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-The Project Gutenberg eBook of Le livre du chevalier de La Tour
-Landry pour l'enseignement de ses filles, by Geoffroi de la Tour Landry
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
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-using this eBook.
-
-Title: Le livre du chevalier de La Tour Landry pour l'enseignement de
- ses filles
-
-Author: Geoffroi de la Tour Landry
-
-Editor: Anatole de Montaiglon
-
-Release Date: August 31, 2022 [eBook #68885]
-
-Language: French
-
-Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team
- at https://www.pgdp.net (This file was produced from images
- generously made available by The Internet Archive/Canadian
- Libraries)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE LIVRE DU CHEVALIER DE LA
-TOUR LANDRY POUR L'ENSEIGNEMENT DE SES FILLES ***
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-
- LE LIVRE
- DU CHEVALIER
- DE LA TOUR LANDRY
- Pour l’enseignement de ses filles
-
- Publié d’après les manuscrits de Paris et de Londres
- PAR
- M. ANATOLE DE MONTAIGLON
- Ancien élève de l’Ecole des Chartes
- Membre résidant de la Société des Antiquaires de France
-
-
- A PARIS
- Chez P. Jannet, Libraire
-
- MDCCCLIV
-
-
-
-
-Paris.--Impr. Guiraudet et Jouaust, 338, rue Saint-Honoré.
-
-
-
-
-PRÉFACE.
-
-
-Le livre du chevalier de La Tour a joui d’une grande vogue au moyen âge.
-Souvent transcrit par les copistes, il obtint de bonne heure les
-honneurs de l’impression. Publié d’abord par le père de la typographie
-angloise, le célèbre Caxton, qui l’avoit traduit lui-même, il fut, neuf
-ans après, traduit et imprimé en Allemagne, où il est resté au nombre
-des livres populaires. Moins heureux en France, le livre du chevalier de
-La Tour n’y eut que deux éditions, de la première moitié du seizième
-siècle, connues seulement des rares amateurs assez heureux pour en
-rencontrer un exemplaire, assez riches pour le payer un prix exorbitant.
-
-En publiant une nouvelle édition de ce livre, nous n’avons pas en vue
-son utilité pratique. Nous voulons seulement mettre dans les mains des
-hommes curieux des choses du passé un monument littéraire remarquable,
-un document précieux pour l’histoire des mœurs. Il est piquant et
-instructif, en se rappelant comme contraste les lettres de Fénelon sur
-ce sujet, de voir ce qu’étoit au xive siècle un livre sur l’éducation
-des filles.
-
-
-I.
-
-_La famille du chevalier de La Tour Landry._
-
-Mais, avant de parler de l’œuvre, il convient de parler de l’auteur, et
-de rassembler les dates et les faits, si petits et si épars qu’ils
-soient, qui se rapportent à sa biographie, à celle de ses ancêtres et de
-ses fils: car, si son nom existe encore, l’on verra que sa descendance
-directe s’est bientôt éteinte, circonstance qui, en nous fixant une
-limite rapprochée de lui, nous obligeoit par là même d’aller jusqu’à
-elle, pour ne rien laisser en dehors de notre sujet. Cette partie
-généalogique sera la première de cette préface; nous aurons à parler
-ensuite de l’ouvrage lui-même, des manuscrits que l’on en connoît, et
-enfin des éditions et des traductions qui en ont été faites: ce seront
-les objets tout naturels et aussi nécessaires de trois autres divisions.
-
-Pour la première, deux généalogies manuscrites, conservées aux
-Manuscrits de la Bibliothèque impériale[1], et qui nous ont été
-communiquées par M. Lacabane; le frère Augustin du Paz, dans son
-Histoire généalogique de plusieurs maisons illustres de Bretagne, Paris,
-Nic. Buon, 1621, in-fº; Jean le Laboureur, dans son Histoire
-généalogique de la maison des Budes, Paris, 1656, in-fº, à la suite de
-l’histoire du maréchal de Guébriant; le Père Anselme; Dom Lobineau et
-Dom Morice, dans les preuves de leurs deux Histoires de Bretagne,
-contiennent des renseignements précieux; mais il ne suffiroit pas d’y
-renvoyer, il est nécessaire de les classer et de les rapprocher.
-
- [1] Toutes deux portent en tête une mention de forme un peu
- différente, mais de laquelle il résulte qu’elles ont été copiées sur
- la notice manuscrite, dressée par feu messire René de Quatrebarbes,
- seigneur de la Rongère, et communiquée au mois de may 1692 par M. le
- marquis de la Rongère, son fils. Dans l’une, cette mention est de la
- main de d’Hozier, qui l’a signée, et qui a fait d’évidentes
- améliorations; elle est paginée 129 à 156. Comme chacune de ces
- copies contient des renseignements particuliers, nous désignerons la
- copie du cabinet d’Hozier, comme étant la plus complète, par
- _Généal. ms._ 1; et l’autre, qui n’est pas copiée jusqu’au bout, par
- _Généal. ms._ 2. Quand nous citerons sans numéros, c’est que le fait
- se trouve dans les deux.
-
-Et d’abord, le lieu de Latour-Landry,--siége de la famille, et qui,
-après avoir dû recevoir son nom de son château seigneurial et du nom
-d’un de ses membres, en est devenu à son tour l’appellation
-patronymique,--existe encore sous ce nom dans la partie de l’ancien
-Anjou, limitrophe du Poitou et de la Bretagne, qui forme maintenant le
-département de Maine-et-Loire. Il se trouve dans le canton de Chemillé,
-à 27 kil. de Beaupréau, entre Chollet, qui est à 20 kil. de Beaupréau,
-et Vezins, éloigné de 26 kil. du même endroit. Autrefois, le fief de
-Latour-Landry étoit «sis et s’étendant sur la paroisse de Saint-Julien
-de Concelles[2]», qui est à 15 kil. de Nantes, canton de Loroux, dans la
-partie bretonne du département de la Loire-Inférieure. Les restes du
-donjon des seigneurs subsistent encore maintenant, me dit-on, à
-Latour-Landry, notamment une grosse tour très ancienne, dont on fait,
-dans le pays, remonter la construction au xiie siècle, et je regrette de
-ne pouvoir en donner de description[3].
-
- [2] Du Paz, 660.
-
- [3] On voit encore aussi à Vezins les restes d’un hôpital fondé par un
- Latour Landry, et aujourd’hui en ruines.
-
-Les généalogies manuscrites commencent par le Latour-Landry du roman du
-roi Ponthus, roman sur lequel nous aurons à revenir plus tard, et comme,
-se fondant sur Bourdigné, elles mettent en 495 la descente fabuleuse en
-Bretagne des Sarrazins, contre lesquels ce Latour imaginaire se
-distingua à côté du non moins imaginaire Ponthus, le généalogiste
-continue fort naïvement en disant que «la chronologie, qui souvent sert
-de preuve pour connoître le degré de filiation, fait juger que ce Landry
-peut avoir été le père de Landry _de Latour_! vivant en 577, et maire du
-palais sous Chilpéric Ier.» La copie de d’Hozier ne va pas si loin; elle
-se contente de le croire son grand père. Il n’est pas difficile
-maintenant de dire quelque chose de plus historique.
-
-Ainsi, je croirois membre de la famille de Latour l’Etienne de La Tour,
-_Stefanus de Turre_, qui figure comme témoin dans une pièce de 1166[4],
-et dans une pièce de 1182[5], dans ce dernier cas avec le titre,
-concluant pour notre supposition, de sénéchal d’Anjou. En 1200, un
-Landry de La Tour, sire dudit lieu, de l’Isle de Bouin, de Bourmont, de
-la Cornouaille, etc., eut procès à raison du tiersage de Mortaigne, à
-cause de l’Isle de Bouin[6]. Vingt ans après, on trouve un personnage de
-ce nom, et déjà avec le prénom de Geoffroy; au mois de mai 1220, le jour
-de la Trinité, un Geoffroy de La Tour est entendu à Nantes à propos du
-ban du sel, que se disputoient le duc de Bretagne et l’évêque de
-Nantes[7]. Trente ans après, un autre Landry de Latour échangea cette
-terre, déjà nommée, de l’Isle de Bouin, avec le sieur de Machecou,
-contre celle de Loroux-Bottereau[8]; et, vers la fin de ce même siècle,
-nous retrouvons un autre Latour, encore avec le prénom de Geoffroy; car
-«Geuffrey de la Tor, escuier», figure avec Olivier de Rogé, Bernabes,
-seigneur de Derval, Guillaume de Derval et autres, dans une convention
-passée entre le duc de Bretagne Jean II et les nobles, par laquelle il
-consent à changer le bail et garde-noble en rachat; la pièce est datée
-de Nantes «le jour du samedi avant la feste Saint-Ylaire, en l’an de
-l’incarnation mil deus cent sessante et quinze (1276), o meis de
-janvier[9].»
-
- [4] Dom Lobineau, _Preuves_, in-fº, 1707, col. 271; et Dom Morice,
- _Mémoires pour servir de preuves à l’histoire de Bretagne_, in-fol.,
- 1742, col. 657.
-
- [5] Dom Lobineau, _Preuves_, col. 316; et Dom Morice, _Preuves_, I,
- col. 689.
-
- [6] _Généal. ms._ 1.
-
- [7] Dom Lobineau, _Histoire_, I, 215; _Preuves_, col. 377; et Dom
- Morice, _Histoire_, I. 1750, p. 150; et _Preuves_, I, col. 847.
-
- [8] _Généal. ms._ 1.
-
- [9] Dom Lobineau, _Histoire_, I, 272; _Preuves_, col. 426;--et Dom
- Morice, _Histoire_, I, p. 206; et _Preuves_, I, col. 1039.
-
-C’est ici seulement que nous arrivons à une filiation reconnue; les deux
-généalogies manuscrites donnant pour père à notre auteur un Geoffroy, il
-faut croire que c’est lui dont il s’agit dans une reconnoissance du
-nombre des chevaliers, écuyers et archers que les seigneurs de Bretagne
-doivent à l’ost du duc, faite par eux à Ploermel le jeudi après la
-mi-août 1294, où l’on trouve cet article parmi ceux compris sous le chef
-de _la Baillie de Nantes_: «Monseur Geuffroy de La Tour e Guillaume
-Botereau e Mathé de la Celle recongneurent qu’ils devoient un chevalier
-d’ost, c’est assavoir le tiers d’un chevalier, par la raison de leur
-fiez dou Lorous Botereau.[10]» Ce Geoffroy est donné comme seigneur de
-La Tour Landry, de Bourmont, de la Galonière, du Loroux-Bottereau, de la
-Cornouaille, et comme ayant été présent en 1302, «le jeudy après la
-Saint-Nicolas d’esté», au mariage de Jean de Savonnières. C’est à lui
-aussi que se doit rapporter ce fait, consigné dans Bourdigné[11], qu’en
-1336, un Geoffroy de La Tour Landry étoit au nombre de ceux qui
-suivirent le comte d’Anjou dans sa guerre avec les Anglois et s’y
-conduisirent avec le plus de courage. Notre auteur parle deux fois de
-son père[12], mais malheureusement sans autrement le dénommer, et par
-conséquent sans apporter à l’assertion, très acceptable d’ailleurs, des
-généalogies, l’autorité irrécusable de son témoignage de fils. On a vu
-que je n’ai pas osé attribuer à ce Geoffroy la mention d’un Geoffroy en
-1276. C’est par la considération que de 1276 à 1336 il y a soixante ans,
-et qu’en ajoutant les années nécessaires pour être partie dans un acte
-aussi important que celui de la première date, on auroit un âge de bien
-plus de 80 ans, acceptable en soi, mais dans lequel il est peu ordinaire
-de se distinguer par des exploits guerriers. Il faudroit, de plus, qu’il
-eût eu tout à fait dans sa vieillesse notre auteur, qui, comme on le
-verra, n’étoit pas le dernier de ses enfants, et n’est pas mort avant la
-fin du quatorzième siècle.
-
- [10] Dom Lobineau. _Hist._, I, p. 282; _Preuves_, col. 438;--et Dom
- Morice, _Preuves_, col. 1112.
-
- [11] _Hystoire agrégative des annales et croniques d’Anjou_, par Jehan
- de Bourdigné, 1529, in-fol., goth., f. cviij rº.
-
- [12] Pages 27 et 227 de cette édition.
-
-Je ne puis donner le nom de la femme du père de notre auteur; mais je
-dois au moins faire ici un rapprochement. Dans son livre, il parle, à un
-endroit[13], de sa tante, Mme de Languillier, «dont le seigneur avoit
-bien mil v.c livres de rente»; puisqu’elle étoit sa tante, elle pouvoit
-être la sœur de sa mère, ce qui ne nous paroît pas donner son nom. Il
-faudroit pour cela que M. de Languillier fût son frère; mais, à voir la
-façon dont notre chevalier loue la douceur de la femme et parle du mari
-comme étant «à merveille luxurieux», j’avoue avoir peine à croire qu’il
-eût cité cet exemple, si celui qu’il blâme eût été, non pas le
-beau-frère, c’est-à-dire un étranger, mais le propre frère de sa mère;
-si, au contraire, celle-ci est la sœur de la femme si digne d’être un
-modèle d’affection et de bon sens, le choix est très naturel[14]. Mais,
-je le répète, cette conclusion, que je crois la plus probable, ne nous
-donne pas le nom de la mère de notre Geoffroy.
-
- [13] Chap. 18, p. 37.
-
- [14] J’ajouterai que ce nom de Languillier est encore un nom de ces
- provinces: car je trouve dans le Père Anselme, II, 453 A, au
- commencement du xvie siècle, il est vrai, mais je ne prends le nom
- qu’au point de vue topographique, un Guy de Sainte-Flaive, seigneur
- de Sainte-Flaive en Poitou et des baronies de Cigournay, Chatonay,
- le Puy-Billiard et Languillier.
-
-En tout cas, celui-ci ne fut pas le seul enfant: car la généalogie
-manuscrite place comme second fils un Arquade de Rougé, en nous
-apprenant, de plus, qu’il épousa Anne de la Haye Passavant[15], fille de
-Briand de la Haye et de Mahaud de Rougé, sœur aînée de Jeanne de Rougé,
-et toutes deux filles de Bonnabes de Rougé. Ceci est pour nous très
-curieux; car,--comme on verra que notre Geoffroy épousa cette Jeanne de
-Rougé, sœur cadette de Mahaud,--Anne de la Haye, fille de Mahaud de
-Rougé, sœur aînée de Jeanne, se trouvoit, en épousant Arquade, avoir sa
-tante pour belle-sœur. On pourroit en inférer aussi que, les deux
-belles-sœurs étant sans doute à la distance d’une génération, Arquade
-étoit beaucoup plus jeune que Geoffroy, son frère aîné.
-
- [15] Elle portoit d’or, à deux fasces de gueules, à l’orle de
- merlettes, posées 4 en chef, 2 en fasce et 3 en pointe.--_Généal.
- mss._
-
-La mention la plus ancienne que nous trouvions de notre auteur nous est
-donnée par lui-même. Il raconte dans son livre la conduite des seigneurs
-qui se trouvoient avec le duc de Normandie, depuis le roi Jean, au siége
-d’Aguillon, petite ville d’Agenois, située au confluent du Lot et de la
-Garonne. Comme Froissart[16] a parlé longuement de ce siége, qui,
-commencé après Pâques de l’année 1346, cette année le 16 avril, fut levé
-au plus tard le 22 août[17], il en faut conclure que notre Geoffroy, qui
-en parle comme un témoin, étoit déjà en état de porter les armes. Nous
-sommes après cela long-temps sans le rencontrer. Au premier abord, on
-seroit disposé à le retrouver en 1356 dans le sire de La Tour que
-Froissart[18], et que le prince Noir dans sa lettre à l’évêque de
-Worcester sur la bataille de Poitiers[19], mettent au nombre des
-prisonniers faits par les Anglois; mais comme Froissart, dans son
-énumération des seigneurs présents à la bataille, qu’il donne un peu
-avant[20], met un sire de La Tour parmi les nobles d’Auvergne, il est
-probable que c’est de celui-là qu’il s’agit[21], et non pas du nôtre,
-qu’il auroit certainement mis parmi les nobles de Poitou. Mais c’est
-bien lui qui figure le 13 juin 1363 dans «la monstre de M. Mauvinet,
-chevalier, et des gens de sa compagnie, sous le gouvernement Monsieur
-Amaury, comte de Craon, lieutenant du roy ès pays de Touraine, Anjou et
-Poitou.» On y trouve le nom: «Monsieur Gieffroy de La Tour», suivi de la
-mention relative à l’objet de la montre: «cheval brun; ix escus[22]».
-
- [16] Ed. Buchon, t. I, liv. i, part. Ire, p. 212-63.
-
- [17] _Histoire du Languedoc_ de Dom Vic et de Dom Vaissette, livre
- xxxj, § 18 à 22; éd. in-fol., t. IV, p. 259-62; éd. in-8º, t. VII,
- p. 161-3.
-
- [18] Froissart, éd. Buchon, liv. i, part. ij, chap. xlij, tome I, p.
- 351.
-
- [19] _Archæologia Britannica_, in-4º, I, p. 213; et Buchon, I, 355, à
- la note.--Le prince de Galles le met parmi les bannerets; et c’étoit
- aussi le titre du nôtre, ce qui rendroit l’erreur encore plus
- facile.
-
- [20] Froissart, _Ibid._, ch. xl, p. 350.
-
- [21] C’est de lui encore qu’il est question dans le grand poème de
- Bertrand Du Guesclin, par Cuveliers, comme étant l’un de ceux qui se
- joignent au duc de Berry (1372) pour aller faire le siége de
- Sainte-Sevère,
-
- _Le signeur de La Tour en Auvergne fivé._
-
- Plus loin on l’appelle
-
- _Le signeur de La Tour qu’en Auvergne fut né._
-
- (_Collect. des docum. inédits_, Chronique de Du Guesclin, publiée
- par M. Charrière, II, p. 214 et 221, vers 19,604 et 19,788.) Il est
- encore nommé page 224, dans la variante mise en note.
-
- [22] Dom Morice, _Preuves_, I, col. 1558.
-
-C’est, comme on le verra, en 1371 et 1372 qu’il a composé son livre; à
-cette époque, il étoit déjà marié depuis assez long-temps pour avoir des
-fils et des filles dont l’âge demandoit qu’il eût à écrire pour eux des
-livres d’éducation. L’époque de son mariage est inconnue; mais on sait
-très bien le nom de sa femme. C’étoit[23] Jeanne de Rougé[24], dame de
-Cornouaille, fille puinée de Bonabes de Rougé, seigneur d’Erval[25],
-vicomte de la Guerche, conseiller et chambellan du roi[26], et de Jeanne
-de Maillé, dame de Clervaux, fille elle-même de Jean de Maillé, seigneur
-de Clervaux, et de Thomasse de Doué; la sœur aînée de Jeanne,
-c’est-à-dire Mahaut de Rougé, eut, comme on l’a vu, une fille, nièce de
-Jeanne, qui épousa Arquade de La Tour Landry, beau-frère de celle-ci.
-Nous aurons encore quelques mentions à faire de Jeanne de Rougé, mais
-nous préférons les laisser à leur ordre chronologique.
-
- [23] Son père avoit déjà voulu le marier, mais le mariage avoit
- manqué. Voy. les _Enseignements_, chap. 13, p. 28-9 de cette
- édition.
-
- [24] _Genéal. mss._; Du Paz, p. 85; Le Laboureur, p. 80.
-
- [25] Voy., sur la terre de Derval, Du Paz, p. 166.
-
- [26] Le Laboureur, p. 80.
-
-En 1378, Geoffroy envoya des hommes au siége de Cherbourg; mais il n’y
-fut pas lui-même, car, dans l’acte du «prêt fait à des hommes d’armes de
-la compagnie du connétable, par deux lettres du roi du 8 et 13 octobre
-1378, pour le fait du siége de Chierbour», on lit à la suite de
-l’article M. Raoul de Montfort: «Pour M. de La Tour, banneret, un autre
-chevalier bachelier et onze escuiers, receus en croissance dudit
-Montfort, à Valoignes, le 18 nov.; à lui, dccxiv liv.[27]»
-
- [27] Dom Morice, _Preuves_, II, col. 391.
-
-Il est probable qu’en 1379, Jeanne de Rougé, femme de Geoffroy, a été
-gravement malade, car, le 20 octobre de cette année[28], elle fit son
-testament, institua ses deux exécutrices testamentaires Jeanne de
-Maillé, sa mère, et dame Huette de Rougé, sa sœur, dame de Roaille, et
-choisit sa sépulture dans l’église Notre-Dame-de-Meleray, au diocèse de
-Nantes, auprès de la sépulture de son père[29].
-
- [28] Du Paz, 167, qui appelle Jeanne de l’Isle la mère de Jeanne de
- Rougé.
-
- [29] Mort deux ans après, en 1377 (Du Paz, p. 656). Un autre Messire
- Bonnabet de Rougé est indiqué par Bouchet (_Annales d’Aquitaine_,
- quarte partie, folio xiv) comme tué à la bataille de Poitiers le 19
- novembre 1356, et enterré chez les frères mineurs de Poitiers. Les
- armes de Rougé sont de gueules, à une croix pattée d’argent; elles
- se trouvent dans l’armorial de Jean de Bonnier, _dit_ Berry, héraut
- d’armes de Charles vij. (Fonds Colbert, nº 9653.5.5.)
-
-En 1380, il résulte de la pièce suivante que Geoffroy prit part à la
-guerre de Bretagne: «Nous, Jean de Bueil, certifions à tous par nostre
-serment que les personnes ci-dessous nommez ont servy le roy nostre dit
-seigneur en ses guerres du pays de Bretagne, en nostre compaignie et
-soubs le gouvernement de M. le connétable de France, par tout le mois de
-février passé... M. Geuffroy, sire de La Tour, banneret... Donné à
-Paris, le 30 avril, aprez Pasques 1380[30].» Trois ans après, nous
-trouvons aussi le nom de Geoffroy dans «la monstre de Monsieur l’evesque
-d’Angiers, banneret, d’un autre chevalier banneret, huyt autres
-chevaliers bacheliers et de trente et cinq escuiers de sa compagnie,
-reçeus ou val de Carsell le ije jour de septembre, l’an 1383.» Elle
-commence: «Ledit Monsr l’evesque, banneret. Mess. Geuffroy de La Tour,
-banneret, etc.[31]»
-
- [30] Dom Morice, _Preuves_, t. I, col. 244.
-
- [31] Collection Decamps; Mss. B. I. Cette mention nous a été donnée
- par M. Jérôme Pichon, qui, dans une note de son excellent _Ménagier
- de Paris_, avoit annoncé l’intention de publier une édition des
- _Enseignements_; c’est à lui aussi que nous devons l’indication
- d’Augustin Du Paz, à qui nous aurions pu ne pas songer.
-
-En 1383, la femme de Geoffroy de La Tour Landry vivoit encore: car, dans
-cette année même, son mari acquit avec elle le droit que Huet de Coesme,
-écuyer, avoit au moulin de Brifont ou de Brefoul, assis à Saint-Denis de
-Candé[32]; mais elle mourut avant lui, car il épousa en secondes noces
-Marguerite des Roches[33], dame de la Mothe de Pendu, qui avoit épousé
-en premières noces, le 28 mars 1370, Jean de Clerembaut, chevalier[34];
-comme on verra que les enfants des premiers mariages de Geoffroy et de
-Marguerite des Roches se marièrent entre eux, il n’est pas sans
-probabilité de penser que ce mariage tardif eut pour raison le désir de
-mêler complétement les biens des deux familles, et qu’il précéda les
-mariages de leurs enfants, ce qui le reporteroit avant l’année 1389.
-
- [32] _Généal. ms._
-
- [33] _Généal. ms._
-
- [34] Anselme, VII, 583 D.--Clerembaut portoit burelé d’argent et de
- sable, de dix pièces. _Généal. mss._
-
-En prenant cette date comme la dernière où nous trouvions Geoffroy,--et
-il est probable que les mariages de ses enfants avec ceux de sa seconde
-femme, qui sont postérieurs, se firent de son vivant,--il seroit
-toujours certain qu’il a vécu sous les règnes de Philippe vi de Valois,
-de Jean ij, de Charles v et de Charles vi; mais je ne puis dire en
-quelle année il est mort, car je ne crois pas qu’il faille lui rapporter
-la mention du «Geoffroy de La Tour, esc., avec dix-neuf autres»,
-cité[35] parmi les capitaines ayant assisté au siége de Parthenay, qui
-fut fini au mois d’août 1419. Outre la qualité d’écuyer, tandis que
-depuis longtemps Geoffroy est toujours qualifié de chevalier banneret,
-les dates seroient à elles seules une assez forte raison d’en douter; en
-effet, les années comprises entre 1416 et 1346, première année où il
-soit question de Geoffroy, forment un total de 73 ans, et, comme au
-siége d’Aiguillon, en 1346, on ne peut pas lui supposer moins de vingt
-ans, il faudroit admettre qu’il se battoit encore à 93 ans, ce qui est à
-peu près inadmissible. Il faut croire que c’est un de ses fils. On n’en
-indique partout qu’un seul; mais il est certain qu’il en a eu au moins
-deux, puisque, dans son livre, nous le verrons mentionner plusieurs fois
-_ses fils_. Pour terminer ce qui le concerne, j’ajouterai que la
-généalogie manuscrite le qualifie de seigneur de Bourmont, de Bremont et
-de Clervaux en Bas-Poitou, et que Le Laboureur[36] le qualifie de baron
-de La Tour Landry, de seigneur de Bourmont, Clermont et Frigné, et de
-fondateur de Notre-Dame-de-Saint-Sauveur, près de Candé, ordre de
-Saint-Augustin. La Croix du Maine, I, 277, le qualifie de sieur de
-Notre-Dame de Beaulieu, ce qui est vrai, tirant sans doute ce titre du
-propre livre de notre auteur[37]. Nous ne doutons pas qu’il ne se trouve
-plus tard d’autres mentions relatives à Geoffroy. Dans d’autres
-histoires généalogiques, mais surtout dans des pièces conservées aux
-Archives de l’Empire et aussi dans celles d’Angers, il est impossible
-qu’il ne s’en trouve pas incidemment de nouvelles mentions; mais il
-auroit fallu trop attendre pour avoir tout ce qui peut exister, et ce
-premier essai pourra même servir à faire retrouver le reste.
-
- [35] Dom Morice, _Preuves_, II, col. 991.
-
- [36] Il l’appelle Georges; mais il ne s’agit pas d’un autre, puisqu’il
- lui donne Jeanne de Rougé pour femme et Charles pour fils.
-
- [37] Cf. notre édition, p. 79.
-
-Nous pourrions arrêter ici ces détails généalogiques; mais il est
-difficile de ne pas dire quelques mots de ceux-là mêmes pour lesquels
-Geoffroy avoit écrit, et, comme sa descendance mâle s’est éteinte au
-bout d’un siècle, de l’indiquer jusqu’au moment où le nom, encore
-existant, de La Tour Landry, a été transporté dans une autre famille par
-un mariage. Sur toute cette descendance, M. Pichon a trouvé dans des
-pièces manuscrites les plus curieux et les plus abondants détails,
-notamment toute la procédure de l’enlèvement d’une La Tour Landry; il a
-tous les éléments d’une étude de mœurs historiques très intéressante et
-qu’il seroit malheureux de ne pas lui voir exécuter. Pour notre sujet,
-qui se rapporte plus particulièrement à Geoffroy et à son œuvre,
-quelques indications suffiront.
-
-Charles de La Tour Landry se maria deux fois, d’abord à Jeanne de
-Soudé[38], ensuite, le 24 janvier 1389[39], à Jeanne Clerembault, fille
-de Marguerite des Roches, seconde femme de Geoffroy, cette fois avec la
-clause que, si Jeanne Clerembault demeuroit héritière de sa maison,
-Charles et ses hoirs, issus de ce mariage, porteroient écartelé de La
-Tour et de Clerembault, ce qui n’arriva pas, parceque Gilles
-Clerembault, frère de Jeanne, devenu beau-frère de Charles de La Tour,
-continua la postérité. La généalogie manuscrite fait mourir Charles de
-La Tour au mois d’octobre 1415, à la bataille d’Azincourt, et, en effet,
-nous trouvons «Le seigneur de La Tour» dans «les noms des princes, grans
-maîtres, seigneurs et chevaliers franchois qui moururent à la bataille
-d’Azincourt», donnés par Jean Lefebvre de Saint-Remy à la suite de son
-récit[40]. Nous avons déjà parlé[41] d’un Geoffroy de La Tour, figurant
-au siége de Parthenay en 1419, et probablement fils de l’auteur des
-_Enseignements_. Peut-être faut-il encore regarder comme un autre de ses
-fils un Hervé de La Tour, qui servoit comme gendarme en novembre 1415
-dans la compagnie d’Olivier Duchâtel, en décembre de la même année dans
-celle de Jehan du Buch; en juin 1416 dans celle de Jehan Papot[42].
-Cependant nous trouvons à la fin de la traduction de Caxton, dont nous
-dirons plus tard la scrupuleuse exactitude, cette phrase: _as hit is
-reherced in the booke of my two sonnes_, absente de nos manuscrits, mais
-qui devoit se trouver dans celui suivi par Caxton, et établiroit qu’en
-1371 notre auteur n’avoit que deux fils.
-
- [38] _Généal. ms._ 2.
-
- [39] _Généal. ms._ 2. La _Gén._ 1. ne parle pas du nom de sa première
- femme.--Anselme, VII, 583 D.
-
- [40] Ed. Buchon, dans le _Panthéon_, ch. lxiv, p. 402.--Monstrelet le
- cite aussi; Paris, 1603, in-fol. I, 230 vº.
-
- [41] Voy. p. xvij.
-
- [42] Dom Morice, _Preuves_, II, col. 911, 913, 923.
-
-Quant aux filles, elles doivent avoir été au nombre de trois; en effet,
-si aucun des manuscrits que nous avons vus ne paroît avoir appartenu à
-Geoffroy,--et il seroit difficile d’en être sûr, à moins d’y trouver ses
-armes et celles de Jeanne de Rougé, ou même de Marguerite
-Desroches,--toutes les fois qu’il y a une miniature initiale, on y voit
-toujours trois filles, et il n’est pas à croire que cette ressemblance
-ne soit pas originairement produite par une première source authentique.
-Malheureusement je n’en puis nommer qu’une, Marie de La Tour Landry, qui
-épousa en 1391[43], le 1er novembre[44], Gilles Clerembault, fils de la
-seconde femme de Geoffroy et frère de la femme de Charles, fils de
-Geoffroy. Gilles Clerembault étoit chevalier, seigneur de la Plesse, et
-n’eut pas d’enfants[45] de Marie de La Tour, morte évidemment avant
-1400, puisque, le 15 octobre 1400, il épousa Jeanne Sauvage, qui lui
-survécut[46].
-
- [43] _Généal. mss._
-
- [44] Anselme, _ut supra_.
-
- [45] _Généal. mss._
-
- [46] Anselme, _ut supra_.
-
-Charles de La Tour Landry eut pour fils, N..., que les généalogies
-manuscrites font figurer, comme son père, à la bataille d’Azincourt, en
-disant qu’il mourut peu après de ses blessures, sans laisser d’enfants;
-Ponthus, qui resta le chef de la famille; et trois autres fils[47],
-Thibaud, Raoulet et Louis, morts tous trois sans laisser d’enfants.
-Charles eut aussi au moins une fille, nommée Jeanne, peut-être l’aînée
-de tous, puisqu’on la cite la première[48]. Il se peut qu’elle ait été
-mariée deux fois, car c’est peut-être elle qu’il faut reconnoître dans
-la Jeanne de La Tour Landry, dame de Clervaux, qui fut femme de Jean ou
-Louis de Rochechouart[49]. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’elle fut la
-première femme de Bertrand de Beauvau[50], seigneur de Précigny,
-Silli-le-Guillaume et Briançon, qui devint conseiller et chambellan du
-roi, président en sa chambre des comptes à Paris, grand-maître de Sicile
-et sénéchal d’Anjou. Il sortit de ce mariage trois fils et trois
-filles[51], et Jeanne étoit morte vers 1436, puisque ce fut par contrat
-du 2 février 1437[52] que Bertrand se remaria à Françoise de Brezé; non
-seulement il survécut encore à celle-ci, mais, après avoir épousé en
-troisièmes noces Ide du Châtelet, il épousa en quatrièmes noces Blanche
-d’Anjou, fille naturelle du roi René, et «les armes de toutes ces
-alliances sont remarquées dans les églises des Augustins, Cordelières,
-Carmes et Jacobins d’Angers, où le corps de ladite Jeanne receut
-sepulture, ce qui est justifié par son tombeau[53].»
-
- [47] _Généal. ms._ 2.
-
- [48] _Généal. mss._--Le Laboureur, p. 80.
-
- [49] Anselme, IV, 564 B et 653 B, C.--Leur fille Isabeau épousa Renaud
- Chabot, qui eut un grand procès contre le seigneur de La Tour Landry
- au sujet de la justice de Clervaux, obtint, le 20 juin 1464, pour
- lui et son fils aîné, rémission d’un meurtre commis à cette
- occasion, et mourut vers 1476.--Anselme, _ibid._
-
- [50] D’argent, à quatre lions de gueules, cantonnez, armez et
- lampassez d’or, à une étoile d’azur en cœur.--Sur un beau manuscrit
- des Ethiques en françois, qui lui a appartenu, cf. M. Paulin Paris,
- _Manuscrits françois_, t. IV, 330-2.
-
- [51] Voir le détail dans la Chesnaye des Bois, in-4º, II, 318.
-
- [52] Anselme, VIII, 270 E.
-
- [53] _Généal. ms._ 1.
-
-Pour Ponthus, nous savons qu’il fut chevalier, seigneur de La Tour
-Landry, de Bourmont, du Loroux-Bottereau et baron de Bouloir en
-Vendomois[54]; il donna en 1424 aux prieur et couvent de Saint-Jean
-l’Evangéliste d’Angers la dixme des grains de sa terre de
-Cornoailles[55], par acte signé de Jean de Lahève «ainsi qu’il est
-remarqué au trésor des tiltres de Chasteaubriant[56]», et il possédoit
-aussi une terre que le duc de Bretagne lui confisqua, parcequ’il tenoit
-le parti d’Olivier de Chatillon[57]. Ce doit être lui qui se rendit
-otage à Nantes pour répondre de l’exécution du mariage (21 mars 1431)
-entre le comte de Montfort et Yoland, fille de la reine de Sicile[58],
-et qui reçut ensuite une coupe dorée, en même temps que sa femme et sa
-fille recevoient d’autres présents[59]. C’est aussi probablement lui que
-cite l’auteur de l’histoire d’Artus, duc de Bretaigne, dans
-l’énumération de ceux qui se sont trouvés à la bataille de Formigny[60],
-le 15 avril 1450.
-
- [54] _Généal. ms._ 1, 2.
-
- [55] _Généal. ms._ 2.
-
- [56] _Généal. ms._ 1.
-
- [57] _Généal. ms._ 2.
-
- [58] _Histoire de Bretagne_, par Dom Lobineau, Paris, in fol., I,
- 1706, p. 588.
-
- [59] Dom Lobineau, _Preuves_, col. 1018; Dom Morice, _Preuves_, II,
- col. 1232-3.
-
- [60] Collection Michaud et Poujoulat, 1re série, III, 226.
-
-Il est aussi bien à croire que c’est lui qui a fait écrire par quelque
-clerc le roman de chevalerie de Ponthus, fils du roi de Galice, et de la
-belle Sidoine, fille du roy de Bretaigne, souvent réimprimé; c’étoit un
-moyen de populariser l’illustration de la famille et d’en faire reculer
-très loin l’ancienneté,--Bourdigné, comme on l’a vu, s’y est laissé
-prendre,--que de la mettre au milieu d’une action à la fois romanesque
-et à demi historique. Les La Tour Landry ont voulu avoir aussi leur
-roman, comme les Lusignan avoient Mélusine. Nous n’avons pas à entrer
-dans le détail de ce très pauvre roman, qui se passe en Galice, en
-Bretagne et en Angleterre, ni à suivre les péripéties des amours de
-Ponthus et de Sidoine, traversées par les fourberies du traître
-Guennelet et enfin couronnées par un mariage. Ce qu’il nous importe de
-signaler c’est la certitude de l’origine de ce roman. Le héros de
-l’histoire porte le nom fort particulier d’un des membres de la famille,
-et, parmi ses compagnons, se voit toujours au premier rang Landry de La
-Tour. Tous les noms propres sont de ce côté de la France; ce sont:
-Geoffroy de Lusignan, le sire de Laval, d’Oucelles et de Sillié,
-Guillaume et Benard de la Roche, le sire de Doé, Girard de
-Chasteau-Gaultier, Jean Molevrier. Les quelques noms de localités
-françoises concourent aussi à la même preuve: c’est à Vannes que se fait
-le grand tournois, et, quand l’armée se réunit, c’est à la tour
-d’Orbondelle, près de Tallemont; or Talmont est un bourg de Vendée
-(Poitou) situé à 13 kil. des Sables. Un passage donneroit peut-être la
-date exacte de la composition du roman, c’est lorsque, pour réunir une
-armée contre les Sarrasins, on écrit à la comtesse d’Anjou: car, dit le
-romancier, le comte étoit mort et son fils n’avoit que dix ans. Mais
-c’est trop long-temps m’arrêter à ce livre, qu’il étoit pourtant
-nécessaire de signaler[61].
-
- [61] Pour les nombreuses éditions, et les traductions en anglois et en
- allemand du roman de Ponthus, voyez l’excellent article de M.
- Brunet, III, 812-4.
-
-L’on ne connoît que deux enfants de Ponthus, Blanche et Louis Ier du
-nom. Blanche épousa Guillaume d’Avaugour, seigneur de La Roche Mabile,
-de Grefneuville et de Mesnil Raoulet, bailly de Touraine, veuf de Marie
-de Coullietes, femme en premières noces de Gilles Quatrebarbes[62]. On
-donne ordinairement cette Blanche comme fille de Louis 2e du nom[63];
-mais la remarque de d’Hozier[64] est formelle sur ce point: «Bien que
-les mémoires de la maison de La Tour Landry remarquent icelle Blanche de
-La Tour estre issue de Louis et de Jeanne Quatrebarbes; néanmoins tous
-les tiltres que j’ay me persuadent le contraire, et particulièrement
-l’arrest, sur requeste, du Parlement de Paris, que ladite Jeanne
-Quatrebarbes, demeurée veufve, obtint, le dernier jour de décembre 1453,
-contre Blanche de La Tour, aussy veufve, où il est porté en termes
-exprès qu’elle estoit sœur de feu Louis de La Tour, mary de Jeanne
-Quatrebarbes.» Quant à Louis de La Tour, chevalier, baron dudit lieu et
-du Boulloir, seigneur de Bourmont, la Gallonnère, de la Cornouaille, de
-Clervaux, Rue d’Indre et Dreux le Pallateau, il épousa en 1430 Jeanne
-Quatrebarbes, dame de La Touche Quatrebarbes, etc., fille de Gilles
-Quatrebarbes et de Marie de Coullietes[65]. Louis étoit mort avant 1453,
-et, le 22 juin 1455, sa veuve, en présence de son fils Christophe,
-ratifie un acte fait le 6 juin précédent par son procureur et le
-procureur de Blanche de la Tour, veuve de Guillaume d’Avaugour[66]. En
-1458 elle fit son testament, et nomma pour ses exécuteurs testamentaires
-René, Christophe et Louis, ses enfants[67].
-
- [62] _Généal. ms._ 1.--Avaugour, d’argent au chef de gueules.
-
- [63] _Généal. ms._ 2.--Le Laboureur, p. 80.
-
- [64] _Généal. ms._ 1.
-
- [65] _Généal. ms._ 1, qui donne tous les titres de Jeanne
- Quatrebarbes.
-
- [66] _Généal. ms._ 1.
-
- [67] Des extraits de ce testament et de quelques autres pièces
- postérieures sont joints à la _Généal. ms._ 1.
-
-On vient de voir les noms des trois fils de Louis; un quatrième,
-Geoffroy[68], paroît être mort de bonne heure, puisqu’il n’a pas laissé
-de traces. Pour René, il se démit en 1438 de ses biens, sauf les
-seigneuries de la Gallonnère et de Cornouaille, en faveur de Christophe,
-son frère puîné, ainsi qu’il est verifié dans le trésor des titres de
-Châteaubriant[69], se fit prêtre et mourut le 4 mai 1498[70]. Pour
-Christophe, Bourdigné[71] nous apprend qu’en 1449 il se trouva au siége
-de Rouen avec le duc de Calabre, fils du roi René, qui étoit allé
-secourir son père. En 1460, il transigea pour des terres avec Pierre
-d’Avaugour, fils de Guillaume et de Blanche de la Tour; en 1463, il
-donna procuration audit Pierre de recevoir les foi et hommage dus à ses
-terres; en 1469, il rend adveu de la terre du Genest au comte de
-Monfort, et, la même année, fonde dans l’église du Genest des prières à
-dire le jour de la Toussaint, avant la grand’messe, pour les âmes de ses
-prédécesseurs[72]. Il mourut sans enfants, puisque ce fut Louis, 2e du
-nom, qui resta chef de la famille. Il avoit épousé Catherine Gaudin,
-fille d’Anceau, sieur de Pasée ou Basée, et de Marguerite D’Espinay
-Lauderoude, maison alliée à celle de Laval[73].
-
- [68] Le Laboureur (page 80), qui le cite avant ses frères.
-
- [69] _Généal. ms._ 1.
-
- [70] _Généal. ms._; Le Laboureur, p. 80.
-
- [71] _Hystoire agrégative d’Anjou_, f. cxlix. vº.
-
- [72] _Généal. ms._ 1.
-
- [73] _Généal. ms._ 1.
-
-C’est en lui que s’éteignit la descendance mâle de notre Geoffroy, car
-Louis n’eut que des filles. On a vu que Blanche, dont on le faisoit le
-père, n’étoit pas sa fille, mais sa tante; ses filles furent Françoise
-et Marguerite, «femme de René Bourré[74], seigneur de Jarzé, dont la
-postérité est tombée dans la maison Du Plessis des Roches Pichemel, de
-laquelle est M. le marquis de Jarzé[75].» Quant à Françoise, fille aînée
-et principale héritière de son père Louis, elle épousa, le 30 juillet
-1494, Hardouin de Maillé, 10e du nom, né en 1462. Il s’obligea de
-prendre le nom et les armes de La Tour, sous peine de 50,000 écus; mais,
-après la mort de ses frères sans hoirs mâles, il se déclara aîné de sa
-maison, et François Ier releva ses descendants de cette obligation, leur
-permettant de reprendre le nom et les armes de Maillé, en y ajoutant le
-nom de La Tour Landry[76].» Les armes de Maillé sont bien connues, d’or
-à trois fasces ondées de gueules; mais celles de La Tour Landry le sont
-bien moins, précisément à cause de l’abandon qui en fut fait. Le
-Laboureur (p. 80) dit qu’elles sont d’or à une fasce crenelée de 3
-pièces et massonnée de sable; Gaignières, qui les a dessinées et
-blasonnées de sa main sur un feuillet de papier, passé, comme toute la
-partie héraldique de sa collection, dans les dossiers du Cabinet des
-titres, nous donne de plus l’émail de la fasce, qui étoit de gueules. La
-description qui s’en trouve en tête des généalogies manuscrites a un
-détail différent: elle indique la fasce comme bretessée, c’est-à-dire
-crénelée, de trois pièces _et demie_. Il n’est pas rare de trouver une
-fasce crénelée de deux pièces et deux demi-pièces; dans le cas de trois
-pièces et demie, il faudroit, sa place n’étant pas indiquée, mettre la
-demi-pièce à dextre; mais nous préférons nous tenir à la première
-armoirie, qui est la plus probable, puisqu’elle ne sort pas des
-conditions ordinaires.
-
- [74] D’argent à la bande fuselée de gueules.--_Généal. ms._ 1.
-
- [75] Le Laboureur, p. 80.
-
- [76] Anselme, VII, 502; et La Chesnaye des Bois, IX, 314.
-
-
-II.
-
-_Du livre des Enseignements._
-
-Dès les premiers mots de son ouvrage, Geoffroy de La Tour Landry a pris
-soin de nous apprendre la date de sa composition, par la façon dont il
-entre en matière: «L’an mil trois cens soixante et onze.» Si la mention
-du printemps n’est pas, comme il est possible, tant elle est dans le
-goût des écrivains de l’époque, une pure forme littéraire, ce seroit
-même au commencement de l’année, puisqu’il parle de _l’issue
-d’avril_[77]. Le livre ne fut fini qu’en 1372, car nous y trouvons cette
-date mentionnée formellement[78], et nous n’aurions pas même besoin de
-cela pour en être sûr, puisqu’à un autre endroit il est parlé de la
-bataille de Crécy comme ayant eu lieu «il y a xxvj ans»; comme elle
-s’est donnée, ainsi qu’on sait, le 26 août 1346, les vingt-six ans nous
-auroient toujours donné cette même date de 1372.
-
- [77] Pâques étant cette année-là le 6 avril, il n’y a pas lieu de
- changer la date de 1371 en celle de 1370.
-
- [78] «Je vous en diray une merveille que une bonne dame me compta en
- cest an, qui est l’an mil trois cens lxxij.» (Ch. xlix p. 103.)
-
-Il y a aussi une remarque curieuse à faire sur cette préface, c’est
-qu’elle a été écrite en vers, et Geoffroy, sans le vouloir, a pris soin
-de nous le faire toucher du doigt, quand il dit (v. p. 4) qu’il ne veut
-point mettre ce livre en rime, mais en prose, afin de l’abréger,
-c’est-à-dire de le faire plus court et plus rapidement. C’est la preuve
-la plus complète qu’il a voulu d’abord l’écrire en vers, puisqu’on
-retrouve dans tout ce qui précède cette remarque, non seulement une
-mesure régulière, mais presque toutes les rimes, tant il l’a peu changé
-en le transcrivant en prose. Pour le montrer, il suffit d’en imprimer
-une partie de cette façon; avec des changements absolument
-insignifiants, on retrouve toute la phrase poétique:
-
- L’an mil trois cens soixante et onze,
- En un jardin estoys sous l’ombre,
- Comme à l’issue du mois d’avril,
- Tout morne, dolent et pensif;
- Mais un peu je me resjouy
- Du son et du chant que je ouy
- De ces gents oysillons sauvaiges
- Qui chantoient dans leurs langaiges,
- Le merle, mauvis et mesange,
- Qui au printemps rendoient louange,
- Qui estoient gais et envoisiez.
- Ce doulx chant me fist envoisier
- Et tout mon cueur sy esjoir
- Que lors il me va souvenir
- Du temps passé de ma jeunesce
- Comment Amours en grant destresce
- M’avoient en celluy temps tenu
- En son service, où je fu
- Mainte heure liez, autre dolant,
- Si comme fait à maint amant.
- Mès tous mes maulx guerredonna
- Pour ce que belle me donna, etc.
-
-On pourroit encore continuer pendant plus d’une page; mais ceci suffit
-pleinement à la démonstration. Du reste, nous savons de Geoffroy
-lui-même qu’il avoit écrit en vers: car, quelques lignes après ce que
-nous venons de citer, il continue--je rétablis encore la forme des vers
-primitifs:
-
- En elle tout me delitoye,
- Car en celluy temps je faisoye
- Chançons, ballades et rondeaux,
- Laiz, virelayz et chans nouveaux
- De tout le mieulx que je savoye.
- Mais la mort, qui trestous guerroye,
- La prist, dont mainte tristeur
- Ay receu et mainte douleur.
-
-Sans chercher d’exemples plus anciens, ceux de Quènes de Béthune, de
-Thibault de Champagne et de tant d’autres, il est moins rare qu’on ne
-penseroit de trouver à cette époque des grands seigneurs ayant écrit en
-vers. Ainsi, l’historien du grand maréchal de Boucicaut, né en 1368, et
-fils de celui que connut notre Geoffroy, parle ainsi de lui: «Si preint
-à devenir joyeux, joly, chantant, et gracieux plus que oncques mais, et
-se preint à faire balade, rondeaux, virelays, lais et complaintes
-d’amoureux sentiment, desquelles choses faire gayement et doulcement
-Amour le feist en peu d’heures un si bon maistre que nul ne l’en
-passoit; si comme il appert par le livre des cent ballades, duquel faire
-luy et le seneschal d’Eu feurent compaignons au voyage d’oultre mer...
-Jà avoit choisy dame... et, quand à danse ou à feste s’esbatoit où elle
-feut, là... chantoit chansons et rondeaux, dont luy mesme avoit fait le
-dit, et les disoit gracieusement pour donner secrètement à entendre à sa
-dame en se complaignant en ses rondeaux et chansons comment l’amour
-d’elle le destraignoit[79].» Nous ne connaissons aucune pièce de notre
-Geoffroy; mais il est possible qu’il y en ait dans les recueils faits au
-xve siècle, et, s’il s’en trouvoit portant comme suscription le nom de
-messire Geoffroy, on pourroit les lui attribuer.
-
- [79] Le livre des faicts du bon messire Jean le Maingre, dit
- Boucicaut, maréchal de France et gouverneur de Gennes, 1re partie,
- ch. ix.--Collect. Michaud et Poujoulat, 1re série, t. II, p. 221.
-
-Non seulement il n’écrivit pas ses Enseignements en vers, mais il ne
-paroît pas les avoir écrits tout entiers lui-même: car dans ce même
-prologue il nous dit (p. 4) qu’il emploie deux prêtres et deux clercs
-qu’il avoit à extraire de ses livres, «comme la Bible, Gestes des Roys
-et croniques de France et de Grèce et d’Angleterre et de maintes autres
-estranges terres», les exemples qu’il trouve bons à prendre pour faire
-son ouvrage. Dans tous les cas, l’esprit du temps étoit trop porté à se
-servir éternellement des faits de la Bible, de l’Évangile et de la Vie
-des Saints, pour que Geoffroy, n’eût-il employé personne, eût échappé à
-cette condition de son époque; mais c’est à l’inspiration toute
-religieuse de ces aides que nous devons la prédominance, excellente
-d’intention, mais littérairement regrettable, des histoires tirées de la
-Bible, qui ne nous apprennent rien. La division en neuf fautes du péché
-de notre première mère doit être aussi de leur fait, et je verrois
-encore une trace de leur collaboration dans la manière dont le plan
-annoncé n’est pas suivi d’une façon régulière: car, en plus d’un
-endroit, l’on trouve qu’il sera parlé d’abord de telle nature d’exemples
-et ensuite de telle autre, et, quand cela est fini, le livre revient sur
-ses pas pour reprendre une partie qui avoit paru complète. Quoi qu’il en
-soit, que la quantité de ces exemples pieux et leur phraséologie lente,
-et tout à fait analogue à celle des sermons du même temps, soient ou non
-du fait des aides du chevalier ou du sien, la valeur et l’intérêt du
-livre ne sont pas là. Si tout en étoit de cette sorte, il ne serviroit à
-rien de le remettre en lumière, car ces histoires pieuses n’ont en elles
-aucune utilité, pas même celle de donner l’esprit du temps; celui-ci est
-assez bien connu pour qu’on n’ait sur ce point nul besoin d’un nouvel
-exemple, et le livre n’est pas assez ancien pour être important comme
-monument de la langue, en dehors de sa valeur particulière. Ce par quoi
-il est curieux, c’est par les histoires contemporaines qu’il raconte;
-c’est en nous montrant dans le monde, si l’on peut se servir de cette
-expression toute moderne, des personnages historiques et guerriers,
-comme Boucicaut et Beaumanoir, en les faisant agir et parler; c’est en
-nous entretenant des femmes et des modes de son temps, et, toutes les
-fois qu’il parle dans ce sens, soit que ces parties soient les seules
-écrites par le chevalier même, soit qu’elles lui fussent plus heureuses,
-son style s’allégit et prend réellement de la forme et du mouvement; si
-même tout en étoit de cette sorte, son intérêt et son importance en
-seroient singulièrement augmentés.
-
-Il a, du reste, eu peu de bonheur auprès de quelques uns de ses juges.
-L’auteur de _la Lecture des Livres françois au xive siècle_[80], Gudin
-dans son histoire des contes[81], et Legrand d’Aussy dans une notice
-spéciale[82], qui, par là même, auroit dû être plus étudiée et plus
-juste, en portent un jugement à peu près aussi peu intelligent. Pour
-eux, le livre n’est composé que de _capucinades_ ou d’obscénités. Sans y
-voir de capucinades, je conviendrai que tout le monde gagneroit à ce que
-la Bible eût été moins largement mise à contribution; mais il n’est pas
-possible de trouver le livre obscène, non seulement d’intention, mais de
-fait. Ils se fondent sur les deux histoires de ceux qui firent
-fornication en l’église, sur quelques réflexions et sur quelques
-conclusions peut-être un peu simples et même maladroites; mais il y a
-loin de là à ce qu’ils disent. Il seroit d’abord difficile d’admettre
-qu’un homme évidemment bien élevé et des meilleures façons de son temps,
-versé à la fois dans le monde et dans les livres, et qui, de plus, est
-le père de celles à qui il s’adresse, eût été moins réservé qu’on ne
-l’étoit autour de lui. De plus, en dehors de quelques passages, plutôt
-naïfs que grossiers, il fait preuve, au contraire, d’une délicatesse
-singulière: ainsi il seroit difficile de trouver à cette époque une
-analyse et une appréciation plus fines et en même temps plus honnêtes
-des sentiments que les raisons mises par lui dans la bouche de sa femme,
-lorsqu’il a avec elle cette conversation qui forme un des plus longs et
-des meilleurs chapitres. Mais, pour dire qu’il y a dans ce livre même
-des grossièretés, il faut ne pas penser à ce qu’étoit la chaire à cette
-époque, ne pas penser à ce qu’étoient les fabliaux; or les femmes
-entendoient les sermons à l’église, les fabliaux dans leurs châteaux ou
-dans leurs maisons, où l’on faisoit venir les jongleurs. Dans ces
-siècles, les femmes, pour ainsi dire à aucune époque de leur vie,
-n’ignoroient la chose ni les mots; l’honnêteté étoit dans la conduite et
-n’étoit pas encore arrivée jusqu’aux formes du langage. Il seroit plus
-vrai de dire, en considérant la question en connoissance de cause, que
-le livre du chevalier témoigne, au contraire, d’un sentiment de réserve
-qu’il ne seroit, à cette époque, pas étonnant d’en trouver absent.
-
- [80] Mélanges tirés d’une grande bibliothèque, in-8, vol. D, 1780, p.
- 94-6.
-
- [81] Elle forme le 1er vol. de ses Contes. Paris, Dabin, 1804, 2 vol.
- in-8, I, 101-8.
-
- [82] Notice des manuscrits de la Bibliothèque, in-4º, t. V, an 7, p.
- 158-166.
-
-Il y auroit encore bien d’autres choses à dire sur le livre même; à
-montrer, comme Caxton et le traducteur allemand l’ont déjà dit, que
-Geoffroy n’a pas seulement fait un livre pour de jeunes filles, mais un
-livre général qui s’applique à toute la vie des femmes. Il y auroit à
-examiner surtout les idées d’éducation et de morale qui en ressortent,
-et la forme sous laquelle elles sont présentées; mais il seroit
-nécessaire de beaucoup citer, et, comme les conclusions à tirer
-ressortent naturellement de la lecture elle-même, il vaut d’autant mieux
-les laisser faire au lecteur, que le but d’une préface doit être
-beaucoup moins de juger complétement l’ouvrage, et d’en rendre la
-lecture inutile, que de donner les renseignements et de résoudre les
-questions de fait que le livre ne peut donner lui-même et que le lecteur
-ne doit pas avoir à chercher. Je dirai seulement que l’ouvrage doit
-moins rester dans la classe des livres si nombreux écrits pour des
-éducations spéciales--il y seroit par trop loin du Discours sur
-l’Histoire universelle et du Télémaque--qu’être joint aux livres si
-curieux qui sont consacrés durant tout le moyen-âge à la défense ou à
-l’attaque des femmes. Il y tiendra sa place, du côté honnête et juste,
-auprès du livre de Christine de Pisan, du _Ménagier de Paris_,--plus
-piquant peut-être parcequ’il est plus varié et s’occupe de la vie
-matérielle, mais plus bourgeois et moins élevé de ton et
-d’idées,--auprès d’autres livres encore qu’il est inutile d’énumérer
-ici. Tous ceux qui s’occuperont de l’histoire des sentiments ou de celle
-de l’éducation ne pourront pas ne point en tenir compte et ne pas le
-traiter avec la justice qu’il mérite.
-
-Enfin, il est encore nécessaire d’ajouter que nous savons à n’en pouvoir
-douter, car nous l’apprenons de notre Geoffroy, qu’il avoit écrit un
-livre semblable pour ses fils. Il le dit positivement au commencement:
-«Et pour ce... ay-je fait deux livres, _l’un pour mes fils_, et l’autre
-pour mes filles, pour apprendre à roumancier[83]...» Dans deux autres
-passages[84] il y fait de nouveau allusion: «Par celluy vice l’en entre
-en trestous les autres vij vices mortels, comme vous le trouverez plus à
-plain ou livre de voz frères, là où il parle comment un hermite qui
-eslut celluy péchié de gloutonie et le fist et s’enyvra, et par celluy
-il cheist en tous les vij pechiez mortels, et avoit cuidié eslire le
-plus petit des vij»; et plus loin, quand il parle du Christ portant sa
-croix, qui se retourne vers les saintes femmes, «et leur monstra le mal
-qui puis avint au pays, si comme vous le trouverez ou livre que j’ai
-fait à voz frères». Le meilleur manuscrit de Paris avoit remarqué ce
-fait, car il met ici en marge cette remarque: «Notez qu’il fist ung
-livre pour ses filz.» Il falloit aussi que dans un manuscrit,
-probablement plus exact ou plus voisin du premier original, il y en eût
-une autre mention, précisément à la fin; car nous trouvons dans la
-fidèle traduction de Caxton cette phrase, que nous avons déjà eu
-occasion de citer dans la partie généalogique: «as it is reherced in the
-booke of my two sonnes and also in an evvangill.»
-
- [83] Page 4 de cette édition.
-
- [84] Pages 175 et 179.
-
-Malheureusement nous ne savons ce qu’est devenu ce second livre du
-chevalier, écrit sans doute dans le même goût que ses Enseignements à
-ses filles, qui devoit être aussi composé de récits pris dans les
-histoires et les chroniques et d’aventures contemporaines. Peut-être
-devons-nous sa perte et le peu de succès qu’il paroît avoir eu--car nous
-n’en avons trouvé de mention nulle part--à ce que le bon chevalier y
-aura trop laissé faire à ses chapelains, et que le livre, ainsi presque
-uniquement rempli par de trop réelles répétitions, n’a pas eu assez
-d’intérêt pour sortir du cercle pour lequel il avoit été fait. Il est
-vrai de dire aussi que, son point de vue étant général,--des histoires
-masculines sont des histoires de toutes sortes--il se trouvoit avoir à
-lutter, pour faire son chemin, contre tous les recueils de contes,
-tandis qu’une réunion d’histoires uniquement féminines, étant quelque
-chose de plus rare et de plus nouveau, a eu plus de chances pour sortir
-de la foule et pour demeurer en lumière.
-
-Quoi qu’il en soit, il existe peut-être encore en manuscrit, mais sans
-le nom de son auteur, au moins d’une manière formelle, soit sur le
-titre, soit dans l’introduction; et le chevalier, qui, comme on l’a vu,
-ne révisoit pas le travail de ses aides avec assez de soin pour lui
-donner une disposition et une forme générale bien assises, et n’a pas
-mis de fin au livre de ses filles, a bien pu ne pas écrire de prologue
-pour le livre de ses fils. Mais l’on auroit deux points de repère qui
-feroient reconnoître à peu près à coup sûr le second ouvrage: ce sont
-les deux histoires citées, celle de l’hermite qui tomba dans tous les
-péchés pour s’être abandonné à la gourmandise comme au plus petit, et
-celle du Sauveur portant sa croix, prédisant aux saintes femmes le mal
-qui devoit arriver au pays, c’est-à-dire la ruine du Temple et la
-dispersion des Juifs. J’ai parcouru, sans rien trouver qui me satisfît,
-quelques uns des recueils anonymes d’histoires qui ont été écrits en
-grand nombre vers cette époque; d’autres seront plus heureux que moi.
-
-
-III.
-
-_Manuscrits._
-
-La Bibliothèque impériale possède, à ma connoissance, sept manuscrits du
-livre du chevalier de La Tour. Je vais les décrire brièvement, en les
-rangeant, non dans l’ordre de leurs numéros, mais selon l’époque de leur
-transcription et selon leur valeur relative.
-
-Le plus ancien est le nº 7403 du fonds françois. Il est en parchemin, de
-format in-folio mediocri, et écrit sur deux colonnes de trente lignes.
-Il a 140 feuillets, dont les trois premiers sont occupés par la table,
-les feuillets 5 à 128 par le texte, et les feuillets 128 à 140 par
-l’histoire de Griselidis. Le premier feuillet est tout encadré
-d’ornements courants; dans la miniature, le chevalier, assis sur un banc
-de gazon, est vêtu d’une jaquette très courte et coiffé d’un bonnet
-lilas, découpé de la façon la plus extravagante et la moins analogue aux
-conseils du livre sur la simplicité à avoir dans sa toilette. Les trois
-filles, en robes à longues manches, sont toutes trois debout; l’aînée a
-seule une ceinture, et la troisième a la tête nue. Les lettres capitales
-sont bleues à dessins rouges. Quoique le plus ancien, et certainement du
-commencement du xve siècle, l’adjonction, toute convenable d’ailleurs,
-de Griselidis, prouveroit que le manuscrit n’est qu’une copie et n’a pas
-été fait pour l’auteur lui-même; malgré cela--et maintenant pour
-reconnoître sûrement un manuscrit fait pour l’auteur, il faudroit y
-trouver ses armes et celles de l’une de ses deux femmes--celui-ci est
-excellent et le meilleur de tous, avec celui de Londres, dont nous
-parlerons plus loin.
-
-Le manuscrit qui vient après celui-là, et que j’ai connu le dernier,
-porte le nº 1009 du fonds de Gaignières. Il est in-folio mediocri sur
-parchemin, à deux colonnes de trente-six lignes, et a 91 feuillets, dont
-82 de texte, 2 de table et 7 pour l’histoire de Griselidis. La miniature
-est très grossière et peut même avoir été ajoutée postérieurement.
-
-Dans le nº 7073¹ du fonds françois, le livre du chevalier de La Tour
-n’est qu’une partie; on peut voir, pour l’indication des ouvrages qui
-l’accompagnent, la description que M. Paulin Paris en a faite dans ses
-_Manuscrits françois_ (V, 1842, p. 71-86). Qu’il suffise ici de dire que
-dans ce volume notre texte et la table des chapitres occupent, sur deux
-colonnes de 35 lignes en moyenne, les feuillets 55 à 122[85]. La copie
-en est très inexacte, et le scribe n’a pas dû être payé à la page, mais
-à forfait, car pour avoir plus tôt fini, il ne s’est pas fait faute de
-sauter des parties de phrase, dont l’absence n’ajoute pas à la clarté.
-Il doit même avoir tourné des feuillets de son original; car, sans que
-ses cahiers soient incomplets, on trouve deux fois dans sa copie une
-lacune qui correspond à celle d’un feuillet, et qui, la seconde fois,
-porte sur une des histoires les plus intéressantes, celle de Mme de
-Belleville, dont il n’a transcrit que la fin. La langue commence déjà à
-s’y modifier. Une mention écrite sur la dernière feuille de garde porte
-qu’il a appartenu à Guillaume du Chemin, de Saint-Maclou de Rouen; sur
-la première feuille de garde est collé l’écu des Bigot, d’argent à un
-chevron de sable, chargé en chef d’un croissant d’argent et accompagné
-de trois roses, posées deux en chef et une en pointe; on y lit aussi le
-nom de Thomas Bigot, père d’Emeric, et l’écu est répété sur le dos de la
-reliure; ce volume portoit dans leur bibliothèque le nº 148[86].
-J’oubliois de dire qu’il y a une miniature initiale en camaïeu, mais
-sans importance.
-
- [85] En marge du feuillet 86 on lit les deux noms: «Maistre Robert le
- Moyne» et «Guillaume Saro, escuyer, dem. à Sainct...»
-
- [86] Bibliot. Bigotiana, 1710, in-12, pars quinta, p. 10-11.
-
-Le manuscrit de Saint-Victor, nº 853, relié en 1852, en maroquin rouge,
-avec le R. F. de la dernière République, est sur parchemin, de format
-petit in-fº carré, à 39 longues lignes par page et d’une grosse écriture
-de la fin du xve siècle. Les deux premiers feuillets sont occupés par
-une table divisée en 89 chapitres; le premier feuillet du texte, qui
-porte en haut la signature _Dubouchet_, 1642, a une détestable
-miniature, et, sur la marge, deux écussons en losange, partis, à dextre,
-d’or à la croix contre-herminée, et, à senestre, de gueules à trois
-fasces de vair à la bordure d’or. Nous ne savons à qui appartiennent ces
-armes; nous ferons remarquer seulement que les maisons de Mercœur en
-Auvergne et de Royère en Limousin portent de gueules à trois fasces de
-vair[87]. Les douze derniers feuillets sont occupés par l’histoire de
-Griselidis, et c’est pour cela que le relieur a mis sur le dos: _Miroir
-des femmes mariées_.
-
- [87] Grandmaison, _Dictionnaire héraldique_, 1852, in-4º, col. 355.
-
-Le nº 7673¹, qui porte dans le fonds Delamarre le nº 233, est sur
-parchemin et petit in-4º à deux colonnes très étroites et de 30 lignes.
-Il est incomplet en tête de quelques feuillets, et commence au conte de
-celle qui mangea l’anguille: «[Un exemple vous vueil dire sur] le fait
-des femmes qui mangeoient les bons morceaux en l’absence de leurs
-maris.» Les derniers feuillets du ms. sont très mutilés; il est même
-incomplet de la fin, car le recto du dernier feuillet--le verso est
-collé sur une feuille de papier qui en soutient les morceaux--s’arrête
-dans la fin de l’histoire de Catonnet. Les fers de la reliure, qui est
-du dernier siècle et sans titre sur le dos, paroissent allemands.
-
-Le nº 7568 est sur parchemin, de format petit in-4º, et dans sa reliure
-originale de bois couvert de velours vert et garni autrefois de
-fermoirs. Il est écrit à longues lignes d’une écriture très cursive et
-négligée, de la fin du xve siècle; les feuillets 1 à 125 sont occupés
-par notre roman, 126 à 134 par la patience de Griselidis, 135 à 139
-recto par l’histoire du chevalier Placidas et de son martyre, après
-lequel il fut nommé saint Eustache, enfin 139 verso à 144 par le Débat
-en vers du corps et de l’âme, le même dont on trouve une édition dans le
-recueil que j’ai copié au British Museum et dont la réimpression forme
-les trois premiers volumes de l’_Ancien Théâtre françois_. A la fin du
-Débat se trouve la signature _Ledru_, évidemment celle du copiste. Le
-volume a fait partie de la bibliothèque royale du château de Blois, car
-on lit sur le feuillet de garde: _Bloys_, et au dessous: «Des hystoires
-et livres en françoys. Pulº 1º (pulpito primo).--Contre la muraille de
-devers la court.» Au xviie siècle, on mit sur le premier feuillet le nº
-MCCLIIII, et plus tard les nºs 1052 et 7568, qui est le numéro actuel.
-Au commencement, le chevalier, seul dans son jardin, est peint dans la
-grande lettre, et l’encadrement assez délicat de la page, formé de
-rinceaux, de fleurs et de fraises, offre deux M, l’un rose, l’autre
-bleu, et la place, malheureusement grattée, d’un écu d’armoiries.
-
-Le nº 3189 du Supplément françois est un petit in folio sur papier,
-d’une très mauvaise écriture de la fin du xve siècle. Après un traité en
-françois sur les péchés et les commandements de Dieu, se trouve notre
-roman, incomplet d’un ou deux feuillets, car il ne commence que dans la
-première histoire, celle des deux filles de l’empereur de
-Constantinople, par ces mots: «... toutes foiz qu’elle s’esveilla, et
-pria devotement plus pour les mors que devant et ne demoura guerres que
-ung grant roy de Grèce la feist demander, etc.»
-
-Dans les autres bibliothèques de Paris, je n’en connois qu’un manuscrit
-sur vélin, de la fin du xve siècle et sans importance, à la bibliothèque
-de l’Arsenal; il a été indiqué par Hænel dans son catalogue des
-bibliothèques d’Europe (Lipsiæ, 1830, in-4º, col. 340).
-
-Mais il n’y en a pas de manuscrits qu’en France, car, pendant mon séjour
-à Londres, j’en ai pu voir et collationner un excellent, aussi bon,
-sinon même meilleur que notre manuscrit 7403. C’est sur leur
-comparaison, et en me servant des deux, que j’ai établi le texte que je
-publie; ils sont les deux plus anciens, contemporains l’un de l’autre,
-et ne sont pas écrits dans un autre dialecte, ni même avec une
-orthographe sensiblement différente, ce qui m’a permis de prendre
-toujours la meilleure leçon donnée par l’un ou par l’autre, sans
-craindre d’encourir le reproche d’avoir mélangé des formes contraires et
-mis ensemble des choses opposées. Il se trouve au British Museum, dans
-la collection du roi[88], où il porte comme numéro la marque: 19 c viii.
-Ce manuscrit, sur parchemin, est composé de cahiers de huit feuillets
-avec réclames, à 33 longues lignes à la page, offre 164 feuillets,
-chiffrés en lettres du temps de son exécution. Le livre de La Tour
-Landry y occupe les feuillets 1-121; le livre de Melibée, par Christine
-de Pisan, les feuillets 122-146, et l’histoire de Griselidis les
-feuillets 147-162. Sur deux derniers feuillets, d’abord restés blancs,
-une main postérieure a ajouté _Le codicille Me Jehan de Meung_. En tête
-du texte se trouve une miniature; le chevalier, vêtu d’une robe bleue à
-longues manches et tenant un rouleau de papier sur ses genoux, est assis
-sur un banc de verdure qui fait le tour du pied d’un arbre; la partie du
-jardin où il se trouve est entourée d’une haie carrée soigneusement
-coupée, et le fond n’est pas un paysage, mais un treillis; quant aux
-trois filles, toujours debout, l’aînée a une robe rouge avec un col
-ouvert en fraise et de très longues manches ouvertes; les robes des deux
-autres sont rouges pour l’une, couleur de chair pour l’autre, et leurs
-manches très justes leur recouvrent presque toute la main. Le manuscrit
-a dû appartenir ensuite à quelque artiste du temps, car les feuillets
-blancs et les gardes sont couverts de très légers croquis au crayon roux
-d’hommes armés ou d’hommes et de femmes à cheval.
-
- [88] Cf. Catalogue of the manuscripts of the King’s library, an
- appendix to the catalogue of the Cottonian library, by David Casey,
- deputy librarian, 1734, in-4º, p. 298.
-
-La bibliothèque de Bourgogne à Bruxelles en possède[89] deux manuscrits
-sur parchemin (nºs 9308 et 9542); l’un d’eux a été, sous l’empire, à la
-Bibliothèque du roi (Belg. nº 115), où l’a vu Legrand d’Aussy, qui le
-cite en tête de sa notice sur le Livre des Enseignements insérée dans le
-5e volume des Notices des Manuscrits; depuis il a fait retour à la
-Bibliothèque de Bourgogne. Nous ne les connoissons pas; mais le
-manuscrit 7403 et celui de Londres sont trop bons, et en même temps trop
-conformes, pour qu’il nous eût été nécessaire d’en consulter encore
-d’autres.
-
- [89] Catalogue des manuscrits de la Bibl. royale des ducs de
- Bourgogne. Bruxelles, in fº, I, 1842; Extrait de l’Inventaire
- général, pages 187 et 191.
-
-Enfin La Croix du Maine[90] nous apprend qu’il avoit aussi par devers
-lui le livre écrit à la main, et le duc de La Vallière en possédoit
-aussi un ms., qui forme le nº 1338 du catalogue en trois volumes (1783,
-I, p. 106): «_Le chevalier de La Tour_, in-fol., mar. rouge. Beau
-manuscrit sur vélin du xve siècle, contenant 98 feuillets écrits en
-ancienne bâtarde, à longues lignes. Il est décoré d’une miniature, de
-tourneures et d’ornements peints en or et en couleurs.» Il ne fut vendu
-que 60 livres, bien qu’il fût certainement très supérieur comme texte
-aux éditions de Guillaume Eustace, qui se vendoient pourtant bien plus
-cher, comme on le verra tout à l’heure, car nous n’avons plus à parler
-que des éditions et des traductions de notre auteur.
-
- [90] Edit. de 1772, I, 277.
-
-
-IV.
-
-_Traductions et éditions._
-
-J’ai dit en commençant qu’il avoit été fait deux traductions angloises
-du livre des Enseignements. L’une, la plus ancienne, qui remonte au
-règne de Henri VI, est inédite et est conservée en manuscrit au British
-Museum, dans le fonds Harléien (nº 1764. 67, C.[91]). C’est un manuscrit
-à 2 colonnes de 41 lignes, d’une excellente et très correcte écriture,
-malheureusement incomplet de la fin et qui a beaucoup souffert. Le
-premier feuillet a une lettre ornée et un entourage courant, et tous les
-chapitres ont une lettre peinte. Au deuxième feuillet, on lit les
-signatures de deux de ses anciens propriétaires, _Paulus Durant_ et
-_David Kellie_, écrites à la fin du xvie siècle et au commencement du
-siècle suivant; on trouve même au feuillet 37 cette mention, de la main
-de Kellie: «James by the grace of God King of England, France and
-Ireland and of Scotland and defender of the faith.» Dans son état
-actuel, le manuscrit a 54 feuillets et commence: «In the yere of the
-incarnacion of our lord m ccc lxxi as y was in a garden all hevi and
-full of thought...», et se termine dans l’histoire des deux sœurs (p.
-238 de notre texte), par les mots: «withoute ani wisete y clothed myself
-in warme», suivi du mot _clothes_ comme réclame. La traduction est
-exacte, la langue excellente et certainement bien moins traînante et
-embarrassée que celle de Caxton. Du reste, ceux qui voudroient avoir de
-plus complets détails sur cette traduction anonyme pourront en voir
-d’amples fragments transcrits dans un excellent article de la première
-_Retrospective Review_, publiée à Londres il y a une vingtaine
-d’années[92]. La sévérité angloise paroît avoir empêché l’auteur de
-citer les histoires les plus curieuses préférablement à celles dont
-l’honnêteté est la trop unique valeur; mais ces extraits suffisent
-pleinement pour faire juger du mérite de la traduction, et c’est pour
-nous la plus utile partie de leur travail.
-
- [91] Nares, Catalogue of the mss. of the Harleian library, 4 vol.
- in-fº, London, 1808-15; II, p. 208.
-
- [92] Voici le titre exact de cette excellente collection, interrompue
- malheureusement peu de temps après le volume où se trouve l’article
- sur le livre des _Counsels_: The retrospective review, an historical
- and antiquarian magazine, edited by Henry Southern esq., M. A. of
- Trinity college, Cambridge, and Nicholas Harris esq., F. S. A., of
- the Inner Temple, barrister at law in-8º. New series, vol. I, 1827,
- part. II, p. 177-94.--L’article a été analysé dans notre _Revue
- britannique_, 2e série, t. V, 1831, p. 343-61.
