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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Clovis, Tome I (of 2) - -Author: Godefroid Kurth - -Release Date: October 19, 2022 [eBook #69182] - -Language: French - -Produced by: Brian Wilson, Laurent Vogel, Pierre Lacaze and the Online - Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This - file was produced from images generously made available by - The Internet Archive/Canadian Libraries) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CLOVIS, TOME I (OF 2) *** - -CLOVIS - - - - -DU MÊME AUTEUR - - - LES ORIGINES DE LA CIVILISATION MODERNE, 4e édition. Paris, Retaux, - 1898, 2 volumes in-8º de XII-326 et 354 pages. Ouvrage couronné - par l'Académie royale de Belgique 8 fr. - - HISTOIRE POÉTIQUE DES MÉROVINGIENS, Paris, Picard, 1893. 1 volume - in-8º de 552 pages. Ouvrage couronné par l'Académie royale de - Belgique 10 fr. - - LA FRONTIÈRE LINGUISTIQUE EN BELGIQUE ET DANS LE NORD DE LA - FRANCE. Bruxelles, Schepens, 1896-1898. 2 volumes in-8º de 588 - et 156 pages, avec une carte. Ouvrage couronné par l'Académie - royale de Belgique 12 fr. - - SAINTE CLOTILDE, 6e édition. Paris, Lecoffre, 1900. (Dans la collection - _Les Saints_.) 1 volume in-12 de 182 pages 2 fr. - - L'ÉGLISE AUX TOURNANTS DE L'HISTOIRE. Bruxelles, Schepens, 1900. - 1 volume in-8º de 154 pages 3 fr. - - -ÉMILE COLIN, IMPRIMERIE DE LAGNY (S.-&-M.) - - - - - GODEFROID KURTH - - - CLOVIS - - Ouvrage auquel l'Institut de France a accordé le 1er prix - d'Antiquités nationales. - - - DEUXIÈME ÉDITION - - REVUE, CORRIGÉE ET AUGMENTÉE - - TOME I - - PARIS - VICTOR RETAUX, LIBRAIRE-ÉDITEUR - 82, RUE BONAPARTE, 82 - - 1901 - - Droits de traduction et de reproduction réservés. - - - - -_PRÉFACE DE LA SECONDE ÉDITION_ - - -_Le lecteur qui voudra prendre la peine de contrôler les deux éditions -de ce livre se convaincra facilement que les mots «revue, corrigée et -augmentée» placés en tête de celle-ci sont d'une rigoureuse exactitude. -Depuis cinq ans, j'ai eu l'occasion de serrer de plus près quelques-uns -des problèmes que soulève en grand nombre l'histoire de Clovis. -Je n'ose dire que j'en ai donné la solution, mais on reconnaîtra -peut-être que j'ai fait ce qui était possible dans l'état actuel de nos -connaissances. D'autre part, j'ai profité de tous les travaux spéciaux -qui ont paru depuis 1895. La bibliographie critique a été tenue au -courant et par endroits refondue; elle présente le tableau méthodique -et complet des ressources qui sont à la disposition de l'historien. Les -appendices II et III ont été ajoutés; celui-là est le remaniement d'un -travail qui a paru il y a une douzaine d'années[1]; celui-ci discute -à fond la question du baptême de Clovis si souvent controversée en ces -dernières années. Dans l'Appendice IV on retrouvera l'intéressante -dissertation dont M. Louis Demaison a bien voulu enrichir la première -édition de ce livre, et qu'il a retouchée pour tenir compte des -recherches récentes._ - -[Note 1: Dans le _Compte Rendu du Congrès scientifique -international des catholiques_, 1re session, t. II, Paris, 1889, et -dans la _Revue des questions historiques_, t. 44. (1888)] - -_La table des noms placée à la fin de chaque volume répond à un désir -qui m'a été témoigné par des lecteurs bienveillants._ - - _Saint-Léger-lez-Arlon, le 28 août 1900._ - - - - -_EXTRAIT_ - -_DE LA_ - -_PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION_ - - -_J'entreprends une tâche que personne n'a abordée avant moi. Il -n'existe pas d'histoire de Clovis à l'usage du public. L'homme qui -ouvre les annales du monde moderne, le fondateur de la France n'a -jamais eu de biographe._ - -_La raison en est simple. Les matériaux nécessaires pour écrire -cette histoire sont si rares, si fragmentaires, si peu sûrs, qu'à -première vue il semblerait qu'il faille renoncer à les employer. Le -règne créateur qui a imprimé sa trace d'une manière si puissante dans -l'histoire n'en a laissé aucune dans l'historiographie. Les archives en -sont totalement perdues. De tous les documents émanés de la main de -Clovis, nous ne possédons qu'un bout de lettre adressé aux évêques de -son royaume. Les six diplômes conservés sous son nom sont apocryphes. -La première rédaction de la_ LOI SALIQUE _paraît de lui; mais on ne -le saurait pas sans le témoignage d'un inconnu qui, à une époque -postérieure, en a écrit le prologue. Il ne nous reste pas une seule -monnaie de lui. Childéric lui-même a été moins maltraité, puisque la -tombe nous a rendu son portrait, gravé en creux dans un cachet._ - -_Clovis était mort depuis deux générations lorsqu'il se trouva un -chroniqueur pour raconter à la postérité ce qu'on croyait alors savoir -de lui. Mais les souvenirs exacts se réduisaient à fort peu de chose: -quelques lignes très sèches sur ses guerres, empruntées aux annalistes -du cinquième siècle; quelques légendes, les unes populaires et les -autres ecclésiastiques, et où la part du vrai et du faux était bien -difficile à démêler, voilà tout ce que Grégoire de Tours put mettre -en œuvre. Il en fit le récit qui est resté jusqu'à nos jours la base -de toute l'histoire de Clovis, et qui, malgré ses défectuosités, était -pour son temps une œuvre remarquable. Tous ceux qui vinrent après lui -se bornèrent à le copier, et n'ajoutèrent à ses renseignements que des -fables. L'oubli, d'ailleurs, descendit de bonne heure sur le fondateur -de la monarchie: sa gloire vint se fondre dans celle de Charlemagne, -qui resta seul en possession de l'attention des masses, et qui apparut -bientôt comme le vrai créateur de la monarchie franque. Les noms mêmes -de ces héros sont à ce point de vue bien instructifs: Charlemagne est -un nom populaire, qui a vécu sur les lèvres de la multitude; Clovis -est un nom archaïque, tiré des vieux parchemins par l'érudition. Si le -peuple s'était souvenu de Clovis et l'avait fait vivre dans ses récits, -nous l'appellerions Louis._ - -_On comprend que les historiens modernes aient été peu encouragés -à traiter un sujet si difficile à aborder, et promettant si peu -de résultats. L'époque de Clovis était pour eux ce que sont pour -les nations anciennes leurs âges héroïques: on redisait ce qu'on -avait entendu raconter par la tradition, et, sans prendre la peine -d'en contrôler le témoignage, on avait hâte de quitter ces régions -ténébreuses. La critique seule y descendait de temps en temps, armée -de sa lampe; mais chaque exploration qu'elle y faisait avait pour -résultat de biffer quelques traits de l'histoire traditionnelle, et de -diminuer encore le peu d'éléments positifs qu'elle contenait. Dans les -tout derniers temps, ce travail de destruction a pris une allure des -plus prononcées. En même temps que la critique pénétrante et acérée de -Julien Havet réduisait à néant plusieurs documents de la plus haute -importance, tels que la lettre du pape Anastase II et le colloque des -évêques de Lyon, l'auteur de ce volume, s'appuyant sur les recherches -antérieures de Junghans et de Pio Rajna, établissait définitivement le -caractère légendaire de tous les récits relatifs au mariage de Clovis, -à sa guerre de Burgondie et à ses luttes avec ses proches._ - -_La vérité historique pouvait gagner à ces constatations, mais la vie -de Clovis devenait de plus en plus difficile à écrire._ - -_Fallait-il cependant renoncer à l'entreprise, et le quatorzième -centenaire du baptême de Reims devait-il s'écouler sans qu'on essayât -de déterminer la place que ce grand événement occupe dans l'histoire -de la France et du monde? Je n'ai pu me décider à répondre à cette -question autrement que par la publication de ce livre. Il m'a paru -que je pouvais, sans témérité, me risquer à traiter un sujet auquel -j'ai été ramené à plusieurs reprises au cours de vingt ans d'études -historiques, et auquel j'ai consacré une bonne partie de mes travaux -antérieurs._ - -_Je ne parlerai pas du plan de mon livre: le lecteur me jugera d'après -ce que j'ai fait, et non d'après ce que j'ai voulu faire. Il me -suffira de dire que, comme on s'en apercevra aisément, cet ouvrage est -écrit pour le grand public, et non pour un petit cénacle d'érudits. -J'en aurais doublé le volume si j'avais voulu discuter tous les -problèmes que je rencontrais en route, et citer toutes les autorités -sur lesquelles je m'appuie. Bien que j'aie lu tout ce qui se rapporte -à mon sujet, et que j'aie même compulsé les œuvres des érudits des -trois derniers siècles, j'ai pensé qu'on me saurait gré de mettre -enfin à la portée des lecteurs instruits les résultats positifs de la -science, plutôt que de résumer les discussions des savants. On trouvera -d'ailleurs, dans l'Appendice, un aperçu critique de tous mes documents, -qui me dispensera de multiplier les notes au bas des pages._ - -_Le travail de la critique n'est que l'élément négatif de l'histoire. -Je le sais, et j'ai essayé plus d'une fois de suppléer à l'insuffisance -de mes documents par l'effort intense de l'esprit pour arriver à -l'intuition du passé. Je puis dire que j'ai vécu avec mon héros, et -sans doute, si je l'avais montré tel que je l'ai vu, ce livre pourrait -se présenter avec plus d'assurance devant le public._ - - _Arlon, le 30 septembre 1895._ - - - - -TABLE DES MATIÈRES - -DU TOME PREMIER - - - INTRODUCTION xv - - - LIVRE PREMIER - - I. La Belgique romaine 1 - II. Les Francs en Germanie 32 - III. Les Francs en Belgique 60 - IV. Les Francs en Belgique (_suite_) 89 - - - LIVRE II - - I. L'église des Gaules 123 - II. Clodion 156 - III. Mérovée 182 - IV. Childéric 197 - - - LIVRE III - - I. Les débuts de Clovis et la conquête de la Gaule romaine 223 - II. La conquête de l'Entre-Seine-et-Loire 251 - III. La soumission des royaumes francs de Belgique 266 - IV. Le mariage de Clovis 278 - V. La conversion de Clovis 294 - VI. Le baptême de Clovis 314 - - - TABLE DES NOMS CITÉS DANS LE PREMIER VOLUME 341 - - - - -INTRODUCTION - - -L'histoire de la société moderne a gravité pendant plusieurs siècles -autour d'un peuple prédestiné, qui en a écrit les pages les plus -mémorables: je veux parler du peuple franc. Le premier après la chute -du monde antique, il a jeté un germe de vie dans la poussière de -mort où gisait l'humanité, et il a tiré une civilisation opulente de -la pourriture de l'Empire. Devenu, par son baptême, le fils aîné de -l'Église, il a fondé dans les Gaules le royaume le plus solide de -l'Europe, il a renversé les orgueilleuses monarchies ariennes, il a -groupé sous son autorité et introduit dans la société chrétienne les -nationalités germaniques, il a humilié et tenu en échec l'ambition -de Byzance, et, dès le sixième siècle, il a été à la tête du monde -civilisé. Devant l'orage formidable que l'islam déchaînait sur le -monde, il a été seul à ne pas désespérer de l'avenir: il s'est attribué -la mission de défendre la chrétienté aux abois, et il a rempli sa tâche -dans la journée de Tours, en posant au croissant des limites qu'il n'a -plus jamais franchies. Maître de tout l'Occident, il a donné au monde -une dynastie qui n'a pas sa pareille dans les fastes de l'humanité, et -dont toutes les gloires viennent se réunir dans la personne du plus -grand homme d'État que le monde ait connu: Charlemagne. Au faîte de -la puissance, il s'est souvenu de ce qu'il devait à l'Église: après -l'avoir sauvée de ses ennemis, il l'a affermie sur son trône temporel, -et, armé du glaive, il a monté la garde autour de la chaire de saint -Pierre, tranchant pour plus de mille ans cette question romaine qui se -pose de nouveau aujourd'hui, et qui attend une solution comme au temps -d'Astolphe et de Didier. La papauté lui a témoigné sa reconnaissance -en consacrant par ses bénédictions une autorité qui voulait régner par -le droit plus encore que par la force; elle a jeté sur les épaules de -ses rois l'éclat du manteau impérial, et elle a voulu qu'ils prissent -place à côté d'elle, comme les maîtres temporels de l'univers. La haute -conception d'une société universelle gouvernée tout entière par deux -autorités fraternellement unies est une idée franque, sous le charme -de laquelle l'Europe a vécu pendant des siècles. Après s'être élevé si -haut qu'il n'était pas possible de gravir davantage pour le bien de -la civilisation, le peuple franc, par une disposition providentielle, -s'est morcelé lui-même, se partageant pour mieux se multiplier, et -léguant quelque chose de son âme à toutes les nations qui sont nées de -lui. Son nom et son génie revivent dans la France; mais la Belgique, -les Pays-Bas et l'Allemagne ont eu leur part de l'héritage commun, et -l'on peut dire que l'Italie et l'Espagne elle-même ont été vivifiées -par leur participation partielle et temporaire à sa féconde existence. - -C'est dans le groupe des peuples issus de la souche franque que la -civilisation occidentale a eu ses plus brillants foyers, et l'on peut -dire que toutes les grandes choses du moyen âge y ont été conçues et -exécutées. Nulle autre race n'a servi l'idéal avec la même passion et -le même désintéressement; nulle autre n'a su, comme elle, mettre l'épée -au service de la croix, méritant que l'on écrivît de ses faits d'armes: -_Gesta Dei per Francos_. La croisade fut, par excellence, l'œuvre des -Francs, et l'histoire leur a rendu justice en plaçant deux de leurs -princes sur les trônes de l'Orient: Godefroi de Bouillon à Jérusalem -et Baudouin de Flandre à Constantinople. Mais les combats sanglants -n'ont pas épuisé l'ardente activité de leur génie, et toutes les -entreprises de paix ont trouvé en eux leurs plus vaillants zélateurs. -La Trêve-Dieu, qui a commencé la pacification du monde, est l'œuvre -de leur épiscopat, et la réforme de Grégoire VII, qui a arraché la -civilisation au joug mortel de la féodalité guerrière, est celle de -leurs moines. - -Grand par l'épée, le génie franc a été grand aussi par la pensée. -Il a créé la scolastique, cette vigoureuse méthode d'éducation de -l'esprit moderne; l'art ogival, qui a semé de chefs-d'œuvre le sol de -l'Occident; l'épopée carolingienne, plus haute dans son inspiration -et plus parfaite dans son plan que le chef-d'œuvre d'Homère. Après -quatorze siècles d'une vitalité incomparable, il n'a point encore -défailli: il brûle sous la cendre des révolutions, il reste plein de -chaleur et de vie, et quand on y porte la main, on sent palpiter l'âme -du monde. La foi catholique n'a pas de centre plus radieux, et la -civilisation ne peut pas se passer de la race franque. - -Rien dans l'origine de cette race ne semblait présager de si hautes -destinées. Cantonnée à l'extrémité du monde civilisé, dans les -marécages incultes de Batavie, elle était une des plus arriérées au -moment où l'héritage de la civilisation antique s'ouvrit. Le nom -des Francs, qui se résumait alors dans celui de leurs protagonistes -les Sicambres, était synonyme de destructeurs sauvages, et la -réputation qu'ils s'étaient faite dans l'Empire ressemblait à celle -qu'eux-mêmes ont faite plus tard aux Normands et aux Hongrois. Braves -et entreprenants, comme l'étaient d'ailleurs tous les barbares, ils -ne se distinguaient pas par les aptitudes supérieures qui brillaient -à un si haut degré chez d'autres peuples germaniques. Sans notion -d'État ni de civilisation, sans lettres, sans art, sans idée nationale, -ils étaient bien en dessous des Goths qui, au lendemain de la crise -universelle, fondèrent des royaumes où ils convièrent à une fraternelle -collaboration le passé et l'avenir, la vieillesse du monde romain et -la jeunesse du monde barbare. Eux, ils portaient le fer et le feu dans -les régions qu'ils conquéraient, et ne s'y établissaient qu'après avoir -exterminé les habitants et anéanti la civilisation. - -D'où vient donc la grandeur historique du peuple franc? Tout entière -du choix fait de ce peuple par la volonté transcendante qui a créé le -monde moderne. A l'aurore de ce monde, il a été appelé, et il a répondu -à l'appel. Avec une joyeuse confiance il a mis sa main dans la main -de l'Église catholique, il a été son docile disciple et plus tard son -énergique défenseur, et il a reçu d'elle le flambeau de la vie, pour -le porter à travers les nations. C'est l'histoire de cette féconde -alliance de l'Église et du génie franc qui fait l'objet de ce livre. - -Il semblait, pendant les premiers siècles de notre ère, que l'Empire -romain eût créé l'état définitif dans lequel l'humanité devait achever -ses destinées. Ses penseurs l'ont cru, ils l'ont dit avec des accents -d'une majesté étonnante, et tout le genre humain a partagé pendant -longtemps leur conviction. Les chrétiens eux-mêmes ne refusaient pas -leur créance à cette espèce de dogme politique. Ils trouvaient dans -leurs Livres saints des prophéties qui, interprétées au sens usuel, -annonçaient l'Empire romain comme le dernier et le plus durable de la -terre, et, se persuadant qu'après lui viendrait la fin de tout, ils -le respectaient comme la suprême sauvegarde que Dieu avait accordée -à la paix terrestre. Il faut entendre leurs apologistes, Méliton et -Tertullien par exemple, s'en expliquer vis-à-vis des persécuteurs. -«Comment, leur disent-ils en substance, pourrions-nous être des -ennemis de l'Empire, nous qui sommes persuadés qu'il durera autant -que le monde?» Telle était, chez les fils et les frères des martyrs, -l'intensité du patriotisme romain: ils croyaient à l'éternité de Rome, -même alors qu'ils mouraient plutôt que de se soumettre à ses injustes -lois. - -Cette conviction s'affermit singulièrement à partir du jour où le -_Labarum_ victorieux flotta au sommet du Capitole. Lorsque la fin -des persécutions eut fait disparaître la seule cause qui pût rendre -l'Empire odieux à une partie de ses sujets, alors il apparut vis-à-vis -d'eux dans tout l'éclat d'une majesté sans pareille. C'est qu'il -n'était pas seulement un État, il était la civilisation elle-même. Sa -conception de la société humaine ne rencontrait pas de négateur. Les -formes sociales qu'il avait réalisées semblaient les seules possibles. -Nul n'imaginait une autre organisation des pouvoirs publics, une -autre constitution de la famille, un autre principe de classification -sociale, une autre répartition des richesses, une autre interprétation -de la beauté. Toutes ces nouveautés hardies étaient réalisées depuis -longtemps au sein de la société chrétienne, mais les plus grands -esprits ne s'avisaient pas d'en poursuivre l'application à la société -politique. Un perfectionnement, un progrès graduel de celle-ci sous -l'influence bienfaisante de l'Évangile, toutes les âmes religieuses y -croyaient et y travaillaient. Une société politique nouvelle, qui ne -serait pas la continuation de la romaine, mais qui surgirait sur ses -ruines, personne ne se la figurait. Étant, si l'on peut parler ainsi, -le moule du royaume de Dieu, l'Empire était éternel comme lui. - -Telle était, sinon la conviction raisonnée, du moins la persuasion -sincère de la grande moyenne des intelligences. Qu'ils fussent -chrétiens ou païens, qu'ils s'appelassent Ausone et Sidoine -Apollinaire, ou encore Symmaque et Rutilius Namatianus, qu'ils -considérassent dans l'Empire le protecteur de l'Église chrétienne -ou qu'ils adorassent en lui l'incarnation de l'âme divine du monde, -ils avaient sous ce rapport la même foi. Ce qui établissait l'union -dans la diversité de leurs tendances, c'était ce puissant instinct de -conservation qui est une des plus grandes forces de la vie sociale, -même alors qu'elle agit à l'aveugle et sans le contrôle d'une haute -raison. Tout conspirait à entretenir ces dispositions: le souvenir des -grandeurs du passé et la terreur des maux futurs, le tour d'esprit que -donne la civilisation, l'impossibilité de concevoir une autre forme -d'existence, l'habitude si douce et si forte de vivre au jour le jour -dans les jouissances élaborées par les ancêtres dont on était les -heureux héritiers. - -La foi de ces dévots de l'Empire ne se laissa pas déconcerter par les -rudes leçons des événements. L'indignité et l'impuissance toujours -plus manifestes des organes dans lesquels s'incarnait la civilisation -romaine ne leur ouvrirent pas les yeux. Ils ne voulurent pas voir, -ils n'essayèrent pas de comprendre les phénomènes qui révélaient -graduellement, à l'observateur le moins perspicace, le divorce du genre -humain et de Rome. Leur culte ne fit que gagner en ferveur mystique -et en enthousiasme voulu. L'émancipation de l'humanité, quand elle -frappait leurs yeux par quelque manifestation trop éclatante, ne leur -inspirait que des sentiments d'irritation et d'indignation amère. -Enfermés dans le cercle enchanté des grands souvenirs patriotiques, -et se cramponnant à la foi impériale, en dehors de laquelle il leur -semblait que l'univers dût rentrer dans le néant, ils se refusaient à -envisager l'éventualité d'un monde privé du Capitole et du Palatin. -Ils étaient ballottés entre l'adoration passionnée d'une société dont -ils portaient déjà le deuil, et l'horreur profonde pour ces barbares -grossiers, ignorants et malpropres, qui apparaissaient comme ses seuls -successeurs. - -Ce n'est pas que vis-à-vis d'une situation qui allait s'assombrissant -depuis le troisième siècle, tous les esprits aient également manqué de -clairvoyance. L'affaiblissement progressif de l'Empire, la puissance -grandissante des barbares étaient des phénomènes parallèles, dont -ceux-là surtout pouvaient mesurer l'étendue qui les envisageaient du -haut du trône, et qui, ayant passé leur jeunesse dans les camps, y -avaient vu toutes les forces vives du monde concentrées dans les seuls -barbares. L'idée de mettre fin au conflit tantôt ouvert et tantôt -latent entre la civilisation et la barbarie, et de sauver celle-là en -apprivoisant celle-ci, fut une pensée haute et vraiment impériale, à -laquelle les grands empereurs chrétiens se consacrèrent avec énergie. -Aller aux barbares, leur tendre une main amie, les introduire comme des -hôtes pacifiques dans ce monde qu'ils voulaient détruire, les faire -vivre côte à côte avec les Romains au sein de la même civilisation, et -raviver l'Empire en y versant la sève jeune et ardente de la Germanie, -c'était, certes, une tâche qui valait la peine d'être entreprise; -c'était, tout au moins, le dernier espoir du monde et sa suprême chance -de salut. - -Il faut honorer les hommes qui ont conçu ce rêve; il faut reconnaître -ce qu'il avait de séduisant, puisqu'après avoir été caressé par les -plus grands des Romains, par Constantin et par Théodose, il put encore, -un siècle après, en pleine décomposition de l'Empire, faire la conquête -de ce qu'il y avait de meilleur parmi les barbares, d'un Ataulf et -d'un Théodoric le Grand. Mais il faut reconnaître aussi que ce n'était -qu'un rêve, que l'assimilation d'une race entière était précisément le -plus gigantesque effort et la plus grande preuve de vitalité, et que si -l'Empire avait été capable de réaliser un tel programme, c'est qu'il -aurait été dans la plénitude de sa vigueur et de sa foi. Mais Rome se -mourait, et la tâche qu'on lui imposait exigeait toutes les ressources -de la force et du génie. Au fur et à mesure que l'expérience se -renouvelait, l'échec devenait de plus en plus visible, et, à la fin, la -chimère qui proposait le problème dévora les audacieux qui essayèrent -de le résoudre. - -Alors se posa pour l'Église chrétienne la solennelle question. -Allait-elle, s'attachant au cadavre de l'Empire, partager ses destinées -et périr avec lui, en refusant de tendre la main à l'avenir qui -s'avançait? Ou bien, se sentant appelée à des destinées éternelles, -allait-elle abandonner l'Empire à lui-même, se porter au-devant des -barbares, et commencer avec eux un monde nouveau? Il nous est facile, à -la distance où nous sommes et à la lumière de l'histoire, de constater -qu'il n'y avait qu'une seule réponse à faire à cette question. Mais les -problèmes que l'histoire résout avec aisance, la vie les pose dans des -termes qui ne laissent pas découvrir la solution avec la même facilité. -Cette triple vérité, que l'Empire était irrémédiablement condamné, que -l'avenir était du côté des barbares, et qu'il ne fallait pas chercher -le salut dans la combinaison de ces deux mondes, était couverte -d'épaisses ténèbres. La fermeté d'esprit qu'il fallait pour l'entrevoir -était regardée comme de l'impiété, et le courage qui consistait à -prendre une attitude amicale vis-à-vis des barbares, c'était de la -trahison. - -L'Église ne se troubla pas devant les difficultés de sa pénible -tâche. Elle avait d'ailleurs, dans ses traditions, le souvenir -d'un divorce non moins douloureux et non moins nécessaire. Lorsque, -dans les premiers jours de son existence, les chrétiens de nation -juive prétendirent faire du christianisme une religion nationale, et -exigèrent que pour entrer dans la communion des fidèles on passât par -la synagogue, le cénacle s'était opposé avec une énergie surhumaine -à ces revendications du patriotisme, qui confisquaient au profit des -seuls Israélites le patrimoine légué par le Christ à toute l'humanité. -En proclamant le caractère universel de l'Évangile, en ouvrant les -portes de l'Église toutes grandes aux Gentils, sans autre condition -que le baptême, les Apôtres avaient sauvé le christianisme et la -civilisation. - -L'Église du cinquième siècle se souvint de ce sublime exemple. Elle -voulut rester la religion de l'humanité, et non celle d'un peuple, -ce peuple fût-il le peuple romain. Elle voulut s'ouvrir aux barbares -comme elle s'était ouverte aux Gentils, et les recevoir dans son sein -sans qu'ils fussent obligés de passer par l'Empire. Et, pour pouvoir -remplir cette haute mission, elle se détacha de Rome comme elle s'était -détachée d'Israël. Sacrifice cruel sans doute, qui dut coûter bien des -larmes à ceux qui le firent, qui dut leur valoir bien des anathèmes de -la part de ceux qui estiment que le salut de l'humanité et la gloire -de l'Église importent moins au monde que les couleurs d'un drapeau -politique. Le sacrifice fut consommé cependant, et la merveilleuse -souplesse du génie catholique s'affirma une fois de plus dans la -manière victorieuse dont il traversa cette grande crise. - -Cette évolution mémorable n'a jamais été racontée. Elle se compose -d'une multitude de faits dont l'œil ne voit pas le lien, et ses -proportions sont tellement vastes, que les contemporains n'ont pu -en apercevoir que des épisodes isolés, dont le rapport au tout leur -échappait. Comme un pont gigantesque jeté sur l'abîme qui sépare deux -mondes, et que le divin ingénieur a laissé crouler après qu'il n'en a -plus eu besoin, le grandiose itinéraire de l'Église ne se reconnaît -qu'à des arches brisées et à des piliers épars, dont l'architecture -ne se laisse deviner que par le regard exercé, et qui effraye la -paresse de l'imagination. Essayons de marquer les principaux jalons -que l'histoire a laissés debout, comme pour défier la sagacité de -l'historien. - -C'est la chrétienté d'Afrique qui semble, la première, avoir entrevu -la direction de l'avenir et prononcé le mot de l'émancipation. Moins -liée aux traditions romaines, plus rapprochée, par son génie, par son -climat, par son passé, de ce monde oriental où fut le berceau de l'idée -chrétienne, elle était faite pour oser dire tout haut la pensée qui -tourmentait le sein oppressé du monde. Mais il ne fallut pas moins -que son plus grand génie, ou, pour mieux dire, le plus grand génie de -l'Église latine, pour parler avec autorité et pour trouver la formule -qui devait rendre l'idée acceptable. Lorsque l'Empire, épouvanté de -la prise de Rome par Alaric, se recueillait dans une angoisse sans -bornes devant ce sacrilège auquel il ne s'était pas attendu, et -qu'il demandait à Dieu l'explication de ce qui confondait la raison, -alors saint Augustin éleva la voix, et révéla à ses contemporains la -signification des terribles événements dont ils étaient les témoins. -Avec une netteté et une hardiesse qui déchiraient tous les voiles, -il leur enseigna que l'Empire n'était pas la cité éternelle, et qu'il -n'avait pas, comme le croyaient ses fidèles, reçu la mission de -réaliser la fin de l'humanité. L'Empire n'était que la cité des hommes; -mais il y avait une cité de Dieu qui seule possédait des promesses -d'éternité, et qui seule était la patrie commune des âmes. Étrangère à -ce monde, à travers lequel elle s'acheminait en pèlerinage, la cité de -Dieu reconstituait en dehors de l'Empire une communauté humaine plus -vaste, plus durable, plus parfaite, dont la loi était établie par Dieu -lui-même, et qui reposait sur la charité universelle. Pour la cité des -hommes, dont l'Empire était la réalisation, sa mission était close: il -pouvait périr sans que l'humanité fût entraînée dans sa ruine; s'il -refusait de faire partie de la cité de Dieu, Dieu recommencerait avec -les seuls barbares l'œuvre de l'avenir. - -Telles furent les vues sublimes que le penseur d'Hippone ouvrit devant -les yeux de son siècle, et que les écrivains de son école développèrent -avec chaleur et éloquence. Salvien, qui s'inspire directement -d'Augustin, parle avec une visible sympathie de ces barbares grossiers, -hérétiques, ignorants, dont il ne nie pas les vices, mais dont il -proclame bien haut les vertus. Il les oppose à la dégradation des -Romains de son temps, et il fait rougir les civilisés d'être moins -vertueux et moins forts que ces hommes qu'ils méprisent. Paul Orose, -autre disciple d'Augustin, est plus catégorique encore; c'est lui -surtout qui semble répudier l'Empire: «Si, dit-il, la conversion des -barbares doit être achetée au prix de la chute de Rome, il faut encore -se féliciter[2].» Il y avait dans cette simple parole le germe d'une -nouvelle philosophie de l'histoire de l'humanité. - -[Note 2: Quamquam si ob hoc solum barbari romanis finibus immissi -forent, quod vulgo per Orientem et Occidentem ecclesiæ Christi Hunnis -et Suevis, Vandalis et Burgundionibus, diversisque et innumeris -credentium populis replentur, laudanda et attollenda Dei misericordia -videretur: quandoquidem, etsi cum labefactione nostri, tantæ gentes -agnitionem veritatis acciperent, quam invenire utique nisi hac -occasione non possent. Paul Orose, _Histor._, VII, 41.] - -De pareils enseignements étaient bien faits pour scandaliser le -patriotisme des Romains et les préjugés des civilisés. Que de -réclamations, que de protestations indignées il dut y avoir, dans les -milieux éclairés, contre ces audacieuses négations de tout ce qu'on -avait tenu pour sacré! L'Église trahissait la cause de la conservation -sociale, elle enhardissait la barbarie, elle décourageait les derniers -défenseurs de la civilisation. Les évêques abandonnaient les nobles -traditions de l'épiscopat; ils étaient les successeurs indignes des -grands pontifes du quatrième siècle, qui avaient été les colonnes du -monde; ils démentaient la générosité de leurs collègues, qui montaient -sur les murs de leurs villes pour repousser Attila; ils semblaient se -complaire à attiser les flammes et à provoquer la foudre, et Augustin -mourant, en proie aux plus sinistres prévisions, dans les murs de sa -ville épiscopale assiégée par les Vandales, n'expiait-il pas trop -justement la faute d'avoir cru qu'on pouvait déserter la cause de Rome, -et bâtir l'avenir sur les masses branlantes et orageuses de la barbarie? - -Certes, en présence de ces démentis apparents que les faits -infligeaient à l'idée, il y avait du courage à lui rester fidèle. -Il y en avait plus encore à la faire descendre des hauteurs de la -spéculation dans le champ clos de la vie, et à lui permettre de -s'incarner enfin dans les réalités concrètes de l'histoire. Aller au -devant des destructeurs avec la confiance et la sécurité de la foi, -les acclamer au moment où ils brûlaient les églises, et leur demander -de réaliser cette chimère sublime qu'on peut appeler d'un nom bien -fait pour en marquer l'audace: une civilisation barbare, c'était là -une entreprise qu'on dut qualifier d'insensée, aussi longtemps qu'elle -n'eut pas réussi. Pour l'avoir osé, l'épiscopat gaulois est resté grand -devant l'histoire, et l'homme dont le nom résume et représente cette -attitude de l'épiscopat, saint Remi de Reims, doit être placé plus -haut dans les annales du monde moderne que Clovis lui-même. Fut-ce de -sa part un acte d'héroïque abnégation, et dut-il étouffer dans son -cœur le regret de la civilisation déclinante, lui qui en avait été une -des dernières gloires et qui avait remporté des palmes dans l'art de -bien dire, cette suprême consolation des hommes de la décadence? Ou -bien alla-t-il d'enthousiasme aux barbares, séduit par la pensée de -devenir l'agent d'une œuvre providentielle, dont la grandeur subjuguait -son esprit, et de nouer le lien vivant qui rattacherait le passé et -l'avenir? L'histoire n'a pas pris la peine de nous révéler ce secret: -elle nous place en présence des résultats sans nous dire au prix de -quels sacrifices ils furent obtenus. Et, après tout, qu'importe? C'est -l'œuvre qui juge l'ouvrier, et l'œuvre est sous nos yeux. Le Sicambre a -courbé la tête sous les ondes baptismales, il est devenu le chef d'un -grand peuple, et l'union de l'Église et des barbares a sauvé le monde. - -Le baptême de Clovis est donc plus qu'un épisode de l'histoire -universelle: c'est le dénouement victorieux d'une de ses crises. En -relisant cette page fatidique des annales de l'humanité, le chrétien -éprouvera le sentiment puissant et profond d'une entière sécurité -devant les problèmes sans cesse renaissants, puisqu'il y voit la -Providence accorder à l'Église, dans une de ses heures les plus -sombres, ce qu'elle ne lui a refusé dans aucune autre: des penseurs qui -ont tracé sa voie à travers les ténèbres de l'Océan, et des pilotes -qui, au moment décisif, ont hardiment donné leur coup de barre dans la -direction de l'avenir. - - - - -CLOVIS - - - - -LIVRE PREMIER - - - - -I - -LA BELGIQUE ROMAINE - - -La civilisation romaine, en s'emparant de la Gaule, y avait tout -transformé. Comme ces parcs improvisés que l'horticulture crée dans les -solitudes en y plantant de grands arbres et des bosquets adultes, ainsi -éclatait tout d'un coup, au milieu d'une contrée jusqu'alors engourdie, -la splendeur de la vie romaine. Nulle part cette transformation n'avait -été plus radicale que dans la partie de ce pays qui s'appelait la -Gaule Belgique, et qui était comprise entre la Somme et le Rhin. Sur -cette vaste région occupée par d'immenses forêts, dont les ombrages -s'étendaient de Reims à Cologne, et dont les derniers plans allaient -se perdre au milieu des marécages boisés de la Batavie, le travail -obstiné des légions avait fait surgir partout les monuments durables -d'une société civilisée. Parcourant à grands pas leurs solitudes, elles -avaient éventré les forêts, et laissé derrière elles ces magnifiques et -indestructibles chaussées qui couraient d'un bout du pays à l'autre, -bordées de colonnes milliaires et garnies de villes et de bourgades. -Prodigieuse avait été l'action de ces routes. Les chemins de fer de -notre temps n'ont pas pénétré d'une manière plus profonde au sein de -notre vie sociale que ne le firent alors, dans la barbarie celtique du -pays, ces bras gigantesques par lesquels, du haut des sept collines, -Rome saisissait les extrémités du monde et les rattachait à elle. -Les chaussées avaient avant tout un but stratégique; il s'agissait -d'assurer à l'Empire la possession des provinces, et de faire arriver -le plus rapidement possible ses armées à la frontière menacée. Telle -était la raison d'être de leur direction et de leur aboutissement. De -Reims, qui était la tête de ligne de tout le réseau du Nord, elles -rayonnaient dans tous les sens vers les extrémités de la Gaule, et -mettaient cette grande ville en communications rapides avec Cologne, -avec Boulogne et avec Utrecht. Une autre ligne, qui venait directement -de Lyon, parcourait toute la vallée du Rhin sur la rive gauche, depuis -Bâle jusqu'à la mer du Nord, et décrivait autour de la Gaule quelque -chose comme l'immense chemin de ronde de la civilisation. - -Ces travaux d'art avaient déplacé dans nos provinces le mouvement de -la vie. Les cours d'eau, ces chemins naturels des contrées incultes, -cédèrent leur rang aux chaussées militaires des hautes plaines. -Celles-ci étaient comme les canaux par lesquels la civilisation coulait -à pleins bords à travers la sauvagerie primitive. Elles venaient -brusquement aérer les fourrés, sécher les marécages, vivifier les -landes, réveiller les populations, entraîner et mettre en circulation -tout ce qu'il y avait de ressources latentes. Pendant que l'État les -jalonnait de relais et de stations à l'usage des postes publiques, les -grands propriétaires accouraient fonder leurs exploitations rurales -au milieu des terrains qu'elles traversaient et qu'elles mettaient en -valeur. Tout un peuple de colons, d'ouvriers et d'esclaves s'y groupait -autour d'eux, abandonnant les demeures d'autrefois. Aujourd'hui encore, -si l'on jette les yeux sur une carte archéologique des Pays-Bas, on -peut y lire, comme dans un livre, l'histoire de ce phénomène qui n'a -pas eu d'historien[3]; les localités habitées se serrent de droite -et de gauche contre le fil de la chaussée, se ramifient en colonnes -accessoires le long des voies intermédiaires, et vont enfin s'enfoncer, -avec les diverticules, jusque dans les fermes les plus reculées du -pays. C'est le tracé des routes qui a déterminé le groupement des -populations[4]. - -[Note 3: Voyez, par exemple, la carte qui accompagne le livre de -Van Dessel, intitulé: _Topographie des voies romaines de la Belgique_, -Bruxelles, 1877.] - -[Note 4: V. E. Desjardins, _Géographie de la Gaule romaine_, III, -p. 152 et suivantes.] - -Du côté par où le pays touchait à la barbarie, dont il n'était séparé -que par le Rhin, l'Empire avait créé, sous le nom de Germanie, ce qu'on -pourrait appeler la zone de ses confins militaires. Sur aucun autre -point de son vaste territoire, il ne massa jamais de telles forces. -Huit légions, formant un ensemble d'environ cent mille hommes et -représentant presque le tiers de l'armée romaine, s'échelonnaient le -long du Rhin, jusqu'à son embouchure. Deux camps puissamment fortifiés, -Mayence, au sud, et Vetera, près de Xanten, au nord, rattachés entre -eux et soutenus par une chaîne de cinquante forts qui dataient du -temps de Drusus, et par une flottille qui croisait en permanence dans -les eaux du fleuve, telle était la première ligne de défense. Elle -avait comme ses glacis sur la rive droite, dont tout le thalweg était -commandé par les positions de la rive gauche, et dont l'accès était -interdit aux armées des Germains. Un _limes_ formé de retranchements en -terre, parfois à des distances considérables de la vallée, délimitait -de ce côté la zone que se réservait Rome[5]. _Ce limes_ était lui-même -défendu par des têtes de ponts comme Deutz, en face de Cologne, et -Castel, vis-à-vis de Mayence, redoutables poternes par lesquelles, à -l'occasion, les légionnaires débouchaient sur le monde barbare. Une -seconde ligne de défense était formée par la Meuse, elle aussi hérissée -de châteaux forts par les soins de Drusus, et où Maestricht sur la rive -gauche, avec Wyk en face sur la rive droite, était le solide verrou -qui fermait la grande voie de circulation de Bavay à Cologne. Tout -cet ensemble de travaux, qui en grande partie dataient de la première -heure, répondit à sa mission aussi longtemps qu'il y eut des Romains -pour monter la garde sur le fleuve. - -[Note 5: Schneider, _Neue Beitrage zur alten Geschichte und -Geographie der Rheinlande_. Il y a quatorze brochures sous ce titre, -imprimées entre 1860 et 1880.] - -Tant que la sécurité dura, la civilisation put se développer en deçà -du Rhin, dans le calme majestueux de la paix romaine. Elle n'eut pas -dans le nord l'intensité ni l'opulence qu'elle déployait dans le sud; -elle ne fut, en toute chose, qu'un reflet affaibli de l'éclatante -lumière qui brillait dans les régions méditerranéennes. A mesure que -de Lyon on s'avançait vers le nord, on sentait comme une raréfaction -de l'atmosphère romaine. Le pays était moins peuplé, la terre -moins féconde, les villes moins nombreuses et moins florissantes, -l'assimilation à Rome moins complète. La Gaule Belgique n'était -que le prolongement de la Lyonnaise, dont le chef-lieu servait de -centre religieux et stratégique à la Gaule entière. Quelques villes -importantes, Reims, Cologne, Trèves surtout, pouvaient rivaliser avec -les cités du Midi; mais elles rayonnaient sur des solitudes, tandis -que la Narbonnaise fourmillait de municipes. La supériorité de culture -du Midi sur le Nord était reconnue par les septentrionaux mêmes[6]; -ils convenaient que les Gaulois (c'est le nom qu'ils se donnaient) -n'étaient pas à la hauteur des Aquitains, et ils craignaient de parler -la langue latine en leur présence. - -[Note 6: Dum cogito me hominem Gallum inter Aquitanos verba -facturum, vereor ne offendat vestras nimium urbanas aures sermo -rusticior. Sulpice Sévère. _Dialog._, I, 27. - -Nos rustici Galli... vos scholastici. _Id., ibid._., II, 1. - -Neque enim ignoro quanto inferiora nostra sint ingenia Romanis. -Siquidem latine et diserte loqui illis ingeneratum est, nobis -elaboratum, et, si quid forte commode dicimus, ex illo fonte et capite -facundiæ imitatio nostra derivat. _Panegyr. latin._, IX, 1. (Baehrens.)] - -Mais la différence de niveau social qui existait entre la Belgique et -l'Aquitaine s'accusait avec non moins d'énergie entre les diverses -régions de la Belgique elle-même. La culture romaine s'était assimilé -assez vite la partie du sol qui ne demandait pas trop de fatigues -au colon, elle avait reculé devant les autres, et jusqu'à la fin de -l'Empire elle y laissa en friche de vastes régions. Elle ne toucha -presque pas aux terres de la Basse-Belgique, elle ne disputa pas -aux Ménapiens le sol mouvant et perfide qui leur servait de patrie. -Rien ne l'attirait vers ces côtes découpées par des golfes ensablés, -et entamées par de profonds estuaires, ni dans l'intérieur de ces -provinces envahies par d'immenses marécages boisés, au milieu -desquelles se mouvaient des îles flottantes, dont les dernières se -sont fixées seulement au siècle passé dans les environs de Saint-Omer. - -Dans ces plaines humides et spongieuses où les grands fleuves de la -Gaule septentrionale achevaient avec une lenteur mélancolique les -derniers pas de leur itinéraire, le pied du légionnaire romain ne -se sentait pas en sécurité, car on ne savait où commençait et où -finissait la terre ferme, et les forêts elles-mêmes semblaient peser -sur des flots cachés, toujours prêts à engloutir ce qu'ils portaient -à leur surface. A partir de Boulogne et de Cassel vers le nord et -l'est, en allant dans la direction d'Utrecht, de Bruges, de Tongres, -c'étaient des solitudes sans fin, noyées de brouillards et attristées -de pluies infatigables, que Rome n'aimait pas disputer aux divinités -locales, et où elle ne faisait que passer pour atteindre la ligne du -Rhin[7]. La Morinie resta pour l'Empire l'extrémité du monde. La riche -et plantureuse terre de Flandre, aujourd'hui le jardin de l'Europe, -n'était, pour ainsi dire, qu'une seule forêt, remplie de fondrières -et de bêtes fauves, que les chroniqueurs du moyen âge appelaient _la -forêt sans miséricorde_. Les plaines basses qui se mirent dans les eaux -de l'Escaut et de la Meuse aux confins de leurs embouchures étaient -occupées par la Merwede, dont le nom signifie _la forêt ténébreuse_. -Sur les hautes terres, à d'immenses plateaux dénudés succédaient des -immensités d'ombrages silvestres. C'était une zone ininterrompue de -sauvagerie à travers laquelle la vie civilisée traçait ses clairières -et ses sentiers. L'Ardenne, L'Eifel, la Charbonnière, l'Arouaise, la -Thiérache, la Colvide, autant de forêts envahissant les espaces qui -s'étendent entre Arras et Cologne. Le plateau de Hundsrück, entre la -Moselle et le Rhin, était une solitude qu'au quatrième siècle encore on -pouvait traverser de part en part sans y rencontrer une âme vivante[8]. -Plus de la moitié de la Gaule septentrionale était en friche, et -faisait le désespoir du colon romain. - -[Note 7: César, _Bell. gall._, II, 16 et 28; III, 28; VI, 31. -Strabon, IV, 3. Pline, _Hist. nat._, XVI, 1; _Panegyr. latini_, V, 8 -(Baehrens). Cf. Schayes, _la Belgique et les Pays-Bas avant et après la -domination romaine_, II, p. 6.] - -[Note 8: Ausone, _Mosella_, 5.] - -Mais ces régions lugubres étaient coupées, traversées, bornées par des -districts qui offraient l'aspect de la plus riante culture. Les confins -orientaux de la Gaule, et notamment la rive gauche du Rhin depuis -Mayence jusqu'à la mer, dessinaient sur le sol de l'Empire une large -bande de civilisation enfermant les déserts que nous venons de décrire. -Le charme d'un beau fleuve, les facilités qu'il offrait aux relations -de la vie civilisée, le besoin de consolider la digue qui protégeait la -Gaule contre les Barbares, toutes ces raisons s'étaient réunies pour -accumuler de ce côté les efforts et les ressources du monde romain. -Le voyageur qui descendait le fleuve passait à côté d'une série de -villes riches et prospères: Mayence, Bingen, Coblenz, Andernach, Bonn, -Cologne, Neuss, Nimègue, Batavodurum, et enfin Lugdunum, descendu -aujourd'hui sous les flots en face de Katwyk. Mais les villes ne -donneraient qu'une idée insuffisante de cette intense activité de -colonisation qui se déployait dans les régions rhénanes. Les campagnes -elles-mêmes étaient romanisées. Il suffit de soulever le léger voile -de l'orthographe germanique pour voir reparaître, se serrant en rang -épais sur les riches sillons, les villages romains qui, comme en pleine -France, s'appellent Marcigny, Louvigny, Sinseny, Vitry, Fusigny, -Lésigné, Langénieux, Vériniac, Juilly[9]. - -[Note 9: Les formes allemandes de ces noms sont Merzenich, -Lövenich, Sinzenich, Wichterich, Füssenich, Linzenich, Lingenich, -Viernich, Gülich. Je ne cite que quelques exemples: il serait facile de -les multiplier indéfiniment.] - -Qu'on ne se figure pas toutefois la civilisation des provinces -septentrionales de la Gaule comme une espèce de plante exotique, -cultivée pour leur usage personnel par les conquérants qui l'avaient -apportée. La Belgique ne fut jamais une Algérie, c'est-à-dire une -colonie occupée militairement par un peuple qui lui reste étranger. -Les Romains de ce pays, ce furent en grande majorité des indigènes. -C'étaient les anciens sujets de Comm l'Atrébate, de Boduognat le -Nervien, d'Ambiorix l'Éburon. C'étaient encore les Bataves et les -Ubiens, conquis par la civilisation de Rome plutôt que par ses armes, -et devenus, par les mœurs, par la langue, par le cœur, de véritables -Romains. Les immigrés qui venaient chercher fortune dans le nord, -les capitalistes accourus pour tirer parti des nouvelles ressources -créées par l'annexion, les marchands qui fouillaient les recoins -les plus cachés du pays, les soldats retraités qui, leur service -terminé, allaient goûter le repos dans quelque tranquille et riante -villégiature, ne comptaient que pour une modeste partie dans l'ensemble -de la population civilisée[10]. - -[Note 10: Fustel de Coulanges, _la Gaule romaine_, p. 96.] - -Rien d'intéressant comme de suivre dans ses diverses phases la -romanisation progressive de la Belgique. Elle commença par les couches -supérieures, et elle pénétra peu à peu dans les autres par une espèce -d'infiltration lente et irrésistible. Dès les premières années qui -suivirent la conquête, les chefs de clan, qui étaient les arbitres des -peuplades celtiques, s'étaient empressés d'adhérer au régime nouveau. -Groupés dans les villes, qui surgissaient alors autour des palais -des gouverneurs, ils en remplirent les magistratures, ils y vécurent -à la semaine, se vêtant de la toge, parlant latin et oubliant le -plus possible leur origine barbare. Ce qui les rattachait à l'Empire, -c'était le charme nouveau et séducteur du régime impérial, c'était le -bien-être matériel et la sécurité qu'il procurait, c'était la gloire -de faire partie d'une société policée, où quiconque se sentait quelque -supériorité avait la certitude d'en tirer le plus large parti. Voilà -comment un patriotisme romain se développa parmi les descendants -des hommes qui avaient versé leur sang pour combattre la domination -romaine. Ceux même d'entre eux qui, pendant la première génération, -essayèrent de réveiller l'idée nationale, nous apparaissent dans les -récits de l'histoire sous des noms romains, comme le Trévire Julius -Florus ou le Batave Civilis. Il est à remarquer que le nom gentilice du -vainqueur des Gaules est particulièrement populaire dans les provinces -qui lui ont opposé la plus rude résistance, et ce simple fait nous -permet de juger des sentiments que la population y professait pour ses -maîtres nouveaux. - -La politique romaine mit un art consommé à favoriser cette évolution: -elle n'agit que par voie d'attraction, jamais par voie de contrainte. -Nul ne devint Romain malgré lui, et personne ne put se plaindre de voir -de chères traditions nationales froissées ou profanées. La civilisation -ne fut pas le lit de Procuste sur lequel la tyrannie mutilait ou -disloquait les nations annexées, elle fut plutôt le vêtement large et -ample qui s'adaptait à tous les besoins et ne gênait aucun mouvement. -L'Empire comprit qu'il restait parmi les peuples gaulois, malgré la -sincérité de leur attachement au régime nouveau, un fonds de sentiment -national qu'il fallait respecter. Il laissa subsister leurs anciens -groupements politiques, auxquels ils tenaient, se bornant à faire -coïncider les limites de ses cités avec les limites des peuplades, -qui gardèrent leurs noms et dans une certaine mesure leur autonomie. -Il fit plus: il ne craignit pas de susciter un vrai patriotisme -gaulois, en rapprochant les cités par des liens plus intimes et plus -sûrs qu'à l'époque de l'indépendance. La Gaule, naguère si morcelée, -commença de se sentir une nationalité compacte et puissante, à partir -du jour où les délégués de ses soixante cités furent appelés à siéger -ensemble, tous les ans, dans une assemblée à la fois religieuse et -administrative. Cette assemblée se tenait à Lyon, au confluent du -Rhône et de la Saône, devant l'autel de Rome et de l'empereur[11], ces -deux grandes divinités dont le culte était le seul qui fût commun à -toutes les provinces. Ainsi la Gaule arrivait à la conscience de son -unité nationale par le lien même qui semblait marquer sa dépendance; -invention admirable de la politique romaine, qui faisait aimer l'Empire -au nom de la patrie. - -[Note 11: _Ara Romæ et Augusti._ Auguste désigne ici l'empereur -vivant, et non seulement le fondateur de l'Empire. V. Desjardins, -_Géographie de la Gaule romaine_, III, p 191.] - -Le _Conseil national des Gaules_, réuni tous les ans, contrôlait -l'administration des gouverneurs des provinces, et au besoin lançait -contre eux un acte d'accusation qui était transmis à l'empereur; de -plus, il procédait à l'élection annuelle du grand prêtre de Rome et -d'Auguste, le plus haut dignitaire religieux de tout le pays. La -Belgique eut à trois reprises l'honneur de voir ce sacerdoce national -confié à un de ses enfants. Le premier fut un Nervien, L. Osidius, qui -avait gravi tous les degrés de la hiérarchie civile dans sa patrie, -l'autre un Morin, Punicius Genialis, de Térouanne; le troisième, un -Médiomatrique, dont l'histoire ne nous a pas conservé le nom[12]. - -[Note 12: E. Desjardins, _Géographie de la Gaule romaine_, III, pp. -449 et 450.] - -Le travail d'attraction auquel elle soumettait les Belges, Rome le -faisait également auprès des Germains. Sur la rive gauche du Rhin, -on le sait, vivaient depuis l'époque d'Auguste des peuples barbares -transportés là par le grand empereur et par ses lieutenants: les -Sicambres, qui, sous le nom de Gugernes, occupaient le pays de Gueldre; -les Ubiens, établis plus au sud avec Cologne pour centre; les Tongres, -auxquels on avait abandonné les terres désertes depuis l'extermination -des Éburons. La puissance d'assimilation du génie romain se faisait -sentir avec la même énergie auprès de ces barbares qu'au milieu des -peuplades celtiques de l'intérieur de la Gaule. Cologne était devenue, -pour les Germains, comme Lyon pour les Gaulois, un centre religieux -qui aurait groupé autour du culte d'Auguste, près de l'_Ara Ubiorum_, -tous les peuples de la Germanie, si la catastrophe de Varus, en -l'an 9 après Jésus-Christ, n'était venue limiter le champ d'action -de la civilisation dans le nord[13]. Mais la colonie d'Agrippine -n'avait rien perdu de son importance, ni les Ubiens de leur fidélité. -Ce peuple, rallié dès le premier jour à l'Empire avec une espèce -d'enthousiasme, s'était constitué le gardien de la frontière contre -ses frères germaniques, et ne cessa de déployer dans cette tâche un -dévouement à toute épreuve. Aux Germains révoltés qui agitèrent devant -eux le drapeau de l'indépendance et qui leur parlèrent de fraternité, -les Ubiens répondirent en massacrant dans une seule nuit tous les -barbares qui se trouvaient à Cologne[14]. Aussi longtemps que l'Empire -exista, leur zèle romain ne se démentit pas, ni leur haine pour les -autres Germains, qui les payaient largement de retour. Ils sont pour -l'historien la preuve lumineuse que le génie barbare n'avait rien de -réfractaire à la civilisation, et qu'à la longue Rome aurait assimilé -les Germains, si sa vigueur éducatrice ne s'était épuisée avant le -temps. - -[Note 13: Mommsen, _Rœmische Geschichte_, t. V. p. 107.] - -[Note 14: Tacite, _Histor._, VI, 79.] - -Toutefois l'intensité de la culture n'excluait pas la survivance de la -barbarie celtique et germanique dans les couches inférieures. C'étaient -les classes supérieures et moyennes qui s'étaient romanisées de bonne -heure, et qui vivaient comme on vivait en Italie. Les campagnes, comme -toujours, furent plus lentes à se laisser entraîner. - -A la fin du quatrième siècle, on parlait encore la vieille langue -gauloise dans les environs de Trèves, qui était depuis deux -générations la capitale de la Gaule et même de l'Occident[15]. Malgré -la suppression légale du druidisme dès 49, on rencontrait encore en -Gaule, pendant toute la durée du troisième siècle[16], des femmes -qui se faisaient donner le nom de druidesses. On restait fidèle aux -dieux nationaux, on leur élevait des sanctuaires et des autels, et -toute une mythologie celtique se révèle à nous dans les monuments -figurés et dans les inscriptions votives[17]. Les moins curieuses de -ces divinités locales ne sont pas les _Mères_ ou les _Matrones_, qui -nous apparaissent si souvent, toujours au nombre de trois, avec des -fleurs sur les genoux, la tête prise dans leurs gigantesques coiffures -barbares. Les petites gens ont gardé le costume national, dont le -_bardo-cucullus_ est la partie la plus caractéristique, et sur leurs -pierres tombales foisonnent des noms qui se reconnaissent d'emblée -à leurs allures barbares. Des hommes qui s'appelaient Haldaccus, -Ibliomarius, Otteutos ou Amretoutos représentent, au sein de la -civilisation de nos provinces, ce qui survit de barbarie celtique -dans le peuple. Ajoutons que l'élément celtique, pour tenace que -fût sa résistance à l'absorption, était condamné à s'éteindre à la -longue, et qu'il diminuait toujours sans se renouveler jamais. Il -était indispensable de lui assigner une place dans ce tableau; mais la -vérité oblige à dire qu'il n'a joué, dans le développement de la vie -sociale de nos provinces sous l'Empire, qu'un rôle entièrement négatif. -Confiné à la campagne, autour des vieux sanctuaires nationaux, il y -représentait, avec la grossièreté des mœurs et la rudesse de la vie, -un état social que les classes supérieures de la nation avaient depuis -longtemps laissé derrière elles. - -[Note 15: Saint Jérôme, _Commentaire à l'épître aux Galates_, c. 3.] - -[Note 16: Lampride, _Alexander Severus_, c. 60; Vopiscus, -_Numerianus_, c. 14.] - -[Note 17: Rien que les inscriptions du musée de Saint-Germain ont -permis à M. Alex. Bertrand de dresser un catalogue de trente-neuf -divinités gauloises (_Revue archéologique_, 1880), et depuis lors le -nombre s'en est augmenté.] - -Groupées dans les villes, ces dernières s'habituaient à la douceur -de l'existence romaine et aux bienfaits de la paix. Indigènes de -distinction et Romains immigrés s'y rencontraient dans une société -polie et brillante qui s'intéressait aux choses publiques, qui avait -le culte des lettres, et dont les membres doués de quelque ambition -ou de quelque talent rêvaient d'aller un jour conquérir les honneurs -suprêmes à Rome. Les villes étaient riches et belles. Il ne leur -manquait aucune forme de l'opulence et du confortable. Elles avaient -des temples, des basiliques, des écoles, des thermes, des aqueducs, -des théâtres, des amphithéâtres, des cirques. D'imposantes avenues -sépulcrales s'ouvraient au dehors de leurs enceintes, et de riantes -villas étaient disséminées dans leur voisinage. L'architecture moderne -n'a pas encore dépassé les œuvres que le génie romain a élevées dans -nos provinces. La _Porta Nigra_ de Trèves évoque des souvenirs de -grandeur impériale dont les siècles n'ont pu effacer le vestige; -l'aqueduc de Jouy-aux-Arches, près de Metz, est un des plus étonnants -monuments de l'antiquité; les mosaïques de Reims et de Nennig attestent -la richesse des constructions où elles ont été trouvées, et le tombeau -d'Igel, surgissant dans sa beauté mélancolique et solitaire au milieu -des cabanes d'un pauvre village, dans la vallée de la Moselle, raconte -le luxe de la vie privée dont il fut le témoin. - -La campagne n'existait pas, politiquement parlant. Elle appartenait -tout entière aux citadins, et ne servait qu'à les nourrir et à -les récréer. Les bourgades rurales étaient peu nombreuses et peu -considérables. A la place des villages d'aujourd'hui, il n'y avait que -de grandes exploitations rurales, des fermes garnies d'un personnel, -souvent nombreux, d'esclaves agricoles, et dominées par une maison -de maître qui servait de résidence d'été au grand propriétaire. Là, -dans les années de calme et de prospérité, la vie devait être bien -douce pour le riche, qui jouissait de la grande paix des champs et de -l'heureuse oisiveté si enviée de l'antiquité païenne. De la véranda -de sa maison, située d'ordinaire à mi-côte sur quelque colline -ensoleillée, il embrassait de l'œil tout le domaine que fécondaient les -sueurs de ses esclaves, et que bordait, à l'horizon, la sombre lisière -de ses bois. Le type de l'habitation rurale, telle que l'avaient conçue -Caton l'Ancien et Varron, avait subi quelques modifications dans nos -climats: l'_impluvium_ et l'_atrium_ avaient disparu; mais de vastes -galeries extérieures, ornées de colonnades, les remplaçaient, et les -salles de bains chauffées par des hypocaustes ne manquaient dans aucune -maison de maître, non plus que les élégants pavés de mosaïque, dont -il nous est resté plus d'un somptueux spécimen. Un écrivain du Midi -de la Gaule a pris la peine de nous apprendre comment, à la fin du -cinquième siècle, on passait son temps dans ces riantes villégiatures, -et la peinture qu'il a tracée s'adapte également bien aux contrées -septentrionales. La chasse, qui était particulièrement attrayante -dans les vastes forêts de l'Ardenne, prenait une grande partie de la -journée; l'autre était consacrée à l'équitation, aux exercices de la -palestre et du jeu de paume, et surtout à l'usage des bains chauds et -froids, devenus un véritable besoin dont la satisfaction était entourée -de toute espèce d'excitations sensuelles. On lisait et on dormait -beaucoup; au surplus, la société était agréable, se plaisait aux jeux -de l'esprit, accueillait les petits vers avec la passion qu'on apporte -aujourd'hui à la musique, et se retrouvait volontiers, le soir, dans -de plantureux festins qu'égayaient les danseurs et les joueurs de -fifre[18]. - -[Note 18: Sidoine Apollinaire, _Epist._, II, 1 et 9. Lire, pour ce -qui concerne les contrée belges, un excellent article de M. Bequet, -dans le tome XX des _Annales de la Société archéologique de Namur_. -(_Les grands domaines et les villas de l'Entre-Sambre-et-Meuse sous -l'Empire romain_)] - -Nulle part la vie romaine n'avait déployé plus de richesse et plus de -charme que dans l'heureuse vallée de la Moselle, en aval et en amont de -la ville de Trèves, qui était la quatrième de l'Empire. Lorsque, à la -fin du quatrième siècle, Ausone visita cette contrée, elle lui rappela, -par sa fécondité comme par son apparence prospère, les rives de son -fleuve natal, la Garonne, et le beau pays de Bordeaux. Partout les -flancs des coteaux étaient égayés par de charmantes villas, celles-ci -comme suspendues au milieu des vignobles, celles-là descendant jusqu'à -la vallée où elles recueillaient dans des bassins artificiels les flots -et les poissons de la rivière. L'activité du travail champêtre animait -le calme souriant de cette contrée idyllique, et les bateliers qui -descendaient la Moselle lançaient de loin leurs quolibets aux joyeux -vignerons épars sur les hauteurs, dans les pampres et les sucs de la -vendange[19]. - -[Note 19: Ausone, _Mosella_.] - -L'agriculture était la source principale de cette prospérité. Elle -s'était rapidement développée depuis l'arrivée des Romains. On -avait apporté du Midi les procédés savants qui avaient transformé -les conditions de l'économie rurale, et on les avait combinés avec -certaines pratiques particulières à nos contrées. L'art d'amender la -terre au moyen de la marne était une invention gauloise. Tous les dix -ans, les Ubiens défonçaient leur sol jusqu'à la profondeur de trois -pieds, pour renouveler la couche supérieure[20]. Quand, dans les -régions montagneuses, il arrivait que la récolte gelât l'hiver, on -ressemait au printemps, et on avait de bons résultats[21]. Nos contrées -n'étaient plus ces terres sans arbres fruitiers dont parlaient Varron -et Tacite[22]. Plusieurs espèces de fruits savoureux y mûrissaient, -notamment la cerise de Lusitanie et la pomme sans pépins, spécialité -de la Belgique, au dire de Pline[23]. La vigne, introduite de bonne -heure dans la Gaule méridionale, s'était répandue tard dans les régions -du Nord; toutefois, au quatrième siècle, elle couvrait de ses ceps -les coteaux du Rhin et de la Moselle[24]. Divers produits du pays -jouissaient même d'une faveur universelle dans le monde romain: tels -étaient les jambons de la Ménapie, vantés par Martial[25], et les -oies du pays des Morins. Tous les ans elles émigraient par bandes -nombreuses jusqu'à Rome; on leur faisait faire le voyage pédestre, -parce qu'on croyait que leur chair était plus délicate après de longues -fatigues[26]. La Belgique prenait donc sa place dans la géographie des -gourmets, et on y poussait loin le raffinement gastronomique, à preuve -ces parcs d'huîtres en eau douce, dont on retrouve les traces dans -nombre de ses villas[27]. Ajoutons, pour compléter ce tableau, qu'elle -n'était pas moins avancée dans l'art de la vénerie que dans celui de la -cuisine. Dans ses immenses forêts on chassait de toutes les manières: -on avait dressé dans ce but des chiens, des autours et jusqu'à des -cerfs. Et pour la pêche, on peut se faire une idée des progrès de cet -art en lisant, dans le poème d'Ausone, le catalogue des poissons de la -Moselle, qui émerveille par le nombre et par la variété des espèces -connues des gastronomes de ce temps. - -[Note 20: Pline, _Hist. nat._, XVII., IV (VI), 5.] - -[Note 21: _Id., ibid._, XVIII, 20.] - -[Note 22: Varron, _De Re rustica_, I, 7, 8; Tacite, _German._, 5: -terra... frugiferarum arborum impatiens.] - -[Note 23: Pline, _Hist. nat._, XV, 51 et 103.] - -[Note 24: Ausone, _Mosella_, 21, 25, etc.] - -[Note 25: Martial, XIII, 54.] - -[Note 26: Pline, _Hist. nat._, X, 22, 53.] - -[Note 27: _Annales de la Société Archéologique de Namur_, t. XIV, -p. 177, note, Cf. Pline, _Hist. nat._, XXXII, 6.] - -Une industrie assez active dans plusieurs centres utilisait un grand -nombre de bras. L'État lui-même avait réparti sur le sol de la Belgique -plusieurs de ses importantes manufactures. Un nombreux personnel -féminin travaillait dans ses ateliers d'habillements militaires à -Trèves, à Metz, à Reims et à Tournai. Des manufactures d'armes de luxe -existaient à Reims et à Trèves, des fabriques de boucliers à Trèves et -à Soissons, une fabrique d'épées à Reims, une fabrique de batistes à -Trèves. Tout le monde sait l'importance que l'industrie textile avait -prise dans les plaines de la Morinie et dans les régions voisines. -Tous les Morins, dit Pline, faisaient de la toile à voile[28]. Pour -la fabrication des étoffes, Arras et Tournai avaient une réputation -de premier ordre, et habillaient une grande partie de l'Occident. -L'industrie plastique était également cultivée par l'État et par les -particuliers; on sait que les légions faisaient elles-mêmes leurs -tuiles, et un grand nombre de fabricants envoyaient au loin les -produits de leurs poteries sigillées. Les noms de quelques-uns de ces -industriels nous ont été conservés; celui qui marque BRARIATUS était -certainement un Belge, et probablement aussi celui dont les produits -portent le sigle HAMSIT[29]. - -[Note 28: Pline, _Hist. nat._, XIX, 8.] - -[Note 29: Schuermans, _Annales de la Société archéologique de -Namur_, t. X.] - -La vie intellectuelle ne paraît pas avoir été languissante. Le Nord -avait comme le Sud ses écoles, avec ses professeurs de littérature -grecque et latine, et ses professeurs d'éloquence, dont les -constitutions impériales vinrent régler les traitements au quatrième -siècle[30]. Celles de Trèves étaient une véritable université; elles -comptaient parmi leurs maîtres des célébrités comme le panégyriste -Claude Mamertin, et comme Harmonius, le commentateur d'Homère; -Lactance y enseigna, et saint Ambroise y passa comme élève. Reims -avait également une grande réputation, et le rhéteur Fronton ne -craignait pas de la traiter d'Athènes gauloise[31]. Même des localités -inférieures, comme Xanten, étaient dotées, dès le second siècle, -d'une institution d'enseignement: détruite par un incendie, elle fut -rebâtie par Marc-Aurèle et par Verus[32]. On est donc fondée à croire -que les classes aisées recevaient une éducation intellectuelle assez -soignée, et même que la population libre en général avait un certain -degré d'instruction. Il n'y aurait pas dans toutes les localités tant -d'inscriptions romaines, dues souvent à de petites gens, si elles -n'avaient pas eu un bon nombre de lecteurs. - -[Note 31: Item Fronto ait: et illæ vestræ Athenæ Durocorthoro. -Consentius dans Keil, _Grammatici latini._ V, p. 349.] - -[Note 32: Brambach, _Corpus inscriptionum Rhenanarum_, 216.] - -[Note 30: _Codex Theodosianus_, XIII, 3, 11.] - -Quant aux arts, ils furent cultivés avec succès, surtout pendant la -belle époque de l'Empire, qui est le deuxième siècle. C'est dans le -pays même qu'on a dû prendre et qu'on a trouvé les artistes qui ont -dessiné les grands monuments, et les ouvriers qui les ont exécutés. Nul -doute que la grande majorité de nos statues et de nos bas-reliefs ait -été faite sur place et soit due à des ciseaux indigènes. Et il y a dans -ces œuvres, à côté de pièces qui trahissent une exécution grossière ou -une inspiration tarie, beaucoup de produits d'une facture excellente et -d'un modelé très pur, qui ne seraient pas indignes d'une mention dans -l'histoire de l'art. Peut-être n'est-il pas impossible d'y retrouver, -avec la toute-puissante influence de la tradition classique, certaines -inspirations plus particulièrement nationales, dans telle ou telle -œuvre marquée au cachet d'un réalisme discret, qui tantôt confine au -pathétique, tantôt arrive à l'expression d'un _humour_ de bon aloi. - -Il faut les lire, ces œuvres de pierre, il faut les parcourir -l'une après l'autre dans leur pittoresque multiplicité, comme on -feuilletterait les pages d'un volume illustré: mieux que des textes -écrits, elles nous racontent la vie intime de la Belgique romaine. -Ce sont les tombeaux seuls qui nous les ont fournis; car le tombeau, -cette porte ouverte sur l'autre vie, n'est pour les Romains qu'un -miroir qui reflète celle-ci, en y ajoutant le charme douloureux de -ce qui est à jamais perdu. Ces monuments funéraires nous offrent la -vive et saisissante image d'un monde que leur réalisme rapproche de -nous avec une puissance d'évocation étonnante. En rôdant au milieu -des bas-reliefs d'Arlon ou de Neumagen, on est transporté en pleine -civilisation romaine, et partout on a autour de soi l'illusion d'une -vie pleine d'activité et de mouvement. Chacun vaque à sa besogne -dans le calme quotidien du travail: des marchands vendent du drap, -des propriétaires reçoivent les redevances de leurs fermiers, des -pédagogues fustigent des élèves récalcitrants, des femmes sont -occupées à tisser de la toile, des époux se tiennent par la main avec -une expression de tendresse, des malades, se soulevant dans leurs -lits, dictent leurs dernières volontés. Puis ce sont des chasseurs -lancés éperdument, avec leurs lévriers, à la poursuite de quelque vieux -sanglier des Ardennes, ou des cavaliers qui se précipitent au galop -de leurs montures dans la direction de quelque ennemi invisible, ou -foulent aux pieds un vaincu. Les postes impériales brûlent le pavé des -chaussées publiques; le commerce circule sur les cours d'eau dans de -grandes embarcations remplies de tonnes; derrière celles-ci, la face -du pilote s'épanouit d'un large sourire à la pensée du moût délicieux -qu'elles contiennent, et dont il se promet quelques vigoureuses -lampées. L'ombre de la mort vient parfois se répandre sur la sérénité -de ces tableaux; mais elle s'indique en traits fugitifs et symboliques, -non comme la destruction, mais comme la séparation. Un tombeau d'Arlon -a résumé la poésie de l'éternel adieu dans une image pleine de grâce -mélancolique. Un jeune homme portant un enfant apparaît à droite et à -gauche du monument; d'un côté, l'enfant qu'il tient dans ses bras et -qu'il regarde face à face est couronné de fleurs; de l'autre, l'enfant -repose sur l'épaule du jeune homme, qui se retourne pour jeter sur lui -un regard attristé. Entre les deux figures se lit cette inscription -pleine d'une poignante simplicité: - - AVE SEXTI IVCVNDE - VALE SEXTI IVCVNDE - -Cette tombe, oubliée dans une petite ville, raconte l'histoire de la -félicité romaine en Gaule. Elle y fut douce et rapide comme la vie -éphémère de l'enfant: on en savoura le parfum pendant un jour, puis -vinrent les orages, et les fleurs de la civilisation périrent au milieu -de catastrophes qui semblaient annoncer la fin de l'univers. - -Dire comment la chose arriva, c'est une tâche qui dépasse le cadre -de ce livre. La Gaule n'était qu'un des membres du grand corps de -l'Empire; elle n'avait pas de vie propre, elle vivait, souffrait -et prospérait de ce qui le faisait vivre, prospérer ou souffrir. -C'est donc la constitution intime de l'Empire qu'il faudrait faire -connaître pour rendre compte des rapides destinées de la Gaule. On -y verrait comment la société romaine vécut tant qu'elle travailla à -la réalisation de son idéal, qui était la grandeur de l'État et la -domination universelle de Rome. Une fois ce but atteint, elle crut -les destinées du genre humain fixées à jamais, et elle se reposa -dans la jouissance de ce qu'elle appelait pompeusement la _félicité -romaine_. Elle oublia la pratique des vertus qui l'avaient fait arriver -à ce degré de prospérité, et elle se déroba aux âpres labeurs qui -l'empêchaient de savourer à son aise les délices du monde conquis. Les -Romains cessèrent de rêver et de faire de grandes choses; leurs âmes, -détendues comme un arc hors d'usage, retombèrent sur elles-mêmes, sans -ressort, sans vigueur morale, dans la platitude d'une existence de plus -en plus frivole, d'où la pensée du devoir et le sentiment de la dignité -avaient disparu. Le dieu mortel à qui cette société avait confié -son existence perdait la tête sur les sommets vertigineux où il se -voyait élevé, et dans sa démence il brouillait de ses mains furieuses -l'écheveau des destinées du monde. Les ressources infinies qu'il -lui fallait pour son régime de plaisir et de corruption drainaient -incessamment les provinces, et faisaient couler du côté de l'État les -revenus du travail, comme les aqueducs pompaient jusque dans les plus -ombreuses retraites les cours d'eau pure dont ils alimentaient les -places publiques des grandes villes. Là battait son plein, jour et -nuit, la grande orgie de la civilisation païenne. Là, dans le brasier -des voluptés homicides, se consumaient, comme si on les avait réduites -en cendres, toutes les richesses morales et matérielles créées par des -peuples de travailleurs sacrifiés. A force de puiser toujours plus -largement à ces sources fécondes, sans jamais rien leur rendre, il -vint un moment où l'on s'aperçut qu'elles tarissaient. Alors commença -la crise suprême. Toutes les forces vives de l'Empire furent gagnées -tour à tour par la nécrose. La mort était l'aboutissement fatal: elle -arrivait lentement, mais les événements extérieurs se chargèrent de la -précipiter. - -La Belgique avait connu pendant quelques générations les bienfaits -de la paix romaine et de la sécurité. Mais l'ère du développement -pacifique cessa pour elle avec le règne de Marc-Aurèle, et celui du -monstre Commode inaugura l'ère des crises et des catastrophes. En -178, les Chauques, s'avançant par la chaussée de Cologne à Bavay, -traversèrent la deuxième Germanie jusqu'au delà de Tongres, aux -environs de Waremme, pillant et brûlant tout sur leur passage. Ils -allaient gagner la deuxième Belgique, et déjà les habitants de cette -province enterraient fiévreusement leurs trésors, lorsque Didius -Julianus, qui la gouvernait à cette époque, rassemblant en toute -hâte une armée, se jeta au-devant des barbares et parvint à les -refouler[33]. La province de Belgique fut épargnée, mais celle de -deuxième Germanie avait été éprouvée cruellement, et jamais elle ne -se releva de ce désastre. Les villas incendiées restèrent ensevelies -sous leurs couches de cendres, et c'est de nos jours seulement que -l'archéologie, en lisant les monnaies retrouvées dans les ruines, est -parvenue à déterminer l'itinéraire des ravageurs[34]. - -[Note 33: Spartien, Didius Julianus, 1. Cf. sur la date Bergk, _Zur -Geschichte und Topographie des Rheinlandes_, p. 51, et Dederich, _Der -Frankenbund_, p. 34.] - -[Note 34: V. _Bulletin des Comm. d'Art et d'Archéologie_, t. V. et -S(chuermans) dans le _Bulletin de l'Instit. archéol. liégeois_, 13e -année, 1877.] - -Moins d'un siècle après, les terreurs recommencèrent, et cette fois -la désolation fut universelle. Après la mort d'Aurélien, des torrents -de barbares se répandirent sur la Gaule entière, qui fut inondée -de sang et jonchée de ruines. Au milieu de l'indicible détresse de -cette fatale époque, il ne s'est pas trouvé d'historien pour nous -raconter les souffrances de nos ancêtres, mais l'archéologie supplée -au silence des annalistes, et quelle éloquence dans son témoignage! -Depuis la rive droite du Rhin jusqu'aux bords de la mer du Nord, en -traversant les provinces de deuxième Germanie et de deuxième Belgique -dans toute leur étendue, tout fut massacré, pillé, incendié. Les -ruines des villas romaines, qui avaient été si nombreuses au deuxième -siècle, se retrouvent partout sous des couches d'incendie, avec des -monnaies perdues ou négligées qui nous donnent la date du drame. Plus -d'une fois, des cadavres d'hommes et de femmes massacrés sont étendus -au milieu des ruines, et quantité de petites Pompéi, plus tragiques -encore que celle du Vésuve, surgissent aujourd'hui sous la pioche de -l'explorateur dans l'état où les ont laissées, il y a seize siècles, -les barbares envahisseurs de l'Empire. Quiconque possédait quelque -chose le cacha au fond du sol; mais les trésors furent mieux conservés -que leurs possesseurs, car depuis des siècles on ne cesse d'en exhumer -tous les jours, preuve éloquente que ceux qui les avaient confiés à la -terre ne vécurent pas pour les reprendre. - -Au milieu de tant de maux, pillée par les agents du fisc, pillée par -les envahisseurs barbares, seule obligée de peiner pour un monde qui -vivait d'elle, et ne trouvant plus dans son travail de quoi subsister -elle-même, la classe rurale perdit courage et se révolta. C'est un -phénomène terrible que le soulèvement de ces masses laborieuses et -tranquilles qui supportent sur leurs patientes épaules le poids des -civilisations; il éclate chaque fois qu'après de grands désastres -nationaux, les pouvoirs ne sont plus à la hauteur de leur tâche, et -augmentent les charges publiques pour conjurer une ruine dont ils -sont la cause. Sous le sobriquet de _Bagaudes_, emprunté à leur vieux -langage gaulois, les Jacques Bonhomme du troisième siècle, massés -par bandes tumultueuses, parcoururent toute la Gaule en dévastateurs -impitoyables. On ne sait au juste quel était leur but, ni s'ils en -avaient un autre que de soulager, à force d'excès, leurs âmes aigries -par de vieilles et longues souffrances. Ils avaient à leur tête deux -chefs, Aelius et Amandus, qui parvinrent, comme autrefois Eunius et -Spartacus, à constituer une véritable armée de l'anarchie. Il ne devait -pas être difficile, pour des troupes régulières, de venir à bout de -ces hordes ignorantes, fanatiques et désespérées. Au moins elles -surent mourir sans demander de quartier, et on ne leur en fit point. -Seulement, la victoire sur ces pauvres gens coûta plus cher qu'une -défaite: quand on les eut massacrés, on s'aperçut qu'on avait converti -les campagnes en déserts, et qu'il ne restait plus personne en Gaule -pour faire le pain et le vin. - -A partir de ces jours funestes, la dépopulation et la ruine -s'accélérèrent d'une manière effrayante. La Gaule ne produisait plus -même assez pour nourrir les troupes qui devaient la défendre: il fallut -faire venir le blé de la Bretagne, et cette île, jusque-là épargnée, -devint pour le continent gaulois ce qu'étaient pour l'Italie les -provinces d'Afrique et de Sicile[35]. Ce ne sont pas seulement des -provisions, mais aussi des ouvriers qu'il fallut demander à la Bretagne -pour les travaux publics du continent, où les bras manquaient non moins -que les moissons[36]. Pour repeupler les solitudes qui envahissaient -la Gaule septentrionale et centrale, on imagina d'y verser tous les -prisonniers que l'on faisait dans les guerres contre les barbares, et -d'y laisser pénétrer, en qualité de colons, des tribus entières de -Germains à la recherche d'une patrie. Ces multitudes de travailleurs -agricoles rendaient au sol provincial un peu de fertilité; quant à -l'Empire, il était heureux de retrouver en eux de la matière imposable -pour le fisc et des recrues pour les armées. Toutes les provinces -reçurent de ces colonies de barbares, dont les forts contingents, -répartis en groupes compacts sur les divers points du pays, y parlaient -leur langue nationale, et s'y faisaient appeler du nom qui désigne -chez eux un peuple, les Lètes[37]! A la présence de ce seul nom, -qui reparaît dans toutes les provinces[38], on a comme le sentiment -anticipé d'une invasion de barbares; mais celle-ci est pacifique, -appelée et voulue par l'Empire lui-même. Les déserts de la Nervie -et de la Trévirie furent remis en culture par des colons de race -franque[39]; le Hundsrück en friche reçut une colonie de Sarmates[40], -les Chamaves et les Hattuariens repeuplèrent les cantons solitaires du -pays de Langres[41], où leur souvenir s'est conservé jusqu'au cours du -moyen âge[42] dans les noms locaux; les villes d'Amiens, de Beauvais et -de Troyes virent des villages de colons barbares se grouper autour de -leurs murailles romaines, et quantité d'autres tribus, dont l'histoire -n'a pas gardé le souvenir, ont laissé la trace de leur établissement -sur le sol gaulois dans des noms significatifs comme Sermoise, la -colonie des Sarmates, Tiffauges, le poste des Taïfales, Aumenancourt, -le domaine des Alamans. - -[Note 35: Ὣστε παραχρῆμα λαβεῖν ὁμήρους καὶ τῇ σιτοπομπίᾳ παρασχεῖν -ἁςφἀλη κομιδήν Julien, _Lettre aux Athéniens_, éd. Paris, 1630, pp. -493-527. Annona a Britannis sueta transferri. Amm. Marcell. XVIII, 2, -3.] - -[Note 36: _Panegyr. latini_, IV, 4; V, 21.] - -[Note 37: C'est ce qu'ont fort bien vu Ozanam, _Études -germaniques_, I, p. 361, 4e édition, et Pétigny, _Études_ etc. I, -p, 132, qui fait remarquer aussi que le mot _gentiles_, employé -concurremment avec _Laeti_ dans la _Notitia imperii_, est exactement -la traduction latine de ce dernier. J'ajoute que pendant la période -impériale, _ae_ semble avoir été la transcription latine du _eu_ -barbare: _leuticus_ devient _laeticus_, comme _Theutricus_ (plus tard -Theodoricus) devient _Tetricus_. _Laeti_ est donc l'équivalent de -_leudes_.] - -[Note 38: Voir l'énumération de Guérard, _Le Polyptyque d'Irminon_, -t. I, p. 251.] - -[Note 39: Tuo, Maximine Auguste, nutu Nerviorum et Trevirorum arva -jacentia velut postliminio restitutus et receptus in leges Francus -excoluit. _Panegyr. latin._, V, 21 (Baehrens).] - -[Note 40: Ausone, _Mosella_, 9.] - -[Note 41: Nunc per victorias tuas, Constanti Caesar invicte, -quicquid infrequens Ambiano et Bellovaco et Tricassino solo -Lingonicoque restabat, barbaro cultore revirescit. _Panegyr. latin._, -V, 21.] - -[Note 42: V. sur ce point Zeuss, _Die Deutschen und ihre -Nachbarstämme_, pp. 582 et suivantes.] - -Ainsi, tous les jours, on comblait, au moyen de barbares, les -vides immenses qui se creusaient dans la population gauloise. Les -optimistes du temps se réjouissaient. N'était-ce pas pour l'Empire un -triomphe éclatant que de faire contribuer les ennemis eux-mêmes à sa -prospérité? Et ne fallait-il pas reconnaître comme l'image du progrès -et de la civilisation dans ces nomades et ces pillards qui, hier -encore, menaçaient de mettre le monde romain à feu et à sang, et qui -aujourd'hui, solidement attachés au sol de quelque province en qualité -de colons, et tout couverts de la poussière du travail des champs, -venaient mettre en vente, sur les marchés des villes gauloises, des -produits agricoles arrosés de leurs sueurs[43]? C'était une illusion. -Les transplantations de barbares infusaient, par intervalles, un peu -de sang nouveau au vieux corps émacié du monde romain, mais rien ne -fermait la blessure par laquelle sans relâche s'écoulait le flot sacré -de la vie. - -[Note 43: _Panegyr. latin._, V, 9] - -Quant aux villes, elles dépérissaient. Les barbares et les Bagaudes en -avaient fait des monceaux de ruines, et deux années (274-275) avaient -détruit l'œuvre opulente que la civilisation avait mis deux siècles -à édifier. Lorsqu'après cette catastrophe elles secouèrent la couche -de cendres sous laquelle elles dormaient, elles s'aperçurent que c'en -était fait du rêve de la félicité romaine. Alors, sous la pression de -la funèbre nécessité qui pesait sur l'Empire, elles durent renoncer -aux libres allures de la sécurité d'autrefois, rétrécir les vastes -proportions que leur avaient données les années de prospérité, et -s'enfermer tristement dans les hautes murailles qui furent désormais -leur seule défense. D'un bout à l'autre de la Gaule, les villes se -blottirent dans une enceinte étroite qui ne comprenait que leur -quartier central, et qui laissait à l'abandon la plus grande partie -de la circonférence. Dans les fondements de ces constructions, on -jeta les débris des superbes monuments qui avaient fait, aux siècles -précédents, l'orgueil et la joie de la civilisation; on y jeta même -les pierres des tombeaux qui, au beau temps de l'Empire, s'alignaient -en avenues solennelles à la sortie des villes, soit qu'on voulût, en -les incorporant à l'enceinte sacrée des remparts, les protéger contre -les profanations dont les menaçaient les envahisseurs, soit que la -pénurie des matériaux à bâtir ait fait sacrifier aux Romains jusqu'à la -religion des tombeaux. Tout le monde gaulois fut ainsi embastillé vers -la même époque, et des citadelles s'élevant sur des cimetières, tel est -l'étrange spectacle qu'offrent aujourd'hui à l'explorateur toutes les -cités romaines de ce pays. - -Comme il dut faire triste dans les provinces après ces lugubres -travaux! Les villes, transformées en casernes maussades, avaient perdu -leur charme; leurs abords, profanés et dépouillés de la majesté de -la mort, n'avaient plus de poésie; le rétrécissement des enceintes -était comme l'emblème de la raréfaction de la vie. Le monde perdait -visiblement de sa gaieté; la joie de vivre s'envolait, les sombres -nuages qui se levaient à l'horizon de l'Empire couvraient le soleil -de la civilisation romaine. On avait le sentiment vague et douloureux -que la fin des choses arrivait; on ne croyait plus à l'éternité du -Capitole, et l'on se redisait avec tristesse que les douze siècles -promis à Rome par les vautours de Romulus touchaient à leur terme. - -Aux moins ces funèbres pronostics rappelaient-ils aux devoirs sérieux -de l'existence un peuple qui voyait passer sur lui l'ombre de la -mort? En aucune manière. Il ne se laissa pas détourner de son culte -du plaisir par l'aspect des catastrophes imminentes; il descendit -gaiement la pente rapide du précipice. Rien de plus saisissant que le -contraste entre la gravité des événements et la frivolité des esprits. -Tous semblaient occupés, avec une ardeur fiévreuse, à détacher encore -quelques rapides et malsaines jouissances de ce monde qui allait périr. -Quand l'ennemi arriva, c'est au cirque ou à l'amphithéâtre qu'il trouva -les populations romaines. Parvenait-on à lui reprendre, pour quelque -temps, les villes qu'il avait pillées et incendiées, le premier souci -de leurs habitants rentrés au milieu des ruines fumantes, ce n'était -pas le rétablissement des sanctuaires et des écoles, c'était le retour -des cochers et la reprise des jeux du cirque, et ils fatiguaient de -leurs pétitions les pouvoirs publics pour qu'on leur rendit sans retard -ces misérables divertissements. Mourir en s'amusant, tel semblait le -mot d'ordre de la civilisation expirante, - -Les plaisirs intellectuels ne valaient pas mieux, et ceux qui se -flattaient d'appartenir à l'aristocratie de l'intelligence étalaient -une indigence de pensée, une stérilité d'imagination qui trahissaient -l'épuisement total de l'âme antique. Les plus vigoureux efforts -de l'esprit n'aboutirent, à partir du quatrième siècle, qu'à des -panégyriques. La Gaule septentrionale a excellé dans ce genre, et ce -sont des Tréviriens et des Éduens qui en manient le sceptre. Il n'est -rien d'affligeant comme leur sonore rhétorique d'antichambre, qui -enfle les faits comme les mots, et qui, avec une naïve indifférence, -est toujours prête à l'apothéose du maître vivant, quel qu'il soit. -L'impudence de ces malheureux déclamateurs n'a pas de bornes, et la -sérénité avec laquelle ils usent de l'hyperbole finit par appeler le -rire au lieu de l'indignation. L'un d'eux ose dire à Maximien qu'il -est le premier empereur qui ait passé le Rhin, et voudrait insinuer -que les passages attribués à ses prédécesseurs ne sont que des -fables[44]. Un autre déclare tranquillement que c'est l'expédition de -Valentinien, en 368, qui a fait découvrir les sources du Danube[45]; -un autre encore affirme que Trèves se félicite d'être tombée en -ruines, pour avoir le bonheur d'être rebâtie par Constantin[46]! -Voilà ce qu'est devenue l'éloquence romaine. Quant aux lettres pures, -elles sont tombées plus bas encore, car il semble qu'elles se soient -interdit, comme une preuve de vulgarité et de grossièreté d'esprit, -toute trace de pensée sérieuse, toute préoccupation d'ordre moral -ou social. Il faut, si l'on veut être un esprit délicat et un vrai -lettré, qu'on isole le domaine littéraire de tout contact avec la vie, -qu'on se fasse l'adorateur de la forme pour l'amour d'elle-même, et -que l'on consacre toutes les ressources de son talent à un seul but: -la difficulté à vaincre, le tour de force à exécuter. L'admiration -imbécile du savoir-faire devient peu à peu la dernière manifestation -de l'intérêt du public pour les choses de l'esprit. On se fera une -réputation par une épigramme, par un bon mot, par un trait piquant -et nouveau d'ingénieuse flatterie, on colportera soi-même ses petits -vers, ou l'on fera des recueils de sa propre correspondance pour ne pas -priver la postérité de beaux modèles littéraires, écrits beaucoup plus -pour elle que pour le correspondant d'occasion. Toutes ces sénilités -viendront aboutir finalement à la plaisante extravagance de lettrés -qui se persuaderont que la gloire consiste à n'être pas compris de ses -lecteurs. On se rendra illisible de parti pris, et le dernier écrivain -que l'antiquité romaine puisse revendiquer, ce sera le décadent connu -sous le nom de Virgile de Toulouse! - -[Note 44: Quod autem majus evenire potuit illâ tuâ in Germaniam -transgressione? quâ tu primus omnium imperatorem probasti Romani -imperii nullum esse terminum nisi qui tuorum esset armorum, etc. etc. -_Panegyr. lat._, II, 7.