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-The Project Gutenberg eBook of Le sentiment religieux, by Henri Bois
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
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-using this eBook.
-
-Title: Le sentiment religieux
-
-Author: Henri Bois
-
-Release Date: August 30, 2022 [eBook #68872]
-
-Language: French
-
-Produced by: René Galluvot (This file was produced from images
- generously made available by The Internet Archive)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE SENTIMENT RELIGIEUX ***
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- LE
- SENTIMENT RELIGIEUX
-
- PAR
- HENRI BOIS
- PROFESSEUR A LA FACULTÉ DE THÉOLOGIE PROTESTANTE DE MONTAUBAN
-
-
- PARIS
- LIBRAIRIE FISCHBACHER
- 33, RUE DE SEINE, 99
-
- 1902
-
-
-
-
-LE SENTIMENT RELIGIEUX[1]
-
- [1] Discours prononcé à la séance de rentrée de la Faculté de
- Montauban, le 14 novembre 1901.--Certaines parties de ce discours
- ont dû être omises ou résumées à la lecture.
-
-
- Monsieur le Doyen,
- Messieurs les Professeurs,
- Messieurs les Étudiants,
- Messieurs,
-
-On a toujours fait de la psychologie, quand ce ne serait que de la façon
-dont M. Jourdain faisait de la prose... sans le savoir. Il n’en reste
-pas moins que la psychologie n’est guère devenue une science véritable
-qu’au XIXe siècle, où on l’a vue, de métamorphose en métamorphose, et
-sous les noms divers de psychologie physiologique, psychologie
-expérimentale, etc., réunir et analyser des volumes de documents, fixer
-ses méthodes propres, se donner des laboratoires et des instruments de
-précision, fonder ses revues bourrées de chiffres et de tracés
-graphiques, convoquer ses congrès internationaux, et sinon résoudre, du
-moins éclaircir un nombre toujours croissant de problèmes.
-
-Ce n’est certes pas à dire que la science psychologique ait atteint le
-but. Nombreuses y sont encore les discussions et profondes les
-divergences. Dans un tout récent ouvrage[2], M. Rauh les rendait en
-quelque sorte tangibles au regard par un ingénieux tableau, où il
-groupait et classifiait les tendances diverses et parfois
-contradictoires des psychologues contemporains. Mais à travers les
-essais variés et en apparence irréductibles, une œuvre commune se
-poursuit, qui a abouti sur quelques points, qui aboutira certainement
-sur bien d’autres: ainsi va le progrès scientifique.
-
- [2] _De la méthode dans la Psychologie des sentiments_, p. 109. Alcan,
- 1899.
-
-Il devait arriver--et cela était à souhaiter dans l’intérêt de la
-science comme dans celui de la piété--il devait arriver, quoique
-l’événement ait tardé plus que de raison, que les méthodes
-psychologiques fussent appliquées aux états d’âme religieux. En un sens,
-on a fait de la psychologie religieuse, depuis qu’il y a des hommes
-religieux, c’est-à-dire depuis toujours. On en a toujours fait... quand
-ce ne serait que sans le savoir. Mais autre chose est de faire de la
-psychologie religieuse sans le savoir, d’en faire en la confondant soit
-avec la prédication et la cure d’âmes, soit avec l’histoire, soit avec
-la dogmatique et la morale,--et autre chose de faire de la psychologie
-religieuse non seulement en sachant qu’on en fait, mais en l’isolant, en
-l’étudiant directement pour elle-même, et en employant dans cette étude
-les méthodes, les procédés, les points de vue, les résultats de la
-psychologie laïque contemporaine.
-
-A ce point de vue, on peut bien dire que, de toutes les études relatives
-à la religion, qui ont été successivement entreprises, la psychologie
-religieuse est la plus récente.
-
-Par là même, elle est la moins avancée. La liste des travaux importants
-déjà publiés en ce domaine est relativement brève. Quand nous aurons
-mentionné les publications de MM. Leuba, Starbuck, et Coe, dans le
-_Journal Américain de psychologie_, et les deux livres de MM.
-Starbuck[3] et Coe[4]; quand nous aurons signalé en Angleterre l’ouvrage
-de M. Granger[5], en Allemagne une production anonyme introduite par une
-préface de M. Baumann[6]; en France, un chapitre suggestif de M.
-Ribot[7], quelques études de l’_Année sociologique_ de M. Durkheim, les
-articles de M. Murisier dans la _Revue philosophique_, bientôt réunis et
-développés en un petit volume[8], et enfin les notes de M. Frommel dans
-la _Foi et la Vie_; quand nous aurons relevé ces quelques indications
-bibliographiques, je crois en vérité qu’il ne s’en faudra pas de
-beaucoup que nous ayons épuisé la littérature du sujet[9].
-
- [3] _The psychology of religion_, by Edwin Diller Starbuck, with a
- preface by William James. London, Walter Scott, 1899.
-
- [4] _The spiritual life. Studies in the science of religion_, by
- Georges Coe. New-York, Eaton and Mains, 1900.
-
- [5] _The Soul of a christian. A study in the religious experience_, by
- Frank Granger. London, Methuen and Co, 1900.
-
- [6] _4. Religionsphilosophie auf modern-wissenschaftlicher Grundlage_.
- Mit einem Vorwort von Julius Baumann. Leipzig, Beit et Comp., 1886.
-
- [7] _La Psychologie des sentiments_, par Th. Ribot. Paris, Alcan,
- 1896. Deuxième partie: Psychologie spéciale. Chapitre IX: Le
- sentiment religieux.
-
- [8] _Les maladies du sentiment religieux_, par E. Murisier. Paris,
- Alcan, 1901.
-
- [9] J’entends la littérature directe, car nous aurons, dans le cours
- même de la présente étude, à citer quantité d’auteurs qui,
- poursuivant un autre but immédiat, ont émis pourtant des remarques
- psychologiques dignes à tous égards d’être recueillies, et, suivant
- les cas, ou bien approuvées, ou bien discutées.
-
-Il n’est pas besoin d’être un grand prophète pour prévoir que cette
-littérature est destinée à s’accroître démesurément dans le siècle qui
-est devant nous. Mais ce qu’il importe de dire bien haut, pendant qu’il
-en est temps encore, c’est qu’il y a un double motif: scientifique et
-apologétique, pour souhaiter que les théologiens chrétiens ne se
-désintéressent pas de ces nouvelles études, et même n’attendent pas trop
-pour s’y intéresser.
-
-Un motif _scientifique_: s’il s’agit d’étudier la piété, ceux-là sont
-les mieux qualifiés pour en parler qui sont eux-mêmes pieux. Je ne
-conteste pas qu’il soit possible d’écrire la psychologie des hommes de
-génie sans en être un soi-même. On m’accordera en revanche que pour
-écrire la psychologie des musiciens ou des peintres, c’est pourtant une
-bonne condition que d’avoir quelque aptitude soi-même pour la peinture
-et la musique: il en va de même pour la psychologie des hommes
-religieux.
-
-Et au motif scientifique s’ajoute le motif _apologétique_. Il peut être
-dangereux pour la religion de laisser les études de psychologie
-religieuse devenir le monopole de savants étrangers ou même hostiles à
-la foi, comme la chose est déjà un peu trop arrivée pour d’autres
-disciplines[10]. On court le risque de laisser se produire des
-difficultés, des objections et des préjugés sans nombre, bientôt
-répandus dans le public, puis devenus lieux communs, contre lesquels il
-est très difficile ensuite de réagir, bien plus, qui embarrassent le
-savant religieux lui-même dans des liens dont il ne sait plus comment se
-dégager; on court le risque de laisser s’établir des associations, non
-pas indissolubles, mais très fortes, entre les _faits_ devant lesquels
-tous doivent s’incliner et les _interprétations_ philosophiques des
-faits, théories discutables, que l’on cherche pourtant et réussit à
-faire passer avec les faits et à faire passer pour les faits. Il serait
-souverainement désirable que les théologiens chrétiens comprissent que
-c’est pour eux un devoir de participer effectivement, et _dès le début_,
-aux études de psychologie religieuse. L’intérêt apologétique que je
-signale ici est d’ailleurs, lui aussi, au fond, un intérêt scientifique;
-la science n’a-t-elle pas tout à gagner à ce que l’on distingue
-nettement le certain et le douteux, le fait et l’hypothèse, la
-constatation et la théorie, la science positive et la métaphysique?
-
- [10] Par exemple, l’«histoire des religions».
-
-Je pourrais aisément, Messieurs, prolonger ces considérations générales
-de façon à en faire tout mon discours. Il m’a semblé qu’il serait plus
-intéressant pour vous et plus utile en soi de m’attaquer hardiment à une
-question de psychologie religieuse, bien que les limites où je dois me
-tenir ne me permettent guère de faire autre chose que l’effleurer. Et je
-n’ai pas besoin, je pense, de m’attarder à justifier le choix du sujet
-auquel je me suis arrêté: _le sentiment religieux_ n’est-il pas
-généralement considéré comme l’essence même de la religion personnelle,
-comme la substance de la piété?
-
-
-
-
-I
-
-
-Encore faut-il savoir en quoi consiste le sentiment religieux?
-
-Le sentiment religieux, nous répondront immédiatement de nombreux
-psychologues tels que MM. W. James, Lange, Dumas, Ribot, le sentiment
-religieux, comme son nom l’indique, est un sentiment. Or ce qui est vrai
-du genre est vrai de l’espèce. Comme toutes les émotions, le sentiment
-religieux n’est et ne peut être qu’un état organique conscient; il est
-produit immédiatement par des troubles fonctionnels du corps, résultant
-de modifications vaso-motrices. On mène un enfant chez le dentiste. Au
-moment d’entrer, son cœur défaille. Il tremble. C’est qu’il a peur,
-n’est-il pas vrai? Sans doute. Mais précisons. M. W. James ne dira pas:
-«Cet enfant tremble _parce qu’il_ a peur». Il dira: «Cet enfant a peur
-_parce qu’il_ tremble.» Son tremblement fait naître la peur; mieux
-encore, sa peur n’est que son tremblement physique devenu conscient de
-lui-même. Autre exemple: voici une mère qui pleure son fils. M. Georges
-Dumas nous défend d’expliquer le fait en ces termes si naturels: elle a
-appris la mort de son fils; cette nouvelle l’a attristée; elle pleure.
-Il faut renverser les deux derniers termes et raisonner ainsi: cette
-femme vient d’apprendre la mort de son fils; elle pleure; par
-conséquent, et seulement ensuite, elle devient triste. Sa tristesse
-n’est que la conscience plus ou moins sourde de ses pleurs, ou encore,
-si vous préférez, des phénomènes vasculaires qui s’accomplissent dans
-son corps. M. Ribot enfin donne à la théorie sa formule scientifique: ce
-que les mouvements de la face et du corps, les troubles vaso-moteurs,
-respiratoires, sécrétoires, expriment objectivement, les états de
-conscience corrélatifs (que le langage vulgaire appelle émotions)
-l’expriment subjectivement: c’est un seul et même événement traduit en
-deux langues.
-
-Conformément à cette doctrine générale, l’auteur anonyme de l’ouvrage
-introduit par M. Baumann considère la piété comme l’expression
-d’énergies internes, de source organique, qui se manifestent parfois
-obscurément à la conscience tout en restant étrangères au moi, dont
-l’homme se sent dépendant et qu’il personnifie. M. Leuba déclare que
-c’est dans le domaine physiologique qu’il convient de chercher la raison
-profonde et l’explication dernière des conversions. Et M. Ribot se plaît
-à relever les phénomènes corporels qui constituent l’aspect
-physiologique de l’émotion religieuse.
-
-Bien loin de contester les cas énumérés par M. Ribot, nous en
-compléterions plutôt la liste. Il est incontestable, par exemple,
-dirons-nous, que partout où le sentiment religieux a surgi tout d’un
-coup et avec intensité, cette brusque éclosion a été accompagnée de
-phénomènes corporels très marqués. Que de réveils ont été signalés par
-des faits nombreux et extraordinaires d’excitation physique: cris,
-prosternations, agonie, extase! Et cela dans tous les pays. En France,
-Charles Cook prêche dans les Hautes-Alpes, et il constate que quelques
-personnes éprouvent en priant une agitation physique extraordinaire
-qu’elles considèrent comme une manifestation de l’influence divine. En
-Allemagne, le premier jour de l’an 1797, le curé Martin Boos prêche à
-Wiggensbach avec une telle force, nous raconte dans sa langue naïve son
-biographe, M. Descombez, que près de quarante personnes, saisies de la
-plus profonde terreur, «prennent mal, au point qu’on est obligé de les
-emporter du temple». En Amérique, Finney prêche à Antwerp, et tout d’un
-coup les assistants tombent de leurs sièges les uns après les autres en
-demandant grâce. «Si j’avais eu une épée dans chaque main, dit Finney,
-je n’aurais pu les renverser de leurs sièges plus vite qu’ils n’en
-tombaient.» En Angleterre, Wesley prêche de lieu en lieu, et, à l’ouïe
-de ses paroles, l’un croit ressentir l’impression d’un poids qui accable
-sa poitrine; un autre, celle d’une épée qui traverse son corps; un
-troisième, une secousse qui lui coupe la respiration; chez la plupart,
-des crises physiques vont de pair avec les préoccupations spirituelles
-et cessent au moment où la paix s’établit dans l’âme.
-
-Rien ne serait plus aisé que de multiplier indéfiniment ces exemples.
-Mais à quel chrétien fera-t-on croire que la crainte de la condamnation
-n’est absolument pas autre chose que la conscience d’une chute sur le
-sol, que le respect de la majesté sainte de Dieu n’est absolument pas
-autre chose que la sensation d’un poids de quelques kilos pesant sur la
-poitrine, et que les auditeurs de Finney, de Martin Boos, de Wesley, de
-Charles Cook n’ont senti leurs péchés que parce que et autant que leur
-organisme avait d’abord subi un affaissement accompagné de souffrances
-corporelles? Le chrétien sera toujours tenté de demander un peu
-indiscrètement aux auteurs de théories semblables: avez-vous donc jamais
-éprouvé vous-mêmes les sentiments que vous croyez expliquer ainsi?
-
-Aussi bien, malgré le crédit dont elle jouit à cette heure, la doctrine
-de Lange et de W. James est-elle difficilement soutenable, non seulement
-pour le sentiment religieux, mais en vérité pour toute espèce de
-sentiments. Elle assimile l’émotion à la conscience d’un certain nombre
-et d’un certain genre de mouvements. Mais autre chose est un mouvement,
-autre chose la conscience d’un mouvement, à savoir la sensation ou la
-perception externe, et autre chose encore l’émotion. Identifier
-l’émotion à la perception externe, c’est enlever à l’émotion son
-caractère spécifique, c’est supprimer en réalité l’émotion. M. Dumas ne
-s’en cache pas; il écarte l’émotion d’un mot dédaigneux et pense avoir
-tout dit en l’appelant _entité mentale_. L’observation psychologique est
-contre lui; le sentiment est une réalité interne, irréductible soit au
-mouvement soit à la conscience du mouvement. En particulier, j’ai
-conscience des états affectifs qu’expriment les mots _tristesse_,
-_peur_, _repentance_, _effroi de la condamnation_: je n’ai nullement
-conscience des mouvements qui accompagnent ces émotions. Seule une
-métaphysique matérialiste ou moniste peut essayer de détruire ces
-différences qui sont des données immédiates de la conscience; mais ici
-la métaphysique est en opposition flagrante avec la psychologie. Si le
-sentiment religieux peut bien être accompagné et même dans certains cas
-dépendre de phénomènes corporels, en aucun cas il ne se réduit à n’être
-dans son essence que la pure et simple traduction mentale, accessoire et
-superficielle, d’un état physiologique profond.
-
- * * * * *
-
-Essayons d’une autre réduction. Le sentiment religieux se ramènerait-il
-peut-être au _sentiment de l’infini_? Schleiermacher, qui a, il est
-vrai, changé plus tard de définition, l’a soutenu d’abord. Reprenant
-avec éclat cette conception, Max Müller a professé que la religion est
-une faculté de l’esprit qui rend l’homme capable de saisir l’infini sous
-des noms différents et des déguisements variables, et que la religion de
-l’infini précède et comprend toutes les autres.