-
-La seconde traduction est de Caxton, le plus ancien imprimeur de
-l’Angleterre, et il est curieux de voir le livre de notre auteur être
-une des premières productions de la presse dans un pays étranger. On
-sait quel nombre Caxton a publié de traductions du françois, et il nous
-suffit de le rappeler, car une énumération nous mèneroit beaucoup trop
-loin. Le livre est un in-4º, dont les cahiers, de huit feuillets chacun,
-sont signés aii-niiij. Il commence par une préface du traducteur, qui
-dit avoir entrepris cet ouvrage sur la prière d’une grande dame qui
-avoit des filles; aucun bibliographe anglois n’ayant fait même une
-supposition sur le nom de cette protectrice du travail de Caxton, nous
-ne pouvons qu’imiter leur silence; nous aurions donné cette préface en
-appendice, si on ne pouvoit la voir reproduite dans l’édition des
-_Typographical antiquities_ de Jos. Ames, donnée par Dibdin[93]. Les
-caractères employés par Caxton sont ceux dont on peut voir dans Ames le
-facsimile d’après les chroniques d’Angleterre[94]. C’est ce caractère
-irrégulier, plein de lettres liées entre elles et de mêmes lettres de
-formes différentes, qui apporte plutôt l’idée d’une écriture assez
-incorrecte que d’une impression; elle est très analogue à un facsimile
-donné dans Ames (p. 88) d’une copie manuscrite d’Ovide qu’on attribue à
-Caxton. Après la préface, qui tient le premier feuillet, et la table qui
-en tient trois, vient le texte, qui commence: «Here begynneth the book
-whiche the knyght of the toure[95] made and speketh of many fayre
-ensamples and thenseygnements and techyng of his doughters.» Il se
-termine par la mention suivante: «Here fynysshed the booke which the
-knyght of the Toure made to the enseygnement and techyng of his
-doughters translated oute of frenssh in to our maternall Englysshe
-tongue by me William Caxton, which book was ended and fynysshed the
-first day of Juyn the yere of oure lord m.cccc lxxx iij And emprynted at
-Westmynstre the last day of Janyuer, the first yere of the regne of
-kynge Rychard the thyrd.» On a quelquefois mis à tort ce livre sous la
-date de 1484; l’année 1483 ayant été comprise entre le 30 mars et le 18
-avril, et Edouard IV étant mort le 9 avril 1483, c’est bien cette année
-1483 qui est la première année du règne de Richard III[96].
-
- [93] London, 4 vol. in-4º, 1810, t. 1, nº 27 des Caxton, p. 202-8.
-
- [94] Nº 4 de la planche de Basire portant le nº 8, et placée en face
- de la page 88.
-
- [95] Caxton ne sait pas le nom de Landry.
-
- [96] Dibdin, _Bibliotheca Spenceriana_, nº 857, t. IV, 1815, p. 267-8,
- avoit fait remarquer qu’il falloit s’en tenir à la date de 1483;
- mais sa preuve en étoit que le commencement de l’année suivante
- n’arriva pas avant le 25 mars, ce qui ne s’accorde pas avec les
- tables chronologiques des Bénédictins.
-
-Les exemplaires complets en sont, du reste, assez rares. Ames (1810) ne
-cite que trois exemplaires, celui de lord Spencer, du marquis de
-Blandford et de Sa Majesté; ce dernier est sans doute l’exemplaire
-complet que nous avons vu au British Museum. Il y en auroit encore un
-dans la Bibliothèque publique de Cambridge et deux à la Bodléienne, mais
-imparfaits tous deux d’une feuille. Un exemplaire sur vélin, marqué 5 l.
-5 sh., chez M. Edwards, cat. de 1794, nº 1267, étoit en 1810 chez M.
-Douce; mais ce fut un prix bien vite dépassé; ainsi l’exemplaire de la
-vente de White Knights fut payé 85 livres 1 shilling, et celui de la
-vente de Brandt, en 1807, fut acheté 111 livres 6 shillings pour lord
-Spencer[97].
-
- [97] Cf. _Bibl. Spenceriana._
-
-Quant à la traduction même, elle est d’une incroyable fidélité et d’une
-si naïve exactitude, que, par ses méprises, et il y en a, on pourroit
-reconnoître à coup sûr le manuscrit même suivi par Caxton, et, si on le
-rencontroit, il ne pourroit pas y avoir de doutes sur ce point, tant sa
-phrase est calquée sur son texte, avec un mot à mot si fidèle que la
-pureté de son anglois en souffre le plus souvent. Du reste, on en pourra
-bientôt juger, car M. Thomas Wright, aux publications de qui notre
-ancienne littérature doit autant que l’ancienne littérature de son pays,
-en va publier une réimpression exacte pour le _Warton Club_, dont il est
-un des fondateurs. Si la traduction inédite du British Museum étoit
-complète, il faudroit incontestablement la suivre, à cause de sa
-supériorité sur celle de Caxton. On pourroit prendre le parti de
-composer l’édition pour les trois quarts avec la traduction inédite et
-pour la fin avec Caxton. Cependant la langue des deux traducteurs est si
-différente, qu’en mettant une partie de l’œuvre de l’un à la suite de
-l’œuvre de l’autre, on auroit à craindre d’arriver à un effet trop
-disparate, et, comme le Caxton est introuvable, les bibliophiles
-préféreront peut-être en avoir la reproduction entière.
-
-Enfin j’ajouterai, à propos de l’édition de Caxton, que, si rare qu’elle
-soit maintenant, c’étoit au xvie siècle, en Angleterre, un livre qui
-étoit tout à fait en circulation. J’en donnerai pour preuve ce curieux
-passage du _Book of Husbandry_, publié en 1534 par Sir Anthony
-Fitz-Herbert, qui avoit la charge importante de _lord chief
-justice_[98]. L’appréciation est trop curieuse pour que je ne la
-reproduise pas en entier; parlant de la fidélité qu’une femme et un mari
-doivent avoir dans les achats qu’ils font au marché, il continue: «Je
-pourrois peut-être montrer aux maris diverses façons dont leurs femmes
-les trompent, et indiquer de même comment les maris trompent leurs
-femmes. Mais si je le faisois, j’indiquerois de plus subtiles façons de
-tromperies que l’un ou l’autre n’en savoit auparavant. A cause de cela,
-il me semble meilleur de me taire, de peur de faire comme le chevalier
-de La Tour, qui avoit plusieurs filles, et, par l’affection paternelle
-qu’il leur portoit, écrivit un livre dans une bonne intention, pour les
-mettre à même d’éviter et de fuir les vices et de suivre les vertus. Il
-leur enseigne dans ce livre comment, si elles étoient courtisées et
-tentées par un homme, elles devroient s’en défendre. Et, dans ce livre,
-il montre tant de façons si naturelles dont un homme peut arriver à son
-dessein d’amener une femme à mal, et ces façons pour en venir à leur but
-sont si subtiles, si compliquées, imaginées avec tant d’art, qu’il
-seroit difficile à aucune de résister et de s’opposer au desir des
-hommes. Par cedit livre, il a fait que les hommes et les femmes
-connoissent plus de vices, de subtilités, de tromperies, qu’ils n’en
-auroient jamais connu si le livre n’eût pas été fait, et dans ce livre
-il se nomme lui-même le chevalier de La Tour. Aussi, pour moi, je laisse
-les femmes faire leurs affaires avec leur jugement.»
-
- [98] Je tire le passage, non du livre, nécessairement inconnu à un
- étranger, mais de l’article qui lui est consacré dans la nouvelle
- _Retrospective Review_, London, Russell-Smith, in-8º. Nº 3, May
- 1853, pages 264-73.
-
-Le jugement de lord Fitz-Herbert suffiroit à prouver que Dibdin, pour
-avoir décrit le livre, ne l’avoit pas autrement lu; car, renvoyant, dans
-les additions de Ames (I, 372), à la notice de Legrand d’Aussy, et
-faisant allusion aux passages purement naïfs dont celui-ci fait des
-obscénités, Dibdin ajoutoit qu’il falloit _espérer_ que Caxton avoit
-sauté de pareils passages. Je n’ai pas eu le temps de vérifier le
-Caxton, nous n’en avons pas d’exemplaires en France; mais je répondrois
-à l’avance de son honnêteté de traducteur, qui n’a pas dû se permettre
-le moindre retranchement. Seulement Dibdin, qui avoit le volume à sa
-disposition, auroit pu s’assurer du fait et ne pas en rester à cette
-singulière espérance.
-
-Le livre eut la même fortune en Allemagne qu’en Angleterre: car il en
-parut en 1493 une traduction allemande faite par le chevalier Marquard
-vom Stein. Comme Caxton, il fut plus exact que ne le furent plus tard
-les éditeurs françois, et n’ajouta rien au livre des Enseignements;
-mais, plus heureuse que celle de Caxton, sa traduction fut souvent
-réimprimée. La première édition, in-folio, parut à Bâle, chez Michel
-Furter, sous ce titre: «_Der Ritter vom Turn, von den Exempeln der
-Gotsforcht vñ erberkeit_», c’est-à-dire Le Chevalier de La Tour, des
-exemples de la piété et de l’honneur. En tête se trouve une préface du
-traducteur, mais qui ne contient que des généralités de morale; nous
-ferons remarquer seulement que, peut-être par suite d’une faute
-d’impression ou d’une différence dans un manuscrit, la date de la
-composition du livre n’est plus 1371, mais 1370. Le volume, d’une
-superbe exécution, et dont le British Museum possède un très bel
-exemplaire, a 73 feuillets et est orné de 45 gravures sur bois,
-réellement faites pour l’ouvrage, bien dessinées et bien gravées. Le
-chevalier y est toujours représenté armé de pied en cap, même dans la
-gravure initiale, où il est, idée assez bizarre, représenté endormi au
-pied d’un arbre, pendant que ses deux filles sont debout à côté de lui;
-mais, à part cette singularité, cette suite d’_illustrations_ est tout à
-fait remarquable. Après cette édition, nous citerons les suivantes,
-d’après Ebert[99]: une à Augsbourg, chez Schönsperger, 1498, in-folio;
-une à Bâle, chez Furter, en 1513;--Ebert disant aussi qu’elle a 73
-feuillets et des gravures sur bois, il est possible que ce soit la
-première édition avec une nouvelle date changée, et, dans tous les cas,
-la nouvelle en est une réimpression, où l’on doit retrouver les mêmes
-bois; une à Strasbourg, chez Knoblouch, en 1519, in-4º; enfin une autre
-à Strasbourg, chez Cammerländer, en 1538, in-folio, avec des gravures
-sur bois. Il y en a sans doute eu d’autres éditions; toujours est-il que
-tout récemment, en 1849, le professeur allemand O.-L.-B. Wolff en a fait
-le 8e volume[100] de sa collection de romans populaires qu’il a publiée
-à Leipzig chez Otto Wigand. Le prologue y est plus court, et l’on y
-voit, bien qu’en très petit nombre, quelques histoires nouvelles, celles
-de Pénélope et de Lucrèce, absentes de l’ouvrage original, mais qui
-prouvent que, dans ses éditions successives, la traduction de Marquard
-vom Stein a subi quelques remaniements. Le titre y est devenu: «Un
-miroir de la vertu et de l’honneur des femmes et demoiselles, écrit pour
-l’instruction de ses filles par le très renommé chevalier de La Tour,
-avec de belles et utiles histoires sacrées et profanes.»
-
- [99] Allgemeines bibliographisches Lexikon von Friedrich Adolf Ebert.
- Leipzig, 1821, in-4º, t. I, col. 317, nº 4078.
-
- [100] In-12 de 171 pages.
-
-Ce ne fut qu’en 1514 que parut la première édition françoise, à Paris,
-chez Guillaume Eustace[101]. C’est un in-folio gothique, à deux
-colonnes, de xcv feuillets chiffrés, précédés de 3 feuillets pour le
-titre et la table et suivis d’un feuillet séparé, au recto duquel une
-gravure en bois représentant le pape, l’empereur et le roi de France, et
-au verso la marque de Guillaume Eustace. Cette gravure se trouvoit déjà
-au verso et la marque sur le recto du titre, qui est celui-ci: «Le
-chevalier de la tour et le guidon des guerres, Nouvellement imprimé à
-Paris pour Guillaume Eustace, libraire du roy, Cum puillegio Regis», et
-au bas: «Ilz se vendent en la rue neufue nostre Dame, à lenseigne De
-agnus dei, ou au palais, au troisiesme pilier. Et en la rue
-saint-iacques, à l’enseigne du crescent.» A la fin se trouve cette
-mention: «Cy fine ce présent volume intitulé le chevalier de la tour et
-le guidon des guerres, Imprimé à Paris en mil cinq cens et quatorze, le
-neufiesme iour de novembre. Pour Guillaume Eustace, libraire du roy et
-juré de luniversité, demourant en la rue neufve nostre-dame, à lenseigne
-de agnus dei, ou au palais, en la grant salle du troisiesme pillier,
-près de la chappelle où len chante la messe de mes seigneurs les
-presidens. Et a le Roy, nostre sire, donné audit Guillaume lettres de
-privilege et terme de deux ans pour vendre et distribuer cedit livre
-affin destre remboursé de ses fraiz et mises. Et deffend ledit seigneur
-à tous libraires, imprimeurs et autres du royaulme de non limprimer sus
-painne de confiscation desditz livres et damende arbitraire jusques
-après deux ans passez et acomplis à compter du iour et date cy dessus
-mis que ledit livre a esté acheué d’imprimer.»
-
- [101] La Croix du Maine (_Bibliothèque françoise_, édit. de 1772, I,
- 161 et 277) ne parle que de cette édition, sur la foi de laquelle il
- a dit que le _Guidon des guerres_ étoit de notre auteur.
-
-Le texte des Enseignements, dans cette édition de Guillaume Eustace,
-occupe les feuillets i à lxxii; les feuillets lxxiii à lxxxv sont
-occupés par le livre de Melibée et de Prudence, que l’éditeur a trouvé,
-comme on le voit dans le manuscrit de Londres et celui de Paris (7073¹),
-à la suite de celui dont il s’est servi; mais, avec peu de scrupule et
-pour bien donner au chevalier de La Tour le livre de Mélibée, sur lequel
-nous n’avons rien à dire ici, tant il est maintenant connu, il a écrit
-un raccordement par lequel il met Mélibée dans la bouche du chevalier.
-Enfin, les feuillets lxxxv à xcv offrent le Guidon des guerres «fait par
-le chevalier de La Tour», ouvrage de stratégie qu’un autre
-raccordement[102] de Guillaume Eustace met aussi dans la bouche du
-chevalier. Il formoit probablement la troisième partie du manuscrit
-suivi par Guillaume Eustace, et n’est nullement du chevalier de la
-Tour[103].
-
- [102] Le raccordement est d’autant mieux fait qu’on le fait parler de
- ses fils: «Affin que tous nobles hommes et mesmement vos frères,
- quand ils se trouveront entre vous, en voyant cestuy livre y
- puissent aussi bien que vous prendre quelque doctrine... J’ay,
- touchant le fait des armes, cy en la fin mis ung petit traicté
- appellé le _Guidon des guerres_, lequel jadis je redigeai par
- l’ordonnance de mon souverain seigneur le très chrétien roy de
- France...»
-
- [103] Comme le dit M. P. Paris (_Man. françois_, V, 85-6), il est
- étonnant que les bibliographes n’aient pas remarqué la fausseté
- d’attribution de ces deux ouvrages. Debure (Catal. La Vallière, I,
- 406), cataloguant l’imprimé à la suite d’un ms., avoit, sans nier
- l’attribution, fait remarquer que le _Guidon_ ne se trouvoit pas
- dans celui-ci.
-
-Le texte est orné de gravures sur bois, mais, moins soigneux que
-l’éditeur allemand, Eustace a employé bon nombre de bois tout faits,
-dont quelques uns se rapportent très peu au sujet qu’ils sont destinés à
-présenter aux yeux. Dans les exemplaires sur papier le format est très
-petit in-folio; dans ceux sur vélin, la justification a été réimposée,
-et le volume est plus grand. La Bibliothèque en possède un superbe
-exemplaire, avec 27 miniatures, que M. Van Praët[104] dit avoir passé
-dans les ventes de Pajot, comte d’Onsembray (nº 527, 240 l. 19 s.), de
-Girardot de Préfond (nº 890, 193 l.), de Gaignat (nº 2253, 200 l.), de
-La Vallière (nº 1339, 300 l.), de Mac Carthy (nº 1549, 615 l.). M.
-Brunet (I, 649) paroît traiter comme le même celui qu’il indique comme
-vendu chez Morel Vindé 631 fr., et chez Hibbert, 33 livres, 12 shilings.
-
- [104] Van Praët, Livres sur vélin de la bibliothèque du roi, t. IV, nº
- 388, p. 263-4. Ebert nous apprend qu’il y en avoit aussi un
- exemplaire sur vélin dans l’ancienne bibliothèque d’Augsbourg. Ce
- doit être celui que M. Van Praët indique comme vu par Gercken
- (Reisen, I, 262) et par Hirsching (Reisen, II, 180) chez les frères
- Veith, à Augsbourg. Un troisième exemplaire devroit s’en trouver
- dans la bibliothèque de Genève (Van Praët, 264).
-
-Comme texte, il faut reconnoître, à la louange de Guillaume Eustace,
-que, pour un éditeur du seizième siècle, il pourroit avoir fait bien
-plus de modifications. Le prologue est beaucoup moins en vers,
-l’orthographe est modernisée; mais le texte a certainement été plus
-respecté qu’il ne l’étoit d’ordinaire à cette époque. La seconde
-impression, qui doit cependant avoir été faite sur celle-ci, est au
-contraire pleine de fautes grossières, à ce que me dit un juge très
-compétent, qui l’a eue entre les mains. Elle est in-4º de 208 pages, y
-compris 6 pages de table. Elle a un frontispice représentant un
-chevalier armé, un genou en terre, et a pour titre: «S’ensuit le
-chevalier de La Tour et le Guidon des guerres, avec plusieurs autres
-belles exemples, imprimés nouvellement par la veuve Jehan
-Trepperel[105].» M. Brunet, qui la dit gothique et nous apprend qu’elle
-a été vendue, chez Heber, 6 livres 15 shillings, ajoute «et Jehan
-Jehannot», après le nom de la veuve Trepperel. M. Bertin en possédoit un
-exemplaire qui, à sa vente (1853, nº 123), a été adjugé au prix de 780
-fr.
-
- [105] _Bulletin du Bibliophile_, 1re série, nº 14, février 1835, p.
- 11, nº 1379.
-
-Après avoir examiné successivement, comme je l’avois promis, la
-biographie et l’œuvre du chevalier, ainsi que les manuscrits et les
-éditions de son livre, je lui laisse enfin la parole, en m’excusant de
-la longueur à laquelle ces développements sont arrivés. Mais si, dans un
-travail d’ensemble sur notre ancienne littérature, l’ouvrage du
-chevalier de La Tour peut n’être cité qu’en passant, tous les
-renseignements qui s’y rapportent devoient être réunis dans un essai qui
-lui est spécialement consacré et qui se trouve en tête de son livre.
-
-
-
-
-Cy commence la table du livre intitulé du chevalier de la Tour, qui fut
-fait pour l’enseignement des femmes mariées et à marier.
-
-
- Le premier chappitre contient le prologue. 1
- Le second chappitre parle de ce que on doit faire quant on
- s’esveille. 6
- Le tiers chappitre parle de deux chevaliers qui amoient deux
- suers. 7
- Le quart chappitre parle d’une damoiselle que un seigneur vouloit
- violer. 9
- Le quint, que on doit faire quant on est levé. 10
- Le VIe, de deux filles d’un chevalier, dont l’une estoit devotte et
- l’autre gourmandoit. 12
- Le VIIe, comment les femmes et les filles doivent jeuner. 14
- Le VIIIe, d’une folle femme qui chéy en un puis. 16
- Le IXe, d’une bourgeoise qui mouru et n’avoit osé confessié son
- pechié. 19
- Le Xe, comment toutes femmes doivent être courtoises. 22
- Le XIe, comment elles se doyvent contenir sans virer la teste çà ne
- là. 24
- Le XIIe, de la fille du roy de Dannemarche, qui perdit le roy
- d’Angleterre par sa folle contenance. 25
- Le XIIIe, de celle que le chevalier de la Tour refusa pour sa legière
- manière. 28
- Le XIIIIe chappitre parle comment la fille du roy d’Arragon par sa
- folle manière perdy le roi d’Espaigne. 30
- Le XVe, de celles qui estrivent les unes aux autres. 32
- Le XVIe, de celle qui menga l’anguille. 35
- Le XVIIe, comment nulle femme ne doit estre jalouse. 36
- Le XVIIIe, de la bourgeoise qui se fist ferir par son oultraige. 40
- Le XIXe, de celle qui sailly sus la table. 41
- Le XXe, de celle qui donna la chair aux chiens. 44
- Le XXIe, du debat qui fut entre le sire de Beaumanoir et une
- dame. 46
- Le XXIIe, comment il fait perilleux à estriver à gens sçavans, et
- parle de la dame qui prist tençon au mareschal de Clermont. 50
- Le XXIIIe, de Bouciquaut et des trois dames. 51
- Le XXIIIIe, de trois autres dames qui vouldrent tuer un
- chevalier. 54
- Le XXVe, de celles qui vont voulentiers aux joustes et aux
- pelerinaiges. 55
- Le XXVIe chappitre parle de celles qui ne veullent vestir leurs bonnes
- robes aux festes. 58
- Le XXVIIe parle de la suer saint Bernart. 61
- Le XXVIIIe, de celles qui ne font que gengler à l’eglise. 63
- Le XXIXe, de saint Martin de Tours et de saint Brice et du
- dyable. 65
- Le XXXe, de celle qui perdy à ouir la messe. 66
- Le XXXIe, d’une dame qui employoit le quart du jour pour soy
- appareiller. 70
- Le XXXIIe de celles qui oyent voulentiers la messe. 71
- Le XXXIIIe, de la bonne contesse qui tous les jours vouloit ouir trois
- messes. 72
- Le XXXIIIIe chappitre parle de celles qui vont en pelerinaiges sans
- devocion. 73
- Le XXXVe, de ceulx qui firent fornication en l’eglise. 80
- Le XXXVIe, du moine qui fist fornication en l’eglise. 81
- Le XXXVIIe, des mauvais exemplaires et des malices de ce monde. 82
- Le XXXVIIIe, des bons exemplaires du monde. 83
- Le XXXIXe, de Eve notre première mère et de ses folies. 85
- Le XLe chapitre contient la tierce folie de Eve. 88
- Le XLIe fait mention de la quarte folie de Eve. 89
- Le XLIIe, la quinte folie. 90
- Le XLIIIe, la VIe folie. 91
- Le XLIIIIe, la VIIe folie. 93
- Le XLVe, la VIIIe folie. 94
- Le XLVIe, la IXe folie. 96
- Le XLVIIe, d’un saint preudomme evesque qui prescha sur les
- cointises. 98
- Le XLVIIIe, de celles qui cheyrent en la boue. 100
- Le XLIXe, d’une damoyselle qui portoit haulx cuevre chiefs. 102
- Le Le parle d’un chevalier qui eut trois femmes et comment sa première
- femme fut dampnée. 105
- Le LIe, de la seconde femme du chevalier et comment elle fut
- sauvée. 107
- Le LIIe, de la tierce femme du chevalier et des tourmens qu’elle
- souffry. 109
- Le LIIIe, d’une grant baronnesse et des tourmens que l’ennemy lui
- fist. 111
- Le LIIIIe parle de la femme Loth. 113
- Le LVe chappitre parle des filles Loth. 115
- Le LVIe parle de la fille Jacob. 117
- Le LVIIe, de Thomar, la femme Honnan. 118
- Le LVIIIe, de la femme du prince Pharaon. 120
- Le LIXe, des filles de Moab. 122
- Le LXe, de la fille de Madian. 123
- Le LXIe, de Thomar, la fille du roy David. 125
- Le LXIIe, d’un bon homme qui estoit cordier. 126
- Le LXIIIe parle du pechié d’orgueil et de Apemena la royne de
- Surye. 132
- Le LXIIIIe chappitre parle de la royne Vastis. 134
- Le LXVe, de la femme de Aman. 136
- Le LXVIe chappitre parle de la royne Gesabel. 138
- Le LXVIIe, de Athalia, la royne de Jherusalem, et de Bruneheust, la
- royne de France. 140
- Le LXVIIIe chapitre parle d’envie, et de Marie, la suer Moyse. 142
- Le LXIXe parle des femmes Archaria. 143
- Le LXXe parle de convoitise et de Dalida, la femme Sampson. 144
- Le LXXIe chappitre parle de courroux et d’une damoyselle de
- Bethleem. 146
- Le LXXIIe chappitre parle d’une dame qui ne vouloit venir au mandement
- à son seigneur. 148
- Le LXXIIIe chappitre parle de flatterie. 149
- Le LXXIIIIe chappitre parle de descouvrir le conseil de son
- seigneur. 151
- Le LXXVe chappitre parle de desdaing, et de Michol, la femme
- David. 153
- Le LXXVIe chappitre parle de soy pignier devant les gens. 154
- Le LXXVIIe chappitre parle de fole requeste et puis de la mère David,
- et après de la duchesse d’Athènes. 155
- Le LXXVIIIe chappitre parle de trayson. 156
- Le LXXIXe chapitre parle de rappine. 157
- Le IIIIxxe chappitre parle de patience, et de Anna, la femme Thobie,
- et puis de la femme Job. 158
- Le IIIIxx et Ie chappitre parle de laissier son seigneur et de
- Herodias que le roy Herodes fortray à son frère. 161
- Le IIIIxxIIe chappitre. Cy laisse à parler des mauvaises femmes, et
- parlera des bonnes et de leur bon gouvernement, et comment
- l’escripture les loue; et premièrement de Sarra, la femme de
- Abraham. 162
- Le IIIIxxIIIe chappitre parle de Rebecca. 163
- Le IIIIxxIIIIe chappitre parle de Lia, la femme Jacob. 165
- Le IIIIxxVe chappitre parle de Rachel. 167
- Le IIIIxxVIe chappitre parle de la royne de Chippre. 168
- Le IIIIxxVIIe chappitre parle de la vertu de charité et de la fille du
- roy Pharaon. 169
- Le IIIIxxVIIIe chappitre parle d’une bonne femme de Jherico, appellée
- Raab, et puis de saincte Anataise, et puis de saincte
- Arragonde. 171
- Le IIIIxxIXe chappitre parle d’abstinence et parle du père et de la
- mère Sampson. 174
- Le IIIIxxXe chappitre parle de aprendre sagesce et clergie. 176
- Le IIIIxxXIe chappitre parle de Ruth. 179
- Le IIIIxxXIIe chappitre parle de soustenir son seigneur. 180
- Le IIIIxxXIIIe chappitre parle de adoulcir l’ire de son
- seigneur. 182
- Le IIIIxxXIIIIe chappitre parle de querre conseil. 183
- Le IIIIxxXVe chappitre parle d’une preude femme. 185
- Le IIIIxxXVIe chappitre parle de Sarra, la femme Thobie. 187
- Le IIIIxxXVIIe chappitre parle de la royne Hester. 189
- Le IIIIxxXVIIIe chappitre parle de Susanne, la femme Joachim. 191
- Le IIIIxxXIXe chappitre. Cy commence à parler des femmes du nouvel
- testament, et premierement de saincte Helizabeth, mère de saint
- Jehan Baptiste. 193
- Le centiesme chappitre parle de saincte Marie Magdaleine. 194
- Le CIe chappitre parle de deux bonnes dames, femmes à
- mescréans. 196
- Le CIIe chappitre parle de saincte Marthe, suer à la
- Magdaleine. 197
- Le CIIIe chappitre parle des bonnes dames qui plouroyent après nostre
- seigneur quant il portoit la croix. 199
- Le CIIIIe chappitre parle de pechié d’yre et puis d’une bourgoyse qui
- ne vouloit pardonner ce que une femme luy avoit meffait. 201
- Le CVe chappitre parle comment les dames doyvent venir à l’encontre de
- leurs amis quant ilz les viennent veoir à leur hostel. 204
- Le CVIe chappitre parle de l’exemple de pitié et comment un chevalier
- fist champ de bataille, pour une pucelle delivrer de mort. 206
- Le CVIIe chappitre parle des trois Maries. 208
- Le CVIIIe chappitre parle du saige. 210
- Le CIXe chappitre parle de Nostre-Dame. 212
- Le CXe chappitre parle de l’umilité Nostre-Dame. 214
- Le CXIe chappitre parle de la pitié Nostre-Dame. 216
- Le CXIIe chappitre parle de la charité Nostre-Dame. 218
- Le CXIIIe chappitre parle de la royne Jehanne de France. 220
- Le CXIIIIe chappitre parle de plusieurs dames vefves. 221
- Le CXVe chappitre parle d’un simple chevalier qui espousa une grant
- dame. 224
- Le CXVIe chappitre parle de bonne renommée. 225
- Le CXVIIe chappitre parle comment on doit croire les anciens. 227
- Le CXVIIIe chappitre parle des anciennes coustumes. 229
- Le CXIXe chappitre parle comment nostre Seigneur loue les bonnes
- femmes. 233
- Le VIxx chappitre parle de la fille d’un chevalier qui perdy à estre
- mariée par sa cointise. 236
- Le VIxxIe chappitre parle de messire Fouques de Laval qui alla veoir
- s’amie. 239
- Le VIxxIIe chappitre parle des Gallois et des Galloises. 241
- Le VIxxIIIe chappitre parle comment on ne doit pas croyre trop
- legierement. 244
- Le VIxxIIIIe chappitre parle du debat qui fut entre le chevalier de
- Latour et sa femme sur le fait de amer par amour. 246
- Le VIxxVe chappitre parle de la dame qui esprouva l’hermite. 266
- Le VIxxVIe chappitre parle d’une dame qui estoit riche
- avaricieuse. 271
- Le VIxxVIIe chappitre parle d’une dame honnourable. 274
- Le VIxxVIIIe chappitre parle des trois enseignements que Cathon dist à
- Cathonnet, son filz, et comment Cathon essaya sa femme. 277
-
-Cy fine la table du livre composé par le chevalier de la Tour.
-
-
-
-
-LE LIVRE
-
-DU
-
-CHEVALIER DE LA TOUR
-
-
-
-
-Cy commence le livre du chevalier de La Tour pour l’enseignement de ses
-filles.
-
-Et premierement le Prologue.
-
-
-L’an mil trois cens soixante et onze, en un jardin estoye sous l’ombre,
-comme à l’issue d’avril, tout morne et tout pensiz: mais un pou me
-resjouy du son et du chant que je ouy de ces oysillons sauvaiges qui
-chantoyent en leurz langaiges, le merle, la mauvis et la mesange, qui au
-printemps rendoient louanges, qui estoient gaiz et envoisiez. Ce doulz
-chant me fit envoisier et mon cuer sy esjoir que lors il me va souvenir
-du temps passé de ma jeunesce, comment amours en grant destresce
-m’avoient en ycellui temps tenu en son service, où je fu mainte heure
-liez et autre dolant, si comme elle fait à maint amant. Mès tous mes
-maulx me guerredonna pour ce que belle et bonne me donna, qui de honneur
-et de tout bien sçavoit et de bel maintien et de bonnes mœurs, et des
-bonnes estoit la meillour, se me sembloit, et la fleur. En elle tout me
-delitoye; car en cellui temps je faisoye chançons, laiz et rondeaux,
-balades et virelayz, et chans nouveaux, le mieulx que je savoye. Mais la
-mort qui tous guerroye, la prist, dont mainte douleur en ay receu et
-mainte tristour. Si a plus de xx ans que j’en ay esté triste et doulent.
-Car le vray cuer de loyal amour, jamais à nul temps ne à nul jour, bonne
-amour ne oubliera et tous diz lui en souviendra.
-
-Et ainsi, comme en cellui temps je pensoye, je regarday emmy la voye, et
-vy mes filles venir, desquelles je avoye grant desir que à bien et à
-honneur tournassent sur toutes riens; car elles estoyent jeunes et
-petites et de sens desgarnies. Si les devoit l’en tout au commencement
-prendre à chastier courtoisement par bonnes exemples et par doctrines,
-si comme faisoit la Royne Prines, qui fu royne de Hongrie, qui bel et
-doulcement sçavoit chastier ses filles et les endoctriner, comme contenu
-est en son livre. Et pour ce, quant je les vy vers moy venir, il me va
-lors souvenir du temps que jeune estoye et que avecques les compaignons
-chevauchoie en Poitou et en autres lieux. Et il me souvenoit des faiz et
-des diz que ilz me recordoient que ilz trouvoient avecques les dames et
-damoyselles que ilz prioient d’amours; car il n’estoit nulz jours que
-dame ou damoiselle peussent trouver que le plus ne voulsissent prier,
-et, sy l’une n’y voulsist entendre, l’autre priassent sans attendre. Et
-se ilz eussent ou bonne ou male responce, de tout ce ne faisoyent-ilz
-compte; car paour ne honte n’en avoient, tant en estoient duiz et
-accoustumez, tant estoyent beaux langagiers et emparlez. Car maintes
-foiz vouloient partout desduit avoir, et ainsi ne faisoient que decevoir
-les bonnes dames et demoiselles, et compter partout les nouvelles, les
-unes vraies, les aultres mençonges, dont il en advint mainte honte et
-maint villain diffame sanz cause et sanz raison. Et il n’est ou monde
-plus grant trayson que de decevoir aucunes gentilz femmes, ne leur
-accroistre aucun villain blasme; car maintes en sont deceues par les
-grans seremens dont ilz usent. Dont je me débaty maintes foys à eulx et
-leur disoie: «Comment estes-vous telz qui ainsi souvent vous parjurez?
-car à nulle, forz à une, tendre ne devez.» Mais nulz n’y mettroit arroy,
-tant sont plains de desarroy. Et, pour ce que je vis celuy temps dont je
-doubte que encore soit courant, je me pensay que je feroye un livret, où
-je escrire feroye les bonnes meurs des bonnes dames et leurs biens faiz,
-à la fin de y prendre bon exemple et belle contenance et bonne manière,
-et comment pour leurs bontés furent honnourées et louées et seront aussi
-à tousjoursmaiz pour leurs bontés et leurs biens faiz, et aussi par
-celle manière feray-je escrire, poindre, et mettre en ce livre le
-mehaing des maulvaises deshonnestes femmes, qui de mal usèrent et eurent
-blasmes, à fin de s’en garder du mal où l’en pourroit errer comme celles
-qui encore en sont blasmées, et honteuses et diffamées. Et pour cestes
-causes que j’ay dessus dictes, je pensay que à mes filles, que je véoie
-petites, je leur feroye un livret pour aprendre à roumancer, affin que
-elles peussent aprendre et estudier, et veoir et le bien et le mal qui
-passé est, pour elles garder de cellui temps qui à venir est. Car le
-monde est moult dangereux et moult envyeulx et merveilleux; car tel vous
-rit et vous fait bel devant qui par derrière s’en va bourdant. Pour ce
-forte chose est à congnoistre le monde qui à present est, et pour cestes
-raysons que dict vous ay, du vergier je m’en alay et trouvay enmy ma
-voye deux prestres et deux clers que je avoye, et leur diz que je
-vouloye faire un livre et un exemplaire pour mes filles aprandre à
-roumancier et entendre comment elles se doyvent gouverner et le bien du
-mal dessevrer. Si leur fiz mettre avant et traire des livres que je
-avoye, comme la Bible, Gestes des Roys et croniques de France, et de
-Grèce, et d’Angleterre, et de maintes autres estranges terres; et
-chascun livre je fis lire, et là où je trouvay bon exemple pour
-extraire, je le fis prendre pour faire ce livre, que je ne veulx point
-mettre en rime, ainçoys le veulz mettre en prose, pour l’abrégier et
-mieulx entendre, et aussi pour la grant amour que je ay à mes enfans,
-lesquelz je ayme comme père les doit aimer, et dont mon cuer auroit si
-parfaite joye se ils tournoyent à bien et à honnour en Dieu servir et
-amer, et avoir l’amour et la grace de leurs voysins et du monde. Et pour
-ce que tout père et mère selon Dieu et nature doit enseignier ses enfans
-et les destourner de male voye et leur monstrer le vray et droit chemin,
-tant pour le sauvement de l’ame et l’onnour du corps terrien, ay-je fait
-deux livres, l’un pour mes filz et l’autre pour mes filles, pour
-aprendre à rommancier, et en aprenant ne sera pas que il ne retiengnent
-aucune bonne exemplaire, ou pour fouir au mal ou pour retenir le bien;
-car il sera mie que aucunes foiz il ne leur en souviengne d’aucun bon
-exemple ou d’aucun bon enseignement, selonc ce qu’ilz cherront en taille
-d’aucuns parlans sur celles matières.
-
-
-
-
-Le premier Chappitre.
-
-
-Et c’est moult belle chose et moult noble que de soy mirer ou mirouoir
-des anciens et des anciennes histoires qui ont été escriptes de nos
-ancesseurs pour nous monstrer bons exemples et pour nous advertir comme
-nous véons le bien fait que ilz firent, ou de eschever le mal comme l’en
-puet veoir que ilz eschevèrent. Sy parlay ainsy et leur diz: Mes chières
-filles, pour ce que je suiz bien vieulx et que j’ay veu le monde plus
-longuement que vous, vous veuil-je monstrer une partie du siècle, selon
-ma science qui n’est pas grant; mais la grant amour que j’ay à vous, et
-le grant desir que j’ay que vous tournez vos cuers et vos pensées à Dieu
-craindre et servir, pour avoir bien et honneur en ce monde et en
-l’autre, car pour certain tout le vray bien et honneur, garde et
-honesteté de homme et de femme vient de luy et de la grace de son saint
-esperit, et si donne longue vie et courte ès choses mondaines et
-terriennes, telles comme il luy plaist, car du tout chiet à son plaisir
-et à son ordonnance, et aussy guerredonne tout le bien et le service que
-on luy a fait à cent doubles, et pour ce, mes chières filles, fait-il
-bon servir tel seigneur, qui à cent doubles rent et guerredonne.
-
-
-
-
-Cy parle de ce qu’on doit faire quand on est levé.
-
-Le second Chappitre.
-
-
-Et pour ce la première œuvre et labeur que homme ne femme doit faire, si
-est entrer et dire son service; c’est à entendre que, dès ce que on
-s’esveille, alors le recongnoistre à seigneur et à createur, c’est
-assavoir dire ses heures et oroysons, et, se ilz sont clers, luy rendre
-graces et louenges, comme de dire: Laudate Dominum, omnes gentes,
-benedicamus patrem et filium, et dire choses qui rendent graces et
-mercis à Dieu; car plus haulte et saincte chose est de gracier et
-mercier Dieu que le requerre, car requerre demande don ou guerredon, et
-rendre graces et louenges est service et le mestier des anges, qui
-touzjours rendent graces à Dieu, honneur et louanges; car Dieu fait
-mieulx à gracier et mercier que à requerre, pour ce que il scet mieulx
-qu’il fault à homme et à femme que ils ne scevent eulx meismes. Après le
-doit l’en prier pour les mors avant que l’en s’endorme, et aussi les
-mors prient Dieu pour ceulx qui prient pour eulx, et non oublier la
-doulce vierge Marie, qui jour et nuit prie pour nous, et soy recommander
-à ses sains et à ses sainctes, et ce fait, l’on se puet bien endormir;
-car ainsi l’en le doit faire, toutes foys que l’en s’esveille, et ne
-doit l’en pas oublier les mors. Je vous en diray un exemple comment il
-est bon de prier Dieu et gracier pour les morts toutes les foiz que l’on
-s’esveille.
-
-
-
-
-De deux chevaliers qui amoient deux suers.
-
-Chappitre IIIe.
-
-
-Comme il est contenu ès histoires de Constantinnoble que un empereur
-avoit deux filles, dont la plus juenne estoit de bonnes meurs, et amoit
-Dieu et le adouroit, toutes foiz qu’elle s’esveilloit, et prioit pour
-les mors. Si couchoient en un lict elle et sa suer ainsnée, et quant
-l’ainsnée s’esveilloit, et elle ouoit à sa suer dire ses heures, elle
-s’en mocquoit et l’en bourdoit, lui disoit que elle ne la laissoit
-dormir. Dont il advint que jonnesse et la grant aaise où elles estoient
-nourries leur fist amer deux chevalliers frères, moult beaux et moult
-gens, et tant durèrent leurs plaisirs et leurs amours qu’elles se
-descouvrirent l’une à l’autre de leurs amourettes, et tant qu’elles
-mistrent aux deux chevalliers certaines heures pour venir à elles par
-nuit privéement. Et quant celui qui devoit venir à la plus juenne cuida
-entrer entre les courtines, il lui sembla qu’il veist plus de mille
-hommes en suaires qui estoient environ la demoiselle. Si en eut si grant
-hideur et si grant paour qu’il en fut tous effrayez, dont la fièvre le
-prist et fut malades au lit. Maiz à l’autre chevalier ne avint pas
-ainsi, car il entra entre les courtines et ençainta la fille ainsnée de
-l’Empereur. Et quant l’Empereur sceut quelle fut grosse, il la fist
-noyer par nuit et le chevalier fist escorchier. Et ainsi par celui faulx
-delit morurent tous deux. Maiz l’autre fille fut sauvée par ainsi comme
-je vous ay dit et diray. Quant vint à lendemain l’en disoit par tout que
-le chevalier estoit malade au lit; celle par qui le mal lui fust prins
-le vint veoir et lui demanda comment le mal lui estoit prins. Si luy en
-dist la verité, comment il se cuida bouter ès courtines, et il vit à
-merveille grant nombre de gens en suaires environ elle, dont, ce
-dist-il, si grant paour et hideur me print que a pou que je n’enraigay,
-et encores en suis-je tout effrayé. Et quant la damoiselle oyst la
-verité, si en fust toute esmerveillée, et mercia Dieu moult humblement,
-qui sauvée l’avoit d’estre périe et deshonourée, et dès là en avant elle
-aoura et loua Dieu toutes foiz qu’elle s’esveilla et pria moult
-doucement pour les mors plus que devant, et se tint chastement et
-nettement, et ne demeura gaires que un grant roy de Grèce la fist
-demander à son père, et il luy donna, et fust depuis bonne dame et de
-notte, et de moult grant renommée. Et ainsi fut sauvée pour aourer et
-gracier Dieu et pour prier pour les deffuncts. Et sa suer ainsnée, qui
-se mocquoit et se bourdoit, elle fut morte et deshounorée, et pour ce,
-mes chières filles, souviengne vous de cest exemple, toutes foiz que
-vous esveillerez, et ne vous endormez jusques à ce que vous ayez prié
-pour les deffuns comme faisoit la fille l’empereur.
-
-Et encores vouldroye-je que vous sceussiez l’exemple d’une damoiselle
-que un grant seigneur vouloit avoir, par beau ou par laist, à faire sa
-voulenté et son fol plaisir.
-
-
-
-
-Cy parle d’une damoiselle que un grant seigneur vouloit violer.
-
-Chappitre IIIIe.
-
-
-Dont il advint que cellui seigneur la fist espier en un jardin où elle
-estoit reposte et mucée pour la paour de lui. Si estoit en un fort
-buisson et disoit vigilles des mors, et le grant seigneur par ses espies
-entra ou jardin et la vist. Si cuida tantost accomplir son fol delit;
-mais, quant il cuida touchier à elle, il lui sambla qu’il veist plus de
-x mil hommes ensepveliz qui la gardoyent. Si eut paour et s’en tourna en
-fuyant et lui manda que, pour certain, jamaiz il ne la poursuivroit de
-tel fait, et qu’elle avoit trop grant compaignie à la garder. Et depuis
-parla avecques elle et lui demanda qui estoit la grant compaignie qui
-estoit avec elle de gens ensepveliz; et elle lui dist qu’elle ne savoit,
-fors que à ceste heure que il vint elle disoit vigille des mors. Sy
-pensa bien que ce furent ceulx qui la gardoient. Et pour ce est bel
-exemple de prier pour eulx à toutes heures.
-
-
-
-
-Cy parle de ce que on doit faire quand on se liève.
-
-Chappitre Ve.
-
-
-Belles filles, quant vous prendrés à vous lever, si entrez au service du
-hault seigneur et commanciés vos heures. Ce doit estre vostre premier
-labeur et vostre premier fait, et, quant vous les dirés, dictes-les de
-bon cuer et ne pensez point ailleurs que vous puissiez; car vous ne
-pourriez aler deux chemins à un coup, ou vous yrez l’un, ou vous yrez
-l’autre. Ainsi est-il du service de Dieu. Car, si comme dit le saige en
-sa sapience, autant vault celui qui oit et riens n’entent comme celluy
-qui chasce et riens ne prent; et, pour tant, cellui qui pense ès choses
-terriennes, et dit paternostres et oroisons qui touchent choses
-celestielles, c’est un fait contraire et une chose qui riens ne
-prouffite; ce n’est fors que à mocquer Dieu, et pour ce dit la Saincte
-Escripture que la briefve oroison perce le ciel. Mais c’est à entendre
-que plus vault une briefve oraison courte dicte de bon cuer et
-devotement que unes grandes heures et longues et penser ailleurs, ou que
-autres qui parlent d’aucunes choses leurs heures disant. Mais toutes
-voyes qui plus en dist devottement et plus vault et en a l’en plus de
-merittes. Et encores dist la Saincte Escripture que, tout ainsi comme la
-doulce rousée d’avril et de may plaist à la terre et l’adoulcist, et la
-fait germer et fructifier, tout ainsi plaisent les heures et les
-oroisons à Dieu, dont vous trouverez, en plusieurs lieux et legendes des
-sains confesseurs, des vierges et des saintes dames, qu’ilz faisoient
-leurs litz de sermens de vigne et se couchoient dessus pour moins dormir
-et avoir moins de repos, pour plus souvent et menu eulx esveillier pour
-entrer en oroisons, et ou service de Dieu ilz estoient jour et nuit, et
-pour cellui service et labeur acquièrent la gloire de Dieu, dont il
-monstre au monde appertement que ilz sont avecques luy en sa sainte
-joye, pour ce que il fait pour eulx grans miracles et evidens; car ainsi
-guerredonne Dieu le service que l’en lui fait à cent doubles comme j’ay
-dit dessus, et pour ce, belles filles, dictes vos heures de bon cuer et
-devotement sans penser ailleurs, et gardés que vous ne desjeunés jusques
-à ce que vous ayés dictes vos heures de bon cuer; car cuer saoul ne sera
-jà humble ne devot. Après gardez que vous oyez toutes les messes que
-vous pourrez ouir, car grant bien de Dieu vous avenra, et sy est bonne
-et saincte chose et contenance, dont je vous diray un exemple sur celle
-matière.
-
-
-
-
-Cy parle de deux filles d’un chevalier, dont l’une estoit devotte et
-l’autre gourmandoit.
-
-Chappitre VIe.
-
-
-Un chevalier estoit qui avoit deux filles. L’une estoit de sa première
-femme, et l’autre de la seconde. Celle de la première étoit à merveilles
-devote, ne jamais ne mangast jusques à tant qu’elle eust dictes ses
-heures toutes et ouyes toutes les messes qu’elle pouvoit oïr. Et l’autre
-fille estoit sy chiere tenue et sy couvée que l’on lui laissoit faire le
-plus de sa voulenté, que, dès si tost qu’elle avoit ouye une petite
-messe et dictes deux paternostres ou trois, elle s’en venoit en la garde
-robe et là mengoit la souppe au matin ou aucune lescherie, et disoit que
-la teste lui faisoit mal à jeuner. Mais ce n’estoit que mauvaise
-amorson, et aussy quant son père et sa mère estoient couchiez, il
-convenoit qu’elle mangast aucun bon morsel d’aucune bonne viande. Si
-mena ceste vie tant, qu’elle fust mariée à un chevalier saige et
-malicieux. Dont il advint que au fort son seigneur sceust sa manière,
-qui estoit mauvayse pour le corps et pour l’ame; si luy montra moult
-doulcement et par plusieurs foiz que elle faisoit mal de telle vie
-mener. Mais oncques ne s’en voult chastier, pour beau parler que l’en
-luy sceust faire. Dont il advint une fois qu’il avoit dormy un sompne,
-si tasta delez lui et ne la trouva pas; si en fut yriés, et se leva de
-son lit en un mantel fourré de gris et entra en une garde robe, où sa
-femme estoit, le clavier et deux varlez; et mangoient et rigoloient
-tellement que l’en n’ouyst pas Dieu tonner, tant demenoient et jouoient
-hommes et femmes ensemble. Et le seigneur, qui regarda tout celluy
-arroy, en fut durement yrés; si tenoit un baston pour ferir un de ses
-varlez, qui tenoit rebrassée une des femmes de chambre, et fery sur le
-varlet de ce baston qui fust sec, duquel en sailli une esclice en l’ueil
-de sa femme, qui estoit delez luy, en telle manière qu’elle eut l’ueil
-crevé par celle mesaventure et par celle mescheance. Si luy messéoit
-trop à estre borgne, et la prist le seigneur en telle hayne qu’il se
-avilla et mist son cuer ailleurs, en telle manière que leur mesnage alla
-à perdicion du tout. Cest fait leur advint pour la mauvaise ordenance de
-sa femme, qui accoustumée s’estoit à vivre dissoluement et
-desordonnéement le matin et le soir. Dont le plus de mal sy vint devers
-elle, comme en perdre son oeil et l’amour de son seigneur, dont elle en
-fust en mauvais mesnaige. Et pour ce fait-il bon dire toutes ses heures
-et oyr toutes les messes à jeun, et soy acoustumer à vivre sobrement et
-honestement, car tout ne chiet que par accoutumance et à l’usaigier,
-comme le prouverbe du saige dit:
-
- Mettez poulain en ambléure,
- Il la tendra tant comme il dure.
-
-Si comme il advint à sa sueur. Elle se acoustuma en sa jonnesse à servir
-Dieu et l’Église, comme dire ses heures devottement et ouyr toutes les
-messes à jeun, et pour ce il advint que Dieu l’en guerredonna et lui
-donna un bon chevalier riche et puissant, et vesqui avecques luy ayse et
-honnorablement. Sy avint que leur père, qui moult estoit proudomme, les
-ala veoir toutes deux; si trouva chiez l’une grans honneurs et grans
-richesses et y fut receu moult honnorablement, et chiez l’autre, qui
-avoit l’eueil trait, il y trouva l’arroy et le gouvernement nice et
-malostru. Dont, quant il fu revenuz à son hostel, il compta tout à sa
-femme et lui reproucha qu’elle avoit perdue sa fille, tant l’avoit
-couvée et nourrie chierement, et lui avoit laissié la resne trop longue
-en lui laissant faire toute sa voulenté, par quoy elle estoit en dure
-partie. Et par cest exemple est bon de servir Dieu et ouir toutes les
-messes que l’on puet oyr à jeun, et prendre en soy honneste vie, de
-boire et de mangier ès droictes heures d’entour prime et tierce, et de
-souper à heure convenable, selon le temps; car telle vie, comme vous
-voudrez tenir et user en vostre jonnesce, tenir et user la vouldrez en
-vostre vieillesce.
-
-
-
-
-Cy parle comment toutes les femmes doivent juner.
-
-Chappitre VIIe.
-
-
-Après, mes chières filles, vous devrez jeuner, tant comme vous serez à
-marier, trois jours en la sepmaine pour mieux donter votre chair, que
-elle ne s’esgaye trop, pour vous tenir plus nettement et saintement en
-service de Dieu, qui vous gardera et guerredonnera au double, et, se
-vous ne pouvez jeuner les trois jours, au moins jeunez au vendredi en
-l’onneur du précieux sanc et de la passion Jhesucrist que il souffry
-pour nous, et, se vous ne le jeunez en pain et en yaue, au moins n’y
-mengiez point de chose qui preingne mort, car c’est moult noble chose,
-comme j’ay ouy racompter à un chevalier qui ala en une bataille de
-Crestiens et des Sarrasins. Il advint que uns crestiens ot la teste
-coupée d’une gisarme toute dessevrée du corps; mais la teste sy crioit
-et demandoit confession, tant que le prestre vint, qui la confessa et
-lui demanda par quelle mérite c’estoit que elle pouvoit parler sans le
-corps, et la teste lui repondit que nul bien n’estoit fait à Dieu qu’il
-n’empétrast grace, et qu’il s’estoit gardé le mercredi de mengier char
-en l’onneur du filz de Dieu qui y fut vendu, et le vendredy il ne
-mengoit de chose qui prensist mort, et pour ce service Dieu ne vouloit
-pas qu’il feust dampné ne que il morust en un pechié mortel, dont il ne
-s’estoit pas confessé. Si est bon exemple qu’il se fait bon garder de
-mengier chose qui prengne mort au vendredi. Et après, belles filles,
-fait bon jeuner le samedy en l’onneur de Notre-Dame et de sainte
-virginité qu’elle vous veuille empétrer grace à garder nettement vostre
-virginité et vostre chasteté à la gloire de Dieu et à l’onneur de voz
-ames, et que mauvaise temptacion ne vous maistroye. Et si est moult
-bonne chose et moult noble de jeuner l’un des deux jours en pain et en
-yaue, qui est grant victoire contre la chair et moult sainte chose. Et
-si vous dy pour vérité que il ne chiet que à vostre voulenté et de vous
-y accoustumer; car tout ne chiet que par accoutumance de dire ses
-heures, d’oir la messe et le service de Dieu, de jeuner et de faire
-saintes œuvres comme firent les saintes femmes, selon qu’il est contenu
-ès légendes et ès vies des sains et des saintes de paradis.
-
-
-
-
-Cy parle d’une femme qui chéy en un puis.
-
-Chappitre VIIIe.
-
-
-Dont je vouldroye que vous eussiez ouy et retenu l’exemple de la fole
-femme qui jeunoit le vendredy et le samedy. Si vous compteray d’une
-folle femme qui estoit en la ville de Romme, qui tousjours jeunoit le
-vendredy en l’onneur de la passion du doulx Jhesucrist, et le samedi en
-l’onneur de la virginité Nostre-Dame, et aussy ces ij jours elle se
-tenoit nettement. Si advint que par une nuit elle ala à son amy en
-folye, si estoit la nuit obscure, et va arriver en un puis de vint
-toises de parfont, ou quel elle va cheoir, et ainsi comme elle cheoit,
-elle s’escria: _Nostre-Dame!_ Si chéy sur l’yaue et se trouva à dur
-comme sur une place, et luy vint une voix qui lui dit: «Pour ce que tu
-jeunes le vendredy et le samedy en l’onneur de la vierge Marie et de son
-filz, et que tu gardes ta char nettement, tu es sauvée de ce peril.» Sy
-vindrent lendemain les gens pour puisier de l’eaue, et trouvèrent celle
-femme en ce puis, duquel elle fust tantost traite et mise hors. Sy se
-esmerveillèrent moult comment elle estoit sauvée, et elle leur dit que
-une voix lui avoit dit que c’estoit pour les jeunes du vendredy et du
-samedy, comme ouy avez. Et, pour la grace que Dieu luy avoit faite, elle
-leur voua que elle se tendroit nettement et chastement, et useroit sa
-vie au service de Dieu et de son Eglise. Si le fist tousjours ainsi,
-comme celle qui ala jour et nuit servir à l’église pour alumer les
-torches, les cierges et les lampes, et balayer et tenir nettement
-l’église. Si luy advint une nuit une vision que elle traioit d’un fumier
-ung vaissel comme un plat d’argent. Sy le regardoit et y véoit plusieurs
-taiches noires, sy lui disoit une voix: «Frotte et nectoye cest plat, et
-ostes ces taiches noires tant qu’il soit cler et blanc, comme il estoit
-quand il parti des mains du maistre.» Et ceste advision si lui advint
-par trois fois. Si s’esveilla et recorda son advision à Dieu, et quant
-il fust hault jour sy s’en ala confesser à un saint homme et lui deit
-son advision, et quant le preudomme eut ouy son advision, si lui dit:
-«Belle fille, vous estes moult tenue à Dieu servir, car il vuelt vostre
-salvacion, et vous a monstré comment vous vous devez laver et nectoyer
-par confession vos péchiez. Si vous diray comment il le vous demonstra
-par vostre avision. Car le vaissel d’argent trait du fumier, signifie
-l’ame qui est ou corps; car l’ame est blanche et nette, et se le corps
-ne se consentist à faire pechié, elle feust touzjours blanche, comme le
-vaissel d’argent qui vient de l’orfèvre blanc et net; et aussi est l’ame
-quant elle vient des fons de baptesme. Et ainsi comme le vaissel que
-vous veistes qui estoit au fumier, aussi est l’ame ou corps, qui n’est
-que fumier, boue et vers. Et quant le chetif corps a pechié par ses
-faulx delits, pour chacun pechié il avient une tache noire à l’ame, et
-se tient jusques à tant ce que le corps, qui a fait le delit et le
-pechié, l’ait confessé et regehi aussi laidement et en la manière comme
-il a fait, et faitte satisfacion. Et pour ce, belle fille, la voix de
-l’avision vous dist que vous la curés et netoyez les taches d’icellui
-vaissel, ce sont les taches de vos pechiez, et le faictes blanc comme il
-vint de l’orfèvre, c’est comme vous venistes des fons de bapteme. Après
-vous dist que vous le meissiés en lieu où il feust tenu net et que vous
-le gardissiez d’ordure, c’est-à-dire que vous vous gardissiez d’aler en
-lieu où l’on vous attraye à faire pechié, et vous gardés de plus
-pechier. Car bon est de soy confesser; mais mieulx est, depuis la
-confession, de soy garder de y recheoir arrière, car le recheoir est
-pire que le premier, et quant l’on se confesse, l’on doit tout dire sans
-riens retenir, et le dire en la manière que on l’a fait. Donc, ma belle
-fille, dist le preudomme, je vous en diray un exemple d’une bourgoyse
-moult puissant.
-
-
-
-
-Cy parle de la bourgoyse qui mourut sans oser confesser son pechié.
-
-Chappitre IXe.
-
-
-Une bourgoise etoit qui avoit bonne renommée d’estre preude femme et
-charitable, car elle jeunoit trois jours de la sepmaine, dont les ij
-estoient en pain et en eaue; après elle donnoit moult de grans aumosnes,
-et visitoit les malades, et nourrissoit les orphelins, et estoit aux
-messes jusques au midi, et disoit merveilles de heures, et faisoit toute
-la saincte vie que bonne femme peust faire. Si advint que elle
-trespassa. Si luy voult Nostre Seigneur monstrer pour exemple comment
-elle estoit perdue par un seul pechié mortel; car la fosse où elle fut
-mise se prist à fumer et la terre à ardoir, et avoit-on veu de nuit trop
-de tourment sur la fosse. Si s’en esmerveillirent moult les gens du païs
-que c’estoit à dire; car ilz pensoient qu’elle feust sauvée sur toutes.
-Si eut un saint homme en la cité, qui print la croix, l’estolle et
-l’eaue benoiste, et vint là; si la conjura de par Dieu et en fit
-requeste à Dieu qu’il lui pleust leur demonstrer pourquoy celle pueur et
-ce tourment estoit; lors s’escria une voix qui disoit: «Oyez tous, je
-suis telle, la povre pecheresse dampnée ou feu pardurablement, car Dieu
-demonstre que mon chetif corps rend fumée et tourment pour exemple. Si
-diray comment. Il m’avint que par la gayeté de ma char je me couchay
-avec un moyne. Si ne l’osay oncques regehir ne confesser, pour doubte
-d’estre accusée et pour la honte du monde, et craignoie plus le bobant
-du monde que la vengeance espirituelle, et pour cuidier effacier mon
-pechié je jeunoie et donnoye le mien pour Dieu, je ouoye les messes, et
-disoye moult de heures, et me sembloit que les grans biens et
-abstinances que je faisoye estaindroient bien le peschié que je n’osoie
-regehir ne confesser au prestre, et pour ce j’en suis deceue et perdue.
-Car je vous dis à tous que qui meurt en pechié mortel et ne le vuelt
-regehir, il est dampné perpétuellement, ainçois doit dire son pechié
-aussi villainnement comme il fut fait et par la manière.» Et quant elle
-eut tout ce dit, tous ceulx qui là estoient furent moult esbahis; car il
-n’y avoit nul qui ne pensast qu’elle feust sauvée. Et ainsi dist li
-preudons cest exemple à celle femme qu’elle confessast et qu’elle deist
-tous ses pechiés ainsi comme elle les avoit fait, et elle osteroit les
-taiches du vaissel d’argent, ce sont les taiches de son ame, et sy
-confessa celle femme, et fut depuis de sainte vie, et ainsi son
-comancement de sauvement ne fut que par les jeunes comme le vendredy
-pour la sainte passion, et le samedi pour la virginité de Nostre-Dame,
-dont elle fut sauvée du péril du puis, car il n’est nul bien qui ne soit
-mery. Sy est une moult sainte chose; et, de tant comme le jeuner fait
-plus de mal à la teste et au corps, de tant est la jeune de plus grant
-merite et de plus grant valeur; car, se la jeune ne faisoit mal à
-jeuner, l’on n’y auroit point de merites. Et encore, pour monstrer
-exemple comment jeune est de grant merite, li rois de Ninyve et luy et
-sa cité en fut sauvez, si comme il est contenu ou grant livre de la
-Bible. Car Dieu avoit fait fondre plusieurs villes pour les grans
-pechiés en quoy ilz se delictoient. Sy manda Dieu par le prophète à
-icelluy roy et à celle cité qu’ils seroyent aussi perilz se ils ne
-s’amendoient. Lors le roy et le peuple de la cité eurent moult grant
-paour, et, pour appaisier l’ire de Dieu, tous ceulx qui avoient aage de
-jeuner jeunèrent xl jours et xl nuis, et se mistrent à genoulz, sacs sur
-leurs testes, et sur leurs sacs mirent cendre en humilicté, et, quant
-Dieu vit leur abaissement et leur humilité, il eut mercy d’eulx; sy
-furent sauvés et rappeliez de celle pestilence. Et ainsi par leur
-humilité et par leurs jeunes ils furent garentiz. Et pour ce, mes belles
-filles, jeune est une abstinence et vertu moult convenable et qui
-adoulcist et reffranist la char des mauvaises voulentéz, et humilie le
-cuer et empètre grace vers Dieu, dont toutes jeunes femmes, et
-especiaulment les pucelles et les veuves, doivent jeuner, comme dit vous
-ay cy dessus par plusieurs exemples, lesquels, se Dieu plaist, vous
-retendrez bien.
-
-
-
-
-Cy parle comment toutes femmes doivent être courtoises.
-
-Chappitre Xe.
-
-
-Après, mes belles filles, gardez que vous soiez courtoises et humbles,
-car il n’est nulle plus belle vertu, ne qui tant attraite à avoir la
-grace de Dieu et l’amour de toutes gens, que estre humbles et
-courtoises; car courtoisie vaint les felons orguilleux cuers, et à
-l’exemple de l’espervier sauvage, par courtoisie vous le ferez franc, si
-que de l’arbre il vendra sur vostre poing, et se vous lui estiez en
-riens rudes ne cruelz, jamais ne vendroit. Et donc, puisque courtoisie
-vaint oisel sauvaige, qui n’a nulle rayson en soy, doit courtoisie mater
-et refraindre tout cuer de homme et de femme, jà tant n’aient le cuer
-orgueilleux, fier ne felon; courtoisie est le premier chemin et l’entrée
-de toute amistié et amour mondaine, et qui vaint les haulz couraiges et
-adoulcist l’ire et tout le couroux de toute amistié, et pour tant est
-belle chose d’estre courtoise. Je congnois un grant seigneur en ce païs
-qui a plus conquis chevaliers et escuiers et autres gens à le servir ou
-faire son plaisir par sa grant courtoisie, au temps qu’il se povoit
-armer, que autres ne faisoient pour argent ne pour autres choses. C’est
-messire Pierre de Craon, qui bien fait à louer de honneur et de
-courtoisies sur tous les autres chevaliers que je congnoys. Après je
-congnoys des grans dames et autres qui sont moult courtoises et qui en
-ont moult de belles graces acquises de l’amour des grans et de petits;
-se vous monstrés vostre courtoisie aux petits et aux petites, c’est de
-leur faire honneur et parler bel et doulcement avec eux et leurs estre
-de humbles responses; ceulx vous porteront plus grant louange et plus
-grant renommée et plus grant bien que les grans. Car l’honneur et la
-courtoisie qui est portée aux grans n’est faicte que de leurs droiz, et
-que l’on leur doit faire. Mais celle qui est faite aux petits gentilz
-hommes et aux petites gentils femmes et autres maindrez, telles honneurs
-et courtoisies viennent de franc et de doulx cuer, et li petiz à qui on
-la fait s’en tient pour honnouré, et lors il l’essauce par tout, en
-donne loz et gloire à cellui ou à celle qui lui a fait honneur, et ainsi
-des petis à qui l’on fait courtoisie et honneur vient le grant loz et la
-bonne renommée, et se croist de jour en jour. Dont il avint que je
-estoye en une bien grant compaignie de chevaliers et de grans dames, si
-osta une grant dame son chapperon et se humilia encontre un taillandier.
-Si y avoit un chevalier qui dist: «Madame, vous avez osté vostre
-chapperon contre un taillandier», et la dame respondit que amoit mieux à
-l’avoir osté contre luy que à l’avoir laissié contre un gentil homme. Si
-fut tenu à grant bien de tous pour la bonne dame.
-
-
-
-
-Comment elles se doivent contenir sans virer la teste çà et là.
-
-Chappitre XIe.
-
-
-Après, en disant voz heures à la messe ou ailleurs, ne samblés pas à
-tortue ne à grue; celles semblent à la grue et à la tortue qui tournent
-le visaige et la teste par dessus et qui vertillent de la teste comme
-une belette. Aiez regart et manière ferme comme le liniere, qui est une
-beste qui regarde devant soy sans tourner la teste ne çà ne là. Soiez
-ferme comme de resgarder devant vous tout droit plainement, et, si vous
-voulez regarder de costé, virez visaige et corps ensemble; si en tendra
-l’en vostre estat plus seur et plus ferme, car l’on se bourde de celles
-qui se ligierement brandellent et virent le visaige çà et là.
-
-
-
-
-Cy parle de celle qui perdit le roy d’Angleterre par sa fole contenance.
-
-Chappitre XIIe.
-
-
-Dont je vourroye que vous eussiez bien retenu l’exemple des filles du
-roy de Dannemarche. Si vous en compteray. Ilz sont quatre roys de çà la
-mer qui anciennement se marièrent par honnour, sans convoitise de terre,
-comme des filles de roys ou de haulx lieux, qui soient bien nées ou qui
-aient renommée de bonnes meurs, de bel maintien, et fermes, et de bonnes
-manières, et les convient veoir se elles ont ce que femmes doivent avoir
-et se elles sont tailliées de porter ligniée. Ces iiij sont li roys de
-France, qui est le plus grans et le plus nobles; l’autre est le roy
-d’Espaigne; le tiers le roys d’Angleterre; le quart est le roy de
-Hongrie, qui est de son droict mareschal des crestiens ès guerres contre
-les mescréans. Si avint que le roy d’Engleterre estoit à marier, et oyt
-dire que le roy de Dannemarche avoit iiij moult belles filles et moult
-bien nées, et, pour ce que icellui roy estoit preude et la royne moult
-preude femme et de bonne vie, il envoya certains chevaliers et dames des
-plus souffisans du royaume à son povoir, pour veoir icelles filles; si
-passèrent la mer et vindrent à Dannemarche. Et, quant le roy et la royne
-virent les messagiers, si en eurent moult grant joye, et les
-honnourèrent et festoyèrent iiij jours, et nulz ne savoit la verité,
-laquelle ilz esliroient. Si ce cointirent les filles et s’affaitèrent au
-mieulx qu’elles porent. Si avoit en la compaignie un chevalier et une
-dame, moult congnoissant et moult soubtilz, et qui bien mectoient
-l’eueil et l’entente de veoir leurs manières et contenances, et aucunez
-foiz les mettoient en parolles. Si leur sembla que, combien que
-l’ainsnée feust bien la plus belle, elle n’avoit mie le plus seur estat,
-car elle regardoit menu et souvent çà et là et tournoit la teste sur
-l’espaule et avoit le resgart bien vertilleux. Et la ije fille, avoit à
-merveilles de plait et de parolles, et respondoit souvent et menu avant
-qu’elle peust tout entendre ce dont on luy parloit; la tierce n’estoit
-pas la plus belle à deviser, mais elle estoit bien la plus aggréable et
-si avoit la manière et le maintien seur et ferme, et paroloit assez pou
-et bien meurement, et son resgart estoit humble et ferme, plus que de
-nulle des iiij. Si eurent conseil et avis les ambassadeurs et messagiers
-que ilz retourneroient au roy leur seigneur pour dire ce que trouvé
-avoyent, et lors il prendroit laquelle qui lui plairoit. Et lors
-vindrent au roy et à la royne pour congié prandre de eulx et les
-mercièrent de leur bonne compaignie et de l’onnour que ilz leur avoient
-faite, et qu’ilz raporteroient à leur seigneur ce qu’il leur sembloit de
-leurs filles, et sur ce il feroit à son plaisir. Li rois leur donna de
-beaux dons. Si s’en partirent et vindrent en Angleterre, et racontèrent
-à leur seigneur l’onneur que le roy et la royne leur avoient faite.
-Après rapportèrent les beautez des filles et leurs manières et leurs
-maintiens, et y fut assez parlé de chascune d’elles, et y eut assés qui
-soustenoient à prandre l’ainsnée ou la seconde par honneur, et que ce
-seroit plus belle chose d’avoir l’ainsnée, et, quant ilz eurent débatu
-assez, li roys, qui estoit sages homs et de bon sens naturel, parla
-derrenier, et dit ainsi: «Mes ancesseurs ne se marièrent oncques par
-convoitise, fors à honnour et à bonté de femme, ou par plaisance. Mais
-j’ay ouy plus souvent et menu mésavenir de prendre femme par beauté et
-plaisance, que de celle qui est de meure manière et de ferme estat, et
-qui a bel maintieng; car nulle beauté ne noblesce ne s’apareille, ne
-passe bonnes meurs, et n’est ou monde grant aaise comme de avoir femme
-seure et ferme d’estat et de bonne manière, ne n’est plus belle
-noblesce. Et pour ce je esliz la tierce fille, ne n’auray jà autre.»
-Lors si l’envoya querre, dont les deux ainsnées furent en grant despit
-et grant desdaing. Et ainsi celle qui avoit la meilleure et la plus
-seure manière, fut royne d’Angleterre, et l’ainsnée fut refusée pour le
-vertillement et legiereté de son visaige et pour son resgard qui estoit
-un peu vertilleux, et l’autre seur après le perdit pour ce qu’elle avoit
-trop à faire et estoit trop emparlée; si prenés, belles filles, bons
-exemples en ces filles du roy de Dannemarche, et n’aiés pas trop l’ueil
-au veoir ne vertillous, ne ne tournés le visaige ne çà ne là; quant vous
-vouldrez resgarder quelle part que ce soit, virés visaige et corps
-ensemble, et ne soiés pas trop emparliers, car qui parle trop ne puet
-tousjours dire que saige. Et doit-on bien à loisir entendre avant que
-respondre; mais, si vous y faictes un peu de pause entre deulx, vous en
-respondrez mieulx et plus saigement; car que le proverbe dit: autant
-vault cellui qui oit et riens n’entant comme cellui qui chasse et riens
-ne prent, comme dessus est dit.
-
-
-
-
-Cy parle de celle que le chevalier de La Tour laissa pour sa legière
-manière.
-
-Chappitre XIIIe.
-
-
-Encores, mes belles filles, vous diray-je pour exemple d’un fait qui
-m’en avint sur ceste matière. Il avint que une foiz que l’en me parloit
-de me marier avecques une belle noble femme qui avoit père et mère, et
-si me mena mon seigneur de père la veoir; et quant nous fumes là, l’en
-nous fist grant chière et liée. Si resgarday celle dont l’on me parloit,
-et la mis en parolles de tout plain de choses, pour savoir de son estre.
-Si cheismes en paroles de prisonniers. Dont je lui dis: «Ma damoiselle,
-il vaudroit mieulx cheoir a estre vostre prisonnier que à tout plain
-d’autres, et pense que vostre prison ne seroit pas si dure comme celle
-des Angloys». Si me respondit qu’elle avoyt veu nagaires cel qu’elle
-vouldroit bien qu’il feust son prisonnier. Et lors je luy demanday se
-elle luy feroit male prison, et elle me dit que nennil et qu’elle le
-tandroit ainsi chier comme son propre corps, et je lui dis que celui
-estoit bien eureux d’avoir si doulce et si noble prison. Que vous
-dirai-je? Elle avoit assez de langaige et lui sambloit bien, selon ses
-parolles, qu’elle savoit assez, et si avoit l’ueil bien vif et legier.
-Et moult y ot de paroles, et, toutes voies, quant vint au departir elle
-fust bien apperte; car elle me pria ij foiz ou iij, que je ne
-demouraisse point à elle venir veoir, comment que ce fust; si me tins
-moult acointes d’elle, qui en si pou de heure fu si son accointe que
-oncques mais ne l’avoye veue, et si savoit bien que l’en parloit de
-mariage d’elle et de moy. Et quant nous fumes partis, mon seigneur de
-père me dist: Que te samble de celle que tu as veue. Dy m’en ton avis.
-Si lui dis et respondis: Mon seigneur, elle me samble belle et bonne,
-maiz je ne luy seray jà plus de près que je suis, si vous plaist; si luy
-dis ce qu’il me sambloit d’elle et de son estre. Et ainsi je ne l’eus
-pas, et pour la très grant legière manière et la trop grant appertise
-qui me sembloit à veoir en elle; dont je en merciay depuis Dieu moult de
-foiz; car ne demoura pas an et demi qu’elle fust blasmée, mais je ne
-sçay se ce fut à tort ou à droit; et depuis mourust. Et pour tant, mes
-chières filles et nobles pucelles, toutes gentilz femmes de bon lieu
-venues doivent estre de doulces manières, humbles et fermes d’estat et
-de manières, poy emparlées, et respondre courtoisement et n’estre pas
-trop enresnées, ne surseillies, ne regarder trop legierement. Car, pour
-en faire moins, n’en vient se bien non; car maintes en ont perdu leur
-mariage pour trop grans semblans, dont par maintes foiz l’en esperoit en
-elles autres choses qu’elles ne pensoient.
-
-
-
-
-Comment la fille au roy d’Arragon perdit le roy d’Espaigne par sa fole
-manière.
-
-Chappitre XIIIIe.
