluit
-adquiescere antequam vera agnosceret. Cum ista quæ supra dixi (il
-s'agit des miracles des saints) probata cognovit, humilis ad domni
-Martini limina cecidit et baptizare se sine mora promisit. M. G. H.
-_Epistolæ Meroringici et Karolini ævi_, t. I, p. 122. Sur le pèlerinage
-de Clovis à Tours, voir l'ingénieuse interprétation de M. Lecoy de la
-Marche, _Saint Martin_, p. 362.]
-
-Toutefois, il faut bien l'avouer, le silence gardé sur un événement
-de cette nature par Grégoire de Tours, qui était le mieux placé pour
-le connaître et le plus intéressé à le raconter, ne permet pas à
-l'historien de se prononcer d'une manière catégorique à ce sujet[493].
-
-[Note 493: J'ai fait droit aux judicieuses réserves formulées par
-le R. P. Chérot dans l'un des articles qu'il a consacrés à la première
-édition de ce livre. (V. _Études Religieuses_, t. 67, (avril 1896) p.
-639 et suivantes.]
-
-Cependant le grand jour de la régénération de Clovis approchait.
-L'auguste cérémonie devait avoir lieu à Reims, qui était la métropole
-de la Belgique seconde et la ville de saint Remi. Quelle autre ville
-était plus digne d'un tel honneur, et à qui son prélat eût-il consenti
-à le céder? Grégoire de Tours, il est vrai, ne nomme pas expressément
-Reims comme théâtre de ce grand événement, mais ce silence même est une
-présomption en faveur de la tradition rémoise, car le rôle attribué
-à saint Remi implique celui de sa ville épiscopale. S'il en avait
-été autrement, l'historien n'eût pu se dispenser de nommer la ville
-préférée à la cité champenoise, à moins d'induire gratuitement la
-postérité en erreur[494]. Tous les chroniqueurs ont été unanimes à
-reconnaître Reims dans la ville baptismale de Clovis, et jamais aucune
-autre cité gauloise ne lui a disputé son titre d'honneur.
-
-[Note 494: Déjà Frédégaire, III, 21 (_Script. rer. Merov._, II, p.
-101), (III, p. 408), et le _Vita S. Vedasti_, c. 3, (_o. c._ III, p.
-408) ont interprété le témoignage de Grégoire de Tours dans le sens
-favorable à Reims. M. Krusch le reconnaît, mais au lieu d'en conclure
-que c'était le sens le plus obvie du texte, il croit au contraire que
-cette interprétation est contredite par l'_arcessire_ de Grégoire (v.
-le passage en question ci-dessus, p. 516, n. 3). Mais l'objection de
-M. Krusch est aujourd'hui énervée par la conjecture du P. Jubaru. (V.
-ci-dessus p. 316 avec la note 2). La thèse de M. Krusch repose sur une
-interprétation vicieuse de la lettre de saint Nizier de Trèves à la
-reine Clotsinde, femme d'Alboïn. Dans cette lettre, (v. p. 323, note)
-l'évêque ne se propose nullement de raconter le baptême de Clovis,
-mais il se contente d'y faire allusion en passant pour trouver dans
-cette histoire un exemple édifiant pour le roi des Lombards. Comment
-M. Krusch peut-il écrire: «Die Ansicht dass die Taufe Chlodovechs in
-Reims erfolgt sei ist also ein für alle mal aufsugeben.» (Krusch, _Zwei
-Heiligenleben des Jonas von Susa_ dans Mittheilungen des Instituts für
-östreichische Geschichte, XIV, p. 441.]
-
-Il est probable que Clovis vint s'établir à Reims avec Clotilde
-quelques jours avant le baptême, si l'on ne préfère admettre qu'il y
-séjourna toute l'arrière-saison pour se préparer au sacrement. Selon
-toute apparence, le couple royal prit un logement dans le palais
-qui surgissait alors au-dessus de la porte Basée. C'est là, dans le
-voisinage d'une église Saint Pierre mentionnée par d'anciens textes,
-que le roi des Francs passa les derniers jours de son catéchuménat[495].
-
-[Note 495: Jubaru, l. c. p. 331. Malgré l'érudition et la sagacité
-déployées par M. Louis Demaison dans la dissertation dont il a bien
-voulu enrichir la première édition de ce volume, pour établir que
-Clovis a habité le palais archiépiscopal situé près de la cathédrale,
-je n'ai pu résister à la force de l'argumentation du P. Jubaru.]
-
-Bien que déchue alors de la splendeur qui l'entourait à l'époque
-romaine, la métropole de la deuxième Belgique restait une des plus
-belles villes du royaume franc. Le vaste ovale de son enceinte
-muraillée, qui datait du troisième siècle finissant, englobait le
-centre et la partie la plus considérable de la cité primitive. Elle
-était percée de quatre portes correspondant à deux grandes rues qui se
-coupaient à angles droits, et ornée, à ses extrémités méridionale et
-septentrionale, de deux arcs de triomphe dont le dernier est encore
-debout aujourd'hui. Son amphithéâtre, ses thermes opulents, fondés par
-Constantin le Grand, les riantes villas disséminées dans ses environs,
-en un mot, tout ce que ne protégeait pas l'enceinte rétrécie élevée
-sous Dioclétien avait souffert cruellement pendant les désordres des
-derniers siècles[496]. Toutefois, une florissante série de basiliques
-chrétiennes, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur de la ville, la
-consolait de ses revers et était pour elle le gage de jours meilleurs.
-Depuis que la paix avait été rendue à l'Église, les tombeaux des saints
-et des martyrs de Reims, alignés le long de la voie Césarée, qui
-sortait de la ville par la porte du sud[497], s'étaient transformés en
-opulents sanctuaires où les fidèles se complaisaient à multiplier les
-témoignages de leur piété. Là se dressait Saint-Sixte, la plus ancienne
-cathédrale de Reims, élevée sur le tombeau de son premier pasteur.
-Voisine de Saint-Sixte, l'église dédiée aux martyrs Timothée et
-Apollinaire gardait des souvenirs chers à la dévotion et au patriotisme
-des Rémois. Saint-Martin, non loin de là, surgissait entouré d'hypogées
-chrétiens remplis de peintures murales symboliques, dans le style de
-celles qu'on retrouve dans les catacombes de Rome[498]. De l'autre
-côté de la chaussée, et presque en face de ce groupe, l'œil était
-attiré d'abord par Saint-Agricole, bâti au quatrième siècle par
-l'illustre préfet Jovin; là se trouvait le beau sarcophage en marbre
-blanc de ce grand homme de guerre, et aussi celui de saint Nicaise,
-l'évêque martyr du cinquième siècle, substitué plus tard à saint
-Agricole dans le patronage de ce sanctuaire. A côté de Saint-Agricole
-était Saint-Jean, qui avait été probablement le baptistère de Reims
-à l'époque où Saint-Sixte en était la cathédrale, et Saint-Celsin,
-placé plus tard sous l'invocation de sainte Balsamie. Enfin, en arrière
-du premier groupe et en s'éloignant de la chaussée, on voyait encore,
-au milieu des tombeaux, un modeste oratoire dédié à saint Christophe,
-auquel était réservé l'honneur d'abriter les cendres de saint Remi. Ce
-grandiose ensemble d'édifices religieux avait poussé, comme des fleurs
-suaves, sur les tombes des martyrs et des confesseurs; les fidèles
-étaient venus grouper leurs habitations à l'ombre de leurs murailles
-vénérées, et une seconde Reims, entièrement chrétienne, avait surgi en
-dehors et à côté de la vieille cité romaine. Au surplus, l'intérieur de
-la ville s'était lui-même enrichi, depuis la fin des persécutions, de
-plusieurs nobles monuments, qui racontaient les triomphes de l'Église
-et la foi des fidèles. Dès 314, l'évêque Bétause y avait bâti l'église
-des Saints-Apôtres, qui s'appela plus tard Saint-Symphorien, et, dans
-les premières années du cinquième siècle, saint Nicaise avait élevé
-et dédié à la sainte Vierge le sanctuaire qui, depuis cette date,
-est resté en possession du siège cathédral de Reims. C'est, on s'en
-souvient, au seuil de cette église qu'il avait succombé, en 407, sous
-les coups des Vandales, et Reims conservait avec émotion le souvenir de
-son martyre, dont on montre encore aujourd'hui la place au milieu de la
-basilique agrandie. Avec tous ces monuments sacrés, que desservait un
-nombreux clergé, la ville était donc un centre religieux considérable,
-et si l'on tient compte du prestige qui entourait son évêque saint
-Remi, on n'aura pas de peine à se persuader que la métropole de
-la deuxième Belgique était aussi, à certains égards, la métropole
-religieuse du royaume des Francs.
-
-[Note 496: L. Demaison, _les Thermes de Reims_ (_Travaux de
-l'Académie de Reims_, t. LXXV, année 1883).]
-
-[Note 497: C'est aujourd'hui la rue du Barbâtre.]
-
-[Note 498: Leblant, _Inscriptions chrétiennes de la Gaule_, t. I,
-p. 448.]
-
-De concert, sans doute, avec le roi des Francs, saint Remi veilla à ce
-que la fête eût tout l'éclat religieux et profane qu'elle comportait.
-Tout ce qu'il y avait de personnages éminents dans le royaume y fut
-convié[499], et les invitations allèrent même chercher les princes de
-l'Église au delà des frontières[500]. Le baptême de Clovis prenait la
-portée d'un événement international. La Gaule chrétienne en suivait
-les préparatifs avec une attention émue; les princes de la hiérarchie
-catholique tournaient du côté des Francs un regard plein d'espérance,
-et un tressaillement d'allégresse parcourait au loin l'Église
-humiliée sous le joug des hérétiques. En même temps, de sérieuses
-préoccupations durent visiter les hommes d'État de l'arianisme, en
-particulier dans les cours de Toulouse et de Ravenne. Qu'annonçait,
-en effet, pour la famille des monarques barbares, cette diversité de
-confession religieuse qui allait se produire pour la première fois au
-milieu d'eux? Et que réservait au monde l'espèce de complicité morale
-qu'ils sentaient sourdre entre le roi des Francs et les populations
-catholiques soumises à leur autorité?
-
-[Note 499: C'est ce qui ressort du passage suivant de la lettre de
-saint Avitus à Clovis: Conferebamus namque nobiscum tractabamusque,
-quale esset illud, cum adunatorum numerosa pontificum manus sancti
-ambitione servitii membra regia undis vitalibus confoveret, cum se
-servis Dei inflecteret timendum gentibus caput. On ne connaît toutefois
-aucun de ces prélats, sauf saint Soleine de Chartres (v. Appendice).
-Il est parlé aussi de saint Vaast (_Vita Vedasti_, c. 3) et des saints
-Médard et Gildard (_Vita sancti Gildardi_, dans _Analect. Bolland._, t.
-VIII, p. 397).]
-
-[Note 500: S. Avitus, _Epistolæ_, 46 (41): Si corporaliter non
-accessi, gaudiorum tamen communione non defui, quandoquidem hoc
-quoque regionibus vestris divina pietas gratulationis adjecerit, ut
-ante baptismum vestrum ad nos sublimissimæ humilitatis nuntius, qua
-competentem vos profitebamini pervenerit.]
