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-The Project Gutenberg eBook of Lettres à l'Amazone, by Remy de
-Gourmont
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Lettres à l'Amazone
-
-Author: Remy de Gourmont
-
-Illustrator: Pierre-Eugène Vibert
-
-Release Date: August 30, 2022 [eBook #68871]
-
-Language: French
-
-Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team
- at https://www.pgdp.net (This file was produced from images
- generously made available by the Bibliothèque nationale de
- France (BnF/Gallica))
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES À L'AMAZONE ***
-
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- LES MAITRES DU LIVRE
-
- LETTRES
- A
- L’AMAZONE
-
- PAR
- REMY DE GOURMONT
-
-
- PARIS
- GEORGES CRÈS ET Cie
- 116, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 116
-
- MCMXIV
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-
-LETTRES A L’AMAZONE
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-
-EXEMPLAIRE SUR PAPIER DE RIVES
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-Nº
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-[Illustration]
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-
- REMY DE GOURMONT
-
- LETTRES
- A
- L’AMAZONE
-
- AVEC UN FRONTISPICE GRAVÉ
- SUR BOIS PAR P.-EUG. VIBERT
-
-
- PARIS
- GEORGES CRÈS ET Cie
- LES MAITRES DU LIVRE
- 116, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 116
-
- MCMXIV
-
-
-
-
- _At medias inter cædes exultat Amazon._
-
- VIRGILE.
-
-
-
-
-PRÉFACE
-
-
-Ces lettres sont des lettres et non des traités. Il y est parlé de tout
-et même de rien. Les sujets s’y entremêlent comme les brins d’herbe
-d’une prairie. Il ne faut se fier que fort peu aux titres qui les
-décorent et qui ne sont là que pour l’ornement. Il sera certainement
-question de désir dans la lettre intitulée _Le Désir_, mais aussi de
-beaucoup d’autres choses.
-
-On ne croirait peut-être pas qu’elles ont été choisies parmi d’autres,
-ni qu’elles n’aient pas été écrites précisément en vue de l’impression.
-C’est donc une chose que je ne dirai pas, d’autant plus que cela ne
-regarde personne, sinon moi et l’Amazone. Mais aucune ne fut préméditée
-et toutes se ressentent de la couleur de ma sensibilité, le jour que je
-prenais le morceau de roseau qui me sert de porte-plume.
-
-Beaucoup cependant voudraient savoir si c’est un pur roman ou si
-l’Amazone a quelque réalité objective. Oh! Quelque réalité! Croyez-vous
-que l’on puisse n’avoir qu’une certaine dose de réalité mêlée à une
-certaine dose d’irréalité? Je laisse cette question sans réponse. Nous
-comptons, l’Amazone et moi, sur la perspicacité des lecteurs.
-
-R. G.
-
-
-
-
-LETTRE PREMIÈRE
-
-LE SOUVENIR
-
-
-Souvent une idée ou un problème de sentiment surgissent entre nous, mon
-amie, que les hasards de la conversation nous font trop négliger. Je ne
-sais si votre esprit impétueux, mais qui aime pourtant à se recueillir,
-y revient ou non dans la solitude, car nous avons toujours tant de
-choses à nous dire par la parole ou par le silence, que c’est un point
-sur lequel je ne trouve jamais l’occasion de vous interroger. Mais moi,
-qui suis bien plus replié et pour qui la solitude est, presque autant
-qu’un besoin, une nécessité, je retrouve souvent ces questions dans mon
-esprit, et comme je les accueille distraitement, leur donnant
-rendez-vous près de vous, elles ne laissent pas de me hanter, me
-reprochant mon manque de parole ou le vôtre. C’est que vous m’êtes un
-tel sujet de distraction! Près de vous, je ne me souviens plus d’un seul
-de mes desseins, hormis celui de contempler votre visage. Je me perds
-dans vos yeux. Ils boivent ma pensée, mon âme et tous mes projets. Ils
-me conquièrent à la minute présente, qui bientôt sera la minute passée,
-et dont je regretterais tant de m’être laissé éloigner. Je ne suis pas
-celui qui peut venir vous entretenir d’un sujet, vous débiter sa petite
-affaire et vous quitter avec une révérence. En vous retrouvant, je
-retrouve une partie de mon être, mais je ne sais jamais laquelle va
-surgir à votre invite et je ne veux pas le savoir. Ce sera ceci ou cela,
-un souvenir ou un désir, dont votre voix fait toujours une merveille.
-Vous enrichissez soudain ma sensibilité et mon intelligence, ma
-sensibilité d’abord, délicieusement remuée, comme, par le vent, un
-feuillage d’acacia fait sur le ciel des dessins imprévus. L’intellect
-n’a pas toujours l’agilité de suivre les jolis mouvements rapides des
-grandes ailes vertes. Il lui faut souvent de sévères méditations, rien
-que pour délimiter l’objet qu’il veut saisir. J’ai donc résolu de vous
-écrire ce que je n’ai pas pu dire. Aussi bien, je ne me crois pas
-l’homme des conversations, je trouve la répartie juste au moment qu’il
-ne fallait pas et, grâce à cette disposition, je dois le plus souvent me
-réfugier dans le silence. Mais vous ne croyez plus qu’alors je suis
-distrait par des pensées qui me transportent hors de votre présence.
-Elle m’est trop chère pour que je consente à m’en aller même une seconde
-et vous me faites crédit d’une réponse trop lente en passant à un autre
-sujet. Ah! que l’esprit, la présence d’esprit, est une belle chose et
-comme je l’admire en vous, fière Amazone jamais prise au dépourvu,
-toujours prête à saisir la crinière, à sauter en selle et à tendre l’arc
-sur votre sein brûlé!
-
-Vous souvenez-vous du soir où vous me disiez, avec une fougue
-douloureuse, l’oubli où tombent les heures d’amour? «Les années, combien
-en faut-il? effacent, jusqu’au dernier vestige, le souvenir des plus
-belles et des plus complètes joies charnelles. Il n’en reste rien, rien,
-rien!» Mais vos dents frémissaient encore des anciennes morsures, et je
-voyais bien que, si mon amie pouvait encore situer ses souvenirs, elle
-ne pouvait plus les évaluer.
-
-Quand on se souvient d’une sensation, c’est le souvenir d’un souvenir,
-la sensation elle-même a fui. L’eau a laissé à sec le lit de la rivière;
-il n’est même plus humide; des herbes l’emplissent, qui hantent les
-terrains desséchés; l’intelligence peut affirmer que de l’eau coulait là
-autrefois, mais la reconstruction de l’image n’amène pas le
-renouvellement de la sensation: la sensation est morte. C’est toute la
-question de la mémoire affective qui avait surgi dans votre esprit et
-passé dans le mien. C’est une question, car il y a des nuances dans
-l’effacement de la sensation, mais nul rapport, probablement, entre son
-intensité et les traces qu’elle a pu laisser dans le système nerveux et
-dans le cerveau où tout s’emmagasine.
-
-En examinant avec soin l’état de mes souvenirs, je ne les trouve pas si
-complètement détruits que je ne puisse en restaurer quelques empreintes.
-Peut-être sur ce point la psychologie féminine diffère-t-elle un peu de
-la nôtre? Ce n’est pas d’aujourd’hui que la femme a été crue capable de
-perdre jusqu’à la mémoire du don qu’elle a fait d’elle-même. Le mot est
-dans La Bruyère: «Une femme oublie d’un homme qu’elle n’aime plus
-jusques aux faveurs qu’il a reçues d’elle.» Au chapitre suivant, il
-généralise la proposition: «Les amours meurent par le dégoût et l’oubli
-les enterre.» Mais cela est d’une observation moins serrée, car le
-dégoût n’est pas nécessaire pour assurer l’oubli qui vient tout seul,
-comme un fruit du temps. Nous ne retenons donc que le premier aphorisme.
-C’est celui qui se rapporte directement à ce mélancolique problème:
-l’effacement des plus passionnantes sensations. J’ajouterai qu’il est un
-peu élémentaire et qu’il présente comme un fait ce que vous sentez,
-vous, dans votre psychologie plus affinée, comme un regret.
-
-C’est presque toujours ce qui arrive à ceux qui pratiquent à l’occasion
-les vieux auteurs. Ils trouvent dans leurs livres plutôt des sujets de
-méditation que des méditations véritables. Les pensées nous sont des
-points de départ plutôt que des accomplissements. A vrai dire, je n’ai
-cité La Bruyère que par une sorte de superstition ou de déférence, car
-il est évident qu’il n’a pas considéré les choses du point de vue qui
-nous intéresse, celui de la persistance, volontaire ou involontaire, des
-sensations chez l’homme et chez la femme ou chez tous les deux
-séparément. La femme oublie-t-elle plus facilement ou plus fatalement
-que l’homme? La comparaison et le jugement sont délicats et, à dire
-vrai, impossibles. Les hommes doivent nécessairement accuser la femme,
-puisque c’est par elle qu’ils souffrent, mais ils se rendent moins bien
-compte de ce qu’ils font souffrir. Les deux sexes me semblent avoir un
-don d’oubli à peu près égal, et si la femme était privilégiée à ce
-sujet, je n’y verrais que le résultat d’une meilleure organisation
-passionnelle.
-
-L’oubli est nécessaire. Quel fardeau ne serait pas pour nous l’évocation
-volontaire de nos vieilles sensations d’amour, si nous avions ce
-pouvoir! Le passé se mêlerait au présent, au point de souvent l’abolir,
-et nous serions incapables de nous livrer pleinement aux séductions de
-l’immédiat. Loin d’en être augmentée, notre vie s’en trouverait écourtée
-et comme bornée. Les anciens plaisirs, pour permettre le plein exercice
-de nos sens, doivent s’effacer ou se durcir et ne laisser en nous que
-l’idée d’un état imprécis, apte à être seulement perçu par
-l’intelligence. Nous pouvons souffrir parfois, aux heures de rêve, de ne
-pouvoir reconstituer dans leur plénitude ces réminiscences, mais que
-nous souffririons davantage si les fantômes revenaient à la vie! L’oubli
-du passé est une condition de force, d’aptitude au présent. C’est notre
-incapacité à le réveiller tout à fait qui nous pousse aux nouvelles
-expériences où nous espérons toujours nous retrouver tels qu’aux
-premières, et cette quête mène notre vie et ne la rassasie jamais. Vous
-connaissez le charme des commencements et quel rajeunissement y puise
-notre âme. Pour qu’il y ait commencement, il faut qu’il y ait oubli, non
-pas total sans doute, nous ne serions plus nous-mêmes, mais assez
-complet pour que la sensation nous paraisse neuve et comme inéprouvée.
-
- L’amazone bondit au milieu du carnage.
-
-Il faut tuer beaucoup d’amours pour arriver à l’amour.
-
-
-
-
-LETTRE DEUXIÈME
-
-ÉLÉVATION
-
-
-Au moment où l’année se renouvelle, avant et après les fleurs échangées,
-j’ai pensé à vous, mon amie, à moi, à tous les êtres que nous avons
-aimés, à ceux qui vivent et à ceux qui sont morts dans les cœurs, et
-cela a pris la forme d’une _Élévation_, que je vous envoie. C’est
-peut-être une suite à ma première lettre. Ainsi le point de départ en
-serait en vous-même, bien que je ne sois pas sûr que cela soit conforme
-à vos sentiments, car les femmes, et même les Amazones, sont d’un
-égoïsme surélevé. Elles ne sortent d’elles-mêmes que pour y retomber
-avec délices, et l’amour dont elles ne sont point la cause les touche
-rarement, sinon d’une pitié toute extérieure. Mais il y a des volontés
-mâles en des corps féminins. C’est sur cela que je compte pour atteindre
-votre sympathie essentielle. Les rêves que réalisèrent Salomon ou Don
-Juan sont des rêves amazoniens. Au reste vous savez bien à laquelle de
-la double nature s’attache la mienne, qui est une dans sa multiplicité.
-Ayons des âmes mystiques pour mieux comprendre le sens des gestes, et
-non pour les mépriser, car sans cela les âmes désemparées ne sauraient
-plus comment communiquer entre elles: tout langage est corporel,
-c’est-à-dire organique.
-
-
-ÉLÉVATION
-
-SUR L’ANNÉE NOUVELLE
-
- Sors de ton égoïsme, à cette heure première de l’année, cœur desséché
- par les étés de la vie, pense avec joie à ce qui n’est pas toi, pense
- aux corps qui sont l’honneur du monde, à la pureté des courbes
- emmêlées, à la transparence des contours, à la souplesse des
- ligatures;
-
- Pense aux femmes belles qui ont des amants, pense à la dignité de leur
- chair consacrée par la volupté, pense aux mouvements de leurs doigts
- vers le désir qu’elles convoitent, aux sursauts de leur poitrine, aux
- tressaillements de leurs nerfs;
-
- Pense à leurs têtes sérieuses et à leurs pieds joyeux, à l’humidité de
- leurs lèvres et à l’éclat de leurs yeux, à leurs gestes qui nagent, à
- leurs gestes qui s’ouvrent, à leurs bras qui se ferment sur l’amour;
-
- Pense aux femmes belles et ne les désire pas. Élève ton cœur au-dessus
- de leur beauté, réjouis-toi qu’elles soient contentes avec leur amant
- et si elles perdent haleine sur le chemin, tends-leur charitablement
- une main spirituelle;
-
- Pense aux abandonnées, sois le proxénète, l’invisible ami, assemble
- les désunis et souffle à leurs oreilles les paroles qui nouent et
- renouent les corps; apparie les amants, forme de nouveaux couples,
- sois le complice universel;
-
- Pense aux laides aussi, aux mauvaises, à celles qui n’eurent jamais
- d’amants, à celles qui rêvent depuis leur adolescence d’un corps
- proche pour enchanter leurs mains crispées d’être solitaires, à celles
- qui ne sentirent jamais ces regards qui percent la chair comme un
- couteau, à celles dont tous les rêves se sont brisés sur un miroir;
-
- Pense à celles qui portent leur peine comme un cancer, avec la pudeur
- de la douleur, pense aussi à celles qui pressent avec rage leurs
- seins, leurs hanches, jouent d’un cœur sombre avec la chevelure de
- leur sexe;
-
- Pense aux timides qui ont peur de leurs désirs, et qui tremblent de
- peur autant que de volupté, aux naïves qui ne soupçonnent pas d’autres
- plaisirs, aux chastes dont les corps tombent dans le sommeil comme une
- belle eau pure glisse entre des rives fleuries;
-
- Pense aussi, je le veux, aux malades que la fièvre leurre, à celles
- dont la beauté n’est plus qu’une fleur putrescente, à celles dont la
- vie n’est plus qu’une nuit douloureuse, et refais leur rêve du plaisir
- perdu, perdu, perdu à tout jamais;
-
- Pense à la peine de vivre pour un cœur sans espoir, pour un corps sans
- désir, pour des yeux sans sourire; pense à l’horreur des heures qui
- tombent dans le néant des sensations; pense à celles qui font pitié,
- mais n’aie pas pitié, pour ne pas augmenter leur détresse;
-
- Pense plutôt à la justice, cela te réconfortera et tu pourras éclater
- de rire; si ton rire est trop amer, respire des roses rouges ou le
- paquet des lettres de ta maîtresse en exercice: cela te ramènera à la
- réalité, qui ne s’inquiète pas des idées métaphysiques.
-
- Passe des lettres d’aujourd’hui à celles d’hier, aime le souvenir des
- femmes que tu as aimées et ramène à ta bouche le goût de leur chair.
- Par là tu rentreras dans l’égoïsme dont je t’ai fait sortir un instant
- et tu y reprendras des forces pour de nouvelles expansions de
- toi-même.
-
-Il y a dans la piété bouddhiste, aux monastères thibétains, une pratique
-dont j’aime la signification. Les jours d’orage et de neige, quand le
-vent comble les précipices, efface les sentiers, les fervents découpent
-des silhouettes de chevaux en papier, vont au point le plus élevé, et
-les confient à la tempête. Ces images sont recueillies par Bouddha; il
-les transforme en animaux véritables, qui aident les pauvres voyageurs à
-franchir les mauvais pas. Ma rêverie sur les heureuses et les
-malheureuses n’est pas autre chose. Ce sont des images en papier que je
-lance à travers leurs songes pour que les unes y trouvent la force
-d’étreindre leurs chimères et les autres la douceur des anéantissements.
-Mais c’est surtout la satisfaction d’un renoncement nietzschéen où je
-tombe quelquefois. Les jours où on sort de l’égoïsme, on sent comme une
-libération anticipée de la vie. C’est un grand repos, auquel sont
-propices les jours de fête. Ne plus vivre que juste assez pour goûter
-les joies du néant, et pour les goûter à peine, à peine, comme une
-musique lointaine, comme le dernier bruit de la nuit qui s’endort.
-Jusqu’à ce que tout ressuscite, fleurs plus vives de s’être fermées
-comme des yeux. Il faut parfois abandonner sa vie, la clore et en mettre
-la clef dans un trou de mur, comme font les paysans qui s’en vont loin
-dans les champs. On trouve au retour la ravenelle plus odorante, les
-hampes du lilas plus larges, et plus luisantes les feuilles du laurier.
-Mais le voyage au pays du renoncement peut durer moins longtemps encore
-qu’une brève absence matérielle. Une plongée au gouffre n’est guère,
-quand on en revient, et avec quelle joie, merveille de simplicité et
-d’aise, retrouve-t-on la main qui vous y avait jeté et qui ne le savait
-pas!
-
-
-
-
-LETTRE TROISIÈME
-
-LES DEUX SEXES
-
-
-Avez-vous lu beaucoup de livres sur l’amour, mon amie? Je ne le crois
-pas. Avez-vous même lu les plus fameux ou les plus récents? Je ne vous
-entendis jamais y puiser le moindre aphorisme, y faire la moindre
-allusion. Vous avez mis vos soins à vivre et non à lire. C’est une
-grande supériorité sur ceux qui, ayant prétendu cumuler les deux
-occupations, n’ont très bien rempli ni l’une ni l’autre. Il y en a
-pourtant quelques-uns qui ont eu la double ambition de vouloir vivre et
-de vouloir apprendre ce que les hommes avaient pensé de la vie. Cela n’a
-aucun rapport, je le sais bien, mais les livres sont la première porte
-que la jeunesse trouve ouverte devant elle, elle s’y jette et cela lui
-crée des habitudes qui ne sont pas sans agrément, surtout quand on a
-l’esprit de contradiction un peu développé.
-
-Vous pensez bien que c’est pour moi que je dis cela, et pour vous
-expliquer la formation de mon caractère et mon goût pour la solitude
-qui, si profond qu’il soit, se veut tout de même à de certaines heures
-un compagnon de silence. On s’épargne le bruit de la voix humaine et on
-entend tout de même la pensée qu’elle charrie quelquefois. Puis la vie
-est si longue, si longue quand on ne fait que ce qui est nécessaire ou
-que ce qui est agréable! La lecture, voyez-vous, est une manie comme une
-autre et qui a cela de bon qu’elle s’exerce par tous les temps, par
-toutes les saisons, qu’elle est compatible avec presque tous les états
-corporels et avec presque tous les états d’âme. Montesquieu, homme
-d’esprit, mais de trop d’esprit, disait qu’il n’avait jamais éprouvé un
-chagrin qu’une heure de lecture n’eût dissipé. Je trouve au contraire,
-et c’est encore un de ses mérites, qu’elle renforce la douleur, la
-prolonge, et la simplifie, en lui communiquant ce caractère de profonde
-mélancolie par quoi elle devient une compagne digne de nous. Qui
-voudrait donc se séparer d’une si bonne douleur et consentirait à la
-voir se dissiper comme une fumée? La lecture, qui a sur la douleur cet
-effet durable, n’en a aucun sur la fugitive joie; la joie se suffit à
-elle-même. Mais un livre ou un écrit, quel soit-il, n’est bien goûté que
-dans ces états de parfaite liberté où nous sommes prêts à recevoir
-toutes les impressions de l’extérieur à mesure qu’elles pleuvent sur
-notre être indifférent.
-
-Je ne parle pas de la lecture occasionnelle, de la lecture par
-curiosité, par ennui. Parfois, les jours de pluie, on se met à l’abri
-sous un livre, comme, à la promenade, sous un arbre. Pour cela on prend
-le premier venu, celui qui s’offre à la main. Mais ce n’est plus la
-lecture choisie et voulue, celle qui devient manie, celle qui devient
-passion, celle à qui l’on sacrifie tout et que pourtant on n’arrive
-jamais à rassasier. L’ai-je connue, cette passion? Oui, avec quelques
-autres, et j’ai trouvé qu’elle leur ressemblait beaucoup. Il s’agit
-toujours de satisfaire un appétit. Je l’ai dit autrefois et n’y
-ajouterai qu’un terme en vous le rapportant: «Lire pour lire, apprendre
-pour apprendre, cela n’est pas supérieur à manger pour manger.» Vous me
-saurez peut-être gré de ne pas ranger les facultés de l’âme dans les
-régions hautes et les facultés corporelles dans les régions basses. Il y
-a encore des gens qui rougissent d’avoir un corps. Ah! comme on sent
-bien que notre civilisation a des origines spirituelles! Elle nous est
-tombée du ciel sur les épaules comme un manteau magique. C’est une
-féerie à laquelle il ne m’est plus possible de participer.
-
-Mais ce n’est pas de cela que je voulais vous écrire. C’était bien plus
-élémentaire. J’allais vous faire remarquer le plaisir, de contradiction
-et de critique, peut-être, que vous prendriez à entrevoir parfois les
-recueils de pensées sur l’amour. C’est une matière qui ne saurait vous
-déplaire, même si vous étiez agacée de la prétention des philosophes à
-connaître votre cœur, à l’avoir jaugé, comme un bateau, à l’avoir
-habité, dirait-on pas? à avoir estimé ce qu’il peut contenir
-d’illusions, de désirs, de chimères, de larmes. Pour ma part, je n’ai
-jamais été entièrement d’accord avec aucun de ces penseurs érotiques,
-mais il n’en est aucun non plus, presque aucun, qui ne m’ait fait
-réfléchir sur moi-même et sur mon histoire. C’est-à-dire qu’afin de la
-mieux comprendre, je confère avec celle d’un autre homme d’expérience ma
-propre physiologie, car les réflexions sur l’amour comme les réflexions
-sur la morale sont toujours le produit d’un tempérament. Ériger en lois
-ses impressions personnelles, c’est le grand effort d’un homme, s’il est
-sincère. S’il ne l’est pas, il compile, ce qui ne trompe que les
-novices. Mais parmi ces auteurs qui écrivent sur l’amour avec la
-sincérité de l’observateur ou de l’expérimentateur, combien y en a-t-il
-qui se soient mis dans l’état d’ingénuité convenable pour cette besogne,
-c’est-à-dire qui aient oublié toute littérature? Nous nous repassons,
-sur l’amour, un tas d’aphorismes antiques ou scolastiques qui n’ont
-d’autre mérite que l’antithèse oratoire qu’ils contiennent et qui sont
-nés tous de la vieille opposition des sexes, thème inépuisable de
-rhétorique.
-
-En amour, selon les psychologues, si la femme rit, l’homme pleure.
-Peut-il en être autrement, et comment alors bâtirait-on selon les règles
-le livre attendu? «Chez la femme, dit un des plus fameux et des mieux
-pensés, le désir satisfait provoque la reconnaissance. Chez l’homme,
-l’antipathie.» Vous voyez le genre. Il est soumis à l’ondulation, comme
-le mouvement des vagues, ou au balancement, comme l’escarpolette. Chaque
-fois que l’homme descend, la femme monte, et réciproquement. On se
-demande même comment ils peuvent bien arriver à se rencontrer.
-Évidemment il y a entre les sexes, dans la manière de se comporter en
-amour, des différences qui ne sont pas seulement organiques, mais il y a
-aussi des ressemblances nées de l’égalité parfaite que met à ce
-moment-là, et non à un autre, l’amour entre l’homme et la femme. C’est
-quand les différences corporelles acquièrent leur importance la plus
-stricte que les dissemblances psychiques perdent de leur acuité au point
-de s’unifier même en une ressemblance également ressentie par l’un et
-par l’autre. C’est là un mystère plus difficile à pénétrer que celui de
-la disparité fondamentale des sexes, de laquelle, avec une pénétration
-d’esprit spinozienne, on pourrait assurément inférer des différences de
-caractère et de conduite plus graves encore que celles que nous
-constatons. La tendance à se ressembler psychiquement est aussi grande
-chez de jeunes amants que celle à se ressembler physiquement chez de
-vieux époux. Et on en conclurait très bien, si on a le goût des
-conclusions, que l’amour apparie les êtres autant par les ressemblances
-qu’il crée que par les différences qu’il suppose. Aussi les poètes qui
-insistent sur la parité des désirs, des rêveries, des aspirations, ne
-sont pas aussi naïfs que le croient les psychologues qui ne portent
-leurs vues que sur l’antagonisme qui sépare déjà les amants au moment
-même de l’amour.
-
-Sans doute, c’est plus amusant parce que c’est plus anecdotique, mais le
-vrai amour, à moins d’accident, n’a pas d’histoire. Ceux dont on parle
-ont nom caprice ou passion: ils en sont le jeu ou ils en sont la
-maladie. Si on définissait d’abord la couleur et même la nuance de
-l’amour dont il va être question, les livres sur ce sujet seraient plus
-courts; ils seraient aussi moins confus. Ceux que je connais sont des
-manuels de jardinage où l’on traite à la fois et pêle-mêle des tulipes
-et des roses, des belles-de-nuit et du jasmin de Virginie. Oui, toutes
-ces fleurs ont ceci de commun qu’elles poussent dans la terre, mais pas
-autre chose. L’amour est physique, tout amour a une base physique, parce
-que la physique seule existe et que l’âme est une invention de la
-Sorbonne, mais il se développe selon tant de modes corporels, spirituels
-et entremêlés, fougueux ou bien tempérés, qu’il faut des chapitres à
-part. Sans cela, les jardiniers eux-mêmes n’y comprennent plus rien.
-
-
-
-
-LETTRE QUATRIÈME
-
-CHASTETÉ
-
-
-Je crois bien, mon amie, que jamais un article de revue ne vous amusa
-autant que celui où l’on accumula, pour l’édification des frères de la
-vertu, les _preuves_ de la chasteté de deux amis couchés dans le même
-lit.
-
- O bouche qui ris en songe sur ma bouche
- En attendant l’autre rire plus farouche!
- Vite éveille-toi. Dis, l’âme est immortelle?
-
-Cela vous amusait, cela vous indignait aussi, car vous aviez
-l’impression le long de cette lecture de participer à un morne
-blasphème. Avoir sous les yeux tant d’aveux de délire érotique et les
-traduire par des soupirs spirituels vous semblait extravagant. Puis,
-vous pouvez croire que deux poètes que vous aimez, et l’un plus encore
-que l’autre, se soient égarés dans la forêt aux sensualités mystiques et
-formidables, mais non que, tels deux imbéciles d’un genre nouveau (il
-est vrai), ils soient allés se réfugier dans des chambres d’hôtel
-uniquement pour chanter matines et convertir M. Claudel. Pour moi, je
-n’ai été, je vous l’avoue, ni très amusé ni très indigné. Je connais
-trop la bonne foi familiale de M. Paterne Berrichon. Il croit que la
-mémoire de Rimbaud gagnerait beaucoup si on pouvait ranger ce jeune
-homme parmi les coquebins de l’unisexualité. Je veux bien qu’il ait
-résisté à Verlaine (Elle me résistait, je l’ai assassinée), et je
-n’essaierai pas de doser cette résistance et de compter ses
-compromissions. Je ne suis pas de la partie, mais que tout cela soit
-chaste, ce serait le faire encore pire qu’on ne le rêve.
-
-Chasteté, voilà un mot dont on abuse un peu. Quand deux hommes au cœur
-tendre ont l’un pour l’autre une amitié violente et chaste (cela se
-voit: il y a eu Montaigne et La Boétie, pour ne citer qu’un exemple
-historique), ils ne quittent pas l’un sa famille et l’autre sa femme
-pour aller vivre ensemble. L’amitié n’a pas de but qu’elle ne puisse
-satisfaire au milieu de la vie sociale. C’est le type des sentiments
-stables et permanents. Mais si elle se brise, l’un des amis ne poursuit
-jamais l’autre de ses fureurs, comme il arrive aux amants qui trouvent
-dans la violence une dernière et vaine possession. Appliqué à l’amour,
-le mot chaste n’a aucun sens ou n’en a qu’un conventionnel, que je ne me
-charge pas de définir. C’est une épithète qu’on accole à certains noms
-estimés, comme celui d’épouse. Il est admis que les épouses sont
-toujours chastes, jusqu’à preuve du contraire, comme les jeunes filles,
-toujours pures. Mais c’est de la littérature, et de bien mauvais goût.
-Dans les opéras, ces épithètes cumulent et on les applique à n’importe
-quoi; exemple:
-
- Demeure chaste et pure!
-
-Mais dans l’amour, de tout ordre qu’il soit, quel emploi peut-on faire
-du mot chaste qui ne soit suggéré par une impression de repos, par une
-attitude? Quand une femme s’endort, la tête sur l’épaule de son amant,
-elle est toujours chaste, mais si elle avait songé à l’être au milieu de
-ses manifestations, le serait-elle encore? Est-ce avec la main des
-amants, est-ce avec la bouche des amants, est-ce avec le rêve des amants
-qu’on peut être chaste? La chasteté en amour n’est qu’une espèce
-d’avarice, une sorte d’égoïsme. C’est aussi une absurdité. On ne se
-retire pas du monde à deux pour être chaste, mais on l’est peut-être
-devenu, du moment qu’on aime, parce que le corps que l’on aime prend une
-valeur telle qu’on ne peut le qualifier par des mots impudiques.
-
-Allez-vous me pardonner ces divagations? Il est si difficile d’être
-raisonnable sur ce sujet, et c’est vous qui m’y avez provoqué! J’y
-reviens encore. Qu’est-ce que Verlaine peut bien entendre par la
-chasteté de son amour pour Rimbaud? Il avait, malgré son goût de
-l’imprécis, un sens juste de la langue française appuyée sur la langue
-latine, mais il aimait à prendre les mots selon des nuances nouvelles.
-Le sens du mot chaste semble ici évident. Pour Verlaine, les relations
-sexuelles deviennent chastes quand elles sont dictées par l’amour et il
-ne confond nullement l’amour avec le besoin physique. L’amour, et c’est
-précisément ce que je vous expliquais plus haut, est chaste quels que
-soient ses gestes. Verlaine les oppose aux gestes de la _machine
-obscène_, de la machine qui n’est pas mue par l’amour, quoique ce soient
-les mêmes. Le sentiment est très juste, la sensation étant très réelle.
-L’amour confère aux gestes qu’il nécessite un pouvoir d’irradiation
-qu’ils ne possèdent pas quand ils ne sont mus que par le besoin
-physique. C’est la chaleur rayonnante du fer rouge comparée à la chaleur
-de la pointe électrique qui meurt où elle est née. L’intensité de la
-sensation (rappelez-vous le baiser de l’épigramme grecque, le baiser qui
-arrache les ongles) donne à ce sensuel étonné l’impression qu’une telle
-volupté est chaste. Cette intensité l’éblouit, l’enlace, le pénètre,
-l’éternise. Et quelque chose de tant d’émotion physique a passé dans la
-poésie surgie au souvenir de cet amour, qui ne se retrouve pas dans
-l’autre poésie de Verlaine.
-
-Je m’explique mal une telle passion, pareil en cela au commun des hommes
-qui n’y voit qu’aberration. Mais que d’aberrations dans nos prétendues
-normes! La géométrie elle-même peut devenir sentiment, disait Pascal.
-L’intelligence elle-même suggère des passions physiques. Nous ne sommes
-pas extrêmement choqués du goût d’un Platon pour la beauté d’un
-Alcibiade. Apprenons à ne pas l’être du goût d’un Verlaine par l’esprit
-de feu d’un Rimbaud. Des objets dissemblables produisant des effets
-pareils, cela est commun dans la nature; ceux-là le savent qui ont
-l’habitude de regarder autour d’eux avec soin et de ne pas se laisser
-prendre aux apparences. Et n’est-ce pas heureux pour les hommes que la
-beauté ne soit pas l’unique cause de l’amour, et pour beaucoup de femmes
-aussi? Tous les dons peuvent remplacer celui-là et la mélancolie qui
-luit tristement, comme de l’eau dans des yeux usés, a pu allumer bien
-des flammes au cœur compatissant des belles femmes. Desdémone aima le
-More et l’aimait encore en mourant de ses mains. L’amour, comme
-l’esprit, souffle où il veut et, là où il a soufflé, il tend à se
-réaliser corporellement, puisque les attractions sont physiques,
-c’est-à-dire corporelles.
-
-Soyez louée par moi, âme royale, d’avoir voulu que je réfléchisse sur le
-mystère des sympathies défendues et des baisers prohibés. Je l’ai fait
-avec la froideur et avec le détachement d’un physicien ou d’un pur
-esprit. Quand mon sentiment ne comprend pas, je m’en rapporte à mon
-intelligence, mais elle s’exprime un peu gauchement dans cette
-psychologie nouvelle, vous lui serez indulgente; je sais que cela vous
-sera facile. Pour moi, si je pouvais aimer encore, et tout amazonienne
-que vous êtes, je mettrais facilement d’accord les normes de la vie et
-les inquiétudes de mon sentiment, en vous élisant par-dessus tout ce qui
-existe. Mais j’ai peur de vos flèches et je dresse mon bouclier, qui est
-le silence.
-
-
-
-
-LETTRE CINQUIÈME
-
-L’AMOUR NU
-
-
-Comme vous n’ignorez pas que j’ai autrefois essayé de dissocier les
-idées, vous m’avez demandé, mon amie, si je ne pouvais pas aussi
-dissocier les sentiments. J’y ai pensé bien souvent et j’ai longtemps
-été arrêté par le préjugé qui considère les sentiments comme des
-phénomènes irréductibles. L’amour, par exemple, est l’amour. On aime ou
-on n’aime pas. L’amour, dès qu’il est, veut réaliser sa fin. S’il n’y
-songe pas, c’est qu’il n’est pas l’amour, etc. Cela m’embarrassait
-beaucoup. A force d’y réfléchir, cependant, je me suis demandé si
-l’amour, puisque nous prenons l’amour, qui est le sentiment-type,
-quoique un dans son essence, n’avait pas des manifestations tellement
-multiples et tellement contradictoires qu’on pouvait pratiquement, dans
-nos civilisations compliquées, les seules qui nous intéressent, parce
-que nous y participons avec délices, sinon avec fougue, faire
-abstraction de son unité d’origine. Relisez ma phrase, qui est un peu
-surchargée, vous verrez que je veux dire que le philosophe doit
-considérer l’amour sous la même lumière que les hommes au milieu
-desquels il vit et ne pas plus se nourrir d’abstractions que ces hommes
-eux-mêmes.
-
-Or, pour le commun des hommes, il y a évidemment plusieurs sortes
-d’amour qu’il ne confond jamais et entre lesquelles même il fait des
-distinctions beaucoup plus essentielles qu’elles ne le sont en réalité.
-Ce n’est qu’un premier stade. Une analyse clairvoyante nous permet
-d’aller beaucoup plus loin et de diversifier, jusqu’à l’infini, la
-notion d’amour, sans pourtant perdre de vue son unité primordiale.
-
-En nous et autour de nous, je cherche l’amour nu et je ne le trouve
-qu’associé à un sentiment étranger qui est son parasite, mais aussi son
-excitant, qui le nourrit, l’entretient et l’exalte. L’amour nu doit être
-extrêmement rare. Il finit tragiquement, ayant toutes ses racines dans
-la nature et aucune dans la société, qui ne lui est d’aucun secours. Les
-faits-divers parfois contiennent la brève aventure de l’amour nu, de
-l’amour à l’état pur. Schopenhauer lisait les faits-divers. Cela lui a
-permis de comprendre le tragique de la vie. Racine a travaillé sur les
-faits-divers de l’histoire.
-
-L’amour nu n’a pas de place dans la civilisation, où il est absurde, et
-dans la nature même, où il travaille à sa propre destruction, il n’a
-qu’une place momentanée. Au fond, ce n’est peut-être qu’une occupation
-de l’esprit, une rêverie de poète chimérique. Ne nous en occupons pas
-davantage. Il n’a d’autre but que lui-même. C’est proprement une
-aberration. En somme, l’amour est comme le radium, il ne nous est connu
-que dans l’union qu’il forme avec ses composés. On le suppose. On ne l’a
-jamais vu.
-
-Dans la société, l’amour est toujours lié à un autre sentiment, qui le
-supporte ou l’enclave, le fait valoir, en le maintenant, comme le chaton
-de la bague serre une pierre précieuse. Il est le diamant, l’émeraude ou
-la perle de l’intérêt, des convenances sociales, de la curiosité, de
-l’ambition. Les femmes s’éprennent de la célébrité. Du clown au
-philosophe, tout ce qui est extraordinaire peut faire naître l’amour
-chez ces êtres qui étonneront toujours leurs mâles. La gaîté les séduit,
-et l’éloquence, ou seulement l’abondance des paroles. Le More s’est fait
-aimer de Desdémone en lui racontant ses prouesses. Les femmes, pourtant
-bien plus près de la nature que l’homme et qui, engagées dans le
-sentier, vont bien plus fatalement au but, se déterminent rarement à
-l’amour pour des motifs qui le concernent directement. Chez elles,
-l’émotion fondamentale est mise en mouvement par une autre émotion qui
-ne semble avoir aucun rapport avec l’amour même.
-
-Mais ce qui déclenche le plus souvent l’amour, chez l’un comme chez
-l’autre sexe, c’est la convenance sociale. Nous ne connaissons guère que
-cet amour-là, l’amour de convenance, et je ne parle pas du mariage, mais
-de l’amour des amants. De là ce fait qui a été toujours observé, que les
-liaisons illégitimes ne diffèrent pas beaucoup des autres, dont elles
-prennent très vite l’allure, les manies, les prérogatives même. _La
-Parisienne_, de Becque, illustre cela très bien et mieux encore
-l’histoire anecdotique du XVIIIe siècle. Les liaisons reposent sur la
-convenance plus encore que le mariage, où elle n’est souvent qu’une
-apparence. Plus les amants ont d’expérience, et ils en ont toujours plus
-que les couples d’époux, plus leurs amours seront basées sur la
-convenance et moins l’inattendu y prend de part. De sorte que s’il y a
-encore quelques mariages romanesques, il n’y a presque pas de liaisons
-romanesques.
-
-Les grandes inégalités de notre état social restreignent beaucoup pour
-les femmes le choix de leurs amants. Il leur est imposé par le milieu où
-elles vivent et dont presque jamais elles n’osent sortir. Les
-convenances qui les emprisonnent seront aussi celles qui disposeront de
-leur main gauche comme elles ont disposé de leur main droite. Elles ne
-s’échappent à demi de la médiocrité du mariage que pour tomber dans la
-médiocrité, plus étroite encore, quelquefois, de la liaison de
-convenance et, courant après l’amour, elles ne l’atteindront jamais. Les
-hommes ont une certaine tendance à sortir de leur monde, surtout au
-cours de leur jeunesse, mais c’est pour tomber régulièrement dans le
-cercle des courtisanes, où ils demeurent souvent prisonniers, et l’amour
-aussi leur échappe, mais ils s’en soucient peu et même le redoutent.
-
-Vous voyez que si l’amour ne peut guère être dissocié véritablement, on
-peut du moins entrevoir quels sont les sentiments, les émotions, les
-tendances avec lesquels on le rencontre le plus souvent et sans lesquels
-il ne pourrait vivre. L’état de l’atmosphère civilisée ne convient pas à
-son développement isolé. Pour vivre, il est obligé d’entrer dans des
-combinaisons, où, d’ailleurs, il est quelquefois étouffé. Je n’en ai
-nommé que quelques-unes, et vous me reprocheriez, si je ne l’indiquais
-pas, d’avoir oublié la vanité, qui lui sert encore très souvent de
-compagnon, et l’amour-propre, qui entre peut-être dans tous les mélanges
-où il s’amalgame et où il distille en secret le venin futur de la
-jalousie.
-
-Vous ne vous êtes peut-être jamais demandé pourquoi tant de bons esprits
-ont échoué à écrire sur l’amour ou n’ont réussi que de très petites
-parties de leur sujet? C’est qu’il est immense, et d’une variété telle
-que l’esprit ne peut l’embrasser. L’amour se gonfle de toutes les
-émotions humaines, physiques, intellectuelles, sentimentales, et à
-chaque combinaison nouvelle, il fait figure d’être nouveau. Un amour né
-de la curiosité ne se comporte pas comme s’il était né de l’ambition, de
-l’intérêt ou de la volupté. Il y aurait encore, en toutes ses variétés
-primordiales, des nuances à étudier séparément, dont l’ensemble ferait
-un traité fastidieux. On s’y perdrait, comme on se perd dans la vie, et
-rien ne serait moins utile. On peut décrire l’amour chez les animaux, y
-compris l’homme considéré comme l’un d’eux, mais on ne peut pas décrire,
-autrement qu’en esquisses romanesques, l’amour humain. Il est possible
-de le montrer clairement en ses parties où il est commun à toute la
-nature; on ne peut dire clairement en quoi il est différent. On peut
-l’étudier systématiquement comme instinct, non comme sentiment.
-
-L’amour nu, mais est-ce déjà l’amour? ne peut se rencontrer que chez les
-animaux, là seulement où il n’y a pas de préoccupations étrangères à son
-but. Ce n’est pas possible chez l’homme, du moins l’homme civilisé, où
-il s’est agrégé trop de sensations, de sentiments, d’états
-psychologiques qu’il incorpore à son essence. L’homme a trop
-d’imagination pour se satisfaire d’une émotion nue.
-
-J’ai peur de n’avoir pas été clair, ayant voulu trop condenser ma
-pensée. Ne croyez pas que je réclame l’amour nu. Pas plus que vous, je
-ne saurais que faire d’un amour qui ne serait pas multiplié et
-sensibilisé par toutes les émotions intellectuelles, qui ne serait pas
-enrichi de tout l’apport mystique de l’inquiétude humaine. Mais vous
-m’avez dit tant de choses à ce propos que je remets à plus tard la suite
-de nos controverses. Vous verrez, chère Amazone, que cela fera peut-être
-un petit traité assez curieux, mais je compte beaucoup sur vous pour
-cela, sur votre manière amazonienne de considérer les choses et d’en
-renouveler la vision.
-
-
-
-
-LETTRE SIXIÈME
-
-MYSTICISME
-
-
-Vous en souvenez-vous, mon amie? Nous étions d’accord l’autre soir,
-pendant qu’un éclairage singulier vous permettait de lire et de
-critiquer ma dernière Lettre, sur ceci que l’amour, avec tout le cortège
-des sentiments qui s’appuient sur lui et participent à son exaltation,
-est une religion et la seule que puisse avouer, la seule où puisse se
-plaire un être délicat. J’entends l’amour humain sous toutes ses formes,
-même et d’abord peut-être celles que les imbéciles appellent grossières
-ou anormales, les formes sensuelles, les formes mystiques, qui ne sont
-pas loin l’une de l’autre, toutes les sympathies profondes jalousement
-exclusives, toute tendance, quelle que soit son nom, qui fait qu’on a la
-sensation et le désir de vivre en un autre être, à peu près autant qu’en
-soi-même, ou parfois davantage. Ceux qui ont cherché l’essence de la
-religion et qui ont voulu la définir en quelques mots ont trouvé qu’elle
-impliquait un sentiment de dépendance à l’égard d’une volonté inconnue
-répandue dans l’univers, d’une volonté que l’homme cherche à deviner, ce
-qui l’incline à toutes sortes de pratiques mystérieuses, rituelles ou
-spontanées, dans le but d’y conformer sa vie. A peu de chose près, et en
-jouant un peu sur les mots, il est vrai, cette définition s’applique
-très bien à l’amour, où le spontané ne se mêle au rituel que dans
-certaines proportions et n’en est jamais que le complément. M. Salomon
-Reinach donne de la religion une définition toute différente: «Un
-ensemble de scrupules qui met obstacle au libre exercice de nos
-facultés.» Mais je ne crois pas que les scrupules soient primordiaux,
-ils rentrent dans les rites, c’est-à-dire dans les moyens. Il a trop
-pensé à l’anecdote du paradis terrestre, ainsi qu’à toutes les défenses
-par lesquelles les êtres vénérés exercent leur pouvoir sur les faibles
-hommes. Les scrupules ne sont venus qu’après la croyance aux dieux, dont
-l’existence est nécessaire pour les soutenir. Sa définition est plutôt
-celle des religions organisées que celle du sentiment religieux, à quoi
-nous voulons rattacher l’amour.
-
-Je sais bien qu’on ne fera jamais comprendre à la masse des hommes qu’il
-n’y a pas de différence essentielle entre la prière à un Dieu invisible
-et la prière à un être humain que l’on voit, que l’on touche, dont on
-attend des satisfactions précises, mais je ne me soucie de convaincre
-que ceux qui participent déjà obscurément à de telles idées. Il n’est
-pas certain d’abord que la prière de l’amant à l’amante demande
-uniquement des choses précises. Elle demande aussi le bonheur,
-c’est-à-dire l’infini. Rien n’est moins précis. On ne demande pas autre
-chose à Dieu et son rôle, dont il s’acquitte assez mal, est de donner à
-ses dévots ce bonheur infini que seul il détient. S’il y a une
-supériorité, elle est en faveur de l’amant dont la prière est moins
-chimérique, parce qu’il n’a la prétention que de se servir de ses sens
-pour communiquer avec d’autres sens, tandis que l’homme pieux les tend
-sur le néant, s’efforce de bander sur l’absence du violon la corde qu’il
-prétend faire vibrer. Mais ce ne sont là que des formes primitives,
-également décevantes, par l’énormité de leurs requêtes, de l’amour ou de
-la religion. Si, dans la religion, le cœur est condamné à la prière
-éternelle, au désir éternel, c’est que ni prière ni désir n’ont d’objet
-sensible, mais qu’est-ce que deux êtres qui s’aiment peuvent se demander
-l’un à l’autre qui ne soit déjà accompli dans leurs volontés? La prière
-en amour est un sacrilège. Elle supposerait l’inexistence même de
-l’amour, qui n’est pas s’il y a disparité dans le désir. Mais nous
-montons peut-être un peu haut? J’aime cette région où le sentiment
-devient raison et la raison sentiment, mais j’aime aussi la clarté qui
-ne se rencontre guère dans l’abstraction.
-
-L’amour répond à ce besoin d’avoir un être qui s’occupe de nous, et pour
-lequel on est quelque chose d’incomparable et surtout qui accepte nos
-adorations, auquel nous pouvons reporter toutes nos pensées. J’ai vu un
-amour qui dura de longues années et dans lequel les amants eurent
-toujours une vénération corporelle et un respect étonné l’un pour
-l’autre. Jamais ils ne se quittèrent, et ils se voyaient tous les jours,
-sans se baiser mutuellement la main. Quelle religion se serait
-superposée à celle-là? De quelle utilité aurait été à ces êtres un culte
-rituel? Ils auraient été incapables de le comprendre, étant eux-mêmes
-semblables à des dieux, à la fois, et à des fidèles, portant en soi
-toutes les valeurs religieuses et réalisant toutes les extases. Cette
-notion du divin, sur laquelle argumentent les philosophes mystiques, ils
-l’auraient créée, au-dessus de toutes les philosophies, s’ils avaient
-été des êtres à métaphysique. On a dit que les animaux cultivés (ceux
-qui vivent dans notre intimité) avaient sur nous la supériorité de voir,
-d’entendre et de toucher leurs dieux, qui sont les hommes, et on a vu,
-dans leur conduite à notre égard, l’origine même du sentiment religieux.
-A chaque instant, ils nous demandent des miracles et ces miracles
-s’accomplissent parfois. Quand des oiseaux volent dans le ciel de mes
-fenêtres, mon chat supplie ma Toute-Puissance de les arrêter, qu’il
-puisse les abattre d’un coup de patte. Il y eut pendant quelque temps
-une cage suspendue à une fenêtre voisine; que de fois ne vint-il pas me
-demander de la mettre à sa portée. Évidemment, dans son esprit de chat,
-je n’avais qu’un geste à faire, pas même, je n’avais qu’à vouloir. Je
-n’ai pas accompli ces miracles, mais j’en fais quotidiennement d’autres,
-auxquels il est très sensible: quand il a faim, il me le dit et je lui
-fais apporter à manger. C’est bien là une ébauche de religion, réduite à
-ses éléments magiques les plus simples, mais aussi les plus essentiels,
-et dans laquelle l’être communique directement avec le dispensateur de
-tous les biens. La position des amants ressemble assez à celle-là.
-Chacun d’eux tient entre ses bras son dieu et le créateur de sa joie.
-Point n’est besoin pour eux, êtres privilégiés, d’imaginer l’être
-suprême dont ils dépendent et qui a tout pouvoir sur leur bonheur, même
-sur leur vie. Ils le sentent autour d’eux, sur eux, en eux, dans une
-communion précise et pourtant infinie, physique et cependant irréelle.
-Loin que l’amour soit une imitation des mouvements religieux, c’est lui
-qui a servi de modèle à toutes les religions à mysticisme et qui en est
-le prototype.
-
-La religion est son plagiaire et son succédané. Voyez avec quelle
-facilité, à l’amour humain devenu impossible, succède l’amour divin, qui
-n’en semble que la transformation naturelle. Dieu, dans le cœur des
-femmes, remplace l’amant si naturellement! Voyez comme l’amour
-spiritualisé des mystiques demeure empreint de ses origines matérielles.
-Il n’est peut-être pas une phrase dans tous leurs discours qui ne
-s’applique également bien à Dieu ou aux hommes. Sainte Thérèse et les
-autres emploient une langue si équivoque qu’on y sent courir parfois
-comme un frisson de spasmes! Qu’est-ce autre chose que l’anéantissement
-en Dieu? Quand Bossuet veut justifier la communion et le dogme de la
-présence réelle dans l’eucharistie et dans chacune des hosties que
-s’assimile le fidèle, il prend pour garant l’amour humain et ses
-magnifiques frénésies: «Dans le transport de l’amour humain, dit-il, qui
-ne sait qu’on se mange, qu’on se dévore, qu’on voudrait s’incorporer en
-toutes manières et enlever jusqu’avec les dents ce qu’on aime, pour s’en
-nourrir, pour s’y unir, pour en vivre.» Et voilà pourquoi il faut
-remercier Dieu de s’être donné à nous en pâture dans la sainte
-communion. Mais combien plus sainte et plus originale et plus savoureuse
-les amants trouveront-ils la communion qui ne se pratique pas sous des
-espèces chimériques, mais dans la belle réalité des mutuels repas
-d’amour.
-
-J’avoue que la religion, sévère imitation des pratiques de l’amour
-humain, peut avoir des charmes pour les vieillards, les malades, les
-infirmes auxquels elle peut donner je ne sais quelle apparence, je ne
-sais quels ressouvenirs. La religion est l’hôpital de l’amour. Vue
-ainsi, j’apprécie son rôle philanthropique, quoique je trouve aussi plus
-digne, quand on ne peut plus aimer, de s’enfermer en soi-même que de
-courir vénérer des simulacres. Don Juan mourut dévot et, comme on dit,
-«en odeur de sainteté». Ah! comme j’aimerais que lui fût revenu aux
-sens, à l’heure dernière, le bouquet des odeurs féminines qu’il avait si
-âprement respirées! Quoique je vous aime, Amazone, je n’aime pas don
-Juan.
-
-
-
-
-LETTRE SEPTIÈME
-
-L’ABSENCE
-
-
-«L’absence est le plus grand des maux.» Bien, mais la présence, la
-présence continuelle? Qu’en pensez-vous, mon amie? Je crois, pour moi,
-que la présence appelle l’absence et que l’absence réclame la présence.
-Nous ne pouvons supporter aucun état définitif, même celui qui réalise
-la plénitude de nos désirs. Je parle pour ceux qui ont quelque
-personnalité, qui ont une vie propre, dont les activités se prolongent
-de tous les côtés à la fois et qui ne se donnent jamais si bien qu’ils
-ne réservent une partie d’eux-mêmes pour leur jouissance égoïste.
-Ceux-là s’accommodent d’un partage égal ou même inégal entre la présence
-et l’absence, ayant d’ailleurs mille moyens de substituer l’un à l’autre
-ces deux états contradictoires. L’absence a des complaisances pour la
-pensée. Elle donne aux images chères l’attitude et la couleur qui sont
-le mieux faites pour lui plaire, elle les recrée et les façonne
-librement à son plaisir, ce qui lui concède sur elles un pouvoir presque
-absolu, dont la présence souvent contrarie l’exercice. L’absence
-entretient l’espérance, avive le désir et souvent le fait naître, par
-l’esprit de contradiction qui nous pousse à nous attacher à un dessein
-que nous négligions quand il était en nos mains.
-
-Vous vous souvenez du joli tour que La Rochefoucauld a donné à une idée
-analogue? «L’absence diminue les médiocres passions et augmente les
-grandes, comme le vent éteint les bougies et allume le feu.» Mais je ne
-m’occupe pas des grandes passions. Il y a pour les sentiments échevelés
-une psychologie spéciale où tout est contradiction. Je pense plutôt aux
-attachements profonds qui se connaissent et qui se raisonnent. Ceci vous
-plaira, mon amie, car vous êtes si volontaire que vous mettez encore de
-la volonté dans la plus involontaire (en apparence, pour ne pas vous
-désobliger) des affections. Plus il y a de volonté dans l’amour, moins
-le vent de l’absence peut l’éteindre, mais s’il n’était qu’inclination
-de hasard et de rencontre, comment résisterait-il à un souffle brusque?
-Je laisse donc de côté les caprices dont le charme est la fragilité
-même: un caprice qui ne se briserait pas entre les doigts ou qui ne se
-fanerait pas d’avoir été touché et respiré n’aurait plus la grâce d’un
-caprice ou d’une fleur. Revenons donc à ces sentiments qui, pour n’être
-pas de «grandes passions», n’en ont que des racines plus profondes et
-plus riches. Elles supportent donc l’absence et même peuvent y prospérer
-à cause de leurs réserves de vitalité. Cependant, qu’appelle-t-on
-absence? Est-ce huit jours, un mois, une saison, ou davantage encore?
-Quel est ce vent dont parle La Rochefoucauld? Est-ce un ouragan on une
-brise un peu vive? L’ouragan emporterait le feu avec les bougies. Non,
-c’est bien le simple courant d’air, mais qui entre soudain par la
-fenêtre. Il faut savoir mesurer l’absence et se souvenir que les jeux de
-l’imagination sont d’autant moins durables qu’ils sont plus intenses et
-que le cœur, après s’y être complu, les délaisse et s’habitue à son
-délaissement. L’absence à laquelle on s’est habitué demande beaucoup de
-présence pour être vaincue. C’est surtout avec les êtres qui ont le goût
-profond de la liberté, qu’il faut craindre les effets prolongés de
-l’absence, car la liberté n’est guère que la licence qu’on se donne ou
-qu’on se reconnaît de céder à toutes les curiosités.
-
-L’absence met d’abord une sorte de désarroi dans l’esprit de celui qui
-reste et qui vérifie bientôt la parole du poète: «Un seul être vous
-manque et tout est dépeuplé.» Les rues n’ont plus leur aspect accoutumé;
-l’air a une autre couleur, les passants s’en vont en fantômes; les
-petites habitudes de la vie deviennent plus mécaniques et perdent de
-leur agrément; les pensées se coordonnent mal, s’entassent dans l’esprit
-et s’y livrent à des jeux obscurs et contradictoires. Alors naissent les
-doutes, où l’on se complaît afin de souffrir. Quand cela devient
-intolérable, une réaction se produit, plus ou moins lente, qui rend peu
-à peu aux choses leurs tons accoutumés, si bien qu’au bout d’un certain
-temps on se trouve établi dans l’absence avec une certaine aisance dont
-on a honte, mais dont on a toujours la tentation de profiter.
-
-Il faut faire intervenir, cependant, les lettres que l’on reçoit. Des
-êtres sont presque plus sensibles aux témoignages écrits qu’à tous les
-autres. Nous vivons beaucoup par l’écriture. Un commerce tendre sans
-lettres ne se comprend pas, et seuls les êtres d’âme courte sont étonnés
-que des amants se soient vus quotidiennement et aient quand même senti
-le besoin de s’écrire tous les jours. C’est que les pensées suggérées
-par le contact d’un être que l’on aime diffèrent beaucoup de celles qui
-viennent dès qu’on s’est éloigné de lui. Cela fait deux vies qui s’en
-vont parallèles, avec chacune leur valeur propre. Si l’une est l’amour,
-l’autre en est l’expression, et l’expression d’un sentiment nous touche
-plus encore peut-être que le sentiment lui-même. Les lettres que l’on
-reçoit (et même celles que l’on écrit, par l’occupation passionnée
-qu’elles vous donnent) peuvent donc modifier beaucoup l’évolution de
-l’absence. Fréquentes et presque régulières, elles en détruisent les
-effets et font même goûter des joies particulières, surtout aux timides
-qui ne trouvent que dans le silence toute leur présence d’esprit. On
-voit beaucoup de l’âme dans les lettres rapides et comme versées sur le
-papier, mais on ne voit pas les yeux par où elle se dévoile le plus
-ingénuement, car les lettres sont aveugles et il manque toujours quelque
-chose à leur sourire. Les meilleures sont celles qui arrivent le matin,
-au premier courrier. Elles facilitent la vie pour toute la journée. Il
-m’est arrivé d’emporter sur moi, même après l’avoir lue, une lettre
-particulièrement aimée et d’y puiser une singulière force, comme font
-les dévots dans un talisman, car l’amour réinvente quotidiennement les
-vieilles pratiques religieuses, que la religion lui emprunta une fois
-pour toutes et qu’elle croit avoir accaparées. C’est que l’amour vit de
-représentations autant que de réalités, et de croyances bien plus encore
-que de certitudes. Il n’est que selon l’idée que l’on s’en fait, et
-cette idée varie peu chez le même être selon les êtres sur lesquels il
-bâtit sa création. Cela veut dire qu’on aime toujours le même être, sous
-des masques différents, parce que les représentations ne sont jamais que
-la projection de soi-même dans le champ de l’imagination. Mais comme
-ceci n’a plus que des rapports lointains avec l’idée d’absence, j’en
-remets la suite et le commentaire à une prochaine lettre. N’êtes-vous
-pas disposée à voir dans l’amour un délicieux égoïsme? Il faut être
-égoïste et en être fier. Cela seul donne vraiment du prix à la tendresse
-que l’on dispense et à celle que l’on agrée. On a mieux conscience des
-sacrifices que l’on fait, et cela augmente la valeur de ceux que l’on
-vous fait.
-
-Hélas! Et la neige tombe! Ceux qui sont absents vont-ils revenir?
-L’égoïsme le demande, mais il sent sa cruauté et se replonge en
-lui-même.
-
-
-
-
-LETTRE HUITIÈME
-
-LA VOLONTÉ
-
-
-Vous êtes de la race des conquérantes, vous, Amazone. Vous ne souffrez
-pas que les choses vous résistent, s’opposant à votre volonté de
-vaincre, et vous ne supportez pas que l’on vous aime malgré vous. Ou
-bien cela vous fait rire, ou bien cela vous irrite. Rien ne vous récrée
-comme un sot qui vous fait la cour et rien ne vous fâche comme l’être
-impudent qui croit encore à votre amour quand vous n’y croyez plus. Mais
-il y a de la tristesse au fond de ce plaisir aussi bien que de cette
-mauvaise humeur. Cela m’a touché, moi qui regarde les passions à travers
-les vitres, à peu près comme on regarde l’éclipse avec des verres fumés
-et une froideur astronomique. Mais vous me connaissez, ce n’est pas près
-de vous que je me vanterai d’un état sentimental qui se voudrait encore
-plus sûr de lui-même. Enfin, je sais que la volonté n’a joué dans ma vie
-qu’un rôle très modéré; à la première rébellion des êtres, j’ai toujours
-envoyé promener tous les désirs et je me suis non pas découragé, mais
-désintéressé. Mon orgueil s’est toujours mis au-dessus de la révolte,
-que je trouve un peu plébéienne. Achille se retirait sous sa tente, je
-me retire dans la solitude de mon silence, où j’ai contre l’ennui, même
-contre les blessures, d’excellents baumes.
-
-Peut-être penserez-vous que c’est que je n’ai pas rencontré le grand
-ennemi, l’ennemi digne d’être vaincu. C’est possible. On ne sait jamais
-qui on a rencontré, et on n’est pas juge de la qualité de l’adversaire,
-quand on refuse le combat. Mais tout cela n’est que pour dire que, par
-moi-même, j’ignore tout du rôle de la volonté en amour. Cela a été pour
-moi un moyen de défense, jamais un moyen d’attaque, mais, comme la
-fortune, l’amour vient parfaitement vous chercher dans votre lit ou à la
-table de vos écritures. Il entre à travers les portes closes et les
-persiennes fermées, ainsi que les musiques et que les odeurs. Je n’ai
-jamais eu besoin de la volonté active, c’est pour cela que je ne m’en
-suis jamais servi: comme dans les contes de fées, les palais sont sortis
-du sol, au moment que je les désirais, les palais ou les maisons de
-berger, mais pour le sage, c’est la même chose. Depuis que je vous
-connais, je sais enfin ce que c’est que la volonté en amour. Vous me
-l’avez dit, et je l’aurais appris, pour peu que je vous aie regardée
-vivre.
-
-C’est notre plus grande querelle ou plutôt notre sujet le plus vif de
-conversation.
-
-Vous êtes belle toujours, mais plus que jamais quand vous vous défendez
-contre la fatalité, que moi, d’un nom plus modeste, j’appelle le hasard.
-Vous voulez créer tout, de vos propres mains, autour de vous-même, et
-n’y permettre de fleurir qu’aux fleurs de votre élection. Choisir un
-être entre tous que l’on croit ou que l’on veut connaître, parce qu’il a
-montré, en d’autres domaines, qu’il en vaut la peine, et aller à lui
-franchement et s’imposer à son cœur et faire que cet amour grandisse et
-vous enveloppe de l’ombre évoquée par vous-même; cela sans coquetteries,
-sans petits moyens, sans stratégies à la Stendhal, n’est-ce pas une
-œuvre magique? Quelle confiance en soi cela suppose et quelles forces
-sagement et lointainement mesurées! Ne pas se soucier de l’état présent
-de sa propre sensibilité ni de la sensibilité de l’être que l’on attire
-à soi, parce qu’on a la certitude que tout se transformera selon le gré
-de la volonté, au moment que l’on a choisi, et réussir ainsi qu’on se
-l’était juré, c’est ce que je crois possible pour vous et impossible
-pour moi, mais c’est aussi ce que j’admire. Ma foi, si j’étais plus
-jeune, j’essaierais de me dresser selon votre méthode et, avec elle, de
-tenter quelque expérience. Mais que j’aurais à revenir de loin, moi qui
-me laisse si mal convaincre de la véracité des sentiments dont je puis
-être l’objet! Je trouve aussi naturel de résister à la sympathie que d’y
-céder, et je n’ai jamais été étonné qu’un être ne répondît à ma
-tendresse que par l’indifférence ou, ce qui est pire, par la politesse.
