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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Lettres à l'Amazone - -Author: Remy de Gourmont - -Illustrator: Pierre-Eugène Vibert - -Release Date: August 30, 2022 [eBook #68871] - -Language: French - -Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team - at https://www.pgdp.net (This file was produced from images - generously made available by the Bibliothèque nationale de - France (BnF/Gallica)) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES À L'AMAZONE *** - - - - - - LES MAITRES DU LIVRE - - LETTRES - A - L’AMAZONE - - PAR - REMY DE GOURMONT - - - PARIS - GEORGES CRÈS ET Cie - 116, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 116 - - MCMXIV - - - - -LETTRES A L’AMAZONE - - - - -EXEMPLAIRE SUR PAPIER DE RIVES - -Nº - - - - -[Illustration] - - - - - REMY DE GOURMONT - - LETTRES - A - L’AMAZONE - - AVEC UN FRONTISPICE GRAVÉ - SUR BOIS PAR P.-EUG. VIBERT - - - PARIS - GEORGES CRÈS ET Cie - LES MAITRES DU LIVRE - 116, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 116 - - MCMXIV - - - - - _At medias inter cædes exultat Amazon._ - - VIRGILE. - - - - -PRÉFACE - - -Ces lettres sont des lettres et non des traités. Il y est parlé de tout -et même de rien. Les sujets s’y entremêlent comme les brins d’herbe -d’une prairie. Il ne faut se fier que fort peu aux titres qui les -décorent et qui ne sont là que pour l’ornement. Il sera certainement -question de désir dans la lettre intitulée _Le Désir_, mais aussi de -beaucoup d’autres choses. - -On ne croirait peut-être pas qu’elles ont été choisies parmi d’autres, -ni qu’elles n’aient pas été écrites précisément en vue de l’impression. -C’est donc une chose que je ne dirai pas, d’autant plus que cela ne -regarde personne, sinon moi et l’Amazone. Mais aucune ne fut préméditée -et toutes se ressentent de la couleur de ma sensibilité, le jour que je -prenais le morceau de roseau qui me sert de porte-plume. - -Beaucoup cependant voudraient savoir si c’est un pur roman ou si -l’Amazone a quelque réalité objective. Oh! Quelque réalité! Croyez-vous -que l’on puisse n’avoir qu’une certaine dose de réalité mêlée à une -certaine dose d’irréalité? Je laisse cette question sans réponse. Nous -comptons, l’Amazone et moi, sur la perspicacité des lecteurs. - -R. G. - - - - -LETTRE PREMIÈRE - -LE SOUVENIR - - -Souvent une idée ou un problème de sentiment surgissent entre nous, mon -amie, que les hasards de la conversation nous font trop négliger. Je ne -sais si votre esprit impétueux, mais qui aime pourtant à se recueillir, -y revient ou non dans la solitude, car nous avons toujours tant de -choses à nous dire par la parole ou par le silence, que c’est un point -sur lequel je ne trouve jamais l’occasion de vous interroger. Mais moi, -qui suis bien plus replié et pour qui la solitude est, presque autant -qu’un besoin, une nécessité, je retrouve souvent ces questions dans mon -esprit, et comme je les accueille distraitement, leur donnant -rendez-vous près de vous, elles ne laissent pas de me hanter, me -reprochant mon manque de parole ou le vôtre. C’est que vous m’êtes un -tel sujet de distraction! Près de vous, je ne me souviens plus d’un seul -de mes desseins, hormis celui de contempler votre visage. Je me perds -dans vos yeux. Ils boivent ma pensée, mon âme et tous mes projets. Ils -me conquièrent à la minute présente, qui bientôt sera la minute passée, -et dont je regretterais tant de m’être laissé éloigner. Je ne suis pas -celui qui peut venir vous entretenir d’un sujet, vous débiter sa petite -affaire et vous quitter avec une révérence. En vous retrouvant, je -retrouve une partie de mon être, mais je ne sais jamais laquelle va -surgir à votre invite et je ne veux pas le savoir. Ce sera ceci ou cela, -un souvenir ou un désir, dont votre voix fait toujours une merveille. -Vous enrichissez soudain ma sensibilité et mon intelligence, ma -sensibilité d’abord, délicieusement remuée, comme, par le vent, un -feuillage d’acacia fait sur le ciel des dessins imprévus. L’intellect -n’a pas toujours l’agilité de suivre les jolis mouvements rapides des -grandes ailes vertes. Il lui faut souvent de sévères méditations, rien -que pour délimiter l’objet qu’il veut saisir. J’ai donc résolu de vous -écrire ce que je n’ai pas pu dire. Aussi bien, je ne me crois pas -l’homme des conversations, je trouve la répartie juste au moment qu’il -ne fallait pas et, grâce à cette disposition, je dois le plus souvent me -réfugier dans le silence. Mais vous ne croyez plus qu’alors je suis -distrait par des pensées qui me transportent hors de votre présence. -Elle m’est trop chère pour que je consente à m’en aller même une seconde -et vous me faites crédit d’une réponse trop lente en passant à un autre -sujet. Ah! que l’esprit, la présence d’esprit, est une belle chose et -comme je l’admire en vous, fière Amazone jamais prise au dépourvu, -toujours prête à saisir la crinière, à sauter en selle et à tendre l’arc -sur votre sein brûlé! - -Vous souvenez-vous du soir où vous me disiez, avec une fougue -douloureuse, l’oubli où tombent les heures d’amour? «Les années, combien -en faut-il? effacent, jusqu’au dernier vestige, le souvenir des plus -belles et des plus complètes joies charnelles. Il n’en reste rien, rien, -rien!» Mais vos dents frémissaient encore des anciennes morsures, et je -voyais bien que, si mon amie pouvait encore situer ses souvenirs, elle -ne pouvait plus les évaluer. - -Quand on se souvient d’une sensation, c’est le souvenir d’un souvenir, -la sensation elle-même a fui. L’eau a laissé à sec le lit de la rivière; -il n’est même plus humide; des herbes l’emplissent, qui hantent les -terrains desséchés; l’intelligence peut affirmer que de l’eau coulait là -autrefois, mais la reconstruction de l’image n’amène pas le -renouvellement de la sensation: la sensation est morte. C’est toute la -question de la mémoire affective qui avait surgi dans votre esprit et -passé dans le mien. C’est une question, car il y a des nuances dans -l’effacement de la sensation, mais nul rapport, probablement, entre son -intensité et les traces qu’elle a pu laisser dans le système nerveux et -dans le cerveau où tout s’emmagasine. - -En examinant avec soin l’état de mes souvenirs, je ne les trouve pas si -complètement détruits que je ne puisse en restaurer quelques empreintes. -Peut-être sur ce point la psychologie féminine diffère-t-elle un peu de -la nôtre? Ce n’est pas d’aujourd’hui que la femme a été crue capable de -perdre jusqu’à la mémoire du don qu’elle a fait d’elle-même. Le mot est -dans La Bruyère: «Une femme oublie d’un homme qu’elle n’aime plus -jusques aux faveurs qu’il a reçues d’elle.» Au chapitre suivant, il -généralise la proposition: «Les amours meurent par le dégoût et l’oubli -les enterre.» Mais cela est d’une observation moins serrée, car le -dégoût n’est pas nécessaire pour assurer l’oubli qui vient tout seul, -comme un fruit du temps. Nous ne retenons donc que le premier aphorisme. -C’est celui qui se rapporte directement à ce mélancolique problème: -l’effacement des plus passionnantes sensations. J’ajouterai qu’il est un -peu élémentaire et qu’il présente comme un fait ce que vous sentez, -vous, dans votre psychologie plus affinée, comme un regret. - -C’est presque toujours ce qui arrive à ceux qui pratiquent à l’occasion -les vieux auteurs. Ils trouvent dans leurs livres plutôt des sujets de -méditation que des méditations véritables. Les pensées nous sont des -points de départ plutôt que des accomplissements. A vrai dire, je n’ai -cité La Bruyère que par une sorte de superstition ou de déférence, car -il est évident qu’il n’a pas considéré les choses du point de vue qui -nous intéresse, celui de la persistance, volontaire ou involontaire, des -sensations chez l’homme et chez la femme ou chez tous les deux -séparément. La femme oublie-t-elle plus facilement ou plus fatalement -que l’homme? La comparaison et le jugement sont délicats et, à dire -vrai, impossibles. Les hommes doivent nécessairement accuser la femme, -puisque c’est par elle qu’ils souffrent, mais ils se rendent moins bien -compte de ce qu’ils font souffrir. Les deux sexes me semblent avoir un -don d’oubli à peu près égal, et si la femme était privilégiée à ce -sujet, je n’y verrais que le résultat d’une meilleure organisation -passionnelle. - -L’oubli est nécessaire. Quel fardeau ne serait pas pour nous l’évocation -volontaire de nos vieilles sensations d’amour, si nous avions ce -pouvoir! Le passé se mêlerait au présent, au point de souvent l’abolir, -et nous serions incapables de nous livrer pleinement aux séductions de -l’immédiat. Loin d’en être augmentée, notre vie s’en trouverait écourtée -et comme bornée. Les anciens plaisirs, pour permettre le plein exercice -de nos sens, doivent s’effacer ou se durcir et ne laisser en nous que -l’idée d’un état imprécis, apte à être seulement perçu par -l’intelligence. Nous pouvons souffrir parfois, aux heures de rêve, de ne -pouvoir reconstituer dans leur plénitude ces réminiscences, mais que -nous souffririons davantage si les fantômes revenaient à la vie! L’oubli -du passé est une condition de force, d’aptitude au présent. C’est notre -incapacité à le réveiller tout à fait qui nous pousse aux nouvelles -expériences où nous espérons toujours nous retrouver tels qu’aux -premières, et cette quête mène notre vie et ne la rassasie jamais. Vous -connaissez le charme des commencements et quel rajeunissement y puise -notre âme. Pour qu’il y ait commencement, il faut qu’il y ait oubli, non -pas total sans doute, nous ne serions plus nous-mêmes, mais assez -complet pour que la sensation nous paraisse neuve et comme inéprouvée. - - L’amazone bondit au milieu du carnage. - -Il faut tuer beaucoup d’amours pour arriver à l’amour. - - - - -LETTRE DEUXIÈME - -ÉLÉVATION - - -Au moment où l’année se renouvelle, avant et après les fleurs échangées, -j’ai pensé à vous, mon amie, à moi, à tous les êtres que nous avons -aimés, à ceux qui vivent et à ceux qui sont morts dans les cœurs, et -cela a pris la forme d’une _Élévation_, que je vous envoie. C’est -peut-être une suite à ma première lettre. Ainsi le point de départ en -serait en vous-même, bien que je ne sois pas sûr que cela soit conforme -à vos sentiments, car les femmes, et même les Amazones, sont d’un -égoïsme surélevé. Elles ne sortent d’elles-mêmes que pour y retomber -avec délices, et l’amour dont elles ne sont point la cause les touche -rarement, sinon d’une pitié toute extérieure. Mais il y a des volontés -mâles en des corps féminins. C’est sur cela que je compte pour atteindre -votre sympathie essentielle. Les rêves que réalisèrent Salomon ou Don -Juan sont des rêves amazoniens. Au reste vous savez bien à laquelle de -la double nature s’attache la mienne, qui est une dans sa multiplicité. -Ayons des âmes mystiques pour mieux comprendre le sens des gestes, et -non pour les mépriser, car sans cela les âmes désemparées ne sauraient -plus comment communiquer entre elles: tout langage est corporel, -c’est-à-dire organique. - - -ÉLÉVATION - -SUR L’ANNÉE NOUVELLE - - Sors de ton égoïsme, à cette heure première de l’année, cœur desséché - par les étés de la vie, pense avec joie à ce qui n’est pas toi, pense - aux corps qui sont l’honneur du monde, à la pureté des courbes - emmêlées, à la transparence des contours, à la souplesse des - ligatures; - - Pense aux femmes belles qui ont des amants, pense à la dignité de leur - chair consacrée par la volupté, pense aux mouvements de leurs doigts - vers le désir qu’elles convoitent, aux sursauts de leur poitrine, aux - tressaillements de leurs nerfs; - - Pense à leurs têtes sérieuses et à leurs pieds joyeux, à l’humidité de - leurs lèvres et à l’éclat de leurs yeux, à leurs gestes qui nagent, à - leurs gestes qui s’ouvrent, à leurs bras qui se ferment sur l’amour; - - Pense aux femmes belles et ne les désire pas. Élève ton cœur au-dessus - de leur beauté, réjouis-toi qu’elles soient contentes avec leur amant - et si elles perdent haleine sur le chemin, tends-leur charitablement - une main spirituelle; - - Pense aux abandonnées, sois le proxénète, l’invisible ami, assemble - les désunis et souffle à leurs oreilles les paroles qui nouent et - renouent les corps; apparie les amants, forme de nouveaux couples, - sois le complice universel; - - Pense aux laides aussi, aux mauvaises, à celles qui n’eurent jamais - d’amants, à celles qui rêvent depuis leur adolescence d’un corps - proche pour enchanter leurs mains crispées d’être solitaires, à celles - qui ne sentirent jamais ces regards qui percent la chair comme un - couteau, à celles dont tous les rêves se sont brisés sur un miroir; - - Pense à celles qui portent leur peine comme un cancer, avec la pudeur - de la douleur, pense aussi à celles qui pressent avec rage leurs - seins, leurs hanches, jouent d’un cœur sombre avec la chevelure de - leur sexe; - - Pense aux timides qui ont peur de leurs désirs, et qui tremblent de - peur autant que de volupté, aux naïves qui ne soupçonnent pas d’autres - plaisirs, aux chastes dont les corps tombent dans le sommeil comme une - belle eau pure glisse entre des rives fleuries; - - Pense aussi, je le veux, aux malades que la fièvre leurre, à celles - dont la beauté n’est plus qu’une fleur putrescente, à celles dont la - vie n’est plus qu’une nuit douloureuse, et refais leur rêve du plaisir - perdu, perdu, perdu à tout jamais; - - Pense à la peine de vivre pour un cœur sans espoir, pour un corps sans - désir, pour des yeux sans sourire; pense à l’horreur des heures qui - tombent dans le néant des sensations; pense à celles qui font pitié, - mais n’aie pas pitié, pour ne pas augmenter leur détresse; - - Pense plutôt à la justice, cela te réconfortera et tu pourras éclater - de rire; si ton rire est trop amer, respire des roses rouges ou le - paquet des lettres de ta maîtresse en exercice: cela te ramènera à la - réalité, qui ne s’inquiète pas des idées métaphysiques. - - Passe des lettres d’aujourd’hui à celles d’hier, aime le souvenir des - femmes que tu as aimées et ramène à ta bouche le goût de leur chair. - Par là tu rentreras dans l’égoïsme dont je t’ai fait sortir un instant - et tu y reprendras des forces pour de nouvelles expansions de - toi-même. - -Il y a dans la piété bouddhiste, aux monastères thibétains, une pratique -dont j’aime la signification. Les jours d’orage et de neige, quand le -vent comble les précipices, efface les sentiers, les fervents découpent -des silhouettes de chevaux en papier, vont au point le plus élevé, et -les confient à la tempête. Ces images sont recueillies par Bouddha; il -les transforme en animaux véritables, qui aident les pauvres voyageurs à -franchir les mauvais pas. Ma rêverie sur les heureuses et les -malheureuses n’est pas autre chose. Ce sont des images en papier que je -lance à travers leurs songes pour que les unes y trouvent la force -d’étreindre leurs chimères et les autres la douceur des anéantissements. -Mais c’est surtout la satisfaction d’un renoncement nietzschéen où je -tombe quelquefois. Les jours où on sort de l’égoïsme, on sent comme une -libération anticipée de la vie. C’est un grand repos, auquel sont -propices les jours de fête. Ne plus vivre que juste assez pour goûter -les joies du néant, et pour les goûter à peine, à peine, comme une -musique lointaine, comme le dernier bruit de la nuit qui s’endort. -Jusqu’à ce que tout ressuscite, fleurs plus vives de s’être fermées -comme des yeux. Il faut parfois abandonner sa vie, la clore et en mettre -la clef dans un trou de mur, comme font les paysans qui s’en vont loin -dans les champs. On trouve au retour la ravenelle plus odorante, les -hampes du lilas plus larges, et plus luisantes les feuilles du laurier. -Mais le voyage au pays du renoncement peut durer moins longtemps encore -qu’une brève absence matérielle. Une plongée au gouffre n’est guère, -quand on en revient, et avec quelle joie, merveille de simplicité et -d’aise, retrouve-t-on la main qui vous y avait jeté et qui ne le savait -pas! - - - - -LETTRE TROISIÈME - -LES DEUX SEXES - - -Avez-vous lu beaucoup de livres sur l’amour, mon amie? Je ne le crois -pas. Avez-vous même lu les plus fameux ou les plus récents? Je ne vous -entendis jamais y puiser le moindre aphorisme, y faire la moindre -allusion. Vous avez mis vos soins à vivre et non à lire. C’est une -grande supériorité sur ceux qui, ayant prétendu cumuler les deux -occupations, n’ont très bien rempli ni l’une ni l’autre. Il y en a -pourtant quelques-uns qui ont eu la double ambition de vouloir vivre et -de vouloir apprendre ce que les hommes avaient pensé de la vie. Cela n’a -aucun rapport, je le sais bien, mais les livres sont la première porte -que la jeunesse trouve ouverte devant elle, elle s’y jette et cela lui -crée des habitudes qui ne sont pas sans agrément, surtout quand on a -l’esprit de contradiction un peu développé. - -Vous pensez bien que c’est pour moi que je dis cela, et pour vous -expliquer la formation de mon caractère et mon goût pour la solitude -qui, si profond qu’il soit, se veut tout de même à de certaines heures -un compagnon de silence. On s’épargne le bruit de la voix humaine et on -entend tout de même la pensée qu’elle charrie quelquefois. Puis la vie -est si longue, si longue quand on ne fait que ce qui est nécessaire ou -que ce qui est agréable! La lecture, voyez-vous, est une manie comme une -autre et qui a cela de bon qu’elle s’exerce par tous les temps, par -toutes les saisons, qu’elle est compatible avec presque tous les états -corporels et avec presque tous les états d’âme. Montesquieu, homme -d’esprit, mais de trop d’esprit, disait qu’il n’avait jamais éprouvé un -chagrin qu’une heure de lecture n’eût dissipé. Je trouve au contraire, -et c’est encore un de ses mérites, qu’elle renforce la douleur, la -prolonge, et la simplifie, en lui communiquant ce caractère de profonde -mélancolie par quoi elle devient une compagne digne de nous. Qui -voudrait donc se séparer d’une si bonne douleur et consentirait à la -voir se dissiper comme une fumée? La lecture, qui a sur la douleur cet -effet durable, n’en a aucun sur la fugitive joie; la joie se suffit à -elle-même. Mais un livre ou un écrit, quel soit-il, n’est bien goûté que -dans ces états de parfaite liberté où nous sommes prêts à recevoir -toutes les impressions de l’extérieur à mesure qu’elles pleuvent sur -notre être indifférent. - -Je ne parle pas de la lecture occasionnelle, de la lecture par -curiosité, par ennui. Parfois, les jours de pluie, on se met à l’abri -sous un livre, comme, à la promenade, sous un arbre. Pour cela on prend -le premier venu, celui qui s’offre à la main. Mais ce n’est plus la -lecture choisie et voulue, celle qui devient manie, celle qui devient -passion, celle à qui l’on sacrifie tout et que pourtant on n’arrive -jamais à rassasier. L’ai-je connue, cette passion? Oui, avec quelques -autres, et j’ai trouvé qu’elle leur ressemblait beaucoup. Il s’agit -toujours de satisfaire un appétit. Je l’ai dit autrefois et n’y -ajouterai qu’un terme en vous le rapportant: «Lire pour lire, apprendre -pour apprendre, cela n’est pas supérieur à manger pour manger.» Vous me -saurez peut-être gré de ne pas ranger les facultés de l’âme dans les -régions hautes et les facultés corporelles dans les régions basses. Il y -a encore des gens qui rougissent d’avoir un corps. Ah! comme on sent -bien que notre civilisation a des origines spirituelles! Elle nous est -tombée du ciel sur les épaules comme un manteau magique. C’est une -féerie à laquelle il ne m’est plus possible de participer. - -Mais ce n’est pas de cela que je voulais vous écrire. C’était bien plus -élémentaire. J’allais vous faire remarquer le plaisir, de contradiction -et de critique, peut-être, que vous prendriez à entrevoir parfois les -recueils de pensées sur l’amour. C’est une matière qui ne saurait vous -déplaire, même si vous étiez agacée de la prétention des philosophes à -connaître votre cœur, à l’avoir jaugé, comme un bateau, à l’avoir -habité, dirait-on pas? à avoir estimé ce qu’il peut contenir -d’illusions, de désirs, de chimères, de larmes. Pour ma part, je n’ai -jamais été entièrement d’accord avec aucun de ces penseurs érotiques, -mais il n’en est aucun non plus, presque aucun, qui ne m’ait fait -réfléchir sur moi-même et sur mon histoire. C’est-à-dire qu’afin de la -mieux comprendre, je confère avec celle d’un autre homme d’expérience ma -propre physiologie, car les réflexions sur l’amour comme les réflexions -sur la morale sont toujours le produit d’un tempérament. Ériger en lois -ses impressions personnelles, c’est le grand effort d’un homme, s’il est -sincère. S’il ne l’est pas, il compile, ce qui ne trompe que les -novices. Mais parmi ces auteurs qui écrivent sur l’amour avec la -sincérité de l’observateur ou de l’expérimentateur, combien y en a-t-il -qui se soient mis dans l’état d’ingénuité convenable pour cette besogne, -c’est-à-dire qui aient oublié toute littérature? Nous nous repassons, -sur l’amour, un tas d’aphorismes antiques ou scolastiques qui n’ont -d’autre mérite que l’antithèse oratoire qu’ils contiennent et qui sont -nés tous de la vieille opposition des sexes, thème inépuisable de -rhétorique. - -En amour, selon les psychologues, si la femme rit, l’homme pleure. -Peut-il en être autrement, et comment alors bâtirait-on selon les règles -le livre attendu? «Chez la femme, dit un des plus fameux et des mieux -pensés, le désir satisfait provoque la reconnaissance. Chez l’homme, -l’antipathie.» Vous voyez le genre. Il est soumis à l’ondulation, comme -le mouvement des vagues, ou au balancement, comme l’escarpolette. Chaque -fois que l’homme descend, la femme monte, et réciproquement. On se -demande même comment ils peuvent bien arriver à se rencontrer. -Évidemment il y a entre les sexes, dans la manière de se comporter en -amour, des différences qui ne sont pas seulement organiques, mais il y a -aussi des ressemblances nées de l’égalité parfaite que met à ce -moment-là, et non à un autre, l’amour entre l’homme et la femme. C’est -quand les différences corporelles acquièrent leur importance la plus -stricte que les dissemblances psychiques perdent de leur acuité au point -de s’unifier même en une ressemblance également ressentie par l’un et -par l’autre. C’est là un mystère plus difficile à pénétrer que celui de -la disparité fondamentale des sexes, de laquelle, avec une pénétration -d’esprit spinozienne, on pourrait assurément inférer des différences de -caractère et de conduite plus graves encore que celles que nous -constatons. La tendance à se ressembler psychiquement est aussi grande -chez de jeunes amants que celle à se ressembler physiquement chez de -vieux époux. Et on en conclurait très bien, si on a le goût des -conclusions, que l’amour apparie les êtres autant par les ressemblances -qu’il crée que par les différences qu’il suppose. Aussi les poètes qui -insistent sur la parité des désirs, des rêveries, des aspirations, ne -sont pas aussi naïfs que le croient les psychologues qui ne portent -leurs vues que sur l’antagonisme qui sépare déjà les amants au moment -même de l’amour. - -Sans doute, c’est plus amusant parce que c’est plus anecdotique, mais le -vrai amour, à moins d’accident, n’a pas d’histoire. Ceux dont on parle -ont nom caprice ou passion: ils en sont le jeu ou ils en sont la -maladie. Si on définissait d’abord la couleur et même la nuance de -l’amour dont il va être question, les livres sur ce sujet seraient plus -courts; ils seraient aussi moins confus. Ceux que je connais sont des -manuels de jardinage où l’on traite à la fois et pêle-mêle des tulipes -et des roses, des belles-de-nuit et du jasmin de Virginie. Oui, toutes -ces fleurs ont ceci de commun qu’elles poussent dans la terre, mais pas -autre chose. L’amour est physique, tout amour a une base physique, parce -que la physique seule existe et que l’âme est une invention de la -Sorbonne, mais il se développe selon tant de modes corporels, spirituels -et entremêlés, fougueux ou bien tempérés, qu’il faut des chapitres à -part. Sans cela, les jardiniers eux-mêmes n’y comprennent plus rien. - - - - -LETTRE QUATRIÈME - -CHASTETÉ - - -Je crois bien, mon amie, que jamais un article de revue ne vous amusa -autant que celui où l’on accumula, pour l’édification des frères de la -vertu, les _preuves_ de la chasteté de deux amis couchés dans le même -lit. - - O bouche qui ris en songe sur ma bouche - En attendant l’autre rire plus farouche! - Vite éveille-toi. Dis, l’âme est immortelle? - -Cela vous amusait, cela vous indignait aussi, car vous aviez -l’impression le long de cette lecture de participer à un morne -blasphème. Avoir sous les yeux tant d’aveux de délire érotique et les -traduire par des soupirs spirituels vous semblait extravagant. Puis, -vous pouvez croire que deux poètes que vous aimez, et l’un plus encore -que l’autre, se soient égarés dans la forêt aux sensualités mystiques et -formidables, mais non que, tels deux imbéciles d’un genre nouveau (il -est vrai), ils soient allés se réfugier dans des chambres d’hôtel -uniquement pour chanter matines et convertir M. Claudel. Pour moi, je -n’ai été, je vous l’avoue, ni très amusé ni très indigné. Je connais -trop la bonne foi familiale de M. Paterne Berrichon. Il croit que la -mémoire de Rimbaud gagnerait beaucoup si on pouvait ranger ce jeune -homme parmi les coquebins de l’unisexualité. Je veux bien qu’il ait -résisté à Verlaine (Elle me résistait, je l’ai assassinée), et je -n’essaierai pas de doser cette résistance et de compter ses -compromissions. Je ne suis pas de la partie, mais que tout cela soit -chaste, ce serait le faire encore pire qu’on ne le rêve. - -Chasteté, voilà un mot dont on abuse un peu. Quand deux hommes au cœur -tendre ont l’un pour l’autre une amitié violente et chaste (cela se -voit: il y a eu Montaigne et La Boétie, pour ne citer qu’un exemple -historique), ils ne quittent pas l’un sa famille et l’autre sa femme -pour aller vivre ensemble. L’amitié n’a pas de but qu’elle ne puisse -satisfaire au milieu de la vie sociale. C’est le type des sentiments -stables et permanents. Mais si elle se brise, l’un des amis ne poursuit -jamais l’autre de ses fureurs, comme il arrive aux amants qui trouvent -dans la violence une dernière et vaine possession. Appliqué à l’amour, -le mot chaste n’a aucun sens ou n’en a qu’un conventionnel, que je ne me -charge pas de définir. C’est une épithète qu’on accole à certains noms -estimés, comme celui d’épouse. Il est admis que les épouses sont -toujours chastes, jusqu’à preuve du contraire, comme les jeunes filles, -toujours pures. Mais c’est de la littérature, et de bien mauvais goût. -Dans les opéras, ces épithètes cumulent et on les applique à n’importe -quoi; exemple: - - Demeure chaste et pure! - -Mais dans l’amour, de tout ordre qu’il soit, quel emploi peut-on faire -du mot chaste qui ne soit suggéré par une impression de repos, par une -attitude? Quand une femme s’endort, la tête sur l’épaule de son amant, -elle est toujours chaste, mais si elle avait songé à l’être au milieu de -ses manifestations, le serait-elle encore? Est-ce avec la main des -amants, est-ce avec la bouche des amants, est-ce avec le rêve des amants -qu’on peut être chaste? La chasteté en amour n’est qu’une espèce -d’avarice, une sorte d’égoïsme. C’est aussi une absurdité. On ne se -retire pas du monde à deux pour être chaste, mais on l’est peut-être -devenu, du moment qu’on aime, parce que le corps que l’on aime prend une -valeur telle qu’on ne peut le qualifier par des mots impudiques. - -Allez-vous me pardonner ces divagations? Il est si difficile d’être -raisonnable sur ce sujet, et c’est vous qui m’y avez provoqué! J’y -reviens encore. Qu’est-ce que Verlaine peut bien entendre par la -chasteté de son amour pour Rimbaud? Il avait, malgré son goût de -l’imprécis, un sens juste de la langue française appuyée sur la langue -latine, mais il aimait à prendre les mots selon des nuances nouvelles. -Le sens du mot chaste semble ici évident. Pour Verlaine, les relations -sexuelles deviennent chastes quand elles sont dictées par l’amour et il -ne confond nullement l’amour avec le besoin physique. L’amour, et c’est -précisément ce que je vous expliquais plus haut, est chaste quels que -soient ses gestes. Verlaine les oppose aux gestes de la _machine -obscène_, de la machine qui n’est pas mue par l’amour, quoique ce soient -les mêmes. Le sentiment est très juste, la sensation étant très réelle. -L’amour confère aux gestes qu’il nécessite un pouvoir d’irradiation -qu’ils ne possèdent pas quand ils ne sont mus que par le besoin -physique. C’est la chaleur rayonnante du fer rouge comparée à la chaleur -de la pointe électrique qui meurt où elle est née. L’intensité de la -sensation (rappelez-vous le baiser de l’épigramme grecque, le baiser qui -arrache les ongles) donne à ce sensuel étonné l’impression qu’une telle -volupté est chaste. Cette intensité l’éblouit, l’enlace, le pénètre, -l’éternise. Et quelque chose de tant d’émotion physique a passé dans la -poésie surgie au souvenir de cet amour, qui ne se retrouve pas dans -l’autre poésie de Verlaine. - -Je m’explique mal une telle passion, pareil en cela au commun des hommes -qui n’y voit qu’aberration. Mais que d’aberrations dans nos prétendues -normes! La géométrie elle-même peut devenir sentiment, disait Pascal. -L’intelligence elle-même suggère des passions physiques. Nous ne sommes -pas extrêmement choqués du goût d’un Platon pour la beauté d’un -Alcibiade. Apprenons à ne pas l’être du goût d’un Verlaine par l’esprit -de feu d’un Rimbaud. Des objets dissemblables produisant des effets -pareils, cela est commun dans la nature; ceux-là le savent qui ont -l’habitude de regarder autour d’eux avec soin et de ne pas se laisser -prendre aux apparences. Et n’est-ce pas heureux pour les hommes que la -beauté ne soit pas l’unique cause de l’amour, et pour beaucoup de femmes -aussi? Tous les dons peuvent remplacer celui-là et la mélancolie qui -luit tristement, comme de l’eau dans des yeux usés, a pu allumer bien -des flammes au cœur compatissant des belles femmes. Desdémone aima le -More et l’aimait encore en mourant de ses mains. L’amour, comme -l’esprit, souffle où il veut et, là où il a soufflé, il tend à se -réaliser corporellement, puisque les attractions sont physiques, -c’est-à-dire corporelles. - -Soyez louée par moi, âme royale, d’avoir voulu que je réfléchisse sur le -mystère des sympathies défendues et des baisers prohibés. Je l’ai fait -avec la froideur et avec le détachement d’un physicien ou d’un pur -esprit. Quand mon sentiment ne comprend pas, je m’en rapporte à mon -intelligence, mais elle s’exprime un peu gauchement dans cette -psychologie nouvelle, vous lui serez indulgente; je sais que cela vous -sera facile. Pour moi, si je pouvais aimer encore, et tout amazonienne -que vous êtes, je mettrais facilement d’accord