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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Le livre du chevalier de La Tour Landry pour l'enseignement de - ses filles - -Author: Geoffroi de la Tour Landry - -Editor: Anatole de Montaiglon - -Release Date: August 31, 2022 [eBook #68885] - -Language: French - -Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team - at https://www.pgdp.net (This file was produced from images - generously made available by The Internet Archive/Canadian - Libraries) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE LIVRE DU CHEVALIER DE LA -TOUR LANDRY POUR L'ENSEIGNEMENT DE SES FILLES *** - - - - - - - LE LIVRE - DU CHEVALIER - DE LA TOUR LANDRY - Pour l’enseignement de ses filles - - Publié d’après les manuscrits de Paris et de Londres - PAR - M. ANATOLE DE MONTAIGLON - Ancien élève de l’Ecole des Chartes - Membre résidant de la Société des Antiquaires de France - - - A PARIS - Chez P. Jannet, Libraire - - MDCCCLIV - - - - -Paris.--Impr. Guiraudet et Jouaust, 338, rue Saint-Honoré. - - - - -PRÉFACE. - - -Le livre du chevalier de La Tour a joui d’une grande vogue au moyen âge. -Souvent transcrit par les copistes, il obtint de bonne heure les -honneurs de l’impression. Publié d’abord par le père de la typographie -angloise, le célèbre Caxton, qui l’avoit traduit lui-même, il fut, neuf -ans après, traduit et imprimé en Allemagne, où il est resté au nombre -des livres populaires. Moins heureux en France, le livre du chevalier de -La Tour n’y eut que deux éditions, de la première moitié du seizième -siècle, connues seulement des rares amateurs assez heureux pour en -rencontrer un exemplaire, assez riches pour le payer un prix exorbitant. - -En publiant une nouvelle édition de ce livre, nous n’avons pas en vue -son utilité pratique. Nous voulons seulement mettre dans les mains des -hommes curieux des choses du passé un monument littéraire remarquable, -un document précieux pour l’histoire des mœurs. Il est piquant et -instructif, en se rappelant comme contraste les lettres de Fénelon sur -ce sujet, de voir ce qu’étoit au xive siècle un livre sur l’éducation -des filles. - - -I. - -_La famille du chevalier de La Tour Landry._ - -Mais, avant de parler de l’œuvre, il convient de parler de l’auteur, et -de rassembler les dates et les faits, si petits et si épars qu’ils -soient, qui se rapportent à sa biographie, à celle de ses ancêtres et de -ses fils: car, si son nom existe encore, l’on verra que sa descendance -directe s’est bientôt éteinte, circonstance qui, en nous fixant une -limite rapprochée de lui, nous obligeoit par là même d’aller jusqu’à -elle, pour ne rien laisser en dehors de notre sujet. Cette partie -généalogique sera la première de cette préface; nous aurons à parler -ensuite de l’ouvrage lui-même, des manuscrits que l’on en connoît, et -enfin des éditions et des traductions qui en ont été faites: ce seront -les objets tout naturels et aussi nécessaires de trois autres divisions. - -Pour la première, deux généalogies manuscrites, conservées aux -Manuscrits de la Bibliothèque impériale[1], et qui nous ont été -communiquées par M. Lacabane; le frère Augustin du Paz, dans son -Histoire généalogique de plusieurs maisons illustres de Bretagne, Paris, -Nic. Buon, 1621, in-fº; Jean le Laboureur, dans son Histoire -généalogique de la maison des Budes, Paris, 1656, in-fº, à la suite de -l’histoire du maréchal de Guébriant; le Père Anselme; Dom Lobineau et -Dom Morice, dans les preuves de leurs deux Histoires de Bretagne, -contiennent des renseignements précieux; mais il ne suffiroit pas d’y -renvoyer, il est nécessaire de les classer et de les rapprocher. - - [1] Toutes deux portent en tête une mention de forme un peu - différente, mais de laquelle il résulte qu’elles ont été copiées sur - la notice manuscrite, dressée par feu messire René de Quatrebarbes, - seigneur de la Rongère, et communiquée au mois de may 1692 par M. le - marquis de la Rongère, son fils. Dans l’une, cette mention est de la - main de d’Hozier, qui l’a signée, et qui a fait d’évidentes - améliorations; elle est paginée 129 à 156. Comme chacune de ces - copies contient des renseignements particuliers, nous désignerons la - copie du cabinet d’Hozier, comme étant la plus complète, par - _Généal. ms._ 1; et l’autre, qui n’est pas copiée jusqu’au bout, par - _Généal. ms._ 2. Quand nous citerons sans numéros, c’est que le fait - se trouve dans les deux. - -Et d’abord, le lieu de Latour-Landry,--siége de la famille, et qui, -après avoir dû recevoir son nom de son château seigneurial et du nom -d’un de ses membres, en est devenu à son tour l’appellation -patronymique,--existe encore sous ce nom dans la partie de l’ancien -Anjou, limitrophe du Poitou et de la Bretagne, qui forme maintenant le -département de Maine-et-Loire. Il se trouve dans le canton de Chemillé, -à 27 kil. de Beaupréau, entre Chollet, qui est à 20 kil. de Beaupréau, -et Vezins, éloigné de 26 kil. du même endroit. Autrefois, le fief de -Latour-Landry étoit «sis et s’étendant sur la paroisse de Saint-Julien -de Concelles[2]», qui est à 15 kil. de Nantes, canton de Loroux, dans la -partie bretonne du département de la Loire-Inférieure. Les restes du -donjon des seigneurs subsistent encore maintenant, me dit-on, à -Latour-Landry, notamment une grosse tour très ancienne, dont on fait, -dans le pays, remonter la construction au xiie siècle, et je regrette de -ne pouvoir en donner de description[3]. - - [2] Du Paz, 660. - - [3] On voit encore aussi à Vezins les restes d’un hôpital fondé par un - Latour Landry, et aujourd’hui en ruines. - -Les généalogies manuscrites commencent par le Latour-Landry du roman du -roi Ponthus, roman sur lequel nous aurons à revenir plus tard, et comme, -se fondant sur Bourdigné, elles mettent en 495 la descente fabuleuse en -Bretagne des Sarrazins, contre lesquels ce Latour imaginaire se -distingua à côté du non moins imaginaire Ponthus, le généalogiste -continue fort naïvement en disant que «la chronologie, qui souvent sert -de preuve pour connoître le degré de filiation, fait juger que ce Landry -peut avoir été le père de Landry _de Latour_! vivant en 577, et maire du -palais sous Chilpéric Ier.» La copie de d’Hozier ne va pas si loin; elle -se contente de le croire son grand père. Il n’est pas difficile -maintenant de dire quelque chose de plus historique. - -Ainsi, je croirois membre de la famille de Latour l’Etienne de La Tour, -_Stefanus de Turre_, qui figure comme témoin dans une pièce de 1166[4], -et dans une pièce de 1182[5], dans ce dernier cas avec le titre, -concluant pour notre supposition, de sénéchal d’Anjou. En 1200, un -Landry de La Tour, sire dudit lieu, de l’Isle de Bouin, de Bourmont, de -la Cornouaille, etc., eut procès à raison du tiersage de Mortaigne, à -cause de l’Isle de Bouin[6]. Vingt ans après, on trouve un personnage de -ce nom, et déjà avec le prénom de Geoffroy; au mois de mai 1220, le jour -de la Trinité, un Geoffroy de La Tour est entendu à Nantes à propos du -ban du sel, que se disputoient le duc de Bretagne et l’évêque de -Nantes[7]. Trente ans après, un autre Landry de Latour échangea cette -terre, déjà nommée, de l’Isle de Bouin, avec le sieur de Machecou, -contre celle de Loroux-Bottereau[8]; et, vers la fin de ce même siècle, -nous retrouvons un autre Latour, encore avec le prénom de Geoffroy; car -«Geuffrey de la Tor, escuier», figure avec Olivier de Rogé, Bernabes, -seigneur de Derval, Guillaume de Derval et autres, dans une convention -passée entre le duc de Bretagne Jean II et les nobles, par laquelle il -consent à changer le bail et garde-noble en rachat; la pièce est datée -de Nantes «le jour du samedi avant la feste Saint-Ylaire, en l’an de -l’incarnation mil deus cent sessante et quinze (1276), o meis de -janvier[9].» - - [4] Dom Lobineau, _Preuves_, in-fº, 1707, col. 271; et Dom Morice, - _Mémoires pour servir de preuves à l’histoire de Bretagne_, in-fol., - 1742, col. 657. - - [5] Dom Lobineau, _Preuves_, col. 316; et Dom Morice, _Preuves_, I, - col. 689. - - [6] _Généal. ms._ 1. - - [7] Dom Lobineau, _Histoire_, I, 215; _Preuves_, col. 377; et Dom - Morice, _Histoire_, I. 1750, p. 150; et _Preuves_, I, col. 847. - - [8] _Généal. ms._ 1. - - [9] Dom Lobineau, _Histoire_, I, 272; _Preuves_, col. 426;--et Dom - Morice, _Histoire_, I, p. 206; et _Preuves_, I, col. 1039. - -C’est ici seulement que nous arrivons à une filiation reconnue; les deux -généalogies manuscrites donnant pour père à notre auteur un Geoffroy, il -faut croire que c’est lui dont il s’agit dans une reconnoissance du -nombre des chevaliers, écuyers et archers que les seigneurs de Bretagne -doivent à l’ost du duc, faite par eux à Ploermel le jeudi après la -mi-août 1294, où l’on trouve cet article parmi ceux compris sous le chef -de _la Baillie de Nantes_: «Monseur Geuffroy de La Tour e Guillaume -Botereau e Mathé de la Celle recongneurent qu’ils devoient un chevalier -d’ost, c’est assavoir le tiers d’un chevalier, par la raison de leur -fiez dou Lorous Botereau.[10]» Ce Geoffroy est donné comme seigneur de -La Tour Landry, de Bourmont, de la Galonière, du Loroux-Bottereau, de la -Cornouaille, et comme ayant été présent en 1302, «le jeudy après la -Saint-Nicolas d’esté», au mariage de Jean de Savonnières. C’est à lui -aussi que se doit rapporter ce fait, consigné dans Bourdigné[11], qu’en -1336, un Geoffroy de La Tour Landry étoit au nombre de ceux qui -suivirent le comte d’Anjou dans sa guerre avec les Anglois et s’y -conduisirent avec le plus de courage. Notre auteur parle deux fois de -son père[12], mais malheureusement sans autrement le dénommer, et par -conséquent sans apporter à l’assertion, très acceptable d’ailleurs, des -généalogies, l’autorité irrécusable de son témoignage de fils. On a vu -que je n’ai pas osé attribuer à ce Geoffroy la mention d’un Geoffroy en -1276. C’est par la considération que de 1276 à 1336 il y a soixante ans, -et qu’en ajoutant les années nécessaires pour être partie dans un acte -aussi important que celui de la première date, on auroit un âge de bien -plus de 80 ans, acceptable en soi, mais dans lequel il est peu ordinaire -de se distinguer par des exploits guerriers. Il faudroit, de plus, qu’il -eût eu tout à fait dans sa vieillesse notre auteur, qui, comme on le -verra, n’étoit pas le dernier de ses enfants, et n’est pas mort avant la -fin du quatorzième siècle. - - [10] Dom Lobineau. _Hist._, I, p. 282; _Preuves_, col. 438;--et Dom - Morice, _Preuves_, col. 1112. - - [11] _Hystoire agrégative des annales et croniques d’Anjou_, par Jehan - de Bourdigné, 1529, in-fol., goth., f. cviij rº. - - [12] Pages 27 et 227 de cette édition. - -Je ne puis donner le nom de la femme du père de notre auteur; mais je -dois au moins faire ici un rapprochement. Dans son livre, il parle, à un -endroit[13], de sa tante, Mme de Languillier, «dont le seigneur avoit -bien mil v.c livres de rente»; puisqu’elle étoit sa tante, elle pouvoit -être la sœur de sa mère, ce qui ne nous paroît pas donner son nom. Il -faudroit pour cela que M. de Languillier fût son frère; mais, à voir la -façon dont notre chevalier loue la douceur de la femme et parle du mari -comme étant «à merveille luxurieux», j’avoue avoir peine à croire qu’il -eût cité cet exemple, si celui qu’il blâme eût été, non pas le -beau-frère, c’est-à-dire un étranger, mais le propre frère de sa mère; -si, au contraire, celle-ci est la sœur de la femme si digne d’être un -modèle d’affection et de bon sens, le choix est très naturel[14]. Mais, -je le répète, cette conclusion, que je crois la plus probable, ne nous -donne pas le nom de la mère de notre Geoffroy. - - [13] Chap. 18, p. 37. - - [14] J’ajouterai que ce nom de Languillier est encore un nom de ces - provinces: car je trouve dans le Père Anselme, II, 453 A, au - commencement du xvie siècle, il est vrai, mais je ne prends le nom - qu’au point de vue topographique, un Guy de Sainte-Flaive, seigneur - de Sainte-Flaive en Poitou et des baronies de Cigournay, Chatonay, - le Puy-Billiard et Languillier. - -En tout cas, celui-ci ne fut pas le seul enfant: car la généalogie -manuscrite place comme second fils un Arquade de Rougé, en nous -apprenant, de plus, qu’il épousa Anne de la Haye Passavant[15], fille de -Briand de la Haye et de Mahaud de Rougé, sœur aînée de Jeanne de Rougé, -et toutes deux filles de Bonnabes de Rougé. Ceci est pour nous très -curieux; car,--comme on verra que notre Geoffroy épousa cette Jeanne de -Rougé, sœur cadette de Mahaud,--Anne de la Haye, fille de Mahaud de -Rougé, sœur aînée de Jeanne, se trouvoit, en épousant Arquade, avoir sa -tante pour belle-sœur. On pourroit en inférer aussi que, les deux -belles-sœurs étant sans doute à la distance d’une génération, Arquade -étoit beaucoup plus jeune que Geoffroy, son frère aîné. - - [15] Elle portoit d’or, à deux fasces de gueules, à l’orle de - merlettes, posées 4 en chef, 2 en fasce et 3 en pointe.--_Généal. - mss._ - -La mention la plus ancienne que nous trouvions de notre auteur nous est -donnée par lui-même. Il raconte dans son livre la conduite des seigneurs -qui se trouvoient avec le duc de Normandie, depuis le roi Jean, au siége -d’Aguillon, petite ville d’Agenois, située au confluent du Lot et de la -Garonne. Comme Froissart[16] a parlé longuement de ce siége, qui, -commencé après Pâques de l’année 1346, cette année le 16 avril, fut levé -au plus tard le 22 août[17], il en faut conclure que notre Geoffroy, qui -en parle comme un témoin, étoit déjà en état de porter les armes. Nous -sommes après cela long-temps sans le rencontrer. Au premier abord, on -seroit disposé à le retrouver en 1356 dans le sire de La Tour que -Froissart[18], et que le prince Noir dans sa lettre à l’évêque de -Worcester sur la bataille de Poitiers[19], mettent au nombre des -prisonniers faits par les Anglois; mais comme Froissart, dans son -énumération des seigneurs présents à la bataille, qu’il donne un peu -avant[20], met un sire de La Tour parmi les nobles d’Auvergne, il est -probable que c’est de celui-là qu’il s’agit[21], et non pas du nôtre, -qu’il auroit certainement mis parmi les nobles de Poitou. Mais c’est -bien lui qui figure le 13 juin 1363 dans «la monstre de M. Mauvinet, -chevalier, et des gens de sa compagnie, sous le gouvernement Monsieur -Amaury, comte de Craon, lieutenant du roy ès pays de Touraine, Anjou et -Poitou.» On y trouve le nom: «Monsieur Gieffroy de La Tour», suivi de la -mention relative à l’objet de la montre: «cheval brun; ix escus[22]». - - [16] Ed. Buchon, t. I, liv. i, part. Ire, p. 212-63. - - [17] _Histoire du Languedoc_ de Dom Vic et de Dom Vaissette, livre - xxxj, § 18 à 22; éd. in-fol., t. IV, p. 259-62; éd. in-8º, t. VII, - p. 161-3. - - [18] Froissart, éd. Buchon, liv. i, part. ij, chap. xlij, tome I, p. - 351. - - [19] _Archæologia Britannica_, in-4º, I, p. 213; et Buchon, I, 355, à - la note.--Le prince de Galles le met parmi les bannerets; et c’étoit - aussi le titre du nôtre, ce qui rendroit l’erreur encore plus - facile. - - [20] Froissart, _Ibid._, ch. xl, p. 350. - - [21] C’est de lui encore qu’il est question dans le grand poème de - Bertrand Du Guesclin, par Cuveliers, comme étant l’un de ceux qui se - joignent au duc de Berry (1372) pour aller faire le siége de - Sainte-Sevère, - - _Le signeur de La Tour en Auvergne fivé._ - - Plus loin on l’appelle - - _Le signeur de La Tour qu’en Auvergne fut né._ - - (_Collect. des docum. inédits_, Chronique de Du Guesclin, publiée - par M. Charrière, II, p. 214 et 221, vers 19,604 et 19,788.) Il est - encore nommé page 224, dans la variante mise en note. - - [22] Dom Morice, _Preuves_, I, col. 1558. - -C’est, comme on le verra, en 1371 et 1372 qu’il a composé son livre; à -cette époque, il étoit déjà marié depuis assez long-temps pour avoir des -fils et des filles dont l’âge demandoit qu’il eût à écrire pour eux des -livres d’éducation. L’époque de son mariage est inconnue; mais on sait -très bien le nom de sa femme. C’étoit[23] Jeanne de Rougé[24], dame de -Cornouaille, fille puinée de Bonabes de Rougé, seigneur d’Erval[25], -vicomte de la Guerche, conseiller et chambellan du roi[26], et de Jeanne -de Maillé, dame de Clervaux, fille elle-même de Jean de Maillé, seigneur -de Clervaux, et de Thomasse de Doué; la sœur aînée de Jeanne, -c’est-à-dire Mahaut de Rougé, eut, comme on l’a vu, une fille, nièce de -Jeanne, qui épousa Arquade de La Tour Landry, beau-frère de celle-ci. -Nous aurons encore quelques mentions à faire de Jeanne de Rougé, mais -nous préférons les laisser à leur ordre chronologique. - - [23] Son père avoit déjà voulu le marier, mais le mariage avoit - manqué. Voy. les _Enseignements_, chap. 13, p. 28-9 de cette - édition. - - [24] _Genéal. mss._; Du Paz, p. 85; Le Laboureur, p. 80. - - [25] Voy., sur la terre de Derval, Du Paz, p. 166. - - [26] Le Laboureur, p. 80. - -En 1378, Geoffroy envoya des hommes au siége de Cherbourg; mais il n’y -fut pas lui-même, car, dans l’acte du «prêt fait à des hommes d’armes de -la compagnie du connétable, par deux lettres du roi du 8 et 13 octobre -1378, pour le fait du siége de Chierbour», on lit à la suite de -l’article M. Raoul de Montfort: «Pour M. de La Tour, banneret, un autre -chevalier bachelier et onze escuiers, receus en croissance dudit -Montfort, à Valoignes, le 18 nov.; à lui, dccxiv liv.[27]» - - [27] Dom Morice, _Preuves_, II, col. 391. - -Il est probable qu’en 1379, Jeanne de Rougé, femme de Geoffroy, a été -gravement malade, car, le 20 octobre de cette année[28], elle fit son -testament, institua ses deux exécutrices testamentaires Jeanne de -Maillé, sa mère, et dame Huette de Rougé, sa sœur, dame de Roaille, et -choisit sa sépulture dans l’église Notre-Dame-de-Meleray, au diocèse de -Nantes, auprès de la sépulture de son père[29]. - - [28] Du Paz, 167, qui appelle Jeanne de l’Isle la mère de Jeanne de - Rougé. - - [29] Mort deux ans après, en 1377 (Du Paz, p. 656). Un autre Messire - Bonnabet de Rougé est indiqué par Bouchet (_Annales d’Aquitaine_, - quarte partie, folio xiv) comme tué à la bataille de Poitiers le 19 - novembre 1356, et enterré chez les frères mineurs de Poitiers. Les - armes de Rougé sont de gueules, à une croix pattée d’argent; elles - se trouvent dans l’armorial de Jean de Bonnier, _dit_ Berry, héraut - d’armes de Charles vij. (Fonds Colbert, nº 9653.5.5.) - -En 1380, il résulte de la pièce suivante que Geoffroy prit part à la -guerre de Bretagne: «Nous, Jean de Bueil, certifions à tous par nostre -serment que les personnes ci-dessous nommez ont servy le roy nostre dit -seigneur en ses guerres du pays de Bretagne, en nostre compaignie et -soubs le gouvernement de M. le connétable de France, par tout le mois de -février passé... M. Geuffroy, sire de La Tour, banneret... Donné à -Paris, le 30 avril, aprez Pasques 1380[30].» Trois ans après, nous -trouvons aussi le nom de Geoffroy dans «la monstre de Monsieur l’evesque -d’Angiers, banneret, d’un autre chevalier banneret, huyt autres -chevaliers bacheliers et de trente et cinq escuiers de sa compagnie, -reçeus ou val de Carsell le ije jour de septembre, l’an 1383.» Elle -commence: «Ledit Monsr l’evesque, banneret. Mess. Geuffroy de La Tour, -banneret, etc.[31]» - - [30] Dom Morice, _Preuves_, t. I, col. 244. - - [31] Collection Decamps; Mss. B. I. Cette mention nous a été donnée - par M. Jérôme Pichon, qui, dans une note de son excellent _Ménagier - de Paris_, avoit annoncé l’intention de publier une édition des - _Enseignements_; c’est à lui aussi que nous devons l’indication - d’Augustin Du Paz, à qui nous aurions pu ne pas songer. - -En 1383, la femme de Geoffroy de La Tour Landry vivoit encore: car, dans -cette année même, son mari acquit avec elle le droit que Huet de Coesme, -écuyer, avoit au moulin de Brifont ou de Brefoul, assis à Saint-Denis de -Candé[32]; mais elle mourut avant lui, car il épousa en secondes noces -Marguerite des Roches[33], dame de la Mothe de Pendu, qui avoit épousé -en premières noces, le 28 mars 1370, Jean de Clerembaut, chevalier[34]; -comme on verra que les enfants des premiers mariages de Geoffroy et de -Marguerite des Roches se marièrent entre eux, il n’est pas sans -probabilité de penser que ce mariage tardif eut pour raison le désir de -mêler complétement les biens des deux familles, et qu’il précéda les -mariages de leurs enfants, ce qui le reporteroit avant l’année 1389. - - [32] _Généal. ms._ - - [33] _Généal. ms._ - - [34] Anselme, VII, 583 D.--Clerembaut portoit burelé d’argent et de - sable, de dix pièces. _Généal. mss._ - -En prenant cette date comme la dernière où nous trouvions Geoffroy,--et -il est probable que les mariages de ses enfants avec ceux de sa seconde -femme, qui sont postérieurs, se firent de son vivant,--il seroit -toujours certain qu’il a vécu sous les règnes de Philippe vi de Valois, -de Jean ij, de Charles v et de Charles vi; mais je ne puis dire en -quelle année il est mort, car je ne crois pas qu’il faille lui rapporter -la mention du «Geoffroy de La Tour, esc., avec dix-neuf autres», -cité[35] parmi les capitaines ayant assisté au siége de Parthenay, qui -fut fini au mois d’août 1419. Outre la qualité d’écuyer, tandis que -depuis longtemps Geoffroy est toujours qualifié de chevalier banneret, -les dates seroient à elles seules une assez forte raison d’en douter; en -effet, les années comprises entre 1416 et 1346, première année où il -soit question de Geoffroy, forment un total de 73 ans, et, comme au -siége d’Aiguillon, en 1346, on ne peut pas lui supposer moins de vingt -ans, il faudroit admettre qu’il se battoit encore à 93 ans, ce qui est à -peu près inadmissible. Il faut croire que c’est un de ses fils. On n’en -indique partout qu’un seul; mais il est certain qu’il en a eu au moins -deux, puisque, dans son livre, nous le verrons mentionner plusieurs fois -_ses fils_. Pour terminer ce qui le concerne, j’ajouterai que la -généalogie manuscrite le qualifie de seigneur de Bourmont, de Bremont et -de Clervaux en Bas-Poitou, et que Le Laboureur[36] le qualifie de baron -de La Tour Landry, de seigneur de Bourmont, Clermont et Frigné, et de -fondateur de Notre-Dame-de-Saint-Sauveur, près de Candé, ordre de -Saint-Augustin. La Croix du Maine, I, 277, le qualifie de sieur de -Notre-Dame de Beaulieu, ce qui est vrai, tirant sans doute ce titre du -propre livre de notre auteur[37]. Nous ne doutons pas qu’il ne se trouve -plus tard d’autres mentions relatives à Geoffroy. Dans d’autres -histoires généalogiques, mais surtout dans des pièces conservées aux -Archives de l’Empire et aussi dans celles d’Angers, il est impossible -qu’il ne s’en trouve pas incidemment de nouvelles mentions; mais il -auroit fallu trop attendre pour avoir tout ce qui peut exister, et ce -premier essai pourra même servir à faire retrouver le reste. - - [35] Dom Morice, _Preuves_, II, col. 991. - - [36] Il l’appelle Georges; mais il ne s’agit pas d’un autre, puisqu’il - lui donne Jeanne de Rougé pour femme et Charles pour fils. - - [37] Cf. notre édition, p. 79. - -Nous pourrions arrêter ici ces détails généalogiques; mais il est -difficile de ne pas dire quelques mots de ceux-là mêmes pour lesquels -Geoffroy avoit écrit, et, comme sa descendance mâle s’est éteinte au -bout d’un siècle, de l’indiquer jusqu’au moment où le nom, encore -existant, de La Tour Landry, a été transporté dans une autre famille par -un mariage. Sur toute cette descendance, M. Pichon a trouvé dans des -pièces manuscrites les plus curieux et les plus abondants détails, -notamment toute la procédure de l’enlèvement d’une La Tour Landry; il a -tous les éléments d’une étude de mœurs historiques très intéressante et -qu’il seroit malheureux de ne pas lui voir exécuter. Pour notre sujet, -qui se rapporte plus particulièrement à Geoffroy et à son œuvre, -quelques indications suffiront. - -Charles de La Tour Landry se maria deux fois, d’abord à Jeanne de -Soudé[38], ensuite, le 24 janvier 1389[39], à Jeanne Clerembault, fille -de Marguerite des Roches, seconde femme de Geoffroy, cette fois avec la -clause que, si Jeanne Clerembault demeuroit héritière de sa maison, -Charles et ses hoirs, issus de ce mariage, porteroient écartelé de La -Tour et de Clerembault, ce qui n’arriva pas, parceque Gilles -Clerembault, frère de Jeanne, devenu beau-frère de Charles de La Tour, -continua la postérité. La généalogie manuscrite fait mourir Charles de -La Tour au mois d’octobre 1415, à la bataille d’Azincourt, et, en effet, -nous trouvons «Le seigneur de La Tour» dans «les noms des princes, grans -maîtres, seigneurs et chevaliers franchois qui moururent à la bataille -d’Azincourt», donnés par Jean Lefebvre de Saint-Remy à la suite de son -récit[40]. Nous avons déjà parlé[41] d’un Geoffroy de La Tour, figurant -au siége de Parthenay en 1419, et probablement fils de l’auteur des -_Enseignements_. Peut-être faut-il encore regarder comme un autre de ses -fils un Hervé de La Tour, qui servoit comme gendarme en novembre 1415 -dans la compagnie d’Olivier Duchâtel, en décembre de la même année dans -celle de Jehan du Buch; en juin 1416 dans celle de Jehan Papot[42]. -Cependant nous trouvons à la fin de la traduction de Caxton, dont nous -dirons plus tard la scrupuleuse exactitude, cette phrase: _as hit is -reherced in the booke of my two sonnes_, absente de nos manuscrits, mais -qui devoit se trouver dans celui suivi par Caxton, et établiroit qu’en -1371 notre auteur n’avoit que deux fils. - - [38] _Généal. ms._ 2. - - [39] _Généal. ms._ 2. La _Gén._ 1. ne parle pas du nom de sa première - femme.--Anselme, VII, 583 D. - - [40] Ed. Buchon, dans le _Panthéon_, ch. lxiv, p. 402.--Monstrelet le - cite aussi; Paris, 1603, in-fol. I, 230 vº. - - [41] Voy. p. xvij. - - [42] Dom Morice, _Preuves_, II, col. 911, 913, 923. - -Quant aux filles, elles doivent avoir été au nombre de trois; en effet, -si aucun des manuscrits que nous avons vus ne paroît avoir appartenu à -Geoffroy,--et il seroit difficile d’en être sûr, à moins d’y trouver ses -armes et celles de Jeanne de Rougé, ou même de Marguerite -Desroches,--toutes les fois qu’il y a une miniature initiale, on y voit -toujours trois filles, et il n’est pas à croire que cette ressemblance -ne soit pas originairement produite par une première source authentique. -Malheureusement je n’en puis nommer qu’une, Marie de La Tour Landry, qui -épousa en 1391[43], le 1er novembre[44], Gilles Clerembault, fils de la -seconde femme de Geoffroy et frère de la femme de Charles, fils de -Geoffroy. Gilles Clerembault étoit chevalier, seigneur de la Plesse, et -n’eut pas d’enfants[45] de Marie de La Tour, morte évidemment avant -1400, puisque, le 15 octobre 1400, il épousa Jeanne Sauvage, qui lui -survécut[46]. - - [43] _Généal. mss._ - - [44] Anselme, _ut supra_. - - [45] _Généal. mss._ - - [46] Anselme, _ut supra_. - -Charles de La Tour Landry eut pour fils, N..., que les généalogies -manuscrites font figurer, comme son père, à la bataille d’Azincourt, en -disant qu’il mourut peu après de ses blessures, sans laisser d’enfants; -Ponthus, qui resta le chef de la famille; et trois autres fils[47], -Thibaud, Raoulet et Louis, morts tous trois sans laisser d’enfants. -Charles eut aussi au moins une fille, nommée Jeanne, peut-être l’aînée -de tous, puisqu’on la cite la première[48]. Il se peut qu’elle ait été -mariée deux fois, car c’est peut-être elle qu’il faut reconnoître dans -la Jeanne de La Tour Landry, dame de Clervaux, qui fut femme de Jean ou -Louis de Rochechouart[49]. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’elle fut la -première femme de Bertrand de Beauvau[50], seigneur de Précigny, -Silli-le-Guillaume et Briançon, qui devint conseiller et chambellan du -roi, président en sa chambre des comptes à Paris, grand-maître de Sicile -et sénéchal d’Anjou. Il sortit de ce mariage trois fils et trois -filles[51], et Jeanne étoit morte vers 1436, puisque ce fut par contrat -du 2 février 1437[52] que Bertrand se remaria à Françoise de Brezé; non -seulement il survécut encore à celle-ci, mais, après avoir épousé en -troisièmes noces Ide du Châtelet, il épousa en quatrièmes noces Blanche -d’Anjou, fille naturelle du roi René, et «les armes de toutes ces -alliances sont remarquées dans les églises des Augustins, Cordelières, -Carmes et Jacobins d’Angers, où le corps de ladite Jeanne receut -sepulture, ce qui est justifié par son tombeau[53].» - - [47] _Généal. ms._ 2. - - [48] _Généal. mss._--Le Laboureur, p. 80. - - [49] Anselme, IV, 564 B et 653 B, C.--Leur fille Isabeau épousa Renaud - Chabot, qui eut un grand procès contre le seigneur de La Tour Landry - au sujet de la justice de Clervaux, obtint, le 20 juin 1464, pour - lui et son fils aîné, rémission d’un meurtre commis à cette - occasion, et mourut vers 1476.--Anselme, _ibid._ - - [50] D’argent, à quatre lions de gueules, cantonnez, armez et - lampassez d’or, à une étoile d’azur en cœur.--Sur un beau manuscrit - des Ethiques en françois, qui lui a appartenu, cf. M. Paulin Paris, - _Manuscrits françois_, t. IV, 330-2. - - [51] Voir le détail dans la Chesnaye des Bois, in-4º, II, 318. - - [52] Anselme, VIII, 270 E. - - [53] _Généal. ms._ 1. - -Pour Ponthus, nous savons qu’il fut chevalier, seigneur de La Tour -Landry, de Bourmont, du Loroux-Bottereau et baron de Bouloir en -Vendomois[54]; il donna en 1424 aux prieur et couvent de Saint-Jean -l’Evangéliste d’Angers la dixme des grains de sa terre de -Cornoailles[55], par acte signé de Jean de Lahève «ainsi qu’il est -remarqué au trésor des tiltres de Chasteaubriant[56]», et il possédoit -aussi une terre que le duc de Bretagne lui confisqua, parcequ’il tenoit -le parti d’Olivier de Chatillon[57]. Ce doit être lui qui se rendit -otage à Nantes pour répondre de l’exécution du mariage (21 mars 1431) -entre le comte de Montfort et Yoland, fille de la reine de Sicile[58], -et qui reçut ensuite une coupe dorée, en même temps que sa femme et sa -fille recevoient d’autres présents[59]. C’est aussi probablement lui que -cite l’auteur de l’histoire d’Artus, duc de Bretaigne, dans -l’énumération de ceux qui se sont trouvés à la bataille de Formigny[60], -le 15 avril 1450. - - [54] _Généal. ms._ 1, 2. - - [55] _Généal. ms._ 2. - - [56] _Généal. ms._ 1. - - [57] _Généal. ms._ 2. - - [58] _Histoire de Bretagne_, par Dom Lobineau, Paris, in fol., I, - 1706, p. 588. - - [59] Dom Lobineau, _Preuves_, col. 1018; Dom Morice, _Preuves_, II, - col. 1232-3. - - [60] Collection Michaud et Poujoulat, 1re série, III, 226. - -Il est aussi bien à croire que c’est lui qui a fait écrire par quelque -clerc le roman de chevalerie de Ponthus, fils du roi de Galice, et de la -belle Sidoine, fille du roy de Bretaigne, souvent réimprimé; c’étoit un -moyen de populariser l’illustration de la famille et d’en faire reculer -très loin l’ancienneté,--Bourdigné, comme on l’a vu, s’y est laissé -prendre,--que de la mettre au milieu d’une action à la fois romanesque -et à demi historique. Les La Tour Landry ont voulu avoir aussi leur -roman, comme les Lusignan avoient Mélusine. Nous n’avons pas à entrer -dans le détail de ce très pauvre roman, qui se passe en Galice, en -Bretagne et en Angleterre, ni à suivre les péripéties des amours de -Ponthus et de Sidoine, traversées par les fourberies du traître -Guennelet et enfin couronnées par un mariage. Ce qu’il nous importe de -signaler c’est la certitude de l’origine de ce roman. Le héros de -l’histoire porte le nom fort particulier d’un des membres de la famille, -et, parmi ses compagnons, se voit toujours au premier rang Landry de La -Tour. Tous les noms propres sont de ce côté de la France; ce sont: -Geoffroy de Lusignan, le sire de Laval, d’Oucelles et de Sillié, -Guillaume et Benard de la Roche, le sire de Doé, Girard de -Chasteau-Gaultier, Jean Molevrier. Les quelques noms de localités -françoises concourent aussi à la même preuve: c’est à Vannes que se fait -le grand tournois, et, quand l’armée se réunit, c’est à la tour -d’Orbondelle, près de Tallemont; or Talmont est un bourg de Vendée -(Poitou) situé à 13 kil. des Sables. Un passage donneroit peut-être la -date exacte de la composition du roman, c’est lorsque, pour réunir une -armée contre les Sarrasins, on écrit à la comtesse d’Anjou: car, dit le -romancier, le comte étoit mort et son fils n’avoit que dix ans. Mais -c’est trop long-temps m’arrêter à ce livre, qu’il étoit pourtant -nécessaire de signaler[61]. - - [61] Pour les nombreuses éditions, et les traductions en anglois et en - allemand du roman de Ponthus, voyez l’excellent article de M. - Brunet, III, 812-4. - -L’on ne connoît que deux enfants de Ponthus, Blanche et Louis Ier du -nom. Blanche épousa Guillaume d’Avaugour, seigneur de La Roche Mabile, -de Grefneuville et de Mesnil Raoulet, bailly de Touraine, veuf de Marie -de Coullietes, femme en premières noces de Gilles Quatrebarbes[62]. On -donne ordinairement cette Blanche comme fille de Louis 2e du nom[63]; -mais la remarque de d’Hozier[64] est formelle sur ce point: «Bien que -les mémoires de la maison de La Tour Landry remarquent icelle Blanche de -La Tour estre issue de Louis et de Jeanne Quatrebarbes; néanmoins tous -les tiltres que j’ay me persuadent le contraire, et particulièrement -l’arrest, sur requeste, du Parlement de Paris, que ladite Jeanne -Quatrebarbes, demeurée veufve, obtint, le dernier jour de décembre 1453, -contre Blanche de La Tour, aussy veufve, où il est porté en termes -exprès qu’elle estoit sœur de feu Louis de La Tour, mary de Jeanne -Quatrebarbes.» Quant à Louis de La Tour, chevalier, baron dudit lieu et -du Boulloir, seigneur de Bourmont, la Gallonnère, de la Cornouaille, de -Clervaux, Rue d’Indre et Dreux le Pallateau, il épousa en 1430 Jeanne -Quatrebarbes, dame de La Touche Quatrebarbes, etc., fille de Gilles -Quatrebarbes et de Marie de Coullietes[65]. Louis étoit mort avant 1453, -et, le 22 juin 1455, sa veuve, en présence de son fils Christophe, -ratifie un acte fait le 6 juin précédent par son procureur et le -procureur de Blanche de la Tour, veuve de Guillaume d’Avaugour[66]. En -1458 elle fit son testament, et nomma pour ses exécuteurs testamentaires -René, Christophe et Louis, ses enfants[67]. - - [62] _Généal. ms._ 1.--Avaugour, d’argent au chef de gueules. - - [63] _Généal. ms._ 2.--Le Laboureur, p. 80. - - [64] _Généal. ms._ 1. - - [65] _Généal. ms._ 1, qui donne tous les titres de Jeanne - Quatrebarbes. - - [66] _Généal. ms._ 1. - - [67] Des extraits de ce testament et de quelques autres pièces - postérieures sont joints à la _Généal. ms._ 1. - -On vient de voir les noms des trois fils de Louis; un quatrième, -Geoffroy[68], paroît être mort de bonne heure, puisqu’il n’a pas laissé -de traces. Pour René, il se démit en 1438 de ses biens, sauf les -seigneuries de la Gallonnère et de Cornouaille, en faveur de Christophe, -son frère puîné, ainsi qu’il est verifié dans le trésor des titres de -Châteaubriant[69], se fit prêtre et mourut le 4 mai 1498[70]. Pour -Christophe, Bourdigné[71] nous apprend qu’en 1449 il se trouva au siége -de Rouen avec le duc de Calabre, fils du roi René, qui étoit allé -secourir son père. En 1460, il transigea pour des terres avec Pierre -d’Avaugour, fils de Guillaume et de Blanche de la Tour; en 1463, il -donna procuration audit Pierre de recevoir les foi et hommage dus à ses -terres; en 1469, il rend adveu de la terre du Genest au comte de -Monfort, et, la même année, fonde dans l’église du Genest des prières à -dire le jour de la Toussaint, avant la grand’messe, pour les âmes de ses -prédécesseurs[72]. Il mourut sans enfants, puisque ce fut Louis, 2e du -nom, qui resta chef de la famille. Il avoit épousé Catherine Gaudin, -fille d’Anceau, sieur de Pasée ou Basée, et de Marguerite D’Espinay -Lauderoude, maison alliée à celle de Laval[73]. - - [68] Le Laboureur (page 80), qui le cite avant ses frères. - - [69] _Généal. ms._ 1. - - [70] _Généal. ms._; Le Laboureur, p. 80. - - [71] _Hystoire agrégative d’Anjou_, f. cxlix. vº. - - [72] _Généal. ms._ 1. - - [73] _Généal. ms._ 1. - -C’est en lui que s’éteignit la descendance mâle de notre Geoffroy, car -Louis n’eut que des filles. On a vu que Blanche, dont on le faisoit le -père, n’étoit pas sa fille, mais sa tante; ses filles furent Françoise -et Marguerite, «femme de René Bourré[74], seigneur de Jarzé, dont la -postérité est tombée dans la maison Du Plessis des Roches Pichemel, de -laquelle est M. le marquis de Jarzé[75].» Quant à Françoise, fille aînée -et principale héritière de son père Louis, elle épousa, le 30 juillet -1494, Hardouin de Maillé, 10e du nom, né en 1462. Il s’obligea de -prendre le nom et les armes de La Tour, sous peine de 50,000 écus; mais, -après la mort de ses frères sans hoirs mâles, il se déclara aîné de sa -maison, et François Ier releva ses descendants de cette obligation, leur -permettant de reprendre le nom et les armes de Maillé, en y ajoutant le -nom de La Tour Landry[76].» Les armes de Maillé sont bien connues, d’or -à trois fasces ondées de gueules; mais celles de La Tour Landry le sont -bien moins, précisément à cause de l’abandon qui en fut fait. Le -Laboureur (p. 80) dit qu’elles sont d’or à une fasce crenelée de 3 -pièces et massonnée de sable; Gaignières, qui les a dessinées et -blasonnées de sa main sur un feuillet de papier, passé, comme toute la -partie héraldique de sa collection, dans les dossiers du Cabinet des -titres, nous donne de plus l’émail de la fasce, qui étoit de gueules. La -description qui s’en trouve en tête des généalogies manuscrites a un -détail différent: elle indique la fasce comme bretessée, c’est-à-dire -crénelée, de trois pièces _et demie_. Il n’est pas rare de trouver une -fasce crénelée de deux pièces et deux demi-pièces; dans le cas de trois -pièces et demie, il faudroit, sa place n’étant pas indiquée, mettre la -demi-pièce à dextre; mais nous préférons nous tenir à la première -armoirie, qui est la plus probable, puisqu’elle ne sort pas des -conditions ordinaires. - - [74] D’argent à la bande fuselée de gueules.--_Généal. ms._ 1. - - [75] Le Laboureur, p. 80. - - [76] Anselme, VII, 502; et La Chesnaye des Bois, IX, 314. - - -II. - -_Du livre des Enseignements._ - -Dès les premiers mots de son ouvrage, Geoffroy de La Tour Landry a pris -soin de nous apprendre la date de sa composition, par la façon dont il -entre en matière: «L’an mil trois cens soixante et onze.» Si la mention -du printemps n’est pas, comme il est possible, tant elle est dans le -goût des écrivains de l’époque, une pure forme littéraire, ce seroit -même au commencement de l’année, puisqu’il parle de _l’issue -d’avril_[77]. Le livre ne fut fini qu’en 1372, car nous y trouvons cette -date mentionnée formellement[78], et nous n’aurions pas même besoin de -cela pour en être sûr, puisqu’à un autre endroit il est parlé de la -bataille de Crécy comme ayant eu lieu «il y a xxvj ans»; comme elle -s’est donnée, ainsi qu’on sait, le 26 août 1346, les vingt-six ans nous -auroient toujours donné cette même date de 1372. - - [77] Pâques étant cette année-là le 6 avril, il n’y a pas lieu de - changer la date de 1371 en celle de 1370. - - [78] «Je vous en diray une merveille que une bonne dame me compta en - cest an, qui est l’an mil trois cens lxxij.» (Ch. xlix p. 103.) - -Il y a aussi une remarque curieuse à faire sur cette préface, c’est -qu’elle a été écrite en vers, et Geoffroy, sans le vouloir, a pris soin -de nous le faire toucher du doigt, quand il dit (v. p. 4) qu’il ne veut -point mettre ce livre en rime, mais en prose, afin de l’abréger, -c’est-à-dire de le faire plus court et plus rapidement. C’est la preuve -la plus complète qu’il a voulu d’abord l’écrire en vers, puisqu’on -retrouve dans tout ce qui précède cette remarque, non seulement une -mesure régulière, mais presque toutes les rimes, tant il l’a peu changé -en le transcrivant en prose. Pour le montrer, il suffit d’en imprimer -une partie de cette façon; avec des changements absolument -insignifiants, on retrouve toute la phrase poétique: - - L’an mil trois cens soixante et onze, - En un jardin estoys sous l’ombre, - Comme à l’issue du mois d’avril, - Tout morne, dolent et pensif; - Mais un peu je me resjouy - Du son et du chant que je ouy - De ces gents oysillons sauvaiges - Qui chantoient dans leurs langaiges, - Le merle, mauvis et mesange, - Qui au printemps rendoient louange, - Qui estoient gais et envoisiez. - Ce doulx chant me fist envoisier - Et tout mon cueur sy esjoir - Que lors il me va souvenir - Du temps passé de ma jeunesce - Comment Amours en grant destresce - M’avoient en celluy temps tenu - En son service, où je fu - Mainte heure liez, autre dolant, - Si comme fait à maint amant. - Mès tous mes maulx guerredonna - Pour ce que belle me donna, etc. - -On pourroit encore continuer pendant plus d’une page; mais ceci suffit -pleinement à la démonstration. Du reste, nous savons de Geoffroy -lui-même qu’il avoit écrit en vers: car, quelques lignes après ce que -nous venons de citer, il continue--je rétablis encore la forme des vers -primitifs: - - En elle tout me delitoye, - Car en celluy temps je faisoye - Chançons, ballades et rondeaux, - Laiz, virelayz et chans nouveaux - De tout le mieulx que je savoye. - Mais la mort, qui trestous guerroye, - La prist, dont mainte tristeur - Ay receu et mainte douleur. - -Sans chercher d’exemples plus anciens, ceux de Quènes de Béthune, de -Thibault de Champagne et de tant d’autres, il est moins rare qu’on ne -penseroit de trouver à cette époque des grands seigneurs ayant écrit en -vers. Ainsi, l’historien du grand maréchal de Boucicaut, né en 1368, et -fils de celui que connut notre Geoffroy, parle ainsi de lui: «Si preint -à devenir joyeux, joly, chantant, et gracieux plus que oncques mais, et -se preint à faire balade, rondeaux, virelays, lais et complaintes -d’amoureux sentiment, desquelles choses faire gayement et doulcement -Amour le feist en peu d’heures un si bon maistre que nul ne l’en -passoit; si comme il appert par le livre des cent ballades, duquel faire -luy et le seneschal d’Eu feurent compaignons au voyage d’oultre mer... -Jà avoit choisy dame... et, quand à danse ou à feste s’esbatoit où elle -feut, là... chantoit chansons et rondeaux, dont luy mesme avoit fait le -dit, et les disoit gracieusement pour donner secrètement à entendre à sa -dame en se complaignant en ses rondeaux et chansons comment l’amour -d’elle le destraignoit[79].» Nous ne connaissons aucune pièce de notre -Geoffroy; mais il est possible qu’il y en ait dans les recueils faits au -xve siècle, et, s’il s’en trouvoit portant comme suscription le nom de -messire Geoffroy, on pourroit les lui attribuer. - - [79] Le livre des faicts du bon messire Jean le Maingre, dit - Boucicaut, maréchal de France et gouverneur de Gennes, 1re partie, - ch. ix.--Collect. Michaud et Poujoulat, 1re série, t. II, p. 221. - -Non seulement il n’écrivit pas ses Enseignements en vers, mais il ne -paroît pas les avoir écrits tout entiers lui-même: car dans ce même -prologue il nous dit (p. 4) qu’il emploie deux prêtres et deux clercs -qu’il avoit à extraire de ses livres, «comme la Bible, Gestes des Roys -et croniques de France et de Grèce et d’Angleterre et de maintes autres -estranges terres», les exemples qu’il trouve bons à prendre pour faire -son ouvrage. Dans tous les cas, l’esprit du temps étoit trop porté à se -servir éternellement des faits de la Bible, de l’Évangile et de la Vie -des Saints, pour que Geoffroy, n’eût-il employé personne, eût échappé à -cette condition de son époque; mais c’est à l’inspiration toute -religieuse de ces aides que nous devons la prédominance, excellente -d’intention, mais littérairement regrettable, des histoires tirées de la -Bible, qui ne nous apprennent rien. La division en neuf fautes du péché -de notre première mère doit être aussi de leur fait, et je verrois -encore une trace de leur collaboration dans la manière dont le plan -annoncé n’est pas suivi d’une façon régulière: car, en plus d’un -endroit, l’on trouve qu’il sera parlé d’abord de telle nature d’exemples -et ensuite de telle autre, et, quand cela est fini, le livre revient sur -ses pas pour reprendre une partie qui avoit paru complète. Quoi qu’il en -soit, que la quantité de ces exemples pieux et leur phraséologie lente, -et tout à fait analogue à celle des sermons du même temps, soient ou non -du fait des aides du chevalier ou du sien, la valeur et l’intérêt du -livre ne sont pas là. Si tout en étoit de cette sorte, il ne serviroit à -rien de le remettre en lumière, car ces histoires pieuses n’ont en elles -aucune utilité, pas même celle de donner l’esprit du temps; celui-ci est -assez bien connu pour qu’on n’ait sur ce point nul besoin d’un nouvel -exemple, et le livre n’est pas assez ancien pour être important comme -monument de la langue, en dehors de sa valeur particulière. Ce par quoi -il est curieux, c’est par les histoires contemporaines qu’il raconte; -c’est en nous montrant dans le monde, si l’on peut se servir de cette -expression toute moderne, des personnages historiques et guerriers, -comme Boucicaut et Beaumanoir, en les faisant agir et parler; c’est en -nous entretenant des femmes et des modes de son temps, et, toutes les -fois qu’il parle dans ce sens, soit que ces parties soient les seules -écrites par le chevalier même, soit qu’elles lui fussent plus heureuses, -son style s’allégit et prend réellement de la forme et du mouvement; si -même tout en étoit de cette sorte, son intérêt et son importance en -seroient singulièrement augmentés. - -Il a, du reste, eu peu de bonheur auprès de quelques uns de ses juges. -L’auteur de _la Lecture des Livres françois au xive siècle_[80], Gudin -dans son histoire des contes[81], et Legrand d’Aussy dans une notice -spéciale[82], qui, par là même, auroit dû être plus étudiée et plus -juste, en portent un jugement à peu près aussi peu intelligent. Pour -eux, le livre n’est composé que de _capucinades_ ou d’obscénités. Sans y -voir de capucinades, je conviendrai que tout le monde gagneroit à ce que -la Bible eût été moins largement mise à contribution; mais il n’est pas -possible de trouver le livre obscène, non seulement d’intention, mais de -fait. Ils se fondent sur les deux histoires de ceux qui firent -fornication en l’église, sur quelques réflexions et sur quelques -conclusions peut-être un peu simples et même maladroites; mais il y a -loin de là à ce qu’ils disent. Il seroit d’abord difficile d’admettre -qu’un homme évidemment bien élevé et des meilleures façons de son temps, -versé à la fois dans le monde et dans les livres, et qui, de plus, est -le père de celles à qui il s’adresse, eût été moins réservé qu’on ne -l’étoit autour de lui. De plus, en dehors de quelques passages, plutôt -naïfs que grossiers, il fait preuve, au contraire, d’une délicatesse -singulière: ainsi il seroit difficile de trouver à cette époque une -analyse et une appréciation plus fines et en même temps plus honnêtes -des sentiments que les raisons mises par lui dans la bouche de sa femme, -lorsqu’il a avec elle cette conversation qui forme un des plus longs et -des meilleurs chapitres. Mais, pour dire qu’il y a dans ce livre même -des grossièretés, il faut ne pas penser à ce qu’étoit la chaire à cette -époque, ne pas penser à ce qu’étoient les fabliaux; or les femmes -entendoient les sermons à l’église, les fabliaux dans leurs châteaux ou -dans leurs maisons, où l’on faisoit venir les jongleurs. Dans ces -siècles, les femmes, pour ainsi dire à aucune époque de leur vie, -n’ignoroient la chose ni les mots; l’honnêteté étoit dans la conduite et -n’étoit pas encore arrivée jusqu’aux formes du langage. Il seroit plus -vrai de dire, en considérant la question en connoissance de cause, que -le livre du chevalier témoigne, au contraire, d’un sentiment de réserve -qu’il ne seroit, à cette époque, pas étonnant d’en trouver absent. - - [80] Mélanges tirés d’une grande bibliothèque, in-8, vol. D, 1780, p. - 94-6. - - [81] Elle forme le 1er vol. de ses Contes. Paris, Dabin, 1804, 2 vol. - in-8, I, 101-8. - - [82] Notice des manuscrits de la Bibliothèque, in-4º, t. V, an 7, p. - 158-166. - -Il y auroit encore bien d’autres choses à dire sur le livre même; à -montrer, comme Caxton et le traducteur allemand l’ont déjà dit, que -Geoffroy n’a pas seulement fait un livre pour de jeunes filles, mais un -livre général qui s’applique à toute la vie des femmes. Il y auroit à -examiner surtout les idées d’éducation et de morale qui en ressortent, -et la forme sous laquelle elles sont présentées; mais il seroit -nécessaire de beaucoup citer, et, comme les conclusions à tirer -ressortent naturellement de la lecture elle-même, il vaut d’autant mieux -les laisser faire au lecteur, que le but d’une préface doit être -beaucoup moins de juger complétement l’ouvrage, et d’en rendre la -lecture inutile, que de donner les renseignements et de résoudre les -questions de fait que le livre ne peut donner lui-même et que le lecteur -ne doit pas avoir à chercher. Je dirai seulement que l’ouvrage doit -moins rester dans la classe des livres si nombreux écrits pour des -éducations spéciales--il y seroit par trop loin du Discours sur -l’Histoire universelle et du Télémaque--qu’être joint aux livres si -curieux qui sont consacrés durant tout le moyen-âge à la défense ou à -l’attaque des femmes. Il y tiendra sa place, du côté honnête et juste, -auprès du livre de Christine de Pisan, du _Ménagier de Paris_,--plus -piquant peut-être parcequ’il est plus varié et s’occupe de la vie -matérielle, mais plus bourgeois et moins élevé de ton et -d’idées,--auprès d’autres livres encore qu’il est inutile d’énumérer -ici. Tous ceux qui s’occuperont de l’histoire des sentiments ou de celle -de l’éducation ne pourront pas ne point en tenir compte et ne pas le -traiter avec la justice qu’il mérite. - -Enfin, il est encore nécessaire d’ajouter que nous savons à n’en pouvoir -douter, car nous l’apprenons de notre Geoffroy, qu’il avoit écrit un -livre semblable pour ses fils. Il le dit positivement au commencement: -«Et pour ce... ay-je fait deux livres, _l’un pour mes fils_, et l’autre -pour mes filles, pour apprendre à roumancier[83]...» Dans deux autres -passages[84] il y fait de nouveau allusion: «Par celluy vice l’en entre -en trestous les autres vij vices mortels, comme vous le trouverez plus à -plain ou livre de voz frères, là où il parle comment un hermite qui -eslut celluy péchié de gloutonie et le fist et s’enyvra, et par celluy -il cheist en tous les vij pechiez mortels, et avoit cuidié eslire le -plus petit des vij»; et plus loin, quand il parle du Christ portant sa -croix, qui se retourne vers les saintes femmes, «et leur monstra le mal -qui puis avint au pays, si comme vous le trouverez ou livre que j’ai -fait à voz frères». Le meilleur manuscrit de Paris avoit remarqué ce -fait, car il met ici en marge cette remarque: «Notez qu’il fist ung -livre pour ses filz.» Il falloit aussi que dans un manuscrit, -probablement plus exact ou plus voisin du premier original, il y en eût -une autre mention, précisément à la fin; car nous trouvons dans la -fidèle traduction de Caxton cette phrase, que nous avons déjà eu -occasion de citer dans la partie généalogique: «as it is reherced in the -booke of my two sonnes and also in an evvangill.» - - [83] Page 4 de cette édition. - - [84] Pages 175 et 179. - -Malheureusement nous ne savons ce qu’est devenu ce second livre du -chevalier, écrit sans doute dans le même goût que ses Enseignements à -ses filles, qui devoit être aussi composé de récits pris dans les -histoires et les chroniques et d’aventures contemporaines. Peut-être -devons-nous sa perte et le peu de succès qu’il paroît avoir eu--car nous -n’en avons trouvé de mention nulle part--à ce que le bon chevalier y -aura trop laissé faire à ses chapelains, et que le livre, ainsi presque -uniquement rempli par de trop réelles répétitions, n’a pas eu assez -d’intérêt pour sortir du cercle pour lequel il avoit été fait. Il est -vrai de dire aussi que, son point de vue étant général,--des histoires -masculines sont des histoires de toutes sortes--il se trouvoit avoir à -lutter, pour faire son chemin, contre tous les recueils de contes, -tandis qu’une réunion d’histoires uniquement féminines, étant quelque -chose de plus rare et de plus nouveau, a eu plus de chances pour sortir -de la foule et pour demeurer en lumière. - -Quoi qu’il en soit, il existe peut-être encore en manuscrit, mais sans -le nom de son auteur, au moins d’une manière formelle, soit sur le -titre, soit dans l’introduction; et le chevalier, qui, comme on l’a vu, -ne révisoit pas le travail de ses aides avec assez de soin pour lui -donner une disposition et une forme générale bien assises, et n’a pas -mis de fin au livre de ses filles, a bien pu ne pas écrire de prologue -pour le livre de ses fils. Mais l’on auroit deux points de repère qui -feroient reconnoître à peu près à coup sûr le second ouvrage: ce sont -les deux histoires citées, celle de l’hermite qui tomba dans tous les -péchés pour s’être abandonné à la gourmandise comme au plus petit, et -celle du Sauveur portant sa croix, prédisant aux saintes femmes le mal -qui devoit arriver au pays, c’est-à-dire la ruine du Temple et la -dispersion des Juifs. J’ai parcouru, sans rien trouver qui me satisfît, -quelques uns des recueils anonymes d’histoires qui ont été écrits en -grand nombre vers cette époque; d’autres seront plus heureux que moi. - - -III. - -_Manuscrits._ - -La Bibliothèque impériale possède, à ma connoissance, sept manuscrits du -livre du chevalier de La Tour. Je vais les décrire brièvement, en les -rangeant, non dans l’ordre de leurs numéros, mais selon l’époque de leur -transcription et selon leur valeur relative. - -Le plus ancien est le nº 7403 du fonds françois. Il est en parchemin, de -format in-folio mediocri, et écrit sur deux colonnes de trente lignes. -Il a 140 feuillets, dont les trois premiers sont occupés par la table, -les feuillets 5 à 128 par le texte, et les feuillets 128 à 140 par -l’histoire de Griselidis. Le premier feuillet est tout encadré -d’ornements courants; dans la miniature, le chevalier, assis sur un banc -de gazon, est vêtu d’une jaquette très courte et coiffé d’un bonnet -lilas, découpé de la façon la plus extravagante et la moins analogue aux -conseils du livre sur la simplicité à avoir dans sa toilette. Les trois -filles, en robes à longues manches, sont toutes trois debout; l’aînée a -seule une ceinture, et la troisième a la tête nue. Les lettres capitales -sont bleues à dessins rouges. Quoique le plus ancien, et certainement du -commencement du xve siècle, l’adjonction, toute convenable d’ailleurs, -de Griselidis, prouveroit que le manuscrit n’est qu’une copie et n’a pas -été fait pour l’auteur lui-même; malgré cela--et maintenant pour -reconnoître sûrement un manuscrit fait pour l’auteur, il faudroit y -trouver ses armes et celles de l’une de ses deux femmes--celui-ci est -excellent et le meilleur de tous, avec celui de Londres, dont nous -parlerons plus loin. - -Le manuscrit qui vient après celui-là, et que j’ai connu le dernier, -porte le nº 1009 du fonds de Gaignières. Il est in-folio mediocri sur -parchemin, à deux colonnes de trente-six lignes, et a 91 feuillets, dont -82 de texte, 2 de table et 7 pour l’histoire de Griselidis. La miniature -est très grossière et peut même avoir été ajoutée postérieurement. - -Dans le nº 7073¹ du fonds françois, le livre du chevalier de La Tour -n’est qu’une partie; on peut voir, pour l’indication des ouvrages qui -l’accompagnent, la description que M. Paulin Paris en a faite dans ses -_Manuscrits françois_ (V, 1842, p. 71-86). Qu’il suffise ici de dire que -dans ce volume notre texte et la table des chapitres occupent, sur deux -colonnes de 35 lignes en moyenne, les feuillets 55 à 122[85]. La copie -en est très inexacte, et le scribe n’a pas dû être payé à la page, mais -à forfait, car pour avoir plus tôt fini, il ne s’est pas fait faute de -sauter des parties de phrase, dont l’absence n’ajoute pas à la clarté. -Il doit même avoir tourné des feuillets de son original; car, sans que -ses cahiers soient incomplets, on trouve deux fois dans sa copie une -lacune qui correspond à celle d’un feuillet, et qui, la seconde fois, -porte sur une des histoires les plus intéressantes, celle de Mme de -Belleville, dont il n’a transcrit que la fin. La langue commence déjà à -s’y modifier. Une mention écrite sur la dernière feuille de garde porte -qu’il a appartenu à Guillaume du Chemin, de Saint-Maclou de Rouen; sur -la première feuille de garde est collé l’écu des Bigot, d’argent à un -chevron de sable, chargé en chef d’un croissant d’argent et accompagné -de trois roses, posées deux en chef et une en pointe; on y lit aussi le -nom de Thomas Bigot, père d’Emeric, et l’écu est répété sur le dos de la -reliure; ce volume portoit dans leur bibliothèque le nº 148[86]. -J’oubliois de dire qu’il y a une miniature initiale en camaïeu, mais -sans importance. - - [85] En marge du feuillet 86 on lit les deux noms: «Maistre Robert le - Moyne» et «Guillaume Saro, escuyer, dem. à Sainct...» - - [86] Bibliot. Bigotiana, 1710, in-12, pars quinta, p. 10-11. - -Le manuscrit de Saint-Victor, nº 853, relié en 1852, en maroquin rouge, -avec le R. F. de la dernière République, est sur parchemin, de format -petit in-fº carré, à 39 longues lignes par page et d’une grosse écriture -de la fin du xve siècle. Les deux premiers feuillets sont occupés par -une table divisée en 89 chapitres; le premier feuillet du texte, qui -porte en haut la signature _Dubouchet_, 1642, a une détestable -miniature, et, sur la marge, deux écussons en losange, partis, à dextre, -d’or à la croix contre-herminée, et, à senestre, de gueules à trois -fasces de vair à la bordure d’or. Nous ne savons à qui appartiennent ces -armes; nous ferons remarquer seulement que les maisons de Mercœur en -Auvergne et de Royère en Limousin portent de gueules à trois fasces de -vair[87]. Les douze derniers feuillets sont occupés par l’histoire de -Griselidis, et c’est pour cela que le relieur a mis sur le dos: _Miroir -des femmes mariées_. - - [87] Grandmaison, _Dictionnaire héraldique_, 1852, in-4º, col. 355. - -Le nº 7673¹, qui porte dans le fonds Delamarre le nº 233, est sur -parchemin et petit in-4º à deux colonnes très étroites et de 30 lignes. -Il est incomplet en tête de quelques feuillets, et commence au conte de -celle qui mangea l’anguille: «[Un exemple vous vueil dire sur] le fait -des femmes qui mangeoient les bons morceaux en l’absence de leurs -maris.» Les derniers feuillets du ms. sont très mutilés; il est même -incomplet de la fin, car le recto du dernier feuillet--le verso est -collé sur une feuille de papier qui en soutient les morceaux--s’arrête -dans la fin de l’histoire de Catonnet. Les fers de la reliure, qui est -du dernier siècle et sans titre sur le dos, paroissent allemands. - -Le nº 7568 est sur parchemin, de format petit in-4º, et dans sa reliure -originale de bois couvert de velours vert et garni autrefois de -fermoirs. Il est écrit à longues lignes d’une écriture très cursive et -négligée, de la fin du xve siècle; les feuillets 1 à 125 sont occupés -par notre roman, 126 à 134 par la patience de Griselidis, 135 à 139 -recto par l’histoire du chevalier Placidas et de son martyre, après -lequel il fut nommé saint Eustache, enfin 139 verso à 144 par le Débat -en vers du corps et de l’âme, le même dont on trouve une édition dans le -recueil que j’ai copié au British Museum et dont la réimpression forme -les trois premiers volumes de l’_Ancien Théâtre françois_. A la fin du -Débat se trouve la signature _Ledru_, évidemment celle du copiste. Le -volume a fait partie de la bibliothèque royale du château de Blois, car -on lit sur le feuillet de garde: _Bloys_, et au dessous: «Des hystoires -et livres en françoys. Pulº 1º (pulpito primo).--Contre la muraille de -devers la court.» Au xviie siècle, on mit sur le premier feuillet le nº -MCCLIIII, et plus tard les nºs 1052 et 7568, qui est le numéro actuel. -Au commencement, le chevalier, seul dans son jardin, est peint dans la -grande lettre, et l’encadrement assez délicat de la page, formé de -rinceaux, de fleurs et de fraises, offre deux M, l’un rose, l’autre -bleu, et la place, malheureusement grattée, d’un écu d’armoiries. - -Le nº 3189 du Supplément françois est un petit in folio sur papier, -d’une très mauvaise écriture de la fin du xve siècle. Après un traité en -françois sur les péchés et les commandements de Dieu, se trouve notre -roman, incomplet d’un ou deux feuillets, car il ne commence que dans la -première histoire, celle des deux filles de l’empereur de -Constantinople, par ces mots: «... toutes foiz qu’elle s’esveilla, et -pria devotement plus pour les mors que devant et ne demoura guerres que -ung grant roy de Grèce la feist demander, etc.» - -Dans les autres bibliothèques de Paris, je n’en connois qu’un manuscrit -sur vélin, de la fin du xve siècle et sans importance, à la bibliothèque -de l’Arsenal; il a été indiqué par Hænel dans son catalogue des -bibliothèques d’Europe (Lipsiæ, 1830, in-4º, col. 340). - -Mais il n’y en a pas de manuscrits qu’en France, car, pendant mon séjour -à Londres, j’en ai pu voir et collationner un excellent, aussi bon, -sinon même meilleur que notre manuscrit 7403. C’est sur leur -comparaison, et en me servant des deux, que j’ai établi le texte que je -publie; ils sont les deux plus anciens, contemporains l’un de l’autre, -et ne sont pas écrits dans un autre dialecte, ni même avec une -orthographe sensiblement différente, ce qui m’a permis de prendre -toujours la meilleure leçon donnée par l’un ou par l’autre, sans -craindre d’encourir le reproche d’avoir mélangé des formes contraires et -mis ensemble des choses opposées. Il se trouve au British Museum, dans -la collection du roi[88], où il porte comme numéro la marque: 19 c viii. -Ce manuscrit, sur parchemin, est composé de cahiers de huit feuillets -avec réclames, à 33 longues lignes à la page, offre 164 feuillets, -chiffrés en lettres du temps de son exécution. Le livre de La Tour -Landry y occupe les feuillets 1-121; le livre de Melibée, par Christine -de Pisan, les feuillets 122-146, et l’histoire de Griselidis les -feuillets 147-162. Sur deux derniers feuillets, d’abord restés blancs, -une main postérieure a ajouté _Le codicille Me Jehan de Meung_. En tête -du texte se trouve une miniature; le chevalier, vêtu d’une robe bleue à -longues manches et tenant un rouleau de papier sur ses genoux, est assis -sur un banc de verdure qui fait le tour du pied d’un arbre; la partie du -jardin où il se trouve est entourée d’une haie carrée soigneusement -coupée, et le fond n’est pas un paysage, mais un treillis; quant aux -trois filles, toujours debout, l’aînée a une robe rouge avec un col -ouvert en fraise et de très longues manches ouvertes; les robes des deux -autres sont rouges pour l’une, couleur de chair pour l’autre, et leurs -manches très justes leur recouvrent presque toute la main. Le manuscrit -a dû appartenir ensuite à quelque artiste du temps, car les feuillets -blancs et les gardes sont couverts de très légers croquis au crayon roux -d’hommes armés ou d’hommes et de femmes à cheval. - - [88] Cf. Catalogue of the manuscripts of the King’s library, an - appendix to the catalogue of the Cottonian library, by David Casey, - deputy librarian, 1734, in-4º, p. 298. - -La bibliothèque de Bourgogne à Bruxelles en possède[89] deux manuscrits -sur parchemin (nºs 9308 et 9542); l’un d’eux a été, sous l’empire, à la -Bibliothèque du roi (Belg. nº 115), où l’a vu Legrand d’Aussy, qui le -cite en tête de sa notice sur le Livre des Enseignements insérée dans le -5e volume des Notices des Manuscrits; depuis il a fait retour à la -Bibliothèque de Bourgogne. Nous ne les connoissons pas; mais le -manuscrit 7403 et celui de Londres sont trop bons, et en même temps trop -conformes, pour qu’il nous eût été nécessaire d’en consulter encore -d’autres. - - [89] Catalogue des manuscrits de la Bibl. royale des ducs de - Bourgogne. Bruxelles, in fº, I, 1842; Extrait de l’Inventaire - général, pages 187 et 191. - -Enfin La Croix du Maine[90] nous apprend qu’il avoit aussi par devers -lui le livre écrit à la main, et le duc de La Vallière en possédoit -aussi un ms., qui forme le nº 1338 du catalogue en trois volumes (1783, -I, p. 106): «_Le chevalier de La Tour_, in-fol., mar. rouge. Beau -manuscrit sur vélin du xve siècle, contenant 98 feuillets écrits en -ancienne bâtarde, à longues lignes. Il est décoré d’une miniature, de -tourneures et d’ornements peints en or et en couleurs.» Il ne fut vendu -que 60 livres, bien qu’il fût certainement très supérieur comme texte -aux éditions de Guillaume Eustace, qui se vendoient pourtant bien plus -cher, comme on le verra tout à l’heure, car nous n’avons plus à parler -que des éditions et des traductions de notre auteur. - - [90] Edit. de 1772, I, 277. - - -IV. - -_Traductions et éditions._ - -J’ai dit en commençant qu’il avoit été fait deux traductions angloises -du livre des Enseignements. L’une, la plus ancienne, qui remonte au -règne de Henri VI, est inédite et est conservée en manuscrit au British -Museum, dans le fonds Harléien (nº 1764. 67, C.[91]). C’est un manuscrit -à 2 colonnes de 41 lignes, d’une excellente et très correcte écriture, -malheureusement incomplet de la fin et qui a beaucoup souffert. Le -premier feuillet a une lettre ornée et un entourage courant, et tous les -chapitres ont une lettre peinte. Au deuxième feuillet, on lit les -signatures de deux de ses anciens propriétaires, _Paulus Durant_ et -_David Kellie_, écrites à la fin du xvie siècle et au commencement du -siècle suivant; on trouve même au feuillet 37 cette mention, de la main -de Kellie: «James by the grace of God King of England, France and -Ireland and of Scotland and defender of the faith.» Dans son état -actuel, le manuscrit a 54 feuillets et commence: «In the yere of the -incarnacion of our lord m ccc lxxi as y was in a garden all hevi and -full of thought...», et se termine dans l’histoire des deux sœurs (p. -238 de notre texte), par les mots: «withoute ani wisete y clothed myself -in warme», suivi du mot _clothes_ comme réclame. La traduction est -exacte, la langue excellente et certainement bien moins traînante et -embarrassée que celle de Caxton. Du reste, ceux qui voudroient avoir de -plus complets détails sur cette traduction anonyme pourront en voir -d’amples fragments transcrits dans un excellent article de la première -_Retrospective Review_, publiée à Londres il y a une vingtaine -d’années[92]. La sévérité angloise paroît avoir empêché l’auteur de -citer les histoires les plus curieuses préférablement à celles dont -l’honnêteté est la trop unique valeur; mais ces extraits suffisent -pleinement pour faire juger du mérite de la traduction, et c’est pour -nous la plus utile partie de leur travail. - - [91] Nares, Catalogue of the mss. of the Harleian library, 4 vol. - in-fº, London, 1808-15; II, p. 208. - - [92] Voici le titre exact de cette excellente collection, interrompue - malheureusement peu de temps après le volume où se trouve l’article - sur le livre des _Counsels_: The retrospective review, an historical - and antiquarian magazine, edited by Henry Southern esq., M. A. of - Trinity college, Cambridge, and Nicholas Harris esq., F. S. A., of - the Inner Temple, barrister at law in-8º. New series, vol. I, 1827, - part. II, p. 177-94.