-
-Il est permis d’avoir quelques doutes sur le caractère spécifiquement
-religieux de l’idée d’infini. Dans une intéressante _enquête sur les
-idées générales_[11], M. Ribot posait naguère à diverses personnes cette
-question: qu’est-ce que le mot _infini_ évoque dans votre esprit? Un
-peintre a répondu: _un trou noir_. Une femme: _rien_. Un savant: _des
-livres de mathématiques_. Un autre savant: _le mot infini imprimé_. Un
-autre: le signe mathématique, un 8 renversé, ∞. D’autres ont répliqué:
-«J’entends le mot, mais je ne vois rien, absolument rien.» D’autres:
-sensations d’obscurité et de profondeur, cercles lumineux vagues, une
-sorte de coupole, un horizon qui recule sans cesse, etc.
-
- [11] _Revue philosophique_, 1891, t, II, p. 376 sq.
-
-Je ne conteste certes pas qu’il y ait dans l’émotion religieuse
-l’intuition de quelque chose qui nous dépasse et qui dépasse notre
-terre, le sentiment qu’il y a quelque chose--et surtout
-_quelqu’un_--derrière notre horizon; l’être religieux, c’est assurément
-celui qui cherche partout _l’au delà_ en face de la vie comme en face de
-la mort, en face de la nature comme en face de soi-même. Mais cette
-aspiration vague, indéfinie, et, somme toute, négative vers ce qui nous
-déborde, ce n’est ni le sentiment de l’«Infini» au sens propre, ni le
-sentiment religieux véritable et complet: les objets des religions
-populaires--c’est-à-dire des vraies religions--sont parfaitement
-_positifs_ et _définis_ pour la foi.
-
-Je ne conteste pas non plus que certaines émotions du genre noble ne
-puissent se grouper autour de l’idée d’infini proprement dite. Dans une
-lettre qu’il écrivait en 1851 à Taine, Prévost-Paradol se préoccupait de
-trouver «une satisfaction légitime à cet _instinct_ de l’âme humaine qui
-lui fait désirer d’être en rapport direct avec l’_infini_». «Il me
-semble, écrivait-il à son ami, que les prières, les miracles, le
-commerce perpétuel que les religions entretiennent entre l’homme et un
-Dieu, puisent toutes leurs forces dans cet _instinct_ qu’elles
-pervertissent et satisfont du même coup.» Et, s’adressant directement à
-son correspondant, il continuait: «L’_infini_ accomplit en toi-même ses
-plus grandes merveilles, et tu le vois à l’œuvre, tu lui applaudis, tu
-le secondes, tu le comprends. Tu l’adores par le travail, par la douleur
-bien supportée, par le plaisir sagement cherché; tu t’unis à lui par la
-science, tu le salues au dehors dans toutes les manifestations de la
-vie; tu l’écoutes au dedans parler ta pensée. Tu l’aimes, et, selon la
-parole du maître, l’amour que tu as pour Dieu, est une partie de l’amour
-_infini_ que Dieu a pour lui-même... Écouter dans un bois les jeunes
-oiseaux qui chantent, voir les feuilles s’ouvrir au soleil et sentir en
-même temps dans notre pensée Dieu se réjouir de sa vie, et s’enivrer de
-son éternelle floraison, n’est-ce pas là l’hosannah dont parle
-l’Évangile, le vrai psaume digne des bienheureux, l’adoration convenable
-et douce au vrai Dieu, en ce monde et ailleurs, partout où il végète,
-respire et pense?»
-
-Mais qui ne voit que le sentiment religieux ainsi conçu, privé de tout
-caractère distinctif et spécifique, se dissout et se perd dans les
-sentiments artistiques, moraux, intellectuels? L’un des plus récents
-sectateurs de la religion de l’Infini, M. Buisson, nous le déclare sans
-ambages: «morale, art et science, voilà la substance même de la religion
-de l’avenir; elle ne peut ni ne veut désormais se nourrir d’autre
-chose.» Le sentiment religieux a signé son abdication.
-
-Et l’on a bien raison, Messieurs, de parler d’avenir, car le présent et
-le passé ne confirment en aucun point ces vues sur l’émotion religieuse.
-Il est vraiment impossible de voir dans l’idée d’infini la notion
-génératrice du sentiment religieux, comme l’ont fort bien montré, placés
-à des points de vue très divers, mais réunis dans une même conclusion
-qui peut désormais passer pour acquise des penseurs tels que MM.
-Ribot[12], Guyau[13], Renouvier[14], Durkheim[15]. L’idée de l’infini
-est une notion vague et abstraite de spéculation métaphysique qui n’a pu
-qu’être parfaitement étrangère à la mentalité des premiers hommes comme
-elle l’est d’ailleurs encore aux couches inférieures de la population
-chez les nations les plus avancées de nos jours. Quel que soit le
-jugement que l’on porte sur cette idée, elle est postérieure et de
-beaucoup à l’apparition première du sentiment religieux. Sous sa forme
-précise et actuelle, sous la forme qu’elle revêt dans l’esprit d’un
-Schleiermacher ou d’un Max Müller, cette idée est une idée toute moderne
-et européenne; elle date de Giordano Bruno et de Descartes; les
-perfectionnements et les découvertes du télescope l’ont engendrée;
-l’infini n’est que l’espace; et c’est dans l’éblouissement, bien
-compréhensible, d’ailleurs, des découvertes astronomiques que la pensée
-moderne s’est laissée entraîner à confondre les deux termes _infini_ et
-_parfait_, et à envisager comme l’idée la plus positive de toutes une
-idée contradictoire dans laquelle la philosophie grecque ne voyait avec
-raison que le symbole et le synonyme de l’imperfection, du chaos, du
-néant. Sous une forme moins nette, il est indéniable que l’on rencontre
-l’idée de l’infini, en germe tout au moins, dans toute doctrine
-panthéiste; et, par suite, dans les littératures des religions
-orientales, il ne serait nullement difficile de trouver des passages que
-l’on pourrait ranger sous la rubrique: _infini_. Mais c’est qu’il s’agit
-là de religions qui ne sont rien moins que primitives, de religions où
-la tendance spéculative est en lutte avec la tendance proprement
-religieuse. Ni sous forme précise et explicite, ni sous forme implicite,
-l’idée d’infini n’apparaît dans le polythéisme grec, ni dans les
-religions fétichistes ou animistes. Ni sous forme précise et explicite,
-ni sous forme implicite, l’idée d’infini n’apparaît dans la religion
-chrétienne et la religion hébraïque, prises aux sources, dans les écrits
-bibliques,--j’entends non pas les traductions, ni les concordances
-établies sur ces traductions, mais la Bible elle-même, étudiée
-d’original, cette Bible qui ne connaît pas d’abstractions, dont les
-principes sont des personnalités, la philosophie une histoire et les
-dogmes des faits. L’idée d’infini est une idée vers laquelle la religion
-s’oriente lorsqu’elle tend à perdre son caractère religieux et à se
-transformer en métaphysique. Aussi n’y a-t-il rien d’étonnant à voir M.
-Guyau et M. Buisson s’accorder pour éliminer toute religion positive et
-définir ce que M. Buisson appelle _la religion de l’avenir_ et ce que M.
-Guyau nomme _l’irréligion de l’avenir_ par le sentiment de l’infini.
-Loin d’en marquer l’origine et d’en constituer l’essence, le sentiment
-de l’infini est le grand dissolvant du sentiment religieux.
-
- [12] _La psychologie des sentiments_, p. 298 sq.
-
- [13] _L’Irréligion de l’avenir_, p. 4 sq.
-
- [14] _Critique philosophique et Critique religieuse_.
-
- [15] _Année sociologique 1897-1898_: «De la définition des phénomènes
- religieux», p. 4 sq.
-
- * * * * *
-
-Si le sentiment religieux n’est pas le sentiment de l’infini,
-faudrait-il l’identifier avec le sentiment moral? Bien des théologiens
-l’ont cru, et leur opinion a trouvé dans l’école de César Malan des
-défenseurs particulièrement distingués et convaincus. On y soutient en
-effet que la religion et la morale naissent ensemble, qu’elles ont même
-berceau, même point de départ, que Dieu ne peut être et n’est révélé que
-par l’obligation, que la conscience morale et la conscience religieuse
-ont une commune source, l’obligation; qu’elles ne sont rien de
-différent, mais qu’il faut y voir deux fonctions d’une seule et même
-conscience.
-
-Cette doctrine importante et intéressante, et toute pénétrée d’ailleurs
-d’un profond et admirable respect pour les réalités morales, nous paraît
-cependant soulever de graves objections.
-
-Historiquement, il paraît établi que si le sentiment moral et le
-sentiment religieux sont intimement unis dans le christianisme, ils
-n’ont nullement été identiques et confondus à l’origine. C’est ce que
-proclament des écrivains aussi nombreux et aussi divers que MM.
-Guyau[16], Ribot[17], Marillier[18], de la Grasserie[19], etc. Et avec
-toute raison, à ce qu’il nous semble. L’histoire en effet nous montre le
-sentiment religieux très développé là où le sentiment moral est des plus
-réduits: voyez certains mystiques, voyez les Corinthiens chez lesquels
-débordait une si prodigieuse effervescence de dons spirituels variés, et
-auxquels saint Paul reproche, tout en les appelant des saints, de
-commettre des immoralités telles qu’on n’en rencontre pas même de
-semblables chez les païens. Et inversement l’histoire nous montre aussi
-le sentiment moral très accentué là où le sentiment religieux est fort
-affaibli: voyez la «morale indépendante» de 1870, voyez la plupart des
-penseurs français de notre époque, voyez les sociétés pour la culture
-morale.--On me répondra: ces dissociations sont anormales, morbides. J’y
-consens. Mais, prenez-y garde, la maladie ne peut dissocier que des
-phénomènes étroitement unis, sans doute, mais en eux-mêmes distincts.
-Suivant le mot si judicieux de Bayle, «de deux choses qui n’en sont
-réellement qu’une seule et la même, l’une ne peut disparaître pendant
-que l’autre reste». Par les dissociations qu’elle opère, la maladie
-établit que là où on supposait l’unité et l’identité, il y avait la
-multiplicité et la différence. Le sentiment moral et le sentiment
-religieux sont donc deux espèces distinctes de sentiments, quoique dans
-l’état normal ces sentiments soient si étroitement mêlés que
-l’observation superficielle soit portée à les confondre[20].--Ce ne sont
-pas là les deux faces d’un même fait: laissons aux penseurs
-matérialistes et monistes ce langage et ce point de vue
-ultra-métaphysiques, qui n’ont pas de sens au point de vue psychologique
-expérimental: ce sont deux phénomènes irréductibles.--Ce ne sont pas non
-plus deux faits dont l’un (le sentiment moral) serait la source de
-l’autre (le sentiment religieux), du moins il faut s’entendre: dans un
-sens métaphorique, l’assertion est soutenable; le sentiment moral peut
-être--il est effectivement dans les religions perfectionnées--une des
-sources du sentiment religieux, tout comme le sentiment de la nature;
-mais dans les religions primitives, c’est chronologiquement le sentiment
-de la nature qui est source du sentiment religieux _avant_ le sentiment
-moral; et dans aucun cas le sentiment moral (pas plus que le sentiment
-de la nature) n’est source du sentiment religieux, si on entend par là
-que le sentiment religieux soit «du sentiment moral» développé (ou du
-«sentiment de la nature» évolué), comme Secrétan assurait que la volonté
-est la source de l’intelligence: laissons ces spéculations aux
-dialecticiens, et tenons-nous-en aux observations de psychologie.
-
- [16] _L’Irréligion de l’avenir_.
-
- [17] _La psychologie des sentiments_.
-
- [18] Art. «Religion» dans la _Grande Encyclopédie_.
-
- [19] _De la psychologie des religions_.
-
- [20] C’est ce que reconnaissent, au moins en partie, des théologiens
- tels que Jalaguier, Gretillat, Paul Chapuis, Rade.--Voyez, par
- exemple, ces lignes de Jalaguier: «N’oublions pas que l’idée du bien
- et du mal, du juste et de l’injuste est une des données primitives
- de la raison et du cœur; on conçoit dès lors qu’elle se maintienne
- là même où l’idée du monde invisible s’est obscurcie ou éteinte.
- Aussi voyons-nous dans les temps anciens des morales sans religion
- chez plusieurs philosophes (Épicuriens), comme chez les peuples des
- religions sans morale (Paganisme). Et dans les temps modernes,
- certains disciples de Kant ont été jusqu’à exclure la pensée de Dieu
- de la pratique du bien, pour que la vertu reste pure, selon la
- notion qu’ils s’en forment.» (_Introduction à la dogmatique_, p.
- 12-13.).--Voyez ces lignes de Gretillat: «Les deux termes morale et
- religion, qui s’appellent, ne se couvrent pas l’un l’autre; ils se
- rapportent à deux activités de l’âme humaine, distinctes, mais
- indispensables l’une à l’autre; indispensables l’une à l’autre, mais
- distinctes... La distinction de la morale et de la religion doit
- être cherchée dans leur objet... qui est idéal pour la morale et
- personnel pour la religion... Devant celui qui prétendrait les
- confondre, nous invoquerions l’usage des langues les plus cultivées
- de l’humanité qui, en maintenant depuis des siècles et des milliers
- d’années la dualité des deux termes, suppose la distinction des deux
- choses signifiées.» (_Morale chrétienne_, t. 1, p. 269,
- 272-273.)--Voyez ces lignes de Paul Chapuis: «Nous reconnaissons que
- dans l’histoire les deux forces (morale et religion) sont deux
- lignes qui tour à tour se distinguent, se touchent ou s’éloignent
- jusqu’à ce que dans l’œuvre du Christ elles se pénètrent et
- s’identifient.» (_Revue de Lausanne_, 1897, p. 420-421.)--Enfin,
- voyez ces lignes de Rade, dans une étude sur le christianisme et la
- religion morale: «La Religion et la Morale sont certainement des
- choses foncièrement différentes (gewiss sind Religion und Moral
- grundverschiedene Dinge), mais c’est précisément le trait distinctif
- du christianisme du Christ, qu’en lui elles sont indissolublement
- unes.» (_Christliche Welt_, nº 40, 1er octobre 1896.)
-
-Au fait, qu’est-ce donc que le sentiment moral, sinon un sentiment
-rattaché à une _loi_, à une idée qui fait partie intégrante et profonde
-de notre nature? Et qu’est-ce donc que le sentiment religieux, sinon un
-sentiment rattaché à un être qui est distinct de nous, que nous situons
-comme un moi spécifique hors de notre moi? Sans aucun doute, lorsque la
-foi en la divinité s’est précisée et approfondie de manière à devenir la
-foi en un Dieu unique et créateur, on ne peut pas ne pas aboutir à
-relier d’une façon ou d’une autre la loi morale à Dieu. Kant lui-même ne
-s’y est pas opposé. Si le sentiment religieux est en soi parfaitement
-distinct du sentiment moral, il est tout naturel, et non seulement
-permis, mais indispensable de mettre la loi morale ainsi d’ailleurs que
-toutes les autres lois rationnelles en relation avec la personne divine
-créatrice. Et donc il est légitime de dire que si l’émotion morale peut
-subsister chez des êtres anormaux qui n’ont jamais eu ou qui ont
-complètement perdu l’émotion religieuse, cependant chez un homme
-profondément religieux l’émotion morale tend à se combiner, à s’unir
-étroitement... à s’identifier même, si l’on veut, avec l’émotion
-religieuse; mais en ce sens seulement qu’elle en devient une partie, non
-pas dans ce sens qu’elle en exprime jamais la totalité. La loi morale
-régit nos rapports supra-sociaux avec Dieu, comme elle régit nos
-rapports sociaux avec nos semblables. Et l’on a beau rattacher cette loi
-morale à Dieu: il reste toujours qu’elle n’épuise pas les rapports
-religieux. Dans un sens, elle en fait partie; dans un autre sens, elle
-les suppose pour les régler.
-
-Mais, nous objectera-t-on, votre critique suppose une conception de la
-loi morale qui n’est justement pas celle de César Malan et de ses
-adeptes. Pour eux, le sentiment moral est antérieur à toute idée morale,
-indépendant de tout élément rationnel.--Il est extrêmement contestable,
-répliquerai-je, que, d’un simple et pur sentiment, même en y ajoutant la
-réflexion et le souvenir, même en y introduisant l’abstraction, on
-puisse, suivant l’expression de Pascal, faire réussir une règle, une
-règle du sentiment lui-même comme de l’être tout entier, une règle
-universelle, une règle absolue. N’est-ce pas là manifestement le rôle de
-la raison? Et l’empirisme moral qui pense faire sortir du sentiment pur
-la loi universelle du sentiment n’est-il pas voué à un échec aussi
-certain que l’empirisme de Hume et de Stuart Mill qui a prétendu faire
-sortir de la sensation les lois universelles de la sensation?