--Hic, quod jam falso traditum de antiquis -imperatoribus putabatur, Romana trans Rhenum signa primus barbaris -gentibus intulit. _Panegyr. lat._, VI, 8.] - -[Note 45: Ausone, _Mosella_, 422.] - -[Note 46: _Panegyr. lat._, VII, 22.] - -Ainsi l'épuisement est partout, et toutes les sources de la vie -tarissent à la fois. Comme pour résumer en une seule et lamentable -catastrophe tant de phénomènes douloureux, la natalité s'arrête -définitivement. Il y avait des siècles qu'on la voyait diminuer dans -l'empire, et qu'on prenait des mesures législatives pour en conjurer -le ralentissement toujours plus accentué. Mais les lois n'apportaient -que des remèdes dérisoires, qui n'atteignaient pas la racine du mal. -Elles étaient désarmées contre la volupté, qui tarissait la vie dans -sa source, en frappant de stérilité volontaire ou involontaire les -adorateurs groupés autour de ses autels. Elles étaient impuissantes -contre la misère publique, qui, en s'appesantissant sur les classes -laborieuses, exterminait graduellement tout ce qui était capable de -se reproduire. Ainsi, se manifestant aux deux extrémités de l'échelle -sociale à la fois, sous les formes les plus opposées, le même fléau -aboutit de part et d'autre au même résultat, qui est l'horreur de la -vie. On ne veut plus naître dans cette société qui se flatte d'avoir -donné au genre humain la _félicité romaine! Rome_, disait un saint -solitaire, _ne sera pas détruite par les barbares, mais elle séchera -sur pied_[47]. - -[Note 47: Roma a gentibus non exterminabitur, sed... marcescet -in semetipsa. S. Grégoire le Grand, _Vita sancti Benedicti_, dans -Mabillon, _Acta Sanct._, I, p. 12.] - - - - -II - -LES FRANCS EN GERMANIE - - -Pendant que l'Empire se mourait, ses impatients héritiers, debout le -long de ses frontières, attendaient l'heure de partager son héritage. -Depuis des siècles, le Rhin et le Danube, fortifiés et gardés par -les légions, suffisaient à peine à les contenir. Retranchée derrière -les lignes de ses confins militaires, Rome, pour la première fois, -se contentait de la défensive, et n'essayait plus de soumettre ces -turbulents voisins. Elle se désintéressait de ce qui se passait -chez eux, et se bornait, quand elle y faisait sentir son action, à -intriguer pour les diviser. Elle y réussissait plus d'une fois, et ces -succès peu glorieux de sa diplomatie étaient la dernière consolation -du patriotisme romain. Dès le premier siècle de l'Empire, il s'était -habitué à compter beaucoup plus sur les querelles intestines des -barbares que sur les armes des légions[48]. - -[Note 48: Tacite, _Germania_, c. 33: Maneat, quæso, duretque -gentibus, si non amor nostri, at certe odium sui, quando urgentibus -imperii fatis nihil jam præstare fortuna magis potest, quam hostium -discordiam.] - -Qu'étaient-ils donc, ces hommes devant qui l'Empire s'arrêtait -stupéfait et immobile, comme devant les avant-coureurs de ses derniers -destins? Rien, en définitive, que de pauvres barbares, semblables en -tout à des centaines d'autres peuples que Rome avait domptés pendant -des siècles dans toutes les provinces du monde civilisé. Ils ne -surpassaient sous aucun rapport leurs congénères de la rive gauche du -Rhin, les Ubiens et les Sicambres, qu'elle avait encore eu la vigueur -de s'assimiler au temps d'Auguste. Ils étaient de la même race, ils -avaient le même genre de vie, le même degré de développement social. -Leur courage n'était pas supérieur à celui des Celtes, dont la bravoure -fabuleuse faisait l'admiration et la terreur du monde antique. Ils -n'aimaient pas la liberté avec plus de passion que ces peuples pauvres -et fiers de la Corse et de l'Illyrie, qui se faisaient périr sur les -champs de bataille ou dans les prisons, plutôt que de porter le joug -de l'esclavage. Leurs qualités, en un mot, avaient brillé avec le même -éclat chez beaucoup de nations soumises depuis longtemps à l'autorité -des maîtres du monde. S'ils furent choisis par la Providence pour -mettre fin à l'Empire, c'est parce qu'ils se trouvaient être ses -voisins au moment où s'ouvrit la crise mortelle qui l'emporta. Toute -l'explication de cette grande catastrophe doit être cherchée de ce côté -du Rhin. Rome n'a succombé sous les coups des Germains qu'après qu'elle -fut devenue assez faible pour succomber devant n'importe quel peuple -étranger. La description que nous allons faire de ses vainqueurs n'est -donc pas pour expliquer la chute du monde ancien, mais plutôt pour -éclairer l'origine du monde nouveau. - -On connaît déjà cette région qui s'étend le long de l'Océan et du -bas Rhin, dans les plaines immenses qui portent de temps immémorial -le nom de Pays-Bas. Rome avait dédaigné de les occuper, même sur sa -propre rive, tant elles étaient inhospitalières et rebutantes pour -le colon. Elles se partageaient, des deux côtés de la frontière, en -deux plans, dont le premier appartenait presque autant à la mer qu'à -la terre ferme, tant les deux éléments y confondaient leurs domaines -et, pour ainsi dire, leurs attributs. En s'avançant dans l'intérieur, -on rencontrait ensuite de vastes étendues uniformément désertes et -incultes, qui faisaient comme un second rivage à la mer, toujours prête -à avaler le premier. Puis le sol allait se relevant lentement, à mesure -que, remontant le cours du fleuve, on gagnait les environs de Cologne, -où l'on était en vue des collines du pays de Berg, sur la rive droite, -et des hauteurs volcaniques de l'Eifel, sur la rive gauche. De là, en -revenant vers l'ouest, les vastes rideaux de verdure de l'Ardenne et -de la Charbonnière, et les chaînes de collines qu'ombrageaient ces -forêts, formaient des étages naturels au pied desquels venait expirer -la monotone immensité. - -Telle était la contrée prédestinée qui allait devenir le berceau de -la monarchie franque, et balancer dans les annales de l'histoire la -gloire séculaire du vieux Latium. Elle avait à peu près la même largeur -sur les deux rives du grand fleuve de la Germanie. Seulement, la zone -romaine, dépeuplée depuis l'extermination des Ménapiens, des Nerviens -et des Éburons, et, comme nous l'avons déjà dit, négligée par la -charrue, n'avait retrouvé des habitants que grâce à la transplantation -des barbares germaniques. Sur la rive droite, au contraire, il y avait -tout un fourmillement de petites nationalités actives et ardentes, qui -donnaient beaucoup d'ouvrage aux commandants romains de la frontière. -Chacune vivait sous l'autorité d'un roi, à moins qu'une circonstance -fortuite n'écartât momentanément du pouvoir la famille faite pour -régner. Le roi était le descendant des dieux, et c'était leur sang qui, -circulant dans ses veines, faisait de lui un être unique et sacré. La -qualité de roi était un attribut inamissible de sa personnalité, et -qu'il ne pouvait ni aliéner ni communiquer à d'autres qu'à ses propres -enfants. Entouré d'une garde d'honneur dont les membres se liaient à -lui pour la vie et pour la mort par des serments solennels, revêtu d'un -prestige qu'il rehaussait par ses qualités personnelles de bravoure, de -force et de générosité, le roi occupait dans la pensée de son peuple -une place prééminente. Il était sa gloire et son orgueil, son espoir -dans les combats, son refuge dans la détresse, le lien vivant qui le -reliait à ses dieux, le centre qui groupait autour de lui, dans les -occasions, toutes ses ressources. Ces occasions étaient rares, il n'y -en avait que deux dans l'année: l'assemblée générale et la réunion -de l'armée. Encore n'y avait-il guère de différence entre l'armée et -l'assemblée; celle-ci n'était que la nation armée, réunie sous le -commandement du roi, et délibérant sur l'expédition à entreprendre. -Mais c'est le roi qui avait l'initiative et qui entraînait le peuple; -les résolutions ne se prenaient guère qu'en conformité de ce qu'il -avait proposé, et le dernier mot, comme le premier, lui appartenait. - -Il n'y avait pas d'autre vie publique. Éparpillée sur toute l'étendue -de son territoire sans villes, en groupes très lâches, la nation -se décomposait en un certain nombre de familles, dont les membres -formaient entre eux de véritables ligues défensives envers et contre -tous. L'individu qui voulait que son droit fût respecté devait le -mettre à l'abri de cette société naturelle au sein de laquelle régnait -la paix; elle le protégeait s'il était attaqué, elle le vengeait s'il -avait été lésé. Tout conflit entre individus devenait une guerre entre -familles, qui dégénérait souvent en terribles atrocités. D'ordinaire, -le juge public n'intervenait que si la partie la plus faible faisait -appel à lui, pour dire le droit et pour forcer son adversaire à s'y -conformer. La royauté, organe central qui représentait les intérêts -publics et le droit de tous, et la famille, groupe naturel qui -protégeait les intérêts privés de ses membres, tels étaient les deux -pôles de l'État barbare, et il n'y avait rien entre eux. - -Des groupements locaux, eux aussi déterminés sans doute par les liens -de famille, exploitaient le sol. Chaque groupe occupait, dans ces -contrées primitives et mal peuplées, un immense domaine rural, enclos -de vastes forêts, au milieu duquel il éparpillait les habitations de -ses membres. On se logeait à sa guise, en toute liberté, à l'écart -de tout voisin, dans une maison de bois et de torchis, facile à -transporter en cas de besoin. Le sol qui était à la disposition des -groupes se partageait en plusieurs zones. La majeure partie, y compris -la forêt, servait à la pâture du bétail, et notamment des nombreux -troupeaux de porcs qui étaient la grande richesse des familles -germaniques. Une partie moindre était attribuée à l'agriculture: on la -découpait en autant de lots qu'il y avait de chefs de famille, et le -sort assignait le sien à chacun. Cette culture, qui ignorait l'art des -assolements et celui des engrais, avait bientôt épuisé le sol, et alors -il fallait s'adresser à un autre canton de la même zone; c'est ainsi -que la charrue faisait le tour de toute la terre labourable, soumettant -successivement toutes ses parties à la même exploitation sommaire -et peu productive. Cette inexpérience de l'économie rurale explique -pourquoi de vastes régions devenaient bientôt trop petites pour une -peuplade qui se multipliait: on faisait une énorme consommation de -terre, et on ne savait pas renouveler les ressources du sol quand elles -étaient épuisées. - -La vie de ces peuplades était pauvre, rude et non exempte de privations -et même de souffrances, lorsqu'une mauvaise année avait compromis -les récoltes ou que l'ennemi avait passé. Mais cette pauvreté même -les préservait de la corruption, qui est l'apanage des sociétés -trop civilisées. Il était facile aux moralistes romains d'énumérer -les vices dont les barbares étaient exempts. Chez ces derniers, les -femmes étaient respectées, les familles nombreuses; les esclaves, -vivant séparés du maître, ne pâtissaient pas trop de ses caprices; -les relations entre les sexes offraient un tableau beaucoup plus -consolant que dans l'Empire. Mais la barbarie a aussi ses vices à -elle: elle présente le type de l'homme brute, dans lequel toutes les -facultés morales et intellectuelles sont à l'état somnolent, et qui -est incapable de s'imposer un effort civilisateur. La paresse était la -malédiction de cette société, car c'est le propre du barbare de ne pas -trouver de quoi remplir l'existence, et de passer indifférent à côté -des plus beaux emplois de l'activité humaine. Le labeur des champs -était abandonné aux femmes et aux esclaves; les hommes croupissaient -dans l'oisiveté, ne goûtaient que l'exercice violent de la chasse dans -les forêts giboyeuses ou le fiévreux divertissement des jeux de hasard -auprès des grands pots de bière qu'on vidait sans relâche. - -Cette pesante existence, sans joie et sans beauté, et pleine -d'interminables ennuis, se traînait jusqu'au retour de la guerre, -but suprême du Germain, unique occupation qu'il jugeât digne de lui. -Ce qu'il saluait dans le printemps, ce n'était pas le charme de la -résurrection universelle, ni la fraîcheur de la vie nouvelle qui -semait ses fleurs: c'étaient, au fond du ciel, les ailes de cygne de -la walkyrie qui venait planer au-dessus des champs de bataille, et -cueillait, aux lèvres sanglantes des blessures, pour les transporter -dans le Walhalla, les âmes des guerriers qui tombaient les armes à la -main. Son printemps à lui commençait avec la première rencontre de -l'année. Alors tout s'illuminait dans sa vie, tout flambait dans son -âme, et le lourd paysan se transformait en un ardent et joyeux apôtre -du dieu des combats. Son regard étincelait, son cœur battait plus vite, -des strophes ailées s'envolaient de ses lèvres, le héros sortait de la -brute, comme le papillon de la chrysalide. Dans ce grand effort vers -un idéal barbare encore, mais noble pourtant, on voyait apparaître la -richesse latente de ces natures incultes, mais fécondes, qui savaient -conquérir la gloire au prix du sang, et mourir pour quelque chose. - -Or, tous les ans, c'était par milliers que la Germanie produisait les -guerriers de cette espèce, qui se trouvaient à l'étroit sur ses maigres -sillons, et qui cherchaient dans la vie militaire les ressources et -les satisfactions que ne leur donnait pas la patrie. Les uns allaient -offrir leurs bras aux Romains, et se perdaient dans le grand courant -de la civilisation occidentale: ceux-là, loin d'être un danger, furent -pendant des siècles l'une des meilleures ressources de l'Empire. -Mais leur départ ne soulageait pas suffisamment les nations gonflées -par l'afflux incessant de la vie. Elles débordaient les unes sur les -autres, et elles semblaient se pousser mutuellement au delà du fleuve, -derrière lequel veillait l'inquiète sollicitude de la politique romaine. - -Passons-les en revue au moment où elles occupent encore, sur la -rive barbare, leurs derniers cantonnements de Germanie. Elles nous -présentent, en quelque sorte à l'état atomique, les éléments qui se -combineront bientôt pour former par leur réunion la plus grande des -nationalités modernes. Le moment est unique pour faire cette étude. -Lorsque nous les retrouverons de ce côté-ci du fleuve, elles se seront -fusionnées d'une manière si intime, que leurs diverses individualités -nationales auront entièrement disparu. - -Le premier de ces peuples que nous rencontrons en partant de -l'Océan, ce sont les fiers et belliqueux Bataves, établis dans l'île -longue et étroite que forme le Rhin en se bifurquant au-dessous de -Nimègue. On les disait descendus de la grande nation des Chattes, -les plus redoutables des barbares. Ils en avaient gardé la bravoure, -et Tacite les place sous ce rapport au premier rang des peuples -germaniques[49]. Il n'y avait pas de nageurs plus intrépides ni de -plus adroits cavaliers[50]. Ils fournissaient dix mille hommes de -troupes auxiliaires aux armées romaines, et leur valeur était tellement -appréciée, qu'on a vu des légions refuser de combattre sans eux. Leur -fidélité égalait d'ailleurs leur bravoure: c'est parmi eux que les -empereurs avaient l'habitude de recruter leur garde du corps. Une fois, -le dévouement des Bataves à l'Empire avait branlé, et il en était -résulté une secousse formidable; ce fut quand un personnage princier de -cette nation, Civilis, imagina de nouer contre Rome la plus ancienne -des ligues germaniques. Mais, ce moment d'oubli passé, le peuple batave -redevint le constant et solide appui de l'autorité romaine sur le -Rhin, et c'est principalement à sa fidélité qu'elle dut de pouvoir s'y -maintenir environ quatre siècles. - -[Note 49: Tacite, _Germania_, 29.] - -[Note 50: Id., _Histor._, IV, 12; Dion Cassius, _Epit._, LXIX, 9; -cf. Tacite, _Annal._, II, 11.] - -En arrière des Bataves, et aussi vaillants, mais moins nombreux, -venaient les Caninéfates, répandus le long des rivages de la -Hollande[51]; eux aussi ils vécurent, du moins pendant le premier -siècle, dans la zone d'influence de Rome[52]. Leurs voisins -septentrionaux, les Frisons, avaient une condition semblable: -ils payaient des tributs en peaux de bœufs à l'Empire et ils lui -fournissaient des soldats[53]. Mais, s'ils le servaient, c'était en -alliés et non en sujets. Pauvres mais fiers, ils ne tremblaient pas -devant le colosse romain, et leurs ambassadeurs, en arrivant pour -la première fois dans la capitale du monde, ne s'y laissèrent pas -déconcerter par l'aveuglante splendeur de la civilisation. Aux jeux -de l'amphithéâtre, voyant devant eux des places d'honneur qui ne leur -avaient pas été offertes, ils allèrent hardiment les occuper[54]. -Après qu'ils eurent brisé le léger lien qui les rattachait à l'Empire, -les Frisons ne voulurent pas être de la curée lorsque les barbares -se partagèrent ses dépouilles, et ils ne quittèrent pas les rudes et -libres rivages de l'Océan germanique. Aucun peuple barbare n'est resté -plus fidèle aux mœurs primitives et à la première patrie: lorsqu'au -huitième siècle ils furent soumis par les Carolingiens, ils étaient -encore tels que les avait connus Germanicus. - -[Note 51: Leur nom paraît subsister dans celui du Kennemerland, qui -est celui d'une région de la Hollande septentrionale.] - -[Note 52: Tacite, _Histor._, IV, 15.] - -[Note 53: Tacite, _Annal._, IV, 72; _German._, c. 34.] - -[Note 54: Tacite, _Annal._, XIII, 54.] - -Le grand peuple des Chauques, voisin des Frisons sur les bords de -l'Ems, semble avoir inspiré à Tacite quelque chose comme une sympathie -secrète. Il les dépeint sous des couleurs poétiques, vante leur -grandeur d'âme et leur esprit de justice. Exempts, selon lui, de -la cupidité qui fait aimer la guerre et de la lâcheté qui la fait -craindre, ils donnent, au milieu de toutes ces tribus belliqueuses, -le spectacle d'une grande nation pacifique. Et toutefois, lorsqu'ils -sont dans l'obligation de faire la guerre, ils savent déployer sur -le champ de bataille des forces imposantes[55]. Maîtres d'un vaste -rivage que protégeait la terreur de leurs armes, les Chauques voyaient -leur réputation s'étendre au loin parmi les peuplades de pirates -qui occupaient les îles et les presqu'îles du Nord: leur nom était, -pour les Scandinaves et les Anglo-Saxons, ce que celui des Sicambres -était pour les Romains, la désignation par excellence des Germains du -continent. Odieux aux vikings qui écumaient le littoral des Pays-Bas, -il est resté attaché, comme un titre de gloire, au souvenir de -plusieurs monarques mérovingiens du sixième siècle, à un moment où, -peut-être, il avait cessé d'être porté par la nation[56]. - -[Note 55: Tacite, _German._, c. 35.] - -[Note 56: G. Kurth, _Histoire poétique des Mérovingiens_, p. 528, -cf. p. 338.] - -Au-dessus des Bataves, en remontant le Rhin, on rencontrait les -Chamaves[57], qui après avoir plusieurs fois changé de séjour, avaient -fini par se fixer sur les bords de ce fleuve, où leur souvenir -s'est conservé dans le nom du Hamaland. Ce petit peuple a été mêlé -à presque tous les combats qui se sont livrés sur les bords du -Rhin, et il n'en est guère qui soit plus souvent mentionné dans les -annalistes de l'Empire et du haut moyen âge. Les Chattuariens venaient -ensuite[58], puis les Ampsivariens, que Tacite dit exterminés[59], et -que nous retrouvons encore au quatrième siècle aux prises avec les -légions romaines[60]. Venait encore la grande et florissante nation -des Bructères, sur la Lippe, qui avait eu son jour de célébrité -universelle lors de la guerre de Civilis, lorsqu'une fille de ce -peuple, la prophétesse Velléda, rendait du haut de sa tour des oracles -aux barbares soulevés contre le joug romain[61]. - -[Note 57: Tacite, _Germania_, c. 33.] - -[Note 58: _Id., ibid._, c. 34.] - -[Note 59: _Id., Annal._, XIII, 56.] - -[Note 60: Grégoire de Tours, II, 9.] - -[Note 61: Tacite, _German._, 33.] - -Les voisins méridionaux des Bructères étaient les Chattes, celui de -tous les peuples barbares qui, après la soumission des Sicambres, -inspira le plus de terreur aux Romains. A la différence des autres -barbares, ils connaissaient la discipline militaire, chose qui ne se -rencontrait que dans les camps des légions romaines; ils pratiquaient -la guerre savante, et ils avaient des généraux qui valaient une armée. -Chez eux, la passion des combats avait engendré des usages dont -l'atroce barbarie était bien faite pour épouvanter les civilisés. -Leurs jeunes guerriers laissaient pousser leur barbe et leur chevelure -jusqu'à ce qu'ils eussent tué un ennemi, et, parmi ceux qui s'étaient -acquittés de cette obligation d'honneur, beaucoup s'astreignaient -par un vœu à porter aux bras et aux jambes des anneaux de fer qu'ils -ne déposaient qu'après un nouvel homicide. Ces chevaliers de la mort -formaient une milice d'élite, qui se reconnaissait à son extérieur -redoutable, et qui jouissait, au sein de la nation, des plus larges -privilèges: ils dédaignaient toute espèce de travail, et en temps de -paix ils se faisaient nourrir à tour de rôle par leurs compatriotes[62]. - -[Note 62: Tacite, _German._, 30 et 31.] - -A ces peuples indépendants de la rive droite, nous devons en ajouter -plusieurs qui s'étaient laissé transférer par les Romains sur la rive -gauche, mais qui appartenaient au même groupe. C'étaient d'abord les -Tongres, qui les premiers avaient porté le nom de Germains et l'avaient -rendu fameux en Gaule[63]; les Ubiens, dont les Romains avaient fait -leurs amis, et qui, comme on l'a vu, montaient pour eux la garde du -Rhin[64]; enfin les Sicambres, qui, transplantés sur la rive gauche, -au nombre de quarante mille, occupaient depuis le règne d'Auguste[65], -sous le nom de Gugernes[66], une partie de la Gueldre actuelle dans le -voisinage de la Batavie. Nous l'avons déjà dit, aucun peuple germanique -n'avait plus fortement frappé l'imagination des Romains. A plus d'une -reprise, ils s'étaient signalés par la hardiesse insolente avec -laquelle ils s'étaient attaqués au colosse impérial, lorsque, sous le -règne d'Auguste, l'attention du monde civilisé fut attirée sur eux par -un acte d'une atrocité jusque-là inouïe dans les annales de l'Empire. -Vingt centurions étant tombés dans leurs mains, on ne sait comment, -ils les firent périr sur la croix; puis ils contractèrent avec leurs -voisins une alliance offensive contre les Romains, dans laquelle, -partageant d'avance le butin avec leurs alliés, ils se réservèrent -les captifs. Lorsque l'armée coalisée passa le Rhin, précédée de la -sinistre réputation que venaient de s'acquérir les Sicambres, la -terreur des provinces ne connut pas de bornes. Les barbares saccagèrent -tout sur leur passage, massacrèrent dans une embuscade les escadrons -de cavalerie qui essayèrent de leur barrer le chemin, puis vainquirent -en bataille rangée Lollius, gouverneur de la province, s'emparèrent de -l'aigle de la 5e légion et regagnèrent leur patrie en triomphateurs. -Ces événements se passaient en l'an 17 avant notre ère, environ un -quart de siècle avant le massacre des trois légions de Varus[67]. -C'était la première fois que de pareilles nouvelles étaient apportées -à Rome, depuis le commencement de sa lutte avec les barbares. Bien -que l'affront fût plus grand que le désastre, l'Empire en ressentit -douloureusement toute l'humiliation, et il n'y eut pas désormais, dans -le monde civilisé, de nom plus tristement fameux que celui du peuple -qui avait battu un consulaire, sacrifié ses officiers et profané la -majesté jusqu'alors intacte des aigles romaines[68]. Dans ce seul nom, -comme autrefois dans celui des Germains pour les Gaulois, se résuma -pour les peuples de l'Empire tout ce qu'ils connaissaient, tout ce -qu'ils craignaient de la race germanique. Longtemps après que la nation -des Sicambres, transportée sur le sol de la Gaule, eut cessé d'avoir -un nom à elle et une existence indépendante, elle continua de survivre -dans les hexamètres des poètes et dans le souvenir des multitudes comme -l'incarnation de la barbarie elle-même, et l'on disait un Sicambre -quand on voulait dire un barbare[69]. - -[Note 63: _Id., ibid._, 3.] - -[Note 64: _Id., ibid._, 28.] - -[Note 65: Suétone, _August._, 21; Tacite, _Annal._, II, 26.] - -[Note 66: Müllenhoff, dans la _Zeitschrift für deutsches -Alterthum_, XXIII; Schroeder, dans la _Historische Zeitschrift_, XLIII, -p. 1.] - -[Note 67: Dion Cassius, LIV, 19, 1; Florus, IV, 12, 24; Scholiaste -d'Horace à _Carm._, IV, 2, 34 et suiv.] - -[Note 68: Strabon, _Geograph._, VII, 2, 4.] - -[Note 69: C'est ce dont il est facile de se convaincre par la -lecture des poètes et des orateurs romains. V. Horace, _Carm._, IV, 2, -36, et IV, 15, 51; Juvénal, _Satir._, IV, 147; Ovide, _Amores_, I. 14, -15; Properce, _Eleg._, IV, 6, 77; Martial, _De Theatris_, III, 9, et -quantité d'autres passages. Au quatrième et au cinquième siècle, dans -Sidoine Apollinaire et dans Claudien, le nom de Sicambres n'éveille -plus absolument aucune idée ethnique et n'est qu'un simple équivalent -poétique de barbare. C'est avec ce sens que le mot a passé à la langue -mérovingienne. Cf. G. Kurth, _Histoire poétique des Mérovingiens_, p. -525.] - -Les peuples que nous venons d'énumérer étaient ceux qui composaient -le groupe occidental des nations germaniques, connu dans la tradition -populaire sous le nom d'Istévons. La même tradition appelait Ingévons -les peuples qui habitaient plus au nord sur les rivages de la mer, -et Herminons ceux qui occupaient l'intérieur du continent. Ces trois -groupes descendaient de trois ancêtres mythologiques: Istion, Ingon -et Herminon, qui étaient frères, et qui avaient pour père Mannus, -l'ancêtre commun de la race humaine[70]. Sans doute, cette légende -généalogique établissait entre les divers peuples istévons un lien plus -étroit que celui qui les rattachait aux autres tribus germaniques. -On peut croire qu'ils se rencontraient auprès des mêmes sanctuaires, -qu'ils écoutaient les mêmes oracles, qu'ils étaient en général plus -portés les uns vers les autres par le sentiment de leur fraternité -primitive et par la communauté des dangers et des inimitiés. Il -ne paraît pas d'ailleurs qu'ils fussent organisés en une vraie -confédération, bien que, leurs intérêts étant les mêmes en face de Rome -envahissante, ils fussent souvent dans le cas de marcher la main dans -la main contre le même ennemi. - -[Note 70: Tacite, _German._, 2; Pline, _Hist. nat._, IV, 28.] - -A partir d'un moment qu'il est difficile de déterminer avec exactitude, -ces peuples, ou du moins ceux de la rive droite, apparurent sous une -nouvelle appellation collective: ils cessèrent de s'appeler Istévons -et prirent le nom de Francs, qui était réservé à de plus brillantes -destinées. A l'époque où ce nom mémorable retentit pour la première -fois dans les annales de l'Empire, c'est-à-dire vers le milieu du -troisième siècle, il est indubitable qu'il existait déjà depuis assez -longtemps comme désignation ethnique, et ce n'est pas être téméraire -d'en faire remonter l'origine au deuxième siècle de notre ère. Voici -dans quelles circonstances il fait irruption dans l'histoire. - -Aurélien, réservé à l'Empire, était, en 241, tribun de la 6e légion, -qui portait le nom de _Gallicana_, et qui était campée à Mayence[71]. -Or, en cette année, les Francs, nous dit le biographe de ce prince, -s'étaient répandus à travers toute la Gaule. Aurélien eut avec eux -une rencontre dans laquelle il leur tua sept cents hommes et fit -trois cents prisonniers, qu'il vendit à l'encan. Cet exploit devint -le sujet d'une chanson militaire dont un vers nous a été conservé par -les historiens. «Nous avons tué des milliers de Sarmates, chantaient -les soldats d'Aurélien en partant pour l'Orient, nous avons tué -des milliers de Francs, nous cherchons maintenant des milliers de -Perses[72]...» - -[Note 71: Comme Aurélien est parti pour la Perse en 242, sous le -règne de Gordien III (Capitolin, _Vita Gordiani_, c. 23), c'est en 241 -au plus tard que se place sa lutte contre les Francs.] - -[Note 72: Vopiscus, _Aurelianus_, c. 7, d'après le chroniqueur grec -Theoclius.] - -Ces Francs dont les légionnaires étaient si satisfaits d'avoir -triomphé, je crois pouvoir affirmer qu'ils appartenaient à la nation -des Chattes, car les Chattes étaient les voisins immédiats des troupes -campées à Mayence. Le nom de Franc était-il, dès ce moment, donné à -toutes les tribus istévonnes, ou bien ne se communiqua-t-il à elles -que plus tard et d'une manière successive? Nous ne sommes pas en état -de répondre à cette question, et nous ne pouvons pas même affirmer -que les Chattes aient été les premiers à porter le nom nouveau, bien -qu'ils soient les premiers qui l'aient fait redire par l'histoire. Le -combat n'eut pas d'ailleurs les proportions d'une bataille; ce fut -l'engagement d'une seule légion contre un ennemi de forces probablement -égales, et il ne resta que trois cents barbares sur le carreau. -L'importance de la victoire a donc été grossie par des vainqueurs -qui, en fait de succès militaires, commençaient à ne plus se montrer -fort exigeants. Du reste, ce ne fut pas la seule rencontre de cette -campagne: l'historien nous dit en termes formels que les Francs -s'étaient répandus sur toute la Gaule. Et quelque exagération qu'il -puisse y avoir dans ce langage, il faut bien qu'Aurélien ait remporté -sur eux d'autres succès encore, puisque le titre de _pacificateur de la -Gaule_ lui fut officiellement décerné par l'empereur Valérien, dans sa -lettre au préfet de Rome[73]. - -[Note 73: Vopiscus, _Aurelianus_, c. 9.] - -On a beaucoup discuté pour savoir quel sens précis attachaient à leur -nom collectif les premiers peuples qui se firent appeler les Francs. -La question n'en est pas une, si nous nous en tenons aux témoignages -rendus à une époque où il était encore possible de le savoir. Le mot ne -veut pas dire _homme libre_, comme on l'a souvent soutenu par erreur; -Franc était une épithète exprimant bien la valeur insolente que le -barbare considérait comme la première qualité de l'homme, et que nous -traduirions le plus exactement en français par le double adjectif -_fier et hardi_. En d'autres termes, les Francs étaient le peuple des -braves[74]! Par ce qualificatif qu'ils se donnaient à eux-mêmes, les -Istévons semblent avoir voulu marquer cette exubérance de vitalité -guerrière qui fermentait dans le sein de leur race, et qui allait les -mettre pour plusieurs siècles aux prises avec les maîtres du monde. - -[Note 74: G. Kurth, _la France et les Francs dans la langue -politique du moyen âge_ (_Revue des questions historiques_, t. LVII, -pp. 357 et suiv.)] - -Les circonstances qui ont amené l'apparition du nouveau nom des -Istévons ont-elles eu aussi pour résultat de resserrer les liens qui -les unissaient entre eux? En d'autres termes, la confédération dont -nous n'avons pas trouvé de trace chez les Istévons a-t-elle existé -chez les Francs, et peut-on considérer l'ensemble des peuples groupés -sous ce nom comme ayant formé une ligue offensive ou défensive contre -l'autorité romaine? On l'a tour à tour soutenu et contesté, mais, en -l'absence de tout témoignage positif, la question reste indécise. D'un -côté, nous voyons que des peuples compris à l'origine dans le groupe -des Francs ont plus tard cessé de lui appartenir, comme les Bructères -et les Chauques, que nous retrouverons parmi les Saxons. De l'autre, -les peuplades franques, chaque fois qu'elles sont en lutte avec les -Romains, nous donnent le spectacle d'alliances au moins partielles[75]. -Il faut bien d'ailleurs qu'un puissant principe d'unification les ait -travaillées dès l'origine, puisque, d'une génération à l'autre, nous -voyons que leurs différences nationales vont s'effaçant, et que leurs -noms distinctifs se perdent l'un après l'autre dans celui de Francs, -comme pour attester la fusion de tous ces petits groupes nationaux en -une seule nationalité plus large et plus compréhensive. A la fin du -cinquième siècle, il ne restera plus que trois royaumes francs; au -commencement du sixième, ils se seront fondus en un seul. Ce grand -mouvement de concentration ne s'accuse pas moins dans l'apparition d'un -nouveau nom géographique, celui de _Francia_, que la carte routière -de l'Empire écrit au travers de tous les territoires occupés par des -tribus de race franque. Il y a désormais un pays des Francs, comme il -y a un peuple des Francs[76]. Au reste, pour que cet harmonieux nom de -France, qui a fait battre tant de cœurs, traversât le Rhin et passât -des contrées barbares de la Germanie aux provinces de la vieille Gaule, -il a fallu tout l'ensemble des événements racontés dans ce livre. - -[Note 75: G. Kurth, _la France et les Francs dans la langue -politique du moyen âge_, recueil cité, pp. 359 et suiv.] - -[Note 76: _Id., ibid._, pp. 338 et suiv.] - -Parallèlement au travail d'unification qui s'ébauche parmi les -peuplades germaniques établies sur le cours inférieur du Rhin, nous -voyons se produire le mouvement qui entraîne dans le même sens -celles qui occupent le cours supérieur du fleuve. Ici encore, un nom -nouveau, celui d'Alamans, devient la désignation collective des -diverses peuplades voisines, et un rapprochement plus intime, sinon -une confédération en forme, se produit entre elles sous l'action de -la même cause qui a agi parmi les Francs. C'est, de part et d'autre, -une notion plus claire de leur parenté et un progrès de leur vie -sociale qui a déterminé ces groupements spontanés, œuvre en quelque -sorte instinctive de l'âme populaire plutôt que des combinaisons de la -politique. La force qui produit de pareils mouvements de concentration -n'est pas quelque chose de nouveau dans le sein des nations barbares, -elle est aussi ancienne que la force centrifuge qui les morcelle en -tant de peuplades diverses, elle en est le contrepoids nécessaire et -naturel. Concentration et morcellement s'opposent et se font pendant -chez les Germains, comme, sur les flots de l'Océan, le flux et le -reflux, et leurs activités opposées ne cesseraient de se neutraliser -continuellement, sans des circonstances historiques qui ont rompu -l'équilibre à jamais. - -Qu'on ne se figure donc pas les groupes nouveaux comme ayant été -appelés à la vie par le besoin de la lutte contre l'Empire. Depuis -Varus, la Germanie ne craignait plus les légions romaines. Il ne faut -pas se les figurer davantage comme organisées dans le but de détruire -le monde romain. Rien de plus suranné que le point de vue qui fait -d'eux les irréconciliables ennemis et les sauvages destructeurs de la -civilisation. Vraie peut-être en ce qui concerne les Huns ou d'autres -peuplades congénères, cette manière de concevoir le rôle des barbares -est absolument fausse quant aux Germains. Ni les Francs ni les Alamans -n'étaient insensibles au charme de la vie civilisée. Elle les plongeait -dans une espèce d'extase admirative semblable à celle des Indiens -d'aujourd'hui, lorsqu'ils sont transportés pour la première fois dans -quelqu'une des grandioses cités du nouveau monde. Ils éprouvaient, -devant les merveilles qu'elle leur révélait à chaque pas, une stupeur -enfantine. L'Empire leur semblait quelque chose de surnaturel; le dogme -de sa divinité n'avait rien de choquant pour leurs esprits, et ils le -confessèrent plus d'une fois, se réservant seulement, en vrais barbares -qu'ils étaient, de ne pas plus obéir à ce dieu qu'à ceux de leur -nation[77]. S'ils se jetèrent si souvent sur les provinces les armes à -la main, ce ne fut pas pour détruire la civilisation, mais plutôt pour -en disputer les fruits aux indigènes, et ces expéditions, selon la vive -expression d'un historien, leur tenaient lieu de moisson[78]. - -[Note 77: G. Kurth, _les Origines de la civilisation moderne_, 4e -édition, pp. 170 et suiv.] - -[Note 78: Dubos, _Hist. crit. de l'établiss. de la monarchie -franç._, II, p. 215.] - -Encore faut-il dire que les passions qui les leur faisaient -entreprendre, à savoir, l'amour de la gloire et le désir du butin, -conduisirent aussi souvent leurs guerriers sous les drapeaux de -l'Empire. Les barbares qui ont combattu contre lui sont-ils plus -nombreux que ceux qui l'ont défendu? Je ne sais, mais ces derniers -étaient innombrables. Il n'est pas un nom de peuplade franque qui -fasse défaut dans la liste des corps d'auxiliaires qui gardaient les -frontières de l'Empire, depuis l'embouchure du Rhin jusqu'aux bords du -Tigre et de l'Euphrate. Nous y rencontrons, à côté des Bataves, des -Sicambres et des Tongres, les Saliens, les Bructères, les Ampsivariens, -les Mattiaques et les Chamaves[79]. Une fois revêtus de l'uniforme -romain, ces mercenaires devenaient d'excellents soldats. Comme les -Suisses du seizième siècle, ils faisaient de la guerre un métier, et -versaient largement leur sang pour le maître qui les payait, sans trop -se préoccuper de savoir contre qui il fallait marcher. On ne voit -pas une seule fois dans l'histoire qu'ils aient refusé de combattre -leurs compatriotes lorsqu'ils en étaient requis, ni que leurs généraux -aient craint de les employer dans une lutte où il y aurait eu d'autres -Germains en face d'eux. Il semble même que plus d'une fois ils aient -mis un étrange point d'honneur à tourner de préférence leurs armes -contre ces frères d'autrefois. Leurs chefs les plus populaires avaient -appris sous les étendards romains la science militaire qui les aida à -vaincre Rome. Depuis Arminius jusqu'à Odoacre, il n'y a peut-être pas -d'exception à cette règle. - -[Note 79: _Notitia dignitatum imperii_, _passim_.] - -Ces contingents barbares n'étaient pas versés dans les légions, mais -formaient des corps spéciaux d'auxiliaires placés sous leurs chefs -nationaux, et gardant leur caractère germanique jusque sous les -drapeaux romains. Dans l'origine, il est vrai, ils prenaient la peine -de se romaniser dans une certaine mesure, et cachaient sous des noms -latins leur extraction barbare; à partir du troisième siècle il n'en -fut plus ainsi. Dans une lettre de l'empereur Valérien, nous lisons -les noms de quatre généraux qui s'appellent Hariomund, Haldegast, -Hildemund et Cariovisc[80]. Et dès le quatrième siècle, les pages de -l'historiographie se couvrent de noms germaniques. Les défenseurs de -l'Empire s'appellent Laniogais, Malaric, Teutomir, Mellobaud, Merobaud, -Arbogast, et ainsi de suite. Tout ce monde, soldats et chefs, servit -fidèlement l'Empire tant que l'Empire fut capable de commander. -Le régime des camps était pour eux une excellente école, qui les -familiarisait avec l'idée d'autorité, et qui, s'il ne suffisait pas -à en faire des Romains, leur donnait au moins, avec le culte de leur -drapeau, un certain patriotisme de caserne dont l'Empire faisait son -profit. Il y en eut, parmi ces mercenaires, qui parvinrent même à se -hisser aux dignités de l'ordre civil, aux magistratures curules, et -à se faire conférer les insignes de consulat. D'autres conquirent un -nom dans les lettres, comme le poète Merobaud qui, sous Valentinien, -écrivit un poème en l'honneur d'Aétius, le vainqueur des barbares. -Merobaud glorifie la civilisation romaine: il célèbre ses triomphes -sur les peuples germaniques, et il déploie toute la faveur du plus pur -patriotisme. Les Romains, en récompense, lui érigèrent au forum de -Trajan une statue avec une inscription qui le glorifiait d'être aussi -habile avec la plume qu'avec l'épée[81]. Voilà donc le spectacle que -nous offre l'Empire au cinquième siècle: c'est un barbare qui se charge -de sa défense, et c'est un autre barbare qui fait le panégyrique de son -dernier défenseur. - -[Note 80: Flavius Vopiscus, _Aurelianus_, 11.] - -[Note 81: Ozanam, _Études germaniques_, t. I, pp. 370 et suiv.] - -Tous les barbares ne terminèrent pas leur carrière sous les drapeaux -de l'Empire. Beaucoup, lorsque leurs années de service étaient -écoulées, avaient plaisir à retourner dans leur patrie, et ils y -devenaient, à leur insu, les instruments de l'influence romaine. A -mesure que le contact avec les provinces devenait plus fréquent, les -peuples de la rive droite du Rhin semblaient s'ouvrir insensiblement, -et laissaient pénétrer chez eux les mœurs de leurs ennemis. Ils -bâtissaient des maisons qui se rapprochaient du type romain[82], -ils maniaient l'argent, ils buvaient du vin[83], portaient même, -sans avoir jamais servi dans les légions, des noms romains[84], et -subissaient, sans le vouloir, l'ascendant d'une civilisation qui aurait -fini par les entraîner dans son orbite, si, dès le jour où elle fit -leur connaissance, elle n'avait porté au flanc la blessure mortelle -dont elle devait périr. Qu'on se rappelle ici la dévotion romaine des -Ubiens, et qu'on se souvienne, pour apprécier l'aptitude des Germains -au progrès social, de cet étonnant roi des Marcomans, nommé Maroboduus, -qui, dès le premier siècle, avait ébauché au-delà des montagnes de la -Bohême un royaume germanique civilisé. Ce ne sont là sans doute que -des exceptions; mais, s'il est vrai de dire qu'en général les Germains -furent rebelles au joug romain comme d'ailleurs à toute espèce de -joug, il faut ajouter que jamais, ni comme individus ni comme nation, -ils ne se montrèrent rebelles à la culture romaine. S'ils restèrent -barbares, c'est parce que l'Empire manqua à sa tâche, c'est parce que -Rome n'avait plus dans son sein la vertu et la vigueur morales qui sont -nécessaires pour assimiler les peuples. Ce fut là l'irréparable malheur -de la civilisation antique. Elle fut détruite par les premiers barbares -dont elle négligea de faire l'éducation. - -[Note 82: Ammien Marcellin, XVII, 1, 7.] - -[Note 83: Tacite, _German._, 5.] - -[Note 84: Ammien Marcellin, XVI, 12, 25.] - -Ainsi, c'est bien manifeste, les Francs et les autres peuples -germaniques ne devinrent un vrai danger pour le peuple romain que le -jour où il sentit se ralentir dans son sein la circulation de la vie. -Il s'aperçut alors de la supériorité de leurs qualités militaires et -autres, mais lui-même avait perdu les siennes, qui avaient fait de -lui le dominateur du monde. Le courage fou des barbares en face du -danger n'eût pas fait trembler les soldats qui avaient combattu contre -Pyrrhus et contre Annibal, et leur simplicité de mœurs n'aurait pas -été un objet de surprise pour les armées de Fabricius ou de Curius -Dentatus. Quant à leur nombre, il n'eût eu rien de particulièrement -alarmant pour les hommes qui menaient les colonies de la République -prendre possession du sol de l'Italie et des provinces. Mais lorsque -les Romains amollis par les jouissances de la vie civile eurent vu -leur nombre diminuer en même temps que leur valeur, alors les qualités -qui leur avaient été longtemps communes avec les Germains leur -apparurent chez ceux-ci comme l'apanage exclusif de la barbarie. Elles -le furent en effet, mais de par l'histoire et non en vertu des lois -de la nature. Ce qu'une civilisation corrompue avait fait perdre aux -uns, une barbarie robuste l'avait conservé aux autres. Si les Francs -manquèrent de gladiateurs, de cochers, d'histrions et de courtisanes, -c'est parce qu'ils étaient jeunes et pauvres, nullement parce qu'ils -étaient Germains. Ils avaient les vertus de leur état social, et s'ils -en acquirent de nouvelles par la suite, ils les durent à l'Évangile et -non à leur race. - -On put voir alors, par un exemple à jamais mémorable, à quel point -les qualités morales pèsent plus dans la destinée des peuples que les -supériorités intellectuelles. Arrivé au maximum de civilisation dont -était capable la société antique, riche, lettré, policé, jouissant -d'une organisation politique et administrative sans pareille, -disposant des ressources incalculables d'un État qui était l'héritier -des siècles, le monde romain devint la proie lamentable de barbares -grossiers, pour lesquels les grands mots de patrie et de civilisation -n'avaient pas de sens, et dont tout stratégiste pouvait se flatter -d'avoir raison sur un champ de bataille, avec une armée disciplinée. -Mais ces barbares avaient la fougue, l'élan, l'enthousiasme, l'horreur -du repos, le génie de la lutte et la passion de la gloire. L'exubérance -d'une jeunesse intacte bouillonnait dans ces rudes et forts -tempéraments, ouverts avec avidité à toutes les jouissances de la vie, -mais énervés par aucune. Capables de tous les efforts pour conquérir -le monde, comment n'eussent-ils pas fini par l'arracher à ceux qui -n'étaient pas capables même de le garder? - -Comme on l'a déjà indiqué, l'ardente vitalité de ces natures se -traduisait par une étonnante puissance de reproduction. En face de -la Gaule qui se mourait, épuisée comme le reste du monde romain, la -Germanie était une fourmilière dont les noirs essaims se renouvelaient -avec une persistance désespérante. On avait beau les écraser dans -des batailles meurtrières, en réduire d'innombrables multitudes en -esclavage, promener le fer jusque dans leurs retraites les plus -cachées; ils reparaissaient dès le lendemain de leurs défaites, aussi -nombreux et plus acharnés que jamais. Ils semblaient sortir de dessous -terre, et l'on eût dit, écrit un contemporain, qu'ils étaient restés -intacts pendant des siècles[85]. A plusieurs reprises nous voyons les -empereurs, sur le point d'engager la lutte contre eux, s'effrayer de -l'exiguïté de leur armée en regard de la multitude des ennemis[86]. En -réalité, ils étaient nombreux parce que les Romains devenaient rares, -et parce que la natalité chez eux suivait un cours régulier et continu. -Ils ne connaissaient pas, dit avec amertume un moraliste romain, l'art -de limiter le nombre des enfants[87]; au contraire, ce nombre était -pour les parents la richesse, pour la nation l'avenir. Aussi, chaque -fois qu'une génération succombait sur les champs de bataille, une autre -surgissait derrière elle qui prenait sa place, comme le flot succède au -flot dans une source intarissable. Ni les misères nombreuses de leur -genre de vie, ni les abondantes saignées que pratiquait la guerre, ni -l'écoulement continu de leurs forces les plus jeunes vers l'Empire, ne -parvenaient à entamer leur supériorité numérique sur les Romains, chez -lesquels l'extinction progressive de la natalité était comme la plaie -béante qui vidait les artères et le cœur. - -[Note 85: Amm. Marcell., XXVIII, 5, 9; _Panegyr. latin._, X, 17, et -Libanius, _Orat._ III _basilic._, p. 138 (Paris, 1627); Zosime, I, 30, -68.] - -[Note 86: Zosime, _l. c._] - -[Note 87: Tacite, _Germania_, c. 19.] - -Si, dans de pareilles conditions, l'empire ne devint pas plus tôt -la proie des barbares, cela tient à la supériorité qu'il retirait -des énormes ressources emmagasinées par le travail des générations -antérieures. Il y avait là un capital qui, à la vérité, ne se -renouvelait plus, mais qui, pendant longtemps encore, lui permit de -vivre de son passé. Dans l'héritage qu'il était réduit à dévorer, il -trouvait en première ligne l'antique prestige qui l'entourait, aux -yeux des barbares eux-mêmes, d'une espèce d'auréole divine. L'idée -de le détruire ne leur vint que peu à peu; ils avaient pour lui une -vénération superstitieuse; ils croyaient à la puissance surnaturelle -qui châtiait les violateurs de la majesté romaine. Le moment vint où -ils se défirent de cette superstition, mais alors elle se transforma en -une espèce de dogme politique: l'Empire leur parut, comme aux Romains, -la forme naturelle du monde civilisé; il convertissait ses négateurs, -et Ataulf en est resté l'étonnant exemple. - -Il y avait ensuite la discipline militaire, qui suffirait, presque à -elle seule, pour expliquer la conquête du monde par les Romains. La -discipline militaire est une force étonnante; fille de la vertu, elle -peut survivre longtemps à sa mère, et en présenter la vive image au -point de faire illusion à des moralistes superficiels. Nulle part, dans -l'antiquité, elle ne s'était affirmée avec plus d'énergie que dans -les armées romaines, et les écrivains de Rome, avec une perspicacité -remarquable, l'ont signalée comme la cause principale des triomphes -de leur patrie. Quelle merveille, aux yeux des barbares, qu'une -armée romaine en marche, et quelle merveille que son camp! Introduit -dans ce sanctuaire du dieu des combats, le barbare était saisi du -même frisson d'admiration qui le prenait dans les rues des grandes -villes. Il faut voir la stupeur des rois alamans Macrien et Hariobaud, -lorsque, conduits dans un campement romain pour y traiter de la paix, -ils se trouvèrent au milieu des aigles et des enseignes, et qu'ils -contemplèrent pour la première fois l'éclat des armes et la richesse -des uniformes! Un autre roi, Vadomarius, venu avec eux, se souvenait -avec une espèce d'orgueil d'avoir déjà été témoin d'un si imposant -spectacle, parce qu'il vivait dans le voisinage de la frontière -romaine; mais il partageait leur joie et leur admiration[88]. On se -tromperait si l'on se figurait que la supériorité de l'armée romaine -ne reposait que sur la savante cohésion de toutes ses parties: elle -se retrouvait dans chacun de ses soldats. Le plus chétif légionnaire, -grâce à l'éducation reçue, l'emportait sur les géants des armées -germaniques; même dans les luttes corps à corps, il ne leur était pas -inférieur[89]. Quant à la stratégie, qu'en connaissaient les Germains? -Prévoir l'imprévu, déjouer les ruses les plus savantes de l'ennemi, le -surprendre lui-même, enlever ses chefs par quelque hardi coup de main, -amener à l'heure voulue sur le champ de bataille les forces nécessaires -pour décider le succès, c'était un art que les Romains possédaient -seuls. Les barbares finirent cependant par l'apprendre à leur école, -et, à leur tour, ils en enseignèrent le secret à leurs compatriotes -restés outre Rhin. Souvent même la trahison des officiers romains, -lorsqu'il leur arrivait de se souvenir de leur sang barbare, livrait -à leurs anciens compatriotes le secret des opérations dirigées contre -eux[90]. Ainsi la supériorité militaire passait aux barbares[91] en -même temps qu'elle disparaissait des armées romaines, que nous voyons, -par endroits, retourner à la guerre de partisans, à la guérilla, à -l'exploit isolé du coupeur de têtes[92]. Ce qui resta le plus longtemps -à l'Empire, même après qu'il n'eut plus de soldats, ce furent les -généraux; mais, comme ils devenaient de plus en plus rares, et qu'il -eut l'aveuglement de faire périr les deux derniers[93], il se trouva -finalement destitué de tout. - -[Note 88: Amm. Marcell., XVIII, 2, 16-17.] - -[Note 89: _Id._, XVI, 12, 47: Pares enim quodammodo coivere cum -paribus, Alamanni robusti et celsiores, milites usu nimio dociles: illi -feri et turbidi, hi quieti et cauti: animis isti fidentes, grandissimis -illi corporibus freti.] - -[Note 90: Par exemple Ammien Marcellin, XIV, 10, 8; XXIX, 4, 7; -XXXI, 10, 3.] - -[Note 91: Végèce, III, 10. Hanc solam (sc. artem bellicam) hodie -barbari putant esse servandam: cetera autem in hac arte consistere -omnia, aut per hanc assequi se posse confidunt.] - -[Note 92: Zosime, III, 7.] - -[Note 93: Stilicon et Aétius.] - -La diplomatie enfin, cette stratégie des pouvoirs qui ont renoncé à -la guerre, mettait dans la main de Rome tous les fils qui faisaient -mouvoir les affaires humaines. Par elle, l'Empire maintenait les -barbares dans un état de division, leur suscitait des ennemis au -moment le plus critique, pénétrait le secret de leurs projets pour -les déjouer d'avance, renversait des chefs nationaux qui le gênaient -et les remplaçait par des hommes à sa dévotion. L'Empire a beaucoup -recouru à ce moyen de gouvernement, et, on l'a déjà vu, ses écrivains -considéraient les divisions entre barbares comme une des garanties de -la paix romaine[94]. Il ne s'est pas borné à échanger des ambassades -avec eux, et à compter, pour le succès, sur la supériorité de ses -négociateurs; il a eu à sa disposition tout un peuple d'agents -subalternes qui recouraient aux artifices les plus vulgaires, comme -ce Bonosus, le plus grand buveur de son temps, qui, le verre en main, -tenait tête aux envoyés des barbares, et leur faisait révéler après -boire tout ce qu'ils avaient intérêt à cacher[95]. L'assassinat -politique faisait partie de cette diplomatie savante, et il ne sort -pas la moindre protestation de la bouche de l'historien qui raconte -ces flétrissants procédés[96]. Seulement, sur ce terrain-là aussi, les -barbares finirent par battre les Romains. L'on verra Honorius devenir -la dupe d'Attila, Majorien succomber sans combat sous les intrigues -de Genséric, et le Suève Ricimer se maintenir avec une prospérité -étonnante à la tête de l'Empire pendant plusieurs règnes consécutifs. -Ainsi les diplomates auront passé dans le camp des barbares, suivis par -la Fortune qui n'aime pas la vieillesse. - -[Note 94: V. ci-dessus, p. 32.] - -[Note 95: Vopiscus, _Bonosus_, 14.] - -[Note 96: Ammien Marcellin, XXVII, 10, 3.] - -Il est temps de voir comment s'accomplit cette longue et lente -substitution du monde germanique au monde romain. L'histoire du peuple -franc et de ses luttes de deux siècles avec l'Empire expirant va nous -en présenter le tableau dans toute sa vérité dramatique. - - - - -III - -LES FRANCS EN BELGIQUE - - -A partir du jour où les noms des Francs et des Alamans viennent de -retentir dans l'histoire, l'Empire ne connaîtra plus un instant de -repos sur sa frontière septentrionale. De la mer du Nord jusqu'à -Mayence, c'est le premier de ces deux peuples qui frappe à coups -redoublés à ses portes; de Mayence jusqu'au Danube, c'est l'autre qui -ne cesse de tenir les légions en haleine. L'immensité de la ligne de -défense, l'impétuosité des attaques, souvent même leur simultanéité, -qui permettrait de croire qu'elles étaient concertées, c'en était plus -qu'il ne fallait pour convertir en un labeur écrasant la tâche de -veiller à la sécurité des frontières romaines sur le Rhin et sur le -Danube. - -Ce sont les Alamans qui entrent en scène les premiers. En 214, -l'empereur Caracalla les bat sur les bords du Rhin et les poursuit -jusque sur ceux du Danube, d'où il rapporte le titre d'Alémanique. -Leurs incursions, renouvelées sous le règne d'Alexandre Sévère, -forcèrent le jeune empereur à revenir d'Orient: ce fut pour tomber -sous les coups des assassins (234), soudoyés probablement par le Goth -Maximin, qui se fit son successeur. Maximin continua la guerre contre -les Alamans, et, au retour de sa campagne, il écrivit au sénat avec une -emphase ridicule: «J'ai fait plus de guerres que personne avant moi. -J'ai apporté dans l'Empire plus de butin qu'on n'en eût pu espérer. -J'ai fait tant de captifs que c'est à peine si le sol romain pourra les -porter tous[97]...» - -[Note 97: Julius Capitolinus, _Maximini duo_, c. 13.] - -Ce grossier fanfaron disparut de bonne heure; mais les troubles -prolongés qui suivirent sa mort, et qui laissèrent l'Empire sans maître -pendant plusieurs années, ouvrirent la porte à de nouveaux barbares. -C'est alors que les Francs, comme nous l'avons vu, apparurent pour -la première fois sous leur nom national. Leur défaite aux environs -de Mayence, en 241, eut lieu dans le moment où l'Empire cherchait un -empereur, et leurs modestes débuts ne semblaient pas annoncer les -futurs destructeurs de la domination romaine. - -Le danger paraissait venir bien plutôt d'un autre côté. En 251, -l'empereur Décius périssait, à la tête d'une armée romaine, dans une -lutte acharnée contre les Goths en Illyrie, et son cadavre, abandonné -sur le champ de bataille, devenait la proie des loups. La destinée de -son successeur Valérien fut plus tragique encore: obligé d'abandonner -le Rhin pour aller en Orient repousser les Perses, il tomba dans leurs -mains après une défaite, et devint le jouet de son féroce vainqueur. -Vivant, il servit de marchepied à Sapor pour monter à cheval; mort, sa -peau tannée et teinte en rouge fut suspendue dans un temple, trophée -cruel qu'on y exhibait pendant que son fils Gallien célébrait à Rome de -prétendus triomphes sur les Perses. - -Ainsi toutes les forces de la barbarie se déchaînaient à la fois -sur le monde romain: les Perses en Orient, les Goths sur le Danube, -les Francs et les Alamans sur le Rhin. A ces deux derniers peuples, -Valérien, en partant pour l'Orient d'où il ne devait pas revenir, avait -opposé son fils Gallien, qui, d'abord, ne parut pas inférieur à sa -tâche. Il s'était donné pour mission de protéger le passage du Rhin, il -avait remporté quelques succès sur les Francs, et il était parvenu à -s'assurer l'alliance d'un des chefs barbares, ce qui lui avait permis -de resserrer un peu son énorme ligne de défense[98]. Son père s'était -montré satisfait de lui et lui avait décerné le titre de Germanique. -Mais bientôt il se montra sous son vrai jour. Non dépourvu de talent, -Gallien était une nature absolument énervée par la décadence, incapable -de prendre rien au sérieux, même sa mission de chef du genre humain. -Viveur spirituel et dénué de sens moral, il se consolait par des bons -mots de la perte des provinces, et il menait en riant le monde à sa -ruine. - -[Note 98: Zosime, I, 30.] - -Les Francs avaient beau jeu contre un pareil adversaire. Ils se -répandirent de nouveau à travers les provinces de la Gaule, comme -à l'époque d'Aurélien; ils la traversèrent d'un bout à l'autre, -pillant et saccageant tout, pénétrèrent de là en Espagne, saccagèrent -la grande ville de Tarragone, s'emparèrent ensuite d'une flotte et -allèrent continuer la série de leurs dévastations sur les côtes de -l'Afrique[99]. Les populations gauloises eurent alors l'avant-goût -de toutes les horreurs de l'invasion; elles se rendirent compte que -l'Empire ne les protégeait plus, et, abandonnées de leur protecteur -naturel, elles éprouvèrent le besoin de veiller elles-mêmes à leur -défense. Telle fut l'origine du mouvement séparatiste qui se produisit -dans leur sein. Il était dirigé moins contre la civilisation romaine -que contre l'Empire, moins contre l'Empire que contre l'empereur. -On voulait un empereur gaulois pour remplacer le César de Rome, qui -ne remplissait plus sa tâche; on voulait un défenseur qui pût se -porter immédiatement sur le théâtre du danger, au lieu d'être rappelé -en Orient quand le Rhin était forcé par les bandes germaniques. En -d'autres termes, ce qu'on a appelé l'Empire gaulois était l'ébauche -d'un système nouveau réclamé par les circonstances, et auquel -Dioclétien devait plus tard attacher son nom par la fondation de la -tétrarchie. - -[Note 99: Aurel. Vict., _Cæs._, 53; Eutrope, IX, 17; Paul Orose, -VII, 22.] - -L'homme qui se mit à la tête de la sécession gauloise avait jusque là -mérité au plus haut point la confiance des empereurs. Postumus, duc -du _Limes_ d'outre Rhin, était un homme de basse naissance, dont tout -le monde s'accordait à reconnaître le mérite. Valérien l'avait comblé -des plus grands éloges, l'avait même comparé aux héros de l'ancienne -république, aux Corvinus et aux Scipions, et déclaré digne de la -pourpre impériale. Bien plus, il lui avait confié la direction de son -fils Gallien, et celui-ci, devenu empereur à son tour et obligé de -partir pour l'Orient, n'avait pas cru pouvoir remettre en des mains -plus sûres la tutelle de son jeune fils Saloninus. - -Mais il est des circonstances qui mettent en défaut les dévouements les -plus éprouvés. Postumus se crut-il prédestiné à sauver sa patrie, ou la -vision de la pourpre mise à sa portée lui troubla-t-elle le sens moral? -on ne sait. Il fit périr l'enfant dont il avait la garde, se laissa -proclamer empereur des Gaules, et s'établit à Cologne, dans la grande -ville du Rhin, qui devint pour quelques années la capitale d'un empire, -et la Rome du Nord avant Trèves. Il y avait quelque grandeur, pour le -nouveau souverain, à prendre possession d'un poste si dangereux, à -l'extrémité de la civilisation et vis-à-vis de l'ennemi. Postumus, en -cela, justifiait l'appréciation de Valérien, et montrait qu'il avait -l'âme d'un Romain d'autrefois. - -La nouvelle monarchie, qui comprenait avec la Gaule l'Espagne et la -Bretagne, dura treize ans (260-273), et l'on peut même s'étonner -de cette longévité relative. En somme, la proclamation d'un empire -gaulois semblait un attentat à l'unité sacrée du monde romain; c'était -presque un schisme religieux, et elle froissait quelque chose dans la -conscience des hommes civilisés. Cependant ses débuts furent pleins -d'espoirs. Postumus se montra digne de la confiance de la Gaule, qui -respirait à l'aise sous son gouvernement. Il la nettoya des bandes -franques et alémaniques, il reprit les postes dont les barbares -s'étaient emparés, il releva sur la rive droite du Rhin les châteaux et -autres ouvrages de défense destinés à protéger le fleuve[100]; il se -fit de ses ennemis des alliés, et, comme d'autres empereurs avant lui, -il enrôla quantité de Francs dans ses armées. Menacé par Gallien, il -s'adjoignit un collègue (nouvel exemple dont Dioclétien devait faire -son profit!) et tint tête, non sans succès, au tyran qui le traitait -d'usurpateur. Malheureusement il tomba sous les coups d'un assassin, -après sept ans d'un règne qui n'avait pas été sans gloire[101]. - -[Note 100: Trebellius Pollio, _Lollianus_. Il y a des monnaies de -lui à l'Hercule Deusoniensis. (Dom Bouquet, I, 611, note _c_.)] - -[Note 101: Trebellius Pollio, _Triginta tyranni_, 3.] - -Sa mort rendit le courage aux Francs: ils se jetèrent de nouveau sur la -Gaule et brûlèrent une seconde fois les châteaux romains. On dit que -Lollianus, successeur de Postumus, parvint à les reprendre et à les -rebâtir; cela est douteux, puisqu'il ne régna pas en tout une année, -et qu'il tomba, comme son prédécesseur, sous les coups des soldats que -sa sévérité rebutait[102]. Victorinus, le troisième empereur gaulois, -avait aussi quelque mérite; mais sa passion pour les femmes le fit -tuer avec son fils, à Cologne, par un mari outragé[103]. Sa mère, -Victorine, à l'ascendant de laquelle il devait la pourpre, et qui, -sous le nom de _mère des camps_, avait gardé une énorme influence sur -l'armée, fit alors élever au trône un jeune soldat qui avait travaillé -dans une fabrique d'armes: il s'appelait Marius. Ce forgeur, qui avait -pour trône son enclume, n'eut que le temps d'adresser la parole à -ses soldats. Dans le discours qu'il leur tint après son avènement, -faisant allusion à son ancienne profession, il émit l'espoir de faire -sentir à tous les barbares que le peuple romain savait manier le fer -comme son chef. Trois jours après, Marius n'était plus: un ancien -camarade, jaloux de son élévation, l'avait assassiné[104]. Cette fois, -Victorine désigna au choix des soldats Tétricus, qui fut le dernier -empereur gaulois. C'était le moment où Rome, si longtemps ébranlée, -se ressaisissait enfin sous un de ses souverains les plus énergiques, -ce même Aurélien qui avait commencé sa carrière par une victoire sur -les Francs, et qui venait de rétablir sur tous les points l'unité -de l'empire. Tétricus n'osa pas résister au vainqueur de l'Orient: -lorsqu'Aurélien pénétra en Gaule, il trahit sa propre cause et sauva sa -vie en se rendant sans lutte[105]. Aurélien acheva la pacification de -la Gaule en refoulant les Francs qui l'avaient envahie[106], et alla -célébrer à Rome un triomphe où des captifs de ce peuple figurèrent à -côté des représentants de vingt autres nations[107]. - -[Note 102: _Idem, o. c._ 5.] - -[Note 103: _Idem, o. c._ 6.] - -[Note 104: _Idem, o. c._ 8.] - -[Note 105: _Idem, o. c._ 24.] - -[Note 106: Aurelius Victor, _Cæsar._, c. 35.] - -[Note 107: Vopiscus, _Aurelianus_, c. 33.] - -L'Empire gaulois périssait parce qu'il n'avait plus de raison d'être, -et la déposition de Tétricus était le dénouement le plus vrai d'une -situation sans issue. Elle aurait à peine attiré l'attention, sans un -manque de grandeur qui faisait contraste avec l'importance des intérêts -en cause. Autrefois, l'empereur vaincu se passait une épée au travers -du corps: Tétricus, lui, se laissa servir une pension et fit une fin -bourgeoise. - -Qu'on ne croie pas, cependant, que l'Empire gaulois ait été inutile. -S'il n'avait pas été là pour défendre la ligne du Rhin et du Danube, -comment Rome, assaillie sur tous les points de son immense frontière, -eût-elle suffi à la tâche? On le vit bien en 270, lorsque l'invasion -alémanique en Italie, malgré les victoires remportées sur elle par -Aurélien, mit la Ville aux abois et détermina le sénat à ouvrir les -livres sibyllins. Et cependant c'était à un moment où toutes les -forces des barbares étaient divisées; une partie seulement menaçait -la péninsule, pendant que les autres luttaient pour ou contre les -empereurs de Cologne. On comprend donc que des écrivains du troisième -siècle aient considéré ces derniers comme des hommes providentiels, -suscités à leur heure pour servir de boulevard contre la barbarie[108]. - -[Note 108: Trebellius Pollio, _Triginta tyranni_, 5. Adsertores -Romani nominis extiterunt. Quos omnes datos divinitus credo, ne... -possidendi romanum solum Germanis daretur facultas.] - -Si l'empereur Glaive-au-Poing, comme l'appelaient les soldats, avait -tenu les barbares en respect pendant le reste de son règne, sa mort fut -pour eux le signal d'un déchaînement sans pareil. Francs et Alamans, -comme s'ils s'étaient donné le mot d'ordre, forcèrent aussitôt les -lignes du Rhin et du Danube. Le Rhin fut sans doute franchi sur -plusieurs points à la fois, après que les travaux de défense de la -rive droite eurent été emportés; la flottille qui croisait dans les -eaux inférieures du fleuve fut incendiée, les châteaux de la rive -gauche réduits en cendres, soixante-dix villes livrées au pillage et -à la destruction. Toute la Gaule fut littéralement jonchée de ruines. -De tous les désastres que lui ont infligés, au cours des siècles, ses -divers envahisseurs, celui-ci fut le plus cruel; les horreurs n'en ont -été égalées ni par l'avalanche de peuples qui ouvrit d'une manière -si tragique le cinquième siècle, ni, plus tard, par les incursions -répétées des Normands[109]. - -[Note 109: Innombrables sont les séries monétaires trouvées dans -les ruines des maisons romaines incendiées, et qui s'arrêtent aux -empereurs gaulois ou encore à Aurélien. V. ce que dit déjà Bucherius, -_Belgium Romanum_, p. 203.] - -Heureusement pour Rome, cette fois, les légions d'Orient, qui s'étaient -attribué la nomination de l'empereur, avaient mis la main sur un héros. -Probus, qui s'était illustré par de précédentes campagnes contre les -Francs, fut un des plus grands généraux qui aient occupé le trône -impérial, et son règne un des plus beaux dont l'histoire ait gardé le -souvenir. Probus tint tête aux Francs et aux Alamans: il en extermina, -dit-on, quatre cent mille sur le sol de la Gaule; il refoula ceux qui -restaient, les uns au-delà du Rhin, les autres au-delà du Neckar; il -reprit les villes envahies, il alla dompter les Francs jusqu'au fond -de leurs marécages; il rétablit la ligne du Rhin, il releva même les -avant-postes romains sur la rive droite du fleuve, comme avait déjà -fait Postumus. Cette guerre de frontières avait quelque chose de -particulièrement atroce; c'était une véritable chasse à l'homme, et -tous les jours on apportait à l'empereur des têtes d'ennemis, qu'il -payait un sou d'or la pièce. Enfin les barbares perdirent courage, -et neuf de leurs rois vinrent demander la paix. Probus ne céda pas -facilement. Il voulut des otages, il exigea ensuite du blé et du -bétail pour nourrir son armée, il désarma ceux des ennemis qu'il dut -renoncer à châtier; quant à ses captifs, il versa les uns dans son -armée, et établit les autres, à titre de colons, dans les provinces -dépeuplées[110]. - -[Note 110: Vopiscus, _Probus_, 13 et 14.] - -L'Empire fut à bon droit reconnaissant envers le grand homme qui -l'avait sauvé. Le sénat l'acclama avec enthousiasme et lui décerna le -titre de _francique_, et les fêtes de son triomphe furent les plus -éclatantes qu'on eût vues depuis longtemps. Des gladiateurs francs -combattirent dans l'amphithéâtre: Rome, après avoir tremblé devant -leur bravoure, ne dédaignait pas de s'en faire un spectacle et un -divertissement. En voyant ce qui restait de ses redoutables ennemis -s'entre-tuer pour lui faire plaisir, elle put, selon la parole d'un -historien, se persuader que Probus allait faire ce que n'avait pu -Auguste: réduire la Germanie en province romaine[111]. C'était une -erreur, et un incident qui se passa vers cette époque montre bien que -ce n'étaient pas les barbares qui étaient menacés du joug. - -[Note 111: _Id., o. c._ 3.] - -Parmi les Francs que Probus avait cantonnés dans les diverses provinces -de l'Empire, il s'en trouvait à qui il avait assigné des terres près -du Pont-Euxin. Ces exilés, qui regrettaient la terre natale et la -liberté, mirent la main sur des vaisseaux, pillèrent les côtes de la -Grèce et de l'Asie, de là visitèrent le littoral de la Libye, qu'ils -désolèrent également, allèrent épouvanter Carthage, vinrent ensuite -s'emparer de la ville de Syracuse, puis, entrant dans l'Océan par -les colonnes d'Hercule, regagnèrent triomphalement les bouches du -Rhin, après une des navigations les plus audacieuses dont l'histoire -ait gardé le souvenir[112]. Le chroniqueur qui raconte cet exploit se -montre stupéfait de tant d'audace et indigné de tant de succès; mais -ce qui nous frappe autant que l'énergie virile de ces héros barbares, -c'est l'impuissance d'un empire qu'ils traversent d'un bout à l'autre, -non pas en fugitifs qui se cachent, mais en pirates qui font flamber -partout l'incendie pour raconter leur passage. Quel présage pour -l'avenir, et quel légitime sujet d'inquiétude pour le patriotisme -romain! - -[Note 112: _Panegyr. lat._, v. 18; Zosime, I, 71. Cf. Fustel de -Coulanges, _l'Invasion germanique_, p. 369, qu'il faut lire avec -précaution.] - -Malgré les victoires de Probus, les Francs du Rhin n'étaient pas -domptés, et le moindre trouble dans l'intérieur de l'Empire pouvait les -ramener en Gaule. Ce fut l'espoir d'un usurpateur du nom de Proculus, -qui, s'étant revêtu de la pourpre à Lyon, et ayant été battu par -Probus, se réfugia chez eux: il était, paraît-il, d'origine franque, -et il comptait sur la fidélité des hommes de sa race. Mais, dit le -chroniqueur romain, les Francs, qui se font un jeu de trahir leur -parole[113], abandonnèrent leur compatriote, et Proculus tomba dans -les mains de Probus, qui le fit mettre à mort[114]. Ils semblent avoir -été un peu plus fidèles à un autre usurpateur du nom de Bonosus. Ce -dernier, qui occupait un commandement en Basse-Germanie, avait laissé -brûler par les barbares la flottille du Rhin; puis, pour se dérober au -châtiment qu'il redoutait, il avait imaginé de se proclamer empereur. -Ce fut sans doute l'appui des Francs eux-mêmes qui lui permit de -s'affermir à Cologne et de résister pendant quelque temps à Probus; -finalement toutefois, il fut vaincu, et il termina ses jours par le -suicide[115]. - -[Note 113: Francis, quibus familiare est ridendo fidem frangere. -Vopiscus, _Proculus_, c. 13.] - -[Note 114: _Id._, _ibid._, l. c.] - -[Note 115: Vopiscus, _Bonosus_, 14 et 15.] - -Ainsi, partout Probus triomphait. Un historiographe romain a dit que, -s'il avait vécu, le monde n'aurait plus connu de barbares[116]. Mais -les barbares remplissaient l'Empire au moment où s'écrivait cette -phrase pompeuse; ils ne se contentaient pas d'amuser par le spectacle -de leur mort les désœuvrés de l'amphithéâtre: ils fertilisaient par -leurs sueurs le sol de ses provinces, ils défendaient ses frontières -contre leurs propres compatriotes, en sorte qu'on eût pu dire que dès -lors l'Empire était une proie que se disputaient ses défenseurs et -ses ennemis. Dans de pareilles conditions, à quoi servait la valeur -militaire d'un empereur? Les victoires ne faisaient qu'ajourner la -crise, elles ne la conjuraient pas. On le vit bien à la mort de Probus. -Sans perdre de temps, les hordes franques se répandirent de nouveau -sur la Gaule septentrionale, l'assaillant par terre et par mer à la -fois, car on a vu que parmi ces peuples il y en avait qui étaient -familiarisés avec les flots, et que n'effrayaient pas les hasards de la -navigation la plus lointaine. - -[Note 116: _Id._, _Probus_, 20.] - -Dioclétien eut le mérite de comprendre que, pour sauver l'Empire, -c'étaient des réformes intérieures et non des succès militaires qu'il -fallait. Il ne vit pas la vraie cause du mal dont mourait l'État, -parce qu'elle était trop haute et trop lointaine pour se laisser -découvrir par la perspicacité de l'homme politique, mais il se -rendit parfaitement compte des phénomènes par lesquels se traduisait -son influence sur la vie publique du monde romain. Devant les -difficultés intérieures, les plus brillants succès militaires restaient -inefficaces: à quoi servaient les victoires d'un Probus, puisque, grâce -à l'électivité de l'empereur, le bras d'un vulgaire assassin pouvait -décapiter l'Empire et le jeter sans défense aux pieds de l'ennemi? -D'autre part, il n'était plus possible qu'un seul homme, quelle que -fût sa supériorité, tînt tête à des adversaires qui étaient disséminés -depuis les rivages de la mer du Nord jusqu'aux bords de l'Euphrate. -Il fallait donc, avant tout, assurer la transmission régulière du -pouvoir et alléger les charges de l'empereur. Toute la réforme de -Dioclétien pivota sur ce double principe, et vint se concentrer dans -l'établissement de la tétrarchie. Désormais, tout en conservant -l'indestructible unité qui était sa force et sa raison d'être, l'Empire -partagea entre deux Augustes le fardeau des sollicitudes et des labeurs -du trône, et il leur adjoignit deux Césars, cooptés par eux-mêmes, qui -devaient être leurs lieutenants de leur vivant et leurs successeurs -après leur mort. Telle était la réforme, suggérée par les nécessités -contemporaines, et qui pouvait, dans une certaine mesure, se réclamer -des illustres exemples donnés, sous la dynastie antonine, par le plus -beau siècle de l'Empire. Œuvre d'un génie sagace et pondéré, elle a -incontestablement produit des résultats considérables. Si le quatrième -siècle est parvenu à enrayer l'affreux travail de décomposition -politique et sociale du troisième, il le doit en grande partie à un -ensemble de mesures qui ont conjuré les crises dynastiques et facilité -la défense des provinces. Sans doute, le remède était purement -empirique, et son efficacité ne dura qu'un temps; mais, appliqué à -une des heures les plus critiques dans la vie de l'État romain, il -peut être considéré comme une de ces inspirations du génie qui, sur -les champs de bataille, rétablissent soudain les chances d'une armée -fléchissante, en améliorant ses positions stratégiques. - -Il était temps, car la Gaule était à deux doigts de sa perte. A -l'intérieur, la révolte des Bagaudes remplissait tout le pays de -troubles et de violences. Au dehors, la ligne des frontières cédait de -nouveau sous l'assaut d'une multitude de peuplades. A côté des Francs -et des Alamans, ennemis de vieille date, apparaissaient les Burgondes, -les Hérules, les Chaibons, d'autres encore[117]. La mer elle-même était -sillonnée par des multitudes d'embarcations saxonnes et franques qui -pillaient les rivages. Les empereurs avaient confié le commandement de -la flotte romaine à un Ménapien du nom de Carausius, qui connaissait la -navigation pour l'avoir pratiquée dans sa jeunesse. Établi à Boulogne, -à l'entrée du détroit par lequel les pirates barbares pénétraient -dans la Manche, Carausius était le maître des communications entre -cette mer et celle du Nord; s'il eût été fidèle, les rivages de la -Gaule n'auraient eu rien à craindre de la part des envahisseurs. Mais -l'Empire s'aperçut bientôt que l'amiral était de connivence avec les -pirates: il les laissait passer impunément, et se contentait, quand -leurs flottes se présentaient à l'entrée du détroit pour regagner leur -pays, de prélever sa part sur le butin qu'ils avaient fait[118]. - -[Note 117: _Panegyr. lat._, II, 5.] - -[Note 118: Eutrope, IX, 21; Aurelius Victor, _Cæsares_, 39, 16.] - -Rude était donc la tâche de Maximien, le nouveau collègue que -Dioclétien s'était adjoint en qualité d'Auguste, avec la mission de -défendre l'Occident et en particulier la Gaule. Maximien était un -soldat énergique et un assez bon général, mais un esprit sans élévation -et une âme sans grandeur. Il possédait les qualités qu'il fallait -pour écraser une révolte, et il noya celle des Bagaudes dans des -flots de sang, de même qu'au dire des traditions ecclésiastiques, il -avait exterminé par les supplices les chrétiens qu'il avait trouvés -dans son armée. Sa lutte contre les barbares fut longue et acharnée. -Il commença par vaincre les Alamans et les Burgondes, avec plusieurs -tribus saxonnes dont le nom apparaît pour la première fois dans nos -annales[119]. Il tourna ensuite ses armes contre les Francs; mais -ceux-ci le prévinrent par un de ces hardis coups de main qui leur -étaient familiers. - -[Note 119: _Panegyr. lat._, II, 5; III, 7.] - -Le 1er janvier 287[120], Maximien était à Trèves, où il inaugurait -son premier consulat par les fêtes habituelles, lorsque soudain on -annonça que les Francs étaient dans le voisinage. Aussitôt le trouble -et l'émoi succédèrent à l'allégresse: l'empereur dut jeter les insignes -de consul pour revêtir les armes, et courut en hâte à la rencontre de -l'ennemi. Ce ne fut sans doute qu'une escarmouche, car dès le même jour -il rentrait victorieux à Trèves. Nous connaissons cet épisode par un -panégyriste qui glorifie l'empereur d'avoir trouvé le temps, en une -courte journée d'hiver, d'être consul le matin et général victorieux le -soir[121]. Ce qui mérite plus d'admiration, c'est l'audace de quelques -barbares traversant une province romaine et venant braver un empereur -sous les murs de sa capitale! - -[Note 120: Et non 288, comme dit Am. Thierry, _Histoire de la Gaule -sous la domination romaine_, II, p. 51, qui brouille ainsi toute la -chronologie du règne de Maximien.] - -[Note 121: _Panegyr. lat._, II, 6.] - -L'explication de cette témérité se trouve en partie dans les événements -qui se passaient alors au sein de la Gaule. Maximien, ayant eu -connaissance de la conduite de Carausius, avait prononcé contre lui une -sentence de mort, et le Ménapien, jetant aussitôt le masque, s'était -fait proclamer empereur par ses soldats. Maître de la mer, il s'empara -de la Bretagne, dont il fit le siège principal de sa puissance, -pendant que la possession de la flotte et celle du port de Boulogne lui -permettait de fermer l'accès de son île à la vengeance des Romains. -Aidés, encouragés, appelés par lui, les pirates barbares, devenus ses -alliés, s'installèrent dans de solides positions le long du rivage. -C'est à cette époque sans doute qu'il faut faire remonter les colonies -fondées autour de Boulogne par les Saxons, et dont la trace se retrouve -encore aujourd'hui, très reconnaissable, dans les noms des villages qui -entourent cette vieille ville romaine[122]. Quant aux Francs, jusque-là -toujours cantonnés au delà du Rhin, il leur laissa prendre l'île de -Batavie[123] à peu près déserte, et même, de ce côté-ci du fleuve, une -partie du pays de l'Escaut[124]. Toujours menacés sur leurs derrières -par les Chauques, les Francs se débarrassaient ainsi d'une lutte sans -cesse renaissante avec ces redoutables voisins, et se mettaient à -l'aise en prenant possession de terrains abandonnés, qui, pour Rome, -n'avaient guère qu'un intérêt stratégique. - -[Note 122: G. Kurth, _La frontière linguistique en Belgique et dans -le nord de la France_.] - -[Note 123: Terram Bataviam sub ipso quondam alumno suo (sc. -Carausio) a diversis Francorum gentibus occupatam. _Panegyr. lat._, -VIII, 5.--Purgavit ille (sc. Constantius Chlorus) Bataviam advena hoste -depulso. _Id._, IX, 25.