-
-Au milieu de l'allégresse des uns et de l'inquiétude des autres, se
-leva enfin le grand jour qui devait faire de la nation franque la fille
-aînée de l'Église catholique. Ce fut le 25 décembre 496, jour de la
-fête de Noël. Jamais, depuis son existence, la ville de Reims n'avait
-été témoin d'une solennité si grandiose; aussi avait-elle déployé
-toute la pompe imaginable pour la célébrer dignement. De riches tapis
-ornaient la façade des maisons; de grands voiles brodés, tendus à
-travers les rues, y faisaient régner un demi-jour solennel; les églises
-resplendissaient de tous leurs trésors; le baptistère était décoré
-avec un luxe extraordinaire, et des cierges innombrables brillaient à
-travers les nuages de l'encens qui fumait dans les cassolettes. Les
-parfums, dit le vieux chroniqueur, avaient quelque chose de céleste,
-et les personnes à qui Dieu avait fait la grâce d'être témoins de ces
-splendeurs purent se croire transportées au milieu des délices du
-paradis[501].
-
-[Note 501: Velis depictis adumbrantur plateæ, ecclesiæ curtinis
-albentibus adurnantur, baptistirium componitur, balsama difunduntur,
-micant flagrantes odorem cerei, totumque templum baptistirii divino
-respergeretur ab odore, talemque sibi gratiam adstantibus Deus tribuit,
-ut æstimarent se paradisi odoribus collocari. Grégoire de Tours, II,
-31.]
-
-Du palais de la porte Basée, où il avait pris sa résidence, le
-roi des Francs, suivi d'un cortège vraiment triomphal, s'achemina
-à travers les acclamations enthousiastes de la foule, jusqu'à la
-cathédrale Notre-Dame, où devait avoir lieu le baptême. «Il s'avance,
-le nouveau Constantin, écrit une plume contemporaine, il s'avance
-vers la piscine baptismale pour se guérir de la lèpre du péché, et
-les vieilles souillures vont disparaître dans les jeunes ondes de la
-régénération[502].» Ce fut un défilé processionnel selon tout l'ordre
-du rituel ecclésiastique. En tête venait la croix, suivie des livres
-sacrés portés par des clercs; puis s'avançait le roi Clovis, dont
-l'évêque tenait la main comme pour lui servir de guide vers la maison
-de Dieu[503]. Derrière lui marchait Clotilde, la triomphatrice de
-cette grande journée; elle était accompagnée de Théodoric, le fils aîné
-du roi, et des princesses ses sœurs, Alboflède et Lanthilde, celle-ci
-arienne, celle-là plongée jusqu'alors dans les ténèbres du paganisme.
-Trois mille Francs, parmi lesquels toute la bande du roi, et un certain
-nombre d'autres hommes libres de son armée[504], s'acheminaient
-à la suite du monarque, et venaient, comme lui, reconnaître pour
-chef suprême le Dieu de Clotilde. Les litanies de tous les Saints
-alternaient avec les hymnes les plus triomphales de l'Église, et
-retentissaient à travers la splendeur de la ville en fête comme les
-chants des demeures célestes. «Est-ce là, aurait demandé Clovis à saint
-Remi, le royaume du ciel que tu me promets?--Non, aurait répondu le
-pontife, mais c'est le commencement du chemin qui y conduit[505].»
-
-[Note 502: Procedit novos Constantinus ad lavacrum, deleturus lepræ
-veteris morbum, sordentesque maculas gestas antiquitus recenti latice
-deleturus. Grégoire de Tours, II, 31.]
-
-[Note 503: Sicque præcedentibus sacrosanctis evangeliis et
-crucibus, cum hymnis et canticis spiritualibus atque lætaniis,
-sanctorumque nominis acclamatis, sanctus pontifex manum tenens regis
-a domo regia pergit ad baptisterium, subsequente regina et populo.
-Hincmar, _Vita sancti Remigii_ (Bouquet, III, pp. 376-377). On ne
-s'étonnera pas de nous voir emprunter ces détails descriptifs à
-Hincmar: l'ordre liturgique d'une cérémonie de ce genre était sans
-doute le même au IXe siècle qu'au VIe.]
-
-[Note 504: Grégoire, II, 31, suivi par le _Liber historiæ_, c. 15,
-se borne à dire d'une manière générale: De exercito ejus... amplius
-tria milia. Frédégaire, III, 21, dit: sex milia Francis. Hincmar, _Vita
-Remigii_, parle de trois mille sans compter les femmes et les enfants.
-D'autre part, la _Vie de saint Soleine de Chartres_ connaît trois cent
-soixante-quatre nobles baptisés avec Clovis. Il faut s'en tenir au
-témoignage de Grégoire.]
-
-[Note 505: Dum autem simul pergerent, rex interrogavit episcopum,
-dicens: Patrone, est hoc regnum Dei quod mihi promittis? Cui episcopus:
-Non est hoc, inquit, illud regnum, sed initium viæ per quam venitur ad
-illud. Hincmar, _Vita sancti Remigii_ (Bouquet, III, p. 377).]
-
-Arrivé sur le seuil du baptistère, où les évêques réunis pour la
-circonstance étaient venus à la rencontre du cortège, ce fut le roi
-qui, le premier, prit la parole et demanda que saint Remi lui conférât
-le baptême[506]. «Eh bien, Sicambre, répondit le confesseur, incline
-humblement la tête, adore ce que tu as brûlé, brûle ce que tu as
-adoré[507].» Et la cérémonie sacrée commença aussitôt avec toute
-la solennité qu'elle a gardée à travers les siècles. Répondant aux
-questions liturgiques de l'officiant, le roi déclara renoncer au culte
-de Satan, et fit sa profession de foi catholique, dans laquelle,
-en conformité des besoins spéciaux de cette époque tourmentée par
-l'hérésie arienne, la croyance à la très sainte Trinité était formulée
-d'une manière particulièrement expresse. Ensuite, descendu dans la
-cuve baptismale, il reçut la triple immersion sacramentelle au nom
-du Père, du Fils et de l'Esprit-Saint. Au sortir du baptistère, on
-lui administra encore le sacrement de confirmation, selon l'usage en
-vigueur dans les baptêmes d'adultes. Les personnages princiers furent
-ondoyés après le roi; Lanthilde, qui était déjà chrétienne, n'avait pas
-besoin d'être rebaptisée, et on se borna à la confirmer selon le rite
-catholique[508]. Quant aux trois mille Francs qui se pressaient sous
-les voûtes sacrées, il est probable que le sacrement leur fut conféré
-selon le mode de l'aspersion, déjà pratiqué à cette époque. Tous les
-baptisés revêtirent ensuite la robe blanche, en signe de l'état de
-grâce où ils entraient par la vertu du sacrement de la régénération.
-
-[Note 506: Rex ergo prior poposcit se a pontifeci baptizare.
-Grégoire de Tours, II, 31. Ce _prior_ semble trahir une liturgie un peu
-différente de l'actuelle: _Sacerdos interrogat_: Quo nomine vocaris?
-_Catechumenus_ respondet: N... _Sacerdos_: Quid petis ab Ecclesia
-Dei? _R._ Fidem, etc. V. le rituel romain, _Ordo baptismi adultorum_.
-Ou bien a-t-on voulu marquer que dans son impatience Clovis n'a pas
-attendu la question liturgique, mais qu'en vrai barbare il a passé
-par-dessus les formalités?]
-
-[Note 507: Cui ingresso ad baptismum sanctus Dei sic infit ore
-facundo: Mitis depone colla Sicamber, adora quod incendisti, incende
-quod adorasti. Grégoire de Tours, II, 31.]
-
-[Note 508: Grégoire de Tours, II, 31.]
-
-La légende n'a pas voulu laisser passer le souvenir de la grande
-journée du 25 décembre 496 sans y suspendre ses festons, et pendant
-longtemps le peuple n'a connu le baptême de Clovis qu'à travers ses
-récits merveilleux. On racontait qu'au moment d'ondoyer le roi, saint
-Remi s'aperçut que le chrême qui devait être, selon les prescriptions
-liturgiques, versé dans l'eau aussitôt après la bénédiction de celle-ci
-faisait défaut, parce que le prêtre chargé de l'apporter n'avait pu se
-frayer un passage à travers les flots de la multitude qui se pressait
-aux abords. Alors il leva les yeux au ciel dans une supplication émue,
-et voilà qu'une colombe, tenant dans son bec une ampoule remplie du
-précieux onguent, descendit jusqu'à lui, la laissa tomber dans ses
-mains et disparut. Telle était, dès le IXe siècle, la tradition
-rémoise. Plus tard, lorsque l'usage se fut introduit de sacrer les
-rois de France, on se persuada que le chrême miraculeux avait été
-apporté du ciel, non pour le baptême, mais pour le sacre de Clovis, et
-cette croyance a valu ensuite à l'église de Reims l'honneur de sacrer
-tous les rois. On aurait tort de sourire de ces légendes: elles ne
-manquaient pas de grandeur, et elles possédaient même une vraie valeur
-nationale en un temps où le peuple français vénérait la couronne de ses
-rois comme l'emblème de la patrie. Celle-ci lui semblait plus sainte
-quand il en croyait les représentants consacrés par Dieu même, et il
-faut respecter les poétiques fictions dont il a entouré l'origine de
-son obéissance.
-
-Immense fut dans tous les milieux l'effet produit par le baptême de
-Clovis. Partout où la vie chrétienne avait ouvert les yeux aux hommes
-sur les intérêts généraux, on comprit que quelque chose de grand venait
-de se passer. Les populations catholiques du royaume franc se sentirent
-du coup relevées et rassurées: elles pouvaient regarder l'avenir en
-face, maintenant que la framée de Clovis faisait la garde autour de
-leurs sanctuaires; elles étaient désormais, sous tous les rapports,
-les égales des barbares, qui partageaient leur foi et qui se rangeaient
-sous la houlette des mêmes pasteurs. La journée de Reims mettait donc
-le sceau à la conquête de la Gaule, en enlevant le dernier obstacle qui
-s'opposât à la parfaite fusion des éléments indigènes et étrangers.
-Elle rendit possible l'étonnant spectacle offert pour la première fois
-au monde par un royaume barbare: des Romains adhérant à l'autorité d'un
-roi germanique, non avec résignation, mais avec enthousiasme, et jetant
-le vieux nom national dont ils étaient si fiers pour se parer, comme
-d'un titre plus beau, du nom nouveau de Francs. Une nation catholique
-était née, indestructiblement unifiée dans la même foi et sous le même
-roi, par un ciment tellement fort que jamais les siècles n'ont réussi à
-l'entamer.
-
-Et ce royaume, sujet de joie et d'orgueil pour les fidèles qui
-l'habitaient, devenait en même temps un sujet d'espérance pour ceux
-qui portaient le joug des hérétiques burgondes ou visigoths. Chaque
-fois qu'un acte d'injustice ou de violence venait révolter les
-consciences catholiques dans les royaumes ariens, les yeux des opprimés
-se tournaient instinctivement du côté où ils voyaient sur le trône un
-souverain catholique. Les royaumes ariens ne laissaient échapper aucune
-occasion de multiplier ces tentations pour leurs sujets orthodoxes, et
-quand ils assistaient à l'explosion de leurs sympathies franques, ils
-s'indignaient de démonstrations qu'ils avaient follement provoquées.