-
-Au reste, peu importe ici, ce n’est pas seulement dans notre conception
-rationnelle de la loi morale qu’il est impossible d’identifier
-absolument le sentiment moral et le sentiment religieux. C’est aussi
-dans la conception elle-même de César Malan et de ses disciples. Ils
-conçoivent Dieu comme un être Absolu que son absoluité condamne à ne
-pouvoir agir autrement que d’une manière absolue. C’est pour cela, nous
-disent-ils, que Dieu ne peut pas agir sur la partie consciente de
-l’homme, parce que, s’il agissait sur cette partie consciente, son
-action absolue déterminerait absolument la créature relative et lui
-ôterait toute indépendance. Dieu prend un détour. Il exerce son action
-absolue sur la partie subconsciente de notre être. Et il paraît--par un
-mystère que je ne me charge pas d’expliquer, ne l’ayant jamais bien
-compris--que l’être absolument déterminé dans sa partie subconsciente,
-quand il prend conscience de soi, prend conscience de soi non pas comme
-absolument déterminé et nécessité--ce qui serait pourtant naturel--mais
-comme libre et obligé. N’insistons pas sur la difficulté de cette
-genèse[21]. Retenons-en la conception qui s’y révèle du caractère
-inéluctable de l’action divine, de toute action divine. L’action divine
-est conçue comme ne pouvant pas ne pas être absolue, générale,
-constante, uniforme, immuable. Elle ne connaît ni nuances, ni
-modifications, ni souplesse. Elle se réduit à une action toute semblable
-à celle des forces de la nature: le rapprochement est si irrésistible
-qu’il est plus qu’indiqué, pris, repris et amplifié dans l’intéressant
-ouvrage de M. Fulliquet. Mais restreindre et limiter ainsi l’action
-divine, cela ne revient-il presque pas à supprimer l’action divine pour
-l’homme religieux? Il ne suffit pas de dire que l’obligation émane d’un
-Dieu personnel. A-t-on satisfait les exigences de la piété quand on lui
-donne un Dieu personnel sans doute, mais un Dieu qui ne fait rien
-personnellement? Saisie dans la simplicité pure et nue de son essence,
-l’obligation ne manifeste pas plus la liberté divine que les lois de la
-nature qui proviennent, elles aussi, d’un Dieu personnel. L’homme
-religieux a besoin d’un Dieu auquel il puisse parler et qui lui parle
-lui-même, d’un Dieu vivant et qui ait le sens de la vie, d’un Dieu
-capable de connaître personnellement sa créature, d’entrer dans le
-détail de son existence, de recevoir les confidences de son cœur, enfin
-d’agir spécialement et variablement en elle et pour elle. Tout cela
-dépasse et déborde de tous côtés les cadres rigides et froids de la pure
-et simple obligation. Qui dit _religion_, dit autre chose et plus
-qu’_obligation_, il dit _surnaturel moral_.
-
- [21] Nous ne contestons nullement l’existence du «subconscient»,
- pourvu qu’on s’abstienne d’y voir une sorte d’entité séparée par je
- ne sais quel fossé mystérieux de l’entité «conscient»; toutes les
- puissances et fonctions de notre être sont susceptibles de passer du
- subconscient au conscient, et _vice versa_, par une échelle
- indéfinie de degrés qui va de la pleine conscience au néant et du
- néant à la pleine conscience à travers une série de dégradations ou
- d’accroissements.--Nous ne contestons pas davantage l’action de Dieu
- sur les phénomènes subconscients de notre être: ce qui provoque nos
- doutes et nos objections, c’est l’explication qu’on en donne, les
- conclusions qu’on en tire, la théorie dont on l’enveloppe.
-
-Et notre conclusion demeure la même, si, abandonnant la position
-particulière de César Malan et de ses disciples, et leur théorie de
-l’action de Dieu sur le subconscient, nous nous plaçons simplement au
-point de vue de ceux qui, sans raffiner ni subtiliser leur thèse,
-expliquent tout uniment l’obligation par «la volonté de Dieu», ou encore
-se bornent à dire: «L’obligation, c’est Dieu en nous...» Nous n’avons
-pas affaire ici précisément à la définition de l’obligation (qui demeure
-pour nous une catégorie de la raison), mais à la définition du sentiment
-religieux. Eh bien! de quelque façon qu’on l’entende et l’explique, à
-elle seule, l’obligation n’est pas un don de force. Elle dit: fais ce
-que tu crois être bien, elle ne communique pas l’énergie pour
-l’accomplir. Elle fait sentir le besoin de la grâce, elle ne constitue
-pas la grâce. A elle seule, la religion de l’obligation échoue à faire
-droit à ce qui est l’âme même de la piété, la prière et la foi en
-l’exaucement. La prière apporte à Dieu les demandes multiples et variées
-de sa créature et rapporte à la créature les bienfaits infiniment divers
-de son Dieu. Vous ne réduirez jamais l’exaucement divin de la prière à
-l’action uniforme, immuable et absolue de Dieu dans l’obligation.
-
-Aussi bien l’exemple de Jésus lui-même montre jusqu’à l’évidence que le
-sentiment religieux normal ne se réduit pas au sentiment de
-l’obligation. Relisez les Évangiles, et osez dire qu’il n’y a pas entre
-Jésus et Dieu des relations surnaturelles incessantes, des prières et
-des exaucements, des demandes et des réponses, un dialogue perpétuel
-enfin dans lequel Dieu se montre non pas en vérité comme l’Être Absolu
-esclave de son absoluité, mais comme le Père céleste dont la tendresse
-possède le don adorable de suivre en s’y adaptant toutes les sinuosités
-et toutes les palpitations de la vie chez son Fils bien-aimé, et qui
-entretient un commerce de douce et féconde liberté avec Celui en qui il
-a mis toute son affection.
-
- * * * * *
-
-Si le sentiment religieux ne se ramène pas au sentiment moral, le
-sentiment social n’en serait-il pas la réalité profonde, l’élément
-permanent enfin dégagé des superfétations et superstitions qui en ont
-altéré la pure essence?
-
-Tel est bien l’aboutissement dernier d’Auguste Comte avec sa religion de
-l’humanité; tel est aussi, avec des différences, le point de vue des
-sociétés pour la culture morale d’Amérique, d’Angleterre, d’Allemagne.
-
-Dans l’_Année sociologique_ de 1899, M. Durkheim a exposé une conception
-voisine. Les phénomènes religieux consistent, d’après lui, en croyances
-et en pratiques obligatoires. Or tout ce qui est obligatoire est
-d’origine sociale. Car une obligation implique un commandement, par
-conséquent une autorité qui commande. Et si l’on s’interdit, comme on le
-doit, de dépasser le domaine de l’expérience, le seul être pensant qui
-soit plus grand que l’homme, c’est la société. C’est donc elle qui
-prescrit au fidèle les dogmes qu’il doit croire et les rites qu’il doit
-observer. Si c’est dans la conscience individuelle que les phénomènes
-religieux se passent, ils n’en sont pas moins des faits d’origine, non
-pas individuelle, mais sociale. L’organisme et la conscience de
-l’individu ne donnent à ces phénomènes que leur ton sentimental: les
-notions et croyances, les directions générales sont fournies par le
-milieu social. M. Durkheim avoue bien que le nom de _religieuses_ peut
-s’appliquer à des croyances et à des pratiques qui sont en partie le
-fruit de spontanéités individuelles. Mais il ajoute immédiatement que
-les croyances et les pratiques individuelles ont toujours été peu de
-chose à côté des croyances et des pratiques collectives; et que s’il y a
-entre ces deux sortes de religions un rapport de filiation, comme il est
-vraisemblable _a priori_, c’est évidemment la foi individuelle et privée
-qui est dérivée de la foi sociale et publique.
-
-L’auteur de cette définition des phénomènes religieux ne la donne que
-pour une définition purement formelle et se défend de prétendre
-expliquer l’essence même de la chose définie. On comprend toutefois que
-la société, en prescrivant des croyances et des pratiques à l’individu,
-ne saurait se proposer d’autres objets que «des objets d’intérêt
-général», suivant l’expression de M. Durkheim. Elle ne saurait avoir
-d’autre but qu’elle-même. Non seulement la forme, mais l’essence du
-phénomène religieux doit être sociale. Et, au fait, M. Durkheim,
-démarquant à son insu peut-être l’une des définitions du sentiment
-religieux proposées par Schleiermacher, écrit: «L’état de perpétuelle
-dépendance où nous sommes vis-à-vis de la société nous inspire pour elle
-un sentiment de respect religieux.» La société est substituée à Dieu non
-seulement comme origine, mais comme objet du sentiment religieux. Et
-nous voilà revenus à la religion de l’humanité d’Auguste Comte.
-
-La théorie de M. Durkheim a été fort bien critiquée par MM. Pillon[22]
-et Marillier[23]. Comme ces deux penseurs l’ont supérieurement établi,
-l’histoire nous révèle l’initiative d’une conscience individuelle et
-l’action de cette conscience sur les autres à l’origine de toute
-nouvelle religion; elle nous montre que les sentiments et les croyances
-en matières religieuses sont descendus de certains initiateurs dans les
-masses, et non pas entrés dans les esprits de ces initiateurs par la
-voie de la tradition ou par la force et l’autorité des pensées communes.
-Les prophètes, les apôtres, les Réformateurs sont des créateurs sociaux
-bien plus que des produits sociaux. L’humanité doit se reconnaître
-dépendante de l’individu en religion, et la religion est individualiste
-et non point sociale en ses grandes sources. On ne saurait sérieusement
-contester l’originalité de la religion dans les âmes individuelles et la
-transmission des sentiments et des idées de ceux qui les ont de source
-intérieure propre à ceux qui ont l’aptitude à les recevoir d’autrui. En
-d’autres termes, l’invention et l’imitation, ces deux lois qui, d’après
-M. Tarde, régissent la société, s’appliquent l’une et l’autre ici, sous
-forme d’_inspiration_ et d’_imitation_. Toutes deux supposent une nature
-religieuse en l’homme. Pour ses tendances religieuses instinctives une
-haute conscience individuelle trouve une certaine satisfaction; elle
-dégage de son expérience certains jugements généraux. Ces sentiments et
-ces pensées sont accueillis par les autres consciences. Et alors
-commence la tradition.
-
- [22] _Année philosophique de 1899_, p. 257.
-
- [23] Art. «Religion» dans la _Grande Encyclopédie_.
-
-C’est cette tradition qui explique et produit le caractère obligatoire
-de telles croyances et de telles pratiques. Il faut en effet en chercher
-la cause première non dans la société et dans la pression qu’elle exerce
-sur ses membres, mais dans la constitution mentale de l’individu qui
-contient en soi la forme rationnelle de l’obligation, dans l’impulsion
-primordiale de l’individu à appliquer constamment cette forme, dans sa
-tendance innée à l’approbation et au blâme. De ces diverses données
-primitives naissent, lorsque le sentiment religieux a surgi dans une âme
-avec son cortège de croyances et de pratiques, des jugements spontanés
-sur la valeur de ces croyances et de ces pratiques, des maximes
-impératives que l’individu s’applique à soi-même et applique bientôt aux
-autres. D’individuels, ces jugements et ces impératifs deviennent
-communs aux membres du même groupe, en vertu de la suggestion qu’ils
-exercent les uns sur les autres; ils se transforment en jugements et en
-impératifs sociaux, et ainsi l’autorité sociale, la pression sociale en
-matière religieuse est non le principe, mais le produit et le résultat
-des consciences religieuses individuelles. Elle apparaît au cours de
-l’évolution des dogmes et des rites, elle n’est pas à l’origine de cette
-évolution. Toute religion est individuelle en son essence à l’origine.
-
-On voit l’erreur que commettent les sociologues en s’imaginant que, pour
-avoir isolé l’élément social, ils ont dégagé du coup le sentiment
-religieux dans son origine et son essence. M. Murisier a montré que le
-sentiment religieux normal et complet contient des sentiments
-individuels et des sentiments sociaux. Et en effet il y a un sentiment
-religieux proprement individuel qui consiste dans les relations entre
-l’individu humain et Dieu et trouve dans le mysticisme son authentique
-expression. Et il y a un sentiment religieux proprement social qui
-consiste dans les relations de l’individu avec ses semblables par Dieu
-et en Dieu, suivant un double rythme: de Dieu à l’humanité, de
-l’humanité à Dieu. Certains sentiments sociaux font donc bien partie du
-sentiment religieux intégral; mais j’ose dire qu’ils n’en constituent
-pas la partie la plus essentielle et la plus profonde. Les relations
-immédiates de toutes les âmes individuelles avec Dieu ne peuvent pas ne
-pas devenir, mais aussi elles doivent demeurer le fondement des
-relations religieuses sociales entre ces âmes individuelles elles-mêmes.
-
-Il y a une certaine analogie entre cette définition du sentiment
-religieux par le sentiment social et la définition précédemment
-critiquée du sentiment religieux par le sentiment moral. Ceux qui
-définissent le sentiment religieux par le sentiment moral isolent une
-partie du sentiment religieux parvenu à l’apogée de son développement et
-prennent la partie pour le tout; sous prétexte que le sentiment
-religieux actuel attire et absorbe en soi le sentiment moral, ils
-voudraient que le sentiment moral attire et absorbe en soi le sentiment
-religieux, et ils ne s’aperçoivent pas qu’à l’origine le sentiment moral
-et le sentiment religieux étaient distincts et que le sentiment
-religieux actuel contient en soi beaucoup plus que le sentiment moral.
-De même ceux qui définissent le sentiment religieux par le sentiment
-social isolent une partie du sentiment religieux actuel parvenu à
-l’apogée de son développement, et prennent la partie pour le tout; sous
-prétexte que le sentiment religieux développé attire et absorbe en soi
-le sentiment social, ils voudraient que le sentiment social attire et
-absorbe en soi le sentiment religieux, et ils ne s’aperçoivent pas qu’à
-l’origine le sentiment religieux a été individuel avant d’être social,
-et que le sentiment religieux complet contient en soi, à côté et
-au-dessus comme au-dessous des sentiments sociaux, les sentiments
-individuels.
-
- * * * * *
-
-Quels sont ces sentiments individuels? Avant même d’avoir posé
-directement la question, par toutes nos observations précédentes nous
-avons déjà répondu. Ces sentiments individuels sont eux-mêmes en un sens
-d’espèce sociale. Ils diffèrent des sentiments sociaux par l’objet
-(Dieu--la société), non par la nature psychologique. Et la véritable
-conception du sentiment religieux n’est autre que celle qui ressort des
-définitions dues à ces penseurs pourtant si divers qui ont nom Goblet
-d’Alviella[24], Guyau[25], Secrétan[26], Réville[27], Tarde[28],
-Marillier[29], Murisier[30]. Qu’on relise ces définitions différentes,
-qu’on les éclaire les unes par les autres, qu’on en dégage l’élément
-commun, on arrivera à cette conclusion que pour ces penseurs, comme pour
-nous, l’émotion religieuse est un sentiment analogue au sentiment qui se
-déploie dans les relations réciproques des personnes humaines, mais un
-sentiment relatif à des personnes surhumaines, donc un sentiment
-supra-social qui se déploie dans les rapports des diverses personnes
-humaines avec la divinité, conçue comme multiple ou unique. Deux traits
-également indispensables caractérisent le Dieu objet du sentiment
-religieux concret, historique: 1º la puissance en vertu de laquelle il
-est le principe de notre être, ou tout au moins le souverain du monde,
-ou tout au moins notre _supérieur_; 2º l’analogie de cet être puissant
-avec l’individu humain, analogie en vertu de laquelle il est notre
-_semblable_.
-
- [24] «Par religion, j’entends la façon dont l’homme réalise ses
- rapports avec les puissances surhumaines et mystérieuses dont il
- croit dépendre.»
-
- [25] «L’idée d’un _lien de société_ entre l’homme et des puissances
- supérieures, mais plus ou moins semblables à lui, est précisément ce
- qui fait l’unité de toutes les conceptions religieuses... Cette
- sociabilité est le fond durable du sentiment religieux... Le lien
- religieux a été conçu _ex analogia societatis humanæ_... La religion
- est un _sociomorphisme_ universel.»
-
- [26] «La religion, tout en impliquant certaines idées, est
- essentiellement une affaire pratique, qui consiste dans un effort,
- tantôt plus individuel, tantôt plus collectif, de l’homme pour se
- rattacher intimement au principe de son être tel qu’il le conçoit,
- et même sans qu’il s’en forme nécessairement une idée bien
- distincte.»
-
- [27] «La religion est la détermination de la vie humaine par le
- sentiment d’un lien unissant l’esprit humain à l’esprit mystérieux
- dont il reconnaît la domination sur le monde et sur lui-même et
- auquel il aime à se sentir uni.»