les normes de la vie et -les inquiétudes de mon sentiment, en vous élisant par-dessus tout ce qui -existe. Mais j’ai peur de vos flèches et je dresse mon bouclier, qui est -le silence. - - - - -LETTRE CINQUIÈME - -L’AMOUR NU - - -Comme vous n’ignorez pas que j’ai autrefois essayé de dissocier les -idées, vous m’avez demandé, mon amie, si je ne pouvais pas aussi -dissocier les sentiments. J’y ai pensé bien souvent et j’ai longtemps -été arrêté par le préjugé qui considère les sentiments comme des -phénomènes irréductibles. L’amour, par exemple, est l’amour. On aime ou -on n’aime pas. L’amour, dès qu’il est, veut réaliser sa fin. S’il n’y -songe pas, c’est qu’il n’est pas l’amour, etc. Cela m’embarrassait -beaucoup. A force d’y réfléchir, cependant, je me suis demandé si -l’amour, puisque nous prenons l’amour, qui est le sentiment-type, -quoique un dans son essence, n’avait pas des manifestations tellement -multiples et tellement contradictoires qu’on pouvait pratiquement, dans -nos civilisations compliquées, les seules qui nous intéressent, parce -que nous y participons avec délices, sinon avec fougue, faire -abstraction de son unité d’origine. Relisez ma phrase, qui est un peu -surchargée, vous verrez que je veux dire que le philosophe doit -considérer l’amour sous la même lumière que les hommes au milieu -desquels il vit et ne pas plus se nourrir d’abstractions que ces hommes -eux-mêmes. - -Or, pour le commun des hommes, il y a évidemment plusieurs sortes -d’amour qu’il ne confond jamais et entre lesquelles même il fait des -distinctions beaucoup plus essentielles qu’elles ne le sont en réalité. -Ce n’est qu’un premier stade. Une analyse clairvoyante nous permet -d’aller beaucoup plus loin et de diversifier, jusqu’à l’infini, la -notion d’amour, sans pourtant perdre de vue son unité primordiale. - -En nous et autour de nous, je cherche l’amour nu et je ne le trouve -qu’associé à un sentiment étranger qui est son parasite, mais aussi son -excitant, qui le nourrit, l’entretient et l’exalte. L’amour nu doit être -extrêmement rare. Il finit tragiquement, ayant toutes ses racines dans -la nature et aucune dans la société, qui ne lui est d’aucun secours. Les -faits-divers parfois contiennent la brève aventure de l’amour nu, de -l’amour à l’état pur. Schopenhauer lisait les faits-divers. Cela lui a -permis de comprendre le tragique de la vie. Racine a travaillé sur les -faits-divers de l’histoire. - -L’amour nu n’a pas de place dans la civilisation, où il est absurde, et -dans la nature même, où il travaille à sa propre destruction, il n’a -qu’une place momentanée. Au fond, ce n’est peut-être qu’une occupation -de l’esprit, une rêverie de poète chimérique. Ne nous en occupons pas -davantage. Il n’a d’autre but que lui-même. C’est proprement une -aberration. En somme, l’amour est comme le radium, il ne nous est connu -que dans l’union qu’il forme avec ses composés. On le suppose. On ne l’a -jamais vu. - -Dans la société, l’amour est toujours lié à un autre sentiment, qui le -supporte ou l’enclave, le fait valoir, en le maintenant, comme le chaton -de la bague serre une pierre précieuse. Il est le diamant, l’émeraude ou -la perle de l’intérêt, des convenances sociales, de la curiosité, de -l’ambition. Les femmes s’éprennent de la célébrité. Du clown au -philosophe, tout ce qui est extraordinaire peut faire naître l’amour -chez ces êtres qui étonneront toujours leurs mâles. La gaîté les séduit, -et l’éloquence, ou seulement l’abondance des paroles. Le More s’est fait -aimer de Desdémone en lui racontant ses prouesses. Les femmes, pourtant -bien plus près de la nature que l’homme et qui, engagées dans le -sentier, vont bien plus fatalement au but, se déterminent rarement à -l’amour pour des motifs qui le concernent directement. Chez elles, -l’émotion fondamentale est mise en mouvement par une autre émotion qui -ne semble avoir aucun rapport avec l’amour même. - -Mais ce qui déclenche le plus souvent l’amour, chez l’un comme chez -l’autre sexe, c’est la convenance sociale. Nous ne connaissons guère que -cet amour-là, l’amour de convenance, et je ne parle pas du mariage, mais -de l’amour des amants. De là ce fait qui a été toujours observé, que les -liaisons illégitimes ne diffèrent pas beaucoup des autres, dont elles -prennent très vite l’allure, les manies, les prérogatives même. _La -Parisienne_, de Becque, illustre cela très bien et mieux encore -l’histoire anecdotique du XVIIIe siècle. Les liaisons reposent sur la -convenance plus encore que le mariage, où elle n’est souvent qu’une -apparence. Plus les amants ont d’expérience, et ils en ont toujours plus -que les couples d’époux, plus leurs amours seront basées sur la -convenance et moins l’inattendu y prend de part. De sorte que s’il y a -encore quelques mariages romanesques, il n’y a presque pas de liaisons -romanesques. - -Les grandes inégalités de notre état social restreignent beaucoup pour -les femmes le choix de leurs amants. Il leur est imposé par le milieu où -elles vivent et dont presque jamais elles n’osent sortir. Les -convenances qui les emprisonnent seront aussi celles qui disposeront de -leur main gauche comme elles ont disposé de leur main droite. Elles ne -s’échappent à demi de la médiocrité du mariage que pour tomber dans la -médiocrité, plus étroite encore, quelquefois, de la liaison de -convenance et, courant après l’amour, elles ne l’atteindront jamais. Les -hommes ont une certaine tendance à sortir de leur monde, surtout au -cours de leur jeunesse, mais c’est pour tomber régulièrement dans le -cercle des courtisanes, où ils demeurent souvent prisonniers, et l’amour -aussi leur échappe, mais ils s’en soucient peu et même le redoutent. - -Vous voyez que si l’amour ne peut guère être dissocié véritablement, on -peut du moins entrevoir quels sont les sentiments, les émotions, les -tendances avec lesquels on le rencontre le plus souvent et sans lesquels -il ne pourrait vivre. L’état de l’atmosphère civilisée ne convient pas à -son développement isolé. Pour vivre, il est obligé d’entrer dans des -combinaisons, où, d’ailleurs, il est quelquefois étouffé. Je n’en ai -nommé que quelques-unes, et vous me reprocheriez, si je ne l’indiquais -pas, d’avoir oublié la vanité, qui lui sert encore très souvent de -compagnon, et l’amour-propre, qui entre peut-être dans tous les mélanges -où il s’amalgame et où il distille en secret le venin futur de la -jalousie. - -Vous ne vous êtes peut-être jamais demandé pourquoi tant de bons esprits -ont échoué à écrire sur l’amour ou n’ont réussi que de très petites -parties de leur sujet? C’est qu’il est immense, et d’une variété telle -que l’esprit ne peut l’embrasser. L’amour se gonfle de toutes les -émotions humaines, physiques, intellectuelles, sentimentales, et à -chaque combinaison nouvelle, il fait figure d’être nouveau. Un amour né -de la curiosité ne se comporte pas comme s’il était né de l’ambition, de -l’intérêt ou de la volupté. Il y aurait encore, en toutes ses variétés -primordiales, des nuances à étudier séparément, dont l’ensemble ferait -un traité fastidieux. On s’y perdrait, comme on se perd dans la vie, et -rien ne serait moins utile. On peut décrire l’amour chez les animaux, y -compris l’homme considéré comme l’un d’eux, mais on ne peut pas décrire, -autrement qu’en esquisses romanesques, l’amour humain. Il est possible -de le montrer clairement en ses parties où il est commun à toute la -nature; on ne peut dire clairement en quoi il est différent. On peut -l’étudier systématiquement comme instinct, non comme sentiment. - -L’amour nu, mais est-ce déjà l’amour? ne peut se rencontrer que chez les -animaux, là seulement où il n’y a pas de préoccupations étrangères à son -but. Ce n’est pas possible chez l’homme, du moins l’homme civilisé, où -il s’est agrégé trop de sensations, de sentiments, d’états -psychologiques qu’il incorpore à son essence. L’homme a trop -d’imagination pour se satisfaire d’une émotion nue. - -J’ai peur de n’avoir pas été clair, ayant voulu trop condenser ma -pensée. Ne croyez pas que je réclame l’amour nu. Pas plus que vous, je -ne saurais que faire d’un amour qui ne serait pas multiplié et -sensibilisé par toutes les émotions intellectuelles, qui ne serait pas -enrichi de tout l’apport mystique de l’inquiétude humaine. Mais vous -m’avez dit tant de choses à ce propos que je remets à plus tard la suite -de nos controverses. Vous verrez, chère Amazone, que cela fera peut-être -un petit traité assez curieux, mais je compte beaucoup sur vous pour -cela, sur votre manière amazonienne de considérer les choses et d’en -renouveler la vision. - - - - -LETTRE SIXIÈME - -MYSTICISME - - -Vous en souvenez-vous, mon amie? Nous étions d’accord l’autre soir, -pendant qu’un éclairage singulier vous permettait de lire et de -critiquer ma dernière Lettre, sur ceci que l’amour, avec tout le cortège -des sentiments qui s’appuient sur lui et participent à son exaltation, -est une religion et la seule que puisse avouer, la seule où puisse se -plaire un être délicat. J’entends l’amour humain sous toutes ses formes, -même et d’abord peut-être celles que les imbéciles appellent grossières -ou anormales, les formes sensuelles, les formes mystiques, qui ne sont -pas loin l’une de l’autre, toutes les sympathies profondes jalousement -exclusives, toute tendance, quelle que soit son nom, qui fait qu’on a la -sensation et le désir de vivre en un autre être, à peu près autant qu’en -soi-même, ou parfois davantage. Ceux qui ont cherché l’essence de la -religion et qui ont voulu la définir en quelques mots ont trouvé qu’elle -impliquait un sentiment de dépendance à l’égard d’une volonté inconnue -répandue dans l’univers, d’une volonté que l’homme cherche à deviner, ce -qui l’incline à toutes sortes de pratiques mystérieuses, rituelles ou -spontanées, dans le but d’y conformer sa vie. A peu de chose près, et en -jouant un peu sur les mots, il est vrai, cette définition s’applique -très bien à l’amour, où le spontané ne se mêle au rituel que dans -certaines proportions et n’en est jamais que le complément. M. Salomon -Reinach donne de la religion une définition toute différente: «Un -ensemble de scrupules qui met obstacle au libre exercice de nos -facultés.» Mais je ne crois pas que les scrupules soient primordiaux, -ils rentrent dans les rites, c’est-à-dire dans les moyens. Il a trop -pensé à l’anecdote du paradis terrestre, ainsi qu’à toutes les défenses -par lesquelles les êtres vénérés exercent leur pouvoir sur les faibles -hommes. Les scrupules ne sont venus qu’après la croyance aux dieux, dont -l’existence est nécessaire pour les soutenir. Sa définition est plutôt -celle des religions organisées que celle du sentiment religieux, à quoi -nous voulons rattacher l’amour. - -Je sais bien qu’on ne fera jamais comprendre à la masse des hommes qu’il -n’y a pas de différence essentielle entre la prière à un Dieu invisible -et la prière à un être humain que l’on voit, que l’on touche, dont on -attend des satisfactions précises, mais je ne me soucie de convaincre -que ceux qui participent déjà obscurément à de telles idées. Il n’est -pas certain d’abord que la prière de l’amant à l’amante demande -uniquement des choses précises. Elle demande aussi le bonheur, -c’est-à-dire l’infini. Rien n’est moins précis. On ne demande pas autre -chose à Dieu et son rôle, dont il s’acquitte assez mal, est de donner à -ses dévots ce bonheur infini que seul il détient. S’il y a une -supériorité, elle est en faveur de l’amant dont la prière est moins -chimérique, parce qu’il n’a la prétention que de se servir de ses sens -pour communiquer avec d’autres sens, tandis que l’homme pieux les tend -sur le néant, s’efforce de bander sur l’absence du violon la corde qu’il -prétend faire vibrer. Mais ce ne sont là que des formes primitives, -également décevantes, par l’énormité de leurs requêtes, de l’amour ou de -la religion. Si, dans la religion, le cœur est condamné à la prière -éternelle, au désir éternel, c’est que ni prière ni désir n’ont d’objet -sensible, mais qu’est-ce que deux êtres qui s’aiment peuvent se demander -l’un à l’autre qui ne soit déjà accompli dans leurs volontés? La prière -en amour est un sacrilège. Elle supposerait l’inexistence même de -l’amour, qui n’est pas s’il y a disparité dans le désir. Mais nous -montons peut-être un peu haut? J’aime cette région où le sentiment -devient raison et la raison sentiment, mais j’aime aussi la clarté qui -ne se rencontre guère dans l’abstraction. - -L’amour répond à ce besoin d’avoir un être qui s’occupe de nous, et pour -lequel on est quelque chose d’incomparable et surtout qui accepte nos -adorations, auquel nous pouvons reporter toutes nos pensées. J’ai vu un -amour qui dura de longues années et dans lequel les amants eurent -toujours une vénération corporelle et un respect étonné l’un pour -l’autre. Jamais ils ne se quittèrent, et ils se voyaient tous les jours, -sans se baiser mutuellement la main. Quelle religion se serait -superposée à celle-là? De quelle utilité aurait été à ces êtres un culte -rituel? Ils auraient été incapables de le comprendre, étant eux-mêmes -semblables à des dieux, à la fois, et à des fidèles, portant en soi -toutes les valeurs religieuses et réalisant toutes les extases. Cette -notion du divin, sur laquelle argumentent les philosophes mystiques, ils -l’auraient créée, au-dessus de toutes les philosophies, s’ils avaient -été des êtres à métaphysique. On a dit que les animaux cultivés (ceux -qui vivent dans notre intimité) avaient sur nous la supériorité de voir, -d’entendre et de toucher leurs dieux, qui sont les hommes, et on a vu, -dans leur conduite à notre égard, l’origine même du sentiment religieux. -A chaque instant, ils nous demandent des miracles et ces miracles -s’accomplissent parfois. Quand des oiseaux volent dans le ciel de mes -fenêtres, mon chat supplie ma Toute-Puissance de les arrêter, qu’il -puisse les abattre d’un coup de patte. Il y eut pendant quelque temps -une cage suspendue à une fenêtre voisine; que de fois ne vint-il pas me -demander de la mettre à sa portée. Évidemment, dans son esprit de chat, -je n’avais qu’un geste à faire, pas même, je n’avais qu’à vouloir. Je -n’ai pas accompli ces miracles, mais j’en fais quotidiennement d’autres, -auxquels il est très sensible: quand il a faim, il me le dit et je lui -fais apporter à manger. C’est bien là une ébauche de religion, réduite à -ses éléments magiques les plus simples, mais aussi les plus essentiels, -et dans laquelle l’être communique directement avec le dispensateur de -tous les biens. La position des amants ressemble assez à celle-là. -Chacun d’eux tient entre ses bras son dieu et le créateur de sa joie. -Point n’est besoin pour eux, êtres privilégiés, d’imaginer l’être -suprême dont ils dépendent et qui a tout pouvoir sur leur bonheur, même -sur leur vie. Ils le sentent autour d’eux, sur eux, en eux, dans une -communion précise et pourtant infinie, physique et cependant irréelle. -Loin que l’amour soit une imitation des mouvements religieux, c’est lui -qui a servi de modèle à toutes les religions à mysticisme et qui en est -le prototype. - -La religion est son plagiaire et son succédané. Voyez avec quelle -facilité, à l’amour humain devenu impossible, succède l’amour divin, qui -n’en semble que la transformation naturelle. Dieu, dans le cœur des -femmes, remplace l’amant si naturellement! Voyez comme l’amour -spiritualisé des mystiques demeure empreint de ses origines matérielles. -Il n’est peut-être pas une phrase dans tous leurs discours qui ne -s’applique également bien à Dieu ou aux hommes. Sainte Thérèse et les -autres emploient une langue si équivoque qu’on y sent courir parfois -comme un frisson de spasmes! Qu’est-ce autre chose que l’anéantissement -en Dieu? Quand Bossuet veut justifier la communion et le dogme de la -présence réelle dans l’eucharistie et dans chacune des hosties que -s’assimile le fidèle, il prend pour garant l’amour humain et ses -magnifiques frénésies: «Dans le transport de l’amour humain, dit-il, qui -ne sait qu’on se mange, qu’on se dévore, qu’on voudrait s’incorporer en -toutes manières et enlever jusqu’avec les dents ce qu’on aime, pour s’en -nourrir, pour s’y unir, pour en vivre.» Et voilà pourquoi il faut -remercier Dieu de s’être donné à nous en pâture dans la sainte -communion. Mais combien plus sainte et plus originale et plus savoureuse -les amants trouveront-ils la communion qui ne se pratique pas sous des -espèces chimériques, mais dans la belle réalité des mutuels repas -d’amour. - -J’avoue que la religion, sévère imitation des pratiques de l’amour -humain, peut avoir des charmes pour les vieillards, les malades, les -infirmes auxquels elle peut donner je ne sais quelle apparence, je ne -sais quels ressouvenirs. La religion est l’hôpital de l’amour. Vue -ainsi, j’apprécie son rôle philanthropique, quoique je trouve aussi plus -digne, quand on ne peut plus aimer, de s’enfermer en soi-même que de -courir vénérer des simulacres. Don Juan mourut dévot et, comme on dit, -«en odeur de sainteté». Ah! comme j’aimerais que lui fût revenu aux -sens, à l’heure dernière, le bouquet des odeurs féminines qu’il avait si -âprement respirées! Quoique je vous aime, Amazone, je n’aime pas don -Juan. - - - - -LETTRE SEPTIÈME - -L’ABSENCE - - -«L’absence est le plus grand des maux.» Bien, mais la présence, la -présence continuelle? Qu’en pensez-vous, mon amie? Je crois, pour moi, -que la présence appelle l’absence et que l’absence réclame la présence. -Nous ne pouvons supporter aucun état définitif, même celui qui réalise -la plénitude de nos désirs. Je parle pour ceux qui ont quelque -personnalité, qui ont une vie propre, dont les activités se prolongent -de tous les côtés à la fois et qui ne se donnent jamais si bien qu’ils -ne réservent une partie d’eux-mêmes pour leur jouissance égoïste. -Ceux-là s’accommodent d’un partage égal ou même inégal entre la présence -et l’absence, ayant d’ailleurs mille moyens de substituer l’un à l’autre -ces deux états contradictoires. L’absence a des complaisances pour la -pensée. Elle donne aux images chères l’attitude et la couleur qui sont -le mieux faites pour lui plaire, elle les recrée et les façonne -librement à son plaisir, ce qui lui concède sur elles un pouvoir presque -absolu, dont la présence souvent contrarie l’exercice. L’absence -entretient l’espérance, avive le désir et souvent le fait naître, par -l’esprit de contradiction qui nous pousse à nous attacher à un dessein -que nous négligions quand il était en nos mains. - -Vous vous souvenez du joli tour que La Rochefoucauld a donné à une idée -analogue? «L’absence diminue les médiocres passions et augmente les -grandes, comme le vent éteint les bougies et allume le feu.» Mais je ne -m’occupe pas des grandes passions. Il y a pour les sentiments échevelés -une psychologie spéciale où tout est contradiction. Je pense plutôt aux -attachements profonds qui se connaissent et qui se raisonnent. Ceci vous -plaira, mon amie, car vous êtes si volontaire que vous mettez encore de -la volonté dans la plus involontaire (en apparence, pour ne pas vous -désobliger) des affections. Plus il y a de volonté dans l’amour, moins -le vent de l’absence peut l’éteindre, mais s’il n’était qu’inclination -de hasard et de rencontre, comment résisterait-il à un souffle brusque? -Je laisse donc de côté les caprices dont le charme est la fragilité -même: un caprice qui ne se briserait pas entre les doigts ou qui ne se -fanerait pas d’avoir été touché et respiré n’aurait plus la grâce d’un -caprice ou d’une fleur. Revenons donc à ces sentiments qui, pour n’être -pas de «grandes passions», n’en ont que des racines plus profondes et -plus riches. Elles supportent donc l’absence et même peuvent y prospérer -à cause de leurs réserves de vitalité. Cependant, qu’appelle-t-on -absence? Est-ce huit jours, un mois, une saison, ou davantage encore? -Quel est ce vent dont parle La Rochefoucauld? Est-ce un ouragan on une -brise un peu vive? L’ouragan emporterait le feu avec les bougies. Non, -c’est bien le simple courant d’air, mais qui entre soudain par la -fenêtre. Il faut savoir mesurer l’absence et se souvenir que les jeux de -l’imagination sont d’autant moins durables qu’ils sont plus intenses et -que le cœur, après s’y être complu, les délaisse et s’habitue à son -délaissement. L’absence à laquelle on s’est habitué demande beaucoup de -présence pour être vaincue. C’est surtout avec les êtres qui ont le goût -profond de la liberté, qu’il faut craindre les effets prolongés de -l’absence, car la liberté n’est guère que la licence qu’on se donne ou -qu’on se reconnaît de céder à toutes les curiosités. - -L’absence met d’abord une sorte de désarroi dans l’esprit de celui qui -reste et qui vérifie bientôt la parole du poète: «Un seul être vous -manque et tout est dépeuplé.» Les rues n’ont plus leur aspect accoutumé; -l’air a une autre couleur, les passants s’en vont en fantômes; les -petites habitudes de la vie deviennent plus mécaniques et perdent de -leur agrément; les pensées se coordonnent mal, s’entassent dans l’esprit -et s’y livrent à des jeux obscurs et contradictoires. Alors naissent les -doutes, où l’on se complaît afin de souffrir. Quand cela devient -intolérable, une réaction se produit, plus ou moins lente, qui rend peu -à peu aux choses leurs tons accoutumés, si bien qu’au bout d’un certain -temps on se trouve établi dans l’absence avec une certaine aisance dont -on a honte, mais dont on a toujours la tentation de profiter. - -Il faut faire intervenir, cependant, les lettres que l’on reçoit. Des -êtres sont presque plus sensibles aux témoignages écrits qu’à tous les -autres. Nous vivons beaucoup par l’écriture. Un commerce tendre sans -lettres ne se comprend pas, et seuls les êtres d’âme courte sont étonnés -que des amants se soient vus quotidiennement et aient quand même senti -le besoin de s’écrire tous les jours. C’est que les pensées suggérées -par le contact d’un être que l’on aime diffèrent beaucoup de celles qui -viennent dès qu’on s’est éloigné de lui. Cela fait deux vies qui s’en -vont parallèles, avec chacune leur valeur propre. Si l’une est l’amour, -l’autre en est l’expression, et l’expression d’un sentiment nous touche -plus encore peut-être que le sentiment lui-même. Les lettres que l’on -reçoit (et même celles que l’on écrit, par l’occupation passionnée -qu’elles vous donnent) peuvent donc modifier beaucoup l’évolution de -l’absence. Fréquentes et presque régulières, elles en détruisent les -effets et font même goûter des joies particulières, surtout aux timides -qui ne trouvent que dans le silence toute leur présence d’esprit. On -voit beaucoup de l’âme dans les lettres rapides et comme versées sur le -papier, mais on ne voit pas les yeux par où elle se dévoile le plus -ingénuement, car les lettres sont aveugles et il manque toujours quelque -chose à leur sourire. Les meilleures sont celles qui arrivent le matin, -au premier courrier. Elles facilitent la vie pour toute la journée. Il -m’est arrivé d’emporter sur moi, même après l’avoir lue, une lettre -particulièrement aimée et d’y puiser une singulière force, comme font -les dévots dans un talisman, car l’amour réinvente quotidiennement les -vieilles pratiques religieuses, que la religion lui emprunta une fois -pour toutes et qu’elle croit avoir accaparées. C’est que l’amour vit de -représentations autant que de réalités, et de croyances bien plus encore -que de certitudes. Il n’est que selon l’idée que l’on s’en fait, et -cette idée varie peu chez le même être selon les êtres sur lesquels il -bâtit sa création. Cela veut dire qu’on aime toujours le même être, sous -des masques différents, parce que les représentations ne sont jamais que -la projection de soi-même dans le champ de l’imagination. Mais comme -ceci n’a plus que des rapports lointains avec l’idée d’absence, j’en -remets la suite et le commentaire à une prochaine lettre. N’êtes-vous -pas disposée à voir dans l’amour un délicieux égoïsme? Il faut être -égoïste et en être fier. Cela seul donne vraiment du prix à la tendresse -que l’on dispense et à celle que l’on agrée. On a mieux conscience des -sacrifices que l’on fait, et cela augmente la valeur de ceux que l’on -vous fait. - -Hélas! Et la neige tombe! Ceux qui sont absents vont-ils revenir? -L’égoïsme le demande, mais il sent sa cruauté et se replonge en -lui-même. - - - - -LETTRE HUITIÈME - -LA VOLONTÉ - - -Vous êtes de la race des conquérantes, vous, Amazone. Vous ne souffrez -pas que les choses vous résistent, s’opposant à votre volonté de -vaincre, et vous ne supportez pas que l’on vous aime malgré vous. Ou -bien cela vous fait rire, ou bien cela vous irrite. Rien ne vous récrée -comme un sot qui vous fait la cour et rien ne vous fâche comme l’être -impudent qui croit encore à votre amour quand vous n’y croyez plus. Mais -il y a de la tristesse au fond de ce plaisir aussi bien que de cette -mauvaise humeur. Cela m’a touché, moi qui regarde les passions à travers -les vitres, à peu près comme on regarde l’éclipse avec des verres fumés -et une froideur astronomique. Mais vous me connaissez, ce n’est pas près -de vous que je me vanterai d’un état sentimental qui se voudrait encore -plus sûr de lui-même. Enfin, je sais que la volonté n’a joué dans ma vie -qu’un rôle très modéré; à la première rébellion des êtres, j’ai toujours -envoyé promener tous les désirs et je me suis non pas découragé, mais -désintéressé. Mon orgueil s’est toujours mis au-dessus de la révolte, -que je trouve un peu plébéienne. Achille se retirait sous sa tente, je -me retire dans la solitude de mon silence, où j’ai contre l’ennui, même -contre les blessures, d’excellents baumes. - -Peut-être penserez-vous que c’est que je n’ai pas rencontré le grand -ennemi, l’ennemi digne d’être vaincu. C’est possible. On ne sait jamais -qui on a rencontré, et on n’est pas juge de la qualité de l’adversaire, -quand on refuse le combat. Mais tout cela n’est que pour dire que, par -moi-même, j’ignore tout du rôle de la volonté en amour. Cela a été pour -moi un moyen de défense, jamais un moyen d’attaque, mais, comme la -fortune, l’amour vient parfaitement vous chercher dans votre lit ou à la -table de vos écritures. Il entre à travers les portes closes et les -persiennes fermées, ainsi que les musiques et que les odeurs. Je n’ai -jamais eu besoin de la volonté active, c’est pour cela que je ne m’en -suis jamais servi: comme dans les contes de fées, les palais sont sortis -du sol, au moment que je les désirais, les palais ou les maisons de -berger, mais pour le sage, c’est la même chose. Depuis que je vous -connais, je sais enfin ce que c’est que la volonté en amour. Vous me -l’avez dit, et je l’aurais appris, pour peu que je vous aie regardée -vivre. - -C’est notre plus grande querelle ou plutôt notre sujet le plus vif de -conversation. - -Vous êtes belle toujours, mais plus que jamais quand vous vous défendez -contre la fatalité, que moi, d’un nom plus modeste, j’appelle le hasard. -Vous voulez créer tout, de vos propres mains, autour de vous-même, et -n’y permettre de fleurir qu’aux fleurs de votre élection. Choisir un -être entre tous que l’on croit ou que l’on veut connaître, parce qu’il a -montré, en d’autres domaines, qu’il en vaut la peine, et aller à lui -franchement et s’imposer à son cœur et faire que cet amour grandisse et -vous enveloppe de l’ombre évoquée par vous-même; cela sans coquetteries, -sans petits moyens, sans stratégies à la Stendhal, n’est-ce pas une -œuvre magique? Quelle confiance en soi cela suppose et quelles forces -sagement et lointainement mesurées! Ne pas se soucier de l’état présent -de sa propre sensibilité ni de la sensibilité de l’être que l’on attire -à soi, parce qu’on a la certitude que tout se transformera selon le gré -de la volonté, au moment que l’on a choisi, et réussir ainsi qu’on se -l’était juré, c’est ce que je crois possible pour vous et impossible -pour moi, mais c’est aussi ce que j’admire. Ma foi, si j’étais plus -jeune, j’essaierais de me dresser selon votre méthode et, avec elle, de -tenter quelque expérience. Mais que j’aurais à revenir de loin, moi qui -me laisse si mal convaincre de la véracité des sentiments dont je puis -être l’objet! Je trouve aussi naturel de résister à la sympathie que d’y -céder, et je n’ai jamais été étonné qu’un être ne répondît à ma -tendresse que par l’indifférence ou, ce qui est pire, par la politesse. -C’est que je respecte dans les autres êtres la liberté qui m’est plus -chère que tout, et que je me suis toujours fait un scrupule d’y -attenter. Et comme je me comporte envers autrui, j’admets qu’autrui se -comporte envers moi. - -Pourtant la sympathie est une douce chose et je comprends que l’on tende -sa volonté pour la conquérir. Heureux qui est aimé et plus encore celui -qui aime avec ingénuité. Il ne raisonne pas, il aime; il ne se demande -pas s’il y a des obstacles, il ne les recherche ni ne les évite, il -aime. C’est à peine s’il est inquiet qu’on réponde à sa sympathie; il ne -soupçonne pas qu’on puisse le repousser, il aime avec ingénuité. Il -n’est pas donné à tout le monde d’être ingénu et il est possible que -l’amour raisonné et volontaire apporte des bonheurs plus grands et plus -sensibles à la conscience, des bonheurs plus orgueilleux enfin. Mais -n’est-on pas porté, à force de se plaire en ces jeux de la volonté, à -mépriser les pauvres amours qui sont venues humblement à vous et qui -vous regardent comme des chiens aux yeux doux, et demandent une caresse -et la permission de garder un instant la tête sur vos genoux? Avouez que -c’est une grande tristesse d’être obligé de les repousser. C’est de cela -que je voulais vous entretenir d’abord, mais les idées se pressent et -s’enchevêtrent si rapidement qu’on ne trouve plus dans la foule celle -dont on voulait esquisser les traits. J’ai toujours envie de prendre -parti (même si c’était à mon détriment, je le ferais peut-être encore) -pour les amours dédaignées. C’est que je me mets très bien, et sans nul -effort d’imagination, à la place de l’être aimant qui se croit aimé et -qui n’est que toléré. Quand je n’avais pas assez des souffrances réelles -de la vie, je m’en créais d’imaginaires auxquelles je donnais cette -forme-là. Mais le désir vain de la joie prend la place de ces -imaginations mauvaises, à mesure que la vie s’avance et tend vers son -néant nécessaire. La torture volontaire est peut-être un grand signe de -force et de vitalité. Tant qu’on y trouve un bonheur profond, quoique -stérile et passager, on n’a pas à désespérer de soi-même, on ne craint -pas les attaques traîtresses de la réalité. - -Peu d’êtres, je pense, sont capables de se soumettre à un tel régime -sentimental, pour fortifiant qu’il soit, et la plupart, faits seulement -pour les rêves de douceur, se trouvent atterrés quand la joie où ils -tendent naturellement fond sous leurs yeux comme neige au