-Au fond, eussent-ils mis à ménager la conscience des orthodoxes le
-même soin qu'ils semblaient avoir pour l'exaspérer, la création d'un
-grand royaume catholique à côté de leurs constructions hybrides était
-par elle-même un phénomène redoutable et menaçant, dans une époque où
-la religion était la base principale, pour ne pas dire unique, des
-royaumes et des sociétés. Quel contraste, dès le premier jour, entre
-cette jeune nation fière et hardie qui s'avançait à pas de géant,
-soulevée par une seule inspiration nationale et religieuse, et les
-vieilles et branlantes monarchies ariennes, que tout le génie de leurs
-fondateurs ne parvenait pas à empêcher de se lézarder incessamment,
-assises qu'elles étaient sur un sol toujours remué par les discussions
-confessionnelles! Il devenait manifeste que les monarchies ariennes
-avaient fait leur temps en Occident, que la conversion de Clovis avait
-déplacé le centre de gravité de l'Europe, et que l'avenir allait passer
-du côté catholique.
-
-Quant à l'Église, elle célébrait un de ses plus éclatants triomphes.
-Hier encore elle était, dans le monde entier, une société d'inférieurs,
-et il semblait que pour avoir quelque titre à commander aux peuples
-il fallût posséder la qualité d'hérétique. Aujourd'hui, par un vrai
-coup de théâtre, la situation était brusquement renversée, et la
-conversion des Francs apportait à l'Église l'émancipation d'abord,
-la souveraineté ensuite. Il était difficile, à coup sûr, qu'à cette
-heure on entrevît une Europe catholique et un moyen âge uni dans la
-foi romaine. Nous voyons toutefois qu'il s'est trouvé un homme dont le
-regard a été assez perçant pour deviner ces lointaines conséquences,
-et la main assez ferme pour oser les retracer d'avance, en termes
-prophétiques. Les archives de l'humanité contiennent peu de documents
-d'un aussi haut intérêt que la lettre de félicitation écrite à Clovis
-par saint Avitus de Vienne, qui était, au milieu des Burgondes ariens,
-la gloire de l'Église catholique et le bon génie du royaume. On ne sait
-ce qu'il faut admirer le plus, dans cette lettre vraiment historique,
-de l'élévation du langage, de la justesse du coup d'œil, ou de
-l'inspiration sublime de la pensée.
-
-«C'est en vain, écrit l'évêque de Vienne, que les sectateurs de
-l'hérésie ont essayé de voiler à vos yeux l'éclat de la vérité
-chrétienne par la multitude de leurs opinions contradictoires. Pendant
-que nous nous en remettions au Juge éternel, qui proclamera au jour
-du jugement ce qu'il y a de vrai dans les doctrines, le rayon de la
-vérité est venu illuminer même les ténèbres des choses présentes. La
-Providence divine a découvert l'arbitre de notre temps. Le choix que
-vous avez fait pour vous-même est une sentence que vous avez rendue
-pour tous. Votre foi, c'est notre victoire à nous. Beaucoup d'autres,
-quand les pontifes de leur entourage les sollicitent d'adhérer à la
-vraie doctrine, aiment à objecter les traditions de leur race et le
-respect pour le culte de leurs ancêtres. Ainsi, pour leur malheur, ils
-préfèrent une fausse honte au salut; ils étalent un respect déplacé
-pour leurs pères en s'obstinant à partager leur incrédulité, et
-avouent indirectement qu'ils ne savent pas ce qu'ils doivent faire.
-Désormais, des excuses de ce genre ne peuvent plus être admises, après
-la merveille dont vous nous avez rendus témoins. De toute votre antique
-généalogie, vous n'avez rien voulu conserver que votre noblesse, et
-vous avez voulu que votre descendance fît commencer à vous toutes les
-gloires qui ornent une haute naissance. Vos aïeux vous ont préparé de
-grandes destinées: vous avez voulu en préparer de plus grandes à ceux
-qui viendront après vous. Vous marchez sur les traces de vos ancêtres
-en gouvernant ici-bas; vous ouvrez la voie à vos descendants en voulant
-régner au ciel.
-
-» L'Orient peut se réjouir d'avoir élu un empereur qui partage notre
-foi: il ne sera plus seul désormais à jouir d'une telle faveur.
-L'Occident, grâce à vous, brille aussi d'un éclat propre, et voit un
-de ses souverains resplendir d'une lumière non nouvelle. C'est bien à
-propos que cette lumière a commencé à la nativité de notre Rédempteur:
-ainsi les eaux régénératrices vous ont fait naître au salut le jour
-même où le monde a vu naître pour le racheter le Seigneur du ciel. Ce
-jour est pour vous comme pour le Seigneur un anniversaire de naissance:
-vous y êtes né pour le Christ comme le Christ pour le monde; vous y
-avez consacré votre âme à Dieu, votre vie à vos contemporains et votre
-gloire à la postérité.
-
-» Que dire de la glorieuse solennité de votre régénération? Je n'ai
-pu y assister de corps, mais j'ai participé de cœur à vos joies; car,
-grâce à Dieu, notre pays en a eu sa part, puisque avant votre baptême,
-par un message que nous a bien voulu envoyer votre royale humilité,
-vous nous aviez appris que vous étiez catéchumène. Aussi la nuit sainte
-nous a-t-elle trouvés pleins de confiance et sûrs de ce que vous
-feriez. Nous voyions, avec les yeux de l'esprit, ce grand spectacle:
-une multitude de pontifes réunis autour de vous, et, dans l'ardeur de
-leur saint ministère, versant sur vos membres royaux les eaux de la
-résurrection; votre tête redoutée des peuples, se courbant à la voix
-des prêtres de Dieu; votre chevelure royale intacte sous le casque du
-guerrier, se couvrant du casque salutaire de l'onction sainte; votre
-poitrine sans tache débarrassée de la cuirasse, et brillant de la même
-blancheur que votre robe de catéchumène. N'en doutez pas, roi puissant,
-ce vêtement si mou donnera désormais plus de force à vos armes; tout ce
-que jusqu'aujourd'hui vous deviez à une chance heureuse, vous le devrez
-à la sainteté de votre baptême.
-
-» J'ajouterais volontiers quelques exhortations à ces accents qui vous
-glorifient, si quelque chose échappait à votre science ou à votre
-attention. Prêcherais-je la foi au converti, alors qu'avant votre
-conversion vous l'avez eue sans prédication? Vanterai-je l'humilité
-que vous avez déployée en nous rendant depuis longtemps, par dévotion,
-des honneurs que vous nous devez seulement depuis votre profession
-de foi? Parlerai-je de votre miséricorde, glorifiée devant Dieu et
-devant les hommes par les larmes et par la joie d'un peuple vaincu dont
-vous avez daigné défaire les chaînes? Il me reste un vœu à exprimer.
-Puisque Dieu, grâce à vous, va faire de votre peuple le sien tout à
-fait, eh bien! offrez une part du trésor de foi qui remplit votre cœur
-à ces peuples assis au delà de vous et qui, vivant dans leur ignorance
-naturelle, n'ont pas encore été corrompus par les doctrines perverses:
-ne craignez pas de leur envoyer des ambassades, et de plaider auprès
-d'eux la cause du Dieu qui a tant fait pour la vôtre[509].»
-
-[Note 509: S. Avitus, _Epist._, 46 (41).]
-
-Ici, la main du copiste qui nous a gardé ces admirables effusions a été
-distraite, et une lettre destinée à l'empereur de Constantinople a été
-soudée maladroitement au document dont elle nous enlève les suprêmes
-accents[510]. C'est le programme du peuple franc que nous avons entendu
-formuler dans les dernières paroles du confesseur burgonde. Pour qui,
-à quatorze siècles de distance, voit se dérouler dans le passé le rôle
-historique de ce peuple alors enveloppé dans les ténèbres de l'avenir,
-il semble qu'on entende un voyant d'autrefois prédire la mission d'un
-peuple d'élus. La nation franque s'est chargée pendant des siècles de
-réaliser le programme d'Avitus: elle a porté l'Évangile aux peuples
-païens, et, armée à la fois de la croix et de l'épée, elle a mérité que
-ses travaux fussent inscrits dans l'histoire sous ce titre: _Gesta Dei
-per Francos_[511].
-
-[Note 510: Sur la discussion relative à ce document, voir à
-l'Appendice.]
-
-[Note 511: Sur la lettre du pape Anastase à Clovis, qui est un
-document apocryphe, voir l'Appendice.]
-
-Il était dit que Clovis ne goûterait pas jusqu'à l'ivresse la joie de
-ces grands événements. Quelques jours s'étaient écoulés depuis son
-baptême, que sa sœur Alboflède, qui, à ce qu'il paraît, avait embrassé
-la vie religieuse après sa conversion[512], fut enlevée à sa tendresse.
-Ce lui fut un sujet d'amère douleur, à laquelle s'associèrent ses amis.
-En apprenant la pénible nouvelle, saint Remi se hâta de lui envoyer un
-de ses prêtres avec une lettre de condoléances dans laquelle, tout en
-s'excusant de ne pas aller le trouver en personne, il se disait prêt,
-au premier appel du roi, à se mettre en route, malgré la rigueur du
-climat, pour se rendre auprès de lui. Le langage à la fois ému et ferme
-du pontife était bien fait pour relever l'âme du nouveau converti,
-en le rassurant sur les destinées immortelles de la sœur qu'il avait
-perdue, et en lui rappelant ses devoirs d'homme d'État.
-
-[Note 512: C'est une conjecture d'A. de Valois, t. I, p. 261,
-reprise de nos jours par Hauck, _Kirchengeschichte Deutschlands_, t. I,
-p. 227.]
-
-» Je suis accablé moi-même par la douleur que vous cause la mort de
-votre sœur Alboflède, de glorieuse mémoire. Mais nous avons de quoi
-nous consoler en pensant que celle qui vient de quitter cette vie
-mérite plutôt d'être enviée que pleurée. Elle a vécu de manière à nous
-permettre de croire que le Seigneur l'a prise auprès de lui, et qu'elle
-est allée rejoindre les élus dans le ciel. Elle vit pour votre foi
-chrétienne, elle a maintenant reçu du Christ la récompense des vierges.
-Non, ne pleurez pas cette âme consacrée au Seigneur; elle resplendit
-sous les regards de Dieu dans la fleur de sa virginité, et elle porte
-sur la tête la couronne réservée aux âmes sans tache. Ah! loin de nous
-de la pleurer, elle qui a mérité de devenir la bonne odeur du Christ,
-et de pouvoir, par lui, venir au secours de ceux qui lui adressent des
-prières. Chassez donc, seigneur, la tristesse de votre cœur, et dominez
-les émotions de votre âme: vous avez à gouverner avec sagesse, et à
-vous inspirer de pensées qui soient à la hauteur de ce grand devoir.
-Vous êtes la tête des peuples et l'âme du gouvernement: il ne faut
-pas qu'ils vous croient plongé dans l'amertume de la douleur, eux qui
-sont habitués à vous devoir toute leur félicité. Soyez donc vous-même
-le consolateur de votre âme; veillez à ce qu'elle ne se laisse pas
-enlever sa vigueur par l'excès de la tristesse. Croyez-le bien, le Roi
-des cieux se réjouit du départ de celle qui nous a quittés, et qui est
-allée prendre sa place dans le chœur des vierges[513].»
