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-The Project Gutenberg eBook of Le sentiment religieux, by Henri Bois
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Le sentiment religieux
-
-Author: Henri Bois
-
-Release Date: August 30, 2022 [eBook #68872]
-
-Language: French
-
-Produced by: René Galluvot (This file was produced from images
- generously made available by The Internet Archive)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE SENTIMENT RELIGIEUX ***
-
-
-
-
-
- LE
- SENTIMENT RELIGIEUX
-
- PAR
- HENRI BOIS
- PROFESSEUR A LA FACULTÉ DE THÉOLOGIE PROTESTANTE DE MONTAUBAN
-
-
- PARIS
- LIBRAIRIE FISCHBACHER
- 33, RUE DE SEINE, 99
-
- 1902
-
-
-
-
-LE SENTIMENT RELIGIEUX[1]
-
- [1] Discours prononcé à la séance de rentrée de la Faculté de
- Montauban, le 14 novembre 1901.--Certaines parties de ce discours
- ont dû être omises ou résumées à la lecture.
-
-
- Monsieur le Doyen,
- Messieurs les Professeurs,
- Messieurs les Étudiants,
- Messieurs,
-
-On a toujours fait de la psychologie, quand ce ne serait que de la façon
-dont M. Jourdain faisait de la prose... sans le savoir. Il n’en reste
-pas moins que la psychologie n’est guère devenue une science véritable
-qu’au XIXe siècle, où on l’a vue, de métamorphose en métamorphose, et
-sous les noms divers de psychologie physiologique, psychologie
-expérimentale, etc., réunir et analyser des volumes de documents, fixer
-ses méthodes propres, se donner des laboratoires et des instruments de
-précision, fonder ses revues bourrées de chiffres et de tracés
-graphiques, convoquer ses congrès internationaux, et sinon résoudre, du
-moins éclaircir un nombre toujours croissant de problèmes.
-
-Ce n’est certes pas à dire que la science psychologique ait atteint le
-but. Nombreuses y sont encore les discussions et profondes les
-divergences. Dans un tout récent ouvrage[2], M. Rauh les rendait en
-quelque sorte tangibles au regard par un ingénieux tableau, où il
-groupait et classifiait les tendances diverses et parfois
-contradictoires des psychologues contemporains. Mais à travers les
-essais variés et en apparence irréductibles, une œuvre commune se
-poursuit, qui a abouti sur quelques points, qui aboutira certainement
-sur bien d’autres: ainsi va le progrès scientifique.
-
- [2] _De la méthode dans la Psychologie des sentiments_, p. 109. Alcan,
- 1899.
-
-Il devait arriver--et cela était à souhaiter dans l’intérêt de la
-science comme dans celui de la piété--il devait arriver, quoique
-l’événement ait tardé plus que de raison, que les méthodes
-psychologiques fussent appliquées aux états d’âme religieux. En un sens,
-on a fait de la psychologie religieuse, depuis qu’il y a des hommes
-religieux, c’est-à-dire depuis toujours. On en a toujours fait... quand
-ce ne serait que sans le savoir. Mais autre chose est de faire de la
-psychologie religieuse sans le savoir, d’en faire en la confondant soit
-avec la prédication et la cure d’âmes, soit avec l’histoire, soit avec
-la dogmatique et la morale,--et autre chose de faire de la psychologie
-religieuse non seulement en sachant qu’on en fait, mais en l’isolant, en
-l’étudiant directement pour elle-même, et en employant dans cette étude
-les méthodes, les procédés, les points de vue, les résultats de la
-psychologie laïque contemporaine.
-
-A ce point de vue, on peut bien dire que, de toutes les études relatives
-à la religion, qui ont été successivement entreprises, la psychologie
-religieuse est la plus récente.
-
-Par là même, elle est la moins avancée. La liste des travaux importants
-déjà publiés en ce domaine est relativement brève. Quand nous aurons
-mentionné les publications de MM. Leuba, Starbuck, et Coe, dans le
-_Journal Américain de psychologie_, et les deux livres de MM.
-Starbuck[3] et Coe[4]; quand nous aurons signalé en Angleterre l’ouvrage
-de M. Granger[5], en Allemagne une production anonyme introduite par une
-préface de M. Baumann[6]; en France, un chapitre suggestif de M.
-Ribot[7], quelques études de l’_Année sociologique_ de M. Durkheim, les
-articles de M. Murisier dans la _Revue philosophique_, bientôt réunis et
-développés en un petit volume[8], et enfin les notes de M. Frommel dans
-la _Foi et la Vie_; quand nous aurons relevé ces quelques indications
-bibliographiques, je crois en vérité qu’il ne s’en faudra pas de
-beaucoup que nous ayons épuisé la littérature du sujet[9].
-
- [3] _The psychology of religion_, by Edwin Diller Starbuck, with a
- preface by William James. London, Walter Scott, 1899.
-
- [4] _The spiritual life. Studies in the science of religion_, by
- Georges Coe. New-York, Eaton and Mains, 1900.
-
- [5] _The Soul of a christian. A study in the religious experience_, by
- Frank Granger. London, Methuen and Co, 1900.
-
- [6] _4. Religionsphilosophie auf modern-wissenschaftlicher Grundlage_.
- Mit einem Vorwort von Julius Baumann. Leipzig, Beit et Comp., 1886.
-
- [7] _La Psychologie des sentiments_, par Th. Ribot. Paris, Alcan,
- 1896. Deuxième partie: Psychologie spéciale. Chapitre IX: Le
- sentiment religieux.
-
- [8] _Les maladies du sentiment religieux_, par E. Murisier. Paris,
- Alcan, 1901.
-
- [9] J’entends la littérature directe, car nous aurons, dans le cours
- même de la présente étude, à citer quantité d’auteurs qui,
- poursuivant un autre but immédiat, ont émis pourtant des remarques
- psychologiques dignes à tous égards d’être recueillies, et, suivant
- les cas, ou bien approuvées, ou bien discutées.
-
-Il n’est pas besoin d’être un grand prophète pour prévoir que cette
-littérature est destinée à s’accroître démesurément dans le siècle qui
-est devant nous. Mais ce qu’il importe de dire bien haut, pendant qu’il
-en est temps encore, c’est qu’il y a un double motif: scientifique et
-apologétique, pour souhaiter que les théologiens chrétiens ne se
-désintéressent pas de ces nouvelles études, et même n’attendent pas trop
-pour s’y intéresser.
-
-Un motif _scientifique_: s’il s’agit d’étudier la piété, ceux-là sont
-les mieux qualifiés pour en parler qui sont eux-mêmes pieux. Je ne
-conteste pas qu’il soit possible d’écrire la psychologie des hommes de
-génie sans en être un soi-même. On m’accordera en revanche que pour
-écrire la psychologie des musiciens ou des peintres, c’est pourtant une
-bonne condition que d’avoir quelque aptitude soi-même pour la peinture
-et la musique: il en va de même pour la psychologie des hommes
-religieux.
-
-Et au motif scientifique s’ajoute le motif _apologétique_. Il peut être
-dangereux pour la religion de laisser les études de psychologie
-religieuse devenir le monopole de savants étrangers ou même hostiles à
-la foi, comme la chose est déjà un peu trop arrivée pour d’autres
-disciplines[10]. On court le risque de laisser se produire des
-difficultés, des objections et des préjugés sans nombre, bientôt
-répandus dans le public, puis devenus lieux communs, contre lesquels il
-est très difficile ensuite de réagir, bien plus, qui embarrassent le
-savant religieux lui-même dans des liens dont il ne sait plus comment se
-dégager; on court le risque de laisser s’établir des associations, non
-pas indissolubles, mais très fortes, entre les _faits_ devant lesquels
-tous doivent s’incliner et les _interprétations_ philosophiques des
-faits, théories discutables, que l’on cherche pourtant et réussit à
-faire passer avec les faits et à faire passer pour les faits. Il serait
-souverainement désirable que les théologiens chrétiens comprissent que
-c’est pour eux un devoir de participer effectivement, et _dès le début_,
-aux études de psychologie religieuse. L’intérêt apologétique que je
-signale ici est d’ailleurs, lui aussi, au fond, un intérêt scientifique;
-la science n’a-t-elle pas tout à gagner à ce que l’on distingue
-nettement le certain et le douteux, le fait et l’hypothèse, la
-constatation et la théorie, la science positive et la métaphysique?
-
- [10] Par exemple, l’«histoire des religions».
-
-Je pourrais aisément, Messieurs, prolonger ces considérations générales
-de façon à en faire tout mon discours. Il m’a semblé qu’il serait plus
-intéressant pour vous et plus utile en soi de m’attaquer hardiment à une
-question de psychologie religieuse, bien que les limites où je dois me
-tenir ne me permettent guère de faire autre chose que l’effleurer. Et je
-n’ai pas besoin, je pense, de m’attarder à justifier le choix du sujet
-auquel je me suis arrêté: _le sentiment religieux_ n’est-il pas
-généralement considéré comme l’essence même de la religion personnelle,
-comme la substance de la piété?
-
-
-
-
-I
-
-
-Encore faut-il savoir en quoi consiste le sentiment religieux?
-
-Le sentiment religieux, nous répondront immédiatement de nombreux
-psychologues tels que MM. W. James, Lange, Dumas, Ribot, le sentiment
-religieux, comme son nom l’indique, est un sentiment. Or ce qui est vrai
-du genre est vrai de l’espèce. Comme toutes les émotions, le sentiment
-religieux n’est et ne peut être qu’un état organique conscient; il est
-produit immédiatement par des troubles fonctionnels du corps, résultant
-de modifications vaso-motrices. On mène un enfant chez le dentiste. Au
-moment d’entrer, son cœur défaille. Il tremble. C’est qu’il a peur,
-n’est-il pas vrai? Sans doute. Mais précisons. M. W. James ne dira pas:
-«Cet enfant tremble _parce qu’il_ a peur». Il dira: «Cet enfant a peur
-_parce qu’il_ tremble.» Son tremblement fait naître la peur; mieux
-encore, sa peur n’est que son tremblement physique devenu conscient de
-lui-même. Autre exemple: voici une mère qui pleure son fils. M. Georges
-Dumas nous défend d’expliquer le fait en ces termes si naturels: elle a
-appris la mort de son fils; cette nouvelle l’a attristée; elle pleure.
-Il faut renverser les deux derniers termes et raisonner ainsi: cette
-femme vient d’apprendre la mort de son fils; elle pleure; par
-conséquent, et seulement ensuite, elle devient triste. Sa tristesse
-n’est que la conscience plus ou moins sourde de ses pleurs, ou encore,
-si vous préférez, des phénomènes vasculaires qui s’accomplissent dans
-son corps. M. Ribot enfin donne à la théorie sa formule scientifique: ce
-que les mouvements de la face et du corps, les troubles vaso-moteurs,
-respiratoires, sécrétoires, expriment objectivement, les états de
-conscience corrélatifs (que le langage vulgaire appelle émotions)
-l’expriment subjectivement: c’est un seul et même événement traduit en
-deux langues.
-
-Conformément à cette doctrine générale, l’auteur anonyme de l’ouvrage
-introduit par M. Baumann considère la piété comme l’expression
-d’énergies internes, de source organique, qui se manifestent parfois
-obscurément à la conscience tout en restant étrangères au moi, dont
-l’homme se sent dépendant et qu’il personnifie. M. Leuba déclare que
-c’est dans le domaine physiologique qu’il convient de chercher la raison
-profonde et l’explication dernière des conversions. Et M. Ribot se plaît
-à relever les phénomènes corporels qui constituent l’aspect
-physiologique de l’émotion religieuse.
-
-Bien loin de contester les cas énumérés par M. Ribot, nous en
-compléterions plutôt la liste. Il est incontestable, par exemple,
-dirons-nous, que partout où le sentiment religieux a surgi tout d’un
-coup et avec intensité, cette brusque éclosion a été accompagnée de
-phénomènes corporels très marqués. Que de réveils ont été signalés par
-des faits nombreux et extraordinaires d’excitation physique: cris,
-prosternations, agonie, extase! Et cela dans tous les pays. En France,
-Charles Cook prêche dans les Hautes-Alpes, et il constate que quelques
-personnes éprouvent en priant une agitation physique extraordinaire
-qu’elles considèrent comme une manifestation de l’influence divine. En
-Allemagne, le premier jour de l’an 1797, le curé Martin Boos prêche à
-Wiggensbach avec une telle force, nous raconte dans sa langue naïve son
-biographe, M. Descombez, que près de quarante personnes, saisies de la
-plus profonde terreur, «prennent mal, au point qu’on est obligé de les
-emporter du temple». En Amérique, Finney prêche à Antwerp, et tout d’un
-coup les assistants tombent de leurs sièges les uns après les autres en
-demandant grâce. «Si j’avais eu une épée dans chaque main, dit Finney,
-je n’aurais pu les renverser de leurs sièges plus vite qu’ils n’en
-tombaient.» En Angleterre, Wesley prêche de lieu en lieu, et, à l’ouïe
-de ses paroles, l’un croit ressentir l’impression d’un poids qui accable
-sa poitrine; un autre, celle d’une épée qui traverse son corps; un
-troisième, une secousse qui lui coupe la respiration; chez la plupart,
-des crises physiques vont de pair avec les préoccupations spirituelles
-et cessent au moment où la paix s’établit dans l’âme.
-
-Rien ne serait plus aisé que de multiplier indéfiniment ces exemples.
-Mais à quel chrétien fera-t-on croire que la crainte de la condamnation
-n’est absolument pas autre chose que la conscience d’une chute sur le
-sol, que le respect de la majesté sainte de Dieu n’est absolument pas
-autre chose que la sensation d’un poids de quelques kilos pesant sur la
-poitrine, et que les auditeurs de Finney, de Martin Boos, de Wesley, de
-Charles Cook n’ont senti leurs péchés que parce que et autant que leur
-organisme avait d’abord subi un affaissement accompagné de souffrances
-corporelles? Le chrétien sera toujours tenté de demander un peu
-indiscrètement aux auteurs de théories semblables: avez-vous donc jamais
-éprouvé vous-mêmes les sentiments que vous croyez expliquer ainsi?
-
-Aussi bien, malgré le crédit dont elle jouit à cette heure, la doctrine
-de Lange et de W. James est-elle difficilement soutenable, non seulement
-pour le sentiment religieux, mais en vérité pour toute espèce de
-sentiments. Elle assimile l’émotion à la conscience d’un certain nombre
-et d’un certain genre de mouvements. Mais autre chose est un mouvement,
-autre chose la conscience d’un mouvement, à savoir la sensation ou la
-perception externe, et autre chose encore l’émotion. Identifier
-l’émotion à la perception externe, c’est enlever à l’émotion son
-caractère spécifique, c’est supprimer en réalité l’émotion. M. Dumas ne
-s’en cache pas; il écarte l’émotion d’un mot dédaigneux et pense avoir
-tout dit en l’appelant _entité mentale_. L’observation psychologique est
-contre lui; le sentiment est une réalité interne, irréductible soit au
-mouvement soit à la conscience du mouvement. En particulier, j’ai
-conscience des états affectifs qu’expriment les mots _tristesse_,
-_peur_, _repentance_, _effroi de la condamnation_: je n’ai nullement
-conscience des mouvements qui accompagnent ces émotions. Seule une
-métaphysique matérialiste ou moniste peut essayer de détruire ces
-différences qui sont des données immédiates de la conscience; mais ici
-la métaphysique est en opposition flagrante avec la psychologie. Si le
-sentiment religieux peut bien être accompagné et même dans certains cas
-dépendre de phénomènes corporels, en aucun cas il ne se réduit à n’être
-dans son essence que la pure et simple traduction mentale, accessoire et
-superficielle, d’un état physiologique profond.
-
- * * * * *
-
-Essayons d’une autre réduction. Le sentiment religieux se ramènerait-il
-peut-être au _sentiment de l’infini_? Schleiermacher, qui a, il est
-vrai, changé plus tard de définition, l’a soutenu d’abord. Reprenant
-avec éclat cette conception, Max Müller a professé que la religion est
-une faculté de l’esprit qui rend l’homme capable de saisir l’infini sous
-des noms différents et des déguisements variables, et que la religion de
-l’infini précède et comprend toutes les autres.
-
-Il est permis d’avoir quelques doutes sur le caractère spécifiquement
-religieux de l’idée d’infini. Dans une intéressante _enquête sur les
-idées générales_[11], M. Ribot posait naguère à diverses personnes cette
-question: qu’est-ce que le mot _infini_ évoque dans votre esprit? Un
-peintre a répondu: _un trou noir_. Une femme: _rien_. Un savant: _des
-livres de mathématiques_. Un autre savant: _le mot infini imprimé_. Un
-autre: le signe mathématique, un 8 renversé, ∞. D’autres ont répliqué:
-«J’entends le mot, mais je ne vois rien, absolument rien.» D’autres:
-sensations d’obscurité et de profondeur, cercles lumineux vagues, une
-sorte de coupole, un horizon qui recule sans cesse, etc.
-
- [11] _Revue philosophique_, 1891, t, II, p. 376 sq.
-
-Je ne conteste certes pas qu’il y ait dans l’émotion religieuse
-l’intuition de quelque chose qui nous dépasse et qui dépasse notre
-terre, le sentiment qu’il y a quelque chose--et surtout
-_quelqu’un_--derrière notre horizon; l’être religieux, c’est assurément
-celui qui cherche partout _l’au delà_ en face de la vie comme en face de
-la mort, en face de la nature comme en face de soi-même. Mais cette
-aspiration vague, indéfinie, et, somme toute, négative vers ce qui nous
-déborde, ce n’est ni le sentiment de l’«Infini» au sens propre, ni le
-sentiment religieux véritable et complet: les objets des religions
-populaires--c’est-à-dire des vraies religions--sont parfaitement
-_positifs_ et _définis_ pour la foi.
-
-Je ne conteste pas non plus que certaines émotions du genre noble ne
-puissent se grouper autour de l’idée d’infini proprement dite. Dans une
-lettre qu’il écrivait en 1851 à Taine, Prévost-Paradol se préoccupait de
-trouver «une satisfaction légitime à cet _instinct_ de l’âme humaine qui
-lui fait désirer d’être en rapport direct avec l’_infini_». «Il me
-semble, écrivait-il à son ami, que les prières, les miracles, le
-commerce perpétuel que les religions entretiennent entre l’homme et un
-Dieu, puisent toutes leurs forces dans cet _instinct_ qu’elles
-pervertissent et satisfont du même coup.» Et, s’adressant directement à
-son correspondant, il continuait: «L’_infini_ accomplit en toi-même ses
-plus grandes merveilles, et tu le vois à l’œuvre, tu lui applaudis, tu
-le secondes, tu le comprends. Tu l’adores par le travail, par la douleur
-bien supportée, par le plaisir sagement cherché; tu t’unis à lui par la
-science, tu le salues au dehors dans toutes les manifestations de la
-vie; tu l’écoutes au dedans parler ta pensée. Tu l’aimes, et, selon la
-parole du maître, l’amour que tu as pour Dieu, est une partie de l’amour
-_infini_ que Dieu a pour lui-même... Écouter dans un bois les jeunes
-oiseaux qui chantent, voir les feuilles s’ouvrir au soleil et sentir en
-même temps dans notre pensée Dieu se réjouir de sa vie, et s’enivrer de
-son éternelle floraison, n’est-ce pas là l’hosannah dont parle
-l’Évangile, le vrai psaume digne des bienheureux, l’adoration convenable
-et douce au vrai Dieu, en ce monde et ailleurs, partout où il végète,
-respire et pense?»
-
-Mais qui ne voit que le sentiment religieux ainsi conçu, privé de tout
-caractère distinctif et spécifique, se dissout et se perd dans les
-sentiments artistiques, moraux, intellectuels? L’un des plus récents
-sectateurs de la religion de l’Infini, M. Buisson, nous le déclare sans
-ambages: «morale, art et science, voilà la substance même de la religion
-de l’avenir; elle ne peut ni ne veut désormais se nourrir d’autre
-chose.» Le sentiment religieux a signé son abdication.
-
-Et l’on a bien raison, Messieurs, de parler d’avenir, car le présent et
-le passé ne confirment en aucun point ces vues sur l’émotion religieuse.
-Il est vraiment impossible de voir dans l’idée d’infini la notion
-génératrice du sentiment religieux, comme l’ont fort bien montré, placés
-à des points de vue très divers, mais réunis dans une même conclusion
-qui peut désormais passer pour acquise des penseurs tels que MM.
-Ribot[12], Guyau[13], Renouvier[14], Durkheim[15]. L’idée de l’infini
-est une notion vague et abstraite de spéculation métaphysique qui n’a pu
-qu’être parfaitement étrangère à la mentalité des premiers hommes comme
-elle l’est d’ailleurs encore aux couches inférieures de la population
-chez les nations les plus avancées de nos jours. Quel que soit le
-jugement que l’on porte sur cette idée, elle est postérieure et de
-beaucoup à l’apparition première du sentiment religieux. Sous sa forme
-précise et actuelle, sous la forme qu’elle revêt dans l’esprit d’un
-Schleiermacher ou d’un Max Müller, cette idée est une idée toute moderne
-et européenne; elle date de Giordano Bruno et de Descartes; les
-perfectionnements et les découvertes du télescope l’ont engendrée;
-l’infini n’est que l’espace; et c’est dans l’éblouissement, bien
-compréhensible, d’ailleurs, des découvertes astronomiques que la pensée
-moderne s’est laissée entraîner à confondre les deux termes _infini_ et
-_parfait_, et à envisager comme l’idée la plus positive de toutes une
-idée contradictoire dans laquelle la philosophie grecque ne voyait avec
-raison que le symbole et le synonyme de l’imperfection, du chaos, du
-néant. Sous une forme moins nette, il est indéniable que l’on rencontre
-l’idée de l’infini, en germe tout au moins, dans toute doctrine
-panthéiste; et, par suite, dans les littératures des religions
-orientales, il ne serait nullement difficile de trouver des passages que
-l’on pourrait ranger sous la rubrique: _infini_. Mais c’est qu’il s’agit
-là de religions qui ne sont rien moins que primitives, de religions où
-la tendance spéculative est en lutte avec la tendance proprement
-religieuse. Ni sous forme précise et explicite, ni sous forme implicite,
-l’idée d’infini n’apparaît dans le polythéisme grec, ni dans les
-religions fétichistes ou animistes. Ni sous forme précise et explicite,
-ni sous forme implicite, l’idée d’infini n’apparaît dans la religion
-chrétienne et la religion hébraïque, prises aux sources, dans les écrits
-bibliques,--j’entends non pas les traductions, ni les concordances
-établies sur ces traductions, mais la Bible elle-même, étudiée
-d’original, cette Bible qui ne connaît pas d’abstractions, dont les
-principes sont des personnalités, la philosophie une histoire et les
-dogmes des faits. L’idée d’infini est une idée vers laquelle la religion
-s’oriente lorsqu’elle tend à perdre son caractère religieux et à se
-transformer en métaphysique. Aussi n’y a-t-il rien d’étonnant à voir M.
-Guyau et M. Buisson s’accorder pour éliminer toute religion positive et
-définir ce que M. Buisson appelle _la religion de l’avenir_ et ce que M.
-Guyau nomme _l’irréligion de l’avenir_ par le sentiment de l’infini.
-Loin d’en marquer l’origine et d’en constituer l’essence, le sentiment
-de l’infini est le grand dissolvant du sentiment religieux.
-
- [12] _La psychologie des sentiments_, p. 298 sq.
-
- [13] _L’Irréligion de l’avenir_, p. 4 sq.
-
- [14] _Critique philosophique et Critique religieuse_.
-
- [15] _Année sociologique 1897-1898_: «De la définition des phénomènes
- religieux», p. 4 sq.
-
- * * * * *
-
-Si le sentiment religieux n’est pas le sentiment de l’infini,
-faudrait-il l’identifier avec le sentiment moral? Bien des théologiens
-l’ont cru, et leur opinion a trouvé dans l’école de César Malan des
-défenseurs particulièrement distingués et convaincus. On y soutient en
-effet que la religion et la morale naissent ensemble, qu’elles ont même
-berceau, même point de départ, que Dieu ne peut être et n’est révélé que
-par l’obligation, que la conscience morale et la conscience religieuse
-ont une commune source, l’obligation; qu’elles ne sont rien de
-différent, mais qu’il faut y voir deux fonctions d’une seule et même
-conscience.
-
-Cette doctrine importante et intéressante, et toute pénétrée d’ailleurs
-d’un profond et admirable respect pour les réalités morales, nous paraît
-cependant soulever de graves objections.
-
-Historiquement, il paraît établi que si le sentiment moral et le
-sentiment religieux sont intimement unis dans le christianisme, ils
-n’ont nullement été identiques et confondus à l’origine. C’est ce que
-proclament des écrivains aussi nombreux et aussi divers que MM.
-Guyau[16], Ribot[17], Marillier[18], de la Grasserie[19], etc. Et avec
-toute raison, à ce qu’il nous semble. L’histoire en effet nous montre le
-sentiment religieux très développé là où le sentiment moral est des plus
-réduits: voyez certains mystiques, voyez les Corinthiens chez lesquels
-débordait une si prodigieuse effervescence de dons spirituels variés, et
-auxquels saint Paul reproche, tout en les appelant des saints, de
-commettre des immoralités telles qu’on n’en rencontre pas même de
-semblables chez les païens. Et inversement l’histoire nous montre aussi
-le sentiment moral très accentué là où le sentiment religieux est fort
-affaibli: voyez la «morale indépendante» de 1870, voyez la plupart des
-penseurs français de notre époque, voyez les sociétés pour la culture
-morale.--On me répondra: ces dissociations sont anormales, morbides. J’y
-consens. Mais, prenez-y garde, la maladie ne peut dissocier que des
-phénomènes étroitement unis, sans doute, mais en eux-mêmes distincts.
-Suivant le mot si judicieux de Bayle, «de deux choses qui n’en sont
-réellement qu’une seule et la même, l’une ne peut disparaître pendant
-que l’autre reste». Par les dissociations qu’elle opère, la maladie
-établit que là où on supposait l’unité et l’identité, il y avait la
-multiplicité et la différence. Le sentiment moral et le sentiment
-religieux sont donc deux espèces distinctes de sentiments, quoique dans
-l’état normal ces sentiments soient si étroitement mêlés que
-l’observation superficielle soit portée à les confondre[20].--Ce ne sont
-pas là les deux faces d’un même fait: laissons aux penseurs
-matérialistes et monistes ce langage et ce point de vue
-ultra-métaphysiques, qui n’ont pas de sens au point de vue psychologique
-expérimental: ce sont deux phénomènes irréductibles.--Ce ne sont pas non
-plus deux faits dont l’un (le sentiment moral) serait la source de
-l’autre (le sentiment religieux), du moins il faut s’entendre: dans un
-sens métaphorique, l’assertion est soutenable; le sentiment moral peut
-être--il est effectivement dans les religions perfectionnées--une des
-sources du sentiment religieux, tout comme le sentiment de la nature;
-mais dans les religions primitives, c’est chronologiquement le sentiment
-de la nature qui est source du sentiment religieux _avant_ le sentiment
-moral; et dans aucun cas le sentiment moral (pas plus que le sentiment
-de la nature) n’est source du sentiment religieux, si on entend par là
-que le sentiment religieux soit «du sentiment moral» développé (ou du
-«sentiment de la nature» évolué), comme Secrétan assurait que la volonté
-est la source de l’intelligence: laissons ces spéculations aux
-dialecticiens, et tenons-nous-en aux observations de psychologie.
-
- [16] _L’Irréligion de l’avenir_.
-
- [17] _La psychologie des sentiments_.
-
- [18] Art. «Religion» dans la _Grande Encyclopédie_.
-
- [19] _De la psychologie des religions_.
-
- [20] C’est ce que reconnaissent, au moins en partie, des théologiens
- tels que Jalaguier, Gretillat, Paul Chapuis, Rade.--Voyez, par
- exemple, ces lignes de Jalaguier: «N’oublions pas que l’idée du bien
- et du mal, du juste et de l’injuste est une des données primitives
- de la raison et du cœur; on conçoit dès lors qu’elle se maintienne
- là même où l’idée du monde invisible s’est obscurcie ou éteinte.
- Aussi voyons-nous dans les temps anciens des morales sans religion
- chez plusieurs philosophes (Épicuriens), comme chez les peuples des
- religions sans morale (Paganisme). Et dans les temps modernes,
- certains disciples de Kant ont été jusqu’à exclure la pensée de Dieu
- de la pratique du bien, pour que la vertu reste pure, selon la
- notion qu’ils s’en forment.» (_Introduction à la dogmatique_, p.
- 12-13.).--Voyez ces lignes de Gretillat: «Les deux termes morale et
- religion, qui s’appellent, ne se couvrent pas l’un l’autre; ils se
- rapportent à deux activités de l’âme humaine, distinctes, mais
- indispensables l’une à l’autre; indispensables l’une à l’autre, mais
- distinctes... La distinction de la morale et de la religion doit
- être cherchée dans leur objet... qui est idéal pour la morale et
- personnel pour la religion... Devant celui qui prétendrait les
- confondre, nous invoquerions l’usage des langues les plus cultivées
- de l’humanité qui, en maintenant depuis des siècles et des milliers
- d’années la dualité des deux termes, suppose la distinction des deux
- choses signifiées.» (_Morale chrétienne_, t. 1, p. 269,
- 272-273.)--Voyez ces lignes de Paul Chapuis: «Nous reconnaissons que
- dans l’histoire les deux forces (morale et religion) sont deux
- lignes qui tour à tour se distinguent, se touchent ou s’éloignent
- jusqu’à ce que dans l’œuvre du Christ elles se pénètrent et
- s’identifient.» (_Revue de Lausanne_, 1897, p. 420-421.)--Enfin,
- voyez ces lignes de Rade, dans une étude sur le christianisme et la
- religion morale: «La Religion et la Morale sont certainement des
- choses foncièrement différentes (gewiss sind Religion und Moral
- grundverschiedene Dinge), mais c’est précisément le trait distinctif
- du christianisme du Christ, qu’en lui elles sont indissolublement
- unes.» (_Christliche Welt_, nº 40, 1er octobre 1896.)
-
-Au fait, qu’est-ce donc que le sentiment moral, sinon un sentiment
-rattaché à une _loi_, à une idée qui fait partie intégrante et profonde
-de notre nature? Et qu’est-ce donc que le sentiment religieux, sinon un
-sentiment rattaché à un être qui est distinct de nous, que nous situons
-comme un moi spécifique hors de notre moi? Sans aucun doute, lorsque la
-foi en la divinité s’est précisée et approfondie de manière à devenir la
-foi en un Dieu unique et créateur, on ne peut pas ne pas aboutir à
-relier d’une façon ou d’une autre la loi morale à Dieu. Kant lui-même ne
-s’y est pas opposé. Si le sentiment religieux est en soi parfaitement
-distinct du sentiment moral, il est tout naturel, et non seulement
-permis, mais indispensable de mettre la loi morale ainsi d’ailleurs que
-toutes les autres lois rationnelles en relation avec la personne divine
-créatrice. Et donc il est légitime de dire que si l’émotion morale peut
-subsister chez des êtres anormaux qui n’ont jamais eu ou qui ont
-complètement perdu l’émotion religieuse, cependant chez un homme
-profondément religieux l’émotion morale tend à se combiner, à s’unir
-étroitement... à s’identifier même, si l’on veut, avec l’émotion
-religieuse; mais en ce sens seulement qu’elle en devient une partie, non
-pas dans ce sens qu’elle en exprime jamais la totalité. La loi morale
-régit nos rapports supra-sociaux avec Dieu, comme elle régit nos
-rapports sociaux avec nos semblables. Et l’on a beau rattacher cette loi
-morale à Dieu: il reste toujours qu’elle n’épuise pas les rapports
-religieux. Dans un sens, elle en fait partie; dans un autre sens, elle
-les suppose pour les régler.
-
-Mais, nous objectera-t-on, votre critique suppose une conception de la
-loi morale qui n’est justement pas celle de César Malan et de ses
-adeptes. Pour eux, le sentiment moral est antérieur à toute idée morale,
-indépendant de tout élément rationnel.--Il est extrêmement contestable,
-répliquerai-je, que, d’un simple et pur sentiment, même en y ajoutant la
-réflexion et le souvenir, même en y introduisant l’abstraction, on
-puisse, suivant l’expression de Pascal, faire réussir une règle, une
-règle du sentiment lui-même comme de l’être tout entier, une règle
-universelle, une règle absolue. N’est-ce pas là manifestement le rôle de
-la raison? Et l’empirisme moral qui pense faire sortir du sentiment pur
-la loi universelle du sentiment n’est-il pas voué à un échec aussi
-certain que l’empirisme de Hume et de Stuart Mill qui a prétendu faire
-sortir de la sensation les lois universelles de la sensation?