-C’est que je respecte dans les autres êtres la liberté qui m’est plus
-chère que tout, et que je me suis toujours fait un scrupule d’y
-attenter. Et comme je me comporte envers autrui, j’admets qu’autrui se
-comporte envers moi.
-
-Pourtant la sympathie est une douce chose et je comprends que l’on tende
-sa volonté pour la conquérir. Heureux qui est aimé et plus encore celui
-qui aime avec ingénuité. Il ne raisonne pas, il aime; il ne se demande
-pas s’il y a des obstacles, il ne les recherche ni ne les évite, il
-aime. C’est à peine s’il est inquiet qu’on réponde à sa sympathie; il ne
-soupçonne pas qu’on puisse le repousser, il aime avec ingénuité. Il
-n’est pas donné à tout le monde d’être ingénu et il est possible que
-l’amour raisonné et volontaire apporte des bonheurs plus grands et plus
-sensibles à la conscience, des bonheurs plus orgueilleux enfin. Mais
-n’est-on pas porté, à force de se plaire en ces jeux de la volonté, à
-mépriser les pauvres amours qui sont venues humblement à vous et qui
-vous regardent comme des chiens aux yeux doux, et demandent une caresse
-et la permission de garder un instant la tête sur vos genoux? Avouez que
-c’est une grande tristesse d’être obligé de les repousser. C’est de cela
-que je voulais vous entretenir d’abord, mais les idées se pressent et
-s’enchevêtrent si rapidement qu’on ne trouve plus dans la foule celle
-dont on voulait esquisser les traits. J’ai toujours envie de prendre
-parti (même si c’était à mon détriment, je le ferais peut-être encore)
-pour les amours dédaignées. C’est que je me mets très bien, et sans nul
-effort d’imagination, à la place de l’être aimant qui se croit aimé et
-qui n’est que toléré. Quand je n’avais pas assez des souffrances réelles
-de la vie, je m’en créais d’imaginaires auxquelles je donnais cette
-forme-là. Mais le désir vain de la joie prend la place de ces
-imaginations mauvaises, à mesure que la vie s’avance et tend vers son
-néant nécessaire. La torture volontaire est peut-être un grand signe de
-force et de vitalité. Tant qu’on y trouve un bonheur profond, quoique
-stérile et passager, on n’a pas à désespérer de soi-même, on ne craint
-pas les attaques traîtresses de la réalité.
-
-Peu d’êtres, je pense, sont capables de se soumettre à un tel régime
-sentimental, pour fortifiant qu’il soit, et la plupart, faits seulement
-pour les rêves de douceur, se trouvent atterrés quand la joie où ils
-tendent naturellement fond sous leurs yeux comme neige au soleil. J’ai
-pitié d’eux, et vous aussi, cruelle Amazone, à moins qu’ils ne soient
-vraiment trop ridicules, si l’on peut dire qu’un sentiment soit jamais
-ridicule. Le ridicule vient de l’esprit, c’est pourquoi le cœur y
-échappe toujours, quand il est le cœur tout seul, sans prétentions
-littéraires. Le malheur est que les sentiments simples ne savent pas
-s’exprimer simplement.
-
-J’aime à considérer une femme indifférente parmi les désirs aux
-attitudes sentimentales, et qui répond avec une politesse froide ou
-souriante (cela dépend des natures) à ces désirs qui l’interrogent.
-Sourire ou froideur ne sont rien. Les yeux seuls parlent et ne parlent
-qu’aux yeux choisis, s’ils sont là. L’homme est toujours flatté du
-sourire, il se croit celui dont on attend le bonheur. La femme qui aime
-ne se prête au jeu qu’à titre de comédienne et pour mieux garder
-l’intégrité de sa personne. Aussi le monde n’est nullement dangereux
-pour les amours qui commencent et c’est là que se voit bien la bêtise
-des hommes de toujours se laisser attirer par la femme qui vient
-d’accueillir un amant, au lieu de comprendre que, de tous les moments,
-c’est le plus mauvais qui soit pour eux. Il faut que l’amour soit
-égoïste, il faut qu’il soit méchant pour tout ce qui voudrait le
-détourner de soi-même; c’est sa fatalité. Pourquoi serions-nous affligés
-de ce qui est fatal, de ce qui tient à l’essence même des choses?
-
-Et je n’ai à peu près rien dit de ce que je voulais dire. J’ai causé
-avec vous, voilà tout. Le plaisir que j’y ai pris sera mon excuse. Si je
-n’écrivais pas pour vous, est-ce que j’écrirais encore?
-
-
-
-
-LETTRE NEUVIÈME
-
-LA SYMPATHIE
-
-
-Connaissez-vous la sympathie? C’est un sentiment que vous éprouvez
-certainement, Amazone, plus que toute autre heureusement née, je l’ai lu
-dans vos yeux, mais que vous n’éprouvez pas avec la profondeur
-désespérée de qui n’en attend plus d’autre et qui le boit comme un
-rafraîchissement d’été.
-
-Celui même qui ne désire plus rien, dont l’âme s’est repliée comme des
-antennes fatiguées d’avoir senti et palpé le monde, celui-là désire
-encore la sympathie. Ainsi que l’amour dont elle est peut-être un des
-masques, ou l’une des formes, car tous les sentiments actifs se ramènent
-à l’amour ou à sa négation, la sympathie tombe où elle peut. On la voit
-installée entre des personnes en apparence fort éloignées l’une de
-l’autre, rapprocher des caractères faits pour se combattre, des esprits
-d’essence différente et des cœurs aux aspirations divergentes, on le
-croyait et ils le croyaient eux-mêmes. La sympathie se prononce à
-l’improviste et s’affirme aussitôt avec une certaine indiscrétion. Elle
-connaît la jalousie, les désespoirs et les aveux timides et indirects,
-cherche à se manifester par de petits dévouements absurdes qui lui
-semblent autant d’actions d’éclat, et se montre fort dépitée quand elle
-se voit méconnue. Mais la sympathie ne se décourage pas. Elle invente
-sans cesse et n’est contente que dans l’activité, car,
-
- La foi qui n’agit pas, est-ce une foi sincère?
-
-Or, la sympathie vit dans la foi, comme elle vit dans l’amour. Elle en
-arrive à considérer l’être auquel elle s’est vouée comme un dieu à
-l’ombre duquel elle vit et loin duquel elle ne saurait vivre. A force
-d’aimer et de veiller, elle finit par se croire je ne sais quels droits
-de réciprocité et elle les implore avec une douceur sévère.
-
-(Vous entendez bien qu’il s’agit de la sympathie profonde, qui n’a aucun
-rapport que de nom avec la sympathie distinguée qui figure lâchement au
-bas des lettres mensongères. Pour la préciser et me conformer à un
-langage plus philosophique, je l’appellerai maintenant amour de
-sympathie. Aussi bien je ne la veux examiner que dans ses rapports entre
-des êtres où elle peut devenir de l’amour, ce qui arrive très bien.)
-
-La sympathie, donc, est une variété de l’amour, et qui s’oppose assez
-bien à l’amour de passion qui a, malgré l’étymologie, des caractères
-tout différents. Tel qui ne compte plus, s’il y a jamais compté, sur
-l’amour frénétique, ne désespère pas encore de l’amour de sympathie.
-C’est lui qui régit les sociétés et qui en permet la vie sentimentale,
-passé l’âge de la fougue et de l’audace, car l’amour-passion est
-insociable et sans l’amour de sympathie, aux innombrables nuances, elles
-ne seraient pas ou ne seraient qu’une bacchanale triste. C’est par lui
-et pour lui qu’ont été inventés tous les jeux de la vie, les réunions,
-les spectacles, les parures, les fleurs et les sourires. C’est lui qui a
-donné un sens à la nature, à la démarche des femmes, aux gestes des
-hommes, à la pluie, au soleil, à la musique et à tous les arts qui le
-courtisent et lui tissent les étoffes où il brode. L’amour frénétique ne
-désire que lui-même, l’amour de sympathie désire le monde entier et ne
-se désire pas toujours lui-même. Il joue avec les parures de la vie dont
-il a besoin pour appuyer son désir et le justifier.
-
-Mais souvent il n’a pas d’autres désirs que le désir.
-
-La sympathie, par une de ses antennes, touche à l’amitié violente, par
-l’autre, à l’amour. Elle oscille, prête à toutes les transformations,
-elle est apte à devenir la matière de tout sentiment tendre, de toutes
-les complaisances essentielles. Mais souvent elle reste ce qu’elle est,
-car, malgré son instabilité, elle existe par elle-même. Elle n’est pas
-l’amitié, n’étant pas spécialement spirituelle. Elle aime tout de ce
-qu’elle aime, car elle pardonnerait tout, jusqu’à la trahison, jusqu’à
-l’indifférence.
-
-A quoi bon chercher pour un sentiment, hybride comme les plus belles
-fleurs, un nom exact? La pensée qui ne peut s’exercer clairement dans la
-parole, intérieure ou extérieure, reçoit cependant des mots qu’elle
-emploie une précision apparente qui la dépasse. Au fond, sur presque
-tous les sujets, nous pensons confusément et notre effort pour mettre de
-la clarté dans ces ténèbres heureuses n’aboutit souvent qu’à une
-confusion d’un autre genre. Quand nous avons nommé toutes les nuances de
-la mosaïque, il nous vient une surprise, c’est que nous en sentons moins
-bien la valeur que lorsque nous les confondions sous des termes
-généraux. Les analyses les plus strictes ne peuvent faire qu’il n’y ait
-pas de couleurs fondamentales, où les nuances se fondent et viennent
-mourir. Une trace de jaune va au jaune; une trace de rouge va au rouge,
-et ne va que là. La répartition vaut peut-être mieux que l’analyse. Les
-obscures puissances du langage en ont jugé ainsi qui ont mis sous un nom
-tous les sentiments positifs et sous un autre nom tous les sentiments
-négatifs. C’est la physique des sentiments, entrevue par Spinoza avant
-même qu’il y eût une physique. Loin de compliquer, comme la psychologie,
-qui tend à s’y détruire elle-même, elle simplifie. Elle met dans le
-premier groupe, sous le nom d’amour, tous les sentiments favorables,
-bienveillants, tendant à la joie et à la conservation de l’individu et
-de l’espèce; et dans l’autre, sous le nom de haine, tous les sentiments
-séparatistes qui tendent à détruire le lien que le premier groupe
-s’efforce sans cesse de nouer entre les êtres. Et cela n’est pas si
-simpliste que cela en a l’air, car il est évident que tous les
-sentiments de l’un ou l’autre groupe peuvent se transformer les uns dans
-les autres, au moindre choc nerveux, tandis que la transformation d’un
-groupe à l’autre est excessivement rare et peut être considérée comme
-une sorte de catastrophisme moral.
-
-Il y a cependant, parmi la classification vulgaire née des habitudes du
-langage, de singulières confusions, mais c’est la communauté d’origine
-de tous les sentiments qui en est la cause et le fait qu’ils n’existent
-pas en eux-mêmes, mais relativement à l’être qui les éprouve, et qui
-lui-même est complexe et contradictoire. Le langage s’est tiré d’affaire
-en suivant les apparences. Ainsi veux-je faire ici. Aussi bien, nous
-vivons sur les apparences. Nul être ne peut savoir ce qui se passe dans
-le cœur de l’être qui se serre contre sa poitrine. Les sentiments
-sincères vivent dans l’inquiétude. Peut-être que la planche sur laquelle
-ils s’engagent va céder et choir dans l’abîme. On est quelquefois sûr de
-soi, et encore! On ne l’est jamais de l’être qui s’est accroché à votre
-cou, peut-être dans le seul but ironique de se faire passer de l’autre
-côté du fleuve. De là, le tragique de toute expérience sentimentale.
-Mais cela ne touche pas aux lois de la physique, en lesquelles nous
-devons avoir confiance, ce sont des lois.
-
-Et puis, mon amie, quand j’admets que l’amour-passion, c’est à cela que
-je songeais, contient de la haine, en quoi il peut se métamorphoser, je
-ne parle pas d’après ma courte expérience, mais d’après «ce que l’on
-dit». Je n’ai jamais vu, encore moins éprouvé, une telle métamorphose,
-et je ne crois pas volontiers qu’elle soit soudaine. Il y a un
-intermédiaire, la jalousie, qui est une maladie de l’amour (la jalousie,
-c’est de l’amour malade), et les maladies troublent l’évolution
-physiologique. Puis c’est une exception et on ne fait pas de
-classifications avec les cas particuliers.
-
-Revenons maintenant à la sympathie que nous appelons maintenant l’amour,
-parce que c’est plus vrai, plus simple et plus commode. Mais il y a trop
-de choses dans ce mot
-
- Né pour d’éternels parchemins.
-
-Il contient trop de rêves. Nous sommes trop habitués à y enclore des
-joies trop précises et trop exaltées, d’un éclat trop intense, trop bref
-aussi, comme ces fleurs qui ont concentré toute une vie dans les
-émanations d’une journée d’été. Choisissez-le vous-même, le mot qu’il
-faut, Penthésilée, en songeant, non à vos conquêtes, mais à vos
-alliances, et aux moments mélancoliques qui suivent la victoire aussi
-bien que la défaite. Songez aux cœurs dont vous ne voudriez pas être
-séparée ni à un moment ni à l’autre, ni dans cet état de royale
-nonchalance, où l’on médite sa vie.
-
-Moi, je raconte les actions des hommes et des femmes et je les analyse
-vainement. La sympathie, ou l’amour, dont je suis encore capable, n’a
-que des occasions rares de s’exercer et je ne les recherche plus. On m’a
-fait lire l’autre jour une tragédie d’un poète grec moderne construite
-sur les amours de l’ombre d’Achille. Il aima Polyxène, il aima Médée, il
-aima Hélène; elles se sentirent pénétrer en lui comme un songe, et lui
-sentait qu’il n’était qu’une ombre et sentait l’horreur de son état. Je
-n’avais pas compris tout d’abord la rénovation de cette légende
-post-homérique, mais un matin j’en ai senti l’amertume et la beauté
-triste. Cette vie d’ombre, les hommes ne la mènent plus après, mais
-avant leur mort, dans la période crépusculaire où ils sont suspendus
-entre l’être et le néant,
-
- Entre l’horreur de vivre et l’horreur de mourir,
-
-et où ils tentent encore, poussés je ne sais par quelle inutile
-reviviscence, de pénétrer comme des songes aux cœurs qui ne les songent
-plus. C’est peut-être pour ceux-là que les dieux ont créé la sympathie.
-Amazone, qu’en pensez-vous?
-
-
-
-
-LETTRE DIXIÈME
-
-LE PLAISIR
-
-
-J’aime la volonté de vie, l’appétit de bonheur qu’il y a en vous,
-Amazone. On peut vous faire souffrir, on ne détruira pas cet élan qui
-vous entraîne vers la beauté et vers l’amour. Comme tous les êtres nés
-pour dominer et en plier d’autres à leur joug, vous ne cédez pas devant
-la déception, qui ne vous accable qu’un moment, et votre cœur païen de
-guerrière s’en trouve renouvelé. C’est un spectacle qui m’enchante comme
-le rajeunissement de l’année, et de quel exemple n’est-il pas pour moi,
-toujours prêt à désespérer de moi-même et qui n’en trouve que trop de
-motifs. Vous avez, au contraire, ce qu’Emerson appelait la _self
-reliance_ et qui fait que le bonheur est toujours devant soi et qu’on
-sourit éternellement à la mélancolie du passé. Le passé est toujours
-mélancolique. Il faut savoir le regarder tel qu’un paysage qui s’enfonce
-dans les brumes du lointain. Il n’est plus qu’un songe. Songe pour
-songe, tâchons de deviner le point de l’horizon où va s’élever la vision
-future, avec son cortège de sensations, de sentiments et de rêveries. Si
-la vie vaut la peine d’être vécue, c’est selon une telle attitude. Je
-sais bien que les êtres à imagination forte peuvent évoquer avec une
-certaine puissance les plaisirs couchés dans le linceul, mais cette
-nécromancie a toujours quelque chose de funèbre. Si vain que nous
-sentions l’avenir, il y a en lui une possibilité de réalisation qui fait
-que les cœurs les plus endurcis tressaillent à son approche, mais il ne
-tressaille pas en certaines natures comme en d’autres, et tandis que les
-unes s’opposent de toutes leurs forces à ces mouvements, les autres y
-cèdent avec joie et se laissent emporter.
-
-Avec l’avenir, il y a le présent. Sans doute il n’est qu’une illusion
-philosophique. Il n’y a pas de présent. Les moments, à mesure qu’ils se
-forment, tombent aussitôt sous la meule du passé qui les broie et en
-fait de la poussière. Mais j’appelle présent, avec tout le monde, le
-cercle des heures et des jours qui sont le plus à portée de notre main,
-que nous touchons pour ainsi dire dès que nous étendons le bras, cercle
-qui se brise et qui se reforme à chaque seconde et qui est comme une
-spirale vue en perspective. Ce présent est notre domaine propre, celui
-que notre esprit travaille et retourne, comme un jardinier fait d’un
-jardin, et il nous appartient d’y semer des fleurs et du gazon ou de le
-laisser désertique, à la merci des hasards, d’y élever une agréable
-demeure ou d’y nicher dans un trou de hibou, d’y creuser une grotte ou
-d’y élever la tour de porcelaine. Ce sont les mêmes natures qui
-choisissent l’un ou l’autre système. Ceux qui ne vivent pas, au moins un
-peu dans l’avenir, ne vivent pas non plus dans le présent, sinon en
-sauvages. Quand on n’a pas confiance dans le bonheur que _doit_ nous
-apporter l’avenir, on ne peut se plaire à cultiver la plante dont la
-fleur est le plaisir. C’est ce que Bernier disait à Saint-Évremont: «Je
-vous dirais en confidence que l’abstinence des plaisirs me paraît un
-grand péché.» Le plaisir des amours légères mène au bonheur de l’amour.
-Le dédain des plaisirs dessèche la série des sentiments. Peu d’êtres ont
-l’intuition du bonheur. Le plaisir est son école. Et quand on en
-resterait là, on n’aurait pas encore perdu sa vie.
-
-C’est une singulière morale que celle qui fait voir dans le plaisir une
-diminution de soi-même. Des hommes en sont venus à éprouver une sorte de
-honte de la joie qu’ils ont tirée de leurs sens secrets. Et ce n’est pas
-de l’hypocrisie; ils sont sincères; leur honte est véritable. Les plus
-libres l’éprouvent ou l’ont éprouvée, sinon devant eux-mêmes, devant
-leurs frères. A quelle profondeur les obscures puissances du
-christianisme n’ont-elles pas ravagé notre conscience naturelle! On
-éprouve je ne sais quelle fierté à se sentir capable des plaisirs des
-yeux, des plaisirs de l’oreille, des plaisirs même de la bouche, mais il
-est tenu pour cynique, celui qui s’avoue capable ou coupable d’autres
-jouissances. Elles passent en effet pour grossières. Elles s’exercent,
-disent-ils, avec le corps et avec les parties du corps les moins
-honorables, comme s’il y avait autre part que dans la coutume une
-hiérarchie de bienséances sensuelles, comme si les yeux ou les oreilles
-n’étaient des organes matériels. D’ailleurs le plaisir sexuel ne fait-il
-point retentir ces sens supérieurs et crus particulièrement spirituels
-et ne les confond-il point en un seul d’une magnifique amplitude? Que
-seraient les joies de l’amour sans la vue, sans l’odorat, sans l’ouïe,
-sans le goût, sans l’esprit et le sentiment, sans l’intelligence, et
-comment peut-on les comprendre, réduites à l’exercice du seul sens
-génésique? La volupté naît de l’accord de tous les sens unis sous la
-maîtrise d’un sens suprême qui les mène tous au même but dans un concert
-harmonique. Et il n’y a que la volupté qui puisse réaliser une telle
-union, ce qui permettrait, en dehors de toute expérience, de prédire sa
-supériorité nécessaire sur tout autre exercice sensuel ou sensoriel, ce
-qui est tout à fait la même chose.
-
-Mais l’expérience seule permet de s’en donner la preuve à soi-même. On
-ne la réussit pas toujours, on la réussit même rarement; de plus, je
-suis persuadé qu’un très grand nombre d’hommes et un bien plus grand
-nombre de femmes ne le trouvèrent ou ne le trouveront jamais. La plupart
-se contentent d’un à peu près qui, quoique très satisfaisant encore, ne
-détermine en eux qu’une conviction modérée. Les femmes cherchent
-quelquefois avec passion cette pierre philosophale et se retirent
-persuadées qu’elle n’est qu’une chimère. L’homme, du moins, l’entrevoit
-toujours, et sa ferveur en est augmentée. Les écoles de volupté sont si
-médiocres! Doué de meilleures aptitudes, l’être prédisposé doit inventer
-et créer presque tout. Mais c’est en ce genre que le génie est rare et
-facile à décourager. Je suis obscur à dessein. On m’accuserait de
-dépravation, moi qui ne pense, comme un bon jardinier, qu’à la culture
-naturelle des sens! Du moins dirai-je que je tiens pour un être
-incomplet celui qui n’a pas tiré de ses organes tout le plaisir qu’ils
-contiennent. Je trouve, ainsi que le disait Bernier, que c’est un grand
-péché contre la nature. Ils n’ont vraiment pas le droit de se plaindre
-d’elle, ceux qui ont négligé ses présents et qui, de tout ce qu’elle
-offre aux hommes, n’ont choisi que ses fruits amers, n’ont voulu mordre
-que dans le brou des noix vertes.
-
-Pourtant, pourtant... On peut avoir aimé la vie, en avoir même éprouvé
-toutes les joies, et n’en garder aux lèvres qu’un goût de verjus et
-d’amertume. Terrible contradiction, qui fait douter de la joie même, de
-l’amour et de toutes les vérités naturelles, et qui remplit le cœur de
-rancune! C’est (rappelez-vous, Amazone aux yeux de ciel, ce fut le sujet
-de ma première lettre) que les plaisirs ne laissent pas de traces
-directes sur la plage que bat sans cesse le tumulte de notre vie
-quotidienne. On se souvient qu’il s’est passé en nous quelque chose
-d’heureux, mais le souvenir est incapable d’une reviviscence précise.
-Des années après et moins encore, le _tempo felice_ n’est plus qu’une
-fumée qui fait des dessins dans l’air, et cela inquiète. Mais combien
-plus lourde serait cette inquiétude, si nous n’avions pas usé de toutes
-les facultés de plaisir mises en nous par la nature! C’est une grande
-paix pour la conscience de n’avoir négligé aucune des recherches en cet
-ordre et d’avoir toujours répondu avec bonne volonté aux invitations de
-la destinée. Et puis, jusqu’à l’avant-dernière heure, il nous reste la
-ressource de croire que nous allons enfin rencontrer l’émotion qui ne
-meurt pas et dont nous emporterons le frisson dans le néant bienheureux.
-Comme j’aime cette expression surannée, décolorée ainsi qu’une vieille
-écharpe de soie: «Vider la coupe des plaisirs!» Qu’on l’ait vidée d’un
-trait, ou qu’on l’ait vidée goutte à goutte, elle est vidée et quand on
-la presse sur ses lèvres, il n’en coule plus rien, sans doute, mais
-quelle est la triste folie qui voudrait nous persuader qu’à n’avoir rien
-bu nous serions bien mieux désaltérés?
-
-Douce amie, qui m’écoutez, je n’ai jamais pu me résoudre à mépriser un
-plaisir, quelle que fût sa nature, et c’est pourquoi j’ai écrit ceci
-sans nulle hypocrisie. Je connais la vanité de tout, mais je sais aussi
-que ce qui est ou ce qui fut est moins vain que ce qui n’exista jamais.
-Puisque notre vie est bornée, puisque nous en connaissons à peu près le
-terme, puisque nous ne sommes pas des enfants qu’on dupe avec des mots,
-n’ayons honte ni de notre humanité ni de ses merveilleuses faiblesses.
-Comme je n’oublie rien de ce que vous dites, je me souviendrai toujours
-qu’ayant fait je ne sais quelle allusion à ces gens qui veulent paraître
-«au-dessus des faiblesses humaines», vous me corrigeâtes:
-«Au-dessous...» La place d’un bel être humain est à leur niveau
-exactement. C’est même la gloire des hommes de les avoir compliquées,
-multipliées à l’infini. Non, pas encore à l’infini, hélas!
-
-
-
-
-LETTRE ONZIÈME
-
-L’AMOUR
-
-
-Parler d’amour avec une jeune femme, c’est un des plaisirs de notre
-civilisation délicate. Il faudrait vraiment être le dernier des pasteurs
-méthodistes, pour n’y point trouver d’agrément. Mais il n’est guère de
-femme qui n’en trouve aussi, même avec le moins séduisant des hommes,
-même la moins disposée à se laisser séduire, même celle qui par sa
-nature physiologique ne peut pas être séduite. Je ne dis point que ces
-discours n’éveillent point chez l’homme qui se donne à ce jeu quelques
-mouvements confus, ni que la femme, même dont les désirs vont plus loin
-ou plus près, n’éprouve pas quelque faible et passagère curiosité pour
-celui qui analyse avec elle les grands secrets. La femme dissocie mal
-l’émotion intellectuelle de l’émotion physique. C’est même sa plus
-évidente supériorité naturelle sur l’homme que toutes ses émotions, sans
-jamais se contrarier ni se contredire, se recueillent plus sûrement en
-un centre unique, d’où elles irradient dans toutes les directions. Les
-femmes sont la nature même, qui ignore si profondément la distinction du
-spirituel et du temporel. Leur attention, dans un entretien sur les
-choses de la vie, écoute de toutes les parties de leur corps, et c’est
-ce qui en fait le charme supérieur. Quand l’homme qui converse avec
-elles sur le ton de l’intimité a, malgré les apparences, à quoi elles
-s’arrêtent peu, quelque chose de féminin dans la contexture nerveuse, il
-se fait un accord charmant entre ces deux êtres qui ne se touchent que
-du bout de leurs antennes et se pénètrent très bien, d’autant même
-qu’ils réprouvent toute arrière-pensée et ne s’imaginent ni l’un ni
-l’autre réaliser la grande union. Quand elle doit se faire, elle a lieu
-d’abord, mais, dénouée, laisse en général peu d’espoir à ces
-réalisations tendrement intellectuelles.
-
-C’est à vous et de vous que je parle, Amazone, et de moi aussi. Nos
-esprits ont un sexe, nous le savons, et aussi que c’est la cause de leur
-plaisir. Il n’est même pas nécessaire que tous les deux en soient
-également persuadés et ma propre conviction suffit à colorer nos
-rapports d’âme. Rien ne peut faire, conquérante en d’autres territoires,
-ceinte du baudrier et l’arc tendu sous votre pied nu, que vous ne soyez
-pour moi Artémis et que vous ne recéliez en votre cœur toutes les
-puissances de la femme. Toutes les amitiés d’homme à femme sont ainsi,
-et toutes ont ce caractère de la ferveur, de la crainte et de la
-curiosité, quand elles s’établissent entre deux êtres sans hypocrisie et
-qui veulent jouir de leur valeur naturelle. Les âmes ont un son
-fondamental qu’elles réservent ou qu’elles donnent selon la manière dont
-elles sont frappées, et ce son d’harmonie peut être très différent de
-celui qu’elles ont l’habitude de rendre. Ah! mon amie, je veux expliquer
-l’insaisissable et encore je ne veux pas l’expliquer clairement, parce
-qu’il y est des nuances dont le mystère ne doit être perçu que de ceux
-qui les portent en eux-mêmes. Qui sait si l’amitié dont je parle n’est
-pas un désir si profond qu’il en est obscur, comme ces puits où l’on ne
-voit pas, mais où l’on devine le ciel répercuté. Mais c’est un désir qui
-se laisse contempler avec sérénité; loin de troubler les eaux, il les
-clarifie et, loin de les faire bouillonner, il les apaise. C’est le
-ferment de la paix, de la joie et de la sérénité.
-
-On a mis en doute ce caractère de sérénité des amitiés d’homme à femme,
-parce que précisément on a soupçonné que le désir qu’elles contenaient
-était toujours synonyme d’inquiétude et de bouleversement intérieur.
-Mais on a oublié que le milieu où il tombe n’est pas favorable à son
-développement et tend en principe à le maintenir sur les limites de la
-croissance. Sans doute, on voit des amitiés de ce genre tourner à
-l’amour, un jour d’absence, un jour de rupture dans les habitudes, un
-jour d’orage où l’odeur des fleurs monte à la tête, en toute occasion où
-l’équilibre des sentiments se déplace brusquement. Mais quoi! De ce que
-tout est possible dans l’histoire de la vie, on ne peut se refuser à
-considérer les choses sous leur aspect le plus général et le plus
-logique. De ce qu’on a vu de tendres amitiés intellectuelles se
-transformer en amour, on ne peut pas conclure qu’un tel état soit
-instable et qu’on ne puisse s’y confier de bonne foi. C’est la malignité
-des hommes, et surtout des femmes, à qui toute affection semble un vol
-fait à elles-mêmes, qui ont falsifié l’amitié tendre, dont les délices
-dépassent la conception ordinaire et brutale de la vie. Ils disent que
-c’est de l’amour qui s’ignore, de la passion indécise et qui tremble
-devant son ombre, et bien d’autres choses, mais qu’importent les
-définitions; les mots peuvent-ils caractériser avec justesse des
-sentiments si particuliers qu’ils échappent aux mots mêmes qui
-voudraient les emprisonner?
-
-Il n’est pas au pouvoir d’un homme de considérer avec indifférence une
-jeune femme qui lui permet de lire parfois au fond de son âme. Trop
-d’effluves se dégagent de ce contact spirituel et corporel à la fois,
-car l’âme, émanation du corps, en est la synthèse et l’essence. On est
-loin aujourd’hui, malgré les théories antiques des philosophes à la
-mode, de faire de l’âme et du corps deux forces opposées et, comme on
-croyait jadis, engagées dans une perpétuelle guerre. Ce qu’on appelle
-l’âme n’est qu’une odeur, parfum ou poison, où se résument les
-puissances des organes. Respirer l’âme, c’est respirer le corps sous sa
-forme la plus pure et la plus assimilable. Il n’est donc pas possible
-qu’un commerce intellectuel entre un homme et une femme ne soit pas
-imprégné d’éléments sexuels, lesquels sont les éléments dominants de la
-constitution des êtres. Ce commerce doit donc aboutir à des plaisirs,
-qui sont des voluptés, résultat qui différencie absolument l’amitié
-intersexuelle de l’amitié ordinaire où les éléments sexuels ne sont pas
-perçus, de même que notre œil, dans l’ordinaire de la vie physique, ne
-perçoit pas les rayons ultra-violets. Ah! qu’il est donc difficile de se
-tirer d’une analyse qui n’a encore jamais été faite! Et dire que, comme
-récompense, on ne prévoit guère que la certitude de n’être aucunement
-compris et de rebuter la paresse des esprits les plus fraternels! Mais
-vous comprendrez, vous, mon amie, et cela me suffira.
-
-D’ailleurs, je ne me dissimule pas qu’une analyse psychologique n’a
-guère de valeur que comme description des mouvements intérieurs de celui
-qui analyse. Que peut-on observer, en effet, si ce n’est soi-même, et
-quelle garantie a-t-on que soi-même et les autres soient des êtres
-pareils? Nous sommes «proches», du moins, selon un mot de votre langue,
-si nous sommes dissemblables, et la proximité des âmes permet qu’elles
-se penchent l’une sur l’autre, comme les sommets de deux grands
-peupliers que courbe un même vent, mais qui se relèvent d’un effort
-inégal.
-
-Je ne vous ai presque pas appelée Amazone, au cours de cette Lettre,
-parce que je me la suis adressée un peu aussi à moi-même, et que je ne
-vous y ai considérée que dans vos relations avec votre ami. Amazone pour
-les autres, mais vous ne prétendez pas me faire la guerre, à moi! Je ne
-suis pas Achille, que vos sœurs vinrent provoquer sous les murs de
-Troie. Mais, comme lui, je serais inconsolable si je vous avais blessée.
-Comme ces vieilles histoires sont commodes pour dire obscurément ce
-qu’on veut dire tout de même pour son contentement particulier, selon le
-sens qu’on donne à la vie dans la mélancolie solitaire du matin ou dans
-le trouble du soir! Mes jours, où on dirait pourtant qu’il ne se passe
-rien, sont plus oscillants que les marées de l’océan, car ils subissent
-des mouvements plus profonds encore et plus irréguliers. Tantôt la mer
-découvre de longues étendues de sables riants, sous le soleil, tantôt
-elle s’avance tumultueuse jusqu’au rivage dont elle ensevelit tous les
-espoirs. Et je ne sais plus lequel de ces états est le plus normal et le
-meilleur. L’espoir est un grand embarras.
-
-
-
-
-LETTRE DOUZIÈME
-
-SOI-MÊME
-
-
-N’est-ce pas, mon amie, si volontaire et si égoïste que vous soyez, vous
-avez senti cela, que nous n’existons vraiment que dans les yeux qui nous
-aiment? Mais vous avez senti aussi que, dans ces yeux-là, ce que nous
-voyons clairement et délicieusement, comme dans un miroir, c’est
-nous-même remanié et rendu plus beau par l’amour. De sorte que, quand
-nous croyons aimer un autre être, c’est nous-même que nous aimons. Et
-comme cet autre être subit la même illusion vis-à-vis de nous, les deux
-amants, en croyant se donner, en croyant se prendre, ne font que se
-prendre à eux-mêmes pour se donner à leur propre égoïsme. Découvrons
-cette vérité méconnue qu’on n’aime que soi, qu’on n’aime que l’idée
-qu’on se fait de soi vu par l’être que l’on désire. Voulez-vous des
-termes plus directs, encore? On ne couche jamais qu’avec soi-même, comme
-l’obscure Hérodiade de Mallarmé, on se vautre dans son lit en étreignant
-sa propre image,
-
- O dernier charme, oui, je le sens, je suis seule!
-
-Et le narcissisme serait, du point de vue idéaliste pur, la formule
-suprême de l’amour. Mais il s’agit d’un narcissisme philosophique dont
-il faut que le miroir soit des yeux vivants et non pas seulement ceux
-que peut refléter une fontaine. Pour que nous l’aimions, notre
-sensibilité veut que l’image soit le reflet d’une pensée, car nous
-sommes exigeants, nous voulons être pensés, regardés et touchés.
-L’histoire de Narcisse simplifie un peu trop ces rapports et l’illusion
-du dédoublement y va un peu loin:
-
- Nous fûmes deux, je le maintiens.
-
-Maintenons-le, car il suffit que cela soit notablement plus amusant.
-
-C’est peut-être la base psychique de l’amour que cette rénovation de
-soi-même par l’amant. Nous ne nous reconnaissons bien que là, dans ces
-yeux qui nous désirent, car nous ne pouvons nous connaître directement.
-Le creux de notre conscience n’est pas un meilleur miroir que le creux
-de notre main. Mais les yeux, quel miroir! Et pour que notre image lui
-revienne favorable, comme l’amant sait la parer, pour qu’elle lui plaise
-et plaise aux yeux où il la dépose! Je ne parle pas de la simple image
-physique, de l’image d’apparence, mais de cette autre image, plus riche
-et plus totale, qui renferme aussi nos gestes et nos paroles, nos
-sourires et nos intentions, nos regards et nos rêves, de cette image
-mobile dont les minutes ne se ressemblent pas. Elle est nous-mêmes et
-elle est l’image de ce que nous croyons lire dans des yeux qui ont lu
-notre âme dans nos yeux. Vous voyez le jeu de glaces, Amazone aux
-regards subtils! On ne peut savoir où commencent les rayons, ce qu’ils
-apportent et ce qu’ils remportent, le jeu est inextricable et nous
-sommes, au même moment, le Pygmalion d’une statue et la statue d’un
-Pygmalion.
-
-J’ai exposé autrefois que les hommes n’existent guère que dans la mesure
-où ils sont pensés par les autres hommes, ce qui est la base même de la
-vie sociale et de la vie unanime, mais je ne sais plus, n’ayant jamais
-relu cet épilogue d’une philosophie (cela s’appelait _la Dernière
-conséquence de l’idéalisme_), si j’y étudiais la répercussion de l’amour
-sur la personnalité incertaine des hommes. L’amour vient encore
-compliquer singulièrement la théorie, car il comporte une période où
-l’amant, tout en ayant conscience d’une vie plus exaltée et plus large
-et plus profonde, n’existe plus du tout en dehors de l’amant qui le
-pense et où il se pense. Il a remis le peu d’existence personnelle qu’il
-possédait aux mains de l’être qu’il aime et vers lequel toutes ses
-facultés l’attirent, en lequel il souhaite de se perdre et dont il
-contemple les yeux avec l’espoir d’y être attiré, comme par l’aimant un
-brin de limaille. On accepte ce don de lui-même, mais c’est pour le
-rendre aussitôt enrichi de toutes les forces et de toutes les beautés de
-l’amour, et, se retrouvant ainsi transfiguré, il est heureux à peu près
-comme les élus croient qu’ils le seront en entrant au ciel. L’amant
-s’est trouvé, en renonçant à lui-même, paradoxe plus véridique que celui
-de l’élu qui trouve la vie en renonçant à la vie.
-
-Je viens de vous appeler subtile, amie. Il faudra l’être pour vous
-retrouver dans ce dédale de nuances et de comparaisons, mais mon excuse
-est que l’amour, fait pour être senti, n’est pas fait pour être analysé.
-Ah! comme on voit bien que je suis un cœur sec! Est-ce qu’autrement je
-passerais mon temps à scruter le mécanisme des sentiments qu’il serait
-si simple de pratiquer? Nietzsche a appelé terriblement George Sand la
-vache à écrire. Moi je suis l’ours à écrire. Je le profère d’abord, pour
-éviter une fatigue aux imaginations. Oui, l’ours à écrire et qui grogne
-quand on le dérange; mais j’aime aussi à grimper aux arbres, d’où je
-regarde danser les hommes, ce qui m’amuse beaucoup. Et, comme ce sont
-mes écritures qui m’ont révélé à vous, je suis satisfait de mes
-exercices et je continue.
-
-Nous disions donc que dans l’amour on n’aime peut-être que soi. Ce
-serait une fatalité du jeu de la pensée. L’amour sert d’abord à nous
-donner de l’importance vis-à-vis de nous-mêmes. Il est le singulier
-ferment qui développe tout à coup notre personnalité. Et ceci explique
-pourquoi, si nombreuses soient les femmes qu’on aima, on a presque
-toujours la sensation que cela fut toujours la même, que cela fut
-toujours soi qu’on regardait à travers tous les visages. Je dis
-l’impression laissée à un amant par des amantes de trop bonne volonté,
-trop dociles et trop acharnées à plaire, donc à ressembler. Mais des
-amantes un peu volontaires l’ont éprouvé aussi, l’effroi de retrouver
-dans l’amant du moment, l’amant du passé. Alors chez certains êtres,
-lassés d’eux-mêmes, c’est la recherche effrénée de la diversité, avec
-bientôt la terreur de se retrouver, encore une fois, dans des yeux,
-différents, mais toujours pareils, seul à seul avec soi. Recherche qu’on
-sait vaine et dont on ne se lasse pas pourtant, peut-être parce qu’il y
-a l’illusion des premiers moments et qu’Isis est nouvelle et qu’elle
-promet l’inattendu, tant qu’elle reste voilée à demi. Mais le voile
-tombé, on se retrouve voué à l’éternel et lassant narcissisme.
-
-Il en est des femmes comme des paysages dont les plus beaux sont
-toujours ceux qu’on n’a pas encore vus. Moins on en connaît et plus
-l’impression qu’on en reçoit est profonde, mais leur variété extrême
-finit par se dissoudre dans une tonalité moyenne, fatigante comme un
-néant. Il semble qu’on les ait toujours vus. C’est le mot des
-commencements d’amour, mot qui marque à la fois la période suprême et le
-début de la période descendante: «Il me semble qu’il y a longtemps,
-longtemps que nous nous aimons.--Il me semble à moi que c’est depuis
-toujours.--Oui, toujours.» Les malheureux! Les voiles sont tombés et ils
-contemplent innocemment leur propre image, dont ils seront bientôt
-fatigués, car ils se connaissent trop, et ce n’est pas cela qu’ils
-cherchaient.
-
-Cependant c’est cela même que cherchent quelques-uns, et ils ne le
-trouvent jamais assez. Pour aimer avec constance, il faut s’aimer
-soi-même et avoir des motifs de s’aimer. L’égoïsme extrême est pour
-l’amour un terrain admirable, où il peut s’implanter solidement. Je
-crois que je n’ai pas besoin de développer ce paragraphe, dont la
-certitude est suffisamment établie par ce qui précède. Aussi bien je
-suis lassé, plus encore que vous, Amazone, de cette métaphysique du
-sentiment. C’est un jeu, comme les mathématiques. La solution est
-toujours posée dans les termes du problème. Il serait préférable d’y
-procéder par axiomes. Leur évidence surgit à la moindre réflexion par
-l’impossibilité même où l’on se trouve d’imaginer des arguments
-contraires.
-
-Que du moins cela vous confirme dans votre merveilleux égoïsme
-amazonien, base de la sensibilité et de la bonté. Il faut être d’abord
-très égoïste pour être bon et très égoïste pour être sensible. De tous
-les devoirs perceptibles à l’intelligence et acceptables par
-l’intelligence, c’est le premier, et il comporte peut-être l’exercice de
-tous les autres, mais c’est celui qui demande à être pratiqué avec le
-plus d’intelligence. Voilà pourquoi la plupart des hommes, qui en sont
-assez bien pourvus, en font un si mauvais usage. Mais comme il n’est
-rien, comme il est même néfaste sans l’intelligence, c’est donc
-l’intelligence que nous mettrons au-dessus de tout, l’intelligence qui
-est probablement la forme suprême de l’amour.
-
-Je sais bien que je confonds avec impudence l’intelligence et les
-sentiments, mais je vous avouerai que c’est exprès, toute faculté
-intellectuelle étant aussi affective et tout sentiment ayant aussi
-quelque chose d’intellectuel. Il y a l’être humain qu’il faut savoir
-considérer dans son intégralité, au lieu de le couper par petits
-morceaux, comme une préparation à regarder sous le microscope. Je veux
-la plante tout entière avec ses fleurs, ses feuilles, ses épines et ses
-racines pleines de terre fraternelle.
-
-
-
-
-LETTRE TREIZIÈME
-
-MÉCANISMES
-
-
-Mon amie, je viens de passer quinze jours dans une petite ville
-silencieuse où tout le monde se connaît et où presque tout le monde
-s’évite. Un homme qui ne serait pas habitué à la solitude s’y ennuierait
-désespérément, mais la solitude n’y est pas de même qualité que dans une
-campagne ou dans une grande ville. Même à celui qui l’aime, elle est
-lourde. Ce n’est pas de cela que j’y fus accablé. J’avais d’autres
-soucis plus pesants dont vous étiez la cause innocente et courageuse et
-ce n’est que maintenant, que j’en suis enfin délivré, que je pense, sans
-rancune, à la vie silencieuse qui passait comme une ombre autour de moi.
-Cette ville, morne et pittoresque, est libertine avec une telle décence
-que l’étranger n’y trouve à exercer ni ses soupçons ni sa curiosité.
-Nous ne connaissons pas l’hypocrisie des mœurs, si nous n’avons point
-participé à la vie de province qu’elle domine comme un principe
-inconscient. Et peut-être connaissons-nous mal la passion si nous
-n’avons su deviner, sous son masque austère, les désordres des cœurs
-tourmentés, dont les tourments montent là à une intensité douloureuse et
-voluptueuse, extrême et presque excessive. Là, des amants mettent des
-mois, des suites de saisons, à combiner des rencontres que le hasard
-pourra expliquer. Des maisons étroites et des jardins étroits montent
-des rêves et des désirs qui ne se croisent que dans l’espace, et des
-femmes y passent leur vie à songer à leurs amours. Comme dans les
-cloîtres et les harems, la captivité les alourdit. Le rêve inutile les
-jette dans le romanesque et, le roman étant sans issue, dans la
-dévotion. Quelques-unes, plus fougueuses, ne se laissent pas vaincre, et
-il en résulte parfois de belles amours d’une constance et d’une
-ingéniosité admirables. Il est plus facile de les deviner que de les
-surprendre. Balzac a bien connu la province. Sa province est toujours
-vraie, tandis que son Paris n’a plus guère qu’un intérêt historique,
-Paris pourtant bien plus facile à observer. En province, on ne sait
-rien, il y faut de la divination. Devant l’étranger tout se ferme et
-d’abord les visages. Il n’est pas jusqu’aux grandes villes où ne règne
-une grande défiance de l’homme qui passe.
-
-Mais ces questions ne doivent guère vous intéresser, Amazone.
-Rassurez-vous, je n’y ai touché que pour vous faire comprendre quelle
-pouvait être ma vie dans cette ville fermée; l’esprit s’épuise en vain à
-en pénétrer le mécanisme sentimental et au bout de quelques jours on
-renonce à tout, hormis à soi-même. Le sentiment d’être seul, de se
-mouvoir, ombre parmi les ombres, vous jette bientôt dans une sorte de
-prostration, ce que ne fait pas la solitude volontaire ou consentie,
-d’où naît au contraire une sorte d’exaltation égoïste.
-
-C’est donc au milieu de tout cela, ou de tout ce rien, qu’une nouvelle
-émouvante vint un soir évoquer à mes yeux effarés des images funèbres.
-Toute mauvaise nouvelle prend dans ces conditions des tons funèbres; le
-raisonnement est impuissant à les éclaircir et l’angoisse étreint tout
-le système nerveux sans en laisser la moindre partie fonctionner
-librement. C’est une chose certaine et que j’ai heureusement vérifiée
-depuis, que la condition des êtres, malmenés par une catastrophe
-physique, est presque toujours bien préférable à celle des êtres qui
-n’en ressentent que le contre-coup moral. Les premiers n’ont ressenti
-qu’un choc dont la brutalité soudaine s’est évanouie au coup même qu’il
-a porté, les autres tombent en proie à l’imagination qui amplifie les
-douleurs comme les joies. Sans l’imagination, la vie n’est presque rien:
-une suite de faits diversement ressentis, selon leur retentissement
-exact, qui est peu de chose, la plupart du temps. C’est l’imagination
-qui a créé leur valeur. Ainsi, l’on ne sait presque jamais ce qui se
-passe exactement dans les autres, et surtout dans l’être qu’on aime le
-plus, parce que, au lieu de ressentir le fait directement, on ne le
-perçoit qu’à travers un appareil déformateur. Ou plutôt ce n’est pas le
-fait lui-même qu’on ressent, c’est sa propre sensibilité projetée devant
-soi comme sur un écran, c’est soi-même dont on regarde les contorsions
-douloureuses. Et en ce sens, il est vrai qu’on ne souffre pas d’autrui,
-mais seulement de soi-même.
-
-Quand on a conscience de cet égoïsme fatal, il est plus difficile de se
-mouvoir dans la vie que lorsque l’on peut avoir l’illusion d’une
-communion naïve avec la sensibilité même des êtres. On cherche à
-réprimer, sans y parvenir toujours, les expressions d’une émotion qui
-dévoile trop un état intérieur dont l’aveu est une satisfaction
-personnelle. Il est vrai que celui-là même qui n’aime pas à être plaint
-ne laisse pas d’être sensible aux manifestations douloureuses dont il
-est la cause. L’égoïsme est presque toujours indulgent à l’égoïsme et
-accepte volontiers la preuve qu’on lui donne de sa raison d’être, qui
-est aussi sa justification. Il me plaît de démasquer ainsi le mécanisme
-de la sensibilité et de ne pas laisser croire qu’elle puisse s’exercer
-pleinement dans un autre sens que celui qui assure son épanouissement.
-Il restera toujours assez de naïfs raisonneurs pour opposer l’altruisme
-à l’égoïsme, incapables, dans leur empressement à confondre la cause et
-l’effet, de comprendre qu’une sensibilité sans égoïsme est une
-conception dénuée de signification, puisque, par sa définition même, la
-sensibilité est la faculté de sentir et qu’on ne peut sentir qu’avec le
-corps qu’on possède personnellement. Il n’est pas d’amours sans égoïsme
-et les amours médiocres sont celles qui ne reposent que sur une
-sensibilité fragile et qui n’a pas assez de stabilité pour qu’un égoïsme
-parfait ait pu y prendre racine. Mais les mots sont de grands tyrans et
-il y a si longtemps qu’ils règnent que leur pouvoir est incontesté. Or,
-il ne faut pas se révolter contre les pouvoirs incontestés. Rien n’est
-plus inutile. Je ne poursuivrai donc pas plus longtemps une
-démonstration choquante pour la plupart des esprits, et qu’on ne
-pourrait leur faire admettre que grâce à des concessions et des
-distinctions qui en fausseraient la signification fondamentale;
-j’attends qu’on me montre un égoïsme sans sensibilité et une sensibilité
-sans amour.
-
-Et puis, Amazone ressuscitée, je ne tiens sérieusement qu’à une chose,
-c’est à vous offrir mon égoïsme heureux. Vous l’avez mis à une rude
-épreuve, par une nuit d’été, sur la route bordée de platanes, mais j’ai
-revu votre sourire, j’ai revu votre âme toujours rayonnante, je sais
-bien maintenant que la statuaire grecque avait raison et qu’une Amazone
-blessée est toujours une Amazone.
-
-
-
-
-LETTRE QUATORZIÈME
-
-UN CONTE
-
-
-On me contait l’autre jour, mon amie, et je crois que, mise en roman,
-cela ferait une bien curieuse histoire, l’aventure d’un amant très épris
-et très heureux qui se détacha de sa maîtresse à la suite d’une grave
-maladie qu’elle traversa. Cela vous semblera, ainsi résumé, une anecdote
-assez ordinaire, mais entrez dans le détail.
-
-Il fut d’abord très éprouvé et passa bien des jours et bien des nuits
-d’angoisse. Comme le mal croissait, son amour et sa peine croissaient du
-même pas et faisaient de sa vie une épouvante. Sa douleur était portée
-au plus haut point, quand un revirement subit s’accomplit dans l’état de
-la malade, que l’on vit bientôt hors de péril. Accablé par la peine, il
-douta longtemps, mais comme les nouvelles qu’on lui donnait se faisaient
-toujours de plus en plus rassurantes, il fut pris d’une joie aussi forte
-qu’une grosse fièvre et qui avait des effets presque pareils. On le vit
-exubérant et proche de la divagation. Presque muet d’habitude et si
-longtemps sombre, il racontait des histoires absurdes et quelquefois
-choquantes où ses amis n’auraient rien compris si son état ne leur en
-avait fourni d’assez bonnes explications. Il y était toujours question
-d’un malheur extrême, suivi d’une résurrection et de joies célestes.
-Esprit assez positif, quoique sentimental, il donnait des signes de
-mysticisme, et l’on craignit beaucoup pour la première entrevue des deux
-amants. Elle eut lieu dans un jardin à la campagne et fut, à la vérité,
-émouvante. C’était bien, en effet, deux ressuscités, l’un du néant,
-l’autre de la douleur, qui se retrouvaient. Leurs premières paroles et
-bientôt leurs premières caresses leur donnèrent une telle joie
-d’imagination que la convalescente pensa se trouver mal et que l’amant
-avait l’air comme égaré. Mais quand, plus calmes et avertis peut-être
-d’un danger, ils voulurent reprendre leurs confidences d’autrefois, la
-malade ne parlait que de son mal et l’amant que de sa douleur. A leur
-insu, ils s’étaient créé l’un et l’autre un monde nouveau où ils
-marchaient sans pouvoir en joindre les sentiers au monde ancien de leur
-amour heureux. Ils ne s’en aperçurent pas, mais le présent leur était
-une sorte d’au delà où le bonheur règne naturellement, sans qu’on ait
-besoin, pour le ressentir, de s’attacher à un autre être. Aux visites
-suivantes, la situation de leurs esprits ne changea guère d’abord;
-cependant, la femme, d’une tendresse plus dépendante et plus fidèle,
-réussit à mettre quelques pas dans les anciens vestiges, le long du
-sentier des réminiscences. Peu à peu, elle se sentit redevenir la chose
-aimante qu’elle était naturellement; la présence de son ami chassait ses
-souvenirs de solitude et remplaçait en elle les images de convalescence,
-qui avaient été si longtemps sa grande occupation. Faiblement encore,
-peut-être plus tôt qu’il n’aurait fallu, elle désira des baisers, et
-employa sa ruse loyale à les conquérir. Il y eut là une lutte contre
-l’espionnage domestique qui les occupa quelque temps et leur fit, à tous
-les deux inégalement, retrouver les premiers plaisirs. Un jour enfin se
-présenta une occasion plus propice, le désir fut plus fort que la
-prudence et l’invisible observateur eût pu croire qu’en leur promenade
-les deux amants avaient définitivement relié aux anciens les nouveaux
-sentiers de leur amour. C’était imparfaitement vrai cependant et ce nœud
-incertain devait bientôt montrer sa fragilité.
-
-La convalescente allait tout à fait bien maintenant et n’était pas loin
-de reprendre son train coutumier. Le mal ne laissait nulles traces dans
-son corps et moins encore dans son esprit. Elle congédia la garde-malade
-et fit comprendre au médecin, par quelques absences bien réglées,
-l’indiscrétion de ses visites. La saison s’avançait d’ailleurs et malgré
-le charme contradictoire de l’automne pour un cœur ressuscité, elle se
-disposa à regagner la ville. Il n’y eut d’abord rien de changé. Tout se
-retrouvait à sa place, meubles, amis et amant: ce cœur docile obéissait
-facilement à un bonheur si bien ordonné et qui reprenait si bien le
-cours des saisons. Cependant un travail tout contraire s’était fait dans
-l’esprit de son amant. N’ayant plus rien à redouter du présent, il se
-remémorait avec terreur ses peines passées, et c’est en elles qu’il
-vivait. La longue peur dont il avait souffert encerclait et limitait ses
-souvenirs. Il ne pouvait remonter aux heures bénies d’avant l’inquiétude
-et il se prenait à murmurer au moment du rendez-vous: «Dans quel état
-vais-je la trouver?» Le présent échappait à son attention; sa vie
-restait colorée des teintes qui l’avaient un temps assombrie. Ainsi peu
-à peu il s’accoutumait à ne discerner dans sa maîtresse que des causes
-de peine, mais cette peine elle-même devint si monotone qu’il eut l’air
-de l’accepter comme un compagnon inévitable. Comme on connaissait son
-aspect sombre et son caractère renfermé, ses amis n’y prenaient point
-garde, et donnaient au silence dans lequel il était retombé les causes
-les plus heureuses. Cependant un jour qu’il avait l’air plus gai que
-d’habitude, il eut lui-même la perception de son ennui et, alors qu’on
-le félicitait de mettre d’accord ses manières et l’état intérieur de son
-cœur, il se rendit compte du néant dans lequel il s’agitait. Enfin,
-quelque temps plus tard, il s’avoua qu’il n’aimait plus et manqua même
-de le dire tout haut, ce qui le fit rougir comme lorsqu’on s’arrête au
-bord d’une inconvenance. Du coup il se trouva soulagé. Connaissant la
-cause de sa tristesse, il pouvait lutter avec elle. N’aimant plus sa
-maîtresse, il se mit à désirer sans honte toutes les femmes et céda à
-quelques-uns de ses désirs, qui eurent un accomplissement heureux. Quand
-son amie s’aperçut de sa froideur, elle n’était déjà plus en plein
-renouveau. Les roses remontantes sont plus fragiles que les roses d’une
-seule saison. Elles séchèrent dans le cœur de la maîtresse comme dans
-celui de l’amant et ainsi se dénoua sans heurt une liaison qui n’était
-pas faite pour résister aux incidents de la vie. Je trouve une grande
-tristesse dans ce dénouement. Des cœurs plus valeureux ne l’auraient pas
-supporté. Mais je vous rapporte l’histoire telle qu’on me l’a contée.
-C’est un canevas de tapisserie dont j’ai mal rempli les intervalles du
-dessin tracé par de plus habiles ouvriers. Ses caractères vous en seront
-déplaisants par leur soumission aux hasards de l’existence. Le destin en
-fait ce qu’il veut. C’est assez l’ordinaire. Soyez heureuse, vous qui ne
-lui cédez pas et qui verriez, en de telles circonstances, les sentiments
-que vous inspirez se resserrer autour de vous et vous enclore d’une
-tendresse plus agissante.
-
-Je ne sais quelle association d’idées ou quel besoin de tristesse m’ont
-fait réfléchir assez longuement à cette anecdote qui montre le pouvoir
-des événements ordinaires de la vie sur la métamorphose des cœurs et la
-marche des passions. Tous, ou presque tous, sont à la merci de cette
-sorte d’imprévu intérieur qui serait la chose du monde la plus
-prévisible, si nous étions capables d’assez d’attention sur nous-mêmes.
-Mais cette attention même en préviendrait le développement, et la vie y
-perdrait sans doute ses perspectives où, derrière chaque bouquet
-d’arbres, si nous y pouvons situer le malheur, nous ne manquons pas d’y
-rêver, plus souvent encore, à l’enchantement caché.
-
-
-
-
-LETTRE QUINZIÈME
-
-RETOUR
-
-
-Si vous saviez, mon amie, ce qu’ils ont fait de mon logis où chaque
-chose vous connaissait et vous aimait! Elles ne sont plus capables de
-connaissance, d’amour ni d’aucun sentiment, les pauvres choses. Elles
-gisent entassées dans les coins, blessées peut-être, sans plus rien de
-la vie simple que leur conférait l’usage quotidien. Je ne puis penser à
-autre chose, ni écrire d’autre chose, sur la table de fortune où je
-forme malaisément des jambages incertains, avec un chat épeuré sur mon
-épaule, comme on représentait, dans les vieilles gravures sur bois, les
-alchimistes, nécromans et faiseurs de grimoires. Est-ce que je n’évoque
-pas les morts, moi aussi? Est-ce que je ne tente pas de rendre à la vie
-la première étreinte des pensées, au moment même où leur souvenir se
-disperse, avec les objets qui en avaient été les témoins? Je vois encore
-votre entrée dans ma solitude, mon effroi et ma joie bientôt de voir un
-être tel que vous se mouvoir en moi avec la simplicité des conquérants.
-Ils viennent parce qu’ils devaient venir, ils viennent comme une force
-s’accomplit, par une nécessité de leur nature et il semble tout à coup
-qu’ils aient toujours été là. Comment les âmes se connaissent-elles
-d’avance, comment savent-elles qu’il y a une place qu’il leur appartient
-de combler et qu’on ne leur disputera pas? Comment apprennent-elles
-qu’elles sont attendues, et qu’elles trouveront, comme dans les contes
-de fées, la table mise, parée et chargée de tous les mets de la
-communion spirituelle? Je n’en sais rien, ni personne, et je ne veux pas
-essayer d’analyser un des mystères les plus charmants de la vie. Vous
-vîntes donc et, sans m’en apercevoir, je m’étais mis en route pour aller
-à votre rencontre:
-
- Les heures s’en allaient très lentes,
- Un soir de brume, un soir d’hiver,
- Un soir de mortes et d’absentes,
- Où l’on rêve aux rêves d’hier.
-
-Et voilà que, par un soir à peu près pareil, un soir d’été, mais de
-brume encore, je me trouve seul, dans les déblais
-
- Et les rêves obscurs où s’endorment les choses,
- Parmi la poussière et l’odeur des vieilles roses.
-
-Elles gisent à terre, les vieilles roses, et leur odeur ancienne monte
-d’entre les plâtras, et le bruit de la démolition emporte toute paix,
-mais je persiste, moi! sur ces ruines et j’écris de ces choses en
-attendant qu’elles se reconstituent. On les détruirait toutes, autour de
-moi, que je garde les éléments de leur résurrection.
-
- La vasque s’est remplie peu à peu de feuilles mortes,
- N’y cherchez pas d’eau pure. Celle que la pluie apporte
- A été bue goutte à goutte par les oiseaux,
- Il n’y reste rien que la mort. C’est un tombeau.
- Mais ne regardez pas au fond, parmi les feuilles.
- Quelque chose s’agite encore dans ce cercueil,
- Des rêves, des tendresses, des troubles, des désirs,
- Je ne sais quoi d’absurde qui ne veut pas mourir.
-
-Les choses non plus ne veulent pas mourir. Tant que nous sommes, elles
-sont. J’ai vu détruire des paysages qui vivent toujours dans ma mémoire.
-Les arbres, les maisons, les perspectives reviennent prendre leur place
-dès que je ferme les yeux sur le présent, et leur réalité est aussi
-vraie pour moi qu’au temps où elle était réelle. J’ouvre la porte de
-toutes mes demeures successives, même les plus fugitives, et je m’y
-installe facilement, à la place accoutumée. Les mêmes visions viennent
-m’y visiter et parfois j’y accomplis des rêves qui étaient restés des
-rêves. Quand j’aurai quitté ma demeure d’aujourd’hui, je la verrai
-toujours s’éclairer de votre sourire,
-
- Et vos yeux déchirer la nue
-
-d’où tomba, comme une pluie de printemps, la tendresse des pensées. Et
-quand les pierres en choieraient une à une dans le néant des pierres,
-rien ne pourrait faire que vous ne vous soyez assise là, et que votre
-image ne s’y soit reflétée dans mes yeux et dans mon esprit. Ce qui a
-été une fois est devenu éternel.
-
-Voilà des imaginations bien compliquées, n’est-ce pas, mon amie, pour
-accompagner les coups sourds du pic, mais c’est que je les entends moins
-à mesure que je pense à vous, et de penser à vous, cela me mène toujours
-très loin, puisque vous contenez toutes les possibilités. La diversité
-de votre âme satisfait la mienne éprise à la fois de variété et d’unité
-et j’aime à promener mon visage
-
- Sur maints charmes de paysage,
- O sœur, y comparant les tiens,
-
-paysages de terre et d’eau, d’esprit et de sentiment. Tous les aspects
-des choses se renouvellent près de vous et prennent un air de franchise
-et de jeunesse. J’aime les femmes à l’intelligence hardie qui ne se
-découragent devant rien, mais vraiment j’en ai rencontré bien peu. Elles
-ne saisissent des choses que le côté pratique, plus encore, que le côté
-personnel, et ce qui n’est d’aucune utilité à leurs desseins, elles le
-délaissent comme sans intérêt. Loin que la poésie ait été introduite
-dans le monde par les femmes, elles ne s’y prêtent qu’au moment de
-l’amour et sous la pression de l’amant. Les hommes sont si chimériques!