-
- [28] «C’est nécessairement à son image, dès le principe, mais à son
- image psychologique et non corporelle, que le sauvage conçoit ses
- dieux. Il leur prête non ses formes, mais ses passions, ses colères,
- ses idées. Ce _psychomorphisme_ initial est l’élément permanent de
- la conception divine.»
-
- [29] «L’affirmation de la possibilité pour l’homme d’entrer en
- relation avec des êtres surhumains dont la puissance dépasse la
- sienne et dont l’action se fait ou peut se faire sentir dans la
- direction de sa propre vie et suscite tous les événements de la
- nature se retrouve dans toutes les religions, sauf en certains types
- aberrants, comme le bouddhisme primitif, et encore faut-il dire que
- même ici la conception courante est remplacée par des conceptions
- connexes et très analogues... La religion, à nos yeux, est
- l’ensemble des états affectifs suscités dans l’esprit de l’homme par
- l’obscure conscience de la présence en lui et autour de lui de
- Puissances, à la fois supérieures et analogues à lui, avec
- lesquelles il peut entrer en relation, des représentations
- engendrées par ces sentiments et qui leur fournissent des objets
- définis, et des actes rituels auxquels il est provoqué par l’action
- combinée de ces émotions et de ces croyances.»
-
- [30] «L’attachement de l’être humain à une personne investie d’une
- autorité souveraine donne naissance à des affections qui varient
- selon le tempérament, le caractère, le sexe, l’âge...»
-
-Cette définition a sans doute été contestée. M. Durkheim soutient que la
-notion de la divinité, loin d’être ce qu’il y a de fondamental dans la
-vie religieuse, n’en est, en réalité, qu’un épisode secondaire. Et pour
-appuyer cette assertion, plus que paradoxale, il allègue qu’il y a des
-religions d’où toute idée de Dieu est absente, et il invoque le
-bouddhisme. Mais les citations mêmes qu’il emprunte au livre de M.
-Oldenberg[31] tendent à établir que le bouddhisme athée est une
-spéculation métaphysique provoquée par une dissolution progressive des
-religions antérieures. Et n’oublions pas que cette spéculation
-métaphysique abstraite n’a pu, telle quelle, se maintenir; elle ne s’est
-popularisée que grâce à la réintroduction à fortes doses de l’élément
-divin, si bien que, par une remarquable ironie des choses, les disciples
-du Bouddha athée ont divinisé le Bouddha. Ne nous laissons donc pas
-intimider par le bouddhisme primitif, simple épisode de métaphysique
-panthéiste ou athée entre deux périodes de religion.
-
- [31] Que l’on pèse ces expressions de M. Oldenberg: «Quand le Bouddha
- s’engage dans cette grande entreprise d’imaginer un monde de salut
- où l’homme se sauve lui-même et de créer une religion sans Dieu, la
- _spéculation_ brahmanique a déjà préparé le terrain pour cette
- tentative. _La notion de la divinité a reculé pas à pas, les figures
- des anciens dieux s’effacent pâlissantes_, le Brahma trône dans son
- éternelle quiétude, très haut au-dessus du monde terrestre, et, en
- dehors de lui, il ne reste plus qu’une seule personne à prendre une
- part active à la grande œuvre de la délivrance: c’est l’homme.»
- Qu’est-ce à dire, sinon que l’athéisme du Bouddha est le fruit amer
- et desséché de la spéculation, mûri au sein d’une décomposition de
- la foi religieuse?
-
-Nulle part, l’humanité ne débute en religion par le panthéisme ni, à
-plus forte raison, par l’athéisme. Ce que nous trouvons à l’origine,
-dans l’humanité déjà séparée de son Créateur par la chute, et peu à peu
-oublieuse du Dieu unique, c’est la croyance en des dieux personnels
-multiples, quelle que soit d’ailleurs la façon dont ces dieux sont
-conçus et imaginés. Mais de cet état inférieur, le sentiment et la
-pensée de l’homme tendent à sortir en faisant droit au besoin d’unité si
-profondément enraciné par le Dieu un dans notre nature. Seulement cette
-unité peut être atteinte par deux procédés contraires. Le premier
-consiste à s’élever de la notion des personnes divines multiples à la
-notion d’une seule personne divine, d’autant plus grande et plus forte,
-et d’autant plus personnelle, qu’elle est mieux conçue comme unique.
-L’objet du sentiment religieux et le sentiment religieux lui-même se
-développent et se purifient: c’est _le monothéisme_.--L’autre procédé
-consiste, pour éliminer la pluralité des personnes, à éliminer peu à peu
-l’idée même de personnalité, et à retirer à Dieu d’abord les qualités
-morales, puis l’intelligence, jusqu’à ce qu’il ne reste plus que la
-force brute et bientôt qu’une substance de plus en plus vague et
-amorphe, un je ne sais quoi qui n’a plus de nom dans aucune langue:
-c’est la dégradation, l’extinction progressive de la religion, qui
-traverse le _panthéisme_ pour s’évanouir enfin dans l’_athéisme_
-déclaré.
-
-Il suit de là que le panthéisme ne constitue pas à côté du monothéisme
-une des deux grandes divisions parallèles dans lesquelles se serait
-engagé le sentiment religieux. Le panthéisme se classe sur la même ligne
-que le monothéisme, mais en bas, tandis que le monothéisme se classe en
-haut.
-
-Et quand on prend en considération le fait que nulle part, sauf dans la
-religion hébraïque et chrétienne, l’homme n’a réellement réussi à se
-hausser jusqu’au véritable monothéisme, quand on se rend compte que le
-christianisme n’est pas autre chose après tout que le monothéisme
-lui-même, élevé à la perfection par le messianisme spirituel de Jésus,
-on ne peut pas s’empêcher de conclure que la psychologie religieuse nous
-apprend à voir, dans l’histoire des religions envisagée en son ensemble,
-une admirable preuve apologétique en faveur de l’Évangile du Christ.
-
-Nulle part en effet la personnalité spirituelle du Dieu unique et
-créateur n’a été plus clairement et plus fortement affirmée et sentie
-que dans la religion des prophètes, du Christ et de ses apôtres. Et je
-demanderai ici la confirmation de ma thèse non pas à un théologien ou à
-un philosophe de profession, qui pourrait être aisément suspect, mais à
-un écrivain religieux qui sans préoccupation d’école n’a eu pour but que
-de donner libre essor et franche expression aux sentiments dont vivait
-son cœur: «Homme, le Dieu que tu cherches, a écrit Christophe Dieterlen,
-c’est le Dieu de la Bible: un Dieu homme, un Dieu père, frère, un Dieu
-qui sent comme nous, qui est près de ceux qui l’invoquent. Ce qui nous
-touche le touche; dans toutes nos détresses, il est en détresse[32]...
-La révélation capitale, la clef de toutes les autres, c’est la première
-mention que Dieu fait de l’homme: _Faisons l’homme à notre image, selon
-notre ressemblance._ D’après cette parole, il y a lien de parenté intime
-entre Dieu et l’homme. Donc, pour comprendre Dieu, l’homme devra
-s’étudier lui-même, et plus il approchera de Dieu, mieux il se
-connaîtra; car si l’homme est la ressemblance de Dieu, celui-ci a
-caractère humain, et si Dieu a créé l’homme à son image, c’est que
-celui-ci a nature divine[33]... Dieu et l’homme sont deux semblables qui
-se sont perdus et qui se recherchent[34]... Les Pères ont entrevu par la
-foi l’humanité de Dieu et ont traité avec lui _d’homme à homme_. C’est
-ainsi qu’Abraham plaide pour Sodome[35]... Pour traiter alliance avec
-Abraham, Dieu se manifeste à lui comme son semblable[36]... Le pécheur a
-besoin d’avoir Dieu _tout près_ et par intuition, il le comprend tel
-qu’il se manifeste à Abraham: une personnalité humaine. Abraham qui
-attendait le salut, n’est point étonné par son apparition, et lui parle
-comme un homme parle à un autre homme[37]... Lorsque avec les sentiments
-humains d’Abraham nous ferons appel aux sentiments humains de Dieu, nous
-serons en bénédiction comme Abraham[38]... Le besoin d’un Dieu _humain_
-est si inné à l’homme que, l’humanité de Dieu ayant été voilée,
-quelques-uns se sont adressés dans leurs prières à des médiateurs
-humains... Marie et les saints! Pauvres âmes, si vous saviez que la
-perfection de Dieu consiste dans le sentiment _parfait_ de toutes nos
-peines[39]... L’homme créé à l’image de Dieu, qui est amour, a le
-sentiment que l’amour est son véritable élément, que comme la religion
-de Dieu à notre égard est un battement de cœur, une émotion
-d’entrailles, notre religion doit être avant tout un battement de cœur,
-une émotion d’entrailles pour Dieu et pour le prochain[40]... La foi
-tend à mettre le sentiment humain à l’unisson avec le sentiment
-divin[41]...»
-
- [32] _De la prière_, p. 19.
-
- [33] _Étude sur la religion de la Bible_, p. 7.
-
- [34] _Ibid._, p. 13.
-
- [35] _De la prière_, p. 21-22.
-
- [36] _Étude sur la religion de la Bible_, p. 23.
-
- [37] _Ibid._, p. 23-24.
-
- [38] _De la prière_, p. 23.
-
- [39] _De la prière_, p. 23-24.
-
- [40] _La religion pure et sans tache_, p. 6.--Il est à peine besoin de
- dire que Christophe Dieterlen n’entendait pas ces déclarations au
- sens où les entendraient W. James, Lange, Ribot.
-
- [41] _Étude sur la religion de la Bible_, p. 31.
-
-Voilà jusqu’à quel point un chrétien dégagé de tous les scrupules de
-vaine métaphysique, ose ouvertement, à la divinité de Dieu, joindre ce
-qu’il a si bien appelé l’_humanité de Dieu_! Voilà jusqu’à quel point,
-foulant aux pieds tous les préjugés et toutes les pudeurs scolastiques,
-à la religion de l’homme pour Dieu, il ose joindre hardiment _la
-religion de Dieu à l’égard de l’homme_! Et où donc, dans toute
-l’histoire de notre race, l’_humanité_ de Dieu apparaît-elle avec plus
-de force, faisant vibrer ce qu’il y a de plus intime et de plus profond
-dans les émotions de notre âme, qu’en Jésus-Christ Fils de l’homme et
-Fils de Dieu, en Jésus-Christ, l’homme parfait qui a pu dire: «Celui qui
-m’a vu, a vu le Père»? Où donc dans toute l’histoire de notre race, la
-_religion de Dieu à l’égard de l’homme_ se marque-t-elle en des traits
-plus touchants que dans cet Évangile où notre cœur frémissant contemple
-et adore un Dieu qui _donne_ au monde, un Dieu qui _sacrifie_ à l’homme
-son Fils bien-aimé, un Dieu qui _prie_, qui _supplie_ l’homme d’agréer
-ce sacrifice et de se réconcilier avec lui! Voilà le Dieu amour qui
-provoque l’amour! Voilà le Dieu qu’il faut au vrai sentiment religieux!
-Un tel Dieu--laissez-moi enfin le proclamer--un tel Dieu est trop humain
-pour avoir été inventé par l’homme! Et je conclus: dire que nulle part
-la personnalité de Dieu n’a été plus profondément _sentie_ que dans le
-christianisme, c’est dire qu’aucune autre religion n’a été plus
-religieuse que le christianisme, c’est dire en vérité que le
-christianisme est la religion par excellence, la religion parfaite, et
-dire que le christianisme est la religion parfaite, c’est dire que Dieu
-existe, que l’Évangile vient de Dieu, et que Jésus est bien le chemin,
-la vérité et la vie[42].
-
- [42] Est-il besoin de dire qu’il s’agit ici d’une _induction_, non
- d’un _syllogisme_? On trouvera des inférences de ce genre
- développées dans les ouvrages de l’Américain Fiske.
-
-
-
-
-II
-
-
-Le sentiment religieux est un sentiment qui se déploie dans des
-relations personnelles entre l’homme et une divinité conçue comme
-personnelle. Mais de même que la vie sociale ne se réduit pas au
-sentiment social, de même aussi la religion ne se réduit pas au
-sentiment religieux. Dans des relations vivantes de personne à personne,
-c’est la personne tout entière qui se trouve et ne peut pas ne pas se
-trouver engagée. Or, au point de vue psychologique, dans la constitution
-de l’être humain, le sentiment n’est pas tout: la volonté,
-l’intelligence s’y montrent aussi intégrés. Est-il besoin de protester
-que nous n’avons aucune superstition pour le chiffre 3 et que nous
-tenons pour bien et dument enterrée la vieille théorie classique des
-facultés séparées, des entités chères à la philosophie écossaise et à la
-philosophie éclectique? Il est plus nécessaire de repousser toutes les
-tentatives faites pour réduire un de ces termes à l’autre, de nous
-refuser comme M. Ribot à voir dans les états affectifs des états
-secondaires, dérivés, superficiels, «de l’intelligence confuse», de
-résister aux efforts dialectiques de Secrétan pour faire sortir
-l’intelligence de la volonté par un retour; une réduplication sur
-soi-même: la méthode psychologique ne sanctionne pas ces subtiles
-transformations métaphysiques. Autre chose est le sentir, autre chose le
-vouloir, autre chose le penser.
-
-Mais alors se posent deux questions:
-
-1º Quels sont les rapports du sentiment religieux avec l’intelligence?
-
-2º Quels sont les rapports du sentiment religieux avec la volonté?
-
-Forcé de nous restreindre, nous bornerons notre étude à la religion
-parfaite, le christianisme. Envisageons d’abord le premier problème:
-Quelles sont dans la vie chrétienne les relations du sentiment avec
-l’intelligence?
-
- * * * * *
-
-En réalité, le mot _intelligence_ recouvre d’une même étiquette deux
-éléments d’une très inégale valeur: la _raison_ d’une part, et de
-l’autre, _l’intelligence_ proprement dite. Cette distinction, que les
-empiristes purs refusent ou négligent de faire, s’impose: sans elle il
-est impossible de rendre justice à la réalité des choses psychologiques.
-
-La raison est l’ensemble des lois qui sont la condition même de
-l’expérience, et lui préexistent logiquement, quoiqu’elles ne passent de
-la puissance à l’acte et ne se réalisent au concret que par, dans et
-avec l’expérience. C’est donc l’ensemble des lois et principes qui sont
-la condition même de la vie sensible: sensation et perception, de la vie
-affective: sentiments et émotions, de la vie morale: volonté et pratique
-du bien, et enfin de la vie sociale et de la vie religieuse. Ces lois et
-principes rationnels, au nombre desquels doit être inscrite la loi
-morale, sont innés, donnés dans notre constitution.
-
-Dans un sens, c’est la raison qui a la primauté, puisque c’est elle qui
-promulgue la loi à laquelle la vie affective doit se soumettre; dans un
-autre sens, pourtant, c’est à la vie affective que cette primauté
-revient, car la vie affective, c’est l’être, tandis que la loi morale
-est une règle abstraite qui n’existe que par et pour l’être concret; la
-règle suppose quelque chose à régler, elle se rapporte aux désirs, aux
-inclinations, aux tendances, et n’aurait plus d’objet si on supprimait
-le sentiment. La vie affective, c’est ce que l’individu est en fait; la
-loi morale, c’est ce que la vie affective doit être.
-
- * * * * *
-
-Tandis que la raison est la faculté des _lois_, l’intelligence
-proprement dite est la faculté des _idées_. Laissant de côté la question
-difficile des origines[43], on peut dire que, dans la vie chrétienne
-actuelle, l’idée est sans aucun doute étroitement mêlée au sentiment
-religieux, comme elle l’est au sentiment social, et qu’en sus de cette
-alliance indissoluble de simultanéité, il y a des relations réciproques
-et inverses de succession, et plus que de succession, de causalité.
-Émotion et idée se développent intérieurement l’une à l’autre dans une
-incessante réaction mutuelle, et, normalement, chacune des deux
-s’enrichit de tout ce qui enrichit l’autre.
-
- [43] Voici le point de vue auquel, le cas échéant, on se placerait
- pour résoudre cette question: La raison, comme telle, ne contient
- pas Dieu d’une façon explicite et immédiate. Dieu n’est pas
- réductible à une loi, il est un être. Il suffit à la raison pour sa
- gloire de contenir des principes indispensables à l’aide desquels
- l’homme pourra s’élever à Dieu par son intelligence et qui
- permettront à la vie religieuse de naître et de fonctionner.--D’une
- manière générale, tout exercice de l’intelligence réclame une
- expérience préalable; l’intelligence ne peut travailler que sur des
- données qu’elle élabore lorsqu’elles lui ont été fournies par
- l’expérience. L’intelligence, dans le domaine religieux, ne déroge
- pas à cette règle. Toutefois, une seconde distinction ici s’impose.