-
-Au reste, peu importe ici, ce n’est pas seulement dans notre conception
-rationnelle de la loi morale qu’il est impossible d’identifier
-absolument le sentiment moral et le sentiment religieux. C’est aussi
-dans la conception elle-même de César Malan et de ses disciples. Ils
-conçoivent Dieu comme un être Absolu que son absoluité condamne à ne
-pouvoir agir autrement que d’une manière absolue. C’est pour cela, nous
-disent-ils, que Dieu ne peut pas agir sur la partie consciente de
-l’homme, parce que, s’il agissait sur cette partie consciente, son
-action absolue déterminerait absolument la créature relative et lui
-ôterait toute indépendance. Dieu prend un détour. Il exerce son action
-absolue sur la partie subconsciente de notre être. Et il paraît--par un
-mystère que je ne me charge pas d’expliquer, ne l’ayant jamais bien
-compris--que l’être absolument déterminé dans sa partie subconsciente,
-quand il prend conscience de soi, prend conscience de soi non pas comme
-absolument déterminé et nécessité--ce qui serait pourtant naturel--mais
-comme libre et obligé. N’insistons pas sur la difficulté de cette
-genèse[21]. Retenons-en la conception qui s’y révèle du caractère
-inéluctable de l’action divine, de toute action divine. L’action divine
-est conçue comme ne pouvant pas ne pas être absolue, générale,
-constante, uniforme, immuable. Elle ne connaît ni nuances, ni
-modifications, ni souplesse. Elle se réduit à une action toute semblable
-à celle des forces de la nature: le rapprochement est si irrésistible
-qu’il est plus qu’indiqué, pris, repris et amplifié dans l’intéressant
-ouvrage de M. Fulliquet. Mais restreindre et limiter ainsi l’action
-divine, cela ne revient-il presque pas à supprimer l’action divine pour
-l’homme religieux? Il ne suffit pas de dire que l’obligation émane d’un
-Dieu personnel. A-t-on satisfait les exigences de la piété quand on lui
-donne un Dieu personnel sans doute, mais un Dieu qui ne fait rien
-personnellement? Saisie dans la simplicité pure et nue de son essence,
-l’obligation ne manifeste pas plus la liberté divine que les lois de la
-nature qui proviennent, elles aussi, d’un Dieu personnel. L’homme
-religieux a besoin d’un Dieu auquel il puisse parler et qui lui parle
-lui-même, d’un Dieu vivant et qui ait le sens de la vie, d’un Dieu
-capable de connaître personnellement sa créature, d’entrer dans le
-détail de son existence, de recevoir les confidences de son cœur, enfin
-d’agir spécialement et variablement en elle et pour elle. Tout cela
-dépasse et déborde de tous côtés les cadres rigides et froids de la pure
-et simple obligation. Qui dit _religion_, dit autre chose et plus
-qu’_obligation_, il dit _surnaturel moral_.
-
- [21] Nous ne contestons nullement l’existence du «subconscient»,
- pourvu qu’on s’abstienne d’y voir une sorte d’entité séparée par je
- ne sais quel fossé mystérieux de l’entité «conscient»; toutes les
- puissances et fonctions de notre être sont susceptibles de passer du
- subconscient au conscient, et _vice versa_, par une échelle
- indéfinie de degrés qui va de la pleine conscience au néant et du
- néant à la pleine conscience à travers une série de dégradations ou
- d’accroissements.--Nous ne contestons pas davantage l’action de Dieu
- sur les phénomènes subconscients de notre être: ce qui provoque nos
- doutes et nos objections, c’est l’explication qu’on en donne, les
- conclusions qu’on en tire, la théorie dont on l’enveloppe.
-
-Et notre conclusion demeure la même, si, abandonnant la position
-particulière de César Malan et de ses disciples, et leur théorie de
-l’action de Dieu sur le subconscient, nous nous plaçons simplement au
-point de vue de ceux qui, sans raffiner ni subtiliser leur thèse,
-expliquent tout uniment l’obligation par «la volonté de Dieu», ou encore
-se bornent à dire: «L’obligation, c’est Dieu en nous...» Nous n’avons
-pas affaire ici précisément à la définition de l’obligation (qui demeure
-pour nous une catégorie de la raison), mais à la définition du sentiment
-religieux. Eh bien! de quelque façon qu’on l’entende et l’explique, à
-elle seule, l’obligation n’est pas un don de force. Elle dit: fais ce
-que tu crois être bien, elle ne communique pas l’énergie pour
-l’accomplir. Elle fait sentir le besoin de la grâce, elle ne constitue
-pas la grâce. A elle seule, la religion de l’obligation échoue à faire
-droit à ce qui est l’âme même de la piété, la prière et la foi en
-l’exaucement. La prière apporte à Dieu les demandes multiples et variées
-de sa créature et rapporte à la créature les bienfaits infiniment divers
-de son Dieu. Vous ne réduirez jamais l’exaucement divin de la prière à
-l’action uniforme, immuable et absolue de Dieu dans l’obligation.
-
-Aussi bien l’exemple de Jésus lui-même montre jusqu’à l’évidence que le
-sentiment religieux normal ne se réduit pas au sentiment de
-l’obligation. Relisez les Évangiles, et osez dire qu’il n’y a pas entre
-Jésus et Dieu des relations surnaturelles incessantes, des prières et
-des exaucements, des demandes et des réponses, un dialogue perpétuel
-enfin dans lequel Dieu se montre non pas en vérité comme l’Être Absolu
-esclave de son absoluité, mais comme le Père céleste dont la tendresse
-possède le don adorable de suivre en s’y adaptant toutes les sinuosités
-et toutes les palpitations de la vie chez son Fils bien-aimé, et qui
-entretient un commerce de douce et féconde liberté avec Celui en qui il
-a mis toute son affection.
-
- * * * * *
-
-Si le sentiment religieux ne se ramène pas au sentiment moral, le
-sentiment social n’en serait-il pas la réalité profonde, l’élément
-permanent enfin dégagé des superfétations et superstitions qui en ont
-altéré la pure essence?
-
-Tel est bien l’aboutissement dernier d’Auguste Comte avec sa religion de
-l’humanité; tel est aussi, avec des différences, le point de vue des
-sociétés pour la culture morale d’Amérique, d’Angleterre, d’Allemagne.
-
-Dans l’_Année sociologique_ de 1899, M. Durkheim a exposé une conception
-voisine. Les phénomènes religieux consistent, d’après lui, en croyances
-et en pratiques obligatoires. Or tout ce qui est obligatoire est
-d’origine sociale. Car une obligation implique un commandement, par
-conséquent une autorité qui commande. Et si l’on s’interdit, comme on le
-doit, de dépasser le domaine de l’expérience, le seul être pensant qui
-soit plus grand que l’homme, c’est la société. C’est donc elle qui
-prescrit au fidèle les dogmes qu’il doit croire et les rites qu’il doit
-observer. Si c’est dans la conscience individuelle que les phénomènes
-religieux se passent, ils n’en sont pas moins des faits d’origine, non
-pas individuelle, mais sociale. L’organisme et la conscience de
-l’individu ne donnent à ces phénomènes que leur ton sentimental: les
-notions et croyances, les directions générales sont fournies par le
-milieu social. M. Durkheim avoue bien que le nom de _religieuses_ peut
-s’appliquer à des croyances et à des pratiques qui sont en partie le
-fruit de spontanéités individuelles. Mais il ajoute immédiatement que
-les croyances et les pratiques individuelles ont toujours été peu de
-chose à côté des croyances et des pratiques collectives; et que s’il y a
-entre ces deux sortes de religions un rapport de filiation, comme il est
-vraisemblable _a priori_, c’est évidemment la foi individuelle et privée
-qui est dérivée de la foi sociale et publique.
-
-L’auteur de cette définition des phénomènes religieux ne la donne que
-pour une définition purement formelle et se défend de prétendre
-expliquer l’essence même de la chose définie. On comprend toutefois que
-la société, en prescrivant des croyances et des pratiques à l’individu,
-ne saurait se proposer d’autres objets que «des objets d’intérêt
-général», suivant l’expression de M. Durkheim. Elle ne saurait avoir
-d’autre but qu’elle-même. Non seulement la forme, mais l’essence du
-phénomène religieux doit être sociale. Et, au fait, M. Durkheim,
-démarquant à son insu peut-être l’une des définitions du sentiment
-religieux proposées par Schleiermacher, écrit: «L’état de perpétuelle
-dépendance où nous sommes vis-à-vis de la société nous inspire pour elle
-un sentiment de respect religieux.» La société est substituée à Dieu non
-seulement comme origine, mais comme objet du sentiment religieux. Et
-nous voilà revenus à la religion de l’humanité d’Auguste Comte.
-
-La théorie de M. Durkheim a été fort bien critiquée par MM. Pillon[22]
-et Marillier[23]. Comme ces deux penseurs l’ont supérieurement établi,
-l’histoire nous révèle l’initiative d’une conscience individuelle et
-l’action de cette conscience sur les autres à l’origine de toute
-nouvelle religion; elle nous montre que les sentiments et les croyances
-en matières religieuses sont descendus de certains initiateurs dans les
-masses, et non pas entrés dans les esprits de ces initiateurs par la
-voie de la tradition ou par la force et l’autorité des pensées communes.
-Les prophètes, les apôtres, les Réformateurs sont des créateurs sociaux
-bien plus que des produits sociaux. L’humanité doit se reconnaître
-dépendante de l’individu en religion, et la religion est individualiste
-et non point sociale en ses grandes sources. On ne saurait sérieusement
-contester l’originalité de la religion dans les âmes individuelles et la
-transmission des sentiments et des idées de ceux qui les ont de source
-intérieure propre à ceux qui ont l’aptitude à les recevoir d’autrui. En
-d’autres termes, l’invention et l’imitation, ces deux lois qui, d’après
-M. Tarde, régissent la société, s’appliquent l’une et l’autre ici, sous
-forme d’_inspiration_ et d’_imitation_. Toutes deux supposent une nature
-religieuse en l’homme. Pour ses tendances religieuses instinctives une
-haute conscience individuelle trouve une certaine satisfaction; elle
-dégage de son expérience certains jugements généraux. Ces sentiments et
-ces pensées sont accueillis par les autres consciences. Et alors
-commence la tradition.
-
- [22] _Année philosophique de 1899_, p. 257.
-
- [23] Art. «Religion» dans la _Grande Encyclopédie_.
-
-C’est cette tradition qui explique et produit le caractère obligatoire
-de telles croyances et de telles pratiques. Il faut en effet en chercher
-la cause première non dans la société et dans la pression qu’elle exerce
-sur ses membres, mais dans la constitution mentale de l’individu qui
-contient en soi la forme rationnelle de l’obligation, dans l’impulsion
-primordiale de l’individu à appliquer constamment cette forme, dans sa
-tendance innée à l’approbation et au blâme. De ces diverses données
-primitives naissent, lorsque le sentiment religieux a surgi dans une âme
-avec son cortège de croyances et de pratiques, des jugements spontanés
-sur la valeur de ces croyances et de ces pratiques, des maximes
-impératives que l’individu s’applique à soi-même et applique bientôt aux
-autres. D’individuels, ces jugements et ces impératifs deviennent
-communs aux membres du même groupe, en vertu de la suggestion qu’ils
-exercent les uns sur les autres; ils se transforment en jugements et en
-impératifs sociaux, et ainsi l’autorité sociale, la pression sociale en
-matière religieuse est non le principe, mais le produit et le résultat
-des consciences religieuses individuelles. Elle apparaît au cours de
-l’évolution des dogmes et des rites, elle n’est pas à l’origine de cette
-évolution. Toute religion est individuelle en son essence à l’origine.
-
-On voit l’erreur que commettent les sociologues en s’imaginant que, pour
-avoir isolé l’élément social, ils ont dégagé du coup le sentiment
-religieux dans son origine et son essence. M. Murisier a montré que le
-sentiment religieux normal et complet contient des sentiments
-individuels et des sentiments sociaux. Et en effet il y a un sentiment
-religieux proprement individuel qui consiste dans les relations entre
-l’individu humain et Dieu et trouve dans le mysticisme son authentique
-expression. Et il y a un sentiment religieux proprement social qui
-consiste dans les relations de l’individu avec ses semblables par Dieu
-et en Dieu, suivant un double rythme: de Dieu à l’humanité, de
-l’humanité à Dieu. Certains sentiments sociaux font donc bien partie du
-sentiment religieux intégral; mais j’ose dire qu’ils n’en constituent
-pas la partie la plus essentielle et la plus profonde. Les relations
-immédiates de toutes les âmes individuelles avec Dieu ne peuvent pas ne
-pas devenir, mais aussi elles doivent demeurer le fondement des
-relations religieuses sociales entre ces âmes individuelles elles-mêmes.
-
-Il y a une certaine analogie entre cette définition du sentiment
-religieux par le sentiment social et la définition précédemment
-critiquée du sentiment religieux par le sentiment moral. Ceux qui
-définissent le sentiment religieux par le sentiment moral isolent une
-partie du sentiment religieux parvenu à l’apogée de son développement et
-prennent la partie pour le tout; sous prétexte que le sentiment
-religieux actuel attire et absorbe en soi le sentiment moral, ils
-voudraient que le sentiment moral attire et absorbe en soi le sentiment
-religieux, et ils ne s’aperçoivent pas qu’à l’origine le sentiment moral
-et le sentiment religieux étaient distincts et que le sentiment
-religieux actuel contient en soi beaucoup plus que le sentiment moral.
-De même ceux qui définissent le sentiment religieux par le sentiment
-social isolent une partie du sentiment religieux actuel parvenu à
-l’apogée de son développement, et prennent la partie pour le tout; sous
-prétexte que le sentiment religieux développé attire et absorbe en soi
-le sentiment social, ils voudraient que le sentiment social attire et
-absorbe en soi le sentiment religieux, et ils ne s’aperçoivent pas qu’à
-l’origine le sentiment religieux a été individuel avant d’être social,
-et que le sentiment religieux complet contient en soi, à côté et
-au-dessus comme au-dessous des sentiments sociaux, les sentiments
-individuels.
-
- * * * * *
-
-Quels sont ces sentiments individuels? Avant même d’avoir posé
-directement la question, par toutes nos observations précédentes nous
-avons déjà répondu. Ces sentiments individuels sont eux-mêmes en un sens
-d’espèce sociale. Ils diffèrent des sentiments sociaux par l’objet
-(Dieu--la société), non par la nature psychologique. Et la véritable
-conception du sentiment religieux n’est autre que celle qui ressort des
-définitions dues à ces penseurs pourtant si divers qui ont nom Goblet
-d’Alviella[24], Guyau[25], Secrétan[26], Réville[27], Tarde[28],
-Marillier[29], Murisier[30]. Qu’on relise ces définitions différentes,
-qu’on les éclaire les unes par les autres, qu’on en dégage l’élément
-commun, on arrivera à cette conclusion que pour ces penseurs, comme pour
-nous, l’émotion religieuse est un sentiment analogue au sentiment qui se
-déploie dans les relations réciproques des personnes humaines, mais un
-sentiment relatif à des personnes surhumaines, donc un sentiment
-supra-social qui se déploie dans les rapports des diverses personnes
-humaines avec la divinité, conçue comme multiple ou unique. Deux traits
-également indispensables caractérisent le Dieu objet du sentiment
-religieux concret, historique: 1º la puissance en vertu de laquelle il
-est le principe de notre être, ou tout au moins le souverain du monde,
-ou tout au moins notre _supérieur_; 2º l’analogie de cet être puissant
-avec l’individu humain, analogie en vertu de laquelle il est notre
-_semblable_.
-
- [24] «Par religion, j’entends la façon dont l’homme réalise ses
- rapports avec les puissances surhumaines et mystérieuses dont il
- croit dépendre.»
-
- [25] «L’idée d’un _lien de société_ entre l’homme et des puissances
- supérieures, mais plus ou moins semblables à lui, est précisément ce
- qui fait l’unité de toutes les conceptions religieuses... Cette
- sociabilité est le fond durable du sentiment religieux... Le lien
- religieux a été conçu _ex analogia societatis humanæ_... La religion
- est un _sociomorphisme_ universel.»
-
- [26] «La religion, tout en impliquant certaines idées, est
- essentiellement une affaire pratique, qui consiste dans un effort,
- tantôt plus individuel, tantôt plus collectif, de l’homme pour se
- rattacher intimement au principe de son être tel qu’il le conçoit,
- et même sans qu’il s’en forme nécessairement une idée bien
- distincte.»
-
- [27] «La religion est la détermination de la vie humaine par le
- sentiment d’un lien unissant l’esprit humain à l’esprit mystérieux
- dont il reconnaît la domination sur le monde et sur lui-même et
- auquel il aime à se sentir uni.»
-
- [28] «C’est nécessairement à son image, dès le principe, mais à son
- image psychologique et non corporelle, que le sauvage conçoit ses
- dieux. Il leur prête non ses formes, mais ses passions, ses colères,
- ses idées. Ce _psychomorphisme_ initial est l’élément permanent de
- la conception divine.»
-
- [29] «L’affirmation de la possibilité pour l’homme d’entrer en
- relation avec des êtres surhumains dont la puissance dépasse la
- sienne et dont l’action se fait ou peut se faire sentir dans la
- direction de sa propre vie et suscite tous les événements de la
- nature se retrouve dans toutes les religions, sauf en certains types
- aberrants, comme le bouddhisme primitif, et encore faut-il dire que
- même ici la conception courante est remplacée par des conceptions
- connexes et très analogues... La religion, à nos yeux, est
- l’ensemble des états affectifs suscités dans l’esprit de l’homme par
- l’obscure conscience de la présence en lui et autour de lui de
- Puissances, à la fois supérieures et analogues à lui, avec
- lesquelles il peut entrer en relation, des représentations
- engendrées par ces sentiments et qui leur fournissent des objets
- définis, et des actes rituels auxquels il est provoqué par l’action
- combinée de ces émotions et de ces croyances.»
-
- [30] «L’attachement de l’être humain à une personne investie d’une
- autorité souveraine donne naissance à des affections qui varient
- selon le tempérament, le caractère, le sexe, l’âge...»
-
-Cette définition a sans doute été contestée. M. Durkheim soutient que la
-notion de la divinité, loin d’être ce qu’il y a de fondamental dans la
-vie religieuse, n’en est, en réalité, qu’un épisode secondaire. Et pour
-appuyer cette assertion, plus que paradoxale, il allègue qu’il y a des
-religions d’où toute idée de Dieu est absente, et il invoque le
-bouddhisme. Mais les citations mêmes qu’il emprunte au livre de M.
-Oldenberg[31] tendent à établir que le bouddhisme athée est une
-spéculation métaphysique provoquée par une dissolution progressive des
-religions antérieures. Et n’oublions pas que cette spéculation
-métaphysique abstraite n’a pu, telle quelle, se maintenir; elle ne s’est
-popularisée que grâce à la réintroduction à fortes doses de l’élément
-divin, si bien que, par une remarquable ironie des choses, les disciples
-du Bouddha athée ont divinisé le Bouddha. Ne nous laissons donc pas
-intimider par le bouddhisme primitif, simple épisode de métaphysique
-panthéiste ou athée entre deux périodes de religion.
-
- [31] Que l’on pèse ces expressions de M. Oldenberg: «Quand le Bouddha
- s’engage dans cette grande entreprise d’imaginer un monde de salut
- où l’homme se sauve lui-même et de créer une religion sans Dieu, la
- _spéculation_ brahmanique a déjà préparé le terrain pour cette
- tentative. _La notion de la divinité a reculé pas à pas, les figures
- des anciens dieux s’effacent pâlissantes_, le Brahma trône dans son
- éternelle quiétude, très haut au-dessus du monde terrestre, et, en
- dehors de lui, il ne reste plus qu’une seule personne à prendre une
- part active à la grande œuvre de la délivrance: c’est l’homme.»
- Qu’est-ce à dire, sinon que l’athéisme du Bouddha est le fruit amer
- et desséché de la spéculation, mûri au sein d’une décomposition de
- la foi religieuse?
-
-Nulle part, l’humanité ne débute en religion par le panthéisme ni, à
-plus forte raison, par l’athéisme. Ce que nous trouvons à l’origine,
-dans l’humanité déjà séparée de son Créateur par la chute, et peu à peu
-oublieuse du Dieu unique, c’est la croyance en des dieux personnels
-multiples, quelle que soit d’ailleurs la façon dont ces dieux sont
-conçus et imaginés. Mais de cet état inférieur, le sentiment et la
-pensée de l’homme tendent à sortir en faisant droit au besoin d’unité si
-profondément enraciné par le Dieu un dans notre nature. Seulement cette
-unité peut être atteinte par deux procédés contraires. Le premier
-consiste à s’élever de la notion des personnes divines multiples à la
-notion d’une seule personne divine, d’autant plus grande et plus forte,
-et d’autant plus personnelle, qu’elle est mieux conçue comme unique.
-L’objet du sentiment religieux et le sentiment religieux lui-même se
-développent et se purifient: c’est _le monothéisme_.--L’autre procédé
-consiste, pour éliminer la pluralité des personnes, à éliminer peu à peu
-l’idée même de personnalité, et à retirer à Dieu d’abord les qualités
-morales, puis l’intelligence, jusqu’à ce qu’il ne reste plus que la
-force brute et bientôt qu’une substance de plus en plus vague et
-amorphe, un je ne sais quoi qui n’a plus de nom dans aucune langue:
-c’est la dégradation, l’extinction progressive de la religion, qui
-traverse le _panthéisme_ pour s’évanouir enfin dans l’_athéisme_
-déclaré.
-
-Il suit de là que le panthéisme ne constitue pas à côté du monothéisme
-une des deux grandes divisions parallèles dans lesquelles se serait
-engagé le sentiment religieux. Le panthéisme se classe sur la même ligne
-que le monothéisme, mais en bas, tandis que le monothéisme se classe en
-haut.
-
-Et quand on prend en considération le fait que nulle part, sauf dans la
-religion hébraïque et chrétienne, l’homme n’a réellement réussi à se
-hausser jusqu’au véritable monothéisme, quand on se rend compte que le
-christianisme n’est pas autre chose après tout que le monothéisme
-lui-même, élevé à la perfection par le messianisme spirituel de Jésus,
-on ne peut pas s’empêcher de conclure que la psychologie religieuse nous
-apprend à voir, dans l’histoire des religions envisagée en son ensemble,
-une admirable preuve apologétique en faveur de l’Évangile du Christ.
-
-Nulle part en effet la personnalité spirituelle du Dieu unique et
-créateur n’a été plus clairement et plus fortement affirmée et sentie
-que dans la religion des prophètes, du Christ et de ses apôtres. Et je
-demanderai ici la confirmation de ma thèse non pas à un théologien ou à
-un philosophe de profession, qui pourrait être aisément suspect, mais à
-un écrivain religieux qui sans préoccupation d’école n’a eu pour but que
-de donner libre essor et franche expression aux sentiments dont vivait
-son cœur: «Homme, le Dieu que tu cherches, a écrit Christophe Dieterlen,
-c’est le Dieu de la Bible: un Dieu homme, un Dieu père, frère, un Dieu
-qui sent comme nous, qui est près de ceux qui l’invoquent. Ce qui nous
-touche le touche; dans toutes nos détresses, il est en détresse[32]...
-La révélation capitale, la clef de toutes les autres, c’est la première
-mention que Dieu fait de l’homme: _Faisons l’homme à notre image, selon
-notre ressemblance._ D’après cette parole, il y a lien de parenté intime
-entre Dieu et l’homme. Donc, pour comprendre Dieu, l’homme devra
-s’étudier lui-même, et plus il approchera de Dieu, mieux il se
-connaîtra; car si l’homme est la ressemblance de Dieu, celui-ci a
-caractère humain, et si Dieu a créé l’homme à son image, c’est que
-celui-ci a nature divine[33]... Dieu et l’homme sont deux semblables qui
-se sont perdus et qui se recherchent[34]... Les Pères ont entrevu par la
-foi l’humanité de Dieu et ont traité avec lui _d’homme à homme_. C’est
-ainsi qu’Abraham plaide pour Sodome[35]... Pour traiter alliance avec
-Abraham, Dieu se manifeste à lui comme son semblable[36]... Le pécheur a
-besoin d’avoir Dieu _tout près_ et par intuition, il le comprend tel
-qu’il se manifeste à Abraham: une personnalité humaine. Abraham qui
-attendait le salut, n’est point étonné par son apparition, et lui parle
-comme un homme parle à un autre homme[37]... Lorsque avec les sentiments
-humains d’Abraham nous ferons appel aux sentiments humains de Dieu, nous
-serons en bénédiction comme Abraham[38]... Le besoin d’un Dieu _humain_
-est si inné à l’homme que, l’humanité de Dieu ayant été voilée,
-quelques-uns se sont adressés dans leurs prières à des médiateurs
-humains... Marie et les saints! Pauvres âmes, si vous saviez que la
-perfection de Dieu consiste dans le sentiment _parfait_ de toutes nos
-peines[39]... L’homme créé à l’image de Dieu, qui est amour, a le
-sentiment que l’amour est son véritable élément, que comme la religion
-de Dieu à notre égard est un battement de cœur, une émotion
-d’entrailles, notre religion doit être avant tout un battement de cœur,
-une émotion d’entrailles pour Dieu et pour le prochain[40]... La foi
-tend à mettre le sentiment humain à l’unisson avec le sentiment
-divin[41]...»
-
- [32] _De la prière_, p. 19.
-
- [33] _Étude sur la religion de la Bible_, p. 7.
-
- [34] _Ibid._, p. 13.
-
- [35] _De la prière_, p. 21-22.
-
- [36] _Étude sur la religion de la Bible_, p. 23.
-
- [37] _Ibid._, p. 23-24.
-
- [38] _De la prière_, p. 23.
-
- [39] _De la prière_, p. 23-24.
-
- [40] _La religion pure et sans tache_, p. 6.--Il est à peine besoin de
- dire que Christophe Dieterlen n’entendait pas ces déclarations au
- sens où les entendraient W. James, Lange, Ribot.
-
- [41] _Étude sur la religion de la Bible_, p. 31.
-
-Voilà jusqu’à quel point un chrétien dégagé de tous les scrupules de
-vaine métaphysique, ose ouvertement, à la divinité de Dieu, joindre ce
-qu’il a si bien appelé l’_humanité de Dieu_! Voilà jusqu’à quel point,
-foulant aux pieds tous les préjugés et toutes les pudeurs scolastiques,
-à la religion de l’homme pour Dieu, il ose joindre hardiment _la
-religion de Dieu à l’égard de l’homme_! Et où donc, dans toute
-l’histoire de notre race, l’_humanité_ de Dieu apparaît-elle avec plus
-de force, faisant vibrer ce qu’il y a de plus intime et de plus profond
-dans les émotions de notre âme, qu’en Jésus-Christ Fils de l’homme et
-Fils de Dieu, en Jésus-Christ, l’homme parfait qui a pu dire: «Celui qui
-m’a vu, a vu le Père»? Où donc dans toute l’histoire de notre race, la
-_religion de Dieu à l’égard de l’homme_ se marque-t-elle en des traits
-plus touchants que dans cet Évangile où notre cœur frémissant contemple
-et adore un Dieu qui _donne_ au monde, un Dieu qui _sacrifie_ à l’homme
-son Fils bien-aimé, un Dieu qui _prie_, qui _supplie_ l’homme d’agréer
-ce sacrifice et de se réconcilier avec lui! Voilà le Dieu amour qui
-provoque l’amour! Voilà le Dieu qu’il faut au vrai sentiment religieux!
-Un tel Dieu--laissez-moi enfin le proclamer--un tel Dieu est trop humain
-pour avoir été inventé par l’homme! Et je conclus: dire que nulle part
-la personnalité de Dieu n’a été plus profondément _sentie_ que dans le
-christianisme, c’est dire qu’aucune autre religion n’a été plus
-religieuse que le christianisme, c’est dire en vérité que le
-christianisme est la religion par excellence, la religion parfaite, et
-dire que le christianisme est la religion parfaite, c’est dire que Dieu
-existe, que l’Évangile vient de Dieu, et que Jésus est bien le chemin,
-la vérité et la vie[42].
-
- [42] Est-il besoin de dire qu’il s’agit ici d’une _induction_, non
- d’un _syllogisme_? On trouvera des inférences de ce genre
- développées dans les ouvrages de l’Américain Fiske.
-
-
-
-
-II
-
-
-Le sentiment religieux est un sentiment qui se déploie dans des
-relations personnelles entre l’homme et une divinité conçue comme
-personnelle. Mais de même que la vie sociale ne se réduit pas au
-sentiment social, de même aussi la religion ne se réduit pas au
-sentiment religieux. Dans des relations vivantes de personne à personne,
-c’est la personne tout entière qui se trouve et ne peut pas ne pas se
-trouver engagée. Or, au point de vue psychologique, dans la constitution
-de l’être humain, le sentiment n’est pas tout: la volonté,
-l’intelligence s’y montrent aussi intégrés. Est-il besoin de protester
-que nous n’avons aucune superstition pour le chiffre 3 et que nous
-tenons pour bien et dument enterrée la vieille théorie classique des
-facultés séparées, des entités chères à la philosophie écossaise et à la
-philosophie éclectique? Il est plus nécessaire de repousser toutes les
-tentatives faites pour réduire un de ces termes à l’autre, de nous
-refuser comme M. Ribot à voir dans les états affectifs des états
-secondaires, dérivés, superficiels, «de l’intelligence confuse», de
-résister aux efforts dialectiques de Secrétan pour faire sortir
-l’intelligence de la volonté par un retour; une réduplication sur
-soi-même: la méthode psychologique ne sanctionne pas ces subtiles
-transformations métaphysiques. Autre chose est le sentir, autre chose le
-vouloir, autre chose le penser.
-
-Mais alors se posent deux questions:
-
-1º Quels sont les rapports du sentiment religieux avec l’intelligence?
-
-2º Quels sont les rapports du sentiment religieux avec la volonté?
-
-Forcé de nous restreindre, nous bornerons notre étude à la religion
-parfaite, le christianisme. Envisageons d’abord le premier problème:
-Quelles sont dans la vie chrétienne les relations du sentiment avec
-l’intelligence?
-
- * * * * *
-
-En réalité, le mot _intelligence_ recouvre d’une même étiquette deux
-éléments d’une très inégale valeur: la _raison_ d’une part, et de
-l’autre, _l’intelligence_ proprement dite. Cette distinction, que les
-empiristes purs refusent ou négligent de faire, s’impose: sans elle il
-est impossible de rendre justice à la réalité des choses psychologiques.
-
-La raison est l’ensemble des lois qui sont la condition même de
-l’expérience, et lui préexistent logiquement, quoiqu’elles ne passent de
-la puissance à l’acte et ne se réalisent au concret que par, dans et
-avec l’expérience. C’est donc l’ensemble des lois et principes qui sont
-la condition même de la vie sensible: sensation et perception, de la vie
-affective: sentiments et émotions, de la vie morale: volonté et pratique
-du bien, et enfin de la vie sociale et de la vie religieuse. Ces lois et
-principes rationnels, au nombre desquels doit être inscrite la loi
-morale, sont innés, donnés dans notre constitution.
-
-Dans un sens, c’est la raison qui a la primauté, puisque c’est elle qui
-promulgue la loi à laquelle la vie affective doit se soumettre; dans un
-autre sens, pourtant, c’est à la vie affective que cette primauté
-revient, car la vie affective, c’est l’être, tandis que la loi morale
-est une règle abstraite qui n’existe que par et pour l’être concret; la
-règle suppose quelque chose à régler, elle se rapporte aux désirs, aux
-inclinations, aux tendances, et n’aurait plus d’objet si on supprimait
-le sentiment. La vie affective, c’est ce que l’individu est en fait; la
-loi morale, c’est ce que la vie affective doit être.
-
- * * * * *
-
-Tandis que la raison est la faculté des _lois_, l’intelligence
-proprement dite est la faculté des _idées_. Laissant de côté la question
-difficile des origines[43], on peut dire que, dans la vie chrétienne
-actuelle, l’idée est sans aucun doute étroitement mêlée au sentiment
-religieux, comme elle l’est au sentiment social, et qu’en sus de cette
-alliance indissoluble de simultanéité, il y a des relations réciproques
-et inverses de succession, et plus que de succession, de causalité.
-Émotion et idée se développent intérieurement l’une à l’autre dans une
-incessante réaction mutuelle, et, normalement, chacune des deux
-s’enrichit de tout ce qui enrichit l’autre.
-
- [43] Voici le point de vue auquel, le cas échéant, on se placerait
- pour résoudre cette question: La raison, comme telle, ne contient
- pas Dieu d’une façon explicite et immédiate. Dieu n’est pas
- réductible à une loi, il est un être. Il suffit à la raison pour sa
- gloire de contenir des principes indispensables à l’aide desquels
- l’homme pourra s’élever à Dieu par son intelligence et qui
- permettront à la vie religieuse de naître et de fonctionner.--D’une
- manière générale, tout exercice de l’intelligence réclame une
- expérience préalable; l’intelligence ne peut travailler que sur des
- données qu’elle élabore lorsqu’elles lui ont été fournies par
- l’expérience. L’intelligence, dans le domaine religieux, ne déroge
- pas à cette règle. Toutefois, une seconde distinction ici s’impose.
- Ce que l’intelligence religieuse implique avant elle, c’est
- simplement l’expérience sensible, la première en date de toutes les
- expériences; elle suppose à vrai dire non seulement l’expérience
- sensible, mais certaines interprétations intellectuelles de ces
- expériences sensibles. Par ses sens, l’homme primitif subit la
- pression du milieu extérieur, il réagit contre ces impressions
- multiples et confuses, il leur applique les principes cardinaux de
- la raison, il conçoit un monde extérieur: nature et humanité. L’idée
- religieuse, sous sa forme élémentaire, surgit d’une nouvelle
- application des lois rationnelles de causalité et de finalité à ce
- monde extérieur ainsi conçu: l’individu se rattache, avec la nature
- elle-même et l’humanité, à un être ou à des êtres supérieurs,
- divins. En effet, comme l’a proclamé saint Paul, «les perfections
- invisibles de Dieu, sa puissance éternelle et sa divinité, se voient
- comme à l’œil, depuis la création du monde, quand on les considère
- dans ses ouvrages» (Rom. I, 20). L’idée religieuse se complète et
- s’épure par une nouvelle application de la raison (lois de moralité)
- à l’individu, à la société et à Dieu.--La première idée religieuse
- n’a donc pas _suivi_ chronologiquement le premier sentiment
- religieux. L’a-t-elle précédé? ou bien idée et sentiment ont-ils
- jailli ensemble dans un même élan de l’être tout entier? Il est
- difficile de le décider. Une réponse unique n’est peut-être pas de
- mise. Qui sait si les deux possibilités ne se sont pas réalisées
- toutes deux parmi les divers membres de l’humanité primitive? Quoi
- qu’il en soit, la première émotion religieuse a nécessairement dû
- envelopper une croyance, un jugement, une notion. Sans cet élément
- intellectuel, la première émotion religieuse n’aurait pas été
- religieuse.