-
-[Note 513: M. G. H. _Epistolæ Merovinginci et Karolini ævi_, t. I,
-p. 112.]
-
-Ainsi, comme pour achever l'éducation catholique du royal converti,
-les joies du baptême, les douleurs de la mort et les consolations de
-l'amitié chrétienne visitaient son âme novice encore dans sa carrière
-religieuse. Les Francs, de leur côté, s'enorgueillissaient de leur
-titre nouveau. Pendant que dans le palais royal les larmes coulaient,
-l'allégresse de la conversion remplissait plus d'une ces âmes héroïques
-et fières qui avaient passé par la piscine de Reims. Dans leur joie
-d'être à Jésus-Christ, elles s'épanchaient en accents dont la naïveté
-n'a encore rien perdu de sa fraîcheur printanière. Écoutons retentir
-à travers les âges la voix jeune et passionnée du poète inconnu qui,
-parlant pour beaucoup d'autres, a inscrit en tête de la _Loi salique_
-l'hymne de la nativité d'un grand peuple:
-
-«Vive le Christ qui aime les Francs! Qu'il garde leur royaume, qu'il
-remplisse leurs chefs de la lumière de sa grâce, qu'il protège leur
-armée, qu'il leur accorde l'énergie de la foi, qu'il leur concède par
-sa clémence, lui le Seigneur des seigneurs, les joies de la paix et
-des jours pleins de félicité! Car cette nation est celle qui, brave
-et vaillante, a secoué de ses épaules le joug très dur des Romains,
-et c'est eux, les Francs, qui, après avoir professé la foi et reçu le
-baptême, ont enchâssé dans l'or et dans les pierres précieuses les
-corps des saints martyrs, que les Romains avaient brûlés par le feu,
-mutilés par le fer ou livrés aux dents des bêtes féroces![514]»
-
-[Note 514: Prologue de la Loi salique. M. O. Dippe, _Der Prolog
-der Lex Salica_, me semble avoir solidement établi (_Historische
-Vierteljahrschrift_, 1899) que la rédaction de ce prologue doit être
-placée en 555-557.]
-
-Ces paroles sont le commentaire le plus éloquent et le plus clair du
-grand acte du 25 décembre 496; y ajouter quelque chose, ce serait
-diminuer leur mâle et simple beauté.
-
-
-FIN DU TOME PREMIER
-
-
-
-
-TABLE DES NOMS PROPRES
-
-CITÉS DANS LE PREMIER VOLUME
-
-A
-
-Adrien, empereur romain, 105.
-
-Ægidius, comte romain, 200, 203, 204, 205, 206, 207, 208, 210, 211,
-212, 214, 215, 217, 218, 223, 226, 228, 229, 230, 231, 234, 237, 239,
-252.
-
-Ælius, chef de Bagaudes, 24.
-
-Aétius, 52, 169, 172, 173, 174, 175, 187, 188, 189, 190, 193, 194, 195,
-196, 203, 204, 205, 207, 209, 212, 214, 228, 231, 296.
-
-Afrique, XXV, 25, 62, 126, 132, 208.
-
-Agen, 145.
-
-Agricole (saint), de Reims, 134, 326.
-
-Agrippine, femme de Germanicus, 281, _n._ 4.
-
-Agrippine, mère de Néron, 11.
-
-Agrippinus, comte romain, 206, 210.
-
-Agrœcius (saint), évêque de Trèves, 132.
-
-Aignan (saint), évêque d'Orléans, 193.
-
-Aisne (l'), rivière, 232, 239, 315.
-
-Alains (les), 118, 189, 209.
-
-Alamans (les), 26, 49, 60, 61, 62, 66, 67, 72, 13, 79, 80, 91, 96, 100,
-107, 109, 110, 116, 157, 196, 215, 245, 258, 294, 295, 296, 297, 298,
-299, 301, 303, 304, 305, 307, 308, 309, 310, 312, 313, 314, 315.
-
-Alaric I, roi des Visigoths, XXV, 117.
-
-Alaric II, roi des Visigoths, 235.
-
-Alboflède, sœur de Clovis, 219, 330, 338.
-
-Aldoflède, sœur de Clovis, 219, 278, 279, 290.
-
-Alexandre Sévère, empereur romain, 60.
-
-Alexandrie d'Égypte, 139.
-
-Algérie, 8.
-
-Allaines, 174.
-
-Allectus, usurpateur, 79.
-
-Allemagne, XVI, 267.
-
-Alpes (les), 116, 215, 297, 308, 313.
-
-Alsace (l'), 99, 296, 297, 301.
-
-Amandus, chef de Bagaudes, 24.
-
-Ambiorix, roi des Éburons, 8.
-
-Ambroise (saint), évêque de Milan, 18, 114, 141, 151.
-
-Amiens, 26, 78, 109, 119, 147, 182, 220.
-
-Ammien Marcellin, 94, 95, 106, 108, 110.
-
-Ampsivariens (les), 41, 50, 111, 115.
-
-Amretoutos, 12.
-
-Andernach, 7, 107, 119.
-
-_Andethanna_, 149.
-
-Angers, 207, 210, 212, 213, 214, 217, 261.
-
-Anglo-Saxons (les), 41.
-
-Anjou (l'), 209.
-
-Annibal, 53.
-
-Anthémius, empereur romain, 213.
-
-Antioche, 144.
-
-Antoine l'Ermite (saint), 139, 140.
-
-Aper (saint), évêque de Reims, 133.
-
-Apodemius, agent provocateur, 92.
-
-Apollinaire (saint), martyr de Reims, 131, 326.
-
-Aquilée, 90, 113, 116.
-
-Aquitaine (l'), 5, 273.
-
-Aquitains (les), 5.
-
-_Ara Ubiorum_, 11.
-
-Arbogast, comte romain, 51, 113, 114, 115, 116.
-
-Arcis-sur-Aube, 246.
-
-Arcueil, 102.
-
-Ardaric, roi des Gépides, 193.
-
-Ardenne (l'), 6, 15, 20, 34, 125, 146, 149.
-
-_Argentaria_, 110.
-
-_Argentoratum_, v. Strasbourg.
-
-Arles, 119, 120, 132, 144, 168, 205.
-
-Arlon, 19, 20.
-
-Arminius, 51.
-
-Armorique (l'), 121, _n._
-
-Armoriques (les), 254, 257.
-
-Arouaise (la forêt d'), 6.
-
-Arras, 6, 17, 119, 130, 153, 154, 172, 175.
-
-Artois (l'), 150, 172, 174, 177.
-
-Arvandus, ancien préfet du prétoire, 210.
-
-Ascaric, roi franc, 79, 161, 162.
-
-Ascyla, mère du roi franc Richimir, 161, 162, _n._
-
-Asie (l'), 68
-
-Asie mineure (l'), 180.
-
-Astolphe, roi des Lombards, XVI.
-
-Ataulf, roi des Visigoths, XXII, 56.
-
-Athanase (saint), patriarche d'Alexandrie, 134, 138, 141, 143, 144.
-
-Athènes, 18.
-
-Attigny, 315.
-
-Attila, roi des Huns, 59, 186, 187, 188, 189, 190, 191, 193, 194, 195,
-198, 210, 232, 246.
-
-Aufidius, prêtre de Trèves, 136.
-
-Augsbourg, 296.
-
-Augurina, 136.
-
-Augurinus, 136.
-
-Auguste, empereur romain, 10, 11, 33, 43, 68.
-
-Augustin (saint), évêque d'Hippone, XXV-XXVII, 141.
-
-Aumenancourt, 26.
-
-Aurélien, empereur romain, 23, 46, 47, 62, 65, 66.
-
-Ausone, XX, 17.
-
-Authie (l'), rivière, 176.
-
-Auxerre, 99, 209.
-
-Autun, 99.
-
-Auvergne (l'), 228, 258.
-
-Avitus, empereur romain, 121, 196.
-
-Avitus (saint), évêque de Vienne en Dauphiné, 164, 283, 284, 334, 337.
-
-Avranches, 260, _n._ 3.
-
-
-B
-
-Bagaudes (les), 24, 27, 72, 97.
-
-Bâle, 2, 106, 296.
-
-Balsamie (sainte), 327.
-
-Baralle, 274.
-
-Barbastre (rue du), à Reims, 244, _n._ 2.
-
-Barbation, 95.
-
-Basée (porte), à Reims, 325, 329.
-
-Basin, roi de Thuringe, 200.
-
-Basine, femme de Childéric, 200, 201, 202, 203, 219, 223.
-
-Bastarnes (les), 190.
-
-Bataves (les), 8, 39, 41, 50, 87. Lètes Bataves, 257, 258. Ile des
-Bataves, 74, 77, 86, 177.
-
-Batavie, 2, 43, 74, 79, 86, 87, 125.
-
-_Batavodurum_, 7.
-
-Baudardus, prêtre du diocèse d'Avranches, 260, _n._ 3.
-
-Baudastes, prêtre du diocèse d'Avranches, 260, _n._ 3.
-
-Baudouin de Constantinople, XVII.
-
-Bavay, 4, 22, 171.
-
-Bayeux, 207, 258, 260.
-
-Beauvais, 26, 78, 130, 135.
-
-Belges (les), 10, 18.
-
-Belgique (la), XVI, 5, 8, 10, 16, 17, 22, 76, 85, 86, 101, 104, 111,
-124, 125, 126, 127, 143, 149, 150, 151, 153, 156, 161, 166, 172, 173,
-177, 196, 232, 259, 276, 277, 324.
-
-Belgique première (la), 133, 215, 247, 294, 296.
-
-Belgique deuxième (la), 22, 23, 119, 130, 133, 153, 154, 196, 224, 225,
-_n._ 2, 226, 240, 291, 325, 327.
-
-Belgique (les deux), 126, 129.
-
-Benoît (saint), de Nursie, 147.
-
-Berg (le pays de), 34.
-
-Bernard (saint), 147.
-
-Berry (le), 146.
-
-Besançon, 296.
-
-Bessin (le), 260, 263.
-
-Betausius (saint), v. Imbetausius.
-
-Bièvre (la), rivière, 102.
-
-Bingen, 7, 107.
-
-Bodeheim, 166, 167.
-
-Bodogast, 166.
-
-Boduognat, roi des Nerviens, 8.
-
-Boëce le philosophe, 311.
-
-Bohême (la), 53.
-
-Bonitus, 91.
-
-Bonn, 7, 107, 137.
-
-Bonosus, 59, 69, 151.
-
-Bordeaux, 15, 236, 261.
-
-Boulogne-sur-Mer, 2, 6, 72, 74, 75, 77, 79, 104, 119, 153, 180, 207.
-
-Boulogne (le bois de), 102.
-
-Boulonnais (le), 177, 260.
-
-Bourges, 213.
-
-Bourgogne (la), 146, 258.
-
-Brabant (le), 150, 176, 183.
-
-Brabant septentrional (le), 88.
-
-_Brariatus_, 18.
-
-Bretagne (l'île de), 24, 25, 64, 74, 75, 77, 79, 104, 105, 107, 120,
-121, _n._ 132.