soleil. J’ai -pitié d’eux, et vous aussi, cruelle Amazone, à moins qu’ils ne soient -vraiment trop ridicules, si l’on peut dire qu’un sentiment soit jamais -ridicule. Le ridicule vient de l’esprit, c’est pourquoi le cœur y -échappe toujours, quand il est le cœur tout seul, sans prétentions -littéraires. Le malheur est que les sentiments simples ne savent pas -s’exprimer simplement. - -J’aime à considérer une femme indifférente parmi les désirs aux -attitudes sentimentales, et qui répond avec une politesse froide ou -souriante (cela dépend des natures) à ces désirs qui l’interrogent. -Sourire ou froideur ne sont rien. Les yeux seuls parlent et ne parlent -qu’aux yeux choisis, s’ils sont là. L’homme est toujours flatté du -sourire, il se croit celui dont on attend le bonheur. La femme qui aime -ne se prête au jeu qu’à titre de comédienne et pour mieux garder -l’intégrité de sa personne. Aussi le monde n’est nullement dangereux -pour les amours qui commencent et c’est là que se voit bien la bêtise -des hommes de toujours se laisser attirer par la femme qui vient -d’accueillir un amant, au lieu de comprendre que, de tous les moments, -c’est le plus mauvais qui soit pour eux. Il faut que l’amour soit -égoïste, il faut qu’il soit méchant pour tout ce qui voudrait le -détourner de soi-même; c’est sa fatalité. Pourquoi serions-nous affligés -de ce qui est fatal, de ce qui tient à l’essence même des choses? - -Et je n’ai à peu près rien dit de ce que je voulais dire. J’ai causé -avec vous, voilà tout. Le plaisir que j’y ai pris sera mon excuse. Si je -n’écrivais pas pour vous, est-ce que j’écrirais encore? - - - - -LETTRE NEUVIÈME - -LA SYMPATHIE - - -Connaissez-vous la sympathie? C’est un sentiment que vous éprouvez -certainement, Amazone, plus que toute autre heureusement née, je l’ai lu -dans vos yeux, mais que vous n’éprouvez pas avec la profondeur -désespérée de qui n’en attend plus d’autre et qui le boit comme un -rafraîchissement d’été. - -Celui même qui ne désire plus rien, dont l’âme s’est repliée comme des -antennes fatiguées d’avoir senti et palpé le monde, celui-là désire -encore la sympathie. Ainsi que l’amour dont elle est peut-être un des -masques, ou l’une des formes, car tous les sentiments actifs se ramènent -à l’amour ou à sa négation, la sympathie tombe où elle peut. On la voit -installée entre des personnes en apparence fort éloignées l’une de -l’autre, rapprocher des caractères faits pour se combattre, des esprits -d’essence différente et des cœurs aux aspirations divergentes, on le -croyait et ils le croyaient eux-mêmes. La sympathie se prononce à -l’improviste et s’affirme aussitôt avec une certaine indiscrétion. Elle -connaît la jalousie, les désespoirs et les aveux timides et indirects, -cherche à se manifester par de petits dévouements absurdes qui lui -semblent autant d’actions d’éclat, et se montre fort dépitée quand elle -se voit méconnue. Mais la sympathie ne se décourage pas. Elle invente -sans cesse et n’est contente que dans l’activité, car, - - La foi qui n’agit pas, est-ce une foi sincère? - -Or, la sympathie vit dans la foi, comme elle vit dans l’amour. Elle en -arrive à considérer l’être auquel elle s’est vouée comme un dieu à -l’ombre duquel elle vit et loin duquel elle ne saurait vivre. A force -d’aimer et de veiller, elle finit par se croire je ne sais quels droits -de réciprocité et elle les implore avec une douceur sévère. - -(Vous entendez bien qu’il s’agit de la sympathie profonde, qui n’a aucun -rapport que de nom avec la sympathie distinguée qui figure lâchement au -bas des lettres mensongères. Pour la préciser et me conformer à un -langage plus philosophique, je l’appellerai maintenant amour de -sympathie. Aussi bien je ne la veux examiner que dans ses rapports entre -des êtres où elle peut devenir de l’amour, ce qui arrive très bien.) - -La sympathie, donc, est une variété de l’amour, et qui s’oppose assez -bien à l’amour de passion qui a, malgré l’étymologie, des caractères -tout différents. Tel qui ne compte plus, s’il y a jamais compté, sur -l’amour frénétique, ne désespère pas encore de l’amour de sympathie. -C’est lui qui régit les sociétés et qui en permet la vie sentimentale, -passé l’âge de la fougue et de l’audace, car l’amour-passion est -insociable et sans l’amour de sympathie, aux innombrables nuances, elles -ne seraient pas ou ne seraient qu’une bacchanale triste. C’est par lui -et pour lui qu’ont été inventés tous les jeux de la vie, les réunions, -les spectacles, les parures, les fleurs et les sourires. C’est lui qui a -donné un sens à la nature, à la démarche des femmes, aux gestes des -hommes, à la pluie, au soleil, à la musique et à tous les arts qui le -courtisent et lui tissent les étoffes où il brode. L’amour frénétique ne -désire que lui-même, l’amour de sympathie désire le monde entier et ne -se désire pas toujours lui-même. Il joue avec les parures de la vie dont -il a besoin pour appuyer son désir et le justifier. - -Mais souvent il n’a pas d’autres désirs que le désir. - -La sympathie, par une de ses antennes, touche à l’amitié violente, par -l’autre, à l’amour. Elle oscille, prête à toutes les transformations, -elle est apte à devenir la matière de tout sentiment tendre, de toutes -les complaisances essentielles. Mais souvent elle reste ce qu’elle est, -car, malgré son instabilité, elle existe par elle-même. Elle n’est pas -l’amitié, n’étant pas spécialement spirituelle. Elle aime tout de ce -qu’elle aime, car elle pardonnerait tout, jusqu’à la trahison, jusqu’à -l’indifférence. - -A quoi bon chercher pour un sentiment, hybride comme les plus belles -fleurs, un nom exact? La pensée qui ne peut s’exercer clairement dans la -parole, intérieure ou extérieure, reçoit cependant des mots qu’elle -emploie une précision apparente qui la dépasse. Au fond, sur presque -tous les sujets, nous pensons confusément et notre effort pour mettre de -la clarté dans ces ténèbres heureuses n’aboutit souvent qu’à une -confusion d’un autre genre. Quand nous avons nommé toutes les nuances de -la mosaïque, il nous vient une surprise, c’est que nous en sentons moins -bien la valeur que lorsque nous les confondions sous des termes -généraux. Les analyses les plus strictes ne peuvent faire qu’il n’y ait -pas de couleurs fondamentales, où les nuances se fondent et viennent -mourir. Une trace de jaune va au jaune; une trace de rouge va au rouge, -et ne va que là. La répartition vaut peut-être mieux que l’analyse. Les -obscures puissances du langage en ont jugé ainsi qui ont mis sous un nom -tous les sentiments positifs et sous un autre nom tous les sentiments -négatifs. C’est la physique des sentiments, entrevue par Spinoza avant -même qu’il y eût une physique. Loin de compliquer, comme la psychologie, -qui tend à s’y détruire elle-même, elle simplifie. Elle met dans le -premier groupe, sous le nom d’amour, tous les sentiments favorables, -bienveillants, tendant à la joie et à la conservation de l’individu et -de l’espèce; et dans l’autre, sous le nom de haine, tous les sentiments -séparatistes qui tendent à détruire le lien que le premier groupe -s’efforce sans cesse de nouer entre les êtres. Et cela n’est pas si -simpliste que cela en a l’air, car il est évident que tous les -sentiments de l’un ou l’autre groupe peuvent se transformer les uns dans -les autres, au moindre choc nerveux, tandis que la transformation d’un -groupe à l’autre est excessivement rare et peut être considérée comme -une sorte de catastrophisme moral. - -Il y a cependant, parmi la classification vulgaire née des habitudes du -langage, de singulières confusions, mais c’est la communauté d’origine -de tous les sentiments qui en est la cause et le fait qu’ils n’existent -pas en eux-mêmes, mais relativement à l’être qui les éprouve, et qui -lui-même est complexe et contradictoire. Le langage s’est tiré d’affaire -en suivant les apparences. Ainsi veux-je faire ici. Aussi bien, nous -vivons sur les apparences. Nul être ne peut savoir ce qui se passe dans -le cœur de l’être qui se serre contre sa poitrine. Les sentiments -sincères vivent dans l’inquiétude. Peut-être que la planche sur laquelle -ils s’engagent va céder et choir dans l’abîme. On est quelquefois sûr de -soi, et encore! On ne l’est jamais de l’être qui s’est accroché à votre -cou, peut-être dans le seul but ironique de se faire passer de l’autre -côté du fleuve. De là, le tragique de toute expérience sentimentale. -Mais cela ne touche pas aux lois de la physique, en lesquelles nous -devons avoir confiance, ce sont des lois. - -Et puis, mon amie, quand j’admets que l’amour-passion, c’est à cela que -je songeais, contient de la haine, en quoi il peut se métamorphoser, je -ne parle pas d’après ma courte expérience, mais d’après «ce que l’on -dit». Je n’ai jamais vu, encore moins éprouvé, une telle métamorphose, -et je ne crois pas volontiers qu’elle soit soudaine. Il y a un -intermédiaire, la jalousie, qui est une maladie de l’amour (la jalousie, -c’est de l’amour malade), et les maladies troublent l’évolution -physiologique. Puis c’est une exception et on ne fait pas de -classifications avec les cas particuliers. - -Revenons maintenant à la sympathie que nous appelons maintenant l’amour, -parce que c’est plus vrai, plus simple et plus commode. Mais il y a trop -de choses dans ce mot - - Né pour d’éternels parchemins. - -Il contient trop de rêves. Nous sommes trop habitués à y enclore des -joies trop précises et trop exaltées, d’un éclat trop intense, trop bref -aussi, comme ces fleurs qui ont concentré toute une vie dans les -émanations d’une journée d’été. Choisissez-le vous-même, le mot qu’il -faut, Penthésilée, en songeant, non à vos conquêtes, mais à vos -alliances, et aux moments mélancoliques qui suivent la victoire aussi -bien que la défaite. Songez aux cœurs dont vous ne voudriez pas être -séparée ni à un moment ni à l’autre, ni dans cet état de royale -nonchalance, où l’on médite sa vie. - -Moi, je raconte les actions des hommes et des femmes et je les analyse -vainement. La sympathie, ou l’amour, dont je suis encore capable, n’a -que des occasions rares de s’exercer et je ne les recherche plus. On m’a -fait lire l’autre jour une tragédie d’un poète grec moderne construite -sur les amours de l’ombre d’Achille. Il aima Polyxène, il aima Médée, il -aima Hélène; elles se sentirent pénétrer en lui comme un songe, et lui -sentait qu’il n’était qu’une ombre et sentait l’horreur de son état. Je -n’avais pas compris tout d’abord la rénovation de cette légende -post-homérique, mais un matin j’en ai senti l’amertume et la beauté -triste. Cette vie d’ombre, les hommes ne la mènent plus après, mais -avant leur mort, dans la période crépusculaire où ils sont suspendus -entre l’être et le néant, - - Entre l’horreur de vivre et l’horreur de mourir, - -et où ils tentent encore, poussés je ne sais par quelle inutile -reviviscence, de pénétrer comme des songes aux cœurs qui ne les songent -plus. C’est peut-être pour ceux-là que les dieux ont créé la sympathie. -Amazone, qu’en pensez-vous? - - - - -LETTRE DIXIÈME - -LE PLAISIR - - -J’aime la volonté de vie, l’appétit de bonheur qu’il y a en vous, -Amazone. On peut vous faire souffrir, on ne détruira pas cet élan qui -vous entraîne vers la beauté et vers l’amour. Comme tous les êtres nés -pour dominer et en plier d’autres à leur joug, vous ne cédez pas devant -la déception, qui ne vous accable qu’un moment, et votre cœur païen de -guerrière s’en trouve renouvelé. C’est un spectacle qui m’enchante comme -le rajeunissement de l’année, et de quel exemple n’est-il pas pour moi, -toujours prêt à désespérer de moi-même et qui n’en trouve que trop de -motifs. Vous avez, au contraire, ce qu’Emerson appelait la _self -reliance_ et qui fait que le bonheur est toujours devant soi et qu’on -sourit éternellement à la mélancolie du passé. Le passé est toujours -mélancolique. Il faut savoir le regarder tel qu’un paysage qui s’enfonce -dans les brumes du lointain. Il n’est plus qu’un songe. Songe pour -songe, tâchons de deviner le point de l’horizon où va s’élever la vision -future, avec son cortège de sensations, de sentiments et de rêveries. Si -la vie vaut la peine d’être vécue, c’est selon une telle attitude. Je -sais bien que les êtres à imagination forte peuvent évoquer avec une -certaine puissance les plaisirs couchés dans le linceul, mais cette -nécromancie a toujours quelque chose de funèbre. Si vain que nous -sentions l’avenir, il y a en lui une possibilité de réalisation qui fait -que les cœurs les plus endurcis tressaillent à son approche, mais il ne -tressaille pas en certaines natures comme en d’autres, et tandis que les -unes s’opposent de toutes leurs forces à ces mouvements, les autres y -cèdent avec joie et se laissent emporter. - -Avec l’avenir, il y a le présent. Sans doute il n’est qu’une illusion -philosophique. Il n’y a pas de présent. Les moments, à mesure qu’ils se -forment, tombent aussitôt sous la meule du passé qui les broie et en -fait de la poussière. Mais j’appelle présent, avec tout le monde, le -cercle des heures et des jours qui sont le plus à portée de notre main, -que nous touchons pour ainsi dire dès que nous étendons le bras, cercle -qui se brise et qui se reforme à chaque seconde et qui est comme une -spirale vue en perspective. Ce présent est notre domaine propre, celui -que notre esprit travaille et retourne, comme un jardinier fait d’un -jardin, et il nous appartient d’y semer des fleurs et du gazon ou de le -laisser désertique, à la merci des hasards, d’y élever une agréable -demeure ou d’y nicher dans un trou de hibou, d’y creuser une grotte ou -d’y élever la tour de porcelaine. Ce sont les mêmes natures qui -choisissent l’un ou l’autre système. Ceux qui ne vivent pas, au moins un -peu dans l’avenir, ne vivent pas non plus dans le présent, sinon en -sauvages. Quand on n’a pas confiance dans le bonheur que _doit_ nous -apporter l’avenir, on ne peut se plaire à cultiver la plante dont la -fleur est le plaisir. C’est ce que Bernier disait à Saint-Évremont: «Je -vous dirais en confidence que l’abstinence des plaisirs me paraît un -grand péché.» Le plaisir des amours légères mène au bonheur de l’amour. -Le dédain des plaisirs dessèche la série des sentiments. Peu d’êtres ont -l’intuition du bonheur. Le plaisir est son école. Et quand on en -resterait là, on n’aurait pas encore perdu sa vie. - -C’est une singulière morale que celle qui fait voir dans le plaisir une -diminution de soi-même. Des hommes en sont venus à éprouver une sorte de -honte de la joie qu’ils ont tirée de leurs sens secrets. Et ce n’est pas -de l’hypocrisie; ils sont sincères; leur honte est véritable. Les plus -libres l’éprouvent ou l’ont éprouvée, sinon devant eux-mêmes, devant -leurs frères. A quelle profondeur les obscures puissances du -christianisme n’ont-elles pas ravagé notre conscience naturelle! On -éprouve je ne sais quelle fierté à se sentir capable des plaisirs des -yeux, des plaisirs de l’oreille, des plaisirs même de la bouche, mais il -est tenu pour cynique, celui qui s’avoue capable ou coupable d’autres -jouissances. Elles passent en effet pour grossières. Elles s’exercent, -disent-ils, avec le corps et avec les parties du corps les moins -honorables, comme s’il y avait autre part que dans la coutume une -hiérarchie de bienséances sensuelles, comme si les yeux ou les oreilles -n’étaient des organes matériels. D’ailleurs le plaisir sexuel ne fait-il -point retentir ces sens supérieurs et crus particulièrement spirituels -et ne les confond-il point en un seul d’une magnifique amplitude? Que -seraient les joies de l’amour sans la vue, sans l’odorat, sans l’ouïe, -sans le goût, sans l’esprit et le sentiment, sans l’intelligence, et -comment peut-on les comprendre, réduites à l’exercice du seul sens -génésique? La volupté naît de l’accord de tous les sens unis sous la -maîtrise d’un sens suprême qui les mène tous au même but dans un concert -harmonique. Et il n’y a que la volupté qui puisse réaliser une telle -union, ce qui permettrait, en dehors de toute expérience, de prédire sa -supériorité nécessaire sur tout autre exercice sensuel ou sensoriel, ce -qui est tout à fait la même chose. - -Mais l’expérience seule permet de s’en donner la preuve à soi-même. On -ne la réussit pas toujours, on la réussit même rarement; de plus, je -suis persuadé qu’un très grand nombre d’hommes et un bien plus grand -nombre de femmes ne le trouvèrent ou ne le trouveront jamais. La plupart -se contentent d’un à peu près qui, quoique très satisfaisant encore, ne -détermine en eux qu’une conviction modérée. Les femmes cherchent -quelquefois avec passion cette pierre philosophale et se retirent -persuadées qu’elle n’est qu’une chimère. L’homme, du moins, l’entrevoit -toujours, et sa ferveur en est augmentée. Les écoles de volupté sont si -médiocres! Doué de meilleures aptitudes, l’être prédisposé doit inventer -et créer presque tout. Mais c’est en ce genre que le génie est rare et -facile à décourager. Je suis obscur à dessein. On m’accuserait de -dépravation, moi qui ne pense, comme un bon jardinier, qu’à la culture -naturelle des sens! Du moins dirai-je que je tiens pour un être -incomplet celui qui n’a pas tiré de ses organes tout le plaisir qu’ils -contiennent. Je trouve, ainsi que le disait Bernier, que c’est un grand -péché contre la nature. Ils n’ont vraiment pas le droit de se plaindre -d’elle, ceux qui ont négligé ses présents et qui, de tout ce qu’elle -offre aux hommes, n’ont choisi que ses fruits amers, n’ont voulu mordre -que dans le brou des noix vertes. - -Pourtant, pourtant... On peut avoir aimé la vie, en avoir même éprouvé -toutes les joies, et n’en garder aux lèvres qu’un goût de verjus et -d’amertume. Terrible contradiction, qui fait douter de la joie même, de -l’amour et de toutes les vérités naturelles, et qui remplit le cœur de -rancune! C’est (rappelez-vous, Amazone aux yeux de ciel, ce fut le sujet -de ma première lettre) que les plaisirs ne laissent pas de traces -directes sur la plage que bat sans cesse le tumulte de notre vie -quotidienne. On se souvient qu’il s’est passé en nous quelque chose -d’heureux, mais le souvenir est incapable d’une reviviscence précise. -Des années après et moins encore, le _tempo felice_ n’est plus qu’une -fumée qui fait des dessins dans l’air, et cela inquiète. Mais combien -plus lourde serait cette inquiétude, si nous n’avions pas usé de toutes -les facultés de plaisir mises en nous par la nature! C’est une grande -paix pour la conscience de n’avoir négligé aucune des recherches en cet -ordre et d’avoir toujours répondu avec bonne volonté aux invitations de -la destinée. Et puis, jusqu’à l’avant-dernière heure, il nous reste la -ressource de croire que nous allons enfin rencontrer l’émotion qui ne -meurt pas et dont nous emporterons le frisson dans le néant bienheureux. -Comme j’aime cette expression surannée, décolorée ainsi qu’une vieille -écharpe de soie: «Vider la coupe des plaisirs!» Qu’on l’ait vidée d’un -trait, ou qu’on l’ait vidée goutte à goutte, elle est vidée et quand on -la presse sur ses lèvres, il n’en coule plus rien, sans doute, mais -quelle est la triste folie qui voudrait nous persuader qu’à n’avoir rien -bu nous serions bien mieux désaltérés? - -Douce amie, qui m’écoutez, je n’ai jamais pu me résoudre à mépriser un -plaisir, quelle que fût sa nature, et c’est pourquoi j’ai écrit ceci -sans nulle hypocrisie. Je connais la vanité de tout, mais je sais aussi -que ce qui est ou ce qui fut est moins vain que ce qui n’exista jamais. -Puisque notre vie est bornée, puisque nous en connaissons à peu près le -terme, puisque nous ne sommes pas des enfants qu’on dupe avec des mots, -n’ayons honte ni de notre humanité ni de ses merveilleuses faiblesses. -Comme je n’oublie rien de ce que vous dites, je me souviendrai toujours -qu’ayant fait je ne sais quelle allusion à ces gens qui veulent paraître -«au-dessus des faiblesses humaines», vous me corrigeâtes: -«Au-dessous...» La place d’un bel être humain est à leur niveau -exactement. C’est même la gloire des hommes de les avoir compliquées, -multipliées à l’infini. Non, pas encore à l’infini, hélas! - - - - -LETTRE ONZIÈME - -L’AMOUR - - -Parler d’amour avec une jeune femme, c’est un des plaisirs de notre -civilisation délicate. Il faudrait vraiment être le dernier des pasteurs -méthodistes, pour n’y point trouver d’agrément. Mais il n’est guère de -femme qui n’en trouve aussi, même avec le moins séduisant des hommes, -même la moins disposée à se laisser séduire, même celle qui par sa -nature physiologique ne peut pas être séduite. Je ne dis point que ces -discours n’éveillent point chez l’homme qui se donne à ce jeu quelques -mouvements confus, ni que la femme, même dont les désirs vont plus loin -ou plus près, n’éprouve pas quelque faible et passagère curiosité pour -celui qui analyse avec elle les grands secrets. La femme dissocie mal -l’émotion intellectuelle de l’émotion physique. C’est même sa plus -évidente supériorité naturelle sur l’homme que toutes ses émotions, sans -jamais se contrarier ni se contredire, se recueillent plus sûrement en -un centre unique, d’où elles irradient dans toutes les directions. Les -femmes sont la nature même, qui ignore si profondément la distinction du -spirituel et du temporel. Leur attention, dans un entretien sur les -choses de la vie, écoute de toutes les parties de leur corps, et c’est -ce qui en fait le charme supérieur. Quand l’homme qui converse avec -elles sur le ton de l’intimité a, malgré les apparences, à quoi elles -s’arrêtent peu, quelque chose de féminin dans la contexture nerveuse, il -se fait un accord charmant entre ces deux êtres qui ne se touchent que -du bout de leurs antennes et se pénètrent très bien, d’autant même -qu’ils réprouvent toute arrière-pensée et ne s’imaginent ni l’un ni -l’autre réaliser la grande union. Quand elle doit se faire, elle a lieu -d’abord, mais, dénouée, laisse en général peu d’espoir à ces -réalisations tendrement intellectuelles. - -C’est à vous et de vous que je parle, Amazone, et de moi aussi. Nos -esprits ont un sexe, nous le savons, et aussi que c’est la cause de leur -plaisir. Il n’est même pas nécessaire que tous les deux en soient -également persuadés et ma propre conviction suffit à colorer nos -rapports d’âme. Rien ne peut faire, conquérante en d’autres territoires, -ceinte du baudrier et l’arc tendu sous votre pied nu, que vous ne soyez -pour moi Artémis et que vous ne recéliez en votre cœur toutes les -puissances de la femme. Toutes les amitiés d’homme à femme sont ainsi, -et toutes ont ce caractère de la ferveur, de la crainte et de la -curiosité, quand elles s’établissent entre deux êtres sans hypocrisie et -qui veulent jouir de leur valeur naturelle. Les âmes ont un son -fondamental qu’elles réservent ou qu’elles donnent selon la manière dont -elles sont frappées, et ce son d’harmonie peut être très différent de -celui qu’elles ont l’habitude de rendre. Ah! mon amie, je veux expliquer -l’insaisissable et encore je ne veux pas l’expliquer clairement, parce -qu’il y est des nuances dont le mystère ne doit être perçu que de ceux -qui les portent en eux-mêmes. Qui sait si l’amitié dont je parle n’est -pas un désir si profond qu’il en est obscur, comme ces puits où l’on ne -voit pas, mais où l’on devine le ciel répercuté. Mais c’est un désir qui -se laisse contempler avec sérénité; loin de troubler les eaux, il les -clarifie et, loin de les faire bouillonner, il les apaise. C’est le -ferment de la paix, de la joie et de la sérénité. - -On a mis en doute ce caractère de sérénité des amitiés d’homme à femme, -parce que précisément on a soupçonné que le désir qu’elles contenaient -était toujours synonyme d’inquiétude et de bouleversement intérieur. -Mais on a oublié que le milieu où il tombe n’est pas favorable à son -développement et tend en principe à le maintenir sur les limites de la -croissance. Sans doute, on voit des amitiés de ce genre tourner à -l’amour, un jour d’absence, un jour de rupture dans les habitudes, un -jour d’orage où l’odeur des fleurs monte à la tête, en toute occasion où -l’équilibre des sentiments se déplace brusquement. Mais quoi! De ce que -tout est possible dans l’histoire de la vie, on ne peut se refuser à -considérer les choses sous leur aspect le plus général et le plus -logique. De ce qu’on a vu de tendres amitiés intellectuelles se -transformer en amour, on ne peut pas conclure qu’un tel état soit -instable et qu’on ne puisse s’y confier de bonne foi. C’est la malignité -des hommes, et surtout des femmes, à qui toute affection semble un vol -fait à elles-mêmes, qui ont falsifié l’amitié tendre, dont les délices -dépassent la conception ordinaire et brutale de la vie. Ils disent que -c’est de l’amour qui s’ignore, de la passion indécise et qui tremble -devant son ombre, et bien d’autres choses, mais qu’importent les -définitions; les mots peuvent-ils caractériser avec justesse des -sentiments si particuliers qu’ils échappent aux mots mêmes qui -voudraient les emprisonner? - -Il n’est pas au pouvoir d’un homme de considérer avec indifférence une -jeune femme qui lui permet de lire parfois au fond de son âme. Trop -d’effluves se dégagent de ce contact spirituel et corporel à la fois, -car l’âme, émanation du corps, en est la synthèse et l’essence. On est -loin aujourd’hui, malgré les théories antiques des philosophes à la -mode, de faire de l’âme et du corps deux forces opposées et, comme on -croyait jadis, engagées dans une perpétuelle guerre. Ce qu’on appelle -l’âme n’est qu’une odeur, parfum ou poison, où se résument les -puissances des organes. Respirer l’âme, c’est respirer le corps sous sa -forme la plus pure et la plus assimilable. Il n’est donc pas possible -qu’un commerce intellectuel entre un homme et une femme ne soit pas -imprégné d’éléments sexuels, lesquels sont les éléments dominants de la -constitution des êtres. Ce commerce doit donc aboutir à des plaisirs, -qui sont des voluptés, résultat qui différencie absolument l’amitié -intersexuelle de l’amitié ordinaire où les éléments sexuels ne sont pas -perçus, de même que notre œil, dans l’ordinaire de la vie physique, ne -perçoit pas les rayons ultra-violets. Ah! qu’il est donc difficile de se -tirer d’une analyse qui n’a encore jamais été faite! Et dire que, comme -récompense, on ne prévoit guère que la certitude de n’être aucunement -compris et de rebuter la paresse des esprits les plus fraternels! Mais -vous comprendrez, vous, mon amie, et cela me suffira. - -D’ailleurs, je ne me dissimule pas qu’une analyse psychologique n’a -guère de valeur que comme description des mouvements intérieurs de celui -qui analyse. Que peut-on observer, en effet, si ce n’est soi-même, et -quelle garantie a-t-on que soi-même et les autres soient des êtres -pareils? Nous sommes «proches», du moins, selon un mot de votre langue, -si nous sommes dissemblables, et la proximité des âmes permet qu’elles -se penchent l’une sur l’autre, comme les sommets de deux grands -peupliers que courbe un même vent, mais qui se relèvent d’un effort -inégal. - -Je ne vous ai presque pas appelée Amazone, au cours de cette Lettre, -parce que je me la suis adressée un peu aussi à moi-même, et que je ne -vous y ai considérée que dans vos relations avec votre ami. Amazone pour -les autres, mais vous ne prétendez pas me faire la guerre, à moi! Je ne -suis pas Achille, que vos sœurs vinrent provoquer sous les murs de -Troie. Mais, comme lui, je serais inconsolable si je vous avais blessée. -Comme ces vieilles histoires sont commodes pour dire obscurément ce -qu’on veut dire tout de même pour son contentement particulier, selon le -sens qu’on donne à la vie dans la mélancolie solitaire du matin ou dans -le trouble du soir! Mes jours, où on dirait pourtant qu’il ne se passe -rien, sont plus oscillants que les marées de l’océan, car ils subissent -des mouvements plus profonds encore et plus irréguliers. Tantôt la mer -découvre de longues étendues de sables riants, sous le soleil, tantôt -elle s’avance tumultueuse jusqu’au rivage dont elle ensevelit tous les -espoirs. Et je ne sais plus lequel de ces états est le plus normal et le -meilleur. L’espoir est un grand embarras. - - - - -LETTRE DOUZIÈME - -SOI-MÊME - - -N’est-ce pas, mon amie, si volontaire et si égoïste que vous soyez, vous -avez senti cela, que nous n’existons vraiment que dans les yeux qui nous -aiment? Mais vous avez senti aussi que, dans ces yeux-là, ce que nous -voyons clairement et délicieusement, comme dans un miroir, c’est -nous-même remanié et rendu plus beau par l’amour. De sorte que, quand -nous croyons aimer un autre être, c’est nous-même que nous aimons. Et -comme cet autre être subit la même illusion vis-à-vis de nous, les deux -amants, en croyant se donner, en croyant se prendre, ne font que se -prendre à eux-mêmes pour se donner à leur propre égoïsme. Découvrons -cette vérité méconnue qu’on n’aime que soi, qu’on n’aime que l’idée -qu’on se fait de soi vu par l’être que l’on désire. Voulez-vous des -termes plus directs, encore? On ne couche jamais qu’avec soi-même, comme -l’obscure Hérodiade de Mallarmé, on se vautre dans son lit en étreignant -sa propre image, - - O dernier charme, oui, je le sens, je suis seule! - -Et le narcissisme serait, du point de vue idéaliste pur, la formule -suprême de l’amour. Mais il s’agit d’un narcissisme philosophique dont -il faut que le miroir soit des yeux vivants et non pas seulement ceux -que peut refléter une fontaine. Pour que nous l’aimions, notre -sensibilité veut que l’image soit le reflet d’une pensée, car nous -sommes exigeants, nous voulons être pensés, regardés et touchés. -L’histoire de Narcisse simplifie un peu trop ces rapports et l’illusion -du dédoublement y va un peu loin: - - Nous fûmes deux, je le maintiens. - -Maintenons-le, car il suffit que cela soit notablement plus amusant. - -C’est peut-être la base psychique de l’amour que cette rénovation de -soi-même par l’amant. Nous ne nous reconnaissons bien que là, dans ces -yeux qui nous désirent, car nous ne pouvons nous connaître directement. -Le creux de notre conscience n’est pas un meilleur miroir que le creux -de notre main. Mais les yeux, quel miroir! Et pour que notre image lui -revienne favorable, comme l’amant sait la parer, pour qu’elle lui plaise -et plaise aux yeux où il la dépose! Je ne parle pas de la simple image -physique, de l’image d’apparence, mais de cette autre image, plus riche -et plus totale, qui renferme aussi nos gestes et nos paroles, nos -sourires et nos intentions, nos regards et nos rêves, de cette image -mobile dont les minutes ne se ressemblent pas. Elle est nous-mêmes et -elle est l’image de ce que nous croyons lire dans des yeux qui ont lu -notre âme dans nos yeux. Vous voyez le jeu de glaces, Amazone aux -regards subtils! On ne peut savoir où commencent les rayons, ce qu’ils -apportent et ce qu’ils remportent, le jeu est inextricable et nous -sommes, au même moment, le Pygmalion d’une statue et la statue d’un -Pygmalion. - -J’ai exposé autrefois que les hommes n’existent guère que dans la mesure -où ils sont pensés par les autres hommes, ce qui est la base même de la -vie sociale et de la vie unanime, mais je ne sais plus, n’ayant jamais -relu cet épilogue d’une philosophie (cela s’appelait _la Dernière -conséquence de l’idéalisme_), si j’y étudiais la répercussion de l’amour -sur la personnalité incertaine des hommes. L’amour vient encore -compliquer singulièrement la théorie, car il comporte une période où -l’amant, tout en ayant conscience d’une vie plus exaltée et plus large -et plus profonde, n’existe plus du tout en dehors de l’amant qui le -pense et où il se pense. Il a remis le peu d’existence personnelle qu’il -possédait aux mains de l’être qu’il aime et vers lequel toutes ses -facultés l’attirent, en lequel il souhaite de se perdre et dont il -contemple les yeux avec l’espoir d’y être attiré, comme par l’aimant un -brin de limaille. On accepte ce don de lui-même, mais c’est pour le -rendre aussitôt enrichi de toutes les forces et de toutes les beautés de -l’amour, et, se retrouvant ainsi transfiguré, il est heureux à peu près -comme les élus croient qu’ils le seront en entrant au ciel. L’amant -s’est trouvé, en renonçant à lui-même, paradoxe plus véridique que celui -de l’élu qui trouve la vie en renonçant à la vie. - -Je viens de vous appeler subtile, amie. Il faudra l’être pour vous -retrouver dans ce dédale de nuances et de comparaisons, mais mon excuse -est que l’amour, fait pour être senti, n’est pas fait pour être analysé. -Ah! comme on voit bien que je suis un cœur sec! Est-ce qu’autrement je -passerais mon temps à scruter le mécanisme des sentiments qu’il serait -si simple de pratiquer? Nietzsche a appelé terriblement George Sand la -vache à écrire. Moi je suis l’ours à écrire. Je le profère d’abord, pour -éviter une fatigue aux imaginations. Oui, l’ours à écrire et qui grogne -quand on le dérange; mais j’aime aussi à grimper aux arbres, d’où je -regarde danser les hommes, ce qui m’amuse beaucoup. Et, comme ce sont -mes écritures qui m’ont révélé à vous, je suis satisfait de mes -exercices et je continue. - -Nous disions donc que dans l’amour on n’aime peut-être que soi. Ce -serait une fatalité du jeu de la pensée. L’amour sert d’abord à nous -donner de l’importance vis-à-vis de nous-mêmes. Il est le singulier -ferment qui développe tout à coup notre personnalité. Et ceci explique -pourquoi, si nombreuses soient les femmes qu’on aima, on a presque -toujours la sensation que cela fut toujours la même, que cela fut -toujours soi qu’on regardait à travers tous les visages. Je dis -l’impression laissée à un amant par des amantes de trop bonne volonté, -trop dociles et trop acharnées à plaire, donc à ressembler. Mais des -amantes un peu volontaires l’ont éprouvé aussi, l’effroi de retrouver -dans l’amant du moment, l’amant du passé. Alors chez certains êtres, -lassés d’eux-mêmes, c’est la recherche effrénée de la diversité, avec -bientôt la terreur de se retrouver, encore une fois, dans des yeux, -différents, mais toujours pareils, seul à seul avec soi. Recherche qu’on -sait vaine et dont on ne se lasse pas pourtant, peut-être parce qu’il y -a l’illusion des premiers moments et qu’Isis est nouvelle et qu’elle -promet l’inattendu, tant qu’elle reste voilée à demi. Mais le voile -tombé, on se retrouve voué à l’éternel et lassant narcissisme. - -Il en est des femmes comme des paysages dont les plus beaux sont -toujours ceux qu’on n’a pas encore vus. Moins on en connaît et plus -l’impression qu’on en reçoit est profonde, mais leur variété extrême -finit par se dissoudre dans une tonalité moyenne, fatigante comme un -néant. Il semble qu’on les ait toujours vus. C’est le mot des -commencements d’amour, mot qui marque à la fois la période suprême et le -début de la période descendante: «Il me semble qu’il y a longtemps, -longtemps que nous nous aimons.