--Multa ille (sc. Constantius Chlorus) Francorum -millia qui Bataviam aliasque cis Rhenum terras invaserant interfecit, -depulit, cepit, abduxit. _Id._, VI, 4.] - -[Note 124: V. le dernier passage cité dans la note précédente, et -ajouter celui-ci: Quamquam illa regio divinis expeditionibus tuis, -Caesar, vindicata atque purgata, quam obliquis meatibus Scaldis -interfluit quamque divortio sui Rhenus amplectitur pœne, ut cum -verbi periculo loquar, terra non est. _Panegyr. lat._, V, 8. Changer -_Scaldis_ en _Vahalis_ est inadmissible, les manuscrits s'y opposent -absolument.] - -Le Ménapien faisait un coup de maître en installant ses alliés dans -les plaines humides de sa patrie. Les trois fleuves qui venaient y -déboucher dans la mer du Nord, en face de la Bretagne, étaient les -larges chaussées flottantes par lesquelles l'ennemi pouvait pénétrer -dans cette île sans avoir besoin de Boulogne; y installer les Francs, -c'était en prendre possession lui-même. C'est ainsi que les Francs et -les Saxons, s'appuyant les uns sur les autres, couvraient les abords -de la Bretagne et assuraient à leur allié la possession tranquille de -toute la côte gauloise. Il n'avait rien à craindre tant que les uns lui -gardaient le port de Boulogne, et les autres les bouches du Rhin. - -Il fallait donc de toute nécessité que, pour châtier l'usurpateur, -Maximien reprît l'un de ces postes et, si possible, tous les deux. -Il se décida pour une expédition contre les Francs, sans doute parce -que ces barbares lui paraissaient plus dangereux que les Saxons, et -qu'il eût craint de leur laisser les mains libres en Gaule pendant que -lui-même serait en Bretagne[125]. Nous voyons qu'au cours de cette -expédition il franchit le Rhin et dévasta le pays des barbares. Les -Francs de l'Escaut et du Wahal, intimidés par ce déploiement de forces -et incapables de résister à son armée, se hâtèrent de faire leur -soumission et de se déclarer les vassaux de l'Empire; à ces conditions, -il leur laissa la jouissance des terres qu'ils avaient usurpées. L'acte -d'hommage eut lieu dans une de ces cérémonies imposantes par lesquelles -Rome s'entendait à impressionner l'imagination des barbares. Tout le -peuple franc, conduit par son roi Genobaud, se présenta humblement à -l'empereur, et s'engagea d'une manière solennelle à être désormais -fidèle, et, sans doute, à fournir à l'empereur des contingents -militaires pour prix des territoires qu'il lui laissait. La scène -est restée dans la mémoire des Romains, qui n'étaient plus habitués à -des spectacles si flatteurs pour leur patriotisme; ils se racontèrent -longtemps ce roi barbare dont ils ne comprenaient pas le langage, mais -dont ils interprétaient les gestes, et qui, tourné vers les siens, leur -montrait l'empereur en leur commandant de le vénérer comme il faisait -lui-même[126]. Ce Genobaud est le premier roi franc dont l'histoire ait -fait mention. Si notre conjecture est fondée, il aura été le souverain -de ceux de Belgique, et, à ce titre, c'est lui et non le fabuleux -Faramond qui devrait ouvrir la série des rois saliens. Devenu le vassal -de l'empereur, il tint désormais à titre légal la rive gauche du Rhin, -mais ce titre ne changea rien à la situation des choses. En réalité, la -colonie franque de l'Escaut était l'avant-poste de l'invasion et non le -boulevard de l'Empire[127]. - -[Note 125: _Panegyr. latin._, II, 7, et III, 5. Ces sources ne font -pas connaître le nom du pays qui fut ainsi désolé par Maximien; mais -tout indique que ce fut la région des embouchures du Rhin, de la Meuse -et de l'Escaut.] - -[Note 126: Cum per te regnum receperit Genobaudes a teque cominus -acceperit. Ce passage, mal coupé dans certains manuscrits, a donné -«Genobaud Esateque», et a induit plusieurs historiens, notamment -Fauriel, I, p. 165, et Amédée Thierry, _Histoire de la Gaule sous la -domination romaine_, II, p. 53, à admettre deux rois, Genobaud et -Esatech.] - -[Note 127: Tuo, Maximiane Auguste, nutu Nerviorum et Trevirorum -arva jacentia velut postliminio restitutus et receptus in leges Francus -excoluit. _Panegyr. lat._, V, 21. Sur l'interprétation de ce passage -intentionnellement obscur, voir Pétigny, _Études sur l'histoire, les -lois et les institutions de l'époque mérovingienne_, I, p. 149, note.] - -Tout en battant les alliés de l'usurpateur, Maximien pressait les -mesures qui devaient lui permettre d'aller le châtier à son tour. Il -fallut commencer par construire une nouvelle flotte, puisque Carausius -était maître de l'ancienne. Pendant tout l'été on y travailla avec -ardeur sur les chantiers qui se trouvaient à l'embouchure des fleuves. -L'expédition échoua toutefois: le silence des panégyristes en est la -preuve sans réplique; l'un d'eux n'y fait une allusion timide que pour -attribuer l'échec à l'inclémence du temps et à l'inexpérience de -l'équipage[128]. Les empereurs crurent prudent de ne pas renouveler la -tentative: ils traitèrent avec le rebelle qu'ils n'avaient pu vaincre, -et lui laissèrent la Bretagne[129]. Il est fort peu probable qu'ils lui -aient accordé le titre d'Auguste; mais Carausius ne craignit pas de -se l'attribuer dans les médailles qu'il fit frapper pour célébrer une -réconciliation si heureuse pour lui. Il y figure à côté de Dioclétien -et de Maximien avec l'exergue: _Carausius et ses frères. Paix des trois -Augustes_[130]. - -[Note 128: Exercitibus autem vestris licet invictis virtute, tamen -in re maritima novis... Illam inclementiam maris, quæ victoriam vestram -fatali quadam necessitate distulerat. _Panegyr. lat._, V, 12.] - -[Note 129: Eutrope, IX, 22; Aurelius Victor, _Cæsar_, 39.] - -[Note 130: Eckel, _Doctrina nummorum_, VIII, 47; Mionnet, II, p. -169.] - -Carausius et les Francs ses alliés ne jouirent pas longtemps d'une -tranquillité qu'eux-mêmes, peut-être, auraient voulu laisser à -l'Empire. Tout changea de face lorsque le César Constance Chlore vint -remplacer Maximien dans le gouvernement de la Gaule. Ce vaillant homme -ne se considérait pas comme lié par la politique de son prédécesseur -vis-à-vis de l'heureux brigand ménapien; il entendit régler lui seul, -et à titre souverain, les destinées de la Gaule et de la Bretagne. -Son premier exploit fut de reprendre Boulogne, à la suite d'un siège -mémorable, où l'armée romaine dut recourir à toutes les ressources de -la poliorcétique ancienne. Après cela, pour achever d'isoler Carausius, -et pendant qu'il faisait construire une flotte pour aller le chercher -en Bretagne, il fondit sur ses alliés francs dans la Ménapie et dans -l'île des Bataves; il poussa même au delà du Rhin, et alla donner -la chasse aux ennemis de l'Empire jusque dans leurs plus lointaines -retraites[131]. Ni les marécages ni les forêts ne protégèrent cette -fois les barbares contre les légions romaines: il leur fallut se -rendre avec femmes et enfants, et aller cultiver, pour le compte de -l'Empire, les terres qu'ils avaient pillées peut-être auparavant[132]. -Constance les répartit dans les solitudes des pays d'Amiens et de -Beauvais, et dans les cantons abandonnés des cités de Troyes et de -Langres[133]. Les habitants des provinces assistèrent avec un joyeux -étonnement au défilé de ces longues chiourmes de captifs que l'on -conduisait aux travaux forcés de la terre romaine. En attendant qu'ils -arrivassent à destination, ils étaient employés à diverses besognes -dans les villes qu'ils traversaient. Un témoin oculaire nous les -montre, dans une de leurs haltes, accroupis ou couchés pêle-mêle sous -les portiques des cités. Les hommes, plongés dans le morne abattement -du vaincu, avaient perdu cette allure farouche qui les rendait si -redoutables; leurs femmes et leurs mères les contemplaient maintenant -avec mépris, tandis qu'enchaînés côte à côte, les jeunes gens et les -jeunes filles gardaient le confiant abandon de leur âge et échangeaient -des paroles de tendresse. - -[Note 131: _Panegyr. lat._, VII, 6.] - -[Note 132: _Ibid._, V, 8 et VII, 4.] - -[Note 133: _Ibid._, _V_, 21. Pendant tout le moyen âge, le souvenir -de ces Francs transplantés s'est conservé au pays de Langres dans le -nom du _Pays Hattuariorum_ et en Franche-Comté dans celui du _pays -Amavorum_ ou _Chamavorum_, sur lesquels voyez Zeuss, _Die Deutschen -und die Nachbarstämme_, Munich 1837, p. 582 et suivantes, et Longnon, -_Atlas historique de la France_, texte explicatif, pp. 96 et 134.] - -«Ainsi donc, s'écrie le témoin cité tout à l'heure, le Chamave et -le Frison labourent maintenant pour moi; ces pillards, ces nomades -sont aujourd'hui des manœuvres aux mains noircies par le travail des -champs; je les rencontre au marché, vendant leur bétail et débattant -le prix de leur blé. Ce ne sont pas seulement des colons; vienne -l'heure du recrutement, on les verra accourir, conscrits volontaires -qui supporteront toutes les fatigues, et qui courberont le dos sous le -cep du centurion, heureux de servir l'Empire et de porter le nom de -soldat[134].» - -[Note 134: _Panegyr. lat._, V.] - -Maître de Boulogne et vainqueur des Francs, Constance pouvait -entreprendre la conquête de la Bretagne. Il monta sur la flotte qu'il -avait fait construire et partit pour une expédition contre Allectus, -qui, après avoir assassiné Carausius, venait de se mettre à sa place. -Le vieux Maximien, pendant ce temps, devait veiller sur la ligne du -Rhin et en écarter les barbares[135]. Mais, soit qu'il fût affaibli par -l'âge, soit qu'il lui répugnât d'être en quelque sorte le lieutenant -de son César, il laissa passer les Alamans, et Constance, revenu de -sa campagne victorieuse d'outre-Manche, qui avait remis la Bretagne -sous l'autorité romaine, eut toutes les peines du monde à refouler -ces nouveaux agresseurs. Après avoir failli tomber dans leurs mains -sous les murs de Langres, il finit par les tailler en pièces, courut -infliger le même sort à leur seconde armée près de Vindonissa, puis -ramena prisonniers un grand nombre de leurs guerriers qui s'étaient -réfugiés dans une île du Rhin gelé. - -[Note 135: _Ibid._, X, 13.] - -Ce prince humain, tolérant, généreux, simple dans ses mœurs et dans -ses goûts, qui savait vaincre, gouverner et pardonner, mourut trop -tôt pour le bonheur de la Gaule. Son fils Constantin hérita des -qualités militaires de son père; seulement il donna à la lutte contre -les barbares un caractère d'atrocité qu'elle n'avait pas encore -eu. Deux rois francs, Ascaric et Ragais, avaient été à la tête des -troupes qui avaient envahi la Gaule pendant l'absence de Constance -Chlore. Constantin courut les chercher en Batavie, s'empara de leurs -personnes, et les ramena enchaînés à Trèves, où il les livra dans -l'amphithéâtre aux dents des bêtes féroces, avec une multitude de leurs -compatriotes[136]. Les panégyristes parlent avec enthousiasme de ces -cruelles hécatombes de victimes humaines, et l'un d'eux compare le -jeune vainqueur qui, pour ses débuts, fait périr des rois, à Hercule, -qui, dans son berceau, étrangla deux serpents[137]. - -[Note 136: Eutrope, X, 3; _Panegyr. lat._, VI, 4; VII, 10, 11, et -X, 16.] - -[Note 137: _Panegyr. lat._, X, 16.] - -Un cri d'indignation retentit dans le pays franc, et plusieurs -peuplades jurèrent de tirer vengeance de ces atrocités. Les Chamaves, -les Tubantes, les Chérusques, les Bructères se soulevèrent ensemble -contre l'oppresseur de leur nation[138]. C'était bien, cette fois, une -véritable ligue qui réunissait contre les Romains toutes les forces -barbares des Pays-Bas. Il fallait tenir tête à tous ces peuples en -même temps qu'aux Alamans, qui eux-mêmes rentraient en campagne sur le -haut Rhin. Constantin n'hésita pas un instant. Franchissant de nouveau -le Rhin, il apparut comme la foudre au beau milieu de ces nations -guerrières qui se préparaient à le surprendre. Elles se dispersèrent -épouvantées, mais il les poursuivit jusqu'au fond de leurs marécages, -brûlant leurs bourgades et massacrant indifféremment les hommes et -les bêtes, jusqu'à ce que les soldats furent rassasiés de carnage. -Quand il reparut enfin sur les bords du fleuve, il traînait à sa -suite une multitude de captifs réservés aux plus tristes destinées. -Les moins malheureux furent envoyés dans les provinces comme colons, -d'autres réduits en esclavage; ceux qui étaient trop fiers pour devenir -esclaves et trop peu sûrs pour le service militaire défrayèrent les -jeux sanglants de l'amphithéâtre, où leur nombre, dit un panégyriste, -fatigua la multitude des bêtes féroces[139]. - -[Note 138: Quid memorem Bructeros? Quid Chamavos? Quid Cheruscos, -Vangiones, Alamanos, Tubantes?... Hi omnes singillatim dein pariter -armati conspiratione fœderatae societatis exarserant. _Panegyr. lat._, -X, 18.] - -[Note 139: _Panegyr. lat._, VII, 12.] - -Ces grandes et lamentables victoires furent couronnées par une série -de mesures stratégiques destinées à en affermir les résultats. Un pont -permanent fut jeté sur le Rhin à Cologne, et la citadelle de Deutz -construite en face pour le garder: Rome semblait affirmer sa volonté -de reprendre possession de la rive droite. Les châteaux-forts que les -dernières guerres avaient détruits se relevèrent de leurs ruines, -des postes militaires échelonnés jusque vers les embouchures du Rhin -gardèrent la rive gauche, et la flottille qui occupait le fleuve -recommença de croiser dans ses eaux. Si profonde était redevenue la -tranquillité, au dire des panégyristes, que les Francs n'osaient -plus se montrer dans la vallée, et que le laboureur romain promenait -tranquillement sa charrue dans les plaines de la rive droite[140]. Pour -perpétuer le souvenir de ses triomphes, Constantin institua les jeux -franciques, qui se célébraient tous les ans du 14 au 20 juillet avec un -éclat extraordinaire. - -[Note 140: _Panegyr. lat._, VII, 11.] - -Tous ces travaux n'étaient pas encore achevés lorsque éclata la grande -crise qui décida des destinées religieuses du monde romain, et qui se -dénoua dans la bataille du Pont Milvius, le 26 octobre 312. Maxence -avait compté sur la diversion que feraient les Francs, et il faut bien, -en effet, que ces barbares, si souvent écrasés, aient été un sérieux -danger pour la Gaule, puisque, à peine délivré de son rival, Constantin -se hâta de regagner les bords du Rhin. Il y trouva les Francs en pleine -ébullition, et qui brûlaient de venger leurs précédents désastres. -Déjà leurs troupes massées sur la rive droite se disposaient à passer -sur l'autre bord, lorsque Constantin s'avisa d'un stratagème hardi. -Déguisé en simple soldat et suivi de deux seuls compagnons, il se -glisse dans le voisinage de leur armée, et parvient à leur faire croire -que l'empereur vient d'être appelé sur le haut Rhin. Sur la foi de -ces renseignements, les barbares passent en hâte sur la rive romaine, -et viennent se faire tailler en pièces dans une embuscade qu'il leur -avait dressée. Lui-même passe le fleuve à la suite des fuyards et va -achever l'extermination. Pour la troisième fois, l'arène de Trèves se -remplit de victimes humaines destinées aux bêtes sauvages, et l'on vit -plus d'un de ces infortunés se jeter lui-même au-devant des morsures, -pour en finir plus vite[141]. Leur courage désespéré excite un instant, -sinon la pitié, du moins l'admiration du panégyriste; mais c'est pour -mieux louer leur bourreau: «Il y a quelque gloire, dit-il, à vaincre de -pareilles gens[142].» - -[Note 141: _Panegyr. lat._, IX, 23.] - -[Note 142: Ex quo ipso apparet quam magnum sit vicisse tam prodigos -sui. _Panegyr. lat._, IX, 23.] - -Au moins, en avait-on fini, cette fois, avec l'opiniâtre barbarie -franque? Les orateurs officiels se le persuadèrent, et l'un d'eux -crut pouvoir affirmer à Constantin que le nom de Franc ne serait plus -prononcé désormais[143]. L'histoire n'a pas confirmé cette prophétie; -elle s'est bornée à oublier le nom du prophète. Constantin, lui, fut -d'un autre avis que ses flatteurs. En quittant pour toujours ces rives -septentrionales où il laissait chez les ennemis de l'Empire un nom si -redouté, il crut devoir les placer sous la surveillance de son propre -fils (317). La précaution n'était pas superflue, car dès que les -barbares ne se sentirent plus sous le feu du regard de Constantin[144], -ils reprirent les armes, et le jeune Crispus eut à recommencer les -combats de son père. L'intrépide optimisme des rhéteurs ne se démentit -pas: si les Francs repoussaient si vite après avoir été exterminés, -c'était, à leur sens, pour fournir au prince impérial l'occasion de -commencer sa carrière par des victoires[145]. - -[Note 143: Tantamque cladem vastitatemque perjuræ genti intulisti -ut post vix ullum nomem habitura sit. _Panegyr. lat._, IX, 22.] - -[Note 144: Hic imperatorius ardor oculorum. _Panegyr. lat._, VI, 9.] - -[Note 145: Fecunda malis suis natio ita raptim adolevit robusteque -recreata est ut fortissimo Cæsari primitias ingentis victoriæ daret. -_Panegyr. lat._ X.] - -La campagne de Crispus se place aux environs de l'année 320; depuis -cette date, il s'écoule une vingtaine d'années sur lesquelles nous -manquons de toute espèce de renseignements. Il est possible que les -Francs soient restés en repos pendant tout ce temps. Ils avaient eu -tour à tour en face d'eux trois fils de Constantin. Crispus, qui périt -en 326, avait été remplacé par Constantin II; lorsqu'en 332 celui-ci -fut rappelé pour aller combattre les Goths, il eut pour successeur -son frère Constant, qui n'était âgé que de quinze ans, mais qui sans -doute avait été placé sous la direction de quelque général expérimenté. -Apparemment on ne se serait pas avisé de ces mutations dans le haut -personnel, si le pays n'avait joui au moins d'une tranquillité relative. - -Mais la situation allait bientôt changer, et les guerres intestines des -fils de Constantin permirent aux Francs de faire reperdre à l'Empire -tous ses avantages antérieurs. Constantin II, à qui était échue la -Gaule avec l'Espagne et la Bretagne, étant allé se faire tuer en -Italie dans une guerre contre son frère Constant (340), la Gaule dut -rester quelque temps sans maître, car on ne peut supposer qu'elle se -soit jetée d'emblée dans les bras du vainqueur de son souverain. Les -Francs profitèrent de ce moment de crise pour reprendre les armes, et -dès l'année suivante, les chroniqueurs nous signalent les combats que -Constant eut à leur livrer. Ils remplissent les années 341 à 345, si -la chronologie de nos annalistes est exacte, et il ne paraît pas que -la victoire ait souri aux armes impériales. On parle bien de succès -remportés sur les Francs et de la paix qui leur aurait été imposée par -l'empereur[146]; mais ce sont là, chez les écrivains de la décadence, -des formules presque officielles, sous lesquelles il n'est pas malaisé -de discerner des réalités beaucoup moins flatteuses. La sécheresse même -des notices et l'absence de toute mention un peu précise attestent -l'embarras des historiographes, et une ligne de la Chronique de saint -Jérôme[147], disant qu'on a combattu contre les Francs avec des succès -divers, montre ce qu'il faut penser des uniformes bulletins de victoire -enregistrés par des contemporains moins sincères. Quand ceux-ci nous -disent qu'on a fait la paix avec les Francs, il faut entendre par là -qu'on a traité avec un ennemi qu'on n'a pas vaincu, nullement qu'on -lui a dicté ses conditions; personne ne s'y trompera pour peu qu'il -soit habitué au langage conventionnel de cette époque. Concluons que -l'Empire a dû laisser les Francs en possession des terres qu'ils -avaient envahies, et que tout son triomphe sur eux consista à leur -faire promettre de lui fournir des soldats[148]. Les barbares, on l'a -vu, ne refusaient jamais un pareil engagement. Quant au territoire qui -dut leur être abandonné, il n'y a pas de doute que ce fut la Toxandrie: -c'est là, en effet, que nous les trouvons installés à la date de 358, -et l'historien qui mentionne leur établissement dans cette contrée nous -apprend qu'ils y sont déjà depuis quelque temps[149]. - -[Note 146: Saint Jérôme, _Chronic._, ann. 344 et 345; Idatius, ann. -341 et 342; Cassiodore, _Chronic._, ann. 344; Socrate, _Hist. eccles._, -II, 10; Sozomène, _Hist. eccles._, III, 6; Libanius, _Orat._, III, -pages 138-139, éd. de Paris.] - -[Note 147: Saint Jérôme, _Chron._, l. l.1: Vario eventu adversum -Francos a Constante pugnatur.] - -[Note 148: Cf. Amédée Thierry, _Histoire de la Gaule sous la -domination romaine_, II, p. 211, suivi par V. Duruy, _Hist. des -Romains_, VI, p. 223, et Richter, _Annalen des Fränkischen Reichs_, I, -p. 10. Fauriel, I, pp. 166 et suiv., induit en erreur par une fausse -citation d'Idatius, admet l'année 337, mais il ne se trompe que de -quelques années, et rapporte aussi l'entrée des Francs en Gaule au -règne de Constant, qu'il appelle à tort Constance. V. encore Dederich, -_Der Frankenbund_, p. 113 et Luden, II, p. 165, cité par Dederich.] - -[Note 149: Parlant de l'expédition de Julien contre les Francs -Saliens en 358, Ammien Marcellin écrit: «Petit primos ommium Francos, -eos videlicet quos consuetudo Salios appellavit, ausos olim in Romano -solo apud Toxiandriam locum habitacula sibi figere praelicenter.» -XVIII, 8, 3.] - -Ce qui confirme singulièrement cette conjecture, c'est qu'au dire des -archéologues, la plupart des trésors romains enfouis en pays flamand -datent des années qui suivirent le règne de Constantin le Grand[150]. -Il en faudrait conclure que dès cette époque les Francs débordèrent -sur toute la Belgique septentrionale, et qu'ils se répandirent depuis -la Campine jusque vers les côtes de la mer du Nord. Ils durent trouver -dans ces régions, à côté des Saxons qui occupaient les rivages, ceux -de leurs compatriotes qui étaient venus s'établir en Ménapie du temps -de Carausius, et que ni Maximien ni les autres empereurs de la maison -flavienne n'avaient totalement délogés de cette province. - -[Note 150: «Aussi les autres médailles romaines qu'on a déterrées -jusqu'à présent en Flandre finissent la plupart à Constantin le Grand.» -De Bast, _Recueil d'antiquités_, etc. (1808), p. 100.--Cf. Heylen, _De -antiquis Romanorum monumentis in Austriaco Belgio superstitibus_ (_Mém. -de l'Acad. de Bruxelles_, t. IV, 1783), passim.] - -Cette seconde immigration des Francs dans la Gaule, qui eut pour -conséquence la germanisation définitive de la Belgique septentrionale, -a passé, comme la première, à peu près inaperçue des contemporains, -parce qu'ils ne pouvaient pas en apprécier la portée lointaine. Qui -leur eût dit que c'était le premier acte d'une prise de possession -irrévocable du territoire romain par les héritiers de l'Empire? Sans -doute ils éprouvèrent une certaine humiliation à voir la frontière -violée impunément par des tribus rebelles; mais l'Empire lui-même, -depuis plusieurs générations, n'avait-il pas multiplié les colonies -barbares sur son sol? C'étaient, il est vrai, des vaincus qu'il y avait -installés; mais si les nouveaux venus acceptèrent, comme on peut le -croire, l'obligation de se soumettre au service militaire, on n'aura -pas vu une différence essentielle entre l'indépendance des uns et le -vasselage des autres. D'ailleurs, les terres dont les Francs venaient -de s'emparer étaient précisément celles dont Rome n'avait rien su -faire, et qui, composées de landes stériles vers l'est, vers l'ouest -de forêts marécageuses, étaient restées depuis quatre siècles barbares -et inhabitées. Aucune portion du sol effectivement occupé par la -civilisation romaine ne leur fut abandonnée. Ils ne pénétrèrent dans -aucune cité, dans aucune ville forte. Tongres et Tournai restèrent -au pouvoir de l'Empire, avec les grandes chaussées stratégiques qui -maintenaient les communications entre Cologne et la Gaule. Plus d'un -optimiste de l'époque aura pu se dire, en renouvelant un mot de -Gallien, que les sables de la Campine n'étaient pas indispensables au -bonheur de l'Empire. - -Nous avons maintenant à exposer d'où venaient les peuplades franques -qui s'établirent ainsi en Belgique. Toutes les deux, celles de la -Ménapie comme celles du pays des Toxandres, sortaient de l'île des -Bataves, qui était depuis longtemps devenue le vestibule de l'Empire -pour toutes les tribus de la famille franque. Attirées par la richesse -du sol provincial, ou poussées par les peuples cantonnés en arrière -d'elles, elles passaient en Batavie, y absorbaient plus ou moins ce -qu'elles trouvaient de population indigène, puis, après cette halte, -se remettaient en marche et pénétraient en pays romain. Le souvenir -de ces migrations nous a été conservé d'une manière un peu vague, mais -exacte cependant, par un historien du cinquième siècle; selon lui, -c'est pour échapper à la pression de leurs voisins les Saxons que les -Francs se sont établis en Batavie[151]. Une de leurs peuplades, celle -des Saliens, a pendant quelque temps conservé son nom sur la rive -gauche. Il se retrouve, en effet, au milieu du quatrième siècle, sous -la plume des historiens contemporains[152], puis encore un peu plus -tard dans l'Almanach de l'Empire[153]. Après cela il disparaît, ou du -moins, les rares fois qu'il en est fait mention, il n'a plus, comme -celui des Sicambres, qu'une valeur purement poétique[154]. Il n'est pas -prouvé qu'il faille l'identifier avec l'adjectif salique, qui semble -désigner plutôt la qualité du propriétaire libre. La loi salique, -c'est, selon toute apparence, la loi des hommes de condition salique, -et non celle des hommes de race salienne. - -[Note 151: Zosime, III, 3.] - -[Note 152: Julien, _Opera_, éd. de Paris, 1630, p. 514; Ammien -Marcellin, XVII, 8; Zosime, III, 6.] - -[Note 153: La _Notitia dignitatum imperii_ mentionne une cohorte de -Saliens dans l'armée du _magister peditum_ d'Occident, une de _Salii -seniores_ dans celle du maître de la cavalerie des Gaules, une de -_Salii juniores Gallicani_ en Espagne.] - -[Note 154: Ainsi dans Claudien, _De laudibus Stilichonis_, I, 211, -et dans Sidoine Apollinaire, _Carmina_, VII, 237.] - -Les Saliens ne sont donc, en réalité, qu'une fraction du groupe -occidental des Francs, qui comprenait encore des Bataves, des Gugernes, -des Chamaves et des Tongres. Dès le cinquième siècle, tous ces noms -étaient oubliés, et le peuple sorti de leur fusion s'appelait, comme -sur la rive droite, le peuple des Francs. Les historiens ont pris -l'habitude de comprendre sous la désignation de Saliens les peuples -francs autres que les Ripuaires[155]. C'est une erreur. Le peuple sur -lequel régna la dynastie mérovingienne ne s'est connu lui-même que sous -le nom de Francs, qui désignait également les Ripuaires. L'opposition -entre ceux-ci et les Saliens est une conception assez tardive, ignorée -encore des Francs de Clodion et de ceux de Clovis[156]. - -[Note 155: Le nom des Ripuaires apparaît pour la première fois dans -Jordanes, c. 36, qui distingue entre _Riparii_ et _Franci_, avec la -même inexactitude que, par exemple, Sidoine Apollinaire, _Carm._, VII, -236 et 237, oppose _Salius_ à _Francus_.] - -[Note 156: Depuis que ces lignes sont écrites, ma thèse a été -reprise et développée par M. O. Dippe, _Der Prolog der Lex Salica_ -(dans _Historische Vierteljahrschrift_, 1899, pp. 178 et 186-188).] - -Ainsi, deux colonies franques, l'une vers 287, l'autre en 341, ont osé, -selon le mot d'un historien, s'établir sur la rive romaine sans l'aveu -des empereurs, et s'y sont ensuite maintenues avec leur permission. -L'une s'est cantonnée sur le bas Escaut et s'est répandue dans les deux -Flandres; l'autre a pris pied dans le Brabant septentrional et dans la -Campine actuelle. Fondues ensemble à un moment qui doit coïncider avec -l'invasion de 341, elles ont constitué le noyau du peuple de Clodion. -Le berceau de la monarchie française est dans les plaines des Pays-Bas. - - - - -IV - -LES FRANCS EN BELGIQUE - -(_Suite._) - - -Plus d'un demi-siècle va s'écouler sans que les colonies franques de -la Toxandrie et de la Flandre attirent l'attention de l'histoire. -Les rares fois qu'il sera question d'elles, on n'en parlera que -pour signaler leurs revers. On dirait qu'elles cherchent à se faire -oublier de l'Empire, ou à le réconcilier avec leur prise de possession -irrégulière et violente. Tout le poids de la lutte entre Francs et -Romains pèsera sur leurs compatriotes restés en Germanie, et qui, à -leur tour, essayeront de forcer le passage. Mais, dans les assauts -répétés qu'ils livreront à la frontière du Rhin, ce seront des Francs -encore qu'ils rencontreront en face d'eux comme derniers défenseurs -du monde romain. Rien ne montre mieux la vitalité de ce peuple, et -la place qu'il prend dès lors en Occident. Il ne s'agit déjà plus de -savoir si la Gaule sera romaine ou germanique; la seule question qui se -pose, c'est si elle appartiendra aux Francs romanisés ou aux Francs -restés barbares. De toute manière, sous l'uniforme romain ou sous les -étendards de ses rois nationaux, le Franc sera le maître de la Gaule. -Voilà ce qu'enseignent les vicissitudes, souvent fort compliquées, du -siècle dont l'histoire va passer sous nos yeux. - -Le 18 janvier 350, le jeune empereur Constant, sous le règne duquel -les Francs s'étaient établis en Toxandrie, périssait assassiné à la -suite d'un complot qui paraît avoir été ourdi par le parti païen. -Dans cette tragédie, tous les principaux rôles furent joués par -des Francs. L'usurpateur, Magnence, était de race barbare et très -probablement d'origine franque: il avait pour père un Lète et pour -mère une devineresse[157]. L'assassin fut un Franc du nom de Gaiso, et -le dernier fidèle du malheureux empereur fut encore un Franc, nommé -Laniogais, qui l'accompagna dans sa fuite jusqu'au delà des Pyrénées. -C'étaient les Francs aussi qui, avec les Saxons, formaient les éléments -les plus solides de l'armée de Magnence, lorsque celui-ci dut aller -défendre contre l'empereur légitime la couronne qu'il avait usurpée. -Mais ce n'est pas tout, car Constance se procura à prix d'or l'alliance -des Francs du Rhin, et c'est avec leur appui, intéressé mais efficace, -que l'empereur franc fut renversé du trône. Enfin, l'homme qui, en -passant du camp de Magnence dans celui de son adversaire, décida du -sort des deux rivaux, c'était le Franc Silvanus. On cherche vainement -le nom d'un Romain dans cette lutte où tous les intérêts de Rome sont -en jeu. Vaincu à Mursa (351), Magnence s'enfuit jusqu'à Aquilée, et -d'Aquilée jusqu'à Lyon. Là, il apprit que la Gaule s'était révoltée -contre son frère Decentius, à qui il en avait confié la garde pendant -son absence, que Trèves lui avait fermé ses portes, qu'il avait été -battu par l'Alaman Chnodomar en voulant secourir la ville de Mayence, -et que dans son désespoir il s'était tué. Tout croulait autour de lui: -il n'avait plus qu'à imiter son frère, et il mit fin à ses jours par le -suicide. Constance restait seul maître de l'Empire. - -[Note 157: Julien, _Cæsar._, p. 20, ed. de Paris; Zosime, II, 45 et -54.] - -Il paya de la plus noire ingratitude la fidélité du général franc. -Silvanus était né en Gaule, d'un père nommé Bonitus, qui avait rendu -de signalés services à Constantin le Grand dans la guerre contre -Licinius. Il était chrétien, et l'on peut le regarder comme le premier -de sa race qui ait été conquis à la fois par le christianisme et par -la civilisation romaine. Entraîné, sans doute malgré lui, dans le -mouvement qui avait élevé Magnence, il s'en était dégagé à l'heure où -la destinée était indécise encore, et où il y avait quelque courage -à se prononcer comme il fit. Sa loyauté inspirait d'ailleurs tant de -confiance, qu'aussitôt après la défaite de l'usurpateur, Constance -l'avait renvoyé en Gaule pour y tenir les Francs en respect. Il s'était -vaillamment acquitté de ce devoir, et de sa résidence de Cologne il -ne cessait d'avoir l'œil sur ses compatriotes. Mais il était dit que -l'Empire s'acharnerait à détruire tout ce qu'on faisait pour le sauver. -Silvanus a ouvert la longue liste des barbares dont le bras est le -dernier appui de l'Empire, et qui périssent par ordre des empereurs. -La bouche des envieux et des intrigants, toute-puissante sous l'inepte -Constance, eut bientôt fait de ruiner le crédit du fidèle serviteur -dans l'esprit de son maître. Des lettres apocryphes attribuées à -Silvanus et parlant de ses espérances impériales furent divulguées, -et leurs prétendus destinataires arrêtés. L'imposture était évidente, -mais tout le monde tremblait devant les combinaisons scélérates -qu'avait ourdies l'intrigue, car chacun pouvait craindre d'en devenir -à son tour la victime. Seuls les officiers francs, assez nombreux à -la cour[158], et dont plusieurs étaient liés d'amitié avec Silvanus, -eurent le courage de protester. L'un d'eux, Malaric, flétrit tout haut -l'infamie des délateurs, convoqua ses collègues pour les associer à ses -démarches, déclara répondre de la loyauté de son compatriote Silvanus, -offrit même d'aller le chercher et de le ramener à la cour, pour le -mettre à même de s'expliquer sur les accusations lancées contre lui. -Il voulait laisser sa famille en otage et fournir, comme répondant, un -autre de ses compatriotes, le tribun des armatures Mellobaud, ou encore -envoyer Mellobaud à sa place et devenir lui-même sa caution. - -[Note 158: Francis, quorum ea tempestate in palatio multitudo -florebat. Amm. Marcell., XV, 5. 11.] - -Mais c'est en vain que ces généreux barbares se débattaient au milieu -de ces toiles d'araignées, qu'ils essayaient, sans y parvenir, de -trancher avec l'épée. Au lieu de suivre la voie indiquée par Malaric, -on imagina de dépêcher à Silvanus une espèce d'agent provocateur, -nommé Apodemius. Ce misérable, pour le décider à la révolte, fit -tout son possible pour lui laisser croire qu'il était déjà condamné. -Pendant qu'il se consacrait à cette tâche odieuse, les calomniateurs de -cour, mis en verve, s'avisèrent d'entraîner dans la chute de Silvanus -celui-là même qui avait essayé de le sauver. Cette fois encore Malaric -sembla venir à bout, à force de loyauté et d'énergie, de l'abominable -complot: il rassembla les Francs, leur dévoila les nouvelles intrigues -qui s'ourdissaient, leur montra que la cause de Silvanus était leur -cause commune à tous et parla un langage tellement décidé, que -l'empereur, plutôt par crainte que par esprit de justice, se décida -enfin à ouvrir une enquête. L'enquête fit découvrir les faussaires -et mit à nu toute la trame de l'intrigue. Néanmoins des influences -puissantes sauvèrent les principaux coupables, et les autres ne furent -punis que pour la forme. - -Au milieu de tous ces légitimes sujets d'inquiétude et d'indignation, -Silvanus, qui se sentait perdu, ne savait à quelle résolution -s'arrêter. Un instant il rêva de se jeter dans les bras des Francs -d'outre-Rhin, ses compatriotes après tout; mais un ami fidèle lui -exposa qu'il leur avait fait trop de mal pour pouvoir compter sur -eux: «Ils vous tueront, lui dit-il, ou tout au moins vous trahiront à -prix d'argent.» Et, sans doute, il lui rappela la tragique histoire -de Proculus, qui, Franc d'origine comme lui, et comme lui maître -de Cologne, avait eu le malheur de se fier aux Francs et avait été -livré par eux aux Romains. Silvanus se laissa persuader; seulement, -obligé de mettre ses jours en sûreté, il recourut au moyen suprême des -désespérés, et il se fit proclamer empereur. Quelques lambeaux d'étoffe -rouge, arrachés à un étendard militaire, furent la pourpre de son -inauguration. - -La nouvelle de la révolte de Silvanus tomba comme un coup de foudre sur -la cour imbécile qui avait tout fait pour pousser cet honnête homme à -la défection. Lorsqu'elle arriva le soir au palais de Milan, le conseil -impérial fut convoqué d'urgence, et l'on siégea au milieu de la nuit -pour délibérer sur la situation. Tout le monde fut d'accord qu'il n'y -avait qu'un homme pour la rétablir: c'était un vieux général du nom -d'Ursicinus, que de basses intrigues avaient récemment dépouillé de -son commandement militaire en Orient. On convint que l'empereur ferait -semblant d'ignorer la révolte de Silvanus, qu'il lui présenterait -Ursicinus comme son successeur, et qu'il le rappellerait à la cour -par une lettre conçue en termes des plus flatteurs pour lui. Ursicinus -avait carte blanche pour le reste. On ne lui donna pas seulement le -temps de prouver qu'il était innocent des prétendus crimes qui avaient -entraîné sa disgrâce, tant on était pressé de le voir partir, et tant -on croyait peu à sa culpabilité. Les conseillers de l'empereur étaient -heureux d'avoir mis aux prises les deux serviteurs les plus méritants -de leur maître; de toute manière, ils avaient gagné quelque chose. -Ursicinus partit en toute hâte, accompagné d'une escorte dans laquelle -se trouvait l'intègre narrateur auquel nous devons la connaissance de -ce triste épisode[159]. Il voulait arriver assez tôt pour que Silvanus -pût le croire parti de Milan avant que la nouvelle de sa révolte y fût -arrivée. - -[Note 159: Lire toute l'histoire de Silvanus dans Ammien Marcellin, -XV, 5 et 6.] - -Ursicinus trouva Cologne dans une animation extraordinaire; elle -était remplie de soldats, et agitée par les préparatifs que Silvanus -faisait pour recevoir l'assaut des troupes impériales. Il vit bien -qu'il était inutile d'attaquer de front un homme si bien entouré, et -qu'il ne fallait compter, pour réussir, que sur la ruse. Lui qui avait -été récemment encore victime des intrigants et des calomniateurs, il -recourut, pour perdre Silvanus, aux basses et honteuses manœuvres -dont il avait eu à souffrir lui-même. Il faut remarquer qu'Ursicinus -passait pour avoir du mérite, et qu'il travaillait pour son maître -légitime; mais c'est le propre de la décadence de marquer d'une tare -de dégradation les vertus les plus respectables, en les employant à -des œuvres indignes d'elles. Ursicinus gagna la confiance de Silvanus -en affectant de se plaindre avec lui des procédés de la cour, et de -l'ingratitude qui était la seule récompense des honnêtes gens. Pendant -que de la sorte il endormait Silvanus et le plongeait dans une fausse -sécurité, sous main il gagnait ses officiers et préparait sa chute. -Un beau matin, au lever du soleil, le complot éclata. Attaqué par une -bande de rebelles qui massacrèrent sa garde du corps, Silvanus, qui se -rendait à la messe, fut obligé de se réfugier en toute hâte dans la -chapelle chrétienne; mais il y fut poursuivi et massacré. - -Ainsi périt cet infortuné, qui avait mieux mérité de l'Empire, et dont -la cour était parvenue à faire un usurpateur malgré lui. Il laissait -une mémoire sans reproche, et le silence de l'historien qui fit partie -de l'ambassade envoyée pour le perdre est un éloquent témoignage -rendu à ses vertus d'homme et à son honneur de guerrier. Il avait su -inspirer des amitiés fidèles, comme fut celle de Malaric, et de nobles -dévouements, comme celui dont on va parler. Parmi ses domestiques, il -y avait un chétif petit homme du nom de Proculus, qu'on avait mis à -la torture après sa mort pour lui faire avouer les crimes imaginaires -de son maître, et révéler les noms de ses prétendus complices. Tout -le monde tremblait que le malheureux, vaincu par les souffrances, ne -dénonçât une multitude d'innocents. Mais Proculus supporta les plus -cruels tourments sans accuser personne, et, pendant que le bourreau -lui brisait les membres, il ne cessa de protester de l'innocence de -Silvanus, qu'il établit par des arguments sans réplique. Un dévouement -aussi sincère, mais moins pur, fut celui de cette esclave de Silvanus -qui était échue, après la confiscation de ses biens, à l'un des auteurs -de sa mort, nommé Barbation. Elle le dénonça avec sa femme pour crime -de lèse-majesté, et, les ayant fait condamner à mort, elle eut la -satisfaction d'offrir ces têtes odieuses aux mânes du maître qu'elle -pleurait. - -Il était juste de nous arrêter un instant devant la figure de -Silvanus; il montre ce qu'on pouvait faire, au quatrième siècle, d'un -barbare converti, et quelle somme de ressources morales les peuples -germaniques mettaient à la disposition de l'Empire, qui s'acharnait -à les gaspiller de la manière la plus criminelle. Que fallait-il -attendre de souverains qui, n'ayant pas de meilleurs défenseurs que -leurs volontaires barbares, plongeaient eux-mêmes le poignard dans ces -vaillantes et loyales poitrines, et qui, aussitôt après, tremblaient de -peur en s'apercevant de ce qu'ils avaient fait? Il n'y a rien de plus -misérable, et c'est un spectacle que Rome ne se lassera plus de donner -jusqu'à la fin. - -Les Francs d'outre-Rhin se chargèrent de faire de sanglantes -funérailles au compatriote qui leur avait été un voisin si -redoutable[160]. A peine avait-il disparu, qu'ils se précipitèrent sur -la Gaule désormais sans défense. Cologne, le boulevard de la Germanie, -soutint quelque temps leur assaut à l'abri de ses solides murailles; -mais, sans doute parce qu'ils y trouvèrent des intelligences parmi les -fidèles de Silvanus qui voulaient le venger, elle finit par tomber dans -leurs mains, et ils y mirent tout à feu et à sang. La porte des Gaules -leur était toute large ouverte maintenant, et le pont de Constantin, -qui jusqu'alors avait été un ouvrage avancé de la défense, devint -pour eux la triomphale chaussée par laquelle ils passèrent en masses -compactes sur la rive gauche. Pendant le même temps, le haut Rhin était -forcé par les Alamans, et, depuis ses sources jusqu'à son embouchure, -le beau fleuve ne vit plus sur ses deux rives que des déprédateurs -barbares, qui détruisirent quarante-cinq villes sans compter une -innombrable quantité de châteaux forts et de fortins. Rien ne leur -résistait, ni enceinte ni armée; au seul bruit de leur arrivée, les -villes étaient abandonnées par les populations affolées[161]. Mis en -appétit par l'odeur du carnage, les Lètes cantonnés dans l'intérieur -de la Gaule sentirent se réveiller leur instincts barbares; ils -voulurent avoir leur part de la curée, et comme de nouveaux Bagaudes, -ils promenèrent le fer et le feu jusqu'au fond des provinces les plus -éloignées de la frontière[162]. - -[Note 160: Amm. Marcell., XV, 8.] - -[Note 161: Julien, _Lettre aux Athéniens_; Zosime, III, 1.] - -[Note 162: Amm. Marcell., XVI, 11.] - -Que pouvait faire dans de telles conjonctures la cour de Milan, sinon -de nouveau recourir à un de ces hommes qu'on tenait à l'écart tant -qu'on n'avait pas besoin d'eux, et à qui l'on confiait les destins -de l'État aussitôt qu'il était menacé? Il fallut bien que l'empereur -se résignât, malgré ses répugnances, à s'adresser à son jeune parent -Julien, dernier survivant des neveux de Constantin le Grand massacrés -au lendemain de sa mort. - -Julien était alors un jeune homme à l'esprit sérieux et réfléchi, avec -assez de talent et de caractère pour faire honneur à son origine dans -tous les postes où il plairait à la fortune de l'employer. Il avait -gardé jusque là l'attitude effacée qui convenait à ses malheurs et à sa -dignité: il vivait dans la solitude, n'ayant d'autre société que celle -de ses livres, trop timide et trop gauche d'ailleurs pour se faire -valoir, même s'il l'avait voulu, dans un monde prosterné devant tous -les caprices de l'étiquette. On ne se doutait guère, à la cour, de ce -qui se cachait sous ces dehors réservés. On le savait passionné pour la -littérature, et plein de vénération pour les rhéteurs qui avaient été -ses maîtres, et parmi lesquels brillait le sophiste Libanius. Ce qu'on -ignorait, c'est que cette imagination ardente, refoulée sur elle-même -et condamnée à ne trouver de satisfaction que dans la vie purement -intellectuelle, avait été conquise entièrement par les grandeurs du -monde antique, entrevu à travers la splendeur sans pareille dont -l'entouraient ses poètes et ses philosophes. Les Muses l'avaient -ramené devant les autels des dieux oubliés; il s'y était épris du -charme d'une mythologie que d'ailleurs les lettrés de son temps -rajeunissaient au moyen d'ingénieux symbolismes. Son besoin d'idéal -trouva une satisfaction dans ces poétiques rêveries; la grandeur morale -du christianisme, compromis à ses yeux par les royaux meurtriers de sa -famille et par les sophismes de l'hérésie, ne fit pas d'impression sur -cette âme d'écolier trop bien doué. Toutefois, dissimulé comme le sont -d'ordinaire les opprimés, il cacha soigneusement au fond de son cœur -les sentiments qui le remplissaient, et seuls les confidents les plus -intimes de sa pensée purent entrevoir ce qui était réservé au monde, le -jour où il serait donné à Julien d'en occuper le trône[163]. - -[Note 163: Il faut lire sur Julien l'Apostat les pages pénétrantes -où M. Paul Allard analyse avec un remarquable talent de psychologue les -divers éléments qui se sont réunis pour faire l'éducation littéraire et -théurgique de ce personnage, et pour le faire retomber dans les bras -du paganisme. V. _Julien l'Apostat_, tome I, Paris, 1900, livre qui -paraissait au moment où je corrigeais les épreuves de cette seconde -édition.] - -Tel était l'homme sur lequel Constance venait de jeter les yeux pour -délivrer la Gaule des barbares. On le tira de sa solitude, on lui fit -déposer le manteau de philosophe pour la pourpre impériale, on lui -donna la main d'Hélène, sœur de l'empereur, puis, sans lui révéler -la terrible nouvelle de la chute de Cologne, on le dirigea vers la -Gaule avec la mission de faire rentrer cette province sous l'autorité -impériale. Il partit sans joie, l'âme pleine de sombres pressentiments, -se considérant comme une victime vouée à une mort certaine. Lorsque, -revenant de la cérémonie de son inauguration, il était descendu du -char impérial pour entrer dans le palais de Constance, on l'avait -entendu murmurer un vers d'Homère qui parlait du destin fatal d'un -héros: et c'est par cette lugubre prophétie, enveloppée dans un -souvenir classique, que le nouveau César débuta dans sa carrière. - -Il fut d'ailleurs à la hauteur de sa mission. De Vienne, où il avait -passé l'hiver, il courut au printemps de 356 délivrer Autun; puis, par -des chemins tout infestés de barbares, il gagna Auxerre et Troyes, -où l'on osa à peine lui ouvrir lorsqu'il se présenta à l'improviste -devant les portes, tant on y avait peur de l'ennemi qui tenait toute la -campagne. De là il partit pour Reims, où il avait donné rendez-vous à -ses troupes, et de Reims, s'avançant avec les plus grandes précautions, -et en rangs serrés, à travers un épais brouillard qui masquait la -présence de l'ennemi, il prit la route de l'Alsace. Il enleva aux -barbares la ville de Brumagen, et, après en avoir nettoyé la contrée -tant bien que mal, il courut en toute hâte à Cologne. Cologne, en -effet, était le but avéré de l'expédition: il n'y avait rien de plus -urgent que de reprendre cette position, d'une importance sans égale, -qui commandait à la fois le cours du Rhin et la grande chaussée de -Reims. Voilà pourquoi Julien brûlait les étapes, sans prendre le -temps de détruire les ennemis qu'il rencontrait. Il fallut traverser -une région désolée par les invasions successives, et qui offrait aux -soldats le triste spectacle des ruines qu'ils n'avaient pu empêcher, -et des désastres qu'ils avaient à venger. Tout le long du Rhin, les -villes et les châteaux-forts n'étaient plus qu'un amas de décombres; -seule, Remagen était encore debout, ainsi qu'une tour solitaire dans -le voisinage de Cologne. Julien pénétra sans obstacle dans la ville -démantelée et à peu près déserte, que les barbares ne purent pas -défendre: ils n'avaient pas encore déposé leur aversion pour les -enceintes muraillées, qu'ils regardaient comme des tombeaux, et ils -ne savaient que faire des ruines qui étaient leur œuvre. Le général -romain s'y établit avec ses soldats; il en releva les murs, la remit -en état de défense, et sans doute y rappela la population. Une série -d'opérations militaires contre les Francs répandit la terreur parmi -eux; leurs rois furent forcés de faire la paix, et de respecter la -sécurité du boulevard de l'Empire. Ce grand résultat obtenu, Julien -revint par Trèves, et alla prendre ses quartiers d'hiver à Sens, au -cœur de la Gaule. - -Il venait de fermer ce pays à de nouveaux envahisseurs; mais il y avait -enfermé les anciens, et ils restaient terribles. Les provinces étaient -sillonnées dans tous les sens par des bandes de Francs, d'Alamans et de -Lètes, qui tenaient la campagne, qui coupaient les communications entre -les villes, et qui, servis par des quantités d'espions et de traîtres, -fondaient à l'improviste sur les endroits qui semblaient le plus en -sûreté. Julien, qui avait cru pouvoir disperser ses troupes dans leurs -cantonnements fut lui-même assailli à Sens par ces hardis pillards, -et pendant trente jours il dut soutenir leur siège, sans que durant -tout ce temps, soit trahison, soit impuissance, les troupes romaines -des villes voisines pussent venir à son secours. Il se défendit tout -seul, et finit par repousser l'ennemi. Au printemps de 357, il reprit -l'offensive; cette fois, c'était le haut Rhin qu'il s'agissait de -reconquérir, et les Alamans qu'il fallait humilier. Mal servi, trahi -même par un lieutenant inepte que Constance avait attaché à ses flancs, -Julien parvint cependant à rebâtir Saverne, qui commandait la route du -Rhin vers l'intérieur de la Gaule; il arriva ensuite jusque près de -Strasbourg, où il livra une sanglante bataille à sept rois alamans. -Dans cette journée, dont les principaux honneurs furent pour les -auxiliaires barbares, Julien se couvrit de gloire, et il poursuivit les -vaincus au delà du Rhin pour achever leur soumission. - -Les Francs avaient profité de son absence pour reprendre le cours de -leurs déprédations en Gaule Belgique. Sévère, maître de la cavalerie de -Julien, allant de Cologne à Reims, était tombé sur eux dans le pays de -Juliers, et il put rapporter à son général en chef les ravages qu'ils -commettaient dans cette contrée de Belgique toujours éprouvée. La chose -parut assez importante à Julien pour qu'au lieu de prendre pendant la -mauvaise saison un repos mérité, il donnât tout de suite la chasse à -ces insolents pillards. Ceux-ci, apprenant son arrivée, se jetèrent -à la hâte dans deux forts à moitié ruinés sur les bords de la Meuse, -dont l'histoire ne nous a pas conservé les noms, et, pendant près de -deux mois d'hiver (décembre 357 et janvier 358) ils y résistèrent -aux efforts qu'il fit pour les réduire. Comme le fleuve était gelé, -et qu'il pouvait craindre que les assiégés ne s'échappassent à la -faveur des ténèbres, il y fit circuler nuit et jour des bateaux qui -ne cessaient d'en casser les glaces. Enfin la constance des Romains -triompha de la fermeté des barbares; épuisés de faim et de fatigue, ils -furent obligés de se rendre, et Julien les envoya à l'empereur. Une -armée de ravitaillement qui venait à leur secours rebroussa chemin en -apprenant cette nouvelle, et le jeune César alla passer le reste d'une -année si laborieuse dans une ville des bords de la Seine pour laquelle -il avait une vive prédilection, et qu'il appelait sa chère Lutèce. - -L'immense capitale qui est aujourd'hui le rendez-vous de l'univers -entier n'avait alors rien de ce qui a fait la grande destinée de -Paris, si ce n'est l'étonnante ampleur de son site prédestiné et le -charme souverain de son beau fleuve. Les forêts et les marécages en -occupaient les deux rives; au bas de Ménilmontant s'étendaient des -eaux croupissantes; le bois de Boulogne arrivait jusqu'au Louvre; la -Bièvre se frayait son chemin jusqu'à la Seine à travers des forêts -de roseaux. Paris n'était encore que l'îlot de la Cité. Là, enfermée -dans la double enceinte que lui faisaient les flots et les murs -romains du troisième siècle, la ville surgissait comme une de ces -citadelles de la civilisation qui sont à la fois un arsenal et un -atelier. L'élément principal de la population était constitué par une -puissante corporation marchande, celle des nautes parisiens, dont les -barquettes sillonnaient incessamment la Seine et dont le souvenir est -resté dans les armes de la ville: un navire aux voiles gonflées. Paris -avait dès lors, si l'on peut ainsi parler, le caractère cosmopolite -et international qu'il devait prendre au cours des siècles. Dans son -étroite enceinte se dressaient les monuments de toutes les religions. -Le dieu Esus y avait ses autels, ainsi que Cernunnos, le dieu aux -cornes chargées d'anneaux, et le taureau Trigaranos qui portait trois -grues sur son dos; Jupiter y présidait au cours des flots, du haut -de l'autel que les nautes lui avaient consacré sous Tibère; Mithra y -avait ses adorateurs, et, depuis longtemps, le Dieu qui devait détrôner -toutes les idoles y possédait, sous le vocable de saint Étienne, un -sanctuaire qui est aujourd'hui Notre-Dame de Paris. Au surplus, la -ville, riche et pleine d'habitants, avait débordé sur les deux rives de -son fleuve, où l'on a retrouvé ses monuments et surtout ses tombeaux. -La rive gauche était particulièrement recherchée: c'est là que -Constance Chlore, à ce qu'il paraît, avait bâti le palais des Thermes. -Ce gigantesque monument, alimenté par l'aqueduc dont Arcueil garde -encore les ruines et le nom, était le centre d'un vaste quartier romain -qui s'échelonnait le long des voies conduisant à Orléans et à Sens. -Julien, qui y demeurait, achève lui-même cette description; il faut -laisser parler ici la première voix qui ait présenté Paris au monde -civilisé: - -» J'étais alors en quartier d'hiver dans ma chère Lutèce: les Celtes -appellent ainsi la petite ville de Parisii. C'est un îlot jeté sur le -fleuve, qui l'enveloppe de toutes parts. Des ponts de bois y conduisent -des deux côtés. Le fleuve diminue ou grossit rarement; il est presque -toujours au même niveau été comme hiver; l'eau qu'il fournit est très -agréable et très limpide. L'hiver y est très doux, à cause, dit-on, de -la chaleur de l'Océan, dont on n'est pas à neuf cents stades, et qui, -peut-être, répand jusque-là quelque douce vapeur: or, il paraît que -l'eau de mer est plus chaude que l'eau douce. Quoi qu'il en soit, il -est certain que les habitants de ce pays ont de plus tièdes hivers. Il -y pousse de bonnes vignes, et quelques-uns se sont ingéniés d'avoir des -figuiers, en les entourant, pendant l'hiver, d'un manteau de paille ou -de tout autre objet qui sert à préserver les arbres des intempéries -de l'air. Cette année-là, l'hiver était plus rude que de coutume: le -fleuve charriait comme des plaques de marbre[164].» - -[Note 164: Julien, _Misopognon_, trad. Talbot, dans les _Œuvres -complètes de Julien_, p. 294 et 295.] - -C'est là, dans la future capitale du royaume des Francs, que le dernier -des empereurs païens passa l'hiver à former des plans de campagne -contre ce peuple. Sa tête roulait de vastes projets. Avoir remis -la Gaule dans l'état où elle se trouvait avant la mort de Silvanus -ne lui suffisait pas. Ce qu'il rêvait, c'était de faire rebrousser -chemin aux événements qui avaient amené l'établissement des Francs -en Gaule, et de rejeter au delà du Rhin ces audacieux violateurs du -territoire impérial. Il y avait un intérêt capital pour l'Empire à -redevenir le maître du cours inférieur de ce fleuve. C'était la plus -importante voie de communication entre la Gaule et la Bretagne. Les -flottilles qui revenaient tous les ans de l'île avec le blé nécessaire -à la subsistance des troupes remontaient le Rhin et ses affluents, -et déchargeaient leur cargaison dans les localités qui s'élevaient -sur leurs rives; de là, elles étaient distribuées facilement dans les -divers campements de leurs vallées. - -Mais depuis que les barbares occupaient les deux bords du fleuve ainsi -que ses embouchures, rien n'était plus difficile que le ravitaillement -des garnisons de Belgique et de Germanie. Il fallait tout décharger -à Boulogne et dans d'autres ports de la Manche, d'où, au prix de -difficultés considérables, et non sans grands frais, on faisait -les transports dans l'intérieur au moyen de chariots. Outre cette -difficulté vraiment capitale, qui devait être très vivement ressentie -par les gouverneurs de la Gaule, on devine les embarras du commerce -paralysé par la fermeture des principaux débouchés. Telle était la -détresse, que le préfet du prétoire des Gaules, Florentius, avait -offert aux Francs deux mille livres d'argent s'ils consentaient à -rétablir la liberté de la navigation sur le Rhin. - -Julien trouva cette négociation indigne d'un général romain: il résolut -d'ouvrir le Rhin de vive force, en mettant à la raison ces orgueilleux -Saliens qui prétendaient en interdire la navigation aux flottilles -romaines. Faisant prendre à ses soldats des approvisionnements pour -vingt jours, il se dirigea avec une célérité extrême du côté de la -Toxandrie, au sud du Rhin et de la Meuse, où ils étaient établis -depuis 341. Les barbares le croyaient encore à Paris que déjà il était -à Tongres, et l'ambassade qu'ils lui envoyèrent le trouva dans cette -ville. Leur arrogance était tombée: ils ne demandaient plus que la -faveur de vivre en paix dans leurs nouvelles demeures, et, pour le -reste, ils promettaient sans doute fidélité et service militaire à -l'Empire. Julien crut à bon droit qu'on ne pouvait pas compter sur ces -natures mobiles, tant qu'on ne leur aurait pas fait sentir le poids des -armes romaines. Il renvoya donc leurs ambassadeurs avec une réponse -évasive; puis, rapide comme l'éclair, il apparut immédiatement dans -leur pays avec une portion de son armée, pendant que l'autre partie, -qui s'avançait le long de la Meuse sous la conduite du maître de la -cavalerie, venait les prendre à revers. - -Surpris et désorganisés, les Saliens ne purent songer à la moindre -résistance, et furent trop heureux de voir le général romain, -victorieux sans avoir combattu, accorder enfin la paix à leurs -instantes supplications. Il va sans dire que la libre navigation du -Rhin fut pour les barbares la condition et pour les Romains le plus -précieux résultat de la paix[165]. Julien, qui avait fait construire -quatre cents barques en Bretagne, et qui en avait rassemblé deux cents -en Gaule, disposa, dès le lendemain de sa victoire, d'une flottille -nombreuse, qui rétablit immédiatement les communications de l'Empire -avec sa grande province d'outre-mer. Pour un demi-siècle encore, grâce -à ces opérations, la frontière de l'Empire fut ramenée au mur d'Adrien, -et les Francs semblèrent redevenus un peuple tributaire enclavé dans -ses frontières[166]. - -[Note 165: On le voit, les Saliens occupent tout le cours inférieur -du bas Rhin sur la rive gauche, et une victoire remportée sur eux en -Toxandrie suffit pour ouvrir ce fleuve. Il n'y a donc eu qu'un seul -peuple franc sur cette rive, du moins à partir de 341.] - -[Note 166: Sur cette campagne, lire Julien, _Lettre aux Athéniens_; -Ammien Marcellin, XVII, 8; Zosime, III, 7.] - -Il restait à dompter une autre peuplade franque, les Chamaves, qui, -ayant pénétré en Gaule les armes à la main, venaient de s'établir à -l'est des Saliens entre le Rhin et la Meuse. Julien, qui avait laissé -aux Saliens leurs résidences, parce qu'ils les occupaient depuis deux -générations avec la tolérance de l'Empire, ne pouvait user de la -même longanimité envers ces nouveaux venus: ceux-ci ne devaient pas -être domptés, mais chassés. Les Chamaves, prévenus par l'exemple des -Saliens, avaient eu le temps de se mettre en garde, et ils opposèrent -une vigoureuse résistance. Julien engagea à son service une espèce -de géant barbare du nom de Charietto, qui, à la tête d'une troupe de -Saliens, fit beaucoup de mal à l'ennemi, par des expéditions nocturnes -d'où il rapportait quantité de têtes coupées. Après avoir tué ou -pris un grand nombre de ces barbares, le général romain eut enfin la -satisfaction de voir leurs envoyés lui demander la paix à genoux[167]. -Alors il les traita avec générosité, et rendit à leur roi Nebisgast son -fils prisonnier, que le père tenait déjà pour mort; mais il insista sur -l'évacuation du sol de la Gaule, et il leur fit repasser le fleuve[168]. - -[Note 167: Zosime, III, 7.] - -[Note 168: Ammien Marcellin, XVII, 8.] - -Cette double expédition, au dire d'Ammien Marcellin, avait été achevée -en moins de vingt jours, et les seuls barbares que Rome gardât -désormais sur son territoire, c'étaient des tributaires ou des vassaux. -Julien crut devoir affermir ces résultats en allant, au delà du Rhin, -porter une terreur salutaire chez les incorrigibles envahisseurs. Deux -expéditions, l'une en 359 et l'autre en 360 contre les Hattuariens, un -autre peuple du groupe franc, les mit pour longtemps hors d'état de -nuire. La pacification de la frontière était complète, et Julien put -descendre le Rhin de Bâle jusqu'à son embouchure, rencontrant partout, -le long de ses rives, les traces de ses victoires. On peut se figurer -ce voyage comme une tournée d'inspection entreprise par le César pour -reconnaître et activer les travaux de restauration de la frontière -rhénane. Sous ses auspices, la ligne du Rhin se reformait rapidement; -les légionnaires encouragés et stimulés par lui, échangeaient l'épée -contre la truelle; les soldats auxiliaires eux-mêmes, si dédaigneux -du travail manuel, s'en chargeaient pour faire plaisir au général, et -les Alamans pacifiés s'employaient au charriage. Sept villes fortes -se relevèrent ainsi de leurs ruines avec leur ceinture de murailles: -ce sont Bingen, Andernach, Bonn, Neuss, Tricensimum, Quadriburgium -et Castra Herculis. De vastes greniers y surgirent pour abriter les -approvisionnements que les flottilles radoubées ou nouvellement -construites apportaient de Bretagne. A l'abri de la frontière bien -gardée, les villes de l'intérieur sortirent à leur tour du lit de -cendres dans lequel elles gisaient. Fidèle à la tradition de Drusus, -Julien rétablit la seconde ligne de défense de la Gaule sur la Meuse, -et, sur les hauteurs qui dominent le cours de ce fleuve, il releva -trois châteaux forts qui devaient en garder la vallée. Quant aux -Saliens et aux Chamaves, ils furent obligés de fournir des auxiliaires -à l'armée romaine, et leurs contingents nationaux, qui sont mentionnés -dans la _Notice de l'Empire_[169], existaient encore du temps de -l'historien Zosime[170]. Tels furent les principaux résultats d'un -gouvernement de quatre années qu'on peut résumer en trois mots: la -Gaule pacifiée, la Germanie tenue en respect, et la Bretagne rattachée -à l'Empire[171]. - -[Note 169: _Notitia Dign._, ed. O. Seeck, _Oc._, V, 62, 177, 210; -VII, 129.] - -[Note 170: Zosime, III, 8.] - -[Note 171: Les meilleures sources pour l'histoire du gouvernement -de Julien en Gaule sont sa _Lettre aux Athéniens_, où il résume les -actes de son gouvernement, et l'ample récit qu'en fait Ammien Marcellin -dans ses livres XVI, XVII et XVIII. L'exposé de Zosime, au livre III -de sa chronique, est un sommaire beaucoup moins digne de foi, et -particulièrement défectueux au point de vue de la chronologie.] - -Le malheur du monde voulut que l'homme qui brillait d'un si vif éclat -au second rang fût élevé subitement au premier. On sait le reste, et -comment, à ce sommet des choses humaines, le vertige impérial s'empara -d'une tête que les strictes obligations d'un rôle subalterne avaient -jusque-là protégée contre elle-même. On voudrait savoir ce que devint -la Gaule après son départ, et si les mesures qu'il avait prises -suffirent pour lui assurer le repos, au moins pendant les premières -années. Mais l'attention de l'histoire se détourne d'elle au moment où -Julien la quitte, et ne s'y laisse ramener que par le nouvel empereur -Valentinien. Encore l'intérêt des événements qui se passent sur ce -théâtre a-t-il singulièrement baissé pour l'historien qui les raconte, -depuis qu'il n'y rencontre plus son héros de prédilection. Il déclare -passer sous silence quantité de conflits avec les barbares, parce -qu'ils n'eurent pas de résultats appréciables, et parce qu'il n'est -pas de la dignité de l'histoire de se traîner à travers des détails -oiseux[172]. Il est certain toutefois que le départ de Julien avait -enhardi les barbares transrhénans au point qu'ils recommencèrent leurs -incursions. Valentinien se hâta de ravitailler et de fortifier les -villes du Rhin[173]. Mais la preuve éloquente des inquiétudes que les -barbares, et en particulier les Francs, inspirèrent pendant ce règne à -l'Empire, nous la trouvons dans ce fait que la capitale de l'Occident -fut de nouveau transférée, et cette fois de Milan à Trèves, en quelque -sorte au seuil de la barbarie. Valentinien y passa presque tout son -règne, et ses successeurs également. Cette mesure était imposée par -les circonstances. Depuis le milieu du troisième siècle, c'était sur le -Rhin, soit à Cologne, soit à Trèves, que se trouvait le centre de la -résistance à la barbarie. Les empereurs gaulois l'avaient compris en -prenant position à Cologne; les tétrarques de Dioclétien le comprirent -aussi, en s'établissant à Trèves. Tous les malheurs de la Gaule étaient -dus à l'abandon de ces postes sous le règne de Constance, et il était -d'une sage politique de retourner, comme fit Valentinien, à une -stratégie qui avait donné de bons résultats. - -[Note 172: Amm. Marcell., XXVII, 2, 11. Cf. ce que raconte Zosime, -IV, 3. Cela n'empêche pas ce méchant historien de dire plus loin (VI, -3) que depuis Julien jusqu'à Constantin (411), rien ne fut fait sur le -Rhin.] - -[Note 173: Amm. Marcell., XXVII, 8, 5.] - -Trèves redevint donc, pour un nouveau demi-siècle, la capitale de -l'Empire d'Occident. De là, pendant plusieurs rudes années, Valentinien -dirigea la lutte contre les Alamans, qui rentrèrent les premiers en -campagne, contre les Francs qui reparurent peu de temps après, et -contre les Saxons, qui, partie leurs rivaux et partie leurs complices, -semblent associés alors à toutes leurs expéditions par terre et par -mer[174]. - -[Note 174: Amm. Marcell., XXVII, 8, 5.] - -L'empereur, homme énergique et consciencieux, paya vaillamment de -sa personne. Nous le voyons un jour enlever leur butin aux Saxons; -un autre, courir d'Amiens à Trèves, sans doute pour refouler les -Francs[175]. Ce sont les Alamans qui lui donnèrent le plus de souci. -En 368, ils s'emparèrent de Mayence, où ils massacrèrent la population -réfugiée dans l'église chrétienne[176]. Les Romains se débarrassèrent -de leur roi Vithicab par un perfide assassinat[177], de leur roi -Macrianus par un traité qui en faisait un allié de l'Empire[178]. Plus -tard, de nouveaux soulèvements s'étant produits parmi ces peuples, -Gratien alla remporter sur eux la sanglante victoire d'Argentaria -(377) après laquelle ils se résignèrent, pour obtenir la paix, à livrer -toute leur jeunesse aux recruteurs de l'armée romaine[179]. - -[Note 175: _Id._, XXVII, 8, 1.] - -[Note 176: _Id._, XXVII, 10, 1.] - -[Note 177: _Id._, XXVII, 10, 3.] - -[Note 178: _Id._, XXX, 3, 4.] - -[Note 179: Amm. Marcell., XXXI, 10.] - -Il n'est pas douteux, bien que nos sources soient muettes, que -Valentinien traita également avec les Francs. A la bataille -d'Argentaria, il y avait dans les rangs romains un roi franc du nom -de Mellobaud, chef d'une des peuplades de la rive droite, qu'Ammien -Marcellin qualifie de roi très belliqueux[180]. Mellobaud avait alors, -dans l'armée romaine, le rang de comte des domestiques, et il semble -avoir été depuis plusieurs années l'ami de l'Empire, car on doit croire -que c'est à sa demande que Valentinien était allé, en 373, battre les -Saxons à Deuso, en pays franc[181]. Faut-il croire qu'il se lassa de -sa fidélité, et que c'est contre l'empereur qu'il combattait dans -la campagne où l'Alaman Macrianus, qui servait sous les étendards -romains, perdit la vie[182]? Il est difficile de le dire, et il suffit -de constater qu'amis ou ennemis de l'Empire, les Francs, comme leurs -voisins les Alamans, ne cessaient de le tenir en haleine. - -[Note 180: _Id._, XXXI, 10, 7.] - -[Note 181: Saxones cæsi Deusone in regione Francorum. S. Jérôme, -_Chronicon Eusebii cont._; Paul Orose, VII, 32. Ce Deuso ne doit pas -être confondu avec Deutz, qui est Divitia; il faut plutôt penser à -Duisburg.] - -[Note 182: Ammien Marcellin, XXX, 3, 3.] - -On dirait aussi qu'ils eurent la main dans l'assassinat de Gratien en -383, et que l'usurpateur Maxime s'était assuré leur appui avant de -s'emparer du trône. Autrement il serait difficile d'expliquer pourquoi -ces hommes, si portés à profiter de toutes les occasions, ne bougèrent -pas pendant les troubles que la mort de l'Empereur déchaînait sur la -Gaule. D'ailleurs, Maxime montra dès l'abord une sécurité et une -puissance étonnantes: Théodose, pendant les premières années, n'osa pas -l'attaquer malgré ses trop justes griefs, et la hardiesse avec laquelle -il se jeta plus tard sur le jeune Valentinien II atteste combien il se -sentait tranquille du côté des barbares. - -Tout changea de face lorsque Maxime, forcé d'engager le meilleur de -ses troupes dans la lutte contre Théodose, eut laissé la frontière du -Rhin dégarnie. La foi des peuplades franques ne tint pas contre la -séduction du pillage assuré. Oubliant les traités qui les liaient à -l'Empire, trois monarques francs, Genobaud, Marcomir et Sunno[183], -passèrent le fleuve et pénétrèrent dans la deuxième Germanie. Ils -paraissent avoir commandé aux peuplades qui vivaient sur la rive -droite au nord de Cologne. L'un d'eux, Marcomir, pourrait avoir été -le roi des Ampsivariens, et les deux autres, ceux d'une peuplade -voisine. On remarquera que Genobaud porte un nom que nous avons déjà -rencontré au troisième siècle chez une autre peuplade franque, et, à -une date aussi reculée, l'identité des noms portés par les barbares -est souvent l'indice d'une certaine parenté de race. Ces trois chefs -s'avançaient alliés, et semblent avoir formé une de ces confédérations -temporaires et partielles qui ont toujours été pratiquées par les -peuples de race franque[184]. Cologne se crut perdue lorsqu'elle -les vit passer le Rhin; mais, on ne sait au juste pourquoi, ils ne -s'arrêtèrent pas devant ses murailles, et allèrent faire une tournée -dévastatrice en Belgique. Cependant les généraux romains, Quintinus et -Nannenus, auxquels Maxime en partant avait confié la garde de la Gaule, -rassemblèrent à la hâte leur armée à Trèves. Lorsqu'ils arrivèrent à -Cologne pour fermer le chemin du retour à l'ennemi, celui-ci avait -déjà en grande partie repassé le Rhin avec les dépouilles des provinces -ravagées. Les Romains durent se contenter de courir sus au reste des -pillards, qu'ils atteignirent à l'entrée de la forêt Charbonnière, et -dont ils tuèrent un grand nombre. Ils délibérèrent ensuite s'il ne -fallait pas poursuivre l'ennemi chez lui. Nannenus allégua que les -chemins étaient trop difficiles, et que les Francs, prévenus, ne se -laisseraient pas atteindre; il refusa de s'associer à l'expédition -et retourna à son poste de Mayence. Mais Quintinus, suivi des autres -chefs, passa le Rhin près du château de Neuss, et pénétra dans ce qui -s'appelait alors la France. - -[Note 183: Sulpice Alexandre dans Grégoire de Tours, II, 9.] - -[Note 184: V. ci-dessus, p. 47 et 48.] - -Dès la deuxième journée de marche à partir du fleuve, on tomba sur les -habitations de l'ennemi; c'étaient de grandes bourgades entièrement -abandonnées. L'armée romaine incendia les bourgades et passa la nuit -sous les armes. Le lendemain, à la pointe du jour, elle s'engagea, -sous la conduite de Quintinus, dans les défilés boisés qui menaient à -la retraite des Francs. Après s'y être avancée sans chemin jusque vers -midi, elle vint enfin se heurter à des barricades formées d'arbres -abattus, derrière lesquels l'attendaient les ennemis. Aussitôt une -grêle de flèches empoisonnées accueillit les légionnaires surpris. -Pendant qu'ils reculaient, non sans quelque désordre, dans les plaines -marécageuses qui s'étendaient au pied des barricades, les Francs, -profitant de cet instant critique, tombèrent sur eux de toutes parts. -Alors s'engagea une lutte affreusement inégale. Cernés, enfonçant dans -la fange, s'écrasant les uns les autres, cavaliers et fantassins, dans -un pêle-mêle lamentable, sous la pluie incessante des traits ennemis, -les soldats romains se débandèrent dans un véritable sauve-qui-peut. -Un petit nombre seulement trouvèrent le salut dans la fuite; le gros -de l'armée, y compris la plupart des chefs, succomba sous les coups de -l'ennemi[185]. - -[Note 185: Sulpice Alexandre, _l. c._] - -Ces événements se passaient pendant qu'en Italie Maxime, vaincu et -prisonnier, périssait à Aquilée sous les coups des soldats de Théodose -(388). Peu après, le comte Arbogast, envoyé par l'empereur victorieux, -venait mettre à mort le malheureux Victor, fils de Maxime[186], et -ramenait en Gaule le jeune empereur Valentinien II. A partir de ce -moment, les destinées de la Gaule reposèrent dans les mains de ce -barbare ambitieux, violent et sans scrupules. Arbogast était Franc -d'origine. Comme tant d'autres de ses compatriotes, il avait pris du -service dans les armées impériales, et il venait de s'élever de proche -en proche au rang de maître des milices. Son énergie, ses talents -militaires, les services qu'il avait rendus faisaient de lui l'homme -indispensable, bien qu'il fût resté païen, et qu'il ne s'en cachât -nullement au milieu d'une cour chrétienne. Il mettait à profit cette -haute situation, ainsi que son prestige auprès des soldats, la plupart -Germains comme lui-même, pour asservir totalement le jeune empereur -confié à sa garde. Valentinien II passa obscurément les quelques années -de son règne nominal à Vienne, où il était tenu comme en chartre -privée, pendant qu'Arbogast décidait de toute chose, se préoccupant -moins des intérêts de l'Empire que de la satisfaction de ses passions -barbares. - -[Note 186: Idacius, a. 388; Prosper Tiro; Zosime, IX, 47.] - -Pour une nature si hautaine, c'était une affaire d'honneur de réprimer -les compatriotes qui avaient osé envahir l'Empire qu'il servait. -Des haines de race et de famille[187], les plus vivaces de toutes, -étaient le seul souvenir qu'il gardât de son ancienne patrie: il -voulait à tout prix humilier Marcomir et Sunno, et il se sentait -assez fort pour l'entreprendre. Ainsi, de plus en plus, la lutte de -la civilisation contre la barbarie tendait à n'être plus qu'une lutte -personnelle entre barbares, les uns intéressés à maintenir l'Empire -parce qu'ils le dominaient, les autres à le détruire pour s'emparer -de son héritage. Arbogast passa le Rhin dès l'année suivante (389), -et ne consentit à faire la paix avec les Francs qu'à la condition -qu'ils restitueraient le butin, et qu'ils livreraient à l'Empire les -fauteurs de la guerre. Il formula ces conditions, à ce qu'il paraît, -dans une entrevue qu'il eut avec Marcomir et Sunno, et à la suite de -laquelle ces deux chefs consentirent à lui livrer des otages. Selon -l'habitude barbare, un banquet couronna les négociations, et l'on -trinqua fraternellement[188]. La fortune de leur compatriote romanisé -était pour les deux princes l'objet d'une admiration qui n'était pas -sans quelque respect; ils s'informèrent de beaucoup de choses; ils -lui parlèrent aussi de ce grand évêque de Milan nommé Ambroise, dont -le nom était venu à eux sur les ailes de la légende. «Le connais-tu? -dirent-ils à Arbogast.--Oui, répondit-il, je suis son ami, et je dîne -fréquemment avec lui.--Alors nous savons, reprirent ses interlocuteurs, -le secret de tes victoires, puisque tu es l'ami de l'homme qui dit au -soleil: Arrête-toi, et qui le fait s'arrêter[189].» - -[Note 187: Gentilibus odiis insectans, dit Sulpice Alexandre dans -Grégoire de Tours, II, 9. C'est mal comprendre ce passage que de dire, -comme Pétigny, _Études_, etc., I, p. 153, qu'Arbogast était parent de -Marcomir et de Sunno.] - -[Note 188: Paulin de Milan, _Vita Ambrosii_, dans Migne, _Patrol. -lat._, t. XIV, 39. Ce passage remarquable vient compléter d'une manière -fort heureuse les indications de Grégoire de Tours, II, 9, qui, par ses -extraits de Sulpice Alexandre, nous force à admettre deux campagnes -d'Arbogast tout en n'en racontant qu'une seule. Fauriel, _Hist. de la -Gaule méridionale sous la domination des Romains_, I, p. 173, avait -déjà conclu à deux campagnes, bien qu'il ne paraisse pas avoir connu le -passage de Paulin de Milan.] - -[Note 189: Paulin de Milan, _l. l._ Si j'ai bien compris M. Lot -dans son compte rendu de l'_Histoire poétique des Mérovingiens_ (_Moyen -âge_, 1893, p. 130), cette parole serait une invention du biographe. -M. Lot n'a pas l'ombre d'une raison à alléguer en faveur de cette -assertion. Paulin de Milan était le secrétaire de saint Ambroise; la -vie qu'il nous a laissée de ce saint est digne de toute confiance, et -il a pris la peine de nous faire connaître la source à laquelle il -a puisé ce détail: «Nam et nos, referente juvene quodam Arbogastis -admodum religioso cognovimus qui tunc interfuit; erat enim in tempore -quo hæc loquebantur vini minister.» L'histoire serait vraiment trop -facile à écrire si le procédé de M. Lot venait à se répandre. Nous -en bifferions de part et d'autre tout ce qui répugne à notre tour -d'esprit, et il resterait une série de pages blanches.] - -Après sa victoire, Arbogast revint passer l'hiver à Trèves, d'où il -pouvait surveiller de près les allures des Francs. Il faut croire -qu'elles ne lui donnèrent aucun sujet d'inquiétude, et qu'il se crut -assez tranquille de leur côté pour exécuter enfin le criminel projet -qu'il nourrissait. En 392, il assassina son jeune maître Valentinien -II à Vienne, et lui substitua le rhéteur Eugène, qui était son ami, -et qui ne devait être sur le trône que son docile instrument. Mais -les Francs se considérèrent comme dégagés des traités qui les avaient -liés à l'empereur défunt: ils prirent les armes, et, au moment où -il se prémunissait contre la vengeance de Théodose, Arbogast se vit -obligé d'aller de nouveau mettre à la raison ces turbulents voisins. Il -partit de Cologne au cœur de l'hiver, c'est-à-dire à un moment où les -forêts, entièrement dénudées, ne pouvaient ni cacher des embuscades ni -servir de retraite à des fuyards. Il ravagea d'abord le territoire des -Bructères, et se jeta ensuite sur celui des Chamaves. Aucune résistance -ne fut opposée par les Francs au cruel qui promenait le fer et le feu -dans sa terre natale. Tout au plus quelques bandes d'Ampsivariens -et de Cattes, sous les ordres de Marcomir, se montrèrent-elles au -loin sur les hauteurs, mais sans oser descendre dans la plaine, et -Arbogast revint après avoir humilié les barbares et vengé l'échec de -Quintinus[190]. - -[Note 190: Sulpice Alexandre, dans Grégoire de Tours, II, 9.] - -Le contraste entre ces deux faits d'armes est bien instructif. -Invincibles pour des généraux romains les Francs n'étaient vaincus que -par un des leurs. C'était un barbare qui était allé reprendre leur -butin à des barbares, et Rome ne tenait debout qu'en s'appuyant sur -les gens de cette race. Après avoir épouvanté ces peuplades, Arbogast -pouvait traiter avec elles; ainsi il les désarmait deux fois, et il -assurait ses derrières au moment d'aller combattre Théodose. C'est ce -qui explique l'apparition de son faux empereur Eugène sur les bords du -Rhin, en 393, pour renouveler, dit un écrivain, les anciens traités -avec les Alamans et les Francs[191]. Entraînés sans doute par la parole -d'Arbogast, beaucoup de ces barbares, d'ailleurs avides de butin, et -apprenant qu'il s'agissait de conquérir l'Italie, s'enrôlèrent sous les -drapeaux de l'usurpateur. Appuyés sur la coalition des deux paganismes, -le romain et le barbare, Arbogast et Eugène étaient presque sûrs du -triomphe, et en réalité ils mirent Théodose à deux doigts de sa perte. -Mais la prodigieuse victoire d'Aquilée, remportée par l'empereur -chrétien, ruina totalement les espérances des rebelles. Il fallut -fuir, et Arbogast, réfugié sur les sommets des Alpes, préféra, comme -Magnence, le suicide au supplice[192]. - -[Note 191: Sulpice Alexandre, _l. c._] - -[Note 192: Sur Arbogast: Claudien, _De III et IV consulatu -Honorii_; Zosime, IV, 53; Sulpice Alexandre, dans Grégoire de Tours, -_l. c_; Paul Orose, VII, 35; le comte Marcellin, a. 392; Idacius, -même année; Eunape, XVII, p. 111; Socrate, V, 25; Sozomène, VII, 24; -Théodoret, V, 24; Philostorge, II, 1; Suidas, _s. v._ Ἀρβογάστης.] - -Théodose ne survécut pas à sa victoire. Le 15 janvier 395, ce grand -homme expirait, âgé de cinquante ans à peine, et laissant son trône -à deux enfants mineurs. Tout semblait perdu dès lors, quand un homme -parvint à conjurer encore pour quelques années l'explosion de la -catastrophe. Ce sauveur de l'Empire, c'était de nouveau un barbare. -Descendant le Rhin à cheval et sans escorte pendant l'année 396, -Stilicon vit partout accourir au-devant de lui les chefs des peuples -barbares, qui, au dire de son panégyriste, baissaient humblement la -tête devant le général romain désarmé[193]. Il est probable que ces -succès furent dus principalement à son habile diplomatie, appuyée de -raisons d'ordre purement matériel auxquelles les barbares n'étaient -jamais insensibles. C'est l'or romain, sans contredit, qui l'aida à -faire renverser chez eux les rois partisans de la guerre, et à leur -en substituer qui étaient favorables à l'alliance avec Rome[194]. -Il n'en fallut pas moins une rare habileté pour obtenir des Francs -l'extradition de leur roi Marcomir. Ce prince, qui mérite une place -dans l'histoire des origines franques, alla terminer son orageuse -carrière dans l'Étrurie, où il fut relégué, et où l'histoire le perd -de vue. Quant à Sunno, il fut assassiné par les siens en essayant de -venger Marcomir sur les traîtres qui l'avaient livré[195]. - -[Note 193: Claudien, _De laudibus Stilichonis_, I, 202 et suiv.] - -[Note 194: Pétigny, _Études_ etc., I, p. 381.] - -[Note 195: Claudien, _o. c._, I, 241 et suiv.] - -Ces résultats de la diplomatie romaine sont étonnants: ils le -paraîtront davantage encore, quand on se souviendra qu'en 402, -Stilicon crut pouvoir sans danger dégarnir les bords du Rhin, pour -opposer le plus de forces possible à l'invasion d'Alaric. Ce fut une -démarche d'une gravité exceptionnelle dans l'histoire. Renonçant à une -domination qui avait près de cinq siècles d'existence, Rome reculait -devant l'avenir qui s'avançait sur elle, incarné dans des barbares, -et l'Empire abandonnait nos provinces pour n'y plus reparaître. -Comme s'il eût voulu faire son testament, il laissait le Rhin à la -garde des Francs, et ce seront les Francs, en effet, qui deviendront -ses héritiers légitimes, dans la pleine acception du mot. Ils ne -cherchèrent pas à s'emparer du patrimoine par la fraude ou par la -force, ou à en déposséder avant l'heure la société dont ils allaient -hériter. Ils le gagnèrent loyalement, fidèles à son service, et en -versant leur sang pour la défendre[196]. - -[Note 196: Ce qui vient d'être dit exclut totalement l'hypothèse de -Fauriel, _Hist. de la Gaule mérid. sous la domination des Germains_, -I, p. 174, d'une invasion franque en 399, au cours de laquelle Trèves -aurait été prise une première fois.] - -La catastrophe qui mit leur dévouement à l'épreuve pour une dernière -fois éclata en 406. Vers la fin de cette année, une avalanche de -peuples germaniques, Alains, Vandales, Suèves, d'autres encore, roula -dans la direction du Rhin. Cette masse énorme semble avoir été partagée -en deux colonnes, qui essayèrent de passer le fleuve sur deux points -différents. Rome eut le temps de gagner un des chefs alains, Goar, qui -fit défection; d'autre part, dans le voisinage de Mayence, les Francs -opposaient une résistance héroïque aux Vandales: ils leur tuèrent vingt -mille hommes avec leur roi Godegisel, et ils auraient exterminé toute -l'armée, si les Alains n'étaient venus à la rescousse sous leur roi -Respendial. - -Cette fois, les Francs succombèrent, et, le dernier jour de l'an 406, -le gros de l'invasion leur passa sur le corps pour se répandre sur la -première Germanie[197]. Une autre partie de l'armée avait passé le -Rhin plus bas, probablement vers Cologne; de là, gardant toujours la -direction de l'ouest, elle traversa la seconde Germanie et la seconde -Belgique jusqu'à Boulogne, ne laissant pas une ville debout sur son -passage. Reims, Amiens, Arras, Thérouanne, Tournai, sont citées parmi -celles qui périrent alors, et dont le sol fut transformé en pays -barbare[198]. Rien ne fut épargné, et ce qui restait de la culture -romaine disparut dans la plus effroyable des tourmentes. D'innombrables -villas incendiées et quantité de trésors enterrés à cette date -racontent encore, avec leur muette éloquence, les souffrances inouïes -qui frappèrent alors la race humaine dans nos contrées. Ce qui étonne, -c'est qu'elles aient pu se relever après un pareil désastre. La -stabilité de la civilisation romaine devait être grande, pour qu'on -en retrouve encore tant de restes après cette date néfaste de 406. -Du coup, le gouvernement des Gaules recula de Trèves à Arles, aussi -loin que possible des barbares. Rome n'essaya plus même de reconquérir -la Gaule septentrionale. Les Francs Saliens redevinrent un peuple -indépendant; les autres n'avaient pas cessé de l'être. Ainsi toutes -les basses plaines arrosées par les grands fleuves belges, le Rhin, la -Meuse, l'Escaut, échappaient à l'autorité romaine. L'Empire rétréci -était désormais renfermé dans des frontières dont Arras, Famars, -Tongres, Andernach, marquaient les derniers postes fortifiés du côté -du Nord. Cologne était perdue, et, maîtres des deux rives du Rhin, les -Francs se tendaient la main depuis les côtes de la mer jusqu'à la forêt -Hercynienne. Eux seuls avaient profité de l'invasion: elle les avait -violemment secoués, mais elle avait brisé les liens qui les attachaient -à l'Empire, et elle avait mis à leur disposition les provinces sans -maîtres abandonnées par les aigles romaines. - -[Note 197: Paul Orose, VII, 40; Prosper d'Aquitaine, a. 406; -Cassiodore, _Chronicon_, a. 406; Renatus Frigeridus Profuturus, dans -Grégoire de Tours, II, 9.] - -[Note 198: S. Jérôme, _Epist._, CXXIII (_ad Ageruchiam_).] - -Mais il est dans les destinées des peuples naissants de s'avancer vers -l'avenir à tâtons, dans les ténèbres qui couvrent leur crépuscule -matinal. A peine débarrassés du joug, et loin d'apprécier l'avenir -qui s'ouvrait devant eux, les Francs s'attachèrent immédiatement aux -premiers aventuriers qui voulaient prendre le titre impérial, comme -si le monde barbare, pas plus que le romain, ne pouvait se passer -d'empereur. Ils accueillirent d'abord un soldat de fortune dont le -principal mérite était de porter le grand nom de Constantin, et qui, -après s'être fait proclamer en Grande-Bretagne, passa sur le continent -en 407. Il rallia autour de lui ce qui restait de garnisons romaines et -d'auxiliaires barbares; il renouvela, paraît-il, les traités avec les -Francs, et il choisit parmi eux deux des plus hauts dignitaires de son -armée, Nebiogast et Edobinc[199]. Mais la carrière de Constantin fut -aussi rapide qu'agitée. Trahi par Gerontius, son lieutenant, assiégé -dans Arles par le général romain Constance, il fit un suprême appel -aux Francs, et Edobinc partit pour aller lever de nouveaux contingents -parmi ses compatriotes. Le lieutenant de l'usurpateur fut assailli et -mis en déroute par Constance avant d'avoir pu opérer sa jonction avec -son chef, et il périt dans la fuite. Constantin, abandonné de tout le -monde, tomba aux mains d'Honorius, qui le fit mettre à mort (411). Un -autre aventurier, du nom de Jovin, se fit alors proclamer à Mayence, -et chercha lui aussi son point d'appui chez les Francs et les autres -barbares. Mais Jovin ne put tenir que jusqu'en 413, et périt à son -tour sous les coups des Visigoths, qui envoyèrent sa tête et celle de -son frère Sébastien à Honorius. L'autorité de l'empereur de Ravenne -fut ainsi rétablie dans le sud de la Gaule, grâce à une coûteuse -alliance avec le peuple qui avait pillé Rome; mais elle n'arriva -plus même jusqu'à la Loire. Pendant plusieurs années, les villes de -la Gaule centrale n'obéirent plus à personne, et tâchèrent de se -gouverner et de se défendre elles-mêmes; c'est seulement en 416 que les -efforts d'Exsuperantius les ramenèrent pour quelque temps encore sous -l'autorité romaine[200]. - -[Note 199: Zosime, VI, 2.] - -[Note 200: Zosime, VI, 5. Καὶ ὁ Ἀρμόριχος ἅπας καὶ ἕτεραι Γαλατῶν -ἐπαρχίαι, βρεττανούς μιμησάμεναι, κατὰ τὸν ἴσον σφᾶς ἠλευθέρωσαν -τρόπον, ἐκβάλλουσαι μὲν τοὺς Ῥωμαίους ἄρχοντας, οἰκεῖον δὲ κατ' -ἐξουσίαν πολίτευμα καθιστᾶσαι. C'est sur ce passage principalement -que l'abbé Dubos a échafaudé sa fameuse thèse d'une confédération -armoricaine.] - -On dirait que les Francs avaient voulu attendre les résultats de la -dernière tentative faite pour conserver en Gaule un gouvernement -romain. Lorsqu'il fut avéré que les empereurs improvisés dans le Nord -étaient au-dessous de leur tâche, alors seulement ils commencèrent -à reconnaître que c'en était fait de l'Empire, et à s'adjuger ses -dépouilles. Trèves, une première fois éprouvée par l'invasion de 406, -tomba entre leurs mains en 413[201]. Un chroniqueur du septième siècle -raconte qu'elle leur fut livrée par un grand seigneur nommé Lucius, -qui voulait venger l'honneur de sa femme indignement outragée par -l'empereur Avitus[202]; mais il n'est nul besoin de cette historiette -équivoque pour expliquer la chute de la Rome du Nord. - -[Note 201: Treverorum civitas a Francis direpta incensaque est -secunda inruptione. Renatus Profuturus Frigeridus, dans Grégoire de -Tours, II, 9.] - -[Note 202: Frédégaire, _Chronic._, III, 7. Cette légende est -évidemment calquée sur celle qui met aux prises, pour une raison -analogue, l'empereur Valentinien III et le sénateur Pétrone Maxime. -Procope, _Bell. Vandal._, II, 4.