--L’article a été analysé dans notre _Revue - britannique_, 2e série, t. V, 1831, p. 343-61. - -La seconde traduction est de Caxton, le plus ancien imprimeur de -l’Angleterre, et il est curieux de voir le livre de notre auteur être -une des premières productions de la presse dans un pays étranger. On -sait quel nombre Caxton a publié de traductions du françois, et il nous -suffit de le rappeler, car une énumération nous mèneroit beaucoup trop -loin. Le livre est un in-4º, dont les cahiers, de huit feuillets chacun, -sont signés aii-niiij. Il commence par une préface du traducteur, qui -dit avoir entrepris cet ouvrage sur la prière d’une grande dame qui -avoit des filles; aucun bibliographe anglois n’ayant fait même une -supposition sur le nom de cette protectrice du travail de Caxton, nous -ne pouvons qu’imiter leur silence; nous aurions donné cette préface en -appendice, si on ne pouvoit la voir reproduite dans l’édition des -_Typographical antiquities_ de Jos. Ames, donnée par Dibdin[93]. Les -caractères employés par Caxton sont ceux dont on peut voir dans Ames le -facsimile d’après les chroniques d’Angleterre[94]. C’est ce caractère -irrégulier, plein de lettres liées entre elles et de mêmes lettres de -formes différentes, qui apporte plutôt l’idée d’une écriture assez -incorrecte que d’une impression; elle est très analogue à un facsimile -donné dans Ames (p. 88) d’une copie manuscrite d’Ovide qu’on attribue à -Caxton. Après la préface, qui tient le premier feuillet, et la table qui -en tient trois, vient le texte, qui commence: «Here begynneth the book -whiche the knyght of the toure[95] made and speketh of many fayre -ensamples and thenseygnements and techyng of his doughters.» Il se -termine par la mention suivante: «Here fynysshed the booke which the -knyght of the Toure made to the enseygnement and techyng of his -doughters translated oute of frenssh in to our maternall Englysshe -tongue by me William Caxton, which book was ended and fynysshed the -first day of Juyn the yere of oure lord m.cccc lxxx iij And emprynted at -Westmynstre the last day of Janyuer, the first yere of the regne of -kynge Rychard the thyrd.» On a quelquefois mis à tort ce livre sous la -date de 1484; l’année 1483 ayant été comprise entre le 30 mars et le 18 -avril, et Edouard IV étant mort le 9 avril 1483, c’est bien cette année -1483 qui est la première année du règne de Richard III[96]. - - [93] London, 4 vol. in-4º, 1810, t. 1, nº 27 des Caxton, p. 202-8. - - [94] Nº 4 de la planche de Basire portant le nº 8, et placée en face - de la page 88. - - [95] Caxton ne sait pas le nom de Landry. - - [96] Dibdin, _Bibliotheca Spenceriana_, nº 857, t. IV, 1815, p. 267-8, - avoit fait remarquer qu’il falloit s’en tenir à la date de 1483; - mais sa preuve en étoit que le commencement de l’année suivante - n’arriva pas avant le 25 mars, ce qui ne s’accorde pas avec les - tables chronologiques des Bénédictins. - -Les exemplaires complets en sont, du reste, assez rares. Ames (1810) ne -cite que trois exemplaires, celui de lord Spencer, du marquis de -Blandford et de Sa Majesté; ce dernier est sans doute l’exemplaire -complet que nous avons vu au British Museum. Il y en auroit encore un -dans la Bibliothèque publique de Cambridge et deux à la Bodléienne, mais -imparfaits tous deux d’une feuille. Un exemplaire sur vélin, marqué 5 l. -5 sh., chez M. Edwards, cat. de 1794, nº 1267, étoit en 1810 chez M. -Douce; mais ce fut un prix bien vite dépassé; ainsi l’exemplaire de la -vente de White Knights fut payé 85 livres 1 shilling, et celui de la -vente de Brandt, en 1807, fut acheté 111 livres 6 shillings pour lord -Spencer[97]. - - [97] Cf. _Bibl. Spenceriana._ - -Quant à la traduction même, elle est d’une incroyable fidélité et d’une -si naïve exactitude, que, par ses méprises, et il y en a, on pourroit -reconnoître à coup sûr le manuscrit même suivi par Caxton, et, si on le -rencontroit, il ne pourroit pas y avoir de doutes sur ce point, tant sa -phrase est calquée sur son texte, avec un mot à mot si fidèle que la -pureté de son anglois en souffre le plus souvent. Du reste, on en pourra -bientôt juger, car M. Thomas Wright, aux publications de qui notre -ancienne littérature doit autant que l’ancienne littérature de son pays, -en va publier une réimpression exacte pour le _Warton Club_, dont il est -un des fondateurs. Si la traduction inédite du British Museum étoit -complète, il faudroit incontestablement la suivre, à cause de sa -supériorité sur celle de Caxton. On pourroit prendre le parti de -composer l’édition pour les trois quarts avec la traduction inédite et -pour la fin avec Caxton. Cependant la langue des deux traducteurs est si -différente, qu’en mettant une partie de l’œuvre de l’un à la suite de -l’œuvre de l’autre, on auroit à craindre d’arriver à un effet trop -disparate, et, comme le Caxton est introuvable, les bibliophiles -préféreront peut-être en avoir la reproduction entière. - -Enfin j’ajouterai, à propos de l’édition de Caxton, que, si rare qu’elle -soit maintenant, c’étoit au xvie siècle, en Angleterre, un livre qui -étoit tout à fait en circulation. J’en donnerai pour preuve ce curieux -passage du _Book of Husbandry_, publié en 1534 par Sir Anthony -Fitz-Herbert, qui avoit la charge importante de _lord chief -justice_[98]. L’appréciation est trop curieuse pour que je ne la -reproduise pas en entier; parlant de la fidélité qu’une femme et un mari -doivent avoir dans les achats qu’ils font au marché, il continue: «Je -pourrois peut-être montrer aux maris diverses façons dont leurs femmes -les trompent, et indiquer de même comment les maris trompent leurs -femmes. Mais si je le faisois, j’indiquerois de plus subtiles façons de -tromperies que l’un ou l’autre n’en savoit auparavant. A cause de cela, -il me semble meilleur de me taire, de peur de faire comme le chevalier -de La Tour, qui avoit plusieurs filles, et, par l’affection paternelle -qu’il leur portoit, écrivit un livre dans une bonne intention, pour les -mettre à même d’éviter et de fuir les vices et de suivre les vertus. Il -leur enseigne dans ce livre comment, si elles étoient courtisées et -tentées par un homme, elles devroient s’en défendre. Et, dans ce livre, -il montre tant de façons si naturelles dont un homme peut arriver à son -dessein d’amener une femme à mal, et ces façons pour en venir à leur but -sont si subtiles, si compliquées, imaginées avec tant d’art, qu’il -seroit difficile à aucune de résister et de s’opposer au desir des -hommes. Par cedit livre, il a fait que les hommes et les femmes -connoissent plus de vices, de subtilités, de tromperies, qu’ils n’en -auroient jamais connu si le livre n’eût pas été fait, et dans ce livre -il se nomme lui-même le chevalier de La Tour. Aussi, pour moi, je laisse -les femmes faire leurs affaires avec leur jugement.» - - [98] Je tire le passage, non du livre, nécessairement inconnu à un - étranger, mais de l’article qui lui est consacré dans la nouvelle - _Retrospective Review_, London, Russell-Smith, in-8º. Nº 3, May - 1853, pages 264-73. - -Le jugement de lord Fitz-Herbert suffiroit à prouver que Dibdin, pour -avoir décrit le livre, ne l’avoit pas autrement lu; car, renvoyant, dans -les additions de Ames (I, 372), à la notice de Legrand d’Aussy, et -faisant allusion aux passages purement naïfs dont celui-ci fait des -obscénités, Dibdin ajoutoit qu’il falloit _espérer_ que Caxton avoit -sauté de pareils passages. Je n’ai pas eu le temps de vérifier le -Caxton, nous n’en avons pas d’exemplaires en France; mais je répondrois -à l’avance de son honnêteté de traducteur, qui n’a pas dû se permettre -le moindre retranchement. Seulement Dibdin, qui avoit le volume à sa -disposition, auroit pu s’assurer du fait et ne pas en rester à cette -singulière espérance. - -Le livre eut la même fortune en Allemagne qu’en Angleterre: car il en -parut en 1493 une traduction allemande faite par le chevalier Marquard -vom Stein. Comme Caxton, il fut plus exact que ne le furent plus tard -les éditeurs françois, et n’ajouta rien au livre des Enseignements; -mais, plus heureuse que celle de Caxton, sa traduction fut souvent -réimprimée. La première édition, in-folio, parut à Bâle, chez Michel -Furter, sous ce titre: «_Der Ritter vom Turn, von den Exempeln der -Gotsforcht vñ erberkeit_», c’est-à-dire Le Chevalier de La Tour, des -exemples de la piété et de l’honneur. En tête se trouve une préface du -traducteur, mais qui ne contient que des généralités de morale; nous -ferons remarquer seulement que, peut-être par suite d’une faute -d’impression ou d’une différence dans un manuscrit, la date de la -composition du livre n’est plus 1371, mais 1370. Le volume, d’une -superbe exécution, et dont le British Museum possède un très bel -exemplaire, a 73 feuillets et est orné de 45 gravures sur bois, -réellement faites pour l’ouvrage, bien dessinées et bien gravées. Le -chevalier y est toujours représenté armé de pied en cap, même dans la -gravure initiale, où il est, idée assez bizarre, représenté endormi au -pied d’un arbre, pendant que ses deux filles sont debout à côté de lui; -mais, à part cette singularité, cette suite d’_illustrations_ est tout à -fait remarquable. Après cette édition, nous citerons les suivantes, -d’après Ebert[99]: une à Augsbourg, chez Schönsperger, 1498, in-folio; -une à Bâle, chez Furter, en 1513;--Ebert disant aussi qu’elle a 73 -feuillets et des gravures sur bois, il est possible que ce soit la -première édition avec une nouvelle date changée, et, dans tous les cas, -la nouvelle en est une réimpression, où l’on doit retrouver les mêmes -bois; une à Strasbourg, chez Knoblouch, en 1519, in-4º; enfin une autre -à Strasbourg, chez Cammerländer, en 1538, in-folio, avec des gravures -sur bois. Il y en a sans doute eu d’autres éditions; toujours est-il que -tout récemment, en 1849, le professeur allemand O.-L.-B. Wolff en a fait -le 8e volume[100] de sa collection de romans populaires qu’il a publiée -à Leipzig chez Otto Wigand. Le prologue y est plus court, et l’on y -voit, bien qu’en très petit nombre, quelques histoires nouvelles, celles -de Pénélope et de Lucrèce, absentes de l’ouvrage original, mais qui -prouvent que, dans ses éditions successives, la traduction de Marquard -vom Stein a subi quelques remaniements. Le titre y est devenu: «Un -miroir de la vertu et de l’honneur des femmes et demoiselles, écrit pour -l’instruction de ses filles par le très renommé chevalier de La Tour, -avec de belles et utiles histoires sacrées et profanes.» - - [99] Allgemeines bibliographisches Lexikon von Friedrich Adolf Ebert. - Leipzig, 1821, in-4º, t. I, col. 317, nº 4078. - - [100] In-12 de 171 pages. - -Ce ne fut qu’en 1514 que parut la première édition françoise, à Paris, -chez Guillaume Eustace[101]. C’est un in-folio gothique, à deux -colonnes, de xcv feuillets chiffrés, précédés de 3 feuillets pour le -titre et la table et suivis d’un feuillet séparé, au recto duquel une -gravure en bois représentant le pape, l’empereur et le roi de France, et -au verso la marque de Guillaume Eustace. Cette gravure se trouvoit déjà -au verso et la marque sur le recto du titre, qui est celui-ci: «Le -chevalier de la tour et le guidon des guerres, Nouvellement imprimé à -Paris pour Guillaume Eustace, libraire du roy, Cum puillegio Regis», et -au bas: «Ilz se vendent en la rue neufue nostre Dame, à lenseigne De -agnus dei, ou au palais, au troisiesme pilier. Et en la rue -saint-iacques, à l’enseigne du crescent.» A la fin se trouve cette -mention: «Cy fine ce présent volume intitulé le chevalier de la tour et -le guidon des guerres, Imprimé à Paris en mil cinq cens et quatorze, le -neufiesme iour de novembre. Pour Guillaume Eustace, libraire du roy et -juré de luniversité, demourant en la rue neufve nostre-dame, à lenseigne -de agnus dei, ou au palais, en la grant salle du troisiesme pillier, -près de la chappelle où len chante la messe de mes seigneurs les -presidens. Et a le Roy, nostre sire, donné audit Guillaume lettres de -privilege et terme de deux ans pour vendre et distribuer cedit livre -affin destre remboursé de ses fraiz et mises. Et deffend ledit seigneur -à tous libraires, imprimeurs et autres du royaulme de non limprimer sus -painne de confiscation desditz livres et damende arbitraire jusques -après deux ans passez et acomplis à compter du iour et date cy dessus -mis que ledit livre a esté acheué d’imprimer.» - - [101] La Croix du Maine (_Bibliothèque françoise_, édit. de 1772, I, - 161 et 277) ne parle que de cette édition, sur la foi de laquelle il - a dit que le _Guidon des guerres_ étoit de notre auteur. - -Le texte des Enseignements, dans cette édition de Guillaume Eustace, -occupe les feuillets i à lxxii; les feuillets lxxiii à lxxxv sont -occupés par le livre de Melibée et de Prudence, que l’éditeur a trouvé, -comme on le voit dans le manuscrit de Londres et celui de Paris (7073¹), -à la suite de celui dont il s’est servi; mais, avec peu de scrupule et -pour bien donner au chevalier de La Tour le livre de Mélibée, sur lequel -nous n’avons rien à dire ici, tant il est maintenant connu, il a écrit -un raccordement par lequel il met Mélibée dans la bouche du chevalier. -Enfin, les feuillets lxxxv à xcv offrent le Guidon des guerres «fait par -le chevalier de La Tour», ouvrage de stratégie qu’un autre -raccordement[102] de Guillaume Eustace met aussi dans la bouche du -chevalier. Il formoit probablement la troisième partie du manuscrit -suivi par Guillaume Eustace, et n’est nullement du chevalier de la -Tour[103]. - - [102] Le raccordement est d’autant mieux fait qu’on le fait parler de - ses fils: «Affin que tous nobles hommes et mesmement vos frères, - quand ils se trouveront entre vous, en voyant cestuy livre y - puissent aussi bien que vous prendre quelque doctrine... J’ay, - touchant le fait des armes, cy en la fin mis ung petit traicté - appellé le _Guidon des guerres_, lequel jadis je redigeai par - l’ordonnance de mon souverain seigneur le très chrétien roy de - France...» - - [103] Comme le dit M. P. Paris (_Man. françois_, V, 85-6), il est - étonnant que les bibliographes n’aient pas remarqué la fausseté - d’attribution de ces deux ouvrages. Debure (Catal. La Vallière, I, - 406), cataloguant l’imprimé à la suite d’un ms., avoit, sans nier - l’attribution, fait remarquer que le _Guidon_ ne se trouvoit pas - dans celui-ci. - -Le texte est orné de gravures sur bois, mais, moins soigneux que -l’éditeur allemand, Eustace a employé bon nombre de bois tout faits, -dont quelques uns se rapportent très peu au sujet qu’ils sont destinés à -présenter aux yeux. Dans les exemplaires sur papier le format est très -petit in-folio; dans ceux sur vélin, la justification a été réimposée, -et le volume est plus grand. La Bibliothèque en possède un superbe -exemplaire, avec 27 miniatures, que M. Van Praët[104] dit avoir passé -dans les ventes de Pajot, comte d’Onsembray (nº 527, 240 l. 19 s.), de -Girardot de Préfond (nº 890, 193 l.), de Gaignat (nº 2253, 200 l.), de -La Vallière (nº 1339, 300 l.), de Mac Carthy (nº 1549, 615 l.). M. -Brunet (I, 649) paroît traiter comme le même celui qu’il indique comme -vendu chez Morel Vindé 631 fr., et chez Hibbert, 33 livres, 12 shilings. - - [104] Van Praët, Livres sur vélin de la bibliothèque du roi, t. IV, nº - 388, p. 263-4. Ebert nous apprend qu’il y en avoit aussi un - exemplaire sur vélin dans l’ancienne bibliothèque d’Augsbourg. Ce - doit être celui que M. Van Praët indique comme vu par Gercken - (Reisen, I, 262) et par Hirsching (Reisen, II, 180) chez les frères - Veith, à Augsbourg. Un troisième exemplaire devroit s’en trouver - dans la bibliothèque de Genève (Van Praët, 264). - -Comme texte, il faut reconnoître, à la louange de Guillaume Eustace, -que, pour un éditeur du seizième siècle, il pourroit avoir fait bien -plus de modifications. Le prologue est beaucoup moins en vers, -l’orthographe est modernisée; mais le texte a certainement été plus -respecté qu’il ne l’étoit d’ordinaire à cette époque. La seconde -impression, qui doit cependant avoir été faite sur celle-ci, est au -contraire pleine de fautes grossières, à ce que me dit un juge très -compétent, qui l’a eue entre les mains. Elle est in-4º de 208 pages, y -compris 6 pages de table. Elle a un frontispice représentant un -chevalier armé, un genou en terre, et a pour titre: «S’ensuit le -chevalier de La Tour et le Guidon des guerres, avec plusieurs autres -belles exemples, imprimés nouvellement par la veuve Jehan -Trepperel[105].» M. Brunet, qui la dit gothique et nous apprend qu’elle -a été vendue, chez Heber, 6 livres 15 shillings, ajoute «et Jehan -Jehannot», après le nom de la veuve Trepperel. M. Bertin en possédoit un -exemplaire qui, à sa vente (1853, nº 123), a été adjugé au prix de 780 -fr. - - [105] _Bulletin du Bibliophile_, 1re série, nº 14, février 1835, p. - 11, nº 1379. - -Après avoir examiné successivement, comme je l’avois promis, la -biographie et l’œuvre du chevalier, ainsi que les manuscrits et les -éditions de son livre, je lui laisse enfin la parole, en m’excusant de -la longueur à laquelle ces développements sont arrivés. Mais si, dans un -travail d’ensemble sur notre ancienne littérature, l’ouvrage du -chevalier de La Tour peut n’être cité qu’en passant, tous les -renseignements qui s’y rapportent devoient être réunis dans un essai qui -lui est spécialement consacré et qui se trouve en tête de son livre. - - - - -Cy commence la table du livre intitulé du chevalier de la Tour, qui fut -fait pour l’enseignement des femmes mariées et à marier. - - - Le premier chappitre contient le prologue. 1 - Le second chappitre parle de ce que on doit faire quant on - s’esveille. 6 - Le tiers chappitre parle de deux chevaliers qui amoient deux - suers. 7 - Le quart chappitre parle d’une damoiselle que un seigneur vouloit - violer. 9 - Le quint, que on doit faire quant on est levé. 10 - Le VIe, de deux filles d’un chevalier, dont l’une estoit devotte et - l’autre gourmandoit. 12 - Le VIIe, comment les femmes et les filles doivent jeuner. 14 - Le VIIIe, d’une folle femme qui chéy en un puis. 16 - Le IXe, d’une bourgeoise qui mouru et n’avoit osé confessié son - pechié. 19 - Le Xe, comment toutes femmes doivent être courtoises. 22 - Le XIe, comment elles se doyvent contenir sans virer la teste çà ne - là. 24 - Le XIIe, de la fille du roy de Dannemarche, qui perdit le roy - d’Angleterre par sa folle contenance. 25 - Le XIIIe, de celle que le chevalier de la Tour refusa pour sa legière - manière. 28 - Le XIIIIe chappitre parle comment la fille du roy d’Arragon par sa - folle manière perdy le roi d’Espaigne. 30 - Le XVe, de celles qui estrivent les unes aux autres. 32 - Le XVIe, de celle qui menga l’anguille. 35 - Le XVIIe, comment nulle femme ne doit estre jalouse. 36 - Le XVIIIe, de la bourgeoise qui se fist ferir par son oultraige. 40 - Le XIXe, de celle qui sailly sus la table. 41 - Le XXe, de celle qui donna la chair aux chiens. 44 - Le XXIe, du debat qui fut entre le sire de Beaumanoir et une - dame. 46 - Le XXIIe, comment il fait perilleux à estriver à gens sçavans, et - parle de la dame qui prist tençon au mareschal de Clermont. 50 - Le XXIIIe, de Bouciquaut et des trois dames. 51 - Le XXIIIIe, de trois autres dames qui vouldrent tuer un - chevalier. 54 - Le XXVe, de celles qui vont voulentiers aux joustes et aux - pelerinaiges. 55 - Le XXVIe chappitre parle de celles qui ne veullent vestir leurs bonnes - robes aux festes. 58 - Le XXVIIe parle de la suer saint Bernart. 61 - Le XXVIIIe, de celles qui ne font que gengler à l’eglise. 63 - Le XXIXe, de saint Martin de Tours et de saint Brice et du - dyable. 65 - Le XXXe, de celle qui perdy à ouir la messe. 66 - Le XXXIe, d’une dame qui employoit le quart du jour pour soy - appareiller. 70 - Le XXXIIe de celles qui oyent voulentiers la messe. 71 - Le XXXIIIe, de la bonne contesse qui tous les jours vouloit ouir trois - messes. 72 - Le XXXIIIIe chappitre parle de celles qui vont en pelerinaiges sans - devocion. 73 - Le XXXVe, de ceulx qui firent fornication en l’eglise. 80 - Le XXXVIe, du moine qui fist fornication en l’eglise. 81 - Le XXXVIIe, des mauvais exemplaires et des malices de ce monde. 82 - Le XXXVIIIe, des bons exemplaires du monde. 83 - Le XXXIXe, de Eve notre première mère et de ses folies. 85 - Le XLe chapitre contient la tierce folie de Eve. 88 - Le XLIe fait mention de la quarte folie de Eve. 89 - Le XLIIe, la quinte folie. 90 - Le XLIIIe, la VIe folie. 91 - Le XLIIIIe, la VIIe folie. 93 - Le XLVe, la VIIIe folie. 94 - Le XLVIe, la IXe folie. 96 - Le XLVIIe, d’un saint preudomme evesque qui prescha sur les - cointises. 98 - Le XLVIIIe, de celles qui cheyrent en la boue. 100 - Le XLIXe, d’une damoyselle qui portoit haulx cuevre chiefs. 102 - Le Le parle d’un chevalier qui eut trois femmes et comment sa première - femme fut dampnée. 105 - Le LIe, de la seconde femme du chevalier et comment elle fut - sauvée. 107 - Le LIIe, de la tierce femme du chevalier et des tourmens qu’elle - souffry. 109 - Le LIIIe, d’une grant baronnesse et des tourmens que l’ennemy lui - fist. 111 - Le LIIIIe parle de la femme Loth. 113 - Le LVe chappitre parle des filles Loth. 115 - Le LVIe parle de la fille Jacob. 117 - Le LVIIe, de Thomar, la femme Honnan. 118 - Le LVIIIe, de la femme du prince Pharaon. 120 - Le LIXe, des filles de Moab. 122 - Le LXe, de la fille de Madian. 123 - Le LXIe, de Thomar, la fille du roy David. 125 - Le LXIIe, d’un bon homme qui estoit cordier. 126 - Le LXIIIe parle du pechié d’orgueil et de Apemena la royne de - Surye. 132 - Le LXIIIIe chappitre parle de la royne Vastis. 134 - Le LXVe, de la femme de Aman. 136 - Le LXVIe chappitre parle de la royne Gesabel. 138 - Le LXVIIe, de Athalia, la royne de Jherusalem, et de Bruneheust, la - royne de France. 140 - Le LXVIIIe chapitre parle d’envie, et de Marie, la suer Moyse. 142 - Le LXIXe parle des femmes Archaria. 143 - Le LXXe parle de convoitise et de Dalida, la femme Sampson. 144 - Le LXXIe chappitre parle de courroux et d’une damoyselle de - Bethleem. 146 - Le LXXIIe chappitre parle d’une dame qui ne vouloit venir au mandement - à son seigneur. 148 - Le LXXIIIe chappitre parle de flatterie. 149 - Le LXXIIIIe chappitre parle de descouvrir le conseil de son - seigneur. 151 - Le LXXVe chappitre parle de desdaing, et de Michol, la femme - David. 153 - Le LXXVIe chappitre parle de soy pignier devant les gens. 154 - Le LXXVIIe chappitre parle de fole requeste et puis de la mère David, - et après de la duchesse d’Athènes. 155 - Le LXXVIIIe chappitre parle de trayson. 156 - Le LXXIXe chapitre parle de rappine. 157 - Le IIIIxxe chappitre parle de patience, et de Anna, la femme Thobie, - et puis de la femme Job. 158 - Le IIIIxx et Ie chappitre parle de laissier son seigneur et de - Herodias que le roy Herodes fortray à son frère. 161 - Le IIIIxxIIe chappitre. Cy laisse à parler des mauvaises femmes, et - parlera des bonnes et de leur bon gouvernement, et comment - l’escripture les loue; et premièrement de Sarra, la femme de - Abraham. 162 - Le IIIIxxIIIe chappitre parle de Rebecca. 163 - Le IIIIxxIIIIe chappitre parle de Lia, la femme Jacob. 165 - Le IIIIxxVe chappitre parle de Rachel. 167 - Le IIIIxxVIe chappitre parle de la royne de Chippre. 168 - Le IIIIxxVIIe chappitre parle de la vertu de charité et de la fille du - roy Pharaon. 169 - Le IIIIxxVIIIe chappitre parle d’une bonne femme de Jherico, appellée - Raab, et puis de saincte Anataise, et puis de saincte - Arragonde. 171 - Le IIIIxxIXe chappitre parle d’abstinence et parle du père et de la - mère Sampson. 174 - Le IIIIxxXe chappitre parle de aprendre sagesce et clergie. 176 - Le IIIIxxXIe chappitre parle de Ruth. 179 - Le IIIIxxXIIe chappitre parle de soustenir son seigneur. 180 - Le IIIIxxXIIIe chappitre parle de adoulcir l’ire de son - seigneur. 182 - Le IIIIxxXIIIIe chappitre parle de querre conseil. 183 - Le IIIIxxXVe chappitre parle d’une preude femme. 185 - Le IIIIxxXVIe chappitre parle de Sarra, la femme Thobie. 187 - Le IIIIxxXVIIe chappitre parle de la royne Hester. 189 - Le IIIIxxXVIIIe chappitre parle de Susanne, la femme Joachim. 191 - Le IIIIxxXIXe chappitre. Cy commence à parler des femmes du nouvel - testament, et premierement de saincte Helizabeth, mère de saint - Jehan Baptiste. 193 - Le centiesme chappitre parle de saincte Marie Magdaleine. 194 - Le CIe chappitre parle de deux bonnes dames, femmes à - mescréans. 196 - Le CIIe chappitre parle de saincte Marthe, suer à la - Magdaleine. 197 - Le CIIIe chappitre parle des bonnes dames qui plouroyent après nostre - seigneur quant il portoit la croix. 199 - Le CIIIIe chappitre parle de pechié d’yre et puis d’une bourgoyse qui - ne vouloit pardonner ce que une femme luy avoit meffait. 201 - Le CVe chappitre parle comment les dames doyvent venir à l’encontre de - leurs amis quant ilz les viennent veoir à leur hostel. 204 - Le CVIe chappitre parle de l’exemple de pitié et comment un chevalier - fist champ de bataille, pour une pucelle delivrer de mort. 206 - Le CVIIe chappitre parle des trois Maries. 208 - Le CVIIIe chappitre parle du saige. 210 - Le CIXe chappitre parle de Nostre-Dame. 212 - Le CXe chappitre parle de l’umilité Nostre-Dame. 214 - Le CXIe chappitre parle de la pitié Nostre-Dame. 216 - Le CXIIe chappitre parle de la charité Nostre-Dame. 218 - Le CXIIIe chappitre parle de la royne Jehanne de France. 220 - Le CXIIIIe chappitre parle de plusieurs dames vefves. 221 - Le CXVe chappitre parle d’un simple chevalier qui espousa une grant - dame. 224 - Le CXVIe chappitre parle de bonne renommée. 225 - Le CXVIIe chappitre parle comment on doit croire les anciens. 227 - Le CXVIIIe chappitre parle des anciennes coustumes. 229 - Le CXIXe chappitre parle comment nostre Seigneur loue les bonnes - femmes. 233 - Le VIxx chappitre parle de la fille d’un chevalier qui perdy à estre - mariée par sa cointise. 236 - Le VIxxIe chappitre parle de messire Fouques de Laval qui alla veoir - s’amie. 239 - Le VIxxIIe chappitre parle des Gallois et des Galloises. 241 - Le VIxxIIIe chappitre parle comment on ne doit pas croyre trop - legierement. 244 - Le VIxxIIIIe chappitre parle du debat qui fut entre le chevalier de - Latour et sa femme sur le fait de amer par amour. 246 - Le VIxxVe chappitre parle de la dame qui esprouva l’hermite. 266 - Le VIxxVIe chappitre parle d’une dame qui estoit riche - avaricieuse. 271 - Le VIxxVIIe chappitre parle d’une dame honnourable. 274 - Le VIxxVIIIe chappitre parle des trois enseignements que Cathon dist à - Cathonnet, son filz, et comment Cathon essaya sa femme. 277 - -Cy fine la table du livre composé par le chevalier de la Tour. - - - - -LE LIVRE - -DU - -CHEVALIER DE LA TOUR - - - - -Cy commence le livre du chevalier de La Tour pour l’enseignement de ses -filles. - -Et premierement le Prologue. - - -L’an mil trois cens soixante et onze, en un jardin estoye sous l’ombre, -comme à l’issue d’avril, tout morne et tout pensiz: mais un pou me -resjouy du son et du chant que je ouy de ces oysillons sauvaiges qui -chantoyent en leurz langaiges, le merle, la mauvis et la mesange, qui au -printemps rendoient louanges, qui estoient gaiz et envoisiez. Ce doulz -chant me fit envoisier et mon cuer sy esjoir que lors il me va souvenir -du temps passé de ma jeunesce, comment amours en grant destresce -m’avoient en ycellui temps tenu en son service, où je fu mainte heure -liez et autre dolant, si comme elle fait à maint amant. Mès tous mes -maulx me guerredonna pour ce que belle et bonne me donna, qui de honneur -et de tout bien sçavoit et de bel maintien et de bonnes mœurs, et des -bonnes estoit la meillour, se me sembloit, et la fleur. En elle tout me -delitoye; car en cellui temps je faisoye chançons, laiz et rondeaux, -balades et virelayz, et chans nouveaux, le mieulx que je savoye. Mais la -mort qui tous guerroye, la prist, dont mainte douleur en ay receu et -mainte tristour. Si a plus de xx ans que j’en ay esté triste et doulent. -Car le vray cuer de loyal amour, jamais à nul temps ne à nul jour, bonne -amour ne oubliera et tous diz lui en souviendra. - -Et ainsi, comme en cellui temps je pensoye, je regarday emmy la voye, et -vy mes filles venir, desquelles je avoye grant desir que à bien et à -honneur tournassent sur toutes riens; car elles estoyent jeunes et -petites et de sens desgarnies. Si les devoit l’en tout au commencement -prendre à chastier courtoisement par bonnes exemples et par doctrines, -si comme faisoit la Royne Prines, qui fu royne de Hongrie, qui bel et -doulcement sçavoit chastier ses filles et les endoctriner, comme contenu -est en son livre. Et pour ce, quant je les vy vers moy venir, il me va -lors souvenir du temps que jeune estoye et que avecques les compaignons -chevauchoie en Poitou et en autres lieux. Et il me souvenoit des faiz et -des diz que ilz me recordoient que ilz trouvoient avecques les dames et -damoyselles que ilz prioient d’amours; car il n’estoit nulz jours que -dame ou damoiselle peussent trouver que le plus ne voulsissent prier, -et, sy l’une n’y voulsist entendre, l’autre priassent sans attendre. Et -se ilz eussent ou bonne ou male responce, de tout ce ne faisoyent-ilz -compte; car paour ne honte n’en avoient, tant en estoient duiz et -accoustumez, tant estoyent beaux langagiers et emparlez. Car maintes -foiz vouloient partout desduit avoir, et ainsi ne faisoient que decevoir -les bonnes dames et demoiselles, et compter partout les nouvelles, les -unes vraies, les aultres mençonges, dont il en advint mainte honte et -maint villain diffame sanz cause et sanz raison. Et il n’est ou monde -plus grant trayson que de decevoir aucunes gentilz femmes, ne leur -accroistre aucun villain blasme; car maintes en sont deceues par les -grans seremens dont ilz usent. Dont je me débaty maintes foys à eulx et -leur disoie: «Comment estes-vous telz qui ainsi souvent vous parjurez? -car à nulle, forz à une, tendre ne devez.» Mais nulz n’y mettroit arroy, -tant sont plains de desarroy. Et, pour ce que je vis celuy temps dont je -doubte que encore soit courant, je me pensay que je feroye un livret, où -je escrire feroye les bonnes meurs des bonnes dames et leurs biens faiz, -à la fin de y prendre bon exemple et belle contenance et bonne manière, -et comment pour leurs bontés furent honnourées et louées et seront aussi -à tousjoursmaiz pour leurs bontés et leurs biens faiz, et aussi par -celle manière feray-je escrire, poindre, et mettre en ce livre le -mehaing des maulvaises deshonnestes femmes, qui de mal usèrent et eurent -blasmes, à fin de s’en garder du mal où l’en pourroit errer comme celles -qui encore en sont blasmées, et honteuses et diffamées. Et pour cestes -causes que j’ay dessus dictes, je pensay que à mes filles, que je véoie -petites, je leur feroye un livret pour aprendre à roumancer, affin que -elles peussent aprendre et estudier, et veoir et le bien et le mal qui -passé est, pour elles garder de cellui temps qui à venir est. Car le -monde est moult dangereux et moult envyeulx et merveilleux; car tel vous -rit et vous fait bel devant qui par derrière s’en va bourdant. Pour ce -forte chose est à congnoistre le monde qui à present est, et pour cestes -raysons que dict vous ay, du vergier je m’en alay et trouvay enmy ma -voye deux prestres et deux clers que je avoye, et leur diz que je -vouloye faire un livre et un exemplaire pour mes filles aprandre à -roumancier et entendre comment elles se doyvent gouverner et le bien du -mal dessevrer. Si leur fiz mettre avant et traire des livres que je -avoye, comme la Bible, Gestes des Roys et croniques de France, et de -Grèce, et d’Angleterre, et de maintes autres estranges terres; et -chascun livre je fis lire, et là où je trouvay bon exemple pour -extraire, je le fis prendre pour faire ce livre, que je ne veulx point -mettre en rime, ainçoys le veulz mettre en prose, pour l’abrégier et -mieulx entendre, et aussi pour la grant amour que je ay à mes enfans, -lesquelz je ayme comme père les doit aimer, et dont mon cuer auroit si -parfaite joye se ils tournoyent à bien et à honnour en Dieu servir et -amer, et avoir l’amour et la grace de leurs voysins et du monde. Et pour -ce que tout père et mère selon Dieu et nature doit enseignier ses enfans -et les destourner de male voye et leur monstrer le vray et droit chemin, -tant pour le sauvement de l’ame et l’onnour du corps terrien, ay-je fait -deux livres, l’un pour mes filz et l’autre pour mes filles, pour -aprendre à rommancier, et en aprenant ne sera pas que il ne retiengnent -aucune bonne exemplaire, ou pour fouir au mal ou pour retenir le bien; -car il sera mie que aucunes foiz il ne leur en souviengne d’aucun bon -exemple ou d’aucun bon enseignement, selonc ce qu’ilz cherront en taille -d’aucuns parlans sur celles matières. - - - - -Le premier Chappitre. - - -Et c’est moult belle chose et moult noble que de soy mirer ou mirouoir -des anciens et des anciennes histoires qui ont été escriptes de nos -ancesseurs pour nous monstrer bons exemples et pour nous advertir comme -nous véons le bien fait que ilz firent, ou de eschever le mal comme l’en -puet veoir que ilz eschevèrent. Sy parlay ainsy et leur diz: Mes chières -filles, pour ce que je suiz bien vieulx et que j’ay veu le monde plus -longuement que vous, vous veuil-je monstrer une partie du siècle, selon -ma science qui n’est pas grant; mais la grant amour que j’ay à vous, et -le grant desir que j’ay que vous tournez vos cuers et vos pensées à Dieu -craindre et servir, pour avoir bien et honneur en ce monde et en -l’autre, car pour certain tout le vray bien et honneur, garde et -honesteté de homme et de femme vient de luy et de la grace de son saint -esperit, et si donne longue vie et courte ès choses mondaines et -terriennes, telles comme il luy plaist, car du tout chiet à son plaisir -et à son ordonnance, et aussy guerredonne tout le bien et le service que -on luy a fait à cent doubles, et pour ce, mes chières filles, fait-il -bon servir tel seigneur, qui à cent doubles rent et guerredonne. - - - - -Cy parle de ce qu’on doit faire quand on est levé. - -Le second Chappitre. - - -Et pour ce la première œuvre et labeur que homme ne femme doit faire, si -est entrer et dire son service; c’est à entendre que, dès ce que on -s’esveille, alors le recongnoistre à seigneur et à createur, c’est -assavoir dire ses heures et oroysons, et, se ilz sont clers, luy rendre -graces et louenges, comme de dire: Laudate Dominum, omnes gentes, -benedicamus patrem et filium, et dire choses qui rendent graces et -mercis à Dieu; car plus haulte et saincte chose est de gracier et -mercier Dieu que le requerre, car requerre demande don ou guerredon, et -rendre graces et louenges est service et le mestier des anges, qui -touzjours rendent graces à Dieu, honneur et louanges; car Dieu fait -mieulx à gracier et mercier que à requerre, pour ce que il scet mieulx -qu’il fault à homme et à femme que ils ne scevent eulx meismes. Après le -doit l’en prier pour les mors avant que l’en s’endorme, et aussi les -mors prient Dieu pour ceulx qui prient pour eulx, et non oublier la -doulce vierge Marie, qui jour et nuit prie pour nous, et soy recommander -à ses sains et à ses sainctes, et ce fait, l’on se puet bien endormir; -car ainsi l’en le doit faire, toutes foys que l’en s’esveille, et ne -doit l’en pas oublier les mors. Je vous en diray un exemple comment il -est bon de prier Dieu et gracier pour les morts toutes les foiz que l’on -s’esveille. - - - - -De deux chevaliers qui amoient deux suers. - -Chappitre IIIe. - - -Comme il est contenu ès histoires de Constantinnoble que un empereur -avoit deux filles, dont la plus juenne estoit de bonnes meurs, et amoit -Dieu et le adouroit, toutes foiz qu’elle s’esveilloit, et prioit pour -les mors. Si couchoient en un lict elle et sa suer ainsnée, et quant -l’ainsnée s’esveilloit, et elle ouoit à sa suer dire ses heures, elle -s’en mocquoit et l’en bourdoit, lui disoit que elle ne la laissoit -dormir. Dont il advint que jonnesse et la grant aaise où elles estoient -nourries leur fist amer deux chevalliers frères, moult beaux et moult -gens, et tant durèrent leurs plaisirs et leurs amours qu’elles se -descouvrirent l’une à l’autre de leurs amourettes, et tant qu’elles -mistrent aux deux chevalliers certaines heures pour venir à elles par -nuit privéement. Et quant celui qui devoit venir à la plus juenne cuida -entrer entre les courtines, il lui sembla qu’il veist plus de mille -hommes en suaires qui estoient environ la demoiselle. Si en eut si grant -hideur et si grant paour qu’il en fut tous effrayez, dont la fièvre le -prist et fut malades au lit. Maiz à l’autre chevalier ne avint pas -ainsi, car il entra entre les courtines et ençainta la fille ainsnée de -l’Empereur. Et quant l’Empereur sceut quelle fut grosse, il la fist -noyer par nuit et le chevalier fist escorchier. Et ainsi par celui faulx -delit morurent tous deux. Maiz l’autre fille fut sauvée par ainsi comme -je vous ay dit et diray. Quant vint à lendemain l’en disoit par tout que -le chevalier estoit malade au lit; celle par qui le mal lui fust prins -le vint veoir et lui demanda comment le mal lui estoit prins. Si luy en -dist la verité, comment il se cuida bouter ès courtines, et il vit à -merveille grant nombre de gens en suaires environ elle, dont, ce -dist-il, si grant paour et hideur me print que a pou que je n’enraigay, -et encores en suis-je tout effrayé. Et quant la damoiselle oyst la -verité, si en fust toute esmerveillée, et mercia Dieu moult humblement, -qui sauvée l’avoit d’estre périe et deshonourée, et dès là en avant elle -aoura et loua Dieu toutes foiz qu’elle s’esveilla et pria moult -doucement pour les mors plus que devant, et se tint chastement et -nettement, et ne demeura gaires que un grant roy de Grèce la fist -demander à son père, et il luy donna, et fust depuis bonne dame et de -notte, et de moult grant renommée. Et ainsi fut sauvée pour aourer et -gracier Dieu et pour prier pour les deffuncts. Et sa suer ainsnée, qui -se mocquoit et se bourdoit, elle fut morte et deshounorée, et pour ce, -mes chières filles, souviengne vous de cest exemple, toutes foiz que -vous esveillerez, et ne vous endormez jusques à ce que vous ayez prié -pour les deffuns comme faisoit la fille l’empereur. - -Et encores vouldroye-je que vous sceussiez l’exemple d’une damoiselle -que un grant seigneur vouloit avoir, par beau ou par laist, à faire sa -voulenté et son fol plaisir. - - - - -Cy parle d’une damoiselle que un grant seigneur vouloit violer. - -Chappitre IIIIe. - - -Dont il advint que cellui seigneur la fist espier en un jardin où elle -estoit reposte et mucée pour la paour de lui. Si estoit en un fort -buisson et disoit vigilles des mors, et le grant seigneur par ses espies -entra ou jardin et la vist. Si cuida tantost accomplir son fol delit; -mais, quant il cuida touchier à elle, il lui sambla qu’il veist plus de -x mil hommes ensepveliz qui la gardoyent. Si eut paour et s’en tourna en -fuyant et lui manda que, pour certain, jamaiz il ne la poursuivroit de -tel fait, et qu’elle avoit trop grant compaignie à la garder. Et depuis -parla avecques elle et lui demanda qui estoit la grant compaignie qui -estoit avec elle de gens ensepveliz; et elle lui dist qu’elle ne savoit, -fors que à ceste heure que il vint elle disoit vigille des mors. Sy -pensa bien que ce furent ceulx qui la gardoient. Et pour ce est bel -exemple de prier pour eulx à toutes heures. - - - - -Cy parle de ce que on doit faire quand on se liève. - -Chappitre Ve. - - -Belles filles, quant vous prendrés à vous lever, si entrez au service du -hault seigneur et commanciés vos heures. Ce doit estre vostre premier -labeur et vostre premier fait, et, quant vous les dirés, dictes-les de -bon cuer et ne pensez point ailleurs que vous puissiez; car vous ne -pourriez aler deux chemins à un coup, ou vous yrez l’un, ou vous yrez -l’autre. Ainsi est-il du service de Dieu. Car, si comme dit le saige en -sa sapience, autant vault celui qui oit et riens n’entent comme celluy -qui chasce et riens ne prent; et, pour tant, cellui qui pense ès choses -terriennes, et dit paternostres et oroisons qui touchent choses -celestielles, c’est un fait contraire et une chose qui riens ne -prouffite; ce n’est fors que à mocquer Dieu, et pour ce dit la Saincte -Escripture que la briefve oroison perce le ciel. Mais c’est à entendre -que plus vault une briefve oraison courte dicte de bon cuer et -devotement que unes grandes heures et longues et penser ailleurs, ou que -autres qui parlent d’aucunes choses leurs heures disant. Mais toutes -voyes qui plus en dist devottement et plus vault et en a l’en plus de -merittes. Et encores dist la Saincte Escripture que, tout ainsi comme la -doulce rousée d’avril et de may plaist à la terre et l’adoulcist, et la -fait germer et fructifier, tout ainsi plaisent les heures et les -oroisons à Dieu, dont vous trouverez, en plusieurs lieux et legendes des -sains confesseurs, des vierges et des saintes dames, qu’ilz faisoient -leurs litz de sermens de vigne et se couchoient dessus pour moins dormir -et avoir moins de repos, pour plus souvent et menu eulx esveillier pour -entrer en oroisons, et ou service de Dieu ilz estoient jour et nuit, et -pour cellui service et labeur acquièrent la gloire de Dieu, dont il -monstre au monde appertement que ilz sont avecques luy en sa sainte -joye, pour ce que il fait pour eulx grans miracles et evidens; car ainsi -guerredonne Dieu le service que l’en lui fait à cent doubles comme j’ay -dit dessus, et pour ce, belles filles, dictes vos heures de bon cuer et -devotement sans penser ailleurs, et gardés que vous ne desjeunés jusques -à ce que vous ayés dictes vos heures de bon cuer; car cuer saoul ne sera -jà humble ne devot. Après gardez que vous oyez toutes les messes que -vous pourrez ouir, car grant bien de Dieu vous avenra, et sy est bonne -et saincte chose et contenance, dont je vous diray un exemple sur celle -matière. - - - - -Cy parle de deux filles d’un chevalier, dont l’une estoit devotte et -l’autre gourmandoit. - -Chappitre VIe. - - -Un chevalier estoit qui avoit deux filles. L’une estoit de sa première -femme, et l’autre de la seconde. Celle de la première étoit à merveilles -devote, ne jamais ne mangast jusques à tant qu’elle eust dictes ses -heures toutes et ouyes toutes les messes qu’elle pouvoit oïr. Et l’autre -fille estoit sy chiere tenue et sy couvée que l’on lui laissoit faire le -plus de sa voulenté, que, dès si tost qu’elle avoit ouye une petite -messe et dictes deux paternostres ou trois, elle s’en venoit en la garde -robe et là mengoit la souppe au matin ou aucune lescherie, et disoit que -la teste lui faisoit mal à jeuner. Mais ce n’estoit que mauvaise -amorson, et aussy quant son père et sa mère estoient couchiez, il -convenoit qu’elle mangast aucun bon morsel d’aucune bonne viande. Si -mena ceste vie tant, qu’elle fust mariée à un chevalier saige et -malicieux. Dont il advint que au fort son seigneur sceust sa manière, -qui estoit mauvayse pour le corps et pour l’ame; si luy montra moult -doulcement et par plusieurs foiz que elle faisoit mal de telle vie -mener. Mais oncques ne s’en voult chastier, pour beau parler que l’en -luy sceust faire. Dont il advint une fois qu’il avoit dormy un sompne, -si tasta delez lui et ne la trouva pas; si en fut yriés, et se leva de -son lit en un mantel fourré de gris et entra en une garde robe, où sa -femme estoit, le clavier et deux varlez; et mangoient et rigoloient -tellement que l’en n’ouyst pas Dieu tonner, tant demenoient et jouoient -hommes et femmes ensemble. Et le seigneur, qui regarda tout celluy -arroy, en fut durement yrés; si tenoit un baston pour ferir un de ses -varlez, qui tenoit rebrassée une des femmes de chambre, et fery sur le -varlet de ce baston qui fust sec, duquel en sailli une esclice en l’ueil -de sa femme, qui estoit delez luy, en telle manière qu’elle eut l’ueil -crevé par celle mesaventure et par celle mescheance. Si luy messéoit -trop à estre borgne, et la prist le seigneur en telle hayne qu’il se -avilla et mist son cuer ailleurs, en telle manière que leur mesnage alla -à perdicion du tout. Cest fait leur advint pour la mauvaise ordenance de -sa femme, qui accoustumée s’estoit à vivre dissoluement et -desordonnéement le matin et le soir. Dont le plus de mal sy vint devers -elle, comme en perdre son oeil et l’amour de son seigneur, dont elle en -fust en mauvais mesnaige. Et pour ce fait-il bon dire toutes ses heures -et oyr toutes les messes à jeun, et soy acoustumer à vivre sobrement et -honestement, car tout ne chiet que par accoutumance et à l’usaigier, -comme le prouverbe du saige dit: - - Mettez poulain en ambléure, - Il la tendra tant comme il dure. - -Si comme il advint à sa sueur. Elle se acoustuma en sa jonnesse à servir -Dieu et l’Église, comme dire ses heures devottement et ouyr toutes les -messes à jeun, et pour ce il advint que Dieu l’en guerredonna et lui -donna un bon chevalier riche et puissant, et vesqui avecques luy ayse et -honnorablement. Sy avint que leur père, qui moult estoit proudomme, les -ala veoir toutes deux; si trouva chiez l’une grans honneurs et grans -richesses et y fut receu moult honnorablement, et chiez l’autre, qui -avoit l’eueil trait, il y trouva l’arroy et le gouvernement nice et -malostru. Dont, quant il fu revenuz à son hostel, il compta tout à sa -femme et lui reproucha qu’elle avoit perdue sa fille, tant l’avoit -couvée et nourrie chierement, et lui avoit laissié la resne trop longue -en lui laissant faire toute sa voulenté, par quoy elle estoit en dure -partie. Et par cest exemple est bon de servir Dieu et ouir toutes les -messes que l’on puet oyr à jeun, et prendre en soy honneste vie, de -boire et de mangier ès droictes heures d’entour prime et tierce, et de -souper à heure convenable, selon le temps; car telle vie, comme vous -voudrez tenir et user en vostre jonnesce, tenir et user la vouldrez en -vostre vieillesce. - - - - -Cy parle comment toutes les femmes doivent juner. - -Chappitre VIIe. - - -Après, mes chières filles, vous devrez jeuner, tant comme vous serez à -marier, trois jours en la sepmaine pour mieux donter votre chair, que -elle ne s’esgaye trop, pour vous tenir plus nettement et saintement en -service de Dieu, qui vous gardera et guerredonnera au double, et, se -vous ne pouvez jeuner les trois jours, au moins jeunez au vendredi en -l’onneur du précieux sanc et de la passion Jhesucrist que il souffry -pour nous, et, se vous ne le jeunez en pain et en yaue, au moins n’y -mengiez point de chose qui preingne mort, car c’est moult noble chose, -comme j’ay ouy racompter à un chevalier qui ala en une bataille de -Crestiens et des Sarrasins. Il advint que uns crestiens ot la teste -coupée d’une gisarme toute dessevrée du corps; mais la teste sy crioit -et demandoit confession, tant que le prestre vint, qui la confessa et -lui demanda par quelle mérite c’estoit que elle pouvoit parler sans le -corps, et la teste lui repondit que nul bien n’estoit fait à Dieu qu’il -n’empétrast grace, et qu’il s’estoit gardé le mercredi de mengier char -en l’onneur du filz de Dieu qui y fut vendu, et le vendredy il ne -mengoit de chose qui prensist mort, et pour ce service Dieu ne vouloit -pas qu’il feust dampné ne que il morust en un pechié mortel, dont il ne -s’estoit pas confessé. Si est bon exemple qu’il se fait bon garder de -mengier chose qui prengne mort au vendredi. Et après, belles filles, -fait bon jeuner le samedy en l’onneur de Notre-Dame et de sainte -virginité qu’elle vous veuille empétrer grace à garder nettement vostre -virginité et vostre chasteté à la gloire de Dieu et à l’onneur de voz -ames, et que mauvaise temptacion ne vous maistroye. Et si est moult -bonne chose et moult noble de jeuner l’un des deux jours en pain et en -yaue, qui est grant victoire contre la chair et moult sainte chose. Et -si vous dy pour vérité que il ne chiet que à vostre voulenté et de vous -y accoustumer; car tout ne chiet que par accoutumance de dire ses -heures, d’oir la messe et le service de Dieu, de jeuner et de faire -saintes œuvres comme firent les saintes femmes, selon qu’il est contenu -ès légendes et ès vies des sains et des saintes de paradis. - - - - -Cy parle d’une femme qui chéy en un puis. - -Chappitre VIIIe. - - -Dont je vouldroye que vous eussiez ouy et retenu l’exemple de la fole -femme qui jeunoit le vendredy et le samedy. Si vous compteray d’une -folle femme qui estoit en la ville de Romme, qui tousjours jeunoit le -vendredy en l’onneur de la passion du doulx Jhesucrist, et le samedi en -l’onneur de la virginité Nostre-Dame, et aussy ces ij jours elle se -tenoit nettement. Si advint que par une nuit elle ala à son amy en -folye, si estoit la nuit obscure, et va arriver en un puis de vint -toises de parfont, ou quel elle va cheoir, et ainsi comme elle cheoit, -elle s’escria: _Nostre-Dame!_ Si chéy sur l’yaue et se trouva à dur -comme sur une place, et luy vint une voix qui lui dit: «Pour ce que tu -jeunes le vendredy et le samedy en l’onneur de la vierge Marie et de son -filz, et que tu gardes ta char nettement, tu es sauvée de ce peril.» Sy -vindrent lendemain les gens pour puisier de l’eaue, et trouvèrent celle -femme en ce puis, duquel elle fust tantost traite et mise hors. Sy se -esmerveillèrent moult comment elle estoit sauvée, et elle leur dit que -une voix lui avoit dit que c’estoit pour les jeunes du vendredy et du -samedy, comme ouy avez. Et, pour la grace que Dieu luy avoit faite, elle -leur voua que elle se tendroit nettement et chastement, et useroit sa -vie au service de Dieu et de son Eglise. Si le fist tousjours ainsi, -comme celle qui ala jour et nuit servir à l’église pour alumer les -torches, les cierges et les lampes, et balayer et tenir nettement -l’église. Si luy advint une nuit une vision que elle traioit d’un fumier -ung vaissel comme un plat d’argent. Sy le regardoit et y véoit plusieurs -taiches noires, sy lui disoit une voix: «Frotte et nectoye cest plat, et -ostes ces taiches noires tant qu’il soit cler et blanc, comme il estoit -quand il parti des mains du maistre.» Et ceste advision si lui advint -par trois fois. Si s’esveilla et recorda son advision à Dieu, et quant -il fust hault jour sy s’en ala confesser à un saint homme et lui deit -son advision, et quant le preudomme eut ouy son advision, si lui dit: -«Belle fille, vous estes moult tenue à Dieu servir, car il vuelt vostre -salvacion, et vous a monstré comment vous vous devez laver et nectoyer -par confession vos péchiez. Si vous diray comment il le vous demonstra -par vostre avision. Car le vaissel d’argent trait du fumier, signifie -l’ame qui est ou corps; car l’ame est blanche et nette, et se le corps -ne se consentist à faire pechié, elle feust touzjours blanche, comme le -vaissel d’argent qui vient de l’orfèvre blanc et net; et aussi est l’ame -quant elle vient des fons de baptesme. Et ainsi comme le vaissel que -vous veistes qui estoit au fumier, aussi est l’ame ou corps, qui n’est -que fumier, boue et vers. Et quant le chetif corps a pechié par ses -faulx delits, pour chacun pechié il avient une tache noire à l’ame, et -se tient jusques à tant ce que le corps, qui a fait le delit et le -pechié, l’ait confessé et regehi aussi laidement et en la manière comme -il a fait, et faitte satisfacion. Et pour ce, belle fille, la voix de -l’avision vous dist que vous la curés et netoyez les taches d’icellui -vaissel, ce sont les taches de vos pechiez, et le faictes blanc comme il -vint de l’orfèvre, c’est comme vous venistes des fons de bapteme. Après -vous dist que vous le meissiés en lieu où il feust tenu net et que vous -le gardissiez d’ordure, c’est-à-dire que vous vous gardissiez d’aler en -lieu où l’on vous attraye à faire pechié, et vous gardés de plus -pechier. Car bon est de soy confesser; mais mieulx est, depuis la -confession, de soy garder de y recheoir arrière, car le recheoir est -pire que le premier, et quant l’on se confesse, l’on doit tout dire sans -riens retenir, et le dire en la manière que on l’a fait. Donc, ma belle -fille, dist le preudomme, je vous en diray un exemple d’une bourgoyse -moult puissant. - - - - -Cy parle de la bourgoyse qui mourut sans oser confesser son pechié. - -Chappitre IXe. - - -Une bourgoise etoit qui avoit bonne renommée d’estre preude femme et -charitable, car elle jeunoit trois jours de la sepmaine, dont les ij -estoient en pain et en eaue; après elle donnoit moult de grans aumosnes, -et visitoit les malades, et nourrissoit les orphelins, et estoit aux -messes jusques au midi, et disoit merveilles de heures, et faisoit toute -la saincte vie que bonne femme peust faire. Si advint que elle -trespassa. Si luy voult Nostre Seigneur monstrer pour exemple comment -elle estoit perdue par un seul pechié mortel; car la fosse où elle fut -mise se prist à fumer et la terre à ardoir, et avoit-on veu de nuit trop -de tourment sur la fosse. Si s’en esmerveillirent moult les gens du païs -que c’estoit à dire; car ilz pensoient qu’elle feust sauvée sur toutes. -Si eut un saint homme en la cité, qui print la croix, l’estolle et -l’eaue benoiste, et vint là; si la conjura de par Dieu et en fit -requeste à Dieu qu’il lui pleust leur demonstrer pourquoy celle pueur et -ce tourment estoit; lors s’escria une voix qui disoit: «Oyez tous, je -suis telle, la povre pecheresse dampnée ou feu pardurablement, car Dieu -demonstre que mon chetif corps rend fumée et tourment pour exemple. Si -diray comment. Il m’avint que par la gayeté de ma char je me couchay -avec un moyne. Si ne l’osay oncques regehir ne confesser, pour doubte -d’estre accusée et pour la honte du monde, et craignoie plus le bobant -du monde que la vengeance espirituelle, et pour cuidier effacier mon -pechié je jeunoie et donnoye le mien pour Dieu, je ouoye les messes, et -disoye moult de heures, et me sembloit que les grans biens et -abstinances que je faisoye estaindroient bien le peschié que je n’osoie -regehir ne confesser au prestre, et pour ce j’en suis deceue et perdue. -Car je vous dis à tous que qui meurt en pechié mortel et ne le vuelt -regehir, il est dampné perpétuellement, ainçois doit dire son pechié -aussi villainnement comme il fut fait et par la manière.» Et quant elle -eut tout ce dit, tous ceulx qui là estoient furent moult esbahis; car il -n’y avoit nul qui ne pensast qu’elle feust sauvée. Et ainsi dist li -preudons cest exemple à celle femme qu’elle confessast et qu’elle deist -tous ses pechiés ainsi comme elle les avoit fait, et elle osteroit les -taiches du vaissel d’argent, ce sont les taiches de son ame, et sy -confessa celle femme, et fut depuis de sainte vie, et ainsi son -comancement de sauvement ne fut que par les jeunes comme le vendredy -pour la sainte passion, et le samedi pour la virginité de Nostre-Dame, -dont elle fut sauvée du péril du puis, car il n’est nul bien qui ne soit -mery. Sy est une moult sainte chose; et, de tant comme le jeuner fait -plus de mal à la teste et au corps, de tant est la jeune de plus grant -merite et de plus grant valeur; car, se la jeune ne faisoit mal à -jeuner, l’on n’y auroit point de merites. Et encore, pour monstrer -exemple comment jeune est de grant merite, li rois de Ninyve et luy et -sa cité en fut sauvez, si comme il est contenu ou grant livre de la -Bible. Car Dieu avoit fait fondre plusieurs villes pour les grans -pechiés en quoy ilz se delictoient. Sy manda Dieu par le prophète à -icelluy roy et à celle cité qu’ils seroyent aussi perilz se ils ne -s’amendoient. Lors le roy et le peuple de la cité eurent moult grant -paour, et, pour appaisier l’ire de Dieu, tous ceulx qui avoient aage de -jeuner jeunèrent xl jours et xl nuis, et se mistrent à genoulz, sacs sur -leurs testes, et sur leurs sacs mirent cendre en humilicté, et, quant -Dieu vit leur abaissement et leur humilité, il eut mercy d’eulx; sy -furent sauvés et rappeliez de celle pestilence. Et ainsi par leur -humilité et par leurs jeunes ils furent garentiz. Et pour ce, mes belles -filles, jeune est une abstinence et vertu moult convenable et qui -adoulcist et reffranist la char des mauvaises voulentéz, et humilie le -cuer et empètre grace vers Dieu, dont toutes jeunes femmes, et -especiaulment les pucelles et les veuves, doivent jeuner, comme dit vous -ay cy dessus par plusieurs exemples, lesquels, se Dieu plaist, vous -retendrez bien. - - - - -Cy parle comment toutes femmes doivent être courtoises. - -Chappitre Xe. - - -Après, mes belles filles, gardez que vous soiez courtoises et humbles, -car il n’est nulle plus belle vertu, ne qui tant attraite à avoir la -grace de Dieu et l’amour de toutes gens, que estre humbles et -courtoises; car courtoisie vaint les felons orguilleux cuers, et à -l’exemple de l’espervier sauvage, par courtoisie vous le ferez franc, si -que de l’arbre il vendra sur vostre poing, et se vous lui estiez en -riens rudes ne cruelz, jamais ne vendroit. Et donc, puisque courtoisie -vaint oisel sauvaige, qui n’a nulle rayson en soy, doit courtoisie mater -et refraindre tout cuer de homme et de femme, jà tant n’aient le cuer -orgueilleux, fier ne felon; courtoisie est le premier chemin et l’entrée -de toute amistié et amour mondaine, et qui vaint les haulz couraiges et -adoulcist l’ire et tout le couroux de toute amistié, et pour tant est -belle chose d’estre courtoise. Je congnois un grant seigneur en ce païs -qui a plus conquis chevaliers et escuiers et autres gens à le servir ou -faire son plaisir par sa grant courtoisie, au temps qu’il se povoit -armer, que autres ne faisoient pour argent ne pour autres choses. C’est -messire Pierre de Craon, qui bien fait à louer de honneur et de -courtoisies sur tous les autres chevaliers que je congnoys. Après je -congnoys des grans dames et autres qui sont moult courtoises et qui en -ont moult de belles graces acquises de l’amour des grans et de petits; -se vous monstrés vostre courtoisie aux petits et aux petites, c’est de -leur faire honneur et parler bel et doulcement avec eux et leurs estre -de humbles responses; ceulx vous porteront plus grant louange et plus -grant renommée et plus grant bien que les grans. Car l’honneur et la -courtoisie qui est portée aux grans n’est faicte que de leurs droiz, et -que l’on leur doit faire. Mais celle qui est faite aux petits gentilz -hommes et aux petites gentils femmes et autres maindrez, telles honneurs -et courtoisies viennent de franc et de doulx cuer, et li petiz à qui on -la fait s’en tient pour honnouré, et lors il l’essauce par tout, en -donne loz et gloire à cellui ou à celle qui lui a fait honneur, et ainsi -des petis à qui l’on fait courtoisie et honneur vient le grant loz et la -bonne renommée, et se croist de jour en jour. Dont il avint que je -estoye en une bien grant compaignie de chevaliers et de grans dames, si -osta une grant dame son chapperon et se humilia encontre un taillandier. -Si y avoit un chevalier qui dist: «Madame, vous avez osté vostre -chapperon contre un taillandier», et la dame respondit que amoit mieux à -l’avoir osté contre luy que à l’avoir laissié contre un gentil homme. Si -fut tenu à grant bien de tous pour la bonne dame. - - - - -Comment elles se doivent contenir sans virer la teste çà et là. - -Chappitre XIe. - - -Après, en disant voz heures à la messe ou ailleurs, ne samblés pas à -tortue ne à grue; celles semblent à la grue et à la tortue qui tournent -le visaige et la teste par dessus et qui vertillent de la teste comme -une belette. Aiez regart et manière ferme comme le liniere, qui est une -beste qui regarde devant soy sans tourner la teste ne çà ne là. Soiez -ferme comme de resgarder devant vous tout droit plainement, et, si vous -voulez regarder de costé, virez visaige et corps ensemble; si en tendra -l’en vostre estat plus seur et plus ferme, car l’on se bourde de celles -qui se ligierement brandellent et virent le visaige çà et là. - - - - -Cy parle de celle qui perdit le roy d’Angleterre par sa fole contenance. - -Chappitre XIIe. - - -Dont je vourroye que vous eussiez bien retenu l’exemple des filles du -roy de Dannemarche. Si vous en compteray. Ilz sont quatre roys de çà la -mer qui anciennement se marièrent par honnour, sans convoitise de terre, -comme des filles de roys ou de haulx lieux, qui soient bien nées ou qui -aient renommée de bonnes meurs, de bel maintien, et fermes, et de bonnes -manières, et les convient veoir se elles ont ce que femmes doivent avoir -et se elles sont tailliées de porter ligniée. Ces iiij sont li roys de -France, qui est le plus grans et le plus nobles; l’autre est le roy -d’Espaigne; le tiers le roys d’Angleterre; le quart est le roy de -Hongrie, qui est de son droict mareschal des crestiens ès guerres contre -les mescréans. Si avint que le roy d’Engleterre estoit à marier, et oyt -dire que le roy de Dannemarche avoit iiij moult belles filles et moult -bien nées, et, pour ce que icellui roy estoit preude et la royne moult -preude femme et de bonne vie, il envoya certains chevaliers et dames des -plus souffisans du royaume à son povoir, pour veoir icelles filles; si -passèrent la mer et vindrent à Dannemarche. Et, quant le roy et la royne -virent les messagiers, si en eurent moult grant joye, et les -honnourèrent et festoyèrent iiij jours, et nulz ne savoit la verité, -laquelle ilz esliroient. Si ce cointirent les filles et s’affaitèrent au -mieulx qu’elles porent. Si avoit en la compaignie un chevalier et une -dame, moult congnoissant et moult soubtilz, et qui bien mectoient -l’eueil et l’entente de veoir leurs manières et contenances, et aucunez -foiz les mettoient en parolles. Si leur sembla que, combien que -l’ainsnée feust bien la plus belle, elle n’avoit mie le plus seur estat, -car elle regardoit menu et souvent çà et là et tournoit la teste sur -l’espaule et avoit le resgart bien vertilleux. Et la ije fille, avoit à -merveilles de plait et de parolles, et respondoit souvent et menu avant -qu’elle peust tout entendre ce dont on luy parloit; la tierce n’estoit -pas la plus belle à deviser, mais elle estoit bien la plus aggréable et -si avoit la manière et le maintien seur et ferme, et paroloit assez pou -et bien meurement, et son resgart estoit humble et ferme, plus que de -nulle des iiij. Si eurent conseil et avis les ambassadeurs et messagiers -que ilz retourneroient au roy leur seigneur pour dire ce que trouvé -avoyent, et lors il prendroit laquelle qui lui plairoit. Et lors -vindrent au roy et à la royne pour congié prandre de eulx et les -mercièrent de leur bonne compaignie et de l’onnour que ilz leur avoient -faite, et qu’ilz raporteroient à leur seigneur ce qu’il leur sembloit de -leurs filles, et sur ce il feroit à son plaisir. Li rois leur donna de -beaux dons. Si s’en partirent et vindrent en Angleterre, et racontèrent -à leur seigneur l’onneur que le roy et la royne leur avoient faite. -Après rapportèrent les beautez des filles et leurs manières et leurs -maintiens, et y fut assez parlé de chascune d’elles, et y eut assés qui -soustenoient à prandre l’ainsnée ou la seconde par honneur, et que ce -seroit plus belle chose d’avoir l’ainsnée, et, quant ilz eurent débatu -assez, li roys, qui estoit sages homs et de bon sens naturel, parla -derrenier, et dit ainsi: «Mes ancesseurs ne se marièrent oncques par -convoitise, fors à honnour et à bonté de femme, ou par plaisance. Mais -j’ay ouy plus souvent et menu mésavenir de prendre femme par beauté et -plaisance, que de celle qui est de meure manière et de ferme estat, et -qui a bel maintieng; car nulle beauté ne noblesce ne s’apareille, ne -passe bonnes meurs, et n’est ou monde grant aaise comme de avoir femme -seure et ferme d’estat et de bonne manière, ne n’est plus belle -noblesce. Et pour ce je esliz la tierce fille, ne n’auray jà autre.» -Lors si l’envoya querre, dont les deux ainsnées furent en grant despit -et grant desdaing. Et ainsi celle qui avoit la meilleure et la plus -seure manière, fut royne d’Angleterre, et l’ainsnée fut refusée pour le -vertillement et legiereté de son visaige et pour son resgard qui estoit -un peu vertilleux, et l’autre seur après le perdit pour ce qu’elle avoit -trop à faire et estoit trop emparlée; si prenés, belles filles, bons -exemples en ces filles du roy de Dannemarche, et n’aiés pas trop l’ueil -au veoir ne vertillous, ne ne tournés le visaige ne çà ne là; quant vous -vouldrez resgarder quelle part que ce soit, virés visaige et corps -ensemble, et ne soiés pas trop emparliers, car qui parle trop ne puet -tousjours dire que saige. Et doit-on bien à loisir entendre avant que -respondre; mais, si vous y faictes un peu de pause entre deulx, vous en -respondrez mieulx et plus saigement; car que le proverbe dit: autant -vault cellui qui oit et riens n’entant comme cellui qui chasse et riens -ne prent, comme dessus est dit. - - - - -Cy parle de celle que le chevalier de La Tour laissa pour sa legière -manière. - -Chappitre XIIIe. - - -Encores, mes belles filles, vous diray-je pour exemple d’un fait qui -m’en avint sur ceste matière. Il avint que une foiz que l’en me parloit -de me marier avecques une belle noble femme qui avoit père et mère, et -si me mena mon seigneur de père la veoir; et quant nous fumes là, l’en -nous fist grant chière et liée. Si resgarday celle dont l’on me parloit, -et la mis en parolles de tout plain de choses, pour savoir de son estre. -Si cheismes en paroles de prisonniers. Dont je lui dis: «Ma damoiselle, -il vaudroit mieulx cheoir a estre vostre prisonnier que à tout plain -d’autres, et pense que vostre prison ne seroit pas si dure comme celle -des Angloys». Si me respondit qu’elle avoyt veu nagaires cel qu’elle -vouldroit bien qu’il feust son prisonnier. Et lors je luy demanday se -elle luy feroit male prison, et elle me dit que nennil et qu’elle le -tandroit ainsi chier comme son propre corps, et je lui dis que celui -estoit bien eureux d’avoir si doulce et si noble prison. Que vous -dirai-je? Elle avoit assez de langaige et lui sambloit bien, selon ses -parolles, qu’elle savoit assez, et si avoit l’ueil bien vif et legier. -Et moult y ot de paroles, et, toutes voies, quant vint au departir elle -fust bien apperte; car elle me pria ij foiz ou iij, que je ne -demouraisse point à elle venir veoir, comment que ce fust; si me tins -moult acointes d’elle, qui en si pou de heure fu si son accointe que -oncques mais ne l’avoye veue, et si savoit bien que l’en parloit de -mariage d’elle et de moy. Et quant nous fumes partis, mon seigneur de -père me dist: Que te samble de celle que tu as veue. Dy m’en ton avis. -Si lui dis et respondis: Mon seigneur, elle me samble belle et bonne, -maiz je ne luy seray jà plus de près que je suis, si vous plaist; si luy -dis ce qu’il me sambloit d’elle et de son estre. Et ainsi je ne l’eus -pas, et pour la très grant legière manière et la trop grant appertise -qui me sembloit à veoir en elle; dont je en merciay depuis Dieu moult de -foiz; car ne demoura pas an et demi qu’elle fust blasmée, mais je ne -sçay se ce fut à tort ou à droit; et depuis mourust. Et pour tant, mes -chières filles et nobles pucelles, toutes gentilz femmes de bon lieu -venues doivent estre de doulces manières, humbles et fermes d’estat et -de manières, poy emparlées, et respondre courtoisement et n’estre pas -trop enresnées, ne surseillies, ne regarder trop legierement. Car, pour -en faire moins, n’en vient se bien non; car maintes en ont perdu leur -mariage pour trop grans semblans, dont par maintes foiz l’en esperoit en -elles autres choses qu’elles ne pensoient. - - - - -Comment la fille au roy d’Arragon perdit le roy d’Espaigne par sa fole -manière. - -Chappitre XIIIIe. - - -Je vouldroye que vous sçussiez l’exemple comment la fille ainsnée au roy -d’Arragon perdit le roy d’Espaigne par sa follie. Il est contenu es -gestes d’Espaigne que le roy d’Arragon avoit deux filles. Sy en voult le -roy d’Espaigne avoir une, et, pour mieulx eslire celle qui li plairoit -mieulx, il se contrefist en guise d’un servant et ala avec les -ambassadeurs, c’est-à-dire ses messagiers, et ala avec luy un evesque et -deux barons. Et ne demandés pas si le roy leur fist grant honneur et -grant joye. Les filles du roy se appareillèrent et atournèrent au mieulx -qu’elles peurent, et par especial l’ainsnée, qui pensoit que les -parolles feussent pour elle. Si furent leans trois jours pour veoir et -resgarder leurs contenances, dont il advint que, au matin, le roy -d’Espaigne, qui estoit desguisié, resgardoit la contenance d’elles. Si -resgarda que quant l’en salua l’ainsnée, que elle ne leur respondist -riens que entre ses dens, et estoit fière et de grant port; maiz sa suer -estoit humble et de grant courtoisie plaine, et saluoit humblement le -grant et le petit. Après il resgarda une fois que les deux suers -jouoient ensemble aux tables à deux chevaliers; maiz l’ainsnée tensa à -l’un des chevaliers et mena forte fin; maiz sa suer puisnée, qui aussy -avoit perdu, ne faisoit semblant de sa perte, ains faisoit aussy bonne -chière comme se elle eust tout gaingné. Le roy d’Espaigne resgarda tout -ce; si se retraist à côté et appela ses gens et ses barons, et leur dit: -«Vous savés que les roys d’Espaigne ne les roys de France ne se doivent -pas marier par convoitise, fors noblement et à femmes de bonnes meurs, -bien nées et bien tailliées de venir à bien et à honneur, et à porter -fruit, et pour ce j’ay veues ces deux filles et leurs manières, et me -sembla que la plus jonne est la plus humble et plus courtoise que n’est -l’autre, et n’est pas de si haultain couraige ni de si haulte manière -comme l’ainsnée, comme j’ay peu appercevoir, et pour ce prenés la plus -jeune, car je l’eslis.» Si lui respondirent: «Sire, l’ainsnée est la -plus belle, et sera plus grant honneur de avoir l’ainsnée que la plus -juenne.» Si respondit que il n’estoit nul honneur ne nul bien terrien -qui s’acomparaige à bonté et à bonnes meurs, et par especial à l’umilité -et à humblesce, et pour ce que je l’ay veue la plus courtoise et la plus -humble, si la vueil avoir. Et ainsi l’esleut. Et adoncques l’evesque et -les barons vindrent au roy d’Arragon et luy demandèrent sa fille plus -juenne, dont le roy et tous ses gens en furent moult esmerveillez qu’ilz -ne prenoient l’ainsnée, qui estoit la plus belle de moult. Maiz ainsi -avint que la plus jeune fut royne d’Espaigne, pour estre humble et de -doulces parolles au grant et au petit, et par sa courtoisie fut esleue. -Dont l’ainsnée eust grant desdaing et grant despit, et en fut toute -forcennée, et pour ce a cy bon exemple comment par courtoisie et par -humilité l’on accroist en l’amour du monde: car il n’est riens si -plaisans comme estre humble et courtoise et saluer le grant et le petit, -et non pas faire chière de perte ne de gaain, car nulles gentilz femmes -ne doivent avoir nul effroy en elles; elles doivent avoir gentilz cuers -et de doulces responces et estre humbles, comme Dieu dist en -l’Euvangille, que qui plus vault et scet plus se humilie, car qui plus -se umilie plus s’essaulce, comme fist ceste mainsnée fille du roy -d’Arragon, qui, par sa courtoisie et son humilité, conquist à estre -royne d’Espaigne et l’osta à sa suer l’ainsnée. - - - - -Cy parle de celles qui estrivent les unes aux autres. - -Chappitre XVe. - - -Belles filles, gardez que vous ne prengniez estrif à fol, ne à folle, ne -à gens folz qui ayent male teste: car c’est grant peril. Je vous en -dirai un exemple que j’en vi. Il avint en un chastel, où plusieurs dames -et damoiselles demeuroient. Si y avoit une damoiselle, fille d’un -chevalier bien gentilz; si se va courrouscier à jeu de tables, elle et -un gentil homme, qui bien avoit male teste et rioteuse, et n’estoit pas -trop saige. Si fut le debat sur un dit qu’elle disoit qu’il n’estoit pas -droit; tant avint que les parolles se haulcèrent et qu’elle dit qu’il -estoit cornart et sot. Ilz laissèrent le jeu par tenson. Si dis à la -damoiselle: «Ma chière cousine, ne vous marrissiez de riens qu’il die, -car vous savez qu’il est de haultes paroles et de sottes responces. Si -vous prie pour vostre honneur que vous ne preignez point de debat -avecques luy, et le dis féablement, comme je voulsisse dire à ma suer.» -Maiz elle ne m’en voult croire, ains tença encore plus fort que devant, -et lui dist qu’il ne valoit riens, et moult d’autres parolles. Et il -respondist, comme fol, qu’il valoit mieux pour homme qu’elle ne faisoit -pour femme. Et elle lui dist qu’il ne disoit mie voir, et creurent leurs -paroles et surmontèrent tant que il deist que, s’elle feust saige, elle -ne venist pas par nuit ès chambres aux hommes les baisier et accoler en -leurs liz sans chandoille, et elle s’en cuida bien venger, et lui dist -qu’il mentoit, et il luy dist que non faisoit et que tel et tel lui -avoient veue. Si avoit là moult de genz, qui furent esmerveillez, qui -riens ne sçavoient de ce, et si y ot pluisseurs qui dirent que ung bon -taire lui vaulsist mieulx, et qu’elle s’estoit batue par son baston -mesmes, c’est-à-dire par sa langue et son hatif parler. Et après celles -parolles, elle ploura et dist qu’il l’avoit diffamée, et il ne demoura -pas ainsi, car il l’assaillit arrière devant tous et estriva et tença -tant que il luy dist encores qu’il y avoit veu pis, et dist paroles -encore plus ordes et plus honteuses au deshonnour d’elle, que jamais ne -luy chierroit pour secourre qu’elle face, et ainsy se ahontaga par son -fol couraige et par sa haultesce de cuer. Et pour ce ainsy a cy bon -exemple comment nulle femme ne doit tencier ne estriver à fol, ne à -folle, ne avecques gens qu’elle sache qui aient haultain couraige; ainsi -les doit l’en eschever, et, se l’en voit qu’ilz vueillent parler -haultement ou grossement, l’en les doit laissier tous piquiés, leur -dire: «Beaulx amis, je vois bien que vous voulés parler hault ou rioter; -je vous lairay le champ et m’en yray», et puis soy en aler et departir, -si come fist un chevalier que je congnoys bien, à une dame qui avoit -male teste et envyeuse, et disoit moult d’oultraiges au chevallier -devant tous. Si dit le chevallier: «Dame, il vous plaist à dire tant de -merveilles; se je vous escoute, je ne vous fais nul tort. Je voy bien -que vous estes marrie, dont me desplaist.» Mais pour tant celle ne se -voult oncques taire, maiz tença plus fort, et quand le chevallier vit -qu’elle ne se vouloit souffrir ne taire pour riens, si prist un petit -bouchon de paille que il trouva et le mist devant elle, et lui dist: -«Dame se vous voulez plus tencier, si tencez à ceste paille, car je la -laisse pour moy et m’en iray.» Et il s’en ala et la laissa. Si fut tenu -pour bien fait au chevallier qui ainsi l’escheva, et elle fut fole et -seulle et ne trouva à qui plus tencer, et s’enffrenaisist se elle voult. -Et ainsi le doit l’en faire, car l’en ne doit mie estriver à fol, ne à -gens tenseurs, ne qui ayent male teste. Ains les doit-en eschever, comme -fist le chevallier à la dame, comme oy avez. - - - - -De celle qui menga l’enguille. - -Chappitre XVIe. - - -Un exemple vous vueil dire sur le fait des femmes qui manguent les bons -morceaulx en l’absence de leurs seigneurs. Si fut une damoiselle qui -avoit une pye en caige, qui parloit de tout ce qu’elle véoit faire. Si -avint que le seigneur de l’ostel faisoit garder une grosse anguille -dedans un vaissel ou un vivier, et la gardoit moult chierement pour la -donner à aucuns de ses seigneurs ou de ses amis, si ilz le venissent -veoir. Si avint que la dame dist à sa clavière que il seroit bon de -menger la grosse anguille, et au fait ilz la mengèrent et distrent que -ilz diroient à leur seigneur que le loerre l’avoit mangée. Et quant le -seigneur fut venu, la pye lui commença à dire: «Mon seigneur, ma dame a -mangié l’anguille.» Lors le seigneur ala à son vivier et ne trouva point -de son anguille. Si vint à son hostel et demanda à sa femme que estoit -devenue l’anguille, et elle se cuida bien excuser, maiz il dit qu’il -estoit tout certain et que la pie le lui avoit dit. Sy ot ceans assez -grand noise et grant tourment. Maiz quand le seigneur s’en fut alez, la -dame et la clavière si vindrent à la pye et lui plumèrent toute la teste -en lui disant: «Vous nous avez descouvertez de l’anguille.» Et ainsi fut -la povre pie toute plumée. Maiz de là en avant, quant il venoit nulles -gens qui feussent pelez ne qui eussent grant front, la pie leur disoit: -«Vous en parlates de l’anguille.» Et pour ce a cy bon exemple comment -nulle femme ne doit mengier nul bon morsel par sa lescherie sans le sceu -de son seigneur, se elle ne l’employe avec gens d’onnour. Car celle -damoiselle en fu depuis mocquée et rigolée pour celle anguille, à cause -de la pie qui s’en plaignoit. - - - - -Comment nulle femme ne doit estre jalouse. - -Chappitre XVIIe. - - -Un exemple vous diray comment c’est male chose que jalousie. Une -damoiselle, qui estoit mariée à un escuier, si amoit tant son seigneur, -qu’elle en estoit jalouse de toutes celles à qui il parloit. Si l’en -blasmoit son seigneur mainteffoiz par bel; mais riens n’y valoit, et -entre les autres elle estoit jalouse d’une damoiselle du païs, laquelle -estoit de haultain couraige. Si advint une foiz qu’elle tença à celle -damoiselle, et lui reprouchoit son mary, et l’autre lui dyt que par sa -foy elle disoit ne bien ne voir, et l’autre disoit qu’elle mentoit. Si -s’entreprindrent et destressèrent malement, et celle qui estoit accusée -tenoit un baston et en fiert l’autre par le nez tel coup que elle lui -rompit l’os et eut toute sa vie le nez tort, qui est le plus bel et le -plus séant membre que homme ne femme ait, comme cellui qui siet au -milieu du visaige. Si en fut celle damoiselle toute sa vie deffaite et -honteuse, et son mary lui reprouchoit bien souvent qu’il lui eust mieulx -valu de non estre si jalouse que de avoir fait deffaire son visage. Et -ainsi par celle laideur et mescheance, il ne la peut depuis si -parfaictement amer comme il souloit devant, et ala au change. Et ainsi -perdit l’amour et l’onnour de son seigneur par sa jalousie et par sa -follie. Et pour ce a cy bon exemple à toute bonne femme et à bonne dame -comment elles ne doivent faire semblant de telz choses, et doivent -souffrir bel et courtoisement leur doulour, se point en ont, si comme -souffrit une mienne tante, qui le me compta plusieurs fois. Celle bonne -dame fut dame de Languillier, et avoit un seigneur qui tenoit bien mil -et v.c livres de rente, et tenoit moult noble estat. Et estoit le -chevallier à merveille luxurieux, tant qu’il en avoit tousjours une ou -deux à son hostel, et bien souvent il se levoit de delèz sa femme et -aloit à ses folles femmes. Et, quant il venoit de folie, il trouvoit la -chandoille alumée et l’eaue et le toaillon à laver ses mains. Et quant -il estoit revenuz, elle ne ly disoit rien, fors qu’elle luy prioit qu’il -lavast ses mains, et il disoit que il venoyt de ses chambres aisées: «Et -pour tant, mon seigneur, que vous venés des chambres, avez vous plus -grant mestier de vous laver.» Ne autre ne lui reprouchoit, maiz que -aucune foiz elle luy disoit privéement, à eulx tous deulx seulz: «Mon -seigneur, je sçay bien vostre fait de telle et telle. Maiz jà par ma -foy, se Dieu plaist, puisque c’est vostre plaisir et que je n’y puis -mettre autre remède, je n’en feray ne à vous ne à elles pire chière ne -semblant. Car je seroys bien folle de tuer ma teste pour l’esbat de voz -denrées, puisque autrement ne peut estre. Maiz, je vous prie, mon -seigneur, que au mains vous ne m’en faciez point pire chière, et que je -ne perde vostre amour ne vostre bon semblant; car du seurplus je me -deporteray bien et en soufreray bien tout ce qu’il vous en plaira -commander.» Et aucunes fois, par ces doulces parolles, le cuer lui en -pitéoit et s’en gardoit une grant pièce. Et ainsi toute sa vie, par -grant obéissance et par grant courtoisie le vainquoit; car par autre -voie jamaiz ne l’eust vaincu, et tant que au derrenier il s’en repentist -et se chastia. Cy a bon exemple comment, par courtoisie et par -obéissance, l’on puet mieulx chastier et desvoyer son seigneur de celluy -faict que par rudesse. Car il en est le plus de telz couraiges que, -quant elles leur courent sus, ilz se appunaisissent et en font pis. Pour -tant, à droit resgarder, ne doit pas savoir le mary trop mal gré à sa -femme se elle est jalouse de luy. Car li saige dit que la jalousie est -grant aspresse d’amour, et je pense que il die voir; car il ne me -chauldroit se aucun, qui riens ne me seroit ne que jà cause n’auroye -d’amer, se il faisoit bien ou mal; maiz de mon prouchain, ou de mon amy, -je en auroye doulour et dueil au cuer se il avoit fait aucun grant mal; -et pour ce jalousie n’est point sans grant amour. Maiz il en est de deux -manières, dont l’une est pire que l’autre; car il n’en est aucune où il -n’a nulle bonne raison, et que il vault trop mieux s’en souffrir pour -leur honneur et pour leur estat. Et aussi l’omme ne doit pas trop mal -gré savoir à sa femme se elle est un pou jalouse de luy; car elle -monstre comment le cuer lui duelt. Ainsi comme elle a grant paour que -aultre ait l’amour qu’elle doit avoir de son droict, selon Dieu et -saincte Eglisse. Maiz la plus saige en fait le mains de semblant, et se -doit reffraindre bel et courtoisement et couvertement porter son mal, et -tout ainsi doit faire l’omme, et soy refraindre saigement au moins de -samblant que il pourra; car c’est grant sens qui s’en peut garder. Maiz -toutesfoiz la femme qui voit que son seigneur est un petit jalous -d’elle, se il s’apparçoyt d’aucunes follies plaisantes qui ne lui -plaisent pas, la bonne femme le doit porter saigement sanz en faire -semblant devant nul. Sy elle luy en parle par nulle voye, elle le doit -dire à eulx deulx le plus doulcement que elle pourra, en disant qu’elle -scet bien que la grant amour qu’il a avecques elle lui fait avoir paour -et doubte qu’elle tourne s’amour ailleurs et lui dire qu’il n’en ait jà -paour, car, se Dieu plaist, elle gardera l’onneur de eulx deulx. Et -ainsi, par belles et doulces parolles, le doit desmouvoir et oster de sa -folle merencolie; car, se elle le prent par yre ne par haultes paroles, -elle alumera le feu et luy fera encores penser pis et avoir plus grant -doubte que devant. Car plusieurs femmes sont plus fières en leurs -mensçonges que en parolles de vérité, et pour ce maintes foiz font plus -de doubte. Et aussy vous dis-je que la bonne dame, combien que elle ait -un pou de riote et d’ennuy, elle n’en doit pas moins avoir chier son -seigneur pour un pou de jalousie, car elle doit penser que c’est la très -grant amour qu’il a à elle, et comment il a grant doubte et grant soussy -en son cuer que autre ait l’amour que il doit avoir de son droit, selon -l’Église et Dieu, et penser et regarder se aultre lui fortrait l’amour -que il doit avoir, et que jamaiz ne l’aymera, et que la joie de leur -mariage seroit perdue, et leur mariage tourné à declin et tournera de -jour en jour. Et une chose, dont maintes se donnent mal, est jalousie et -fait grant soussi et estroit penser, et pour ce a cy bon exemple comme -l’en doit amesurer son couraige et son penser. - - - - -Cy parle de la bourgoise qui se fist ferir par son oultraige. - -Chappitre XVIIIe. - - -Après ne doit l’en point à son seigneur estriver ne luy respondre son -desplaisir, comme la bourgoise qui respondoit à chascune parolle que son -seigneur luy disoit tant anvieusement, que son seigneur fut fel et -courrouscié de soy veoir ainsi ramposner devant la gent; si en ot honte, -et lui dist une foiz ou deux qu’elle se teust, et elle n’en voulsist -riens faire. Et son seigneur, qui fut yrié, haulça le poing et l’abbati -à terre, et oultre la fery du pié au visaige et luy rompit le nez. Si en -fu toute sa vie deffaite, et ainsy par son ennuy et par sa riote elle ot -le nez tort, qui moult luy mesadvint. Il luy eust mieux valu qu’elle se -feust teue et soufferte; car il est raison et droit que le seigneur ait -les haultes parolles, et n’est que honneur à la bonne femme de -l’escouter et de soy tenir en paix et laissier le hault parler à son -seigneur, et aussy du contraire, car c’est grant honte de oïr femme -estriver à son seigneur, soit droit, soit tort, et par especial devant -les gens. Je ne dis mie que, quant elle trouvera espace seul à seul, que -par bel et par courtoisie, elle le puet bien aprendre et luy monstrer -courtoisement qu’il avoit tort, et s’il est homme de Dieu il luy en -saura bon gré, et s’il est autre, se n’aura elle fait que son droit. Car -tout ainsy le doit faire preude femme à l’exemple de la sage dame la -royne Hester, femme du roy de Surie, qui moult estoit colorique et -hatif; maiz sa bonne dame ne lui respondoit riens en son yre; maiz -après, quant elle véoit son lieu, elle faisoit tout ce qu’elle vouloit, -et c’estoit grant senz de dames, et ainsi le doivent faire les bonnes -dames à ceste exemple. Cestes femmes, qui sont foles et remponeuses, ne -sont pas de l’obeyssance comme fut la femme d’un marchant, dont je vous -en diray l’exemple. - - - - -De celle qui saillit sur la table. - -Chappitre XIXe. - - -Une fois avint que trois marchans venoient de l’emplette de querre draps -de Rouen. Si dist l’un: C’est trop bonne chose que femme, quand elle -obeist voulontiers à son seigneur.--Par foy, fist l’autre, la moye -m’obeist bien.--Vrayement, dist l’autre, la moye, si comme je pense, me -obeist plus.--Voire, dist le tiers, mectons une fermaille, laquelle -obeyra mieulx et qui mieulx fera au commandement de son mary.--Je le -vueil, firent les autres. Sy fut mise la fermaille, et jurèrent tous -trois que nul ne advertiroit sa femme, fors dire: Ce que je commanderay -soit fait, comment que ce soit. Si vindrent premierement chez l’une. Sy -dist le seigneur: Ce que je commenderay soit fait, comment que ce soit. -Après cela le seigneur dist à sa femme: Sailliez en ce bassin.--Et elle -respondit: A quoy, ne à quelle besoingne?--Pour ce, dist-il, que je le -vueil.--Vrayement, dit-elle, je sauray avant pourquoy je saille. Si n’en -fist rien; si fut le mary moult fel, si luy donna une buffe. Après ilz -vindrent chiés le second marchant et dist, ainsi comme dist l’autre, que -son commandement feust fait, et puis d’illec ne demoura guères après -qu’il la commanda à saillir ou bacin. Et elle dist: Pourquoy? Et au fort -elle n’en voult riens faire, et en fut batue comme l’autre. Si vindrent -chez le tiers marchant. Si estoit la table mise et la viande dessus. Si -dist aux autres en l’oreille que après mengier il lui commanderoit à -saillir ou bacin. Et se misrent à table, et le seigneur dit devant tous -que ce que il commanderoit feust fait, comment qu’il feust. Sa femme, -qui le amoit et craignoit, oyt bien la parolle; sy ne sçeut que penser. -Si advint que il mengèrent oeufs molès, et n’y avoit point de sel fin -sur la table. Sy va dire le mary: Femme, saul sur table; et la bonne -femme, qui ot paour de luy désobéir, saillit sur table et abati table et -viandes, et vin et voirres, et escuelles, tant que tout ala par la -place. Comment, dist le seigneur, est-ce la manière? vous ne sçavés -autre jeu fère; estes-vous desvée?--Sire, dist-elle, j’ay fait vostre -commandement; ne aviez vous pas dit que vostre commandement feust fait, -combien qu’il feust? je l’ay faict à mon pouvoir, combien que ce feust -vostre dommaige et le mien: car vous m’aviez dit que je saillisse sur la -table.--Quoy, dist-il, je disoye: Sel sur table.--En bonne foy, -dist-elle, je entendoye y saillir. Lors y ot assés ris et tout prins à -bourde, dont les aultres deux marchans vont dire qu’il ne falloit jà -commander qu’elle saillist ou bacin, et qu’elle en avoit assez fait, et -que son seigneur avoit gaaingnié la fermaille, et fut la plus loée de -obeir à son seigneur, et ne fut mie batue comme les autres, qui ne -vouloient faire le commandement de leurs seigneurs; car gens voitturiers -sy chastient leurs femmes par signes de cops; et aussy toute gentil -femme de son droit mesmes doit l’en chastier et par bel et par -courtoisie, car autrement ne leur doit l’en faire. Et, pour ce, toute -gentil femme monstre se elle a franc et gentil cuer ou non, c’est -assavoir qui lui monstre par bel et par courtoisie, de tant comme elle -aura plus gentil et franc cuer, de tant se chastie elle mieulx, et -obeist et fait plus debonnairement le commandement de son seigneur, et a -plus grant doubte et paour de luy desobeir. Car les bonnes craignent -comme fist la bonne femme au tiers marchant, qui, pour doubte de -desobeir à son seigneur, elle sailly sus la table et abaty tout, et -ainsi doit toute bonne femme fère, craindre et obéir à son seigneur, et -faire son commandement, soit tort, soit droit, se le commandement n’est -trop oultrageux, et, se il y a vice, elle en est desblasmée, et demeure -le blasme, se blasme y a, à son seigneur. Or vous ay un peu traittié de -l’obeissance et de la crainte que l’on doit avoir à son seigneur, et -comment l’en ne doit pas respondre à chascune parolle de son seigneur ne -d’autre, et quel péril il y a et comment la fille d’un chevalier en mist -son honnour et son estat en grant balence, pour estriver et respondre au -fol escuier, qui pour ce dist que fol et que nice et sot. Maiz il est -maintes gens qui sont de sy haultaines paroles et de sy mauvaiz couraige -qu’ilz dient en hastiveté tout ce qu’ils scevent, et que à la bouche -leur vient. Pour ce est-ce grant péril de prendre tenson à telles gens. -Car qui l’y prent, il met son honneur en grant adventure; car maintes -gens en leur yre dient plus que ilz ne scevent pour eulx mieulx vengier. -Si vous laisseray de ceste matière et vous parleray de celles qui -donnent la char aux petiz chiens. - - - - -De celle qui donnoit la char aux chiens. - -Chappitre XXe. - - -Je vous parleray de celle qui donnoit la chair et les bons morseaulx à -ses petiz chiens. Une dame estoit qui avoit deux petis chiens. Si les -avoit sy chiers qu’elle y prenoit moult grant plaisance et leur faisoit -faire leur escuielle de souppes, et puis leur donnoit de la char. Sy y -ot une fois un frère mendiant qui lui dist que ce n’estoit pas bien fait -que les chiens fussent gros et gras là où les povres de Dieu estoient -povres et maigres de faing. Si lui en sceut moult mal gré la dame, et -pour ce ne se voult chastier. Sy advint que la dame acoucha au lit -malade de la mort, et y avint telles merveilles que l’en vit tout -appertement sur son lit deux petiz chiens noirs, et, quant elle transit, -ilz estoient entour sa bouche et lui lechoient le bec, et, quand elle -fut transie, l’on lui vit la bouche toute noire, que ilz avoient léchée, -comme charbons, dont je l’ouy compter à une demoiselle qui disoit -qu’elle l’avoit veue, et me nomma la dame. Pourquoy a cy bonne exemple à -toute bonne dame comment elle ne doit point avoir si grant plaisance en -telle chose, ne donner la char aux chiens ne les lescheries, dont les -povres de Dieu meurent de faing là hors, qui sont creatures de Dieu et -fais à sa semblance, et sont ses serfz et ses sergens, et cestes femmes -ont pou ouy la parolle que Dieu dist en la sainte euvangille, que qui -fait bien à son povre il le faist à luy meismes. Cestes femmes ne -resemblent pas à la bonne royne Blanche, qui fut mère saint Loys, qui ne -prenoit point desplaisir ains faisoit donner la viande de devant elle -aux plus mesaisiéz. Et après, saint Loys, son filz, le faisoit ainsy; -car il visitoit les povres et les paissoit de sa propre main. Le plaisir -de toute bonne femme doit estre à véoir les orphelins et povres et petiz -enfanz par pitié, et les nourrir et les vestir comme faisoit la sainte -dame qui estoit comtesse du Mans, laquelle nourissoit bien xxx -orphelins, et disoit que c’estoit son esbat, et pour ce fut amie de -Dieu, et ot bonne vie et bonne fin, et vit l’en plus grant clarté et -planté de petiz enfanz en sa mort; ce ne furent pas les petiz chiens que -l’on vit à la mort de l’autre, comme ouy avez. - - - - -Du debat qui fut entre le sire de Beaumanoir et une dame. - -Chappitre XXIe. - - -Mes belles filles, je vous prye que vous ne soyez mie des premières à -prendre les estas nouveaulx, et que en cestui cas vous soiez les plus -tardives et les derrenières, et par especial de prandre estat de femmes -d’estrange païs, sy comme je vous diray d’un débat qui fut d’une -baronnesse qui demouroit en Guienne et du sire de Beaumanoir, père de -cestuicy qui à present est, qui fut malicieux et saige chevallier. La -dame le arraysonnoit de sa femme et lui dist: «Beau cousin, je vien de -Bretaigne, et ay veu belle cousine vostre femme, qui n’est pas ainsi -atournée, ne sa robe estoffée comme les dames de Guienne et de plusieurs -autres lieux; car les pourfiz de ses coursès et de ses chapperons ne -sont pas assez grans ne de la guise qui queurt à present.» Le chevalier -luy respondi: «Ma dame, puisqu’elle n’est pas arrayée à vostre guise et -comme vous, et que ses pourfiz vous semblent petiz et que vous m’en -blasmés, sachiez que vous ne m’en blasmerés plus; ains la feray plus -cointe et aussy nouvellement arrayée de nobles cointises comme vous ne -nulles des autres; car vous et elles n’avez que la moitié de vos corsès -et de vos chapperons rebuffez de vair et d’ermines; et je feray encores -mieulx, car je lui feray ses corsès et ses chapperons vestir en -l’envers, le poil dehors. Ainsi sera mieulx pourfillée et rebuffée que -vous ne les autres.» Après luy dit: «Ma dame, pensés-vous que je ne -vueille qu’elle soit bien arrayée selon les bonnes dames du païx? mais -je ne veul pas qu’elle mue l’estat des preudes femmes et des bonnes -dames de honneur de France et de ce païs qui n’ont pas prins l’estat des -amies et des meschines aux Angloys et aux gens des compaignes; car ce -furent celles qui premièrement admenérent cest estat en Bretaingne des -grans pourfilz et des corsès fendus ès costez et lès floutans; car je -suy du temps et le vy. Sy que, à prendre l’estat de telles femmes le -premier, je tiens à petitement conseillies celles qui le prennent, -combien que la princesse et autres dames d’Angleterre sont après long -temps venus qui bien le pevent avoir. Mais j’ay tousjours oy dire aux -saiges que toutes bonnes dames doivent tenir l’estat de bonnes dames du -royaulme dont elles sont, et que les plus saiges sont celles qui -derrenièrement prennent telles nouveaultez. Et aussy par renommée l’on -tient les dames de France et de cestes basses marches les meilleurs -dames qui soient et les moins blasmées. Mais en Angleterre en a moult de -blasmées, si comme l’on dist; si ne sçay se s’est à tort ou à droit. Et -pour ce est-il mieulx de tenir le fait aux dames qui ont meilleur -renommée.» Si furent cestes paroles dictes devant plusieurs, dont la -dame se tint pour nice et ne sçeut que elle luy deust respondre, dont -plusieurs se prindrent à rire et dirent entre eux qu’il lui vaulsist -mieulx un bon taire. Et pour ce, belles filles, a cy bonne exemple de -prendre et tenir l’estat moyen et l’estat des bonnes dames de son pays -et du commun du royaulme dont l’en est, c’est assavoir dont les plus des -bonnes dames usent communément, et especiaulment les preudes dames, -selon ce que chascune le doit faire; car à prandre nouvel estat venu -d’estranges femmes ne d’autruy pays, l’en est plus tost moquée et -rigolée que de tenir l’estat de son pays, si comme vous avez ouy dire -que le bon chevalier, qui saiges estoit et de grant gouvernement, en -reprint la dame. Et saichiez de certain que celles qui premiers les -prennent donnent assez à jangler et à rigoler sur elles. Mais, Dieu -mercy, aujourduy, dès ce que une a ouy dire que aucune a une nouveaulté -de robe ou de atour, aucunes de celles qui oyent les nouvelles ne -finiront jamais jusques à tant qu’elles en aient la copie, et dient à -leurs seigneurs chascun jour: «Telle a telle chose qui trop a bien lui -avient, et c’est trop belle chose; je vous prie, mon seigneur, que j’en -aye.» Et se son seigneur lui dist: «M’amie, se celle en a, les autres, -qui sont femmes aussi sages comme elles, n’en ont point.--Quoy! sire, se -elles ne se scevent arrayer, qu’en ay-je à faire? puisque telle en a, -j’en puis bien avoir et porter aussy bien comme elle.» Si vous dy -qu’elles trouveront tant de si bonnes raisons à leur dit, qu’il -conviendra que elles aient leur part de celle nouveauté et cointise. -Maiz cestes manières de femmes ne sont mie voulentiers tenues les plus -saiges ne les plus sçavans, fors qu’elles ont plus le cuer au siècle et -à la playsance du monde. Dont je vous en diray d’une manière qui est -venue, de quoy les femmes servantes et femmes de chambres, clavières et -aultres de mendre estat, se sont prinses communement, c’est-à-dire -qu’elles fourrent leurs doz et leurs talons, autant penne comme drap, -dont vous verrez leurs pennes derrière que ilz ont crottées de boue à -leurs talons, tout aussy comme le treu d’une brebis soilliée derrière. -Si ne priseriés riens celle cointise en esté ne en yver; car, en yver, -quant il fait grant froit, elles meurent de froit à leurs ventres et à -leurs tetines, qui ont plus grant mestier d’estre tenues chaudement que -les talons, et en esté les puces s’y mucent, et pour ce je ne prise -riens la nouveaulté ne telle cointise. Je ne parle point sur les dames -ne sur les damoiselles atournées, qui bien le pevent faire à leur -plaisir et à leur guise; car sur leur estat je ne pense mie à parler -chose qui leur doye desplaire, que je le puisse sçavoir; car à moy ne -affiert ne appartient fors les servir et honorer et les obeir à mon -povoir, ne je ne pense sur nulles en parler par cest livre, fors que à -mes propres filles et à mes femmes servantes, à qui je puis dire et -monstrer ce que je vueil et il me plaist. - - - - -Comment il fait perilleux estriver à gens sçavans du siècle, et parle de -la dame qui print tensson au mareschal de Clermont. - -Chappitre XXIIe. - - -Belles filles, je vous diray un exemple comment il fait périlleux parler -ne tenir estrif à gens qui ont le siècle à main et ont manière et sens -de parler. Car voulentiers l’en gaaingne pou à leur tenir estrif de -bourdes ne de jangles, qui bien ne leur plaisent. Dont il advint à une -grand feste, où il avoit moult de grans dames et seigneurs, et là fut le -mareschal de Clermont, qui à merveilles avoit le siècle à main, comme de -beau parler et beau maintient, et de sçavoir bien son estre entre tous -chevaliers et dames. Si y avoit une grant dame qui lui dist devant tous: -«Clermont, en bonne foy, vous devez grant guerredon à Dieu, car vous -estes tenu pour bon chevalier et assez beau, et savez merveilles. Se -feussiez assez parfaiz, se ne fust vostre jangle et vostre mauvaise -langue qui par foiz ne se puet taire.--Or, ma dame, dist-il, est-ce donc -la pire tache que j’aye?--Je pense que ouil, dist-elle.--Or veons, -dist-il, en ce fait: il me semble, à droit jugier, que je ne l’ay pas si -pire comme vous avez, et vous diray pourquoy; vous m’avez dit et -reprouchié la pire tache que j’aye selon vostre advis, et, se je me tais -de dire la pire que vous aiez, quel tort vous fais-je? Madame, je ne -suis pas si legier en parler comme vous estes.» La dame escouta et ama -mieux ne avoir jà parlé, ne estrivé à lui, pour plusieurs raisons que je -ne dy pas, lesquelles j’ay ouy compter qu’il en fust assez parlé, et -distrent plusieurs que trop grant appertise n’a mestier, et il luy -vaulsist mieux à soy estre teue. Et pour ce a cy bon exemple: car il -vault mieulx aucunes foys soy taire et soy tenir plus humblement que -estre trop apperte ne commancier parolles à telz gens qui ont parolles à -main et qui n’ont nulle honte de dire parolles doubles à plusieurs -entendemens. Et pour ce regardez bien à qui vous emprendrez à parler, et -ne leurs dittes point de leur desplaisir, car l’estrif d’eulx est moult -périlleux. - - - - -Cy parle de Bouciquaut et de iij dames, comment il s’en chevit. - -Chappitre XXIIIe. - - -Encores vous parleray de ceste matière, comment il avint à Bouciquaut -que trois dames lui cuidoient faire honte, et comment il s’en chevit. -Bouciquaut estoit saige et beaul parlier sur tous les chevaliers, et si -avoit grant siècle et grant senz entre grans seigneurs et dames. Sy -advint à une feste que trois grans dames se seoient sur un comptouer et -parloient de leurs bonnes adventures, et tant que l’une dist aux autres: -«Belles cousines, honnie soit elle qui ne dira verité par bonne -compaignie, se il y a nulle de vous qui en ceste année feust priée -d’amours.--Vrayement, dist l’une, je l’ay esté depuis un an.--Par ma -foy, dist l’autre, si ay-je moy.--Et moy aussi, se dist la tierce.--Et -dist la plus apperte: Honnie soit elle qui ne dira le nom de celluy qui -derenierement nous pria. Par foy, se vous dictes, je vous diray. Sy se -vont accorder à dire voir.--Vrayement, dist la première, le derrenier -qui me pria fust Bouciquaut.--Vraiement, dist l’autre, et moy -aussi.--Et, dist la tierce, si fist-il moy.--Vrayement, distrent les -aultres, il n’est pas si loyal chevalier comme nous cuidions. Ce n’est -que un bourdeur et un trompeur de dames. Il est céans; envoyons le -querre pour luy mettre au nez ce fait.» Sy l’envoyèrent querre, et il -vint; si leur demanda: «Mes dames, que vous plaist?--Nous avons à parler -à vous; seez vous cy.» Sy le vouloient faire seoir à leurs piez, mais il -leur dist: «Puis que je suis venus à vostre mandement, faictes-moy -mettre des quarreaulx ou un siege à moy seoir; car, se je me seoie bas, -je pourroye rompre mes estaches, et vous me pourriez mettre sus que ce -seroit aultre chose.» Si convint que il eust son siege, et quant il fust -assis, icelles, qui bien furent yrées, sy vont dire: «Comment, -Bouciquaut, nous avons esté deçeues du temps passé, car nous cuidions -que vous fussiez voir disant et loyal; et vous n’estes que un trompeur -et un moqueur de dames; c’est vostre tache.--Comment, ma dame, -savez-vous que j’ay fait?--Que vous avez fait? Vous avez prié d’amours -belles cousines qui cy sont, et sy avés vous moy, et si aviez juré à -chascune de nous que vous l’amiés sur toutes autres. Ce n’est pas voir, -ains est mensconge; car vous n’estes pas trois en vault, et ne povez -avoir trois cuers pour en amer trois, et pour ce estes faulx et -decevable, et ne devez pas estre mis ou compte des bons ne des loyaulx -chevaliers.--Or, mes dames, avez-vous tout dit? vous avez grand tort, et -vous diray pourquoy; car à l’eure que je le dis à chacune de vous, je y -avoye ma plaisance et le pensoie ainsy, et pour ce avez tort de moy -tenir pour jengleur; maiz à souffrir me convient de vous, car vous avez -vos parlers sus moy.» Et quant elles virent qu’il ne s’esbahissoit -point, si va dire l’une: «Je vous diray que nous ferons. Nous en -jouerons au court festu à laquelle il demourra.--Vrayement, dist -l’autre, d’endroit moy je n’y pense point à jouer, car j’en quitte ma -part.--Vrayement, fist l’aultre, sy fais-je moy.--Lors respondit: Mes -dames, par le sabre Dieu, je ne suis point ainsi à departir ne à -laissier; car il n’y a cy à qui je demeure.» Si se leva et s’en ala, et -elles demourèrent plus esbahies que luy, et pour ce est grant chose de -prandre estrif à gens qui scevent du siècle ne qui ont si leur manière -et leur maintieng. Et pour ce a cy bon exemple comment l’on ne doit -point entreprendre parolle ne estriver avecques celles gens; car il y a -bien manière. Car celles qui aucunesfois cuident plus savoir en sont par -fois les plus deceues, dont je vouldroye que vous sceussiez l’exemple -semblable à ceste cy sur cette matière. - - - - -De iij aultres dames qui accusèrent un chevalier. - -Chappitre XXIIIIe. - - -Il fut ainsi que trois dames avoient accusé un chevalier de tel cas et -de telle decevance, et l’avoient enfermé dans une chambre tout seul et -chascune dame avoit une damoiselle, et au fort le jugièrent-elles à -mort, et que jamèz par telle guise ne decevroit dame ne demoiselle. Et -sy estoient sy courrouciées et sy yrées vers luy que chascune tenoit le -coustel pour le occire; ne nul deblasme ne excusation ne lui valoit -riens. Sy leur va dire: «Mes dames et damoiselles, puis qu’il vous -plaist que je meure, sans remède ne mercy avoir, je vous pry à toutes -qu’il vous plaise à moy donner un don.» Et au fort elles lui -accordèrent. «Sçavez-vous, dist-il, que vous m’avez octroyé?»--«Nennil, -distrent-elles, se vous ne le dictes.»--Vous m’avez octroyé, dist-il, -que la plus pute de vous toutes me frappera la première.» Lors si furent -esbahies et s’entreregardèrent l’une l’autre, et pensa chascune endroit -soy: Se je frappoye la première, je seroye honnie et deshonnorée. Et, -quant il les vit ainsi esbahies et en esmay, il sailly en piés et court -à l’uis, et le defferma et s’en yssy et ainsi se sauva le chevalier. Et -elles demourèrent toutes esbahies et mocquées. Et pour ce un poy de -pensement vault moult à besoing, soit à homme ou à femme. Si vous laisse -de ceste matière et revien à celles qui ont moult le cuer au siècle, -comme à estre ès joustes et ès festes, et aler voulentiers en -pelerinaige, plus pour esbat que pour dévotion. - - - - -De celles qui vont voulentiers aux joustes et aux pellerinaiges. - -Chappitre XXVe. - - -Je vous diray une exemple d’une bonne dame qui recouvra un grant blasme -sans cause à une grant feste d’une table ronde de joustes. Celle bonne -dame estoit jeune et avoit bien le cuer au siècle, et chantoyt et -danssoyt voulentiers, dont les seigneurs et les chevaliers l’avoient -bien chière, et les compaignons aussi. Toutes voyes son seigneur -n’estoit pas trop liez dont elle y aloit si voulentiers. Mais elle -vouloit bien en estre requise, et son seigneur lui en donnoit grans -eslargissemens que on la requist et priast d’amer, et son seigneur le -faisoit pour paour d’acquerre la male grace des seigneurs, et que on ne -deist pas qu’il en feust jaloux; si la leur octroyoit-il pour aler à -leurs festes et esbatemens, et il mectoit moult de grans mises pour -l’accointir à celles festes pour l’onneur d’eulx. Mais elle povoit bien -apparcevoir que, s’il eust esté au gré et plaisance de son mary, elle -n’y alast pas. Et, si comme il est accoustumé en esté, temps que l’en -veille à dances jusques au jour, il advint, une fois entre les autres, -que, à une feste où elle fust la nuit, l’en estaigny les torches et fist -l’en grans huz et grans cris, et quant vint que l’en apporta la lumière, -le frère du seigneur de celle dame vit que un chevalier tenoit celle -dame et l’avoit mise un petit à costé, et, en bonne foy, je pense -fermement qu’il n’y eust nul mal ne nulle villenie. Mais toutes fois le -frère du chevalier le dist et en parla tant que son seigneur le sceut et -en eut si grant dueil que il l’en mescrut toute sa vie, ne depuis n’en -eut vers elle si grant amour ne si grant plaisance, comme il souloit; -car il en fut fol et elle folle et s’entrerechignèrent, et en perdirent -aussi comme tout leur bien et leur bon mesnage, et par petit d’achoison. - -Je sçay bien une autre belle dame qui très voulentiers estoit menée aux -grans festes. Si fu blasmée et mescreue d’un grant seigneur. Dont il -advint qu’elle fut malade de si longue maladie, qu’elle fut toute -deffaicte et n’avoit que les os, tant estoit malade. Sy cuidoit transir -de la mort, et se fist apporter beau sire Dieux. Lors dist devant tous: -«Mes seigneurs, mes amis et mes amyes, veez en quel point je suy. Je -souloye estre blanche, vermeille et grasse, et le monde me louoit de -beaulté; or povez-vous veoir que je ne semble point celle qui souloit -estre; je souloye amer festes, joustes et tournoys; mais le temps est -passé; il me convient que je aille à la terre dont je vins. Et aussi, -mes chers amis et amies, l’en parle moult de mal de moy et de mon -seigneur de Craon; mais, par celuy Dieu que je doys recevoir et sur la -dampnacion de mon âme, il ne me requist oncques, ne me fist villennie -mais que le père qui me engendra; je ne dy mie qu’il ne couchast en mon -lit, maiz ce fut sans villennie et sans mal y penser.» Si en furent -maintes gens esbahis, qui cuidoient que aultrement feust, et pour tant -ne laissa pas à estre blasmée ou temps passé et son honnour blessié, et -pour ce a grant peril à toutes bonnes dames de trop avoir le cuer au -siècle, ne d’estre trop desirables d’aler à telles festes, qui s’en -pourroit garder honnourablement; car c’est un fait où moult de bonnes -dames reçoivent moult de blasmes sans cause. Et si ne dis-je mie qu’il -ne conviengne parfoiz obéir à ses seigneurs et à ses amis et y aler. -Mais, belles filles, se il advient que vous y ailliez et que vous ne le -puissiez refuser bonnement, quant vendra la nuit que l’en sera à dancier -et à chanter, que pour le peril et la parleure du monde vous faciez que -vous ayiez tousjours de costé vous aucun de voz gens ou de voz parens; -car se il advenoit que l’en estaingnist voz torches et la clarté, qu’ilz -se tenissent près de vous, non pas pour nulle doubtance de nul mal, maiz -pour le peril de mauvais yeulx et de mauvaises langues, qui tousjours -espient et disent plus de mal qu’il n’y a, et aussy pour plus seurement -garder son honneur contre les jangleurs, qui voulentiers disent le mal -et taisent le bien. - - - - -De celles qui ne veullent vestir leurs bonnes robes aux festes. - -Chappitre XXVIe. - - -Un autre exemple vous diray de celles qui ne veulent vestir leurs bonnes -robes aux festes et aux dymenches pour l’onneur de Nostre Seigneur. Dont -je vouldroye que vous sceussiez l’exemple de la dame que sa demoiselle -reprist. Une dame estoit qui avoit de bonnes robes et de riches; mais -elle ne les vouloit vestir aux dimenches ne aux festes, se elle ne -cuidast trouver nobles gens d’estat. Et advint à une feste de -Nostre-Dame, qui fut à un dimanche, si luy va dire sa damoyselle: «Ma -dame, que ne vestés-vous une bonne robe pour l’onneur de la feste? car -il est feste de Nostre-Dame et dymenche.--Quoy! dist-elle, nous ne -verrons nulles gens d’estat.--Ha! ma dame, ce dist la damoyselle, Dieu -et sa mère sont plus grans et les doist l’en plus honnourer que nulle -chose mondaine, car il puet donner ou tollir de toutes choses à son -plaisir, car tout le bien et honneur vient de lui, et pour ce doit l’en -porter honneur à la feste de luy et de sa benoyte chière mère et à leurs -sains jours.--Taisiez-vous, dist la dame, Dieu et le prestre et les gens -d’esglise me voyent chascun jour; mais les gens d’estat ne me voyent -pas, et pour ce m’est plus grant honneur de moy parer et cointoier -contre eulx.--Ma dame, dist la damoiselle, c’est mal dit.--Non est, dist -la dame, layssiez advenir ce que advenir pourra.» Et tantost, à ce mot, -un vent, chault comme feu, la ferit par telle guise qu’elle ne se pot -bouger ne remuer, ne plus que une pierre, et dès là en avant la -convenoit porter entre les bras, et devint grosse et enflée comme une -pipe. Si recognut sa follour et se voua en plusieurs pelerinages et s’i -fist porter en une litière, et à toutes gens d’onneur elle disoit la -cause comment le mal lui estoit prins, et que c’estoit la vengence de -Dieu, et que bien estoit employé le mal qu’elle souffroit; car toute sa -vie elle avoit porté plus d’onneur au monde que à Dieu, et avoit plus -grant joye et plus grant plaisir à soy cointoier quant gens d’estat -venoient en lieu où elle fust, pour leur plaire et pour avoir sa part -des regards, qu’elle ne faisoit par devocion ès festes de Dieu ne de ses -sains. Et puis disoit aux gentilz et aux juennes femmes: «Mes amies, -veez cy la vengence de Dieu» et comptoit tout le fait et leur disoit: -«Je souloye avoir beau corps bel et gent, se me disoit chascun pour moy -plaire, et, pour la louange et le bobant de la gloire que je y prenoye, -je me vestoie de fines robes et de bonnes pennes bien parées, et les -faisoie faire bien justes et estroites; et aucunesfoiz le fruit qui -estoit en moy en avoit ahan et peril, et tout ce faisoie pour en avoir -la gloire et le loz du monde. Car quant je ouoye dire aux compaignons -qui me disoient pour moy plaire: «Veez cy un bel corps de femme qui est -bien taillié d’estre amé d’un bon chevalier», lors tout le cuer me -resjouissoit; mais or povez veoir quelle je suis, car je suy plus grosse -et plus constrainte que une pipe, ne je ne semble point celle qui fut; -ne mes belles robes, que je avoye si chières que je ne vouloye vestir -aux dymenches ne aux bonnes festes pour l’honneur de Dieu, ne me auront -jamais mestier. Mes belles filles et amies, amez Dieu, car il m’a -monstré ma folie, qui espargnoye mes bonnes robes aux festes pour moy -cointoier devant les gens d’estat pour avoir le los et le regart des -gens. Sy vous prye, mes amies, que vous prengniez icy bon exemple.» -Ainsy se complaignoit la dame malade, et fut bien malade et enflée par -l’espace de vij ans. Et après, quant Dieu eut veu sa contricion et sa -repentance, si luy envoya santé et la gary toute saine, et fut dès lors -en avant moult humble envers Dieu, et donna le plus de ses bonnes robes -pour Dieu, et se tint simplement et ne eut pas le cuer au monde comme -elle souloit. Et pour ce, belles filles, a cy bon exemple comment l’on -doit plus parer et vestir sa bonne robe aux dimenches et aux festes, -pour honneur et amour de Dieu, qui tout donne, et pour l’amour de sa -doulce mère et de ses sains, que l’on ne doit faire pour les gens -terriens, qui ne sont que boue et terre, pour avoir leur grace et leur -los ne les regards d’eulx; car celles qui le font par telz plaisances, -je pense qu’il desplaise à Dieu, et que il en prendra sa vengence en -cest siècle ou en l’autre, sy comme il fist de la dame, comme vous avez -ouy, et pour ce y a bon exemple à toutes bonnes femmes et bonnes dames. - - - - -De la suer saint Bernart. - -Chappitre XXVIIe. - - -Un autre vous vueil dire après de ceste matière. Il advint que saint -Bernart, qui fut moult saint homme et noble et de hault lignaige, laissa -toutes ses possessions et grans noblesses pour servir Dieu en abbaye; et -pour sa sainte vie il fut esleu en abbé. Si vestoit la haire et faisoit -grans abstinences et estoit grant aumosnier aux povres. Si avoit une -suer moult grant dame, qui le vint veoir à grant foyson de gens et moult -noblement adournée de riches robes et d’atour de perles et de precieuses -pierres, et vint en cest estat devant son frère qui preudomme estoit, et -quant le saint homme vit en cest grant arroy sa suer, sy se seigna et -luy tourna le dos, et la dame eut grant honte et lui envoya sçavoir -pourquoy il ne daignoyt parler à elle, et il lui manda que elle lui -avoit fait grand pitié de l’avoir veue en tel ourgueil et desguisement -et ainsi deffaite. Et lors elle osta ses riches robes et riches atours -et se arroya moult simplement, et il lui dist: «Belle suer, se je aime -vostre corps, je doy par raison plus amer vostre ame; ne cuidiez vous -pas qu’il ne desplaise à Dieu et à ses angelz de veoir tel bobant et tel -orgueil mettre à parer une telle charoingne, qui, après vij jours que -l’ame en sera hors, purra que créature ne le pourra sentir ne veoir sans -grant horreur et abbominacion. Belle suer, que ne pensez-vous une fois -de journée comment les povres meurent de froit et de faing là hors, que -du xe de vostre cointerie et de voz noblesces feussent plus de xl -personnes ressaisiz et revestus contre le froit?» Lors lui dist le saint -preudomme tant de bien et lui desclaira sy la folie du monde et les -bonbans, et aussi le sauvement de l’ame, que la bonne dame ploura et -depuis fist vendre le plus de ses robes et de ses riches atours, et -l’argent donna pour Dieu, et prist simples vestemens et humbles atours, -et mena sy sainte vie que elle eut la grace de Dieu et du monde, -c’est-à-dire des saiges et des preudes gens, qui vault mieux que celles -des folz. Et pour ce, belles filles, a cy bon exemple comment l’en ne -doit pas tant avoir le cuer au monde, ne mettre en ses cointises pour -plaire aux folz et au monde, que l’en ne departe à Dieu, qui tout donne -et dont l’en puet acquerre son sauvement; car il vault mieulx moins -avoir de riches robes et d’atours que les povres gens n’en ayent leur -part; car qui met tout pour avoir la plaisance du monde, je suis certain -que c’est folie et temptacion d’ennemy, et se doit l’en mieulx parer -pour honneur et amour de Dieu, c’est aux dimanches et aux festes, en -reverance et louange de luy et de ses sains, que pour la folle plaisance -du monde, qui n’est que umbre et vent au regart de lui qui tout puet et -tout donne, et tous diz durera sa gloire. - - - - -De celles qui ne font que jengler aux esglises. - -Chappitre XXVIIIe. - - -Un autre exemple vous diray de celle qui loquençoit et jengloit à -l’esglise quant elles doivent ouir le divin office. Il est contenu ès -gestes de Athènes que un saint hermite estoit, preudons et de sainte -vie. Si avoit en son hermitage une chapelle de saint Jehan. Si y -vindrent les chevaliers, les dames et damoiselles du païs en -pelerinaige, tant pour la feste comme pour la sainteté du preudomme. Si -chanta l’ermite la grant messe, et, quant il se tourna après -l’euvangille, si regarda les dames et damoiselles et plusieurs -chevaliers et escuiers, qui bourdoyent et jengloyent à la messe et -conseilloient les uns aux autres. Si regarda leur folle contenance, et -vit à chascune oreille de homme et de femme un ennemy moult noir et -moult orrible qui aussy se rioyent et jengloyent d’eulx et escripvoient -les parolles que ils disoient. Ces ennemis sailloient sur leurs cornes, -sur leurs riches atours et sur leurs cointises, aussi comme petiz -oiselez, qui saillent de branche en branche. Sy se seigna li preudomme -et se esmerveilla. Et quant il fut à son canon, aussy comme en la fin, -il les ouy flater et parler, et rire et bourder. Sy fery sur le livre -pour les faire taire, mais aucuns et aucunes y avoit qui se teurent -point. Lors dist: «Beau sire Dieux, faictes les taire et faictes -congnoistre leurs folies.» Lors tous ceux qui se rioient et qui -jengloient se prindrent à crier et à braire, hommes et femmes, comme -gens demoniacles, et soufroient si grant doulour que c’estoit piteuse -chose à ouïr. Et quant la messe fu chantée, le saint hermite leur dit -comment il avoit veu les ennemis d’enfer eulx rire des mauvaises -contenances qu’ilz faisoient à la messe, et après leur dist le grant -péril où ilz cheoyent de parler et de y bourder, et le grant pechié où -ilz entroient, comme à la messe et ou service de Dieu nulz et nulle n’y -doit venir fors pour le ouïr humblement et devotement et pour adourer et -prier Dieu. Et après leur dist comment il veoit les ennemis saillir et -saulteler sur leurs cornes et sur les attours de plusieurs femmes, -c’estoit à celles qui tenoient parolles et contens aux compaignons et à -celles qui pensoient plus en amourettes et aux deliz du monde que à -Dieu, pour plaire et avoir les resgars des musars. Sur celles y veoit -les ennemis espinguer; maiz sur celles qui disoient leurs heures et -estoient en leur devocion, il n’y estoit pas, combien que il y en avoit -d’assez cointes et bien parées; car il tient le plus au cuer. Et après -leur dist que celles qui se cointissoient pour mieulx estre regardées et -y prenoient plus grans plaisances que au service de Dieu, donnoient -grant esbat à l’ennemy. Après si advint que ceulx et celles qui cryoient -et estoient tourmentez, que les femmes getterent leurs cornes, leurs -atours et leurs cointises comme toutes forcennées; et toutesfoiz firent -illecques leur neufvaine, et au chief de ix jours, à la prière du saint -hermite, ilz revindrent en leurs sens, et furent bien chastiez dès là en -avant de parler ne de jengler ou service de Dieu. Pour quoy il y a cy -bon exemple comment nul ne nulle ne doit parler ne destourber le divin -office de Dieu. - - - - -D’un exemple qui avint à la messe saint Martin. - -Chappitre XXIXe. - - -Et encores vouldroye que vous sceussiez qu’il advint à la messe de saint -Martin de Tours. Le saint homme chantoit la messe; sy lui aidoit son -clerc et son filleul; c’estoit saint Brice, qui après luy fut arcevesque -de Tours, lequel se prist à rire, et saint Martin s’en apparceut, et, -quant la messe fust chantée, saint Martin l’appella et luy demanda -pourquoy il avoit ris, et il respondy qu’il avoit veu l’ennemy qui -mettoit en escript ce que les femmes et hommes s’entredisoyent tant -comme il disoit la messe, dont il advint que le perchemin d’un des -anemis fut trop court et petit, et il le prist à tirer aux dens pour le -esloigner, et, comme il le tira fort, il lui eschapa telement que il se -fery de la teste contre la masière. Et pour ce m’en ris. Et, quant saint -Martin eut ouy saint Brice, et qu’il avoit veu ce, il vit bien qu’il -estoit saint homme. Sy prescha sur ceste matière aux femmes comment -c’estoit grant pechié de parler ne de conseillier à la messe, ne au -service de Dieu, et qu’il vauldroit mieulx la moitié à n’y estre pas que -y parler ne y conseillier; et encores soustiennent les grans clers que -l’en n’y doit dire nulles heures, tant comme la messe dure et par -especial tant comme l’euvangille dure ne le _per omnia_. Et pour ce, -belles filles, a cy bonne exemple comment vous devez contenir humblement -et devotement à l’eglise, ne y tenir parolles ne jangler à nulluy pour -riens qu’il aviengne. - - - - -De celle qui perdit à oïr la messe. - -Chappitre XXXe. - - -Un grant exemple vous diray de ceulx qui par leur paresse perdent à ouir -la messe et la font perdre aux autres. J’ay ouy compter le compte d’un -chevalier et d’une dame qui, dès leur jeunesse, prenoient moult grant -delit à dormir à haulte heure; sy le maintindrent par telle guise que -bien souvent ilz perdoient à oïr la messe et la faisoient perdre à leurs -paroissiens; car la paroisse où ils demouroient estoit leur, et illec -personne ne les osoit desobeir. Sy avint que à un dymenche ilz mandèrent -que l’en les attendist, et quant ilz furent venuz il fut midy passé. Sy -respondirent plusieurs à la personne ou chappelain de l’esglise que il -estoit heure passée et pour ce il ne osa chanter et n’y ot point de -messe celuy dymenche, et fist moult de mal aux bonnes gens; mais à -souffrir le leur convint. Si avint la nuit ensuivant en avision au -chappelain par ij foiz ou par troix, qu’il lui sembloit qu’il gardoit -une grant compaignie de brebis en un champ où n’avoit point de herbe. Si -les vouloit mettre en un pastis pour paistre, où il n’avoit que une -entrée, et en celle entrée avoit un porc noir et une truye couchiez au -travers du chemin. Ces porcs estoient cornuz; si avoient sy grant paour -lui et les ouailles qu’ilz n’osoient entrer ou pastis et s’en aloient -tantost arriere à leur toit, sanz paistre ne sans mengier. Et puis une -voix lui disoit: Laissiez-tu à entrer ne à obéir pour ces bestes -cornues? et lors il s’en esveilla, et tout aussy comme il advint au -prestre, il advint celle nuit au chevalier et à la dame tout en la -manière, maiz que il leur sembloit qu’ilz estoient devenuz le porc et la -truie, et estoient cornus et ne vouloyent laissier passer les brebis ou -pastis, et après cela venoyt une grant chasse de veneours noirs sur -grans chevaulx noirs, et avoient grant quantité de levriers et de grans -chiens noirs, et, de ce qu’ilz arivoient, il leur sembloit qu’ilz -descombloient sur eulx et lors faisoient la chasse sur eulx grant et -merveilleux, et cornoient et huchoient, et les chiens glatissoient et -les prenoient ès cuisses et ès oreilles, et dura la chasse moult -longuement, tant qu’il leur sambla qu’ilz estoient prins par force et -occis, et sur ce ilz se esveillèrent tous esmerveillez et effroyez, et -ceste advision leur advint deux foiz. Sy advint que la personne de -l’esglise vint chiez le chevalier. Et lors le chevalier et la dame lui -racontèrent leur advision, et aussi le prestre la sienne. Sy en furent -tous esmerveillez de quoy leurs advisions ressembloient; si dist le -prestre au chevalier: «Sire, il y a un saint homme hermite cy près en -celle forest qui bien nous saura faire saiges de ceste chose.» Lors y -alèrent et comptèrent au saint homme leurs advisions de point en point, -et le preudomme, qui moult estoit saiges et de sainte vie, leur declara -tout leur fait, et dist au chevalier: «Sire, vous et vostre femme estes -les porcs noirs qui gardiez le pertuis et l’entrée du pastis que les -brebis n’y alassent paistre, ne que ilz ne mangeassent de la bonne -pasture, c’est-à-dire que vous, qui estes seigneur de la parroisse où -vous demeurez, avez destourbé les paroissiens et les bonnes gens de ouir -le saint service de Dieu, qui est pasture et repaissement de vie, -especialement de la vie de l’ame, par vostre paresse et par vostre -repos, qui dormez le jour comme porcs; et les cornes que vous aviez -estoient les branches de pechié, et par espécial les grans pechiez que -vous faictes à faire perdre à aultruy le bien fait et le service de -Dieu, que vous ne povez amender fors que par grant tourment. Et pour la -vengence du meffait vous est demonstré que vous en serez chaciez et -tourmentez des ennemis d’enfer, et pris et matz par pure chace, si comme -vous feustes par vostre advision, et sy vous dy certainement qu’il vous -vaulsist mieulx cent fois pour une ne ouir point de messe que la tollir -aux autres ne que oster au prestre sa devocion. Car, quant il attendoit -trop longuement, il se courouçoit ou pechié d’ire, dont les uns vont en -la taverne, les aultres s’en vont et les aultres perdent leur devocion, -et parfois le prestre s’en yre et pert sa bonne devocion, et chante sur -son peril; et tous ces pechiez et ces maulx viennent par vous et par -vostre pechié de paresse, dont vous en rendrez compte, et en serez -chacez, tourmentez, prins et mis à mort, c’est à dire en voye d’estre -dempné.» Lors le chevalier fu moult esbahy et demanda conseil comment il -en pourroit faire. Lors le saint homme lui dist que par trois dimenches -il se agenoillast devant les paroissiens et leur criast mercy que ilz -luy voulsissent pardonner le meffait et que ilz voulsissent Dieu prier -pour luy et pour sa femme, et qu’il leur voulsist pardonner yceulx -meffaiz, et que dès là en avant il seroit l’un des premiers à l’eglise; -sy le confessa l’ermite, et luy bailla celles penitances et autres, si -que dès là en avant il se chastia, et mercièrent, lui et sa femme, -nostre Seigneur, de leur avoir demonstré celle demonstrance. Si vous dy -que dès là en avant ilz estoient luy et sa femme des premiers au -moustier, et aussy li preudoms dist au prestre la vision et la luy -desclara sur celle matière, et que Dieux devoit estre le plus craint et -doubté que le monde, et premier servy. Pour quoy, belles filles, prennez -cy bon exemple à vous garder que par vostre personne vous ne faciez -perdre la messe à plusieurs, ne leur devocion par vostre paresse ne par -vostre négligence, car mieulx vous vauldroit à n’en oïr point, et je -vouldroye que vous sceussiez et eussiez apris l’exemple de la dame qui -mettoit le quart du jour à elle appareillier. - - - - -D’une dame qui mettoit le quart du jour à elle appareillier. - -Chappitre XXXIe. - - -Une dame estoit qui avoit son habergement delez l’esglise. Si mettoit -longuement à soy appareillier et attourner, si que il ennuyoit moult à -la personne de celle eglise et aux parroissiens. Si avint par un -dimenche qu’elle estoit moult longue, et tousjours mandoyst qu’elle -feust atendue, comment que ce fust. Sy estoit moult haulte heure et -ennuyoit à tous. Si en y avoyt plusieurs qui s’entredisoient: «Comment! -ceste dame ne sera mais huy pignée ni mirée?» Si en avoit aucuns qui -distrent: «Mal mirer lui envoit Dieux, qui tant de fois nous fait icy -muser et attendre.» Et si comme il pleust à Dieu, si comme pour -exemplaire, ainsi comme elle se miroit à celle heure, elle vit à rebours -l’ennemy ou mirouer qui lui monstroit son derrière, si lait, si orrible, -que la dame issy hors de son sens comme demoniacle; sy fut un long temps -malade, et puis Dieux luy envoya santé, et se chastia si bien que elle -ne mist plus grand paine à soy arroyer ne estre sy longue, mais mercya -Dieu de l’avoir ainsi chastiée. Et pour ce cy a bon exemple comment l’en -ne doit pas estre ainsi longue à soy arroyer et se appareillier que l’en -en perde le saint service ne le faire perdre à autruy. - - - - -De celle qui ouoit voulentiers la messe. - -Chappitre XXXIIe. - - -Or vous diray sur ceste matière un exemple d’une bonne dame et de sa -sainte vie, qui amoit moult Dieu et son service, et la journée qu’elle -ne ouist messe, elle ne mengast jà de chair ne de poisson et fust à -grant malaise de corps. Sy advint une foiz que son chapellain fust -tellement malade qu’il ne povoit chanter; la bonne dame ala et vint -moult à malayse de quoy elle perdoit la messe. Sy ala au dehors en -disant: «Biaux sire Dieux, ne nous oubliez pas, et vueilliez nous -pourveoir de vostre saint service ouir.» Et en celles paroles elle -regarde et voit deux frères qui venoient; lors elle ot grant joye et -leur demanda se ilz chanteroient messe, et ilz distrent: «Oil, dame, se -Dieux plaist», et la bonne dame mercya Dieu; si chanta le plus jeune des -frères, et à l’eure qu’il fist les trois parties du saint sacrement, le -viel frère regarda et vit saillir l’une des parties en la bouche de la -bonne dame en manière d’une petite clarté. Le jeune frère regardoit -partout qu’estoit devenue l’une des parties et trembloit de paour; et le -vieil frère s’en apperceust moult bien de la tristeur de son compaignon; -sy vint à lui et lui dist qu’il ne s’esmayast, et que ce que il queroit -estoit sailli en la bouche de la dame pour certain. Et lors il feust -assuré et il mercya Dieu de ses grans miracles, et ainsi en advint à la -bonne dame qui tant amoit le saint service de Dieu. Car, pour certain, -cy a bon exemple; car, selon la sainte escripture, ceulx qui ayment Dieu -et son service, Dieu les ayme, si comme il monstra appertement à celle -bonne dame qui tel desir avoit de le veoir et de l’ouir, comme ouy avez. - - - - -D’une contesse qui chascun jour vouloit oïr iij messes. - -Chappitre XXXIIIe. - - -Je vouldroye que vous eussiez bien retenu l’exemple d’une bonne contesse -qui tous les jours vouloit ouïr trois messes. Si aloit en pelerinaige; -sy va cheoir l’un de ses chappelains d’un cheval à terre et se meshaigna -si qu’il ne peut chanter. Sy fut la bonne dame à trop grant meschief de -perdre l’une de ses messes. Si se complaignoit moult humblement à Dieu -et devotement, et Dieux lui envoya un angele ou un saint en guise d’un -prestre; mais, quand il ot chanté et il fut desvestu, l’en ne sceut -qu’il advint, pour serchier que l’en sceust faire. Sy pensa bien la -bonne dame que Dieux le luy avoyt envoyé et l’en mercia moult -humblement. Et pour ce a cy exemple comment Dieux pourvoit ceulx qui ont -devocion et amour en son saint service et à luy, et je pense qu’il y ait -pou de femmes aujourd’uy qui bien ne se passent à moins de trois messes -ouir, et leur souffist bien d’une, tant ont petite amour et devocion en -Dieu et en son service; car ouir son service repute sa propre personne. -Car qui l’aime et craint, il le vuelt souvent veoir et ouir sa sainte -parole; et aussy du contraire, qui n’y a bien le cuer s’en passe -ligierement, comme plusieurs font aujourd’uy, qui ont plus le cuer au -siècle et au delit de la char que à Dieu. - - - - -De celles qui vont voulentiers es pellerinages. - -Chappitre XXXIIIIe. - - -Un autre exemple vous vueil dire d’une dame qui estoit juenne et avoit -le cuer au siècle. Si estoit un escuier qui estoit amouroux d’elle, et -elle ne le heoit pas aussy, et pour plus avoir d’aise et de lieu pour -parler et pour bourder ensemble, elle faisoit accroire à son seigneur -qu’elle s’estoit vouée pour aler en pelerinaige, et son seigneur, qui -preudhomme estoit, le souffroit, pour ce que il ne luy vouloit pas -desplaire. Sy advint une fois que elle et yceluy escuyer alèrent en un -pelerinaige d’une place de nostre Dame. Si furent moult aysiez enmy le -chemin de parler ensemble, car ilz y entendoient bien plus que à dire -leurs heures et y avoient bien plus grant plaisir et plus grant delit, -dont il advint que, quant ilz furent venus là et ilz furent au bon de la -messe, l’ennemy, qui tousjours est en aguet de enflamber et tempter -homme et femme, les tint si subgiez de celle temptacion et en celluy fol -plaisir, qu’ilz avoient plus leurs yeulx et leurs plaisances à resgarder -l’un l’autre et à faire petiz signes d’amours qu’ilz n’avoient au divin -service, ne que à dire devotement leurs heures. Si advint, par appert -miracle, que il prist si grant mal à la dame soudainement, que celle se -estraingnoist et ne sçavoit se elle estoit morte ou vive. Si en fust -emportée entre bras en la ville comme chose morte, et fut trois nuiz et -trois jours sans boire et sans mengier, et n’y congnoissoit l’en ou mort -ou vye. Sy fut envoyé querre son seigneur et ses amis, qui furent moult -doulans de ceste aventure, et la regardoient et si ne sçavoient se elle -en mourroit ou vivroit, dont il advint que la dame, qui en grant douleur -estoit, vit une advision moult merveilleuse; car il luy sembloyt qu’elle -veoit sa mère et son père, qui mors estoyent pieçà, et la mère luy -monstra ses mamelles: «Belle fille, veez cy ta nourreture; aime et -honneure ton seigneur comme tu feiz ceste mamelle, puisque l’esglise te -l’a donné.» Et après son père luy disoit: «Belle fille, pourquoy as-tu -plus grant plaisance ne plus grant amour à un autre que à ton seigneur? -regarde ce puis qui est de costé toy, et saichiez, se tu chiez ou feu de -male chaleur, que tu chierras dedans.» Et lors elle regardoit et veoit -un puis plein de feu delez luy si près que à pou qu’elle n’y cheoit. Si -en estoit toute effrayée, et après son père et sa mère lui monstroient -bien cent prestres trestous revestus de blanc, et le père et la mère lui -disoient: «Belle fille, nous vous mercions d’avoir revestu cestes gens -cy.» Et après cela il lui sembloit qu’elle veoit l’ymaige de Nostre Dame -qui tenoyt une cotte et une chemise et lui disoit: «Ceste cotte et ceste -chemise te gardent de cheoir en ce puis. Tu as ordi ma maison et -mocquée.» Et en ycelluy effroy elle s’esveilla et getta un grant -souspir. Si eurent son seigneur et ses amis grant joye, et virent bien -qu’elle n’estoit pas morte, et la dame se trouva vaine et lasse de la -vision et paoureuse du feu et de la flambe du puis où elle estoit deue -cheoir. Sy demanda un prestre, que on luy ala querre, un saint preudomme -religieux qui estoit grant clerc, vestoit la haire et estoit moult de -saincte vie. Si la confessa et elle luy dist toutes ses advisions et la -grant paour que elle avoyt eue de cheoir ou puis, et aussy elle luy dist -tous ses pechiez et ses jeunesses, et le saint homme lui desclara son -avision et lui dit: - -«Dame, vous estes moult tenue à Dieu et à sa doulce mère, qui ne -vueillent mie la perdicion et la dampnacion de vostre ame, ains vous -desmonstrent vostre peril et vostre saulvement. Premièrement ilz vous -ont fait demonstrer vostre père et vostre mère, dont vostre mère vous -disoit: Belle fille, voy les mamelles où tu preiz ta nourreture; ayme et -honeure ton seigneur comme tu feiz cestes mamelles. Ma doulce amye, -c’est à entendre que, puisque sainte eglise vous a donné seigneur, que -vous le devez doubter et amer tout aussy comme vous amiez la mamelle de -vostre mère et y prenez nourissement. Et aussy comme l’enfant laisse -toutes choses pour la tette et la doulceur du lait, dont il prent -croissement et nourreture, aussi doit toute bonne femme selon Dieu et -selon sainte loy amer son seigneur sur tous autres, et laissier toutes -autres amours pour celle; si comme nostre seigneur par sa sainte propre -bouche dist que l’on laissast et deguerpist père et mère, suers et -frères et toutes autres choses pour l’amour de son seigneur, et que ce -n’estoient pas deux chars, fors une, que Dieu avoit conjointe en une et -que homme ne povoit separer, c’est-à-dire que homme ne povoit ny ne -devoit fourtraire l’amour l’un de l’autre, puisque Dieus et l’esglise -les avoit unys et conjoins ensemble. Et encores vous dist vostre mère -que vous y prenissiez nourreture comme en ses mamelles, c’est-à-dire et -entendre que se que vous amez vostre seigneur sus tous, que ce seroit -votre nourriture et vostre bien, et honneur vous accroistra de jour en -jour comme l’enfant croist par la nourriture de la mère et de sa -mamelle, c’est la doulceur du lait, qui signifie la grant doulceur, la -joye et l’amour qui doit estre en loyal mariaige, et la grace de Dieu y -habite. Après vostre père vous dist: Belle fille, pourquoy as-tu plus -grant plaisance et plus grant amour à aultre que à ton seigneur? regarde -ce puis qui est delèz toy, et saches, se tu chez au feu de male chaleur, -que tu y chierras. C’est-à-dire que, se vous amez plus aultre que vostre -seigneur, ne que autres habitent à vous, fors que luy, que vous charrez -ou puis, où vous serez arse et bruslée pour le delit de la male -plaisance et malle chaleur que vous avez eue ailleurs. Et pour ce vous -montra-il le puis de feu et la vengeance et la punicion qu’il convient -souffrir pour le délit de celle folle plaisance. Après ilz vous -monstrèrent les prestres blans et vous disoient que vous les aviés -revestus; pour ce vous en mercioient; c’estoit signiffiance que vous -aviez fait revestir les prestres et fait dire des messes pour eulx, dont -ilz vous remercioient, car soiez certaine que aussi comme vous faictes -pour eulx et pour les autres deffuncts, que ilz prient pour vous et sont -marriz quant ilz voyent que ceulx qui font bien pour eulx sont en voye -de perdicion. Si comme vous avez bien peu apparcevoir que ilz sont très -bien marriz de la temptacion que vous aviez eue et de la folle plaisance -par laquelle vous estiez en voye d’estre perdue, et pour ce vous en -venoyent secourir pour amour du bien fait et des messes et des aumosnes -que vous aviés fait et fait faire pour eulx. Après veistes l’image de -Nostre-Dame qui tenoyt une cotte et une chemise et disoit: Ceste cotte -et ceste chemise te gardent de cheoir en ce puis, car