--Il me semble à moi que c’est depuis -toujours.--Oui, toujours.» Les malheureux! Les voiles sont tombés et ils -contemplent innocemment leur propre image, dont ils seront bientôt -fatigués, car ils se connaissent trop, et ce n’est pas cela qu’ils -cherchaient. - -Cependant c’est cela même que cherchent quelques-uns, et ils ne le -trouvent jamais assez. Pour aimer avec constance, il faut s’aimer -soi-même et avoir des motifs de s’aimer. L’égoïsme extrême est pour -l’amour un terrain admirable, où il peut s’implanter solidement. Je -crois que je n’ai pas besoin de développer ce paragraphe, dont la -certitude est suffisamment établie par ce qui précède. Aussi bien je -suis lassé, plus encore que vous, Amazone, de cette métaphysique du -sentiment. C’est un jeu, comme les mathématiques. La solution est -toujours posée dans les termes du problème. Il serait préférable d’y -procéder par axiomes. Leur évidence surgit à la moindre réflexion par -l’impossibilité même où l’on se trouve d’imaginer des arguments -contraires. - -Que du moins cela vous confirme dans votre merveilleux égoïsme -amazonien, base de la sensibilité et de la bonté. Il faut être d’abord -très égoïste pour être bon et très égoïste pour être sensible. De tous -les devoirs perceptibles à l’intelligence et acceptables par -l’intelligence, c’est le premier, et il comporte peut-être l’exercice de -tous les autres, mais c’est celui qui demande à être pratiqué avec le -plus d’intelligence. Voilà pourquoi la plupart des hommes, qui en sont -assez bien pourvus, en font un si mauvais usage. Mais comme il n’est -rien, comme il est même néfaste sans l’intelligence, c’est donc -l’intelligence que nous mettrons au-dessus de tout, l’intelligence qui -est probablement la forme suprême de l’amour. - -Je sais bien que je confonds avec impudence l’intelligence et les -sentiments, mais je vous avouerai que c’est exprès, toute faculté -intellectuelle étant aussi affective et tout sentiment ayant aussi -quelque chose d’intellectuel. Il y a l’être humain qu’il faut savoir -considérer dans son intégralité, au lieu de le couper par petits -morceaux, comme une préparation à regarder sous le microscope. Je veux -la plante tout entière avec ses fleurs, ses feuilles, ses épines et ses -racines pleines de terre fraternelle. - - - - -LETTRE TREIZIÈME - -MÉCANISMES - - -Mon amie, je viens de passer quinze jours dans une petite ville -silencieuse où tout le monde se connaît et où presque tout le monde -s’évite. Un homme qui ne serait pas habitué à la solitude s’y ennuierait -désespérément, mais la solitude n’y est pas de même qualité que dans une -campagne ou dans une grande ville. Même à celui qui l’aime, elle est -lourde. Ce n’est pas de cela que j’y fus accablé. J’avais d’autres -soucis plus pesants dont vous étiez la cause innocente et courageuse et -ce n’est que maintenant, que j’en suis enfin délivré, que je pense, sans -rancune, à la vie silencieuse qui passait comme une ombre autour de moi. -Cette ville, morne et pittoresque, est libertine avec une telle décence -que l’étranger n’y trouve à exercer ni ses soupçons ni sa curiosité. -Nous ne connaissons pas l’hypocrisie des mœurs, si nous n’avons point -participé à la vie de province qu’elle domine comme un principe -inconscient. Et peut-être connaissons-nous mal la passion si nous -n’avons su deviner, sous son masque austère, les désordres des cœurs -tourmentés, dont les tourments montent là à une intensité douloureuse et -voluptueuse, extrême et presque excessive. Là, des amants mettent des -mois, des suites de saisons, à combiner des rencontres que le hasard -pourra expliquer. Des maisons étroites et des jardins étroits montent -des rêves et des désirs qui ne se croisent que dans l’espace, et des -femmes y passent leur vie à songer à leurs amours. Comme dans les -cloîtres et les harems, la captivité les alourdit. Le rêve inutile les -jette dans le romanesque et, le roman étant sans issue, dans la -dévotion. Quelques-unes, plus fougueuses, ne se laissent pas vaincre, et -il en résulte parfois de belles amours d’une constance et d’une -ingéniosité admirables. Il est plus facile de les deviner que de les -surprendre. Balzac a bien connu la province. Sa province est toujours -vraie, tandis que son Paris n’a plus guère qu’un intérêt historique, -Paris pourtant bien plus facile à observer. En province, on ne sait -rien, il y faut de la divination. Devant l’étranger tout se ferme et -d’abord les visages. Il n’est pas jusqu’aux grandes villes où ne règne -une grande défiance de l’homme qui passe. - -Mais ces questions ne doivent guère vous intéresser, Amazone. -Rassurez-vous, je n’y ai touché que pour vous faire comprendre quelle -pouvait être ma vie dans cette ville fermée; l’esprit s’épuise en vain à -en pénétrer le mécanisme sentimental et au bout de quelques jours on -renonce à tout, hormis à soi-même. Le sentiment d’être seul, de se -mouvoir, ombre parmi les ombres, vous jette bientôt dans une sorte de -prostration, ce que ne fait pas la solitude volontaire ou consentie, -d’où naît au contraire une sorte d’exaltation égoïste. - -C’est donc au milieu de tout cela, ou de tout ce rien, qu’une nouvelle -émouvante vint un soir évoquer à mes yeux effarés des images funèbres. -Toute mauvaise nouvelle prend dans ces conditions des tons funèbres; le -raisonnement est impuissant à les éclaircir et l’angoisse étreint tout -le système nerveux sans en laisser la moindre partie fonctionner -librement. C’est une chose certaine et que j’ai heureusement vérifiée -depuis, que la condition des êtres, malmenés par une catastrophe -physique, est presque toujours bien préférable à celle des êtres qui -n’en ressentent que le contre-coup moral. Les premiers n’ont ressenti -qu’un choc dont la brutalité soudaine s’est évanouie au coup même qu’il -a porté, les autres tombent en proie à l’imagination qui amplifie les -douleurs comme les joies. Sans l’imagination, la vie n’est presque rien: -une suite de faits diversement ressentis, selon leur retentissement -exact, qui est peu de chose, la plupart du temps. C’est l’imagination -qui a créé leur valeur. Ainsi, l’on ne sait presque jamais ce qui se -passe exactement dans les autres, et surtout dans l’être qu’on aime le -plus, parce que, au lieu de ressentir le fait directement, on ne le -perçoit qu’à travers un appareil déformateur. Ou plutôt ce n’est pas le -fait lui-même qu’on ressent, c’est sa propre sensibilité projetée devant -soi comme sur un écran, c’est soi-même dont on regarde les contorsions -douloureuses. Et en ce sens, il est vrai qu’on ne souffre pas d’autrui, -mais seulement de soi-même. - -Quand on a conscience de cet égoïsme fatal, il est plus difficile de se -mouvoir dans la vie que lorsque l’on peut avoir l’illusion d’une -communion naïve avec la sensibilité même des êtres. On cherche à -réprimer, sans y parvenir toujours, les expressions d’une émotion qui -dévoile trop un état intérieur dont l’aveu est une satisfaction -personnelle. Il est vrai que celui-là même qui n’aime pas à être plaint -ne laisse pas d’être sensible aux manifestations douloureuses dont il -est la cause. L’égoïsme est presque toujours indulgent à l’égoïsme et -accepte volontiers la preuve qu’on lui donne de sa raison d’être, qui -est aussi sa justification. Il me plaît de démasquer ainsi le mécanisme -de la sensibilité et de ne pas laisser croire qu’elle puisse s’exercer -pleinement dans un autre sens que celui qui assure son épanouissement. -Il restera toujours assez de naïfs raisonneurs pour opposer l’altruisme -à l’égoïsme, incapables, dans leur empressement à confondre la cause et -l’effet, de comprendre qu’une sensibilité sans égoïsme est une -conception dénuée de signification, puisque, par sa définition même, la -sensibilité est la faculté de sentir et qu’on ne peut sentir qu’avec le -corps qu’on possède personnellement. Il n’est pas d’amours sans égoïsme -et les amours médiocres sont celles qui ne reposent que sur une -sensibilité fragile et qui n’a pas assez de stabilité pour qu’un égoïsme -parfait ait pu y prendre racine. Mais les mots sont de grands tyrans et -il y a si longtemps qu’ils règnent que leur pouvoir est incontesté. Or, -il ne faut pas se révolter contre les pouvoirs incontestés. Rien n’est -plus inutile. Je ne poursuivrai donc pas plus longtemps une -démonstration choquante pour la plupart des esprits, et qu’on ne -pourrait leur faire admettre que grâce à des concessions et des -distinctions qui en fausseraient la signification fondamentale; -j’attends qu’on me montre un égoïsme sans sensibilité et une sensibilité -sans amour. - -Et puis, Amazone ressuscitée, je ne tiens sérieusement qu’à une chose, -c’est à vous offrir mon égoïsme heureux. Vous l’avez mis à une rude -épreuve, par une nuit d’été, sur la route bordée de platanes, mais j’ai -revu votre sourire, j’ai revu votre âme toujours rayonnante, je sais -bien maintenant que la statuaire grecque avait raison et qu’une Amazone -blessée est toujours une Amazone. - - - - -LETTRE QUATORZIÈME - -UN CONTE - - -On me contait l’autre jour, mon amie, et je crois que, mise en roman, -cela ferait une bien curieuse histoire, l’aventure d’un amant très épris -et très heureux qui se détacha de sa maîtresse à la suite d’une grave -maladie qu’elle traversa. Cela vous semblera, ainsi résumé, une anecdote -assez ordinaire, mais entrez dans le détail. - -Il fut d’abord très éprouvé et passa bien des jours et bien des nuits -d’angoisse. Comme le mal croissait, son amour et sa peine croissaient du -même pas et faisaient de sa vie une épouvante. Sa douleur était portée -au plus haut point, quand un revirement subit s’accomplit dans l’état de -la malade, que l’on vit bientôt hors de péril. Accablé par la peine, il -douta longtemps, mais comme les nouvelles qu’on lui donnait se faisaient -toujours de plus en plus rassurantes, il fut pris d’une joie aussi forte -qu’une grosse fièvre et qui avait des effets presque pareils. On le vit -exubérant et proche de la divagation. Presque muet d’habitude et si -longtemps sombre, il racontait des histoires absurdes et quelquefois -choquantes où ses amis n’auraient rien compris si son état ne leur en -avait fourni d’assez bonnes explications. Il y était toujours question -d’un malheur extrême, suivi d’une résurrection et de joies célestes. -Esprit assez positif, quoique sentimental, il donnait des signes de -mysticisme, et l’on craignit beaucoup pour la première entrevue des deux -amants. Elle eut lieu dans un jardin à la campagne et fut, à la vérité, -émouvante. C’était bien, en effet, deux ressuscités, l’un du néant, -l’autre de la douleur, qui se retrouvaient. Leurs premières paroles et -bientôt leurs premières caresses leur donnèrent une telle joie -d’imagination que la convalescente pensa se trouver mal et que l’amant -avait l’air comme égaré. Mais quand, plus calmes et avertis peut-être -d’un danger, ils voulurent reprendre leurs confidences d’autrefois, la -malade ne parlait que de son mal et l’amant que de sa douleur. A leur -insu, ils s’étaient créé l’un et l’autre un monde nouveau où ils -marchaient sans pouvoir en joindre les sentiers au monde ancien de leur -amour heureux. Ils ne s’en aperçurent pas, mais le présent leur était -une sorte d’au delà où le bonheur règne naturellement, sans qu’on ait -besoin, pour le ressentir, de s’attacher à un autre être. Aux visites -suivantes, la situation de leurs esprits ne changea guère d’abord; -cependant, la femme, d’une tendresse plus dépendante et plus fidèle, -réussit à mettre quelques pas dans les anciens vestiges, le long du -sentier des réminiscences. Peu à peu, elle se sentit redevenir la chose -aimante qu’elle était naturellement; la présence de son ami chassait ses -souvenirs de solitude et remplaçait en elle les images de convalescence, -qui avaient été si longtemps sa grande occupation. Faiblement encore, -peut-être plus tôt qu’il n’aurait fallu, elle désira des baisers, et -employa sa ruse loyale à les conquérir. Il y eut là une lutte contre -l’espionnage domestique qui les occupa quelque temps et leur fit, à tous -les deux inégalement, retrouver les premiers plaisirs. Un jour enfin se -présenta une occasion plus propice, le désir fut plus fort que la -prudence et l’invisible observateur eût pu croire qu’en leur promenade -les deux amants avaient définitivement relié aux anciens les nouveaux -sentiers de leur amour. C’était imparfaitement vrai cependant et ce nœud -incertain devait bientôt montrer sa fragilité. - -La convalescente allait tout à fait bien maintenant et n’était pas loin -de reprendre son train coutumier. Le mal ne laissait nulles traces dans -son corps et moins encore dans son esprit. Elle congédia la garde-malade -et fit comprendre au médecin, par quelques absences bien réglées, -l’indiscrétion de ses visites. La saison s’avançait d’ailleurs et malgré -le charme contradictoire de l’automne pour un cœur ressuscité, elle se -disposa à regagner la ville. Il n’y eut d’abord rien de changé. Tout se -retrouvait à sa place, meubles, amis et amant: ce cœur docile obéissait -facilement à un bonheur si bien ordonné et qui reprenait si bien le -cours des saisons. Cependant un travail tout contraire s’était fait dans -l’esprit de son amant. N’ayant plus rien à redouter du présent, il se -remémorait avec terreur ses peines passées, et c’est en elles qu’il -vivait. La longue peur dont il avait souffert encerclait et limitait ses -souvenirs. Il ne pouvait remonter aux heures bénies d’avant l’inquiétude -et il se prenait à murmurer au moment du rendez-vous: «Dans quel état -vais-je la trouver?» Le présent échappait à son attention; sa vie -restait colorée des teintes qui l’avaient un temps assombrie. Ainsi peu -à peu il s’accoutumait à ne discerner dans sa maîtresse que des causes -de peine, mais cette peine elle-même devint si monotone qu’il eut l’air -de l’accepter comme un compagnon inévitable. Comme on connaissait son -aspect sombre et son caractère renfermé, ses amis n’y prenaient point -garde, et donnaient au silence dans lequel il était retombé les causes -les plus heureuses. Cependant un jour qu’il avait l’air plus gai que -d’habitude, il eut lui-même la perception de son ennui et, alors qu’on -le félicitait de mettre d’accord ses manières et l’état intérieur de son -cœur, il se rendit compte du néant dans lequel il s’agitait. Enfin, -quelque temps plus tard, il s’avoua qu’il n’aimait plus et manqua même -de le dire tout haut, ce qui le fit rougir comme lorsqu’on s’arrête au -bord d’une inconvenance. Du coup il se trouva soulagé. Connaissant la -cause de sa tristesse, il pouvait lutter avec elle. N’aimant plus sa -maîtresse, il se mit à désirer sans honte toutes les femmes et céda à -quelques-uns de ses désirs, qui eurent un accomplissement heureux. Quand -son amie s’aperçut de sa froideur, elle n’était déjà plus en plein -renouveau. Les roses remontantes sont plus fragiles que les roses d’une -seule saison. Elles séchèrent dans le cœur de la maîtresse comme dans -celui de l’amant et ainsi se dénoua sans heurt une liaison qui n’était -pas faite pour résister aux incidents de la vie. Je trouve une grande -tristesse dans ce dénouement. Des cœurs plus valeureux ne l’auraient pas -supporté. Mais je vous rapporte l’histoire telle qu’on me l’a contée. -C’est un canevas de tapisserie dont j’ai mal rempli les intervalles du -dessin tracé par de plus habiles ouvriers. Ses caractères vous en seront -déplaisants par leur soumission aux hasards de l’existence. Le destin en -fait ce qu’il veut. C’est assez l’ordinaire. Soyez heureuse, vous qui ne -lui cédez pas et qui verriez, en de telles circonstances, les sentiments -que vous inspirez se resserrer autour de vous et vous enclore d’une -tendresse plus agissante. - -Je ne sais quelle association d’idées ou quel besoin de tristesse m’ont -fait réfléchir assez longuement à cette anecdote qui montre le pouvoir -des événements ordinaires de la vie sur la métamorphose des cœurs et la -marche des passions. Tous, ou presque tous, sont à la merci de cette -sorte d’imprévu intérieur qui serait la chose du monde la plus -prévisible, si nous étions capables d’assez d’attention sur nous-mêmes. -Mais cette attention même en préviendrait le développement, et la vie y -perdrait sans doute ses perspectives où, derrière chaque bouquet -d’arbres, si nous y pouvons situer le malheur, nous ne manquons pas d’y -rêver, plus souvent encore, à l’enchantement caché. - - - - -LETTRE QUINZIÈME - -RETOUR - - -Si vous saviez, mon amie, ce qu’ils ont fait de mon logis où chaque -chose vous connaissait et vous aimait! Elles ne sont plus capables de -connaissance, d’amour ni d’aucun sentiment, les pauvres choses. Elles -gisent entassées dans les coins, blessées peut-être, sans plus rien de -la vie simple que leur conférait l’usage quotidien. Je ne puis penser à -autre chose, ni écrire d’autre chose, sur la table de fortune où je -forme malaisément des jambages incertains, avec un chat épeuré sur mon -épaule, comme on représentait, dans les vieilles gravures sur bois, les -alchimistes, nécromans et faiseurs de grimoires. Est-ce que je n’évoque -pas les morts, moi aussi? Est-ce que je ne tente pas de rendre à la vie -la première étreinte des pensées, au moment même où leur souvenir se -disperse, avec les objets qui en avaient été les témoins? Je vois encore -votre entrée dans ma solitude, mon effroi et ma joie bientôt de voir un -être tel que vous se mouvoir en moi avec la simplicité des conquérants. -Ils viennent parce qu’ils devaient venir, ils viennent comme une force -s’accomplit, par une nécessité de leur nature et il semble tout à coup -qu’ils aient toujours été là. Comment les âmes se connaissent-elles -d’avance, comment savent-elles qu’il y a une place qu’il leur appartient -de combler et qu’on ne leur disputera pas? Comment apprennent-elles -qu’elles sont attendues, et qu’elles trouveront, comme dans les contes -de fées, la table mise, parée et chargée de tous les mets de la -communion spirituelle? Je n’en sais rien, ni personne, et je ne veux pas -essayer d’analyser un des mystères les plus charmants de la vie. Vous -vîntes donc et, sans m’en apercevoir, je m’étais mis en route pour aller -à votre rencontre: - - Les heures s’en allaient très lentes, - Un soir de brume, un soir d’hiver, - Un soir de mortes et d’absentes, - Où l’on rêve aux rêves d’hier. - -Et voilà que, par un soir à peu près pareil, un soir d’été, mais de -brume encore, je me trouve seul, dans les déblais - - Et les rêves obscurs où s’endorment les choses, - Parmi la poussière et l’odeur des vieilles roses. - -Elles gisent à terre, les vieilles roses, et leur odeur ancienne monte -d’entre les plâtras, et le bruit de la démolition emporte toute paix, -mais je persiste, moi! sur ces ruines et j’écris de ces choses en -attendant qu’elles se reconstituent. On les détruirait toutes, autour de -moi, que je garde les éléments de leur résurrection. - - La vasque s’est remplie peu à peu de feuilles mortes, - N’y cherchez pas d’eau pure. Celle que la pluie apporte - A été bue goutte à goutte par les oiseaux, - Il n’y reste rien que la mort. C’est un tombeau. - Mais ne regardez pas au fond, parmi les feuilles. - Quelque chose s’agite encore dans ce cercueil, - Des rêves, des tendresses, des troubles, des désirs, - Je ne sais quoi d’absurde qui ne veut pas mourir. - -Les choses non plus ne veulent pas mourir. Tant que nous sommes, elles -sont. J’ai vu détruire des paysages qui vivent toujours dans ma mémoire. -Les arbres, les maisons, les perspectives reviennent prendre leur place -dès que je ferme les yeux sur le présent, et leur réalité est aussi -vraie pour moi qu’au temps où elle était réelle. J’ouvre la porte de -toutes mes demeures successives, même les plus fugitives, et je m’y -installe facilement, à la place accoutumée. Les mêmes visions viennent -m’y visiter et parfois j’y accomplis des rêves qui étaient restés des -rêves. Quand j’aurai quitté ma demeure d’aujourd’hui, je la verrai -toujours s’éclairer de votre sourire, - - Et vos yeux déchirer la nue - -d’où tomba, comme une pluie de printemps, la tendresse des pensées. Et -quand les pierres en choieraient une à une dans le néant des pierres, -rien ne pourrait faire que vous ne vous soyez assise là, et que votre -image ne s’y soit reflétée dans mes yeux et dans mon esprit. Ce qui a -été une fois est devenu éternel. - -Voilà des imaginations bien compliquées, n’est-ce pas, mon amie, pour -accompagner les coups sourds du pic, mais c’est que je les entends moins -à mesure que je pense à vous, et de penser à vous, cela me mène toujours -très loin, puisque vous contenez toutes les possibilités. La diversité -de votre âme satisfait la mienne éprise à la fois de variété et d’unité -et j’aime à promener mon visage - - Sur maints charmes de paysage, - O sœur, y comparant les tiens, - -paysages de terre et d’eau, d’esprit et de sentiment. Tous les aspects -des choses se renouvellent près de vous et prennent un air de franchise -et de jeunesse. J’aime les femmes à l’intelligence hardie qui ne se -découragent devant rien, mais vraiment j’en ai rencontré bien peu. Elles -ne saisissent des choses que le côté pratique, plus encore, que le côté -personnel, et ce qui n’est d’aucune utilité à leurs desseins, elles le -délaissent comme sans intérêt. Loin que la poésie ait été introduite -dans le monde par les femmes, elles ne s’y prêtent qu’au moment de -l’amour et sous la pression de l’amant. Les hommes sont si chimériques! -Ils veulent toujours quelque chose au delà du possible, et c’est ce qui -fait qu’ils se détachent si facilement de l’être dont ils se sont servi -pour accomplir leur destinée. Après celui-là, ils en veulent une autre -et toujours de même, jusqu’au delà même de leurs facultés, jusqu’au delà -de leurs forces agissantes. La femme, au contraire, s’attarde dans le -présent, elle s’y fixe, elle y prend racine et l’arrachement lui est -d’autant plus douloureux. C’est qu’elles ont obscurément conscience -d’être sur terre pour fonder la vie, et tous leurs gestes concourent à -cela, même quand ils ne sont que des simulacres. Le champ où elle a -travaillé, la femme veut le moissonner aussi, et la continuité des -baisers lui donne quelquefois l’illusion de la fécondité. L’homme passe, -sème et chante. Vous ne vous reconnaissez ni dans l’une ni dans l’autre -allusion, Amazone aux deux natures si bien emmêlées qu’ayant touché une -fibre on ne sait jamais le son qu’elle donnera. Il y a en vous l’odeur -de toutes vos conquêtes et, conquérant à son tour (l’homme est si -chimérique!), il semble qu’on les respirerait sur vos mains enfin -captives. Mais ne croyez pas que cela soit ce qui m’attire à vous. Même, -j’en fais abstraction. Je ne vois dans votre nature amazonienne que ce -qui fait de vous une femme, mais plus apte qu’une autre à satisfaire la -liberté de mon esprit, une femme qui, sans avoir le côté serf des femmes -(qui séduit tant les hommes), en possède tous les dons qui me sont -chers. - -Et voilà pourquoi l’image que les choses d’autour de moi avaient retenue -de vous n’est pas brisée, mais seulement suspendue. Elle va se reformer, -et votre présence en consolidera la fragilité momentanée. En attendant -j’y supplée par la mienne. Où je suis, vous êtes, et puisque je pense, -vous êtes pensée et vous surgissez jusque parmi les ruines que des -barbares accumulent près de moi. - - - - -LETTRE SEIZIÈME - -SURVIVANCES - - -Mon amie, je vous citais l’autre jour, sous les arbres du Bois, et je ne -sais plus à quel propos, peut-être sans aucun à-propos, car elle me -plaisait par sa belle précision, cette pensée d’une femme du XVIIe -siècle: «Les créatures qui ne nous aiment pas assez nous irritent, -celles qui nous aiment trop nous importunent.» Elle me revient encore -aujourd’hui, au moment de vous écrire, et j’y vois même, à la réflexion, -une sorte de thème pour un nouvel art d’aimer, que je ne rédigerai pas, -mais dont je pourrais esquisser quelques parties. La dame qui pensait si -juste et si clair était une religieuse de Port-Royal-des-Champs, qui -mourut en 1660. Elle était la fille d’Arnaud d’Andilly et s’appelait en -religion sœur Eugénie. Où cette nonne janséniste a-t-elle pris cette -connaissance de l’amour? C’est ce que je ne vous dirai pas, l’ignorant -moi-même, mais cela me fait songer que les meilleures ou les plus -saisissantes choses qu’on nous ait dites sur l’amour le furent par des -religieuses, sainte Thérèse et les autres mystiques, ou cette -Portugaise, qui n’en fit qu’une expérience profane, mais en ressentit -toutes les profondeurs et toutes les délicatesses. Cependant -laissons-la, puisqu’elle dut à l’amour d’un homme cette science que -toute femme est disposée à apprendre à ses propres dépens. Mais les -autres, éternelles cloîtrées, éternelles rêveuses, qui ne -s’enflammèrent jamais que pour Dieu ou pour leurs sœurs, comment donc -s’instruisirent-elles si bien du mécanisme de nos sentiments? C’est -qu’il n’y a, en réalité, sous quelque forme qu’il se déguise, qu’une -seule sorte d’amour et qui tend à une satisfaction pareille, malgré la -disparité apparente des buts. L’amour va vers la joie et ne peut aller -que vers la joie, qui est la plénitude. C’est ce que l’auteur de -l’_Imitation_, moine lui aussi, a exprimé en quatre mots dont l’ensemble -donne cette formule admirable de vérité: _Amor currit, volat et -lætatur._ Vous vous souvenez peut-être que je l’ai appliquée au type -même de l’amour naturel, au spermatozoïde qui se glisse d’un mouvement -ailé vers sa joie, l’ovule. Mais dans l’amour tel que nous l’avons -recréé par tant de siècles de civilisation, il n’est plus de distinction -possible entre le naturel et l’anormal. Nos centres nerveux secondaires -se substituent l’un à l’autre et nous aimons avec celui de nos sens, -celui de nos organes qui a le rôle le plus important dans notre -physiologie particulière, si bien que, de l’amour mystique à l’amour -saphique et à l’amour platonique, s’il y a la différence du moyen, il -n’y en a pas dans le but, qui est la conquête de la joie parfaite. Une -religieuse ignorante des hommes a donc pu connaître excellemment -l’amour, et, ignorante des femmes, le connaître encore. Même, plus -dégagée des conséquences de la fonction naturelle, elle a été mieux -placée pour en étudier les phases spirituelles. Peut-être que l’amour -mystique, sans autre partenaire que l’imagination, est celui dont on -peut tirer le plus d’enseignements psychologiques. Les questions et les -réponses d’amour faites par le même esprit, par un désir unique, se -correspondent plus logiquement, trouvent plus aisément cette unité de -volonté que les amants réalisent quelquefois si mal. - -Cependant cette digression était peut-être inutile, la clairvoyante -pensée de la religieuse de Port-Royal n’ayant pas nécessairement trait à -l’amour ni divin ni profane, quoiqu’il puisse fort bien s’y appliquer. A -quelque genre de tendresse qu’elle ait songé en écrivant