-Ils veulent toujours quelque chose au delà du possible, et c’est ce qui
-fait qu’ils se détachent si facilement de l’être dont ils se sont servi
-pour accomplir leur destinée. Après celui-là, ils en veulent une autre
-et toujours de même, jusqu’au delà même de leurs facultés, jusqu’au delà
-de leurs forces agissantes. La femme, au contraire, s’attarde dans le
-présent, elle s’y fixe, elle y prend racine et l’arrachement lui est
-d’autant plus douloureux. C’est qu’elles ont obscurément conscience
-d’être sur terre pour fonder la vie, et tous leurs gestes concourent à
-cela, même quand ils ne sont que des simulacres. Le champ où elle a
-travaillé, la femme veut le moissonner aussi, et la continuité des
-baisers lui donne quelquefois l’illusion de la fécondité. L’homme passe,
-sème et chante. Vous ne vous reconnaissez ni dans l’une ni dans l’autre
-allusion, Amazone aux deux natures si bien emmêlées qu’ayant touché une
-fibre on ne sait jamais le son qu’elle donnera. Il y a en vous l’odeur
-de toutes vos conquêtes et, conquérant à son tour (l’homme est si
-chimérique!), il semble qu’on les respirerait sur vos mains enfin
-captives. Mais ne croyez pas que cela soit ce qui m’attire à vous. Même,
-j’en fais abstraction. Je ne vois dans votre nature amazonienne que ce
-qui fait de vous une femme, mais plus apte qu’une autre à satisfaire la
-liberté de mon esprit, une femme qui, sans avoir le côté serf des femmes
-(qui séduit tant les hommes), en possède tous les dons qui me sont
-chers.
-
-Et voilà pourquoi l’image que les choses d’autour de moi avaient retenue
-de vous n’est pas brisée, mais seulement suspendue. Elle va se reformer,
-et votre présence en consolidera la fragilité momentanée. En attendant
-j’y supplée par la mienne. Où je suis, vous êtes, et puisque je pense,
-vous êtes pensée et vous surgissez jusque parmi les ruines que des
-barbares accumulent près de moi.
-
-
-
-
-LETTRE SEIZIÈME
-
-SURVIVANCES
-
-
-Mon amie, je vous citais l’autre jour, sous les arbres du Bois, et je ne
-sais plus à quel propos, peut-être sans aucun à-propos, car elle me
-plaisait par sa belle précision, cette pensée d’une femme du XVIIe
-siècle: «Les créatures qui ne nous aiment pas assez nous irritent,
-celles qui nous aiment trop nous importunent.» Elle me revient encore
-aujourd’hui, au moment de vous écrire, et j’y vois même, à la réflexion,
-une sorte de thème pour un nouvel art d’aimer, que je ne rédigerai pas,
-mais dont je pourrais esquisser quelques parties. La dame qui pensait si
-juste et si clair était une religieuse de Port-Royal-des-Champs, qui
-mourut en 1660. Elle était la fille d’Arnaud d’Andilly et s’appelait en
-religion sœur Eugénie. Où cette nonne janséniste a-t-elle pris cette
-connaissance de l’amour? C’est ce que je ne vous dirai pas, l’ignorant
-moi-même, mais cela me fait songer que les meilleures ou les plus
-saisissantes choses qu’on nous ait dites sur l’amour le furent par des
-religieuses, sainte Thérèse et les autres mystiques, ou cette
-Portugaise, qui n’en fit qu’une expérience profane, mais en ressentit
-toutes les profondeurs et toutes les délicatesses. Cependant
-laissons-la, puisqu’elle dut à l’amour d’un homme cette science que
-toute femme est disposée à apprendre à ses propres dépens. Mais les
-autres, éternelles cloîtrées, éternelles rêveuses, qui ne
-s’enflammèrent jamais que pour Dieu ou pour leurs sœurs, comment donc
-s’instruisirent-elles si bien du mécanisme de nos sentiments? C’est
-qu’il n’y a, en réalité, sous quelque forme qu’il se déguise, qu’une
-seule sorte d’amour et qui tend à une satisfaction pareille, malgré la
-disparité apparente des buts. L’amour va vers la joie et ne peut aller
-que vers la joie, qui est la plénitude. C’est ce que l’auteur de
-l’_Imitation_, moine lui aussi, a exprimé en quatre mots dont l’ensemble
-donne cette formule admirable de vérité: _Amor currit, volat et
-lætatur._ Vous vous souvenez peut-être que je l’ai appliquée au type
-même de l’amour naturel, au spermatozoïde qui se glisse d’un mouvement
-ailé vers sa joie, l’ovule. Mais dans l’amour tel que nous l’avons
-recréé par tant de siècles de civilisation, il n’est plus de distinction
-possible entre le naturel et l’anormal. Nos centres nerveux secondaires
-se substituent l’un à l’autre et nous aimons avec celui de nos sens,
-celui de nos organes qui a le rôle le plus important dans notre
-physiologie particulière, si bien que, de l’amour mystique à l’amour
-saphique et à l’amour platonique, s’il y a la différence du moyen, il
-n’y en a pas dans le but, qui est la conquête de la joie parfaite. Une
-religieuse ignorante des hommes a donc pu connaître excellemment
-l’amour, et, ignorante des femmes, le connaître encore. Même, plus
-dégagée des conséquences de la fonction naturelle, elle a été mieux
-placée pour en étudier les phases spirituelles. Peut-être que l’amour
-mystique, sans autre partenaire que l’imagination, est celui dont on
-peut tirer le plus d’enseignements psychologiques. Les questions et les
-réponses d’amour faites par le même esprit, par un désir unique, se
-correspondent plus logiquement, trouvent plus aisément cette unité de
-volonté que les amants réalisent quelquefois si mal.
-
-Cependant cette digression était peut-être inutile, la clairvoyante
-pensée de la religieuse de Port-Royal n’ayant pas nécessairement trait à
-l’amour ni divin ni profane, quoiqu’il puisse fort bien s’y appliquer. A
-quelque genre de tendresse qu’elle ait songé en écrivant sa maxime, il
-est également certain qu’elle avait une âme assez sèche et bien digne
-d’avoir été cultivée dans le jardin janséniste. C’est quand on est
-soi-même incapable d’amour ou quand on traverse une phase de
-désenchantement que l’on se sent disposé à s’irriter devant une
-affection hésitante, comme à craindre les tyrannies de la tendresse
-excessive. Quand on aime soi-même, quand le cœur se répand, on n’a pas
-tant de sagacité, on accueille la moindre marque d’amour, on souhaite
-d’en être à un moment submergé. Mais il y a des phases où les plus
-ardents sont d’une tiédeur janséniste et où ils redoutent qu’on semble
-attenter à leur indifférence. Mettons-nous en face de ces êtres
-impertinents, qui craignent notre amour, peut-être pour ne pas être
-obligés de nous le rendre. Quel triomphe de le leur imposer malgré eux,
-de les forcer à regarder nos yeux et de jouir de leur animation!
-
-Mais sœur Eugénie est une personne mesurée qui ne souffre ni le trop ni
-le trop peu. A sa manière, elle désire la joie parfaite, elle sait que
-la perfection est ce qui atteint et ce qui ne dépasse pas, elle est d’un
-siècle qui connaît l’équilibre et qui sait comment on le maintient. Elle
-est sage, elle déteste le médiocre et déteste aussi l’extrême. Au
-demeurant, elle semble une personne fort sensée et avec qui on aurait
-aimé à disputer des affaires de sentiment. Elle aurait eu des répliques
-piquantes, de celles devant lesquelles l’esprit un instant embarrassé
-rebondit et trouve à son tour la repartie. Imaginez le joli dialogue
-d’un libertin et d’une religieuse sur la tiédeur en amour. Je la veux
-jolie, d’une jeunesse assez avancée pour permettre l’expérience et
-qu’elle ait les yeux noirs fort vifs et même inquiétants. Je vous serais
-ainsi moins infidèle, et vous me le pardonneriez plus facilement, car
-c’est moi-même que je suppose. Mais que cela me lasserait vite. Pour
-parler de l’amour avec plaisir, il faut avoir de l’amour pour son
-contradicteur. Cela fait qu’on lui permet tout, et d’abord de n’être
-point de votre avis. Les opinions adverses prennent dans la bouche d’une
-femme que l’on aime un air de mystère qui vous inquiète moins qu’il ne
-vous charme. C’est un sujet de méditation ou de rêverie pour les heures
-qui suivent. Mon amie, j’ai bien souvent emporté de nos causeries le
-germe d’une de ces lettres où je vous renvoie votre opinion mêlée à la
-mienne, comme je voudrais que fussent toujours mêlés nos esprits.
-
-Oui, je crois vraiment que les discours de la nonne, et même de toute
-autre femme m’ennuieraient assez vite. Ils auraient peut-être du
-piquant, mais manqueraient de cette liberté d’esprit qui n’est limitée
-que par la passion. Car l’esprit le plus libre a ses bornes et il est
-toujours une région qu’il se défend de profaner et qu’il considère avec
-respect, une région sacrée où l’on n’entre que pieds nus, comme les
-musulmans dans leurs mosquées. C’est probablement tout ce qui nous reste
-des vieilles tendances religieuses, mais nous y tenons d’autant plus que
-nous les avons orientées nous-mêmes. Mais là aussi nous avons des idées
-communes et nos esprits d’accord s’arrêtent au même seuil, quoique j’aie
-souvent bien envie de le franchir. C’est que je suis malheureusement
-plus avancé que vous dans la vie et plus enclin au scepticisme qu’elle
-développe. Au fond, je ne sais. On se connaît si mal soi-même! Serais-je
-vraiment étonné si on me démontrait qu’au lieu d’une seule je me suis
-créé toutes sortes de régions sacrées? C’est bien possible. D’ailleurs
-ce serait encore une conséquence, quoique inattendue, peut-être, du
-scepticisme. A force de ne plus croire à rien, on admet en soi les
-croyances les plus contradictoires et cela par nonchalance, autant que
-par dédain d’une vérité unique.
-
-Vous, Amazone, vous ne croyez qu’à l’amour et ne respectez que l’amour.
-Sans lui, l’existence n’est rien pour vous. «Plutôt la mort que la mort
-de mon plaisir!» Ainsi votre vie est une perpétuelle tragédie avec
-l’absolu pour alternative. Cela fait que vous n’êtes pas médiocre. Je
-crains que sœur Eugénie ne l’ait été terriblement. Je l’abandonne, car
-je ne suis même pas sûr qu’elle eût les yeux noirs, et elle avait
-certainement la tête rasée. Laissez-moi regarder vos cheveux blonds sur
-vos épaules. Il n’y a rien de plus beau. C’est ma religion la plus
-véritable.
-
-
-
-
-LETTRE DIX-SEPTIÈME
-
-INVITATION A L’ENNUI
-
-
-Mon amie, avant que je n’eusse donné un titre à chacune de ces lettres
-(j’ai attendu pour le faire qu’elles prissent la forme d’un de ces
-livres qui vont dans vos armoires ou dans vos coffrets, enfer ou
-paradis), je voulais déjà appeler celle-ci: _Invitation à l’ennui_.
-C’est vous qui me l’avez suggéré indirectement en louant mes pensées sur
-l’ennui. Vous disiez: que je suis contente que vous ayez réhabilité
-l’ennui. Je ne sais si quelques petites réflexions innocentes et trop
-sincères auraient suffi pour cela, mais si je n’ai pas atteint l’esprit
-du commun des hommes, j’ai touché le vôtre, et cela me suffit. Peut-être
-vaudrait-il mieux ne pas insister et m’en tenir à ces modestes
-exclamations jaillies d’un cœur reconnaissant à l’ennui de lui avoir
-révélé sa valeur et sa beauté, mais moi qui n’obéis qu’à mon caprice, je
-veux obéir aussi au plus obscur de vos désirs. Il est difficile de
-parler de l’ennui sans être ennuyeux, car je n’écris pas que pour vous,
-hélas! et peu de gens sans doute partagent notre goût pour cette forme
-de la vie intérieure et secrète.
-
-L’ennui que je chante n’est pas l’ennui aux yeux morts et à la face
-sombre. Il est souriant. Il regarde la vie et la vie le regarde. Assis
-l’un devant l’autre et parfois côte à côte, et parfois la main dans la
-main, ils écoutent les pensées qu’ils ne profèrent pas, mêlées aux
-désirs dont le rythme est égal comme celui d’un cœur bien portant.
-Figurez-vous cette image dessinée par un vieux peintre, du temps où les
-peintres avaient des idées. Représentez-vous, masculinisée, la
-Mélancolie d’Albert Dürer, avec des yeux moins égarés, assise près d’une
-magnifique compagne, dont on devine qu’elle renferme, sous le voile de
-sa robe et le voile de sa chair, le secret de toutes les joies vaines
-pour être trop réelles, c’est-à-dire fugitives. Ils resteront ainsi
-longtemps, non pas toujours, assez pour que l’ennui sourie enfin aux
-attraits de la vie et pour que, la vision disparue, il conserve
-l’attitude qu’elle lui imposait. Alors il plonge en lui-même et s’enivre
-de lui-même quand, descendu au fond du gouffre, il en parcourt les
-enchantements.
-
-Mais nous ne sommes plus au temps de la peinture allégorique, les
-esprits trop paresseux n’ont plus la patience de la pénétrer et, ne
-réfléchissant plus, ne la comprennent pas. Il faut les faire entrer
-lentement au jardin tout dessiné et les mettre tout d’un coup dans le
-jeu de la sensation. L’ennui n’est pas un sentiment délicieux. C’est un
-sentiment nu, tel que je le conçois et tel que j’en aime le contact. On
-y ressent la vie dépouillée de toute sa parure, réduite à elle-même, à
-ses seuls charmes qui se réduisent à ceci: être. J’essaie encore
-d’expliquer cela, qu’il faut savoir goûter la vie pure, dissociée de
-l’idée de bonheur, chimère qui en gâte les meilleurs moments, qui nous
-tire à chaque instant hors de nous-mêmes et nous met à la merci de toute
-ironie qui nous le promet. Ironie dont nous ne sommes même pas dupes
-plus d’un instant et dont la moindre expérience de vivre nous apprend la
-cruauté; elle suffit pourtant à nous masquer la vie véritable qui n’est
-que le sentiment de nous-mêmes, le sentiment de notre écoulement en face
-de la permanence des choses.
-
-C’est précisément pour échapper à cette fuite lente et sûre de notre vie
-que nous nous accrochons aux chevelures du fleuve, mais les branches
-molles du saule ou cassantes du peuplier cèdent et descendent avec nous,
-épuisés souvent par l’effort et noyés plus vite. Ah! qu’il vaut mieux,
-couchés dans la barque de l’ennui, nous laisser aller au courant et le
-suivre avec majesté et glisser royalement vers le gouffre, le long des
-rives d’où monte vers nos yeux un désir, quelquefois un regard, toujours
-un parfum. Mais, s’il est inutile de lutter volontairement contre
-l’inéluctable courant, l’ennui profite délicieusement de ses arrêts, de
-son séjour dans les anses et le long des courbes, pour y cueillir des
-plaisirs où il s’attarde à des moments imprévus. Rien ne prédispose aux
-plaisirs profonds comme l’ennui profond, qui n’en veut pas d’autres et
-qui fuit avec soin les plaisirs médiocres dont la vie est semée. L’ennui
-n’est pas l’école du suicide, auquel sa pratique constante le mènerait
-infailliblement. Il accepte les divertissements nécessaires à la nature
-humaine; il y trouve de nouvelles forces pour exercer sa rêverie qui
-sans cela tournerait au marasme. L’homme n’est pas fait pour la
-continuité et il ne peut jouir qu’un temps de la plénitude.
-
-Mais je m’aperçois, mon amie, qu’en cherchant à vous décrire l’ennui je
-retombe malgré moi dans la peinture du bonheur, tellement nous en avons
-le dessin et les couleurs dans la tête. Reconnaissez du moins que l’état
-que je vous propose (comme si vous ne le connaissiez pas aussi bien que
-moi) n’a rien de commun ni avec le contentement béat des sots, ni avec
-le plaisir saccadé des imbéciles. L’ennui se connaît et se connaît comme
-tel. Il s’avoue même avec fierté. Il ne bâille ni ne soupire. Il ne
-s’étire pas les bras, mais il les tient fermés et bandés comme des
-ressorts pour les jeter au cou du plaisir qui passe et qu’il épuisera,
-si le plaisir est le plus faible. Il a beaucoup d’animalité en lui et,
-comme les animaux les plus puissants, il sait attendre. C’est que
-l’ennui ne s’ennuie pas avec soi-même. Il a une activité intérieure
-énorme qui ne se développe bien que dans la solitude. Il ne se plaît que
-là d’ailleurs et il s’encolère d’être mené parmi les divertissements
-vulgaires.
-
-Vous vous souvenez d’un conte de fées où la jeune princesse a reçu de sa
-marraine une bague dont le chaton lui pique le doigt et s’enfonce dans
-sa chair quand elle s’avance vers l’action défendue? Vous portez une
-pareille bague, une bague à la pierre sombre et bleue, que l’ennui un
-jour vous passa au doigt et que vous acceptâtes en souriant comme un
-anneau de fiançailles. Mais il vous avait prévenue que si vous
-dilapidiez les trésors de solitude amassés par lui dans votre cœur, le
-chaton piquerait jusqu’au sang votre doigt même. N’avez-vous jamais
-senti la pointe terrible et miraculeuse? Cela m’étonnerait bien, car
-l’ennui est un ami jaloux et qui n’aime pas qu’on le traîne dans des
-milieux indignes de sa majesté. Non? Montrez votre doigt que je baise la
-trace des piqûres, car je sais qu’elles y sont. Oui, l’ennui est un
-grand tyran. Il ne faut pas toujours lui obéir. Si on l’écoutait, on
-finirait, par vivre seul avec lui, à l’écart des hommes, et une femme
-vraiment n’est pas faite pour tant de solitude, puisqu’elle doit plaire,
-puisqu’elle doit être belle. Il faut qu’une femme sorte de chez elle, et
-d’elle-même, afin que nous puissions la rencontrer et l’aimer. Ah!
-cependant qu’on aime, il n’est plus question de l’ennui. Résigné, il
-disparaît, il se cache, guettant du coin de l’œil, derrière un rideau,
-que son heure soit revenue. Elle revient toujours.
-
- La Treizième revient... C’est encor la première;
- Et c’est toujours la seule...
-
-C’est celle où l’on rêve à tout ce qui n’est pas, à tout ce qui est
-impossible, à l’absurde, à l’informulé. Comme ses minutes passent
-doucement! On les sent vivre, on les sent mourir une à une, on les voit
-prendre, pour tomber dans le néant, de si jolies poses repliées et
-résignées. Et l’on meurt un peu avec elles, on meurt avec la conscience
-de vivre et de vivre inutilement, ce qui est vivre deux fois. A ces
-moments-là, mon amie, j’ai presque peur de votre pensée. Elle fait dans
-le silence une musique trop nettement dessinée, trop lumineuse et trop
-cristalline. A vrai dire, il n’est pas d’ennui compatible avec elle.
-L’ennui, c’est quand vous n’êtes pas là, présente ou évoquée. Mais si
-j’ai la faculté d’évoquer les êtres que j’aime, l’incantation ne réussit
-pas toujours. Ombre rebelle, tu me laisses seul avec moi-même. Ces
-jours-là peut-être mon ennui est plus profond, trop profond.
-
-
-
-
-LETTRE DIX-HUITIÈME
-
-TIRÉSIAS
-
-
-Parfois, mon amie, votre philosophie de la vie me déconcerte,
-c’est-à-dire me fait réfléchir selon un sens auquel je n’avais pas
-encore pensé, et j’en tire une meilleure connaissance de la sensibilité
-féminine, car si vous êtes une Amazone, vous êtes une femme d’abord et
-vous obéissez à votre physiologie particulière. J’ai donc eu beaucoup de
-peine, non à comprendre peut-être, mais à admettre votre discipline du
-plaisir, tel que vous l’avez soumis à votre volonté, tel que vous l’avez
-soustrait au besoin et à l’occasion, tel que vous prétendez le faire
-rentrer dans le cercle de l’intelligence. Il y a là un mécanisme qui
-restera toujours pour moi un peu obscur et qui doit le rester,
-probablement, tant que je n’aurai pas changé de sexe, comme le devin
-Tirésias, lequel d’ailleurs n’en tira aucun profit, mais encourut au
-contraire la colère des déesses pour avoir déclaré que, dans l’amour
-physique, la plus grande part du plaisir revenait aux femmes. Elles
-cultivaient déjà l’hypocrisie, bien décidées, dès ces temps primitifs, à
-ne jamais paraître soumises au désir, à s’enfermer dans leur célèbre
-pudeur, et à ne céder qu’en victimes à la lubricité masculine, tout en
-se réservant de la partager et de la dépasser au fond de leur cœur.
-
-Voici une digression du genre appelé association passive des idées. Un
-mot, et se déclenche comme une sonnerie d’horloge la suite des
-imaginations qu’il commandait. Je ne suis pas cependant tout à fait hors
-du sujet et d’ailleurs je connais l’art de les joindre, même les plus
-lointains, et de les faire tous concourir à mon but. Reparlons donc de
-Tirésias, qui avait froissé la pudeur de Junon et l’avait excitée à une
-manifestation que l’on peut appeler hypocrite, mais que l’on peut aussi
-trouver parfaitement conforme à la nature même des femmes, qui ne
-connaissent le désir que dans la passion et qui sont soustraites, par le
-mécanisme même de leur organisme, à ce tyran des hommes, le besoin. Le
-besoin trouble le corps, trouble aussi l’esprit, qui en dépend
-étroitement, le rend aveugle devant le choix, inapte à se plier à cette
-discipline du plaisir, qui le rend plus délicat, plus conscient, et, de
-fonction, le transforme en faculté, donc en quelque chose d’intellectuel
-et de volontaire. Les femmes peuvent donc, bien mieux que les hommes,
-discipliner leurs appétits d’amour, et ce qu’il y a en vous d’amazonien
-ne vous soumet pas cependant à la fureur indiscrète des mâles. De là
-cette liberté dans le choix, qui donne au plaisir toute sa valeur, en
-même temps qu’il lui enlève ce qu’il a de trop instinctif et de trop
-animal. J’y reconnais la supériorité d’une âme profondément païenne, qui
-entend n’obéir à la nature que dans la mesure de son consentement et qui
-ne sera esclave qu’autant qu’elle a décidé de l’être, et alors avec
-délices. Ce que je dis là, que je pense et que vous pensez, plus
-clairement encore que moi-même, est tellement en dehors de la morale
-courante, qui est la morale chrétienne, qu’il faut, je crois, quelque
-courage pour l’exposer tout haut avec cette insistance.
-
-Il est convenu que les plaisirs ont besoin d’une excuse et que la seule
-qu’ils puissent avoir est qu’ils sont impérieux. On cède à la force d’un
-désir, à la tentation d’une rencontre, mais choisir, mais avouer que
-l’on se sert de toute son intelligence et de toute sa volonté pour
-comprendre son plaisir à l’heure même où il semble que, si on le goûte,
-ce devrait être au moins avec inconscience et une sorte de honte!
-N’est-il pas convenu qu’on doit être triste après l’amour? On a mis
-cette pensée sublime en latin, pour ménager la pudeur des femmes, qui en
-ont très peu. Je crois qu’elle concerne aussi les Amazones, qui
-devraient par cette attitude manifester le regret d’avoir cédé aux
-attraits de la chair. C’est un sentiment que pour ma part je n’ai jamais
-éprouvé et, comme il faut juger de toutes choses d’après soi, je le
-tiens pour une invention des moralistes qui ont peut-être confondu avec
-la tristesse la dépression physique qui suit une grande dépense de
-forces. Mais peut-être aussi une tristesse véritable vient-elle après la
-joie suprême: éclairer les hommes sur la vanité d’un plaisir qu’ils
-n’ont pas délibérément choisi d’éprouver et que le hasard du besoin leur
-imposa. Même en ce cas, cependant, j’estime que l’adage exagère, car moi
-qui ne m’y conformai pas, je ne puis pourtant, hélas! me vanter comme
-vous, mon amie, de n’avoir cédé qu’à des plaisirs volontaires et choisis
-avec discernement. Je mets hélas! pour flatter votre philosophie de la
-volonté, car je ne regretterai jamais le temps où, cédant à mes
-instincts naïfs, je suivais, comme dit Ronsard, «les poutres
-hennissantes» et même celles qui ne hennissaient pas. On ne doit pas
-rougir de ses instincts. Ils ont leur valeur, précisément comme guides
-du plaisir, encore qu’ils nous trompent la moitié du temps. Mais cela,
-il ne faut pas le reconnaître; il faut se dire au contraire que
-l’instinct assouvi porte en soi sa récompense, même quand on ne l’a pas
-bien nettement sentie. Pas de remords! L’action m’a été joie jusqu’au
-seuil de la plus triste expérience, et que la joie seule demeure.
-
-Mais si votre discipline vous garantit de l’obéissance à l’instinct, je
-ne crois pas non plus que vous admiriez beaucoup cette maxime de
-philosophie borgne: vaincre ses passions! Que deviennent-ils donc, ceux
-qui ont réussi cette œuvre de destruction? Vaincre ses passions! Et
-pourquoi donc? Je conçois qu’on veuille les dresser, les assouplir, les
-dominer, mais que ce soit pour les rendre plus obéissantes, afin d’en
-jouir plus facilement et avec plus de fruit. Les passions de l’amour
-seront toujours les sources de la joie, même si elles sont imprégnées de
-cette amertume ou de cette salure qui en remonte le goût. Loin d’en
-écarter sa vie, il faut l’y plonger tout entière, en prenant soin,
-toutefois, de ne pas la noyer, et pour cela je trouve bon que l’on
-cherche à conserver l’intégrité de sa conscience. Le plaisir, on se
-mettra toujours face à face avec lui, les yeux dans les yeux, et on ne
-lui jettera pas de regards langoureux d’esclave, mais des regards de
-maître: il n’y a que les maîtres qui savent obéir, parce qu’ils savent
-commander.
-
-Mais laissons aussi le hasard intervenir dans la préparation des bonnes
-fortunes. Les meilleures auront peut-être été celles que nous fûmes sur
-le point de dédaigner. On ne sait jamais ce que contient une femme, et
-nous ne savons pas ce que nous contenons avant d’avoir rencontré celle
-qui saura émouvoir les derniers secrets de nos nerfs et de notre sang.
-Elles sont de trois sortes: les femmes qui se prêtent, les femmes qui se
-donnent, les femmes qui prennent, et celles-ci seules vaudraient la
-peine d’être aimées, si l’amour était volontaire. Mais comment savoir
-avant l’expérience? Il ne faut donc rien rejeter. Les yeux, les gestes,
-tout est trompeur et surtout la beauté. Une femme n’est pas belle, elle
-le devient à force d’être aimée, et ne le sera pleinement qu’en la
-mesure où elle prend part au festin. Ce n’est pas une page de
-confessions que je vous envoie, mon amie, mais vous comprenez cependant
-qu’en ces choses on ne peut parler que d’après sa propre expérience et
-d’après ses propres tendances. Il faut de grandes précautions pour
-affirmer que les modes d’un acte aussi secret que l’amour sont ou ne
-sont pas selon la vérité universelle. Je vous dirai, d’ailleurs, que la
-seule vérité que je reconnaisse, c’est la mienne. Il n’y a pas de
-science de l’amour, il n’y a qu’une série de faits particuliers qui ne
-se rejoignent que par ce qu’ils ont de plus général et de plus banal.
-Par conséquent, il n’y a pas non plus de science de l’homme, ni de
-science de la femme. On est là dans l’inconnu et dans l’illusion. Même,
-on erre quand on veut s’analyser soi-même; on juge ses tendances passées
-avec son esprit d’aujourd’hui, qui n’est plus le même que celui
-d’autrefois, actes et jugement ne s’emboîtent plus. Ah! qu’il serait
-bien plus sage de vivre, de simplement vivre. Mais la pensée double et
-décuple la vie: tout de même, réfléchissons et regardons en nous-mêmes.
-
-Je m’y vois bien différent de ce que je fus, tellement que parfois je ne
-me reconnais plus. Mais je regarde cependant dans mon cœur avec plaisir,
-car j’y vois une figure nouvelle par laquelle il est illuminé.
-
-
-
-
-LETTRE DIX-NEUVIÈME
-
-LE SATYRE
-
-
-Vous ne m’avez pas demandé, Amazone, en acceptant la dédicace de cette
-histoire singulière, ce que j’avais voulu faire par ces _Lettres d’un
-Satyre_. Je n’en ai pas été surpris, parce que vous connaissez souvent
-mes intentions mieux que moi-même et que vous êtes toujours prête à
-m’attribuer les plus favorables et les plus ingénieuses. Ah! mon amie,
-je ne suis pas toujours l’homme des intentions, des plans et des
-projets, j’aime à obéir à ce que me suggèrent les dieux et à me fier
-pour l’exécution à cette logique qui permane au fond de mon cerveau et
-qui me rassure sur la suite de quelques-unes de mes divagations. Quoique
-l’enchaînement des causes ait mis un espace de plusieurs années entre
-les deux premières _Lettres_ et les autres, et quoique celles-ci se
-soient encore suivies à des intervalles fort irréguliers, et aussi, ou
-d’abord, quoique mon esprit, le long de ce petit roman, ait subi
-certaines modifications, j’ai tâché qu’elles conservassent dans leur
-ensemble une assez visible unité de ton. Pourtant je crains encore que
-tout cela soit bien court, qu’on se sente, vers la fin, un peu de
-l’ennui que me conférait la monotone psychologie de mon personnage
-cornu. Rien n’est plus difficile que l’étude d’un être élémentaire, dont
-la naïveté déroute à chaque pas nos habitudes hypocrites ou civilisées,
-qui marche de plain-pied dans les vices les plus candides et ne s’étonne
-même pas de nos étonnements. Ce qui nous amuse le plus dans nos jeux,
-c’est que ce sont des jeux défendus. Or, c’est une qualité de plaisir
-dont il ne sent aucunement le sel. L’idée le dépasse, d’un être qui ne
-tende pas naturellement vers ce qui lui est agréable, quoiqu’il goûte
-aussi, tout comme un autre, le charme des obstacles surmontés et de la
-difficulté vaincue. Ce qui m’amusa, en écrivant ces _Lettres_, ce fut de
-prendre parti pour la créature instinctive contre la créature
-raisonnable, dont la raison est si courte, mais quelle que fût ma
-sympathie pour ce dévergondé, je n’ai pu lui procurer le contentement de
-vivre dans une société étroite dont il faut comprendre les finesses pour
-s’en accommoder. Pour faire figure en ce monde, il lui manque trop de
-choses. Il n’y réussira jamais. Qu’est-ce qu’un être qui ne connaît
-point la valeur de l’argent, et qui d’abord n’en possède pas? Je doute
-que, même s’il vient à fréquenter, plus tard, un monde plus délicat, il
-en tire de grandes satisfactions. Voyez la simplicité de son cœur! Il
-devient amoureux d’une petite gourgandine, et il n’en rougit pas, ne
-comprenant d’ailleurs rien à son commerce: mais s’il le comprenait, je
-ne sais pas s’il en rougirait davantage. Il n’a pas encore donné sa
-mesure. Il lui faudrait un plus vaste théâtre. Antiphilos peut aller
-loin dans l’inconscience.
-
-Ne croyez pas du reste que j’aie eu, en lui faisant conter le début de
-ses aventures humaines, de grandes intentions satiriques. Critiquer les
-mœurs des hommes! Il y faut plus de naïveté que je n’en possède. A vrai
-dire, je trouve qu’ils font toujours bien quand ils font leur plaisir:
-ceux-là seuls ne sont pas dupes de notre extraordinaire organisation
-morale. Mais ne jugeons pas des hommes et encore moins des femmes
-d’après nous-mêmes. La plupart sont très satisfaits de leur esclavage,
-au point que leur bonté souffre devant la condition misérable de ceux
-qui s’en sont libérés. Ils font tout au monde pour les rattraper et leur
-passer de force le collier au cou: «Vous ne connaissez pas le bonheur,
-notre bonheur, venez et nous vous le ferons partager.» Il y a des
-infortunés qui se laissent prendre à ce discours. D’autres, quand on
-peut, on les prend de force.
-
-La police, ou de ces âmes charitables comme il y en a trop, découvrit
-une fois dans un taudis du quartier Saint-Sulpice un nid de bonheur. Il
-était hanté par un tout jeune couple de passereaux. Le garçon pouvait
-avoir une quinzaine d’années, moins encore, si je me souviens, et la
-fille en avait douze. De quoi vivaient-ils, on n’en sait rien, de
-grappillage sans doute, d’épluchures et d’eau claire? Quand ils n’en
-pouvaient plus de vagabonder, ils rentraient dans leur soupente où ils
-s’endormaient dans les bras l’un de l’autre, car ils étaient amants. Le
-naïf amour les consolait d’avoir trop souvent faim, et ceux qui les
-découvrirent découvrirent qu’ils étaient heureux, en leur innocence
-animale. Ce fut un grand scandale, dont on parle peut-être encore entre
-dévotes et autres personnes raisonnables. Naturellement on les sépara,
-quoiqu’ils pleurassent beaucoup, et on mit le garçon aux enfants
-assistés, cependant que la fille dut suivre la cotte de quelque bonne
-sœur. Et tout le monde trouva cela très bien. Moi aussi. Je le dois,
-pour ne pas me faire honnir, et vous ferez ainsi, n’est-ce pas, mon
-amie, afin de conserver l’estime des gens convenables? Est-il
-admissible, en effet, que des enfants se mettent à vivre à l’état de
-nature, en plein Paris, dans un quartier honorable, à deux pas d’une
-église, du jardin du Luxembourg et du Sénat? On eût passé sur le
-grappillage, mais l’amour! N’est-il pas vrai que tant de perversité, et
-si précoce, déconcerte? Antiphilos eût été ému par cette histoire, mais
-Antiphilos est bien suspect, et il ne se connaît qu’en morale naturelle.
-Il la pratique, encore qu’il n’en sache pas la théorie.
-
-Vous ne savez pas, Amazone, comme je vous sais gré d’avoir aimé ce petit
-livre incertain et de ne pas en avoir réprouvé les tendances! C’est au
-point que je serais tenté de dire que vous l’avez aimé plus qu’il ne
-méritait. C’est, d’ailleurs, ce que je pense à peu près de tous mes
-écrits dont il n’est guère un seul qui m’ait jamais satisfait
-complètement. C’est pourquoi j’ai pris le parti de n’y jamais rien
-corriger, quand on les imprime ou qu’on les réimprime, car je me sens
-toujours tenté de les remettre sur le chevalet et de faire disparaître,
-sous de la peinture nouvelle, l’ancienne. Vous le savez bien, vous qui
-m’en avez arraché un des mains. Je suis hanté par la technique du
-chef-d’œuvre inconnu. Mais je pratique trop la philosophie du
-détachement pour jamais céder à de telles naïvetés d’amour-propre et je
-supporte avec résignation les déplaisirs que me cause ce que j’écrivis,
-en rêvant aux livres merveilleux que je n’écrirai jamais. Ah! que
-j’envie ces auteurs qui se mirent dans leurs ouvrages et qui ne voient
-pas le néant proche où ils cherront avec eux. Je les envie, mais en
-souriant avec quelque ironie, peut-être, car tout cela n’a vraiment pas
-beaucoup d’importance. Il faut vivre, cependant, et pour cela s’attacher
-fermement à quelque touffe, le long du fleuve qui emporte tout, comme
-des naufragés que nous sommes. Le sentiment que l’on plaît à ceux-là
-mêmes qu’on aurait choisis et le sentiment que l’on déplaît à d’autres,
-qu’on aurait volontiers élus pour cet office, suffisent quelquefois à
-vous maintenir en équilibre et à vous fortifier le cœur et les mains.
-L’un de ces réconforts n’agit que sur l’orgueil et n’a que des effets
-négatifs sur le plaisir de vivre, mais l’autre, qui agite toutes les
-fibres de la sympathie, peut conférer à lui seul la joie suffisante.
-Pourquoi, par quelle lâcheté, mettre au pluriel ces termes nécessaires?
-Une belle tendresse a fait son œuvre. Amazone, sans vous, je crois bien
-que je ne m’aimerais plus beaucoup et que je n’aurais plus une extrême
-confiance ni dans la vie ni dans moi-même. Aussi, je vous remercie
-encore d’avoir pris Antiphilos sous votre protection. Je suis rassuré
-sur son destin parmi les humains, puisque vous lui avez souri, amie.
-
-
-
-
-LETTRE VINGTIÈME
-
-LA SENSATION
-
-
-L’attente alternative de la bonne ou de la mauvaise fortune, entre
-lesquelles oscillent nos vies troublées, exalte ou déprime à un tel
-point les gens nerveux, qui sont les gens à imagination, que la
-réalisation souvent les trouve sinon indifférents, du moins fort déçus.
-Je dis souvent, parce qu’il y a heur et malheur de telle qualité que
-leur avènement est encore une surprise pour qui les a fiévreusement
-escomptés. Il faut même, n’est-ce pas, mon amie, pousser plus loin les
-exceptions et croire aux privilégiés de la sensation et de l’émotion, à
-ceux qui, ayant longtemps vécu une chimère, la vivent encore avec une
-intensité pareille, quand elle devient une réalité. Et c’est à vous que
-je pense, à moi aussi, peut-être. Il y a là une telle disposition des
-fibres sensitives et par suite un tel état d’esprit que la durée et
-l’acuité de telles vies peuvent s’en trouver accrues dans des
-proportions magiques. Comme, avec délices ou avec horreur, on retrouve
-le long de ses nerfs et dans son cœur la sensation que l’on attend,
-l’émotion qui viendra! Heureux ceux-là qui ne les épuisent pas d’avance
-et qui cueillent avec une surprise accrue par l’attente la fleur que
-leur imagination n’a pas décolorée! Je mets la joie et la douleur sur le
-même plan émotif, car c’est presque une question de savoir si on ne tire
-pas de l’une ou de l’autre des sensations quasi équivalentes.
-
-Les passions suprêmes de l’amour physique jaillissent selon un mode
-équivoque où l’on distingue mal la douleur du plaisir, tant ils y sont
-unis, mais qui certainement ne monte si haut dans le plaisir que grâce à
-l’appoint de la douleur. Et comme extrême, dans le moment qui suit, les
-uns éclatent en un rire nerveux, d’autres éclatent en sanglots. Dans le
-domaine des émotions, rires et sanglots sont généralement l’expression
-de la grande joie et l’expression de la grande douleur, à moins que,
-comprimés par l’effort même de leur excès, ils ne se résolvent en
-stupeur. Je ne prétends pas, mon amie, avoir mis en cette analyse
-élémentaire une excessive clarté. C’est que les mots manquent ou que je
-ne les trouve pas. Cette pénurie ou cette maladresse fait l’obscurité du
-discours en ces matières. Mettons aussi que je sois abstrait à dessein
-ou pour ce que je me refuse à l’emploi des mots techniques. Mais
-n’apporteraient-ils pas une obscurité de plus?
-
-Le vulgaire, cependant, partage nettement les sensations en deux ordres,
-le plaisir et la douleur, le bon et le mauvais, et c’est, en somme, très
-raisonnable et bien suffisant pour l’ordinaire de la vie, quoiqu’il
-laisse parfois transparaître une certaine hésitation de classement. A
-tout homme, quel qu’il soit, même le plus simple, il est arrivé de se
-poser cette question, qui n’est pourtant nullement naïve: «Suis-je
-heureux ou malheureux?» Ou bien, s’il s’agit de sensations pures:
-«Est-elle agréable ou désagréable?» Et le plus expert en analyse
-psychologique ne résout pas mieux le problème que le plus simple des
-hommes. Quand on le résout, c’est au moyen de l’imagination, mais
-l’imagination n’est pas toujours capable et on demeure perplexe et aussi
-un peu ridicule. Je crois que ce qu’il y a de plus important pour
-l’homme, c’est la sensation. Pour vivre, il faut qu’il sente sa
-sensibilité. La mode n’est qu’une question d’habitude pour la plupart
-des hommes ou d’imagination pour les êtres au système nerveux très
-développé. Cela semble si vrai qu’il y a des algophiles, qu’il y a, en
-amour, des masochistes (ah! ah! voilà enfin des mots techniques),
-c’est-à-dire des amis ou amants de la douleur et des êtres qui ne
-conçoivent la femme que comme un bourreau dont on recevrait
-amoureusement des coups, des humiliations, même des blessures. Les
-hommes de science qui, dans cette partie, s’appellent des psychiatres
-(encore un bien joli mot) qualifient d’aberration cette recherche des
-sensations divergentes, mais ils n’ont pas encore vu que nous avons
-tous, ou presque tous, le germe de ces aberrations, puisque nous nous
-plaisons souvent autant, pour ne pas dire beaucoup plus, aux
-imaginations du malheur qu’à celles de la joie. Il faut même considérer
-comme un être bien vulgaire celui qui ne rêve que de sa pâtée, qui ne
-s’est jamais plongé avec délices dans l’océan des supplices
-extravagants, et qui n’y a pas trouvé une affreuse satisfaction. Qu’on
-se souvienne du vers, peut-être ironique, mais que je cite en son sens
-direct:
-
- Grâce aux dieux, mon malheur passe mon espérance!
-
-Donner ou éprouver de la douleur, donner ou éprouver du plaisir, et que
-cela soit réel ou que cela soit imaginaire, est donc, dans beaucoup de
-cas et pour certains êtres trop sensitifs, à peu près équivalent. Un
-être qui aime préférera toujours la douleur qui lui est départie par son
-amour même à la sensation, bien plus pénible encore, de l’indifférence.
-La meilleure manière de le décourager et de le désespérer sera la
-froideur, ou la politesse parfaite ou encore la camaraderie avec toute
-sa banalité frivole, tandis qu’une parole intentionnellement cruelle
-peut être acceptée comme un encouragement, au même titre qu’une caresse.
-C’est peut-être pourquoi il est si difficile de se défendre contre
-l’amour, et que le moyen de le vaincre est parfois d’y céder et c’est
-peut-être aussi pourquoi entre amants la cruauté est souvent un lien
-plus fort que la volupté: on me fait souffrir, donc l’on m’aime.
-
-Et voilà que je m’étais embarqué sur un sujet et que ma lettre s’est
-continuée et s’achèvera sur un autre sujet. Comme je sais mal me
-discipliner! Mais c’est une lettre, Amazone, qui aimez l’inattendu. Il
-est convenu qu’il en est des lettres comme de la conversation et qu’il
-ne faut qu’y effleurer les choses et passer de l’une à l’autre au hasard
-de l’association des idées et même des mots. C’est un genre qui me
-convient, car nul ne ressent plus que moi combien toutes les questions
-s’enchevêtrent et combien il est impossible d’en frôler une seule sans
-que toutes les autres frémissent et lèvent la tête pour attirer
-l’attention sur elles. Oui, je crois que n’importe quoi nous mène
-logiquement vers tout, nous ramène logiquement vers ce qu’on aime le
-plus. Vous êtes pour moi comme le centre du labyrinthe, où toutes les
-routes, après mille tours et détours, se retrouvent et d’où elles
-repartent en quête d’un but où elles vous rencontreront toujours. On m’a
-reproché d’être devenu trop irréligieux, c’est-à-dire trop incrédule.
-C’est bien mal me connaître. Mais il est vrai que je ne crois qu’aux
-divinités que j’ai sculptées moi-même. Je n’ai confiance qu’en
-celles-là, parce que je sais que mon amour leur a conféré la force
-magique, sans quoi elles n’auraient ni la puissance de me faire du bien,
-ni celle de me faire du mal: «Dis-leur qu’elle est bonne, puisque tu
-l’as faite toi-même.» Ce mot de la petite fille du faux monnayeur, dont
-un marchand refusait la pièce de monnaie, n’est-il pas beau et bien
-représentatif de la confiance? Je suis comme cette petite fille, j’ai
-foi dans l’œuvre de mon imagination que j’ai vue travailler sous mes
-yeux et façonner à mon usage un magnifique simulacre auquel je ne
-demande rien que de ne pas laisser se dessécher trop vite les fleurs que
-je mets à ses pieds.
-
-
-
-
-LETTRE VINGT ET UNIÈME
-
-L’OUBLI
-
-
-Amie, vous savez bien, vous, que je n’oublie pas et que votre personne
-tient toujours et à tous les instants la place dominatrice dans ma
-pensée, mais je ne veux pas que les autres puissent croire que je n’ai
-plus rien à vous dire. J’en ai si long même que mes heures n’y
-suffiraient pas et que je ne ferais que cela volontiers, si je n’avais
-soumis mes plaisirs à une stricte discipline. J’écrirai à l’Amazone tant
-que je serai moi-même, tant que je serai tel qu’elle m’a refait en
-m’incorporant au monde qui tourne autour de son cœur. Vous savez qu’à
-force de tourner autour de son centre d’attraction une planète finit par
-tomber vers ce centre, dont elle se rapproche toujours, par s’y perdre,
-par s’y fondre. Cela se passe ainsi dans le monde des grandeurs infinies
-et quelquefois je pense que les sentiments qui me meuvent sont de cette
-qualité. «Face à face avec la profondeur», comme il est dit dans ces
-_Stèles_, qui vous enchantèrent. L’amour qu’il me faut côtoie l’absolu
-(refuge de qui est impropre au relatif) et ce que j’en exprime lui donne
-l’existence. Si ce sont là des paroles, que les paroles soient belles et
-qu’elles enchâssent le diamant comme il convient à un diamant. Je ne
-veux autre chose que la conscience d’être, au delà du possible, le
-«princier amant» de ta pensée, Amazone invincible. L’oubli n’a pas
-d’affinité avec un tel sentiment: le désir impossible sculpte la
-fidélité.
-
-Comment revenir après cela aux formes indistinctes qui confondent un
-être avec les êtres, à ce pluriel froid de révérence qui dit à l’idole:
-«Je vous remercie, Madame»? Il le faut cependant. L’idole froncerait le
-sourcil et cela ébranle les architectures du temple. J’aime l’anglais,
-parce qu’il tutoie Dieu; quoique j’aie peu de rapports avec ce grand
-personnage, je sais qu’il en est flatté. J’écris pour vous, mais j’écris
-pour le peuple, qui connaît mal les illogismes secrets de la grammaire
-et confondrait le respect suprême avec la familiarité. Je ne vous
-confonds avec rien, Amazone, pas même avec les amazones, dont je vous ai
-tirée en vous nommant ainsi, et c’est pour cela même que je ne veux pas
-vous donner à l’oubli, même en apparence.
-
-L’oubli est la grande confusion. Il est aussi la grande tristesse. Et
-cela se tient. Il n’est pas de pire affliction que de perdre dans la
-foule ce qu’on a une fois distingué, de rendre au commun l’être dont on
-attendait tout et qui vous donna tout, en effet, et de se sentir forcé
-de le semer parmi les autres végétations humaines, pour cela précisément
-qu’il n’a plus rien à vous donner et qu’il a perdu tout son pouvoir de
-fascination sur vos yeux. Oublier, c’est regarder mourir. Cela peut-il
-se faire avec indifférence, fût-ce une bête la plus féroce et la moins
-sensible? Et il s’agit peut-être de qui vous a mangé dans la main et
-dans la bouche, qui flaira vos odeurs, qui a préféré à toutes les
-nourritures le pain pétri par vos doigts sur le bord de la table, un
-jour que vous rêviez de son corps sous votre main. L’oubli est affreux
-comme une injustice, mais, il faut bien l’avouer, comme l’injustice
-elle-même, il est une libération. L’oubli est un meurtre, mais nous
-vivons de meurtres; l’homme le plus doux traverse la vie le poignard à
-la main. J’ai oublié l’amitié, j’ai oublié la sympathie et le sourire
-heureux des âmes qui venaient à moi, mais je ne les ai pas oubliés au
-point que je n’en revoie parfois le fantôme qui troubla Macbeth, mais
-qui me trouble moins. Après tout, il vaut mieux être entouré de fantômes
-que de vivants. Les fantômes sont muets et d’ailleurs on les chasse
-d’une chiquenaude, comme les mouches. Puis qui sait si ceux que je crois
-avoir poignardés n’ont pas la même impression et si je ne les hante pas
-aussi dans leur sommeil et dans leurs amours? Ces tragédies de l’oubli
-mutuel finissent en quiproquo. Je m’étonne qu’on n’ait pas encore
-imaginé le dialogue élyséen des anciens amants dont les ombres à l’envi
-se vantent d’avoir quitté et de n’avoir pas été quittées, les banales
-victimes de don Juan se flattant de l’avoir mis délibérément à la porte
-de leur chambre et de leur cœur, au lieu d’assumer la figure ridicule
-d’éternelles inconsolées. On ne sait pas de qui vient l’oubli, si ce
-n’est pas de qui aime trop et souffre trop. A force de penser les êtres,
-on les use, comme la mer use les cailloux qu’elle roule.
-
-C’est le dilemme où nous sommes pris et l’étau où s’écrasent nos
-sentiments. On oublie par indifférence et on oublie par excès d’amour,
-quand la présence réelle ne réconforte pas le mécanisme passionnel, mais
-on peut toujours dire dans ce cas que l’amour manquait de force initiale
-et d’élan vrai, et puis des causes différentes amènent des résultats
-pareils: il faut laisser à l’oubli sa véritable signification, et je
-retourne à l’indication que je vous donnai, il y a une page: on oublie
-les êtres quand on n’a plus besoin d’eux. Ce n’est qu’un phénomène
-d’égoïsme et du plus simple. Je vous oublierai donc et vous m’oublierez,
-Amazone, quand nous n’aurons plus besoin l’un de l’autre, quand nous ne
-serons plus l’un pour l’autre un miroir, mais je ne vois vraiment pas
-comment cela pourrait arriver. Pour moi, je suis presque effrayé de voir
-à quel point j’ai besoin de votre âme et de vos yeux. Il est donc vrai
-que je ne me suffis pas à moi-même et qu’il me faut un autre être où
-vivre? La première fois que j’ai pris conscience de cet état, je dus
-reconnaître que ce n’était pas celui que j’avais médité. Le plan de mes
-années futures était fait (j’ai toujours beaucoup aimé les plans dans ma
-vie et je n’en ai jamais réalisé aucun), je vous l’ai dit ou écrit,
-quand je luttais encore, monté sur mon orgueil; d’un mot (d’ailleurs, je
-n’en sais plus le détail) je me vouais à la solitude et au néant, dans
-lequel moi seul sais ce que j’y mets. Et maintenant je ne puis supporter
-l’idée de vous être indifférent, la pensée de ne plus être pensé par
-vous. Une maison où vous habitez s’est dressée sur le chemin de l’oubli
-qu’elle rend infranchissable et j’en suis là. Je m’y plais. Il y a un
-jardin autour de la maison et dans le jardin une source d’où part un
-ruisseau qui s’écoule sous les arbres. Ce ru, c’est votre vie
-murmurante, et moi, je suis un des arbres qui la regardent et en
-respirent la fraîcheur. Mais le genre est trop facile pour que je
-continue. C’est trop d’avoir cédé à mon amour des images champêtres et
-d’avoir cru pouvoir exprimer par elles quelque chose de sensé. Puis cela
-m’induit régulièrement en de longues mélancolies. Je ne pense plus, je
-rêve. Je reconstruis avec d’autres pierres, et avec de puériles mottes
-de gazon, ma vie délabrée et vraiment rien n’est plus vain ni plus
-malsain peut-être.
-
-C’est avec les éléments réels de l’existence, de celle même qui nous a
-été donnée, qu’il faut jouer. Ce qu’on prend hors de soi-même, hors de
-sa véracité, n’est bon à rien. Et encore une fois, c’est trop facile.
-Mais j’ai peur de moi-même, comme du miroir à double face où vous me
-tentiez hier, et le bon côté du rêve, c’est que l’on confronte qui l’on
-veut avec le miroir, excepté soi, et l’on veut bien qu’il grossisse et
-même qu’il déforme. Quand je veux me regarder, c’est en vous. Voyez
-combien vous m’êtes nécessaire. Quelque image qui m’en revienne, je
-l’aimerai encore, sans peur, même avec un sourire de complicité. Ce que
-vous voudrez. Comme vous me penserez, je me penserai. Vous ne savez pas
-combien j’y gagne. Rien ne suffirait à m’attacher à vous, si j’étais
-calculateur, mais il n’est pas d’être qui le soit moins et je cherche
-des motifs à un mouvement qui n’en a pas et qui marche fort bien sans
-que je les connaisse. Cependant, je sais que c’est sans péril aucun que
-j’analyse, bien maladroitement, les sentiments qui me viennent de vous.
-Ce n’est qu’une surface. L’analyse ne touche pas au fond et comme il est
-inatteignable, il serait inexprimable. On se heurte toujours au mot de
-Montaigne qui est indécomposable: Parce qu’il était lui, parce que
-j’étais moi. C’est à quoi aboutissent ces divagations dont je vous fais
-confidence et que vous lirez loin de moi. Je saurai ce que j’en pense
-quand vous m’aurez écrit, car ne croyez pas, parce que je les donne à
-tous, que je m’occupe d’un autre jugement que le vôtre.
-
-
-
-
-LETTRE VINGT-DEUXIÈME
-
-EXALTATION
-
-
-Voici, mon amie Amazone, la première partie de ce poème que vous n’avez
-pas désapprouvé. _Sonnets en prose_, cette manière, non plus, ne vous a
-pas scandalisée, habituée que vous êtes à la magnifique liberté de la
-poésie anglaise, qui ne souffre pas d’emprisonner sa pensée derrière les
-barreaux de la prison syllabique. Ce n’est pas le vers libre, qui suit
-ses règles particulières, c’est la cadence de la prose, mais soumise à
-une discipline, qui en fait peut-être une forme nouvelle de poésie. J’ai
-voulu un rythme où puissent entrer aussi bien les certitudes
-scientifiques que les rêveries incertaines de l’émotion, un rythme qui
-admette sans étonnement l’enchevêtrement des connaissances et des
-sensations, et qui porte la pensée sans attenter à sa fantaisie.
-
-Ou plutôt, mon amie, j’analyse maintenant ce que je n’ai fait tout
-d’abord que sentir. J’aime à me laisser aller aux forces inconscientes.
-Elles ont tant de clairvoyance et se font si doucement obéir, avec tant
-de fermeté et tant de suite dans les idées! Mais le conscient veut juger
-l’inconscient: c’est naturel. Il n’y a que les aveugles qui puissent
-disserter méthodiquement sur les couleurs, et sans rire. Moi, je ris,
-malgré la tristesse éternelle qui me serre les tempes, je ris quand je
-vous vois près de moi, je ris comme un enfant qui retrouve la lumière.
-Le rire est sérieux comme la vie. Le rire est une exaltation.
-
-Cet essai de poème aussi est une exaltation. Elle ne rit pas. On ne rit
-pas quand on est seul. Mais on est quelquefois ivre de ses pensées.
-
-
-ELLE A UN CORPS...
-
---SONNETS EN PROSE--
-
-
-I
-
- Elle a un corps. Je ne m’en étais pas encore aperçu. Pourtant, j’avais
- regardé ses cheveux, ses yeux, ses yeux surtout, j’avais touché ses
- mains; je ne rassemblais pas tout cela en un faisceau vivant. Je ne
- l’ai découvert qu’hier: elle a un corps.
-
- Mes déductions sont certaines. C’est en regardant sa voix qui sortait
- de sa bouche et en faisait vibrer les lèvres que cette idée s’est
- imposée à moi. Comme elle leva la tête, je vis que l’origine des
- vibrations était dans la gorge,
-
- Qui se gonflait ou se creusait légèrement à leur passage. Et je vis
- que la gorge se prolongeait et s’affirmait par des mouvements plus
- amples et plus sensibles;
-
- La poitrine certainement repose sur le ventre et tout va ainsi
- jusqu’aux pieds qui sont les siens. Il n’y a plus aucun doute dans mon
- esprit. Elle a un corps complet, essentiel.
-
-
-II
-
- Alors je résolus de remonter au commencement, car je sais qu’un corps
- a un sommet, une base, un milieu, des dimensions, une étendue dans
- l’espace. Mais quel est le commencement d’un corps? Le haut, le bas,
- la droite, la gauche
-
- Ou le milieu? Le milieu d’un corps est toujours important. Le centre
- n’est jamais métaphysique. C’est au centre que s’élabore l’équilibre
- et du centre que partent les radiations. Mais si le milieu n’est pas
- le centre, ni la mesure,
-
- Ni la genèse? Si le corps est engendré par une de ses parties hautes
- ou une de ses parties latérales? La symétrie des corps vivants et
- organisés
-
- Est pleine de surprises. Je réfléchis. Si je me construisais d’abord
- un ensemble, d’un coup de crayon hardi, comme en ont parfois les
- maîtres?
-
-
-III
-
- Je vois une tache lumineuse, irrégulière, semée de couleurs et
- d’ombres. Elle est d’un blanc nacré où se mêlent le rose et le jaune,
- et, tout à fait à la surface, velouté d’or, comme les ailes
- changeantes de ces beaux lépidoptères
-
- De Colombie, qui présentent des tons différents, selon qu’on les
- regarde penché d’un côté ou de l’autre. Mais le blanc est fondamental,
- non pas ce blanc livide et sucré de la porcelaine, un blanc d’une
- apparence vitale, réseau posé sur la chair
-
- Élastique. Cela fait que la surface rebondit çà et là, et non pas au
- hasard, mais selon des courbes très précises et gui enchantent un
- regard géométrique.
-
- La nature est géométrique, la beauté est géométrique. J’ai conclu: le
- corps que ma raison construit est naturel; il est situé dans l’espace,
- comme tous les corps.
-
-
-IV
-
- Comme tous les corps vivants, celui-là est posé sur sa base; elle est
- formée de deux colonnes fuselées qui s’épanouissent de deux racines
- charnues, leur lien avec la terre et le médiateur le plus complaisant
- de leur connaissance de la terre.
-
- Tous les corps dépendent de la terre, excepté la lumière, cette eau
- qui vient d’en haut et qui ne tombe pas en bas, mais qui plane sur la
- vie et l’enveloppe d’un manteau aérien, où elle se blottit un temps
- contre la mort
-
- Et contre la terre dont elle a peur. Mais il faut que les corps se
- familiarisent avec la terre et c’est pourquoi la nature a voulu qu’ils
- s’appuient tendrement sur elle
-
- Par leurs pieds ou par leur ventre, jusqu’à ce que sa bonté se fende
- et s’ouvre avec une tendresse enfin réciproque et reçoive ses enfants
- dans son sein.
-
-
-V
-
- Mais ceci m’indique bien que ce n’est pas le commencement. Le
- commencement est ce qui est le plus près de la lumière, ce qui sourit
- d’abord à la lumière, ce qui s’y baigne, y flotte, y nage, s’y épand
- avec une joie simple.
-
- Je commencerai donc ma topographie par les cheveux. Précisément, ils
- participent du soleil par leur couleur et de l’air par leur légèreté.
- On pourrait les respirer comme l’air du matin quand le soleil joue
- avec les feuilles nouvelles.
-
- Quelle plus magique initiale imaginerait-on pour écrire le mot du
- poème? Les cheveux d’air et de lumière, de soie et de soleil! Et voyez
- comme ils se lient
-
- Avec aisance aux autres hiéroglyphes qui sont la bouche et toute la
- face. La chevelure crée la figure et en dessine la limite.
-
-
-VI
-
- Mais il faut qu’elle flotte comme un jeu, qu’elle tombe comme un rire
- sur les épaules. Il est barbare de la dresser en architectures. Mais
- qu’un cercle d’or ou un peigne d’écaille la retienne sur le front,
- pour empêcher l’interférence
-
- De leur lumière avec la lumière des yeux, la douce lumière des yeux,
- changeants comme la mer. J’ai plus aimé les yeux que toutes les autres
- manifestations corporelles de la beauté. Les yeux participent de la
- lumière
-
- Et participent de l’eau. Ils participent de la pensée et participent
- de l’amour. Ils disent le degré de pression de la matière cérébrale,
- et comment sont tendus les nerfs sacrés.
-
- Ils disent l’état du sang, l’étiage du fleuve, les violences soudaines
- contre ses digues et ses valvules, ou au contraire sa paix. Les yeux
- sont le manomètre de la machine animale.
-
-
-VII
-
- Ils sont cela et pas autre chose. Ils n’ont que le pouvoir d’être un
- signe. En eux passent les ombres du drame. Les yeux regardent les yeux
- et les comprennent. Les yeux donnent. Les yeux prennent. Les yeux
- parlent.
-
- Et leurs paroles signifient le désir de l’être ou la placidité de sa
- volonté. Le langage des yeux est très clair pour les amants et pour
- ceux qui ne le sont pas encore et pour ceux qui ne le seront jamais.
- Les yeux se font des discours entre eux.
-
- Près de se ternir, avant de fondre comme un morceau de sucre dans le
- verre d’eau de la mort, les miens te parleront encore, mais ils
- n’emporteront pas bien loin ta réponse,
-
- Car on n’emporte rien, on meurt. Laisse-moi donc regarder les yeux que
- j’ai découverts, les yeux qui me survivront, pour que j’y grave
- l’image que je fus en rêvant ceci.
-
-
-
-
-LETTRE VINGT-TROISIÈME
-
-
-ELLE A UN CORPS...
-
---SONNETS EN PROSE--
-
-
-VIII
-
- Sous les cheveux, au-dessus des yeux et de leurs sourcils, s’étend le
- front où on dit que s’élabore la pensée. Mais on pense aussi avec les
- mains, avec les genoux, avec les yeux, avec la bouche et avec le cœur.
- On pense avec tous les organes, et à vrai dire,
-
- Nous ne sommes peut-être que pensée, que matière pensante et matière
- électrique. Mais l’invisible convient à l’invisible. Tirons le rideau
- du front sur le mystère du front. L’apparence seule m’appartient. La
- plaine du front a une sorte de vie extérieure
-
- Et lumineuse. Elle se plisse comme une surface d’eau et s’éclaire
- comme une étendue de sable. Inattaquable, le front est sensible. Il
- est doux de sentir à son front le contact
-
- Des mains fraîches que l’on aime, mais l’amant ne baise pas l’énigme
- du front. Il cherche des parties plus molles, élastiques et
- confortables. L’amant s’adresse d’abord à la bouche.
-
-
-IX
-
- Le baiser sur la bouche ouvre la bouche. Le baiser sur les yeux ferme
- les yeux. Les yeux veulent encore que je les contemple et que je les
- écoute, car ils sont inépuisables. Les yeux ont des caprices. Ils
- jouent à cache-cache. Ils regardent à droite, à gauche, en haut,
-
- En bas et en dedans ou ne regardent pas du tout et fixent dans
- l’espace le peloton des rêves qui se déroulent. Mais surtout je n’ai
- pas dit comme les yeux sont pleins d’esthétique. Ils aiment les
- courbes, les sphères et les colonnes, ce qui monte et ce qui
- s’enroule,
-
- Les enlacements et la fuite des horizons, l’eau qui coule et le navire
- qui se balance, les coupes, les croupes et la géométrie subordonnée du
- corps humain. Ils se reposent sur la mollesse
-
- Des vallons et la mollesse des femmes. Ils s’y attendrissent. C’est là
- qu’ils construisent des maisons séductrices et déposent l’écheveau
- enfin démêlé, loin des pattes de velours de la destinée, dans un
- creux.