-
-
-Je vouldroye que vous sçussiez l’exemple comment la fille ainsnée au roy
-d’Arragon perdit le roy d’Espaigne par sa follie. Il est contenu es
-gestes d’Espaigne que le roy d’Arragon avoit deux filles. Sy en voult le
-roy d’Espaigne avoir une, et, pour mieulx eslire celle qui li plairoit
-mieulx, il se contrefist en guise d’un servant et ala avec les
-ambassadeurs, c’est-à-dire ses messagiers, et ala avec luy un evesque et
-deux barons. Et ne demandés pas si le roy leur fist grant honneur et
-grant joye. Les filles du roy se appareillèrent et atournèrent au mieulx
-qu’elles peurent, et par especial l’ainsnée, qui pensoit que les
-parolles feussent pour elle. Si furent leans trois jours pour veoir et
-resgarder leurs contenances, dont il advint que, au matin, le roy
-d’Espaigne, qui estoit desguisié, resgardoit la contenance d’elles. Si
-resgarda que quant l’en salua l’ainsnée, que elle ne leur respondist
-riens que entre ses dens, et estoit fière et de grant port; maiz sa suer
-estoit humble et de grant courtoisie plaine, et saluoit humblement le
-grant et le petit. Après il resgarda une fois que les deux suers
-jouoient ensemble aux tables à deux chevaliers; maiz l’ainsnée tensa à
-l’un des chevaliers et mena forte fin; maiz sa suer puisnée, qui aussy
-avoit perdu, ne faisoit semblant de sa perte, ains faisoit aussy bonne
-chière comme se elle eust tout gaingné. Le roy d’Espaigne resgarda tout
-ce; si se retraist à côté et appela ses gens et ses barons, et leur dit:
-«Vous savés que les roys d’Espaigne ne les roys de France ne se doivent
-pas marier par convoitise, fors noblement et à femmes de bonnes meurs,
-bien nées et bien tailliées de venir à bien et à honneur, et à porter
-fruit, et pour ce j’ay veues ces deux filles et leurs manières, et me
-sembla que la plus jonne est la plus humble et plus courtoise que n’est
-l’autre, et n’est pas de si haultain couraige ni de si haulte manière
-comme l’ainsnée, comme j’ay peu appercevoir, et pour ce prenés la plus
-jeune, car je l’eslis.» Si lui respondirent: «Sire, l’ainsnée est la
-plus belle, et sera plus grant honneur de avoir l’ainsnée que la plus
-juenne.» Si respondit que il n’estoit nul honneur ne nul bien terrien
-qui s’acomparaige à bonté et à bonnes meurs, et par especial à l’umilité
-et à humblesce, et pour ce que je l’ay veue la plus courtoise et la plus
-humble, si la vueil avoir. Et ainsi l’esleut. Et adoncques l’evesque et
-les barons vindrent au roy d’Arragon et luy demandèrent sa fille plus
-juenne, dont le roy et tous ses gens en furent moult esmerveillez qu’ilz
-ne prenoient l’ainsnée, qui estoit la plus belle de moult. Maiz ainsi
-avint que la plus jeune fut royne d’Espaigne, pour estre humble et de
-doulces parolles au grant et au petit, et par sa courtoisie fut esleue.
-Dont l’ainsnée eust grant desdaing et grant despit, et en fut toute
-forcennée, et pour ce a cy bon exemple comment par courtoisie et par
-humilité l’on accroist en l’amour du monde: car il n’est riens si
-plaisans comme estre humble et courtoise et saluer le grant et le petit,
-et non pas faire chière de perte ne de gaain, car nulles gentilz femmes
-ne doivent avoir nul effroy en elles; elles doivent avoir gentilz cuers
-et de doulces responces et estre humbles, comme Dieu dist en
-l’Euvangille, que qui plus vault et scet plus se humilie, car qui plus
-se umilie plus s’essaulce, comme fist ceste mainsnée fille du roy
-d’Arragon, qui, par sa courtoisie et son humilité, conquist à estre
-royne d’Espaigne et l’osta à sa suer l’ainsnée.
-
-
-
-
-Cy parle de celles qui estrivent les unes aux autres.
-
-Chappitre XVe.
-
-
-Belles filles, gardez que vous ne prengniez estrif à fol, ne à folle, ne
-à gens folz qui ayent male teste: car c’est grant peril. Je vous en
-dirai un exemple que j’en vi. Il avint en un chastel, où plusieurs dames
-et damoiselles demeuroient. Si y avoit une damoiselle, fille d’un
-chevalier bien gentilz; si se va courrouscier à jeu de tables, elle et
-un gentil homme, qui bien avoit male teste et rioteuse, et n’estoit pas
-trop saige. Si fut le debat sur un dit qu’elle disoit qu’il n’estoit pas
-droit; tant avint que les parolles se haulcèrent et qu’elle dit qu’il
-estoit cornart et sot. Ilz laissèrent le jeu par tenson. Si dis à la
-damoiselle: «Ma chière cousine, ne vous marrissiez de riens qu’il die,
-car vous savez qu’il est de haultes paroles et de sottes responces. Si
-vous prie pour vostre honneur que vous ne preignez point de debat
-avecques luy, et le dis féablement, comme je voulsisse dire à ma suer.»
-Maiz elle ne m’en voult croire, ains tença encore plus fort que devant,
-et lui dist qu’il ne valoit riens, et moult d’autres parolles. Et il
-respondist, comme fol, qu’il valoit mieux pour homme qu’elle ne faisoit
-pour femme. Et elle lui dist qu’il ne disoit mie voir, et creurent leurs
-paroles et surmontèrent tant que il deist que, s’elle feust saige, elle
-ne venist pas par nuit ès chambres aux hommes les baisier et accoler en
-leurs liz sans chandoille, et elle s’en cuida bien venger, et lui dist
-qu’il mentoit, et il luy dist que non faisoit et que tel et tel lui
-avoient veue. Si avoit là moult de genz, qui furent esmerveillez, qui
-riens ne sçavoient de ce, et si y ot pluisseurs qui dirent que ung bon
-taire lui vaulsist mieulx, et qu’elle s’estoit batue par son baston
-mesmes, c’est-à-dire par sa langue et son hatif parler. Et après celles
-parolles, elle ploura et dist qu’il l’avoit diffamée, et il ne demoura
-pas ainsi, car il l’assaillit arrière devant tous et estriva et tença
-tant que il luy dist encores qu’il y avoit veu pis, et dist paroles
-encore plus ordes et plus honteuses au deshonnour d’elle, que jamais ne
-luy chierroit pour secourre qu’elle face, et ainsy se ahontaga par son
-fol couraige et par sa haultesce de cuer. Et pour ce ainsy a cy bon
-exemple comment nulle femme ne doit tencier ne estriver à fol, ne à
-folle, ne avecques gens qu’elle sache qui aient haultain couraige; ainsi
-les doit l’en eschever, et, se l’en voit qu’ilz vueillent parler
-haultement ou grossement, l’en les doit laissier tous piquiés, leur
-dire: «Beaulx amis, je vois bien que vous voulés parler hault ou rioter;
-je vous lairay le champ et m’en yray», et puis soy en aler et departir,
-si come fist un chevalier que je congnoys bien, à une dame qui avoit
-male teste et envyeuse, et disoit moult d’oultraiges au chevallier
-devant tous. Si dit le chevallier: «Dame, il vous plaist à dire tant de
-merveilles; se je vous escoute, je ne vous fais nul tort. Je voy bien
-que vous estes marrie, dont me desplaist.» Mais pour tant celle ne se
-voult oncques taire, maiz tença plus fort, et quand le chevallier vit
-qu’elle ne se vouloit souffrir ne taire pour riens, si prist un petit
-bouchon de paille que il trouva et le mist devant elle, et lui dist:
-«Dame se vous voulez plus tencier, si tencez à ceste paille, car je la
-laisse pour moy et m’en iray.» Et il s’en ala et la laissa. Si fut tenu
-pour bien fait au chevallier qui ainsi l’escheva, et elle fut fole et
-seulle et ne trouva à qui plus tencer, et s’enffrenaisist se elle voult.
-Et ainsi le doit l’en faire, car l’en ne doit mie estriver à fol, ne à
-gens tenseurs, ne qui ayent male teste. Ains les doit-en eschever, comme
-fist le chevallier à la dame, comme oy avez.
-
-
-
-
-De celle qui menga l’enguille.
-
-Chappitre XVIe.
-
-
-Un exemple vous vueil dire sur le fait des femmes qui manguent les bons
-morceaulx en l’absence de leurs seigneurs. Si fut une damoiselle qui
-avoit une pye en caige, qui parloit de tout ce qu’elle véoit faire. Si
-avint que le seigneur de l’ostel faisoit garder une grosse anguille
-dedans un vaissel ou un vivier, et la gardoit moult chierement pour la
-donner à aucuns de ses seigneurs ou de ses amis, si ilz le venissent
-veoir. Si avint que la dame dist à sa clavière que il seroit bon de
-menger la grosse anguille, et au fait ilz la mengèrent et distrent que
-ilz diroient à leur seigneur que le loerre l’avoit mangée. Et quant le
-seigneur fut venu, la pye lui commença à dire: «Mon seigneur, ma dame a
-mangié l’anguille.» Lors le seigneur ala à son vivier et ne trouva point
-de son anguille. Si vint à son hostel et demanda à sa femme que estoit
-devenue l’anguille, et elle se cuida bien excuser, maiz il dit qu’il
-estoit tout certain et que la pie le lui avoit dit. Sy ot ceans assez
-grand noise et grant tourment. Maiz quand le seigneur s’en fut alez, la
-dame et la clavière si vindrent à la pye et lui plumèrent toute la teste
-en lui disant: «Vous nous avez descouvertez de l’anguille.» Et ainsi fut
-la povre pie toute plumée. Maiz de là en avant, quant il venoit nulles
-gens qui feussent pelez ne qui eussent grant front, la pie leur disoit:
-«Vous en parlates de l’anguille.» Et pour ce a cy bon exemple comment
-nulle femme ne doit mengier nul bon morsel par sa lescherie sans le sceu
-de son seigneur, se elle ne l’employe avec gens d’onnour. Car celle
-damoiselle en fu depuis mocquée et rigolée pour celle anguille, à cause
-de la pie qui s’en plaignoit.
-
-
-
-
-Comment nulle femme ne doit estre jalouse.
-
-Chappitre XVIIe.
-
-
-Un exemple vous diray comment c’est male chose que jalousie. Une
-damoiselle, qui estoit mariée à un escuier, si amoit tant son seigneur,
-qu’elle en estoit jalouse de toutes celles à qui il parloit. Si l’en
-blasmoit son seigneur mainteffoiz par bel; mais riens n’y valoit, et
-entre les autres elle estoit jalouse d’une damoiselle du païs, laquelle
-estoit de haultain couraige. Si advint une foiz qu’elle tença à celle
-damoiselle, et lui reprouchoit son mary, et l’autre lui dyt que par sa
-foy elle disoit ne bien ne voir, et l’autre disoit qu’elle mentoit. Si
-s’entreprindrent et destressèrent malement, et celle qui estoit accusée
-tenoit un baston et en fiert l’autre par le nez tel coup que elle lui
-rompit l’os et eut toute sa vie le nez tort, qui est le plus bel et le
-plus séant membre que homme ne femme ait, comme cellui qui siet au
-milieu du visaige. Si en fut celle damoiselle toute sa vie deffaite et
-honteuse, et son mary lui reprouchoit bien souvent qu’il lui eust mieulx
-valu de non estre si jalouse que de avoir fait deffaire son visage. Et
-ainsi par celle laideur et mescheance, il ne la peut depuis si
-parfaictement amer comme il souloit devant, et ala au change. Et ainsi
-perdit l’amour et l’onnour de son seigneur par sa jalousie et par sa
-follie. Et pour ce a cy bon exemple à toute bonne femme et à bonne dame
-comment elles ne doivent faire semblant de telz choses, et doivent
-souffrir bel et courtoisement leur doulour, se point en ont, si comme
-souffrit une mienne tante, qui le me compta plusieurs fois. Celle bonne
-dame fut dame de Languillier, et avoit un seigneur qui tenoit bien mil
-et v.c livres de rente, et tenoit moult noble estat. Et estoit le
-chevallier à merveille luxurieux, tant qu’il en avoit tousjours une ou
-deux à son hostel, et bien souvent il se levoit de delèz sa femme et
-aloit à ses folles femmes. Et, quant il venoit de folie, il trouvoit la
-chandoille alumée et l’eaue et le toaillon à laver ses mains. Et quant
-il estoit revenuz, elle ne ly disoit rien, fors qu’elle luy prioit qu’il
-lavast ses mains, et il disoit que il venoyt de ses chambres aisées: «Et
-pour tant, mon seigneur, que vous venés des chambres, avez vous plus
-grant mestier de vous laver.» Ne autre ne lui reprouchoit, maiz que
-aucune foiz elle luy disoit privéement, à eulx tous deulx seulz: «Mon
-seigneur, je sçay bien vostre fait de telle et telle. Maiz jà par ma
-foy, se Dieu plaist, puisque c’est vostre plaisir et que je n’y puis
-mettre autre remède, je n’en feray ne à vous ne à elles pire chière ne
-semblant. Car je seroys bien folle de tuer ma teste pour l’esbat de voz
-denrées, puisque autrement ne peut estre. Maiz, je vous prie, mon
-seigneur, que au mains vous ne m’en faciez point pire chière, et que je
-ne perde vostre amour ne vostre bon semblant; car du seurplus je me
-deporteray bien et en soufreray bien tout ce qu’il vous en plaira
-commander.» Et aucunes fois, par ces doulces parolles, le cuer lui en
-pitéoit et s’en gardoit une grant pièce. Et ainsi toute sa vie, par
-grant obéissance et par grant courtoisie le vainquoit; car par autre
-voie jamaiz ne l’eust vaincu, et tant que au derrenier il s’en repentist
-et se chastia. Cy a bon exemple comment, par courtoisie et par
-obéissance, l’on puet mieulx chastier et desvoyer son seigneur de celluy
-faict que par rudesse. Car il en est le plus de telz couraiges que,
-quant elles leur courent sus, ilz se appunaisissent et en font pis. Pour
-tant, à droit resgarder, ne doit pas savoir le mary trop mal gré à sa
-femme se elle est jalouse de luy. Car li saige dit que la jalousie est
-grant aspresse d’amour, et je pense que il die voir; car il ne me
-chauldroit se aucun, qui riens ne me seroit ne que jà cause n’auroye
-d’amer, se il faisoit bien ou mal; maiz de mon prouchain, ou de mon amy,
-je en auroye doulour et dueil au cuer se il avoit fait aucun grant mal;
-et pour ce jalousie n’est point sans grant amour. Maiz il en est de deux
-manières, dont l’une est pire que l’autre; car il n’en est aucune où il
-n’a nulle bonne raison, et que il vault trop mieux s’en souffrir pour
-leur honneur et pour leur estat. Et aussi l’omme ne doit pas trop mal
-gré savoir à sa femme se elle est un pou jalouse de luy; car elle
-monstre comment le cuer lui duelt. Ainsi comme elle a grant paour que
-aultre ait l’amour qu’elle doit avoir de son droict, selon Dieu et
-saincte Eglisse. Maiz la plus saige en fait le mains de semblant, et se
-doit reffraindre bel et courtoisement et couvertement porter son mal, et
-tout ainsi doit faire l’omme, et soy refraindre saigement au moins de
-samblant que il pourra; car c’est grant sens qui s’en peut garder. Maiz
-toutesfoiz la femme qui voit que son seigneur est un petit jalous
-d’elle, se il s’apparçoyt d’aucunes follies plaisantes qui ne lui
-plaisent pas, la bonne femme le doit porter saigement sanz en faire
-semblant devant nul. Sy elle luy en parle par nulle voye, elle le doit
-dire à eulx deulx le plus doulcement que elle pourra, en disant qu’elle
-scet bien que la grant amour qu’il a avecques elle lui fait avoir paour
-et doubte qu’elle tourne s’amour ailleurs et lui dire qu’il n’en ait jà
-paour, car, se Dieu plaist, elle gardera l’onneur de eulx deulx. Et
-ainsi, par belles et doulces parolles, le doit desmouvoir et oster de sa
-folle merencolie; car, se elle le prent par yre ne par haultes paroles,
-elle alumera le feu et luy fera encores penser pis et avoir plus grant
-doubte que devant. Car plusieurs femmes sont plus fières en leurs
-mensçonges que en parolles de vérité, et pour ce maintes foiz font plus
-de doubte. Et aussy vous dis-je que la bonne dame, combien que elle ait
-un pou de riote et d’ennuy, elle n’en doit pas moins avoir chier son
-seigneur pour un pou de jalousie, car elle doit penser que c’est la très
-grant amour qu’il a à elle, et comment il a grant doubte et grant soussy
-en son cuer que autre ait l’amour que il doit avoir de son droit, selon
-l’Église et Dieu, et penser et regarder se aultre lui fortrait l’amour
-que il doit avoir, et que jamaiz ne l’aymera, et que la joie de leur
-mariage seroit perdue, et leur mariage tourné à declin et tournera de
-jour en jour. Et une chose, dont maintes se donnent mal, est jalousie et
-fait grant soussi et estroit penser, et pour ce a cy bon exemple comme
-l’en doit amesurer son couraige et son penser.
-
-
-
-
-Cy parle de la bourgoise qui se fist ferir par son oultraige.
-
-Chappitre XVIIIe.
-
-
-Après ne doit l’en point à son seigneur estriver ne luy respondre son
-desplaisir, comme la bourgoise qui respondoit à chascune parolle que son
-seigneur luy disoit tant anvieusement, que son seigneur fut fel et
-courrouscié de soy veoir ainsi ramposner devant la gent; si en ot honte,
-et lui dist une foiz ou deux qu’elle se teust, et elle n’en voulsist
-riens faire. Et son seigneur, qui fut yrié, haulça le poing et l’abbati
-à terre, et oultre la fery du pié au visaige et luy rompit le nez. Si en
-fu toute sa vie deffaite, et ainsy par son ennuy et par sa riote elle ot
-le nez tort, qui moult luy mesadvint. Il luy eust mieux valu qu’elle se
-feust teue et soufferte; car il est raison et droit que le seigneur ait
-les haultes parolles, et n’est que honneur à la bonne femme de
-l’escouter et de soy tenir en paix et laissier le hault parler à son
-seigneur, et aussy du contraire, car c’est grant honte de oïr femme
-estriver à son seigneur, soit droit, soit tort, et par especial devant
-les gens. Je ne dis mie que, quant elle trouvera espace seul à seul, que
-par bel et par courtoisie, elle le puet bien aprendre et luy monstrer
-courtoisement qu’il avoit tort, et s’il est homme de Dieu il luy en
-saura bon gré, et s’il est autre, se n’aura elle fait que son droit. Car
-tout ainsy le doit faire preude femme à l’exemple de la sage dame la
-royne Hester, femme du roy de Surie, qui moult estoit colorique et
-hatif; maiz sa bonne dame ne lui respondoit riens en son yre; maiz
-après, quant elle véoit son lieu, elle faisoit tout ce qu’elle vouloit,
-et c’estoit grant senz de dames, et ainsi le doivent faire les bonnes
-dames à ceste exemple. Cestes femmes, qui sont foles et remponeuses, ne
-sont pas de l’obeyssance comme fut la femme d’un marchant, dont je vous
-en diray l’exemple.
-
-
-
-
-De celle qui saillit sur la table.
-
-Chappitre XIXe.
-
-
-Une fois avint que trois marchans venoient de l’emplette de querre draps
-de Rouen. Si dist l’un: C’est trop bonne chose que femme, quand elle
-obeist voulontiers à son seigneur.--Par foy, fist l’autre, la moye
-m’obeist bien.--Vrayement, dist l’autre, la moye, si comme je pense, me
-obeist plus.--Voire, dist le tiers, mectons une fermaille, laquelle
-obeyra mieulx et qui mieulx fera au commandement de son mary.--Je le
-vueil, firent les autres. Sy fut mise la fermaille, et jurèrent tous
-trois que nul ne advertiroit sa femme, fors dire: Ce que je commanderay
-soit fait, comment que ce soit. Si vindrent premierement chez l’une. Sy
-dist le seigneur: Ce que je commenderay soit fait, comment que ce soit.
-Après cela le seigneur dist à sa femme: Sailliez en ce bassin.--Et elle
-respondit: A quoy, ne à quelle besoingne?--Pour ce, dist-il, que je le
-vueil.--Vrayement, dit-elle, je sauray avant pourquoy je saille. Si n’en
-fist rien; si fut le mary moult fel, si luy donna une buffe. Après ilz
-vindrent chiés le second marchant et dist, ainsi comme dist l’autre, que
-son commandement feust fait, et puis d’illec ne demoura guères après
-qu’il la commanda à saillir ou bacin. Et elle dist: Pourquoy? Et au fort
-elle n’en voult riens faire, et en fut batue comme l’autre. Si vindrent
-chez le tiers marchant. Si estoit la table mise et la viande dessus. Si
-dist aux autres en l’oreille que après mengier il lui commanderoit à
-saillir ou bacin. Et se misrent à table, et le seigneur dit devant tous
-que ce que il commanderoit feust fait, comment qu’il feust. Sa femme,
-qui le amoit et craignoit, oyt bien la parolle; sy ne sçeut que penser.
-Si advint que il mengèrent oeufs molès, et n’y avoit point de sel fin
-sur la table. Sy va dire le mary: Femme, saul sur table; et la bonne
-femme, qui ot paour de luy désobéir, saillit sur table et abati table et
-viandes, et vin et voirres, et escuelles, tant que tout ala par la
-place. Comment, dist le seigneur, est-ce la manière? vous ne sçavés
-autre jeu fère; estes-vous desvée?--Sire, dist-elle, j’ay fait vostre
-commandement; ne aviez vous pas dit que vostre commandement feust fait,
-combien qu’il feust? je l’ay faict à mon pouvoir, combien que ce feust
-vostre dommaige et le mien: car vous m’aviez dit que je saillisse sur la
-table.--Quoy, dist-il, je disoye: Sel sur table.--En bonne foy,
-dist-elle, je entendoye y saillir. Lors y ot assés ris et tout prins à
-bourde, dont les aultres deux marchans vont dire qu’il ne falloit jà
-commander qu’elle saillist ou bacin, et qu’elle en avoit assez fait, et
-que son seigneur avoit gaaingnié la fermaille, et fut la plus loée de
-obeir à son seigneur, et ne fut mie batue comme les autres, qui ne
-vouloient faire le commandement de leurs seigneurs; car gens voitturiers
-sy chastient leurs femmes par signes de cops; et aussy toute gentil
-femme de son droit mesmes doit l’en chastier et par bel et par
-courtoisie, car autrement ne leur doit l’en faire. Et, pour ce, toute
-gentil femme monstre se elle a franc et gentil cuer ou non, c’est
-assavoir qui lui monstre par bel et par courtoisie, de tant comme elle
-aura plus gentil et franc cuer, de tant se chastie elle mieulx, et
-obeist et fait plus debonnairement le commandement de son seigneur, et a
-plus grant doubte et paour de luy desobeir. Car les bonnes craignent
-comme fist la bonne femme au tiers marchant, qui, pour doubte de
-desobeir à son seigneur, elle sailly sus la table et abaty tout, et
-ainsi doit toute bonne femme fère, craindre et obéir à son seigneur, et
-faire son commandement, soit tort, soit droit, se le commandement n’est
-trop oultrageux, et, se il y a vice, elle en est desblasmée, et demeure
-le blasme, se blasme y a, à son seigneur. Or vous ay un peu traittié de
-l’obeissance et de la crainte que l’on doit avoir à son seigneur, et
-comment l’en ne doit pas respondre à chascune parolle de son seigneur ne
-d’autre, et quel péril il y a et comment la fille d’un chevalier en mist
-son honnour et son estat en grant balence, pour estriver et respondre au
-fol escuier, qui pour ce dist que fol et que nice et sot. Maiz il est
-maintes gens qui sont de sy haultaines paroles et de sy mauvaiz couraige
-qu’ilz dient en hastiveté tout ce qu’ils scevent, et que à la bouche
-leur vient. Pour ce est-ce grant péril de prendre tenson à telles gens.
-Car qui l’y prent, il met son honneur en grant adventure; car maintes
-gens en leur yre dient plus que ilz ne scevent pour eulx mieulx vengier.
-Si vous laisseray de ceste matière et vous parleray de celles qui
-donnent la char aux petiz chiens.
-
-
-
-
-De celle qui donnoit la char aux chiens.
-
-Chappitre XXe.
-
-
-Je vous parleray de celle qui donnoit la chair et les bons morseaulx à
-ses petiz chiens. Une dame estoit qui avoit deux petis chiens. Si les
-avoit sy chiers qu’elle y prenoit moult grant plaisance et leur faisoit
-faire leur escuielle de souppes, et puis leur donnoit de la char. Sy y
-ot une fois un frère mendiant qui lui dist que ce n’estoit pas bien fait
-que les chiens fussent gros et gras là où les povres de Dieu estoient
-povres et maigres de faing. Si lui en sceut moult mal gré la dame, et
-pour ce ne se voult chastier. Sy advint que la dame acoucha au lit
-malade de la mort, et y avint telles merveilles que l’en vit tout
-appertement sur son lit deux petiz chiens noirs, et, quant elle transit,
-ilz estoient entour sa bouche et lui lechoient le bec, et, quand elle
-fut transie, l’on lui vit la bouche toute noire, que ilz avoient léchée,
-comme charbons, dont je l’ouy compter à une demoiselle qui disoit
-qu’elle l’avoit veue, et me nomma la dame. Pourquoy a cy bonne exemple à
-toute bonne dame comment elle ne doit point avoir si grant plaisance en
-telle chose, ne donner la char aux chiens ne les lescheries, dont les
-povres de Dieu meurent de faing là hors, qui sont creatures de Dieu et
-fais à sa semblance, et sont ses serfz et ses sergens, et cestes femmes
-ont pou ouy la parolle que Dieu dist en la sainte euvangille, que qui
-fait bien à son povre il le faist à luy meismes. Cestes femmes ne
-resemblent pas à la bonne royne Blanche, qui fut mère saint Loys, qui ne
-prenoit point desplaisir ains faisoit donner la viande de devant elle
-aux plus mesaisiéz. Et après, saint Loys, son filz, le faisoit ainsy;
-car il visitoit les povres et les paissoit de sa propre main. Le plaisir
-de toute bonne femme doit estre à véoir les orphelins et povres et petiz
-enfanz par pitié, et les nourrir et les vestir comme faisoit la sainte
-dame qui estoit comtesse du Mans, laquelle nourissoit bien xxx
-orphelins, et disoit que c’estoit son esbat, et pour ce fut amie de
-Dieu, et ot bonne vie et bonne fin, et vit l’en plus grant clarté et
-planté de petiz enfanz en sa mort; ce ne furent pas les petiz chiens que
-l’on vit à la mort de l’autre, comme ouy avez.
-
-
-
-
-Du debat qui fut entre le sire de Beaumanoir et une dame.
-
-Chappitre XXIe.
-
-
-Mes belles filles, je vous prye que vous ne soyez mie des premières à
-prendre les estas nouveaulx, et que en cestui cas vous soiez les plus
-tardives et les derrenières, et par especial de prandre estat de femmes
-d’estrange païs, sy comme je vous diray d’un débat qui fut d’une
-baronnesse qui demouroit en Guienne et du sire de Beaumanoir, père de
-cestuicy qui à present est, qui fut malicieux et saige chevallier. La
-dame le arraysonnoit de sa femme et lui dist: «Beau cousin, je vien de
-Bretaigne, et ay veu belle cousine vostre femme, qui n’est pas ainsi
-atournée, ne sa robe estoffée comme les dames de Guienne et de plusieurs
-autres lieux; car les pourfiz de ses coursès et de ses chapperons ne
-sont pas assez grans ne de la guise qui queurt à present.» Le chevalier
-luy respondi: «Ma dame, puisqu’elle n’est pas arrayée à vostre guise et
-comme vous, et que ses pourfiz vous semblent petiz et que vous m’en
-blasmés, sachiez que vous ne m’en blasmerés plus; ains la feray plus
-cointe et aussy nouvellement arrayée de nobles cointises comme vous ne
-nulles des autres; car vous et elles n’avez que la moitié de vos corsès
-et de vos chapperons rebuffez de vair et d’ermines; et je feray encores
-mieulx, car je lui feray ses corsès et ses chapperons vestir en
-l’envers, le poil dehors. Ainsi sera mieulx pourfillée et rebuffée que
-vous ne les autres.» Après luy dit: «Ma dame, pensés-vous que je ne
-vueille qu’elle soit bien arrayée selon les bonnes dames du païx? mais
-je ne veul pas qu’elle mue l’estat des preudes femmes et des bonnes
-dames de honneur de France et de ce païs qui n’ont pas prins l’estat des
-amies et des meschines aux Angloys et aux gens des compaignes; car ce
-furent celles qui premièrement admenérent cest estat en Bretaingne des
-grans pourfilz et des corsès fendus ès costez et lès floutans; car je
-suy du temps et le vy. Sy que, à prendre l’estat de telles femmes le
-premier, je tiens à petitement conseillies celles qui le prennent,
-combien que la princesse et autres dames d’Angleterre sont après long
-temps venus qui bien le pevent avoir. Mais j’ay tousjours oy dire aux
-saiges que toutes bonnes dames doivent tenir l’estat de bonnes dames du
-royaulme dont elles sont, et que les plus saiges sont celles qui
-derrenièrement prennent telles nouveaultez. Et aussy par renommée l’on
-tient les dames de France et de cestes basses marches les meilleurs
-dames qui soient et les moins blasmées. Mais en Angleterre en a moult de
-blasmées, si comme l’on dist; si ne sçay se s’est à tort ou à droit. Et
-pour ce est-il mieulx de tenir le fait aux dames qui ont meilleur
-renommée.» Si furent cestes paroles dictes devant plusieurs, dont la
-dame se tint pour nice et ne sçeut que elle luy deust respondre, dont
-plusieurs se prindrent à rire et dirent entre eux qu’il lui vaulsist
-mieulx un bon taire. Et pour ce, belles filles, a cy bonne exemple de
-prendre et tenir l’estat moyen et l’estat des bonnes dames de son pays
-et du commun du royaulme dont l’en est, c’est assavoir dont les plus des
-bonnes dames usent communément, et especiaulment les preudes dames,
-selon ce que chascune le doit faire; car à prandre nouvel estat venu
-d’estranges femmes ne d’autruy pays, l’en est plus tost moquée et
-rigolée que de tenir l’estat de son pays, si comme vous avez ouy dire
-que le bon chevalier, qui saiges estoit et de grant gouvernement, en
-reprint la dame. Et saichiez de certain que celles qui premiers les
-prennent donnent assez à jangler et à rigoler sur elles. Mais, Dieu
-mercy, aujourduy, dès ce que une a ouy dire que aucune a une nouveaulté
-de robe ou de atour, aucunes de celles qui oyent les nouvelles ne
-finiront jamais jusques à tant qu’elles en aient la copie, et dient à
-leurs seigneurs chascun jour: «Telle a telle chose qui trop a bien lui
-avient, et c’est trop belle chose; je vous prie, mon seigneur, que j’en
-aye.» Et se son seigneur lui dist: «M’amie, se celle en a, les autres,
-qui sont femmes aussi sages comme elles, n’en ont point.--Quoy! sire, se
-elles ne se scevent arrayer, qu’en ay-je à faire? puisque telle en a,
-j’en puis bien avoir et porter aussy bien comme elle.» Si vous dy
-qu’elles trouveront tant de si bonnes raisons à leur dit, qu’il
-conviendra que elles aient leur part de celle nouveauté et cointise.
-Maiz cestes manières de femmes ne sont mie voulentiers tenues les plus
-saiges ne les plus sçavans, fors qu’elles ont plus le cuer au siècle et
-à la playsance du monde. Dont je vous en diray d’une manière qui est
-venue, de quoy les femmes servantes et femmes de chambres, clavières et
-aultres de mendre estat, se sont prinses communement, c’est-à-dire
-qu’elles fourrent leurs doz et leurs talons, autant penne comme drap,
-dont vous verrez leurs pennes derrière que ilz ont crottées de boue à
-leurs talons, tout aussy comme le treu d’une brebis soilliée derrière.
-Si ne priseriés riens celle cointise en esté ne en yver; car, en yver,
-quant il fait grant froit, elles meurent de froit à leurs ventres et à
-leurs tetines, qui ont plus grant mestier d’estre tenues chaudement que
-les talons, et en esté les puces s’y mucent, et pour ce je ne prise
-riens la nouveaulté ne telle cointise. Je ne parle point sur les dames
-ne sur les damoiselles atournées, qui bien le pevent faire à leur
-plaisir et à leur guise; car sur leur estat je ne pense mie à parler
-chose qui leur doye desplaire, que je le puisse sçavoir; car à moy ne
-affiert ne appartient fors les servir et honorer et les obeir à mon
-povoir, ne je ne pense sur nulles en parler par cest livre, fors que à
-mes propres filles et à mes femmes servantes, à qui je puis dire et
-monstrer ce que je vueil et il me plaist.
-
-
-
-
-Comment il fait perilleux estriver à gens sçavans du siècle, et parle de
-la dame qui print tensson au mareschal de Clermont.
-
-Chappitre XXIIe.
-
-
-Belles filles, je vous diray un exemple comment il fait périlleux parler
-ne tenir estrif à gens qui ont le siècle à main et ont manière et sens
-de parler. Car voulentiers l’en gaaingne pou à leur tenir estrif de
-bourdes ne de jangles, qui bien ne leur plaisent. Dont il advint à une
-grand feste, où il avoit moult de grans dames et seigneurs, et là fut le
-mareschal de Clermont, qui à merveilles avoit le siècle à main, comme de
-beau parler et beau maintient, et de sçavoir bien son estre entre tous
-chevaliers et dames. Si y avoit une grant dame qui lui dist devant tous:
-«Clermont, en bonne foy, vous devez grant guerredon à Dieu, car vous
-estes tenu pour bon chevalier et assez beau, et savez merveilles. Se
-feussiez assez parfaiz, se ne fust vostre jangle et vostre mauvaise
-langue qui par foiz ne se puet taire.--Or, ma dame, dist-il, est-ce donc
-la pire tache que j’aye?--Je pense que ouil, dist-elle.--Or veons,
-dist-il, en ce fait: il me semble, à droit jugier, que je ne l’ay pas si
-pire comme vous avez, et vous diray pourquoy; vous m’avez dit et
-reprouchié la pire tache que j’aye selon vostre advis, et, se je me tais
-de dire la pire que vous aiez, quel tort vous fais-je? Madame, je ne
-suis pas si legier en parler comme vous estes.» La dame escouta et ama
-mieux ne avoir jà parlé, ne estrivé à lui, pour plusieurs raisons que je
-ne dy pas, lesquelles j’ay ouy compter qu’il en fust assez parlé, et
-distrent plusieurs que trop grant appertise n’a mestier, et il luy
-vaulsist mieux à soy estre teue. Et pour ce a cy bon exemple: car il
-vault mieulx aucunes foys soy taire et soy tenir plus humblement que
-estre trop apperte ne commancier parolles à telz gens qui ont parolles à
-main et qui n’ont nulle honte de dire parolles doubles à plusieurs
-entendemens. Et pour ce regardez bien à qui vous emprendrez à parler, et
-ne leurs dittes point de leur desplaisir, car l’estrif d’eulx est moult
-périlleux.
-
-
-
-
-Cy parle de Bouciquaut et de iij dames, comment il s’en chevit.
-
-Chappitre XXIIIe.
-
-
-Encores vous parleray de ceste matière, comment il avint à Bouciquaut
-que trois dames lui cuidoient faire honte, et comment il s’en chevit.
-Bouciquaut estoit saige et beaul parlier sur tous les chevaliers, et si
-avoit grant siècle et grant senz entre grans seigneurs et dames. Sy
-advint à une feste que trois grans dames se seoient sur un comptouer et
-parloient de leurs bonnes adventures, et tant que l’une dist aux autres:
-«Belles cousines, honnie soit elle qui ne dira verité par bonne
-compaignie, se il y a nulle de vous qui en ceste année feust priée
-d’amours.--Vrayement, dist l’une, je l’ay esté depuis un an.--Par ma
-foy, dist l’autre, si ay-je moy.--Et moy aussi, se dist la tierce.--Et
-dist la plus apperte: Honnie soit elle qui ne dira le nom de celluy qui
-derenierement nous pria. Par foy, se vous dictes, je vous diray. Sy se
-vont accorder à dire voir.--Vrayement, dist la première, le derrenier
-qui me pria fust Bouciquaut.--Vraiement, dist l’autre, et moy
-aussi.--Et, dist la tierce, si fist-il moy.--Vrayement, distrent les
-aultres, il n’est pas si loyal chevalier comme nous cuidions. Ce n’est
-que un bourdeur et un trompeur de dames. Il est céans; envoyons le
-querre pour luy mettre au nez ce fait.» Sy l’envoyèrent querre, et il
-vint; si leur demanda: «Mes dames, que vous plaist?--Nous avons à parler
-à vous; seez vous cy.» Sy le vouloient faire seoir à leurs piez, mais il
-leur dist: «Puis que je suis venus à vostre mandement, faictes-moy
-mettre des quarreaulx ou un siege à moy seoir; car, se je me seoie bas,
-je pourroye rompre mes estaches, et vous me pourriez mettre sus que ce
-seroit aultre chose.» Si convint que il eust son siege, et quant il fust
-assis, icelles, qui bien furent yrées, sy vont dire: «Comment,
-Bouciquaut, nous avons esté deçeues du temps passé, car nous cuidions
-que vous fussiez voir disant et loyal; et vous n’estes que un trompeur
-et un moqueur de dames; c’est vostre tache.--Comment, ma dame,
-savez-vous que j’ay fait?--Que vous avez fait? Vous avez prié d’amours
-belles cousines qui cy sont, et sy avés vous moy, et si aviez juré à
-chascune de nous que vous l’amiés sur toutes autres. Ce n’est pas voir,
-ains est mensconge; car vous n’estes pas trois en vault, et ne povez
-avoir trois cuers pour en amer trois, et pour ce estes faulx et
-decevable, et ne devez pas estre mis ou compte des bons ne des loyaulx
-chevaliers.--Or, mes dames, avez-vous tout dit? vous avez grand tort, et
-vous diray pourquoy; car à l’eure que je le dis à chacune de vous, je y
-avoye ma plaisance et le pensoie ainsy, et pour ce avez tort de moy
-tenir pour jengleur; maiz à souffrir me convient de vous, car vous avez
-vos parlers sus moy.» Et quant elles virent qu’il ne s’esbahissoit
-point, si va dire l’une: «Je vous diray que nous ferons. Nous en
-jouerons au court festu à laquelle il demourra.--Vrayement, dist
-l’autre, d’endroit moy je n’y pense point à jouer, car j’en quitte ma
-part.--Vrayement, fist l’aultre, sy fais-je moy.--Lors respondit: Mes
-dames, par le sabre Dieu, je ne suis point ainsi à departir ne à
-laissier; car il n’y a cy à qui je demeure.» Si se leva et s’en ala, et
-elles demourèrent plus esbahies que luy, et pour ce est grant chose de
-prandre estrif à gens qui scevent du siècle ne qui ont si leur manière
-et leur maintieng. Et pour ce a cy bon exemple comment l’on ne doit
-point entreprendre parolle ne estriver avecques celles gens; car il y a
-bien manière. Car celles qui aucunesfois cuident plus savoir en sont par
-fois les plus deceues, dont je vouldroye que vous sceussiez l’exemple
-semblable à ceste cy sur cette matière.
-
-
-
-
-De iij aultres dames qui accusèrent un chevalier.
-
-Chappitre XXIIIIe.
-
-
-Il fut ainsi que trois dames avoient accusé un chevalier de tel cas et
-de telle decevance, et l’avoient enfermé dans une chambre tout seul et
-chascune dame avoit une damoiselle, et au fort le jugièrent-elles à
-mort, et que jamèz par telle guise ne decevroit dame ne demoiselle. Et
-sy estoient sy courrouciées et sy yrées vers luy que chascune tenoit le
-coustel pour le occire; ne nul deblasme ne excusation ne lui valoit
-riens. Sy leur va dire: «Mes dames et damoiselles, puis qu’il vous
-plaist que je meure, sans remède ne mercy avoir, je vous pry à toutes
-qu’il vous plaise à moy donner un don.» Et au fort elles lui
-accordèrent. «Sçavez-vous, dist-il, que vous m’avez octroyé?»--«Nennil,
-distrent-elles, se vous ne le dictes.»--Vous m’avez octroyé, dist-il,
-que la plus pute de vous toutes me frappera la première.» Lors si furent
-esbahies et s’entreregardèrent l’une l’autre, et pensa chascune endroit
-soy: Se je frappoye la première, je seroye honnie et deshonnorée. Et,
-quant il les vit ainsi esbahies et en esmay, il sailly en piés et court
-à l’uis, et le defferma et s’en yssy et ainsi se sauva le chevalier. Et
-elles demourèrent toutes esbahies et mocquées. Et pour ce un poy de
-pensement vault moult à besoing, soit à homme ou à femme. Si vous laisse
-de ceste matière et revien à celles qui ont moult le cuer au siècle,
-comme à estre ès joustes et ès festes, et aler voulentiers en
-pelerinaige, plus pour esbat que pour dévotion.
-
-
-
-
-De celles qui vont voulentiers aux joustes et aux pellerinaiges.
-
-Chappitre XXVe.
-
-
-Je vous diray une exemple d’une bonne dame qui recouvra un grant blasme
-sans cause à une grant feste d’une table ronde de joustes. Celle bonne
-dame estoit jeune et avoit bien le cuer au siècle, et chantoyt et
-danssoyt voulentiers, dont les seigneurs et les chevaliers l’avoient
-bien chière, et les compaignons aussi. Toutes voyes son seigneur
-n’estoit pas trop liez dont elle y aloit si voulentiers. Mais elle
-vouloit bien en estre requise, et son seigneur lui en donnoit grans
-eslargissemens que on la requist et priast d’amer, et son seigneur le
-faisoit pour paour d’acquerre la male grace des seigneurs, et que on ne
-deist pas qu’il en feust jaloux; si la leur octroyoit-il pour aler à
-leurs festes et esbatemens, et il mectoit moult de grans mises pour
-l’accointir à celles festes pour l’onneur d’eulx. Mais elle povoit bien
-apparcevoir que, s’il eust esté au gré et plaisance de son mary, elle
-n’y alast pas. Et, si comme il est accoustumé en esté, temps que l’en
-veille à dances jusques au jour, il advint, une fois entre les autres,
-que, à une feste où elle fust la nuit, l’en estaigny les torches et fist
-l’en grans huz et grans cris, et quant vint que l’en apporta la lumière,
-le frère du seigneur de celle dame vit que un chevalier tenoit celle
-dame et l’avoit mise un petit à costé, et, en bonne foy, je pense
-fermement qu’il n’y eust nul mal ne nulle villenie. Mais toutes fois le
-frère du chevalier le dist et en parla tant que son seigneur le sceut et
-en eut si grant dueil que il l’en mescrut toute sa vie, ne depuis n’en
-eut vers elle si grant amour ne si grant plaisance, comme il souloit;
-car il en fut fol et elle folle et s’entrerechignèrent, et en perdirent
-aussi comme tout leur bien et leur bon mesnage, et par petit d’achoison.
-
-Je sçay bien une autre belle dame qui très voulentiers estoit menée aux
-grans festes. Si fu blasmée et mescreue d’un grant seigneur. Dont il
-advint qu’elle fut malade de si longue maladie, qu’elle fut toute
-deffaicte et n’avoit que les os, tant estoit malade. Sy cuidoit transir
-de la mort, et se fist apporter beau sire Dieux. Lors dist devant tous:
-«Mes seigneurs, mes amis et mes amyes, veez en quel point je suy. Je
-souloye estre blanche, vermeille et grasse, et le monde me louoit de
-beaulté; or povez-vous veoir que je ne semble point celle qui souloit
-estre; je souloye amer festes, joustes et tournoys; mais le temps est
-passé; il me convient que je aille à la terre dont je vins. Et aussi,
-mes chers amis et amies, l’en parle moult de mal de moy et de mon
-seigneur de Craon; mais, par celuy Dieu que je doys recevoir et sur la
-dampnacion de mon âme, il ne me requist oncques, ne me fist villennie
-mais que le père qui me engendra; je ne dy mie qu’il ne couchast en mon
-lit, maiz ce fut sans villennie et sans mal y penser.» Si en furent
-maintes gens esbahis, qui cuidoient que aultrement feust, et pour tant
-ne laissa pas à estre blasmée ou temps passé et son honnour blessié, et
-pour ce a grant peril à toutes bonnes dames de trop avoir le cuer au
-siècle, ne d’estre trop desirables d’aler à telles festes, qui s’en
-pourroit garder honnourablement; car c’est un fait où moult de bonnes
-dames reçoivent moult de blasmes sans cause. Et si ne dis-je mie qu’il
-ne conviengne parfoiz obéir à ses seigneurs et à ses amis et y aler.
-Mais, belles filles, se il advient que vous y ailliez et que vous ne le
-puissiez refuser bonnement, quant vendra la nuit que l’en sera à dancier
-et à chanter, que pour le peril et la parleure du monde vous faciez que
-vous ayiez tousjours de costé vous aucun de voz gens ou de voz parens;
-car se il advenoit que l’en estaingnist voz torches et la clarté, qu’ilz
-se tenissent près de vous, non pas pour nulle doubtance de nul mal, maiz
-pour le peril de mauvais yeulx et de mauvaises langues, qui tousjours
-espient et disent plus de mal qu’il n’y a, et aussy pour plus seurement
-garder son honneur contre les jangleurs, qui voulentiers disent le mal
-et taisent le bien.
-
-
-
-
-De celles qui ne veullent vestir leurs bonnes robes aux festes.
-
-Chappitre XXVIe.
-
-
-Un autre exemple vous diray de celles qui ne veulent vestir leurs bonnes
-robes aux festes et aux dymenches pour l’onneur de Nostre Seigneur. Dont
-je vouldroye que vous sceussiez l’exemple de la dame que sa demoiselle
-reprist. Une dame estoit qui avoit de bonnes robes et de riches; mais
-elle ne les vouloit vestir aux dimenches ne aux festes, se elle ne
-cuidast trouver nobles gens d’estat. Et advint à une feste de
-Nostre-Dame, qui fut à un dimanche, si luy va dire sa damoyselle: «Ma
-dame, que ne vestés-vous une bonne robe pour l’onneur de la feste? car
-il est feste de Nostre-Dame et dymenche.--Quoy! dist-elle, nous ne
-verrons nulles gens d’estat.--Ha! ma dame, ce dist la damoyselle, Dieu
-et sa mère sont plus grans et les doist l’en plus honnourer que nulle
-chose mondaine, car il puet donner ou tollir de toutes choses à son
-plaisir, car tout le bien et honneur vient de lui, et pour ce doit l’en
-porter honneur à la feste de luy et de sa benoyte chière mère et à leurs
-sains jours.--Taisiez-vous, dist la dame, Dieu et le prestre et les gens
-d’esglise me voyent chascun jour; mais les gens d’estat ne me voyent
-pas, et pour ce m’est plus grant honneur de moy parer et cointoier
-contre eulx.--Ma dame, dist la damoiselle, c’est mal dit.--Non est, dist
-la dame, layssiez advenir ce que advenir pourra.» Et tantost, à ce mot,
-un vent, chault comme feu, la ferit par telle guise qu’elle ne se pot
-bouger ne remuer, ne plus que une pierre, et dès là en avant la
-convenoit porter entre les bras, et devint grosse et enflée comme une
-pipe. Si recognut sa follour et se voua en plusieurs pelerinages et s’i
-fist porter en une litière, et à toutes gens d’onneur elle disoit la
-cause comment le mal lui estoit prins, et que c’estoit la vengence de
-Dieu, et que bien estoit employé le mal qu’elle souffroit; car toute sa
-vie elle avoit porté plus d’onneur au monde que à Dieu, et avoit plus
-grant joye et plus grant plaisir à soy cointoier quant gens d’estat
-venoient en lieu où elle fust, pour leur plaire et pour avoir sa part
-des regards, qu’elle ne faisoit par devocion ès festes de Dieu ne de ses
-sains. Et puis disoit aux gentilz et aux juennes femmes: «Mes amies,
-veez cy la vengence de Dieu» et comptoit tout le fait et leur disoit:
-«Je souloye avoir beau corps bel et gent, se me disoit chascun pour moy
-plaire, et, pour la louange et le bobant de la gloire que je y prenoye,
-je me vestoie de fines robes et de bonnes pennes bien parées, et les
-faisoie faire bien justes et estroites; et aucunesfoiz le fruit qui
-estoit en moy en avoit ahan et peril, et tout ce faisoie pour en avoir
-la gloire et le loz du monde. Car quant je ouoye dire aux compaignons
-qui me disoient pour moy plaire: «Veez cy un bel corps de femme qui est
-bien taillié d’estre amé d’un bon chevalier», lors tout le cuer me
-resjouissoit; mais or povez veoir quelle je suis, car je suy plus grosse
-et plus constrainte que une pipe, ne je ne semble point celle qui fut;
-ne mes belles robes, que je avoye si chières que je ne vouloye vestir
-aux dymenches ne aux bonnes festes pour l’honneur de Dieu, ne me auront
-jamais mestier. Mes belles filles et amies, amez Dieu, car il m’a
-monstré ma folie, qui espargnoye mes bonnes robes aux festes pour moy
-cointoier devant les gens d’estat pour avoir le los et le regart des
-gens. Sy vous prye, mes amies, que vous prengniez icy bon exemple.»
-Ainsy se complaignoit la dame malade, et fut bien malade et enflée par
-l’espace de vij ans. Et après, quant Dieu eut veu sa contricion et sa
-repentance, si luy envoya santé et la gary toute saine, et fut dès lors
-en avant moult humble envers Dieu, et donna le plus de ses bonnes robes
-pour Dieu, et se tint simplement et ne eut pas le cuer au monde comme
-elle souloit. Et pour ce, belles filles, a cy bon exemple comment l’on
-doit plus parer et vestir sa bonne robe aux dimenches et aux festes,
-pour honneur et amour de Dieu, qui tout donne, et pour l’amour de sa
-doulce mère et de ses sains, que l’on ne doit faire pour les gens
-terriens, qui ne sont que boue et terre, pour avoir leur grace et leur
-los ne les regards d’eulx; car celles qui le font par telz plaisances,
-je pense qu’il desplaise à Dieu, et que il en prendra sa vengence en
-cest siècle ou en l’autre, sy comme il fist de la dame, comme vous avez
-ouy, et pour ce y a bon exemple à toutes bonnes femmes et bonnes dames.
-
-
-
-
-De la suer saint Bernart.
-
-Chappitre XXVIIe.
-
-
-Un autre vous vueil dire après de ceste matière. Il advint que saint
-Bernart, qui fut moult saint homme et noble et de hault lignaige, laissa
-toutes ses possessions et grans noblesses pour servir Dieu en abbaye; et
-pour sa sainte vie il fut esleu en abbé. Si vestoit la haire et faisoit
-grans abstinences et estoit grant aumosnier aux povres. Si avoit une
-suer moult grant dame, qui le vint veoir à grant foyson de gens et moult
-noblement adournée de riches robes et d’atour de perles et de precieuses
-pierres, et vint en cest estat devant son frère qui preudomme estoit, et
-quant le saint homme vit en cest grant arroy sa suer, sy se seigna et
-luy tourna le dos, et la dame eut grant honte et lui envoya sçavoir
-pourquoy il ne daignoyt parler à elle, et il lui manda que elle lui
-avoit fait grand pitié de l’avoir veue en tel ourgueil et desguisement
-et ainsi deffaite. Et lors elle osta ses riches robes et riches atours
-et se arroya moult simplement, et il lui dist: «Belle suer, se je aime
-vostre corps, je doy par raison plus amer vostre ame; ne cuidiez vous
-pas qu’il ne desplaise à Dieu et à ses angelz de veoir tel bobant et tel
-orgueil mettre à parer une telle charoingne, qui, après vij jours que
-l’ame en sera hors, purra que créature ne le pourra sentir ne veoir sans
-grant horreur et abbominacion. Belle suer, que ne pensez-vous une fois
-de journée comment les povres meurent de froit et de faing là hors, que
-du xe de vostre cointerie et de voz noblesces feussent plus de xl
-personnes ressaisiz et revestus contre le froit?» Lors lui dist le saint
-preudomme tant de bien et lui desclaira sy la folie du monde et les
-bonbans, et aussi le sauvement de l’ame, que la bonne dame ploura et
-depuis fist vendre le plus de ses robes et de ses riches atours, et
-l’argent donna pour Dieu, et prist simples vestemens et humbles atours,
-et mena sy sainte vie que elle eut la grace de Dieu et du monde,
-c’est-à-dire des saiges et des preudes gens, qui vault mieux que celles
-des folz. Et pour ce, belles filles, a cy bon exemple comment l’en ne
-doit pas tant avoir le cuer au monde, ne mettre en ses cointises pour
-plaire aux folz et au monde, que l’en ne departe à Dieu, qui tout donne
-et dont l’en puet acquerre son sauvement; car il vault mieulx moins
-avoir de riches robes et d’atours que les povres gens n’en ayent leur
-part; car qui met tout pour avoir la plaisance du monde, je suis certain
-que c’est folie et temptacion d’ennemy, et se doit l’en mieulx parer
-pour honneur et amour de Dieu, c’est aux dimanches et aux festes, en
-reverance et louange de luy et de ses sains, que pour la folle plaisance
-du monde, qui n’est que umbre et vent au regart de lui qui tout puet et
-tout donne, et tous diz durera sa gloire.
-
-
-
-
-De celles qui ne font que jengler aux esglises.
-
-Chappitre XXVIIIe.
-
-
-Un autre exemple vous diray de celle qui loquençoit et jengloit à
-l’esglise quant elles doivent ouir le divin office. Il est contenu ès
-gestes de Athènes que un saint hermite estoit, preudons et de sainte
-vie. Si avoit en son hermitage une chapelle de saint Jehan. Si y
-vindrent les chevaliers, les dames et damoiselles du païs en
-pelerinaige, tant pour la feste comme pour la sainteté du preudomme. Si
-chanta l’ermite la grant messe, et, quant il se tourna après
-l’euvangille, si regarda les dames et damoiselles et plusieurs
-chevaliers et escuiers, qui bourdoyent et jengloyent à la messe et
-conseilloient les uns aux autres. Si regarda leur folle contenance, et
-vit à chascune oreille de homme et de femme un ennemy moult noir et
-moult orrible qui aussy se rioyent et jengloyent d’eulx et escripvoient
-les parolles que ils disoient. Ces ennemis sailloient sur leurs cornes,
-sur leurs riches atours et sur leurs cointises, aussi comme petiz
-oiselez, qui saillent de branche en branche. Sy se seigna li preudomme
-et se esmerveilla. Et quant il fut à son canon, aussy comme en la fin,
-il les ouy flater et parler, et rire et bourder. Sy fery sur le livre
-pour les faire taire, mais aucuns et aucunes y avoit qui se teurent
-point. Lors dist: «Beau sire Dieux, faictes les taire et faictes
-congnoistre leurs folies.» Lors tous ceux qui se rioient et qui
-jengloient se prindrent à crier et à braire, hommes et femmes, comme
-gens demoniacles, et soufroient si grant doulour que c’estoit piteuse
-chose à ouïr. Et quant la messe fu chantée, le saint hermite leur dit
-comment il avoit veu les ennemis d’enfer eulx rire des mauvaises
-contenances qu’ilz faisoient à la messe, et après leur dist le grant
-péril où ilz cheoyent de parler et de y bourder, et le grant pechié où
-ilz entroient, comme à la messe et ou service de Dieu nulz et nulle n’y
-doit venir fors pour le ouïr humblement et devotement et pour adourer et
-prier Dieu. Et après leur dist comment il veoit les ennemis saillir et
-saulteler sur leurs cornes et sur les attours de plusieurs femmes,
-c’estoit à celles qui tenoient parolles et contens aux compaignons et à
-celles qui pensoient plus en amourettes et aux deliz du monde que à
-Dieu, pour plaire et avoir les resgars des musars. Sur celles y veoit
-les ennemis espinguer; maiz sur celles qui disoient leurs heures et
-estoient en leur devocion, il n’y estoit pas, combien que il y en avoit
-d’assez cointes et bien parées; car il tient le plus au cuer. Et après
-leur dist que celles qui se cointissoient pour mieulx estre regardées et
-y prenoient plus grans plaisances que au service de Dieu, donnoient
-grant esbat à l’ennemy. Après si advint que ceulx et celles qui cryoient
-et estoient tourmentez, que les femmes getterent leurs cornes, leurs
-atours et leurs cointises comme toutes forcennées; et toutesfoiz firent
-illecques leur neufvaine, et au chief de ix jours, à la prière du saint
-hermite, ilz revindrent en leurs sens, et furent bien chastiez dès là en
-avant de parler ne de jengler ou service de Dieu. Pour quoy il y a cy
-bon exemple comment nul ne nulle ne doit parler ne destourber le divin
-office de Dieu.
-
-
-
-
-D’un exemple qui avint à la messe saint Martin.
-
-Chappitre XXIXe.
-
-
-Et encores vouldroye que vous sceussiez qu’il advint à la messe de saint
-Martin de Tours. Le saint homme chantoit la messe; sy lui aidoit son
-clerc et son filleul; c’estoit saint Brice, qui après luy fut arcevesque
-de Tours, lequel se prist à rire, et saint Martin s’en apparceut, et,
-quant la messe fust chantée, saint Martin l’appella et luy demanda
-pourquoy il avoit ris, et il respondy qu’il avoit veu l’ennemy qui
-mettoit en escript ce que les femmes et hommes s’entredisoyent tant
-comme il disoit la messe, dont il advint que le perchemin d’un des
-anemis fut trop court et petit, et il le prist à tirer aux dens pour le
-esloigner, et, comme il le tira fort, il lui eschapa telement que il se
-fery de la teste contre la masière. Et pour ce m’en ris. Et, quant saint
-Martin eut ouy saint Brice, et qu’il avoit veu ce, il vit bien qu’il
-estoit saint homme. Sy prescha sur ceste matière aux femmes comment
-c’estoit grant pechié de parler ne de conseillier à la messe, ne au
-service de Dieu, et qu’il vauldroit mieulx la moitié à n’y estre pas que
-y parler ne y conseillier; et encores soustiennent les grans clers que
-l’en n’y doit dire nulles heures, tant comme la messe dure et par
-especial tant comme l’euvangille dure ne le _per omnia_. Et pour ce,
-belles filles, a cy bonne exemple comment vous devez contenir humblement
-et devotement à l’eglise, ne y tenir parolles ne jangler à nulluy pour
-riens qu’il aviengne.
-
-
-
-
-De celle qui perdit à oïr la messe.
-
-Chappitre XXXe.
-
-
-Un grant exemple vous diray de ceulx qui par leur paresse perdent à ouir
-la messe et la font perdre aux autres. J’ay ouy compter le compte d’un
-chevalier et d’une dame qui, dès leur jeunesse, prenoient moult grant
-delit à dormir à haulte heure; sy le maintindrent par telle guise que
-bien souvent ilz perdoient à oïr la messe et la faisoient perdre à leurs
-paroissiens; car la paroisse où ils demouroient estoit leur, et illec
-personne ne les osoit desobeir. Sy avint que à un dymenche ilz mandèrent
-que l’en les attendist, et quant ilz furent venuz il fut midy passé. Sy
-respondirent plusieurs à la personne ou chappelain de l’esglise que il
-estoit heure passée et pour ce il ne osa chanter et n’y ot point de
-messe celuy dymenche, et fist moult de mal aux bonnes gens; mais à
-souffrir le leur convint. Si avint la nuit ensuivant en avision au
-chappelain par ij foiz ou par troix, qu’il lui sembloit qu’il gardoit
-une grant compaignie de brebis en un champ où n’avoit point de herbe. Si
-les vouloit mettre en un pastis pour paistre, où il n’avoit que une
-entrée, et en celle entrée avoit un porc noir et une truye couchiez au
-travers du chemin. Ces porcs estoient cornuz; si avoient sy grant paour
-lui et les ouailles qu’ilz n’osoient entrer ou pastis et s’en aloient
-tantost arriere à leur toit, sanz paistre ne sans mengier. Et puis une
-voix lui disoit: Laissiez-tu à entrer ne à obéir pour ces bestes
-cornues? et lors il s’en esveilla, et tout aussy comme il advint au
-prestre, il advint celle nuit au chevalier et à la dame tout en la
-manière, maiz que il leur sembloit qu’ilz estoient devenuz le porc et la
-truie, et estoient cornus et ne vouloyent laissier passer les brebis ou
-pastis, et après cela venoyt une grant chasse de veneours noirs sur
-grans chevaulx noirs, et avoient grant quantité de levriers et de grans
-chiens noirs, et, de ce qu’ilz arivoient, il leur sembloit qu’ilz
-descombloient sur eulx et lors faisoient la chasse sur eulx grant et
-merveilleux, et cornoient et huchoient, et les chiens glatissoient et
-les prenoient ès cuisses et ès oreilles, et dura la chasse moult
-longuement, tant qu’il leur sambla qu’ilz estoient prins par force et
-occis, et sur ce ilz se esveillèrent tous esmerveillez et effroyez, et
-ceste advision leur advint deux foiz. Sy advint que la personne de
-l’esglise vint chiez le chevalier. Et lors le chevalier et la dame lui
-racontèrent leur advision, et aussi le prestre la sienne. Sy en furent
-tous esmerveillez de quoy leurs advisions ressembloient; si dist le
-prestre au chevalier: «Sire, il y a un saint homme hermite cy près en
-celle forest qui bien nous saura faire saiges de ceste chose.» Lors y
-alèrent et comptèrent au saint homme leurs advisions de point en point,
-et le preudomme, qui moult estoit saiges et de sainte vie, leur declara
-tout leur fait, et dist au chevalier: «Sire, vous et vostre femme estes
-les porcs noirs qui gardiez le pertuis et l’entrée du pastis que les
-brebis n’y alassent paistre, ne que ilz ne mangeassent de la bonne
-pasture, c’est-à-dire que vous, qui estes seigneur de la parroisse où
-vous demeurez, avez destourbé les paroissiens et les bonnes gens de ouir
-le saint service de Dieu, qui est pasture et repaissement de vie,
-especialement de la vie de l’ame, par vostre paresse et par vostre
-repos, qui dormez le jour comme porcs; et les cornes que vous aviez
-estoient les branches de pechié, et par espécial les grans pechiez que
-vous faictes à faire perdre à aultruy le bien fait et le service de
-Dieu, que vous ne povez amender fors que par grant tourment. Et pour la
-vengence du meffait vous est demonstré que vous en serez chaciez et
-tourmentez des ennemis d’enfer, et pris et matz par pure chace, si comme
-vous feustes par vostre advision, et sy vous dy certainement qu’il vous
-vaulsist mieulx cent fois pour une ne ouir point de messe que la tollir
-aux autres ne que oster au prestre sa devocion. Car, quant il attendoit
-trop longuement, il se courouçoit ou pechié d’ire, dont les uns vont en
-la taverne, les aultres s’en vont et les aultres perdent leur devocion,
-et parfois le prestre s’en yre et pert sa bonne devocion, et chante sur
-son peril; et tous ces pechiez et ces maulx viennent par vous et par
-vostre pechié de paresse, dont vous en rendrez compte, et en serez
-chacez, tourmentez, prins et mis à mort, c’est à dire en voye d’estre
-dempné.» Lors le chevalier fu moult esbahy et demanda conseil comment il
-en pourroit faire. Lors le saint homme lui dist que par trois dimenches
-il se agenoillast devant les paroissiens et leur criast mercy que ilz
-luy voulsissent pardonner le meffait et que ilz voulsissent Dieu prier
-pour luy et pour sa femme, et qu’il leur voulsist pardonner yceulx
-meffaiz, et que dès là en avant il seroit l’un des premiers à l’eglise;
-sy le confessa l’ermite, et luy bailla celles penitances et autres, si
-que dès là en avant il se chastia, et mercièrent, lui et sa femme,
-nostre Seigneur, de leur avoir demonstré celle demonstrance. Si vous dy
-que dès là en avant ilz estoient luy et sa femme des premiers au
-moustier, et aussy li preudoms dist au prestre la vision et la luy
-desclara sur celle matière, et que Dieux devoit estre le plus craint et
-doubté que le monde, et premier servy. Pour quoy, belles filles, prennez
-cy bon exemple à vous garder que par vostre personne vous ne faciez
-perdre la messe à plusieurs, ne leur devocion par vostre paresse ne par
-vostre négligence, car mieulx vous vauldroit à n’en oïr point, et je
-vouldroye que vous sceussiez et eussiez apris l’exemple de la dame qui
-mettoit le quart du jour à elle appareillier.
-
-
-
-
-D’une dame qui mettoit le quart du jour à elle appareillier.
-
-Chappitre XXXIe.
-
-
-Une dame estoit qui avoit son habergement delez l’esglise. Si mettoit
-longuement à soy appareillier et attourner, si que il ennuyoit moult à
-la personne de celle eglise et aux parroissiens. Si avint par un
-dimenche qu’elle estoit moult longue, et tousjours mandoyst qu’elle
-feust atendue, comment que ce fust. Sy estoit moult haulte heure et
-ennuyoit à tous. Si en y avoyt plusieurs qui s’entredisoient: «Comment!
-ceste dame ne sera mais huy pignée ni mirée?» Si en avoit aucuns qui
-distrent: «Mal mirer lui envoit Dieux, qui tant de fois nous fait icy
-muser et attendre.» Et si comme il pleust à Dieu, si comme pour
-exemplaire, ainsi comme elle se miroit à celle heure, elle vit à rebours
-l’ennemy ou mirouer qui lui monstroit son derrière, si lait, si orrible,
-que la dame issy hors de son sens comme demoniacle; sy fut un long temps
-malade, et puis Dieux luy envoya santé, et se chastia si bien que elle
-ne mist plus grand paine à soy arroyer ne estre sy longue, mais mercya
-Dieu de l’avoir ainsi chastiée. Et pour ce cy a bon exemple comment l’en
-ne doit pas estre ainsi longue à soy arroyer et se appareillier que l’en
-en perde le saint service ne le faire perdre à autruy.
-
-
-
-
-De celle qui ouoit voulentiers la messe.
-
-Chappitre XXXIIe.
-
-
-Or vous diray sur ceste matière un exemple d’une bonne dame et de sa
-sainte vie, qui amoit moult Dieu et son service, et la journée qu’elle
-ne ouist messe, elle ne mengast jà de chair ne de poisson et fust à
-grant malaise de corps. Sy advint une foiz que son chapellain fust
-tellement malade qu’il ne povoit chanter; la bonne dame ala et vint
-moult à malayse de quoy elle perdoit la messe. Sy ala au dehors en
-disant: «Biaux sire Dieux, ne nous oubliez pas, et vueilliez nous
-pourveoir de vostre saint service ouir.» Et en celles paroles elle
-regarde et voit deux frères qui venoient; lors elle ot grant joye et
-leur demanda se ilz chanteroient messe, et ilz distrent: «Oil, dame, se
-Dieux plaist», et la bonne dame mercya Dieu; si chanta le plus jeune des
-frères, et à l’eure qu’il fist les trois parties du saint sacrement, le
-viel frère regarda et vit saillir l’une des parties en la bouche de la
-bonne dame en manière d’une petite clarté. Le jeune frère regardoit
-partout qu’estoit devenue l’une des parties et trembloit de paour; et le
-vieil frère s’en apperceust moult bien de la tristeur de son compaignon;
-sy vint à lui et lui dist qu’il ne s’esmayast, et que ce que il queroit
-estoit sailli en la bouche de la dame pour certain. Et lors il feust
-assuré et il mercya Dieu de ses grans miracles, et ainsi en advint à la
-bonne dame qui tant amoit le saint service de Dieu. Car, pour certain,
-cy a bon exemple; car, selon la sainte escripture, ceulx qui ayment Dieu
-et son service, Dieu les ayme, si comme il monstra appertement à celle
-bonne dame qui tel desir avoit de le veoir et de l’ouir, comme ouy avez.
-
-
-
-
-D’une contesse qui chascun jour vouloit oïr iij messes.
-
-Chappitre XXXIIIe.
-
-
-Je vouldroye que vous eussiez bien retenu l’exemple d’une bonne contesse
-qui tous les jours vouloit ouïr trois messes. Si aloit en pelerinaige;
-sy va cheoir l’un de ses chappelains d’un cheval à terre et se meshaigna
-si qu’il ne peut chanter. Sy fut la bonne dame à trop grant meschief de
-perdre l’une de ses messes. Si se complaignoit moult humblement à Dieu
-et devotement, et Dieux lui envoya un angele ou un saint en guise d’un
-prestre; mais, quand il ot chanté et il fut desvestu, l’en ne sceut
-qu’il advint, pour serchier que l’en sceust faire. Sy pensa bien la
-bonne dame que Dieux le luy avoyt envoyé et l’en mercia moult
-humblement. Et pour ce a cy exemple comment Dieux pourvoit ceulx qui ont
-devocion et amour en son saint service et à luy, et je pense qu’il y ait
-pou de femmes aujourd’uy qui bien ne se passent à moins de trois messes
-ouir, et leur souffist bien d’une, tant ont petite amour et devocion en
-Dieu et en son service; car ouir son service repute sa propre personne.
-Car qui l’aime et craint, il le vuelt souvent veoir et ouir sa sainte
-parole; et aussy du contraire, qui n’y a bien le cuer s’en passe
-ligierement, comme plusieurs font aujourd’uy, qui ont plus le cuer au
-siècle et au delit de la char que à Dieu.
-
-
-
-
-De celles qui vont voulentiers es pellerinages.
-
-Chappitre XXXIIIIe.
-
-
-Un autre exemple vous vueil dire d’une dame qui estoit juenne et avoit
-le cuer au siècle. Si estoit un escuier qui estoit amouroux d’elle, et
-elle ne le heoit pas aussy, et pour plus avoir d’aise et de lieu pour
-parler et pour bourder ensemble, elle faisoit accroire à son seigneur
-qu’elle s’estoit vouée pour aler en pelerinaige, et son seigneur, qui
-preudhomme estoit, le souffroit, pour ce que il ne luy vouloit pas
-desplaire. Sy advint une fois que elle et yceluy escuyer alèrent en un
-pelerinaige d’une place de nostre Dame. Si furent moult aysiez enmy le
-chemin de parler ensemble, car ilz y entendoient bien plus que à dire
-leurs heures et y avoient bien plus grant plaisir et plus grant delit,
-dont il advint que, quant ilz furent venus là et ilz furent au bon de la
-messe, l’ennemy, qui tousjours est en aguet de enflamber et tempter
-homme et femme, les tint si subgiez de celle temptacion et en celluy fol
-plaisir, qu’ilz avoient plus leurs yeulx et leurs plaisances à resgarder
-l’un l’autre et à faire petiz signes d’amours qu’ilz n’avoient au divin
-service, ne que à dire devotement leurs heures. Si advint, par appert
-miracle, que il prist si grant mal à la dame soudainement, que celle se
-estraingnoist et ne sçavoit se elle estoit morte ou vive. Si en fust
-emportée entre bras en la ville comme chose morte, et fut trois nuiz et
-trois jours sans boire et sans mengier, et n’y congnoissoit l’en ou mort
-ou vye. Sy fut envoyé querre son seigneur et ses amis, qui furent moult
-doulans de ceste aventure, et la regardoient et si ne sçavoient se elle
-en mourroit ou vivroit, dont il advint que la dame, qui en grant douleur
-estoit, vit une advision moult merveilleuse; car il luy sembloyt qu’elle
-veoit sa mère et son père, qui mors estoyent pieçà, et la mère luy
-monstra ses mamelles: «Belle fille, veez cy ta nourreture; aime et
-honneure ton seigneur comme tu feiz ceste mamelle, puisque l’esglise te
-l’a donné.» Et après son père luy disoit: «Belle fille, pourquoy as-tu
-plus grant plaisance ne plus grant amour à un autre que à ton seigneur?
-regarde ce puis qui est de costé toy, et saichiez, se tu chiez ou feu de
-male chaleur, que tu chierras dedans.» Et lors elle regardoit et veoit
-un puis plein de feu delez luy si près que à pou qu’elle n’y cheoit. Si
-en estoit toute effrayée, et après son père et sa mère lui monstroient
-bien cent prestres trestous revestus de blanc, et le père et la mère lui
-disoient: «Belle fille, nous vous mercions d’avoir revestu cestes gens
-cy.» Et après cela il lui sembloit qu’elle veoit l’ymaige de Nostre Dame
-qui tenoyt une cotte et une chemise et lui disoit: «Ceste cotte et ceste
-chemise te gardent de cheoir en ce puis. Tu as ordi ma maison et
-mocquée.» Et en ycelluy effroy elle s’esveilla et getta un grant
-souspir. Si eurent son seigneur et ses amis grant joye, et virent bien
-qu’elle n’estoit pas morte, et la dame se trouva vaine et lasse de la
-vision et paoureuse du feu et de la flambe du puis où elle estoit deue
-cheoir. Sy demanda un prestre, que on luy ala querre, un saint preudomme
-religieux qui estoit grant clerc, vestoit la haire et estoit moult de
-saincte vie. Si la confessa et elle luy dist toutes ses advisions et la
-grant paour que elle avoyt eue de cheoir ou puis, et aussy elle luy dist
-tous ses pechiez et ses jeunesses, et le saint homme lui desclara son
-avision et lui dit:
-
-«Dame, vous estes moult tenue à Dieu et à sa doulce mère, qui ne
-vueillent mie la perdicion et la dampnacion de vostre ame, ains vous
-desmonstrent vostre peril et vostre saulvement. Premièrement ilz vous
-ont fait demonstrer vostre père et vostre mère, dont vostre mère vous
-disoit: Belle fille, voy les mamelles où tu preiz ta nourreture; ayme et
-honeure ton seigneur comme tu feiz cestes mamelles. Ma doulce amye,
-c’est à entendre que, puisque sainte eglise vous a donné seigneur, que
-vous le devez doubter et amer tout aussy comme vous amiez la mamelle de
-vostre mère et y prenez nourissement. Et aussy comme l’enfant laisse
-toutes choses pour la tette et la doulceur du lait, dont il prent
-croissement et nourreture, aussi doit toute bonne femme selon Dieu et
-selon sainte loy amer son seigneur sur tous autres, et laissier toutes
-autres amours pour celle; si comme nostre seigneur par sa sainte propre
-bouche dist que l’on laissast et deguerpist père et mère, suers et
-frères et toutes autres choses pour l’amour de son seigneur, et que ce
-n’estoient pas deux chars, fors une, que Dieu avoit conjointe en une et
-que homme ne povoit separer, c’est-à-dire que homme ne povoit ny ne
-devoit fourtraire l’amour l’un de l’autre, puisque Dieus et l’esglise
-les avoit unys et conjoins ensemble. Et encores vous dist vostre mère
-que vous y prenissiez nourreture comme en ses mamelles, c’est-à-dire et
-entendre que se que vous amez vostre seigneur sus tous, que ce seroit
-votre nourriture et vostre bien, et honneur vous accroistra de jour en
-jour comme l’enfant croist par la nourriture de la mère et de sa
-mamelle, c’est la doulceur du lait, qui signifie la grant doulceur, la
-joye et l’amour qui doit estre en loyal mariaige, et la grace de Dieu y
-habite. Après vostre père vous dist: Belle fille, pourquoy as-tu plus
-grant plaisance et plus grant amour à aultre que à ton seigneur? regarde
-ce puis qui est delèz toy, et saches, se tu chez au feu de male chaleur,
-que tu y chierras. C’est-à-dire que, se vous amez plus aultre que vostre
-seigneur, ne que autres habitent à vous, fors que luy, que vous charrez
-ou puis, où vous serez arse et bruslée pour le delit de la male
-plaisance et malle chaleur que vous avez eue ailleurs. Et pour ce vous
-montra-il le puis de feu et la vengeance et la punicion qu’il convient
-souffrir pour le délit de celle folle plaisance. Après ilz vous
-monstrèrent les prestres blans et vous disoient que vous les aviés
-revestus; pour ce vous en mercioient; c’estoit signiffiance que vous
-aviez fait revestir les prestres et fait dire des messes pour eulx, dont
-ilz vous remercioient, car soiez certaine que aussi comme vous faictes
-pour eulx et pour les autres deffuncts, que ilz prient pour vous et sont
-marriz quant ilz voyent que ceulx qui font bien pour eulx sont en voye
-de perdicion. Si comme vous avez bien peu apparcevoir que ilz sont très
-bien marriz de la temptacion que vous aviez eue et de la folle plaisance
-par laquelle vous estiez en voye d’estre perdue, et pour ce vous en
-venoyent secourir pour amour du bien fait et des messes et des aumosnes
-que vous aviés fait et fait faire pour eulx. Après veistes l’image de
-Nostre-Dame qui tenoyt une cotte et une chemise et disoit: Ceste cotte
-et ceste chemise te gardent de cheoir en ce puis, car tu as ordi ma
-maison et l’as moquée. C’est-à-dire que vous aviez esté en son esglise
-et plus pour plaisance d’autruy que pour l’amour d’elle, et c’estoient
-les folz regars et les folz plaisirs que vous preniez en celluy par qui
-d’amours vous emprensistes la voye et le voyaige, et pour ce vous dist
-la voix que vous aviez ordy et moquée sa maison, c’est son eglise; car
-tous ceulx et celles qui y viennent par autre plaisance que par dévocion
-du saint lieu et se couvrent du service pour trouver lieu d’esbat et
-delit terrien, ceulx moquent l’esglise et la maison de Dieu. Ainsi
-fut-il de vous, selon vostre fait et vostre advision. Après vous
-l’ordeistes et empeschastes, comme la voix vous dist. Ce fut quant vous
-aviez plus le cuer à luy et en la plaisance de folie que au divin
-service, et de cellui meffait Dieu vous a voulu monstrer vostre
-deffaulte et vous fist venir celluy grant mal et celle grant hachie que
-vous avez senti. Et ceste grace, qui vous vint par chastiement et
-demonstrance, fut par le service et bien fait que vous feystes à deux
-povres femmes, dont vous donnastes à l’une une cote et à l’autre une
-chemise, et vous dist la voix que la cotte et la chemise vous avoyent
-gardée de cheoir ou puis, c’est-à-dire que le bien fait et l’aumosne que
-vous aviez fait pour Dieu vous avoit gardé de perir et d’estre perdue,
-se vous fussiez cheoite en la folie où vostre cuer avoit mis s’entente
-et sa folle plaisance. Sy devez grant guerredon à Dieu et grant service
-de vous avoir daigné demonstrer vostre erreur. Si vous devez en avant
-garder d’encheoir un tel peril comme de perdre honneur et l’ame d’avoir
-plaisance de amer nul tant comme vostre seigneur, à qui vous avez promis
-foy et loyaulté, ne le changer pour pire ne pour meillour, et celle le
-change, qui plus aime autre que son seigneur et ment et parjure sa foy
-et sa loy. Si vous est, Dieu mercy, beau mirouer.» Et ainsi li demonstra
-le preudomme son advision et la confessa et l’enseigna le mieulx qu’il
-pot, et la dame guerist et mercia Dieu, et laissa toute sa folle
-plaisance, dont il advint, bien environ demi an ou environ après, que
-l’escuier, qui l’amoit par amours, vint d’un voyaige et d’une armée où
-il avoit esté. Si la vint veoir, cointe et jolis, et si commença à
-bourder et jangler et lui user d’un tel langaige, dont autresfoys luy
-avoit usé; sy la trouva toute estrange; lors fut tout esbahy et
-esmerveillé et luy demanda: «Ma dame, à quel jeu ay-je perdu le bon
-temps, la joye et l’espérance que j’avoye en vous de vivre joyeusement?»