sa maxime, il -est également certain qu’elle avait une âme assez sèche et bien digne -d’avoir été cultivée dans le jardin janséniste. C’est quand on est -soi-même incapable d’amour ou quand on traverse une phase de -désenchantement que l’on se sent disposé à s’irriter devant une -affection hésitante, comme à craindre les tyrannies de la tendresse -excessive. Quand on aime soi-même, quand le cœur se répand, on n’a pas -tant de sagacité, on accueille la moindre marque d’amour, on souhaite -d’en être à un moment submergé. Mais il y a des phases où les plus -ardents sont d’une tiédeur janséniste et où ils redoutent qu’on semble -attenter à leur indifférence. Mettons-nous en face de ces êtres -impertinents, qui craignent notre amour, peut-être pour ne pas être -obligés de nous le rendre. Quel triomphe de le leur imposer malgré eux, -de les forcer à regarder nos yeux et de jouir de leur animation! - -Mais sœur Eugénie est une personne mesurée qui ne souffre ni le trop ni -le trop peu. A sa manière, elle désire la joie parfaite, elle sait que -la perfection est ce qui atteint et ce qui ne dépasse pas, elle est d’un -siècle qui connaît l’équilibre et qui sait comment on le maintient. Elle -est sage, elle déteste le médiocre et déteste aussi l’extrême. Au -demeurant, elle semble une personne fort sensée et avec qui on aurait -aimé à disputer des affaires de sentiment. Elle aurait eu des répliques -piquantes, de celles devant lesquelles l’esprit un instant embarrassé -rebondit et trouve à son tour la repartie. Imaginez le joli dialogue -d’un libertin et d’une religieuse sur la tiédeur en amour. Je la veux -jolie, d’une jeunesse assez avancée pour permettre l’expérience et -qu’elle ait les yeux noirs fort vifs et même inquiétants. Je vous serais -ainsi moins infidèle, et vous me le pardonneriez plus facilement, car -c’est moi-même que je suppose. Mais que cela me lasserait vite. Pour -parler de l’amour avec plaisir, il faut avoir de l’amour pour son -contradicteur. Cela fait qu’on lui permet tout, et d’abord de n’être -point de votre avis. Les opinions adverses prennent dans la bouche d’une -femme que l’on aime un air de mystère qui vous inquiète moins qu’il ne -vous charme. C’est un sujet de méditation ou de rêverie pour les heures -qui suivent. Mon amie, j’ai bien souvent emporté de nos causeries le -germe d’une de ces lettres où je vous renvoie votre opinion mêlée à la -mienne, comme je voudrais que fussent toujours mêlés nos esprits. - -Oui, je crois vraiment que les discours de la nonne, et même de toute -autre femme m’ennuieraient assez vite. Ils auraient peut-être du -piquant, mais manqueraient de cette liberté d’esprit qui n’est limitée -que par la passion. Car l’esprit le plus libre a ses bornes et il est -toujours une région qu’il se défend de profaner et qu’il considère avec -respect, une région sacrée où l’on n’entre que pieds nus, comme les -musulmans dans leurs mosquées. C’est probablement tout ce qui nous reste -des vieilles tendances religieuses, mais nous y tenons d’autant plus que -nous les avons orientées nous-mêmes. Mais là aussi nous avons des idées -communes et nos esprits d’accord s’arrêtent au même seuil, quoique j’aie -souvent bien envie de le franchir. C’est que je suis malheureusement -plus avancé que vous dans la vie et plus enclin au scepticisme qu’elle -développe. Au fond, je ne sais. On se connaît si mal soi-même! Serais-je -vraiment étonné si on me démontrait qu’au lieu d’une seule je me suis -créé toutes sortes de régions sacrées? C’est bien possible. D’ailleurs -ce serait encore une conséquence, quoique inattendue, peut-être, du -scepticisme. A force de ne plus croire à rien, on admet en soi les -croyances les plus contradictoires et cela par nonchalance, autant que -par dédain d’une vérité unique. - -Vous, Amazone, vous ne croyez qu’à l’amour et ne respectez que l’amour. -Sans lui, l’existence n’est rien pour vous. «Plutôt la mort que la mort -de mon plaisir!» Ainsi votre vie est une perpétuelle tragédie avec -l’absolu pour alternative. Cela fait que vous n’êtes pas médiocre. Je -crains que sœur Eugénie ne l’ait été terriblement. Je l’abandonne, car -je ne suis même pas sûr qu’elle eût les yeux noirs, et elle avait -certainement la tête rasée. Laissez-moi regarder vos cheveux blonds sur -vos épaules. Il n’y a rien de plus beau. C’est ma religion la plus -véritable. - - - - -LETTRE DIX-SEPTIÈME - -INVITATION A L’ENNUI - - -Mon amie, avant que je n’eusse donné un titre à chacune de ces lettres -(j’ai attendu pour le faire qu’elles prissent la forme d’un de ces -livres qui vont dans vos armoires ou dans vos coffrets, enfer ou -paradis), je voulais déjà appeler celle-ci: _Invitation à l’ennui_. -C’est vous qui me l’avez suggéré indirectement en louant mes pensées sur -l’ennui. Vous disiez: que je suis contente que vous ayez réhabilité -l’ennui. Je ne sais si quelques petites réflexions innocentes et trop -sincères auraient suffi pour cela, mais si je n’ai pas atteint l’esprit -du commun des hommes, j’ai touché le vôtre, et cela me suffit. Peut-être -vaudrait-il mieux ne pas insister et m’en tenir à ces modestes -exclamations jaillies d’un cœur reconnaissant à l’ennui de lui avoir -révélé sa valeur et sa beauté, mais moi qui n’obéis qu’à mon caprice, je -veux obéir aussi au plus obscur de vos désirs. Il est difficile de -parler de l’ennui sans être ennuyeux, car je n’écris pas que pour vous, -hélas! et peu de gens sans doute partagent notre goût pour cette forme -de la vie intérieure et secrète. - -L’ennui que je chante n’est pas l’ennui aux yeux morts et à la face -sombre. Il est souriant. Il regarde la vie et la vie le regarde. Assis -l’un devant l’autre et parfois côte à côte, et parfois la main dans la -main, ils écoutent les pensées qu’ils ne profèrent pas, mêlées aux -désirs dont le rythme est égal comme celui d’un cœur bien portant. -Figurez-vous cette image dessinée par un vieux peintre, du temps où les -peintres avaient des idées. Représentez-vous, masculinisée, la -Mélancolie d’Albert Dürer, avec des yeux moins égarés, assise près d’une -magnifique compagne, dont on devine qu’elle renferme, sous le voile de -sa robe et le voile de sa chair, le secret de toutes les joies vaines -pour être trop réelles, c’est-à-dire fugitives. Ils resteront ainsi -longtemps, non pas toujours, assez pour que l’ennui sourie enfin aux -attraits de la vie et pour que, la vision disparue, il conserve -l’attitude qu’elle lui imposait. Alors il plonge en lui-même et s’enivre -de lui-même quand, descendu au fond du gouffre, il en parcourt les -enchantements. - -Mais nous ne sommes plus au temps de la peinture allégorique, les -esprits trop paresseux n’ont plus la patience de la pénétrer et, ne -réfléchissant plus, ne la comprennent pas. Il faut les faire entrer -lentement au jardin tout dessiné et les mettre tout d’un coup dans le -jeu de la sensation. L’ennui n’est pas un sentiment délicieux. C’est un -sentiment nu, tel que je le conçois et tel que j’en aime le contact. On -y ressent la vie dépouillée de toute sa parure, réduite à elle-même, à -ses seuls charmes qui se réduisent à ceci: être. J’essaie encore -d’expliquer cela, qu’il faut savoir goûter la vie pure, dissociée de -l’idée de bonheur, chimère qui en gâte les meilleurs moments, qui nous -tire à chaque instant hors de nous-mêmes et nous met à la merci de toute -ironie qui nous le promet. Ironie dont nous ne sommes même pas dupes -plus d’un instant et dont la moindre expérience de vivre nous apprend la -cruauté; elle suffit pourtant à nous masquer la vie véritable qui n’est -que le sentiment de nous-mêmes, le sentiment de notre écoulement en face -de la permanence des choses. - -C’est précisément pour échapper à cette fuite lente et sûre de notre vie -que nous nous accrochons aux chevelures du fleuve, mais les branches -molles du saule ou cassantes du peuplier cèdent et descendent avec nous, -épuisés souvent par l’effort et noyés plus vite. Ah! qu’il vaut mieux, -couchés dans la barque de l’ennui, nous laisser aller au courant et le -suivre avec majesté et glisser royalement vers le gouffre, le long des -rives d’où monte vers nos yeux un désir, quelquefois un regard, toujours -un parfum. Mais, s’il est inutile de lutter volontairement contre -l’inéluctable courant, l’ennui profite délicieusement de ses arrêts, de -son séjour dans les anses et le long des courbes, pour y cueillir des -plaisirs où il s’attarde à des moments imprévus. Rien ne prédispose aux -plaisirs profonds comme l’ennui profond, qui n’en veut pas d’autres et -qui fuit avec soin les plaisirs médiocres dont la vie est semée. L’ennui -n’est pas l’école du suicide, auquel sa pratique constante le mènerait -infailliblement. Il accepte les divertissements nécessaires à la nature -humaine; il y trouve de nouvelles forces pour exercer sa rêverie qui -sans cela tournerait au marasme. L’homme n’est pas fait pour la -continuité et il ne peut jouir qu’un temps de la plénitude. - -Mais je m’aperçois, mon amie, qu’en cherchant à vous décrire l’ennui je -retombe malgré moi dans la peinture du bonheur, tellement nous en avons -le dessin et les couleurs dans la tête. Reconnaissez du moins que l’état -que je vous propose (comme si vous ne le connaissiez pas aussi bien que -moi) n’a rien de commun ni avec le contentement béat des sots, ni avec -le plaisir saccadé des imbéciles. L’ennui se connaît et se connaît comme -tel. Il s’avoue même avec fierté. Il ne bâille ni ne soupire. Il ne -s’étire pas les bras, mais il les tient fermés et bandés comme des -ressorts pour les jeter au cou du plaisir qui passe et qu’il épuisera, -si le plaisir est le plus faible. Il a beaucoup d’animalité en lui et, -comme les animaux les plus puissants, il sait attendre. C’est que -l’ennui ne s’ennuie pas avec soi-même. Il a une activité intérieure -énorme qui ne se développe bien que dans la solitude. Il ne se plaît que -là d’ailleurs et il s’encolère d’être mené parmi les divertissements -vulgaires. - -Vous vous souvenez d’un conte de fées où la jeune princesse a reçu de sa -marraine une bague dont le chaton lui pique le doigt et s’enfonce dans -sa chair quand elle s’avance vers l’action défendue? Vous portez une -pareille bague, une bague à la pierre sombre et bleue, que l’ennui un -jour vous passa au doigt et que vous acceptâtes en souriant comme un -anneau de fiançailles. Mais il vous avait prévenue que si vous -dilapidiez les trésors de solitude amassés par lui dans votre cœur, le -chaton piquerait jusqu’au sang votre doigt même. N’avez-vous jamais -senti la pointe terrible et miraculeuse? Cela m’étonnerait bien, car -l’ennui est un ami jaloux et qui n’aime pas qu’on le traîne dans des -milieux indignes de sa majesté. Non? Montrez votre doigt que je baise la -trace des piqûres, car je sais qu’elles y sont. Oui, l’ennui est un -grand tyran. Il ne faut pas toujours lui obéir. Si on l’écoutait, on -finirait, par vivre seul avec lui, à l’écart des hommes, et une femme -vraiment n’est pas faite pour tant de solitude, puisqu’elle doit plaire, -puisqu’elle doit être belle. Il faut qu’une femme sorte de chez elle, et -d’elle-même, afin que nous puissions la rencontrer et l’aimer. Ah! -cependant qu’on aime, il n’est plus question de l’ennui. Résigné, il -disparaît, il se cache, guettant du coin de l’œil, derrière un rideau, -que son heure soit revenue. Elle revient toujours. - - La Treizième revient... C’est encor la première; - Et c’est toujours la seule... - -C’est celle où l’on rêve à tout ce qui n’est pas, à tout ce qui est -impossible, à l’absurde, à l’informulé. Comme ses minutes passent -doucement! On les sent vivre, on les sent mourir une à une, on les voit -prendre, pour tomber dans le néant, de si jolies poses repliées et -résignées. Et l’on meurt un peu avec elles, on meurt avec la conscience -de vivre et de vivre inutilement, ce qui est vivre deux fois. A ces -moments-là, mon amie, j’ai presque peur de votre pensée. Elle fait dans -le silence une musique trop nettement dessinée, trop lumineuse et trop -cristalline. A vrai dire, il n’est pas d’ennui compatible avec elle. -L’ennui, c’est quand vous n’êtes pas là, présente ou évoquée. Mais si -j’ai la faculté d’évoquer les êtres que j’aime, l’incantation ne réussit -pas toujours. Ombre rebelle, tu me laisses seul avec moi-même. Ces -jours-là peut-être mon ennui est plus profond, trop profond. - - - - -LETTRE DIX-HUITIÈME - -TIRÉSIAS - - -Parfois, mon amie, votre philosophie de la vie me déconcerte, -c’est-à-dire me fait réfléchir selon un sens auquel je n’avais pas -encore pensé, et j’en tire une meilleure connaissance de la sensibilité -féminine, car si vous êtes une Amazone, vous êtes une femme d’abord et -vous obéissez à votre physiologie particulière. J’ai donc eu beaucoup de -peine, non à comprendre peut-être, mais à admettre votre discipline du -plaisir, tel que vous l’avez soumis à votre volonté, tel que vous l’avez -soustrait au besoin et à l’occasion, tel que vous prétendez le faire -rentrer dans le cercle de l’intelligence. Il y a là un mécanisme qui -restera toujours pour moi un peu obscur et qui doit le rester, -probablement, tant que je n’aurai pas changé de sexe, comme le devin -Tirésias, lequel d’ailleurs n’en tira aucun profit, mais encourut au -contraire la colère des déesses pour avoir déclaré que, dans l’amour -physique, la plus grande part du plaisir revenait aux femmes. Elles -cultivaient déjà l’hypocrisie, bien décidées, dès ces temps primitifs, à -ne jamais paraître soumises au désir, à s’enfermer dans leur célèbre -pudeur, et à ne céder qu’en victimes à la lubricité masculine, tout en -se réservant de la partager et de la dépasser au fond de leur cœur. - -Voici une digression du genre appelé association passive des idées. Un -mot, et se déclenche comme une sonnerie d’horloge la suite des -imaginations qu’il commandait. Je ne suis pas cependant tout à fait hors -du sujet et d’ailleurs je connais l’art de les joindre, même les plus -lointains, et de les faire tous concourir à mon but. Reparlons donc de -Tirésias, qui avait froissé la pudeur de Junon et l’avait excitée à une -manifestation que l’on peut appeler hypocrite, mais que l’on peut aussi -trouver parfaitement conforme à la nature même des femmes, qui ne -connaissent le désir que dans la passion et qui sont soustraites, par le -mécanisme même de leur organisme, à ce tyran des hommes, le besoin. Le -besoin trouble le corps, trouble aussi l’esprit, qui en dépend -étroitement, le rend aveugle devant le choix, inapte à se plier à cette -discipline du plaisir, qui le rend plus délicat, plus conscient, et, de -fonction, le transforme en faculté, donc en quelque chose d’intellectuel -et de volontaire. Les femmes peuvent donc, bien mieux que les hommes, -discipliner leurs appétits d’amour, et ce qu’il y a en vous d’amazonien -ne vous soumet pas cependant à la fureur indiscrète des mâles. De là -cette liberté dans le choix, qui donne au plaisir toute sa valeur, en -même temps qu’il lui enlève ce qu’il a de trop instinctif et de trop -animal. J’y reconnais la supériorité d’une âme profondément païenne, qui -entend n’obéir à la nature que dans la mesure de son consentement et qui -ne sera esclave qu’autant qu’elle a décidé de l’être, et alors avec -délices. Ce que je dis là, que je pense et que vous pensez, plus -clairement encore que moi-même, est tellement en dehors de la morale -courante, qui est la morale chrétienne, qu’il faut, je crois, quelque -courage pour l’exposer tout haut avec cette insistance. - -Il est convenu que les plaisirs ont besoin d’une excuse et que la seule -qu’ils puissent avoir est qu’ils sont impérieux. On cède à la force d’un -désir, à la tentation d’une rencontre, mais choisir, mais avouer que -l’on se sert de toute son intelligence et de toute sa volonté pour -comprendre son plaisir à l’heure même où il semble que, si on le goûte, -ce devrait être au moins avec inconscience et une sorte de honte! -N’est-il pas convenu qu’on doit être triste après l’amour? On a mis -cette pensée sublime en latin, pour ménager la pudeur des femmes, qui en -ont très peu. Je crois qu’elle concerne aussi les Amazones, qui -devraient par cette attitude manifester le regret d’avoir cédé aux -attraits de la chair. C’est un sentiment que pour ma part je n’ai jamais -éprouvé et, comme il faut juger de toutes choses d’après soi, je le -tiens pour une invention des moralistes qui ont peut-être confondu avec -la tristesse la dépression physique qui suit une grande dépense de -forces. Mais peut-être aussi une tristesse véritable vient-elle après la -joie suprême: éclairer les hommes sur la vanité d’un plaisir qu’ils -n’ont pas délibérément choisi d’éprouver et que le hasard du besoin leur -imposa. Même en ce cas, cependant, j’estime que l’adage exagère, car moi -qui ne m’y conformai pas, je ne puis pourtant, hélas! me vanter comme -vous, mon amie, de n’avoir cédé qu’à des plaisirs volontaires et choisis -avec discernement. Je mets hélas! pour flatter votre philosophie de la -volonté, car je ne regretterai jamais le temps où, cédant à mes -instincts naïfs, je suivais, comme dit Ronsard, «les poutres -hennissantes» et même celles qui ne hennissaient pas. On ne doit pas -rougir de ses instincts. Ils ont leur valeur, précisément comme guides -du plaisir, encore qu’ils nous trompent la moitié du temps. Mais cela, -il ne faut pas le reconnaître; il faut se dire au contraire que -l’instinct assouvi porte en soi sa récompense, même quand on ne l’a pas -bien nettement sentie. Pas de remords! L’action m’a été joie jusqu’au -seuil de la plus triste expérience, et que la joie seule demeure. - -Mais si votre discipline vous garantit de l’obéissance à l’instinct, je -ne crois pas non plus que vous admiriez beaucoup cette maxime de -philosophie borgne: vaincre ses passions! Que deviennent-ils donc, ceux -qui ont réussi cette œuvre de destruction? Vaincre ses passions! Et -pourquoi donc? Je conçois qu’on veuille les dresser, les assouplir, les -dominer, mais que ce soit pour les rendre plus obéissantes, afin d’en -jouir plus facilement et avec plus de fruit. Les passions de l’amour -seront toujours les sources de la joie, même si elles sont imprégnées de -cette amertume ou de cette salure qui en remonte le goût. Loin d’en -écarter sa vie, il faut l’y plonger tout entière, en prenant soin, -toutefois, de ne pas la noyer, et pour cela je trouve bon que l’on -cherche à conserver l’intégrité de sa conscience. Le plaisir, on se -mettra toujours face à face avec lui, les yeux dans les yeux, et on ne -lui jettera pas de regards langoureux d’esclave, mais des regards de -maître: il n’y a que les maîtres qui savent obéir, parce qu’ils savent -commander. - -Mais laissons aussi le hasard intervenir dans la préparation des bonnes -fortunes. Les meilleures auront peut-être été celles que nous fûmes sur -le point de dédaigner. On ne sait jamais ce que contient une femme, et -nous ne savons pas ce que nous contenons avant d’avoir rencontré celle -qui saura émouvoir les derniers secrets de nos nerfs et de notre sang. -Elles sont de trois sortes: les femmes qui se prêtent, les femmes qui se -donnent, les femmes qui prennent, et celles-ci seules vaudraient la -peine d’être aimées, si l’amour était volontaire. Mais comment savoir -avant l’expérience? Il ne faut donc rien rejeter. Les yeux, les gestes, -tout est trompeur et surtout la beauté. Une femme n’est pas belle, elle -le devient à force d’être aimée, et ne le sera pleinement qu’en la -mesure où elle prend part au festin. Ce n’est pas une page de -confessions que je vous envoie, mon amie, mais vous comprenez cependant -qu’en ces choses on ne peut parler que d’après sa propre expérience et -d’après ses propres tendances. Il faut de grandes précautions pour -affirmer que les modes d’un acte aussi secret que l’amour sont ou ne -sont pas selon la vérité universelle. Je vous dirai, d’ailleurs, que la -seule vérité que je reconnaisse, c’est la mienne. Il n’y a pas de -science de l’amour, il n’y a qu’une série de faits particuliers qui ne -se rejoignent que par ce qu’ils ont de plus général et de plus banal. -Par conséquent, il n’y a pas non plus de science de l’homme, ni de -science de la femme. On est là dans l’inconnu et dans l’illusion. Même, -on erre quand on veut s’analyser soi-même; on juge ses tendances passées -avec son esprit d’aujourd’hui, qui n’est plus le même que celui -d’autrefois, actes et jugement ne s’emboîtent plus. Ah! qu’il serait -bien plus sage de vivre, de simplement vivre. Mais la pensée double et -décuple la vie: tout de même, réfléchissons et regardons en nous-mêmes. - -Je m’y vois bien différent de ce que je fus, tellement que parfois je ne -me reconnais plus. Mais je regarde cependant dans mon cœur avec plaisir, -car j’y vois une figure nouvelle par laquelle il est illuminé. - - - - -LETTRE DIX-NEUVIÈME - -LE SATYRE - - -Vous ne m’avez pas demandé, Amazone, en acceptant la dédicace de cette -histoire singulière, ce que j’avais voulu faire par ces _Lettres d’un -Satyre_. Je n’en ai pas été surpris, parce que vous connaissez souvent -mes intentions mieux que moi-même et que vous êtes toujours prête à -m’attribuer les plus favorables et les plus ingénieuses. Ah! mon amie, -je ne suis pas toujours l’homme des intentions, des plans et des -projets, j’aime à obéir à ce que me suggèrent les dieux et à me fier -pour l’exécution à cette logique qui permane au fond de mon cerveau et -qui me rassure sur la suite de quelques-unes de mes divagations. Quoique -l’enchaînement des causes ait mis un espace de plusieurs années entre -les deux premières _Lettres_ et les autres, et quoique celles-ci se -soient encore suivies à des intervalles fort irréguliers, et aussi, ou -d’abord, quoique mon esprit, le long de ce petit roman, ait subi -certaines modifications, j’ai tâché qu’elles conservassent dans leur -ensemble une assez visible unité de ton. Pourtant je crains encore que -tout cela soit bien court, qu’on se sente, vers la fin, un peu de -l’ennui que me conférait la monotone psychologie de mon personnage -cornu. Rien n’est plus difficile que l’étude d’un être élémentaire, dont -la naïveté déroute à chaque pas nos habitudes hypocrites ou civilisées, -qui marche de plain-pied dans les vices les plus candides et ne s’étonne -même pas de nos étonnements. Ce qui nous amuse le plus dans nos jeux, -c’est que ce sont des jeux défendus. Or, c’est une qualité de plaisir -dont il ne sent aucunement le sel. L’idée le dépasse, d’un être qui ne -tende pas naturellement vers ce qui lui est agréable, quoiqu’il goûte -aussi, tout comme un autre, le charme des obstacles surmontés et de la -difficulté vaincue. Ce qui m’amusa, en écrivant ces _Lettres_, ce fut de -prendre parti pour la créature instinctive contre la créature -raisonnable, dont la raison est si courte, mais quelle que fût ma -sympathie pour ce dévergondé, je n’ai pu lui procurer le contentement de -vivre dans une société étroite dont il faut comprendre les finesses pour -s’en accommoder. Pour faire figure en ce monde, il lui manque trop de -choses. Il n’y réussira jamais. Qu’est-ce qu’un être qui ne connaît -point la valeur de l’argent, et qui d’abord n’en possède pas? Je doute -que, même s’il vient à fréquenter, plus tard, un monde plus délicat, il -en tire de grandes satisfactions. Voyez la simplicité de son cœur! Il -devient amoureux d’une petite gourgandine, et il n’en rougit pas, ne -comprenant d’ailleurs rien à son commerce: mais s’il le comprenait, je -ne sais pas s’il en rougirait davantage. Il n’a pas encore donné sa -mesure. Il lui faudrait un plus vaste théâtre. Antiphilos peut aller -loin dans l’inconscience. - -Ne croyez pas du reste que j’aie eu, en lui faisant conter le début de -ses aventures humaines, de grandes intentions satiriques. Critiquer les -mœurs des hommes! Il y faut plus de naïveté que je n’en possède. A vrai -dire, je trouve qu’ils font toujours bien quand ils font leur plaisir: -ceux-là seuls ne sont pas dupes de notre extraordinaire organisation -morale. Mais ne jugeons pas des hommes et encore moins des femmes -d’après nous-mêmes. La plupart sont très satisfaits de leur esclavage, -au point que leur bonté souffre devant la condition misérable de ceux -qui s’en sont libérés. Ils font tout au monde pour les rattraper et leur -passer de force le collier au cou: «Vous ne connaissez pas le bonheur, -notre bonheur, venez et nous vous le ferons partager.» Il y a des -infortunés qui se laissent prendre à ce discours. D’autres, quand on -peut, on les prend de force. - -La police, ou de ces âmes charitables comme il y en a trop, découvrit -une fois dans un taudis du quartier Saint-Sulpice un nid de bonheur. Il -était hanté par un tout jeune couple de passereaux. Le garçon pouvait -avoir une quinzaine d’années, moins encore, si je me souviens, et la -fille en avait douze. De quoi vivaient-ils, on n’en sait rien, de -grappillage sans doute, d’épluchures et d’eau claire? Quand ils n’en -pouvaient plus de vagabonder, ils rentraient dans leur soupente où ils -s’endormaient dans les bras l’un de l’autre, car ils étaient amants. Le -naïf amour les consolait d’avoir trop souvent faim, et ceux qui les -découvrirent découvrirent qu’ils étaient heureux, en leur innocence -animale. Ce fut un grand scandale, dont on parle peut-être encore entre -dévotes et autres personnes raisonnables. Naturellement on les sépara, -quoiqu’ils pleurassent beaucoup, et on mit le garçon aux enfants -assistés, cependant que la fille dut suivre la cotte de quelque bonne -sœur. Et tout le monde trouva cela très bien. Moi aussi. Je le dois, -pour ne pas me faire honnir, et vous ferez ainsi, n’est-ce pas, mon -amie, afin de conserver l’estime des gens convenables? Est-il -admissible, en effet, que des enfants se mettent à vivre à l’état de -nature, en plein Paris, dans un quartier honorable, à deux pas d’une -église, du jardin du Luxembourg et du Sénat? On eût passé sur le -grappillage, mais l’amour! N’est-il pas vrai que tant de perversité, et -si précoce, déconcerte? Antiphilos eût été ému par cette histoire, mais -Antiphilos est bien suspect, et il ne se connaît qu’en morale naturelle. -Il la pratique, encore qu’il n’en sache pas la théorie. - -Vous ne savez pas, Amazone, comme je vous sais gré d’avoir aimé ce petit -livre incertain et de ne pas en avoir réprouvé les tendances! C’est au -point que je serais tenté de dire que vous l’avez aimé plus qu’il ne -méritait. C’est, d’ailleurs, ce que je pense à peu près de tous mes -écrits dont il n’est guère un seul qui m’ait jamais satisfait -complètement. C’est pourquoi j’ai pris le parti de n’y jamais rien -corriger, quand on les imprime ou qu’on les réimprime, car je me sens -toujours tenté de les remettre sur le chevalet et de faire disparaître, -sous de la peinture nouvelle, l’ancienne. Vous le savez bien, vous qui -m’en avez arraché un des mains. Je suis hanté par la technique du -chef-d’œuvre inconnu. Mais je pratique trop la philosophie du -détachement pour jamais céder à de telles naïvetés d’amour-propre et je -supporte avec résignation les déplaisirs que me cause ce que j’écrivis, -en rêvant aux livres merveilleux que je n’écrirai jamais. Ah! que -j’envie ces auteurs qui se mirent dans leurs ouvrages et qui ne voient -pas le néant proche où ils cherront avec eux. Je les envie, mais en -souriant avec quelque ironie, peut-être, car tout cela n’a vraiment pas -beaucoup d’importance. Il faut vivre, cependant, et pour cela s’attacher -fermement à quelque touffe, le long du fleuve qui emporte tout, comme -des naufragés que nous sommes. Le sentiment que l’on plaît à ceux-là -mêmes qu’on aurait choisis et le sentiment que l’on déplaît à d’autres, -qu’on aurait volontiers élus pour cet office, suffisent quelquefois à -vous maintenir en équilibre et à vous fortifier le cœur et les mains. -L’un de ces réconforts n’agit que sur l’orgueil et n’a que des effets -négatifs sur le plaisir de vivre, mais l’autre, qui agite toutes les -fibres de la sympathie, peut conférer à lui seul la joie suffisante. -Pourquoi, par quelle lâcheté, mettre au pluriel ces termes nécessaires? -Une belle tendresse a fait son œuvre. Amazone, sans vous, je crois bien -que je ne m’aimerais plus beaucoup et que je n’aurais plus une extrême -confiance ni dans la vie ni dans moi-même. Aussi, je vous remercie -encore d’avoir pris Antiphilos sous votre protection. Je suis rassuré -sur son destin parmi les humains, puisque vous lui avez souri, amie. - - - - -LETTRE VINGTIÈME - -LA SENSATION - - -L’attente alternative de la bonne ou de la mauvaise fortune, entre -lesquelles oscillent nos vies troublées, exalte ou déprime à un tel -point les gens nerveux, qui sont les gens à imagination, que la -réalisation souvent les trouve sinon indifférents, du moins fort déçus. -Je dis souvent, parce qu’il y a heur et malheur de telle qualité que -leur avènement est encore une surprise pour qui les a fiévreusement -escomptés. Il faut même, n’est-ce pas, mon amie, pousser plus loin les -exceptions et croire aux privilégiés de la sensation et de l’émotion, à -ceux qui, ayant longtemps vécu une chimère, la vivent encore avec une -intensité pareille, quand elle devient une réalité. Et c’est à vous que -je pense, à moi aussi, peut-être. Il y a là une telle disposition des -fibres sensitives et par suite un tel état d’esprit que la durée et -l’acuité de telles vies peuvent s’en trouver accrues dans des -proportions magiques. Comme, avec délices ou avec horreur, on retrouve -le long de ses nerfs et dans son cœur la sensation que l’on attend, -l’émotion qui viendra! Heureux ceux-là qui ne les épuisent pas d’avance -et qui cueillent avec une surprise accrue par l’attente la fleur que -leur imagination n’a pas décolorée! Je mets la joie et la douleur sur le -même plan émotif, car c’est presque une question de savoir si on ne tire -pas de l’une ou de l’autre des sensations quasi équivalentes. - -Les passions suprêmes de l’amour physique jaillissent selon un mode -équivoque où l’on distingue mal la douleur du plaisir, tant ils y sont -unis, mais qui certainement ne monte si haut dans le plaisir que grâce à -l’appoint de la douleur. Et comme extrême, dans le moment qui suit, les -uns éclatent en un rire nerveux, d’autres éclatent en sanglots. Dans le -domaine des émotions, rires et sanglots sont généralement l’expression -de la grande joie et l’expression de la grande douleur, à moins que, -comprimés par l’effort même de leur excès, ils ne se résolvent en -stupeur. Je ne prétends pas, mon amie, avoir mis en cette analyse -élémentaire une excessive clarté. C’est que les mots manquent ou que je -ne les trouve pas. Cette pénurie ou cette maladresse fait l’obscurité du -discours en ces matières. Mettons aussi que je sois abstrait à dessein -ou pour ce que je me refuse à l’emploi des mots techniques. Mais -n’apporteraient-ils pas une obscurité de plus? - -Le vulgaire, cependant, partage nettement les sensations en deux ordres, -le plaisir