--Au reste, Pétigny, _Études_ etc., I, -p. 317 (note) est distrait en attribuant le récit de Frédégaire à _un -écrivain byzantin_ et en mettant en cause l'usurpateur Jovin au lieu -d'Avitus.] - -Le comte Castinus, qui commandait les dernières forces romaines de la -Gaule septentrionale, se mit en devoir de la leur reprendre et réussit -probablement, puisque, au dire d'un témoin qui a écrit vers le milieu -du cinquième siècle, Trèves a été prise jusqu'à quatre fois de suite -pendant ces années calamiteuses. Ces paroles sont la seule lueur qui -vacille encore sur l'histoire de ce pays; elle va être plongée dans -les ténèbres les plus épaisses pendant près d'un demi-siècle. Avant -que toute vie romaine s'éteignît, avant que les derniers tendons du -puissant organisme qui avait rattaché la Gaule Belgique au monde romain -fussent coupés ou séchés, il dut y avoir plus d'un tressaillement -douloureux; mais ces mouvements convulsifs d'un corps livré à -l'agonie n'ont pas inspiré d'intérêt à l'historien, et peut-être n'en -méritaient-ils pas non plus. - - - - -LIVRE II - - - - -I - -L'ÉGLISE DES GAULES - - -Lorsque, après plusieurs siècles de combats opiniâtres, les barbares -pénétrèrent enfin dans ce monde civilisé dont ils battaient depuis -si longtemps les portes, ils eurent à soutenir de nouvelles luttes -pour lesquelles ils n'étaient pas armés. Victorieux des vivants, ils -devaient être vaincus par les morts. Rome, se faisant le spectre -de ses propres ruines, venait épouvanter et égarer les malheureux -envahisseurs. Avec cet ascendant prodigieux qu'elle gardait sur toutes -les imaginations, elle troublait la tête des maîtres nouveaux, les -entraînait dans des chemins perdus, leur suggérait de construire -sur des fondements croulants, ou au milieu des atmosphères les plus -malsaines. Bientôt ils disparaissaient, empestés par les miasmes ou -écrasés sous la chute des fragiles édifices qu'ils avaient élevés. Ces -scènes tragiques ont été pour les hommes de cette époque un spectacle -familier. Il semblait que ce fût la vengeance de l'Empire, sortant -de sa tombe pour y entraîner à sa suite tous les peuples qui avaient -mené ses funérailles. L'un après l'autre, ils ne mirent les pieds dans -l'enceinte sinistre que pour y être immolés aux mânes des Césars. - -Les Francs toutefois échappèrent à cette destinée. Au seuil du monde -romain détruit, ils rencontrèrent un génie bienveillant qui les prit -par la main, et qui les guida à travers les ruines des cités. Il -prononça les paroles magiques qui les protégeaient contre le retour des -spectres irrités; il les écarta des endroits empestés où achevaient -de se corrompre les cadavres; il leur apprit à ne considérer les -monuments qui croulaient autour d'eux que comme des matériaux pour -construire des édifices plus durables. En leur montrant le parti qu'ils -pouvaient tirer de ce qui restait de la civilisation romaine, il leur -enseigna l'art de s'en passer. Ce génie, c'était l'Église catholique. -Elle seule, au milieu de l'affolement universel des civilisés et de -l'erreur grossière des barbares, elle gardait une claire conscience -d'elle-même, se rendait compte des misères du passé et entrevoyait les -formes naissantes de l'avenir. Il est donc essentiel de la connaître -telle qu'elle était, au moment où allait avoir lieu sa rencontre -providentielle avec le peuple des Francs. - -Le nord de la Gaule a tout reçu de la Gaule méridionale: le -christianisme comme le reste. On peut dire que pendant des siècles, -la vie sociale de la Belgique et des deux Germanies a été la copie -affaiblie de celle qui florissait dans la Narbonnaise et dans la -Viennoise. De même que dans le midi, les villes étaient plus nombreuses -et plus grandes, l'opulence plus répandue, la vie publique plus animée, -la splendeur des lettres et des arts plus éclatante, de même, dans le -nord, l'Église était moins organisée, ses diocèses plus étendus, ses -fidèles plus éparpillés, ses institutions moins achevées, son influence -moins ancienne et moins féconde. Pour la civilisation chrétienne comme -pour la civilisation païenne, les prototypes étaient dans le midi, -et c'est du midi que rayonnait toute culture sur les marécages de la -Batavie et sur les vastes solitudes de l'Ardenne. - -De Lyon, où il avait fait comme une première étape, le christianisme -s'était répandu vers le nord, à la fois dans la direction de l'ouest -et de l'est, s'affermissant le long des chaussées dans les villes. -On ne peut pas marquer exactement la date de son introduction, et -l'histoire ne nous a gardé aucun souvenir de ses premières années dans -ces provinces; mais il est certain qu'il a dû y pénétrer de bonne -heure. De même que l'apparition de la verdure à la surface de la terre -suppose une longue et forte germination invisible dans les entrailles -du sol, de même les plus anciennes manifestations de la vie chrétienne -en Belgique ont derrière elles tout un passé de laborieux efforts et de -pénibles épreuves. - -On ne peut donc nier qu'il y ait eu, dès les premiers temps, des -chrétiens dans les villes du nord de la Gaule. Le mouvement de la -vie amenait dans cette région des gens de tous les pays et de toutes -les catégories, et parmi les marchands, les esclaves, les juifs, les -Syriens, les Grecs, les soldats qui venaient s'y établir, il a dû y -avoir plus d'un adorateur du Christ. Dès le premier jour aussi, il s'y -sera trouvé des âmes que la doctrine de la Rédemption aura conquises, -et qui se sentaient attirées vers elle par un mystérieux attrait. Si -des divinités orientales comme Isis et Mithra ont eu des fidèles en -Gaule[203], et si des traces de leur culte ont été relevées dans -plusieurs villes de la Belgique et de la Germanie, comment pourrait-on -supposer que le plus populaire et le plus consolateur de tous les -cultes y serait resté totalement inconnu? Il est vrai qu'il n'a laissé -aucune trace dans l'épigraphie; mais ce silence des pierres funéraires -n'est autre chose qu'un éloquent témoignage du danger que les premiers -chrétiens de nos pays couraient à manifester ouvertement leur foi. - -[Note 203: Cumont, _Textes et monuments figurés relatifs aux -mystères de Mithra_, pp. 158 et suivantes.] - -On voudrait savoir quelle était, dans les diverses cités de la -Gaule, la condition de ces premiers chrétiens. Vivaient-ils dans la -dispersion, selon le langage de l'Écriture, ou étaient-ce des groupes -assez compacts pour former une église locale, avec un évêque à leur -tête? Évidemment, et surtout dans les premières générations, toutes les -villes n'auront pas possédé une communauté en règle: leurs chrétientés -restaient, dans ce cas, sous l'obéissance d'une ville voisine où les -fidèles étaient plus nombreux. Le nombre des diocèses était donc -fort inférieur à celui des cités, et il est permis de croire qu'à -l'origine il n'y en a eu que dans les métropoles, c'est-à-dire dans -les chefs-lieux des provinces. Plus favorisées de la circulation, -contenant une population plus dense et remuées par un plus grand nombre -d'affaires et d'idées, les métropoles durent naturellement devancer -leurs cités dans la connaissance de l'Évangile. La première forme sous -laquelle se présente à nous l'organisation de l'Église dans le nord -de la Gaule, c'est donc celle de diocèses immenses, grands comme des -pays entiers, dont les sièges sont à Reims, à Trèves, à Cologne, et qui -embrassent les deux Belgiques et la deuxième Germanie. Cette rareté des -sièges épiscopaux, opposée à leur prodigieuse multiplicité en Italie, -en Afrique et en Orient, est un des caractères distinctifs du régime -ecclésiastique de l'Occident: il a été signalé au quatrième siècle -par un écrivain bien informé[204], quoiqu'à cette époque il fût déjà -beaucoup moins accentué que dans les trois premiers. - -[Note 204: Théodore de Mopsueste, _In Epist. S. Pauli comment._, -II, p. 24, cité par Duchesne, _Fastes épiscopaux de l'ancienne Gaule_, -t. I, pp. 36-38, qui est à lire sur toute cette question des origines.] - -Les légendes elles-mêmes ont gardé le souvenir lointain de cet âge -en quelque sorte préhistorique de l'Église des Gaules: elles nous -montrent un seul évêque occupant les trois sièges de Trèves, de -Cologne et de Tongres, et Soissons rattaché avec d'autres cités encore -à une chrétienté unique dont le centre est à Reims[205]. Ce sont là -tous les renseignements qu'on peut emprunter aux légendes; il serait -dangereux de les interroger sur des dates ou sur des faits précis. En -général, elles obéissent toutes à une même tendance, qui consiste à -faire remonter l'origine des sièges épiscopaux le plus haut possible. -D'ordinaire elles la rattachent directement au prince des apôtres -lui-même, dont les premiers évêques de la Belgique et de la Germanie -auraient été les disciples. Ces légendes, dont on a longtemps considéré -l'authenticité comme inattaquable parce qu'on les prenait pour des -traditions immémoriales, ne remontent guère au-delà du neuvième siècle, -et rien n'égale la naïveté avec laquelle ont procédé leurs auteurs -pour vieillir les principales églises de la Gaule. Ils se sont bornés, -en général, à reporter du troisième siècle au premier le fondateur ou -le premier titulaire connu d'un siège épiscopal, sans se douter des -mille invraisemblances que cette migration chronologique entraînait -dans sa biographie. L'énorme écart qui en résultait entre lui et ses -successeurs avérés était expliqué ensuite, lorsqu'on s'en apercevait, -par les persécutions qui avaient interrompu la série des évêques, -à moins qu'on préférât le combler tant bien que mal par des noms -empruntés aux diptyques d'autres sièges. Lorsque, dans la suite, on a -essayé de porter un peu de lumière dans ces obscurités légendaires, -les historiens se sont trouvés bien embarrassés: voyant un même évêque -placé par la légende au premier siècle et attesté par l'histoire au -troisième, ils ont cru se tirer d'affaire en le dédoublant, et cet -expédient fallacieux a été accueilli avec empressement par des fidèles -plus désireux de sauver une tradition locale qui leur était chère, -que de parvenir à retrouver l'aspect austère de la vérité. Nous ne -reproduirons pas ces traditions; elles sont nées longtemps après -l'époque dont nous racontons les annales. Quelque valeur qu'on puisse -leur accorder pour l'histoire des idées, ce serait fausser la couleur -des temps et brouiller la succession des siècles que de leur assigner -une place dans notre tableau. Il perdra en pittoresque ce qu'il gagnera -en vérité, et beaucoup de lecteurs se plaindront peut-être de ne pas -retrouver dans ces pages le charme poétique de ces fictions que le -patriotisme ou la piété aimaient à accueillir sans contrôle. Mais rien -ne peut prévaloir contre les droits de la vérité scientifique, pas même -le désir légitime du narrateur de vivifier et d'embellir son récit. - -[Note 205: Heriger, _Gesta episc. tungrensium_, c. 7; Flodoard, -_Hist. Eccl. rem._, I, 3.] - -Chose remarquable, de toutes les églises du nord de la Gaule, ce sont -celles des deux Germanies dont l'antiquité est la mieux établie. -Saint Irénée invoque leur foi comme une preuve de la catholicité des -doctrines orthodoxes; et ce Père de l'Église, qui écrivait vers la fin -du deuxième siècle, et qui était le voisin des deux Germanies, n'a pu -ignorer ce dont il parle avec tant d'assurance[206]. Le témoignage de -saint Irénée est bien précieux, car Mayence et Cologne, les deux sièges -auxquels il fait allusion, ne possèdent que de vagues et lointains -souvenirs de leurs premières années, et c'est l'histoire, cette fois, -dont, par une exception assez rare, les affirmations suppléent au -silence de la légende. Cela montre que les églises n'ont pas toujours -conservé leurs traditions historiques, et que souvent les chroniques -pèchent par oubli autant que par fiction. Rien n'est mieux fait pour -rendre réservé l'historien qui prétendrait nier l'existence d'une -chrétienté primitive, pour la raison qu'il n'en reste pas de traces. -Innombrables sont les phénomènes dont les traces mêmes ont disparu. - -[Note 206: Καὶ οὔτε αἱ ἐν Γερμανίαις ἱδρύμεναι ἐκκλησίαι ἄλλως -πεπιστεύκασιν, οὒτε ὲν ταῖς Ἰβηρίαις, οὕτε ἐν Κελτοῖς, οὔτε κατἀ τὰς -Ἀνατολάς, οὔτε ὲν Λιβύῃ οὔτε αἱ αἐτὰ μέσα τοῦ κόσμου ἱδρύμεναι. Saint -Irénée, _Adversus hæreses_, II, X, 2.] - -Les deux Belgiques sont-elles restées en arrière des deux Germanies, -et peut-on croire qu'elles aient manqué d'organisation ecclésiastique -alors que déjà les villes du Rhin en étaient pourvues? Il faudrait -répondre non, s'il suffisait qu'une thèse fût vraisemblable pour -être vraie. Il faudrait répondre oui, si l'on pouvait soutenir qu'un -fait historique n'a pas existé du moment qu'il n'est pas attesté à -suffisance. Sans doute, les traditions de Reims et de Trèves font de -saint Sixte et de saint Materne des disciples du prince des Apôtres; -mais leur valeur est loin d'être à l'abri de toute contestation, et on -ne peut opposer aucun argument péremptoire aux critiques qui veulent -faire descendre l'un et l'autre jusqu'au milieu du troisième siècle. -Qu'importe d'ailleurs? Ce qui est certain, c'est que les sièges de -Reims et de Trèves sont les plus anciens des deux Belgiques, et qu'ils -ont surgi bien avant que l'édit de Constantin reconnût les droits de -l'Église catholique à l'existence. - -Quant aux autres sièges épiscopaux, ils n'ont pas l'antiquité de ceux -des quatre métropoles. C'est en vain qu'ils exhibent des généalogies -par lesquelles ils prétendent remonter jusqu'à saint Pierre. Les -légendes qui leur attribuent une si illustre origine sont récentes, -et l'on s'aperçoit, à leur manque de netteté et de précision, combien -elles sont peu sûres de ce qu'elles racontent. Ni saint Materne de -Tongres, ni saint Saintin de Verdun, ni saint Mansuy de Toul, ni -saint Lucien de Beauvais, ni saint Piaton de Tournai ne peuvent être -considérés comme des personnages du premier siècle. Pour les sièges -d'Arras, de Thérouanne et de Cambrai, ils sont, de leur propre aveu, -postérieurs à l'époque apostolique, puisqu'ils ne se sont jamais -réclamés de saint Pierre ni de ses disciples. S'ils ont eu des -chrétiens avant la date où apparaît leur premier pasteur connu, c'est à -Reims ou à Trèves qu'ils avaient alors leur évêque. On n'enlève rien à -l'ancienneté de leur foi en le constatant, et en s'efforçant de mettre -leurs annales primitives d'accord avec les enseignements généraux de -l'histoire. - -Les diocèses de la deuxième Belgique ont d'ailleurs une gloire plus -haute et plus enviable, qu'on leur contestera moins facilement. A -l'exemple des églises de Reims, de Trèves et de Cologne, plusieurs -trempent leurs racines dans un sol arrosé en abondance par le sang des -martyrs. Elles ont rendu témoignage du Christ rédempteur devant les -juges et devant les bourreaux, et le scepticisme le plus systématique -ne peut écarter la masse imposante des traditions qui établissent ce -grand fait. Quelque part qu'il faille accorder à l'imagination dans -les récits des hagiographes locaux, l'œil découvre, sous le tissu des -légendes, le fond de vérité historique qu'elles se sont attachées à -orner de fleurs. Dès le quatrième siècle, Cologne vénérait, dans un -oratoire aujourd'hui remplacé par l'église Sainte-Ursule, les vierges -_qui avaient versé leur sang pour le nom du Christ_[207]. La gloire des -martyrs thébéens, dont les reliques se conservent dans les principales -villes rhénanes, était célébrée dès lors; Cologne leur rendait un -culte[208], et la ville de Xanten vénérait, dans les saints Mallosus et -Victor, deux soldats de cette phalange héroïque[209]. Reims, au sixième -siècle, se souvenait avec reconnaissance de Timothée et d'Apollinaire, -dont l'un périt pour avoir prêché l'Évangile au peuple, et l'autre -pour s'être converti en assistant à son supplice[210]. Saint Piaton à -Tournai, saint Quentin[211] dans la ville qui porte aujourd'hui son -nom, étaient l'objet d'un culte immémorial. Soissons entourait d'une -vénération particulièrement touchante la mémoire de deux ouvriers -martyrs, Crépin et Crépinien, qui avaient rendu leur témoignage dans la -dernière persécution[212]. - -[Note 207: V. l'inscription de Clematius dans Leblant, -_Inscriptions chrétiennes de la Gaule_, I, p. 570, qui la dit -antérieure à 464 de notre ère. Klinkenberg, dans les _Bonner -Jahrbücher_, t. LXXXVIII, la croit de la seconde moitié du quatrième -siècle.] - -[Note 208: Grégoire de Tours, _Gloria Martyrum_, c. 64.] - -[Note 209: _Id._, _ibid._, c. 63.] - -[Note 210: _Id._, _ibid._, c. 54; Flodoard, _Hist. Eccl. rem._, I, -IV.] - -[Note 211: _Vita S. Eligii_, l. II, c. 7.] - -[Note 212: _Acta Sanctorum_ des Bollandistes, 25 octobre, t. XI.] - -L'Église des Gaules grandissait ainsi dans les épreuves. Mais il semble -que l'histoire, complice des persécuteurs, ait voulu lui enlever -jusqu'à la gloire de ce sacrifice, tant elle a plongé dans l'ombre le -courage des confesseurs et les généreux combats des martyrs. L'édit de -tolérance de 313, qui lui rendit le droit à l'existence, a permis aussi -que désormais le grand jour brillât sur sa vie jusqu'alors cachée. -A peine fut-elle libre qu'elle sortit de ses retraites, et qu'on la -vit apparaître partout, organisée et agissante. Dès 314, un concile -convoqué à Arles par Constantin le Grand pour juger les querelles -des chrétiens d'Afrique y amenait, dans les voitures de l'Etat, les -principaux métropolitains de l'Occident. La Bretagne, la Gaule, -l'Italie, l'Espagne et l'Afrique avaient envoyé leurs prélats les plus -éminents. La Gaule en particulier était représentée par les titulaires -de sept métropoles, et parmi eux nous rencontrons Imbetausius de Reims, -Agroecius de Trèves et Materne de Cologne. Imbetausius avait amené son -diacre Primogenitus; Materne était également accompagné d'un diacre, -nommé Macrinus; un exorciste du nom de Félix était le compagnon de -l'évêque de Trèves. Les actes du concile portent la signature de ces -six personnages, les plus anciens représentants des trois grandes -églises franques dans un document authentique[213]. Cette assemblée -d'Arles est comme l'ébauche de celle qui devait, quelques années après, -siéger à Nicée; elle a d'ailleurs un intérêt spécial pour l'Occident, -car elle nous montre ce qu'était l'Église des Gaules au lendemain des -grandes persécutions, avec son organisation universelle et ses cadres -encore incomplets. - -[Note 213: V. Sirmond, _Concilia Galliæ_, t. I, p. 8.] - -Les annales des sièges épiscopaux sont désormais entrées dans une phase -de certitude; les diptyques vont nous offrir des noms qui ont leur -place marquée dans l'histoire et non plus dans la légende. Ceux de -Trèves sont éclairés par la vive lumière des événements auxquels furent -mêlés ses évêques, et des mérites éclatants que s'acquirent plusieurs -d'entre eux. Depuis Agroecius, on voit se succéder dans la chaire de -cette ville Maximin, Paulin, Brito, Félix, puis la liste s'arrête à -l'entrée fatale du cinquième siècle. A Reims, nous rencontrons, à -partir d'Imbetausius, une succession ininterrompue de pontifes formée -par Aper, par Maternien, par Donatien, par Viventius, par Sévère, et -terminée par saint Nicaise. La liste de Cologne est moins complète: -après Materne, nous n'y trouvons pour tout le quatrième siècle que deux -pontifes, Euphratas et saint Séverin. Ces noms suffisent d'ailleurs -pour montrer qu'à Cologne comme ailleurs, la hiérarchie n'a pas subi -d'interruption; ce n'est point parce que l'histoire a oublié les noms -des autres évêques qu'il doit être permis de contester leur existence. - -A la faveur de la paix profonde dont l'Église ne cessa de jouir sous le -règne de Constantin, en Gaule comme ailleurs, elle put compléter ses -cadres, multiplier ses diocèses, et donner de ces signes de vie qui -attirent l'attention des annalistes. Toutefois, à part les trois sièges -métropolitains dont il vient d'être question, nous ne voyons qu'un seul -diocèse qui soit représenté dans les conciles du quatrième siècle; -c'est celui de Tongres, gouverné vers 343 par saint Servais. Une -tradition assez digne de foi veut, d'autre part, que saint Sinicius, -premier évêque de Soissons, ait été un disciple de saint Sixte, ce -qui placerait son existence aux abords de l'an 300. Partout ailleurs, -l'histoire reste muette encore, et les listes épiscopales qu'elle nous -fournit manquent de garanties suffisantes. Nous n'en conclurons pas que -les divers sièges de la Belgique première et de la Belgique seconde -n'ont été fondés que plus tard, mais nous nous abstiendrons d'invoquer -des annales sur lesquelles continue de planer une incertitude absolue. - -Les métropoles restent donc seules en possession de fixer nos regards -pendant toute la durée de ce quatrième siècle, si grand et si fécond -dans l'histoire de l'Église. Il fut grand et fécond aussi pour les -régions de la Gaule septentrionale, où le nombre des chrétiens se -multiplia bientôt d'une manière extraordinaire. On peut affirmer sans -témérité que, dans les grandes villes, la majorité de la population -adorait Jésus-Christ. C'est le témoignage formel d'un écrivain -de cette époque[214], et nous en avons une autre preuve dans les -nombreuses inscriptions chrétiennes de Trèves, où la présence de la -cour devait naturellement gagner à la religion nouvelle une multitude -de fidèles[215]. L'histoire de Mayence est peut-être plus éloquente -encore. En 368, nous dit un contemporain, le chef Alaman Rando profita, -pour s'emparer de cette ville, d'un moment où la population était -rassemblée pour une fête religieuse dans l'église chrétienne[216]. -Partout, les édifices sacrés de la première heure étaient devenus -insuffisants, et l'on travaillait activement à en bâtir de plus vastes -et plus beaux. On en élevait un à Trèves du temps que saint Athanase -y était exilé, et l'on y célébrait les saints mystères même avant son -entier achèvement[217]. Reims avait plusieurs sanctuaires: à côté -de sa vieille cathédrale de Saint-Sixte, qui surgissait en dehors -de son enceinte, l'illustre préfet Jovin avait bâti la basilique de -Saint-Agricole, et l'évêque Imbetausius avait élevé, à l'intérieur -de la ville, l'église Saint-Symphorien, qui pendant quelque temps -remplaça Saint-Sixte comme cathédrale, jusqu'à ce qu'elle fut à son -tour remplacée par celle que saint Nicaise éleva en l'honneur de la -Vierge Marie[218]. Beauvais possédait, à proximité de son enceinte, -un sanctuaire où reposait le corps de son martyr saint Lucien: -il fut livré aux flammes pendant les invasions[219]. L'existence -d'une église chrétienne à Cologne est attestée au moins à partir -du milieu du quatrième siècle; c'est là que voulait se rendre le -malheureux Silvanus, lorsqu'il fut surpris par les émeutiers qui le -massacrèrent[220]. Ce sanctuaire toutefois le cédait en importance -et en richesse à la splendide basilique qui s'élevait hors les murs, -sur le tombeau de saint Géréon et des autres martyrs thébéens, et que -le peuple nommait l'église des Saints-d'Or à cause de la richesse de -ses mosaïques[221]. Une autre basilique suburbaine, celle de sainte -Ursule et de ses compagnes, était bien ancienne aussi, puisque, dès la -seconde moitié du quatrième siècle, elle fut reconstruite par un pieux -fidèle du nom de Clematius[222]. Ces indications, que le hasard seul -nous a conservées, nous permettent de nous figurer les révélations que -ferait l'histoire, s'il s'était trouvé à cette époque, en Gaule, des -annalistes pour raconter, comme faisaient ceux d'Orient, les progrès et -les vicissitudes de l'Église de Dieu. - -[Note 214: - - Signum quod perhibent esse crucis Dei - Magnis qui colitur solus in urbibus - Christus perpetui gloria numinis - Cujus filius unicus. - -Severus Sanctus (Migne, Patrologie latine, t. XIX).] - -[Note 215: Elles sont recueillies dans Leblant, _Inscriptions -chrétiennes de la Gaule_, 2 vol. in-4º, Paris, 1856, et _Nouveau -recueil des inscriptions chrétiennes de la Gaule_, in-4º, Paris, -1892, et dans Kraus, _Die Christlichen Inschriften der Rheinlande_, 2 -volumes, Fribourg en Bade, 1890-1891.] - -[Note 216: Amm. Marcell., XXVII, 10.] - -[Note 217: S. Athanase, _Apologie_, I, 682.] - -[Note 218: Flodoard, _Hist. Eccl. rem._, I, 3, 4, 6.] - -[Note 219: Diplôme de Chilpéric Ier, dans Pardessus, _Diplômes_, -t. I, p. 148; Pertz, _Diplomata_, p. 12.] - -[Note 220: Ammien Marcellin, XV, 5; voir ci-dessus p. 95.] - -[Note 221: Saint Grégoire de Tours, _Gloria Martyrum_, c. 61.] - -[Note 222: Klinkenberg dans _Bonner Jahrbücher_, t. LXXXVIII -(1889).] - -Tout nous autorise à croire que les chrétientés de la première heure -étaient en possession d'une organisation régulière. Si maigres que -soient nos renseignements, ils nous font voir que tous les échelons -de la hiérarchie sacerdotale y sont occupés, et les prescriptions -canoniques observées dans la vie du clergé. Nous avons déjà rencontré, -sous la date de 314, des diacres à Reims et à Cologne, et un exorciste -à Trèves[223]. Les inscriptions de cette dernière ville mentionnent -les noms de quelques ecclésiastiques encore: un prêtre Aufidius[224], -un diacre Augurinus[225], un sous-diacre Ursinianus[226], un portier -Ursatius[227]. Nous constatons aussi que les clercs revêtus de l'un -des ordres mineurs pouvaient être engagés dans les liens du mariage: -les marbres nous font connaître le nom de Lupula, femme d'Ursinianus, -et celui d'Exsuperius, fils d'Ursatius. Quant au prêtre Aufidius, la -mention de sa femme Augurina et de son fils Augurinus prouve qu'il -avait, lui aussi, une famille et un foyer; mais Augurina ne prend -sur le marbre funéraire que la qualité de sœur du défunt: chaste et -touchante attestation de la continence gardée, au sein du mariage, par -l'époux qui était devenu l'oint du Seigneur. - -[Note 223: Voir ci-dessus, p. 132.] - -[Note 224: Leblant, _Inscriptions chrétiennes de la Gaule_, t. I, -nº 233, 341.] - -[Note 225: _Id._, _ibid._, l. c.] - -[Note 226: _Id._, _ibid._., nº 293, p. 396.] - -[Note 227: _Id._, _ibid._, nº 292, p. 395] - -Toutes les conditions sociales, toutes les professions, toutes les -races se rencontraient dans le troupeau du Christ. Depuis que la -doctrine du Nazaréen était devenue celle des empereurs convertis, cela -n'avait plus rien d'extraordinaire. Il serait donc oiseux d'énumérer -les préfets du prétoire et les consulaires qui allèrent dormir -l'éternel sommeil dans les cimetières chrétiens de Reims et de Trèves, -à côté d'autres personnages de distinction dont les pierres tumulaires -nous ont conservé la mémoire. Mais ce qu'il importe de noter, c'est -l'accession spontanée à l'Évangile d'un grand nombre de barbares entrés -au service de l'Empire, et qui acceptèrent sa religion comme le reste -de la civilisation romaine. - -Si, à cette date, ils n'avaient pas obéi à l'habitude de latiniser -leurs noms germaniques, il est probable que nous en reconnaîtrions plus -d'un dans le recueil des inscriptions chrétiennes du temps. Nous savons -du moins que Silvanus, dont on a vu plus haut la fin tragique, était -Franc d'origine, et nous avons le droit de supposer le christianisme -de ses compatriotes Malaric et autres, qui lui témoignèrent dans ses -malheurs un si chaud et si stérile dévouement. C'est, sous un nom -romain, un chrétien encore que ce centurion Emeterius, qui servit -pendant vingt-cinq ans dans une cohorte (_numerus_) de _Gentils_, et -dont on a retrouvé la pierre au Drachenfels, près de Bonn, ornée, -en signe de sa foi, du monogramme du Christ[228]. Combien d'autres, -dont la tombe n'a pas livré le secret, mais qui, sous la tunique du -légionnaire, ont confessé le Dieu de Mallosus et de Victor, apportant -à l'Évangile, bien des générations avant Clovis, les prémices de la -nation franque. A vrai dire, tous les barbares qui vendirent leur sang -à l'Empire n'étaient pas chrétiens; sous les souverains les plus zélés -pour l'Évangile, les armées comptèrent dans leurs rangs, et jusque -dans les grades supérieurs, un grand nombre d'adorateurs de Wodan, -qui s'enorgueillissaient de ne pas fléchir le genou devant le Dieu -de César[229]. Mais ceux-là mêmes subissaient à leur insu le charme -mystérieux que l'Église, par l'intermédiaire de ses grands hommes, -exerçait alors sur les âmes les plus rebelles; ils se vantaient d'être -les amis des évêques, et, au loin, leurs compatriotes d'outre-Rhin se -persuadaient que cette amitié leur portait bonheur. - -[Note 228: Leblant, nº 359, t. I, p. 485.] - -[Note 229: Par exemple, au quatrième siècle, le célèbre Arbogast.] - -On voudrait pénétrer plus avant dans la vie cachée de ces chrétientés -primitives, dont à peine nous venons de signaler les éléments -matériels; on voudrait s'asseoir à ces foyers domestiques placés sous -la protection du Christ, respirer, en quelque sorte, l'atmosphère -de ces fidèles, être le témoin de leur existence quotidienne, voir -comment l'Évangile était pratiqué par les âmes qui se réclamaient de -lui. Mais l'histoire est muette, et les tombeaux seuls élèvent leur -voix de pierre pour trahir, par les éloges qu'elles décernent aux -défunts, de quelle manière elles entendent les devoirs des vivants. -Peu importe que ces éloges soient mérités, ou qu'ils ne soient que des -formules banales; ce qu'ils nous apprennent, c'est la conception que -cette société se faisait de l'humanité régénérée, c'est l'idéal qu'elle -assignait à la vie, et pour lequel il lui semblait doux de mourir. - -Cet idéal, c'était la réalisation des conseils évangéliques. Ils -étaient suivis par l'élite des âmes chrétiennes bien longtemps avant -qu'il existât des institutions pour grouper en familles religieuses -les amants de la vie parfaite. Les marbres de Trèves nous ont gardé -la mémoire d'une jeune religieuse du nom de Léa, enlevée à l'âge -de vingt-deux ans[230], et d'une autre, nommée Hilaritas, morte à -cinquante _après avoir servi le Seigneur tous les jours de sa vie, et -observé de toutes ses forces les préceptes du Rédempteur_[231]. Ces -servantes du Christ ajoutaient-elles déjà la retraite et la réclusion -à l'existence religieuse qu'elles avaient choisie? Nous ne le savons -pas, mais il est certain que, dès le quatrième siècle, la solitude -était pratiquée à Trèves même et sous les yeux de la cour impériale. -Saint Athanase, exilé de cette ville, y avait jeté la semence de la -vie monastique, et il y avait laissé sa _Vie de saint Antoine_, ce -livre dont le charme étrange a gagné tant d'âmes aux austères joies -du sacrifice et du renoncement absolu. On y lisait comment ce saint, -à l'aurore d'une vie riche de promesses et d'espérances, étant entré -un jour dans une église d'Alexandrie, avait entendu lire le texte -évangélique où il est dit: «Si vous voulez être parfait, allez, vendez -tous vos biens, distribuez-en le produit aux pauvres, puis venez -et suivez-moi.» Cette parole était descendue sur son cœur comme un -oracle d'en haut: il s'y était conformé à la lettre et sans tarder. -Après s'être débarrassé du fardeau de ses biens temporels qui avaient -été sa richesse et qui n'étaient plus que sa chaîne, il était parti -pour la solitude, et là, pendant le reste d'une vie qui dura au delà -d'un siècle, seul en présence du ciel dans l'immensité du désert, il -mena cette existence surhumaine dans laquelle l'admiration de ses -contemporains voyait l'idéal monastique réalisé[232]. - -[Note 230: Leblant, _Inscriptions chrétiennes de la Gaule_, t. I, -numéros 258-259, p. 366.] - -[Note 231: Leblant, _Inscriptions chrétiennes de la Gaule_, t. I, -p. 336.] - -[Note 232: S. Athanase, _Vita sancti Antonii_.] - -Les anachorètes chrétiens de Trèves s'étaient inspirés de cet -exemple. Ils avaient dit adieu au monde, et, n'emportant que les -saintes Écritures et la biographie d'Antoine, ils s'étaient retirés -dans d'humbles cabanes disséminées aux alentours de la ville, où ils -cachaient sous les livrées de la pauvreté une existence désormais vouée -au mépris des mondains. Pendant que la foule se pressait aux jeux -publics et courait fiévreusement à la recherche de tous les plaisirs -d'une société décadente, ils jeûnaient et priaient, les yeux fixés -sur les vérités éternelles, et vivaient d'une vie toute céleste aux -portes d'un monde dont ils s'étaient fait oublier. Or, une après-midi -de l'année 386, pendant que l'empereur Gratien assistait aux courses -du cirque avec la cour, quatre jeunes gens de son entourage, que -le spectacle fatiguait, étaient allés se promener au milieu des -jardins et des vignobles qui, alors comme aujourd'hui, touchaient -aux murs de la cité. Deux d'entre eux, conduits par le hasard de la -promenade, passèrent devant une cabane où vivaient des anachorètes. -Ils y entrèrent, et l'un d'eux, y ayant trouvé une vie de saint -Antoine, l'ouvrit par curiosité. Dès les premières lignes, une émotion -extraordinaire s'empare du jeune homme; c'est comme le parfum lointain -du désert sacré qui vient à lui, à travers ces pages qui parlent un si -nouveau et si sublime langage. L'amour divin vient de s'allumer dans -son âme; il en est tout transporté, et, comme rempli d'indignation -contre lui-même, il interpelle son ami: - -«Dis-moi, je t'en prie, où prétendons-nous arriver au prix de tant -d'efforts? Quel est notre but et pourquoi servons-nous? Notre plus -grand espoir est de devenir les amis de l'empereur; n'est-ce pas tout -ce qu'il y a de précaire et de dangereux? Et si nous y parvenons, par -combien de périls arriverons-nous à un autre péril, qui sera le plus -grand de tous? Et puis, combien de temps cela durera-t-il? Mais si je -veux être l'ami de Dieu, je puis le devenir sur l'heure.» - -Et, tout troublé de la vie nouvelle qu'il sentait naître en lui, le -jeune homme reprit sa lecture. Cette fois, c'en était fait; décidé à se -vouer sans retard au service de Dieu, il le signifia à son ami. - -«Ne me contredis pas, ajouta-t-il, si tu n'as pas le courage de -m'imiter.» - -Mais l'autre déclara qu'il voulait, lui aussi, entrer au service de -Dieu et s'assurer la même récompense. Lorsque les deux camarades qui -les cherchaient les retrouvèrent dans la cabane, vers la chute du jour, -ils apprirent de leur bouche le récit de leur étonnante métamorphose. -Ils n'essayèrent pas de les détourner de leur généreux dessein, mais -ils pleurèrent sur eux-mêmes, dit le narrateur, et, après les avoir -félicités et s'être recommandés à leurs prières, ils revinrent au -palais impérial, le cœur à terre. Mais les deux nouveaux anachorètes -ne quittèrent pas leur cellule, où ils vivaient dans le ciel. L'un -et l'autre avaient des fiancées: apprenant leur résolution, elles -ne voulurent pas se laisser vaincre en générosité par ceux qu'elles -aimaient, et elles consacrèrent leur virginité à Dieu[233]. - -[Note 233: Saint Augustin, _Confessions_, VIII, 6.] - -Tel est le récit qu'un jour, à Milan, l'un des deux jeunes gens qui -avaient assisté à la conversion de leurs amis, et dont le nom était -Pontitianus, faisait à un jeune et brillant rhéteur du nom d'Augustin. -Et, par un prodige nouveau de cette force mystérieuse qui avait agi -sur les jeunes gens de Trèves, Augustin se sentit à son tour saisi par -la main invisible de la grâce; sa conversion fut décidée sans retour. -Si quelqu'un veut savoir ce qu'est, au sein de l'Église catholique, -cette solidarité des mérites qu'elle appelle la communion des saints, -la voilà dans un de ses plus étonnants spectacles. Du fond de son -désert, un solitaire de la Thébaïde convertit, après sa mort, les pages -de l'empereur d'Occident circulant autour du cirque de Trèves, et se -sert d'eux pour aller conquérir, dans une ville d'Italie, l'âme noble -et orageuse qui avait jusque-là résisté aux larmes de Monique et aux -enseignements d'Ambroise. Trèves paya sa dette de reconnaissance à -l'Orient, auquel elle devait ses premiers moines, en suscitant, par -l'exemple de ses anachorètes, le génie sublime qui devait être la -lumière de l'Église d'Occident. Et l'instrument providentiel qui avait -servi à opérer tant de grandes choses, c'était l'exil d'Athanase! - -Ce sont ces hommes, les moines de la première heure, les ascètes de -la solitude ou les anachorètes de la cour, ce sont toutes ces âmes -fortes et incorruptibles de vrais chrétiens qui ont maintenu et sauvé -la loi de Dieu dans un siècle où elle semblait menacée par ses propres -fidèles. Depuis que le christianisme était devenu la religion à la -mode, la multitude des vicieux et des mondains n'avait fait que changer -l'étiquette de sa corruption et couvrait de l'étendard du Christ les -hontes de la décadence. En entrant dans les rangs de l'Église, ils la -compromirent plus qu'ils ne la servaient, et au lieu d'être sauvés par -elle, ils furent sur le point de l'entraîner avec eux. Les tableaux -que les contemporains nous tracent des mœurs d'une grande partie de la -population chrétienne des villes sont lamentables. On y rencontre cette -espèce de lèpre particulière des vieilles sociétés, qui consiste en une -soif malsaine des plaisirs les plus frivoles, quand ils ne sont pas -les plus corrupteurs. Trèves chrétienne semble à peine meilleure que -Rome païenne: ce qu'il lui faut, ce sont des Francs expirant sous la -dent des bêtes féroces dans l'arène, ce sont des cochers aux couleurs -multiples se disputant le prix des courses dans le cirque, ce sont les -émotions puériles et factices de l'estrade, substituées à tout autre -sentiment dans ces cœurs devenus froids pour les grands intérêts de -l'âme humaine et de la civilisation. La vie monastique fut la salutaire -et indispensable réaction de l'esprit chrétien contre ce débordement -de paganisme: elle affirma hautement l'idéal évangélique, elle en -dressa devant tous les yeux le type réalisé; elle replaça l'homme en -face de sa mission, et dans sa condition véritable de pénitent et de -travailleur. Tous les ascètes qu'elle enleva au monde pour en peupler -les déserts, tous ceux que l'Église allait chercher dans les déserts -pour les mettre à la tête de ses diocèses, contribuèrent, à leur -insu, à la plus grande œuvre sociale de l'époque. La somme de leurs -austérités et de leurs mortifications constituait le contrepoids -nécessaire des voluptés mortelles, et maintenait l'équilibre moral du -monde. - -Il est temps, après avoir parlé des fidèles, de faire connaître les -pasteurs. L'épiscopat du nord de la Gaule a été à la hauteur de sa -mission, et ceux qui en ont porté le lourd fardeau ont mérité de -prendre place parmi les grands hommes qui ont été la gloire de l'Église -du quatrième siècle. Dès l'origine, ils ont apparu comme les fermes et -inébranlables défenseurs de la foi catholique. Éloignés des influences -délétères du milieu byzantin, et éclairés par la vive lumière que -projetait sur toute la Gaule le grand confesseur de la Trinité, saint -Hilaire de Poitiers, ils étaient comme la solide et compacte réserve -de l'orthodoxie, et ils ne se laissèrent pas entamer. Quand ils -parurent dans les conciles du quatrième siècle, ce fut pour résister -avec vigueur à la propagande arienne qui s'exerçait du fond de la -cour impériale. Plusieurs d'entre eux ont conquis une gloire durable -par le courage avec lequel ils affirmèrent leur foi dans ces jours -particulièrement pénibles pour la chrétienté. Maximin de Trèves fut -l'hôte et le consolateur de saint Athanase pendant l'exil de ce grand -confesseur, et il resta toute sa vie inébranlablement fidèle à la foi -de Nicée. Il prit même la plume pour défendre la doctrine orthodoxe, -et il faut déplorer la fortune qui a envié à l'église de Belgique le -testament littéraire de son premier docteur. Paulin, son successeur, -résista avec un courage héroïque aux injonctions de l'arianisme -victorieux. A l'heure sombre où, selon la forte parole de saint Jérôme, -le monde gémit de se réveiller arien, il ne fléchit pas: il refusa de -signer l'équivoque formule de Sirmium, et en 353, au concile d'Arles, -où les légats du pape eux-mêmes se laissèrent arracher la condamnation -d'Athanase, il fut le seul qui ne se prêta pas à l'immolation de la -justice et de l'innocence. Condamné à l'exil, il se vit entraîner loin -de son diocèse, qu'on ne lui permit pas de revoir, et relégué au fond -de la Phrygie, où, cinq ans après, il expirait dans les tribulations, -léguant à l'église de Trèves la gloire d'un nom qui figurerait au -catalogue des martyrs aussi justement que sur celui des confesseurs. - -Les diocèses de la Germanie, s'ils ne jouèrent pas un rôle si -prépondérant que celui de Trèves, ne lui cédèrent cependant pas la -palme du courage apostolique. Eux aussi eurent à leur tête des chefs -qui défendirent avec énergie la foi du monde chrétien dans le dogme -fondamental de la Trinité. Euphratas de Cologne et Servais de Tongres -ont figuré avec honneur dans l'histoire du grand conflit entre la -liberté de l'Église et les prétentions des Césars. Tous deux avaient -pris part au concile de Sardique, où la doctrine de Nicée avait été -de nouveau proclamée d'une manière solennelle, et où les évêques -d'Occident avaient tenu à attester leur union avec les Pères du premier -concile œcuménique. A l'issue de cette assemblée, Euphratas avait été -délégué avec Vincent de Capoue par les Pères de Sardique auprès de -l'empereur Constance, alors à Antioche, pour lui porter les décrets -et les vœux de l'assemblée. Arrivé dans la capitale de la Syrie, le -vieillard y devint le héros d'une aventure retentissante qui mit dans -un plein jour et sa propre innocence et la scélératesse du parti -arien, lequel n'avait pas reculé devant les manœuvres les plus infâmes -pour perdre la réputation du représentant de l'orthodoxie auprès de -l'empereur. Il est permis de croire qu'Euphratas rapporta d'Antioche -une horreur plus profonde encore pour une hérésie qui se défendait -avec des armes aussi honteuses, et que la tradition qui le fait -condamner pour arianisme par un concile réuni dans sa propre ville de -Cologne n'est que l'écho d'un autre complot, moins pervers peut-être, -mais plus dangereux, ourdi contre sa mémoire. - -Servais, évêque de Tongres, fit trois fois le voyage d'Orient. Après -avoir assisté au concile de Sardique, il avait, quelques années plus -tard, accompagné saint Maximin auprès de Constance, avec une mission -de l'usurpateur Magnence. En 359, nous le retrouvons au concile de -Rimini, où, avec Phœbadius d'Agen, il fut l'âme du groupe de vingt -opposants qui osa refuser de signer la formule officielle, entachée -d'arianisme. S'il céda enfin à d'insidieuses supplications, après avoir -résisté à toutes les menaces, ce fut avec des réserves telles que la -doctrine orthodoxe était sauvée, et que l'hérésie ne pouvait tirer -aucun argument de sa signature. Servais vint mourir à Maestricht; sa -tombe, creusée le long de la chaussée romaine, y fut bientôt entourée -d'un culte assidu, et tout un cycle de légendes formé autour de son nom -atteste la popularité dont ce confesseur a joui de son vivant auprès -des fidèles de la Gaule[234]. - -[Note 234: Grégoire de Tours, II, 5, et _Gloria confessorum_, c. -71.] - -Ajoutons ici une réserve importante. Ce serait une erreur de se figurer -la Gaule septentrionale comme totalement chrétienne. Au quatrième -siècle, le christianisme y occupait la même situation qu'y avait eue -la civilisation romaine au deuxième et au troisième. Il possédait les -villes et leurs environs immédiats, il rayonnait plus ou moins dans les -bourgades, il n'avait pénétré que faiblement dans les campagnes. Au -cœur de la France, il y avait des régions entières où personne n'avait -encore reçu le baptême[235]. Les sanctuaires païens s'élevaient -partout, ombragés de vieux arbres et desservis par des prêtres qui -vivaient du culte proscrit[236]. Les populations rurales continuaient -de porter les statues de leurs dieux en procession à travers les -champs, enveloppées de voiles blancs[237]; les lacs sacrés recevaient -toujours leurs habituelles offrandes, et les multiples lois rendues par -les empereurs contre les sacrifices idolâtriques étaient restées lettre -morte. Si de tels spectacles nous sont donnés par des régions centrales -comme le Berry et la Bourgogne, combien ne devait-on pas rencontrer -d'éléments païens dans les solitudes incultes de l'Ardenne et de -la Campine, et dans tous ces cantons dépeuplés où l'Empire n'avait -ramené un peu de vie qu'en y versant des multitudes de barbares? -Étrangers à la civilisation romaine, ces nouveaux colons l'étaient -plus encore à sa religion, et leur paganisme germanique rivalisait -avec celui des paysans indigènes pour fermer la porte à la doctrine -du Christ. Il restait donc un immense champ d'action pour les évêques -et pour les missionnaires. Il est bien probable qu'ils y ont prodigué -leur activité, mais l'histoire n'a pas conservé le souvenir de leurs -méritoires labeurs; elle a en quelque sorte noyé leur mémoire et leurs -œuvres dans le rayonnement prodigieux d'un nom qui résume pour la Gaule -toutes les gloires de l'apostolat et toutes les austérités de la vie -monastique. Ce nom, c'est celui du grand thaumaturge saint Martin de -Tours. - -[Note 235: Ante Martinum pauci admodum, immo pæne nulli in illis -regionibus Christi nomen receperant. Sulpice Sévère, _Vita sancti -Martini_, c. 13.] - -[Note 236: _Id._, _ibid._, c. 13 et 14.] - -[Note 237: _Id._, _ibid._, c. 14.] - -Martin était ce soldat venu de Pannonie, dont tout l'Occident -connaissait le nom, depuis l'héroïque inspiration de la charité qui -lui avait fait partager son manteau en plein hiver avec un pauvre, aux -portes de la ville d'Amiens. Avide d'une gloire plus haute et plus -pure que celle des armes, il avait échangé le service de l'empereur -contre celui de Jésus-Christ, et il était venu se faire, à Poitiers, -le disciple de saint Hilaire, le plus illustre pontife de la Gaule. -La première de ses œuvres, ce fut la fondation du ministère de Ligugé -près de Poitiers, qui a fait de lui l'initiateur de la vie monastique -en Gaule et le patriarche des moines d'Occident avant saint Benoît. -Appelé quelques années après au siège épiscopal de Tours, Martin resta -un moine sous les habits du pontife; il combina en sa personne deux -caractères qui, aux yeux de beaucoup de chrétiens, passaient alors pour -opposés, presque pour contradictoires. Le monastère de Marmoutier, -fondé par lui dans le voisinage de sa ville épiscopale, resta son -séjour de prédilection; il y accorda à la vie monastique tous les -instants qu'il put dérober aux absorbantes fonctions de l'épiscopat. -La vie de cet homme étonnant, écrite par son disciple Sulpice Sévère, -est un tissu de miracles qui ont eu, comme ceux de saint Bernard, le -privilège d'être racontés par des contemporains. Lui-même était un -miracle vivant de charité, de pénitence et de zèle pour le salut des -âmes. Ce moine-évêque avait un troisième caractère, qui, plus encore -que les deux premiers, a fait la gloire de son nom et la grandeur -de son rôle historique. Il était né missionnaire. Le feu sacré de -l'apostolat le dévorait. Il s'attribuait une mission partout où il y -avait une idole à renverser ou un païen à convertir. Il trouva les -campagnes de la Gaule plongées encore dans la nuit de l'idolâtrie: il -les laissa chrétiennes et semées d'institutions qui continuaient et -affermissaient son œuvre rédemptrice. Il fut, et c'est la plus haute -de toutes ses gloires, le créateur des paroisses rurales; c'est lui -qui a fait prendre racine à la loi de Dieu dans le sol fécond de la -vieille Gaule, et qui a préparé à l'Évangile les vaillantes légions de -laboureurs chrétiens d'où sont sortis des saints comme Vincent de Paul, -des saintes comme Geneviève et Jeanne d'Arc. - -Bien que l'apostolat de saint Martin se soit surtout exercé dans la -Gaule centrale, il n'est pas douteux que les provinces septentrionales -de ce pays lui soient grandement redevables. Nous savons qu'il s'est -rendu deux fois à Trèves, à la cour de l'empereur Maxime, et nous -devons croire qu'il aura profité de ces voyages pour évangéliser les -populations par lesquelles il passait. A la cour de Trèves on fit grand -accueil à l'homme de Dieu; on admira ses vertus et ses miracles[238], -on respecta sa noble franchise, et il revint chaque fois avec les -grâces qu'il avait sollicitées. L'une de celles-ci lui coûta un dur -sacrifice. Pour conjurer les rigueurs dont était menacée l'Espagne -priscillianiste, il lui fallait recevoir dans sa communion ceux-là même -qui avaient fait condamner à mort, par le pouvoir séculier, Priscillien -et ses principaux disciples. Ces hommes étaient les frères de Martin -dans le sacerdoce: à leur tête était Ithacius, qui avait été le grand -promoteur de la persécution, et qui jouissait d'un crédit dangereux à -la cour de Maxime. La conscience de Martin se révoltait à l'idée de -fraterniser avec ces prélats aux mains sanglantes, mais son cœur le -poussait à tout faire pour empêcher que leur fureur sanguinaire causât -de nouvelles victimes. Ne pouvant venir à bout de lui, Maxime donna -enfin ordre aux commissaires impériaux de partir pour l'Espagne, avec -droit de vie et de mort sur les malheureux qui leur seraient dénoncés. -Alors enfin, la charité l'emporta chez Martin sur ses scrupules -d'orthodoxie: au milieu de la nuit il courut au palais impérial, et -promit de communier avec les ithaciens si l'Espagne était épargnée. On -lui accorda sa demande, mais il ne goûta pas la joie de son triomphe. -Il quitta la ville, la conscience troublée, plein de douleur et de -remords à l'idée qu'il avait manqué à son devoir en communiant avec les -persécuteurs. Pendant qu'il revenait à pied par la chaussée qui allait -de Trèves à Reims, sa pensée inquiète repassait tous les détails du -compromis qu'on lui avait arraché, et plus il y réfléchissait, plus il -sentait la nuit et l'amertume envahir sa conscience. Arrivé au delà de -la station d'Andethanna, à l'entrée de la grande forêt des Ardennes, il -laissa ses compagnons prendre les devants, et, tout entier à son combat -intérieur, il s'assit à terre, abîmé dans son deuil, et tour à tour -s'accusant et se défendant. Alors un ange lui apparut qui le consola -et l'exhorta à reprendre courage. Le saint se laissa rassurer par le -céleste consolateur, mais à partir de ce moment il sentit sa force -atteinte, et pendant les seize années qu'il vécut encore, il ne remit -plus les pieds dans un concile. - -[Note 238: Sulpice Sévère, _Vita sancti Martini_, c. 16-18.] - -L'histoire ne nous a pas conservé d'autres traces du passage de Martin -par les contrées belges, mais on est bien fondé à lui attribuer une -action efficace sur ces pays, à en juger d'après l'extraordinaire -diffusion qu'y a prise son culte. Une multitude de paroisses urbaines -et rurales, et des plus anciennes, l'invoquent en qualité de patron, -et sa popularité n'y est contrebalancée que par celle du prince des -apôtres. D'ailleurs, il a eu des disciples qui ont continué son œuvre -civilisatrice, et qui ont voulu mettre sous son nom plus d'un des -sanctuaires qu'ils ont fondés en Belgique. L'un de ceux-ci nous est -connu: il s'appelait Victrice, et il était archevêque de Rouen. Cet -homme remarquable fut l'ami de saint Martin, le témoin de ses miracles, -le compagnon d'une partie de son existence[239]. - -[Note 239: Sulpice Sévère, _Dialog._ III, 2.] - -Né, à ce qu'il paraît, vers les extrémités septentrionales de la -Gaule-Belgique, il se souvint de sa patrie lorsqu'il fut à la tête du -diocèse de Rouen, et il y envoya des missionnaires qui évangélisèrent -ce pays avec grand succès. Du fond de sa retraite de Campanie, saint -Paulin de Nole le félicitait de ses œuvres apostoliques. Lui rappelant -les paroles des prophètes qui saluaient la lumière de la foi se levant -sur les peuples assis à l'ombre de la mort, il lui disait: «Grâce à -vous, la Morinie, ce pays qui est à l'extrémité du monde, se réjouit de -connaître le Christ et dépose ses mœurs sauvages. Là où il n'y avait -que l'épaisseur des forêts et la solitude des rivages visités par les -barbares, peuplés par des brigands, règne maintenant l'Évangile dans -les villes et les bourgades, et les monastères le font fleurir jusqu'au -sein des forêts. Et cette lointaine Morinie, où la religion chrétienne -n'était jusqu'à présent que comme un souffle affaibli, le Christ a -voulu que vous en fussiez l'apôtre, que par vous la foi y brillât d'un -éclat plus vif et plus ardent, et que la distance qui nous sépare de -ces régions fût diminuée par la charité qui nous en rapproche[240].» -Ces paroles ouvrent l'histoire religieuse de la Flandre et du Brabant -ainsi que de l'Artois, et le témoignage du confesseur de Nole est pour -ces pays ce qu'est pour la Germanie celui de saint Irénée, l'acte de -naissance de leur foi, s'il est permis de s'exprimer de la sorte. - -[Note 240: Saint Paulin de Nole, _Epist._, XVIII, 4.] - -Ainsi, chaque jour qui s'écoulait marquait un progrès pour les -chrétientés de la Gaule du nord. Bientôt elle fut à même de payer sa -dette aux églises du midi. C'est un enfant de Toul, saint Honorat, -qui alla fonder, en 405, cet illustre monastère de Lérins, foyer de -la vie monastique en Gaule et pépinière de l'épiscopat gaulois. C'est -un fils de Trèves, Salvien, qui brilla au premier rang des écrivains -ecclésiastiques du cinquième siècle, et dont la pathétique éloquence -n'a pas vieilli pour l'histoire. C'est à Trèves encore, dans la société -du saint prêtre Bonosus, que se développa la vocation religieuse -de saint Jérôme; et si l'on se rappelle que cette ville a eu pour -professeur Lactance et pour élève Ambroise, on trouvera que l'église de -Belgique n'a pas été inutile à l'Église universelle. - -On ne comprendrait pas bien le grand rôle réservé à cette église -dans l'histoire de la jeunesse du monde moderne, si à l'étude de sa -vie intime on n'ajoutait celle de ses organismes essentiels. Comme -l'Église universelle elle-même, l'église des Gaules alors était une -fédération de diocèses reliés entre eux par la communion, par les -assemblées conciliaires et par l'obéissance à l'autorité du souverain -pontife. En dehors de ce triple et puissant élément d'unité, toute -son activité et toute sa vie résidaient dans les groupes diocésains. -Chaque diocèse était comme une monarchie locale dont l'évêque était le -chef religieux et tendait à devenir le chef temporel. Chef religieux, -il était la source de l'autorité, le gardien de la discipline, le -dispensateur des sacrements, l'administrateur de la charité, le -protecteur-né de tout ce qui était pauvre, faible, souffrant ou -abandonné. Chacune de ces attributions concentrait dans ses mains une -somme proportionnée d'autorité et d'influence. L'État lui-même avait -reconnu et affermi cette influence en accordant à l'épiscopat les deux -grands privilèges qui lui garantissaient l'indépendance: je veux dire -l'exemption des charges publiques et la juridiction autonome. Les -constitutions impériales lui accordaient même une part d'intervention -dans la juridiction séculière, chaque fois qu'une cause touchait -particulièrement à la morale ou au domaine religieux. La confiance -des peuples allait plus loin. N'ayant plus foi dans les institutions -civiles, ils s'habituèrent à confier la défense de tous leurs intérêts -aux autorités ecclésiastiques. Ils ne se préoccupèrent pas de faire le -départ du spirituel et du temporel: ils donnèrent tous les pouvoirs -à qui rendait tous les services. Sans l'avoir cherché, en vertu de -sa seule mission religieuse et grâce à l'affaiblissement de l'État, -les évêques se trouvèrent chargés du gouvernement de leur cité, -c'est-à-dire de leurs diocèses. Gouverneurs sans mandat officiel il -est vrai, mais d'autant plus obéis que tout ce qui avait un caractère -officiel inspirait plus de défiance et d'aversion, ils furent, en -Gaule surtout, les bons génies du monde agonisant. Ils fermèrent les -plaies que l'État ouvrait; ils firent des prodiges de dévouement et de -charité. «Les évêques, dit un historien protestant parlant de la Gaule, -pratiquèrent alors la bienfaisance dans des proportions que le monde -n'a peut-être jamais revues[241]». - -[Note 241: Hauck, _Kirchengeschichte Deutschlands_, t. I, p. 79.] - -Telle était la situation lorsque éclata la catastrophe de 406. Ce fut -un coup terrible pour les chrétientés de la Gaule septentrionale. -Nous ne savons que peu de chose de ces jours pleins de troubles et de -terreurs, où l'histoire même se taisait, comme écrasée par l'immensité -des souffrances qu'il eût fallu enregistrer. Même les quelques -souvenirs qu'en ont gardés les peuples ont été brouillés et confondus -avec celui de l'invasion hunnique, arrivée un demi-siècle plus tard. -Un seul des épisodes consignés par l'hagiographie peut être rapporté -avec certitude aux désastres de 406; il s'agit de la mort du vénérable -pontife de Reims, saint Nicaise, égorgé par les Vandales au milieu de -son troupeau, qu'il n'avait pas voulu abandonner. Comme saint Servais -de Tongres, il avait, dit la tradition, prévu longtemps d'avance les -malheurs qui allaient fondre sur sa ville épiscopale. Mais, tandis -qu'une faveur de la Providence enlevait le pasteur de Tongres avant -l'explosion de la catastrophe, saint Nicaise était réservé pour en -être le témoin et pour y gagner la couronne du martyre. Après avoir -enduré, avec son peuple, toutes les horreurs d'un long siège, le saint, -voyant la ville envahie, alla attendre l'ennemi victorieux au seuil -de l'église Notre-Dame, qu'il avait bâtie lui-même: il se préparait à -la mort en chantant les psaumes, et sa vie s'exhala sous leurs coups -avec l'accent des hymnes sacrés. Sa sœur Eutropie, qui se tenait à ses -côtés, et que sa beauté menaçait de la flétrissante pitié des barbares, -provoqua elle-même son martyre en frappant au visage le meurtrier de -son frère, et elle fut égorgée sur son cadavre. Après s'être rassasiés -de carnage et avoir pillé la ville, les vainqueurs se retirèrent, et -Reims resta longtemps abandonnée. - -Un sort plus cruel encore dut frapper à cette date toutes les -chrétientés de la seconde Belgique, puisqu'elles n'ont même pas trouvé -de narrateur pour leurs longues infortunes. Partout se réalisait la -parole du prophète: «Je frapperai le pasteur et je disperserai le -troupeau.» Après ces funestes journées, c'en fut fait, dirait-on, des -chrétientés de Belgique et de Germanie. Plus aucune vie religieuse ne -se manifesta dans ces provinces à partir de cette date. Les diptyques -épiscopaux d'Arras, de Tournai, de Thérouanne, de Tongres et de Cologne -ne nous apprennent plus rien, ou ne contiennent que des noms dépourvus -d'authenticité. Le diocèse de Boulogne disparaît pour toujours. Les -bêtes fauves reprennent possession du sanctuaire d'Arras; l'herbe -repousse sur les travaux de Victrice et de ses successeurs. L'Église, -semble-t-il, a reculé aussi loin que l'Empire: il n'y a plus trace -d'elle dans toute la région qui vient de tomber au pouvoir des Francs. - -L'avenir s'annonçait plus sombre encore pour elle que le présent. -Qu'allait-elle devenir dans l'immense reflux de la civilisation -par lequel venaient de s'ouvrir les annales du cinquième siècle? -N'était-elle pas menacée de partager en tout les destinées de cet -Empire dont elle était solidaire, et n'allait-elle pas, comme lui, -périr graduellement sous les coups des barbares qui la morcelaient au -nord et au sud? Tout devait le faire croire. Dans la Gaule du moins, -ses jours semblaient comptés. Ouverte aux Francs, sans frontières, -sans armées, sans espérance, la Gaule voyait arriver les barbares -avec la muette résignation du désespoir. Et le triomphe de la -barbarie, c'était, comme dans les provinces du nord, la destruction -des sanctuaires, la dispersion des fidèles, la fin de la hiérarchie, -l'extinction du nom chrétien. - -Mais la cause de la civilisation n'était pas perdue. L'Église et -l'épiscopat des Gaules restèrent debout derrière les limites rétrécies -de l'Empire romain. Reims garda son siège métropolitain chargé de la -responsabilité de toute la deuxième Belgique, avec la plus grande -partie de ses diocèses suffragants. En arrière de cette grande -province, la hiérarchie du reste de la Gaule romaine brillait d'un vif -éclat, et ses chefs eurent le temps de se préparer à une invasion plus -durable. Les envahisseurs du commencement du cinquième siècle n'avaient -été que les précurseurs des Francs, qu'ils avaient, si l'on peut ainsi -parler, annoncés à l'épiscopat. Lorsque ceux-ci apparurent enfin, -ils trouvèrent, debout sur les ruines de l'Empire, cette puissance -morale dont ils n'avaient pas même l'idée, dont le prestige allait -les conquérir eux-mêmes, et qui allait courber sous ses bénédictions -le front du Sicambre. Ici commence, à proprement parler, l'histoire -moderne. - - - - -II - -CLODION - - -La catastrophe de 406 avait rompu brusquement le lien qui rattachait -les Francs à l'Empire. Lorsque le grand flot de l'invasion se fut -écoulé, ils se retrouvèrent seuls sur les deux rives du Rhin. Ceux -qui occupaient déjà le nord de la Belgique n'eurent pas de peine à se -mettre en possession de son cours inférieur, depuis Nimègue jusqu'à la -mer, ceux qui étaient restés cantonnés sur la rive droite passèrent -sur la rive gauche, et prirent possession de la deuxième Germanie. -Cologne tomba dans leurs mains, et le pont de Constantin, qui avait -été jusque-là une porte ouverte par l'Empire sur la barbarie, servit -désormais aux barbares pour pénétrer sans obstacle dans l'Empire. La -brèche faite dans les lignes de défense du monde romain ne fut plus -jamais refermée, et tout le peuple franc passa par ce triomphal chemin. - -L'année 406 marque donc une date décisive dans l'histoire des Francs. -Ils ne sont plus partagés en deux tronçons dont l'un, enfermé de ce -côté du Rhin dans les lignes romaines, était comme le captif de la -civilisation, tandis que l'autre se voyait retenu au delà du fleuve par -la terreur des armes et par la puissance des traités. Désormais leurs -deux groupes se rencontrent sur la rive gauche, coude à coude, faisant -face à la Gaule abandonnée, et appuyés solidement sur les puissantes -réserves d'outre-Rhin. Situation extraordinairement redoutable, si on -la compare à celle des peuples barbares qui, plus heureux en apparence, -s'étaient emparés des riches provinces du midi. Ceux-ci, déracinés et -isolés au cœur de leur conquête, y périrent bientôt, épuisés, consumés, -empoisonnés par le milieu dans lequel ils venaient de se verser. Au -contraire, la vitalité des Francs se renouvela incessamment aux sources -fécondes de leur nationalité. Comme le géant de la mythologie antique, -ils s'affermirent sur le sol maternel, et il leur fournit assez de -forces pour se soumettre tout l'Occident. - -C'est cette position stratégique qui rend compte, en bonne partie, des -grandes destinées de cette race. Elle explique aussi pourquoi le rôle -prépondérant a été joué, dans l'origine, par les tribus occidentales -plutôt que par les orientales, ou, pour parler le langage reçu, par les -Saliens plutôt que par les Ripuaires. Ces derniers se virent fermer de -bonne heure la carrière des conquêtes par leurs voisins. Les Saliens à -l'ouest, les Alamans au midi, en les isolant des provinces romaines, -les confinaient dans les régions du Bas-Rhin, où ils ne pouvaient -s'agrandir qu'en arrière, dans des combats sans gloire et sans profit -contre des peuples frères. Les Saliens, par contre, restés en face des -provinces sans maître, y trouvaient une ample occasion de satisfaire -leur amour de la gloire et leur soif de combats. Dans ce milieu sonore -de l'ancien empire, où tout se passait encore au grand jour de la -civilisation, ils ne pouvaient faire un pas qui ne retentît avec un -bruit de gloire dans tous les échos de la renommée. Ils traversaient -en vainqueurs d'opulentes contrées qui se courbaient devant eux, et où -ils trouvaient la richesse et la puissance. Voilà comment les Saliens -devinrent pour deux siècles l'élément actif et le groupe prépondérant -de la race franque. C'est eux qui fondèrent la nationalité, qui lui -soumirent la Gaule, et qui lui donnèrent sa dynastie. Les Ripuaires, -tenus en réserve par la Providence pour le jour où la civilisation -défaillante aurait besoin d'une nouvelle infusion de sang barbare, ne -furent, jusqu'à la fin du septième siècle, que les obscurs alliés de -leurs glorieux congénères. - -Toutefois, cette différence dans les destinées historiques des deux -groupes francs ne devait s'accentuer que plus tard, et seulement à -partir du règne de Clovis. Jusqu'alors, ils vécurent dans une entière -communauté de combats et de gloire. S'il avait pu être question de -supériorité, elle aurait paru plutôt du côté des Ripuaires, qui -s'emparèrent du beau pays du Rhin avec les grandes villes de Cologne -et de Trèves, à un moment où les Saliens, toujours confinés dans les -sables de la Campine et dans les marécages de la Flandre, ne faisaient -que convoiter la possession de Tournai et de Cambrai. Mais les Francs -du cinquième siècle ne connaissaient pas de distinction entre les -Ripuaires et les Saliens. Leur fédération, lâche au commencement, -s'était resserrée; les noms nationaux sous lesquels leurs groupes se -reconnaissaient étaient tombés dans l'oubli; une seule famille royale -donnait des souverains à toutes leurs tribus, et si nous voyons plus -tard les rois de Cologne, de Tournai et de Cambrai unis entre eux par -les liens du sang, ce sera le souvenir d'un temps d'étroite fraternité -où toutes les dynasties franques se rattachaient à la même souche. - -L'origine de cette famille est plongée dans les ténèbres. Elle était -déjà en grande partie oubliée au sixième siècle, probablement à cause -du caractère mythologique de la tradition qui la racontait, et on ne -peut guère espérer d'en reconstituer autre chose que ce que le père -de l'histoire des Francs en a conservé. Le cachet hautement poétique -dont elle était empreinte se retrouve dans le nom qu'elle donne au pays -où naquit la dynastie, et à la plus ancienne de ses résidences. Ce -pays, c'était la Toxandrie, mais la tradition l'appelle _Thoringia_, -soit parce qu'elle confond le nom des Tongres (_Tungri_) avec celui -des Thuringiens (_Thuringi_), soit pour quelque autre motif qu'on ne -peut plus deviner[242]. Quant à la résidence royale, que la tradition -désigne sous le nom de _Dispargum_, les recherches les plus obstinées -n'ont jamais pu en faire découvrir l'emplacement, et tout porte à -croire que cette localité n'a existé que dans la poésie[243]. Du moins, -ces deux noms n'apparaissent que dans les récits populaires des -Francs: ignorés des écrivains et des géographes, ils font partie de -tout un cycle de légendes qui, dès les plus anciens jours, s'est formé -autour de la nation. - -[Note 242: Grégoire de Tours, II, 9. Sur toute la controverse -relative à la _Thoringia_ de Grégoire, v. G. Kurth, _Histoire poétique -des Mérovingiens_, pp. 110-119. Depuis lors, M. W. Schultze, _Das -Merovingische Frankenreich_, p. 49, s'est à son tour prononcé pour -l'identité de la _Thoringia_ de Grégoire de Tours avec le pays de -Tongres.] - -[Note 243: Déjà le _Liber historiæ_, c. 5, trompé par le nom -de _Thoringia_ et dupé par sa propre manie de rectifications -géographiques, avait fait fausse route et placé Dispargum au-delà -du Rhin. Depuis lors, sur la foi d'une simple ressemblance de noms, -on a tour à tour à tour identifié _Dispargum_ avec Diest, avec -Duysborch en Brabant, et avec Duisburg dans la Prusse rhénane. Voir -l'historique fort instructif de ce long débat dans Plathe, _Die -Koenigspfalzen der Merovinger und Carolinger_, I. _Dispargum_, Bonn, -1884, qui a d'ailleurs le tort d'augmenter la confusion en rompant une -nouvelle lance pour Duisburg, au moment même où l'historien de cette -ville, M. Averdunk (_Geschichte der Stadt Duisburg_, Duisburg, 1894) -établissait d'une manière péremptoire que son nom n'a rien de commun -avec Dispargum. Hélas! le même M. Averdunk avait à peine lu le si peu -concluant mémoire de M. Plathe que, lâchant la proie pour l'ombre, il -se déclarait converti et que, dans le tome II de son livre, publié en -1895, il admettait de nouveau l'identité fantastique de Dispargum et -de Duisburg. (O. c. p. 738.) D'autres tentatives d'identification, -encore bien plus aventureuses, ont été faites; on a pensé notamment à -Famars et même à Tongres; mais rien ne prouve mieux l'impossibilité de -fixer l'emplacement de la ville légendaire sur le sol de la réalité. -Laissons-le donc dans les nuages de la fiction!] - -De ce cycle national, rien ne nous a été conservé, si ce n'est une -fable généalogique et quelques lignes fort sèches dans lesquelles, à ce -qu'il paraît, Grégoire de Tours a résumé les récits relatifs, dans sa -source, à l'origine des Francs. Mais, en élaguant soigneusement tout ce -qui présentait un caractère trop mythologique, le vénérable narrateur a -mutilé sa narration jusqu'au point de la rendre presque inintelligible. -On y lit avec surprise qu'au dire de la tradition populaire, les -Francs étaient originaires de la Pannonie, et qu'ils avaient quitté ce -pays pour venir demeurer sur les bords du Rhin. Plus tard, continue -le narrateur, ils passèrent le fleuve, et, après s'être établis en -Thuringie, ils mirent à la tête de leurs diverses tribus des princes -choisis dans leur famille la plus noble[244]. - -[Note 244: Tradunt enim multi, eosdem (sc. Francos) de Pannonia -fuisse degressus, et primum quidem litora Rheni omnes incoluisse, -dehinc transacto Rheno, Thoringiam transmeasse, ibique juxta pagos vel -civitates regis crinitos super se creavisse de prima et ut ita dicam -nobiliore suorum familia. (Grégoire de Tours, II, 9.) Je renvoie le -lecteur au commentaire que j'ai donné de ce passage dans l'_Histoire -poétique des Mérovingiens_, pp. 101 à 120.] - -Si l'on peut s'en rapporter à cette tradition, c'est vers le milieu -du quatrième siècle qu'il faudrait placer l'origine de la dynastie -mérovingienne. Mais, au moment où l'on écrivit pour la première fois -son histoire, les souvenirs ne remontaient pas si haut. L'historien -des Francs a fait de sérieux mais stériles efforts pour percer les -ténèbres qui couvraient les origines de son peuple, et pour retrouver, -dans les chroniqueurs et les annalistes du quatrième siècle, la -trace de ses premiers rois; il n'y a pas réussi, et, trompé par leur -langage, il s'est finalement demandé si c'étaient bien des rois, ou -plutôt de simples ducs, qui étaient à la tête des conquérants de la -Belgique[245]. Mieux informé, Grégoire de Tours aurait ajouté à sa -liste les noms de quelques personnages que nous avons rencontrés au -cours de cette histoire: Genobaud, que nous avons vu, à la fin du -troisième siècle, s'humilier devant Maximien; Ascaric et Ragaise, -dont le sang coula sous la dent des bêtes féroces à Trèves par ordre -de Constantin le Grand; le prince Nebisgast, prisonnier de Julien -l'Apostat, dont le père gouvernait une peuplade franque vers le milieu -du quatrième siècle; Mellobaud, qui devint sous Valentinien l'allié -fidèle de l'Empire. Tous ces personnages sont restés inconnus de -l'historiographie franque, qui aurait peut-être trouvé parmi eux les -ancêtres de Clovis. Elle connaît, à vrai dire, les noms de Genobaud, de -Marcomir et de Sunno, trois chefs d'outre-Rhin qui, comme nous l'avons -vu, ont envahi la Gaule du temps de Théodose le Grand; mais il serait -téméraire d'affirmer qu'ils sont alliés à la famille qui régna sur les -Francs de la Belgique, et Grégoire de Tours ne paraît pas le croire. -En revanche, il semble bien qu'il considère comme Mérovingien le roi -Richimir, dont le fils Théodemir tomba avec sa mère Ascyla au pouvoir -des Romains, qui firent périr la mère et le fils sous le glaive du -bourreau. Ces trois personnages sont mentionnés par le chroniqueur -immédiatement après le passage où il a raconté l'origine des rois -chevelus, et avant celui où il fait mention de Clodion pour la première -fois[246]. Il semble bien que, dans sa pensée, ils fassent partie de la -même souche que ce dernier. - -[Note 245: Voir la trace de ces curieuses hésitations dans le -chapitre IX de son livre II. Il se trompe d'ailleurs manifestement sur -la portée du passage de Sulpice Alexandre qu'il cite, et où il est dit: -_Eo tempore Genobaude Marcomere et Sunnone ducibus Franci in Germaniam -prorumpere_. Sur quoi Grégoire écrit: _Cum multa de eis (_sc._ -Francis) Sulpicii Alexandri narret historia, non tamen regem primum -eorum ullatinus nominat, sed duces eos habuisse dicit_. Le contresens -est manifeste.] - -[Note 246: Je suis obligé de mettre le passage tout entier sous les -yeux du lecteur pour qu'il puisse se rendre compte de l'enchaînement -des idées. «Tradunt enim multi eosdem (sc. Francos) de Pannonia fuisse -degressus, et primum quidem litora Rheni omnes incoluisse, dehinc -transacto Rheno, Thoringiam transmeasse, ibique juxta pagus vel -civitates regis crinitos super se creavisse de prima et ut ita dicam -nobiliore suorum familia. Quod postea probatum Chlodovechi victuriæ -tradiderunt, itaque in sequenti digerimus. Nam et in consolaribus -legimus, Theudomerem regem Francorum, filium Richimeris quondam, et -Ascylam matrem ejus gladio interfectos. Ferunt etiam tunc Chlogionem -utilem ac nobilissimum in gente sua regem fuisse Francorum, qui apud -Dispargum castrum habitabat, quod est in terminum Thoringorum.» -Grégoire de Tours, II, 9.] - -Frédégaire va plus loin: il déclare formellement que Théodemir fut le -père de Clodion, et il ajoute qu'il fut fait prisonnier par le comte -Castinus, dans l'expédition de ce gouverneur romain contre les Francs, -au cours des premières années du cinquième siècle[247]. Il se peut que -les assertions de Frédégaire ne soient que des conjectures plus ou -moins vraisemblables sur le texte de Grégoire de Tours[248]; mais il -est certain que Théodemir et son père Richimir sont les plus anciens -princes connus que l'on puisse, avec quelque vraisemblance, rattacher -à la famille de Clovis. Donc, en admettant même qu'Ascaric et Ragaise -appartiennent à une autre famille, c'est toujours sous la hache du -bourreau romain qu'a roulé la tête du plus ancien membre de la dynastie -mérovingienne. Peut-être Clovis se souvenait-il de ce même grief le -jour où, dans les prisons de Soissons, il faisait monter sur l'échafaud -celui qui fut pour la tradition franque le dernier roi des Romains[249]. - -[Note 247: Frédégaire, III, 8 et 9.] - -[Note 248: Je crois avoir mis en pleine lumière le travail -conjectural auquel Frédégaire se livre sur le texte de Grégoire de -Tours, dans mon étude intitulée: _l'Histoire de Clovis dans Frédégaire_ -(_Revue des questions historiques_, t. XLVII, 1890).] - -[Note 249: Quant à Faramond, qui a si longtemps figuré en tête -de la dynastie mérovingienne, c'est tout bonnement un apocryphe. Le -seul écrivain qui en parle, c'est, au huitième siècle, l'auteur du -_Liber historiæ_, qui en fait le fils de Marcomir et le petit-fils -de Priam! Marcomir ayant persuadé aux Francs de se donner un roi, -comme les autres peuples, ils auraient choisi son fils Faramond: -_Elegerunt Faramundo, ipsius filio, et elevaverunt eum regem super se -crinitum_. Voilà, on en conviendra, une bien fâcheuse généalogie! On a -cru longtemps pouvoir sauver au moins l'existence de Faramond, parce -qu'on le trouvait mentionné dans la chronique de Prosper d'Aquitaine -en ces termes: _Faramundus regnat in Francia_. Mais cette notice est -une interpolation récente, de même que celle-ci: _Priamus quidam -regnat in Francia quanto altius colligere potuimus_, et que: _Meroveus -regnat in Francia_; toutes les trois sont postérieures au _Liber -historiæ_, dont elles reproduisent les données fabuleuses. Faramond -reste donc définitivement biffé de la série des rois de France. V. la -démonstration de Pétigny, _Études_, II, pp. 362-378.] - -Les Mérovingiens avaient, comme toutes les familles royales en -Germanie, leur légende généalogique, qui les reliait à leurs dieux -eux-mêmes par une série ininterrompue d'ancêtres glorieux. Les -chroniqueurs n'ont pas daigné s'informer de cette légende païenne, et -peut-être était-elle oubliée déjà au sixième siècle; le seul qui en ait -gardé un vague souvenir nous la présente sous une forme rajeunie et -la rattache au nom d'un roi relativement récent[250]. Cela s'explique -en bonne partie par la conversion des Francs au christianisme, qui -fit tomber dans le discrédit les traditions incompatibles avec la -foi chrétienne: nous n'essayerons donc pas de les retrouver, mais -nous gardons le droit d'en affirmer l'existence. Les Francs voyaient -dans leurs rois les descendants de leurs dieux: le secret de leur -inaltérable fidélité à leur dynastie se trouve dans cette croyance -religieuse. Seuls les dieux et leurs enfants avaient le droit de -commander aux peuples; la royauté était une qualité de naissance, et -le titre de roi était l'apanage naturel de tout fils de roi, qu'il -portât ou non la couronne. Là était la force des dynasties barbares, -et aussi le plus grand obstacle à leur conversion. Se faire chrétien, -c'était renier ses ancêtres, c'était couper la chaîne de sa généalogie, -c'était se priver de son titre à régner. Il fallait un courage très -grand pour embrasser la foi du Christ, et l'on entendra plus tard -saint Avitus féliciter Clovis d'avoir osé commencer sa généalogie à -lui-même[251]. - -[Note 250: Frédégaire, III, 9.] - -[Note 251: Vos de toto priscæ originis stemmate sola nobilitate -contentus, quidquid omne potest fastigium generositatis ornare, -prosapiæ vestræ a vobis voluistis exurgere. S. Avitus, _Epist._, 46 -(41), éd. Peiper.] - -Ces rois fils des dieux se reconnaissaient à une marque matérielle -de leur origine céleste. Tandis que les guerriers de la nation se -rasaient le derrière de la tête[252], eux, ils portaient dès l'enfance -leur chevelure intacte, qui leur retombait sur les épaules en longues -boucles blondes. Revêtus de ce diadème naturel comme le lion de sa -crinière, tous les Mérovingiens ont gardé, jusqu'à l'expiration de -la dynastie, ce glorieux insigne de la royauté. C'est sous le nom de -rois chevelus qu'ils font leur première entrée dans l'histoire[253], -et la seule fois que la main d'un contemporain ait gravé les traits -de l'un d'eux, ils apparaissent dans l'encadrement de ces boucles -souveraines[254]. La chevelure royale resplendit autour de la -tête victorieuse de Clovis; enfermée sous le casque aux jours des -combats[255], elle se déroule en longs anneaux sur la nuque du roi -lorsqu'il veut se faire reconnaître de ses ennemis[256]; plus fidèle -qu'une couronne, elle reste attachée à la tête sanglante du prince -tombé sur le champ de bataille[257], et jusque dans l'horreur du -tombeau, elle sert à désigner son cadavre décomposé au respect et à la -douleur des fidèles[258]. Se transmettant avec le sang de génération en -génération, elle prêta encore sa majesté impuissante aux descendants -dégénérés de Clodion, sur le front desquels elle n'était plus que -l'emblème archaïque d'une supériorité désormais effacée par des -supériorités plus grandes[259]. - -[Note 252: Sidoine Apollinaire, _Carm._, VIII, 9, v. 28.] - -[Note 253: Grégoire de Tours, II, 9, dans le passage ci-dessus.] - -[Note 254: V. plus loin notre reproduction du cachet de Childéric -Ier.] - -[Note 255: S. Avitus, _Epist._, 46 (41), éd. Peiper: _sub casside -crinis nutritus_.] - -[Note 256: _Liber historiæ_, c. 41.] - -[Note 257: Agathias, I, 3 (Bonn).] - -[Note 258: Grégoire de Tours, VIII, 10.] - -[Note 259: Théophane, _Chronographie_, p. 619 (Bonn); Eginhard, -_Vita Karoli_, c. 1.] - -Les Romains ne comprenaient pas la poésie de ce symbolisme germanique: -ils virent avec étonnement se promener dans leurs rues l'adolescent -chevelu qui vint demander l'appui des empereurs dans une querelle -domestique[260], et plus tard, lorsque les Mérovingiens eurent cessé -d'être redoutables, ils se moquèrent de leur crinière royale en -prétendant que le signe distinctif des rois francs, c'étaient des -soies de porc qui leur poussaient dans la nuque[261]. Il y avait dans -cette opposition des points de vue la profonde différence qui sépare -les civilisés des barbares, les sociétés vieillies des peuples restés -à l'état primitif. Pour ces derniers, l'homme qui marchait à la tête -des autres devait les dépasser en beauté et en force: ils ne voulaient -pas que celui qui les conduisait à la guerre, et sur qui se portaient -les regards des amis et des ennemis, fût bâti de manière à ne pas leur -faire honneur. Or l'intégrité de la crinière était, chez les Francs, -une des marques extérieures qui distinguaient le roi; il ne pouvait -pas la perdre sans perdre par là même son droit de régner. Tondre un -roi équivalait par conséquent à le déposer. Il est vrai que la nature -réparait bientôt l'œuvre de l'homme; tel était déposé aujourd'hui qui -se flattait de reprendre possession du trône[262]; mais une tonsure -perpétuelle équivalait à une déposition définitive, et dans ce sens une -reine-mère s'écriait en parlant de ses petits-fils: «J'aime mieux les -voir morts que tondus[263]!» - -[Note 260: Priscus, _Fragmenta_, VIII, p. 152 (Bonn).] - -[Note 261: Ἐλέγοντο δέ ἐκ τοῦ γένους ἐκείνου καταγόμενοι κριστάται, -ὁ ἑρμηνεύεται τριχοραχάται. τρίχας γὰρ εἶχον κατά τῆς ῤάχης ἐκφυομένας -ὡς χοῖροι. Théophane, _l. c._] - -[Note 262: Grégoire de Tours, II, 41.] - -[Note 263: Grégoire de Tours, III, 18.] - -A la date où les premiers rois chevelus apparaissent en Belgique, -nous devons placer aussi celle de la rédaction de la loi salique. -Le peuple se sentait grandir; il avait conscience des nombreuses -influences extérieures qui pesaient sur lui et qui tendaient de plus -en plus à l'enlever à lui-même; instinctivement, il voulut mettre son -patrimoine à l'abri de toutes les fluctuations des événements, et -arrêter d'une manière définitive les coutumes qui constituaient sa loi. -Une très ancienne légende croit savoir comment la chose se passa. Les -Francs, dit-elle, firent choix de quatre prudhommes qui se réunirent -dans trois localités différentes pour examiner tous les cas et pour -trancher toutes les questions. Les quatre prudhommes s'appelaient -Wisogast, Bodogast, Salogast et Widogast, et les trois endroits où -ils tinrent leurs assises: Saleheim, Bodeheim et Widoheim. Tous ces -noms sont manifestement légendaires[264]; ce qui est historique, -c'est le souvenir d'une rédaction arrêtée de commun accord par une -commission d'anciens qui modifia la coutume et qui en livra un même -texte aux délibérations des juges du _malberg_. Ce texte conçu dans la -langue nationale des Francs, et peut-être mis par écrit en caractères -runiques, portait probablement le nom même de l'endroit où il devait -être employé, c'est-à-dire qu'il s'appelait le _malberg_, comme, chez -les Visigoths, la loi s'appelait le _forum_ (fuero): du moins c'est -exclusivement sous ce nom qu'il est connu[265]. L'œuvre des sages qui -délibérèrent sous l'ombre des chênes de Saleheim, de Bodeheim et de -Widoheim nous est restée dans une traduction latine d'une époque plus -récente, et peut-être déjà amplifiée; elle constitue le plus ancien -monument de tout le droit barbare, et elle garde dans ses dispositions -le cachet d'une antiquité presque inaltérée. - -[Note 264: G. Kurth, _Histoire poétique des Mérovingiens_, pp. -124-129.] - -[Note 265: V. Hessels et Kern, _Lex Salica_, Londres, 1880, col. -435.] - -Nous arrivons enfin à Clodion, et ce n'est pas encore pour quitter la -région de la pénombre historique. Si son existence nous est garantie, -nous ne sommes pas même sûrs de son nom; car Clodion n'est qu'un -diminutif[266], et semble trahir une de ces appellations familières -sous lesquelles, de tout temps, les soldats ont désigné un chef aimé. -Quelques vers d'un panégyriste du cinquième siècle[267], où il est -cité en passant, et six lignes d'un chroniqueur du sixième[268], qui -n'en sait pas plus que nous-mêmes, voilà tous les matériaux dont nous -disposons pour écrire son histoire. Nous renonçons donc à tracer les -frontières de son royaume, et nous nous résignerons, pour les raisons -exposées plus haut, à ignorer l'emplacement de sa capitale. Tous nos -efforts pour résoudre ces intéressants problèmes sont condamnés à une -éternelle stérilité. Les peuples sont comme les individus: ils ne -gardent pas la mémoire de leurs premières années. - -[Note 266: Pétigny, _Études_, II, p. 24. Chlodio est d'ailleurs un -nom usité chez les Francs, il est porté en 751 par un _missus_ de Pépin -le Bref (Pertz, _Diplomata_, pp. 46, 108).] - -[Note 267: Sidoine Apollinaire, _Carm._, V, 209-230.] - -[Note 268: Grégoire de Tours, II, 9.] - -Ce qui a valu à Clodion une place dans les annales du monde naissant, -c'est qu'il a su profiter des circonstances qui s'offraient à lui. -Le moment était propice pour qui savait oser. Il n'y avait plus -d'Empire. L'autorité de Rome n'arrivait plus même jusqu'à la Loire: -elle s'usait à disputer fiévreusement le midi de la Gaule aux Visigoths -et aux Burgondes. Quant au nord, on l'avait abandonné. La préfecture -du prétoire des Gaules avait reculé d'un coup jusqu'à Arles, et l'on -ne sait s'il restait encore dans le pays des magistrats supérieurs -recevant directement les ordres du préfet[269]. Les Francs allaient-ils -laisser au premier venu les belles contrées, désormais sans maître, -pour la possession desquelles ils versaient leur sang depuis des -siècles? Ils avaient sans doute des traités avec l'Empire, mais envers -qui ces traités pouvaient-ils encore les obliger? D'ailleurs, ils -n'étaient pas hommes à se laisser arrêter par la foi jurée, à en croire -l'unanimité des écrivains romains: la perfidie franque était passée en -proverbe au cinquième siècle. Il ne fallait pas s'attendre à les voir -rester à la frontière, l'arme au bras, gardant pour le compte d'un -maître disparu l'opulent héritage qu'ils avaient si longtemps convoité. -C'est en transportant leurs foyers des marécages de la Flandre dans les -fertiles contrées de la Gaule qu'ils pouvaient devenir un grand peuple. -Sur l'Escaut, ils appartenaient au passé barbare; sur la Seine, ils -devenaient les ouvriers de l'avenir. - -[Note 269: Peut-on admettre avec Pétigny, _Études_, I, p. 356, que -le Julius d'Autun, mentionné dans la vie de saint Germain d'Auxerre -(_Acta Sanct._, 31 juillet, t. VII, p. 202 D) avec les titres de -_reipublicæ rector_, et de _gubernator Galliæ_, et quelques lignes plus -bas avec celui de _præfectus_, soit réellement un magistrat chargé du -gouvernement de toute la Gaule au nord de la Loire? La question mérite -d'être posée: elle n'est pas résolue.] - -L'intérêt de l'histoire de Clodion est dans la promptitude et dans -l'énergie avec lesquelles il a répondu à l'appel de la fortune. A -vrai dire, il ne dut pas avoir grand'peine à entraîner son peuple à -sa suite. Les Francs étaient toujours prêts aux aventures, et ne se -plaignaient que du repos. Or, il y avait longtemps qu'ils n'avaient -plus été à la fête des épées, et leurs derniers combats, livrés -péniblement contre des agresseurs de même nation, ne leur avaient valu -ni triomphe ni butin. Il dut y avoir des clameurs de joie et des bruits -de boucliers entrechoqués dans l'assemblée où le roi, conformément à la -coutume, vint proposer à ses guerriers une expédition en terre romaine. -Car la terre romaine, la terre des belles cultures et des riches cités, -ne cessait d'être la tentation du barbare relégué sur un sol pauvre et -dans une nature inculte. Toujours ses désirs et ses rêves le portaient -vers le sud, où le ciel plus clément faisait tomber en abondance dans -la main de l'agriculteur les fruits qu'il fallait arracher au sol de sa -patrie. C'est là, derrière les murailles des vieilles villes opulentes, -qu'on trouverait l'or rouge et la riche vaisselle que les habitants, -il est vrai, enterraient à l'approche des barbares, mais qu'on saurait -bien les forcer à rendre. L'expédition, sans nul doute, fut décidée -d'enthousiasme. - -Tel est le triste état de l'historiographie de cette époque, que nous -ne savons qu'à vingt ans près la date de l'expédition conquérante de -Clodion. Tout ce qu'on peut affirmer, c'est qu'elle se place entre 431 -et 451. Les historiens hésitent entre ces deux termes extrêmes: les -premiers admettent 431, en se fondant sur un passage d'Idacius qui -place en cette année une expédition d'Aétius contre les Francs[270]; -les autres penchent pour 445 ou une année postérieure, parce que -l'empereur Majorien, qu'un écrivain appelle jeune en 458, a participé -à la bataille. Aucune raison n'est absolument probante, et nous sommes -réduits à ignorer la place exacte que prend dans la chronologie le -grand fait d'armes qu'on pourrait appeler l'acte d'émancipation du -peuple franc. - -[Note 270: Aétius a fait sa première guerre contre les Francs en -428; il leur reprit les contrées voisines du Rhin: c'est donc avec -les Ripuaires qu'il se trouva aux prises (_Cassiodori Chronicon_, éd. -Mommsen, p. 652; Prosper Aquitanus; Jordanes, c. 84). Une deuxième -guerre se place dans Idacius en 431; ceux qui la croient distincte -de la première supposent qu'elle est dirigée contre Clodion et -les Saliens. Mais il n'y en a aucune preuve, et puisque Sidoine -Apollinaire, _Carm._, V, 137, veut que Majorien fût un _puer_ lors de -la bataille contre Clodion, et prétend qu'il était encore _juvenis_ -en 458 (_id._, _ibid._, V, 523), il faut bien qu'il n'y ait pas eu un -écart de vingt ans entre cette dernière date et l'inconnue à trouver.] - -Ce fut, sans contredit, un jour fatidique dans l'histoire de ce peuple, -que celui où, sortant résolument de sa longue inaction, il déboucha de -derrière les épais ombrages de la forêt Charbonnière, qui jusque-là -l'avaient en quelque sorte caché aux Romains de la Gaule. Le soleil de -la civilisation descendait alors à l'horizon de l'Empire; il éclaira de -ses derniers rayons la vigoureuse entrée en scène des conquérants. - -Tournai fut le premier poste romain qui tomba au pouvoir des soldats -de Clodion[271]. Située sur la rive gauche de l'Escaut, à l'entrée -des vastes plaines de la Flandre, cette ville s'était développée au -cours des temps, et elle était devenue la capitale des Ménapiens. -L'Empire y avait un gynécée, c'est-à-dire un atelier pour la confection -des vêtements militaires. Elle était la résidence d'un évêque on ne -sait depuis quelle époque, et possédait une communauté chrétienne de -quelque importance avant l'invasion de 406. Bien que protégée par un -solide quadrilatère de murailles, elle avait succombé comme toutes -les autres sous les coups des barbares, et saint Jérôme la cite dans -le funèbre catalogue où il énumère les pertes de la civilisation -en Gaule. Toutefois l'orage ne fut que passager, et la ville avait -retrouvé une bonne partie de sa population au moment où Clodion s'en -empara. Il est sans doute difficile d'exagérer les violences que les -envahisseurs durent se permettre contre les hommes et les choses dans -les premiers jours de la conquête; en général, ces violences n'avaient -aucune limite, et le vainqueur faisait tout ce qui lui plaisait. Il -faut cependant remarquer que le gros de la population fut épargné, et -qu'on ne vit pas se reproduire à Tournai les scènes sanglantes qui -avaient marqué la prise de Mayence en 368. Tournai garda sa population -et sa langue romaines, même après qu'elle fut devenue la capitale d'un -royaume barbare: elle assimila rapidement le contingent franc que la -conquête versa dans sa population indigène, et, restée fidèle à la -civilisation de Rome, elle est, aujourd'hui comme au temps de Clodion, -à la frontière extrême du monde romain, la gardienne de la tradition -gauloise en face des descendants de ses anciens vainqueurs. - -[Note 271: Grégoire de Tours ne parle pas de la conquête de Tournai -par Clodion: mais elle a dû précéder celle de Cambrai et n'a pu être -faite que par lui, puisque nous trouvons encore Tournai au pouvoir de -Rome dans la _Notitia imperii_. Le _Liber historiæ_, c. 5, complète -le récit de Grégoire, et bien qu'il y mêle des inexactitudes, il est -conforme à la vérité historique au moins dans ce détail: _Carbonaria -silva ingressus Tornacinsem urbem obtinuit. Exinde usque Camaracum -civitatem veniens_, etc.] - -De Tournai, le roi des Francs jeta les yeux sur Cambrai sa voisine, -sise en amont sur les bords de l'Escaut, dont les marécages -constituaient sa meilleure défense. Cambrai s'était développée au -détriment de Bavai, qui dut lui céder, sans doute vers le troisième -siècle, le rang et les avantages de cité des Nerviens. On se souvenait, -parmi les Francs, que cette expédition avait été préparée avec soin: -des espions avaient exploré les lieux, et l'armée ne s'était mise en -marche qu'après que son chef eut été parfaitement renseigné. Néanmoins, -l'arrivée des barbares, à ce qu'il paraît, ne fut pas tout à fait une -surprise pour les Romains, puisqu'ils essayèrent de résister en avant -de Cambrai. Mais Clodion leur passa sur le corps et pénétra dans -la cité terrifiée. Là aussi, à part les inévitables violences de la -première heure, la population ne fut pas exterminée; les vainqueurs se -contentèrent du pillage avec son cortège d'horreurs, mais respectèrent -les murs qui devaient les abriter, et un peuple qui ne leur opposait -pas de résistance[272]. - -[Note 272: Le _Liber historiæ_, c. 5, dit le contraire: _Exinde -usque Camaracum veniens illicque resedit pauco temporis spatio, Romanos -quos ibi invenit interficit._ Mais ce n'est là qu'une mauvaise glose de -Grégoire de Tours, II, 9 (_Romanus proteret civitatem adpræhendit_) mal -compris. Grégoire parle d'un massacre des Romains en bataille rangée, -avant la prise de la ville.] - -Court fut le repos que s'accordèrent les vainqueurs, et bientôt ils -étaient debout, la framée à la main, pour continuer leur joyeux -itinéraire parmi les plaines fertiles de la seconde Belgique. Poussant -droit devant eux, dans la direction de l'ouest, ils traversèrent tout -l'Artois sans trouver de résistance, pas même à Arras, qui, paraît-il, -dut leur ouvrir ses portes. Déjà ils venaient de pénétrer dans la -vallée de la Canche, d'où ils allaient atteindre le rivage de la mer, -lorsqu'enfin ils tombèrent sur quelqu'un qui les arrêta. C'était, -encore une fois, cet Aétius que, depuis une vingtaine d'années, les -barbares rencontraient partout sur leur chemin, alerte et vigoureux -génie qui courait d'une extrémité à l'autre du monde occidental, se -multipliant en quelque sorte pour multiplier