-Et la dame lui respondit que tout cellui temps est passé; car jamais je
-ne pense à amer ne avoir plaisance à nullui fors en mon seigneur. Et
-lors elle lui compta l’adventure qui lui advint. Si cuida moult la
-tourner; maiz il ne peut, et, quant il vit qu’il ne pot et qu’elle
-estoit si ferme, si la laissa et dist à plusieurs la bonté et la fermeté
-d’elle, et l’en prisa et la honnoura plus. Et pour ce a cy bon exemple
-comment l’on ne doit pas aler aux sains voiaiges pour nulle folle
-plaisance, fors pour le divin service et amour de Dieu, et aussy comment
-il fait bon faire prier et faire dire messes pour son père et pour sa
-mère et pour ses autres amis; car aussy ilz prient et empètrent graces
-pour les vifs qui bien font pour eulx, comme ouy avez; et aussy fait
-l’en bien de donner pour Dieu, car l’aumosne si acquiert grace de Dieu à
-celluy qui la donne, si comme ouy avez. Sy vous diray un autre exemple
-qui avint en une eglise qui est en ma terre, et a nom Nostre-Dame de
-Beaulieu.
-
-
-
-
-De ceulx qui firent fornication en l’esglise.
-
-Chappitre XXXVe.
-
-
-Il avint en celle eglise à une vigilles de Nostre-Dame que un qui avoit
-nom Perrot Luart et qui estoit sergent de Cande en la mer, s’i coucha
-avec une femme sur un autel. Si advint un miracle qu’ilz
-s’entreprindrent et s’entrebessonnèrent comme chiens, tellement qu’ilz
-furent aussy pris de toute le jour à journée, si que ceulx de l’esglise
-et ceulx du païx eurent assez loisir de lez venir veoir; car ils ne se
-povoient departir, et convint que l’on venist à procession à prier Dieu
-pour eulx, et au fort sur le soir ilz se departirent. Dont il convint
-que l’esglise feust puis dédiée, et convint par penitence qu’il alast
-par troix dimenches environ l’esglise et le cymetière, soy batant et
-recordant son peché. Et pour ce a cy bon exemple comment l’en se doit
-tenir nettement en sainte église; et encores vous diray un autre exemple
-sur ceste matière, comment il avint ès parties de Poitou n’a pas trois
-ans, dont je vous en diray l’exemple.
-
-
-
-
-Du moine qui fist fornication en l’eglise.
-
-Chappitre XXXVIe.
-
-
-En Poitou avoit une abbaye qui a nom Chievre Faye, dont l’esglise a esté
-empirée pour les guerres. Le prieur d’icelle abbaye avoit un nepveu qui
-avoit à nom Pigière. Si avint à un jour de dymenche que l’on dit matines
-et la messe. Si demandoit l’en partout cellui Pigière, et ne povoit
-estre trouvé. Mais toutefois tant fut quis et cerchié qu’il fut trouvé
-en l’esglise en un coingnet sur une femme, embessonné, et ne se povoient
-departir l’un de sus l’autre, et telement que tous y vindrent, et le
-povre moigne avoit grant honte et grant dueil, et si y estoit son oncle
-et tous les aultres moignes, et toutes voyes au derrain, quant il pleust
-à Dieu, ils se departirent, et celuy moyne Pigière de dueil et de honte
-laissa l’abbaye et s’en ala ailleurs. Se fut moult grant exemple comment
-l’on se doit garder de faire mal pechié de delit de char en l’eglise ne
-d’y parler de chose qui touche celle orde matière, ne s’i entreregarder
-par amour, fors que par amour de mariaige. Car comme Dieu dit en
-l’Euvangille, si comme racompte l’un des euvangelistres, que le doulx
-Jhesucrist entra en une esglise qui lors appelée étoit le temple. Sy y
-vendoit l’en merceries et marchandise, et, quant Dieu vit ce, si les
-mist hors, et dist que la maison Dieu devoit estre tenue nectement et
-qu’elle devoit estre mayson de saintes oroisons et de prières, non pas
-maison de marchandises ne maison à faire nul delit de pechié; et, à
-conforter ceste raison, Nostre Seigneur en a bien démontré appert
-miracle, comme vous avez ouy qu’il a fait nagaires en ces deux eglises,
-comment il lui desplait que on ordist sa sainte maison ne son eglise.
-
-
-
-
-Des maulvais exemplaires du monde.
-
-Chappitre XXXVIIe.
-
-
-Belles filles,
-
- Qui le bien voit et le mal prent,
- A bon droit puis s’en repent.
-
-Je le dy pour ce que nous avons par le monde moult de mauvais
-exemplaires, et y a moult de ceulx qui se prennent plus tost aux
-mauvaises que aux bonnes, et ceulx qui le font foloyent, et se
-desnaturent et se mettent hors du droit chemin, c’est des commandemens
-de Dieu le père, qui tout bien et sauvement enseigne et le baille par
-escript par loy, laquelle nous tenons petitement. Car nous veons que le
-plus de monde se gouverne selon le delit de la char et selon la vainne
-gloire du monde, comme les uns qui se ourgueillissent pour leur beauté,
-pour leur richesse, pour leur gentillesce; aultres y a qui sont envieux
-des biens et des honnours que ils voient à autruy plus que à eulx;
-autres y a qui sont yreux et gardent leur mal cuer et felon en rencune,
-autres qui sont sus la lecherie de luxure espris et enflambez plus
-ordement que buefs ne bestes sauvaiges, autres qui sont lecheurs et
-frians sur leurs gueulles de bons vins et delicieuses viandes; autres
-sont avers et convoyteux d’avoir l’autruy bien, autres qui sont
-hoqueleurs, larrons, usuriers, rapineux, parjures, traittres et
-mesdisans, et cestes manières de gens monstrent bien que ilz sont
-enffans de la doctrine à leur maistre que ilz ressemblent; par sa
-doctrine et temptacion et par son conseil ilz font iceulx maulx; c’est
-l’ennemy de tenèbres qui les attise et les esmeut à faire yceulx pechiez
-et les y tient bien jusques à la desliance de vraye confession, par
-laquelle ilz sont delivrez, et de ceste manière de gens est le plus du
-monde entechiez et surpris.
-
-
-
-
-Des bons exemplaires du monde.
-
-Chappitre XXXVIIIe.
-
-
-Aprez, y a d’aultres qui sont plus saiges et qui ont plus le cuer et
-l’esperance en Dieu, et, pour l’amour de la crainte que ilz ont envers
-luy, ilz se tiennent chastement et nettement, et se combattent contre
-les tentations des brandons du feu de luxure, et aussi se tiennent plus
-soubrement de viandes delicieuses, par quoy la char est temptée, car la
-delicieuse viande et les bons vins et les deliz du corps sont alumail et
-tison du feu de luxure. Et autres qui ont grace d’avoir souffisance
-contre convoitise, et autres qui ont franc cuer et piteux aux povres, et
-sont loyaulx et justes vers leurs prouchains et voisins, et sont
-paisibles, et, pour ce, Dieux les fait vivre en pais et paisiblement;
-car qui le mal et la riote quiert, le mal et la douleur treuve;
-voulentiers le voit l’en advenir. Car aucunes gens par leur grant yre et
-convoitise se bastent de leurs bastons mesmes et se pourchassent de jour
-en jour peine et ennuy. Et pour ce, Dieux beneist en l’Euvangille les
-debonnaires de cuer et les paisibles; et toutes cestes gens, qui ainsi
-se tiennent nettement en la crainte et en l’amour de Dieu et de leurs
-voisins, monstrent bien qu’ilz ressemblent à leur bon maistre,
-c’est-à-dire à Dieu le père, de qui ilz tiennent ses sains commandemens,
-si comme sainte Eglise leur enseigne, car ilz ont eu franc cuer à les
-retenir, et aussi ressemblent au bon filz de Dieu, qui est bon
-exemplaire de vie et de joie pardurable, et fontaine où l’on puet tout
-bien et sauvement puiser. Et pour ce, belles filles, ayés jour et nuit
-le cuer ou lui, et l’amez et le craigniez, et il vous sauvera de tous
-perilz et de toutes temptacions mauvaises, et pour ce, mes belles
-filles, je vous vueil monstrer et desclairer par ce livre les preudes
-femmes et bonnes dames que Dieux loue en sa Bible, qui, par leurs
-saintes euvres et bonnes meurs, furent et seront à tousjours mais
-louées, pour quoy vous y prengniez bon exemple à vivre à tousjours mais
-honnestement et nettement comme celles firent. Et aussy vous monstreray
-et desclareray aucunes mauvaises qui furent diverses et crueuses,
-lesquelles finèrent mal, afin de y prendre bon exemple de vous garder du
-mal et de la perdicion où elles cheyrent.
-
-
-
-
-De Eve, nostre première mère.
-
-Chappitre XXXIXe.
-
-
-Le premier exemple de mal et de pechié, par quoy la mort est entrée en
-cestuy monde, si vint par Eve, nostre première mère, qui petitement
-garda le commandement de Dieu et l’onneur où il l’avoit mise; car il
-l’avoit faitte dame de toutes choses vivans qui estoyent soubz le ciel,
-et que tous lui obeyssoient et feissent sa voulenté. Et se elle ne feust
-cheute en pechié de desobeyssance, il n’y eust poisson en la mer, ne
-beste sur terre, ne oisel en l’air que tous ne feussent à son
-obeyssance, à en prendre et à en deviser là où il luy pleust, sans nul
-desdit, et aussy elle eust enfans sans doulour et sans peril, ne jamais
-ne eust l’en faimg ne soif, froit ne chaut, travail ne maladie, ne
-tristesse de cuer, ne mort terrienne nulle. Nulle eaue ne la peust
-noyer, ne feu ardoir, ne glaive, ne aultre chose blescier; nulle chose
-ne luy peust nuire, ne fayre couroucier. Doncques pensons et regardons
-comment un pechié, sans plus, la mist de si grant honneur et gloire si
-bas et en tel servage; car elle perdit toute l’onneur et la richesse,
-laissa la gloire et toute l’obeyssance pour le pechié de desobeissance.
-Or resgardons doncques en quoy pecha la première femme, affin, mes
-chières filles, de vous en garder, si Dieu plaist, par la bonne doctrine
-que vous prendrés en bons exemples. Sy vous dy que le premier pechié de
-nostre mère vint par mauvaise accointance, pour ce qu’elle tint
-parlement au serpent, qui avoit, ce dit l’escripture, visaige de femme
-moult bel et moult humble, lequel parloit humblement et cointement; si
-l’escouta voulentiers et privéement, dont elle fist que folle; car se au
-commencement elle ne l’eust voulu escouter et s’en estre venue à son
-seigneur, elle l’eust desconfit à sa grant honte. Et ainsi le fol
-escoutement lui fist dommaige. Et pour ce, belles filles, n’est pas
-bonne chose d’escouter gens qui langaigent et qui ont l’art de bel
-parler, ne que escouter doulces parolles et couvertes; car par fois
-elles sont decevables et venimeuses, et en puet l’en acquerre blasme.
-Après cellui serpent advisa son point et la trouva seule et loing de son
-seigneur, et pour ce lui monstra à loysir son faulx langaige, et dont il
-n’est pas bon de demourer seul à seul à nulluy, se il n’est de ses
-prochains. Et je ne dis mie que l’on ne doye faire honneur et courtoisie
-à chascun selon ce qu’il vault; mais l’on met trop plus son honneur en
-balance de trop respondre que de pou; car l’une parolle attrait l’autre
-et à chacunes foys convient qu’il en soit dit d’aucunes dont ilz se
-pueent après jangler ou bourder, et pour ce est bon exemplaire à toute
-droite dame.
-
-La seconde folie de Eve nostre première mère est à ce qu’elle respondy
-trop legièrement, sans y penser, quant l’ennemi Lucifer lui eust demandé
-pour quoy elle et son mary ne mangoient du fruit de l’arbre de vie,
-comme ilz faisoient des autres. Ce fut celle qui respondit sans le
-conseil de son mary, et lui y tint parolle, dont elle fit que folle, et
-luy en meschey; car la responce ne lui avenoit mie, ains appartenoit à
-son seigneur à en respondre; car Dieu avoit baillé la garde d’elle et du
-fruit à son seigneur, et divisé de quel fruit ilz mangeroient. Et pour
-ce peust avoir respondu que il en parlast à son seigneur, non pas à
-elle, et se feust couverte et deschargée. Et pour ce, belles filles,
-devez prendre en ce bon exemple que, se aucuns vous requiert de folie ou
-de chose qui touche contre vostre honneur, vous vous pouvez bien couvrir
-et dire que vous en parlerez à vostre seigneur; ainsi vous les vaincrez
-et ne ferés pas comme la seconde folie de Eve, qui fist la responce,
-sans ce que elle s’en couvrist ne sans le conseil de son seigneur. Et
-pour ce, belles filles, je vouldroye bien que vous retenissiez l’exemple
-d’une bonne dame de Acquillée, que le prince d’Acquillée prioit de
-folles amours. Et, quant il l’eust assez priée et assez parlé, elle lui
-respondit que elle en demanderoit l’avis à son seigneur; et quant le
-prince vit ce si la laissa ester et oncques plus ne lui en parla, et
-disoit à plusieurs que c’estoit une des parfaittes dames de son païx, et
-ainsi la bonne dame en receut grand pris et grant honnour. Et ainsy le
-doit faire toute bonne dame, non pas respondre de soy meismes, comme
-fist Eve.
-
-
-
-
-La iije faulte de Eve.
-
-Chappitre XLe.
-
-
-La tierce folie de Eve fut qu’elle ne recorda pas à droit la deffense
-que Dieu avoit faicte à elle et à son seigneur; ainçois y mist division.
-Car Dieu leur avoit dit que se ilz mangeoient de cellui fruit qu’ilz en
-mourroient, et pour ce, quant elle fist la responce au serpens, elle ne
-dist mie plainnement la vérité, ainçois dist: «Se nous en mangions, nous
-en morrions par adventure.» Ainsi mist condicion en la response, si
-comme maintes folles femmes font quant l’on leur parle de folie. Mais
-Nostre Seigneur ne leur avoit pas mis de par aventure. Car la simple
-response de par aventure, que l’ennemi trouva en elle, lui donna pié de
-parler plus largement et de plus la tempter, tout aussy comme celles qui
-escoutent et respondent legièrement à ceulx qui les requièrent de fol
-amour. Car, par les simples responses et par l’escouter, ilz donnent
-voye et lieu de parler plus avant, ainsi comme il avint à Eve, nostre
-première mère, qui escouta l’ennemi jangler et respondit sans le conseil
-de son seigneur. Et pour ce l’ennemi la tempta et lui dist: «Vous en
-pourrez bien mangier, et si n’en mourrez mie, ains serez aussi beaulx
-comme Dieu et si sçaurez bien et mal. Et sçavez-vous pourquoy il a
-deffendu que vous ne mangiez point de ce fruit? Pour ce que, se vous en
-mengiez, vous seriez aussy beaux et aussi clers et aussi puissans comme
-lui.» Ainsi la folle cuida qu’il dist vray, et le creut par convoitise
-et par beau parler, tout aussi comme font les folles femmes qui croient
-de legier les belles parolles des jangleurs qui les conseilloient à
-foloier contre leur honneur et leur estat par flatteries et folles
-promesses, et leur jurent assez de choses qu’ilz ne leur tiennent mie.
-Aucunes fois les folles les croyent tant qu’elles viennent et se
-consentent au fol delit, dont elles se trouvent depuis deceues et
-moquées. Car, quant ilz ont fait leur fol delit, ilz les laissent comme
-diffamées honteusement.
-
-
-
-
-De la quarte folie de Eve.
-
-Chappitre XLIe.
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-
-La quarte folie de Eve si fut du fol regart, quant elle regarda l’arbre
-et le fruit de vie que Dieux leur avoyt deffendu. Si luy sembla trop bel
-et delitable, dont le desira par le regart et en fut temptée; ainsy par
-le fol regart cheit en folle plaisance. Et pour ce a grant peril à
-regarder legierement. Car le saige dit que le pire ennemi est l’ueil,
-dont maintes ont esté deceues par faulx regars. Car il est maintes gens
-qui de leur grant art font un faulx semblant et un faulx regart, comme
-maintes gens qui regardent afficheement et font le debonnaire et le
-gracieux, et font le pensis en leurs faux regars, dont maintes fois
-maintes en sont deceues, car elles cuident qu’ilz le facent par
-destresse d’amours, et ilz ne le font que par faux semblans pour les
-decevoir. Et pour ce a cy bon exemple pour soy gaittier de faux
-regardeurs. Car maintes foiz l’on y est deceu. Car, quant l’ennemi les
-treuve en telx fols regars et delix, il les point et enflambe de fole
-temptacion, par quoy il les tient liez du fol delit, et du fol delit les
-fait cheoir en l’ort fait, dont elles perdent corps et ame; doncques
-tout vient par fol regart. Dont je vouldroye que vous sceussiez
-l’exemple du roy David, que, par un fol regart de regarder la femme
-Urie, il cheyt en fornication d’avoultire, puis en omicide, comme de
-faire tuer son chevalier Urie, dont Dieu en prinst plus grant vengence
-sur luy et sur son pueple, dont l’achoyson avint par fol plaisir et
-regart, si comme il advint à Eve, nostre première mère, qui par son fol
-plaisir et regart chey ou fol fait, dont tout le monde et l’umain
-lignaige l’acheta chierement et à grant douleur. Car par celluy regart
-et celluy fait la mort vint au monde. Et pour ce est cy bon exemple de
-non regarder folement ne afficheement.
-
-
-
-
-De la quinte folie de Eve.
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-Chappitre XLIIe.
-
-
-La quinte folie fut de touchier, quant elle habita au fruit, dont il
-vaulsist mieux que elle n’eust eu nulles mains. Car moult est perilleux
-le touchier après le regard, quand les deux vices se consentent de
-mauvaise volenté. Et pour ce dist le saige en la sapience que l’en se
-doit garder de touchier à delit dont le cuer soit blescié ne l’âme; car
-fol atouchement eschauffe le cuer et enflambe le corps. Et, quant raison
-est aveuglée qui doit le cueur et la fenestre gouverner, l’en chiet en
-pechié et en fol deliz; et encore dit le saige, qui se veult seurement
-gouverner et nettement garder, doit deux fois ou trois avant ses mains
-regarder que à nul fol fait atouchier, c’est à dire, avant que le faire
-et entreprendre, deux foyz ou trois y penser. Car le touchier et le
-bayser esmeuvent le sanc et la char telement que ils font entroblier la
-crainte de Dieu et honneur de cest monde. Ainsi moult de mal se esmeut
-et avient par fols baisiers et atouchemens, tout ainsi comme il avint à
-Eve qui atoucha au fruit de vye.
-
-
-
-
-De la vje folie de Eve.
-
-Chappitre XLIIIe.
-
-
-La vje faulte si fut pour ce que elle menga du fruit deffendu; ce fut le
-plus fort du dolereux fait. Car, par celluy fait nous et tout le monde
-fusmes livrez au peril de la mort d’enfer, et estrangez de la joye
-pardurable. Si avons cy grant exemple comment par le trespassement d’une
-petite pomme soyent devenus tant de douleurs et de maulx. Hé, Dieux,
-comment ne pense l’en assavoir comme Dieux pugnira ceulx qui font telx
-forfaix de viandes et qui se delittent en bons morseauls de quoy ilz
-nourrissent leurs ventres et leurs charongnes, qui par celui delit la
-font esmouvoir en fol delit de luxure et d’autres pechiez. Pourquoy ne
-regardent-ilz aux povres familleux qui meurent de froit et de faing et
-de soif, dont Dieux leur demandera compte au grant jour espoventable? Et
-saichiez que pechié n’est pas du tout à trop mengier, mais au delit de
-la saveur de la viande; dont le saige dit que la mort gist dessoubz les
-delices, aussi comme le poisson qui prent l’aim par la viande qui y est
-atachée, et c’est la mort. Et aussi comme les poisons et le venin est
-mis ou bon morcel, dont l’omme muert, et aussi la saveur du delit, que
-l’on prent ès delicieuses viandes, occient l’ame et la perissent par le
-delit du corps, et aussi comme le delist de la pomme occist Eve nostre
-première mère, laquelle vint au pechié, comme font maintes gens; car ilz
-viennent à escouter la folie, et puis aux regars et puis au touchier, et
-du touchier au baisier, et du baisier au fait du faulx delit, comme fit
-Eve, qui assavoura la pomme après le regart et le touchier.
-
-
-
-
-De la vije folie de Eve.
-
-Chappitre XLIIIIe.
-
-
-La vije folie de Eve fut pour ce qu’elle ne creut pas ce que Dieu lui
-avoit dit que elle mourroit se elle mengoyt du fruit. Mais Dieux ne lui
-avoit pas dit qu’elle mourust si tost de la mort du corps, mais
-simplement luy dist que elle mourroit. Si fist-elle premiere; ce feust
-ce que elle eut desobéy à Dieu, et cheoitte en son yre et en son
-indignacion. Après elle mourust de la mort du corps, ce fut quant elle
-eust esté une grant pièce au labour du monde et souffertes maintes
-doulours, peines et mesaises, si comme Dieu lui avoit dit et prommis, et
-au derrenier, après la mort, elle descendy en la prison qui estoit
-commune, dont nul ne eschappoit, c’estoit le porche d’enfer; or elle fut
-en prison, elle et son mary et leur lignée, jusques à tant que Dieu vint
-en la croix; ce fut l’espace de v.m ans et plus, et adonc Dieux les
-delivra et ceulx qui l’avoient servy et obey en la vieille loy, et les
-mauvais laissa; il print le grain et lessa-il la paille ardoir. Helas!
-que ne pensons, nous et ceulx qui sont endormis et nourris en péchié
-jusques au jour d’uy, de nous amender, et non mie d’estriver tousjours à
-la folle esperance de cuidier tousjours vivre ne de attendre à soy
-admender sur son derrenier jour, et ilz ne voient pas la mort qui se
-aprouche d’eulx de jour en jour et vient soudainement, comme le larron
-qui entre par l’uis derrière et emble les biens, coppe les gorges, et ne
-scet l’en quant il vient, et après celluy larron luy embelist de jour en
-jour à embler et persevere tant que il est prins et le destruit l’en! Et
-ainsi est-il des pecheurs qui pechent de jour en jour, tant que la mort
-les prent, et ne savent lors, comme le larron, à qui tant embellist de
-mal faire qu’il ne se peut tenir d’aler et de venir et soy delicter en
-ses larrecins tant qu’il est prins et mis à mort, et aussi est-il du
-pecheur qui tant vait et vient à sa fole plaisance et à son fol delict
-que l’on s’en apparçoit, et est sceu tant quelle est diffamée et
-deshonnourée du monde et haye de Dieu et des anges.
-
-
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-
-De la viije folie de Eve.
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-Chappitre XLVe.
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-
-La viije folie fut qu’elle quist compaignie à faire son péchié, et ce
-fut que elle donna la pomme à son mary et luy pria que il en mengast
-avec elle, et il ne lui vouloit mie desobéir comme fol, et pour ce
-furent tous deux prisonniers du pechié et de nostre grant mal; dont a cy
-bon exemple que, se femme conseille mal à son seigneur, il doit penser
-se elle lui dit bien ou mal et à quelle fin la chose puet venir. Car
-l’en ne doit mie estre si enclin à sa femme ne si obeissant que l’en ne
-pense se elle dit bien ou mal; car ilz sont maintes femmes auxquelles ne
-leur chault, mais que leur voulenté soit faicte et accomplie. Dont je
-congneux un baron qui tant crut sa femme que par son fol conseil il
-prist mort, dont ce fut dommage. Il lui vaulsit mieux qu’il l’eut moins
-crainte ne congneue, et aussi, comme Adam, qui folement creut sa femme,
-à sa grant doulour et à la nostre. Et aussy, toute bonne femme doit bien
-penser quel conseil elle veult donner à son seigneur, et qu’elle ne luy
-conseille mie à faire chose dont il ait honte ne dommaige pour acomplir
-sa fole voulenté. Car, se elle est saige, elle doit penser et mesurer à
-quelle fin ou bien ou mal la chose puet venir; car elle y partira et ou
-bien et ou mal. Et, pour ce y doit bien penser avant qu’elle riens lui
-conseille, ne ottroye, ne pour amour ne pour hayne d’autruy. Et, aussi
-comme Eve ne vouloit bien faire, elle ne devoit mie conseillier à faire
-mal; car il y eust assez eu d’elle. Et pour ce est cy bon exemple, se
-l’on ne veult faire bien, que l’on ne doit pas conseillier à autruy à
-faire mal. Et aussy, se l’on ne vuelt jeuner et bien faire, l’en ne doit
-pas autre desconseillier ne destourber à aultruy; ains dist le saige que
-l’on a sa part ou pechié, c’est à dire ceulx qui lui ostent sa devocion
-et qui le conseillent à desjeuner et à faire pechié. Et, pour ce, qui
-n’a voulenté de bien faire, si le laisse l’on bien faire aux autres, et
-ne leur conseillier riens contre leur ame, car ilz participeroient au
-pechié.
-
-
-
-
-La ixe folie de Eve.
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-Chappitre XLVIe.
-
-
-La ixe folie et la greigneur fut la derrenière; car, quant Dieu la mist
-à raison pourquoy elle avoyt trespassé son commandement et fait pechier
-son seigneur, lors elle excusa et dist que le serpent lui avoit fait
-faire et conseillié. Dont elle cuida allegier son pechié pour chargier
-autruy. Dont il sembla que Dieu s’en courrouça plus que devant, pour ce
-que Dieux lui respondist que dont de là en avant en seroit la bataille
-entre elle et l’ennemy, pour ce quelle crut contre luy et qu’elle
-vouloit estre pareille à Dieu, et pour ce qu’elle passa son
-commandement, et pour ce qu’elle creut plus l’ennemy que lui qui l’avoit
-faicte, et pour ce qu’elle deceut son seigneur par son fol conseil et
-que elle s’esforça de excuser son meffaict et son pechié, et pour cestes
-causes Dieu ordonna la bataille entre homme et femme et l’ennemy. Car
-moult il desplut à Dieu l’excusacion, comme il fait aujourd’uy de telz
-qui viennent à confession devant leur prestre, qui est en lieu de Dieu,
-si se excusent en leur confession devant leur prestre, et pollicent leur
-meffait, c’est-à-dire qu’ilz ne dient pas leurs pechiés sy vilment comme
-ilz ont meffait, et en ont honte de le dire; maiz ilz n’avoient pas
-honte de le faire. Et pour ce ilz ressamblent à nostre première mère Eve
-qui se excusoit. Maiz saint Pol dit que qui veult estre bien nettoyé et
-lavé, il doit dire aussy laidement contre luy et plus comment il le
-fait, ou autrement il n’est point nettoyé. Car, si comme dist saint
-Père, tout aussi comme demeure voulentiers le larron là où l’en le celle
-et là où l’en muce son larrecin, et ne va pas voulentiers là où l’en
-l’escrie et hue, tout aussy est-il de l’ennemy qui emble les ames par
-ses temptacions, et se muce et reboute ès corps et ès lieux où il n’est
-pas escrié, ne hué, ne descovert par confession; car celui qui se
-confesse souvent et menu l’escrie et le hue, et est la chose qui soit
-qu’il plus het et craint. Sy vous laisse à parler de nostre première
-mère Eve et comment l’ennemy la fist pechier et errer. Si vous parleray
-comment nulle saige femme ne doit estre trop hastive de prendre les
-nouveautéz ne les premières cointises, comment un sains homs en prescha
-nagaires, et après ycelle matière vous parleray de l’exemple d’un
-chevalier qui ot trois femmes, sur celle matière, et puis je retourneray
-au compte et à la matière des mauvaises femmes, comme il est contenu ou
-livre de la Bible, et comment il leur prist mal, et pour estre
-exemplaire de vous en garder. Après la matière des mauvaises femmes, je
-vous compteray des bonnes, et comment l’Escripture les loue.
-
-
-
-
-D’un evesque qui prescha sur les cointises.
-
-Chappitre XLVIIe.
-
-
-Je vous diray comment un saint homme evesque prescha nagaires, qui à
-merveilles estoit grant clerc, et estoit en un sermon où avoit grant
-foyson de dames et de damoyselles, dont il y en avoit d’attournées à la
-nouvelle guise qui couroit, et estoient bien branchues et avoient grans
-cornes. Dont le saint homme commença à les reprendre et à leur baillier
-moult de exemples, comment le deluge ou temps de Noë fut pour l’orgueil
-et desguiseures des hommes, et espécialement des femmes, qui se
-contrefaisoient de atours et de robbes. Dont l’ennemy vit leur orgueil
-et leurs desguiseures, et les fist cheoir en l’ordure du vil pechié de
-luxure, et, pour ceulx pechiés, il en desplust tant à Dieu qu’il fist
-plouvoir xl. jours et xl. nuis sans cesser, tant que les yaues
-surmontèrent la terre de x. coudées sur la plus haute montaigne, et lors
-tout le monde fut nayé et perillié. Et ne demeura que Noë et sa femme et
-troiz filz et troiz filles, et tout advint par celui pechié. Et après,
-quant l’evesque leur eust monstré cet exemple et plusieurs autres, il
-dist que les femmes qui estoient ainsy cornues et branchues ressamblent
-les limas cornus et les licornes, et que elles faisoient les cornes aux
-hommes cours vestus, qui monstroient leurs culz et leurs brayes et ce
-qui leur boce devant, c’est leur vergoigne, et que ainsi se mocquoient
-et bourdoient l’un de l’autre, c’est le court vestu de la cornue. Et
-encore dist-il plus fort, que elles ressamblent les cerfs branchus qui
-baissent la teste au menu boys, et aussy, quant elles viennent à
-l’esglise, regardés les moy, si l’en leur donne de l’eaue benoyste,
-elles baisseront les testes et leurs branches. Je doute, dist l’evesque,
-que l’ennemy soit assis entre leurs branches et leurs cornes; et pour ce
-les fait-il baisser les têtes et les cornes, car il n’a cure de l’eaue
-benoyste. Si vous dy qu’il leur dist moult de merveilles et ne leur cela
-rien de leurs espingles ou de leurs atours, tant qu’il les fist mornes
-et pensives, et eurent sy grant honte qu’elles bessoient les testes en
-terre, et se tenoient pour moquées et pour nices. Et y en a de celles
-qui ont depuis laissées celles branches et celles cornes et se tiennent
-plus simplement aujourd’huy; quar il disoit que telles cointises et
-telles contrefaictures et telles mignotises ressambloyent à l’iraingne
-qui fait les raiz pour prendre les mousches; tout aussy fait l’ennemy
-par sa temptacion la desguiseure aux hommes et aux femmes, pour
-ennamourer les uns des autres et pour prendre les musars aux deliz des
-folz regars, et, par les mignotises des foles plaisances qu’ilz croyent
-et ceulx folz regars et folles plaisances, l’ennemy les tempte et point,
-et les prent et lie, comme fait l’yraingne qui prent les mousches en ses
-rais et en ses tentes. Car telles contrefaictures et desguiseures sont
-les raiz et les tentes de l’ennemy comme l’yraingne les mousches, si
-comme racompte un saint hermite en la vie des pères, à qui il fui
-demontré par l’ange, si comme vous pourriez trouver escript plus à
-plain. Après ce leur dist que le plus du blasme du pechié estoit en
-celles qui premièrement prennent telles desguiseures, et que les plus
-folles estoient les plus hardies, et que toute bonne dame et saige doit
-bien soy craindre de les entreprendre jusqu’à ce que toutes communément
-les ayent entreprinses et que l’on ne puisse plus fouir selon le monde.
-Car, selon Dieu, les premières seront plus blasmées, et mises ès haulx
-siéges les derrenières. L’evesque, qui prudomme estoit, dist un bon
-exemple, sur le fait de celles qui se hastoient de prendre les premières
-nouvelletez et cointises, et dist ainsy:
-
-
-
-
-De celles qui cheirent en la boue.
-
-Chappitre XLVIIIe.
-
-
-Il advint que plusieurs dames et damoyselles furent conviées à une
-nopces. Si furent à la beneyçon et s’en vindrent tout à pié par esbat là
-où on devoit faire le disner. Sy avoit un bien petit maroiz entre deux,
-et bien mauvaiz chemin. Sy distrent les plus juennes femmes: Nous yrons
-bien par ces marois; car le chemin y est plus droit. Les autres, qui
-estoient les plus meures et les plus saiges, distrent qu’elles yroient
-le grant chemin, car il estoit le plus sec et le plus seur. Les juennes,
-qui estoient plainnes de leurs voulentez, n’en vouldrent rien faire, et
-cuidèrent aler au devant et prindrent le chemin des marois, où il avoit
-vieilles cloyes pourris, et, quant elles furent sur les cloyes, les
-cloyes fondirent et elles cheyrent en la boue et en la fange jusques aux
-genoulx, et furent toutes souilliées, et convint qu’elles retournassent
-arrières à l’autre chemin, après les autres, et elles se ratissèrent à
-coustaulx leurs chausses et leurs robes, et furent crotées et souillées,
-et ne demandez mie comment, et on les demanda bien partout, et tant que
-l’on eut mengié le premier mès avant qu’elles venissent. Et quant elles
-vindrent sy comptèrent comment elles estoient chaitez en la boue. Hé!
-dist une bonne dame et saige qui estoit venue le grant chemin, vous nous
-cuidiez estre au devant pour estre les premierez à l’ostel, et ne nous
-vouliez suivre. Il est bien employé; car je vous dy pour vray que telle
-se cuide avancié qui se desavance, et telle cuide venir la première qui
-se trouve la dernière. Sy lui bailla ces deux parolles doublement et
-couvertes; car, selon ce que dist le saint preudomme, ainsi est-il de ce
-siècle; car celles qui premières prennent les nouveaultéz et les
-jolivetéz qui viennent par le monde, elles cuident moult bien faire
-desavancer les aultres pour avoir les plus de regars; mais, pour un qui
-le tient à bien, il y en a x. quy le tiennent à mauvays et s’en moquent
-et bourdent; car telz les en louent par devant qui en trayent la langue
-par derrière et se mocquent d’elles et en tiennent leurs parlemens; mais
-nulle ne croit en sa folie.
-
-
-
-
-Cy parle de tenir moyen estat.
-
-Chappitre XLIXe.
-
-
-Celle se tient à la mieulx venue qui premierement se cointoye; mais
-celles qui premierement prennent telles nouveautés, ce dit le preudomme,
-ressemblent aux juennes femmes qui se souillèrent en la boue, dont l’en
-se bourde d’elles et de leur chemin nouvel. Et celles qui se tiennent
-plus meurement et simplement, ce sont les saiges qui alèrent le grant
-chemin seur; car l’on ne se puet bourder de celles qui se tiennent
-meurement. Je ne dy mie, puisque l’estat et la nouvelleté est courant
-par tout et que toutes s’y prennent, il convient qu’elles suyvent le
-siècle et facent comme les autres. Mais les saiges y doivent reculer le
-plus qu’elles peuvent, et au fort en prendre sur elles avant moins que
-plus, et elles ne se hasteront pas tant de venir au devant comme celles
-qui cheyrent en la boue pour cuidier venir les premières, et elles
-furent les derrenières, et furent souilliées et honnyes. Pour ce, mes
-chières filles, est-il bon de ne se haster point et de tenir le moyen
-estat, c’est à en faire plus sur le moins que sur le plus. Maiz il est
-aujourd’huy un si meschant siècle; car se aucune jolie ou aucune nice
-prent aucune nouveaulté et aucun nouvel estat, tantost chacune dira à
-son seigneur: «Sire, l’en me dist que telle a telle chose qui trop bel
-est et trop bien lui siet. Je vous prye que j’en aye; car je suis aussi
-gentil femme et vous aussi gentil homme, et aussy puissant comme elle et
-son seigneur, et avons aussy de quoy bien paier comme eulx.» Et trouvera
-raysons par quoy il convendra qu’elle en ait, ou la noise et le meschief
-sera en l’ostel, ne jamais n’y aura paix jusques à ce que elle en ait sa
-part aussi comme l’autre, soit droit, soit tort; elle ne regardera pas
-que le plus de ses voisines en ayent avant, ne ne enquerra se les bonnes
-dames qui sont renommées et tenues pour saiges en ont encore prins
-telles nouveaultez; il convient que elles aillent les premières comme
-firent celles qui cheyrent en la fange. Si est grant merveilles de
-telles cointises et de telles nouveaultez, dont les grans clercs dient
-que les hommes et femmes se desguisent en telle manière que ilz ont
-doubte que le monde perisse, comme il fist ou temps de Noé, que les
-femmes se desguisèrent et aussy firent les hommes; maiz il despleut plus
-à Dieu des femmes que des hommes, pour ce qu’elles se doivent tenir plus
-simplement. Dont je vous en diray une merveille que une bonne dame me
-compta en cest an, qui est l’an mil trois cens lxxij. Elle me deist que
-elle et tout plein de damoiselles estoient venues à une feste de
-Sainte-Marguerite, où tous les ans avoit grant assemblée, et là vint une
-damoisele moult cointe et moult jolye, et estoit plus diversement
-arroyée que nulles des autres, et, pour son estrange atour, toutes la
-vinrent regarder comme une beste sauvaige; car son attour ne sambloit à
-nul des autres, et pour ce eut-elle sa part des regars. Si luy demanda
-la bonne dame: «M’amie, comment appellez-vous cest attour?» Et elle lui
-respondi que l’on l’appelloit l’attour du gibet.--«Du gibet!» dist la
-dame. «En nom Dieu, le nom n’est pas bel, ne l’atour plaisant.» Si ala
-la voix amont et aval que celle damoiselle avoit nommé son atour l’atour
-du gibet, et chacun s’en jengla, et la venoient veoir comme petis
-enfans. Si demanday à la bonne dame la manière de cellui atour; sy le me
-devisa; maiz en bonne foy je le retins petitement, maiz que, tant qu’il
-me semble, qu’elle me dist qu’il estoit hault levé sus longues espingles
-d’argent plus d’un doy sur la teste comme un gibet pour estre
-estrangement. Si n’estoit pas tenue celle damoiselle à trop sage, et
-estoit moult bourdée; et ainsi chascune nyce amainne sa nouveaulté et sa
-desguiseure. Sy vous laisseray à parler de cestes desguisures et atours;
-je vous ay dit comment l’evesque les chastioyt et soutenoit et prouvoyt
-par la sainte escripture que, quant les hommes et par especial les
-femmes se cointissoient et desguisoient, que c’estoit contre mal temps
-de mortalité ou de grans guerres, comme anciennement est advenu, et
-comme encore on le puet veoir chascun jour et le appercevoir, et que
-c’est un pechié d’orgueil, par quel les angels cheyrent du ciel, par qui
-le déluge vint quant le monde fut noyé, par lequel la luxure y est
-conceue par la racine de celluy orgueil.
-
-
-
-
-Du chevalier qui eut iij femmes.
-
-Chappitre Le.
-
-
-Belles filles, je vouldroye que vous sceussiez et eussiez bien retenu
-l’exemple d’un chevalier qui ot troys femmes. Il fut un chevalier moult
-preudomme et de bonne vie qui avoit un oncle hermite, saint homme et de
-religieuse vie. Ce chevalier eut sa première femme qu’il ama à
-merveilles. Si va advenir que la mort, qui tout prent, la print, dont le
-chevalier fut si dolent que a peu qu’il n’en mourut de dueil et de
-couroux. Si ne savoit son confort prendre fors que aler soy complaindre
-à l’ermite son oncle, que il savoit saint homme. Si vint à lui plourant
-et doulousant et regrettant sa femme, et le saint hermite le confortoit
-le plus bel qu’il povoyt, et au fort le chevalier le pria à jointes
-mains que il voulsist Dieu prier que il sceust se elle estoit perdue ou
-sauvée. Le saint homme eut pitié de son neveu et ala en la chappelle et
-adoura Dieu, et requist que il lui pleust lui demonstrer où elle estoit,
-et quant il eut esté grant pièce en oroison, il s’endormi et lui fut
-advis qu’il veoit la povre ame devant monseigneur saint Michiel et
-l’ennemy de l’autre part, et estoit en une balance et son bien fait avec
-elle et d’autre partie l’ennemy avec les maulx qu’elle avoit faits, et,
-entre les autres choses, la chose qui plus pesoit et qui plus la
-grevoit, c’estoient ses robes qui moult estoient fines et fourrées de
-vair et de gris et letticées de hermines. Si se escrioit l’ennemi et
-disoit: «Ha, saint Michiel, sire, ceste femme avoit dix paires de robes,
-que longues, que courtes, que costes hardies, et vous savez bien qu’elle
-en eust assez de la moitié moins, c’est d’une robe longue et de deux
-courtes et de deux cottes hardies, pour bien se y passer selon une
-simple dame, et encore elle s’en deust bien passer à moins selon Dieu;
-elle en a trop de plus de moitié, et de la valeur d’une de ses robes l.
-povres gens en eussent l. bonnes cottes de burel, qui ont souffert tel
-froit et tel mesaise en cest yver environ elle, ne oncques pitié n’en
-eust, et du forfait de ses robes ces povres en fuissent revestuz et
-garentiz de froit». Sy apportoit l’ennemi les robes qui par forfait
-estoient, et les mist en la balance, et les anneaulx et petits joyaux
-qu’elle avoit receuz des compagnons par amourettes, et grant foyson de
-nuies et de mauvaises parolles que elle avoit dictes en diffamant autruy
-par envie et toulir leur bonne renommée; car moult avoit esté envieuse
-et mesdisant; ne elle n’avoit riens fait que tout ne feust illecques
-rapporté, et toutes ses robes et celles chosetes furent pesez en la
-balance, tant que ses maulx passèrent son bien fait et l’emporta
-l’ennemy, et lui vesty ses robes toutes ardantes et plainnes de feu et
-de flambe, et la povre ame plouroit et se doulousoit moult piteusement.
-Et puis l’ermite s’esveilla et racompta ce fait au chevalier son neveu,
-et commanda que toutes ses robes feussent données pour Dieu et toutes
-departies aux povres.
-
-
-
-
-De la seconde femme du chevalier.
-
-Chapitre LIe.
-
-
-Après le chevalier se remaria, et furent bien v. ans ensemble, et puis
-elle morust; et le chevallier, se il fut dolent de la première, il fut
-bien autant ou plus de la seconde, et vint à son oncle plourant et
-menant grant dueil, et luy pria, comment il avoit autrefois fait, qu’il
-sceult où estoit sa femme, et pour la pitié de luy le preudomme se mist
-en oroyson. Si vist et lui fut revellé et demonstré qu’elle seroit
-sauvée; maiz elle seroit c. ans ou feu de purgatoire pour certaines
-faultes qu’elle avoyt faittes en son mariaige, ce fu que un escuier
-s’estoit couchié avecques elle, et pour autres petitz pechiez, et
-toutesfois si s’en estoit-elle confessée plusieurs fois; car, s’elle ne
-s’en feust bien confessée, elle eust esté dampnée. Si dist le saint
-homme au chevalier que sa femme estoit sauvée, dont il eut grant joye.
-Si regardez que pour un pechié celle fut tant en feu; mais bien puet
-estre, si comme dit le saint homs, que ilz avoient commis ce delit
-environ x. ou xij. foiz; car pour chascun fait et delit l’en est vij.
-ans ou feu de purgatoire, non obstant la confession, car le feu de vij.
-ans n’est que pour espurgier et purifier l’ame de chascun faulx delit.
-Si ne l’avoit-elle pas fait à homme marié, ne à prestre, ne à moine, ne
-engendré enffant; mais pour cellui pechié mortel, pour chacune foiz que
-l’en le fait, l’en est vij. ans ou feu et en flambe en purgatoire, non
-obstant la confession. Sy prenez icy, belles filles, exemple comment
-celluy faulx delit est chier acheté, et comment il convient une foiz le
-comparoir, et aussy de celles qui ont tant de robes et qui mestent tant
-du leur pour elles parer pour avoir les regars du monde et la plaisance
-des gens. C’est un grant alumail, dont l’en chiet voulentiers au pechié
-d’orgueil, et de cellui d’orgueil en cellui de luxure, qui sont les deux
-pires pechiés qui soient, et que Dieux plus het. Et or regardez comment
-il en prist à la première femme du chevalier, qui en fut dampnée et
-perdue, et toutesfois en a-il maintes par le monde, qui ont bien le cuer
-à faire acheter une robe de lx. ou de iiiixx francs; mais elles
-tendroient à grant chose se elles avoient donné pour Dieu un seul franc
-ou une cote d’un franc à un povre homme; or regardez comment celles qui
-ont plusieurs corsès et robes, dont elles se passeroient bien de moins,
-comment elles en respondront estroictement une fois. Et pour ce, toute
-bonne femme, selon ce qu’elle est et selon sa puissance, s’en doit
-passer au mains qu’elle puet, et donner pour Dieu le seurplus pour estre
-vestue en l’autre siècle, si comme firent les saintes dames et les
-saintes vierges, comme racontent leurs legendes, comme de sainte
-Elisabeth, de sainte Katherine et de sainte Agathe et de plusieurs, qui
-donnèrent leurs robes et leurs biens aus povres pour l’amour de Dieu. Et
-à cestes exemple le doivent faire toutes bonnes femmes. Or vous ay parlé
-des deux premières femmes du chevalier; si vous parleray de la tierce
-femme.
-
-
-
-
-De la tierce femme du chevalier.
-
-Chapitre LIIe.
-
-
-Après le chevalier eut la tierce femme et furent grant pièce ensemble;
-et toutesfoiz elle morut à la parfin, dont advint que le chevalier deut
-morir de dueil et de regret, et, quant elle fut morte, le chevalier vint
-à son oncle, et lui pria qu’il voulsit prier pour sa femme. Toutesfoiz
-le preudomme en pria tant qu’il luy vint en advision que un ange le
-signoit et monstroit le tourment que l’en la faisoit souffrir, ne pour
-quoy; car il veoit appertenant que un ennemy la tenoit d’une de ses
-griffes par les cheveux et par la tresse, comme un lion tient sa proie,
-si qu’elle ne povoit la teste remuer ne çà ne là, et puis lui mettoit
-alesnes et aiguilles ardans par les sourcilz, et par les temples, et par
-le front jusques à la cervelle, et la povre ame s’escryoit, à chascune
-foiz qu’il lui boutoit l’alesne ardent. Sy demanda pourquoy on luy
-faisoit cette grant douleur, et l’ange lui respondoyt que c’estoit pour
-ce qu’elle avoit affaitié ses sourciz et ses temples, et son front creu,
-et arrachié son peil pour soy cuidier embellir et pour plaire au monde,
-et qu’il convenoyt que en chascune place et pertuis dont chascun poil
-avoit esté osté, que chascun jour continuellement y poignist l’alesne
-ardant. Et après, quant il luy ot fait souffrir ce martire, qui moult
-longuement dure, un autre annemy moult hideux vint à grans dens hideuses
-et aigues, la prendre au visaige et luy broyer et maschier, et après
-cela vint avecques grans brandons de feu ardant luy enflamber et bouter
-en visaige si effrayement et douleureusement que l’ermite en avoit telle
-paour et hideur qu’il trambloit tout, mais l’ange l’asseura et luy dist
-qu’elle l’avoyt bien desservy; si demanda pourquoy et il respondy: Pour
-ce qu’elle s’estoit fardée et peinte le visaige pour plaire au monde, et
-que c’estoit un des pires pechiez qui feust et qui plus desplaisoit à
-Dieu, car c’estoit pechié d’orgueil, par lequel l’en attrait le pechié
-de luxure et tous aultres pechiéz mortelx dont le monde perit par le
-déluge et depuis plusieurs citez en sont arses et fondues en abisme, car
-sur toute rien il desplait au créateur, qui tout fourma, dont l’en se
-veult donner plus grant beaulté que nature ne luy apporte, et si ne
-souffist pas à homme ne à femme estre fait et compassé à sa saincte
-ymaige où les sains angels tant se delitent; car si Dieu eust voulu, de
-sa sainte pourveance, elles n’eussent pas esté femmes, ainsçois les eust
-faictes bestes mues ou serpens. Et donc pourquoy regardent-elles à la
-grant beauté que Dieu leur a faictes, et pourquoy mestent-elles à leur
-visaige ou à leurs chiefs aultre chose que Dieux leur a donné. Et pour
-ce n’est-il mie de merveilles se elles endurent ceste penitence, car
-ceste, dist l’angel, l’a bien deservy, et alez veoir le corps, et vous
-verrés le visaige moult effrayé et hideux. Sire, dit l’ermite, sera-elle
-guères en cellui tourment? Et l’ange dist: mil ans, et plus ne lui en
-voult descouvrir. Maiz quant l’ennemy lui mettoit le brandon de feu ou
-visaige, la povre ame se escrioit, et doulousoit et maudissoit l’eure
-qu’elle avoit oncques esté engendrée, et estoit foible et douloureuse.
-Et de la paour que le saint hermite en eust il se esveilla tout effrayé,
-et vint au chevallier et lui compta son advision, et dont le chevalier
-fut moult esbahy, et ala veoir le corps que l’on vouloit ensepvelir.
-Mais le visaige en estoit si noir, si let et si orrible à veoir que
-c’estoit grant affliction. Adonc creut-il bien que c’estoit voir ce que
-son oncle l’ermite luy avoit dit. Si en ot grant horreur et abhominacion
-et pitié ensemble, et tant que il laissa le siècle, et vestoit le
-vendredy et le meccredy la haire, et donna le tiers de toute sa revenue
-pour Dieu, et usa de saincte vie de là en avant, et ne luy chailloit des
-boubans du monde, tant fust effrayé de ce qu’il avoit veu de sa femme
-derrenière et de ce que le preudomme lui avoit dit qu’il avoit veu.
-
-
-
-
-D’une princesse.
-
-Chappitre LIIIe.
-
-
-Et, pour affermer cest exemple, comment elle peut bien estre vraye, je
-vous en compteray d’un autre, lequel n’a gaires advint. Je vy une
-baronnesse bien grant dame, laquelle l’en disoit qu’elle se fardoit, et
-vy celluy qui luy bailloit chascun an telle chose, et avoit d’elle bonne
-pension par chascun an, si comme il disoit en son privé. La dame fut un
-temps moult honnourée et moult puissante. Sy morust son seigneur et vint
-en abaissant de son honneur et estat, et fut un temps que elle avoit
-plus de lx. paires de robes, sy comme l’on disoit. Mais depuis, à la
-parfin, elle s’en passa bien à moins et en ot bien petitement, dont j’ay
-oy raconter à plusieurs que, quant elle fut morte, son visaige devint
-tel que l’on ne sçavoit que c’estoit ne quelle contrefaiture; car ce ne
-sambloit point visaige de femme, ne nul ne le prist pour visaige de
-femme, tant estoit hideux et orrible à veoir. Sy pense bien que le
-fardement de la painture, qu’elle vouloit faire et mettre en elle,
-estoit l’achoyson de cellui fait. Pourquoy, mes belles filles, je vous
-pry, prenez cy bon exemple et le retenez en vos cuers, et ne adjoustez à
-vos faces, que Dieux a faictes à sa sainte ymaige, fors ce que luy et
-nature y ont mis; ne rapetissiez voz sourcilz ne fronts, et aussy à vos
-cheveux ne mettez que lessive: car vous trouverez, de divin miracle, en
-l’esglise de Nostre Dame de Rochemadour plusieurs tresces de dames et de
-damoiselles qui s’estoient lavées en vin et en autres choses que en
-pures lessives, et pour ce elles ne peurent entrer en l’esglise jusques
-à tant que elles eurent fait copper leurs tresses, qui encore y sont. Ce
-fait est chose vraye et esprouvée. Et sy vous dy que ce fut très grant
-amour à monstrer à celles à qui elle les monstra: car la glorieuse
-vierge Marie ne vouloyt pas qu’elles perdeissent leurs pas, leur travail
-ne leurs pellerinages, ne que elles feussent perdues pardurablement; sy
-leur voult monstrer leurs folies et les ramener de perdicion. Sy est cy
-moult bel exemple et mirouer, et moult évident à ouïr, et à concevoir,
-et à veoir à toutes manières de femmes pour le temps à venir, et pensez
-comment de l’aage du temps de Noë, que tout le monde noya et perist par
-les orgueilleuses deffaictures, et les desguisures, et par les fardemens
-des folles femmes, dont les lecheries et viles luxures yssirent, par
-quoy ilz furent tous et toutes perilz et noyez, fors viij. personnes
-sans plus.
-
-
-
-
-De la femme Loth.
-
-Chappitre LIIIIe.
-
-
-Un exemple vous diray de la femme Loth, que Dieux avoit gettée de
-Gomorre, elle et son seigneur, et troix de ses filles, et Dieu luy avoyt
-deffendu qu’elle ne regardast point derrière elle; mais elle n’en fist
-riens, ainçoys y regarda, et pour ce devint comme une pierre, tout aussy
-comme Saint Martin de Verto, quant il fist fondre la cité de Erbanges,
-qui estoit en l’eveschié de Nantes, laquelle fondy par le pechié de
-luxure et d’orgueil, aussy comme fist la cité dont Loth fut sauvé, c’est
-de Gomorre, Sodome, et autres v. cités que Dieu fist ardoir par feu de
-souffre jusques en abysme, et devindrent lac et eau, et furent tous
-perilz, et la cause fut tout pour le vil pechié de luxure, que jà ne
-fait à nommer, qui put tant ordement que la pueur en va au ciel et
-bestourne tout le ciel et toute l’ordre de nature. Sy en furent vij.
-cités arses de fouldres puans pour ce que ilz usoient de l’orde ardeur
-du feu de luxure. Car qui le povoit faire si le faisoit et s’en
-efforçoyt de le faire, sans y garder loy ne raison de nature, et tout
-aussy comme leurs cuers estoient ars et espris de celluy vil pechié et
-feu de luxure, nostre Seigneur les ardy eulx et tous leurs biens par
-fouldres de feu et de souffre, qui tant est horrible et puant. Et ainsi,
-l’une chaleur attrait l’autre, et ce fut la vengence et la pugnicion de
-Dieu le père. Si est bel exemple comment l’en se doit garder du feu de
-luxure fors du fait de mariage, qui est commandement de Dieu et de
-sainte Eglise. Après ce que la femme Loth regarda derrières elle pour
-veoir le tourment des pecheurs qui perissoient par celluy feu de
-fouldre, et si fist contre le commandement de Dieu et la deffense qui
-luy avoit esté faite, et fust signifiance à ceulx que Dieux delivre de
-peril et oste par fois de pechié mortel, c’est à ceulx à qui il donna
-grace de eulx confesser et de repentir, et quant ilz sont nettoiez et
-confessez, et que l’en leur a deffendu qu’ilz ne regardent point
-derrière eulx, c’est à dire que ilz ne retournent plus en pechié et que
-ilz se gardent nettement dorenavant, et puis ilz retournent arrière à
-leur pechié, ou en fait ou en dit, et se remettent arrières au peril et
-en l’ordure où ilz estoient, tant que ilz devendront pierre, et neant,
-et plus que neant, si comme elle fist. Je vouldroye que vous sceussiez
-l’exemple de la dame qui laissa son seigneur, qui estoit moult bel
-chevallier, et s’en ala avecques un moigne, et les frères d’elle la
-poursuyvoient, et la quistrent tant qu’ilz la trouvèrent la nuit
-couchiée avecques le moigne. Si coppèrent les choses du moigne et les
-jettèrent au visaige de leur suer, et puis les mistrent tous deux en un
-grant sac, et grant foyson de pierres dedens, et les jettèrent en un
-estanc, et ainsi furent tous deux perilz; car de mauvaise vie mauvaise
-fin: car c’est un pechié qui convient que une fois soit sceu ou pugny.
-
-
-
-
-Des filles Loth.
-
-Chappitre LVe.
-
-
-Encore vous diray-je un exemple des filles Loth, comment l’ennemi les
-tempta vilainnement. Elles virent leur père tout nu sans braies; si
-furent toutes deux temptées de sa compagnie, et s’entredescouvrirent
-leur fait, et vont entreprendre à enyvrer leur père; si le festoyèrent
-et le firent tant boire que il fut yvre, et lors elles se couchièrent et
-si se mistrent delez lui et l’esmurent à fornication, et tant qu’il les
-despucella toutes deux, car il cuidoit que ce feussent autres qu’elles,
-et ainsi feut deceu par vin. Si est moult perilleux pechié de gloutonnie
-que de vin, et en avient moult de maulx; et toutesfoiz elles
-engrossèrent toutes deux et eurent deux fils, dont l’un eut nom Moab et
-l’autre Amon, dont les païens et la mauvaise loy descendit d’eulx. Et
-moult en vint de maulx par celluy pechié. Et dist l’en que elles se
-cointièrent et s’enourguillèrent, et pour ce l’ennemi les tempta plus
-ligierement à faire celluy vil pechié, et dist l’en que l’une en atiza
-l’autre et ainsi l’autre le fist par mauvaiz conseil. Et pour ce je
-vouldroye que vous sceussiez l’exemple de la fole damoiselle, qui, pour
-un chapperon que un chevalier luy donna, elle fist tant et bargigna que
-sa dame fist sa volenté et que elle la fist deshonnourer; dont il avint
-tel meschief que, au fort, un varlet que le seigneur avoit nourry s’en
-apperceust et le dist à son seigneur, et le seigneur s’en mist en espie,
-tant que il trouva le fait. Si occist le chevallier que il trouva
-avecques sa femme, et sa femme il mist en chartre perpetuelle, où elle
-mourut doulereusement. Sy advint que le seigneur passat devant la
-chartre où elle estoit; si l’escouta et elle se doulousoit en soy et
-maudissoit qui lui avoit ce fait faire ne conseillié. Et alors il envoya
-sçavoir qui estoit celle qui le conseil luy avoit donné, et elle
-descouvry sa damoiselle. Et lors le chevalier la fist venir devant luy
-et luy commanda qu’elle deist verité, et au fort elle luy dist la verité
-et qu’elle en avoyt eu un chapperon, et le seigneur luy envoya querre le
-chapperon, et, quant il le vist, sy lui dist: «Ma damoiselle, mal le
-veistes ce chapperon et pour pou de chose vous estes deffaicte et avez
-esté cause de ma tristesse, et je juge que le col et le chapperon soit
-couppé tout ensemble.» Si luy fist vestir et coupper le col et le
-chapperon tout ensemble, et ainsy fut fait ce jugement. Sy regardez
-comment il fait bon prendre bonne compaignie et femmes de service nettes
-qui n’ayent eu nul blasme; car ceste damoyselle n’avoit pas esté trop
-saige, comme l’en dit. Et pour ce est bonne chose de prendre bonnes
-femmes et nettes; car mauvaises femmes conseillent trop de mal à juenne
-dame, comme fist la folle suer des filles Loth et comme fist celle folle
-damoyselle, qui en eut son guerredon et sa desserte.
-
-
-
-
-De la fille Jacob.
-
-Chappitre LVIe.
-
-
-Je vous diray un autre exemple de la fille Jacob, qui, par sa joliveté
-de cuer, laissa l’ostel de son père et de ses frères pour veoir l’atour
-des femmes et l’arroy d’un autre pays. Dont il avint que Sichem, le filz
-de Amon, qui estoit grans sires, la regarda et vist qu’elle estoit
-belle, et si la pria de folle amour, tant qu’il la despucella. Et, quant
-les xij. frères d’elle le sceurent, si vindrent là et le occistrent, luy
-et le plus de son lignaige et de ses gens du pays, pour la honte que ilz
-eurent de leur suer, qui ainsi avoit esté despucellée. Or resgardez
-comment par fole femme vient le grant mal et le dommaige, car par sa
-juennesce et par son legier couraige advint celle grant occision, tout
-aussy comme il fut de la fille au roy de Grèce, qui, par sa fole amour
-et par folz semblans, elle accointa le filz d’un conte, qui l’engroissa,
-dont le roy son père en fist guerre au conte, et en morut plus de mil
-personnes, et eust la guerre encores plus duré quant le frère du roy,
-qui saiges estoit, vint au roy son frère et lui dist: «Sire, je me
-merveille moult que pour l’esbat et le delit de vostre fille a esté
-perdu maint bon chevalier et maint bon preudomme par sa joliveté. Il
-vous vaulsist trop mieulx que elle n’eust oncques esté née.» Et lors
-dist le roy qu’il disoit voir. Adonc il fist prendre sa fille par qui le
-mal avoit esté, si la fist despecier d’espées par menues pièces, et
-depuis dist devant tous qu’il estoit bien raison qu’elle feust ainsi
-despeciée, par qui tant de bonnes gens avoient esté mors et occis.
-
-
-
-
-De Thamar, qui fust femme Honain.
-
-Chappitre LVIIe.
-
-
-Je vueil que vous oyez l’exemple de Thamar, qui fut femme Honain, qui
-estoit filz Juda, filz de Jacob et frère de Joseph. Cestui Honain fut
-trop pervers et felon et de mauvaise vie, laquelle je ne vueil pas toute
-dire, dont Dieux voulst qu’il en morut soudainement et piteusement. Et
-quant Thamar se vit sans seigneur, dont elle n’avoit oncques eu lignée
-ne enfant, se pensa que le père de son seigneur engendroit bien et qu’il
-n’estoit pas brehaing, et pour ce convoita à avoir sa compaignie
-folement et contre la loy. Et tant fist qu’elle vint couchier par une
-nuit avec luy, et le deceut tant qu’il engendra deux enffans, dont l’un
-ot nom Phares et l’autre Amon, dont moult de mal en vint et mainte
-tribulacion; car les enfans qui sont mal engendrez et qui ne sont de
-loyal mariage, ce sont ceulx par qui sont les guerres et par qui les
-ancesseurs sont perduz. Parquoy je vouldroye que vous sceussiez
-l’exemple du roy de Napples. Il est contenu ès croniques de Napples
-qu’il y ot une fole royne qui ne garda pas son corps nettement ne
-loyalment à son seigneur, et tant qu’elle conçut un filz d’ung autre que
-du roy son seigneur. Si advint que icelluy fut roy après la mort du roy,
-et quant il fust en eage il fut fel et aigres, et n’amoit point ses
-barons ne ses chevaliers, ainçoys leur fut dur et fel, et prenoit
-amendes et tailles, et efforçoit femmes et usoit de mauvaise vie,
-tellement que il encommença guerres à ses voisins et à ses barons, et
-tant que le royaulme fut en essil et en povreté par moult long temps. Si
-avoit un baron moult preudhomme et moult bon chevalier, qui ala à un
-hermitaige où avoit un saint hermite moult religieux et qui moult
-sçavoit de choses. Si lui demanda le chevalier pourquoy ne comment ilz
-avoient tant de guerre au païs, et se elle dureroit gaire. Et le saint
-hermite respondy: «Sire, il convient que le temps ait son cours, c’est
-assavoir, tant comme cest roy durera et un sien filz, la tribulacion ne
-cessera, et vous diray pourquoy. Il est ainsi que cest roy n’est pas
-droit hoir, ains est advoultre et emprunté, et pour ce ne puet-il jouir
-de son royaume ne de l’amour de son pueple, et convient que lui et son
-royaume ayent doulour et tribulacion tant comme faulx hoir y soit; mais
-son filz n’aura jà hoir, et là fauldra la faulce lignée et reviendra le
-royaulme aux drois hoirs, et lors fauldra la pestillence et vendra paix
-et toute habondance de biens ou royaulme.» Et, ainsi comme le preudomme
-le dist, ainsi avint; et encore dist-il plus, car il parla de la faulce
-royne sa mère, laquelle seroit pugnie en ce siècle et en l’autre, c’est
-assavoir que la femme du roy son filz l’encuseroit vers son seigneur que
-elle se coucheroit avecques un de ses prebstres, et que son filz le roy
-les trouveroit ensemble et les feroit tous deux ardoir en une fournaise.
-Et ainsi comme le saint homme le dist il advint, et pour ce est bel
-exemple à toutes femmes de soy tenir nettement en son mariage: car pour
-faire un faulx hoir il advient tant de mal et de tribulacion au païx où
-il a seignourie; car par les faulx hoirs se perdent les seigneuries, et
-les mères en sont dampnées perpetuellement en enfer, tant comme les
-enfans en tiendront point de la terre de leur parrastre, c’est-à-dire du
-mary de leur mère.
-
-
-
-
-Cy parle de la femme du roy Pharaon et de Joseph le filz Jacob.
-
-Chappitre LVIIIe.
-
-
-Belles filles, je vous diray un exemple d’un grant mal qui vint par
-regart et par folle plaisance, si comme il advint à Joseph le filz
-Jacob, celui qui fut vendu par ses frères au roy Pharaon. Cellui Joseph
-estoit à merveilles beau filz, saige et humble, et pour son bon service
-le roy l’amoit moult et lui habandonna touz les biens de son royaulme.
-La royne le regarda, qui le vit bel et juenne; sy l’ama merveilleusement
-de folle amour, et lui monstra moult de folz signes d’amours par regars
-et par autres folz semblans, et quant elle vit que il n’y vouloit
-entendre ni se consentir à sa mauvaise volenté, elle en fut toute
-forsenée, et tant qu’elle l’appella en sa chambre et le pria de fole
-amour. Maiz lui, qui estoit preudomme, luy respondi que jà il ne seroit
-traistre envers son seigneur. Et quant elle vit cela, elle se courrouça
-et le prist aux poins par le mantel et s’escria à la force tant que tous
-vindrent, et elle dist qu’il la vouloit efforcier, et lors le roy le
-fist prandre et mettre en la chartre, et y fust longtemps. Et après ce,
-Dieu, qui ne l’oublia pas pour sa bonté, le fist delivrer, et fust plus
-grand maistre que par avant ou royaume, et plus amé et plus honnouré. Et
-pour ce est cy bon exemple que Dieux reliève tousjours les justes et
-ceulx où il treuve loyaulté, et la faulce royne fut punye; car il ne
-demeura gaires qu’elle morut mauvaisement et souddainement de male mort.
-Et ainsi Dieu guerredonne à chascun son merite. Et pour ce est cy bon
-exemple de bien faire; car oncques de bien faire ne vint que bien et
-honneur; ainsi, comme dit l’Euvangille, il n’est bien qui ne soit mery
-et mal qui ne soit puny. Car de faire faulx hoirs ne viendra que maulx
-et tribulacions ès lieux où ilz seigneuriront et dont ilz auront la
-poesté, et les doulereuses mères seront livrées à la grant mort d’enfer,
-ne jamais n’en istront tant comme les advoultres qu’eles ont fais
-tendront terres ne biens du mary leurs mères. Et c’est chose vraye, si
-comme plusieurs qui sont resuscitez le tesmoignent, et la sainte
-Escripture d’autre part.
-
-
-
-
-Cy parle des filles Moab.
-
-Chappitre LIXe.
-
-
-Un autre exemple vous vueil dire des malvaises femmes de jadiz, comme
-des filles Moab. Vous avez ouy comment Moab fut faulsement engendré
-contre la loy, et voulentiers de mauvais arbre ist mauvais fruit. Car
-ses filles furent folles et plaines de pechié de luxure. Dont il advint
-que Balaam, qui estoit payen, pour grever l’ost des filz Israël, fist
-cointir et parer celles folles filles de très riches draps, et puis les
-envoya en l’ost des Ebrieux, c’estoit le pueple de Dieu, afin de les
-faire pechier et de mettre Dieu contre eulx en yre; si vindrent moult
-cointes et moult jolives en l’ost. Sy en y ot moult qui furent temptez
-et en firent leur fol delict, dont les princes de l’ost n’en firent
-point semblant, et Dieu s’en courrouça et manda par Moyse que les
-princes qui celle iniquité avoient faiste et soustenue feussent penduz
-et mis à mort, dont Moyse fit crier le ban que Dieu avoit commandé, et
-ainsi fut fait, et plusieurs furent occis et destruiz pour celluy fait
-et vil pechié de luxure. Si est cy grant exemple aux chevetaines des
-ostz qui sueffrent à faire force et qui sueffrent les grans
-ribaulderies, et pueent veoir comment il en desplaist à Dieu le père, et
-la pugnicion qui en fut faitte par son commandement, et puet l’en bien
-veoir comment tel pechié desplait à Dieu, et comment tant de maulx en
-adviennent, comme ouy avez et comme vous orrez, si comme le compte la
-Bible et la sainte Escripture.
-
-
-
-
-Cy parle de la fille Madiam.
-
-Chappitre LXe.
-
-
-Si vous diray un autre exemple comme autre foys en advint en l’ost des
-filz Ysrael, c’estoient les Juifs, qui estoient peuple de Dieu et
-tenoyent sa loy. Sy avint que la fille Madiam, qui païen estoit, et des
-nobles d’icelle loy, celle fille, qui fut temptée, ot le cuer si joly et
-si gay que elle se cointit et vint en l’ost des Ebrieux, ce sont les
-fils d’Israël. Elle fut cointe et jolie et moult richement parée, et ne
-venoit que pour le cheval et le harnoiz, c’est à dire pour soy faire
-acomplir son delit, et tant advint que un chevallier de l’ost la vit,
-lequel en fut legierement tempté, et tant que il la fit venir en son
-logiz et fit son delit avecque elle. Et si comme il pleust à Dieu il
-envoya Finées, qui estoit un des meilleurs chevalliers de l’ost et l’un
-des plus grans chevetaines, et estoit nepveu Aaron. Cellui oyt dire que
-telle iniquité se faisoit en leur ost, comme avecque une payenne qui
-n’estoit pas de leur loy. Si vint courant l’espée nue et les trouva ou
-fait; si les va tous deux percier l’un sur l’autre, et morurent
-villainement et ordement. Si avoit nom le chevallier qui faisoit la
-follie Zambry, du lignage Symeon, qui estoit des xij. princes de la loy.
-Mais pour ce ne fust-il pas espargnié; car les princes et les
-chevetaines de l’ost, qui veoient comment Dieu ouvroit pour eulx qui
-combattoient à dix tant de gens que ilz n’estoient, et que toute la
-victoire et le sauvement que ilz avoient leur venoit de la grace de Dieu
-et de appert miracle, et pour ce, avoient paour de cheoir en l’yre de
-Dieu, et en ceste cause tenoient-ilz bonne justice, car il n’estoit pas
-rayson que leurs gens se couchassent avecques gens d’autre loy, comme
-les Crestiens avecque les Juifz et Sarrasins. Et aussy ilz se tenoient
-nettement et loyaument en la crainte et en l’amour de Dieu, et Dieu leur
-donnoit victoires et les garantissoit des grans perilz, ne jà n’eussent
-à faire à si grant nombre de pueple ne de gens d’armes que ilz ne
-venissent au dessus. Et pour certain, ce que Dieu veult garder nulle
-chose ne lui peut nuyre, et povez bien veoir comment Dieux het le pechié
-de luxure et comment il veult qu’il en soit puny, laquelle chose
-convient que soit ou en ce siècle ou en l’autre.
-
-
-
-
-De Thamar, la fille du roy David.
-
-Chappitre LXIe.
-
-
-Encores, mes chières filles, vous diray un autre exemple comment l’on ne
-doit pas estre ne demourer seul à seul avecques nul, tant soient ses
-parens ne ses prochains ne autres, si comme il advint de Thamar, fille
-au roy David, que son frère Amon despucella. Celluy Amon fut tempté
-contre Dieu et contre la loy, et, pour acomplir sa mauvaise voulenté, il
-se faingny estre malade et se faisoit servir à sa suer, et la regardoit
-de faulx regart et puis la baisoit et acoloit, et tant fist petit à
-petit que il l’eschauffa et la despucella. Et quant Absalon, son frère
-de père et mère, le sceut, il en fut tout forsenné et yré, et, de fine
-ire et courroux il occist son frère Amon, qui celle deloyaulté avoit
-faicte à sa suer, et en vint moult de mal, et pour ce a cy bon exemple
-comment toute femme qui veult nettement garder son honneur et son estat
-ne doit point demeurer seul à seul avecques nul homme vivant, fors
-avecques son seigneur ou avecques son père ou avecques son fils, et non
-avecques aultres, car trop de maulx et de tentations en sont avenues,
-dont, se je vouloye, je en raconteroie moult de telles de qui l’en dist
-qu’il leur est mal pris et de leurs prouchains parens. Sy est grant
-peril de se fier en nul; car l’ennemi est trop soubtilz, et la char qui
-est juenne et gaye est aisiée à tempter, et pour ce se doit l’en garder
-en toutes gardes et prendre le plus seur chemin, dont je vouldroye que
-vous sceussiez comment il en prist à une mauvaise femme qui estoit femme
-d’un cordier qui faisoit cables et cordes à gros vaisseaulx de mer en
-une bonne ville.
-
-
-
-
-D’un bon homme qui estoit cordier.