-
-Comme dans tous les domaines, dans le domaine religieux aussi, le
-sentiment est la force qui met en branle l’intelligence, lui donne
-l’impulsion, se sert de cet instrument compliqué comme d’un outil,
-l’emploie à ses fins, et tend à la perfectionner par l’exercice même
-qu’il lui impose. Comme dans tous les domaines, dans le domaine
-religieux aussi, la science dépend de l’expérience. _Qui parum sentit,
-parum scit_, a dit fort justement Œtinger, et la théorie de
-Schleiermacher est vraie d’après qui la dogmatique travaille sur un
-objet donné, la conscience chrétienne, prise à un moment précis de son
-développement, et en traduit les expériences intimes en langage
-scientifique. La dogmatique n’est qu’un effort pour égaler
-l’intelligence à la vie. Quelles différences doctrinales entre un saint
-Augustin et un Luther, un Calvin et un Spener ou un Zinzendori, un
-Wesley et un Whitefield, un frère morave et un docteur écossais ou
-genevois!... Quelles différences même entre un Bossuet, un Fénelon, un
-Pascal, un Vincent de Paul! Bien plus, quelles différences déjà entre un
-saint Jean, un saint Jacques, un saint Pierre, un saint Paul! Ces noms
-désignent en vérité presque autant de dogmatiques diverses. Il est
-incontestable que, pour une bonne part tout au moins, ces divergences
-doctrinales sont comme le reflet de divergences plus profondes, et que
-la vie affective particulière de chacun de ces grands chrétiens a donné
-une coloration et une orientation toute spéciale à leur pensée. Et qui
-sont, dans le domaine de la spéculation, les grands rénovateurs sinon
-ceux qui ont eu le courage et la puissance de revenir par l’expérience
-intime à la vue directe et au contact immédiat des choses, après s’être
-d’abord dégagé des attitudes routinières et de l’érudition livresque;
-qui, après avoir cherché quand il le fallait à dissoudre par la critique
-l’enveloppe de mots qui recouvrait la vérité, ont rendu à tous les
-éléments de celle-ci leur sens psychologique profond, ont vivifié leur
-pensée réfléchie, l’ont baignée de réalité, ont éprouvé leurs idées au
-contact de l’être, et serrant toujours de plus près le réel, ont apporté
-une philosophie et une théologie concrètes, fruit de la méditation et de
-la vie?
-
-Le sentiment précède ainsi et conditionne la connaissance scientifique.
-Il arrive de même qu’il précède et conditionne la connaissance simple et
-populaire, sans prétention, et, par exemple, que telle âme soit
-convertie, sans se douter seulement qu’elle l’est. Il y a peut-être peu
-de phénomènes psychologiques plus surprenants au premier abord que
-celui-là, mais il n’y en a pas de plus authentique. Après avoir passé
-toute une matinée en prières sur une colline couverte de forêts, «tout à
-coup, sans savoir comment, Finney s’aperçoit qu’une paix inconnue
-remplit son âme. «Qu’est-ce que cela? se dit-il. Je n’ai plus le
-sentiment de mon péché; j’aurai contristé le Saint-Esprit par mon
-importunité. Oui, c’est bien cela. Comment un pécheur tel que moi a-t-il
-eu l’audace de prendre Dieu au mot? C’était un acte d’outrecuidance, un
-blasphème. J’ai peut-être commis le péché contre le Saint-Esprit.»
-Incapable de rien comprendre à cette absence complète de sentiment du
-péché, Finney cherche à le réveiller dans son âme. Impossible: ses
-pensées, malgré qu’il en ait, se détournent de lui-même pour se fixer
-sur Dieu avec une douceur inexprimable.» Un peu plus tard, Finney
-s’explique sa situation: «Le dogme de la justification par la foi,
-dit-il, m’a été enseigné comme une vérité d’expérience... Du moment où,
-dans le bois, j’avais cru, la conscience de condamnation m’avait été
-ôtée, et c’était pour cela que tous mes efforts pour rappeler dans mon
-âme le sentiment du péché avaient été vains[44].»
-
- [44] M. Frommel a relevé un trait analogue dans la conversion de
- Nettleton. Là aussi il y a «un changement effectif des dispositions
- de son cœur, antécédent à la connaissance qu’il en a... La surprise
- qu’il en éprouve, son effroi d’avoir perdu jusqu’à la conviction de
- son péché, la manière naïve surtout et tout empirique dont il
- s’assure de la transformation qui, à son insu, vient de s’opérer en
- lui, démontrent que quelque chose s’est passé au plus intime de son
- être, à quoi, s’il en a fourni les conditions, sa volonté consciente
- n’a point participé». (_La Foi et la Vie_, 16 janvier 1901.)
-
-Si telle est l’influence et la priorité du sentiment sur l’idée,
-inversement aussi, l’intelligence peut agir sur les tendances et les
-désirs pour les modifier. Chaque idée n’a-t-elle pas comme son timbre
-émotif spécial, sa résonnance affective possible? C’est en maintenant
-certaines idées dans le champ de la conscience, en évoquant certaines
-images, qu’on peut modifier la partie affective de son être.
-Historiquement, on peut dire que le progrès du sentiment est lié à celui
-de l’intelligence; et que le sentiment, d’abord en quelque sorte
-homogène, vague et confus, n’acquiert d’individualité, d’existence
-différenciée, ne se spécialise que grâce à l’idée et reçoit de l’idée
-ses nuances, ses teintes délicates, ses développements divers. Bien
-plus, dans l’état actuel du Christianisme, il y a incontestablement des
-idées qui sont pour l’individu antérieures à toute expérience chrétienne
-de sa part, et qui, bien loin de dériver de son expérience individuelle,
-la conditionnent et la provoquent. Jamais, si on ne lui avait parlé
-d’abord clairement ou obscurément de l’Évangile, un chrétien ne tirerait
-de son expérience religieuse l’idée de l’existence de Jésus-Christ, des
-prophéties réalisées en sa personne, de la mort et de la résurrection
-corporelle de l’homme-Dieu. C’est qu’aussi bien, sans des connaissances
-de ce genre--nous n’avons nulle intention d’en dresser ici la
-liste,--sans certaines connaissances détaillées ou fragmentaires, pures
-ou mêlées d’erreur, peu importe, l’expérience religieuse elle-même de
-cet individu ne se serait jamais produite. Cet homme se convertit:
-qu’est-ce à dire, sinon que la vérité chrétienne devient pour lui un
-principe d’unification intime, pénètre et colore peu à peu de sa nuance
-tout le contenu de sa vie? Au lieu qu’elle était jadis en lui stérile,
-froide et morte, aujourd’hui il la pratique intérieurement, et la vérité
-devient ainsi une habitude de son moi tout entier, une habitude
-informatrice qui influe sur chacun de ses actes, une force qui met en
-jeu et multiplie toutes ses énergies. Désormais il vit ses idées. Et
-vivre une idée, c’est la nourrir, la renouveler sans cesse par
-l’accession d’autres idées; c’est la pétrir par la réflexion en vue de
-lui assurer une efficacité durable, de la rendre praticable, de
-l’adapter à la réalité et d’adapter la réalité à elle, c’est mettre en
-elle toute son âme, c’est voir l’univers entier à travers elle, c’est y
-verser tous les flots de sa vie intérieure, c’est y croire sans
-interruptions ni limites au lieu de lui réserver des moments et des
-domaines, c’est la prendre comme levier du progrès spirituel; vivre une
-idée, c’est la convertir en sa propre substance, l’intégrer à son moi,
-l’organiser avec l’ensemble de sa vie. Qui mesurera la puissance
-incalculable de l’idée?
-
-Pour appuyer ma thèse, j’emprunterai mes arguments à l’un des
-psychologues religieux qui paraissent au premier abord lui être le plus
-contraires. Dans les remarquables articles[45] où il raconte et étudie
-divers cas de conversion, M. Frommel nous apprend--je reproduis ses
-propres expressions--qu’«une _pensée_ frappa subitement Nettleton, une
-_idée_ le troubla beaucoup et laissa dans son esprit une impression
-ineffaçable...» Quelque temps après, «des _paroles_ de l’Écriture
-transpercent son âme--je continue de citer--les _doctrines_ évangéliques
-de la souveraine grâce et de l’élection divine deviennent pour lui la
-_cause_ de troubles profonds. Ces _pensées_ déchiraient son cœur.» Et M.
-Frommel conclut sur Nettleton que «les doctrines et les influences
-intellectuelles du christianisme ne sont pas absentes de sa conversion,
-puisqu’il entend des prédications, lit sa Bible et des ouvrages de
-piété». Converti, Nettleton devient convertisseur. Et M. Frommel dépeint
-en ces termes la prédication expérimentale de Nettleton: «La _doctrine_
-n’était point absente... Armé de la _doctrine_, le prédicateur
-descendait au plus profond des cœurs[46].» Enfin, Adolphe Monod, cité
-par M. Frommel, écrit: «Un jour, c’était le 21 juillet 1827, me
-promenant dans les rues de Naples, accablé comme toujours par une
-mélancolie sans consolations, je me dis tout d’un coup: d’autres ont été
-tristes avant toi, ils ont trouvé la paix dans l’Évangile. Pourquoi ne
-l’y trouverais-tu pas? Sous l’impression de cette _pensée_, je rentrai
-chez moi, je me jetai à genoux, et je priai comme je n’avais encore prié
-de ma vie. A partir de ce jour, une vie intérieure commença pour moi...
-et une fois engagé dans cette voie, le Dieu de Jésus-Christ auquel je
-venais d’apprendre à me confier, a fait peu à peu le reste.»
-
- [45] _La Foi et la Vie_, du 1er janvier au 16 avril 1901.
-
- [46] De même le gradué d’Oxford, dont M. Leuba a publié et dont M.
- Frommel a traduit l’autobiographie, ne cache pas le rôle important
- joué dans sa conversion par des textes bibliques, des paroles... des
- idées.
-
-Il y a donc, entre l’intelligence et le sentiment, d’incessantes
-relations mutuelles. Si on nous demande là-dessus: de ces deux termes,
-en est-il un qui doive être considéré comme principal? L’intelligence
-est-elle le pouvoir régulateur et souverain auquel il faille tout
-subordonner? Est-elle fondée à réclamer qu’on lui reconnaisse une
-primauté de juridiction parmi les manifestations diverses de la vie
-consciente? Doit-elle gouverner dans l’homme? Nous répondrons sans
-hésiter: l’intelligence est une lumière qui nous guide et non une force
-qui se suffit, c’est un auxiliaire et non un chef.
-
-Certes, c’est un auxiliaire indispensable et une lumière sans laquelle
-il est inévitable de s’égarer. Il y a erreur et péril à déprécier
-l’intelligence, à prêcher un abandon paresseux de la pensée claire et
-maîtresse de soi pour je ne sais quel rêve obscur d’une équivoque
-mysticité. Un gracieux conteur, M. T. de Wyzewa, écrivait naguère: «Si
-nous devons, comme nous l’ordonne Notre Seigneur Jésus-Christ, arracher
-l’œil droit, couper la main droite, qui font tomber dans le péché, nous
-devons nous efforcer surtout de détruire en nous l’intelligence, cette
-soi-disant faculté de savoir et de penser; car toute science est vaine,
-toute pensée est vaine, et c’est d’elle que naît toute la souffrance qui
-est dans le monde.» Bien des mystiques, j’allais dire des
-sentimentalistes chrétiens, seraient disposés à contresigner ces
-paroles. Nous n’en sommes pas réduit aux suppositions ou aux procès de
-tendances. Pour nous borner à trois exemples pris dans des sphères
-différentes, Saint-Cyran déclarait à Arnauld: «Il n’y a rien de si
-dangereux que de savoir.» Saint Vincent de Paul ne craignait pas de dire
-aux jeunes gens qui entreprenaient des études de théologie que les
-personnes grossières et ignorantes font _pour l’ordinaire_ mieux
-l’oraison que les hommes savants, et que Dieu prend plaisir à se
-communiquer aux simples, parce qu’ils sont plus humbles que les doctes
-qui ont _pour l’ordinaire_ quelque bonne opinion d’eux-mêmes; que
-l’orgueil perdait les savants, comme il avait perdu les anges; que le
-plus petit démon des enfers en savait davantage que le plus subtil
-philosophe et le plus profond théologien de la terre; que Dieu n’a point
-besoin des savants pour faire ses œuvres[47].» Après cela, on se demande
-avec curiosité s’il s’est trouvé beaucoup de jeunes gens, amis de saint
-Vincent, pour s’adonner avec enthousiasme aux labeurs scientifiques! En
-Allemagne, il est à déplorer que le piétisme dont Spener était le chef
-n’ait pas hésité à accréditer ce préjugé funeste, si répandu depuis et
-si indéracinable en certains milieux, que _la science et la piété sont
-incompatibles_, que la science est même nuisible à la vraie piété. Qu’en
-résulta-t-il? C’est qu’un demi-siècle après, le piétisme se trouva tout
-aussi impuissant que l’ancienne orthodoxie à opposer une digue au
-torrent du rationalisme qui envahit avec une rapidité effrayante les
-universités et les chaires. Et l’on peut accuser le piétisme, en
-négligeant la science, d’avoir préparé indirectement et sans le vouloir,
-le triomphe du rationalisme.
-
- [47] _Biographie de saint Vincent de Paul_, par Abelly, t. II, p. 295.
-
-Les assertions fantaisistes de M. de Wyzewa trouvent leur réfutation
-dans les belles et fortes paroles de M. Fallot: «Il n’est piété plus
-opposée à celle de Jésus que la piété qui renonce à penser. Dans ses
-enseignements, rien de systématique sans doute, mais aucun mot qui ne
-soit marqué de l’empreinte d’une intelligence toujours en éveil... La
-vie parfaite implique au reste une plénitude de conscience qui ne peut
-exister sans un appel constant à l’intelligence. Celui qui recommandait
-d’aimer Dieu de toute _son intelligence_ (Marc XII, 33), mettait son
-intelligence dans chacune de ses paroles, en sorte qu’il atteignait à
-cette simplicité merveilleuse, qui est le privilège d’une pensée
-maîtresse d’elle-même[48].»
-
- [48] _Qu’est-ce qu’une Église?_ p. 39.
-
-Mais si l’intelligence doit être maintenue, elle ne doit pas dominer. Ce
-serait tomber dans l’intellectualisme que de lui laisser prendre le
-premier rang.--L’intellectualisme! je n’ignore pas qu’on a usé et abusé
-du terme pour flétrir les objets divers de désapprobations plus ou moins
-légitimes. L’intellectualisme est devenu comme une sorte de monstre,
-qui, au fur et à mesure des besoins de la polémique, et pour la
-commodité du discours, se grossit de toutes les erreurs, de tous les
-préjugés, de toutes les contradictions qu’il est possible à un auteur
-ingénieux de découvrir chez ceux qui ne pensent pas comme lui. Puisqu’il
-est entendu que le mot intellectualisme doit être pris en un sens
-péjoratif, déclarons du moins et proclamons bien haut que ce n’est pas
-être intellectualiste que de croire à l’influence des idées sur les
-sentiments, et de se préoccuper de la doctrine, c’est-à-dire, après
-tout, de la vérité. Ce n’est pas être intellectualiste que de se refuser
-à tout absorber dans l’émotion, tout, y compris la raison elle-même. Ce
-n’est pas être intellectualiste que de se refuser à ramener la loi
-morale au sentiment pur. L’intellectualisme véritable et damnable, c’est
-celui qui consiste à attacher tant d’importance à la doctrine, œuvre de
-l’intelligence, qu’on la lui accorde presque toute, que de moyen on la
-transforme en but, et qu’on en vient à mesurer au degré de l’orthodoxie
-la valeur morale et religieuse des autres et de soi-même.--Il y a deux
-voies, semble-t-il, par où l’intellectualisme peut se glisser dans une
-âme religieuse: la voie ecclésiastique, et la voie scientifique[49].
-D’une part, un homme d’Église qui croit à l’influence des doctrines sur
-la piété et qui se tient, de ce chef, pour obligé de les défendre contre
-ceux qui les attaquent, peut se laisser aisément aller par réaction à
-dépasser son propre point de vue, à exagérer le rôle et la valeur des
-dogmes, et même il peut s’habituer si bien à prôner les idées, que la
-vie lui glisse entre les doigts sans qu’il s’en doute et qu’il ne
-retienne que la doctrine. Après s’être attaché à la doctrine pour la
-vie, on s’attache à la doctrine pour la doctrine, de même, suivant une
-comparaison empruntée à Stuart Mill, que l’avare, après avoir aimé
-l’argent pour les jouissances qu’il procure, finit par aimer l’argent
-pour l’argent. D’autre part, un savant chrétien--Scherer n’en a-t-il
-pas fourni à l’Église et au monde une illustre et triste
-démonstration?--peut débuter par mettre au premier plan le sentiment en
-pratique et en théorie. Mais voici, à force de réfléchir, d’étudier,
-d’analyser, de spéculer, il contracte comme une hypertrophie de
-l’intelligence, à laquelle court le risque de correspondre bientôt une
-atrophie symétrique du sentiment; car on dirait parfois que notre être
-psychique ne dispose que d’une quantité limitée de force mentale, et que
-lorsque cette force se porte en abondance sur un point, il faille
-qu’elle manque ailleurs. Alors le groupe des sentiments religieux se
-dissout comme par morceaux, la sphère affective se rétrécit de plus en
-plus; on continue quelque temps encore à mettre l’émotion au premier
-plan en théorie, tandis qu’elle a déjà baissé dans la vie. Et peu à peu
-la théorie s’ébranle pour suivre et rejoindre la pratique, la
-dissolution menaçante est là; finalement on perd tout, la doctrine comme
-la vie!
-
- [49] M. Murisier a divisé en deux groupes les maladies du sentiment
- religieux: 1º maladies causées par l’hypertrophie de l’élément
- individuel de l’émotion religieuse; 2º maladies causées par
- l’hypertrophie de l’élément social de l’émotion religieuse.--D’une
- manière analogue, on pourrait dire que l’intellectualisme, qui
- consiste dans l’atrophie de l’émotion religieuse tout entière par
- rapport à l’intelligence, peut avoir une double origine: 1º une
- origine individuelle (= scientifique); 2º une origine sociale (=
- ecclésiastique).
-
-L’intellectualisme n’est pas une maladie imaginaire, comme quelques
-personnes semblent parfois trop portées à se le figurer. Il a sévi à
-maintes et maintes époques dans la chrétienté. Inconnu lors de la
-première prédication apostolique, alors que l’Évangile était encore dans
-toute la fraîcheur de sa divine originalité, il s’est introduit dans les
-Églises chrétiennes dès qu’elles ont commencé à s’organiser et à se
-propager des pères aux enfants. L’épître de Jacques nous met en présence
-de communautés chrétiennes dont les membres se contentaient de professer
-la bonne doctrine, mais se souciaient trop peu d’agir en conséquence.
-Intellectualistes sont souvent les premières confessions de foi. Le
-Symbole _Quicunque_, dit d’Athanase, prononce la damnation éternelle de
-ceux qui ne croient pas au dogme de la Trinité formulé dans ce Symbole.
-Ces anathèmes catholiques ont été reçus dans plusieurs de nos
-confessions de foi protestantes, comme le font observer non pas
-seulement MM. Ménégoz[50] et Wilfred Monod[51], mais aussi M. Jalaguier,
-qui ne craint pas d’écrire: «Cette erreur fatale a dominé pendant des
-siècles en théologie comme en pédagogie, et c’est ce qui explique
-l’empire du dogmatisme (Symbole d’Athanase). Elle était générale à
-l’époque de la Réformation, et elle faussa ou rétrécit sous bien des
-rapports cette grande restauration religieuse. Elle se pose comme un
-principe jusque dans les confessions de foi (conf. helv.)[52].» Le
-piétisme de Spener, la théologie de Schleiermacher ne furent pas autre
-chose que des protestations et des réactions contre un intellectualisme
-dominant. Et M. Jalaguier, à propos du «Réveil» du XIXe siècle, déclare
-que «trop souvent, dans la lutte contre le déisme socinien qui avait
-tout envahi, le zèle de la doctrine a fait négliger le travail de la
-sanctification[53]».
-
-Si l’on veut des exemples particuliers, un bon type d’intellectualiste
-peut être fourni par Bayle, dont les conversions religieuses successives
-ont été de simples changements d’opinions, fondés sur des argumentations
-rationnelles et parfaitement étrangères à sa vie morale. «1669, le mardi
-19 mars, changé de religion; le lendemain, repris l’étude de la
-logique.» C’est avec cette froideur que Bayle note sa conversion au
-catholicisme dans son journal. Il n’y avait, paraît-il, en cet
-événement, rien qui pût l’émouvoir: ce n’était que la conclusion d’un
-raisonnement.--Parlant de son état avant sa conversion véritable, Wesley
-écrit: «Quant à la foi qui sauve, j’en ignorais la nature, croyant
-qu’elle n’était autre chose qu’une ferme adhésion à toutes les vérités
-contenues dans l’Ancien et le Nouveau Testament.»--Lorsque l’abbé Miel
-quitta Rome, l’âme assombrie par tout ce qu’il y avait vu en fait de
-morale et de piété, un révérend père auquel il faisait part de son
-désenchantement ne chercha pas à nier ni même à atténuer la vérité des
-constatations de Miel. «Oui, répondit-il, j’en suis surpris et affligé,
-et je le déplore comme vous. Cependant... il y a à tout cela une ample
-compensation.» «Laquelle donc?» s’écria Miel. Et le révérend Père de
-répondre: «Ils ont la foi!» Dans la pensée de ce digne homme la foi, la
-foi seule, et quelle foi! une croyance superstitieuse et formaliste
-tenait lieu de toutes vertus, de tout bien, de toute vraie émotion
-religieuse.--Dans une conversation avec Ami Bost, un missionnaire
-anglais orthodoxe, bien salarié, se moquait un jour de la pauvre paie
-des pasteurs libéraux de Genève: «C’est une chose dure que d’être
-ministre socinien, disait-il, on n’a que deux mille francs par an dans
-cette vie, et on est perdu dans l’autre!»
-
- [50] _Publications diverses sur le fidéisme_, p. 260, 266.
-
- [51] _L’Espérance chrétienne_, 2e vol.: «Le Royaume», p. 360, note 2.
-
- [52] _Introduction à la dogmatique_, p. 68.
-
- [53] _Ibid._, p. 59.
-
-Eh bien! messieurs, le chrétien doit savoir se garder de cet
-intellectualisme qui se contente de saisir une poussière d’idées mortes,
-qui coupe l’idée de ses communications avec le réel pour en faire un
-petit monde clos isolé au sein de la vie. Il doit se rendre compte que
-par elles-mêmes les doctrines ne sont que des abstractions; et que pour
-les vivifier, pour leur donner une signification réelle et les rendre
-capables de mordre sur les âmes, il faut des expériences de l’ordre
-affectif, des données concrètes. Il doit se rendre compte que le fond de
-l’être humain, c’est l’appétit au sens de Spinoza, c’est le sentir et
-non le penser. Il doit se rendre compte que la doctrine n’a de sens que
-par la qualité d’âme qu’elle révèle ou produit, il doit se rendre compte
-enfin qu’il ne faut voir la valeur des vérités théologiques que dans la
-puissance de vie qu’elles renferment, dans le mouvement et l’impulsion
-qu’elles communiquent à l’âme qui les reçoit, dans le dynamisme
-psychique dont elles sont le véhicule, dans l’attitude intime, et pour
-ainsi dire, les gestes intérieurs qu’elles provoquent chez le chrétien
-qui les pense jusqu’au fond et les rattache aux sources primordiales et
-intarissables de sa vie cachée.
-
- * * * * *
-
-Si telles sont, si telles doivent être les relations du sentiment
-religieux avec l’intelligence, comment résoudrons-nous le second des
-deux problèmes que nous avons soulevés: celui des rapports du sentiment
-religieux avec la volonté?
-
- * * * * *
-
-En réalité, le mot _sentiment_ recouvre d’une même étiquette deux
-éléments de très inégale valeur: l’état de _plaisir_ ou de _douleur_,
-d’une part, et de l’autre, la _tendance_, le _désir_, l’_inclination_.
-Ces deux ordres de phénomènes psychologiques ont des caractères fort
-différents: la tendance est essentiellement active; le plaisir ou la
-douleur sont essentiellement passifs. L’inclination est une donnée
-première, antérieure, profonde; le plaisir et la douleur sont des états
-secondaires, postérieurs, relativement superficiels. Le plaisir suppose
-avant lui la vie, l’activité; il naît de la satisfaction d’une tendance,
-donnée elle-même dans l’organisation physique et mentale primitive.
-Quand on dit que l’élément affectif est le fond de l’être, on formule la
-vérité, si on entend par là que le fond de l’être, c’est le désir; mais
-on exprime une erreur si on veut dire que le fond de l’être, c’est le
-plaisir et la douleur.--La tendance et la volonté se rapprochent et se
-ressemblent en ceci qu’elles sont toutes deux actives. C’est ce qui
-explique que tant de penseurs les aient confondues. Schopenhauer, par
-exemple--et il a été suivi sur ce point par Secrétan--a écrit un de ses
-plus brillants et solides chapitres sur le primat de la volonté; mais
-MM. Ribot et Pillon nous préviennent qu’il ne faut pas se laisser abuser
-par l’équivoque du mot volonté; car, pour Schopenhauer, vouloir, c’est
-désirer, aspirer, fuir, espérer, craindre, aimer, haïr, c’est-à-dire que
-pour Schopenhauer, la volonté comprend non seulement la volonté, mais le
-désir. Il ne reste plus alors, pour caractériser le sentiment, que le
-plaisir et la douleur: c’est le point de vue de MM. Bouiller, Léon
-Dumont, etc. C’est aussi celui de M. Gretillat qui refuse de voir dans
-la religion une affaire de sentiment, pour ne pas y voir une pure
-jouissance. Son siège, assure-t-il, ne peut être que _l’organe de la
-volonté, le cœur_: langage qui ne laisse pas d’être un peu surprenant.
-Si nous nous rangions à l’opinion et à la terminologie de Schopenhauer
-et de M. Gretillat, nous n’hésiterions pas à déclarer, qu’en effet, ce
-n’est pas le sentiment, mais la volonté qui est le fond de l’être. Mais
-il est plus exact, psychologiquement, d’éviter la confusion entre le
-désir et la volonté, tout autant que la confusion entre le désir et la
-jouissance: La tendance est continue, tandis que la volonté proprement
-dite est discontinue. La tendance est l’origine et le but: la volonté
-est le moyen. La tâche de l’agent moral est de constituer en soi un
-ensemble harmonieux et cohérent de tendances purifiées et conformes à la
-loi morale, ce qui suppose l’anéantissement de certains désirs, la
-purification de certaines tendances, la création d’inclinations
-nouvelles qui soient notre œuvre. La volonté a donc à travailler sur les
-tendances existantes et à en créer de nouvelles.
-
- * * * * *
-
-Au point de vue religieux, il est capital de distinguer nettement ces
-trois termes: _jouissance_, _inclination_, _volonté_.
-
-Pour avoir manqué la distinction entre l’_inclination_ et la
-_jouissance_, il est arrivé que plusieurs hommes religieux, voulant
-attribuer au sentiment la première place, se sont figuré qu’il la
-fallait donner au plaisir et à la douleur. Certes, la tristesse et la
-joie, qui sont les formes supérieures de la douleur et du plaisir,
-jouent un rôle considérable, un rôle légitime et normal dans la vie
-religieuse saine et complète. La tristesse religieuse! voulez-vous
-savoir ce que c’est? Lisez ces récits si divers de conversions et de
-réveils dont l’étude est aussi instructive au point de vue scientifique
-qu’elle est utile et féconde pour les progrès de la foi. Voyez ces
-jeunes gens et ces vieillards, ces hommes et ces femmes abattus,
-désespérés, qui sanglottent dans une angoisse cruelle, qui cherchent du
-soulagement sans en pouvoir découvrir, qui se traînent d’un lieu à
-l’autre la tête pendante sur la poitrine, qui s’agitent et s’inquiètent
-sans sommeil sur leur couche et passent leurs nuits à pleurer et à
-gémir. Demandez-leur la cause de cette agonie. Ils vous répondront
-qu’ils se sentent comme au bord d’un abîme sans fond de douleur et de
-perdition éternelles; qu’ils fléchissent sous le fardeau accablant de
-leurs péchés. Vous les verrez frissonner, éclater en pleurs, et tomber
-dans un état de prostration physique et morale effrayant à voir. Ce
-jeune homme quitte un soir une réunion religieuse en proie à de
-véritables tortures. Il ne peut se résoudre à rentrer dans sa demeure.
-Il passe sa nuit à errer par la ville, s’arrêtant parfois devant la
-porte de quelque chrétien et se demandant s’il ne fera pas lever toute
-la famille, afin qu’on prie pour lui, et le malheureux, poursuivi par
-les terreurs de la colère à venir, se résigne douloureusement à attendre
-le jour pour implorer le secours de ses frères.
-
-Après la tristesse, la joie. Reprenez les récits de conversions et de
-réveils que nous venons de feuilleter, et relisez les témoignages
-enthousiastes et débordants de ceux qui tout à l’heure se lamentaient.
-Quels changements dans leurs traits! Un sourire calme et plein d’une
-douce sérénité a remplacé l’expression de découragement. Le fardeau a
-disparu. L’inquiétude s’est évanouie. Savez-vous qu’il leur semble voir
-Jésus à leur droite, oui, Jésus leur souriant d’un sourire plein
-d’amour? A cette vue, leur âme se remplit d’une joie ineffable et
-triomphante. Celui-ci, sur son lit de mort, s’écrie: «Je suis aussi
-heureux que je puis l’être sur la terre, et aussi assuré du ciel que si
-j’y étais.» Cet autre se met à parcourir sa chambre comme ravi en
-extase: il a entrevu les splendeurs de l’éternité bienheureuse. Jamais
-spectacle plus magnifique ne s’est offert aux regards d’un mortel. Il
-court à la fenêtre appelant de tous ses vœux le jour, afin d’aller dire
-à tous comment il a trouvé son Sauveur. Bientôt l’aurore étincelante
-paraît et la lumière du dehors vient faire fête à la lumière du dedans.
-Jamais, non, jamais, les oiseaux n’avaient fait retentir les airs de
-chants si suaves et si mélodieux! Jamais la nature entière n’avait paru
-si radieuse, si parfumée! Les prés, les champs, les fleurs ont revêtu
-une beauté inconnue. La nature elle-même est comme née de nouveau.
-
-Si j’ai choisi mes exemples dans les récits de réveils, c’est que la
-tristesse et la joie y sont plus accessibles à l’observation et s’y
-montrent à nous comme dans un relief grossi. Mais quel est le chrétien,
-qui n’ait jamais constaté autour de lui et senti en lui-même au moins
-quelque chose de ces fortes et pénétrantes émotions[54]?
-
- [54] Il est d’ailleurs parfaitement certain que ces émotions varient
- soit d’intensité, soit de nature, avec les temps et les milieux. En
- ce qui concerne même les «réveils» proprement dits, elles paraissent
- n’être pas tout à fait exactement identiques dans ceux de Finney ou
- de Wesley, par exemple, et dans ceux de Moody...
-
-Je comprends, certes, ceux qui recommandent aux chrétiens de les
-rechercher. Ne sont-elles pas les symptômes d’événements internes
-profonds? Et si on tient à la réalité, n’est-il pas naturel qu’on tienne
-par là même à ce qui en est normalement le signe et l’effet? «Sentez
-votre misère, dit saint Jacques; soyez dans le deuil et dans les larmes;
-que votre rire se change en deuil, et votre joie en tristesse.» Et saint
-Paul, d’autre part, s’écrie: «Réjouissez-vous toujours dans le Seigneur;
-je le répète, réjouissez-vous. Soyez toujours joyeux[55].» D’ailleurs
-si, dans le fond, et à l’origine toute première, c’est la tendance qui
-précède le plaisir et qui le produit, il arrive aussi, ensuite, que le
-plaisir influe sur la tendance, la provoque, la développe et agit par là
-sur la volonté. Quand on a éprouvé les douceurs et les délices de la
-foi, les jouissances ressenties ont leur répercussion sur la tendance
-religieuse elle-même, et, à travers l’amour pour Dieu, sur le vouloir,
-l’obéissance à Dieu. On a joui. Parce qu’on a joui, on désire et on
-aime. Parce qu’on désire et qu’on aime, on veut. _Jouissance_,
-_inclination_, _volonté_, voilà l’ordre que la nature et la grâce
-s’accordent à suivre souvent.
-
- [55] Dans le volume intitulé le _Réveil Américain ou la puissance de
- la prière_, on rencontre de temps à autre sur la bouche des
- chrétiens qui s’occupent de la conversion de leurs frères des
- questions telles que celles-ci: «Ces réunions vous ont-elles fait du
- bien? Vous sentez-vous pécheresse? Éprouvez-vous une véritable
- horreur de vos péchés? Êtes-vous heureux dans votre foi?»
-
-Et néanmoins l’âme humaine est si complexe, les ressorts délicats qui
-font mouvoir cette étonnante machine sont si faciles à fausser, qu’on ne
-saurait ériger en signe certain ou en condition nécessaire du début et
-de la continuation de la vie chrétienne les états pénibles ou agréables
-de la sensibilité.
-
-Les faits nous prouvent que la vie spirituelle peut être présente,
-parfois, lors même que ces symptômes réguliers de sa présence font
-défaut. Ils ont manqué en grande partie, sinon totalement, dans la
-conversion de Wesley: «Vers neuf heures moins un quart, en entendant la
-description que Luther fait du changement que Dieu opère dans le cœur
-par la foi en Christ, je sentis que mon cœur se réchauffait étrangement.
-Je sentis que je me confiais en Christ, en Christ seul pour mon salut,
-et je reçus l’assurance qu’il avait ôté _mes_ péchés, et qu’il me
-sauvait de la loi du péché et de la mort. Je me mis alors à prier de
-toutes mes forces pour ceux qui m’avaient le plus outragé et persécuté.