-
-Bretagne (la presqu'île de), 260.
-
-Bretons (les), 121, _n._ 1, 213, 259, 263, 264, 265.
-
-Brice (saint), évêque de Tours, 220.
-
-Brito, évêque de Trèves, 132.
-
-Bructères (les), 41, 42, 48, 50, 80, 115, 190.
-
-Bruges, 6.
-
-Brumagen, 99.
-
-Burgondes (les), 72, 73, 168, 173, 189, 190, 210, 228, 280, 281, 283,
-297, 334.
-
-Burgondie (la), 282, 284.
-
-Byzance, XV.
-
-
-C
-
-Cambrai, 130, 158, 170, 171, 172, 175, 176, 182, 183, 184, 268, 269,
-270, 274, 276.
-
-Cambrésis (le), 177, 274.
-
-Campanie (la), 150, 158.
-
-Campine (la), 85, 86, 88, 146.
-
-Canche (la), rivière, 172, 173, 176.
-
-Caninéfates (les), 40.
-
-Capitole (le), XIX, 28, 233.
-
-Capoue, 144.
-
-Caracalla, 60.
-
-Carausius, 72, 73, 76, 77, 79, 85, 180.
-
-Carétène, reine des Burgondes, 281, 283.
-
-Cariovisc, général romain, 51.
-
-Carolingiens (les), 40, 277.
-
-Carthage, 68.
-
-Cassel, 6.
-
-Cassiodore, 309, 311.
-
-Castel, vis à vis de Mayence, 4.
-
-Castinus, comte romain, 121, 162.
-
-_Castra Herculis_, 107.
-
-Caton l'Ancien, 14.
-
-Celsin (saint), de Reims, 327.
-
-Celtes (les), 33, 103.
-
-Cernunnos (le dieu), 102.
-
-Césarée (la voie), à Reims, 326.
-
-Chaibons (les), 72.
-
-Châlons-sur-Marne, 295.
-
-Chalon-sur-Saône, 285, _n._ 3.
-
-Chamaves (les), 26, 41, 50, 78, 80, 87, 105, 107, 115, 258.
-
-Champagne (la), 193, 258.
-
-Champs Décumates (les), 296.
-
-Chararic, roi franc, 233, 234, 268, 269, 270, 271, 274, 276.
-
-Charbonnière (la forêt), 6, 34, 112, 170.
-
-Charietto, chef salien, 106.
-
-Charlemagne, XVI.
-
-Chartres, 258.
-
-Chattes ou Cattes (les), 39, 42, 46, 115, 196, 308.
-
-Chattuariens (les), _v._ Hattuariens.
-
-Chauques (les), 22, 40, 41, 48, 74.
-
-Chavigny, 234.
-
-_Chemin de la Barbarie_ (le), près de Reims, 244.
-
-Chérusques (les), 80.
-
-Childéric, 184, 185, 191, 196, 197, 198, 199, 200, 201, 202, 203, 204,
-206, 207, 213, 214, 215, 217, 218, 219, 220, 221, 223, 224, 254, 261.
-
-Chillon, 261.
-
-Chilpéric, roi de Lyon, 281, 282, 283.
-
-Chinon, 211.
-
-Chnodomar, chef alaman, 91, 295.
-
-Christophe (Saint-), église à Reims, 327.
-
-Chrona ou Saedeleuba, sœur de sainte Clotilde, 282.
-
-Civilis, 9, 39, 42.
-
-Claude Mamertin, 18.
-
-Clematius, 135.
-
-Clermont-Ferrand, 291, 321.
-
-Clodion, roi des Francs, 88, 162, 165, 167, 168, 169, 170, 171, 172,
-174, 175, 177, 180, 181, 182, 183, 184, 185, 186, 189, 196, 197, 204,
-217, 227, 233, 260, 267, 268, 276.
-
-Clodomir, roi des Francs, 288.
-
-_Clodovich_, _v._ Clovis.
-
-Clotilde (sainte), reine des Francs, 280, 282, 284, 285, 286, 287, 288,
-289, 291, 292, 293, 304, 306, 314, 317, 323, 325, 329, 330, 339.
-
-Clovis, roi des Francs, XXVIII, XXIX, 88, 137, 158, 161, 162, 163, 164,
-179, 202, 203, 214, 216, 217, 218, 219, 220, 221, 223, 224, 226, 227,
-233, 235, 236, 237, 238, 239, 240, 241, 242, 243, 244, 245, 246, 247,
-248, 249, 250, 251, 253, 255, 256, 259, 261, 264, 265, 266, 267, 268,
-269, 270, 271, 272, 273, 274, 275, 276, 277, 278, 280, 281, 283, 284,
-286, 287, 288, 289, 290, 293, 300, 301, 302, 303, 304, 305, 306, 307,
-308, 309, 310, 311, 312, 313, 314, 315, 316, 317, 318, 319, 320, 322,
-323, 324, 325, 328, 329, 330, 332, 334, 338, 339.
-
-Coblenz, 7.
-
-Cologne, 1, 2, 4, 5, 7, 11, 22, 34, 63, 65, 66, 70, 81, 86, 91, 93, 94,
-96, 98, 99, 101, 109, 111, 115, 118, 119, 126, 127, 129, 130, 131, 132,
-133, 135, 136, 144, 145, 153, 156, 158, 183, 211, 274, 298, 299, 300,
-301, 321.
-
-Colmar, 295.
-
-Colvide (la), forêt, 6.
-
-Comm, roi des Atrébates, 8.
-
-Commode, empereur romain, 22.
-
-Constance, empereur romain, 84, _n._, 90, 91, 98, 99, 100, 109, 144,
-145.
-
-Constance, général romain, 120.
-
-Constance (Chlore), 74, 77, 78, 79, 102, 221.
-
-Constant, empereur romain, 83, 84, _n._, 90.
-
-Constantin le Grand, empereur romain, XXII, 29, 79, 80, 81, 82, 83, 85,
-91, 96, 97, 129, 132, 133, 157, 161, 221, 321, 326, 329.
-
-Constantin II, empereur romain, 83.
-
-Constantin, usurpateur, 120.
-
-Constantinople, XVII, 337.
-
-Corse (l'île de), 33.
-
-Corvinus, héros romain, 63.
-
-Coutances, 258, 260.
-
-Crépin (saint), 131, 232.
-
-Crépinien (saint), 131, 232.
-
-Crillon, 317, N. 2.
-
-Crispus, fils de Constantin le Grand, 82, 83.
-
-Crouy, 239.
-
-Curius Dentatus, 53.
-
-
-D
-
-Danube (le), fleuve, 29, 32, 60, 62, 66, 67, 296, 297.
-
-Decentius, 90.
-
-Decius, empereur romain, 61.
-
-Démer (le), rivière, 176.
-
-Déols, 213.
-
-Deuso, 110.
-
-Deutz, 4, 81, 119, _n._
-
-Didier, roi des Lombards, XVI.
-
-Didius Julianus, empereur romain, 22.
-
-Dioclétien, empereur romain, 63, 64, 70, 71, 72, 77, 109.
-
-_Dispargum_, 162, 169, _n._ 183, 238.
-
-_Divitia_, _v._ Deutz.
-
-Donatien (saint), évêque de Reims, 133, 261.
-
-Drachenfels (le), 137.
-
-Drusus, fils d'Auguste, 3, 4, 107.
-
-Duisburg, 110, _n._
-
-
-E
-
-Éburons (les), 11, 34.
-
-Edobinc, chef franc, 120.
-
-Éduens (les), 29.
-
-Eifel (l'), 6, 34, 298, 299.
-
-Émétérius, 137.
-
-Ems (l'), rivière, 40.
-
-Ennodius, rhéteur, 312.
-
-Entre-Seine-et-Loire (l'), 209, 212, 251, 252, 256, 258, 259, 276.
-
-Entre-Rhin-et-Danube (l'), 296.
-
-Epagny, 234.
-
-_Esatech_, nom controuvé, 76, _n._
-
-Escaut (l'), fleuve, 6, 74, 75, 76, 88, 119, 168, 170, 171, 175, 191,
-203, 207, 217, 219, 238, 278, 321.
-
-Espagne (l'), XVI, 62, 64, 132, 148, 149, 205, 283.
-
-Esus, dieu gaulois, 102.
-
-Étienne (Saint-), église de Paris, 102.
-
-Étrurie (l'), 117.
-
-Eucharic, roi des Alains, 209.
-
-Eudoxius, médecin, 210.
-
-Eugène, usurpateur, 115, 116.
-
-Euphratas, évêque de Cologne, 133, 144.
-
-Euphrate (l'), fleuve, 50, 71.
-
-Eunius, chef d'esclaves révoltés, 24.
-
-Euric, roi des Visigoths, 210, 213, 216, 227.
-
-Europe (l'), 6, 188, 194, 277, 278, 280, 301, 305, 324, 334.
-
-Euspicius, moine, 247, 248.
-
-Eutropie (sainte) de Reims, 153.
-
-Exsuperantius, général romain, 121.
-
-Exsuperius, chrétien de Trèves, 136.
-
-
-F
-
-Fabricius, 53.
-
-Famars, 119, 159, _n._ 2.
-
-Faramond, roi prétendu des Francs, 76, 163, _n._
-
-Farron, 270.
-
-Félix, exorciste de Trèves, 132.
-
-Félix, évêque de Nantes, 263.
-
-Flandre (la), 6, 88, 89, 150, 158, 170, 277, 321.
-
-Florentius, préfet du prétoire des Gaules, 104.
-
-France (la), XVI, 7, 48, 112, 145, 177, 196, 223, 246, 332.
-
-_Francia_, 18, 163, _n._
-
-Franconie (la), 308.
-
-Francs (les), XV-XVIII, 45, 46, 47, 48, 49, 53, 54, 60, 61, 62, 64, 65,
-66, 67, 68, 69, 70, 72, 73, 74, 75, 77, 79, 81, 82, 83, 84, 85, 86, 87,
-88, 89, 90, 91, 92, 93, 96, 100, 101, 103, 104, 105, 108, 109, 110,
-112, 113, 114, 115, 116, 118, 119, 120, 121, 124, 142, 154, 156, 157,
-158, 159, 160, 161, 162, 163, 165, 166, 167, 168, 169, 171, 173, 174,
-175, 176, 177, 179, 183, 184, 186, 187, 189, 190, 191, 193, 194, 195,
-199, 200, 203, 204, 207, 213, 214, 218, 220, 223, 224, 226, 227, 228,
-233, 235, 236, 237, 239, 241, 244, 245, 246, 247, 249, 250, 254, 255,
-256, 257, 259, 263, 264, 270, 275, 279, 280, 281, 284, 287, 288, 290,
-291, 294, 297, 298, 299, 303, 304, 307, 308, 309, 311, 314, 317, 321,
-324, 325, 327, 328, 329, 331, 333, 334, 338, 340.
-
-Francs (les) de Belgique, 276, 277.
-
--- Germaniques, 238.
-
--- du Neckar, 196.
-
--- de Tournai, 267.
-
-Francs (les) Ripuaires, 87, 88, 157, 158, 169, _n._, 183, 187, 189,
-191, 267, 268, 298, 299, 300, 301.