-
-Chappitre LXIIe.
-
-
-Uns bons homs estoit qui estoit cordier. Si avoit une femme qui n’estoit
-pas trop saige ne qui ne gardoit pas sa loyaulté vers luy, ains par une
-faulse houlière qui pour un bien pou d’argent la fist folaier, et
-s’accorda à un prieur qui estoit riches, grans maistres et luxurieux;
-car la convoitise d’un petit don et de petiz joyaux la fist venir au
-fait, et pour ce dist le saige que femme qui prent se vent. Sy advint
-une foiz que celluy prieur estoit venus couchier par nuit avecques elle,
-et, ainsi comme il s’en yssoit de la chambre, le feu se print à alumer,
-et tant que le mary le vit yssir hors; si s’effroya et dit qu’il avoit
-veu yssir gent. La femme en fist l’effraiée et dist que c’estoit
-l’ennemy ou le luitin. Dont le bon homme si en fut en grant tristesce et
-en grant merencollie. La femme, qui fut malicieuse, alla à sa houlière
-et à sa commère et leur dist son fait. La houlière, qui estoit faulse,
-regarda qu’il aloit et venoit, portant ses cordons à faire la corde. Sy
-vint et commança à filer à une quenouille de layne noire. Et puis, à
-l’autre retour que le bonhomme faisoit, elle en prenoit une autre de
-laine blanche. Sy luy va dire li bons homme, qui estoit plain et loyal:
-«Ma commère, il me semble que vous filliez maintenant laine noire.--Ha,
-dist-elle, mon compère, vrayement non faisoye.» Après il revint
-l’autrefoiz, et elle avoit prins l’autre quenouille et il regarda et va
-dire: «Comment, belle commère, vous aviez maintenant blanche
-quenouille.--Ha, biaux compère, dist-elle, que avez-vous? en bonne foy,
-il n’en est riens. Je voys que vous estes tout mourne et bestourné; car
-vrayement il a esté anuyt jour et nuit, et, en vérité, l’en cuide veoir
-ce que l’en ne voit pas, et je vous voy moult pensif. Vous avez aucune
-chose.» Et le bonhomme, qui pensa qu’elle dist voir, lui va dire: «Par
-Dieu, belle commère, j’ay anuit cuidié veoir je ne sçay quoy issir de
-nostre chambre.--Ha mon doulx amy, dist la vielle, en bonne foy ce n’est
-que la nuit et le jour qui se bestournent.» Si le va tourner de tous
-poins et appaisier par sa faulceté.
-
-Après une aultre foiz lui avint que il cuida prendre une poche aux piez
-de son lit pour aler au marchié à iij. leues d’illec, et il prist les
-brayes du prieur, et les troussa à son eisselle. Et quant il fut au
-marchié et il cuida prendre sa poche, il prist les brayes, dont il fut
-trop dolent et couroucié. Le prieur, qui estoit cachié en la ruelle du
-lit, quant il cuida trouver ses brayes, il n’en trouva nulles, fors la
-poche qui estoit de costé. Et lors il sceut bien que le mary les avoit
-prinses et emportées. Si fut la femme à grant meschief, et ala à sa
-commère de rechief et luy compta son fait, et pour Dieu que elle y meist
-remède. Si lui dist: «Vous prendrés unes brayes et je en prendray unes
-autres, et je lui diray que nous avons toutes brayes, et ainsi le
-firent. Et quant le preudomme fut revenu moult dolent et moult
-courouciez, sy vint la faulse commère le veoir, et lui demanda quelle
-chière il faisoit: Car, mon compère, dist-elle, je me doubte que vous
-n’ayez trouvé aucun mauvais encontre ou que vous n’aiez perdu du
-vostre.--Vrayement, dist le bonhomme, je n’ay riens perdu; mais je ay
-bien autre pensée. Et au fort elle fist tant qu’il luy dist comment il
-avoit trouvé unes brayes, et, quant elle l’ouy, elle commença à rire et
-à lui dire: Ha, mon chier compère, or voy-je bien que vous estes deceu
-et en voye d’estre tempté; car, par ma foy, il n’y a femme plus preude
-femme en ceste ville que est la vostre, ne qui se garde plus nettement
-envers vous que elle fait. Vrayment, elle et moy et aultres de ceste
-ville avons prises brayes pour nous garder de ces faulx ribaulx qui
-parfoiz prennent ces bonnes dames à cop, et, afin que vous sachiez que
-c’est vérité, regardez se je les ay. Et lors elle haulsa sa robe et luy
-monstra comment elle avoit brayes, et il regarda et vit qu’elle avoit
-brayes et qu’elle disoit voir; si la crut, et ainsi la faulce commère la
-sauva par ij. foiz.
-
-Mais au fort il convient que le mal s’espreuve; car le bonhomme se prist
-garde qu’elle aloit moult souvent chiez cellui prieur et s’en donna mal
-courroux; si luy va deffendre qu’elle ne fust sy hardie sur l’ueil de la
-teste que plus elle n’y alast. Sy ne s’en peut tenir, comme l’ennemy et
-la temptacion la poingnoit. Si advint que le bon homme fist semblant
-d’aler hors; si se mussa et cacha en un lieu secret, et tantost la fole
-femme ala chiez le prieur, et son seigneur ala après et la ramena et luy
-dist que malement avoit tenu son commandement. Sy ala en la ville et
-fist marchié à un cirurgien de renouer ij. jambes cassées, et quant il
-eut fait son marchié il revint à son hostel. Si prist un pestail et
-rompist les deux jambes à sa femme et luy dist: «Au moins tendras-tu une
-pièce mon commandement, et ne yras plus où il me desplaist oultre ma
-deffence.» Et quant il eust ce fait, il la prist et la mist en un lit;
-sy envoya querre le mire, et fust là une grant pièce. Et au derrenier
-l’ennemy la moqua; car il lui fist tant trouver de fole plaisance en son
-fol pechié qu’elle ne s’en voulst chastier, ains, quant elle fust aussi
-comme guerie, le prieur vint à elle, et le bon homme s’en doubta et fist
-semblant de dormir et de ronffler, et toutesfoiz il escouta tant que il
-ouyt faire à sa femme le villain fait, et il tasta, et trouva que le
-fait estoit vray. Et lors il fust si forsené que il perdit toute memoire
-et tira tout bellement un long coustel à pointe et jetta hastivement de
-la paille ou feu, et, ce fait, quant il le vit, si fiert à coup, et va
-coudre et percier tous deux ensemble jusques à la couste, et les occist
-en cellui vil pechié. Et, quant il eust ce fait, il appella ses gens et
-ses voisins et leur monstra le fait et envoya querre la justice. Sy en
-fut tenu pour excusé, et se merveillèrent moult les voisins pour ce
-qu’elle s’estoit tournée à amer cellui prieur, qui estoit gros, gras,
-noir et lait et mal gracieux, et son mary estoit juenne et bon homme,
-saige et preudomme et riche; maiz aucunes femmes ressemblent à la louve,
-qui eslit son amy le plus failly et le plus lait; ainsi le fait la folle
-femme par le pechié et la temptacion de l’ennemy, qui tousjours attire
-le pecheur et la pecheresse à pechié mortel, et de tant comme le pechié
-est plus grant, a-il plus grant puissance sur les pecheurs. Et pour ce
-qu’il estoit homme de religion et la femme mariée, estoit le pechié
-greigneur; car pour certain, selon l’escripture et selon ce que l’en en
-puet veoir partout visiblement, se une femme le fait à son parent ou à
-son compère, de tant comme le parent lui sera plus près de chair et de
-sanc, de tant sera-elle plus fort temptée et en sera plus ardante, et
-aussy à gens d’esglise que à gens laiz et à gens mariez plus que à
-autres qui ne le sont mie. Et ainsi, de tant comme le pechié est plus
-villain et plus horrible, de tant est la temptacion plus ardente, et y a
-plus de fole et de mauvaise plaisance, pource que l’ennemy y a plus de
-povoir en un grant pechié mortel que ou petit. Et pource est bien dit
-que tant va la cruche à l’eaue que le cul y demeure. Car celle fole
-femme avoit son seigneur qui estoit x. fois plus bel et plus gracieux
-que le moyne, et si estoit eschappée de telz perilx, comme la fausse
-femme sa commère et sa houlière l’avoit ij. foiz sauvée et garentie, et
-depuis y estoit alée sur la deffense de son seigneur, et de rechief
-depuis la grant douleur qu’elle avoit soufferte, comme des ij. jambes
-avoir rompues, et encore ne s’en vouloit chastier. Et dont est-ce une
-chose vraie et esprouvée que ce n’est que temptacion de l’ennemi qui
-ainsi tient les ceurs enflamblez de ceulx qu’il puet tempter et faire
-cheoir en ces laz et en celluy vil pechié de luxure et aux autres
-pechiez mortels, comme il fist à celle fole pecheresse et à cellui fol
-prieur, lesquelz il fist mourir ordement et villement. Or vous ay
-monstré par pluseurs exemples de la Bible et de gestes des Roys et
-d’autres escriptures comment le pechié de luxure put à Dieu et les
-desguiseures des foles femmes, et comment le déluge en vint, et en fut
-tout le monde pery fors que viij. personnes, et comment Gomorre et
-Sodome et cinq autres cités en furent arses de feu de souffre jusques en
-abisme, et comment tant de maulx et de guerres, d’occisions et de
-tribulacions en sont venues moult souvent par le monde, et comment la
-pueur en put aux angels et à Dieu, et comment les saintes vierges qui
-sont en la grant joye au ciel se laissièrent de leur pure voulenté
-martirer avant que eulx y consentir ne faire pour dons ne pour promesse,
-si comme il est contenu en leur legendes, comme de sainte Katherine, de
-sainte Marguerite, de sainte Cristine, de sainte Luce, et des unze
-milles vierges et de tant d’autres saintes vierges dont ce seroit grand
-chose à raconter la xe partie de leur bonté et fermeté de cuer et de
-courage, qui vainquirent toutes les temptacions de la char et de
-l’ennemi, dont elles conquistrent le royaume de gloire où elles sont en
-la grant joye pardurable. Or vous dy, mes belles filles, qu’il n’y a que
-faire qui se vieult garder nettement, c’est amer Dieu et craindre de bon
-cuer et penser quel mal, quelle honte, quelle doleur et aviltance en
-vient à Dieu et au monde, et comment on y pert l’amour de Dieu, et
-l’ame, et l’amour de ses parens et l’amour du monde. Sy vous pry moult
-doulcement comme mes très chières filles que vous y pensez jour et nuit
-quant mauvaises temptacions vous assauldront, et que soiés vaillans et
-seures et resistez fort encontre, et regardez du lieu dont vous estes e
-quel mal et deshonneur vous en pourroit venir.
-
-
-
-
-Cy parle sur le fait d’orgueil.
-
-Chappitre LXIIIe.
-
-
-Or vueil touchier sur le fait d’aucunes femmes qui se orguillirent des
-honneurs et des biens que Dieu leur avoit donné et ne povoient souffrir
-à aise, si comme il est contenu en la Bible. Il racompte de Apamena,
-fille d’un chevalier simple qui avoit nom Béjart. Celle Apemena fust
-belle et juenne, et tant que le Roy de Surye, qui estoit moult puissant
-roy, la prist en amour, tellement que par sa sotize il la prinst à
-femme, et fust royne, et quant elle se vit en sy grant puissance et sy
-honnourée elle ne prisa riens ses parens, et avoit honte et desdaing de
-les veoir ne encontrer, et devint fole et orgueilleuse sur toute riens,
-mesmement ne daingnoit-elle porter au Roy si grant honneur comme elle
-devoit, pour ce qu’elle le veoit simple homme et debonnaire, et ne
-daignoit honnourer les parens du roy, tant fust orguilleuse et fière. Et
-tant fist que toutes manières de gens la prindrent en hayne et tant
-qu’elle fust courroucée vers le roy, fust à tort ou à droit, par telle
-manière qu’elle fust chassée et envoyée par l’endictement des parens du
-roy. Et ainsy par son desespoir et par son orgueil elle perdit le grant
-honneur où elle estoit; car maintes gens et maintes femmes ne pevent
-souffrir honnour ne aise ensemble, et ne finent d’acquerre buchetes et
-langaiges d’orgueil et d’envie, et tant qu’elles se mettent du hault en
-bas comme fist ceste fole reyne, qui estoit venue de petit lieu à grant
-honneur, et ne le povoit souffrir; car toute femme qui voit son seigneur
-doulz et simple, sans grant malice, de tant lui doit-elle porter
-plustost honneur; car elle s’en honneure luy mesmes et en a plus de
-louenge et de honneur de ceulx qui la voient, et se doit plus tenir
-close et plus simplement, et soy efforcier de garder et de tenir s’amour
-et sa paix, car les cuers ne sont pas tousjours en un estat; pierre vire
-et cheval chiet. L’on cuide par foiz que tel soit bien simple et sot,
-qui a malicieux cuer et dangereux, et pour ce ne puet femme trop
-honnorer ne obéir à son seigneur quel qu’il soit, puis que Dieu le lui a
-donné. Je vous vueil dire l’exemple de la femme du roy Herodes le grant.
-Il avoit une femme que il amoit moult merveilleusement. Sy ala à Rome,
-et advint que les gens de son ostel luy firent nuysance par devers son
-seigneur; car ilz ne l’amoient point, pource que elle estoit trop fière,
-et luy rapportèrent qu’elle avoit un privé amy. Sy la deshonnourèrent,
-dont Herodes fut moult courroucié et le luy reprocha, et elle luy
-respondit trop fièrement et orgueilleusement, et ne prist pas son
-seigneur par bel ne par courtoisie ne si humblement comme elle devoit.
-Et son seigneur fust fol et despiteux de la ouïr parler ainsi
-orguilleusement; sy prist un coustel et la feryt. Sy en morut, dont il
-fust depuis moult courroucié, car il ne trouva pas la chose vraye; et
-ainsi par son haultain langaige se fist occire. Et pour ce est bon
-exemple à toute bonne femme de estre humble et courtoyse et de respondre
-humblement et doulcement encontre l’ire et corroux de son seigneur. Et
-pour ce le saige Salemon dit que par courtoisie et doulces paroles
-doivent les bonnes femmes abatre l’ire et corroz de leurs seigneurs. Car
-le seigneur de son droit doit avoir sur sa femme le hault parler, soit
-tort ou droit, et especialment en son yre devant les gens, et, son yre
-passée, elle luy puet bien monstrer qu’il avoit tort, et ainsi tendra la
-paix et l’amour de son seigneur et de son hostel, ne ne se fera pas
-blasmer, ne bastre, ne occire, comme fist la première femme au roy
-Herodes.
-
-
-
-
-Cy parle de la royne Vastis.
-
-Chappitre LXIIIIe.
-
-
-Je vous diray un autre exemple de la royne Vastis, qui fust femme au roy
-Assuère. Il advint que le roy tint une feste avecques ses barons, et là
-furent touz les grans barons de sa terre. Sy mengièrent en une sale et
-la royne en une aultre, et, quant vint après disner, les barons distrent
-au roy qu’il lui pleust qu’ilz veyssent la royne, qui merveilleusement
-estoit belle; le roy la manda une foiz, ij. foiz, iij. foiz, et oncques
-n’y daigna venir. Sy eust le roy moult grant honte, et demanda conseil à
-ses barons que il feroit, et le conseil fust que il la chaçast vij. ans
-hors de avecques luy, pour donner ès autres exemple de mieulx obeir à
-leurs seigneurs. Et ainsi le fist le roy, et en fit une loy que dès là
-en avant toute femme qui escondiroit son seigneur de riens qu’il lui
-conmandast et que ce feust chose raysonnable, qu’elle seroit vij. ans en
-mue à petit de viande pour lui monstrer sa deffaulte, et encore
-tiennent-ilz celle coustume en celluy royaulme. Sy eust honte la royne
-qui se vit bouter en mue, et ploura et se doulousa; mais il n’estoit pas
-temps; car par son orgueil elle fust mise en mue vij. ans. Sy devez ycy
-prendre bon exemple; car, par especial devant les gens, vous devez faire
-le conmandement de vostre seigneur et luy obeir et porter honnour et luy
-monstrer semblant d’onneur, se vous voulez avoir l’amour du monde. Mais
-je ne dy mie que, quant vous serez priveement seul à seul, vous vous
-povez bien eslargir de dire ou faire plus vostre volenté, selon ce que
-vous saurez sa manière. Je vous diray l’exemple du lyon et de sa
-propriété; quant la lyonnesce lui a aucun despit fait, il ne retournera
-plus à elle de tout le jour ne la nuit, pour chose qu’il aviengne. Sy
-lui monstre ainsi sa seignourie, et est bon exemple à toute bonne femme,
-quant une beste sauvaige, qui nulle rayson ne scet fors que nature qui
-lui esmeut, se fait craindre et doubter à sa compaingne. Or regardez
-dont comment la bonne femme ne doyt desplaire ne desobeir à son seigneur
-que Dieux li a donné par son saint sacrement.
-
-
-
-
-Cy parle de la femme à Aman.
-
-Chappitre LXVe.
-
-
-Et encores vous diray un autre exemple sur ceste matière. Ce fust de la
-femme à Aman, qui fust femme du seneschal du roy, et vint de néant et de
-petites gens; sy devint riche par son service et acquist terres et
-possessions, et gouverna aussy comme le plus du royaume. Et quant il
-devint sy riche et que il eust tant de bien, si s’en orguillist et fust
-fier et presumpcieux, et vouloit que l’en se agenoillast devant lui et
-que chascun luy feist une grant reverence. Sy advint que Mardocius, qui
-estoit noubles homs et avoit nourry la royne Ester, qui fut bonne dame
-et juste, et à cellui Mardocius desplaisoit sur tous l’orgueil et la
-presumpcion d’icellui homme, qui estoit venu de néant. Si ne lui
-daignoit faire honneur ne soy lever contre lui ne lui faire nulle
-reverence, dont cellui Aaman en fust bien fel et s’en plaigny à sa
-femme. Et sa femme, qui fut d’aussy grant couraige et orgueilleuse comme
-lui, ly conseilla que il feist lever un gibet devant son hostel et que
-il le feist pendre illecques, et lui meist aucun cas à sus. Et le fol
-creust sa femme à son grant meschief, et quant il fust pris et le gibet
-fut levé les amis de luy alèrent à la royne courant et lui comptèrent
-comment Aaman vouloit faire à cellui qui l’avoit nourye. Et la royne y
-envoya tantost pour celluy fait et envoya querre cellui Aaman; si vint
-devant le roy, et fust la chose bien enquise et diligemment, tant qu’il
-fut trouvé que Mardocius n’avoit coulpe, et que l’autre le faisoit par
-envie. Adonc la royne Ester se agenouilla devant le roy son seigneur, et
-requist que l’en feist autelle justice de Aaman le seneschal, et qu’il
-feust pendu devant sa porte et ses vij. enffans, pour monstrer exemple
-que faulsement et par envie l’avoit jugié. Et ainsi comme la bonne royne
-le requist il fust fait, et lui avec ses vij. enffans fut pendu devant
-sa porte, par son orgueil et par son oultrecuidance et par le fol
-conseil de sa femme. Dont c’est grant folie à un homme qui est venu de
-petit lieu et de néant de soy orgueillir ne se oultrecuidier pour nul
-bien terrien qu’il ait amassé, ne mesprisier autrui; ainçois, se il est
-sage, il se doit à tous humilier, affin de cheoir en la grace de tous et
-affin que l’en ne ait envie sur lui. Car l’en a plus souvent envie et
-despit sur gens qui viennent de petit lieu que sur ceulx qui sont de bon
-lieu et d’ancesserie. Et aussy la femme ne fut pas saige, quant elle vit
-l’ire et le courroux de son seigneur, de le soustenir en sa folie. Car
-toute saige femme doit bel et courtoisement oster l’ire de son seigneur
-par doulces paroles, et espéciaulment quant elle le voit esmeu de faire
-aucun mal ou aucun villain fait dont deshonneur ne blasme leur en peust
-venir, si comme fist la femme à Aaman, qui ne reprist pas son seigneur
-de sa folie, ainçois l’atisa et li donna fol conseil, pourquoy il mourut
-vilement et ordement. Sy a cy bon exemple comment l’en ne doit point
-soustenir son seigneur en son yre ne en sa male colle, ainçois le doit
-l’en courtoisement reprendre et monstrer les raysons petit à petit, et
-comment il en pourroit avenir mal ou dommaige à l’ame ou au corps. Et
-ainsi le doit faire toute saige femme vers son seigneur. Pourquoy,
-belles filles, prenez y exemple et regardez quel mal en avint à Aaman
-par la sotize de sa femme.
-
-
-
-
-Cy parle de la royne Gezabel.
-
-Chappitre LXVIe.
-
-
-Après vous compteray l’exemple d’une male royne diverse et trop cruelle,
-et comment il lui prist. Ce fut la royne Gezabel, qui avoit moult de
-males taches. Premierement elle haioit les povres et tout homme qui se
-peust chevir, dont elle ne peut amander; elle haioit les hermites et les
-gens d’esglise et tous ceulx qui enseignoient la foy, et les faisoit
-rober et batre, sy que il les enconvenoit fouir du royaulme. Elle
-n’avoit merci de nul, et pour ce estoit maudite et haye de Dieu et du
-pueple. Ung bon homme estoit qui avoit nom Naboth, qui avoit une pièce
-de vingne moult bonne, et le roy la vouloit moult bien avoir par achat
-ou autrement. Mais le bon homme ne s’i vouloit consentir de bon cuer. Si
-dist le roy Acas à celle dame sa femme que il estoit bien marry et que
-il ne povoit avoir celle vingne, et celle lui dit qu’elle la lui feroit
-bien avoir, et si fist-elle, car par trayson elle fist murdrir le bon
-homme, et fist venir faulx temoings qui recordèrent que le bon homme lui
-avoit la vingne donnée, dont il en despleut à Dieu, et envoia le roy
-Jozu pour le guerroyer, tant que cellui roy prist le roy Acas et bien
-lx. enffans, que grans que petiz, que il avoit à nourir chiez ses
-hommes, et leur fist à tous les testes coupper. Ce fust la punicion et
-la vengence de Dieu. Et quant est de la male royne Gezabel, elle se mist
-en un portail par où le roy Jozu passoit, et se cointit de draps d’or et
-de hermines à grans pierres precieuses, toute desguisée en autre manière
-que les autres femmes n’estoient, tant estoit desesperée et
-orgueilleuse, et, dès qu’elle vit le roy, elle le commença à maudire et
-à li dire toutes les villenies qu’elle povoit, et le roy la commença à
-regarder, et la cointise et la desguiseure de sa robe, et escouter la
-malice et l’orgueil de sa langue; lors il commanda à ses gens que ilz y
-alassent et qu’ils la feissent cheoir la teste toute première devant
-tout le peuple, et ainsi comme il le commanda il fut fait, car ilz la
-prindrent et firent cheoir la teste première, tellement qu’elle fut
-morte laidement. Sy commanda le roy que par sa cruaulté et les grans
-maulx qu’elle avoit fais faire qu’elle n’eust point de sepulcre, et non
-eust-elle, ne de sepulture, ains fust mengée des chiens et devourée. Et
-ainsi cheist son grant orgueil et sa fierté, et par telle voye se venge
-Dieux maintes foiz de ceulx qui n’ont pitié des povres et du povre
-peuple et des serviteurs de sainte eglise, et qui par cruaulté et par
-convoitise font faire murtres et faulx tesmoingnages, comme fist celle
-faulce royne, qui ainsi le fist et qui soustint son seigneur en folie,
-dont mal lui prist. Sy est cy bon exemple comment l’en doit estre
-piteuse des povres et des serviteurs, et non entiser ne donner mal
-conseil à son seigneur, et aussi non de soy desguiser, mais tenir
-l’estat des bonnes dames de son pays, et aussi non tencer ne dire
-grosses paroles à plus grans et à plus fors de soy.
-
-
-
-
-Cy parle de la royne Atalia et de la royne Bruneheust.
-
-Chappitre LXVIIe.
-
-
-De Atalia vous vueil dire un autre exemple, laquelle fust royne de
-Jhérusalem, et fust male et diverse et sans pitié; car, quant Ozias son
-filz fut mort, ce fust celle qui en traison fist occire tous les enfans
-de son filz et tous les hoirs, fors seulement ung que uns preudoms qui
-avoit nom Joadis fist nourrir secretement. Celle royne se mist en
-saisine du royaume et de touz les biens, et fist moult de diversitez au
-pueple, de tailles et de subsides, si comme celle qui estoit sanz rayson
-et sans pitié, et quant elle eust assez fait de mal et de cruaulté au
-royaulme, l’enffant qui norry estoit celeement et cellui Joadis qui
-nourry l’avoit la prindrent et la firent mourir de malle mort et
-honteuse. Et ainsi eust guerredon de sa merite en la parfin; car Dieu
-rent tousjours sa deserte à homme et à femme, ou à vie ou à mort. Car il
-n’est mal que une foyz ne soit pugni, ou au loing ou au près. Je
-vouldroye que vous sceussiez l’exemple et le compte d’une royne de
-France qui avoit nom Breneheust. Ce fust la femme dont Sebille parla en
-prophetisant et dist: «Brune vendra de vers Espaigne ou royaume de
-Gaule, c’est France, qui fera merveilles de cruaultez et puis sera
-detraicte.» Et ainsi en advint; car elle fist occire de ses enffans et
-des enffans de ses enffans très grant nombre, ne ne vous en pourroit-on
-racompter la moitié de la cruaulté d’elle ne des meurtres ne traisons et
-occisions qu’elle fist, et au fort elle fust payée si comme il pleust à
-Dieu, car un enffant qui eschappa, qui fust filz de son filz, qui sceust
-les grans maulx et cruaultez qu’elle avoit faiz, lors mist le fait en
-jugement devant ses barons, et fust jugée à destraire à queuez de
-chevaulx. Et ainsi fust fait, et mourut mauvaisement tout aussi comme
-mauvaisement avoit fait murtrir le sang royal innocent. Et pour ce dit
-le saige que dès vij. ans vient eaue à fin, c’est-à-dire que tant va le
-pot à l’eaue que le cul en demeure.
-
-
-
-
-Cy parle du fait d’envie.
-
-Chappitre LXVIIIe.
-
-
-Je vous diray un exemple sur le fait d’envie de Marie, la suer de
-Moyses, qui dist par envie qu’elle estoit aussi bien de Dieu comme
-Moyses son frère, et que Dieu ouoit aussi bien ses resquestes comme
-celles de Moyses, et ce dit-elle pour soy moquer et par envie, dont Dieu
-s’en corrouça et la fist devenir meselle, tant qu’elle fust ostée et
-séparée d’entre les autres gens, et toutes voyes Moyses et Aaron en
-eurent grant pitié et firent requeste à Dieu qu’il luy pleust la guerir;
-et à leur requeste Dieu la gueryt. Si prenez exemple comment il fait mal
-avoir envie sur autruy, et comment Dieu punist ceste-cy, qui estoit une
-des nobles damoyselles qui fust en celui temps, tant qu’il la sépara
-d’entre les autres gens par celle mesellerie. Car maintes foiz Dieu
-punist ainsi les envieux et les mesdisans. Et pour ce, belles filles,
-prenez y bon exemple, car trop est villain vice de soy louer pour
-aultruy abaissier.
-
-
-
-
-Cy parle d’une des femmes Acharia.
-
-Chappitre LXIXe.
-
-
-Dont je vouldroye que vous sceussiez un autre exemple sur ceste matière
-de une des femmes à ung grant seigneur qui avoit nom Archaria. Sy avoit
-ij. femmes selon la loy, dont l’une avoit nom Phenomia et l’autre avoit
-nom Anna, qui moult estoit preude femme et bonne dame, mais nulz enffans
-ne povoit avoir. Sy estoient alors plus prisées et honnourées celles qui
-enffans portoient que celles qui n’en portoient nulz, dont l’autre femme
-en estoit moult de grant orgueil, pour ce que elle en avoit moult de
-beaulx enffans, et pour ce avoit l’autre femme en despit et avoit envie
-et desdaing sur elle, et se mocquoit d’elle en disant villenies, et
-qu’elle estoit brehaingne et terre morte, dont l’autre avoit grant honte
-et ploroit menu et souvent, et se complaignoit à Dieu, et Dieux qui
-l’umilité et la pacience de l’une vit, et l’envie, le dengier et le
-despit de l’autre, et si regarda selon sa misericorde, car il fist
-mourir touz les autres enffans de l’autre femme, et à celle qui nulz
-n’en avoit il en donna plantivement, dont son seigneur la prinst en
-grant amour, et l’avoit plus chière que l’autre à qui ses enffans
-estoient mors. Et pour ce sont les jugemens de Dieu moult merveilleux;
-car il het toute manière d’envie, et les chastie quant il lui plest, et
-essauce l’umble qui mercy requiert, et pour ce est bon exemple que nulle
-femme ne se doit orgueillir des biens et des graces que Dieux lui donne,
-ne avoir despit ne envie sur autres, si comme eust Phenomia, qui avoit
-enffans et avoit envie et despit sur Anna qui n’en avoit nulz, et pour
-ce Dieu la punist sur ses enffans, qui tous moururent, et en donna à
-l’autre qui tous vescurent. Sy sont ainsi les jugemens de Dieu. Et pour
-ce y doit l’en prendre bon exemple et se humilier envers luy et n’avoir
-envie ne despit sur nulluy. Sy vous laisseray ceste matière et vous
-parleray d’une autre sur le fait de convoitise.
-
-
-
-
-Cy parle de convoitise.
-
-Chappitre LXXe.
-
-
-Je vous diray un autre exemple sus le fait d’une faulce femme qui eust
-nom Dalida, qui fut femme Samson fortin, lequel l’amoit à merveilles, et
-tant qu’il ne feist pas aucune chose que elle ne sceust. Et pour le
-grant amour que il avoit en elle, il fust sy fol que il li descouvrit
-que toute sa force estoit en ses cheveulx. Et quant la faulce femme le
-sceust elle fist dire aux paiens, qui estoient ennemis de son seigneur,
-que, se ilz luy vouloient donner bon loyer, elle le leur feroit prendre.
-Et les paiens luy promistrent que, se elle le povoit faire, ilz luy
-donroient certaine somme d’or et de robes. Et celle, qui fust deceue par
-convoitise, fist endormir son seigneur en son giron et puis lui tondit
-ses cheveulx, et envoya querre les paiens qui estoient embuschez et le
-fist prendre, et, quant il fu esveillié, il trouva sa force perdue, qui
-se combatoit bien à iij. mille personnes, et, quant ils le tindrent, ilz
-le lièrent et puis lui crevèrent les yeulx, et le faisoient tourner à un
-moulin comme à ung cheval aveugle. Or regardés comment convoitise
-deceust celle folle femme, qui, pour un pou d’or, traïst son seigneur,
-qui estoit le plus fort et le plus doubté homme qui oncques feust ne
-jamais sera. Et pour certain cuer convoiteux oze bien faire et
-entreprendre tout mal: car il fait les nobles rapineux et tirans sur
-leurs gens, et les clers et les religieux symoniaulx en tirant l’autry
-par faulces semonces, et fait les bourgeois et autres usuriers, les
-povres larrons et murtriers, les pucelles et les mariées putains, les
-enffans desirans la mort de leur père et de leur mère pour avoir le leur
-seulement. Judas, par convoitise d’argent, trahy nostre Seigneur, et
-aussi par convoitise le font aujourd’uy les advocads et plaideurs, qui
-vendent et bestournent verité, car ilz alongent le bon droit du bon
-homme pour tirer à avoir plus de l’argent, et y a plusieurs qui prennent
-de ij. costés, et aussy vendent par convoitise leur parole que Dieu leur
-a donné pour prouffiter au bien commun. Et pour ce est convoitise moult
-decevable, qui fist foloier et perir la femme Samson, qui tant estoit
-bel et fort et puissant. Et pour ce a cy bon exemple pour soy garder de
-cest vice. Et depuis Dieu rendit à celle femme son guerredon: car elle
-espousa un des payens, et firent une nopce. Si le sceut Samson, à qui
-ses cheveux estoient revenus et sa force revenue. Si se fist mener en la
-maison où ilz estoient au disner, près du maistre pillier de la sale,
-et, quant il fut au pillier, il le prist à ses ij. mains et le escoust
-si très fort que il abatit la maison sur eux, et là fut mort le mary et
-la mariée et le plus de gens qui estoient aux nopces. Et ainsi se venga
-de sa faulce femme, laquelle morut mauvaisement, car Dieu voulst qu’elle
-fust pugnie de sa mauvaistié, et c’estoit bien raison que de mal faire
-ly vensist mal.
-
-
-
-
-Cy parle de courroux.
-
-Chappitre LXXIe.
-
-
-Je vous vueil dire comment par un petit de courroux il advint grans
-maulx. Un preudomme estoit qui moult estoit noble homme et qui estoit de
-mont d’Effraim, et se maria à une damoiselle de Bethleem. Sy advint que
-pour pou de chose elle se courrouça et s’en vint chiez son père. Le
-preudomme en fust moult dolent et la vint querre, et son père la blasma
-et la rebailla à son seigneur, qui l’emmena et se anuita en la ville de
-Gabal, où avoit foles juennes gens et espris de luxure. Sy vindrent à
-l’hostel où estoit celle femme et son seigneur, et rompirent les huis;
-si prindrent à force la femme du preudomme et l’enforcièrent moult
-villainement et horriblement, ne oncques ne la lessièrent pour l’oste,
-qui moult en fust dolent, comme celui qui vouloit baillier une de ses
-filles pour la garantir. Mès oncques n’en vouldrent riens faire, et,
-quant se vint au matin, celle qui se vit ainsi honnye et deshonnorée
-eust telle honte et tel dueil qu’elle mourut ès piés de son seigneur,
-dont le preudomme en deust mourir de dueil et de honte, et l’emporta
-toute morte à son hostel; et se pensa, puis que morte estoit, que il la
-mettroit en xii. pièces avec certaines lettres et l’envoieroit à ses
-prouchains amis, affin qu’ilz en eussent vergoingne et que ilz en
-voulsissent prendre vengeance. Dont il avint que ses amis et les amis
-d’elle en eurent tel dueil et tel yre que ils se assemblèrent ensemble
-et vindrent à Gabal et occirent bien xxxiij mille personnes, que hommes
-que femmes. Sy fut prins pour ung tel fait telle vengence, et tel le
-compara qui n’en avoit que faire. Si a cy bon exemple comment femme ne
-doit point laissier ne guerpir son seigneur, pour yre ne pour courroux
-qu’ilz ayent ensemble, et comment saige femme doit entendre et souffrir
-bel et courtoisement le courroux de son seigneur et le laissier
-rappaisier, et le prendre par bel, non pas le laissier comme fist ceste
-damoiselle, qui laissa son seigneur, et convint qu’il la vensist querre
-chiez son père, par laquelle alée elle morut piteusement et en vint tant
-de maulx et de douleur, comme tant de pueple en estre mort. Car, se elle
-ne se fust bougée d’avecques son seigneur, jà celluy mal ne fust advenu,
-et pour ce est-il bon de adoulcir son cuer, et c’est le droit de saige
-femme qui vieult vivre paisiblement et amoureusement en la paix de son
-seigneur.
-
-
-
-
-Cy parle d’une femme qui ne voloit venir au mandement de son seigneur.
-
-Chappitre LXXIIe.
-
-
-Je vouldroie que vous sceussiez le compte et l’exemple de la dame qui ne
-daignoit venir mengier, pour mandement que son seigneur li feist, tant
-estoit fole et depiteuse, et pour pou de chose. Et quant son seigneur
-vit que pour mandement qu’il lui feist elle ne vouloit venir mengier, il
-envoya querre son porchier, qui estoit vils et let, et fit apporter la
-touaille de la cuisine, et fit dresser une table devant elle et mettre
-celle orde touaille, et fit asseoir le porchier, et puis lui dist:
-«Dame, puis que vous ne voulez venir à mon mandement ne mangier en ma
-compagnie, je vous baille cest porchier et ceste touaille.» Et celle
-fust encore plus courroucée que devant, et au fort elle vit bien que son
-seigneur se bourdoit d’elle; si se reffrena et congnust sa folie, et
-pour ce nulle femme ne doit escondire ne reffuser le mandement de son
-seigneur se elle vieult s’amour et sa paix garder. Car, par bonne
-raison, humblesce doit premierement venir de devers elle.
-
-
-
-
-Cy parle de flatterie.
-
-Chappitre LXXIIIe.
-
-
-Je vous diray sur l’exemple de grerie. Une grant dame avoit un filz qui
-avoit nom Cissana, qui estoit moult grant seigneur, et estoit alé en une
-bataille où il morut. Sy estoit sa mère à grant esmay et douleur de
-sçavoir de ses nouvelles. Sy avoit un flateur en sa compaignie qui ly
-disoit: «Ma dame, ne vous esmayez, car monseigneur vostre filz a eu
-victoire et a pris moult de prisonniers. Si lui convient demourer une
-pièce pour ordonner de son fait.» Et ainsy de telles flateries paissoit
-sa dame et lui disoit joye de neant. Car cellui greeur ne deist jamais à
-sa dame chose qu’il sceust qu’il lui deust desplaire, aussi comme sont
-flatteurs et flatteresses, qui jà ne diront à leur seigneur ne à leur
-dame chose qui leur desplaise, et taysent la verité, et leur disent tout
-leur bon, et leur font joie de neant, si comme fist le faulx flatteur
-qui à Jouel, la bonne dame, faisoit accroire que son filz avoit eu
-victoire et en amenoit ses prisonniers; et c’estoit bien le contraire,
-car il estoit mort, dont depuis, quant la bonne damme le sceut, elle en
-deust mourir de dueil. Sy est mauvaise chose d’avoir flateurs entour
-luy; car ilz n’osent dire la verité ne donner loyal conseil, ainsi font
-souvent forvoier leur seigneur et leur dame de droit chemin. Il semble
-les enchanteurs, qui font semblant d’un charbon que ce soit une belle
-chose; car ilz loent la chose par devant et plus la blasment par
-derrière. Sy ne doit l’en point croire en leurs los; car ilz ne vous
-font que decepvoir pour vous plaire et pour avoir du vostre; car vous
-les devez mieulz cognoistre que ils ne vous congnoissent, si vous estes
-saiges. Mais vous devez amer ceulx qui vous diront vostre bien et ne
-vous celeront point verité pour nulle doubte; et ceulx seront voz amis.
-Car les greeurs semblent le faulx mire, qui prent l’argent sans veoir le
-mal; tieulx flateurs deçoivent les riches, si comme fist un flateur à
-une venderesse de fromaiges, qui à merveilles estoit laide, et il luy
-faisoit acroire que elle estoit belle et doulce. Et la femme estoit si
-fole que elle cuidoit qu’il deist voir, et à chacune foiz lui donnoit un
-fromaige, et puis, quant il l’avoit eu, il se moquoit d’elle par
-derrière.
-
-Je vouldroie que vous sceussiez un exemple que je vy en Angoulesme quant
-le duc de Normandie vint devant Aguillon. Sy avoit chevaliers qui
-trayoient par esbat encontre leurs chapperons. Si comme le duc vint en
-cellui parc, par esbat si demanda à un des chevaliers un arc pour
-traire, et quant il ot trait, il y en eut ij. ou iij. qui distrent:
-«Monseigneur a bien trait.--Sainte-Marie, fist un, comme il a trait
-royde.--Ha, fist l’autre, je ne voulsisse pas estre armé et il m’eust
-feru.» Sy conmencièrent à le moult louer de son trait, mais, à dire
-vérité, ce n’estoit que flatterie, car il tray le pire de touz, et pour
-ce est grant merveille comment chascun flate et grée aux seigneurs et
-aux dames du jour d’hui, et leur font acroire que ilz sont plus grans et
-plus saiges que ils ne sont, et par leurs flateries les font
-oultrecuidier.
-
-
-
-
-Cy parle de descouvrir le conseil de son seigneur.
-
-Chappitre LXXIIIIe.
-
-
-Je vueil que vous oyez l’exemple de la femme Samson fortin, qui
-descouvry son seigneur. Il advint que Samson fortin avoit fait une
-fermaille à xxx. robes de saye avecques certains gens qu’ilz ne
-pourroient pas deviner certaine devinaille. Sy advint que sa femme ne li
-fina tant de parler qu’elle sceut que c’estoit et tant qu’il lui
-descouvry le fait de la devinaille, et, quant elle le sceut, elle en
-descouvrit son seigneur, et lui fist perdre la fermaille de xxx. robes
-de saye; et quant son seigneur sceust qu’elle l’eust decouvert, sy la
-commença à haïr et la mist hors de avecques lui, et ala aux payens qui
-avoient gaingnée la fermaille, sy en prist xxx, lesquelz il despouilla
-pour despit de sa femme. Et pour ce a cy bonne exemple comment femme ne
-doit descouvrir pour nulle chose le secret ne le conseil de son
-seigneur, affin qu’elle ne chiée en l’ire et en corroux de luy ne en sa
-hayne, comme fist la femme Samson fortin, qui en perdy l’amour de son
-seigneur. Car c’est trayson quant l’en se fie en sa femme et elle
-descueuvre ce qu’elle doit celer.
-
-Je vouldroie que vous sceussiez le compte de l’escuier qui essaya sa
-femme, que il vit juenne. Sy ly va dire: «M’amie, je vous diray un grant
-conseil, mais que vous ne m’en descouvriés pas pour riens. Je vous dy
-que j’ay pont ij. oeufz, mais pour Dieu ne le dictes mie.» Et elle
-respondit que par sa foy non feroit-elle. Sy li fust bien tart que le
-jour ne venoit pour l’aler dire à sa commère, et, quant vint qu’elle
-peut trouver sa voisine, elle lui dist: «Ha, ma très doulce amie, je
-vous deisse un grant conseil, mais que vous ne le deistes pas», et elle
-lui promist que non feroit-elle. «Se Dieu m’aist, il est advenu une
-grant merveille à mon seigneur, car pour certain, ma doulce amie, il a
-pont iij. oeufz.--Saincte Marie, fist l’autre, comment puet ce estre?
-c’est grant chose.» Si s’en party celle à qui le conseil avoit esté dit,
-et ne se peut tenir de l’aler dire à une autre, et lui dist que tel
-escuier si avoit pont iiij. eufz. Et puis celle le dit à un autre, qui
-dit que il en avoit pont v, et ainsi creust la chose d’une en autre, que
-les ij. eufz vindrent à cent, et tant que tout le pays en fust plain de
-renomée, et que l’escuier le sceust par plusieurs gens. Et lors il
-appella sa femme et plusieurs de ses parens, et lui dist: «Dame, vous
-m’avez moult bien creu la chose que je vous avoie dit en conseil, car je
-vous avoye dit que je avoye pont ij. eufz; mais, Dieu mercy, le conte
-est creu, car l’en dit que il y en a cent. Sy avez descouvert mon
-conseil.» Et ainsi celle se tint pour honteuse et pour nice, et ne
-sceust que respondre. Et par ceste exemple se doit garder toute bonne
-femme de descouvrir le secret de son seigneur.
-
-
-
-
-Cy parle de desdaing.
-
-Chappitre LXXVe.
-
-
-Belles filles, je vueil que vous oyez l’exemple de Michol, la femme
-David, qui fut fille au roy Saül. Le roy David, qui saint homme estoit,
-aimoit Dieu et l’esglise sur toute rien. Sy avint que, à une grant feste
-qu’ilz faisoient devant l’arche, où estoit le saint pain de la manne qui
-vint du ciel, dont les pères furent rassasiez, et les tables de la loy,
-et la verge dont Moyse avoit fait partir la mer, et, pour honnourer
-Dieu, le roy s’estoit mis en la compaignie pour chanter et pour harper
-avecques les prestres, et se desmenoit et faisoit la plus grant joye
-qu’il povoit à Dieu et à l’eglise. Sa femme le regarda, si en eust
-desdaing et despit, et s’en bourda et lui dist que il sembloit un
-menestrel et un jongleur, en se mocquant de luy. Et le bon roy respondit
-que l’on ne se puet trop humilier envers Dieu, ne le trop servir, ne
-honnourer son esglise; car de Dieu vient tout le bien et honnour que
-homme et femme pevent avoir. Sy en despleust à Dieu dont elle en avoit
-parlé; sy fust de lors brehaingne et malade, et aussy comme toute
-separée de lui, parce que Dieu luy voulst monstrer sa folie; car toute
-bonne femme doit esmouvoir son seigneur à servir et honnorer Dieu et
-l’esglise, ne ne doit point son seigneur mespriser de ce que il cuide
-bien faire, ne bourder, ne avoir despit sur luy, ne especialment le
-reprendre devant les gens pour riens qui lui aviengne, soit tort, soit
-droit, fors qu’en son privé, quant il n’y a que eulx deux. Car, selon ce
-que dit le saige en la sapience, quant homme se voit lesdangier ne
-reprendre, devant les gens, de sa femme ne de sa mesgnie, aucunefoiz le
-cuer luy enfle, ou en fait pis, ou en respont oultragieusement en fait
-ou en dit, et pour ce est bonne chose de reprendre doulcement et
-priveement son seigneur.
-
-
-
-
-Cy parle de soy pingnier devant les gens.
-
-Chappitre LXXVIe.
-
-
-Un autre exemple vous diray de Bersabée, la femme Uries, qui demouroit
-devant le palais du roy David. Si se lavoit et pingnoit à une fenestre
-dont le roy la povoit bien veoir; sy avoit moult beau chief et blont. Et
-par cela le roy en fut tempté et la manda, et fist tant que il pecha
-avecques elle, et, par le faulx delit, il commanda à Jacob, qui etoit
-chevetoine de son ost, que il meist Uries en tel lieu de la bataille que
-il fust occis. Sy porta Uries les lectres de sa mort, car ainsy fust
-faict. Et ainsi pecha le roy David doublement, en luxure et en homicide,
-dont Dieu s’en corroça moult à lui, et en vint moult de maulx à luy et à
-son royaume, dont le compte seroit long à escouter. Et tout ce pechié
-vint pour soy pingnier et soy orguillir de son beau chief, dont maint
-mal en vint. Sy se doit toute femme cachier et céleement soy pingner et
-s’atourner, ne ne se doit pas orguillir, ne monstrer, pour plaire au
-monde, son bel chef, ne sa gorge, ne sa poitrine, ne riens qui se doit
-tenir couvert.
-
-
-
-
-Cy parle de folle requeste.
-
-Chappitre LXXVIIe.
-
-
-La mère au roy Salomon requist à son filz que il donnast la mère sa
-femme, qui moult bonne dame estoit, à Donno, qui estoit païen et ennemy.
-Sy respondit le roy que jà son annemy n’auroit la femme de son seigneur
-de père, et si se tint sa mère pour nice et pour honteuse d’avoir esté
-escondite, et pour ce doit toute femme penser se elle requiert chose
-raysonnable avant qu’elle requière son seigneur; car celle requeste
-estoit bien diverse. Je vouldroye que vous sceussiez la fole requeste
-que la duchesse d’Athènes fist au duc son seigneur. Elle avoit un frère
-bastart. Sy requist au duc que il donnast sa propre suer à femme; et le
-duc, qui vit sa simplesce, s’en soubrist et lui dissimula le fait, et
-dist qu’il en parleroit à ses amis. Et l’autre pourchassa touz les jours
-le fait, et au fort il lui dist qu’il n’en seroit rien jà fait, dont
-elle s’en corrouça et s’en mist au lit malade de yre et de corroz, et se
-fist prier de venir au duc et de couchier avec lui, et au fort le duc se
-corrouça, et s’enfla le duc tellement que par grant yre il jura que
-jamais elle ne coucheroit en son lit, et l’envoya en un chastel bien
-loing de lui. Dont ycy a bonne exemple que femme se doit bien garder de
-requerre à son seigneur de chose qui n’est honneste, et après comment
-elle ne doit pour nul corroux desobeir à son seigneur, par quoy il se
-corrouce asprement contre elle, ne tenir son cuer comme fist celle
-duchesce, que le duc chassa d’avecques luy par sa folie et par son fol
-couraige.
-
-
-
-
-Cy parle de trayson.
-
-Chappitre LXXVIIIe.
-
-
-L’exemple de une faulse femme fut que deux femmes estoient qui estoient
-logées en un hostel, lesquelles avoient deux enffans males d’un temps.
-Sy advint à l’une que son enffant estaingnit, et, quant elle le vit
-mort, si ala, comme faulse femme, embler l’enffant vif qui estoit à sa
-compaigne et y mist le mort au lieu. Et quant celle à qui estoit le vif
-vit cellui mort au lieu, sy le regarda et congnust que ce n’estoit pas
-le sien. Sy en fust bien grans contens, et en vint le cas et le fait
-devers le roy Salemon. Et quant il eut oz leur debat il dist:
-«Baillez-moy une espée et en bailleray à chacune la moitié.» Celle à qui
-l’enffant n’estoit pas respondist qu’elle le vouloit bien; mais l’autre
-dist que l’enffant ne fust pas occis, et qu’elle vouloit bien qu’elle
-l’eust tout quitte. Adonc le roy juga que l’enffant feust baillé à celle
-qui ne vouloit pas que l’enffant fust occis, et que le cuer et la chair
-d’elle en avoit pitié, et que l’autre, qui vouloit qu’il fust departy,
-n’y avoit riens. Et ainsi fust la trayson de la mauvaise femme
-esprouvée. Et pour ce a grant peril de couchier petit enffant delès soy,
-car bien souvent ilz estaingnent; sy y chiet grant peril.
-
-
-
-
-Cy parle de rappine.
-
-Chappitre LXXIXe.
-
-
-Un autre exemple feust de la femme au roy Jeroboam. Ilz avoient un
-enffant malade. Sy envoya le roy la royne à un saint homme prophète lui
-prier que il empetrast guérison à leur enffant. Si se deguisa la royne
-et vint au saint homme, qui point ne veoit. Mais, par la grace du
-Saint-Esprit, le saint prophète lui escria à haulte voix: «Royne, femme
-Jeroboam, vostre filz mourra anuit de bonne mort, maiz tous voz autres
-enffans mourront de male mort, sans sépulture, tout par le pechié de
-leur père, qui est tyrant sur son menu pueple, et de male conscience et
-luxurieux.» Si s’en retourna la royne et trouva son filz mort. Si dist
-le fait à son seigneur. Mais pour ce ne s’en voult-il amender, et pour
-ce perirent tous ses enffans. Et pour ce est bon exemple de mener et
-user de bonne vie, et de amer son menu peuple et ne leur faire nulz
-griefz et nul tort; car le pechié du père et de la mère nuist aux
-enffans, si comme vous avez ouy que le saint homme le dist à la royne de
-son seigneur.
-
-
-
-
-Cy parle de pacience.
-
-Chappitre IIIIxxe.
-
-
-Je vous diray un autre exemple, comment Anna, la femme Thobie, parla
-folement à son seigneur, qui estoit preudhomme et saint homme, et
-ensevelissoit les mors que un roy Sarrazin faisoit occire en despit de
-Dieu et de sa loy, et avoit nom Sennacherip. Si advint que les
-arrondelles chièrent sur les yeulx du preudhomme Thobie, et en fut
-long-temps aveugle, dont sa femme lui dist par grant despit que le Dieu
-pour qui il ensevelissoit les mors ne lui rendroit mie la veue. Le
-prudhomme en eut en luy pacience, et lui respondit que tout seroit à son
-plaisir, dont il advint que elle en fust bien pugnye de maladies, et,
-quant il pleust à Dieu, il rendit au bon homme sa veue, et veoit tout
-cler. Et, par cest exemple, toute bonne femme ne doit point laidengier
-son seigneur, ne mespriser de chose ne de maladie que Dieu luy envoye.
-Car le baston est aussi bien levé sur le saing comme sur le malade,
-comme vous avez ouy de Thobie qui fut guéry, et sa femme qui parla mal
-fut malade. Dont je veul que vous saichez l’exemple de la clavière
-Sarra, femme au petit Thobie. Ceste Sarra fut moult preude femme et fust
-fille Raguel; elle ot vij. seigneurs, que l’ennemy occist tous, pour ce
-qu’ilz vouloient user d’un trop villain fait, que jà ne fait à nommer.
-Celle bonne dame reprist une fois sa clavière d’un meffait que elle
-avoit fait; mais celle, qui fust fière et orgueilleuse, lui reproucha
-ses seigneurs, en elle avilant. Mais la bonne dame ne respondist riens,
-ains ot pacience et ploura à Dieu, en disant qu’elle n’en povoit mais et
-que Dieux fist du tout à son plaisir. Et, quant Dieux vit son humilité,
-il luy donna cellui Thobie à seigneur, et eurent de beaux enffans et
-moult de biens et d’onneur ensemble. Et celle qui tença à elle et lui
-reproucha ainsi, si fina mauvaisement et eut depuis assez moult de
-hontes, et la bonne dame beaucoup d’onneur. Et pour ce est bon exemple
-comment nul ne doit reprouchier le mal ne le meshaing d’autruy. Car nul
-ne se doit point esmerveillier des vengences ne des jugemens de Dieu;
-car tel reprouche le mehaing d’autruy qui l’a après pire et plus
-honteux, si comme il plaist au createur à faire ses vengences et ses
-punitions.
-
-Si vous diray encore un autre exemple sur le fait de pacience. Vous avez
-bien ouy, selon ce que raconte la Bible, comment Dieux voult et souffry
-que Job, qui fut saint homme, feust tempté et trebuschié de ses grans
-honneurs en bas, si comme cellui qui estoit saint homme et riche et
-puissant comme un roy, premièrement quant il perdit ses sept filz et
-troix filles, et puis toutes ses bestes vivans et toutes ses richesses
-et tous ses habergemens, qu’il vist tous ardoir, et tant que riens ne
-lui demoura fors les corps de luy et de sa femme, et fut si pauvre qu’il
-luy convint gesir en un fumier, où les vers lui avoient tout rungié la
-teste et estoient par ses cheveulx. Et sa femme lui apportoit du relief
-et luy soustenoit la vie. Dont il avint que une fois elle se courrouça,
-si comme elle fust temptée, et lui dist: «Sire, mourrez-vous en ce
-fumier, puis que autrement ne vous povez avoir.» Et toutefois, combien
-qu’elle le deist par yre, elle ne le vouloit pas, comme bonne preude
-femme qu’elle estoit. Mais le preudhomme ne luy respondist riens, fors
-que tout feust au plaisir de Dieu, et qu’il fust mercié de tout. Ne
-oncques, pour mal ne douleur qu’il lui avenist, il n’en dist autrement
-fors que mercier Dieu de tout. Et quand Dieu l’eut bien essayé et bien
-esprouvé, si le redressa et lui donna autant de bien et d’onneur comme
-il eut oncques. Et aussi comme ce fait advint au viel testament est-il
-avenu au nouvel, dont vous en trouverez l’exemple en la legende saint
-Eustace, qui perdist terres et biens et femme et enffans, bien par
-l’espace de xiij ans, et puis Dieux le releva et lui rendy sa femme et
-ses enffans et plus la moitié de terres, richesses et honneurs
-terriennes que ilz n’avoient oncques maiz euz. Pour ce avons-nous cy bon
-exemple comment nul ne doit despire le mehaing ne le mal d’autruy, car
-nul ne scet qui à l’ueil lui pent, ne nul ne se doit esmerveillier ne
-esmaier des fortunes ne des tribulacions à soy ne à ses voysins, et doit
-l’en du tout mercier Dieu, comme firent Job et saint Eustace, et avoir
-bonne esperance en Dieu et soy humilier, et penser que Dieu est aussy
-puissant de rendre le bien au double comme il le toult, et avoir en soy
-pacience et humilité, et de tout mercier Dieu, et avoir en luy bonne
-esperance.
-
-
-
-
-Cy parle de laissier son seigneur.
-
-Chappitre IIIIxxIe.
-
-
-Un autre exemple vous diray des mauvaises femmes. Si fut de Herodias,
-que Herodes tollist et fortraist à son frère, prophète, qui estoit
-simples homs, et son frère Herodes estoit divers, malicieux et
-convoiteux. Ce fut celluy qui fist occire les innocens pour cuider
-occire le grant roy dont l’estoille faisoit demonstrance. Car Herodes
-avoit paour que cellui roy lui tollist son royaulme, et pour ce fist-il
-occire les innocens; il fut traistre et desloyal à son frère, car il luy
-fortraist sa femme contre Dieu et contre la loy, dont saint Jehan
-Baptiste le reprenoit. Et pour ce fust-il en hayne de Herodes, car celle
-fausse femme Herodias haioit saint Jehan, et par celle hayne
-empetra-elle sa mort vers Herodes, et fut moult diverse femme et fina
-mauvaisement, et son seigneur aussi, comme cellui qui fust occis par
-cirons; tout aussi comme il avoit fait occire les petis innocens, tout
-aussi voulst notre seigneur que par les plus petites choses il feust
-occis en langueur, comme par cirons, qui sont les plus petites choses et
-bestes qui soyent.
-
-Or vous ay compté des males femmes, comme il est contenu en la Bible,
-qui firent moult de maulx et de diversitez, pour estre exemplaire aux
-autres pour soy garder de faire mal. Si vous diray et traitteray des
-bonnes, que la sainte Escripture loue moult. Et pour ce est bon de
-ramentevoir leurs bonnes taches, pour y prendre bon exemple et bonnes
-meurs; car les biens faiz et les bonnes taches des bonnes qui ont esté
-sont mirouer et exemple à celles qui sont et qui à venir sont, dont la
-première exemple est de Sara, que la sainte Escripture loe.
-
-
-
-
-Cy laisse à parler des mauvaises femmes et parle des bonnes et de leur
-bon gouvernement, comme la saincte escripture les loe.
-
-Et premierement de Sarra, femme Abraham.
-
-Chapitre IIIIxxIIe.
-
-
-Sara fut femme Abraham, moult bonne dame et saige, et Dieu la garda de
-moult de perilz; car, quant le roy Pharaon la prist, Dieu lui donna
-moult de maulx, de douleurs et de maladies, et tant qu’il convint qu’il
-la rendit nectement à son seigneur. Ainsi Dieux la sauva par sa
-sainteté, si comme il a gardé plusieurs sains et saintes de feu et de
-eaue et de glaives et de tourmens, si comme il est contenu en la vie et
-en la legende des sains et saintes. Car ainsi sauve Dieux ses amis et
-ses amies. Ceste Sara souffrit moult de hontes et de douleurs. Elle fust
-bien cent ans brehaigne; mais pour sa sainte foy et pour la ferme
-loyaulté et amour qu’elle portoit touzjours à son seigneur, et pour son
-humilité, Dieu lui donna un filz, qui fut saint homme; ce fut Isaac,
-dont les xij. lignées yssirent, et Dieu le lui donna pour la grant bonté
-d’elle.
-
-
-
-
-Cy parle de Rebeca.
-
-Chapitre IIIIxxIIIe.
-
-
-Un autre exemple vous diray de Rebeca, qui à merveilles fust belle et
-bonne et plaine de bonnes mœurs. Ceste Rebeca est moult louée en la
-Sainte escripture sur toutes, comme d’estre doulce femme et humble. Elle
-fust femme Isaac et mère Jacob. L’escripture tesmoingne qu’elle ama et
-honnoura son seigneur sur toutes, et se tenoit devant luy sy humble et
-sy doulces responses donnoit, que pour mourir elle ne deist et ne feist
-chose dont elle le cuidast corrocier, et pour son humilité elle sembloit
-mieux servante de l’ostel que la dame. Elle fut moult longuement
-brehaingne; mais Dieu, qui aime saint et net mariage et humilité, li
-donna ij. enffans en une ventrée. Ce fut Esaü et Jacob, duquel Jacob
-yssirent les xij. enffans qui furent princes des xij. lignées dont
-l’espitre de la Toussains parle, si comme saint Jehan le racompte que il
-vit quant il fut ravy au ciel. Ceste Rebeca aima le plus Jacob, qui
-estoit le puisné, et lui fist par son sens avoir la beneyçon de son
-père, si comme un leçon le racompte. Elle aimoit le plus cellui qui le
-mieulx se savoit chevir et qui estoit de plus grant pourveance. Elle
-sembloit à la leonnesse et à la louve, qui ayment plus celui de leurs
-faons qui le mieulx se scet pourchacier; car Jacob estoit de grant
-pourveance et Esaü avoit son cuer en chasses, en boys et en venoysons.
-Et ainsi ne sont pas les enffans d’un père et d’une mère d’une manière;
-car les uns aiment un mestier et une manière de oeuvre et les autres une
-autre.
-
-Je vous diray l’exemple d’un bon preudomme et d’une preude femme qui
-furent long-temps ensemble sans avoir enffans, et à leur prière nostre
-Seigneur leur en donna un bel à merveilles. Or avoient-ilz promis que le
-premier seroit mis et donné à l’eglise pour à Dieu servir. Après cellui
-ilz en eurent un autre qui ne fust pas si bel, et lors ilz vont changier
-leur propos et vont dire que ilz mettroient à l’eglise le plus let et
-retendroient le plus bel pour estre leur héritier, et Dieu s’en
-courrouça et les prinst tous deux, et ne leur fist nul tort, car l’un
-après l’autre si furent donnés, ne onques puis n’eurent lingnée, dont
-ilz furent à grant douleur. Mais Dieu leur fist assavoir par le prophète
-la cause et l’achoison. Et pour ce a cy bonne exemple que nul ne doit
-promettre à Dieu chose qu’il ne vueille tenir, car nul ne peut moquer
-Dieu, comme ceulx cy qui le cuidoient moquer à bailler le plus let, et
-le plus bel retenir. Sy n’en verrés jà nul bien venir à ceulx qui ainsi
-le font, ne qui ostent leurs filz ne leurs filles de religion, comme
-moygnes ou nonnains, puis que une fois ont esté baillez et donnez. Dont
-j’ay veu maint exemple de mes yeulx, comme plusieurs qui ont esté traiz
-des abbaies pour les terres qui leur escheoient, comme de leurs frères
-ou seurs qui se moururent, dont la terre leur avenoit, et puis par
-convoitise l’en les ostoit. Mais, pour certain, de x. je n’en vi onques
-un devenir à bien, fors à meschiez ou honte, comme des hommes vivre et
-finer mal, et des nonnains que l’on ostoit tout aussi, car au derrenier
-elles tournoyent à mal et estoient blasmées, ou mouroient d’enffant ou
-finoient mallement. Et pour ce ne doit l’en oster à Dieu ce que promis
-et donné luy est une foiz.
-
-
-
-
-Cy parle de Alia, la première femme Jacob.
-
-Chapitre IIIIxxIIIIe.
-
-
-Je vous diray un autre exemple de Alia, la femme de Jacob. La Bible la
-loue moult comme elle amoit chierement son seigneur et la grant honneur
-que elle lui pourtoit, et comment elle se humiliet, et quant elle avoit
-eu enffant elle en rendoit à Dieu graces et mercis moult humblement et
-devotement. Et pour ce Dieu lui donna les xij. princes qui furent les
-douze patriarches dont les douze lingnées yssirent, qui tant furent
-preudommes, et aymèrent Dieu et le craingnirent sur tous autres, et leur
-père et mère prioient chascun jour Dieu pour eulx dès ce que ilz
-estoient petis, et que Dieu les voulsist pourveoir de s’amour et de sa
-grace; et il ouy bien leurs prières, car ilz furent saintes gens et
-honnourez sur tous. Et pour ce est bon exemple que tout père et mère
-doit chascun jour prier Dieu pour ses enfans, comme firent Jacob et
-Alia. Et si vous dy que jamaiz, pour nulle faulte ne riote que ilz
-feissent, ilz ne maudissoient nullement leurs enffans, ainçois les
-blasmoient par autre manière ou les batoient; car il vauldroit mieulx
-cent foiz batre ses enffans que les mauldire une seule foiz, tant y a
-grant peril.
-
-Dont je vous en diray une exemple d’une femme de ville. Elle estoit male
-et se courrouçoit de legier, et aussy faisoit son mary, et par leur
-grant yre ilz s’entrerechignoient et arguoient souvent et menu. Sy
-avoient ung filz d’enfant qui leur avoit faite aucune faulte; sy le
-commencièrent touz deux à mauldire, et l’enffant, qui en fut yré, leur
-respondit follement, et le père et la mère, qui en furent yrés, le vont
-donner à l’ennemy par leur courroux, et lors l’ennemy vient qui le saisy
-et le prist par les bras et le haussa tout de terre, et par là où il
-mist la main le feu se prinst, et perdit la main et le bras, par quoy il
-fut pery toute sa vie. Et pour ce est grant peril de maudire ses enffans
-ne de leur destiner mal, et pis encore de les donner à l’ennemy, par
-courroux ne par yre que l’en ait avecques eulx. Et pour ce prenez cy
-bonne exemple, et vous en souviengne, comme vous devez destiner tout
-bien à vos enffans, et prier Dieu pour eulx, comme faisoit Jacob et sa
-femme à leurs enffans, que Dieu monta et exaulça sur toutes les lingnées
-et generacions, et non pas faire comme le fol homme et la fole femme,
-qui par leur grant yre maudissoient leur enffant, et depuis le donnèrent
-à l’ennemy, de quoy l’enffant fut pery toute sa vie.
-
-
-
-
-Cy parle de Rachel, la seconde femme de Jacob.
-
-Chappitre IIIIxxVe.
-
-
-Un autre exemple vous diray de Rachel, la seconde femme de Jacob, qui
-fut mère de Joseph, que ses frères vendirent en Egipte. D’icelle parole
-moult la sainte escripture, et la loue comment elle amoit à merveilles
-son seigneur, et la grant obeissance que elle lui faisoit. Sy eust
-celluy Joseph, dont tant de bien yssy, et en morut en gésine, et
-dit-l’en que ce fut pour ce qu’elle s’enorgueilly de la joye qu’elle en
-eut, et n’en rendit pas graces à Dieu comme faisoit Alia. Et pour ce a
-cy bonne exemple que toute bonne femme doit touzjours rendre graces et
-mercis à Dieu dès ce qu’elle a eu enffant, si comme faisoit Alia et
-comme faisoit sainte Elizabel, qui fut fille au roy de Hongrie et femme
-à Londegume. Celle bonne dame, quant elle avoit eu enffant, elle faisoit
-venir ses prestres et ses clers, et leur faisoit rendre graces et
-mercier Dieu, et faisoit faire simples levailles, sans grans arrois,
-mais à ses levailles elle faysoit donner à mangier aux povres qui
-prioient pour son enffant, et aussi la bonne dame prenoit son enfant
-entre ses mains et l’effroi à l’autel en rendant graces à Dieu, et lui
-prioit humblement pour lui que il le voulsist moulteplier en sa grace et
-en s’amour, et en celle du monde. Et pour ce Dieux essaulça ses enffans,
-lesquelz vindrent à grant honneur. Et pour certain tout le bien et
-honneur vient de Dieu, car celluy qu’il aime il l’essaulce vers luy et
-vers le monde, et tout cest bien vient par humilité, comme par humilité
-de ces bonnes dames advint bien à leurs enffans; car pour vray il n’est
-riens que Dieu prise et ayme tant comme humilité, car pour certain il ne
-fust pas descendu du ciel ou ventre de la benoiste vierge Marie se ne
-feust ce que elle se humilia tant que elle respondist à l’ange Gabriel
-que elle estoit chamberière de Dieu et qu’il feyst aussy comme il lui
-plairoit. Elle ne se povoit plus humilier que de soy appeler
-chamberière.
-
-
-
-
-Cy parle de la royne de Chippre.
-
-Chappitre IIIIxxVIe.
-
-
-Dont je vouldroye que vous sceussiez l’exemple d’une royne de Chippre.
-Elle ne povoit avoir enffant et estoit de dur aage, et toutesfois, par
-la bonté de son seigneur et d’elle, à leur prière Dieu leur donna un
-beau filz, dont la joye fut moult grant ou royaume. Et de la grant joie
-que ilz en eurent ilz firent crier festes et joustes, et envoyèrent
-querre touz les grans seigneurs et dames que ils purent avoir. La feste
-fut moult grant et les paremens de draps d’or et de soie; tout
-retentissoit de joye et de soulas et de sons de menestriers. Les joustes
-furent grans et la feste bien renvoysée. Sy despleut à Dieu de faire
-telz boubans et telle mise pour telle chose. Sy advint que, quant ilz
-furent au disner, l’enfant morut, et disoit l’en que il avoit esté trop
-couvert et abrié de grans chaleurs. Toutes voies, quant l’en sceut la
-mort de l’enffant, la court, qui estoit en grant joye et en grant
-liesse, fust tantost tournée en douleur et en tristece, et se
-departirent chascuns mornes et pensiz. Et pour ce a cy bon exemple
-comment l’on ne se doit mie trop esjouir d’enffant que Dieu donne, ne en
-faire telle feste ne telx boubans; car aucunefois il en desplaist à
-Dieu, qui aussitost le tolt comme il le donne.
-
-
-
-
-Cy parle de charité.
-
-Chappitre IIIIxxVIIe.
-
-
-Je vous diray un exemple sur le fait de charité. Ce fust d’une fille au
-roy Pharaon, qui nourist Moïse, si comme je vous diray. Les Juifs, qui
-estoient pueple de Dieu, estoient en servaige comme prisonniers en
-Egipte, dont le roy Pharaon, qui estoit roy, pour ce que il vit que le
-peuple des Juifs craissoit trop, il luy en despleust et commanda que
-l’en occist touz les enffans d’un an. Et quant la mère Moyse vit que il
-convenoit que son filz feut mis à mort, sy le mist en un vaissel et
-l’envoia sur l’eaue, et alast à l’aventure où il plairoit à Dieu, comme
-celle qui grant pitié et grant douleur avoit de veoir occire son filz
-devant elle. Sy avint, comme il pleust à Dieu, que le vessel va arriver
-devant la chambre de la fille au roy Pharaon delez un prael, laquelle
-estoit en l’esbat en ce vergier avecques ses damoiselles. Sy virent
-celluy vessel arriver delès elles. Sy ala elle et ses damoiselles dedens
-le vaissel, et trouvèrent l’enffant enveloppé, qui à merveilles estoit
-bel. Sy le regarda la fille et en eut pitié, et le fist nourir en sa
-garde-robe moult chièrement, et l’appeloit son filz par bourdes, duquel
-enffant vint tant de bien; car Dieu l’eslust et estably maistre et
-gouverneur de tout son pueple, et lui monstra moult de ses secrez, et
-lui bailla la verge de quoy il departy la mer et la reclost, et de
-laquelle il fist ystre eaue vive et doulce de la pierre. Et aussy lui
-bailla les tables de la loy, et moult d’autres grans amistiez il lui
-demonstra. Et de celle nourriture et cellui servaige la damoyselle en
-feust bien guerredonnée, car Dieu ne oublie pas le service que l’on lui
-faist pour charité comme nourrir les orphelins, car c’est un oeuvre de
-miséricorde que Dieux ayme moult, si comme il est contenu en la vie
-sainte Elisabeth, qui norrissoit les orphelins et les faisoit aprendre
-aucun mestier. Dont une bonne dame qui n’avoit enffant que ung, lequel
-s’en ala baingnier; sy chey en une fosse et y fust viij. jours entiers,
-et sa mère estoit charitable à Dieu et à sainte Elisabeth; dont il avint
-que, à l’uitième jour, la mère songea que son fils estoit en une fosse
-d’eaue, et que sainte Elisabeth le gardoit et lui disoit: «Pour ce que
-vous avez tousjours nourry et soustenu les orphelins, nostre seigneur ne
-veult pas que vostre enffant muire ne ne perisse. Sy le faites
-peschier.» Et lors la mère se leva et ala faire peschier son filz et le
-trouva tout sain et vif, dont l’enffant dist que une moult belle dame
-l’avoit tousjours gardé et lui avoit dit: «Dieu vieult que tu soyes
-sauvé pour la charité et misericorde de ta mère, qui voulentiers nourist
-et soutient les orphelins et les petis enffans.» Et pour ce a cy bon
-exemple comment l’en doit norrir les orphelins et les petis enffans qui
-en ont mestier, car c’est à merveilles grant aumosne et grant charité,
-et qui moult plaist à Dieu. Et de ce nous monstre exemple la bische et
-plusieurs autres bestes, qui, quant l’en a occis leur mère et leurs
-faons, demeurent sans nourreture, elles les norrissent de leurs bonnes
-natures jusques à tant que ils se puissent vivre tout par eulx.
-
-
-
-
-Cy parle d’une bonne dame de Jerico appelée Raab.
-
-Chappitre IIIIxxVIIIe.
-
-
-Un autre exemple vous diray sur cest fait. Il advint que en la ville de
-Jerico avoit une femme qui avoit nom Raab, laquelle estoit blasmée, mais
-charitable estoit. Dont il avint que certains preudes hommes qui y
-estoient venus pour enseigner le pueple sy trouvèrent les gens de la
-ville moult maulx et crueulx, tant qu’ils s’en alèrent respondre et
-cachier chiez celle femme, et les mussa dessoubz trousseaulx de lin et
-de chanvre, et ne les peurent trouver pour cerchement que ils feissent,
-et puis la nuit les avala par une corde et les sauva. Dont il avint
-qu’elle en fust bien guerredonnée, car la ville fut depuis prise, et
-hommes et femmes tous mors, fors Raab et sa mesgnie, que Dieu fist
-sauver pour ce qu’elle avoit sauvé ses sergens. Et pour ce dit bien la
-sainte Euvangille, là où Dieu dit que le bien et le service que l’on lui
-fera, ou à ses serfs pour lui, que il le rendra à cent doubles. Dont
-est-ce bon exemple de faire bien qui depuis est rendu et meri à cent
-doubles. Dont je vueil que vous saichiez l’exemple de sainte Annastaise,
-qui fust mise en chartre; mais Dieu la fist delivrer et lui fist
-assavoir qu’elle estoit delivrée pour ce qu’elle soustenoit du sien
-propre les povres prisonniers et les enchartrez, et là où elle sçavoit
-que aucun y estoit mis sans cause et à tort, par envie ou par aucune
-debte, elle y mist tant du sien et de sa peine qu’il feust delivré. Et
-pour ce Dieu l’en guerredonna au double. Et mesmement le doux Jhesucrist
-dit en l’Euvangille que au grant jour du jugement il aura mercy de ceulx
-qui auront visité les enchartréz et les malades et les povres femmes en
-gesines. Car à celluy jour espovantable il en demandera compte et en
-convendra rendre raison, dont je pense bien que maintes en seront
-reprinses de en faire bonnes responces. Et pour ce, belles filles,
-pensez-en à present, si comme fist sainte Arragonde, qui fust royne de
-France, qui les povres enchartrez visitoit, repaissoit et nourrissoit
-les orphelins, et visitoit les malades. Et au fort, quant elle vit
-qu’elle n’y pourroit entendre à sa voulenté, pour doubte de desobéir à
-son seigneur, elle laissa son seigneur et tout l’onneur et la gloire du
-royaulme et la joye mondaine, et s’en fouy en tapinaige de Paris jusques
-à Poitiers, et là se rendist en l’abbaye et se fist nonnain, et laissa
-le siecle pour mieulx servir à nostre Seigneur sans crainte de nulluy,
-dont depuis Dieu fist tel miracle pour l’amour d’elle que ung arbre qui
-donnoit umbre au millieu de leur cloistre, lequel estoit devenu sec tant
-estoit vieulx, mais nostre Seigneur à sa prière le reverdist tellement
-que il geta escorce et fueille nouvelle, contre le cours de nature. Mais
-riens n’est impossible quant à Dieu, et maintes autres grans miracles
-fist nostre seigneur pour elle. Et pour ce est bon exemple de faire
-charité, comme ouy avez de ces ij. bonnes dames et de celle bonne dame
-Raab, comment elles firent et comment Dieu en la parfin les guerredonna
-de leurs bons services.