-Puis, je rendis témoignage ouvertement, devant les personnes présentes,
-de ce que j’éprouvais en mon cœur pour la première fois. L’ennemi me
-suggéra bientôt: «Ceci ne peut être la foi: _car où est ta joie_?» Mais
-j’appris bientôt que, si la paix et la victoire sur le péché sont
-étroitement liées à la foi au Chef de notre salut, il n’en est pas ainsi
-de ces transports de joie, qui l’accompagnent ordinairement, surtout
-chez ceux qui ont passé par une angoisse profonde, mais que Dieu se
-réserve de dispenser ou de refuser selon son bon plaisir[56].» Adolphe
-Monod à son tour, dans la période antérieure à sa conversion, écrit, en
-parlant des doctrines chrétiennes: «Ces _idées_ ne parlent point à mon
-cœur... Cette _orthodoxie_ est un sacrifice trop pénible de tous mes
-sentiments naturels; je ne sens pas ce qu’elle enseigne et je sens ce
-qu’elle n’enseigne pas.» C’est le sentiment qui l’empêche de devenir
-chrétien. Et quand il se convertit, c’est à la fois contre ses
-sentiments naturels et sans émotions chrétiennes. «Je ne suis pas encore
-très heureux, ni constamment heureux, dit-il, en parlant de son état
-immédiatement après sa conversion, parce que le sentiment de la présence
-et de l’amour de mon Dieu ne m’est ni continuel, ni vif... Mais cette
-tristesse n’a rien de désespéré: je sais trop bien que Dieu peut y
-mettre fin quand il voudra, et qu’il le voudra quand il le faudra.» Sur
-quoi M. Frommel, fort justement, ajoute: «Quant à la crise psychologique
-elle-même, elle n’offre rien de violent. L’émotion n’y joue qu’un rôle
-secondaire; tout se concentre dans la volonté.»
-
- [56] _John Wesley_, par Matthieu Lelièvre, 3e édit., p. 76-77.
-
-Et ce n’est pas seulement au moment de la conversion que cette absence
-ou cette atrophie de la sensibilité religieuse peut se produire. Tel
-chrétien qui jouit à peine de sa foi, en est possédé: il y donne sa vie.
-Ami Bost, dans ses mémoires, avoue, à maintes et maintes reprises, la
-privation de joie spirituelle, l’absence de tout amour sensible pour
-Dieu, le défaut de jouissance dans sa vie chrétienne. «Il me manquait,
-confesse-t-il, le fil continu, je ne dis pas de la foi, mais de la
-jouissance religieuse et d’un amour senti.»
-
-Chez Wesley, Adolphe Monod, Ami Bost, la réalité existe sans le signe.
-Mais il peut se faire aussi que le signe existe sans la réalité. Dans
-ses discours à ceux qui font profession d’être chrétiens, Finney décrit
-en ces termes ceux qui vivent sur leurs sentiments: «Ils ajoutent
-beaucoup d’importance aux émotions qu’ils éprouvent de temps à autre.
-S’il leur arrive d’avoir à l’occasion des élans de ferveur religieuse,
-ils y arrêtent complaisamment leur pensée et font durer longtemps cette
-preuve de leur piété... S’ils ont eu la chance d’être mêlés à des scènes
-de réveil, que leur imagination ait été excitée au point de faire couler
-leurs larmes et de les pousser à la prière, ce souvenir va nourrir leurs
-espérances pendant des années. Quoique, le réveil passé, ils ne fassent
-rien pour l’avancement du règne du Christ et que leurs cœurs soient
-aussi durs que le roc, ils sont pleins d’assurance, et attendent
-patiemment qu’un nouveau réveil vienne les pousser derechef en avant.»
-Ami Bost que nous venons de citer, raconte que les Moraves, chez
-lesquels il avait passé quatre ans dans sa jeunesse, donnent une grande
-valeur à la sensibilité, surtout quand elle porte sur le souvenir des
-souffrances de Jésus. «Chez eux, écrit-il, cette émotion est
-particulièrement sensible dans la semaine qui précède Pâques. Là, et
-nommément dans l’assemblée du vendredi soir, au moment où se lisent les
-paroles: «_Et ayant baissé la tête il rendit l’esprit_,» le lecteur ne
-manque jamais de s’arrêter; toute l’église tombe à genoux, il n’y a plus
-de paroles, il n’y a plus que des larmes. Et la scène est tellement
-émouvante qu’en écrivant ces lignes, je suis repris par cet
-attendrissement. Mais, soit ma petite philosophie, de treize, de
-quatorze et de quinze ans... qui me faisait trouver assez singulier
-qu’on pût pleurer ainsi à jour fixe, soit, surtout que je m’aperçusse
-que ma conduite n’était pas toujours sainte à proportion de
-l’attendrissement que j’avais éprouvé,--je compris bientôt qu’il ne faut
-pas prendre des émotions de ce genre pour mesure de sa piété.»
-
-Oui, le penchant aux pleurs, même appliqué aux émotions religieuses,
-peut nous faire illusion sur la qualité de notre âme. A force de
-poursuivre les douleurs ou les plaisirs de la piété, on court le danger
-de finir par donner tant d’importance au signe, qu’on lui en accorde
-plus qu’à la chose signifiée, et qu’on en fasse au lieu du résultat, le
-but, au lieu d’une condition éventuelle et relative, une condition
-essentielle et absolue.
-
-Rien n’est plus funeste à la piété que cette préoccupation constante de
-ce que l’on sent, traduisez du plaisir ou de la douleur qu’on éprouve.
-Parce qu’on ne les éprouve pas comme on pense qu’on devrait les
-éprouver, on estime qu’on n’est pas chrétien, qu’on n’est pas converti,
-ou bien que l’on ne fait aucun progrès dans la vie chrétienne, que l’on
-va même en reculant. Parce que l’on n’a pas ressenti, en célébrant la
-Sainte-Cène, ce qu’on pensait qu’il fallait ressentir, on se demande si
-l’on ne s’est pas rendu coupable d’une communion indigne. Parce que l’on
-ne se sent pas intérieurement poussé à prier, on s’abstient de fléchir
-les genoux. On se replie constamment sur soi-même pour faire l’anatomie
-de son cœur, on observe avec anxiété les mouvements qui s’y produisent,
-on s’efforce de fixer les impressions fugitives. Parfois on réussit à
-provoquer superficiellement ces agitations de la sensibilité, et alors,
-elles ne prouvent et ne produisent rien. Plus souvent on échoue à les
-faire naître, et alors on attend passivement qu’elles veuillent bien
-survenir, que Dieu les suscite en nous, et on ne se met pas résolument
-et énergiquement à l’œuvre pour agir et pour vivre[57].
-
- [57] Pour mesurer les dangers de celle recherche excessive des
- sensations religieuses, on n’a qu’à lire dans les _Récits
- américains_, publiés par Louis Bridel, le chapitre intitulé:
- _Attendre des impressions plus vives_ ou _il faut obéir à Dieu_, et
- celui qui est intitulé: _Je ne puis rien sentir ou une ruse très
- subtile du cœur naturel_.
-
-Aussi les pasteurs et les révivalistes ne cessent-ils de mettre leurs
-auditeurs en garde contre cette funeste préoccupation. Henri Pyt
-écrivait à une dame anxieuse et agitée: «Chère sœur, _croire_ n’est pas
-_sentir_. Le salut est un fait indépendant de ce que nous sentons, ou ne
-sentons pas, un fait accompli: oui, accompli pour et dans tous ceux qui
-croient, quoiqu’ils ne le sentent pas. Où donc, chère sœur, avez-vous
-lu, dans la parole de votre Seigneur: «L’homme est justifié en sentant
-ce qu’il croit;» ou bien: «Celui qui ne sent pas ce qu’il croit, est
-condamné?» Le _moi_ est à la racine de toutes ces tristes méprises. La
-nature répugne à chercher hors d’elle-même des motifs d’espérance, de
-paix et de joie.»--«Sentiment, sentiment, sentiment! s’écrie Moody. J’ai
-entendu ce cri au point que j’en ai des nausées. Supposez qu’un ami
-m’invite aujourd’hui à dîner.--Ah! je serais bien aise de dîner avec
-vous; mais je ne sais pas si mes sentiments sont ce qu’ils devraient
-être.--Êtes-vous malade?--Non, je ne me suis jamais mieux porté.--Alors,
-que voulez-vous dire?--Je doute que mes sentiments soient convenables;
-je crains de n’être pas dans de bonnes dispositions d’esprit...--Ah ça!
-dirait-il, je crains que M. Moody n’ait le cerveau dérangé. Je
-l’invitais à dîner, et au lieu de me répondre tout simplement, il n’a
-fait que me parler de ses sentiments. Mes amis, Dieu vous invite-t-il?
-S’il vous invite, pourquoi ne pas accepter l’invitation? Si vous avez
-envie de venir, venez et cessez de parler de vos sentiments.» Et
-ailleurs, à une jeune dame qui cherchait Jésus depuis trois ans sans le
-trouver: «Allez de la Genèse à l’Apocalypse, vous ne trouverez nulle
-part le salut attaché au sentiment. Il faut s’élever au-dessus de la
-région du sentiment.»
-
-Qu’est-ce à dire? Messieurs, c’est que la volonté et l’action, voilà ce
-qui doit être au premier rang dans les préoccupations du chrétien.
-«Celui qui veut faire», selon l’expression de Jésus, a le double
-avantage d’accomplir son devoir présent dans l’instant donné, et en même
-temps de former en soi une habitude. Et lorsqu’il aura ainsi développé
-au plus profond de son individu une seconde nature, par la satisfaction
-des tendances profondes de son être, par la création de nouvelles
-tendances qui obtiendront elles aussi une satisfaction sans cesse
-renouvelée, alors je vous le dis, la jouissance qu’il n’aura pas
-recherchée viendra; le meilleur moyen de la manquer, c’est d’en faire le
-but: le meilleur moyen de l’atteindre, c’est de ne pas y viser.
-_Volonté_, _inclination_, _jouissance_, voilà l’ordre auquel il doit se
-tenir.
-
- * * * * *
-
-Mais la volonté peut-elle agir sur l’inclination? Kant l’a contesté.
-Pouvons-nous nous contraindre à aimer? C’est impossible, déclare
-l’illustre penseur. Le devoir peut commander d’être juste, non d’aimer
-son prochain: l’amour ne se commande pas. On peut se forcer à agir comme
-si l’on aimait, non se forcer à aimer.--Agir _comme_ si l’on aimait, lui
-répondrons-nous, cela même conduit à aimer. Et à la théorie de Kant nous
-opposerons la pratique de Pascal. «Il y a trois moyens de croire, a dit
-Pascal: la raison, la coutume, l’inspiration.» C’est là en trois mots
-toute l’autobiographie spirituelle de Pascal. Intellectuellement
-convaincu qu’il lui faut être chrétien, Pascal n’est pas chrétien
-pourtant. Sa sœur Jacqueline nous informe qu’«il ne sentait aucun
-attrait de ce côté-là». C’est que l’intelligence ne peut changer de but
-en blanc l’état profond d’un cœur. «Qu’il y a loin de la connaissance de
-Dieu à l’aimer!» «Est-ce par raison que vous aimez? C’est le cœur qui
-sent Dieu et non la raison. Voilà ce que c’est que la foi: Dieu sensible
-au cœur et non à la raison.» «La foi est dans le cœur.» Or, en quoi
-consiste proprement ce cœur rebelle, cette nature qui sépare Pascal de
-Dieu? Pascal l’a discerné d’un coup d’œil aussi rapide que profond. Si
-la coutume n’est qu’une seconde nature, la nature n’est qu’une première
-coutume. Si la nature n’est qu’une coutume, la nature est modifiable, La
-même cause qui lui a donné naissance peut la changer. La coutume
-ancienne peut être combattue par de nouvelles coutumes. Et ainsi, Pascal
-fera comme s’il croyait, il prendra de l’eau bénite, il entendra des
-messes, dira des prières, afin de ployer la machine. _Naturellement_
-même, ces actions provoqueront dans le cœur la foi dont elles sont le
-signe. Et _surnaturellement_, à l’homme qui a ainsi «commencé» et qui
-est allé au-devant de la grâce, Dieu, pour achever l’œuvre du salut,
-accordera une vision, un ravissement dont Pascal éternisera le souvenir
-en ces mots: «Sentiment, joie, paix... Joie, joie, joie, pleurs de joie.
-Renonciation totale et douce... Éternellement en joie pour un jour
-d’exercice sur la terre.»
-
-De la volonté à l’inclination, de l’inclination à la jouissance, telle
-est la formule de l’évolution religieuse chez Pascal[58]. Mais la
-volonté ne se borne pas à créer ou à fortifier la tendance religieuse en
-face des autres tendances; elle est appelée à exercer son influence sur
-la tendance religieuse elle-même qui n’est pas simple[59], pour assurer
-son harmonie et son développement normal[60], pour maintenir en
-particulier la proportion entre les tendances religieuses
-individualistes et les tendances religieuses sociales. M. Murisier a
-fort bien montré[61] que dans la piété normale, le sentiment religieux
-comprend un élément individuel et un élément social indivisiblement
-unis. Mais dans les maladies, les perversions, les déviations du
-sentiment religieux, cette synthèse se brise, d’un côté par
-l’exagération du sentiment religieux individuel qui conduit au complet
-détachement de l’extase, de l’autre par l’exagération du sentiment
-religieux social qui conduit au fanatisme, à l’exclusivisme, au
-prosélytisme. Eh bien! souvenons-nous ici de la distinction que nous
-avons établie entre la tendance et le plaisir. Qu’est-ce à dire? il y en
-a chez qui les tendances individuelles plus développées procurent par
-leur satisfaction plus de plaisir, d’autres chez qui ce sont les
-tendances sociales qui l’emportent et qui, par leur satisfaction,
-procurent une jouissance plus grande. Supposez que nous prenions le
-plaisir religieux pour principe recteur, que toute notre ambition se
-réduise à dissiper les moindres malaises et à «nous sentir heureux»,
-nous prolongerons dans le sens où notre inclination nous pousse. Et il
-nous arrivera ce que M. Murisier a si justement décrit: le tempérament
-ultra-individuel tombera dans un mysticisme malsain, conduisant par
-l’extase à l’anéantissement; le tempérament ultra-social tombera dans
-une extériorisation superficielle où sa vie intérieure finira par
-disparaître; et la ruine se trouvera au bout de cette voie, comme de la
-précédente. S’il s’agit de trouver non pas un palliatif, un
-anesthésique, qui atténue pour un temps la souffrance, ou même la
-supprime, mais pour accélérer la dissolution, s’il s’agit de trouver un
-vrai remède qui rende la santé, cette santé qui est, comme l’estime avec
-raison M. Murisier, l’union harmonique de l’individuel et du social, il
-faudra tenir aux malades le langage suivant: Vous, vous vous sentez
-troublé, dérouté par le contact avec le milieu social; gardez-vous de
-vous réfugier dans le recueillement, de vous enfuir dans la solitude,
-vous pourriez y trouver un soulagement passager, mais vous courriez le
-risque d’accroître votre mal et de tomber à brève échéance dans les
-dernières phases du mysticisme extatique, l’anéantissement du moi. Sans
-abandonner, bien entendu, la culture de votre vie individuelle, employez
-votre volonté à rechercher le contact social au lieu de vous y
-dérober.--Vous, au contraire, vous vous sentez troublé, dérouté par
-l’isolement, par le tête à tête avec vous-même; gardez-vous de vous
-absorber et de vous extérioriser dans les relations sociales; vous
-pourriez y trouver un soulagement passager, mais vous courriez le risque
-d’accroître votre mal et de tomber à brève échéance dans les dernières
-phases du fanatisme. Sans abandonner, bien entendu, la culture des
-relations sociales, employez votre volonté à rechercher le recueillement
-au lieu de le fuir.
-
- [58] A l’exemple illustre de Pascal, joignons-en un plus modeste. Un
- jour Ami Bost propose à sa petite fille, tout d’un coup et sans
- occasion particulière, d’aller prier ensemble un moment. «Elle vint.
- Quand nous eûmes fini: «Papa! quand je ne prie pas, je n’aime pas;
- et quand je prie, j’aime.» Je vis que cette petite créature, tout en
- m’obéissant pour venir prier, avait d’abord été un peu ennuyée de
- mon invitation; puis, une fois la prière en train, elle y avait
- trouvé de la jouissance. Quelle observation importante et vraie que
- celle-là! Celui qui ne sait pas se forcer à la prière, s’il le faut,
- trouvera toujours plus de répugnance à cet exercice; celui au
- contraire qui saura surmonter cette répugnance finira par y trouver
- de la douceur. N’attendez donc pas que le zèle vous arrive de
- lui-même...» «Heureux sommes-nous quand nous éprouvons de l’attrait;
- mais quand il nous manque, bien loin de céder à cette langueur,
- cette langueur même est une raison de plus pour que nous
- priions.»--Déjà l’_Imitation de Jésus-Christ_ blâmait ceux qui
- s’éloignent de la sainte communion «par un désir trop vif de la
- ferveur sensible».--«Le progrès de la vie spirituelle, disait-elle,
- ne consiste pas seulement à jouir des consolations de la grâce, mais
- à en supporter la privation avec humilité, avec abnégation, avec
- patience, de sorte qu’alors _on ne se relâche point_... C’est à Dieu
- de consoler, et de donner quand il veut, autant qu’il veut et à qui
- il veut, comme il lui plaît, et non davantage.»
-
- [59] Si le sentiment religieux est un sentiment qui se déploie dans
- des relations personnelles entre l’homme et une divinité conçue
- comme personnelle, il en découle immédiatement que, comme le
- sentiment social, l’émotion religieuse n’est pas une émotion simple,
- mais un ensemble d’émotions. Et de même que l’on dit non pas le
- sentiment social, mais les sentiments sociaux, de même on devrait
- dire non pas le sentiment religieux, mais les sentiments religieux.
- La seconde définition proposée par Schleiermacher pour le sentiment
- religieux est insuffisante et étroite. La piété est bien autre chose
- encore qu’un instinct de dépendance; il y a en elle des éléments non
- seulement de crainte, mais de reconnaissance, d’espérance, de joie,
- d’amour. Et M. Tarde a raison d’affirmer que le sentiment religieux,
- «dans toutes les religions, naît de la fusion des émotions les plus
- contraires, grâce à une température interne très élevée, en une
- émotion caractéristique, métal complexe, airain de Corinthe du
- cœur».--Si le sentiment religieux est une émotion complexe et
- multiple, la proportion de ses éléments différents est loin de
- demeurer constante. Et y a correspondance étroite entre la qualité
- et la quantité de l’émotion et la conception que l’homme se fait de
- la divinité et des rapports qu’il est possible, désirable,
- obligatoire d’entretenir avec elle. Et l’association étroite du
- sentiment religieux avec des notions et des sentiments moraux
- infiniment variés, le contraignent à se nuancer de mille teintes
- nouvelles, dont chacune est propre à un temps, à un pays, à une
- dogmatique, à une liturgie, à un code et à un cérémonial
- particuliers.
-
- [60] M. Ribot (_La psychologie des sentiments_, p. 307, 421) estime
- que le sentiment religieux est un sentiment binaire formé par la
- combinaison d’éléments dépressifs (la peur, qui va dans le sens du
- strict égoïsme) et d’éléments expansifs (l’amour, qui va dans le
- sens de la dépossession de l’individu). Le sentiment religieux a
- débuté chronologiquement par la peur à laquelle se mêlait un amour
- embryonnaire. L’évolution morale a consisté dans le développement de
- l’amour et sa prédominance sur la crainte. Avec la régression du
- sentiment religieux, l’amour diminue et l’élément de la crainte
- devient exclusif: le sentiment religieux revient ainsi à la peur, sa
- forme primitive dans l’évolution.--Il y aurait lieu de voir si le
- développement de l’élément de l’amour ne peut pas produire une
- hypertrophie (relative et proportionnelle) ou une altération de cet
- élément.
-
- [61] _Les maladies du sentiment religieux_.
-
-Ainsi de toutes parts ressort avec éclat cette grande loi psychologique
-que la volonté, avec sa règle rationnelle, le devoir, est indispensable
-à la fondation et au maintien de la santé religieuse; que le chrétien
-doit savoir se garder de prendre le plaisir, même religieux, pour but
-immédiat et pour critère; et que c’est seulement par la volonté et
-l’action soumise au devoir qu’il pourra acquérir et conserver une vie
-religieuse normale et complète, où toutes les parties de sa nature
-demeureront harmonieusement combinées et fondues, et où il se donnera
-tout entier à son Dieu et à ses frères pour se retrouver lui-même
-agrandi dans ce don. Comment ne pas ajouter que là où cette vie
-religieuse est vraiment réalisée dans sa plénitude, la synthèse
-psychologique idéale de toutes les puissances du moi humain se trouve
-par là-même établie? Voyez saint Paul. Y a-t-il parmi les athées, y
-a-t-il parmi les sectateurs des autres religions, une combinaison plus
-riche et plus originale de volonté forte et indomptable, de dialectique
-invincible, de sentiment poussé jusqu’au mysticisme et à l’extase,
-d’action constante et ininterrompue? Voyez surtout Jésus. La louange ne
-se change-t-elle pas en humble adoration devant cette âme sainte et pure
-où tout n’est qu’harmonie, paix, puissance calme et forte, beauté,
-sérénité, incomparable maîtrise du monde et de soi-même, intime et
-constante possession de son Dieu! _Ecce homo!_ Voilà l’homme! voilà le
-chef-d’œuvre de Dieu! voilà l’homme parfait, dont on peut dire qu’en
-réalisant la perfection morale, il a du même coup réalisé la perfection
-psychologique de la nature humaine par l’intensité souveraine comme par
-l’équilibre irréprochable et indéfectible de tous les éléments de son
-être!
-
-Je vous le demande, n’est-il pas manifeste ici qu’envisagée froidement,
-impartialement, la religion se démontre au psychologue comme la
-puissance suprême de santé et de vie? Et nous avons la joie de pouvoir
-conclure une fois de plus que si la psychologie religieuse peut soulever
-telles ou telles difficultés, elle n’en est pas moins destinée à être à
-sa façon, elle aussi, un pédagogue conduisant à Christ, παιδαγωγὸς εις
-Χριστόν. A la bien prendre, et sans sortir le moins du monde de son
-cadre, ni se départir de la rigueur de ses méthodes, la psychologie
-religieuse se transforme à chaque instant d’elle-même en une
-apologétique vivante et persuasive de la foi au Christ!
-
- * * * * *
-
-La psychologie religieuse, nous avons été insensiblement conduit à
-l’indiquer, est une science qui non seulement renseigne sur la santé et
-la maladie religieuses, mais encore sur l’hygiène grâce à laquelle on
-peut conserver la santé et sur les remèdes par lesquels on peut
-combattre la maladie. Des quelques réflexions si incomplètes, je le
-sens, que je viens de présenter, découlent à cet égard d’importantes et
-de nombreuses leçons. Permettez-moi, Messieurs les étudiants, en
-m’adressant spécialement à vous, d’en dégager, pour finir,
-quelques-unes:
-
-Dans cette Faculté de théologie, ce sont naturellement les périls de
-l’intelligence que vous avez d’abord à redouter, si vous êtes ce que
-vous devez être, j’entends de bons étudiants.
-
-Les périls de l’intelligence, sous la forme des objections qui se
-dressent devant tout homme religieux qui veut penser sa vie et vivre sa
-pensée, au milieu de la mêlée des discussions et des systèmes.
-
-Les périls de l’intelligence ensuite et surtout sous la forme plus
-subtile de l’intelligence qui s’étend, déborde et court le risque par
-son expansion disproportionnée d’étouffer la vie intérieure[62].
-
- [62] Le journal _The Evangelist_ publiait naguère les lignes
- suivantes: «L’accès à une belle bibliothèque, le stimulant fourni
- par les discussions dans les classes ou dans les sociétés
- d’étudiants, par le commerce avec des esprits alertes et solides,
- tout cela risque de développer la partie intellectuelle de
- l’individu aux dépens de la partie morale et spirituelle.»
-
-Pour vous préserver de ces divers périls, pour réussir à conserver la
-fraîcheur et l’intensité de l’émotion religieuse, nous ne vous
-conseillerons pas de vous réfugier dans l’ignorance, de faire aussi peu
-de théologie que possible, juste assez pour les examens, de choisir un
-sujet de thèse qui ne touche à aucune question vitale, et de vous
-absorber dans l’activité pratique, à moins encore que ce ne soit dans
-l’inactivité... Vous êtes ici, Messieurs, pour regarder en face et le
-monde et les hommes et vous-mêmes et Dieu. Ouvrez plutôt, ouvrez tout
-grand vos esprits et vos cœurs, sans crainte de la vérité. La crainte de
-la vérité, c’est déjà du scepticisme, c’est au fond de l’incrédulité!
-
-Voulez-vous que je vous le dise? la religion chrétienne possède assez de
-souplesse pour s’arranger fort bien des vérités acquises de la science.
-Elle ne sera jamais en peine pour se défendre contre la science réelle
-ou se modifier de manière à répondre à ses légitimes exigences. De même
-que la science peut bien détruire certaines conceptions que les hommes
-se sont faites et se font sur la nature et l’histoire de l’individu
-humain et des sociétés humaines, mais ne saurait supprimer l’individu ni
-la race, de même elle peut bien amener les hommes religieux à modifier
-leurs idées sur les rapports historiques de l’homme et de Dieu, elle ne
-saurait supprimer ni Dieu, ni l’homme ni leurs rapports. Il est sûr que
-dans un individu tout affaiblissement intellectuel court le risque
-d’entraîner la disparition des états affectifs correspondants. Mais ce
-qui menace le plus gravement et peut-être le plus fréquemment la
-religion dans une âme, c’est l’affaiblissement, je ne dis pas de la
-jouissance religieuse, je dis du sentiment affectif profond.
-
-Cultivez donc dans tous les sens et développez hardiment votre
-intelligence, Messieurs, et ne vous lassez pas de la féconder et de
-l’enrichir. Souvenez-vous seulement de l’avis que donnait saint Vincent
-de Paul à ceux qui entreprenaient des études théologiques. Il leur
-répétait «qu’à chaque fois que leur entendement était éclairé d’une
-nouvelle connaissance, il fallait échauffer la volonté, et se servir de
-l’étude comme d’un moyen pour s’élever à Dieu.» Souvenez-vous de
-l’exhortation que Saint-Cyran adressait à Arnauld: «Il faut vous bâtir
-une bibliothèque intérieure, et faire passer dans votre cœur toute la
-science que vous avez dans la tête, pour la faire remonter ensuite et
-répandre lorsqu’il plaira à Dieu.» Souvenez-vous aussi de la parole de
-Bossuet: «Malheur à la connaissance stérile qui ne se tourne point à
-aimer!» Souvenez-vous, enfin, de la recommandation de Gerson: «Ce que tu
-dis, ce que tu entends, ce que tu penses, fais-le passer aussitôt dans
-le sentiment, _trahe confestim in affectionem_.» Oui, Messieurs, par une
-constante tension morale de votre vouloir, transformez en sentiment,
-transformez en tendance immanente et profonde de votre être, toutes les
-connaissances que vous pouvez acquérir. Ce travail n’est pas moins
-indispensable que l’autre, si vous voulez que vos études soient pour
-vous autre chose qu’une préparation scientifique sans lien avec la vie.
-Prenez soin, ajouterai-je, d’éviter la dissociation toujours menaçante
-entre l’élément individuel et l’élément social de la piété. Ne négligez
-pas la méditation et la prière pour vous éparpiller sans mesure dans les
-nombreuses et excellentes sociétés d’activité morale et sociale et
-chrétienne qui se sont développées parmi vous! Ne négligez par non plus
-cette dépense saine, féconde et nécessaire de vos jeunes énergies pour
-vous concentrer exclusivement dans le silence et la retraite! En un mot,
-examinez soigneusement quelle est votre tendance dominante afin de ne
-pas lui laisser prendre un empire exclusif qui altérerait et mutilerait
-votre foi, renouvelez sans cesse en vous un viril effort pour maintenir
-la convergence des inclinations diverses et réaliser l’unité de votre
-caractère en les subordonnant au devoir et à la volonté de Dieu.
-Saisissez d’une seule prise la religion, dans sa plénitude de manière à
-la posséder simultanément et harmoniquement dans tous ses aspects,
-soumettez-lui toutes vos facultés et toutes vos puissances, livrez-lui
-votre âme et votre vie tout entières, soyez des hommes enfin, des hommes
-complets, des chrétiens complets, pour devenir des pasteurs complets...
-
-Qui est suffisant pour ces choses? demandait saint Paul... Mais sous sa
-plume, cette interrogation n’avait rien de pessimiste ni de découragé.
-Qui est suffisant pour ces choses, pensait-il, sinon nous, les apôtres
-du Christ, pénétrés de sa grâce et débordants de son Esprit? Vous de
-même, Messieurs les étudiants, si le besoin de ce qu’Adolphe Monod
-réclamait pour sa conversion, si le besoin d’une «influence extérieure»,
-si le besoin d’un attrait surnaturel pour monter à la hauteur de l’idéal
-d’un apôtre se fait irrésistiblement sentir à votre sincérité, allez
-implorer Celui qui peut et qui veut bénir. Et vous percevrez aussitôt la
-réponse qui ne fait jamais défaut à celui qui prie: «Ma grâce te suffit!
-Toutes choses sont possibles à Dieu!»
-
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-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE SENTIMENT RELIGIEUX ***
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- The Project Gutenberg eBook of Le sentiment religieux, by Henri Bois.
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-<div lang='en' xml:lang='en'>
-<p style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of <span lang='fr' xml:lang='fr'>Le sentiment religieux</span>, by Henri Bois</p>
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
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-are not located in the United States, you will have to check the laws of the
-country where you are located before using this eBook.
-</div>
-</div>
-
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: <span lang='fr' xml:lang='fr'>Le sentiment religieux</span></p>
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Henri Bois</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Release Date: August 30, 2022 [eBook #68872]</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Language: French</p>
- <p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em; text-align:left'>Produced by: René Galluvot (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive)</p>
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>LE SENTIMENT RELIGIEUX</span> ***</div>
-<h1><span class="xsmall">LE</span><br />
-SENTIMENT RELIGIEUX</h1>
-
-<p class="c">PAR<br />
-<span class="large">HENRI BOIS</span><br />
-<span class="small">PROFESSEUR A LA FACULTÉ DE THÉOLOGIE PROTESTANTE DE MONTAUBAN</span></p>
-
-
-<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br />
-LIBRAIRIE FISCHBACHER<br />
-33, <span class="small">RUE DE SEINE</span>, 99</p>
-
-<p class="c">1902</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top2em"><span class="xlarge">LE SENTIMENT RELIGIEUX</span><a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a></p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Discours prononcé à la séance de rentrée de la
-Faculté de Montauban,
-le 14 novembre 1901. — Certaines parties de ce discours ont dû être omises
-ou résumées à la lecture.</p>
-</div>
-
-
-<p class="ind noindent"><span class="sc">Monsieur le Doyen,<br />
-Messieurs les Professeurs,<br />
-Messieurs les Étudiants,<br />
-Messieurs,</span></p>
-
-
-<p>On a toujours fait de la psychologie, quand ce ne serait
-que de la façon dont M. Jourdain faisait de la prose…
-sans le savoir. Il n’en reste pas moins que la psychologie
-n’est guère devenue une science véritable qu’au <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle,
-où on l’a vue, de métamorphose en métamorphose, et
-sous les noms divers de psychologie physiologique, psychologie
-expérimentale, etc., réunir et analyser des volumes
-de documents, fixer ses méthodes propres, se donner des
-laboratoires et des instruments de précision, fonder ses
-revues bourrées de chiffres et de tracés graphiques, convoquer
-ses congrès internationaux, et sinon résoudre, du
-moins éclaircir un nombre toujours croissant de problèmes.</p>
-
-<p>Ce n’est certes pas à dire que la science psychologique
-ait atteint le but. Nombreuses y sont encore les discussions
-et profondes les divergences. Dans un tout récent
-ouvrage<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>, M. Rauh les rendait en quelque sorte tangibles
-au regard par un ingénieux tableau, où il groupait et classifiait
-les tendances diverses et parfois contradictoires des
-psychologues contemporains. Mais à travers les essais
-variés et en apparence irréductibles, une œuvre commune
-se poursuit, qui a abouti sur quelques points, qui aboutira
-certainement sur bien d’autres : ainsi va le progrès scientifique.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> <i>De la méthode dans la Psychologie des sentiments</i>, p. 109. Alcan,
-1899.</p>
-</div>
-<p>Il devait arriver — et cela était à souhaiter dans l’intérêt
-de la science comme dans celui de la piété — il devait
-arriver, quoique l’événement ait tardé plus que de raison,
-que les méthodes psychologiques fussent appliquées aux
-états d’âme religieux. En un sens, on a fait de la psychologie
-religieuse, depuis qu’il y a des hommes religieux,
-c’est-à-dire depuis toujours. On en a toujours fait… quand
-ce ne serait que sans le savoir. Mais autre chose est de
-faire de la psychologie religieuse sans le savoir, d’en faire
-en la confondant soit avec la prédication et la cure d’âmes,
-soit avec l’histoire, soit avec la dogmatique et la morale, — et
-autre chose de faire de la psychologie religieuse non
-seulement en sachant qu’on en fait, mais en l’isolant, en
-l’étudiant directement pour elle-même, et en employant
-dans cette étude les méthodes, les procédés, les points de
-vue, les résultats de la psychologie laïque contemporaine.</p>
-
-<p>A ce point de vue, on peut bien dire que, de toutes les
-études relatives à la religion, qui ont été successivement
-entreprises, la psychologie religieuse est la plus récente.</p>
-
-<p>Par là même, elle est la moins avancée. La liste des travaux
-importants déjà publiés en ce domaine est relativement
-brève. Quand nous aurons mentionné les publications
-de MM. Leuba, Starbuck, et Coe, dans le <i>Journal
-Américain de psychologie</i>, et les deux livres de MM. Starbuck<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>
-et Coe<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a> ; quand nous aurons signalé en Angleterre
-l’ouvrage de M. Granger<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>, en Allemagne une production
-anonyme introduite par une préface de M. Baumann<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a> ; en
-France, un chapitre suggestif de M. Ribot<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>, quelques études
-de l’<i>Année sociologique</i> de M. Durkheim, les articles
-de M. Murisier dans la <i>Revue philosophique</i>, bientôt
-réunis et développés en un petit volume<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>, et enfin les notes
-de M. Frommel dans la <i>Foi et la Vie</i> ; quand nous
-aurons relevé ces quelques indications bibliographiques,
-je crois en vérité qu’il ne s’en faudra pas de beaucoup que
-nous ayons épuisé la littérature du sujet<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> <span lang="en" xml:lang="en"><i>The psychology of religion</i>, by Edwin Diller Starbuck, with a preface
-by William James. London, Walter Scott</span>, 1899.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> <span lang="en" xml:lang="en"><i>The spiritual life. Studies in the science of religion</i>, by Georges Coe.