et la douleur, le bon et le mauvais, et c’est, en somme, très -raisonnable et bien suffisant pour l’ordinaire de la vie, quoiqu’il -laisse parfois transparaître une certaine hésitation de classement. A -tout homme, quel qu’il soit, même le plus simple, il est arrivé de se -poser cette question, qui n’est pourtant nullement naïve: «Suis-je -heureux ou malheureux?» Ou bien, s’il s’agit de sensations pures: -«Est-elle agréable ou désagréable?» Et le plus expert en analyse -psychologique ne résout pas mieux le problème que le plus simple des -hommes. Quand on le résout, c’est au moyen de l’imagination, mais -l’imagination n’est pas toujours capable et on demeure perplexe et aussi -un peu ridicule. Je crois que ce qu’il y a de plus important pour -l’homme, c’est la sensation. Pour vivre, il faut qu’il sente sa -sensibilité. La mode n’est qu’une question d’habitude pour la plupart -des hommes ou d’imagination pour les êtres au système nerveux très -développé. Cela semble si vrai qu’il y a des algophiles, qu’il y a, en -amour, des masochistes (ah! ah! voilà enfin des mots techniques), -c’est-à-dire des amis ou amants de la douleur et des êtres qui ne -conçoivent la femme que comme un bourreau dont on recevrait -amoureusement des coups, des humiliations, même des blessures. Les -hommes de science qui, dans cette partie, s’appellent des psychiatres -(encore un bien joli mot) qualifient d’aberration cette recherche des -sensations divergentes, mais ils n’ont pas encore vu que nous avons -tous, ou presque tous, le germe de ces aberrations, puisque nous nous -plaisons souvent autant, pour ne pas dire beaucoup plus, aux -imaginations du malheur qu’à celles de la joie. Il faut même considérer -comme un être bien vulgaire celui qui ne rêve que de sa pâtée, qui ne -s’est jamais plongé avec délices dans l’océan des supplices -extravagants, et qui n’y a pas trouvé une affreuse satisfaction. Qu’on -se souvienne du vers, peut-être ironique, mais que je cite en son sens -direct: - - Grâce aux dieux, mon malheur passe mon espérance! - -Donner ou éprouver de la douleur, donner ou éprouver du plaisir, et que -cela soit réel ou que cela soit imaginaire, est donc, dans beaucoup de -cas et pour certains êtres trop sensitifs, à peu près équivalent. Un -être qui aime préférera toujours la douleur qui lui est départie par son -amour même à la sensation, bien plus pénible encore, de l’indifférence. -La meilleure manière de le décourager et de le désespérer sera la -froideur, ou la politesse parfaite ou encore la camaraderie avec toute -sa banalité frivole, tandis qu’une parole intentionnellement cruelle -peut être acceptée comme un encouragement, au même titre qu’une caresse. -C’est peut-être pourquoi il est si difficile de se défendre contre -l’amour, et que le moyen de le vaincre est parfois d’y céder et c’est -peut-être aussi pourquoi entre amants la cruauté est souvent un lien -plus fort que la volupté: on me fait souffrir, donc l’on m’aime. - -Et voilà que je m’étais embarqué sur un sujet et que ma lettre s’est -continuée et s’achèvera sur un autre sujet. Comme je sais mal me -discipliner! Mais c’est une lettre, Amazone, qui aimez l’inattendu. Il -est convenu qu’il en est des lettres comme de la conversation et qu’il -ne faut qu’y effleurer les choses et passer de l’une à l’autre au hasard -de l’association des idées et même des mots. C’est un genre qui me -convient, car nul ne ressent plus que moi combien toutes les questions -s’enchevêtrent et combien il est impossible d’en frôler une seule sans -que toutes les autres frémissent et lèvent la tête pour attirer -l’attention sur elles. Oui, je crois que n’importe quoi nous mène -logiquement vers tout, nous ramène logiquement vers ce qu’on aime le -plus. Vous êtes pour moi comme le centre du labyrinthe, où toutes les -routes, après mille tours et détours, se retrouvent et d’où elles -repartent en quête d’un but où elles vous rencontreront toujours. On m’a -reproché d’être devenu trop irréligieux, c’est-à-dire trop incrédule. -C’est bien mal me connaître. Mais il est vrai que je ne crois qu’aux -divinités que j’ai sculptées moi-même. Je n’ai confiance qu’en -celles-là, parce que je sais que mon amour leur a conféré la force -magique, sans quoi elles n’auraient ni la puissance de me faire du bien, -ni celle de me faire du mal: «Dis-leur qu’elle est bonne, puisque tu -l’as faite toi-même.» Ce mot de la petite fille du faux monnayeur, dont -un marchand refusait la pièce de monnaie, n’est-il pas beau et bien -représentatif de la confiance? Je suis comme cette petite fille, j’ai -foi dans l’œuvre de mon imagination que j’ai vue travailler sous mes -yeux et façonner à mon usage un magnifique simulacre auquel je ne -demande rien que de ne pas laisser se dessécher trop vite les fleurs que -je mets à ses pieds. - - - - -LETTRE VINGT ET UNIÈME - -L’OUBLI - - -Amie, vous savez bien, vous, que je n’oublie pas et que votre personne -tient toujours et à tous les instants la place dominatrice dans ma -pensée, mais je ne veux pas que les autres puissent croire que je n’ai -plus rien à vous dire. J’en ai si long même que mes heures n’y -suffiraient pas et que je ne ferais que cela volontiers, si je n’avais -soumis mes plaisirs à une stricte discipline. J’écrirai à l’Amazone tant -que je serai moi-même, tant que je serai tel qu’elle m’a refait en -m’incorporant au monde qui tourne autour de son cœur. Vous savez qu’à -force de tourner autour de son centre d’attraction une planète finit par -tomber vers ce centre, dont elle se rapproche toujours, par s’y perdre, -par s’y fondre. Cela se passe ainsi dans le monde des grandeurs infinies -et quelquefois je pense que les sentiments qui me meuvent sont de cette -qualité. «Face à face avec la profondeur», comme il est dit dans ces -_Stèles_, qui vous enchantèrent. L’amour qu’il me faut côtoie l’absolu -(refuge de qui est impropre au relatif) et ce que j’en exprime lui donne -l’existence. Si ce sont là des paroles, que les paroles soient belles et -qu’elles enchâssent le diamant comme il convient à un diamant. Je ne -veux autre chose que la conscience d’être, au delà du possible, le -«princier amant» de ta pensée, Amazone invincible. L’oubli n’a pas -d’affinité avec un tel sentiment: le désir impossible sculpte la -fidélité. - -Comment revenir après cela aux formes indistinctes qui confondent un -être avec les êtres, à ce pluriel froid de révérence qui dit à l’idole: -«Je vous remercie, Madame»? Il le faut cependant. L’idole froncerait le -sourcil et cela ébranle les architectures du temple. J’aime l’anglais, -parce qu’il tutoie Dieu; quoique j’aie peu de rapports avec ce grand -personnage, je sais qu’il en est flatté. J’écris pour vous, mais j’écris -pour le peuple, qui connaît mal les illogismes secrets de la grammaire -et confondrait le respect suprême avec la familiarité. Je ne vous -confonds avec rien, Amazone, pas même avec les amazones, dont je vous ai -tirée en vous nommant ainsi, et c’est pour cela même que je ne veux pas -vous donner à l’oubli, même en apparence. - -L’oubli est la grande confusion. Il est aussi la grande tristesse. Et -cela se tient. Il n’est pas de pire affliction que de perdre dans la -foule ce qu’on a une fois distingué, de rendre au commun l’être dont on -attendait tout et qui vous donna tout, en effet, et de se sentir forcé -de le semer parmi les autres végétations humaines, pour cela précisément -qu’il n’a plus rien à vous donner et qu’il a perdu tout son pouvoir de -fascination sur vos yeux. Oublier, c’est regarder mourir. Cela peut-il -se faire avec indifférence, fût-ce une bête la plus féroce et la moins -sensible? Et il s’agit peut-être de qui vous a mangé dans la main et -dans la bouche, qui flaira vos odeurs, qui a préféré à toutes les -nourritures le pain pétri par vos doigts sur le bord de la table, un -jour que vous rêviez de son corps sous votre main. L’oubli est affreux -comme une injustice, mais, il faut bien l’avouer, comme l’injustice -elle-même, il est une libération. L’oubli est un meurtre, mais nous -vivons de meurtres; l’homme le plus doux traverse la vie le poignard à -la main. J’ai oublié l’amitié, j’ai oublié la sympathie et le sourire -heureux des âmes qui venaient à moi, mais je ne les ai pas oubliés au -point que je n’en revoie parfois le fantôme qui troubla Macbeth, mais -qui me trouble moins. Après tout, il vaut mieux être entouré de fantômes -que de vivants. Les fantômes sont muets et d’ailleurs on les chasse -d’une chiquenaude, comme les mouches. Puis qui sait si ceux que je crois -avoir poignardés n’ont pas la même impression et si je ne les hante pas -aussi dans leur sommeil et dans leurs amours? Ces tragédies de l’oubli -mutuel finissent en quiproquo. Je m’étonne qu’on n’ait pas encore -imaginé le dialogue élyséen des anciens amants dont les ombres à l’envi -se vantent d’avoir quitté et de n’avoir pas été quittées, les banales -victimes de don Juan se flattant de l’avoir mis délibérément à la porte -de leur chambre et de leur cœur, au lieu d’assumer la figure ridicule -d’éternelles inconsolées. On ne sait pas de qui vient l’oubli, si ce -n’est pas de qui aime trop et souffre trop. A force de penser les êtres, -on les use, comme la mer use les cailloux qu’elle roule. - -C’est le dilemme où nous sommes pris et l’étau où s’écrasent nos -sentiments. On oublie par indifférence et on oublie par excès d’amour, -quand la présence réelle ne réconforte pas le mécanisme passionnel, mais -on peut toujours dire dans ce cas que l’amour manquait de force initiale -et d’élan vrai, et puis des causes différentes amènent des résultats -pareils: il faut laisser à l’oubli sa véritable signification, et je -retourne à l’indication que je vous donnai, il y a une page: on oublie -les êtres quand on n’a plus besoin d’eux. Ce n’est qu’un phénomène -d’égoïsme et du plus simple. Je vous oublierai donc et vous m’oublierez, -Amazone, quand nous n’aurons plus besoin l’un de l’autre, quand nous ne -serons plus l’un pour l’autre un miroir, mais je ne vois vraiment pas -comment cela pourrait arriver. Pour moi, je suis presque effrayé de voir -à quel point j’ai besoin de votre âme et de vos yeux. Il est donc vrai -que je ne me suffis pas à moi-même et qu’il me faut un autre être où -vivre? La première fois que j’ai pris conscience de cet état, je dus -reconnaître que ce n’était pas celui que j’avais médité. Le plan de mes -années futures était fait (j’ai toujours beaucoup aimé les plans dans ma -vie et je n’en ai jamais réalisé aucun), je vous l’ai dit ou écrit, -quand je luttais encore, monté sur mon orgueil; d’un mot (d’ailleurs, je -n’en sais plus le détail) je me vouais à la solitude et au néant, dans -lequel moi seul sais ce que j’y mets. Et maintenant je ne puis supporter -l’idée de vous être indifférent, la pensée de ne plus être pensé par -vous. Une maison où vous habitez s’est dressée sur le chemin de l’oubli -qu’elle rend infranchissable et j’en suis là. Je m’y plais. Il y a un -jardin autour de la maison et dans le jardin une source d’où part un -ruisseau qui s’écoule sous les arbres. Ce ru, c’est votre vie -murmurante, et moi, je suis un des arbres qui la regardent et en -respirent la fraîcheur. Mais le genre est trop facile pour que je -continue. C’est trop d’avoir cédé à mon amour des images champêtres et -d’avoir cru pouvoir exprimer par elles quelque chose de sensé. Puis cela -m’induit régulièrement en de longues mélancolies. Je ne pense plus, je -rêve. Je reconstruis avec d’autres pierres, et avec de puériles mottes -de gazon, ma vie délabrée et vraiment rien n’est plus vain ni plus -malsain peut-être. - -C’est avec les éléments réels de l’existence, de celle même qui nous a -été donnée, qu’il faut jouer. Ce qu’on prend hors de soi-même, hors de -sa véracité, n’est bon à rien. Et encore une fois, c’est trop facile. -Mais j’ai peur de moi-même, comme du miroir à double face où vous me -tentiez hier, et le bon côté du rêve, c’est que l’on confronte qui l’on -veut avec le miroir, excepté soi, et l’on veut bien qu’il grossisse et -même qu’il déforme. Quand je veux me regarder, c’est en vous. Voyez -combien vous m’êtes nécessaire. Quelque image qui m’en revienne, je -l’aimerai encore, sans peur, même avec un sourire de complicité. Ce que -vous voudrez. Comme vous me penserez, je me penserai. Vous ne savez pas -combien j’y gagne. Rien ne suffirait à m’attacher à vous, si j’étais -calculateur, mais il n’est pas d’être qui le soit moins et je cherche -des motifs à un mouvement qui n’en a pas et qui marche fort bien sans -que je les connaisse. Cependant, je sais que c’est sans péril aucun que -j’analyse, bien maladroitement, les sentiments qui me viennent de vous. -Ce n’est qu’une surface. L’analyse ne touche pas au fond et comme il est -inatteignable, il serait inexprimable. On se heurte toujours au mot de -Montaigne qui est indécomposable: Parce qu’il était lui, parce que -j’étais moi. C’est à quoi aboutissent ces divagations dont je vous fais -confidence et que vous lirez loin de moi. Je saurai ce que j’en pense -quand vous m’aurez écrit, car ne croyez pas, parce que je les donne à -tous, que je m’occupe d’un autre jugement que le vôtre. - - - - -LETTRE VINGT-DEUXIÈME - -EXALTATION - - -Voici, mon amie Amazone, la première partie de ce poème que vous n’avez -pas désapprouvé. _Sonnets en prose_, cette manière, non plus, ne vous a -pas scandalisée, habituée que vous êtes à la magnifique liberté de la -poésie anglaise, qui ne souffre pas d’emprisonner sa pensée derrière les -barreaux de la prison syllabique. Ce n’est pas le vers libre, qui suit -ses règles particulières, c’est la cadence de la prose, mais soumise à -une discipline, qui en fait peut-être une forme nouvelle de poésie. J’ai -voulu un rythme où puissent entrer aussi bien les certitudes -scientifiques que les rêveries incertaines de l’émotion, un rythme qui -admette sans étonnement l’enchevêtrement des connaissances et des -sensations, et qui porte la pensée sans attenter à sa fantaisie. - -Ou plutôt, mon amie, j’analyse maintenant ce que je n’ai fait tout -d’abord que sentir. J’aime à me laisser aller aux forces inconscientes. -Elles ont tant de clairvoyance et se font si doucement obéir, avec tant -de fermeté et tant de suite dans les idées! Mais le conscient veut juger -l’inconscient: c’est naturel. Il n’y a que les aveugles qui puissent -disserter méthodiquement sur les couleurs, et sans rire. Moi, je ris, -malgré la tristesse éternelle qui me serre les tempes, je ris quand je -vous vois près de moi, je ris comme un enfant qui retrouve la lumière. -Le rire est sérieux comme la vie. Le rire est une exaltation. - -Cet essai de poème aussi est une exaltation. Elle ne rit pas. On ne rit -pas quand on est seul. Mais on est quelquefois ivre de ses pensées. - - -ELLE A UN CORPS... - ---SONNETS EN PROSE-- - - -I - - Elle a un corps. Je ne m’en étais pas encore aperçu. Pourtant, j’avais - regardé ses cheveux, ses yeux, ses yeux surtout, j’avais touché ses - mains; je ne rassemblais pas tout cela en un faisceau vivant. Je ne - l’ai découvert qu’hier: elle a un corps. - - Mes déductions sont certaines. C’est en regardant sa voix qui sortait - de sa bouche et en faisait vibrer les lèvres que cette idée s’est - imposée à moi. Comme elle leva la tête, je vis que l’origine des - vibrations était dans la gorge, - - Qui se gonflait ou se creusait légèrement à leur passage. Et je vis - que la gorge se prolongeait et s’affirmait par des mouvements plus - amples et plus sensibles; - - La poitrine certainement repose sur le ventre et tout va ainsi - jusqu’aux pieds qui sont les siens. Il n’y a plus aucun doute dans mon - esprit. Elle a un corps complet, essentiel. - - -II - - Alors je résolus de remonter au commencement, car je sais qu’un corps - a un sommet, une base, un milieu, des dimensions, une étendue dans - l’espace. Mais quel est le commencement d’un corps? Le haut, le bas, - la droite, la gauche - - Ou le milieu? Le milieu d’un corps est toujours important. Le centre - n’est jamais métaphysique. C’est au centre que s’élabore l’équilibre - et du centre que partent les radiations. Mais si le milieu n’est pas - le centre, ni la mesure, - - Ni la genèse? Si le corps est engendré par une de ses parties hautes - ou une de ses parties latérales? La symétrie des corps vivants et - organisés - - Est pleine de surprises. Je réfléchis. Si je me construisais d’abord - un ensemble, d’un coup de crayon hardi, comme en ont parfois les - maîtres? - - -III - - Je vois une tache lumineuse, irrégulière, semée de couleurs et - d’ombres. Elle est d’un blanc nacré où se mêlent le rose et le jaune, - et, tout à fait à la surface, velouté d’or, comme les ailes - changeantes de ces beaux lépidoptères - - De Colombie, qui présentent des tons différents, selon qu’on les - regarde penché d’un côté ou de l’autre. Mais le blanc est fondamental, - non pas ce blanc livide et sucré de la porcelaine, un blanc d’une - apparence vitale, réseau posé sur la chair - - Élastique. Cela fait que la surface rebondit çà et là, et non pas au - hasard, mais selon des courbes très précises et gui enchantent un - regard géométrique. - - La nature est géométrique, la beauté est géométrique. J’ai conclu: le - corps que ma raison construit est naturel; il est situé dans l’espace, - comme tous les corps. - - -IV - - Comme tous les corps vivants, celui-là est posé sur sa base; elle est - formée de deux colonnes fuselées qui s’épanouissent de deux racines - charnues, leur lien avec la terre et le médiateur le plus complaisant - de leur connaissance de la terre. - - Tous les corps dépendent de la terre, excepté la lumière, cette eau - qui vient d’en haut et qui ne tombe pas en bas, mais qui plane sur la - vie et l’enveloppe d’un manteau aérien, où elle se blottit un temps - contre la mort - - Et contre la terre dont elle a peur. Mais il faut que les corps se - familiarisent avec la terre et c’est pourquoi la nature a voulu qu’ils - s’appuient tendrement sur elle - - Par leurs pieds ou par leur ventre, jusqu’à ce que sa bonté se fende - et s’ouvre avec une tendresse enfin réciproque et reçoive ses enfants - dans son sein. - - -V - - Mais ceci m’indique bien que ce n’est pas le commencement. Le - commencement est ce qui est le plus près de la lumière, ce qui sourit - d’abord à la lumière, ce qui s’y baigne, y flotte, y nage, s’y épand - avec une joie simple. - - Je commencerai donc ma topographie par les cheveux. Précisément, ils - participent du soleil par leur couleur et de l’air par leur légèreté. - On pourrait les respirer comme l’air du matin quand le soleil joue - avec les feuilles nouvelles. - - Quelle plus magique initiale imaginerait-on pour écrire le mot du - poème? Les cheveux d’air et de lumière, de soie et de soleil! Et voyez - comme ils se lient - - Avec aisance aux autres hiéroglyphes qui sont la bouche et toute la - face. La chevelure crée la figure et en dessine la limite. - - -VI - - Mais il faut qu’elle flotte comme un jeu, qu’elle tombe comme un rire - sur les épaules. Il est barbare de la dresser en architectures. Mais - qu’un cercle d’or ou un peigne d’écaille la retienne sur le front, - pour empêcher l’interférence - - De leur lumière avec la lumière des yeux, la douce lumière des yeux, - changeants comme la mer. J’ai plus aimé les yeux que toutes les autres - manifestations corporelles de la beauté. Les yeux participent de la - lumière - - Et participent de l’eau. Ils participent de la pensée et participent - de l’amour. Ils disent le degré de pression de la matière cérébrale, - et comment sont tendus les nerfs sacrés. - - Ils disent l’état du sang, l’étiage du fleuve, les violences soudaines - contre ses digues et ses valvules, ou au contraire sa paix. Les yeux - sont le manomètre de la machine animale. - - -VII - - Ils sont cela et pas autre chose. Ils n’ont que le pouvoir d’être un - signe. En eux passent les ombres du drame. Les yeux regardent les yeux - et les comprennent. Les yeux donnent. Les yeux prennent. Les yeux - parlent. - - Et leurs paroles signifient le désir de l’être ou la placidité de sa - volonté. Le langage des yeux est très clair pour les amants et pour - ceux qui ne le sont pas encore et pour ceux qui ne le seront jamais. - Les yeux se font des discours entre eux. - - Près de se ternir, avant de fondre comme un morceau de sucre dans le - verre d’eau de la mort, les miens te parleront encore, mais ils - n’emporteront pas bien loin ta réponse, - - Car on n’emporte rien, on meurt. Laisse-moi donc regarder les yeux que - j’ai découverts, les yeux qui me survivront, pour que j’y grave - l’image que je fus en rêvant ceci. - - - - -LETTRE VINGT-TROISIÈME - - -ELLE A UN CORPS... - ---SONNETS EN PROSE-- - - -VIII - - Sous les cheveux, au-dessus des yeux et de leurs sourcils, s’étend le - front où on dit que s’élabore la pensée. Mais on pense aussi avec les - mains, avec les genoux, avec les yeux, avec la bouche et avec le cœur. - On pense avec tous les organes, et à vrai dire, - - Nous ne sommes peut-être que pensée, que matière pensante et matière - électrique. Mais l’invisible convient à l’invisible. Tirons le rideau - du front sur le mystère du front. L’apparence seule m’appartient. La - plaine du front a une sorte de vie extérieure - - Et lumineuse. Elle se plisse comme une surface d’eau et s’éclaire - comme une étendue de sable. Inattaquable, le front est sensible. Il - est doux de sentir à son front le contact - - Des mains fraîches que l’on aime, mais l’amant ne baise pas l’énigme - du front. Il cherche des parties plus molles, élastiques et - confortables. L’amant s’adresse d’abord à la bouche. - - -IX - - Le baiser sur la bouche ouvre la bouche. Le baiser sur les yeux ferme - les yeux. Les yeux veulent encore que je les contemple et que je les - écoute, car ils sont inépuisables. Les yeux ont des caprices. Ils - jouent à cache-cache. Ils regardent à droite, à gauche, en haut, - - En bas et en dedans ou ne regardent pas du tout et fixent dans - l’espace le peloton des rêves qui se déroulent. Mais surtout je n’ai - pas dit comme les yeux sont pleins d’esthétique. Ils aiment les - courbes, les sphères et les colonnes, ce qui monte et ce qui - s’enroule, - - Les enlacements et la fuite des horizons, l’eau qui coule et le navire - qui se balance, les coupes, les croupes et la géométrie subordonnée du - corps humain. Ils se reposent sur la mollesse - - Des vallons et la mollesse des femmes. Ils s’y attendrissent. C’est là - qu’ils construisent des maisons séductrices et déposent l’écheveau - enfin démêlé, loin des pattes de velours de la destinée, dans un - creux. - - -X - - Les yeux ne sont pas toujours heureux. Ils pleurent, afin d’être plus - beaux et d’acquérir la grâce de la tristesse. Ils pleurent pour être - consolés, mais il y en a qui ne peuvent pas pleurer et qui pourtant - sont tristes, tristes comme la vie éternelle, et ces yeux, - - Ainsi qu’un poignard romantique, vous entrent lentement dans le cœur, - où ils arrachent du sang et de l’émotion. Cette blessure est moins - dangereuse et moins cruelle que celle que font les yeux contents, les - yeux innocents, les yeux inconscients, - - Les yeux qui répandent l’amour, les yeux qui sont des violettes et qui - en dispersent le parfum tout autour de soi, les yeux qui attirent les - âmes, comme les fleurs du lin - - Attirent les abeilles. Les yeux butinent les âmes en butinant les - yeux, car c’est par là que les âmes se penchent à la fenêtre et - attirent les yeux et les engluent dans le miel de l’amour. - - -XI - - Je parlerais des yeux, je chanterais les yeux toute ma vie. Je sais - toutes leurs couleurs et toutes leurs volontés, leur destinée. Elle - est écrite dans leur couleur, dont je n’ignore pas les - correspondances, car les signes se répètent et les yeux sont un signe. - - J’ai tiré autrefois l’horoscope des yeux, les yeux m’ont dit beaucoup - de secrets, qui ne m’intéressent plus, et je cherche en vain celui des - yeux que j’ai découverts, un jour d’hiver. Je le cherche et je ne - voudrais pas le trouver. - - Ni sous les paupières, ni entre leurs cils, dans l’iris clair où se - mire le monde des formes, des couleurs et des désirs, je ne voudrais - pas le trouver. J’aime mieux le chercher toujours. - - Non comme on cherche sous l’herbe une bague tombée du doigt, mais - comme on cherche une joie que la vie a façonnée lentement pour vous - dans le mystère des choses. - - -XII - - Elle a donc des yeux, un nez, des oreilles, une bouche; la tête se - dessine du front au menton et depuis les joues jusqu’à la nuque et - jusqu’à la racine des cheveux. C’est une belle chose qu’une tête de - femme, librement inscrite dans le cercle esthétique, - - Et qui traverse la vie avec tous ses sens aux aguets vers leurs - nourritures naturelles, le front vers le vent mouillé de pluie, les - narines vers l’odeur des bourgeons, des lilas et des cœurs, l’ouïe - vers les murmures de la vie et les chuchotements des désirs, - - Les yeux vers la beauté des choses et de toutes les créatures, vers - les couleurs et vers les rousseurs, vers les structures infléchies et - celles qui s’étendent en voûtes et en dômes, - - Vers les volutes de l’air, des nuages et de la fumée, vers ce qui - remue, ce qui joue, ce qui rit, ce qui danse la danse fraternelle. - C’est une belle chose qu’une tête de femme. - - -XIII - - Et je n’ai pas dit le monde de la bouche et toutes ses sensualités. La - bouche est la bouche avec ses lèvres, ses dents et sa langue, mais les - lèvres sont presque toute la bouche; elles sont la bouche que l’on - voit, la bouche qui tente la bouche, quand on a soif - - D’amour. Les bouches sont chastes ou ne sont pas chastes, selon - l’endroit où elles se posent et elles se posent partout, comme les - oiseaux, sur toute branche haute et sur toute branche basse, parmi les - graines et parmi les fruits. Toute chair leur est savoureuse - - Dans l’être qu’elles aiment. Les bouches sont un plaisir. Les bouches - sont créatrices de plaisir. Je ne ferai pas la litanie des sensualités - de la bouche. Elle est trop longue et elle est trop secrète. - - Les bouches refusent la divulgation de leurs joies. Elles les gardent - en leurs plis et les reboivent dans l’ombre. Les baisers sont une - chose d’ombre, mais ils éclairent la nuit comme les étoiles. - - - - -LETTRE VINGT-QUATRIÈME - -UNE ET TOUTES - - -Vous doutiez-vous, mon amie, que beaucoup de femmes suivent -passionnément ces lettres que je vous écris du fond de ma solitude? Il -m’en revient parfois des échos. Même l’une d’elles sembla froissée, -l’autre jour, que j’aie eu l’air de mépriser l’opinion des autres et de -n’attacher de prix qu’à la vôtre. Elle me semonçait et me rappelait à -l’illustre exemple de Dante Alighieri qui conviait les belles femmes de -son temps à s’unir à lui pour exalter celle qu’il avait élue. Cette -remarque m’a touché, je l’avoue, moins encore comme un reproche que -comme un jugement qui nous met à un si haut rang. Si j’avais une -critique à me faire, ce serait tout au plus de m’être servi d’une forme -sans valeur réelle. Puisque j’écris publiquement, c’est que je désire -des approbations; si je ne voulais plaire à personne qu’à vous, j’aurais -ménagé à ces lettres le secret. C’était un axiome dans la littérature -d’hier que l’approbation des femmes était un mauvais signe pour un -écrivain, et en effet on en vit plus d’un se liquéfier, pour leur -agréer, au sentimentalisme le plus sucré et le plus gluant. Mais -pouvaient-ils faire autrement et à quelles femmes s’adressaient-ils? Il -y en a bien des couches, il y en a bien des sortes. Celles que je -convierais, moi, si c’était encore la mode de telles manifestations, à -se grouper sans jalousie autour de l’idée que je me fais et que je veux -donner de vous, Amazone, seraient les femmes à qui Dante adresse sa -deuxième _Canzone_: - - Donne, ch’avete intelletto d’amore... - -Celles qui «savent ce que c’est que l’amour» sont aptes aussi à -comprendre tout le reste. C’est par l’amour que les femmes entrent dans -l’esprit; c’est par lui qu’elles sont lavées des préjugés qui voilent -leur intelligence et qu’elles se rendent dignes d’entrer dans la troupe -des élues. C’est parmi elles que peuvent seulement se rencontrer les -lectrices passionnées des _Lettres à l’Amazone_. Et j’irais les -mépriser? Je ne suis pas si ennemi de moi-même. Quand ce qu’un homme -écrit relève de la sensibilité, il ne peut compter que sur la sympathie -des femmes ou des hommes doués comme lui d’une âme féminine, mais -ceux-là sont si rares et si occupés de leurs propres sensations! Quant -aux autres, les fils de ceux qui ont inventé la raison, ils continuent à -être trop raisonnables pour s’occuper longtemps d’un problème de -sentiment et, leur sensualité satisfaite en même temps que leur besoin -de souveraineté, ils s’en vont à leurs affaires. - -Stendhal, qui ne passait pas pour un vulgaire sentimental, n’avait qu’un -but, dans son âge mûr aussi bien qu’en la jeunesse de sa vie: capter -l’un de ces «animaux terribles» que sont les belles femmes délicates, et -s’il écrivit, ce fut dans l’espérance d’être lu par quelques-unes, par -quelques femmes pareilles à celles qu’il avait aimées, et dont il avait -senti l’âme, plus qu’il ne leur avait demandé le plaisir. Même, les -femmes qu’il adora le plus, ou bien il ne pouvait les approcher sans -tremblement, ou bien, quand il fut plus hardi, il ne put, trop sincère, -les convaincre ni même apprendre d’elles s’il avait touché leur cœur. Il -y avait en lui du Pétrarque ou même du Dante, de la _Vita Nuova_, et -comme on comprend bien qu’il se soit déclaré Milanais! Ce fut par amour -pour un pays où l’amour était la chose sérieuse par excellence, position -qu’il n’a jamais pu atteindre en France, pays de la gaudriole et de la -fade plaisanterie sur le cocuage, fondements de notre littérature, -espoirs académiques de tout écrivain ambitieux. - -Vous qui connaissez bien mes écrits, Amazone, soyez-moi témoin qu’aucune -de mes imaginations n’évolua jamais autour de l’adultère et que pour moi -le fait social, comme disent les gens graves, n’eut jamais la moindre -importance. Il me semble que j’en ai obscurément perçu la bassesse avant -même d’avoir réfléchi sur le sujet et que j’ai toujours conçu l’amour -comme un fait naturel dont les développements et les complications ne -regardent que les patients qui en sont atteints et dont les autres, -fussent-ils maris, et par cela même, doivent se détourner avec pudeur. -J’ai entendu dire qu’on prenait cela pour une idée romantique. Cela -prouverait seulement que le romantisme a été plus près de la nature que -toute autre conception littéraire. Mais ce n’est pas vrai. C’est -également une idée classique et celle qui fait la beauté de la tragédie -racinienne, que les passions y évoluent au-dessus des lois sans -rencontrer d’obstacles que dans les caractères. - -Et voilà pourquoi, puisque nous parlons littérature, la moderne tragédie -bourgeoise, qu’on