-
-
-
-
-De abstinence.
-
-Chappitre IIIIxxIXe.
-
-
-Je vous diray autre exemple du père et de la mère de Sampson fortin, qui
-estoient saintes gens en leur mariage, mais nuls enffans ne povoient
-avoir. Sy en furent-ils envers Dieu en mainte clameur et oroison. Un
-jour la bonne dame fut à l’esglise, qui pour lors estoit appellé le
-temple; si comme elle prioit nostre seigneur en plorant, Dieux ot pitié
-d’elle et lui envoia un ange qui lui dist qu’elle auroit un filz qui
-seroit le plus fort homme qui onques fust, et lequel debastroit et
-essauceroit par sa force la loy de Dieu. La bonne dame vint à son
-seigneur et le li dist. Son seigneur se getta en oroison et pria Dieu
-qu’il lui pleust à lui demonstrer son ange, et lors Dieu leur envoia son
-ange qui leur dist celles paroles, et qu’ilz jeunassent et qu’ilz
-feissent abstinences, et aussi que ilz se gardassent de trop boire et de
-trop gourmander. «Car», dist l’ange, «le trop gourmander et le trop
-mengier, fors ès heures deues, et aussi le trop boire guerroye le corps
-et l’âme.» Et quant il leur eut ce dist si se party, et ilz firent le
-commandement de l’ange et jeunèrent et firent abstinences. Et puis
-eurent l’enffant, qui maintint moult bien la loy de Dieu encontre les
-paiens, et en fist moult de occisions et moult de grant merveilles, si
-comme Dieux le soustenoit; car il desconfist par son corps iij. mille
-personnes. Et pour ce est bon de jeuner et faire abstinence, qui vieult
-riens requerre à Dieu; car confession et jeunes empètrent vers Dieu sa
-requeste, comme l’ange leur dist, et après leur dist que ils le
-gardassent de trop mengier fors à ses heures, par espécial de trop
-boire, dont, quant le saint ange, qui tout scet, leur deffendit ces ij.
-vices, c’est bon exemple que tout homme et femme si s’en doit garder sur
-tous autres vices, car par cellui vice l’en entre en trestous les autres
-vij. vices mortelx, comme vous le trouverez plus à plain ou livre de voz
-frères, là où il parle comment un hermite qui eslut cellui pechié de
-gloutonie, et le fist et s’enyvra, et par cellui il cheist en touz les
-vij. pechez mortelx, et avoit cuidié eslire le plus petit des vij, dont
-je vous diray que Salemon en dist ou livre des enseignemens;
-premierement il dist que vin trouble et rougist les yeulx et affaiblist
-la veue et fait le chief dodiner et croller, et empesche l’ouye et
-estouppe les narilles, et fait le visaige pruneller et rougir, et fait
-les mains trambler et corrompt le bon sanc, et affaiblit les ners et les
-vainnes, et mine le corps et lui haste la mort, et lui trouble le senz
-et la memoire. Dont Salemon dist que de xx. femmes une qui seroit
-yvrongne ne pourroit mie estre preude femme au long aler, ne amée de
-Dieu ne de ses amis, et qu’il li vauldroit mieulx estre larronnesse ou
-avoir d’autres mauvaises taiches que celle, car par celle elle entrera
-en toutes les autres mauvaises. Pourquoy, mes chières fillez,
-gardés-vous de cellui mauvais vice de trop boire, ne gourmender, ne
-mengier fors aux droites heures, comme à disner et à soupper. Car une
-foiz mengier est vie d’ange, et ij. foiz est droite vie d’omme et de
-feme, et plusieurs fois mengier est vie de beste, et tout chiet par
-coustume et par usaige, car de telle vie, soit de boire ou de mengier,
-comme vous vouldrés acoustumer en vostre jeunesse, vous le vouldrez
-maintenir en vostre viellesse, et pour ce ne chiet que en vostre
-voulenté à y mettre remède à heure. Sy devez cy prendre bonne exemple au
-saint ange qui en avisa le père et la mère de Sampson fortin; l’ange ne
-dist pas comme il fist à Zacaries; car il li dist que sa femme auroit un
-filz qui auroit nom Jehan, qui ne buvroit point de vin ne de cervoise;
-car l’un enffant fust estably de Dieu pour garder la foy par espée
-contre les païens, ce fust Sampson, et S. Jehan fut estably pour
-prescher et estre mirouoir de chasteté, de jeunes et de abstinences, et
-de user la haire et estre mirouoir de toute sainte vie. Si vous laisse
-de ceste matière et vous diray d’un autre exemple.
-
-
-
-
-De aprendre saigesce et clergie.
-
-Chappitre IIIIxxXe.
-
-
-Je vous diray une autre exemple d’une dame qui avoit une fille qui eust
-à nom Delbora, laquelle elle mist à l’escole de saigesse et du saint
-esprit et de sapience. Celle Delbora apprist si bien qu’elle sceust la
-sainte escripture, et usa de sy sainte vie qu’elle sceust des secrez de
-Dieu et parla moult des choses à venir, et par son grant senz touz lui
-venoient demander conseil des choses du royaume et de leurs affaires.
-Son seigneur estoit maulx homs et crueulx; mais par son sens et par son
-bel acqueil elle le savoit bien avoir; car elle l’ostoit de sa frenaisie
-et le faisoit paisible et juste à son pueple. Et pour ce a cy bon
-exemple que l’en doit mettre ses filles pour apprendre la clergie et la
-sainte escripture; car pour en sçavoir elles en verront mieulx leur
-saulvement et recognoistront mieux le mal du bien, si comme fist la
-bonne dame Delbora et comme fist sainte Katherine, qui par son sens et
-par son clergie, avecques la grace du Saint-Esprit, elle seurmonta et
-vainqui les plus saiges hommes de toute Gresce, et par sa sainte clergie
-et ferme foy elle congnust Dieu, et Dieu lui donna victoire de martire
-et en fist porter le corps par ses anges xiiij. journées loing, c’est
-assavoir ou mont de Sinay, et son saint corps rendit huille. Et le
-commencement et fondement de Dieu congnoistre fust par sa clergie, où
-elle congnust la verité et le sauvement de la foy. Encore un autre
-exemple vous diray-je d’un enffant de l’aage de ix. ans qui avoit esté
-iiij. ans à l’escole, et, de la grace de Dieu, il desputoit de la foy
-contre les paiens si fort que il les vaincquit touz, et au fort ils
-l’espièrent tant qu’ilz le prisdrent, et quant ilz le tindrent en leur
-subjecion ilz le menacièrent à occire ou il renieroit Dieu. Mais, pour
-tourment que ilz luy peussent faire, il n’en voult riens faire. Sy lui
-demandèrent où estoit Dieu, et il leur dit: «Au ciel et adjoint en mon
-cuer.» Lors de depit ils le occirent et lui fendirent le cousté pour
-voir son cuer, se il disoit voir que Dieu y feust. Et, quant il fut
-fendu et ouvert, ilz virent de son cuer yssir un coulon blanc, dont il y
-eut aucuns d’eulx pour celui exemple se convertirent en Dieu. Et pour
-cest exemple et les autres est bonne chose de mettre ses enffans juennes
-à l’escolle et les faire apprendre ès livres de sapience, c’est-à-dire
-ès livres des saiges et des bons enseignemens, où l’on voit les biens et
-le sauvement du corps et de l’ame, et en la vie des pères et des sains,
-non pas les faire apprendre ès livres de lecheries et des fables du
-monde; car meilleure chose est et plus noble à ouïr et parler du bien et
-des bons enseignemens, qui pueent valoir et prouffiter, que lire et
-estudier des fables et des mensonges dont nul bien ne prouffit ne puet
-estre; et pour ce que aucuns gens dient que ilz ne vouldroient pas que
-leurs femmes ne leurs filles sceussent bien de clergie ne d’escripture,
-je dy ainsi que, quant d’escripre, n’y a force que femme en saiche
-riens; mais, quant à lire, toute femme en vault mieulx de le sçavoir, et
-cognoist mieulx la foy et les perils de l’ame et son saulvement, et n’en
-est pas de cent une qui n’en vaille mieulz; car c’est chose esprouvée.
-
-
-
-
-De la dame nommée Ruth.
-
-Chappitre IIIIxxXIe.
-
-
-Un autre exemple vous diray d’une bonne dame appelée Ruth, dont descendi
-le roy David. Celle bonne dame est moult louée en la sainte escripture,
-car à merveilles ama Dieu et obey à son seigneur, et, pour l’amour de
-lui, elle honoroit et amoit ses amis et leur portoit plus de honneur et
-de priveté que ès siens devers elle; dont il advint que, quant son
-seigneur fust mort, que le filz de son seigneur d’une autre femme ne li
-vouloit riens laissier, ne terre, ne meuble, pour ce qu’elle estoit de
-loingtain pays et loing de ses amis, pour ce la cuida esbahir; mais les
-amis de son feu seigneur, qui l’amoient pour la grant doulceur et la
-priveté et le grant semblant d’amour et service qu’elle avoit toujours
-porté, les mist devers elle, et furent contre leur parent, tellement que
-ilz firent avoir à la dame son bon droit et toute sa partie selon la
-coustume. Et ainsi la bonne dame sauva le sien pour l’amistié et la
-bonne compaignie qu’elle avoit fait aux parens de son seigneur quand il
-vivoit. Et pour ce a cy bon exemple comment toute bonne femme doit
-servir et honnourer les parens de son seigneur; car plus grant semblant
-d’amour ne li pourroit-elle faire, et en ce lui en puet tout bien et
-honneur venir, si comme il fist à la bonne dame Ruth, qui, pour amer et
-honnourer les parens de son seigneur, elle recouvra sa juste partie des
-heritaiges et des biens son seigneur, comme ouy avez.
-
-
-
-
-Que toute femme doit soustenir son seigneur.
-
-Chappitre IIIIxxXIIe.
-
-
-Je vous diray un exemple d’une bonne dame qui bien doit estre louée.
-Celle bonne dame avoit nom Abigail; elle avoit un seigneur qui estoit à
-merveille maulx homs et divers et rioteux à tous ses voisins, et
-mesdisans. Sy avoit trop forfait au roy David, dont le roy le fist
-desfier, et le vouloit destruire et mettre à mort. Mais la bonne dame,
-qui sage estoit, vint devers le roy et se humilia tant par ses doulces
-paroles qu’elle fist la paix de son seigneur. Sy le garda celle foiz et
-plusieurs autres de maints perilz où il se mettoit par sa mauvaise
-langue et par ses foles sotises. Mais tousjours la bonne dame amendoit
-ses sotties et ses folies, dont elle doit bien estre louée, et aussi de
-ce qu’elle souffroit moult humblement de lui la paine et la doulleur
-qu’il lui faisoit traire. Et pour ce a cy bon exemple comment toute
-bonne femme doit souffrir de son seigneur et le doit supporter, et par
-tout le sauver et garder comme son seigneur, combien qu’il soit fol ou
-divers, puisque Dieux le lui a donné. Car tant comme elle y aura plus à
-souffrir et elle le portera plus humblement et couverra la folie de lui,
-de tant aura-elle plus l’amour de Dieu et l’onneur du monde.
-
-Je vouldroye que vous sceussiez l’exemple d’une bonne dame, femme d’un
-senateur de Romme, si comme il est contenu ès croniques des Romains.
-Cellui senateur estoit moult jaloux sans cause, et estoit moult divers
-homs et moult maulx et crueulx à sa femme. Sy advint que il eust à faire
-ung gaige de bataille encontre un autre. Or estoit-il trop couart et
-failli; le jour de la bataille son champion qui devoit jouster pour lui
-estoit malade, et ne trouva lors aucun qui pour lui se voulust
-combattre, dont il eust esté dehonté; mais sa femme, qui regarda le
-grant deshonneur que son seigneur y auroit, ala en sa chambre et se fist
-armer; sy monta à cheval et se mist en champ, et avoit son visaige
-deffait que nul ne la cogneust, et toutes foiz, pour ce que Dieu vit sa
-bonté et que elle faisoit selon Dieu son devoir, et rendoit à son
-seigneur bien pour mal, Dieu lui donna telle grace que elle gaigna la
-querelle de son seigneur honnourablement. Et quant vint que tout le
-traictié fust accomply, l’empereur voult veoir et sçavoir qui estoit le
-champion du senateur. Si fust desarmée et fust trouvé que c’estoit sa
-femme, dont l’empereur et toute la ville lui portèrent dès cellui jour
-en avant plus grant honneur qu’ilz n’avoient fait, et fust à merveilles
-honorée, tant pour ceste cause comme pour ce que elle se portoit bel et
-doulcement des maulx que son seigneur ly faisoit bien souvent traire. Et
-pour ce a cy bonne exemple comment toute bonne femme doit humblement
-souffrir de son seigneur ce que elle ne puet amender; car celle qui plus
-en seuffre sans en faire chière en recouvre x. foiz plus de honneur que
-celle qui n’a cause de en souffrir, et qui a son seigneur bien entachié,
-sy comme dit Salemon, qui bien parle des femmes en louant les unes et
-blasmant les autres.
-
-
-
-
-De adoulcir l’ire de son seigneur.
-
-Chappitre IIIIxxXIIIe.
-
-
-Un autre exemple vous diray d’une des femmes au roy David, comment elle
-apaisoit l’ire de son seigneur. Vous avez bien ouy comment Amon le filz
-David despucella sa suer, et comment Absalon leur frère vengea celle
-honte et le fist mettre à mort, dont Absalon s’en fouy hors du pays, car
-le roy le vouloit faire occire. Mais celle bonne dame lui fist sa paix,
-car elle monstra tant de bonnes raysons à son seigneur que il lui
-pardonna. Sy n’estoit-elle pas sa mère, fors femme de son seigneur. Mais
-elle tenoit en amour son seigneur et ses enffans comme bonne dame. Et
-ainsi le doit faire toute bonne dame; car plus grant semblant d’amour ne
-puet-elle monstrer à son seigneur que amer ses enffans d’autre femme, et
-y conquiert honneur au double, et plus les doit soustenir que les siens;
-car au derrenier il n’en vient fors que tout bien et honneur, si comme
-il advint à celle bonne dame que, quant le roy fut mort, l’en lui
-vouloit tollir son droit, mais Absalon ne le voulst souffrir et dist
-devant touz que, combien que elle ne feust sa mère, que elle lui avoit
-porté honneur et priveté et amour, et par maintesfois desblasmé vers mon
-seigneur mon père; car elle ne perdra jà riens de son droit. Et pour ce
-a cy bon exemple comment toute bonne femme doit amer et honnourer tout
-ce qui est de son seigneur, comme ses enffans d’autre femme et aussy ses
-prouchains et ses parens. Car voulentiers nul bien n’est fait que
-communement ne soit mery, si comme il advint à ceste bonne dame, comme
-ouy avez.
-
-
-
-
-De querre conseil.
-
-Chappitre IIIIxxXIIIIe.
-
-
-Je vous diray un autre exemple de la royne de Sabba, qui moult estoit
-bonne dame et saige, laquelle vint de vers Orient en Jherusalem pour
-demander conseil d’un grant fait au roy Salomon, lequel la conseilla
-feablement, et bien lui prist de son conseil, et elle ne perdy pas son
-travail ne ses pas. Et pour ce a cy bon exemple que toute bonne dame
-doit eslire un bon preudomme et saige de son lignaige ou d’autre et le
-tenir en amour et soy conseiller à lui de ses besoingnes; car le bon
-conseil fait la bonne œuvre, et fait tenir bonne amour à ses voisins et
-garder le sien sans parler et sans rioter, et, se aucun plait ou contens
-se met, le bon preudomme et le saige conseil si le oste et amodère la
-chose, et fait avoir le sien sans grans coustz et sans grans mises, et
-tousjours en vient grant bien, comme il vint à la bonne royne de Sabba,
-qui de sy loing vint querre conseil au saige roy Salemon. Et encores
-vouldroye-je que vous sceussiez l’exemple d’un empereur de Romme.
-L’empereur estoit malade au lit de la mort. Chascun des seigneurs et des
-senateurs et autres pour lui plaire disoient que il seroit tantost
-guery, mais que il eust sué. Mais amy que il eust ne lui parloit du
-prouffit de l’ame. Sy avoit avecques lui un chambellan qui l’avoit
-nourry, lequel le servoit d’enffance. Cellui veoit bien que il ne
-pouvoit eschapper, et que tous ne le conseilloient fors que pour lui
-plaire seulement. Sy lui va dire le chambellan: «Sire, comment
-sentez-voz vostre cuer?» Et l’empereur luy dist que bien petitement.
-Lors lui commença à dire moult humblement: «Sire, Dieux vous a donné en
-cest monde toutes honneurs et les biens terriens et la joye mondaine, si
-l’en recongnoissez et merciez, et departez à ses povres des biens que
-Dieu vous a donnez, tellement que il n’ait que reprouchier sur vous.»
-L’empereur escouta et dist deux motz: Plus vault amy qui point que
-flatteur qui oint. Et fust pour ce que ses amis ne lui avoient parlé que
-de l’esperance de la santé du corps pour lui plaire; mais cestuy-cy lui
-parloit du sauvement de l’ame; car qui ayme le corps il doit amer l’ame,
-et ne doit l’en riens celler à son amy de chose qui lui porte prouffit
-et honneur, ne, pour amour ne pour hayne, ne le laisse à conseillier
-loyaulment, comme preudomme et bon amy, et ne le flatte pas ne faire le
-_placebo_ comme firent tous les amis de l’empereur, qui veoient bien
-qu’il ne povoit eschapper de mort et ne lui osoient pas dire le prouffit
-de son ame comme fist son povre chambellain, qui le mist à la voie du
-sauvement. Et l’empereur le creust, car il donna et departi du sien
-largement pour Dieu.
-
-
-
-
-D’une preude femme qui amoit les sergens de Dieu.
-
-Chappitre IIIIxxXVe.
-
-
-Un autre exemple vous diray de une moult preude femme qui avoit un
-simples homs à mary. La bonne dame estoit moult charitable et aymoit
-moult les sergens de Dieu. Sy avoit, vers les parties de Jherusalem, un
-saint preudomme prophète qui avoit nom Elizeus. Celle bonne dame avoit
-grant devocion au saint homme, et le pria de venir herbergier chiez son
-seigneur et chiez elle, et lui firent une chambre solitaire où le saint
-homs, qui vestoit la haire, faisoit ses afflictions. Si ne povoit la
-bonne dame avoir enffant de son seigneur ne lignée. Si vont prier le
-saint homme que il priast Dieu qu’il leur donnast enffans et lingnée, et
-le saint prophète en pria Dieu tant que ilz eurent un filz à merveilles
-bel, qui vesquit bien xv. ans et puis morut, dont le père et la mère en
-deurent mourir de dueil. Sy fist mettre la mère l’enffant en la chambre
-du saint prophète, et ala par le pays tant qu’elle trouva le saint
-preudomme, et quant elle l’eust trouvé elle l’amena en sa chambre et lui
-monstra l’enffant qui estoit mort et lui dist: «Ha, saint homme, veez-cy
-l’enffant que Dieu me donna par ta prière, qui estoit toute ma joye et
-ma soustenance. Je te prie que tu vueilles Dieu prier que il le me rende
-ou qu’il me preingne, car je ne vueil point demourer après lui.» Et
-Elizeus le saint prophète eut pitié de la bonne dame; sy adoura Dieu, et
-Dieu le revesquit à sa prière, et vesqui l’enffant longuement et fust
-saint homme. Pourquoy, mes chières filles, ycy a bonne exemple comment
-il fait bon se accointier des sains hommes et les amer, et qui usent de
-bonne vie et de sainte, comme ceste bonne dame, qui ne povoit avoir
-enffans et en eust à la prière du saint homme, et depuis que l’enffant
-fut mort, Dieux le ressuscita à sa prière, et pour certain Dieux est
-aujourd’uy aussy puissant et aussy debonnaire comme il estoit lors à
-ceulx qui le serviront. Si ne fault que mettre bonne painne et humble
-cuer à le desservir, et tenir la compaignie des saintes gens qui usent
-de saincte vie, et les croire; car tout bien en puet venir, comme il
-fist à la bonne dame.
-
-
-
-
-De Sarra, femme du petit Thobie.
-
-Chappitre IIIIxxXVIe.
-
-
-Je vous diray un autre exemple de une bonne dame, qui avoit nom Sara.
-Vous avez bien ouy comment elle eust vij. seigneurs, que l’enemi occist
-pour ce qu’ilz ne vouloient pas user de loyal mariaige, et comme sa
-clavière lui reprocha que mary ne lui povoit arrester. Et la bonne dame,
-qui vit que celle fole vouloit tencier à elle, si lui dist comme saige
-moult humblement: «Belle amie, à toy ne à moy ne appartient mie à parler
-des jugements de Dieu», et plus ne lui dist. Elle ne sembla pas à la
-fille d’un des senateurs de Romme, qui avoit le cuer si felon que elle
-tançoit en plainne rue avecques sa voisine, et tant crurent et montèrent
-les paroles que l’autre lui dist que elle n’estoit pas nette du corps,
-dont par celle parole, qui ala tant avant, elle en perdy son mariaige,
-feust vérité ou mençonge. Et pour ce est grant folie à toute femme de
-tencier ne respondre à tenceurs ne à gens qui sont felons et cruelz et
-qui ont male teste, dont je vous diray un fait que je vy d’une bien
-gentilz femme qui tençoit à un homme qui avoit male teste. Sy lui dis:
-«Ma damoyselle, je vous loue et conseille que vous ne respondiez point à
-ce fol; car il est assez fol de dire plus de mal que de bien». Mais elle
-ne me voult croire, si tença plus fort en lui disant qu’il ne valoit
-riens. Et il respondit que il valoit autant pour homme comme elle
-faisoit pour femme. Et tant montèrent leurs parolles que il dist que
-pour certain il sçavoit bien un homme qui la baisoit de jour et de nuit
-quant il vouloit. Et adonc je l’appellay à costé et lui dis que c’estoit
-folie de prendre à fol paroles ne tençons. Si furent les paroles laides
-et devant moult de gens, et fust diffamée par son attayne et par son fol
-tencier, et fist sçavoir à plusieurs gens ce que ilz ne sçavoient pas.
-Elle ne sembla pas la sage Sarra, qui ne fist pas grans responces à sa
-folle clavière; car aucunes foiz l’en se met bien de son bon droit en
-son tort, et si est moult meschante chose et honteuse à gentilz femmes
-et autres de tencier nullement. Dont je vous diray l’exemple de la
-proprieté de certaines bestes. Regardez-moy ces chiens et ces mastins;
-de leur nature ilz rechignent et abbayent, mais un gentil levryer ne le
-fera pas. Ainsi doit-il estre des gentilz hommes et des gentilz femmes.
-Et aussi je vous diray l’exemple de l’empereur de Constentinoble. Il
-estoit homme moult fier et felon, mais jamais ne tençast à nul, dont il
-advint que il trouva ses ij. filz tançant; mais il les eust batus, qui
-ne se feust mis entre deux. Et puis dist que nul gentil cuer ne devoit
-tencier ne dire villenie. Car au tencier l’en congnoist les gentilz de
-avecques les villains, car cellui est villain qui de sa bouche dist
-villenie, et pour ce est grant gentillesce et grant noblesce de cuer à
-ceulx qui pueent avoir pascience et humilité en eulx, et ne respondre
-point à toutes les foles paroles des folz ne des foles. Car pour certain
-il advient souvent que une fole parole engendre telle fole responce qui
-puis porte honte et deshonneur; et pour ce, belles filles, est bon de y
-prendre bon exemple. Car le fol et la fole de felon et haultain
-couraige, quant l’en leur tient pié, ilz dient de leurs malices et de
-leurs yres aucunesfoiz villenies et choses qui oncques ne furent
-pensées, pour vengier leur grant yre. Et ainsi se doit garder toute
-bonne femme de riens respondre à son seigneur devant les gens pour
-plusieurs causes; car à soy taire elle ne peut avoir que toute honneur
-et tout bien de touz ceulx qui le verront, et à lui respondre son
-desplaisir ne li peust venir fors honte et desplaisir et deshonneur.
-
-
-
-
-De la royne Hester.
-
-Chapitre IIIIxxXVIIe.
-
-
-Je vous diray un autre exemple de la royne Hester, femme au grant roy de
-Surye. Celle fut à merveilles bonne dame et saige, et amoit et
-craingnoit son seigneur. Sur toutes dames la sainte escripture la loue
-moult de sainte vie et de ses bonnes mœurs. Car le roy son seigneur
-estoit mal et divers, et lui disoit aucunes foiz moult d’oultraigeuses
-paroles et vilainnies; mais pour riens que il lui deist elle ne lui
-respondoit aucune parole dont il se deust corroucer devant les gens;
-mais après, quand elle le trouvoit seul et veoit son lieu, elle se
-desblamoit et lui monstroit bel et courtoisement sa faulte, et pour ce
-le roy l’amoit à merveilles et disoit en son secret qu’il ne se povoit
-courroucier à sa femme, tant le prenoit par bel et par doulces paroles.
-Certes, c’est une des bonnes taches que femme puist avoir, que ne
-respondre point en l’ire ne en courroux de son seigneur. Car cuer gentil
-est cremeteux et a touz jours paours de faire ou dire chose qui
-desplaise à cellui qu’il doit honnorer et craindre, dont l’en conte ès
-livres des roys de la femme d’un grant seigneur qui estoit mal et divers
-et sa femme estoit moult douce, et moult souffroit et estoit humble. Sy
-estoit un jour moult pensive, et ses damoiselles lui disoient: «Madame,
-pourquoy ne vous esbatez-vous, comme juenne dame que vous estes?» Et
-elle respondit que il convenoit que elle se doubtast et se demenast
-comme elle sçavoit que estoit la voulenté de son seigneur, pour avoir la
-joye de luy et la paix de son hostel. Et puis disoit que la paour de
-trois prisons la destreignoit de estre trop joyeuse et trop gaye, dont
-l’une estoit amours, l’autre paours, et la tierce honte. Ces iij. vertus
-la maistrioient; car l’amour qu’elle avoit à son seigneur la gardoit de
-lui faire son desplaisir; paour la destraingnoit de perdre son honneur
-et de faire pechié, fors le moins qu’elle povoit; honte d’avoir villain
-reproche. Et ainsi la bonne dame dit à ses damoiselles. Pour quoy, mes
-chières filles, je vous prie que vous ayez ces exemples en voz cuers, et
-ne respondez nulle grosse parole ne envieuse à vostre seigneur, fors
-doulce et humble, comme faisoit celle bonne dame, la royne Hester, comme
-ouy avez, et comme ceste bonne dame qui dist à ses damoiselles que son
-cuer estoit en l’amour et en la prison de son seigneur, et pour ce ne
-povoit-elle faire fors que à tout son plaisir et vivre en sa paix.
-
-
-
-
-De Suzanne, la femme Joachim.
-
-Chappitre IIIIxxXVIIIe.
-
-
-Un aultre exemple vous diray de Susanne, la femme Joachim, qui estoit
-grant seigneur en la chetivoison de Babilonie. Celle Susanne estoit à
-merveille belle dame et de saincte vie. Si avoit ij. prestres de leur
-loy qui disoient leurs heures en un verger, et la bonne dame peignoit
-son chief, qui estoit blanche et blonde. Sy arrivèrent ces ij. prestres
-sur elle et la virent belle et seule. Lors si furent temptez, et li vont
-dire que se elle ne vouloit faire leur voulenté, qu’ilz tesmoigneroient
-qu’ilz l’auroient trouvée en fait de luxure avec un homme, et pource que
-elle auroit enffraint son mariage, elle seroit lapidée ou arse, selon la
-loy qui lors couroit. Celle bonne dame fust moult esbahie, qui par faulx
-tesmoings veoit sa mort; car deux tesmoings estoient lors creus. Sy
-pensa et regarda en son cuer que elle aymoit mieulx mourir de la mort
-mondaine que de la mort pardurable, et mist son fait en la voulenté de
-Dieu, auquel elle se fioit du tout, et lors respondit à brief qu’elle
-n’en feroit rien, et qu’elle amoit mieulx à mourir qu’à faulcer sa loy
-ne son saint sacrement de mariage. Adonc les ij. faulx prestres alèrent
-ès juges et tesmoignèrent contre elle qu’ilz l’avoient trouvée en
-avoultrie, c’est à dire à autre que à son seigneur. L’on l’emmena
-tantost et fust jugiée à mort, mais elle s’escria à Dieu, qui tout
-savoit, et la loyaulté d’elle et de son mariaige. Et Dieu, qui n’oublie
-point voulentiers son serf, lui envoia secours et fist venir Daniel le
-prophète, qui n’avoit d’age que entour cinq ans, lequel s’escria et dist
-les juges d’Israël, c’est à dire du pueple de Dieu: «Ne occiez pas le
-sanc juste et innocent de cest fait, et enquerrez chacun par soy, et
-leur demandés soubz quel arbre ilz la trouvèrent.» Lors le pueple fust
-esbay de veoir si petit enffant ainsi parler. Si virent bien que
-c’estoit appert miracle de Dieu. Sy firent l’enqueste à chascun par soy,
-dont l’un dist que il les avoit trouvez soubz un figuier, et l’autre
-dist desoubz un prunier, et ainsi furent en faiz contraires; si furent
-jugiez à mort, et quant ilz virent qu’il n’y avoit point de remède, ilz
-recogneurent la verité du fait et distrent qu’ilz avoient bien deservy
-la mort, et non pas elle. Et pour ce a cy bon exemple comment Dieux
-garde ceulx qui ont en luy fiance, et qui mettent leur fait en sa main,
-comme fist la bonne dame, qui mieulx vouloit se mettre en adventure de
-mourir que parjurer sa loy, c’est assavoir enffraindre son saint
-sacrement et son loyal mariaige, et si doubtoit plus la perdicion de
-l’ame et la mort pardurable que la povre vie de cest monde, dont par sa
-bonté Dieux lui sauva le corps et l’ame, comme ouy avez. Et pour ce
-toute bonne femme doit tousjours espérer en Dieu, et, pour l’amour de
-lui et l’amour de son mariage, soy garder de perilz et ne de pechier si
-grandement ne si vilment comme enffraindre son serement et sa bonne loy.
-
-
-
-
-De Elizabeth, mère saint Jehan Baptiste.
-
-Chappitre IIIIxxXIXe.
-
-
-Je vous diray un autre exemple du nouvel Testament. C’est de sainte
-Elisabeth, mère saint Jehan Baptiste. Ceste servoit premierement Dieu et
-puis son seigneur. Elle le doubtoit sur toutes femmes, et, se il vensist
-de hors et il lui feust riens mesavenu en l’ostel, elle le celast et le
-feit celer jusques à ce qu’elle veist bien son point, et puis lui deyst
-si bel et si atrempeement à son seigneur que jamais ne s’en deust
-corroucier. Elle convoitoit touz jours la paiz et la joie de son
-seigneur, et ainsi le doit toute bonne femme faire. Ceste sainte dame
-amoit et craingnoit Dieu et portoit bonne foy à son seigneur. Et pour ce
-Dieu lui donna saint Jehan Baptiste. Et ce fust bon guerredon; car femme
-qui ayme et craint Dieu et se garde de pechiez et se tient nettement.
-Dieu le lui guerredonne à vie, et après la mort à cent doubles, comme il
-fist à ceste sainte dame à qui il donna biens celestieulx et biens
-terriens à puissance, comme il fait à ses amis qui se tiennent nettement
-en leur mariaige et qui ont bonne esperance en lui, si comme sainte
-Susanne, comme vous avez oy.
-
-
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-
-Cy commence à parler des exemples du Nouvel Testament depuis que Dieu
-vint ou ventre de la Vierge Marie.
-
-Et premiers de la Magdelaine.
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-Chappitre Ce.
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-
-L’autre exemple est de la Magdelaine, qui espurja et nectoya ses pechiez
-par ses lermes, quant elle lava les piés à Jhesucrist de ses lermes et
-puis les essuya de ses cheveulx. Celle bonne dame plouroit ses pechiez
-et requeroit pardon de ses pechiez. Ce estoit amour de Dieu et crainte
-de son meffait. Et ainsi par celluy exemple le devons nous faire. Car
-nous devons plourer nos meffaitz et noz pechiez, et avoir pitié et
-vergoingne de les avoir faiz, et venir à confession humblement, et les
-regehir, et les dire et les racompter aussi villainement et ordement
-comme l’en les a faiz, sans rien polir ne celer. Car la crainte de Dieu
-et le hardement que l’en emprant de dire son meffait et son péchié,
-celle vergoingne et celle honte que l’en a de le dire est une grant
-partie du pardon et allegance du mesfait, et Dieu, qui voit l’umilité et
-la reppentance, se esmuet en pitié et eslargist sa misericorde et
-pardonne, comme il fist à saincte Marie Magdelaine, à qui il pardonna
-ses pechiez pour la grant contriccion et repentance qu’elle en eust. Une
-aultre rayson est pour quoy la benoiste Magdelaine doit estre louée; ce
-fust pour ce que elle amoit Dieu et craingnoit merveilleusement
-ardamment. Car pour les grans miracles qu’elle veoit qu’il faisoit, et
-que il avoit resuscité son propre frère le ladre, qui bien lui avoit
-dist merveilles de par delà, et les paines, et elle veoit que il
-esconvenoit qu’elle mourist et qu’elle fust par delà punye de ses
-pechiés. Quant elle pensoit en telle chose, elle estoit toute esperdue
-et paoureuse. Et pour ce fust elle plus de xx. ans en un desert, en boys
-et en buissons, et, quant elle eust tant jeuné qu’elle ne le povoit plus
-souffrir selon nature, lors nostre seigneur la regarda en pitié et li
-envoioit chascun jour par un ange le pain du ciel, dont elle fust
-rassasiée jusques en la fin. Et pour ce a cy bon exemple conment il fait
-bon plourer les pechiés et soy confesser souvent et faire jeunes et
-abstinences, et amer Dieu et craindre, comme fist celle bonne
-Magdalaine, qui ama tant Dieu et ploura ses pechiez sur ses piez et des
-peulx les essuya, et souffry tant de mal et de malaise ès desers et ès
-buissons, que Dieux si la conforta par son ange, qui chascun jour li
-apportoit du pain du ciel. Et aussi fera-il à toutes bonnes femmes, et à
-touz ceulx qui de vray cuer ploureront leurs pechiez, et qui aymeront
-Dieu et feront bonnes jeunes et bonnes abstinences, comme il fist à
-ceste bonne femme.
-
-
-
-
-De ij. bonnes dames à mescreans.
-
-Chappitre CIe.
-
-
-Un autre exemple je vous diray de ij. bonnes dames qui estoient femmes
-de mescreans, dont l’une estoit femme au seneschal du roy Herodes.
-Celles bonnes dames suivoyent nostre seigneur et lui administroient son
-vivre. Si est bon exemple que toute bonne femme, bien qu’elle ait divers
-ou mauvais seigneur, ne doit pas pour tant laissier à servir Dieu et lui
-obeir, ainçois doit estre trop plus humble et devote pour empetrer grace
-de Dieu pour elle et pour son mary. Car le bien que elle fait amendrist
-le mal de lui et adoulcist l’ire de Dieu et leur garde leur bien et leur
-chevance. Car le bien que elle fait soubzporte son mal, si comme il est
-contenu ou livre de la vie des pères, là où il parle d’un mal homme et
-tirant, qui par iij. foiz fust sauvé de villaine mort pour la bonté de
-sa femme, dont il advint que, quant elle fut morte, il n’avoit plus qui
-priast Dieu pour lui et par ses grans pechiez, le roy du pays le fist
-mourir de male mort. Et pour ce est bonne chose et necessaire à mauvais
-homme d’avoir bonne femme et de sainte vie, et, de tant comme la femme
-sent son seigneur plus divers ou pecheur ou de male conscience, de tant
-a-elle plus grant mestier de faire plus grans abstinences et plus de
-biens pour Dieu. Car, se l’un ne portoit l’autre, c’est-à-dire le bien
-le mal, tout besilleroit ou yroit à perdicion. Et encores vous dis-je
-que l’obeyssance de Dieu et la crainte fut premier establie que
-mariaige; car l’en doit premier obeir au createur, qui les a faiz à sa
-sainte ymaige et qui leur puet donner grace d’estre sauvés ou perdus. Et
-ainsi la loy commande que l’en ne doit pas tant obeir au corps ne estre
-en l’obeyssance de son seigneur que l’en ne obeisse premier au prouffit
-de l’ame, qui est un bien pardurable. Et dit la glose que toute bonne
-femme doit premièrement tirer au bien de l’ame de son seigneur et puis
-au service du corps. Car le bien de l’ame n’a pareil, et, se l’ame a
-bien, elle et ses enffans jouyront paisiblement et beneurement des biens
-du mort, et, se l’ame a tribulacion, aussi au contraire. Et ceste chose
-est vraye et esprouvée, comme il est contenu en plusieurs lieus en la
-sainte escripture, et pour ce fait bien adviser son seigneur de faire
-bien et le destourber de faire mal à son povoir. Car ainsi le doit faire
-toute bonne femme.
-
-
-
-
-Cy parle de sainte Marthe, suer à la Magdelaine.
-
-Chappitre CIIe.
-
-
-L’autre exemple est de Marthe la suer à la Magdelaine. Celle bonne dame
-estoit touz jours coustumière de herbergier les prophètes et les sergens
-de Dieu qui preschoient et enseignoient la loy, et estoit moult grant
-aumosnière ès povres, et, pour la sainte vie d’elle, vint le doulx
-Jhesucrist soy herbergier chiez elle. Celle fust qui se plaigny à
-Jhesucrist que sa suer Marie ne lui venoit point aydier à faire et
-appareiller à mengier; mais nostre seigneur lui respondit moult
-humblement et dist que Marie avoit esleu le meilleur service. Ce estoit
-pour ce que elle plouroit ses pechiez et cryoit mercy en son cuer
-humblement. Et le doulz roy lui dist verité, car il n’est service que
-Dieu ayme tant comme crier mercy et soy repentir de son pechié et se
-retourner de son meffait. Ceste sainte Marthe fist bon service à
-osteller Jhesucrist et ses appostres et les repestre de viandes, de si
-grant devocion et de franc cuer comme elle le faisoit; car Dieu fit
-moult de miracles pour elle en sa vie et vint en son trespassement la
-conforter et querre la saincte ame d’elle. Ce fust bon guerredon. Si
-doit toute bonne femme y prendre bonne exemple, et comment il fait bon
-herbergier les sergens de Dieu, les prescheurs et ceulx qui enseignent
-la foy et le bien du mal, et aussi herbergier les pelerins et les povres
-de Dieu, si comme Dieu le tesmoingne en la sainte euvangille, qui dist
-qu’il demandera au grant jour espoventable, c’est au jour du jugement,
-comment l’en aura visité les malades et reçeu et herbergié ses povres au
-nom de lui, et conviendra rendre compte des habondances des biens
-terriens que il aura donnez et comment l’en les aura employés et
-departis du plus au moins, c’est-à-dire aux povres souffreteux. Et pour
-ce est moult nobles vertus de herbergier les pelerins, les povres et les
-sergens de Dieu; car tout bien si en puet venir, car Dieu paye le grand
-escot et rent à cent doubles, dont il dist en l’euvangille: Qui reçoit
-les prophètes et les prescheurs et les povres, il reçoit Dieu lui-mesme;
-car ce sont les messagiers qui portent et ennuncent verité.
-
-
-
-
-Cy parle des bonnes dames qui plouroient après Nostre Seigneur quant il
-portoit la croix.
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-Chappitre CIIIe.
-
-
-L’autre exemple est des bonnes dames qui plouroient après nostre
-seigneur quant il portoit la croiz sur ses epaules pour y transir la
-mort de sa voulenté pour nos pecheurs raimbre. Celles bonnes dames
-estoient de bonne vie et avoient les cuers doulx et piteux, et Dieu se
-tourna devers elle et les conforta en disant: «Mes filles, ne plourez
-pas sur moy, mais pleurez sur les douleurs qui à venir sont», et leur
-monstra le mal qui puis avint au pays, si comme vous le trouverez en
-livre que j’ay fait à voz frères. Celles bonnes dames, qui eurent pitié
-de la douleur que les en faisoit souffrir à nostre seigneur, ne
-servirent par leurs lermes ne leurs pleurs. Car depuis Dieu les en
-guerredonna moult haultement. Et pour ce a cy bon exemple comment toute
-bonne femme doit avoir pitié du mal que l’en fait aux povres gens qui
-sont servans et ouailles de Dieu et representans sa personne, si comme
-il dit en l’euvangile: Qui a pitié du povre il a pitié de lui, et le
-bien que l’en lui fait il est fait à lui. Et encore dist plus, que les
-piteables auront mercy, c’est assavoir que il aura mercy d’eulx, dont le
-saige dit que femme de sa nature doit estre plus doulce et plus piteuse
-que l’omme. Car l’omme doit estre plus dur et de plus hault couraige. Et
-pour ce celles qui n’ont le cuer doux et piteux sont hommaux,
-c’est-à-dire qu’il y a trop de l’omme. Encore le saige dist en la
-sapience que femme de bonne nature ne doit point estre chiche de ce de
-quoy elle a grant marchié, c’est assavoir de lerme de humble cuer qui a
-pitié de ses povres parens à qui elle voit avoir besoing et de ses
-povres voisins, si comme avoit une bonne dame qui fust comtesse d’Anjou,
-laquelle fonda l’abbaye de Bourgueil et y est enterrée, et dit l’en que
-elle est encores en sanc et en char. Celle bonne dame, là où elle savoit
-de ses povres parens qui ne povoient honestement avoir leur estat, elle
-leur donnoit, et marioit ses povres parentes et leur faisoit moult de
-bien. Après, là où elle savoit povres gentilz femmes pucelles qui
-estoient de bonne renommée, elle les avançoit et les marioit; elle
-faisoit enquerre les povres mesnaigers par les paroisses, et leur
-donnoit; elle avoit pitié des povres femmes en gésines et les aloit
-veoir et repestre; elle avoit ses fisiciens et cirurgiens à guérir pour
-Dieu toute manière de gens, et par espécial les povres qui ne avoient de
-quoi payer. Elle avoit pitié du mehaing du povre, dont l’en dit que,
-quant l’en li bailloit son livre ou ses gans, que aucune foiz ilz se
-tenoient en l’air tout par eux et moult d’autres signes que Dieu
-demonstroit pour elle. Et pour ce toute bonne femme y doit prendre bon
-exemple et ainsi avoir pitié l’un de l’autre, et penser que Dieu donne
-les biens pour l’en recongnoistre et avoir pitié des povres. Sy vous
-laisse de ces bonnes dames et de cette matière; car je y reviendray
-arrière et vous parleray d’un autre exemple.
-
-
-
-
-Du pechié de yre.
-
-Chappitre CIIIIe.
-
-
-Mes chières filles, gardez-vous bien que le péchié de yre ne vous
-preigne; car Dieux dit en la sainte euvangille que l’en doit pardonner à
-ceulx qui ont mesprins et meffait, si humblement que, se on est feru de
-son prouchain, c’est de son frère crestien, sur une joe, il doit tendre
-l’autre joe pour soy laissier referir, avant que soy laissier revengier;
-car prendre vengence n’est nulle merite, mais est le contraire de la vie
-de l’ame. Encores dist nostre seigneur que, se l’en a nulle rancune à
-nullui et l’en viengne offrir à son autel, que l’en se retourne et
-s’accorde à son prouchain et lui pardonner, car après le pardon puet
-venir seurement faire son offrande, et Dieu le recevra; car il ne vieult
-avoir offrande ne ouir oroyson de homme ne de femme qui soit en péchié
-de ire ne en courroux, comment Dieu, qui fist la paternostre, qui dist
-en adourant Dieu le père en entencion du pueple que Dieu pardonnast
-comme il pardonnoit, c’est quand on dit: «_Et dimitte nobis debita
-nostra_, etc.», dont il advient, si comme dient les grans clers, que
-ceulx qui haient autruy et sont en rancune et ilz dient la paternostre,
-ilz la dient plus contre eulx que pour eulx. Et sur ce fait, je vous
-diray un exemple d’une grant bourgoise, comme j’ay oy raconter à un
-preschement. Celle bourgoise estoit moult riche, prisée et charitable,
-et avoit moult de grans signes d’estre bonne crestienne. Et tant advint
-que elle fut au lit de la mort; sy vint son curé, qui à merveilles
-estoit saint homme et preudomme, et si la confessa, et, quant vint sur
-le péchié de yre, il lui dist qu’elle pardonnast de bon cuer à tous
-ceulz qui meffait lui avoyent, et, quant à cellui article, elle respondy
-que une femme sa voisine lui avoit tant meffait que elle ne lui pourroit
-pardonner de bon cuer. Lors le sainct homme la commença à traire de
-belles paroles et de beaux exemples, comment Jhesucrist avoit pardonné
-sa mort moult humblement, et aussi lui compta comment le filz d’un
-chevalier, à qui l’en avoit occis son père, que un saint hermite
-confessoit, et, quant vint à cellui de yre, il dist comment il ne
-pourroit pardonner à cellui qui avoit occis son père, et le preudomme
-lui monstra comment Dieu avoit pardonné et moult d’autres exemples moult
-bons et nottables, et tant lui dist et monstra que cellui enffant
-pardonna la mort de son père de bon cuer, tellement que, quant l’enffant
-revint s’agenoullier devant le crucefiz, le crucefiz s’inclina vers lui,
-et dist une voiz: «Pour ce que tu as pardonné humblement et pour l’amour
-de moy, je te pardonne tous tes meffaiz et auras grace de parvenir à moy
-en la celestielle joye.» Et ainsi monstra cellui curé ceste exemple et
-pluseurs autres à la bourgoise; mais oncques, pour exemple ne pour
-admonestement que il lui deist, elle ne lui voult pardonner de bon cuer,
-ains morut en cellui estat, dont il advint que, en celle nuittée, il
-sembloit par advision à cellui chapellain, qui confessé l’avoit, que il
-véoit l’ennemi qui emportoit l’ame, et véoit un gros crapaut sur le cuer
-d’elle. Et, quant vint au matin, l’en lui dist qu’elle estoit morte, et
-vindrent ses enffans et ses parens pour lui parler de son enterrement,
-et qu’elle feust mise en l’eglise. Mais le chappelain respondit qu’elle
-n’y seroit point mise ne enterrée en terre benoiste, pour ce qu’elle
-n’avoit oncques voulu pardonner à sa voisine, et qu’elle estoit morte en
-pechié mortel, dont les amis d’elle estrivèrent moult à lui et le
-menacièrent, et lors il leur dit: «Beaulx seigneurs, faites-la ouvrir et
-vous trouverez un gros crapaut dedens son cuer, et, se il n’est ainsi
-comme je dy, je vueil que elle soit mise en terre benoiste.» Lors ils
-parlèrent ensemble et ne s’en firent que bourder et dirent que ce ne
-povoit estre, et que hardiement elle fust ouverte pour eulx mieulx
-mocquier de lui et pour le approuver mençongier. Lors ils la firent
-ouvrir et trouvèrent un gros crapaut sur son cuer moult hideux. Lors le
-saint chappellain prinst l’estole et la croiz et conjura cellui crapaut,
-et lui demanda pourquoy il estoit là et qui il estoit. Et cellui crapaut
-respondist que «il estoit un ennemy qui par l’espace de xxv ans l’avoit
-temptée, et par especial un pechié où il avoit trop plus trouvé son
-avantaige, c’estoit un pechié de yre et de courroux; car dès cellui
-temps avoit si grant jalousie et si grant courroux avecques une sienne
-voisine que jamais à nul jour ne lui pardonnast; car je y mis telle yre
-que jamais ne la regardast de bon oeil, et l’autre jour, quant tu la
-confessoies, je estoie sur son cuer à iiij piez et le tenoie si enclavé
-et eschauffé du pechié de yre qu’elle ne povoit avoir nulle voulenté de
-pardonner, et toutevoies fut-il heure que je eus paour que tu ne la me
-tollisses, et que tu la convertisses par tes preschements, et toutesfoiz
-je en euz la victoire tellement qu’elle est nostre et en nostre
-seignourie à touz jours mais.» Et, quant tous ouirent dire ces parolles,
-sy furent moult esmerveillez et n’osèrent plus parler de la mettre en
-terre benoiste, et n’y fust point mise. Sy a cy moult belle exemple
-comment l’en doit pardonner l’un à l’autre; car qui ne pardonne de bon
-cuer, Dieu à paines le pardonra, et en pourroit bien prendre comme il
-print à la bourgoise dont ouy avez.
-
-
-
-
-Comment toutes femmes doivent venir à leurs amis en l’estat où elles
-sont.
-
-Chappitre CVe.
-
-
-Dont je vous diray un exemple. Il fust un chevalier moult bon homme et
-preudomme qui aloit aux voyages oultre mer et ailleurs. Sy avoit ij.
-niepces qu’il avoit nouries et mariés, lesquelles il amoit moult à
-merveilles. Sy leur achepta en son venant de son voyaige à chascune une
-bonne robe courte et de bonnes pennes à les cointier. Sy arriva bien
-tost chiez l’une de elles et hucha et demanda sa niepce, et lui fist
-dire qu’il la venoit veoir. Celle se bouta en sa chambre et se fist
-enfermer pour nettoier sa robe et pour soy cointoyer, et luy manda
-qu’elle vendroit tantost à lui. Le chevalier attendist une pièce, et
-tant que il li ennoya et dist: «Ma niepce ne vendra pas.» Et ilz lui
-respondirent que elle vendroit tantost et qu’il ne lui ennuiast, et
-ainsi lui manda; dont le chevalier eust desdain de quoy elle tardoit
-tant, pour ce que il y avoit si longtemps que elle ne l’avoit veu. Sy
-monta sur son cheval et s’en ala sans la veoir, et vint veoir son autre
-niepce, et, dès ce que il hucha et que celle sceust que ce estoit son
-oncle, qui loing temps avoit esté hors, celle par son esbat se estoit
-prise à faire pain de fourment et avoit les mains toutes pasteuses; mais
-en l’estat où elle estoit saillist au dehors, les bras tenduz, et lui
-dist: «Mon très chier seigneur et oncle, en l’estat où je ouy nouvelles
-de vous je vous sui venue vous veoir. Si me le pardonnez; car la grant
-joye que j’ay de vostre venue le m’a fait faire.» Le chevalier resgarda
-la manière et en eut grant joye, et l’ama et prisa moult plus que
-l’autre, et lui donna les ij. robes que il avoit achetées pour elle et
-pour sa suer. Et ainsi ceste qui vint lieement en l’estat où elle estoit
-au devant de son oncle, elle gaingna les ij. paires de robes, et l’autre
-qui tarda pour soy cointier les perdy. Et pour ce celle qui vint au
-devant de son oncle en l’estat où elle estoit, quant elle l’eust mené en
-sa chambre, elle s’ala cointoier, et puis lui dist: «Mon seigneur mon
-oncle, je me suis alée cointoier pour vous servir plus honnestement.» Et
-ainsi elle gaingna la grace et l’amour de son seigneur oncle et l’autre
-la perdist. Si a cy bon exemple comment l’en doit venir lieement en
-l’estat où l’en est en la venue de ses amis et de ses parens pour leur
-monstrer plus grant amour. Et aussi je vouldroye que vous sceussiez
-comment une baronnesse moult bonne dame ne se vouloit vestir par chascun
-jour ne d’atour, ne de bonnes robes. Ses gens lui disoient: «Madame,
-comment ne vous tenez-vous plus cointe et mieulx parée?» Et elle leur
-respondit: «Se je me tenoie chascun jour cointe et parée, de combien
-pourroye-je amender ès festes, et aussi quant les grans seigneurs me
-vendroient veoir? car quant je me vouldroye bien cointier, je vous
-semble plus belle qu’à chascun jour.» Sy ne prise riens celle qui ne se
-scet amender quant il en est lieu et temps; car chose commune n’est
-point prisée.
-
-
-
-
-Cy parle de pitié.
-
-Chappitre CVIe.
-
-
-Je vouldroie que vous sceussiez l’exemple d’un chevalier qui se combaty
-pour une pucelle. Il fust en la court d’un grant seigneur un faulx
-chevalier qui pria de folle amour une pucelle; mais elle n’en voulst
-riens faire pour lui, pour don ne pour promesse, ains voulst garder sa
-chair nettement. Et quant cellui vit ce, si lui dist que il luy nuyroit.
-Si enpoisonna une pomme et la luy bailla pour donner au filz de leans,
-qu’elle portoit entre ses bras, dont elle la lui donna et en mourut le
-filz. Si dist le faulx chevalier que la pucelle avoit eu salaire des
-hoirs de l’enffant pour le faire mourir. Sy fust la pucelle mise en la
-chemise pour estre getiée au feu; si plouroit et se guermentoit à Dieu
-comment elle n’y avoit coulpe et que ce estoit le faulx chevallier qui
-la pomme lui avoit baillée. Mais il le deffendit, et elle ne trouvoit
-qui pour le combatre se voulsist offrir, tant estoit fort et redoubté en
-armes. Dont il advint que Dieu, qui pas ne oublie voulentiers la clameur
-du juste, si eust pitié de elle, et, comme il lui pleust, il advint que
-un chevalier, qui avoit nom Patrides, qui moult estoit franc chevalier
-et piteux, arriva ainsi comme l’on vouloit alumer le feu pour l’ardoir.
-Le chevalier, qui regarda la pucelle qui plouroit et se doulousoit à
-Dieu, en eust pitié et lui demanda la verité du fait; et celle li dist
-comment il en estoit alé de point en point, et aussi le plus
-tesmoingnèrent pour elle. Lors le bon chevalier fust esmeu en pitié et
-getta son gaige pour la deffendre contre cellui faulx chevalier. Sy fust
-la bataille forte et moult dure, et en la fin le faulx chevalier fut
-desconfit et la demoiselle sauvée, tant qu’il congneust la trayson, et
-fut faicte justice de lui. Si advint que le bon chevalier eust v. plaies
-mortelles, et, quant il fust desarmé, il envoya sa chemise, qui estoit
-percée en v. lieux, à la pucelle, laquelle garda la chemise toute sa vie
-et prioit chascun jour pour le chevalier qui telle douleur avoit
-soufferte pour elle. Et ainsi pour pitié et franchise se combatist le
-gentil chevalier, qui en eut v. plaies mortels, tout aussi comme fist le
-doulx Jhesucrist qui se combatit pour la pitié que il avoit de nous et
-de l’umain lignage qu’il lui faisoit pitié de le veoir ès tenèbres
-d’enffer, et pour ce en souffrist la bataille moult cruelle et moult
-penible ou fust de l’arbre de la sainte croix, et fust percée sa chemise
-en v. lieux, ce furent ses v. douleuses plaies qu’il receust de son
-debonnaire plaisir et franc cueur pour la pitié que nous lui faisons. Et
-aussi doit tout homme et femme avoir pitié des douleurs et des misères
-de ses parens, de ses voysins et des povres, tout aussi comme eust le
-bon chevalier de la pucelle, et en pleurer tendrement, comme firent les
-bonnes dames qui plorerent après le doulx Jhesucrist quant il portoit la
-croix pour y estre crucefié et mis à mort pour nos pechiez.
-
-
-
-
-Des iij. Maries.
-
-Chappitre CVIIe.
-
-
-L’autre exemple est des iij. Maries qui vindrent le bien matin de
-Pasques pour cuidier oindre nostre Seigneur. Elles avoient fait faire
-moult precieux oingnemens et de grans coustz, et avoient grant devocion
-de servir Dieu à vie et à mort, ardans toutes en l’amour de Dieu. Et là
-elles trouvèrent l’ange qui leur annonça et dist qu’il estoit resuscité,
-dont elles eurent moult grant joye, et de la grant joye que elles en
-orent elles coururent le dire aux appostres. Cestes bonnes dames
-veillèrent moult pour faire fère les precieux oingnements, et furent
-levées dès l’aube du jour pour cuidier venir faire leur service. Et pour
-ce a cy bon exemple comment toutes bonnes femmes, soyent mariées ou de
-religion, doivent estre curieuses et diligens, et esveillées ou service
-de Dieu, celles qui faire le pueent; car elles en seront reguerdonnées à
-cent doubles, comme furent les troix bonnes dames, que Dieux a moult
-essaucées. L’en list ès croniques de Romme que, quant l’empereur Neron
-et autres tyrans de la sainte foy faisoient martirer les sains et les
-saintes, comme il est contenu en leurs legendes, que les bonnes dames de
-la ville embloient les sains corps, et les ensevelissoient et les
-enterroient, et leur faisoient le plus de bien et d’amour qu’ilz
-povoient. Après celles aloient oïr les matines et les messes et le
-service de Dieu, dont l’en trouve que à cellui temps eust moult de
-charitables et saintes femmes à Romme et ailleurs, dont je pense que
-aujourdui la charité et le saint service des femmes est bien cler semé
-en cest monde, et en y a moult qui ont plus le cuer au siècle pour obeir
-et plaire au monde que à Dieu; car elles sont bien esveillées pour elles
-cointier, pour avoir le plus des regars des musars, dont, se elles
-meissent aussy grant paine de venir oïr le service de Dieu et dire
-devotement, sans penser ailleurs, leurs heures, comme elles mettent
-grant paine à elles pignier et en leurs cointises, et à escouter les
-jangles des folz, elles feissent le meilleur; car l’un service est rendu
-à cent doubles, comme Dieu le dit de sa sainte bouche, et l’autre
-service, qui est à sa desplaisance, c’est le delit du corps, est pugni à
-cent doubles tout au contraire.
-
-
-
-
-Cy parle du saige.
-
-Chappitre CVIIIe.
-
-
-Pour ce dit le saige en un prouverbe que, quant les dames furent levées,
-pingnées, adournées et mirées, les croix et les processions s’en furent
-alées et les messes chantées; c’est tout aussy comme Dieu parla en
-l’euvangille des cinq saintes vierges qui furent curieuses et esveillées
-et garnies de huille et de lumière en leurs lampes, et, quant l’espoux
-fust venu, elles entrèrent avecques lui en la grant joye du chastel et
-trouvèrent les portes ouvertes. Mais les autres cinq vierges, qui se
-estoient endormies et ne s’estoient point garnies de huille et de
-luminaire en leurs lampes, quant elles vindrent, si trouvèrent les
-portes fermées, et quant elles demandèrent de l’uille, l’en leur dist:
-_Nescio vos_, c’est-à-dire que elles n’en auroient point, car elles
-estoient venues trop tart. Dont je doubte que à cest exemple il en y a
-par le monde de moult endormies et pareceuses du service de Dieu fayre
-et oïr, et desgarnies de ce qui appartient à leur sauvement, c’est de
-faire bonnes et saintes œuvres et de la grace de Dieu avoir. Et me
-doubte que se elles se tardent à elles amender devant leur fin, de
-laquelle fin elles ne scevent l’eure ne le jour, que elles trouveront la
-porte close. Et l’en leur dira comme l’en fist aux cinq foles qui se
-estoient endormies: _Nescio vos_. Lors ne sera mie temps de soy
-repentir, ains seront moult esbahies quant elles se verront departies de
-Dieu et des bonnes, et mener ou chemin d’enffer en l’orde compaignie et
-en la cruelle paine et doleur continuelle, qui jamais n’ara fin ne joye,
-ne repos, helas! tant seront chier vendues les cointises, les foles
-plaisances et les faulx delis dont l’en aura usé pour plaire à la folle
-chair et au monde. Ainsi et par celle voye yront les mauvaises femmes,
-et les bonnes au contraire; car elles yront avec l’espoux, c’est
-avecques Dieu leur createur, et trouveront la porte ouverte pour entrer
-en la grant joye, pour ce que elles auront estez esveillées et curieuses
-à leurs lampes et à leurs luminaires pour attendre l’eure de l’espoux,
-c’est-à-dire que elles auront fait les saintes œuvres et auront veillé
-pour attendre l’eure de la mort, et ne se seront pas endormies en pechié
-ne en ordure, ainçois se seront tenues nettes et souvent confessées et
-gardées de pechié à leur povoir, et auront amé Dieu et craint; car qui
-l’aime et craint, il se garde nettement et het pechié à faire; car
-pechié est le desplaisir de Dieu. Cestes cy seront les bonnes de quoy
-Dieu parla en l’euvangille, comme ouy avez.
-
-
-
-
-Cy parle de Nostre Dame.
-
-Chappitre CIXe.
-
-
-Après vous parleray de une qui n’a point de pareille, c’est de la
-benoiste glorieuse vierge Marye, mère du sauveur du monde. Ceste cy est
-sy haulte exemplaire que nul ne la puest descripre, tant y a de bien et
-de bonté, et la haultesse de son chier filz l’exaulce et esliève son
-bien de jour en jour. Car par la renommée du filz croist la renommée de
-la mère. Ceste doulce vierge honnoura plus et craingnist son filz que
-nulle autre mère, pour ce que elle sçavoit bien dont il estoit venu;
-elle fust chambre et temple de Dieu où furent faictes les espousailles
-de la deité et de l’umanité, qui apporta la vie et le saint sauvement du
-monde. Dieux voulst que elle espousast le saint homme Joseph, qui estoit
-vieulx et preudomme; car Dieu voulst naistre soubz umbre de mariage pour
-obeir à la loy qui lors couroit, pour eschever les paroles du monde, et
-pour luy bailler compaignie à la gouverner, et pour la mener en Egypte,
-dont il avint que, quant Joseph apperceust que elle feust grosse, il la
-cuida laissier, et lui dist que il savoit bien que ce n’estoit pas de
-lui. Mais en celle nuit Nostre Seigneur lui envoya son saint ange
-visiblement, qui lui dist que il ne se esmaiast pas et que la groisse
-estoit du Saint-Esperit, pour le sauvement du monde, et lors il en eust
-grant joye et se pena trop plus de la honnourer que devant; car il
-savoit bien par le dist des prophètes que le filz de Dieu devoit venir
-en une vierge qui auroit nom Marie. Sy en mercya Dieu moult humblement
-de la grant honneur qu’il lui avoit faite de lui avoir daingné donner sa
-doulce mère à la gouverner et de la veoir à ses yeulx. Et aussy la bonne
-vierge lui portoit honneur et obeissance, dont l’escripture l’en loe
-moult. Après elle est loée de ce que l’ange la trouva seule ou temple, à
-genoulx en prières et en oroysons, et ainsi doit estre toute bonne dame
-en devocion et ou service de Dieu. Après la loe l’escripture de ce
-qu’elle se craignoit, et en ot un pou de paour quant l’ange la saluoit,
-et demanda comment ce pourroit estre qu’elle conceust enffant, elle qui
-oncques n’avoit congneu homme charnellement, et li ange l’asseura et luy
-dist que elle n’eust pas paour et ne se esmerveillast pas; car il seroit
-du Saint-Esperit, et que nulle chose n’estoit impossible à Dieu,
-c’estoit à dire que Dieu povoit faire tout à son plaisir; et mesmement
-sa cousine Elizabeth estoit enceinte bien avoit vj. mois, qui estoit
-brahaigne et passé aage. Et lors, quant l’ange lui eut ce dist, elle se
-asseura et lui dist: «Veez-cy la chambrière de Dieu; soit fait selon ta
-parolle.» Car elle voulst premierement sçavoir comment ce seroit. Mais
-ainsi ne fist mie Eve, car elle estoit de trop legier couraige, comme
-font aujourdui maintes simples femmes qui croyent de legier les folz,
-dont depuis elles viennent à la folie. Elles ne enquièrent mie ne ne
-regardent à la fin où elles en vendront, comme fist la glorieuse vierge
-Marie, qui enquist à l’ange la fin du fait que il luy anonçoit, et en
-fust paoureuse, et ainsi doivent faire les bonnes femmes et les bonnes
-dames, quant l’en leur parle de juennesse ou de chose qui puisse venir
-au deshonneur de elles.
-
-
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-
-De l’umilité Nostre Dame.
-
-Chappitre CXe.
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-
-Après la loue l’escripture de son humilité; car, quant l’ange lui dist
-que elle seroit mère du filz de Dieu, duquel le règne n’auroit fin, elle
-ne s’en orgueillist pas, ainçois dist que elle estoit la chamberière de
-Dieu et que il en feust à son plaisir. Sy pleust moult à Dieu, tant que
-il se humilia encore plus comme descendre du ciel et daingnier prendre
-en son ventre virginal humanité et devenir enffant. Pour ce a cy bon
-exemple comment toute femme se doit humilier vers Dieu et vers son
-seigneur et vers le monde. Car Dieu dist: Qui plus se humiliera et se
-tendra moindre, sera plus hault essaucié et une foiz honnouré. Et pour
-certain Dieu et les anges ayment plus humilité que vertus qui soit. Car
-humilité se combast contre orgueil, qui est le pechié que Dieu plus het,
-dont les mauvais anges cheirent du ciel. Et pour ce doit toute noble
-femme soy humilier et estre courtoise au grant et au petit, et prendre
-exemple à la vierge Marie, qui s’appella chamberière de Dieu. Après
-l’escripture la loe de sa courtoisie et de sa bonne nature, quant elle
-ala visiter sa cousine sainte Elizabeth et la vouloit servir; et
-l’enfant de la sainte, ce fust saint Jehan Baptiste, s’esjoist ou ventre
-de sa mère tant que, par la grace du saint esprit, sainte Elisabeth se
-escria que beneist feust son ventre et que elle estoit benoiste sur
-toutes femmes, et que ce n’estoit pas rayson que la mère du filz de Dieu
-vensist veoir si povre femme comme elle. Ainsi se humilièrent l’une
-cousine envers l’autre. Et pour ce a cy bonne exemple conment les unes
-parentes, cousines et voisines, doivent visiter l’une l’autre en leurs
-gesines et leurs maladies, et se humilier les unes envers les autres,
-comme firent ces ij. saintes dames, comme oy avez, et non pas dire comme
-font aucunes, qui, de leur grant cuer felon et orgueilleux, disent:
-Avoy, je suis la plus noble, la plus gentil femme ou la plus grant
-maistresce; elle me vendra la première veoir. Ou auront envie d’aler les
-premières et avoir le plus de la vaine gloire du monde; tant que
-plusieurs en ont tous les cuers enfflés d’envye et d’orgueil par telle
-guise que, quant elles ne sont mises les premières aux festes et aux
-assemblées, elles en perdent le mengier et le boire, tant elles sont
-envieuses et despiteuses, ha, Dieux! tant elles pensent peu en la
-courtoysie et humilité de ces ij. saintes dames et en ce que Dieu en
-dist en l’Euvangille, comme ouy avez, que les plus humbles seront les
-plus hault exaulciez. Helas, comme celles foles envies de aler les
-premières et de elles prisier le plus leur seront une foys reprouchiées
-et chières vendues, et sy en rendront compte. Dont la bonne royne Hester
-en parle, disant que, de tant comme une femme est de plus grant lieu ou
-greigneur maistresce, elle doit estre plus humble et plus courtoise, et
-de tant emporte elle plus de aventaige, et d’honneur et de louenge de
-touz; car les petiz se tiennent honorez quant les grans leur font bonne
-chière, et que ilz parlent bel à eulx, et en rapportent plus grans
-louenges et s’en louent à tous, et pour ce n’est-il si humble ne sy
-gracieuse vertus à toute bonne haulte dame ne jeune femme comme de estre
-humble et courtoise au grant et au petit et soy humilier et visiter les
-povres et leur parens et lignaiges, comme la royne du ciel ala visiter
-sa cousine et comme se humilièrent l’un envers l’autre.
-
-
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-
-De la pitié et benignité de Nostre Dame.
-
-Chappitre CXIe.
-
-
-Après l’escripture la loue en ce qu’elle fut en Galilée en nopces et
-eust pitié pour ce que le vin y failly, et requist à son filz, aussi
-comme en soy complaignant que le vin estoit failly, et le doulx
-Jhesucrist eut pitié de la pitié de sa mère, si mua l’eaue en vin. Et
-pour ce a cy bon exemple comment toute bonne dame et bonne femme doit
-avoir pitié de ses parens et de ses povres voisins et leur aidier et
-secourir de ce que elle pourra avoir; car c’est une grant charité et une
-franche nature. Après la doulce vierge adira son filz, lequel estoit alé
-disputer et preschier contre les saiges de la loy. Sy cuida la bonne
-dame que il feust monté ou ciel et que il s’en feust alé. Sy le queroit
-partout, et tant quist que elle le trouva; et lui dist: «Beau filz, voz
-parens et moy avions grant paours de vous avoir adiré.» Et il respondit
-que ses parens estoient ceulx qui faisoient la voulenté de Dieu son
-père. Sy estoient les juifs et les saiges touz esbahis du grant sens que
-ilz trouvoient en lui, qui avoit si petit aage. Après cette douleur
-qu’elle cuida avoir perdu son filz, elle en eut une autre grant. Car,
-quant ilz le offrirent au temple, saint Syméon, qui moult l’avoit desiré
-à veoir et avoit touz jours prié Dieu que il ne mourust point jusques à
-ce que il eust veu à ses yeulx le filz de Dieu, et lors, par la grace du
-saint Esperit, il congnust Dieu et dist à haulte voix: «Vees cy la
-lumière et le sauvement du monde», et dist à sa mère que une foiz il lui
-seroit advis que un glaive lui perceroit l’ame et le cuer, c’estoit à
-dire que elle verroit sa sainte passion souffrir en la croix. Et pour ce
-a cy bon exemple à toute bonne dame et bonne femme que, quant la royne
-du ciel et du monde avoit douleur en ce monde, que nulle ne se doit
-esmayer ne esmerveiller si elle sueffre aucune mesaise, et se il lui
-viennent douleurs et tribulacions, puisque si haulte dame en souffry en
-ce chaistif monde. Et doncques en devons bien souffrir et avoir
-pacience, nous qui sommes povres pecheurs et pecheresses et qui
-desservons plus mal que bien, selon noz merites, et ne devons par rayson
-estre espargniez d’avoir aucunes foiz douleur et tribulacion, quant il
-ne espargna pas sa doulce mère.
-
-
-
-
-De la charité Nostre Dame.
-
-Chappitre CXIIe.
-
-
-Après les bonnes dames doivent estre piteuses et charitables comme la
-sainte dame qui donnoit pour Dieu et pour pitié le plus de ce qu’elle
-avoit, et à l’exemple de elle fist aussi sainte Elizabeth, sainte Luce,
-sainte Cecille et plusieurs aultres sainctes dames, qui estoient sy
-charitables que elles donnoient le plus de leurs revenues aux povres et
-aux mesaisiez, si comme il est contenu en leurs legendes, dont je
-vouldroye que vous sceussiez un exemple d’une bonne dame de Romme qui
-estoit à la messe; elle resgarda delez elle une povre femme qui
-trembloit de froit par un fort yver; la bonne dame en eut pitié et se
-leva de son siége, et appella privéement la povre femme et la mena en
-son hostel qui estoit près et lui donna son peliçon. Sy advint tel
-miracle que le prestre ne pouvoit sonner mot ne parler jusques à tant
-que la bonne dame feust revenue, et dès ce que elle feust revenue, la
-voix lui revint, et vit puis par advision la cause et comment Dieu se
-louoit à ses anges du don que la bonne dame lui fist. Sy a cy bon
-exemple à toute bonne dame d’estre charitable et aumosnière, et non pas
-laissier avoir froit, fain ne mesaise à ses povres voysins ne voisines
-de tout ce qu’elles pourront avoir mestier, selon leur povoir. Car c’est
-grant franchise de bonne nature et une chose qui à merveilles plaist à
-Dieu. Or vous ay-je parlé de la benoite vierge glorieuse, à qui nul ne
-s’appareille, et vous en ay pou parlé; car trop seroit longue la matière
-à parler de tous ses faiz. Sy vous lairay de celle, quant en present, et
-vous diray des bonnes dames veuves de Romme, lesquelles, quant elles se
-tenoient seintement et nettement en leur vefveté, l’en les couronnoit
-par honneur en singne de chasteté. Sy seroit longue chose à vous
-racompter la bonté et la charité de elles et de leurs bonnes meurs. Sy
-vous ay parlé premièrement des bonnes dames qui furent avant
-l’advenement de nostre seigneur Jhesucrist, si comme il a esté trouvé en
-la Bible. Après je vous ay raconté d’aucunes bonnes dames depuis le
-nouvel Testament, c’est assavoir depuis que Dieu vint en la glorieuse
-vierge Marie, et aussi comment la sainte escripture loue les bonnes
-dames de cellui temps. Il est raisons que nous louons aucunes de ce
-temps où nous sommes; si je vous en diray de chascun estat un ou ij.
-pour monstrer exemple aux autres; car l’en ne doit pas celer les biens
-et l’onneur d’icelles, ne nulle bonne dame ne doit avoir desdaing, fors
-soy esjouir du bien et du bon racompter des bonnes dames. Premièrement
-je y mettray la royne Jehanne de France.
-
-
-
-
-Cy parle de la royne Jehanne de France.
-
-Chappitre CXIIIe.
-
-
-La bonne royne Jehanne de France, qui n’a gaires qu’elle mourut, fust
-saige et de sainte vie, et moult charitable, plaine de devocions et de
-aumosnes, et son estat tint si net et si noble et de bonne ordenance que
-grant chose seroit à le racompter. Après mectrons-nous la duchesse
-d’Orléans, qui moult a eu à souffrir, et touz jours s’est tenue
-sainctement et nettement, devant et après; mais c’est longue chose à
-racompter de ses bonnes meurs et de sa bonne vie. Et ne devons mie
-oublier la contesse mère au conte, comment elle s’est noblement
-gouvernée en sa vefveté et nourri ses enffans et sa terre bien gouverné
-et usé de bonne vie. Après si vous parleray de chascun estat. Sy vous
-parleray d’une baronnesse qui demouroit en nostre pays, qui a resté bien
-vefve l’espace de vingt-cinq ans, et estoit juenne et belle quant son
-seigneur mourut, et fut moult requise; mais elle disoit en son secret
-que, pour l’amour de son feu seigneur et de ses enffans qui estoient
-jeunes, que jamais ne seroit mariée; et a maintenu sa vefveté nettement,
-sans reproche, dont elle doit estre louée. Et la vous desclaireray:
-c’est madame d’Artus.
-
-
-
-
-De plusieurs dames vefves.
-
-Chappitre CXIIIIe.