-New-York, Eaton and Mains</span>, 1900.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> <span lang="en" xml:lang="en"><i>The Soul of a christian. A study in the religious experience</i>, by
-Frank Granger. London, Methuen and Co</span>, 1900.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> <span lang="de" xml:lang="de"><i>4. Religionsphilosophie auf modern-wissenschaftlicher Grundlage</i>.
-Mit einem Vorwort von Julius Baumann.</span> Leipzig, Beit et Comp., 1886.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> <i>La Psychologie des sentiments</i>, par Th. Ribot. Paris, Alcan, 1896.
-Deuxième partie : Psychologie spéciale. Chapitre IX : Le sentiment religieux.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> <i>Les maladies du sentiment religieux</i>, par E. Murisier. Paris, Alcan,
-1901.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> J’entends la littérature directe, car nous aurons, dans le cours même de
-la présente étude, à citer quantité d’auteurs qui, poursuivant un autre but
-immédiat, ont émis pourtant des remarques psychologiques dignes à tous
-égards d’être recueillies, et, suivant les cas, ou bien approuvées, ou bien
-discutées.</p>
-</div>
-<p>Il n’est pas besoin d’être un grand prophète pour prévoir
-que cette littérature est destinée à s’accroître démesurément
-dans le siècle qui est devant nous. Mais ce qu’il
-importe de dire bien haut, pendant qu’il en est temps
-encore, c’est qu’il y a un double motif : scientifique et apologétique,
-pour souhaiter que les théologiens chrétiens ne
-se désintéressent pas de ces nouvelles études, et même
-n’attendent pas trop pour s’y intéresser.</p>
-
-<p>Un motif <i>scientifique</i> : s’il s’agit d’étudier la piété,
-ceux-là sont les mieux qualifiés pour en parler qui sont
-eux-mêmes pieux. Je ne conteste pas qu’il soit possible
-d’écrire la psychologie des hommes de génie sans en être
-un soi-même. On m’accordera en revanche que pour
-écrire la psychologie des musiciens ou des peintres, c’est
-pourtant une bonne condition que d’avoir quelque aptitude
-soi-même pour la peinture et la musique : il en va
-de même pour la psychologie des hommes religieux.</p>
-
-<p>Et au motif scientifique s’ajoute le motif <i>apologétique</i>.
-Il peut être dangereux pour la religion de laisser les études
-de psychologie religieuse devenir le monopole de savants
-étrangers ou même hostiles à la foi, comme la chose est
-déjà un peu trop arrivée pour d’autres disciplines<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>. On
-court le risque de laisser se produire des difficultés, des
-objections et des préjugés sans nombre, bientôt répandus
-dans le public, puis devenus lieux communs, contre lesquels
-il est très difficile ensuite de réagir, bien plus, qui
-embarrassent le savant religieux lui-même dans des liens
-dont il ne sait plus comment se dégager ; on court le
-risque de laisser s’établir des associations, non pas indissolubles,
-mais très fortes, entre les <i>faits</i> devant lesquels
-tous doivent s’incliner et les <i>interprétations</i> philosophiques
-des faits, théories discutables, que l’on cherche pourtant
-et réussit à faire passer avec les faits et à faire passer pour
-les faits. Il serait souverainement désirable que les théologiens
-chrétiens comprissent que c’est pour eux un devoir
-de participer effectivement, et <i>dès le début</i>, aux études de
-psychologie religieuse. L’intérêt apologétique que je
-signale ici est d’ailleurs, lui aussi, au fond, un intérêt
-scientifique ; la science n’a-t-elle pas tout à gagner à ce
-que l’on distingue nettement le certain et le douteux, le
-fait et l’hypothèse, la constatation et la théorie, la science
-positive et la métaphysique ?</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Par exemple, l’« histoire des religions ».</p>
-</div>
-<p>Je pourrais aisément, Messieurs, prolonger ces considérations
-générales de façon à en faire tout mon discours.
-Il m’a semblé qu’il serait plus intéressant pour vous et plus
-utile en soi de m’attaquer hardiment à une question de
-psychologie religieuse, bien que les limites où je dois me
-tenir ne me permettent guère de faire autre chose que
-l’effleurer. Et je n’ai pas besoin, je pense, de m’attarder à
-justifier le choix du sujet auquel je me suis arrêté : <i>le sentiment
-religieux</i> n’est-il pas généralement considéré
-comme l’essence même de la religion personnelle, comme
-la substance de la piété ?</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">I</h2>
-
-
-<p>Encore faut-il savoir en quoi consiste le sentiment
-religieux ?</p>
-
-<p>Le sentiment religieux, nous répondront immédiatement
-de nombreux psychologues tels que MM. W. James,
-Lange, Dumas, Ribot, le sentiment religieux, comme son
-nom l’indique, est un sentiment. Or ce qui est vrai du
-genre est vrai de l’espèce. Comme toutes les émotions, le
-sentiment religieux n’est et ne peut être qu’un état organique
-conscient ; il est produit immédiatement par des
-troubles fonctionnels du corps, résultant de modifications
-vaso-motrices. On mène un enfant chez le dentiste. Au
-moment d’entrer, son cœur défaille. Il tremble. C’est qu’il
-a peur, n’est-il pas vrai ? Sans doute. Mais précisons.
-M. W. James ne dira pas : « Cet enfant tremble <i>parce
-qu’il</i> a peur ». Il dira : « Cet enfant a peur <i>parce qu’il</i>
-tremble. » Son tremblement fait naître la peur ; mieux
-encore, sa peur n’est que son tremblement physique devenu
-conscient de lui-même. Autre exemple : voici une mère
-qui pleure son fils. M. Georges Dumas nous défend d’expliquer
-le fait en ces termes si naturels : elle a appris la
-mort de son fils ; cette nouvelle l’a attristée ; elle pleure. Il
-faut renverser les deux derniers termes et raisonner ainsi :
-cette femme vient d’apprendre la mort de son fils ; elle
-pleure ; par conséquent, et seulement ensuite, elle devient
-triste. Sa tristesse n’est que la conscience plus ou moins
-sourde de ses pleurs, ou encore, si vous préférez, des phénomènes
-vasculaires qui s’accomplissent dans son corps.
-M. Ribot enfin donne à la théorie sa formule scientifique :
-ce que les mouvements de la face et du corps, les troubles
-vaso-moteurs, respiratoires, sécrétoires, expriment objectivement,
-les états de conscience corrélatifs (que le langage
-vulgaire appelle émotions) l’expriment subjectivement :
-c’est un seul et même événement traduit en deux langues.</p>
-
-<p>Conformément à cette doctrine générale, l’auteur anonyme
-de l’ouvrage introduit par M. Baumann considère la
-piété comme l’expression d’énergies internes, de source
-organique, qui se manifestent parfois obscurément à la
-conscience tout en restant étrangères au moi, dont
-l’homme se sent dépendant et qu’il personnifie. M. Leuba
-déclare que c’est dans le domaine physiologique qu’il convient
-de chercher la raison profonde et l’explication dernière
-des conversions. Et M. Ribot se plaît à relever les
-phénomènes corporels qui constituent l’aspect physiologique
-de l’émotion religieuse.</p>
-
-<p>Bien loin de contester les cas énumérés par M. Ribot,
-nous en compléterions plutôt la liste. Il est incontestable,
-par exemple, dirons-nous, que partout où le sentiment
-religieux a surgi tout d’un coup et avec intensité, cette
-brusque éclosion a été accompagnée de phénomènes corporels
-très marqués. Que de réveils ont été signalés par des
-faits nombreux et extraordinaires d’excitation physique :
-cris, prosternations, agonie, extase ! Et cela dans tous les
-pays. En France, Charles Cook prêche dans les Hautes-Alpes,
-et il constate que quelques personnes éprouvent en
-priant une agitation physique extraordinaire qu’elles considèrent
-comme une manifestation de l’influence divine.
-En Allemagne, le premier jour de l’an 1797, le curé Martin
-Boos prêche à Wiggensbach avec une telle force, nous
-raconte dans sa langue naïve son biographe, M. Descombez,
-que près de quarante personnes, saisies de la plus
-profonde terreur, « prennent mal, au point qu’on est obligé
-de les emporter du temple ». En Amérique, Finney prêche
-à Antwerp, et tout d’un coup les assistants tombent de
-leurs sièges les uns après les autres en demandant grâce.
-« Si j’avais eu une épée dans chaque main, dit Finney,
-je n’aurais pu les renverser de leurs sièges plus vite qu’ils
-n’en tombaient. » En Angleterre, Wesley prêche de lieu en
-lieu, et, à l’ouïe de ses paroles, l’un croit ressentir l’impression
-d’un poids qui accable sa poitrine ; un autre, celle
-d’une épée qui traverse son corps ; un troisième, une
-secousse qui lui coupe la respiration ; chez la plupart, des
-crises physiques vont de pair avec les préoccupations spirituelles
-et cessent au moment où la paix s’établit dans
-l’âme.</p>
-
-<p>Rien ne serait plus aisé que de multiplier indéfiniment
-ces exemples. Mais à quel chrétien fera-t-on croire que la
-crainte de la condamnation n’est absolument pas autre
-chose que la conscience d’une chute sur le sol, que le respect
-de la majesté sainte de Dieu n’est absolument pas
-autre chose que la sensation d’un poids de quelques kilos
-pesant sur la poitrine, et que les auditeurs de Finney, de
-Martin Boos, de Wesley, de Charles Cook n’ont senti
-leurs péchés que parce que et autant que leur organisme
-avait d’abord subi un affaissement accompagné de souffrances
-corporelles ? Le chrétien sera toujours tenté de
-demander un peu indiscrètement aux auteurs de théories
-semblables : avez-vous donc jamais éprouvé vous-mêmes
-les sentiments que vous croyez expliquer ainsi ?</p>
-
-<p>Aussi bien, malgré le crédit dont elle jouit à cette heure,
-la doctrine de Lange et de W. James est-elle difficilement
-soutenable, non seulement pour le sentiment religieux,
-mais en vérité pour toute espèce de sentiments. Elle assimile
-l’émotion à la conscience d’un certain nombre et d’un
-certain genre de mouvements. Mais autre chose est un
-mouvement, autre chose la conscience d’un mouvement, à
-savoir la sensation ou la perception externe, et autre
-chose encore l’émotion. Identifier l’émotion à la perception
-externe, c’est enlever à l’émotion son caractère spécifique,
-c’est supprimer en réalité l’émotion. M. Dumas ne s’en
-cache pas ; il écarte l’émotion d’un mot dédaigneux et
-pense avoir tout dit en l’appelant <i>entité mentale</i>. L’observation
-psychologique est contre lui ; le sentiment est une
-réalité interne, irréductible soit au mouvement soit à la
-conscience du mouvement. En particulier, j’ai conscience
-des états affectifs qu’expriment les mots <i>tristesse</i>, <i>peur</i>,
-<i>repentance</i>, <i>effroi de la condamnation</i> : je n’ai nullement
-conscience des mouvements qui accompagnent ces émotions.
-Seule une métaphysique matérialiste ou moniste
-peut essayer de détruire ces différences qui sont des données
-immédiates de la conscience ; mais ici la métaphysique
-est en opposition flagrante avec la psychologie. Si
-le sentiment religieux peut bien être accompagné et même
-dans certains cas dépendre de phénomènes corporels, en
-aucun cas il ne se réduit à n’être dans son essence que
-la pure et simple traduction mentale, accessoire et superficielle,
-d’un état physiologique profond.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Essayons d’une autre réduction. Le sentiment religieux
-se ramènerait-il peut-être au <i>sentiment de l’infini</i> ?
-Schleiermacher, qui a, il est vrai, changé plus tard de
-définition, l’a soutenu d’abord. Reprenant avec éclat cette
-conception, Max Müller a professé que la religion est une
-faculté de l’esprit qui rend l’homme capable de saisir
-l’infini sous des noms différents et des déguisements
-variables, et que la religion de l’infini précède et comprend
-toutes les autres.</p>
-
-<p>Il est permis d’avoir quelques doutes sur le caractère
-spécifiquement religieux de l’idée d’infini. Dans une intéressante
-<i>enquête sur les idées générales</i><a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>, M. Ribot posait
-naguère à diverses personnes cette question : qu’est-ce que
-le mot <i>infini</i> évoque dans votre esprit ? Un peintre a
-répondu : <i>un trou noir</i>. Une femme : <i>rien</i>. Un savant :
-<i>des livres de mathématiques</i>. Un autre savant : <i>le mot
-infini imprimé</i>. Un autre : le signe mathématique, un 8
-renversé, ∞. D’autres ont répliqué : « J’entends le mot,
-mais je ne vois rien, absolument rien. » D’autres : sensations
-d’obscurité et de profondeur, cercles lumineux vagues, une
-sorte de coupole, un horizon qui recule sans cesse, etc.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> <i>Revue philosophique</i>, 1891, t, II, p. 376 sq.</p>
-</div>
-<p>Je ne conteste certes pas qu’il y ait dans l’émotion religieuse
-l’intuition de quelque chose qui nous dépasse et
-qui dépasse notre terre, le sentiment qu’il y a quelque
-chose — et surtout <i>quelqu’un</i> — derrière notre horizon ;
-l’être religieux, c’est assurément celui qui cherche partout
-<i>l’au delà</i> en face de la vie comme en face de la mort,
-en face de la nature comme en face de soi-même. Mais
-cette aspiration vague, indéfinie, et, somme toute, négative
-vers ce qui nous déborde, ce n’est ni le sentiment de
-l’« Infini » au sens propre, ni le sentiment religieux véritable
-et complet : les objets des religions populaires — c’est-à-dire
-des vraies religions — sont parfaitement <i>positifs</i>
-et <i>définis</i> pour la foi.</p>
-
-<p>Je ne conteste pas non plus que certaines émotions du
-genre noble ne puissent se grouper autour de l’idée d’infini
-proprement dite. Dans une lettre qu’il écrivait en 1851
-à Taine, Prévost-Paradol se préoccupait de trouver « une
-satisfaction légitime à cet <i>instinct</i> de l’âme humaine qui lui
-fait désirer d’être en rapport direct avec l’<i>infini</i> ». « Il me
-semble, écrivait-il à son ami, que les prières, les miracles,
-le commerce perpétuel que les religions entretiennent entre
-l’homme et un Dieu, puisent toutes leurs forces dans cet
-<i>instinct</i> qu’elles pervertissent et satisfont du même coup. »
-Et, s’adressant directement à son correspondant, il continuait :
-« L’<i>infini</i> accomplit en toi-même ses plus grandes
-merveilles, et tu le vois à l’œuvre, tu lui applaudis, tu le
-secondes, tu le comprends. Tu l’adores par le travail, par
-la douleur bien supportée, par le plaisir sagement cherché ;
-tu t’unis à lui par la science, tu le salues au dehors dans
-toutes les manifestations de la vie ; tu l’écoutes au dedans
-parler ta pensée. Tu l’aimes, et, selon la parole du maître,
-l’amour que tu as pour Dieu, est une partie de l’amour
-<i>infini</i> que Dieu a pour lui-même… Écouter dans un bois
-les jeunes oiseaux qui chantent, voir les feuilles s’ouvrir
-au soleil et sentir en même temps dans notre pensée Dieu
-se réjouir de sa vie, et s’enivrer de son éternelle floraison,
-n’est-ce pas là l’hosannah dont parle l’Évangile, le vrai
-psaume digne des bienheureux, l’adoration convenable et
-douce au vrai Dieu, en ce monde et ailleurs, partout où
-il végète, respire et pense ? »</p>
-
-<p>Mais qui ne voit que le sentiment religieux ainsi conçu,
-privé de tout caractère distinctif et spécifique, se dissout et
-se perd dans les sentiments artistiques, moraux, intellectuels ?
-L’un des plus récents sectateurs de la religion de
-l’Infini, M. Buisson, nous le déclare sans ambages :
-« morale, art et science, voilà la substance même de la
-religion de l’avenir ; elle ne peut ni ne veut désormais se
-nourrir d’autre chose. » Le sentiment religieux a signé
-son abdication.</p>
-
-<p>Et l’on a bien raison, Messieurs, de parler d’avenir, car
-le présent et le passé ne confirment en aucun point ces
-vues sur l’émotion religieuse. Il est vraiment impossible
-de voir dans l’idée d’infini la notion génératrice du sentiment
-religieux, comme l’ont fort bien montré, placés à
-des points de vue très divers, mais réunis dans une même
-conclusion qui peut désormais passer pour acquise des
-penseurs tels que MM. Ribot<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>, Guyau<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>, Renouvier<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>,
-Durkheim<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>. L’idée de l’infini est une notion vague et abstraite
-de spéculation métaphysique qui n’a pu qu’être parfaitement
-étrangère à la mentalité des premiers hommes
-comme elle l’est d’ailleurs encore aux couches inférieures
-de la population chez les nations les plus avancées de nos
-jours. Quel que soit le jugement que l’on porte sur cette
-idée, elle est postérieure et de beaucoup à l’apparition
-première du sentiment religieux. Sous sa forme précise et
-actuelle, sous la forme qu’elle revêt dans l’esprit d’un
-Schleiermacher ou d’un Max Müller, cette idée est une
-idée toute moderne et européenne ; elle date de Giordano
-Bruno et de Descartes ; les perfectionnements et les découvertes
-du télescope l’ont engendrée ; l’infini n’est que
-l’espace ; et c’est dans l’éblouissement, bien compréhensible,
-d’ailleurs, des découvertes astronomiques que la
-pensée moderne s’est laissée entraîner à confondre les
-deux termes <i>infini</i> et <i>parfait</i>, et à envisager comme l’idée
-la plus positive de toutes une idée contradictoire dans
-laquelle la philosophie grecque ne voyait avec raison que
-le symbole et le synonyme de l’imperfection, du chaos, du
-néant. Sous une forme moins nette, il est indéniable que
-l’on rencontre l’idée de l’infini, en germe tout au moins,
-dans toute doctrine panthéiste ; et, par suite, dans les littératures
-des religions orientales, il ne serait nullement
-difficile de trouver des passages que l’on pourrait ranger
-sous la rubrique : <i>infini</i>. Mais c’est qu’il s’agit là de religions
-qui ne sont rien moins que primitives, de religions
-où la tendance spéculative est en lutte avec la tendance
-proprement religieuse. Ni sous forme précise et explicite,
-ni sous forme implicite, l’idée d’infini n’apparaît dans le
-polythéisme grec, ni dans les religions fétichistes ou animistes.
-Ni sous forme précise et explicite, ni sous forme
-implicite, l’idée d’infini n’apparaît dans la religion chrétienne
-et la religion hébraïque, prises aux sources, dans
-les écrits bibliques, — j’entends non pas les traductions, ni
-les concordances établies sur ces traductions, mais la Bible
-elle-même, étudiée d’original, cette Bible qui ne connaît
-pas d’abstractions, dont les principes sont des personnalités,
-la philosophie une histoire et les dogmes des faits.
-L’idée d’infini est une idée vers laquelle la religion
-s’oriente lorsqu’elle tend à perdre son caractère religieux
-et à se transformer en métaphysique. Aussi n’y a-t-il rien
-d’étonnant à voir M. Guyau et M. Buisson s’accorder
-pour éliminer toute religion positive et définir ce que
-M. Buisson appelle <i>la religion de l’avenir</i> et ce que
-M. Guyau nomme <i>l’irréligion de l’avenir</i> par le sentiment
-de l’infini. Loin d’en marquer l’origine et d’en constituer
-l’essence, le sentiment de l’infini est le grand dissolvant
-du sentiment religieux.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> <i>La psychologie des sentiments</i>, p. 298 sq.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> <i>L’Irréligion de l’avenir</i>, p. 4 sq.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> <i>Critique philosophique et Critique religieuse</i>.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> <i>Année sociologique 1897-1898</i> : « De la définition des phénomènes religieux »,
-p. 4 sq.</p>
-</div>
-<hr />
-
-
-<p>Si le sentiment religieux n’est pas le sentiment de l’infini,
-faudrait-il l’identifier avec le sentiment moral ? Bien des
-théologiens l’ont cru, et leur opinion a trouvé dans l’école
-de César Malan des défenseurs particulièrement distingués
-et convaincus. On y soutient en effet que la religion et la
-morale naissent ensemble, qu’elles ont même berceau,
-même point de départ, que Dieu ne peut être et n’est
-révélé que par l’obligation, que la conscience morale et la
-conscience religieuse ont une commune source, l’obligation ;
-qu’elles ne sont rien de différent, mais qu’il faut y
-voir deux fonctions d’une seule et même conscience.</p>
-
-<p>Cette doctrine importante et intéressante, et toute pénétrée
-d’ailleurs d’un profond et admirable respect pour les
-réalités morales, nous paraît cependant soulever de graves
-objections.</p>
-
-<p>Historiquement, il paraît établi que si le sentiment moral
-et le sentiment religieux sont intimement unis dans le
-christianisme, ils n’ont nullement été identiques et confondus
-à l’origine. C’est ce que proclament des écrivains
-aussi nombreux et aussi divers que MM. Guyau<a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>, Ribot<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>,
-Marillier<a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>, de la Grasserie<a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>, etc. Et avec toute raison, à ce
-qu’il nous semble. L’histoire en effet nous montre le sentiment
-religieux très développé là où le sentiment moral est
-des plus réduits : voyez certains mystiques, voyez les
-Corinthiens chez lesquels débordait une si prodigieuse
-effervescence de dons spirituels variés, et auxquels saint
-Paul reproche, tout en les appelant des saints, de commettre
-des immoralités telles qu’on n’en rencontre pas
-même de semblables chez les païens. Et inversement
-l’histoire nous montre aussi le sentiment moral très
-accentué là où le sentiment religieux est fort affaibli :
-voyez la « morale indépendante » de 1870, voyez la plupart
-des penseurs français de notre époque, voyez les sociétés
-pour la culture morale. — On me répondra : ces dissociations
-sont anormales, morbides. J’y consens. Mais,
-prenez-y garde, la maladie ne peut dissocier que des phénomènes
-étroitement unis, sans doute, mais en eux-mêmes
-distincts. Suivant le mot si judicieux de Bayle, « de deux
-choses qui n’en sont réellement qu’une seule et la même,
-l’une ne peut disparaître pendant que l’autre reste ». Par
-les dissociations qu’elle opère, la maladie établit que là où
-on supposait l’unité et l’identité, il y avait la multiplicité
-et la différence. Le sentiment moral et le sentiment religieux
-sont donc deux espèces distinctes de sentiments,
-quoique dans l’état normal ces sentiments soient si étroitement
-mêlés que l’observation superficielle soit portée à les
-confondre<a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a>. — Ce ne sont pas là les deux faces d’un même
-fait : laissons aux penseurs matérialistes et monistes ce
-langage et ce point de vue ultra-métaphysiques, qui n’ont
-pas de sens au point de vue psychologique expérimental :
-ce sont deux phénomènes irréductibles. — Ce ne sont pas
-non plus deux faits dont l’un (le sentiment moral) serait
-la source de l’autre (le sentiment religieux), du moins il
-faut s’entendre : dans un sens métaphorique, l’assertion est
-soutenable ; le sentiment moral peut être — il est effectivement
-dans les religions perfectionnées — une des sources
-du sentiment religieux, tout comme le sentiment de la
-nature ; mais dans les religions primitives, c’est chronologiquement
-le sentiment de la nature qui est source du
-sentiment religieux <i>avant</i> le sentiment moral ; et dans
-aucun cas le sentiment moral (pas plus que le sentiment
-de la nature) n’est source du sentiment religieux, si on
-entend par là que le sentiment religieux soit « du sentiment
-moral » développé (ou du « sentiment de la nature »
-évolué), comme Secrétan assurait que la volonté est la
-source de l’intelligence : laissons ces spéculations aux
-dialecticiens, et tenons-nous-en aux observations de psychologie.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> <i>L’Irréligion de l’avenir</i>.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> <i>La psychologie des sentiments</i>.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> Art. « Religion » dans la <i>Grande Encyclopédie</i>.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> <i>De la psychologie des religions</i>.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> C’est ce que reconnaissent, au moins en partie, des théologiens tels que
-Jalaguier, Gretillat, Paul Chapuis, Rade. — Voyez, par exemple, ces lignes
-de Jalaguier : « N’oublions pas que l’idée du bien et du mal, du juste et
-de l’injuste est une des données primitives de la raison et du cœur ; on
-conçoit dès lors qu’elle se maintienne là même où l’idée du monde invisible
-s’est obscurcie ou éteinte. Aussi voyons-nous dans les temps anciens
-des morales sans religion chez plusieurs philosophes (Épicuriens), comme
-chez les peuples des religions sans morale (Paganisme). Et dans les temps
-modernes, certains disciples de Kant ont été jusqu’à exclure la pensée de
-Dieu de la pratique du bien, pour que la vertu reste pure, selon la notion
-qu’ils s’en forment. » (<i>Introduction à la dogmatique</i>, p. 12-13.). — Voyez
-ces lignes de Gretillat : « Les deux termes morale et religion, qui s’appellent,
-ne se couvrent pas l’un l’autre ; ils se rapportent à deux activités de
-l’âme humaine, distinctes, mais indispensables l’une à l’autre ; indispensables
-l’une à l’autre, mais distinctes… La distinction de la morale et de la
-religion doit être cherchée dans leur objet… qui est idéal pour la morale et
-personnel pour la religion… Devant celui qui prétendrait les confondre, nous
-invoquerions l’usage des langues les plus cultivées de l’humanité qui, en
-maintenant depuis des siècles et des milliers d’années la dualité des deux
-termes, suppose la distinction des deux choses signifiées. » (<i>Morale chrétienne</i>,
-t. 1, p. 269, 272-273.) — Voyez ces lignes de Paul Chapuis : « Nous
-reconnaissons que dans l’histoire les deux forces (morale et religion) sont
-deux lignes qui tour à tour se distinguent, se touchent ou s’éloignent jusqu’à
-ce que dans l’œuvre du Christ elles se pénètrent et s’identifient. » (<i>Revue de
-Lausanne</i>, 1897, p. 420-421.) — Enfin, voyez ces lignes de Rade, dans une
-étude sur le christianisme et la religion morale : « La Religion et la Morale
-sont certainement des choses foncièrement différentes (<span lang="de" xml:lang="de">gewiss sind Religion
-und Moral grundverschiedene Dinge</span>), mais c’est précisément le trait distinctif
-du christianisme du Christ, qu’en lui elles sont indissolublement unes. »
-(<i lang="de" xml:lang="de">Christliche Welt</i>, n<sup>o</sup> 40, 1<sup>er</sup> octobre 1896.)</p>
-</div>
-<p>Au fait, qu’est-ce donc que le sentiment moral, sinon
-un sentiment rattaché à une <i>loi</i>, à une idée qui fait partie
-intégrante et profonde de notre nature ? Et qu’est-ce
-donc que le sentiment religieux, sinon un sentiment rattaché
-à un être qui est distinct de nous, que nous situons
-comme un moi spécifique hors de notre moi ? Sans aucun
-doute, lorsque la foi en la divinité s’est précisée et approfondie
-de manière à devenir la foi en un Dieu unique et
-créateur, on ne peut pas ne pas aboutir à relier d’une
-façon ou d’une autre la loi morale à Dieu. Kant lui-même
-ne s’y est pas opposé. Si le sentiment religieux est en soi
-parfaitement distinct du sentiment moral, il est tout naturel,
-et non seulement permis, mais indispensable de
-mettre la loi morale ainsi d’ailleurs que toutes les autres
-lois rationnelles en relation avec la personne divine créatrice.
-Et donc il est légitime de dire que si l’émotion
-morale peut subsister chez des êtres anormaux qui n’ont
-jamais eu ou qui ont complètement perdu l’émotion religieuse,
-cependant chez un homme profondément religieux
-l’émotion morale tend à se combiner, à s’unir étroitement…
-à s’identifier même, si l’on veut, avec l’émotion
-religieuse ; mais en ce sens seulement qu’elle en devient
-une partie, non pas dans ce sens qu’elle en exprime jamais
-la totalité. La loi morale régit nos rapports supra-sociaux
-avec Dieu, comme elle régit nos rapports sociaux avec nos
-semblables. Et l’on a beau rattacher cette loi morale à
-Dieu : il reste toujours qu’elle n’épuise pas les rapports
-religieux. Dans un sens, elle en fait partie ; dans un autre
-sens, elle les suppose pour les régler.</p>
-
-<p>Mais, nous objectera-t-on, votre critique suppose une
-conception de la loi morale qui n’est justement pas celle de
-César Malan et de ses adeptes. Pour eux, le sentiment
-moral est antérieur à toute idée morale, indépendant de
-tout élément rationnel. — Il est extrêmement contestable,
-répliquerai-je, que, d’un simple et pur sentiment, même
-en y ajoutant la réflexion et le souvenir, même en y introduisant
-l’abstraction, on puisse, suivant l’expression de
-Pascal, faire réussir une règle, une règle du sentiment
-lui-même comme de l’être tout entier, une règle universelle,
-une règle absolue. N’est-ce pas là manifestement le
-rôle de la raison ? Et l’empirisme moral qui pense faire
-sortir du sentiment pur la loi universelle du sentiment
-n’est-il pas voué à un échec aussi certain que l’empirisme
-de Hume et de Stuart Mill qui a prétendu faire sortir de
-la sensation les lois universelles de la sensation ?</p>
-
-<p>Au reste, peu importe ici, ce n’est pas seulement dans
-notre conception rationnelle de la loi morale qu’il est impossible
-d’identifier absolument le sentiment moral et le
-sentiment religieux. C’est aussi dans la conception elle-même
-de César Malan et de ses disciples. Ils conçoivent
-Dieu comme un être Absolu que son absoluité condamne
-à ne pouvoir agir autrement que d’une manière absolue.
-C’est pour cela, nous disent-ils, que Dieu ne peut pas agir
-sur la partie consciente de l’homme, parce que, s’il agissait
-sur cette partie consciente, son action absolue déterminerait
-absolument la créature relative et lui ôterait toute
-indépendance. Dieu prend un détour. Il exerce son action
-absolue sur la partie subconsciente de notre être. Et il
-paraît — par un mystère que je ne me charge pas d’expliquer,
-ne l’ayant jamais bien compris — que l’être absolument
-déterminé dans sa partie subconsciente, quand il
-prend conscience de soi, prend conscience de soi non pas
-comme absolument déterminé et nécessité — ce qui serait
-pourtant naturel — mais comme libre et obligé. N’insistons
-pas sur la difficulté de cette genèse<a id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a>. Retenons-en la
-conception qui s’y révèle du caractère inéluctable de l’action
-divine, de toute action divine. L’action divine est
-conçue comme ne pouvant pas ne pas être absolue, générale,
-constante, uniforme, immuable. Elle ne connaît ni
-nuances, ni modifications, ni souplesse. Elle se réduit à
-une action toute semblable à celle des forces de la nature :
-le rapprochement est si irrésistible qu’il est plus qu’indiqué,
-pris, repris et amplifié dans l’intéressant ouvrage
-de M. Fulliquet. Mais restreindre et limiter ainsi l’action
-divine, cela ne revient-il presque pas à supprimer l’action
-divine pour l’homme religieux ? Il ne suffit pas de dire que
-l’obligation émane d’un Dieu personnel. A-t-on satisfait
-les exigences de la piété quand on lui donne un Dieu personnel
-sans doute, mais un Dieu qui ne fait rien personnellement ?