tu as ordi ma -maison et l’as moquée. C’est-à-dire que vous aviez esté en son esglise -et plus pour plaisance d’autruy que pour l’amour d’elle, et c’estoient -les folz regars et les folz plaisirs que vous preniez en celluy par qui -d’amours vous emprensistes la voye et le voyaige, et pour ce vous dist -la voix que vous aviez ordy et moquée sa maison, c’est son eglise; car -tous ceulx et celles qui y viennent par autre plaisance que par dévocion -du saint lieu et se couvrent du service pour trouver lieu d’esbat et -delit terrien, ceulx moquent l’esglise et la maison de Dieu. Ainsi -fut-il de vous, selon vostre fait et vostre advision. Après vous -l’ordeistes et empeschastes, comme la voix vous dist. Ce fut quant vous -aviez plus le cuer à luy et en la plaisance de folie que au divin -service, et de cellui meffait Dieu vous a voulu monstrer vostre -deffaulte et vous fist venir celluy grant mal et celle grant hachie que -vous avez senti. Et ceste grace, qui vous vint par chastiement et -demonstrance, fut par le service et bien fait que vous feystes à deux -povres femmes, dont vous donnastes à l’une une cote et à l’autre une -chemise, et vous dist la voix que la cotte et la chemise vous avoyent -gardée de cheoir ou puis, c’est-à-dire que le bien fait et l’aumosne que -vous aviez fait pour Dieu vous avoit gardé de perir et d’estre perdue, -se vous fussiez cheoite en la folie où vostre cuer avoit mis s’entente -et sa folle plaisance. Sy devez grant guerredon à Dieu et grant service -de vous avoir daigné demonstrer vostre erreur. Si vous devez en avant -garder d’encheoir un tel peril comme de perdre honneur et l’ame d’avoir -plaisance de amer nul tant comme vostre seigneur, à qui vous avez promis -foy et loyaulté, ne le changer pour pire ne pour meillour, et celle le -change, qui plus aime autre que son seigneur et ment et parjure sa foy -et sa loy. Si vous est, Dieu mercy, beau mirouer.» Et ainsi li demonstra -le preudomme son advision et la confessa et l’enseigna le mieulx qu’il -pot, et la dame guerist et mercia Dieu, et laissa toute sa folle -plaisance, dont il advint, bien environ demi an ou environ après, que -l’escuier, qui l’amoit par amours, vint d’un voyaige et d’une armée où -il avoit esté. Si la vint veoir, cointe et jolis, et si commença à -bourder et jangler et lui user d’un tel langaige, dont autresfoys luy -avoit usé; sy la trouva toute estrange; lors fut tout esbahy et -esmerveillé et luy demanda: «Ma dame, à quel jeu ay-je perdu le bon -temps, la joye et l’espérance que j’avoye en vous de vivre joyeusement?» -Et la dame lui respondit que tout cellui temps est passé; car jamais je -ne pense à amer ne avoir plaisance à nullui fors en mon seigneur. Et -lors elle lui compta l’adventure qui lui advint. Si cuida moult la -tourner; maiz il ne peut, et, quant il vit qu’il ne pot et qu’elle -estoit si ferme, si la laissa et dist à plusieurs la bonté et la fermeté -d’elle, et l’en prisa et la honnoura plus. Et pour ce a cy bon exemple -comment l’on ne doit pas aler aux sains voiaiges pour nulle folle -plaisance, fors pour le divin service et amour de Dieu, et aussy comment -il fait bon faire prier et faire dire messes pour son père et pour sa -mère et pour ses autres amis; car aussy ilz prient et empètrent graces -pour les vifs qui bien font pour eulx, comme ouy avez; et aussy fait -l’en bien de donner pour Dieu, car l’aumosne si acquiert grace de Dieu à -celluy qui la donne, si comme ouy avez. Sy vous diray un autre exemple -qui avint en une eglise qui est en ma terre, et a nom Nostre-Dame de -Beaulieu. - - - - -De ceulx qui firent fornication en l’esglise. - -Chappitre XXXVe. - - -Il avint en celle eglise à une vigilles de Nostre-Dame que un qui avoit -nom Perrot Luart et qui estoit sergent de Cande en la mer, s’i coucha -avec une femme sur un autel. Si advint un miracle qu’ilz -s’entreprindrent et s’entrebessonnèrent comme chiens, tellement qu’ilz -furent aussy pris de toute le jour à journée, si que ceulx de l’esglise -et ceulx du païx eurent assez loisir de lez venir veoir; car ils ne se -povoient departir, et convint que l’on venist à procession à prier Dieu -pour eulx, et au fort sur le soir ilz se departirent. Dont il convint -que l’esglise feust puis dédiée, et convint par penitence qu’il alast -par troix dimenches environ l’esglise et le cymetière, soy batant et -recordant son peché. Et pour ce a cy bon exemple comment l’en se doit -tenir nettement en sainte église; et encores vous diray un autre exemple -sur ceste matière, comment il avint ès parties de Poitou n’a pas trois -ans, dont je vous en diray l’exemple. - - - - -Du moine qui fist fornication en l’eglise. - -Chappitre XXXVIe. - - -En Poitou avoit une abbaye qui a nom Chievre Faye, dont l’esglise a esté -empirée pour les guerres. Le prieur d’icelle abbaye avoit un nepveu qui -avoit à nom Pigière. Si avint à un jour de dymenche que l’on dit matines -et la messe. Si demandoit l’en partout cellui Pigière, et ne povoit -estre trouvé. Mais toutefois tant fut quis et cerchié qu’il fut trouvé -en l’esglise en un coingnet sur une femme, embessonné, et ne se povoient -departir l’un de sus l’autre, et telement que tous y vindrent, et le -povre moigne avoit grant honte et grant dueil, et si y estoit son oncle -et tous les aultres moignes, et toutes voyes au derrain, quant il pleust -à Dieu, ils se departirent, et celuy moyne Pigière de dueil et de honte -laissa l’abbaye et s’en ala ailleurs. Se fut moult grant exemple comment -l’on se doit garder de faire mal pechié de delit de char en l’eglise ne -d’y parler de chose qui touche celle orde matière, ne s’i entreregarder -par amour, fors que par amour de mariaige. Car comme Dieu dit en -l’Euvangille, si comme racompte l’un des euvangelistres, que le doulx -Jhesucrist entra en une esglise qui lors appelée étoit le temple. Sy y -vendoit l’en merceries et marchandise, et, quant Dieu vit ce, si les -mist hors, et dist que la maison Dieu devoit estre tenue nectement et -qu’elle devoit estre mayson de saintes oroisons et de prières, non pas -maison de marchandises ne maison à faire nul delit de pechié; et, à -conforter ceste raison, Nostre Seigneur en a bien démontré appert -miracle, comme vous avez ouy qu’il a fait nagaires en ces deux eglises, -comment il lui desplait que on ordist sa sainte maison ne son eglise. - - - - -Des maulvais exemplaires du monde. - -Chappitre XXXVIIe. - - -Belles filles, - - Qui le bien voit et le mal prent, - A bon droit puis s’en repent. - -Je le dy pour ce que nous avons par le monde moult de mauvais -exemplaires, et y a moult de ceulx qui se prennent plus tost aux -mauvaises que aux bonnes, et ceulx qui le font foloyent, et se -desnaturent et se mettent hors du droit chemin, c’est des commandemens -de Dieu le père, qui tout bien et sauvement enseigne et le baille par -escript par loy, laquelle nous tenons petitement. Car nous veons que le -plus de monde se gouverne selon le delit de la char et selon la vainne -gloire du monde, comme les uns qui se ourgueillissent pour leur beauté, -pour leur richesse, pour leur gentillesce; aultres y a qui sont envieux -des biens et des honnours que ils voient à autruy plus que à eulx; -autres y a qui sont yreux et gardent leur mal cuer et felon en rencune, -autres qui sont sus la lecherie de luxure espris et enflambez plus -ordement que buefs ne bestes sauvaiges, autres qui sont lecheurs et -frians sur leurs gueulles de bons vins et delicieuses viandes; autres -sont avers et convoyteux d’avoir l’autruy bien, autres qui sont -hoqueleurs, larrons, usuriers, rapineux, parjures, traittres et -mesdisans, et cestes manières de gens monstrent bien que ilz sont -enffans de la doctrine à leur maistre que ilz ressemblent; par sa -doctrine et temptacion et par son conseil ilz font iceulx maulx; c’est -l’ennemy de tenèbres qui les attise et les esmeut à faire yceulx pechiez -et les y tient bien jusques à la desliance de vraye confession, par -laquelle ilz sont delivrez, et de ceste manière de gens est le plus du -monde entechiez et surpris. - - - - -Des bons exemplaires du monde. - -Chappitre XXXVIIIe. - - -Aprez, y a d’aultres qui sont plus saiges et qui ont plus le cuer et -l’esperance en Dieu, et, pour l’amour de la crainte que ilz ont envers -luy, ilz se tiennent chastement et nettement, et se combattent contre -les tentations des brandons du feu de luxure, et aussi se tiennent plus -soubrement de viandes delicieuses, par quoy la char est temptée, car la -delicieuse viande et les bons vins et les deliz du corps sont alumail et -tison du feu de luxure. Et autres qui ont grace d’avoir souffisance -contre convoitise, et autres qui ont franc cuer et piteux aux povres, et -sont loyaulx et justes vers leurs prouchains et voisins, et sont -paisibles, et, pour ce, Dieux les fait vivre en pais et paisiblement; -car qui le mal et la riote quiert, le mal et la douleur treuve; -voulentiers le voit l’en advenir. Car aucunes gens par leur grant yre et -convoitise se bastent de leurs bastons mesmes et se pourchassent de jour -en jour peine et ennuy. Et pour ce, Dieux beneist en l’Euvangille les -debonnaires de cuer et les paisibles; et toutes cestes gens, qui ainsi -se tiennent nettement en la crainte et en l’amour de Dieu et de leurs -voisins, monstrent bien qu’ilz ressemblent à leur bon maistre, -c’est-à-dire à Dieu le père, de qui ilz tiennent ses sains commandemens, -si comme sainte Eglise leur enseigne, car ilz ont eu franc cuer à les -retenir, et aussi ressemblent au bon filz de Dieu, qui est bon -exemplaire de vie et de joie pardurable, et fontaine où l’on puet tout -bien et sauvement puiser. Et pour ce, belles filles, ayés jour et nuit -le cuer ou lui, et l’amez et le craigniez, et il vous sauvera de tous -perilz et de toutes temptacions mauvaises, et pour ce, mes belles -filles, je vous vueil monstrer et desclairer par ce livre les preudes -femmes et bonnes dames que Dieux loue en sa Bible, qui, par leurs -saintes euvres et bonnes meurs, furent et seront à tousjours mais -louées, pour quoy vous y prengniez bon exemple à vivre à tousjours mais -honnestement et nettement comme celles firent. Et aussy vous monstreray -et desclareray aucunes mauvaises qui furent diverses et crueuses, -lesquelles finèrent mal, afin de y prendre bon exemple de vous garder du -mal et de la perdicion où elles cheyrent. - - - - -De Eve, nostre première mère. - -Chappitre XXXIXe. - - -Le premier exemple de mal et de pechié, par quoy la mort est entrée en -cestuy monde, si vint par Eve, nostre première mère, qui petitement -garda le commandement de Dieu et l’onneur où il l’avoit mise; car il -l’avoit faitte dame de toutes choses vivans qui estoyent soubz le ciel, -et que tous lui obeyssoient et feissent sa voulenté. Et se elle ne feust -cheute en pechié de desobeyssance, il n’y eust poisson en la mer, ne -beste sur terre, ne oisel en l’air que tous ne feussent à son -obeyssance, à en prendre et à en deviser là où il luy pleust, sans nul -desdit, et aussy elle eust enfans sans doulour et sans peril, ne jamais -ne eust l’en faimg ne soif, froit ne chaut, travail ne maladie, ne -tristesse de cuer, ne mort terrienne nulle. Nulle eaue ne la peust -noyer, ne feu ardoir, ne glaive, ne aultre chose blescier; nulle chose -ne luy peust nuire, ne fayre couroucier. Doncques pensons et regardons -comment un pechié, sans plus, la mist de si grant honneur et gloire si -bas et en tel servage; car elle perdit toute l’onneur et la richesse, -laissa la gloire et toute l’obeyssance pour le pechié de desobeissance. -Or resgardons doncques en quoy pecha la première femme, affin, mes -chières filles, de vous en garder, si Dieu plaist, par la bonne doctrine -que vous prendrés en bons exemples. Sy vous dy que le premier pechié de -nostre mère vint par mauvaise accointance, pour ce qu’elle tint -parlement au serpent, qui avoit, ce dit l’escripture, visaige de femme -moult bel et moult humble, lequel parloit humblement et cointement; si -l’escouta voulentiers et privéement, dont elle fist que folle; car se au -commencement elle ne l’eust voulu escouter et s’en estre venue à son -seigneur, elle l’eust desconfit à sa grant honte. Et ainsi le fol -escoutement lui fist dommaige. Et pour ce, belles filles, n’est pas -bonne chose d’escouter gens qui langaigent et qui ont l’art de bel -parler, ne que escouter doulces parolles et couvertes; car par fois -elles sont decevables et venimeuses, et en puet l’en acquerre blasme. -Après cellui serpent advisa son point et la trouva seule et loing de son -seigneur, et pour ce lui monstra à loysir son faulx langaige, et dont il -n’est pas bon de demourer seul à seul à nulluy, se il n’est de ses -prochains. Et je ne dis mie que l’on ne doye faire honneur et courtoisie -à chascun selon ce qu’il vault; mais l’on met trop plus son honneur en -balance de trop respondre que de pou; car l’une parolle attrait l’autre -et à chacunes foys convient qu’il en soit dit d’aucunes dont ilz se -pueent après jangler ou bourder, et pour ce est bon exemplaire à toute -droite dame. - -La seconde folie de Eve nostre première mère est à ce qu’elle respondy -trop legièrement, sans y penser, quant l’ennemi Lucifer lui eust demandé -pour quoy elle et son mary ne mangoient du fruit de l’arbre de vie, -comme ilz faisoient des autres. Ce fut celle qui respondit sans le -conseil de son mary, et lui y tint parolle, dont elle fit que folle, et -luy en meschey; car la responce ne lui avenoit mie, ains appartenoit à -son seigneur à en respondre; car Dieu avoit baillé la garde d’elle et du -fruit à son seigneur, et divisé de quel fruit ilz mangeroient. Et pour -ce peust avoir respondu que il en parlast à son seigneur, non pas à -elle, et se feust couverte et deschargée. Et pour ce, belles filles, -devez prendre en ce bon exemple que, se aucuns vous requiert de folie ou -de chose qui touche contre vostre honneur, vous vous pouvez bien couvrir -et dire que vous en parlerez à vostre seigneur; ainsi vous les vaincrez -et ne ferés pas comme la seconde folie de Eve, qui fist la responce, -sans ce que elle s’en couvrist ne sans le conseil de son seigneur. Et -pour ce, belles filles, je vouldroye bien que vous retenissiez l’exemple -d’une bonne dame de Acquillée, que le prince d’Acquillée prioit de -folles amours. Et, quant il l’eust assez priée et assez parlé, elle lui -respondit que elle en demanderoit l’avis à son seigneur; et quant le -prince vit ce si la laissa ester et oncques plus ne lui en parla, et -disoit à plusieurs que c’estoit une des parfaittes dames de son païx, et -ainsi la bonne dame en receut grand pris et grant honnour. Et ainsy le -doit faire toute bonne dame, non pas respondre de soy meismes, comme -fist Eve. - - - - -La iije faulte de Eve. - -Chappitre XLe. - - -La tierce folie de Eve fut qu’elle ne recorda pas à droit la deffense -que Dieu avoit faicte à elle et à son seigneur; ainçois y mist division. -Car Dieu leur avoit dit que se ilz mangeoient de cellui fruit qu’ilz en -mourroient, et pour ce, quant elle fist la responce au serpens, elle ne -dist mie plainnement la vérité, ainçois dist: «Se nous en mangions, nous -en morrions par adventure.» Ainsi mist condicion en la response, si -comme maintes folles femmes font quant l’on leur parle de folie. Mais -Nostre Seigneur ne leur avoit pas mis de par aventure. Car la simple -response de par aventure, que l’ennemi trouva en elle, lui donna pié de -parler plus largement et de plus la tempter, tout aussy comme celles qui -escoutent et respondent legièrement à ceulx qui les requièrent de fol -amour. Car, par les simples responses et par l’escouter, ilz donnent -voye et lieu de parler plus avant, ainsi comme il avint à Eve, nostre -première mère, qui escouta l’ennemi jangler et respondit sans le conseil -de son seigneur. Et pour ce l’ennemi la tempta et lui dist: «Vous en -pourrez bien mangier, et si n’en mourrez mie, ains serez aussi beaulx -comme Dieu et si sçaurez bien et mal. Et sçavez-vous pourquoy il a -deffendu que vous ne mangiez point de ce fruit? Pour ce que, se vous en -mengiez, vous seriez aussy beaux et aussi clers et aussi puissans comme -lui.» Ainsi la folle cuida qu’il dist vray, et le creut par convoitise -et par beau parler, tout aussi comme font les folles femmes qui croient -de legier les belles parolles des jangleurs qui les conseilloient à -foloier contre leur honneur et leur estat par flatteries et folles -promesses, et leur jurent assez de choses qu’ilz ne leur tiennent mie. -Aucunes fois les folles les croyent tant qu’elles viennent et se -consentent au fol delit, dont elles se trouvent depuis deceues et -moquées. Car, quant ilz ont fait leur fol delit, ilz les laissent comme -diffamées honteusement. - - - - -De la quarte folie de Eve. - -Chappitre XLIe. - - -La quarte folie de Eve si fut du fol regart, quant elle regarda l’arbre -et le fruit de vie que Dieux leur avoyt deffendu. Si luy sembla trop bel -et delitable, dont le desira par le regart et en fut temptée; ainsy par -le fol regart cheit en folle plaisance. Et pour ce a grant peril à -regarder legierement. Car le saige dit que le pire ennemi est l’ueil, -dont maintes ont esté deceues par faulx regars. Car il est maintes gens -qui de leur grant art font un faulx semblant et un faulx regart, comme -maintes gens qui regardent afficheement et font le debonnaire et le -gracieux, et font le pensis en leurs faux regars, dont maintes fois -maintes en sont deceues, car elles cuident qu’ilz le facent par -destresse d’amours, et ilz ne le font que par faux semblans pour les -decevoir. Et pour ce a cy bon exemple pour soy gaittier de faux -regardeurs. Car maintes foiz l’on y est deceu. Car, quant l’ennemi les -treuve en telx fols regars et delix, il les point et enflambe de fole -temptacion, par quoy il les tient liez du fol delit, et du fol delit les -fait cheoir en l’ort fait, dont elles perdent corps et ame; doncques -tout vient par fol regart. Dont je vouldroye que vous sceussiez -l’exemple du roy David, que, par un fol regart de regarder la femme -Urie, il cheyt en fornication d’avoultire, puis en omicide, comme de -faire tuer son chevalier Urie, dont Dieu en prinst plus grant vengence -sur luy et sur son pueple, dont l’achoyson avint par fol plaisir et -regart, si comme il advint à Eve, nostre première mère, qui par son fol -plaisir et regart chey ou fol fait, dont tout le monde et l’umain -lignaige l’acheta chierement et à grant douleur. Car par celluy regart -et celluy fait la mort vint au monde. Et pour ce est cy bon exemple de -non regarder folement ne afficheement. - - - - -De la quinte folie de Eve. - -Chappitre XLIIe. - - -La quinte folie fut de touchier, quant elle habita au fruit, dont il -vaulsist mieux que elle n’eust eu nulles mains. Car moult est perilleux -le touchier après le regard, quand les deux vices se consentent de -mauvaise volenté. Et pour ce dist le saige en la sapience que l’en se -doit garder de touchier à delit dont le cuer soit blescié ne l’âme; car -fol atouchement eschauffe le cuer et enflambe le corps. Et, quant raison -est aveuglée qui doit le cueur et la fenestre gouverner, l’en chiet en -pechié et en fol deliz; et encore dit le saige, qui se veult seurement -gouverner et nettement garder, doit deux fois ou trois avant ses mains -regarder que à nul fol fait atouchier, c’est à dire, avant que le faire -et entreprendre, deux foyz ou trois y penser. Car le touchier et le -bayser esmeuvent le sanc et la char telement que ils font entroblier la -crainte de Dieu et honneur de cest monde. Ainsi moult de mal se esmeut -et avient par fols baisiers et atouchemens, tout ainsi comme il avint à -Eve qui atoucha au fruit de vye. - - - - -De la vje folie de Eve. - -Chappitre XLIIIe. - - -La vje faulte si fut pour ce que elle menga du fruit deffendu; ce fut le -plus fort du dolereux fait. Car, par celluy fait nous et tout le monde -fusmes livrez au peril de la mort d’enfer, et estrangez de la joye -pardurable. Si avons cy grant exemple comment par le trespassement d’une -petite pomme soyent devenus tant de douleurs et de maulx. Hé, Dieux, -comment ne pense l’en assavoir comme Dieux pugnira ceulx qui font telx -forfaix de viandes et qui se delittent en bons morseauls de quoy ilz -nourrissent leurs ventres et leurs charongnes, qui par celui delit la -font esmouvoir en fol delit de luxure et d’autres pechiez. Pourquoy ne -regardent-ilz aux povres familleux qui meurent de froit et de faing et -de soif, dont Dieux leur demandera compte au grant jour espoventable? Et -saichiez que pechié n’est pas du tout à trop mengier, mais au delit de -la saveur de la viande; dont le saige dit que la mort gist dessoubz les -delices, aussi comme le poisson qui prent l’aim par la viande qui y est -atachée, et c’est la mort. Et aussi comme les poisons et le venin est -mis ou bon morcel, dont l’omme muert, et aussi la saveur du delit, que -l’on prent ès delicieuses viandes, occient l’ame et la perissent par le -delit du corps, et aussi comme le delist de la pomme occist Eve nostre -première mère, laquelle vint au pechié, comme font maintes gens; car ilz -viennent à escouter la folie, et puis aux regars et puis au touchier, et -du touchier au baisier, et du baisier au fait du faulx delit, comme fit -Eve, qui assavoura la pomme après le regart et le touchier. - - - - -De la vije folie de Eve. - -Chappitre XLIIIIe. - - -La vije folie de Eve fut pour ce qu’elle ne creut pas ce que Dieu lui -avoit dit que elle mourroit se elle mengoyt du fruit. Mais Dieux ne lui -avoit pas dit qu’elle mourust si tost de la mort du corps, mais -simplement luy dist que elle mourroit. Si fist-elle premiere; ce feust -ce que elle eut desobéy à Dieu, et cheoitte en son yre et en son -indignacion. Après elle mourust de la mort du corps, ce fut quant elle -eust esté une grant pièce au labour du monde et souffertes maintes -doulours, peines et mesaises, si comme Dieu lui avoit dit et prommis, et -au derrenier, après la mort, elle descendy en la prison qui estoit -commune, dont nul ne eschappoit, c’estoit le porche d’enfer; or elle fut -en prison, elle et son mary et leur lignée, jusques à tant que Dieu vint -en la croix; ce fut l’espace de v.m ans et plus, et adonc Dieux les -delivra et ceulx qui l’avoient servy et obey en la vieille loy, et les -mauvais laissa; il print le grain et lessa-il la paille ardoir. Helas! -que ne pensons, nous et ceulx qui sont endormis et nourris en péchié -jusques au jour d’uy, de nous amender, et non mie d’estriver tousjours à -la folle esperance de cuidier tousjours vivre ne de attendre à soy -admender sur son derrenier jour, et ilz ne voient pas la mort qui se -aprouche d’eulx de jour en jour et vient soudainement, comme le larron -qui entre par l’uis derrière et emble les biens, coppe les gorges, et ne -scet l’en quant il vient, et après celluy larron luy embelist de jour en -jour à embler et persevere tant que il est prins et le destruit l’en! Et -ainsi est-il des pecheurs qui pechent de jour en jour, tant que la mort -les prent, et ne savent lors, comme le larron, à qui tant embellist de -mal faire qu’il ne se peut tenir d’aler et de venir et soy delicter en -ses larrecins tant qu’il est prins et mis à mort, et aussi est-il du -pecheur qui tant vait et vient à sa fole plaisance et à son fol delict -que l’on s’en apparçoit, et est sceu tant quelle est diffamée et -deshonnourée du monde et haye de Dieu et des anges. - - - - -De la viije folie de Eve. - -Chappitre XLVe. - - -La viije folie fut qu’elle quist compaignie à faire son péchié, et ce -fut que elle donna la pomme à son mary et luy pria que il en mengast -avec elle, et il ne lui vouloit mie desobéir comme fol, et pour ce -furent tous deux prisonniers du pechié et de nostre grant mal; dont a cy -bon exemple que, se femme conseille mal à son seigneur, il doit penser -se elle lui dit bien ou mal et à quelle fin la chose puet venir. Car -l’en ne doit mie estre si enclin à sa femme ne si obeissant que l’en ne -pense se elle dit bien ou mal; car ilz sont maintes femmes auxquelles ne -leur chault, mais que leur voulenté soit faicte et accomplie. Dont je -congneux un baron qui tant crut sa femme que par son fol conseil il -prist mort, dont ce fut dommage. Il lui vaulsit mieux qu’il l’eut moins -crainte ne congneue, et aussi, comme Adam, qui folement creut sa femme, -à sa grant doulour et à la nostre. Et aussy, toute bonne femme doit bien -penser quel conseil elle veult donner à son seigneur, et qu’elle ne luy -conseille mie à faire chose dont il ait honte ne dommaige pour acomplir -sa fole voulenté. Car, se elle est saige, elle doit penser et mesurer à -quelle fin ou bien ou mal la chose puet venir; car elle y partira et ou -bien et ou mal. Et, pour ce y doit bien penser avant qu’elle riens lui -conseille, ne ottroye, ne pour amour ne pour hayne d’autruy. Et, aussi -comme Eve ne vouloit bien faire, elle ne devoit mie conseillier à faire -mal; car il y eust assez eu d’elle. Et pour ce est cy bon exemple, se -l’on ne veult faire bien, que l’on ne doit pas conseillier à autruy à -faire mal. Et aussy, se l’on ne vuelt jeuner et bien faire, l’en ne doit -pas autre desconseillier ne destourber à aultruy; ains dist le saige que -l’on a sa part ou pechié, c’est à dire ceulx qui lui ostent sa devocion -et qui le conseillent à desjeuner et à faire pechié. Et, pour ce, qui -n’a voulenté de bien faire, si le laisse l’on bien faire aux autres, et -ne leur conseillier riens contre leur ame, car ilz participeroient au -pechié. - - - - -La ixe folie de Eve. - -Chappitre XLVIe. - - -La ixe folie et la greigneur fut la derrenière; car, quant Dieu la mist -à raison pourquoy elle avoyt trespassé son commandement et fait pechier -son seigneur, lors elle excusa et dist que le serpent lui avoit fait -faire et conseillié. Dont elle cuida allegier son pechié pour chargier -autruy. Dont il sembla que Dieu s’en courrouça plus que devant, pour ce -que Dieux lui respondist que dont de là en avant en seroit la bataille -entre elle et l’ennemy, pour ce quelle crut contre luy et qu’elle -vouloit estre pareille à Dieu, et pour ce qu’elle passa son -commandement, et pour ce qu’elle creut plus l’ennemy que lui qui l’avoit -faicte, et pour ce qu’elle deceut son seigneur par son fol conseil et -que elle s’esforça de excuser son meffaict et son pechié, et pour cestes -causes Dieu ordonna la bataille entre homme et femme et l’ennemy. Car -moult il desplut à Dieu l’excusacion, comme il fait aujourd’uy de telz -qui viennent à confession devant leur prestre, qui est en lieu de Dieu, -si se excusent en leur confession devant leur prestre, et pollicent leur -meffait, c’est-à-dire qu’ilz ne dient pas leurs pechiés sy vilment comme -ilz ont meffait, et en ont honte de le dire; maiz ilz n’avoient pas -honte de le faire. Et pour ce ilz ressamblent à nostre première mère Eve -qui se excusoit. Maiz saint Pol dit que qui veult estre bien nettoyé et -lavé, il doit dire aussy laidement contre luy et plus comment il le -fait, ou autrement il n’est point nettoyé. Car, si comme dist saint -Père, tout aussi comme demeure voulentiers le larron là où l’en le celle -et là où l’en muce son larrecin, et ne va pas voulentiers là où l’en -l’escrie et hue, tout aussy est-il de l’ennemy qui emble les ames par -ses temptacions, et se muce et reboute ès corps et ès lieux où il n’est -pas escrié, ne hué, ne descovert par confession; car celui qui se -confesse souvent et menu l’escrie et le hue, et est la chose qui soit -qu’il plus het et craint. Sy vous laisse à parler de nostre première -mère Eve et comment l’ennemy la fist pechier et errer. Si vous parleray -comment nulle saige femme ne doit estre trop hastive de prendre les -nouveautéz ne les premières cointises, comment un sains homs en prescha -nagaires, et après ycelle matière vous parleray de l’exemple d’un -chevalier qui ot trois femmes, sur celle matière, et puis je retourneray -au compte et à la matière des mauvaises femmes, comme il est contenu ou -livre de la Bible, et comment il leur prist mal, et pour estre -exemplaire de vous en garder. Après la matière des mauvaises femmes, je -vous compteray des bonnes, et comment l’Escripture les loue. - - - - -D’un evesque qui prescha sur les cointises. - -Chappitre XLVIIe. - - -Je vous diray comment un saint homme evesque prescha nagaires, qui à -merveilles estoit grant clerc, et estoit en un sermon où avoit grant -foyson de dames et de damoyselles, dont il y en avoit d’attournées à la -nouvelle guise qui couroit, et estoient bien branchues et avoient grans -cornes. Dont le saint homme commença à les reprendre et à leur baillier -moult de exemples, comment le deluge ou temps de Noë fut pour l’orgueil -et desguiseures des hommes, et espécialement des femmes, qui se -contrefaisoient de atours et de robbes. Dont l’ennemy vit leur orgueil -et leurs desguiseures, et les fist cheoir en l’ordure du vil pechié de -luxure, et, pour ceulx pechiés, il en desplust tant à Dieu qu’il fist -plouvoir xl. jours et xl. nuis sans cesser, tant que les yaues -surmontèrent la terre de x. coudées sur la plus haute montaigne, et lors -tout le monde fut nayé et perillié. Et ne demeura que Noë et sa femme et -troiz filz et troiz filles, et tout advint par celui pechié. Et après, -quant l’evesque leur eust monstré cet exemple et plusieurs autres, il -dist que les femmes qui estoient ainsy cornues et branchues ressamblent -les limas cornus et les licornes, et que elles faisoient les cornes aux -hommes cours vestus, qui monstroient leurs culz et leurs brayes et ce -qui leur boce devant, c’est leur vergoigne, et que ainsi se mocquoient -et bourdoient l’un de l’autre, c’est le court vestu de la cornue. Et -encore dist-il plus fort, que elles ressamblent les cerfs branchus qui -baissent la teste au menu boys, et aussy, quant elles viennent à -l’esglise, regardés les moy, si l’en leur donne de l’eaue benoyste, -elles baisseront les testes et leurs branches. Je doute, dist l’evesque, -que l’ennemy soit assis entre leurs branches et leurs cornes; et pour ce -les fait-il baisser les têtes et les cornes, car il n’a cure de l’eaue -benoyste. Si vous dy qu’il leur dist moult de merveilles et ne leur cela -rien de leurs espingles ou de leurs atours, tant qu’il les fist mornes -et pensives, et eurent sy grant honte qu’elles bessoient les testes en -terre, et se tenoient pour moquées et pour nices. Et y en a de celles -qui ont depuis laissées celles branches et celles cornes et se tiennent -plus simplement aujourd’huy; quar il disoit que telles cointises et -telles contrefaictures et telles mignotises ressambloyent à l’iraingne -qui fait les raiz pour prendre les mousches; tout aussy fait l’ennemy -par sa temptacion la desguiseure aux hommes et aux femmes, pour -ennamourer les uns des autres et pour prendre les musars aux deliz des -folz regars, et, par les mignotises des foles plaisances qu’ilz croyent -et ceulx folz regars et folles plaisances, l’ennemy les tempte et point, -et les prent et lie, comme fait l’yraingne qui prent les mousches en ses -rais et en ses tentes. Car telles contrefaictures et desguiseures sont -les raiz et les tentes de l’ennemy comme l’yraingne les mousches, si -comme racompte un saint hermite en la vie des pères, à qui il fui -demontré par l’ange, si comme vous pourriez trouver escript plus à -plain. Après ce leur dist que le plus du blasme du pechié estoit en -celles qui premièrement prennent telles desguiseures, et que les plus -folles estoient les plus hardies, et que toute bonne dame et saige doit -bien soy craindre de les entreprendre jusqu’à ce que toutes communément -les ayent entreprinses et que l’on ne puisse plus fouir selon le monde. -Car, selon Dieu, les premières seront plus blasmées, et mises ès haulx -siéges les derrenières. L’evesque, qui prudomme estoit, dist un bon -exemple, sur le fait de celles qui se hastoient de prendre les premières -nouvelletez et cointises, et dist ainsy: - - - - -De celles qui cheirent en la boue. - -Chappitre XLVIIIe. - - -Il advint que plusieurs dames et damoyselles furent conviées à une -nopces. Si furent à la beneyçon et s’en vindrent tout à pié par esbat là -où on devoit faire le disner. Sy avoit un bien petit maroiz entre deux, -et bien mauvaiz chemin. Sy distrent les plus juennes femmes: Nous yrons -bien par ces marois; car le chemin y est plus droit. Les autres, qui -estoient les plus meures et les plus saiges, distrent qu’elles yroient -le grant chemin, car il estoit le plus sec et le plus seur. Les juennes, -qui estoient plainnes de leurs voulentez, n’en vouldrent rien faire, et -cuidèrent aler au devant et prindrent le chemin des marois, où il avoit -vieilles cloyes pourris, et, quant elles furent sur les cloyes, les -cloyes fondirent et elles cheyrent en la boue et en la fange jusques aux -genoulx, et furent toutes souilliées, et convint qu’elles retournassent -arrières à l’autre chemin, après les autres, et elles se ratissèrent à -coustaulx leurs chausses et leurs robes, et furent crotées et souillées, -et ne demandez mie comment, et on les demanda bien partout, et tant que -l’on eut mengié le premier mès avant qu’elles venissent. Et quant elles -vindrent sy comptèrent comment elles estoient chaitez en la boue. Hé! -dist une bonne dame et saige qui estoit venue le grant chemin, vous nous -cuidiez estre au devant pour estre les premierez à l’ostel, et ne nous -vouliez suivre. Il est bien employé; car je vous dy pour vray que telle -se cuide avancié qui se desavance, et telle cuide venir la première qui -se trouve la dernière. Sy lui bailla ces deux parolles doublement et -couvertes; car, selon ce que dist le saint preudomme, ainsi est-il de ce -siècle; car celles qui premières prennent les nouveaultéz et les -jolivetéz qui viennent par le monde, elles cuident moult bien faire -desavancer les aultres pour avoir les plus de regars; mais, pour un qui -le tient à bien, il y en a x. quy le tiennent à mauvays et s’en moquent -et bourdent; car telz les en louent par devant qui en trayent la langue -par derrière et se mocquent d’elles et en tiennent leurs parlemens; mais -nulle ne croit en sa folie. - - - - -Cy parle de tenir moyen estat. - -Chappitre XLIXe. - - -Celle se tient à la mieulx venue qui premierement se cointoye; mais -celles qui premierement prennent telles nouveautés, ce dit le preudomme, -ressemblent aux juennes femmes qui se souillèrent en la boue, dont l’en -se bourde d’elles et de leur chemin nouvel. Et celles qui se tiennent -plus meurement et simplement, ce sont les saiges qui alèrent le grant -chemin seur; car l’on ne se puet bourder de celles qui se tiennent -meurement. Je ne dy mie, puisque l’estat et la nouvelleté est courant -par tout et que toutes s’y prennent, il convient qu’elles suyvent le -siècle et facent comme les autres. Mais les saiges y doivent reculer le -plus qu’elles peuvent, et au fort en prendre sur elles avant moins que -plus, et elles ne se hasteront pas tant de venir au devant comme celles -qui cheyrent en la boue pour cuidier venir les premières, et elles -furent les derrenières, et furent souilliées et honnyes. Pour ce, mes -chières filles, est-il bon de ne se haster point et de tenir le moyen -estat, c’est à en faire plus sur le moins que sur le plus. Maiz il est -aujourd’huy un si meschant siècle; car se aucune jolie ou aucune nice -prent aucune nouveaulté et aucun nouvel estat, tantost chacune dira à -son seigneur: «Sire, l’en me dist que telle a telle chose qui trop bel -est et trop bien lui siet. Je vous prye que j’en aye; car je suis aussi -gentil femme et vous aussi gentil homme, et aussy puissant comme elle et -son seigneur, et avons aussy de quoy bien paier comme eulx.» Et trouvera -raysons par quoy il convendra qu’elle en ait, ou la noise et le meschief -sera en l’ostel, ne jamais n’y aura paix jusques à ce que elle en ait sa -part aussi comme l’autre, soit droit, soit tort; elle ne regardera pas -que le plus de ses voisines en ayent avant, ne ne enquerra se les bonnes -dames qui sont renommées et tenues pour saiges en ont encore prins -telles nouveaultez; il convient que elles aillent les premières comme -firent celles qui cheyrent en la fange. Si est grant merveilles de -telles cointises et de telles nouveaultez, dont les grans clercs dient -que les hommes et femmes se desguisent en telle manière que ilz ont -doubte que le monde perisse, comme il fist ou temps de Noé, que les -femmes se desguisèrent et aussy firent les hommes; maiz il despleut plus -à Dieu des femmes que des hommes, pour ce qu’elles se doivent tenir plus -simplement. Dont je vous en diray une merveille que une bonne dame me -compta en cest an, qui est l’an mil trois cens lxxij. Elle me deist que -elle et tout plein de damoiselles estoient venues à une feste de -Sainte-Marguerite, où tous les ans avoit grant assemblée, et là vint une -damoisele moult cointe et moult jolye, et estoit plus diversement -arroyée que nulles des autres, et, pour son estrange atour, toutes la -vinrent regarder comme une beste sauvaige; car son attour ne sambloit à -nul des autres, et pour ce eut-elle sa part des regars. Si luy demanda -la bonne dame: «M’amie, comment appellez-vous cest attour?» Et elle lui -respondi que l’on l’appelloit l’attour du gibet.--«Du gibet!» dist la -dame. «En nom Dieu, le nom n’est pas bel, ne l’atour plaisant.» Si ala -la voix amont et aval que celle damoiselle avoit nommé son atour l’atour -du gibet, et chacun s’en jengla, et la venoient veoir comme petis -enfans. Si demanday à la bonne dame la manière de cellui atour; sy le me -devisa; maiz en bonne foy je le retins petitement, maiz que, tant qu’il -me semble, qu’elle me dist qu’il estoit hault levé sus longues espingles -d’argent plus d’un doy sur la teste comme un gibet pour estre -estrangement. Si n’estoit pas tenue celle damoiselle à trop sage, et -estoit moult bourdée; et ainsi chascune nyce amainne sa nouveaulté et sa -desguiseure. Sy vous laisseray à parler de cestes desguisures et atours; -je vous ay dit comment l’evesque les chastioyt et soutenoit et prouvoyt -par la sainte escripture que, quant les hommes et par especial les -femmes se cointissoient et desguisoient, que c’estoit contre mal temps -de mortalité ou de grans guerres, comme anciennement est advenu, et -comme encore on le puet veoir chascun jour et le appercevoir, et que -c’est un pechié d’orgueil, par quel les angels cheyrent du ciel, par qui -le déluge vint quant le monde fut noyé, par lequel la luxure y est -conceue par la racine de celluy orgueil. - - - - -Du chevalier qui eut iij femmes. - -Chappitre Le. - - -Belles filles, je vouldroye que vous sceussiez et eussiez bien retenu -l’exemple d’un chevalier qui ot troys femmes. Il fut un chevalier moult -preudomme et de bonne vie qui avoit un oncle hermite, saint homme et de -religieuse vie. Ce chevalier eut sa première femme qu’il ama à -merveilles. Si va advenir que la mort, qui tout prent, la print, dont le -chevalier fut si dolent que a peu qu’il n’en mourut de dueil et de -couroux. Si ne savoit son confort prendre fors que aler soy complaindre -à l’ermite son oncle, que il savoit saint homme. Si vint à lui plourant -et doulousant et regrettant sa femme, et le saint hermite le confortoit -le plus bel qu’il povoyt, et au fort le chevalier le pria à jointes -mains que il voulsist Dieu prier que il sceust se elle estoit perdue ou -sauvée. Le saint homme eut pitié de son neveu et ala en la chappelle et -adoura Dieu, et requist que il lui pleust lui demonstrer où elle estoit, -et quant il eut esté grant pièce en oroison, il s’endormi et lui fut -advis qu’il veoit la povre ame devant monseigneur saint Michiel et -l’ennemy de l’autre part, et estoit en une balance et son bien fait avec -elle et d’autre partie l’ennemy avec les maulx qu’elle avoit faits, et, -entre les autres choses, la chose qui plus pesoit et qui plus la -grevoit, c’estoient ses robes qui moult estoient fines et fourrées de -vair et de gris et letticées de hermines. Si se escrioit l’ennemi et -disoit: «Ha, saint Michiel, sire, ceste femme avoit dix paires de robes, -que longues, que courtes, que costes hardies, et vous savez bien qu’elle -en eust assez de la moitié moins, c’est d’une robe longue et de deux -courtes et de deux cottes hardies, pour bien se y passer selon une -simple dame, et encore elle s’en deust bien passer à moins selon Dieu; -elle en a trop de plus de moitié, et de la valeur d’une de ses robes l. -povres gens en eussent l. bonnes cottes de burel, qui ont souffert tel -froit et tel mesaise en cest yver environ elle, ne oncques pitié n’en -eust, et du forfait de ses robes ces povres en fuissent revestuz et -garentiz de froit». Sy apportoit l’ennemi les robes qui par forfait -estoient, et les mist en la balance, et les anneaulx et petits joyaux -qu’elle avoit receuz des compagnons par amourettes, et grant foyson de -nuies et de mauvaises parolles que elle avoit dictes en diffamant autruy -par envie et toulir leur bonne renommée; car moult avoit esté envieuse -et mesdisant; ne elle n’avoit riens fait que tout ne feust illecques -rapporté, et toutes ses robes et celles chosetes furent pesez en la -balance, tant que ses maulx passèrent son bien fait et l’emporta -l’ennemy, et lui vesty ses robes toutes ardantes et plainnes de feu et -de flambe, et la povre ame plouroit et se doulousoit moult piteusement. -Et puis l’ermite s’esveilla et racompta ce fait au chevalier son neveu, -et commanda que toutes ses robes feussent données pour Dieu et toutes -departies aux povres. - - - - -De la seconde femme du chevalier. - -Chapitre LIe. - - -Après le chevalier se remaria, et furent bien v. ans ensemble, et puis -elle morust; et le chevallier, se il fut dolent de la première, il fut -bien autant ou plus de la seconde, et vint à son oncle plourant et -menant grant dueil, et luy pria, comment il avoit autrefois fait, qu’il -sceult où estoit sa femme, et pour la pitié de luy le preudomme se mist -en oroyson. Si vist et lui fut revellé et demonstré qu’elle seroit -sauvée; maiz elle seroit c. ans ou feu de purgatoire pour certaines -faultes qu’elle avoyt faittes en son mariaige, ce fu que un escuier -s’estoit couchié avecques elle, et pour autres petitz pechiez, et -toutesfois si s’en estoit-elle confessée plusieurs fois; car, s’elle ne -s’en feust bien confessée, elle eust esté dampnée. Si dist le saint -homme au chevalier que sa femme estoit sauvée, dont il eut grant joye. -Si regardez que pour un pechié celle fut tant en feu; mais bien puet -estre, si comme dit le saint homs, que ilz avoient commis ce delit -environ x. ou xij. foiz; car pour chascun fait et delit l’en est vij. -ans ou feu de purgatoire, non obstant la confession, car le feu de vij. -ans n’est que pour espurgier et purifier l’ame de chascun faulx delit. -Si ne l’avoit-elle pas fait à homme marié, ne à prestre, ne à moine, ne -engendré enffant; mais pour cellui pechié mortel, pour chacune foiz que -l’en le fait, l’en est vij. ans ou feu et en flambe en purgatoire, non -obstant la confession. Sy prenez icy, belles filles, exemple comment -celluy faulx delit est chier acheté, et comment il convient une foiz le -comparoir, et aussy de celles qui ont tant de robes et qui mestent tant -du leur pour elles parer pour avoir les regars du monde et la plaisance -des gens. C’est un grant alumail, dont l’en chiet voulentiers au pechié -d’orgueil, et de cellui d’orgueil en cellui de luxure, qui sont les deux -pires pechiés qui soient, et que Dieux plus het. Et or regardez comment -il en prist à la première femme du chevalier, qui en fut dampnée et -perdue, et toutesfois en a-il maintes par le monde, qui ont bien le cuer -à faire acheter une robe de lx. ou de iiiixx francs; mais elles -tendroient à grant chose se elles avoient donné pour Dieu un seul franc -ou une cote d’un franc à un povre homme; or regardez comment celles qui -ont plusieurs corsès et robes, dont elles se passeroient bien de moins, -comment elles en respondront estroictement une fois. Et pour ce, toute -bonne femme, selon ce qu’elle est et selon sa puissance, s’en doit -passer au mains qu’elle puet, et donner pour Dieu le seurplus pour estre -vestue en l’autre siècle, si comme firent les saintes dames et les -saintes vierges, comme racontent leurs legendes, comme de sainte -Elisabeth, de sainte Katherine et de sainte Agathe et de plusieurs, qui -donnèrent leurs robes et leurs biens aus povres pour l’amour de Dieu. Et -à cestes exemple le doivent faire toutes bonnes femmes. Or vous ay parlé -des deux premières femmes du chevalier; si vous parleray de la tierce -femme. - - - - -De la tierce femme du chevalier. - -Chapitre LIIe. - - -Après le chevalier eut la tierce femme et furent grant pièce ensemble; -et toutesfoiz elle morut à la parfin, dont advint que le chevalier deut -morir de dueil et de regret, et, quant elle fut morte, le chevalier vint -à son oncle, et lui pria qu’il voulsit prier pour sa femme. Toutesfoiz -le preudomme en pria tant qu’il luy vint en advision que un ange le -signoit et monstroit le tourment que l’en la faisoit souffrir, ne pour -quoy; car il veoit appertenant que un ennemy la tenoit d’une de ses -griffes par les cheveux et par la tresse, comme un lion tient sa proie, -si qu’elle ne povoit la teste remuer ne çà ne là, et puis lui mettoit -alesnes et aiguilles ardans par les sourcilz, et par les temples, et par -le front jusques à la cervelle, et la povre ame s’escryoit, à chascune -foiz qu’il lui boutoit l’alesne ardent. Sy demanda pourquoy on luy -faisoit cette grant douleur, et l’ange lui respondoyt que c’estoit pour -ce qu’elle avoit affaitié ses sourciz et ses temples, et son front creu, -et arrachié son peil pour soy cuidier embellir et pour plaire au monde, -et qu’il convenoyt que en chascune place et pertuis dont chascun poil -avoit esté osté, que chascun jour continuellement y poignist l’alesne -ardant. Et après, quant il luy ot fait souffrir ce martire, qui moult -longuement dure, un autre annemy moult hideux vint à grans dens hideuses -et aigues, la prendre au visaige et luy broyer et maschier, et après -cela vint avecques grans brandons de feu ardant luy enflamber et bouter -en visaige si effrayement et douleureusement que l’ermite en avoit telle -paour et hideur qu’il trambloit tout, mais l’ange l’asseura et luy dist -qu’elle l’avoyt bien desservy; si demanda pourquoy et il respondy: Pour -ce qu’elle s’estoit fardée et peinte le visaige pour plaire au monde, et -que c’estoit un des pires pechiez qui feust et qui plus desplaisoit à -Dieu, car c’estoit pechié d’orgueil, par lequel l’en attrait le pechié -de luxure et tous aultres pechiéz mortelx dont le monde perit par le -déluge et depuis plusieurs citez en sont arses et fondues en abisme, car -sur toute rien il desplait au créateur, qui tout fourma, dont l’en se -veult donner plus grant beaulté que nature ne luy apporte, et si ne -souffist pas à homme ne à femme estre fait et compassé à sa saincte -ymaige où les sains angels tant se delitent; car si Dieu eust voulu, de -sa sainte pourveance, elles n’eussent pas esté femmes, ainsçois les eust -faictes bestes mues ou serpens. Et donc pourquoy regardent-elles à la -grant beauté que Dieu leur a faictes, et pourquoy mestent-elles à leur -visaige ou à leurs chiefs aultre chose que Dieux leur a donné. Et pour -ce n’est-il mie de merveilles se elles endurent ceste penitence, car -ceste, dist l’angel, l’a bien deservy, et alez veoir le corps, et vous -verrés le visaige moult effrayé et hideux. Sire, dit l’ermite, sera-elle -guères en cellui tourment? Et l’ange dist: mil ans, et plus ne lui en -voult descouvrir. Maiz quant l’ennemy lui mettoit le brandon de feu ou -visaige, la povre ame se escrioit, et doulousoit et maudissoit l’eure -qu’elle avoit oncques esté engendrée, et estoit foible et douloureuse. -Et de la paour que le saint hermite en eust il se esveilla tout effrayé, -et vint au chevallier et lui compta son advision, et dont le chevalier -fut moult esbahy, et ala veoir le corps que l’on vouloit ensepvelir. -Mais le visaige en estoit si noir, si let et si orrible à veoir que -c’estoit grant affliction. Adonc creut-il bien que c’estoit voir ce que -son oncle l’ermite luy avoit dit. Si en ot grant horreur et abhominacion -et pitié ensemble, et tant que il laissa le siècle, et vestoit le -vendredy et le meccredy la haire, et donna le tiers de toute sa revenue -pour Dieu, et usa de saincte vie de là en avant, et ne luy chailloit des -boubans du monde, tant fust effrayé de ce qu’il avoit veu de sa femme -derrenière et de ce que le preudomme lui avoit dit qu’il avoit veu. - - - - -D’une princesse. - -Chappitre LIIIe. - - -Et, pour affermer cest exemple, comment elle peut bien estre vraye, je -vous en compteray d’un autre, lequel n’a gaires advint. Je vy une -baronnesse bien grant dame, laquelle l’en disoit qu’elle se fardoit, et -vy celluy qui luy bailloit chascun an telle chose, et avoit d’elle bonne -pension par chascun an, si comme il disoit en son privé. La dame fut un -temps moult honnourée et moult puissante. Sy morust son seigneur et vint -en abaissant de son honneur et estat, et fut un temps que elle avoit -plus de lx. paires de robes, sy comme l’on disoit. Mais depuis, à la -parfin, elle s’en passa bien à moins et en ot bien petitement, dont j’ay -oy raconter à plusieurs que, quant elle fut morte, son visaige devint -tel que l’on ne sçavoit que c’estoit ne quelle contrefaiture; car ce ne -sambloit point visaige de femme, ne nul ne le prist pour visaige de -femme, tant estoit hideux et orrible à veoir. Sy pense bien que le -fardement de la painture, qu’elle vouloit faire et mettre en elle, -estoit l’achoyson de cellui fait. Pourquoy, mes belles filles, je vous -pry, prenez cy bon exemple et le retenez en vos cuers, et ne adjoustez à -vos faces, que Dieux a faictes à sa sainte ymaige, fors ce que luy et -nature y ont mis; ne rapetissiez voz sourcilz ne fronts, et aussy à vos -cheveux ne mettez que lessive: car vous trouverez, de divin miracle, en -l’esglise de Nostre Dame de Rochemadour plusieurs tresces de dames et de -damoiselles qui s’estoient lavées en vin et en autres choses que en -pures lessives, et pour ce elles ne peurent entrer en l’esglise jusques -à tant que elles eurent fait copper leurs tresses, qui encore y sont. Ce -fait est chose vraye et esprouvée. Et sy vous dy que ce fut très grant -amour à monstrer à celles à qui elle les monstra: car la glorieuse -vierge Marie ne vouloyt pas qu’elles perdeissent leurs pas, leur travail -ne leurs pellerinages, ne que elles feussent perdues pardurablement; sy -leur voult monstrer leurs folies et les ramener de perdicion. Sy est cy -moult bel exemple et mirouer, et moult évident à ouïr, et à concevoir, -et à veoir à toutes manières de femmes pour le temps à venir, et pensez -comment de l’aage du temps de Noë, que tout le monde noya et perist par -les orgueilleuses deffaictures, et les desguisures, et par les fardemens -des folles femmes, dont les lecheries et viles luxures yssirent, par -quoy ilz furent tous et toutes perilz et noyez, fors viij. personnes -sans plus. - - - - -De la femme Loth. - -Chappitre LIIIIe. - - -Un exemple vous diray de la femme Loth, que Dieux avoit gettée de -Gomorre, elle et son seigneur, et troix de ses filles, et Dieu luy avoyt -deffendu qu’elle ne regardast point derrière elle; mais elle n’en fist -riens, ainçoys y regarda, et pour ce devint comme une pierre, tout aussy -comme Saint Martin de Verto, quant il fist fondre la cité de Erbanges, -qui estoit en l’eveschié de Nantes, laquelle fondy par le pechié de -luxure et d’orgueil, aussy comme fist la cité dont Loth fut sauvé, c’est -de Gomorre, Sodome, et autres v. cités que Dieu fist ardoir par feu de -souffre jusques en abysme, et devindrent lac et eau, et furent tous -perilz, et la cause fut tout pour le vil pechié de luxure, que jà ne -fait à nommer, qui put tant ordement que la pueur en va au ciel et -bestourne tout le ciel et toute l’ordre de nature. Sy en furent vij. -cités arses de fouldres puans pour ce que ilz usoient de l’orde ardeur -du feu de luxure. Car qui le povoit faire si le faisoit et s’en -efforçoyt de le faire, sans y garder loy ne raison de nature, et tout -aussy comme leurs cuers estoient ars et espris de celluy vil pechié et -feu de luxure, nostre Seigneur les ardy eulx et tous leurs biens par -fouldres de feu et de souffre, qui tant est horrible et puant. Et ainsi, -l’une chaleur attrait l’autre, et ce fut la vengence et la pugnicion de -Dieu le père. Si est bel exemple comment l’en se doit garder du feu de -luxure fors du fait de mariage, qui est commandement de Dieu et de -sainte Eglise. Après ce que la femme Loth regarda derrières elle pour -veoir le tourment des pecheurs qui perissoient par celluy feu de -fouldre, et si fist contre le commandement de Dieu et la deffense qui -luy avoit esté faite, et fust signifiance à ceulx que Dieux delivre de -peril et oste par fois de pechié mortel, c’est à ceulx à qui il donna -grace de eulx confesser et de repentir, et quant ilz sont nettoiez et -confessez, et que l’en leur a deffendu qu’ilz ne regardent point -derrière eulx, c’est à dire que ilz ne retournent plus en pechié et que -ilz se gardent nettement dorenavant, et puis ilz retournent arrière à -leur pechié, ou en fait ou en dit, et se remettent arrières au peril et -en l’ordure où ilz estoient, tant que ilz devendront pierre, et neant, -et plus que neant, si comme elle fist. Je vouldroye que vous sceussiez -l’exemple de la dame qui laissa son seigneur, qui estoit moult bel -chevallier, et s’en ala avecques un moigne, et les frères d’elle la -poursuyvoient, et la quistrent tant qu’ilz la trouvèrent la nuit -couchiée avecques le moigne. Si coppèrent les choses du moigne et les -jettèrent au visaige de leur suer, et puis les mistrent tous deux en un -grant sac, et grant foyson de pierres dedens, et les jettèrent en un -estanc, et ainsi furent tous deux perilz; car de mauvaise vie mauvaise -fin: car c’est un pechié qui convient que une fois soit sceu ou pugny. - - - - -Des filles Loth. - -Chappitre LVe. - - -Encore vous diray-je un exemple des filles Loth, comment l’ennemi les -tempta vilainnement. Elles virent leur père tout nu sans braies; si -furent toutes deux temptées de sa compagnie, et s’entredescouvrirent -leur fait, et vont entreprendre à enyvrer leur père; si le festoyèrent -et le firent tant boire que il fut yvre, et lors elles se couchièrent et -si se mistrent delez lui et l’esmurent à fornication, et tant qu’il les -despucella toutes deux, car il cuidoit que ce feussent autres qu’elles, -et ainsi feut deceu par vin. Si est moult perilleux pechié de gloutonnie -que de vin, et en avient moult de maulx; et toutesfoiz elles -engrossèrent toutes deux et eurent deux fils, dont l’un eut nom Moab et -l’autre Amon, dont les païens et la mauvaise loy descendit d’eulx. Et -moult en vint de maulx par celluy pechié. Et dist l’en que elles se -cointièrent et s’enourguillèrent, et pour ce l’ennemi les tempta plus -ligierement à faire celluy vil pechié, et dist l’en que l’une en atiza -l’autre et ainsi l’autre le fist par mauvaiz conseil. Et pour ce je -vouldroye que vous sceussiez l’exemple de la fole damoiselle, qui, pour -un chapperon que un chevalier luy donna, elle fist tant et bargigna que -sa dame fist sa volenté et que elle la fist deshonnourer; dont il avint -tel meschief que, au fort, un varlet que le seigneur avoit nourry s’en -apperceust et le dist à son seigneur, et le seigneur s’en mist en espie, -tant que il trouva le fait. Si occist le chevallier que il trouva -avecques sa femme, et sa femme il mist en chartre perpetuelle, où elle -mourut doulereusement. Sy advint que le seigneur passat devant la -chartre où elle estoit; si l’escouta et elle se doulousoit en soy et -maudissoit qui lui avoit ce fait faire ne conseillié. Et alors il envoya -sçavoir qui estoit celle qui le conseil luy avoit donné, et elle -descouvry sa damoiselle. Et lors le chevalier la fist venir devant luy -et luy commanda qu’elle deist verité, et au fort elle luy dist la verité -et qu’elle en avoyt eu un chapperon, et le seigneur luy envoya querre le -chapperon, et, quant il le vist, sy lui dist: «Ma damoiselle, mal le -veistes ce chapperon et pour pou de chose vous estes deffaicte et avez -esté cause de ma tristesse, et je juge que le col et le chapperon soit -couppé tout ensemble.» Si luy fist vestir et coupper le col et le -chapperon tout ensemble, et ainsy fut fait ce jugement. Sy regardez -comment il fait bon prendre bonne compaignie et femmes de service nettes -qui n’ayent eu nul blasme; car ceste damoyselle n’avoit pas esté trop -saige, comme l’en dit. Et pour ce est bonne chose de prendre bonnes -femmes et nettes; car mauvaises femmes conseillent trop de mal à juenne -dame, comme fist la folle suer des filles Loth et comme fist celle folle -damoyselle, qui en eut son guerredon et sa desserte. - - - - -De la fille Jacob. - -Chappitre LVIe. - - -Je vous diray un autre exemple de la fille Jacob, qui, par sa joliveté -de cuer, laissa l’ostel de son père et de ses frères pour veoir l’atour -des femmes et l’arroy d’un autre pays. Dont il avint que Sichem, le filz -de Amon, qui estoit grans sires, la regarda et vist qu’elle estoit -belle, et si la pria de folle amour, tant qu’il la despucella. Et, quant -les xij. frères d’elle le sceurent, si vindrent là et le occistrent, luy -et le plus de son lignaige et de ses gens du pays, pour la honte que ilz -eurent de leur suer, qui ainsi avoit esté despucellée. Or resgardez -comment par fole femme vient le grant mal et le dommaige, car par sa -juennesce et par son legier couraige advint celle grant occision, tout -aussy comme il fut de la fille au roy de Grèce, qui, par sa fole amour -et par folz semblans, elle accointa le filz d’un conte, qui l’engroissa, -dont le roy son père en fist guerre au conte, et en morut plus de mil -personnes, et eust la guerre encores plus duré quant le frère du roy, -qui saiges estoit, vint au roy son frère et lui dist: «Sire, je me -merveille moult que pour l’esbat et le delit de vostre fille a esté -perdu maint bon chevalier et maint bon preudomme par sa joliveté. Il -vous vaulsist trop mieulx que elle n’eust oncques esté née.» Et lors -dist le roy qu’il disoit voir. Adonc il fist prendre sa fille par qui le -mal avoit esté, si la fist despecier d’espées par menues pièces, et -depuis dist devant tous qu’il estoit bien raison qu’elle feust ainsi -despeciée, par qui tant de bonnes gens avoient esté mors et occis. - - - - -De Thamar, qui fust femme Honain. - -Chappitre LVIIe. - - -Je vueil que vous oyez l’exemple de Thamar, qui fut femme Honain, qui -estoit filz Juda, filz de Jacob et frère de Joseph. Cestui Honain fut -trop pervers et felon et de mauvaise vie, laquelle je ne vueil pas toute -dire, dont Dieux voulst qu’il en morut soudainement et piteusement. Et -quant Thamar se vit sans seigneur, dont elle n’avoit oncques eu lignée -ne enfant, se pensa que le père de son seigneur engendroit bien et qu’il -n’estoit pas brehaing, et pour ce convoita à avoir sa compaignie -folement et contre la loy. Et tant fist qu’elle vint couchier par une -nuit avec luy, et le deceut tant qu’il engendra deux enffans, dont l’un -ot nom Phares et l’autre Amon, dont moult de mal en vint et mainte -tribulacion; car les enfans qui sont mal engendrez et qui ne sont de -loyal mariage, ce sont ceulx par qui sont les guerres et par qui les -ancesseurs sont perduz. Parquoy je vouldroye que vous sceussiez -l’exemple du roy de Napples. Il est contenu ès croniques de Napples -qu’il y ot une fole royne qui ne garda pas son corps nettement ne -loyalment à son seigneur, et tant qu’elle conçut un filz d’ung autre que -du roy son seigneur. Si advint que icelluy fut roy après la mort du roy, -et quant il fust en eage il fut fel et aigres, et n’amoit point ses -barons ne ses chevaliers, ainçoys leur fut dur et fel, et prenoit -amendes et tailles, et efforçoit femmes et usoit de mauvaise vie, -tellement que il encommença guerres à ses voisins et à ses barons, et -tant que le royaulme fut en essil et en povreté par moult long temps. Si -avoit un baron moult preudhomme et moult bon chevalier, qui ala à un -hermitaige où avoit un saint hermite moult religieux et qui moult -sçavoit de choses. Si lui demanda le chevalier pourquoy ne comment ilz -avoient tant de guerre au païs, et se elle dureroit gaire. Et le saint -hermite respondy: «Sire, il convient que le temps ait son cours, c’est -assavoir, tant comme cest roy durera et un sien filz, la tribulacion ne -cessera, et vous diray pourquoy. Il est ainsi que cest roy n’est pas -droit hoir, ains est advoultre et emprunté, et pour ce ne puet-il jouir -de son royaume ne de l’amour de son pueple, et convient que lui et son -royaume ayent doulour et tribulacion tant comme faulx hoir y soit; mais -son filz n’aura jà hoir, et là fauldra la faulce lignée et reviendra le -royaulme aux drois hoirs, et lors fauldra la pestillence et vendra paix -et toute habondance de biens ou royaulme.» Et, ainsi comme le preudomme -le dist, ainsi avint; et encore dist-il plus, car il parla de la faulce -royne sa mère, laquelle seroit pugnie en ce siècle et en l’autre, c’est -assavoir que la femme du roy son filz l’encuseroit vers son seigneur que -elle se coucheroit avecques un de ses prebstres, et que son filz le roy -les trouveroit ensemble et les feroit tous deux ardoir en une fournaise. -Et ainsi comme le saint homme le dist il advint, et pour ce est bel -exemple à toutes femmes de soy tenir nettement en son mariage: car pour -faire un faulx hoir il advient tant de mal et de tribulacion au païx où -il a seignourie; car par les faulx hoirs se perdent les seigneuries, et -les mères en sont dampnées perpetuellement en enfer, tant comme les -enfans en tiendront point de la terre de leur parrastre, c’est-à-dire du -mary de leur mère. - - - - -Cy parle de la femme du roy Pharaon et de Joseph le filz Jacob. - -Chappitre LVIIIe. - - -Belles filles, je vous diray un exemple d’un grant mal qui vint par -regart et par folle plaisance, si comme il advint à Joseph le filz -Jacob, celui qui fut vendu par ses frères au roy Pharaon. Cellui Joseph -estoit à merveilles beau filz, saige et humble, et pour son bon service -le roy l’amoit moult et lui habandonna touz les biens de son royaulme. -La royne le regarda, qui le vit bel et juenne; sy l’ama merveilleusement -de folle amour, et lui monstra moult de folz signes d’amours par regars -et par autres folz semblans, et quant elle vit que il n’y vouloit -entendre ni se consentir à sa mauvaise volenté, elle en fut toute -forsenée, et tant qu’elle l’appella en sa chambre et le pria de fole -amour. Maiz lui, qui estoit preudomme, luy respondi que jà il ne seroit -traistre envers son seigneur. Et quant elle vit cela, elle se courrouça -et le prist aux poins par le mantel et s’escria à la force tant que tous -vindrent, et elle dist qu’il la vouloit efforcier, et lors le roy le -fist prandre et mettre en la chartre, et y fust longtemps. Et après ce, -Dieu, qui ne l’oublia pas pour sa bonté, le fist delivrer, et fust plus -grand maistre que par avant ou royaume, et plus amé et plus honnouré. Et -pour ce est cy bon exemple que Dieux reliève tousjours les justes et -ceulx où il treuve loyaulté, et la faulce royne fut punye; car il ne -demeura gaires qu’elle morut mauvaisement et souddainement de male mort. -Et ainsi Dieu guerredonne à chascun son merite. Et pour ce est cy bon -exemple de bien faire; car oncques de bien faire ne vint que bien et -honneur; ainsi, comme dit l’Euvangille, il n’est bien qui ne soit mery -et mal qui ne soit puny. Car de faire faulx hoirs ne viendra que maulx -et tribulacions ès lieux où ilz seigneuriront et dont ilz auront la -poesté, et les doulereuses mères seront livrées à la grant mort d’enfer, -ne jamais n’en istront tant comme les advoultres qu’eles ont fais -tendront terres ne biens du mary leurs mères. Et c’est chose vraye, si -comme plusieurs qui sont resuscitez le tesmoignent, et la sainte -Escripture d’autre part. - - - - -Cy parle des filles Moab. - -Chappitre LIXe. - - -Un autre exemple vous vueil dire des malvaises femmes de jadiz, comme -des filles Moab. Vous avez ouy comment Moab fut faulsement engendré -contre la loy, et voulentiers de mauvais arbre ist mauvais fruit. Car -ses filles furent folles et plaines de pechié de luxure. Dont il advint -que Balaam, qui estoit payen, pour grever l’ost des filz Israël, fist -cointir et parer celles folles filles de très riches draps, et puis les -envoya en l’ost des Ebrieux, c’estoit le pueple de Dieu, afin de les -faire pechier et de mettre Dieu contre eulx en yre; si vindrent moult -cointes et moult jolives en l’ost. Sy en y ot moult qui furent temptez -et en firent leur fol delict, dont les princes de l’ost n’en firent -point semblant, et Dieu s’en courrouça et manda par Moyse que les -princes qui celle iniquité avoient faiste et soustenue feussent penduz -et mis à mort, dont Moyse fit crier le ban que Dieu avoit commandé, et -ainsi fut fait, et plusieurs furent occis et destruiz pour celluy fait -et vil pechié de luxure. Si est cy grant exemple aux chevetaines des -ostz qui sueffrent à faire force et qui sueffrent les grans -ribaulderies, et pueent veoir comment il en desplaist à Dieu le père, et -la pugnicion qui en fut faitte par son commandement, et puet l’en bien -veoir comment tel pechié desplait à Dieu, et comment tant de maulx en -adviennent, comme ouy avez et comme vous orrez, si comme le compte la -Bible et la sainte Escripture. - - - - -Cy parle de la fille Madiam. - -Chappitre LXe. - - -Si vous diray un autre exemple comme autre foys en advint en l’ost des -filz Ysrael, c’estoient les Juifs, qui estoient peuple de Dieu et -tenoyent sa loy. Sy avint que la fille Madiam, qui païen estoit, et des -nobles d’icelle loy, celle fille, qui fut temptée, ot le cuer si joly et -si gay que elle se cointit et vint en l’ost des Ebrieux, ce sont les -fils d’Israël. Elle fut cointe et jolie et moult richement parée, et ne -venoit que pour le cheval et le harnoiz, c’est à dire pour soy faire -acomplir son delit, et tant advint que un chevallier de l’ost la vit, -lequel en fut legierement tempté, et tant que il la fit venir en son -logiz et fit son delit avecque elle. Et si comme il pleust à Dieu il -envoya Finées, qui estoit un des meilleurs chevalliers de l’ost et l’un -des plus grans chevetaines, et estoit nepveu Aaron. Cellui oyt dire que -telle iniquité se faisoit en leur ost, comme avecque une payenne qui -n’estoit pas de leur loy. Si vint courant l’espée nue et les trouva ou -fait; si les va tous deux percier l’un sur l’autre, et morurent -villainement et ordement. Si avoit nom le chevallier qui faisoit la -follie Zambry, du lignage Symeon, qui estoit des xij. princes de la loy. -Mais pour ce ne fust-il pas espargnié; car les princes et les -chevetaines de l’ost, qui veoient comment Dieu ouvroit pour eulx qui -combattoient à dix tant de gens que ilz n’estoient, et que toute la -victoire et le sauvement que ilz avoient leur venoit de la grace de Dieu -et de appert miracle, et pour ce, avoient paour de cheoir en l’yre de -Dieu, et en ceste cause tenoient-ilz bonne justice, car il n’estoit pas -rayson que leurs gens se couchassent avecques gens d’autre loy, comme -les Crestiens avecque les Juifz et Sarrasins. Et aussy ilz se tenoient -nettement et loyaument en la crainte et en l’amour de Dieu, et Dieu leur -donnoit victoires et les garantissoit des grans perilz, ne jà n’eussent -à faire à si grant nombre de pueple ne de gens d’armes que ilz ne -venissent au dessus. Et pour certain, ce que Dieu veult garder nulle -chose ne lui peut nuyre, et povez bien veoir comment Dieux het le pechié -de luxure et comment il veult qu’il en soit puny, laquelle chose -convient que soit ou en ce siècle ou en l’autre. - - - - -De Thamar, la fille du roy David. - -Chappitre LXIe. - - -Encores, mes chières filles, vous diray un autre exemple comment l’on ne -doit pas estre ne demourer seul à seul avecques nul, tant soient ses -parens ne ses prochains ne autres, si comme il advint de Thamar, fille -au roy David, que son frère Amon despucella. Celluy Amon fut tempté -contre Dieu et contre la loy, et, pour acomplir sa mauvaise voulenté, il -se faingny estre malade et se faisoit servir à sa suer, et la regardoit -de faulx regart et puis la baisoit et acoloit, et tant fist petit à -petit que il l’eschauffa et la despucella. Et quant Absalon, son frère -de père et mère, le sceut, il en fut tout forsenné et yré, et, de fine -ire et courroux il occist son frère Amon, qui celle deloyaulté avoit -faicte à sa suer, et en vint moult de mal, et pour ce a cy bon exemple -comment toute femme qui veult nettement garder son honneur et son estat -ne doit point demeurer seul à seul avecques nul homme vivant, fors -avecques son seigneur ou avecques son père ou avecques son fils, et non -avecques aultres, car trop de maulx et de tentations en sont avenues, -dont, se je vouloye, je en raconteroie moult de telles de qui l’en dist -qu’il leur est mal pris et de leurs prouchains parens. Sy est grant -peril de se fier en nul; car l’ennemi est trop soubtilz, et la char qui -est juenne et gaye est aisiée à tempter, et pour ce se doit l’en garder -en toutes gardes et prendre le plus seur chemin, dont je vouldroye que -vous sceussiez comment il en prist à une mauvaise femme qui estoit femme -d’un cordier qui faisoit cables et cordes à gros vaisseaulx de mer en -une bonne ville. - - - - -D’un bon homme qui estoit cordier. - -Chappitre LXIIe. - - -Uns bons homs estoit qui estoit cordier. Si avoit une femme qui n’estoit -pas trop saige ne qui ne gardoit pas sa loyaulté vers luy, ains par une -faulse houlière qui pour un bien pou d’argent la fist folaier, et -s’accorda à un prieur qui estoit riches, grans maistres et luxurieux; -car la convoitise d’un petit don et de petiz joyaux la fist venir au -fait, et pour ce dist le saige que femme qui prent se vent. Sy advint -une foiz que celluy prieur estoit venus couchier par nuit avecques elle, -et, ainsi comme il s’en yssoit de la chambre, le feu se print à alumer, -et tant que le mary le vit yssir hors; si s’effroya et dit qu’il avoit -veu yssir gent. La femme en fist l’effraiée et dist que c’estoit -l’ennemy ou le luitin. Dont le bon homme si en fut en grant tristesce et -en grant merencollie. La femme, qui fut malicieuse, alla à sa houlière -et à sa commère et leur dist son fait. La houlière, qui estoit faulse, -regarda qu’il aloit et venoit, portant ses cordons à faire la corde. Sy -vint et commança à filer à une quenouille de layne noire. Et puis, à -l’autre retour que le bonhomme faisoit, elle en prenoit une autre de -laine blanche. Sy luy va dire li bons homme, qui estoit plain et loyal: -«Ma commère, il me semble que vous filliez maintenant laine noire.