-
-
-Après je vous diray d’une dame, femme à chevalier compaignon, qui est
-vefve dès le tems de la bataille de Crécy, il y a xxvj. ans. Celle bonne
-dame estoit moult belle et juenne, et moult a esté demandée de plusieurs
-lieux. Mais oncques marier ne se voulst, ains a touz jours nourry ses
-enffans moult honnorablement. Sy doit estre moult louée, et plus encore
-du temps de son seigneur. Car son seigneur si estoit petit, tort et
-borgne et moult maugracieux, et elle estoit belle et juenne et grant
-gentil femme de par elle. Mais la gentille dame l’ama moult et honnoura
-autant comme femme puet amer homme, et le craingnoit et servoit si
-humblement que moult de gent s’en merveilloient. Sy doit estre mise ou
-compte des bonnes, pour ce que en elle n’a riens que reproucher ne
-devant ne d’après. Après vous compteray de une dame, femme d’un simple
-bachelier. La dame estoit belle et juenne et de bon lignage, et son
-seigneur estoit vieil et ancien et tourné en enffance, et faisoit soubz
-soy comme un enffant et avoit maladie bien laide; mais non obstant la
-bonne dame le servoit jour et nuit plus humblement que ne peust faire
-une petite chamberière ou une petite femme servante; et meist à peines
-la main où celle bonne dame la mettoit. L’en la venoit querre bien
-souvent pour la faire chanter et dancier ès festes, qui estoient menu et
-souvent en la ville où elle demouroit. Mais trop poy y aloit, ne riens
-ne la tensist à l’eure que elle sçavoit que il feust temps de faire
-aucun service à son seigneur. Et, se aucune lui deist: «Madame, vous
-deussiez autrement esbatre et estre liée, et laissier dormir vostre
-preudomme, qui n’a de riens mais mestier que de repos», sy savoit bien
-que c’estoit à dire; elle leur respondoit saigement que, de tant qu’il
-estoit plus à malaise, avoit-il plus grant mestier d’estre servy, et que
-elle prenoit assés de joye et d’esbat à estre entour lui et lui faire
-chose qui lui pleust. Que vous diray-je? Elle trouvoit assez qui lui
-parloit de la joye et de l’esbatement du siècle; mais nul n’y povoit
-venir ne pincier ne mordre, tant estoit loyale et ferme à son seigneur
-et à garder l’onneur de elle. Et après que son seigneur fust mort, se
-elle se gouverna bien en son mariage, si s’est-elle bien gouvernée en sa
-vefveté, et nourry ses enffans sans soy vouloir consentir à mariaige, et
-par ainsi en tous estaz elle doit estre louée et mise en compte des
-bonnes, combien qu’elle ne soit pas grant maistresse; mais le bien et la
-bonté d’elle doit estre bon exemple et mirouer aux autres, et ne doit
-l’en point taire le bien de ceulx qui l’ont desservy. Et pour ce vous
-ay-je racompté d’aucunes de nos dames d’aujourduy de chascun estat une;
-quar, se je vouloye de toutes racompter, je auroye trop à faire et
-seroit ma matière trop longue; car moult en y a de bonnes ou royaulme de
-France et ailleurs. Cestes bonnes dames de quoy je vous parle sont sans
-reproche, et droitement esprouvées de bonté en leur mariage et en leur
-vefveté, et en ont moult eschevé les juennesses et les parolles du
-monde, et ont tenu leur bon estat ferme sans ce que l’en se peut jengler
-d’elles. Elles ne se sont pas remariées par plaisance à maindres d’estat
-que n’estoient leurs seigneurs; car je pense que celles qui s’abaissent
-par plaisance, de leur voulenté, sans le conseil de leurs amis, font
-contre elles. Et avient aucunefoiz que, quant un petit de temps est
-passé et que le temps se remue ainssi comme yver et esté, et quant la
-plaisance se amendrist et fault, et elles se revoyent quant les grandes
-ne leur portent plus si grant honneur comme elles souloient, lors leur
-yst du cuer la vergoingne, et se revoyent. Et aucunes foiz elles chieent
-en repentailles; mais il n’est pas temps, et, quant de ma semblance, il
-me semble que ceux qui prengnent leur grant dame à femme et font de leur
-dame leur subgiete, je pense que c’est grant pitié de mettre en servaige
-si noble chose et si haultaine comme sa grant dame d’onneur, par
-laquelle il peust venir tant de honneur et de vaillance; car, de ce
-qu’il l’a espousée il est sire de celle qui souloit estre dame, et à
-present est sire et sera appellé seigneur, et sera en grant crainte de
-faillir et desobeir, mais ce sera tantost passé. Il me semble que il
-vueille venir au repos, car les grans emprises de venir à honneur pour
-plaire à sa dame sont passées. Si a moult à dire en cest fait en
-plusieurs manières; car cellui qui lui a juré foy et loyauté de garder
-son honneur et son estat à son povoir, et depuis l’a conseillié à soy
-abaissier et à faire contre la voulenté de ses seigneurs et de ses amis
-pour faire son plaisir, je ne sçay si c’est bon conseil et feal, et de
-tirer à la mettre la derrenière, qui souloit aler la première. Si est
-assez à dire et a assez donné à parler aux gens.
-
-
-
-
-Cy parle d’un simple chevalier qui espousa une grant dame.
-
-Chappitre CXVe.
-
-
-Dont je sçay bien un exemple d’un simple chevalier qui espousa une grant
-dame, mais, toutes les fois que Messire de Dorval le veoit, le premier
-salut que il lui fist si estoit lui subler, et puis lui dit que il
-ressemble au rossignol. Car, quant le rossignol a jouy de ses amours, il
-suble. Sy vous dy bien que le chevalier n’est mie liés de la bourde,
-quelque chière que il en feist. Si vous laisse atant de cestes dames.
-Mais, mes chières filles, prenez y bon exemple et gardez bien que, si
-Dieu vous a donnés seigneurs et que vous soyez vefves, que vous ne vous
-remariez ne par plaisance ne par amouretes, fors par le gré et le bon
-conseil de voz parens et amis, et ainsi garderez vostre honneur sauve et
-entière sans reproche, et tout bien et honneur vous en vendra, et ne
-sublera l’en pas de vous ne de vostre mary, et n’en dira l’en pas les
-goullées ne les paroles comme l’en fait de maintes, dont je me tais et
-de ceste matière.
-
-
-
-
-Cy parle de bonne renommée.
-
-Chappitre CXVIe.
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-
-Mes belles filles, si vous sçavés le grant honneur et le grant bien qui
-yst de la bonne renommée, qui tant est noble vertus, vous mettrés cuer
-et peine de y entendre, tout aussi comme fait le bon chevalier d’onneur
-qui tire à venir à vaillance, qui tant en trait de paine et de grans
-chaux et de frois, et met son corps en tant d’aventure de mourir ou de
-vivre pour avoir honneur et bonne renommée, et en laisse son corps en
-mains véages, en maintes battailles, et en maints assaulx, et en maintes
-armées et en maints grans perilz. Et quant il a assez souffert paine et
-endurée, il est trait avant et mis en grans honneurs et servis, et lui
-donne l’en grans dons et prouffis assez. Mais nul ne se apparrage à la
-grant honneur que l’en li porte, ne à la grant renomée. Et tout aussi
-est-il de la bonne femme et de la bonne dame qui en tous lieuz est
-renommée en honneur et en bien, c’est la preude femme qui met paine et
-travail à tenir nettement son corps et son honneur, et refuse sa
-juennesce les faulx delis et folles plaisances dont elle puet recouvrer
-et recevoir blasme. Comme j’ay dit du bon chevalier qui telle peine
-sueffre pour estre mis ou nombre des bons, ainsi le doit faire toute
-bonne femme et bonne dame et y penser, et comme elle en acquiert l’amour
-de Dieu et de son seigneur et du monde et aussy de ses amis, et le
-sauvement de son ame, qui est le plus digne, dont le monde la loue et
-Dieu encore plus, car il l’appelle la precieuse margarite, c’est une
-fine perle, qui est blanche, ronde et clère, sans taiche y veoir. Si a
-cy bonne exemple comment Dieux loua la bonne femme en l’euvangille, et
-si doivent toutes gens; car l’en doist autant faire de bien et d’onneur
-à la bonne dame ou damoiselle comme au bon chevalier ou escuier, et
-plus, dont le monde est aujourd’hui bestourné, et honneur n’est point si
-gardée en sa droite règle et en son droit estat comme elle souloit en
-plusieurs cas, et spécialement l’onneur des bonnes femmes. Et vous diray
-comment je l’ouy racompter à mon seigneur de père et à plusieurs bons
-chevaliers et preud’hommes, comment en son temps on honnouroit les
-bonnes femmes, et comment les blasmées estoient rusées et separées des
-bonnes, et n’a pas encore xl. ans que ceste coustume couroit
-communement, selon ce que ilz disoient. Car en cellui temps une femme
-qui fust blasmée ne feust sy hardie de soy retraire ou renc des bonnes
-qu’elle n’en feust reboutée. Dont je vous conteray de deux bons
-chevalliers de cellui temps, dont l’un avoit nom Messire Raoul de Lugre
-et l’autre Messire Gieffroy, et estoient frères et bons chevaliers
-d’armes, qui lors couroient ès voiages, ès tournoiz et aux autres lieux
-là où ilz povoient trouver honneur. Ilz estoient renommés et honnourés
-comme Charny, Bouciquaut ou Saintré, et pour ce avoient leur parler sur
-touz, et convenoit que ils feussent escoutés comme chevaliers
-auctorisez.
-
-
-
-
-Comment l’en doit croire les anciens.
-
-Chappitre CXVIIe.
-
-
-Dont il advenoit que, se ilz veissent à un jeunes homs de lignaige faire
-chose qui à son honneur ne feust, ilz luy montrassent sa faulte devant
-touz, et pour ce juennes hommes les craingnoient moult. Dont il avint
-que j’oy raconter à mon seigneur et père que une foiz il vint à une
-grant feste où avoit grant foyson de seigneurs et de dames et de
-damoyselles. Sy arriva comme l’en vouloit aseoir à table, et avoit vestu
-une cote hardie à la guise d’Alemaigne. Sy vint saluer les dames et les
-seigneurs, et quant il eust fait ses reverances, cellui Messire Gieffroy
-le va appeller devant tous et lui demanda où estoit sa vielle ou son
-instrument, et que il faist de son mestier. «Sire, je ne m’en sauroie
-mesler.»--«Sire», dit-il, «je ne le pourroye croire; car vous estes
-contrefait et vestu comme un menestrel. Car, en bonne foy, je congnoys
-bien vos ancesseurs et les preudhommes de la Tour dont vous estes; mais
-onques mais je ne vy qui ainsi se contrefist ne vestit telles robes.»
-Lors il luy repondist: «Sire, puisque ne vous semble bon, il sera
-amendé.» Sy appella un menestrel et lui donna sa coste et la lui fist
-vestir, et prist autre robe. Sy revint en la salle, et lors le bon
-chevalier lui dist: «Vrayement, cestuy-cy ne se forvoye pas, car il
-croit conseil de plus vieulx que lui. Car touz juennes hommes et jeunes
-femmes qui croient conseil et ne contrarient mie le dit des anciens ne
-peuvent faillir de venir à honneur.» Et aussi dit le preudons, qui pour
-bien et honneur l’avoit dit. Et pour ce a cy bon exemple comment l’en
-doit croire et avoir honte et vergoingne de l’enseignement des saiges et
-des plus anciens de lui. Car ce que ilz dient et enseignent, ilz ne le
-font que pour bien et honneur; mais noz juennes hommes et noz juennes
-femmes de aujourd’hui n’y prennent mie garde, ainçois tiennent à grant
-despit de ce que l’en les reprent de leurs folies, et cuident aujourd’uy
-estre plus saiges que les anciens et de ceulx qui ont plus veu que eulx.
-Si est grant pitié et grant folie de telle descongnoissance avoir en
-eulx; car tout gentil cuer de bonne nature doit avoir grant joye quant
-l’en le reprent de sa faulte. Et se il est saige et franc il lui
-merciera, et là voit-on esprouvée la bonne et la franche nature des
-juennes hommes et des juennes femmes; car nul villain cuer n’en rendra
-jà graces ne mercis, ne jà gré ne saura. Or vous ay parlé comment ilz
-parlèrent et chastièrent les jeunes hommes. Or vous diray-je comment ilz
-donnoient bon exemple ès bonnes dames et ès bonnes damoiselles en icelui
-temps.
-
-
-
-
-Des anciennes coustumes.
-
-Chappitre CXVIIIe.
-
-
-Le temps de lors estoit en paiz, et tenoient grans festes et grans
-reveaulx. Et toutes manières de chevaliers, de dames et de damoiselles
-s’asambloient là où ilz aloient et où ilz avoient les festes, qui
-estoyent menu et souvent, et là venoient par grant honneur les bons
-chevaliers de cellui temps. Mais, se il advenist par aucune aventure que
-dame ne damoiselle qui eust mauvais renon ne qui fust blasmée de son
-honneur se meist avant une bonne dame ou une bonne damoiselle de bonne
-renommée, combien que elle fust plus gentil femme ou eust plus noble et
-plus riche mary, tantost ces bons chevaliers de leurs droits n’eussent
-point de honte de venir à elles, devant tous, et prendre les bonnes et
-les mettre au dessus des blasmées, et leur deyssent devant tous: «Dame,
-ne vous desplaise si ceste dame ou damoiselle vait avant vous; car,
-combien que elle ne soit si noble ou si riche comme vous, elle n’est
-point blasmée, ains est mise ou conte des bonnes et des nettes. Et ainsi
-ne dit l’en pas de vous, dont me desplaist, mais l’en fera honneur à qui
-l’a desservy, et pour ce ne voz en merveillez pas.» Et ainsi parloient
-les bons chevaliers, et mettoient les bonnes et de bonne renommée les
-premières, dont elles mercioient Dieu en leur cuer de elles estre tenues
-nettement, par quoy elles s’estoient honorées et mises avant, et les
-autres se prenoient au nez et baissoient les visages, et recevoient de
-grans hontes et de grans vergoingnes. Et pour ce estoit bon exemple à
-toute gentil femme; car pour la honte que elles ouoient dire aux autres,
-elles doubtoient et craingnoient à faire le mal. Mais, Dieu mercy,
-aujourduy l’on porte aussi bien honneur aux blasmées comme aux bonnes,
-dont maintes y prennent mal exemple et disent: «Avoy, je voy que l’en
-porte aussi grant honneur à telle, qui est blasmée et diffamée, comme
-aux bonnes; il n’i a force de mal faire; tout se passe.» Mais toutes
-voies ce est mal dit et mal pensé, combien qu’il y ait grant vice; car,
-en bonne foy, combien que en leur présence l’en leur face honneur et
-courtoisie, quant l’en est party de elles l’en s’en bourde, et disent
-les compaignons et les gengleurs: «Vées cy une telle; elle est trop bien
-courtoise de son corps; tel et tel se esbat avecques elle», et la
-racontent et la nombrent avecques les mauvaises. Et ainsi tel lui fait
-honneur et belle chière par devant, qui lui trait la langue par
-derrière. Mais les folles ne s’en apperçoivent mie, ains se esbaudissent
-en leur folie, et leur semble que nul ne scet leur honte ne leur faulte.
-Sy est le temps changé comme il souloit, et je pense que c’est mal fait,
-et que il vaulsist mieulx devant touz monstrer leurs faultes et leurs
-folies, comme ilz faisoient en cellui temps dont je vous ay compté. Et
-vous diray encores plus, comme j’ay ouy compter à plusieurs chevaliers
-qui virent cellui messire Gieffroy de Lugre et autres, que, se il
-chevauchast par le pays, il demandast: «A qui est cellui herbergement
-là?», et l’en lui deist: «C’est à telle», se la dame feust blasmée de
-son honneur, il se torsist avant d’un quart de lieue que il ne vensist
-devant la porte, et luy feist un pet, et puis pransist un poy de croye
-qu’il portoit en son saichet et escrisist en la porte ou en l’uis: «Un
-pet, un pet», et y faisoit un signet et s’en vensist. Et aussi au
-contraire, se il passast devant l’ostel à dame ou damoiselle de bonne
-renommée, se il n’eust moult grant haste il la vensist veoir et huchast:
-«Ma bonne amye, ou bonne dame, ou damoyselle, je prie à Dieu que en cest
-bien et ceste honneur il vous vueille maintenir en nombre des bonnes;
-car bien devez estre louée et honnourée.» Et par celle voye les bonnes
-se craingnoient et se tenoient plus fermes et plus closes de ne faire
-chose dont elles peussent perdre leur honneur et leur estat. Sy
-vouldroye que cellui temps fust revenu; car je pense que il n’en feust
-mie tant de blasmées comme il est à present.
-
-Dont, se femmes pensoient ou temps de devant l’advenement nostre
-seigneur Jhesucrist, qui dura plus de v.m ans, comme les mauvaises
-femmes et especialement toute femme mariée qui feust prouvée par ij.
-tesmoings avoir eu compaingnie à autre que à son seigneur, elle feust
-arse ou lappidée, ne pour or ne pour argent elle n’en feust rachetée,
-tant noble feust, selon la loy de Dieu et de Moyses, et encore ne
-sçay-je guières de royaulmes aujourd’uy, fors le royaulme de France et
-d’Angleterre et en ceste basse Alemaigne, de qui l’en n’en face justice
-dès ce que l’en en puet savoir, et qui ne meurent dès ce que l’en en
-scet la vérité, c’est-à-dire en Rommenie, en Espaigne, en Arragon et en
-plusieurs autres royaulmes. En aucuns lieux l’en leur couppe les gorges,
-en autres lieux l’en les murtrist à touaillons, en autres lieux l’en les
-emmure. Et pour ce est bonne exemple à toute bonne femme que, combien
-que en cest royaume l’en n’en face plus justice comme l’en fait en
-plusieurs autres lieux, elles n’en laissent pas à en perdre leur honneur
-et estat, et l’amour de leur seigneur et de ses amis, et l’onneur du
-monde, comme donner langaige aux gengleurs, qui, au matin et au soir, en
-tiennent leurs esbatemens et leurs goulées de moqueries, et en oultre
-l’amour et la grace de Dieu, qui est le plus fort; car elle est separée
-du livre des bonnes et des saintes femmes, si comme il est contenu plus
-à plain en la vie des Pères. Mais le compte en seroit trop long à
-racompter, dont je vous diray un moult bel et bon exemple, qui est le
-plus noble et le plus hault de tous, comme ce dont Dieux parla de sa
-propre bouche, si comme le racompte la sainte escripture, comment Dieu
-loua en son saint sermon la bonne preude femme.
-
-
-
-
-Comment Nostre Seigneur loue les bonnes femmes.
-
-Chappitre CXIXe.
-
-
-Dieux loue la bonne femme, la nette et la pure, comme c’est noble chose
-et sainte que de bonne femme; car, quant Dieu de sa propre sainte bouche
-la loue, dont par bonne raison le monde et toutes gens la doivent bien
-amer et louer et chier tenir. Il est contenu en l’euvangile des vierges
-que le doulx Jhesucrist preschoit et enseignoit le peuple. Sy parla sur
-la matière des bonnes et des nettes femmes, là où il dist: _Una preciosa
-margarita comparavit eam_. Je vous dy, dist nostre seigneur, que femme
-qui est bonne et nette doit estre comparée à la précieuse marguerite. Et
-ce fust à merveilles dist; car une marguerite est une grosse perle
-réonde d’oriant, clère, blanche et nette. Et, quant elle est clère et
-nette, sans nulle tache y veoir, celle precieuse pierre est appelée
-precieuse margarite. Et ainsi montra Dieux la valeur et la bonté de la
-bonne et nette femme. Car celle qui est nette et sans taiche,
-c’est-à-dire celle qui n’est pas mariée et se tient vierge ou chaste, et
-aussi celle qui est mariée et se tient nettement ou saint sacrement de
-mariaige, sans souffrir estre avillée que de son époux que Dieu lui a
-destiné et donné, et aussy celle qui nettement tient son vefvage,
-cestes-cy sont celles, si comme dit la glose, de qui Dieu parla en sa
-sainte Euvangile. Ce sont celles qui en ces iij. estas se tiennent
-nettement et chastement. Elles sont comparagiées, si comme dist nostre
-seigneur Jhesucrist, à la precieuse marguerite, qui est clère et nette,
-sans nulle taiche. Car, si comme dit la sainte escripture: Nulle chose
-n’est si noble que de bonne femme, et playst à Dieu et aux angels en
-partie plus que l’omme, et doit avoir plus de merite, selon rayson, pour
-ce que elles sont de plus foible et legier couraige que n’est l’homme,
-c’est-à-dire que la femme feust traitte de l’omme, et, de tant comme
-elle feust plus foible et elle puet bien resister aux tamptacions de
-l’ennemy et de la chair, et, en l’aventure, de tant doit-elle avoir plus
-grant merite que l’omme. Et pour ce la comparaige Dieu à la noble
-precieuse marguerite, qui est clère. Et aussi dit la glose en un autre
-lieu que, aussy comme c’est laide chose à baillier un blanc et delié
-cueuvrechief à un grant seigneur ouquel en lui baillant l’en espendroit
-grosses gouttes d’encre noire, et aussy celles gouttes noires les
-espandre sur une esculée de lait qui est blanc, tout ainsi celle qui
-doit estre pucelle, et baille son pucellaige à autre que à son espoux,
-et aussy la mariée qui, par sa grant mauvaistié, sa leiche et sa fausse
-lecherie de chair, rompt et casse son mariaige et son saint sacrement,
-et ment sa foy et sa loy vers Dieu et l’esglise, et vers son seigneur,
-et aussi celle qui se doit tenir nettement en sa vefveté, cestes
-manières de femmes resemblent les taiches laides qui sur le blanc lait
-et sur le cueuvrechief de grosses goutes noires appèrent; elles ne sont
-de riens aux précieuses marguerites; car en la precieuse marguerite n’a
-nulles taiches ne goutes noires. Hélas! tant la femme se doit bien haïr
-et maudire sa mauvaise vie, quant elle n’est plus ou nombre des bonnes
-dont Dieu parla ainsi à ses appostres et au pueple. Dont, se elles
-pensoient bien à iij. choses, l’une, comme celles qui sont à marier
-perdent leur mariaige, leur honneur et acquièrent la honte et hayne de
-leurs amis et du monde, comme chascun les monstre au doy; les mariées,
-comme elles perdent toute honneur et l’amour de Dieu et de son seigneur
-et de tous ses amis et de tous autres, et puis Dieu lui nuist à avoir
-bien et chevance; car des diffameures et laidures que l’en en dit seroit
-trop long à raconter. Car telz leur feront belle chière par devant qui
-puis leur traira la langue par derrière, et en tendront leurs comptes et
-leurs moqueries, et en feront chacun jour leur parlement; mais après
-jamais elles n’aymeront de bon cuer leurs seigneurs, comme j’ay dit en
-l’autre livre; l’annemi leur fera plus trouver de ardeur et ardant delit
-en leurs ribauderies et en pechié mortel dampnable que en l’euvre de
-saint mariage; car, en l’euvre de mariage, qui est euvre commandée de
-Dieu, n’a point de pechié mortel, et pour ce n’a l’annemy que y veoir ne
-que y regarder; mais en ribauderies et en pechié mortel là a l’ennemy
-povoir, et y est en sa personne et eschauffe et atise le pecheur et la
-pecheresse au faulx delit; aussi comme le fèvre qui met le charbon et
-souffle en la fournaize, ainsi le fait l’ennemy en celluy mestier, et
-les y tient liés et enflambez de celluy ardent delit en pechié mortel,
-car il le fait pour sa gaaingne, et s’il les puet faire mourir en pechié
-mortel, il emporte l’ame en la douleur d’enffer, et en a aussi grant
-joye et se tient aussi bien apayé comme le chasseur qui a toute jour
-chassé, et puis au soir il prent sa beste et l’emporte; aussi fait
-l’ennemy de telles femmes et de telles gens; et c’est bien rayson, si
-comme dit la sainte escripture, que ceulx qui euvrent de telles chaleurs
-de luxure et y ont prins leur puant delit de la char soyent mis et
-portez en la chaleur et en la flambe du feu d’enffer. Et c’est bien
-rayson, dit un saint hermite en la vie des Pères, que l’une chaleur soit
-mise avecques l’autre, et que tout se poursuive en cest monde et en
-l’autre; car, si comme Dieu dit, il n’est nul bien qu’il ne soit mery ne
-nul mal qui ne soit pugni.
-
-
-
-
-De la fille d’un chevalier qui perdy à estre mariée par sa folie.
-
-Chappitre VIxxe.
-
-
-Or vous diray un autre exemple de la fille d’un chevalier, qui perdy à
-estre mariée à un chevalier pour sa cointise. Et vous diray comment un
-chevalier avoit plusieurs filles, dont l’ainsnée estoit mariée. Sy
-advint que un chevalier fist demander la seconde fille, et furent à un
-de la terre et du mariage, et tant que le chevalier vint pour la veoir
-et pour la fiancier, se elle lui plaisoit, car oncques mais ne l’avoit
-veue. Et celle damoiselle, qui sceust bien que il devoit venir, se
-acesma et se cointy le mieulz que elle pot, et, pour sembler à avoir
-plus beau corps et plus gresle, elle ne vesty que une cotte hardie,
-deffourée, bien estroitte et bien jointe. Si fist grant froit et fort
-vent de bise et avoit fort gelé, et celle, qui feust bien simplement
-vestue, eust si parfaitement grant froit tellement que elle feust toute
-noire de froit. Sy arriva le chevalier qui la venoit veoir, et regarda
-que sa couleur fust morte et pale et ternie, et aussy regarda l’autre
-seur, plus juenne que celle, laquelle avoit bonne couleur fresche et
-vermeille, car elle estoit bien vestue et chaudement, comme celle qui ne
-pensoit pas si brief estre mariée. Le chevalier regarda assez l’une et
-l’autre, tant que après disner il appella ij. ses parens, qui venuz
-estoient avecques lui, et leur dist: «Beaulx seigneurs, nous sommes
-venuz veoir les filles au seigneur de ceans, et sçay bien que je auray
-laquelle que je vouldray; mais j’ay avisé la tierce fille.»--«Avoy,
-sire», distrent les amis de lui, «ce n’est pas bien dit; car plus grant
-honneur vous sera de sa suer ainsnée.»--«Beaulx amis», dist le
-chevalier, «je n’y voy point d’avantaige que trop pou; vous sçavez
-qu’elles ont une suer ainsnée de elles qui est mariée et dont sont-elles
-toutes puisnées, et je voy la tierce fille plus belle et fresche et de
-meilleur couleur que la seconde, dont l’en me parloit; si est telle ma
-plaisance.» Sy luy respondirent que c’estoit rayson que son plaisir si
-feust acompli et ce que il penseroit. Et ainsi advint; car il fist
-demander la tierce fille, qui lui fut octroyée, et en furent moult de
-gens esmerveillez, et par especial celle qui si bien s’i attendoit et
-qui ainsi s’estoit cointie comme ouy avez. Si advint que, après un pou
-de temps, celle suer seconde, qui perdu avoit le chevalier pour le grant
-froit qui l’avoit faite ternir et pallir, que, quant vint que elle fust
-mieulx vestue et que le temps fust eschauffé, que la couleur lui
-revinst, elle fust plus belle et plus fresche d’assés que sa suer, que
-le chevalier avoit prise, et tant que le chevalier s’en esmerveilla tout
-et li dist: «Belle suer, quant je vins pour vous veoir et vostre suer,
-vous ne estiés point si belle de vij. pars comme vous estes; car vous
-estes maintenant blanche et vermeille, et lors vous estiez noire et
-palle, et estoit lors vostre suer plus belle que vous; mais maintenant
-vous la passez, je me donne grant merveille.» Lors respondit la mariée,
-femme du chevalier: «Mon seigneur, je vous conteray comment il en fust,
-et ne fust autrement. Ma suer, que vous veés cy, pensoit, et si
-faisions-nous tous, que vous venissiez pour la fiancer. Sy se cointy
-pour avoir plus bel corps et plus gresle, et ne vestit que une cote
-deffourée, et le froit fust grant, que lui permua la couleur, et je, qui
-ne pensoye à tant d’onneur et de bien avoir comme de vous avoir à
-seigneur, ne me cointiay point, ainsçois estoie bien fourrée et
-chaudement vestue; si avoye meilleur couleur, dont je mercy Dieu de quoy
-je chey en vostre plaisance, et benoist soit Dieu dont ma suer se vesty
-si simplement; car je sçay bien, se ne feust celle aventure, que vous ne
-m’eussiés pas prise pour la laissier.» Et ainsi se gogoya la mariée de
-la suer, et toutes voyes elle disoit voir, car ainsi perdit celle
-damoiselle le chevalier par sa cointise, comme oy avés. Car par telle
-cointise elle devint palle et descoulourée. Sy est cy bon exemple
-comment l’en ne se doit mie si lingement ne si joliettement vestir, pour
-soy greslir et faire le beau corps ou temps d’yver, que l’on en perde sa
-manière et sa couleur, si comme il advint à Messire Foulques de Laval,
-si comme il me dit que advenu lui estoit sur le fait de ceste exemple,
-dont je le vous compteray.
-
-
-
-
-De messire Fouques de Laval, qui ala veoir sa mie.
-
-Chappitre VIxxIe.
-
-
-Messire Fouques de Laval estoit moult beaux chevalier et moult net entre
-tous autres chevaliers, et si savoit moult sa manière et son maintieng.
-Si lui advint, comme il me compta, que une foiz il estoit alé veoir sa
-dame par amours. Sy estoit en ung temps d’iver que il avoit fort gelé et
-faisoit moult grant froit. Si se estoit au matin cointy et vestu d’une
-coste d’escarlate bien brodée, et avoit un chapperon tout sanglé sans
-penne, et n’avoit que la chemise, sa coste et un chapperon tout sanglé
-et bien brodé de bonnes perles, et n’avoit mantel ne ganz ne moufles. Le
-vent et le froit fut grant, et il estoit bien joint et bien estroit en
-celle cote, et enduroit le grant froit et estoit tout noir et tout palle
-et tout entoussé. Et là vint un autre chevalier, qui aussi estoit
-amoureux de celle dame; mais il ne fust pas ainsi gayement arrayé, ains
-estoit chaudement vestu et avoit mantel et chapperon doublé, et estoit
-rouge comme un coq, et avoit bonne couleur et vive. Quant le chevalier
-fust arrivé et il eust fait le bien veignant, la dame lui fist bonne
-chière et liée et meilleur que à messire Fouques, ce lui sembloit, et
-lui tenoit plus grant compaignie, et dit la dame à Messire Fouques:
-«Trayez-vous près du feu. Je doubte que vous estes mal saing; vous avez
-trop fade couleur.» Et il respondy que il n’avoit nul mal. Et touteffoiz
-l’autre chevalier eust meilleure chière d’assez. Sy se passa la chose
-ainsi, et ne demoura pas plus d’un mois que messire Fouques espia que le
-chevalier devoit venir sur les parties où estoit celle dame, et, à la
-journée qu’il sceust que il arriva pour veoir la dame, il vint d’autre
-part et se retrouvèrent leans. Mès messire Fouques se arroya bien
-autrement qu’il n’estoit à l’autre foiz; car il se vesty bien et
-chaudement, si que il ne perdy pas sa couleur comme à l’autre foiz, pour
-esprouver comment la chose yroit ne à quoy il tenoit; mais pour certain
-il eust la meilleure chière et la plus privée à celle foiz. Dont il me
-dist que amours se doivent tenir chaudement, et que il l’avoit esprouvé.
-Et pour ce est grant folie de soy cointir pour faire le bel corps et
-pour estre gresle tant que l’en en perde sa couleur ne sa manière, ne
-que l’en en soit enroué ne entoussé; car l’en en est moins prisé, selon
-ce que ouy avez, dont sur ceste matière je vous en conteray une grant
-merveille, comment plusieurs en moururent de pur froit. Ce furent les
-Galois et les Galoises.
-
-
-
-
-Cy parle des Galois et des Galoises.
-
-Chappitre VIxxIIe.
-
-
-Belles filles, je vous compteray des Galois et des Galoises, si comme
-l’ennemy par son art en fist plusieurs mourir de froit, comme par la
-flambe de Venus, la deesse d’amours et de luxure. Il advint, ès parties
-de Poitou et ès autres pays, que Venus, la dame des amoureux, qui a
-grant art et grant povoir en juennesce, c’est en juennes gens, dont elle
-fait aucuns amer d’amours raysonnable et honnourable, et autres de fole
-amour desmesurée, dont aucunes en perdent honneur et les autres ame et
-corps. Dont il advint que elle fist entreamer plusieurs chevaliers et
-escuiers, dames et damoiselles, et leur fist faire une ordonnance moult
-sauvaige et desguisée contre la nature du temps, dont l’une de leurs
-ordonnances estoit que, le temps d’esté, ilz seroient bien vestuz et
-chaudement à bons manteaulx et chapperons doublés, et auroient du feu en
-leurs cheminées. Jà ne feist si grant chaut, ilz se gouvernoient par le
-temps d’esté comme l’en deust faire le temps du fort yver en toutes
-choses, et en yver se gouvernoient comme l’en doit en esté, et vous
-diray comment. En yver, par le plus fort temps, le Galois et la Galoise
-ne vestoient riens du monde que une petite cote, simple, sans penne ne
-sans estre lingée, et n’avoient point de mantel ne housse, ne chapperon
-doublé, fors sanglé, qui avoit une cornete longue et gresle, sans avoir
-chappeau, ne gans, ne moufles, pour gelée ne vent que il en feist. Et,
-en oultre, en ycelluy fort yver leurs chambres et leurs places estoient
-bien nettes; et qui trouvast aucunes feuilles vertes, elles feussent
-jonchées par l’ostel, et la cheminée estoit houssée, comme en esté, de
-fraillon ou de aucune chose verte; en leurs litz n’avoit que une sarge
-ligière sans plus, ne plus n’en povoient avoir par celle ordenance. Et,
-en oultre, estoit ordené entre eulx que dès ce que un des Galois venist
-là où feust la Galoise, se elle eust mary, il convenist par celle
-ordenance que il alast faire penser des chevaux au Galoys qui venus
-feust, et puis s’en partit de son hostel sans revenir tant que le Galoys
-feust avecques sa femme; et cellui mari estoit aussi Galois et alast
-veoir s’amie, une autre Galoise, et l’autre feust avecques sa femme, et
-feust tenu à grant honte et deshonneur se le mary demourast en son
-hostel, ne commandast ne ordenast riens depuis que le Galois feust venu,
-et n’y avoit plus de povoir par celle ordenance. Cy dura ceste vie de
-cestes amouretes grant pièce, jusques à tant que le plus de eulx en
-furent mors et peris de froit; car plusieurs transsissoient de pur froit
-et en moururent tous roydes delez leurs amies et aussi leurs amies delèz
-eulx, et en parlant de leurs amouretes et en eulx moquant et bourdant de
-ceulx qui estoient bien vestus; d’autres, que il convenoit de leur
-desserer les dens de cousteaux et les tostoier et froter au feu comme un
-poussin engelé et mouillié; car ilz cuidoient contrefaire les autres et
-muer le temps et saison qui ordonnée est, pour nourrir corps d’omme et
-de femme autrement que Dieu n’avoit ordonné. Si doubte moult que ces
-Galois et Galoises qui moururent en cest estat et en cestes amouretes
-furent martirs d’amours, et que, aussi comme ilz morurent de froit, que
-ilz ont grant chaut par delà et ardent; car se ils eussent soufferte la
-vije partie de la peine et de la douleur pour l’amour du filz de Dieu,
-qui tant souffry pour eulx, ilz en eussent merité et grant guerredon et
-gloire en l’autre siècle. Mais l’ennemy, qui touzjours tant à faire
-desobeir homme et femme, leur faisoit avoir plus grant plaisance et
-delit en foles amours, desesperées et sauvaiges, que à nul service de
-Dieu, et les aveugloit par telle manière que il les faisoit mourir et
-languir de pur froit. Et pour ceste raison, qui est evident, est bien
-chose esprouvée comment l’annemy tempte et eschauffe homme et femme, et
-soustient à perir corps et ame, et comment il donne et fait avoir foles
-plaisances et plusieurs mauvaises manières, c’est-à-dire les uns par
-convoitise, comme de tirer à soy l’autrui et le detenir; autres par
-orgueil, soy trop prisier et les autres deprisier; les autres par envie
-de bien que autrui a plus que lui; les autres par gloutonnie où le corps
-se delite, qui fait esmouvoir le pechié, comme de yvresse, qui tolt
-raison et le fait venir au delit de la chair; les autres par luxure,
-comme l’ennemy les fait entreamer de fole amour et foles plaisances où
-il les fait deliter, comme il fist iceulx faulx Galois et Galoises, où
-il mist tant de fole plaisance que il en fist plusieurs mourir de
-diverse mort, comme de froit, amis et amies. Pour ce ne dis-je mie que
-il ne soit de bonnes amours sans deshonneur et dont moult d’onneur
-vient. Celles sont loyalles, qui ne requièrent chose dont deshonneur ne
-abaissement viengne; car cellui n’ayme pas loyaulment qui pense à
-deshonnourer sa dame et s’amie, ne abaissier son honneur ne son estat;
-car ce n’est mie amour, ains est faulx semblant et tricherie; ne l’en ne
-puet faire trop grant justice de telle manière de gens. Mais tant vous
-en dy-je bien que il en court d’uns et d’autres, c’est assavoir de
-loyaulx et faulx et de decevables, de telz qui se faignent et jurent et
-parjurent leurs fois et sermens, et ne leur chault, mais que ils aient
-partout leurs deliz, et usent de faulx semblant et font les pensis, les
-debonnaires et les gracieux. Si en y a de trompez et de trompées assez
-par le monde. Et pour ce est le siècle moult fort à congnoistre et moult
-merveilleux; et de telz et de telles le cuident bien congnoistre qui en
-sont deceus, et si congnoissent moins que ilz ne cuident.
-
-
-
-
-Que nulle femme ne doit point croire trop legierement ce qu’on lui dit.
-
-Chappitre VIxxIIIe.
-
-
-Et pour ce est noble chose à toute femme de bien et d’onneur y prendre
-garde et soy garder, et non mie croire trop de legier ce que l’en leur
-dist, et se prendre de garde de ceulx qui usent de telles faulcetez et
-qui font de petiz signes et des faulx semblans, comme de faulx regars
-lons et pensis, et de petis souspirs, et de merveilleuses contenances
-affectées, et ont plus de paroles à main que autres gens. Sy est bon de
-soy garder de telles manières de gens qui veulent user de avoir tel
-siècle; car la bonne femme qui bien se scet garder de telx gens doit
-estre moult louée et honnourée. Car c’est grant honneur et grant
-victoire avoit fait de eschiver le mal langaige du monde, et qui se puet
-tenir nettement et hors de leurs folles parleures, sans ce que celles
-folles langues puissent dire ne racompter que ilz l’aient trouvée en
-nulle foiblesse ne molesté de cuer, ne qui se puissent bourder ne
-gangler de elles, et cestes bonnes femmes qui ainsi se tiennent fermes,
-et qui ainsi se rusent de leurs faulces malices, doivent estre bien
-louées entre les bonnes, tout ainsi comme l’en loue les bons chevaliers
-et les bons escuiers qui passent par vaillance et par honneur; par la
-paine que ilz y ont trait tous autres pour le grant labour que ilz y ont
-souffert pour venir à honneur, sont ilz plus prisiez et honnourez que
-gens du monde. Tout aussy et par meilleur raison doit estre la bonne
-dame qui bien a rescoux son honneur contre telles manières de gens qui
-ainsi usent. Et si vous dy bien que mon entente n’est point par cest
-livre à blasmer bonne amour et ceulx qui usent de loyaulté; car moult de
-grans biens et honneurs en sont advenus. Mais la bonne dame de Villon,
-qui tant fut belle et preude femme, dont par sa bonté et sa beaulté
-moult de bons chevaliers furent amoureux de elle, et elle, qui moult fut
-saige et de grant gouvernement, leur disoit que toute saige femme qui
-bien vouloit nettement garder son honneur doit avant essaier son amy,
-c’est celui qui la prye ou qui lui fait semblant d’amour. Et quant elle
-l’aura esprouvé vij. ans, adonc elle sera certaine se il l’ayme de cuer
-ou de bouche. Et lors le pourra accoler pour singne d’amour, sans plus.
-Mais de ceste bonne dame je me tais, car elle avoit le cuer trop dur. Il
-est bien mestier que celles de aujourd’uy aient le cuer plus piteulx,
-et, se Dieux plaist, sy auront elles, car trop long temps a en vij. ans.
-Le plus d’elles n’attendront pas que elles n’en ayent plus brief mercy,
-se Dieu plaist. Mes belles filles, je vous laisseray un peu de cest fait
-et de cestes Galoises, et vous compteray un debat qui est entre vostre
-mère et moy, sur le fait qu’elle debat que nulle femme ne doit amer par
-amours, fors en certains cas, et je soustiens le contraire, et pour ce
-est le debat d’entre elle et de moy, sur lequel je vueil racompter.
-
-
-
-
-Cy parle du debat qui avint entre le chevalier qui fist ce livre et sa
-femme, sur le fait d’amer par amours. Le chevalier parle, la femme
-respont après.
-
-Chappitre VIxxIIIIe.
-
-
-Mes chières filles, quant à amer par amours, je vous en diray le desbat
-de vostre mère et de moy. Je vouloye soustenir que une dame ou
-damoiselle peut bien amer en certains cas de honneur, comme en esperance
-de mariage; car en amour n’a que bien et honneur, qui mal n’y pense. Car
-en celles où l’on pense ou mal ou engin, n’est pas amour, ains est mal
-pensé et mauvaistié. Si vueilliez ouïr le grant contens et le debat de
-elle et de moy. Je dy ainsi à vostre mère: «Dame, pour quoy ne aymeront
-les dames et les damoisselles par amours? Car il me semble que en bonne
-amour n’a que bien, et, aussy comme l’amant en vault mieux et s’en tient
-plus gay et plus joli et mieulx acesmé, et en hante plus souvent les
-armes et les honneurs, et en prent en lui meilleure manière et meilleur
-maintieng en tous estaz pour plaire à sa dame et à sa mie, tout ainsi
-fait celle qui de lui est amée pour lui plaire, puis que elle l’ayme. Et
-aussy vous dy-je que c’est grant aumosne quant une dame ou damoiselle
-fait un bon chevalier ou un bon escuier. Cestes-cy sont mes raisons.»
-
-_Cy parle la dame et respont au chevalier_: Sy me respont vostre mère et
-dit: «Sire, je ne me merveille pas se entre vous hommes soustenez ceste
-raison que toutes femmes doivent amer par amours. Mais, puis que cest
-fait et cest debat vient en clarté devant noz propres filles, je vueil
-debattre contre vous le mien advis, et feablement, selon mon
-entendement; car à nos enffans nous ne devons riens celer. Vous dictes,
-et si font tous les autres hommes, que toutes dames et damoiselles
-valent mieulx se elles ament par amours et qu’elles s’en tendront plus
-gaies et plus renvoysiées et en sauront trop mieulx leurs manières et
-leur maintieng, et feront aumosne de faire un bon chevalier ou un bon
-escuier valoir. Cestes paroles sont esbatements de seigneurs et de
-compaignons et un langaige moult commun. Car ceulx qui disent que le
-bien et honneur qu’ilz font, que ce soit par elles, qui les font valoir
-et venir à honneur et souvent eulx armer et aler ès voiages, et moult
-d’autres choses que ilz dient qu’ilz font pour leurs amies, il ne leur
-couste guères à le dire pour leur plaire et pour cuidier avoir leur gré;
-car assez de telles paroles et d’autres bien merveilleux aucuns usent
-bien souvent. Mais, combien qu’ilz disent que ilz le facent pour elles,
-en bonne foy ilz le font pour eulx meismes, et pour tirer à avoir la
-grace et l’onneur du monde. Si vous di, mes chières filles, que vous ne
-croiez pas vostre père en ce cas, et vous pry, si chière comme vous
-m’avez, pour vostre honneur garder nettement sans blasme et sans
-parlement du monde, que vous ne soyez point amoureuses, pour plusieurs
-raisons que je vous diray. Premierement, je ne dy mie que toute gentil
-femme ne doye mieulx amer les uns plus que les autres, c’est assavoir
-les gens de bien et d’onneur et ceulx qui leur conseilleront leur
-honneur et leur bien; car l’en puet bien faire meilleure chière aux uns
-que aux autres en moult de cas. Mais, quant à estre si amoureuses que
-telle amour la maistroye, atout le plaisir et le vouloir de son cuer,
-aucunes fois il advient souvent que telle ardeur d’amour et cellui fol
-plaisir les maistroye et les maine à avoir aucun villain blasme, aucunes
-fois à droit, et aucunes fois à tort, par l’aguet que l’en a voulentiers
-sur tel fait, dont l’on puet parfois recevoir grans blasmes et
-deshonneur, et tel cry qu’il ne chiet pas de legier, par les faulx
-aguetteurs et par les mesdisans, qui jà ne seront saoulx ne assouviz de
-agaitier, parler et rapporter plus tost le mal que le bien. Dont, par
-leurs faulx langaiges, ilz diffament et tollent la bonne renommée de
-mainte dame et damoiselle, et pour ce, toute femme à marier se puet bien
-depporter de celluy fait.
-
-Dont l’une rayson est que juenne femme amoureuse ne puet jamais servir
-Dieu de fin cuer ne de si vray comme devant; car j’ay ouy dire à
-plusieurs, qui avoient esté amoureuses en leur juenesce, que, quant
-elles estoient à l’eglise, que la pensée et la merencolie leur faisoit
-plus souvent penser à ces estrois pensiers et deliz de leurs amours que
-ou service de Dieu, et est l’art d’amours de telle nature que, quant
-l’en est plus au divin office, c’est tant comme le prestre tient nostre
-seigneur sur l’autel, lors leur venoit plus de menus pensiers; c’est
-l’art d’une deesse, qui a nom Venus, qui eut le nom d’une planette, si
-comme je l’ay ouy dire à un preudhomme prescheur, qui disoit que
-l’ennemy se mist en une femme dampnée qui à mervelle fust jolie femme et
-amoureuse, et se mist l’ennemy dedans elle et faisoit faulx miracles,
-dont les payens la tindrent à deesse et la honnouroient comme Dieu.
-Celle Venus fut celle qui donna le conseil aux Troyens qu’ilz
-envoyassent Paris, le filz du roy Priam, en Grèce querre femme, laquelle
-elle lui feroit avoir, et seroit la plus belle dame du royaume de Grèce,
-et elle dit voir, car Paris avoit la belle Helaine, la femme au roy
-Menelaux, dont par celluy fait morurent plus de xl. roys et plus de cent
-mille personnes, dont la cause fust par l’attisement de celle deesse
-Venus. Si fust une mauvaise deesse, et est bien apparissant que c’estoit
-mauvaise temptacion de l’ennemy. C’est la deesse d’amours qui ainsi
-attise les amoureulx et fait penser et merencolier jour et nuit en
-yceulx delis et en yceulx estrois pensiers, et par especial plus à la
-messe et au service de Dieu que en autre part, c’est pour troubler la
-foy et le service et la devocion que l’en a vers Dieu. Et sachiez,
-belles filles, pour certain, que jà femme bien amoureuse n’aura jà
-parfaitement le cuer en Dieu, ne à dire ses heures devottement, ne le
-cuer si ouvert à ouïr le saint service de Dieu. Dont je vous diray un
-exemple, que j’ay toujours ouy raconter, que il fut deux roynes par deçà
-la mer qui leurs faulx delis de luxure faisoient aux tenèbres le jeudy
-absolu et le saint vendredy aouré, quant l’en estaingnoit les
-chandelles, et en leurs oratoires, dont il en desplust tant à Dieu que
-leur vil pechié feust sceu et desclairé, tellement qu’elles en morurent
-en chappes de plong. Et les deux chevaliers leurs ribaux en morurent de
-si cruelle mort, comme ceulx qui en furent escorchiez tous vifs. Or
-povez bien veoir comment leurs fausses amours estoient bien desvoyées et
-dampnables, et comment la tentation de Venus, la déesse d’amours et la
-dame de luxure, les temptoit si folement, comme le saint vendredi
-benoist, que toute creature doit plourer et gemir et estre en devocion.
-Et par cest exemple est bien veu que toute femme amoureuse est plus
-temptée à l’eglise et au service de Dieu ouïr que ailleurs. Et l’en y
-doit dire ses heures plus que en autre lieu. Sy est ceste cy une des
-premières raisons par quoy juenne femme se puet deporter d’estre
-amoureuse.
-
-L’autre rayson est que plusieurs, qui sont tous duiz de requerre et
-prier toutes les gentilz femmes que ilz treuvent, et jurent et parjurent
-leur foy et serement que ilz les aimeront loyaulment sans decevance, et
-qu’ilz ameroyent mieulx estre mors que ilz pensassent villennie ne
-deshonneur, et qu’ilz en vauldront mieulx pour l’amour d’elles, et que,
-se ilz ont bien ne honneur, qu’il leur viendra par elles, et leur
-demonstreront et diront tant de raysons et de abusions que c’est une
-grant merveille à les ouïr parler. Et en oultre gemissent, et
-souspirent, et font les pensis et les merencolieux, et en oultre font
-ung faulx regart et font le debonnaire, tant que qui les verroit il
-cuideroit que ilz fussent esprins d’amours vrayes et loyaulx; mais
-telles manières de gens, qui ainsi usent de faire telx faulx semblans,
-ne sont que deceveurs de dames et de damoiselles. Si vous dy qu’ilz ont
-paroles sy à mains et sy forgées, comme ceulx qui souvent en usent, que
-il n’est dame ne damoiselle, qui bien les vouldroit escouter, qu’ils ne
-deceussent bien par leurs faulses raysons que elles ne les deussent bien
-amer. Et il en est bien pou, si elles ne sont moult saiges, qui bien
-tost n’en feussent deceues, tant ont paroles à main et tant font le
-gracieux et usent de faulx semblant. Ceulx cy sont au contraire du loyal
-amant. Car l’on dit, et je pense qu’il soit vray, que le loyal amant qui
-est espris de loyal amour, que, dès ce que il vient devant sa dame, il
-est si espris et paoureux et doubteux de dire ou faire chose qui lui
-deplaise, que il n’est mie si hardi de dire ne descouvrir un seul mot,
-et, se il ayme bien, je pense qu’il sera iij. ans ou iiij. avant que il
-lui ose dire ne descouvrir. Ainsi ne font pas les faulx, qui prient
-toutes celles que ilz treuvent, comme dessus vous ay dit, car ilz ne
-sont en crainte ne en paours de dire tout ce qui à la bouche leur vient,
-ne honte ne vergoingne n’en ont. Car, se ilz n’en ont bonne responce
-d’une, ilz penseront à l’avoir meilleure d’une autre, et tout ce que ilz
-pevent traire d’elles, ilz rapportent tout et en font leurs parlements
-des unes et des autres, et s’en donnent de bons jours et de grans gogues
-et de bons esbatemens. Et par celles voyes s’en vont genglant et
-bourdant des dames et des damoyselles, et acroissent plusieurs paroles
-de quoy elles ne parlèrent onques. Car ceulx à qui ilz les disent y
-remettent du leur et y adjoustent plus de mal que de bien, et ainsi de
-parole en parole et par telle frivole sont maintes bonnes dames et
-damoyselles diffamées.
-
-Et pour ce, mes belles filles, gardez-vous bien de les escouter, et, se
-vous veez ne appercevez qu’ilz vous veullent user de telles paroles ne
-de telx faulx regars, si les laissiez illecques tous piquez, et appelez
-aucun ou aucune en disant: «Venez oïr et escouter cest chevalier ou
-escuier, comme il esbat sa jeunesse et se gengle.» Et ainsi par telles
-paroles ou par autre manière lui romperés ses paroles. Et sachiez que,
-quant vous lui aurez fait une foiz ou deux, que plus ne vous en
-parleront; car en bonne foy ou derrenier ilz vous en priseront et
-doubteront plus, et diront: Ceste cy est seure et ferme. Et par ceste
-voye ilz ne vous pourront mettre en leurs paroles ne en leurs
-gangleries, ne ne pourrez avoir nul diffamement ne blasme du monde.»
-
-_Le chevalier respont._ Lors je lui respondy: «Dame, vous estes bien
-male et merveilleuse, qui ne voulez souffrir que voz filles ayment par
-amours. Me dittes-vous que se aucun bon chevalier ou autre, qui soit
-homme de bien et d’onneur et puissant assez selon elles, qui les
-vueillent amer en entencion de mariage, pourquoy ne les aymeront-elles?»
-
-_La dame respont_: «Sire, à ce je vous respons: Il me semble que toute
-femme à marier, soit pucelle ou vefve, se puet bien batre de son baton
-mesmes. Car tous les hommes ne sont mie d’une manière ne d’une autre, et
-ce qui plaist aux uns ne plaist pas aux autres. Car il en est d’aucuns à
-qui il plaist moult le bon semblant et bonne chière que l’on leur faist,
-et n’y pensent que bien, et aucunes fois en sont plus ardans de les
-demander à leurs amis pour les avoir à femmes. Et autres y a plusieurs
-qui d’autres manières sont et tout au contraire; car ilz les en prisent
-moins et doubtent en leurs cuers que, quant ilz les auroient, que elles
-feussent de trop ligière voulentez et couraiges et trop amoureuses, et
-pour ce les laissent à demander, et aussy par trop estre ouvertes en
-leur faire beaux semblant, plusieurs en perdent leurs mariaiges. Car
-pour certain, pour soy tenir simplement et meurement et non faire guères
-plus grant semblant ès uns mieulx que aux autres, elles en sont mieulx
-prisées et sont celles qui plus tost sont mariées. Dont une fois vous me
-deistes une exemple qui vous estoit advenue, que je n’ay pas oublié.
-Vous souvient-il que vous me deistes une fois que l’on vous parloit de
-marier avecques la fille d’un seigneur que je ne nomme pas? Si la
-voulsistes veoir, et si savoit bien que l’en parloit d’elle et de vous.
-Et lors elle vous fist si grant chière comme se elle vouz eust veu tous
-les jours de sa vie, et tant que vous la touchastes sur le fait
-d’amourettes, et que elle ne fist mie trop le sauvaige de bien vous
-escouter. Et les responses ne furent par trop sauvaiges, mais assez
-courtoises et bien legierettes, et, pour le grant semblant qu’elle vous
-fist, vous vous retraystes de la demander, et se elle se fust tenue un
-peu plus couverte et plus simplement vous l’eussiés prise, dont j’ay ouy
-depuis dire qu’elle fut blasmée; si ne sçay se ce fut à tort ou à droit.
-Si n’estes pas le premier à qui j’ay ouy dire et parler qu’ilz en ont
-maintes laissiées à prendre sur leur legier couraige et attrait et pour
-leurs grans semblans. Si est moult noble chose, et bonne et honneste à
-toute femme à marier, que soy tenir simplement et meurement, et
-especialement devant ceulx dont elles pensent que l’en parle de les
-marier; je ne dy mie que l’en ne doive faire honneur et bonne chière
-commune, selon ce qu’ilz sont.»
-
-_Le chevalier parle_: «Comment, dame, les voulez-vous tenir si courtes
-qu’elles n’aient aucune plaisance plus aux uns que aux autres?»
-
-_La dame respont_: «Sire, tout premierement, je ne vueil point qu’elles
-ayent nulle plaisance à nulx mendres d’elles, c’est assavoir que toute
-femme à marier n’ayme nul qui soit mendre que elle; car, si elle l’avoit
-prins, ses amis l’en tiendroient pour abaissiée, et celles qui telles
-gens ayment, telle amour est contre leur honneur et estat et de grant
-deshonneur; c’est un grain de fol et legier couraige et de grant
-mauvaistié de cuer. Car l’on ne doit rien tant convoittier comme honneur
-en cest monde, et avoir et acquerre l’amistié et amour du monde et de
-ses amis, qui par celle fole et legiere voulenté est perdue; dès lors
-qu’elle se met hors du conseil et du gouvernement de eulx, elle est
-deshonnourée moult vilment, comme, se je vouloie, j’en diroye bien
-l’exemple de plusieurs qui en sont diffamés et hayes de leurs prouchains
-amis. Et pour ce je leur deffans, comme mère doit faire à ses filles,
-qu’elles n’aient nulles plaisances ne nulle telle amour en nuls mendres
-d’elles, ne en nuls si grans qu’elles ne puissent avoir à seigneur; car
-les grans ne les aymeront pas pour les prendre à femmes, ains ne leur
-feront nul semblant d’amour, forz pour le cheval et pour le harnoiz,
-c’est assavoir pour le pechié et delit du corps et pour les mettre à la
-folie du monde.
-
-Après, celles qui aymeront trois manières de gens, comme gens mariez,
-gens d’esglise, prestres, moynes, et comme vallez et gens de néant,
-cestes manières de femmes qui les ayment pour néant et folement, je ne
-les met à nul compte, fors qu’elles sont semblables et plus putes
-d’assez que femmes communes du bourdel. Car maintes femmes de bourdel ne
-font leur pechié fors que par povreté, ou pour ce qu’elles furent
-deceues par mauvais conseil de houlières et de mauvaises femmes. Mais
-toutes gentilz femmes et autres, qui ont de quoy vivre honnestement, ou
-du leur, ou par service ou autrement, il fault, se elles ayment telle
-manière de gens, que ce soit pour la grant ayse où elles sont par la
-lescherie de leur chair et mauvaistié de leur cuer, qu’elles ne
-daingnent maistrier. Moult de gens les trouvent plus putes, à tout
-regarder, que les communes; car elles sçavent bien que l’amour des
-mariez n’est pas pour les avoir à seigneur, ne aussi les gens d’eglise,
-et aussi les gens de néant; ceste amour n’est pas pour recouvrer
-honneur, mais pour toute vilté et honte recevoir, si comme il me
-semble.»
-
-_Le chevalier parle_: «Au moins, dame, puisque vous ne vous voulez
-accorder que voz filles ayment par amours tant comme elles seront à
-marier, plaise vous souffrir que, quant elles seront mariées, que, se
-elles prennent aucune plaisance d’amour pour elles tenir plus gayes et
-plus envoysiées, et pour mieulx sçavoir leur manière et leur maintieng
-entre les gens d’honneur, car, aussi comme autreffois vous ay dit, ce
-leur seroit grant bien de faire un homme de néant valoir et estre bon.»
-
-_La dame respond_: «Sire, à ce je vous repons: Je me attens bien que
-elles facent bonnes chières et liées à toutes manières de gens d’onneur,
-et plus aux uns que aux autres, c’est assavoir comme ils seront plus
-grans et plus gentilz et meilleurs de leurs personnes, et, selon ce
-qu’ilz seront, qu’elles leur portent honneur et courtoisie et chière
-liée devant tous, et que elles chantent et danssent, et se esbattent
-honnourablement, et leur faire bonne chière et bon visaige. Mais, quant
-à amer par amours, puisque elles sont mariées, se ce n’est d’amour
-commune, comme l’en doit faire à gens d’honneur, si comme les amer et
-honnourer ceulx qui plus le valent, et qui ont plus mis peine et travail
-à venir à honneur par armes ou par bonté de corps, ceulx doit-on plus
-amer, servir et honnourer, sans y avoir plaisance, fors par la bonté
-d’eulx. Mais soustenir que une femme mariée doie amer par amour, d’amour
-qui la maistroie, ne prendre la foy ne le serement de nul que ils soient
-leur amant ne leur subgiet, ne aussi que elles baillent bien leur foy ne
-serement que elles les aymeront sur tous, je pense que dame ne
-damoyselle mariée ne autre femme d’estat ne mettra jà son honneur ne son
-estat en tel party ne en telle balance, par plusieurs raisons,
-lesquelles je vous declareray, si comme il me semble. Dont l’une raison
-est comme dessus vous ay jà dit, c’est assavoir que femme amoureuse ne
-sera jamais si devotte à prier Dieu ne à dire ses heures si devotement,
-ne ouïr le saint service comme devant. Car en amours a trop de
-merencolies, si comme l’en dit, et en y a maintes amoureuses qui, se
-elles osassent et elles ouyssent sonner la messe ou à veoir Dieu et que
-leur amant leur dist: «Venez çà», ou qu’elles peussent faire chose qui
-lui pleust, elles laisseroyent à veoir Dieu et à ouïr son service pour
-obeir à leur amant. Et si n’est-ce pas jeu-party, mais ainsi est la
-tentacion à Venus la deesse de luxure. L’autre rayson est que le
-mercier, qui poise la soye, puet bien mettre tant de fillettes que la
-soye emporte le poix, c’est à dire que la femme se puet bien tant
-admourouser qu’elle en aimera moins son seigneur, et que l’amour et la
-chière qu’il devra avoir de son droict, que autre la lui touldra. Car,
-pour certain, une femme ne puet avoir deux cuers à amer l’un et l’autre;
-car ce qui va en l’un decline de l’autre: tout ainsi comme un levrier
-qui ne puet courre à deux bestes ensemble, tout ainsi ne puet-elle amer
-feablement son seigneur et son amy qu’il n’y ait faulte et decevance.
-Mais Dieux et raison naturelle la contraint et deffent de l’autre; car,
-si comme disent les clers et les prescheurs, Dieu dès le commencemant du
-monde assembla homme et femme par mariaige, et dès lors commanda
-compaignie de mariage, et, après ce, quant il fut venu ou monde, il en
-parla en plain sermon, devant tous, en disant que mariaige est une chose
-si jointe de Dieu que ilz ne sont mie deux chars, mais une seule chair
-et une seule amour et fragilité, et qu’ilz se doivent si entr’amer
-qu’ilz en doivent laissier père et mère et toute autre creature. Et
-puisque Dieu les a assemblez, homme mortel ne les doit separer,
-c’est-à-dire ne oster point l’amour l’un de l’autre. Ainsi le dit Dieu
-de sa sainte bouche, et pour ce à la porte de l’eglise l’en les fait
-jurer d’eulx amer et d’eulx entregarder, sains et malades, et ne guerpir
-pas l’un l’autre, pour pires ne pour meilleurs. Et dont je dy, puis que
-le createur le dist, que ce n’est que une mesme chose et que l’on doit
-toute amour guerpir pour celle; et le grant serement que l’en en a fait
-en sainte eglise, que l’amour ne le service de l’un et de l’autre ne se
-doit changier pour pire ne pour meilleur, c’est-à-dire ne changier ne
-mettre autre en son lieu. Et dont comment pourroit femme mariée donner
-s’amour ne faire serement à d’autre, sans le gré de son seigneur? Je
-pense, selon Dieu et selon le saint sacrement de sainte eglise, que ce
-ne se puet faire deuement que il n’y ait foy brisée ou d’un cousté ou
-d’autre. Et maint autre orrible cas et let, qui tout vouldroit mesurer,
-a en celles qui baillent la foy et le serement, c’est l’amour, qu’elles
-doivent de leur propre droit à leur seigneur, la baillier à autruy. Car,
-en bonne foy, je doubte que celles qui sont amoureuses et baillent leurs
-foys en ayment moins leurs seigneurs; car il convient que l’amour pende
-de l’un costé ou de l’autre, selon raison, aussi comme le poix de la
-balance.
-
-_L’autre raison de la dame._ Après y a autre raison. Qui bien vieult
-garder l’amour de son seigneur nettement, sans dangier et sans peril,
-c’est assavoir contre envieux et males bouches qui font lez faulx
-rapports, c’est-à-dire que, se elle fait aucun semblant d’amours et
-aucun s’en apparçoive, soient de ses servans ou servantes ou autres de
-eulx, quant ilz sont departis d’elle ilz en parleront aucuns mos, et
-ceulx à qui ilz en parleront en reparleront à d’autres, et ainsi de
-parole en parole, avec ce que chacun y mettra du sien et acroistra un
-pou davantaige, et tant yront les paroles que ilz diront que le fait y
-sera, et ainsi sera une bonne dame ou damoiselle, ou autre femme,
-diffamée et deshonnourée. Et se il advient par aucune adventure que son
-seigneur en oye aucune parole, lors il la prendra en hayne, ne jamais de
-bon cuer ne l’aymera, et la rudayera et laidangera et lui sera plus
-rude, et elle lui. Et ainsi veez l’amour de leur mariage perdue, ne
-jamais parfaitte amour ne bien ne joye n’auront ensemble. Et pour ce est
-grant peril à toute femme mariée de mettre son honneur et son estat et
-la joye et le bien de son mariaige en telle balance et en telle
-advanture. Et pour ce je ne loue point à nulle femme mariée amer par
-amours ne estre amoureuse d’amours qui les maistroye, dont elles soient
-subjettes à d’autres qu’à leurs seigneurs; car trop de bons mariaiges en
-ont esté deffais et peris, et contre un bien qui en est venu il en est
-venus cent maulx. Dont je vous en diray aucuns exemples de ceulx qui
-sont morz et peritz par amours. La dame de Coucy et son amy en morurent,
-et sy firent le chevallier et la chatellainne de Vergy, et puis la
-duchesse; tous ceulx cy et plusieurs autres en morurent pour amours, le
-plus sans confession. Si ne sçay comment il leur en va en l’autre
-siècle; si me doubte bien que les joyes et les delis que ilz en eurent
-en cest monde ne leur soyent chières vendues en l’autre. Et pour ce les
-delis des amoureux, pour une joye qu’ilz en ont, ilz en reçoivent cent
-douleurs, et pour une honneur cent hontes. Et ce advient souvent de par
-le monde, et ay tousjours ouy dire que femme amoureuse n’aymera jà puis
-son seigneur de bon cuer, ne, tant comme elle le sera, n’aura parfaicte
-joye de mariaige, c’est-à-dire avecques son seigneur, fors que
-merancolie et menus pensiers.»
-
-_Le chevalier parle_: «Ha, dame, vous me faictes esmerveillier de ce que
-ainsi deslouez à amer par amours. Me cuidiez-vous faire acroire que vous
-soiez si crueuse que vous n’ayez aucunes foiz amé et oy la complainte
-d’aucun que vous ne me deistes mie?»
-
-_La dame respont_: «Sire, en bonne foy je pense que vous ne m’en
-croiriez mie de en dire la vérité. Mais quant d’estre priée, se j’eusse
-voulu, par maintes foys j’ay bien apperceu que aucuns m’en vouloient
-touchier. Mais je leurs rompoye leurs parolles, ou appelloye aucun, par
-qui je despeçoye leur fait et le fait de leur emprise. Dont il advint
-une fois que tout plain de chevaliers et de dames jouoient au Roy qui ne
-ment pour dire vérité du nom s’amie; si me dist un, et me jura trop fort
-que c’estoit moy, et qu’il m’amoit plus que dame du monde. Et je lui
-demanday s’il y avoit guères qu’il lui estoit pris, et il dist qu’il y
-avoit bien deux ans, et oncques mais ne me l’avoit osé dire. Et je lui
-respondy que ce n’estoit riens de estre si tost espris, et que ce
-n’estoit que un pou de temptacion, et qu’il alast à l’église et preist
-de l’eaue benoiste et deist son _Ave Maria_ et sa Pater nostre, et il
-luy seroit tantost passé, car ces amours estoient trop nouvelles. Et il
-me demanda comment, et je lui deis que nul amoureux ne le doit dire à sa
-mie jusques à la fin de vij. ans et demy, et pour ce n’estoit que un pou
-de temptacion. Lors il me cuida arguer et trouver ses raysons, quant je
-lui dis bien hault: Veez que dist cest chevallier! Il dit que il n’a que
-deux ans que il ayme une dame. Et lors il me pria que je m’en teusse, et
-en bonne foy onques puis ne m’en parla.»
-
-_Le chevalier parle_: Lors je lui dis: «Madame de La Tour, vous estes
-moult male et estrange et orguilleuse en amours, selon voz paroles. Si
-fais doubte se vous avez toujours esté si sauvaige. Vous ressemblez
-madame de La Jaille, qui m’a aussy dit qu’elle ne voult oncques riens
-ouir ne entendre la note de nul, fors une fois que un chevallier le lui
-disoit, et elle aguigna un sien oncle, qui vint derrière escouter le
-chevallier, dont ce fut grant trayson et grant pitié de faire espier le
-chevallier, qui moult estoit bien advisié et cuidoit bien dire sa
-raison, et ne pensoit mie que l’en l’escoutast. Vraiement, entre vous et
-elle, a poy que je ne die que vous estes grans bourderesses et peu
-piteuses de ceulx qui mercy quièrent. Et aussi je la tiens à aussy malle
-ou plus comme vous, car elle soustient voz oppinions, que dame ne
-damoiselle qui est mariée se puet bien deporter d’amer autre que son
-seigneur, par les raisons que vous avez dites dessus. Si je ne m’y
-pourroye consentir, ne jà ne m’y consentiray. Mais quant à voz filles,
-vous leur povez dire et eschargier ce qu’il vous plaist, et après du
-fait sera fait droit.»
-
-_La dame respond_: «Sire, je prie à Dieu que à bien et à honneur
-puissent leurs cuers tourner, si comme je le désire; car mon entencion
-n’est point de en ordonner ne deviser sur nulle dame ne damoiselle, fors
-sur mes propres filles, sur qui j’ay mon parler et mon chastiement. Car
-toutes autres dames et damoiselles se sauront bien gouverner, se Dieu
-plaist, à leur guise et à leur honneur, sans ce que je me doye
-entremettre d’elles, moy qui suis moult pou savant.»
-
-_Le chevalier parle_: «Au moins, ma dame, me vueil-je un pou débattre à
-vous que, s’elles pevent faire valoir et venir à honneur aucun que
-jamais n’y tendroit ne n’auroit le hardement ne le cuer de
-l’entreprendre, se ne feust le plaisir qu’il pourroit prendre en sa mie
-et la bonne esperance de tendre à estre bon, et d’estre nommé entre les
-bons, pour tirer à avoir honneur et pour mieulx cheoir en sa grace et
-plaisance; et ainsi pour un poy de bonne chière puet faire un homme de
-neant bon, dont de lui n’estoit compte ne parole, ne de sa renommée, et
-à present pour l’amour d’elle a tant fait qu’il sera nommé entre les
-bons, et doncques regardez et amesurez se ce n’est mie convenable.»
-
-_La dame respond_: «Sire, il m’est advis qu’ilz sont plusieurs manières
-d’amours, se comme l’en dit, et en y a des unes meilleures que les
-autres. Mais, se un chevallier ou escuier ayme une dame ou damoyselle
-par honneur, tant seulement pour l’onneur d’elle garder, et pour le
-bien, la courtoisie et la bonne chière qu’elle fera à lui et aux autres,
-sans autre chose lui requerre, ceste amour est bonne, qui est sans
-requeste.»
-
-_Le chevalier parle_: «Avoy, dame, et, se il la requiert d’acoler et de
-baisier, ce n’est mie grant chose; car autant en porte le vent.»
-
-_La dame respond_: «Sire, de ce je vous respons quant à mes filles, de
-autre je ne parle point; il me semble bien et m’y consens qu’elles leurs
-pueent bien faire bonne chière et liée, et encore qu’elles les accolent
-devant tous, et que par faulte de bonne chière devant tous plainement
-que ilz ne perdent pas à valoir, se voulenté en ont. Mais quant à mes
-filles, qui cy sont, je leur deffens le baisier, le poetriner et tels
-manières d’esbatemens. Car la sage dame Rebecca, qui fut très gentille
-et preude femme, dist que le baisier est germain du villain fait. Et la
-royne de Sabba dist que le signe d’amours est le regart, et après le
-regart amoureux on vient à l’accoler, et puis au baisier, et puis au
-fait, lequel fait toult l’onneur et l’amour de Dieu et du monde, et
-ainsi viennent voulentiers de degré en degré. Et vueilliez sçavoir qu’il
-me semble que, dès ce qu’elles se laissent baisier, elles se mettent en
-la subjection de l’ennemy, qui est trop subtil. Car telle se cuide au
-commencement tenir ferme qu’il desçoipt par telz plaisirs et par telz
-baisiers. Car, ainsi comme l’un boire attrait l’autre, et comme le feu
-se prent de paille en paille et puis se mest au lit et du lit en la
-maison, et puis elle art toute, tout ainsi est-il de maintes amouretes;
-car premièrement ilz demanderont le acoler et puis le baisier, et tout
-plain d’autres folz delis, et de celle ardeur d’amour aucunes foiz
-chéent en plus fol fait, dont mains maulx en sont avenus et maintes fois
-encores adviennent, dont maintes en sont deshonnourées et diffamées. Et
-encores je dy que, se le fait n’y est et aucun les treuve seul à seul
-eulx entrebaisant en bonne foy, si ne puet-elle faillir à estre
-diffamée; car cellui ou celle qui l’aura veu le dira et adjoustera plus
-de mal que de bien, et par ceste raison et plusieurs aultres, qui trop
-seroient longues à toutes les dire, toutes femmes qui telz signes font
-et qui ainsi se laissent baisier à homme à qui elles ne le doivent
-faire, elles mettent leur honneur et leur estat en grant balance d’estre
-diffamées. Si vueil que mes filles se gardent que elles ne baisent
-nullui, se il n’est de leur linaige ou que leur seigneur ou leurs
-propres parens le leur commandent; car en chose faicte par commandement
-n’a nul mal. Et si vous dy, belles filles, que vous ne soyez jà grans
-jouaresses de tables. Car c’est un fait qui trop attrait de folz
-attrais, et en y a aucuns qui se laissent perdre, tout à leur escient et
-de leur gré, certaines fermailles et de petis joyaulx, comme annelés
-d’or et autres choses. Car c’est une chose qui donne voye et attrait
-d’avoir aucune fois blasme. J’ay ouy raconter d’une dame de Banière,
-moult belle, et disoit l’en qu’elle avoit xx. subgiez qui tous
-l’aymoient, et à tous donnoit attrais de semblant d’amour, et si
-gaingnoit souvent à eulx à cellui jeu corssés, draps, pennes de ver,
-perles et grans joyaulx, et en avoit moult de grans prouffis; mais pour
-certain elle ne les pot onques si bien garder que en la fin elle n’en
-feust moult blasmée et diffamée, et mieulx lui vaulsist pour son honneur
-avoir acheté ce qu’elle en avoit eu le denier xij. Si est moult grant
-peril à toute dame et damoiselle et à toute autre femme de user de celle
-vie; car les plus appertes et les plus saiges s’en tiennent sur le
-derrenier pour moquées et diffamées. Et pour ce, belles filles, prenez y
-bon exemple, et ne jouez pas trop envieusement, et n’aiez mie le cuer
-trop ardant de gaingner petites fermailles, et n’i aiez mie trop le
-cuer. Car qui a le cuer trop ardant de prendre dons ne telz fermailles
-gaingnez par tels jeux, maintes en sont deceues, et sont semblables ès
-dons, car l’un vault l’autre, et qui est accoustumière et ardante de
-trop souvent prendre dons ne telles fermailles gaingnez par tels jeux,
-aucunes fois celles qui trop en prennent se mettent en subgicion, et
-maintes fois advient qu’elles s’en trouvent deceues. Si est bon de
-toutes avisier avant le coup.»
-
-
-
-
-De la dame qui esprouve l’ermite.
-
-Chappitre VIxxVe.
-
-
-Belles filles, je vous diray une des derrenières exemples d’une bonne
-dame qui moult fait à louer; il est contenu en la vie des Pères comment
-la femme au prevost d’Acquillée esprouva un hermite par sa bonté. Il fut
-un saint hermite qui bien avoit esté xxv. ans en hermitaige, où il
-mengoit pain gros, herbes et racines, et buvoit eaue et jeunoit et
-estoit de moult sainte vie. Et une fois il commença à dire: «Beau sire
-Dieux, ay-je en cest siècle riens fait dont je doye avoir nulle merite,
-ne fait chose qui te plaise?» Sy lui vint une advision qu’il lui
-sembloit que on lui disoit: «Tu es bien de la mérite au prevost
-d’Acquillée et sa femme.» Lors, quant il ot ouy son advision, il se
-pensa que il yroit en Acquillée et verroit et requerroit des meurs et de
-leur vie, et de quelle merite ilz estoient. Et pour sçavoir se ilz
-avoient nul bien deservy envers Dieu, si se mist à chemin, et, comme
-Dieu le voult, par la grace du saint Esperit, le prevost d’Acquillée et
-sa femme sceurent bien la venue de l’ermite pourquoy il venoit. Si
-advint, comme l’ermite arrivoit vers la ville d’Acquillée, le prevost
-yssoit de la ville à moult grant foyson de gens, et aloit faire justice
-d’un escuier qui avoit occis un autre escuier. Et estoit le prevost sur
-un grant courssier, vestu de draps de soye, fourré de vair et d’ermines,
-moult noblement et richement acesmé. Et, tantost comme le prevost vit
-l’ermite, il le congnut bien, par la volonté de Dieu; si l’appelle à
-costé et lui dist: «Beau preudomme, allez à mon hostel et bailliez cest
-annel à ma femme, et lui dittes qu’elle vous face comme à moy.» Si lui
-demanda l’ermite qui il estoit, et il lui dit qu’il estoit le prevost
-d’Aquillée. Lors l’ermite, qui ainsi le vit noblement et richement
-appareillié, fut moult esbahi et esmerveillié pource qu’il le vit en si
-grant cointise, et qu’il faisoit deffaire un homme et le faisoit pendre.