appelle une pièce, car c’est bien une chose -innommable, se traîne, depuis bientôt cent cinquante ans, dans la plus -plate équivoque. Dès qu’on voit entrer le mari jaloux et qui fronce les -sourcils, eût-il un revolver au poing, on patauge dans la comédie, et -c’est le moment de rire. Comment prendre au sérieux une situation qui -est la révolte de l’homme contre lui-même, contre les lois qu’il a -faites? C’est le maladroit pris à son propre piège et cela relève tout -au plus de la peur ou de la pitié physiques. Les femmes, qui n’ont pas -fait les lois, mais qui les subissent, ont seules le droit de se -révolter sans ridicule; aussi la sympathie va-t-elle toujours -instinctivement vers elles, quand, et c’est toujours, elles sont le -pivot d’une de ces lugubres farces. Pour qui écrit des œuvres -d’imagination, le seul moyen de ne point participer à ces saturnales de -la raison est de considérer les lois sociales comme inexistantes et de -n’y point mêler les êtres dont on écrit l’histoire. Voyez comme les -aventures d’Emma Bovary se déploient librement, comme elles obéissent à -la seule loi naturelle des obstacles du caractère, comme le mari est -tenu à l’écart. Un maladroit n’eût pas manqué de le faire intervenir, -mais Flaubert était au-dessus de telles manœuvres et quand les -sentiments du bonhomme éclatent à la fin, c’est de tristesse et non de -jalousie; c’est l’âme d’un homme, l’âme d’un pauvre amant, et non celle -d’un propriétaire légal, tout gonflé de ses droits. Car l’homme est le -propriétaire de sa femme. Les Anglais admettaient, il n’y a pas encore -bien longtemps, qu’il pût la vendre. La femme accepte cette position, -quelquefois avec une fierté bizarre. Le christianisme l’a tatouée de la -devise des esclaves chrétiens: _serviam_. Elle sert son maître avec une -bonne volonté capricieuse, mais réelle, et lui dispense des plaisirs -qu’elle ne partage pas, mais dans lesquels elle trouve ceux du putanisme -pour lequel elle est si bien faite. J’aimerais parfois plus de noblesse -dans les relations d’amour et que les complaisances mutuelles y fussent -des conquêtes et jamais le commandement d’un maître. - -Mais c’est vouloir réformer la nature ou les mœurs acquises à l’hérédité -et je n’ai point le tempérament d’un réformateur. On peut regarder ce -qu’on aime et détourner les yeux de ce qu’on n’aime pas. Je n’aime -l’amour que dans la liberté, dans l’être qui se reprend sitôt qu’il -s’est donné, mais qui ne se reprend peut-être que pour avoir la joie de -se donner encore, et j’aime mieux l’être qui ne se donne pas que celui -qui abdique sa volonté. Rien de social. Les conditions de la société ne -me conviennent pas comme sujet de méditation. Je ne suis pas versé dans -l’économie politique, avec laquelle le monde où je vis habituellement, -et où je me plais davantage que dans la réalité quotidienne, n’a que -très peu de rapports. - -Voilà pourquoi mes romans ne sont pas une peinture de la vie légale et -pourquoi aussi ils ne peuvent plaire qu’à ceux qui mettent plus loin -leur idéal. Il y a un «plus loin» (très beau mot qui appartient à M. -Vielé-Griffin) dans plus d’une direction. Qu’importe celle qu’on a -prise, pourvu qu’on trouve au bout ou le long du chemin la liberté de -l’esprit et le plein développement de ses facultés! - -Mon amie, ceci ressemble moins à une lettre qu’à des pages de mémoires, -mais à qui mieux qu’à vous pouvais-je les adresser? Il faut écrire pour -soi ou pour une personne que l’on aime et dont l’affection soit prête à -vous suivre dans tous les détails et dans toutes les explications. Ainsi -seulement on a quelque entrain. Les autres sympathies viennent par -surcroît et mieux, trouvant un noyau autour duquel se cristalliser. Des -mémoires? J’y viendrai peut-être. Il est trop tôt. Je ne m’intéresse pas -encore assez à mon passé sans pourtant m’intéresser beaucoup au présent. -Mais il est, on y vit et tant que l’on peut il faut suivre le courant et -craindre les escales. - - - - -LETTRE VINGT-CINQUIÈME - -ANALYSE - - -Vous n’aurez pas encore cette fois, Amazone errante, la deuxième partie -de mon poème. Je la garde en moi, pour qu’elle me donne plus longtemps -le plaisir des projets inachevés. J’aime l’inachevé, le différé, la -promesse, même quand je sais qu’elle ne se réalisera pas, car je sais -aussi que la réalisation vous arrache des mains le rêve qu’elles -pétrissaient avec amour. Signe de vieillesse, peut-être, ou de paresse -grandissante, ou de méfiance tardive? A force de vivre, d’ailleurs, on -s’aperçoit qu’il n’y a pas grande différence entre les rêves et leurs -réalisations, sinon que les rêves l’emportaient certainement par la -richesse du désir et l’amplitude de l’imagination. Il arrive cependant -que les rêves s’éteignent et que l’âme s’en dégoûte, mais c’est une -chose qui se produit encore, et d’une façon bien plus assurée, quand -l’occasion s’est présentée de les traduire en actes. Ainsi, quoi qu’on -fasse, on se retrouve toujours devant le néant ou devant soi-même, ce -qui est à peu près la même chose. - -Autrefois je ne savais pas résister à un désir, mais j’ai vu que les -désirs accomplis et les désirs suspendus mouraient de la même mort, les -premiers de saisissement, et les seconds de consomption, ce qui est plus -doux, mais ce qui est également la mort. Alors je me suis désintéressé -des uns et des autres. Je suis devenu raisonnable. Mais je dis des -blasphèmes qui sont aussi des mensonges. L’état de mon esprit n’est tel -que par moments, et, quand je suis sain, je dis au contraire: il faut -être jusqu’à la fin devant la vie comme un animal aveugle et sans -expérience. Tant que nous sommes vivants, c’est pour vivre et il n’est -de vie que dans la tendance de l’être à toutes réalisations qui sont en -son pouvoir et même à celles qui le dépassent. L’expérience est une -grande école de lâcheté: il est vil de s’y courber. Quand on ne se dit -pas que tout peut encore advenir, on est digne du royaume des ombres. - -Je n’ai que trop de tendances au renoncement par orgueil et s’il est un -peu tard pour modifier ma nature, il est toujours temps de la connaître -et de l’avouer. Mais j’avouerai aussi que j’ai plus souvent lutté contre -mes tendances que je n’y ai cédé. Vous voyez quelles contradictions cela -a dû engendrer. Pour moi, je ne les éprouve pas; philosophiquement, je -considère la contradiction comme nécessaire à l’équilibre intellectuel -et passionnel. Sans elle, on tomberait dans la manie et de la manie dans -la conviction, qui est le dernier degré de l’abêtissement. Quand on -appuie toujours sur les mêmes sortes de pensées, les mêmes sortes -d’actes, on y enfonce, on s’y enlise. Il faut marcher plus légèrement à -la surface des choses. J’ai lutté même contre les tendances du -sentiment, ce qui n’est pas une petite affaire, car le sentiment nous -enveloppe comme une odeur et souvent paralyse notre intelligence. Mais -aussi, quand on est vaincu, après de beaux débats, que de joies! On est -comme celui qui tombe de sommeil, au moment où il s’allonge dans son -lit; il s’endormirait encore quand même il ne devrait pas se réveiller. -Cela arrive. Je ne m’en rapporte pas à autrui. C’est mon état, au moment -même que je vous parle. - -Dans ce sommeil, qui est un peu somnambulique, la lucidité est parfaite -et l’on sait très bien que l’on dort, que l’on rêve, qu’on vit dans -l’extraordinaire et cela paraît tout naturel. Mais cela est-il tout -naturel qu’on s’intéresse à un autre être presque autant qu’à soi-même, -sans feintise, sans espoir de faveurs bien particulières (encore que de -sa part, tout soit faveur), aux dépens même de paix intérieure, qu’on -accepte même qu’il vous fasse souffrir, qu’il vous cause cent -inquiétudes et qu’on voie bien qu’il ne s’en soucie pas et qu’il serait -même étonné que vous les eussiez éprouvées? Analysons cela. Il faut -faire son métier. Il n’y a pas de doute que ce ne soit une variété -d’amour. - -L’amour, en se fixant son but, se fixe ses limites. Quand on l’a atteint -et qu’on en a joui avec plénitude on s’aperçoit que l’amour a fondu -comme fond un cierge et d’autant plus vite qu’on l’a allumé plus -souvent. La durée du cierge dépend de son volume. C’est un phénomène -physique, comme tous les phénomènes, et l’ébahissement des amants vient -de ce qu’ils n’ont pas étudié cette branche de la physique générale qui -enseigne que la fin est la conséquence du commencement. Mais, d’un point -de vue plus spécial, cette fin nécessaire est aussi la conséquence du -but que les amants se sont fixé. Le coureur n’a plus beaucoup de cœur -quand il a atteint la borne. Sa tâche est accomplie. Il va se reposer. -Son exaltation, qui est tombée en touchant la limite qu’il avait -assignée à son effort, ne lui permettrait pas autre chose. En ce sens on -peut dire que ce sont les amants eux-mêmes qui ont déterminé la durée de -leur amour. Mais un amour qui serait parti sans but déterminé, il n’y -aurait pas de raison pour qu’il s’arrêtât jamais. Ne rencontrant jamais -sa limite, il tournerait sans cesse dans la prairie du sentiment et se -réjouirait sans cesse de voir renaître à chaque pas, comme une fleur -enchantée, le motif même de sa course. - -Vous pourrez dire, Amazone, que c’est là un raisonnement scolastique qui -ne tient pas compte de la nature physique des choses. Sans doute, mais -c’est moins un raisonnement qu’une image. Il est rare que je raisonne -comme on raisonne dans les manuels de psychologie. Je vois les -propositions se dérouler en une suite de tableaux logiques, ou que je -crois tels. Il n’y a pas d’abstrait pour moi. Le monde de ma pensée est -un vrai monde doué de vie et de mouvement: je ne le différencie pas -toujours, ni d’ailleurs celui des rêves, du monde des perceptions. -Maintenant, pour achever le diptyque, je ne vous cacherai pas que je -vois le second coureur, après une course plus longue, mais plus lente, -s’asseoir tout simplement dans l’herbe et s’endormir, comme la nuit -tombe. De sorte que le raisonnement par images et le raisonnement par -idées nous mènent au même résultat. - -Cependant la vie, qui est un accident physique, ne se déroule pas -suivant le raisonnement, mais suivant une chaîne de faits qui réagissent -les uns sur les autres et c’est pourquoi elle est pleine de -contradictions et d’illogismes, qui en découlent et contristent les gens -qui la regardent et n’y participent pas. Rien de ce qui doit arriver -n’arrive nécessairement. Dans la série, il y a toujours place pour -l’imprévu; cet imprévu qui rend la vie tolérable, en y mettant les -attraits d’un jeu suprême où nous sommes perpétuellement les joueurs et -les joués. - -Voilà. Je serais bien en peine de résumer ma lettre, comme il est de -règle dans une bonne composition, par une phrase décisive. Il y a trop -de choses disparates. N’y voyez que le désir d’y mettre à nu pour vous -quelques-uns de mes mécanismes secrets. C’est un mauvais moyen de -plaire, peut-être; pourtant quel autre but aurais-je? Je ne vois de -sourire que dans vos yeux. Les hommes sont méchants, la nature est -morne. Jamais je n’eus tant besoin de vous. - - - - -LETTRE VINGT-SIXIÈME - -CONTRADICTIONS - - -Mon amie, je joins encore à ma lettre quelques sonnets. Ils n’achèvent -pas encore mon idée, est-il possible de l’achever? Elle est sur le -chantier depuis le commencement du monde et le dernier homme en -emportera les derniers murmures sur ses lèvres. Mais chaque homme qui -pense ou qui rêve est le dernier, comme il a été le premier. Le monde -est son œuvre, il le crée, il le sculpte et il le brise, il l’anéantit -et le ressuscite chaque jour de sa vie. Sa vanité est de vouloir que sa -création soit éternelle, et même éternelles ses négations. Ah! qu’il -serait plus beau de se coucher seul dans la prairie de ses imaginations -et d’écraser l’herbe et les fleurs sous un égoïsme ironique. Mais la -vanité est plus forte que l’égoïsme même. Elle parle. Il faut qu’elle -parle et qu’elle convie les oreilles à sa chanson. Pourtant nul -n’écoute. Les rêves sont parallèles: ils ne se rencontrent jamais. C’est -la plus grande douleur, et peut-être n’est-elle pas ridicule, quoique la -joie soit plus belle. Seulement, elle ne se réalise jamais qu’en les -instants si fugitifs qu’on ne voit pas la déesse, mais seulement l’ombre -de sa robe immortelle. Aussi, c’est très justement qu’on a douté si elle -n’était pas une illusion. Tant pis pour les maladroits ou les distraits. -Il faut les laisser à leur scepticisme. Il est noble d’invoquer le -bonheur même quand on sait qu’il n’écoute pas, et ce sera ma dernière -strophe. Un peu de lyrisme est amusant. - -Voici donc ces deux fragments: - - -ELLE A UN CORPS... - ---SONNETS EN PROSE-- - - -XIV - - Je ne dévoile pas la beauté de mon rêve, je sculpte une hypothèse dans - le marbre de la logique éternelle, je remplis avec de la chair - nécessaire la cage du thorax, la courbure épineuse des vertèbres, les - ailes rigides des grands papillons iliaques et les cavernes - - De l’ischion. Il le faut. Je ne t’oublie pas, ô sacrum! ni vous, - fémurs! Je dresse l’ossature tout entière et je la lie et je la soude - avec le tissu souple des muscles, avec la peau, ce manteau juste qui - donne à l’argile la forme extérieure que je veux, - - La forme qu’il m’est impossible de ne pas vouloir, car elle est - projetée dans mon atelier par les rayons mêmes de tes yeux, le rire de - ta bouche et tes plis - - Que fait ton cou, quand la tête se tourne vers moi pour m’éblouir. La - roue d’un engrenage s’appuie sur une autre roue. Le geste qu’on voit - ordonne le geste caché. - - -XV - - Je procède du connu à l’inconnu. La tête est la fleur du cou et le cou - sort des épaules comme la tige sort des racines, du monde des racines - où le secret de la vie s’élabore, mais le corps de la femme forme des - racines - - Aériennes, comme les figuiers d’Asie. Elles se promènent sur la terre - et quelquefois s’attachent à d’autres racines mâles ou femelles et s’y - enlacent, dans un beau frémissement. Alors on voit la plante magique, - devenue mandragore, - - Connaître l’intensité de la vie humaine. Comment ne parlerais-je pas - de ces racines merveilleuses? Je ne suis pas de ceux qui voudraient - les replonger dans la terre - - D’où elles sont sorties. Toute la plante! toute la femme dans son - intégrité magnifique, avec toute sa joie, toute sa soie, tout son - rêve, toute sa sève, toute sa réalité! - -Si j’étais raisonnable, Amazone, errante encore, je cesserais de vous -écrire (ah! sous cette forme). Il le faudra bien. Ce me sera un grand -crève-cœur, car je me suis habitué à vous adresser ces menus discours et -vous, n’est-ce pas, à les lire? Vous êtes la cause chère de pensées qui -prennent toute leur valeur de l’être qui les inspire. Une tendresse qui -ne fléchit pas y trouve un prétexte à se moduler en variations, et il -m’est agréable de songer que peut-être un jour nos noms oubliés -surgiront tout à coup d’entre les feuillets retrouvés d’un livre. Quelle -est donc cette femme, se demandera-t-on, qui fut tant aimée? Et par la -même occasion, on dira sur nos ombres beaucoup de bêtises, car si on -connaît mal les êtres vivants, et ceux mêmes auxquels on s’intéresse le -plus, que doit-il advenir des disparus? Aussi, plus agréable peut-être -serait-il d’entrer tout entier dans le délicieux néant. Vous savez, -comme il est écrit dans _les Stèles_, que «la Mort est fort habitable». -Cette pensée vous a plu. Elle me plaît également. Comme c’est plus beau -que l’emphase chrétienne, cette cabane dans la nuit et dans le silence, -et comme on doit y dévorer avec appétit le pain dur des pensées et y -boire avec joie l’eau croupie des rêves sans espoir! Si je ne vous avais -plus pour m’écouter et parfois me sourire, c’est là que je me -réfugierais. Déjà, j’y fais souvent retraite, comme on disait autrefois. -Je suis comme celui qui va essayer une maison de campagne avant de -l’habiter définitivement. - -Mais voyez comme je suis plein de contradictions, mon amie! J’écris cela -et je sais que je ne devrais pas l’écrire, puisque ce n’est pas conforme -à ma raison et puisque ma raison n’admet aucune sympathie avec ce qui -n’est pas. Il est vain, il est fat, il est peut-être honteux de penser à -la mort. Il y a là je ne sais quel égoïsme bourbeux. Elle pense à nous. -C’est bien assez. N’ayons pas l’air de nous en apercevoir et tant qu’il -y a à portée de notre main un être qui a besoin de nous, est-ce que la -vie n’est pas belle? Et quand on aime cet être et qu’on retire des -émotions de sa présence et de son absence, de mille choses indéterminées -qui tiennent à lui, qui émanent de lui, a-t-on le droit de se plaindre? -Et quand même on se ferait des illusions, quand même le sentiment serait -plus vif d’un côté et d’une nuance plus accentuée, ce serait encore une -source d’occupations fort délectable. Et quand même on serait seul à -aimer, quand la vie devrait se replier sur elle-même et devenir tout -intérieure, n’y aurait-il pas encore dans ce sentiment solitaire un -singulier réconfort? Il y a eu de telles amours que rien ne découragea -jamais, ni l’indifférence, ni le dédain même, qui est pire, car chacun -apporte là et son tempérament et son caractère: le masochisme est -psychologique avant d’être matériel, délicat avant d’être brutal, -amoureux de la mélancolie avant de l’être des coups et des clous. - -Mais je m’égare, comme le dit à chaque pas et si comiquement Stendhal. -Il est bon de n’analyser que ses propres sentiments, si l’on veut dire -des choses valables. Les traités de psychologie me font peur par leur -outrecuidance: le contraire de ce qu’ils affirment est aussi vrai que -toutes leurs vérités. Il est même si difficile de voir un peu clair en -soi-même qu’il vaut peut-être mieux vivre que réfléchir, mais nous ne -sommes pas les maîtres de choisir. Nos tendances nous tirent çà et là -selon toutes les occasions, mais non sans une certaine logique: à la -période d’action succède la période de pensée; à la vie extérieure, la -vie intérieure; à la conversation, la méditation. - -Adieu, mon amie, vous n’aimerez pas cette lettre, ni moi non plus. Elle -me déplaît d’abord, parce que vous la lirez loin de moi, si les hasards -du voyage vous permettent de la lire. Et voilà que vous m’avez menacé -encore d’une plus longue absence! Mais je résiste à tout. On me retrouve -à la même place, celle où vous m’avez vu d’abord et où, depuis cela, je -n’ai cessé de penser à vous. - - - - -LETTRE VINGT-SEPTIÈME - -LE DÉSIR - - -Au moment encore où j’écris les premiers mots de cette lettre, mon amie, -je ne sais nullement ce que je vais vous dire au cours de quatre pages -de ma menue écriture, mais ce sont là des choses dont je ne m’inquiète -pas beaucoup et précisément l’intérêt d’une lettre est dans son -inattendu et dans son désintéressement. Je vous parle et vous écoutez. -C’est l’essentiel. Je vous parle même avec bien plus de liberté et de -facilité que si je vous tenais devant mes yeux, votre visage me donnant -des distractions, ainsi que mon désir de vous plaire sur l’heure. Une -lettre, cela est lointain. Le trait qu’elle porte arrive à son but comme -un vol d’oiseau longtemps balancé; la parole est une flèche. Que de fois -j’ai suspendu la flèche déjà vibrante sur la corde tendue et l’ai -laissée tomber à vos pieds! Les flèches, c’est bon à faire des -blessures. Il faut rester dans le pacte et se servir de traits moins -directs, plus lents et comme ouatés, qui vont se poser, oiseaux dociles -et très bien dressés, sur les mains qui les attendent. Les paroles -écrites m’obéissent mieux que les paroles vibrantes. J’en fais même ce -que je veux; elles me sont une troupe fidèle. Vous avez vu le charmeur -d’oiseaux du Luxembourg, immobile comme une ruche autour de laquelle -volète l’essaim des oiseaux attentifs: ainsi je domine les mots et j’en -fais les messagers de moi-même. Mais jamais je n’ai pu les dresser à -porter des mensonges, c’est-à-dire l’expression de ce que je ne suis pas -et de ce que je ne pense pas. Ils ne me sont dociles que jusque-là et -ils me crèveraient les yeux comme cerises mûres plutôt que de vous -transmettre le plus agréable mensonge. - -Vraiment, j’ai toujours détesté la feintise. Je trouve que ce n’est pas -amusant, je trouve que c’est bien lassant et bien inutile et bien -pénible. Il est si simple d’être soi et de se maintenir dans cette -position et possession. Je dédaigne jusqu’à l’hypocrisie si nécessaire à -l’avancement dans le monde et nous pensons de même sur ce point, comme -sur bien d’autres, comme sur tous ceux qui sont essentiels, n’est-ce -pas, mon amie? C’est même pour cela que mon goût pour votre esprit, pour -tout ce qui fait que vous êtes vous-même, s’est aggravé jusqu’à devenir -l’occupation de ma vie. En d’autres lettres, qui n’étaient pas «à -l’Amazone», je vous ai dit que le fait seul de votre existence était un -bonheur pour moi. C’est toujours vrai. Je vous remercie d’être, d’aller -et venir dans la vie, et si vous me regardez quelquefois et si vous me -pensez, je n’ai rien à demander aux dieux. Ah! Je deviens exigeant! -Peut-être. Mais pas de renoncement sur ce point. Je tiens à mes désirs. -Ce sont mes seuls amis. C’est par eux que je reste en communication avec -le monde. C’est le désir qui fait qu’une lettre de vous m’est un -bienfait, c’est le désir qui me fait sourire tout entier à la nouvelle -de votre retour, c’est le désir qui veut que je vous écrive tantôt tout -haut, plus souvent tout bas: tous les sentiments naissent du désir. Le -désir est l’essence de l’homme, a dit Spinoza. On désire le bonheur -quand on ne le possède pas et quand on le possède. On désire toujours, -dans tous les états et dans toutes les circonstances, on désire encore -quand on ne désire rien, car ne désirer rien c’est vouloir également -tout ce qui viendra et tout ce qui ne viendra pas, c’est l’activité dans -la passivité, ce qui me convient merveilleusement. Le désir est une joie -essentielle parce qu’il est la vie même. Cesser de désirer, ce serait -cesser d’être et chaque fois que les désirs s’amoindrissent dans l’âme, -la vie diminue. - -La jeunesse a des désirs précis. Il lui semble que la possession -corporelle va combler délicieusement le vide qu’ils creusent dans son -cœur. Mais cela n’arrive pas; malgré les délices, le vide devient -gouffre et le sable qu’on y jette ne fait même pas le bruit de l’eau qui -jaillit le long des parois du rocher. On fait là-dessus toute une -littérature très poétique qui a encore du charme pour des âmes -inquiètes. A regarder la chose plus directement et avec plus de -simplicité, il n’y a là que le jeu d’une fonction naturelle qui tient -beaucoup plus de la mécanique que de la psychologie. Havelock Ellis a -magnifiquement résumé cela en deux mots définitifs, d’une clarté -impertinente: tumescence, détumescence. Le désir dont l’essence est -d’être un appétit conscient n’y a presque pas de place, et c’est pour -anoblir la fonction qu’on l’a inscrite sous ce vocable. Mais le désir de -coucher avec une femme, parce qu’elle est jolie, n’est pas le grand -désir, qui s’oppose même à la fonction et qui voudrait plutôt violenter -la nature que la servir. Le désir vrai ne fait son apparition dans -l’être humain que passé l’âge de la grande fougue sensuelle, -inconsciente et mécanique, au moment où, au lieu de vouloir fréquemment -de très précises intimités, on se met à souhaiter des bonheurs vagues et -qui seraient profonds, proches et lointains, doux et acérés, des -plaisirs compliqués, chimériques et qui font peur ou qui font rire par -leur folie. Si ce désir-là n’était pas une sorte de démence, -l’imagination le réaliserait facilement comme les autres, le -renouvellerait comme les autres, mais son caractère est de puiser son -immortalité dans l’impossible. Qu’il se pose sur un être choisi ou qu’il -se partage sur plusieurs têtes, ou n’en préfère aucune, il ne sait que -trop qu’il n’est au pouvoir de personne de guérir son inquiétude. -Parfois, à force de le remâcher, on s’y empoisonne, et cela devient -cette mélancolie morne de ceux qui ont trop vécu et qui ont sans cesse -demandé à la vie ce qu’elle ne peut donner. C’est en ce sens qu’on a -dit, et c’est probablement très juste, que le bonheur se trouve le plus -souvent dans l’accomplissement modéré des fonctions qui passent pour le -produire, comme les pommiers produisent les pommes. Sensations modérées, -sentiments modérés, vouloirs modérés, ou bien tout l’excessif de la vie -renvoyé à plus tard, quand nous ne serons plus, voilà la sagesse. -J’aimerais mieux être mis en croix comme un esclave romain, pour jouir -au moins d’une douleur sans modération. - -Vous comprendrez cela, quand l’heure sera venue, vous le moins -nativement modéré des êtres. Mais vous le comprenez déjà, car vous êtes -de ceux qui, méprisant la fonction, ont taillé dans la nature la fleur -qu’ils voulaient et qui, en violant la logique, ont fécondé l’idéal. Ne -croyez pas de ma part à je ne sais quel mépris de la nature et de la -loi. Cela vous serait bien égal, mais je tiens, non moins qu’à mes -désirs qui sont humains, à l’intégrité de ma raison et de son -esthétique. Ma faiblesse pour vous se connaît dans sa cause. Je ne suis -pas de ceux qui abattent un arbre pour assurer la rectitude d’une -balustrade. La loi est la loi et la fantaisie est la fantaisie. Toutes -les deux d’ailleurs sont dans la nature; la fantaisie aussi est soumise -à la loi. Rien de ce qui est n’est anormal; la passion sous toutes ses -formes est œuvre de nature et aussi la curiosité que les gens appellent -vice, pour faire croire qu’ils sont vertueux, ce à quoi je ne prends -aucun intérêt. J’ai trop médité sur les choses et trop lu Spinoza pour -croire qu’il soit sain de considérer le désordre humain tel que hors de -l’ordre. On ne lit pas assez l’introduction au livre trois de l’Éthique. -Cela n’a qu’une page et demie et cela dévoile le monde. Je veux vous la -faire connaître. C’est la froide immoralité (selon les esclaves) du -génie pour qui les prodigieux chocs des passions, les agitations des -êtres ne sont qu’un mouvement dont il mesure les courbes. - -Mais il me semble que je ne me suis pas surveillé. J’ai laissé dévier le -ton de cette lettre. Vous me le pardonnerez, Amazone, en considérant que -je n’aime pas moins votre esprit que votre cœur et que je crois que rien -de ce qui est intellectuel ne doit, non plus, vous être indifférent. - - - - -LETTRE VINGT-HUITIÈME - -RETOURS - - -Le plus douloureux, à mesure que l’on vieillit, mon amie, c’est qu’on -connaît les lendemains, ce qui fait qu’on n’a plus de confiance dans les -journées. On sait d’avance que le voyage a ses retours et que l’amour a -ses retours et on désire surtout ne pas partir ni pour l’un ni pour -l’autre. Pourtant je m’excite encore à l’idée d’un voyage quand revient -la belle saison, mais, dérision! je sens que je voudrais surtout revivre -le passé, mettre mes pas dans les vieux vestiges, mes regards dans les -paysages d’autrefois, mon corps dans la mer connue et familière. Alors -peu à peu le rêve tourne à l’ironie, et après lui avoir ri, j’en ris. A -quoi bon? Si encore on se retrouvait au même point! Mais il semble à -chaque retour que la route se soit déplacée. C’est à peine si l’on -retrouve sa maison. Il faut renouer difficilement sa vie, tant qu’il -semble qu’elle en vaille encore la peine. Vraiment, je déteste cette -période des voyages. Je n’y eus jamais depuis longtemps que des ennuis, -que des surprises mauvaises, dont la dernière me hante encore. Il me -semble que la vie va de travers, dès que je cesse de la regarder. Mais -l’attention se lasse, il faut savoir un instant fermer les yeux. - -Alors, je m’en irai tout comme un autre par les routes et par les -hôtelleries vers le bout du monde, qui est le rivage le plus proche. -Quand il y avait encore des grèves solitaires, quelles belles journées -j’ai vécu près de toi, mer aux vagues monotones! Je savais marcher pieds -nus comme les pêcheurs de la côte et vivre comme eux dans un sac de -molleton. On s’en allait très loin dans l’eau, porté comme une épave par -le flot descendant et on revenait amené par le montant. Les pêcheurs -avaient pêché et je m’étais assis sur une pointe de rocher, heureux -d’être un îlot parmi les autres, puis j’errais par les dunes en -déclamant des vers de Byron. Que ce tableau doit vous sembler ridicule! -Il est encore émouvant pour moi. Voilà comme j’aime la mer, sans autres -jambes que les jambes rouges des pêcheuses de crevettes. Trouville a été -comme cela au temps de la jeunesse de Flaubert. La plage où je vivais -seul n’est pas devenue un Trouville, mais il n’y a qu’une manière de -perdre sa virginité et elle l’a perdue. - -Pourquoi est-ce que je vous écris ces choses? J’ai l’air de regretter ma -jeunesse, moi qui ne regrette jamais rien, moi qui n’ai jamais rien -avoué! Peut-être que mes fibres s’amollissent au moment qu’il aurait -fallu les durcir contre les derniers chocs de la vie. Mais il faut -suivre sa nature et suivre la nature qui font de nous ce qu’elles -veulent. Nos métamorphoses ne nous appartiennent pas et nous nous -appartenons si peu nous-mêmes! A peine est-il en notre pouvoir de -pacifier l’expression de notre sensibilité; quant à notre sensibilité -elle-même, elle ferait un beau tapage intérieur si on lui refusait toute -expansion. Vous comprenez cela, vous qui avez accueilli avec une -indulgence délicate les sonnets en prose dont j’ai semé mes dernières -lettres. Ah! qu’on a de plaisir à fréquenter les personnes intelligentes -à la fois et sensibles, comme on disait au XVIIIe siècle, mais que cela -vous fait paraître dure, ensuite, la rencontre des imbéciles! Mais leurs -propos ne peuvent altérer ni votre sérénité ni la mienne. Ce n’est pas -pour eux que j’écris et que vous importe ce qu’ils pensent! Vous avez -confiance en moi pour certaines raisons, dont la meilleure est que vous -savez que je vous aime. Je mettrai donc ici les deux derniers sonnets, -dont vous avez déjà le manuscrit d’ailleurs, et comme je sais ce que -vous en avez pensé, et que vous en avez senti l’amère tendresse, je les -livre par surcroît à ceux qui peuvent comprendre aussi et à ceux qui ne -comprennent pas: - - -ELLE A UN CORPS... - ---SONNETS EN PROSE-- - - -XVI - - Les épaules sont des sources d’où descend la fluidité des bras, et les - bras se partagent en doigts comme les ruisselets. Les ruisselets ont - des cailloux, les doigts ont des bijoux, l’onyx des ongles et les yeux - des bagues. Les doigts jasent ainsi que les ruisselets, - - Et ainsi que les oiseaux. Les mains sont des oiseaux, les bras sont - des roseaux. La nymphe va surgir toute, fleur énorme et soudaine, et - nue elle se montre à mes yeux éperdus, avec ses seins purs, double - tabernacle du cœur; - - Avec ses flancs, lyre des délires, avec son ventre, avec son ombilic, - d’où fut arrachée la chaîne qui lie les femmes aux femmes dans la - suite des générations; - - Avec