--Ha, -dist-elle, mon compère, vrayement non faisoye.» Après il revint -l’autrefoiz, et elle avoit prins l’autre quenouille et il regarda et va -dire: «Comment, belle commère, vous aviez maintenant blanche -quenouille.--Ha, biaux compère, dist-elle, que avez-vous? en bonne foy, -il n’en est riens. Je voys que vous estes tout mourne et bestourné; car -vrayement il a esté anuyt jour et nuit, et, en vérité, l’en cuide veoir -ce que l’en ne voit pas, et je vous voy moult pensif. Vous avez aucune -chose.» Et le bonhomme, qui pensa qu’elle dist voir, lui va dire: «Par -Dieu, belle commère, j’ay anuit cuidié veoir je ne sçay quoy issir de -nostre chambre.--Ha mon doulx amy, dist la vielle, en bonne foy ce n’est -que la nuit et le jour qui se bestournent.» Si le va tourner de tous -poins et appaisier par sa faulceté. - -Après une aultre foiz lui avint que il cuida prendre une poche aux piez -de son lit pour aler au marchié à iij. leues d’illec, et il prist les -brayes du prieur, et les troussa à son eisselle. Et quant il fut au -marchié et il cuida prendre sa poche, il prist les brayes, dont il fut -trop dolent et couroucié. Le prieur, qui estoit cachié en la ruelle du -lit, quant il cuida trouver ses brayes, il n’en trouva nulles, fors la -poche qui estoit de costé. Et lors il sceut bien que le mary les avoit -prinses et emportées. Si fut la femme à grant meschief, et ala à sa -commère de rechief et luy compta son fait, et pour Dieu que elle y meist -remède. Si lui dist: «Vous prendrés unes brayes et je en prendray unes -autres, et je lui diray que nous avons toutes brayes, et ainsi le -firent. Et quant le preudomme fut revenu moult dolent et moult -courouciez, sy vint la faulse commère le veoir, et lui demanda quelle -chière il faisoit: Car, mon compère, dist-elle, je me doubte que vous -n’ayez trouvé aucun mauvais encontre ou que vous n’aiez perdu du -vostre.--Vrayement, dist le bonhomme, je n’ay riens perdu; mais je ay -bien autre pensée. Et au fort elle fist tant qu’il luy dist comment il -avoit trouvé unes brayes, et, quant elle l’ouy, elle commença à rire et -à lui dire: Ha, mon chier compère, or voy-je bien que vous estes deceu -et en voye d’estre tempté; car, par ma foy, il n’y a femme plus preude -femme en ceste ville que est la vostre, ne qui se garde plus nettement -envers vous que elle fait. Vrayment, elle et moy et aultres de ceste -ville avons prises brayes pour nous garder de ces faulx ribaulx qui -parfoiz prennent ces bonnes dames à cop, et, afin que vous sachiez que -c’est vérité, regardez se je les ay. Et lors elle haulsa sa robe et luy -monstra comment elle avoit brayes, et il regarda et vit qu’elle avoit -brayes et qu’elle disoit voir; si la crut, et ainsi la faulce commère la -sauva par ij. foiz. - -Mais au fort il convient que le mal s’espreuve; car le bonhomme se prist -garde qu’elle aloit moult souvent chiez cellui prieur et s’en donna mal -courroux; si luy va deffendre qu’elle ne fust sy hardie sur l’ueil de la -teste que plus elle n’y alast. Sy ne s’en peut tenir, comme l’ennemy et -la temptacion la poingnoit. Si advint que le bon homme fist semblant -d’aler hors; si se mussa et cacha en un lieu secret, et tantost la fole -femme ala chiez le prieur, et son seigneur ala après et la ramena et luy -dist que malement avoit tenu son commandement. Sy ala en la ville et -fist marchié à un cirurgien de renouer ij. jambes cassées, et quant il -eut fait son marchié il revint à son hostel. Si prist un pestail et -rompist les deux jambes à sa femme et luy dist: «Au moins tendras-tu une -pièce mon commandement, et ne yras plus où il me desplaist oultre ma -deffence.» Et quant il eust ce fait, il la prist et la mist en un lit; -sy envoya querre le mire, et fust là une grant pièce. Et au derrenier -l’ennemy la moqua; car il lui fist tant trouver de fole plaisance en son -fol pechié qu’elle ne s’en voulst chastier, ains, quant elle fust aussi -comme guerie, le prieur vint à elle, et le bon homme s’en doubta et fist -semblant de dormir et de ronffler, et toutesfoiz il escouta tant que il -ouyt faire à sa femme le villain fait, et il tasta, et trouva que le -fait estoit vray. Et lors il fust si forsené que il perdit toute memoire -et tira tout bellement un long coustel à pointe et jetta hastivement de -la paille ou feu, et, ce fait, quant il le vit, si fiert à coup, et va -coudre et percier tous deux ensemble jusques à la couste, et les occist -en cellui vil pechié. Et, quant il eust ce fait, il appella ses gens et -ses voisins et leur monstra le fait et envoya querre la justice. Sy en -fut tenu pour excusé, et se merveillèrent moult les voisins pour ce -qu’elle s’estoit tournée à amer cellui prieur, qui estoit gros, gras, -noir et lait et mal gracieux, et son mary estoit juenne et bon homme, -saige et preudomme et riche; maiz aucunes femmes ressemblent à la louve, -qui eslit son amy le plus failly et le plus lait; ainsi le fait la folle -femme par le pechié et la temptacion de l’ennemy, qui tousjours attire -le pecheur et la pecheresse à pechié mortel, et de tant comme le pechié -est plus grant, a-il plus grant puissance sur les pecheurs. Et pour ce -qu’il estoit homme de religion et la femme mariée, estoit le pechié -greigneur; car pour certain, selon l’escripture et selon ce que l’en en -puet veoir partout visiblement, se une femme le fait à son parent ou à -son compère, de tant comme le parent lui sera plus près de chair et de -sanc, de tant sera-elle plus fort temptée et en sera plus ardante, et -aussy à gens d’esglise que à gens laiz et à gens mariez plus que à -autres qui ne le sont mie. Et ainsi, de tant comme le pechié est plus -villain et plus horrible, de tant est la temptacion plus ardente, et y a -plus de fole et de mauvaise plaisance, pource que l’ennemy y a plus de -povoir en un grant pechié mortel que ou petit. Et pource est bien dit -que tant va la cruche à l’eaue que le cul y demeure. Car celle fole -femme avoit son seigneur qui estoit x. fois plus bel et plus gracieux -que le moyne, et si estoit eschappée de telz perilx, comme la fausse -femme sa commère et sa houlière l’avoit ij. foiz sauvée et garentie, et -depuis y estoit alée sur la deffense de son seigneur, et de rechief -depuis la grant douleur qu’elle avoit soufferte, comme des ij. jambes -avoir rompues, et encore ne s’en vouloit chastier. Et dont est-ce une -chose vraie et esprouvée que ce n’est que temptacion de l’ennemi qui -ainsi tient les ceurs enflamblez de ceulx qu’il puet tempter et faire -cheoir en ces laz et en celluy vil pechié de luxure et aux autres -pechiez mortels, comme il fist à celle fole pecheresse et à cellui fol -prieur, lesquelz il fist mourir ordement et villement. Or vous ay -monstré par pluseurs exemples de la Bible et de gestes des Roys et -d’autres escriptures comment le pechié de luxure put à Dieu et les -desguiseures des foles femmes, et comment le déluge en vint, et en fut -tout le monde pery fors que viij. personnes, et comment Gomorre et -Sodome et cinq autres cités en furent arses de feu de souffre jusques en -abisme, et comment tant de maulx et de guerres, d’occisions et de -tribulacions en sont venues moult souvent par le monde, et comment la -pueur en put aux angels et à Dieu, et comment les saintes vierges qui -sont en la grant joye au ciel se laissièrent de leur pure voulenté -martirer avant que eulx y consentir ne faire pour dons ne pour promesse, -si comme il est contenu en leur legendes, comme de sainte Katherine, de -sainte Marguerite, de sainte Cristine, de sainte Luce, et des unze -milles vierges et de tant d’autres saintes vierges dont ce seroit grand -chose à raconter la xe partie de leur bonté et fermeté de cuer et de -courage, qui vainquirent toutes les temptacions de la char et de -l’ennemi, dont elles conquistrent le royaume de gloire où elles sont en -la grant joye pardurable. Or vous dy, mes belles filles, qu’il n’y a que -faire qui se vieult garder nettement, c’est amer Dieu et craindre de bon -cuer et penser quel mal, quelle honte, quelle doleur et aviltance en -vient à Dieu et au monde, et comment on y pert l’amour de Dieu, et -l’ame, et l’amour de ses parens et l’amour du monde. Sy vous pry moult -doulcement comme mes très chières filles que vous y pensez jour et nuit -quant mauvaises temptacions vous assauldront, et que soiés vaillans et -seures et resistez fort encontre, et regardez du lieu dont vous estes e -quel mal et deshonneur vous en pourroit venir. - - - - -Cy parle sur le fait d’orgueil. - -Chappitre LXIIIe. - - -Or vueil touchier sur le fait d’aucunes femmes qui se orguillirent des -honneurs et des biens que Dieu leur avoit donné et ne povoient souffrir -à aise, si comme il est contenu en la Bible. Il racompte de Apamena, -fille d’un chevalier simple qui avoit nom Béjart. Celle Apemena fust -belle et juenne, et tant que le Roy de Surye, qui estoit moult puissant -roy, la prist en amour, tellement que par sa sotize il la prinst à -femme, et fust royne, et quant elle se vit en sy grant puissance et sy -honnourée elle ne prisa riens ses parens, et avoit honte et desdaing de -les veoir ne encontrer, et devint fole et orgueilleuse sur toute riens, -mesmement ne daingnoit-elle porter au Roy si grant honneur comme elle -devoit, pour ce qu’elle le veoit simple homme et debonnaire, et ne -daignoit honnourer les parens du roy, tant fust orguilleuse et fière. Et -tant fist que toutes manières de gens la prindrent en hayne et tant -qu’elle fust courroucée vers le roy, fust à tort ou à droit, par telle -manière qu’elle fust chassée et envoyée par l’endictement des parens du -roy. Et ainsy par son desespoir et par son orgueil elle perdit le grant -honneur où elle estoit; car maintes gens et maintes femmes ne pevent -souffrir honnour ne aise ensemble, et ne finent d’acquerre buchetes et -langaiges d’orgueil et d’envie, et tant qu’elles se mettent du hault en -bas comme fist ceste fole reyne, qui estoit venue de petit lieu à grant -honneur, et ne le povoit souffrir; car toute femme qui voit son seigneur -doulz et simple, sans grant malice, de tant lui doit-elle porter -plustost honneur; car elle s’en honneure luy mesmes et en a plus de -louenge et de honneur de ceulx qui la voient, et se doit plus tenir -close et plus simplement, et soy efforcier de garder et de tenir s’amour -et sa paix, car les cuers ne sont pas tousjours en un estat; pierre vire -et cheval chiet. L’on cuide par foiz que tel soit bien simple et sot, -qui a malicieux cuer et dangereux, et pour ce ne puet femme trop -honnorer ne obéir à son seigneur quel qu’il soit, puis que Dieu le lui a -donné. Je vous vueil dire l’exemple de la femme du roy Herodes le grant. -Il avoit une femme que il amoit moult merveilleusement. Sy ala à Rome, -et advint que les gens de son ostel luy firent nuysance par devers son -seigneur; car ilz ne l’amoient point, pource que elle estoit trop fière, -et luy rapportèrent qu’elle avoit un privé amy. Sy la deshonnourèrent, -dont Herodes fut moult courroucié et le luy reprocha, et elle luy -respondit trop fièrement et orgueilleusement, et ne prist pas son -seigneur par bel ne par courtoisie ne si humblement comme elle devoit. -Et son seigneur fust fol et despiteux de la ouïr parler ainsi -orguilleusement; sy prist un coustel et la feryt. Sy en morut, dont il -fust depuis moult courroucié, car il ne trouva pas la chose vraye; et -ainsi par son haultain langaige se fist occire. Et pour ce est bon -exemple à toute bonne femme de estre humble et courtoyse et de respondre -humblement et doulcement encontre l’ire et corroux de son seigneur. Et -pour ce le saige Salemon dit que par courtoisie et doulces paroles -doivent les bonnes femmes abatre l’ire et corroz de leurs seigneurs. Car -le seigneur de son droit doit avoir sur sa femme le hault parler, soit -tort ou droit, et especialment en son yre devant les gens, et, son yre -passée, elle luy puet bien monstrer qu’il avoit tort, et ainsi tendra la -paix et l’amour de son seigneur et de son hostel, ne ne se fera pas -blasmer, ne bastre, ne occire, comme fist la première femme au roy -Herodes. - - - - -Cy parle de la royne Vastis. - -Chappitre LXIIIIe. - - -Je vous diray un autre exemple de la royne Vastis, qui fust femme au roy -Assuère. Il advint que le roy tint une feste avecques ses barons, et là -furent touz les grans barons de sa terre. Sy mengièrent en une sale et -la royne en une aultre, et, quant vint après disner, les barons distrent -au roy qu’il lui pleust qu’ilz veyssent la royne, qui merveilleusement -estoit belle; le roy la manda une foiz, ij. foiz, iij. foiz, et oncques -n’y daigna venir. Sy eust le roy moult grant honte, et demanda conseil à -ses barons que il feroit, et le conseil fust que il la chaçast vij. ans -hors de avecques luy, pour donner ès autres exemple de mieulx obeir à -leurs seigneurs. Et ainsi le fist le roy, et en fit une loy que dès là -en avant toute femme qui escondiroit son seigneur de riens qu’il lui -conmandast et que ce feust chose raysonnable, qu’elle seroit vij. ans en -mue à petit de viande pour lui monstrer sa deffaulte, et encore -tiennent-ilz celle coustume en celluy royaulme. Sy eust honte la royne -qui se vit bouter en mue, et ploura et se doulousa; mais il n’estoit pas -temps; car par son orgueil elle fust mise en mue vij. ans. Sy devez ycy -prendre bon exemple; car, par especial devant les gens, vous devez faire -le conmandement de vostre seigneur et luy obeir et porter honnour et luy -monstrer semblant d’onneur, se vous voulez avoir l’amour du monde. Mais -je ne dy mie que, quant vous serez priveement seul à seul, vous vous -povez bien eslargir de dire ou faire plus vostre volenté, selon ce que -vous saurez sa manière. Je vous diray l’exemple du lyon et de sa -propriété; quant la lyonnesce lui a aucun despit fait, il ne retournera -plus à elle de tout le jour ne la nuit, pour chose qu’il aviengne. Sy -lui monstre ainsi sa seignourie, et est bon exemple à toute bonne femme, -quant une beste sauvaige, qui nulle rayson ne scet fors que nature qui -lui esmeut, se fait craindre et doubter à sa compaingne. Or regardez -dont comment la bonne femme ne doyt desplaire ne desobeir à son seigneur -que Dieux li a donné par son saint sacrement. - - - - -Cy parle de la femme à Aman. - -Chappitre LXVe. - - -Et encores vous diray un autre exemple sur ceste matière. Ce fust de la -femme à Aman, qui fust femme du seneschal du roy, et vint de néant et de -petites gens; sy devint riche par son service et acquist terres et -possessions, et gouverna aussy comme le plus du royaume. Et quant il -devint sy riche et que il eust tant de bien, si s’en orguillist et fust -fier et presumpcieux, et vouloit que l’en se agenoillast devant lui et -que chascun luy feist une grant reverence. Sy advint que Mardocius, qui -estoit noubles homs et avoit nourry la royne Ester, qui fut bonne dame -et juste, et à cellui Mardocius desplaisoit sur tous l’orgueil et la -presumpcion d’icellui homme, qui estoit venu de néant. Si ne lui -daignoit faire honneur ne soy lever contre lui ne lui faire nulle -reverence, dont cellui Aaman en fust bien fel et s’en plaigny à sa -femme. Et sa femme, qui fut d’aussy grant couraige et orgueilleuse comme -lui, ly conseilla que il feist lever un gibet devant son hostel et que -il le feist pendre illecques, et lui meist aucun cas à sus. Et le fol -creust sa femme à son grant meschief, et quant il fust pris et le gibet -fut levé les amis de luy alèrent à la royne courant et lui comptèrent -comment Aaman vouloit faire à cellui qui l’avoit nourye. Et la royne y -envoya tantost pour celluy fait et envoya querre cellui Aaman; si vint -devant le roy, et fust la chose bien enquise et diligemment, tant qu’il -fut trouvé que Mardocius n’avoit coulpe, et que l’autre le faisoit par -envie. Adonc la royne Ester se agenouilla devant le roy son seigneur, et -requist que l’en feist autelle justice de Aaman le seneschal, et qu’il -feust pendu devant sa porte et ses vij. enffans, pour monstrer exemple -que faulsement et par envie l’avoit jugié. Et ainsi comme la bonne royne -le requist il fust fait, et lui avec ses vij. enffans fut pendu devant -sa porte, par son orgueil et par son oultrecuidance et par le fol -conseil de sa femme. Dont c’est grant folie à un homme qui est venu de -petit lieu et de néant de soy orgueillir ne se oultrecuidier pour nul -bien terrien qu’il ait amassé, ne mesprisier autrui; ainçois, se il est -sage, il se doit à tous humilier, affin de cheoir en la grace de tous et -affin que l’en ne ait envie sur lui. Car l’en a plus souvent envie et -despit sur gens qui viennent de petit lieu que sur ceulx qui sont de bon -lieu et d’ancesserie. Et aussy la femme ne fut pas saige, quant elle vit -l’ire et le courroux de son seigneur, de le soustenir en sa folie. Car -toute saige femme doit bel et courtoisement oster l’ire de son seigneur -par doulces paroles, et espéciaulment quant elle le voit esmeu de faire -aucun mal ou aucun villain fait dont deshonneur ne blasme leur en peust -venir, si comme fist la femme à Aaman, qui ne reprist pas son seigneur -de sa folie, ainçois l’atisa et li donna fol conseil, pourquoy il mourut -vilement et ordement. Sy a cy bon exemple comment l’en ne doit point -soustenir son seigneur en son yre ne en sa male colle, ainçois le doit -l’en courtoisement reprendre et monstrer les raysons petit à petit, et -comment il en pourroit avenir mal ou dommaige à l’ame ou au corps. Et -ainsi le doit faire toute saige femme vers son seigneur. Pourquoy, -belles filles, prenez y exemple et regardez quel mal en avint à Aaman -par la sotize de sa femme. - - - - -Cy parle de la royne Gezabel. - -Chappitre LXVIe. - - -Après vous compteray l’exemple d’une male royne diverse et trop cruelle, -et comment il lui prist. Ce fut la royne Gezabel, qui avoit moult de -males taches. Premierement elle haioit les povres et tout homme qui se -peust chevir, dont elle ne peut amander; elle haioit les hermites et les -gens d’esglise et tous ceulx qui enseignoient la foy, et les faisoit -rober et batre, sy que il les enconvenoit fouir du royaulme. Elle -n’avoit merci de nul, et pour ce estoit maudite et haye de Dieu et du -pueple. Ung bon homme estoit qui avoit nom Naboth, qui avoit une pièce -de vingne moult bonne, et le roy la vouloit moult bien avoir par achat -ou autrement. Mais le bon homme ne s’i vouloit consentir de bon cuer. Si -dist le roy Acas à celle dame sa femme que il estoit bien marry et que -il ne povoit avoir celle vingne, et celle lui dit qu’elle la lui feroit -bien avoir, et si fist-elle, car par trayson elle fist murdrir le bon -homme, et fist venir faulx temoings qui recordèrent que le bon homme lui -avoit la vingne donnée, dont il en despleut à Dieu, et envoia le roy -Jozu pour le guerroyer, tant que cellui roy prist le roy Acas et bien -lx. enffans, que grans que petiz, que il avoit à nourir chiez ses -hommes, et leur fist à tous les testes coupper. Ce fust la punicion et -la vengence de Dieu. Et quant est de la male royne Gezabel, elle se mist -en un portail par où le roy Jozu passoit, et se cointit de draps d’or et -de hermines à grans pierres precieuses, toute desguisée en autre manière -que les autres femmes n’estoient, tant estoit desesperée et -orgueilleuse, et, dès qu’elle vit le roy, elle le commença à maudire et -à li dire toutes les villenies qu’elle povoit, et le roy la commença à -regarder, et la cointise et la desguiseure de sa robe, et escouter la -malice et l’orgueil de sa langue; lors il commanda à ses gens que ilz y -alassent et qu’ils la feissent cheoir la teste toute première devant -tout le peuple, et ainsi comme il le commanda il fut fait, car ilz la -prindrent et firent cheoir la teste première, tellement qu’elle fut -morte laidement. Sy commanda le roy que par sa cruaulté et les grans -maulx qu’elle avoit fais faire qu’elle n’eust point de sepulcre, et non -eust-elle, ne de sepulture, ains fust mengée des chiens et devourée. Et -ainsi cheist son grant orgueil et sa fierté, et par telle voye se venge -Dieux maintes foiz de ceulx qui n’ont pitié des povres et du povre -peuple et des serviteurs de sainte eglise, et qui par cruaulté et par -convoitise font faire murtres et faulx tesmoingnages, comme fist celle -faulce royne, qui ainsi le fist et qui soustint son seigneur en folie, -dont mal lui prist. Sy est cy bon exemple comment l’en doit estre -piteuse des povres et des serviteurs, et non entiser ne donner mal -conseil à son seigneur, et aussi non de soy desguiser, mais tenir -l’estat des bonnes dames de son pays, et aussi non tencer ne dire -grosses paroles à plus grans et à plus fors de soy. - - - - -Cy parle de la royne Atalia et de la royne Bruneheust. - -Chappitre LXVIIe. - - -De Atalia vous vueil dire un autre exemple, laquelle fust royne de -Jhérusalem, et fust male et diverse et sans pitié; car, quant Ozias son -filz fut mort, ce fust celle qui en traison fist occire tous les enfans -de son filz et tous les hoirs, fors seulement ung que uns preudoms qui -avoit nom Joadis fist nourrir secretement. Celle royne se mist en -saisine du royaume et de touz les biens, et fist moult de diversitez au -pueple, de tailles et de subsides, si comme celle qui estoit sanz rayson -et sans pitié, et quant elle eust assez fait de mal et de cruaulté au -royaulme, l’enffant qui norry estoit celeement et cellui Joadis qui -nourry l’avoit la prindrent et la firent mourir de malle mort et -honteuse. Et ainsi eust guerredon de sa merite en la parfin; car Dieu -rent tousjours sa deserte à homme et à femme, ou à vie ou à mort. Car il -n’est mal que une foyz ne soit pugni, ou au loing ou au près. Je -vouldroye que vous sceussiez l’exemple et le compte d’une royne de -France qui avoit nom Breneheust. Ce fust la femme dont Sebille parla en -prophetisant et dist: «Brune vendra de vers Espaigne ou royaume de -Gaule, c’est France, qui fera merveilles de cruaultez et puis sera -detraicte.» Et ainsi en advint; car elle fist occire de ses enffans et -des enffans de ses enffans très grant nombre, ne ne vous en pourroit-on -racompter la moitié de la cruaulté d’elle ne des meurtres ne traisons et -occisions qu’elle fist, et au fort elle fust payée si comme il pleust à -Dieu, car un enffant qui eschappa, qui fust filz de son filz, qui sceust -les grans maulx et cruaultez qu’elle avoit faiz, lors mist le fait en -jugement devant ses barons, et fust jugée à destraire à queuez de -chevaulx. Et ainsi fust fait, et mourut mauvaisement tout aussi comme -mauvaisement avoit fait murtrir le sang royal innocent. Et pour ce dit -le saige que dès vij. ans vient eaue à fin, c’est-à-dire que tant va le -pot à l’eaue que le cul en demeure. - - - - -Cy parle du fait d’envie. - -Chappitre LXVIIIe. - - -Je vous diray un exemple sur le fait d’envie de Marie, la suer de -Moyses, qui dist par envie qu’elle estoit aussi bien de Dieu comme -Moyses son frère, et que Dieu ouoit aussi bien ses resquestes comme -celles de Moyses, et ce dit-elle pour soy moquer et par envie, dont Dieu -s’en corrouça et la fist devenir meselle, tant qu’elle fust ostée et -séparée d’entre les autres gens, et toutes voyes Moyses et Aaron en -eurent grant pitié et firent requeste à Dieu qu’il luy pleust la guerir; -et à leur requeste Dieu la gueryt. Si prenez exemple comment il fait mal -avoir envie sur autruy, et comment Dieu punist ceste-cy, qui estoit une -des nobles damoyselles qui fust en celui temps, tant qu’il la sépara -d’entre les autres gens par celle mesellerie. Car maintes foiz Dieu -punist ainsi les envieux et les mesdisans. Et pour ce, belles filles, -prenez y bon exemple, car trop est villain vice de soy louer pour -aultruy abaissier. - - - - -Cy parle d’une des femmes Acharia. - -Chappitre LXIXe. - - -Dont je vouldroye que vous sceussiez un autre exemple sur ceste matière -de une des femmes à ung grant seigneur qui avoit nom Archaria. Sy avoit -ij. femmes selon la loy, dont l’une avoit nom Phenomia et l’autre avoit -nom Anna, qui moult estoit preude femme et bonne dame, mais nulz enffans -ne povoit avoir. Sy estoient alors plus prisées et honnourées celles qui -enffans portoient que celles qui n’en portoient nulz, dont l’autre femme -en estoit moult de grant orgueil, pour ce que elle en avoit moult de -beaulx enffans, et pour ce avoit l’autre femme en despit et avoit envie -et desdaing sur elle, et se mocquoit d’elle en disant villenies, et -qu’elle estoit brehaingne et terre morte, dont l’autre avoit grant honte -et ploroit menu et souvent, et se complaignoit à Dieu, et Dieux qui -l’umilité et la pacience de l’une vit, et l’envie, le dengier et le -despit de l’autre, et si regarda selon sa misericorde, car il fist -mourir touz les autres enffans de l’autre femme, et à celle qui nulz -n’en avoit il en donna plantivement, dont son seigneur la prinst en -grant amour, et l’avoit plus chière que l’autre à qui ses enffans -estoient mors. Et pour ce sont les jugemens de Dieu moult merveilleux; -car il het toute manière d’envie, et les chastie quant il lui plest, et -essauce l’umble qui mercy requiert, et pour ce est bon exemple que nulle -femme ne se doit orgueillir des biens et des graces que Dieux lui donne, -ne avoir despit ne envie sur autres, si comme eust Phenomia, qui avoit -enffans et avoit envie et despit sur Anna qui n’en avoit nulz, et pour -ce Dieu la punist sur ses enffans, qui tous moururent, et en donna à -l’autre qui tous vescurent. Sy sont ainsi les jugemens de Dieu. Et pour -ce y doit l’en prendre bon exemple et se humilier envers luy et n’avoir -envie ne despit sur nulluy. Sy vous laisseray ceste matière et vous -parleray d’une autre sur le fait de convoitise. - - - - -Cy parle de convoitise. - -Chappitre LXXe. - - -Je vous diray un autre exemple sus le fait d’une faulce femme qui eust -nom Dalida, qui fut femme Samson fortin, lequel l’amoit à merveilles, et -tant qu’il ne feist pas aucune chose que elle ne sceust. Et pour le -grant amour que il avoit en elle, il fust sy fol que il li descouvrit -que toute sa force estoit en ses cheveulx. Et quant la faulce femme le -sceust elle fist dire aux paiens, qui estoient ennemis de son seigneur, -que, se ilz luy vouloient donner bon loyer, elle le leur feroit prendre. -Et les paiens luy promistrent que, se elle le povoit faire, ilz luy -donroient certaine somme d’or et de robes. Et celle, qui fust deceue par -convoitise, fist endormir son seigneur en son giron et puis lui tondit -ses cheveulx, et envoya querre les paiens qui estoient embuschez et le -fist prendre, et, quant il fu esveillié, il trouva sa force perdue, qui -se combatoit bien à iij. mille personnes, et, quant ils le tindrent, ilz -le lièrent et puis lui crevèrent les yeulx, et le faisoient tourner à un -moulin comme à ung cheval aveugle. Or regardés comment convoitise -deceust celle folle femme, qui, pour un pou d’or, traïst son seigneur, -qui estoit le plus fort et le plus doubté homme qui oncques feust ne -jamais sera. Et pour certain cuer convoiteux oze bien faire et -entreprendre tout mal: car il fait les nobles rapineux et tirans sur -leurs gens, et les clers et les religieux symoniaulx en tirant l’autry -par faulces semonces, et fait les bourgeois et autres usuriers, les -povres larrons et murtriers, les pucelles et les mariées putains, les -enffans desirans la mort de leur père et de leur mère pour avoir le leur -seulement. Judas, par convoitise d’argent, trahy nostre Seigneur, et -aussi par convoitise le font aujourd’uy les advocads et plaideurs, qui -vendent et bestournent verité, car ilz alongent le bon droit du bon -homme pour tirer à avoir plus de l’argent, et y a plusieurs qui prennent -de ij. costés, et aussy vendent par convoitise leur parole que Dieu leur -a donné pour prouffiter au bien commun. Et pour ce est convoitise moult -decevable, qui fist foloier et perir la femme Samson, qui tant estoit -bel et fort et puissant. Et pour ce a cy bon exemple pour soy garder de -cest vice. Et depuis Dieu rendit à celle femme son guerredon: car elle -espousa un des payens, et firent une nopce. Si le sceut Samson, à qui -ses cheveux estoient revenus et sa force revenue. Si se fist mener en la -maison où ilz estoient au disner, près du maistre pillier de la sale, -et, quant il fut au pillier, il le prist à ses ij. mains et le escoust -si très fort que il abatit la maison sur eux, et là fut mort le mary et -la mariée et le plus de gens qui estoient aux nopces. Et ainsi se venga -de sa faulce femme, laquelle morut mauvaisement, car Dieu voulst qu’elle -fust pugnie de sa mauvaistié, et c’estoit bien raison que de mal faire -ly vensist mal. - - - - -Cy parle de courroux. - -Chappitre LXXIe. - - -Je vous vueil dire comment par un petit de courroux il advint grans -maulx. Un preudomme estoit qui moult estoit noble homme et qui estoit de -mont d’Effraim, et se maria à une damoiselle de Bethleem. Sy advint que -pour pou de chose elle se courrouça et s’en vint chiez son père. Le -preudomme en fust moult dolent et la vint querre, et son père la blasma -et la rebailla à son seigneur, qui l’emmena et se anuita en la ville de -Gabal, où avoit foles juennes gens et espris de luxure. Sy vindrent à -l’hostel où estoit celle femme et son seigneur, et rompirent les huis; -si prindrent à force la femme du preudomme et l’enforcièrent moult -villainement et horriblement, ne oncques ne la lessièrent pour l’oste, -qui moult en fust dolent, comme celui qui vouloit baillier une de ses -filles pour la garantir. Mès oncques n’en vouldrent riens faire, et, -quant se vint au matin, celle qui se vit ainsi honnye et deshonnorée -eust telle honte et tel dueil qu’elle mourut ès piés de son seigneur, -dont le preudomme en deust mourir de dueil et de honte, et l’emporta -toute morte à son hostel; et se pensa, puis que morte estoit, que il la -mettroit en xii. pièces avec certaines lettres et l’envoieroit à ses -prouchains amis, affin qu’ilz en eussent vergoingne et que ilz en -voulsissent prendre vengeance. Dont il avint que ses amis et les amis -d’elle en eurent tel dueil et tel yre que ils se assemblèrent ensemble -et vindrent à Gabal et occirent bien xxxiij mille personnes, que hommes -que femmes. Sy fut prins pour ung tel fait telle vengence, et tel le -compara qui n’en avoit que faire. Si a cy bon exemple comment femme ne -doit point laissier ne guerpir son seigneur, pour yre ne pour courroux -qu’ilz ayent ensemble, et comment saige femme doit entendre et souffrir -bel et courtoisement le courroux de son seigneur et le laissier -rappaisier, et le prendre par bel, non pas le laissier comme fist ceste -damoiselle, qui laissa son seigneur, et convint qu’il la vensist querre -chiez son père, par laquelle alée elle morut piteusement et en vint tant -de maulx et de douleur, comme tant de pueple en estre mort. Car, se elle -ne se fust bougée d’avecques son seigneur, jà celluy mal ne fust advenu, -et pour ce est-il bon de adoulcir son cuer, et c’est le droit de saige -femme qui vieult vivre paisiblement et amoureusement en la paix de son -seigneur. - - - - -Cy parle d’une femme qui ne voloit venir au mandement de son seigneur. - -Chappitre LXXIIe. - - -Je vouldroie que vous sceussiez le compte et l’exemple de la dame qui ne -daignoit venir mengier, pour mandement que son seigneur li feist, tant -estoit fole et depiteuse, et pour pou de chose. Et quant son seigneur -vit que pour mandement qu’il lui feist elle ne vouloit venir mengier, il -envoya querre son porchier, qui estoit vils et let, et fit apporter la -touaille de la cuisine, et fit dresser une table devant elle et mettre -celle orde touaille, et fit asseoir le porchier, et puis lui dist: -«Dame, puis que vous ne voulez venir à mon mandement ne mangier en ma -compagnie, je vous baille cest porchier et ceste touaille.» Et celle -fust encore plus courroucée que devant, et au fort elle vit bien que son -seigneur se bourdoit d’elle; si se reffrena et congnust sa folie, et -pour ce nulle femme ne doit escondire ne reffuser le mandement de son -seigneur se elle vieult s’amour et sa paix garder. Car, par bonne -raison, humblesce doit premierement venir de devers elle. - - - - -Cy parle de flatterie. - -Chappitre LXXIIIe. - - -Je vous diray sur l’exemple de grerie. Une grant dame avoit un filz qui -avoit nom Cissana, qui estoit moult grant seigneur, et estoit alé en une -bataille où il morut. Sy estoit sa mère à grant esmay et douleur de -sçavoir de ses nouvelles. Sy avoit un flateur en sa compaignie qui ly -disoit: «Ma dame, ne vous esmayez, car monseigneur vostre filz a eu -victoire et a pris moult de prisonniers. Si lui convient demourer une -pièce pour ordonner de son fait.» Et ainsy de telles flateries paissoit -sa dame et lui disoit joye de neant. Car cellui greeur ne deist jamais à -sa dame chose qu’il sceust qu’il lui deust desplaire, aussi comme sont -flatteurs et flatteresses, qui jà ne diront à leur seigneur ne à leur -dame chose qui leur desplaise, et taysent la verité, et leur disent tout -leur bon, et leur font joie de neant, si comme fist le faulx flatteur -qui à Jouel, la bonne dame, faisoit accroire que son filz avoit eu -victoire et en amenoit ses prisonniers; et c’estoit bien le contraire, -car il estoit mort, dont depuis, quant la bonne damme le sceut, elle en -deust mourir de dueil. Sy est mauvaise chose d’avoir flateurs entour -luy; car ilz n’osent dire la verité ne donner loyal conseil, ainsi font -souvent forvoier leur seigneur et leur dame de droit chemin. Il semble -les enchanteurs, qui font semblant d’un charbon que ce soit une belle -chose; car ilz loent la chose par devant et plus la blasment par -derrière. Sy ne doit l’en point croire en leurs los; car ilz ne vous -font que decepvoir pour vous plaire et pour avoir du vostre; car vous -les devez mieulz cognoistre que ils ne vous congnoissent, si vous estes -saiges. Mais vous devez amer ceulx qui vous diront vostre bien et ne -vous celeront point verité pour nulle doubte; et ceulx seront voz amis. -Car les greeurs semblent le faulx mire, qui prent l’argent sans veoir le -mal; tieulx flateurs deçoivent les riches, si comme fist un flateur à -une venderesse de fromaiges, qui à merveilles estoit laide, et il luy -faisoit acroire que elle estoit belle et doulce. Et la femme estoit si -fole que elle cuidoit qu’il deist voir, et à chacune foiz lui donnoit un -fromaige, et puis, quant il l’avoit eu, il se moquoit d’elle par -derrière. - -Je vouldroie que vous sceussiez un exemple que je vy en Angoulesme quant -le duc de Normandie vint devant Aguillon. Sy avoit chevaliers qui -trayoient par esbat encontre leurs chapperons. Si comme le duc vint en -cellui parc, par esbat si demanda à un des chevaliers un arc pour -traire, et quant il ot trait, il y en eut ij. ou iij. qui distrent: -«Monseigneur a bien trait.--Sainte-Marie, fist un, comme il a trait -royde.--Ha, fist l’autre, je ne voulsisse pas estre armé et il m’eust -feru.» Sy conmencièrent à le moult louer de son trait, mais, à dire -vérité, ce n’estoit que flatterie, car il tray le pire de touz, et pour -ce est grant merveille comment chascun flate et grée aux seigneurs et -aux dames du jour d’hui, et leur font acroire que ilz sont plus grans et -plus saiges que ils ne sont, et par leurs flateries les font -oultrecuidier. - - - - -Cy parle de descouvrir le conseil de son seigneur. - -Chappitre LXXIIIIe. - - -Je vueil que vous oyez l’exemple de la femme Samson fortin, qui -descouvry son seigneur. Il advint que Samson fortin avoit fait une -fermaille à xxx. robes de saye avecques certains gens qu’ilz ne -pourroient pas deviner certaine devinaille. Sy advint que sa femme ne li -fina tant de parler qu’elle sceut que c’estoit et tant qu’il lui -descouvry le fait de la devinaille, et, quant elle le sceut, elle en -descouvrit son seigneur, et lui fist perdre la fermaille de xxx. robes -de saye; et quant son seigneur sceust qu’elle l’eust decouvert, sy la -commença à haïr et la mist hors de avecques lui, et ala aux payens qui -avoient gaingnée la fermaille, sy en prist xxx, lesquelz il despouilla -pour despit de sa femme. Et pour ce a cy bonne exemple comment femme ne -doit descouvrir pour nulle chose le secret ne le conseil de son -seigneur, affin qu’elle ne chiée en l’ire et en corroux de luy ne en sa -hayne, comme fist la femme Samson fortin, qui en perdy l’amour de son -seigneur. Car c’est trayson quant l’en se fie en sa femme et elle -descueuvre ce qu’elle doit celer. - -Je vouldroie que vous sceussiez le compte de l’escuier qui essaya sa -femme, que il vit juenne. Sy ly va dire: «M’amie, je vous diray un grant -conseil, mais que vous ne m’en descouvriés pas pour riens. Je vous dy -que j’ay pont ij. oeufz, mais pour Dieu ne le dictes mie.» Et elle -respondit que par sa foy non feroit-elle. Sy li fust bien tart que le -jour ne venoit pour l’aler dire à sa commère, et, quant vint qu’elle -peut trouver sa voisine, elle lui dist: «Ha, ma très doulce amie, je -vous deisse un grant conseil, mais que vous ne le deistes pas», et elle -lui promist que non feroit-elle. «Se Dieu m’aist, il est advenu une -grant merveille à mon seigneur, car pour certain, ma doulce amie, il a -pont iij. oeufz.--Saincte Marie, fist l’autre, comment puet ce estre? -c’est grant chose.» Si s’en party celle à qui le conseil avoit esté dit, -et ne se peut tenir de l’aler dire à une autre, et lui dist que tel -escuier si avoit pont iiij. eufz. Et puis celle le dit à un autre, qui -dit que il en avoit pont v, et ainsi creust la chose d’une en autre, que -les ij. eufz vindrent à cent, et tant que tout le pays en fust plain de -renomée, et que l’escuier le sceust par plusieurs gens. Et lors il -appella sa femme et plusieurs de ses parens, et lui dist: «Dame, vous -m’avez moult bien creu la chose que je vous avoie dit en conseil, car je -vous avoye dit que je avoye pont ij. eufz; mais, Dieu mercy, le conte -est creu, car l’en dit que il y en a cent. Sy avez descouvert mon -conseil.» Et ainsi celle se tint pour honteuse et pour nice, et ne -sceust que respondre. Et par ceste exemple se doit garder toute bonne -femme de descouvrir le secret de son seigneur. - - - - -Cy parle de desdaing. - -Chappitre LXXVe. - - -Belles filles, je vueil que vous oyez l’exemple de Michol, la femme -David, qui fut fille au roy Saül. Le roy David, qui saint homme estoit, -aimoit Dieu et l’esglise sur toute rien. Sy avint que, à une grant feste -qu’ilz faisoient devant l’arche, où estoit le saint pain de la manne qui -vint du ciel, dont les pères furent rassasiez, et les tables de la loy, -et la verge dont Moyse avoit fait partir la mer, et, pour honnourer -Dieu, le roy s’estoit mis en la compaignie pour chanter et pour harper -avecques les prestres, et se desmenoit et faisoit la plus grant joye -qu’il povoit à Dieu et à l’eglise. Sa femme le regarda, si en eust -desdaing et despit, et s’en bourda et lui dist que il sembloit un -menestrel et un jongleur, en se mocquant de luy. Et le bon roy respondit -que l’on ne se puet trop humilier envers Dieu, ne le trop servir, ne -honnourer son esglise; car de Dieu vient tout le bien et honnour que -homme et femme pevent avoir. Sy en despleust à Dieu dont elle en avoit -parlé; sy fust de lors brehaingne et malade, et aussy comme toute -separée de lui, parce que Dieu luy voulst monstrer sa folie; car toute -bonne femme doit esmouvoir son seigneur à servir et honnorer Dieu et -l’esglise, ne ne doit point son seigneur mespriser de ce que il cuide -bien faire, ne bourder, ne avoir despit sur luy, ne especialment le -reprendre devant les gens pour riens qui lui aviengne, soit tort, soit -droit, fors qu’en son privé, quant il n’y a que eulx deux. Car, selon ce -que dit le saige en la sapience, quant homme se voit lesdangier ne -reprendre, devant les gens, de sa femme ne de sa mesgnie, aucunefoiz le -cuer luy enfle, ou en fait pis, ou en respont oultragieusement en fait -ou en dit, et pour ce est bonne chose de reprendre doulcement et -priveement son seigneur. - - - - -Cy parle de soy pingnier devant les gens. - -Chappitre LXXVIe. - - -Un autre exemple vous diray de Bersabée, la femme Uries, qui demouroit -devant le palais du roy David. Si se lavoit et pingnoit à une fenestre -dont le roy la povoit bien veoir; sy avoit moult beau chief et blont. Et -par cela le roy en fut tempté et la manda, et fist tant que il pecha -avecques elle, et, par le faulx delit, il commanda à Jacob, qui etoit -chevetoine de son ost, que il meist Uries en tel lieu de la bataille que -il fust occis. Sy porta Uries les lectres de sa mort, car ainsy fust -faict. Et ainsi pecha le roy David doublement, en luxure et en homicide, -dont Dieu s’en corroça moult à lui, et en vint moult de maulx à luy et à -son royaume, dont le compte seroit long à escouter. Et tout ce pechié -vint pour soy pingnier et soy orguillir de son beau chief, dont maint -mal en vint. Sy se doit toute femme cachier et céleement soy pingner et -s’atourner, ne ne se doit pas orguillir, ne monstrer, pour plaire au -monde, son bel chef, ne sa gorge, ne sa poitrine, ne riens qui se doit -tenir couvert. - - - - -Cy parle de folle requeste. - -Chappitre LXXVIIe. - - -La mère au roy Salomon requist à son filz que il donnast la mère sa -femme, qui moult bonne dame estoit, à Donno, qui estoit païen et ennemy. -Sy respondit le roy que jà son annemy n’auroit la femme de son seigneur -de père, et si se tint sa mère pour nice et pour honteuse d’avoir esté -escondite, et pour ce doit toute femme penser se elle requiert chose -raysonnable avant qu’elle requière son seigneur; car celle requeste -estoit bien diverse. Je vouldroye que vous sceussiez la fole requeste -que la duchesse d’Athènes fist au duc son seigneur. Elle avoit un frère -bastart. Sy requist au duc que il donnast sa propre suer à femme; et le -duc, qui vit sa simplesce, s’en soubrist et lui dissimula le fait, et -dist qu’il en parleroit à ses amis. Et l’autre pourchassa touz les jours -le fait, et au fort il lui dist qu’il n’en seroit rien jà fait, dont -elle s’en corrouça et s’en mist au lit malade de yre et de corroz, et se -fist prier de venir au duc et de couchier avec lui, et au fort le duc se -corrouça, et s’enfla le duc tellement que par grant yre il jura que -jamais elle ne coucheroit en son lit, et l’envoya en un chastel bien -loing de lui. Dont ycy a bonne exemple que femme se doit bien garder de -requerre à son seigneur de chose qui n’est honneste, et après comment -elle ne doit pour nul corroux desobeir à son seigneur, par quoy il se -corrouce asprement contre elle, ne tenir son cuer comme fist celle -duchesce, que le duc chassa d’avecques luy par sa folie et par son fol -couraige. - - - - -Cy parle de trayson. - -Chappitre LXXVIIIe. - - -L’exemple de une faulse femme fut que deux femmes estoient qui estoient -logées en un hostel, lesquelles avoient deux enffans males d’un temps. -Sy advint à l’une que son enffant estaingnit, et, quant elle le vit -mort, si ala, comme faulse femme, embler l’enffant vif qui estoit à sa -compaigne et y mist le mort au lieu. Et quant celle à qui estoit le vif -vit cellui mort au lieu, sy le regarda et congnust que ce n’estoit pas -le sien. Sy en fust bien grans contens, et en vint le cas et le fait -devers le roy Salemon. Et quant il eut oz leur debat il dist: -«Baillez-moy une espée et en bailleray à chacune la moitié.» Celle à qui -l’enffant n’estoit pas respondist qu’elle le vouloit bien; mais l’autre -dist que l’enffant ne fust pas occis, et qu’elle vouloit bien qu’elle -l’eust tout quitte. Adonc le roy juga que l’enffant feust baillé à celle -qui ne vouloit pas que l’enffant fust occis, et que le cuer et la chair -d’elle en avoit pitié, et que l’autre, qui vouloit qu’il fust departy, -n’y avoit riens. Et ainsi fust la trayson de la mauvaise femme -esprouvée. Et pour ce a grant peril de couchier petit enffant delès soy, -car bien souvent ilz estaingnent; sy y chiet grant peril. - - - - -Cy parle de rappine. - -Chappitre LXXIXe. - - -Un autre exemple feust de la femme au roy Jeroboam. Ilz avoient un -enffant malade. Sy envoya le roy la royne à un saint homme prophète lui -prier que il empetrast guérison à leur enffant. Si se deguisa la royne -et vint au saint homme, qui point ne veoit. Mais, par la grace du -Saint-Esprit, le saint prophète lui escria à haulte voix: «Royne, femme -Jeroboam, vostre filz mourra anuit de bonne mort, maiz tous voz autres -enffans mourront de male mort, sans sépulture, tout par le pechié de -leur père, qui est tyrant sur son menu pueple, et de male conscience et -luxurieux.» Si s’en retourna la royne et trouva son filz mort. Si dist -le fait à son seigneur. Mais pour ce ne s’en voult-il amender, et pour -ce perirent tous ses enffans. Et pour ce est bon exemple de mener et -user de bonne vie, et de amer son menu peuple et ne leur faire nulz -griefz et nul tort; car le pechié du père et de la mère nuist aux -enffans, si comme vous avez ouy que le saint homme le dist à la royne de -son seigneur. - - - - -Cy parle de pacience. - -Chappitre IIIIxxe. - - -Je vous diray un autre exemple, comment Anna, la femme Thobie, parla -folement à son seigneur, qui estoit preudhomme et saint homme, et -ensevelissoit les mors que un roy Sarrazin faisoit occire en despit de -Dieu et de sa loy, et avoit nom Sennacherip. Si advint que les -arrondelles chièrent sur les yeulx du preudhomme Thobie, et en fut -long-temps aveugle, dont sa femme lui dist par grant despit que le Dieu -pour qui il ensevelissoit les mors ne lui rendroit mie la veue. Le -prudhomme en eut en luy pacience, et lui respondit que tout seroit à son -plaisir, dont il advint que elle en fust bien pugnye de maladies, et, -quant il pleust à Dieu, il rendit au bon homme sa veue, et veoit tout -cler. Et, par cest exemple, toute bonne femme ne doit point laidengier -son seigneur, ne mespriser de chose ne de maladie que Dieu luy envoye. -Car le baston est aussi bien levé sur le saing comme sur le malade, -comme vous avez ouy de Thobie qui fut guéry, et sa femme qui parla mal -fut malade. Dont je veul que vous saichez l’exemple de la clavière -Sarra, femme au petit Thobie. Ceste Sarra fut moult preude femme et fust -fille Raguel; elle ot vij. seigneurs, que l’ennemy occist tous, pour ce -qu’ilz vouloient user d’un trop villain fait, que jà ne fait à nommer. -Celle bonne dame reprist une fois sa clavière d’un meffait que elle -avoit fait; mais celle, qui fust fière et orgueilleuse, lui reproucha -ses seigneurs, en elle avilant. Mais la bonne dame ne respondist riens, -ains ot pacience et ploura à Dieu, en disant qu’elle n’en povoit mais et -que Dieux fist du tout à son plaisir. Et, quant Dieux vit son humilité, -il luy donna cellui Thobie à seigneur, et eurent de beaux enffans et -moult de biens et d’onneur ensemble. Et celle qui tença à elle et lui -reproucha ainsi, si fina mauvaisement et eut depuis assez moult de -hontes, et la bonne dame beaucoup d’onneur. Et pour ce est bon exemple -comment nul ne doit reprouchier le mal ne le meshaing d’autruy. Car nul -ne se doit point esmerveillier des vengences ne des jugemens de Dieu; -car tel reprouche le mehaing d’autruy qui l’a après pire et plus -honteux, si comme il plaist au createur à faire ses vengences et ses -punitions. - -Si vous diray encore un autre exemple sur le fait de pacience. Vous avez -bien ouy, selon ce que raconte la Bible, comment Dieux voult et souffry -que Job, qui fut saint homme, feust tempté et trebuschié de ses grans -honneurs en bas, si comme cellui qui estoit saint homme et riche et -puissant comme un roy, premièrement quant il perdit ses sept filz et -troix filles, et puis toutes ses bestes vivans et toutes ses richesses -et tous ses habergemens, qu’il vist tous ardoir, et tant que riens ne -lui demoura fors les corps de luy et de sa femme, et fut si pauvre qu’il -luy convint gesir en un fumier, où les vers lui avoient tout rungié la -teste et estoient par ses cheveulx. Et sa femme lui apportoit du relief -et luy soustenoit la vie. Dont il avint que une fois elle se courrouça, -si comme elle fust temptée, et lui dist: «Sire, mourrez-vous en ce -fumier, puis que autrement ne vous povez avoir.» Et toutefois, combien -qu’elle le deist par yre, elle ne le vouloit pas, comme bonne preude -femme qu’elle estoit. Mais le preudhomme ne luy respondist riens, fors -que tout feust au plaisir de Dieu, et qu’il fust mercié de tout. Ne -oncques, pour mal ne douleur qu’il lui avenist, il n’en dist autrement -fors que mercier Dieu de tout. Et quand Dieu l’eut bien essayé et bien -esprouvé, si le redressa et lui donna autant de bien et d’onneur comme -il eut oncques. Et aussi comme ce fait advint au viel testament est-il -avenu au nouvel, dont vous en trouverez l’exemple en la legende saint -Eustace, qui perdist terres et biens et femme et enffans, bien par -l’espace de xiij ans, et puis Dieux le releva et lui rendy sa femme et -ses enffans et plus la moitié de terres, richesses et honneurs -terriennes que ilz n’avoient oncques maiz euz. Pour ce avons-nous cy bon -exemple comment nul ne doit despire le mehaing ne le mal d’autruy, car -nul ne scet qui à l’ueil lui pent, ne nul ne se doit esmerveillier ne -esmaier des fortunes ne des tribulacions à soy ne à ses voysins, et doit -l’en du tout mercier Dieu, comme firent Job et saint Eustace, et avoir -bonne esperance en Dieu et soy humilier, et penser que Dieu est aussy -puissant de rendre le bien au double comme il le toult, et avoir en soy -pacience et humilité, et de tout mercier Dieu, et avoir en luy bonne -esperance. - - - - -Cy parle de laissier son seigneur. - -Chappitre IIIIxxIe. - - -Un autre exemple vous diray des mauvaises femmes. Si fut de Herodias, -que Herodes tollist et fortraist à son frère, prophète, qui estoit -simples homs, et son frère Herodes estoit divers, malicieux et -convoiteux. Ce fut celluy qui fist occire les innocens pour cuider -occire le grant roy dont l’estoille faisoit demonstrance. Car Herodes -avoit paour que cellui roy lui tollist son royaulme, et pour ce fist-il -occire les innocens; il fut traistre et desloyal à son frère, car il luy -fortraist sa femme contre Dieu et contre la loy, dont saint Jehan -Baptiste le reprenoit. Et pour ce fust-il en hayne de Herodes, car celle -fausse femme Herodias haioit saint Jehan, et par celle hayne -empetra-elle sa mort vers Herodes, et fut moult diverse femme et fina -mauvaisement, et son seigneur aussi, comme cellui qui fust occis par -cirons; tout aussi comme il avoit fait occire les petis innocens, tout -aussi voulst notre seigneur que par les plus petites choses il feust -occis en langueur, comme par cirons, qui sont les plus petites choses et -bestes qui soyent. - -Or vous ay compté des males femmes, comme il est contenu en la Bible, -qui firent moult de maulx et de diversitez, pour estre exemplaire aux -autres pour soy garder de faire mal. Si vous diray et traitteray des -bonnes, que la sainte Escripture loue moult. Et pour ce est bon de -ramentevoir leurs bonnes taches, pour y prendre bon exemple et bonnes -meurs; car les biens faiz et les bonnes taches des bonnes qui ont esté -sont mirouer et exemple à celles qui sont et qui à venir sont, dont la -première exemple est de Sara, que la sainte Escripture loe. - - - - -Cy laisse à parler des mauvaises femmes et parle des bonnes et de leur -bon gouvernement, comme la saincte escripture les loe. - -Et premierement de Sarra, femme Abraham. - -Chapitre IIIIxxIIe. - - -Sara fut femme Abraham, moult bonne dame et saige, et Dieu la garda de -moult de perilz; car, quant le roy Pharaon la prist, Dieu lui donna -moult de maulx, de douleurs et de maladies, et tant qu’il convint qu’il -la rendit nectement à son seigneur. Ainsi Dieux la sauva par sa -sainteté, si comme il a gardé plusieurs sains et saintes de feu et de -eaue et de glaives et de tourmens, si comme il est contenu en la vie et -en la legende des sains et saintes. Car ainsi sauve Dieux ses amis et -ses amies. Ceste Sara souffrit moult de hontes et de douleurs. Elle fust -bien cent ans brehaigne; mais pour sa sainte foy et pour la ferme -loyaulté et amour qu’elle portoit touzjours à son seigneur, et pour son -humilité, Dieu lui donna un filz, qui fut saint homme; ce fut Isaac, -dont les xij. lignées yssirent, et Dieu le lui donna pour la grant bonté -d’elle. - - - - -Cy parle de Rebeca. - -Chapitre IIIIxxIIIe. - - -Un autre exemple vous diray de Rebeca, qui à merveilles fust belle et -bonne et plaine de bonnes mœurs. Ceste Rebeca est moult louée en la -Sainte escripture sur toutes, comme d’estre doulce femme et humble. Elle -fust femme Isaac et mère Jacob. L’escripture tesmoingne qu’elle ama et -honnoura son seigneur sur toutes, et se tenoit devant luy sy humble et -sy doulces responses donnoit, que pour mourir elle ne deist et ne feist -chose dont elle le cuidast corrocier, et pour son humilité elle sembloit -mieux servante de l’ostel que la dame. Elle fut moult longuement -brehaingne; mais Dieu, qui aime saint et net mariage et humilité, li -donna ij. enffans en une ventrée. Ce fut Esaü et Jacob, duquel Jacob -yssirent les xij. enffans qui furent princes des xij. lignées dont -l’espitre de la Toussains parle, si comme saint Jehan le racompte que il -vit quant il fut ravy au ciel. Ceste Rebeca aima le plus Jacob, qui -estoit le puisné, et lui fist par son sens avoir la beneyçon de son -père, si comme un leçon le racompte. Elle aimoit le plus cellui qui le -mieulx se savoit chevir et qui estoit de plus grant pourveance. Elle -sembloit à la leonnesse et à la louve, qui ayment plus celui de leurs -faons qui le mieulx se scet pourchacier; car Jacob estoit de grant -pourveance et Esaü avoit son cuer en chasses, en boys et en venoysons. -Et ainsi ne sont pas les enffans d’un père et d’une mère d’une manière; -car les uns aiment un mestier et une manière de oeuvre et les autres une -autre. - -Je vous diray l’exemple d’un bon preudomme et d’une preude femme qui -furent long-temps ensemble sans avoir enffans, et à leur prière nostre -Seigneur leur en donna un bel à merveilles. Or avoient-ilz promis que le -premier seroit mis et donné à l’eglise pour à Dieu servir. Après cellui -ilz en eurent un autre qui ne fust pas si bel, et lors ilz vont changier -leur propos et vont dire que ilz mettroient à l’eglise le plus let et -retendroient le plus bel pour estre leur héritier, et Dieu s’en -courrouça et les prinst tous deux, et ne leur fist nul tort, car l’un -après l’autre si furent donnés, ne onques puis n’eurent lingnée, dont -ilz furent à grant douleur. Mais Dieu leur fist assavoir par le prophète -la cause et l’achoison. Et pour ce a cy bonne exemple que nul ne doit -promettre à Dieu chose qu’il ne vueille tenir, car nul ne peut moquer -Dieu, comme ceulx cy qui le cuidoient moquer à bailler le plus let, et -le plus bel retenir. Sy n’en verrés jà nul bien venir à ceulx qui ainsi -le font, ne qui ostent leurs filz ne leurs filles de religion, comme -moygnes ou nonnains, puis que une fois ont esté baillez et donnez. Dont -j’ay veu maint exemple de mes yeulx, comme plusieurs qui ont esté traiz -des abbaies pour les terres qui leur escheoient, comme de leurs frères -ou seurs qui se moururent, dont la terre leur avenoit, et puis par -convoitise l’en les ostoit. Mais, pour certain, de x. je n’en vi onques -un devenir à bien, fors à meschiez ou honte, comme des hommes vivre et -finer mal, et des nonnains que l’on ostoit tout aussi, car au derrenier -elles tournoyent à mal et estoient blasmées, ou mouroient d’enffant ou -finoient mallement. Et pour ce ne doit l’en oster à Dieu ce que promis -et donné luy est une foiz. - - - - -Cy parle de Alia, la première femme Jacob. - -Chapitre IIIIxxIIIIe. - - -Je vous diray un autre exemple de Alia, la femme de Jacob. La Bible la -loue moult comme elle amoit chierement son seigneur et la grant honneur -que elle lui pourtoit, et comment elle se humiliet, et quant elle avoit -eu enffant elle en rendoit à Dieu graces et mercis moult humblement et -devotement. Et pour ce Dieu lui donna les xij. princes qui furent les -douze patriarches dont les douze lingnées yssirent, qui tant furent -preudommes, et aymèrent Dieu et le craingnirent sur tous autres, et leur -père et mère prioient chascun jour Dieu pour eulx dès ce que ilz -estoient petis, et que Dieu les voulsist pourveoir de s’amour et de sa -grace; et il ouy bien leurs prières, car ilz furent saintes gens et -honnourez sur tous. Et pour ce est bon exemple que tout père et mère -doit chascun jour prier Dieu pour ses enfans, comme firent Jacob et -Alia. Et si vous dy que jamaiz, pour nulle faulte ne riote que ilz -feissent, ilz ne maudissoient nullement leurs enffans, ainçois les -blasmoient par autre manière ou les batoient; car il vauldroit mieulx -cent foiz batre ses enffans que les mauldire une seule foiz, tant y a -grant peril. - -Dont je vous en diray une exemple d’une femme de ville. Elle estoit male -et se courrouçoit de legier, et aussy faisoit son mary, et par leur -grant yre ilz s’entrerechignoient et arguoient souvent et menu. Sy -avoient ung filz d’enfant qui leur avoit faite aucune faulte; sy le -commencièrent touz deux à mauldire, et l’enffant, qui en fut yré, leur -respondit follement, et le père et la mère, qui en furent yrés, le vont -donner à l’ennemy par leur courroux, et lors l’ennemy vient qui le saisy -et le prist par les bras et le haussa tout de terre, et par là où il -mist la main le feu se prinst, et perdit la main et le bras, par quoy il -fut pery toute sa vie. Et pour ce est grant peril de maudire ses enffans -ne de leur destiner mal, et pis encore de les donner à l’ennemy, par -courroux ne par yre que l’en ait avecques eulx. Et pour ce prenez cy -bonne exemple, et vous en souviengne, comme vous devez destiner tout -bien à vos enffans, et prier Dieu pour eulx, comme faisoit Jacob et sa -femme à leurs enffans, que Dieu monta et exaulça sur toutes les lingnées -et generacions, et non pas faire comme le fol homme et la fole femme, -qui par leur grant yre maudissoient leur enffant, et depuis le donnèrent -à l’ennemy, de quoy l’enffant fut pery toute sa vie. - - - - -Cy parle de Rachel, la seconde femme de Jacob. - -Chappitre IIIIxxVe. - - -Un autre exemple vous diray de Rachel, la seconde femme de Jacob, qui -fut mère de Joseph, que ses frères vendirent en Egipte. D’icelle parole -moult la sainte escripture, et la loue comment elle amoit à merveilles -son seigneur, et la grant obeissance que elle lui faisoit. Sy eust -celluy Joseph, dont tant de bien yssy, et en morut en gésine, et -dit-l’en que ce fut pour ce qu’elle s’enorgueilly de la joye qu’elle en -eut, et n’en rendit pas graces à Dieu comme faisoit Alia. Et pour ce a -cy bonne exemple que toute bonne femme doit touzjours rendre graces et -mercis à Dieu dès ce qu’elle a eu enffant, si comme faisoit Alia et -comme faisoit sainte Elizabel, qui fut fille au roy de Hongrie et femme -à Londegume. Celle bonne dame, quant elle avoit eu enffant, elle faisoit -venir ses prestres et ses clers, et leur faisoit rendre graces et -mercier Dieu, et faisoit faire simples levailles, sans grans arrois, -mais à ses levailles elle faysoit donner à mangier aux povres qui -prioient pour son enffant, et aussi la bonne dame prenoit son enfant -entre ses mains et l’effroi à l’autel en rendant graces à Dieu, et lui -prioit humblement pour lui que il le voulsist moulteplier en sa grace et -en s’amour, et en celle du monde. Et pour ce Dieux essaulça ses enffans, -lesquelz vindrent à grant honneur. Et pour certain tout le bien et -honneur vient de Dieu, car celluy qu’il aime il l’essaulce vers luy et -vers le monde, et tout cest bien vient par humilité, comme par humilité -de ces bonnes dames advint bien à leurs enffans; car pour vray il n’est -riens que Dieu prise et ayme tant comme humilité, car pour certain il ne -fust pas descendu du ciel ou ventre de la benoiste vierge Marie se ne -feust ce que elle se humilia tant que elle respondist à l’ange Gabriel -que elle estoit chamberière de Dieu et qu’il feyst aussy comme il lui -plairoit. Elle ne se povoit plus humilier que de soy appeler -chamberière. - - - - -Cy parle de la royne de Chippre. - -Chappitre IIIIxxVIe. - - -Dont je vouldroye que vous sceussiez l’exemple d’une royne de Chippre. -Elle ne povoit avoir enffant et estoit de dur aage, et toutesfois, par -la bonté de son seigneur et d’elle, à leur prière Dieu leur donna un -beau filz, dont la joye fut moult grant ou royaume. Et de la grant joie -que ilz en eurent ilz firent crier festes et joustes, et envoyèrent -querre touz les grans seigneurs et dames que ils purent avoir. La feste -fut moult grant et les paremens de draps d’or et de soie; tout -retentissoit de joye et de soulas et de sons de menestriers. Les joustes -furent grans et la feste bien renvoysée. Sy despleut à Dieu de faire -telz boubans et telle mise pour telle chose. Sy advint que, quant ilz -furent au disner, l’enfant morut, et disoit l’en que il avoit esté trop -couvert et abrié de grans chaleurs. Toutes voies, quant l’en sceut la -mort de l’enffant, la court, qui estoit en grant joye et en grant -liesse, fust tantost tournée en douleur et en tristece, et se -departirent chascuns mornes et pensiz. Et pour ce a cy bon exemple -comment l’on ne se doit mie trop esjouir d’enffant que Dieu donne, ne en -faire telle feste ne telx boubans; car aucunefois il en desplaist à -Dieu, qui aussitost le tolt comme il le donne. - - - - -Cy parle de charité. - -Chappitre IIIIxxVIIe. - - -Je vous diray un exemple sur le fait de charité. Ce fust d’une fille au -roy Pharaon, qui nourist Moïse, si comme je vous diray. Les Juifs, qui -estoient pueple de Dieu, estoient en servaige comme prisonniers en -Egipte, dont le roy Pharaon, qui estoit roy, pour ce que il vit que le -peuple des Juifs craissoit trop, il luy en despleust et commanda que -l’en occist touz les enffans d’un an. Et quant la mère Moyse vit que il -convenoit que son filz feut mis à mort, sy le mist en un vaissel et -l’envoia sur l’eaue, et alast à l’aventure où il plairoit à Dieu, comme -celle qui grant pitié et grant douleur avoit de veoir occire son filz -devant elle. Sy avint, comme il pleust à Dieu, que le vessel va arriver -devant la chambre de la fille au roy Pharaon delez un prael, laquelle -estoit en l’esbat en ce vergier avecques ses damoiselles. Sy virent -celluy vessel arriver delès elles. Sy ala elle et ses damoiselles dedens -le vaissel, et trouvèrent l’enffant enveloppé, qui à merveilles estoit -bel. Sy le regarda la fille et en eut pitié, et le fist nourir en sa -garde-robe moult chièrement, et l’appeloit son filz par bourdes, duquel -enffant vint tant de bien; car Dieu l’eslust et estably maistre et -gouverneur de tout son pueple, et lui monstra moult de ses secrez, et -lui bailla la verge de quoy il departy la mer et la reclost, et de -laquelle il fist ystre eaue vive et doulce de la pierre. Et aussy lui -bailla les tables de la loy, et moult d’autres grans amistiez il lui -demonstra. Et de celle nourriture et cellui servaige la damoyselle en -feust bien guerredonnée, car Dieu ne oublie pas le service que l’on lui -faist pour charité comme nourrir les orphelins, car c’est un oeuvre de -miséricorde que Dieux ayme moult, si comme il est contenu en la vie -sainte Elisabeth, qui norrissoit les orphelins et les faisoit aprendre -aucun mestier. Dont une bonne dame qui n’avoit enffant que ung, lequel -s’en ala baingnier; sy chey en une fosse et y fust viij. jours entiers, -et sa mère estoit charitable à Dieu et à sainte Elisabeth; dont il avint -que, à l’uitième jour, la mère songea que son fils estoit en une fosse -d’eaue, et que sainte Elisabeth le gardoit et lui disoit: «Pour ce que -vous avez tousjours nourry et soustenu les orphelins, nostre seigneur ne -veult pas que vostre enffant muire ne ne perisse. Sy le faites -peschier.» Et lors la mère se leva et ala faire peschier son filz et le -trouva tout sain et vif, dont l’enffant dist que une moult belle dame -l’avoit tousjours gardé et lui avoit dit: «Dieu vieult que tu soyes -sauvé pour la charité et misericorde de ta mère, qui voulentiers nourist -et soutient les orphelins et les petis enffans.» Et pour ce a cy bon -exemple comment l’en doit norrir les orphelins et les petis enffans qui -en ont mestier, car c’est à merveilles grant aumosne et grant charité, -et qui moult plaist à Dieu. Et de ce nous monstre exemple la bische et -plusieurs autres bestes, qui, quant l’en a occis leur mère et leurs -faons, demeurent sans nourreture, elles les norrissent de leurs bonnes -natures jusques à tant que ils se puissent vivre tout par eulx. - - - - -Cy parle d’une bonne dame de Jerico appelée Raab. - -Chappitre IIIIxxVIIIe. - - -Un autre exemple vous diray sur cest fait. Il advint que en la ville de -Jerico avoit une femme qui avoit nom Raab, laquelle estoit blasmée, mais -charitable estoit. Dont il avint que certains preudes hommes qui y -estoient venus pour enseigner le pueple sy trouvèrent les gens de la -ville moult maulx et crueulx, tant qu’ils s’en alèrent respondre et -cachier chiez celle femme, et les mussa dessoubz trousseaulx de lin et -de chanvre, et ne les peurent trouver pour cerchement que ils feissent, -et puis la nuit les avala par une corde et les sauva. Dont il avint -qu’elle en fust bien guerredonnée, car la ville fut depuis prise, et -hommes et femmes tous mors, fors Raab et sa mesgnie, que Dieu fist -sauver pour ce qu’elle avoit sauvé ses sergens. Et pour ce dit bien la -sainte Euvangille, là où Dieu dit que le bien et le service que l’on lui -fera, ou à ses serfs pour lui, que il le rendra à cent doubles. Dont -est-ce bon exemple de faire bien qui depuis est rendu et meri à cent -doubles. Dont je vueil que vous saichiez l’exemple de sainte Annastaise, -qui fust mise en chartre; mais Dieu la fist delivrer et lui fist -assavoir qu’elle estoit delivrée pour ce qu’elle soustenoit du sien -propre les povres prisonniers et les enchartrez, et là où elle sçavoit -que aucun y estoit mis sans cause et à tort, par envie ou par aucune -debte, elle y mist tant du sien et de sa peine qu’il feust delivré. Et -pour ce Dieu l’en guerredonna au double. Et mesmement le doux Jhesucrist -dit en l’Euvangille que au grant jour du jugement il aura mercy de ceulx -qui auront visité les enchartréz et les malades et les povres femmes en -gesines. Car à celluy jour