-Saisie dans la simplicité pure et nue de son
-essence, l’obligation ne manifeste pas plus la liberté divine
-que les lois de la nature qui proviennent, elles aussi, d’un
-Dieu personnel. L’homme religieux a besoin d’un Dieu
-auquel il puisse parler et qui lui parle lui-même, d’un
-Dieu vivant et qui ait le sens de la vie, d’un Dieu capable
-de connaître personnellement sa créature, d’entrer dans le
-détail de son existence, de recevoir les confidences de son
-cœur, enfin d’agir spécialement et variablement en elle et
-pour elle. Tout cela dépasse et déborde de tous côtés les
-cadres rigides et froids de la pure et simple obligation. Qui
-dit <i>religion</i>, dit autre chose et plus qu’<i>obligation</i>, il dit
-<i>surnaturel moral</i>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> Nous ne contestons nullement l’existence du « subconscient », pourvu
-qu’on s’abstienne d’y voir une sorte d’entité séparée par je ne sais quel fossé
-mystérieux de l’entité « conscient » ; toutes les puissances et fonctions de
-notre être sont susceptibles de passer du subconscient au conscient, et <i lang="la" xml:lang="la">vice
-versa</i>, par une échelle indéfinie de degrés qui va de la pleine conscience au
-néant et du néant à la pleine conscience à travers une série de dégradations
-ou d’accroissements. — Nous ne contestons pas davantage l’action de Dieu sur
-les phénomènes subconscients de notre être : ce qui provoque nos doutes et
-nos objections, c’est l’explication qu’on en donne, les conclusions qu’on en
-tire, la théorie dont on l’enveloppe.</p>
-</div>
-<p>Et notre conclusion demeure la même, si, abandonnant
-la position particulière de César Malan et de ses disciples,
-et leur théorie de l’action de Dieu sur le subconscient,
-nous nous plaçons simplement au point de vue de ceux
-qui, sans raffiner ni subtiliser leur thèse, expliquent tout
-uniment l’obligation par « la volonté de Dieu », ou encore
-se bornent à dire : « L’obligation, c’est Dieu en nous… »
-Nous n’avons pas affaire ici précisément à la définition de
-l’obligation (qui demeure pour nous une catégorie de la
-raison), mais à la définition du sentiment religieux. Eh
-bien ! de quelque façon qu’on l’entende et l’explique, à elle
-seule, l’obligation n’est pas un don de force. Elle dit : fais
-ce que tu crois être bien, elle ne communique pas l’énergie
-pour l’accomplir. Elle fait sentir le besoin de la grâce, elle
-ne constitue pas la grâce. A elle seule, la religion de
-l’obligation échoue à faire droit à ce qui est l’âme même
-de la piété, la prière et la foi en l’exaucement. La prière
-apporte à Dieu les demandes multiples et variées de sa
-créature et rapporte à la créature les bienfaits infiniment
-divers de son Dieu. Vous ne réduirez jamais l’exaucement
-divin de la prière à l’action uniforme, immuable et
-absolue de Dieu dans l’obligation.</p>
-
-<p>Aussi bien l’exemple de Jésus lui-même montre jusqu’à
-l’évidence que le sentiment religieux normal ne se réduit
-pas au sentiment de l’obligation. Relisez les Évangiles, et
-osez dire qu’il n’y a pas entre Jésus et Dieu des relations
-surnaturelles incessantes, des prières et des exaucements,
-des demandes et des réponses, un dialogue perpétuel enfin
-dans lequel Dieu se montre non pas en vérité comme
-l’Être Absolu esclave de son absoluité, mais comme le
-Père céleste dont la tendresse possède le don adorable de
-suivre en s’y adaptant toutes les sinuosités et toutes les
-palpitations de la vie chez son Fils bien-aimé, et qui entretient
-un commerce de douce et féconde liberté avec Celui
-en qui il a mis toute son affection.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Si le sentiment religieux ne se ramène pas au sentiment
-moral, le sentiment social n’en serait-il pas la réalité profonde,
-l’élément permanent enfin dégagé des superfétations
-et superstitions qui en ont altéré la pure essence ?</p>
-
-<p>Tel est bien l’aboutissement dernier d’Auguste Comte
-avec sa religion de l’humanité ; tel est aussi, avec des différences,
-le point de vue des sociétés pour la culture morale
-d’Amérique, d’Angleterre, d’Allemagne.</p>
-
-<p>Dans l’<i>Année sociologique</i> de 1899, M. Durkheim a exposé
-une conception voisine. Les phénomènes religieux
-consistent, d’après lui, en croyances et en pratiques obligatoires.
-Or tout ce qui est obligatoire est d’origine sociale.
-Car une obligation implique un commandement, par conséquent
-une autorité qui commande. Et si l’on s’interdit,
-comme on le doit, de dépasser le domaine de l’expérience,
-le seul être pensant qui soit plus grand que l’homme, c’est
-la société. C’est donc elle qui prescrit au fidèle les dogmes
-qu’il doit croire et les rites qu’il doit observer. Si c’est dans
-la conscience individuelle que les phénomènes religieux se
-passent, ils n’en sont pas moins des faits d’origine, non pas
-individuelle, mais sociale. L’organisme et la conscience de
-l’individu ne donnent à ces phénomènes que leur ton sentimental :
-les notions et croyances, les directions générales
-sont fournies par le milieu social. M. Durkheim avoue
-bien que le nom de <i>religieuses</i> peut s’appliquer à des
-croyances et à des pratiques qui sont en partie le fruit de
-spontanéités individuelles. Mais il ajoute immédiatement
-que les croyances et les pratiques individuelles ont toujours
-été peu de chose à côté des croyances et des pratiques
-collectives ; et que s’il y a entre ces deux sortes de religions
-un rapport de filiation, comme il est vraisemblable <i lang="la" xml:lang="la">a
-priori</i>, c’est évidemment la foi individuelle et privée qui
-est dérivée de la foi sociale et publique.</p>
-
-<p>L’auteur de cette définition des phénomènes religieux ne
-la donne que pour une définition purement formelle et se
-défend de prétendre expliquer l’essence même de la chose
-définie. On comprend toutefois que la société, en prescrivant
-des croyances et des pratiques à l’individu, ne saurait
-se proposer d’autres objets que « des objets d’intérêt général »,
-suivant l’expression de M. Durkheim. Elle ne
-saurait avoir d’autre but qu’elle-même. Non seulement la
-forme, mais l’essence du phénomène religieux doit être
-sociale. Et, au fait, M. Durkheim, démarquant à son insu
-peut-être l’une des définitions du sentiment religieux
-proposées par Schleiermacher, écrit : « L’état de perpétuelle
-dépendance où nous sommes vis-à-vis de la société
-nous inspire pour elle un sentiment de respect religieux. »
-La société est substituée à Dieu non seulement comme
-origine, mais comme objet du sentiment religieux. Et nous
-voilà revenus à la religion de l’humanité d’Auguste Comte.</p>
-
-<p>La théorie de M. Durkheim a été fort bien critiquée par
-MM. Pillon<a id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a> et Marillier<a id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a>. Comme ces deux penseurs l’ont
-supérieurement établi, l’histoire nous révèle l’initiative
-d’une conscience individuelle et l’action de cette conscience
-sur les autres à l’origine de toute nouvelle religion ; elle
-nous montre que les sentiments et les croyances en matières
-religieuses sont descendus de certains initiateurs
-dans les masses, et non pas entrés dans les esprits de ces
-initiateurs par la voie de la tradition ou par la force et
-l’autorité des pensées communes. Les prophètes, les apôtres,
-les Réformateurs sont des créateurs sociaux bien
-plus que des produits sociaux. L’humanité doit se reconnaître
-dépendante de l’individu en religion, et la religion
-est individualiste et non point sociale en ses grandes
-sources. On ne saurait sérieusement contester l’originalité
-de la religion dans les âmes individuelles et la transmission
-des sentiments et des idées de ceux qui les ont de
-source intérieure propre à ceux qui ont l’aptitude à les
-recevoir d’autrui. En d’autres termes, l’invention et l’imitation,
-ces deux lois qui, d’après M. Tarde, régissent la
-société, s’appliquent l’une et l’autre ici, sous forme d’<i>inspiration</i>
-et d’<i>imitation</i>. Toutes deux supposent une nature
-religieuse en l’homme. Pour ses tendances religieuses
-instinctives une haute conscience individuelle trouve une
-certaine satisfaction ; elle dégage de son expérience certains
-jugements généraux. Ces sentiments et ces pensées
-sont accueillis par les autres consciences. Et alors commence
-la tradition.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> <i>Année philosophique de 1899</i>, p. 257.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> Art. « Religion » dans la <i>Grande Encyclopédie</i>.</p>
-</div>
-<p>C’est cette tradition qui explique et produit le caractère
-obligatoire de telles croyances et de telles pratiques. Il faut
-en effet en chercher la cause première non dans la société
-et dans la pression qu’elle exerce sur ses membres, mais
-dans la constitution mentale de l’individu qui contient en
-soi la forme rationnelle de l’obligation, dans l’impulsion
-primordiale de l’individu à appliquer constamment cette
-forme, dans sa tendance innée à l’approbation et au blâme.
-De ces diverses données primitives naissent, lorsque le
-sentiment religieux a surgi dans une âme avec son cortège
-de croyances et de pratiques, des jugements spontanés
-sur la valeur de ces croyances et de ces pratiques, des
-maximes impératives que l’individu s’applique à soi-même
-et applique bientôt aux autres. D’individuels, ces jugements
-et ces impératifs deviennent communs aux membres
-du même groupe, en vertu de la suggestion qu’ils
-exercent les uns sur les autres ; ils se transforment en
-jugements et en impératifs sociaux, et ainsi l’autorité
-sociale, la pression sociale en matière religieuse est non le
-principe, mais le produit et le résultat des consciences
-religieuses individuelles. Elle apparaît au cours de l’évolution
-des dogmes et des rites, elle n’est pas à l’origine de
-cette évolution. Toute religion est individuelle en son
-essence à l’origine.</p>
-
-<p>On voit l’erreur que commettent les sociologues en
-s’imaginant que, pour avoir isolé l’élément social, ils ont
-dégagé du coup le sentiment religieux dans son origine et
-son essence. M. Murisier a montré que le sentiment religieux
-normal et complet contient des sentiments individuels
-et des sentiments sociaux. Et en effet il y a un
-sentiment religieux proprement individuel qui consiste
-dans les relations entre l’individu humain et Dieu et trouve
-dans le mysticisme son authentique expression. Et il y a
-un sentiment religieux proprement social qui consiste
-dans les relations de l’individu avec ses semblables par
-Dieu et en Dieu, suivant un double rythme : de Dieu à
-l’humanité, de l’humanité à Dieu. Certains sentiments
-sociaux font donc bien partie du sentiment religieux intégral ;
-mais j’ose dire qu’ils n’en constituent pas la partie
-la plus essentielle et la plus profonde. Les relations immédiates
-de toutes les âmes individuelles avec Dieu ne
-peuvent pas ne pas devenir, mais aussi elles doivent demeurer
-le fondement des relations religieuses sociales
-entre ces âmes individuelles elles-mêmes.</p>
-
-<p>Il y a une certaine analogie entre cette définition du
-sentiment religieux par le sentiment social et la définition
-précédemment critiquée du sentiment religieux par le
-sentiment moral. Ceux qui définissent le sentiment religieux
-par le sentiment moral isolent une partie du sentiment
-religieux parvenu à l’apogée de son développement
-et prennent la partie pour le tout ; sous prétexte que le
-sentiment religieux actuel attire et absorbe en soi le sentiment
-moral, ils voudraient que le sentiment moral attire
-et absorbe en soi le sentiment religieux, et ils ne s’aperçoivent
-pas qu’à l’origine le sentiment moral et le sentiment
-religieux étaient distincts et que le sentiment religieux
-actuel contient en soi beaucoup plus que le sentiment
-moral. De même ceux qui définissent le sentiment religieux
-par le sentiment social isolent une partie du sentiment
-religieux actuel parvenu à l’apogée de son développement,
-et prennent la partie pour le tout ; sous prétexte que le
-sentiment religieux développé attire et absorbe en soi le
-sentiment social, ils voudraient que le sentiment social
-attire et absorbe en soi le sentiment religieux, et ils ne
-s’aperçoivent pas qu’à l’origine le sentiment religieux a
-été individuel avant d’être social, et que le sentiment religieux
-complet contient en soi, à côté et au-dessus comme
-au-dessous des sentiments sociaux, les sentiments individuels.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Quels sont ces sentiments individuels ? Avant même
-d’avoir posé directement la question, par toutes nos observations
-précédentes nous avons déjà répondu. Ces sentiments
-individuels sont eux-mêmes en un sens d’espèce
-sociale. Ils diffèrent des sentiments sociaux par l’objet
-(Dieu — la société), non par la nature psychologique.
-Et la véritable conception du sentiment religieux n’est
-autre que celle qui ressort des définitions dues à ces penseurs
-pourtant si divers qui ont nom Goblet d’Alviella<a id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a>,
-Guyau<a id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a>, Secrétan<a id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a>, Réville<a id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a>, Tarde<a id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a>, Marillier<a id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a>, Murisier<a id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a>.
-Qu’on relise ces définitions différentes, qu’on les
-éclaire les unes par les autres, qu’on en dégage l’élément
-commun, on arrivera à cette conclusion que pour ces
-penseurs, comme pour nous, l’émotion religieuse est un
-sentiment analogue au sentiment qui se déploie dans les
-relations réciproques des personnes humaines, mais un
-sentiment relatif à des personnes surhumaines, donc un
-sentiment supra-social qui se déploie dans les rapports
-des diverses personnes humaines avec la divinité, conçue
-comme multiple ou unique. Deux traits également indispensables
-caractérisent le Dieu objet du sentiment religieux
-concret, historique : 1<sup>o</sup> la puissance en vertu de laquelle
-il est le principe de notre être, ou tout au moins le souverain
-du monde, ou tout au moins notre <i>supérieur</i> ; 2<sup>o</sup> l’analogie
-de cet être puissant avec l’individu humain, analogie en
-vertu de laquelle il est notre <i>semblable</i>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_24" href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a> « Par religion, j’entends la façon dont l’homme réalise ses rapports avec
-les puissances surhumaines et mystérieuses dont il croit dépendre. »</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_25" href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a> « L’idée d’un <i>lien de société</i> entre l’homme et des puissances supérieures,
-mais plus ou moins semblables à lui, est précisément ce qui fait
-l’unité de toutes les conceptions religieuses… Cette sociabilité est le fond
-durable du sentiment religieux… Le lien religieux a été conçu <i lang="la" xml:lang="la">ex analogia
-societatis humanæ</i>… La religion est un <i>sociomorphisme</i> universel. »</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_26" href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a> « La religion, tout en impliquant certaines idées, est essentiellement une
-affaire pratique, qui consiste dans un effort, tantôt plus individuel, tantôt
-plus collectif, de l’homme pour se rattacher intimement au principe de son
-être tel qu’il le conçoit, et même sans qu’il s’en forme nécessairement une
-idée bien distincte. »</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_27" href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a> « La religion est la détermination de la vie humaine par le sentiment
-d’un lien unissant l’esprit humain à l’esprit mystérieux dont il reconnaît la
-domination sur le monde et sur lui-même et auquel il aime à se sentir uni. »</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_28" href="#FNanchor_28"><span class="label">[28]</span></a> « C’est nécessairement à son image, dès le principe, mais à son image
-psychologique et non corporelle, que le sauvage conçoit ses dieux. Il leur
-prête non ses formes, mais ses passions, ses colères, ses idées. Ce <i>psychomorphisme</i>
-initial est l’élément permanent de la conception divine. »</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_29" href="#FNanchor_29"><span class="label">[29]</span></a> « L’affirmation de la possibilité pour l’homme d’entrer en relation avec
-des êtres surhumains dont la puissance dépasse la sienne et dont l’action se
-fait ou peut se faire sentir dans la direction de sa propre vie et suscite tous
-les événements de la nature se retrouve dans toutes les religions, sauf en certains
-types aberrants, comme le bouddhisme primitif, et encore faut-il dire
-que même ici la conception courante est remplacée par des conceptions connexes
-et très analogues… La religion, à nos yeux, est l’ensemble des états
-affectifs suscités dans l’esprit de l’homme par l’obscure conscience de la présence
-en lui et autour de lui de Puissances, à la fois supérieures et analogues
-à lui, avec lesquelles il peut entrer en relation, des représentations engendrées
-par ces sentiments et qui leur fournissent des objets définis, et des actes rituels
-auxquels il est provoqué par l’action combinée de ces émotions et de ces
-croyances. »</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_30" href="#FNanchor_30"><span class="label">[30]</span></a> « L’attachement de l’être humain à une personne investie d’une autorité
-souveraine donne naissance à des affections qui varient selon le tempérament,
-le caractère, le sexe, l’âge… »</p>
-</div>
-<p>Cette définition a sans doute été contestée. M. Durkheim
-soutient que la notion de la divinité, loin d’être ce qu’il y
-a de fondamental dans la vie religieuse, n’en est, en
-réalité, qu’un épisode secondaire. Et pour appuyer cette
-assertion, plus que paradoxale, il allègue qu’il y a des
-religions d’où toute idée de Dieu est absente, et il invoque
-le bouddhisme. Mais les citations mêmes qu’il emprunte
-au livre de M. Oldenberg<a id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a> tendent à établir que le bouddhisme
-athée est une spéculation métaphysique provoquée
-par une dissolution progressive des religions antérieures.
-Et n’oublions pas que cette spéculation métaphysique abstraite
-n’a pu, telle quelle, se maintenir ; elle ne s’est popularisée
-que grâce à la réintroduction à fortes doses de
-l’élément divin, si bien que, par une remarquable ironie
-des choses, les disciples du Bouddha athée ont divinisé le
-Bouddha. Ne nous laissons donc pas intimider par le
-bouddhisme primitif, simple épisode de métaphysique
-panthéiste ou athée entre deux périodes de religion.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_31" href="#FNanchor_31"><span class="label">[31]</span></a> Que l’on pèse ces expressions de M. Oldenberg : « Quand le Bouddha
-s’engage dans cette grande entreprise d’imaginer un monde de salut où
-l’homme se sauve lui-même et de créer une religion sans Dieu, la <i>spéculation</i>
-brahmanique a déjà préparé le terrain pour cette tentative. <i>La notion de la
-divinité a reculé pas à pas, les figures des anciens dieux s’effacent pâlissantes</i>,
-le Brahma trône dans son éternelle quiétude, très haut au-dessus du
-monde terrestre, et, en dehors de lui, il ne reste plus qu’une seule personne à
-prendre une part active à la grande œuvre de la délivrance : c’est l’homme. »
-Qu’est-ce à dire, sinon que l’athéisme du Bouddha est le fruit amer et desséché
-de la spéculation, mûri au sein d’une décomposition de la foi religieuse ?</p>
-</div>
-<p>Nulle part, l’humanité ne débute en religion par le panthéisme
-ni, à plus forte raison, par l’athéisme. Ce que
-nous trouvons à l’origine, dans l’humanité déjà séparée
-de son Créateur par la chute, et peu à peu oublieuse du
-Dieu unique, c’est la croyance en des dieux personnels
-multiples, quelle que soit d’ailleurs la façon dont ces
-dieux sont conçus et imaginés. Mais de cet état inférieur,
-le sentiment et la pensée de l’homme tendent à sortir en
-faisant droit au besoin d’unité si profondément enraciné
-par le Dieu un dans notre nature. Seulement cette unité
-peut être atteinte par deux procédés contraires. Le premier
-consiste à s’élever de la notion des personnes divines
-multiples à la notion d’une seule personne divine, d’autant
-plus grande et plus forte, et d’autant plus personnelle,
-qu’elle est mieux conçue comme unique. L’objet du sentiment
-religieux et le sentiment religieux lui-même se développent
-et se purifient : c’est <i>le monothéisme</i>. — L’autre
-procédé consiste, pour éliminer la pluralité des personnes,
-à éliminer peu à peu l’idée même de personnalité, et à
-retirer à Dieu d’abord les qualités morales, puis l’intelligence,
-jusqu’à ce qu’il ne reste plus que la force brute
-et bientôt qu’une substance de plus en plus vague et
-amorphe, un je ne sais quoi qui n’a plus de nom dans
-aucune langue : c’est la dégradation, l’extinction progressive
-de la religion, qui traverse le <i>panthéisme</i> pour
-s’évanouir enfin dans l’<i>athéisme</i> déclaré.</p>
-
-<p>Il suit de là que le panthéisme ne constitue pas à côté du
-monothéisme une des deux grandes divisions parallèles
-dans lesquelles se serait engagé le sentiment religieux. Le
-panthéisme se classe sur la même ligne que le monothéisme,
-mais en bas, tandis que le monothéisme se classe
-en haut.</p>
-
-<p>Et quand on prend en considération le fait que nulle part,
-sauf dans la religion hébraïque et chrétienne, l’homme n’a
-réellement réussi à se hausser jusqu’au véritable monothéisme,
-quand on se rend compte que le christianisme
-n’est pas autre chose après tout que le monothéisme lui-même,
-élevé à la perfection par le messianisme spirituel
-de Jésus, on ne peut pas s’empêcher de conclure que la
-psychologie religieuse nous apprend à voir, dans l’histoire
-des religions envisagée en son ensemble, une admirable
-preuve apologétique en faveur de l’Évangile du Christ.</p>
-
-<p>Nulle part en effet la personnalité spirituelle du Dieu
-unique et créateur n’a été plus clairement et plus fortement
-affirmée et sentie que dans la religion des prophètes, du
-Christ et de ses apôtres. Et je demanderai ici la confirmation
-de ma thèse non pas à un théologien ou à un
-philosophe de profession, qui pourrait être aisément
-suspect, mais à un écrivain religieux qui sans préoccupation
-d’école n’a eu pour but que de donner libre essor
-et franche expression aux sentiments dont vivait son
-cœur : « Homme, le Dieu que tu cherches, a écrit Christophe
-Dieterlen, c’est le Dieu de la Bible : un Dieu
-homme, un Dieu père, frère, un Dieu qui sent comme
-nous, qui est près de ceux qui l’invoquent. Ce qui nous
-touche le touche ; dans toutes nos détresses, il est en
-détresse<a id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a>… La révélation capitale, la clef de toutes les
-autres, c’est la première mention que Dieu fait de
-l’homme : <i>Faisons l’homme à notre image, selon notre
-ressemblance.</i> D’après cette parole, il y a lien de parenté
-intime entre Dieu et l’homme. Donc, pour comprendre
-Dieu, l’homme devra s’étudier lui-même, et plus il approchera
-de Dieu, mieux il se connaîtra ; car si l’homme
-est la ressemblance de Dieu, celui-ci a caractère humain,
-et si Dieu a créé l’homme à son image, c’est que
-celui-ci a nature divine<a id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a>… Dieu et l’homme sont deux
-semblables qui se sont perdus et qui se recherchent<a id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a>…
-Les Pères ont entrevu par la foi l’humanité de Dieu
-et ont traité avec lui <i>d’homme à homme</i>. C’est ainsi
-qu’Abraham plaide pour Sodome<a id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a>… Pour traiter alliance
-avec Abraham, Dieu se manifeste à lui comme
-son semblable<a id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor">[36]</a>… Le pécheur a besoin d’avoir Dieu <i>tout
-près</i> et par intuition, il le comprend tel qu’il se manifeste
-à Abraham : une personnalité humaine. Abraham
-qui attendait le salut, n’est point étonné par son apparition,
-et lui parle comme un homme parle à un autre
-homme<a id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor">[37]</a>… Lorsque avec les sentiments humains d’Abraham
-nous ferons appel aux sentiments humains de Dieu,
-nous serons en bénédiction comme Abraham<a id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor">[38]</a>… Le
-besoin d’un Dieu <i>humain</i> est si inné à l’homme que,
-l’humanité de Dieu ayant été voilée, quelques-uns se
-sont adressés dans leurs prières à des médiateurs humains…
-Marie et les saints ! Pauvres âmes, si vous
-saviez que la perfection de Dieu consiste dans le sentiment
-<i>parfait</i> de toutes nos peines<a id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor">[39]</a>… L’homme créé à
-l’image de Dieu, qui est amour, a le sentiment que
-l’amour est son véritable élément, que comme la religion
-de Dieu à notre égard est un battement de cœur,
-une émotion d’entrailles, notre religion doit être avant
-tout un battement de cœur, une émotion d’entrailles
-pour Dieu et pour le prochain<a id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor">[40]</a>… La foi tend à mettre
-le sentiment humain à l’unisson avec le sentiment
-divin<a id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor">[41]</a>… »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_32" href="#FNanchor_32"><span class="label">[32]</span></a> <i>De la prière</i>, p. 19.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_33" href="#FNanchor_33"><span class="label">[33]</span></a> <i>Étude sur la religion de la Bible</i>, p. 7.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_34" href="#FNanchor_34"><span class="label">[34]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 13.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_35" href="#FNanchor_35"><span class="label">[35]</span></a> <i>De la prière</i>, p. 21-22.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_36" href="#FNanchor_36"><span class="label">[36]</span></a> <i>Étude sur la religion de la Bible</i>, p. 23.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_37" href="#FNanchor_37"><span class="label">[37]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 23-24.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_38" href="#FNanchor_38"><span class="label">[38]</span></a> <i>De la prière</i>, p. 23.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_39" href="#FNanchor_39"><span class="label">[39]</span></a> <i>De la prière</i>, p. 23-24.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_40" href="#FNanchor_40"><span class="label">[40]</span></a> <i>La religion pure et sans tache</i>, p. 6. — Il est à peine besoin de dire
-que Christophe Dieterlen n’entendait pas ces déclarations au sens où les entendraient
-W. James, Lange, Ribot.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_41" href="#FNanchor_41"><span class="label">[41]</span></a> <i>Étude sur la religion de la Bible</i>, p. 31.</p>
-</div>
-<p>Voilà jusqu’à quel point un chrétien dégagé de tous les
-scrupules de vaine métaphysique, ose ouvertement, à la
-divinité de Dieu, joindre ce qu’il a si bien appelé l’<i>humanité
-de Dieu</i> ! Voilà jusqu’à quel point, foulant aux pieds tous
-les préjugés et toutes les pudeurs scolastiques, à la religion
-de l’homme pour Dieu, il ose joindre hardiment <i>la religion
-de Dieu à l’égard de l’homme</i> ! Et où donc, dans toute
-l’histoire de notre race, l’<i>humanité</i> de Dieu apparaît-elle
-avec plus de force, faisant vibrer ce qu’il y a de plus intime
-et de plus profond dans les émotions de notre âme, qu’en
-Jésus-Christ Fils de l’homme et Fils de Dieu, en Jésus-Christ,
-l’homme parfait qui a pu dire : « Celui qui m’a vu,
-a vu le Père » ? Où donc dans toute l’histoire de notre race,
-la <i>religion de Dieu à l’égard de l’homme</i> se marque-t-elle
-en des traits plus touchants que dans cet Évangile
-où notre cœur frémissant contemple et adore un Dieu qui
-<i>donne</i> au monde, un Dieu qui <i>sacrifie</i> à l’homme son
-Fils bien-aimé, un Dieu qui <i>prie</i>, qui <i>supplie</i> l’homme
-d’agréer ce sacrifice et de se réconcilier avec lui ! Voilà le
-Dieu amour qui provoque l’amour ! Voilà le Dieu qu’il
-faut au vrai sentiment religieux ! Un tel Dieu — laissez-moi
-enfin le proclamer — un tel Dieu est trop humain
-pour avoir été inventé par l’homme ! Et je conclus : dire
-que nulle part la personnalité de Dieu n’a été plus profondément
-<i>sentie</i> que dans le christianisme, c’est dire
-qu’aucune autre religion n’a été plus religieuse que le
-christianisme, c’est dire en vérité que le christianisme est
-la religion par excellence, la religion parfaite, et dire que
-le christianisme est la religion parfaite, c’est dire que Dieu
-existe, que l’Évangile vient de Dieu, et que Jésus est bien
-le chemin, la vérité et la vie<a id="FNanchor_42" href="#Footnote_42" class="fnanchor">[42]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_42" href="#FNanchor_42"><span class="label">[42]</span></a> Est-il besoin de dire qu’il s’agit ici d’une <i>induction</i>, non d’un <i>syllogisme</i> ?
-On trouvera des inférences de ce genre développées dans les ouvrages
-de l’Américain Fiske.</p>
-</div>
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">II</h2>
-
-
-<p>Le sentiment religieux est un sentiment qui se déploie
-dans des relations personnelles entre l’homme et une
-divinité conçue comme personnelle. Mais de même que la
-vie sociale ne se réduit pas au sentiment social, de même
-aussi la religion ne se réduit pas au sentiment religieux.
-Dans des relations vivantes de personne à personne, c’est
-la personne tout entière qui se trouve et ne peut pas ne pas
-se trouver engagée. Or, au point de vue psychologique,
-dans la constitution de l’être humain, le sentiment n’est
-pas tout : la volonté, l’intelligence s’y montrent aussi
-intégrés. Est-il besoin de protester que nous n’avons
-aucune superstition pour le chiffre 3 et que nous tenons
-pour bien et dument enterrée la vieille théorie classique
-des facultés séparées, des entités chères à la philosophie
-écossaise et à la philosophie éclectique ? Il est plus nécessaire
-de repousser toutes les tentatives faites pour réduire
-un de ces termes à l’autre, de nous refuser comme
-M. Ribot à voir dans les états affectifs des états secondaires,
-dérivés, superficiels, « de l’intelligence confuse »,
-de résister aux efforts dialectiques de Secrétan pour faire
-sortir l’intelligence de la volonté par un retour ; une réduplication
-sur soi-même : la méthode psychologique ne
-sanctionne pas ces subtiles transformations métaphysiques.
-Autre chose est le sentir, autre chose le vouloir,
-autre chose le penser.</p>
-
-<p>Mais alors se posent deux questions :</p>
-
-<p>1<sup>o</sup> Quels sont les rapports du sentiment religieux avec
-l’intelligence ?</p>
-
-<p>2<sup>o</sup> Quels sont les rapports du sentiment religieux avec
-la volonté ?</p>
-
-<p>Forcé de nous restreindre, nous bornerons notre étude
-à la religion parfaite, le christianisme. Envisageons
-d’abord le premier problème : Quelles sont dans la vie
-chrétienne les relations du sentiment avec l’intelligence ?</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>En réalité, le mot <i>intelligence</i> recouvre d’une même
-étiquette deux éléments d’une très inégale valeur : la
-<i>raison</i> d’une part, et de l’autre, <i>l’intelligence</i> proprement
-dite. Cette distinction, que les empiristes purs refusent ou
-négligent de faire, s’impose : sans elle il est impossible de
-rendre justice à la réalité des choses psychologiques.</p>
-
-<p>La raison est l’ensemble des lois qui sont la condition
-même de l’expérience, et lui préexistent logiquement,
-quoiqu’elles ne passent de la puissance à l’acte et ne se
-réalisent au concret que par, dans et avec l’expérience.
-C’est donc l’ensemble des lois et principes qui sont la
-condition même de la vie sensible : sensation et perception,
-de la vie affective : sentiments et émotions, de la vie
-morale : volonté et pratique du bien, et enfin de la vie
-sociale et de la vie religieuse. Ces lois et principes rationnels,
-au nombre desquels doit être inscrite la loi morale,
-sont innés, donnés dans notre constitution.</p>
-
-<p>Dans un sens, c’est la raison qui a la primauté, puisque
-c’est elle qui promulgue la loi à laquelle la vie affective
-doit se soumettre ; dans un autre sens, pourtant,
-c’est à la vie affective que cette primauté revient, car la
-vie affective, c’est l’être, tandis que la loi morale est une
-règle abstraite qui n’existe que par et pour l’être concret ;
-la règle suppose quelque chose à régler, elle se rapporte
-aux désirs, aux inclinations, aux tendances, et n’aurait
-plus d’objet si on supprimait le sentiment. La vie affective,
-c’est ce que l’individu est en fait ; la loi morale, c’est ce
-que la vie affective doit être.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Tandis que la raison est la faculté des <i>lois</i>, l’intelligence
-proprement dite est la faculté des <i>idées</i>. Laissant de
-côté la question difficile des origines<a id="FNanchor_43" href="#Footnote_43" class="fnanchor">[43]</a>, on peut dire que,
-dans la vie chrétienne actuelle, l’idée est sans aucun doute
-étroitement mêlée au sentiment religieux, comme elle l’est
-au sentiment social, et qu’en sus de cette alliance indissoluble
-de simultanéité, il y a des relations réciproques et
-inverses de succession, et plus que de succession, de causalité.
-Émotion et idée se développent intérieurement l’une
-à l’autre dans une incessante réaction mutuelle, et, normalement,
-chacune des deux s’enrichit de tout ce qui enrichit
-l’autre.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_43" href="#FNanchor_43"><span class="label">[43]</span></a> Voici le point de vue auquel, le cas échéant, on se placerait pour résoudre
-cette question : La raison, comme telle, ne contient pas Dieu d’une façon
-explicite et immédiate. Dieu n’est pas réductible à une loi, il est un être. Il
-suffit à la raison pour sa gloire de contenir des principes indispensables à
-l’aide desquels l’homme pourra s’élever à Dieu par son intelligence et qui
-permettront à la vie religieuse de naître et de fonctionner. — D’une manière
-générale, tout exercice de l’intelligence réclame une expérience préalable ;
-l’intelligence ne peut travailler que sur des données qu’elle élabore lorsqu’elles
-lui ont été fournies par l’expérience. L’intelligence, dans le domaine
-religieux, ne déroge pas à cette règle. Toutefois, une seconde distinction ici
-s’impose. Ce que l’intelligence religieuse implique avant elle, c’est simplement
-l’expérience sensible, la première en date de toutes les expériences ; elle suppose
-à vrai dire non seulement l’expérience sensible, mais certaines interprétations
-intellectuelles de ces expériences sensibles. Par ses sens, l’homme
-primitif subit la pression du milieu extérieur, il réagit contre ces impressions
-multiples et confuses, il leur applique les principes cardinaux de la
-raison, il conçoit un monde extérieur : nature et humanité. L’idée religieuse,
-sous sa forme élémentaire, surgit d’une nouvelle application des lois rationnelles
-de causalité et de finalité à ce monde extérieur ainsi conçu : l’individu
-se rattache, avec la nature elle-même et l’humanité, à un être ou à des êtres
-supérieurs, divins. En effet, comme l’a proclamé saint Paul, « les perfections
-invisibles de Dieu, sa puissance éternelle et sa divinité, se voient comme à l’œil,
-depuis la création du monde, quand on les considère dans ses ouvrages »
-(Rom. <small>I</small>, 20). L’idée religieuse se complète et s’épure par une nouvelle application
-de la raison (lois de moralité) à l’individu, à la société et à Dieu. — La
-première idée religieuse n’a donc pas <i>suivi</i> chronologiquement le premier
-sentiment religieux. L’a-t-elle précédé ? ou bien idée et sentiment ont-ils
-jailli ensemble dans un même élan de l’être tout entier ? Il est difficile de le
-décider. Une réponse unique n’est peut-être pas de mise. Qui sait si les
-deux possibilités ne se sont pas réalisées toutes deux parmi les divers
-membres de l’humanité primitive ? Quoi qu’il en soit, la première émotion
-religieuse a nécessairement dû envelopper une croyance, un jugement, une
-notion. Sans cet élément intellectuel, la première émotion religieuse n’aurait
-pas été religieuse.</p>
-</div>
-<p>Comme dans tous les domaines, dans le domaine religieux
-aussi, le sentiment est la force qui met en branle
-l’intelligence, lui donne l’impulsion, se sert de cet instrument
-compliqué comme d’un outil, l’emploie à ses fins, et
-tend à la perfectionner par l’exercice même qu’il lui
-impose. Comme dans tous les domaines, dans le domaine
-religieux aussi, la science dépend de l’expérience. <i lang="la" xml:lang="la">Qui
-parum sentit, parum scit</i>, a dit fort justement Œtinger,
-et la théorie de Schleiermacher est vraie d’après qui la
-dogmatique travaille sur un objet donné, la conscience
-chrétienne, prise à un moment précis de son développement,
-et en traduit les expériences intimes en langage
-scientifique. La dogmatique n’est qu’un effort pour égaler
-l’intelligence à la vie. Quelles différences doctrinales entre
-un saint Augustin et un Luther, un Calvin et un Spener
-ou un Zinzendori, un Wesley et un Whitefield, un frère
-morave et un docteur écossais ou genevois !… Quelles différences
-même entre un Bossuet, un Fénelon, un Pascal,
-un Vincent de Paul ! Bien plus, quelles différences déjà
-entre un saint Jean, un saint Jacques, un saint Pierre,
-un saint Paul ! Ces noms désignent en vérité presque
-autant de dogmatiques diverses. Il est incontestable que,
-pour une bonne part tout au moins, ces divergences doctrinales
-sont comme le reflet de divergences plus profondes,
-et que la vie affective particulière de chacun de ces grands
-chrétiens a donné une coloration et une orientation toute
-spéciale à leur pensée. Et qui sont, dans le domaine de
-la spéculation, les grands rénovateurs sinon ceux qui ont
-eu le courage et la puissance de revenir par l’expérience
-intime à la vue directe et au contact immédiat des choses,
-après s’être d’abord dégagé des attitudes routinières et de
-l’érudition livresque ; qui, après avoir cherché quand il le
-fallait à dissoudre par la critique l’enveloppe de mots qui
-recouvrait la vérité, ont rendu à tous les éléments de celle-ci
-leur sens psychologique profond, ont vivifié leur pensée
-réfléchie, l’ont baignée de réalité, ont éprouvé leurs idées
-au contact de l’être, et serrant toujours de plus près le
-réel, ont apporté une philosophie et une théologie concrètes,
-fruit de la méditation et de la vie ?</p>
-
-<p>Le sentiment précède ainsi et conditionne la connaissance
-scientifique. Il arrive de même qu’il précède et
-conditionne la connaissance simple et populaire, sans prétention,
-et, par exemple, que telle âme soit convertie, sans
-se douter seulement qu’elle l’est. Il y a peut-être peu de
-phénomènes psychologiques plus surprenants au premier
-abord que celui-là, mais il n’y en a pas de plus authentique.