-
-Francs (les) Saliens, 85, _n._, 87, 88, 104, 105, 106, 107, 119, 157,
-158, 169, 183, 187, 189, 191, 196, 204, 207, 224, 227, 294, 298, 300,
-301, 321.
-
-Frédégaire, chronique connue sous ce nom, 162, 185.
-
-Frédéric, chef visigoth, 206.
-
-Frisons (les), 40, 78.
-
-Fronton, rhéteur, 18.
-
-Fusigny, 7.
-
-
-G
-
-Gaiso, soldat franc, 90.
-
-_Gallicana_ (la légion), 45.
-
-Gallien, empereur romain, 61, 62, 63, 64, 86.
-
-Gallus (saint), évêque de Clermont-Ferrand, 321.
-
-Gallo-Romains (les), 211, 229, 249, 259, 263.
-
-Garonne (la), fleuve, 15.
-
-Gaule (la), XV, 1, 2, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 14, 16, 20, 21, 23,
-24, 25, 27, 29, 42, 44, 46, 47, 48, 55, 62, 63, 64, 65, 67, 69, 70, 72,
-73, 75, 77, 79, 81, 83, 85, 86, 89, 90, 91, 96, 97, 98, 100, 103, 104,
-105, 106, 107, 108, 109, 110, 111, 113, 119, 120, 121, 124, 125, 126,
-127, 128, 131, 132, 133, 135, 143, 145, 146, 147, 148, 150, 151, 152,
-154, 157, 158, 161, 168, 170, 171, 173, 175, 187, 189, 190, 192, 195,
-196, 197, 203, 204, 205, 206, 207, 208, 209, 210, 212, 214, 215, 216,
-217, 221, 224, 226, 227, 228, 229, 230, 231, 233, 234, 235, 236, 245,
-246, 250, 251, 253, 254, 256, 257, 258, 261, 262, 263, 267, 275, 276,
-277, 278, 291, 293, 294, 295, 296, 301, 314, 322, 333.
-
-Gaule Belgique (la), 1, 5, 101, 122, 150, 181, 221, 232.
-
-Gaule Celtique (la), 275.
-
-Gaule chrétienne (la), 328.
-
-Gaule franque (la), 118, 229, 263.
-
-Gaule romaine (la), 184, 215, 238, 241, 244, 251, 252, 265, 290, 320.
-
-Gaule de Syagrius (la), 238.
-
-Gaulois (les), 5, 11, 44, 210.
-
-Gebavultus, roi des Alamans, 297, _cf._ Gibuldus.
-
-Gélons (les), 190.
-
-Genève, 280, 281, 282, 283.
-
-Geneviève (sainte), 148, 192, 216, 217, 246.
-
-Genebaud, roi franc, 75, 76, 111, 161.
-
-Genséric, roi des Vandales, 59, 207, 208.
-
-_Gentils_, 137.
-
-Gépides (les), 190, 193.
-
-Géréon (saint), martyr de Cologne, 135.
-
-Germain (saint), évêque d'Auxerre, 209.
-
-Germains (les), 4, 11, 12, 25, 33, 37, 41, 42, 44, 49, 51, 53, 54, 57,
-66, _n._, 113, 154.
-
-Germanicus, fils de Tibère, 40.
-
-Germanie (la), XXII, 3, 11, 29, n., 34, 38, 48, 49, 55, 68, 69, 89, 96,
-104, 107, 126, 127, 144, 150, 153, 161, 163, 187, 262.
-
-Germanie (la) première, 118, 196.
-
-Germanie (la) deuxième, 22, 23, 111, 119, 126, 156.
-
-Germanie (les deux), 124, 128, 129.
-
-Gerontius, lieutenant de l'usurpateur Constantin, 120.
-
-Gervais (saint), martyr, 232.
-
-Gibuldus, roi des Alamans, _v._ Gebavultus.
-
-Gildardus, évêque de Rouen, 260, _n._ 3, 328, _n._ 1.
-
-Goar, chef alain, 118.
-
-Godard (saint), v. Gildardus.
-
-Godefroi de Bouillon, XVII.
-
-Godegisil, roi des Vandales, 118.
-
-Godegisil, roi des Burgondes, 281, 282, 283.
-
-Godomar, roi des Burgondes, 281.
-
-Gondebaud, roi des Burgondes, 281, 282, 283, 289, _n._, 306.
-
-Gordien III, empereur romain, 45, _n._
-
-Goths (les), XVIII, 61, 62, 83, 186, 212, 235, 283.
-
-Goths (les) d'Espagne, 190.
-
-Grandpont, 315.
-
-Gratien, empereur romain, 109, 110, 139.
-
-Grèce (la), 68.
-
-Grecs (les), 125.
-
-Grégoire de Tours (saint), 160, 161, 162, 175, 185, 197, 211, 230, 235,
-238, 244, 245, 261, 267, 269, 272, 274, 275, 286, 301, 319, 320, 324.
-
-Grégoire VII (saint), pape, XVII.
-
-Gueldre (la), 11, 43.
-
-Gugernes (les), 11, 43, 87.
-
-Gundioch, roi des Burgondes, 281.
-
-
-H
-
-Hainaut (le), 183.
-
-Haldaccus, 12.
-
-Haldegast, général romain, 51.
-
-Hamaland (le), 41.
-
-_Hamsit_, 18.
-
-Hariobaud, roi des Alamans, 57.
-
-Hariomund, général romain, 51.
-
-Harmonius, commentateur, 18.
-
-Hattuariens (les), 26, 41, 106, 258.
-
-_Helena_, _v._ Vieil-Hesdin.
-
-Hélène, sœur de l'empereur Constance, 98.
-
-Helesmes, 174, _n._
-
-Hellespont (l'), 190.
-
-Helvétie (l'), 313.
-
-Henri IV, roi de France, 198.
-
-Hercule (les colonnes d'), 69, 80.
-
-Hercynienne (la forêt), 119, 192.
-
-Hermanaric, roi des Goths, 191.
-
-Herminon, héros mythique, 45.
-
-Herminons (les), 44.
-
-Hérules (les), 72.
-
-Hilaire (saint), évêque de Poitiers, 143.
-
-Hilaritas, religieuse de Trèves, 138.
-
-Hildemund, général romain, 51.
-
-Hesbaye (la), 277.
-
-Hesse (la), 299.
-
-Hincmar, archevêque de Reims, 244.
-
-Hippone, XXVI.
-
-Hollande (la), 40.
-
-Homère, XVII, 18, 99.
-
-Hongrois (les), XVIII.
-
-Honorat (saint), abbé de Lérins, 151.
-
-Honorius, empereur romain, 59, 120.
-
-Hubert (saint), évêque de Liège, 191.
-
-_Hugdietrich_, 280, _n._ _v._ aussi Théodoric, roi d'Austrasie.
-
-Hundsrück (le), 7, 26.
-
-Huns (les), 49, 172, 186, 188, 190, 191, 192, 193, 194, 195, 210.
-
-
-I
-
-Ibliomarius, 12.
-
-Idacius, chroniqueur, 169.
-
-Igel, 14.
-
-Ilyrie (l'), 33, 61.
-
-Imbetausius, évêque de Reims, aussi Betausius, 132, 134, 327.
-
-Indiens (les), 49.
-
-Ingévons (les), 44.
-
-Ingon, héros mythique, 45.
-
-Irénée (saint), évêque de Lyon, 128, 129, 150.
-
-Isis, déesse, 125, 232.
-
-Israël, XXIV.
-
-Istévons (les), 44, 45, 47.
-
-Istion, héros mythique, 45.
-
-Italie (l'), XVI, 25, 53, 113, 116, 126, 132, 141, 195, 205, 211, 215,
-228, 254, 278, 283, 296, 297, 308, 309, 311, 312, 313.
-
-Ithacius, 148.
-
-
-J
-
-Jacques Bonhomme (les), 24.
-
-Jean (Saint-), église de Reims, 326.
-
-Jeanne d'Arc, 148.
-
-Jérôme (saint), 84, 143, 151, 171.
-
-Jérusalem, XVII.
-
-Jouy-aux-Arches, 13.
-
-Jovin, préfet des Gaules, 134, 295, 326.
-
-Jovin, usurpateur, 120, 121, _n._ 3.
-
-Juilly, 7.
-
-Julien l'Apostat, empereur romain, 85, _n._, 97, 98, 99, 100, 101, 103,
-104, 105, 106, 107, 108, 161, 175, 180, 297.
-
-Juliers (le pays de), 101.
-
-Julius d'Autun, 168, _n._
-
-Julius Florus, Trévire, 9.
-
-Jupiter, 102.
-
-Juvigny, 234, 239.
-
-
-K
-
-Katwyk, 7.
-
-Kennemerland (le), 40, _n._
-
-
-L
-
-Lactance, rhéteur chrétien, 18, 151.
-
-Langénieux, 7.
-
-Langres, 26, 78, 79, 296.
-
-Laniogais, général romain, 51, 90.
-
-Lanthilde, sœur de Clovis, 290, 330, 331.
-
-Laon, 291.
-
-Latium (le), 34.
-
-Lauto, évêque de Coutances, 260, _n._ 3.
-
-Léa, religieuse de Trèves, 138.
-
-Lech (le), rivière, 296.
-
-Lens, 174.
-
-Lérins, 151.
-
-Lésigné, 7.
-
-Lètes (les), 25, 97, 100, 275, _n._ 1.
-
-Libanius, rhéteur grec, 97.
-
-Libye (la), 68.
-
-Licinius, empereur romain, 91.
-
-Ligugé, 147.
-
-_Limes_ (le), 296.
-
-Lippe (la), rivière, 41.
-
-Lisieux, 260, _n._ 3.
-
-Lithardus, évêque de Séez, 260, _n._ 3.
-
-_Littus Saxonicum_, (le), 260, _n._ 3.
-
-Loire (la), fleuve, 121, 168, 180, 206, 207, 209, 211, 214, 217, 223,
-228, 230, 235, 245, 251, 260, 261, 262, 263, 266, 324.
-
-Loiret (le), rivière, 206.
-
-Lollianus, empereur gaulois, 64.
-
-Lollius, général romain, 43.
-
-Lombards (les), 253.
-
-Loup (saint), évêque de Troyes, 291, 297.
-
-Louvigny, 7.
-
-Louvre (le), 102.
-
-Lucien (saint), de Beauvais, 130, 135.
-
-Lucius, romain de Trèves, 121.
-
-Lucumon, 281, _n._ 4.
-
-_Lugdunum_, 7.
-
-Lupula, romaine de Trèves, 136.
-
-Lusitanie (la), 16.
-
-Lutèce, 101, 103, 246, _v._ aussi Paris.
-
-Lyon, 2, 4, 10, 11, 69, 90, 125, 204, 281.
-
-Lyonnaise (la), province de la gaule, 5.
-
-Lys (la), rivière, 175, 176.
-
-
-M
-
-Macrianus ou Macrien, roi des Alamans, 57, 109, 110.
-
-Macrinus, diacre de Trèves, 132.
-
-Maestricht, 4, 145.
-
-Majorien, empereur romain, 59, 169, _n._, 170, 174, 205, 207.
-
-Magnence, usurpateur, 90, 91, 116, 145.
-
-Malaric, chef franc, 51, 92, 95, 137.