ses jambes: l’édifice se meut vers les délices de ses désirs. Il - marche aussi vers la peine, car il marche dans la vie, il est vivant. - Je ne me trompais pas. Elle a un corps. - - -XVII - - On peut donc se fier à la logique naturelle. La logique m’a mené à la - contemplation de la beauté que j’ai créée strophe à strophe. C’est - bien mon œuvre. Je puis la regarder. Mais donnez-moi encore un peu - d’argile fraîche, avec mon ébauchoir. - - Il faut que je retouche la courbure indécise des hanches et celle des - reins gémellés, il faut que je creuse le dos, afin qu’il ressemble à - la plage nacrée où la mer se repose. Je veux modeler jusqu’à la - merveille les jeux délicats du rhomboïde et ceux du grand psoas, - - Qui fait hancher les femmes. Je veux qu’on devine sous l’ombre de la - peau la pointe des trochanters et le bâtonnet fragile des clavicules, - car la peau roule autour des muscles, - - Et les muscles s’appuient sur les os, comme un lierre solide et rouge. - Les os sont la roche dont la chair est la mousse. J’aime, ô ma statue, - ton squelette immortel. - -Méditez ce dernier mot, mon amie, et cultivez le jardin de votre joie. -Levez les yeux vers la fenêtre où les branches curieuses voudraient -entrer et laissez-les entrer peut-être, car vous ne les aurez pas -toujours et les barbares approchent. Où accrocherez-vous votre hamac, à -quels arbres, entre quels murs, sous quelles feuilles et quels oiseaux, -parmi quels bruits et au-dessus de quelle herbe? Pour moi, je m’enfonce -au cœur cette vision qui semble émaner de vous et que je ne puis plus -regarder sans la mélancolie que l’on éprouve devant les choses qui vont -finir et que l’on avait crues éternelles. Mais l’Amazone reste et je -suis consolé. - - - - -LETTRE VINGT-NEUVIÈME - -ÉPISODE - - -Mon amie, vous n’avez pas voulu que j’aille encore voir les jeux -monotones de la mer, et je suis resté. Votre douce influence n’a pas eu -besoin de beaucoup d’efforts, car j’aime à vous obéir, je vous reconnais -la maîtrise dans l’exercice de la volonté. Mais il ne s’agit même pas de -volonté, un désir, une réticence ont suffi. Quoique je sois assez têtu -sur certains points dont je m’exagère peut-être l’importance, ce qui est -bien heureux, car cela m’occupe, j’aime que l’on pèse sur mes décisions -et que l’on me donne de bons motifs, et en est-il de meilleurs que ceux -qui passent dans votre bouche? Malheureusement, on commence à le savoir -et il me viendrait des inquiétudes pour ma liberté, si je ne savais que -vous ne voudrez jamais ce qui peut m’être désagréable. - -Ah! l’amitié ainsi comprise et ainsi sentie est une douce chose! Elle a -tous les charmes des sentiments profonds et rien de la tyrannie des -mouvements de vanité. Ce que veut un ami de cette espèce tendre semble -si naturel à l’autre qu’il n’a vraiment aucun mérite à obéir. Il veut et -cela suffit pour que l’autre volonté se plie à un plaisir qui devient -aussitôt le sien; ou plutôt dès qu’une volonté s’exprime, il n’y en a -plus qu’une. Il est vrai qu’il arrive souvent qu’il n’y en a jamais -qu’une qui parle, l’autre attendant sans cesse le mot d’ordre, non par -subordination, mais parce que le goût de la volonté est beaucoup moins -répandu qu’on ne le croit. La plupart des volontés sont fugaces et -mobiles, ne résistent pas à l’impression du moment, tournent sur -elles-mêmes sans trouver le cran d’arrêt qui est la décision, terrible -pour certaines natures. C’est pour elles comme de se jeter à l’eau du -haut d’un pont, et parfois ils verraient le courant emporter leur -bonheur qu’ils crieraient au secours et n’enjamberaient pas. Mais, au -fond, ces êtres qui cultivent si peu leur volonté, qui s’en remettent au -destin du soin de broder leur vie, sont-ils plus malheureux que les -êtres actifs et volontaires? - -Or, c’est là le grand point, n’est-ce pas? Il faut donner à sa vie une -certaine couleur de bonheur, ne fût-ce que pour éviter la pitié de ses -semblables. Eh bien, je ne trouve pas que la volonté soit pour cela d’un -grand secours. On peut se donner l’air heureux dans toutes les positions -où le hasard nous jette et on peut même presque toujours s’y rendre -maître d’un certain bonheur suffisant pour ne pas désirer la mort trois -fois par jour. Pour moi, qui n’ai jamais fait grand usage de ma volonté, -je ne la désire qu’une fois, le matin à mon réveil, mais dès que je suis -debout, ce qui ne tarde pas, cent petits bonheurs se présentent à moi, -comme de boire un grand verre d’eau au citron, de fumer des cigarettes, -d’aller regarder les arbres et les femmes, parfois même d’écrire, quand -j’ai quelque chose en train d’un peu difficile. Quand je me découvre la -perspective de passer près de vous quelques instants de la journée, je -trouve la vie bonne, comme un enfant qui aperçoit le soleil dans sa -chambre. Qu’est-ce que la volonté ferait dans tout cela? Si les êtres -que j’aime se détournaient de moi, la volonté la plus violente ne -serait-elle pas impuissante à les arrêter? Plus on veut être aimé et -moins on y réussit. Je sais bien que vous pouvez m’opposer une preuve du -contraire, mais en bon logicien je vous rétorquerai qu’un fait n’est -qu’un fait et ne peut pas servir à soutenir un raisonnement général. - -Cependant, Amazone, je ne conteste pas que la volonté n’ait eu un grand -rôle dans votre vie, mais c’est l’histoire de votre nature, cela, et non -pas l’histoire de toutes les natures. Une telle vie, au reste, suscite -beaucoup plus l’admiration que les vies passives, mais il n’en résulte -pas que la volonté soit une nécessité pour toutes les existences. Je -suis persuadé qu’elle aurait achevé de gâcher la mienne, en y -multipliant les déconvenues, car il ne suffit pas d’avoir de la volonté, -il faut que cela soit une volonté adroite et ferme, qui sache lutter -contre le destin. Les velléités, qui sont des volontés maladroites, des -volontés commençantes, d’avance découragées, ne servent qu’à compliquer -la marche des existences; mieux vaut la passivité pure. D’ailleurs il ne -faut pas croire que la volonté soit toujours absente des vies où on ne -la voit pas clairement à l’œuvre. Elle peut exister et ne s’appliquer -qu’à la domination des forces intérieures de l’esprit. Alors la lutte se -passe dans l’ombre et l’on n’en voit les résultats que plus tard, -quelquefois même après que toute la vie s’est écoulée sans résultat -apparent. Croyez-vous que ces luttes intérieures soient sans beauté? - -Il ne faut pas juger les êtres sur leur nature, mais l’usage qu’ils font -de leur nature. Il en est qui se sont entièrement recréés et qui ont -fini par rendre la plus ingrate presque agréable. Voilà des victoires -qui restent presque toujours inconnues. Ah! si on pouvait faire un -voyage parmi les volontés et parmi les désirs, que de curieuses -sensations on en rapporterait, quels êtres on aurait vus, différents de -ceux que nous fait connaître la vie! Mais combien ils seraient désolants -et destructeurs du respect que nous avons pour tant de créatures -distinguées! Les désirs surtout, matière sur laquelle s’exerce ou ne -s’exerce pas la volonté, selon les natures, nous offriraient bien des -surprises, et j’avoue que je ne me soumettrais pas volontiers au bon -plaisir de ces caravanes psychologiques venant inspecter mes pensées -secrètes comme des Arabes sous leur tente. Je vivrais, oui, presque -toujours, dans une cage de verre, mais mon cerveau a besoin du secret. -Je ne réponds pas de lui, il a des fantaisies terribles. Il est un être -pourtant auquel j’ouvrirais bien la porte, parce que je n’ai pas peur de -sa curiosité, parce que je crois qu’il n’y trouverait que des mouvements -sympathiques à sa propre nature, une maison où sa pensée fraternelle -s’est déjà écrite sur toutes les glaces: «Entre: c’est toi-même.» - -Vous vous souvenez, mon amie, de l’épisode de belle sauvagerie qui -réveilla l’autre soir vos instincts amazoniens, sous les grands arbres -de votre jardin qui faisaient au ciel des dessins de point d’Angleterre? -Je veux mettre ici le sonnet en prose que je vous envoyai le lendemain. -Il finira bien cette lettre, encore que le seul rapport qu’il ait avec -elle est d’être pareillement tissé dans ma vie et d’être comme elle -plein d’énigmes. - - -ÉPISODE - - Le chat, bête blessée, bondit. On entend ses griffes dans l’écorce des - arbres. Puis c’est le silence. Puis j’écoute ton rêve d’être sauvage - et libre parmi les forêts brutales. Nous sentions l’horreur de vivre - - Parmi les hommes, troupeau déchu. Pourtant je regardais ta face - lumineuse dans la nuit, ton corps enveloppé d’ombre, plus vivant - d’être immobile comme un serpent sous les couvertures. Tu disais - - Maintenant des choses menues et qui me faisaient rire. Je songeais que - les forêts ne sont peut-être belles qu’au sein des villes - - Où les lueurs du gaz ont des airs de clair de lune, où la beauté est - spirituelle, où l’amie a toute sa douceur. - - - - -LETTRE TRENTIÈME - -LE RYTHME - - -Vous savez, mon amie Amazone, que c’est le désarroi des vacances qui a -interrompu ces lettres. C’est une époque où tout semble finir et -quelquefois pour ne pas recommencer. Chacun s’en va de son côté, des -lettres s’égarent, des adresses sont mal données, on s’accuse -mutuellement d’indifférence, même d’oubli. Excellent moment pour les -ruptures, moment cruel pour ceux qui ressentent la dureté d’une absence -et qui en redoutent les effets, sans pouvoir les conjurer. Je sais bien -qu’une amitié, même la plus tendre, n’est pas à la merci d’une lettre -égarée, mais ce que l’on sait le mieux n’est pas toujours le plus vrai. -Quand on s’est répété cela avec confiance, le démon de l’amour-propre -parle à son tour: Il m’oublie! Cela fait une blessure, qui fera une -cicatrice, et une cicatrice peut défigurer un sentiment. Le mot de La -Rochefoucauld sur le vent qui éteint les bougies et active les incendies -est plus saisissant comme image que comme déduction psychologique. Les -grandes passions ne sont pas toujours activées, mais les passions -moyennes sont toujours éteintes par le vent de l’absence, car tout n’est -pas qu’apparence et il y a telles passions qui ont l’air des plus -modérées et qui sont intérieurement fort violentes et fort vigoureuses. -Les âmes sont diverses autant que les corps qui leur servent de soutien: -les sentiments manifestés avec exaltation ne sont pas toujours les plus -résistants. - -J’aime mieux La Rochefoucauld quand il donne pour base à nos sentiments -l’amour-propre, c’est-à-dire l’amour de soi-même, l’égoïsme. Malgré que -nous voudrions bien qu’il ait tort, dès qu’on réfléchit un peu sur ce -point, il faut lui donner raison. On n’aime jamais que soi-même, et au -moment où on semble s’absorber en autrui et s’y perdre comme en un -océan, la joie que l’on éprouve est le signe certain d’un sentiment -égoïste. Je vous l’ai écrit, et peut-être plusieurs fois: sans égoïsme, -pas d’amour. Ce n’est que parce que l’on tient beaucoup à soi-même qu’on -est capable de se donner à autrui, et c’est pour cela que ce don peut -acquérir une grande valeur. Si on pouvait sortir de soi, se dépouiller -de tout amour-propre, le monde nous apparaîtrait tel qu’une masse -informe et indifférente, car c’est notre sensibilité égoïste qui le crée -et le recrée sans cesse à notre image. On se demande même si la -sensation purement physique pourrait exister dans un être sans égoïsme, -et si l’être lui-même ne se dissoudrait pas en une sorte de néant -mécanique. - -Mais tout cela, c’est de la métaphysique des sentiments, moins claire -encore que celle des idées. Qu’importe l’essence des choses! Il n’est -pas besoin, pour aimer, de connaître le mécanisme secret des passions, -et, d’ailleurs, les mots ne sont jamais que des mots, ce n’est pas en -changeant leur couleur qu’on change leur contenu. Quand je saurai qu’il -entre beaucoup d’amour-propre et d’égoïsme dans le tourment de -l’absence, cela ne diminuera pas mon chagrin, cela ne fera que m’y -renfermer plus étroitement. La fatalité nous aura si longuement éloignés -l’un de l’autre cette année qu’il n’y a qu’à en prendre son parti et à -rire ironiquement de sa malice. C’est le seul moyen d’humilier la -destinée. En s’y conformant, on la désarme, et je crois que la révolte -ne fait au contraire que d’augmenter ses rigueurs. La fatalité, la -destinée. Nous savons très bien, n’est-ce pas? ce qu’il y a derrière ces -mots qui ne sont que des rideaux tirés par nos caprices; mais nos -caprices étant eux-mêmes déterminés par l’enchaînement invincible des -choses, il semble que l’extravagance de ces mots de pourpre ne soit pas -tout à fait ridicule. Et puis, leur noblesse nous flatte. N’est-ce pas -quelque chose de se sentir poursuivi par une puissance supérieure? - -Cette puissance fit donc que je me crus obligé de quitter Paris avant -vous cette saison, et elle fit aussi que vous aviez décidé de vous -absenter au moment même que j’allais revenir, et, depuis, nous ne nous -sommes plus rencontrés. Quand vous regarderez la mer, près de laquelle -vous êtes, observez le rythme auquel elle obéit. Je me confie au rythme. -Il nous ramènera l’un vers l’autre, aussi sûrement qu’il nous a -éloignés. Très souvent nous percevons mal le grand rythme des choses, -parce que les oscillations en sont trop grandes, mais il y a des rythmes -à courbes de plus en plus restreintes qui sont davantage à la portée de -nos sens, de notre raisonnement et de la brièveté de notre vie. Le -rythme des absences et des retours est de ceux-là. Il faut que celui qui -est parti revienne à son centre. Il est vrai que la même loi fera que -celui qui est revenu reparte à son tour, mais les mouvements sont tels -qu’ils ménagent aux deux planètes qui s’y soumettent naïvement de -notables conjonctions. Et quand les orbites s’éloignent définitivement -l’une de l’autre, quand elles ne doivent plus jamais se rencontrer, -c’est que leur destinée est accomplie. Mais cela, nous ne le savons -jamais, parce que le rythme a des fantaisies, parce qu’il est influencé -par d’autres rythmes, parce qu’il est la vie enfin, et non la mécanique. -Vous voyez que mon fatalisme est fort tempéré et qu’il contient beaucoup -d’espoir. Je suis comme tous ceux qui n’espèrent plus rien, j’espère -toujours et j’attends le miracle que je sais bien qui n’existe pas. J’ai -toujours été ainsi, d’ailleurs, ce qui prouve que l’on change moins que -l’on n’a l’impression de changer. Vous souvenez-vous de cette petite -phrase d’un de mes plus anciens livres: «Et moi j’attends celui qui ne -viendra jamais.» Je l’attends toujours. - -Ne croyez pas ce qui contredirait ce secret de ma nature. Amazone, je -vous persécuterai de ma tendresse jusqu’aux confins de l’existence. -C’est une résolution qui me fait supporter, non pas gaiement (je ne suis -plus jamais gai), mais fermement, les désordres de cette période de -l’année. J’en considère les troubles comme une nécessité quasi -astronomique. C’est une éclipse de la vie, à laquelle tout participe. -J’y ai cédé. Ne suis-je pas resté caché quinze jours sans penser à rien? -Il est bien juste que je reconnaisse votre droit à la solitude. Je sais -que, comme moi-même, vous la prenez au sérieux et que vous avez une -pareille horreur des grèves à la mode, où il faut vivre pour les autres -bien plus que pour soi-même. J’aime ce que vous m’écrivez que rien ne -vous plaît sinon de regarder la lumière et de regarder votre vie. La -mienne n’est plus guère qu’une vision de crépuscule. Relayons-nous, -comme les Dioscures, mon amie. Vous serez le jour, et moi je serai la -nuit qui regarde le jour à travers l’infini, et l’adore -mélancoliquement. - - - - -LETTRE TRENTE ET UNIÈME - -LA NATURE - - -J’ai été content, mon amie, que vous vous plaisiez à la campagne, le -long des chemins creux et des haies vertes, puis roussies, dans les -bois, parmi les fougères. La fougère est une plante admirable et je ne -connais presque rien de plus séduisant qu’une étendue de fougères, comme -on en voit à Compiègne, sous les grands hêtres. Les chansonniers -d’autrefois ont fait ce qu’ils ont pu pour déshonorer la fougère, qui en -a gardé pour les sots je ne sais quelle odeur de gaudriole, mais il faut -savoir recréer les choses à mesure qu’on les voit et en tirer des -sensations neuves. Pour moi, je n’ai jamais pu en puiser qu’à la -campagne; presque tout m’y est enchantement. Je n’ai même plus besoin de -la voir pour être heureux, je l’évoque à mon gré, je me roule en elle, -je détiens ses odeurs et ses saveurs. Autrement, vous ne vous -expliqueriez pas comment, avec ce goût décidé pour les choses -champêtres, ce besoin de communion avec la nature, je m’en tiens si -volontairement éloigné. C’est que la nature que j’ai connue dans ma -jeunesse, je ne l’ai plus que bien rarement rencontrée. Je me suis -fatigué à la chercher, puis je me suis enfermé avec un certain désespoir -dans une cellule de pierre et de bois. Il n’est pas trop juste de dire -que l’on n’aime qu’une fois et moins juste encore de dire que c’est la -première; je crois, au contraire, que c’est en aimant qu’on apprend à -aimer, mais il est parfaitement juste de dire qu’il y a des -circonstances qu’on ne retrouve pas, celles de la jeunesse même des -sensations et de l’étonnement ingénu qu’elles déterminent. L’amour que -j’ai éprouvé pour la nature était pur de toute autre sensation. Aucun -désir ne me détournait du désir d’aimer tout ce qui est vivant, tout ce -qui remue, tout ce qui est vert et tout ce qui est doux. J’aimais -jusqu’à la mort, jusqu’à la corruption des choses, jusqu’au -fourmillement des vers sur les bêtes tombées dans un coin. L’amour ne -connaît pas le dégoût. J’aimais jusqu’à la pluie, je puis encore -entendre, en y songeant, son bruit menu sur le feuillage des hêtres et -moins sonore sur les feuilles plus molles des tilleuls. Je n’étais plus -un enfant, mais les femmes ne m’étaient rien: c’est pour cela que -j’aimais la nature. Quand on est jeune, on a l’orgueil d’un dieu. On est -inconscient. C’est le contact de la femme qui vous révèle la conscience -et qui vous fait chercher vainement le bonheur que vous offraient les -choses et la jouissance innocente de soi-même. La vie d’un homme serait -belle, peut-être, si elle s’écoulait dans l’inconscience. - -Ne croyez pas cependant que je regrette de ne pas être demeuré un animal -heureux. D’abord, il n’est guère dans mon caractère de regretter, puis -je me souviens que je n’étais nullement un pur animal. Je m’étais appris -trop de choses qui me disposaient à la vie parmi les hommes et à la -vérité je n’étais retombé que par hasard dans cette sorte d’état de -nature. Mais c’est une période qui devait exercer sur mes années futures -une influence de tous les instants. J’y ai appris du moins à vivre seul -et, privé de la nature, j’en ai retrouvé en moi-même les éléments. J’y -ai appris aussi à goûter la vie pour elle-même et à en jouir, même -dépouillée de tout plaisir, même réduite à ce que les hommes appellent -l’ennui. Si la vie m’était plus clémente, je sens que je me retournerais -vers cet état ancien, mais elle me tient enchaîné, et c’est peut-être -heureux, car on ne vit pas bien ce qu’on a déjà vécu: les années -colorent si différemment les choses, à mesure qu’on s’achemine vers le -néant! - -C’est au point même que l’on doute si on est bien toujours le même -personnage. On se cherche morceau par morceau et quand on a fini de se -rassembler, ce n’est plus dans le même équilibre; souvent des parties de -soi se sont égarées: se retrouveront-elles jamais? On l’espère, car si -on n’espérait pas, on ne pourrait plus même faire semblant de vivre. - -Ah! mon amie, cet amour des champs, qui vous a prise si vivement, vous -rapproche peut-être encore de moi, mais il vous éloigne aussi, et cela -fait que mes pensées doivent vous paraître un peu moroses. Elles le -sont. Mais comme c’est probablement leur couleur définitive, moi, du -moins, j’en prends mon parti. Votre présence en changera-t-elle la -nuance? Je le crois fermement. Telles sont les puissances de la -présence. Sa force révulsive est souvent miraculeuse. Voyez les dévots. -Ils croient naïvement que Dieu est ici plutôt que là et, quand ils le -savent présent, ils oublient leurs peines. Je sens que votre présence -agirait de même sur mon âme. Il sort des yeux de l’être que l’on aime -une telle lumière, de sa bouche une telle musique! Ici, il faut bien que -je m’arrête et que je rêve un peu à mes idées qui se pressent comme une -foule, qui veulent toutes entrer à la fois par la porte entr’ouverte. Je -les laisse passer. Ce sera long et je ne vous en ferai pas le -dénombrement. Je les ai toutes connues, elles me sont toutes familières -et toutes me font un salut et m’envoient un sourire mélancolique, comme -à un ami dont on sait la peine secrète. - -La dernière n’a pas encore disparu dans l’ombre que voici une diversion. -C’est la lettre d’une inconnue qui veut bien de temps à autre m’envoyer -un commentaire délicat sur mes propos. Cette fois il s’agit de -l’absence, et elle me demande ou se demande pourquoi «j’en parle si -bien»? Moi je demanderais à l’inconnue pourquoi elle a «senti si bien» -ma parole et pourquoi la flèche lui est entrée si droit dans le cœur? -Mais sans doute, elle ne voudrait pas me répondre qu’on ne trouve -exprimés avec justesse que les sentiments que l’on a éprouvés dans une -parité d’âmes et une parité de circonstances. C’est le hasard des -rencontres qui nous fait trouver des lecteurs où notre sensibilité -pénètre, et souvent ceux que l’on aurait voulu toucher demeurent -indifférents. Les sensibilités ne vibrent pas au même diapason et quand -cela arrive, ce n’est jamais que pour un moment. On serait plus -longtemps d’accord, d’un accord de surface, on le serait toujours, si on -pouvait n’être pas sincère, si on pouvait monter à volonté le ton ou le -descendre, l’incliner selon les mouvements du cœur que l’on voudrait -émouvoir. La sincérité est une cause terrible de malentendus. Pourtant -n’est-ce pas le seul plaisir de celui qui écrit et comment celui qui lit -n’y trouve-t-il pas le plus grand charme? Telle est la folie de la -plupart des êtres qu’ils préfèrent les vains compliments de la -rhétorique. Ah! comme je comprends les femmes qui «aiment à être -battues» ou, pour être romantique, les Desdémone qui adorent encore -celui qui les étouffe. - -Mon amie, la diversion s’arrête là. Aussi bien j’ai vu au ciel d’heureux -présages. - - - - -LETTRE TRENTE-DEUXIÈME - -PHYSIQUE - - -Vous le voyez bien, mon amie, que mes suppositions se réalisent presque -toujours, puisque vous avez retrouvé dans un bureau de poste le paquet -de lettres auquel vous ne vouliez pas croire. Mais rien ne m’a mieux -prouvé la solidité de votre amitié et la sûreté de votre caractère. -Qu’aurais-je dit, moi, d’un tel silence? Je vous aurais accusée, -j’aurais été fâché. Mais une femme comme vous ne perd jamais confiance -en soi-même. Le manque de _self-reliance_ est un de mes plus grands -défauts. Il me semble que j’arrive toujours à la vie. Je n’ai aucune -expérience. Je crains toujours de perdre ce que j’ai conquis, et cette -crainte, au cours de mon existence, m’a rendu très malheureux. Votre -Emerson a écrit sur cette maladie de l’esprit quelque chose de très -bien; je ne me le rappelle plus, quoique j’aie, dans le temps, essayé de -mettre ses conseils en pratique. Mais c’était bien inutile. Ce n’est pas -une lecture qui peut réformer un caractère. Pourquoi ai-je travaillé -dans ma vie? Pas pour l’argent, dont je ne suis pas avide; pas pour la -gloire, de laquelle je ne suis pas dupe. Je n’ai jamais pensé qu’à me -faire plaisir et je n’y ai guère réussi. Le doute m’a poursuivi jusqu’en -dedans de moi-même. - -Mais c’est peut-être une volupté, et une volupté égoïste, car c’est -encore une manière de s’occuper de soi. Il y a un mysticisme sadique, -qui étonne chez les autres, et dont chacun connaît au moins les -éléments, selon la qualité de son âme. - -Mon amie, je suis interrompu par le soleil, qui vient me chercher, -puisque je ne puis aller à lui sur la route et parmi les clairières. Ce -soleil de l’automne, comme ses roses, est plus qu’un autre exquis. Il -n’a pas les perfidies de celui du printemps, il n’est pas meurtrier, -ainsi que celui de l’été. Il est calme, profond et continu, comme un -amour heureux, dont il a la brièveté et le sourire un peu mélancolique. -Bien qu’on ait dit cela cent fois et mille fois, peut-être avec les -mêmes mots, la matière en est toujours neuve. Pas plus que les cœurs -féconds, la nature ne s’épuise pas, mais elle se renouvelle, et les -cœurs, si parfois ils se rajeunissent, ce n’est qu’en soubresaut, ils -n’ont qu’une saison, et elle a beau se prolonger, elle marche vers la -nuit, et elle le sait. Voilà-t-il pas encore des choses bien nouvelles? -Mais redire les choses déjà dites et faire qu’on croie les entendre pour -la première fois, c’est tout l’art d’écrire, mon amie, comme tout l’art -de vivre est de revivre, comme tout l’art d’aimer est d’aimer encore. - -Le miracle est que tous les actes humains se ressemblent et qu’ils -soient en même temps différents, qu’une personnalité marque tous ces -gestes au fond identiques, qu’il y ait autant de mondes qu’il y a de -pensées distinctes et même autant qu’il y a de phases successives dans -l’évolution d’une même pensée. Il ne faut pas nous révolter contre cette -diversité, mais, au contraire, l’accueillir avec joie et nous plier -volontiers à ces changements de nous-mêmes, et il est bon que nous en -ayons pleinement conscience, pourvu qu’en même temps nous ayons -conscience de notre unité fondamentale. Si peu qu’il en reste, il en -reste toujours assez dans un esprit sain pour lui permettre de comparer -le présent au passé et de mesurer les modifications de l’âme à travers -la vie. Ils me semblent toujours singuliers, et peu attentifs, ceux qui -disent de bonne foi: «Je n’ai jamais changé.» Cela signifierait -peut-être que, n’étant rien, ils sont devenus rien, la vraie -personnalité vivante étant faite de couches successives, à peu près -comme un oignon de lis, ou comme ces objets pétrifiés qui se sont -recouverts d’un voile de silice, plus épais chaque jour. J’aime assez -cette dernière comparaison, car la vie n’est-elle pas nécessairement une -lente fontaine pétrifiante? Voilà ce que je crains, et qu’elle ne -dessèche peu à peu nos fibres vitales et qu’un jour vienne où, ayant -encore les apparences humaines, nous n’en ayons plus que les apparences. - -On s’aperçoit un jour de je ne sais quelle raideur dans les -articulations de l’esprit. Le sentiment n’est plus perçu que sous les -espèces de l’intelligence. On met à le comprendre tout le génie qu’il -faudrait pour le sentir comme un parfum. Oui, il y a un jour où l’on se -met à vouloir comprendre les parfums et c’est la fin de la sensibilité, -sans laquelle l’homme perd la moitié de son agilité et s’enfonce -lentement dans les sables mouvants. D’ailleurs, c’est moins peut-être -une question d’âge et de durée qu’une question de construction -moléculaire. Il est mauvais d’avoir cherché trop tôt à comprendre la -vie. Outre que c’est difficile et qu’on y arrive rarement, on n’en -serait pas plus avancé d’avoir résolu le problème, car dans tout -problème, ce n’est pas la solution qui est la plus importante, c’est la -méthode. Or, la méthode intellectuelle est particulièrement stérile. -Elle ne livre que les apparences, elle ne permet d’étreindre que les -ombres. La vie est d’abord physique, elle s’appuie sur des puissances -physiques, elle se développe par des moyens physiques: elle ne se -conquiert que par des armes physiques et ne livre son secret que sous -des pressions physiques. Une fois en possession de ce secret, on peut le -traiter par des réactifs intellectuels, mais il faut l’avoir arraché -d’abord du milieu de l’organisme qui le détient. - -Voyez la théorie de l’amour, de Schopenhauer, comme sa base physique lui -donne l’odeur même de la vérité. Toute métaphysique doit être physique -d’abord pour être autre chose qu’une rêverie. Voyez comme la seule -religion qui ait conquis les races intellectuelles s’appuie sur des -solidités physiques: virginité, union sexuelle, grossesse, naissance, -mort, résurrection et ascension physiques, miracles thérapeutiques, tout -le poème naturaliste de la chair, joies et douleurs de la chair. Ce -n’est que plus tard qu’on a brodé une métaphysique sur cette physique et -quand on y a agrégé des symboles ce furent des symboles physiques et qui -se mangent: le poisson, l’agneau; le dieu même est festin; il réconforte -les corps et saigne dans les bouches! Essayez de toucher à la physique -de la métaphysique chrétienne et tout croule: ce n’est plus qu’un jeu -prétentieux et maladroit de vieillards platoniciens. - -Où suis-je parvenu, mon amie? Voilà où conduit la logique, quand on la -laisse faire. Vous me direz si cela vous a amusé. Pour moi, j’y ai pris -grand plaisir, comme toujours quand je pense à vous, quand j’écris pour -vous. - - - - -TABLE DES LETTRES - -A - -L’AMAZONE - - - Préface 3 - I. Le Souvenir 7 - II. Élévation 17 - III. Les Deux sexes 27 - IV. Chasteté 39 - V. L’amour nu 49 - VI. Mysticisme 61 - VII. L’Absence 73 - VIII. La Volonté 83 - IX. La Sympathie 95 - X. Le Plaisir 107 - XI. L’Amour 119 - XII. Soi-même 131 - XIII. Mécanismes 143 - XIV. Un Conte 153 - XV. Retour 163 - XVI. Survivances 173 - XVII. Invitation à l’Ennui 185 - XVIII. Tirésias 197 - XIX. Le Satyre 209 - XX. La Sensation 219 - XXI. L’Oubli 229 - XXII. Exaltation 241 - XXIII. Suite du précédent chapitre 253 - XXIV. Une et toutes 263 - XXV. Analyse 275 - XXVI. Contradictions 285 - XXVII. Le Désir 297 - XXVIII. Retours 309 - XXIX. Épisode 319 - XXX. Le Rythme 329 - XXXI. La Nature 339 - XXXII. Physique 349 - - - - -CE LIVRE, LE TRENTE-CINQUIÈME DE LA COLLECTION DES MAITRES DU LIVRE, A -ÉTÉ ÉTABLI PAR AD. VAN BEVER. TIRÉ A MILLE SOIXANTE-QUINZE EXEMPLAIRES; -SOIT: 5 EXEMPLAIRES SUR VIEUX JAPON IMPÉRIAL, NUMÉROTÉS DE 1 A 5; 8 -EXEMPLAIRES SUR CHINE, NUMÉROTÉS DE 6 A 13; 50 EXEMPLAIRES SUR JAPON -IMPÉRIAL (DONT 8 HORS-COMMERCE), NUMÉROTÉS DE 14 A 55 ET DE 56 A 63; 112 -EXEMPLAIRES SUR PAPIER VERGÉ, VERT CHARTREUSE (DONT 12 HORS-COMMERCE), -NUMÉROTÉS DE 64 A 163 ET DE 164 A 175; ET 900 EXEMPLAIRES SUR PAPIER DES -MANUFACTURES DE RIVES (DONT 50 HORS-COMMERCE), NUMÉROTÉS DE 176 A 1025 -ET DE 1026 A 1075. LE PRÉSENT OUVRAGE A ÉTÉ ACHEVÉ D’IMPRIMER PAR PAUL -HÉRISSEY, A ÉVREUX, LE 30 MARS MCMXIV. LES ORNEMENTS TYPOGRAPHIQUES ONT -ÉTÉ DESSINÉS ET GRAVÉS SUR BOIS PAR P.-E. VIBERT. - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES À L'AMAZONE *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for an eBook, except by following -the terms of the trademark license, including paying royalties for use -of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for -copies of this eBook, complying with the trademark license is very -easy. 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