espovantable il en demandera compte et en -convendra rendre raison, dont je pense bien que maintes en seront -reprinses de en faire bonnes responces. Et pour ce, belles filles, -pensez-en à present, si comme fist sainte Arragonde, qui fust royne de -France, qui les povres enchartrez visitoit, repaissoit et nourrissoit -les orphelins, et visitoit les malades. Et au fort, quant elle vit -qu’elle n’y pourroit entendre à sa voulenté, pour doubte de desobéir à -son seigneur, elle laissa son seigneur et tout l’onneur et la gloire du -royaulme et la joye mondaine, et s’en fouy en tapinaige de Paris jusques -à Poitiers, et là se rendist en l’abbaye et se fist nonnain, et laissa -le siecle pour mieulx servir à nostre Seigneur sans crainte de nulluy, -dont depuis Dieu fist tel miracle pour l’amour d’elle que ung arbre qui -donnoit umbre au millieu de leur cloistre, lequel estoit devenu sec tant -estoit vieulx, mais nostre Seigneur à sa prière le reverdist tellement -que il geta escorce et fueille nouvelle, contre le cours de nature. Mais -riens n’est impossible quant à Dieu, et maintes autres grans miracles -fist nostre seigneur pour elle. Et pour ce est bon exemple de faire -charité, comme ouy avez de ces ij. bonnes dames et de celle bonne dame -Raab, comment elles firent et comment Dieu en la parfin les guerredonna -de leurs bons services. - - - - -De abstinence. - -Chappitre IIIIxxIXe. - - -Je vous diray autre exemple du père et de la mère de Sampson fortin, qui -estoient saintes gens en leur mariage, mais nuls enffans ne povoient -avoir. Sy en furent-ils envers Dieu en mainte clameur et oroison. Un -jour la bonne dame fut à l’esglise, qui pour lors estoit appellé le -temple; si comme elle prioit nostre seigneur en plorant, Dieux ot pitié -d’elle et lui envoia un ange qui lui dist qu’elle auroit un filz qui -seroit le plus fort homme qui onques fust, et lequel debastroit et -essauceroit par sa force la loy de Dieu. La bonne dame vint à son -seigneur et le li dist. Son seigneur se getta en oroison et pria Dieu -qu’il lui pleust à lui demonstrer son ange, et lors Dieu leur envoia son -ange qui leur dist celles paroles, et qu’ilz jeunassent et qu’ilz -feissent abstinences, et aussi que ilz se gardassent de trop boire et de -trop gourmander. «Car», dist l’ange, «le trop gourmander et le trop -mengier, fors ès heures deues, et aussi le trop boire guerroye le corps -et l’âme.» Et quant il leur eut ce dist si se party, et ilz firent le -commandement de l’ange et jeunèrent et firent abstinences. Et puis -eurent l’enffant, qui maintint moult bien la loy de Dieu encontre les -paiens, et en fist moult de occisions et moult de grant merveilles, si -comme Dieux le soustenoit; car il desconfist par son corps iij. mille -personnes. Et pour ce est bon de jeuner et faire abstinence, qui vieult -riens requerre à Dieu; car confession et jeunes empètrent vers Dieu sa -requeste, comme l’ange leur dist, et après leur dist que ils le -gardassent de trop mengier fors à ses heures, par espécial de trop -boire, dont, quant le saint ange, qui tout scet, leur deffendit ces ij. -vices, c’est bon exemple que tout homme et femme si s’en doit garder sur -tous autres vices, car par cellui vice l’en entre en trestous les autres -vij. vices mortelx, comme vous le trouverez plus à plain ou livre de voz -frères, là où il parle comment un hermite qui eslut cellui pechié de -gloutonie, et le fist et s’enyvra, et par cellui il cheist en touz les -vij. pechez mortelx, et avoit cuidié eslire le plus petit des vij, dont -je vous diray que Salemon en dist ou livre des enseignemens; -premierement il dist que vin trouble et rougist les yeulx et affaiblist -la veue et fait le chief dodiner et croller, et empesche l’ouye et -estouppe les narilles, et fait le visaige pruneller et rougir, et fait -les mains trambler et corrompt le bon sanc, et affaiblit les ners et les -vainnes, et mine le corps et lui haste la mort, et lui trouble le senz -et la memoire. Dont Salemon dist que de xx. femmes une qui seroit -yvrongne ne pourroit mie estre preude femme au long aler, ne amée de -Dieu ne de ses amis, et qu’il li vauldroit mieulx estre larronnesse ou -avoir d’autres mauvaises taiches que celle, car par celle elle entrera -en toutes les autres mauvaises. Pourquoy, mes chières fillez, -gardés-vous de cellui mauvais vice de trop boire, ne gourmender, ne -mengier fors aux droites heures, comme à disner et à soupper. Car une -foiz mengier est vie d’ange, et ij. foiz est droite vie d’omme et de -feme, et plusieurs fois mengier est vie de beste, et tout chiet par -coustume et par usaige, car de telle vie, soit de boire ou de mengier, -comme vous vouldrés acoustumer en vostre jeunesse, vous le vouldrez -maintenir en vostre viellesse, et pour ce ne chiet que en vostre -voulenté à y mettre remède à heure. Sy devez cy prendre bonne exemple au -saint ange qui en avisa le père et la mère de Sampson fortin; l’ange ne -dist pas comme il fist à Zacaries; car il li dist que sa femme auroit un -filz qui auroit nom Jehan, qui ne buvroit point de vin ne de cervoise; -car l’un enffant fust estably de Dieu pour garder la foy par espée -contre les païens, ce fust Sampson, et S. Jehan fut estably pour -prescher et estre mirouoir de chasteté, de jeunes et de abstinences, et -de user la haire et estre mirouoir de toute sainte vie. Si vous laisse -de ceste matière et vous diray d’un autre exemple. - - - - -De aprendre saigesce et clergie. - -Chappitre IIIIxxXe. - - -Je vous diray une autre exemple d’une dame qui avoit une fille qui eust -à nom Delbora, laquelle elle mist à l’escole de saigesse et du saint -esprit et de sapience. Celle Delbora apprist si bien qu’elle sceust la -sainte escripture, et usa de sy sainte vie qu’elle sceust des secrez de -Dieu et parla moult des choses à venir, et par son grant senz touz lui -venoient demander conseil des choses du royaume et de leurs affaires. -Son seigneur estoit maulx homs et crueulx; mais par son sens et par son -bel acqueil elle le savoit bien avoir; car elle l’ostoit de sa frenaisie -et le faisoit paisible et juste à son pueple. Et pour ce a cy bon -exemple que l’en doit mettre ses filles pour apprendre la clergie et la -sainte escripture; car pour en sçavoir elles en verront mieulx leur -saulvement et recognoistront mieux le mal du bien, si comme fist la -bonne dame Delbora et comme fist sainte Katherine, qui par son sens et -par son clergie, avecques la grace du Saint-Esprit, elle seurmonta et -vainqui les plus saiges hommes de toute Gresce, et par sa sainte clergie -et ferme foy elle congnust Dieu, et Dieu lui donna victoire de martire -et en fist porter le corps par ses anges xiiij. journées loing, c’est -assavoir ou mont de Sinay, et son saint corps rendit huille. Et le -commencement et fondement de Dieu congnoistre fust par sa clergie, où -elle congnust la verité et le sauvement de la foy. Encore un autre -exemple vous diray-je d’un enffant de l’aage de ix. ans qui avoit esté -iiij. ans à l’escole, et, de la grace de Dieu, il desputoit de la foy -contre les paiens si fort que il les vaincquit touz, et au fort ils -l’espièrent tant qu’ilz le prisdrent, et quant ilz le tindrent en leur -subjecion ilz le menacièrent à occire ou il renieroit Dieu. Mais, pour -tourment que ilz luy peussent faire, il n’en voult riens faire. Sy lui -demandèrent où estoit Dieu, et il leur dit: «Au ciel et adjoint en mon -cuer.» Lors de depit ils le occirent et lui fendirent le cousté pour -voir son cuer, se il disoit voir que Dieu y feust. Et, quant il fut -fendu et ouvert, ilz virent de son cuer yssir un coulon blanc, dont il y -eut aucuns d’eulx pour celui exemple se convertirent en Dieu. Et pour -cest exemple et les autres est bonne chose de mettre ses enffans juennes -à l’escolle et les faire apprendre ès livres de sapience, c’est-à-dire -ès livres des saiges et des bons enseignemens, où l’on voit les biens et -le sauvement du corps et de l’ame, et en la vie des pères et des sains, -non pas les faire apprendre ès livres de lecheries et des fables du -monde; car meilleure chose est et plus noble à ouïr et parler du bien et -des bons enseignemens, qui pueent valoir et prouffiter, que lire et -estudier des fables et des mensonges dont nul bien ne prouffit ne puet -estre; et pour ce que aucuns gens dient que ilz ne vouldroient pas que -leurs femmes ne leurs filles sceussent bien de clergie ne d’escripture, -je dy ainsi que, quant d’escripre, n’y a force que femme en saiche -riens; mais, quant à lire, toute femme en vault mieulx de le sçavoir, et -cognoist mieulx la foy et les perils de l’ame et son saulvement, et n’en -est pas de cent une qui n’en vaille mieulz; car c’est chose esprouvée. - - - - -De la dame nommée Ruth. - -Chappitre IIIIxxXIe. - - -Un autre exemple vous diray d’une bonne dame appelée Ruth, dont descendi -le roy David. Celle bonne dame est moult louée en la sainte escripture, -car à merveilles ama Dieu et obey à son seigneur, et, pour l’amour de -lui, elle honoroit et amoit ses amis et leur portoit plus de honneur et -de priveté que ès siens devers elle; dont il advint que, quant son -seigneur fust mort, que le filz de son seigneur d’une autre femme ne li -vouloit riens laissier, ne terre, ne meuble, pour ce qu’elle estoit de -loingtain pays et loing de ses amis, pour ce la cuida esbahir; mais les -amis de son feu seigneur, qui l’amoient pour la grant doulceur et la -priveté et le grant semblant d’amour et service qu’elle avoit toujours -porté, les mist devers elle, et furent contre leur parent, tellement que -ilz firent avoir à la dame son bon droit et toute sa partie selon la -coustume. Et ainsi la bonne dame sauva le sien pour l’amistié et la -bonne compaignie qu’elle avoit fait aux parens de son seigneur quand il -vivoit. Et pour ce a cy bon exemple comment toute bonne femme doit -servir et honnourer les parens de son seigneur; car plus grant semblant -d’amour ne li pourroit-elle faire, et en ce lui en puet tout bien et -honneur venir, si comme il fist à la bonne dame Ruth, qui, pour amer et -honnourer les parens de son seigneur, elle recouvra sa juste partie des -heritaiges et des biens son seigneur, comme ouy avez. - - - - -Que toute femme doit soustenir son seigneur. - -Chappitre IIIIxxXIIe. - - -Je vous diray un exemple d’une bonne dame qui bien doit estre louée. -Celle bonne dame avoit nom Abigail; elle avoit un seigneur qui estoit à -merveille maulx homs et divers et rioteux à tous ses voisins, et -mesdisans. Sy avoit trop forfait au roy David, dont le roy le fist -desfier, et le vouloit destruire et mettre à mort. Mais la bonne dame, -qui sage estoit, vint devers le roy et se humilia tant par ses doulces -paroles qu’elle fist la paix de son seigneur. Sy le garda celle foiz et -plusieurs autres de maints perilz où il se mettoit par sa mauvaise -langue et par ses foles sotises. Mais tousjours la bonne dame amendoit -ses sotties et ses folies, dont elle doit bien estre louée, et aussi de -ce qu’elle souffroit moult humblement de lui la paine et la doulleur -qu’il lui faisoit traire. Et pour ce a cy bon exemple comment toute -bonne femme doit souffrir de son seigneur et le doit supporter, et par -tout le sauver et garder comme son seigneur, combien qu’il soit fol ou -divers, puisque Dieux le lui a donné. Car tant comme elle y aura plus à -souffrir et elle le portera plus humblement et couverra la folie de lui, -de tant aura-elle plus l’amour de Dieu et l’onneur du monde. - -Je vouldroye que vous sceussiez l’exemple d’une bonne dame, femme d’un -senateur de Romme, si comme il est contenu ès croniques des Romains. -Cellui senateur estoit moult jaloux sans cause, et estoit moult divers -homs et moult maulx et crueulx à sa femme. Sy advint que il eust à faire -ung gaige de bataille encontre un autre. Or estoit-il trop couart et -failli; le jour de la bataille son champion qui devoit jouster pour lui -estoit malade, et ne trouva lors aucun qui pour lui se voulust -combattre, dont il eust esté dehonté; mais sa femme, qui regarda le -grant deshonneur que son seigneur y auroit, ala en sa chambre et se fist -armer; sy monta à cheval et se mist en champ, et avoit son visaige -deffait que nul ne la cogneust, et toutes foiz, pour ce que Dieu vit sa -bonté et que elle faisoit selon Dieu son devoir, et rendoit à son -seigneur bien pour mal, Dieu lui donna telle grace que elle gaigna la -querelle de son seigneur honnourablement. Et quant vint que tout le -traictié fust accomply, l’empereur voult veoir et sçavoir qui estoit le -champion du senateur. Si fust desarmée et fust trouvé que c’estoit sa -femme, dont l’empereur et toute la ville lui portèrent dès cellui jour -en avant plus grant honneur qu’ilz n’avoient fait, et fust à merveilles -honorée, tant pour ceste cause comme pour ce que elle se portoit bel et -doulcement des maulx que son seigneur ly faisoit bien souvent traire. Et -pour ce a cy bonne exemple comment toute bonne femme doit humblement -souffrir de son seigneur ce que elle ne puet amender; car celle qui plus -en seuffre sans en faire chière en recouvre x. foiz plus de honneur que -celle qui n’a cause de en souffrir, et qui a son seigneur bien entachié, -sy comme dit Salemon, qui bien parle des femmes en louant les unes et -blasmant les autres. - - - - -De adoulcir l’ire de son seigneur. - -Chappitre IIIIxxXIIIe. - - -Un autre exemple vous diray d’une des femmes au roy David, comment elle -apaisoit l’ire de son seigneur. Vous avez bien ouy comment Amon le filz -David despucella sa suer, et comment Absalon leur frère vengea celle -honte et le fist mettre à mort, dont Absalon s’en fouy hors du pays, car -le roy le vouloit faire occire. Mais celle bonne dame lui fist sa paix, -car elle monstra tant de bonnes raysons à son seigneur que il lui -pardonna. Sy n’estoit-elle pas sa mère, fors femme de son seigneur. Mais -elle tenoit en amour son seigneur et ses enffans comme bonne dame. Et -ainsi le doit faire toute bonne dame; car plus grant semblant d’amour ne -puet-elle monstrer à son seigneur que amer ses enffans d’autre femme, et -y conquiert honneur au double, et plus les doit soustenir que les siens; -car au derrenier il n’en vient fors que tout bien et honneur, si comme -il advint à celle bonne dame que, quant le roy fut mort, l’en lui -vouloit tollir son droit, mais Absalon ne le voulst souffrir et dist -devant touz que, combien que elle ne feust sa mère, que elle lui avoit -porté honneur et priveté et amour, et par maintesfois desblasmé vers mon -seigneur mon père; car elle ne perdra jà riens de son droit. Et pour ce -a cy bon exemple comment toute bonne femme doit amer et honnourer tout -ce qui est de son seigneur, comme ses enffans d’autre femme et aussy ses -prouchains et ses parens. Car voulentiers nul bien n’est fait que -communement ne soit mery, si comme il advint à ceste bonne dame, comme -ouy avez. - - - - -De querre conseil. - -Chappitre IIIIxxXIIIIe. - - -Je vous diray un autre exemple de la royne de Sabba, qui moult estoit -bonne dame et saige, laquelle vint de vers Orient en Jherusalem pour -demander conseil d’un grant fait au roy Salomon, lequel la conseilla -feablement, et bien lui prist de son conseil, et elle ne perdy pas son -travail ne ses pas. Et pour ce a cy bon exemple que toute bonne dame -doit eslire un bon preudomme et saige de son lignaige ou d’autre et le -tenir en amour et soy conseiller à lui de ses besoingnes; car le bon -conseil fait la bonne œuvre, et fait tenir bonne amour à ses voisins et -garder le sien sans parler et sans rioter, et, se aucun plait ou contens -se met, le bon preudomme et le saige conseil si le oste et amodère la -chose, et fait avoir le sien sans grans coustz et sans grans mises, et -tousjours en vient grant bien, comme il vint à la bonne royne de Sabba, -qui de sy loing vint querre conseil au saige roy Salemon. Et encores -vouldroye-je que vous sceussiez l’exemple d’un empereur de Romme. -L’empereur estoit malade au lit de la mort. Chascun des seigneurs et des -senateurs et autres pour lui plaire disoient que il seroit tantost -guery, mais que il eust sué. Mais amy que il eust ne lui parloit du -prouffit de l’ame. Sy avoit avecques lui un chambellan qui l’avoit -nourry, lequel le servoit d’enffance. Cellui veoit bien que il ne -pouvoit eschapper, et que tous ne le conseilloient fors que pour lui -plaire seulement. Sy lui va dire le chambellan: «Sire, comment -sentez-voz vostre cuer?» Et l’empereur luy dist que bien petitement. -Lors lui commença à dire moult humblement: «Sire, Dieux vous a donné en -cest monde toutes honneurs et les biens terriens et la joye mondaine, si -l’en recongnoissez et merciez, et departez à ses povres des biens que -Dieu vous a donnez, tellement que il n’ait que reprouchier sur vous.» -L’empereur escouta et dist deux motz: Plus vault amy qui point que -flatteur qui oint. Et fust pour ce que ses amis ne lui avoient parlé que -de l’esperance de la santé du corps pour lui plaire; mais cestuy-cy lui -parloit du sauvement de l’ame; car qui ayme le corps il doit amer l’ame, -et ne doit l’en riens celler à son amy de chose qui lui porte prouffit -et honneur, ne, pour amour ne pour hayne, ne le laisse à conseillier -loyaulment, comme preudomme et bon amy, et ne le flatte pas ne faire le -_placebo_ comme firent tous les amis de l’empereur, qui veoient bien -qu’il ne povoit eschapper de mort et ne lui osoient pas dire le prouffit -de son ame comme fist son povre chambellain, qui le mist à la voie du -sauvement. Et l’empereur le creust, car il donna et departi du sien -largement pour Dieu. - - - - -D’une preude femme qui amoit les sergens de Dieu. - -Chappitre IIIIxxXVe. - - -Un autre exemple vous diray de une moult preude femme qui avoit un -simples homs à mary. La bonne dame estoit moult charitable et aymoit -moult les sergens de Dieu. Sy avoit, vers les parties de Jherusalem, un -saint preudomme prophète qui avoit nom Elizeus. Celle bonne dame avoit -grant devocion au saint homme, et le pria de venir herbergier chiez son -seigneur et chiez elle, et lui firent une chambre solitaire où le saint -homs, qui vestoit la haire, faisoit ses afflictions. Si ne povoit la -bonne dame avoir enffant de son seigneur ne lignée. Si vont prier le -saint homme que il priast Dieu qu’il leur donnast enffans et lingnée, et -le saint prophète en pria Dieu tant que ilz eurent un filz à merveilles -bel, qui vesquit bien xv. ans et puis morut, dont le père et la mère en -deurent mourir de dueil. Sy fist mettre la mère l’enffant en la chambre -du saint prophète, et ala par le pays tant qu’elle trouva le saint -preudomme, et quant elle l’eust trouvé elle l’amena en sa chambre et lui -monstra l’enffant qui estoit mort et lui dist: «Ha, saint homme, veez-cy -l’enffant que Dieu me donna par ta prière, qui estoit toute ma joye et -ma soustenance. Je te prie que tu vueilles Dieu prier que il le me rende -ou qu’il me preingne, car je ne vueil point demourer après lui.» Et -Elizeus le saint prophète eut pitié de la bonne dame; sy adoura Dieu, et -Dieu le revesquit à sa prière, et vesqui l’enffant longuement et fust -saint homme. Pourquoy, mes chières filles, ycy a bonne exemple comment -il fait bon se accointier des sains hommes et les amer, et qui usent de -bonne vie et de sainte, comme ceste bonne dame, qui ne povoit avoir -enffans et en eust à la prière du saint homme, et depuis que l’enffant -fut mort, Dieux le ressuscita à sa prière, et pour certain Dieux est -aujourd’uy aussy puissant et aussy debonnaire comme il estoit lors à -ceulx qui le serviront. Si ne fault que mettre bonne painne et humble -cuer à le desservir, et tenir la compaignie des saintes gens qui usent -de saincte vie, et les croire; car tout bien en puet venir, comme il -fist à la bonne dame. - - - - -De Sarra, femme du petit Thobie. - -Chappitre IIIIxxXVIe. - - -Je vous diray un autre exemple de une bonne dame, qui avoit nom Sara. -Vous avez bien ouy comment elle eust vij. seigneurs, que l’enemi occist -pour ce qu’ilz ne vouloient pas user de loyal mariaige, et comme sa -clavière lui reprocha que mary ne lui povoit arrester. Et la bonne dame, -qui vit que celle fole vouloit tencier à elle, si lui dist comme saige -moult humblement: «Belle amie, à toy ne à moy ne appartient mie à parler -des jugements de Dieu», et plus ne lui dist. Elle ne sembla pas à la -fille d’un des senateurs de Romme, qui avoit le cuer si felon que elle -tançoit en plainne rue avecques sa voisine, et tant crurent et montèrent -les paroles que l’autre lui dist que elle n’estoit pas nette du corps, -dont par celle parole, qui ala tant avant, elle en perdy son mariaige, -feust vérité ou mençonge. Et pour ce est grant folie à toute femme de -tencier ne respondre à tenceurs ne à gens qui sont felons et cruelz et -qui ont male teste, dont je vous diray un fait que je vy d’une bien -gentilz femme qui tençoit à un homme qui avoit male teste. Sy lui dis: -«Ma damoyselle, je vous loue et conseille que vous ne respondiez point à -ce fol; car il est assez fol de dire plus de mal que de bien». Mais elle -ne me voult croire, si tença plus fort en lui disant qu’il ne valoit -riens. Et il respondit que il valoit autant pour homme comme elle -faisoit pour femme. Et tant montèrent leurs parolles que il dist que -pour certain il sçavoit bien un homme qui la baisoit de jour et de nuit -quant il vouloit. Et adonc je l’appellay à costé et lui dis que c’estoit -folie de prendre à fol paroles ne tençons. Si furent les paroles laides -et devant moult de gens, et fust diffamée par son attayne et par son fol -tencier, et fist sçavoir à plusieurs gens ce que ilz ne sçavoient pas. -Elle ne sembla pas la sage Sarra, qui ne fist pas grans responces à sa -folle clavière; car aucunes foiz l’en se met bien de son bon droit en -son tort, et si est moult meschante chose et honteuse à gentilz femmes -et autres de tencier nullement. Dont je vous diray l’exemple de la -proprieté de certaines bestes. Regardez-moy ces chiens et ces mastins; -de leur nature ilz rechignent et abbayent, mais un gentil levryer ne le -fera pas. Ainsi doit-il estre des gentilz hommes et des gentilz femmes. -Et aussi je vous diray l’exemple de l’empereur de Constentinoble. Il -estoit homme moult fier et felon, mais jamais ne tençast à nul, dont il -advint que il trouva ses ij. filz tançant; mais il les eust batus, qui -ne se feust mis entre deux. Et puis dist que nul gentil cuer ne devoit -tencier ne dire villenie. Car au tencier l’en congnoist les gentilz de -avecques les villains, car cellui est villain qui de sa bouche dist -villenie, et pour ce est grant gentillesce et grant noblesce de cuer à -ceulx qui pueent avoir pascience et humilité en eulx, et ne respondre -point à toutes les foles paroles des folz ne des foles. Car pour certain -il advient souvent que une fole parole engendre telle fole responce qui -puis porte honte et deshonneur; et pour ce, belles filles, est bon de y -prendre bon exemple. Car le fol et la fole de felon et haultain -couraige, quant l’en leur tient pié, ilz dient de leurs malices et de -leurs yres aucunesfoiz villenies et choses qui oncques ne furent -pensées, pour vengier leur grant yre. Et ainsi se doit garder toute -bonne femme de riens respondre à son seigneur devant les gens pour -plusieurs causes; car à soy taire elle ne peut avoir que toute honneur -et tout bien de touz ceulx qui le verront, et à lui respondre son -desplaisir ne li peust venir fors honte et desplaisir et deshonneur. - - - - -De la royne Hester. - -Chapitre IIIIxxXVIIe. - - -Je vous diray un autre exemple de la royne Hester, femme au grant roy de -Surye. Celle fut à merveilles bonne dame et saige, et amoit et -craingnoit son seigneur. Sur toutes dames la sainte escripture la loue -moult de sainte vie et de ses bonnes mœurs. Car le roy son seigneur -estoit mal et divers, et lui disoit aucunes foiz moult d’oultraigeuses -paroles et vilainnies; mais pour riens que il lui deist elle ne lui -respondoit aucune parole dont il se deust corroucer devant les gens; -mais après, quand elle le trouvoit seul et veoit son lieu, elle se -desblamoit et lui monstroit bel et courtoisement sa faulte, et pour ce -le roy l’amoit à merveilles et disoit en son secret qu’il ne se povoit -courroucier à sa femme, tant le prenoit par bel et par doulces paroles. -Certes, c’est une des bonnes taches que femme puist avoir, que ne -respondre point en l’ire ne en courroux de son seigneur. Car cuer gentil -est cremeteux et a touz jours paours de faire ou dire chose qui -desplaise à cellui qu’il doit honnorer et craindre, dont l’en conte ès -livres des roys de la femme d’un grant seigneur qui estoit mal et divers -et sa femme estoit moult douce, et moult souffroit et estoit humble. Sy -estoit un jour moult pensive, et ses damoiselles lui disoient: «Madame, -pourquoy ne vous esbatez-vous, comme juenne dame que vous estes?» Et -elle respondit que il convenoit que elle se doubtast et se demenast -comme elle sçavoit que estoit la voulenté de son seigneur, pour avoir la -joye de luy et la paix de son hostel. Et puis disoit que la paour de -trois prisons la destreignoit de estre trop joyeuse et trop gaye, dont -l’une estoit amours, l’autre paours, et la tierce honte. Ces iij. vertus -la maistrioient; car l’amour qu’elle avoit à son seigneur la gardoit de -lui faire son desplaisir; paour la destraingnoit de perdre son honneur -et de faire pechié, fors le moins qu’elle povoit; honte d’avoir villain -reproche. Et ainsi la bonne dame dit à ses damoiselles. Pour quoy, mes -chières filles, je vous prie que vous ayez ces exemples en voz cuers, et -ne respondez nulle grosse parole ne envieuse à vostre seigneur, fors -doulce et humble, comme faisoit celle bonne dame, la royne Hester, comme -ouy avez, et comme ceste bonne dame qui dist à ses damoiselles que son -cuer estoit en l’amour et en la prison de son seigneur, et pour ce ne -povoit-elle faire fors que à tout son plaisir et vivre en sa paix. - - - - -De Suzanne, la femme Joachim. - -Chappitre IIIIxxXVIIIe. - - -Un aultre exemple vous diray de Susanne, la femme Joachim, qui estoit -grant seigneur en la chetivoison de Babilonie. Celle Susanne estoit à -merveille belle dame et de saincte vie. Si avoit ij. prestres de leur -loy qui disoient leurs heures en un verger, et la bonne dame peignoit -son chief, qui estoit blanche et blonde. Sy arrivèrent ces ij. prestres -sur elle et la virent belle et seule. Lors si furent temptez, et li vont -dire que se elle ne vouloit faire leur voulenté, qu’ilz tesmoigneroient -qu’ilz l’auroient trouvée en fait de luxure avec un homme, et pource que -elle auroit enffraint son mariage, elle seroit lapidée ou arse, selon la -loy qui lors couroit. Celle bonne dame fust moult esbahie, qui par faulx -tesmoings veoit sa mort; car deux tesmoings estoient lors creus. Sy -pensa et regarda en son cuer que elle aymoit mieulx mourir de la mort -mondaine que de la mort pardurable, et mist son fait en la voulenté de -Dieu, auquel elle se fioit du tout, et lors respondit à brief qu’elle -n’en feroit rien, et qu’elle amoit mieulx à mourir qu’à faulcer sa loy -ne son saint sacrement de mariage. Adonc les ij. faulx prestres alèrent -ès juges et tesmoignèrent contre elle qu’ilz l’avoient trouvée en -avoultrie, c’est à dire à autre que à son seigneur. L’on l’emmena -tantost et fust jugiée à mort, mais elle s’escria à Dieu, qui tout -savoit, et la loyaulté d’elle et de son mariaige. Et Dieu, qui n’oublie -point voulentiers son serf, lui envoia secours et fist venir Daniel le -prophète, qui n’avoit d’age que entour cinq ans, lequel s’escria et dist -les juges d’Israël, c’est à dire du pueple de Dieu: «Ne occiez pas le -sanc juste et innocent de cest fait, et enquerrez chacun par soy, et -leur demandés soubz quel arbre ilz la trouvèrent.» Lors le pueple fust -esbay de veoir si petit enffant ainsi parler. Si virent bien que -c’estoit appert miracle de Dieu. Sy firent l’enqueste à chascun par soy, -dont l’un dist que il les avoit trouvez soubz un figuier, et l’autre -dist desoubz un prunier, et ainsi furent en faiz contraires; si furent -jugiez à mort, et quant ilz virent qu’il n’y avoit point de remède, ilz -recogneurent la verité du fait et distrent qu’ilz avoient bien deservy -la mort, et non pas elle. Et pour ce a cy bon exemple comment Dieux -garde ceulx qui ont en luy fiance, et qui mettent leur fait en sa main, -comme fist la bonne dame, qui mieulx vouloit se mettre en adventure de -mourir que parjurer sa loy, c’est assavoir enffraindre son saint -sacrement et son loyal mariaige, et si doubtoit plus la perdicion de -l’ame et la mort pardurable que la povre vie de cest monde, dont par sa -bonté Dieux lui sauva le corps et l’ame, comme ouy avez. Et pour ce -toute bonne femme doit tousjours espérer en Dieu, et, pour l’amour de -lui et l’amour de son mariage, soy garder de perilz et ne de pechier si -grandement ne si vilment comme enffraindre son serement et sa bonne loy. - - - - -De Elizabeth, mère saint Jehan Baptiste. - -Chappitre IIIIxxXIXe. - - -Je vous diray un autre exemple du nouvel Testament. C’est de sainte -Elisabeth, mère saint Jehan Baptiste. Ceste servoit premierement Dieu et -puis son seigneur. Elle le doubtoit sur toutes femmes, et, se il vensist -de hors et il lui feust riens mesavenu en l’ostel, elle le celast et le -feit celer jusques à ce qu’elle veist bien son point, et puis lui deyst -si bel et si atrempeement à son seigneur que jamais ne s’en deust -corroucier. Elle convoitoit touz jours la paiz et la joie de son -seigneur, et ainsi le doit toute bonne femme faire. Ceste sainte dame -amoit et craingnoit Dieu et portoit bonne foy à son seigneur. Et pour ce -Dieu lui donna saint Jehan Baptiste. Et ce fust bon guerredon; car femme -qui ayme et craint Dieu et se garde de pechiez et se tient nettement. -Dieu le lui guerredonne à vie, et après la mort à cent doubles, comme il -fist à ceste sainte dame à qui il donna biens celestieulx et biens -terriens à puissance, comme il fait à ses amis qui se tiennent nettement -en leur mariaige et qui ont bonne esperance en lui, si comme sainte -Susanne, comme vous avez oy. - - - - -Cy commence à parler des exemples du Nouvel Testament depuis que Dieu -vint ou ventre de la Vierge Marie. - -Et premiers de la Magdelaine. - -Chappitre Ce. - - -L’autre exemple est de la Magdelaine, qui espurja et nectoya ses pechiez -par ses lermes, quant elle lava les piés à Jhesucrist de ses lermes et -puis les essuya de ses cheveulx. Celle bonne dame plouroit ses pechiez -et requeroit pardon de ses pechiez. Ce estoit amour de Dieu et crainte -de son meffait. Et ainsi par celluy exemple le devons nous faire. Car -nous devons plourer nos meffaitz et noz pechiez, et avoir pitié et -vergoingne de les avoir faiz, et venir à confession humblement, et les -regehir, et les dire et les racompter aussi villainement et ordement -comme l’en les a faiz, sans rien polir ne celer. Car la crainte de Dieu -et le hardement que l’en emprant de dire son meffait et son péchié, -celle vergoingne et celle honte que l’en a de le dire est une grant -partie du pardon et allegance du mesfait, et Dieu, qui voit l’umilité et -la reppentance, se esmuet en pitié et eslargist sa misericorde et -pardonne, comme il fist à saincte Marie Magdelaine, à qui il pardonna -ses pechiez pour la grant contriccion et repentance qu’elle en eust. Une -aultre rayson est pour quoy la benoiste Magdelaine doit estre louée; ce -fust pour ce que elle amoit Dieu et craingnoit merveilleusement -ardamment. Car pour les grans miracles qu’elle veoit qu’il faisoit, et -que il avoit resuscité son propre frère le ladre, qui bien lui avoit -dist merveilles de par delà, et les paines, et elle veoit que il -esconvenoit qu’elle mourist et qu’elle fust par delà punye de ses -pechiés. Quant elle pensoit en telle chose, elle estoit toute esperdue -et paoureuse. Et pour ce fust elle plus de xx. ans en un desert, en boys -et en buissons, et, quant elle eust tant jeuné qu’elle ne le povoit plus -souffrir selon nature, lors nostre seigneur la regarda en pitié et li -envoioit chascun jour par un ange le pain du ciel, dont elle fust -rassasiée jusques en la fin. Et pour ce a cy bon exemple conment il fait -bon plourer les pechiés et soy confesser souvent et faire jeunes et -abstinences, et amer Dieu et craindre, comme fist celle bonne -Magdalaine, qui ama tant Dieu et ploura ses pechiez sur ses piez et des -peulx les essuya, et souffry tant de mal et de malaise ès desers et ès -buissons, que Dieux si la conforta par son ange, qui chascun jour li -apportoit du pain du ciel. Et aussi fera-il à toutes bonnes femmes, et à -touz ceulx qui de vray cuer ploureront leurs pechiez, et qui aymeront -Dieu et feront bonnes jeunes et bonnes abstinences, comme il fist à -ceste bonne femme. - - - - -De ij. bonnes dames à mescreans. - -Chappitre CIe. - - -Un autre exemple je vous diray de ij. bonnes dames qui estoient femmes -de mescreans, dont l’une estoit femme au seneschal du roy Herodes. -Celles bonnes dames suivoyent nostre seigneur et lui administroient son -vivre. Si est bon exemple que toute bonne femme, bien qu’elle ait divers -ou mauvais seigneur, ne doit pas pour tant laissier à servir Dieu et lui -obeir, ainçois doit estre trop plus humble et devote pour empetrer grace -de Dieu pour elle et pour son mary. Car le bien que elle fait amendrist -le mal de lui et adoulcist l’ire de Dieu et leur garde leur bien et leur -chevance. Car le bien que elle fait soubzporte son mal, si comme il est -contenu ou livre de la vie des pères, là où il parle d’un mal homme et -tirant, qui par iij. foiz fust sauvé de villaine mort pour la bonté de -sa femme, dont il advint que, quant elle fut morte, il n’avoit plus qui -priast Dieu pour lui et par ses grans pechiez, le roy du pays le fist -mourir de male mort. Et pour ce est bonne chose et necessaire à mauvais -homme d’avoir bonne femme et de sainte vie, et, de tant comme la femme -sent son seigneur plus divers ou pecheur ou de male conscience, de tant -a-elle plus grant mestier de faire plus grans abstinences et plus de -biens pour Dieu. Car, se l’un ne portoit l’autre, c’est-à-dire le bien -le mal, tout besilleroit ou yroit à perdicion. Et encores vous dis-je -que l’obeyssance de Dieu et la crainte fut premier establie que -mariaige; car l’en doit premier obeir au createur, qui les a faiz à sa -sainte ymaige et qui leur puet donner grace d’estre sauvés ou perdus. Et -ainsi la loy commande que l’en ne doit pas tant obeir au corps ne estre -en l’obeyssance de son seigneur que l’en ne obeisse premier au prouffit -de l’ame, qui est un bien pardurable. Et dit la glose que toute bonne -femme doit premièrement tirer au bien de l’ame de son seigneur et puis -au service du corps. Car le bien de l’ame n’a pareil, et, se l’ame a -bien, elle et ses enffans jouyront paisiblement et beneurement des biens -du mort, et, se l’ame a tribulacion, aussi au contraire. Et ceste chose -est vraye et esprouvée, comme il est contenu en plusieurs lieus en la -sainte escripture, et pour ce fait bien adviser son seigneur de faire -bien et le destourber de faire mal à son povoir. Car ainsi le doit faire -toute bonne femme. - - - - -Cy parle de sainte Marthe, suer à la Magdelaine. - -Chappitre CIIe. - - -L’autre exemple est de Marthe la suer à la Magdelaine. Celle bonne dame -estoit touz jours coustumière de herbergier les prophètes et les sergens -de Dieu qui preschoient et enseignoient la loy, et estoit moult grant -aumosnière ès povres, et, pour la sainte vie d’elle, vint le doulx -Jhesucrist soy herbergier chiez elle. Celle fust qui se plaigny à -Jhesucrist que sa suer Marie ne lui venoit point aydier à faire et -appareiller à mengier; mais nostre seigneur lui respondit moult -humblement et dist que Marie avoit esleu le meilleur service. Ce estoit -pour ce que elle plouroit ses pechiez et cryoit mercy en son cuer -humblement. Et le doulz roy lui dist verité, car il n’est service que -Dieu ayme tant comme crier mercy et soy repentir de son pechié et se -retourner de son meffait. Ceste sainte Marthe fist bon service à -osteller Jhesucrist et ses appostres et les repestre de viandes, de si -grant devocion et de franc cuer comme elle le faisoit; car Dieu fit -moult de miracles pour elle en sa vie et vint en son trespassement la -conforter et querre la saincte ame d’elle. Ce fust bon guerredon. Si -doit toute bonne femme y prendre bonne exemple, et comment il fait bon -herbergier les sergens de Dieu, les prescheurs et ceulx qui enseignent -la foy et le bien du mal, et aussi herbergier les pelerins et les povres -de Dieu, si comme Dieu le tesmoingne en la sainte euvangille, qui dist -qu’il demandera au grant jour espoventable, c’est au jour du jugement, -comment l’en aura visité les malades et reçeu et herbergié ses povres au -nom de lui, et conviendra rendre compte des habondances des biens -terriens que il aura donnez et comment l’en les aura employés et -departis du plus au moins, c’est-à-dire aux povres souffreteux. Et pour -ce est moult nobles vertus de herbergier les pelerins, les povres et les -sergens de Dieu; car tout bien si en puet venir, car Dieu paye le grand -escot et rent à cent doubles, dont il dist en l’euvangille: Qui reçoit -les prophètes et les prescheurs et les povres, il reçoit Dieu lui-mesme; -car ce sont les messagiers qui portent et ennuncent verité. - - - - -Cy parle des bonnes dames qui plouroient après Nostre Seigneur quant il -portoit la croix. - -Chappitre CIIIe. - - -L’autre exemple est des bonnes dames qui plouroient après nostre -seigneur quant il portoit la croiz sur ses epaules pour y transir la -mort de sa voulenté pour nos pecheurs raimbre. Celles bonnes dames -estoient de bonne vie et avoient les cuers doulx et piteux, et Dieu se -tourna devers elle et les conforta en disant: «Mes filles, ne plourez -pas sur moy, mais pleurez sur les douleurs qui à venir sont», et leur -monstra le mal qui puis avint au pays, si comme vous le trouverez en -livre que j’ay fait à voz frères. Celles bonnes dames, qui eurent pitié -de la douleur que les en faisoit souffrir à nostre seigneur, ne -servirent par leurs lermes ne leurs pleurs. Car depuis Dieu les en -guerredonna moult haultement. Et pour ce a cy bon exemple comment toute -bonne femme doit avoir pitié du mal que l’en fait aux povres gens qui -sont servans et ouailles de Dieu et representans sa personne, si comme -il dit en l’euvangile: Qui a pitié du povre il a pitié de lui, et le -bien que l’en lui fait il est fait à lui. Et encore dist plus, que les -piteables auront mercy, c’est assavoir que il aura mercy d’eulx, dont le -saige dit que femme de sa nature doit estre plus doulce et plus piteuse -que l’omme. Car l’omme doit estre plus dur et de plus hault couraige. Et -pour ce celles qui n’ont le cuer doux et piteux sont hommaux, -c’est-à-dire qu’il y a trop de l’omme. Encore le saige dist en la -sapience que femme de bonne nature ne doit point estre chiche de ce de -quoy elle a grant marchié, c’est assavoir de lerme de humble cuer qui a -pitié de ses povres parens à qui elle voit avoir besoing et de ses -povres voisins, si comme avoit une bonne dame qui fust comtesse d’Anjou, -laquelle fonda l’abbaye de Bourgueil et y est enterrée, et dit l’en que -elle est encores en sanc et en char. Celle bonne dame, là où elle savoit -de ses povres parens qui ne povoient honestement avoir leur estat, elle -leur donnoit, et marioit ses povres parentes et leur faisoit moult de -bien. Après, là où elle savoit povres gentilz femmes pucelles qui -estoient de bonne renommée, elle les avançoit et les marioit; elle -faisoit enquerre les povres mesnaigers par les paroisses, et leur -donnoit; elle avoit pitié des povres femmes en gésines et les aloit -veoir et repestre; elle avoit ses fisiciens et cirurgiens à guérir pour -Dieu toute manière de gens, et par espécial les povres qui ne avoient de -quoi payer. Elle avoit pitié du mehaing du povre, dont l’en dit que, -quant l’en li bailloit son livre ou ses gans, que aucune foiz ilz se -tenoient en l’air tout par eux et moult d’autres signes que Dieu -demonstroit pour elle. Et pour ce toute bonne femme y doit prendre bon -exemple et ainsi avoir pitié l’un de l’autre, et penser que Dieu donne -les biens pour l’en recongnoistre et avoir pitié des povres. Sy vous -laisse de ces bonnes dames et de cette matière; car je y reviendray -arrière et vous parleray d’un autre exemple. - - - - -Du pechié de yre. - -Chappitre CIIIIe. - - -Mes chières filles, gardez-vous bien que le péchié de yre ne vous -preigne; car Dieux dit en la sainte euvangille que l’en doit pardonner à -ceulx qui ont mesprins et meffait, si humblement que, se on est feru de -son prouchain, c’est de son frère crestien, sur une joe, il doit tendre -l’autre joe pour soy laissier referir, avant que soy laissier revengier; -car prendre vengence n’est nulle merite, mais est le contraire de la vie -de l’ame. Encores dist nostre seigneur que, se l’en a nulle rancune à -nullui et l’en viengne offrir à son autel, que l’en se retourne et -s’accorde à son prouchain et lui pardonner, car après le pardon puet -venir seurement faire son offrande, et Dieu le recevra; car il ne vieult -avoir offrande ne ouir oroyson de homme ne de femme qui soit en péchié -de ire ne en courroux, comment Dieu, qui fist la paternostre, qui dist -en adourant Dieu le père en entencion du pueple que Dieu pardonnast -comme il pardonnoit, c’est quand on dit: «_Et dimitte nobis debita -nostra_, etc.», dont il advient, si comme dient les grans clers, que -ceulx qui haient autruy et sont en rancune et ilz dient la paternostre, -ilz la dient plus contre eulx que pour eulx. Et sur ce fait, je vous -diray un exemple d’une grant bourgoise, comme j’ay oy raconter à un -preschement. Celle bourgoise estoit moult riche, prisée et charitable, -et avoit moult de grans signes d’estre bonne crestienne. Et tant advint -que elle fut au lit de la mort; sy vint son curé, qui à merveilles -estoit saint homme et preudomme, et si la confessa, et, quant vint sur -le péchié de yre, il lui dist qu’elle pardonnast de bon cuer à tous -ceulz qui meffait lui avoyent, et, quant à cellui article, elle respondy -que une femme sa voisine lui avoit tant meffait que elle ne lui pourroit -pardonner de bon cuer. Lors le sainct homme la commença à traire de -belles paroles et de beaux exemples, comment Jhesucrist avoit pardonné -sa mort moult humblement, et aussi lui compta comment le filz d’un -chevalier, à qui l’en avoit occis son père, que un saint hermite -confessoit, et, quant vint à cellui de yre, il dist comment il ne -pourroit pardonner à cellui qui avoit occis son père, et le preudomme -lui monstra comment Dieu avoit pardonné et moult d’autres exemples moult -bons et nottables, et tant lui dist et monstra que cellui enffant -pardonna la mort de son père de bon cuer, tellement que, quant l’enffant -revint s’agenoullier devant le crucefiz, le crucefiz s’inclina vers lui, -et dist une voiz: «Pour ce que tu as pardonné humblement et pour l’amour -de moy, je te pardonne tous tes meffaiz et auras grace de parvenir à moy -en la celestielle joye.» Et ainsi monstra cellui curé ceste exemple et -pluseurs autres à la bourgoise; mais oncques, pour exemple ne pour -admonestement que il lui deist, elle ne lui voult pardonner de bon cuer, -ains morut en cellui estat, dont il advint que, en celle nuittée, il -sembloit par advision à cellui chapellain, qui confessé l’avoit, que il -véoit l’ennemi qui emportoit l’ame, et véoit un gros crapaut sur le cuer -d’elle. Et, quant vint au matin, l’en lui dist qu’elle estoit morte, et -vindrent ses enffans et ses parens pour lui parler de son enterrement, -et qu’elle feust mise en l’eglise. Mais le chappelain respondit qu’elle -n’y seroit point mise ne enterrée en terre benoiste, pour ce qu’elle -n’avoit oncques voulu pardonner à sa voisine, et qu’elle estoit morte en -pechié mortel, dont les amis d’elle estrivèrent moult à lui et le -menacièrent, et lors il leur dit: «Beaulx seigneurs, faites-la ouvrir et -vous trouverez un gros crapaut dedens son cuer, et, se il n’est ainsi -comme je dy, je vueil que elle soit mise en terre benoiste.» Lors ils -parlèrent ensemble et ne s’en firent que bourder et dirent que ce ne -povoit estre, et que hardiement elle fust ouverte pour eulx mieulx -mocquier de lui et pour le approuver mençongier. Lors ils la firent -ouvrir et trouvèrent un gros crapaut sur son cuer moult hideux. Lors le -saint chappellain prinst l’estole et la croiz et conjura cellui crapaut, -et lui demanda pourquoy il estoit là et qui il estoit. Et cellui crapaut -respondist que «il estoit un ennemy qui par l’espace de xxv ans l’avoit -temptée, et par especial un pechié où il avoit trop plus trouvé son -avantaige, c’estoit un pechié de yre et de courroux; car dès cellui -temps avoit si grant jalousie et si grant courroux avecques une sienne -voisine que jamais à nul jour ne lui pardonnast; car je y mis telle yre -que jamais ne la regardast de bon oeil, et l’autre jour, quant tu la -confessoies, je estoie sur son cuer à iiij piez et le tenoie si enclavé -et eschauffé du pechié de yre qu’elle ne povoit avoir nulle voulenté de -pardonner, et toutevoies fut-il heure que je eus paour que tu ne la me -tollisses, et que tu la convertisses par tes preschements, et toutesfoiz -je en euz la victoire tellement qu’elle est nostre et en nostre -seignourie à touz jours mais.» Et, quant tous ouirent dire ces parolles, -sy furent moult esmerveillez et n’osèrent plus parler de la mettre en -terre benoiste, et n’y fust point mise. Sy a cy moult belle exemple -comment l’en doit pardonner l’un à l’autre; car qui ne pardonne de bon -cuer, Dieu à paines le pardonra, et en pourroit bien prendre comme il -print à la bourgoise dont ouy avez. - - - - -Comment toutes femmes doivent venir à leurs amis en l’estat où elles -sont. - -Chappitre CVe. - - -Dont je vous diray un exemple. Il fust un chevalier moult bon homme et -preudomme qui aloit aux voyages oultre mer et ailleurs. Sy avoit ij. -niepces qu’il avoit nouries et mariés, lesquelles il amoit moult à -merveilles. Sy leur achepta en son venant de son voyaige à chascune une -bonne robe courte et de bonnes pennes à les cointier. Sy arriva bien -tost chiez l’une de elles et hucha et demanda sa niepce, et lui fist -dire qu’il la venoit veoir. Celle se bouta en sa chambre et se fist -enfermer pour nettoier sa robe et pour soy cointoyer, et luy manda -qu’elle vendroit tantost à lui. Le chevalier attendist une pièce, et -tant que il li ennoya et dist: «Ma niepce ne vendra pas.» Et ilz lui -respondirent que elle vendroit tantost et qu’il ne lui ennuiast, et -ainsi lui manda; dont le chevalier eust desdain de quoy elle tardoit -tant, pour ce que il y avoit si longtemps que elle ne l’avoit veu. Sy -monta sur son cheval et s’en ala sans la veoir, et vint veoir son autre -niepce, et, dès ce que il hucha et que celle sceust que ce estoit son -oncle, qui loing temps avoit esté hors, celle par son esbat se estoit -prise à faire pain de fourment et avoit les mains toutes pasteuses; mais -en l’estat où elle estoit saillist au dehors, les bras tenduz, et lui -dist: «Mon très chier seigneur et oncle, en l’estat où je ouy nouvelles -de vous je vous sui venue vous veoir. Si me le pardonnez; car la grant -joye que j’ay de vostre venue le m’a fait faire.» Le chevalier resgarda -la manière et en eut grant joye, et l’ama et prisa moult plus que -l’autre, et lui donna les ij. robes que il avoit achetées pour elle et -pour sa suer. Et ainsi ceste qui vint lieement en l’estat où elle estoit -au devant de son oncle, elle gaingna les ij. paires de robes, et l’autre -qui tarda pour soy cointier les perdy. Et pour ce celle qui vint au -devant de son oncle en l’estat où elle estoit, quant elle l’eust mené en -sa chambre, elle s’ala cointoier, et puis lui dist: «Mon seigneur mon -oncle, je me suis alée cointoier pour vous servir plus honnestement.» Et -ainsi elle gaingna la grace et l’amour de son seigneur oncle et l’autre -la perdist. Si a cy bon exemple comment l’en doit venir lieement en -l’estat où l’en est en la venue de ses amis et de ses parens pour leur -monstrer plus grant amour. Et aussi je vouldroye que vous sceussiez -comment une baronnesse moult bonne dame ne se vouloit vestir par chascun -jour ne d’atour, ne de bonnes robes. Ses gens lui disoient: «Madame, -comment ne vous tenez-vous plus cointe et mieulx parée?» Et elle leur -respondit: «Se je me tenoie chascun jour cointe et parée, de combien -pourroye-je amender ès festes, et aussi quant les grans seigneurs me -vendroient veoir? car quant je me vouldroye bien cointier, je vous -semble plus belle qu’à chascun jour.» Sy ne prise riens celle qui ne se -scet amender quant il en est lieu et temps; car chose commune n’est -point prisée. - - - - -Cy parle de pitié. - -Chappitre CVIe. - - -Je vouldroie que vous sceussiez l’exemple d’un chevalier qui se combaty -pour une pucelle. Il fust en la court d’un grant seigneur un faulx -chevalier qui pria de folle amour une pucelle; mais elle n’en voulst -riens faire pour lui, pour don ne pour promesse, ains voulst garder sa -chair nettement. Et quant cellui vit ce, si lui dist que il luy nuyroit. -Si enpoisonna une pomme et la luy bailla pour donner au filz de leans, -qu’elle portoit entre ses bras, dont elle la lui donna et en mourut le -filz. Si dist le faulx chevalier que la pucelle avoit eu salaire des -hoirs de l’enffant pour le faire mourir. Sy fust la pucelle mise en la -chemise pour estre getiée au feu; si plouroit et se guermentoit à Dieu -comment elle n’y avoit coulpe et que ce estoit le faulx chevallier qui -la pomme lui avoit baillée. Mais il le deffendit, et elle ne trouvoit -qui pour le combatre se voulsist offrir, tant estoit fort et redoubté en -armes. Dont il advint que Dieu, qui pas ne oublie voulentiers la clameur -du juste, si eust pitié de elle, et, comme il lui pleust, il advint que -un chevalier, qui avoit nom Patrides, qui moult estoit franc chevalier -et piteux, arriva ainsi comme l’on vouloit alumer le feu pour l’ardoir. -Le chevalier, qui regarda la pucelle qui plouroit et se doulousoit à -Dieu, en eust pitié et lui demanda la verité du fait; et celle li dist -comment il en estoit alé de point en point, et aussi le plus -tesmoingnèrent pour elle. Lors le bon chevalier fust esmeu en pitié et -getta son gaige pour la deffendre contre cellui faulx chevalier. Sy fust -la bataille forte et moult dure, et en la fin le faulx chevalier fut -desconfit et la demoiselle sauvée, tant qu’il congneust la trayson, et -fut faicte justice de lui. Si advint que le bon chevalier eust v. plaies -mortelles, et, quant il fust desarmé, il envoya sa chemise, qui estoit -percée en v. lieux, à la pucelle, laquelle garda la chemise toute sa vie -et prioit chascun jour pour le chevalier qui telle douleur avoit -soufferte pour elle. Et ainsi pour pitié et franchise se combatist le -gentil chevalier, qui en eut v. plaies mortels, tout aussi comme fist le -doulx Jhesucrist qui se combatit pour la pitié que il avoit de nous et -de l’umain lignage qu’il lui faisoit pitié de le veoir ès tenèbres -d’enffer, et pour ce en souffrist la bataille moult cruelle et moult -penible ou fust de l’arbre de la sainte croix, et fust percée sa chemise -en v. lieux, ce furent ses v. douleuses plaies qu’il receust de son -debonnaire plaisir et franc cueur pour la pitié que nous lui faisons. Et -aussi doit tout homme et femme avoir pitié des douleurs et des misères -de ses parens, de ses voysins et des povres, tout aussi comme eust le -bon chevalier de la pucelle, et en pleurer tendrement, comme firent les -bonnes dames qui plorerent après le doulx Jhesucrist quant il portoit la -croix pour y estre crucefié et mis à mort pour nos pechiez. - - - - -Des iij. Maries. - -Chappitre CVIIe. - - -L’autre exemple est des iij. Maries qui vindrent le bien matin de -Pasques pour cuidier oindre nostre Seigneur. Elles avoient fait faire -moult precieux oingnemens et de grans coustz, et avoient grant devocion -de servir Dieu à vie et à mort, ardans toutes en l’amour de Dieu. Et là -elles trouvèrent l’ange qui leur annonça et dist qu’il estoit resuscité, -dont elles eurent moult grant joye, et de la grant joye que elles en -orent elles coururent le dire aux appostres. Cestes bonnes dames -veillèrent moult pour faire fère les precieux oingnements, et furent -levées dès l’aube du jour pour cuidier venir faire leur service. Et pour -ce a cy bon exemple comment toutes bonnes femmes, soyent mariées ou de -religion, doivent estre curieuses et diligens, et esveillées ou service -de Dieu, celles qui faire le pueent; car elles en seront reguerdonnées à -cent doubles, comme furent les troix bonnes dames, que Dieux a moult -essaucées. L’en list ès croniques de Romme que, quant l’empereur Neron -et autres tyrans de la sainte foy faisoient martirer les sains et les -saintes, comme il est contenu en leurs legendes, que les bonnes dames de -la ville embloient les sains corps, et les ensevelissoient et les -enterroient, et leur faisoient le plus de bien et d’amour qu’ilz -povoient. Après celles aloient oïr les matines et les messes et le -service de Dieu, dont l’en trouve que à cellui temps eust moult de -charitables et saintes femmes à Romme et ailleurs, dont je pense que -aujourdui la charité et le saint service des femmes est bien cler semé -en cest monde, et en y a moult qui ont plus le cuer au siècle pour obeir -et plaire au monde que à Dieu; car elles sont bien esveillées pour elles -cointier, pour avoir le plus des regars des musars, dont, se elles -meissent aussy grant paine de venir oïr le service de Dieu et dire -devotement, sans penser ailleurs, leurs heures, comme elles mettent -grant paine à elles pignier et en leurs cointises, et à escouter les -jangles des folz, elles feissent le meilleur; car l’un service est rendu -à cent doubles, comme Dieu le dit de sa sainte bouche, et l’autre -service, qui est à sa desplaisance, c’est le delit du corps, est pugni à -cent doubles tout au contraire. - - - - -Cy parle du saige. - -Chappitre CVIIIe. - - -Pour ce dit le saige en un prouverbe que, quant les dames furent levées, -pingnées, adournées et mirées, les croix et les processions s’en furent -alées et les messes chantées; c’est tout aussy comme Dieu parla en -l’euvangille des cinq saintes vierges qui furent curieuses et esveillées -et garnies de huille et de lumière en leurs lampes, et, quant l’espoux -fust venu, elles entrèrent avecques lui en la grant joye du chastel et -trouvèrent les portes ouvertes. Mais les autres cinq vierges, qui se -estoient endormies et ne s’estoient point garnies de huille et de -luminaire en leurs lampes, quant elles vindrent, si trouvèrent les -portes fermées, et quant elles demandèrent de l’uille, l’en leur dist: -_Nescio vos_, c’est-à-dire que elles n’en auroient point, car elles -estoient venues trop tart. Dont je doubte que à cest exemple il en y a -par le monde de moult endormies et pareceuses du service de Dieu fayre -et oïr, et desgarnies de ce qui appartient à leur sauvement, c’est de -faire bonnes et saintes œuvres et de la grace de Dieu avoir. Et me -doubte que se elles se tardent à elles amender devant leur fin, de -laquelle fin elles ne scevent l’eure ne le jour, que elles trouveront la -porte close. Et l’en leur dira comme l’en fist aux cinq foles qui se -estoient endormies: _Nescio vos_. Lors ne sera mie temps de soy -repentir, ains seront moult esbahies quant elles se verront departies de -Dieu et des bonnes, et mener ou chemin d’enffer en l’orde compaignie et -en la cruelle paine et doleur continuelle, qui jamais n’ara fin ne joye, -ne repos, helas! tant seront chier vendues les cointises, les foles -plaisances et les faulx delis dont l’en aura usé pour plaire à la folle -chair et au monde. Ainsi et par celle voye yront les mauvaises femmes, -et les bonnes au contraire; car elles yront avec l’espoux, c’est -avecques Dieu leur createur, et trouveront la porte ouverte pour entrer -en la grant joye, pour ce que elles auront estez esveillées et curieuses -à leurs lampes et à leurs luminaires pour attendre l’eure de l’espoux, -c’est-à-dire que elles auront fait les saintes œuvres et auront veillé -pour attendre l’eure de la mort, et ne se seront pas endormies en pechié -ne en ordure, ainçois se seront tenues nettes et souvent confessées et -gardées de pechié à leur povoir, et auront amé Dieu et craint; car qui -l’aime et craint, il se garde nettement et het pechié à faire; car -pechié est le desplaisir de Dieu. Cestes cy seront les bonnes de quoy -Dieu parla en l’euvangille, comme ouy avez. - - - - -Cy parle de Nostre Dame. - -Chappitre CIXe. - - -Après vous parleray de une qui n’a point de pareille, c’est de la -benoiste glorieuse vierge Marye, mère du sauveur du monde. Ceste cy est -sy haulte exemplaire que nul ne la puest descripre, tant y a de bien et -de bonté, et la haultesse de son chier filz l’exaulce et esliève son -bien de jour en jour. Car par la renommée du filz croist la renommée de -la mère. Ceste doulce vierge honnoura plus et craingnist son filz que -nulle autre mère, pour ce que elle sçavoit bien dont il estoit venu; -elle fust chambre et temple de Dieu où furent faictes les espousailles -de la deité et de l’umanité, qui apporta la vie et le saint sauvement du -monde. Dieux voulst que elle espousast le saint homme Joseph, qui estoit -vieulx et preudomme; car Dieu voulst naistre soubz umbre de mariage pour -obeir à la loy qui lors couroit, pour eschever les paroles du monde, et -pour luy bailler compaignie à la gouverner, et pour la mener en Egypte, -dont il avint que, quant Joseph apperceust que elle feust grosse, il la -cuida laissier, et lui dist que il savoit bien que ce n’estoit pas de -lui. Mais en celle nuit Nostre Seigneur lui envoya son saint ange -visiblement, qui lui dist que il ne se esmaiast pas et que la groisse -estoit du Saint-Esperit, pour le sauvement du monde, et lors il en eust -grant joye et se pena trop plus de la honnourer que devant; car il -savoit bien par le dist des prophètes que le filz de Dieu devoit venir -en une vierge qui auroit nom Marie. Sy en mercya Dieu moult humblement -de la grant honneur qu’il lui avoit faite de lui avoir daingné donner sa -doulce mère à la gouverner et de la veoir à ses yeulx. Et aussy la bonne -vierge lui portoit honneur et obeissance, dont l’escripture l’en loe -moult. Après elle est loée de ce que l’ange la trouva seule ou temple, à -genoulx en prières et en oroysons, et ainsi doit estre toute bonne dame -en devocion et ou service de Dieu. Après la loe l’escripture de ce -qu’elle se craignoit, et en ot un pou de paour quant l’ange la saluoit, -et demanda comment ce pourroit estre qu’elle conceust enffant, elle qui -oncques n’avoit congneu homme charnellement, et li ange l’asseura et luy -dist que elle n’eust pas paour et ne se esmerveillast pas; car il seroit -du Saint-Esperit, et que nulle chose n’estoit impossible à Dieu, -c’estoit à dire que Dieu povoit faire tout à son plaisir; et mesmement -sa cousine Elizabeth estoit enceinte bien avoit vj. mois, qui estoit -brahaigne et passé aage. Et lors, quant l’ange lui eut ce dist, elle se -asseura et lui dist: «Veez-cy la chambrière de Dieu; soit fait selon ta -parolle.» Car elle voulst premierement sçavoir comment ce seroit. Mais -ainsi ne fist mie Eve, car elle estoit de trop legier couraige, comme -font aujourdui maintes simples femmes qui croyent de legier les folz, -dont depuis elles viennent à la folie. Elles ne enquièrent mie ne ne -regardent à la fin où elles en vendront, comme fist la glorieuse vierge -Marie, qui enquist à l’ange la fin du fait que il luy anonçoit, et en -fust paoureuse, et ainsi doivent faire les bonnes femmes et les bonnes -dames, quant l’en leur parle de juennesse ou de chose qui puisse venir -au deshonneur de elles. - - - - -De l’umilité Nostre Dame. - -Chappitre CXe. - - -Après la loue l’escripture de son humilité; car, quant l’ange lui dist -que elle seroit mère du filz de Dieu, duquel le règne n’auroit fin, elle -ne s’en orgueillist pas, ainçois dist que elle estoit la chamberière de -Dieu et que il en feust à son plaisir. Sy pleust moult à Dieu, tant que -il se humilia encore plus comme descendre du ciel et daingnier prendre -en son ventre virginal humanité et devenir enffant. Pour ce a cy bon -exemple comment toute femme se doit humilier vers Dieu et vers son -seigneur et vers le monde. Car Dieu dist: Qui plus se humiliera et se -tendra moindre, sera plus hault essaucié et une foiz honnouré. Et pour -certain Dieu et les anges ayment plus humilité que vertus qui soit. Car -humilité se combast contre orgueil, qui est le pechié que Dieu plus het, -dont les mauvais anges cheirent du ciel. Et pour ce doit toute noble -femme soy humilier et estre courtoise au grant et au petit, et prendre -exemple à la vierge Marie, qui s’appella chamberière de Dieu. Après -l’escripture la loe de sa courtoisie et de sa bonne nature, quant elle -ala visiter sa cousine sainte Elizabeth et la vouloit servir; et -l’enfant de la sainte, ce fust saint Jehan Baptiste, s’esjoist ou ventre -de sa mère tant que, par la grace du saint esprit, sainte Elisabeth se -escria que beneist feust son ventre et que elle estoit benoiste sur -toutes femmes, et que ce n’estoit pas rayson que la mère du filz de Dieu -vensist veoir si povre femme comme elle. Ainsi se humilièrent l’une -cousine envers l’autre. Et pour ce a cy bonne exemple conment les unes -parentes, cousines et voisines, doivent visiter l’une l’autre en leurs -gesines et leurs maladies, et se humilier les unes envers les autres, -comme firent ces ij. saintes dames, comme oy avez, et non pas dire comme -font aucunes, qui, de leur grant cuer felon et orgueilleux, disent: -Avoy, je suis la plus noble, la plus gentil femme ou la plus grant -maistresce; elle me vendra la première veoir. Ou auront envie d’aler les -premières et avoir le plus de la vaine gloire du monde; tant que -plusieurs en ont tous les cuers enfflés d’envye et d’orgueil par telle -guise que, quant elles ne sont mises les premières aux festes et aux -assemblées, elles en perdent le mengier et le boire, tant elles sont -envieuses et despiteuses, ha, Dieux! tant elles pensent peu en la -courtoysie et humilité de ces ij. saintes dames et en ce que Dieu en -dist en l’Euvangille, comme ouy avez, que les plus humbles seront les -plus hault exaulciez. Helas, comme celles foles envies de aler les -premières et de elles prisier le plus leur seront une foys reprouchiées -et chières vendues, et sy en rendront compte. Dont la bonne royne Hester -en parle, disant que, de tant comme une femme est de plus grant lieu ou -greigneur maistresce, elle doit estre plus humble et plus courtoise, et -de tant emporte elle plus de aventaige, et d’honneur et de louenge de -touz; car les petiz se tiennent honorez quant les grans leur font bonne -chière, et que ilz parlent bel à eulx, et en rapportent plus grans -louenges et s’en louent à tous, et pour ce n’est-il si humble ne sy -gracieuse vertus à toute bonne haulte dame ne jeune femme comme de estre -humble et courtoise au grant et au petit et soy humilier et visiter les -povres et leur parens et lignaiges, comme la royne du ciel ala visiter -sa cousine et comme se humilièrent l’un envers l’autre. - - - - -De la pitié et benignité de Nostre Dame. - -Chappitre CXIe. - - -Après l’escripture la loue en ce qu’elle fut en Galilée en nopces et -eust pitié pour ce que le vin y failly, et requist à son filz, aussi -comme en soy complaignant que le vin estoit failly, et le doulx -Jhesucrist eut pitié de la pitié de sa mère, si mua l’eaue en vin. Et -pour ce a cy bon exemple comment toute bonne dame et bonne femme doit -avoir pitié de ses parens et de ses povres voisins et leur aidier et -secourir de ce que elle pourra avoir; car c’est une grant charité et une -franche nature. Après la doulce vierge adira son filz, lequel estoit alé -disputer et preschier contre les saiges de la loy. Sy cuida la bonne -dame que il feust monté ou ciel et que il s’en feust alé. Sy le queroit -partout, et tant quist que elle le trouva; et lui dist: «Beau filz, voz -parens et moy avions grant paours de vous avoir adiré.» Et il respondit -que ses parens estoient ceulx qui faisoient la voulenté de Dieu son -père. Sy estoient les juifs et les saiges touz esbahis du grant sens que -ilz trouvoient en lui, qui avoit si petit aage. Après cette douleur -qu’elle cuida avoir perdu son filz, elle en eut une autre grant. Car, -quant ilz le offrirent au temple, saint Syméon, qui moult l’avoit desiré -à veoir et avoit touz jours prié Dieu que il ne mourust point jusques à -ce que il eust veu à ses yeulx le filz de Dieu, et lors, par la grace du -saint Esperit, il congnust Dieu et dist à haulte voix: «Vees cy la -lumière et le sauvement du monde», et dist à sa mère que une foiz il lui -seroit advis que un glaive lui perceroit l’ame et le cuer, c’estoit à -dire que elle verroit sa sainte passion souffrir en la croix. Et pour ce -a cy bon exemple à toute bonne dame et bonne femme que, quant la royne -du ciel et du monde avoit douleur en ce monde, que nulle ne se doit -esmayer ne esmerveiller si elle sueffre aucune mesaise, et se il lui -viennent douleurs et tribulacions, puisque si haulte dame en souffry en -ce chaistif monde. Et doncques en devons bien souffrir et avoir -pacience, nous qui sommes povres pecheurs et pecheresses et qui -desservons plus mal que bien, selon noz merites, et ne devons par rayson -estre espargniez d’avoir aucunes foiz douleur et tribulacion, quant il -ne espargna pas sa doulce mère. - - - - -De la charité Nostre Dame. - -Chappitre CXIIe. - - -Après les bonnes dames doivent estre piteuses et charitables comme la -sainte dame qui donnoit pour Dieu et pour pitié le plus de ce qu’elle -avoit, et à l’exemple de elle fist aussi sainte Elizabeth, sainte Luce, -sainte Cecille et plusieurs aultres sainctes dames, qui estoient sy -charitables que elles donnoient le plus de leurs revenues aux povres et -aux mesaisiez, si comme il est contenu en leurs legendes, dont je -vouldroye que vous sceussiez un exemple d’une bonne dame de Romme qui -estoit à la messe; elle resgarda delez elle une povre femme qui -trembloit de froit par un fort yver; la bonne dame en eut pitié et se -leva de son siége, et appella privéement la povre femme et la mena en -son hostel qui estoit près et lui donna son peliçon. Sy advint tel -miracle que le prestre ne pouvoit sonner mot ne parler jusques à tant -que la bonne dame feust revenue, et dès ce que elle feust revenue, la -voix lui revint, et vit puis par advision la cause et comment Dieu se -louoit à ses anges du don que la bonne dame lui fist. Sy a cy bon -exemple à toute bonne dame d’estre charitable et aumosnière, et non pas -laissier avoir froit, fain ne mesaise à ses povres voysins ne voisines -de tout ce qu’elles pourront avoir mestier, selon leur povoir. Car c’est -grant franchise de bonne nature et une chose qui à merveilles plaist à -Dieu. Or vous ay-je parlé de la benoite vierge glorieuse, à qui nul ne -s’appareille, et vous en ay pou parlé; car trop seroit longue la matière -à parler de tous ses faiz. Sy vous lairay de celle, quant en present, et -vous diray des bonnes dames veuves de Romme, lesquelles, quant elles se -tenoient seintement et nettement en leur vefveté, l’en les couronnoit -par honneur en singne de chasteté. Sy seroit longue chose à vous -racompter la bonté et la charité de elles et de leurs bonnes meurs. Sy -vous ay parlé premièrement des bonnes dames qui furent avant -l’advenement de nostre seigneur Jhesucrist, si comme il a esté trouvé en -la Bible. Après je vous ay raconté d’aucunes bonnes dames depuis le -nouvel Testament, c’est assavoir depuis que Dieu vint en la glorieuse -vierge Marie, et aussi comment la sainte escripture loue les bonnes -dames de cellui temps. Il est raisons que nous louons aucunes de ce -temps où nous sommes; si je vous en diray de chascun estat un ou ij. -pour monstrer exemple aux autres; car l’en ne doit pas celer les biens -et l’onneur d’icelles, ne nulle bonne dame ne doit avoir desdaing, fors -soy esjouir du bien et du bon racompter des bonnes dames. Premièrement -je y mettray la royne Jehanne de France. - - - - -Cy parle de la royne Jehanne de France. - -Chappitre CXIIIe. - - -La bonne royne Jehanne de France, qui n’a gaires qu’elle mourut, fust -saige et de sainte vie, et moult charitable, plaine de devocions et de -aumosnes, et son estat tint si net et si noble et de bonne ordenance que -grant