-
-
-X
-
- Les yeux ne sont pas toujours heureux. Ils pleurent, afin d’être plus
- beaux et d’acquérir la grâce de la tristesse. Ils pleurent pour être
- consolés, mais il y en a qui ne peuvent pas pleurer et qui pourtant
- sont tristes, tristes comme la vie éternelle, et ces yeux,
-
- Ainsi qu’un poignard romantique, vous entrent lentement dans le cœur,
- où ils arrachent du sang et de l’émotion. Cette blessure est moins
- dangereuse et moins cruelle que celle que font les yeux contents, les
- yeux innocents, les yeux inconscients,
-
- Les yeux qui répandent l’amour, les yeux qui sont des violettes et qui
- en dispersent le parfum tout autour de soi, les yeux qui attirent les
- âmes, comme les fleurs du lin
-
- Attirent les abeilles. Les yeux butinent les âmes en butinant les
- yeux, car c’est par là que les âmes se penchent à la fenêtre et
- attirent les yeux et les engluent dans le miel de l’amour.
-
-
-XI
-
- Je parlerais des yeux, je chanterais les yeux toute ma vie. Je sais
- toutes leurs couleurs et toutes leurs volontés, leur destinée. Elle
- est écrite dans leur couleur, dont je n’ignore pas les
- correspondances, car les signes se répètent et les yeux sont un signe.
-
- J’ai tiré autrefois l’horoscope des yeux, les yeux m’ont dit beaucoup
- de secrets, qui ne m’intéressent plus, et je cherche en vain celui des
- yeux que j’ai découverts, un jour d’hiver. Je le cherche et je ne
- voudrais pas le trouver.
-
- Ni sous les paupières, ni entre leurs cils, dans l’iris clair où se
- mire le monde des formes, des couleurs et des désirs, je ne voudrais
- pas le trouver. J’aime mieux le chercher toujours.
-
- Non comme on cherche sous l’herbe une bague tombée du doigt, mais
- comme on cherche une joie que la vie a façonnée lentement pour vous
- dans le mystère des choses.
-
-
-XII
-
- Elle a donc des yeux, un nez, des oreilles, une bouche; la tête se
- dessine du front au menton et depuis les joues jusqu’à la nuque et
- jusqu’à la racine des cheveux. C’est une belle chose qu’une tête de
- femme, librement inscrite dans le cercle esthétique,
-
- Et qui traverse la vie avec tous ses sens aux aguets vers leurs
- nourritures naturelles, le front vers le vent mouillé de pluie, les
- narines vers l’odeur des bourgeons, des lilas et des cœurs, l’ouïe
- vers les murmures de la vie et les chuchotements des désirs,
-
- Les yeux vers la beauté des choses et de toutes les créatures, vers
- les couleurs et vers les rousseurs, vers les structures infléchies et
- celles qui s’étendent en voûtes et en dômes,
-
- Vers les volutes de l’air, des nuages et de la fumée, vers ce qui
- remue, ce qui joue, ce qui rit, ce qui danse la danse fraternelle.
- C’est une belle chose qu’une tête de femme.
-
-
-XIII
-
- Et je n’ai pas dit le monde de la bouche et toutes ses sensualités. La
- bouche est la bouche avec ses lèvres, ses dents et sa langue, mais les
- lèvres sont presque toute la bouche; elles sont la bouche que l’on
- voit, la bouche qui tente la bouche, quand on a soif
-
- D’amour. Les bouches sont chastes ou ne sont pas chastes, selon
- l’endroit où elles se posent et elles se posent partout, comme les
- oiseaux, sur toute branche haute et sur toute branche basse, parmi les
- graines et parmi les fruits. Toute chair leur est savoureuse
-
- Dans l’être qu’elles aiment. Les bouches sont un plaisir. Les bouches
- sont créatrices de plaisir. Je ne ferai pas la litanie des sensualités
- de la bouche. Elle est trop longue et elle est trop secrète.
-
- Les bouches refusent la divulgation de leurs joies. Elles les gardent
- en leurs plis et les reboivent dans l’ombre. Les baisers sont une
- chose d’ombre, mais ils éclairent la nuit comme les étoiles.
-
-
-
-
-LETTRE VINGT-QUATRIÈME
-
-UNE ET TOUTES
-
-
-Vous doutiez-vous, mon amie, que beaucoup de femmes suivent
-passionnément ces lettres que je vous écris du fond de ma solitude? Il
-m’en revient parfois des échos. Même l’une d’elles sembla froissée,
-l’autre jour, que j’aie eu l’air de mépriser l’opinion des autres et de
-n’attacher de prix qu’à la vôtre. Elle me semonçait et me rappelait à
-l’illustre exemple de Dante Alighieri qui conviait les belles femmes de
-son temps à s’unir à lui pour exalter celle qu’il avait élue. Cette
-remarque m’a touché, je l’avoue, moins encore comme un reproche que
-comme un jugement qui nous met à un si haut rang. Si j’avais une
-critique à me faire, ce serait tout au plus de m’être servi d’une forme
-sans valeur réelle. Puisque j’écris publiquement, c’est que je désire
-des approbations; si je ne voulais plaire à personne qu’à vous, j’aurais
-ménagé à ces lettres le secret. C’était un axiome dans la littérature
-d’hier que l’approbation des femmes était un mauvais signe pour un
-écrivain, et en effet on en vit plus d’un se liquéfier, pour leur
-agréer, au sentimentalisme le plus sucré et le plus gluant. Mais
-pouvaient-ils faire autrement et à quelles femmes s’adressaient-ils? Il
-y en a bien des couches, il y en a bien des sortes. Celles que je
-convierais, moi, si c’était encore la mode de telles manifestations, à
-se grouper sans jalousie autour de l’idée que je me fais et que je veux
-donner de vous, Amazone, seraient les femmes à qui Dante adresse sa
-deuxième _Canzone_:
-
- Donne, ch’avete intelletto d’amore...
-
-Celles qui «savent ce que c’est que l’amour» sont aptes aussi à
-comprendre tout le reste. C’est par l’amour que les femmes entrent dans
-l’esprit; c’est par lui qu’elles sont lavées des préjugés qui voilent
-leur intelligence et qu’elles se rendent dignes d’entrer dans la troupe
-des élues. C’est parmi elles que peuvent seulement se rencontrer les
-lectrices passionnées des _Lettres à l’Amazone_. Et j’irais les
-mépriser? Je ne suis pas si ennemi de moi-même. Quand ce qu’un homme
-écrit relève de la sensibilité, il ne peut compter que sur la sympathie
-des femmes ou des hommes doués comme lui d’une âme féminine, mais
-ceux-là sont si rares et si occupés de leurs propres sensations! Quant
-aux autres, les fils de ceux qui ont inventé la raison, ils continuent à
-être trop raisonnables pour s’occuper longtemps d’un problème de
-sentiment et, leur sensualité satisfaite en même temps que leur besoin
-de souveraineté, ils s’en vont à leurs affaires.
-
-Stendhal, qui ne passait pas pour un vulgaire sentimental, n’avait qu’un
-but, dans son âge mûr aussi bien qu’en la jeunesse de sa vie: capter
-l’un de ces «animaux terribles» que sont les belles femmes délicates, et
-s’il écrivit, ce fut dans l’espérance d’être lu par quelques-unes, par
-quelques femmes pareilles à celles qu’il avait aimées, et dont il avait
-senti l’âme, plus qu’il ne leur avait demandé le plaisir. Même, les
-femmes qu’il adora le plus, ou bien il ne pouvait les approcher sans
-tremblement, ou bien, quand il fut plus hardi, il ne put, trop sincère,
-les convaincre ni même apprendre d’elles s’il avait touché leur cœur. Il
-y avait en lui du Pétrarque ou même du Dante, de la _Vita Nuova_, et
-comme on comprend bien qu’il se soit déclaré Milanais! Ce fut par amour
-pour un pays où l’amour était la chose sérieuse par excellence, position
-qu’il n’a jamais pu atteindre en France, pays de la gaudriole et de la
-fade plaisanterie sur le cocuage, fondements de notre littérature,
-espoirs académiques de tout écrivain ambitieux.
-
-Vous qui connaissez bien mes écrits, Amazone, soyez-moi témoin qu’aucune
-de mes imaginations n’évolua jamais autour de l’adultère et que pour moi
-le fait social, comme disent les gens graves, n’eut jamais la moindre
-importance. Il me semble que j’en ai obscurément perçu la bassesse avant
-même d’avoir réfléchi sur le sujet et que j’ai toujours conçu l’amour
-comme un fait naturel dont les développements et les complications ne
-regardent que les patients qui en sont atteints et dont les autres,
-fussent-ils maris, et par cela même, doivent se détourner avec pudeur.
-J’ai entendu dire qu’on prenait cela pour une idée romantique. Cela
-prouverait seulement que le romantisme a été plus près de la nature que
-toute autre conception littéraire. Mais ce n’est pas vrai. C’est
-également une idée classique et celle qui fait la beauté de la tragédie
-racinienne, que les passions y évoluent au-dessus des lois sans
-rencontrer d’obstacles que dans les caractères.
-
-Et voilà pourquoi, puisque nous parlons littérature, la moderne tragédie
-bourgeoise, qu’on appelle une pièce, car c’est bien une chose
-innommable, se traîne, depuis bientôt cent cinquante ans, dans la plus
-plate équivoque. Dès qu’on voit entrer le mari jaloux et qui fronce les
-sourcils, eût-il un revolver au poing, on patauge dans la comédie, et
-c’est le moment de rire. Comment prendre au sérieux une situation qui
-est la révolte de l’homme contre lui-même, contre les lois qu’il a
-faites? C’est le maladroit pris à son propre piège et cela relève tout
-au plus de la peur ou de la pitié physiques. Les femmes, qui n’ont pas
-fait les lois, mais qui les subissent, ont seules le droit de se
-révolter sans ridicule; aussi la sympathie va-t-elle toujours
-instinctivement vers elles, quand, et c’est toujours, elles sont le
-pivot d’une de ces lugubres farces. Pour qui écrit des œuvres
-d’imagination, le seul moyen de ne point participer à ces saturnales de
-la raison est de considérer les lois sociales comme inexistantes et de
-n’y point mêler les êtres dont on écrit l’histoire. Voyez comme les
-aventures d’Emma Bovary se déploient librement, comme elles obéissent à
-la seule loi naturelle des obstacles du caractère, comme le mari est
-tenu à l’écart. Un maladroit n’eût pas manqué de le faire intervenir,
-mais Flaubert était au-dessus de telles manœuvres et quand les
-sentiments du bonhomme éclatent à la fin, c’est de tristesse et non de
-jalousie; c’est l’âme d’un homme, l’âme d’un pauvre amant, et non celle
-d’un propriétaire légal, tout gonflé de ses droits. Car l’homme est le
-propriétaire de sa femme. Les Anglais admettaient, il n’y a pas encore
-bien longtemps, qu’il pût la vendre. La femme accepte cette position,
-quelquefois avec une fierté bizarre. Le christianisme l’a tatouée de la
-devise des esclaves chrétiens: _serviam_. Elle sert son maître avec une
-bonne volonté capricieuse, mais réelle, et lui dispense des plaisirs
-qu’elle ne partage pas, mais dans lesquels elle trouve ceux du putanisme
-pour lequel elle est si bien faite. J’aimerais parfois plus de noblesse
-dans les relations d’amour et que les complaisances mutuelles y fussent
-des conquêtes et jamais le commandement d’un maître.
-
-Mais c’est vouloir réformer la nature ou les mœurs acquises à l’hérédité
-et je n’ai point le tempérament d’un réformateur. On peut regarder ce
-qu’on aime et détourner les yeux de ce qu’on n’aime pas. Je n’aime
-l’amour que dans la liberté, dans l’être qui se reprend sitôt qu’il
-s’est donné, mais qui ne se reprend peut-être que pour avoir la joie de
-se donner encore, et j’aime mieux l’être qui ne se donne pas que celui
-qui abdique sa volonté. Rien de social. Les conditions de la société ne
-me conviennent pas comme sujet de méditation. Je ne suis pas versé dans
-l’économie politique, avec laquelle le monde où je vis habituellement,
-et où je me plais davantage que dans la réalité quotidienne, n’a que
-très peu de rapports.
-
-Voilà pourquoi mes romans ne sont pas une peinture de la vie légale et
-pourquoi aussi ils ne peuvent plaire qu’à ceux qui mettent plus loin
-leur idéal. Il y a un «plus loin» (très beau mot qui appartient à M.
-Vielé-Griffin) dans plus d’une direction. Qu’importe celle qu’on a
-prise, pourvu qu’on trouve au bout ou le long du chemin la liberté de
-l’esprit et le plein développement de ses facultés!
-
-Mon amie, ceci ressemble moins à une lettre qu’à des pages de mémoires,
-mais à qui mieux qu’à vous pouvais-je les adresser? Il faut écrire pour
-soi ou pour une personne que l’on aime et dont l’affection soit prête à
-vous suivre dans tous les détails et dans toutes les explications. Ainsi
-seulement on a quelque entrain. Les autres sympathies viennent par
-surcroît et mieux, trouvant un noyau autour duquel se cristalliser. Des
-mémoires? J’y viendrai peut-être. Il est trop tôt. Je ne m’intéresse pas
-encore assez à mon passé sans pourtant m’intéresser beaucoup au présent.
-Mais il est, on y vit et tant que l’on peut il faut suivre le courant et
-craindre les escales.
-
-
-
-
-LETTRE VINGT-CINQUIÈME
-
-ANALYSE
-
-
-Vous n’aurez pas encore cette fois, Amazone errante, la deuxième partie
-de mon poème. Je la garde en moi, pour qu’elle me donne plus longtemps
-le plaisir des projets inachevés. J’aime l’inachevé, le différé, la
-promesse, même quand je sais qu’elle ne se réalisera pas, car je sais
-aussi que la réalisation vous arrache des mains le rêve qu’elles
-pétrissaient avec amour. Signe de vieillesse, peut-être, ou de paresse
-grandissante, ou de méfiance tardive? A force de vivre, d’ailleurs, on
-s’aperçoit qu’il n’y a pas grande différence entre les rêves et leurs
-réalisations, sinon que les rêves l’emportaient certainement par la
-richesse du désir et l’amplitude de l’imagination. Il arrive cependant
-que les rêves s’éteignent et que l’âme s’en dégoûte, mais c’est une
-chose qui se produit encore, et d’une façon bien plus assurée, quand
-l’occasion s’est présentée de les traduire en actes. Ainsi, quoi qu’on
-fasse, on se retrouve toujours devant le néant ou devant soi-même, ce
-qui est à peu près la même chose.
-
-Autrefois je ne savais pas résister à un désir, mais j’ai vu que les
-désirs accomplis et les désirs suspendus mouraient de la même mort, les
-premiers de saisissement, et les seconds de consomption, ce qui est plus
-doux, mais ce qui est également la mort. Alors je me suis désintéressé
-des uns et des autres. Je suis devenu raisonnable. Mais je dis des
-blasphèmes qui sont aussi des mensonges. L’état de mon esprit n’est tel
-que par moments, et, quand je suis sain, je dis au contraire: il faut
-être jusqu’à la fin devant la vie comme un animal aveugle et sans
-expérience. Tant que nous sommes vivants, c’est pour vivre et il n’est
-de vie que dans la tendance de l’être à toutes réalisations qui sont en
-son pouvoir et même à celles qui le dépassent. L’expérience est une
-grande école de lâcheté: il est vil de s’y courber. Quand on ne se dit
-pas que tout peut encore advenir, on est digne du royaume des ombres.
-
-Je n’ai que trop de tendances au renoncement par orgueil et s’il est un
-peu tard pour modifier ma nature, il est toujours temps de la connaître
-et de l’avouer. Mais j’avouerai aussi que j’ai plus souvent lutté contre
-mes tendances que je n’y ai cédé. Vous voyez quelles contradictions cela
-a dû engendrer. Pour moi, je ne les éprouve pas; philosophiquement, je
-considère la contradiction comme nécessaire à l’équilibre intellectuel
-et passionnel. Sans elle, on tomberait dans la manie et de la manie dans
-la conviction, qui est le dernier degré de l’abêtissement. Quand on
-appuie toujours sur les mêmes sortes de pensées, les mêmes sortes
-d’actes, on y enfonce, on s’y enlise. Il faut marcher plus légèrement à
-la surface des choses. J’ai lutté même contre les tendances du
-sentiment, ce qui n’est pas une petite affaire, car le sentiment nous
-enveloppe comme une odeur et souvent paralyse notre intelligence. Mais
-aussi, quand on est vaincu, après de beaux débats, que de joies! On est
-comme celui qui tombe de sommeil, au moment où il s’allonge dans son
-lit; il s’endormirait encore quand même il ne devrait pas se réveiller.
-Cela arrive. Je ne m’en rapporte pas à autrui. C’est mon état, au moment
-même que je vous parle.
-
-Dans ce sommeil, qui est un peu somnambulique, la lucidité est parfaite
-et l’on sait très bien que l’on dort, que l’on rêve, qu’on vit dans
-l’extraordinaire et cela paraît tout naturel. Mais cela est-il tout
-naturel qu’on s’intéresse à un autre être presque autant qu’à soi-même,
-sans feintise, sans espoir de faveurs bien particulières (encore que de
-sa part, tout soit faveur), aux dépens même de paix intérieure, qu’on
-accepte même qu’il vous fasse souffrir, qu’il vous cause cent
-inquiétudes et qu’on voie bien qu’il ne s’en soucie pas et qu’il serait
-même étonné que vous les eussiez éprouvées? Analysons cela. Il faut
-faire son métier. Il n’y a pas de doute que ce ne soit une variété
-d’amour.
-
-L’amour, en se fixant son but, se fixe ses limites. Quand on l’a atteint
-et qu’on en a joui avec plénitude on s’aperçoit que l’amour a fondu
-comme fond un cierge et d’autant plus vite qu’on l’a allumé plus
-souvent. La durée du cierge dépend de son volume. C’est un phénomène
-physique, comme tous les phénomènes, et l’ébahissement des amants vient
-de ce qu’ils n’ont pas étudié cette branche de la physique générale qui
-enseigne que la fin est la conséquence du commencement. Mais, d’un point
-de vue plus spécial, cette fin nécessaire est aussi la conséquence du
-but que les amants se sont fixé. Le coureur n’a plus beaucoup de cœur
-quand il a atteint la borne. Sa tâche est accomplie. Il va se reposer.
-Son exaltation, qui est tombée en touchant la limite qu’il avait
-assignée à son effort, ne lui permettrait pas autre chose. En ce sens on
-peut dire que ce sont les amants eux-mêmes qui ont déterminé la durée de
-leur amour. Mais un amour qui serait parti sans but déterminé, il n’y
-aurait pas de raison pour qu’il s’arrêtât jamais. Ne rencontrant jamais
-sa limite, il tournerait sans cesse dans la prairie du sentiment et se
-réjouirait sans cesse de voir renaître à chaque pas, comme une fleur
-enchantée, le motif même de sa course.
-
-Vous pourrez dire, Amazone, que c’est là un raisonnement scolastique qui
-ne tient pas compte de la nature physique des choses. Sans doute, mais
-c’est moins un raisonnement qu’une image. Il est rare que je raisonne
-comme on raisonne dans les manuels de psychologie. Je vois les
-propositions se dérouler en une suite de tableaux logiques, ou que je
-crois tels. Il n’y a pas d’abstrait pour moi. Le monde de ma pensée est
-un vrai monde doué de vie et de mouvement: je ne le différencie pas
-toujours, ni d’ailleurs celui des rêves, du monde des perceptions.
-Maintenant, pour achever le diptyque, je ne vous cacherai pas que je
-vois le second coureur, après une course plus longue, mais plus lente,
-s’asseoir tout simplement dans l’herbe et s’endormir, comme la nuit
-tombe. De sorte que le raisonnement par images et le raisonnement par
-idées nous mènent au même résultat.
-
-Cependant la vie, qui est un accident physique, ne se déroule pas
-suivant le raisonnement, mais suivant une chaîne de faits qui réagissent
-les uns sur les autres et c’est pourquoi elle est pleine de
-contradictions et d’illogismes, qui en découlent et contristent les gens
-qui la regardent et n’y participent pas. Rien de ce qui doit arriver
-n’arrive nécessairement. Dans la série, il y a toujours place pour
-l’imprévu; cet imprévu qui rend la vie tolérable, en y mettant les
-attraits d’un jeu suprême où nous sommes perpétuellement les joueurs et
-les joués.
-
-Voilà. Je serais bien en peine de résumer ma lettre, comme il est de
-règle dans une bonne composition, par une phrase décisive. Il y a trop
-de choses disparates. N’y voyez que le désir d’y mettre à nu pour vous
-quelques-uns de mes mécanismes secrets. C’est un mauvais moyen de
-plaire, peut-être; pourtant quel autre but aurais-je? Je ne vois de
-sourire que dans vos yeux. Les hommes sont méchants, la nature est
-morne. Jamais je n’eus tant besoin de vous.
-
-
-
-
-LETTRE VINGT-SIXIÈME
-
-CONTRADICTIONS
-
-
-Mon amie, je joins encore à ma lettre quelques sonnets. Ils n’achèvent
-pas encore mon idée, est-il possible de l’achever? Elle est sur le
-chantier depuis le commencement du monde et le dernier homme en
-emportera les derniers murmures sur ses lèvres. Mais chaque homme qui
-pense ou qui rêve est le dernier, comme il a été le premier. Le monde
-est son œuvre, il le crée, il le sculpte et il le brise, il l’anéantit
-et le ressuscite chaque jour de sa vie. Sa vanité est de vouloir que sa
-création soit éternelle, et même éternelles ses négations. Ah! qu’il
-serait plus beau de se coucher seul dans la prairie de ses imaginations
-et d’écraser l’herbe et les fleurs sous un égoïsme ironique. Mais la
-vanité est plus forte que l’égoïsme même. Elle parle. Il faut qu’elle
-parle et qu’elle convie les oreilles à sa chanson. Pourtant nul
-n’écoute. Les rêves sont parallèles: ils ne se rencontrent jamais. C’est
-la plus grande douleur, et peut-être n’est-elle pas ridicule, quoique la
-joie soit plus belle. Seulement, elle ne se réalise jamais qu’en les
-instants si fugitifs qu’on ne voit pas la déesse, mais seulement l’ombre
-de sa robe immortelle. Aussi, c’est très justement qu’on a douté si elle
-n’était pas une illusion. Tant pis pour les maladroits ou les distraits.
-Il faut les laisser à leur scepticisme. Il est noble d’invoquer le
-bonheur même quand on sait qu’il n’écoute pas, et ce sera ma dernière
-strophe. Un peu de lyrisme est amusant.
-
-Voici donc ces deux fragments:
-
-
-ELLE A UN CORPS...
-
---SONNETS EN PROSE--
-
-
-XIV
-
- Je ne dévoile pas la beauté de mon rêve, je sculpte une hypothèse dans
- le marbre de la logique éternelle, je remplis avec de la chair
- nécessaire la cage du thorax, la courbure épineuse des vertèbres, les
- ailes rigides des grands papillons iliaques et les cavernes
-
- De l’ischion. Il le faut. Je ne t’oublie pas, ô sacrum! ni vous,
- fémurs! Je dresse l’ossature tout entière et je la lie et je la soude
- avec le tissu souple des muscles, avec la peau, ce manteau juste qui
- donne à l’argile la forme extérieure que je veux,
-
- La forme qu’il m’est impossible de ne pas vouloir, car elle est
- projetée dans mon atelier par les rayons mêmes de tes yeux, le rire de
- ta bouche et tes plis
-
- Que fait ton cou, quand la tête se tourne vers moi pour m’éblouir. La
- roue d’un engrenage s’appuie sur une autre roue. Le geste qu’on voit
- ordonne le geste caché.
-
-
-XV
-
- Je procède du connu à l’inconnu. La tête est la fleur du cou et le cou
- sort des épaules comme la tige sort des racines, du monde des racines
- où le secret de la vie s’élabore, mais le corps de la femme forme des
- racines
-
- Aériennes, comme les figuiers d’Asie. Elles se promènent sur la terre
- et quelquefois s’attachent à d’autres racines mâles ou femelles et s’y
- enlacent, dans un beau frémissement. Alors on voit la plante magique,
- devenue mandragore,
-
- Connaître l’intensité de la vie humaine. Comment ne parlerais-je pas
- de ces racines merveilleuses? Je ne suis pas de ceux qui voudraient
- les replonger dans la terre
-
- D’où elles sont sorties. Toute la plante! toute la femme dans son
- intégrité magnifique, avec toute sa joie, toute sa soie, tout son
- rêve, toute sa sève, toute sa réalité!
-
-Si j’étais raisonnable, Amazone, errante encore, je cesserais de vous
-écrire (ah! sous cette forme). Il le faudra bien. Ce me sera un grand
-crève-cœur, car je me suis habitué à vous adresser ces menus discours et
-vous, n’est-ce pas, à les lire? Vous êtes la cause chère de pensées qui
-prennent toute leur valeur de l’être qui les inspire. Une tendresse qui
-ne fléchit pas y trouve un prétexte à se moduler en variations, et il
-m’est agréable de songer que peut-être un jour nos noms oubliés
-surgiront tout à coup d’entre les feuillets retrouvés d’un livre. Quelle
-est donc cette femme, se demandera-t-on, qui fut tant aimée? Et par la
-même occasion, on dira sur nos ombres beaucoup de bêtises, car si on
-connaît mal les êtres vivants, et ceux mêmes auxquels on s’intéresse le
-plus, que doit-il advenir des disparus? Aussi, plus agréable peut-être
-serait-il d’entrer tout entier dans le délicieux néant. Vous savez,
-comme il est écrit dans _les Stèles_, que «la Mort est fort habitable».
-Cette pensée vous a plu. Elle me plaît également. Comme c’est plus beau
-que l’emphase chrétienne, cette cabane dans la nuit et dans le silence,
-et comme on doit y dévorer avec appétit le pain dur des pensées et y
-boire avec joie l’eau croupie des rêves sans espoir! Si je ne vous avais
-plus pour m’écouter et parfois me sourire, c’est là que je me
-réfugierais. Déjà, j’y fais souvent retraite, comme on disait autrefois.
-Je suis comme celui qui va essayer une maison de campagne avant de
-l’habiter définitivement.
-
-Mais voyez comme je suis plein de contradictions, mon amie! J’écris cela
-et je sais que je ne devrais pas l’écrire, puisque ce n’est pas conforme
-à ma raison et puisque ma raison n’admet aucune sympathie avec ce qui
-n’est pas. Il est vain, il est fat, il est peut-être honteux de penser à
-la mort. Il y a là je ne sais quel égoïsme bourbeux. Elle pense à nous.
-C’est bien assez. N’ayons pas l’air de nous en apercevoir et tant qu’il
-y a à portée de notre main un être qui a besoin de nous, est-ce que la
-vie n’est pas belle? Et quand on aime cet être et qu’on retire des
-émotions de sa présence et de son absence, de mille choses indéterminées
-qui tiennent à lui, qui émanent de lui, a-t-on le droit de se plaindre?
-Et quand même on se ferait des illusions, quand même le sentiment serait
-plus vif d’un côté et d’une nuance plus accentuée, ce serait encore une
-source d’occupations fort délectable. Et quand même on serait seul à
-aimer, quand la vie devrait se replier sur elle-même et devenir tout
-intérieure, n’y aurait-il pas encore dans ce sentiment solitaire un
-singulier réconfort? Il y a eu de telles amours que rien ne découragea
-jamais, ni l’indifférence, ni le dédain même, qui est pire, car chacun
-apporte là et son tempérament et son caractère: le masochisme est
-psychologique avant d’être matériel, délicat avant d’être brutal,
-amoureux de la mélancolie avant de l’être des coups et des clous.
-
-Mais je m’égare, comme le dit à chaque pas et si comiquement Stendhal.
-Il est bon de n’analyser que ses propres sentiments, si l’on veut dire
-des choses valables. Les traités de psychologie me font peur par leur
-outrecuidance: le contraire de ce qu’ils affirment est aussi vrai que
-toutes leurs vérités. Il est même si difficile de voir un peu clair en
-soi-même qu’il vaut peut-être mieux vivre que réfléchir, mais nous ne
-sommes pas les maîtres de choisir. Nos tendances nous tirent çà et là
-selon toutes les occasions, mais non sans une certaine logique: à la
-période d’action succède la période de pensée; à la vie extérieure, la
-vie intérieure; à la conversation, la méditation.
-
-Adieu, mon amie, vous n’aimerez pas cette lettre, ni moi non plus. Elle
-me déplaît d’abord, parce que vous la lirez loin de moi, si les hasards
-du voyage vous permettent de la lire. Et voilà que vous m’avez menacé
-encore d’une plus longue absence! Mais je résiste à tout. On me retrouve
-à la même place, celle où vous m’avez vu d’abord et où, depuis cela, je
-n’ai cessé de penser à vous.
-
-
-
-
-LETTRE VINGT-SEPTIÈME
-
-LE DÉSIR
-
-
-Au moment encore où j’écris les premiers mots de cette lettre, mon amie,
-je ne sais nullement ce que je vais vous dire au cours de quatre pages
-de ma menue écriture, mais ce sont là des choses dont je ne m’inquiète
-pas beaucoup et précisément l’intérêt d’une lettre est dans son
-inattendu et dans son désintéressement. Je vous parle et vous écoutez.
-C’est l’essentiel. Je vous parle même avec bien plus de liberté et de
-facilité que si je vous tenais devant mes yeux, votre visage me donnant
-des distractions, ainsi que mon désir de vous plaire sur l’heure. Une
-lettre, cela est lointain. Le trait qu’elle porte arrive à son but comme
-un vol d’oiseau longtemps balancé; la parole est une flèche. Que de fois
-j’ai suspendu la flèche déjà vibrante sur la corde tendue et l’ai
-laissée tomber à vos pieds! Les flèches, c’est bon à faire des
-blessures. Il faut rester dans le pacte et se servir de traits moins
-directs, plus lents et comme ouatés, qui vont se poser, oiseaux dociles
-et très bien dressés, sur les mains qui les attendent. Les paroles
-écrites m’obéissent mieux que les paroles vibrantes. J’en fais même ce
-que je veux; elles me sont une troupe fidèle. Vous avez vu le charmeur
-d’oiseaux du Luxembourg, immobile comme une ruche autour de laquelle
-volète l’essaim des oiseaux attentifs: ainsi je domine les mots et j’en
-fais les messagers de moi-même. Mais jamais je n’ai pu les dresser à
-porter des mensonges, c’est-à-dire l’expression de ce que je ne suis pas
-et de ce que je ne pense pas. Ils ne me sont dociles que jusque-là et
-ils me crèveraient les yeux comme cerises mûres plutôt que de vous
-transmettre le plus agréable mensonge.
-
-Vraiment, j’ai toujours détesté la feintise. Je trouve que ce n’est pas
-amusant, je trouve que c’est bien lassant et bien inutile et bien
-pénible. Il est si simple d’être soi et de se maintenir dans cette
-position et possession. Je dédaigne jusqu’à l’hypocrisie si nécessaire à
-l’avancement dans le monde et nous pensons de même sur ce point, comme
-sur bien d’autres, comme sur tous ceux qui sont essentiels, n’est-ce
-pas, mon amie? C’est même pour cela que mon goût pour votre esprit, pour
-tout ce qui fait que vous êtes vous-même, s’est aggravé jusqu’à devenir
-l’occupation de ma vie. En d’autres lettres, qui n’étaient pas «à
-l’Amazone», je vous ai dit que le fait seul de votre existence était un
-bonheur pour moi. C’est toujours vrai. Je vous remercie d’être, d’aller
-et venir dans la vie, et si vous me regardez quelquefois et si vous me
-pensez, je n’ai rien à demander aux dieux. Ah! Je deviens exigeant!
-Peut-être. Mais pas de renoncement sur ce point. Je tiens à mes désirs.
-Ce sont mes seuls amis. C’est par eux que je reste en communication avec
-le monde. C’est le désir qui fait qu’une lettre de vous m’est un
-bienfait, c’est le désir qui me fait sourire tout entier à la nouvelle
-de votre retour, c’est le désir qui veut que je vous écrive tantôt tout
-haut, plus souvent tout bas: tous les sentiments naissent du désir. Le
-désir est l’essence de l’homme, a dit Spinoza. On désire le bonheur
-quand on ne le possède pas et quand on le possède. On désire toujours,
-dans tous les états et dans toutes les circonstances, on désire encore
-quand on ne désire rien, car ne désirer rien c’est vouloir également
-tout ce qui viendra et tout ce qui ne viendra pas, c’est l’activité dans
-la passivité, ce qui me convient merveilleusement. Le désir est une joie
-essentielle parce qu’il est la vie même. Cesser de désirer, ce serait
-cesser d’être et chaque fois que les désirs s’amoindrissent dans l’âme,
-la vie diminue.
-
-La jeunesse a des désirs précis. Il lui semble que la possession
-corporelle va combler délicieusement le vide qu’ils creusent dans son
-cœur. Mais cela n’arrive pas; malgré les délices, le vide devient
-gouffre et le sable qu’on y jette ne fait même pas le bruit de l’eau qui
-jaillit le long des parois du rocher. On fait là-dessus toute une
-littérature très poétique qui a encore du charme pour des âmes
-inquiètes. A regarder la chose plus directement et avec plus de
-simplicité, il n’y a là que le jeu d’une fonction naturelle qui tient
-beaucoup plus de la mécanique que de la psychologie. Havelock Ellis a
-magnifiquement résumé cela en deux mots définitifs, d’une clarté
-impertinente: tumescence, détumescence. Le désir dont l’essence est
-d’être un appétit conscient n’y a presque pas de place, et c’est pour
-anoblir la fonction qu’on l’a inscrite sous ce vocable. Mais le désir de
-coucher avec une femme, parce qu’elle est jolie, n’est pas le grand
-désir, qui s’oppose même à la fonction et qui voudrait plutôt violenter
-la nature que la servir. Le désir vrai ne fait son apparition dans
-l’être humain que passé l’âge de la grande fougue sensuelle,
-inconsciente et mécanique, au moment où, au lieu de vouloir fréquemment
-de très précises intimités, on se met à souhaiter des bonheurs vagues et
-qui seraient profonds, proches et lointains, doux et acérés, des
-plaisirs compliqués, chimériques et qui font peur ou qui font rire par
-leur folie. Si ce désir-là n’était pas une sorte de démence,
-l’imagination le réaliserait facilement comme les autres, le
-renouvellerait comme les autres, mais son caractère est de puiser son
-immortalité dans l’impossible. Qu’il se pose sur un être choisi ou qu’il
-se partage sur plusieurs têtes, ou n’en préfère aucune, il ne sait que
-trop qu’il n’est au pouvoir de personne de guérir son inquiétude.
-Parfois, à force de le remâcher, on s’y empoisonne, et cela devient
-cette mélancolie morne de ceux qui ont trop vécu et qui ont sans cesse
-demandé à la vie ce qu’elle ne peut donner. C’est en ce sens qu’on a
-dit, et c’est probablement très juste, que le bonheur se trouve le plus
-souvent dans l’accomplissement modéré des fonctions qui passent pour le
-produire, comme les pommiers produisent les pommes. Sensations modérées,
-sentiments modérés, vouloirs modérés, ou bien tout l’excessif de la vie
-renvoyé à plus tard, quand nous ne serons plus, voilà la sagesse.
-J’aimerais mieux être mis en croix comme un esclave romain, pour jouir
-au moins d’une douleur sans modération.
-
-Vous comprendrez cela, quand l’heure sera venue, vous le moins
-nativement modéré des êtres. Mais vous le comprenez déjà, car vous êtes
-de ceux qui, méprisant la fonction, ont taillé dans la nature la fleur
-qu’ils voulaient et qui, en violant la logique, ont fécondé l’idéal. Ne
-croyez pas de ma part à je ne sais quel mépris de la nature et de la
-loi. Cela vous serait bien égal, mais je tiens, non moins qu’à mes
-désirs qui sont humains, à l’intégrité de ma raison et de son
-esthétique. Ma faiblesse pour vous se connaît dans sa cause. Je ne suis
-pas de ceux qui abattent un arbre pour assurer la rectitude d’une
-balustrade. La loi est la loi et la fantaisie est la fantaisie. Toutes
-les deux d’ailleurs sont dans la nature; la fantaisie aussi est soumise
-à la loi. Rien de ce qui est n’est anormal; la passion sous toutes ses
-formes est œuvre de nature et aussi la curiosité que les gens appellent
-vice, pour faire croire qu’ils sont vertueux, ce à quoi je ne prends
-aucun intérêt. J’ai trop médité sur les choses et trop lu Spinoza pour
-croire qu’il soit sain de considérer le désordre humain tel que hors de
-l’ordre. On ne lit pas assez l’introduction au livre trois de l’Éthique.
-Cela n’a qu’une page et demie et cela dévoile le monde. Je veux vous la
-faire connaître. C’est la froide immoralité (selon les esclaves) du
-génie pour qui les prodigieux chocs des passions, les agitations des
-êtres ne sont qu’un mouvement dont il mesure les courbes.
-
-Mais il me semble que je ne me suis pas surveillé. J’ai laissé dévier le
-ton de cette lettre. Vous me le pardonnerez, Amazone, en considérant que
-je n’aime pas moins votre esprit que votre cœur et que je crois que rien
-de ce qui est intellectuel ne doit, non plus, vous être indifférent.
-
-
-
-
-LETTRE VINGT-HUITIÈME
-
-RETOURS
-
-
-Le plus douloureux, à mesure que l’on vieillit, mon amie, c’est qu’on
-connaît les lendemains, ce qui fait qu’on n’a plus de confiance dans les
-journées. On sait d’avance que le voyage a ses retours et que l’amour a
-ses retours et on désire surtout ne pas partir ni pour l’un ni pour
-l’autre. Pourtant je m’excite encore à l’idée d’un voyage quand revient
-la belle saison, mais, dérision! je sens que je voudrais surtout revivre
-le passé, mettre mes pas dans les vieux vestiges, mes regards dans les
-paysages d’autrefois, mon corps dans la mer connue et familière. Alors
-peu à peu le rêve tourne à l’ironie, et après lui avoir ri, j’en ris. A
-quoi bon? Si encore on se retrouvait au même point! Mais il semble à
-chaque retour que la route se soit déplacée. C’est à peine si l’on
-retrouve sa maison. Il faut renouer difficilement sa vie, tant qu’il
-semble qu’elle en vaille encore la peine. Vraiment, je déteste cette
-période des voyages. Je n’y eus jamais depuis longtemps que des ennuis,
-que des surprises mauvaises, dont la dernière me hante encore. Il me
-semble que la vie va de travers, dès que je cesse de la regarder. Mais
-l’attention se lasse, il faut savoir un instant fermer les yeux.
-
-Alors, je m’en irai tout comme un autre par les routes et par les
-hôtelleries vers le bout du monde, qui est le rivage le plus proche.
-Quand il y avait encore des grèves solitaires, quelles belles journées
-j’ai vécu près de toi, mer aux vagues monotones! Je savais marcher pieds
-nus comme les pêcheurs de la côte et vivre comme eux dans un sac de
-molleton. On s’en allait très loin dans l’eau, porté comme une épave par
-le flot descendant et on revenait amené par le montant. Les pêcheurs
-avaient pêché et je m’étais assis sur une pointe de rocher, heureux
-d’être un îlot parmi les autres, puis j’errais par les dunes en
-déclamant des vers de Byron. Que ce tableau doit vous sembler ridicule!
-Il est encore émouvant pour moi. Voilà comme j’aime la mer, sans autres
-jambes que les jambes rouges des pêcheuses de crevettes. Trouville a été
-comme cela au temps de la jeunesse de Flaubert. La plage où je vivais
-seul n’est pas devenue un Trouville, mais il n’y a qu’une manière de
-perdre sa virginité et elle l’a perdue.
-
-Pourquoi est-ce que je vous écris ces choses? J’ai l’air de regretter ma
-jeunesse, moi qui ne regrette jamais rien, moi qui n’ai jamais rien
-avoué! Peut-être que mes fibres s’amollissent au moment qu’il aurait
-fallu les durcir contre les derniers chocs de la vie. Mais il faut
-suivre sa nature et suivre la nature qui font de nous ce qu’elles
-veulent. Nos métamorphoses ne nous appartiennent pas et nous nous
-appartenons si peu nous-mêmes! A peine est-il en notre pouvoir de
-pacifier l’expression de notre sensibilité; quant à notre sensibilité
-elle-même, elle ferait un beau tapage intérieur si on lui refusait toute
-expansion. Vous comprenez cela, vous qui avez accueilli avec une
-indulgence délicate les sonnets en prose dont j’ai semé mes dernières
-lettres. Ah! qu’on a de plaisir à fréquenter les personnes intelligentes
-à la fois et sensibles, comme on disait au XVIIIe siècle, mais que cela
-vous fait paraître dure, ensuite, la rencontre des imbéciles! Mais leurs
-propos ne peuvent altérer ni votre sérénité ni la mienne. Ce n’est pas
-pour eux que j’écris et que vous importe ce qu’ils pensent! Vous avez
-confiance en moi pour certaines raisons, dont la meilleure est que vous
-savez que je vous aime. Je mettrai donc ici les deux derniers sonnets,
-dont vous avez déjà le manuscrit d’ailleurs, et comme je sais ce que
-vous en avez pensé, et que vous en avez senti l’amère tendresse, je les
-livre par surcroît à ceux qui peuvent comprendre aussi et à ceux qui ne
-comprennent pas:
-
-
-ELLE A UN CORPS...
-
---SONNETS EN PROSE--
-
-
-XVI
-
- Les épaules sont des sources d’où descend la fluidité des bras, et les
- bras se partagent en doigts comme les ruisselets. Les ruisselets ont
- des cailloux, les doigts ont des bijoux, l’onyx des ongles et les yeux
- des bagues. Les doigts jasent ainsi que les ruisselets,
-
- Et ainsi que les oiseaux. Les mains sont des oiseaux, les bras sont
- des roseaux. La nymphe va surgir toute, fleur énorme et soudaine, et
- nue elle se montre à mes yeux éperdus, avec ses seins purs, double
- tabernacle du cœur;
-
- Avec ses flancs, lyre des délires, avec son ventre, avec son ombilic,
- d’où fut arrachée la chaîne qui lie les femmes aux femmes dans la
- suite des générations;
-
- Avec ses jambes: l’édifice se meut vers les délices de ses désirs. Il
- marche aussi vers la peine, car il marche dans la vie, il est vivant.
- Je ne me trompais pas. Elle a un corps.
-
-
-XVII
-
- On peut donc se fier à la logique naturelle. La logique m’a mené à la
- contemplation de la beauté que j’ai créée strophe à strophe. C’est
- bien mon œuvre. Je puis la regarder. Mais donnez-moi encore un peu
- d’argile fraîche, avec mon ébauchoir.
-
- Il faut que je retouche la courbure indécise des hanches et celle des
- reins gémellés, il faut que je creuse le dos, afin qu’il ressemble à
- la plage nacrée où la mer se repose. Je veux modeler jusqu’à la
- merveille les jeux délicats du rhomboïde et ceux du grand psoas,
-
- Qui fait hancher les femmes. Je veux qu’on devine sous l’ombre de la
- peau la pointe des trochanters et le bâtonnet fragile des clavicules,
- car la peau roule autour des muscles,
-
- Et les muscles s’appuient sur les os, comme un lierre solide et rouge.
- Les os sont la roche dont la chair est la mousse. J’aime, ô ma statue,
- ton squelette immortel.
-
-Méditez ce dernier mot, mon amie, et cultivez le jardin de votre joie.
-Levez les yeux vers la fenêtre où les branches curieuses voudraient
-entrer et laissez-les entrer peut-être, car vous ne les aurez pas
-toujours et les barbares approchent. Où accrocherez-vous votre hamac, à
-quels arbres, entre quels murs, sous quelles feuilles et quels oiseaux,
-parmi quels bruits et au-dessus de quelle herbe? Pour moi, je m’enfonce
-au cœur cette vision qui semble émaner de vous et que je ne puis plus
-regarder sans la mélancolie que l’on éprouve devant les choses qui vont
-finir et que l’on avait crues éternelles. Mais l’Amazone reste et je
-suis consolé.
-
-
-
-
-LETTRE VINGT-NEUVIÈME
-
-ÉPISODE
-
-
-Mon amie, vous n’avez pas voulu que j’aille encore voir les jeux
-monotones de la mer, et je suis resté. Votre douce influence n’a pas eu
-besoin de beaucoup d’efforts, car j’aime à vous obéir, je vous reconnais
-la maîtrise dans l’exercice de la volonté. Mais il ne s’agit même pas de
-volonté, un désir, une réticence ont suffi. Quoique je sois assez têtu
-sur certains points dont je m’exagère peut-être l’importance, ce qui est
-bien heureux, car cela m’occupe, j’aime que l’on pèse sur mes décisions
-et que l’on me donne de bons motifs, et en est-il de meilleurs que ceux
-qui passent dans votre bouche? Malheureusement, on commence à le savoir
-et il me viendrait des inquiétudes pour ma liberté, si je ne savais que
-vous ne voudrez jamais ce qui peut m’être désagréable.
-
-Ah! l’amitié ainsi comprise et ainsi sentie est une douce chose! Elle a
-tous les charmes des sentiments profonds et rien de la tyrannie des
-mouvements de vanité. Ce que veut un ami de cette espèce tendre semble
-si naturel à l’autre qu’il n’a vraiment aucun mérite à obéir. Il veut et
-cela suffit pour que l’autre volonté se plie à un plaisir qui devient
-aussitôt le sien; ou plutôt dès qu’une volonté s’exprime, il n’y en a
-plus qu’une. Il est vrai qu’il arrive souvent qu’il n’y en a jamais
-qu’une qui parle, l’autre attendant sans cesse le mot d’ordre, non par
-subordination, mais parce que le goût de la volonté est beaucoup moins
-répandu qu’on ne le croit. La plupart des volontés sont fugaces et
-mobiles, ne résistent pas à l’impression du moment, tournent sur
-elles-mêmes sans trouver le cran d’arrêt qui est la décision, terrible
-pour certaines natures. C’est pour elles comme de se jeter à l’eau du
-haut d’un pont, et parfois ils verraient le courant emporter leur
-bonheur qu’ils crieraient au secours et n’enjamberaient pas. Mais, au
-fond, ces êtres qui cultivent si peu leur volonté, qui s’en remettent au
-destin du soin de broder leur vie, sont-ils plus malheureux que les
-êtres actifs et volontaires?
-
-Or, c’est là le grand point, n’est-ce pas? Il faut donner à sa vie une
-certaine couleur de bonheur, ne fût-ce que pour éviter la pitié de ses
-semblables. Eh bien, je ne trouve pas que la volonté soit pour cela d’un
-grand secours. On peut se donner l’air heureux dans toutes les positions
-où le hasard nous jette et on peut même presque toujours s’y rendre
-maître d’un certain bonheur suffisant pour ne pas désirer la mort trois
-fois par jour. Pour moi, qui n’ai jamais fait grand usage de ma volonté,
-je ne la désire qu’une fois, le matin à mon réveil, mais dès que je suis
-debout, ce qui ne tarde pas, cent petits bonheurs se présentent à moi,
-comme de boire un grand verre d’eau au citron, de fumer des cigarettes,
-d’aller regarder les arbres et les femmes, parfois même d’écrire, quand
-j’ai quelque chose en train d’un peu difficile. Quand je me découvre la
-perspective de passer près de vous quelques instants de la journée, je
-trouve la vie bonne, comme un enfant qui aperçoit le soleil dans sa
-chambre. Qu’est-ce que la volonté ferait dans tout cela? Si les êtres
-que j’aime se détournaient de moi, la volonté la plus violente ne
-serait-elle pas impuissante à les arrêter? Plus on veut être aimé et
-moins on y réussit. Je sais bien que vous pouvez m’opposer une preuve du
-contraire, mais en bon logicien je vous rétorquerai qu’un fait n’est
-qu’un fait et ne peut pas servir à soutenir un raisonnement général.
-
-Cependant, Amazone, je ne conteste pas que la volonté n’ait eu un grand
-rôle dans votre vie, mais c’est l’histoire de votre nature, cela, et non
-pas l’histoire de toutes les natures. Une telle vie, au reste, suscite
-beaucoup plus l’admiration que les vies passives, mais il n’en résulte
-pas que la volonté soit une nécessité pour toutes les existences. Je
-suis persuadé qu’elle aurait achevé de gâcher la mienne, en y
-multipliant les déconvenues, car il ne suffit pas d’avoir de la volonté,
-il faut que cela soit une volonté adroite et ferme, qui sache lutter
-contre le destin. Les velléités, qui sont des volontés maladroites, des
-volontés commençantes, d’avance découragées, ne servent qu’à compliquer
-la marche des existences; mieux vaut la passivité pure. D’ailleurs il ne
-faut pas croire que la volonté soit toujours absente des vies où on ne
-la voit pas clairement à l’œuvre. Elle peut exister et ne s’appliquer
-qu’à la domination des forces intérieures de l’esprit. Alors la lutte se
-passe dans l’ombre et l’on n’en voit les résultats que plus tard,
-quelquefois même après que toute la vie s’est écoulée sans résultat
-apparent. Croyez-vous que ces luttes intérieures soient sans beauté?
-
-Il ne faut pas juger les êtres sur leur nature, mais l’usage qu’ils font
-de leur nature. Il en est qui se sont entièrement recréés et qui ont
-fini par rendre la plus ingrate presque agréable. Voilà des victoires
-qui restent presque toujours inconnues. Ah! si on pouvait faire un
-voyage parmi les volontés et parmi les désirs, que de curieuses
-sensations on en rapporterait, quels êtres on aurait vus, différents de
-ceux que nous fait connaître la vie! Mais combien ils seraient désolants
-et destructeurs du respect que nous avons pour tant de créatures
-distinguées! Les désirs surtout, matière sur laquelle s’exerce ou ne
-s’exerce pas la volonté, selon les natures, nous offriraient bien des
-surprises, et j’avoue que je ne me soumettrais pas volontiers au bon
-plaisir de ces caravanes psychologiques venant inspecter mes pensées
-secrètes comme des Arabes sous leur tente. Je vivrais, oui, presque
-toujours, dans une cage de verre, mais mon cerveau a besoin du secret.
-Je ne réponds pas de lui, il a des fantaisies terribles. Il est un être
-pourtant auquel j’ouvrirais bien la porte, parce que je n’ai pas peur de
-sa curiosité, parce que je crois qu’il n’y trouverait que des mouvements
-sympathiques à sa propre nature, une maison où sa pensée fraternelle
-s’est déjà écrite sur toutes les glaces: «Entre: c’est toi-même.»
-
-Vous vous souvenez, mon amie, de l’épisode de belle sauvagerie qui
-réveilla l’autre soir vos instincts amazoniens, sous les grands arbres
-de votre jardin qui faisaient au ciel des dessins de point d’Angleterre?
-Je veux mettre ici le sonnet en prose que je vous envoyai le lendemain.
-Il finira bien cette lettre, encore que le seul rapport qu’il ait avec
-elle est d’être pareillement tissé dans ma vie et d’être comme elle
-plein d’énigmes.
-
-
-ÉPISODE
-
- Le chat, bête blessée, bondit. On entend ses griffes dans l’écorce des
- arbres. Puis c’est le silence. Puis j’écoute ton rêve d’être sauvage
- et libre parmi les forêts brutales. Nous sentions l’horreur de vivre
-
- Parmi les hommes, troupeau déchu. Pourtant je regardais ta face
- lumineuse dans la nuit, ton corps enveloppé d’ombre, plus vivant
- d’être immobile comme un serpent sous les couvertures. Tu disais
-
- Maintenant des choses menues et qui me faisaient rire. Je songeais que
- les forêts ne sont peut-être belles qu’au sein des villes
-
- Où les lueurs du gaz ont des airs de clair de lune, où la beauté est
- spirituelle, où l’amie a toute sa douceur.
-
-
-
-
-LETTRE TRENTIÈME
-
-LE RYTHME
-
-
-Vous savez, mon amie Amazone, que c’est le désarroi des vacances qui a
-interrompu ces lettres. C’est une époque où tout semble finir et
-quelquefois pour ne pas recommencer. Chacun s’en va de son côté, des
-lettres s’égarent, des adresses sont mal données, on s’accuse
-mutuellement d’indifférence, même d’oubli. Excellent moment pour les
-ruptures, moment cruel pour ceux qui ressentent la dureté d’une absence
-et qui en redoutent les effets, sans pouvoir les conjurer. Je sais bien
-qu’une amitié, même la plus tendre, n’est pas à la merci d’une lettre
-égarée, mais ce que l’on sait le mieux n’est pas toujours le plus vrai.
-Quand on s’est répété cela avec confiance, le démon de l’amour-propre
-parle à son tour: Il m’oublie! Cela fait une blessure, qui fera une
-cicatrice, et une cicatrice peut défigurer un sentiment. Le mot de La
-Rochefoucauld sur le vent qui éteint les bougies et active les incendies
-est plus saisissant comme image que comme déduction psychologique. Les
-grandes passions ne sont pas toujours activées, mais les passions
-moyennes sont toujours éteintes par le vent de l’absence, car tout n’est
-pas qu’apparence et il y a telles passions qui ont l’air des plus
-modérées et qui sont intérieurement fort violentes et fort vigoureuses.
-Les âmes sont diverses autant que les corps qui leur servent de soutien:
-les sentiments manifestés avec exaltation ne sont pas toujours les plus
-résistants.
-
-J’aime mieux La Rochefoucauld quand il donne pour base à nos sentiments
-l’amour-propre, c’est-à-dire l’amour de soi-même, l’égoïsme. Malgré que
-nous voudrions bien qu’il ait tort, dès qu’on réfléchit un peu sur ce
-point, il faut lui donner raison. On n’aime jamais que soi-même, et au
-moment où on semble s’absorber en autrui et s’y perdre comme en un
-océan, la joie que l’on éprouve est le signe certain d’un sentiment
-égoïste. Je vous l’ai écrit, et peut-être plusieurs fois: sans égoïsme,
-pas d’amour. Ce n’est que parce que l’on tient beaucoup à soi-même qu’on
-est capable de se donner à autrui, et c’est pour cela que ce don peut
-acquérir une grande valeur. Si on pouvait sortir de soi, se dépouiller
-de tout amour-propre, le monde nous apparaîtrait tel qu’une masse
-informe et indifférente, car c’est notre sensibilité égoïste qui le crée
-et le recrée sans cesse à notre image. On se demande même si la
-sensation purement physique pourrait exister dans un être sans égoïsme,
-et si l’être lui-même ne se dissoudrait pas en une sorte de néant
-mécanique.
-
-Mais tout cela, c’est de la métaphysique des sentiments, moins claire
-encore que celle des idées. Qu’importe l’essence des choses! Il n’est
-pas besoin, pour aimer, de connaître le mécanisme secret des passions,
-et, d’ailleurs, les mots ne sont jamais que des mots, ce n’est pas en
-changeant leur couleur qu’on change leur contenu. Quand je saurai qu’il
-entre beaucoup d’amour-propre et d’égoïsme dans le tourment de
-l’absence, cela ne diminuera pas mon chagrin, cela ne fera que m’y
-renfermer plus étroitement. La fatalité nous aura si longuement éloignés
-l’un de l’autre cette année qu’il n’y a qu’à en prendre son parti et à
-rire ironiquement de sa malice. C’est le seul moyen d’humilier la
-destinée. En s’y conformant, on la désarme, et je crois que la révolte
-ne fait au contraire que d’augmenter ses rigueurs. La fatalité, la
-destinée. Nous savons très bien, n’est-ce pas? ce qu’il y a derrière ces
-mots qui ne sont que des rideaux tirés par nos caprices; mais nos
-caprices étant eux-mêmes déterminés par l’enchaînement invincible des
-choses, il semble que l’extravagance de ces mots de pourpre ne soit pas
-tout à fait ridicule. Et puis, leur noblesse nous flatte. N’est-ce pas
-quelque chose de se sentir poursuivi par une puissance supérieure?
-
-Cette puissance fit donc que je me crus obligé de quitter Paris avant
-vous cette saison, et elle fit aussi que vous aviez décidé de vous
-absenter au moment même que j’allais revenir, et, depuis, nous ne nous
-sommes plus rencontrés. Quand vous regarderez la mer, près de laquelle
-vous êtes, observez le rythme auquel elle obéit. Je me confie au rythme.
-Il nous ramènera l’un vers l’autre, aussi sûrement qu’il nous a
-éloignés. Très souvent nous percevons mal le grand rythme des choses,
-parce que les oscillations en sont trop grandes, mais il y a des rythmes
-à courbes de plus en plus restreintes qui sont davantage à la portée de
-nos sens, de notre raisonnement et de la brièveté de notre vie. Le
-rythme des absences et des retours est de ceux-là. Il faut que celui qui
-est parti revienne à son centre. Il est vrai que la même loi fera que
-celui qui est revenu reparte à son tour, mais les mouvements sont tels
-qu’ils ménagent aux deux planètes qui s’y soumettent naïvement de
-notables conjonctions. Et quand les orbites s’éloignent définitivement
-l’une de l’autre, quand elles ne doivent plus jamais se rencontrer,
-c’est que leur destinée est accomplie. Mais cela, nous ne le savons
-jamais, parce que le rythme a des fantaisies, parce qu’il est influencé
-par d’autres rythmes, parce qu’il est la vie enfin, et non la mécanique.
-Vous voyez que mon fatalisme est fort tempéré et qu’il contient beaucoup
-d’espoir. Je suis comme tous ceux qui n’espèrent plus rien, j’espère
-toujours et j’attends le miracle que je sais bien qui n’existe pas. J’ai
-toujours été ainsi, d’ailleurs, ce qui prouve que l’on change moins que
-l’on n’a l’impression de changer. Vous souvenez-vous de cette petite
-phrase d’un de mes plus anciens livres: «Et moi j’attends celui qui ne
-viendra jamais.» Je l’attends toujours.
-
-Ne croyez pas ce qui contredirait ce secret de ma nature. Amazone, je
-vous persécuterai de ma tendresse jusqu’aux confins de l’existence.
-C’est une résolution qui me fait supporter, non pas gaiement (je ne suis
-plus jamais gai), mais fermement, les désordres de cette période de
-l’année. J’en considère les troubles comme une nécessité quasi
-astronomique. C’est une éclipse de la vie, à laquelle tout participe.
-J’y ai cédé. Ne suis-je pas resté caché quinze jours sans penser à rien?
-Il est bien juste que je reconnaisse votre droit à la solitude. Je sais
-que, comme moi-même, vous la prenez au sérieux et que vous avez une
-pareille horreur des grèves à la mode, où il faut vivre pour les autres
-bien plus que pour soi-même. J’aime ce que vous m’écrivez que rien ne
-vous plaît sinon de regarder la lumière et de regarder votre vie. La
-mienne n’est plus guère qu’une vision de crépuscule. Relayons-nous,
-comme les Dioscures, mon amie. Vous serez le jour, et moi je serai la
-nuit qui regarde le jour à travers l’infini, et l’adore
-mélancoliquement.
-
-
-
-
-LETTRE TRENTE ET UNIÈME
-
-LA NATURE
-
-
-J’ai été content, mon amie, que vous vous plaisiez à la campagne, le
-long des chemins creux et des haies vertes, puis roussies, dans les
-bois, parmi les fougères. La fougère est une plante admirable et je ne
-connais presque rien de plus séduisant qu’une étendue de fougères, comme
-on en voit à Compiègne, sous les grands hêtres. Les chansonniers
-d’autrefois ont fait ce qu’ils ont pu pour déshonorer la fougère, qui en
-a gardé pour les sots je ne sais quelle odeur de gaudriole, mais il faut
-savoir recréer les choses à mesure qu’on les voit et en tirer des
-sensations neuves. Pour moi, je n’ai jamais pu en puiser qu’à la
-campagne; presque tout m’y est enchantement. Je n’ai même plus besoin de
-la voir pour être heureux, je l’évoque à mon gré, je me roule en elle,
-je détiens ses odeurs et ses saveurs. Autrement, vous ne vous
-expliqueriez pas comment, avec ce goût décidé pour les choses
-champêtres, ce besoin de communion avec la nature, je m’en tiens si
-volontairement éloigné. C’est que la nature que j’ai connue dans ma
-jeunesse, je ne l’ai plus que bien rarement rencontrée. Je me suis
-fatigué à la chercher, puis je me suis enfermé avec un certain désespoir
-dans une cellule de pierre et de bois. Il n’est pas trop juste de dire
-que l’on n’aime qu’une fois et moins juste encore de dire que c’est la
-première; je crois, au contraire, que c’est en aimant qu’on apprend à
-aimer, mais il est parfaitement juste de dire qu’il y a des
-circonstances qu’on ne retrouve pas, celles de la jeunesse même des
-sensations et de l’étonnement ingénu qu’elles déterminent. L’amour que
-j’ai éprouvé pour la nature était pur de toute autre sensation. Aucun
-désir ne me détournait du désir d’aimer tout ce qui est vivant, tout ce
-qui remue, tout ce qui est vert et tout ce qui est doux. J’aimais
-jusqu’à la mort, jusqu’à la corruption des choses, jusqu’au
-fourmillement des vers sur les bêtes tombées dans un coin. L’amour ne
-connaît pas le dégoût. J’aimais jusqu’à la pluie, je puis encore
-entendre, en y songeant, son bruit menu sur le feuillage des hêtres et
-moins sonore sur les feuilles plus molles des tilleuls. Je n’étais plus
-un enfant, mais les femmes ne m’étaient rien: c’est pour cela que
-j’aimais la nature. Quand on est jeune, on a l’orgueil d’un dieu. On est
-inconscient. C’est le contact de la femme qui vous révèle la conscience
-et qui vous fait chercher vainement le bonheur que vous offraient les
-choses et la jouissance innocente de soi-même. La vie d’un homme serait
-belle, peut-être, si elle s’écoulait dans l’inconscience.
-
-Ne croyez pas cependant que je regrette de ne pas être demeuré un animal
-heureux. D’abord, il n’est guère dans mon caractère de regretter, puis
-je me souviens que je n’étais nullement un pur animal. Je m’étais appris
-trop de choses qui me disposaient à la vie parmi les hommes et à la
-vérité je n’étais retombé que par hasard dans cette sorte d’état de
-nature. Mais c’est une période qui devait exercer sur mes années futures
-une influence de tous les instants. J’y ai appris du moins à vivre seul
-et, privé de la nature, j’en ai retrouvé en moi-même les éléments. J’y
-ai appris aussi à goûter la vie pour elle-même et à en jouir, même
-dépouillée de tout plaisir, même réduite à ce que les hommes appellent
-l’ennui. Si la vie m’était plus clémente, je sens que je me retournerais
-vers cet état ancien, mais elle me tient enchaîné, et c’est peut-être
-heureux, car on ne vit pas bien ce qu’on a déjà vécu: les années
-colorent si différemment les choses, à mesure qu’on s’achemine vers le
-néant!