-
-Mallosus (saint), martyr de Xanten, 131, 137.
-
-Maine (le), 275, _n._ 1.
-
-Manche (la), mer, 72, 79, 104, 230, 259.
-
-Mannus, héros mythique, 45.
-
-Mans (Le), 258, 271, 274.
-
-Mansuy (saint), évêque de Toul, 130.
-
-Marc-Aurèle, empereur romain, 18, 22.
-
-Marcigny, 7.
-
-Marcomans (les), 53, 258.
-
-Marcomir, roi franc, 111, 114, 115, 117, 161, 163, _n._
-
-Marius, empereur gaulois, 65.
-
-Marmoutier, 147.
-
-Maroboduus, roi des Marcomans, 53.
-
-Marseille, 261.
-
-Martial, poète romain, 16.
-
-Martin (saint), évêque de Tours, 146, 147, 148, 149, 150, 208.
-
-Martin (église Saint-), 326.
-
-Massagètes (les), 190.
-
-Materne (saint), évêque de Cologne, 129, 130, 132, 133.
-
-Maternien, évêque de Reims, 133.
-
-Matrones ou Mères (les), 12.
-
-Mattiaques (les), 50.
-
-Mauriac, 187, 193, 194.
-
-Maxence, empereur romain, 81.
-
-Maxime, empereur romain, 148.
-
-Maxime, usurpateur, 110, 111, 113.
-
-Maximien, empereur romain, 29, 72, 73, 75, 76, 77, 79, 85, 161.
-
-Maximin, empereur romain, 61.
-
-Maximin (saint), évêque de Trèves, 132, 143, 155.
-
-Mayence, 3, 4, 7, 45, 46, 60, 61, 91, 109, 112, 118, 120, 129, 134, 171.
-
-Médard (saint), évêque de Soissons, 328, _n._ 1.
-
-Mein (le), rivière, 308.
-
-Méliton, apologiste, XIX.
-
-Mellobaud, général romain, 51.
-
-Mellobaud, roi franc, 110, 161.
-
-Mellobaud, tribun des armées romaines, 92.
-
-Ménapie (la), 16, 77, 85, 86, 183.
-
-Ménapiens (les), 5, 34, 72, 73, 170.
-
-Ménilmontant, 102.
-
-Mer (la), du Nord, 2, 23, 60, 71, 72, 74, 85, 180, 196.
-
-Mer (la), Noire, 191.
-
-Mères (les) ou les Matrones, 12.
-
-Merobaud, général romain, 51, 52.
-
-_Merohingii_, _v._ Mérovingiens.
-
-Mérovée, 163, _n._, 184, 185, 186, 187, 188, 191, 193, 194, 196, 197,
-294, 219, 279.
-
-Mérovingiens (les), 161, 163, 164, 165, 185, 186.
-
-_Mérovings_ (les), 184.
-
-Merwede (la), 6.
-
-Mesme (saint) de Chinon, 211.
-
-Metz, 13, 17, 192, 193, 210, 296.
-
-Meuse (la ), fleuve, 4, 6, 101, 104, 105, 106, 107, 119, 177, 230, 247,
-321.
-
-Micy-sur-Loire, 248.
-
-Milan, 93, 94, 97, 108, 114, 141, 296.
-
-Milvius, _v._ Pont-.
-
-Minotaure (le), 186, v. aussi _Quinotaurus_.
-
-Mithra, dieu oriental, 102, 125.
-
-Monique (sainte), 141.
-
-Montécouvé, 234.
-
-Morin, 10, 16, 17.
-
-Morinie (la), 6, 17, 150, 183.
-
-Moselle (la), rivière, 7, 14, 15, 16, 17, 298.
-
-Mursa, 90.
-
-
-N
-
-Nannenus, général romain, 111, 112.
-
-Nanterre, 246.
-
-Nantes, 261, 263.
-
-Narbonnaise (la), province de la Gaule, 124, 211.
-
-Narbonne, 206, 210.
-
-Nebiogast, roi franc, 120.
-
-Nebisgast, roi franc, 106, 161.
-
-Neckar (le), rivière, 67, 187, 190, 196, 308.
-
-Nennig, 13.
-
-Neptune, 186.
-
-Nervie (la), 25.
-
-Nerviens (les), 10, 26, _n._ 34, 171, 183.
-
-Neumagen, 19.
-
-Neuss, 7, 107, 112.
-
-Neustrie, 176.
-
-Nicaise (saint), évêque de Reims, 133, 134, 153, 326, 327.
-
-Nicée, 132, 143, 144.
-
-Nimègue, 7, 39, 156.
-
-Nizier (saint), évêque de Trèves, 323.
-
-Nole, 150.
-
-Norique (le), 297.
-
-Normandie (la), 207, 263.
-
-Normands (les), XVI, 67, 207, 263.
-
-Northumbrie (la), 320.
-
-
-O
-
-Occident (l'), XVI, XVII, 12, 17, 72, 141, 144, 147, 188, 191, 211,
-228, 276, 278, 334, 335.
-
-Occident (l'empire d'), 108, 109, 126, 132, 146, 157.
-
-Océan (l'), 33, 39, 40, 49, 69.
-
-Odoacre, roi des Hérules, 51, 190, 278, 297.
-
-Odoacre, chef saxon, 207, 213, 214.
-
-Oreste, général romain, 190.
-
-Orient (l'), 46, 60, 61, 62, 63, 65, 67, 93, 126, 135, 141, 145, 180,
-190, 228, 335.
-
-Orléans, 103, 191, 193, 206, 210, 217, 223, 273.
-
-Orose, _v._ Paul Orose.
-
-Orphée, 311.
-
-Osidius, 10.
-
-Ostrogoths (les), 278, 309.
-
-Otteutos, 12.
-
-
-P
-
-Palatin (le), XXI.
-
-Pannonie (la), 146, 160, 162, 296.
-
-Paris, 101, 102, 103, 104, 191, 192, 216, 217, 245, 246, 276, _v._
-aussi Lutèce.
-
-Parisiens (les), 192.
-
-Pas-de-Calais (le), 260.
-
-Paul (le comte), 212, 213, 214, 215, 229, 231.
-
-Paul Orose, XXVI.
-
-Paulin de Milan, hagiographe, 115, _n._
-
-Paulin (saint), évêque de Trèves, 132, 143.
-
-Paulin (saint), évêque de Nole, 150.
-
-Pays-Bas (les), XVI, 3, 31, 41, 80, 88, 321.
-
-Pépin, le Bref, 167.
-
-Perses (les), 46, 61, 62.
-
-Pétrone Maxime, usurpateur, 121, _n._ 3.
-
-Phœbadius (saint), évêque d'Agen, 145.
-
-Phrygie (la), 144.
-
-Piaton (saint), évêque de Tournai, 130, 131.
-
-Picardie (la), 258.
-
-Pierre (saint), prince des Apôtres, 130.
-
-Pierre (Saint-), église de Reims, 325.
-
-Pline l'Ancien, 16, 17.
-
-Poitiers, 143, 147.
-
-Poitou (le), 258.
-
-Pompéji, 23.
-
-Pont-Euxin (le), 68.
-
-Pont-Milvius (le), 81, 305.
-
-Pontitianus, 141.
-
-_Porta-Nigra_ (la), à Trèves, 13.
-
-Postumus, empereur gaulois, 63, 64, 67, 211.
-
-Priam, 163, _n._
-
-Primogenitus, diacre de Reims, 132.
-
-Principius, évêque de Soissons, 293.
-
-Priscillien, hérésiarque, 148.
-
-Priscus, historien byzantin, 186, 187.
-
-Probus, empereur romain, 67, 68, 69, 70, 71, 297.
-
-Procope, historien byzantin, 254, 255, 257.
-
-Proculus, serviteur de Silvanus, 95.
-
-Proculus, usurpateur, 69, 93.
-
-Procuste, 9.
-
-Propontide (la), 229.
-
-Protais (saint), martyr de Milan, 232.
-
-Provence (la), 173.
-
-Punicius Genialis, 10.
-
-Pyrénées (les), 90.
-
-Pyrrhus, roi d'Épire, 53.
-
-
-Q
-
-_Quadriburgium_, 107.
-
-Quentin (saint), évêque de Vermand, 131, 239.
-
-_Quinotaurus_, _v._ Minotaure.
-
-Quintinus, général romain, 111, 112, 116.
-
-
-R
-
-Ragaise, roi des Francs, 79, 161, 162.
-
-Ragnacaire, roi des Francs de Cambrai, 233, 268, 269, 270, 271, 274,
-276, 322, _n._
-
-Rando, chef Alaman, 134.
-
-Ravenne, 120, 209, 211, 278, 328.
-
-Reims, 1, 2, 5, 13, 17, 18, 99, 101, 119, 126, 127, 129, 130, 131, 132,
-134, 136, 149, 153, 154, 221, 224, 244, 291, 296, 315, 324, 325, 326,
-327, 328, 332, 333, 340.
-
-Remagen, 99.
-
-Remi (saint), évêque de Reims, XXVIII, 221, 224, 239, 244, 291, 292,
-293, 316, 317, 319, 324, 327, 330, 332, 338, 339.
-
-Rémois (les), 326.
-
-Rennes, 258.
-
-Respendial, roi des Alains, 118.
-
-Rhétie (la), 308.
-
-Rhin (le), fleuve, 1, 2, 3, 4, 6, 7, 11, 16, 23, 29, 32, 33, 41, 43,
-48, 50, 52, 57, 60, 61, 62, 63, 64, 66, 67, 69, 74, 75, 76, 77, 79, 80,
-81, 82, 89, 90, 93, 96, 99, 100, 103, 104, 105, 106, 107, 108, 109,
-111, 112, 114, 116, 117, 118, 119, 129, 137, 156, 157, 158, 160, 161,
-162, 169 _n._, 173, 177, 183, 187, 190, 191 _n._, 192, 228, 295, 296,
-297, 298, 301, 308, 313.
-
-Rhin (Le Bas-), 157.
-
-Rhône (le), fleuve, 10, 228, 274.
-
-Richaire, prince franc, 271, 274.
-
-Ricimer, usurpateur, 59, 205, 206, 207.
-
-Richimir, roi des Francs, 161, 162.
-
-_Riguliacum_, _v._ Rilly-aux-Oies.
-
-Rignomir, prince franc, 271, 274, 275.
-
-Rilly-aux-Oies, 315.
-
-Rimini, 145.
-
-Riothamus, chef des Bretons, 213.
-
-Ripuaires, _v._ Francs Ripuaires.
-
-Ripuarie (la), 298.
-
-_Rivage saxonique_ (le), 260.
-
-Rogatien (saint), martyr de Nantes, 261.
-
-Romains (les), XXII, XXVII, 5, _n._, 8, 9, 13, 16, 19, 21, 27, 38, 41,
-42, 43, 48, 51, 52, 54, 55, 56, 57, 59, 74, 76, 80, 89, 90, 93, 101,
-105, 109, 112, 121, _n._, 161, 163, 165, 170, 171, 172, 173, 177, 178,
-179, 186, 200, 213, 214, 218, 230, 234, 237, 250, 254, 259, 261, 296,
-299, 333, 340.