-Après avoir passé toute une matinée en prières sur
-une colline couverte de forêts, « tout à coup, sans savoir
-comment, Finney s’aperçoit qu’une paix inconnue remplit
-son âme. « Qu’est-ce que cela ? se dit-il. Je n’ai plus le
-sentiment de mon péché ; j’aurai contristé le Saint-Esprit
-par mon importunité. Oui, c’est bien cela. Comment un
-pécheur tel que moi a-t-il eu l’audace de prendre Dieu au
-mot ? C’était un acte d’outrecuidance, un blasphème. J’ai
-peut-être commis le péché contre le Saint-Esprit. » Incapable
-de rien comprendre à cette absence complète de
-sentiment du péché, Finney cherche à le réveiller dans son
-âme. Impossible : ses pensées, malgré qu’il en ait, se
-détournent de lui-même pour se fixer sur Dieu avec une
-douceur inexprimable. » Un peu plus tard, Finney s’explique
-sa situation : « Le dogme de la justification par la
-foi, dit-il, m’a été enseigné comme une vérité d’expérience…
-Du moment où, dans le bois, j’avais cru, la conscience de
-condamnation m’avait été ôtée, et c’était pour cela que
-tous mes efforts pour rappeler dans mon âme le sentiment
-du péché avaient été vains<a id="FNanchor_44" href="#Footnote_44" class="fnanchor">[44]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_44" href="#FNanchor_44"><span class="label">[44]</span></a> M. Frommel a relevé un trait analogue dans la conversion de Nettleton.
-Là aussi il y a « un changement effectif des dispositions de son cœur, antécédent
-à la connaissance qu’il en a… La surprise qu’il en éprouve, son effroi
-d’avoir perdu jusqu’à la conviction de son péché, la manière naïve surtout
-et tout empirique dont il s’assure de la transformation qui, à son insu, vient
-de s’opérer en lui, démontrent que quelque chose s’est passé au plus intime
-de son être, à quoi, s’il en a fourni les conditions, sa volonté consciente n’a
-point participé ». (<i>La Foi et la Vie</i>, 16 janvier 1901.)</p>
-</div>
-<p>Si telle est l’influence et la priorité du sentiment sur
-l’idée, inversement aussi, l’intelligence peut agir sur les
-tendances et les désirs pour les modifier. Chaque idée n’a-t-elle
-pas comme son timbre émotif spécial, sa résonnance
-affective possible ? C’est en maintenant certaines idées dans
-le champ de la conscience, en évoquant certaines images,
-qu’on peut modifier la partie affective de son être. Historiquement,
-on peut dire que le progrès du sentiment est
-lié à celui de l’intelligence ; et que le sentiment, d’abord
-en quelque sorte homogène, vague et confus, n’acquiert
-d’individualité, d’existence différenciée, ne se spécialise
-que grâce à l’idée et reçoit de l’idée ses nuances, ses teintes
-délicates, ses développements divers. Bien plus, dans l’état
-actuel du Christianisme, il y a incontestablement des idées
-qui sont pour l’individu antérieures à toute expérience
-chrétienne de sa part, et qui, bien loin de dériver de son
-expérience individuelle, la conditionnent et la provoquent.
-Jamais, si on ne lui avait parlé d’abord clairement ou
-obscurément de l’Évangile, un chrétien ne tirerait de son
-expérience religieuse l’idée de l’existence de Jésus-Christ,
-des prophéties réalisées en sa personne, de la mort et de
-la résurrection corporelle de l’homme-Dieu. C’est qu’aussi
-bien, sans des connaissances de ce genre — nous n’avons
-nulle intention d’en dresser ici la liste, — sans certaines
-connaissances détaillées ou fragmentaires, pures ou mêlées
-d’erreur, peu importe, l’expérience religieuse elle-même
-de cet individu ne se serait jamais produite. Cet homme se
-convertit : qu’est-ce à dire, sinon que la vérité chrétienne
-devient pour lui un principe d’unification intime, pénètre
-et colore peu à peu de sa nuance tout le contenu de sa vie ?
-Au lieu qu’elle était jadis en lui stérile, froide et morte,
-aujourd’hui il la pratique intérieurement, et la vérité
-devient ainsi une habitude de son moi tout entier, une
-habitude informatrice qui influe sur chacun de ses actes,
-une force qui met en jeu et multiplie toutes ses énergies.
-Désormais il vit ses idées. Et vivre une idée, c’est la
-nourrir, la renouveler sans cesse par l’accession d’autres
-idées ; c’est la pétrir par la réflexion en vue de lui assurer
-une efficacité durable, de la rendre praticable, de l’adapter
-à la réalité et d’adapter la réalité à elle, c’est mettre
-en elle toute son âme, c’est voir l’univers entier à travers
-elle, c’est y verser tous les flots de sa vie intérieure, c’est y
-croire sans interruptions ni limites au lieu de lui réserver
-des moments et des domaines, c’est la prendre comme
-levier du progrès spirituel ; vivre une idée, c’est la convertir
-en sa propre substance, l’intégrer à son moi, l’organiser
-avec l’ensemble de sa vie. Qui mesurera la puissance
-incalculable de l’idée ?</p>
-
-<p>Pour appuyer ma thèse, j’emprunterai mes arguments
-à l’un des psychologues religieux qui paraissent au premier
-abord lui être le plus contraires. Dans les remarquables
-articles<a id="FNanchor_45" href="#Footnote_45" class="fnanchor">[45]</a> où il raconte et étudie divers cas de conversion,
-M. Frommel nous apprend — je reproduis ses propres
-expressions — qu’« une <i>pensée</i> frappa subitement Nettleton,
-une <i>idée</i> le troubla beaucoup et laissa dans son
-esprit une impression ineffaçable… » Quelque temps
-après, « des <i>paroles</i> de l’Écriture transpercent son âme — je
-continue de citer — les <i>doctrines</i> évangéliques de la
-souveraine grâce et de l’élection divine deviennent pour
-lui la <i>cause</i> de troubles profonds. Ces <i>pensées</i> déchiraient
-son cœur. » Et M. Frommel conclut sur Nettleton que
-« les doctrines et les influences intellectuelles du christianisme
-ne sont pas absentes de sa conversion, puisqu’il
-entend des prédications, lit sa Bible et des ouvrages de
-piété ». Converti, Nettleton devient convertisseur. Et
-M. Frommel dépeint en ces termes la prédication expérimentale
-de Nettleton : « La <i>doctrine</i> n’était point absente…
-Armé de la <i>doctrine</i>, le prédicateur descendait au plus
-profond des cœurs<a id="FNanchor_46" href="#Footnote_46" class="fnanchor">[46]</a>. » Enfin, Adolphe Monod, cité par
-M. Frommel, écrit : « Un jour, c’était le 21 juillet 1827, me
-promenant dans les rues de Naples, accablé comme
-toujours par une mélancolie sans consolations, je me dis
-tout d’un coup : d’autres ont été tristes avant toi, ils ont
-trouvé la paix dans l’Évangile. Pourquoi ne l’y trouverais-tu
-pas ? Sous l’impression de cette <i>pensée</i>, je rentrai chez
-moi, je me jetai à genoux, et je priai comme je n’avais
-encore prié de ma vie. A partir de ce jour, une vie intérieure
-commença pour moi… et une fois engagé dans
-cette voie, le Dieu de Jésus-Christ auquel je venais d’apprendre
-à me confier, a fait peu à peu le reste. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_45" href="#FNanchor_45"><span class="label">[45]</span></a> <i>La Foi et la Vie</i>, du 1<sup>er</sup> janvier au 16 avril 1901.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_46" href="#FNanchor_46"><span class="label">[46]</span></a> De même le gradué d’Oxford, dont M. Leuba a publié et dont M. Frommel
-a traduit l’autobiographie, ne cache pas le rôle important joué dans sa
-conversion par des textes bibliques, des paroles… des idées.</p>
-</div>
-<p>Il y a donc, entre l’intelligence et le sentiment, d’incessantes
-relations mutuelles. Si on nous demande là-dessus :
-de ces deux termes, en est-il un qui doive être considéré
-comme principal ? L’intelligence est-elle le pouvoir régulateur
-et souverain auquel il faille tout subordonner ? Est-elle
-fondée à réclamer qu’on lui reconnaisse une primauté
-de juridiction parmi les manifestations diverses de la vie
-consciente ? Doit-elle gouverner dans l’homme ? Nous répondrons
-sans hésiter : l’intelligence est une lumière
-qui nous guide et non une force qui se suffit, c’est un
-auxiliaire et non un chef.</p>
-
-<p>Certes, c’est un auxiliaire indispensable et une lumière
-sans laquelle il est inévitable de s’égarer. Il y a erreur et
-péril à déprécier l’intelligence, à prêcher un abandon
-paresseux de la pensée claire et maîtresse de soi pour je
-ne sais quel rêve obscur d’une équivoque mysticité. Un
-gracieux conteur, M. T. de Wyzewa, écrivait naguère :
-« Si nous devons, comme nous l’ordonne Notre Seigneur
-Jésus-Christ, arracher l’œil droit, couper la main droite,
-qui font tomber dans le péché, nous devons nous
-efforcer surtout de détruire en nous l’intelligence, cette
-soi-disant faculté de savoir et de penser ; car toute
-science est vaine, toute pensée est vaine, et c’est d’elle
-que naît toute la souffrance qui est dans le monde. »
-Bien des mystiques, j’allais dire des sentimentalistes
-chrétiens, seraient disposés à contresigner ces paroles.
-Nous n’en sommes pas réduit aux suppositions ou aux
-procès de tendances. Pour nous borner à trois exemples
-pris dans des sphères différentes, Saint-Cyran déclarait
-à Arnauld : « Il n’y a rien de si dangereux que de savoir. »
-Saint Vincent de Paul ne craignait pas de dire aux jeunes
-gens qui entreprenaient des études de théologie que les personnes
-grossières et ignorantes font <i>pour l’ordinaire</i> mieux
-l’oraison que les hommes savants, et que Dieu prend plaisir
-à se communiquer aux simples, parce qu’ils sont plus humbles
-que les doctes qui ont <i>pour l’ordinaire</i> quelque bonne
-opinion d’eux-mêmes ; que l’orgueil perdait les savants,
-comme il avait perdu les anges ; que le plus petit démon
-des enfers en savait davantage que le plus subtil philosophe
-et le plus profond théologien de la terre ; que Dieu
-n’a point besoin des savants pour faire ses œuvres<a id="FNanchor_47" href="#Footnote_47" class="fnanchor">[47]</a>. »
-Après cela, on se demande avec curiosité s’il s’est trouvé
-beaucoup de jeunes gens, amis de saint Vincent, pour
-s’adonner avec enthousiasme aux labeurs scientifiques !
-En Allemagne, il est à déplorer que le piétisme dont
-Spener était le chef n’ait pas hésité à accréditer ce préjugé
-funeste, si répandu depuis et si indéracinable en certains
-milieux, que <i>la science et la piété sont incompatibles</i>,
-que la science est même nuisible à la vraie piété. Qu’en
-résulta-t-il ? C’est qu’un demi-siècle après, le piétisme se
-trouva tout aussi impuissant que l’ancienne orthodoxie à
-opposer une digue au torrent du rationalisme qui envahit
-avec une rapidité effrayante les universités et les chaires.
-Et l’on peut accuser le piétisme, en négligeant la science,
-d’avoir préparé indirectement et sans le vouloir, le
-triomphe du rationalisme.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_47" href="#FNanchor_47"><span class="label">[47]</span></a> <i>Biographie de saint Vincent de Paul</i>, par Abelly, t. II, p. 295.</p>
-</div>
-<p>Les assertions fantaisistes de M. de Wyzewa trouvent
-leur réfutation dans les belles et fortes paroles de M. Fallot :
-« Il n’est piété plus opposée à celle de Jésus que la piété
-qui renonce à penser. Dans ses enseignements, rien de
-systématique sans doute, mais aucun mot qui ne soit
-marqué de l’empreinte d’une intelligence toujours en
-éveil… La vie parfaite implique au reste une plénitude de
-conscience qui ne peut exister sans un appel constant à
-l’intelligence. Celui qui recommandait d’aimer Dieu de
-toute <i>son intelligence</i> (Marc <small>XII</small>, 33), mettait son intelligence
-dans chacune de ses paroles, en sorte qu’il
-atteignait à cette simplicité merveilleuse, qui est le privilège
-d’une pensée maîtresse d’elle-même<a id="FNanchor_48" href="#Footnote_48" class="fnanchor">[48]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_48" href="#FNanchor_48"><span class="label">[48]</span></a> <i>Qu’est-ce qu’une Église ?</i> p. 39.</p>
-</div>
-<p>Mais si l’intelligence doit être maintenue, elle ne doit
-pas dominer. Ce serait tomber dans l’intellectualisme que
-de lui laisser prendre le premier rang. — L’intellectualisme !
-je n’ignore pas qu’on a usé et abusé du terme pour flétrir les
-objets divers de désapprobations plus ou moins légitimes.
-L’intellectualisme est devenu comme une sorte de monstre,
-qui, au fur et à mesure des besoins de la polémique, et pour
-la commodité du discours, se grossit de toutes les erreurs,
-de tous les préjugés, de toutes les contradictions qu’il est
-possible à un auteur ingénieux de découvrir chez ceux
-qui ne pensent pas comme lui. Puisqu’il est entendu que
-le mot intellectualisme doit être pris en un sens péjoratif,
-déclarons du moins et proclamons bien haut que ce n’est
-pas être intellectualiste que de croire à l’influence des idées
-sur les sentiments, et de se préoccuper de la doctrine,
-c’est-à-dire, après tout, de la vérité. Ce n’est pas être intellectualiste
-que de se refuser à tout absorber dans l’émotion,
-tout, y compris la raison elle-même. Ce n’est pas être
-intellectualiste que de se refuser à ramener la loi morale
-au sentiment pur. L’intellectualisme véritable et damnable,
-c’est celui qui consiste à attacher tant d’importance
-à la doctrine, œuvre de l’intelligence, qu’on la lui accorde
-presque toute, que de moyen on la transforme en but, et
-qu’on en vient à mesurer au degré de l’orthodoxie la valeur
-morale et religieuse des autres et de soi-même. — Il y a
-deux voies, semble-t-il, par où l’intellectualisme peut se
-glisser dans une âme religieuse : la voie ecclésiastique,
-et la voie scientifique<a id="FNanchor_49" href="#Footnote_49" class="fnanchor">[49]</a>. D’une part, un homme d’Église
-qui croit à l’influence des doctrines sur la piété et qui se
-tient, de ce chef, pour obligé de les défendre contre ceux
-qui les attaquent, peut se laisser aisément aller par réaction
-à dépasser son propre point de vue, à exagérer le rôle et
-la valeur des dogmes, et même il peut s’habituer si bien à
-prôner les idées, que la vie lui glisse entre les doigts sans
-qu’il s’en doute et qu’il ne retienne que la doctrine. Après
-s’être attaché à la doctrine pour la vie, on s’attache à la
-doctrine pour la doctrine, de même, suivant une comparaison
-empruntée à Stuart Mill, que l’avare, après avoir
-aimé l’argent pour les jouissances qu’il procure, finit par
-aimer l’argent pour l’argent. D’autre part, un savant
-chrétien — Scherer n’en a-t-il pas fourni à l’Église et au
-monde une illustre et triste démonstration ? — peut débuter
-par mettre au premier plan le sentiment en pratique et
-en théorie. Mais voici, à force de réfléchir, d’étudier,
-d’analyser, de spéculer, il contracte comme une hypertrophie
-de l’intelligence, à laquelle court le risque de correspondre
-bientôt une atrophie symétrique du sentiment ;
-car on dirait parfois que notre être psychique ne dispose
-que d’une quantité limitée de force mentale, et que lorsque
-cette force se porte en abondance sur un point, il faille
-qu’elle manque ailleurs. Alors le groupe des sentiments
-religieux se dissout comme par morceaux, la sphère affective
-se rétrécit de plus en plus ; on continue quelque temps
-encore à mettre l’émotion au premier plan en théorie,
-tandis qu’elle a déjà baissé dans la vie. Et peu à peu la
-théorie s’ébranle pour suivre et rejoindre la pratique, la
-dissolution menaçante est là ; finalement on perd tout, la
-doctrine comme la vie !</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_49" href="#FNanchor_49"><span class="label">[49]</span></a> M. Murisier a divisé en deux groupes les maladies du sentiment religieux :
-1<sup>o</sup> maladies causées par l’hypertrophie de l’élément individuel de
-l’émotion religieuse ; 2<sup>o</sup> maladies causées par l’hypertrophie de l’élément social
-de l’émotion religieuse. — D’une manière analogue, on pourrait dire que l’intellectualisme,
-qui consiste dans l’atrophie de l’émotion religieuse tout entière
-par rapport à l’intelligence, peut avoir une double origine : 1<sup>o</sup> une origine
-individuelle (= scientifique) ; 2<sup>o</sup> une origine sociale (= ecclésiastique).</p>
-</div>
-<p>L’intellectualisme n’est pas une maladie imaginaire,
-comme quelques personnes semblent parfois trop portées
-à se le figurer. Il a sévi à maintes et maintes époques dans
-la chrétienté. Inconnu lors de la première prédication
-apostolique, alors que l’Évangile était encore dans toute
-la fraîcheur de sa divine originalité, il s’est introduit dans
-les Églises chrétiennes dès qu’elles ont commencé à s’organiser
-et à se propager des pères aux enfants. L’épître
-de Jacques nous met en présence de communautés chrétiennes
-dont les membres se contentaient de professer la
-bonne doctrine, mais se souciaient trop peu d’agir en conséquence.
-Intellectualistes sont souvent les premières
-confessions de foi. Le Symbole <i lang="la" xml:lang="la">Quicunque</i>, dit d’Athanase,
-prononce la damnation éternelle de ceux qui ne croient
-pas au dogme de la Trinité formulé dans ce Symbole. Ces
-anathèmes catholiques ont été reçus dans plusieurs de nos
-confessions de foi protestantes, comme le font observer
-non pas seulement MM. Ménégoz<a id="FNanchor_50" href="#Footnote_50" class="fnanchor">[50]</a> et Wilfred Monod<a id="FNanchor_51" href="#Footnote_51" class="fnanchor">[51]</a>,
-mais aussi M. Jalaguier, qui ne craint pas d’écrire : « Cette
-erreur fatale a dominé pendant des siècles en théologie
-comme en pédagogie, et c’est ce qui explique l’empire du
-dogmatisme (Symbole d’Athanase). Elle était générale à
-l’époque de la Réformation, et elle faussa ou rétrécit sous
-bien des rapports cette grande restauration religieuse. Elle
-se pose comme un principe jusque dans les confessions de
-foi (conf. helv.)<a id="FNanchor_52" href="#Footnote_52" class="fnanchor">[52]</a>. » Le piétisme de Spener, la théologie de
-Schleiermacher ne furent pas autre chose que des protestations
-et des réactions contre un intellectualisme dominant.
-Et M. Jalaguier, à propos du « Réveil » du
-<small>XIX</small><sup>e</sup> siècle, déclare que « trop souvent, dans la lutte
-contre le déisme socinien qui avait tout envahi, le zèle de
-la doctrine a fait négliger le travail de la sanctification<a id="FNanchor_53" href="#Footnote_53" class="fnanchor">[53]</a> ».</p>
-
-<p>Si l’on veut des exemples particuliers, un bon type
-d’intellectualiste peut être fourni par Bayle, dont les conversions
-religieuses successives ont été de simples changements
-d’opinions, fondés sur des argumentations
-rationnelles et parfaitement étrangères à sa vie morale.
-« 1669, le mardi 19 mars, changé de religion ; le lendemain,
-repris l’étude de la logique. » C’est avec cette froideur que
-Bayle note sa conversion au catholicisme dans son journal.
-Il n’y avait, paraît-il, en cet événement, rien qui pût
-l’émouvoir : ce n’était que la conclusion d’un raisonnement. — Parlant
-de son état avant sa conversion
-véritable, Wesley écrit : « Quant à la foi qui sauve, j’en
-ignorais la nature, croyant qu’elle n’était autre chose
-qu’une ferme adhésion à toutes les vérités contenues dans
-l’Ancien et le Nouveau Testament. » — Lorsque l’abbé
-Miel quitta Rome, l’âme assombrie par tout ce qu’il y avait
-vu en fait de morale et de piété, un révérend père auquel
-il faisait part de son désenchantement ne chercha pas à
-nier ni même à atténuer la vérité des constatations de
-Miel. « Oui, répondit-il, j’en suis surpris et affligé, et je le
-déplore comme vous. Cependant… il y a à tout cela une
-ample compensation. » « Laquelle donc ? » s’écria Miel. Et
-le révérend Père de répondre : « Ils ont la foi ! » Dans la
-pensée de ce digne homme la foi, la foi seule, et quelle
-foi ! une croyance superstitieuse et formaliste tenait lieu de
-toutes vertus, de tout bien, de toute vraie émotion religieuse. — Dans
-une conversation avec Ami Bost, un
-missionnaire anglais orthodoxe, bien salarié, se moquait
-un jour de la pauvre paie des pasteurs libéraux de Genève :
-« C’est une chose dure que d’être ministre socinien, disait-il,
-on n’a que deux mille francs par an dans cette vie, et
-on est perdu dans l’autre ! »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_50" href="#FNanchor_50"><span class="label">[50]</span></a> <i>Publications diverses sur le fidéisme</i>, p. 260, 266.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_51" href="#FNanchor_51"><span class="label">[51]</span></a> <i>L’Espérance chrétienne</i>, 2<sup>e</sup> vol. : « Le Royaume », p. 360, note 2.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_52" href="#FNanchor_52"><span class="label">[52]</span></a> <i>Introduction à la dogmatique</i>, p. 68.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_53" href="#FNanchor_53"><span class="label">[53]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 59.</p>
-</div>
-<p>Eh bien ! messieurs, le chrétien doit savoir se garder de
-cet intellectualisme qui se contente de saisir une poussière
-d’idées mortes, qui coupe l’idée de ses communications
-avec le réel pour en faire un petit monde clos isolé au sein
-de la vie. Il doit se rendre compte que par elles-mêmes
-les doctrines ne sont que des abstractions ; et que pour
-les vivifier, pour leur donner une signification réelle et
-les rendre capables de mordre sur les âmes, il faut des
-expériences de l’ordre affectif, des données concrètes. Il
-doit se rendre compte que le fond de l’être humain, c’est
-l’appétit au sens de Spinoza, c’est le sentir et non le
-penser. Il doit se rendre compte que la doctrine n’a de
-sens que par la qualité d’âme qu’elle révèle ou produit, il
-doit se rendre compte enfin qu’il ne faut voir la valeur
-des vérités théologiques que dans la puissance de vie
-qu’elles renferment, dans le mouvement et l’impulsion
-qu’elles communiquent à l’âme qui les reçoit, dans le
-dynamisme psychique dont elles sont le véhicule, dans
-l’attitude intime, et pour ainsi dire, les gestes intérieurs
-qu’elles provoquent chez le chrétien qui les pense jusqu’au
-fond et les rattache aux sources primordiales et intarissables
-de sa vie cachée.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Si telles sont, si telles doivent être les relations du
-sentiment religieux avec l’intelligence, comment résoudrons-nous
-le second des deux problèmes que nous
-avons soulevés : celui des rapports du sentiment religieux
-avec la volonté ?</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>En réalité, le mot <i>sentiment</i> recouvre d’une même
-étiquette deux éléments de très inégale valeur : l’état de
-<i>plaisir</i> ou de <i>douleur</i>, d’une part, et de l’autre, la <i>tendance</i>,
-le <i>désir</i>, l’<i>inclination</i>. Ces deux ordres de phénomènes
-psychologiques ont des caractères fort différents : la tendance
-est essentiellement active ; le plaisir ou la douleur
-sont essentiellement passifs. L’inclination est une donnée
-première, antérieure, profonde ; le plaisir et la douleur
-sont des états secondaires, postérieurs, relativement superficiels.
-Le plaisir suppose avant lui la vie, l’activité ; il naît
-de la satisfaction d’une tendance, donnée elle-même dans
-l’organisation physique et mentale primitive. Quand on
-dit que l’élément affectif est le fond de l’être, on formule
-la vérité, si on entend par là que le fond de l’être, c’est le
-désir ; mais on exprime une erreur si on veut dire que le
-fond de l’être, c’est le plaisir et la douleur. — La tendance
-et la volonté se rapprochent et se ressemblent en ceci
-qu’elles sont toutes deux actives. C’est ce qui explique que
-tant de penseurs les aient confondues. Schopenhauer, par
-exemple — et il a été suivi sur ce point par Secrétan — a
-écrit un de ses plus brillants et solides chapitres sur le
-primat de la volonté ; mais MM. Ribot et Pillon nous préviennent
-qu’il ne faut pas se laisser abuser par l’équivoque
-du mot volonté ; car, pour Schopenhauer, vouloir, c’est
-désirer, aspirer, fuir, espérer, craindre, aimer, haïr,
-c’est-à-dire que pour Schopenhauer, la volonté comprend
-non seulement la volonté, mais le désir. Il ne reste plus
-alors, pour caractériser le sentiment, que le plaisir et la
-douleur : c’est le point de vue de MM. Bouiller, Léon
-Dumont, etc. C’est aussi celui de M. Gretillat qui refuse
-de voir dans la religion une affaire de sentiment, pour ne
-pas y voir une pure jouissance. Son siège, assure-t-il, ne
-peut être que <i>l’organe de la volonté, le cœur</i> : langage
-qui ne laisse pas d’être un peu surprenant. Si nous nous
-rangions à l’opinion et à la terminologie de Schopenhauer
-et de M. Gretillat, nous n’hésiterions pas à déclarer,
-qu’en effet, ce n’est pas le sentiment, mais la volonté qui
-est le fond de l’être. Mais il est plus exact, psychologiquement,
-d’éviter la confusion entre le désir et la volonté,
-tout autant que la confusion entre le désir et la jouissance :
-La tendance est continue, tandis que la volonté proprement
-dite est discontinue. La tendance est l’origine et le but : la
-volonté est le moyen. La tâche de l’agent moral est de
-constituer en soi un ensemble harmonieux et cohérent de
-tendances purifiées et conformes à la loi morale, ce qui
-suppose l’anéantissement de certains désirs, la purification
-de certaines tendances, la création d’inclinations nouvelles
-qui soient notre œuvre. La volonté a donc à travailler sur
-les tendances existantes et à en créer de nouvelles.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Au point de vue religieux, il est capital de distinguer
-nettement ces trois termes : <i>jouissance</i>, <i>inclination</i>,
-<i>volonté</i>.</p>
-
-<p>Pour avoir manqué la distinction entre l’<i>inclination</i> et
-la <i>jouissance</i>, il est arrivé que plusieurs hommes religieux,
-voulant attribuer au sentiment la première place, se sont
-figuré qu’il la fallait donner au plaisir et à la douleur.
-Certes, la tristesse et la joie, qui sont les formes supérieures
-de la douleur et du plaisir, jouent un rôle considérable,
-un rôle légitime et normal dans la vie religieuse
-saine et complète. La tristesse religieuse ! voulez-vous
-savoir ce que c’est ? Lisez ces récits si divers de conversions
-et de réveils dont l’étude est aussi instructive au point de
-vue scientifique qu’elle est utile et féconde pour les progrès
-de la foi. Voyez ces jeunes gens et ces vieillards, ces hommes
-et ces femmes abattus, désespérés, qui sanglottent dans
-une angoisse cruelle, qui cherchent du soulagement sans
-en pouvoir découvrir, qui se traînent d’un lieu à l’autre la
-tête pendante sur la poitrine, qui s’agitent et s’inquiètent
-sans sommeil sur leur couche et passent leurs nuits à
-pleurer et à gémir. Demandez-leur la cause de cette agonie.
-Ils vous répondront qu’ils se sentent comme au bord d’un
-abîme sans fond de douleur et de perdition éternelles ;
-qu’ils fléchissent sous le fardeau accablant de leurs péchés.
-Vous les verrez frissonner, éclater en pleurs, et tomber dans
-un état de prostration physique et morale effrayant à voir.