-
-C’est au point même que l’on doute si on est bien toujours le même
-personnage. On se cherche morceau par morceau et quand on a fini de se
-rassembler, ce n’est plus dans le même équilibre; souvent des parties de
-soi se sont égarées: se retrouveront-elles jamais? On l’espère, car si
-on n’espérait pas, on ne pourrait plus même faire semblant de vivre.
-
-Ah! mon amie, cet amour des champs, qui vous a prise si vivement, vous
-rapproche peut-être encore de moi, mais il vous éloigne aussi, et cela
-fait que mes pensées doivent vous paraître un peu moroses. Elles le
-sont. Mais comme c’est probablement leur couleur définitive, moi, du
-moins, j’en prends mon parti. Votre présence en changera-t-elle la
-nuance? Je le crois fermement. Telles sont les puissances de la
-présence. Sa force révulsive est souvent miraculeuse. Voyez les dévots.
-Ils croient naïvement que Dieu est ici plutôt que là et, quand ils le
-savent présent, ils oublient leurs peines. Je sens que votre présence
-agirait de même sur mon âme. Il sort des yeux de l’être que l’on aime
-une telle lumière, de sa bouche une telle musique! Ici, il faut bien que
-je m’arrête et que je rêve un peu à mes idées qui se pressent comme une
-foule, qui veulent toutes entrer à la fois par la porte entr’ouverte. Je
-les laisse passer. Ce sera long et je ne vous en ferai pas le
-dénombrement. Je les ai toutes connues, elles me sont toutes familières
-et toutes me font un salut et m’envoient un sourire mélancolique, comme
-à un ami dont on sait la peine secrète.
-
-La dernière n’a pas encore disparu dans l’ombre que voici une diversion.
-C’est la lettre d’une inconnue qui veut bien de temps à autre m’envoyer
-un commentaire délicat sur mes propos. Cette fois il s’agit de
-l’absence, et elle me demande ou se demande pourquoi «j’en parle si
-bien»? Moi je demanderais à l’inconnue pourquoi elle a «senti si bien»
-ma parole et pourquoi la flèche lui est entrée si droit dans le cœur?
-Mais sans doute, elle ne voudrait pas me répondre qu’on ne trouve
-exprimés avec justesse que les sentiments que l’on a éprouvés dans une
-parité d’âmes et une parité de circonstances. C’est le hasard des
-rencontres qui nous fait trouver des lecteurs où notre sensibilité
-pénètre, et souvent ceux que l’on aurait voulu toucher demeurent
-indifférents. Les sensibilités ne vibrent pas au même diapason et quand
-cela arrive, ce n’est jamais que pour un moment. On serait plus
-longtemps d’accord, d’un accord de surface, on le serait toujours, si on
-pouvait n’être pas sincère, si on pouvait monter à volonté le ton ou le
-descendre, l’incliner selon les mouvements du cœur que l’on voudrait
-émouvoir. La sincérité est une cause terrible de malentendus. Pourtant
-n’est-ce pas le seul plaisir de celui qui écrit et comment celui qui lit
-n’y trouve-t-il pas le plus grand charme? Telle est la folie de la
-plupart des êtres qu’ils préfèrent les vains compliments de la
-rhétorique. Ah! comme je comprends les femmes qui «aiment à être
-battues» ou, pour être romantique, les Desdémone qui adorent encore
-celui qui les étouffe.
-
-Mon amie, la diversion s’arrête là. Aussi bien j’ai vu au ciel d’heureux
-présages.
-
-
-
-
-LETTRE TRENTE-DEUXIÈME
-
-PHYSIQUE
-
-
-Vous le voyez bien, mon amie, que mes suppositions se réalisent presque
-toujours, puisque vous avez retrouvé dans un bureau de poste le paquet
-de lettres auquel vous ne vouliez pas croire. Mais rien ne m’a mieux
-prouvé la solidité de votre amitié et la sûreté de votre caractère.
-Qu’aurais-je dit, moi, d’un tel silence? Je vous aurais accusée,
-j’aurais été fâché. Mais une femme comme vous ne perd jamais confiance
-en soi-même. Le manque de _self-reliance_ est un de mes plus grands
-défauts. Il me semble que j’arrive toujours à la vie. Je n’ai aucune
-expérience. Je crains toujours de perdre ce que j’ai conquis, et cette
-crainte, au cours de mon existence, m’a rendu très malheureux. Votre
-Emerson a écrit sur cette maladie de l’esprit quelque chose de très
-bien; je ne me le rappelle plus, quoique j’aie, dans le temps, essayé de
-mettre ses conseils en pratique. Mais c’était bien inutile. Ce n’est pas
-une lecture qui peut réformer un caractère. Pourquoi ai-je travaillé
-dans ma vie? Pas pour l’argent, dont je ne suis pas avide; pas pour la
-gloire, de laquelle je ne suis pas dupe. Je n’ai jamais pensé qu’à me
-faire plaisir et je n’y ai guère réussi. Le doute m’a poursuivi jusqu’en
-dedans de moi-même.
-
-Mais c’est peut-être une volupté, et une volupté égoïste, car c’est
-encore une manière de s’occuper de soi. Il y a un mysticisme sadique,
-qui étonne chez les autres, et dont chacun connaît au moins les
-éléments, selon la qualité de son âme.
-
-Mon amie, je suis interrompu par le soleil, qui vient me chercher,
-puisque je ne puis aller à lui sur la route et parmi les clairières. Ce
-soleil de l’automne, comme ses roses, est plus qu’un autre exquis. Il
-n’a pas les perfidies de celui du printemps, il n’est pas meurtrier,
-ainsi que celui de l’été. Il est calme, profond et continu, comme un
-amour heureux, dont il a la brièveté et le sourire un peu mélancolique.
-Bien qu’on ait dit cela cent fois et mille fois, peut-être avec les
-mêmes mots, la matière en est toujours neuve. Pas plus que les cœurs
-féconds, la nature ne s’épuise pas, mais elle se renouvelle, et les
-cœurs, si parfois ils se rajeunissent, ce n’est qu’en soubresaut, ils
-n’ont qu’une saison, et elle a beau se prolonger, elle marche vers la
-nuit, et elle le sait. Voilà-t-il pas encore des choses bien nouvelles?
-Mais redire les choses déjà dites et faire qu’on croie les entendre pour
-la première fois, c’est tout l’art d’écrire, mon amie, comme tout l’art
-de vivre est de revivre, comme tout l’art d’aimer est d’aimer encore.
-
-Le miracle est que tous les actes humains se ressemblent et qu’ils
-soient en même temps différents, qu’une personnalité marque tous ces
-gestes au fond identiques, qu’il y ait autant de mondes qu’il y a de
-pensées distinctes et même autant qu’il y a de phases successives dans
-l’évolution d’une même pensée. Il ne faut pas nous révolter contre cette
-diversité, mais, au contraire, l’accueillir avec joie et nous plier
-volontiers à ces changements de nous-mêmes, et il est bon que nous en
-ayons pleinement conscience, pourvu qu’en même temps nous ayons
-conscience de notre unité fondamentale. Si peu qu’il en reste, il en
-reste toujours assez dans un esprit sain pour lui permettre de comparer
-le présent au passé et de mesurer les modifications de l’âme à travers
-la vie. Ils me semblent toujours singuliers, et peu attentifs, ceux qui
-disent de bonne foi: «Je n’ai jamais changé.» Cela signifierait
-peut-être que, n’étant rien, ils sont devenus rien, la vraie
-personnalité vivante étant faite de couches successives, à peu près
-comme un oignon de lis, ou comme ces objets pétrifiés qui se sont
-recouverts d’un voile de silice, plus épais chaque jour. J’aime assez
-cette dernière comparaison, car la vie n’est-elle pas nécessairement une
-lente fontaine pétrifiante? Voilà ce que je crains, et qu’elle ne
-dessèche peu à peu nos fibres vitales et qu’un jour vienne où, ayant
-encore les apparences humaines, nous n’en ayons plus que les apparences.
-
-On s’aperçoit un jour de je ne sais quelle raideur dans les
-articulations de l’esprit. Le sentiment n’est plus perçu que sous les
-espèces de l’intelligence. On met à le comprendre tout le génie qu’il
-faudrait pour le sentir comme un parfum. Oui, il y a un jour où l’on se
-met à vouloir comprendre les parfums et c’est la fin de la sensibilité,
-sans laquelle l’homme perd la moitié de son agilité et s’enfonce
-lentement dans les sables mouvants. D’ailleurs, c’est moins peut-être
-une question d’âge et de durée qu’une question de construction
-moléculaire. Il est mauvais d’avoir cherché trop tôt à comprendre la
-vie. Outre que c’est difficile et qu’on y arrive rarement, on n’en
-serait pas plus avancé d’avoir résolu le problème, car dans tout
-problème, ce n’est pas la solution qui est la plus importante, c’est la
-méthode. Or, la méthode intellectuelle est particulièrement stérile.
-Elle ne livre que les apparences, elle ne permet d’étreindre que les
-ombres. La vie est d’abord physique, elle s’appuie sur des puissances
-physiques, elle se développe par des moyens physiques: elle ne se
-conquiert que par des armes physiques et ne livre son secret que sous
-des pressions physiques. Une fois en possession de ce secret, on peut le
-traiter par des réactifs intellectuels, mais il faut l’avoir arraché
-d’abord du milieu de l’organisme qui le détient.
-
-Voyez la théorie de l’amour, de Schopenhauer, comme sa base physique lui
-donne l’odeur même de la vérité. Toute métaphysique doit être physique
-d’abord pour être autre chose qu’une rêverie. Voyez comme la seule
-religion qui ait conquis les races intellectuelles s’appuie sur des
-solidités physiques: virginité, union sexuelle, grossesse, naissance,
-mort, résurrection et ascension physiques, miracles thérapeutiques, tout
-le poème naturaliste de la chair, joies et douleurs de la chair. Ce
-n’est que plus tard qu’on a brodé une métaphysique sur cette physique et
-quand on y a agrégé des symboles ce furent des symboles physiques et qui
-se mangent: le poisson, l’agneau; le dieu même est festin; il réconforte
-les corps et saigne dans les bouches! Essayez de toucher à la physique
-de la métaphysique chrétienne et tout croule: ce n’est plus qu’un jeu
-prétentieux et maladroit de vieillards platoniciens.
-
-Où suis-je parvenu, mon amie? Voilà où conduit la logique, quand on la
-laisse faire. Vous me direz si cela vous a amusé. Pour moi, j’y ai pris
-grand plaisir, comme toujours quand je pense à vous, quand j’écris pour
-vous.
-
-
-
-
-TABLE DES LETTRES
-
-A
-
-L’AMAZONE
-
-
- Préface 3
- I. Le Souvenir 7
- II. Élévation 17
- III. Les Deux sexes 27
- IV. Chasteté 39
- V. L’amour nu 49
- VI. Mysticisme 61
- VII. L’Absence 73
- VIII. La Volonté 83
- IX. La Sympathie 95
- X. Le Plaisir 107
- XI. L’Amour 119
- XII. Soi-même 131
- XIII. Mécanismes 143
- XIV. Un Conte 153
- XV. Retour 163
- XVI. Survivances 173
- XVII. Invitation à l’Ennui 185
- XVIII. Tirésias 197
- XIX. Le Satyre 209
- XX. La Sensation 219
- XXI. L’Oubli 229
- XXII. Exaltation 241
- XXIII. Suite du précédent chapitre 253
- XXIV. Une et toutes 263
- XXV. Analyse 275
- XXVI. Contradictions 285
- XXVII. Le Désir 297
- XXVIII. Retours 309
- XXIX. Épisode 319
- XXX. Le Rythme 329
- XXXI. La Nature 339
- XXXII. Physique 349
-
-
-
-
-CE LIVRE, LE TRENTE-CINQUIÈME DE LA COLLECTION DES MAITRES DU LIVRE, A
-ÉTÉ ÉTABLI PAR AD. VAN BEVER. TIRÉ A MILLE SOIXANTE-QUINZE EXEMPLAIRES;
-SOIT: 5 EXEMPLAIRES SUR VIEUX JAPON IMPÉRIAL, NUMÉROTÉS DE 1 A 5; 8
-EXEMPLAIRES SUR CHINE, NUMÉROTÉS DE 6 A 13; 50 EXEMPLAIRES SUR JAPON
-IMPÉRIAL (DONT 8 HORS-COMMERCE), NUMÉROTÉS DE 14 A 55 ET DE 56 A 63; 112
-EXEMPLAIRES SUR PAPIER VERGÉ, VERT CHARTREUSE (DONT 12 HORS-COMMERCE),
-NUMÉROTÉS DE 64 A 163 ET DE 164 A 175; ET 900 EXEMPLAIRES SUR PAPIER DES
-MANUFACTURES DE RIVES (DONT 50 HORS-COMMERCE), NUMÉROTÉS DE 176 A 1025
-ET DE 1026 A 1075. LE PRÉSENT OUVRAGE A ÉTÉ ACHEVÉ D’IMPRIMER PAR PAUL
-HÉRISSEY, A ÉVREUX, LE 30 MARS MCMXIV. LES ORNEMENTS TYPOGRAPHIQUES ONT
-ÉTÉ DESSINÉS ET GRAVÉS SUR BOIS PAR P.-E. VIBERT.
-
-
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- The Project Gutenberg eBook of Lettre à l’Amazone, by Remy de Gourmont.
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-<div lang='en' xml:lang='en'>
-<p style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of <span lang='fr' xml:lang='fr'>Lettres à l&#039;Amazone</span>, by Remy de Gourmont</p>
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
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-</div>
-
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: <span lang='fr' xml:lang='fr'>Lettres à l&#039;Amazone</span></p>
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Remy de Gourmont</p>
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Illustrator: Pierre-Eugène Vibert</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Release Date: August 30, 2022 [eBook #68871]</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Language: French</p>
- <p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em; text-align:left'>Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))</p>
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>LETTRES À L&#039;AMAZONE</span> ***</div>
-<div class="c x-ebookmaker-drop"><img src="images/cover.jpg" alt="" /></div>
-<div class="break"></div>
-<p class="c top2em b sans-serif">LES MAITRES DU LIVRE</p>
-
-<p class="c xlarge b"><span class="xlarge">LETTRES</span><br />
-<span class="xsmall">A</span><br />
-<span class="large">L’AMAZONE</span></p>
-
-<p class="c"><span class="xsmall g">PAR</span><br />
-<span class="large">REMY DE GOURMONT</span></p>
-
-<div class="c"><img class="w8" src="images/cres.png" alt="" /></div>
-<p class="c"><span class="large">PARIS<br />
-GEORGES CRÈS ET C<sup>ie</sup></span><br />
-116, <span class="xsmall">BOULEVARD SAINT-GERMAIN</span>, 116</p>
-
-<p class="c small">MCMXIV</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top6em large">LETTRES A L’AMAZONE</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top6em small">EXEMPLAIRE SUR PAPIER DE RIVES<br />
-N<sup>o</sup></p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<div class="c top2em"><img src="images/frontis.jpg" alt="" /></div>
-<div class="break"></div>
-
-<div class="c"><img src="images/title.jpg" alt="" /></div>
-<div class="break"></div>
-<p class="c top2em large">REMY DE GOURMONT</p>
-
-<h1><span class="xlarge">LETTRES</span><br />
-<span class="xsmall">A</span><br />
-<span class="large">L’AMAZONE</span></h1>
-
-
-<p class="c xsmall g">AVEC UN FRONTISPICE GRAVÉ<br />
-SUR BOIS PAR P.-EUG. VIBERT</p>
-
-<div class="c"><img class="w8" src="images/cres.png" alt="" /></div>
-<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br />
-<span class="sans-serif">GEORGES CRÈS ET C<sup>ie</sup></span><br />
-<span class="xlarge">LES MAITRES DU LIVRE</span><br />
-116, <span class="xsmall">BOULEVARD SAINT-GERMAIN</span>, 116</p>
-
-<p class="c small">MCMXIV</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<blockquote class="epi">
-<p><i lang="la" xml:lang="la">At medias inter cædes exultat Amazon.</i></p>
-
-<p class="sign"><span class="sc">Virgile.</span></p>
-
-</blockquote>
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak i" id="preface">PRÉFACE</h2>
-
-
-<p class="i">Ces lettres sont des lettres et non des traités.
-Il y est parlé de tout et même de rien. Les
-sujets s’y entremêlent comme les brins d’herbe
-d’une prairie. Il ne faut se fier que fort peu aux
-titres qui les décorent et qui ne sont là que
-pour l’ornement. Il sera certainement question
-de désir dans la lettre intitulée <i>Le Désir</i>,
-mais aussi de beaucoup d’autres choses.</p>
-
-<p class="i">On ne croirait peut-être pas qu’elles ont été
-choisies parmi d’autres, ni qu’elles n’aient pas
-été écrites précisément en vue de l’impression.
-C’est donc une chose que je ne dirai pas, d’autant
-plus que cela ne regarde personne, sinon
-moi et l’Amazone. Mais aucune ne fut préméditée
-et toutes se ressentent de la couleur de
-ma sensibilité, le jour que je prenais le morceau
-de roseau qui me sert de porte-plume.</p>
-
-<p class="i">Beaucoup cependant voudraient savoir si
-c’est un pur roman ou si l’Amazone a quelque
-réalité objective. Oh ! Quelque réalité ! Croyez-vous
-que l’on puisse n’avoir qu’une certaine
-dose de réalité mêlée à une certaine dose d’irréalité ?
-Je laisse cette question sans réponse.
-Nous comptons, l’Amazone et moi, sur la perspicacité
-des lecteurs.</p>
-
-<p class="sign i">R. G.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch1" title="I. LE SOUVENIR">LETTRE PREMIÈRE<br />
-LE SOUVENIR</h2>
-
-
-<p>Souvent une idée ou un problème de sentiment
-surgissent entre nous, mon amie,
-que les hasards de la conversation nous font
-trop négliger. Je ne sais si votre esprit impétueux,
-mais qui aime pourtant à se recueillir, y
-revient ou non dans la solitude, car nous avons
-toujours tant de choses à nous dire par la parole
-ou par le silence, que c’est un point sur lequel
-je ne trouve jamais l’occasion de vous interroger.
-Mais moi, qui suis bien plus replié et pour
-qui la solitude est, presque autant qu’un besoin,
-une nécessité, je retrouve souvent ces questions
-dans mon esprit, et comme je les accueille distraitement,
-leur donnant rendez-vous près de
-vous, elles ne laissent pas de me hanter, me
-reprochant mon manque de parole ou le vôtre.
-C’est que vous m’êtes un tel sujet de distraction !
-Près de vous, je ne me souviens plus d’un
-seul de mes desseins, hormis celui de contempler
-votre visage. Je me perds dans vos yeux.
-Ils boivent ma pensée, mon âme et tous mes
-projets. Ils me conquièrent à la minute présente,
-qui bientôt sera la minute passée, et dont je
-regretterais tant de m’être laissé éloigner. Je ne
-suis pas celui qui peut venir vous entretenir
-d’un sujet, vous débiter sa petite affaire et vous
-quitter avec une révérence. En vous retrouvant,
-je retrouve une partie de mon être, mais je ne
-sais jamais laquelle va surgir à votre invite et
-je ne veux pas le savoir. Ce sera ceci ou cela,
-un souvenir ou un désir, dont votre voix fait
-toujours une merveille. Vous enrichissez soudain
-ma sensibilité et mon intelligence, ma
-sensibilité d’abord, délicieusement remuée,
-comme, par le vent, un feuillage d’acacia fait
-sur le ciel des dessins imprévus. L’intellect n’a
-pas toujours l’agilité de suivre les jolis mouvements
-rapides des grandes ailes vertes. Il lui
-faut souvent de sévères méditations, rien que
-pour délimiter l’objet qu’il veut saisir. J’ai donc
-résolu de vous écrire ce que je n’ai pas pu dire.
-Aussi bien, je ne me crois pas l’homme des
-conversations, je trouve la répartie juste au
-moment qu’il ne fallait pas et, grâce à cette disposition,
-je dois le plus souvent me réfugier
-dans le silence. Mais vous ne croyez plus
-qu’alors je suis distrait par des pensées qui me
-transportent hors de votre présence. Elle m’est
-trop chère pour que je consente à m’en aller
-même une seconde et vous me faites crédit d’une
-réponse trop lente en passant à un autre sujet.
-Ah ! que l’esprit, la présence d’esprit, est une
-belle chose et comme je l’admire en vous, fière
-Amazone jamais prise au dépourvu, toujours
-prête à saisir la crinière, à sauter en selle et à
-tendre l’arc sur votre sein brûlé !</p>
-
-<p>Vous souvenez-vous du soir où vous me
-disiez, avec une fougue douloureuse, l’oubli où
-tombent les heures d’amour ? « Les années,
-combien en faut-il ? effacent, jusqu’au dernier
-vestige, le souvenir des plus belles et des plus
-complètes joies charnelles. Il n’en reste rien,
-rien, rien ! » Mais vos dents frémissaient encore
-des anciennes morsures, et je voyais bien que,
-si mon amie pouvait encore situer ses souvenirs,
-elle ne pouvait plus les évaluer.</p>
-
-<p>Quand on se souvient d’une sensation, c’est
-le souvenir d’un souvenir, la sensation elle-même
-a fui. L’eau a laissé à sec le lit de la rivière ; il
-n’est même plus humide ; des herbes l’emplissent,
-qui hantent les terrains desséchés ; l’intelligence
-peut affirmer que de l’eau coulait là
-autrefois, mais la reconstruction de l’image
-n’amène pas le renouvellement de la sensation :
-la sensation est morte. C’est toute la question
-de la mémoire affective qui avait surgi dans
-votre esprit et passé dans le mien. C’est une
-question, car il y a des nuances dans l’effacement
-de la sensation, mais nul rapport, probablement,
-entre son intensité et les traces qu’elle
-a pu laisser dans le système nerveux et dans le
-cerveau où tout s’emmagasine.</p>
-
-<p>En examinant avec soin l’état de mes souvenirs,
-je ne les trouve pas si complètement
-détruits que je ne puisse en restaurer quelques
-empreintes. Peut-être sur ce point la psychologie
-féminine diffère-t-elle un peu de la
-nôtre ? Ce n’est pas d’aujourd’hui que la femme
-a été crue capable de perdre jusqu’à la mémoire
-du don qu’elle a fait d’elle-même. Le mot est
-dans La Bruyère : « Une femme oublie d’un
-homme qu’elle n’aime plus jusques aux faveurs
-qu’il a reçues d’elle. » Au chapitre suivant, il
-généralise la proposition : « Les amours meurent
-par le dégoût et l’oubli les enterre. » Mais
-cela est d’une observation moins serrée, car le
-dégoût n’est pas nécessaire pour assurer l’oubli
-qui vient tout seul, comme un fruit du temps.
-Nous ne retenons donc que le premier aphorisme.
-C’est celui qui se rapporte directement à ce
-mélancolique problème : l’effacement des plus
-passionnantes sensations. J’ajouterai qu’il est
-un peu élémentaire et qu’il présente comme un
-fait ce que vous sentez, vous, dans votre psychologie
-plus affinée, comme un regret.</p>
-
-<p>C’est presque toujours ce qui arrive à ceux
-qui pratiquent à l’occasion les vieux auteurs.
-Ils trouvent dans leurs livres plutôt des sujets
-de méditation que des méditations véritables.
-Les pensées nous sont des points de départ
-plutôt que des accomplissements. A vrai dire,
-je n’ai cité La Bruyère que par une sorte de
-superstition ou de déférence, car il est évident
-qu’il n’a pas considéré les choses du point de
-vue qui nous intéresse, celui de la persistance,
-volontaire ou involontaire, des sensations chez
-l’homme et chez la femme ou chez tous les deux
-séparément. La femme oublie-t-elle plus facilement
-ou plus fatalement que l’homme ? La
-comparaison et le jugement sont délicats et, à
-dire vrai, impossibles. Les hommes doivent
-nécessairement accuser la femme, puisque c’est
-par elle qu’ils souffrent, mais ils se rendent
-moins bien compte de ce qu’ils font souffrir.
-Les deux sexes me semblent avoir un don d’oubli
-à peu près égal, et si la femme était privilégiée
-à ce sujet, je n’y verrais que le résultat d’une
-meilleure organisation passionnelle.</p>
-
-<p>L’oubli est nécessaire. Quel fardeau ne serait
-pas pour nous l’évocation volontaire de nos
-vieilles sensations d’amour, si nous avions ce
-pouvoir ! Le passé se mêlerait au présent, au
-point de souvent l’abolir, et nous serions incapables
-de nous livrer pleinement aux séductions
-de l’immédiat. Loin d’en être augmentée, notre
-vie s’en trouverait écourtée et comme bornée.
-Les anciens plaisirs, pour permettre le plein
-exercice de nos sens, doivent s’effacer ou se
-durcir et ne laisser en nous que l’idée d’un état
-imprécis, apte à être seulement perçu par l’intelligence.
-Nous pouvons souffrir parfois, aux
-heures de rêve, de ne pouvoir reconstituer dans
-leur plénitude ces réminiscences, mais que nous
-souffririons davantage si les fantômes revenaient
-à la vie ! L’oubli du passé est une condition de
-force, d’aptitude au présent. C’est notre incapacité
-à le réveiller tout à fait qui nous pousse
-aux nouvelles expériences où nous espérons
-toujours nous retrouver tels qu’aux premières,
-et cette quête mène notre vie et ne la rassasie
-jamais. Vous connaissez le charme des commencements
-et quel rajeunissement y puise
-notre âme. Pour qu’il y ait commencement, il
-faut qu’il y ait oubli, non pas total sans doute,
-nous ne serions plus nous-mêmes, mais assez
-complet pour que la sensation nous paraisse
-neuve et comme inéprouvée.</p>
-
-<blockquote>
-<p>L’amazone bondit au milieu du carnage.</p>
-</blockquote>
-
-<p>Il faut tuer beaucoup d’amours pour arriver à
-l’amour.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch2" title="II. ÉLÉVATION">LETTRE DEUXIÈME<br />
-ÉLÉVATION</h2>
-
-
-<p>Au moment où l’année se renouvelle, avant
-et après les fleurs échangées, j’ai pensé à
-vous, mon amie, à moi, à tous les êtres que
-nous avons aimés, à ceux qui vivent et à ceux
-qui sont morts dans les cœurs, et cela a pris
-la forme d’une <i>Élévation</i>, que je vous envoie.
-C’est peut-être une suite à ma première lettre.
-Ainsi le point de départ en serait en vous-même,
-bien que je ne sois pas sûr que cela soit conforme
-à vos sentiments, car les femmes, et même les
-Amazones, sont d’un égoïsme surélevé. Elles
-ne sortent d’elles-mêmes que pour y retomber
-avec délices, et l’amour dont elles ne sont point
-la cause les touche rarement, sinon d’une pitié
-toute extérieure. Mais il y a des volontés mâles
-en des corps féminins. C’est sur cela que je
-compte pour atteindre votre sympathie essentielle.
-Les rêves que réalisèrent Salomon ou Don
-Juan sont des rêves amazoniens. Au reste vous
-savez bien à laquelle de la double nature s’attache
-la mienne, qui est une dans sa multiplicité.
-Ayons des âmes mystiques pour mieux comprendre
-le sens des gestes, et non pour les mépriser,
-car sans cela les âmes désemparées ne
-sauraient plus comment communiquer entre
-elles : tout langage est corporel, c’est-à-dire organique.</p>
-
-
-<p class="c">ÉLÉVATION<br />
-<span class="small">SUR L’ANNÉE NOUVELLE</span></p>
-
-
-<p class="i">Sors de ton égoïsme, à cette heure première
-de l’année, cœur desséché par les étés de la vie,
-pense avec joie à ce qui n’est pas toi, pense
-aux corps qui sont l’honneur du monde, à la
-pureté des courbes emmêlées, à la transparence
-des contours, à la souplesse des ligatures ;</p>
-
-<p class="i">Pense aux femmes belles qui ont des amants,
-pense à la dignité de leur chair consacrée par
-la volupté, pense aux mouvements de leurs
-doigts vers le désir qu’elles convoitent, aux
-sursauts de leur poitrine, aux tressaillements
-de leurs nerfs ;</p>
-
-<p class="i">Pense à leurs têtes sérieuses et à leurs pieds
-joyeux, à l’humidité de leurs lèvres et à l’éclat
-de leurs yeux, à leurs gestes qui nagent, à
-leurs gestes qui s’ouvrent, à leurs bras qui se
-ferment sur l’amour ;</p>
-
-<p class="i">Pense aux femmes belles et ne les désire pas.
-Élève ton cœur au-dessus de leur beauté,
-réjouis-toi qu’elles soient contentes avec leur
-amant et si elles perdent haleine sur le chemin,
-tends-leur charitablement une main spirituelle ;</p>
-
-<p class="i">Pense aux abandonnées, sois le proxénète,
-l’invisible ami, assemble les désunis et souffle
-à leurs oreilles les paroles qui nouent et renouent
-les corps ; apparie les amants, forme de nouveaux
-couples, sois le complice universel ;</p>
-
-<p class="i">Pense aux laides aussi, aux mauvaises, à
-celles qui n’eurent jamais d’amants, à celles
-qui rêvent depuis leur adolescence d’un corps
-proche pour enchanter leurs mains crispées
-d’être solitaires, à celles qui ne sentirent jamais
-ces regards qui percent la chair comme un
-couteau, à celles dont tous les rêves se sont
-brisés sur un miroir ;</p>
-
-<p class="i">Pense à celles qui portent leur peine comme
-un cancer, avec la pudeur de la douleur, pense
-aussi à celles qui pressent avec rage leurs
-seins, leurs hanches, jouent d’un cœur sombre
-avec la chevelure de leur sexe ;</p>
-
-<p class="i">Pense aux timides qui ont peur de leurs
-désirs, et qui tremblent de peur autant que de
-volupté, aux naïves qui ne soupçonnent pas
-d’autres plaisirs, aux chastes dont les corps
-tombent dans le sommeil comme une belle eau
-pure glisse entre des rives fleuries ;</p>
-
-<p class="i">Pense aussi, je le veux, aux malades que la
-fièvre leurre, à celles dont la beauté n’est plus
-qu’une fleur putrescente, à celles dont la vie
-n’est plus qu’une nuit douloureuse, et refais
-leur rêve du plaisir perdu, perdu, perdu à tout
-jamais ;</p>
-
-<p class="i">Pense à la peine de vivre pour un cœur sans
-espoir, pour un corps sans désir, pour des
-yeux sans sourire ; pense à l’horreur des heures
-qui tombent dans le néant des sensations ;
-pense à celles qui font pitié, mais n’aie pas
-pitié, pour ne pas augmenter leur détresse ;</p>
-
-<p class="i">Pense plutôt à la justice, cela te réconfortera
-et tu pourras éclater de rire ; si ton rire est trop
-amer, respire des roses rouges ou le paquet
-des lettres de ta maîtresse en exercice : cela
-te ramènera à la réalité, qui ne s’inquiète pas
-des idées métaphysiques.</p>
-
-<p class="i">Passe des lettres d’aujourd’hui à celles d’hier,
-aime le souvenir des femmes que tu as aimées
-et ramène à ta bouche le goût de leur chair.
-Par là tu rentreras dans l’égoïsme dont je t’ai
-fait sortir un instant et tu y reprendras des
-forces pour de nouvelles expansions de toi-même.</p>
-
-
-<p class="gap">Il y a dans la piété bouddhiste, aux monastères
-thibétains, une pratique dont j’aime la
-signification. Les jours d’orage et de neige, quand
-le vent comble les précipices, efface les sentiers,
-les fervents découpent des silhouettes de chevaux
-en papier, vont au point le plus élevé, et
-les confient à la tempête. Ces images sont
-recueillies par Bouddha ; il les transforme en
-animaux véritables, qui aident les pauvres voyageurs
-à franchir les mauvais pas. Ma rêverie
-sur les heureuses et les malheureuses n’est pas
-autre chose. Ce sont des images en papier que
-je lance à travers leurs songes pour que les unes
-y trouvent la force d’étreindre leurs chimères
-et les autres la douceur des anéantissements.
-Mais c’est surtout la satisfaction d’un renoncement
-nietzschéen où je tombe quelquefois. Les
-jours où on sort de l’égoïsme, on sent comme
-une libération anticipée de la vie. C’est un grand
-repos, auquel sont propices les jours de fête.
-Ne plus vivre que juste assez pour goûter les
-joies du néant, et pour les goûter à peine, à
-peine, comme une musique lointaine, comme
-le dernier bruit de la nuit qui s’endort. Jusqu’à
-ce que tout ressuscite, fleurs plus vives de s’être
-fermées comme des yeux. Il faut parfois abandonner
-sa vie, la clore et en mettre la clef dans
-un trou de mur, comme font les paysans qui
-s’en vont loin dans les champs. On trouve
-au retour la ravenelle plus odorante, les
-hampes du lilas plus larges, et plus luisantes
-les feuilles du laurier. Mais le voyage au pays
-du renoncement peut durer moins longtemps
-encore qu’une brève absence matérielle. Une
-plongée au gouffre n’est guère, quand on en
-revient, et avec quelle joie, merveille de simplicité
-et d’aise, retrouve-t-on la main qui vous y
-avait jeté et qui ne le savait pas !</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch3" title="III. LES DEUX SEXES">LETTRE TROISIÈME<br />
-LES DEUX SEXES</h2>
-
-
-<p>Avez-vous lu beaucoup de livres sur l’amour,
-mon amie ? Je ne le crois pas. Avez-vous
-même lu les plus fameux ou les plus récents ?
-Je ne vous entendis jamais y puiser le moindre
-aphorisme, y faire la moindre allusion. Vous
-avez mis vos soins à vivre et non à lire. C’est
-une grande supériorité sur ceux qui, ayant
-prétendu cumuler les deux occupations, n’ont
-très bien rempli ni l’une ni l’autre. Il y en a
-pourtant quelques-uns qui ont eu la double
-ambition de vouloir vivre et de vouloir apprendre
-ce que les hommes avaient pensé de la vie.
-Cela n’a aucun rapport, je le sais bien, mais
-les livres sont la première porte que la jeunesse
-trouve ouverte devant elle, elle s’y jette et cela
-lui crée des habitudes qui ne sont pas sans agrément,
-surtout quand on a l’esprit de contradiction
-un peu développé.</p>
-
-<p>Vous pensez bien que c’est pour moi que je
-dis cela, et pour vous expliquer la formation de
-mon caractère et mon goût pour la solitude qui,
-si profond qu’il soit, se veut tout de même à de
-certaines heures un compagnon de silence. On
-s’épargne le bruit de la voix humaine et on
-entend tout de même la pensée qu’elle charrie
-quelquefois. Puis la vie est si longue, si longue
-quand on ne fait que ce qui est nécessaire ou
-que ce qui est agréable ! La lecture, voyez-vous,
-est une manie comme une autre et qui a cela
-de bon qu’elle s’exerce par tous les temps, par
-toutes les saisons, qu’elle est compatible avec
-presque tous les états corporels et avec presque
-tous les états d’âme. Montesquieu, homme d’esprit,
-mais de trop d’esprit, disait qu’il n’avait
-jamais éprouvé un chagrin qu’une heure de lecture
-n’eût dissipé. Je trouve au contraire, et
-c’est encore un de ses mérites, qu’elle renforce
-la douleur, la prolonge, et la simplifie, en lui
-communiquant ce caractère de profonde mélancolie
-par quoi elle devient une compagne digne
-de nous. Qui voudrait donc se séparer d’une si
-bonne douleur et consentirait à la voir se dissiper
-comme une fumée ? La lecture, qui a sur
-la douleur cet effet durable, n’en a aucun sur
-la fugitive joie ; la joie se suffit à elle-même.
-Mais un livre ou un écrit, quel soit-il, n’est
-bien goûté que dans ces états de parfaite liberté
-où nous sommes prêts à recevoir toutes les
-impressions de l’extérieur à mesure qu’elles
-pleuvent sur notre être indifférent.</p>
-
-<p>Je ne parle pas de la lecture occasionnelle, de
-la lecture par curiosité, par ennui. Parfois, les
-jours de pluie, on se met à l’abri sous un livre,
-comme, à la promenade, sous un arbre. Pour
-cela on prend le premier venu, celui qui s’offre
-à la main. Mais ce n’est plus la lecture choisie
-et voulue, celle qui devient manie, celle qui
-devient passion, celle à qui l’on sacrifie tout et
-que pourtant on n’arrive jamais à rassasier.
-L’ai-je connue, cette passion ? Oui, avec quelques
-autres, et j’ai trouvé qu’elle leur ressemblait
-beaucoup. Il s’agit toujours de satisfaire un
-appétit. Je l’ai dit autrefois et n’y ajouterai
-qu’un terme en vous le rapportant : « Lire pour
-lire, apprendre pour apprendre, cela n’est pas
-supérieur à manger pour manger. » Vous me
-saurez peut-être gré de ne pas ranger les facultés
-de l’âme dans les régions hautes et les facultés
-corporelles dans les régions basses. Il y a encore
-des gens qui rougissent d’avoir un corps. Ah !
-comme on sent bien que notre civilisation a des
-origines spirituelles ! Elle nous est tombée du
-ciel sur les épaules comme un manteau magique.
-C’est une féerie à laquelle il ne m’est plus possible
-de participer.</p>
-
-<p>Mais ce n’est pas de cela que je voulais vous
-écrire. C’était bien plus élémentaire. J’allais vous
-faire remarquer le plaisir, de contradiction et de
-critique, peut-être, que vous prendriez à entrevoir
-parfois les recueils de pensées sur l’amour.
-C’est une matière qui ne saurait vous déplaire,
-même si vous étiez agacée de la prétention des
-philosophes à connaître votre cœur, à l’avoir
-jaugé, comme un bateau, à l’avoir habité,
-dirait-on pas ? à avoir estimé ce qu’il peut contenir
-d’illusions, de désirs, de chimères, de
-larmes. Pour ma part, je n’ai jamais été entièrement
-d’accord avec aucun de ces penseurs
-érotiques, mais il n’en est aucun non plus,
-presque aucun, qui ne m’ait fait réfléchir sur
-moi-même et sur mon histoire. C’est-à-dire
-qu’afin de la mieux comprendre, je confère avec
-celle d’un autre homme d’expérience ma propre
-physiologie, car les réflexions sur l’amour comme
-les réflexions sur la morale sont toujours le produit
-d’un tempérament. Ériger en lois ses impressions
-personnelles, c’est le grand effort d’un
-homme, s’il est sincère. S’il ne l’est pas, il compile,
-ce qui ne trompe que les novices. Mais
-parmi ces auteurs qui écrivent sur l’amour avec
-la sincérité de l’observateur ou de l’expérimentateur,
-combien y en a-t-il qui se soient mis
-dans l’état d’ingénuité convenable pour cette
-besogne, c’est-à-dire qui aient oublié toute littérature ?
-Nous nous repassons, sur l’amour, un
-tas d’aphorismes antiques ou scolastiques qui
-n’ont d’autre mérite que l’antithèse oratoire
-qu’ils contiennent et qui sont nés tous de la
-vieille opposition des sexes, thème inépuisable
-de rhétorique.</p>
-
-<p>En amour, selon les psychologues, si la femme
-rit, l’homme pleure. Peut-il en être autrement,
-et comment alors bâtirait-on selon les règles le
-livre attendu ? « Chez la femme, dit un des plus
-fameux et des mieux pensés, le désir satisfait
-provoque la reconnaissance. Chez l’homme,
-l’antipathie. » Vous voyez le genre. Il est soumis
-à l’ondulation, comme le mouvement des vagues,
-ou au balancement, comme l’escarpolette. Chaque
-fois que l’homme descend, la femme monte, et
-réciproquement. On se demande même comment
-ils peuvent bien arriver à se rencontrer.
-Évidemment il y a entre les sexes, dans la
-manière de se comporter en amour, des différences
-qui ne sont pas seulement organiques,
-mais il y a aussi des ressemblances nées de l’égalité
-parfaite que met à ce moment-là, et non à
-un autre, l’amour entre l’homme et la femme.
-C’est quand les différences corporelles acquièrent
-leur importance la plus stricte que les dissemblances
-psychiques perdent de leur acuité au
-point de s’unifier même en une ressemblance
-également ressentie par l’un et par l’autre.
-C’est là un mystère plus difficile à pénétrer que
-celui de la disparité fondamentale des sexes, de
-laquelle, avec une pénétration d’esprit spinozienne,
-on pourrait assurément inférer des différences
-de caractère et de conduite plus graves
-encore que celles que nous constatons. La tendance
-à se ressembler psychiquement est aussi
-grande chez de jeunes amants que celle à se
-ressembler physiquement chez de vieux époux.
-Et on en conclurait très bien, si on a le goût
-des conclusions, que l’amour apparie les êtres
-autant par les ressemblances qu’il crée que par
-les différences qu’il suppose. Aussi les poètes
-qui insistent sur la parité des désirs, des rêveries,
-des aspirations, ne sont pas aussi naïfs que le
-croient les psychologues qui ne portent leurs
-vues que sur l’antagonisme qui sépare déjà les
-amants au moment même de l’amour.</p>
-
-<p>Sans doute, c’est plus amusant parce que
-c’est plus anecdotique, mais le vrai amour, à
-moins d’accident, n’a pas d’histoire. Ceux dont
-on parle ont nom caprice ou passion : ils en sont
-le jeu ou ils en sont la maladie. Si on définissait
-d’abord la couleur et même la nuance de
-l’amour dont il va être question, les livres sur ce
-sujet seraient plus courts ; ils seraient aussi
-moins confus. Ceux que je connais sont des
-manuels de jardinage où l’on traite à la fois et
-pêle-mêle des tulipes et des roses, des belles-de-nuit
-et du jasmin de Virginie. Oui, toutes ces
-fleurs ont ceci de commun qu’elles poussent
-dans la terre, mais pas autre chose. L’amour
-est physique, tout amour a une base physique,
-parce que la physique seule existe et que l’âme
-est une invention de la Sorbonne, mais il se
-développe selon tant de modes corporels, spirituels
-et entremêlés, fougueux ou bien tempérés,
-qu’il faut des chapitres à part. Sans cela, les
-jardiniers eux-mêmes n’y comprennent plus
-rien.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch4" title="IV. CHASTETÉ">LETTRE QUATRIÈME<br />
-CHASTETÉ</h2>
-
-
-<p>Je crois bien, mon amie, que jamais un article
-de revue ne vous amusa autant que celui
-où l’on accumula, pour l’édification des frères
-de la vertu, les <i>preuves</i> de la chasteté de deux
-amis couchés dans le même lit.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">O bouche qui ris en songe sur ma bouche</div>
-<div class="verse">En attendant l’autre rire plus farouche !</div>
-<div class="verse">Vite éveille-toi. Dis, l’âme est immortelle ?</div>
-</div>
-
-<p>Cela vous amusait, cela vous indignait aussi,
-car vous aviez l’impression le long de cette lecture
-de participer à un morne blasphème. Avoir
-sous les yeux tant d’aveux de délire érotique et
-les traduire par des soupirs spirituels vous semblait
-extravagant. Puis, vous pouvez croire que
-deux poètes que vous aimez, et l’un plus encore
-que l’autre, se soient égarés dans la forêt aux
-sensualités mystiques et formidables, mais non
-que, tels deux imbéciles d’un genre nouveau (il
-est vrai), ils soient allés se réfugier dans des
-chambres d’hôtel uniquement pour chanter
-matines et convertir M. Claudel. Pour moi,
-je n’ai été, je vous l’avoue, ni très amusé
-ni très indigné. Je connais trop la bonne foi
-familiale de M. Paterne Berrichon. Il croit que
-la mémoire de Rimbaud gagnerait beaucoup si
-on pouvait ranger ce jeune homme parmi les
-coquebins de l’unisexualité. Je veux bien qu’il
-ait résisté à Verlaine (Elle me résistait, je l’ai
-assassinée), et je n’essaierai pas de doser cette
-résistance et de compter ses compromissions.
-Je ne suis pas de la partie, mais que tout cela
-soit chaste, ce serait le faire encore pire qu’on
-ne le rêve.</p>
-
-<p>Chasteté, voilà un mot dont on abuse un peu.
-Quand deux hommes au cœur tendre ont l’un
-pour l’autre une amitié violente et chaste (cela
-se voit : il y a eu Montaigne et La Boétie, pour
-ne citer qu’un exemple historique), ils ne quittent
-pas l’un sa famille et l’autre sa femme pour
-aller vivre ensemble. L’amitié n’a pas de but
-qu’elle ne puisse satisfaire au milieu de la vie
-sociale. C’est le type des sentiments stables
-et permanents. Mais si elle se brise, l’un des
-amis ne poursuit jamais l’autre de ses fureurs,
-comme il arrive aux amants qui trouvent dans
-la violence une dernière et vaine possession.
-Appliqué à l’amour, le mot chaste n’a aucun
-sens ou n’en a qu’un conventionnel, que je
-ne me charge pas de définir. C’est une épithète
-qu’on accole à certains noms estimés,
-comme celui d’épouse. Il est admis que les
-épouses sont toujours chastes, jusqu’à preuve
-du contraire, comme les jeunes filles, toujours
-pures. Mais c’est de la littérature, et de bien
-mauvais goût. Dans les opéras, ces épithètes
-cumulent et on les applique à n’importe quoi ;
-exemple :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Demeure chaste et pure !</div>
-</div>
-
-<p>Mais dans l’amour, de tout ordre qu’il soit,
-quel emploi peut-on faire du mot chaste qui ne
-soit suggéré par une impression de repos, par
-une attitude ? Quand une femme s’endort, la
-tête sur l’épaule de son amant, elle est toujours
-chaste, mais si elle avait songé à l’être au milieu
-de ses manifestations, le serait-elle encore ?
-Est-ce avec la main des amants, est-ce avec la
-bouche des amants, est-ce avec le rêve des
-amants qu’on peut être chaste ? La chasteté en
-amour n’est qu’une espèce d’avarice, une sorte
-d’égoïsme. C’est aussi une absurdité. On ne se
-retire pas du monde à deux pour être chaste,
-mais on l’est peut-être devenu, du moment
-qu’on aime, parce que le corps que l’on aime
-prend une valeur telle qu’on ne peut le qualifier
-par des mots impudiques.</p>
-
-<p>Allez-vous me pardonner ces divagations ? Il
-est si difficile d’être raisonnable sur ce sujet, et
-c’est vous qui m’y avez provoqué ! J’y reviens
-encore. Qu’est-ce que Verlaine peut bien entendre
-par la chasteté de son amour pour Rimbaud ? Il
-avait, malgré son goût de l’imprécis, un sens
-juste de la langue française appuyée sur la
-langue latine, mais il aimait à prendre les mots
-selon des nuances nouvelles. Le sens du mot
-chaste semble ici évident. Pour Verlaine, les
-relations sexuelles deviennent chastes quand
-elles sont dictées par l’amour et il ne confond
-nullement l’amour avec le besoin physique.
-L’amour, et c’est précisément ce que je vous
-expliquais plus haut, est chaste quels que
-soient ses gestes. Verlaine les oppose aux
-gestes de la <i>machine obscène</i>, de la machine qui
-n’est pas mue par l’amour, quoique ce soient
-les mêmes. Le sentiment est très juste, la sensation
-étant très réelle. L’amour confère aux
-gestes qu’il nécessite un pouvoir d’irradiation
-qu’ils ne possèdent pas quand ils ne sont mus
-que par le besoin physique. C’est la chaleur
-rayonnante du fer rouge comparée à la chaleur
-de la pointe électrique qui meurt où elle est née.
-L’intensité de la sensation (rappelez-vous le
-baiser de l’épigramme grecque, le baiser qui
-arrache les ongles) donne à ce sensuel étonné
-l’impression qu’une telle volupté est chaste.
-Cette intensité l’éblouit, l’enlace, le pénètre,
-l’éternise. Et quelque chose de tant d’émotion
-physique a passé dans la poésie surgie au souvenir
-de cet amour, qui ne se retrouve pas dans
-l’autre poésie de Verlaine.</p>
-
-<p>Je m’explique mal une telle passion, pareil en
-cela au commun des hommes qui n’y voit qu’aberration.
-Mais que d’aberrations dans nos prétendues
-normes ! La géométrie elle-même peut devenir
-sentiment, disait Pascal. L’intelligence elle-même
-suggère des passions physiques. Nous ne sommes
-pas extrêmement choqués du goût d’un Platon
-pour la beauté d’un Alcibiade. Apprenons à ne
-pas l’être du goût d’un Verlaine par l’esprit de
-feu d’un Rimbaud. Des objets dissemblables produisant
-des effets pareils, cela est commun dans
-la nature ; ceux-là le savent qui ont l’habitude
-de regarder autour d’eux avec soin et de ne pas
-se laisser prendre aux apparences. Et n’est-ce
-pas heureux pour les hommes que la beauté ne
-soit pas l’unique cause de l’amour, et pour
-beaucoup de femmes aussi ? Tous les dons peuvent
-remplacer celui-là et la mélancolie qui luit
-tristement, comme de l’eau dans des yeux usés,
-a pu allumer bien des flammes au cœur compatissant
-des belles femmes. Desdémone aima
-le More et l’aimait encore en mourant de ses
-mains. L’amour, comme l’esprit, souffle où il
-veut et, là où il a soufflé, il tend à se réaliser corporellement,
-puisque les attractions sont physiques,
-c’est-à-dire corporelles.</p>
-
-<p>Soyez louée par moi, âme royale, d’avoir
-voulu que je réfléchisse sur le mystère des sympathies
-défendues et des baisers prohibés. Je
-l’ai fait avec la froideur et avec le détachement
-d’un physicien ou d’un pur esprit. Quand mon
-sentiment ne comprend pas, je m’en rapporte à
-mon intelligence, mais elle s’exprime un peu
-gauchement dans cette psychologie nouvelle,
-vous lui serez indulgente ; je sais que cela vous
-sera facile. Pour moi, si je pouvais aimer encore,
-et tout amazonienne que vous êtes, je mettrais
-facilement d’accord les normes de la vie et les
-inquiétudes de mon sentiment, en vous élisant
-par-dessus tout ce qui existe. Mais j’ai peur de
-vos flèches et je dresse mon bouclier, qui est le
-silence.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch5" title="V. L’AMOUR NU">LETTRE CINQUIÈME<br />
-L’AMOUR NU</h2>
-
-
-<p>Comme vous n’ignorez pas que j’ai autrefois
-essayé de dissocier les idées, vous m’avez
-demandé, mon amie, si je ne pouvais pas aussi
-dissocier les sentiments. J’y ai pensé bien souvent
-et j’ai longtemps été arrêté par le préjugé
-qui considère les sentiments comme des phénomènes
-irréductibles. L’amour, par exemple, est
-l’amour. On aime ou on n’aime pas. L’amour,
-dès qu’il est, veut réaliser sa fin. S’il n’y songe pas,
-c’est qu’il n’est pas l’amour, etc. Cela m’embarrassait
-beaucoup. A force d’y réfléchir, cependant,
-je me suis demandé si l’amour, puisque
-nous prenons l’amour, qui est le sentiment-type,
-quoique un dans son essence, n’avait pas des
-manifestations tellement multiples et tellement
-contradictoires qu’on pouvait pratiquement,
-dans nos civilisations compliquées, les seules
-qui nous intéressent, parce que nous y participons
-avec délices, sinon avec fougue, faire
-abstraction de son unité d’origine. Relisez ma
-phrase, qui est un peu surchargée, vous verrez
-que je veux dire que le philosophe doit considérer
-l’amour sous la même lumière que les
-hommes au milieu desquels il vit et ne pas plus
-se nourrir d’abstractions que ces hommes eux-mêmes.</p>
-
-<p>Or, pour le commun des hommes, il y a
-évidemment plusieurs sortes d’amour qu’il ne
-confond jamais et entre lesquelles même il fait
-des distinctions beaucoup plus essentielles
-qu’elles ne le sont en réalité. Ce n’est qu’un
-premier stade. Une analyse clairvoyante nous
-permet d’aller beaucoup plus loin et de diversifier,
-jusqu’à l’infini, la notion d’amour, sans
-pourtant perdre de vue son unité primordiale.</p>
-
-<p>En nous et autour de nous, je cherche l’amour
-nu et je ne le trouve qu’associé à un sentiment
-étranger qui est son parasite, mais aussi son
-excitant, qui le nourrit, l’entretient et l’exalte.
-L’amour nu doit être extrêmement rare. Il finit
-tragiquement, ayant toutes ses racines dans la
-nature et aucune dans la société, qui ne lui est
-d’aucun secours. Les faits-divers parfois contiennent
-la brève aventure de l’amour nu, de
-l’amour à l’état pur. Schopenhauer lisait les
-faits-divers. Cela lui a permis de comprendre le
-tragique de la vie. Racine a travaillé sur les faits-divers
-de l’histoire.</p>
-
-<p>L’amour nu n’a pas de place dans la civilisation,
-où il est absurde, et dans la nature même,
-où il travaille à sa propre destruction, il n’a
-qu’une place momentanée. Au fond, ce n’est
-peut-être qu’une occupation de l’esprit, une
-rêverie de poète chimérique. Ne nous en occupons
-pas davantage. Il n’a d’autre but que lui-même.
-C’est proprement une aberration. En
-somme, l’amour est comme le radium, il ne
-nous est connu que dans l’union qu’il forme
-avec ses composés. On le suppose. On ne l’a
-jamais vu.</p>
-
-<p>Dans la société, l’amour est toujours lié à un
-autre sentiment, qui le supporte ou l’enclave,
-le fait valoir, en le maintenant, comme le chaton
-de la bague serre une pierre précieuse. Il est le
-diamant, l’émeraude ou la perle de l’intérêt, des
-convenances sociales, de la curiosité, de l’ambition.
-Les femmes s’éprennent de la célébrité.
-Du clown au philosophe, tout ce qui est extraordinaire
-peut faire naître l’amour chez ces êtres
-qui étonneront toujours leurs mâles. La gaîté
-les séduit, et l’éloquence, ou seulement l’abondance
-des paroles. Le More s’est fait aimer
-de Desdémone en lui racontant ses prouesses.
-Les femmes, pourtant bien plus près de la nature
-que l’homme et qui, engagées dans le sentier,
-vont bien plus fatalement au but, se déterminent
-rarement à l’amour pour des motifs qui le concernent
-directement. Chez elles, l’émotion fondamentale
-est mise en mouvement par une autre
-émotion qui ne semble avoir aucun rapport avec
-l’amour même.</p>
-
-<p>Mais ce qui déclenche le plus souvent l’amour,
-chez l’un comme chez l’autre sexe, c’est la convenance
-sociale. Nous ne connaissons guère que
-cet amour-là, l’amour de convenance, et je ne
-parle pas du mariage, mais de l’amour des
-amants. De là ce fait qui a été toujours observé,
-que les liaisons illégitimes ne diffèrent pas
-beaucoup des autres, dont elles prennent très
-vite l’allure, les manies, les prérogatives même.
-<i>La Parisienne</i>, de Becque, illustre cela très bien
-et mieux encore l’histoire anecdotique du
-<small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle. Les liaisons reposent sur la convenance
-plus encore que le mariage, où elle n’est
-souvent qu’une apparence. Plus les amants ont
-d’expérience, et ils en ont toujours plus que les
-couples d’époux, plus leurs amours seront
-basées sur la convenance et moins l’inattendu
-y prend de part. De sorte que s’il y a encore
-quelques mariages romanesques, il n’y a presque
-pas de liaisons romanesques.</p>
-
-<p>Les grandes inégalités de notre état social
-restreignent beaucoup pour les femmes le choix
-de leurs amants. Il leur est imposé par le milieu
-où elles vivent et dont presque jamais elles
-n’osent sortir. Les convenances qui les emprisonnent
-seront aussi celles qui disposeront de
-leur main gauche comme elles ont disposé de
-leur main droite. Elles ne s’échappent à demi
-de la médiocrité du mariage que pour tomber
-dans la médiocrité, plus étroite encore, quelquefois,
-de la liaison de convenance et, courant
-après l’amour, elles ne l’atteindront jamais. Les
-hommes ont une certaine tendance à sortir de
-leur monde, surtout au cours de leur jeunesse,
-mais c’est pour tomber régulièrement dans le
-cercle des courtisanes, où ils demeurent souvent
-prisonniers, et l’amour aussi leur échappe, mais
-ils s’en soucient peu et même le redoutent.</p>
-
-<p>Vous voyez que si l’amour ne peut guère être
-dissocié véritablement, on peut du moins entrevoir
-quels sont les sentiments, les émotions,
-les tendances avec lesquels on le rencontre le
-plus souvent et sans lesquels il ne pourrait
-vivre. L’état de l’atmosphère civilisée ne convient
-pas à son développement isolé. Pour
-vivre, il est obligé d’entrer dans des combinaisons,
-où, d’ailleurs, il est quelquefois étouffé.
-Je n’en ai nommé que quelques-unes, et vous
-me reprocheriez, si je ne l’indiquais pas, d’avoir
-oublié la vanité, qui lui sert encore très souvent
-de compagnon, et l’amour-propre, qui entre
-peut-être dans tous les mélanges où il s’amalgame
-et où il distille en secret le venin futur de la
-jalousie.</p>
-
-<p>Vous ne vous êtes peut-être jamais demandé
-pourquoi tant de bons esprits ont échoué à
-écrire sur l’amour ou n’ont réussi que de très
-petites parties de leur sujet ? C’est qu’il est
-immense, et d’une variété telle que l’esprit ne
-peut l’embrasser. L’amour se gonfle de toutes
-les émotions humaines, physiques, intellectuelles,
-sentimentales, et à chaque combinaison
-nouvelle, il fait figure d’être nouveau. Un
-amour né de la curiosité ne se comporte pas
-comme s’il était né de l’ambition, de l’intérêt
-ou de la volupté. Il y aurait encore, en toutes
-ses variétés primordiales, des nuances à étudier
-séparément, dont l’ensemble ferait un traité
-fastidieux. On s’y perdrait, comme on se perd
-dans la vie, et rien ne serait moins utile. On
-peut décrire l’amour chez les animaux, y compris
-l’homme considéré comme l’un d’eux, mais
-on ne peut pas décrire, autrement qu’en esquisses
-romanesques, l’amour humain. Il est possible de
-le montrer clairement en ses parties où il est
-commun à toute la nature ; on ne peut dire
-clairement en quoi il est différent. On peut
-l’étudier systématiquement comme instinct, non
-comme sentiment.</p>
-
-<p>L’amour nu, mais est-ce déjà l’amour ? ne
-peut se rencontrer que chez les animaux, là
-seulement où il n’y a pas de préoccupations
-étrangères à son but. Ce n’est pas possible chez
-l’homme, du moins l’homme civilisé, où il s’est
-agrégé trop de sensations, de sentiments, d’états
-psychologiques qu’il incorpore à son essence.
-L’homme a trop d’imagination pour se satisfaire
-d’une émotion nue.</p>
-
-<p>J’ai peur de n’avoir pas été clair, ayant voulu
-trop condenser ma pensée. Ne croyez pas que
-je réclame l’amour nu. Pas plus que vous, je ne
-saurais que faire d’un amour qui ne serait pas
-multiplié et sensibilisé par toutes les émotions
-intellectuelles, qui ne serait pas enrichi de
-tout l’apport mystique de l’inquiétude humaine.
-Mais vous m’avez dit tant de choses à ce propos
-que je remets à plus tard la suite de nos controverses.
-Vous verrez, chère Amazone, que cela
-fera peut-être un petit traité assez curieux, mais
-je compte beaucoup sur vous pour cela, sur
-votre manière amazonienne de considérer les
-choses et d’en renouveler la vision.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch6" title="VI. MYSTICISME">LETTRE SIXIÈME<br />
-MYSTICISME</h2>
-
-
-<p>Vous en souvenez-vous, mon amie ? Nous
-étions d’accord l’autre soir, pendant qu’un
-éclairage singulier vous permettait de lire et de critiquer
-ma dernière Lettre, sur ceci que l’amour,
-avec tout le cortège des sentiments qui s’appuient
-sur lui et participent à son exaltation,
-est une religion et la seule que puisse avouer,
-la seule où puisse se plaire un être délicat.
-J’entends l’amour humain sous toutes ses
-formes, même et d’abord peut-être celles que
-les imbéciles appellent grossières ou anormales,
-les formes sensuelles, les formes mystiques, qui
-ne sont pas loin l’une de l’autre, toutes les sympathies
-profondes jalousement exclusives, toute
-tendance, quelle que soit son nom, qui fait qu’on
-a la sensation et le désir de vivre en un autre
-être, à peu près autant qu’en soi-même, ou parfois
-davantage. Ceux qui ont cherché l’essence
-de la religion et qui ont voulu la définir en
-quelques mots ont trouvé qu’elle impliquait un
-sentiment de dépendance à l’égard d’une volonté
-inconnue répandue dans l’univers, d’une volonté
-que l’homme cherche à deviner, ce qui l’incline
-à toutes sortes de pratiques mystérieuses, rituelles
-ou spontanées, dans le but d’y conformer sa
-vie. A peu de chose près, et en jouant un peu
-sur les mots, il est vrai, cette définition s’applique
-très bien à l’amour, où le spontané ne se mêle
-au rituel que dans certaines proportions et n’en
-est jamais que le complément. M. Salomon
-Reinach donne de la religion une définition toute
-différente : « Un ensemble de scrupules qui met
-obstacle au libre exercice de nos facultés. »
-Mais je ne crois pas que les scrupules soient
-primordiaux, ils rentrent dans les rites, c’est-à-dire
-dans les moyens. Il a trop pensé à l’anecdote
-du paradis terrestre, ainsi qu’à toutes les
-défenses par lesquelles les êtres vénérés exercent
-leur pouvoir sur les faibles hommes. Les scrupules
-ne sont venus qu’après la croyance aux
-dieux, dont l’existence est nécessaire pour les
-soutenir. Sa définition est plutôt celle des religions
-organisées que celle du sentiment religieux,
-à quoi nous voulons rattacher l’amour.</p>
-
-<p>Je sais bien qu’on ne fera jamais comprendre
-à la masse des hommes qu’il n’y a pas de différence
-essentielle entre la prière à un Dieu invisible
-et la prière à un être humain que l’on voit,
-que l’on touche, dont on attend des satisfactions
-précises, mais je ne me soucie de convaincre
-que ceux qui participent déjà obscurément à de
-telles idées. Il n’est pas certain d’abord que la
-prière de l’amant à l’amante demande uniquement
-des choses précises. Elle demande aussi
-le bonheur, c’est-à-dire l’infini. Rien n’est moins
-précis. On ne demande pas autre chose à Dieu
-et son rôle, dont il s’acquitte assez mal, est de
-donner à ses dévots ce bonheur infini que seul
-il détient. S’il y a une supériorité, elle est en
-faveur de l’amant dont la prière est moins chimérique,
-parce qu’il n’a la prétention que de se
-servir de ses sens pour communiquer avec
-d’autres sens, tandis que l’homme pieux les tend
-sur le néant, s’efforce de bander sur l’absence
-du violon la corde qu’il prétend faire vibrer.