chose seroit à le racompter. Après mectrons-nous la duchesse -d’Orléans, qui moult a eu à souffrir, et touz jours s’est tenue -sainctement et nettement, devant et après; mais c’est longue chose à -racompter de ses bonnes meurs et de sa bonne vie. Et ne devons mie -oublier la contesse mère au conte, comment elle s’est noblement -gouvernée en sa vefveté et nourri ses enffans et sa terre bien gouverné -et usé de bonne vie. Après si vous parleray de chascun estat. Sy vous -parleray d’une baronnesse qui demouroit en nostre pays, qui a resté bien -vefve l’espace de vingt-cinq ans, et estoit juenne et belle quant son -seigneur mourut, et fut moult requise; mais elle disoit en son secret -que, pour l’amour de son feu seigneur et de ses enffans qui estoient -jeunes, que jamais ne seroit mariée; et a maintenu sa vefveté nettement, -sans reproche, dont elle doit estre louée. Et la vous desclaireray: -c’est madame d’Artus. - - - - -De plusieurs dames vefves. - -Chappitre CXIIIIe. - - -Après je vous diray d’une dame, femme à chevalier compaignon, qui est -vefve dès le tems de la bataille de Crécy, il y a xxvj. ans. Celle bonne -dame estoit moult belle et juenne, et moult a esté demandée de plusieurs -lieux. Mais oncques marier ne se voulst, ains a touz jours nourry ses -enffans moult honnorablement. Sy doit estre moult louée, et plus encore -du temps de son seigneur. Car son seigneur si estoit petit, tort et -borgne et moult maugracieux, et elle estoit belle et juenne et grant -gentil femme de par elle. Mais la gentille dame l’ama moult et honnoura -autant comme femme puet amer homme, et le craingnoit et servoit si -humblement que moult de gent s’en merveilloient. Sy doit estre mise ou -compte des bonnes, pour ce que en elle n’a riens que reproucher ne -devant ne d’après. Après vous compteray de une dame, femme d’un simple -bachelier. La dame estoit belle et juenne et de bon lignage, et son -seigneur estoit vieil et ancien et tourné en enffance, et faisoit soubz -soy comme un enffant et avoit maladie bien laide; mais non obstant la -bonne dame le servoit jour et nuit plus humblement que ne peust faire -une petite chamberière ou une petite femme servante; et meist à peines -la main où celle bonne dame la mettoit. L’en la venoit querre bien -souvent pour la faire chanter et dancier ès festes, qui estoient menu et -souvent en la ville où elle demouroit. Mais trop poy y aloit, ne riens -ne la tensist à l’eure que elle sçavoit que il feust temps de faire -aucun service à son seigneur. Et, se aucune lui deist: «Madame, vous -deussiez autrement esbatre et estre liée, et laissier dormir vostre -preudomme, qui n’a de riens mais mestier que de repos», sy savoit bien -que c’estoit à dire; elle leur respondoit saigement que, de tant qu’il -estoit plus à malaise, avoit-il plus grant mestier d’estre servy, et que -elle prenoit assés de joye et d’esbat à estre entour lui et lui faire -chose qui lui pleust. Que vous diray-je? Elle trouvoit assez qui lui -parloit de la joye et de l’esbatement du siècle; mais nul n’y povoit -venir ne pincier ne mordre, tant estoit loyale et ferme à son seigneur -et à garder l’onneur de elle. Et après que son seigneur fust mort, se -elle se gouverna bien en son mariage, si s’est-elle bien gouvernée en sa -vefveté, et nourry ses enffans sans soy vouloir consentir à mariaige, et -par ainsi en tous estaz elle doit estre louée et mise en compte des -bonnes, combien qu’elle ne soit pas grant maistresse; mais le bien et la -bonté d’elle doit estre bon exemple et mirouer aux autres, et ne doit -l’en point taire le bien de ceulx qui l’ont desservy. Et pour ce vous -ay-je racompté d’aucunes de nos dames d’aujourduy de chascun estat une; -quar, se je vouloye de toutes racompter, je auroye trop à faire et -seroit ma matière trop longue; car moult en y a de bonnes ou royaulme de -France et ailleurs. Cestes bonnes dames de quoy je vous parle sont sans -reproche, et droitement esprouvées de bonté en leur mariage et en leur -vefveté, et en ont moult eschevé les juennesses et les parolles du -monde, et ont tenu leur bon estat ferme sans ce que l’en se peut jengler -d’elles. Elles ne se sont pas remariées par plaisance à maindres d’estat -que n’estoient leurs seigneurs; car je pense que celles qui s’abaissent -par plaisance, de leur voulenté, sans le conseil de leurs amis, font -contre elles. Et avient aucunefoiz que, quant un petit de temps est -passé et que le temps se remue ainssi comme yver et esté, et quant la -plaisance se amendrist et fault, et elles se revoyent quant les grandes -ne leur portent plus si grant honneur comme elles souloient, lors leur -yst du cuer la vergoingne, et se revoyent. Et aucunes foiz elles chieent -en repentailles; mais il n’est pas temps, et, quant de ma semblance, il -me semble que ceux qui prengnent leur grant dame à femme et font de leur -dame leur subgiete, je pense que c’est grant pitié de mettre en servaige -si noble chose et si haultaine comme sa grant dame d’onneur, par -laquelle il peust venir tant de honneur et de vaillance; car, de ce -qu’il l’a espousée il est sire de celle qui souloit estre dame, et à -present est sire et sera appellé seigneur, et sera en grant crainte de -faillir et desobeir, mais ce sera tantost passé. Il me semble que il -vueille venir au repos, car les grans emprises de venir à honneur pour -plaire à sa dame sont passées. Si a moult à dire en cest fait en -plusieurs manières; car cellui qui lui a juré foy et loyauté de garder -son honneur et son estat à son povoir, et depuis l’a conseillié à soy -abaissier et à faire contre la voulenté de ses seigneurs et de ses amis -pour faire son plaisir, je ne sçay si c’est bon conseil et feal, et de -tirer à la mettre la derrenière, qui souloit aler la première. Si est -assez à dire et a assez donné à parler aux gens. - - - - -Cy parle d’un simple chevalier qui espousa une grant dame. - -Chappitre CXVe. - - -Dont je sçay bien un exemple d’un simple chevalier qui espousa une grant -dame, mais, toutes les fois que Messire de Dorval le veoit, le premier -salut que il lui fist si estoit lui subler, et puis lui dit que il -ressemble au rossignol. Car, quant le rossignol a jouy de ses amours, il -suble. Sy vous dy bien que le chevalier n’est mie liés de la bourde, -quelque chière que il en feist. Si vous laisse atant de cestes dames. -Mais, mes chières filles, prenez y bon exemple et gardez bien que, si -Dieu vous a donnés seigneurs et que vous soyez vefves, que vous ne vous -remariez ne par plaisance ne par amouretes, fors par le gré et le bon -conseil de voz parens et amis, et ainsi garderez vostre honneur sauve et -entière sans reproche, et tout bien et honneur vous en vendra, et ne -sublera l’en pas de vous ne de vostre mary, et n’en dira l’en pas les -goullées ne les paroles comme l’en fait de maintes, dont je me tais et -de ceste matière. - - - - -Cy parle de bonne renommée. - -Chappitre CXVIe. - - -Mes belles filles, si vous sçavés le grant honneur et le grant bien qui -yst de la bonne renommée, qui tant est noble vertus, vous mettrés cuer -et peine de y entendre, tout aussi comme fait le bon chevalier d’onneur -qui tire à venir à vaillance, qui tant en trait de paine et de grans -chaux et de frois, et met son corps en tant d’aventure de mourir ou de -vivre pour avoir honneur et bonne renommée, et en laisse son corps en -mains véages, en maintes battailles, et en maints assaulx, et en maintes -armées et en maints grans perilz. Et quant il a assez souffert paine et -endurée, il est trait avant et mis en grans honneurs et servis, et lui -donne l’en grans dons et prouffis assez. Mais nul ne se apparrage à la -grant honneur que l’en li porte, ne à la grant renomée. Et tout aussi -est-il de la bonne femme et de la bonne dame qui en tous lieuz est -renommée en honneur et en bien, c’est la preude femme qui met paine et -travail à tenir nettement son corps et son honneur, et refuse sa -juennesce les faulx delis et folles plaisances dont elle puet recouvrer -et recevoir blasme. Comme j’ay dit du bon chevalier qui telle peine -sueffre pour estre mis ou nombre des bons, ainsi le doit faire toute -bonne femme et bonne dame et y penser, et comme elle en acquiert l’amour -de Dieu et de son seigneur et du monde et aussy de ses amis, et le -sauvement de son ame, qui est le plus digne, dont le monde la loue et -Dieu encore plus, car il l’appelle la precieuse margarite, c’est une -fine perle, qui est blanche, ronde et clère, sans taiche y veoir. Si a -cy bonne exemple comment Dieux loua la bonne femme en l’euvangille, et -si doivent toutes gens; car l’en doist autant faire de bien et d’onneur -à la bonne dame ou damoiselle comme au bon chevalier ou escuier, et -plus, dont le monde est aujourd’hui bestourné, et honneur n’est point si -gardée en sa droite règle et en son droit estat comme elle souloit en -plusieurs cas, et spécialement l’onneur des bonnes femmes. Et vous diray -comment je l’ouy racompter à mon seigneur de père et à plusieurs bons -chevaliers et preud’hommes, comment en son temps on honnouroit les -bonnes femmes, et comment les blasmées estoient rusées et separées des -bonnes, et n’a pas encore xl. ans que ceste coustume couroit -communement, selon ce que ilz disoient. Car en cellui temps une femme -qui fust blasmée ne feust sy hardie de soy retraire ou renc des bonnes -qu’elle n’en feust reboutée. Dont je vous conteray de deux bons -chevalliers de cellui temps, dont l’un avoit nom Messire Raoul de Lugre -et l’autre Messire Gieffroy, et estoient frères et bons chevaliers -d’armes, qui lors couroient ès voiages, ès tournoiz et aux autres lieux -là où ilz povoient trouver honneur. Ilz estoient renommés et honnourés -comme Charny, Bouciquaut ou Saintré, et pour ce avoient leur parler sur -touz, et convenoit que ils feussent escoutés comme chevaliers -auctorisez. - - - - -Comment l’en doit croire les anciens. - -Chappitre CXVIIe. - - -Dont il advenoit que, se ilz veissent à un jeunes homs de lignaige faire -chose qui à son honneur ne feust, ilz luy montrassent sa faulte devant -touz, et pour ce juennes hommes les craingnoient moult. Dont il avint -que j’oy raconter à mon seigneur et père que une foiz il vint à une -grant feste où avoit grant foyson de seigneurs et de dames et de -damoyselles. Sy arriva comme l’en vouloit aseoir à table, et avoit vestu -une cote hardie à la guise d’Alemaigne. Sy vint saluer les dames et les -seigneurs, et quant il eust fait ses reverances, cellui Messire Gieffroy -le va appeller devant tous et lui demanda où estoit sa vielle ou son -instrument, et que il faist de son mestier. «Sire, je ne m’en sauroie -mesler.»--«Sire», dit-il, «je ne le pourroye croire; car vous estes -contrefait et vestu comme un menestrel. Car, en bonne foy, je congnoys -bien vos ancesseurs et les preudhommes de la Tour dont vous estes; mais -onques mais je ne vy qui ainsi se contrefist ne vestit telles robes.» -Lors il luy repondist: «Sire, puisque ne vous semble bon, il sera -amendé.» Sy appella un menestrel et lui donna sa coste et la lui fist -vestir, et prist autre robe. Sy revint en la salle, et lors le bon -chevalier lui dist: «Vrayement, cestuy-cy ne se forvoye pas, car il -croit conseil de plus vieulx que lui. Car touz juennes hommes et jeunes -femmes qui croient conseil et ne contrarient mie le dit des anciens ne -peuvent faillir de venir à honneur.» Et aussi dit le preudons, qui pour -bien et honneur l’avoit dit. Et pour ce a cy bon exemple comment l’en -doit croire et avoir honte et vergoingne de l’enseignement des saiges et -des plus anciens de lui. Car ce que ilz dient et enseignent, ilz ne le -font que pour bien et honneur; mais noz juennes hommes et noz juennes -femmes de aujourd’hui n’y prennent mie garde, ainçois tiennent à grant -despit de ce que l’en les reprent de leurs folies, et cuident aujourd’uy -estre plus saiges que les anciens et de ceulx qui ont plus veu que eulx. -Si est grant pitié et grant folie de telle descongnoissance avoir en -eulx; car tout gentil cuer de bonne nature doit avoir grant joye quant -l’en le reprent de sa faulte. Et se il est saige et franc il lui -merciera, et là voit-on esprouvée la bonne et la franche nature des -juennes hommes et des juennes femmes; car nul villain cuer n’en rendra -jà graces ne mercis, ne jà gré ne saura. Or vous ay parlé comment ilz -parlèrent et chastièrent les jeunes hommes. Or vous diray-je comment ilz -donnoient bon exemple ès bonnes dames et ès bonnes damoiselles en icelui -temps. - - - - -Des anciennes coustumes. - -Chappitre CXVIIIe. - - -Le temps de lors estoit en paiz, et tenoient grans festes et grans -reveaulx. Et toutes manières de chevaliers, de dames et de damoiselles -s’asambloient là où ilz aloient et où ilz avoient les festes, qui -estoyent menu et souvent, et là venoient par grant honneur les bons -chevaliers de cellui temps. Mais, se il advenist par aucune aventure que -dame ne damoiselle qui eust mauvais renon ne qui fust blasmée de son -honneur se meist avant une bonne dame ou une bonne damoiselle de bonne -renommée, combien que elle fust plus gentil femme ou eust plus noble et -plus riche mary, tantost ces bons chevaliers de leurs droits n’eussent -point de honte de venir à elles, devant tous, et prendre les bonnes et -les mettre au dessus des blasmées, et leur deyssent devant tous: «Dame, -ne vous desplaise si ceste dame ou damoiselle vait avant vous; car, -combien que elle ne soit si noble ou si riche comme vous, elle n’est -point blasmée, ains est mise ou conte des bonnes et des nettes. Et ainsi -ne dit l’en pas de vous, dont me desplaist, mais l’en fera honneur à qui -l’a desservy, et pour ce ne voz en merveillez pas.» Et ainsi parloient -les bons chevaliers, et mettoient les bonnes et de bonne renommée les -premières, dont elles mercioient Dieu en leur cuer de elles estre tenues -nettement, par quoy elles s’estoient honorées et mises avant, et les -autres se prenoient au nez et baissoient les visages, et recevoient de -grans hontes et de grans vergoingnes. Et pour ce estoit bon exemple à -toute gentil femme; car pour la honte que elles ouoient dire aux autres, -elles doubtoient et craingnoient à faire le mal. Mais, Dieu mercy, -aujourduy l’on porte aussi bien honneur aux blasmées comme aux bonnes, -dont maintes y prennent mal exemple et disent: «Avoy, je voy que l’en -porte aussi grant honneur à telle, qui est blasmée et diffamée, comme -aux bonnes; il n’i a force de mal faire; tout se passe.» Mais toutes -voies ce est mal dit et mal pensé, combien qu’il y ait grant vice; car, -en bonne foy, combien que en leur présence l’en leur face honneur et -courtoisie, quant l’en est party de elles l’en s’en bourde, et disent -les compaignons et les gengleurs: «Vées cy une telle; elle est trop bien -courtoise de son corps; tel et tel se esbat avecques elle», et la -racontent et la nombrent avecques les mauvaises. Et ainsi tel lui fait -honneur et belle chière par devant, qui lui trait la langue par -derrière. Mais les folles ne s’en apperçoivent mie, ains se esbaudissent -en leur folie, et leur semble que nul ne scet leur honte ne leur faulte. -Sy est le temps changé comme il souloit, et je pense que c’est mal fait, -et que il vaulsist mieulx devant touz monstrer leurs faultes et leurs -folies, comme ilz faisoient en cellui temps dont je vous ay compté. Et -vous diray encores plus, comme j’ay ouy compter à plusieurs chevaliers -qui virent cellui messire Gieffroy de Lugre et autres, que, se il -chevauchast par le pays, il demandast: «A qui est cellui herbergement -là?», et l’en lui deist: «C’est à telle», se la dame feust blasmée de -son honneur, il se torsist avant d’un quart de lieue que il ne vensist -devant la porte, et luy feist un pet, et puis pransist un poy de croye -qu’il portoit en son saichet et escrisist en la porte ou en l’uis: «Un -pet, un pet», et y faisoit un signet et s’en vensist. Et aussi au -contraire, se il passast devant l’ostel à dame ou damoiselle de bonne -renommée, se il n’eust moult grant haste il la vensist veoir et huchast: -«Ma bonne amye, ou bonne dame, ou damoyselle, je prie à Dieu que en cest -bien et ceste honneur il vous vueille maintenir en nombre des bonnes; -car bien devez estre louée et honnourée.» Et par celle voye les bonnes -se craingnoient et se tenoient plus fermes et plus closes de ne faire -chose dont elles peussent perdre leur honneur et leur estat. Sy -vouldroye que cellui temps fust revenu; car je pense que il n’en feust -mie tant de blasmées comme il est à present. - -Dont, se femmes pensoient ou temps de devant l’advenement nostre -seigneur Jhesucrist, qui dura plus de v.m ans, comme les mauvaises -femmes et especialement toute femme mariée qui feust prouvée par ij. -tesmoings avoir eu compaingnie à autre que à son seigneur, elle feust -arse ou lappidée, ne pour or ne pour argent elle n’en feust rachetée, -tant noble feust, selon la loy de Dieu et de Moyses, et encore ne -sçay-je guières de royaulmes aujourd’uy, fors le royaulme de France et -d’Angleterre et en ceste basse Alemaigne, de qui l’en n’en face justice -dès ce que l’en en puet savoir, et qui ne meurent dès ce que l’en en -scet la vérité, c’est-à-dire en Rommenie, en Espaigne, en Arragon et en -plusieurs autres royaulmes. En aucuns lieux l’en leur couppe les gorges, -en autres lieux l’en les murtrist à touaillons, en autres lieux l’en les -emmure. Et pour ce est bonne exemple à toute bonne femme que, combien -que en cest royaume l’en n’en face plus justice comme l’en fait en -plusieurs autres lieux, elles n’en laissent pas à en perdre leur honneur -et estat, et l’amour de leur seigneur et de ses amis, et l’onneur du -monde, comme donner langaige aux gengleurs, qui, au matin et au soir, en -tiennent leurs esbatemens et leurs goulées de moqueries, et en oultre -l’amour et la grace de Dieu, qui est le plus fort; car elle est separée -du livre des bonnes et des saintes femmes, si comme il est contenu plus -à plain en la vie des Pères. Mais le compte en seroit trop long à -racompter, dont je vous diray un moult bel et bon exemple, qui est le -plus noble et le plus hault de tous, comme ce dont Dieux parla de sa -propre bouche, si comme le racompte la sainte escripture, comment Dieu -loua en son saint sermon la bonne preude femme. - - - - -Comment Nostre Seigneur loue les bonnes femmes. - -Chappitre CXIXe. - - -Dieux loue la bonne femme, la nette et la pure, comme c’est noble chose -et sainte que de bonne femme; car, quant Dieu de sa propre sainte bouche -la loue, dont par bonne raison le monde et toutes gens la doivent bien -amer et louer et chier tenir. Il est contenu en l’euvangile des vierges -que le doulx Jhesucrist preschoit et enseignoit le peuple. Sy parla sur -la matière des bonnes et des nettes femmes, là où il dist: _Una preciosa -margarita comparavit eam_. Je vous dy, dist nostre seigneur, que femme -qui est bonne et nette doit estre comparée à la précieuse marguerite. Et -ce fust à merveilles dist; car une marguerite est une grosse perle -réonde d’oriant, clère, blanche et nette. Et, quant elle est clère et -nette, sans nulle tache y veoir, celle precieuse pierre est appelée -precieuse margarite. Et ainsi montra Dieux la valeur et la bonté de la -bonne et nette femme. Car celle qui est nette et sans taiche, -c’est-à-dire celle qui n’est pas mariée et se tient vierge ou chaste, et -aussi celle qui est mariée et se tient nettement ou saint sacrement de -mariaige, sans souffrir estre avillée que de son époux que Dieu lui a -destiné et donné, et aussy celle qui nettement tient son vefvage, -cestes-cy sont celles, si comme dit la glose, de qui Dieu parla en sa -sainte Euvangile. Ce sont celles qui en ces iij. estas se tiennent -nettement et chastement. Elles sont comparagiées, si comme dist nostre -seigneur Jhesucrist, à la precieuse marguerite, qui est clère et nette, -sans nulle taiche. Car, si comme dit la sainte escripture: Nulle chose -n’est si noble que de bonne femme, et playst à Dieu et aux angels en -partie plus que l’omme, et doit avoir plus de merite, selon rayson, pour -ce que elles sont de plus foible et legier couraige que n’est l’homme, -c’est-à-dire que la femme feust traitte de l’omme, et, de tant comme -elle feust plus foible et elle puet bien resister aux tamptacions de -l’ennemy et de la chair, et, en l’aventure, de tant doit-elle avoir plus -grant merite que l’omme. Et pour ce la comparaige Dieu à la noble -precieuse marguerite, qui est clère. Et aussi dit la glose en un autre -lieu que, aussy comme c’est laide chose à baillier un blanc et delié -cueuvrechief à un grant seigneur ouquel en lui baillant l’en espendroit -grosses gouttes d’encre noire, et aussy celles gouttes noires les -espandre sur une esculée de lait qui est blanc, tout ainsi celle qui -doit estre pucelle, et baille son pucellaige à autre que à son espoux, -et aussy la mariée qui, par sa grant mauvaistié, sa leiche et sa fausse -lecherie de chair, rompt et casse son mariaige et son saint sacrement, -et ment sa foy et sa loy vers Dieu et l’esglise, et vers son seigneur, -et aussi celle qui se doit tenir nettement en sa vefveté, cestes -manières de femmes resemblent les taiches laides qui sur le blanc lait -et sur le cueuvrechief de grosses goutes noires appèrent; elles ne sont -de riens aux précieuses marguerites; car en la precieuse marguerite n’a -nulles taiches ne goutes noires. Hélas! tant la femme se doit bien haïr -et maudire sa mauvaise vie, quant elle n’est plus ou nombre des bonnes -dont Dieu parla ainsi à ses appostres et au pueple. Dont, se elles -pensoient bien à iij. choses, l’une, comme celles qui sont à marier -perdent leur mariaige, leur honneur et acquièrent la honte et hayne de -leurs amis et du monde, comme chascun les monstre au doy; les mariées, -comme elles perdent toute honneur et l’amour de Dieu et de son seigneur -et de tous ses amis et de tous autres, et puis Dieu lui nuist à avoir -bien et chevance; car des diffameures et laidures que l’en en dit seroit -trop long à raconter. Car telz leur feront belle chière par devant qui -puis leur traira la langue par derrière, et en tendront leurs comptes et -leurs moqueries, et en feront chacun jour leur parlement; mais après -jamais elles n’aymeront de bon cuer leurs seigneurs, comme j’ay dit en -l’autre livre; l’annemi leur fera plus trouver de ardeur et ardant delit -en leurs ribauderies et en pechié mortel dampnable que en l’euvre de -saint mariage; car, en l’euvre de mariage, qui est euvre commandée de -Dieu, n’a point de pechié mortel, et pour ce n’a l’annemy que y veoir ne -que y regarder; mais en ribauderies et en pechié mortel là a l’ennemy -povoir, et y est en sa personne et eschauffe et atise le pecheur et la -pecheresse au faulx delit; aussi comme le fèvre qui met le charbon et -souffle en la fournaize, ainsi le fait l’ennemy en celluy mestier, et -les y tient liés et enflambez de celluy ardent delit en pechié mortel, -car il le fait pour sa gaaingne, et s’il les puet faire mourir en pechié -mortel, il emporte l’ame en la douleur d’enffer, et en a aussi grant -joye et se tient aussi bien apayé comme le chasseur qui a toute jour -chassé, et puis au soir il prent sa beste et l’emporte; aussi fait -l’ennemy de telles femmes et de telles gens; et c’est bien rayson, si -comme dit la sainte escripture, que ceulx qui euvrent de telles chaleurs -de luxure et y ont prins leur puant delit de la char soyent mis et -portez en la chaleur et en la flambe du feu d’enffer. Et c’est bien -rayson, dit un saint hermite en la vie des Pères, que l’une chaleur soit -mise avecques l’autre, et que tout se poursuive en cest monde et en -l’autre; car, si comme Dieu dit, il n’est nul bien qu’il ne soit mery ne -nul mal qui ne soit pugni. - - - - -De la fille d’un chevalier qui perdy à estre mariée par sa folie. - -Chappitre VIxxe. - - -Or vous diray un autre exemple de la fille d’un chevalier, qui perdy à -estre mariée à un chevalier pour sa cointise. Et vous diray comment un -chevalier avoit plusieurs filles, dont l’ainsnée estoit mariée. Sy -advint que un chevalier fist demander la seconde fille, et furent à un -de la terre et du mariage, et tant que le chevalier vint pour la veoir -et pour la fiancier, se elle lui plaisoit, car oncques mais ne l’avoit -veue. Et celle damoiselle, qui sceust bien que il devoit venir, se -acesma et se cointy le mieulz que elle pot, et, pour sembler à avoir -plus beau corps et plus gresle, elle ne vesty que une cotte hardie, -deffourée, bien estroitte et bien jointe. Si fist grant froit et fort -vent de bise et avoit fort gelé, et celle, qui feust bien simplement -vestue, eust si parfaitement grant froit tellement que elle feust toute -noire de froit. Sy arriva le chevalier qui la venoit veoir, et regarda -que sa couleur fust morte et pale et ternie, et aussy regarda l’autre -seur, plus juenne que celle, laquelle avoit bonne couleur fresche et -vermeille, car elle estoit bien vestue et chaudement, comme celle qui ne -pensoit pas si brief estre mariée. Le chevalier regarda assez l’une et -l’autre, tant que après disner il appella ij. ses parens, qui venuz -estoient avecques lui, et leur dist: «Beaulx seigneurs, nous sommes -venuz veoir les filles au seigneur de ceans, et sçay bien que je auray -laquelle que je vouldray; mais j’ay avisé la tierce fille.»--«Avoy, -sire», distrent les amis de lui, «ce n’est pas bien dit; car plus grant -honneur vous sera de sa suer ainsnée.»--«Beaulx amis», dist le -chevalier, «je n’y voy point d’avantaige que trop pou; vous sçavez -qu’elles ont une suer ainsnée de elles qui est mariée et dont sont-elles -toutes puisnées, et je voy la tierce fille plus belle et fresche et de -meilleur couleur que la seconde, dont l’en me parloit; si est telle ma -plaisance.» Sy luy respondirent que c’estoit rayson que son plaisir si -feust acompli et ce que il penseroit. Et ainsi advint; car il fist -demander la tierce fille, qui lui fut octroyée, et en furent moult de -gens esmerveillez, et par especial celle qui si bien s’i attendoit et -qui ainsi s’estoit cointie comme ouy avez. Si advint que, après un pou -de temps, celle suer seconde, qui perdu avoit le chevalier pour le grant -froit qui l’avoit faite ternir et pallir, que, quant vint que elle fust -mieulx vestue et que le temps fust eschauffé, que la couleur lui -revinst, elle fust plus belle et plus fresche d’assés que sa suer, que -le chevalier avoit prise, et tant que le chevalier s’en esmerveilla tout -et li dist: «Belle suer, quant je vins pour vous veoir et vostre suer, -vous ne estiés point si belle de vij. pars comme vous estes; car vous -estes maintenant blanche et vermeille, et lors vous estiez noire et -palle, et estoit lors vostre suer plus belle que vous; mais maintenant -vous la passez, je me donne grant merveille.» Lors respondit la mariée, -femme du chevalier: «Mon seigneur, je vous conteray comment il en fust, -et ne fust autrement. Ma suer, que vous veés cy, pensoit, et si -faisions-nous tous, que vous venissiez pour la fiancer. Sy se cointy -pour avoir plus bel corps et plus gresle, et ne vestit que une cote -deffourée, et le froit fust grant, que lui permua la couleur, et je, qui -ne pensoye à tant d’onneur et de bien avoir comme de vous avoir à -seigneur, ne me cointiay point, ainsçois estoie bien fourrée et -chaudement vestue; si avoye meilleur couleur, dont je mercy Dieu de quoy -je chey en vostre plaisance, et benoist soit Dieu dont ma suer se vesty -si simplement; car je sçay bien, se ne feust celle aventure, que vous ne -m’eussiés pas prise pour la laissier.» Et ainsi se gogoya la mariée de -la suer, et toutes voyes elle disoit voir, car ainsi perdit celle -damoiselle le chevalier par sa cointise, comme oy avés. Car par telle -cointise elle devint palle et descoulourée. Sy est cy bon exemple -comment l’en ne se doit mie si lingement ne si joliettement vestir, pour -soy greslir et faire le beau corps ou temps d’yver, que l’on en perde sa -manière et sa couleur, si comme il advint à Messire Foulques de Laval, -si comme il me dit que advenu lui estoit sur le fait de ceste exemple, -dont je le vous compteray. - - - - -De messire Fouques de Laval, qui ala veoir sa mie. - -Chappitre VIxxIe. - - -Messire Fouques de Laval estoit moult beaux chevalier et moult net entre -tous autres chevaliers, et si savoit moult sa manière et son maintieng. -Si lui advint, comme il me compta, que une foiz il estoit alé veoir sa -dame par amours. Sy estoit en ung temps d’iver que il avoit fort gelé et -faisoit moult grant froit. Si se estoit au matin cointy et vestu d’une -coste d’escarlate bien brodée, et avoit un chapperon tout sanglé sans -penne, et n’avoit que la chemise, sa coste et un chapperon tout sanglé -et bien brodé de bonnes perles, et n’avoit mantel ne ganz ne moufles. Le -vent et le froit fut grant, et il estoit bien joint et bien estroit en -celle cote, et enduroit le grant froit et estoit tout noir et tout palle -et tout entoussé. Et là vint un autre chevalier, qui aussi estoit -amoureux de celle dame; mais il ne fust pas ainsi gayement arrayé, ains -estoit chaudement vestu et avoit mantel et chapperon doublé, et estoit -rouge comme un coq, et avoit bonne couleur et vive. Quant le chevalier -fust arrivé et il eust fait le bien veignant, la dame lui fist bonne -chière et liée et meilleur que à messire Fouques, ce lui sembloit, et -lui tenoit plus grant compaignie, et dit la dame à Messire Fouques: -«Trayez-vous près du feu. Je doubte que vous estes mal saing; vous avez -trop fade couleur.» Et il respondy que il n’avoit nul mal. Et touteffoiz -l’autre chevalier eust meilleure chière d’assez. Sy se passa la chose -ainsi, et ne demoura pas plus d’un mois que messire Fouques espia que le -chevalier devoit venir sur les parties où estoit celle dame, et, à la -journée qu’il sceust que il arriva pour veoir la dame, il vint d’autre -part et se retrouvèrent leans. Mès messire Fouques se arroya bien -autrement qu’il n’estoit à l’autre foiz; car il se vesty bien et -chaudement, si que il ne perdy pas sa couleur comme à l’autre foiz, pour -esprouver comment la chose yroit ne à quoy il tenoit; mais pour certain -il eust la meilleure chière et la plus privée à celle foiz. Dont il me -dist que amours se doivent tenir chaudement, et que il l’avoit esprouvé. -Et pour ce est grant folie de soy cointir pour faire le bel corps et -pour estre gresle tant que l’en en perde sa couleur ne sa manière, ne -que l’en en soit enroué ne entoussé; car l’en en est moins prisé, selon -ce que ouy avez, dont sur ceste matière je vous en conteray une grant -merveille, comment plusieurs en moururent de pur froit. Ce furent les -Galois et les Galoises. - - - - -Cy parle des Galois et des Galoises. - -Chappitre VIxxIIe. - - -Belles filles, je vous compteray des Galois et des Galoises, si comme -l’ennemy par son art en fist plusieurs mourir de froit, comme par la -flambe de Venus, la deesse d’amours et de luxure. Il advint, ès parties -de Poitou et ès autres pays, que Venus, la dame des amoureux, qui a -grant art et grant povoir en juennesce, c’est en juennes gens, dont elle -fait aucuns amer d’amours raysonnable et honnourable, et autres de fole -amour desmesurée, dont aucunes en perdent honneur et les autres ame et -corps. Dont il advint que elle fist entreamer plusieurs chevaliers et -escuiers, dames et damoiselles, et leur fist faire une ordonnance moult -sauvaige et desguisée contre la nature du temps, dont l’une de leurs -ordonnances estoit que, le temps d’esté, ilz seroient bien vestuz et -chaudement à bons manteaulx et chapperons doublés, et auroient du feu en -leurs cheminées. Jà ne feist si grant chaut, ilz se gouvernoient par le -temps d’esté comme l’en deust faire le temps du fort yver en toutes -choses, et en yver se gouvernoient comme l’en doit en esté, et vous -diray comment. En yver, par le plus fort temps, le Galois et la Galoise -ne vestoient riens du monde que une petite cote, simple, sans penne ne -sans estre lingée, et n’avoient point de mantel ne housse, ne chapperon -doublé, fors sanglé, qui avoit une cornete longue et gresle, sans avoir -chappeau, ne gans, ne moufles, pour gelée ne vent que il en feist. Et, -en oultre, en ycelluy fort yver leurs chambres et leurs places estoient -bien nettes; et qui trouvast aucunes feuilles vertes, elles feussent -jonchées par l’ostel, et la cheminée estoit houssée, comme en esté, de -fraillon ou de aucune chose verte; en leurs litz n’avoit que une sarge -ligière sans plus, ne plus n’en povoient avoir par celle ordenance. Et, -en oultre, estoit ordené entre eulx que dès ce que un des Galois venist -là où feust la Galoise, se elle eust mary, il convenist par celle -ordenance que il alast faire penser des chevaux au Galoys qui venus -feust, et puis s’en partit de son hostel sans revenir tant que le Galoys -feust avecques sa femme; et cellui mari estoit aussi Galois et alast -veoir s’amie, une autre Galoise, et l’autre feust avecques sa femme, et -feust tenu à grant honte et deshonneur se le mary demourast en son -hostel, ne commandast ne ordenast riens depuis que le Galois feust venu, -et n’y avoit plus de povoir par celle ordenance. Cy dura ceste vie de -cestes amouretes grant pièce, jusques à tant que le plus de eulx en -furent mors et peris de froit; car plusieurs transsissoient de pur froit -et en moururent tous roydes delez leurs amies et aussi leurs amies delèz -eulx, et en parlant de leurs amouretes et en eulx moquant et bourdant de -ceulx qui estoient bien vestus; d’autres, que il convenoit de leur -desserer les dens de cousteaux et les tostoier et froter au feu comme un -poussin engelé et mouillié; car ilz cuidoient contrefaire les autres et -muer le temps et saison qui ordonnée est, pour nourrir corps d’omme et -de femme autrement que Dieu n’avoit ordonné. Si doubte moult que ces -Galois et Galoises qui moururent en cest estat et en cestes amouretes -furent martirs d’amours, et que, aussi comme ilz morurent de froit, que -ilz ont grant chaut par delà et ardent; car se ils eussent soufferte la -vije partie de la peine et de la douleur pour l’amour du filz de Dieu, -qui tant souffry pour eulx, ilz en eussent merité et grant guerredon et -gloire en l’autre siècle. Mais l’ennemy, qui touzjours tant à faire -desobeir homme et femme, leur faisoit avoir plus grant plaisance et -delit en foles amours, desesperées et sauvaiges, que à nul service de -Dieu, et les aveugloit par telle manière que il les faisoit mourir et -languir de pur froit. Et pour ceste raison, qui est evident, est bien -chose esprouvée comment l’annemy tempte et eschauffe homme et femme, et -soustient à perir corps et ame, et comment il donne et fait avoir foles -plaisances et plusieurs mauvaises manières, c’est-à-dire les uns par -convoitise, comme de tirer à soy l’autrui et le detenir; autres par -orgueil, soy trop prisier et les autres deprisier; les autres par envie -de bien que autrui a plus que lui; les autres par gloutonnie où le corps -se delite, qui fait esmouvoir le pechié, comme de yvresse, qui tolt -raison et le fait venir au delit de la chair; les autres par luxure, -comme l’ennemy les fait entreamer de fole amour et foles plaisances où -il les fait deliter, comme il fist iceulx faulx Galois et Galoises, où -il mist tant de fole plaisance que il en fist plusieurs mourir de -diverse mort, comme de froit, amis et amies. Pour ce ne dis-je mie que -il ne soit de bonnes amours sans deshonneur et dont moult d’onneur -vient. Celles sont loyalles, qui ne requièrent chose dont deshonneur ne -abaissement viengne; car cellui n’ayme pas loyaulment qui pense à -deshonnourer sa dame et s’amie, ne abaissier son honneur ne son estat; -car ce n’est mie amour, ains est faulx semblant et tricherie; ne l’en ne -puet faire trop grant justice de telle manière de gens. Mais tant vous -en dy-je bien que il en court d’uns et d’autres, c’est assavoir de -loyaulx et faulx et de decevables, de telz qui se faignent et jurent et -parjurent leurs fois et sermens, et ne leur chault, mais que ils aient -partout leurs deliz, et usent de faulx semblant et font les pensis, les -debonnaires et les gracieux. Si en y a de trompez et de trompées assez -par le monde. Et pour ce est le siècle moult fort à congnoistre et moult -merveilleux; et de telz et de telles le cuident bien congnoistre qui en -sont deceus, et si congnoissent moins que ilz ne cuident. - - - - -Que nulle femme ne doit point croire trop legierement ce qu’on lui dit. - -Chappitre VIxxIIIe. - - -Et pour ce est noble chose à toute femme de bien et d’onneur y prendre -garde et soy garder, et non mie croire trop de legier ce que l’en leur -dist, et se prendre de garde de ceulx qui usent de telles faulcetez et -qui font de petiz signes et des faulx semblans, comme de faulx regars -lons et pensis, et de petis souspirs, et de merveilleuses contenances -affectées, et ont plus de paroles à main que autres gens. Sy est bon de -soy garder de telles manières de gens qui veulent user de avoir tel -siècle; car la bonne femme qui bien se scet garder de telx gens doit -estre moult louée et honnourée. Car c’est grant honneur et grant -victoire avoit fait de eschiver le mal langaige du monde, et qui se puet -tenir nettement et hors de leurs folles parleures, sans ce que celles -folles langues puissent dire ne racompter que ilz l’aient trouvée en -nulle foiblesse ne molesté de cuer, ne qui se puissent bourder ne -gangler de elles, et cestes bonnes femmes qui ainsi se tiennent fermes, -et qui ainsi se rusent de leurs faulces malices, doivent estre bien -louées entre les bonnes, tout ainsi comme l’en loue les bons chevaliers -et les bons escuiers qui passent par vaillance et par honneur; par la -paine que ilz y ont trait tous autres pour le grant labour que ilz y ont -souffert pour venir à honneur, sont ilz plus prisiez et honnourez que -gens du monde. Tout aussy et par meilleur raison doit estre la bonne -dame qui bien a rescoux son honneur contre telles manières de gens qui -ainsi usent. Et si vous dy bien que mon entente n’est point par cest -livre à blasmer bonne amour et ceulx qui usent de loyaulté; car moult de -grans biens et honneurs en sont advenus. Mais la bonne dame de Villon, -qui tant fut belle et preude femme, dont par sa bonté et sa beaulté -moult de bons chevaliers furent amoureux de elle, et elle, qui moult fut -saige et de grant gouvernement, leur disoit que toute saige femme qui -bien vouloit nettement garder son honneur doit avant essaier son amy, -c’est celui qui la prye ou qui lui fait semblant d’amour. Et quant elle -l’aura esprouvé vij. ans, adonc elle sera certaine se il l’ayme de cuer -ou de bouche. Et lors le pourra accoler pour singne d’amour, sans plus. -Mais de ceste bonne dame je me tais, car elle avoit le cuer trop dur. Il -est bien mestier que celles de aujourd’uy aient le cuer plus piteulx, -et, se Dieux plaist, sy auront elles, car trop long temps a en vij. ans. -Le plus d’elles n’attendront pas que elles n’en ayent plus brief mercy, -se Dieu plaist. Mes belles filles, je vous laisseray un peu de cest fait -et de cestes Galoises, et vous compteray un debat qui est entre vostre -mère et moy, sur le fait qu’elle debat que nulle femme ne doit amer par -amours, fors en certains cas, et je soustiens le contraire, et pour ce -est le debat d’entre elle et de moy, sur lequel je vueil racompter. - - - - -Cy parle du debat qui avint entre le chevalier qui fist ce livre et sa -femme, sur le fait d’amer par amours. Le chevalier parle, la femme -respont après. - -Chappitre VIxxIIIIe. - - -Mes chières filles, quant à amer par amours, je vous en diray le desbat -de vostre mère et de moy. Je vouloye soustenir que une dame ou -damoiselle peut bien amer en certains cas de honneur, comme en esperance -de mariage; car en amour n’a que bien et honneur, qui mal n’y pense. Car -en celles où l’on pense ou mal ou engin, n’est pas amour, ains est mal -pensé et mauvaistié. Si vueilliez ouïr le grant contens et le debat de -elle et de moy. Je dy ainsi à vostre mère: «Dame, pour quoy ne aymeront -les dames et les damoisselles par amours? Car il me semble que en bonne -amour n’a que bien, et, aussy comme l’amant en vault mieux et s’en tient -plus gay et plus joli et mieulx acesmé, et en hante plus souvent les -armes et les honneurs, et en prent en lui meilleure manière et meilleur -maintieng en tous estaz pour plaire à sa dame et à sa mie, tout ainsi -fait celle qui de lui est amée pour lui plaire, puis que elle l’ayme. Et -aussy vous dy-je que c’est grant aumosne quant une dame ou damoiselle -fait un bon chevalier ou un bon escuier. Cestes-cy sont mes raisons.» - -_Cy parle la dame et respont au chevalier_: Sy me respont vostre mère et -dit: «Sire, je ne me merveille pas se entre vous hommes soustenez ceste -raison que toutes femmes doivent amer par amours. Mais, puis que cest -fait et cest debat vient en clarté devant noz propres filles, je vueil -debattre contre vous le mien advis, et feablement, selon mon -entendement; car à nos enffans nous ne devons riens celer. Vous dictes, -et si font tous les autres hommes, que toutes dames et damoiselles -valent mieulx se elles ament par amours et qu’elles s’en tendront plus -gaies et plus renvoysiées et en sauront trop mieulx leurs manières et -leur maintieng, et feront aumosne de faire un bon chevalier ou un bon -escuier valoir. Cestes paroles sont esbatements de seigneurs et de -compaignons et un langaige moult commun. Car ceulx qui disent que le -bien et honneur qu’ilz font, que ce soit par elles, qui les font valoir -et venir à honneur et souvent eulx armer et aler ès voiages, et moult -d’autres choses que ilz dient qu’ilz font pour leurs amies, il ne leur -couste guères à le dire pour leur plaire et pour cuidier avoir leur gré; -car assez de telles paroles et d’autres bien merveilleux aucuns usent -bien souvent. Mais, combien qu’ilz disent que ilz le facent pour elles, -en bonne foy ilz le font pour eulx meismes, et pour tirer à avoir la -grace et l’onneur du monde. Si vous di, mes chières filles, que vous ne -croiez pas vostre père en ce cas, et vous pry, si chière comme vous -m’avez, pour vostre honneur garder nettement sans blasme et sans -parlement du monde, que vous ne soyez point amoureuses, pour plusieurs -raisons que je vous diray. Premierement, je ne dy mie que toute gentil -femme ne doye mieulx amer les uns plus que les autres, c’est assavoir -les gens de bien et d’onneur et ceulx qui leur conseilleront leur -honneur et leur bien; car l’en puet bien faire meilleure chière aux uns -que aux autres en moult de cas. Mais, quant à estre si amoureuses que -telle amour la maistroye, atout le plaisir et le vouloir de son cuer, -aucunes fois il advient souvent que telle ardeur d’amour et cellui fol -plaisir les maistroye et les maine à avoir aucun villain blasme, aucunes -fois à droit, et aucunes fois à tort, par l’aguet que l’en a voulentiers -sur tel fait, dont l’on puet parfois recevoir grans blasmes et -deshonneur, et tel cry qu’il ne chiet pas de legier, par les faulx -aguetteurs et par les mesdisans, qui jà ne seront saoulx ne assouviz de -agaitier, parler et rapporter plus tost le mal que le bien. Dont, par -leurs faulx langaiges, ilz diffament et tollent la bonne renommée de -mainte dame et damoiselle, et pour ce, toute femme à marier se puet bien -depporter de celluy fait. - -Dont l’une rayson est que juenne femme amoureuse ne puet jamais servir -Dieu de fin cuer ne de si vray comme devant; car j’ay ouy dire à -plusieurs, qui avoient esté amoureuses en leur juenesce, que, quant -elles estoient à l’eglise, que la pensée et la merencolie leur faisoit -plus souvent penser à ces estrois pensiers et deliz de leurs amours que -ou service de Dieu, et est l’art d’amours de telle nature que, quant -l’en est plus au divin office, c’est tant comme le prestre tient nostre -seigneur sur l’autel, lors leur venoit plus de menus pensiers; c’est -l’art d’une deesse, qui a nom Venus, qui eut le nom d’une planette, si -comme je l’ay ouy dire à un preudhomme prescheur, qui disoit que -l’ennemy se mist en une femme dampnée qui à mervelle fust jolie femme et -amoureuse, et se mist l’ennemy dedans elle et faisoit faulx miracles, -dont les payens la tindrent à deesse et la honnouroient comme Dieu. -Celle Venus fut celle qui donna le conseil aux Troyens qu’ilz -envoyassent Paris, le filz du roy Priam, en Grèce querre femme, laquelle -elle lui feroit avoir, et seroit la plus belle dame du royaume de Grèce, -et elle dit voir, car Paris avoit la belle Helaine, la femme au roy -Menelaux, dont par celluy fait morurent plus de xl. roys et plus de cent -mille personnes, dont la cause fust par l’attisement de celle deesse -Venus. Si fust une mauvaise deesse, et est bien apparissant que c’estoit -mauvaise temptacion de l’ennemy. C’est la deesse d’amours qui ainsi -attise les amoureulx et fait penser et merencolier jour et nuit en -yceulx delis et en yceulx estrois pensiers, et par especial plus à la -messe et au service de Dieu que en autre part, c’est pour troubler la -foy et le service et la devocion que l’en a vers Dieu. Et sachiez, -belles filles, pour certain, que jà femme bien amoureuse n’aura jà -parfaitement le cuer en Dieu, ne à dire ses heures devottement, ne le -cuer si ouvert à ouïr le saint service de Dieu. Dont je vous diray un -exemple, que j’ay toujours ouy raconter, que il fut deux roynes par deçà -la mer qui leurs faulx delis de luxure faisoient aux tenèbres le jeudy -absolu et le saint vendredy aouré, quant l’en estaingnoit les -chandelles, et en leurs oratoires, dont il en desplust tant à Dieu que -leur vil pechié feust sceu et desclairé, tellement qu’elles en morurent -en chappes de plong. Et les deux chevaliers leurs ribaux en morurent de -si cruelle mort, comme ceulx qui en furent escorchiez tous vifs. Or -povez bien veoir comment leurs fausses amours estoient bien desvoyées et -dampnables, et comment la tentation de Venus, la déesse d’amours et la -dame de luxure, les temptoit si folement, comme le saint vendredi -benoist, que toute creature doit plourer et gemir et estre en devocion. -Et par cest exemple est bien veu que toute femme amoureuse est plus -temptée à l’eglise et au service de Dieu ouïr que ailleurs. Et l’en y -doit dire ses heures plus que en autre lieu. Sy est ceste cy une des -premières raisons par quoy juenne femme se puet deporter d’estre -amoureuse. - -L’autre rayson est que plusieurs, qui sont tous duiz de requerre et -prier toutes les gentilz femmes que ilz treuvent, et jurent et parjurent -leur foy et serement que ilz les aimeront loyaulment sans decevance, et -qu’ilz ameroyent mieulx estre mors que ilz pensassent villennie ne -deshonneur, et qu’ilz en vauldront mieulx pour l’amour d’elles, et que, -se ilz ont bien ne honneur, qu’il leur viendra par elles, et leur -demonstreront et diront tant de raysons et de abusions que c’est une -grant merveille à les ouïr parler. Et en oultre gemissent, et -souspirent, et font les pensis et les merencolieux, et en oultre font -ung faulx regart et font le debonnaire, tant que qui les verroit il -cuideroit que ilz fussent esprins d’amours vrayes et loyaulx; mais -telles manières de gens, qui ainsi usent de faire telx faulx semblans, -ne sont que deceveurs de dames et de damoiselles. Si vous dy qu’ilz ont -paroles sy à mains et sy forgées, comme ceulx qui souvent en usent, que -il n’est dame ne damoiselle, qui bien les vouldroit escouter, qu’ils ne -deceussent bien par leurs faulses raysons que elles ne les deussent bien -amer. Et il en est bien pou, si elles ne sont moult saiges, qui bien -tost n’en feussent deceues, tant ont paroles à main et tant font le -gracieux et usent de faulx semblant. Ceulx cy sont au contraire du loyal -amant. Car l’on dit, et je pense qu’il soit vray, que le loyal amant qui -est espris de loyal amour, que, dès ce que il vient devant sa dame, il -est si espris et paoureux et doubteux de dire ou faire chose qui lui -deplaise, que il n’est mie si hardi de dire ne descouvrir un seul mot, -et, se il ayme bien, je pense qu’il sera iij. ans ou iiij. avant que il -lui ose dire ne descouvrir. Ainsi ne font pas les faulx, qui prient -toutes celles que ilz treuvent, comme dessus vous ay dit, car ilz ne -sont en crainte ne en paours de dire tout ce qui à la bouche leur vient, -ne honte ne vergoingne n’en ont. Car, se ilz n’en ont bonne responce -d’une, ilz penseront à l’avoir meilleure d’une autre, et tout ce que ilz -pevent traire d’elles, ilz rapportent tout et en font leurs parlements -des unes et des autres, et s’en donnent de bons jours et de grans gogues -et de bons esbatemens. Et par celles voyes s’en vont genglant et -bourdant des dames et des damoyselles, et acroissent plusieurs paroles -de quoy elles ne parlèrent onques. Car ceulx à qui ilz les disent y -remettent du leur et y adjoustent plus de mal que de bien, et ainsi de -parole en parole et par telle frivole sont maintes bonnes dames et -damoyselles diffamées. - -Et pour ce, mes belles filles, gardez-vous bien de les escouter, et, se -vous veez ne appercevez qu’ilz vous veullent user de telles paroles ne -de telx faulx regars, si les laissiez illecques tous piquez, et appelez -aucun ou aucune en disant: «Venez oïr et escouter cest chevalier ou -escuier, comme il esbat sa jeunesse et se gengle.» Et ainsi par telles -paroles ou par autre manière lui romperés ses paroles. Et sachiez que, -quant vous lui aurez fait une foiz ou deux, que plus ne vous en -parleront; car en bonne foy ou derrenier ilz vous en priseront et -doubteront plus, et diront: Ceste cy est seure et ferme. Et par ceste -voye ilz ne vous pourront mettre en leurs paroles ne en leurs -gangleries, ne ne pourrez avoir nul diffamement ne blasme du monde.» - -_Le chevalier respont._ Lors je lui respondy: «Dame, vous estes bien -male et merveilleuse, qui ne voulez souffrir que voz filles ayment par -amours. Me dittes-vous que se aucun bon chevalier ou autre, qui soit -homme de bien et d’onneur et puissant assez selon elles, qui les -vueillent amer en entencion de mariage, pourquoy ne les aymeront-elles?» - -_La dame respont_: «Sire, à ce je vous respons: Il me semble que toute -femme à marier, soit pucelle ou vefve, se puet bien batre de son baton -mesmes. Car tous les hommes ne sont mie d’une manière ne d’une autre, et -ce qui plaist aux uns ne plaist pas aux autres. Car il en est d’aucuns à -qui il plaist moult le bon semblant et bonne chière que l’on leur faist, -et n’y pensent que bien, et aucunes fois en sont plus ardans de les -demander à leurs amis pour les avoir à femmes. Et autres y a plusieurs -qui d’autres manières sont et tout au contraire; car ilz les en prisent -moins et doubtent en leurs cuers que, quant ilz les auroient, que elles -feussent de trop ligière voulentez et couraiges et trop amoureuses, et -pour ce les laissent à demander, et aussy par trop estre ouvertes en -leur faire beaux semblant, plusieurs en perdent leurs mariaiges. Car -pour certain, pour soy tenir simplement et meurement et non faire guères -plus grant semblant ès uns mieulx que aux autres, elles en sont mieulx -prisées et sont celles qui plus tost sont mariées. Dont une fois vous me -deistes une exemple qui vous estoit advenue, que je n’ay pas oublié. -Vous souvient-il que vous me deistes une fois que l’on vous parloit de -marier avecques la fille d’un seigneur que je ne nomme pas? Si la -voulsistes veoir, et si savoit bien que l’en parloit d’elle et de vous. -Et lors elle vous fist si grant chière comme se elle vouz eust veu tous -les jours de sa vie, et tant que vous la touchastes sur le fait -d’amourettes, et que elle ne fist mie trop le sauvaige de bien vous -escouter. Et les responses ne furent par trop sauvaiges, mais assez -courtoises et bien legierettes, et, pour le grant semblant qu’elle vous -fist, vous vous retraystes de la demander, et se elle se fust tenue un -peu plus couverte et plus simplement vous l’eussiés prise, dont j’ay ouy -depuis dire qu’elle fut blasmée; si ne sçay se ce fut à tort ou à droit. -Si n’estes pas le premier à qui j’ay ouy dire et parler qu’ilz en ont -maintes laissiées à prendre sur leur legier couraige et attrait et pour -leurs grans semblans. Si est moult noble chose, et bonne et honneste à -toute femme à marier, que soy tenir simplement et meurement, et -especialement devant ceulx dont elles pensent que l’en parle de les -marier; je ne dy mie que l’en ne doive faire honneur et bonne chière -commune, selon ce qu’ilz sont.» - -_Le chevalier parle_: «Comment, dame, les voulez-vous tenir si courtes -qu’elles n’aient aucune plaisance plus aux uns que aux autres?» - -_La dame respont_: «Sire, tout premierement, je ne vueil point qu’elles -ayent nulle plaisance à nulx mendres d’elles, c’est assavoir que toute -femme à marier n’ayme nul qui soit mendre que elle; car, si elle l’avoit -prins, ses amis l’en tiendroient pour abaissiée, et celles qui telles -gens ayment, telle amour est contre leur honneur et estat et de grant -deshonneur; c’est un grain de fol et legier couraige et de grant -mauvaistié de cuer. Car l’on ne doit rien tant convoittier comme honneur -en cest monde, et avoir et acquerre l’amistié et amour du monde et de -ses amis, qui par celle fole et legiere voulenté est perdue; dès lors -qu’elle se met hors du conseil et du gouvernement de eulx, elle est -deshonnourée moult vilment, comme, se je vouloie, j’en diroye bien -l’exemple de plusieurs qui en sont diffamés et hayes de leurs prouchains -amis. Et pour ce je leur deffans, comme mère doit faire à ses filles, -qu’elles n’aient nulles plaisances ne nulle telle amour en nuls mendres -d’elles, ne en nuls si grans qu’elles ne puissent avoir à seigneur; car -les grans ne les aymeront pas pour les prendre à femmes, ains ne leur -feront nul semblant d’amour, forz pour le cheval et pour le harnoiz, -c’est assavoir pour le pechié et delit du corps et pour les mettre à la -folie du monde. - -Après, celles qui aymeront trois manières de gens, comme gens mariez, -gens d’esglise, prestres, moynes, et comme vallez et gens de néant, -cestes manières de femmes qui les ayment pour néant et folement, je ne -les met à nul compte, fors qu’elles sont semblables et plus putes -d’assez que femmes communes du bourdel. Car maintes femmes de bourdel ne -font leur pechié fors que par povreté, ou pour ce qu’elles furent -deceues par mauvais conseil de houlières et de mauvaises femmes. Mais -toutes gentilz femmes et autres, qui ont de quoy vivre honnestement, ou -du leur, ou par service ou autrement, il fault, se elles ayment telle -manière de gens, que ce soit pour la grant ayse où elles sont par la -lescherie de leur chair et mauvaistié de leur cuer, qu’elles ne -daingnent maistrier. Moult de gens les trouvent plus putes, à tout -regarder, que les communes; car elles sçavent bien que l’amour des -mariez n’est pas pour les avoir à seigneur, ne aussi les gens d’eglise, -et aussi les gens de néant; ceste amour n’est pas pour recouvrer -honneur, mais pour toute vilté et honte recevoir, si comme il me -semble.» - -_Le chevalier parle_: «Au moins, dame, puisque vous ne vous voulez -accorder que voz filles ayment par amours tant comme elles seront à -marier, plaise vous souffrir que, quant elles seront mariées, que, se -elles prennent aucune plaisance d’amour pour elles tenir plus gayes et -plus envoysiées, et pour mieulx sçavoir leur manière et leur maintieng -entre les gens d’honneur, car, aussi comme autreffois vous ay dit, ce -leur seroit grant bien de faire un homme de néant valoir et estre bon.» - -_La dame respond_: «Sire, à ce je vous repons: Je me attens bien que -elles facent bonnes chières et liées à toutes manières de gens d’onneur, -et plus aux uns que aux autres, c’est assavoir comme ils seront plus -grans et plus gentilz et meilleurs de leurs personnes, et, selon ce -qu’ilz seront, qu’elles leur portent honneur et courtoisie et chière -liée devant tous, et que elles chantent et danssent, et se esbattent -honnourablement, et leur faire bonne chière et bon visaige. Mais, quant -à amer par amours, puisque elles sont mariées, se ce n’est d’amour -commune, comme l’en doit faire à gens d’honneur, si comme les amer et -honnourer ceulx qui plus le valent, et qui ont plus mis peine et travail -à venir à honneur par armes ou par bonté de corps, ceulx doit-on plus -amer, servir et honnourer, sans y avoir plaisance, fors par la bonté -d’eulx. Mais soustenir que une femme mariée doie amer par amour, d’amour -qui la maistroie, ne prendre la foy ne le serement de nul que ils soient -leur amant ne leur subgiet, ne aussi que elles baillent bien leur foy ne -serement que elles les aymeront sur tous, je pense que dame ne -damoyselle mariée ne autre femme d’estat ne mettra jà son honneur ne son -estat en tel party ne en telle balance, par plusieurs raisons, -lesquelles je vous declareray, si comme il me semble. Dont l’une raison -est comme dessus vous ay jà dit, c’est assavoir que femme amoureuse ne -sera jamais si devotte à prier Dieu ne à dire ses heures si devotement, -ne ouïr le saint service comme devant. Car en amours a trop de -merencolies, si comme l’en dit, et en y a maintes amoureuses qui, se -elles osassent et elles ouyssent sonner la messe ou à veoir Dieu et que -leur amant leur dist: «Venez çà», ou qu’elles peussent faire chose qui -lui pleust, elles laisseroyent à veoir Dieu et à ouïr son service pour -obeir à leur amant. Et si n’est-ce pas jeu-party, mais ainsi est la -tentacion à Venus la deesse de luxure. L’autre rayson est que le -mercier, qui poise la soye, puet bien mettre tant de fillettes que la -soye emporte le poix, c’est à dire que la femme se puet bien tant -admourouser qu’elle en aimera moins son seigneur, et que l’amour et la -chière qu’il devra avoir de son droict, que autre la lui touldra. Car, -pour certain, une femme ne puet avoir deux cuers à amer l’un et l’autre; -car ce qui va en l’un decline de l’autre: tout ainsi comme un levrier -qui ne puet courre à deux bestes ensemble, tout ainsi ne puet-elle amer -feablement son seigneur et son amy qu’il n’y ait faulte et decevance. -Mais Dieux et raison naturelle la contraint et deffent de l’autre; car, -si comme disent les clers et les prescheurs, Dieu dès le commencemant du -monde assembla homme et femme par mariaige, et dès lors commanda -compaignie de mariage, et, après ce, quant il fut venu ou monde, il en -parla en plain sermon, devant tous, en disant que mariaige est une chose -si jointe de Dieu que ilz ne sont mie deux chars, mais une seule chair -et une seule amour et fragilité, et qu’ilz se doivent si entr’amer -qu’ilz en doivent laissier père et mère et toute autre creature. Et -puisque Dieu les a assemblez, homme mortel ne les doit separer, -c’est-à-dire ne oster point l’amour l’un de l’autre. Ainsi le dit Dieu -de sa sainte bouche, et pour ce à la porte de l’eglise l’en les fait -jurer d’eulx amer et d’eulx entregarder, sains et malades, et ne guerpir -pas l’un l’autre, pour pires ne pour meilleurs. Et dont je dy, puis que -le createur le dist, que ce n’est que une mesme chose et que l’on doit -toute amour guerpir pour celle; et le grant serement que l’en en a fait -en sainte eglise, que l’amour ne le service de l’un et de l’autre ne se -doit changier pour pire ne pour meilleur, c’est-à-dire ne changier ne -mettre autre en son lieu. Et dont comment pourroit femme mariée donner -s’amour ne faire serement à d’autre, sans le gré de son seigneur? Je -pense, selon Dieu et selon le saint sacrement de sainte eglise, que ce -ne se puet faire deuement que il n’y ait foy brisée ou d’un cousté ou -d’autre. Et maint autre orrible cas et let, qui tout vouldroit mesurer, -a en celles qui baillent la foy et le serement, c’est l’amour, qu’elles -doivent de leur propre droit à leur seigneur, la baillier à autruy. Car, -en bonne foy, je doubte que celles qui sont amoureuses et baillent leurs -foys en ayment moins leurs seigneurs; car il convient que l’amour pende -de l’un costé ou de l’autre, selon raison, aussi comme le poix de la -balance. - -_L’autre raison de la dame._ Après y a autre raison. Qui bien vieult -garder l’amour de son seigneur nettement, sans dangier et sans peril, -c’est assavoir contre envieux et males bouches qui font lez faulx -rapports, c’est-à-dire que, se elle fait aucun semblant d’amours et -aucun s’en apparçoive, soient de ses servans ou servantes ou autres de -eulx, quant ilz sont departis d’elle ilz en parleront aucuns mos, et -ceulx à qui ilz en parleront en reparleront à d’autres, et ainsi de -parole en parole, avec ce que chacun y mettra du sien et acroistra un -pou davantaige, et tant yront les paroles que ilz diront que le fait y -sera, et ainsi sera une bonne dame ou damoiselle, ou autre femme, -diffamée et deshonnourée. Et se il advient par aucune adventure que son -seigneur en oye aucune parole, lors il la prendra en hayne, ne jamais de -bon cuer ne l’aymera, et la rudayera et laidangera et lui sera plus -rude, et elle lui. Et ainsi veez l’amour de leur mariage perdue, ne -jamais parfaitte amour ne bien ne joye n’auront ensemble. Et pour ce est -grant peril à toute femme mariée de mettre son honneur et son estat et -la joye et le bien de son mariaige en telle balance et en telle -advanture. Et pour ce je ne loue point à nulle femme mariée amer par -amours ne estre amoureuse d’amours qui les maistroye, dont elles soient -subjettes à d’autres qu’à leurs seigneurs; car trop de bons mariaiges en -ont esté deffais et peris, et contre un bien qui en est venu il en est -venus cent maulx. Dont je vous en diray aucuns exemples de ceulx qui -sont morz et peritz par amours. La dame de Coucy et son amy en morurent, -et sy firent le chevallier et la chatellainne de Vergy, et puis la -duchesse; tous ceulx cy et plusieurs autres en morurent pour amours, le -plus sans confession. Si ne sçay comment il leur en va en l’autre -siècle; si me doubte bien que les joyes et les delis que ilz en eurent -en cest monde ne leur soyent chières vendues en l’autre. Et pour ce les -delis des amoureux, pour une joye qu’ilz en ont, ilz en reçoivent cent -douleurs, et pour une honneur cent hontes. Et ce advient souvent de par -le monde, et ay tousjours ouy dire que femme amoureuse n’aymera jà puis -son seigneur de bon cuer, ne, tant comme elle le sera, n’aura parfaicte -joye de mariaige, c’est-à-dire avecques son seigneur, fors que -merancolie et menus pensiers.» - -_Le chevalier parle_: «Ha, dame, vous me faictes esmerveillier de ce que -ainsi deslouez à amer par amours. Me cuidiez-vous faire acroire que vous -soiez si crueuse que vous n’ayez aucunes foiz amé et oy la complainte -d’aucun que vous ne me deistes mie?» - -_La dame respont_: «Sire, en bonne foy je pense que vous ne m’en -croiriez mie de en dire la vérité. Mais quant d’estre priée, se j’eusse -voulu, par maintes foys j’ay bien apperceu que aucuns m’en vouloient -touchier. Mais je leurs rompoye leurs parolles, ou appelloye aucun, par -qui je despeçoye leur fait et le fait de leur emprise. Dont il advint -une fois que tout plain de chevaliers et de dames jouoient au Roy qui ne -ment pour dire vérité du nom s’amie; si me dist un, et me jura trop fort -que c’estoit moy, et qu’il m’amoit plus que dame du monde. Et je lui -demanday s’il y avoit guères qu’il lui estoit pris, et il dist qu’il y -avoit bien deux ans, et oncques mais ne me l’avoit osé dire. Et je lui -respondy que ce n’estoit riens de estre si tost espris, et que ce -n’estoit que un pou de temptacion, et qu’il alast à l’église et preist -de l’eaue benoiste et deist son _Ave Maria_ et sa Pater nostre, et il -luy seroit tantost passé, car ces amours estoient trop nouvelles. Et il -me demanda comment, et je lui deis que nul amoureux ne le doit dire à sa -mie jusques à la fin de vij. ans et demy, et pour ce n’estoit que un pou -de temptacion. Lors il me cuida arguer et trouver ses raysons, quant je -lui dis bien hault: Veez que dist cest chevallier! Il dit que il n’a que -deux ans que il ayme une dame. Et lors il me pria que je m’en teusse, et -en bonne foy onques puis ne m’en parla.» - -_Le chevalier parle_: Lors je lui dis: «Madame de La Tour, vous estes -moult male et estrange et orguilleuse en amours, selon voz paroles. Si -fais doubte se vous avez toujours esté si sauvaige. Vous ressemblez -madame de La Jaille, qui m’a aussy dit qu’elle ne voult oncques riens -ouir ne entendre la note de nul, fors une fois que un chevallier le lui -disoit, et elle aguigna un sien oncle, qui vint derrière escouter le -chevallier, dont ce fut grant trayson et grant pitié de faire espier le -chevallier, qui moult estoit bien advisié et cuidoit bien dire sa -raison, et ne pensoit mie que l’en l’escoutast. Vraiement, entre vous et -elle, a poy que je ne die que vous estes grans bourderesses et peu -piteuses de ceulx qui mercy quièrent. Et aussi je la tiens à aussy malle -ou plus comme vous, car elle soustient voz oppinions, que dame ne -damoiselle qui est mariée se puet bien deporter d’amer autre que son -seigneur, par les raisons que vous avez dites dessus. Si je ne m’y -pourroye consentir, ne jà ne m’y consentiray. Mais quant à voz filles, -vous leur povez dire et eschargier ce qu’il vous plaist, et après du -fait sera fait droit.» - -_La dame respond_: «Sire, je prie à Dieu que à bien et à honneur -puissent leurs cuers tourner, si comme je le désire; car mon entencion -n’est point de en ordonner ne deviser sur nulle dame ne damoiselle, fors -sur mes propres filles, sur qui j’ay mon parler et mon chastiement. Car -toutes autres dames et damoiselles se sauront bien gouverner, se Dieu -plaist, à leur guise et à leur honneur, sans ce que je me doye -entremettre d’elles, moy qui suis moult pou savant.» - -_Le chevalier parle_: «Au moins, ma dame, me vueil-je un pou débattre à -vous que, s’elles pevent faire valoir et venir à honneur aucun que -jamais n’y tendroit ne n’auroit le hardement ne le cuer de -l’entreprendre, se ne feust le plaisir qu’il pourroit prendre en sa mie -et la bonne esperance de tendre à estre bon, et d’estre nommé entre les -bons, pour tirer à avoir honneur et pour mieulx cheoir en sa grace et -plaisance; et ainsi pour un poy de bonne chière puet faire un homme de -neant bon, dont de lui n’estoit compte ne parole, ne de sa renommée, et -à present pour l’amour d’elle a tant fait qu’il sera nommé entre les -bons, et doncques regardez et amesurez se ce n’est mie convenable.» - -_La dame respond_: «Sire, il m’est advis qu’ilz sont plusieurs manières -d’amours, se comme l’en dit, et en y a des unes meilleures que les -autres. Mais, se un chevallier ou escuier ayme une dame ou damoyselle -par honneur, tant seulement pour l’onneur d’elle garder, et pour le -bien, la courtoisie et la bonne chière qu’elle fera à lui et aux autres, -sans autre chose lui requerre, ceste amour est bonne, qui est sans -requeste.» - -_Le chevalier parle_: «Avoy, dame, et, se il la requiert d’acoler et de -baisier, ce n’est mie grant chose; car autant en porte le vent.» - -_La dame respond_: «Sire, de ce je vous respons quant à mes filles, de -autre je ne parle point; il me semble bien et m’y consens qu’elles leurs -pueent bien faire bonne chière et liée, et encore qu’elles les accolent -devant tous, et que par faulte de bonne chière devant tous plainement -que ilz ne perdent pas à valoir, se voulenté en ont. Mais quant à mes -filles, qui cy sont, je leur deffens le baisier, le poetriner et tels -manières d’esbatemens. Car la sage dame Rebecca, qui fut très gentille -et preude femme, dist que le baisier est germain du villain fait. Et la -royne de Sabba dist que le signe d’amours est le regart, et après le -regart amoureux on vient à l’accoler, et puis au baisier, et puis au -fait, lequel fait toult l’onneur et l’amour de Dieu et du monde, et -ainsi viennent voulentiers de degré en degré. Et vueilliez sçavoir qu’il -me semble que, dès ce qu’elles se laissent baisier, elles se mettent en -la subjection de l’ennemy, qui est trop subtil. Car telle se cuide au -commencement tenir ferme qu’il desçoipt par telz plaisirs et par telz -baisiers. Car, ainsi comme l’un boire attrait l’autre, et comme le feu -se prent de paille en paille et puis se mest au lit et du lit en la -maison, et puis elle art toute, tout ainsi est-il de maintes amouretes; -car premièrement ilz demanderont le acoler et puis le baisier, et tout -plain d’autres folz delis, et de celle ardeur d’amour aucunes foiz -chéent en plus fol fait, dont mains maulx en sont avenus et maintes fois -encores adviennent, dont maintes en sont deshonnourées et diffamées. Et -encores je dy que, se le fait n’y est et aucun les treuve