- Ce que l’intelligence religieuse implique avant elle, c’est
- simplement l’expérience sensible, la première en date de toutes les
- expériences; elle suppose à vrai dire non seulement l’expérience
- sensible, mais certaines interprétations intellectuelles de ces
- expériences sensibles. Par ses sens, l’homme primitif subit la
- pression du milieu extérieur, il réagit contre ces impressions
- multiples et confuses, il leur applique les principes cardinaux de
- la raison, il conçoit un monde extérieur: nature et humanité. L’idée
- religieuse, sous sa forme élémentaire, surgit d’une nouvelle
- application des lois rationnelles de causalité et de finalité à ce
- monde extérieur ainsi conçu: l’individu se rattache, avec la nature
- elle-même et l’humanité, à un être ou à des êtres supérieurs,
- divins. En effet, comme l’a proclamé saint Paul, «les perfections
- invisibles de Dieu, sa puissance éternelle et sa divinité, se voient
- comme à l’œil, depuis la création du monde, quand on les considère
- dans ses ouvrages» (Rom. I, 20). L’idée religieuse se complète et
- s’épure par une nouvelle application de la raison (lois de moralité)
- à l’individu, à la société et à Dieu.--La première idée religieuse
- n’a donc pas _suivi_ chronologiquement le premier sentiment
- religieux. L’a-t-elle précédé? ou bien idée et sentiment ont-ils
- jailli ensemble dans un même élan de l’être tout entier? Il est
- difficile de le décider. Une réponse unique n’est peut-être pas de
- mise. Qui sait si les deux possibilités ne se sont pas réalisées
- toutes deux parmi les divers membres de l’humanité primitive? Quoi
- qu’il en soit, la première émotion religieuse a nécessairement dû
- envelopper une croyance, un jugement, une notion. Sans cet élément
- intellectuel, la première émotion religieuse n’aurait pas été
- religieuse.
-
-Comme dans tous les domaines, dans le domaine religieux aussi, le
-sentiment est la force qui met en branle l’intelligence, lui donne
-l’impulsion, se sert de cet instrument compliqué comme d’un outil,
-l’emploie à ses fins, et tend à la perfectionner par l’exercice même
-qu’il lui impose. Comme dans tous les domaines, dans le domaine
-religieux aussi, la science dépend de l’expérience. _Qui parum sentit,
-parum scit_, a dit fort justement Œtinger, et la théorie de
-Schleiermacher est vraie d’après qui la dogmatique travaille sur un
-objet donné, la conscience chrétienne, prise à un moment précis de son
-développement, et en traduit les expériences intimes en langage
-scientifique. La dogmatique n’est qu’un effort pour égaler
-l’intelligence à la vie. Quelles différences doctrinales entre un saint
-Augustin et un Luther, un Calvin et un Spener ou un Zinzendori, un
-Wesley et un Whitefield, un frère morave et un docteur écossais ou
-genevois!... Quelles différences même entre un Bossuet, un Fénelon, un
-Pascal, un Vincent de Paul! Bien plus, quelles différences déjà entre un
-saint Jean, un saint Jacques, un saint Pierre, un saint Paul! Ces noms
-désignent en vérité presque autant de dogmatiques diverses. Il est
-incontestable que, pour une bonne part tout au moins, ces divergences
-doctrinales sont comme le reflet de divergences plus profondes, et que
-la vie affective particulière de chacun de ces grands chrétiens a donné
-une coloration et une orientation toute spéciale à leur pensée. Et qui
-sont, dans le domaine de la spéculation, les grands rénovateurs sinon
-ceux qui ont eu le courage et la puissance de revenir par l’expérience
-intime à la vue directe et au contact immédiat des choses, après s’être
-d’abord dégagé des attitudes routinières et de l’érudition livresque;
-qui, après avoir cherché quand il le fallait à dissoudre par la critique
-l’enveloppe de mots qui recouvrait la vérité, ont rendu à tous les
-éléments de celle-ci leur sens psychologique profond, ont vivifié leur
-pensée réfléchie, l’ont baignée de réalité, ont éprouvé leurs idées au
-contact de l’être, et serrant toujours de plus près le réel, ont apporté
-une philosophie et une théologie concrètes, fruit de la méditation et de
-la vie?
-
-Le sentiment précède ainsi et conditionne la connaissance scientifique.
-Il arrive de même qu’il précède et conditionne la connaissance simple et
-populaire, sans prétention, et, par exemple, que telle âme soit
-convertie, sans se douter seulement qu’elle l’est. Il y a peut-être peu
-de phénomènes psychologiques plus surprenants au premier abord que
-celui-là, mais il n’y en a pas de plus authentique. Après avoir passé
-toute une matinée en prières sur une colline couverte de forêts, «tout à
-coup, sans savoir comment, Finney s’aperçoit qu’une paix inconnue
-remplit son âme. «Qu’est-ce que cela? se dit-il. Je n’ai plus le
-sentiment de mon péché; j’aurai contristé le Saint-Esprit par mon
-importunité. Oui, c’est bien cela. Comment un pécheur tel que moi a-t-il
-eu l’audace de prendre Dieu au mot? C’était un acte d’outrecuidance, un
-blasphème. J’ai peut-être commis le péché contre le Saint-Esprit.»
-Incapable de rien comprendre à cette absence complète de sentiment du
-péché, Finney cherche à le réveiller dans son âme. Impossible: ses
-pensées, malgré qu’il en ait, se détournent de lui-même pour se fixer
-sur Dieu avec une douceur inexprimable.» Un peu plus tard, Finney
-s’explique sa situation: «Le dogme de la justification par la foi,
-dit-il, m’a été enseigné comme une vérité d’expérience... Du moment où,
-dans le bois, j’avais cru, la conscience de condamnation m’avait été
-ôtée, et c’était pour cela que tous mes efforts pour rappeler dans mon
-âme le sentiment du péché avaient été vains[44].»
-
- [44] M. Frommel a relevé un trait analogue dans la conversion de
- Nettleton. Là aussi il y a «un changement effectif des dispositions
- de son cœur, antécédent à la connaissance qu’il en a... La surprise
- qu’il en éprouve, son effroi d’avoir perdu jusqu’à la conviction de
- son péché, la manière naïve surtout et tout empirique dont il
- s’assure de la transformation qui, à son insu, vient de s’opérer en
- lui, démontrent que quelque chose s’est passé au plus intime de son
- être, à quoi, s’il en a fourni les conditions, sa volonté consciente
- n’a point participé». (_La Foi et la Vie_, 16 janvier 1901.)
-
-Si telle est l’influence et la priorité du sentiment sur l’idée,
-inversement aussi, l’intelligence peut agir sur les tendances et les
-désirs pour les modifier. Chaque idée n’a-t-elle pas comme son timbre
-émotif spécial, sa résonnance affective possible? C’est en maintenant
-certaines idées dans le champ de la conscience, en évoquant certaines
-images, qu’on peut modifier la partie affective de son être.
-Historiquement, on peut dire que le progrès du sentiment est lié à celui
-de l’intelligence; et que le sentiment, d’abord en quelque sorte
-homogène, vague et confus, n’acquiert d’individualité, d’existence
-différenciée, ne se spécialise que grâce à l’idée et reçoit de l’idée
-ses nuances, ses teintes délicates, ses développements divers. Bien
-plus, dans l’état actuel du Christianisme, il y a incontestablement des
-idées qui sont pour l’individu antérieures à toute expérience chrétienne
-de sa part, et qui, bien loin de dériver de son expérience individuelle,
-la conditionnent et la provoquent. Jamais, si on ne lui avait parlé
-d’abord clairement ou obscurément de l’Évangile, un chrétien ne tirerait
-de son expérience religieuse l’idée de l’existence de Jésus-Christ, des
-prophéties réalisées en sa personne, de la mort et de la résurrection
-corporelle de l’homme-Dieu. C’est qu’aussi bien, sans des connaissances
-de ce genre--nous n’avons nulle intention d’en dresser ici la
-liste,--sans certaines connaissances détaillées ou fragmentaires, pures
-ou mêlées d’erreur, peu importe, l’expérience religieuse elle-même de
-cet individu ne se serait jamais produite. Cet homme se convertit:
-qu’est-ce à dire, sinon que la vérité chrétienne devient pour lui un
-principe d’unification intime, pénètre et colore peu à peu de sa nuance
-tout le contenu de sa vie? Au lieu qu’elle était jadis en lui stérile,
-froide et morte, aujourd’hui il la pratique intérieurement, et la vérité
-devient ainsi une habitude de son moi tout entier, une habitude
-informatrice qui influe sur chacun de ses actes, une force qui met en
-jeu et multiplie toutes ses énergies. Désormais il vit ses idées. Et
-vivre une idée, c’est la nourrir, la renouveler sans cesse par
-l’accession d’autres idées; c’est la pétrir par la réflexion en vue de
-lui assurer une efficacité durable, de la rendre praticable, de
-l’adapter à la réalité et d’adapter la réalité à elle, c’est mettre en
-elle toute son âme, c’est voir l’univers entier à travers elle, c’est y
-verser tous les flots de sa vie intérieure, c’est y croire sans
-interruptions ni limites au lieu de lui réserver des moments et des
-domaines, c’est la prendre comme levier du progrès spirituel; vivre une
-idée, c’est la convertir en sa propre substance, l’intégrer à son moi,
-l’organiser avec l’ensemble de sa vie. Qui mesurera la puissance
-incalculable de l’idée?
-
-Pour appuyer ma thèse, j’emprunterai mes arguments à l’un des
-psychologues religieux qui paraissent au premier abord lui être le plus
-contraires. Dans les remarquables articles[45] où il raconte et étudie
-divers cas de conversion, M. Frommel nous apprend--je reproduis ses
-propres expressions--qu’«une _pensée_ frappa subitement Nettleton, une
-_idée_ le troubla beaucoup et laissa dans son esprit une impression
-ineffaçable...» Quelque temps après, «des _paroles_ de l’Écriture
-transpercent son âme--je continue de citer--les _doctrines_ évangéliques
-de la souveraine grâce et de l’élection divine deviennent pour lui la
-_cause_ de troubles profonds. Ces _pensées_ déchiraient son cœur.» Et M.
-Frommel conclut sur Nettleton que «les doctrines et les influences
-intellectuelles du christianisme ne sont pas absentes de sa conversion,
-puisqu’il entend des prédications, lit sa Bible et des ouvrages de
-piété». Converti, Nettleton devient convertisseur. Et M. Frommel dépeint
-en ces termes la prédication expérimentale de Nettleton: «La _doctrine_
-n’était point absente... Armé de la _doctrine_, le prédicateur
-descendait au plus profond des cœurs[46].» Enfin, Adolphe Monod, cité
-par M. Frommel, écrit: «Un jour, c’était le 21 juillet 1827, me
-promenant dans les rues de Naples, accablé comme toujours par une
-mélancolie sans consolations, je me dis tout d’un coup: d’autres ont été
-tristes avant toi, ils ont trouvé la paix dans l’Évangile. Pourquoi ne
-l’y trouverais-tu pas? Sous l’impression de cette _pensée_, je rentrai
-chez moi, je me jetai à genoux, et je priai comme je n’avais encore prié
-de ma vie. A partir de ce jour, une vie intérieure commença pour moi...
-et une fois engagé dans cette voie, le Dieu de Jésus-Christ auquel je
-venais d’apprendre à me confier, a fait peu à peu le reste.»
-
- [45] _La Foi et la Vie_, du 1er janvier au 16 avril 1901.
-
- [46] De même le gradué d’Oxford, dont M. Leuba a publié et dont M.
- Frommel a traduit l’autobiographie, ne cache pas le rôle important
- joué dans sa conversion par des textes bibliques, des paroles... des
- idées.
-
-Il y a donc, entre l’intelligence et le sentiment, d’incessantes
-relations mutuelles. Si on nous demande là-dessus: de ces deux termes,
-en est-il un qui doive être considéré comme principal? L’intelligence
-est-elle le pouvoir régulateur et souverain auquel il faille tout
-subordonner? Est-elle fondée à réclamer qu’on lui reconnaisse une
-primauté de juridiction parmi les manifestations diverses de la vie
-consciente? Doit-elle gouverner dans l’homme? Nous répondrons sans
-hésiter: l’intelligence est une lumière qui nous guide et non une force
-qui se suffit, c’est un auxiliaire et non un chef.
-
-Certes, c’est un auxiliaire indispensable et une lumière sans laquelle
-il est inévitable de s’égarer. Il y a erreur et péril à déprécier
-l’intelligence, à prêcher un abandon paresseux de la pensée claire et
-maîtresse de soi pour je ne sais quel rêve obscur d’une équivoque
-mysticité. Un gracieux conteur, M. T. de Wyzewa, écrivait naguère: «Si
-nous devons, comme nous l’ordonne Notre Seigneur Jésus-Christ, arracher
-l’œil droit, couper la main droite, qui font tomber dans le péché, nous
-devons nous efforcer surtout de détruire en nous l’intelligence, cette
-soi-disant faculté de savoir et de penser; car toute science est vaine,
-toute pensée est vaine, et c’est d’elle que naît toute la souffrance qui
-est dans le monde.» Bien des mystiques, j’allais dire des
-sentimentalistes chrétiens, seraient disposés à contresigner ces
-paroles. Nous n’en sommes pas réduit aux suppositions ou aux procès de
-tendances. Pour nous borner à trois exemples pris dans des sphères
-différentes, Saint-Cyran déclarait à Arnauld: «Il n’y a rien de si
-dangereux que de savoir.» Saint Vincent de Paul ne craignait pas de dire
-aux jeunes gens qui entreprenaient des études de théologie que les
-personnes grossières et ignorantes font _pour l’ordinaire_ mieux
-l’oraison que les hommes savants, et que Dieu prend plaisir à se
-communiquer aux simples, parce qu’ils sont plus humbles que les doctes
-qui ont _pour l’ordinaire_ quelque bonne opinion d’eux-mêmes; que
-l’orgueil perdait les savants, comme il avait perdu les anges; que le
-plus petit démon des enfers en savait davantage que le plus subtil
-philosophe et le plus profond théologien de la terre; que Dieu n’a point
-besoin des savants pour faire ses œuvres[47].» Après cela, on se demande
-avec curiosité s’il s’est trouvé beaucoup de jeunes gens, amis de saint
-Vincent, pour s’adonner avec enthousiasme aux labeurs scientifiques! En
-Allemagne, il est à déplorer que le piétisme dont Spener était le chef
-n’ait pas hésité à accréditer ce préjugé funeste, si répandu depuis et
-si indéracinable en certains milieux, que _la science et la piété sont
-incompatibles_, que la science est même nuisible à la vraie piété. Qu’en
-résulta-t-il? C’est qu’un demi-siècle après, le piétisme se trouva tout
-aussi impuissant que l’ancienne orthodoxie à opposer une digue au
-torrent du rationalisme qui envahit avec une rapidité effrayante les
-universités et les chaires. Et l’on peut accuser le piétisme, en
-négligeant la science, d’avoir préparé indirectement et sans le vouloir,
-le triomphe du rationalisme.
-
- [47] _Biographie de saint Vincent de Paul_, par Abelly, t. II, p. 295.
-
-Les assertions fantaisistes de M. de Wyzewa trouvent leur réfutation
-dans les belles et fortes paroles de M. Fallot: «Il n’est piété plus
-opposée à celle de Jésus que la piété qui renonce à penser. Dans ses
-enseignements, rien de systématique sans doute, mais aucun mot qui ne
-soit marqué de l’empreinte d’une intelligence toujours en éveil... La
-vie parfaite implique au reste une plénitude de conscience qui ne peut
-exister sans un appel constant à l’intelligence. Celui qui recommandait
-d’aimer Dieu de toute _son intelligence_ (Marc XII, 33), mettait son
-intelligence dans chacune de ses paroles, en sorte qu’il atteignait à
-cette simplicité merveilleuse, qui est le privilège d’une pensée
-maîtresse d’elle-même[48].»
-
- [48] _Qu’est-ce qu’une Église?_ p. 39.