-Ce jeune homme quitte un soir une réunion religieuse en
-proie à de véritables tortures. Il ne peut se résoudre à
-rentrer dans sa demeure. Il passe sa nuit à errer par la
-ville, s’arrêtant parfois devant la porte de quelque chrétien
-et se demandant s’il ne fera pas lever toute la famille, afin
-qu’on prie pour lui, et le malheureux, poursuivi par les
-terreurs de la colère à venir, se résigne douloureusement
-à attendre le jour pour implorer le secours de ses frères.</p>
-
-<p>Après la tristesse, la joie. Reprenez les récits de conversions
-et de réveils que nous venons de feuilleter, et
-relisez les témoignages enthousiastes et débordants de
-ceux qui tout à l’heure se lamentaient. Quels changements
-dans leurs traits ! Un sourire calme et plein d’une douce
-sérénité a remplacé l’expression de découragement. Le
-fardeau a disparu. L’inquiétude s’est évanouie. Savez-vous
-qu’il leur semble voir Jésus à leur droite, oui, Jésus leur
-souriant d’un sourire plein d’amour ? A cette vue, leur
-âme se remplit d’une joie ineffable et triomphante. Celui-ci,
-sur son lit de mort, s’écrie : « Je suis aussi heureux que
-je puis l’être sur la terre, et aussi assuré du ciel que si j’y
-étais. » Cet autre se met à parcourir sa chambre comme
-ravi en extase : il a entrevu les splendeurs de l’éternité
-bienheureuse. Jamais spectacle plus magnifique ne s’est
-offert aux regards d’un mortel. Il court à la fenêtre
-appelant de tous ses vœux le jour, afin d’aller dire à tous
-comment il a trouvé son Sauveur. Bientôt l’aurore étincelante
-paraît et la lumière du dehors vient faire fête à la
-lumière du dedans. Jamais, non, jamais, les oiseaux
-n’avaient fait retentir les airs de chants si suaves et si
-mélodieux ! Jamais la nature entière n’avait paru si
-radieuse, si parfumée ! Les prés, les champs, les fleurs ont
-revêtu une beauté inconnue. La nature elle-même est
-comme née de nouveau.</p>
-
-<p>Si j’ai choisi mes exemples dans les récits de réveils,
-c’est que la tristesse et la joie y sont plus accessibles à
-l’observation et s’y montrent à nous comme dans un relief
-grossi. Mais quel est le chrétien, qui n’ait jamais constaté
-autour de lui et senti en lui-même au moins quelque
-chose de ces fortes et pénétrantes émotions<a id="FNanchor_54" href="#Footnote_54" class="fnanchor">[54]</a> ?</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_54" href="#FNanchor_54"><span class="label">[54]</span></a> Il est d’ailleurs parfaitement certain que ces émotions varient soit d’intensité,
-soit de nature, avec les temps et les milieux. En ce qui concerne
-même les « réveils » proprement dits, elles paraissent n’être pas tout à fait
-exactement identiques dans ceux de Finney ou de Wesley, par exemple, et
-dans ceux de Moody…</p>
-</div>
-<p>Je comprends, certes, ceux qui recommandent aux
-chrétiens de les rechercher. Ne sont-elles pas les symptômes
-d’événements internes profonds ? Et si on tient à la
-réalité, n’est-il pas naturel qu’on tienne par là même à ce
-qui en est normalement le signe et l’effet ? « Sentez votre
-misère, dit saint Jacques ; soyez dans le deuil et dans les
-larmes ; que votre rire se change en deuil, et votre joie en
-tristesse. » Et saint Paul, d’autre part, s’écrie : « Réjouissez-vous
-toujours dans le Seigneur ; je le répète,
-réjouissez-vous. Soyez toujours joyeux<a id="FNanchor_55" href="#Footnote_55" class="fnanchor">[55]</a>. » D’ailleurs si,
-dans le fond, et à l’origine toute première, c’est la tendance
-qui précède le plaisir et qui le produit, il arrive
-aussi, ensuite, que le plaisir influe sur la tendance, la
-provoque, la développe et agit par là sur la volonté. Quand
-on a éprouvé les douceurs et les délices de la foi, les jouissances
-ressenties ont leur répercussion sur la tendance
-religieuse elle-même, et, à travers l’amour pour Dieu, sur
-le vouloir, l’obéissance à Dieu. On a joui. Parce qu’on a
-joui, on désire et on aime. Parce qu’on désire et qu’on aime,
-on veut. <i>Jouissance</i>, <i>inclination</i>, <i>volonté</i>, voilà l’ordre
-que la nature et la grâce s’accordent à suivre souvent.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_55" href="#FNanchor_55"><span class="label">[55]</span></a> Dans le volume intitulé le <i>Réveil Américain ou la puissance de la
-prière</i>, on rencontre de temps à autre sur la bouche des chrétiens qui s’occupent
-de la conversion de leurs frères des questions telles que celles-ci : « Ces
-réunions vous ont-elles fait du bien ? Vous sentez-vous pécheresse ? Éprouvez-vous
-une véritable horreur de vos péchés ? Êtes-vous heureux dans votre foi ? »</p>
-</div>
-<p>Et néanmoins l’âme humaine est si complexe, les
-ressorts délicats qui font mouvoir cette étonnante machine
-sont si faciles à fausser, qu’on ne saurait ériger en signe
-certain ou en condition nécessaire du début et de la continuation
-de la vie chrétienne les états pénibles ou agréables
-de la sensibilité.</p>
-
-<p>Les faits nous prouvent que la vie spirituelle peut être
-présente, parfois, lors même que ces symptômes réguliers
-de sa présence font défaut. Ils ont manqué en grande
-partie, sinon totalement, dans la conversion de Wesley :
-« Vers neuf heures moins un quart, en entendant la description
-que Luther fait du changement que Dieu opère
-dans le cœur par la foi en Christ, je sentis que mon cœur
-se réchauffait étrangement. Je sentis que je me confiais
-en Christ, en Christ seul pour mon salut, et je reçus
-l’assurance qu’il avait ôté <i>mes</i> péchés, et qu’il me sauvait
-de la loi du péché et de la mort. Je me mis alors à prier
-de toutes mes forces pour ceux qui m’avaient le plus
-outragé et persécuté. Puis, je rendis témoignage ouvertement,
-devant les personnes présentes, de ce que
-j’éprouvais en mon cœur pour la première fois. L’ennemi
-me suggéra bientôt : « Ceci ne peut être la foi : <i>car où
-est ta joie</i> ? » Mais j’appris bientôt que, si la paix et la
-victoire sur le péché sont étroitement liées à la foi au
-Chef de notre salut, il n’en est pas ainsi de ces transports
-de joie, qui l’accompagnent ordinairement, surtout chez
-ceux qui ont passé par une angoisse profonde, mais que
-Dieu se réserve de dispenser ou de refuser selon son bon
-plaisir<a id="FNanchor_56" href="#Footnote_56" class="fnanchor">[56]</a>. » Adolphe Monod à son tour, dans la période
-antérieure à sa conversion, écrit, en parlant des doctrines
-chrétiennes : « Ces <i>idées</i> ne parlent point à mon cœur…
-Cette <i>orthodoxie</i> est un sacrifice trop pénible de tous mes
-sentiments naturels ; je ne sens pas ce qu’elle enseigne et
-je sens ce qu’elle n’enseigne pas. » C’est le sentiment qui
-l’empêche de devenir chrétien. Et quand il se convertit,
-c’est à la fois contre ses sentiments naturels et sans
-émotions chrétiennes. « Je ne suis pas encore très heureux,
-ni constamment heureux, dit-il, en parlant de son état
-immédiatement après sa conversion, parce que le sentiment
-de la présence et de l’amour de mon Dieu ne m’est
-ni continuel, ni vif… Mais cette tristesse n’a rien de désespéré :
-je sais trop bien que Dieu peut y mettre fin quand
-il voudra, et qu’il le voudra quand il le faudra. » Sur quoi
-M. Frommel, fort justement, ajoute : « Quant à la crise
-psychologique elle-même, elle n’offre rien de violent.
-L’émotion n’y joue qu’un rôle secondaire ; tout se concentre
-dans la volonté. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_56" href="#FNanchor_56"><span class="label">[56]</span></a> <i>John Wesley</i>, par Matthieu Lelièvre, 3<sup>e</sup> édit., p. 76-77.</p>
-</div>
-<p>Et ce n’est pas seulement au moment de la conversion
-que cette absence ou cette atrophie de la sensibilité religieuse
-peut se produire. Tel chrétien qui jouit à peine de
-sa foi, en est possédé : il y donne sa vie. Ami Bost, dans
-ses mémoires, avoue, à maintes et maintes reprises, la
-privation de joie spirituelle, l’absence de tout amour sensible
-pour Dieu, le défaut de jouissance dans sa vie chrétienne.
-« Il me manquait, confesse-t-il, le fil continu, je
-ne dis pas de la foi, mais de la jouissance religieuse et d’un
-amour senti. »</p>
-
-<p>Chez Wesley, Adolphe Monod, Ami Bost, la réalité
-existe sans le signe. Mais il peut se faire aussi que le
-signe existe sans la réalité. Dans ses discours à ceux qui
-font profession d’être chrétiens, Finney décrit en ces
-termes ceux qui vivent sur leurs sentiments : « Ils ajoutent
-beaucoup d’importance aux émotions qu’ils éprouvent de
-temps à autre. S’il leur arrive d’avoir à l’occasion des
-élans de ferveur religieuse, ils y arrêtent complaisamment
-leur pensée et font durer longtemps cette preuve de leur
-piété… S’ils ont eu la chance d’être mêlés à des scènes de
-réveil, que leur imagination ait été excitée au point de faire
-couler leurs larmes et de les pousser à la prière, ce souvenir
-va nourrir leurs espérances pendant des années.
-Quoique, le réveil passé, ils ne fassent rien pour l’avancement
-du règne du Christ et que leurs cœurs soient
-aussi durs que le roc, ils sont pleins d’assurance, et
-attendent patiemment qu’un nouveau réveil vienne les
-pousser derechef en avant. » Ami Bost que nous venons
-de citer, raconte que les Moraves, chez lesquels il avait
-passé quatre ans dans sa jeunesse, donnent une grande
-valeur à la sensibilité, surtout quand elle porte sur le souvenir
-des souffrances de Jésus. « Chez eux, écrit-il, cette
-émotion est particulièrement sensible dans la semaine qui
-précède Pâques. Là, et nommément dans l’assemblée du
-vendredi soir, au moment où se lisent les paroles : « <i>Et
-ayant baissé la tête il rendit l’esprit</i>, » le lecteur ne
-manque jamais de s’arrêter ; toute l’église tombe à genoux,
-il n’y a plus de paroles, il n’y a plus que des larmes. Et la
-scène est tellement émouvante qu’en écrivant ces lignes,
-je suis repris par cet attendrissement. Mais, soit ma
-petite philosophie, de treize, de quatorze et de quinze ans…
-qui me faisait trouver assez singulier qu’on pût pleurer
-ainsi à jour fixe, soit, surtout que je m’aperçusse que ma
-conduite n’était pas toujours sainte à proportion de l’attendrissement
-que j’avais éprouvé, — je compris bientôt qu’il
-ne faut pas prendre des émotions de ce genre pour mesure
-de sa piété. »</p>
-
-<p>Oui, le penchant aux pleurs, même appliqué aux
-émotions religieuses, peut nous faire illusion sur la qualité
-de notre âme. A force de poursuivre les douleurs ou les
-plaisirs de la piété, on court le danger de finir par donner
-tant d’importance au signe, qu’on lui en accorde plus qu’à
-la chose signifiée, et qu’on en fasse au lieu du résultat, le
-but, au lieu d’une condition éventuelle et relative, une
-condition essentielle et absolue.</p>
-
-<p>Rien n’est plus funeste à la piété que cette préoccupation
-constante de ce que l’on sent, traduisez du plaisir ou de la
-douleur qu’on éprouve. Parce qu’on ne les éprouve pas
-comme on pense qu’on devrait les éprouver, on estime qu’on
-n’est pas chrétien, qu’on n’est pas converti, ou bien que
-l’on ne fait aucun progrès dans la vie chrétienne, que l’on
-va même en reculant. Parce que l’on n’a pas ressenti, en
-célébrant la Sainte-Cène, ce qu’on pensait qu’il fallait
-ressentir, on se demande si l’on ne s’est pas rendu coupable
-d’une communion indigne. Parce que l’on ne se
-sent pas intérieurement poussé à prier, on s’abstient de
-fléchir les genoux. On se replie constamment sur soi-même
-pour faire l’anatomie de son cœur, on observe avec
-anxiété les mouvements qui s’y produisent, on s’efforce de
-fixer les impressions fugitives. Parfois on réussit à provoquer
-superficiellement ces agitations de la sensibilité, et
-alors, elles ne prouvent et ne produisent rien. Plus
-souvent on échoue à les faire naître, et alors on attend
-passivement qu’elles veuillent bien survenir, que Dieu les
-suscite en nous, et on ne se met pas résolument et énergiquement
-à l’œuvre pour agir et pour vivre<a id="FNanchor_57" href="#Footnote_57" class="fnanchor">[57]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_57" href="#FNanchor_57"><span class="label">[57]</span></a> Pour mesurer les dangers de celle recherche excessive des sensations
-religieuses, on n’a qu’à lire dans les <i>Récits américains</i>, publiés par Louis
-Bridel, le chapitre intitulé : <i>Attendre des impressions plus vives</i> ou <i>il faut
-obéir à Dieu</i>, et celui qui est intitulé : <i>Je ne puis rien sentir ou une ruse
-très subtile du cœur naturel</i>.</p>
-</div>
-<p>Aussi les pasteurs et les révivalistes ne cessent-ils de
-mettre leurs auditeurs en garde contre cette funeste préoccupation.
-Henri Pyt écrivait à une dame anxieuse et
-agitée : « Chère sœur, <i>croire</i> n’est pas <i>sentir</i>. Le salut
-est un fait indépendant de ce que nous sentons, ou ne
-sentons pas, un fait accompli : oui, accompli pour et dans
-tous ceux qui croient, quoiqu’ils ne le sentent pas. Où
-donc, chère sœur, avez-vous lu, dans la parole de votre
-Seigneur : « L’homme est justifié en sentant ce qu’il
-croit ; » ou bien : « Celui qui ne sent pas ce qu’il croit, est
-condamné ? » Le <i>moi</i> est à la racine de toutes ces tristes
-méprises. La nature répugne à chercher hors d’elle-même
-des motifs d’espérance, de paix et de joie. » — « Sentiment,
-sentiment, sentiment ! s’écrie Moody. J’ai entendu
-ce cri au point que j’en ai des nausées. Supposez
-qu’un ami m’invite aujourd’hui à dîner. — Ah ! je
-serais bien aise de dîner avec vous ; mais je ne sais pas si
-mes sentiments sont ce qu’ils devraient être. — Êtes-vous
-malade ? — Non, je ne me suis jamais mieux porté. — Alors,
-que voulez-vous dire ? — Je doute que mes sentiments
-soient convenables ; je crains de n’être pas dans
-de bonnes dispositions d’esprit… — Ah ça ! dirait-il, je
-crains que M. Moody n’ait le cerveau dérangé. Je l’invitais
-à dîner, et au lieu de me répondre tout simplement,
-il n’a fait que me parler de ses sentiments. Mes amis,
-Dieu vous invite-t-il ? S’il vous invite, pourquoi ne pas
-accepter l’invitation ? Si vous avez envie de venir, venez
-et cessez de parler de vos sentiments. » Et ailleurs, à une
-jeune dame qui cherchait Jésus depuis trois ans sans le
-trouver : « Allez de la Genèse à l’Apocalypse, vous ne
-trouverez nulle part le salut attaché au sentiment. Il faut
-s’élever au-dessus de la région du sentiment. »</p>
-
-<p>Qu’est-ce à dire ? Messieurs, c’est que la volonté et l’action,
-voilà ce qui doit être au premier rang dans les préoccupations
-du chrétien. « Celui qui veut faire », selon l’expression
-de Jésus, a le double avantage d’accomplir son
-devoir présent dans l’instant donné, et en même temps
-de former en soi une habitude. Et lorsqu’il aura ainsi
-développé au plus profond de son individu une seconde
-nature, par la satisfaction des tendances profondes de son
-être, par la création de nouvelles tendances qui obtiendront
-elles aussi une satisfaction sans cesse renouvelée, alors je
-vous le dis, la jouissance qu’il n’aura pas recherchée
-viendra ; le meilleur moyen de la manquer, c’est d’en
-faire le but : le meilleur moyen de l’atteindre, c’est de ne
-pas y viser. <i>Volonté</i>, <i>inclination</i>, <i>jouissance</i>, voilà l’ordre
-auquel il doit se tenir.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Mais la volonté peut-elle agir sur l’inclination ? Kant l’a
-contesté. Pouvons-nous nous contraindre à aimer ? C’est
-impossible, déclare l’illustre penseur. Le devoir peut
-commander d’être juste, non d’aimer son prochain :
-l’amour ne se commande pas. On peut se forcer à agir
-comme si l’on aimait, non se forcer à aimer. — Agir
-<i>comme</i> si l’on aimait, lui répondrons-nous, cela même
-conduit à aimer. Et à la théorie de Kant nous opposerons
-la pratique de Pascal. « Il y a trois moyens de croire, a dit
-Pascal : la raison, la coutume, l’inspiration. » C’est là en
-trois mots toute l’autobiographie spirituelle de Pascal.
-Intellectuellement convaincu qu’il lui faut être chrétien,
-Pascal n’est pas chrétien pourtant. Sa sœur Jacqueline
-nous informe qu’« il ne sentait aucun attrait de ce côté-là ».
-C’est que l’intelligence ne peut changer de but en
-blanc l’état profond d’un cœur. « Qu’il y a loin de la connaissance
-de Dieu à l’aimer ! » « Est-ce par raison que
-vous aimez ? C’est le cœur qui sent Dieu et non la raison.
-Voilà ce que c’est que la foi : Dieu sensible au cœur et
-non à la raison. » « La foi est dans le cœur. » Or, en
-quoi consiste proprement ce cœur rebelle, cette nature qui
-sépare Pascal de Dieu ? Pascal l’a discerné d’un coup d’œil
-aussi rapide que profond. Si la coutume n’est qu’une seconde
-nature, la nature n’est qu’une première coutume. Si
-la nature n’est qu’une coutume, la nature est modifiable,
-La même cause qui lui a donné naissance peut la changer.
-La coutume ancienne peut être combattue par de nouvelles
-coutumes. Et ainsi, Pascal fera comme s’il croyait, il
-prendra de l’eau bénite, il entendra des messes, dira des
-prières, afin de ployer la machine. <i>Naturellement</i> même,
-ces actions provoqueront dans le cœur la foi dont elles sont
-le signe. Et <i>surnaturellement</i>, à l’homme qui a ainsi
-« commencé » et qui est allé au-devant de la grâce, Dieu,
-pour achever l’œuvre du salut, accordera une vision, un
-ravissement dont Pascal éternisera le souvenir en ces
-mots : « Sentiment, joie, paix… Joie, joie, joie, pleurs de
-joie. Renonciation totale et douce… Éternellement en
-joie pour un jour d’exercice sur la terre. »</p>
-
-<p>De la volonté à l’inclination, de l’inclination à la jouissance,
-telle est la formule de l’évolution religieuse chez
-Pascal<a id="FNanchor_58" href="#Footnote_58" class="fnanchor">[58]</a>. Mais la volonté ne se borne pas à créer ou à fortifier
-la tendance religieuse en face des autres tendances ;
-elle est appelée à exercer son influence sur la tendance
-religieuse elle-même qui n’est pas simple<a id="FNanchor_59" href="#Footnote_59" class="fnanchor">[59]</a>, pour assurer
-son harmonie et son développement normal<a id="FNanchor_60" href="#Footnote_60" class="fnanchor">[60]</a>, pour maintenir
-en particulier la proportion entre les tendances
-religieuses individualistes et les tendances religieuses
-sociales. M. Murisier a fort bien montré<a id="FNanchor_61" href="#Footnote_61" class="fnanchor">[61]</a> que dans la
-piété normale, le sentiment religieux comprend un élément
-individuel et un élément social indivisiblement unis. Mais
-dans les maladies, les perversions, les déviations du sentiment
-religieux, cette synthèse se brise, d’un côté par
-l’exagération du sentiment religieux individuel qui conduit
-au complet détachement de l’extase, de l’autre par l’exagération
-du sentiment religieux social qui conduit au
-fanatisme, à l’exclusivisme, au prosélytisme. Eh bien !
-souvenons-nous ici de la distinction que nous avons établie
-entre la tendance et le plaisir. Qu’est-ce à dire ? il y en a
-chez qui les tendances individuelles plus développées procurent
-par leur satisfaction plus de plaisir, d’autres chez
-qui ce sont les tendances sociales qui l’emportent et qui,
-par leur satisfaction, procurent une jouissance plus
-grande. Supposez que nous prenions le plaisir religieux
-pour principe recteur, que toute notre ambition se réduise
-à dissiper les moindres malaises et à « nous sentir
-heureux », nous prolongerons dans le sens où notre inclination
-nous pousse. Et il nous arrivera ce que M. Murisier
-a si justement décrit : le tempérament ultra-individuel
-tombera dans un mysticisme malsain, conduisant par
-l’extase à l’anéantissement ; le tempérament ultra-social
-tombera dans une extériorisation superficielle où sa vie
-intérieure finira par disparaître ; et la ruine se trouvera au
-bout de cette voie, comme de la précédente. S’il s’agit de
-trouver non pas un palliatif, un anesthésique, qui atténue
-pour un temps la souffrance, ou même la supprime, mais
-pour accélérer la dissolution, s’il s’agit de trouver un vrai
-remède qui rende la santé, cette santé qui est, comme
-l’estime avec raison M. Murisier, l’union harmonique de
-l’individuel et du social, il faudra tenir aux malades le
-langage suivant : Vous, vous vous sentez troublé, dérouté
-par le contact avec le milieu social ; gardez-vous de vous
-réfugier dans le recueillement, de vous enfuir dans la solitude,
-vous pourriez y trouver un soulagement passager,
-mais vous courriez le risque d’accroître votre mal et de
-tomber à brève échéance dans les dernières phases du
-mysticisme extatique, l’anéantissement du moi. Sans
-abandonner, bien entendu, la culture de votre vie individuelle,
-employez votre volonté à rechercher le contact
-social au lieu de vous y dérober. — Vous, au contraire,
-vous vous sentez troublé, dérouté par l’isolement, par le
-tête à tête avec vous-même ; gardez-vous de vous absorber
-et de vous extérioriser dans les relations sociales ; vous
-pourriez y trouver un soulagement passager, mais vous
-courriez le risque d’accroître votre mal et de tomber à
-brève échéance dans les dernières phases du fanatisme.
-Sans abandonner, bien entendu, la culture des relations
-sociales, employez votre volonté à rechercher le recueillement
-au lieu de le fuir.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_58" href="#FNanchor_58"><span class="label">[58]</span></a> A l’exemple illustre de Pascal, joignons-en un plus modeste. Un jour
-Ami Bost propose à sa petite fille, tout d’un coup et sans occasion particulière,
-d’aller prier ensemble un moment. « Elle vint. Quand nous eûmes fini :
-« Papa ! quand je ne prie pas, je n’aime pas ; et quand je prie, j’aime. » Je
-vis que cette petite créature, tout en m’obéissant pour venir prier, avait
-d’abord été un peu ennuyée de mon invitation ; puis, une fois la prière en
-train, elle y avait trouvé de la jouissance. Quelle observation importante et
-vraie que celle-là ! Celui qui ne sait pas se forcer à la prière, s’il le faut, trouvera
-toujours plus de répugnance à cet exercice ; celui au contraire qui saura
-surmonter cette répugnance finira par y trouver de la douceur. N’attendez
-donc pas que le zèle vous arrive de lui-même… » « Heureux sommes-nous
-quand nous éprouvons de l’attrait ; mais quand il nous manque, bien loin de
-céder à cette langueur, cette langueur même est une raison de plus pour que
-nous priions. » — Déjà l’<i>Imitation de Jésus-Christ</i> blâmait ceux qui
-s’éloignent de la sainte communion « par un désir trop vif de la ferveur sensible ». — « Le
-progrès de la vie spirituelle, disait-elle, ne consiste pas seulement
-à jouir des consolations de la grâce, mais à en supporter la privation
-avec humilité, avec abnégation, avec patience, de sorte qu’alors <i>on ne se
-relâche point</i>… C’est à Dieu de consoler, et de donner quand il veut, autant
-qu’il veut et à qui il veut, comme il lui plaît, et non davantage. »</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_59" href="#FNanchor_59"><span class="label">[59]</span></a> Si le sentiment religieux est un sentiment qui se déploie dans des relations
-personnelles entre l’homme et une divinité conçue comme personnelle, il
-en découle immédiatement que, comme le sentiment social, l’émotion religieuse
-n’est pas une émotion simple, mais un ensemble d’émotions. Et de
-même que l’on dit non pas le sentiment social, mais les sentiments sociaux,
-de même on devrait dire non pas le sentiment religieux, mais les sentiments
-religieux. La seconde définition proposée par Schleiermacher pour le sentiment
-religieux est insuffisante et étroite. La piété est bien autre chose encore
-qu’un instinct de dépendance ; il y a en elle des éléments non seulement de
-crainte, mais de reconnaissance, d’espérance, de joie, d’amour. Et M. Tarde
-a raison d’affirmer que le sentiment religieux, « dans toutes les religions, naît
-de la fusion des émotions les plus contraires, grâce à une température interne
-très élevée, en une émotion caractéristique, métal complexe, airain de Corinthe
-du cœur ». — Si le sentiment religieux est une émotion complexe et
-multiple, la proportion de ses éléments différents est loin de demeurer constante.
-Et y a correspondance étroite entre la qualité et la quantité de l’émotion
-et la conception que l’homme se fait de la divinité et des rapports qu’il
-est possible, désirable, obligatoire d’entretenir avec elle. Et l’association étroite
-du sentiment religieux avec des notions et des sentiments moraux infiniment
-variés, le contraignent à se nuancer de mille teintes nouvelles, dont chacune
-est propre à un temps, à un pays, à une dogmatique, à une liturgie, à un
-code et à un cérémonial particuliers.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_60" href="#FNanchor_60"><span class="label">[60]</span></a> M. Ribot (<i>La psychologie des sentiments</i>, p. 307, 421) estime que le
-sentiment religieux est un sentiment binaire formé par la combinaison d’éléments
-dépressifs (la peur, qui va dans le sens du strict égoïsme) et d’éléments
-expansifs (l’amour, qui va dans le sens de la dépossession de l’individu). Le
-sentiment religieux a débuté chronologiquement par la peur à laquelle se
-mêlait un amour embryonnaire. L’évolution morale a consisté dans le développement
-de l’amour et sa prédominance sur la crainte. Avec la régression
-du sentiment religieux, l’amour diminue et l’élément de la crainte devient
-exclusif : le sentiment religieux revient ainsi à la peur, sa forme primitive
-dans l’évolution. — Il y aurait lieu de voir si le développement de l’élément
-de l’amour ne peut pas produire une hypertrophie (relative et proportionnelle)
-ou une altération de cet élément.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_61" href="#FNanchor_61"><span class="label">[61]</span></a> <i>Les maladies du sentiment religieux</i>.</p>
-</div>
-<p>Ainsi de toutes parts ressort avec éclat cette grande loi
-psychologique que la volonté, avec sa règle rationnelle, le
-devoir, est indispensable à la fondation et au maintien de
-la santé religieuse ; que le chrétien doit savoir se garder
-de prendre le plaisir, même religieux, pour but immédiat
-et pour critère ; et que c’est seulement par la volonté et
-l’action soumise au devoir qu’il pourra acquérir et conserver
-une vie religieuse normale et complète, où toutes
-les parties de sa nature demeureront harmonieusement
-combinées et fondues, et où il se donnera tout entier à
-son Dieu et à ses frères pour se retrouver lui-même
-agrandi dans ce don. Comment ne pas ajouter que là où
-cette vie religieuse est vraiment réalisée dans sa plénitude,
-la synthèse psychologique idéale de toutes les puissances
-du moi humain se trouve par là-même établie ? Voyez
-saint Paul. Y a-t-il parmi les athées, y a-t-il parmi les
-sectateurs des autres religions, une combinaison plus riche
-et plus originale de volonté forte et indomptable, de dialectique
-invincible, de sentiment poussé jusqu’au mysticisme
-et à l’extase, d’action constante et ininterrompue ? Voyez
-surtout Jésus. La louange ne se change-t-elle pas en
-humble adoration devant cette âme sainte et pure où tout
-n’est qu’harmonie, paix, puissance calme et forte, beauté,
-sérénité, incomparable maîtrise du monde et de soi-même,
-intime et constante possession de son Dieu ! <i lang="la" xml:lang="la">Ecce homo !</i>
-Voilà l’homme ! voilà le chef-d’œuvre de Dieu ! voilà
-l’homme parfait, dont on peut dire qu’en réalisant la perfection
-morale, il a du même coup réalisé la perfection
-psychologique de la nature humaine par l’intensité souveraine
-comme par l’équilibre irréprochable et indéfectible
-de tous les éléments de son être !</p>
-
-<p>Je vous le demande, n’est-il pas manifeste ici qu’envisagée
-froidement, impartialement, la religion se démontre
-au psychologue comme la puissance suprême de santé et
-de vie ? Et nous avons la joie de pouvoir conclure une fois
-de plus que si la psychologie religieuse peut soulever
-telles ou telles difficultés, elle n’en est pas moins destinée
-à être à sa façon, elle aussi, un pédagogue conduisant à
-Christ,
-παιδαγωγὸς
-εις Χριστόν.
-A la bien prendre, et sans sortir
-le moins du monde de son cadre, ni se départir de la
-rigueur de ses méthodes, la psychologie religieuse se
-transforme à chaque instant d’elle-même en une apologétique
-vivante et persuasive de la foi au Christ !</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>La psychologie religieuse, nous avons été insensiblement
-conduit à l’indiquer, est une science qui non seulement
-renseigne sur la santé et la maladie religieuses, mais
-encore sur l’hygiène grâce à laquelle on peut conserver la
-santé et sur les remèdes par lesquels on peut combattre la
-maladie. Des quelques réflexions si incomplètes, je le sens,
-que je viens de présenter, découlent à cet égard d’importantes
-et de nombreuses leçons. Permettez-moi, Messieurs
-les étudiants, en m’adressant spécialement à vous, d’en
-dégager, pour finir, quelques-unes :</p>
-
-<p>Dans cette Faculté de théologie, ce sont naturellement les
-périls de l’intelligence que vous avez d’abord à redouter, si
-vous êtes ce que vous devez être, j’entends de bons étudiants.</p>
-
-<p>Les périls de l’intelligence, sous la forme des objections
-qui se dressent devant tout homme religieux qui veut
-penser sa vie et vivre sa pensée, au milieu de la mêlée des
-discussions et des systèmes.</p>
-
-<p>Les périls de l’intelligence ensuite et surtout sous la
-forme plus subtile de l’intelligence qui s’étend, déborde et
-court le risque par son expansion disproportionnée
-d’étouffer la vie intérieure<a id="FNanchor_62" href="#Footnote_62" class="fnanchor">[62]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_62" href="#FNanchor_62"><span class="label">[62]</span></a> Le journal <i lang="en" xml:lang="en">The Evangelist</i> publiait naguère les lignes suivantes :
-« L’accès à une belle bibliothèque, le stimulant fourni par les discussions
-dans les classes ou dans les sociétés d’étudiants, par le commerce avec des
-esprits alertes et solides, tout cela risque de développer la partie intellectuelle
-de l’individu aux dépens de la partie morale et spirituelle. »</p>
-</div>
-<p>Pour vous préserver de ces divers périls, pour réussir à
-conserver la fraîcheur et l’intensité de l’émotion religieuse,
-nous ne vous conseillerons pas de vous réfugier dans
-l’ignorance, de faire aussi peu de théologie que possible,
-juste assez pour les examens, de choisir un sujet de thèse
-qui ne touche à aucune question vitale, et de vous absorber
-dans l’activité pratique, à moins encore que ce ne soit
-dans l’inactivité… Vous êtes ici, Messieurs, pour regarder
-en face et le monde et les hommes et vous-mêmes
-et Dieu. Ouvrez plutôt, ouvrez tout grand vos esprits et
-vos cœurs, sans crainte de la vérité. La crainte de la vérité,
-c’est déjà du scepticisme, c’est au fond de l’incrédulité !</p>
-
-<p>Voulez-vous que je vous le dise ? la religion chrétienne
-possède assez de souplesse pour s’arranger fort bien des
-vérités acquises de la science. Elle ne sera jamais en
-peine pour se défendre contre la science réelle ou se modifier
-de manière à répondre à ses légitimes exigences. De
-même que la science peut bien détruire certaines conceptions
-que les hommes se sont faites et se font sur la
-nature et l’histoire de l’individu humain et des sociétés
-humaines, mais ne saurait supprimer l’individu ni la race,
-de même elle peut bien amener les hommes religieux à
-modifier leurs idées sur les rapports historiques de
-l’homme et de Dieu, elle ne saurait supprimer ni Dieu,
-ni l’homme ni leurs rapports. Il est sûr que dans un individu
-tout affaiblissement intellectuel court le risque
-d’entraîner la disparition des états affectifs correspondants.
-Mais ce qui menace le plus gravement et peut-être le plus
-fréquemment la religion dans une âme, c’est l’affaiblissement,
-je ne dis pas de la jouissance religieuse, je dis du
-sentiment affectif profond.</p>
-
-<p>Cultivez donc dans tous les sens et développez hardiment
-votre intelligence, Messieurs, et ne vous lassez pas de la
-féconder et de l’enrichir. Souvenez-vous seulement de
-l’avis que donnait saint Vincent de Paul à ceux qui entreprenaient
-des études théologiques. Il leur répétait « qu’à
-chaque fois que leur entendement était éclairé d’une nouvelle
-connaissance, il fallait échauffer la volonté, et se
-servir de l’étude comme d’un moyen pour s’élever à Dieu. »
-Souvenez-vous de l’exhortation que Saint-Cyran adressait
-à Arnauld : « Il faut vous bâtir une bibliothèque
-intérieure, et faire passer dans votre cœur toute la science
-que vous avez dans la tête, pour la faire remonter
-ensuite et répandre lorsqu’il plaira à Dieu. » Souvenez-vous
-aussi de la parole de Bossuet : « Malheur à la
-connaissance stérile qui ne se tourne point à aimer ! »
-Souvenez-vous, enfin, de la recommandation de Gerson :
-« Ce que tu dis, ce que tu entends, ce que tu penses, fais-le
-passer aussitôt dans le sentiment, <i lang="la" xml:lang="la">trahe confestim in
-affectionem</i>. » Oui, Messieurs, par une constante tension
-morale de votre vouloir, transformez en sentiment, transformez
-en tendance immanente et profonde de votre être,
-toutes les connaissances que vous pouvez acquérir. Ce
-travail n’est pas moins indispensable que l’autre, si vous
-voulez que vos études soient pour vous autre chose qu’une
-préparation scientifique sans lien avec la vie. Prenez soin,
-ajouterai-je, d’éviter la dissociation toujours menaçante
-entre l’élément individuel et l’élément social de la piété.
-Ne négligez pas la méditation et la prière pour vous éparpiller
-sans mesure dans les nombreuses et excellentes
-sociétés d’activité morale et sociale et chrétienne qui se
-sont développées parmi vous ! Ne négligez par non plus
-cette dépense saine, féconde et nécessaire de vos jeunes
-énergies pour vous concentrer exclusivement dans le
-silence et la retraite ! En un mot, examinez soigneusement
-quelle est votre tendance dominante afin de ne pas lui
-laisser prendre un empire exclusif qui altérerait et mutilerait
-votre foi, renouvelez sans cesse en vous un viril
-effort pour maintenir la convergence des inclinations diverses
-et réaliser l’unité de votre caractère en les subordonnant
-au devoir et à la volonté de Dieu. Saisissez d’une
-seule prise la religion, dans sa plénitude de manière à la
-posséder simultanément et harmoniquement dans tous ses
-aspects, soumettez-lui toutes vos facultés et toutes vos
-puissances, livrez-lui votre âme et votre vie tout entières,
-soyez des hommes enfin, des hommes complets, des
-chrétiens complets, pour devenir des pasteurs complets…</p>
-
-<p>Qui est suffisant pour ces choses ? demandait saint
-Paul… Mais sous sa plume, cette interrogation n’avait
-rien de pessimiste ni de découragé. Qui est suffisant
-pour ces choses, pensait-il, sinon nous, les apôtres du
-Christ, pénétrés de sa grâce et débordants de son Esprit ?
-Vous de même, Messieurs les étudiants, si le besoin de ce
-qu’Adolphe Monod réclamait pour sa conversion, si le
-besoin d’une « influence extérieure », si le besoin d’un
-attrait surnaturel pour monter à la hauteur de l’idéal
-d’un apôtre se fait irrésistiblement sentir à votre sincérité,
-allez implorer Celui qui peut et qui veut bénir. Et vous
-percevrez aussitôt la réponse qui ne fait jamais défaut à
-celui qui prie : « Ma grâce te suffit ! Toutes choses sont
-possibles à Dieu ! »</p>
-
-
-<div lang='en' xml:lang='en'>
-<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>LE SENTIMENT RELIGIEUX</span> ***</div>
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-Defect you cause.
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-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&#8482;&#8217;s
-goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg&#8482; and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state&#8217;s laws.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
-public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
-visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Most people start at our website which has the main PG search
-facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This website includes information about Project Gutenberg&#8482;,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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