-Mais ce ne sont là que des formes primitives,
-également décevantes, par l’énormité de leurs
-requêtes, de l’amour ou de la religion. Si, dans
-la religion, le cœur est condamné à la prière
-éternelle, au désir éternel, c’est que ni prière ni
-désir n’ont d’objet sensible, mais qu’est-ce que
-deux êtres qui s’aiment peuvent se demander
-l’un à l’autre qui ne soit déjà accompli dans
-leurs volontés ? La prière en amour est un sacrilège.
-Elle supposerait l’inexistence même de
-l’amour, qui n’est pas s’il y a disparité dans le
-désir. Mais nous montons peut-être un peu
-haut ? J’aime cette région où le sentiment devient
-raison et la raison sentiment, mais j’aime aussi
-la clarté qui ne se rencontre guère dans l’abstraction.</p>
-
-<p>L’amour répond à ce besoin d’avoir un être
-qui s’occupe de nous, et pour lequel on est
-quelque chose d’incomparable et surtout qui
-accepte nos adorations, auquel nous pouvons
-reporter toutes nos pensées. J’ai vu un amour
-qui dura de longues années et dans lequel les
-amants eurent toujours une vénération corporelle
-et un respect étonné l’un pour l’autre. Jamais
-ils ne se quittèrent, et ils se voyaient tous les
-jours, sans se baiser mutuellement la main.
-Quelle religion se serait superposée à celle-là ?
-De quelle utilité aurait été à ces êtres un
-culte rituel ? Ils auraient été incapables de le
-comprendre, étant eux-mêmes semblables à des
-dieux, à la fois, et à des fidèles, portant en soi
-toutes les valeurs religieuses et réalisant toutes
-les extases. Cette notion du divin, sur laquelle
-argumentent les philosophes mystiques, ils
-l’auraient créée, au-dessus de toutes les philosophies,
-s’ils avaient été des êtres à métaphysique.
-On a dit que les animaux cultivés (ceux
-qui vivent dans notre intimité) avaient sur nous
-la supériorité de voir, d’entendre et de toucher
-leurs dieux, qui sont les hommes, et on a vu,
-dans leur conduite à notre égard, l’origine
-même du sentiment religieux. A chaque instant,
-ils nous demandent des miracles et ces miracles
-s’accomplissent parfois. Quand des oiseaux
-volent dans le ciel de mes fenêtres, mon chat
-supplie ma Toute-Puissance de les arrêter,
-qu’il puisse les abattre d’un coup de patte. Il y
-eut pendant quelque temps une cage suspendue
-à une fenêtre voisine ; que de fois ne vint-il pas
-me demander de la mettre à sa portée. Évidemment,
-dans son esprit de chat, je n’avais qu’un
-geste à faire, pas même, je n’avais qu’à vouloir.
-Je n’ai pas accompli ces miracles, mais j’en fais
-quotidiennement d’autres, auxquels il est très
-sensible : quand il a faim, il me le dit et je lui
-fais apporter à manger. C’est bien là une ébauche
-de religion, réduite à ses éléments magiques les
-plus simples, mais aussi les plus essentiels, et
-dans laquelle l’être communique directement
-avec le dispensateur de tous les biens. La position
-des amants ressemble assez à celle-là. Chacun
-d’eux tient entre ses bras son dieu et le créateur
-de sa joie. Point n’est besoin pour eux, êtres privilégiés,
-d’imaginer l’être suprême dont ils
-dépendent et qui a tout pouvoir sur leur bonheur,
-même sur leur vie. Ils le sentent autour d’eux,
-sur eux, en eux, dans une communion précise
-et pourtant infinie, physique et cependant
-irréelle. Loin que l’amour soit une imitation
-des mouvements religieux, c’est lui qui a servi
-de modèle à toutes les religions à mysticisme et
-qui en est le prototype.</p>
-
-<p>La religion est son plagiaire et son succédané.
-Voyez avec quelle facilité, à l’amour humain
-devenu impossible, succède l’amour divin, qui
-n’en semble que la transformation naturelle.
-Dieu, dans le cœur des femmes, remplace
-l’amant si naturellement ! Voyez comme l’amour
-spiritualisé des mystiques demeure empreint de
-ses origines matérielles. Il n’est peut-être pas
-une phrase dans tous leurs discours qui ne s’applique
-également bien à Dieu ou aux hommes.
-Sainte Thérèse et les autres emploient une
-langue si équivoque qu’on y sent courir parfois
-comme un frisson de spasmes ! Qu’est-ce autre
-chose que l’anéantissement en Dieu ? Quand
-Bossuet veut justifier la communion et le dogme
-de la présence réelle dans l’eucharistie et dans
-chacune des hosties que s’assimile le fidèle, il
-prend pour garant l’amour humain et ses
-magnifiques frénésies : « Dans le transport de
-l’amour humain, dit-il, qui ne sait qu’on se
-mange, qu’on se dévore, qu’on voudrait s’incorporer
-en toutes manières et enlever jusqu’avec
-les dents ce qu’on aime, pour s’en
-nourrir, pour s’y unir, pour en vivre. » Et
-voilà pourquoi il faut remercier Dieu de s’être
-donné à nous en pâture dans la sainte communion.
-Mais combien plus sainte et plus originale
-et plus savoureuse les amants trouveront-ils la
-communion qui ne se pratique pas sous des
-espèces chimériques, mais dans la belle réalité
-des mutuels repas d’amour.</p>
-
-<p>J’avoue que la religion, sévère imitation des
-pratiques de l’amour humain, peut avoir des
-charmes pour les vieillards, les malades, les
-infirmes auxquels elle peut donner je ne sais
-quelle apparence, je ne sais quels ressouvenirs.
-La religion est l’hôpital de l’amour. Vue ainsi,
-j’apprécie son rôle philanthropique, quoique je
-trouve aussi plus digne, quand on ne peut plus
-aimer, de s’enfermer en soi-même que de courir
-vénérer des simulacres. Don Juan mourut dévot
-et, comme on dit, « en odeur de sainteté ». Ah !
-comme j’aimerais que lui fût revenu aux sens,
-à l’heure dernière, le bouquet des odeurs féminines
-qu’il avait si âprement respirées ! Quoique
-je vous aime, Amazone, je n’aime pas don
-Juan.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch7" title="VII. L’ABSENCE">LETTRE SEPTIÈME<br />
-L’ABSENCE</h2>
-
-
-<p>« L’absence est le plus grand des maux. » Bien,
-mais la présence, la présence continuelle ?
-Qu’en pensez-vous, mon amie ? Je crois, pour
-moi, que la présence appelle l’absence et que
-l’absence réclame la présence. Nous ne pouvons
-supporter aucun état définitif, même celui qui
-réalise la plénitude de nos désirs. Je parle pour
-ceux qui ont quelque personnalité, qui ont une
-vie propre, dont les activités se prolongent de
-tous les côtés à la fois et qui ne se donnent
-jamais si bien qu’ils ne réservent une partie
-d’eux-mêmes pour leur jouissance égoïste.
-Ceux-là s’accommodent d’un partage égal ou
-même inégal entre la présence et l’absence,
-ayant d’ailleurs mille moyens de substituer l’un
-à l’autre ces deux états contradictoires. L’absence
-a des complaisances pour la pensée. Elle
-donne aux images chères l’attitude et la couleur
-qui sont le mieux faites pour lui plaire, elle les
-recrée et les façonne librement à son plaisir, ce
-qui lui concède sur elles un pouvoir presque
-absolu, dont la présence souvent contrarie
-l’exercice. L’absence entretient l’espérance, avive
-le désir et souvent le fait naître, par l’esprit de
-contradiction qui nous pousse à nous attacher à
-un dessein que nous négligions quand il était
-en nos mains.</p>
-
-<p>Vous vous souvenez du joli tour que La
-Rochefoucauld a donné à une idée analogue ?
-« L’absence diminue les médiocres passions et
-augmente les grandes, comme le vent éteint les
-bougies et allume le feu. » Mais je ne m’occupe
-pas des grandes passions. Il y a pour les sentiments
-échevelés une psychologie spéciale où tout
-est contradiction. Je pense plutôt aux attachements
-profonds qui se connaissent et qui se
-raisonnent. Ceci vous plaira, mon amie, car
-vous êtes si volontaire que vous mettez encore
-de la volonté dans la plus involontaire (en apparence,
-pour ne pas vous désobliger) des affections.
-Plus il y a de volonté dans l’amour, moins
-le vent de l’absence peut l’éteindre, mais s’il
-n’était qu’inclination de hasard et de rencontre,
-comment résisterait-il à un souffle brusque ? Je
-laisse donc de côté les caprices dont le charme
-est la fragilité même : un caprice qui ne se briserait
-pas entre les doigts ou qui ne se fanerait
-pas d’avoir été touché et respiré n’aurait plus la
-grâce d’un caprice ou d’une fleur. Revenons
-donc à ces sentiments qui, pour n’être pas de
-« grandes passions », n’en ont que des racines
-plus profondes et plus riches. Elles supportent
-donc l’absence et même peuvent y prospérer à
-cause de leurs réserves de vitalité. Cependant,
-qu’appelle-t-on absence ? Est-ce huit jours, un
-mois, une saison, ou davantage encore ? Quel
-est ce vent dont parle La Rochefoucauld ? Est-ce
-un ouragan on une brise un peu vive ? L’ouragan
-emporterait le feu avec les bougies. Non,
-c’est bien le simple courant d’air, mais qui
-entre soudain par la fenêtre. Il faut savoir
-mesurer l’absence et se souvenir que les jeux de
-l’imagination sont d’autant moins durables
-qu’ils sont plus intenses et que le cœur, après
-s’y être complu, les délaisse et s’habitue à son
-délaissement. L’absence à laquelle on s’est habitué
-demande beaucoup de présence pour être
-vaincue. C’est surtout avec les êtres qui ont le
-goût profond de la liberté, qu’il faut craindre
-les effets prolongés de l’absence, car la liberté
-n’est guère que la licence qu’on se donne ou
-qu’on se reconnaît de céder à toutes les curiosités.</p>
-
-<p>L’absence met d’abord une sorte de désarroi
-dans l’esprit de celui qui reste et qui vérifie
-bientôt la parole du poète : « Un seul être vous
-manque et tout est dépeuplé. » Les rues n’ont
-plus leur aspect accoutumé ; l’air a une autre
-couleur, les passants s’en vont en fantômes ; les
-petites habitudes de la vie deviennent plus
-mécaniques et perdent de leur agrément ; les
-pensées se coordonnent mal, s’entassent dans
-l’esprit et s’y livrent à des jeux obscurs et contradictoires.
-Alors naissent les doutes, où l’on
-se complaît afin de souffrir. Quand cela devient
-intolérable, une réaction se produit, plus ou
-moins lente, qui rend peu à peu aux choses leurs
-tons accoutumés, si bien qu’au bout d’un certain
-temps on se trouve établi dans l’absence
-avec une certaine aisance dont on a honte, mais
-dont on a toujours la tentation de profiter.</p>
-
-<p>Il faut faire intervenir, cependant, les lettres
-que l’on reçoit. Des êtres sont presque plus
-sensibles aux témoignages écrits qu’à tous les
-autres. Nous vivons beaucoup par l’écriture. Un
-commerce tendre sans lettres ne se comprend pas,
-et seuls les êtres d’âme courte sont étonnés que
-des amants se soient vus quotidiennement et
-aient quand même senti le besoin de s’écrire
-tous les jours. C’est que les pensées suggérées
-par le contact d’un être que l’on aime diffèrent
-beaucoup de celles qui viennent dès qu’on s’est
-éloigné de lui. Cela fait deux vies qui s’en vont
-parallèles, avec chacune leur valeur propre. Si
-l’une est l’amour, l’autre en est l’expression,
-et l’expression d’un sentiment nous touche plus
-encore peut-être que le sentiment lui-même.
-Les lettres que l’on reçoit (et même celles que
-l’on écrit, par l’occupation passionnée qu’elles
-vous donnent) peuvent donc modifier beaucoup
-l’évolution de l’absence. Fréquentes et presque
-régulières, elles en détruisent les effets et font
-même goûter des joies particulières, surtout aux
-timides qui ne trouvent que dans le silence
-toute leur présence d’esprit. On voit beaucoup
-de l’âme dans les lettres rapides et comme versées
-sur le papier, mais on ne voit pas les yeux
-par où elle se dévoile le plus ingénuement, car
-les lettres sont aveugles et il manque toujours
-quelque chose à leur sourire. Les meilleures
-sont celles qui arrivent le matin, au premier
-courrier. Elles facilitent la vie pour toute la
-journée. Il m’est arrivé d’emporter sur moi,
-même après l’avoir lue, une lettre particulièrement
-aimée et d’y puiser une singulière force,
-comme font les dévots dans un talisman, car
-l’amour réinvente quotidiennement les vieilles
-pratiques religieuses, que la religion lui emprunta
-une fois pour toutes et qu’elle croit avoir accaparées.
-C’est que l’amour vit de représentations
-autant que de réalités, et de croyances bien plus
-encore que de certitudes. Il n’est que selon l’idée
-que l’on s’en fait, et cette idée varie peu chez le
-même être selon les êtres sur lesquels il bâtit
-sa création. Cela veut dire qu’on aime toujours
-le même être, sous des masques différents,
-parce que les représentations ne sont jamais
-que la projection de soi-même dans le champ
-de l’imagination. Mais comme ceci n’a
-plus que des rapports lointains avec l’idée
-d’absence, j’en remets la suite et le commentaire
-à une prochaine lettre. N’êtes-vous
-pas disposée à voir dans l’amour un délicieux
-égoïsme ? Il faut être égoïste et en être fier.
-Cela seul donne vraiment du prix à la tendresse
-que l’on dispense et à celle que l’on agrée. On
-a mieux conscience des sacrifices que l’on fait,
-et cela augmente la valeur de ceux que l’on
-vous fait.</p>
-
-<p>Hélas ! Et la neige tombe ! Ceux qui sont
-absents vont-ils revenir ? L’égoïsme le demande,
-mais il sent sa cruauté et se replonge en lui-même.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch8" title="VIII. LA VOLONTÉ">LETTRE HUITIÈME<br />
-LA VOLONTÉ</h2>
-
-
-<p>Vous êtes de la race des conquérantes, vous,
-Amazone. Vous ne souffrez pas que les
-choses vous résistent, s’opposant à votre volonté
-de vaincre, et vous ne supportez pas que l’on
-vous aime malgré vous. Ou bien cela vous fait
-rire, ou bien cela vous irrite. Rien ne vous
-récrée comme un sot qui vous fait la cour et
-rien ne vous fâche comme l’être impudent qui
-croit encore à votre amour quand vous n’y
-croyez plus. Mais il y a de la tristesse au fond
-de ce plaisir aussi bien que de cette mauvaise
-humeur. Cela m’a touché, moi qui regarde les
-passions à travers les vitres, à peu près comme
-on regarde l’éclipse avec des verres fumés et
-une froideur astronomique. Mais vous me connaissez,
-ce n’est pas près de vous que je me
-vanterai d’un état sentimental qui se voudrait
-encore plus sûr de lui-même. Enfin, je sais que
-la volonté n’a joué dans ma vie qu’un rôle très
-modéré ; à la première rébellion des êtres, j’ai
-toujours envoyé promener tous les désirs et je
-me suis non pas découragé, mais désintéressé.
-Mon orgueil s’est toujours mis au-dessus de la
-révolte, que je trouve un peu plébéienne. Achille
-se retirait sous sa tente, je me retire dans
-la solitude de mon silence, où j’ai contre l’ennui,
-même contre les blessures, d’excellents
-baumes.</p>
-
-<p>Peut-être penserez-vous que c’est que je n’ai
-pas rencontré le grand ennemi, l’ennemi digne
-d’être vaincu. C’est possible. On ne sait jamais
-qui on a rencontré, et on n’est pas juge de la
-qualité de l’adversaire, quand on refuse le combat.
-Mais tout cela n’est que pour dire que, par
-moi-même, j’ignore tout du rôle de la volonté
-en amour. Cela a été pour moi un moyen de
-défense, jamais un moyen d’attaque, mais,
-comme la fortune, l’amour vient parfaitement
-vous chercher dans votre lit ou à la table de
-vos écritures. Il entre à travers les portes closes
-et les persiennes fermées, ainsi que les musiques
-et que les odeurs. Je n’ai jamais eu besoin
-de la volonté active, c’est pour cela que je ne
-m’en suis jamais servi : comme dans les contes
-de fées, les palais sont sortis du sol, au moment
-que je les désirais, les palais ou les maisons de
-berger, mais pour le sage, c’est la même chose.
-Depuis que je vous connais, je sais enfin ce
-que c’est que la volonté en amour. Vous me
-l’avez dit, et je l’aurais appris, pour peu que je
-vous aie regardée vivre.</p>
-
-<p>C’est notre plus grande querelle ou plutôt
-notre sujet le plus vif de conversation.</p>
-
-<p>Vous êtes belle toujours, mais plus que
-jamais quand vous vous défendez contre la
-fatalité, que moi, d’un nom plus modeste,
-j’appelle le hasard. Vous voulez créer tout, de
-vos propres mains, autour de vous-même, et
-n’y permettre de fleurir qu’aux fleurs de votre
-élection. Choisir un être entre tous que l’on
-croit ou que l’on veut connaître, parce qu’il a
-montré, en d’autres domaines, qu’il en vaut la
-peine, et aller à lui franchement et s’imposer à
-son cœur et faire que cet amour grandisse et
-vous enveloppe de l’ombre évoquée par vous-même ;
-cela sans coquetteries, sans petits
-moyens, sans stratégies à la Stendhal, n’est-ce
-pas une œuvre magique ? Quelle confiance en
-soi cela suppose et quelles forces sagement et
-lointainement mesurées ! Ne pas se soucier de
-l’état présent de sa propre sensibilité ni de la
-sensibilité de l’être que l’on attire à soi, parce
-qu’on a la certitude que tout se transformera
-selon le gré de la volonté, au moment que l’on
-a choisi, et réussir ainsi qu’on se l’était juré,
-c’est ce que je crois possible pour vous et impossible
-pour moi, mais c’est aussi ce que
-j’admire. Ma foi, si j’étais plus jeune, j’essaierais
-de me dresser selon votre méthode et, avec
-elle, de tenter quelque expérience. Mais que
-j’aurais à revenir de loin, moi qui me laisse si
-mal convaincre de la véracité des sentiments
-dont je puis être l’objet ! Je trouve aussi naturel
-de résister à la sympathie que d’y céder, et je
-n’ai jamais été étonné qu’un être ne répondît à
-ma tendresse que par l’indifférence ou, ce qui
-est pire, par la politesse. C’est que je respecte
-dans les autres êtres la liberté qui m’est plus
-chère que tout, et que je me suis toujours fait
-un scrupule d’y attenter. Et comme je me
-comporte envers autrui, j’admets qu’autrui se
-comporte envers moi.</p>
-
-<p>Pourtant la sympathie est une douce chose
-et je comprends que l’on tende sa volonté pour
-la conquérir. Heureux qui est aimé et plus
-encore celui qui aime avec ingénuité. Il ne raisonne
-pas, il aime ; il ne se demande pas s’il y
-a des obstacles, il ne les recherche ni ne les
-évite, il aime. C’est à peine s’il est inquiet
-qu’on réponde à sa sympathie ; il ne soupçonne
-pas qu’on puisse le repousser, il aime avec
-ingénuité. Il n’est pas donné à tout le monde
-d’être ingénu et il est possible que l’amour
-raisonné et volontaire apporte des bonheurs plus
-grands et plus sensibles à la conscience, des
-bonheurs plus orgueilleux enfin. Mais n’est-on
-pas porté, à force de se plaire en ces jeux de la
-volonté, à mépriser les pauvres amours qui
-sont venues humblement à vous et qui vous
-regardent comme des chiens aux yeux doux, et
-demandent une caresse et la permission de
-garder un instant la tête sur vos genoux ?
-Avouez que c’est une grande tristesse d’être
-obligé de les repousser. C’est de cela que je
-voulais vous entretenir d’abord, mais les idées
-se pressent et s’enchevêtrent si rapidement
-qu’on ne trouve plus dans la foule celle dont
-on voulait esquisser les traits. J’ai toujours
-envie de prendre parti (même si c’était à mon
-détriment, je le ferais peut-être encore) pour
-les amours dédaignées. C’est que je me mets
-très bien, et sans nul effort d’imagination, à la
-place de l’être aimant qui se croit aimé et qui
-n’est que toléré. Quand je n’avais pas assez des
-souffrances réelles de la vie, je m’en créais
-d’imaginaires auxquelles je donnais cette forme-là.
-Mais le désir vain de la joie prend la place
-de ces imaginations mauvaises, à mesure que
-la vie s’avance et tend vers son néant nécessaire.
-La torture volontaire est peut-être un grand
-signe de force et de vitalité. Tant qu’on y trouve
-un bonheur profond, quoique stérile et passager,
-on n’a pas à désespérer de soi-même, on
-ne craint pas les attaques traîtresses de la réalité.</p>
-
-<p>Peu d’êtres, je pense, sont capables de se soumettre
-à un tel régime sentimental, pour fortifiant
-qu’il soit, et la plupart, faits seulement
-pour les rêves de douceur, se trouvent atterrés
-quand la joie où ils tendent naturellement fond
-sous leurs yeux comme neige au soleil. J’ai
-pitié d’eux, et vous aussi, cruelle Amazone, à
-moins qu’ils ne soient vraiment trop ridicules,
-si l’on peut dire qu’un sentiment soit jamais
-ridicule. Le ridicule vient de l’esprit, c’est pourquoi
-le cœur y échappe toujours, quand il est
-le cœur tout seul, sans prétentions littéraires.
-Le malheur est que les sentiments simples ne
-savent pas s’exprimer simplement.</p>
-
-<p>J’aime à considérer une femme indifférente
-parmi les désirs aux attitudes sentimentales, et
-qui répond avec une politesse froide ou souriante
-(cela dépend des natures) à ces désirs qui
-l’interrogent. Sourire ou froideur ne sont rien.
-Les yeux seuls parlent et ne parlent qu’aux
-yeux choisis, s’ils sont là. L’homme est toujours
-flatté du sourire, il se croit celui dont on attend
-le bonheur. La femme qui aime ne se prête au
-jeu qu’à titre de comédienne et pour mieux
-garder l’intégrité de sa personne. Aussi le monde
-n’est nullement dangereux pour les amours
-qui commencent et c’est là que se voit bien la
-bêtise des hommes de toujours se laisser attirer
-par la femme qui vient d’accueillir un amant,
-au lieu de comprendre que, de tous les
-moments, c’est le plus mauvais qui soit pour
-eux. Il faut que l’amour soit égoïste, il faut
-qu’il soit méchant pour tout ce qui voudrait le
-détourner de soi-même ; c’est sa fatalité. Pourquoi
-serions-nous affligés de ce qui est fatal, de
-ce qui tient à l’essence même des choses ?</p>
-
-<p>Et je n’ai à peu près rien dit de ce que je
-voulais dire. J’ai causé avec vous, voilà tout.
-Le plaisir que j’y ai pris sera mon excuse. Si je
-n’écrivais pas pour vous, est-ce que j’écrirais
-encore ?</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch9" title="IX. LA SYMPATHIE">LETTRE NEUVIÈME<br />
-LA SYMPATHIE</h2>
-
-
-<p>Connaissez-vous la sympathie ? C’est un sentiment
-que vous éprouvez certainement,
-Amazone, plus que toute autre heureusement
-née, je l’ai lu dans vos yeux, mais que vous
-n’éprouvez pas avec la profondeur désespérée de
-qui n’en attend plus d’autre et qui le boit comme
-un rafraîchissement d’été.</p>
-
-<p>Celui même qui ne désire plus rien, dont
-l’âme s’est repliée comme des antennes fatiguées
-d’avoir senti et palpé le monde, celui-là désire
-encore la sympathie. Ainsi que l’amour dont
-elle est peut-être un des masques, ou l’une des
-formes, car tous les sentiments actifs se ramènent
-à l’amour ou à sa négation, la sympathie tombe
-où elle peut. On la voit installée entre des
-personnes en apparence fort éloignées l’une de
-l’autre, rapprocher des caractères faits pour se
-combattre, des esprits d’essence différente et des
-cœurs aux aspirations divergentes, on le croyait
-et ils le croyaient eux-mêmes. La sympathie se
-prononce à l’improviste et s’affirme aussitôt
-avec une certaine indiscrétion. Elle connaît la
-jalousie, les désespoirs et les aveux timides et
-indirects, cherche à se manifester par de petits
-dévouements absurdes qui lui semblent autant
-d’actions d’éclat, et se montre fort dépitée quand
-elle se voit méconnue. Mais la sympathie ne se
-décourage pas. Elle invente sans cesse et n’est
-contente que dans l’activité, car,</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">La foi qui n’agit pas, est-ce une foi sincère ?</div>
-</div>
-
-<p>Or, la sympathie vit dans la foi, comme elle
-vit dans l’amour. Elle en arrive à considérer
-l’être auquel elle s’est vouée comme un dieu à
-l’ombre duquel elle vit et loin duquel elle ne
-saurait vivre. A force d’aimer et de veiller, elle
-finit par se croire je ne sais quels droits de réciprocité
-et elle les implore avec une douceur
-sévère.</p>
-
-<p>(Vous entendez bien qu’il s’agit de la sympathie
-profonde, qui n’a aucun rapport que de nom
-avec la sympathie distinguée qui figure lâchement
-au bas des lettres mensongères. Pour
-la préciser et me conformer à un langage
-plus philosophique, je l’appellerai maintenant
-amour de sympathie. Aussi bien je ne la veux
-examiner que dans ses rapports entre des êtres
-où elle peut devenir de l’amour, ce qui arrive
-très bien.)</p>
-
-<p>La sympathie, donc, est une variété de l’amour,
-et qui s’oppose assez bien à l’amour de passion
-qui a, malgré l’étymologie, des caractères tout
-différents. Tel qui ne compte plus, s’il y a jamais
-compté, sur l’amour frénétique, ne désespère
-pas encore de l’amour de sympathie. C’est lui
-qui régit les sociétés et qui en permet la vie sentimentale,
-passé l’âge de la fougue et de l’audace,
-car l’amour-passion est insociable et sans
-l’amour de sympathie, aux innombrables
-nuances, elles ne seraient pas ou ne seraient
-qu’une bacchanale triste. C’est par lui et pour
-lui qu’ont été inventés tous les jeux de la vie,
-les réunions, les spectacles, les parures, les fleurs
-et les sourires. C’est lui qui a donné un sens à
-la nature, à la démarche des femmes, aux gestes
-des hommes, à la pluie, au soleil, à la musique
-et à tous les arts qui le courtisent et lui tissent
-les étoffes où il brode. L’amour frénétique ne
-désire que lui-même, l’amour de sympathie
-désire le monde entier et ne se désire pas toujours
-lui-même. Il joue avec les parures de la vie
-dont il a besoin pour appuyer son désir et le
-justifier.</p>
-
-<p>Mais souvent il n’a pas d’autres désirs que le
-désir.</p>
-
-<p>La sympathie, par une de ses antennes, touche
-à l’amitié violente, par l’autre, à l’amour. Elle
-oscille, prête à toutes les transformations, elle
-est apte à devenir la matière de tout sentiment
-tendre, de toutes les complaisances essentielles.
-Mais souvent elle reste ce qu’elle est, car, malgré
-son instabilité, elle existe par elle-même. Elle
-n’est pas l’amitié, n’étant pas spécialement spirituelle.
-Elle aime tout de ce qu’elle aime, car
-elle pardonnerait tout, jusqu’à la trahison,
-jusqu’à l’indifférence.</p>
-
-<p>A quoi bon chercher pour un sentiment,
-hybride comme les plus belles fleurs, un nom
-exact ? La pensée qui ne peut s’exercer clairement
-dans la parole, intérieure ou extérieure,
-reçoit cependant des mots qu’elle emploie une
-précision apparente qui la dépasse. Au fond,
-sur presque tous les sujets, nous pensons confusément
-et notre effort pour mettre de la clarté
-dans ces ténèbres heureuses n’aboutit souvent
-qu’à une confusion d’un autre genre. Quand
-nous avons nommé toutes les nuances de la
-mosaïque, il nous vient une surprise, c’est que
-nous en sentons moins bien la valeur que lorsque
-nous les confondions sous des termes généraux.
-Les analyses les plus strictes ne peuvent faire
-qu’il n’y ait pas de couleurs fondamentales, où
-les nuances se fondent et viennent mourir.
-Une trace de jaune va au jaune ; une trace de
-rouge va au rouge, et ne va que là. La répartition
-vaut peut-être mieux que l’analyse. Les
-obscures puissances du langage en ont jugé
-ainsi qui ont mis sous un nom tous les sentiments
-positifs et sous un autre nom tous les
-sentiments négatifs. C’est la physique des sentiments,
-entrevue par Spinoza avant même qu’il y
-eût une physique. Loin de compliquer, comme
-la psychologie, qui tend à s’y détruire elle-même,
-elle simplifie. Elle met dans le premier groupe,
-sous le nom d’amour, tous les sentiments favorables,
-bienveillants, tendant à la joie et à la
-conservation de l’individu et de l’espèce ; et dans
-l’autre, sous le nom de haine, tous les sentiments
-séparatistes qui tendent à détruire le lien
-que le premier groupe s’efforce sans cesse de
-nouer entre les êtres. Et cela n’est pas si simpliste
-que cela en a l’air, car il est évident que tous les
-sentiments de l’un ou l’autre groupe peuvent
-se transformer les uns dans les autres, au moindre
-choc nerveux, tandis que la transformation d’un
-groupe à l’autre est excessivement rare et peut
-être considérée comme une sorte de catastrophisme
-moral.</p>
-
-<p>Il y a cependant, parmi la classification vulgaire
-née des habitudes du langage, de singulières
-confusions, mais c’est la communauté d’origine
-de tous les sentiments qui en est la cause et le
-fait qu’ils n’existent pas en eux-mêmes, mais
-relativement à l’être qui les éprouve, et qui lui-même
-est complexe et contradictoire. Le langage
-s’est tiré d’affaire en suivant les apparences.
-Ainsi veux-je faire ici. Aussi bien, nous vivons
-sur les apparences. Nul être ne peut savoir ce
-qui se passe dans le cœur de l’être qui se serre
-contre sa poitrine. Les sentiments sincères vivent
-dans l’inquiétude. Peut-être que la planche sur
-laquelle ils s’engagent va céder et choir dans
-l’abîme. On est quelquefois sûr de soi, et encore !
-On ne l’est jamais de l’être qui s’est accroché à
-votre cou, peut-être dans le seul but ironique de
-se faire passer de l’autre côté du fleuve. De là,
-le tragique de toute expérience sentimentale.
-Mais cela ne touche pas aux lois de la physique,
-en lesquelles nous devons avoir confiance, ce
-sont des lois.</p>
-
-<p>Et puis, mon amie, quand j’admets que
-l’amour-passion, c’est à cela que je songeais,
-contient de la haine, en quoi il peut se métamorphoser,
-je ne parle pas d’après ma courte
-expérience, mais d’après « ce que l’on dit ». Je
-n’ai jamais vu, encore moins éprouvé, une telle
-métamorphose, et je ne crois pas volontiers
-qu’elle soit soudaine. Il y a un intermédiaire, la
-jalousie, qui est une maladie de l’amour (la
-jalousie, c’est de l’amour malade), et les
-maladies troublent l’évolution physiologique.
-Puis c’est une exception et on ne fait pas de
-classifications avec les cas particuliers.</p>
-
-<p>Revenons maintenant à la sympathie que
-nous appelons maintenant l’amour, parce que
-c’est plus vrai, plus simple et plus commode.
-Mais il y a trop de choses dans ce mot</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Né pour d’éternels parchemins.</div>
-</div>
-
-<p>Il contient trop de rêves. Nous sommes trop
-habitués à y enclore des joies trop précises et
-trop exaltées, d’un éclat trop intense, trop bref
-aussi, comme ces fleurs qui ont concentré toute
-une vie dans les émanations d’une journée d’été.
-Choisissez-le vous-même, le mot qu’il faut, Penthésilée,
-en songeant, non à vos conquêtes,
-mais à vos alliances, et aux moments mélancoliques
-qui suivent la victoire aussi bien que la
-défaite. Songez aux cœurs dont vous ne voudriez
-pas être séparée ni à un moment ni à l’autre, ni
-dans cet état de royale nonchalance, où l’on
-médite sa vie.</p>
-
-<p>Moi, je raconte les actions des hommes et des
-femmes et je les analyse vainement. La sympathie,
-ou l’amour, dont je suis encore capable,
-n’a que des occasions rares de s’exercer et je ne les
-recherche plus. On m’a fait lire l’autre jour une
-tragédie d’un poète grec moderne construite sur
-les amours de l’ombre d’Achille. Il aima
-Polyxène, il aima Médée, il aima Hélène ; elles
-se sentirent pénétrer en lui comme un songe, et
-lui sentait qu’il n’était qu’une ombre et sentait
-l’horreur de son état. Je n’avais pas compris
-tout d’abord la rénovation de cette légende post-homérique,
-mais un matin j’en ai senti l’amertume
-et la beauté triste. Cette vie d’ombre, les
-hommes ne la mènent plus après, mais avant
-leur mort, dans la période crépusculaire où ils
-sont suspendus entre l’être et le néant,</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Entre l’horreur de vivre et l’horreur de mourir,</div>
-</div>
-
-<p class="noindent">et où ils tentent encore, poussés je ne sais par quelle
-inutile reviviscence, de pénétrer comme
-des songes aux cœurs qui ne les songent plus.
-C’est peut-être pour ceux-là que les dieux ont
-créé la sympathie. Amazone, qu’en pensez-vous ?</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch10" title="X. LE PLAISIR">LETTRE DIXIÈME<br />
-LE PLAISIR</h2>
-
-
-<p>J’aime la volonté de vie, l’appétit de bonheur
-qu’il y a en vous, Amazone. On peut vous
-faire souffrir, on ne détruira pas cet élan qui
-vous entraîne vers la beauté et vers l’amour.
-Comme tous les êtres nés pour dominer et en
-plier d’autres à leur joug, vous ne cédez pas
-devant la déception, qui ne vous accable qu’un
-moment, et votre cœur païen de guerrière s’en
-trouve renouvelé. C’est un spectacle qui m’enchante
-comme le rajeunissement de l’année, et
-de quel exemple n’est-il pas pour moi, toujours
-prêt à désespérer de moi-même et qui n’en trouve
-que trop de motifs. Vous avez, au contraire, ce
-qu’Emerson appelait la <i lang="en" xml:lang="en">self reliance</i> et qui fait
-que le bonheur est toujours devant soi et qu’on
-sourit éternellement à la mélancolie du passé.
-Le passé est toujours mélancolique. Il faut savoir
-le regarder tel qu’un paysage qui s’enfonce dans
-les brumes du lointain. Il n’est plus qu’un songe.
-Songe pour songe, tâchons de deviner le point
-de l’horizon où va s’élever la vision future, avec
-son cortège de sensations, de sentiments et de
-rêveries. Si la vie vaut la peine d’être vécue,
-c’est selon une telle attitude. Je sais bien que les
-êtres à imagination forte peuvent évoquer avec
-une certaine puissance les plaisirs couchés dans
-le linceul, mais cette nécromancie a toujours
-quelque chose de funèbre. Si vain que nous
-sentions l’avenir, il y a en lui une possibilité de
-réalisation qui fait que les cœurs les plus endurcis
-tressaillent à son approche, mais il ne tressaille
-pas en certaines natures comme en d’autres, et
-tandis que les unes s’opposent de toutes leurs
-forces à ces mouvements, les autres y cèdent
-avec joie et se laissent emporter.</p>
-
-<p>Avec l’avenir, il y a le présent. Sans doute il
-n’est qu’une illusion philosophique. Il n’y a pas
-de présent. Les moments, à mesure qu’ils se
-forment, tombent aussitôt sous la meule du
-passé qui les broie et en fait de la poussière.
-Mais j’appelle présent, avec tout le monde, le
-cercle des heures et des jours qui sont le plus à
-portée de notre main, que nous touchons pour
-ainsi dire dès que nous étendons le bras, cercle
-qui se brise et qui se reforme à chaque seconde
-et qui est comme une spirale vue en perspective.
-Ce présent est notre domaine propre, celui que
-notre esprit travaille et retourne, comme un
-jardinier fait d’un jardin, et il nous appartient
-d’y semer des fleurs et du gazon ou de le laisser
-désertique, à la merci des hasards, d’y élever
-une agréable demeure ou d’y nicher dans un
-trou de hibou, d’y creuser une grotte ou d’y
-élever la tour de porcelaine. Ce sont les mêmes
-natures qui choisissent l’un ou l’autre système.
-Ceux qui ne vivent pas, au moins un peu dans
-l’avenir, ne vivent pas non plus dans le présent,
-sinon en sauvages. Quand on n’a pas confiance
-dans le bonheur que <i>doit</i> nous apporter
-l’avenir, on ne peut se plaire à cultiver la plante
-dont la fleur est le plaisir. C’est ce que Bernier
-disait à Saint-Évremont : « Je vous dirais en
-confidence que l’abstinence des plaisirs me
-paraît un grand péché. » Le plaisir des amours
-légères mène au bonheur de l’amour. Le dédain
-des plaisirs dessèche la série des sentiments. Peu
-d’êtres ont l’intuition du bonheur. Le plaisir est
-son école. Et quand on en resterait là, on n’aurait
-pas encore perdu sa vie.</p>
-
-<p>C’est une singulière morale que celle qui fait
-voir dans le plaisir une diminution de soi-même.
-Des hommes en sont venus à éprouver une
-sorte de honte de la joie qu’ils ont tirée de leurs
-sens secrets. Et ce n’est pas de l’hypocrisie ; ils
-sont sincères ; leur honte est véritable. Les plus
-libres l’éprouvent ou l’ont éprouvée, sinon
-devant eux-mêmes, devant leurs frères. A quelle
-profondeur les obscures puissances du christianisme
-n’ont-elles pas ravagé notre conscience
-naturelle ! On éprouve je ne sais quelle fierté à
-se sentir capable des plaisirs des yeux, des plaisirs
-de l’oreille, des plaisirs même de la bouche,
-mais il est tenu pour cynique, celui qui s’avoue
-capable ou coupable d’autres jouissances. Elles
-passent en effet pour grossières. Elles s’exercent,
-disent-ils, avec le corps et avec les parties du
-corps les moins honorables, comme s’il y avait
-autre part que dans la coutume une hiérarchie
-de bienséances sensuelles, comme si les yeux
-ou les oreilles n’étaient des organes matériels.
-D’ailleurs le plaisir sexuel ne fait-il point retentir
-ces sens supérieurs et crus particulièrement spirituels
-et ne les confond-il point en un seul
-d’une magnifique amplitude ? Que seraient les
-joies de l’amour sans la vue, sans l’odorat, sans
-l’ouïe, sans le goût, sans l’esprit et le sentiment,
-sans l’intelligence, et comment peut-on
-les comprendre, réduites à l’exercice du seul
-sens génésique ? La volupté naît de l’accord de
-tous les sens unis sous la maîtrise d’un sens
-suprême qui les mène tous au même but dans
-un concert harmonique. Et il n’y a que la volupté
-qui puisse réaliser une telle union, ce qui permettrait,
-en dehors de toute expérience, de prédire
-sa supériorité nécessaire sur tout autre
-exercice sensuel ou sensoriel, ce qui est tout à
-fait la même chose.</p>
-
-<p>Mais l’expérience seule permet de s’en donner
-la preuve à soi-même. On ne la réussit pas toujours,
-on la réussit même rarement ; de plus,
-je suis persuadé qu’un très grand nombre
-d’hommes et un bien plus grand nombre de
-femmes ne le trouvèrent ou ne le trouveront
-jamais. La plupart se contentent d’un à peu près
-qui, quoique très satisfaisant encore, ne détermine
-en eux qu’une conviction modérée. Les
-femmes cherchent quelquefois avec passion cette
-pierre philosophale et se retirent persuadées
-qu’elle n’est qu’une chimère. L’homme, du
-moins, l’entrevoit toujours, et sa ferveur en est
-augmentée. Les écoles de volupté sont si
-médiocres ! Doué de meilleures aptitudes, l’être
-prédisposé doit inventer et créer presque tout.
-Mais c’est en ce genre que le génie est rare et
-facile à décourager. Je suis obscur à dessein.
-On m’accuserait de dépravation, moi qui ne
-pense, comme un bon jardinier, qu’à la culture
-naturelle des sens ! Du moins dirai-je que je
-tiens pour un être incomplet celui qui n’a pas
-tiré de ses organes tout le plaisir qu’ils contiennent.
-Je trouve, ainsi que le disait Bernier,
-que c’est un grand péché contre la nature. Ils
-n’ont vraiment pas le droit de se plaindre d’elle,
-ceux qui ont négligé ses présents et qui, de tout
-ce qu’elle offre aux hommes, n’ont choisi que
-ses fruits amers, n’ont voulu mordre que dans
-le brou des noix vertes.</p>
-
-<p>Pourtant, pourtant… On peut avoir aimé la
-vie, en avoir même éprouvé toutes les joies, et
-n’en garder aux lèvres qu’un goût de verjus et
-d’amertume. Terrible contradiction, qui fait
-douter de la joie même, de l’amour et de toutes
-les vérités naturelles, et qui remplit le cœur de
-rancune ! C’est (rappelez-vous, Amazone aux
-yeux de ciel, ce fut le sujet de ma première
-lettre) que les plaisirs ne laissent pas de traces
-directes sur la plage que bat sans cesse le tumulte
-de notre vie quotidienne. On se souvient qu’il
-s’est passé en nous quelque chose d’heureux,
-mais le souvenir est incapable d’une reviviscence
-précise. Des années après et moins encore, le
-<i lang="la" xml:lang="la">tempo felice</i> n’est plus qu’une fumée qui fait
-des dessins dans l’air, et cela inquiète. Mais combien
-plus lourde serait cette inquiétude, si nous
-n’avions pas usé de toutes les facultés de plaisir
-mises en nous par la nature ! C’est une grande
-paix pour la conscience de n’avoir négligé aucune
-des recherches en cet ordre et d’avoir toujours
-répondu avec bonne volonté aux invitations de
-la destinée. Et puis, jusqu’à l’avant-dernière
-heure, il nous reste la ressource de croire que
-nous allons enfin rencontrer l’émotion qui ne
-meurt pas et dont nous emporterons le frisson
-dans le néant bienheureux. Comme j’aime cette
-expression surannée, décolorée ainsi qu’une
-vieille écharpe de soie : « Vider la coupe des
-plaisirs ! » Qu’on l’ait vidée d’un trait, ou qu’on
-l’ait vidée goutte à goutte, elle est vidée et quand
-on la presse sur ses lèvres, il n’en coule plus
-rien, sans doute, mais quelle est la triste folie
-qui voudrait nous persuader qu’à n’avoir rien bu
-nous serions bien mieux désaltérés ?</p>
-
-<p>Douce amie, qui m’écoutez, je n’ai jamais
-pu me résoudre à mépriser un plaisir, quelle que
-fût sa nature, et c’est pourquoi j’ai écrit ceci
-sans nulle hypocrisie. Je connais la vanité de
-tout, mais je sais aussi que ce qui est ou ce
-qui fut est moins vain que ce qui n’exista jamais.
-Puisque notre vie est bornée, puisque nous en
-connaissons à peu près le terme, puisque nous
-ne sommes pas des enfants qu’on dupe avec des
-mots, n’ayons honte ni de notre humanité ni
-de ses merveilleuses faiblesses. Comme je
-n’oublie rien de ce que vous dites, je me souviendrai
-toujours qu’ayant fait je ne sais quelle
-allusion à ces gens qui veulent paraître « au-dessus
-des faiblesses humaines », vous me corrigeâtes :
-« Au-dessous… » La place d’un bel
-être humain est à leur niveau exactement. C’est
-même la gloire des hommes de les avoir compliquées,
-multipliées à l’infini. Non, pas encore
-à l’infini, hélas !</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch11" title="XI. L’AMOUR">LETTRE ONZIÈME<br />
-L’AMOUR</h2>
-
-
-<p>Parler d’amour avec une jeune femme, c’est
-un des plaisirs de notre civilisation délicate.
-Il faudrait vraiment être le dernier des pasteurs
-méthodistes, pour n’y point trouver d’agrément.
-Mais il n’est guère de femme qui n’en trouve
-aussi, même avec le moins séduisant des
-hommes, même la moins disposée à se laisser
-séduire, même celle qui par sa nature physiologique
-ne peut pas être séduite. Je ne dis point
-que ces discours n’éveillent point chez l’homme
-qui se donne à ce jeu quelques mouvements
-confus, ni que la femme, même dont les désirs
-vont plus loin ou plus près, n’éprouve pas
-quelque faible et passagère curiosité pour celui
-qui analyse avec elle les grands secrets. La
-femme dissocie mal l’émotion intellectuelle de
-l’émotion physique. C’est même sa plus évidente
-supériorité naturelle sur l’homme que
-toutes ses émotions, sans jamais se contrarier
-ni se contredire, se recueillent plus sûrement en
-un centre unique, d’où elles irradient dans
-toutes les directions. Les femmes sont la nature
-même, qui ignore si profondément la distinction
-du spirituel et du temporel. Leur attention,
-dans un entretien sur les choses de la
-vie, écoute de toutes les parties de leur corps,
-et c’est ce qui en fait le charme supérieur. Quand
-l’homme qui converse avec elles sur le ton de
-l’intimité a, malgré les apparences, à quoi elles
-s’arrêtent peu, quelque chose de féminin dans
-la contexture nerveuse, il se fait un accord
-charmant entre ces deux êtres qui ne se touchent
-que du bout de leurs antennes et se pénètrent
-très bien, d’autant même qu’ils réprouvent toute
-arrière-pensée et ne s’imaginent ni l’un ni l’autre
-réaliser la grande union. Quand elle doit se faire,
-elle a lieu d’abord, mais, dénouée, laisse en
-général peu d’espoir à ces réalisations tendrement
-intellectuelles.</p>
-
-<p>C’est à vous et de vous que je parle, Amazone,
-et de moi aussi. Nos esprits ont un sexe, nous
-le savons, et aussi que c’est la cause de leur
-plaisir. Il n’est même pas nécessaire que tous
-les deux en soient également persuadés et ma
-propre conviction suffit à colorer nos rapports
-d’âme. Rien ne peut faire, conquérante en
-d’autres territoires, ceinte du baudrier et l’arc
-tendu sous votre pied nu, que vous ne soyez
-pour moi Artémis et que vous ne recéliez en
-votre cœur toutes les puissances de la femme.
-Toutes les amitiés d’homme à femme sont ainsi,
-et toutes ont ce caractère de la ferveur, de la
-crainte et de la curiosité, quand elles s’établissent
-entre deux êtres sans hypocrisie et qui veulent
-jouir de leur valeur naturelle. Les âmes ont un
-son fondamental qu’elles réservent ou qu’elles
-donnent selon la manière dont elles sont frappées,
-et ce son d’harmonie peut être très différent de
-celui qu’elles ont l’habitude de rendre. Ah ! mon
-amie, je veux expliquer l’insaisissable et encore
-je ne veux pas l’expliquer clairement, parce
-qu’il y est des nuances dont le mystère ne doit
-être perçu que de ceux qui les portent en eux-mêmes.
-Qui sait si l’amitié dont je parle n’est
-pas un désir si profond qu’il en est obscur,
-comme ces puits où l’on ne voit pas, mais où
-l’on devine le ciel répercuté. Mais c’est un désir
-qui se laisse contempler avec sérénité ; loin de
-troubler les eaux, il les clarifie et, loin de les
-faire bouillonner, il les apaise. C’est le ferment
-de la paix, de la joie et de la sérénité.</p>
-
-<p>On a mis en doute ce caractère de sérénité
-des amitiés d’homme à femme, parce que précisément
-on a soupçonné que le désir qu’elles
-contenaient était toujours synonyme d’inquiétude
-et de bouleversement intérieur. Mais on a
-oublié que le milieu où il tombe n’est pas favorable
-à son développement et tend en principe
-à le maintenir sur les limites de la croissance.
-Sans doute, on voit des amitiés de ce genre
-tourner à l’amour, un jour d’absence, un jour
-de rupture dans les habitudes, un jour d’orage
-où l’odeur des fleurs monte à la tête, en toute
-occasion où l’équilibre des sentiments se déplace
-brusquement. Mais quoi ! De ce que tout est
-possible dans l’histoire de la vie, on ne peut se
-refuser à considérer les choses sous leur aspect
-le plus général et le plus logique. De ce qu’on
-a vu de tendres amitiés intellectuelles se transformer
-en amour, on ne peut pas conclure
-qu’un tel état soit instable et qu’on ne puisse
-s’y confier de bonne foi. C’est la malignité des
-hommes, et surtout des femmes, à qui toute
-affection semble un vol fait à elles-mêmes, qui
-ont falsifié l’amitié tendre, dont les délices
-dépassent la conception ordinaire et brutale de
-la vie. Ils disent que c’est de l’amour qui
-s’ignore, de la passion indécise et qui tremble
-devant son ombre, et bien d’autres choses, mais
-qu’importent les définitions ; les mots peuvent-ils
-caractériser avec justesse des sentiments si
-particuliers qu’ils échappent aux mots mêmes
-qui voudraient les emprisonner ?</p>
-
-<p>Il n’est pas au pouvoir d’un homme de considérer
-avec indifférence une jeune femme qui
-lui permet de lire parfois au fond de son âme.
-Trop d’effluves se dégagent de ce contact spirituel
-et corporel à la fois, car l’âme, émanation
-du corps, en est la synthèse et l’essence. On
-est loin aujourd’hui, malgré les théories antiques
-des philosophes à la mode, de faire de l’âme et
-du corps deux forces opposées et, comme on
-croyait jadis, engagées dans une perpétuelle
-guerre. Ce qu’on appelle l’âme n’est qu’une
-odeur, parfum ou poison, où se résument les
-puissances des organes. Respirer l’âme, c’est
-respirer le corps sous sa forme la plus pure et
-la plus assimilable. Il n’est donc pas possible
-qu’un commerce intellectuel entre un homme
-et une femme ne soit pas imprégné d’éléments
-sexuels, lesquels sont les éléments dominants de
-la constitution des êtres. Ce commerce doit donc
-aboutir à des plaisirs, qui sont des voluptés,
-résultat qui différencie absolument l’amitié
-intersexuelle de l’amitié ordinaire où les éléments
-sexuels ne sont pas perçus, de même
-que notre œil, dans l’ordinaire de la vie physique,
-ne perçoit pas les rayons ultra-violets.
-Ah ! qu’il est donc difficile de se tirer d’une
-analyse qui n’a encore jamais été faite ! Et dire
-que, comme récompense, on ne prévoit guère
-que la certitude de n’être aucunement compris
-et de rebuter la paresse des esprits les plus
-fraternels ! Mais vous comprendrez, vous, mon
-amie, et cela me suffira.</p>
-
-<p>D’ailleurs, je ne me dissimule pas qu’une
-analyse psychologique n’a guère de valeur que
-comme description des mouvements intérieurs
-de celui qui analyse. Que peut-on observer, en
-effet, si ce n’est soi-même, et quelle garantie
-a-t-on que soi-même et les autres soient des
-êtres pareils ? Nous sommes « proches », du
-moins, selon un mot de votre langue, si nous
-sommes dissemblables, et la proximité des
-âmes permet qu’elles se penchent l’une sur
-l’autre, comme les sommets de deux grands
-peupliers que courbe un même vent, mais qui
-se relèvent d’un effort inégal.</p>
-
-<p>Je ne vous ai presque pas appelée Amazone,
-au cours de cette Lettre, parce que je me la suis
-adressée un peu aussi à moi-même, et que je
-ne vous y ai considérée que dans vos relations
-avec votre ami. Amazone pour les autres, mais
-vous ne prétendez pas me faire la guerre, à
-moi ! Je ne suis pas Achille, que vos sœurs
-vinrent provoquer sous les murs de Troie.
-Mais, comme lui, je serais inconsolable si je
-vous avais blessée. Comme ces vieilles histoires
-sont commodes pour dire obscurément ce qu’on
-veut dire tout de même pour son contentement
-particulier, selon le sens qu’on donne à la vie
-dans la mélancolie solitaire du matin ou dans
-le trouble du soir ! Mes jours, où on dirait
-pourtant qu’il ne se passe rien, sont plus oscillants
-que les marées de l’océan, car ils subissent
-des mouvements plus profonds encore et plus
-irréguliers. Tantôt la mer découvre de longues
-étendues de sables riants, sous le soleil, tantôt
-elle s’avance tumultueuse jusqu’au rivage dont
-elle ensevelit tous les espoirs. Et je ne sais plus
-lequel de ces états est le plus normal et le
-meilleur. L’espoir est un grand embarras.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch12" title="XII. SOI-MÊME">LETTRE DOUZIÈME<br />
-SOI-MÊME</h2>
-
-
-<p>N’est-ce pas, mon amie, si volontaire et si
-égoïste que vous soyez, vous avez senti
-cela, que nous n’existons vraiment que dans les
-yeux qui nous aiment ? Mais vous avez senti
-aussi que, dans ces yeux-là, ce que nous voyons
-clairement et délicieusement, comme dans un
-miroir, c’est nous-même remanié et rendu plus
-beau par l’amour. De sorte que, quand nous
-croyons aimer un autre être, c’est nous-même
-que nous aimons. Et comme cet autre être subit
-la même illusion vis-à-vis de nous, les deux
-amants, en croyant se donner, en croyant se
-prendre, ne font que se prendre à eux-mêmes
-pour se donner à leur propre égoïsme. Découvrons
-cette vérité méconnue qu’on n’aime que
-soi, qu’on n’aime que l’idée qu’on se fait de
-soi vu par l’être que l’on désire. Voulez-vous
-des termes plus directs, encore ? On ne couche
-jamais qu’avec soi-même, comme l’obscure
-Hérodiade de Mallarmé, on se vautre dans son
-lit en étreignant sa propre image,</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">O dernier charme, oui, je le sens, je suis seule !</div>
-</div>
-
-<p>Et le narcissisme serait, du point de vue idéaliste
-pur, la formule suprême de l’amour. Mais
-il s’agit d’un narcissisme philosophique dont il
-faut que le miroir soit des yeux vivants et non
-pas seulement ceux que peut refléter une fontaine.
-Pour que nous l’aimions, notre sensibilité
-veut que l’image soit le reflet d’une pensée,
-car nous sommes exigeants, nous voulons être
-pensés, regardés et touchés. L’histoire de Narcisse
-simplifie un peu trop ces rapports et l’illusion
-du dédoublement y va un peu loin :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Nous fûmes deux, je le maintiens.</div>
-</div>
-
-<p class="noindent">Maintenons-le, car il suffit que cela soit notablement
-plus amusant.</p>
-
-<p>C’est peut-être la base psychique de l’amour
-que cette rénovation de soi-même par l’amant.
-Nous ne nous reconnaissons bien que là, dans
-ces yeux qui nous désirent, car nous ne
-pouvons nous connaître directement. Le creux
-de notre conscience n’est pas un meilleur miroir
-que le creux de notre main. Mais les yeux,
-quel miroir ! Et pour que notre image lui revienne
-favorable, comme l’amant sait la parer, pour
-qu’elle lui plaise et plaise aux yeux où il la
-dépose ! Je ne parle pas de la simple image
-physique, de l’image d’apparence, mais de cette
-autre image, plus riche et plus totale, qui renferme
-aussi nos gestes et nos paroles, nos sourires
-et nos intentions, nos regards et nos rêves,
-de cette image mobile dont les minutes ne se ressemblent
-pas. Elle est nous-mêmes et elle est
-l’image de ce que nous croyons lire dans des
-yeux qui ont lu notre âme dans nos yeux. Vous
-voyez le jeu de glaces, Amazone aux regards
-subtils ! On ne peut savoir où commencent les
-rayons, ce qu’ils apportent et ce qu’ils remportent,
-le jeu est inextricable et nous sommes,
-au même moment, le Pygmalion d’une statue
-et la statue d’un Pygmalion.</p>
-
-<p>J’ai exposé autrefois que les hommes n’existent
-guère que dans la mesure où ils sont pensés
-par les autres hommes, ce qui est la base même
-de la vie sociale et de la vie unanime, mais je
-ne sais plus, n’ayant jamais relu cet épilogue
-d’une philosophie (cela s’appelait <i>la Dernière
-conséquence de l’idéalisme</i>), si j’y étudiais la
-répercussion de l’amour sur la personnalité
-incertaine des hommes. L’amour vient encore
-compliquer singulièrement la théorie, car il
-comporte une période où l’amant, tout en ayant
-conscience d’une vie plus exaltée et plus large
-et plus profonde, n’existe plus du tout en
-dehors de l’amant qui le pense et où il se pense.
-Il a remis le peu d’existence personnelle qu’il
-possédait aux mains de l’être qu’il aime et vers
-lequel toutes ses facultés l’attirent, en lequel il
-souhaite de se perdre et dont il contemple les
-yeux avec l’espoir d’y être attiré, comme par
-l’aimant un brin de limaille. On accepte ce don
-de lui-même, mais c’est pour le rendre aussitôt
-enrichi de toutes les forces et de toutes les beautés
-de l’amour, et, se retrouvant ainsi transfiguré,
-il est heureux à peu près comme les élus
-croient qu’ils le seront en entrant au ciel.
-L’amant s’est trouvé, en renonçant à lui-même,
-paradoxe plus véridique que celui de l’élu qui
-trouve la vie en renonçant à la vie.</p>
-
-<p>Je viens de vous appeler subtile, amie. Il
-faudra l’être pour vous retrouver dans ce dédale
-de nuances et de comparaisons, mais mon
-excuse est que l’amour, fait pour être senti,
-n’est pas fait pour être analysé. Ah ! comme
-on voit bien que je suis un cœur sec ! Est-ce
-qu’autrement je passerais mon temps à scruter
-le mécanisme des sentiments qu’il serait si
-simple de pratiquer ? Nietzsche a appelé terriblement
-George Sand la vache à écrire. Moi je
-suis l’ours à écrire. Je le profère d’abord, pour
-éviter une fatigue aux imaginations. Oui, l’ours
-à écrire et qui grogne quand on le dérange ;
-mais j’aime aussi à grimper aux arbres, d’où
-je regarde danser les hommes, ce qui m’amuse
-beaucoup. Et, comme ce sont mes écritures qui
-m’ont révélé à vous, je suis satisfait de mes
-exercices et je continue.</p>
-
-<p>Nous disions donc que dans l’amour on n’aime
-peut-être que soi. Ce serait une fatalité du jeu
-de la pensée. L’amour sert d’abord à nous
-donner de l’importance vis-à-vis de nous-mêmes.
-Il est le singulier ferment qui développe tout à
-coup notre personnalité. Et ceci explique pourquoi,
-si nombreuses soient les femmes qu’on
-aima, on a presque toujours la sensation que
-cela fut toujours la même, que cela fut toujours
-soi qu’on regardait à travers tous les
-visages. Je dis l’impression laissée à un amant
-par des amantes de trop bonne volonté, trop
-dociles et trop acharnées à plaire, donc à
-ressembler. Mais des amantes un peu volontaires
-l’ont éprouvé aussi, l’effroi de retrouver dans
-l’amant du moment, l’amant du passé. Alors
-chez certains êtres, lassés d’eux-mêmes, c’est
-la recherche effrénée de la diversité, avec bientôt
-la terreur de se retrouver, encore une fois,
-dans des yeux, différents, mais toujours pareils,
-seul à seul avec soi. Recherche qu’on sait vaine
-et dont on ne se lasse pas pourtant, peut-être
-parce qu’il y a l’illusion des premiers moments
-et qu’Isis est nouvelle et qu’elle promet l’inattendu,
-tant qu’elle reste voilée à demi. Mais le
-voile tombé, on se retrouve voué à l’éternel et
-lassant narcissisme.</p>
-
-<p>Il en est des femmes comme des paysages
-dont les plus beaux sont toujours ceux qu’on
-n’a pas encore vus. Moins on en connaît et plus
-l’impression qu’on en reçoit est profonde, mais
-leur variété extrême finit par se dissoudre dans
-une tonalité moyenne, fatigante comme un
-néant. Il semble qu’on les ait toujours vus.
-C’est le mot des commencements d’amour,
-mot qui marque à la fois la période suprême et
-le début de la période descendante : « Il
-me semble qu’il y a longtemps, longtemps
-que nous nous aimons. — Il me semble à moi
-que c’est depuis toujours. — Oui, toujours. »
-Les malheureux ! Les voiles sont tombés et ils
-contemplent innocemment leur propre image,
-dont ils seront bientôt fatigués, car ils se connaissent
-trop, et ce n’est pas cela qu’ils cherchaient.</p>
-
-<p>Cependant c’est cela même que cherchent
-quelques-uns, et ils ne le trouvent jamais assez.