-
-Mais si l’intelligence doit être maintenue, elle ne doit pas dominer. Ce
-serait tomber dans l’intellectualisme que de lui laisser prendre le
-premier rang.--L’intellectualisme! je n’ignore pas qu’on a usé et abusé
-du terme pour flétrir les objets divers de désapprobations plus ou moins
-légitimes. L’intellectualisme est devenu comme une sorte de monstre,
-qui, au fur et à mesure des besoins de la polémique, et pour la
-commodité du discours, se grossit de toutes les erreurs, de tous les
-préjugés, de toutes les contradictions qu’il est possible à un auteur
-ingénieux de découvrir chez ceux qui ne pensent pas comme lui. Puisqu’il
-est entendu que le mot intellectualisme doit être pris en un sens
-péjoratif, déclarons du moins et proclamons bien haut que ce n’est pas
-être intellectualiste que de croire à l’influence des idées sur les
-sentiments, et de se préoccuper de la doctrine, c’est-à-dire, après
-tout, de la vérité. Ce n’est pas être intellectualiste que de se refuser
-à tout absorber dans l’émotion, tout, y compris la raison elle-même. Ce
-n’est pas être intellectualiste que de se refuser à ramener la loi
-morale au sentiment pur. L’intellectualisme véritable et damnable, c’est
-celui qui consiste à attacher tant d’importance à la doctrine, œuvre de
-l’intelligence, qu’on la lui accorde presque toute, que de moyen on la
-transforme en but, et qu’on en vient à mesurer au degré de l’orthodoxie
-la valeur morale et religieuse des autres et de soi-même.--Il y a deux
-voies, semble-t-il, par où l’intellectualisme peut se glisser dans une
-âme religieuse: la voie ecclésiastique, et la voie scientifique[49].
-D’une part, un homme d’Église qui croit à l’influence des doctrines sur
-la piété et qui se tient, de ce chef, pour obligé de les défendre contre
-ceux qui les attaquent, peut se laisser aisément aller par réaction à
-dépasser son propre point de vue, à exagérer le rôle et la valeur des
-dogmes, et même il peut s’habituer si bien à prôner les idées, que la
-vie lui glisse entre les doigts sans qu’il s’en doute et qu’il ne
-retienne que la doctrine. Après s’être attaché à la doctrine pour la
-vie, on s’attache à la doctrine pour la doctrine, de même, suivant une
-comparaison empruntée à Stuart Mill, que l’avare, après avoir aimé
-l’argent pour les jouissances qu’il procure, finit par aimer l’argent
-pour l’argent. D’autre part, un savant chrétien--Scherer n’en a-t-il
-pas fourni à l’Église et au monde une illustre et triste
-démonstration?--peut débuter par mettre au premier plan le sentiment en
-pratique et en théorie. Mais voici, à force de réfléchir, d’étudier,
-d’analyser, de spéculer, il contracte comme une hypertrophie de
-l’intelligence, à laquelle court le risque de correspondre bientôt une
-atrophie symétrique du sentiment; car on dirait parfois que notre être
-psychique ne dispose que d’une quantité limitée de force mentale, et que
-lorsque cette force se porte en abondance sur un point, il faille
-qu’elle manque ailleurs. Alors le groupe des sentiments religieux se
-dissout comme par morceaux, la sphère affective se rétrécit de plus en
-plus; on continue quelque temps encore à mettre l’émotion au premier
-plan en théorie, tandis qu’elle a déjà baissé dans la vie. Et peu à peu
-la théorie s’ébranle pour suivre et rejoindre la pratique, la
-dissolution menaçante est là; finalement on perd tout, la doctrine comme
-la vie!
-
- [49] M. Murisier a divisé en deux groupes les maladies du sentiment
- religieux: 1º maladies causées par l’hypertrophie de l’élément
- individuel de l’émotion religieuse; 2º maladies causées par
- l’hypertrophie de l’élément social de l’émotion religieuse.--D’une
- manière analogue, on pourrait dire que l’intellectualisme, qui
- consiste dans l’atrophie de l’émotion religieuse tout entière par
- rapport à l’intelligence, peut avoir une double origine: 1º une
- origine individuelle (= scientifique); 2º une origine sociale (=
- ecclésiastique).
-
-L’intellectualisme n’est pas une maladie imaginaire, comme quelques
-personnes semblent parfois trop portées à se le figurer. Il a sévi à
-maintes et maintes époques dans la chrétienté. Inconnu lors de la
-première prédication apostolique, alors que l’Évangile était encore dans
-toute la fraîcheur de sa divine originalité, il s’est introduit dans les
-Églises chrétiennes dès qu’elles ont commencé à s’organiser et à se
-propager des pères aux enfants. L’épître de Jacques nous met en présence
-de communautés chrétiennes dont les membres se contentaient de professer
-la bonne doctrine, mais se souciaient trop peu d’agir en conséquence.
-Intellectualistes sont souvent les premières confessions de foi. Le
-Symbole _Quicunque_, dit d’Athanase, prononce la damnation éternelle de
-ceux qui ne croient pas au dogme de la Trinité formulé dans ce Symbole.
-Ces anathèmes catholiques ont été reçus dans plusieurs de nos
-confessions de foi protestantes, comme le font observer non pas
-seulement MM. Ménégoz[50] et Wilfred Monod[51], mais aussi M. Jalaguier,
-qui ne craint pas d’écrire: «Cette erreur fatale a dominé pendant des
-siècles en théologie comme en pédagogie, et c’est ce qui explique
-l’empire du dogmatisme (Symbole d’Athanase). Elle était générale à
-l’époque de la Réformation, et elle faussa ou rétrécit sous bien des
-rapports cette grande restauration religieuse. Elle se pose comme un
-principe jusque dans les confessions de foi (conf. helv.)[52].» Le
-piétisme de Spener, la théologie de Schleiermacher ne furent pas autre
-chose que des protestations et des réactions contre un intellectualisme
-dominant. Et M. Jalaguier, à propos du «Réveil» du XIXe siècle, déclare
-que «trop souvent, dans la lutte contre le déisme socinien qui avait
-tout envahi, le zèle de la doctrine a fait négliger le travail de la
-sanctification[53]».
-
-Si l’on veut des exemples particuliers, un bon type d’intellectualiste
-peut être fourni par Bayle, dont les conversions religieuses successives
-ont été de simples changements d’opinions, fondés sur des argumentations
-rationnelles et parfaitement étrangères à sa vie morale. «1669, le mardi
-19 mars, changé de religion; le lendemain, repris l’étude de la
-logique.» C’est avec cette froideur que Bayle note sa conversion au
-catholicisme dans son journal. Il n’y avait, paraît-il, en cet
-événement, rien qui pût l’émouvoir: ce n’était que la conclusion d’un
-raisonnement.--Parlant de son état avant sa conversion véritable, Wesley
-écrit: «Quant à la foi qui sauve, j’en ignorais la nature, croyant
-qu’elle n’était autre chose qu’une ferme adhésion à toutes les vérités
-contenues dans l’Ancien et le Nouveau Testament.»--Lorsque l’abbé Miel
-quitta Rome, l’âme assombrie par tout ce qu’il y avait vu en fait de
-morale et de piété, un révérend père auquel il faisait part de son
-désenchantement ne chercha pas à nier ni même à atténuer la vérité des
-constatations de Miel. «Oui, répondit-il, j’en suis surpris et affligé,
-et je le déplore comme vous. Cependant... il y a à tout cela une ample
-compensation.» «Laquelle donc?» s’écria Miel. Et le révérend Père de
-répondre: «Ils ont la foi!» Dans la pensée de ce digne homme la foi, la
-foi seule, et quelle foi! une croyance superstitieuse et formaliste
-tenait lieu de toutes vertus, de tout bien, de toute vraie émotion
-religieuse.--Dans une conversation avec Ami Bost, un missionnaire
-anglais orthodoxe, bien salarié, se moquait un jour de la pauvre paie
-des pasteurs libéraux de Genève: «C’est une chose dure que d’être
-ministre socinien, disait-il, on n’a que deux mille francs par an dans
-cette vie, et on est perdu dans l’autre!»
-
- [50] _Publications diverses sur le fidéisme_, p. 260, 266.
-
- [51] _L’Espérance chrétienne_, 2e vol.: «Le Royaume», p. 360, note 2.
-
- [52] _Introduction à la dogmatique_, p. 68.
-
- [53] _Ibid._, p. 59.
-
-Eh bien! messieurs, le chrétien doit savoir se garder de cet
-intellectualisme qui se contente de saisir une poussière d’idées mortes,
-qui coupe l’idée de ses communications avec le réel pour en faire un
-petit monde clos isolé au sein de la vie. Il doit se rendre compte que
-par elles-mêmes les doctrines ne sont que des abstractions; et que pour
-les vivifier, pour leur donner une signification réelle et les rendre
-capables de mordre sur les âmes, il faut des expériences de l’ordre
-affectif, des données concrètes. Il doit se rendre compte que le fond de
-l’être humain, c’est l’appétit au sens de Spinoza, c’est le sentir et
-non le penser. Il doit se rendre compte que la doctrine n’a de sens que
-par la qualité d’âme qu’elle révèle ou produit, il doit se rendre compte
-enfin qu’il ne faut voir la valeur des vérités théologiques que dans la
-puissance de vie qu’elles renferment, dans le mouvement et l’impulsion
-qu’elles communiquent à l’âme qui les reçoit, dans le dynamisme
-psychique dont elles sont le véhicule, dans l’attitude intime, et pour
-ainsi dire, les gestes intérieurs qu’elles provoquent chez le chrétien
-qui les pense jusqu’au fond et les rattache aux sources primordiales et
-intarissables de sa vie cachée.
-
- * * * * *
-
-Si telles sont, si telles doivent être les relations du sentiment
-religieux avec l’intelligence, comment résoudrons-nous le second des
-deux problèmes que nous avons soulevés: celui des rapports du sentiment
-religieux avec la volonté?
-
- * * * * *
-
-En réalité, le mot _sentiment_ recouvre d’une même étiquette deux
-éléments de très inégale valeur: l’état de _plaisir_ ou de _douleur_,
-d’une part, et de l’autre, la _tendance_, le _désir_, l’_inclination_.
-Ces deux ordres de phénomènes psychologiques ont des caractères fort
-différents: la tendance est essentiellement active; le plaisir ou la
-douleur sont essentiellement passifs. L’inclination est une donnée
-première, antérieure, profonde; le plaisir et la douleur sont des états
-secondaires, postérieurs, relativement superficiels. Le plaisir suppose
-avant lui la vie, l’activité; il naît de la satisfaction d’une tendance,
-donnée elle-même dans l’organisation physique et mentale primitive.
-Quand on dit que l’élément affectif est le fond de l’être, on formule la
-vérité, si on entend par là que le fond de l’être, c’est le désir; mais
-on exprime une erreur si on veut dire que le fond de l’être, c’est le
-plaisir et la douleur.--La tendance et la volonté se rapprochent et se
-ressemblent en ceci qu’elles sont toutes deux actives. C’est ce qui
-explique que tant de penseurs les aient confondues. Schopenhauer, par
-exemple--et il a été suivi sur ce point par Secrétan--a écrit un de ses
-plus brillants et solides chapitres sur le primat de la volonté; mais
-MM. Ribot et Pillon nous préviennent qu’il ne faut pas se laisser abuser
-par l’équivoque du mot volonté; car, pour Schopenhauer, vouloir, c’est
-désirer, aspirer, fuir, espérer, craindre, aimer, haïr, c’est-à-dire que
-pour Schopenhauer, la volonté comprend non seulement la volonté, mais le
-désir. Il ne reste plus alors, pour caractériser le sentiment, que le
-plaisir et la douleur: c’est le point de vue de MM. Bouiller, Léon
-Dumont, etc. C’est aussi celui de M. Gretillat qui refuse de voir dans
-la religion une affaire de sentiment, pour ne pas y voir une pure
-jouissance. Son siège, assure-t-il, ne peut être que _l’organe de la
-volonté, le cœur_: langage qui ne laisse pas d’être un peu surprenant.
-Si nous nous rangions à l’opinion et à la terminologie de Schopenhauer
-et de M. Gretillat, nous n’hésiterions pas à déclarer, qu’en effet, ce
-n’est pas le sentiment, mais la volonté qui est le fond de l’être. Mais
-il est plus exact, psychologiquement, d’éviter la confusion entre le
-désir et la volonté, tout autant que la confusion entre le désir et la
-jouissance: La tendance est continue, tandis que la volonté proprement
-dite est discontinue. La tendance est l’origine et le but: la volonté
-est le moyen. La tâche de l’agent moral est de constituer en soi un
-ensemble harmonieux et cohérent de tendances purifiées et conformes à la
-loi morale, ce qui suppose l’anéantissement de certains désirs, la
-purification de certaines tendances, la création d’inclinations
-nouvelles qui soient notre œuvre. La volonté a donc à travailler sur les
-tendances existantes et à en créer de nouvelles.
-
- * * * * *
-
-Au point de vue religieux, il est capital de distinguer nettement ces
-trois termes: _jouissance_, _inclination_, _volonté_.
-
-Pour avoir manqué la distinction entre l’_inclination_ et la
-_jouissance_, il est arrivé que plusieurs hommes religieux, voulant
-attribuer au sentiment la première place, se sont figuré qu’il la
-fallait donner au plaisir et à la douleur. Certes, la tristesse et la
-joie, qui sont les formes supérieures de la douleur et du plaisir,
-jouent un rôle considérable, un rôle légitime et normal dans la vie
-religieuse saine et complète. La tristesse religieuse! voulez-vous
-savoir ce que c’est? Lisez ces récits si divers de conversions et de
-réveils dont l’étude est aussi instructive au point de vue scientifique
-qu’elle est utile et féconde pour les progrès de la foi. Voyez ces
-jeunes gens et ces vieillards, ces hommes et ces femmes abattus,
-désespérés, qui sanglottent dans une angoisse cruelle, qui cherchent du
-soulagement sans en pouvoir découvrir, qui se traînent d’un lieu à
-l’autre la tête pendante sur la poitrine, qui s’agitent et s’inquiètent
-sans sommeil sur leur couche et passent leurs nuits à pleurer et à
-gémir. Demandez-leur la cause de cette agonie. Ils vous répondront
-qu’ils se sentent comme au bord d’un abîme sans fond de douleur et de
-perdition éternelles; qu’ils fléchissent sous le fardeau accablant de
-leurs péchés. Vous les verrez frissonner, éclater en pleurs, et tomber
-dans un état de prostration physique et morale effrayant à voir. Ce
-jeune homme quitte un soir une réunion religieuse en proie à de
-véritables tortures. Il ne peut se résoudre à rentrer dans sa demeure.
-Il passe sa nuit à errer par la ville, s’arrêtant parfois devant la
-porte de quelque chrétien et se demandant s’il ne fera pas lever toute
-la famille, afin qu’on prie pour lui, et le malheureux, poursuivi par
-les terreurs de la colère à venir, se résigne douloureusement à attendre
-le jour pour implorer le secours de ses frères.
-
-Après la tristesse, la joie. Reprenez les récits de conversions et de
-réveils que nous venons de feuilleter, et relisez les témoignages
-enthousiastes et débordants de ceux qui tout à l’heure se lamentaient.
-Quels changements dans leurs traits! Un sourire calme et plein d’une
-douce sérénité a remplacé l’expression de découragement. Le fardeau a
-disparu. L’inquiétude s’est évanouie. Savez-vous qu’il leur semble voir
-Jésus à leur droite, oui, Jésus leur souriant d’un sourire plein
-d’amour? A cette vue, leur âme se remplit d’une joie ineffable et
-triomphante. Celui-ci, sur son lit de mort, s’écrie: «Je suis aussi
-heureux que je puis l’être sur la terre, et aussi assuré du ciel que si
-j’y étais.» Cet autre se met à parcourir sa chambre comme ravi en
-extase: il a entrevu les splendeurs de l’éternité bienheureuse. Jamais
-spectacle plus magnifique ne s’est offert aux regards d’un mortel. Il
-court à la fenêtre appelant de tous ses vœux le jour, afin d’aller dire
-à tous comment il a trouvé son Sauveur. Bientôt l’aurore étincelante
-paraît et la lumière du dehors vient faire fête à la lumière du dedans.
-Jamais, non, jamais, les oiseaux n’avaient fait retentir les airs de
-chants si suaves et si mélodieux! Jamais la nature entière n’avait paru
-si radieuse, si parfumée! Les prés, les champs, les fleurs ont revêtu
-une beauté inconnue. La nature elle-même est comme née de nouveau.
-
-Si j’ai choisi mes exemples dans les récits de réveils, c’est que la
-tristesse et la joie y sont plus accessibles à l’observation et s’y
-montrent à nous comme dans un relief grossi. Mais quel est le chrétien,
-qui n’ait jamais constaté autour de lui et senti en lui-même au moins
-quelque chose de ces fortes et pénétrantes émotions[54]?