-
-Rome, XIX, XXI, XXV, XXVI, XXVII, 2, 4, 6, 8, 10, 11, 12, 13, 16, 21,
-28, 31, 32, 33, 39, 40, 44, 45, 47, 51, 53, 56, 58, 61, 63, 65, 66, 67,
-68, 75, 81, 86, 90, 96, 106, 116, 117, 118, 119, 121, 123, 142, 168,
-170, 171, 172, 175, 187, 204, 206, 211, 213, 226, 230, 252, 253, 257,
-326.
-
-Romulus, roi de Rome, 28.
-
-Rouen, 150, 260, _n._ 3.
-
-Ruges (les), 190.
-
-Rutilius Namatianus, XX.
-
-
-S
-
-Saedeleuba, ou Chrona, princesse burgonde, 282.
-
-Saintain (saint), évêque de Verdun, 130.
-
-Saint-Omer, 6.
-
-Saints-d'Or (les), à Cologne, 135.
-
-Saliens (les), 50, 87, _n._ 3, _v._ aussi Francs-Saliens.
-
-Saleheim, 166, 167.
-
-Salogast, 166.
-
-Saloninus, fils de Gallien, 63.
-
-Salvien, XXVI, 151.
-
-Saône (la), rivière, 10.
-
-Sapaudie (la) ou Savoie, 297.
-
-Sapor, roi des Perses, 61.
-
-Sardique (le concile de), 144, 145.
-
-Sarmates (les), 26, 46, 258.
-
-Saxons (les), 48, 74, 75, 85, 87, 90, 109, 110, 180, 196, 207, 212,
-213, 214, 215, 223, 259, 260, 262, 263, 264.
-
-Saverne, 100.
-
-Scandinaves (les), 41.
-
-Scotingues (les), 258.
-
-Scipions (les), 63.
-
-Scupilio, prêtre du diocèse de Coutances, 260, _n._ 3.
-
-Scyres (les), 190.
-
-Sébastien, frère de l'usurpateur Jovin, 120.
-
-Séez, 260, _n._ 3.
-
-Seine (la), fleuve, 101, 102, 103, 168, 193, 207, 217, 245, 246, 249,
-251, 252, 258, 262.
-
-Sens, 100.
-
-Sermoise, 26.
-
-Servais (saint), évêque de Tongres, 133, 144, 145, 153.
-
-Sévère, général de Julien l'Apostat, 101.
-
-Sévère, évêque de Reims, 133.
-
-Séverin, (saint), évêque de Cologne, 133.
-
-Séverin (saint), du Norique, 297.
-
-Sextius Jucundus, 20.
-
-Sicambres (les), XXVIII, 14, 33, 41, 42, 43, 44, 50, 87, 331.
-
-Sicile (la), 25.
-
-Sidoine Apollinaire, évêque de Clermont-Ferrand, XX, 291, 292.
-
-Sigebert, roi des Ripuaires, 248, _n._, 301.
-
-Silvanus, général romain, 90, 91, 92, 93, 94, 95, 96, 103, 135, 137.
-
-Similien (saint), évêque de Nantes, 261.
-
-Sinicius (saint), évêque de Soissons, 133.
-
-Sinseny, 7.
-
-Sirmium, 143.
-
-Siscia, 234, _n._
-
-Sixte (saint), évêque de Reims, 129, 133, 134.
-
-Sixte (Saint-), cathédrale de Reims, 326.
-
-Soissonnais (le), 231.
-
-Soissons, 17, 127, 131, 133, 163, 218, 231, 232, 233, 234, 238, 239,
-241, 243, 244, 245, 252, 268, 285, 292, 298, 299.
-
-Solein ou Soleine (saint), évêque de Chartres, 328, _n._ 1.
-
-Somme (la), fleuve, 1, 175, 176, 171, 182, _n._, 183, 230.
-
-Souabe (la), 308.
-
-Spartacus, 24.
-
-Stilicon, général romain, 117.
-
-Strasbourg, 100, 295, 296, 297.
-
-Suèves (les), 118, 257.
-
-Suisse (la), 308.
-
-Suisses (les), 50.
-
-Sulpice Alexandre, chroniqueur, 161, _n._
-
-Sulpice Sévère, 147.
-
-Sunno, roi franc, 111, 114, 117, 126.
-
-Syagrius, comte romain, 204, 217, 218, 226, 230, 231, 232, 233, 234,
-235, 236, 237, 238, 239, 252, 268, 269.
-
-Syagrius, grand seigneur gallo-romain, 204.
-
-Symmaque, XX.
-
-Symphorien (église Saint-), à Reims, 134, 327.
-
-Syracuse, 68.
-
-Syrie (la), 144.
-
-Syriens (les), 125.
-
-
-T
-
-Tacite, 16, 39, 40, 41.
-
-Taïfales (les), 62, 258.
-
-Tanaquil, femme de Tarquin l'Ancien, 281, _n._ 4.
-
-Tarragone, 62.
-
-Tertullien, XIX.
-
-Tétricus, 25, _n._
-
-Tétricus, empereur gaulois, 65, 66.
-
-Teutomir, général romain, 51.
-
-Thébaïde (la), 141.
-
-Theodomir ou Theudomir, roi des Francs, 161, 162.
-
-Théodoric le Grand, roi des Ostrogoths, XXII, 190, 278, 279, 280, 289,
-290, 297, 306, 308, 309, 311, 312, 313.
-
-Théodoric, roi des Visigoths, 193, _n._ 1.
-
-Théodoric ou Thierry I, roi d'Austrasie, 280, 321, 330.
-
-Théodose I le Grand, empereur romain, XXII, 111, 113, 115, 116, 161.
-
-Thermes (le palais des), à Paris, 102.
-
-Thérouanne, 10, 119, 130, 153.
-
-Theudobaudis, évêque de Lisieux, 260, _n._ 3.
-
-Thiérache (la), 6.
-
-Thierry, v. Théodoric.
-
-_Thoringia_, 159.
-
-Thuringe (la), 194, 199, 201, 267.
-
-Thuringie (ou Thuringe cisrhénane), 160, 162, 183, 192, 267, 268.
-
-Thuringiens (les), 159, 190, 191, 200, _n._ 1, 203, 245, 266, 267, 274.
-
-Tibaton, 209.
-
-Tibère, empereur romain, 102.
-
-Tibre (le), fleuve, 229.
-
-Tiffauge, 26.
-
-Tigre (le), fleuve, 50.
-
-Timothée, martyr de Reims, 131, 326.
-
-Tolbiac, 299, 301, 302, _v._ aussi Zülpich.
-
-Tongres, 6, 11, 22, 42, 86, 104, 119, 127, 130, 133, 144, 145, 153,
-159, _n._ 2, 175, _n._, 183, 266, 268, 276.
-
-Tongres (les), 50, 87, 159, 200, _n._ 1.
-
-Tongrie (la), 267, 268, 269.
-
-Toul, 130, 151, 296.
-
-Toulouse, 235, 236, 328.
-
-Touraine (la), 211, 323.
-
-Tournai, 17, 86, 119, 130, 131, 153, 158, 170, 171, 176, 182, 183, 184,
-204, 217, 219, 220, 223, 224, 231, 233, 238, 267, 268, 269, 275.
-
-Tournaisis (le), 177.
-
-Tours, XV, 146, 147, 160, 228, 323.
-
-Toxandres (les), 86.
-
-Toxandrie (la), 85, 88, 90, 104, 159, 321.
-
-Trajan, empereur romain, 52.
-
-Trèves, 5, 12, 13, 15, 17, 18, 29, 63, 73, 80, 82, 91, 100, 108, 109,
-111, 115, 119, 121, 122, 126, 127, 129, 130, 132, 132, 136, 138, 139,
-141, 142, 143, 144, 148, 149, 151, 158, 161, 211, 238, 300, 315, 323.
-
-Trévirie (la), 25.
-
-Tréviriens (les), 29.
-
-_Tricensimum_, 107.
-
-Trigaranos, dieu celtique, 102.
-
-Troyes, 26, 78, 99, 246, 285, 291, 297.
-
-Tubantes (les), 80.
-
-
-U
-
-Ubiens (les), 8, 11, 16, 33, 42, 53, 183.
-
-Ulysse, 272.
-
-Ursatius, chrétien de Trèves, 136.
-
-Ursicinus, général romain, 93, 94.
-
-Ursinianus, 136.
-
-Ursule (sainte), vierge de Cologne, 131, 135.
-
-Utrecht, 2, 6.
-
-
-V
-
-Vaast (saint) ou Vedastes, évêque d'Arras, 315, 317.
-
-Vadomarius, roi des Alamans, 57.
-
-Valentinien I, empereur romain, 29, 108, 109, 110, 161.
-
-Valentinien II, empereur romain, 111, 113, 115.
-
-Valentinien III, empereur romain, 52, 121, _n._ 3, 195.
-
-Valérien, empereur romain, 47, 51, 61, 62, 63, 64.
-
-Vandales (les), 118, 153, 205, 208, 321.
-
-Varron, érudit romain, 14, 16.
-
-Varus, général romain, 11, 43, 49.
-
-Vedastes, _v._ Vaast (saint).
-
-Velléda, prophétesse germanique, 42.
-
-Verdun, 130, 247, 294.
-
-Vériniac, 7.
-
-Vérone, 280.
-
-Verus, empereur romain, 18.
-
-Vésuve (le), 23.
-
-_Vetera_, ancien camp romain, 3.
-
-Victor (saint) de Xanten, 131, 137, 282.
-
-Victor, fils de l'usurpateur Maxime, 113.
-
-Victorine (la mère des camps), 65.
-
-Victorinus, empereur gaulois, 65.
-
-Victrice (saint), évêque de Rouen, 150, 154.
-
-Vieil-Hesdin, 174, _v._ aussi _Helena_.
-
-Vienne en Dauphiné, 99, 113, 115, 281, 283, 334, 335.
-
-Viennoise (la), province de la Gaule, 124, 211.
-
-Villery, 285.
-
-Vincent de Capoue, 144.
-
-Vincent de Paul (saint), 148.
-
-_Vindonissa_, 79.
-
-Virgile de Toulouse, rhéteur romain, 30.
-
-Visigoths (les), 120, 167, 168, 173, 189, 194, 195, 205, 206, 210, 213,
-223, 228, 235, 236, 256, 280, 323.
-
-Vithicab, roi des Alamans, 109.
-
-Vitry, 7.
-
-Viventius, évêque de Reims, 133.
-
-Vosges (les), 301.
-
-
-W
-
-Wahal (le), 75, 183, 216.
-
-Walhalla (le), 8.
-
-Warasques (les), 258.
-
-Waremme, 22.
-
-Widogast, un des prud'hommes de la loi salique, 166.
-
-Widoheim, 166, 167.
-
-Wiomad, ami du roi Childéric, 191, _n._, 198, 199, 200.
-
-Wisogast, un des prud'hommes de la loi salique, 166.
-
-Wodan, 137, 138.
-
-Wijk (vis à vis de Maestricht), 4.
-
-
-X
-
-Xanten, 3, 18, 131.
-
-Xerxès, roi des Perses, 190.
-
-
-Z
-
-Zosime, historien byzantin, 107.
-
-Zülpich, 299, _v._ aussi Tolbiac.
-
-
-ÉMILE COLIN, IMPRIMERIE DE LAGNY (S.-ET-M.)
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