la défense. Peu d'hommes -ont consacré au service de l'Empire un plus beau talent militaire, -de plus grandes ressources de diplomate, une plus infatigable -ardeur d'activité. Né, si l'on peut ainsi parler, aux confins de la -civilisation et de la barbarie, il passa chez les Huns une bonne -partie de son existence comme otage, comme négociateur, comme réfugié -politique, et il fit profiter Rome de l'expérience qu'il avait acquise -de ce monde ennemi. Invincible sur les champs de bataille, il ne -l'était pas moins quand il suivait chez eux les peuples qu'il venait -de vaincre, et, que, persuasif et pressant, il désarmait leur colère -et faisait d'eux des alliés de l'Empire. Si son patriotisme avait eu -la pureté et le désintéressement des anciens jours, il eût été digne -d'être placé à côté des meilleurs citoyens de la République. Mais tel -qu'il fut, avec ses grandeurs et ses faiblesses, il n'eut pas d'égal de -son temps, et il mérita d'être appelé le dernier des Romains. - -Tous les envahisseurs avaient senti tour à tour le poids des armes -d'Aétius. Il avait refoulé les Visigoths de la Provence, il avait -arrêté sur le Rhin la marche victorieuse des Francs orientaux, il -avait humilié et battu les Burgondes dans une journée décisive, et -maintenant il accourait jusqu'à l'extrémité septentrionale de la Gaule -pour mettre à la raison le seul de ces peuples sur lequel il n'eût -pas encore remporté de trophées. La seconde Belgique, abandonnée de -l'Empire, dut avoir l'illusion d'un retour de l'ancienne grandeur -romaine, lorsqu'elle vit reparaître dans ses plaines des légions que -leur général avait réconciliées avec la victoire. - -Nous ne connaissons malheureusement de la campagne d'Aétius qu'un -seul épisode, et encore ne le voyons-nous qu'à travers l'imagination -grossissante d'un panégyriste romain. Mais, dans la totale absence de -toute autre source, les quelques coups de pinceau du poète, tracés -d'ailleurs avec une singulière vivacité, acquièrent la valeur d'un vrai -tableau d'histoire. - -Éparpillés dans la vallée de la Canche, les Francs, semble-t-il, ne -s'attendaient pas à une attaque, et Aétius, selon son habitude, les -surprit en pleine sécurité. Un de leurs groupes, campé auprès de la -bourgade que le poète appelle _vicus Helena_[273], et qui, selon -toute probabilité, correspond à Vieil-Hesdin, célébrait alors avec -une bruyante gaieté la noce d'un chef. Au milieu de l'enceinte des -chariots groupés en cercle au pied du pont sur lequel la chaussée -romaine passait la rivière, les plats circulaient de main en main, -et les grandes jarres au col orné de feuillages et de fleurs -odorantes versaient à la ronde des flots d'hydromel et de cervoise. -Déjà l'ivresse commençait à allumer les têtes, et les collines du -voisinage répercutaient le son joyeux des chants nuptiaux entonnés en -chœur. Tombant à l'improviste au milieu de toute cette allégresse, -les légionnaires romains jetèrent le trouble et la terreur parmi les -convives. Pendant qu'Aétius, débouchant par la chaussée surélevée qui -dominait la vallée, occupait le pont et fermait aux barbares le chemin -de la fuite, son jeune lieutenant Majorien, à la tête de la cavalerie, -remportait un facile triomphe sur les festoyeurs désarmés et alourdis -par les libations. Après une courte résistance, les Francs s'enfuirent -en désordre, abandonnant aux mains de l'ennemi tout l'attirail de la -noce, avec la blonde fiancée tremblante sous son voile nuptial. - -[Note 273: On a beaucoup discuté sur l'emplacement de ce _vicus -Helena_, qu'on a identifié tour à tour avec Lens (Pas-de-Calais), avec -Allaines (Somme), avec Vieil-Hesdin (Pas-de-Calais), avec Helesmes -(Nord). Je ferai remarquer qu'avant tout il faut chercher Helena au sud -de l'Artois (_Francus qua Chloio patentes Atrebatum terras pervaserat_, -Sidoine, Carm. V), ce qui écarte Lens et Helesmes, situés au nord de -cette province, ensuite qu'il est sur le cours d'une rivière et près -d'une chaussée romaine, ce qui se rapporte parfaitement à Vieil-Hesdin. -Cf. W. Schultze, _o. c._ p. 50.] - -Ce ne fut là, à proprement parler, qu'une échauffourée: le narrateur -s'étend sur des détails insignifiants et se tait sur tout ce qui -caractériserait une bataille en règle. Il serait autrement emphatique -si, au lieu d'un succès remporté sur un parti de Francs, il avait -à chanter la défaite de toute leur armée. Clodion n'y était pas, -c'est certain, puisque le poète ne fait pas mention de lui. Sans -doute, il est permis de croire qu'à la suite de cette rencontre il y -eut entre lui et le général romain des engagements plus sérieux. -Cependant il est plus vraisemblable que, préoccupé d'autres ennemis -et voulant à tout prix rétablir les affaires de la Gaule centrale, -Aétius, après avoir fait sentir aux Francs le poids de ses armes, aura -préféré traiter avec eux. La preuve, c'est qu'après cette campagne, -ils restèrent maîtres de la plus grande partie du pays qu'ils avaient -occupé avant la bataille[274]. On est donc fondé à croire qu'Aétius -traita les barbares comme auparavant Julien l'Apostat avait traité -leurs ancêtres, c'est-à-dire qu'il leur laissa leurs nouvelles -conquêtes sous la condition qu'ils resteraient les fidèles alliés de -Rome et qu'ils continueraient de lui fournir des soldats. Nous n'avons -pas le droit de supposer qu'une telle politique, pratiquée par les -plus grands hommes de guerre de l'Empire au quatrième et au cinquième -siècle, ne fût pas la meilleure ou, pour mieux dire, la seule possible. -Ce qui est certain, c'est que depuis lors on n'entend plus parler -d'un conflit entre Rome et les Francs, et qu'au jour suprême où elle -poussera vers eux un grand cri de détresse, ils accourront encore une -fois se ranger sous ses drapeaux. - -[Note 274: Fauriel, _Hist. de la Gaule mérid._, I, p. 214, a donc -tort d'écrire que «Clodion fut sans aucun doute chassé d'Arras, de -Cambrai et de tout l'espace qu'il avait conquis entre l'Escaut et la -Somme», et qu'il ne garda que Tongres.] - -En attendant, les Francs purent se répandre à l'aise dans le vaste -domaine qu'ils venaient d'ajouter à leur royaume. Il allait jusqu'à la -Somme, dit Grégoire de Tours sur la foi d'une tradition qui avait cours -parmi eux. Il est certain que la colonisation franque s'est avancée à -une très faible distance de cette rivière. Remontant le cours de la Lys -jusqu'à sa source, elle s'est répandue dans les vallées de la Canche -et de l'Authie, se raréfiant à mesure qu'elle s'approchait de cette -dernière, et envoyant encore quelques pionniers isolés dans la vallée -de la Somme. Tout ce qui s'étend entre la Lys, la Canche et la mer a -fait l'objet, de la part des Francs, d'une occupation en masse qui -semble avoir trouvé ce pays presque désert, puisque c'est un de ceux -qui offrent le moins de traces romaines. Par contre, dans les régions -qui s'étendaient sur la rive droite de la Lys, et en particulier dans -les environs de Tournai et de Cambrai, les Francs rencontrèrent un fond -de population au milieu duquel ils s'établirent, mais qui, plus dense -que les envahisseurs, finit par absorber ceux-ci et par les noyer, -ainsi que leur langage, dans ses irréductibles masses romaines[275]. - -[Note 275: G. Kurth, _la Frontière linguistique en Belgique et dans -le nord de la France_, t. I. (_Mémoires couronnés de l'Acad. royale de -Belgique_, coll. in-8º, t. XLVIII.)] - -Telles furent les origines du nouveau royaume de l'ouest ou Neustrie, -comme les Francs l'appelaient dans leur langue. Aujourd'hui encore -on peut, comme dans un livre ouvert, lire l'histoire de leurs -immigrations dans les cartes géographiques: on y retrouve la trace -de leur itinéraire dans les noms qu'ils ont donnés à leurs premières -habitations, comme on reconnaît le passage d'une armée en marche aux -objets qu'elle laisse traîner derrière elle dans ses campements. -L'immense majorité des noms de lieux habités sont germaniques depuis -les rives du Démer en Brabant jusqu'à celles de la Canche; au sud de -cette limite ils deviennent de plus en plus rares, et se perdent dans -la masse nombreuse des noms romains, jusqu'à ce qu'ils ne forment plus -que des exceptions dans la région de la Somme. Rien n'est plus éloquent -que cette répartition des vocables géographiques: elle nous permet de -délimiter avec une précision remarquable l'aire d'expansion des Francs -barbares, et les proportions dans lesquelles ils se sont mêlés à la -population indigène du Tournaisis, du Cambrésis, du Boulonnais et de -l'Artois. - -Le règne de Clodion ferme, dans l'histoire du peuple franc, l'ère des -migrations et des changements de pays. Désormais la nation est assise: -chaque famille a son domaine à elle, son lot de terre qui suffit -à la faire vivre, et dont elle ne veut plus se séparer. Le peuple -devient sédentaire enfin et s'attache à sa nouvelle patrie. Belliqueux -toujours, et prêt à s'élancer chaque fois qu'il entendra appeler aux -armes, ce n'est plus à la guerre désormais, mais aux travaux de la paix -qu'il demandera sa subsistance. Ces pacifiques et laborieux paysans -dont les nombreux enfants arrosent de leurs sueurs les fertiles plaines -de la France du nord et de la Belgique flamande, ils descendent en -droite ligne des guerriers que Clodion y a amenés à sa suite, et qu'il -a installés sur ce sol après le leur avoir partagé. - -Essayons de nous rendre compte de ce qu'était le royaume de Clodion. -Il allait le long du rivage de la mer, depuis la Somme jusqu'à -l'embouchure du Rhin, et de l'île des Bataves jusqu'au cours moyen -de la Meuse. Né de la conquête, il contenait deux races: les -envahisseurs francs qui en formaient la seule population dans la région -septentrionale, et les Romains, qui constituaient la grande majorité -dans les régions du Midi. Les Francs étaient les vainqueurs, partant -les maîtres; ils s'étaient emparés du pays l'épée à la main, et leurs -conquêtes avaient été accompagnées des mille violences que peut se -permettre une soldatesque barbare dans l'ivresse du triomphe. Mais -quand la première fièvre de la conquête fut passée, les rapports entre -les indigènes et les envahisseurs se réglèrent et prirent un caractère -plus pacifique. Les barbares laissèrent les Romains en possession -de tout ce dont ils n'avaient pas besoin ou envie pour eux-mêmes. -Les indigènes gardèrent la vie, la liberté, les petits héritages, la -jouissance presque exclusive des enceintes muraillées, que les barbares -continuaient de regarder comme des tombeaux, et où ils n'aimaient -pas d'aller s'enfermer. Les vainqueurs s'installèrent à la campagne, -dans les domaines enlevés aux grands propriétaires et au fisc, les -exploitèrent, et y vécurent en paysans laborieux et rudes qui avaient -peu de besoins. Ils ne pensèrent pas à relever les luxueuses villas -incendiées au cours de tant d'invasions, et dont eux-mêmes avaient -fait flamber les dernières; ils n'avaient que faire d'hypocaustes, -de salles de bains, de mosaïques et de bibliothèques; eussent-ils -éprouvé le désir de ces objets de luxe, il n'y avait plus personne -pour reconstituer ces richesses anéanties. Ils firent comme, après la -Révolution, ont fait tant de paysans voisins des grands monastères -détruits: ils bâtirent dans les ruines ou à côté, parfois adossant -à quelque vieux pan d'architecture leurs cabanes sans étage, sans -plancher, sans plafond, couvertes de chaume, et qui ne se distinguaient -que par leurs proportions de celles de leurs serfs et de leurs colons. -Et là, attachés désormais à la terre comme à une mamelle opulente, ils -s'habituèrent à la vie laborieuse du paysan, ils prirent même le goût -du travail devenu fructueux, gardant d'ailleurs, comme un héritage de -race, leur passion pour la guerre et pour la chasse, qui en est l'image -affaiblie. - -Au prix de quelle interminable série de souffrances et d'injustices -se fit cette substitution d'une race à une autre, il serait difficile -de le dire, car les gémissements mêmes des vaincus ne sont pas venus -jusqu'à nous, et les effroyables convulsions des premières heures ne -rendent qu'une rumeur sourde et confuse dans laquelle l'oreille ne -perçoit rien de distinct ni de compréhensible. Un brusque renversement -s'est fait, qui a mis les barbares brutaux et cruels au sommet de -l'échelle sociale, et qui a précipité dans la pauvreté ou dans le -prolétariat quantité d'opulentes familles déshabituées du travail des -mains. Une nation s'est constituée sur les têtes des Romains, dans -laquelle les Romains ne sont pas admis. Ils sont des vaincus, et à ce -titre, ils ne constituent que la seconde catégorie de la population. -Et puis, ils ne sont que des civils, et un peuple qui ne connaissait -d'autre gloire que celle des armes devait les tenir en mépris. Ils -gardent donc leur liberté et, dans une certaine mesure, leurs terres, -mais ils sont exclus de l'armée et des fonctions publiques, et le droit -national des Francs consacre leur infériorité vis-à-vis des vainqueurs, -en ne leur accordant que la moitié de la valeur du barbare. Là où la -personne de ce dernier vaut deux cents sous d'or, celle du Romain n'en -vaut que 100[276]! Tous les délits dont il a à se plaindre sont tarifés -à la même proportion; tous ceux qu'il commet sont punis le double de -ceux du Franc. Telle sera, dans le nouveau royaume, la condition faite -aux Romains, jusqu'au jour où Clovis viendra rétablir l'égalité entre -les deux races dans son royaume agrandi. - -[Note 276: _Lex Salica, passim._] - -Par contre, tout ce que les Francs rencontrèrent de soldats germaniques -établis avant eux sur le sol qu'ils conquirent, ils leur tendirent -la main et les associèrent à leur triomphe, de même que, sans doute, -ils les avaient eus pour alliés dans leurs combats. Barbares, ils -reconnaissaient leurs égaux dans les barbares: n'étaient-il pas, les -uns et les autres, des soldats[277]? Tout ce qui portait les armes se -vit conférer par eux, si je puis ainsi parler, le bénéfice de la grande -naturalisation franque. Il en fut ainsi, notamment, des Saxons que -Carausius avait établis le long de la mer du Nord pour garder la côte -de Boulogne: ils restèrent en possession de leurs villages et de leurs -biens. Très probablement d'ailleurs ils grossirent les rangs de l'armée -de Clodion, et l'aidèrent à faire la conquête du reste du pays. - -[Note 277: Sur l'identité des termes de _barbare_ et de _soldat_ au -haut moyen âge, voir G. Kurth, _les Francs et la France dans la langue -politique du moyen âge_ (_Revue des questions historiques_, t. LVII, p. -393), d'après Ewald (_Neues Archiv_, t. VIII, p. 354).] - -Ce n'était pas un réjouissant spectacle que le nouveau royaume -offrait au regard des civilisés de cette époque. Il dut être pour eux -à peu près ce que sont, pour les chrétiens d'Orient, les sultanies -turques fondées au milieu des ruines grandioses de l'Asie Mineure. -On y voyait la foi chrétienne et la culture romaine foulées aux -pieds de barbares grossiers, sectateurs d'une religion de sang et -de carnage, qui brûlaient les bibliothèques, qui profanaient les -églises, et qui cassaient sous la hache les chefs-d'œuvre de l'art -ancien. Ces maîtres ignorants se promenaient les armes à la main, avec -toute l'outrecuidance d'une soldatesque victorieuse, à travers des -populations qu'ils regardaient avec mépris, et qui ne comprenaient -pas même leur rauque langage, que Julien avait comparé autrefois au -croassement des corbeaux. Tout ce qui fait le charme de la vie avait -disparu des contrées tombées en leur pouvoir. L'élégance, l'atticisme, -la distinction des mœurs et du ton s'étaient réfugiés au sud de la -Loire, et se préparaient à fuir plus loin encore. La foi chrétienne, -déjà si éprouvée par les désastres de 406, languissait maintenant -sans hiérarchie, sans clergé, sans ressources, comme une religion -d'inférieurs dont les jours sont comptés. Pendant ce temps, les sources -et les forêts redevenaient les seuls sanctuaires de ces contrées, sur -lesquels la lumière de l'Évangile semblait ne s'être levée que pour -s'éteindre aussitôt. Au lendemain de la conquête de Clodion, on eût -pu croire que c'en était fini de tout avenir pour la civilisation de -la Gaule-Belgique. Qui eût dit alors que le crépuscule qui venait de -s'abattre sur ces pays, c'était celui qui précède l'aurore? - - - - -III - -MÉROVÉE - - -Après le brillant fait d'armes par lequel il a inauguré la carrière -militaire du peuple franc, Clodion est rentré dans la nuit. Son -apparition a duré le temps d'un éclair. Ses exploits, sa résidence, -la durée de son règne, le lieu et l'année de sa mort, tout cela nous -est également inconnu. Une chronique du huitième siècle veut qu'il -ait régné vingt ans; mais où a-t-elle pris ce renseignement? Quant au -chroniqueur du onzième siècle qui prétend savoir qu'il a pour capitale -Amiens, il est la dupe de sa propre imagination[278]. Si Clodion s'est -fixé quelque part, c'est apparemment à Tournai ou à Cambrai. - -[Note 278: Roricon, dans dom Bouquet, III, p. 4. Il est manifeste -que cet auteur, qui copie le _Liber historiæ_, s'est laissé suggérer -le nom d'Amiens par la mention de la Somme, qu'il a trouvée dans son -original: usque ad Summam fluvium occupavit, dit-il, et ingressus -Ambianorum urbem, ibidem et regni sedem statuit, et deinceps pacato -jure quievit. A. de Valois, qui en général attribue à Roricon une -importance exagérée, a tort d'accueillir cette conjecture comme un -témoignage historique, _Rerum Francicarum_ t. I, pp. 130, 146 et 319.] - -La monarchie qu'il avait créée eut le sort de toutes les royautés -barbares: elle fut morcelée. Si nos sources ne le disent pas, en -revanche les faits l'indiquent. En 486, il y avait un roi franc à -Tournai, il y en avait un autre à Cambrai; un troisième enfin semble -avoir eu pour lot ce pays de _Thuringia_, où était la mystérieuse -Dispargum, la plus ancienne capitale des Francs de ce côté-ci du Rhin. -Et nous savons que les rois de Tournai et de Cambrai étaient parents, -c'est-à-dire que Clodion était leur ancêtre commun. Qu'est-ce à dire, -sinon qu'après la mort de ce prince, conformément au droit barbare qui -resta en usage parmi les Francs jusqu'à la fin du neuvième siècle, ses -fils partagèrent sa monarchie comme un héritage privé? Il y eut à tout -le moins trois parts. L'une, qui comprit Tournai avec la Morinie et la -Ménapie, devait aller depuis le Wahal jusqu'à la Somme. La seconde, qui -avait pour capitale Cambrai, correspondait dans les grandes lignes à -l'ancienne cité des Nerviens, et comprenait les futures provinces de -Hainaut et de Brabant. La troisième enfin, c'était probablement, comme -nous venons de le dire, la Thuringie cis-rhénane; dans ce cas, elle -correspondait à la cité de Tongres en tout ou en partie. S'il était -permis de croire que l'autorité de Clodion s'est étendue aussi sur -les Francs Ripuaires, on pourrait dire que le royaume de Cologne, qui -occupait l'ancien pays des Ubiens, échut à un quatrième héritier: ainsi -du moins s'expliquerait le lien de parenté qui reliait, au commencement -du sixième siècle, le roi des Ripuaires de Cologne à celui des Saliens -de Tournai. - -De ces quatre royaumes, c'est celui de Tournai qui s'empare -énergiquement de toute notre attention, refoulant celui de Cologne au -second plan, et ceux de Dispargum et de Cambrai dans l'ombre. Il n'est -pas facile d'en dire le pourquoi. Supposer que le royaume de Tournai -aurait eu dès l'origine une situation prépondérante par rapport aux -autres, ce serait se condamner à admettre sans preuve l'existence du -droit d'aînesse chez les Francs du cinquième siècle. On ne peut pas -admettre non plus que Tournai l'emportât au point de vue stratégique: -sous ce rapport, en effet, tout l'avantage était pour Cambrai, d'où -un conquérant de quelque ambition pouvait étendre la main sur toute -la Gaule romaine. Il semble plus naturel de laisser aux personnages -historiques leur part légitime d'influence sur le cours des événements, -et d'interpréter la supériorité du royaume de Tournai par celle de ses -rois. - -Le premier de ceux-ci, Mérovée, a eu l'honneur de donner son nom à la -dynastie royale des Francs. Il y eut même un moment où le peuple tout -entier portait, comme ses souverains, le nom de Mérovings, c'est-à-dire -d'hommes de Mérovée[279]. Pendant bien longtemps, dans les âges -crépusculaires qui ouvrent l'histoire moderne, les chants poétiques -des Germains ont redit ce nom glorieux et redouté. Et pourtant nous -ne savons rien du héros éponyme de la race franque. Il est pour nous -bien plus inconnu que son père Clodion. Des deux chroniqueurs qui -nous parlent de lui, l'un se borne à le nommer, l'autre à raconter -sur lui une légende mythologique[280]. Nous ne parvenons pas même à -deviner la raison qui a valu à son nom l'illustration refusée à sa -mémoire, et pourquoi le même homme est à la fois si célèbre et si -inconnu. Dans le désespoir que leur cause le mutisme de la tradition, -plusieurs historiens ont imaginé de reléguer Mérovée lui-même parmi les -fictions de l'imagination épique. Il aurait été simplement inventé pour -rendre compte du nom de Mérovingien; ou du moins, à supposer qu'il -eût existé un Mérovée, il faudrait reculer son existence au delà de -celle de Clodion, dans le passé lointain où s'élaborent les légendes -nationales[281]. - -[Note 279: G. Kurth, _Histoire poétique des Mérovingiens_, p. 527.] - -[Note 280: De hujus (sc. Chlodionis) stirpe quidam Merovechum regem -fuisse adserunt cujus fuit filius Childericus. Grégoire de Tours, II, -9. Pour le passage de Frédégaire auquel il est fait allusion, le voir -ci-dessous, p. 186.] - -[Note 281: Cf. _Histoire poétique des Mérovingiens_, p. 153.] - -Ce scepticisme historique est exagéré. Il a existé un Mérovée, père -de Childéric: on ne peut contester là-dessus le témoignage formel de -Grégoire de Tours. Et ce Mérovée est bien, dans la pensée du vieil -écrivain, le fils de Clodion. Ceux qui soutiennent le contraire -tirent argument de la formule dubitative par laquelle le chroniqueur -indique cette filiation: «Certains, dit-il, affirment que Mérovée -était de la race de Clodion.» Mais Grégoire de Tours a l'habitude de -mentionner ses sources orales avec des réserves semblables, surtout -lorsque, comme ici, elles contenaient des légendes mythologiques contre -lesquelles protestait sa conscience d'évêque. S'il n'avait pas cédé -à sa répugnance pour les récits de ce genre, il nous eût sans doute -communiqué la fable franque sur l'origine de Mérovée, qu'un chroniqueur -postérieur, moins scrupuleux que lui, a reproduite en l'altérant -quelque peu[282]. D'après cette fable, un jour d'été que Clodion était -assis sur le rivage de la mer avec sa femme, celle-ci voulut prendre un -bain dans les flots. Pendant qu'elle s'y ébattait, un dieu marin se -jeta sur elle, et elle conçut un fils qui fut Mérovée[283]. - -[Note 282: Cette explication du langage de Grégoire de Tours, -que j'ai développée plus longuement dans l'_Histoire poétique des -Mérovingiens_, pp. 151-153, a été contestée. Il n'en a été que plus -agréable pour moi de la trouver confirmée de tout point, depuis bientôt -deux siècles, dans le célèbre mémoire par lequel Fréret a renouvelé, -en 1714, l'étude des origines franques: «Le récit que fait Frédégaire -de la fabuleuse tradition qui donnait pour père à Mérovée une divinité -marine qui était devenue amoureuse de la femme de Clodion en la voyant -se baigner toute nue dans la mer, ce récit, dis-je, peut servir à -expliquer Grégoire de Tours, qui se sera contenté d'indiquer les doutes -que plusieurs personnes formaient sur la légitimité de Mérovée, et qui -n'aura pas voulu s'engager dans un détail trop puéril, mais encore -peu convenable à la pureté de son caractère épiscopal, etc.» (Fréret, -_Œuvres complètes_, t. VI, p. 115.)] - -[Note 283: Fertur super litore maris æstatis tempore Chlodeo cum -uxore residens, meridiæ uxor ad mare labandum vadens, bistea Neptuni -Quinotauri similis eam adpetisset. Cumque in continuo aut a bistea aut -a viro fuisset concepta, peperit filium nomen Meroveum, per eo regis -Francorum post vocantur Merohingii. Frédégaire, III, 9.] - -Les mythologies nous montrent fréquemment des traditions de ce genre -auprès du berceau des dynasties royales. Mais celle-ci a été de bonne -heure éliminée de la mémoire des Francs. Depuis leur conversion au -christianisme, elle n'était plus compatible avec la religion: le dieu -ne pouvait être, à leurs yeux, qu'un monstre marin, et c'est ce qu'il -est devenu en effet sous la plume du narrateur qui nous a conservé -cette légende. Bien que résumée et mutilée, elle présente un haut -intérêt, puisqu'elle nous fait voir que les Francs, comme tous les -autres peuples, étaient préoccupés de rattacher au ciel le premier -chaînon de leur généalogie[284]. - -[Note 284: _Histoire poétique des Mérovingiens_, pp. 147-151. Mais -si cette tradition est vraiment ancienne, le Mérovée dont il y est -question n'est-il pas distinct du personnage historique qui porte son -nom, et ne doit-il pas être considéré, tout au moins, comme antérieur -à Clodion? Cela est fort possible, et dans ce cas il faudrait supposer -que le chroniqueur n'a nommé ici un second Mérovée que par un vrai -transfert épique, c'est-à-dire en attribuant l'histoire d'un héros -ancien à un personnage plus récent qui a porté le même nom. Seulement -l'antiquité de la légende n'est point démontrée elle-même, et rien -ne défend de croire qu'elle a concerné, dès l'origine, le père de -Childéric.] - -Nous n'en avons pas fini avec les incertitudes relatives à Mérovée: -l'histoire est aussi peu fixée sur son compte que la légende. Selon -l'historien Priscus, qui est un des meilleurs narrateurs byzantins, la -raison qui aurait déterminé Attila à s'attaquer à la fois aux Romains, -aux Goths et aux Francs, serait la suivante. Le roi des Francs était -mort, et ses deux fils se disputaient sa succession. L'aîné demanda du -secours au roi des Huns, le cadet se mit sous la protection d'Aétius. -Celui-ci l'adopta pour fils, le combla de présents et l'envoya à Rome -auprès de l'empereur pour qu'il en fît son allié. Priscus déclare avoir -vu ce prince dans la Ville éternelle, jeune encore et imberbe, et il -se souvient de la longue chevelure qui flottait sur les épaules du -prétendant barbare[285]. - -[Note 285: Priscus, _Fragmenta_, VIII, p. 152 (Bonn).] - -Dans ce fils adoptif d'Aétius, plusieurs historiens ont voulu -reconnaître Mérovée[286], qui serait ainsi devenu le roi de son -peuple grâce au patronage impérial. L'hypothèse est séduisante, mais -trop hardie pour qu'on puisse l'enregistrer comme une probabilité -historique. A supposer même qu'il n'y eût à cette époque qu'un seul -royaume salien, il y avait incontestablement plusieurs royaumes francs, -et en particulier celui des Francs Ripuaires, et celui des Francs de la -Haute-Germanie, alors établis sur le Neckar. Lequel de ces royaumes se -trouvait sans souverain au moment où Attila préparait son expédition -en Gaule? Ce n'était pas celui des Francs Saliens, dont le souverain -combattit à Mauriac, et qui avait déjà un enfant d'un certain âge; -il ne répond en rien, celui-là, au portrait de l'adolescent imberbe -rencontré par Priscus dans la capitale de l'Empire. D'autre part, nous -voyons que l'itinéraire suivi par Attila laisse de côté les Francs -Saliens, et que l'envahisseur passe le Rhin à proximité du royaume -du Neckar. N'est-ce pas à ce dernier qu'il faut, en conséquence, -abandonner les deux jeunes compétiteurs dont parle l'historien -byzantin[287]? - -[Note 286: Entre autres Fréret, _o. c._, p. 79, et Pétigny, -_Études_, II, p. 107. Fauriel, _Hist. de la Gaule mérid._, I, pp. -217 et suiv., qui combat fortement l'identification proposée, ne se -prononce pas sur la nationalité du jeune prince dont parle Priscus, et -de même fait M. A. de Barthélemy (_Revue des questions historiques_, t. -VIII (1870), p. 379.] - -[Note 287: L'opinion que je défends est celle de Dubos, _Histoire -critique etc._, II, p. 85, et d'Am. Thierry, _Histoire d'Attila_, I, p. -130.] - -Mérovée continue donc d'échapper à nos investigations. Et cependant, si -obscure que soit pour nous sa carrière, elle a été mêlée aux événements -les plus grandioses de son temps, et lui-même y a joué un rôle qui -aurait dû lui valoir la reconnaissance de la postérité. C'était au -moment où s'ouvrait pour la civilisation occidentale l'ère la plus -terrible qu'elle eût jamais traversée. Attila s'avançait vers elle, et -le seul bruit de ses pas dans l'Europe silencieuse glaçait les peuples -de terreur. On savait ce que ce farouche destructeur réservait au -monde; on n'ignorait pas ce que valaient les hordes bestiales qu'il -traînait à sa suite. Ce n'était plus ici une invasion de barbares -germaniques, grossiers, mais capables de culture, sanguinaires, mais -accessibles à des sentiments généreux, habitués au surplus, depuis -des siècles, à voir de près le tableau d'un régime civilisé, et à en -apprécier les bienfaits dans une certaine mesure. Les Huns n'étaient -pas des barbares, mais des sauvages. C'est à peine s'il y avait quelque -chose d'humain dans ces êtres hideux, dont la vie semblait un éternel -défi aux aspirations les plus nobles de l'humanité. Étrangers à la -pitié, à la pudeur, à toute culture morale et intellectuelle, ils se -promenaient par le monde comme les génies de la destruction. On eût -dit de ces vols de sauterelles qui s'abattent sur les moissons avec -l'irrésistible impétuosité d'une force de la nature, et contre lesquels -toutes les ressources du génie sont vaines. Où ils avaient passé, le -sol était rasé, l'herbe ne repoussait plus, et le concert harmonieux -des mille voix de la civilisation expirait dans le grand silence de la -mort. - -Heureusement pour l'Occident, Aétius lui restait. Cet homme de génie -fit alors des prodiges d'énergie et d'habileté pour grouper contre le -fléau de Dieu toutes les forces de la civilisation et toutes celles -de la barbarie. Il semblerait que ce dut être une tâche facile, car -civilisés et barbares avaient les mêmes intérêts à défendre contre les -immondes cohortes d'Attila. Mais les hommes qu'il fallait grouper sous -les bannières romaines aujourd'hui, c'étaient ceux-là mêmes qu'en vingt -rencontres récentes Aétius avait humiliés et écrasés. Nous savons par -les contemporains au prix de quels efforts multipliés il réussit à -triompher des hésitations des Visigoths, qui, dans le début, semblaient -vouloir attendre Attila chez eux et abandonner l'empire romain à ses -destinées[288]. Nous aimerions surtout de savoir quelles furent à cette -occasion ses négociations avec les Francs. Si, comme nous l'avons -supposé précédemment, il avait traité avec eux à la suite de sa guerre -contre Clodion, il put se borner à leur rappeler leurs engagements: sa -force de persuasion et la conscience du danger commun auront fait le -reste. Quoi qu'il en soit, nous voyons qu'au jour de la lutte décisive, -les Saliens et les Ripuaires se retrouvaient sous les drapeaux -impériaux à côté des Alains, des Burgondes, des Visigoths et de tous -les autres barbares qui vivaient à l'ombre de l'ancienne paix romaine. -Tous ces groupes, réunis aux légions, formaient dans la main d'Aétius -une armée compacte et résolue, qui avait la conscience de défendre -contre un ennemi sans entrailles les suprêmes biens de l'existence. Il -passait comme un souffle de christianisme dans ses bannières diverses, -dont plus d'une portait les emblèmes des divinités païennes. La -religion avait prêté son concours tout-puissant à l'organisation de -la défense: en arrière d'Aétius, les évêques de la Gaule faisaient de -chaque ville épiscopale un solide boulevard contre l'envahisseur. - -[Note 288: Sidoine Apollinaire, _Carm._, VII, 329 et suiv.; -Jordanes, c. 36.] - -Attila, de son côté, n'avait pas laissé dormir ces étonnantes facultés -de diplomate et d'organisateur qui contrastent si étrangement, dans sa -physionomie, avec sa violence et sa brutalité de sauvage. Longtemps -il y avait eu entre Aétius et lui comme une lutte de génialité: -c'était à qui déjouerait les plans de l'autre, et le terrifierait par -les coups les plus foudroyants. Aétius l'avait finalement emporté -auprès des barbares de la Gaule; mais qu'Attila restait redoutable, -et quelle armée il traînait à sa suite lorsqu'il apparut sur les -bords du Rhin! Depuis le jour où Xerxès franchit l'Hellespont à la -tête de ces légions innombrables où étaient représentés tous les -peuples de l'Orient, jamais le monde civilisé n'avait assisté à un -pareil défilé de nations. Le Nord tout entier, dit un contemporain, -avait été versé sur la Gaule. Outre les Huns et les autres tribus -scythiques, telles que les Massagètes, qui formaient le noyau de -l'armée d'Attila, on y rencontrait des multitudes de peuplades slaves -ou germaniques: des Ruges, des Gélons, des Scyres, des Gépides, des -Burgondes, des Bastarnes, des Thuringiens, des Bructères et des Francs -du Neckar[289]. Tous ces peuples étaient venus sous la conduite de -leurs chefs nationaux, dont les humbles royautés tournaient comme des -satellites autour du grand roi de la destruction. Dans cette immense -armée, Odoacre put rencontrer Oreste, qu'il devait détrôner, et -lui-même combattit peut-être coude à coude avec le père et les oncles -de Théodoric, sous les coups duquel il devait périr trente années -plus tard[290]. Comme si les deux tendances contradictoires qui la -possédaient l'avaient disloquée, la barbarie se trouvait partagée ce -jour en deux camps! Les Goths d'Espagne allaient combattre contre des -frères qui se souvenaient d'avoir vécu avec eux sous l'autorité du -vieux Hermanaric, dans le pays de la mer Noire, les Francs Saliens et -Ripuaires allaient échanger des coups avec les alliés dont ils avaient -si souvent serré la main au troisième et au quatrième siècle, lors des -luttes communes contre l'Empire. Ce n'était pas une guerre de races ni -de nationalités qui mettait aux prises les deux moitiés du monde; il -s'agissait de savoir si l'Occident resterait un pays civilisé ou s'il -retomberait dans le néant. - -[Note 289: Sidoine Apollinaire, _Carm._, VII, 321 et suiv.] - -[Note 290: Am. Thierry, _Histoire d'Attila_, t. I, p. 235.] - -Tout fait croire que les Francs se rendirent compte de la gravité des -intérêts en jeu, le jour où, sous la conduite de leur jeune souverain, -ils quittèrent les bords de l'Escaut, et qu'à marches forcées ils -allèrent prendre part à la grande bataille des nations. On a conjecturé -que dans leur itinéraire ils se heurtèrent à une partie de l'armée -d'Attila, et que dans cette rencontre la femme et l'enfant de leur roi -tombèrent dans les mains de l'ennemi[291]. Faisant un pas de plus dans -la voie des conjectures, d'autres ont supposé qu'il fallait rattacher -à la campagne d'Attila, en 451, les atrocités commises en pays franc, -au dire d'une tradition épique, par les Thuringiens d'outre-Rhin. Après -s'être fait livrer des otages comme des gens qui veulent la paix, -ils les auraient mis à mort et se seraient ensuite déchaînés sur la -contrée avec une véritable sauvagerie. Ils auraient pendu les jeunes -gens aux arbres par les nerfs des cuisses; ils auraient attaché plus de -deux cents jeunes filles au cou de chevaux sauvages lancés à travers la -campagne; d'autres auraient été étendues à terre, liées à des pieux, -et leurs bourreaux auraient fait passer de lourds chariots sur leurs -corps[292]. Voilà ce que, longtemps après, on racontait aux guerriers -francs quand on voulait les entraîner à la guerre de Thuringe. Mais on -ne sait ce qu'il faut croire de pareils récits, et dans l'histoire de -ces temps obscurs il faut renoncer à une précision qui ne s'obtiendrait -qu'au prix de l'exactitude. - -[Note 291: A cela se rattacherait la légende racontée par -Frédégaire, III, 11: Wiomadus Francus fidelissimus ceteris Childerico, -qui eum cum a Chunis cum matre captivus duceretur, fugaciter -liberaverat... On y peut rattacher également une curieuse notice -faisant partie d'une interpolation du XIe siècle dans plusieurs -manuscrits du _Liber historiæ_, c. 5: Eo tempore Huni in istas partes -citra Renum cum grandi exercitu hostile pervenerunt, vastantes terram. -_Fugatoque Meroveo rege_, usque Aurelianis civitatem pervenerunt. -(_Script. Rer. Meroving._, t. II, p. 247.) M. A. de Barthélemy (_Revue -des questions historiques_, t. VIII (1870, p. 380) pense qu'un parti de -Huns aurait profité du départ de Mérovée pour pousser une pointe dans -le royaume des Saliens; mais le texte du chroniqueur de Saint-Hubert, -sur lequel il s'appuie, est une légende sans autorité, (V. G. Kurth, -_Les premiers siècles de l'abbaye de Saint-Hubert_) et l'argument tiré -de la vie de sainte Geneviève prouverait aussi bien que les Huns ne -sont jamais arrivés dans le pays de Paris.] - -[Note 292: Grégoire de Tours, III, 7. Cf. Amédée Thierry. _Histoire -d'Attila_, t. I, p. 138.] - -La monstrueuse avalanche de peuples continuait de s'écrouler sur la -Gaule. Après avoir franchi le Rhin sur plusieurs points à la fois, au -moyen de radeaux construits avec les arbres de la forêt Hercynienne, -elle était arrivée devant Metz, qui succomba le jour du samedi -saint; puis elle avait continué son itinéraire dévastateur. Il est -difficile d'en marquer les étapes; dans le souvenir qu'en ont gardé -les générations, cette invasion a toujours été confondue avec celle de -406, qui ne fut pas moins meurtrière. Nous voyons toutefois que les -Parisiens tremblaient de la voir passer par leur ville, et que, dans -leur épouvante, ils se préparaient à se réfugier avec leurs biens dans -des localités plus sûres, lorsqu'une jeune fille du nom de Geneviève -parvint à les détourner de ce projet: «Ces villes que vous croyez -mieux à l'abri que la vôtre, leur dit-elle, ce sont précisément celles -qui tomberont sous les coups des Huns; quant à Paris, il sera sauvé -par la protection du Christ[293].» La prophétie de la sainte fille -se réalisa. De Metz, le roi des Huns gagna la Champagne, et de là il -déboucha dans la vallée de la Seine. Arrêté sous les murs d'Orléans par -l'héroïsme de saint Aignan, et obligé de se retirer de cette ville à -l'approche d'Aétius, il rebroussa chemin, et il vint chercher à Mauriac -un champ de bataille où il pût se déployer à l'aise avec sa nombreuse -cavalerie. C'est là qu'Aétius, qui marchait sur ses pas, l'atteignit et -le força d'accepter la bataille. - -[Note 293: _Vita s. Genovefae_, (_Script. Rer. Merov._ t. III, p. -219).] - -Les Francs de Mérovée eurent l'honneur de commencer le terrible -engagement qui allait décider les destinées du monde[294]. La nuit -qui précéda la bataille, ils se heurtèrent aux Gépides, commandés par -leur roi Ardaric, qui semblent avoir formé l'arrière-garde d'Attila, -et une lutte furieuse éclata dans les ténèbres entre ces deux nations. -Cette première rencontre coûta quinze mille hommes: large et cruelle -saignée pratiquée sur la vaillante nation franque, qui dut laisser sur -le carreau la fleur de sa jeunesse[295]. Mais qu'était-ce au regard -de l'effroyable tuerie du lendemain, pour la description de laquelle -les historiens ont épuisé toutes les formules de l'horreur? «Ce fut, -dit l'un d'eux, une lutte atroce, multiple, monstrueuse, acharnée. -L'antiquité n'a rien de comparable à nous raconter, et celui qui -n'a pas été témoin de ce merveilleux spectacle ne rencontrera plus -rien qui le surpasse dans sa vie[296]». Si l'on en peut croire la -tradition, un petit ruisseau qui passait sur le champ de bataille -fut tellement grossi par les flots de sang, qu'il se changea en -torrent impétueux[297]. Le lendemain, au dire du même narrateur, cent -soixante mille cadavres jonchaient la plaine de Mauriac, et les soldats -d'Aétius, plongés dans la stupeur, reconnaissaient leur victoire au -sinistre silence que gardait l'armée d'Attila, enfermée derrière son -retranchement de chariots[298]. On n'osa pas l'y inquiéter, et le roi -des Huns, obligé de se retirer, le fit à la manière du lion blessé, -qui reste la terreur de son ennemi. Toutefois l'Europe était sauvée. -Aétius se trouva assez fort pour se passer du dangereux concours des -Visigoths, et pour surveiller seul la retraite des Huns. Une relation -nous apprend qu'il s'adjoignit les Francs[299], et l'on peut admettre -que ce peuple, qui avait après la victoire le plus grand intérêt à -refouler l'ennemi de ses frontières, ait été associé à la dernière -tâche de la campagne[300]. Mérovée aura donc terminé cette lutte de -même qu'il l'avait inaugurée, et c'est l'épée des Francs que les -Huns fugitifs auront eue constamment dans les reins, pendant qu'ils -reculaient de Mauriac jusqu'aux confins de la Thuringe, où Aétius les -reconduisit à la tête de ses soldats victorieux. - -[Note 294: Le plus ancien écrivain qui ait parlé de la présence -de Mérovée à Mauriac est l'auteur d'une _Vie de saint Loup de -Troyes_, écrite au IXe siècle: Postremo Aurelianis eis (sc. Hunnis) -obsidentibus, ad subsidium Galliarum advolavit patricius Romanorum -Etius, fultus et ipse Theoderici Wisigothorum et Merovei Francorum -regis aliarumque gentium copiis militaribus. _Acta Sanctorum_ des -Bollandistes, 29 juillet, t. VII, p. 77 E.] - -[Note 295: Jordanes, c. 41.] - -[Note 296: Jordanes, c. 40.] - -[Note 297: _Id._, l. c.] - -[Note 298: _Id._, l. c.] - -[Note 299: Agecius vero cum suis, etiam Francos secum habens, post -tergum direxit Chunorum, quos usque Thoringia a longe prosecutus est. -Frédégaire, II, 53.] - -[Note 300: Wietersheim, _Geschichte der Voelkerwanderurg_, 2e -édition, t. II, p. 258.] - -La victoire de Mauriac avait été le triomphe du génie militaire sur -la force brutale du nombre, et la gloire en doit être laissée au -grand général romain. Mais les barbares qui avaient servi sous ses -ordres dans cette journée n'entendirent pas qu'elle leur fût disputée: -c'était, à les en croire, leur triomphe national à eux; chacun voulait -avoir vaincu les Huns à lui seul. Les Visigoths allèrent plus loin: -ils mirent en circulation une légende d'après laquelle Aétius, pour -s'attribuer les honneurs du triomphe et conserver le champ de bataille, -en aurait écarté par la ruse d'une part Attila, de l'autre le roi -des Visigoths[301]. Colportée chez les Francs, cette légende y reçut -un complément inévitable: le roi de cette nation, dit-on, avait été -éloigné[302] grâce au même artifice. C'est ainsi que de toutes parts -la vanité barbare s'attachait à diminuer l'auréole que mettait autour -de la tête d'Aétius son incomparable triomphe de 451. Elle n'y est -point parvenue; l'histoire a oublié les traditions épiques des foules, -et elle a retenu les paroles des annalistes. Nous n'avons donc pas à -nous en occuper davantage, non plus que des traditions locales sur le -passage d'Attila en Gaule, à l'aller et au retour. Elles ne contiennent -que des récits fallacieux, et ce n'est pas la peine d'en remplir -l'imagination du lecteur, puisqu'il faut, au nom d'une bonne critique, -les biffer de l'histoire[303]. - -[Note 301: Frédégaire, _l. c._] - -[Note 302: Grégoire de Tours, II, 7.] - -[Note 303: Lire sur la bataille de Mauriac l'excellente -étude critique de M. A. de Barthélemy, intitulée: _la Campagne -d'Attila_. _Invasion des Huns dans la Gaule en 451_ (_Revue des -questions historiques_, t. VIII), et le mémoire de G. Kaufmann, -Ueber die Hunnenschlacht des Jahres 451 (_Forschungen zur Deutschen -Geschichte_, t. VIII), ainsi que les chapitres correspondants d'A. -Thierry, _Histoire d'Attila_, et de Wietersheim, _Geschichte der -Voelkerwanderung_.] - -Quelques années après le grand triomphe qui avait fait de lui le -sauveur de l'Empire, Aétius tombait assassiné par un empereur du -nom de Valentinien III, qui n'est connu dans l'histoire que par cet -exploit. Aétius disparu, il n'y eut plus d'Empire. Pendant qu'au -fond de l'Italie des ombres d'empereur se disputaient le trône et se -renversaient mutuellement, la Gaule, sans maître, restait en proie -au premier envahisseur venu. Les barbares comprirent que leur heure -venait de sonner, et de toutes parts, «semblables à des loups affamés -qui flairent l'odeur des grasses étables[304]», ils se ruèrent sur -les provinces occidentales. Les Saxons, montés dans leurs canots de -peaux, reparurent sur les rivages de la mer du Nord; les Chattes ou -Francs du Neckar se jetèrent sur la première Germanie, et les Francs -Saliens reprirent leurs courses victorieuses à travers la deuxième -Belgique[305]. L'œuvre de Clodion, interrompue par l'intervention -décisive d'Aétius, était maintenant continuée par son successeur. -Jusqu'où Mérovée poussa-t-il ses conquêtes, c'est ce que nous sommes -réduits à ignorer. Il est toutefois bien difficile de croire que dès -lors une bonne partie de la France septentrionale et de la Belgique -méridionale ne soit pas tombée définitivement au pouvoir du peuple -franc. On nous dit, il est vrai, que la nomination d'Avitus en qualité -de maître des milices de la Gaule mit un terme aux ravages des -barbares, que les Alamans firent amende honorable, que les Chattes se -laissèrent confiner dans leurs domaines[306]. Mais celui qui parle -ainsi, c'est le gendre d'Avitus, et il ne convient pas d'attacher -beaucoup d'importance aux assertions d'un panégyriste. Somme toute, -la campagne franque de 455 coûta à l'Empire un nouveau lambeau de la -Gaule, qui ne devait jamais lui être rendu. - -[Note 304: Sidoine Apollinaire, _Carm._, VII, 363.] - -[Note 305: Francus Germanum primum Belgamque secundum Sternebat... -Sidoine Apollinaire, _Carm._, VII, 372.] - -[Note 306: Sidoine Apollinaire, _Carm._, VII, 388 et suiv.] - -Mérovée doit avoir disparu de la scène peu après ces événements. Dès -457, nous le voyons remplacé par son fils Childéric. Tout fait croire -qu'il mourut jeune, comme d'ailleurs presque tous les princes de sa -lignée. - - - - -IV - -CHILDÉRIC - - -Les ténèbres épaisses qui couvrent le règne de Clodion et celui de -Mérovée commencent à se dissiper au moment où nous abordons celui -de leur successeur Childéric. L'histoire de ce prince ressemble à -ces paysages de montagnes dont certaines parties sont baignées dans -l'éclatante lumière du jour, tandis que d'autres disparaissent sous le -voile d'un brouillard opaque. La moitié du tableau qui va passer devant -nos yeux nous est garantie par le témoignage positif et contemporain -des annalistes de la Gaule, reproduit de bonne heure par Grégoire -de Tours, et offrant tous les caractères de certitude. L'autre, au -contraire, est obscurcie par tant de fictions, qu'il est impossible d'y -faire le départ de la légende et de la réalité. Ce sont deux domaines -opposés, dont l'un appartient à l'histoire et l'autre à la poésie. - -Malheureusement, comme il arrive d'ordinaire, le domaine qui reste à -l'histoire est sec et aride, et ne contient que la mention sommaire -de quelques faits d'ordre public. Celui de la légende, au contraire, -est plein d'animation et de couleur; un intérêt dramatique en vivifie -toutes les scènes, et l'éblouissante lumière de la fiction, versée -à flots sur ses héros, concentre la curiosité et la sympathie sur -leurs traits. Aussi, quoi d'étonnant si le Childéric de l'histoire -est demeuré presque un inconnu, alors que celui de la légende, comme -un prototype de Henri IV, est resté dans toutes les mémoires. Il peut -y avoir de l'inconvénient à vouloir remanier un type arrêté, à ce -qu'il paraît, dès le milieu du sixième siècle. Dans les traits qui -constituent la physionomie du Childéric légendaire, il s'en trouve -peut-être plus d'un qui aura été fourni par l'histoire; les biffer -tous indistinctement serait une entreprise téméraire et décevante. -D'ailleurs la légende elle-même méritera toujours, dans les récits -les plus austères, une place proportionnée à l'intérêt que lui ont -donné les siècles. Et lorsqu'elle nous apparaît, comme ici, à peu près -contemporaine du héros qu'elle glorifie, n'a-t-elle pas droit à notre -attention presque au même titre que l'histoire elle-même? Celle-ci -nous fait connaître la réalité, celle-là nous montre l'impression -que la réalité a produite en son temps sur l'âme des peuples, et les -formes idéales dont l'a revêtue à la longue le travail inconscient de -l'imagination nationale. - -Le Childéric de la légende prendra donc place, dans notre récit, à côté -du Childéric de l'histoire. Nous avons déjà rencontré le premier, dont -les aventures extraordinaires commencent dès l'enfance. Tombé avec sa -mère, nous dit la tradition[307], au pouvoir des redoutables cavaliers -d'Attila, il avait vu de près les horreurs de la captivité et peut-être -les apprêts de sa mort. Mais le dévouement d'un fidèle, auquel la -tradition donne le nom de Wiomad, sauva les jours de l'enfant menacé. -On ne nous dit pas de quelle manière eut lieu l'enlèvement: ce fut sans -doute une de ces fuites dramatiques, savamment préparées et réalisées -au travers des plus terribles dangers, comme l'histoire et l'épopée de -ces époques nous en ont raconté plusieurs[308]. Mais les péripéties -nous en sont restées ignorées, et nous sommes hors d'état de dire la -part qui revient à l'histoire dans ce premier épisode de la carrière -poétique du héros franc. - -[Note 307: V. ci-dessus, p. 191.] - -[Note 308: J'ai reproduit le récit de quelques-unes dans -l'_Histoire poétique des Mérovingiens_, au chapitre intitulé: _la -Jeunesse de Childéric_, pp. 161-178.] - -Au dire du chroniqueur du huitième siècle, c'est en 457 que Childéric -succéda à son père[309]. Admettons cette date, bien que l'exactitude -des calculs chronologiques de cet écrivain soit loin d'être établie. -Toutefois le nom de Childéric n'est pas prononcé dans nos annales avant -463. Nous ignorons ce qu'il fit pendant les six premières années de son -règne; mais la légende le sait, et elle nous en trace un récit des plus -animés. Laissons donc ici la parole aux poètes populaires; le tour des -annalistes viendra ensuite. - -[Note 309: _Liber historiæ_, c. 9.] - -A peine monté sur le trône, le jeune prince se livra à tout l'ardeur -d'un tempérament qui ne connaissait pas de frein. Indignés de lui voir -débaucher leurs filles, les Francs le déposèrent et projetèrent même de -le tuer. Ce fut encore une fois le fidèle Wiomad qui vint au secours de -son maître: il lui conseilla de fuir, et promit de s'employer pendant -son absence à lui ramener les cœurs de ses guerriers. «Emportez, lui -dit-il, la moitié de cette pièce d'or que je viens de casser en deux; -lorsque je vous enverrai celle que je garde, ce sera le signe que vous -pourrez revenir en toute sécurité.» Childéric se retira en Thuringe, -auprès du roi Basin et de la reine Basine[310]. Pendant ce temps, les -Francs mettaient à leur tête le comte Ægidius, maître des milices de la -Gaule. - -[Note 310: Plusieurs savants, en dernier lieu M. W. Schultze, o. c. -p. 51, se demandent si nos sources entendent parler ici des Thuringiens -cisrhénans, c'est-à-dire des Tongres (sur leur identité cf. ci-dessus -p. 159) ou des Thuringiens d'Allemagne. Il n'est pas douteux qu'il -s'agisse de ces derniers, puisque ces mêmes sources nomment ici Basin -ou Bisin, le roi historique et non légendaire de ce peuple.] - -La domination d'Ægidius sur les Francs et l'exil du roi Childéric -durèrent huit années. Wiomad les employa, avec une rare ténacité, à -aigrir les Francs contre le maître qu'ils s'étaient donné. Pour cela il -s'insinua dans sa confiance, et lorsqu'il s'en fut emparé complètement, -il poussa le Romain à prendre des mesures qui devaient bientôt le -rendre impopulaire. Un premier impôt d'un sou d'or par tête, qu'il -leva sur eux, fut payé sans protestation. Alors, sur l'instigation de -Wiomad, Ægidius tripla l'impôt. Les Francs s'exécutèrent encore et -dirent entre eux: «Mieux vaut payer trois sous d'or que de supporter -les vexations de Childéric.» Mais toujours poussé par l'homme qui -s'était fait son mauvais génie, Ægidius alla plus loin: il fit arrêter -un certain nombre de Francs, et les fit mettre à mort. «Ne vous -suffisait-il pas, dit alors Wiomad au peuple, de payer des impôts -écrasants, et laisserez-vous maintenant égorger les vôtres comme -des troupeaux?--Non, lui répondirent-ils, et si nous savions où est -Childéric, volontiers nous le replacerions à notre tête, car avec lui -sans doute nous serions délivrés de ces tourments.» Wiomad n'attendait -que cette parole: il renvoya aussitôt à Childéric la moitié de la pièce -d'or qu'ils avaient partagée ensemble. Childéric comprit ce langage -muet, et rentra dans son pays, où il fut reçu comme un libérateur[311]. - -[Note 311: Grégoire de Tours, II, 12; Frédégaire, III, 11; _Liber -historiæ_, 6-7. La combinaison que j'ai faite, dans le texte, du récit -de ces trois auteurs, me semble représenter la version primitive de -la légende. Pour la justification de ce point de vue, je renvoie à -l'_Histoire poétique des Mérovingiens_, pp. 179-187.] - -A peine avait-il repris possession du trône de ses pères, qu'il reçut -une visite inattendue. Basine, la reine de Thuringe, n'était pas -restée insensible aux charmes qui avaient rendu autrefois Childéric -si redoutable aux ménages de ses guerriers: entraînée par l'amour, -elle quitta son mari et vint rejoindre l'hôte aimé. Celui-ci lui ayant -témoigné son étonnement du long voyage qu'elle s'était imposé: «C'est, -dit-elle, que je connais ta valeur. Sache que si j'en avais connu un -plus vaillant qui demeurât outre-mer, je n'aurais pas hésité à faire la -traversée pour aller demeurer avec lui.» Il n'y avait rien à répondre à -de pareilles déclarations: Childéric en fut charmé, dit la légende, et -fit de Basine sa femme[312]. - -[Note 312: Grégoire de Tours, II, 12; Frédégaire, III, 12; _Liber -historiæ_, c. 7.] - -C'était, chez les barbares germaniques, une croyance fort populaire -que, si l'on passait dans la continence la nuit des noces, on avait -des visions prophétiques de l'avenir. Basine, en digne sœur des -devineresses de son pays, voulut plonger un regard dans les destinées -mystérieuses de la dynastie qui devait sortir de ses flancs. «Cette -nuit, dit-elle à son époux, nous nous abstiendrons de relations -conjugales. Lève-toi en secret, et viens dire à ta servante ce que -tu auras vu devant la porte du palais.» Childéric, s'étant levé, vit -comme des lions, des rhinocéros et des léopards qui cheminaient dans -les ténèbres. Il revint et raconta sa vision à sa femme. «Retourne voir -encore, seigneur, lui dit-elle, et viens redire à ta servante ce que -tu auras vu.» Childéric obéit, et cette fois il vit circuler des bêtes -comme des ours et des loups. Une troisième fois, Basine l'envoya avec -le même message. Cette fois, Childéric vit des bêtes de petite taille -comme des chiens, avec d'autres animaux inférieurs, qui se roulaient -et s'entre-déchiraient. Il raconta tout cela à Basine, et les deux -époux achevèrent la nuit dans la continence. Lorsqu'ils se levèrent -le lendemain, Basine dit à Childéric: «Ce que tu as vu représente des -choses réelles, et en voici la signification. Il naîtra de nous un fils -qui aura le courage et la force du lion. Ses fils sont représentés par -le léopard et le rhinocéros; ils auront eux-mêmes des fils qui, par -la vigueur et par l'avidité, rappelleront les ours et les loups. Ceux -que tu as vus en troisième lieu sont les colonnes de ce royaume; ils -régneront comme des chiens sur des animaux inférieurs, et ils auront -un courage en proportion. Les bêtes de petite taille que tu as vues en -grand nombre se déchirer et se rouler sont l'emblème des peuples qui, -ne craignant plus leurs rois, se détruiront mutuellement[313].» - -[Note 313: Frédégaire, III, 12.] - -Ainsi parla la reine Basine. Elle venait de tracer, en quelques lignes -prophétiques, l'histoire de la grandeur et de la décadence de la maison -mérovingienne, telle qu'elle apparaissait aux yeux du chroniqueur du -septième siècle qui nous a conservé cet intéressant récit. Peu de -temps après, la première partie de la vision de Childéric recevait son -accomplissement. Basine donna le jour à un fils qui reçut le nom de -Chlodovich, et que l'histoire connaît sous le nom de Clovis; ce fut, -ajoute la légende, un grand roi et un puissant guerrier[314]. - -[Note 314: Grégoire de Tours, II, 12: Hic fuit magnus et pugnator -egregius.] - -Nous n'avons pas voulu interrompre ni alanguir, par nos commentaires, -le poétique récit des chroniqueurs; toutefois, avant de passer outre, -il convient de le caractériser rapidement. Il se partage en deux -parties assez distinctes, contenant l'une l'histoire politique, et -l'autre l'histoire matrimoniale de Childéric. De cette dernière, il -suffira de dire qu'elle est fabuleuse d'un bout à l'autre, et qu'elle -renferme tout au plus un seul trait réel: c'est que la mère de Clovis -s'appelait Basine. C'est d'ailleurs ce nom, identique à celui que -portait le roi des Thuringiens, qui est devenu le point d'attache de -toute la légende[315]. - -[Note 315: _Histoire poétique des Mérovingiens_, pp. 196 et -suivantes.] - -L'histoire de l'exil et du retour de Childéric contient peut-être un -fond de vérité plus substantiel, mais il est bien de le déterminer. -La royauté franque d'Ægidius, difficile dans les conditions où elle -se présente, n'est peut-être que la forme poétique sous laquelle -l'amour-propre national des Francs se sera résigné à raconter les -événements qui ont forcé Childéric à fuir devant Ægidius, et qui -ont ramené une dernière fois les aigles romaines sur les bords de -l'Escaut. D'après cela, il faudrait croire que les Francs, qui, comme -nous l'avons vu, s'étaient révoltés après la mort d'Aétius, avaient -été mis à la raison par le maître des milices des Gaules, qui avait -le gouvernement militaire du pays, et que Childéric lui avait fait sa -soumission sous la forme ordinaire, c'est-à-dire en s'engageant à lui -fournir des troupes en cas de guerre. Ces relations très naturelles, -et que nous avons retrouvées à toutes les pages de l'histoire des -Francs, auraient été altérées par la légende, qui, ne comprenant rien -aux raisons politiques, et cherchant partout des mobiles individuels, -aurait fait intervenir ici l'éternel mythe des femmes outragées, -seule explication qu'elle donne, si je puis ainsi parler, de tous les -problèmes de l'histoire[316]! - -[Note 316: Cf. Pétigny, _Études_, II, p. 129.] - -Voilà tout ce que l'on peut, à la rigueur, considérer comme historique -dans la tradition relative à l'exil du roi franc: pour le reste, loin -d'avoir chassé Ægidius des terres des Saliens, il fut, depuis 463 -jusqu'à la mort de ce général, survenue peu après, le plus fidèle de -ses alliés. La légende et l'histoire se contredisent donc ici de la -manière la plus formelle. N'essayons pas de les concilier; mais, après -avoir nettement séparé leurs domaines, hâtons-nous de mettre le pied -sur le terrain plus solide de l'histoire. - -On ne sait pas au juste en quelle année Childéric succéda à son père; -mais, Mérovée étant mort jeune, son fils devait être jeune lui-même -lorsqu'il devint roi des Francs de Tournai. Ses premières années nous -sont entièrement inconnues, et nous n'entreprendrons pas d'en deviner -l'emploi. Les annales qui nous ont gardé quelques rares souvenirs de -cette époque ne jettent les yeux sur lui qu'à partir du jour où il se -mêla, comme un acteur important, aux débats entre les peuples qui se -disputaient alors la Gaule. Il y apparut en qualité d'allié de Rome, -conformément à une tradition salienne que les exploits de Clodion et de -Mérovée avaient interrompue sans l'éteindre, mais à laquelle, si nos -conjectures sont fondées, Aétius et Ægidius n'avaient pas eu trop de -peine à ramener les Francs. - -La civilisation romaine était alors représentée par un homme dont -le moment est venu de faire la connaissance. Ægidius appartenait à -une grande famille de la Gaule orientale, peut-être à ces illustres -Syagrius dont Lyon était la patrie[317]. Il avait l'âme romaine, et -il semble avoir pris à tâche de se faire en Gaule le continuateur -d'Aétius, que la tradition populaire a plus d'une fois confondu avec -lui. La conservation de ce qui restait du patrimoine de l'Empire, et -le maintien de l'union de la Gaule avec l'Italie, centre du monde -civilisé, telle semble avoir été la double cause à laquelle Ægidius -consacra sa laborieuse carrière. Il y a dans l'unité de cette vie une -grandeur indéniable. En un temps où chacun ne travaillait plus que -pour soi, et où quiconque dépassait le niveau de la foule aspirait à -ceindre le diadème impérial, un homme qui luttait pour une idée et non -pour le pouvoir était une glorieuse exception. Ægidius eut d'ailleurs -le bonheur de débuter sous un souverain qui était digne d'être égalé -aux meilleurs, mais qui fut trahi par une époque incapable de supporter -la vertu sur le trône: c'était Majorien. Pourquoi refuserait-on -d'admettre, avec un historien, que c'est le prestige personnel de -l'empereur qui a gagné Ægidius à la cause de l'Empire, et qui a fait de -lui ce qu'il est resté jusqu'à la fin, le champion de la civilisation -aux abois[318]? Devenu maître des milices, Ægidius se consacra tout -entier à la Gaule, et nous le retrouvons partout où il s'agit de -tenir tête aux barbares. En 459, il protège la ville d'Arles contre -les Visigoths. En 460, il accompagne Majorien en Espagne pour prendre -part à l'expédition projetée contre les Vandales. Lorsque, victime -de toutes les trahisons, l'empereur eut succombé (460), Ægidius, -dont le point d'appui était la Gaule, projeta d'aller le venger en -Italie même. Et il l'aurait fait, si Ricimer n'avait eu l'art de -jeter sur lui les Visigoths, qui l'occupèrent dans son propre pays. -Ægidius leur tint vaillamment tête; mais un autre traître, le comte -Agrippinus, de connivence peut-être avec Ricimer, leur livra la ville -de Narbonne[319]. Ce fut un coup sensible pour le patriote romain. Il -se vit obligé d'évacuer toute la Gaule méridionale, et de se retirer -sur la Loire, laissant le Midi à l'influence barbare, et coupé de ses -communications avec la Ville éternelle. - -[Note 317: Lire sur Ægidius l'intéressante étude de Tamassia, -intitulée: _Egidio e Siagrio_ (_Rivista storica italiana_, t. II, -1882).--Rien ne prouve qu'il faille l'identifier, comme fait Pétigny, -avec le Syagrius que Sidoine Apollinaire (_Epist._, v, 5) appelle le -Solon des Burgondes, et qu'il félicite, en termes d'une ironie voilée, -de la manière dont il sait la langue des barbares. Il y avait à cette -époque plus d'un membre de la famille Syagrius; Sidoine lui-même -(_Epist._, VIII, 8) nous en fait connaître un, jeune encore, et auquel -il reproche un goût trop exclusif pour la vie des champs.] - -[Note 318: Sidoine Apollinaire, _Carm._, V, 553; _Vita sancti -Lupicini_ dans les _Acta Sanctorum_ des Bollandistes, 21 mars; Grégoire -de Tours, II, 11; Idacius, 218 (Mommsen).] - -[Note 319: Idacius, 217 (Mommsen); Isidore, _Chronicon Gothorum_. -Cf. le _Vita Lupicini_.] - -Sa destinée était fixée désormais, et celle de la Gaule ultérieure -également. Lui, il cessait d'être le général de Rome pour n'être plus -que le défenseur d'une province. Celle-ci était définitivement détachée -de l'Empire, et commençait, au travers de mille épreuves, le cours de -son existence désormais séparée. - -Ægidius ne resta pas longtemps en repos. Les Visigoths le poursuivirent -jusque dans la vallée de la Loire, bien décidés, paraît-il, à en finir -avec le seul homme qui mît obstacle à l'accomplissement de leurs plans. -Mais le sort des armes leur fut contraire. Frédéric, le frère de leur -roi, périt dans une sanglante défaite que lui infligea le général -romain entre la Loire et le Loiret, en avant d'Orléans menacé[320]. -Cette victoire assura pour une génération encore l'indépendance de la -Gaule centrale, devenue au milieu du déluge de la barbarie le dernier -îlot de la vie romaine. - -[Note 320: Idacius, 218 (Mommsen).] - -Or, c'est dans la bataille d'Orléans que nous retrouvons Childéric, -combattant à titre d'allié dans les rangs de l'armée d'Ægidius. -Était-ce la première fois qu'il y apparaissait à la tête de son peuple, -ou n'avait-il pas participé aux campagnes antérieures du général -romain? Ce n'est certes pas sa jeunesse qui l'en eût empêché. Il -n'avait guère qu'une vingtaine d'années, mais l'âge de la majorité -sonnait tôt pour les barbares, et chez les Saliens, dès douze ans -on portait la framée. Ç'avait été un trait d'habileté d'Ægidius que -d'attacher à sa fortune le jeune roi des Francs; en cela encore il -continuait la tradition politique d'Aétius. Le secours de Childéric lui -venait d'autant plus à point qu'un nouvel ennemi venait d'entrer en -scène: c'étaient les Saxons. - -Il s'en fallut de peu que ce peuple, prévenant les Francs ses rivaux, -ne fit lui-même la conquête de la Gaule. A partir du troisième siècle, -on les vit sur tous ses rivages, depuis l'Escaut jusqu'à la Seine, et -on les y rencontrait si souvent, que la côte avait fini par s'appeler -la côte saxonne (_littus saxonicum_). Un de leurs groupes s'était fixé -de bonne heure, on l'a vu, dans le pays de Boulogne; un second avait -pris possession des environs de Bayeux en Normandie; un troisième -s'était emparé des îles boisées qui remplissaient le lit de la Loire, -près de son embouchure[321]. Ils écumaient la mer, ils ravageaient la -terre; ils étaient dès lors, pour la civilisation expirante, le fléau -que furent les Normands pour la jeune société du neuvième siècle. Ce -fut sans doute à l'instigation de Ricimer qu'ils vinrent se jeter dans -les flancs d'Ægidius, et menacer, avec leur chef Odoacre, l'importante -position d'Angers (463). Ægidius voulut parer le coup. Par-dessus la -tête de Ricimer, il ouvrit des négociations avec Genséric, à qui sa -situation exceptionnelle donnait dans tous les débats européens le -rôle d'un arbitre tout-puissant. Il dut en coûter à l'ancien fidèle -de Majorien de tendre la main à ces mêmes ennemis qui avaient brisé -le cœur de son maître avant qu'il succombât sous le poignard d'un -assassin. Mais la politique a ses lois impérieuses, qui ne tiennent pas -compte des sentiments. La mort, d'ailleurs, dispensa Ægidius d'aller -jusqu'au bout de son sacrifice et de devenir l'ami de Genséric. Une -maladie contagieuse, qui se déclara au milieu de ces contrées empestées -par les champs de bataille, l'emporta au mois d'octobre de l'année 464, -et quand ses ambassadeurs revinrent d'Afrique avec la réponse du roi -des Vandales, ils ne le trouvèrent plus[322]. Les siens le pleurèrent: -ils vantaient, avec ses talents militaires, sa piété et les bonnes -œuvres qui le rendaient agréable à Dieu[323], et ils se souvenaient que -saint Martin lui-même, invoqué par lui, était venu un jour mettre en -fuite les ennemis qui l'assiégeaient[324]. - -[Note 321: Sur l'emplacement de ces îles, voir Pétigny, _Études_, -II, p. 237; Longnon, _Géographie de la Gaule au VIe siècle_, p. 173; -Monod, p. 15, note 1 de sa traduction de Junghans. Ce dernier hésite; -quant à Lœbell, _Gregor von Tours_, p. 548, il pense aux îles situées -au sud de la Bretagne.] - -[Note 322: Magna tunc lues populum devastavit. Mortuus est autem -Ægidius. Grégoire de Tours, II, 18.--Ægidius moritur, alii dicunt -insidiis, alii veneno deceptus. Idacius, 228 (Mommsen). Il faut -remarquer que Grégoire de Tours, qui probablement a reproduit ici des -_Annales d'Angers_, est beaucoup mieux renseigné qu'Idacius. Ce dernier -écrit à distance et d'après la rumeur populaire; l'alternative même -qu'il formule montre le vague de ses renseignements.] - -[Note 323: Idacius, _Chronic._, 218: virum et fama commendatum et -Deo bonis operibus complacentem.] - -[Note 324: S. Paulin de Nole, _Vita S. Martini_, VI, 114, et -d'après lui Grégoire de Tours, _Virt. Mart._, I, 2.] - -On connaîtrait mal le rôle d'Ægidius et on se ferait une idée bien -insuffisante de la situation, si on se le figurait comme le défenseur -de la Gaule ralliée tout entière autour de lui. Il y avait longtemps -que la Gaule était désabusée du rêve impérial. Tout le monde avait le -sentiment qu'il ne fallait plus attendre de l'Empire le salut de ce -pays. On revenait d'instinct au gouvernement local, à l'organisation -spontanée de la défense des intérêts par les intéressés. Partout -s'ébauchaient des états municipaux visant à l'indépendance, et qui -semblaient devoir aboutir à une espèce de fédération défensive des -provinces gauloises. Le mouvement séparatiste de 409, apaisé en 416, -avait repris de plus belle en 435, à la voix d'un agitateur nommé -Tibaton, qui avait ressuscité les jacqueries du troisième siècle[325]. -Ce mouvement fut réprimé par la défaite et la mort de l'agitateur; -mais, peu après, les cités du nord de la Loire recommencèrent à se -remuer. - -[Note 325: Prosper.] - -Aétius, dans son désespoir de porter remède à ces troubles toujours -renaissants, ne trouva rien de mieux que de confier la répression des -rebelles aux Alains, peuplade féroce qu'il établit dans la vallée -de la Loire, sur les confins de l'Anjou. On vit alors, à la voix du -généralissime des Gaules, ces hordes barbares s'ébranler sous leur roi -Eucharic pour le pillage et le massacre des populations gauloises. La -terreur fut grande dans les villes menacées de l'Entre-Seine-et-Loire. -Elles s'adressèrent à saint Germain d'Auxerre, qui jouissait d'un -ascendant immense, et qui parvint à arrêter pour quelque temps la -répression. On se souvint longtemps, en Gaule, de ce vieux prêtre qui -traversa les rangs de la cavalerie alaine en marche pour sa mission -sanglante, et qui alla saisir par la bride le cheval d'Eucharic. Le -barbare céda aux supplications du saint vieillard, mais en réservant -la ratification d'Aétius ou de l'empereur, et le pontife partit -aussitôt pour aller chercher cette ratification à Ravenne. Mais, dans -l'intervalle, un nouveau soulèvement des villes gauloises vint mettre -fin aux bonnes dispositions qu'il avait rencontrées à la cour, et -Germain mourut à Ravenne sans avoir eu la satisfaction de faire signer -une paix durable (448)[326]. - -[Note 326: Sur tout cet épisode, lire la _Vie de saint Germain -d'Auxerre_, écrite au Ve siècle par le prêtre Constance; elle est dans -les Bollandistes au t. VII de juillet (29 juillet); le passage que nous -analysons se trouve pp. 216 et 217.] - -Le grand danger que la Gaule courut de la part d'Attila, en 451, ne put -la rallier tout entière contre le roi des Huns. Peut-être même avait-il -un parti parmi les Gaulois, car, vers cette époque, un médecin du nom -d'Eudoxius, ayant ourdi un complot qui échoua (on ignore lequel), se -réfugia chez les Huns[327]. Ce qui confirme cette supposition, c'est -l'excommunication fulminée, en 453, par le concile d'Angers, contre -tous ceux qui avaient livré des villes à l'ennemi[328]. Quel ennemi, si -ce n'est Attila? quelles villes, si ce n'est celles qui jalonnaient son -itinéraire de Metz jusqu'à Orléans, ou d'autres qui se levèrent pour -l'appeler? - -[Note 327: Prosper Tiro.] - -[Note 328: Si qui tradendis vel capiendis civitatibus fuerint -interfuisse detecti, non solum a communione habeantur alieni sed nec -conviviorum admittantur esse participes. Sirmond, _Concilia Galliæ_, t. -I, p. 117.] - -Ægidius lui-même, on l'a vu, avait rencontré la trahison sur son -chemin, dans la personne de cet Agrippinus qui livra Narbonne aux -Visigoths. Mais le plus étonnant symptôme de la décomposition -n'était-il pas Arvandus, qui avait occupé la plus haute dignité -civile de l'Empire, celle de préfet du prétoire, et qui écrivit à -Euric pour lui proposer un partage de la Gaule entre les Visigoths et -les Burgondes[329]? Qu'on le remarque bien: Arvandus ne rougissait -pas de ces négociations, il les avouait hautement, et il avait plus -d'un partisan dans les rangs de l'aristocratie gallo-romaine. On se -tromperait gravement si l'on ne voulait voir dans ces hommes autre -chose que des traîtres. Les contemporains eux-mêmes étaient loin de -s'accorder sur cette question. Si les uns, légitimistes convaincus, -identifiaient le patriotisme avec le culte de l'empereur de Ravenne, -les autres ne se croyaient pas moins bons patriotes en cherchant dans -l'alliance ou dans l'amitié des barbares germaniques une protection -qu'on ne pouvait plus attendre de l'Italie. Les prétendus traîtres -étaient en réalité des désabusés qui ne croyaient plus à la félicité -romaine: leur trahison consistait à dire tout haut ce qu'ils pensaient, -et à agir conformément à leur opinion. - -[Note 329: Sidoine Apollinaire, _Epist._, I, 7.] - -Si de pareilles dispositions se rencontraient dans la Viennoise et -dans la Narbonnaise, terres que tout semblait rattacher à l'Italie, on -peut bien penser qu'elles étaient plus prononcées encore outre Loire. -Il y avait longtemps que les populations de ces contrées, tout en -appréciant les bienfaits de la civilisation romaine, s'étaient persuadé -que le gouvernement de cette civilisation ne devait pas nécessairement -être fixé à Rome. L'empire gaulois de Postumus et de ses successeurs -avait eu sa capitale à Cologne; plus tard, sous les princes de la -maison flavienne, Trèves était devenue la capitale de tout l'empire -d'Occident. Les Gallo-Romains étaient donc habitués à trouver dans -leur propre pays le centre de leur vie politique, et ils regardaient -avec défiance toutes les tentatives de le ramener à Rome ou en Italie. -Aussi Ægidius eut-il à compter plus d'une fois avec les répugnances -des populations parmi lesquelles il voulait maintenir l'autorité de -l'Empire. Un écrivain du sixième siècle nous le montre assiégeant -les habitants de la Touraine dans le château de Chinon, et saint -Mesme, enfermé dans cette ville, obtenant par ses prières une pluie -abondante qui soulagea les assiégés torturés par la soif. Ægidius fut -obligé de se retirer, et le souvenir de cette libération miraculeuse -vécut longtemps parmi les habitants de Chinon. Un siècle plus tard, -ils racontaient encore à Grégoire de Tours comment ils avaient été -débarrassés, par une protection surnaturelle, de _leurs injustes -ennemis_[330]. - -[Note 330: Grégoire de Tours, _De Gloria Confessorum_, 22. Quod -castrum cum ab Egidio obsederetur, et populus pagi illius ibidem esset -inclusus... Cum antedictus Dei famulus, qui tunc cum reliquis infra -castri munitionem conclusus erat..., videret populum consumi sitis -injuria, orationem nocte tota fudit ad Dominum, ut respiciens populum -hostes improbos effugaret.--Ce passage montre à suffisance l'erreur -d'A. de Valois, _Rerum Francicarum_ I, p. 195, et de Pétigny, _Études_, -II, p. 194, qui se sont persuadé que les ennemis assiégés par Ægidius à -Chinon étaient des Visigoths. Dubos, II, p. 72, a établi l'inanité de -cette opinion.] - -Ce n'est donc pas la Gaule entière qui pleura Ægidius; c'est le parti -romain, c'est son armée, ce sont ses alliés. Sa disparition fut un -coup dont ne se releva plus la cause de l'Empire: elle découragea -les fidèles, elle enhardit les ennemis. Dès qu'il eut fermé les -yeux, les Goths se jetèrent sur les provinces, sur la deuxième -Aquitaine en particulier. Plusieurs villes s'émancipèrent dans -l'Entre-Loire-et-Seine. Angers, qui paraît avoir résisté jusque-là -aux Saxons, se hâta de leur livrer des otages[331]. La situation des -derniers défenseurs de l'Empire fut donc amoindrie encore. Ils tinrent -bon cependant, et Ægidius eut un continuateur de sa tâche. Ce ne fut -pas son fils, mais un certain comte Paul, que l'histoire ne désigne -pas autrement, et qui apparaît à la tête de la résistance à partir de -462[332]. De même qu'Ægidius avait été une réduction d'Aétius, de même -Paul fut comme un Ægidius en raccourci. Les proportions des acteurs -diminuaient avec celles de leur théâtre, à moins qu'il ne faille croire -que celui-ci leur prêtait les siennes. - -[Note 331: Grégoire de Tours, II, 18; Wietersheim, _Geschichte der -Voelkerwanderung_, II, p. 314.] - -[Note 332: Grégoire de Tours, II, 18.] - -Paul n'hérita pas de la dignité de maître des milices qu'avait eue son -prédécesseur, et l'on ne sait pas en quelle qualité au juste il prit -en mains la conduite de la guerre. On voit du moins qu'il ne resta -pas inactif. Il sut conserver l'alliance des Francs, malgré l'intérêt -manifeste qu'ils avaient à conquérir pour leur propre compte, et il est -probable que sa main est dans les négociations qui permirent à Rome -de jeter sur les Visigoths les Bretons campés près de Bourges. Ces -insulaires y avaient été établis au nombre de douze mille sous leur -chef Riothamus, par l'empereur Anthémius, avec la mission principale -de défendre le pays contre les Visigoths. Euric ne dédaigna pas de les -combattre lui-même: il leur infligea à Déols une défaite qui fut un -véritable désastre pour Rome (469)[333]. Paul, de son côté, remporta -quelques succès. Grâce à un annaliste de cette époque qui vivait à -Angers, et qui nous a rapporté les faits les plus mémorables dont sa -ville avait été le théâtre depuis un demi-siècle[334], nous sommes en -état d'apporter un peu de précision dans le récit de ces événements. - -[Note 333: Sur cette colonie militaire de Bretons, voir Jordanes, -c. 44 et 45; Grégoire de Tours, II, 13. Sur Riothamus, v. Sidoine -Apollinaire, _Epist._, III, 9.] - -[Note 334: Sur cet annaliste, voir l'Appendice.] - -C'est à cette occasion aussi que nous retrouvons le roi Childéric, dont -nous avions perdu les traces depuis longtemps. En 468, comme en 463, il -est au service des généraux romains, et il remplit consciencieusement -son devoir d'allié. Vainqueurs des Visigoths, les Romains avaient cru -pouvoir tourner leurs armes contre les Saxons. Leur chef Odoacre, -apprenant qu'il était menacé, était accouru à Angers, pour défendre -cette ville qui lui servait d'avant-poste. Mais Childéric y arriva sur -ses pas dès le lendemain, et peu après le comte Paul fit sa jonction -avec son allié barbare. Il s'engagea alors, sous les murs et jusque -dans les rues d'Angers, un combat opiniâtre dans lequel un incendie, -allumé on ne sait par laquelle des deux armées, consuma l'église de la -ville. Le comte Paul succomba dans la lutte, mais Childéric la continua -et resta maître du terrain[335]. - -[Note 335: Dubos, l. III, ch. XI, essaye en vain d'établir que -c'est Odoacre qui est resté maître de la ville; ses raisonnements sont -ingénieux, mais ne prouvent rien. L'interprétation correcte du passage -de Grégoire est dans Pétigny, _Études_, II, p. 236. Je ne saurais me -rallier aux conclusions présentées par M. Lair (_Annuaire-bulletin -de la Société de l'Histoire de France_ t. XXXV, 1898.) qui soumet à -un nouvel examen les chapitres 18 et 19 du livre II de Grégoire de -Tours et qui a la mauvaise idée de vouloir interpréter cet auteur par -Frédégaire, par le _Liber Historiæ_, par Aimoin et même par Roricon -«trop décrié par les critiques modernes!»] - -Les vainqueurs ne perdirent pas de temps, et surent tirer parti de -leur victoire. Sous la conduite de Childéric,--du moins les annales ne -nomment que lui,--Romains et Francs poursuivirent les Saxons l'épée -dans les reins, en massacrèrent un grand nombre, et leur donnèrent -la chasse jusque dans leurs îles[336]. Cette difficile conquête -affranchissait la navigation romaine sur la Loire, et mettait les -Romains de la Gaule en possession exclusive d'une ligne de défense -de premier ordre. Le roi franc avait eu seul la gloire d'un si grand -résultat. Continuateur d'Aétius, d'Ægidius et de Paul, il était -légitime qu'il finît quelque jour par être leur héritier. - -[Note 336: Sur ces îles, voir p. 207.] - -Combien il serait important, pour l'intelligence de l'histoire franque, -de pouvoir suivre Childéric pendant les années qui vont de ses -combats sur la Loire jusqu'à sa mort! C'est là qu'on surprendrait le -secret des origines de la royauté gauloise de Clovis. Malheureusement -l'annaliste d'Angers perd de vue Childéric à partir de 467: son horizon -s'arrête aux murs de sa ville, et quand les héros l'ont quittée, ils -disparaissent de son regard. Tout au plus peut-il encore nous apprendre -que, réconcilié avec Odoacre et ses Saxons, il alla, de concert avec -eux, subjuguer les Alamans qui venaient de piller l'Italie[337]. - -[Note 337: Grégoire de Tours, II, 19.] - -Ce dernier renseignement est trop vague pour que l'histoire en -puisse tirer quelque chose. Faut-il croire que les deux rois -barbares passèrent les Alpes pour aller combattre leurs compatriotes -germaniques, et qu'ils tombèrent sur eux au moment où ceux-ci -revenaient de leur expédition? Ou bien la guerre eut-elle lieu aux -confins de la première Belgique, où les barbares avaient déjà pris -plusieurs villes, et où ils devenaient des ennemis redoutables pour le -reste de la Gaule? Nous sommes réduits à n'en rien savoir[338]. - -[Note 338: Wietersheim, _Geschichte der Voelkerwanderung_, II, p. -15, pense qu'il faut corriger _Alamanorum_ en _Alanorum_ dans le texte -de Grégoire de Tours, et qu'il s'agit d'une invasion d'Alains en Italie -à la date de 464 (Cf. Marcellin, Cassiodore, Jordanes, c. 45). Il est -certain que la confusion des deux noms _Alamanni_ et _Alani_ est un -fait ordinaire dans l'historiographie de l'époque.] - -Tout fait supposer cependant qu'après la mort d'Ægidius et de Paul, -Childéric, entouré de l'éclat de la victoire et disposant d'une armée -éprouvée, garda assez longtemps dans la Gaule romaine une situation -prépondérante. Y exerça-t-il les importantes fonctions de maître des -milices[339], qui mettaient dans la main de leur titulaire toute la -force publique, ou tenait-il simplement de son épée une autorité de -fait, reconnue à l'égal d'une mission officielle? Il n'est pas facile -de le dire. Mais, si le doute est possible quant à la modalité de -son pouvoir, on ne peut pas en contester l'existence. Non seulement -les vraisemblances historiques la supposent, mais les témoignages de -l'historiographie civile et religieuse l'affirment. Nous voyons le roi -Euric traiter avec ce barbare du Wahal comme avec le vrai monarque de -la Gaule septentrionale[340], et un hagiographe, confirmant ces données -d'un contemporain, nous le montre commandant en souverain dans la ville -de Paris[341]. - -[Note 339: Comme le croient Dubos, II, p. 494, et après lui -Pétigny, II, pp. 239 et suiv., s'appuyant principalement sur le texte -corrompu de la première lettre de saint Remi à Clovis, où il est écrit: -_Rumor ad nos pervenit administrationem vos secundum rei bellicæ -suscepisse_. Mais le texte rectifié de cette lettre (voir l'Appendice) -enlève toute base à cette supposition, qui avait d'ailleurs été réfutée -déjà par Montesquieu, _Esprit des lois_, l. XXX, ch. XXIV.] - -[Note 340: Sidoine Apollinaire, écrivant à Léon de Narbonne, dit: -Sepone pauxillulum conclamatissimas declamationes, quas oris regii -vice conficis, quibus ipse rex inclitus modo corda terrificat gentium -transmarinarum, modo de superiore cum barbaris ad Vachalin trementibus -fœdus victor innodat, modo per promotæ limitem sortis ut populos sub -armis, sic frenat arma sub legibus. _Epist._, VIII, 3.] - -[Note 341: _Vita sanctæ_, _Genovefæ_, VI, 25 (Kohler).] - -Ce barbare savait faire accepter par les populations l'autorité qu'il -exerçait sur elles. Ce n'était pas l'autorité d'un usurpateur: c'était -celle d'un protecteur plutôt que d'un maître, et, à tout prendre, elle -était bienfaisante. Païen, il se montrait plein de déférence pour -l'Église catholique. Il n'est pas prouvé qu'il lui ait accordé des -immunités pour ses sanctuaires et pour son clergé[342]; mais on voit -que celui-ci a gardé un bon souvenir du père de Clovis[343], et la -seule fois qu'il soit mentionné dans l'hagiographie, c'est en termes -respectueux. Souvent, nous apprend-on, sainte Geneviève lui arracha la -grâce des condamnés à mort. Un jour, pour se dérober aux instances de -la sainte fille, il était rentré à Paris en faisant fermer derrière -lui les portes de la cité. Mais Geneviève s'étant mise en prière, -les portes s'ouvrirent d'elles-mêmes, et, rejoint malgré lui par -l'infatigable suppliante, le roi ne put lui disputer plus longtemps la -vie des malheureux pour qui elle l'implorait[344]. - -[Note 342: Pour qu'il fût visé dans l'édit du roi Clotaire, -disant, c. 11: Ecclesiæ vel clericis nullam requirant agentes publici -functionem, qui avi vel genetoris [aut germani] nostri immunitatem -meruerunt (Boretius, _Capitul._, I, p. 19), il faudrait que ce Clotaire -fût Clotaire Ier et non Clotaire II. La question serait tranchée si -les mots _aut germani_ étaient authentiques, car alors il ne pourrait -s'agir que de Clotaire Ier: malheureusement, le dernier éditeur, -Boretius, les tient pour apocryphes, ne les rencontrant pas dans le -meilleur manuscrit. Il ne reste donc plus que des arguments internes à -invoquer; aussi le débat n'est-il pas clos.] - -[Note 343: C'est à lui principalement que saint Remi pensait -lorsqu'il écrivait à Clovis, à l'occasion de son avènement: Non est -novum ut cœperis esse quod parentes tui semper fuerunt. _M. G. H. -Epistolæ Merovingici et Karolini ævi_, p. 113.] - -[Note 344: _Vita sanctæ Genovefæ_, VI, 24 (Kohler).] - -Et toutefois cet homme si puissant, cet arbitre des destinées de la -Gaule, ce chef d'armée dont les victoires eurent pour théâtre Orléans -et Angers, disparaît brusquement de la scène à partir de 468, et le -silence gardé sur lui par les annalistes n'est plus une seule fois -interrompu. Il revient terminer obscurément sa carrière à Tournai, -dans cette ville qui fut la première conquête de son grand-père -Clodion, comme si une destinée ironique lui avait fait refaire, en -sens inverse, toutes les brillantes étapes qui l'avaient mené, par le -chemin de la gloire, des bords de l'Escaut à ceux de la Seine, puis à -ceux de la Loire! Que s'est-il donc passé pour qu'il ait tout reperdu, -et que Clovis soit obligé de reconquérir pied à pied le domaine -où avait gouverné son père? Sur ce point comme sur tant d'autres, -l'historiographie n'a rien à répondre, mais la conjecture n'est pas -interdite. Si l'on se souvient que Childéric n'avait en Gaule qu'une -autorité de fait, et que la famille d'Ægidius y était entourée d'une -grande popularité, on se figurera facilement comment les choses ont -pu se passer. Ægidius laissait un fils, qui était peut-être en bas -âge au moment de sa mort, mais à qui le père léguait l'héritage de sa -gloire et de son influence. Après être resté dans l'ombre pendant les -premières années, Syagrius aura profité de la mort du comte Paul pour -dresser en face du général barbare l'autorité d'un civilisé, d'un -Romain, d'un fils d'Ægidius. Nous ne savons pas s'il y eut une lutte -formelle entre les deux rivaux, mais on serait porté à le croire. En -effet, lorsque les premières années du règne de Clovis nous montreront -de nouveau le roi des Francs et le roi des Romains en présence, l'un -apparaîtra refoulé jusqu'aux extrémités de la Gaule franque, l'autre, -installé en face de lui, à Soissons, semblera vouloir observer de là -son redoutable adversaire. On dirait les positions stratégiques des -deux armées ennemies au lendemain d'une bataille inégale, mais non -décisive. Et l'on est tenté de croire que la lutte devait avoir laissé -de singulières animosités du côté des vaincus, puisque Clovis, après -avoir remporté un éclatant triomphe sur le vieil ennemi, se fait livrer -le malheureux fugitif au mépris des droits de l'hospitalité, et n'est -satisfait que lorsqu'il a vu rouler sa tête sous la hache du bourreau. - -S'il en est ainsi, la tradition qui fait fuir Childéric devant un rival -romain ne serait pas tout à fait dénuée de vraisemblance: il suffirait -d'y remplacer le nom d'Ægidius par celui de son fils. Les treize années -qui s'écoulent de 468 à 481 offrent un espace de temps assez long pour -embrasser tous les revirements racontés par la légende. Les historiens -qui tiennent à raconter quelque chose de celle-ci seraient donc bien -inspirés s'ils en cherchaient l'origine dans les relations hostiles -que Childéric doit avoir eues avec le comte Syagrius. Mais nous -n'insisterons pas sur ces hypothèses, qui peuvent être considérées tout -au plus comme des demi-probabilités. Lorsque Childéric descendit dans -la tombe, il y avait longtemps que ces combats avaient pris fin, et que -le peuple des Francs jouissait des bienfaits de la paix[345]. - -[Note 345: Gentem Francorum _prisca ætate residem_ feliciter in -nova prælia concitastis, écrit Théodoric à Clovis dans Cassiodore. -_Variar._, II, 41. Mandamus ut _gentes quæ sub parentibus vestris longa -pace floruerunt_, subita non debeant concussione vastari. Le même au -même, _ibid._, III, 4.] - -Rentré au pays natal, dans son palais près des flots tranquilles de -l'Escaut, Childéric n'eut pas la satisfaction de vieillir auprès de sa -famille. Basine lui avait donné plusieurs enfants. Clovis, à ce qu'il -paraît, fut son fils unique; mais il avait trois filles, peut-être -les aînées de ce prince, qui s'appelaient Lanthilde, Alboflède et -Aldoflède, et que nous retrouverons dans la suite de cette histoire. -Childéric fut enlevé aux siens par une mort prématurée: il mourut -à Tournai en 481. Il ne devait avoir guère plus de quarante ans, -puisqu'il était encore enfant lors de la terrible invasion de 451. Son -père Mérovée n'avait pas eu une existence plus longue, et celle de ses -descendants fut tranchée en général par une fin plus brusque encore. -Le dieu qui, au dire de la tradition franque, était l'auteur de cette -race royale, ne lui avait pas même légué la vitalité moyenne des autres -mortels: tant qu'elle dura, ses rejetons semblèrent pressés de passer -du berceau sur le trône, et du trône au tombeau. - -On fit à Childéric des funérailles royales. Selon les prescriptions -de la loi romaine, sa tombe fut creusée hors ville, dans le cimetière -qui longeait la chaussée publique sur la rive droite de l'Escaut, et -qui sans doute abritait depuis longtemps la population de Tournai. -Toute la pompe du rite barbare paraît avoir été déployée dans la -funèbre cérémonie. Il fut revêtu d'habits de soie brochée d'or, et -drapé dans les larges plis d'un manteau de pourpre semé d'abeilles -d'or sans nombre. A son ceinturon, garni de clous de même métal, on -suspendit une bourse contenant plus de trois cents monnaies d'or et -d'argent aux effigies des empereurs romains. On lui mit au cou un -collier formé de médailles, au bras un bracelet, au doigt sa bague -nuptiale et son anneau sigillaire, dont le chaton était orné de son -image gravée en creux, avec cette légende: _Childirici regis_. Ses -armes prirent place à côté de lui comme des compagnes inséparables: -c'étaient, d'une part, la framée ou lance royale, qui était comme le -sceptre du roi germain; de l'autre, sa grande épée et la francisque -ou hache d'armes, l'instrument national du peuple qu'il gouvernait. -Conformément à l'usage barbare, il reçut pour compagnon dans le tombeau -son fidèle cheval de bataille, qui descendit à côté de lui harnaché et -revêtu du masque bizarre qui faisait ressembler sa tête à une tête de -taureau. Puis la terre se referma et l'oubli descendit peu à peu sur -le dernier roi païen des Francs. Lorsque les destinées de la nation -eurent arraché la dynastie à son berceau et le peuple franc à la -religion de ses pères, nul ne se souvint plus de la tombe solitaire où -le père de Clovis dormait son dernier sommeil aux portes d'une capitale -abandonnée. On ne savait pas même où il était mort, et un historien du -dixième siècle pouvait écrire que c'était à Amiens[346]. Près de douze -siècles s'étaient passés lorsqu'un jour,--le 27 mai 1653,--en creusant -pour faire les fondations d'un bâtiment près de l'église Saint-Brice -à Tournai, des ouvriers mirent à nu la sépulture royale. Reconnue -aussitôt, grâce à l'inscription de l'anneau, elle dut restituer aux -archéologues tout le trésor qui lui avait été confié par les ancêtres -barbares. Cette précieuse découverte a permis d'achever l'histoire de -Childéric, et jette sur les funérailles du héros une lumière que la -fortune a refusée à sa vie[347]. - -[Note 346: Roricon, dans dom Bouquet, III, p. 5.] - -[Note 347: Lire, sur le tombeau de Childéric, J.