-Pour aimer avec constance, il faut s’aimer soi-même
-et avoir des motifs de s’aimer. L’égoïsme
-extrême est pour l’amour un terrain admirable,
-où il peut s’implanter solidement. Je crois que
-je n’ai pas besoin de développer ce paragraphe,
-dont la certitude est suffisamment établie par ce
-qui précède. Aussi bien je suis lassé, plus
-encore que vous, Amazone, de cette métaphysique
-du sentiment. C’est un jeu, comme les
-mathématiques. La solution est toujours posée
-dans les termes du problème. Il serait préférable
-d’y procéder par axiomes. Leur évidence surgit
-à la moindre réflexion par l’impossibilité même
-où l’on se trouve d’imaginer des arguments
-contraires.</p>
-
-<p>Que du moins cela vous confirme dans votre
-merveilleux égoïsme amazonien, base de la sensibilité
-et de la bonté. Il faut être d’abord très
-égoïste pour être bon et très égoïste pour être
-sensible. De tous les devoirs perceptibles à l’intelligence
-et acceptables par l’intelligence, c’est
-le premier, et il comporte peut-être l’exercice
-de tous les autres, mais c’est celui qui demande à
-être pratiqué avec le plus d’intelligence. Voilà
-pourquoi la plupart des hommes, qui en sont
-assez bien pourvus, en font un si mauvais
-usage. Mais comme il n’est rien, comme il est
-même néfaste sans l’intelligence, c’est donc
-l’intelligence que nous mettrons au-dessus de
-tout, l’intelligence qui est probablement la forme
-suprême de l’amour.</p>
-
-<p>Je sais bien que je confonds avec impudence
-l’intelligence et les sentiments, mais je vous
-avouerai que c’est exprès, toute faculté intellectuelle
-étant aussi affective et tout sentiment
-ayant aussi quelque chose d’intellectuel. Il y
-a l’être humain qu’il faut savoir considérer dans
-son intégralité, au lieu de le couper par petits
-morceaux, comme une préparation à regarder
-sous le microscope. Je veux la plante tout
-entière avec ses fleurs, ses feuilles, ses épines
-et ses racines pleines de terre fraternelle.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch13" title="XIII. MÉCANISMES">LETTRE TREIZIÈME<br />
-MÉCANISMES</h2>
-
-
-<p>Mon amie, je viens de passer quinze jours
-dans une petite ville silencieuse où tout
-le monde se connaît et où presque tout le monde
-s’évite. Un homme qui ne serait pas habitué à
-la solitude s’y ennuierait désespérément, mais
-la solitude n’y est pas de même qualité que dans
-une campagne ou dans une grande ville. Même
-à celui qui l’aime, elle est lourde. Ce n’est pas
-de cela que j’y fus accablé. J’avais d’autres soucis
-plus pesants dont vous étiez la cause innocente
-et courageuse et ce n’est que maintenant, que
-j’en suis enfin délivré, que je pense, sans rancune,
-à la vie silencieuse qui passait comme une
-ombre autour de moi. Cette ville, morne et
-pittoresque, est libertine avec une telle décence
-que l’étranger n’y trouve à exercer ni ses soupçons
-ni sa curiosité. Nous ne connaissons pas
-l’hypocrisie des mœurs, si nous n’avons point
-participé à la vie de province qu’elle domine
-comme un principe inconscient. Et peut-être
-connaissons-nous mal la passion si nous n’avons
-su deviner, sous son masque austère, les désordres
-des cœurs tourmentés, dont les tourments
-montent là à une intensité douloureuse et
-voluptueuse, extrême et presque excessive. Là,
-des amants mettent des mois, des suites de
-saisons, à combiner des rencontres que le hasard
-pourra expliquer. Des maisons étroites et des
-jardins étroits montent des rêves et des désirs
-qui ne se croisent que dans l’espace, et des
-femmes y passent leur vie à songer à leurs
-amours. Comme dans les cloîtres et les harems,
-la captivité les alourdit. Le rêve inutile les jette
-dans le romanesque et, le roman étant sans issue,
-dans la dévotion. Quelques-unes, plus fougueuses,
-ne se laissent pas vaincre, et il en résulte
-parfois de belles amours d’une constance et
-d’une ingéniosité admirables. Il est plus facile
-de les deviner que de les surprendre. Balzac a
-bien connu la province. Sa province est toujours
-vraie, tandis que son Paris n’a plus guère qu’un
-intérêt historique, Paris pourtant bien plus facile
-à observer. En province, on ne sait rien, il y
-faut de la divination. Devant l’étranger tout se
-ferme et d’abord les visages. Il n’est pas jusqu’aux
-grandes villes où ne règne une grande
-défiance de l’homme qui passe.</p>
-
-<p>Mais ces questions ne doivent guère vous
-intéresser, Amazone. Rassurez-vous, je n’y ai
-touché que pour vous faire comprendre quelle
-pouvait être ma vie dans cette ville fermée ;
-l’esprit s’épuise en vain à en pénétrer le mécanisme
-sentimental et au bout de quelques jours
-on renonce à tout, hormis à soi-même. Le sentiment
-d’être seul, de se mouvoir, ombre parmi
-les ombres, vous jette bientôt dans une sorte de
-prostration, ce que ne fait pas la solitude volontaire
-ou consentie, d’où naît au contraire une
-sorte d’exaltation égoïste.</p>
-
-<p>C’est donc au milieu de tout cela, ou de tout
-ce rien, qu’une nouvelle émouvante vint un
-soir évoquer à mes yeux effarés des images
-funèbres. Toute mauvaise nouvelle prend dans
-ces conditions des tons funèbres ; le raisonnement
-est impuissant à les éclaircir et l’angoisse
-étreint tout le système nerveux sans en laisser
-la moindre partie fonctionner librement. C’est
-une chose certaine et que j’ai heureusement
-vérifiée depuis, que la condition des êtres, malmenés
-par une catastrophe physique, est presque
-toujours bien préférable à celle des êtres qui
-n’en ressentent que le contre-coup moral. Les
-premiers n’ont ressenti qu’un choc dont la brutalité
-soudaine s’est évanouie au coup même
-qu’il a porté, les autres tombent en proie à l’imagination
-qui amplifie les douleurs comme les
-joies. Sans l’imagination, la vie n’est presque
-rien : une suite de faits diversement ressentis,
-selon leur retentissement exact, qui est peu de
-chose, la plupart du temps. C’est l’imagination
-qui a créé leur valeur. Ainsi, l’on ne sait presque
-jamais ce qui se passe exactement dans les
-autres, et surtout dans l’être qu’on aime le plus,
-parce que, au lieu de ressentir le fait directement,
-on ne le perçoit qu’à travers un appareil
-déformateur. Ou plutôt ce n’est pas le fait lui-même
-qu’on ressent, c’est sa propre sensibilité
-projetée devant soi comme sur un écran, c’est
-soi-même dont on regarde les contorsions douloureuses.
-Et en ce sens, il est vrai qu’on ne
-souffre pas d’autrui, mais seulement de soi-même.</p>
-
-<p>Quand on a conscience de cet égoïsme fatal,
-il est plus difficile de se mouvoir dans la vie
-que lorsque l’on peut avoir l’illusion d’une communion
-naïve avec la sensibilité même des êtres.
-On cherche à réprimer, sans y parvenir toujours,
-les expressions d’une émotion qui dévoile trop
-un état intérieur dont l’aveu est une satisfaction
-personnelle. Il est vrai que celui-là même
-qui n’aime pas à être plaint ne laisse pas d’être
-sensible aux manifestations douloureuses dont
-il est la cause. L’égoïsme est presque toujours
-indulgent à l’égoïsme et accepte volontiers la
-preuve qu’on lui donne de sa raison d’être, qui
-est aussi sa justification. Il me plaît de démasquer
-ainsi le mécanisme de la sensibilité et de
-ne pas laisser croire qu’elle puisse s’exercer pleinement
-dans un autre sens que celui qui assure
-son épanouissement. Il restera toujours assez
-de naïfs raisonneurs pour opposer l’altruisme
-à l’égoïsme, incapables, dans leur empressement
-à confondre la cause et l’effet, de comprendre
-qu’une sensibilité sans égoïsme est une conception
-dénuée de signification, puisque, par sa
-définition même, la sensibilité est la faculté de
-sentir et qu’on ne peut sentir qu’avec le corps
-qu’on possède personnellement. Il n’est pas
-d’amours sans égoïsme et les amours médiocres
-sont celles qui ne reposent que sur une sensibilité
-fragile et qui n’a pas assez de stabilité pour
-qu’un égoïsme parfait ait pu y prendre racine.
-Mais les mots sont de grands tyrans et il y a si
-longtemps qu’ils règnent que leur pouvoir est
-incontesté. Or, il ne faut pas se révolter contre
-les pouvoirs incontestés. Rien n’est plus inutile.
-Je ne poursuivrai donc pas plus longtemps une
-démonstration choquante pour la plupart des
-esprits, et qu’on ne pourrait leur faire admettre
-que grâce à des concessions et des distinctions qui
-en fausseraient la signification fondamentale ;
-j’attends qu’on me montre un égoïsme sans
-sensibilité et une sensibilité sans amour.</p>
-
-<p>Et puis, Amazone ressuscitée, je ne tiens
-sérieusement qu’à une chose, c’est à vous offrir
-mon égoïsme heureux. Vous l’avez mis à une
-rude épreuve, par une nuit d’été, sur la route
-bordée de platanes, mais j’ai revu votre sourire,
-j’ai revu votre âme toujours rayonnante, je sais
-bien maintenant que la statuaire grecque avait
-raison et qu’une Amazone blessée est toujours
-une Amazone.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch14" title="XIV. UN CONTE">LETTRE QUATORZIÈME<br />
-UN CONTE</h2>
-
-
-<p>On me contait l’autre jour, mon amie, et je
-crois que, mise en roman, cela ferait une
-bien curieuse histoire, l’aventure d’un amant
-très épris et très heureux qui se détacha de sa
-maîtresse à la suite d’une grave maladie qu’elle
-traversa. Cela vous semblera, ainsi résumé, une
-anecdote assez ordinaire, mais entrez dans le
-détail.</p>
-
-<p>Il fut d’abord très éprouvé et passa bien des
-jours et bien des nuits d’angoisse. Comme le
-mal croissait, son amour et sa peine croissaient
-du même pas et faisaient de sa vie une épouvante.
-Sa douleur était portée au plus haut point,
-quand un revirement subit s’accomplit dans
-l’état de la malade, que l’on vit bientôt hors de
-péril. Accablé par la peine, il douta longtemps,
-mais comme les nouvelles qu’on lui donnait se faisaient
-toujours de plus en plus rassurantes, il fut
-pris d’une joie aussi forte qu’une grosse fièvre et
-qui avait des effets presque pareils. On le vit
-exubérant et proche de la divagation. Presque
-muet d’habitude et si longtemps sombre, il
-racontait des histoires absurdes et quelquefois
-choquantes où ses amis n’auraient rien compris
-si son état ne leur en avait fourni d’assez bonnes
-explications. Il y était toujours question d’un
-malheur extrême, suivi d’une résurrection et de
-joies célestes. Esprit assez positif, quoique sentimental,
-il donnait des signes de mysticisme,
-et l’on craignit beaucoup pour la première
-entrevue des deux amants. Elle eut lieu dans
-un jardin à la campagne et fut, à la vérité,
-émouvante. C’était bien, en effet, deux ressuscités,
-l’un du néant, l’autre de la douleur, qui
-se retrouvaient. Leurs premières paroles et
-bientôt leurs premières caresses leur donnèrent
-une telle joie d’imagination que la convalescente
-pensa se trouver mal et que l’amant avait l’air
-comme égaré. Mais quand, plus calmes et avertis
-peut-être d’un danger, ils voulurent reprendre
-leurs confidences d’autrefois, la malade ne parlait
-que de son mal et l’amant que de sa douleur.
-A leur insu, ils s’étaient créé l’un et l’autre un
-monde nouveau où ils marchaient sans pouvoir
-en joindre les sentiers au monde ancien de leur
-amour heureux. Ils ne s’en aperçurent pas, mais
-le présent leur était une sorte d’au delà où le
-bonheur règne naturellement, sans qu’on ait
-besoin, pour le ressentir, de s’attacher à un
-autre être. Aux visites suivantes, la situation de
-leurs esprits ne changea guère d’abord ; cependant,
-la femme, d’une tendresse plus dépendante
-et plus fidèle, réussit à mettre quelques pas
-dans les anciens vestiges, le long du sentier des
-réminiscences. Peu à peu, elle se sentit redevenir
-la chose aimante qu’elle était naturellement ;
-la présence de son ami chassait ses souvenirs
-de solitude et remplaçait en elle les images de
-convalescence, qui avaient été si longtemps sa
-grande occupation. Faiblement encore, peut-être
-plus tôt qu’il n’aurait fallu, elle désira des baisers,
-et employa sa ruse loyale à les conquérir. Il y
-eut là une lutte contre l’espionnage domestique
-qui les occupa quelque temps et leur fit, à tous
-les deux inégalement, retrouver les premiers
-plaisirs. Un jour enfin se présenta une occasion
-plus propice, le désir fut plus fort que la prudence
-et l’invisible observateur eût pu croire
-qu’en leur promenade les deux amants avaient
-définitivement relié aux anciens les nouveaux
-sentiers de leur amour. C’était imparfaitement
-vrai cependant et ce nœud incertain devait bientôt
-montrer sa fragilité.</p>
-
-<p>La convalescente allait tout à fait bien maintenant
-et n’était pas loin de reprendre son train
-coutumier. Le mal ne laissait nulles traces dans
-son corps et moins encore dans son esprit. Elle
-congédia la garde-malade et fit comprendre au
-médecin, par quelques absences bien réglées,
-l’indiscrétion de ses visites. La saison s’avançait
-d’ailleurs et malgré le charme contradictoire
-de l’automne pour un cœur ressuscité, elle se
-disposa à regagner la ville. Il n’y eut d’abord
-rien de changé. Tout se retrouvait à sa place,
-meubles, amis et amant : ce cœur docile obéissait
-facilement à un bonheur si bien ordonné et qui
-reprenait si bien le cours des saisons. Cependant
-un travail tout contraire s’était fait dans l’esprit
-de son amant. N’ayant plus rien à redouter du
-présent, il se remémorait avec terreur ses peines
-passées, et c’est en elles qu’il vivait. La longue
-peur dont il avait souffert encerclait et limitait
-ses souvenirs. Il ne pouvait remonter aux heures
-bénies d’avant l’inquiétude et il se prenait à
-murmurer au moment du rendez-vous : « Dans
-quel état vais-je la trouver ? » Le présent échappait
-à son attention ; sa vie restait colorée des
-teintes qui l’avaient un temps assombrie. Ainsi
-peu à peu il s’accoutumait à ne discerner dans
-sa maîtresse que des causes de peine, mais cette
-peine elle-même devint si monotone qu’il eut
-l’air de l’accepter comme un compagnon inévitable.
-Comme on connaissait son aspect sombre
-et son caractère renfermé, ses amis n’y prenaient
-point garde, et donnaient au silence dans lequel
-il était retombé les causes les plus heureuses.
-Cependant un jour qu’il avait l’air plus gai que
-d’habitude, il eut lui-même la perception de
-son ennui et, alors qu’on le félicitait de mettre
-d’accord ses manières et l’état intérieur de son
-cœur, il se rendit compte du néant dans lequel
-il s’agitait. Enfin, quelque temps plus tard, il
-s’avoua qu’il n’aimait plus et manqua même de
-le dire tout haut, ce qui le fit rougir comme
-lorsqu’on s’arrête au bord d’une inconvenance.
-Du coup il se trouva soulagé. Connaissant la
-cause de sa tristesse, il pouvait lutter avec elle.
-N’aimant plus sa maîtresse, il se mit à désirer
-sans honte toutes les femmes et céda à quelques-uns
-de ses désirs, qui eurent un accomplissement
-heureux. Quand son amie s’aperçut de sa
-froideur, elle n’était déjà plus en plein renouveau.
-Les roses remontantes sont plus fragiles
-que les roses d’une seule saison. Elles séchèrent
-dans le cœur de la maîtresse comme dans celui
-de l’amant et ainsi se dénoua sans heurt une
-liaison qui n’était pas faite pour résister aux
-incidents de la vie. Je trouve une grande tristesse
-dans ce dénouement. Des cœurs plus
-valeureux ne l’auraient pas supporté. Mais je
-vous rapporte l’histoire telle qu’on me l’a
-contée. C’est un canevas de tapisserie dont j’ai
-mal rempli les intervalles du dessin tracé par
-de plus habiles ouvriers. Ses caractères vous en
-seront déplaisants par leur soumission aux
-hasards de l’existence. Le destin en fait ce qu’il
-veut. C’est assez l’ordinaire. Soyez heureuse,
-vous qui ne lui cédez pas et qui verriez, en de
-telles circonstances, les sentiments que vous inspirez
-se resserrer autour de vous et vous enclore
-d’une tendresse plus agissante.</p>
-
-<p>Je ne sais quelle association d’idées ou quel
-besoin de tristesse m’ont fait réfléchir assez longuement
-à cette anecdote qui montre le pouvoir
-des événements ordinaires de la vie sur la métamorphose
-des cœurs et la marche des passions.
-Tous, ou presque tous, sont à la merci de cette
-sorte d’imprévu intérieur qui serait la chose du
-monde la plus prévisible, si nous étions capables
-d’assez d’attention sur nous-mêmes. Mais cette
-attention même en préviendrait le développement,
-et la vie y perdrait sans doute ses perspectives
-où, derrière chaque bouquet d’arbres, si nous
-y pouvons situer le malheur, nous ne manquons
-pas d’y rêver, plus souvent encore, à l’enchantement
-caché.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch15" title="XV. RETOUR">LETTRE QUINZIÈME<br />
-RETOUR</h2>
-
-
-<p>Si vous saviez, mon amie, ce qu’ils ont fait
-de mon logis où chaque chose vous connaissait
-et vous aimait ! Elles ne sont plus
-capables de connaissance, d’amour ni d’aucun
-sentiment, les pauvres choses. Elles gisent entassées
-dans les coins, blessées peut-être, sans plus
-rien de la vie simple que leur conférait l’usage
-quotidien. Je ne puis penser à autre chose, ni
-écrire d’autre chose, sur la table de fortune où
-je forme malaisément des jambages incertains,
-avec un chat épeuré sur mon épaule, comme on
-représentait, dans les vieilles gravures sur bois,
-les alchimistes, nécromans et faiseurs de grimoires.
-Est-ce que je n’évoque pas les morts,
-moi aussi ? Est-ce que je ne tente pas de rendre
-à la vie la première étreinte des pensées, au
-moment même où leur souvenir se disperse, avec
-les objets qui en avaient été les témoins ? Je vois
-encore votre entrée dans ma solitude, mon
-effroi et ma joie bientôt de voir un être tel que
-vous se mouvoir en moi avec la simplicité des
-conquérants. Ils viennent parce qu’ils devaient
-venir, ils viennent comme une force s’accomplit,
-par une nécessité de leur nature et il semble
-tout à coup qu’ils aient toujours été là.
-Comment les âmes se connaissent-elles d’avance,
-comment savent-elles qu’il y a une place qu’il
-leur appartient de combler et qu’on ne leur disputera
-pas ? Comment apprennent-elles qu’elles
-sont attendues, et qu’elles trouveront, comme
-dans les contes de fées, la table mise, parée et
-chargée de tous les mets de la communion spirituelle ?
-Je n’en sais rien, ni personne, et je
-ne veux pas essayer d’analyser un des mystères
-les plus charmants de la vie. Vous vîntes donc
-et, sans m’en apercevoir, je m’étais mis en route
-pour aller à votre rencontre :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Les heures s’en allaient très lentes,</div>
-<div class="verse i2">Un soir de brume, un soir d’hiver,</div>
-<div class="verse i2">Un soir de mortes et d’absentes,</div>
-<div class="verse i2">Où l’on rêve aux rêves d’hier.</div>
-</div>
-
-<p>Et voilà que, par un soir à peu près pareil,
-un soir d’été, mais de brume encore, je me
-trouve seul, dans les déblais</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Et les rêves obscurs où s’endorment les choses,</div>
-<div class="verse">Parmi la poussière et l’odeur des vieilles roses.</div>
-</div>
-
-<p>Elles gisent à terre, les vieilles roses, et leur
-odeur ancienne monte d’entre les plâtras, et le
-bruit de la démolition emporte toute paix,
-mais je persiste, moi ! sur ces ruines et j’écris
-de ces choses en attendant qu’elles se reconstituent.
-On les détruirait toutes, autour de
-moi, que je garde les éléments de leur résurrection.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">La vasque s’est remplie peu à peu de feuilles mortes,</div>
-<div class="verse">N’y cherchez pas d’eau pure. Celle que la pluie apporte</div>
-<div class="verse">A été bue goutte à goutte par les oiseaux,</div>
-<div class="verse">Il n’y reste rien que la mort. C’est un tombeau.</div>
-<div class="verse">Mais ne regardez pas au fond, parmi les feuilles.</div>
-<div class="verse">Quelque chose s’agite encore dans ce cercueil,</div>
-<div class="verse">Des rêves, des tendresses, des troubles, des désirs,</div>
-<div class="verse">Je ne sais quoi d’absurde qui ne veut pas mourir.</div>
-</div>
-
-<p>Les choses non plus ne veulent pas mourir.
-Tant que nous sommes, elles sont. J’ai vu
-détruire des paysages qui vivent toujours dans
-ma mémoire. Les arbres, les maisons, les perspectives
-reviennent prendre leur place dès que
-je ferme les yeux sur le présent, et leur réalité est
-aussi vraie pour moi qu’au temps où elle était
-réelle. J’ouvre la porte de toutes mes demeures
-successives, même les plus fugitives, et je m’y
-installe facilement, à la place accoutumée. Les
-mêmes visions viennent m’y visiter et parfois j’y
-accomplis des rêves qui étaient restés des rêves.
-Quand j’aurai quitté ma demeure d’aujourd’hui,
-je la verrai toujours s’éclairer de votre sourire,</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Et vos yeux déchirer la nue</div>
-</div>
-
-<p class="noindent">d’où tomba, comme une pluie de printemps, la
-tendresse des pensées. Et quand les pierres en
-choieraient une à une dans le néant des pierres,
-rien ne pourrait faire que vous ne vous soyez
-assise là, et que votre image ne s’y soit reflétée
-dans mes yeux et dans mon esprit. Ce qui a été
-une fois est devenu éternel.</p>
-
-<p>Voilà des imaginations bien compliquées,
-n’est-ce pas, mon amie, pour accompagner les
-coups sourds du pic, mais c’est que je les entends
-moins à mesure que je pense à vous, et de penser
-à vous, cela me mène toujours très loin, puisque
-vous contenez toutes les possibilités. La diversité
-de votre âme satisfait la mienne éprise à la fois
-de variété et d’unité et j’aime à promener mon
-visage</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Sur maints charmes de paysage,</div>
-<div class="verse i2">O sœur, y comparant les tiens,</div>
-</div>
-
-<p class="noindent">paysages de terre et d’eau, d’esprit et de sentiment.
-Tous les aspects des choses se renouvellent
-près de vous et prennent un air de franchise
-et de jeunesse. J’aime les femmes à
-l’intelligence hardie qui ne se découragent devant
-rien, mais vraiment j’en ai rencontré bien peu.
-Elles ne saisissent des choses que le côté pratique,
-plus encore, que le côté personnel, et ce qui
-n’est d’aucune utilité à leurs desseins, elles le
-délaissent comme sans intérêt. Loin que la
-poésie ait été introduite dans le monde par les
-femmes, elles ne s’y prêtent qu’au moment de
-l’amour et sous la pression de l’amant. Les
-hommes sont si chimériques ! Ils veulent toujours
-quelque chose au delà du possible, et c’est ce
-qui fait qu’ils se détachent si facilement de l’être
-dont ils se sont servi pour accomplir leur destinée.
-Après celui-là, ils en veulent une autre et
-toujours de même, jusqu’au delà même de leurs
-facultés, jusqu’au delà de leurs forces agissantes.
-La femme, au contraire, s’attarde dans
-le présent, elle s’y fixe, elle y prend racine et
-l’arrachement lui est d’autant plus douloureux.
-C’est qu’elles ont obscurément conscience d’être
-sur terre pour fonder la vie, et tous leurs gestes
-concourent à cela, même quand ils ne sont que
-des simulacres. Le champ où elle a travaillé, la
-femme veut le moissonner aussi, et la continuité
-des baisers lui donne quelquefois l’illusion de la
-fécondité. L’homme passe, sème et chante. Vous
-ne vous reconnaissez ni dans l’une ni dans l’autre
-allusion, Amazone aux deux natures si bien
-emmêlées qu’ayant touché une fibre on ne sait
-jamais le son qu’elle donnera. Il y a en vous
-l’odeur de toutes vos conquêtes et, conquérant
-à son tour (l’homme est si chimérique !), il
-semble qu’on les respirerait sur vos mains enfin
-captives. Mais ne croyez pas que cela soit ce qui
-m’attire à vous. Même, j’en fais abstraction.
-Je ne vois dans votre nature amazonienne que
-ce qui fait de vous une femme, mais plus apte
-qu’une autre à satisfaire la liberté de mon esprit,
-une femme qui, sans avoir le côté serf des
-femmes (qui séduit tant les hommes), en possède
-tous les dons qui me sont chers.</p>
-
-<p>Et voilà pourquoi l’image que les choses
-d’autour de moi avaient retenue de vous n’est
-pas brisée, mais seulement suspendue. Elle va
-se reformer, et votre présence en consolidera
-la fragilité momentanée. En attendant j’y supplée
-par la mienne. Où je suis, vous êtes, et
-puisque je pense, vous êtes pensée et vous surgissez
-jusque parmi les ruines que des barbares
-accumulent près de moi.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch16" title="XVI. SURVIVANCES">LETTRE SEIZIÈME<br />
-SURVIVANCES</h2>
-
-
-<p>Mon amie, je vous citais l’autre jour, sous
-les arbres du Bois, et je ne sais plus à
-quel propos, peut-être sans aucun à-propos,
-car elle me plaisait par sa belle précision, cette
-pensée d’une femme du <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle : « Les
-créatures qui ne nous aiment pas assez nous
-irritent, celles qui nous aiment trop nous
-importunent. » Elle me revient encore aujourd’hui,
-au moment de vous écrire, et j’y vois
-même, à la réflexion, une sorte de thème pour
-un nouvel art d’aimer, que je ne rédigerai pas,
-mais dont je pourrais esquisser quelques parties.
-La dame qui pensait si juste et si clair était une
-religieuse de Port-Royal-des-Champs, qui
-mourut en 1660. Elle était la fille d’Arnaud
-d’Andilly et s’appelait en religion sœur Eugénie.
-Où cette nonne janséniste a-t-elle pris cette
-connaissance de l’amour ? C’est ce que je ne
-vous dirai pas, l’ignorant moi-même, mais cela
-me fait songer que les meilleures ou les plus
-saisissantes choses qu’on nous ait dites sur
-l’amour le furent par des religieuses, sainte
-Thérèse et les autres mystiques, ou cette Portugaise,
-qui n’en fit qu’une expérience profane,
-mais en ressentit toutes les profondeurs et toutes
-les délicatesses. Cependant laissons-la, puisqu’elle
-dut à l’amour d’un homme cette science
-que toute femme est disposée à apprendre à ses
-propres dépens. Mais les autres, éternelles
-cloîtrées, éternelles rêveuses, qui ne s’enflammèrent
-jamais que pour Dieu ou pour leurs
-sœurs, comment donc s’instruisirent-elles si
-bien du mécanisme de nos sentiments ? C’est
-qu’il n’y a, en réalité, sous quelque forme qu’il
-se déguise, qu’une seule sorte d’amour et qui
-tend à une satisfaction pareille, malgré la disparité
-apparente des buts. L’amour va vers la joie
-et ne peut aller que vers la joie, qui est la plénitude.
-C’est ce que l’auteur de l’<i>Imitation</i>,
-moine lui aussi, a exprimé en quatre mots dont
-l’ensemble donne cette formule admirable de
-vérité : <i lang="la" xml:lang="la">Amor currit, volat et lætatur.</i> Vous
-vous souvenez peut-être que je l’ai appliquée au
-type même de l’amour naturel, au spermatozoïde
-qui se glisse d’un mouvement ailé vers sa joie,
-l’ovule. Mais dans l’amour tel que nous l’avons
-recréé par tant de siècles de civilisation, il n’est
-plus de distinction possible entre le naturel et
-l’anormal. Nos centres nerveux secondaires se
-substituent l’un à l’autre et nous aimons avec
-celui de nos sens, celui de nos organes qui a le
-rôle le plus important dans notre physiologie
-particulière, si bien que, de l’amour mystique
-à l’amour saphique et à l’amour platonique, s’il
-y a la différence du moyen, il n’y en a pas dans
-le but, qui est la conquête de la joie parfaite.
-Une religieuse ignorante des hommes a donc pu
-connaître excellemment l’amour, et, ignorante
-des femmes, le connaître encore. Même, plus
-dégagée des conséquences de la fonction naturelle,
-elle a été mieux placée pour en étudier les
-phases spirituelles. Peut-être que l’amour mystique,
-sans autre partenaire que l’imagination,
-est celui dont on peut tirer le plus d’enseignements
-psychologiques. Les questions et les
-réponses d’amour faites par le même esprit, par
-un désir unique, se correspondent plus logiquement,
-trouvent plus aisément cette unité de
-volonté que les amants réalisent quelquefois si
-mal.</p>
-
-<p>Cependant cette digression était peut-être
-inutile, la clairvoyante pensée de la religieuse
-de Port-Royal n’ayant pas nécessairement trait
-à l’amour ni divin ni profane, quoiqu’il puisse
-fort bien s’y appliquer. A quelque genre de
-tendresse qu’elle ait songé en écrivant sa maxime,
-il est également certain qu’elle avait une âme
-assez sèche et bien digne d’avoir été cultivée
-dans le jardin janséniste. C’est quand on est soi-même
-incapable d’amour ou quand on traverse
-une phase de désenchantement que l’on se sent
-disposé à s’irriter devant une affection hésitante,
-comme à craindre les tyrannies de la tendresse
-excessive. Quand on aime soi-même, quand le
-cœur se répand, on n’a pas tant de sagacité, on
-accueille la moindre marque d’amour, on souhaite
-d’en être à un moment submergé. Mais il
-y a des phases où les plus ardents sont d’une
-tiédeur janséniste et où ils redoutent qu’on
-semble attenter à leur indifférence. Mettons-nous
-en face de ces êtres impertinents, qui craignent
-notre amour, peut-être pour ne pas être obligés
-de nous le rendre. Quel triomphe de le leur
-imposer malgré eux, de les forcer à regarder
-nos yeux et de jouir de leur animation !</p>
-
-<p>Mais sœur Eugénie est une personne mesurée
-qui ne souffre ni le trop ni le trop peu. A sa
-manière, elle désire la joie parfaite, elle sait que
-la perfection est ce qui atteint et ce qui ne
-dépasse pas, elle est d’un siècle qui connaît
-l’équilibre et qui sait comment on le maintient.
-Elle est sage, elle déteste le médiocre et déteste
-aussi l’extrême. Au demeurant, elle semble une
-personne fort sensée et avec qui on aurait aimé
-à disputer des affaires de sentiment. Elle aurait
-eu des répliques piquantes, de celles devant
-lesquelles l’esprit un instant embarrassé rebondit
-et trouve à son tour la repartie. Imaginez le
-joli dialogue d’un libertin et d’une religieuse
-sur la tiédeur en amour. Je la veux jolie, d’une
-jeunesse assez avancée pour permettre l’expérience
-et qu’elle ait les yeux noirs fort vifs et
-même inquiétants. Je vous serais ainsi moins
-infidèle, et vous me le pardonneriez plus facilement,
-car c’est moi-même que je suppose. Mais
-que cela me lasserait vite. Pour parler de
-l’amour avec plaisir, il faut avoir de l’amour
-pour son contradicteur. Cela fait qu’on lui
-permet tout, et d’abord de n’être point de votre
-avis. Les opinions adverses prennent dans la
-bouche d’une femme que l’on aime un air de
-mystère qui vous inquiète moins qu’il ne vous
-charme. C’est un sujet de méditation ou de
-rêverie pour les heures qui suivent. Mon amie,
-j’ai bien souvent emporté de nos causeries le
-germe d’une de ces lettres où je vous renvoie
-votre opinion mêlée à la mienne, comme je
-voudrais que fussent toujours mêlés nos esprits.</p>
-
-<p>Oui, je crois vraiment que les discours de la
-nonne, et même de toute autre femme m’ennuieraient
-assez vite. Ils auraient peut-être du
-piquant, mais manqueraient de cette liberté d’esprit
-qui n’est limitée que par la passion. Car
-l’esprit le plus libre a ses bornes et il est toujours
-une région qu’il se défend de profaner et
-qu’il considère avec respect, une région sacrée où
-l’on n’entre que pieds nus, comme les musulmans
-dans leurs mosquées. C’est probablement tout ce
-qui nous reste des vieilles tendances religieuses,
-mais nous y tenons d’autant plus que nous les
-avons orientées nous-mêmes. Mais là aussi nous
-avons des idées communes et nos esprits d’accord
-s’arrêtent au même seuil, quoique j’aie
-souvent bien envie de le franchir. C’est que je
-suis malheureusement plus avancé que vous
-dans la vie et plus enclin au scepticisme qu’elle
-développe. Au fond, je ne sais. On se connaît
-si mal soi-même ! Serais-je vraiment étonné si
-on me démontrait qu’au lieu d’une seule je me
-suis créé toutes sortes de régions sacrées ? C’est
-bien possible. D’ailleurs ce serait encore une conséquence,
-quoique inattendue, peut-être, du
-scepticisme. A force de ne plus croire à rien, on
-admet en soi les croyances les plus contradictoires
-et cela par nonchalance, autant que par
-dédain d’une vérité unique.</p>
-
-<p>Vous, Amazone, vous ne croyez qu’à l’amour
-et ne respectez que l’amour. Sans lui, l’existence
-n’est rien pour vous. « Plutôt la mort que la
-mort de mon plaisir ! » Ainsi votre vie est une
-perpétuelle tragédie avec l’absolu pour alternative.
-Cela fait que vous n’êtes pas médiocre.
-Je crains que sœur Eugénie ne l’ait été terriblement.
-Je l’abandonne, car je ne suis même
-pas sûr qu’elle eût les yeux noirs, et elle avait
-certainement la tête rasée. Laissez-moi regarder
-vos cheveux blonds sur vos épaules. Il n’y
-a rien de plus beau. C’est ma religion la plus
-véritable.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch17" title="XVII. INVITATION A L’ENNUI">LETTRE DIX-SEPTIÈME<br />
-INVITATION A L’ENNUI</h2>
-
-
-<p>Mon amie, avant que je n’eusse donné un
-titre à chacune de ces lettres (j’ai attendu
-pour le faire qu’elles prissent la forme d’un de
-ces livres qui vont dans vos armoires ou dans
-vos coffrets, enfer ou paradis), je voulais déjà
-appeler celle-ci : <i>Invitation à l’ennui</i>. C’est vous
-qui me l’avez suggéré indirectement en louant
-mes pensées sur l’ennui. Vous disiez : que je
-suis contente que vous ayez réhabilité l’ennui.
-Je ne sais si quelques petites réflexions innocentes
-et trop sincères auraient suffi pour cela,
-mais si je n’ai pas atteint l’esprit du commun
-des hommes, j’ai touché le vôtre, et cela me
-suffit. Peut-être vaudrait-il mieux ne pas insister
-et m’en tenir à ces modestes exclamations
-jaillies d’un cœur reconnaissant à l’ennui de lui
-avoir révélé sa valeur et sa beauté, mais moi
-qui n’obéis qu’à mon caprice, je veux obéir
-aussi au plus obscur de vos désirs. Il est difficile
-de parler de l’ennui sans être ennuyeux, car je
-n’écris pas que pour vous, hélas ! et peu de gens
-sans doute partagent notre goût pour cette
-forme de la vie intérieure et secrète.</p>
-
-<p>L’ennui que je chante n’est pas l’ennui aux
-yeux morts et à la face sombre. Il est souriant.
-Il regarde la vie et la vie le regarde. Assis l’un
-devant l’autre et parfois côte à côte, et parfois
-la main dans la main, ils écoutent les pensées
-qu’ils ne profèrent pas, mêlées aux désirs dont le
-rythme est égal comme celui d’un cœur bien portant.
-Figurez-vous cette image dessinée par un
-vieux peintre, du temps où les peintres avaient
-des idées. Représentez-vous, masculinisée, la
-Mélancolie d’Albert Dürer, avec des yeux moins
-égarés, assise près d’une magnifique compagne,
-dont on devine qu’elle renferme, sous le voile
-de sa robe et le voile de sa chair, le secret de
-toutes les joies vaines pour être trop réelles,
-c’est-à-dire fugitives. Ils resteront ainsi longtemps,
-non pas toujours, assez pour que
-l’ennui sourie enfin aux attraits de la vie et pour
-que, la vision disparue, il conserve l’attitude
-qu’elle lui imposait. Alors il plonge en lui-même
-et s’enivre de lui-même quand, descendu au
-fond du gouffre, il en parcourt les enchantements.</p>
-
-<p>Mais nous ne sommes plus au temps de la
-peinture allégorique, les esprits trop paresseux
-n’ont plus la patience de la pénétrer et, ne
-réfléchissant plus, ne la comprennent pas. Il
-faut les faire entrer lentement au jardin tout
-dessiné et les mettre tout d’un coup dans le jeu
-de la sensation. L’ennui n’est pas un sentiment
-délicieux. C’est un sentiment nu, tel que je le
-conçois et tel que j’en aime le contact. On y
-ressent la vie dépouillée de toute sa parure,
-réduite à elle-même, à ses seuls charmes qui se
-réduisent à ceci : être. J’essaie encore d’expliquer
-cela, qu’il faut savoir goûter la vie pure,
-dissociée de l’idée de bonheur, chimère qui
-en gâte les meilleurs moments, qui nous
-tire à chaque instant hors de nous-mêmes et
-nous met à la merci de toute ironie qui nous
-le promet. Ironie dont nous ne sommes même
-pas dupes plus d’un instant et dont la moindre
-expérience de vivre nous apprend la cruauté ;
-elle suffit pourtant à nous masquer la vie véritable
-qui n’est que le sentiment de nous-mêmes,
-le sentiment de notre écoulement en face de la
-permanence des choses.</p>
-
-<p>C’est précisément pour échapper à cette fuite
-lente et sûre de notre vie que nous nous accrochons
-aux chevelures du fleuve, mais les branches
-molles du saule ou cassantes du peuplier
-cèdent et descendent avec nous, épuisés souvent
-par l’effort et noyés plus vite. Ah ! qu’il vaut
-mieux, couchés dans la barque de l’ennui, nous
-laisser aller au courant et le suivre avec majesté
-et glisser royalement vers le gouffre, le long
-des rives d’où monte vers nos yeux un désir,
-quelquefois un regard, toujours un parfum.
-Mais, s’il est inutile de lutter volontairement
-contre l’inéluctable courant, l’ennui profite délicieusement
-de ses arrêts, de son séjour dans
-les anses et le long des courbes, pour y cueillir
-des plaisirs où il s’attarde à des moments
-imprévus. Rien ne prédispose aux plaisirs profonds
-comme l’ennui profond, qui n’en veut
-pas d’autres et qui fuit avec soin les plaisirs
-médiocres dont la vie est semée. L’ennui n’est
-pas l’école du suicide, auquel sa pratique constante
-le mènerait infailliblement. Il accepte les
-divertissements nécessaires à la nature humaine ;
-il y trouve de nouvelles forces pour exercer sa
-rêverie qui sans cela tournerait au marasme.
-L’homme n’est pas fait pour la continuité et il
-ne peut jouir qu’un temps de la plénitude.</p>
-
-<p>Mais je m’aperçois, mon amie, qu’en cherchant
-à vous décrire l’ennui je retombe malgré
-moi dans la peinture du bonheur, tellement
-nous en avons le dessin et les couleurs dans la
-tête. Reconnaissez du moins que l’état que je
-vous propose (comme si vous ne le connaissiez
-pas aussi bien que moi) n’a rien de commun ni
-avec le contentement béat des sots, ni avec le
-plaisir saccadé des imbéciles. L’ennui se connaît
-et se connaît comme tel. Il s’avoue même avec
-fierté. Il ne bâille ni ne soupire. Il ne s’étire pas
-les bras, mais il les tient fermés et bandés comme
-des ressorts pour les jeter au cou du plaisir qui
-passe et qu’il épuisera, si le plaisir est le plus
-faible. Il a beaucoup d’animalité en lui et,
-comme les animaux les plus puissants, il sait
-attendre. C’est que l’ennui ne s’ennuie pas
-avec soi-même. Il a une activité intérieure
-énorme qui ne se développe bien que dans la
-solitude. Il ne se plaît que là d’ailleurs et il
-s’encolère d’être mené parmi les divertissements
-vulgaires.</p>
-
-<p>Vous vous souvenez d’un conte de fées où
-la jeune princesse a reçu de sa marraine une
-bague dont le chaton lui pique le doigt et s’enfonce
-dans sa chair quand elle s’avance vers
-l’action défendue ? Vous portez une pareille
-bague, une bague à la pierre sombre et bleue,
-que l’ennui un jour vous passa au doigt et que
-vous acceptâtes en souriant comme un anneau
-de fiançailles. Mais il vous avait prévenue que
-si vous dilapidiez les trésors de solitude amassés
-par lui dans votre cœur, le chaton piquerait
-jusqu’au sang votre doigt même. N’avez-vous
-jamais senti la pointe terrible et miraculeuse ?
-Cela m’étonnerait bien, car l’ennui est un ami
-jaloux et qui n’aime pas qu’on le traîne dans
-des milieux indignes de sa majesté. Non ? Montrez
-votre doigt que je baise la trace des
-piqûres, car je sais qu’elles y sont. Oui, l’ennui
-est un grand tyran. Il ne faut pas toujours lui
-obéir. Si on l’écoutait, on finirait, par vivre
-seul avec lui, à l’écart des hommes, et une
-femme vraiment n’est pas faite pour tant de
-solitude, puisqu’elle doit plaire, puisqu’elle
-doit être belle. Il faut qu’une femme sorte de
-chez elle, et d’elle-même, afin que nous puissions
-la rencontrer et l’aimer. Ah ! cependant qu’on
-aime, il n’est plus question de l’ennui. Résigné,
-il disparaît, il se cache, guettant du coin de
-l’œil, derrière un rideau, que son heure soit
-revenue. Elle revient toujours.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">La Treizième revient… C’est encor la première ;</div>
-<div class="verse">Et c’est toujours la seule…</div>
-</div>
-
-<p>C’est celle où l’on rêve à tout ce qui n’est
-pas, à tout ce qui est impossible, à l’absurde, à
-l’informulé. Comme ses minutes passent doucement !
-On les sent vivre, on les sent mourir
-une à une, on les voit prendre, pour tomber
-dans le néant, de si jolies poses repliées et
-résignées. Et l’on meurt un peu avec elles, on
-meurt avec la conscience de vivre et de vivre
-inutilement, ce qui est vivre deux fois. A ces
-moments-là, mon amie, j’ai presque peur de
-votre pensée. Elle fait dans le silence une musique
-trop nettement dessinée, trop lumineuse et
-trop cristalline. A vrai dire, il n’est pas d’ennui
-compatible avec elle. L’ennui, c’est quand vous
-n’êtes pas là, présente ou évoquée. Mais si j’ai
-la faculté d’évoquer les êtres que j’aime, l’incantation
-ne réussit pas toujours. Ombre rebelle,
-tu me laisses seul avec moi-même. Ces jours-là
-peut-être mon ennui est plus profond, trop
-profond.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch18" title="XVIII. TIRÉSIAS">LETTRE DIX-HUITIÈME<br />
-TIRÉSIAS</h2>
-
-
-<p>Parfois, mon amie, votre philosophie de la
-vie me déconcerte, c’est-à-dire me fait
-réfléchir selon un sens auquel je n’avais pas
-encore pensé, et j’en tire une meilleure connaissance
-de la sensibilité féminine, car si vous êtes
-une Amazone, vous êtes une femme d’abord et
-vous obéissez à votre physiologie particulière.
-J’ai donc eu beaucoup de peine, non à comprendre
-peut-être, mais à admettre votre discipline
-du plaisir, tel que vous l’avez soumis à
-votre volonté, tel que vous l’avez soustrait au
-besoin et à l’occasion, tel que vous prétendez le
-faire rentrer dans le cercle de l’intelligence. Il
-y a là un mécanisme qui restera toujours pour
-moi un peu obscur et qui doit le rester, probablement,
-tant que je n’aurai pas changé de sexe,
-comme le devin Tirésias, lequel d’ailleurs n’en
-tira aucun profit, mais encourut au contraire la
-colère des déesses pour avoir déclaré que, dans
-l’amour physique, la plus grande part du plaisir
-revenait aux femmes. Elles cultivaient déjà l’hypocrisie,
-bien décidées, dès ces temps primitifs,
-à ne jamais paraître soumises au désir, à s’enfermer
-dans leur célèbre pudeur, et à ne céder
-qu’en victimes à la lubricité masculine, tout en
-se réservant de la partager et de la dépasser au
-fond de leur cœur.</p>
-
-<p>Voici une digression du genre appelé association
-passive des idées. Un mot, et se déclenche
-comme une sonnerie d’horloge la suite des imaginations
-qu’il commandait. Je ne suis pas
-cependant tout à fait hors du sujet et d’ailleurs
-je connais l’art de les joindre, même les plus
-lointains, et de les faire tous concourir à mon
-but. Reparlons donc de Tirésias, qui avait froissé
-la pudeur de Junon et l’avait excitée à une
-manifestation que l’on peut appeler hypocrite,
-mais que l’on peut aussi trouver parfaitement
-conforme à la nature même des femmes, qui
-ne connaissent le désir que dans la passion et qui
-sont soustraites, par le mécanisme même de
-leur organisme, à ce tyran des hommes, le besoin.
-Le besoin trouble le corps, trouble aussi l’esprit,
-qui en dépend étroitement, le rend aveugle
-devant le choix, inapte à se plier à cette discipline
-du plaisir, qui le rend plus délicat, plus
-conscient, et, de fonction, le transforme en
-faculté, donc en quelque chose d’intellectuel et
-de volontaire. Les femmes peuvent donc, bien
-mieux que les hommes, discipliner leurs appétits
-d’amour, et ce qu’il y a en vous d’amazonien
-ne vous soumet pas cependant à la fureur indiscrète
-des mâles. De là cette liberté dans le choix,
-qui donne au plaisir toute sa valeur, en même
-temps qu’il lui enlève ce qu’il a de trop instinctif
-et de trop animal. J’y reconnais la supériorité
-d’une âme profondément païenne, qui entend
-n’obéir à la nature que dans la mesure de son
-consentement et qui ne sera esclave qu’autant
-qu’elle a décidé de l’être, et alors avec délices.
-Ce que je dis là, que je pense et que vous pensez,
-plus clairement encore que moi-même, est tellement
-en dehors de la morale courante, qui est
-la morale chrétienne, qu’il faut, je crois, quelque
-courage pour l’exposer tout haut avec cette insistance.</p>
-
-<p>Il est convenu que les plaisirs ont besoin
-d’une excuse et que la seule qu’ils puissent avoir
-est qu’ils sont impérieux. On cède à la force
-d’un désir, à la tentation d’une rencontre, mais
-choisir, mais avouer que l’on se sert de toute
-son intelligence et de toute sa volonté pour comprendre
-son plaisir à l’heure même où il semble
-que, si on le goûte, ce devrait être au moins
-avec inconscience et une sorte de honte ! N’est-il
-pas convenu qu’on doit être triste après l’amour ?
-On a mis cette pensée sublime en latin, pour
-ménager la pudeur des femmes, qui en ont très
-peu. Je crois qu’elle concerne aussi les Amazones,
-qui devraient par cette attitude manifester
-le regret d’avoir cédé aux attraits de la chair.
-C’est un sentiment que pour ma part je n’ai
-jamais éprouvé et, comme il faut juger de toutes
-choses d’après soi, je le tiens pour une invention
-des moralistes qui ont peut-être confondu avec
-la tristesse la dépression physique qui suit une
-grande dépense de forces. Mais peut-être aussi
-une tristesse véritable vient-elle après la joie
-suprême : éclairer les hommes sur la vanité d’un
-plaisir qu’ils n’ont pas délibérément choisi
-d’éprouver et que le hasard du besoin leur
-imposa. Même en ce cas, cependant, j’estime
-que l’adage exagère, car moi qui ne m’y conformai
-pas, je ne puis pourtant, hélas ! me
-vanter comme vous, mon amie, de n’avoir cédé
-qu’à des plaisirs volontaires et choisis avec discernement.
-Je mets hélas ! pour flatter votre philosophie
-de la volonté, car je ne regretterai jamais
-le temps où, cédant à mes instincts naïfs, je
-suivais, comme dit Ronsard, « les poutres hennissantes »
-et même celles qui ne hennissaient
-pas. On ne doit pas rougir de ses instincts. Ils
-ont leur valeur, précisément comme guides du
-plaisir, encore qu’ils nous trompent la moitié du
-temps. Mais cela, il ne faut pas le reconnaître ;
-il faut se dire au contraire que l’instinct assouvi
-porte en soi sa récompense, même quand on ne
-l’a pas bien nettement sentie. Pas de remords !
-L’action m’a été joie jusqu’au seuil de la plus
-triste expérience, et que la joie seule demeure.</p>
-
-<p>Mais si votre discipline vous garantit de l’obéissance
-à l’instinct, je ne crois pas non plus que vous
-admiriez beaucoup cette maxime de philosophie
-borgne : vaincre ses passions ! Que deviennent-ils
-donc, ceux qui ont réussi cette œuvre de destruction ?
-Vaincre ses passions ! Et pourquoi
-donc ? Je conçois qu’on veuille les dresser, les
-assouplir, les dominer, mais que ce soit pour
-les rendre plus obéissantes, afin d’en jouir plus
-facilement et avec plus de fruit. Les passions de
-l’amour seront toujours les sources de la joie,
-même si elles sont imprégnées de cette amertume
-ou de cette salure qui en remonte le goût.
-Loin d’en écarter sa vie, il faut l’y plonger tout
-entière, en prenant soin, toutefois, de ne pas la
-noyer, et pour cela je trouve bon que l’on cherche
-à conserver l’intégrité de sa conscience. Le
-plaisir, on se mettra toujours face à face avec
-lui, les yeux dans les yeux, et on ne lui
-jettera pas de regards langoureux d’esclave, mais
-des regards de maître : il n’y a que les maîtres
-qui savent obéir, parce qu’ils savent commander.</p>
-
-<p>Mais laissons aussi le hasard intervenir dans la
-préparation des bonnes fortunes. Les meilleures
-auront peut-être été celles que nous fûmes sur
-le point de dédaigner. On ne sait jamais ce que
-contient une femme, et nous ne savons pas ce
-que nous contenons avant d’avoir rencontré celle
-qui saura émouvoir les derniers secrets de nos
-nerfs et de notre sang. Elles sont de trois sortes :
-les femmes qui se prêtent, les femmes qui se
-donnent, les femmes qui prennent, et celles-ci
-seules vaudraient la peine d’être aimées, si
-l’amour était volontaire. Mais comment savoir
-avant l’expérience ? Il ne faut donc rien rejeter.
-Les yeux, les gestes, tout est trompeur et surtout
-la beauté. Une femme n’est pas belle, elle le
-devient à force d’être aimée, et ne le sera pleinement
-qu’en la mesure où elle prend part au
-festin. Ce n’est pas une page de confessions que
-je vous envoie, mon amie, mais vous comprenez
-cependant qu’en ces choses on ne peut parler
-que d’après sa propre expérience et d’après ses
-propres tendances. Il faut de grandes précautions
-pour affirmer que les modes d’un acte aussi
-secret que l’amour sont ou ne sont pas selon la
-vérité universelle. Je vous dirai, d’ailleurs, que
-la seule vérité que je reconnaisse, c’est la mienne.
-Il n’y a pas de science de l’amour, il n’y a qu’une
-série de faits particuliers qui ne se rejoignent
-que par ce qu’ils ont de plus général et de plus
-banal. Par conséquent, il n’y a pas non plus de
-science de l’homme, ni de science de la femme.
-On est là dans l’inconnu et dans l’illusion.
-Même, on erre quand on veut s’analyser soi-même ;
-on juge ses tendances passées avec son
-esprit d’aujourd’hui, qui n’est plus le même
-que celui d’autrefois, actes et jugement ne s’emboîtent
-plus. Ah ! qu’il serait bien plus sage de
-vivre, de simplement vivre. Mais la pensée
-double et décuple la vie : tout de même, réfléchissons
-et regardons en nous-mêmes.</p>
-
-<p>Je m’y vois bien différent de ce que je fus,
-tellement que parfois je ne me reconnais plus.
-Mais je regarde cependant dans mon cœur avec
-plaisir, car j’y vois une figure nouvelle par
-laquelle il est illuminé.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch19" title="XIX. LE SATYRE">LETTRE DIX-NEUVIÈME<br />
-LE SATYRE</h2>
-
-
-<p>Vous ne m’avez pas demandé, Amazone, en
-acceptant la dédicace de cette histoire singulière,
-ce que j’avais voulu faire par ces
-<i>Lettres d’un Satyre</i>. Je n’en ai pas été surpris,
-parce que vous connaissez souvent mes intentions
-mieux que moi-même et que vous êtes
-toujours prête à m’attribuer les plus favorables
-et les plus ingénieuses. Ah ! mon amie, je ne suis
-pas toujours l’homme des intentions, des plans
-et des projets, j’aime à obéir à ce que me suggèrent
-les dieux et à me fier pour l’exécution à
-cette logique qui permane au fond de mon
-cerveau et qui me rassure sur la suite de
-quelques-unes de mes divagations. Quoique l’enchaînement
-des causes ait mis un espace de
-plusieurs années entre les deux premières <i>Lettres</i>
-et les autres, et quoique celles-ci se soient encore
-suivies à des intervalles fort irréguliers, et aussi,
-ou d’abord, quoique mon esprit, le long de ce
-petit roman, ait subi certaines modifications, j’ai
-tâché qu’elles conservassent dans leur ensemble
-une assez visible unité de ton. Pourtant je crains
-encore que tout cela soit bien court, qu’on se
-sente, vers la fin, un peu de l’ennui que me conférait
-la monotone psychologie de mon personnage
-cornu. Rien n’est plus difficile que l’étude
-d’un être élémentaire, dont la naïveté déroute à
-chaque pas nos habitudes hypocrites ou civilisées,
-qui marche de plain-pied dans les vices les plus
-candides et ne s’étonne même pas de nos étonnements.
-Ce qui nous amuse le plus dans nos
-jeux, c’est que ce sont des jeux défendus. Or,
-c’est une qualité de plaisir dont il ne sent aucunement
-le sel. L’idée le dépasse, d’un être qui
-ne tende pas naturellement vers ce qui lui est
-agréable, quoiqu’il goûte aussi, tout comme un
-autre, le charme des obstacles surmontés et de
-la difficulté vaincue. Ce qui m’amusa, en écrivant
-ces <i>Lettres</i>, ce fut de prendre parti pour la
-créature instinctive contre la créature raisonnable,
-dont la raison est si courte, mais quelle
-que fût ma sympathie pour ce dévergondé, je
-n’ai pu lui procurer le contentement de vivre
-dans une société étroite dont il faut comprendre
-les finesses pour s’en accommoder. Pour faire
-figure en ce monde, il lui manque trop de
-choses. Il n’y réussira jamais. Qu’est-ce qu’un
-être qui ne connaît point la valeur de l’argent,
-et qui d’abord n’en possède pas ? Je doute que,
-même s’il vient à fréquenter, plus tard, un
-monde plus délicat, il en tire de grandes satisfactions.
-Voyez la simplicité de son cœur ! Il
-devient amoureux d’une petite gourgandine, et
-il n’en rougit pas, ne comprenant d’ailleurs rien
-à son commerce : mais s’il le comprenait, je ne
-sais pas s’il en rougirait davantage. Il n’a pas
-encore donné sa mesure. Il lui faudrait un plus
-vaste théâtre. Antiphilos peut aller loin dans
-l’inconscience.</p>
-
-<p>Ne croyez pas du reste que j’aie eu, en lui
-faisant conter le début de ses aventures humaines,
-de grandes intentions satiriques. Critiquer les
-mœurs des hommes ! Il y faut plus de naïveté
-que je n’en possède. A vrai dire, je trouve qu’ils
-font toujours bien quand ils font leur plaisir :
-ceux-là seuls ne sont pas dupes de notre extraordinaire
-organisation morale. Mais ne jugeons
-pas des hommes et encore moins des femmes
-d’après nous-mêmes. La plupart sont très satisfaits
-de leur esclavage, au point que leur bonté
-souffre devant la condition misérable de ceux
-qui s’en sont libérés. Ils font tout au monde
-pour les rattraper et leur passer de force le collier
-au cou : « Vous ne connaissez pas le
-bonheur, notre bonheur, venez et nous vous le
-ferons partager. » Il y a des infortunés qui se
-laissent prendre à ce discours. D’autres, quand
-on peut, on les prend de force.</p>
-
-<p>La police, ou de ces âmes charitables comme
-il y en a trop, découvrit une fois dans un taudis
-du quartier Saint-Sulpice un nid de bonheur.
-Il était hanté par un tout jeune couple de passereaux.
-Le garçon pouvait avoir une quinzaine
-d’années, moins encore, si je me souviens, et la
-fille en avait douze. De quoi vivaient-ils, on
-n’en sait rien, de grappillage sans doute, d’épluchures
-et d’eau claire ? Quand ils n’en pouvaient
-plus de vagabonder, ils rentraient dans leur soupente
-où ils s’endormaient dans les bras l’un de
-l’autre, car ils étaient amants. Le naïf amour les
-consolait d’avoir trop souvent faim, et ceux qui les
-découvrirent découvrirent qu’ils étaient heureux,
-en leur innocence animale. Ce fut un grand scandale,
-dont on parle peut-être encore entre dévotes
-et autres personnes raisonnables. Naturellement
-on les sépara, quoiqu’ils pleurassent beaucoup,
-et on mit le garçon aux enfants assistés, cependant
-que la fille dut suivre la cotte de quelque
-bonne sœur. Et tout le monde trouva cela très
-bien. Moi aussi. Je le dois, pour ne pas me faire
-honnir, et vous ferez ainsi, n’est-ce pas, mon
-amie, afin de conserver l’estime des gens convenables ?
-Est-il admissible, en effet, que des
-enfants se mettent à vivre à l’état de nature, en
-plein Paris, dans un quartier honorable, à deux
-pas d’une église, du jardin du Luxembourg et
-du Sénat ? On eût passé sur le grappillage, mais
-l’amour ! N’est-il pas vrai que tant de perversité,
-et si précoce, déconcerte ? Antiphilos eût été ému
-par cette histoire, mais Antiphilos est bien suspect,
-et il ne se connaît qu’en morale naturelle.
-Il la pratique, encore qu’il n’en sache pas la
-théorie.</p>
-
-<p>Vous ne savez pas, Amazone, comme je vous
-sais gré d’avoir aimé ce petit livre incertain et de
-ne pas en avoir réprouvé les tendances ! C’est au
-point que je serais tenté de dire que vous l’avez
-aimé plus qu’il ne méritait. C’est, d’ailleurs, ce
-que je pense à peu près de tous mes écrits dont il
-n’est guère un seul qui m’ait jamais satisfait complètement.
-C’est pourquoi j’ai pris le parti de n’y
-jamais rien corriger, quand on les imprime ou
-qu’on les réimprime, car je me sens toujours
-tenté de les remettre sur le chevalet et de faire
-disparaître, sous de la peinture nouvelle, l’ancienne.
-Vous le savez bien, vous qui m’en avez
-arraché un des mains. Je suis hanté par la
-technique du chef-d’œuvre inconnu. Mais je
-pratique trop la philosophie du détachement
-pour jamais céder à de telles naïvetés d’amour-propre
-et je supporte avec résignation les
-déplaisirs que me cause ce que j’écrivis, en
-rêvant aux livres merveilleux que je n’écrirai
-jamais. Ah ! que j’envie ces auteurs qui se
-mirent dans leurs ouvrages et qui ne voient pas
-le néant proche où ils cherront avec eux. Je les
-envie, mais en souriant avec quelque ironie,
-peut-être, car tout cela n’a vraiment pas beaucoup
-d’importance. Il faut vivre, cependant, et pour
-cela s’attacher fermement à quelque touffe, le
-long du fleuve qui emporte tout, comme des
-naufragés que nous sommes. Le sentiment que
-l’on plaît à ceux-là mêmes qu’on aurait choisis
-et le sentiment que l’on déplaît à d’autres, qu’on
-aurait volontiers élus pour cet office, suffisent
-quelquefois à vous maintenir en équilibre et à
-vous fortifier le cœur et les mains. L’un de ces
-réconforts n’agit que sur l’orgueil et n’a que des
-effets négatifs sur le plaisir de vivre, mais l’autre,
-qui agite toutes les fibres de la sympathie, peut
-conférer à lui seul la joie suffisante. Pourquoi,
-par quelle lâcheté, mettre au pluriel ces termes
-nécessaires ? Une belle tendresse a fait son œuvre.
-Amazone, sans vous, je crois bien que je ne
-m’aimerais plus beaucoup et que je n’aurais
-plus une extrême confiance ni dans la vie ni
-dans moi-même. Aussi, je vous remercie encore
-d’avoir pris Antiphilos sous votre protection.
-Je suis rassuré sur son destin parmi les humains,
-puisque vous lui avez souri, amie.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch20" title="XX. LA SENSATION">LETTRE VINGTIÈME<br />
-LA SENSATION</h2>
-
-
-<p>L’attente alternative de la bonne ou de la
-mauvaise fortune, entre lesquelles oscillent
-nos vies troublées, exalte ou déprime à un tel
-point les gens nerveux, qui sont les gens à imagination,
-que la réalisation souvent les trouve
-sinon indifférents, du moins fort déçus. Je dis
-souvent, parce qu’il y a heur et malheur de
-telle qualité que leur avènement est encore une
-surprise pour qui les a fiévreusement escomptés.
-Il faut même, n’est-ce pas, mon amie, pousser
-plus loin les exceptions et croire aux privilégiés
-de la sensation et de l’émotion, à ceux qui, ayant
-longtemps vécu une chimère, la vivent encore
-avec une intensité pareille, quand elle devient
-une réalité. Et c’est à vous que je pense, à moi
-aussi, peut-être. Il y a là une telle disposition
-des fibres sensitives et par suite un tel état d’esprit
-que la durée et l’acuité de telles vies
-peuvent s’en trouver accrues dans des proportions
-magiques. Comme, avec délices ou avec
-horreur, on retrouve le long de ses nerfs et
-dans son cœur la sensation que l’on attend,
-l’émotion qui viendra ! Heureux ceux-là qui ne
-les épuisent pas d’avance et qui cueillent avec
-une surprise accrue par l’attente la fleur que leur
-imagination n’a pas décolorée ! Je mets la joie
-et la douleur sur le même plan émotif, car c’est
-presque une question de savoir si on ne tire pas
-de l’une ou de l’autre des sensations quasi équivalentes.</p>
-
-<p>Les passions suprêmes de l’amour physique
-jaillissent selon un mode équivoque où l’on distingue
-mal la douleur du plaisir, tant ils y sont
-unis, mais qui certainement ne monte si haut
-dans le plaisir que grâce à l’appoint de la douleur.
-Et comme extrême, dans le moment qui suit,
-les uns éclatent en un rire nerveux, d’autres
-éclatent en sanglots. Dans le domaine des émotions,
-rires et sanglots sont généralement l’expression
-de la grande joie et l’expression de la
-grande douleur, à moins que, comprimés par
-l’effort même de leur excès, ils ne se résolvent
-en stupeur. Je ne prétends pas, mon amie, avoir
-mis en cette analyse élémentaire une excessive
-clarté. C’est que les mots manquent ou que je
-ne les trouve pas. Cette pénurie ou cette maladresse
-fait l’obscurité du discours en ces
-matières. Mettons aussi que je sois abstrait à
-dessein ou pour ce que je me refuse à l’emploi
-des mots techniques. Mais n’apporteraient-ils
-pas une obscurité de plus ?</p>
-
-<p>Le vulgaire, cependant, partage nettement les
-sensations en deux ordres, le plaisir et la douleur,
-le bon et le mauvais, et c’est, en somme, très
-raisonnable et bien suffisant pour l’ordinaire de
-la vie, quoiqu’il laisse parfois transparaître une
-certaine hésitation de classement. A tout homme,
-quel qu’il soit, même le plus simple, il est arrivé
-de se poser cette question, qui n’est pourtant
-nullement naïve : « Suis-je heureux ou malheureux ? »
-Ou bien, s’il s’agit de sensations
-pures : « Est-elle agréable ou désagréable ? »
-Et le plus expert en analyse psychologique ne
-résout pas mieux le problème que le plus simple
-des hommes. Quand on le résout, c’est au moyen
-de l’imagination, mais l’imagination n’est pas
-toujours capable et on demeure perplexe et aussi
-un peu ridicule. Je crois que ce qu’il y a de plus
-important pour l’homme, c’est la sensation.