-
- [54] Il est d’ailleurs parfaitement certain que ces émotions varient
- soit d’intensité, soit de nature, avec les temps et les milieux. En
- ce qui concerne même les «réveils» proprement dits, elles paraissent
- n’être pas tout à fait exactement identiques dans ceux de Finney ou
- de Wesley, par exemple, et dans ceux de Moody...
-
-Je comprends, certes, ceux qui recommandent aux chrétiens de les
-rechercher. Ne sont-elles pas les symptômes d’événements internes
-profonds? Et si on tient à la réalité, n’est-il pas naturel qu’on tienne
-par là même à ce qui en est normalement le signe et l’effet? «Sentez
-votre misère, dit saint Jacques; soyez dans le deuil et dans les larmes;
-que votre rire se change en deuil, et votre joie en tristesse.» Et saint
-Paul, d’autre part, s’écrie: «Réjouissez-vous toujours dans le Seigneur;
-je le répète, réjouissez-vous. Soyez toujours joyeux[55].» D’ailleurs
-si, dans le fond, et à l’origine toute première, c’est la tendance qui
-précède le plaisir et qui le produit, il arrive aussi, ensuite, que le
-plaisir influe sur la tendance, la provoque, la développe et agit par là
-sur la volonté. Quand on a éprouvé les douceurs et les délices de la
-foi, les jouissances ressenties ont leur répercussion sur la tendance
-religieuse elle-même, et, à travers l’amour pour Dieu, sur le vouloir,
-l’obéissance à Dieu. On a joui. Parce qu’on a joui, on désire et on
-aime. Parce qu’on désire et qu’on aime, on veut. _Jouissance_,
-_inclination_, _volonté_, voilà l’ordre que la nature et la grâce
-s’accordent à suivre souvent.
-
- [55] Dans le volume intitulé le _Réveil Américain ou la puissance de
- la prière_, on rencontre de temps à autre sur la bouche des
- chrétiens qui s’occupent de la conversion de leurs frères des
- questions telles que celles-ci: «Ces réunions vous ont-elles fait du
- bien? Vous sentez-vous pécheresse? Éprouvez-vous une véritable
- horreur de vos péchés? Êtes-vous heureux dans votre foi?»
-
-Et néanmoins l’âme humaine est si complexe, les ressorts délicats qui
-font mouvoir cette étonnante machine sont si faciles à fausser, qu’on ne
-saurait ériger en signe certain ou en condition nécessaire du début et
-de la continuation de la vie chrétienne les états pénibles ou agréables
-de la sensibilité.
-
-Les faits nous prouvent que la vie spirituelle peut être présente,
-parfois, lors même que ces symptômes réguliers de sa présence font
-défaut. Ils ont manqué en grande partie, sinon totalement, dans la
-conversion de Wesley: «Vers neuf heures moins un quart, en entendant la
-description que Luther fait du changement que Dieu opère dans le cœur
-par la foi en Christ, je sentis que mon cœur se réchauffait étrangement.
-Je sentis que je me confiais en Christ, en Christ seul pour mon salut,
-et je reçus l’assurance qu’il avait ôté _mes_ péchés, et qu’il me
-sauvait de la loi du péché et de la mort. Je me mis alors à prier de
-toutes mes forces pour ceux qui m’avaient le plus outragé et persécuté.
-Puis, je rendis témoignage ouvertement, devant les personnes présentes,
-de ce que j’éprouvais en mon cœur pour la première fois. L’ennemi me
-suggéra bientôt: «Ceci ne peut être la foi: _car où est ta joie_?» Mais
-j’appris bientôt que, si la paix et la victoire sur le péché sont
-étroitement liées à la foi au Chef de notre salut, il n’en est pas ainsi
-de ces transports de joie, qui l’accompagnent ordinairement, surtout
-chez ceux qui ont passé par une angoisse profonde, mais que Dieu se
-réserve de dispenser ou de refuser selon son bon plaisir[56].» Adolphe
-Monod à son tour, dans la période antérieure à sa conversion, écrit, en
-parlant des doctrines chrétiennes: «Ces _idées_ ne parlent point à mon
-cœur... Cette _orthodoxie_ est un sacrifice trop pénible de tous mes
-sentiments naturels; je ne sens pas ce qu’elle enseigne et je sens ce
-qu’elle n’enseigne pas.» C’est le sentiment qui l’empêche de devenir
-chrétien. Et quand il se convertit, c’est à la fois contre ses
-sentiments naturels et sans émotions chrétiennes. «Je ne suis pas encore
-très heureux, ni constamment heureux, dit-il, en parlant de son état
-immédiatement après sa conversion, parce que le sentiment de la présence
-et de l’amour de mon Dieu ne m’est ni continuel, ni vif... Mais cette
-tristesse n’a rien de désespéré: je sais trop bien que Dieu peut y
-mettre fin quand il voudra, et qu’il le voudra quand il le faudra.» Sur
-quoi M. Frommel, fort justement, ajoute: «Quant à la crise psychologique
-elle-même, elle n’offre rien de violent. L’émotion n’y joue qu’un rôle
-secondaire; tout se concentre dans la volonté.»
-
- [56] _John Wesley_, par Matthieu Lelièvre, 3e édit., p. 76-77.
-
-Et ce n’est pas seulement au moment de la conversion que cette absence
-ou cette atrophie de la sensibilité religieuse peut se produire. Tel
-chrétien qui jouit à peine de sa foi, en est possédé: il y donne sa vie.
-Ami Bost, dans ses mémoires, avoue, à maintes et maintes reprises, la
-privation de joie spirituelle, l’absence de tout amour sensible pour
-Dieu, le défaut de jouissance dans sa vie chrétienne. «Il me manquait,
-confesse-t-il, le fil continu, je ne dis pas de la foi, mais de la
-jouissance religieuse et d’un amour senti.»
-
-Chez Wesley, Adolphe Monod, Ami Bost, la réalité existe sans le signe.
-Mais il peut se faire aussi que le signe existe sans la réalité. Dans
-ses discours à ceux qui font profession d’être chrétiens, Finney décrit
-en ces termes ceux qui vivent sur leurs sentiments: «Ils ajoutent
-beaucoup d’importance aux émotions qu’ils éprouvent de temps à autre.
-S’il leur arrive d’avoir à l’occasion des élans de ferveur religieuse,
-ils y arrêtent complaisamment leur pensée et font durer longtemps cette
-preuve de leur piété... S’ils ont eu la chance d’être mêlés à des scènes
-de réveil, que leur imagination ait été excitée au point de faire couler
-leurs larmes et de les pousser à la prière, ce souvenir va nourrir leurs
-espérances pendant des années. Quoique, le réveil passé, ils ne fassent
-rien pour l’avancement du règne du Christ et que leurs cœurs soient
-aussi durs que le roc, ils sont pleins d’assurance, et attendent
-patiemment qu’un nouveau réveil vienne les pousser derechef en avant.»
-Ami Bost que nous venons de citer, raconte que les Moraves, chez
-lesquels il avait passé quatre ans dans sa jeunesse, donnent une grande
-valeur à la sensibilité, surtout quand elle porte sur le souvenir des
-souffrances de Jésus. «Chez eux, écrit-il, cette émotion est
-particulièrement sensible dans la semaine qui précède Pâques. Là, et
-nommément dans l’assemblée du vendredi soir, au moment où se lisent les
-paroles: «_Et ayant baissé la tête il rendit l’esprit_,» le lecteur ne
-manque jamais de s’arrêter; toute l’église tombe à genoux, il n’y a plus
-de paroles, il n’y a plus que des larmes. Et la scène est tellement
-émouvante qu’en écrivant ces lignes, je suis repris par cet
-attendrissement. Mais, soit ma petite philosophie, de treize, de
-quatorze et de quinze ans... qui me faisait trouver assez singulier
-qu’on pût pleurer ainsi à jour fixe, soit, surtout que je m’aperçusse
-que ma conduite n’était pas toujours sainte à proportion de
-l’attendrissement que j’avais éprouvé,--je compris bientôt qu’il ne faut
-pas prendre des émotions de ce genre pour mesure de sa piété.»
-
-Oui, le penchant aux pleurs, même appliqué aux émotions religieuses,
-peut nous faire illusion sur la qualité de notre âme. A force de
-poursuivre les douleurs ou les plaisirs de la piété, on court le danger
-de finir par donner tant d’importance au signe, qu’on lui en accorde
-plus qu’à la chose signifiée, et qu’on en fasse au lieu du résultat, le
-but, au lieu d’une condition éventuelle et relative, une condition
-essentielle et absolue.
-
-Rien n’est plus funeste à la piété que cette préoccupation constante de
-ce que l’on sent, traduisez du plaisir ou de la douleur qu’on éprouve.
-Parce qu’on ne les éprouve pas comme on pense qu’on devrait les
-éprouver, on estime qu’on n’est pas chrétien, qu’on n’est pas converti,
-ou bien que l’on ne fait aucun progrès dans la vie chrétienne, que l’on
-va même en reculant. Parce que l’on n’a pas ressenti, en célébrant la
-Sainte-Cène, ce qu’on pensait qu’il fallait ressentir, on se demande si
-l’on ne s’est pas rendu coupable d’une communion indigne. Parce que l’on
-ne se sent pas intérieurement poussé à prier, on s’abstient de fléchir
-les genoux. On se replie constamment sur soi-même pour faire l’anatomie
-de son cœur, on observe avec anxiété les mouvements qui s’y produisent,
-on s’efforce de fixer les impressions fugitives. Parfois on réussit à
-provoquer superficiellement ces agitations de la sensibilité, et alors,
-elles ne prouvent et ne produisent rien. Plus souvent on échoue à les
-faire naître, et alors on attend passivement qu’elles veuillent bien
-survenir, que Dieu les suscite en nous, et on ne se met pas résolument
-et énergiquement à l’œuvre pour agir et pour vivre[57].
-
- [57] Pour mesurer les dangers de celle recherche excessive des
- sensations religieuses, on n’a qu’à lire dans les _Récits
- américains_, publiés par Louis Bridel, le chapitre intitulé:
- _Attendre des impressions plus vives_ ou _il faut obéir à Dieu_, et
- celui qui est intitulé: _Je ne puis rien sentir ou une ruse très
- subtile du cœur naturel_.
-
-Aussi les pasteurs et les révivalistes ne cessent-ils de mettre leurs
-auditeurs en garde contre cette funeste préoccupation. Henri Pyt
-écrivait à une dame anxieuse et agitée: «Chère sœur, _croire_ n’est pas
-_sentir_. Le salut est un fait indépendant de ce que nous sentons, ou ne
-sentons pas, un fait accompli: oui, accompli pour et dans tous ceux qui
-croient, quoiqu’ils ne le sentent pas. Où donc, chère sœur, avez-vous
-lu, dans la parole de votre Seigneur: «L’homme est justifié en sentant
-ce qu’il croit;» ou bien: «Celui qui ne sent pas ce qu’il croit, est
-condamné?» Le _moi_ est à la racine de toutes ces tristes méprises. La
-nature répugne à chercher hors d’elle-même des motifs d’espérance, de
-paix et de joie.»--«Sentiment, sentiment, sentiment! s’écrie Moody. J’ai
-entendu ce cri au point que j’en ai des nausées. Supposez qu’un ami
-m’invite aujourd’hui à dîner.--Ah! je serais bien aise de dîner avec
-vous; mais je ne sais pas si mes sentiments sont ce qu’ils devraient
-être.--Êtes-vous malade?--Non, je ne me suis jamais mieux porté.--Alors,
-que voulez-vous dire?--Je doute que mes sentiments soient convenables;
-je crains de n’être pas dans de bonnes dispositions d’esprit...--Ah ça!
-dirait-il, je crains que M. Moody n’ait le cerveau dérangé. Je
-l’invitais à dîner, et au lieu de me répondre tout simplement, il n’a
-fait que me parler de ses sentiments. Mes amis, Dieu vous invite-t-il?
-S’il vous invite, pourquoi ne pas accepter l’invitation? Si vous avez
-envie de venir, venez et cessez de parler de vos sentiments.» Et
-ailleurs, à une jeune dame qui cherchait Jésus depuis trois ans sans le
-trouver: «Allez de la Genèse à l’Apocalypse, vous ne trouverez nulle
-part le salut attaché au sentiment. Il faut s’élever au-dessus de la
-région du sentiment.»
-
-Qu’est-ce à dire? Messieurs, c’est que la volonté et l’action, voilà ce
-qui doit être au premier rang dans les préoccupations du chrétien.
-«Celui qui veut faire», selon l’expression de Jésus, a le double
-avantage d’accomplir son devoir présent dans l’instant donné, et en même
-temps de former en soi une habitude. Et lorsqu’il aura ainsi développé
-au plus profond de son individu une seconde nature, par la satisfaction
-des tendances profondes de son être, par la création de nouvelles
-tendances qui obtiendront elles aussi une satisfaction sans cesse
-renouvelée, alors je vous le dis, la jouissance qu’il n’aura pas
-recherchée viendra; le meilleur moyen de la manquer, c’est d’en faire le
-but: le meilleur moyen de l’atteindre, c’est de ne pas y viser.
-_Volonté_, _inclination_, _jouissance_, voilà l’ordre auquel il doit se
-tenir.
-
- * * * * *
-
-Mais la volonté peut-elle agir sur l’inclination? Kant l’a contesté.
-Pouvons-nous nous contraindre à aimer? C’est impossible, déclare
-l’illustre penseur. Le devoir peut commander d’être juste, non d’aimer
-son prochain: l’amour ne se commande pas. On peut se forcer à agir comme
-si l’on aimait, non se forcer à aimer.--Agir _comme_ si l’on aimait, lui
-répondrons-nous, cela même conduit à aimer. Et à la théorie de Kant nous
-opposerons la pratique de Pascal. «Il y a trois moyens de croire, a dit
-Pascal: la raison, la coutume, l’inspiration.» C’est là en trois mots
-toute l’autobiographie spirituelle de Pascal. Intellectuellement
-convaincu qu’il lui faut être chrétien, Pascal n’est pas chrétien
-pourtant. Sa sœur Jacqueline nous informe qu’«il ne sentait aucun
-attrait de ce côté-là». C’est que l’intelligence ne peut changer de but
-en blanc l’état profond d’un cœur. «Qu’il y a loin de la connaissance de
-Dieu à l’aimer!» «Est-ce par raison que vous aimez? C’est le cœur qui
-sent Dieu et non la raison. Voilà ce que c’est que la foi: Dieu sensible
-au cœur et non à la raison.» «La foi est dans le cœur.» Or, en quoi
-consiste proprement ce cœur rebelle, cette nature qui sépare Pascal de
-Dieu? Pascal l’a discerné d’un coup d’œil aussi rapide que profond. Si
-la coutume n’est qu’une seconde nature, la nature n’est qu’une première
-coutume. Si la nature n’est qu’une coutume, la nature est modifiable, La
-même cause qui lui a donné naissance peut la changer. La coutume
-ancienne peut être combattue par de nouvelles coutumes. Et ainsi, Pascal
-fera comme s’il croyait, il prendra de l’eau bénite, il entendra des
-messes, dira des prières, afin de ployer la machine. _Naturellement_
-même, ces actions provoqueront dans le cœur la foi dont elles sont le
-signe. Et _surnaturellement_, à l’homme qui a ainsi «commencé» et qui
-est allé au-devant de la grâce, Dieu, pour achever l’œuvre du salut,
-accordera une vision, un ravissement dont Pascal éternisera le souvenir
-en ces mots: «Sentiment, joie, paix... Joie, joie, joie, pleurs de joie.
-Renonciation totale et douce... Éternellement en joie pour un jour
-d’exercice sur la terre.»