-J. Chiflet, -_Anastasis Childerici I Francorum regis_, etc., Anvers, 1655.--Abbé -Cochet, _le Tombeau de Childéric Ier_, Paris, 1859.] - -Tel est le Childéric de l'histoire, celui qui a jeté les bases -du trône de son fils. S'il est juste d'appeler Clovis un nouveau -Constantin, comme l'ont fait les hommes de son temps, Childéric -méritera d'être comparé à Constance Chlore. C'est la large -bienveillance, c'est la sympathie instinctive du père pour l'idée -chrétienne et son respect pour ses représentants, qui ont créé entre -les populations et la famille mérovingienne un lien d'affection et -de confiance anticipées. Si les habitants de la Gaule accueillirent -Clovis avec un abandon que l'on ne remarque nulle part ailleurs, c'est -en bonne partie peut-être à cause du bon souvenir qu'ils ont gardé -de Childéric. Leur reconnaissance semble lui avoir créé une espèce -de légitimité, et le patriarche religieux de la Gaule, saint Remi de -Reims, ne craignit pas d'écrire à Clovis, lors de son avènement au -trône: «Vous prenez en mains le gouvernement de la Gaule Belgique: il -n'y a rien de nouveau à cela; vous êtes ce qu'ont été vos pères[348].» - -[Note 348: M. G. H. _Epistolæ Merovingici et Karolini ævi_, p. -113.] - - - - -LIVRE III - - - - -I - -LES DÉBUTS DE CLOVIS ET LA CONQUÊTE DE LA GAULE ROMAINE - - -Clovis avait quinze ans lorsqu'il succéda à son père comme roi des -Francs de Tournai. Il était né en 466, au fort des combats que -Childéric, après la mort d'Ægidius, livrait dans la vallée de la Loire -aux Visigoths et aux Saxons. Si, comme c'est probable, la reine Basine -avait accompagné son mari, Clovis aura vu le jour dans une des villes -de la France centrale, peut-être à Orléans. - -Quand mourut Childéric, il y avait longtemps que son fils portait la -framée. Chez les peuples barbares, les jeunes gens ne se voyaient -pas soumis à la séquestration studieuse que leur inflige le régime -civilisé: ils étaient initiés plus tôt à la vie publique, et proclamés -majeurs à un âge où de nos jours ils sont encore sur les bancs. -La majorité commençait à douze ans dans la coutume des Francs -Saliens[349]: il n'y eut donc aucune interruption dans l'exercice du -pouvoir royal à Tournai. - -[Note 349: Pardessus, _Loi salique_, pp. 451 et suiv.] - -Clovis succédait de plein droit à son père, en vertu d'une hérédité qui -était dès lors solidement établie dans son peuple. Il était roi de par -la naissance, et les Francs n'eurent pas à délibérer sur la succession -de Childéric[350]. Il ne fut pas élevé sur le pavois: ce mode -d'inauguration n'était pratiqué que dans le cas d'un libre choix fait -par le peuple, c'est-à-dire quand le nouveau souverain manquait d'un -titre héréditaire bien constaté. Les guerriers se bornèrent à acclamer -le prince qui continuait leur lignée royale, et dont la jeunesse était -pour eux le gage d'un règne long et glorieux. - -[Note 350: Junghans, p. 20.] - -Peu de jours s'étaient écoulés depuis l'avènement du fils de Childéric, -lorsqu'un messager apporta à Tournai une lettre qu'un heureux hasard -nous a conservée. Elle était écrite par Remi, le saint évêque de Reims, -un des plus illustres personnages de la Gaule. Métropolitain de la -deuxième Belgique, il était la plus haute autorité religieuse de ce -pays, et sa parole avait la valeur d'un oracle pour les fidèles. Remi, -en félicitant le jeune monarque nouvellement monté sur le trône, lui -envoyait des conseils et des exhortations empreints de confiance et -d'affection paternelle. On se souviendra, en lisant sa lettre, que -le destinataire avait quinze ans, et que dans ce siècle les barbares -païens eux-mêmes s'inclinaient avec respect devant la grandeur morale -des évêques. - -«Une grande rumeur est arrivée à nous, écrivait l'évêque de Reims; on -dit que vous venez de prendre en main l'administration de la deuxième -Belgique. Ce n'est pas une nouveauté que vous commenciez à être ce -qu'ont toujours été vos parents. Il faut veiller tout d'abord à ce que -le jugement du Seigneur ne vous abandonne pas, et à ce que votre mérite -se maintienne au sommet où l'a porté votre humilité; car, selon le -proverbe, les actes des hommes se jugent à leur fin. Vous devez vous -entourer de conseillers qui puissent vous faire honneur. Pratiquez le -bien: soyez chaste et honnête. Montrez-vous plein de déférence pour -vos évêques, et recourez toujours à leurs avis. Si vous vous entendez -avec eux, votre pays s'en trouvera bien. Encouragez votre peuple[351], -relevez les affligés, protégez les veuves, nourrissez les orphelins, -faites que tout le monde vous aime et vous craigne. Que la voix de la -justice se fasse entendre par votre bouche. N'attendez rien des pauvres -ni des étrangers, et ne vous laissez pas offrir des présents par eux. -Que votre tribunal soit accessible à tous, que nul ne le quitte avec -la tristesse de n'avoir pas été entendu. Avec ce que votre père vous a -légué de richesses, rachetez des captifs et délivrez-les du joug de la -servitude. Si quelqu'un est admis en votre présence, qu'il ne s'y sente -pas un étranger. Amusez-vous avec les jeunes gens, mais délibérez avec -les vieillards, et si vous voulez régner, montrez-vous-en digne[352].» - -[Note 351: _Cives tuos._ Dubos, II, p. 496, commet une faute grave -en traduisant ainsi: «Faites du bien à ceux qui sont de la même nation -que vous.» Le mot cives, dans l'occurrence, ne se traduit pas mieux par -_citoyens_ que par _sujets_; j'ai choisi un terme intermédiaire.] - -[Note 352: _M. G. H. Epistolæ Merovingici et Karolini ævi_, t. -I, p. 113. Cette lettre ne portant pas de date, on l'a tour à tour -supposée écrite en 486, après la victoire sur Syagrius, et en 507, -avant la guerre d'Aquitaine. La question serait sans doute en suspens -si une nouvelle collation du manuscrit 869 de la _Vaticane_ n'avait -montré qu'il faut lire le début de la manière suivante: _Rumor ad nos -magnum pervenit administrationem vos secundum Belgice suscepisse._ -Et une heureuse conjecture de Bethmann, qui corrige _secundum_ en -_secundæ_, restitue à la phrase son sens vrai. (V. _Neues Archiv_, t. -XIII, pp. 330 et suiv.) Dès lors la date de 507 est écartée, et le -débat reste entre celles de 481 et de 486. Je me suis prononcé pour la -première, parce que tout, dans le texte, désigne un jeune souverain qui -vient de monter sur le trône, rien un vainqueur qui vient d'écraser un -rival. La date de 481 avait déjà été proposée par Pétigny, pp. 361 et -suivantes. (V. l'Appendice.)] - -Bien que cette lettre ne contienne que des conseils généraux et -des recommandations banales, elle ne laisse pas d'avoir une grande -signification. Toute l'histoire des Francs est en germe dans la -première rencontre du roi et de l'évêque. L'Église, de tout temps, -s'était sentie attirée vers les barbares par le mystérieux instinct de -sa mission; cette fois elle allait résolument à eux, avec la pleine -conscience de ce que signifiait une pareille démarche. Il faut noter -la première manifestation de cette initiative hardie, qui aura pour -conséquence le baptême de Clovis et la fondation de la monarchie très -chrétienne. - -Qu'on ne s'étonne pas, d'ailleurs, de voir le clergé de la deuxième -Belgique saluer en Clovis son souverain. Nous l'avons déjà vu: Clovis -était le successeur du dernier homme qui eût exercé sur cette province -une autorité respectée et bienfaisante. Que l'épiscopat gallo-romain -l'ait préféré à Syagrius, il n'y a là rien qui doive nous surprendre: -en supposant même qu'ils fussent restés fidèles à l'illusion impériale, -pouvait-on soutenir que Syagrius était le représentant de l'Empire -plutôt que Clovis? La nationalité de celui-ci n'entrait pas en ligne -de compte; il y avait des siècles que l'armée était composée de -barbares. Quant au gros de la population, elle était sans doute bien -indifférente à la question nationale et au maintien de l'unité romaine. -On a vu les répugnances de la Gaule centrale contre la domination -d'Ægidius; sans doute, ces répugnances croissaient à mesure qu'on -approchait de la frontière septentrionale. Dans ces provinces en grande -partie germanisées, Rome n'était plus qu'un fantôme, et les barbares -apparaissaient comme des disciples pleins de promesses. - -Les premières années du règne de Clovis paraissent avoir été une -période de recueillement: du moins nous ne connaissons aucun acte de -lui jusqu'en 486. On dirait que, bien inspiré ou bien conseillé, il ne -voulut pas faire parler de lui avant d'être en état de se signaler par -quelque chose de grand. Peut-être aussi, dans son entourage, aura-t-on -craint de faire une entreprise considérable en Gaule tant que vécut -Euric, le tout-puissant arbitre des destins de ce pays: c'est ce qui -expliquerait pourquoi la première campagne du roi franc eut lieu -immédiatement après la disparition du monarque visigoth, qui mourut -en 485[353]. Dans l'intervalle, le temps, en s'écoulant, apportait à -Clovis l'expérience du gouvernement et affermissait son autorité. Il -n'est pas douteux cependant que dès lors la fougueuse activité qui -le caractérise n'ait tourmenté cette âme passionnée, et qu'il n'ait -promené autour de lui des regards pleins d'ardeur et d'impatience. -Qu'allait-il faire de sa jeunesse et de sa force, et quel emploi -donnerait-il à l'activité d'un peuple qui cherchait le secret de son -avenir dans les yeux de ce roi de quinze ans? - -[Note 353: Cf. W. Schultze, _Das merovingische Frankenreich_, -p. 56. Ce livre forme le tome II de l'ouvrage intitulé: _Deutsche -Geschichte von der Urzeit bis zu den Karolingern_, par Gutsche et -Schultze.] - -Il n'y avait ni doute ni hésitation possible: l'avenir était du côté -du Midi, et la voix prophétique des choses appelait le jeune monarque -des Saliens à prendre possession de la Gaule. Mais il ne s'agissait -plus, comme au temps de Clodion, de répandre sur les terres romaines -des masses avides de barbares sans patrie, qui en expulseraient les -anciens habitants. Les Francs étaient maintenant en possession de -leurs foyers et de leurs champs. Ces domaines agricoles, tant convoités -par eux aussi longtemps qu'ils avaient été confinés au delà du Rhin, -ils les occupaient désormais, et chacun d'eux, devenu un propriétaire -rural, versait joyeusement ses sueurs sur la glèbe flamande. La période -de colonisation était close. Ce n'est pas pour eux, c'est pour leur -roi que les guerriers de la nation allaient se remettre en campagne. -Ils allaient non pas partager la Gaule entre eux, mais la mettre tout -entière, telle qu'elle était, sous l'autorité de leur monarque. Pour -celui-ci, l'entreprise devait avoir, si elle réussissait, des résultats -incalculables; pour son peuple, ce n'était qu'une expédition militaire, -et pour les populations gallo-romaines, un simple changement de maître. - -Pour mieux dire, la Gaule au nord de la Loire n'avait plus de maître -du tout: c'était une proie pour le premier occupant. Depuis que les -Visigoths s'étaient avancés jusqu'à Tours et dans l'Auvergne, que les -Burgondes avaient pris possession de la vallée du Rhône, et que les -conquêtes des Francs avaient rompu sur le Rhin les lignes de défense -qui la protégeaient contre eux, elle semblait n'être plus, au milieu du -déluge de la barbarie, qu'un de ces îlots qui émergent encore quelque -temps, mais qui sont faits pour être recouverts d'un instant à l'autre -par les eaux. Entièrement coupée de l'Italie, malgré les héroïques -efforts d'Aétius et d'Ægidius, elle n'avait plus rien à attendre de ce -côté. La suppression du titre impérial en Occident était venue relâcher -encore, si elle ne l'avait brisé entièrement, le faible lien qui la -rattachait à l'Empire. Les empereurs d'Orient se trouvaient maintenant -les seuls souverains nominaux du monde civilisé. Officiellement, -c'étaient eux qui parlaient en maîtres à la Gaule, et qui étaient en -droit de lui envoyer des ordres. Mais quelle apparence que des rives -de la Propontide ils pussent faire respecter une autorité qui était -déjà sans action alors qu'elle s'exerçait des bords du Tibre? L'Empire, -en réalité, ne gardait sur la Gaule que des prétentions désarmées. -Entourés de tous côtés de barbares, les Gallo-Romains ne rêvaient -plus de percer les lignes profondes qui se mettaient entre eux et le -fantôme romain. Mais ils tremblaient à l'idée de perdre les suprêmes -biens de la vie sociale, et tout cet ensemble de jouissances morales -et intellectuelles qui semblait compris sous le nom de civilisation -romaine. - -On ne sait pas ce qu'étaient devenues ces populations depuis la mort -d'Ægidius et de Paul. La lampe de l'histoire s'éteint subitement -après leur sortie de scène, plongeant dans des ténèbres opaques le -point qu'il importerait le plus d'éclairer pour connaître le secret -des origines de la Gaule franque. Pendant les années crépusculaires -qui s'écoulent de 468 à 486, la désorganisation politique dut être -grande dans ce pays. Ceux qui tournaient les yeux vers l'État, pour -lui demander de remplir sa mission de protecteur de l'ordre social, -constatèrent qu'il avait disparu. Il n'y avait plus d'empereur, il -n'y avait plus même de maître des milices. Seuls, les évêques étaient -écoutés et obéis dans leurs cités, parce qu'au milieu du désarroi -universel, ils représentaient une force qui n'avait jamais capitulé -avec aucun ennemi, ni désespéré devant aucune détresse. Chaque évêque -était l'arbitre de la cité dont il était le pasteur, et son influence -était en proportion du prestige que lui donnaient ses vertus et ses -talents. Qui avait les évêques pour lui était le maître de l'avenir. - -Il y avait cependant un continuateur de la politique conservatrice -d'Ægidius et de Paul. Ægidius avait laissé un fils, du nom de -Syagrius, que nous trouvons, vers 486, en possession d'une partie de la -Gaule[354]. Il ne portait pas, comme son père, le titre de maître des -milices, moins encore celui de duc ou de patrice, qui lui est donné par -des documents peu dignes de foi[355]. Nulle part on ne voit qu'il ait -tenu d'une délégation impériale le droit de diriger les destinées de la -Gaule: et quelle eût d'ailleurs été l'autorité d'un mandat qui venait -d'être brisé en 476? Nous ne pouvons donc regarder le gouvernement -de Syagrius que comme un pouvoir de fait, reconnu exclusivement par -les cités qui préféraient sa domination à celle d'un autre, ou encore -aux dangereux hasards de la liberté. Quelles étaient ces cités? Nous -l'ignorons absolument, et il serait bien téméraire d'identifier le -domaine sur lequel s'étendait l'autorité du fils d'Ægidius avec la -Gaule restée romaine. Celle-ci allait de la Somme à la Loire et de -la Manche à la Haute-Meuse, sans qu'il soit possible de délimiter -d'une manière plus précise les frontières de l'Est. Dans cette vaste -région, plus d'une cité indifférente aux destinées de Syagrius et -sans sympathie pour sa politique, devait posséder un régime semblable -à celui de la ville de Rome au septième siècle, c'est-à-dire que -l'autorité spirituelle des évêques y avait pris la place du pouvoir -civil absent. - -[Note 354: Grégoire de Tours, II, 18 et 27.] - -[Note 355: Frédégaire, III, 15; Hincmar, _Vita Remigii_ dans -_Script. Rer. Merov._, t. III, p. 129.] - -L'histoire s'est donc laissé éblouir par le titre de _roi des Romains_, -que Syagrius porte dans les récits de Grégoire de Tours. Elle a -supposé qu'à cette royauté correspondait un royaume, et que ce royaume -comprenait toute la partie de la Gaule qui n'était pas soumise pour -lors à des rois germaniques. C'est une illusion. Le titre de roi que -le chroniqueur attribue à Syagrius, il l'a emprunté aux traditions des -barbares eux-mêmes, qui n'en connaissaient pas d'autre pour désigner -un chef indépendant[356]. Sous l'influence de ces traditions, d'autres -sont allés plus loin, et ils ont imaginé une dynastie de rois des -Romains de la Gaule, dans laquelle se succèdent de père en fils Aétius, -Ægidius, Paul et Syagrius[357]. Si Grégoire avait connu celui-ci par -d'autres sources que les légendes franques, il se serait gardé de lui -donner un titre si peu en harmonie avec la nomenclature officielle -de l'Empire. Mais il était dans la destinée du dernier tenant de -la civilisation romaine de n'arriver à la postérité que dans les -traditions nationales de ses vainqueurs. - -[Note 356: V. l'article déjà cité de Tamassia, p. 298, et G. Kurth, -_Histoire poétique des Mérovingiens_, pp. 213 et suivantes.] - -[Note 357: G. Kurth, o. c., pp. 96 et 214.] - -Le centre du pays qui reconnaissait alors la domination de Syagrius, -c'était le Soissonnais, qui avait déjà appartenu, s'il en faut croire -le chroniqueur, à son père Ægidius[358]. Ce renseignement, qui ne -semble pas puisé dans une source écrite, doit être accepté sous -bénéfice d'inventaire. Évidemment, dans la pensée des barbares auxquels -il est emprunté, Soissons était un héritage que Syagrius tenait de son -père en toute propriété, et il n'y avait aucune différence juridique, -à leurs yeux, entre la royauté de Soissons et celle de Tournai. En -réalité, toute l'autorité d'Ægidius en Gaule ultérieure reposait sur -son mandat de maître des milices, et son fils n'avait pu en recueillir -que ce que lui aurait attribué, soit un mandat nouveau, soit encore la -confiance des populations. Si donc nous le voyons établi à Soissons aux -abords de l'année 486, c'est qu'il s'était emparé de cette ville ou -qu'elle s'était donnée à lui. - -[Note 358: Siacrius Romanorum rex Egidii filius, apud civitatem -Sexonas quam quondam supra memoratus Egidius tenuerat, sedem habebat. -Grégoire de Tours, II, 27.] - -Bâtie au sommet d'une colline qui commande la rivière de l'Aisne, -Soissons était une des cités les plus riches et les plus animées de -la Gaule Belgique[359]. L'Empire y avait eu d'importants ateliers -militaires, où l'on façonnait des boucliers et des cuirasses, ainsi -qu'une fabrique de balistes. Plusieurs édifices considérables -surgissaient dans l'enceinte rectangulaire, et les fouilles attestent -la richesse et la beauté des constructions privées. L'on croit -retrouver, dans les ruines d'un vaste monument situé au nord de la -ville, et que la langue populaire appelait le _château d'albâtre_, -les traces du palais des gouverneurs romains et de la résidence de -Syagrius. A l'ombre de tant d'opulentes constructions, le christianisme -avait élevé ses modestes sanctuaires, tout parfumés des souvenirs -de ses premiers combats pour le Christ. Crépin et Crépinien, les -deux cordonniers martyrs, avaient un oratoire dans la ville, sur les -fondements de la chaumière qui avait abrité leurs restes sacrés; hors -les murs, deux autres églises leur étaient dédiées, l'une à l'endroit -où ils avaient été emprisonnés, l'autre au-dessus de leur tombeau. -Enfin, au quatrième siècle, une belle basilique sous l'invocation -de la sainte Vierge, ainsi que des saints Gervais et Protais, avait -surgi sur les ruines, dit-on, d'un temple d'Isis. Tous ces monuments -étaient debout encore, les humbles comme les superbes; car, au dire des -historiens, Soissons avait échappé non seulement à la grande invasion -de 406, mais aussi à celle d'Attila, en 451. Si l'on peut ajouter foi à -ces informations, on s'expliquera sans peine le choix que Syagrius fit, -pour y résider, de cette ville si heureusement épargnée. L'œil eût pu -s'y croire encore en plein Empire. «L'étendard romain, dit un écrivain, -flottait encore sur les murs de Soissons dix ans après que l'épée des -barbares l'avait renversé des murs du Capitole[360].» Mais cet étendard -n'était plus celui de l'Empire: c'était tout au plus celui d'un soldat -de fortune, qui n'avait pas plus de titre que Clovis à gouverner la -Gaule. Le sort des armes allait seul décider entre les deux rivaux. - -[Note 359: Voir sur Soissons les histoires de cette ville par -Leroux et par Henri Martin et Jacob, auxquelles sont empruntés les -renseignements contenus dans le texte.] - -[Note 360: Leroux, _Histoire de Soissons_, t. I, p. 166.] - -Ce fut le roi des Francs qui ouvrit les hostilités. Il avait vingt -ans, il était à la tête d'un peuple belliqueux et entreprenant, il -s'inspirait de la tradition héroïque de Clodion, et peut-être aussi -du souvenir de quelque grave injure à venger. Il dut cependant y -avoir, au palais de Tournai, bien des délibérations avant qu'on se -mît en campagne. Tout d'abord des alliances furent cherchées. Les -rois saliens apparentés à Clovis, à savoir Ragnacaire et Chararic, -promirent leur participation à l'entreprise[361]. Assuré de ce côté, -Clovis prit résolument les armes. Au dire de la tradition, il envoya -un défi à Syagrius, en le sommant de lui fixer le jour et le lieu -de leur rencontre. Il se conformait en cela à l'usage germanique, -qui ne voulait pas qu'on attaquât l'ennemi sans l'avoir défié[362]. -Pareille coutume, étrangère à toute préoccupation de stratégie, -devait singulièrement mettre à l'aise un adversaire au courant de la -grande guerre. Mais la décadence de l'art militaire était venue, et -avait nivelé les armées des deux partis. Les chances de la lutte se -trouvaient donc à peu près égales, le jour où les deux rivaux eurent -l'engagement suprême qui décida du sort de la Gaule. - -[Note 361: Selon Dubos, _Hist. crit. de l'établiss. de la monarchie -française_, III, p. 23, suivi par Pétigny, _Études_, II, p. 384, et -par Junghans, _Histoire critique des rois Childéric et Clovis_, p. 27, -Chararic aurait refusé de prendre part à la guerre. Ces auteurs ont mal -lu le texte de Grégoire de Tours, qu'on trouvera à la page suivante, -note 2. Pétigny ajoute que le roi des Ripuaires refusa de secourir -Clovis. Mais sa seule raison pour affirmer cela, c'est que Grégoire de -Tours ne dit pas qu'il l'ait secouru en effet. C'est incontestablement -une fort mauvaise raison.] - -[Note 362: Deux générations après Clovis, quand Sigebert Ier se -proposa d'attaquer son frère Chilpéric, il lui envoya le même message. -V. Grégoire de Tours, IV, 49. Et l'on voit par Zosime, II, 45, que -l'usurpateur Magnence, qui était probablement d'origine franque, avait -fait proposer à l'empereur Constance une rencontre à Siscia. On offrait -alors le choix du terrain, comme aujourd'hui les bretteurs offrent le -choix des armes.] - -Syagrius dut se préoccuper avant tout de couvrir sa capitale. Selon -toute apparence, il se sera donc porté en avant de Soissons pour -attendre l'ennemi; mais on n'a pu faire que de vagues conjectures sur -le théâtre de la lutte. D'après les uns, il se trouverait entre Epagny -et Chavigny; d'après les autres, il faudrait le chercher du côté de -Juvigny et de Montécouvé[363]. Le _roi des Romains_ avait ramassé tout -ce qu'il avait de soldats, je veux dire les vétérans d'Ægidius, qui -étaient restés fidèles au fils, et peut-être aussi quelques corps de -soldats indigènes et de colons barbares[364]. Mais que pouvaient ces -troupes, sans enthousiasme et sans foi, pour résister au choc impétueux -des forces franques? - -[Note 363: Voir les dissertations de l'abbé Lebeuf et de Biet sous -le même titre: _Dissertation où l'on fixe l'époque de l'établissement -des Francs dans les Gaules_, et dans le même volume, Paris, 1736.] - -[Note 364: Selon Junghans, p. 27, Syagrius n'aurait eu à sa -disposition d'autres ressources que celles de ses propres domaines.] - -Le jeune roi salien eut pourtant un moment de vive inquiétude: c'est -lorsqu'il vit son parent, le roi Chararic, se tenir à distance de la -mêlée, dans l'intention manifeste de ne se prononcer qu'en faveur de -l'armée victorieuse[365]. Mais cette défection ne rendit pas beaucoup -meilleure la situation de Syagrius, comme on le voit par la suite des -faits. Au surplus, l'enchaînement de ceux-ci nous échappe. - -[Note 365: Grégoire de Tours, II, 42: Quando autem cum Siagrio -pugnavit, hic Chararisus evocatus ad solatium Chlodovechi _eminus -stetit_, neutre adjuvans parti sed eventum rei expectans, ut cui -evenerit victuriam, cum illo ut hic amicitia conligaret.] - -L'historien des Francs a résumé en une seule ligne, probablement -empruntée aux laconiques annales qu'il consultait, le récit de la lutte -entre le Romain et le barbare; il se borne à nous dire que Syagrius -vaincu s'enfuit à Toulouse, auprès du roi des Visigoths, et qu'Alaric, -tremblant devant la colère de Clovis, lui livra son hôte, que le -barbare fit mettre à mort en secret. Il ne nous apprend pas si le -vaincu prolongea sa résistance après sa première défaite, s'il y eut, -dans la Gaule, des cités qui lui restèrent fidèles et qui s'opposèrent -au conquérant, ni combien de temps dura la lutte. Il nous laisse -ignorer dans quelles circonstances Syagrius se vit obligé finalement de -passer la frontière gothique, et de se jeter dans les bras des anciens -ennemis de son père; il ne nous dit pas davantage pourquoi, au mépris -des lois de l'hospitalité, Alaric livra à Clovis l'homme qui était venu -se réfugier auprès de son foyer. «C'est, dit le chroniqueur franc, -l'habitude des Goths de trembler[366].» Cette parole, qui est dictée à -Grégoire de Tours par son antipathie à la fois nationale et religieuse -pour les Visigoths, est une boutade et non une explication: car encore -faudrait-il savoir pourquoi les Goths tremblaient. Ne nous sera-t-il -pas permis, devant le silence de nos sources, de tâcher d'arriver à la -vérité par les considérations suivantes? - -[Note 366: Ut Gothorum pavere mos est. (Grégoire de Tours, H. F. -II, 27.)] - -Selon toute apparence, l'extradition de Syagrius par Alaric et la -conquête des régions de la Loire par Clovis sont dans un rapport -d'étroite connexité. Chassé de son ancien domaine, soit aussitôt -après la première bataille, soit, peut-être, après une série d'échecs -successifs, le comte romain avait passé la frontière au moment où tout -espoir de relever sa fortune semblait définitivement perdu. Peut-être, -dans sa détresse, avait-il fait appel aux armes des Visigoths; -peut-être ceux-ci, en embrassant le parti du vaincu, avaient-ils eu -avec le roi des Francs un premier conflit, au cours duquel la fortune -des armes les avait abandonnés, les forçant à l'acte suprême de lâcheté -que leur imposait le vainqueur irrité. Ce ne sont pas là de simples -conjectures, et l'on peut s'en rapporter au témoignage d'un chroniqueur -contemporain qui nous fait assister, en 496 et en 498, à des luttes -entre Francs et Visigoths à Saintes et à Bordeaux. Cette lutte ne fut -pas tout à fait désastreuse pour les Visigoths: s'ils virent l'ennemi -s'avancer jusqu'au cœur de leur royaume, ils surent lui arracher une -partie de ses conquêtes, et le roi franc comprit qu'il avait intérêt -à ne pas les pousser au désespoir. Il laissait derrière lui la Gaule -récemment conquise et où, sans doute, il restait encore des partisans -de Syagrius; il devait s'efforcer d'y asseoir sa puissance et de s'y -rendre populaire, plutôt que de combattre au loin et de permettre à -ses adversaires d'intriguer contre lui. De leur côté, les Visigoths -vaincus, qui n'avaient aucune raison de défendre jusqu'à la dernière -extrémité le fils de leur ennemi, sentant au contraire le besoin de se -recueillir après le règne persécuteur d'Euric, qui avait ébranlé la -fidélité des provinces gauloises, durent croire qu'ils n'achèteraient -pas la paix à un prix trop élevé, si, en échange de l'intégrité de -leur territoire, ils livraient à Clovis l'hôte gênant qui attendait -à Toulouse l'arrêt du destin. Ce serait donc seulement à la fin des -événements racontés dans ce chapitre et dans une partie du précédent -qu'il faudrait placer l'extradition et la mort de Syagrius[367]. - -[Note 367: Quoi qu'on pense de toutes ces conjectures, sur -lesquelles cf. Levison. _Zur Geschicht des Frankenkönigs Chlodovech_ -dans _Bonner Jahrbücher_, t. 103, il est une chose que sans doute on -m'accordera, à savoir que les événements dont Grégoire nous donne un -résumé si sommaire se répartissent sur un certain espace de temps, et -comprennent des péripéties que le narrateur a passées sous silence. -Que l'on veuille bien comparer, sous ce rapport, l'histoire de la -guerre contre les Alamans, qui, dans Grégoire, tient encore une fois -dans quelques lignes, et dont les recherches modernes nous ont fait -connaître les diverses phases et la durée prolongée. (V. ci-dessous.)] - -La tragique destinée du fils d'Ægidius était, dans une époque comme -celle-là, l'inévitable dénouement d'une lutte personnelle entre deux -rivaux se disputant le pouvoir. Depuis des siècles, il était dans la -tradition romaine que le vainqueur se débarrassait de ses compétiteurs -par la mort. Et Syagrius n'était pas de ces rivaux qui peuvent se -flatter, après la défaite, de rencontrer quelque clémence dans le cœur -de leur ennemi. - -Tant qu'il vivait, il représentait dans une certaine mesure la -tradition romaine. Rien ne garantissait qu'un jour il ne pourrait -pas, avec l'appui d'un roi rival, troubler le roi des Francs dans la -possession de sa conquête, en évoquant les grands souvenirs de l'Empire -disparu. D'ailleurs, si faible que l'eût rendu sa défaite, il avait -un parti qui devait garder de l'espoir aussi longtemps que son chef -restait vivant et libre: il fallait lui ôter d'un coup toutes ses -illusions. Peut-être aussi les suggestions de la rancune personnelle -vinrent-elles se mêler aux calculs de la politique. Quoi qu'il en -soit, Syagrius, jeté dans les fers, fut épargné quelque temps; puis, -en secret, sans doute pour ne pas provoquer ouvertement ses partisans, -Clovis fit tomber sa tête sous la hache du bourreau[368]. Par cet -acte de froide cruauté, il vengeait sans le savoir, sur le dernier -des Romains, la mort des rois francs, ses aïeux peut-être, qui, cent -soixante-dix ans auparavant avaient péri dans l'amphithéâtre de -Trèves, sous la dent des bêtes féroces. - -[Note 368: Quem Chlodovechus receptum custodiæ mancipare præcepit, -regnoque ejus acceptum, eum gladio clam feriri mandavit. Grégoire de -Tours, II, 27.] - -En relatant cette mort, nous avons sans doute anticipé sur les -événements, car Grégoire de Tours, qu'il ne faut d'ailleurs pas prendre -au pied de la lettre, nous dit que Syagrius périt seulement après que -Clovis eut achevé la conquête de son royaume. Nous savons ce que nous -devons entendre par cette expression ambitieuse, et nous ne reviendrons -pas sur la distinction que nous avons faite entre la Gaule romaine et -la Gaule de Syagrius. - -Soissons avait ouvert ses portes au vainqueur dès le lendemain de la -bataille, et Clovis s'y était installé aussitôt comme dans sa capitale. -Tournai fut oublié, et les Francs germaniques des bords de l'Escaut -virent leur souverain abandonner, pour n'y plus reparaître jamais, -le palais de la vieille cité mérovingienne. Pendant quelque temps, -on se souvint encore de son ancienne gloire, et un hagiographe du -septième siècle l'appelle la _ville royale_[369]. Mais ce fut tout. -L'abandon de Tournai, comme celui de la fabuleuse Dispargum, marquait -une nouvelle étape de la carrière rapide des rois francs. Clovis -s'installa dans le palais de Syagrius, et prit possession de tout le -domaine du fisc impérial, resté sans maître. Ce fut l'origine de ses -richesses, qui constituèrent un des éléments essentiels de la puissance -de sa dynastie. Ce domaine comprenait un bon nombre de villas que nous -retrouverons par la suite dans le patrimoine des rois mérovingiens. -On sait avec quelle prédilection ils résidèrent dans ces demeures -champêtres, et l'on ne peut douter que ce goût n'ait été partagé -par Clovis. Lui aussi, il aima le séjour des belles campagnes où il -retrouvait le grand air de la liberté germanique, avec le voisinage -des forêts giboyeuses. On croit savoir le nom d'une des fermes qu'il -aura habitées: c'est Juvigny, à dix kilomètres de sa capitale, à -l'entrée d'une vallée étroite et près de la chaussée romaine qui -conduit de Soissons à Saint-Quentin[370]. Le même honneur est -revendiqué, mais avec des titres plus douteux, par le village de Crouy, -sur l'Aisne, à cinq kilomètres au nord de Soissons[371]. Certes, nous -ne pouvons pas garantir l'authenticité des traditions qui font résider -Clovis dans ces localités, mais elles ont un degré de probabilité et de -vraisemblance qui nous autorise à les mentionner ici. Et il n'est pas -indifférent pour l'historien de pouvoir se figurer ce roi au repos dans -une de ses vastes exploitations agricoles, et menant, loin des étroites -et sombres enceintes des villes romaines, cette existence de grand -propriétaire rural, qui, jusqu'à la fin de la dynastie, resta celle de -ses descendants. - -[Note 369: Voyez la _Vie de saint Eloi_ dans Ghesquière, _Acta -sanctorum Belgii_, III, p. 229.] - -[Note 370: _Vita sancti Arnulfi martyris_, dans dom Bouquet, III, -p. 383. Sur cette localité, lire la notice de Melleville, _Dictionnaire -historique de l'Aisne_, t. I, p. 328.] - -[Note 371: Pécheur, _Annales du diocèse de Soissons_, t. I, p. 115.] - -Le conquérant ne s'attarda pas, d'ailleurs, dans les jouissances -du repos, et il continua le cours de ses succès aussitôt après la -prise de Soissons. Il ne paraît pas qu'il ait rencontré beaucoup de -résistance dans le reste du pays. Syagrius vaincu, il n'y avait plus -de force capable de lui tenir tête. Les villes gauloises qui n'avaient -pas reconnu l'autorité du fils d'Ægidius ne pouvaient guère, même si -elles l'avaient voulu, fermer leurs portes à son vainqueur: dans cette -lutte inégale, elles étaient condamnées à succomber. Au surplus, comme -nous l'avons déjà dit, l'autorité des évêques y était grande, et l'on -a pu deviner, par l'attitude de saint Remi vis-à-vis des Francs, les -dispositions de tous ses frères dans l'épiscopat. Tout permet de -croire qu'en général les évêques de la seconde Belgique, à l'exemple -de leur métropolitain, reconnurent dans Clovis le légitime souverain -de cette province abandonnée. Ils pouvaient beaucoup pour faciliter sa -prise de possession et pour diminuer les souffrances qui étaient, en ce -temps, le résultat ordinaire d'un changement de domination. D'un côté, -ils empêchèrent les résistances inutiles, qui n'auraient servi qu'à -exaspérer le vainqueur; de l'autre, ils déterminèrent ce dernier à se -présenter aux populations plutôt comme un ami que comme un conquérant. -Cette intervention de l'épiscopat, qui n'est pas explicitement attestée -par l'histoire, est clairement indiquée par toute la situation qui -résulta de la conquête: on peut y remonter comme de l'effet à la cause, -et l'induire avec une espèce de certitude des résultats qu'elle seule a -pu produire. - -Cela ne veut pas dire que l'occupation du pays eut lieu sans aucune -violence. Toute expédition militaire, tout déplacement de force armée -était, à cette époque, un retour momentané à la barbarie la plus -atroce. Les guerriers, à l'heure du combat et du pillage, n'étaient -plus dans la main de leurs chefs; il fallait, si je puis ainsi parler, -leur lâcher la bride pour rester maître d'eux. Longtemps après la -conquête, les armées franques gardèrent ce caractère primitif: elles ne -pouvaient pas traverser leur propre pays sans le piller cruellement, et -ne faisaient aucune différence entre les provinces qu'elles devaient -défendre et celles qu'elles allaient attaquer[372]. - -[Note 372: Grégoire de Tours, IV, 47-50; _id._, VIII, 30; _Vita -sancti Galti_, dans M. G. H. _Scriptores_, II, p. 18; _Vita sancti -Medardi_, c. 21, dans M. G. H. _Auctor. Antiquiss._ t. IV, II, p. 70; -Procope, _De bello gothico_, II, 25; Marculf, _Formul._, I, 33.] - -On peut donc juger de quelle manière devait se comporter l'armée -de Clovis, lorsqu'elle traversait en triomphe les contrées qui -s'humiliaient devant le roi son maître. Pour elle, les distinctions que -l'adroite diplomatie des évêques et des rois faisait entre pays conquis -et pays rallié n'existaient pas: dans son outrecuidance barbare, elle -se déchaînait avec une espèce d'ivresse contre tout ce qui ne pouvait -pas résister, chaque fois qu'elle ne se heurtait pas à une défense -expresse ou à une intervention personnelle de son roi. Et celui-ci ne -pouvait intervenir à tout propos, au risque d'user bien vite un pouvoir -qui reposait surtout sur sa popularité. Il devait fermer les yeux sur -beaucoup d'excès, s'il voulait être en état d'empêcher les plus criants. - -Si l'on tient compte de ce qui vient d'être dit, on ne sera nullement -étonné de l'épisode que nous allons raconter: il apparaîtra plutôt -comme l'indice caractéristique de la situation complexe qui fut -celle de la Gaule romaine à cette date. Dans une des églises qu'ils -avaient pillées, les soldats francs avaient emporté tous les ornements -sacerdotaux et tous les vases sacrés. Parmi ceux-ci se trouvait -notamment une grande urne, d'une beauté remarquable, et à laquelle -l'évêque du diocèse tenait beaucoup. Il envoya donc prier Clovis de -lui faire rendre au moins cet objet d'art. Remarquons, en passant, -la signification de cette démarche: c'est celle d'un homme qui croit -pouvoir compter sur de la déférence, et qui ne voit pas un ennemi -dans le roi des Francs. Clovis, dont l'expédition était terminée pour -cette année, et qui était déjà sur le chemin du retour, invita le -mandataire de l'évêque à le suivre jusqu'à Soissons, où devait avoir -lieu le partage du butin. Cette opération difficile se fit selon le -procédé traditionnel chez les barbares: on jetait en un tas tout ce -qui avait été pris; une part privilégiée, le cinquième ordinairement, -était assignée au roi par le sort; tout le reste était partagé en lots -qu'on tâchait de rendre aussi égaux que possible, et qu'on distribuait -entre tous les soldats. Les œuvres d'art les plus précieuses n'étaient -évaluées qu'au poids du métal: si elles semblaient dépasser la valeur -d'une part ordinaire, elles étaient mises en pièces. Ces usages -militaires avaient la force que leur donnait une longue tradition, -jointe à l'intérêt commun; on comprend avec quelle sollicitude tous y -devaient tenir, et le roi, qui en tirait tant d'avantages, avait moins -que tout autre le droit d'y déroger au détriment des soldats. - -Clovis exposait donc une partie de sa popularité pour faire plaisir -à l'évêque lorsqu'il demanda qu'on lui adjugeât le vase hors part. -Toutefois, comme ses guerriers l'aimaient et que la demande ne semblait -pas de conséquence, tous furent unanimes à déférer à son désir. Mais -un mécontent, peut-être un des commissaires préposés au partage par -leurs camarades, protesta contre la prétention de Clovis et cassa le -vase avec sa hache, en déclarant que le roi n'en aurait tout ou partie -que si le sort le mettait dans son lot. Clovis dut dévorer sa colère, -car, en somme, le soldat insolent était dans son droit strict, et il -défendait celui de tous ses camarades. A coup sûr, l'armée franque eût -pris ombrage d'une vengeance qui, tirée sur l'heure, eût semblé une -atteinte à la liberté du partage plutôt que la punition d'une injure. -Au surplus, le vase ayant été attribué au roi par le vote de l'armée, -il en prit les morceaux, qu'il rendit à l'envoyé épiscopal. - -L'année suivante, Clovis trouva une occasion de venger, et il le -fit cruellement. Passant ses troupes en revue au commencement de la -campagne, il rencontra l'homme au vase, et le gourmanda sévèrement -sur l'état de ses armes. «Nul, dit-il, n'est aussi mal équipé que -toi; ta framée, ton épée, ta hache, rien ne vaut.» Et lui arrachant -cette dernière arme des mains, il la jeta à terre. Comme le soldat se -baissait pour la ramasser, Clovis lui abattit sa francisque sur la tête -en disant: «C'est ce que tu as fait au vase de Soissons.» Personne -n'osa bouger dans l'armée, et cet acte de sévérité frappa de terreur -tous les soldats[373]. - -[Note 373: Grégoire de Tours, II, 27. Quo mortuo, reliquos -abscedere jubet, magnum sibi per hanc causam timorem statuens. -Junghans, p. 29, et d'autres exagèrent la portée de ce passage en y -trouvant la preuve qu'en 487, Clovis put renvoyer l'armée dans ses -foyers aussitôt après le champ de mars.] - -L'intérêt de cette anecdote ne réside pas, comme on l'a si souvent -répété, dans la différence du pouvoir que le roi franc avait sur -ses guerriers, selon qu'on était sous les armes ou non. En réalité, -comme nous l'avons indiqué, le soldat mutin fut épargné la première -fois, parce qu'il fallait trouver un prétexte ou une occasion pour -le frapper: voilà tout[374]. Mais l'épisode nous révèle aussi les -ménagements dont Clovis usait vis-à-vis de l'épiscopat au cours de -sa conquête, et les difficultés que cette politique prudente et -circonspecte rencontrait dans l'humeur brutale des siens. Ceux-ci -voulaient du butin et ne rêvaient que pillage: leur donner toute -satisfaction, c'était s'exposer à voir se lever la contrée entière, et -les évêques se faire l'âme de la résistance. D'autre part, avoir trop -d'égards envers les indigènes, c'était risquer de mécontenter l'armée. -Il fallait manœuvrer entre ces deux dangers opposés, et laisser -passer les violences qu'on ne pouvait empêcher, tout en s'évertuant -à réparer aussitôt le mal qui avait été fait. Ainsi, la population -irritée contre les soldats s'apercevait qu'elle était protégée par leur -chef, et elle se persuadait peu à peu qu'elle avait tout à gagner en -reconnaissant l'autorité de ce protecteur. - -[Note 374: Sigebert, petit-fils de Clovis, se trouvant dans une -situation analogue, s'en tira de la même manière. Son armée avait -murmuré contre lui, parce qu'il avait interdit certains pillages; il -monta à cheval et parvint à l'apaiser par de bonnes paroles; seulement -plus tard, quand on fut rentré dans le pays, il fit lapider les -principaux mutins. (Grégoire de Tours, IV, 49.)] - -Le nom de l'évêque qui fut le héros de cet épisode célèbre nous est -resté inconnu, Grégoire de Tours n'a pas cru devoir nous le dire; mais, -de bonne heure après lui, on s'est persuadé que c'était saint Remi de -Reims, et la conjecture n'a rien d'invraisemblable[375]. L'archevêque -Hincmar, se faisant l'interprète d'une vieille tradition locale, voit -même un souvenir du passage des Francs dans le nom du _chemin de la -barbarie_, que l'on montre encore aujourd'hui dans la campagne de -Reims, et qui fut suivi, dit-il, par l'armée de Clovis[376]. Somme -toute, il nous importe assez peu de connaître le nom resté dans la -plume de Grégoire de Tours. L'anecdote n'a de valeur que par son côté -général, en ce sens que tout autre évêque de la Gaule romaine eût pu en -être le héros. - -[Note 375: Grégoire de Tours, II, 27, suivi par le _Liber -historiæ_, c. 10, et par Roricon, II, p. 6, ne nomme personne. -Frédégaire, III, 16; Hincmar, _Script. Rer. Merov._, t. III, p. 292, -et Aimoin, I, XII, p. 36, nomment saint Remi. Hincmar est extrêmement -instructif à lire ici: il fait des prodiges pour que saint Remi -n'ait pas eu l'affront de se voir enlever le vase, mais aussi pour -qu'il garde l'honneur de se le faire restituer, et il a trouvé de -complaisants échos dans Dubos, II, p. 32, et surtout dans Pétigny, II, -p. 386. Sur cette question controversée, voir G. Kurth, _les Sources -de l'histoire de Clovis dans Grégoire de Tours_, p. 412, et _Histoire -poétique des Mérovingiens_, pp. 223 et 224.] - -[Note 376: Transitum autem rex faciens secus civitatem Remis -per viam quæ usque hodie propter barbarorum per eam iter barbarica -nuncupatur. Hincmar, l. c. Le _chemin de la barbarie_ existe encore -aujourd'hui sous ce nom; c'est une ancienne voie romaine courant dans -la campagne de Reims, du sud-est au nord-ouest, sur un parcours d'une -quarantaine de kilomètres, et se reliant à Ambonnay à la chaussée -romaine qui va de Reims à Soissons. Il n'y a rien de commun entre le -_chemin de la barbarie_ et la rue du Barbastre, à Reims, comme l'a déjà -montré Dubos, III, p. 28.] - -La bataille de Soissons avait ouvert la campagne de 486; le partage du -butin qui a eu lieu dans la même ville en a été l'acte final. Mais, -dès le retour du printemps de l'année suivante, l'armée se réunissait -de nouveau pour d'autres conquêtes. Nos sources sont malheureusement -muettes sur la période de dix années qui s'écoule depuis la bataille -de Soissons, en 486, jusqu'à la guerre contre les Alamans, en 496. -Une seule ligne de Grégoire de Tours disant que Clovis fit beaucoup -d'expéditions et qu'il remporta beaucoup de victoires, voilà, avec -la laconique mention d'une lutte contre les Thuringiens, dont nous -parlerons tout à l'heure, à quoi se bornent nos informations[377]. -Seulement, comme au bout de cet intervalle nous trouvons le roi des -Francs en possession de toute la Gaule jusqu'à la Loire, nous devons -supposer qu'il en aura consacré au moins une partie à faire la conquête -de ces riches et belles provinces. - -[Note 377: Multa bella victuriasque fecit. Grégoire de Tours, II, -27.] - -Deux épisodes historiques pleins d'intérêt nous aideraient à combler -cette vaste et regrettable lacune, si l'on pouvait écarter tous -les scrupules qu'ils éveillent chez l'historien consciencieux, et -leur assigner avec quelque certitude la date approximative que nous -sommes obligé de leur donner dans ce récit. Ces épisodes montrent, -s'ils sont vrais, que l'entrée du roi franc n'eut pas lieu partout -sans difficulté, et que, s'il y eut des villes qui lui ouvrirent -pacifiquement leurs portes, d'autres lui opposèrent une vive résistance. - -De ce nombre fut Paris. Cette belle ville, née dans une île de la -Seine, s'était bientôt sentie à l'étroit dans son berceau, et s'était -répandue sur les deux rives en opulentes constructions publiques et -privées. Mais lorsque les barbares apparurent, elle se renferma dans -l'enceinte de la cité, abandonnant à la brutalité de l'armée ennemie -les villas et les sanctuaires de ses faubourgs. Pendant cinq ans, -s'il en faut croire un hagiographe[378], Clovis se fatigua devant les -murs de sa future capitale: Paris ne voulait pas se rendre. Au bout de -quelque temps, la disette éclata, et plusieurs habitants moururent de -faim. Alors sainte Geneviève, la voyante qui avait déjà rassuré ses -concitoyens lors de l'invasion d'Attila, se fit pour la seconde fois -le bon génie de la ville menacée. Malgré un investissement rigoureux, -elle parvint à s'échapper en barque sur la Seine, gagna Troyes et -Arcis-sur-Aube, où elle équipa une flottille de ravitaillement, et -après avoir manqué de périr au cours de sa navigation, elle rentra en -triomphe à Paris, rapportant d'abondantes provisions qu'elle distribua -aux affamés[379]. Nous ne savons de quelle manière se termina ce -siège, mais nous avons le droit de supposer que l'influence pacifiante -de la sainte n'est pas restée étrangère au pacte qui l'aura enfin -cédée à Clovis. L'immense popularité dont elle ne cessa de jouir, à -partir de cette époque, en est un indice assez éloquent. Paris resta -reconnaissant à la mémoire de Geneviève, il en a fait sa patronne et -a oublié pour elle le sophiste couronné de Lutèce: c'est dans ses -mauvais jours seulement qu'il se détourne de la vierge de Nanterre pour -reprendre les traditions de Julien l'Apostat. - -[Note 378: _Vita sanctæ Genovefæ_, VII, 33 (Kohler): Tempore -igitur quo obsidionem Parisius quinos per annos ut aiunt perpessa est -a Francis. Quelques manuscrits portent _per bis quinos annos_; mais un -siège de cinq ans est déjà bien difficile à admettre. V. Kohler, pp. 85 -et ss.] - -[Note 379: _Vita sanctæ Genovefæ_, II, 7 (Kohler).] - -Pendant que, protégée par les deux bras de son beau fleuve et par sa -vieille enceinte romaine, la capitale de la France inaugurait la série -des sièges mémorables qu'elle a soutenus, les Francs achevaient la -conquête de la Gaule située au nord de la Seine. Du côté de l'est, -ils s'étendaient jusqu'à la première Belgique, où Verdun, sur la -Meuse, tombait dans leurs mains après une longue résistance. Il est -intéressant de constater que l'évêque de cette ville était mourant -lorsque les Francs arrivèrent, et cette lutte inutile trouve peut-être -son explication dans l'absence de ce négociateur autorisé. Au dire d'un -vieil hagiographe, l'armée franque aurait déployé à cette occasion -toutes les ressources de la poliorcétique la plus savante. Du haut des -murs, les assiégés virent l'investissement de leur ville progresser -tous les jours, jusqu'à ce que les lignes de circonvallation furent -achevées. Alors le bélier commença à battre les murailles, et une grêle -de traits refoula les défenseurs qui se présentaient sur les remparts. -Pendant que grandissait le danger, l'évêque expira, et la population -démoralisée n'attendit plus son salut que de la clémence du roi barbare. - -Mais comment toucher son cœur, maintenant que le protecteur en titre -de la cité venait de disparaître? On jeta alors les yeux sur un vieux -prêtre du nom d'Euspicius, qui était universellement vénéré pour -ses vertus. Euspicius consentit à aller recommander ses concitoyens -au barbare victorieux, et le fit avec un plein succès. Clovis lui -accorda une capitulation honorable, et, sans doute, la sécurité pour -les personnes et pour les biens. La scène de l'entrée pacifique du -vainqueur dans la ville prise a fait une vive impression sur le -narrateur: en quelques traits pleins de vivacité il nous montre le -vieux prêtre qui, tenant Clovis par la main, l'amène au pied des -remparts, les portes de la ville qui s'ouvrent à deux battants pour -lui livrer passage, un cortège nombreux, clergé en tête, qui vient -processionnellement à la rencontre du généreux vainqueur. Deux -jours de festins et de réjouissances scellèrent la réconciliation -si heureusement ménagée par l'homme de Dieu. Il avait fait office -d'évêque pendant la détresse de la ville; il avait été pour elle, -comme les évêques le furent si souvent, le vrai _defensor civitatis_; -quoi d'étonnant si le barbare lui-même désira le voir succéder au -pontife défunt? Mais Euspicius refusa ce redoutable honneur. La chaire -épiscopale n'avait pas d'attrait pour cette âme éprise de la solitude, -et les ombrages monastiques de Micy-sur-Loire lui réservaient, grâce à -la libéralité de Clovis, la satisfaction d'un vœu bien plus cher à son -cœur[380]. - -[Note 380: _Vita sancti Maximini_ dans dom Bouquet, III, pp. -393 et suivantes. Cf. Bertarius, _Gesta episcoporum Vadunensium_, -c. 4. (MGH. SS. t. IV, p. 41). Cet épisode n'étant pas daté, il est -fort difficile de lui assigner une place certaine dans l'histoire de -Clovis. Le document même auquel je l'emprunte parle de la _defectio_ -et de la _perduellio_ des Verdunois, ce qui ferait croire que la -ville avait déjà subi le joug des Francs; mais en même temps il place -cet événement dans les toutes premières années du règne de Clovis, à -preuve ces paroles: Sed _cum auspicia ejus regni multimodis urgerentur -incursibus_, sicut se habent multorum voluntates, quæ cupidæ sunt -mutationum, et _rebus novellis antequam convalescant_ inferre nituntur -perniciem vel difficultatem, plurimi tales in regno ejus reperti sunt -talium cupidi rerum. Inter ceteros vero cives Viridunensis opidi -defectionem atque perduellionem dicuntur meditati. La chronologie -n'était pas le fort des écrivains du moyen âge; aussi ont-ils été bien -embarrassés de savoir où placer le siège de Verdun. Aimoin le place -aussitôt après le baptême de Clovis, en 497, probablement parce que -l'attitude du roi après le siège lui semblait trahir un chrétien; il -a été suivi par A. de Valois, I, p. 271, qui donne les mêmes raisons. -Hugues de Flavigny, qui paraît avoir été frappé par la dernière partie -du témoignage du _Vita Maximini_ et n'avoir pas saisi la seconde, a -cru devoir rejeter le siège de Verdun après le meurtre de Sigebert de -Cologne et de son fils, ce qui en fait comme une protestation contre -le crime de Clovis. Cette manière de voir a été adoptée par Dubos, -III, p. 375; par dom Bouquet, III, pp. 40 et 355 (dans les notes); par -Rettberg, _Kirschengeschichte Deutschlands_, t. I, p. 265; par Pétigny, -II, p. 575; par Loebell, _Gregor von Tours_, p. 269, note 2, et par M. -Longnon, _Géographie de la Gaule au VIe siècle_, p. 89. Junghans, p. -32, et Clouët, _Histoire de Verdun_, p. 78, n'osent se prononcer. Je me -suis rallié à la date de 486 ou 487: 1º parce que le texte du _Vita_, -dont nous possédons des manuscrits du dixième siècle, est formel, et -que son témoignage n'implique ni obscurité ni contradiction; 2º parce -qu'en effet, vers 486, nous voyons mourir à Verdun l'évêque Possessor, -tandis que ses successeurs, Firminus et Victor, meurent l'un en 502, -l'autre en 529, c'est-à-dire à des dates qui ne concordent avec aucune -des autres hypothèses formulées: 3º parce que la relation établie entre -le siège et le meurtre de Sigebert est chimérique, comme on le verra -plus loin.] - -Le pays situé au nord de la Seine passa donc sous l'autorité de Clovis -dans des conditions toutes spéciales. Il ne fut ni conquis selon toute -la rigueur du droit de la guerre, ni annexé en vertu d'un traité en -règle. Clovis en prit possession comme d'une terre sans maître qui -avait besoin d'un protecteur et qui en général le salua volontiers -comme tel. L'occupation put se faire sans trop de secousse, grâce à -l'active intervention de l'épiscopat, qui, s'interposant entre les uns -et les autres, mit la confiance et la modération dans les relations -mutuelles, et procura aux indigènes une situation si exceptionnellement -favorable, qu'on pourrait demander si ce n'est pas eux qui se sont -annexé les Francs. Dans tous les cas, ils ont pris le nom national de -ce peuple, qui, à partir des premières conquêtes de Clovis, va désigner -tout aussi bien les Gallo-Romains que les barbares[381]. Ce fait -capital est en quelque sorte l'emblème de la parfaite égalité politique -des deux races sous le sceptre de Clovis. Les indigènes restèrent en -possession de leurs biens; il n'y eut aucun de ces partages qui étaient -la plaie incurable des autres royaumes barbares. Les Francs qui, en -petit nombre, voulurent s'établir dans les nouvelles acquisitions -de leur roi, n'eurent pas besoin de dépouiller les habitants: les -terres du fisc, les domaines abandonnés étaient innombrables et les -provinces considéraient ces nouveaux colons comme des conquêtes -qu'elles faisaient elles-mêmes, puisqu'ils y rapportaient du travail -et de la vie. On n'est pas parvenu à déterminer au juste la proportion -dans laquelle les guerriers de Clovis se sont mêlés aux Romains de la -Gaule septentrionale, mais tout atteste qu'ils furent peu nombreux et -peu encombrants. Jamais les sources contemporaines n'ont l'occasion de -mentionner le moindre conflit résultant de la différence des races. De -vainqueurs et de vaincus, il n'en fut pas un instant question: il y eut -des Francs de la veille et des Francs du lendemain, et rien de plus. -La seule barrière qui les séparât, c'était la différence de religion; -mais le baptême de Clovis et de ses fidèles vint bientôt la renverser. -Alors de fréquents mariages rapprochèrent et confondirent la famille -germanique et la famille romaine: au bout d'une ou deux générations, la -fusion était complète, et toute trace d'une différence d'origine avait -disparu. - -[Note 381: G. Kurth, _La France et les Francs dans la langue -politique du moyen âge_. (_Revue des questions historiques_, t. 57, -1895.)] - - - - -II - -LA CONQUÊTE DE L'ENTRE-SEINE-ET-LOIRE - - -L'essor victorieux du conquérant ne se laissa pas arrêter par les flots -de la Seine. Après s'être rendu maître des cités qui étaient au nord -de ce fleuve, il le passa enfin, et se fit reconnaître comme souverain -par toutes celles de l'Entre-Seine-et-Loire. Ce fut une seconde -conquête qui, sous certains rapports, se distingua de la première, et -qu'on aurait tort de confondre avec elle. Si vagues et si obscurs que -soient les souvenirs des chroniqueurs, ils ont gardé la notion de la -différence que nous indiquons ici: «En ce temps, dit l'historien du -huitième siècle, Clovis, augmentant son royaume, l'étendit jusqu'à la -Seine. Plus tard, il se rendit encore maître de tout le pays jusqu'à la -Loire[382].» - -[Note 382: _Liber historiæ_, c. 14.] - -L'occupation de la Gaule romaine par Clovis se présente donc à nous -comme divisée en deux phases. Ce qui les détermine, c'est la situation -politique de la Gaule centrale à cette époque. Au nord de la Seine -était la sphère d'influence de Syagrius; il est probable qu'il -prétendait gouverner sur toute cette région, et que, même là où son -autorité n'était pas reconnue, il avait des partisans qui travaillaient -à la faire valoir. Soissons était ainsi, sinon la capitale d'un royaume -véritable, du moins le noyau d'un royaume en puissance. Rien de pareil -au midi de la Seine, où, selon toute probabilité, l'influence du fils -d'Ægidius était nulle. On a déjà vu cette contrée, dans les derniers -temps de l'Empire, secouer avec impatience le joug de Rome et se -pourvoir de gouvernements locaux; on l'a vue plus tard résister avec -énergie à Ægidius. Si le fils de ce dernier n'a trouvé de résidence -qu'aux extrémités septentrionales de la Gaule romaine, c'est, -évidemment, parce que les villes du centre ne voulaient pas supporter -son autorité. - -Il est sans doute bien difficile de se représenter l'espèce de -gouvernement que s'était donné le pays: on ne peut que le deviner, en -partant de ce principe qu'il se sera inspiré d'intérêts toujours les -mêmes, et qu'il se sera conformé aux circonstances. Or nous voyons -que partout, dans l'Empire agonisant, c'est l'autorité spirituelle de -l'évêque qui se substitue à l'autorité disparue du comte: les villes -qui ont des évêques possèdent en eux des chefs qu'elles aiment et qui -jouissent de leur confiance. Ce n'est donc pas exagérer que de supposer -l'Entre-Seine-et-Loire sous la forme d'un certain nombre de républiques -municipales qui sont, sinon gouvernées, du moins inspirées par leurs -évêques, et que l'identité des intérêts aura rapprochées en une espèce -de fédération nationale. Supposez les liens de cette fédération aussi -lâches que possible: encore est-il qu'elle s'imposait en face du danger -commun, et que le témoignage formel d'un historien presque contemporain -en atteste l'existence. N'ayant plus d'épée pour la défendre, la -Gaule centrale s'était mise sous la protection de ses évêques: elle -regardait de leur côté chaque fois que l'orage se levait, attendant -plus de leurs prières et de leur influence morale que de la valeur de -ses soldats et du talent de ses généraux. Dans ces centres urbains qui -ressemblaient à des navires désemparés, les évêques étaient des hommes -providentiels qui venaient remplacer au gouvernail le pilote frappé -de vertige, et qui, sereins et calmes au milieu de l'irritation des -flots, guidaient vers le port les peuples rassurés. Installés dans les -palais des gouverneurs, ils n'héritèrent pas seulement de leurs logis -abandonnés, mais encore de leurs fonctions désormais sans titulaire. -Ils remplirent la mission de l'État, que l'État ne remplissait plus. -Partout où l'on peut jeter un regard sur leur activité, on les voit non -seulement bâtir des églises et enseigner les fidèles, mais organiser la -charité, présider aux travaux publics, veiller à l'hygiène, se faire -les protecteurs de leurs ouailles menacées, monter sur les murailles -à l'heure où il s'agit de mourir[383]. Ce que la papauté fut pour la -ville de Rome menacée par les Lombards et abandonnée par les empereurs, -les évêques de Gaule l'ont été pour leurs villes, non moins menacées et -non moins abandonnées. L'histoire ne nous l'a pas dit, puisque en somme -l'histoire ne dit plus rien; mais cela ressort de tous les faits, qui -resteraient inexplicables autrement. - -[Note 383: Hauck, _Kirchengeschichte Deutschlands_, t. I, pp. -125-126.] - -Comment, dans ce pays de gouvernement épiscopal, l'autorité de Clovis -va-t-elle s'implanter? Est-ce au moyen de la guerre, ou bien par la -voie des négociations pacifiques? Y a-t-il eu conquête, ou y a-t-il -eu accord? Encore une fois, nos annalistes gaulois sont muets. Mais -on pense bien que le fils de Childéric, né lui-même dans cette Gaule -centrale où son père a laissé de bons souvenirs, n'y est pas le premier -venu. Il est puissant, il est irrésistible, il n'est pas l'ennemi de la -religion, il est bienveillant; comment ne l'aurait-on pas reçu? - -Un écrivain étranger, presque contemporain, Procope, qui se trompe -naturellement sur les détails locaux, mais qui décrit avec netteté -les situations générales, prononce ici une parole révélatrice: «Les -Francs, dit-il, ne pouvant avoir raison des Armoriques par la force, -leur proposèrent l'alliance et des mariages réciproques. Les Armoriques -(c'est le nom sous lequel cet auteur désigne les populations de la -Gaule occidentale) acceptèrent cette proposition, car les deux peuples -étaient chrétiens, et de la sorte ils n'en formèrent plus qu'un seul et -acquirent une grande puissance[384].» Voilà le grand fait dans toute -sa portée: un pacte d'égalité qui unit les Romains et les Francs, et -bientôt après, la conversion des derniers aidant, une parfaite fusion -des deux peuples, qui mêlent leur sang et leur nom dans une nationalité -nouvelle. - -[Note 384: Procope, _De bello gothico_, I, XII, p. 63 (Bonn.)] - -On a voulu contester le témoignage de Procope, et l'on a cru trouver, -dans certaines inexactitudes de cet auteur, la preuve qu'il n'y a -pas lieu d'y ajouter foi. Rien de plus contraire à une bonne méthode -historique. Qu'on refuse de s'en rapporter à lui chaque fois qu'il -s'agit de choses locales, difficiles à connaître pour qui ne les a -vues de ses yeux, ou n'y a été mêlé en personne, c'est parfait. Mais -soutenir que cet historien remarquable, qui est venu en Italie, qui a -été en rapport avec les Francs, dont l'attention était en éveil sur la -situation politique des barbares, et qui avait d'ailleurs le plus grand -intérêt à étudier le peuple de Clovis, n'ait pu connaître le fait le -plus général et le plus fécond de sa carrière, ou qu'il l'ait inventé -de toutes pièces sans ombre de vraisemblance, voilà une prétention qui -doit être repoussée énergiquement. - -A supposer d'ailleurs que le témoignage de Procope n'existât point, -les faits sont là, qui déposent avec une éloquence plus convaincante -que la sienne. Cette parfaite égalité qu'il dit avoir existé en vertu -d'un pacte entre les indigènes et les conquérants, nous savons qu'elle -a existé en effet, et cela dès le premier jour de la conquête franque. -Ou, pour mieux dire,--car le mot d'égalité suppose l'existence de deux -êtres distincts,--il n'y avait plus aucune distinction, au moment -où écrivit Procope, entre les uns et les autres: les deux peuples -s'étaient fondus en un seul, dont tous les membres revendiquaient -avec le même droit comme avec la même fierté le titre de Francs. -Voilà ce que l'historien byzantin pouvait constater de son temps par -le témoignage de la voix publique, de même que nous le constatons -aujourd'hui par celui de l'histoire. Récuser l'explication qu'il en -donne, ce serait non seulement une prétention téméraire et injustifiée, -ce serait déclarer qu'il peut y avoir des effets sans cause. Ici, ou -jamais, l'induction historique a le droit de réclamer sa place. Si, -contrairement à la loi de toutes les conquêtes barbares de cet âge, -les indigènes ont été reçus par les conquérants dans la jouissance de -tous les droits politiques, c'est qu'au lieu d'une conquête proprement -dite, il y a eu une prise de possession réglée par un pacte. Et nul ne -contestera à l'épiscopat gaulois d'en avoir été le négociateur[385]. - -[Note 385: Cf. W. Schultze, _Das Merovingische Frankenreich_, -p. 57: «In den folgenden Jahren wurden dann allmälich, mehr noch -duch friedliche Unterwerfung als duch Waffengewalt, auch die Gebiete -zwischen Seine und Loire dem Reiche Chlodovichs einverleibt.»] - -Nous n'irons pas plus loin; nous nous garderons surtout de vouloir -être plus précis. Nous ne prétendrons pas que ce pacte fut un traité -en règle, négocié avant l'entrée de Clovis dans les villes de la Gaule -centrale, et dont les clauses auraient été, au préalable, débattues -entre elles et lui. Nous n'essayerons pas d'enfermer dans des dates, de -traduire par des formules l'influence morale toute-puissante que nous -devinons dans ce grand mouvement. Nous ne la connaîtrons jamais que par -ses conséquences les plus générales et les plus durables; quant à ses -manifestations vivantes dans le temps et dans l'espace, nous sommes -réduits à les ignorer. Bornons-nous à rappeler que les indigènes de -la Gaule n'avaient aucune hostilité préconçue contre les Francs; que, -dégoûtés de l'Empire, ils voyaient plutôt en eux des libérateurs qui -les affranchissaient à jamais du fantôme impérial; que, de leur part, -les Francs ne venaient pas pour envahir et pour partager la Gaule, mais -simplement pour la soumettre à leur roi; que, dans ces conditions, -rien n'empêchait les villes de les accueillir spontanément; qu'au -surplus, les cités s'inspiraient de leurs évêques, et que les évêques -préféraient les Francs païens aux Visigoths hérétiques; qu'ils durent -se borner à demander des garanties; que Clovis, à l'exemple de son -père, était trop déférent envers ces tout-puissants arbitres de la -Gaule pour ne pas accueillir leurs propositions, et qu'enfin, il avait -tout avantage à les accepter. Si toutes ces données sont exactes,--et -nous ne voyons pas qu'elles puissent être contestées,--comment ne pas -admettre l'hypothèse d'un accord pacifique au moyen duquel, soit avant, -soit après l'entrée de l'armée franque dans l'Entre-Seine-et-Loire, -ce pays serait passé sous l'autorité de Clovis? Et quand ce traité, -suggéré presque impérieusement à l'esprit par l'étude des événements, -est ensuite attesté d'une manière formelle par un contemporain bien -informé, comment refuser de se rendre aux deux seules autorités qui -guident la conscience de l'historien, le témoignage des hommes et le -témoignage des faits? - -Procope ajoute un renseignement trop précis et trop vraisemblable pour -qu'il y ait lieu de le révoquer en doute, même si l'on pouvait en -contester certains détails. «Il restait, dit-il, aux extrémités de la -Gaule, des garnisons romaines. Ces troupes, ne pouvant ni regagner Rome -ni se rallier aux ennemis ariens, se donnèrent avec leurs étendards et -avec le pays dont elles avaient la garde aux Francs et aux Armoriques. -Elles conservèrent d'ailleurs tous leurs usages nationaux, et elles les -transmirent à leurs descendants, qui les suivent fidèlement jusqu'à -ce jour. Ils ont encore le chiffre des cohortes dans lesquelles ils -servaient autrefois; ils vont au combat sous les mêmes drapeaux, et on -les reconnaît aux ornements romains qu'ils portent sur la tête[386].» -Voilà, certes, un curieux témoignage. Qu'il soit entièrement inventé, -c'est ce qu'on ne fera, certes, admettre à aucun historien sérieux. - -[Note 386: Procope, _De bello gothico_, I, XII, p. 64 (Bonn).] - -Procope parlait de choses de son temps, et l'on ne voit pas bien -comment il aurait pu se laisser abuser en cette matière. Son témoignage -est d'ailleurs confirmé par des renseignements qui nous viennent d'un -tout autre côté. Il est certain qu'il existait en Gaule, au cinquième -siècle, un grand nombre de colonies militaires, formées par des -barbares de toute nationalité, à qui l'Empire avait donné des terres -en échange du sang qu'ils versaient sous les étendards des légions. -Un document officiel de l'époque nous montre des lètes Bataves, des -Suèves et des Francs répartis dans diverses régions de la Gaule, et -principalement dans l'Entre-Seine-et-Loire, à Bayeux, à Coutances, à -Chartres, au Mans, à Rennes et dans quelques cités au nord de la Seine -ainsi qu'en Auvergne[387]. Au témoignage de la même source, corroboré -par un écrivain du quatrième siècle, il y avait des Sarmates cantonnés -en Poitou, en Champagne, en Picardie et en Bourgogne[388]. La colonie -des Taïfales du Poitou nous est connue à la fois par ce document et par -un chroniqueur contemporain[389]. Enfin, la toponymie, de son côté, -non seulement confirme l'existence des colonies de Taïfales[390] et de -Sarmates[391], mais nous en révèle encore d'autres de Chamaves[392], de -Hattuariens[393], de Marcomans[394], de Warasques[395], d'Alamans[396] -et de Scotingues[397]. Plusieurs de ces colonies, comme celles des -Bataves, des Chamaves et des Hattuariens, appartenaient au groupe de -peuples qui a constitué la nationalité franque. Ces barbares, qui -avaient échangé leur patrie germanique pour les foyers que l'Empire -leur avait donnés en Gaule, se trouvaient désormais sans maître -et sans titre de possession. Ils retrouvèrent l'un et l'autre en -saluant Clovis comme leur souverain, et, au prix de cet hommage qui ne -devait guère leur coûter, ils conservèrent l'intégrité de leur rang -et de leurs biens. Ils continuèrent, comme sous l'Empire, à former -des corps militaires distincts sous des chefs à eux, et il n'est pas -étonnant qu'ils aient gardé quelque temps, comme le dit le narrateur -byzantin, leurs étendards et leurs uniformes traditionnels. Les Francs -avaient, dès longtemps, l'habitude d'incorporer de la sorte tous les -barbares qu'ils trouvaient établis dans leurs nouvelles conquêtes, en -les admettant à la parfaite égalité des droits civils et politiques -dans un temps où ils la refusaient encore aux indigènes. C'était ce -que leur loi nationale appelait _les barbares qui vivent sous la loi -salique_[398]. Mais cette désignation même devint superflue le jour -où tous les hommes libres, quelle que fût leur nationalité, jouirent -sous le sceptre de Clovis d'une parfaite égalité de droits. Aussi ne la -verra-t-on plus employée par les auteurs contemporains, qui n'ont pour -tous, Romains ou barbares, que l'appellation générique de Francs. - -[Note 387: _Notitia Dignitatum_, éd. Seeck, XLII.] - -[Note 388: O. c. _ibidem_, et Socrate, _Hist. eccl._ IV, 11, 32.] - -[Note 389: O. c. _ibidem_ et Grégoire de Tours, _Hist. Franc._ V, 7 -et _Vit. Patr._, XV.] - -[Note 390: A Tiffauges et dans les environs.] - -[Note 391: Localités du nom de Sermaise, Sermoise, etc., dans -divers départements français.] - -[Note 392: Ils ont laissé leur nom au _pagus Hamaus_, dont le nom -subsiste dans celui du village de Saint-Vivant-en-Amous. Cf. Longnon, -_Atlas historique de la France_, texte, p. 132.] - -[Note 393: D'où le pays _Attoariensis_ au pays de Langres. Longnon -_o. c._ p. 96.] - -[Note 394: Une dizaine de localités françaises portent le nom de -Marmagne, sur l'origine duquel v. Quicherat, _Essai sur la formation -française des noms de lieu_, p. 28.] - -[Note 395: _Vita Eustasii_ dans Mabillon, _Acta Sanct. O. S. B._ -II, p. 109; ils ont laissé leur nom à Varais près de Besançon.] - -[Note 396: Aumenancourt.] - -[Note 397: Finot, Le _pagus Scodingorum_ dans la _Biblioth. de -l'École des Chartes_. t. 33.] - -[Note 398: Barbarus qui lege salica vivit. _Lex Salica, passim_.] - -Outre ces groupes épars, trop faibles pour échapper à l'absorption même -s'ils l'avaient voulu, l'Entre-Seine-et-Loire contenait deux autres -peuples plus compacts, plus nombreux, et qu'il n'était pas si facile de -priver de leur indépendance. C'étaient les Saxons et les Bretons. Les -uns et les autres constituaient de vraies nationalités fort distinctes -des Gallo-Romains, avec lesquels ils n'avaient rien de commun que la -participation au même sol. Quelles furent les relations de Clovis avec -eux? - -Les Saxons étaient répandus tout le long du littoral de la Manche, -depuis la Belgique jusqu'aux confins de la Bretagne; au delà de -cette presqu'île, ils occupaient encore les rivages de la Loire à -son embouchure. Toutes ces régions portaient dès le premier siècle, -dans les documents de l'Empire, le nom de _Rivage saxonique_. Nous -distinguons sur cette vaste étendue trois groupes de ces barbares. -Le premier était formé par les colonies saxonnes établies en grand -nombre dans le Boulonnais et aux abords du Pas-de-Calais: ils avaient -été incorporés dans le royaume franc, selon toute apparence, dès le -temps de Clodion[399]. Un second groupe, plus considérable, occupait -le Bessin et avait pour centres les villes de Bayeux et de Coutances. -Ici, les Saxons étaient tellement nombreux qu'ils semblent avoir formé -la majorité de la population[400]. Encore à la fin du sixième siècle, -nous voyons qu'ils ont conservé leurs caractères nationaux et qu'ils -forment comme une enclave germanique au milieu du royaume franc. -Chose remarquable, ils avaient dans une certaine mesure germanisé les -populations romaines au milieu desquelles ils vivaient; du moins est-ce -parmi le clergé de cette région que nous rencontrons les plus anciens -noms germaniques[401]. - -[Note 399: V. ci-dessus p. 74 et p. 180.] - -[Note 400: Sur les Saxons de Bayeux (Baiocassini Saxones) v. -Grégoire de Tours, _Hist. Franc._ V, 26; X, 9.] - -[Note 401: Voici les plus anciens noms germaniques portés en -Gaule par des évêques; je les relève sur les listes des signatures -des conciles du temps, et l'on verra qu'ils sont tous portés par des -évêques ou des prêtres du _Littus Saxonicum_: 511. Gildardus, évêque de -Rouen, et Littardus, évêque de Séez; 538, Lauto, évêque de Coutances, -Theudobaudis, évêque de Lisieux, Baudastes, prêtre délégué par l'évêque -d'Avranches; 541, Scupilio, prêtre délégué de Coutances et Baudardus, -prêtre délégué d'Avranches. C'est seulement à partir de 549 que les -listes conciliaires nous offrent des noms germaniques portés par des -prêtres qui appartiennent à d'autres diocèses que la Normandie.] - -Un troisième groupe de Saxons était établi, dès l'époque romaine, à -l'embouchure de la Loire, sur la rive gauche de ce fleuve et dans les -îles qui forment l'archipel de son large estuaire. C'est celui-ci -qui a le plus souvent fait parler de lui dans l'histoire: il a été -la terreur de toutes les populations de la Basse-Loire. On a vu les -combats acharnés que leur ont livrés les derniers comtes romains, -assistés de Childéric, leur assaut sur Angers, leur défaite, la chasse -que les Romains leur donnèrent dans leurs îles[402]. Ces revers ne -les avaient pas domptés. Quelques années après--c'était dans les -commencements du règne de Clovis--ils menaçaient de nouveau la ville -de Nantes. Nantes était un des centres du commerce gaulois; elle ne le -cédait qu'à Marseille et à Bordeaux. De plus, par l'importance de sa -position stratégique, qui commande le cours inférieur de la Loire et -qui ferme aux vaisseaux la porte de la Gaule centrale, elle était un -poste des plus précieux à garder ou à conquérir. Écoutons le récit de -Grégoire de Tours: - -[Note 402: Voir ci-dessus, pages 212 et 214.] - -«Du temps de Clovis, la ville de Nantes fut assiégée par les barbares. -Déjà soixante jours s'étaient écoulés pour elle dans la détresse, -lorsque au milieu de la nuit apparurent aux habitants des hommes qui, -vêtus de blanc et tenant des cierges allumés, sortaient de la basilique -des bienheureux martyrs Rogatien et Donatien. En même temps, une autre -procession, semblable à la première, sortait de la basilique du saint -pontife Similien. Quand ces deux processions se rencontrèrent, elles -échangèrent des salutations et prièrent ensemble, puis chacune regagna -le sanctuaire d'où elle était venue. Aussitôt toute l'armée ennemie se -débanda, en proie à la plus grande terreur. Lorsque vint le jour, elle -avait entièrement disparu, et la ville était délivrée. Le miracle eut -pour témoin un certain Chillon, qui était pour lors à la tête de cette -armée. Il n'était pas encore régénéré par l'eau et par l'Esprit-Saint, -mais, sans tarder, il se convertit à Dieu dans la componction de son -cœur, et né à une vie nouvelle, il proclama à haute voix que le Christ -est le Fils du Dieu vivant[403].» - -[Note 403: Grégoire de Tours, _Gloria martyrum_, c. 59. Dans la -première édition de ce livre, j'avais admis avec Ruinart, note à -Grégoire de Tours l. c., que Chillon était un Franc, ainsi que son -armée. Après plus mûr examen, je me suis convaincu que cette opinion -n'est guère soutenable. Grégoire de Tours n'a pu penser à nous -présenter la délivrance de Nantes du joug des Francs comme un bonheur; -il était Franc lui-même, et très loyaliste, comme d'ailleurs tout le -monde au sixième siècle en Gaule. De plus, devait-il considérer comme -un miracle une délivrance qui n'en était pas une, puisqu'en fait Nantes -tomba et resta sous l'autorité franque comme toute la Gaule? Les termes -mêmes employés, _tempore regis Clodovechi_, semblent bien indiquer que -l'événement n'a avec Clovis qu'un rapport chronologique. Combien, au -contraire, tout l'épisode s'illumine vivement si l'on admet que les -_barbares_ qui essayent de prendre Nantes, mais qui en sont chassés -miraculeusement, sont les Saxons du voisinage, les éternels ennemis! -Cf. Meillier, _Essai sur l'histoire de la ville et des comtes de -Nantes_, publié par L. Maître, (Nantes, 1872, p. 25). et Arth. de la -Borderie, _Histoire de Bretagne_, t. I, p. 329.] - -Ainsi les Saxons étaient restés le fléau de la Gaule, et l'on peut -croire que s'ils avaient eu une base d'opération plus solide, -c'est-à-dire s'ils avaient gardé contact avec les masses profondes de -la Germanie, ils auraient disputé avec quelque chance de succès la -domination de la Gaule au peuple franc. Essayèrent-ils de lui résister -lorsqu'ils virent apparaître les soldats de Clovis dans les vallées de -la Seine et de la Loire? Ou bien, reconnaissant dans les conquérants -des frères, et heureux de se mettre sous l'autorité d'un roi puissant -de leur race, entrèrent-ils dans la nationalité franque au même titre -et avec les mêmes droits que tous les autres peuples gallo-romains ou -germaniques? L'histoire ne nous en dit rien; toutefois, si l'on peut -s'en rapporter à quelques indices, il y a lieu de croire à un accord -pacifique bien plutôt qu'à un règlement de comptes par les armes. Les -Saxons gardèrent fidèlement, pendant cette période, leurs usages et -leurs mœurs. Ceux du Bessin sont, de tous les groupes ethniques de la -Gaule franque, celui qui a le mieux conservé sa nationalité au sixième -siècle, et encore au neuvième siècle, le pays qu'ils habitaient était -désigné par leur nom[404]. Les traces si nombreuses que l'immigration -barbare a laissées dans la Normandie doivent être en bonne partie -attribuées aux Saxons, et les Normands, qui pénétrèrent dans ce pays au -dixième siècle, n'ont fait qu'y ranimer une vitalité germanique alors -sur le point de s'épuiser. Quant aux Saxons de la Loire, rien ne permet -de supposer qu'ils aient été troublés dans la paisible possession de -leurs foyers. Ils restèrent païens jusque dans la seconde moitié du -sixième siècle, et c'est à l'évêque Félix de Nantes qu'était réservé -l'honneur de les introduire dans la communion catholique[405]. C'est -assez dire que les Saxons ont été traités par les Francs en peuple -frère plutôt qu'en ennemis, et que vis-à-vis des barbares la politique -du conquérant fut la même que vis-à-vis des Gallo-Romains. - -[Note 404: _Otlingua Saxonia_. Capitulaire de 853.] - -[Note 405: - - _Munere Felicis de vepre nata seges. - Aspera gens Saxo, vivens quasi more ferino - Te medicante sacer bellua reddis ovem._ - - Fortunat, _Carm._ III, 9 -] - -Vis-à-vis des Bretons, cette politique s'inspira des mêmes larges -idées, bien qu'avec des modifications rendues nécessaires par des -différences de race et de lieu. Les Bretons représentaient en Gaule -une nationalité foncièrement étrangère aux deux grandes races qui -se la partageaient, et avec laquelle les points de contact étaient -fort rares. Installés dès le milieu du cinquième siècle, avec le -consentement de l'Empire, dans la presqu'île à laquelle ils ont -laissé leur nom, ils y furent tout d'abord des auxiliaires de -l'armée romaine, dont on se servait contre les barbares, et qu'on -faisait passer où l'on avait besoin d'eux. Mais l'Empire ayant cessé -d'exister, et les immigrés voyant grossir leurs rangs d'un grand nombre -d'insulaires fuyant devant les envahisseurs anglo-saxons, il arriva que -les Bretons se trouvèrent à la fin plus de liberté d'une part et, de -l'autre, plus de force pour la défendre, et telle était leur situation -lorsque la fortune des événements les mit en contact avec les Francs. Y -eut-il une lutte sérieuse entre les deux peuples? Encore une fois, il -n'y en a pas d'apparence; tout, au contraire, nous porte à croire qu'il -intervint une espèce d'accord, mais d'une espèce particulière cette -fois. Les Bretons gardèrent leur indépendance et leurs chefs nationaux; -ils ne furent pas, comme l'avaient été leurs voisins les Saxons, -incorporés dans le royaume des Francs, mais ils reconnurent l'hégémonie -de ce peuple et la suzeraineté de son roi. C'est ce que le chroniqueur -du sixième siècle exprime d'une manière aussi concise que juste quand -il écrit: «Après la mort de Clovis, les Bretons continuèrent de rester -sous l'autorité des Francs, mais en gardant leurs chefs nationaux, qui -portaient le titre de comte et non de roi[406].» - -[Note 406: Nam semper Britanni sub Francorum potestatem post -obitum regis Clodovechi fuerunt, et comites non regis appellati sunt. -(Grégoire de Tours, _Hist. Franc._ IV, 4.) Conclure de ce passage avec -M. A. de la Borderie, _Histoire de Bretagne_, t. I, p. 263, que les -Bretons ne reconnurent la suprématie des Francs qu'_après_ la mort de -Clovis, c'est, à mon sens, faire violence au texte, car cela revient -à lui faire dire que les Bretons ont attendu cette mort pour faire -leur soumission. Dom Lobineau (_Histoire de Bretagne_, t. I, p. 9) se -trompe lorsqu'il argue de l'absence des évêques bretons au concile -d'Orléans (511) pour nier la soumission de la Bretagne à Clovis. Y -avait-il d'autres sièges épiscopaux en Bretagne, à cette date, que ceux -de Rennes et de Vannes? Si oui, étaient-ils assez nombreux pour qu'on -ne soit pas autorisé à expliquer leur absence, comme celle d'autres -évêques dont les noms manquent, par une circonstance purement fortuite?] - -Ainsi, de quelque côté que nous envisagions la conquête de la Gaule -romaine par Clovis, elle se présente à nous avec le même caractère -essentiel, celui d'une prise de possession fondée pour le moins autant -sur une convention que sur les armes. Si l'on fait abstraction de -la situation toute spéciale des Bretons, cette conquête assura aux -populations conquises une parfaite égalité avec les conquérants. On ne -peut se lasser de le répéter: là est le secret de la vitalité déployée -par le peuple franc dès le premier jour. Au lieu de souder ensemble -des éléments disparates pour en faire un corps factice et sans vie, -à l'imitation des autres barbares, le conquérant franc, guidé par un -génial instinct et servi par d'intelligents collaborateurs, a fondu -tous les métaux dans une même coulée et en a tiré un indestructible -airain. - - - - -III - -LA SOUMISSION DES ROYAUMES FRANCS DE BELGIQUE - - -La conquête du pays de la Loire n'était peut-être pas entièrement -achevée, que déjà le conquérant était appelé à l'autre bout de son -vaste royaume par une nouvelle entreprise. L'histoire n'a consacré -qu'une seule ligne au récit de cette campagne: «La dixième année de -son règne, Clovis fit la guerre aux Thuringiens, et les soumit à sa -domination...» Voilà tout, et le lecteur aura une idée des difficultés -contre lesquelles doit lutter ce livre, si nous lui disons que cette -simple ligne contient autant de problèmes que de mots. - -Le peuple contre lequel Clovis allait porter ses armes victorieuses, -c'étaient ces mystérieux Thuringiens qui représentent pour nous, sous -un nom défiguré, les conquérants barbares de la cité de Tongres[407]. -Voilà ce qu'on peut affirmer avec assurance, encore bien que tous les -historiens ne veuillent pas en convenir. Mais le moyen d'admettre -qu'il faille penser ici aux Thuringiens de l'Allemagne centrale, -desquels Clovis était séparé par toute l'épaisseur du royaume des -Ripuaires[408], et qui, nous le savons, jouissaient encore de toute -leur indépendance pendant les premières années du règne de ses fils! -D'ailleurs, l'annaliste de la Gaule occidentale qui a fourni ce -renseignement à Grégoire de Tours[409] ne connaissait pas la lointaine -Thuringe allemande: son regard n'embrassait que les peuples voisins de -la Gaule, et, même dans cet horizon borné, il est loin d'avoir tout -vu. S'il a nommé ici les Thuringiens, lui qui ne connaît pas quantité -d'autres exploits de Clovis, c'est sans doute parce que ce