seul à seul -eulx entrebaisant en bonne foy, si ne puet-elle faillir à estre -diffamée; car cellui ou celle qui l’aura veu le dira et adjoustera plus -de mal que de bien, et par ceste raison et plusieurs aultres, qui trop -seroient longues à toutes les dire, toutes femmes qui telz signes font -et qui ainsi se laissent baisier à homme à qui elles ne le doivent -faire, elles mettent leur honneur et leur estat en grant balance d’estre -diffamées. Si vueil que mes filles se gardent que elles ne baisent -nullui, se il n’est de leur linaige ou que leur seigneur ou leurs -propres parens le leur commandent; car en chose faicte par commandement -n’a nul mal. Et si vous dy, belles filles, que vous ne soyez jà grans -jouaresses de tables. Car c’est un fait qui trop attrait de folz -attrais, et en y a aucuns qui se laissent perdre, tout à leur escient et -de leur gré, certaines fermailles et de petis joyaulx, comme annelés -d’or et autres choses. Car c’est une chose qui donne voye et attrait -d’avoir aucune fois blasme. J’ay ouy raconter d’une dame de Banière, -moult belle, et disoit l’en qu’elle avoit xx. subgiez qui tous -l’aymoient, et à tous donnoit attrais de semblant d’amour, et si -gaingnoit souvent à eulx à cellui jeu corssés, draps, pennes de ver, -perles et grans joyaulx, et en avoit moult de grans prouffis; mais pour -certain elle ne les pot onques si bien garder que en la fin elle n’en -feust moult blasmée et diffamée, et mieulx lui vaulsist pour son honneur -avoir acheté ce qu’elle en avoit eu le denier xij. Si est moult grant -peril à toute dame et damoiselle et à toute autre femme de user de celle -vie; car les plus appertes et les plus saiges s’en tiennent sur le -derrenier pour moquées et diffamées. Et pour ce, belles filles, prenez y -bon exemple, et ne jouez pas trop envieusement, et n’aiez mie le cuer -trop ardant de gaingner petites fermailles, et n’i aiez mie trop le -cuer. Car qui a le cuer trop ardant de prendre dons ne telz fermailles -gaingnez par tels jeux, maintes en sont deceues, et sont semblables ès -dons, car l’un vault l’autre, et qui est accoustumière et ardante de -trop souvent prendre dons ne telles fermailles gaingnez par tels jeux, -aucunes fois celles qui trop en prennent se mettent en subgicion, et -maintes fois advient qu’elles s’en trouvent deceues. Si est bon de -toutes avisier avant le coup.» - - - - -De la dame qui esprouve l’ermite. - -Chappitre VIxxVe. - - -Belles filles, je vous diray une des derrenières exemples d’une bonne -dame qui moult fait à louer; il est contenu en la vie des Pères comment -la femme au prevost d’Acquillée esprouva un hermite par sa bonté. Il fut -un saint hermite qui bien avoit esté xxv. ans en hermitaige, où il -mengoit pain gros, herbes et racines, et buvoit eaue et jeunoit et -estoit de moult sainte vie. Et une fois il commença à dire: «Beau sire -Dieux, ay-je en cest siècle riens fait dont je doye avoir nulle merite, -ne fait chose qui te plaise?» Sy lui vint une advision qu’il lui -sembloit que on lui disoit: «Tu es bien de la mérite au prevost -d’Acquillée et sa femme.» Lors, quant il ot ouy son advision, il se -pensa que il yroit en Acquillée et verroit et requerroit des meurs et de -leur vie, et de quelle merite ilz estoient. Et pour sçavoir se ilz -avoient nul bien deservy envers Dieu, si se mist à chemin, et, comme -Dieu le voult, par la grace du saint Esperit, le prevost d’Acquillée et -sa femme sceurent bien la venue de l’ermite pourquoy il venoit. Si -advint, comme l’ermite arrivoit vers la ville d’Acquillée, le prevost -yssoit de la ville à moult grant foyson de gens, et aloit faire justice -d’un escuier qui avoit occis un autre escuier. Et estoit le prevost sur -un grant courssier, vestu de draps de soye, fourré de vair et d’ermines, -moult noblement et richement acesmé. Et, tantost comme le prevost vit -l’ermite, il le congnut bien, par la volonté de Dieu; si l’appelle à -costé et lui dist: «Beau preudomme, allez à mon hostel et bailliez cest -annel à ma femme, et lui dittes qu’elle vous face comme à moy.» Si lui -demanda l’ermite qui il estoit, et il lui dit qu’il estoit le prevost -d’Aquillée. Lors l’ermite, qui ainsi le vit noblement et richement -appareillié, fut moult esbahi et esmerveillié pource qu’il le vit en si -grant cointise, et qu’il faisoit deffaire un homme et le faisoit pendre. -Si ne savoit que penser et estoit tout troublé, et lui sembloit qu’il -n’avoit riens desservy devers Dieu. Et toutes fois il alla à l’ostel du -prevost, et trouva la dame à qui il bailla l’annel, et lui dist que son -seigneur lui mandoit qu’elle lui feist comme à lui. La bonne dame le -receust à grant joye, si fist mettre les tables et le fist seoir delès -elle et servir de bonnes viandes et de chaudes et de bons vins, et -l’ermite, qui ne avoit pas apris ne acoustumé à avoir telles viandes, -toutesfois mengea et bust et en fust bien aise. Et sur le derrenier il -lui sembla que la dame faisoit despecier les mèz des viandes devant elle -et mettre ou relief, et mengoit pain gros et boulie et buvoit eaue, et -si faisoit ainsi. Et, quant vint au soir, la dame le mena en sa chambre, -qui fut bien parée de couvertures fourrées de vair et de gris et bien -encourtiné, et lui dist: «Beau preudomme, vous coucherez ou lict de mon -seigneur et en sa chambre.» Si le cuida refuser, mais elle lui dist que -si feroit et qu’elle feroit le commandement de son seigneur et qu’il y -coucheroit. Lors fist venir bons vins et espices, et y trouva bonne -saveur et beust bien à tant qu’il fut bien yvre et fut joyeulx et -emparlé; car le vin l’eust tantost deceu, pource qu’il n’avoit mie apris -à point en boire. Après ce il s’en ala couchier, et, quant il fut -couchié, la dame se despouilla et se vint couchier avecques lui, et le -commença à acoler et le taster, et l’ermite, qui bien avoit mengé de -bonnes viandes et de chaudes, et n’avoit mie oublié à boire, sa chair se -esleva et s’esmeut, et tant que il vouloit faire la chose à la dame. Et, -quant la dame vit qu’il le vouloit faire, la dame lui dist: «Doulx amis, -quant mon seigneur le veult faire, il se va avant laver et baingnier en -celle cuve d’eaue que vous veez, pour estre plus net.» Lors l’ermite, -qui n’entendoit fors à sa fole voulenté, saillist dedans la cuve et se -baingna et lava en l’eaue, qui fut froide comme glace, et fust tantost -transi de froid, et lors la dame l’appella et il vint tremblant et -sublant, et lui estoit bien la chaleur passée et la mauvaise voulenté. -Et lors elle l’abria et puis eschauffa, et tant que la chair arrière lui -esleva et voult faire son fol delit. Et quant elle vist qu’il feust bien -entalenté, elle le pria que encores il allast pour amour de elle soy -baingnier une autre fois pour estre plus net, et cellui, qui encores -n’avoit point dormy, ains estoit tout chaut du vin et avoit perdue sa -memoire, saillist du lit et alla arrière soy baingnier. Et lors l’eaue -froide le transist tout de froit, et lors la dame l’appella, et il vint -tramblant et daguetant les dents, et lui estoit bien la chaleur passée. -Et lors la bonne dame si l’abria et couvry très bien et s’en parti et -laissa reposer très bien l’ermite. Et quant il fut un pou eschauffé il -s’endormy moult pesantement, et ne se resveilla jusques au matin qu’il -feust haulte heure, et lui douloit la teste du vin qu’il avoit beu, car -il n’en avoit point apris à boire. Lors il vint un vielx chappellain à -son lever, qu’il lui demanda comment il lui estoit. Et, quant il -s’apperceut que il avoit geu en si noble lit et qu’il lui estoit ainsi -advenu, il fut moult honteux et moult esmerveillié dont il estoit ainsi -cheu, et vist bien qu’ilz estoient de plus grant mérite que lui. Lors il -demanda au chappellain de ceans de l’estre et de la vie du prevost et de -la dame. Et le chappelain lui dist que ilz vestoient la haire le plus de -jours et l’estamine, et, quant les bonnes viandes estoient devant eulx, -ilz les mettoient en relief et en aumosnes et mengeoient le gros pain et -les viandes de pou de saveur, et buvoient de l’eaue, et jeunoient le -plus de jours. Lors il demanda pourquoy estoit illec celle cuve d’eaue -froide delez leur lit, et il respondist qu’elle estoit là mise pour ce -que, quant la char d’aucun d’eulx s’esmouvoit au delit de la chair, afin -qu’ils ne cheyssent en pechié de luxure, fors à un jour de la sepmaine, -cellui d’eulx à qui elle esmouvoit se aloit mettre en celle cuve d’eaue -froide pour reffraindre leur fol delit. Et, quant l’ermite eut ainsi -enquis, il se pensa que le prevost, combien qu’il feust moult richement -arrayé dehors, vestoit la haire ou l’estamine, et en oultre qu’il tenoit -justice et la faisoit faire devant lui, et aussi comment lui et sa femme -veoient à leur table les bons morceaux et les bonnes viandes -delicieuses, et ne les vouloient mengier, ains les donnoient pour Dieu -et mengoient pain gros et buvoient eaue, et considera que vraiement ilz -avoient vij. fois plus de merite que lui, qui ne veoit à son hermitaige -nulle chose dont il lui prist envie, et que c’estoit plus grant -abstinence et en devoient avoir plus grant merite que lui, et puis se -pensa comment il ne tint mie en lui qu’il ne feist la folie à la bonne -dame, et comment elle l’essaia et esprouva. Si ot moult grant deul et -grant vergoingne, et mauldisoit en son cuer l’eure que oncques il estoit -parti de son hermitaige, et que, en vérité, il n’estoit pas digne de les -deschausser, et s’en ala mussant et plourant, et moult honteux, et -disoit à haulte voix: «Beau sire Dieulx, il n’est plus noble tresor ne -plus precieuse chose terrienne que la bonne dame qui me essaya et a veu -ma folie et esprouvé ma faillance; et vrayement, Sire, elle est bien -digne d’estre nommée et appellée la precieuse marguerite, comme vous le -deistes, Sire, en la sainte euvangille, que la bonne femme devoit estre -comparée à la precieuse marguerite. Mais, Sire, ceste bonne dame est une -de celles pour qui vous le deistes de votre sainte bouche.» Ainsi -parloit à soy-mesmes le saint hermite et se repentoit moult humblement -en cryant mercy à Dieu et en louant la bonne dame qui de si bonne vie -estoit. Et pour ce a cy bon exemple comment noble chose est de bonne -dame qui bien s’espreuve et qui se puet contenir contre les temptacions -de l’ennemy et contre la foyblesse de la chetive chair qui tous jours -frit et desire la folle voulenté en son fol delit, et puis, quant le fol -delit est eschappé et fait, l’en en ploure et s’en repent l’en; mais -c’est tart, car l’ennemy, qui cest fait a pourchassié, dès ce qu’il a -peu faire acomplir la folie et le mauvais délit, il les tient pour ses -serfs et pour ses subgiez, et les assemble et les lie tant que à painne -ilz s’en pevent deslier, tant y met grant plaisance par son art, et, de -tant comme le pechié est plus grant, de tant est la folle temptacion -greigneur. - - - - -Cy parle d’une dame qui estoit riche et avaricieuse. - -Chappitre VIxxVIe. - - -Un autre exemple vous diray d’une grant dame qui fust femme à un grant -baron; celle fust moult long temps vefve, et n’avoit que une fille, -mariée à un grant seigneur. Sy advint qu’elle fust malade au lit de la -mort; sy fist faire son lit devant l’uis d’une tour où estoit sa -chevance et son or, et fist mettre la clef de cette tour scellée en un -drapel soubz ses reins, et, quant vint que la mort s’aprocha, elle avoit -tousjours les yeulx devers la porte de celle tour, et quant aucuns y -aprouchoient, elle levoit la main et monstroit signe que l’en n’y -aproschat, et s’escrioit et tourmentoit toute que nul n’y habitast vers -l’uis, et là avoit le plus de son entente, tant comme elle peust faire -nul signe, et au fort elle trepassa. Si arriva la fille, qui grant dame -estoit, et demanda aux gens se sa mère avoit point de chevance pour lui -faire son arroy; ils respondirent qu’ilz ne savoient, fors qu’ilz se -pensoient bien que, se point en avoit, qu’elle feust en celle tour -devant son lit. Et comptèrent comment elle ne vouloit souffrir que l’en -n’y atouchast, et lui distrent comment la clef en estoit scellée soubz -ses rains. Lors la fille ouvrit la tour et trouva de xxx. à xl. mille, -tant en or que en argent, que en vaisselle; mais lors fut trouvé en -linceulx de fil et de laine et en poupées de lin et en merveilleuses -chose, que tous en estoient esbahis d’en veoir la manière. Adonc sa -fille se seigna et dist que en bonne foy elle ne cuidoit mie qu’elle -eust le xxxe de ce qu’elle avoit trouvé, et en estoit moult esbahie, et -encores disoient qu’elle et son seigneur l’estoient venue veoir, n’avoit -gaires, et lui avoient requis de leur prester deux cens livres, jusques -à certain temps, et qu’elle leur avoit juré fort sairement qu’elle -n’avoit point d’argent, fors sa vaisselle d’argent de chascun jour, et -pour ce estoit elle moult esmerveillée de trouver ce qu’elle trouvoit. -Si lui distrent ses gens qui avoient esté avecques elle: «Ma dame, ne -vous esmerveilliez mie, car nous en sommes plus esmerveilliez encore que -vous; car, se elle voulsist envoyer un messaige hors, ou aucune chose -faire, elle empruntoit iij. solz ou iiij, et deist par sa foy qu’elle -n’avoit point d’argent, et si estoit moult riche et ne vouloit riens -despendre. Et, quant ses gens mangeoient, elle leur reprouchoit: -Comment, serez-vous tout huy à table? vous ne faictes que gaster et -despendre tout le nostre.» Et si vous dy bien que l’en la tenoit moult -escharse et chiche; et toutes foiz elle laissa tout. Si n’a pas long -temps que je fus là où elle est enterrée; si demandoit aux frères de -l’abbaye où elle gisoit et à quoy il tenoit qu’elle n’avoit une tombe ou -aucune congnoissance d’elle en leur eglise. Et ilz me respondirent que -oncques, puis que l’enterraige fut fait, amy qu’elle eust n’en fist dire -ne messe ne matines, ne faire nul bien pour elle neant plus que pour une -povre femme de villaige, forz que tant seulement à son enterraige, où -elle ot beau service; mais ce fut tout, car je le vy et y fus. Si a cy -bon exemple comment l’ennemi est subtil pour decevoir, et comment en -l’un des vij. pechiez mortelz, où il puet mieulx tempter homme et femme, -en cellui il met son entente et lie les pecheurs tellement que à painne -s’en puevent-ils deslier, et se ce n’est par vraye confession, et les -fait estre serfz au pechié, comme il fist celle grande dame; car il fist -tant qu’elle fut serve et servante à son or et à son argent, tellement -qu’elle ne s’en osa bien faire ne autruy, ne pour l’amour du monde, ne -pour l’onneur. Et pour ce, belles filles, a cy bon exemple que, se il -advenoit que Dieu vous donnast aucune chose et chevance terrienne, -departez lui en largement et en faictes bien, pour honneur de vous, à -vos povres parens et voisins. Et n’attendez pas à le departir comme fist -celle dame, pour qui oncques puis ne fut chanté ne ballé, ne fait nul -bien pour elle, comme ouy avez dessus. - - - - -D’une dame honnourable. - -Chappitre VIxxVIIe. - - -Un autre exemple vous vueil dire au contraire de cestui devant; c’est -d’une bonne dame qui fut longtemps veufve. Si fut moult de sainte vie, -et moult honnourable, comme celle qui chascun an tenoit feste à Noel de -ses voisins, et les envoioit querre près et loin, tant que la salle en -estoit bien plainne. Et ne fait mie à demander se elle les servoit et -honnouroit bien, chascun selon soy, et à merveilles portoit grant -honneur et priveté aux preudes femmes et aux gens qui avoient deservi -honneur, et là estoient les menestralx et plusieurs instrumens, à qui -elle faisoit moult grant chières et leur donnoit du sien largement, tant -qu’ilz l’amoient à grant merveilles, tellement que, quand elle fut -morte, ilz en firent une chanson de regret d’elle, où il y a au -reffrain: - - Helas! à la Galonnière - N’avons nous plus bel aler, - Comme endroit ma dame chière, - Qui tant nous souloit amer. - -Et ainsi la regretoient. Et après ce elle avoit telle coustume que, se -elle sceut aucune povre gentilfemme qui feust mariée près d’elle, elle -l’ordonnast et arroiast de joyaulx et de mantel et lui faisoit tant de -biens qu’elle povoit, et, se elle n’y allast, elle y envoiast de ses -damoyselles l’arroyer et lui faire honneur, et aloit aux enterremens des -povres gentilz hommes et gentilz femmes et leur donnoit la cire ou ce -qui leur faisoit mestier, et puis se revenoit mangier en son hostel, et -ne souffrist pas que gens qu’elle eust leur fist nul coust. Son -ordonnance de chascun jour estoit qu’elle se levoit assés matin et avoit -tousjours deux frères et deux ou iij. chappelains qui lui disoient -matines à notte et messe à notte, sans les autres messes, et, quant elle -estoit levée, elle venoit tout droit à sa chappelle, et entroit en son -oratoire, et là disoit ses heures, tant comme l’en disoit matines et une -messe. Et après elle se aloit arraier et attourner, et après cela elle -s’aloit esbattre ès vergiers ou à l’environ son hostel, en disant ses -heures, puis venoit faire aucunes petites messes dire et la grant messe, -et puis aloit disner, et, après disner, s’elle sceut aucun malade ou -femme en gésine, elle les aloit veoir et visiter et leur feist porter de -sa meilleure viande et du vin, et là où elle ne povoit aler, elle -tramettoit un varlet tout propre sur un petit cheval, qui aloit veoir -les malades là où ilz estoient, et leur portoit vin et viandes. Et après -vespres elle aloit soupper, se elle ne junast, selon le temps et la -saison, et faisoit au soir venir son maistre d’ostel, et vouloit savoir -que l’en mengeroit lendemain, et ordonnoit de ses choses qui failloient, -et vivoit par bonne ordenance, et vouloit que l’en se pourveist de loing -des choses qui estoient necessaires pour son hostel. Elle faisoit moult -de abstinences, et entre les autres choses elle vestoit la haire le -mercredi, le vendredi et le samedi. Comment je le sais, je vous le -diray. La bonne dame morut en un lieu qu’elle tenoit en douaire, qui -estoit de monseigneur mon père, et, quant elle fust morte, nous y -venismes demourer, mes suers et moi, qui estions encore petis. Et fut -depecié le lit où elle morut; si fut trouvée dedans une haire. Si avoit -leans une damoiselle moult bonne femme, qui avoit demeuré avecques la -dame; si prist la haire et la mist en sauf, et nous dist que estoit la -haire à sa feue dame, et qu’elle la vestoit troix jours de la sepmaine, -et nous compta la bonne vie et les meurs d’elle, et comment elle se -levoit chacune nuit iij. fois du moins et s’agenouilloit en la venelle -de son lit et rendoit graces à Dieu, et prioit pour les mors et faisoit -moult d’abstinences, et estoit piteable ès povres et moult charitable et -de moult sainte vie. La bonne dame, qui bien fait à nommer, eut nom -madame Olive de Belle Ville, et je lui oy dire que son frère tenoit bien -xviij. mil livres de rente; mais pour ce elle estoit la plus courtoise -dame et la plus humble que je vy oncques, selon mon avis, et qui moins -se prisoit et moins estoit envieuse, ne jamais ne voulsist que l’en -mesdeist de nulz ne ne voulsist oïr parler maulx de nulz, et que l’en -parlast devant elle, et quant aucuns en parloient, elle les desblasmoit -et disoit que, si Dieu plaist, ilz se amenderont, et que nulz ne savoit -qui lui estoit à venir, et que nulz ne devoit juger d’autruy, et que les -vengences et les jugemens de Dieu estoient moult merveilleux, et ainsi -reprenoit ceulx qui le mahain et les maux parloient d’autruy, et les -faisoit taire, sans les esbaïr de ce que elle les reprenoit ainsi. Et -ainsi doit faire tout bon homme et toute bonne femme à l’exemple de -ceste. Et saichiez que c’est une noble vertu que non estre envieux ne -joieux du mal d’autrui recorder, selon Dieu et selon son honneur. Et, -pour certain, la bonne dame disoit que ceulx qui se ventoient et -reprouchoient les maulx et les vices d’autruy et qui voulentiers se -bourdoient de leurs voisins et d’autruy, que Dieux les punissoit de telz -vices ou eulx ou les prouchains de ceulx, dont ilz avoient puis honte. -Et ce ay-je souvent veu avenir, comme disoit la bonne dame; car nul n’a -que faire de jugier ni reprouchier ne enquerre le mal de son voisin ne -d’autruy. Et toutesfois il me souvient bien de beaucoup de bons dis de -la bonne dame; si n’avois-je que environ ix. ans quant elle morut. Si -vous di bien que, se elle eust bonne vie, elle ot bonne fin, si belle -que ce seroit belle chose à le raconter. Mais long seroit, et dist l’en -communement que de bonne vie bonne fin, et pour ce est bel exemple de -faire comme elle fist. - - - - -Cy parle des trois enseignemens que Cathon dist à Cathonnet, son filz. - -Chappitre VIxxVIIIe. - - -Un autre exemple vous vueil dire comment Cathon, qui fut si saige qu’il -gouverna toute la cité de Romme, et fist moult d’auctoritez, qui encore -sont grans memoires de lui, cellui Cathon ot un filz, et, quant il fut -ou lit de la mort, il appella son filz, qui avoit nom Cathonnet, et lui -dit: «Beau filz, j’ay vesqu moult longuement, et est tamps que je laisse -cest monde, lequel est fort à congnoistre et moult merveilleux, et -toujours empirera, comme je pense. Mais toutesfois, beaux chier filz, je -aroye moult chier que vostre gouvernement fust bon, à l’amour de Dieu et -à l’onneur de vous et de tous vos voisins et vos amys. Si vous ay -baillié par escript moult d’enseignemens qui moult vous pourront -prouffiter, si vous voulez mettre cuer à les retenir. Et toutesfois me -suis-je pensé encore de vous en dire trois autres avant ma mort. Si vous -prie de les bien retenir et les garder. - -»_Du premier enseignement._ Le premier des trois enseignemens est que -vous ne prengniez office de vostre seigneur souverain, en cas que vous -aurez assez chevance et bonne souffisance. Car qui a son estat bon et -souffisant, il a toute souffisance, autant selon comme roy et empereur -peut avoir, et ne doit plus demander à Dieu. Et pour ce ne vous devez -pas mettre à subjection de perdre par une mauvaise parole ou par un mal -raport tout ce que vous avez; car, beaux fils, il est des seigneurs par -le monde de plusieurs manières, comme de hastis et qui croient de -legier. Et, pour ce, qui a souffisance doit bien doubter de soy mettre -en nul peril de avanturer son estat et honneur pour servir gens de -legière voulenté. - -»_Le second enseignement._ Le second enseignement est que vous ne -respitez homme qui a mort desservie, et par espacial qui est coustumier -de faire mal; car ou mal qu’il feroit après vous seriez participant et -en tous les maulx qu’il feroit, et à bon droit. - -»_Encore de Cathonnet._ Le tiers enseignement est que vous essaiez -vostre femme, pour savoir se elle saura bien celler et garder vostre -secret qui touchera l’onneur de vostre personne; car il en est de moult -saiges et de bonnes qui scevent bien celer et qui donnent de bons -advisemens, et si en est de telles qui ne se pourroient tenir de dire -tout ce que l’en leur dit, aussi bien contre elles comme pour elles.» Et -ainsi le saige Cathon bailla ces trois enseignemens à son filz au lit de -la mort. Si advint que le preudomme morut, et son filz demeura, qui -estoit tenu pour saige, et tant que l’empereur de Romme lui bailla son -filz à le garder et à l’apprendre et endoctriner. Et après cela, il lui -fist parler d’estre avec lui et de gouverner les grans faiz de Romme et -lui fist promettre de grans prouffis, et tant que, pour la convoitise -des grans prouffiz, il se consentist à prendre l’office et s’en charga, -et lui fist convoictise oublier l’enseignement de son père. Et quant il -fut en cellui office et il chevauchoit par la maistre rue de Rome à -grant compaignie de gens qui le suivoient, si encontra un larron que -l’on menoit pendre, qui estoit moult bel juenne homme. Si avoit un de sa -compaignie qui lui va dire: «Sire, pour la nouvelleté de vostre office, -vous povez bien respiter cest homme que l’on va deffaire.» Si dist qu’il -disoit voir; et, sans demander ne enquerre du fait, il le respita et le -fist delier et l’en envoier, pour essaucier la nouveaulté de son office. -Si fut bien hastiz et ne lui souvint pas à l’eure du commandement que -son père luy avoit fait. - -_De ce mesmes._ Et quant vint la nuit, qu’il eut dormy le premier somme, -si avoit veu moult d’avisions sur cette matière, et tant qu’il lui va -souvenir qu’il avoit enfraint deux des commandemens de son père, et -qu’il ne failloit plus que le tiers. Si fut moult pensis, et toutesfois -il dit à soy mesmes qu’il essaieroit ce tiers, c’est-à-dire que il -essayeroit de sa femme si elle le sauroit bien celler d’un grant conseil -si il le disoit à elle. Si attendi que sa femme s’esveilla, et lors il -lui dist: «M’amie, je vous deisse un très grant conseil qu’il touche ma -personne, si je cuidasse que vous le tenissiez secret, et que vous ne le -deissiez à riens qu’il soit.»--«Ha, mon seigneur», dist-elle, «par ma -bonne foy, je ameroye mieulx à estre morte que vous descouvrir de -conseil que vous me deissiez.»--«Ha, m’amie», dist-il, «dont le vous -diray-je; car je ne vous sauroie riens celler. Il est ainsi que devant -hier, si comme j’aloie en nostre hostel, le filz de l’empereur, que nous -avions en garde, me fist courroucié et me dist mon desplaisir. Si avoie -bien beu et estoie courroucié d’autre chose; si me marry tant avecques -lui que je l’occis. Et encore fis-je plus fort, car je arrachay le cuer -de son ventre, et le fis confire en bonne dragée et l’envoyay à -l’empereur son père et à sa mère, lequel ilz ont mengié, et ainsi me -suis-je vengié de lui. Mais je sçay bien que c’est moult mal faict et -m’en repens; mais c’est à tart. Je vous prie de bien celler ce conseil, -car je ne le diroie à nul du monde que à vous.» Et celle commença à -souspirer et à jurer que, puis que l’advanture estoit ainsi advenue, que -jamais ne le diroit. Si se passa ainsi la nuit, et, quant vint qu’il fut -jour, celle envoya querre une damoiselle qui demouroit en la ville, qui -à merveilles estoit s’amie et sa privée, et à qui elle disoit tous ses -grans conseilz. Et quant elle fut venue, elle commença à souspirer et à -gemir, et l’autre lui demanda: «Ma dame, que avez-vous? Vous avez aucune -grant tristesse en vostre cuer.»--«Vrayement, m’amie, je l’ay moult -grant; mais je ne l’ose dire à nul, car je vouldroie mieulx estre morte -que il feust sceu.»--«Ha, ma dame», dit-elle, «par sa foy, celle seroit -bien hors du sens qui descouvreroit un tel conseil, se vous le disiez. -Et, quant est de moy, se vous le m’aviez dist, je me laisseroie avant -les dens traire que le dire.»--«Voire», dist la femme Cathonnet, «le -vous pourroie-je dire et moy fier en vous?»--«Ouil, par ma bonne foy», -dist-elle; et l’autre en prist la foy et le serement, et au fort elle -descouvry tout, comment son seigneur avoit occis le filz de l’empereur, -et envoyé le cuer en espices au père et à la mère, qui l’avoient mengié. -Et l’autre se seigna et fist la merveilleuse, et dist qu’elle le -celeroit moult bien. Mais il luy fut moult tard de le dire, et tant que, -quant elle fut departie de liens, elle ala tout droit à la court de -l’empereur, et vint à l’emperière, et s’agenouilla pour faire le -bienvenant, et lui dist: «Ma dame, je vueil parler à vous secretement -d’un grant conseil.»--Et lors l’emperière fist ruser ses femmes de sa -chambre. Lors celle lui va dire: «Ma dame, le grant amour que j’ay à -vous et le grant bien que vous m’avez fait et que j’espère que vous me -faciez encore me fait à vous venir dire un grant conseil, lequel si ne -diroie à nulluy fors à vostre personne, car je ne pourroye souffrir -vostre deshonneur pour riens. - -»_De ce mesmes._ Ma dame, il est ainsi que vous et monseigneur -l’empereur amez plus Cathonnet que nul, et bien y appert, car vous -l’avez fait tout gouverneur de la cité de Romme, et encores, pour lui -monstrer plus grant amour, vous lui aviez baillié à gouverner vostre -filz. Si vous en a fait telle compaignie qu’il l’a occis et en a -arrachié le cuer de son ventre et le vous a fait mengier en -espices.»--«Qu’est-ce que vous dictes?» dist l’emperière. «Ma dame, par -ma foy, je vous dy voir pour certain; car je le sçay si bien comme de la -bouche de sa femme propre, qui le m’a dit en grant conseil, et en est la -bonne dame moult à malaise de cuer, comme celle que j’en ay oy plourer.» -Et, quant l’emperière l’entendy ainsi, à certes sy s’escria à haulte -voix: «Las! lasse!» et commença à faire si grant dueil que c’estoit -merveilles à veoir, et tant que les nouvelles en vindrent à l’empereur -comment l’emperière faisoit si grant dueil. Lors il fut moult esbahis et -vint là, et lui demanda pourquoy elle faisoit tel dueil; et celle à -paine lui povoit respondre, et au fort elle lui compta tout ce que la -damoiselle lui avoit dit de leur enffant. Et quant l’empereur oït les -nouvelles qu’ilz avoient mengié le cuer de leur enffant, si fut moult -doulant et courroucié, ne fait mie demander comment, et erraument -commanda que Cathonnet fut pendu haultement devant tous et qu’il n’y -eust point de faulte. Lors ses gens le alèrent querir et lui distrent le -commandement de leur seigneur, et que c’estoit pour son filz qu’il avoit -occis. Si va dire Cathonnet: «Seigneurs, il n’est pas mestier que tout -ce que l’en dit soit vray. Vous me mettrez en prison et direz qu’il est -trop tart et que demain, quant le ban sera fait devant le pueple, sera -mieulx faite la justice.» Si l’amoyent moult toutes manières de gens, et -le firent ainsi comme il le requist, et fut dist à l’empereur que ce -seroit plus grant solempnité et le mieulx d’en faire justice landemain, -et qu’il estoit trop tart, et l’empereur l’ottroia, qui grant dueil -demenoit de son filz. Et toutesfois, comme l’en menoit Cathonnet en la -chartre, il appela un de ses escuiers et lui dist: «Va-t’en à tel -baron», et lui nomma, «et lui dis comment l’empereur cuide que j’aye -occis son filz, et que je lui mande que demain, dedans heure de prime, -il amaine cy l’enffant, ou autrement je serois en grant peril de mort -villaine.» Cellui escuier s’en parti et chevaucha à nuitée, et, entour -mienuit, il arriva en l’ostel du baron à qui Cathonnet avoit baillé -l’enffant en garde, comme à son grant amy et voisin, lequel baron estoit -preud’omme et saige, et à merveilles s’entr’amoient. Et, quant l’escuier -arriva, il hucha à haulte voix, et tant fist qu’il vint au lit du baron -à qui Cathonnet avoit baillé le filz de l’empereur, et lui compta le -fait, comment l’en avoit donné à entendre à l’empereur que Cathonnet -avoit occis son fils, et tellement qu’il en estoit mis en prison, et le -devoit-on landemain pandre. Quant cellui baron l’entendit, si fut moult -esmerveilliez de ceste adventure, et lors il se leva courant, et fist -arroier ses gens, et vint au lit du filz de l’empereur, et lui compta -celle merveille. Et, quant l’enffant l’entendit, il ne fait pas à -demander se il en ot grant dueil, comme cellui qui se hasta de lever et -fist esveiller tous les autres, car à merveilles amoit son bon maistre -Cathonnet. Si vous laisse à parler de l’enffant de l’empereur et du -baron, et reviens à Cathonnet, qui estoit prisonnier. - -_Comment Cathonnet fu prisonnier._ Cathonnet estoit à merveilles amé à -Romme de toutes manières de gens, comme cellui qui estoit saige, doulx, -humble et courtoys. Si dist au matin à un sien grant amy que à -l’avanture il feist secretement cachier les pendars de la ville jusques -à heure de tierce, et l’autre le fist ainsi et eut son gré jusque à -ceste heure. Si fut environ prime amené au gibet Cathonnet avec toute la -commune gent de Romme. Et là ot moult plouré de toutes gens qui là -estoient, et encores l’eust-il plus esté; mais ils cuiderent qu’il eust -commis le fait dont il estoit accusé. Mais de cela ilz se donnoient -grans merveilles et disoient: «Comment a esté si saige homme tempté de -l’ennemy comme d’avoir fait si grant cruaulté d’avoir occis le filz de -l’empereur et leur en avoir fait mangier le cuer? Comment puet-ce -estre?» Si y en avoit grans paroles entr’eulx, dont les uns le creoient -et les autres ne le povoient croire. Et toutesfois il fust mené au -gibet, et demandoit l’en où estoit le pendart, et le fist l’en huchier -partout et nul ne respondoit, dont il advint grant merveille; car cellui -lequel Cathonnet avoit respité de mort et sauvé la vie quant l’en le -menoit pendre saillist avant et dist: «Seigneur, le fait qu’il a fait -est villain, et, pour honneur de l’empereur, je m’offre à faire -l’office, s’il n’y a autre qui le face.» Et chascun si le regarda, et -distrent: «N’est-ce pas cellui que Cathonnet respita de mort?»--«Par -foy», dirent-ils, «c’est cellui sans autre.» Si se commencièrent tous à -seigner et distrent: «Vraiement, cellui est bien fol à droit qui respite -larron de mort.» Et Cathonnet le regarde et lui dist: «Tu es bien -appert; il te souvient pou du temps passé; mais ainsi est des merveilles -du monde.» En entretant ils regardèrent une grant pouldre de chevaulx et -ouirent grans cris qui crioient à haulte voix: «Ne occiez pas le -preudhomme.» Et ils regardèrent chevaulx venir courans, et virent le -filz de l’empereur qui venoit sur un coursier, si tost comme il pouvoit, -en disant: «Ne touchiez à mon maistre Cathonnet, car je suis tout vif.» -Lors furent tous esmerveilliez de ceste chose, et l’enffant descendy du -cheval et va deslier son maistre, et le baisier en plourant moult -doulcement et en disant: «Ha, mon doulx amy et maistre, qui vous a ce -pourchacié, ne si grant mençonge trouvée, et comment a monseigneur mon -père si legièrement creu?» Et en disant cela, il le rebaisa et acola, et -le peuple, qui estoit esmerveillé, voiant la pitié et la bonne nature de -l’enffant plourant tendrement, de la grant joye et de pitié qu’ils -avoient ilz mercioient Dieu grandement de celle delivrance, et estoient -tous esbahis de celle merveille. Et toutesfois l’enffant fit monter -Cathonnet sur un cheval et l’emmena au long des rues de Romme par les -resnes du cheval jusques au palais de l’empereur. Et quant l’empereur et -sa femme oyrent la nouvelle de leur enfant, ilz saillirent encontre, lui -faisant grant joye. Et quant ilz virent leur enffant qui amenoit -Cathonnet par la resne du cheval et tout le pueple, si furent moult -esmerveilliez de cette adventure, et si se tenoient moult honteux devers -Cathonnet, et vindrent à lui et le accolèrent et baisèrent, et lui -firent la plus grant feste, la plus grant joye et le plus grant honneur -qu’ilz peurent, et se excusèrent devers lui de cellui fait, et leur fils -leur dit: «Ha, mon seigneur, comment vouliez-vous faire si hastive -justice sans avoir avant bien enquis du donneur à entendre? Car hauts -homs comme vous en seroit plus tost blasmé que un autre; car, se vous -l’eussiez fait destruire sans cause, regardez quel domaige et quelle -pitié, et certes je n’eusse jamais eu joye au cuer; car, se je sçay nul -bien, c’est par lui.» Et l’empereur lui respondist: «Beaux fils, -c’estoit mal fait à nous, et y avons eu grant honte et grant vice. Mais -l’amour que nous avions à toy, en esperance que tu vailles et que tu -faces aucun grant bien, nous tolist toute rayson et nous troubla le -sens.» Adonc Cathonnet parla devant tous en disant ainsi: «Sire, ne vous -esmerveilliez pas de ceste chose, car je vous diray comment il est -avenu. Il est vray que j’ay eu le plus saige homme à père, comme l’en -disoit, qui feust en son temps en cest païs. Si me monstra moult de bons -enseignemens, se j’eusse esté saige à les retenir. Et toutesfois, quant -il fut au lit de la mort, il me hucha, comme cellui qui grant desir -avoit que je eusse aucun bien. Sy me pria de retenir iij. enseignemens -entre les autres. Et pour ce, je les vueil recorder pour estre -exemplaire ou temps à venir, comme cellui à qui ilz sont avenus et qui a -fait le contraire. - -Le premier enseignement que il me dist, fut que, se Dieux me donnoit -bonne chevance, que j’en devoie Dieu mercier et avoir en moy -souffisance, et que je ne devoye convoittier ne demander plus à Dieu et -au monde, et, pour ce que j’avoie souffisance, que je ne me misse en -nulle manière en subjection d’avoir office de mon souverain seigneur, -par espoir de convoitise de m’y mettre pour avoir des biens plus, car -aucun envieulx ou aucun faulx rappors me feroient perdre moy et le mien. -Car grant chose est de grant seigneur qui est de legière et hastive -voulenté; car aucunes fois aucuns ne enquièrent pas les veritez des -choses données à entendre, et pour ce font moult d’estrange et de -hastifz commandement, et pour ce en avez tous veu cest exemple qui m’a -deu estre si grief et si villain. Car si j’eusse creu le conseil de mon -père, je n’eusse mie esté ou party où j’ai esté. Car, Dieux mercis, -j’avoye des biens terriens assez et trop plus que je n’avoye deservy -envers Dieu, et me povoie bien deporter de prendre office. Le secont -enseignement fut que je ne rachetasse point homme qui eust mort -desservie, et par especial larron ne homicide qui autre fois en a ouvré, -et que, si je le faisoie, je seroye participant en tous les maulx que il -feroit dès là en avant, et que jamais ne me aimeroit. Et cellui -commandement je l’ay enfraint comme de cellui qui aujourd’huy s’est -offert de moy pendre, lequel j’avoie respité de mort; si m’a offert -petit guerdon, et toutefois vous en avez veu l’exemple. Le tiers -enseignement estoit que je essaiasse ma femme avant que lui dire ne -descouvrir nul grant conseil, car il y avoit trop de peril. Car il en -est assez qui scevent trop bien celler et en qui l’en trouve de bons -conseils et de bons confors, et en est d’autres qui ne sauroient riens -celler. Je pensay l’autre nuit en mon lit que j’avoie enfraint deux des -enseignemens de mon père, et que je essayeroye le tiers. Si esveillay ma -femme et lui dis pour la essayer que j’avoie occis le fils de l’empereur -et donné en espices le cuer à l’empereur et à l’emperière, et que, sur -l’amour qu’elle avoit à moy et sur quanques elle povoit envers moy -meffaire, qu’elle le celast si bien que jamais n’en feust riens sceu. Si -ay bien esprouvé comment elle m’a bien celé, comment chascun puet bien -veoir. Mais je ne m’en donne pas trop grant merveille, car ce n’est pas -nouvelle chose que femme saiche bien tousjours celler les choses que -l’en lui dit. Car il en est de plusieurs manières, comme nature leur -apporte, et en est d’unes, et d’autres de bien saiges et de soubtil -engin, et que jamais ne descouvreroient le conseil de leurs seigneurs et -des autres aussy. - -_Encore parle Cathonnet._ «Si avez ouy comment il m’en est prins, et que -je n’ay autrement creu le conseil de mon père, qui tant fust saige -homme, si ce m’en est deu moult mal prendre.» Et toutes foys il dist à -l’empereur: «Sire, je me descharge de vostre office.» Si en fut -deschargié à grant peine, et toutes fois fust-il retenu à estre maistre -du conseil de Romme, et especialement des grans fais. Et lui fist -l’empereur grans prouffis et lui donna de grans dons et l’ayma moult -instans, et regna bien et moult saintement en l’amour de Dieu et du -pueple. - -Et pour ce, mes belles filles, a cy bon exemple comment vous devez -celler les conseils de voz seigneurs et ne les dire à nully de monde, -car par maintes fois il en advient moult de mal, telles fois que l’en ne -s’en donne garde. Car à bien celler, et par especial ce que l’en -deffault, ne puet venir se bien non. Et aussy comme la sayette part de -l’arc cordé, et, quand elle est partie, il convient qu’elle preingne son -bruit, ne jamais ne reviendra à la corde jusques à tant qu’elle ait féru -quelle chose que ce soit, tout aussi est-il de la parole qui ist de la -bouche, car puis qu’elle en est yssue elle n’y puet rentrer qu’elle ne -soyt ouye et entendue, soit bien, soit mal. Et pour ce est-ce belle -chose, si comme le sage Salemon dit, que l’on doit penser deux fois ou -trois la chose avant que la dire, et penser à quelle fin elle pourroit -tourner, et ainsi le doivent faire toutes saiges femmes. Car trop de -maulx en ont esté fais et engendrez, de descouvrir conseil et choses qui -ont esté dictes en conseil. Sy vous pry, belles filles, qu’il vous -vueille souvenir de cest exemple, car tout bien et tout honneur vous en -puet venir, et si est une vertu qui eschiève moult de haynes et de -maulx. Car je sçais et cognois plusieurs qui ont moult perdu et ont -souffert moult de mal et de très grans haynes pour trop legierement -parler d’autruy et pour recorder les maulx qu’ils oyent dire d’autruy, -dont ilz n’ont que faire. Car nul ne scet que luy est à venir, Et cellui -et celles sont saiges de sens naturel qui ne sont mie nouveliers, c’est -à dire qui se gardent de recorder la faulte ne le mespris d’autrui. Car -Dieux aime celui qui desblasme ceux que l’on blasme, soit à tort, soit à -droit, car à taire le mal d’autrui ne puet venir que tout bien, si comme -il est contenu ou livre des saiges, et aussi en une evangille. - - -Cy fine le Livre du Chevalier de La Tour. - -_Deo gratias._ - - - - -NOTES ET VARIANTES[106]. - - [106] L. signifie le manuscrit de Londres; P. 1, P. 2, les mss. de - Paris, 7403 et 7073. - - -Pag. 2, lig. 20. Ce qu’il faut entendre par cette reine Prines ou Prives -de Hongrie et par son livre me paroît fort douteux. Legrand d’Aussy -propose d’y voir «Elisabeth de Bosnie, femme de Louis Ier, surnommé le -Grand, et mère de trois filles, dont Catherine, l’aînée, fut accordée en -1374 à Louis de France, comte de Valois»; mais il n’a pas vu que son -explication étoit inadmissible dès le point de départ, puisqu’il est -certain que le livre de notre auteur n’est pas postérieur à 1372, date -antérieure à cet accord. A prendre une reine contemporaine, il vaudroit -mieux y voir Jeanne de Bohême, première femme du roi de France Jean II, -dont il est question dans le commencement de Saintré, et qui mourut en -1349, avant l’avènement de son mari à la couronne. Mais il est plus -juste de croire que, jusqu’à nouvel ordre, l’allusion de ce passage -reste inexpliquée. - -Pag. 13, lig. 5, _demenoient_: L., espinoient; P. 2, espigoient. - -Pag. 22, lig. 9, _felons_: L., foulons.--Lig. 16, _esprevier sauvaige_: -L., ramage; P. 1, ramaige; P. 2, privage.--Lig. 25, _Messire Pierre de -Craon_: P. 1, messire de Craon; P. 2, monseigneur de Craon. - -Le prénom de Pierre, qui se trouve dans le seul ms. de L., montre qu’il -s’agit de Pierre de Craon, seigneur de la Suse, de Chantoce, de Briolé -et d’Ingrande, 3e fils d’Amaury 3e du nom, mort le 15 septembre 1376. -Cf. P. Anselme, VIII, 573, c. - -Pag. 24, lig. 8, vertiller, et plus loin l’adjectif, viennent de -_vertere_, tourner. - -Pag. 29, lig. 20: P. 1 est le seul ms. qui ait le mot de _pucelles_. - -Pag. 35, lig. 8, _faisoit garder une anguille en un vaissel_: P. 2 a le -terme technique: en un bouteron. - -Pag. 37, lig. 14, _Dame de Languillier_: P. 2, Langallier. Voyez sur ce -nom l’introduction, p. xi-xij. Il est remarquable que, dans la 37e -nouvelle de son Heptaméron, Marguerite de Navarre raconte précisément le -même fait, sans nom et comme une chose contemporaine, et en mettant -aussi la scène dans l’Anjou. - -Pag. 40, lig. 16, _anvieusement_: P. 1, ataineusement. - -Pag, 41, lig. 8, _homme de Dieu_: P. 2, homme de bien. - -Pag. 42, lig. 29, _saul sur table_: P. 1, sal sur table. - -Pag. 44, lig. 17-19. Cette phrase manque à L. et à P. 1. - -Pag. 46, lig. 15: Ce Beaumanoir, «le père de cestuicy qui de present -est», a été bien désigné par M. Paris (V, 30) comme étant Jean III, -chevalier, maréchal de Bretagne, celui qui combattit avec les trente -Bretons. Il eut deux femmes: Tiphaine de Chemillé en Anjou, celle sans -doute dont il s’agit ici, et Marguerite de Rohan. Celui «qui est de -present» est Jean IV, mort en 1385, et mari de la fille de Duguesclin. -Cf. P. Anselme, VII, 380-1. - -Pag. 47, lig. 14. Par _gens des compaignes_ il faut peut-être entendre -les grandes compagnies.--Lig. 20, _la princesse et autres dames -d’Angleterre_: «sans doute la princesse de Galles, Jeanne de Kent, femme -du Prince Noir.» P. Paris, V, 81. - -Pag. 50, lig. 3. Jean de Clermont, seigneur de Chantilly, maréchal de -France, et tué à la bataille de Poitiers. (Anselme, VI, 750-1.)--Lig. -14, _beau maintieng_: P. 1 et P. 2, bien mentir. - -Pag. 51, lig. 19. Il ne s’agit pas ici du fameux Jean le Maingre de -Boucicaut, maréchal de France et gouverneur de Gennes, qui naquit à -Tours en 1368, mais de son père, qui mourut le 15 mars 1367 à Dijon, où -il avoit été envoyé vers le duc de Bourgogne par Charles V. Cf. Anselme, -VI, 753-4. - -Pag. 54, chap. 24. L’aventure et la réponse du chevalier sont les mêmes -que celle qu’on prête au poète Jean de Meung. - -Pag. 55, lig. 17, _son seigneur lui donnoit grans eslargissemens_: L., -grans helles (P. 1 et 2, elles) et eslargissement. - -Pag. 57, lig. 2. Malgré la bizarrerie du fait, _couchast_ est bien la -leçon des deux bons ms., et il ne me paroît pas aussi impossible de -l’expliquer que l’ont trouvé quelques personnes. Il est possible de -penser que, dans une circonstance ou de fête ou de guerre, la dame, pour -donner à coucher au sire de Craon, ait eu à lui donner un asile dans son -lit, ce qui se seroit d’autant mieux su qu’elle ne s’en seroit pas -cachée. Je ne vois pas l’avantage qu’il y auroit à lire: _je ne dis pas -qu’il ne me touchat en mon lit_; car là il y auroit déjà complaisance et -bonne volonté. - -Pag. 58, lig. 14, _sa damoyselle_: L. et P. 2, chamberière. - -Pag. 59, lig. 15, _gens d’estat_: L. et P. 1, gens dehors d’estat.--Lig. -16, _regars_: P. 1, regrez. - -Pag. 64, lig. 19, _espinguer_: P. 1, pignier; P. 2, eingnier. - -Pag. 65, lig. 18, _esloingner_: P. 2, alanguir.--Lig. 20, _la masière_: -P. 2, le mur. - -Pag. 66, lig. 2, _ne le per omnia_: P. 2, ne la préfasse.--Lig. 16, -_paroissiens_: P. 2, prouchains.--Lig. 17, _personne_: L., le -curé.--Lig. 25, _au chapelain_: P. 1 et 2, à la personne. - -Pag. 68, lig. 20, _matz_: P. 2, morts.--Lig. 29, _sur son peril_: P. 2, -sans pais. - -Pag. 69, lig. 19, _vostre personne_: P. 2, prestre. Quoique dans tout ce -chapitre _personne_ soit toujours le prêtre, je ne crois pas qu’il -faille y voir un sens analogue à celui de l’anglais _parson_; cela veut -dire l’homme qui est au Seigneur, et par suite seulement le prêtre qui -est au Seigneur. - -Pag. 70, lig. 18, _à rebours_: P. 2, au bort. - -Pag. 71, lig. 8, _de corps_: L. et P. 1, de cuer. - -Pag. 73, lig. 26, _au bon de la messe_: P. 2, au bout. - -Pag. 75, lig. 5, _souspir_: P. 1, effroy. - -Pag. 78, lig. 4, _haschie_: L., douleur. - -Pag. 79, lig. 22, _l’eglise de Nostre-Dame de Beaulieu_ peut être à -Beaulieu près Loches, ou plutôt à Beaulieu près du Mans. (Cf. -Sainte-Marthe, _Gallia christiana_, IV, 149 et 154.) - -Pag. 80, lig. 3. Les mots «à une vigilles» manquent au ms. de L.--Lig. -4, _sergent de Cande en la mer_: L., sergent de Cande; P. 1, sergent de -garde en l’année. - -Pag. 81, lig. 3. Chievrefaye, abbaye de Poitou.--Lig. 6, _Pigière_: L., -Pigerée; P. 2, Pigère.--Lig. 22. Pour comprendre la réflexion du -chevalier, que dans l’église il ne faut pas «s’entreregarder par amour, -fors par amour de mariage», il faut se rappeler que, depuis les temps -barbares, l’église servoit de refuge dans les guerres; et, comme on y -vivoit comme dans une maison, l’église avoit accordé aux gens mariés une -permission qui auroit été trop enfreinte si elle eût été refusée. - -Pag. 92, lig. 13, _comme les poisons et le venin_: L., poissons; P. 2, -prisons. - -Pag. 93, lig. 21. Après _les mauvais laissa_, P. 2 ajoute: «et encore y -sont.» - -Pag. 94, lig. 14, _angels_: L. et P. 2, angles. - -Pag. 96, lig. 23, _pollicent_: L. et P. 2, polissent. - -Pag. 97, lig. 6, _où l’en muce_: L., où l’en le cuite.--Lig. 9, _se muce -et reboute_: L., se cuite et repout. - -Pag. 98, lig. 11, _au temps de Noë_: L. et P. 2, Noël. Noë et Noël se -sont prononcés de la même façon; qu’on se rappelle le refrain des Noëls: - - Chantons tous Noë, Noë. - -Lig. 19, _coudées_: P. 1, coûtes; P. 2, cordes.--Lig. 20, _perillié_: P. -2, par Helye. Nous pourrions citer souvent du ms. P. 2 des fautes aussi -grossières, mais il suffit d’en indiquer la nature par quelques -exemples. - -Pag. 99, lig. 2. La phrase feroit penser qu’il s’agit de la braguette; -mais elle n’étoit pas encore en usage.--Lig. 23, _enamourer_: P. 2, -amoureuser. - -Pag. 101, lig. 8, _ratissèrent à cousteaulx_: L., esrachirent de -cousteaulx. Cette histoire est la 16e de la _Disciplina clericalis_ et -du Castoiement en vers françois.--Lig. 32, lisez: mais nulle ne voit en -sa folie sens. L. unit à tort la première phrase du chapitre suivant en -disant: nulle ne voit en sa folie fors celle, etc. Ces non-sens ne se -rencontrent pour ainsi dire jamais dans ce ms. - -Pag. 102, lig. 24, _jolie_: P. 1, jolive. - -Pag. 103, lig. 23, _en cest an qui est l’an mil trois cens lxxij_: L., -en cest an de l’an mil, etc.; P. 2, l’an mil iij.c iiijxx et xij. Ce -qui, de la grâce du copiste, feroit croire que le chevalier de la -Tour-Landry auroit été vingt ans à travailler à son livre!--Lig. 25. La -fête de Sainte-Marguerite est le 20 juillet. - -Pag. 104, lig. 4, _ne l’atour plaisant_: L., mais l’atour lui plaisoit; -P. 2, et l’estour lui plaisoit bien.--Lig. 7, _la venoient veoir comme -petis enfans_: P. 1 et 2, comme les petis oyseaulx. - -Pag. 105. Cette scène du pèsement de l’âme et de ses bonnes actions dans -un plateau de la balance, pendant que l’autre plateau est chargé du -diable, des méchantes actions, et surtout des belles robes, auroit été -bonne à citer dans le très excellent et très complet travail sur la -Psychostasie publié par M. Maury dans la _Revue archéologique_. - -Pag. 106, lig. 2, _fourrées de vair et de gris et letticées de -hermines_: L., et de letisses et de hermines.--Lig. 3, _que longues, que -courtes, que cotes hardies_: L., que longues, que corsès, etc.--Lig. 12, -_cottes_: P. 2, robes.--Lig. 14, _du forfait de ses robes_: Lisez «du -surfait», donné par L.--Lig. 19, _de nuies et de maulvaises parolles_: -P. 2, de menues, etc. - -Pag. 107, lig. 21, _commis ce delit_: L. et P. 2, fait le fait. - -Pag. 109, lig. 14, _griffes_: L., graffes; P. 2, gaffes; ce seroit alors -une perche garnie d’un croc.--Lig. 23, _arrachié son peil_: L., muchié -ses pertuis; P. 1, arrachiez ses peulz. - -Pag. 110, lig. 5, _maschier_: P. 2, deffouler. - -Pag. 111, lig. 5, _foible_: P. 2, flebe, plaintive, de _flebilis_.--Lig. -15, _meccredy_: L., mardi; P. 2, samedy. - -Pag. 112, lig. 22, _Nostre-Dame-de-Rochemadour_, dans le Quercy, près de -Cahors. Sur ce pèlerinage fameux, voyez le livre du père Odo de Gissey, -imprimé pour la première fois en 1631, et celui tout récent de l’abbé -Caillau, chanoine du Mans, intitulé _Histoire critique et religieuse de -Notre-Dame de Roc-Amadour_, Paris, Leclère, 1834, in-8º. Odo de Gissey -dit tenir les anciens miracles qu’il raconte d’un ouvrage latin -manuscrit d’Hugues de Farsit, et M. Caillau, n’ayant pu le retrouver, -n’a plus pour auteur que le résumé d’Odo de Gissey. Je crois avoir -retrouvé l’ouvrage de Hugues de Farsit: car dans un ms. de la -Bibliothèque impériale se trouve, entre autres choses, et notamment, un -poème françois en quatrains monorimes, sur le miracle de Théophile, un -ouvrage latin sur les miracles de Notre-Dame de Roc-Amadour. Le ms. est -du 13e siècle, et excellent; il seroit très curieux, tout à fait en -dehors du point de vue miraculeux, mais comme document d’histoire et de -géographie, de publier, avec les notes historiques nécessaires, ces -récits pleins de noms de personnes et de lieux, et de détails sur les -anciennes mœurs. - -Pag. 113, lig. 20, _Sainct Martin de Verto_: P. 1, Vertus; P. 2, Verto. - -Voir, sur Martin de Verto, sa vie dans _Annales sanctorum ordinis sancti -Benedicti_, sœcul. I, une première vie, 375-8, et une seconde plus -complète, p. 681-92. Dans celle-ci, ce qui se rapporte à la ville -d’Herbanges (dans la vie de l’anonyme latin _Herbadilla_) occupe les -paragraphes 5 à 11. Dans la prose pour la fête de ce saint, qui se -célébroit le 24 octobre, on n’a pas manqué de rappeler ce fait: - - Dum non credit, casum dedit - Herbadilla funditus. - -Le récit vient d’autant mieux dans l’histoire de la femme de Loth, que, -dans la légende, la femme de l’hôte de Saint-Martin fut de même changée -en pierre. - ---Ligne 21, _Herbanges_...: L., Arbanges; P. 2, Berbanges. - -Pag. 116, lig. 11, _en espie_: P. 2, esgart.--Lig. 26, _avez esté cause -de ma tristesse_: P. 1, ma traîtresse; P. 2, maquerelle. - -Pag. 118, lig. 16, _pervers_: P. 1, punais.--Lig. 26, _Amon_: P. 1, -Zazam. - -Pag. 119, lig. 3, _successeurs_: L., successions, qui est -excellent.--Lig. 25, _Hoir_: L., air; c’est une façon d’écrire -différente, mais arrivant au même son. - -Pag. 121, chap. 58e. Une main un peu postérieure a, dans le ms. P. 1, -rétabli, par quelques petits changements, la vérité de l’histoire. -Toutes les fois qu’il y a _le roy Pharaon_, elle a corrigé en _le prince -du roy Pharaon_, changé _reine_ en _princesse_, et remplacé _tous les -biens de son royaume_ par _tous ses biens_. Quelque juste que fût la -correction, nous avons laissé leur erreur aux chapelains du chevalier. - -Pag. 121, lig. 25, _l’Envengile_: P. 2, saint Jehan l’Evangeliste.--Lig. -29: _poesté_; de _potestas_. - -Pag. 123, lig. 22, _Finées_: L., Furies. - -Pag. 124, lig. 3, _Zambry_: L., Janbry; P. 2, Jambri. - -Pag. 126, lig. 6, _qui faisoit cables et cordes à gros vaisseaulx de -mer_: P. 1, cables et fuseaulx et grans vaisseaux sur mer; P. 2, cables -et fuisiaux agues et agus vaisseaulx.--Lig. 24, _le luitin_: P. 1, -luton; P. 2, luisoon. - -Pag. 129, lig. 26, _couste_: P. 2, coeste. On dit encore dans certaines -provinces _coitte_ ou _couette_ pour dire un _lit de plumes_. - -Pag. 130, lig. 22, _cruche_: P. 1, buire; P. 2, bue.--Lig. 26, -_houlière_: P. 2, maquerelle. - -Pag. 131, lig. 21, _sainte Justine_: P. 2, sainte Cristine. - -Pag. 132, lig. 15, _Béjart_: L., Bérut; P. 2, Baries. - -Pag. 133, lig. 3, _l’endictement_: L., l’ennoitement; P. 2, -l’utissement.--Lig. 8, _buchetes_: L., branchettes.--Lig. 18, _pierre -vire_: P. 1, pierre vierre. - -Pag. 136, lig. 13, _il eust tant de bien_: L., il eust la court -empoigné; P. 2, il eust beaucoup empoigné.--Lig. 16, _Mardocius_: L., -Emardachin: P. 2, Mardochin. - -Pag. 139, lig. 6, _faulx temoings_: P. 1, faulx tesmoingnages. - -Pag. 140, lig. 8. P. 2 ajoute _de Dieu_ après _des serviteurs_. - -Pag. 141, lig. 7. Nous n’avons trouvé ces vers de la sibylle ni dans -l’ancienne édition d’Opsopœus, ni dans la nouvelle de M. Alexandre, ni -dans la publication du cardinal Maï. Il est certain que notre chevalier -n’a pas eu affaire à d’anciens textes, mais à des remanîments latins ou -françois qu’il seroit difficile de retrouver. - -Pag. 143, lig. 6, _Phenomia_: P. 2, Pheronna. - -Pag. 147, lig. 29, _adoulcir_: P. 1, advertir. - -Pag. 148, lig. 7, _depiteuse_: L. 1, engoffée; P. 2, agoffée. - -Pag. 149, lig. 3, _de grerie_: L., de flateurs; P. 2, de grieux.--Lig. -20. Le nom de _Jouel_ manque dans P. 1. - -Pag. 150, lig. 20. Sur l’époque du siége d’Aiguillon, voyez la préface, -page xiij.--Lig. 32, _grée aux seigneurs_: L. et P. 2, graye les -seigneurs. - -Pag. 152. Dans l’histoire du mari qui a pondu des œufs, que, depuis La -Fontaine, il faut appeler les Femmes et le Secret, et qui se retrouve -dans _le Ménagier de Paris_ et ailleurs (Cf. La Fontaine, éd. de Robert, -II, 127), le ms. de L. met à tort _cinq_ au lieu de _cent_. - -Pag. 153, lig. 12, _en la compaignie_: L., à l’encontre. - -Pag. 155. Cf. le livre _des Juges_, L., cap. II, pour comprendre le -commencement du chapitre. - -Pag. 157, lig. 16. Le ms. P. 2 a ici une lacune d’un feuillet qui -commence au mot _empetrast_, et ne reprend que page 162, lig. 6, au mot -_bon exemple_. - -Pag. 158, lig. 13, _Sennacherip_: L., Sepnacherim. - -Pag. 162, lig. 20, _convint_: P. 1 et 2, esconvint. - -Pag. 164, lig. 1, _puisné_: L., mainsné; P. 2, pesné. - -Pag. 165, lig. 17. La correction d’Alia en Lia est si évidente que j’ai -préféré respecter le texte du chevalier. - -Pag. 167, lig. 5, _pery_: L., pire.--Lig. 21, _sainte Elisabel, qui fut -fille au roy de Hongrie et femme à Londegume_, lisez: _femme à -lendegrave_. Son mari, Louis IV, étoit, en effet, landgrave de -Thuringe.--Lig. 28, _l’effroi_, lisez: _l’offroit_. - -Pag. 168, chap. 86. Ce chapitre a été extrait du ms. 7403, par M. de Mas -Latrie, pour son _Histoire de l’île de Chypre sous le règne des princes -de la maison de Lusignan_, t. II, documents, partie I, Paris, 1852, -in-8º, p. 132. Il met le fait vers l’année 1324, et ajoute cette note: -«Constance d’Aragon, femme de Henri II de Lusignan, morte sans enfants, -est la seule reine de Chypre à qui je puisse rapporter cette anecdote, -qui n’a laissé aucune trace dans les chroniques cypriotes.» - -Pag. 169, lig. 5, _renvoysée_: L., ordonnée.--Lig. 8, _abrié_: P. 1, -plain. - -Pag. 171, lig. 4, _muire_: P. 2, meurge.--Lig. 24, _la ville de Jerico_: -L., la ville de la Charité; P. 2, la ville de Charité. - -Pag. 172, lig. 30, _d’en faire_: L., et n’en feront mie.--Lig. 32: -sainte Arragonde est sainte Radegonde, sur laquelle on peut voir le -recueil des Bollandistes, au 13 août (Augusti, t. III, p. 46-96), et, -pour les renvois bibliographiques, la Bibliothèque de la France, du père -Lelong, II, 25,008-19. - -Pag. 173, lig. 4, _doubte_: P. 1, paour. - -Pag. 175, lig. 11, _les autres vij vices mortelz_: L. et P. 2, les -autres vij vices de vij pechez mortelz.--Lig. 18, _vin_: P. 1, un.--Lig. -20, _narilles_: P. 1, narines. - -Pag. 176, lig. 10, _en avisa_: P. 1 et 2, en encointa. - -Pag. 177, lig. 25, _payens_: P. 2, péans. - -Pag. 181, lig. 5. P. 1 et 2 ne donnent pas _des Romains_ après _des -croniques_. C’est à peu près la traduction du titre des _Gesta -Romanorum_. - -Pag. 183, lig. 25, _se met_: L., sourt. - -Pag. 189, lig. 4, _felon_: L., fer; P. 2, fel. - -Pag. 190, lig. 7, _cremeteux_: L., cremilleux; P. 2, cremeilleur. - -Pag. 191, lig. 8, _Chetivoison_ pour _Chevetoison_, capitainerie, -gouvernement.--Lig. 27, _sa loy_: P. 1, la foy. - -Pag. 192, lig. 2, _soubs quel arbre_: L., ombre. - -Pag. 195, lig. 23, _des peulx les essuya_.--Le copiste du ms. de L., ne -comprenant peut-être pas bien, a écrit: et depuis les essuya; P. 2, et -depuis juna. - -Pag. 196, lig. 15, _soubzporte_: L., supporte. - -Pag. 196, lig. 24, _sent_: P. 2, soit pour sait. - -Pag. 197, lig. 1, _besilleroit_: L., exilleroit.--Lig. 15, -_tribulacion_: P. 1 et 2, tribouil. - -Pag. 199, lig. 16, en livre, lisez: ou livre, et le ms. P. 1, ajoute ici -en marge: «No. qu’il fist ung livre pour ses fils.» - -Pag. 200, lig. 6, _hommeaux_: P. 1, hommasses.--Lig. 13. La comtesse -d’Anjou qui fonda l’abbaye de Bourgueil est Emma, femme de Guillaume duc -d’Aquitaine et comte de Poitiers; elle fonda ce monastère en 990. (Cf. -le _Gallia Christiana_ de Sainte-Marthe, in-fol, IV, 201-7.) - -Pag. 201, lig. 9, _preigne_: L., surprengne; P. 2, subzprengne. - -Pag. 203, lig. 17, _crapout_: L., crepoust. - -Pag. 207, lig. 7, _salaire_: P. 1, loier; P. 2, louer. - -Pag. 210, lig. 10, _processions_: L. et P. 2, professions. - -Pag. 216, lig. 25, _adira_: L., esdira. - -Pag. 217, lig. 4, _adiré_: L., esgaré. Il est inutile de remarquer que -le bon chevalier se trompe en mettant les noces de Cana avant la scène -de Jésus-Christ parmi les docteurs. - -Pag. 218, lig. 7, _Cecille_: P. 2, Sezille. - -Pag. 219, lig. 3, _s’appareille_: L., s’acomparaige. - -Pag. 220. La reine Jeanne de France n’est pas la femme de Charles V, -mariée en 1349 et morte en 1377, cinq ans après la composition du livre -des Enseignements; ni Jeanne, fille du comte de Boulogne, seconde femme -de Jean II, mariée en 1349 et morte en 1361, dix ans avant que le -chevalier écrivît; mais Jeanne, fille de Louis, comte d’Evreux, -troisième femme du roi de France Charles IV, dit le Bel, mariée en 1325, -veuve en 1328, et morte en 1370, après avoir passé la fin de sa vie dans -la plus fervente pratique des bonnes œuvres; le mot du chevalier de La -Tour _morte n’a gaires_ prouve qu’il n’a pu penser qu’à celle-là. - -Si la phrase relative à la duchesse d’Orléans, «qui moult a eu à -souffrir et s’est toujours tenue sainctement devant et après», étoit une -interpolation, on la rapporteroit naturellement à la belle et touchante -Valentine de Milan. Si elle est bien du chevalier de La Tour Landry, -cela est impossible, car Valentine n’épousa le duc Louis d’Orléans qu’en -1389. Avant elle il y a eu une autre duchesse d’Orléans, Blanche, fille -de Charles IV le Bel et de la reine Jeanne dont nous venons de parler, -née en 1327 et morte le 7 février 1392, après avoir épousé, le 18 -janvier 1344, Philippe duc d’Orléans, dernier fils de Philippe VI de -Valois, et mort le 1er septembre 1375 sans enfants légitimes. Ce qui me -paroît supporter cette interprétation, c’est que le ms. de L. est le -seul qui dise _la duchesse d’Orléans_, et les autres _la duchesse -derrenière de ceste royne_, ce qui ne peut se comprendre que dernière -fille de la reine Jeanne, et cette première duchesse d’Orléans est en -réalité sa dernière fille.--Sur ce Philippe d’Orléans, on peut voir un -article de Polluche dans le _Mercure de France_, numéro de juillet 1749, -p. 3-9. - -Pag. 221, lig. 5, _il y a xxvj ans_: L., et n’a environ.--Lig. 20, -_bachelier_: L. et P. 2, chevalier. Mais bachelier ne s’appliquoit pas -seulement aux degrés littéraires, et est le vrai terme. Voyez la -Préface, xvj.--Lig. 24, _maladie bien laide_: P. 1, encheoite; P. 2, -enchoate. - -Pag. 222, lig. 11, _à malaise_: P. 1, mésaisié. - -Pag. 224, lig. 10, _Messire de Dorval_: lisez Derval. Dans l’armorial de -Gilles le Bouvier, dit Berry, premier hérault d’armes de Charles VII -(fonds Colbert, nº 9,653.5.5, je vois dans le Poitou, au nom de sire de -Derval, qu’il portoit d’argent à deux fasces de gueules. Dans L. et P. -2, toute cette phrase du texte est au présent.--Lig. 15, _de la bourde_: -P. 1, d’estre ainsi bourdé; P. 2, la bourdais. - -Pag. 226, lig. 5, _perle_: L., pelle.--Lig. 30. Le Charny dont il est -question ici doit être Geoffroy de Charny, seigneur de Lirey, qu’on voit -dans les guerres depuis 1337, et qui mourut à la bataille de Poitiers. -Son fils, qui fut porte-oriflamme de France, mourut le 22 mai 1398. (Cf. -Anselme, VIII, 200-2.) C’est de l’un des deux que doivent être les -manuscrits indiqués dans le catalogue de la bibliothèque de Bourgogne. -Inventaire de Viglius, nº 542, ung petit traité de Charny, en rime, dont -le numéro actuel est 10,549. Les autres sont en prose et avec le nom de -Godefroi: nº 11,124, le Livre de chevalerie; nº 11,125, les Demandes -pour joustes et tournois; nº 11,126, l’Etat des gens d’armes.--Lig. 30, -_Saintré_: P. 1, Caintré; L., Saint-Tref. - -Pag. 227, lig. 10, _Sy arriva_: P. 2 ajoute stupidement: un -écuyer.--Lig. 24, _un menestrel_: L., un menasterel.--Lig. 27, -_forvoye_: P. 2, forsvaye. - -Pag. 230, lig. 31, _Gieffroy de Lugre_: L. a seulement Gieffroy; P. 1 -écrit Lugne, et P. 2, Luge. - -Pag. 231, lig. 6, _escrisist_: L., P. 2, escripsit.--Lig. 32, -_Rommenie_: P. 2, Romanie. - -Pag. 235, lig. 19, _comme j’ai dit en l’autre livre_: Il veut dire dans -le commencement de son ouvrage, qu’il vouloit diviser en livres, -division qui n’a pas subsisté ou qui n’a pas été faite. - -Pag. 238, lig. 11, _pars_: L., fois. - -Pag. 239, chap. 121. Messire Foulques de Laval étoit le fils de Guy IX -de Montmorency Laval, l’époux de Jeanne Chabot, dame de Rais, et le chef -de la branche de Laval-Rais; il mourut en 1360. (Cf. Paris, V. 85.) - -Pag. 242, lig. 3, _chappeau_: P. 1, chappel; P. 2, taquoer.--Lig. 8, -fraillon: P. 2, _frallon_.--Lig. 22, _plus de povoir_: P. 1, plus point -de povoir.--Lig. 30, _tostoier_: P. 2, toustaier. - -Pag. 243, lig. 7, _soufferte_: P. 1, trait.--Lig. 18, _et soustient_: -L., en subtillant. - -Pag. 244, lig. 9, _court_: P. 1, cueurt. - -Pag. 246, lig. 19, _le chevalier qui fist ce livre_: P. 1, le chevalier -de La Tour. La femme qu’il fait ainsi parler avec tant de sens et de -finesse est sa première femme, Jeanne de Rougé, puisqu’on a vu (préface, -p. xiv) qu’elle vivoit encore en 1383.--Lig. 28, _Comme en esperance de -mariage_ ne se trouve que dans le manuscrit P. 1, qui l’ajoute en marge. - -Pag. 249, lig. 1, _agaitier_: L., caquetier.--Lig. 30, _xl roys_: L., lx -roys. - -Pag. 250, lig. 21, _desvoyées_: L., desvées. - -Pag. 252, lig. 9, _de grans goguès_: P. 1, gogais.--Lig. 23, _il esbat -sa jeunesse_: P. 1, il s’esbat. - -Pag. 255, lig. 17. Le ms. de L. repète ici à tort: La dame -respond.--Lig. 26, _houlières_: L., houliers. - -Pag. 259, lig. 22, _oye_: P. 1, aye. - -Pag. 260, lig. 5. On connoît les histoires de la dame de Coucy et de la -châtelaine de Vergy; il n’est pas aussi simple de savoir ce qu’est -l’histoire de la duchesse. J’avois pensé au roman de Parise la Duchesse; -mais il ne convient nullement. - -Pag. 261, lig. 2, _jouoient au Roy qui ne ment_: P. 2, qui ne -peut.--Lig. 28. Seroit-ce Marguerite, dame de la Jaille, femme de -Hardouin de la Porte, seigneur de Vezins en Anjou, des enfants de qui le -père Anselme indique deux mariages, dont l’un est du 9 juillet 1388. -(Cf. II, 448, D; et VI, 766, A.) - -Pag. 261, lig. 28, _aguigna_: L., fist signe à. - -Pag. 262, lig. 3, _je la tiens à aussy malle ou plus comme vous:_ L., à -aussy malle et plus que vous. - -Pag. 263, lig. 23, _le poetriner_: P. 1, patiner.--Lig. 25, _la royne de -Sabba_: P. 2, la royne Sebille. - -Pag. 264, lig. 4, _de paille en paille_: P. 2, de paillaz en paillaz. - -Pag. 265. On pourroit aussi bien lire Bavière; mais ce doit être un nom -françois, et Banière paroît meilleur que Bavière. Le ms. de Gaignières a -Bevière, et P. 2, Bessière; L. dit simplement: une dame baronnesse. - -Pag. 265, lig. 5, _grans joyaulx_: L., lons joyaulx.--Lig. 12, _le -denier xij_: P. 2, à double.--Lig. 15, _envieusement_: P. 1, -envoiseement. - -Pag. 266, chap. 125e, Cf. la même histoire en vers et plus ancienne, -publiée par Méon, supplément à ses fabliaux, II. - -Pag. 268, lig. 19, _sublant_: P. 2, friblant. - -Pag. 269, lig. 6, _comment il lui estoit_: L., comment il le -faisoit.--Lig. 13, _et l’estamine_: L., de la sepmaine.--Lig. 30. Le ms. -P. 2 a ici une nouvelle lacune d’un feuillet qui commence au mot: -_bonnes_, et reprend dans la seconde histoire. - -Pag. 271, lig. 11: P. 1, à un baron double; P. 2, à un grant baron. - -Pag. 272, lig. 32, _si demandoit aux gens_. Lisez: si demanday aux gens. - -Pag. 273, lig. 8, _car je le vy et y fus_, ne se trouve que dans P. 1. - -Pag. 276, lig. 8, _moult bonne femme_: P. 2, moult belle -damoiselle.--Lig. 14, _venelle_: P. 1, ruelle.--Lig. 18, _Madame Olive -de Belle Ville_: P. 2, l’appelle Aline; dans la traduction angloise du -temps de Henry VI (Cf. _Retrosp. Review_, p. 193), elle est appelée -«Cecyle of Ballevylle.» Dans ce passage il y a une faute de lecture ou -d’impression; il ne falloit pas _she held in Dowaye_, mais _she held in -dowage_.--Dans l’armorial déjà cité de Gilles le Bouvier, on trouve, -dans la partie consacrée au Poitou, l’écu du seigneur de Belleville, -quatre de gueules et quatre vairés d’azur et d’argent.--Elle étoit -peut-être de la famille de Jean de Harpedenne, 3e du nom, seigneur de -Belleville, en Poitou, que Charles VII maria à Marguerite, sa sœur -naturelle, fille de Charles VI et d’Odette de Champdivers, la petite -reine. - -Pag. 277, chap. 128e. L’histoire de Cathonnet.--Dans L. le nom est -toujours écrit Chatonnet. - -Pag. 281, lig. 27, _l’emperière_: P. 1, l’empereis. - -Pag. 284, lig. 29, _le pendart_: L., le pendant. - -Pag. 286, lig. 13, _du donneur à entendre_, seulement dans P. 1. - -Pag. 287, lig. 11, _par espoir_: L., P. 1, P. 2, car espoir, qui ne -donne aucun sens. - -Pag. 289, lig. 1, _prouffis_: L., promesses.--Lig. 10, _ce que l’en -deffault_: L., ce que l’on deffent. - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE LIVRE DU CHEVALIER DE LA -TOUR LANDRY POUR L'ENSEIGNEMENT DE SES FILLES *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. 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Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without -widespread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. 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Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our website which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This website includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. |