-
-De la volonté à l’inclination, de l’inclination à la jouissance, telle
-est la formule de l’évolution religieuse chez Pascal[58]. Mais la
-volonté ne se borne pas à créer ou à fortifier la tendance religieuse en
-face des autres tendances; elle est appelée à exercer son influence sur
-la tendance religieuse elle-même qui n’est pas simple[59], pour assurer
-son harmonie et son développement normal[60], pour maintenir en
-particulier la proportion entre les tendances religieuses
-individualistes et les tendances religieuses sociales. M. Murisier a
-fort bien montré[61] que dans la piété normale, le sentiment religieux
-comprend un élément individuel et un élément social indivisiblement
-unis. Mais dans les maladies, les perversions, les déviations du
-sentiment religieux, cette synthèse se brise, d’un côté par
-l’exagération du sentiment religieux individuel qui conduit au complet
-détachement de l’extase, de l’autre par l’exagération du sentiment
-religieux social qui conduit au fanatisme, à l’exclusivisme, au
-prosélytisme. Eh bien! souvenons-nous ici de la distinction que nous
-avons établie entre la tendance et le plaisir. Qu’est-ce à dire? il y en
-a chez qui les tendances individuelles plus développées procurent par
-leur satisfaction plus de plaisir, d’autres chez qui ce sont les
-tendances sociales qui l’emportent et qui, par leur satisfaction,
-procurent une jouissance plus grande. Supposez que nous prenions le
-plaisir religieux pour principe recteur, que toute notre ambition se
-réduise à dissiper les moindres malaises et à «nous sentir heureux»,
-nous prolongerons dans le sens où notre inclination nous pousse. Et il
-nous arrivera ce que M. Murisier a si justement décrit: le tempérament
-ultra-individuel tombera dans un mysticisme malsain, conduisant par
-l’extase à l’anéantissement; le tempérament ultra-social tombera dans
-une extériorisation superficielle où sa vie intérieure finira par
-disparaître; et la ruine se trouvera au bout de cette voie, comme de la
-précédente. S’il s’agit de trouver non pas un palliatif, un
-anesthésique, qui atténue pour un temps la souffrance, ou même la
-supprime, mais pour accélérer la dissolution, s’il s’agit de trouver un
-vrai remède qui rende la santé, cette santé qui est, comme l’estime avec
-raison M. Murisier, l’union harmonique de l’individuel et du social, il
-faudra tenir aux malades le langage suivant: Vous, vous vous sentez
-troublé, dérouté par le contact avec le milieu social; gardez-vous de
-vous réfugier dans le recueillement, de vous enfuir dans la solitude,
-vous pourriez y trouver un soulagement passager, mais vous courriez le
-risque d’accroître votre mal et de tomber à brève échéance dans les
-dernières phases du mysticisme extatique, l’anéantissement du moi. Sans
-abandonner, bien entendu, la culture de votre vie individuelle, employez
-votre volonté à rechercher le contact social au lieu de vous y
-dérober.--Vous, au contraire, vous vous sentez troublé, dérouté par
-l’isolement, par le tête à tête avec vous-même; gardez-vous de vous
-absorber et de vous extérioriser dans les relations sociales; vous
-pourriez y trouver un soulagement passager, mais vous courriez le risque
-d’accroître votre mal et de tomber à brève échéance dans les dernières
-phases du fanatisme. Sans abandonner, bien entendu, la culture des
-relations sociales, employez votre volonté à rechercher le recueillement
-au lieu de le fuir.
-
- [58] A l’exemple illustre de Pascal, joignons-en un plus modeste. Un
- jour Ami Bost propose à sa petite fille, tout d’un coup et sans
- occasion particulière, d’aller prier ensemble un moment. «Elle vint.
- Quand nous eûmes fini: «Papa! quand je ne prie pas, je n’aime pas;
- et quand je prie, j’aime.» Je vis que cette petite créature, tout en
- m’obéissant pour venir prier, avait d’abord été un peu ennuyée de
- mon invitation; puis, une fois la prière en train, elle y avait
- trouvé de la jouissance. Quelle observation importante et vraie que
- celle-là! Celui qui ne sait pas se forcer à la prière, s’il le faut,
- trouvera toujours plus de répugnance à cet exercice; celui au
- contraire qui saura surmonter cette répugnance finira par y trouver
- de la douceur. N’attendez donc pas que le zèle vous arrive de
- lui-même...» «Heureux sommes-nous quand nous éprouvons de l’attrait;
- mais quand il nous manque, bien loin de céder à cette langueur,
- cette langueur même est une raison de plus pour que nous
- priions.»--Déjà l’_Imitation de Jésus-Christ_ blâmait ceux qui
- s’éloignent de la sainte communion «par un désir trop vif de la
- ferveur sensible».--«Le progrès de la vie spirituelle, disait-elle,
- ne consiste pas seulement à jouir des consolations de la grâce, mais
- à en supporter la privation avec humilité, avec abnégation, avec
- patience, de sorte qu’alors _on ne se relâche point_... C’est à Dieu
- de consoler, et de donner quand il veut, autant qu’il veut et à qui
- il veut, comme il lui plaît, et non davantage.»
-
- [59] Si le sentiment religieux est un sentiment qui se déploie dans
- des relations personnelles entre l’homme et une divinité conçue
- comme personnelle, il en découle immédiatement que, comme le
- sentiment social, l’émotion religieuse n’est pas une émotion simple,
- mais un ensemble d’émotions. Et de même que l’on dit non pas le
- sentiment social, mais les sentiments sociaux, de même on devrait
- dire non pas le sentiment religieux, mais les sentiments religieux.
- La seconde définition proposée par Schleiermacher pour le sentiment
- religieux est insuffisante et étroite. La piété est bien autre chose
- encore qu’un instinct de dépendance; il y a en elle des éléments non
- seulement de crainte, mais de reconnaissance, d’espérance, de joie,
- d’amour. Et M. Tarde a raison d’affirmer que le sentiment religieux,
- «dans toutes les religions, naît de la fusion des émotions les plus
- contraires, grâce à une température interne très élevée, en une
- émotion caractéristique, métal complexe, airain de Corinthe du
- cœur».--Si le sentiment religieux est une émotion complexe et
- multiple, la proportion de ses éléments différents est loin de
- demeurer constante. Et y a correspondance étroite entre la qualité
- et la quantité de l’émotion et la conception que l’homme se fait de
- la divinité et des rapports qu’il est possible, désirable,
- obligatoire d’entretenir avec elle. Et l’association étroite du
- sentiment religieux avec des notions et des sentiments moraux
- infiniment variés, le contraignent à se nuancer de mille teintes
- nouvelles, dont chacune est propre à un temps, à un pays, à une
- dogmatique, à une liturgie, à un code et à un cérémonial
- particuliers.
-
- [60] M. Ribot (_La psychologie des sentiments_, p. 307, 421) estime
- que le sentiment religieux est un sentiment binaire formé par la
- combinaison d’éléments dépressifs (la peur, qui va dans le sens du
- strict égoïsme) et d’éléments expansifs (l’amour, qui va dans le
- sens de la dépossession de l’individu). Le sentiment religieux a
- débuté chronologiquement par la peur à laquelle se mêlait un amour
- embryonnaire. L’évolution morale a consisté dans le développement de
- l’amour et sa prédominance sur la crainte. Avec la régression du
- sentiment religieux, l’amour diminue et l’élément de la crainte
- devient exclusif: le sentiment religieux revient ainsi à la peur, sa
- forme primitive dans l’évolution.--Il y aurait lieu de voir si le
- développement de l’élément de l’amour ne peut pas produire une
- hypertrophie (relative et proportionnelle) ou une altération de cet
- élément.
-
- [61] _Les maladies du sentiment religieux_.
-
-Ainsi de toutes parts ressort avec éclat cette grande loi psychologique
-que la volonté, avec sa règle rationnelle, le devoir, est indispensable
-à la fondation et au maintien de la santé religieuse; que le chrétien
-doit savoir se garder de prendre le plaisir, même religieux, pour but
-immédiat et pour critère; et que c’est seulement par la volonté et
-l’action soumise au devoir qu’il pourra acquérir et conserver une vie
-religieuse normale et complète, où toutes les parties de sa nature
-demeureront harmonieusement combinées et fondues, et où il se donnera
-tout entier à son Dieu et à ses frères pour se retrouver lui-même
-agrandi dans ce don. Comment ne pas ajouter que là où cette vie
-religieuse est vraiment réalisée dans sa plénitude, la synthèse
-psychologique idéale de toutes les puissances du moi humain se trouve
-par là-même établie? Voyez saint Paul. Y a-t-il parmi les athées, y
-a-t-il parmi les sectateurs des autres religions, une combinaison plus
-riche et plus originale de volonté forte et indomptable, de dialectique
-invincible, de sentiment poussé jusqu’au mysticisme et à l’extase,
-d’action constante et ininterrompue? Voyez surtout Jésus. La louange ne
-se change-t-elle pas en humble adoration devant cette âme sainte et pure
-où tout n’est qu’harmonie, paix, puissance calme et forte, beauté,
-sérénité, incomparable maîtrise du monde et de soi-même, intime et
-constante possession de son Dieu! _Ecce homo!_ Voilà l’homme! voilà le
-chef-d’œuvre de Dieu! voilà l’homme parfait, dont on peut dire qu’en
-réalisant la perfection morale, il a du même coup réalisé la perfection
-psychologique de la nature humaine par l’intensité souveraine comme par
-l’équilibre irréprochable et indéfectible de tous les éléments de son
-être!
-
-Je vous le demande, n’est-il pas manifeste ici qu’envisagée froidement,
-impartialement, la religion se démontre au psychologue comme la
-puissance suprême de santé et de vie? Et nous avons la joie de pouvoir
-conclure une fois de plus que si la psychologie religieuse peut soulever
-telles ou telles difficultés, elle n’en est pas moins destinée à être à
-sa façon, elle aussi, un pédagogue conduisant à Christ, παιδαγωγὸς εις
-Χριστόν. A la bien prendre, et sans sortir le moins du monde de son
-cadre, ni se départir de la rigueur de ses méthodes, la psychologie
-religieuse se transforme à chaque instant d’elle-même en une
-apologétique vivante et persuasive de la foi au Christ!
-
- * * * * *
-
-La psychologie religieuse, nous avons été insensiblement conduit à
-l’indiquer, est une science qui non seulement renseigne sur la santé et
-la maladie religieuses, mais encore sur l’hygiène grâce à laquelle on
-peut conserver la santé et sur les remèdes par lesquels on peut
-combattre la maladie. Des quelques réflexions si incomplètes, je le
-sens, que je viens de présenter, découlent à cet égard d’importantes et
-de nombreuses leçons. Permettez-moi, Messieurs les étudiants, en
-m’adressant spécialement à vous, d’en dégager, pour finir,
-quelques-unes:
-
-Dans cette Faculté de théologie, ce sont naturellement les périls de
-l’intelligence que vous avez d’abord à redouter, si vous êtes ce que
-vous devez être, j’entends de bons étudiants.
-
-Les périls de l’intelligence, sous la forme des objections qui se
-dressent devant tout homme religieux qui veut penser sa vie et vivre sa
-pensée, au milieu de la mêlée des discussions et des systèmes.
-
-Les périls de l’intelligence ensuite et surtout sous la forme plus
-subtile de l’intelligence qui s’étend, déborde et court le risque par
-son expansion disproportionnée d’étouffer la vie intérieure[62].
-
- [62] Le journal _The Evangelist_ publiait naguère les lignes
- suivantes: «L’accès à une belle bibliothèque, le stimulant fourni
- par les discussions dans les classes ou dans les sociétés
- d’étudiants, par le commerce avec des esprits alertes et solides,
- tout cela risque de développer la partie intellectuelle de
- l’individu aux dépens de la partie morale et spirituelle.»
-
-Pour vous préserver de ces divers périls, pour réussir à conserver la
-fraîcheur et l’intensité de l’émotion religieuse, nous ne vous
-conseillerons pas de vous réfugier dans l’ignorance, de faire aussi peu
-de théologie que possible, juste assez pour les examens, de choisir un
-sujet de thèse qui ne touche à aucune question vitale, et de vous
-absorber dans l’activité pratique, à moins encore que ce ne soit dans
-l’inactivité... Vous êtes ici, Messieurs, pour regarder en face et le
-monde et les hommes et vous-mêmes et Dieu. Ouvrez plutôt, ouvrez tout
-grand vos esprits et vos cœurs, sans crainte de la vérité. La crainte de
-la vérité, c’est déjà du scepticisme, c’est au fond de l’incrédulité!
-
-Voulez-vous que je vous le dise? la religion chrétienne possède assez de
-souplesse pour s’arranger fort bien des vérités acquises de la science.
-Elle ne sera jamais en peine pour se défendre contre la science réelle
-ou se modifier de manière à répondre à ses légitimes exigences. De même
-que la science peut bien détruire certaines conceptions que les hommes
-se sont faites et se font sur la nature et l’histoire de l’individu
-humain et des sociétés humaines, mais ne saurait supprimer l’individu ni
-la race, de même elle peut bien amener les hommes religieux à modifier
-leurs idées sur les rapports historiques de l’homme et de Dieu, elle ne
-saurait supprimer ni Dieu, ni l’homme ni leurs rapports. Il est sûr que
-dans un individu tout affaiblissement intellectuel court le risque
-d’entraîner la disparition des états affectifs correspondants. Mais ce
-qui menace le plus gravement et peut-être le plus fréquemment la
-religion dans une âme, c’est l’affaiblissement, je ne dis pas de la
-jouissance religieuse, je dis du sentiment affectif profond.
-
-Cultivez donc dans tous les sens et développez hardiment votre
-intelligence, Messieurs, et ne vous lassez pas de la féconder et de
-l’enrichir. Souvenez-vous seulement de l’avis que donnait saint Vincent
-de Paul à ceux qui entreprenaient des études théologiques. Il leur
-répétait «qu’à chaque fois que leur entendement était éclairé d’une
-nouvelle connaissance, il fallait échauffer la volonté, et se servir de
-l’étude comme d’un moyen pour s’élever à Dieu.» Souvenez-vous de
-l’exhortation que Saint-Cyran adressait à Arnauld: «Il faut vous bâtir
-une bibliothèque intérieure, et faire passer dans votre cœur toute la
-science que vous avez dans la tête, pour la faire remonter ensuite et
-répandre lorsqu’il plaira à Dieu.» Souvenez-vous aussi de la parole de
-Bossuet: «Malheur à la connaissance stérile qui ne se tourne point à
-aimer!» Souvenez-vous, enfin, de la recommandation de Gerson: «Ce que tu
-dis, ce que tu entends, ce que tu penses, fais-le passer aussitôt dans
-le sentiment, _trahe confestim in affectionem_.» Oui, Messieurs, par une
-constante tension morale de votre vouloir, transformez en sentiment,
-transformez en tendance immanente et profonde de votre être, toutes les
-connaissances que vous pouvez acquérir. Ce travail n’est pas moins
-indispensable que l’autre, si vous voulez que vos études soient pour
-vous autre chose qu’une préparation scientifique sans lien avec la vie.
-Prenez soin, ajouterai-je, d’éviter la dissociation toujours menaçante
-entre l’élément individuel et l’élément social de la piété. Ne négligez
-pas la méditation et la prière pour vous éparpiller sans mesure dans les
-nombreuses et excellentes sociétés d’activité morale et sociale et
-chrétienne qui se sont développées parmi vous! Ne négligez par non plus
-cette dépense saine, féconde et nécessaire de vos jeunes énergies pour
-vous concentrer exclusivement dans le silence et la retraite! En un mot,
-examinez soigneusement quelle est votre tendance dominante afin de ne
-pas lui laisser prendre un empire exclusif qui altérerait et mutilerait
-votre foi, renouvelez sans cesse en vous un viril effort pour maintenir
-la convergence des inclinations diverses et réaliser l’unité de votre
-caractère en les subordonnant au devoir et à la volonté de Dieu.
-Saisissez d’une seule prise la religion, dans sa plénitude de manière à
-la posséder simultanément et harmoniquement dans tous ses aspects,
-soumettez-lui toutes vos facultés et toutes vos puissances, livrez-lui
-votre âme et votre vie tout entières, soyez des hommes enfin, des hommes
-complets, des chrétiens complets, pour devenir des pasteurs complets...
-
-Qui est suffisant pour ces choses? demandait saint Paul... Mais sous sa
-plume, cette interrogation n’avait rien de pessimiste ni de découragé.
-Qui est suffisant pour ces choses, pensait-il, sinon nous, les apôtres
-du Christ, pénétrés de sa grâce et débordants de son Esprit? Vous de
-même, Messieurs les étudiants, si le besoin de ce qu’Adolphe Monod
-réclamait pour sa conversion, si le besoin d’une «influence extérieure»,
-si le besoin d’un attrait surnaturel pour monter à la hauteur de l’idéal
-d’un apôtre se fait irrésistiblement sentir à votre sincérité, allez
-implorer Celui qui peut et qui veut bénir. Et vous percevrez aussitôt la
-réponse qui ne fait jamais défaut à celui qui prie: «Ma grâce te suffit!
-Toutes choses sont possibles à Dieu!»
-
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-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE SENTIMENT RELIGIEUX ***
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-violates the law of the state applicable to this agreement, the
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-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
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-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
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-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation
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-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
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-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation's website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
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-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without
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-increasing the number of public domain and licensed works that can be
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-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
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-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
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