peuple, -établi en terre gauloise, et, en définitive, de même race que les -Francs de Tournai, était à la portée de son regard et dans le cercle -de ses notions géographiques assez restreintes. C'est peut-être aussi -parce que cette expédition, pour des raisons qui nous échappent, frappa -davantage l'attention de l'annaliste et fut mieux connue dans son -milieu. - -[Note 407: Voir pour la démonstration de ce point G. Kurth. -_Histoire poétique des Mérovingiens_, pp. 110-119.] - -[Note 408: Pour ne pas parler de ceux de Cambrai, dont personne -ne conteste l'existence, et de Tongres, que j'identifie avec les -Thuringiens cisrhénans. Il est vrai qu'on pourrait soutenir que Clovis -a eu tous ces royaumes francs pour alliés, mais encore faudrait-il -dire la cause qui a pu le décider à combattre en un pays fort éloigné -du sien, où il n'avait aucun intérêt à défendre, et qu'il ne pouvait -garder dans ses mains.] - -[Note 409: C'est, selon toute vraisemblance, l'auteur des _Annales -d'Angers_. G. Kurth, _Les sources de l'Hist. de Clovis_ (_Revue des -quest. Hist._), t. 44.] - -C'est donc la Tongrie que nous avons à reconnaître dans la Thuringie -de l'annaliste[410]. Elle formait à cette date un des royaumes francs -issus du morcellement de celui de Clodion. On ne peut pas entreprendre -de tracer aujourd'hui les limites de cet état oublié. Se couvrait-il -avec le territoire de la vaste cité de Tongres, ou le dépassait-il, -ou encore n'en comprenait-il qu'une partie? Nous ne le savons pas, et -il est bien probable que nous l'ignorerons toujours. C'était le plus -oriental comme le plus septentrional des trois royaumes saliens. Il -touchait à l'est à celui des Ripuaires; à l'ouest, il était contigu à -celui de Cambrai. A l'époque où nous sommes arrivés, il devait avoir à -sa tête un descendant de Clodion, partant un parent de Clovis. Si l'on -admet l'identité proposée par nous entre la Thuringie et le pays de -Tongres, il ne sera pas impossible de découvrir le nom de ce souverain. -Rappelons-nous qu'il n'y a que trois royaumes saliens attestés, et que, -d'autre part, à la fin du cinquième siècle, il y a eu effectivement -trois rois saliens connus, qui sont Clovis à Tournai, Ragnacaire à -Cambrai, et Chararic dont le domaine n'est pas indiqué. Sera-ce abuser -de la conjecture que d'attribuer au seul de ces rois qui n'ait pas de -royaume connu le seul de ces trois royaumes dont nous ignorons le roi? - -[Note 410: J'ai à peine besoin de faire remarquer au lecteur la -distinction que j'établis ici entre la Thuringie et la Thuringe, comme -je fais plus loin entre la Burgondie et la Bourgogne. Il y aurait -autant d'inconvénient à confondre ces noms entre eux qu'à dire, comme -on faisait au dix-septième siècle, les Français pour les Francs.] - -Les raisons qui mirent aux prises le roi Clovis avec son parent de -Tongrie ne doivent pas être cherchées fort loin. Au dire de la légende, -Chararic avait pris, lors de la bataille de Soissons, une attitude -des plus équivoques. Se tenant à distance des deux armées, il avait -attendu la fortune du combat pour offrir son amitié au vainqueur. -C'est sous cette forme, d'une simplicité enfantine, que l'imagination -populaire aime à se figurer les combinaisons des habiles. Croira qui -voudra qu'à l'époque barbare l'habileté ait consisté dans la pire des -maladresses! Mais enfin, s'il est permis d'interpréter des légendes, la -nôtre signifie peut-être que Chararic, qui n'avait aucun intérêt engagé -dans la lutte avec Syagrius, dont il n'était pas même le voisin, avait -décidé d'observer la neutralité entre les deux belligérants. Qui sait -d'ailleurs si la légende elle-même n'a pas été imaginée pour donner à -l'entreprise de Clovis contre son parent la couleur d'une vengeance -légitime? - -Pour bien comprendre la guerre contre Chararic, il faut la mettre -en rapport avec l'expédition contre Ragnacaire de Cambrai, qui est, -dans Grégoire de Tours, de la même provenance populaire, et dans -laquelle le caractère épique s'accuse encore plus ouvertement. Tout -porte à croire, d'ailleurs, que la guerre contre Ragnacaire précéda -l'autre, puisque le royaume de Cambrai, contigu à celui de Tournai, -s'imposait entre celui-ci et le royaume de Tongrie. Ragnacaire était, -avec Chararic, le parent de Clovis, et l'on ne peut pas douter que -les deux royaumes saliens n'aient été attaqués pour le même motif et -conquis dans les mêmes circonstances. L'ambition du roi de Tournai, -démesurément accrue par ses récents succès militaires, la fierté -jalouse des deux autres monarques, qui se considéraient comme ses égaux -et peut-être, qui sait? comme ses supérieurs, c'était plus qu'il n'en -fallait pour provoquer tous les jours des conflits et pour amener enfin -un dénouement tragique. Mais l'esprit populaire ne se contente pas -des lois abstraites qui régissent les événements humains; il lui faut -présenter les choses sous une forme plus concrète et plus dramatique à -la fois, et voici comment il nous présente l'histoire de la conquête -des royaumes de Tongrie et de Cambrai. - -«Clovis se dirigea contre Chararic. Celui-ci, appelé au secours par -Clovis lors de la bataille contre Syagrius, s'était tenu à distance, -sans prêter main forte à aucune des deux armées; il attendait le -résultat des événements pour offrir son amitié au vainqueur. Voilà -pourquoi, rempli d'indignation, Clovis prit les armes contre lui. Une -ruse lui ayant livré Chararic et son fils, il les fit jeter en prison -et tondre, puis il fit ordonner le père prêtre et le fils diacre. On -raconte que Chararic s'affligeant de cette humiliation et versant des -larmes, son fils lui dit: «On a coupé les feuilles d'un arbre vert, -mais elles repousseront bientôt; puisse périr avec la même rapidité -celui qui a fait cela!» Ce propos ayant été rapporté à Clovis, il fit -trancher la tête au père et au fils, après quoi il s'empara de leurs -trésors et de leur royaume[411]. - -[Note 411: Grégoire de Tours, H. F., ii, 41. Un lecteur peu -expérimenté pourrait me demander si ces mots: _et Chararicum quidem -presbiterum, filium vero ejus diaconum ordinari jubet_, ne marquent pas -que ces rois et Clovis lui-même étaient déjà chrétiens: ils marquent -tout au plus que les auteurs de la légende l'étaient. Au surplus, -la fable se laisse en quelque sorte toucher du doigt grâce à cette -différence hiérarchique observée jusque dans les rigueurs que l'on -inflige au père et au fils. Rien de plus hautement invraisemblable et -de plus profondément épique.] - -«A Cambrai régnait alors le roi Ragnacaire. Il était d'une luxure si -effrénée qu'à peine il respectait ses plus proches parents. Il avait -pour conseiller un certain Farron, souillé des mêmes turpitudes que -lui. Tel était l'engouement du roi pour ce personnage, que lorsqu'on -lui apportait un cadeau, que ce fût un aliment ou autre chose, il -avait, dit-on, l'habitude de dire que cela suffisait pour lui et pour -son Farron. Ses Francs étaient remplis d'indignation. Clovis, pour les -gagner, leur distribua de la monnaie, des bracelets, des baudriers, -le tout en cuivre doré qui imitait frauduleusement l'or véritable. -Puis il se mit en campagne. Ragnacaire, à diverses reprises, envoya -des espions, et, quand ils revinrent, leur demanda quelle était la -force de l'armée de Clovis. «C'est un fameux renfort pour toi et -pour ton Farron,» lui répondirent-ils. Cependant Clovis arrive, et -la bataille s'engage. Voyant son armée vaincue, Ragnacaire prit la -fuite; mais, fait prisonnier, il est amené à Clovis les mains liées -derrière le dos, en compagnie de son frère Richaire. «Pourquoi, lui dit -le vainqueur, as-tu permis que notre sang fût humilié en te laissant -enchaîner? Mieux valait pour toi mourir!» Et d'un coup de hache il -lui fendit la tête. Puis, se retournant vers Richaire: «Si tu avais -porté secours à ton frère, on ne l'aurait pas lié.» Et, en disant ces -mots, il le tua d'un coup de hache. Après la mort de ces deux princes, -les traîtres s'aperçurent que l'or qu'ils avaient reçu du roi était -faux. Ils s'en plaignirent à lui, mais on dit qu'il leur répondit en -ces termes: «Celui qui livre volontairement son maître à la mort ne -mérite pas un or meilleur que celui-là; qu'il vous suffise qu'on vous -laisse vivre, et qu'on ne vous fasse pas expier votre trahison dans -les tourments.» Et eux, pour obtenir sa grâce, ils protestèrent que -cela leur suffisait en effet. Les deux princes avaient un frère nommé -Rignomer, qui, sur l'ordre de Clovis, fut mis à mort au Mans. Après -quoi, le roi prit possession de leur royaume et de leurs trésors[412]. - -[Note 412: Grégoire de Tours, II, 42.] - -Il est aujourd'hui acquis que les traditions sur la mort de Chararic, -de Ragnacaire et des siens, de même que certaines autres dont il sera -question dans la suite de ce livre, ne sont que des légendes tirées -probablement de chants populaires. A leur insu, les poètes qui ont -créé ces chants y ont peint les hommes et les événements, non pas tels -qu'ils étaient, mais tels qu'eux-mêmes les concevaient à distance, dans -une imagination qui idéalisait les personnages et qui les transformait -en types. Mais ces types n'étaient pas d'un ordre fort relevé: -s'ils personnifiaient l'énergie de la volonté et la souplesse de -l'intelligence, c'était en poussant l'une jusqu'à la férocité, jusqu'à -la duplicité l'autre. Toutes les facultés humaines étaient exaltées, -sans préoccupation de la loi morale qui doit limiter leur exercice. -Clovis devint une de ces figures chères aux barbares: ils en firent un -Ulysse qui n'était jamais à court de ressources, et qui assaisonnait -d'une jovialité sinistre les scènes de carnage et de trahison. Ils -ne se doutaient pas qu'ils rabaissaient leur héros, ils croyaient le -glorifier en le peignant tel qu'ils l'admiraient. Quand les historiens -sont venus, ils se sont trouvés en face de ces traditions, qu'ils -ont accueillies à défaut d'autres sources, et aussi à cause de leur -incontestable intérêt dramatique. De nos jours, on les a étudiées de -plus près; on les a décomposées selon un procédé qui ressemble à celui -de l'analyse chimique, et on est parvenu à en dégager dans une certaine -mesure l'élément légendaire. On ne pourra jamais, sans doute, faire le -départ exact et complet de la fiction et de la réalité, et ce serait -une tentative stérile que de vouloir, à quatorze siècles de distance, -ramener à la précision de la vérité scientifique des notions défigurées -par l'imagination dès leur entrée dans le domaine de l'histoire. - -On nous demandera peut-être de quel droit nous avons modifié la date -de ces faits, que Grégoire de Tours place dans les dernières années -du règne de Clovis. Notre réponse sera simple. Rapportées par la voix -populaire, les traditions dont nous venons de nous occuper ne portaient -pas de date. En les accueillant dans sa chronique, Grégoire de Tours -les a placées à l'endroit qu'aujourd'hui encore les érudits réservent -aux faits non datés, je veux dire, à la fin de son récit. Peut-être -aussi faisaient-elles partie d'un seul tout avec une autre tradition -qui raconte des histoires de meurtre analogues, et que nous sommes -obligé de placer entre les années 508 et 511. Dans ce cas encore, -l'historien des Francs se sera vu amener forcément à les consigner -sur les dernières pages de son histoire de Clovis. De toute manière, -il faut admettre que lui-même ignorait la date de ces événements -poétiques, et que son classement est le résultat d'une conjecture. Nous -ne sommes donc nullement tenus à l'ordre chronologique suivi par lui. - -Cela étant, si nous nous décidons à faire reculer ces épisodes -jusqu'au delà du baptême de Clovis[413], ce n'est nullement à cause -de leur couleur barbare et de la difficulté de les concilier avec les -sentiments d'un prince qui s'est converti spontanément à l'Évangile. -Qui ne sait, en effet, que cette couleur barbare est précisément -l'apport de l'imagination populaire? Ce n'est pas non plus parce -que les dernières années du règne de Clovis seraient singulièrement -encombrées, si l'on admettait qu'après 509 il eût fait périr les -roitelets barbares en même temps qu'il organisait l'administration -de l'Aquitaine vaincue et préparait le concile d'Orléans. Ce qui -nous touche davantage, c'est que les deux royales victimes de Clovis -apparaissent tout au commencement de sa carrière, en 486, et ne jouent -plus, par la suite, aucun rôle dans ses campagnes, alors qu'en 507 -encore, le prince de Cologne combat à côté de lui. Sans doute, il n'y a -là qu'une présomption et non une preuve; mais cette preuve sera faite -pour Chararic, tout au moins, si l'on accorde, comme nous l'avons -supposé, qu'il était le roi des Thuringiens vaincus en 491. Quant à -Ragnacaire, nous trouvons dans l'histoire de Clovis deux faits qui nous -font croire que ce dernier doit avoir été assez longtemps en possession -du royaume de Cambrai avant sa mort. D'une part, nous savons qu'il a -fondé l'abbaye de Baralle, dans le voisinage de Cambrai; de l'autre, -la rédaction de la loi _salique_ suppose que tous les Francs établis -au midi de la forêt Charbonnière, et par conséquent ceux du Cambrésis -également, vivent sous l'autorité de Clovis[414]. On le voit, il est -tout au moins difficile que Ragnacaire ait péri dans les dernières -années de ce prince, à moins qu'on ne veuille supposer, sans preuve, -que les faits allégués par nous doivent être eux-même ramenés le plus -près possible de la mort de Clovis. - -[Note 413: Je tiens à dire que je ne suis pas le seul de mon avis -sur cette question épineuse. Junghans, pp. 119 et 120, récuse la -chronologie de Grégoire, croit qu'elle a été arrangée par lui ou par sa -source poétique, et suppose que les royaumes saliens auront été annexés -peu après la bataille de Soissons. Richter, _Annalen des fraenkischen -Reichs im Zeitalter der Merovinger_, Halle, 1873, p. 44, pense que la -conquête des royaumes saliens a dû précéder celle du royaume ripuaire, -et qu'on ne peut placer ces événements dans les dernières années de -Clovis. Binding, p. 111, place l'annexion des royaumes saliens avant le -mariage de Clovis avec Clotilde. Giesebrecht, _Deutsche Kaiserzeit_, t. -I, p. 12, croit même qu'elle est antérieure à la guerre de Syagrius. -Loening, _Geschichte des Deutschen Kirchenrechts_, t. II, p. 9, montre -l'impossibilité d'admettre la chronologie de Grégoire, et ne croit pas -que Clovis ait attendu vingt ans pour punir la trahison de Chararic. -Dahn, _Urgeschichte der germanischen und romanischen Voelker_, t. -III, p. 64, admet que tous les épisodes ne sont pas de la fin du -règne de Clovis. Enfin, tout récemment, Levison, _Zur Geschichte des -Frankenkoenigs Chlodovech_ (_Bonner Jahrbuecher_ 103, année 1898), -reconnaît de son côté le bien fondé des objections faites à la -chronologie de Grégoire de Tours.] - -[Note 414: Sur ces deux faits, voir plus loin au chapitre XII.] - -La tradition conservée par Grégoire de Tours rapporte qu'outre ces -princes, Clovis fit encore périr un grand nombre d'autres rois, -qui étaient également ses parents, dans la crainte qu'ils ne lui -enlevassent son royaume. Et les historiens ont voulu voir un de ces -souverains dans Rignomer, frère de Ragnacaire et de Richaire, qui fut -tué au Mans comme on vient de le dire[415]. Mais Grégoire de Tours ne -dit nullement que Rignomer fût roi du Mans, et on ne l'a supposé que -parce qu'on se faisait une fausse idée de la valeur du titre royal chez -les Francs. Ce qui faisait le roi, ce n'était pas le royaume, c'était -le sang. On s'appelait roi quand on était fils de roi, et c'était -le cas de Rignomer. Il serait contraire à tout ce que nous savons -de l'histoire de supposer qu'au cœur de la Gaule celtique soumise -par Clovis, un de ses parents eût pu se tailler un royaume[416]. Que -Clovis ait fait périr plus d'un de ses parents à l'époque où il avait -à affermir son autorité dans son peuple, c'est possible; mais il -faudrait pour nous le faire croire une autorité que ne possèdent pas -les légendes épiques. - -[Note 415: Quorum frater Rignomeris nomine apud Cœnomannis -civitatem ex jusso Chlodovechi est interfectus. (Grégoire de Tours, II, -42.)] - -[Note 416: Comme l'admettent Dubos, III, p. 184, et Fauriel, II, p. -2. Pétigny, II, pp. 223-225, conteste à vrai dire la royauté mancelle -de Rignomer: mais il suppose que les Francs du Mans sont les _Lètes -francs_ de la _Notice de l'Empire_, qui, refoulés par les barbares, se -seraient repliés sur le Maine. Cette conjecture ingénieuse est réfutée -d'avance par la parenté de Rignomer et de Clovis, qui prouve qu'ils -sont venus l'un et l'autre du même pays salien.] - -L'épiphonème qui termine l'histoire des meurtres de Clovis est bien -dans la tonalité de toute cette poésie populaire. On prétend, raconte -Grégoire, qu'ayant rassemblé un jour les siens, il leur dit: «Malheur -à moi, qui reste maintenant comme un étranger parmi les étrangers, et -qui n'ai plus un seul parent pour venir à mon aide en cas d'adversité!» -Mais, ajoute le narrateur, il disait cela par ruse et non par douleur, -dans l'espoir de trouver encore quelque membre de sa famille qu'il pût -tuer[417]. - -[Note 417: Grégoire de Tours, II, 42.] - -La naïveté de ces paroles suffit pour en trahir la provenance -populaire, et leur couleur toute particulière est un indice de leur -origine germanique. Des barbares seuls, restés étrangers à l'immense -mouvement qui, en une génération, avait fait du roitelet de Tournai le -souverain de toute la Gaule, pouvaient mettre de telles paroles dans -la bouche de Clovis. Et ce serait partager leur naïveté que de les lui -faire prononcer au moment où il était devenu le plus puissant monarque -de l'Occident. - -Pour conclure cette aride discussion, nous nous résumerons en disant -que ce qui reste d'historique dans la légende de Chararic et de -Ragnacaire, c'est la défaite de ces rois francs et l'annexion de -leurs royaumes par Clovis. Nous ne savons pas si les deux événements -s'accomplirent à la fois, comme c'est vraisemblable, mais nous sommes -portés à croire que le premier tout au moins se produisit en 491, -c'est-à-dire, selon toute apparence, immédiatement après la conquête de -l'Entre-Seine-et-Loire. - -L'annexion des deux royaumes de Cambrai et de Tongres à la monarchie -de Clovis ne fut pas chose indifférente pour les destinées ultérieures -du peuple franc. La conquête de l'Entre-Seine-et-Loire avait presque -romanisé le jeune roi, et imprimé à son royaume un cachet pour ainsi -dire exclusivement romain. Les provinces romaines en étaient devenues -le centre de gravité. Établi à Paris ou dans les nombreuses villas -disséminées dans les environs, Clovis avait perdu à peu près tout -contact avec son vrai peuple, avec les Francs de Belgique qui, depuis -la soumission de la Gaule, rentrent dans la pénombre et sont oubliés -de l'histoire. Il avait été conquis par sa conquête. S'il n'avait, par -un énergique retour de ses armes vers les régions de ses ancêtres, -rattaché à son royaume tous les centres germaniques de l'ancien domaine -de Clodion, son royaume aurait sans doute partagé au bout de quelque -temps les destinées de tant d'autres créations barbares en pays romain: -il se serait étiolé sur le sol provincial, il n'aurait pas renouvelé -les sources de sa vitalité. Il en fut autrement grâce à l'accession -des provinces belges. Elle maintint le contact entre la monarchie -mérovingienne et le monde germanique; elle versa dans cette monarchie -le sang jeune et impétueux de tant de barbares faits pour de grandes -entreprises. On ne devait pas s'apercevoir tout de suite des bienfaits -de cette nouvelle conquête. Les Francs de Belgique continuèrent de -dormir le pesant sommeil de la rusticité pendant le règne de Clovis, -mais lorsque plus tard la monarchie périclita, ils la sauvèrent en lui -envoyant les Carolingiens. A deux reprises, ces barbares sans culture -tinrent dans leurs mains les destinées de la Gaule et de l'Europe. La -réaction salutaire, tout comme l'impulsion conquérante, devait partir -de ces masses profondes que le travail agricole courbait sur les -sillons de la Flandre et de la Hesbaie. - - - - -IV - -MARIAGE DE CLOVIS - - -Le nom et le prestige de Clovis avaient franchi rapidement les -frontières de la Gaule. Toute l'Europe avait les yeux fixés sur ce -brillant météore qui venait d'apparaître dans le ciel septentrional. -Ceux qui avaient l'intelligence des événements comprirent qu'il était -né une force nouvelle, et que le monde civilisé allait peut-être -trouver son arbitre dans le jeune barbare des bords de l'Escaut. Il -y avait alors, en Occident, un homme qui se frayait sa voie vers -la puissance et vers la gloire dans une lutte sanglante et souvent -atroce: c'était le roi des Ostrogoths, Théodoric le Grand. Encore au -fort de sa guerre contre Odoacre, qui tenait toujours à Ravenne, mais -déjà solidement établi dans la haute Italie, Théodoric, inaugurant le -système d'alliances politiques auquel il dut plus tard l'hégémonie du -monde barbare, se tourna vers Clovis et lui demanda la main de sa sœur -Aldoflède[418]. - -[Note 418: Jordanes, c. 57; Anonymus Valesianus 63; Grégoire -de Tours, III, 31. Nous savons par le premier de ces auteurs que -le mariage eut lieu la troisième année de l'entrée de Théodoric en -Italie, donc en 492. Je ne sais sur quoi se fondent les historiens -qui admettent une autre date, et il n'existe aucune raison pour nous -écarter du témoignage formel de Jordanes.] - -Nous ne connaissons de cette princesse que le nom. Lorsqu'en 492 elle -fut recherchée par le héros, elle n'était probablement pas encore -chrétienne; mais tout porte à croire qu'elle aura embrassé l'arianisme -à l'occasion de son mariage. L'alliance proposée à la famille de -Mérovée était trop flatteuse pour ne pas être accueillie: Aldoflède -devint donc la femme de Théodoric. L'histoire la perd de vue aussitôt -après: elle paraît être morte jeune et du vivant de son époux. Une -tradition, colportée au sixième siècle par les Francs, voulait qu'après -la mort de Théodoric elle eût été empoisonnée par sa propre fille, dont -elle avait gêné les relations criminelles avec un esclave[419]: légende -sinistre et mensongère qui montre avec quelle rapidité, dans la bouche -du peuple, l'histoire se transformait alors en fiction! Ce qu'on peut -affirmer, c'est que le rapprochement ménagé, à la faveur de ce mariage, -entre les deux plus grands monarques barbares de ce temps fut un -bienfait pour la civilisation. Pendant de longues années, les relations -des deux puissances furent marquées au coin de la courtoisie et des -égards mutuels, et lorsqu'enfin elles s'altérèrent sous la pression des -circonstances, le conflit n'eut pas l'âpreté qu'il avait d'ordinaire, -quand deux ambitions et deux intérêts se trouvaient aux prises à cette -époque. Bien qu'elle passe inaperçue et silencieuse à travers la vie -des deux illustres beaux-frères, Aldoflède a donc rempli d'une manière -utile sa mission d'intermédiaire et de conciliatrice: il convient d'en -faire la remarque avant que le voile de l'oubli, un moment levé devant -sa figure, retombe sur elle à jamais. - -[Note 419: Grégoire de Tours, III, 41.] - -Un événement plus important va d'ailleurs solliciter notre attention. - -Clovis venait d'atteindre sa vingt-cinquième année, et il y avait dix -ans qu'il régnait avec gloire sur le peuple des Francs. Il n'était -pas encore marié; mais d'une de ces unions inégales et temporaires -qui ne répugnaient pas aux chefs barbares, il avait eu un fils nommé -Théodoric. De la mère on ne sait rien; mais l'enfant resta cher au roi, -qui, conformément aux usages de son peuple, ne cessa de le traiter -en toute chose comme s'il était de naissance légitime. Théodoric fut -admis plus tard à partager l'héritage paternel au même titre que les -trois fils de Clotilde, et sa part ne fut inférieure à aucune autre. -L'histoire a gardé son souvenir; mais c'est la poésie populaire surtout -qui s'est montrée généreuse envers lui, car elle a tissé autour de son -nom toute une couronne de fictions épiques. Sous le nom de Théodoric -le Franc[420], qui lui a été donné pour le distinguer de Théodoric de -Vérone, il est resté un des héros favoris de l'épopée allemande, et -tout le moyen âge s'est passionné pour ses dramatiques aventures. - -[Note 420: Hugdietrich. Sur le nom de Hug, porté par les Francs -dans les chants populaires de leurs voisins, voir l'_Histoire poétique -des Mérovingiens_, p. 528.] - -Devenu, par ses conquêtes, l'un des arbitres de l'Europe, Clovis -voulut avoir pour épouse une personne de sang royal. Étant depuis -quelque temps, à ce qu'il paraît, en relations assez suivies avec les -Burgondes, et rêvant peut-être dès lors de se faire de ce peuple un -allié contre les Visigoths, il arrêta son choix sur une jeune princesse -de la cour de Genève, dont ses ambassadeurs lui avaient plus d'une -fois vanté les charmes. Comme le mariage du roi franc avec Clotilde a -pris, par ses conséquences, une place capitale dans la vie de Clovis -et dans l'histoire des Francs, il importe d'en bien connaître les -circonstances, d'autant plus que nul autre épisode de sa vie n'a été -plus défiguré par la légende populaire. - -Les Burgondes étaient alors partagés en deux royaumes sous l'autorité -de deux frères, seuls survivants des quatre fils du roi Gundioch. -L'aîné s'appelait Gondebaud et régnait à Vienne; l'autre, Godegisil, -avait pour résidence Genève[421]. Un troisième frère, du nom de -Godomar, était mort sans postérité; un quatrième, Chilpéric, qui avait -été roi de Lyon, avait également disparu de la scène au moment où -s'ouvre cette histoire. C'est ce dernier, père de la femme de Clovis, -qui doit nous arrêter quelques instants. - -[Note 421: Dès 494 nous trouvons Godegisil à Genève: Genovæ ubi -Godigisclus germanus regis larem statuerat, dit le _Vita Epiphanii_ -d'Ennodius. Dom Bouquet, III, p. 371.] - -Chilpéric, roi de Lyon, et revêtu par l'Empire du vain et fastueux -titre de maître des milices[422], n'a guère laissé de trace dans -l'histoire de ces temps obscurs. Il sert de peu d'entendre des -rhéteurs proclamer sa puissance et sa bonté[423], mais il est plus -intéressant de voir l'ascendant qu'a sur lui sa femme Carétène[424]. -Cette chrétienne accomplie, épouse catholique d'un monarque arien[425], -donnait sur le trône l'exemple de toutes les vertus[426], et était -auprès de son mari la patronne des opprimés[427]. Chilpéric lui -permit d'élever selon le rite catholique les deux filles nées de -leur alliance: Clotilde et Sædeleuba[428], qui porte aussi le nom de -Chrona[429]. Lui-même, à partir de 480, on ne le voit plus participer à -aucun acte public, ce qui permet de croire qu'il sera mort vers cette -date[430]. - -[Note 422: Sidoine Apollinaire, Epist., V, 6.] - -[Note 423: Virum non minus bonitate, quam potestate præstantem. -_Id._, _ibid._, VII, 7.] - -[Note 424: Fauriel, I, 318, l'appelle Agrippine, par une -distraction pardonnable pour qui connaît le langage prétentieux et -tourmenté de sa source, qui est Sidoine Apollinaire, _Epist._, V, 7, -où la femme de Chilpéric est tour à tour la Tanaquil de ce Lucumon, -l'Agrippine de ce Germanicus.] - -[Note 425: Leblant, _Inscriptions chétiennes de la Gaule_, nº 31, -t. I, p. 69.] - -[Note 426: Sidoine Apollinaire, _Epist._, VI, 12, et Leblant, _l. -c._] - -[Note 427: Sidoine Apollinaire, _ibid._, v, 7.] - -[Note 428: Frédégaire, III, 17.] - -[Note 429: Grégoire de Tours, II, 28.] - -[Note 430: Binding, p. 114.] - -La veuve et les enfants de Chilpéric semblent avoir été recueillis -par Godegisil à Genève. Du moins c'est là que nous retrouvons les -deux princesses au moment du mariage de Clotilde. Sædeleuba prit -le voile[431], et on ne sait rien d'elle, sinon qu'elle a fondé -l'église Saint-Victor[432] dans un faubourg de la même ville. Quant à -Clotilde, dont on célébrait la beauté et les vertus, elle ne quittait -pas sa mère, adonnée comme elle aux pratiques pieuses qui ont rempli -l'existence de toutes les deux. La mère vécut jusqu'en 506, sanctifiant -son veuvage par un redoublement d'austérités et d'œuvres charitables, -et ne dédaignant pas, dit le poète qui a fait son épitaphe, de porter -le joug du Christ après le diadème royal[433]. Elle eut le bonheur -de voir ses petits-enfants grandir dans la foi catholique, ajoute le -poète, et ce fut sans contredit la plus grande joie que cette âme -sainte éprouva ici-bas. - -[Note 431: Grégoire de Tours, _l. c._ C'est à cette occasion -qu'elle aura reçu le nom de Chrona; le texte de Grégoire l'insinue -d'ailleurs: Quarum senior mutata veste Chrona... vocabatur.] - -[Note 432: Frédégaire, IV, 22; Jahn, II, p. 163, conteste que -Sædeleuba ait pu bâtir cette église à Genève, où elle était une pauvre -exilée, mais il fournit par là une preuve de plus que cet exil n'est -qu'une légende.] - -[Note 433: Leblant, _Inscriptions chrétiennes de la Gaule_, t. I, -nº 31, pp. 68-71.] - -Les relations avaient toujours été bonnes entre les membres de la -famille royale de Burgondie. Des légendes franques, inspirées par -l'antipathie nationale et nées sur les lèvres des poètes populaires, -ont représenté Gondebaud comme le meurtrier de son frère Chilpéric, -dont il aurait encore fait périr la veuve et les fils, en même temps -qu'il reléguait ses filles à Genève. L'histoire donne un éclatant -démenti à ces traditions, si anciennes qu'elles soient. Chilpéric n'eut -pas de fils, et ses filles ne furent pas reléguées en exil. Sa veuve -Carétène, on vient de le voir, mourut dans une heureuse vieillesse en -506. Loin d'être le meurtrier de son frère, Gondebaud l'avait regretté -sincèrement, et saint Avitus, le grand évêque de Vienne, atteste -lui-même la piété fraternelle de ce prince hérétique mais digne de -sympathie[434]. Ses relations avec son frère Godegisil paraissent -avoir été satisfaisantes aussi; plus tard, il est vrai, elles furent -troublées; mais ce fut Godegisil et non lui qui ouvrit la guerre -fratricide, et l'on peut croire que c'est la jalousie qui en fut le -principal mobile. - -[Note 434: Flebatis quondam pietate ineffabili funera germanorum. -S. Avitus, _Epistolæ ad Gundobadum_, 5.] - -Gondebaud, en effet, avait sur son frère une supériorité qui n'était -pas seulement due à l'aînesse. Longtemps avant que les événements -eussent fait de lui le seul souverain de tous les Burgondes, il semble -avoir déjà tenu cette place dans l'estime de ses voisins[435]. - -[Note 435: Cf. Ennodius, _Vita sancti Epiphanii_.] - -Étant donnée cette espèce d'hégémonie de Gondebaud, il n'est pas -impossible que, comme le disent les légendes, Clovis ait eu à négocier -avec lui à l'occasion de son mariage: cela n'empêche aucunement qu'il -ait dû demander la main de la jeune princesse à son tuteur, le roi -de Genève. Tout permet de croire que la famille royale de Burgondie -fut flattée d'une alliance qui la rattachait à un prince désormais -puissant, et en qui elle trouvait un allié éventuel contre les Goths -d'Italie et d'Espagne. Les seuls scrupules vinrent de la jeune -fille, qui était catholique fervente, et qui tremblait devant les -hasards d'un mariage avec un païen. Les unions de ce genre, sans être -précisément défendues par l'Église, étaient généralement envisagées par -elle avec une certaine défiance, et Clotilde ne pouvait pas l'ignorer. -Sans doute, dans le trouble de sa conscience, elle se sera adressée -aux pasteurs de l'église de Burgondie, et l'on aime à se persuader -que de grands esprits comme saint Avitus ont participé à la solution -du problème moral qui préoccupait la future reine des Francs. En -considération des intérêts suprêmes qu'ils voyaient en jeu, ils auront -rassuré cette âme craintive, et ils lui auront rappelé que plus d'une -fois, selon la parole de l'Apôtre des nations, _l'homme infidèle a été -sanctifié par la femme fidèle_[436]. Mais en même temps ils auront -voulu que la vierge chrétienne ne fût pas exposée à devenir la mère -d'une famille païenne, et ils auront stipulé, se conformant à l'esprit -de l'Église catholique, que les enfants issus du mariage projeté -recevraient le baptême[437]. - -[Note 436: S. Paul, I _Ad Corinth._, VII, 14.] - -[Note 437: La conjecture est de Dubos, III, p. 78.] - -L'union de Clovis et de Clotilde fut donc conclue en 492 ou 493. -L'imagination populaire s'est singulièrement intéressée, chez les -Francs, à cet événement de la vie privée du héros national. Elle en a -fait l'objet d'une multitude de fictions poétiques, elle en a remanié -le récit à diverses reprises, elle a fini par en faire un véritable -poème nuptial. Ce poème a été pris longtemps pour de l'histoire: c'est -l'étude des vieilles littératures germaniques et romanes du moyen -âge qui a permis à la science de lui restituer sa vraie nature, et à -l'histoire de le rayer de ses pages[438]. - -[Note 438: Je renvoie, pour la démonstration de ce point, au -chapitre intitulé: _le Mariage de Clovis_, dans l'_Histoire poétique -des Mérovingiens_, pp. 225 à 251.] - -Nous ne reproduirons pas ici les naïves inventions de l'épopée -populaire. Non que nous méconnaissions l'intérêt réel qu'elles -présentent pour l'historien: au contraire, rien n'occupe une place -plus légitime dans l'histoire des faits que l'impression qu'ils ont -produite dès le premier jour sur les peuples. Mais, présentée à cette -place, la légende, par l'intérêt même qui s'attache à ses fictions, -attirerait seule les regards du lecteur et ne lui permettrait pas de -voir la réalité. Et il se trouve que cette fois la réalité est bien -plus belle que la fiction. L'épopée, en effet, ne grandit pas toujours -les héros chrétiens; elle rabaisse les personnages que leurs vertus -placent au-dessus de la foule, en leur attribuant les actions et les -mobiles du vulgaire[439]. Nul n'a plus pâti de cette tendance que la -figure de sainte Clotilde. En présentant ici son histoire dégagée de -tous ses ornements poétiques, nous substituons à l'héroïne romanesque -de la tradition la suave figure historique d'une sainte trop longtemps -méconnue. - -[Note 439: Léon Gautier, _les Épopées françaises_. 2e édit., t. -III, pp. 785 et suiv.] - -Une ambassade solennelle alla, selon l'usage, chercher la jeune fiancée -et la ramena à son époux, qui était venu à sa rencontre à Villery, -près de Troyes, aux confins des deux royaumes[440]. Il la conduisit -lui-même à Soissons, où, selon toute apparence, eurent lieu les fêtes -du mariage[441]. L'union fut heureuse. Dès les premiers jours le jeune -roi barbare s'attacha d'un cœur sincère à l'épouse de son choix; il lui -laissa prendre sur sa vie un grand et salutaire ascendant, et Clotilde -devint le bon génie de ce héros sauvage. Il lui resta fidèle: nulle -part on ne voit que, comme tant de ses successeurs, il lui ait infligé -l'injurieux partage de son affection avec des rivales. Elle fut la -reine de son cœur comme elle était la reine de son peuple. - -[Note 440: Vilariaco in qua Chlodoveus residebat in territorio -Trecassino. Frédégaire, III, 19. C'est Villery, (Aube), au sud de -Troyes. V. Longnon, _Géographie de la Gaule au VIe siècle_, pp. 75, -note 1 et 333. Cette indication, il est vrai, nous est fournie par -la légende, qui a enchâssé cette fois un détail réel. Le village de -Villery a été l'objet d'une intéressante délibération au congrès -archéologique de Troyes en 1853; v. le compte rendu (Paris, 1854), pp. -118-179.] - -[Note 441: Le _Chronicon sancti Benigni Divionensis_ (Dachéry, -_Spicilegium_, t. II) dit à tort Chalon-sur-Saône. Sur les solennités -d'un mariage royal chez les Francs, comparer celui de Sigebert -d'Austrasie avec Brunehaut.] - -Le rôle des femmes chrétiennes dans la conversion des peuples barbares -est un des plus admirables aspects de l'histoire de la civilisation. -Partout on les voit qui s'en vont seules, pleines d'une touchante -confiance, à la cour de leurs époux barbares, apportant le parfum -de l'Évangile dans les plis de leur voile nuptial. Leur amour, leur -sourire, leurs vertus plaident avec une éloquence muette la cause -de leur Dieu dans l'intimité de leur foyer domestique. Lorsque les -missionnaires arrivent, ils trouvent la voie frayée et les obstacles -aplanis. Une reine chrétienne va au-devant d'eux et leur enseigne le -chemin du cœur du roi. Souvent elle en a fait d'avance un chrétien à -son insu, en lui apprenant à admirer et à aimer, dans la compagne de sa -vie, l'idéal de l'épouse et de la mère. - -La conversion de Clovis, telle fut aussi la mission que s'attribua -Clotilde. Dans cette œuvre, ce n'est pas sur les débats dogmatiques -qu'elle compta; celui que Grégoire de Tours suppose entre elle et son -mari n'eut probablement jamais lieu. Ce qui dut toucher bien plus le -cœur de Clovis, c'est l'exemple de la piété et des vertus de sa femme, -muette et persuasive prédication qui entrait à la longue dans son -intelligence. Toutefois il était bien loin encore de la conversion, -et la naissance de leur premier enfant Ingomir, vint donner quelque -chose de plus poignant à la dissidence religieuse qui les séparait. -Allait-on baptiser l'enfant? Cette question dépassait de beaucoup -l'horizon du foyer royal. Si l'héritier du trône de Clovis devenait -l'enfant de l'Église catholique, l'avènement d'une dynastie catholique -au trône des Francs n'était plus qu'une question de temps, et le germe -de la conversion du peuple tout entier était jeté. Clovis consentit au -baptême de l'enfant. Qu'il s'y fût engagé lors de son mariage ou qu'il -n'ait fait que céder, le moment venu, aux sollicitations de Clotilde, -on peut voir dans cette concession la preuve du grand ascendant que la -jeune reine avait déjà acquis sur son époux. - -Clotilde ne négligea rien pour que la cérémonie, outre la majesté -de ses rites, fût entourée de toute la pompe d'un baptême royal. -L'église où eut lieu la solennité,--peut-être Notre-Dame de Soissons, -alors cathédrale[442],--fut tendue de voiles et de tapis précieux: il -s'agissait de trouver, dans l'éclat imposant de la fête, un moyen de -frapper l'imagination du roi. Dans sa sainte ambition, la jeune femme -voulait que le baptême du fils devint le salut du père. Une cruelle -déception devait bientôt mettre à l'épreuve la foi de son âme: l'enfant -n'avait pas encore déposé la robe blanche du baptême qu'il expirait. La -douleur du père se traduisit par des paroles pleines d'amertume: «C'est -votre baptême, dit-il, qui est la cause de sa mort; si je l'avais -consacré à nos dieux, il serait encore vivant.» Mais Clotilde n'eut que -des accents de soumission et de reconnaissance envers la volonté divine -qui venait de briser ses jeunes espérances, et qui semblait donner un -argument aux convictions païennes du roi. «Je rends grâces, dit-elle, -au Dieu tout-puissant et créateur de toutes choses, qui ne m'a pas -trouvée indigne d'être la mère d'un enfant admis dans son céleste -royaume. La douleur de sa perte ne trouble pas mon âme; sorti de ce -monde avec la robe blanche de son innocence, il se nourrira de la vue -de Dieu pendant toute l'éternité[443].» - -[Note 442: Elle fut construite, au IVe siècle, sur les ruines d'un -temple d'Isis, en l'honneur des SS. Gervais et Protais, auxquels fut -adjoint le patronage de la sainte Vierge. V. H. Martin et P.-L. Jacob, -_Histoire de Soissons_, t. I; Leroux, _Histoire de Soissons_, t. I, pp. -135-137; Poquet et Daras, _Notice historique et archéologique de la -cathédrale de Soissons_, p. 10.] - -[Note 443: Grégoire de Tours, II, 29.] - -L'année suivante, un autre fils, Clodomir, vint consoler les jeunes -époux de la perte de leur aîné. Malgré la catastrophe de l'année -précédente, le roi, par loyauté ou par tendresse, ne s'opposa point à -ce que Clodomir fût baptisé aussi. Mais l'épreuve de Clotilde n'était -pas terminée. Comme si tout se fût conjuré pour abattre le cœur de -la courageuse chrétienne, l'enfant commença à languir peu après son -baptême, et Clovis revint à ses raisons. «Pouvait-il lui arriver autre -chose qu'à son frère? dit-il. Il a été baptisé au nom de votre Christ, -il faut donc bien qu'il meure.» Cette sinistre prédiction ne se réalisa -point. La foi de Clotilde triompha de la tentation, et le Ciel accorda -la guérison de l'enfant à ses ferventes prières. - -Voilà, dans toute sa simplicité un peu naïve, cette page de la vie -domestique de Clovis et de Clotilde. C'est la seule que nos sources -nous aient conservée, et il n'y en a pas dans toute l'histoire des -Francs qui présente autant d'intérêt. Combien elle est touchante dans -son rôle d'épouse et de mère, cette jeune femme catholique placée -auprès du roi barbare comme son ange gardien, et qui doit disputer -son mari à l'idolâtrie et son enfant à son mari! Elle n'a d'appui que -son Dieu, mais son Dieu la passe au creuset des douleurs les plus -amères; il semble vouloir briser son cœur et confondre sa foi, sans -qu'elle cesse de le glorifier au milieu de ses tribulations, jusqu'à -ce qu'enfin tant de vertu obtienne sa récompense! Telle est cette âme -sainte et douce qui, éprouvée et bénie tour à tour, a été choisie -pour ouvrir au peuple franc les portes du royaume de Dieu. Arrière -les ineptes légendes qui profanent la beauté sacrée de cette noble -physionomie, et qui mettent sur la figure sereine de la sainte les -passions de l'héroïne de roman! - -La mère était consolée: l'épouse continuait d'attendre avec patience -et avec foi. Clovis résistait toujours aux instances de sa femme. Ceux -qui dédaignent de s'intéresser à la vie religieuse des personnages -historiques, et qui croient pouvoir interpréter toutes leurs actions -par les calculs de l'ambition et de l'intérêt, se trouveront bien -embarrassés pour rendre compte de cette attitude. Les raisons d'ordre -politique qui ont pu décider Clovis à se faire chrétien ont existé de -tout temps: pourquoi donc a-t-il fallu des événements extraordinaires -pour l'amener à une mesure si profitable à ses intérêts? La réponse -à cette question est bien simple: Clovis n'avait pas la foi, et il -n'entendait pas s'agenouiller aux pieds d'un Dieu auquel il ne croyait -pas. Comme Théodoric le Grand, comme Gondebaud, qui auraient sauvé leur -dynastie et assuré l'avenir de leurs peuples s'ils avaient embrassé -à temps la religion catholique, Clovis restait en dehors de l'Église -parce que l'Église n'était pas pour lui l'épouse du Dieu vivant, parce -que, comme le lui fait dire l'historien, Jésus-Christ n'était pas pour -lui un Dieu. C'était sa conscience qui refusait de se rendre à la -vérité; tant qu'elle n'était pas illuminée par la grâce, Clovis restait -plongé dans les ténèbres du paganisme. - -Cette situation n'aurait pu se prolonger sans donner les plus légitimes -inquiétudes à Clotilde. L'arianisme, qui avait déjà fait tant de -victimes dans la famille de son père, venait de pénétrer dans celle -de son mari. Le mariage d'Aldoflède avec l'arien Théodoric avait été -précédé de la conversion de cette princesse au christianisme; peut-être -des prêtres ariens étaient-ils venus la baptiser à la cour même de -Clovis. Ce fut l'occasion d'une propagande religieuse dont une autre -sœur de Clovis, Lanthilde, fut la première conquête[444]. Certes, un -pareil résultat était bien fait pour encourager le clergé arien dans -ses efforts auprès des Francs païens, et notamment auprès de leur -roi[445]. L'arianisme était, en quelque sorte, le credo national des -Germains. Le catholicisme, professé par les provinciaux, semblait -n'être qu'une religion de vaincus. Ne fallait-il pas craindre que -Clovis à son tour, si jamais il reconnaissait la nécessité de se -faire chrétien, n'acceptât que l'Évangile mutilé auquel adhéraient -jusqu'alors tous les peuples barbares, et qui était celui de son -beau-frère Théodoric? - -[Note 444: Selon von Schubert, _o. c._ p. 37, Lanthilde aurait -accompagné sa sœur lors de son mariage en Italie, et en serait revenue -arienne.] - -[Note 445: Saint Avitus semble faire allusion à cette propagande -quand il écrit à Clovis: Vestræ subtilitatis acrimoniam quorumcumque -schismatum sectatores sententiis suis variis opinione, diversis -multitudine, vacuis veritate Christiani nominis visi sunt obumbratione -velare. S. Avitus, _Epistolæ_, 36 (41).] - -D'autre part cependant, le cercle des influences qui devaient enfin -pousser Clovis dans les bras de la vraie Église se resserrait de plus -en plus. L'exemple des rois barbares, d'ailleurs ses rivaux ou ses -adversaires, et dans tous les cas éloignés de lui, n'avait pas une -force de persuasion suffisante pour neutraliser l'action quotidienne de -son milieu. Il trouvait les missionnaires catholiques partout: à son -foyer, sous les traits d'une femme aimée; au dehors, dans ses relations -avec les plus éminents personnages de la Gaule romaine. Il était en -partie le protégé, en partie le protecteur des évêques; il avait -sans doute des relations d'amitié avec plus d'un. Parmi les fidèles -d'origine gallo-romaine dont il était entouré, il ne rencontrait que -des catholiques. Et déjà surgissait à côté de lui le grand homme qui -devait être, avec Clotilde, le principal instrument de sa conversion. - -Il est permis de croire que saint Remi, archevêque de Reims, était dès -lors le confident des espérances et des préoccupations de la reine des -Francs. Depuis la mort de saint Loup de Troyes, qui avait été pendant -un demi-siècle le patriarche de la Gaule, ce pays n'avait pas, à cette -date, un personnage plus éminent, ni le clergé un dignitaire qui lui -fît plus d'honneur que le métropolitain de la deuxième Belgique. Fils -d'une famille noble du pays de Laon, qui paraît avoir été une des -_maisons mitrées_ de la Gaule septentrionale, Remi avait sans doute -fait ses études littéraires à l'école de Reims, qui jouissait d'une -vieille célébrité. Les contemporains vantaient sa science et son -éloquence: c'était, disaient-ils, un orateur accompli, possédant toutes -les ressources de son art, et il n'y avait personne qui l'égalât[446]. -La collection de ses discours, rapportée à Clermont par un amateur -qui l'avait achetée chez un libraire de Reims, y excita l'admiration -des plus fins lettrés[447], et valut à saint Remi une épître des -plus flatteuses de Sidoine Apollinaire. Dans ce curieux document, où -s'épanche le style prétentieux et maniéré de l'époque, Sidoine relève -avec une précision pédantesque les principaux mérites de la rhétorique -de décadence, dont il fait honneur à son vénérable correspondant[448]. -Mais Remi dépasse de toute la tête les chétifs lettrés qui le saluaient -comme une de leurs gloires. Élevé à leur école, il s'inspirait à -d'autres sources, et il avait des préoccupations plus hautes. Ce -puissant ouvrier de Dieu se souciait peu de cette gloire littéraire -qui faisait battre le cœur de Sidoine, et c'est dans son généreux -dédain pour les vanités d'une civilisation mourante qu'éclate son -incontestable grandeur. Il faut comparer ces deux évêques pour avoir -une idée du départ qui se faisait alors, dans l'Église, entre les -hommes de l'avenir et ceux du passé: ceux-ci, s'attardant aux jeux -frivoles d'une littérature usée, ne se résignant ni à la disparition -d'une civilisation sans laquelle ils ne pouvaient vivre, ni à l'arrivée -de ces barbares chez lesquels tout leur répugnait, la taille[449], -la langue et même l'odeur[450]; ceux-ci, oubliant qu'ils sont des -Romains, des nobles, des lettrés, pour courir à cette plèbe barbare -qui arrive, qui va avoir le sceptre du monde, et qui tiendra dans -ses mains les destinées de l'Église catholique. Il ne fallait que du -talent pour être un Sidoine; il fallait du génie pour être un Remi. Ce -génie, à vrai dire, c'était le génie de la sainteté. Ses vertus étaient -glorifiées à l'égal de son éloquence; on lui attribuait des miracles, -et l'admiration des peuples l'entourait, dès son vivant, de l'auréole -des élus. - -[Note 446: Non extat ad præsens vivi hominis oratio, quam -peritia tua non sine labore transgredi queat ac supervadere. Sidoine -Apollinaire, _Epistolæ_, IX, 7. Erat autem sanctus Remigius episcopus -egregiæ scientiæ et rethoricis ad primum imbutus studiis. (Grégoire de -Tours, II, 31.)] - -[Note 447: Omnium assensu pronuntiatum pauca nunc posse similia -dictari. (Sidoine Apollinaire, _l. c._)] - -[Note 448: _Id._, _ibid._] - -[Note 449: - - _Spernit senipedem stilum Thalia. - Ex quo septipedes videt patronos._ - -_Id._, _Carm._ XII, 18.] - -[Note 450: _Id._, _Carm._ XII, 13.] - -Tel était l'homme que la Providence avait envoyé à Clotilde pour -l'aider à remplir sa grande tâche. Les relations entre la reine et le -pontife étaient anciennes sans doute: voisin de Soissons, qui était -la capitale du royaume, et où son frère Principius occupait le siège -épiscopal, il avait plus d'une occasion de visiter la cour, et il ne -doit en avoir laissé échapper aucune. On a vu avec quelle décision, à -une heure où l'avenir était douteux encore, Remi avait salué dans le -jeune Clovis le futur maître de la Gaule. Certes, le cœur de l'apôtre -avait eu plus de part à cette démarche que le calcul de l'homme -politique, et l'on peut se figurer avec quel zèle Remi continuait -dans l'ombre, auprès de Clovis devenu son roi, l'œuvre d'apostolat -indirect commencée par la lettre de 481. Son influence grandissait -et s'affermissait; le roi païen apprenait à s'incliner devant la -supériorité morale du prêtre de Jésus-Christ. L'heure allait sonner où -les larmes de Clotilde et les enseignements de Remi porteraient leurs -fruits. L'homme à qui la voix populaire attribuait la résurrection d'un -mort allait devenir l'instrument de la résurrection d'un peuple. - - - - -V - -LA CONVERSION DE CLOVIS - - -L'extension prodigieuse qu'avait prise en quelques années le petit -royaume des Saliens l'avait mis en contact avec tous les peuples qui se -partageaient la Gaule. Grâce à la conquête de Verdun et d'une partie -de la Belgique première, il était devenu le voisin des Alamans, et une -lutte avec cette nation belliqueuse était imminente. Elle éclata en 496. - -Les Alamans[451] avaient été depuis le troisième siècle, avec les -Francs, les plus redoutables adversaires de l'Empire, et c'étaient -leurs assauts combinés qui avaient brisé sa force de résistance. -C'était à qui de ces deux peuples porterait les plus rudes coups à -l'ennemi commun. Les Alamans y mettaient une fougue et un acharnement -incomparables. Comme des essaims furieux, ils passaient le Rhin tous -les ans, et venaient désoler les provinces de la Gaule. Pendant tout -le quatrième siècle, les empereurs eurent sur les bras la lutte contre -leurs tribus toujours renaissantes, et la guerre alémanique se déroula -parallèlement à la guerre franque, avec les mêmes péripéties et les -mêmes épuisements. Plus à portée du regard des historiens romains, -les envahisseurs alamans ont même pris, dans les annales de l'Empire, -une place particulièrement en vue. Les écrits du temps sont pleins -des noms de leurs chefs, qui portaient l'épouvante jusqu'au fond -des provinces. L'histoire doit une mention spéciale à ce vaillant -Chnodomar, le monarque aux bras musculeux et à la taille gigantesque, -qui apparaissait à la tête des siens, monté sur un cheval écumant, -et agitant sur sa tête un panache couleur de flamme, pendant que -deux cents guerriers de choix, qui composaient sa garde du corps, -combattaient autour de lui, prêts à le suivre dans la victoire, -dans la prison ou dans la mort[452]. Des flots de sang alémanique -inondèrent les provinces envahies; des milliers d'Alamans succombèrent -tous les ans sur le sol gaulois dans des batailles meurtrières. -Dans celle de Strasbourg, en 354, ils combattirent au nombre de -trente-cinq mille, sous la conduite de sept rois et de dix princes -royaux, et ils laissèrent cinq mille des leurs sur le carreau[453]. A -Châlons-sur-Marne, en 367, le brave Jovin leur infligea un désastre -non moins cuisant[454]. Enfin, à Colmar, en 374, leur armée, qui -comptait quarante mille hommes selon les uns, soixante-dix mille -selon les autres, fut entièrement exterminée, et tout au plus cinq -mille trouvèrent leur salut dans la fuite[455]. Mais, chaque fois, -la nation, qui semblait anéantie, revenait à la charge, nombreuse -comme si elle était restée intacte pendant des siècles, ardente comme -si elle n'avait jamais connu la défaite[456]. Devenus les maîtres, -après une lutte acharnée, de la trouée de l'Entre-Rhin-et-Danube, -que ne protégeait plus le _Limes_ tombé en ruines, les Alamans se -répandirent dans la belle et riante contrée que les Romains appelaient -les Champs Décumates, ils entrèrent victorieux dans la grande ville -d'Augsbourg, et occupèrent toute la région comprise entre le Lech et -le coude que fait le Rhin à partir de Bâle. De là ils pouvaient à leur -gré descendre dans la haute Italie; dès 392, on les vit apparaître -sous les murs de Milan[457], et plus d'une fois depuis lors, séduits -par un charme toujours nouveau, ils reprirent le chemin de la terre -ensoleillée. D'autre part, franchissant la ligne du Rhin abandonné, ils -se déversèrent en masses torrentueuses sur les provinces orientales de -la Gaule, si longtemps l'objet de leurs ardentes convoitises. L'Alsace -tombait en leur pouvoir avec ses plaines fécondes; ils foulaient en -vainqueurs ces champs qu'au siècle précédent ils avaient engraissés -des flots de leur sang, et la vieille Argentoratum, témoin de leur -premier désastre, empruntait maintenant à leur langue son nom nouveau -de Strasbourg. Après la mort d'Aétius, le dernier défenseur de la -Gaule, la première Belgique fut également à leur merci. Toul et Metz -leur ouvrirent leurs portes, Langres et Besançon devinrent des villes -alémaniques, Reims trembla plus d'une fois devant eux. - -[Note 451: Sur les Alamans il faut lire: Zeuss, _Die Deutschen und -die Nachbarstämme_, Munich, 1837; _Geschichte der Alamannen und Franken -bis zur Gründung der fränkischen Monarchie durch König Chlodwig_, -Sulzbach, 1840; Merkel, _De republica Alamannorum_, 1849; von Schubert, -_Die Unterwerfung der Alamannen unter die Franken_, Strasbourg, 1884.] - -[Note 452: Amm. Marcell., XVI, 12.] - -[Note 453: _Id._, l. c.] - -[Note 454: _Id._, XXVII, 2.] - -[Note 455: _Id._, XXXI, 10.] - -[Note 456: _Id._, XXVIII, 5, 9.] - -[Note 457: S. Ambroise, _De Obitu Valentiniani_, 4 et 22.] - -En même temps qu'ils se dilataient ainsi, menaçant à la fois l'Italie, -la Gaule centrale et la Pannonie, les Alamans resserraient de plus -en plus le lien politique qui unissait leurs diverses peuplades -entre elles. De simple confédération de barbares qu'ils avaient été -dans l'origine, ils devenaient une grande nation. Vers le milieu du -cinquième siècle, nous voyons un de leurs rois, du nom de Gibuldus ou -Gebavultus, mettre en liberté des prisonniers gaulois à la prière de -saint Loup de Troyes, et des captifs du Norique à la demande de saint -Séverin[458]. Voilà, régnant à la fois sur les Alamans du Danube et -sur ceux de l'Alsace, le successeur unique des neuf rois vaincus par -Probus, des sept rois qui ont combattu contre Julien à Strasbourg. - -[Note 458: Eugippius, _Vita S. Severini_, c. 19; _Vita S. Lupi_, -_Act. Sanct._, t. VII, 19 juillet, p. 70; cf. von Schubert, _Die -Unterwerfung der Alamannen unter die Franken_, p. 19.] - -Mais le jour vint où les Alamans eurent à compter avec d'autres peuples -de leur race, qui leur disputèrent avec succès les terres impériales -vacantes. L'Empire agonisant avait imaginé, conformément aux traditions -artificieuses de la diplomatie romaine, de les mettre aux prises avec -leurs voisins les Burgondes, les plus romains des barbares. Ceux-ci -étaient d'abord venus s'établir entre les Alamans et les Francs, sur la -rive gauche du Rhin. Plus tard, l'Empire les avait rapprochés de lui -en les établissant dans la Sapaudie, le long du Rhône et au pied des -Alpes. Là, ils servirent de boulevard à l'Italie menacée, et ils ne -laissèrent pas de gêner singulièrement leurs remuants voisins, à qui -ils parvinrent même à enlever plusieurs cités[459]. - -[Note 459: Binding, _Das Burgundisch-Romanische Königreich_, pp. -103-108.] - -Du côté du sud, ce fut la monarchie ostrogothique de Théodoric le Grand -qui devint la barrière. Lorsque le vainqueur d'Odoacre eut pris pied -dans les belles plaines de la haute Italie, les Alamans comprirent que -leur rôle était fini de ce côté. Adieu les descentes foudroyantes dans -ces grasses contrées, et les tournées triomphales d'où l'on revenait, -couronné de gloire et chargé de butin! - -Il fallut refluer vers le nord. Mais, là aussi, la place était prise. -Les Francs s'étaient répandus le long du Rhin et de la Moselle: ils -n'entendaient pas se laisser déposséder de foyers qu'ils avaient -achetés au prix de leur sang. La lutte fut vive et acharnée, et si -l'histoire en a oublié le souvenir, on peut dire que le sol en a gardé -les traces. Partout, sur les hauteurs de l'Eifel, dans la vallée de -la Moselle et jusqu'à l'entrée de la Ripuarie, les villages à nom -alémanique s'insèrent comme des envahisseurs au milieu de ceux qui -trahissent une origine franque, et ce pêle-mêle des vocables donne -l'idée du terrible fouillis qui dut se produire dans ces jours où les -colons venus du sud se heurtaient aux premiers occupants[460]. - -[Note 460: W. Arnold, _Ansiedelungen und Wanderungen deutscher -Stämme_, 2e édit., Marbourg, 1881. Livre ingénieux, mais où l'élément -conjectural occupe une grande place.] - -Devant les anciens frères d'armes devenus des ennemis, les Francs -allaient-ils maintenir leurs positions? On pouvait craindre le -contraire. Ils étaient divisés en deux peuples: les Alamans formaient -une vaste et puissante nation militaire. Saliens et Ripuaires, il est -vrai, n'étaient pas étrangers les uns aux autres; à leur tête étaient -des rois rattachés entre eux par les liens du sang, et les deux -groupes avaient le même intérêt à ne pas laisser grandir à côté d'eux -une puissance qui pût devenir menaçante pour l'un et pour l'autre. -Néanmoins, la facilité qu'avaient les Alamans de se jeter tour à tour -sur l'un des deux, et de le surprendre avant qu'il eût pu recevoir des -secours de l'autre, jointe à l'éloignement considérable des deux villes -de Soissons et de Cologne, qui étaient les centres de gravité de la -nation franque, mettaient les Francs dans une situation stratégique -fort inférieure à celle de leurs voisins, aussi longtemps du moins -qu'ils se bornaient à rester sur la défensive. - -Selon toutes les apparences, le plus fort de la lutte contre les -Alamans a pesé sur les Francs Ripuaires. Leurs agresseurs n'avaient -qu'à descendre le cours du beau fleuve dont ils gardaient la vallée -supérieure: les flots les portaient sans obstacle au milieu des vastes -campagnes ouvertes de la Ripuaire. Ce royaume était loin d'avoir l'élan -irrésistible et la fougue conquérante de celui de Soissons. Resté comme -à l'arrière-garde de l'invasion, et n'ayant plus devant lui aucune -terre romaine qui ne fût déjà occupée, il se voyait réduit à un rôle -de conservation pacifique qui n'était pas fait pour inspirer beaucoup -de respect à ses turbulents voisins. Ceux-ci avaient manifestement le -dessus: les traces de leur colonisation en Hesse et dans le pays rhénan -nous montrent qu'ils s'étendaient graduellement dans ces régions au -détriment des Ripuaires. Déjà ils s'étaient avancés jusqu'à une journée -de marche de leur capitale: encore une bataille, et elle tombait dans -leurs mains avec tout le royaume. - -Des hauteurs volcaniques de l'Eifel, qui entourent en hémicycle, du -côté du sud, la vaste et fertile plaine à l'extrémité de laquelle -apparaissent les tours de Cologne, les barbares venaient de descendre -dans ce jardin des Ripuaires. Un château fort, bâti par les Romains, en -gardait l'entrée: c'était Tolbiac, ancienne garnison des légionnaires, -encore reconnaissable sous son nom modernisé de Zülpich. La bourgade, -aujourd'hui au large dans sa vieille enceinte croulante vêtue par -intervalles de larges pans de lierre, surgit comme une vision -d'autrefois au milieu de la solitude immense. L'église, dont la crypte -se souvient d'avoir vu ondoyer Clovis[461], le vieux château du moyen -âge aux massives tours rondes, reposant sur des assises mérovingiennes, -le tracé des rues, où l'on retrouve l'intersection des lignes -principales du campement romain, les fossés, transformés en jardins -largement nourris de soleil, et surveillés par des meurtrières en -ruines, les pittoresques portes crénelées s'ouvrant aux quatre points -cardinaux, le cimetière silencieux au bord de la route, à la sortie -principale de la ville, et qui rappelle les avenues sépulcrales par -lesquelles on entrait dans les cités romaines, tout y a gardé, si l'on -peut ainsi parler, le moule des événements historiques, tout y évoque -un passé lointain et d'émouvants souvenirs. Une paix profonde semble -plonger dans le silence de la mort cette petite localité, dont le nom -seul est resté vivant. La plaine, immuable et monotone, est fendue, -en quelque sorte, par la longue ligne droite et blanche de la vieille -chaussée, qui, venant de Trèves, semble impatiente d'arriver à Cologne. -Au loin s'étend la campagne solennelle et muette, dans le calme de son -large horizon, qui s'élève comme les gradins d'un cirque immense autour -de quelque grand théâtre historique. - -[Note 461: Sur les souvenirs locaux de Zülpich relatifs à Clovis -et à la bataille des Alamans, il faut lire Broix, _Erinnerungen an das -alte berühmte Tolbiacum_, Neuss, 1842. Ces traditions ne remontent -pas plus haut que l'époque de la Renaissance, et ne servent en rien à -guider les recherches de l'historien.] - -C'est là, sous les tours du château romain, et sans doute en avant de -la ville, que les Ripuaires eurent à défendre contre les envahisseurs -alémaniques le cœur même de la patrie. Nous ne savons pas si les -Saliens étaient venus à leur secours; mais, grâce aux circonstances que -nous avons indiquées, les attaques de l'ennemi pouvaient être assez -imprévues pour empêcher les renforts envoyés par Clovis d'arriver -à temps. Les Ripuaires résistèrent avec courage: leur roi Sigebert -fut blessé au genou dans le combat, et il en garda, pour le reste de -sa vie, une claudication qui lui valut le surnom de boiteux[462]. Il -paraît bien que la journée fut un succès pour les armes franques, car, -longtemps après, nous retrouvons le roi Sigebert en paisible possession -de son royaume[463]. Ce ne fut pas sans doute la première rencontre à -main armée entre Francs et Alamans, mais c'est la première dont nous -ayons connaissance. Et ce ne sont pas les annalistes, mais les poètes -populaires qui en ont gardé le souvenir, et qui ont porté au loin, dans -toutes les régions franques, le nom désormais fameux de Tolbiac. - -[Note 462: «Hic Sigibertus pugnans contra Alamannos apud -Tulbiacensim oppidum percussus in genuculu claudicabat.» Grégoire de -Tours, II, 37.] - -[Note 463: Grégoire de Tours, II, 37.] - -Mais la fièvre d'expansion qui tourmentait les Alamans ne leur laissait -pas de repos, et ils revinrent à la charge. Comme ils tâtaient -successivement toute la frontière, et qu'ils n'épargnaient pas plus -le domaine des Saliens que celui des Ripuaires, Clovis fut entraîné à -descendre à son tour dans l'arène. Nous ne connaissons pas l'occasion -de cette prise d'armes. Soit que les Alamans aient menacé les opulentes -contrées de la Gaule orientale, dont les séparait la haute muraille des -Vosges; soit que Sigebert de Cologne, craignant une nouvelle invasion, -l'ait appelé au secours, il pénétra en Alsace par une marche rapide, -et vint tomber sur l'ennemi dans la vallée du Rhin. Il est impossible -de marquer d'une manière plus précise le champ clos d'une rencontre -qui devait être décisive pour l'avenir de l'Europe. Grégoire de Tours -lui-même l'a ignoré, et tout le moyen âge après lui. L'événement -mémorable qui ouvre les annales du monde moderne est donc destiné -à ne jamais porter de nom dans l'histoire. Le besoin de donner un -point de repère à des souvenirs fameux a fait accueillir avec faveur -l'ingénieuse conjecture d'un érudit du seizième siècle, qui a identifié -la victoire de Clovis avec la bataille de Tolbiac racontée plus -haut[464]. Mais la popularité de l'hypothèse ne la garantit pas contre -le contrôle de la critique, et une longue possession ne parvient pas à -créer de prescription dans l'histoire, au profit des opinions qui n'ont -pas de preuve formelle à invoquer. - -[Note 464: L'identification a été faite, pour la première fois, -par Paul Emile, historiographe de France, _De Rebus gestis Francorum_, -Paris, 1539, fol. V, _verso_, et admise sur la foi de cet auteur par -la plupart des historiens. Elle repose uniquement sur la supposition -que la bataille de Clovis contre les Alamans, dont Grégoire de Tours -ne désigne pas le théâtre, est la même que le combat de Tolbiac livré -par Sigebert de Cologne aux mêmes ennemis, et dont Grégoire parle -à un autre endroit de sa chronique. De preuve, il n'y en a aucune. -L'hypothèse a d'ailleurs rencontré, dès le dix-septième siècle, une -certaine opposition de la part des savants belges; Vredius, dans son -_Historiæ Flandriæ christianæ_, Bruges, 1650, pp. 1 et 2, veut que la -bataille ait eu lieu à Toul, puisque c'est par là que Clovis passa -en retournant chez lui; Henschen, dans ses notes sur la vie de saint -Vaast (_Acta Sanctorum_, t. I de février, p. 796 A), propose les -environs de Strasbourg pour les mêmes raisons, et aussi parce que le -_Vita Vedasti_ place la lutte sur les bords du Rhin. Mais ni l'un ni -l'autre de ces savants n'a invoqué, contre Tolbiac, le vrai argument, -qui est l'absence de toute preuve et le caractère purement hypothétique -de la version reçue. Toutefois, Tolbiac n'a cessé de garder quelques -partisans, notamment A. Ruppersberg, _Ueber Ort und Zeit von Chlodwigs -Alamannenslacht_, (Bonner Jahrbücher 101, année 1897), qui, d'ailleurs, -ne connaît que les travaux allemands.] - -C'était en 496, la quinzième année du règne de Clovis[465]. Les -annales franques n'ont accordé qu'une sèche mention au drame que nous -allons raconter, mais les hagiographes du sixième siècle en ont mieux -gardé la mémoire, et c'est à l'un d'eux que nous devons d'en connaître -au moins l'acte principal. - -[Note 465: Actum anno 15 regni sui (Grégoire de Tours, II, 30). -Cette mention, il est vrai, manque dans quelques manuscrits de Grégoire -de Tours, mais l'authenticité en est inattaquable. Ceux qui, dans -les derniers temps, ont voulu rapprocher la date de la victoire sur -les Alamans, invoquent cette circonstance que la lettre par laquelle -Théodoric félicite Clovis de ce triomphe n'a pas pu être écrite avant -507 (cf. Mommsen, M. G. H. _Auctores antiquissimi_, t. XII, pp. 27 -et suiv.); ils en concluent qu'il faut placer la bataille en 506 -(Vogel, _Chlodwigs Sieg über die Alamannen und seine Taufe_, dans -_Historische Zeitschrift_, t. LVI). Mais toute difficulté disparaît -si l'on distingue la date de la bataille et celle de la lettre; -cette distinction s'impose d'ailleurs, comme l'a montré Mommsen, -_o. c._, pp. 32 et suiv., et on verra plus loin comment elle aide à -élucider l'histoire de la guerre contre les Alamans. Cf. Levison, _Zur -Geschichte des Frankenkönigs Chlodowich_ (_Bonner Jahrbücher_, t. 103, -pp. 50 et suiv.)] - -La lutte fut acharnée. Sentant l'importance de l'enjeu et connaissant -la valeur de l'adversaire, Clovis y avait engagé toutes ses troupes, -auxquelles probablement s'étaient joints les contingents des Ripuaires. -De leur côté, les Alamans doivent avoir mis en ligne des forces au -moins aussi considérables, puisqu'ils purent balancer la victoire -et même, à un certain moment, faire plier les milices franques. Ils -étaient de tout point dignes de se mesurer avec les vétérans de Clovis. -La _furia_ alémanique était célèbre sur les champs de bataille: les -Alamans se ruaient à la victoire avec un élan qui renversait tout. -Mis en présence de rivaux dont les derniers événements avaient grandi -le nom et exalté l'orgueil, ils savaient qu'ils jouaient une partie -suprême, et la conscience de la gravité de cette journée augmentait en -eux la fièvre du combat. - -Déjà ils touchaient au terme de leurs ardents efforts. L'armée des -Francs commençait à fléchir, et une débandade était imminente. Clovis, -qui combattait à la tête des siens, s'aperçut qu'ils mollissaient, et -qu'il ne parvenait plus à les ramener à l'assaut. Comme dans un éclair, -il vit passer devant ses yeux toutes les horreurs de la défaite et tous -les désastres de la fuite. Alors, sur le point de périr, abandonné -de ses dieux, qu'il avait invoqués vainement, il lui sembla entendre -en lui-même la voix aimée qui y était descendue si souvent pour lui -parler d'un Dieu meilleur et plus grand. En même temps, il voyait -surgir, du fond de sa mémoire remplie des entretiens de Clotilde, la -figure de ce Christ si bon et si doux, qui était, comme elle le lui -avait dit, le vainqueur de la mort et le prince du siècle futur. Et, -dans son désespoir, il poussa vers lui un cri plein d'angoisse et de -larmes: «Jésus-Christ, s'écria-t-il au dire de notre vieil historien, -toi qui es, selon Clotilde, le Fils du Dieu vivant, secours-moi dans ma -détresse, et si tu me donnes la victoire, je croirai en toi et je me -ferai baptiser.» - -Le cri de Clovis a traversé les siècles, et l'histoire en gardera le -souvenir à jamais. Sorti, au milieu des horreurs du champ de bataille, -des profondeurs d'une âme royale qui parlait au nom d'un peuple, il -est autre chose que la voix d'un individu en péril, il représente ce -peuple lui-même dans le moment le plus solennel de son existence. -Telle est la grandeur historique du vœu tombé des lèvres de Clovis -à l'heure du danger: c'est un pacte proposé au Christ par le peuple -franc, et que le Christ a ratifié. Car à peine Clovis eut-il prononcé -ces paroles, continue le chroniqueur, que la fortune du combat fut -brusquement intervertie. Comme s'ils s'apercevaient de l'entrée en -scène de quelque allié tout-puissant, les soldats de Clovis reprennent -courage. La bataille se rétablit, l'armée franque revient à la charge, -les Alamans plient à leur tour, leur roi succombe dans la mêlée, les -vainqueurs de tantôt se voient transformés en vaincus. La mort de leur -chef a eu raison de leur ardeur; ils jettent les armes et, sur le champ -de bataille même, ils demandent grâce au roi des Francs[466]. Celui-ci -les traita avec douceur et générosité, et, se contentant de leur -soumission, il mit aussitôt fin à la guerre[467]. - -[Note 466: Grégoire de Tours, II, 30; _Vita sancti Vedasti_, c. -2; saint Avitus, _Epistolæ_, 46 (41); Cassiodore, _Variar._, II, -41.--Frédégaire, III, 21, ne fait que résumer le récit de Grégoire -sans plus; le _Liber historiæ_, c. 15, place à côté de Clovis, dans -la bataille, son fabuleux Aurélien, qui lui aurait suggéré d'invoquer -Jésus-Christ; Hincmar, dans sa _Vie de saint Remi_ (_Acta Sanctor._, -t. I d'octobre, p. 145), copie le _Liber historiæ_, mais n'oublie pas -de faire dire à Clovis que le Dieu de Clotilde est aussi celui de -Remi. Roricon reste tributaire du _Liber historiæ_. Quant à Aimoin, -il combine le récit de Grégoire et celui du _Vita Vedasti_. Ces deux -derniers sont en somme les seuls qui donnent une version originale; -ils s'accordent pour l'ensemble (voir l'Appendice), et se contredisent -en ce que, d'après Grégoire, le roi des Alamans périt dans le combat, -tandis que, selon le _Vita Vedasti_, il fit sa soumission avec son -peuple. La lettre de Théodoric, dans Cassiodore, sait qu'il a péri, -mais sans dire quand: Sufficiat illum regem cum gentis cecidisse -superbia.--Les variantes du _Vita Arnulfi martyris_ (dom Bouquet, -III, p. 383) ne méritent pas d'être prises en considération: la fuite -de Clovis et la blessure qu'il aurait reçue au visage sont de pure -invention.] - -[Note 467: Sur la clémence de Clovis, outre le témoignage de -Grégoire de Tours, nous avons celui de saint Avitus: Numquid fidem -perfecto prædicabimus, quam ante perfectionem sine prædicatore -vidistis?... An misericordiam, quam solutus a vobis adhuc nuper populus -captivus gaudiis mundo insinuat, lacrimis Deo? S. Avitus, _Epistolæ_, -l. c.] - -Telle est, racontée par une source contemporaine, l'histoire du -triomphe de Clovis sur les Alamans, ou, pour mieux dire, de la foi -chrétienne sur le paganisme. Cette grande journée n'a de pendant que -celle du pont Milvius: l'une avait clos les annales du monde antique, -l'autre ouvre les annales du monde moderne. Son importance est donc -absolument hors pair dans les dates historiques. Nous y voyons, du haut -de l'observatoire que font à l'historien quatorze siècles superposés, -les destinées de l'Europe se décider avec celles du peuple franc, -l'avenir du peuple franc se ramener à la victoire de son roi, et tous -ces grands intérêts dépendre de la solution donnée, au fond d'une -conscience d'homme, au problème capital qui se pose à toute âme venant -en ce monde. C'est là, à coup sûr, un spectacle d'une rare beauté. -Le brusque mouvement d'une âme qui, se décidant avec la rapidité de -l'éclair, tend les bras au Dieu sauveur, déplace en un seul moment -le centre de gravité de l'histoire, crée la première des nations -catholiques, et met dans ses mains le gouvernail de la civilisation. -Pour ceux qui dédaigneraient d'accorder quelque attention aux luttes -intérieures de la conscience religieuse, les plus émouvantes et les -plus nobles de toutes, il y a, dans la grandeur historique de ces -résultats, de quoi attirer au moins, sur la conversion de Clovis, -l'intérêt qui s'attache aux événements les plus considérables de -l'ordre politique. - -En faisant dépendre tant de conséquences de la solution d'un problème -psychologique, nous n'entendons pas présenter cette solution comme -un acte improvisé, ou comme un résultat sans cause. Beaucoup de -circonstances s'étaient réunies pour acheminer en quelque sorte le -roi franc vers le Dieu de Clotilde, ou, si l'on veut, pour fermer les -issues par lesquelles son âme, à l'heure d'une délibération solennelle, -eût pu s'en aller du côté d'une autre foi. Nous les avons vues se -grouper et faire cercle autour de lui, et l'on peut dire, sous un -certain rapport, que sa conscience était comme investie. Mais, pour -qu'elle se rendît, il fallait le mouvement libre et spontané d'une -volonté qui gardait l'empire d'elle-même. Clovis eût pu, comme d'autres -barbares illustres, comme Gondebaud, comme Théodoric le Grand, rester -sourd à la voix qui sortait des choses, et refuser de jeter, dans la -balance du temps, le poids de la parole décisive. Sa grandeur vient de -l'avoir prononcée, sous l'influence de la grâce sans doute, mais dans -la plénitude de sa liberté. Toutes les péripéties de l'histoire sont -venues, pendant quatorze siècles, prendre le mot d'ordre de son libre -arbitre souverain. - -La victoire de Clovis avait une telle importance au point de vue -de l'histoire du monde, qu'on a presque perdu de vue ses résultats -immédiats. Et pourtant ils ont été considérables. D'emblée, le danger -alémanique était définitivement écarté. Après avoir été, pendant des -siècles, la terreur de l'Empire, après avoir voulu devenir la terreur -du peuple franc, cette fière nation n'inspirait plus à ses voisins que -des sentiments de pitié. Le vainqueur n'avait pas daigné poursuivre -ses avantages: sur le champ de bataille, il avait accordé la paix à ce -peuple sans roi, qui lui tendait des mains suppliantes. Un contemporain -félicite Clovis d'avoir usé de miséricorde en cette occasion, et -déclare que les Alamans témoignaient leur bonheur par des larmes de -joie[468]. Le roi des Francs inaugurait par un acte de clémence son -entrée dans la famille des rois chrétiens. - -[Note 468: S. Avitus, _Epistolæ_, l. c.] - -Mais les Alamans ne se résignèrent pas longtemps à porter le joug. Le -premier abattement passé, ils relevèrent la tête, et probablement ils -refusèrent de payer le tribut que le vainqueur leur avait imposé en -signe d'hégémonie. Comment eût-il pu en être autrement? Ils étaient -nombreux encore, ceux d'entre eux que la bataille avait épargnés, et -que n'effrayaient pas les chances d'un nouveau recours à la fortune -des armes, sans compter les jeunes gens qui n'avaient pas été de -la défaite, et qui brûlaient d'être de la revanche. La générosité -même avec laquelle Clovis les avait traités avait enhardi ces âmes -farouches, pour qui la modération était trop souvent l'équivalent -de la lâcheté. Ils reprirent donc les armes, et il fallut, pour les -réduire, de nouveaux combats. Ces combats paraissent s'être échelonnés -sur plusieurs des années suivantes, et n'avoir pris fin que dans les -premières années du sixième siècle. Cette fois, ce fut pour les -Alamans non plus la défaite, mais l'écrasement. Poursuivis l'épée -dans les reins par un vainqueur exaspéré, ils abandonnèrent en masse -les heureuses vallées du Mein et du Neckar, qui étaient le centre de -leur royaume, se jetèrent dans une fuite éperdue sur les provinces -méridionales, et gagnèrent, au delà du Rhin, les hauts plateaux de la -Souabe et les vallées sauvages de la Suisse, où viennent déboucher -les fleuves et les torrents des Alpes. Pendant ce temps, les terres -qu'ils abandonnaient étaient envahies par des colons francs venus du -pays des Chattes, qui s'établirent dans la patrie des Alamans, et qui -franconisèrent ces régions encore aujourd'hui désignées sous le nom de -Franconie. - -Que devinrent les malheureux fuyards, qui avaient dans le dos la framée -des soldats de Clovis, et devant eux les hauts glaciers des Alpes, -ces redoutables boulevards du royaume d'Italie reconstitué? Blottis -dans les défilés, entre un vainqueur irrité et un roi puissant qui -n'entendait pas leur ouvrir son royaume, ils se voyaient en proie à -la plus lamentable détresse. Théodoric le Grand vint à leur secours. -Il avait tout intérêt à empêcher que Clovis, en leur donnant la -chasse, ne les jetât comme une avalanche sur la haute Italie, dont ils -connaissaient les charmes par les récits enflammés de leurs pères. -Il ne redoutait pas moins de voir les Francs devenir ses voisins -immédiats, s'ils parvenaient à dominer jusque sur les lignes de faîte -du haut desquelles se découvrent les belles plaines lombardes. Alors ce -prince, qui aimait la paix et qui demandait volontiers à la diplomatie -les lauriers de la guerre, crut le moment venu d'entrer dans le -débat. Affectant de considérer les hauts plateaux de la Rhétie comme -le prolongement et comme une partie intégrante du royaume italique, -il déclara qu'il ouvrait ce pays aux débris d'une nation déracinée, -et que les Alamans sans patrie pouvaient s'y réfugier à l'abri de sa -généreuse protection. Par ce trait d'habile politique, il couvrait -la frontière de l'Italie, en jetant en avant d'elle des populations -qui la défendraient au besoin avec l'énergie du désespoir, et il se -procurait des titres à la reconnaissance d'un peuple qu'il avait -l'air d'accueillir par humanité pure. Clovis, il est vrai, pouvait -prendre de l'ombrage de cette intervention du roi des Ostrogoths, qui -lui ravissait une partie des fruits de sa victoire. Pour prévenir -des observations, en même temps que pour justifier, d'une manière -indirecte, l'attitude de son gouvernement, Théodoric écrivit à Clovis -une lettre qu'on peut regarder comme un chef-d'œuvre de diplomatie. -Conçu dans le style grandiose de l'ancienne chancellerie romaine, dont -Cassiodore continuait la tradition auprès du monarque ostrogoth, ce -document, très courtois dans la forme et d'une singulière fermeté dans -le fond, se tenait dans le domaine des généralités élevées, et semblait -ne faire appel qu'aux sentiments généreux du roi des Francs. Il ne -pouvait toutefois échapper à celui-ci que la démarche de son puissant -beau-frère s'inspirait d'autres considérations que de celles d'une -philanthropie désintéressée, et qu'il y aurait peut-être quelque danger -à ne pas déférer à ses conseils de modération: - -«Nous nous réjouissons, écrivait Théodoric, de la parenté glorieuse -qui nous rattache à vous. Vous avez, d'une manière heureuse, éveillé -à de nouveaux combats le peuple franc, depuis longtemps plongé dans -le repos[469]. D'une main victorieuse vous avez soumis les Alamans -abattus par la mort de leurs plus vaillants guerriers. Mais puisque -c'est toujours les auteurs de la perfidie qu'on doit en punir, et que -le châtiment mérité par les chefs ne doit pas frapper tout le monde, -modérez les coups que vous portez aux restes d'une nation écrasée. -Considérez que des vaincus qui se réfugient sous la protection de vos -parents ont quelque titre à vos égards. Soyez clément pour des hommes -qui se cachent, épouvantés, derrière les frontières de notre royaume. -Vous avez remporté un triomphe mémorable en inspirant au farouche -Alaman une telle terreur, qu'il a été réduit à vous demander humblement -la vie sauve. Qu'il vous suffise d'avoir vu leur roi succomber avec -l'orgueil de la race, et d'avoir en partie exterminé, en partie -asservi cette innombrable nation. Faire la guerre à ses débris, c'est -vous donner l'apparence de ne pas l'avoir vaincue toute. Croyez-en -ma vieille expérience dans ces matières. Les guerres qui ont eu pour -moi les résultats les plus heureux, ce sont celles où j'ai mis de la -modération dans mon but. Celui-là est sûr de vaincre toujours qui sait -être mesuré en tout, et la prospérité sourit de préférence à ceux qui -ne déploient pas une rigueur et une dureté excessives. Accordez-nous -donc gracieusement ce qui ne se refuse pas même entre nations -barbares[470]: de la sorte, vous n'aurez pas repoussé notre prière, et -vous n'aurez rien à craindre du côté des pays qui nous appartiennent.» - -[Note 469: Ces paroles ne surprendront pas si l'on se rappelle ce -que nous avons dit précédemment de la manière dont s'était faite la -conquête de la Gaule, et de l'identité entre les Thuringiens de la -légende et les Francs de Chararic.] - -[Note 470: «Cede itaque suaviter genio nostro quod sibi gentilitas -communi remittere consuevit exemplo.» Le sens de ces mots est fort -disputé, V. von Schubert, p. 39, note, qui traduit _entre parents_, et -le glossaire de Cassiodore par Mommsen, s. v. _gentilitas_.] - -La lettre ajoutait que les porteurs étaient chargés d'un message verbal -qui devait rapporter des nouvelles de la santé de Clovis et insister -sur la demande qu'elle avait exprimée. Elle enveloppait dans un -dernier compliment des paroles qui ont assez l'air d'un avertissement -déguisé, en disant que le but de la communication qui devait être -faite de vive voix était que le roi des Francs fût désormais mieux -sur ses gardes, s'il voulait jouir constamment de la victoire. «Votre -prospérité est notre gloire, disait Théodoric, et chaque fois que -nous recevons une bonne nouvelle de vous, nous considérons que c'est -un profit pour tout le royaume d'Italie.» Enfin, pour laisser le -destinataire sous l'impression la plus favorable possible, la lettre -lui annonçait, par manière de conclusion, l'envoi du joueur de cithare -que Clovis, paraît-il, avait demandé à son beau-frère. Théodoric -connaissait l'effet qu'une attention délicate pouvait produire sur -ses correspondants barbares; il y recourait volontiers, et il prit -un soin particulier pour que le cadeau fût le plus agréable possible -au destinataire. Une lettre écrite en son nom à Boëce, le premier -musicologue de son temps[471], le chargeait de choisir lui-même -l'artiste digne d'être envoyé au roi des Francs. Cassiodore, qui tenait -la plume, s'était mis, à cette occasion, en frais d'éloquence pour -l'homme illustre qui était son rival littéraire. Ces amplifications, -peut-être ajoutées après coup, se lisent aujourd'hui avec fort peu -d'intérêt; toutefois, à la fin de la lettre, un trait mérite d'attirer -notre attention. Dans une réminiscence classique, l'écrivain rappelle à -son correspondant qu'il faut une espèce d'Orphée, capable de toucher, -par la douceur de ses accords, les cœurs farouches des barbares[472]. - -[Note 471: V. Cassiodore, _Var._, I, 45 et 46, sur l'envoi d'une -horloge d'eau à Gondebaud. Boëce est de nouveau consulté, et Cassiodore -lui écrit au nom de Théodoric: Frequenter enim quod arma explere -nequeunt, oblectamenta suavitatis imponunt. Sit ergo pro re publica et -cum ludere videmur.] - -[Note 472: Sapientia vestra eligat præsenti tempore meliorem, -facturus aliquid Orphei, cum dulci sono gentilium fera corda domuerit. -Arnold, _Cæsarius von Arelate_, p. 245, est bien distrait lorsqu'il -interprète ce passage dans ce sens que Théodoric aurait envoyé Boëce -lui-même comme ambassadeur à Clovis.] - -Tout fait croire que Théodoric réussit dans son entreprise, sans qu'il -fût nécessaire de recourir au talent du cithariste. Clovis, qui venait -d'ajouter à sa couronne un de ses plus beaux fleurons, avait tout -intérêt à ménager le roi d'Italie, et n'en avait aucun à s'aventurer -dans un pays montagneux et stérile, à la poursuite des fugitifs. -Le gros de la nation s'était soumis à lui; il pouvait négliger le -reste[473]. Aussi les panégyristes du roi d'Italie célébrèrent-ils -le succès des négociations de leur maître dans des harangues où ils -gonflent avec une exagération ridicule des résultats d'ailleurs -sérieux. C'était, selon le rhéteur Ennodius, le peuple tout entier des -Alamans que Théodoric venait de recueillir en deçà de ses frontières, -et cette nation qui avait si longtemps été le fléau de l'Italie en -devenait maintenant la gardienne. Les fugitifs eux-mêmes, à l'entendre, -devaient se féliciter de la catastrophe qui leur avait enlevé leur -patrie et leur roi: ne retrouvaient-ils pas un roi dans Théodoric, et -n'échangeaient-ils pas les marécages de leurs anciennes résidences -contre la fertilité du sol romain[474]? - -[Note 473: Notre récit donne une explication satisfaisante des -quelques lignes énigmatiques de Frédégaire, III, 21: Alamanni terga -vertentes in fugam lapsi. Cumque regem suum cernerint interemptum, -novem annos exolis a sedibus eorum nec ullam potuerunt gentem -comperire, qui ei contra Francos auxiliaret, tandem se ditionem -Clodoviæ subdunt.