-Si ne savoit que penser et estoit tout troublé, et lui sembloit qu’il
-n’avoit riens desservy devers Dieu. Et toutes fois il alla à l’ostel du
-prevost, et trouva la dame à qui il bailla l’annel, et lui dist que son
-seigneur lui mandoit qu’elle lui feist comme à lui. La bonne dame le
-receust à grant joye, si fist mettre les tables et le fist seoir delès
-elle et servir de bonnes viandes et de chaudes et de bons vins, et
-l’ermite, qui ne avoit pas apris ne acoustumé à avoir telles viandes,
-toutesfois mengea et bust et en fust bien aise. Et sur le derrenier il
-lui sembla que la dame faisoit despecier les mèz des viandes devant elle
-et mettre ou relief, et mengoit pain gros et boulie et buvoit eaue, et
-si faisoit ainsi. Et, quant vint au soir, la dame le mena en sa chambre,
-qui fut bien parée de couvertures fourrées de vair et de gris et bien
-encourtiné, et lui dist: «Beau preudomme, vous coucherez ou lict de mon
-seigneur et en sa chambre.» Si le cuida refuser, mais elle lui dist que
-si feroit et qu’elle feroit le commandement de son seigneur et qu’il y
-coucheroit. Lors fist venir bons vins et espices, et y trouva bonne
-saveur et beust bien à tant qu’il fut bien yvre et fut joyeulx et
-emparlé; car le vin l’eust tantost deceu, pource qu’il n’avoit mie apris
-à point en boire. Après ce il s’en ala couchier, et, quant il fut
-couchié, la dame se despouilla et se vint couchier avecques lui, et le
-commença à acoler et le taster, et l’ermite, qui bien avoit mengé de
-bonnes viandes et de chaudes, et n’avoit mie oublié à boire, sa chair se
-esleva et s’esmeut, et tant que il vouloit faire la chose à la dame. Et,
-quant la dame vit qu’il le vouloit faire, la dame lui dist: «Doulx amis,
-quant mon seigneur le veult faire, il se va avant laver et baingnier en
-celle cuve d’eaue que vous veez, pour estre plus net.» Lors l’ermite,
-qui n’entendoit fors à sa fole voulenté, saillist dedans la cuve et se
-baingna et lava en l’eaue, qui fut froide comme glace, et fust tantost
-transi de froid, et lors la dame l’appella et il vint tremblant et
-sublant, et lui estoit bien la chaleur passée et la mauvaise voulenté.
-Et lors elle l’abria et puis eschauffa, et tant que la chair arrière lui
-esleva et voult faire son fol delit. Et quant elle vist qu’il feust bien
-entalenté, elle le pria que encores il allast pour amour de elle soy
-baingnier une autre fois pour estre plus net, et cellui, qui encores
-n’avoit point dormy, ains estoit tout chaut du vin et avoit perdue sa
-memoire, saillist du lit et alla arrière soy baingnier. Et lors l’eaue
-froide le transist tout de froit, et lors la dame l’appella, et il vint
-tramblant et daguetant les dents, et lui estoit bien la chaleur passée.
-Et lors la bonne dame si l’abria et couvry très bien et s’en parti et
-laissa reposer très bien l’ermite. Et quant il fut un pou eschauffé il
-s’endormy moult pesantement, et ne se resveilla jusques au matin qu’il
-feust haulte heure, et lui douloit la teste du vin qu’il avoit beu, car
-il n’en avoit point apris à boire. Lors il vint un vielx chappellain à
-son lever, qu’il lui demanda comment il lui estoit. Et, quant il
-s’apperceut que il avoit geu en si noble lit et qu’il lui estoit ainsi
-advenu, il fut moult honteux et moult esmerveillié dont il estoit ainsi
-cheu, et vist bien qu’ilz estoient de plus grant mérite que lui. Lors il
-demanda au chappellain de ceans de l’estre et de la vie du prevost et de
-la dame. Et le chappelain lui dist que ilz vestoient la haire le plus de
-jours et l’estamine, et, quant les bonnes viandes estoient devant eulx,
-ilz les mettoient en relief et en aumosnes et mengeoient le gros pain et
-les viandes de pou de saveur, et buvoient de l’eaue, et jeunoient le
-plus de jours. Lors il demanda pourquoy estoit illec celle cuve d’eaue
-froide delez leur lit, et il respondist qu’elle estoit là mise pour ce
-que, quant la char d’aucun d’eulx s’esmouvoit au delit de la chair, afin
-qu’ils ne cheyssent en pechié de luxure, fors à un jour de la sepmaine,
-cellui d’eulx à qui elle esmouvoit se aloit mettre en celle cuve d’eaue
-froide pour reffraindre leur fol delit. Et, quant l’ermite eut ainsi
-enquis, il se pensa que le prevost, combien qu’il feust moult richement
-arrayé dehors, vestoit la haire ou l’estamine, et en oultre qu’il tenoit
-justice et la faisoit faire devant lui, et aussi comment lui et sa femme
-veoient à leur table les bons morceaux et les bonnes viandes
-delicieuses, et ne les vouloient mengier, ains les donnoient pour Dieu
-et mengoient pain gros et buvoient eaue, et considera que vraiement ilz
-avoient vij. fois plus de merite que lui, qui ne veoit à son hermitaige
-nulle chose dont il lui prist envie, et que c’estoit plus grant
-abstinence et en devoient avoir plus grant merite que lui, et puis se
-pensa comment il ne tint mie en lui qu’il ne feist la folie à la bonne
-dame, et comment elle l’essaia et esprouva. Si ot moult grant deul et
-grant vergoingne, et mauldisoit en son cuer l’eure que oncques il estoit
-parti de son hermitaige, et que, en vérité, il n’estoit pas digne de les
-deschausser, et s’en ala mussant et plourant, et moult honteux, et
-disoit à haulte voix: «Beau sire Dieulx, il n’est plus noble tresor ne
-plus precieuse chose terrienne que la bonne dame qui me essaya et a veu
-ma folie et esprouvé ma faillance; et vrayement, Sire, elle est bien
-digne d’estre nommée et appellée la precieuse marguerite, comme vous le
-deistes, Sire, en la sainte euvangille, que la bonne femme devoit estre
-comparée à la precieuse marguerite. Mais, Sire, ceste bonne dame est une
-de celles pour qui vous le deistes de votre sainte bouche.» Ainsi
-parloit à soy-mesmes le saint hermite et se repentoit moult humblement
-en cryant mercy à Dieu et en louant la bonne dame qui de si bonne vie
-estoit. Et pour ce a cy bon exemple comment noble chose est de bonne
-dame qui bien s’espreuve et qui se puet contenir contre les temptacions
-de l’ennemy et contre la foyblesse de la chetive chair qui tous jours
-frit et desire la folle voulenté en son fol delit, et puis, quant le fol
-delit est eschappé et fait, l’en en ploure et s’en repent l’en; mais
-c’est tart, car l’ennemy, qui cest fait a pourchassié, dès ce qu’il a
-peu faire acomplir la folie et le mauvais délit, il les tient pour ses
-serfs et pour ses subgiez, et les assemble et les lie tant que à painne
-ilz s’en pevent deslier, tant y met grant plaisance par son art, et, de
-tant comme le pechié est plus grant, de tant est la folle temptacion
-greigneur.
-
-
-
-
-Cy parle d’une dame qui estoit riche et avaricieuse.
-
-Chappitre VIxxVIe.
-
-
-Un autre exemple vous diray d’une grant dame qui fust femme à un grant
-baron; celle fust moult long temps vefve, et n’avoit que une fille,
-mariée à un grant seigneur. Sy advint qu’elle fust malade au lit de la
-mort; sy fist faire son lit devant l’uis d’une tour où estoit sa
-chevance et son or, et fist mettre la clef de cette tour scellée en un
-drapel soubz ses reins, et, quant vint que la mort s’aprocha, elle avoit
-tousjours les yeulx devers la porte de celle tour, et quant aucuns y
-aprouchoient, elle levoit la main et monstroit signe que l’en n’y
-aproschat, et s’escrioit et tourmentoit toute que nul n’y habitast vers
-l’uis, et là avoit le plus de son entente, tant comme elle peust faire
-nul signe, et au fort elle trepassa. Si arriva la fille, qui grant dame
-estoit, et demanda aux gens se sa mère avoit point de chevance pour lui
-faire son arroy; ils respondirent qu’ilz ne savoient, fors qu’ilz se
-pensoient bien que, se point en avoit, qu’elle feust en celle tour
-devant son lit. Et comptèrent comment elle ne vouloit souffrir que l’en
-n’y atouchast, et lui distrent comment la clef en estoit scellée soubz
-ses rains. Lors la fille ouvrit la tour et trouva de xxx. à xl. mille,
-tant en or que en argent, que en vaisselle; mais lors fut trouvé en
-linceulx de fil et de laine et en poupées de lin et en merveilleuses
-chose, que tous en estoient esbahis d’en veoir la manière. Adonc sa
-fille se seigna et dist que en bonne foy elle ne cuidoit mie qu’elle
-eust le xxxe de ce qu’elle avoit trouvé, et en estoit moult esbahie, et
-encores disoient qu’elle et son seigneur l’estoient venue veoir, n’avoit
-gaires, et lui avoient requis de leur prester deux cens livres, jusques
-à certain temps, et qu’elle leur avoit juré fort sairement qu’elle
-n’avoit point d’argent, fors sa vaisselle d’argent de chascun jour, et
-pour ce estoit elle moult esmerveillée de trouver ce qu’elle trouvoit.
-Si lui distrent ses gens qui avoient esté avecques elle: «Ma dame, ne
-vous esmerveilliez mie, car nous en sommes plus esmerveilliez encore que
-vous; car, se elle voulsist envoyer un messaige hors, ou aucune chose
-faire, elle empruntoit iij. solz ou iiij, et deist par sa foy qu’elle
-n’avoit point d’argent, et si estoit moult riche et ne vouloit riens
-despendre. Et, quant ses gens mangeoient, elle leur reprouchoit:
-Comment, serez-vous tout huy à table? vous ne faictes que gaster et
-despendre tout le nostre.» Et si vous dy bien que l’en la tenoit moult
-escharse et chiche; et toutes foiz elle laissa tout. Si n’a pas long
-temps que je fus là où elle est enterrée; si demandoit aux frères de
-l’abbaye où elle gisoit et à quoy il tenoit qu’elle n’avoit une tombe ou
-aucune congnoissance d’elle en leur eglise. Et ilz me respondirent que
-oncques, puis que l’enterraige fut fait, amy qu’elle eust n’en fist dire
-ne messe ne matines, ne faire nul bien pour elle neant plus que pour une
-povre femme de villaige, forz que tant seulement à son enterraige, où
-elle ot beau service; mais ce fut tout, car je le vy et y fus. Si a cy
-bon exemple comment l’ennemi est subtil pour decevoir, et comment en
-l’un des vij. pechiez mortelz, où il puet mieulx tempter homme et femme,
-en cellui il met son entente et lie les pecheurs tellement que à painne
-s’en puevent-ils deslier, et se ce n’est par vraye confession, et les
-fait estre serfz au pechié, comme il fist celle grande dame; car il fist
-tant qu’elle fut serve et servante à son or et à son argent, tellement
-qu’elle ne s’en osa bien faire ne autruy, ne pour l’amour du monde, ne
-pour l’onneur. Et pour ce, belles filles, a cy bon exemple que, se il
-advenoit que Dieu vous donnast aucune chose et chevance terrienne,
-departez lui en largement et en faictes bien, pour honneur de vous, à
-vos povres parens et voisins. Et n’attendez pas à le departir comme fist
-celle dame, pour qui oncques puis ne fut chanté ne ballé, ne fait nul
-bien pour elle, comme ouy avez dessus.
-
-
-
-
-D’une dame honnourable.
-
-Chappitre VIxxVIIe.
-
-
-Un autre exemple vous vueil dire au contraire de cestui devant; c’est
-d’une bonne dame qui fut longtemps veufve. Si fut moult de sainte vie,
-et moult honnourable, comme celle qui chascun an tenoit feste à Noel de
-ses voisins, et les envoioit querre près et loin, tant que la salle en
-estoit bien plainne. Et ne fait mie à demander se elle les servoit et
-honnouroit bien, chascun selon soy, et à merveilles portoit grant
-honneur et priveté aux preudes femmes et aux gens qui avoient deservi
-honneur, et là estoient les menestralx et plusieurs instrumens, à qui
-elle faisoit moult grant chières et leur donnoit du sien largement, tant
-qu’ilz l’amoient à grant merveilles, tellement que, quand elle fut
-morte, ilz en firent une chanson de regret d’elle, où il y a au
-reffrain:
-
- Helas! à la Galonnière
- N’avons nous plus bel aler,
- Comme endroit ma dame chière,
- Qui tant nous souloit amer.
-
-Et ainsi la regretoient. Et après ce elle avoit telle coustume que, se
-elle sceut aucune povre gentilfemme qui feust mariée près d’elle, elle
-l’ordonnast et arroiast de joyaulx et de mantel et lui faisoit tant de
-biens qu’elle povoit, et, se elle n’y allast, elle y envoiast de ses
-damoyselles l’arroyer et lui faire honneur, et aloit aux enterremens des
-povres gentilz hommes et gentilz femmes et leur donnoit la cire ou ce
-qui leur faisoit mestier, et puis se revenoit mangier en son hostel, et
-ne souffrist pas que gens qu’elle eust leur fist nul coust. Son
-ordonnance de chascun jour estoit qu’elle se levoit assés matin et avoit
-tousjours deux frères et deux ou iij. chappelains qui lui disoient
-matines à notte et messe à notte, sans les autres messes, et, quant elle
-estoit levée, elle venoit tout droit à sa chappelle, et entroit en son
-oratoire, et là disoit ses heures, tant comme l’en disoit matines et une
-messe. Et après elle se aloit arraier et attourner, et après cela elle
-s’aloit esbattre ès vergiers ou à l’environ son hostel, en disant ses
-heures, puis venoit faire aucunes petites messes dire et la grant messe,
-et puis aloit disner, et, après disner, s’elle sceut aucun malade ou
-femme en gésine, elle les aloit veoir et visiter et leur feist porter de
-sa meilleure viande et du vin, et là où elle ne povoit aler, elle
-tramettoit un varlet tout propre sur un petit cheval, qui aloit veoir
-les malades là où ilz estoient, et leur portoit vin et viandes. Et après
-vespres elle aloit soupper, se elle ne junast, selon le temps et la
-saison, et faisoit au soir venir son maistre d’ostel, et vouloit savoir
-que l’en mengeroit lendemain, et ordonnoit de ses choses qui failloient,
-et vivoit par bonne ordenance, et vouloit que l’en se pourveist de loing
-des choses qui estoient necessaires pour son hostel. Elle faisoit moult
-de abstinences, et entre les autres choses elle vestoit la haire le
-mercredi, le vendredi et le samedi. Comment je le sais, je vous le
-diray. La bonne dame morut en un lieu qu’elle tenoit en douaire, qui
-estoit de monseigneur mon père, et, quant elle fust morte, nous y
-venismes demourer, mes suers et moi, qui estions encore petis. Et fut
-depecié le lit où elle morut; si fut trouvée dedans une haire. Si avoit
-leans une damoiselle moult bonne femme, qui avoit demeuré avecques la
-dame; si prist la haire et la mist en sauf, et nous dist que estoit la
-haire à sa feue dame, et qu’elle la vestoit troix jours de la sepmaine,
-et nous compta la bonne vie et les meurs d’elle, et comment elle se
-levoit chacune nuit iij. fois du moins et s’agenouilloit en la venelle
-de son lit et rendoit graces à Dieu, et prioit pour les mors et faisoit
-moult d’abstinences, et estoit piteable ès povres et moult charitable et
-de moult sainte vie. La bonne dame, qui bien fait à nommer, eut nom
-madame Olive de Belle Ville, et je lui oy dire que son frère tenoit bien
-xviij. mil livres de rente; mais pour ce elle estoit la plus courtoise
-dame et la plus humble que je vy oncques, selon mon avis, et qui moins
-se prisoit et moins estoit envieuse, ne jamais ne voulsist que l’en
-mesdeist de nulz ne ne voulsist oïr parler maulx de nulz, et que l’en
-parlast devant elle, et quant aucuns en parloient, elle les desblasmoit
-et disoit que, si Dieu plaist, ilz se amenderont, et que nulz ne savoit
-qui lui estoit à venir, et que nulz ne devoit juger d’autruy, et que les
-vengences et les jugemens de Dieu estoient moult merveilleux, et ainsi
-reprenoit ceulx qui le mahain et les maux parloient d’autruy, et les
-faisoit taire, sans les esbaïr de ce que elle les reprenoit ainsi. Et
-ainsi doit faire tout bon homme et toute bonne femme à l’exemple de
-ceste. Et saichiez que c’est une noble vertu que non estre envieux ne
-joieux du mal d’autrui recorder, selon Dieu et selon son honneur. Et,
-pour certain, la bonne dame disoit que ceulx qui se ventoient et
-reprouchoient les maulx et les vices d’autruy et qui voulentiers se
-bourdoient de leurs voisins et d’autruy, que Dieux les punissoit de telz
-vices ou eulx ou les prouchains de ceulx, dont ilz avoient puis honte.
-Et ce ay-je souvent veu avenir, comme disoit la bonne dame; car nul n’a
-que faire de jugier ni reprouchier ne enquerre le mal de son voisin ne
-d’autruy. Et toutesfois il me souvient bien de beaucoup de bons dis de
-la bonne dame; si n’avois-je que environ ix. ans quant elle morut. Si
-vous di bien que, se elle eust bonne vie, elle ot bonne fin, si belle
-que ce seroit belle chose à le raconter. Mais long seroit, et dist l’en
-communement que de bonne vie bonne fin, et pour ce est bel exemple de
-faire comme elle fist.
-
-
-
-
-Cy parle des trois enseignemens que Cathon dist à Cathonnet, son filz.
-
-Chappitre VIxxVIIIe.
-
-
-Un autre exemple vous vueil dire comment Cathon, qui fut si saige qu’il
-gouverna toute la cité de Romme, et fist moult d’auctoritez, qui encore
-sont grans memoires de lui, cellui Cathon ot un filz, et, quant il fut
-ou lit de la mort, il appella son filz, qui avoit nom Cathonnet, et lui
-dit: «Beau filz, j’ay vesqu moult longuement, et est tamps que je laisse
-cest monde, lequel est fort à congnoistre et moult merveilleux, et
-toujours empirera, comme je pense. Mais toutesfois, beaux chier filz, je
-aroye moult chier que vostre gouvernement fust bon, à l’amour de Dieu et
-à l’onneur de vous et de tous vos voisins et vos amys. Si vous ay
-baillié par escript moult d’enseignemens qui moult vous pourront
-prouffiter, si vous voulez mettre cuer à les retenir. Et toutesfois me
-suis-je pensé encore de vous en dire trois autres avant ma mort. Si vous
-prie de les bien retenir et les garder.
-
-»_Du premier enseignement._ Le premier des trois enseignemens est que
-vous ne prengniez office de vostre seigneur souverain, en cas que vous
-aurez assez chevance et bonne souffisance. Car qui a son estat bon et
-souffisant, il a toute souffisance, autant selon comme roy et empereur
-peut avoir, et ne doit plus demander à Dieu. Et pour ce ne vous devez
-pas mettre à subjection de perdre par une mauvaise parole ou par un mal
-raport tout ce que vous avez; car, beaux fils, il est des seigneurs par
-le monde de plusieurs manières, comme de hastis et qui croient de
-legier. Et, pour ce, qui a souffisance doit bien doubter de soy mettre
-en nul peril de avanturer son estat et honneur pour servir gens de
-legière voulenté.
-
-»_Le second enseignement._ Le second enseignement est que vous ne
-respitez homme qui a mort desservie, et par espacial qui est coustumier
-de faire mal; car ou mal qu’il feroit après vous seriez participant et
-en tous les maulx qu’il feroit, et à bon droit.
-
-»_Encore de Cathonnet._ Le tiers enseignement est que vous essaiez
-vostre femme, pour savoir se elle saura bien celler et garder vostre
-secret qui touchera l’onneur de vostre personne; car il en est de moult
-saiges et de bonnes qui scevent bien celer et qui donnent de bons
-advisemens, et si en est de telles qui ne se pourroient tenir de dire
-tout ce que l’en leur dit, aussi bien contre elles comme pour elles.» Et
-ainsi le saige Cathon bailla ces trois enseignemens à son filz au lit de
-la mort. Si advint que le preudomme morut, et son filz demeura, qui
-estoit tenu pour saige, et tant que l’empereur de Romme lui bailla son
-filz à le garder et à l’apprendre et endoctriner. Et après cela, il lui
-fist parler d’estre avec lui et de gouverner les grans faiz de Romme et
-lui fist promettre de grans prouffis, et tant que, pour la convoitise
-des grans prouffiz, il se consentist à prendre l’office et s’en charga,
-et lui fist convoictise oublier l’enseignement de son père. Et quant il
-fut en cellui office et il chevauchoit par la maistre rue de Rome à
-grant compaignie de gens qui le suivoient, si encontra un larron que
-l’on menoit pendre, qui estoit moult bel juenne homme. Si avoit un de sa
-compaignie qui lui va dire: «Sire, pour la nouvelleté de vostre office,
-vous povez bien respiter cest homme que l’on va deffaire.» Si dist qu’il
-disoit voir; et, sans demander ne enquerre du fait, il le respita et le
-fist delier et l’en envoier, pour essaucier la nouveaulté de son office.
-Si fut bien hastiz et ne lui souvint pas à l’eure du commandement que
-son père luy avoit fait.
-
-_De ce mesmes._ Et quant vint la nuit, qu’il eut dormy le premier somme,
-si avoit veu moult d’avisions sur cette matière, et tant qu’il lui va
-souvenir qu’il avoit enfraint deux des commandemens de son père, et
-qu’il ne failloit plus que le tiers. Si fut moult pensis, et toutesfois
-il dit à soy mesmes qu’il essaieroit ce tiers, c’est-à-dire que il
-essayeroit de sa femme si elle le sauroit bien celler d’un grant conseil
-si il le disoit à elle. Si attendi que sa femme s’esveilla, et lors il
-lui dist: «M’amie, je vous deisse un très grant conseil qu’il touche ma
-personne, si je cuidasse que vous le tenissiez secret, et que vous ne le
-deissiez à riens qu’il soit.»--«Ha, mon seigneur», dist-elle, «par ma
-bonne foy, je ameroye mieulx à estre morte que vous descouvrir de
-conseil que vous me deissiez.»--«Ha, m’amie», dist-il, «dont le vous
-diray-je; car je ne vous sauroie riens celler. Il est ainsi que devant
-hier, si comme j’aloie en nostre hostel, le filz de l’empereur, que nous
-avions en garde, me fist courroucié et me dist mon desplaisir. Si avoie
-bien beu et estoie courroucié d’autre chose; si me marry tant avecques
-lui que je l’occis. Et encore fis-je plus fort, car je arrachay le cuer
-de son ventre, et le fis confire en bonne dragée et l’envoyay à
-l’empereur son père et à sa mère, lequel ilz ont mengié, et ainsi me
-suis-je vengié de lui. Mais je sçay bien que c’est moult mal faict et
-m’en repens; mais c’est à tart. Je vous prie de bien celler ce conseil,
-car je ne le diroie à nul du monde que à vous.» Et celle commença à
-souspirer et à jurer que, puis que l’advanture estoit ainsi advenue, que
-jamais ne le diroit. Si se passa ainsi la nuit, et, quant vint qu’il fut
-jour, celle envoya querre une damoiselle qui demouroit en la ville, qui
-à merveilles estoit s’amie et sa privée, et à qui elle disoit tous ses
-grans conseilz. Et quant elle fut venue, elle commença à souspirer et à
-gemir, et l’autre lui demanda: «Ma dame, que avez-vous? Vous avez aucune
-grant tristesse en vostre cuer.»--«Vrayement, m’amie, je l’ay moult
-grant; mais je ne l’ose dire à nul, car je vouldroie mieulx estre morte
-que il feust sceu.»--«Ha, ma dame», dit-elle, «par sa foy, celle seroit
-bien hors du sens qui descouvreroit un tel conseil, se vous le disiez.
-Et, quant est de moy, se vous le m’aviez dist, je me laisseroie avant
-les dens traire que le dire.»--«Voire», dist la femme Cathonnet, «le
-vous pourroie-je dire et moy fier en vous?»--«Ouil, par ma bonne foy»,
-dist-elle; et l’autre en prist la foy et le serement, et au fort elle
-descouvry tout, comment son seigneur avoit occis le filz de l’empereur,
-et envoyé le cuer en espices au père et à la mère, qui l’avoient mengié.
-Et l’autre se seigna et fist la merveilleuse, et dist qu’elle le
-celeroit moult bien. Mais il luy fut moult tard de le dire, et tant que,
-quant elle fut departie de liens, elle ala tout droit à la court de
-l’empereur, et vint à l’emperière, et s’agenouilla pour faire le
-bienvenant, et lui dist: «Ma dame, je vueil parler à vous secretement
-d’un grant conseil.»--Et lors l’emperière fist ruser ses femmes de sa
-chambre. Lors celle lui va dire: «Ma dame, le grant amour que j’ay à
-vous et le grant bien que vous m’avez fait et que j’espère que vous me
-faciez encore me fait à vous venir dire un grant conseil, lequel si ne
-diroie à nulluy fors à vostre personne, car je ne pourroye souffrir
-vostre deshonneur pour riens.
-
-»_De ce mesmes._ Ma dame, il est ainsi que vous et monseigneur
-l’empereur amez plus Cathonnet que nul, et bien y appert, car vous
-l’avez fait tout gouverneur de la cité de Romme, et encores, pour lui
-monstrer plus grant amour, vous lui aviez baillié à gouverner vostre
-filz. Si vous en a fait telle compaignie qu’il l’a occis et en a
-arrachié le cuer de son ventre et le vous a fait mengier en
-espices.»--«Qu’est-ce que vous dictes?» dist l’emperière. «Ma dame, par
-ma foy, je vous dy voir pour certain; car je le sçay si bien comme de la
-bouche de sa femme propre, qui le m’a dit en grant conseil, et en est la
-bonne dame moult à malaise de cuer, comme celle que j’en ay oy plourer.»
-Et, quant l’emperière l’entendy ainsi, à certes sy s’escria à haulte
-voix: «Las! lasse!» et commença à faire si grant dueil que c’estoit
-merveilles à veoir, et tant que les nouvelles en vindrent à l’empereur
-comment l’emperière faisoit si grant dueil. Lors il fut moult esbahis et
-vint là, et lui demanda pourquoy elle faisoit tel dueil; et celle à
-paine lui povoit respondre, et au fort elle lui compta tout ce que la
-damoiselle lui avoit dit de leur enffant. Et quant l’empereur oït les
-nouvelles qu’ilz avoient mengié le cuer de leur enffant, si fut moult
-doulant et courroucié, ne fait mie demander comment, et erraument
-commanda que Cathonnet fut pendu haultement devant tous et qu’il n’y
-eust point de faulte. Lors ses gens le alèrent querir et lui distrent le
-commandement de leur seigneur, et que c’estoit pour son filz qu’il avoit
-occis. Si va dire Cathonnet: «Seigneurs, il n’est pas mestier que tout
-ce que l’en dit soit vray. Vous me mettrez en prison et direz qu’il est
-trop tart et que demain, quant le ban sera fait devant le pueple, sera
-mieulx faite la justice.» Si l’amoyent moult toutes manières de gens, et
-le firent ainsi comme il le requist, et fut dist à l’empereur que ce
-seroit plus grant solempnité et le mieulx d’en faire justice landemain,
-et qu’il estoit trop tart, et l’empereur l’ottroia, qui grant dueil
-demenoit de son filz. Et toutesfois, comme l’en menoit Cathonnet en la
-chartre, il appela un de ses escuiers et lui dist: «Va-t’en à tel
-baron», et lui nomma, «et lui dis comment l’empereur cuide que j’aye
-occis son filz, et que je lui mande que demain, dedans heure de prime,
-il amaine cy l’enffant, ou autrement je serois en grant peril de mort
-villaine.» Cellui escuier s’en parti et chevaucha à nuitée, et, entour
-mienuit, il arriva en l’ostel du baron à qui Cathonnet avoit baillé
-l’enffant en garde, comme à son grant amy et voisin, lequel baron estoit
-preud’omme et saige, et à merveilles s’entr’amoient. Et, quant l’escuier
-arriva, il hucha à haulte voix, et tant fist qu’il vint au lit du baron
-à qui Cathonnet avoit baillé le filz de l’empereur, et lui compta le
-fait, comment l’en avoit donné à entendre à l’empereur que Cathonnet
-avoit occis son fils, et tellement qu’il en estoit mis en prison, et le
-devoit-on landemain pandre. Quant cellui baron l’entendit, si fut moult
-esmerveilliez de ceste adventure, et lors il se leva courant, et fist
-arroier ses gens, et vint au lit du filz de l’empereur, et lui compta
-celle merveille. Et, quant l’enffant l’entendit, il ne fait pas à
-demander se il en ot grant dueil, comme cellui qui se hasta de lever et
-fist esveiller tous les autres, car à merveilles amoit son bon maistre
-Cathonnet. Si vous laisse à parler de l’enffant de l’empereur et du
-baron, et reviens à Cathonnet, qui estoit prisonnier.
-
-_Comment Cathonnet fu prisonnier._ Cathonnet estoit à merveilles amé à
-Romme de toutes manières de gens, comme cellui qui estoit saige, doulx,
-humble et courtoys. Si dist au matin à un sien grant amy que à
-l’avanture il feist secretement cachier les pendars de la ville jusques
-à heure de tierce, et l’autre le fist ainsi et eut son gré jusque à
-ceste heure. Si fut environ prime amené au gibet Cathonnet avec toute la
-commune gent de Romme. Et là ot moult plouré de toutes gens qui là
-estoient, et encores l’eust-il plus esté; mais ils cuiderent qu’il eust
-commis le fait dont il estoit accusé. Mais de cela ilz se donnoient
-grans merveilles et disoient: «Comment a esté si saige homme tempté de
-l’ennemy comme d’avoir fait si grant cruaulté d’avoir occis le filz de
-l’empereur et leur en avoir fait mangier le cuer? Comment puet-ce
-estre?» Si y en avoit grans paroles entr’eulx, dont les uns le creoient
-et les autres ne le povoient croire. Et toutesfois il fust mené au
-gibet, et demandoit l’en où estoit le pendart, et le fist l’en huchier
-partout et nul ne respondoit, dont il advint grant merveille; car cellui
-lequel Cathonnet avoit respité de mort et sauvé la vie quant l’en le
-menoit pendre saillist avant et dist: «Seigneur, le fait qu’il a fait
-est villain, et, pour honneur de l’empereur, je m’offre à faire
-l’office, s’il n’y a autre qui le face.» Et chascun si le regarda, et
-distrent: «N’est-ce pas cellui que Cathonnet respita de mort?»--«Par
-foy», dirent-ils, «c’est cellui sans autre.» Si se commencièrent tous à
-seigner et distrent: «Vraiement, cellui est bien fol à droit qui respite
-larron de mort.» Et Cathonnet le regarde et lui dist: «Tu es bien
-appert; il te souvient pou du temps passé; mais ainsi est des merveilles
-du monde.» En entretant ils regardèrent une grant pouldre de chevaulx et
-ouirent grans cris qui crioient à haulte voix: «Ne occiez pas le
-preudhomme.» Et ils regardèrent chevaulx venir courans, et virent le
-filz de l’empereur qui venoit sur un coursier, si tost comme il pouvoit,
-en disant: «Ne touchiez à mon maistre Cathonnet, car je suis tout vif.»
-Lors furent tous esmerveilliez de ceste chose, et l’enffant descendy du
-cheval et va deslier son maistre, et le baisier en plourant moult
-doulcement et en disant: «Ha, mon doulx amy et maistre, qui vous a ce
-pourchacié, ne si grant mençonge trouvée, et comment a monseigneur mon
-père si legièrement creu?» Et en disant cela, il le rebaisa et acola, et
-le peuple, qui estoit esmerveillé, voiant la pitié et la bonne nature de
-l’enffant plourant tendrement, de la grant joye et de pitié qu’ils
-avoient ilz mercioient Dieu grandement de celle delivrance, et estoient
-tous esbahis de celle merveille. Et toutesfois l’enffant fit monter
-Cathonnet sur un cheval et l’emmena au long des rues de Romme par les
-resnes du cheval jusques au palais de l’empereur. Et quant l’empereur et
-sa femme oyrent la nouvelle de leur enfant, ilz saillirent encontre, lui
-faisant grant joye. Et quant ilz virent leur enffant qui amenoit
-Cathonnet par la resne du cheval et tout le pueple, si furent moult
-esmerveilliez de cette adventure, et si se tenoient moult honteux devers
-Cathonnet, et vindrent à lui et le accolèrent et baisèrent, et lui
-firent la plus grant feste, la plus grant joye et le plus grant honneur
-qu’ilz peurent, et se excusèrent devers lui de cellui fait, et leur fils
-leur dit: «Ha, mon seigneur, comment vouliez-vous faire si hastive
-justice sans avoir avant bien enquis du donneur à entendre? Car hauts
-homs comme vous en seroit plus tost blasmé que un autre; car, se vous
-l’eussiez fait destruire sans cause, regardez quel domaige et quelle
-pitié, et certes je n’eusse jamais eu joye au cuer; car, se je sçay nul
-bien, c’est par lui.» Et l’empereur lui respondist: «Beaux fils,
-c’estoit mal fait à nous, et y avons eu grant honte et grant vice. Mais
-l’amour que nous avions à toy, en esperance que tu vailles et que tu
-faces aucun grant bien, nous tolist toute rayson et nous troubla le
-sens.» Adonc Cathonnet parla devant tous en disant ainsi: «Sire, ne vous
-esmerveilliez pas de ceste chose, car je vous diray comment il est
-avenu. Il est vray que j’ay eu le plus saige homme à père, comme l’en
-disoit, qui feust en son temps en cest païs. Si me monstra moult de bons
-enseignemens, se j’eusse esté saige à les retenir. Et toutesfois, quant
-il fut au lit de la mort, il me hucha, comme cellui qui grant desir
-avoit que je eusse aucun bien. Sy me pria de retenir iij. enseignemens
-entre les autres. Et pour ce, je les vueil recorder pour estre
-exemplaire ou temps à venir, comme cellui à qui ilz sont avenus et qui a
-fait le contraire.
-
-Le premier enseignement que il me dist, fut que, se Dieux me donnoit
-bonne chevance, que j’en devoie Dieu mercier et avoir en moy
-souffisance, et que je ne devoye convoittier ne demander plus à Dieu et
-au monde, et, pour ce que j’avoie souffisance, que je ne me misse en
-nulle manière en subjection d’avoir office de mon souverain seigneur,
-par espoir de convoitise de m’y mettre pour avoir des biens plus, car
-aucun envieulx ou aucun faulx rappors me feroient perdre moy et le mien.
-Car grant chose est de grant seigneur qui est de legière et hastive
-voulenté; car aucunes fois aucuns ne enquièrent pas les veritez des
-choses données à entendre, et pour ce font moult d’estrange et de
-hastifz commandement, et pour ce en avez tous veu cest exemple qui m’a
-deu estre si grief et si villain. Car si j’eusse creu le conseil de mon
-père, je n’eusse mie esté ou party où j’ai esté. Car, Dieux mercis,
-j’avoye des biens terriens assez et trop plus que je n’avoye deservy
-envers Dieu, et me povoie bien deporter de prendre office. Le secont
-enseignement fut que je ne rachetasse point homme qui eust mort
-desservie, et par especial larron ne homicide qui autre fois en a ouvré,
-et que, si je le faisoie, je seroye participant en tous les maulx que il
-feroit dès là en avant, et que jamais ne me aimeroit. Et cellui
-commandement je l’ay enfraint comme de cellui qui aujourd’huy s’est
-offert de moy pendre, lequel j’avoie respité de mort; si m’a offert
-petit guerdon, et toutefois vous en avez veu l’exemple. Le tiers
-enseignement estoit que je essaiasse ma femme avant que lui dire ne
-descouvrir nul grant conseil, car il y avoit trop de peril. Car il en
-est assez qui scevent trop bien celler et en qui l’en trouve de bons
-conseils et de bons confors, et en est d’autres qui ne sauroient riens
-celler. Je pensay l’autre nuit en mon lit que j’avoie enfraint deux des
-enseignemens de mon père, et que je essayeroye le tiers. Si esveillay ma
-femme et lui dis pour la essayer que j’avoie occis le fils de l’empereur
-et donné en espices le cuer à l’empereur et à l’emperière, et que, sur
-l’amour qu’elle avoit à moy et sur quanques elle povoit envers moy
-meffaire, qu’elle le celast si bien que jamais n’en feust riens sceu. Si
-ay bien esprouvé comment elle m’a bien celé, comment chascun puet bien
-veoir. Mais je ne m’en donne pas trop grant merveille, car ce n’est pas
-nouvelle chose que femme saiche bien tousjours celler les choses que
-l’en lui dit. Car il en est de plusieurs manières, comme nature leur
-apporte, et en est d’unes, et d’autres de bien saiges et de soubtil
-engin, et que jamais ne descouvreroient le conseil de leurs seigneurs et
-des autres aussy.
-
-_Encore parle Cathonnet._ «Si avez ouy comment il m’en est prins, et que
-je n’ay autrement creu le conseil de mon père, qui tant fust saige
-homme, si ce m’en est deu moult mal prendre.» Et toutes foys il dist à
-l’empereur: «Sire, je me descharge de vostre office.» Si en fut
-deschargié à grant peine, et toutes fois fust-il retenu à estre maistre
-du conseil de Romme, et especialement des grans fais. Et lui fist
-l’empereur grans prouffis et lui donna de grans dons et l’ayma moult
-instans, et regna bien et moult saintement en l’amour de Dieu et du
-pueple.
-
-Et pour ce, mes belles filles, a cy bon exemple comment vous devez
-celler les conseils de voz seigneurs et ne les dire à nully de monde,
-car par maintes fois il en advient moult de mal, telles fois que l’en ne
-s’en donne garde. Car à bien celler, et par especial ce que l’en
-deffault, ne puet venir se bien non. Et aussy comme la sayette part de
-l’arc cordé, et, quand elle est partie, il convient qu’elle preingne son
-bruit, ne jamais ne reviendra à la corde jusques à tant qu’elle ait féru
-quelle chose que ce soit, tout aussi est-il de la parole qui ist de la
-bouche, car puis qu’elle en est yssue elle n’y puet rentrer qu’elle ne
-soyt ouye et entendue, soit bien, soit mal. Et pour ce est-ce belle
-chose, si comme le sage Salemon dit, que l’on doit penser deux fois ou
-trois la chose avant que la dire, et penser à quelle fin elle pourroit
-tourner, et ainsi le doivent faire toutes saiges femmes. Car trop de
-maulx en ont esté fais et engendrez, de descouvrir conseil et choses qui
-ont esté dictes en conseil. Sy vous pry, belles filles, qu’il vous
-vueille souvenir de cest exemple, car tout bien et tout honneur vous en
-puet venir, et si est une vertu qui eschiève moult de haynes et de
-maulx. Car je sçais et cognois plusieurs qui ont moult perdu et ont
-souffert moult de mal et de très grans haynes pour trop legierement
-parler d’autruy et pour recorder les maulx qu’ils oyent dire d’autruy,
-dont ilz n’ont que faire. Car nul ne scet que luy est à venir, Et cellui
-et celles sont saiges de sens naturel qui ne sont mie nouveliers, c’est
-à dire qui se gardent de recorder la faulte ne le mespris d’autrui. Car
-Dieux aime celui qui desblasme ceux que l’on blasme, soit à tort, soit à
-droit, car à taire le mal d’autrui ne puet venir que tout bien, si comme
-il est contenu ou livre des saiges, et aussi en une evangille.
-
-
-Cy fine le Livre du Chevalier de La Tour.
-
-_Deo gratias._
-
-
-
-
-NOTES ET VARIANTES[106].
-
- [106] L. signifie le manuscrit de Londres; P. 1, P. 2, les mss. de
- Paris, 7403 et 7073.
-
-
-Pag. 2, lig. 20. Ce qu’il faut entendre par cette reine Prines ou Prives
-de Hongrie et par son livre me paroît fort douteux. Legrand d’Aussy
-propose d’y voir «Elisabeth de Bosnie, femme de Louis Ier, surnommé le
-Grand, et mère de trois filles, dont Catherine, l’aînée, fut accordée en
-1374 à Louis de France, comte de Valois»; mais il n’a pas vu que son
-explication étoit inadmissible dès le point de départ, puisqu’il est
-certain que le livre de notre auteur n’est pas postérieur à 1372, date
-antérieure à cet accord. A prendre une reine contemporaine, il vaudroit
-mieux y voir Jeanne de Bohême, première femme du roi de France Jean II,
-dont il est question dans le commencement de Saintré, et qui mourut en
-1349, avant l’avènement de son mari à la couronne. Mais il est plus
-juste de croire que, jusqu’à nouvel ordre, l’allusion de ce passage
-reste inexpliquée.
-
-Pag. 13, lig. 5, _demenoient_: L., espinoient; P. 2, espigoient.
-
-Pag. 22, lig. 9, _felons_: L., foulons.--Lig. 16, _esprevier sauvaige_:
-L., ramage; P. 1, ramaige; P. 2, privage.--Lig. 25, _Messire Pierre de
-Craon_: P. 1, messire de Craon; P. 2, monseigneur de Craon.
-
-Le prénom de Pierre, qui se trouve dans le seul ms. de L., montre qu’il
-s’agit de Pierre de Craon, seigneur de la Suse, de Chantoce, de Briolé
-et d’Ingrande, 3e fils d’Amaury 3e du nom, mort le 15 septembre 1376.
-Cf. P. Anselme, VIII, 573, c.
-
-Pag. 24, lig. 8, vertiller, et plus loin l’adjectif, viennent de
-_vertere_, tourner.
-
-Pag. 29, lig. 20: P. 1 est le seul ms. qui ait le mot de _pucelles_.
-
-Pag. 35, lig. 8, _faisoit garder une anguille en un vaissel_: P. 2 a le
-terme technique: en un bouteron.
-
-Pag. 37, lig. 14, _Dame de Languillier_: P. 2, Langallier. Voyez sur ce
-nom l’introduction, p. xi-xij. Il est remarquable que, dans la 37e
-nouvelle de son Heptaméron, Marguerite de Navarre raconte précisément le
-même fait, sans nom et comme une chose contemporaine, et en mettant
-aussi la scène dans l’Anjou.
-
-Pag. 40, lig. 16, _anvieusement_: P. 1, ataineusement.
-
-Pag, 41, lig. 8, _homme de Dieu_: P. 2, homme de bien.
-
-Pag. 42, lig. 29, _saul sur table_: P. 1, sal sur table.
-
-Pag. 44, lig. 17-19. Cette phrase manque à L. et à P. 1.
-
-Pag. 46, lig. 15: Ce Beaumanoir, «le père de cestuicy qui de present
-est», a été bien désigné par M. Paris (V, 30) comme étant Jean III,
-chevalier, maréchal de Bretagne, celui qui combattit avec les trente
-Bretons. Il eut deux femmes: Tiphaine de Chemillé en Anjou, celle sans
-doute dont il s’agit ici, et Marguerite de Rohan. Celui «qui est de
-present» est Jean IV, mort en 1385, et mari de la fille de Duguesclin.
-Cf. P. Anselme, VII, 380-1.
-
-Pag. 47, lig. 14. Par _gens des compaignes_ il faut peut-être entendre
-les grandes compagnies.--Lig. 20, _la princesse et autres dames
-d’Angleterre_: «sans doute la princesse de Galles, Jeanne de Kent, femme
-du Prince Noir.» P. Paris, V, 81.
-
-Pag. 50, lig. 3. Jean de Clermont, seigneur de Chantilly, maréchal de
-France, et tué à la bataille de Poitiers. (Anselme, VI, 750-1.)--Lig.
-14, _beau maintieng_: P. 1 et P. 2, bien mentir.
-
-Pag. 51, lig. 19. Il ne s’agit pas ici du fameux Jean le Maingre de
-Boucicaut, maréchal de France et gouverneur de Gennes, qui naquit à
-Tours en 1368, mais de son père, qui mourut le 15 mars 1367 à Dijon, où
-il avoit été envoyé vers le duc de Bourgogne par Charles V. Cf. Anselme,
-VI, 753-4.
-
-Pag. 54, chap. 24. L’aventure et la réponse du chevalier sont les mêmes
-que celle qu’on prête au poète Jean de Meung.
-
-Pag. 55, lig. 17, _son seigneur lui donnoit grans eslargissemens_: L.,
-grans helles (P. 1 et 2, elles) et eslargissement.
-
-Pag. 57, lig. 2. Malgré la bizarrerie du fait, _couchast_ est bien la
-leçon des deux bons ms., et il ne me paroît pas aussi impossible de
-l’expliquer que l’ont trouvé quelques personnes. Il est possible de
-penser que, dans une circonstance ou de fête ou de guerre, la dame, pour
-donner à coucher au sire de Craon, ait eu à lui donner un asile dans son
-lit, ce qui se seroit d’autant mieux su qu’elle ne s’en seroit pas
-cachée. Je ne vois pas l’avantage qu’il y auroit à lire: _je ne dis pas
-qu’il ne me touchat en mon lit_; car là il y auroit déjà complaisance et
-bonne volonté.
-
-Pag. 58, lig. 14, _sa damoyselle_: L. et P. 2, chamberière.
-
-Pag. 59, lig. 15, _gens d’estat_: L. et P. 1, gens dehors d’estat.--Lig.
-16, _regars_: P. 1, regrez.
-
-Pag. 64, lig. 19, _espinguer_: P. 1, pignier; P. 2, eingnier.
-
-Pag. 65, lig. 18, _esloingner_: P. 2, alanguir.--Lig. 20, _la masière_:
-P. 2, le mur.
-
-Pag. 66, lig. 2, _ne le per omnia_: P. 2, ne la préfasse.--Lig. 16,
-_paroissiens_: P. 2, prouchains.--Lig. 17, _personne_: L., le
-curé.--Lig. 25, _au chapelain_: P. 1 et 2, à la personne.
-
-Pag. 68, lig. 20, _matz_: P. 2, morts.--Lig. 29, _sur son peril_: P. 2,
-sans pais.
-
-Pag. 69, lig. 19, _vostre personne_: P. 2, prestre. Quoique dans tout ce
-chapitre _personne_ soit toujours le prêtre, je ne crois pas qu’il
-faille y voir un sens analogue à celui de l’anglais _parson_; cela veut
-dire l’homme qui est au Seigneur, et par suite seulement le prêtre qui
-est au Seigneur.
-
-Pag. 70, lig. 18, _à rebours_: P. 2, au bort.
-
-Pag. 71, lig. 8, _de corps_: L. et P. 1, de cuer.
-
-Pag. 73, lig. 26, _au bon de la messe_: P. 2, au bout.
-
-Pag. 75, lig. 5, _souspir_: P. 1, effroy.
-
-Pag. 78, lig. 4, _haschie_: L., douleur.
-
-Pag. 79, lig. 22, _l’eglise de Nostre-Dame de Beaulieu_ peut être à
-Beaulieu près Loches, ou plutôt à Beaulieu près du Mans. (Cf.
-Sainte-Marthe, _Gallia christiana_, IV, 149 et 154.)
-
-Pag. 80, lig. 3. Les mots «à une vigilles» manquent au ms. de L.--Lig.
-4, _sergent de Cande en la mer_: L., sergent de Cande; P. 1, sergent de
-garde en l’année.
-
-Pag. 81, lig. 3. Chievrefaye, abbaye de Poitou.--Lig. 6, _Pigière_: L.,
-Pigerée; P. 2, Pigère.--Lig. 22. Pour comprendre la réflexion du
-chevalier, que dans l’église il ne faut pas «s’entreregarder par amour,
-fors par amour de mariage», il faut se rappeler que, depuis les temps
-barbares, l’église servoit de refuge dans les guerres; et, comme on y
-vivoit comme dans une maison, l’église avoit accordé aux gens mariés une
-permission qui auroit été trop enfreinte si elle eût été refusée.
-
-Pag. 92, lig. 13, _comme les poisons et le venin_: L., poissons; P. 2,
-prisons.
-
-Pag. 93, lig. 21. Après _les mauvais laissa_, P. 2 ajoute: «et encore y
-sont.»
-
-Pag. 94, lig. 14, _angels_: L. et P. 2, angles.
-
-Pag. 96, lig. 23, _pollicent_: L. et P. 2, polissent.
-
-Pag. 97, lig. 6, _où l’en muce_: L., où l’en le cuite.--Lig. 9, _se muce
-et reboute_: L., se cuite et repout.
-
-Pag. 98, lig. 11, _au temps de Noë_: L. et P. 2, Noël. Noë et Noël se
-sont prononcés de la même façon; qu’on se rappelle le refrain des Noëls:
-
- Chantons tous Noë, Noë.
-
-Lig. 19, _coudées_: P. 1, coûtes; P. 2, cordes.--Lig. 20, _perillié_: P.
-2, par Helye. Nous pourrions citer souvent du ms. P. 2 des fautes aussi
-grossières, mais il suffit d’en indiquer la nature par quelques
-exemples.
-
-Pag. 99, lig. 2. La phrase feroit penser qu’il s’agit de la braguette;
-mais elle n’étoit pas encore en usage.--Lig. 23, _enamourer_: P. 2,
-amoureuser.
-
-Pag. 101, lig. 8, _ratissèrent à cousteaulx_: L., esrachirent de
-cousteaulx. Cette histoire est la 16e de la _Disciplina clericalis_ et
-du Castoiement en vers françois.--Lig. 32, lisez: mais nulle ne voit en
-sa folie sens. L. unit à tort la première phrase du chapitre suivant en
-disant: nulle ne voit en sa folie fors celle, etc. Ces non-sens ne se
-rencontrent pour ainsi dire jamais dans ce ms.
-
-Pag. 102, lig. 24, _jolie_: P. 1, jolive.
-
-Pag. 103, lig. 23, _en cest an qui est l’an mil trois cens lxxij_: L.,
-en cest an de l’an mil, etc.; P. 2, l’an mil iij.c iiijxx et xij. Ce
-qui, de la grâce du copiste, feroit croire que le chevalier de la
-Tour-Landry auroit été vingt ans à travailler à son livre!--Lig. 25. La
-fête de Sainte-Marguerite est le 20 juillet.
-
-Pag. 104, lig. 4, _ne l’atour plaisant_: L., mais l’atour lui plaisoit;
-P. 2, et l’estour lui plaisoit bien.--Lig. 7, _la venoient veoir comme
-petis enfans_: P. 1 et 2, comme les petis oyseaulx.
-
-Pag. 105. Cette scène du pèsement de l’âme et de ses bonnes actions dans
-un plateau de la balance, pendant que l’autre plateau est chargé du
-diable, des méchantes actions, et surtout des belles robes, auroit été
-bonne à citer dans le très excellent et très complet travail sur la
-Psychostasie publié par M. Maury dans la _Revue archéologique_.
-
-Pag. 106, lig. 2, _fourrées de vair et de gris et letticées de
-hermines_: L., et de letisses et de hermines.--Lig. 3, _que longues, que
-courtes, que cotes hardies_: L., que longues, que corsès, etc.--Lig. 12,
-_cottes_: P. 2, robes.--Lig. 14, _du forfait de ses robes_: Lisez «du
-surfait», donné par L.--Lig. 19, _de nuies et de maulvaises parolles_:
-P. 2, de menues, etc.
-
-Pag. 107, lig. 21, _commis ce delit_: L. et P. 2, fait le fait.
-
-Pag. 109, lig. 14, _griffes_: L., graffes; P. 2, gaffes; ce seroit alors
-une perche garnie d’un croc.--Lig. 23, _arrachié son peil_: L., muchié
-ses pertuis; P. 1, arrachiez ses peulz.
-
-Pag. 110, lig. 5, _maschier_: P. 2, deffouler.
-
-Pag. 111, lig. 5, _foible_: P. 2, flebe, plaintive, de _flebilis_.--Lig.
-15, _meccredy_: L., mardi; P. 2, samedy.
-
-Pag. 112, lig. 22, _Nostre-Dame-de-Rochemadour_, dans le Quercy, près de
-Cahors. Sur ce pèlerinage fameux, voyez le livre du père Odo de Gissey,
-imprimé pour la première fois en 1631, et celui tout récent de l’abbé
-Caillau, chanoine du Mans, intitulé _Histoire critique et religieuse de
-Notre-Dame de Roc-Amadour_, Paris, Leclère, 1834, in-8º. Odo de Gissey
-dit tenir les anciens miracles qu’il raconte d’un ouvrage latin
-manuscrit d’Hugues de Farsit, et M. Caillau, n’ayant pu le retrouver,
-n’a plus pour auteur que le résumé d’Odo de Gissey. Je crois avoir
-retrouvé l’ouvrage de Hugues de Farsit: car dans un ms. de la
-Bibliothèque impériale se trouve, entre autres choses, et notamment, un
-poème françois en quatrains monorimes, sur le miracle de Théophile, un
-ouvrage latin sur les miracles de Notre-Dame de Roc-Amadour. Le ms. est
-du 13e siècle, et excellent; il seroit très curieux, tout à fait en
-dehors du point de vue miraculeux, mais comme document d’histoire et de
-géographie, de publier, avec les notes historiques nécessaires, ces
-récits pleins de noms de personnes et de lieux, et de détails sur les
-anciennes mœurs.
-
-Pag. 113, lig. 20, _Sainct Martin de Verto_: P. 1, Vertus; P. 2, Verto.
-
-Voir, sur Martin de Verto, sa vie dans _Annales sanctorum ordinis sancti
-Benedicti_, sœcul. I, une première vie, 375-8, et une seconde plus
-complète, p. 681-92. Dans celle-ci, ce qui se rapporte à la ville
-d’Herbanges (dans la vie de l’anonyme latin _Herbadilla_) occupe les
-paragraphes 5 à 11. Dans la prose pour la fête de ce saint, qui se
-célébroit le 24 octobre, on n’a pas manqué de rappeler ce fait:
-
- Dum non credit, casum dedit
- Herbadilla funditus.
-
-Le récit vient d’autant mieux dans l’histoire de la femme de Loth, que,
-dans la légende, la femme de l’hôte de Saint-Martin fut de même changée
-en pierre.
-
---Ligne 21, _Herbanges_...: L., Arbanges; P. 2, Berbanges.
-
-Pag. 116, lig. 11, _en espie_: P. 2, esgart.--Lig. 26, _avez esté cause
-de ma tristesse_: P. 1, ma traîtresse; P. 2, maquerelle.
-
-Pag. 118, lig. 16, _pervers_: P. 1, punais.--Lig. 26, _Amon_: P. 1,
-Zazam.
-
-Pag. 119, lig. 3, _successeurs_: L., successions, qui est
-excellent.--Lig. 25, _Hoir_: L., air; c’est une façon d’écrire
-différente, mais arrivant au même son.
-
-Pag. 121, chap. 58e. Une main un peu postérieure a, dans le ms. P. 1,
-rétabli, par quelques petits changements, la vérité de l’histoire.
-Toutes les fois qu’il y a _le roy Pharaon_, elle a corrigé en _le prince
-du roy Pharaon_, changé _reine_ en _princesse_, et remplacé _tous les
-biens de son royaume_ par _tous ses biens_. Quelque juste que fût la
-correction, nous avons laissé leur erreur aux chapelains du chevalier.
-
-Pag. 121, lig. 25, _l’Envengile_: P. 2, saint Jehan l’Evangeliste.--Lig.
-29: _poesté_; de _potestas_.
-
-Pag. 123, lig. 22, _Finées_: L., Furies.
-
-Pag. 124, lig. 3, _Zambry_: L., Janbry; P. 2, Jambri.
-
-Pag. 126, lig. 6, _qui faisoit cables et cordes à gros vaisseaulx de
-mer_: P. 1, cables et fuseaulx et grans vaisseaux sur mer; P. 2, cables
-et fuisiaux agues et agus vaisseaulx.--Lig. 24, _le luitin_: P. 1,
-luton; P. 2, luisoon.
-
-Pag. 129, lig. 26, _couste_: P. 2, coeste. On dit encore dans certaines
-provinces _coitte_ ou _couette_ pour dire un _lit de plumes_.
-
-Pag. 130, lig. 22, _cruche_: P. 1, buire; P. 2, bue.--Lig. 26,
-_houlière_: P. 2, maquerelle.
-
-Pag. 131, lig. 21, _sainte Justine_: P. 2, sainte Cristine.
-
-Pag. 132, lig. 15, _Béjart_: L., Bérut; P. 2, Baries.
-
-Pag. 133, lig. 3, _l’endictement_: L., l’ennoitement; P. 2,
-l’utissement.--Lig. 8, _buchetes_: L., branchettes.--Lig. 18, _pierre
-vire_: P. 1, pierre vierre.
-
-Pag. 136, lig. 13, _il eust tant de bien_: L., il eust la court
-empoigné; P. 2, il eust beaucoup empoigné.--Lig. 16, _Mardocius_: L.,
-Emardachin: P. 2, Mardochin.
-
-Pag. 139, lig. 6, _faulx temoings_: P. 1, faulx tesmoingnages.
-
-Pag. 140, lig. 8. P. 2 ajoute _de Dieu_ après _des serviteurs_.
-
-Pag. 141, lig. 7. Nous n’avons trouvé ces vers de la sibylle ni dans
-l’ancienne édition d’Opsopœus, ni dans la nouvelle de M. Alexandre, ni
-dans la publication du cardinal Maï. Il est certain que notre chevalier
-n’a pas eu affaire à d’anciens textes, mais à des remanîments latins ou
-françois qu’il seroit difficile de retrouver.
-
-Pag. 143, lig. 6, _Phenomia_: P. 2, Pheronna.
-
-Pag. 147, lig. 29, _adoulcir_: P. 1, advertir.
-
-Pag. 148, lig. 7, _depiteuse_: L. 1, engoffée; P. 2, agoffée.
-
-Pag. 149, lig. 3, _de grerie_: L., de flateurs; P. 2, de grieux.--Lig.
-20. Le nom de _Jouel_ manque dans P. 1.
-
-Pag. 150, lig. 20. Sur l’époque du siége d’Aiguillon, voyez la préface,
-page xiij.--Lig. 32, _grée aux seigneurs_: L. et P. 2, graye les
-seigneurs.
-
-Pag. 152. Dans l’histoire du mari qui a pondu des œufs, que, depuis La
-Fontaine, il faut appeler les Femmes et le Secret, et qui se retrouve
-dans _le Ménagier de Paris_ et ailleurs (Cf. La Fontaine, éd. de Robert,
-II, 127), le ms. de L. met à tort _cinq_ au lieu de _cent_.
-
-Pag. 153, lig. 12, _en la compaignie_: L., à l’encontre.
-
-Pag. 155. Cf. le livre _des Juges_, L., cap. II, pour comprendre le
-commencement du chapitre.
-
-Pag. 157, lig. 16. Le ms. P. 2 a ici une lacune d’un feuillet qui
-commence au mot _empetrast_, et ne reprend que page 162, lig. 6, au mot
-_bon exemple_.
-
-Pag. 158, lig. 13, _Sennacherip_: L., Sepnacherim.
-
-Pag. 162, lig. 20, _convint_: P. 1 et 2, esconvint.
-
-Pag. 164, lig. 1, _puisné_: L., mainsné; P. 2, pesné.
-
-Pag. 165, lig. 17. La correction d’Alia en Lia est si évidente que j’ai
-préféré respecter le texte du chevalier.
-
-Pag. 167, lig. 5, _pery_: L., pire.--Lig. 21, _sainte Elisabel, qui fut
-fille au roy de Hongrie et femme à Londegume_, lisez: _femme à
-lendegrave_. Son mari, Louis IV, étoit, en effet, landgrave de
-Thuringe.--Lig. 28, _l’effroi_, lisez: _l’offroit_.
-
-Pag. 168, chap. 86. Ce chapitre a été extrait du ms. 7403, par M. de Mas
-Latrie, pour son _Histoire de l’île de Chypre sous le règne des princes
-de la maison de Lusignan_, t. II, documents, partie I, Paris, 1852,
-in-8º, p. 132. Il met le fait vers l’année 1324, et ajoute cette note:
-«Constance d’Aragon, femme de Henri II de Lusignan, morte sans enfants,
-est la seule reine de Chypre à qui je puisse rapporter cette anecdote,
-qui n’a laissé aucune trace dans les chroniques cypriotes.»
-
-Pag. 169, lig. 5, _renvoysée_: L., ordonnée.--Lig. 8, _abrié_: P. 1,
-plain.
-
-Pag. 171, lig. 4, _muire_: P. 2, meurge.--Lig. 24, _la ville de Jerico_:
-L., la ville de la Charité; P. 2, la ville de Charité.
-
-Pag. 172, lig. 30, _d’en faire_: L., et n’en feront mie.--Lig. 32:
-sainte Arragonde est sainte Radegonde, sur laquelle on peut voir le
-recueil des Bollandistes, au 13 août (Augusti, t. III, p. 46-96), et,
-pour les renvois bibliographiques, la Bibliothèque de la France, du père
-Lelong, II, 25,008-19.
-
-Pag. 173, lig. 4, _doubte_: P. 1, paour.
-
-Pag. 175, lig. 11, _les autres vij vices mortelz_: L. et P. 2, les
-autres vij vices de vij pechez mortelz.--Lig. 18, _vin_: P. 1, un.--Lig.
-20, _narilles_: P. 1, narines.
-
-Pag. 176, lig. 10, _en avisa_: P. 1 et 2, en encointa.
-
-Pag. 177, lig. 25, _payens_: P. 2, péans.
-
-Pag. 181, lig. 5. P. 1 et 2 ne donnent pas _des Romains_ après _des
-croniques_. C’est à peu près la traduction du titre des _Gesta
-Romanorum_.
-
-Pag. 183, lig. 25, _se met_: L., sourt.
-
-Pag. 189, lig. 4, _felon_: L., fer; P. 2, fel.
-
-Pag. 190, lig. 7, _cremeteux_: L., cremilleux; P. 2, cremeilleur.
-
-Pag. 191, lig. 8, _Chetivoison_ pour _Chevetoison_, capitainerie,
-gouvernement.--Lig. 27, _sa loy_: P. 1, la foy.
-
-Pag. 192, lig. 2, _soubs quel arbre_: L., ombre.
-
-Pag. 195, lig. 23, _des peulx les essuya_.--Le copiste du ms. de L., ne
-comprenant peut-être pas bien, a écrit: et depuis les essuya; P. 2, et
-depuis juna.
-
-Pag. 196, lig. 15, _soubzporte_: L., supporte.
-
-Pag. 196, lig. 24, _sent_: P. 2, soit pour sait.
-
-Pag. 197, lig. 1, _besilleroit_: L., exilleroit.--Lig. 15,
-_tribulacion_: P. 1 et 2, tribouil.
-
-Pag. 199, lig. 16, en livre, lisez: ou livre, et le ms. P. 1, ajoute ici
-en marge: «No. qu’il fist ung livre pour ses fils.»
-
-Pag. 200, lig. 6, _hommeaux_: P. 1, hommasses.--Lig. 13. La comtesse
-d’Anjou qui fonda l’abbaye de Bourgueil est Emma, femme de Guillaume duc
-d’Aquitaine et comte de Poitiers; elle fonda ce monastère en 990. (Cf.
-le _Gallia Christiana_ de Sainte-Marthe, in-fol, IV, 201-7.)
-
-Pag. 201, lig. 9, _preigne_: L., surprengne; P. 2, subzprengne.
-
-Pag. 203, lig. 17, _crapout_: L., crepoust.
-
-Pag. 207, lig. 7, _salaire_: P. 1, loier; P. 2, louer.
-
-Pag. 210, lig. 10, _processions_: L. et P. 2, professions.
-
-Pag. 216, lig. 25, _adira_: L., esdira.
-
-Pag. 217, lig. 4, _adiré_: L., esgaré. Il est inutile de remarquer que
-le bon chevalier se trompe en mettant les noces de Cana avant la scène
-de Jésus-Christ parmi les docteurs.
-
-Pag. 218, lig. 7, _Cecille_: P. 2, Sezille.
-
-Pag. 219, lig. 3, _s’appareille_: L., s’acomparaige.
-
-Pag. 220. La reine Jeanne de France n’est pas la femme de Charles V,
-mariée en 1349 et morte en 1377, cinq ans après la composition du livre
-des Enseignements; ni Jeanne, fille du comte de Boulogne, seconde femme
-de Jean II, mariée en 1349 et morte en 1361, dix ans avant que le
-chevalier écrivît; mais Jeanne, fille de Louis, comte d’Evreux,
-troisième femme du roi de France Charles IV, dit le Bel, mariée en 1325,
-veuve en 1328, et morte en 1370, après avoir passé la fin de sa vie dans
-la plus fervente pratique des bonnes œuvres; le mot du chevalier de La
-Tour _morte n’a gaires_ prouve qu’il n’a pu penser qu’à celle-là.
-
-Si la phrase relative à la duchesse d’Orléans, «qui moult a eu à
-souffrir et s’est toujours tenue sainctement devant et après», étoit une
-interpolation, on la rapporteroit naturellement à la belle et touchante
-Valentine de Milan. Si elle est bien du chevalier de La Tour Landry,
-cela est impossible, car Valentine n’épousa le duc Louis d’Orléans qu’en
-1389. Avant elle il y a eu une autre duchesse d’Orléans, Blanche, fille
-de Charles IV le Bel et de la reine Jeanne dont nous venons de parler,
-née en 1327 et morte le 7 février 1392, après avoir épousé, le 18
-janvier 1344, Philippe duc d’Orléans, dernier fils de Philippe VI de
-Valois, et mort le 1er septembre 1375 sans enfants légitimes. Ce qui me
-paroît supporter cette interprétation, c’est que le ms. de L. est le
-seul qui dise _la duchesse d’Orléans_, et les autres _la duchesse
-derrenière de ceste royne_, ce qui ne peut se comprendre que dernière
-fille de la reine Jeanne, et cette première duchesse d’Orléans est en
-réalité sa dernière fille.--Sur ce Philippe d’Orléans, on peut voir un
-article de Polluche dans le _Mercure de France_, numéro de juillet 1749,
-p. 3-9.
-
-Pag. 221, lig. 5, _il y a xxvj ans_: L., et n’a environ.--Lig. 20,
-_bachelier_: L. et P. 2, chevalier. Mais bachelier ne s’appliquoit pas
-seulement aux degrés littéraires, et est le vrai terme. Voyez la
-Préface, xvj.--Lig. 24, _maladie bien laide_: P. 1, encheoite; P. 2,
-enchoate.
-
-Pag. 222, lig. 11, _à malaise_: P. 1, mésaisié.
-
-Pag. 224, lig. 10, _Messire de Dorval_: lisez Derval. Dans l’armorial de
-Gilles le Bouvier, dit Berry, premier hérault d’armes de Charles VII
-(fonds Colbert, nº 9,653.5.5, je vois dans le Poitou, au nom de sire de
-Derval, qu’il portoit d’argent à deux fasces de gueules. Dans L. et P.
-2, toute cette phrase du texte est au présent.--Lig. 15, _de la bourde_:
-P. 1, d’estre ainsi bourdé; P. 2, la bourdais.
-
-Pag. 226, lig. 5, _perle_: L., pelle.--Lig. 30. Le Charny dont il est
-question ici doit être Geoffroy de Charny, seigneur de Lirey, qu’on voit
-dans les guerres depuis 1337, et qui mourut à la bataille de Poitiers.
-Son fils, qui fut porte-oriflamme de France, mourut le 22 mai 1398. (Cf.
-Anselme, VIII, 200-2.) C’est de l’un des deux que doivent être les
-manuscrits indiqués dans le catalogue de la bibliothèque de Bourgogne.
-Inventaire de Viglius, nº 542, ung petit traité de Charny, en rime, dont
-le numéro actuel est 10,549. Les autres sont en prose et avec le nom de
-Godefroi: nº 11,124, le Livre de chevalerie; nº 11,125, les Demandes
-pour joustes et tournois; nº 11,126, l’Etat des gens d’armes.--Lig. 30,
-_Saintré_: P. 1, Caintré; L., Saint-Tref.
-
-Pag. 227, lig. 10, _Sy arriva_: P. 2 ajoute stupidement: un
-écuyer.--Lig. 24, _un menestrel_: L., un menasterel.--Lig. 27,
-_forvoye_: P. 2, forsvaye.
-
-Pag. 230, lig. 31, _Gieffroy de Lugre_: L. a seulement Gieffroy; P. 1
-écrit Lugne, et P. 2, Luge.
-
-Pag. 231, lig. 6, _escrisist_: L., P. 2, escripsit.--Lig. 32,
-_Rommenie_: P. 2, Romanie.
-
-Pag. 235, lig. 19, _comme j’ai dit en l’autre livre_: Il veut dire dans
-le commencement de son ouvrage, qu’il vouloit diviser en livres,
-division qui n’a pas subsisté ou qui n’a pas été faite.
-
-Pag. 238, lig. 11, _pars_: L., fois.
-
-Pag. 239, chap. 121. Messire Foulques de Laval étoit le fils de Guy IX
-de Montmorency Laval, l’époux de Jeanne Chabot, dame de Rais, et le chef
-de la branche de Laval-Rais; il mourut en 1360. (Cf. Paris, V. 85.)
-
-Pag. 242, lig. 3, _chappeau_: P. 1, chappel; P. 2, taquoer.--Lig. 8,
-fraillon: P. 2, _frallon_.--Lig. 22, _plus de povoir_: P. 1, plus point
-de povoir.--Lig. 30, _tostoier_: P. 2, toustaier.
-
-Pag. 243, lig. 7, _soufferte_: P. 1, trait.--Lig. 18, _et soustient_:
-L., en subtillant.
-
-Pag. 244, lig. 9, _court_: P. 1, cueurt.
-
-Pag. 246, lig. 19, _le chevalier qui fist ce livre_: P. 1, le chevalier
-de La Tour. La femme qu’il fait ainsi parler avec tant de sens et de
-finesse est sa première femme, Jeanne de Rougé, puisqu’on a vu (préface,
-p. xiv) qu’elle vivoit encore en 1383.--Lig. 28, _Comme en esperance de
-mariage_ ne se trouve que dans le manuscrit P. 1, qui l’ajoute en marge.
-
-Pag. 249, lig. 1, _agaitier_: L., caquetier.--Lig. 30, _xl roys_: L., lx
-roys.
-
-Pag. 250, lig. 21, _desvoyées_: L., desvées.
-
-Pag. 252, lig. 9, _de grans goguès_: P. 1, gogais.--Lig. 23, _il esbat
-sa jeunesse_: P. 1, il s’esbat.
-
-Pag. 255, lig. 17. Le ms. de L. repète ici à tort: La dame
-respond.--Lig. 26, _houlières_: L., houliers.
-
-Pag. 259, lig. 22, _oye_: P. 1, aye.
-
-Pag. 260, lig. 5. On connoît les histoires de la dame de Coucy et de la
-châtelaine de Vergy; il n’est pas aussi simple de savoir ce qu’est
-l’histoire de la duchesse. J’avois pensé au roman de Parise la Duchesse;
-mais il ne convient nullement.
-
-Pag. 261, lig. 2, _jouoient au Roy qui ne ment_: P. 2, qui ne
-peut.--Lig. 28. Seroit-ce Marguerite, dame de la Jaille, femme de
-Hardouin de la Porte, seigneur de Vezins en Anjou, des enfants de qui le
-père Anselme indique deux mariages, dont l’un est du 9 juillet 1388.
-(Cf. II, 448, D; et VI, 766, A.)
-
-Pag. 261, lig. 28, _aguigna_: L., fist signe à.
-
-Pag. 262, lig. 3, _je la tiens à aussy malle ou plus comme vous:_ L., à
-aussy malle et plus que vous.
-
-Pag. 263, lig. 23, _le poetriner_: P. 1, patiner.--Lig. 25, _la royne de
-Sabba_: P. 2, la royne Sebille.
-
-Pag. 264, lig. 4, _de paille en paille_: P. 2, de paillaz en paillaz.
-
-Pag. 265. On pourroit aussi bien lire Bavière; mais ce doit être un nom
-françois, et Banière paroît meilleur que Bavière. Le ms. de Gaignières a
-Bevière, et P. 2, Bessière; L. dit simplement: une dame baronnesse.
-
-Pag. 265, lig. 5, _grans joyaulx_: L., lons joyaulx.--Lig. 12, _le
-denier xij_: P. 2, à double.--Lig. 15, _envieusement_: P. 1,
-envoiseement.
-
-Pag. 266, chap. 125e, Cf. la même histoire en vers et plus ancienne,
-publiée par Méon, supplément à ses fabliaux, II.
-
-Pag. 268, lig. 19, _sublant_: P. 2, friblant.
-
-Pag. 269, lig. 6, _comment il lui estoit_: L., comment il le
-faisoit.--Lig. 13, _et l’estamine_: L., de la sepmaine.--Lig. 30. Le ms.
-P. 2 a ici une nouvelle lacune d’un feuillet qui commence au mot:
-_bonnes_, et reprend dans la seconde histoire.
-
-Pag. 271, lig. 11: P. 1, à un baron double; P. 2, à un grant baron.
-
-Pag. 272, lig. 32, _si demandoit aux gens_. Lisez: si demanday aux gens.
-
-Pag. 273, lig. 8, _car je le vy et y fus_, ne se trouve que dans P. 1.
-
-Pag. 276, lig. 8, _moult bonne femme_: P. 2, moult belle
-damoiselle.--Lig. 14, _venelle_: P. 1, ruelle.--Lig. 18, _Madame Olive
-de Belle Ville_: P. 2, l’appelle Aline; dans la traduction angloise du
-temps de Henry VI (Cf. _Retrosp. Review_, p. 193), elle est appelée
-«Cecyle of Ballevylle.» Dans ce passage il y a une faute de lecture ou
-d’impression; il ne falloit pas _she held in Dowaye_, mais _she held in
-dowage_.--Dans l’armorial déjà cité de Gilles le Bouvier, on trouve,
-dans la partie consacrée au Poitou, l’écu du seigneur de Belleville,
-quatre de gueules et quatre vairés d’azur et d’argent.--Elle étoit
-peut-être de la famille de Jean de Harpedenne, 3e du nom, seigneur de
-Belleville, en Poitou, que Charles VII maria à Marguerite, sa sœur
-naturelle, fille de Charles VI et d’Odette de Champdivers, la petite
-reine.
-
-Pag. 277, chap. 128e. L’histoire de Cathonnet.--Dans L. le nom est
-toujours écrit Chatonnet.
-
-Pag. 281, lig. 27, _l’emperière_: P. 1, l’empereis.
-
-Pag. 284, lig. 29, _le pendart_: L., le pendant.
-
-Pag. 286, lig. 13, _du donneur à entendre_, seulement dans P. 1.
-
-Pag. 287, lig. 11, _par espoir_: L., P. 1, P. 2, car espoir, qui ne
-donne aucun sens.
-
-Pag. 289, lig. 1, _prouffis_: L., promesses.--Lig. 10, _ce que l’en
-deffault_: L., ce que l’on deffent.
-
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE LIVRE DU CHEVALIER DE LA
-TOUR LANDRY POUR L'ENSEIGNEMENT DE SES FILLES ***
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