--La date de 506, attribuée aujourd'hui par la -critique à la lettre de Théodoric, vient donner à ce passage une -incontestable autorité.] - -[Note 474: Ennodius, _Panegyricus Theodorico dictus_, c. 15. Ces -paroles du rhéteur: _cui feliciter cessit fugisse patriam suam_, -sont à rapprocher de celles du panégyriste de Constantin: _Video -hanc fortunatissimam civitatem_ (Trèves)... _ita cunctis mœnibus -resurgentem ut se quodammodo gaudeat olim corruisse, auctior tuis facta -beneficiis_. (_Panegyr. lat._, VII, 22.) Les flatteurs sont partout les -mêmes.] - -On ne doit pas se laisser tromper par cet enthousiasme de commande. -Les Alpes n'étaient pas plus riches au sixième siècle qu'aujourd'hui, -et Théodoric lui-même n'a voulu voir autre chose, dans les Alamans -cantonnés par lui en Helvétie, que les faibles débris d'une nation -écrasée. La vérité se trouve entre les déclamations du rhéteur, qui -exagère à plaisir les proportions du succès, et les atténuations du -diplomate, qui diminue le plus possible l'importance de la concession -demandée. On peut dire, pour conclure, que Clovis ne sacrifia pas grand -chose en limitant sa conquête au Rhin, mais que le roi d'Italie profita -en partie de sa victoire en s'attachant les vaincus. Ils lui fournirent -des soldats et gardèrent sa frontière; seulement, le jour du danger -venu, ils redevinrent, en vrais barbares qu'ils étaient, les pillards -du pays dont on les avait constitués les gardiens. - -Nous avons voulu présenter un tableau d'ensemble de ces faits pour -aider le lecteur à en mieux saisir la signification, au risque -d'interrompre la succession chronologique des événements. Nous nous -hâtons maintenant de rentrer dans cette année 496, si riche en -souvenirs mémorables, pour assister aux grands spectacles qu'elle nous -réserve. - - - - -VI - -LE BAPTÊME DE CLOVIS - - -Clovis et son armée rentrèrent en triomphateurs dans une patrie -qu'ils venaient de délivrer, acclamés par les populations de la Gaule -orientale, qui désormais n'avaient plus à trembler devant le glaive -des Alamans. L'ivresse de la victoire et la joie plus sereine de sa -conversion récente se mêlaient dans l'âme du roi des Francs, et il -n'est pas interdit de penser que le souvenir de Clotilde, dont le nom -avait été uni sur le champ de bataille à celui du Dieu qu'il venait de -confesser, le poussait à accélérer son retour. - -Un hagiographe qui a écrit un siècle et demi après ces événements croit -pouvoir nous faire connaître son itinéraire. Si le vieil écrivain ne -s'est pas trompé, nous serions en état de refaire par la pensée les -principales étapes suivies par l'armée franque. Nous allons faire -connaître sans commentaire la version de l'hagiographe, dans laquelle -un fonds incontestable de traditions historiques a été combiné de -bonne heure avec des conjectures assez difficiles à contrôler à -distance. - -Le roi Clovis, dit la biographie de saint Vaast, arriva à Toul après -sa victoire sur les Alamans. Comme il avait hâte de recevoir le -baptême, il s'y informa de quelqu'un qui pût l'initier aux vérités de -la religion chrétienne, et on lui fit connaître un saint personnage du -nom de Vedastes, qui y vivait dans la pratique de toutes les œuvres de -religion et de charité. Clovis s'adjoignit le saint comme compagnon de -route, et Vaast,--c'est sous cette forme que la postérité a retenu son -nom,--devint ainsi le catéchiste du nouveau converti. L'hagiographe -nous montre ensuite le royal catéchumène qui arrive, accompagné -du saint, et sans doute suivi de son armée, à une localité nommée -Grandpont[475], située sur la route de Trèves à Reims, à l'endroit -où cette chaussée traverse le cours de l'Aisne. C'était à peu de -distance de _Riguliacum_, aujourd'hui Rilly-aux-Oies, dans le canton -d'Attigny. Le saint y guérit un aveugle, et les fidèles des environs, -pour perpétuer le souvenir du miracle, élevèrent en son honneur une -basilique qui porte encore aujourd'hui son nom. Lorsqu'au septième -siècle cet épisode fut mis par écrit, la tradition locale de Rilly -avait, pour ainsi dire, toute la fraîcheur d'un événement récent, et -c'est par elle que le biographe aura connu le nom du royal compagnon -de voyage de son saint[476]. De Rilly, on gagna sans doute le palais -royal d'Attigny, où, si l'on en peut croire une ingénieuse conjecture, -Clotilde était accourue au devant de Clovis[477]. C'est là que -l'épouse chrétienne, au comble du bonheur, put serrer dans ses bras un -époux qui était désormais deux fois à elle[478]. C'est là aussi, selon -toute apparence, que Clovis licencia son armée, ne conservant auprès -de lui que les guerriers spécialement attachés à sa personne, ses -antrustions, comme on les appelait, garde du corps aussi vaillante que -dévouée. - -[Note 475: Aujourd'hui Vieux-Pont, près de Rilly-aux-Oies.] - -[Note 476: C'est ce que von Schubert, _o. c._, a fort bien remarqué -p. 168. Le même auteur, p. 169, note, croit pouvoir jalonner ainsi -l'itinéraire du retour de Clovis: trouée de Saverne Phalsbourg, -Strasbourg, Toul, vallée de la Meuse, Verdun, Aisne, Vouziers. Cf. -_Vita sancti Vedasti_, c. 3 dans les Bollandistes, t. I de février.] - -[Note 477: V. l'article du R. P. Jubaru: _Clovis a-t-il été baptisé -à Reims_, dans les _Études religieuses, philosophiques_ etc., t. 67, -(février 1897,) p. 297 et suivantes.] - -[Note 478: Je me rencontre dans cette conjecture avec Adrien de -Valois, _Rerum francicarum libri VIII_, t. I, p. 259: «Chrothildis -regina... viro læta occurrit.» Mais le voisinage de la villa royale -d'Attigny d'une part et les indications de l'itinéraire suivi par -Clovis d'après le _Vita Vedasti_, sont des éléments qui permettent de -préciser davantage. Il faut ajouter que l'hypothèse du P. Jubaru est -celle qui rend le mieux compte du texte de Grégoire de Tours, disant -que la reine fit venir en secret saint Remi pour catéchiser Clovis: ce -qui ne se comprend d'aucune manière mieux qu'en supposant qu'elle-même -résidait alors à Attigny. Jusqu'à présent, on se persuadait que Clovis -était rentré directement à Reims après sa victoire. C'est ainsi que -Frédégaire, III, 21, l'a compris: Nam cum de prilio memorato superius -Chlodoveus Remus fuisset reversus. De même le _Vita sancti Vedasti_, -c. 4: Ac inde ad Remorum urbem ad pontificem Remigium. etc. La Vie -de saint Arnoul de Tours, qui fait rentrer Clovis à Juvigny dans le -Soissonnais, est un document sans autorité.] - -Le premier soin de la reine, lorsqu'elle eut reçu de la bouche même -de Clovis, avec le récit de sa victoire, la consolante nouvelle de -sa conversion, ce fut de mander secrètement saint Remi[479]. Le -prélat n'eût pas à convaincre un prince qui était déjà chrétien de -par son vœu; il put se borner à l'instruire des vérités fondamentales -de la foi. Une tradition fort ancienne, et dont la vraisemblance -psychologique permet de l'accueillir ici, nous fait assister à l'un -des entretiens de l'évêque et de son royal catéchumène. Celui-ci, -en entendant le récit de la Passion du Sauveur, aurait bondi dans -un transport de colère et se serait écrié: «Que n'étais-je là avec -mes Francs[480]!» Plus d'un soldat chrétien a commenté de la même -manière, au cours des siècles, la scène sanglante du Calvaire[481], -et l'interjection mise dans la bouche de Clovis a, dans tous les cas, -à défaut d'une authenticité incontestable, le mérite de refléter au -vif le naturel du converti. Au surplus, il est permis de croire que -le souverain d'une nation en grande partie catholique, l'époux de -Clotilde, le catéchumène de saint Vaast, possédait déjà une certaine -connaissance de la doctrine chrétienne. Et comme, d'autre part, -l'Église catholique devait avoir hâte de s'assurer de sa précieuse -conquête, saint Remi ne tarda pas à considérer sa tâche comme terminée. - -[Note 479: Tunc regina arcessire clam sanctum Remedium Remensis -urbis episcopum jubet, depraecans ut regi verbum salutis insinuaret. -Grég. de Tours, H. F. II, 31.--«Quelques heures de chevauchée -permettaient à l'évêque d'arriver, à la nuit tombée, à la villa royale, -pour en repartir avant l'aube, en gardant sa démarche secrète, ainsi -que le désirait Clotilde.» Jubaru. _l. c._ p. 298.] - -[Note 480: Cum a sanctum Remedium in albis evangelio lectio -Chlodoveo adnunciaretur, qualem Dominus noster Jesus Christus ad -passionem venerat, dixitque Chlodoveus: Si ego ibidem cum Francis meis -fuissem, ejus injuriam vindicassem. Frédégaire, III, 21.] - -[Note 481: Par exemple le brave Crillon. «On assure, dit M. Ed. de -Barthélemy, qu'un jour, entendant la Passion prêchée à Avignon avec une -grande éloquence, il se leva tout d'un coup, transporté de colère et -s'écriant: «Où étais-tu, Crillon?» _Revue britannique_, septembre 1878, -p. 94.] - -Il ne restait plus qu'à donner à la conversion de Clovis le sceau du -baptême. C'était le vœu le plus cher de Clotilde et de Remi, et Clovis -lui-même était pressé de s'acquitter d'une promesse faite à la face du -ciel. Mais une démarche de ce genre n'était pas sans difficulté. Le -peuple franc vénérait dans Clovis non seulement le fils de ses rois, -mais le descendant de ses dieux. Quand il marchait à la tête de son -armée, secouant sur ses épaules les boucles blondes de sa chevelure -royale, une auréole divine semblait rayonner autour de sa tête. En -brisant la chaîne sacrée qui rattachait sa généalogie au ciel, ne -devait-il pas craindre que son autorité fût ébranlée par la diminution -qui atteindrait son origine, le jour où il n'aurait plus d'autre titre -à régner que ses qualités personnelles[482]? Cette question était -sérieuse, et elle pouvait faire réfléchir tout autre que Clovis; lui, -il se sentait assez sûr de son peuple pour pouvoir passer outre. - -[Note 482: Saint Avitus de Vienne fait allusion à cette difficulté -dans les paroles suivantes: Vos de toto priscæ originis stemmate sola -nobilitate contentus, quicquid omne potest fastigium generositatis -ornare prosapiæ vestræ a vobis voluistis exurgere. _Epist._, 46 (41).] - -Un autre obstacle semble avoir fait plus longuement réfléchir Clovis. -Qu'allaient dire ses antrustions? Liés à sa personne par le lien -du serment, obligés envers lui, par leur honneur de guerriers, au -dévouement le plus absolu, ils ne pouvaient pas rester les adorateurs -de Wodan alors qu'il allait être le fidèle de Jésus-Christ. Entre eux -et lui tout était commun, et son Dieu devait être le leur. Le pacte -d'honneur et de dévouement qui les groupait autour de lui était sous la -garantie de la religion: quelle en eût été la sanction, s'il n'avait -pas eu de part et d'autre le même caractère? Clovis ne pouvait pas se -faire chrétien sans ses hommes, et s'il se convertissait, il fallait -qu'ils abjurassent avec lui. Sinon, la bande se dissolvait, et le -roi, qui avait abandonné la tradition nationale, se voyait abandonné -lui-même par ceux qui voulaient y rester fidèles. - -Ce n'est donc pas le consentement de ses antrustions à son baptême, -c'est leur propre baptême que Clovis devait obtenir, s'il voulait -accomplir la grande œuvre de sa conversion[483]. Aussi n'était-il pas -sans inquiétude sur le résultat de sa démarche. «Je t'écouterais -volontiers, saint père, dit-il à l'évêque dans le récit de Grégoire de -Tours, seulement, les hommes qui me suivent ne veulent pas abandonner -leurs dieux. Mais je veux aller les trouver, et les exhorter à se -faire chrétiens comme moi.» L'épreuve, au témoignage du chroniqueur, -réussit au-delà de toute espérance. Clovis eut à peine besoin -d'adresser la parole aux siens; d'une seule voix ils s'écrièrent qu'ils -consentaient à abandonner leurs dieux mortels, et qu'ils voulaient -prendre pour maître le Dieu éternel que prêchait Remi. La popularité -du roi venait de remporter là un triomphe éclatant; l'adhésion joyeuse -et spontanée de ses antrustions à la foi qu'il avait embrassée -écartait tous les obstacles à sa conversion, et l'on comprend que le -narrateur ait vu dans ces dispositions le résultat d'une intervention -providentielle[484]. Au surplus, il n'est pas interdit de croire que -les choses ne se passèrent pas avec la simplicité qu'y voit Grégoire. -Le chroniqueur ne connaissait de l'histoire de Clovis que les grandes -lignes, et n'avait plus qu'une idée fort lointaine de la manière dont -les populations germaniques résolvaient d'ordinaire le problème de leur -conversion. Nous serions assez portés à nous figurer la scène qu'il -résume comme un pendant de la célèbre délibération qui devait avoir -pour résultat, un siècle plus tard, la conversion de la Northumbrie -au christianisme[485]. A coup sûr, si un contemporain, si un témoin -oculaire nous en avait conservé le souvenir, elle se présenterait à -nous avec un caractère moins légendaire et avec un intérêt historique -plus vif encore[486]. - -[Note 483: La plupart des historiens, induits en erreur par le -langage vague de Grégoire de Tours, II, 30 (_populus qui sequitur me_), -se sont figuré qu'il s'agissait de toute l'armée franque. Mais: 1º -l'armée avait été licenciée après la campagne, et elle était rentrée -dans ses foyers; d'ailleurs elle était composée de Romains catholiques -aussi bien que de barbares païens; 2º il est peu vraisemblable que -cette armée ne comprît que trois mille hommes, comme on l'a supposé -d'après le nombre de ceux qui reçurent le baptême avec Clovis; Grégoire -d'ailleurs dit: _de exercitu amplius tria millia_, ce qui est tout -autre chose; 3º Clovis avait certainement une bande, et dès lors il ne -peut pas ne l'avoir pas consultée; mais Grégoire n'a probablement pas -eu une idée très nette de cette institution, et de là les termes fort -généraux qu'il emploie. Dire avec M. Levison, _Bonner Jahrbücher_, t. -103, p. 56, que j'enlève au récit de Grégoire son caractère miraculeux -pour y substituer une explication rationaliste, c'est faire une -pétition de principe, car il faudrait d'abord prouver que pour Grégoire -de Tours, l'adhésion spontanée du _populus_ à la foi de Clovis est -l'œuvre d'un miracle. La seule preuve qu'en ait M. Levison, c'est que -cet auteur dit que la chose arriva _præcurrente potentia Dei_, comme -si l'emploi de cette formule très générale suffisait, chez un écrivain -du sixième siècle, pour faire considérer son récit comme mélangé de -données d'ordre surnaturel et, par suite, pour le faire rejeter comme -légendaire. Si les faits se sont passés comme Grégoire le raconte, un -rationaliste peut fort bien les admettre et en donner une explication -naturelle, tout en laissant à l'écrivain chrétien le droit de croire -qu'ils se sont ainsi passés par la volonté de Dieu.] - -[Note 484: Grégoire de Tours, II, 31] - -[Note 485: Beda le Vénérable, _Hist. eccl. Angl_, II, 13.] - -[Note 486: M. d'Arbois de Jubainville se figure les choses -autrement. Selon lui, Clovis était le grand prêtre des Francs, «et les -prêtres inférieurs étaient les chefs de famille; ceux-ci, subordonnés à -Clovis au point de vue religieux comme à celui de la justice et de la -guerre, suivirent en religion l'ordre du maître; ils obéirent avec la -même ponctualité que s'il avait été question d'un jugement prononcé par -le roi, en matière soit criminelle, soit civile, ou que si à la guerre -ils avaient entendu son commandement. Avant de se faire baptiser, -Clovis avait eu, en vrai politique, la politesse de leur demander avis. -Mais il y a une façon royale de poser les questions qui n'est qu'une -manière habile de donner un ordre.» (_Étude sur la langue des Francs à -l'époque Mérovingienne_, Paris, 1900, p. 75.) En réalité, comme on le -verra plus loin, les rois mérovingiens se gardaient de violenter leurs -guerriers dans leur conscience religieuse, et Clovis n'avait pas le -pouvoir de leur imposer sa propre foi.] - -Pour le reste de l'armée franque, elle n'eut pas à se prononcer, et -la conversion du roi n'avait pour elle qu'un intérêt général. Cette -armée, qui depuis la conquête de la Gaule romaine comprenait au moins -autant de chrétiens que de païens, puisqu'elle se recrutait parmi -les indigènes aussi bien que parmi les barbares, avait été licenciée -dès la fin de la campagne. Les soldats étaient rentrés dans leurs -foyers: ceux-ci avaient regagné les villes gauloises qui étaient leur -patrie, ceux-là étaient allés retrouver leurs familles sur les bords -de l'Escaut et de la Meuse, dans les vastes plaines des Pays-Bas. Les -soldats chrétiens, apparemment, se réjouirent comme autrefois les -contemporains de Constantin le Grand; quant aux barbares païens, ils -restaient étrangers aux préoccupations de la conscience individuelle -de leur roi, et ne se laissèrent pas gagner par son exemple. Ils -continuèrent d'ignorer Jésus-Christ et de sacrifier à leurs dieux -jusqu'au jour où des missionnaires zélés, pénétrant chez eux au péril -de leur vie, leur apportèrent la bonne nouvelle du salut. Il fallut -plus d'une génération pour les convertir. Ceux de Cologne étaient -encore en grande partie païens un demi-siècle plus tard, et ils -faillirent faire un mauvais parti à saint Gallus de Clermont, malgré -la faveur dont il jouissait auprès du roi Thierry I, parce qu'il avait -osé détruire un de leurs sanctuaires[487]. Quant aux Saliens, plusieurs -continuèrent de pratiquer le culte païen à la cour de leurs propres -rois[488]. Au septième siècle, ils jetèrent leurs premiers apôtres -dans l'Escaut[489], et ils restèrent longtemps rétifs à l'Évangile. La -Toxandrie, leur patrie primitive, comptait encore des païens à la fin -du huitième siècle, et les rivages de la Flandre ne furent entièrement -débarrassés du paganisme que pendant le onzième. Cette lenteur du -peuple franc à suivre son roi dans les chemins où il venait d'entrer -s'explique par la torpeur morale de toute barbarie: elle n'était pas le -fait d'une opposition de principe, et rien n'eût été plus éloigné de -l'esprit des Francs, à cette heure, que de prendre ombrage de la vie -religieuse d'un monarque aimé et victorieux[490]. - -[Note 487: Grégoire de Tours, _Vitæ Patrum_, VI, 2.] - -[Note 488: _Vita sancti Vedasti_, c. 7, S R M, III, 410.] - -[Note 489: _Vita sancti Amandi_, par Baudemund.] - -[Note 490: Cependant Dubos, II, p. 538; Fauriel, II, p. 59; -Pétigny, II, p. 418; Loebell, 2e édit., p. 329, Leblant, _Inscriptions -chrétiennes de la Gaule_, t. I, p. XLVII, suivis de quantité -d'écrivains qui parlent d'après eux, affirment que lors du baptême -de Clovis, les Francs qui voulurent rester païens se séparèrent de -lui et allèrent se mettre sous les ordres de Ragnacaire de Cambrai. -Pétigny va même plus loin en affirmant qu'à cette occasion Ragnacaire -se sépara ouvertement de Clovis. A supposer que Ragnacaire existât -encore à cette date (on a vu plus haut que le contraire est probable), -il y a là une grave erreur, résultant de l'interprétation vicieuse du -passage d'Hincmar que voici: Multi denique de Francorum exercitu necdum -ad fidem conversi, cum regis parente Raganario ultra Sumnam fluvium -aliquamdiu degerunt, donec Christi gratia cooperante gloriosis potitus -victoriis, eundem Raganarium flagitiis turpitudinum inservientem -vinctum a Francis sibi traditum rex Chlodowicus occidit, et omnem -Francorum populum per beatum Remigium ad fidem converti et baptizari -obtinuit. L'idée d'Hincmar est très claire, sinon bien exacte: il se -figure que tous les Francs de Clovis se sont convertis avec lui, et il -ajoute que ceux qui faisaient partie du royaume de Ragnacaire restèrent -païens (comme leur roi) jusqu'à la conquête de ce royaume par Clovis. -Il n'est pas question là de soldats de Clovis qui l'auraient quitté -pour protester contre sa conversion, et qui seraient allés servir -Ragnacaire. J'ajoute que si Hincmar ne nomme ici que Ragnacaire et -non Chararic, c'est parce qu'il considère ce dernier comme étant déjà -converti ainsi que son fils, sur la foi de la légende qui montre Clovis -les introduisant de force dans l'ordre du clergé.] - -L'instruction religieuse des hommes de Clovis fut menée rapidement, -et il fallut fixer la date de la cérémonie du baptême. Une antique -tradition, qu'on disait remonter jusqu'aux Apôtres, voulait que ce -sacrement ne fût administré que le jour de Pâques, afin que cette -grande fête pût être, en quelque sorte, le jour de la résurrection -pour les hommes et pour Dieu[491]. Mais le respect de la tradition ne -prévalut pas, dans l'esprit des évêques, sur les raisons majeures qu'il -y avait de ne pas prolonger le catéchuménat du roi et des siens. En -considération des circonstances tout à fait exceptionnelles, on crut -devoir s'écarter pour cette fois de la règle ordinaire, en fixant la -cérémonie à la Noël. Après la fête de Pâques, la Nativité du Sauveur -était assurément, dans toute l'année liturgique, celle qui, par sa -signification mystique et par la majesté imposante de ses rites, se -prêtait le mieux au grand acte qui allait s'accomplir. - -[Note 491: Voir, pour la Gaule, le canon 18 du concile d'Auxerre et -le canon 3 du deuxième concile de Mâcon. Toutefois il y a des exemples -que dans la Gaule du sixième siècle on administrait le baptême à Noël -(Grégoire de Tours, VIII, 9).] - -Est-il vrai qu'en attendant ce jour, Clovis voulut s'y préparer par -un pèlerinage au tombeau de saint Martin, le patron national de la -Gaule? Saint Nizier, évêque de Trèves, parle de ce pèlerinage à une -petite-fille de Clovis, comme d'un fait qui est dans toutes les -mémoires[492], et l'on sait la dévotion particulière de Clotilde pour -le sanctuaire de Tours, auprès duquel elle voulut passer ses dernières -années. Les miracles de l'illustre thaumaturge avaient été un de ses -grands arguments au temps de ses controverses religieuses avec son -époux: serait-il étonnant qu'au moment où il allait devenir chrétien -comme elle, elle eût voulu témoigner sa reconnaissance au saint en -lui menant sa royale conquête? C'était, en même temps, procurer à -Clovis lui-même la grâce d'être le témoin oculaire des prodiges que -la miséricorde de Dieu réalisait tous les jours auprès du glorieux -tombeau, et aviver sa foi au spectacle de tant de merveilles. Il -ne serait donc nullement invraisemblable que Clovis eût inauguré -la nombreuse série des pèlerinages de souverains aux reliques du -confesseur de la Touraine. Il est vrai que Tours appartenait pour -lors aux Visigoths; mais le roi de ce peuple, qui ne savait pas même -défendre la tête de ses hôtes contre les exigences de son puissant -voisin, aurait-il voulu s'opposer à ce que Clovis vînt faire ses -dévotions auprès d'un sanctuaire qui était le rendez-vous des fidèles -de toute l'Europe? C'est à peine, d'ailleurs, si le roi des Francs s'y -trouvait en pays étranger: il n'avait que la Loire à passer, et il -pouvait visiter le sanctuaire sans entrer dans la ville même, qui était -éloignée d'un quart de lieue environ. - -[Note 492: Audisti ava tua, domna bone memorie Hrodchildis, -qualiter in Francia venerit, quomodo domnum Hlodoveum ad legem -catholicam adduxerit, et cum esset homo astutissimus, noluit -adquiescere antequam vera agnosceret. Cum ista quæ supra dixi (il -s'agit des miracles des saints) probata cognovit, humilis ad domni -Martini limina cecidit et baptizare se sine mora promisit. M. G. H. -_Epistolæ Meroringici et Karolini ævi_, t. I, p. 122. Sur le pèlerinage -de Clovis à Tours, voir l'ingénieuse interprétation de M. Lecoy de la -Marche, _Saint Martin_, p. 362.] - -Toutefois, il faut bien l'avouer, le silence gardé sur un événement -de cette nature par Grégoire de Tours, qui était le mieux placé pour -le connaître et le plus intéressé à le raconter, ne permet pas à -l'historien de se prononcer d'une manière catégorique à ce sujet[493]. - -[Note 493: J'ai fait droit aux judicieuses réserves formulées par -le R. P. Chérot dans l'un des articles qu'il a consacrés à la première -édition de ce livre. (V. _Études Religieuses_, t. 67, (avril 1896) p. -639 et suivantes.] - -Cependant le grand jour de la régénération de Clovis approchait. -L'auguste cérémonie devait avoir lieu à Reims, qui était la métropole -de la Belgique seconde et la ville de saint Remi. Quelle autre ville -était plus digne d'un tel honneur, et à qui son prélat eût-il consenti -à le céder? Grégoire de Tours, il est vrai, ne nomme pas expressément -Reims comme théâtre de ce grand événement, mais ce silence même est une -présomption en faveur de la tradition rémoise, car le rôle attribué -à saint Remi implique celui de sa ville épiscopale. S'il en avait -été autrement, l'historien n'eût pu se dispenser de nommer la ville -préférée à la cité champenoise, à moins d'induire gratuitement la -postérité en erreur[494]. Tous les chroniqueurs ont été unanimes à -reconnaître Reims dans la ville baptismale de Clovis, et jamais aucune -autre cité gauloise ne lui a disputé son titre d'honneur. - -[Note 494: Déjà Frédégaire, III, 21 (_Script. rer. Merov._, II, p. -101), (III, p. 408), et le _Vita S. Vedasti_, c. 3, (_o. c._ III, p. -408) ont interprété le témoignage de Grégoire de Tours dans le sens -favorable à Reims. M. Krusch le reconnaît, mais au lieu d'en conclure -que c'était le sens le plus obvie du texte, il croit au contraire que -cette interprétation est contredite par l'_arcessire_ de Grégoire (v. -le passage en question ci-dessus, p. 516, n. 3). Mais l'objection de -M. Krusch est aujourd'hui énervée par la conjecture du P. Jubaru. (V. -ci-dessus p. 316 avec la note 2). La thèse de M. Krusch repose sur une -interprétation vicieuse de la lettre de saint Nizier de Trèves à la -reine Clotsinde, femme d'Alboïn. Dans cette lettre, (v. p. 323, note) -l'évêque ne se propose nullement de raconter le baptême de Clovis, -mais il se contente d'y faire allusion en passant pour trouver dans -cette histoire un exemple édifiant pour le roi des Lombards. Comment -M. Krusch peut-il écrire: «Die Ansicht dass die Taufe Chlodovechs in -Reims erfolgt sei ist also ein für alle mal aufsugeben.» (Krusch, _Zwei -Heiligenleben des Jonas von Susa_ dans Mittheilungen des Instituts für -östreichische Geschichte, XIV, p. 441.] - -Il est probable que Clovis vint s'établir à Reims avec Clotilde -quelques jours avant le baptême, si l'on ne préfère admettre qu'il y -séjourna toute l'arrière-saison pour se préparer au sacrement. Selon -toute apparence, le couple royal prit un logement dans le palais -qui surgissait alors au-dessus de la porte Basée. C'est là, dans le -voisinage d'une église Saint Pierre mentionnée par d'anciens textes, -que le roi des Francs passa les derniers jours de son catéchuménat[495]. - -[Note 495: Jubaru, l. c. p. 331. Malgré l'érudition et la sagacité -déployées par M. Louis Demaison dans la dissertation dont il a bien -voulu enrichir la première édition de ce volume, pour établir que -Clovis a habité le palais archiépiscopal situé près de la cathédrale, -je n'ai pu résister à la force de l'argumentation du P. Jubaru.] - -Bien que déchue alors de la splendeur qui l'entourait à l'époque -romaine, la métropole de la deuxième Belgique restait une des plus -belles villes du royaume franc. Le vaste ovale de son enceinte -muraillée, qui datait du troisième siècle finissant, englobait le -centre et la partie la plus considérable de la cité primitive. Elle -était percée de quatre portes correspondant à deux grandes rues qui se -coupaient à angles droits, et ornée, à ses extrémités méridionale et -septentrionale, de deux arcs de triomphe dont le dernier est encore -debout aujourd'hui. Son amphithéâtre, ses thermes opulents, fondés par -Constantin le Grand, les riantes villas disséminées dans ses environs, -en un mot, tout ce que ne protégeait pas l'enceinte rétrécie élevée -sous Dioclétien avait souffert cruellement pendant les désordres des -derniers siècles[496]. Toutefois, une florissante série de basiliques -chrétiennes, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur de la ville, la -consolait de ses revers et était pour elle le gage de jours meilleurs. -Depuis que la paix avait été rendue à l'Église, les tombeaux des saints -et des martyrs de Reims, alignés le long de la voie Césarée, qui -sortait de la ville par la porte du sud[497], s'étaient transformés en -opulents sanctuaires où les fidèles se complaisaient à multiplier les -témoignages de leur piété. Là se dressait Saint-Sixte, la plus ancienne -cathédrale de Reims, élevée sur le tombeau de son premier pasteur. -Voisine de Saint-Sixte, l'église dédiée aux martyrs Timothée et -Apollinaire gardait des souvenirs chers à la dévotion et au patriotisme -des Rémois. Saint-Martin, non loin de là, surgissait entouré d'hypogées -chrétiens remplis de peintures murales symboliques, dans le style de -celles qu'on retrouve dans les catacombes de Rome[498]. De l'autre -côté de la chaussée, et presque en face de ce groupe, l'œil était -attiré d'abord par Saint-Agricole, bâti au quatrième siècle par -l'illustre préfet Jovin; là se trouvait le beau sarcophage en marbre -blanc de ce grand homme de guerre, et aussi celui de saint Nicaise, -l'évêque martyr du cinquième siècle, substitué plus tard à saint -Agricole dans le patronage de ce sanctuaire. A côté de Saint-Agricole -était Saint-Jean, qui avait été probablement le baptistère de Reims -à l'époque où Saint-Sixte en était la cathédrale, et Saint-Celsin, -placé plus tard sous l'invocation de sainte Balsamie. Enfin, en arrière -du premier groupe et en s'éloignant de la chaussée, on voyait encore, -au milieu des tombeaux, un modeste oratoire dédié à saint Christophe, -auquel était réservé l'honneur d'abriter les cendres de saint Remi. Ce -grandiose ensemble d'édifices religieux avait poussé, comme des fleurs -suaves, sur les tombes des martyrs et des confesseurs; les fidèles -étaient venus grouper leurs habitations à l'ombre de leurs murailles -vénérées, et une seconde Reims, entièrement chrétienne, avait surgi en -dehors et à côté de la vieille cité romaine. Au surplus, l'intérieur de -la ville s'était lui-même enrichi, depuis la fin des persécutions, de -plusieurs nobles monuments, qui racontaient les triomphes de l'Église -et la foi des fidèles. Dès 314, l'évêque Bétause y avait bâti l'église -des Saints-Apôtres, qui s'appela plus tard Saint-Symphorien, et, dans -les premières années du cinquième siècle, saint Nicaise avait élevé -et dédié à la sainte Vierge le sanctuaire qui, depuis cette date, -est resté en possession du siège cathédral de Reims. C'est, on s'en -souvient, au seuil de cette église qu'il avait succombé, en 407, sous -les coups des Vandales, et Reims conservait avec émotion le souvenir de -son martyre, dont on montre encore aujourd'hui la place au milieu de la -basilique agrandie. Avec tous ces monuments sacrés, que desservait un -nombreux clergé, la ville était donc un centre religieux considérable, -et si l'on tient compte du prestige qui entourait son évêque saint -Remi, on n'aura pas de peine à se persuader que la métropole de -la deuxième Belgique était aussi, à certains égards, la métropole -religieuse du royaume des Francs. - -[Note 496: L. Demaison, _les Thermes de Reims_ (_Travaux de -l'Académie de Reims_, t. LXXV, année 1883).] - -[Note 497: C'est aujourd'hui la rue du Barbâtre.] - -[Note 498: Leblant, _Inscriptions chrétiennes de la Gaule_, t. I, -p. 448.] - -De concert, sans doute, avec le roi des Francs, saint Remi veilla à ce -que la fête eût tout l'éclat religieux et profane qu'elle comportait. -Tout ce qu'il y avait de personnages éminents dans le royaume y fut -convié[499], et les invitations allèrent même chercher les princes de -l'Église au delà des frontières[500]. Le baptême de Clovis prenait la -portée d'un événement international. La Gaule chrétienne en suivait -les préparatifs avec une attention émue; les princes de la hiérarchie -catholique tournaient du côté des Francs un regard plein d'espérance, -et un tressaillement d'allégresse parcourait au loin l'Église -humiliée sous le joug des hérétiques. En même temps, de sérieuses -préoccupations durent visiter les hommes d'État de l'arianisme, en -particulier dans les cours de Toulouse et de Ravenne. Qu'annonçait, -en effet, pour la famille des monarques barbares, cette diversité de -confession religieuse qui allait se produire pour la première fois au -milieu d'eux? Et que réservait au monde l'espèce de complicité morale -qu'ils sentaient sourdre entre le roi des Francs et les populations -catholiques soumises à leur autorité? - -[Note 499: C'est ce qui ressort du passage suivant de la lettre de -saint Avitus à Clovis: Conferebamus namque nobiscum tractabamusque, -quale esset illud, cum adunatorum numerosa pontificum manus sancti -ambitione servitii membra regia undis vitalibus confoveret, cum se -servis Dei inflecteret timendum gentibus caput. On ne connaît toutefois -aucun de ces prélats, sauf saint Soleine de Chartres (v. Appendice). -Il est parlé aussi de saint Vaast (_Vita Vedasti_, c. 3) et des saints -Médard et Gildard (_Vita sancti Gildardi_, dans _Analect. Bolland._, t. -VIII, p. 397).] - -[Note 500: S. Avitus, _Epistolæ_, 46 (41): Si corporaliter non -accessi, gaudiorum tamen communione non defui, quandoquidem hoc -quoque regionibus vestris divina pietas gratulationis adjecerit, ut -ante baptismum vestrum ad nos sublimissimæ humilitatis nuntius, qua -competentem vos profitebamini pervenerit.] - -Au milieu de l'allégresse des uns et de l'inquiétude des autres, se -leva enfin le grand jour qui devait faire de la nation franque la fille -aînée de l'Église catholique. Ce fut le 25 décembre 496, jour de la -fête de Noël. Jamais, depuis son existence, la ville de Reims n'avait -été témoin d'une solennité si grandiose; aussi avait-elle déployé -toute la pompe imaginable pour la célébrer dignement. De riches tapis -ornaient la façade des maisons; de grands voiles brodés, tendus à -travers les rues, y faisaient régner un demi-jour solennel; les églises -resplendissaient de tous leurs trésors; le baptistère était décoré -avec un luxe extraordinaire, et des cierges innombrables brillaient à -travers les nuages de l'encens qui fumait dans les cassolettes. Les -parfums, dit le vieux chroniqueur, avaient quelque chose de céleste, -et les personnes à qui Dieu avait fait la grâce d'être témoins de ces -splendeurs purent se croire transportées au milieu des délices du -paradis[501]. - -[Note 501: Velis depictis adumbrantur plateæ, ecclesiæ curtinis -albentibus adurnantur, baptistirium componitur, balsama difunduntur, -micant flagrantes odorem cerei, totumque templum baptistirii divino -respergeretur ab odore, talemque sibi gratiam adstantibus Deus tribuit, -ut æstimarent se paradisi odoribus collocari. Grégoire de Tours, II, -31.] - -Du palais de la porte Basée, où il avait pris sa résidence, le -roi des Francs, suivi d'un cortège vraiment triomphal, s'achemina -à travers les acclamations enthousiastes de la foule, jusqu'à la -cathédrale Notre-Dame, où devait avoir lieu le baptême. «Il s'avance, -le nouveau Constantin, écrit une plume contemporaine, il s'avance -vers la piscine baptismale pour se guérir de la lèpre du péché, et -les vieilles souillures vont disparaître dans les jeunes ondes de la -régénération[502].» Ce fut un défilé processionnel selon tout l'ordre -du rituel ecclésiastique. En tête venait la croix, suivie des livres -sacrés portés par des clercs; puis s'avançait le roi Clovis, dont -l'évêque tenait la main comme pour lui servir de guide vers la maison -de Dieu[503]. Derrière lui marchait Clotilde, la triomphatrice de -cette grande journée; elle était accompagnée de Théodoric, le fils aîné -du roi, et des princesses ses sœurs, Alboflède et Lanthilde, celle-ci -arienne, celle-là plongée jusqu'alors dans les ténèbres du paganisme. -Trois mille Francs, parmi lesquels toute la bande du roi, et un certain -nombre d'autres hommes libres de son armée[504], s'acheminaient -à la suite du monarque, et venaient, comme lui, reconnaître pour -chef suprême le Dieu de Clotilde. Les litanies de tous les Saints -alternaient avec les hymnes les plus triomphales de l'Église, et -retentissaient à travers la splendeur de la ville en fête comme les -chants des demeures célestes. «Est-ce là, aurait demandé Clovis à saint -Remi, le royaume du ciel que tu me promets?--Non, aurait répondu le -pontife, mais c'est le commencement du chemin qui y conduit[505].» - -[Note 502: Procedit novos Constantinus ad lavacrum, deleturus lepræ -veteris morbum, sordentesque maculas gestas antiquitus recenti latice -deleturus. Grégoire de Tours, II, 31.] - -[Note 503: Sicque præcedentibus sacrosanctis evangeliis et -crucibus, cum hymnis et canticis spiritualibus atque lætaniis, -sanctorumque nominis acclamatis, sanctus pontifex manum tenens regis -a domo regia pergit ad baptisterium, subsequente regina et populo. -Hincmar, _Vita sancti Remigii_ (Bouquet, III, pp. 376-377). On ne -s'étonnera pas de nous voir emprunter ces détails descriptifs à -Hincmar: l'ordre liturgique d'une cérémonie de ce genre était sans -doute le même au IXe siècle qu'au VIe.] - -[Note 504: Grégoire, II, 31, suivi par le _Liber historiæ_, c. 15, -se borne à dire d'une manière générale: De exercito ejus... amplius -tria milia. Frédégaire, III, 21, dit: sex milia Francis. Hincmar, _Vita -Remigii_, parle de trois mille sans compter les femmes et les enfants. -D'autre part, la _Vie de saint Soleine de Chartres_ connaît trois cent -soixante-quatre nobles baptisés avec Clovis. Il faut s'en tenir au -témoignage de Grégoire.] - -[Note 505: Dum autem simul pergerent, rex interrogavit episcopum, -dicens: Patrone, est hoc regnum Dei quod mihi promittis? Cui episcopus: -Non est hoc, inquit, illud regnum, sed initium viæ per quam venitur ad -illud. Hincmar, _Vita sancti Remigii_ (Bouquet, III, p. 377).] - -Arrivé sur le seuil du baptistère, où les évêques réunis pour la -circonstance étaient venus à la rencontre du cortège, ce fut le roi -qui, le premier, prit la parole et demanda que saint Remi lui conférât -le baptême[506]. «Eh bien, Sicambre, répondit le confesseur, incline -humblement la tête, adore ce que tu as brûlé, brûle ce que tu as -adoré[507].» Et la cérémonie sacrée commença aussitôt avec toute -la solennité qu'elle a gardée à travers les siècles. Répondant aux -questions liturgiques de l'officiant, le roi déclara renoncer au culte -de Satan, et fit sa profession de foi catholique, dans laquelle, -en conformité des besoins spéciaux de cette époque tourmentée par -l'hérésie arienne, la croyance à la très sainte Trinité était formulée -d'une manière particulièrement expresse. Ensuite, descendu dans la -cuve baptismale, il reçut la triple immersion sacramentelle au nom -du Père, du Fils et de l'Esprit-Saint. Au sortir du baptistère, on -lui administra encore le sacrement de confirmation, selon l'usage en -vigueur dans les baptêmes d'adultes. Les personnages princiers furent -ondoyés après le roi; Lanthilde, qui était déjà chrétienne, n'avait pas -besoin d'être rebaptisée, et on se borna à la confirmer selon le rite -catholique[508]. Quant aux trois mille Francs qui se pressaient sous -les voûtes sacrées, il est probable que le sacrement leur fut conféré -selon le mode de l'aspersion, déjà pratiqué à cette époque. Tous les -baptisés revêtirent ensuite la robe blanche, en signe de l'état de -grâce où ils entraient par la vertu du sacrement de la régénération. - -[Note 506: Rex ergo prior poposcit se a pontifeci baptizare. -Grégoire de Tours, II, 31. Ce _prior_ semble trahir une liturgie un peu -différente de l'actuelle: _Sacerdos interrogat_: Quo nomine vocaris? -_Catechumenus_ respondet: N... _Sacerdos_: Quid petis ab Ecclesia -Dei? _R._ Fidem, etc. V. le rituel romain, _Ordo baptismi adultorum_. -Ou bien a-t-on voulu marquer que dans son impatience Clovis n'a pas -attendu la question liturgique, mais qu'en vrai barbare il a passé -par-dessus les formalités?] - -[Note 507: Cui ingresso ad baptismum sanctus Dei sic infit ore -facundo: Mitis depone colla Sicamber, adora quod incendisti, incende -quod adorasti. Grégoire de Tours, II, 31.] - -[Note 508: Grégoire de Tours, II, 31.] - -La légende n'a pas voulu laisser passer le souvenir de la grande -journée du 25 décembre 496 sans y suspendre ses festons, et pendant -longtemps le peuple n'a connu le baptême de Clovis qu'à travers ses -récits merveilleux. On racontait qu'au moment d'ondoyer le roi, saint -Remi s'aperçut que le chrême qui devait être, selon les prescriptions -liturgiques, versé dans l'eau aussitôt après la bénédiction de celle-ci -faisait défaut, parce que le prêtre chargé de l'apporter n'avait pu se -frayer un passage à travers les flots de la multitude qui se pressait -aux abords. Alors il leva les yeux au ciel dans une supplication émue, -et voilà qu'une colombe, tenant dans son bec une ampoule remplie du -précieux onguent, descendit jusqu'à lui, la laissa tomber dans ses -mains et disparut. Telle était, dès le IXe siècle, la tradition -rémoise. Plus tard, lorsque l'usage se fut introduit de sacrer les -rois de France, on se persuada que le chrême miraculeux avait été -apporté du ciel, non pour le baptême, mais pour le sacre de Clovis, et -cette croyance a valu ensuite à l'église de Reims l'honneur de sacrer -tous les rois. On aurait tort de sourire de ces légendes: elles ne -manquaient pas de grandeur, et elles possédaient même une vraie valeur -nationale en un temps où le peuple français vénérait la couronne de ses -rois comme l'emblème de la patrie. Celle-ci lui semblait plus sainte -quand il en croyait les représentants consacrés par Dieu même, et il -faut respecter les poétiques fictions dont il a entouré l'origine de -son obéissance. - -Immense fut dans tous les milieux l'effet produit par le baptême de -Clovis. Partout où la vie chrétienne avait ouvert les yeux aux hommes -sur les intérêts généraux, on comprit que quelque chose de grand venait -de se passer. Les populations catholiques du royaume franc se sentirent -du coup relevées et rassurées: elles pouvaient regarder l'avenir en -face, maintenant que la framée de Clovis faisait la garde autour de -leurs sanctuaires; elles étaient désormais, sous tous les rapports, -les égales des barbares, qui partageaient leur foi et qui se rangeaient -sous la houlette des mêmes pasteurs. La journée de Reims mettait donc -le sceau à la conquête de la Gaule, en enlevant le dernier obstacle qui -s'opposât à la parfaite fusion des éléments indigènes et étrangers. -Elle rendit possible l'étonnant spectacle offert pour la première fois -au monde par un royaume barbare: des Romains adhérant à l'autorité d'un -roi germanique, non avec résignation, mais avec enthousiasme, et jetant -le vieux nom national dont ils étaient si fiers pour se parer, comme -d'un titre plus beau, du nom nouveau de Francs. Une nation catholique -était née, indestructiblement unifiée dans la même foi et sous le même -roi, par un ciment tellement fort que jamais les siècles n'ont réussi à -l'entamer. - -Et ce royaume, sujet de joie et d'orgueil pour les fidèles qui -l'habitaient, devenait en même temps un sujet d'espérance pour ceux -qui portaient le joug des hérétiques burgondes ou visigoths. Chaque -fois qu'un acte d'injustice ou de violence venait révolter les -consciences catholiques dans les royaumes ariens, les yeux des opprimés -se tournaient instinctivement du côté où ils voyaient sur le trône un -souverain catholique. Les royaumes ariens ne laissaient échapper aucune -occasion de multiplier ces tentations pour leurs sujets orthodoxes, et -quand ils assistaient à l'explosion de leurs sympathies franques, ils -s'indignaient de démonstrations qu'ils avaient follement provoquées. -Au fond, eussent-ils mis à ménager la conscience des orthodoxes le -même soin qu'ils semblaient avoir pour l'exaspérer, la création d'un -grand royaume catholique à côté de leurs constructions hybrides était -par elle-même un phénomène redoutable et menaçant, dans une époque où -la religion était la base principale, pour ne pas dire unique, des -royaumes et des sociétés. Quel contraste, dès le premier jour, entre -cette jeune nation fière et hardie qui s'avançait à pas de géant, -soulevée par une seule inspiration nationale et religieuse, et les -vieilles et branlantes monarchies ariennes, que tout le génie de leurs -fondateurs ne parvenait pas à empêcher de se lézarder incessamment, -assises qu'elles étaient sur un sol toujours remué par les discussions -confessionnelles! Il devenait manifeste que les monarchies ariennes -avaient fait leur temps en Occident, que la conversion de Clovis avait -déplacé le centre de gravité de l'Europe, et que l'avenir allait passer -du côté catholique. - -Quant à l'Église, elle célébrait un de ses plus éclatants triomphes. -Hier encore elle était, dans le monde entier, une société d'inférieurs, -et il semblait que pour avoir quelque titre à commander aux peuples -il fallût posséder la qualité d'hérétique. Aujourd'hui, par un vrai -coup de théâtre, la situation était brusquement renversée, et la -conversion des Francs apportait à l'Église l'émancipation d'abord, -la souveraineté ensuite. Il était difficile, à coup sûr, qu'à cette -heure on entrevît une Europe catholique et un moyen âge uni dans la -foi romaine. Nous voyons toutefois qu'il s'est trouvé un homme dont le -regard a été assez perçant pour deviner ces lointaines conséquences, -et la main assez ferme pour oser les retracer d'avance, en termes -prophétiques. Les archives de l'humanité contiennent peu de documents -d'un aussi haut intérêt que la lettre de félicitation écrite à Clovis -par saint Avitus de Vienne, qui était, au milieu des Burgondes ariens, -la gloire de l'Église catholique et le bon génie du royaume. On ne sait -ce qu'il faut admirer le plus, dans cette lettre vraiment historique, -de l'élévation du langage, de la justesse du coup d'œil, ou de -l'inspiration sublime de la pensée. - -«C'est en vain, écrit l'évêque de Vienne, que les sectateurs de -l'hérésie ont essayé de voiler à vos yeux l'éclat de la vérité -chrétienne par la multitude de leurs opinions contradictoires. Pendant -que nous nous en remettions au Juge éternel, qui proclamera au jour -du jugement ce qu'il y a de vrai dans les doctrines, le rayon de la -vérité est venu illuminer même les ténèbres des choses présentes. La -Providence divine a découvert l'arbitre de notre temps. Le choix que -vous avez fait pour vous-même est une sentence que vous avez rendue -pour tous. Votre foi, c'est notre victoire à nous. Beaucoup d'autres, -quand les pontifes de leur entourage les sollicitent d'adhérer à la -vraie doctrine, aiment à objecter les traditions de leur race et le -respect pour le culte de leurs ancêtres. Ainsi, pour leur malheur, ils -préfèrent une fausse honte au salut; ils étalent un respect déplacé -pour leurs pères en s'obstinant à partager leur incrédulité, et -avouent indirectement qu'ils ne savent pas ce qu'ils doivent faire. -Désormais, des excuses de ce genre ne peuvent plus être admises, après -la merveille dont vous nous avez rendus témoins. De toute votre antique -généalogie, vous n'avez rien voulu conserver que votre noblesse, et -vous avez voulu que votre descendance fît commencer à vous toutes les -gloires qui ornent une haute naissance. Vos aïeux vous ont préparé de -grandes destinées: vous avez voulu en préparer de plus grandes à ceux -qui viendront après vous. Vous marchez sur les traces de vos ancêtres -en gouvernant ici-bas; vous ouvrez la voie à vos descendants en voulant -régner au ciel. - -» L'Orient peut se réjouir d'avoir élu un empereur qui partage notre -foi: il ne sera plus seul désormais à jouir d'une telle faveur. -L'Occident, grâce à vous, brille aussi d'un éclat propre, et voit un -de ses souverains resplendir d'une lumière non nouvelle. C'est bien à -propos que cette lumière a commencé à la nativité de notre Rédempteur: -ainsi les eaux régénératrices vous ont fait naître au salut le jour -même où le monde a vu naître pour le racheter le Seigneur du ciel. Ce -jour est pour vous comme pour le Seigneur un anniversaire de naissance: -vous y êtes né pour le Christ comme le Christ pour le monde; vous y -avez consacré votre âme à Dieu, votre vie à vos contemporains et votre -gloire à la postérité. - -» Que dire de la glorieuse solennité de votre régénération? Je n'ai -pu y assister de corps, mais j'ai participé de cœur à vos joies; car, -grâce à Dieu, notre pays en a eu sa part, puisque avant votre baptême, -par un message que nous a bien voulu envoyer votre royale humilité, -vous nous aviez appris que vous étiez catéchumène. Aussi la nuit sainte -nous a-t-elle trouvés pleins de confiance et sûrs de ce que vous -feriez. Nous voyions, avec les yeux de l'esprit, ce grand spectacle: -une multitude de pontifes réunis autour de vous, et, dans l'ardeur de -leur saint ministère, versant sur vos membres royaux les eaux de la -résurrection; votre tête redoutée des peuples, se courbant à la voix -des prêtres de Dieu; votre chevelure royale intacte sous le casque du -guerrier, se couvrant du casque salutaire de l'onction sainte; votre -poitrine sans tache débarrassée de la cuirasse, et brillant de la même -blancheur que votre robe de catéchumène. N'en doutez pas, roi puissant, -ce vêtement si mou donnera désormais plus de force à vos armes; tout ce -que jusqu'aujourd'hui vous deviez à une chance heureuse, vous le devrez -à la sainteté de votre baptême. - -» J'ajouterais volontiers quelques exhortations à ces accents qui vous -glorifient, si quelque chose échappait à votre science ou à votre -attention. Prêcherais-je la foi au converti, alors qu'avant votre -conversion vous l'avez eue sans prédication? Vanterai-je l'humilité -que vous avez déployée en nous rendant depuis longtemps, par dévotion, -des honneurs que vous nous devez seulement depuis votre profession -de foi? Parlerai-je de votre miséricorde, glorifiée devant Dieu et -devant les hommes par les larmes et par la joie d'un peuple vaincu dont -vous avez daigné défaire les chaînes? Il me reste un vœu à exprimer. -Puisque Dieu, grâce à vous, va faire de votre peuple le sien tout à -fait, eh bien! offrez une part du trésor de foi qui remplit votre cœur -à ces peuples assis au delà de vous et qui, vivant dans leur ignorance -naturelle, n'ont pas encore été corrompus par les doctrines perverses: -ne craignez pas de leur envoyer des ambassades, et de plaider auprès -d'eux la cause du Dieu qui a tant fait pour la vôtre[509].» - -[Note 509: S. Avitus, _Epist._, 46 (41).] - -Ici, la main du copiste qui nous a gardé ces admirables effusions a été -distraite, et une lettre destinée à l'empereur de Constantinople a été -soudée maladroitement au document dont elle nous enlève les suprêmes -accents[510]. C'est le programme du peuple franc que nous avons entendu -formuler dans les dernières paroles du confesseur burgonde. Pour qui, -à quatorze siècles de distance, voit se dérouler dans le passé le rôle -historique de ce peuple alors enveloppé dans les ténèbres de l'avenir, -il semble qu'on entende un voyant d'autrefois prédire la mission d'un -peuple d'élus. La nation franque s'est chargée pendant des siècles de -réaliser le programme d'Avitus: elle a porté l'Évangile aux peuples -païens, et, armée à la fois de la croix et de l'épée, elle a mérité que -ses travaux fussent inscrits dans l'histoire sous ce titre: _Gesta Dei -per Francos_[511]. - -[Note 510: Sur la discussion relative à ce document, voir à -l'Appendice.] - -[Note 511: Sur la lettre du pape Anastase à Clovis, qui est un -document apocryphe, voir l'Appendice.] - -Il était dit que Clovis ne goûterait pas jusqu'à l'ivresse la joie de -ces grands événements. Quelques jours s'étaient écoulés depuis son -baptême, que sa sœur Alboflède, qui, à ce qu'il paraît, avait embrassé -la vie religieuse après sa conversion[512], fut enlevée à sa tendresse. -Ce lui fut un sujet d'amère douleur, à laquelle s'associèrent ses amis. -En apprenant la pénible nouvelle, saint Remi se hâta de lui envoyer un -de ses prêtres avec une lettre de condoléances dans laquelle, tout en -s'excusant de ne pas aller le trouver en personne, il se disait prêt, -au premier appel du roi, à se mettre en route, malgré la rigueur du -climat, pour se rendre auprès de lui. Le langage à la fois ému et ferme -du pontife était bien fait pour relever l'âme du nouveau converti, -en le rassurant sur les destinées immortelles de la sœur qu'il avait -perdue, et en lui rappelant ses devoirs d'homme d'État. - -[Note 512: C'est une conjecture d'A. de Valois, t. I, p. 261, -reprise de nos jours par Hauck, _Kirchengeschichte Deutschlands_, t. I, -p. 227.] - -» Je suis accablé moi-même par la douleur que vous cause la mort de -votre sœur Alboflède, de glorieuse mémoire. Mais nous avons de quoi -nous consoler en pensant que celle qui vient de quitter cette vie -mérite plutôt d'être enviée que pleurée. Elle a vécu de manière à nous -permettre de croire que le Seigneur l'a prise auprès de lui, et qu'elle -est allée rejoindre les élus dans le ciel. Elle vit pour votre foi -chrétienne, elle a maintenant reçu du Christ la récompense des vierges. -Non, ne pleurez pas cette âme consacrée au Seigneur; elle resplendit -sous les regards de Dieu dans la fleur de sa virginité, et elle porte -sur la tête la couronne réservée aux âmes sans tache. Ah! loin de nous -de la pleurer, elle qui a mérité de devenir la bonne odeur du Christ, -et de pouvoir, par lui, venir au secours de ceux qui lui adressent des -prières. Chassez donc, seigneur, la tristesse de votre cœur, et dominez -les émotions de votre âme: vous avez à gouverner avec sagesse, et à -vous inspirer de pensées qui soient à la hauteur de ce grand devoir. -Vous êtes la tête des peuples et l'âme du gouvernement: il ne faut -pas qu'ils vous croient plongé dans l'amertume de la douleur, eux qui -sont habitués à vous devoir toute leur félicité. Soyez donc vous-même -le consolateur de votre âme; veillez à ce qu'elle ne se laisse pas -enlever sa vigueur par l'excès de la tristesse. Croyez-le bien, le Roi -des cieux se réjouit du départ de celle qui nous a quittés, et qui est -allée prendre sa place dans le chœur des vierges[513].» - -[Note 513: M. G. H. _Epistolæ Merovinginci et Karolini ævi_, t. I, -p. 112.] - -Ainsi, comme pour achever l'éducation catholique du royal converti, -les joies du baptême, les douleurs de la mort et les consolations de -l'amitié chrétienne visitaient son âme novice encore dans sa carrière -religieuse. Les Francs, de leur côté, s'enorgueillissaient de leur -titre nouveau. Pendant que dans le palais royal les larmes coulaient, -l'allégresse de la conversion remplissait plus d'une ces âmes héroïques -et fières qui avaient passé par la piscine de Reims. Dans leur joie -d'être à Jésus-Christ, elles s'épanchaient en accents dont la naïveté -n'a encore rien perdu de sa fraîcheur printanière. Écoutons retentir -à travers les âges la voix jeune et passionnée du poète inconnu qui, -parlant pour beaucoup d'autres, a inscrit en tête de la _Loi salique_ -l'hymne de la nativité d'un grand peuple: - -«Vive le Christ qui aime les Francs! Qu'il garde leur royaume, qu'il -remplisse leurs chefs de la lumière de sa grâce, qu'il protège leur -armée, qu'il leur accorde l'énergie de la foi, qu'il leur concède par -sa clémence, lui le Seigneur des seigneurs, les joies de la paix et -des jours pleins de félicité! Car cette nation est celle qui, brave -et vaillante, a secoué de ses épaules le joug très dur des Romains, -et c'est eux, les Francs, qui, après avoir professé la foi et reçu le -baptême, ont enchâssé dans l'or et dans les pierres précieuses les -corps des saints martyrs, que les Romains avaient brûlés par le feu, -mutilés par le fer ou livrés aux dents des bêtes féroces![514]» - -[Note 514: Prologue de la Loi salique. M. O. Dippe, _Der Prolog -der Lex Salica_, me semble avoir solidement établi (_Historische -Vierteljahrschrift_, 1899) que la rédaction de ce prologue doit être -placée en 555-557.] - -Ces paroles sont le commentaire le plus éloquent et le plus clair du -grand acte du 25 décembre 496; y ajouter quelque chose, ce serait -diminuer leur mâle et simple beauté. - - -FIN DU TOME PREMIER - - - - -TABLE DES NOMS PROPRES - -CITÉS DANS LE PREMIER VOLUME - -A - -Adrien, empereur romain, 105. - -Ægidius, comte romain, 200, 203, 204, 205, 206, 207, 208, 210, 211, -212, 214, 215, 217, 218, 223, 226, 228, 229, 230, 231, 234, 237, 239, -252. - -Ælius, chef de Bagaudes, 24. - -Aétius, 52, 169, 172, 173, 174, 175, 187, 188, 189, 190, 193, 194, 195, -196, 203, 204, 205, 207, 209, 212, 214, 228, 231, 296. - -Afrique, XXV, 25, 62, 126, 132, 208. - -Agen, 145. - -Agricole (saint), de Reims, 134, 326. - -Agrippine, femme de Germanicus, 281, _n._ 4. - -Agrippine, mère de Néron, 11. - -Agrippinus, comte romain, 206, 210. - -Agrœcius (saint), évêque de Trèves, 132. - -Aignan (saint), évêque d'Orléans, 193. - -Aisne (l'), rivière, 232, 239, 315. - -Alains (les), 118, 189, 209. - -Alamans (les), 26, 49, 60, 61, 62, 66, 67, 72, 13, 79, 80, 91, 96, 100, -107, 109, 110, 116, 157, 196, 215, 245, 258, 294, 295, 296, 297, 298, -299, 301, 303, 304, 305, 307, 308, 309, 310, 312, 313, 314, 315. - -Alaric I, roi des Visigoths, XXV, 117. - -Alaric II, roi des Visigoths, 235. - -Alboflède, sœur de Clovis, 219, 330, 338. - -Aldoflède, sœur de Clovis, 219, 278, 279, 290. - -Alexandre Sévère, empereur romain, 60. - -Alexandrie d'Égypte, 139. - -Algérie, 8. - -Allaines, 174. - -Allectus, usurpateur, 79. - -Allemagne, XVI, 267. - -Alpes (les), 116, 215, 297, 308, 313. - -Alsace (l'), 99, 296, 297, 301. - -Amandus, chef de Bagaudes, 24. - -Ambiorix, roi des Éburons, 8. - -Ambroise (saint), évêque de Milan, 18, 114, 141, 151. - -Amiens, 26, 78, 109, 119, 147, 182, 220. - -Ammien Marcellin, 94, 95, 106, 108, 110. - -Ampsivariens (les), 41, 50, 111, 115. - -Amretoutos, 12. - -Andernach, 7, 107, 119. - -_Andethanna_, 149. - -Angers, 207, 210, 212, 213, 214, 217, 261. - -Anglo-Saxons (les), 41. - -Anjou (l'), 209. - -Annibal, 53. - -Anthémius, empereur romain, 213. - -Antioche, 144. - -Antoine l'Ermite (saint), 139, 140. - -Aper (saint), évêque de Reims, 133. - -Apodemius, agent provocateur, 92. - -Apollinaire (saint), martyr de Reims, 131, 326. - -Aquilée, 90, 113, 116. - -Aquitaine (l'), 5, 273. - -Aquitains (les), 5. - -_Ara Ubiorum_, 11. - -Arbogast, comte romain, 51, 113, 114, 115, 116. - -Arcis-sur-Aube, 246. - -Arcueil, 102. - -Ardaric, roi des Gépides, 193. - -Ardenne (l'), 6, 15, 20, 34, 125, 146, 149. - -_Argentaria_, 110. - -_Argentoratum_, v. Strasbourg. - -Arles, 119, 120, 132, 144, 168, 205. - -Arlon, 19, 20. - -Arminius, 51. - -Armorique (l'), 121, _n._ - -Armoriques (les), 254, 257. - -Arouaise (la forêt d'), 6. - -Arras, 6, 17, 119, 130, 153, 154, 172, 175. - -Artois (l'), 150, 172, 174, 177. - -Arvandus, ancien préfet du prétoire, 210. - -Ascaric, roi franc, 79, 161, 162. - -Ascyla, mère du roi franc Richimir, 161, 162, _n._ - -Asie (l'), 68 - -Asie mineure (l'), 180. - -Astolphe, roi des Lombards, XVI. - -Ataulf, roi des Visigoths, XXII, 56. - -Athanase (saint), patriarche d'Alexandrie, 134, 138, 141, 143, 144. - -Athènes, 18. - -Attigny, 315. - -Attila, roi des Huns, 59, 186, 187, 188, 189, 190, 191, 193, 194, 195, -198, 210, 232, 246. - -Aufidius, prêtre de Trèves, 136. - -Augsbourg, 296. - -Augurina, 136. - -Augurinus, 136. - -Auguste, empereur romain, 10, 11, 33, 43, 68. - -Augustin (saint), évêque d'Hippone, XXV-XXVII, 141. - -Aumenancourt, 26. - -Aurélien, empereur romain, 23, 46, 47, 62, 65, 66. - -Ausone, XX, 17. - -Authie (l'), rivière, 176. - -Auxerre, 99, 209. - -Autun, 99. - -Auvergne (l'), 228, 258. - -Avitus, empereur romain, 121, 196. - -Avitus (saint), évêque de Vienne en Dauphiné, 164, 283, 284, 334, 337. - -Avranches, 260, _n._ 3. - - -B - -Bagaudes (les), 24, 27, 72, 97. - -Bâle, 2, 106, 296. - -Balsamie (sainte), 327. - -Baralle, 274. - -Barbastre (rue du), à Reims, 244, _n._ 2. - -Barbation, 95. - -Basée (porte), à Reims, 325, 329. - -Basin, roi de Thuringe, 200. - -Basine, femme de Childéric, 200, 201, 202, 203, 219, 223. - -Bastarnes (les), 190. - -Bataves (les), 8, 39, 41, 50, 87. Lètes Bataves, 257, 258. Ile des -Bataves, 74, 77, 86, 177. - -Batavie, 2, 43, 74, 79, 86, 87, 125. - -_Batavodurum_, 7. - -Baudardus, prêtre du diocèse d'Avranches, 260, _n._ 3. - -Baudastes, prêtre du diocèse d'Avranches, 260, _n._ 3. - -Baudouin de Constantinople, XVII. - -Bavay, 4, 22, 171. - -Bayeux, 207, 258, 260. - -Beauvais, 26, 78, 130, 135. - -Belges (les), 10, 18. - -Belgique (la), XVI, 5, 8, 10, 16, 17, 22, 76, 85, 86, 101, 104, 111, -124, 125, 126, 127, 143, 149, 150, 151, 153, 156, 161, 166, 172, 173, -177, 196, 232, 259, 276, 277, 324. - -Belgique première (la), 133, 215, 247, 294, 296. - -Belgique deuxième (la), 22, 23, 119, 130, 133, 153, 154, 196, 224, 225, -_n._ 2, 226, 240, 291, 325, 327. - -Belgique (les deux), 126, 129. - -Benoît (saint), de Nursie, 147. - -Berg (le pays de), 34. - -Bernard (saint), 147. - -Berry (le), 146. - -Besançon, 296. - -Bessin (le), 260, 263. - -Betausius (saint), v. Imbetausius. - -Bièvre (la), rivière, 102. - -Bingen, 7, 107. - -Bodeheim, 166, 167. - -Bodogast, 166. - -Boduognat, roi des Nerviens, 8. - -Boëce le philosophe, 311. - -Bohême (la), 53. - -Bonitus, 91. - -Bonn, 7, 107, 137. - -Bonosus, 59, 69, 151. - -Bordeaux, 15, 236, 261. - -Boulogne-sur-Mer, 2, 6, 72, 74, 75, 77, 79, 104, 119, 153, 180, 207. - -Boulogne (le bois de), 102. - -Boulonnais (le), 177, 260. - -Bourges, 213. - -Bourgogne (la), 146, 258. - -Brabant (le), 150, 176, 183. - -Brabant septentrional (le), 88. - -_Brariatus_, 18. - -Bretagne (l'île de), 24, 25, 64, 74, 75, 77, 79, 104, 105, 107, 120, -121, _n._ 132. - -Bretagne (la presqu'île de), 260. - -Bretons (les), 121, _n._ 1, 213, 259, 263, 264, 265. - -Brice (saint), évêque de Tours, 220. - -Brito, évêque de Trèves, 132. - -Bructères (les), 41, 42, 48, 50, 80, 115, 190. - -Bruges, 6. - -Brumagen, 99. - -Burgondes (les), 72, 73, 168, 173, 189, 190, 210, 228, 280, 281, 283, -297, 334. - -Burgondie (la), 282, 284. - -Byzance, XV. - - -C - -Cambrai, 130, 158, 170, 171, 172, 175, 176, 182, 183, 184, 268, 269, -270, 274, 276. - -Cambrésis (le), 177, 274. - -Campanie (la), 150, 158. - -Campine (la), 85, 86, 88, 146. - -Canche (la), rivière, 172, 173, 176. - -Caninéfates (les), 40. - -Capitole (le), XIX, 28, 233. - -Capoue, 144. - -Caracalla, 60. - -Carausius, 72, 73, 76, 77, 79, 85, 180. - -Carétène, reine des Burgondes, 281, 283. - -Cariovisc, général romain, 51. - -Carolingiens (les), 40, 277. - -Carthage, 68. - -Cassel, 6. - -Cassiodore, 309, 311. - -Castel, vis à vis de Mayence, 4. - -Castinus, comte romain, 121, 162. - -_Castra Herculis_, 107. - -Caton l'Ancien, 14. - -Celsin (saint), de Reims, 327. - -Celtes (les), 33, 103. - -Cernunnos (le dieu), 102. - -Césarée (la voie), à Reims, 326. - -Chaibons (les), 72. - -Châlons-sur-Marne, 295. - -Chalon-sur-Saône, 285, _n._ 3. - -Chamaves (les), 26, 41, 50, 78, 80, 87, 105, 107, 115, 258. - -Champagne (la), 193, 258. - -Champs Décumates (les), 296. - -Chararic, roi franc, 233, 234, 268, 269, 270, 271, 274, 276. - -Charbonnière (la forêt), 6, 34, 112, 170. - -Charietto, chef salien, 106. - -Charlemagne, XVI. - -Chartres, 258. - -Chattes ou Cattes (les), 39, 42, 46, 115, 196, 308. - -Chattuariens (les), _v._ Hattuariens. - -Chauques (les), 22, 40, 41, 48, 74. - -Chavigny, 234. - -_Chemin de la Barbarie_ (le), près de Reims, 244. - -Chérusques (les), 80. - -Childéric, 184, 185, 191, 196, 197, 198, 199, 200, 201, 202, 203, 204, -206, 207, 213, 214, 215, 217, 218, 219, 220, 221, 223, 224, 254, 261. - -Chillon, 261. - -Chilpéric, roi de Lyon, 281, 282, 283. - -Chinon, 211. - -Chnodomar, chef alaman, 91, 295. - -Christophe (Saint-), église à Reims, 327. - -Chrona ou Saedeleuba, sœur de sainte Clotilde, 282. - -Civilis, 9, 39, 42. - -Claude Mamertin, 18. - -Clematius, 135. - -Clermont-Ferrand, 291, 321. - -Clodion, roi des Francs, 88, 162, 165, 167, 168, 169, 170, 171, 172, -174, 175, 177, 180, 181, 182, 183, 184, 185, 186, 189, 196, 197, 204, -217, 227, 233, 260, 267, 268, 276. - -Clodomir, roi des Francs, 288. - -_Clodovich_, _v._ Clovis. - -Clotilde (sainte), reine des Francs, 280, 282, 284, 285, 286, 287, 288, -289, 291, 292, 293, 304, 306, 314, 317, 323, 325, 329, 330, 339. - -Clovis, roi des Francs, XXVIII, XXIX, 88, 137, 158, 161, 162, 163, 164, -179, 202, 203, 214, 216, 217, 218, 219, 220, 221, 223, 224, 226, 227, -233, 235, 236, 237, 238, 239, 240, 241, 242, 243, 244, 245, 246, 247, -248, 249, 250, 251, 253, 255, 256, 259, 261, 264, 265, 266, 267, 268, -269, 270, 271, 272, 273, 274, 275, 276, 277, 278, 280, 281, 283, 284, -286, 287, 288, 289, 290, 293, 300, 301, 302, 303, 304, 305, 306, 307, -308, 309, 310, 311, 312, 313, 314, 315, 316, 317, 318, 319, 320, 322, -323, 324, 325, 328, 329, 330, 332, 334, 338, 339. - -Coblenz, 7. - -Cologne, 1, 2, 4, 5, 7, 11, 22, 34, 63, 65, 66, 70, 81, 86, 91, 93, 94, -96, 98, 99, 101, 109, 111, 115, 118, 119, 126, 127, 129, 130, 131, 132, -133, 135, 136, 144, 145, 153, 156, 158, 183, 211, 274, 298, 299, 300, -301, 321. - -Colmar, 295. - -Colvide (la), forêt, 6. - -Comm, roi des Atrébates, 8. - -Commode, empereur romain, 22. - -Constance, empereur romain, 84, _n._, 90, 91, 98, 99, 100, 109, 144, -145. - -Constance, général romain, 120. - -Constance (Chlore), 74, 77, 78, 79, 102, 221. - -Constant, empereur romain, 83, 84, _n._, 90. - -Constantin le Grand, empereur romain, XXII, 29, 79, 80, 81, 82, 83, 85, -91, 96, 97, 129, 132, 133, 157, 161, 221, 321, 326, 329. - -Constantin II, empereur romain, 83. - -Constantin, usurpateur, 120. - -Constantinople, XVII, 337. - -Corse (l'île de), 33. - -Corvinus, héros romain, 63. - -Coutances, 258, 260. - -Crépin (saint), 131, 232. - -Crépinien (saint), 131, 232. - -Crillon, 317, N. 2. - -Crispus, fils de Constantin le Grand, 82, 83. - -Crouy, 239. - -Curius Dentatus, 53. - - -D - -Danube (le), fleuve, 29, 32, 60, 62, 66, 67, 296, 297. - -Decentius, 90. - -Decius, empereur romain, 61. - -Démer (le), rivière, 176. - -Déols, 213. - -Deuso, 110. - -Deutz, 4, 81, 119, _n._ - -Didier, roi des Lombards, XVI. - -Didius Julianus, empereur romain, 22. - -Dioclétien, empereur romain, 63, 64, 70, 71, 72, 77, 109. - -_Dispargum_, 162, 169, _n._ 183, 238. - -_Divitia_, _v._ Deutz. - -Donatien (saint), évêque de Reims, 133, 261. - -Drachenfels (le), 137. - -Drusus, fils d'Auguste, 3, 4, 107. - -Duisburg, 110, _n._ - - -E - -Éburons (les), 11, 34. - -Edobinc, chef franc, 120. - -Éduens (les), 29. - -Eifel (l'), 6, 34, 298, 299. - -Émétérius, 137. - -Ems (l'), rivière, 40. - -Ennodius, rhéteur, 312. - -Entre-Seine-et-Loire (l'), 209, 212, 251, 252, 256, 258, 259, 276. - -Entre-Rhin-et-Danube (l'), 296. - -Epagny, 234. - -_Esatech_, nom controuvé, 76, _n._ - -Escaut (l'), fleuve, 6, 74, 75, 76, 88, 119, 168, 170, 171, 175, 191, -203, 207, 217, 219, 238, 278, 321. - -Espagne (l'), XVI, 62, 64, 132, 148, 149, 205, 283. - -Esus, dieu gaulois, 102. - -Étienne (Saint-), église de Paris, 102. - -Étrurie (l'), 117. - -Eucharic, roi des Alains, 209. - -Eudoxius, médecin, 210. - -Eugène, usurpateur, 115, 116. - -Euphratas, évêque de Cologne, 133, 144. - -Euphrate (l'), fleuve, 50, 71. - -Eunius, chef d'esclaves révoltés, 24. - -Euric, roi des Visigoths, 210, 213, 216, 227. - -Europe (l'), 6, 188, 194, 277, 278, 280, 301, 305, 324, 334. - -Euspicius, moine, 247, 248. - -Eutropie (sainte) de Reims, 153. - -Exsuperantius, général romain, 121. - -Exsuperius, chrétien de Trèves, 136. - - -F - -Fabricius, 53. - -Famars, 119, 159, _n._ 2. - -Faramond, roi prétendu des Francs, 76, 163, _n._ - -Farron, 270. - -Félix, exorciste de Trèves, 132. - -Félix, évêque de Nantes, 263. - -Flandre (la), 6, 88, 89, 150, 158, 170, 277, 321. - -Florentius, préfet du prétoire des Gaules, 104. - -France (la), XVI, 7, 48, 112, 145, 177, 196, 223, 246, 332. - -_Francia_, 18, 163, _n._ - -Franconie (la), 308. - -Francs (les), XV-XVIII, 45, 46, 47, 48, 49, 53, 54, 60, 61, 62, 64, 65, -66, 67, 68, 69, 70, 72, 73, 74, 75, 77, 79, 81, 82, 83, 84, 85, 86, 87, -88, 89, 90, 91, 92, 93, 96, 100, 101, 103, 104, 105, 108, 109, 110, -112, 113, 114, 115, 116, 118, 119, 120, 121, 124, 142, 154, 156, 157, -158, 159, 160, 161, 162, 163, 165, 166, 167, 168, 169, 171, 173, 174, -175, 176, 177, 179, 183, 184, 186, 187, 189, 190, 191, 193, 194, 195, -199, 200, 203, 204, 207, 213, 214, 218, 220, 223, 224, 226, 227, 228, -233, 235, 236, 237, 239, 241, 244, 245, 246, 247, 249, 250, 254, 255, -256, 257, 259, 263, 264, 270, 275, 279, 280, 281, 284, 287, 288, 290, -291, 294, 297, 298, 299, 303, 304, 307, 308, 309, 311, 314, 317, 321, -324, 325, 327, 328, 329, 331, 333, 334, 338, 340. - -Francs (les) de Belgique, 276, 277. - --- Germaniques, 238. - --- du Neckar, 196. - --- de Tournai, 267. - -Francs (les) Ripuaires, 87, 88, 157, 158, 169, _n._, 183, 187, 189, -191, 267, 268, 298, 299, 300, 301. - -Francs (les) Saliens, 85, _n._, 87, 88, 104, 105, 106, 107, 119, 157, -158, 169, 183, 187, 189, 191, 196, 204, 207, 224, 227, 294, 298, 300, -301, 321. - -Frédégaire, chronique connue sous ce nom, 162, 185. - -Frédéric, chef visigoth, 206. - -Frisons (les), 40, 78. - -Fronton, rhéteur, 18. - -Fusigny, 7. - - -G - -Gaiso, soldat franc, 90. - -_Gallicana_ (la légion), 45. - -Gallien, empereur romain, 61, 62, 63, 64, 86. - -Gallus (saint), évêque de Clermont-Ferrand, 321. - -Gallo-Romains (les), 211, 229, 249, 259, 263. - -Garonne (la), fleuve, 15. - -Gaule (la), XV, 1, 2, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 14, 16, 20, 21, 23, -24, 25, 27, 29, 42, 44, 46, 47, 48, 55, 62, 63, 64, 65, 67, 69, 70, 72, -73, 75, 77, 79, 81, 83, 85, 86, 89, 90, 91, 96, 97, 98, 100, 103, 104, -105, 106, 107, 108, 109, 110, 111, 113, 119, 120, 121, 124, 125, 126, -127, 128, 131, 132, 133, 135, 143, 145, 146, 147, 148, 150, 151, 152, -154, 157, 158, 161, 168, 170, 171, 173, 175, 187, 189, 190, 192, 195, -196, 197, 203, 204, 205, 206, 207, 208, 209, 210, 212, 214, 215, 216, -217, 221, 224, 226, 227, 228, 229, 230, 231, 233, 234, 235, 236, 245, -246, 250, 251, 253, 254, 256, 257, 258, 261, 262, 263, 267, 275, 276, -277, 278, 291, 293, 294, 295, 296, 301, 314, 322, 333. - -Gaule Belgique (la), 1, 5, 101, 122, 150, 181, 221, 232. - -Gaule Celtique (la), 275. - -Gaule chrétienne (la), 328. - -Gaule franque (la), 118, 229, 263. - -Gaule romaine (la), 184, 215, 238, 241, 244, 251, 252, 265, 290, 320. - -Gaule de Syagrius (la), 238. - -Gaulois (les), 5, 11, 44, 210. - -Gebavultus, roi des Alamans, 297, _cf._ Gibuldus. - -Gélons (les), 190. - -Genève, 280, 281, 282, 283. - -Geneviève (sainte), 148, 192, 216, 217, 246. - -Genebaud, roi franc, 75, 76, 111, 161. - -Genséric, roi des Vandales, 59, 207, 208. - -_Gentils_, 137. - -Gépides (les), 190, 193. - -Géréon (saint), martyr de Cologne, 135. - -Germain (saint), évêque d'Auxerre, 209. - -Germains (les), 4, 11, 12, 25, 33, 37, 41, 42, 44, 49, 51, 53, 54, 57, -66, _n._, 113, 154. - -Germanicus, fils de Tibère, 40. - -Germanie (la), XXII, 3, 11, 29, n., 34, 38, 48, 49, 55, 68, 69, 89, 96, -104, 107, 126, 127, 144, 150, 153, 161, 163, 187, 262. - -Germanie (la) première, 118, 196. - -Germanie (la) deuxième, 22, 23, 111, 119, 126, 156. - -Germanie (les deux), 124, 128, 129. - -Gerontius, lieutenant de l'usurpateur Constantin, 120. - -Gervais (saint), martyr, 232. - -Gibuldus, roi des Alamans, _v._ Gebavultus. - -Gildardus, évêque de Rouen, 260, _n._ 3, 328, _n._ 1. - -Goar, chef alain, 118. - -Godard (saint), v. Gildardus. - -Godefroi de Bouillon, XVII. - -Godegisil, roi des Vandales, 118. - -Godegisil, roi des Burgondes, 281, 282, 283. - -Godomar, roi des Burgondes, 281. - -Gondebaud, roi des Burgondes, 281, 282, 283, 289, _n._, 306. - -Gordien III, empereur romain, 45, _n._ - -Goths (les), XVIII, 61, 62, 83, 186, 212, 235, 283. - -Goths (les) d'Espagne, 190. - -Grandpont, 315. - -Gratien, empereur romain, 109, 110, 139. - -Grèce (la), 68. - -Grecs (les), 125. - -Grégoire de Tours (saint), 160, 161, 162, 175, 185, 197, 211, 230, 235, -238, 244, 245, 261, 267, 269, 272, 274, 275, 286, 301, 319, 320, 324. - -Grégoire VII (saint), pape, XVII. - -Gueldre (la), 11, 43. - -Gugernes (les), 11, 43, 87. - -Gundioch, roi des Burgondes, 281. - - -H - -Hainaut (le), 183. - -Haldaccus, 12. - -Haldegast, général romain, 51. - -Hamaland (le), 41. - -_Hamsit_, 18. - -Hariobaud, roi des Alamans, 57. - -Hariomund, général romain, 51. - -Harmonius, commentateur, 18. - -Hattuariens (les), 26, 41, 106, 258. - -_Helena_, _v._ Vieil-Hesdin. - -Hélène, sœur de l'empereur Constance, 98. - -Helesmes, 174, _n._ - -Hellespont (l'), 190. - -Helvétie (l'), 313. - -Henri IV, roi de France, 198. - -Hercule (les colonnes d'), 69, 80. - -Hercynienne (la forêt), 119, 192. - -Hermanaric, roi des Goths, 191. - -Herminon, héros mythique, 45. - -Herminons (les), 44. - -Hérules (les), 72. - -Hilaire (saint), évêque de Poitiers, 143. - -Hilaritas, religieuse de Trèves, 138. - -Hildemund, général romain, 51. - -Hesbaye (la), 277. - -Hesse (la), 299. - -Hincmar, archevêque de Reims, 244. - -Hippone, XXVI. - -Hollande (la), 40. - -Homère, XVII, 18, 99. - -Hongrois (les), XVIII. - -Honorat (saint), abbé de Lérins, 151. - -Honorius, empereur romain, 59, 120. - -Hubert (saint), évêque de Liège, 191. - -_Hugdietrich_, 280, _n._ _v._ aussi Théodoric, roi d'Austrasie. - -Hundsrück (le), 7, 26. - -Huns (les), 49, 172, 186, 188, 190, 191, 192, 193, 194, 195, 210. - - -I - -Ibliomarius, 12. - -Idacius, chroniqueur, 169. - -Igel, 14. - -Ilyrie (l'), 33, 61. - -Imbetausius, évêque de Reims, aussi Betausius, 132, 134, 327. - -Indiens (les), 49. - -Ingévons (les), 44. - -Ingon, héros mythique, 45. - -Irénée (saint), évêque de Lyon, 128, 129, 150. - -Isis, déesse, 125, 232. - -Israël, XXIV. - -Istévons (les), 44, 45, 47. - -Istion, héros mythique, 45. - -Italie (l'), XVI, 25, 53, 113, 116, 126, 132, 141, 195, 205, 211, 215, -228, 254, 278, 283, 296, 297, 308, 309, 311, 312, 313. - -Ithacius, 148. - - -J - -Jacques Bonhomme (les), 24. - -Jean (Saint-), église de Reims, 326. - -Jeanne d'Arc, 148. - -Jérôme (saint), 84, 143, 151, 171. - -Jérusalem, XVII. - -Jouy-aux-Arches, 13. - -Jovin, préfet des Gaules, 134, 295, 326. - -Jovin, usurpateur, 120, 121, _n._ 3. - -Juilly, 7. - -Julien l'Apostat, empereur romain, 85, _n._, 97, 98, 99, 100, 101, 103, -104, 105, 106, 107, 108, 161, 175, 180, 297. - -Juliers (le pays de), 101. - -Julius d'Autun, 168, _n._ - -Julius Florus, Trévire, 9. - -Jupiter, 102. - -Juvigny, 234, 239. - - -K - -Katwyk, 7. - -Kennemerland (le), 40, _n._ - - -L - -Lactance, rhéteur chrétien, 18, 151. - -Langénieux, 7. - -Langres, 26, 78, 79, 296. - -Laniogais, général romain, 51, 90. - -Lanthilde, sœur de Clovis, 290, 330, 331. - -Laon, 291. - -Latium (le), 34. - -Lauto, évêque de Coutances, 260, _n._ 3. - -Léa, religieuse de Trèves, 138. - -Lech (le), rivière, 296. - -Lens, 174. - -Lérins, 151. - -Lésigné, 7. - -Lètes (les), 25, 97, 100, 275, _n._ 1. - -Libanius, rhéteur grec, 97. - -Libye (la), 68. - -Licinius, empereur romain, 91. - -Ligugé, 147. - -_Limes_ (le), 296. - -Lippe (la), rivière, 41. - -Lisieux, 260, _n._ 3. - -Lithardus, évêque de Séez, 260, _n._ 3. - -_Littus Saxonicum_, (le), 260, _n._ 3. - -Loire (la), fleuve, 121, 168, 180, 206, 207, 209, 211, 214, 217, 223, -228, 230, 235, 245, 251, 260, 261, 262, 263, 266, 324. - -Loiret (le), rivière, 206. - -Lollianus, empereur gaulois, 64. - -Lollius, général romain, 43. - -Lombards (les), 253. - -Loup (saint), évêque de Troyes, 291, 297. - -Louvigny, 7. - -Louvre (le), 102. - -Lucien (saint), de Beauvais, 130, 135. - -Lucius, romain de Trèves, 121. - -Lucumon, 281, _n._ 4. - -_Lugdunum_, 7. - -Lupula, romaine de Trèves, 136. - -Lusitanie (la), 16. - -Lutèce, 101, 103, 246, _v._ aussi Paris. - -Lyon, 2, 4, 10, 11, 69, 90, 125, 204, 281. - -Lyonnaise (la), province de la gaule, 5. - -Lys (la), rivière, 175, 176. - - -M - -Macrianus ou Macrien, roi des Alamans, 57, 109, 110. - -Macrinus, diacre de Trèves, 132. - -Maestricht, 4, 145. - -Majorien, empereur romain, 59, 169, _n._, 170, 174, 205, 207. - -Magnence, usurpateur, 90, 91, 116, 145. - -Malaric, chef franc, 51, 92, 95, 137. - -Mallosus (saint), martyr de Xanten, 131, 137. - -Maine (le), 275, _n._ 1. - -Manche (la), mer, 72, 79, 104, 230, 259. - -Mannus, héros mythique, 45. - -Mans (Le), 258, 271, 274. - -Mansuy (saint), évêque de Toul, 130. - -Marc-Aurèle, empereur romain, 18, 22. - -Marcigny, 7. - -Marcomans (les), 53, 258. - -Marcomir, roi franc, 111, 114, 115, 117, 161, 163, _n._ - -Marius, empereur gaulois, 65. - -Marmoutier, 147. - -Maroboduus, roi des Marcomans, 53. - -Marseille, 261. - -Martial, poète romain, 16. - -Martin (saint), évêque de Tours, 146, 147, 148, 149, 150, 208. - -Martin (église Saint-), 326. - -Massagètes (les), 190. - -Materne (saint), évêque de Cologne, 129, 130, 132, 133. - -Maternien, évêque de Reims, 133. - -Matrones ou Mères (les), 12. - -Mattiaques (les), 50. - -Mauriac, 187, 193, 194. - -Maxence, empereur romain, 81. - -Maxime, empereur romain, 148. - -Maxime, usurpateur, 110, 111, 113. - -Maximien, empereur romain, 29, 72, 73, 75, 76, 77, 79, 85, 161. - -Maximin, empereur romain, 61. - -Maximin (saint), évêque de Trèves, 132, 143, 155. - -Mayence, 3, 4, 7, 45, 46, 60, 61, 91, 109, 112, 118, 120, 129, 134, 171. - -Médard (saint), évêque de Soissons, 328, _n._ 1. - -Mein (le), rivière, 308. - -Méliton, apologiste, XIX. - -Mellobaud, général romain, 51. - -Mellobaud, roi franc, 110, 161. - -Mellobaud, tribun des armées romaines, 92. - -Ménapie (la), 16, 77, 85, 86, 183. - -Ménapiens (les), 5, 34, 72, 73, 170. - -Ménilmontant, 102. - -Mer (la), du Nord, 2, 23, 60, 71, 72, 74, 85, 180, 196. - -Mer (la), Noire, 191. - -Mères (les) ou les Matrones, 12. - -Merobaud, général romain, 51, 52. - -_Merohingii_, _v._ Mérovingiens. - -Mérovée, 163, _n._, 184, 185, 186, 187, 188, 191, 193, 194, 196, 197, -294, 219, 279. - -Mérovingiens (les), 161, 163, 164, 165, 185, 186. - -_Mérovings_ (les), 184. - -Merwede (la), 6. - -Mesme (saint) de Chinon, 211. - -Metz, 13, 17, 192, 193, 210, 296. - -Meuse (la ), fleuve, 4, 6, 101, 104, 105, 106, 107, 119, 177, 230, 247, -321. - -Micy-sur-Loire, 248. - -Milan, 93, 94, 97, 108, 114, 141, 296. - -Milvius, _v._ Pont-. - -Minotaure (le), 186, v. aussi _Quinotaurus_. - -Mithra, dieu oriental, 102, 125. - -Monique (sainte), 141. - -Montécouvé, 234. - -Morin, 10, 16, 17. - -Morinie (la), 6, 17, 150, 183. - -Moselle (la), rivière, 7, 14, 15, 16, 17, 298. - -Mursa, 90. - - -N - -Nannenus, général romain, 111, 112. - -Nanterre, 246. - -Nantes, 261, 263. - -Narbonnaise (la), province de la Gaule, 124, 211. - -Narbonne, 206, 210. - -Nebiogast, roi franc, 120. - -Nebisgast, roi franc, 106, 161. - -Neckar (le), rivière, 67, 187, 190, 196, 308. - -Nennig, 13. - -Neptune, 186. - -Nervie (la), 25. - -Nerviens (les), 10, 26, _n._ 34, 171, 183. - -Neumagen, 19. - -Neuss, 7, 107, 112. - -Neustrie, 176. - -Nicaise (saint), évêque de Reims, 133, 134, 153, 326, 327. - -Nicée, 132, 143, 144. - -Nimègue, 7, 39, 156. - -Nizier (saint), évêque de Trèves, 323. - -Nole, 150. - -Norique (le), 297. - -Normandie (la), 207, 263. - -Normands (les), XVI, 67, 207, 263. - -Northumbrie (la), 320. - - -O - -Occident (l'), XVI, XVII, 12, 17, 72, 141, 144, 147, 188, 191, 211, -228, 276, 278, 334, 335. - -Occident (l'empire d'), 108, 109, 126, 132, 146, 157. - -Océan (l'), 33, 39, 40, 49, 69. - -Odoacre, roi des Hérules, 51, 190, 278, 297. - -Odoacre, chef saxon, 207, 213, 214. - -Oreste, général romain, 190. - -Orient (l'), 46, 60, 61, 62, 63, 65, 67, 93, 126, 135, 141, 145, 180, -190, 228, 335. - -Orléans, 103, 191, 193, 206, 210, 217, 223, 273. - -Orose, _v._ Paul Orose. - -Orphée, 311. - -Osidius, 10. - -Ostrogoths (les), 278, 309. - -Otteutos, 12. - - -P - -Palatin (le), XXI. - -Pannonie (la), 146, 160, 162, 296. - -Paris, 101, 102, 103, 104, 191, 192, 216, 217, 245, 246, 276, _v._ -aussi Lutèce. - -Parisiens (les), 192. - -Pas-de-Calais (le), 260. - -Paul (le comte), 212, 213, 214, 215, 229, 231. - -Paul Orose, XXVI. - -Paulin de Milan, hagiographe, 115, _n._ - -Paulin (saint), évêque de Trèves, 132, 143. - -Paulin (saint), évêque de Nole, 150. - -Pays-Bas (les), XVI, 3, 31, 41, 80, 88, 321. - -Pépin, le Bref, 167. - -Perses (les), 46, 61, 62. - -Pétrone Maxime, usurpateur, 121, _n._ 3. - -Phœbadius (saint), évêque d'Agen, 145. - -Phrygie (la), 144. - -Piaton (saint), évêque de Tournai, 130, 131. - -Picardie (la), 258. - -Pierre (saint), prince des Apôtres, 130. - -Pierre (Saint-), église de Reims, 325. - -Pline l'Ancien, 16, 17. - -Poitiers, 143, 147. - -Poitou (le), 258. - -Pompéji, 23. - -Pont-Euxin (le), 68. - -Pont-Milvius (le), 81, 305. - -Pontitianus, 141. - -_Porta-Nigra_ (la), à Trèves, 13. - -Postumus, empereur gaulois, 63, 64, 67, 211. - -Priam, 163, _n._ - -Primogenitus, diacre de Reims, 132. - -Principius, évêque de Soissons, 293. - -Priscillien, hérésiarque, 148. - -Priscus, historien byzantin, 186, 187. - -Probus, empereur romain, 67, 68, 69, 70, 71, 297. - -Procope, historien byzantin, 254, 255, 257. - -Proculus, serviteur de Silvanus, 95. - -Proculus, usurpateur, 69, 93. - -Procuste, 9. - -Propontide (la), 229. - -Protais (saint), martyr de Milan, 232. - -Provence (la), 173. - -Punicius Genialis, 10. - -Pyrénées (les), 90. - -Pyrrhus, roi d'Épire, 53. - - -Q - -_Quadriburgium_, 107. - -Quentin (saint), évêque de Vermand, 131, 239. - -_Quinotaurus_, _v._ Minotaure. - -Quintinus, général romain, 111, 112, 116. - - -R - -Ragaise, roi des Francs, 79, 161, 162. - -Ragnacaire, roi des Francs de Cambrai, 233, 268, 269, 270, 271, 274, -276, 322, _n._ - -Rando, chef Alaman, 134. - -Ravenne, 120, 209, 211, 278, 328. - -Reims, 1, 2, 5, 13, 17, 18, 99, 101, 119, 126, 127, 129, 130, 131, 132, -134, 136, 149, 153, 154, 221, 224, 244, 291, 296, 315, 324, 325, 326, -327, 328, 332, 333, 340. - -Remagen, 99. - -Remi (saint), évêque de Reims, XXVIII, 221, 224, 239, 244, 291, 292, -293, 316, 317, 319, 324, 327, 330, 332, 338, 339. - -Rémois (les), 326. - -Rennes, 258. - -Respendial, roi des Alains, 118. - -Rhétie (la), 308. - -Rhin (le), fleuve, 1, 2, 3, 4, 6, 7, 11, 16, 23, 29, 32, 33, 41, 43, -48, 50, 52, 57, 60, 61, 62, 63, 64, 66, 67, 69, 74, 75, 76, 77, 79, 80, -81, 82, 89, 90, 93, 96, 99, 100, 103, 104, 105, 106, 107, 108, 109, -111, 112, 114, 116, 117, 118, 119, 129, 137, 156, 157, 158, 160, 161, -162, 169 _n._, 173, 177, 183, 187, 190, 191 _n._, 192, 228, 295, 296, -297, 298, 301, 308, 313. - -Rhin (Le Bas-), 157. - -Rhône (le), fleuve, 10, 228, 274. - -Richaire, prince franc, 271, 274. - -Ricimer, usurpateur, 59, 205, 206, 207. - -Richimir, roi des Francs, 161, 162. - -_Riguliacum_, _v._ Rilly-aux-Oies. - -Rignomir, prince franc, 271, 274, 275. - -Rilly-aux-Oies, 315. - -Rimini, 145. - -Riothamus, chef des Bretons, 213. - -Ripuaires, _v._ Francs Ripuaires. - -Ripuarie (la), 298. - -_Rivage saxonique_ (le), 260. - -Rogatien (saint), martyr de Nantes, 261. - -Romains (les), XXII, XXVII, 5, _n._, 8, 9, 13, 16, 19, 21, 27, 38, 41, -42, 43, 48, 51, 52, 54, 55, 56, 57, 59, 74, 76, 80, 89, 90, 93, 101, -105, 109, 112, 121, _n._, 161, 163, 165, 170, 171, 172, 173, 177, 178, -179, 186, 200, 213, 214, 218, 230, 234, 237, 250, 254, 259, 261, 296, -299, 333, 340. - -Rome, XIX, XXI, XXV, XXVI, XXVII, 2, 4, 6, 8, 10, 11, 12, 13, 16, 21, -28, 31, 32, 33, 39, 40, 44, 45, 47, 51, 53, 56, 58, 61, 63, 65, 66, 67, -68, 75, 81, 86, 90, 96, 106, 116, 117, 118, 119, 121, 123, 142, 168, -170, 171, 172, 175, 187, 204, 206, 211, 213, 226, 230, 252, 253, 257, -326. - -Romulus, roi de Rome, 28. - -Rouen, 150, 260, _n._ 3. - -Ruges (les), 190. - -Rutilius Namatianus, XX. - - -S - -Saedeleuba, ou Chrona, princesse burgonde, 282. - -Saintain (saint), évêque de Verdun, 130. - -Saint-Omer, 6. - -Saints-d'Or (les), à Cologne, 135. - -Saliens (les), 50, 87, _n._ 3, _v._ aussi Francs-Saliens. - -Saleheim, 166, 167. - -Salogast, 166. - -Saloninus, fils de Gallien, 63. - -Salvien, XXVI, 151. - -Saône (la), rivière, 10. - -Sapaudie (la) ou Savoie, 297. - -Sapor, roi des Perses, 61. - -Sardique (le concile de), 144, 145. - -Sarmates (les), 26, 46, 258. - -Saxons (les), 48, 74, 75, 85, 87, 90, 109, 110, 180, 196, 207, 212, -213, 214, 215, 223, 259, 260, 262, 263, 264. - -Saverne, 100. - -Scandinaves (les), 41. - -Scotingues (les), 258. - -Scipions (les), 63. - -Scupilio, prêtre du diocèse de Coutances, 260, _n._ 3. - -Scyres (les), 190. - -Sébastien, frère de l'usurpateur Jovin, 120. - -Séez, 260, _n._ 3. - -Seine (la), fleuve, 101, 102, 103, 168, 193, 207, 217, 245, 246, 249, -251, 252, 258, 262. - -Sens, 100. - -Sermoise, 26. - -Servais (saint), évêque de Tongres, 133, 144, 145, 153. - -Sévère, général de Julien l'Apostat, 101. - -Sévère, évêque de Reims, 133. - -Séverin, (saint), évêque de Cologne, 133. - -Séverin (saint), du Norique, 297. - -Sextius Jucundus, 20. - -Sicambres (les), XXVIII, 14, 33, 41, 42, 43, 44, 50, 87, 331. - -Sicile (la), 25. - -Sidoine Apollinaire, évêque de Clermont-Ferrand, XX, 291, 292. - -Sigebert, roi des Ripuaires, 248, _n._, 301. - -Silvanus, général romain, 90, 91, 92, 93, 94, 95, 96, 103, 135, 137. - -Similien (saint), évêque de Nantes, 261. - -Sinicius (saint), évêque de Soissons, 133. - -Sinseny, 7. - -Sirmium, 143. - -Siscia, 234, _n._ - -Sixte (saint), évêque de Reims, 129, 133, 134. - -Sixte (Saint-), cathédrale de Reims, 326. - -Soissonnais (le), 231. - -Soissons, 17, 127, 131, 133, 163, 218, 231, 232, 233, 234, 238, 239, -241, 243, 244, 245, 252, 268, 285, 292, 298, 299. - -Solein ou Soleine (saint), évêque de Chartres, 328, _n._ 1. - -Somme (la), fleuve, 1, 175, 176, 171, 182, _n._, 183, 230. - -Souabe (la), 308. - -Spartacus, 24. - -Stilicon, général romain, 117. - -Strasbourg, 100, 295, 296, 297. - -Suèves (les), 118, 257. - -Suisse (la), 308. - -Suisses (les), 50. - -Sulpice Alexandre, chroniqueur, 161, _n._ - -Sulpice Sévère, 147. - -Sunno, roi franc, 111, 114, 117, 126. - -Syagrius, comte romain, 204, 217, 218, 226, 230, 231, 232, 233, 234, -235, 236, 237, 238, 239, 252, 268, 269. - -Syagrius, grand seigneur gallo-romain, 204. - -Symmaque, XX. - -Symphorien (église Saint-), à Reims, 134, 327. - -Syracuse, 68. - -Syrie (la), 144. - -Syriens (les), 125. - - -T - -Tacite, 16, 39, 40, 41. - -Taïfales (les), 62, 258. - -Tanaquil, femme de Tarquin l'Ancien, 281, _n._ 4. - -Tarragone, 62. - -Tertullien, XIX. - -Tétricus, 25, _n._ - -Tétricus, empereur gaulois, 65, 66. - -Teutomir, général romain, 51. - -Thébaïde (la), 141. - -Theodomir ou Theudomir, roi des Francs, 161, 162. - -Théodoric le Grand, roi des Ostrogoths, XXII, 190, 278, 279, 280, 289, -290, 297, 306, 308, 309, 311, 312, 313. - -Théodoric, roi des Visigoths, 193, _n._ 1. - -Théodoric ou Thierry I, roi d'Austrasie, 280, 321, 330. - -Théodose I le Grand, empereur romain, XXII, 111, 113, 115, 116, 161. - -Thermes (le palais des), à Paris, 102. - -Thérouanne, 10, 119, 130, 153. - -Theudobaudis, évêque de Lisieux, 260, _n._ 3. - -Thiérache (la), 6. - -Thierry, v. Théodoric. - -_Thoringia_, 159. - -Thuringe (la), 194, 199, 201, 267. - -Thuringie (ou Thuringe cisrhénane), 160, 162, 183, 192, 267, 268. - -Thuringiens (les), 159, 190, 191, 200, _n._ 1, 203, 245, 266, 267, 274. - -Tibaton, 209. - -Tibère, empereur romain, 102. - -Tibre (le), fleuve, 229. - -Tiffauge, 26. - -Tigre (le), fleuve, 50. - -Timothée, martyr de Reims, 131, 326. - -Tolbiac, 299, 301, 302, _v._ aussi Zülpich. - -Tongres, 6, 11, 22, 42, 86, 104, 119, 127, 130, 133, 144, 145, 153, -159, _n._ 2, 175, _n._, 183, 266, 268, 276. - -Tongres (les), 50, 87, 159, 200, _n._ 1. - -Tongrie (la), 267, 268, 269. - -Toul, 130, 151, 296. - -Toulouse, 235, 236, 328. - -Touraine (la), 211, 323. - -Tournai, 17, 86, 119, 130, 131, 153, 158, 170, 171, 176, 182, 183, 184, -204, 217, 219, 220, 223, 224, 231, 233, 238, 267, 268, 269, 275. - -Tournaisis (le), 177. - -Tours, XV, 146, 147, 160, 228, 323. - -Toxandres (les), 86. - -Toxandrie (la), 85, 88, 90, 104, 159, 321. - -Trajan, empereur romain, 52. - -Trèves, 5, 12, 13, 15, 17, 18, 29, 63, 73, 80, 82, 91, 100, 108, 109, -111, 115, 119, 121, 122, 126, 127, 129, 130, 132, 132, 136, 138, 139, -141, 142, 143, 144, 148, 149, 151, 158, 161, 211, 238, 300, 315, 323. - -Trévirie (la), 25. - -Tréviriens (les), 29. - -_Tricensimum_, 107. - -Trigaranos, dieu celtique, 102. - -Troyes, 26, 78, 99, 246, 285, 291, 297. - -Tubantes (les), 80. - - -U - -Ubiens (les), 8, 11, 16, 33, 42, 53, 183. - -Ulysse, 272. - -Ursatius, chrétien de Trèves, 136. - -Ursicinus, général romain, 93, 94. - -Ursinianus, 136. - -Ursule (sainte), vierge de Cologne, 131, 135. - -Utrecht, 2, 6. - - -V - -Vaast (saint) ou Vedastes, évêque d'Arras, 315, 317. - -Vadomarius, roi des Alamans, 57. - -Valentinien I, empereur romain, 29, 108, 109, 110, 161. - -Valentinien II, empereur romain, 111, 113, 115. - -Valentinien III, empereur romain, 52, 121, _n._ 3, 195. - -Valérien, empereur romain, 47, 51, 61, 62, 63, 64. - -Vandales (les), 118, 153, 205, 208, 321. - -Varron, érudit romain, 14, 16. - -Varus, général romain, 11, 43, 49. - -Vedastes, _v._ Vaast (saint). - -Velléda, prophétesse germanique, 42. - -Verdun, 130, 247, 294. - -Vériniac, 7. - -Vérone, 280. - -Verus, empereur romain, 18. - -Vésuve (le), 23. - -_Vetera_, ancien camp romain, 3. - -Victor (saint) de Xanten, 131, 137, 282. - -Victor, fils de l'usurpateur Maxime, 113. - -Victorine (la mère des camps), 65. - -Victorinus, empereur gaulois, 65. - -Victrice (saint), évêque de Rouen, 150, 154. - -Vieil-Hesdin, 174, _v._ aussi _Helena_. - -Vienne en Dauphiné, 99, 113, 115, 281, 283, 334, 335. - -Viennoise (la), province de la Gaule, 124, 211. - -Villery, 285. - -Vincent de Capoue, 144. - -Vincent de Paul (saint), 148. - -_Vindonissa_, 79. - -Virgile de Toulouse, rhéteur romain, 30. - -Visigoths (les), 120, 167, 168, 173, 189, 194, 195, 205, 206, 210, 213, -223, 228, 235, 236, 256, 280, 323. - -Vithicab, roi des Alamans, 109. - -Vitry, 7. - -Viventius, évêque de Reims, 133. - -Vosges (les), 301. - - -W - -Wahal (le), 75, 183, 216. - -Walhalla (le), 8. - -Warasques (les), 258. - -Waremme, 22. - -Widogast, un des prud'hommes de la loi salique, 166. - -Widoheim, 166, 167. - -Wiomad, ami du roi Childéric, 191, _n._, 198, 199, 200. - -Wisogast, un des prud'hommes de la loi salique, 166. - -Wodan, 137, 138. - -Wijk (vis à vis de Maestricht), 4. - - -X - -Xanten, 3, 18, 131. - -Xerxès, roi des Perses, 190. - - -Z - -Zosime, historien byzantin, 107. - -Zülpich, 299, _v._ aussi Tolbiac. - - -ÉMILE COLIN, IMPRIMERIE DE LAGNY (S.-ET-M.) - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CLOVIS, TOME I (OF 2) *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. 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