-Pour vivre, il faut qu’il sente sa sensibilité. La
-mode n’est qu’une question d’habitude pour la
-plupart des hommes ou d’imagination pour les
-êtres au système nerveux très développé. Cela
-semble si vrai qu’il y a des algophiles, qu’il y
-a, en amour, des masochistes (ah ! ah ! voilà
-enfin des mots techniques), c’est-à-dire des
-amis ou amants de la douleur et des êtres qui
-ne conçoivent la femme que comme un bourreau
-dont on recevrait amoureusement des coups,
-des humiliations, même des blessures. Les
-hommes de science qui, dans cette partie, s’appellent
-des psychiatres (encore un bien joli mot)
-qualifient d’aberration cette recherche des sensations
-divergentes, mais ils n’ont pas encore vu
-que nous avons tous, ou presque tous, le germe
-de ces aberrations, puisque nous nous plaisons
-souvent autant, pour ne pas dire beaucoup plus,
-aux imaginations du malheur qu’à celles de la
-joie. Il faut même considérer comme un être
-bien vulgaire celui qui ne rêve que de sa pâtée,
-qui ne s’est jamais plongé avec délices dans
-l’océan des supplices extravagants, et qui n’y a
-pas trouvé une affreuse satisfaction. Qu’on se
-souvienne du vers, peut-être ironique, mais que
-je cite en son sens direct :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Grâce aux dieux, mon malheur passe mon espérance !</div>
-</div>
-
-<p>Donner ou éprouver de la douleur, donner ou
-éprouver du plaisir, et que cela soit réel ou que
-cela soit imaginaire, est donc, dans beaucoup
-de cas et pour certains êtres trop sensitifs, à peu
-près équivalent. Un être qui aime préférera
-toujours la douleur qui lui est départie par son
-amour même à la sensation, bien plus pénible
-encore, de l’indifférence. La meilleure manière
-de le décourager et de le désespérer sera la froideur,
-ou la politesse parfaite ou encore la camaraderie
-avec toute sa banalité frivole, tandis
-qu’une parole intentionnellement cruelle peut
-être acceptée comme un encouragement, au
-même titre qu’une caresse. C’est peut-être
-pourquoi il est si difficile de se défendre contre
-l’amour, et que le moyen de le vaincre est parfois
-d’y céder et c’est peut-être aussi pourquoi entre
-amants la cruauté est souvent un lien plus fort
-que la volupté : on me fait souffrir, donc l’on
-m’aime.</p>
-
-<p>Et voilà que je m’étais embarqué sur un sujet
-et que ma lettre s’est continuée et s’achèvera
-sur un autre sujet. Comme je sais mal me discipliner !
-Mais c’est une lettre, Amazone, qui
-aimez l’inattendu. Il est convenu qu’il en est
-des lettres comme de la conversation et qu’il ne
-faut qu’y effleurer les choses et passer de l’une
-à l’autre au hasard de l’association des idées et
-même des mots. C’est un genre qui me convient,
-car nul ne ressent plus que moi combien toutes
-les questions s’enchevêtrent et combien il est
-impossible d’en frôler une seule sans que
-toutes les autres frémissent et lèvent la tête pour
-attirer l’attention sur elles. Oui, je crois que
-n’importe quoi nous mène logiquement vers
-tout, nous ramène logiquement vers ce qu’on
-aime le plus. Vous êtes pour moi comme le
-centre du labyrinthe, où toutes les routes, après
-mille tours et détours, se retrouvent et d’où
-elles repartent en quête d’un but où elles vous
-rencontreront toujours. On m’a reproché d’être
-devenu trop irréligieux, c’est-à-dire trop incrédule.
-C’est bien mal me connaître. Mais il est
-vrai que je ne crois qu’aux divinités que j’ai
-sculptées moi-même. Je n’ai confiance qu’en
-celles-là, parce que je sais que mon amour leur
-a conféré la force magique, sans quoi elles n’auraient
-ni la puissance de me faire du bien, ni
-celle de me faire du mal : « Dis-leur qu’elle est
-bonne, puisque tu l’as faite toi-même. » Ce mot
-de la petite fille du faux monnayeur, dont un marchand
-refusait la pièce de monnaie, n’est-il pas
-beau et bien représentatif de la confiance ? Je
-suis comme cette petite fille, j’ai foi dans l’œuvre
-de mon imagination que j’ai vue travailler sous
-mes yeux et façonner à mon usage un magnifique
-simulacre auquel je ne demande rien que
-de ne pas laisser se dessécher trop vite les fleurs
-que je mets à ses pieds.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch21" title="XXI. L’OUBLI">LETTRE VINGT ET UNIÈME<br />
-L’OUBLI</h2>
-
-
-<p>Amie, vous savez bien, vous, que je n’oublie
-pas et que votre personne tient toujours
-et à tous les instants la place dominatrice dans
-ma pensée, mais je ne veux pas que les autres
-puissent croire que je n’ai plus rien à vous dire.
-J’en ai si long même que mes heures n’y suffiraient
-pas et que je ne ferais que cela volontiers,
-si je n’avais soumis mes plaisirs à une
-stricte discipline. J’écrirai à l’Amazone tant que
-je serai moi-même, tant que je serai tel qu’elle
-m’a refait en m’incorporant au monde qui
-tourne autour de son cœur. Vous savez qu’à
-force de tourner autour de son centre d’attraction
-une planète finit par tomber vers ce centre,
-dont elle se rapproche toujours, par s’y
-perdre, par s’y fondre. Cela se passe ainsi dans
-le monde des grandeurs infinies et quelquefois
-je pense que les sentiments qui me meuvent
-sont de cette qualité. « Face à face avec la profondeur »,
-comme il est dit dans ces <i>Stèles</i>, qui
-vous enchantèrent. L’amour qu’il me faut côtoie
-l’absolu (refuge de qui est impropre au relatif)
-et ce que j’en exprime lui donne l’existence. Si
-ce sont là des paroles, que les paroles soient
-belles et qu’elles enchâssent le diamant comme
-il convient à un diamant. Je ne veux autre
-chose que la conscience d’être, au delà du possible,
-le « princier amant » de ta pensée, Amazone
-invincible. L’oubli n’a pas d’affinité avec
-un tel sentiment : le désir impossible sculpte la
-fidélité.</p>
-
-<p>Comment revenir après cela aux formes
-indistinctes qui confondent un être avec les êtres,
-à ce pluriel froid de révérence qui dit à l’idole :
-« Je vous remercie, Madame » ? Il le faut
-cependant. L’idole froncerait le sourcil et cela
-ébranle les architectures du temple. J’aime l’anglais,
-parce qu’il tutoie Dieu ; quoique j’aie peu
-de rapports avec ce grand personnage, je sais
-qu’il en est flatté. J’écris pour vous, mais j’écris
-pour le peuple, qui connaît mal les illogismes
-secrets de la grammaire et confondrait le respect
-suprême avec la familiarité. Je ne vous
-confonds avec rien, Amazone, pas même avec
-les amazones, dont je vous ai tirée en vous
-nommant ainsi, et c’est pour cela même que
-je ne veux pas vous donner à l’oubli, même
-en apparence.</p>
-
-<p>L’oubli est la grande confusion. Il est aussi
-la grande tristesse. Et cela se tient. Il n’est pas
-de pire affliction que de perdre dans la foule ce
-qu’on a une fois distingué, de rendre au commun
-l’être dont on attendait tout et qui vous
-donna tout, en effet, et de se sentir forcé de le
-semer parmi les autres végétations humaines,
-pour cela précisément qu’il n’a plus rien à vous
-donner et qu’il a perdu tout son pouvoir de fascination
-sur vos yeux. Oublier, c’est regarder
-mourir. Cela peut-il se faire avec indifférence,
-fût-ce une bête la plus féroce et la moins sensible ?
-Et il s’agit peut-être de qui vous a mangé
-dans la main et dans la bouche, qui flaira vos
-odeurs, qui a préféré à toutes les nourritures
-le pain pétri par vos doigts sur le bord de la
-table, un jour que vous rêviez de son corps
-sous votre main. L’oubli est affreux comme
-une injustice, mais, il faut bien l’avouer, comme
-l’injustice elle-même, il est une libération.
-L’oubli est un meurtre, mais nous vivons de
-meurtres ; l’homme le plus doux traverse la vie
-le poignard à la main. J’ai oublié l’amitié, j’ai
-oublié la sympathie et le sourire heureux des
-âmes qui venaient à moi, mais je ne les ai pas oubliés
-au point que je n’en revoie parfois le fantôme
-qui troubla Macbeth, mais qui me trouble
-moins. Après tout, il vaut mieux être entouré
-de fantômes que de vivants. Les fantômes sont
-muets et d’ailleurs on les chasse d’une chiquenaude,
-comme les mouches. Puis qui sait si
-ceux que je crois avoir poignardés n’ont pas la
-même impression et si je ne les hante pas aussi
-dans leur sommeil et dans leurs amours ? Ces
-tragédies de l’oubli mutuel finissent en quiproquo.
-Je m’étonne qu’on n’ait pas encore imaginé
-le dialogue élyséen des anciens amants
-dont les ombres à l’envi se vantent d’avoir
-quitté et de n’avoir pas été quittées, les banales
-victimes de don Juan se flattant de l’avoir mis
-délibérément à la porte de leur chambre et de
-leur cœur, au lieu d’assumer la figure ridicule
-d’éternelles inconsolées. On ne sait pas de qui
-vient l’oubli, si ce n’est pas de qui aime trop
-et souffre trop. A force de penser les êtres, on
-les use, comme la mer use les cailloux qu’elle
-roule.</p>
-
-<p>C’est le dilemme où nous sommes pris et
-l’étau où s’écrasent nos sentiments. On oublie
-par indifférence et on oublie par excès d’amour,
-quand la présence réelle ne réconforte pas le
-mécanisme passionnel, mais on peut toujours
-dire dans ce cas que l’amour manquait de force
-initiale et d’élan vrai, et puis des causes différentes
-amènent des résultats pareils : il faut
-laisser à l’oubli sa véritable signification, et je
-retourne à l’indication que je vous donnai, il y
-a une page : on oublie les êtres quand on n’a
-plus besoin d’eux. Ce n’est qu’un phénomène
-d’égoïsme et du plus simple. Je vous oublierai
-donc et vous m’oublierez, Amazone, quand nous
-n’aurons plus besoin l’un de l’autre, quand
-nous ne serons plus l’un pour l’autre un miroir,
-mais je ne vois vraiment pas comment cela pourrait
-arriver. Pour moi, je suis presque effrayé
-de voir à quel point j’ai besoin de votre âme et
-de vos yeux. Il est donc vrai que je ne me suffis
-pas à moi-même et qu’il me faut un autre
-être où vivre ? La première fois que j’ai pris
-conscience de cet état, je dus reconnaître que
-ce n’était pas celui que j’avais médité. Le plan
-de mes années futures était fait (j’ai toujours
-beaucoup aimé les plans dans ma vie et je n’en
-ai jamais réalisé aucun), je vous l’ai dit ou écrit,
-quand je luttais encore, monté sur mon orgueil ;
-d’un mot (d’ailleurs, je n’en sais plus le détail)
-je me vouais à la solitude et au néant, dans
-lequel moi seul sais ce que j’y mets. Et maintenant
-je ne puis supporter l’idée de vous être
-indifférent, la pensée de ne plus être pensé par
-vous. Une maison où vous habitez s’est dressée
-sur le chemin de l’oubli qu’elle rend infranchissable
-et j’en suis là. Je m’y plais. Il y a un
-jardin autour de la maison et dans le jardin une
-source d’où part un ruisseau qui s’écoule sous
-les arbres. Ce ru, c’est votre vie murmurante,
-et moi, je suis un des arbres qui la regardent
-et en respirent la fraîcheur. Mais le genre est
-trop facile pour que je continue. C’est trop
-d’avoir cédé à mon amour des images champêtres
-et d’avoir cru pouvoir exprimer par elles
-quelque chose de sensé. Puis cela m’induit
-régulièrement en de longues mélancolies. Je
-ne pense plus, je rêve. Je reconstruis avec d’autres
-pierres, et avec de puériles mottes de gazon,
-ma vie délabrée et vraiment rien n’est plus
-vain ni plus malsain peut-être.</p>
-
-<p>C’est avec les éléments réels de l’existence,
-de celle même qui nous a été donnée, qu’il
-faut jouer. Ce qu’on prend hors de soi-même,
-hors de sa véracité, n’est bon à rien. Et encore
-une fois, c’est trop facile. Mais j’ai peur de
-moi-même, comme du miroir à double face où
-vous me tentiez hier, et le bon côté du rêve,
-c’est que l’on confronte qui l’on veut avec le
-miroir, excepté soi, et l’on veut bien qu’il grossisse
-et même qu’il déforme. Quand je veux
-me regarder, c’est en vous. Voyez combien vous
-m’êtes nécessaire. Quelque image qui m’en
-revienne, je l’aimerai encore, sans peur, même
-avec un sourire de complicité. Ce que vous
-voudrez. Comme vous me penserez, je me
-penserai. Vous ne savez pas combien j’y gagne.
-Rien ne suffirait à m’attacher à vous, si j’étais
-calculateur, mais il n’est pas d’être qui le soit
-moins et je cherche des motifs à un mouvement
-qui n’en a pas et qui marche fort bien sans que
-je les connaisse. Cependant, je sais que c’est
-sans péril aucun que j’analyse, bien maladroitement,
-les sentiments qui me viennent de
-vous. Ce n’est qu’une surface. L’analyse ne
-touche pas au fond et comme il est inatteignable,
-il serait inexprimable. On se heurte toujours
-au mot de Montaigne qui est indécomposable :
-Parce qu’il était lui, parce que j’étais moi. C’est
-à quoi aboutissent ces divagations dont je vous
-fais confidence et que vous lirez loin de moi.
-Je saurai ce que j’en pense quand vous m’aurez
-écrit, car ne croyez pas, parce que je les
-donne à tous, que je m’occupe d’un autre
-jugement que le vôtre.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch22" title="XXII. EXALTATION">LETTRE VINGT-DEUXIÈME<br />
-EXALTATION</h2>
-
-
-<p>Voici, mon amie Amazone, la première partie de
-ce poème que vous n’avez pas désapprouvé.
-<i>Sonnets en prose</i>, cette manière, non
-plus, ne vous a pas scandalisée, habituée que
-vous êtes à la magnifique liberté de la poésie
-anglaise, qui ne souffre pas d’emprisonner sa
-pensée derrière les barreaux de la prison syllabique.
-Ce n’est pas le vers libre, qui suit ses
-règles particulières, c’est la cadence de la prose,
-mais soumise à une discipline, qui en fait peut-être
-une forme nouvelle de poésie. J’ai voulu
-un rythme où puissent entrer aussi bien les certitudes
-scientifiques que les rêveries incertaines
-de l’émotion, un rythme qui admette sans
-étonnement l’enchevêtrement des connaissances
-et des sensations, et qui porte la pensée sans
-attenter à sa fantaisie.</p>
-
-<p>Ou plutôt, mon amie, j’analyse maintenant
-ce que je n’ai fait tout d’abord que sentir. J’aime
-à me laisser aller aux forces inconscientes. Elles
-ont tant de clairvoyance et se font si doucement
-obéir, avec tant de fermeté et tant de suite dans
-les idées ! Mais le conscient veut juger l’inconscient :
-c’est naturel. Il n’y a que les aveugles
-qui puissent disserter méthodiquement sur les
-couleurs, et sans rire. Moi, je ris, malgré la
-tristesse éternelle qui me serre les tempes, je
-ris quand je vous vois près de moi, je ris comme
-un enfant qui retrouve la lumière. Le rire est
-sérieux comme la vie. Le rire est une exaltation.</p>
-
-<p>Cet essai de poème aussi est une exaltation.
-Elle ne rit pas. On ne rit pas quand on est seul.
-Mais on est quelquefois ivre de ses pensées.</p>
-
-
-<p class="c">ELLE A UN CORPS…<br />
-<span class="small">— SONNETS EN PROSE —</span></p>
-
-
-<p class="c">I</p>
-
-
-<p class="drap i">Elle a un corps. Je ne m’en étais pas encore
-aperçu. Pourtant, j’avais regardé ses cheveux,
-ses yeux, ses yeux surtout, j’avais
-touché ses mains ; je ne rassemblais pas
-tout cela en un faisceau vivant. Je ne l’ai
-découvert qu’hier : elle a un corps.</p>
-
-<p class="drap i">Mes déductions sont certaines. C’est en regardant
-sa voix qui sortait de sa bouche et en
-faisait vibrer les lèvres que cette idée s’est
-imposée à moi. Comme elle leva la tête, je
-vis que l’origine des vibrations était dans la
-gorge,</p>
-
-<p class="drap i">Qui se gonflait ou se creusait légèrement à leur
-passage. Et je vis que la gorge se prolongeait
-et s’affirmait par des mouvements plus amples
-et plus sensibles ;</p>
-
-<p class="drap i">La poitrine certainement repose sur le ventre
-et tout va ainsi jusqu’aux pieds qui sont les
-siens. Il n’y a plus aucun doute dans mon
-esprit. Elle a un corps complet, essentiel.</p>
-
-
-
-<p class="c">II</p>
-
-
-<p class="drap i">Alors je résolus de remonter au commencement,
-car je sais qu’un corps a un sommet, une
-base, un milieu, des dimensions, une étendue
-dans l’espace. Mais quel est le commencement
-d’un corps ? Le haut, le bas, la droite, la
-gauche</p>
-
-<p class="drap i">Ou le milieu ? Le milieu d’un corps est toujours
-important. Le centre n’est jamais métaphysique.
-C’est au centre que s’élabore l’équilibre
-et du centre que partent les radiations.
-Mais si le milieu n’est pas le centre, ni la
-mesure,</p>
-
-<p class="drap i">Ni la genèse ? Si le corps est engendré par une
-de ses parties hautes ou une de ses parties
-latérales ? La symétrie des corps vivants et
-organisés</p>
-
-<p class="drap i">Est pleine de surprises. Je réfléchis. Si je me
-construisais d’abord un ensemble, d’un coup
-de crayon hardi, comme en ont parfois les
-maîtres ?</p>
-
-
-
-<p class="c">III</p>
-
-
-<p class="drap i">Je vois une tache lumineuse, irrégulière, semée
-de couleurs et d’ombres. Elle est d’un blanc
-nacré où se mêlent le rose et le jaune, et,
-tout à fait à la surface, velouté d’or, comme
-les ailes changeantes de ces beaux lépidoptères</p>
-
-<p class="drap i">De Colombie, qui présentent des tons différents,
-selon qu’on les regarde penché d’un côté ou
-de l’autre. Mais le blanc est fondamental,
-non pas ce blanc livide et sucré de la porcelaine,
-un blanc d’une apparence vitale, réseau
-posé sur la chair</p>
-
-<p class="drap i">Élastique. Cela fait que la surface rebondit çà
-et là, et non pas au hasard, mais selon des
-courbes très précises et gui enchantent un
-regard géométrique.</p>
-
-<p class="drap i">La nature est géométrique, la beauté est géométrique.
-J’ai conclu : le corps que ma raison
-construit est naturel ; il est situé dans l’espace,
-comme tous les corps.</p>
-
-
-
-<p class="c">IV</p>
-
-
-<p class="drap i">Comme tous les corps vivants, celui-là est posé
-sur sa base ; elle est formée de deux colonnes
-fuselées qui s’épanouissent de deux racines
-charnues, leur lien avec la terre et le médiateur
-le plus complaisant de leur connaissance
-de la terre.</p>
-
-<p class="drap i">Tous les corps dépendent de la terre, excepté
-la lumière, cette eau qui vient d’en haut et
-qui ne tombe pas en bas, mais qui plane
-sur la vie et l’enveloppe d’un manteau aérien,
-où elle se blottit un temps contre la mort</p>
-
-<p class="drap i">Et contre la terre dont elle a peur. Mais il faut
-que les corps se familiarisent avec la terre
-et c’est pourquoi la nature a voulu qu’ils
-s’appuient tendrement sur elle</p>
-
-<p class="drap i">Par leurs pieds ou par leur ventre, jusqu’à ce
-que sa bonté se fende et s’ouvre avec une
-tendresse enfin réciproque et reçoive ses
-enfants dans son sein.</p>
-
-
-
-<p class="c">V</p>
-
-
-<p class="drap i">Mais ceci m’indique bien que ce n’est pas le
-commencement. Le commencement est ce qui
-est le plus près de la lumière, ce qui sourit
-d’abord à la lumière, ce qui s’y baigne, y
-flotte, y nage, s’y épand avec une joie simple.</p>
-
-<p class="drap i">Je commencerai donc ma topographie par les
-cheveux. Précisément, ils participent du soleil
-par leur couleur et de l’air par leur légèreté.
-On pourrait les respirer comme l’air du
-matin quand le soleil joue avec les feuilles
-nouvelles.</p>
-
-<p class="drap i">Quelle plus magique initiale imaginerait-on
-pour écrire le mot du poème ? Les cheveux
-d’air et de lumière, de soie et de soleil ! Et
-voyez comme ils se lient</p>
-
-<p class="drap i">Avec aisance aux autres hiéroglyphes qui sont
-la bouche et toute la face. La chevelure crée
-la figure et en dessine la limite.</p>
-
-
-
-<p class="c">VI</p>
-
-
-<p class="drap i">Mais il faut qu’elle flotte comme un jeu, qu’elle
-tombe comme un rire sur les épaules. Il est
-barbare de la dresser en architectures. Mais
-qu’un cercle d’or ou un peigne d’écaille la
-retienne sur le front, pour empêcher l’interférence</p>
-
-<p class="drap i">De leur lumière avec la lumière des yeux, la
-douce lumière des yeux, changeants comme
-la mer. J’ai plus aimé les yeux que toutes
-les autres manifestations corporelles de la
-beauté. Les yeux participent de la lumière</p>
-
-<p class="drap i">Et participent de l’eau. Ils participent de la
-pensée et participent de l’amour. Ils disent
-le degré de pression de la matière cérébrale,
-et comment sont tendus les nerfs sacrés.</p>
-
-<p class="drap i">Ils disent l’état du sang, l’étiage du fleuve, les
-violences soudaines contre ses digues et ses
-valvules, ou au contraire sa paix. Les yeux
-sont le manomètre de la machine animale.</p>
-
-
-
-<p class="c">VII</p>
-
-
-<p class="drap i">Ils sont cela et pas autre chose. Ils n’ont que
-le pouvoir d’être un signe. En eux passent
-les ombres du drame. Les yeux regardent
-les yeux et les comprennent. Les yeux donnent.
-Les yeux prennent. Les yeux parlent.</p>
-
-<p class="drap i">Et leurs paroles signifient le désir de l’être ou
-la placidité de sa volonté. Le langage des
-yeux est très clair pour les amants et pour
-ceux qui ne le sont pas encore et pour ceux
-qui ne le seront jamais. Les yeux se font des
-discours entre eux.</p>
-
-<p class="drap i">Près de se ternir, avant de fondre comme un
-morceau de sucre dans le verre d’eau de la
-mort, les miens te parleront encore, mais ils
-n’emporteront pas bien loin ta réponse,</p>
-
-<p class="drap i">Car on n’emporte rien, on meurt. Laisse-moi
-donc regarder les yeux que j’ai découverts,
-les yeux qui me survivront, pour que j’y
-grave l’image que je fus en rêvant ceci.</p>
-
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch23" title="XXIII. Suite du précédent chapitre">LETTRE VINGT-TROISIÈME</h2>
-
-
-<p class="c">ELLE A UN CORPS…<br />
-<span class="small">— SONNETS EN PROSE —</span></p>
-
-
-<p class="c">VIII</p>
-
-
-<p class="drap i">Sous les cheveux, au-dessus des yeux et de
-leurs sourcils, s’étend le front où on dit que
-s’élabore la pensée. Mais on pense aussi avec
-les mains, avec les genoux, avec les yeux,
-avec la bouche et avec le cœur. On pense avec
-tous les organes, et à vrai dire,</p>
-
-<p class="drap i">Nous ne sommes peut-être que pensée, que
-matière pensante et matière électrique. Mais
-l’invisible convient à l’invisible. Tirons le
-rideau du front sur le mystère du front.
-L’apparence seule m’appartient. La plaine
-du front a une sorte de vie extérieure</p>
-
-<p class="drap i">Et lumineuse. Elle se plisse comme une surface
-d’eau et s’éclaire comme une étendue de sable.
-Inattaquable, le front est sensible. Il est doux
-de sentir à son front le contact</p>
-
-<p class="drap i">Des mains fraîches que l’on aime, mais l’amant
-ne baise pas l’énigme du front. Il cherche
-des parties plus molles, élastiques et confortables.
-L’amant s’adresse d’abord à la
-bouche.</p>
-
-
-
-<p class="c">IX</p>
-
-
-<p class="drap i">Le baiser sur la bouche ouvre la bouche. Le
-baiser sur les yeux ferme les yeux. Les yeux
-veulent encore que je les contemple et que je
-les écoute, car ils sont inépuisables. Les yeux
-ont des caprices. Ils jouent à cache-cache.
-Ils regardent à droite, à gauche, en haut,</p>
-
-<p class="drap i">En bas et en dedans ou ne regardent pas du
-tout et fixent dans l’espace le peloton des
-rêves qui se déroulent. Mais surtout je n’ai
-pas dit comme les yeux sont pleins d’esthétique.
-Ils aiment les courbes, les sphères et
-les colonnes, ce qui monte et ce qui s’enroule,</p>
-
-<p class="drap i">Les enlacements et la fuite des horizons, l’eau
-qui coule et le navire qui se balance, les
-coupes, les croupes et la géométrie subordonnée
-du corps humain. Ils se reposent sur
-la mollesse</p>
-
-<p class="drap i">Des vallons et la mollesse des femmes. Ils s’y
-attendrissent. C’est là qu’ils construisent des
-maisons séductrices et déposent l’écheveau
-enfin démêlé, loin des pattes de velours de
-la destinée, dans un creux.</p>
-
-
-
-<p class="c">X</p>
-
-
-<p class="drap i">Les yeux ne sont pas toujours heureux. Ils
-pleurent, afin d’être plus beaux et d’acquérir
-la grâce de la tristesse. Ils pleurent pour
-être consolés, mais il y en a qui ne peuvent
-pas pleurer et qui pourtant sont tristes, tristes
-comme la vie éternelle, et ces yeux,</p>
-
-<p class="drap i">Ainsi qu’un poignard romantique, vous entrent
-lentement dans le cœur, où ils arrachent du
-sang et de l’émotion. Cette blessure est moins
-dangereuse et moins cruelle que celle que
-font les yeux contents, les yeux innocents,
-les yeux inconscients,</p>
-
-<p class="drap i">Les yeux qui répandent l’amour, les yeux qui
-sont des violettes et qui en dispersent le
-parfum tout autour de soi, les yeux qui attirent
-les âmes, comme les fleurs du lin</p>
-
-<p class="drap i">Attirent les abeilles. Les yeux butinent les
-âmes en butinant les yeux, car c’est par là
-que les âmes se penchent à la fenêtre et attirent
-les yeux et les engluent dans le miel de
-l’amour.</p>
-
-
-
-<p class="c">XI</p>
-
-
-<p class="drap i">Je parlerais des yeux, je chanterais les yeux
-toute ma vie. Je sais toutes leurs couleurs et
-toutes leurs volontés, leur destinée. Elle est
-écrite dans leur couleur, dont je n’ignore pas
-les correspondances, car les signes se répètent
-et les yeux sont un signe.</p>
-
-<p class="drap i">J’ai tiré autrefois l’horoscope des yeux, les yeux
-m’ont dit beaucoup de secrets, qui ne m’intéressent
-plus, et je cherche en vain celui des
-yeux que j’ai découverts, un jour d’hiver. Je
-le cherche et je ne voudrais pas le trouver.</p>
-
-<p class="drap i">Ni sous les paupières, ni entre leurs cils, dans
-l’iris clair où se mire le monde des formes,
-des couleurs et des désirs, je ne voudrais pas
-le trouver. J’aime mieux le chercher toujours.</p>
-
-<p class="drap i">Non comme on cherche sous l’herbe une bague
-tombée du doigt, mais comme on cherche
-une joie que la vie a façonnée lentement pour
-vous dans le mystère des choses.</p>
-
-
-
-<p class="c">XII</p>
-
-
-<p class="drap i">Elle a donc des yeux, un nez, des oreilles, une
-bouche ; la tête se dessine du front au menton
-et depuis les joues jusqu’à la nuque et jusqu’à
-la racine des cheveux. C’est une belle
-chose qu’une tête de femme, librement inscrite
-dans le cercle esthétique,</p>
-
-<p class="drap i">Et qui traverse la vie avec tous ses sens aux
-aguets vers leurs nourritures naturelles, le
-front vers le vent mouillé de pluie, les narines
-vers l’odeur des bourgeons, des lilas et des
-cœurs, l’ouïe vers les murmures de la vie et
-les chuchotements des désirs,</p>
-
-<p class="drap i">Les yeux vers la beauté des choses et de toutes
-les créatures, vers les couleurs et vers les
-rousseurs, vers les structures infléchies et
-celles qui s’étendent en voûtes et en dômes,</p>
-
-<p class="drap i">Vers les volutes de l’air, des nuages et de la
-fumée, vers ce qui remue, ce qui joue, ce qui
-rit, ce qui danse la danse fraternelle. C’est
-une belle chose qu’une tête de femme.</p>
-
-
-
-<p class="c">XIII</p>
-
-
-<p class="drap i">Et je n’ai pas dit le monde de la bouche et
-toutes ses sensualités. La bouche est la
-bouche avec ses lèvres, ses dents et sa langue,
-mais les lèvres sont presque toute la bouche ;
-elles sont la bouche que l’on voit, la bouche
-qui tente la bouche, quand on a soif</p>
-
-<p class="drap i">D’amour. Les bouches sont chastes ou ne sont
-pas chastes, selon l’endroit où elles se posent
-et elles se posent partout, comme les oiseaux,
-sur toute branche haute et sur toute branche
-basse, parmi les graines et parmi les fruits.
-Toute chair leur est savoureuse</p>
-
-<p class="drap i">Dans l’être qu’elles aiment. Les bouches sont
-un plaisir. Les bouches sont créatrices de
-plaisir. Je ne ferai pas la litanie des sensualités
-de la bouche. Elle est trop longue et
-elle est trop secrète.</p>
-
-<p class="drap i">Les bouches refusent la divulgation de leurs
-joies. Elles les gardent en leurs plis et les
-reboivent dans l’ombre. Les baisers sont une
-chose d’ombre, mais ils éclairent la nuit
-comme les étoiles.</p>
-
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch24" title="XXIV. UNE ET TOUTES">LETTRE VINGT-QUATRIÈME<br />
-UNE ET TOUTES</h2>
-
-
-<p>Vous doutiez-vous, mon amie, que beaucoup
-de femmes suivent passionnément ces
-lettres que je vous écris du fond de ma solitude ?
-Il m’en revient parfois des échos. Même l’une
-d’elles sembla froissée, l’autre jour, que j’aie eu
-l’air de mépriser l’opinion des autres et de
-n’attacher de prix qu’à la vôtre. Elle me
-semonçait et me rappelait à l’illustre exemple
-de Dante Alighieri qui conviait les belles
-femmes de son temps à s’unir à lui pour
-exalter celle qu’il avait élue. Cette remarque
-m’a touché, je l’avoue, moins encore comme
-un reproche que comme un jugement qui nous
-met à un si haut rang. Si j’avais une critique
-à me faire, ce serait tout au plus de m’être servi
-d’une forme sans valeur réelle. Puisque j’écris
-publiquement, c’est que je désire des approbations ;
-si je ne voulais plaire à personne qu’à
-vous, j’aurais ménagé à ces lettres le secret.
-C’était un axiome dans la littérature d’hier que
-l’approbation des femmes était un mauvais signe
-pour un écrivain, et en effet on en vit plus d’un
-se liquéfier, pour leur agréer, au sentimentalisme
-le plus sucré et le plus gluant. Mais pouvaient-ils
-faire autrement et à quelles femmes s’adressaient-ils ?
-Il y en a bien des couches, il y en a
-bien des sortes. Celles que je convierais, moi,
-si c’était encore la mode de telles manifestations,
-à se grouper sans jalousie autour de l’idée que
-je me fais et que je veux donner de vous, Amazone,
-seraient les femmes à qui Dante adresse
-sa deuxième <i lang="it" xml:lang="it">Canzone</i> :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse" lang="it" xml:lang="it">Donne, ch’avete intelletto d’amore…</div>
-</div>
-
-<p>Celles qui « savent ce que c’est que l’amour »
-sont aptes aussi à comprendre tout le reste.
-C’est par l’amour que les femmes entrent dans
-l’esprit ; c’est par lui qu’elles sont lavées des
-préjugés qui voilent leur intelligence et qu’elles
-se rendent dignes d’entrer dans la troupe des
-élues. C’est parmi elles que peuvent seulement
-se rencontrer les lectrices passionnées des
-<i>Lettres à l’Amazone</i>. Et j’irais les mépriser ? Je
-ne suis pas si ennemi de moi-même. Quand ce
-qu’un homme écrit relève de la sensibilité, il
-ne peut compter que sur la sympathie des
-femmes ou des hommes doués comme lui d’une
-âme féminine, mais ceux-là sont si rares et si
-occupés de leurs propres sensations ! Quant aux
-autres, les fils de ceux qui ont inventé la raison,
-ils continuent à être trop raisonnables pour
-s’occuper longtemps d’un problème de sentiment
-et, leur sensualité satisfaite en même temps
-que leur besoin de souveraineté, ils s’en vont à
-leurs affaires.</p>
-
-<p>Stendhal, qui ne passait pas pour un vulgaire
-sentimental, n’avait qu’un but, dans son âge
-mûr aussi bien qu’en la jeunesse de sa vie :
-capter l’un de ces « animaux terribles » que
-sont les belles femmes délicates, et s’il écrivit,
-ce fut dans l’espérance d’être lu par quelques-unes,
-par quelques femmes pareilles à celles
-qu’il avait aimées, et dont il avait senti l’âme,
-plus qu’il ne leur avait demandé le plaisir.
-Même, les femmes qu’il adora le plus, ou bien
-il ne pouvait les approcher sans tremblement, ou
-bien, quand il fut plus hardi, il ne put, trop sincère,
-les convaincre ni même apprendre d’elles
-s’il avait touché leur cœur. Il y avait en lui du
-Pétrarque ou même du Dante, de la <i lang="it" xml:lang="it">Vita Nuova</i>,
-et comme on comprend bien qu’il se soit déclaré
-Milanais ! Ce fut par amour pour un pays où
-l’amour était la chose sérieuse par excellence,
-position qu’il n’a jamais pu atteindre en France,
-pays de la gaudriole et de la fade plaisanterie
-sur le cocuage, fondements de notre littérature,
-espoirs académiques de tout écrivain ambitieux.</p>
-
-<p>Vous qui connaissez bien mes écrits, Amazone,
-soyez-moi témoin qu’aucune de mes imaginations
-n’évolua jamais autour de l’adultère et que
-pour moi le fait social, comme disent les gens
-graves, n’eut jamais la moindre importance. Il
-me semble que j’en ai obscurément perçu la
-bassesse avant même d’avoir réfléchi sur le
-sujet et que j’ai toujours conçu l’amour comme
-un fait naturel dont les développements et les
-complications ne regardent que les patients qui
-en sont atteints et dont les autres, fussent-ils
-maris, et par cela même, doivent se détourner
-avec pudeur. J’ai entendu dire qu’on prenait
-cela pour une idée romantique. Cela prouverait
-seulement que le romantisme a été plus près
-de la nature que toute autre conception littéraire.
-Mais ce n’est pas vrai. C’est également
-une idée classique et celle qui fait la beauté de
-la tragédie racinienne, que les passions y évoluent
-au-dessus des lois sans rencontrer d’obstacles
-que dans les caractères.</p>
-
-<p>Et voilà pourquoi, puisque nous parlons littérature,
-la moderne tragédie bourgeoise, qu’on
-appelle une pièce, car c’est bien une chose
-innommable, se traîne, depuis bientôt cent cinquante
-ans, dans la plus plate équivoque. Dès
-qu’on voit entrer le mari jaloux et qui fronce
-les sourcils, eût-il un revolver au poing, on
-patauge dans la comédie, et c’est le moment
-de rire. Comment prendre au sérieux une
-situation qui est la révolte de l’homme contre
-lui-même, contre les lois qu’il a faites ? C’est le
-maladroit pris à son propre piège et cela relève
-tout au plus de la peur ou de la pitié physiques.
-Les femmes, qui n’ont pas fait les lois, mais
-qui les subissent, ont seules le droit de se
-révolter sans ridicule ; aussi la sympathie va-t-elle
-toujours instinctivement vers elles, quand,
-et c’est toujours, elles sont le pivot d’une de
-ces lugubres farces. Pour qui écrit des œuvres
-d’imagination, le seul moyen de ne point participer
-à ces saturnales de la raison est de considérer
-les lois sociales comme inexistantes et de
-n’y point mêler les êtres dont on écrit l’histoire.
-Voyez comme les aventures d’Emma Bovary se
-déploient librement, comme elles obéissent à la
-seule loi naturelle des obstacles du caractère,
-comme le mari est tenu à l’écart. Un maladroit
-n’eût pas manqué de le faire intervenir, mais
-Flaubert était au-dessus de telles manœuvres et
-quand les sentiments du bonhomme éclatent à
-la fin, c’est de tristesse et non de jalousie ; c’est
-l’âme d’un homme, l’âme d’un pauvre amant,
-et non celle d’un propriétaire légal, tout gonflé
-de ses droits. Car l’homme est le propriétaire
-de sa femme. Les Anglais admettaient, il n’y a
-pas encore bien longtemps, qu’il pût la vendre.
-La femme accepte cette position, quelquefois
-avec une fierté bizarre. Le christianisme l’a
-tatouée de la devise des esclaves chrétiens : <i lang="la" xml:lang="la">serviam</i>.
-Elle sert son maître avec une bonne
-volonté capricieuse, mais réelle, et lui dispense
-des plaisirs qu’elle ne partage pas, mais dans
-lesquels elle trouve ceux du putanisme pour
-lequel elle est si bien faite. J’aimerais parfois
-plus de noblesse dans les relations d’amour et
-que les complaisances mutuelles y fussent des
-conquêtes et jamais le commandement d’un
-maître.</p>
-
-<p>Mais c’est vouloir réformer la nature ou
-les mœurs acquises à l’hérédité et je n’ai point
-le tempérament d’un réformateur. On peut
-regarder ce qu’on aime et détourner les yeux
-de ce qu’on n’aime pas. Je n’aime l’amour que
-dans la liberté, dans l’être qui se reprend sitôt
-qu’il s’est donné, mais qui ne se reprend peut-être
-que pour avoir la joie de se donner encore,
-et j’aime mieux l’être qui ne se donne pas
-que celui qui abdique sa volonté. Rien de
-social. Les conditions de la société ne me conviennent
-pas comme sujet de méditation. Je ne
-suis pas versé dans l’économie politique, avec
-laquelle le monde où je vis habituellement, et
-où je me plais davantage que dans la réalité
-quotidienne, n’a que très peu de rapports.</p>
-
-<p>Voilà pourquoi mes romans ne sont pas une
-peinture de la vie légale et pourquoi aussi ils ne
-peuvent plaire qu’à ceux qui mettent plus loin
-leur idéal. Il y a un « plus loin » (très beau
-mot qui appartient à M. Vielé-Griffin) dans
-plus d’une direction. Qu’importe celle qu’on a
-prise, pourvu qu’on trouve au bout ou le long
-du chemin la liberté de l’esprit et le plein développement
-de ses facultés !</p>
-
-<p>Mon amie, ceci ressemble moins à une lettre
-qu’à des pages de mémoires, mais à qui mieux
-qu’à vous pouvais-je les adresser ? Il faut écrire
-pour soi ou pour une personne que l’on aime
-et dont l’affection soit prête à vous suivre dans
-tous les détails et dans toutes les explications.
-Ainsi seulement on a quelque entrain. Les
-autres sympathies viennent par surcroît et mieux,
-trouvant un noyau autour duquel se cristalliser.
-Des mémoires ? J’y viendrai peut-être. Il est
-trop tôt. Je ne m’intéresse pas encore assez à
-mon passé sans pourtant m’intéresser beaucoup
-au présent. Mais il est, on y vit et tant que l’on
-peut il faut suivre le courant et craindre les
-escales.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch25" title="XXV. ANALYSE">LETTRE VINGT-CINQUIÈME<br />
-ANALYSE</h2>
-
-
-<p>Vous n’aurez pas encore cette fois, Amazone
-errante, la deuxième partie de mon
-poème. Je la garde en moi, pour qu’elle me
-donne plus longtemps le plaisir des projets inachevés.
-J’aime l’inachevé, le différé, la promesse,
-même quand je sais qu’elle ne se réalisera pas, car
-je sais aussi que la réalisation vous arrache des
-mains le rêve qu’elles pétrissaient avec amour.
-Signe de vieillesse, peut-être, ou de paresse grandissante,
-ou de méfiance tardive ? A force de
-vivre, d’ailleurs, on s’aperçoit qu’il n’y a pas
-grande différence entre les rêves et leurs réalisations,
-sinon que les rêves l’emportaient certainement
-par la richesse du désir et l’amplitude
-de l’imagination. Il arrive cependant que les
-rêves s’éteignent et que l’âme s’en dégoûte, mais
-c’est une chose qui se produit encore, et d’une
-façon bien plus assurée, quand l’occasion s’est
-présentée de les traduire en actes. Ainsi, quoi
-qu’on fasse, on se retrouve toujours devant le
-néant ou devant soi-même, ce qui est à peu près
-la même chose.</p>
-
-<p>Autrefois je ne savais pas résister à un désir,
-mais j’ai vu que les désirs accomplis et les désirs
-suspendus mouraient de la même mort, les premiers
-de saisissement, et les seconds de consomption,
-ce qui est plus doux, mais ce qui est
-également la mort. Alors je me suis désintéressé
-des uns et des autres. Je suis devenu raisonnable.
-Mais je dis des blasphèmes qui sont aussi
-des mensonges. L’état de mon esprit n’est tel
-que par moments, et, quand je suis sain, je dis
-au contraire : il faut être jusqu’à la fin devant
-la vie comme un animal aveugle et sans expérience.
-Tant que nous sommes vivants, c’est
-pour vivre et il n’est de vie que dans la tendance
-de l’être à toutes réalisations qui sont en son
-pouvoir et même à celles qui le dépassent.
-L’expérience est une grande école de lâcheté : il
-est vil de s’y courber. Quand on ne se dit pas
-que tout peut encore advenir, on est digne du
-royaume des ombres.</p>
-
-<p>Je n’ai que trop de tendances au renoncement
-par orgueil et s’il est un peu tard pour modifier
-ma nature, il est toujours temps de la connaître
-et de l’avouer. Mais j’avouerai aussi que j’ai
-plus souvent lutté contre mes tendances que je
-n’y ai cédé. Vous voyez quelles contradictions cela
-a dû engendrer. Pour moi, je ne les éprouve
-pas ; philosophiquement, je considère la contradiction
-comme nécessaire à l’équilibre intellectuel
-et passionnel. Sans elle, on tomberait
-dans la manie et de la manie dans la conviction,
-qui est le dernier degré de l’abêtissement. Quand
-on appuie toujours sur les mêmes sortes de
-pensées, les mêmes sortes d’actes, on y enfonce,
-on s’y enlise. Il faut marcher plus légèrement à
-la surface des choses. J’ai lutté même contre
-les tendances du sentiment, ce qui n’est pas une
-petite affaire, car le sentiment nous enveloppe
-comme une odeur et souvent paralyse notre
-intelligence. Mais aussi, quand on est vaincu,
-après de beaux débats, que de joies ! On est
-comme celui qui tombe de sommeil, au moment
-où il s’allonge dans son lit ; il s’endormirait
-encore quand même il ne devrait pas se réveiller.
-Cela arrive. Je ne m’en rapporte pas à autrui.
-C’est mon état, au moment même que je vous
-parle.</p>
-
-<p>Dans ce sommeil, qui est un peu somnambulique,
-la lucidité est parfaite et l’on sait très bien
-que l’on dort, que l’on rêve, qu’on vit dans l’extraordinaire
-et cela paraît tout naturel. Mais cela
-est-il tout naturel qu’on s’intéresse à un autre
-être presque autant qu’à soi-même, sans feintise,
-sans espoir de faveurs bien particulières (encore
-que de sa part, tout soit faveur), aux dépens
-même de paix intérieure, qu’on accepte même
-qu’il vous fasse souffrir, qu’il vous cause cent
-inquiétudes et qu’on voie bien qu’il ne s’en
-soucie pas et qu’il serait même étonné que vous
-les eussiez éprouvées ? Analysons cela. Il faut
-faire son métier. Il n’y a pas de doute que ce
-ne soit une variété d’amour.</p>
-
-<p>L’amour, en se fixant son but, se fixe ses
-limites. Quand on l’a atteint et qu’on en a joui
-avec plénitude on s’aperçoit que l’amour a fondu
-comme fond un cierge et d’autant plus vite
-qu’on l’a allumé plus souvent. La durée du
-cierge dépend de son volume. C’est un phénomène
-physique, comme tous les phénomènes,
-et l’ébahissement des amants vient de ce qu’ils
-n’ont pas étudié cette branche de la physique
-générale qui enseigne que la fin est la conséquence
-du commencement. Mais, d’un point de
-vue plus spécial, cette fin nécessaire est aussi
-la conséquence du but que les amants se sont
-fixé. Le coureur n’a plus beaucoup de cœur
-quand il a atteint la borne. Sa tâche est accomplie.
-Il va se reposer. Son exaltation, qui est
-tombée en touchant la limite qu’il avait assignée
-à son effort, ne lui permettrait pas autre chose.
-En ce sens on peut dire que ce sont les amants
-eux-mêmes qui ont déterminé la durée de leur
-amour. Mais un amour qui serait parti sans but
-déterminé, il n’y aurait pas de raison pour qu’il
-s’arrêtât jamais. Ne rencontrant jamais sa limite,
-il tournerait sans cesse dans la prairie du sentiment
-et se réjouirait sans cesse de voir renaître
-à chaque pas, comme une fleur enchantée, le
-motif même de sa course.</p>
-
-<p>Vous pourrez dire, Amazone, que c’est là un
-raisonnement scolastique qui ne tient pas compte
-de la nature physique des choses. Sans doute,
-mais c’est moins un raisonnement qu’une image.
-Il est rare que je raisonne comme on raisonne
-dans les manuels de psychologie. Je vois les propositions
-se dérouler en une suite de tableaux
-logiques, ou que je crois tels. Il n’y a pas d’abstrait
-pour moi. Le monde de ma pensée est un
-vrai monde doué de vie et de mouvement : je
-ne le différencie pas toujours, ni d’ailleurs celui
-des rêves, du monde des perceptions. Maintenant,
-pour achever le diptyque, je ne vous
-cacherai pas que je vois le second coureur,
-après une course plus longue, mais plus lente,
-s’asseoir tout simplement dans l’herbe et s’endormir,
-comme la nuit tombe. De sorte que le
-raisonnement par images et le raisonnement par
-idées nous mènent au même résultat.</p>
-
-<p>Cependant la vie, qui est un accident physique,
-ne se déroule pas suivant le raisonnement, mais
-suivant une chaîne de faits qui réagissent les
-uns sur les autres et c’est pourquoi elle est pleine
-de contradictions et d’illogismes, qui en découlent
-et contristent les gens qui la regardent et n’y
-participent pas. Rien de ce qui doit arriver n’arrive
-nécessairement. Dans la série, il y a toujours
-place pour l’imprévu ; cet imprévu qui rend la
-vie tolérable, en y mettant les attraits d’un jeu
-suprême où nous sommes perpétuellement les
-joueurs et les joués.</p>
-
-<p>Voilà. Je serais bien en peine de résumer ma
-lettre, comme il est de règle dans une bonne
-composition, par une phrase décisive. Il y a trop
-de choses disparates. N’y voyez que le désir d’y
-mettre à nu pour vous quelques-uns de mes
-mécanismes secrets. C’est un mauvais moyen
-de plaire, peut-être ; pourtant quel autre but
-aurais-je ? Je ne vois de sourire que dans vos
-yeux. Les hommes sont méchants, la nature est
-morne. Jamais je n’eus tant besoin de vous.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch26" title="XXVI. CONTRADICTIONS">LETTRE VINGT-SIXIÈME<br />
-CONTRADICTIONS</h2>
-
-
-<p>Mon amie, je joins encore à ma lettre
-quelques sonnets. Ils n’achèvent pas
-encore mon idée, est-il possible de l’achever ?
-Elle est sur le chantier depuis le commencement
-du monde et le dernier homme en emportera
-les derniers murmures sur ses lèvres. Mais
-chaque homme qui pense ou qui rêve est le
-dernier, comme il a été le premier. Le monde
-est son œuvre, il le crée, il le sculpte et il le
-brise, il l’anéantit et le ressuscite chaque jour
-de sa vie. Sa vanité est de vouloir que sa création
-soit éternelle, et même éternelles ses négations.
-Ah ! qu’il serait plus beau de se coucher
-seul dans la prairie de ses imaginations et
-d’écraser l’herbe et les fleurs sous un égoïsme
-ironique. Mais la vanité est plus forte que
-l’égoïsme même. Elle parle. Il faut qu’elle parle
-et qu’elle convie les oreilles à sa chanson. Pourtant
-nul n’écoute. Les rêves sont parallèles : ils
-ne se rencontrent jamais. C’est la plus grande
-douleur, et peut-être n’est-elle pas ridicule,
-quoique la joie soit plus belle. Seulement, elle
-ne se réalise jamais qu’en les instants si fugitifs
-qu’on ne voit pas la déesse, mais seulement
-l’ombre de sa robe immortelle. Aussi, c’est très
-justement qu’on a douté si elle n’était pas une
-illusion. Tant pis pour les maladroits ou les
-distraits. Il faut les laisser à leur scepticisme. Il
-est noble d’invoquer le bonheur même quand on
-sait qu’il n’écoute pas, et ce sera ma dernière
-strophe. Un peu de lyrisme est amusant.</p>
-
-<p>Voici donc ces deux fragments :</p>
-
-
-<p class="c">ELLE A UN CORPS…<br />
-<span class="small">— SONNETS EN PROSE —</span></p>
-
-
-<p class="c">XIV</p>
-
-
-<p class="drap i">Je ne dévoile pas la beauté de mon rêve, je
-sculpte une hypothèse dans le marbre de la
-logique éternelle, je remplis avec de la chair
-nécessaire la cage du thorax, la courbure
-épineuse des vertèbres, les ailes rigides des
-grands papillons iliaques et les cavernes</p>
-
-<p class="drap i">De l’ischion. Il le faut. Je ne t’oublie pas, ô
-sacrum ! ni vous, fémurs ! Je dresse l’ossature
-tout entière et je la lie et je la soude
-avec le tissu souple des muscles, avec la
-peau, ce manteau juste qui donne à l’argile
-la forme extérieure que je veux,</p>
-
-<p class="drap i">La forme qu’il m’est impossible de ne pas vouloir,
-car elle est projetée dans mon atelier
-par les rayons mêmes de tes yeux, le rire de
-ta bouche et tes plis</p>
-
-<p class="drap i">Que fait ton cou, quand la tête se tourne vers
-moi pour m’éblouir. La roue d’un engrenage
-s’appuie sur une autre roue. Le geste qu’on
-voit ordonne le geste caché.</p>
-
-
-
-<p class="c">XV</p>
-
-
-<p class="drap i">Je procède du connu à l’inconnu. La tête est la
-fleur du cou et le cou sort des épaules comme
-la tige sort des racines, du monde des racines
-où le secret de la vie s’élabore, mais le corps
-de la femme forme des racines</p>
-
-<p class="drap i">Aériennes, comme les figuiers d’Asie. Elles se
-promènent sur la terre et quelquefois s’attachent
-à d’autres racines mâles ou femelles
-et s’y enlacent, dans un beau frémissement.
-Alors on voit la plante magique, devenue
-mandragore,</p>
-
-<p class="drap i">Connaître l’intensité de la vie humaine. Comment
-ne parlerais-je pas de ces racines merveilleuses ?
-Je ne suis pas de ceux qui voudraient
-les replonger dans la terre</p>
-
-<p class="drap i">D’où elles sont sorties. Toute la plante ! toute
-la femme dans son intégrité magnifique,
-avec toute sa joie, toute sa soie, tout son rêve,
-toute sa sève, toute sa réalité !</p>
-
-
-<p class="gap">Si j’étais raisonnable, Amazone, errante encore,
-je cesserais de vous écrire (ah ! sous cette
-forme). Il le faudra bien. Ce me sera un grand
-crève-cœur, car je me suis habitué à vous
-adresser ces menus discours et vous, n’est-ce
-pas, à les lire ? Vous êtes la cause chère de pensées
-qui prennent toute leur valeur de l’être qui les
-inspire. Une tendresse qui ne fléchit pas y trouve
-un prétexte à se moduler en variations, et il m’est
-agréable de songer que peut-être un jour nos noms
-oubliés surgiront tout à coup d’entre les feuillets
-retrouvés d’un livre. Quelle est donc cette femme,
-se demandera-t-on, qui fut tant aimée ? Et par
-la même occasion, on dira sur nos ombres
-beaucoup de bêtises, car si on connaît mal les
-êtres vivants, et ceux mêmes auxquels on s’intéresse
-le plus, que doit-il advenir des disparus ?
-Aussi, plus agréable peut-être serait-il d’entrer
-tout entier dans le délicieux néant. Vous savez,
-comme il est écrit dans <i>les Stèles</i>, que « la
-Mort est fort habitable ». Cette pensée vous a
-plu. Elle me plaît également. Comme c’est plus
-beau que l’emphase chrétienne, cette cabane
-dans la nuit et dans le silence, et comme on
-doit y dévorer avec appétit le pain dur des pensées
-et y boire avec joie l’eau croupie des rêves sans
-espoir ! Si je ne vous avais plus pour m’écouter
-et parfois me sourire, c’est là que je me réfugierais.
-Déjà, j’y fais souvent retraite, comme
-on disait autrefois. Je suis comme celui qui va
-essayer une maison de campagne avant de l’habiter
-définitivement.</p>
-
-<p>Mais voyez comme je suis plein de contradictions,
-mon amie ! J’écris cela et je sais que
-je ne devrais pas l’écrire, puisque ce n’est pas
-conforme à ma raison et puisque ma raison
-n’admet aucune sympathie avec ce qui n’est pas.
-Il est vain, il est fat, il est peut-être honteux de
-penser à la mort. Il y a là je ne sais quel égoïsme
-bourbeux. Elle pense à nous. C’est bien assez.
-N’ayons pas l’air de nous en apercevoir et tant
-qu’il y a à portée de notre main un être qui a
-besoin de nous, est-ce que la vie n’est pas belle ?
-Et quand on aime cet être et qu’on retire des
-émotions de sa présence et de son absence, de
-mille choses indéterminées qui tiennent à lui,
-qui émanent de lui, a-t-on le droit de se plaindre ?
-Et quand même on se ferait des illusions, quand
-même le sentiment serait plus vif d’un côté et
-d’une nuance plus accentuée, ce serait encore
-une source d’occupations fort délectable. Et
-quand même on serait seul à aimer, quand la
-vie devrait se replier sur elle-même et devenir
-tout intérieure, n’y aurait-il pas encore dans
-ce sentiment solitaire un singulier réconfort ? Il
-y a eu de telles amours que rien ne découragea
-jamais, ni l’indifférence, ni le dédain même,
-qui est pire, car chacun apporte là et son tempérament
-et son caractère : le masochisme est psychologique
-avant d’être matériel, délicat avant
-d’être brutal, amoureux de la mélancolie avant
-de l’être des coups et des clous.</p>
-
-<p>Mais je m’égare, comme le dit à chaque pas
-et si comiquement Stendhal. Il est bon de n’analyser
-que ses propres sentiments, si l’on veut
-dire des choses valables. Les traités de psychologie
-me font peur par leur outrecuidance : le
-contraire de ce qu’ils affirment est aussi vrai que
-toutes leurs vérités. Il est même si difficile de
-voir un peu clair en soi-même qu’il vaut peut-être
-mieux vivre que réfléchir, mais nous ne
-sommes pas les maîtres de choisir. Nos tendances
-nous tirent çà et là selon toutes les occasions,
-mais non sans une certaine logique : à la période
-d’action succède la période de pensée ; à la vie
-extérieure, la vie intérieure ; à la conversation,
-la méditation.</p>
-
-<p>Adieu, mon amie, vous n’aimerez pas cette
-lettre, ni moi non plus. Elle me déplaît d’abord,
-parce que vous la lirez loin de moi, si les hasards
-du voyage vous permettent de la lire. Et voilà
-que vous m’avez menacé encore d’une plus
-longue absence ! Mais je résiste à tout. On me
-retrouve à la même place, celle où vous m’avez
-vu d’abord et où, depuis cela, je n’ai cessé de
-penser à vous.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch27" title="XXVII. LE DÉSIR">LETTRE VINGT-SEPTIÈME<br />
-LE DÉSIR</h2>
-
-
-<p>Au moment encore où j’écris les premiers
-mots de cette lettre, mon amie, je ne sais
-nullement ce que je vais vous dire au cours de
-quatre pages de ma menue écriture, mais ce sont
-là des choses dont je ne m’inquiète pas beaucoup
-et précisément l’intérêt d’une lettre est dans son
-inattendu et dans son désintéressement. Je vous
-parle et vous écoutez. C’est l’essentiel. Je vous
-parle même avec bien plus de liberté et de facilité
-que si je vous tenais devant mes yeux, votre
-visage me donnant des distractions, ainsi que
-mon désir de vous plaire sur l’heure. Une lettre,
-cela est lointain. Le trait qu’elle porte arrive à
-son but comme un vol d’oiseau longtemps
-balancé ; la parole est une flèche. Que de fois
-j’ai suspendu la flèche déjà vibrante sur la corde
-tendue et l’ai laissée tomber à vos pieds ! Les
-flèches, c’est bon à faire des blessures. Il faut
-rester dans le pacte et se servir de traits moins
-directs, plus lents et comme ouatés, qui vont se
-poser, oiseaux dociles et très bien dressés, sur
-les mains qui les attendent. Les paroles écrites
-m’obéissent mieux que les paroles vibrantes.
-J’en fais même ce que je veux ; elles me sont
-une troupe fidèle. Vous avez vu le charmeur
-d’oiseaux du Luxembourg, immobile comme
-une ruche autour de laquelle volète l’essaim des
-oiseaux attentifs : ainsi je domine les mots et
-j’en fais les messagers de moi-même. Mais jamais
-je n’ai pu les dresser à porter des mensonges,
-c’est-à-dire l’expression de ce que je ne suis pas
-et de ce que je ne pense pas. Ils ne me sont dociles
-que jusque-là et ils me crèveraient les yeux
-comme cerises mûres plutôt que de vous transmettre
-le plus agréable mensonge.</p>
-
-<p>Vraiment, j’ai toujours détesté la feintise. Je
-trouve que ce n’est pas amusant, je trouve que
-c’est bien lassant et bien inutile et bien pénible.
-Il est si simple d’être soi et de se maintenir dans
-cette position et possession. Je dédaigne jusqu’à
-l’hypocrisie si nécessaire à l’avancement dans le
-monde et nous pensons de même sur ce point,
-comme sur bien d’autres, comme sur tous ceux
-qui sont essentiels, n’est-ce pas, mon amie ?
-C’est même pour cela que mon goût pour votre
-esprit, pour tout ce qui fait que vous êtes vous-même,
-s’est aggravé jusqu’à devenir l’occupation
-de ma vie. En d’autres lettres, qui n’étaient pas
-« à l’Amazone », je vous ai dit que le fait seul
-de votre existence était un bonheur pour moi.
-C’est toujours vrai. Je vous remercie d’être,
-d’aller et venir dans la vie, et si vous me
-regardez quelquefois et si vous me pensez, je
-n’ai rien à demander aux dieux. Ah ! Je deviens
-exigeant ! Peut-être. Mais pas de renoncement
-sur ce point. Je tiens à mes désirs. Ce sont mes
-seuls amis. C’est par eux que je reste en communication
-avec le monde. C’est le désir qui
-fait qu’une lettre de vous m’est un bienfait,
-c’est le désir qui me fait sourire tout entier à la
-nouvelle de votre retour, c’est le désir qui veut
-que je vous écrive tantôt tout haut, plus souvent
-tout bas : tous les sentiments naissent du désir.
-Le désir est l’essence de l’homme, a dit Spinoza.
-On désire le bonheur quand on ne le possède pas
-et quand on le possède. On désire toujours, dans
-tous les états et dans toutes les circonstances,
-on désire encore quand on ne désire rien, car
-ne désirer rien c’est vouloir également tout ce
-qui viendra et tout ce qui ne viendra pas,
-c’est l’activité dans la passivité, ce qui me convient
-merveilleusement. Le désir est une joie
-essentielle parce qu’il est la vie même. Cesser
-de désirer, ce serait cesser d’être et chaque fois
-que les désirs s’amoindrissent dans l’âme, la vie
-diminue.</p>
-
-<p>La jeunesse a des désirs précis. Il lui semble
-que la possession corporelle va combler délicieusement
-le vide qu’ils creusent dans son cœur.
-Mais cela n’arrive pas ; malgré les délices, le
-vide devient gouffre et le sable qu’on y jette ne
-fait même pas le bruit de l’eau qui jaillit le long
-des parois du rocher. On fait là-dessus toute une
-littérature très poétique qui a encore du charme
-pour des âmes inquiètes. A regarder la chose
-plus directement et avec plus de simplicité, il
-n’y a là que le jeu d’une fonction naturelle qui
-tient beaucoup plus de la mécanique que de la
-psychologie. Havelock Ellis a magnifiquement
-résumé cela en deux mots définitifs, d’une clarté
-impertinente : tumescence, détumescence. Le
-désir dont l’essence est d’être un appétit conscient
-n’y a presque pas de place, et c’est pour anoblir
-la fonction qu’on l’a inscrite sous ce vocable.
-Mais le désir de coucher avec une femme, parce
-qu’elle est jolie, n’est pas le grand désir, qui
-s’oppose même à la fonction et qui voudrait
-plutôt violenter la nature que la servir. Le désir
-vrai ne fait son apparition dans l’être humain
-que passé l’âge de la grande fougue sensuelle,
-inconsciente et mécanique, au moment où, au
-lieu de vouloir fréquemment de très précises
-intimités, on se met à souhaiter des bonheurs
-vagues et qui seraient profonds, proches et
-lointains, doux et acérés, des plaisirs compliqués,
-chimériques et qui font peur ou qui font rire
-par leur folie. Si ce désir-là n’était pas une sorte
-de démence, l’imagination le réaliserait facilement
-comme les autres, le renouvellerait comme
-les autres, mais son caractère est de puiser son
-immortalité dans l’impossible. Qu’il se pose sur
-un être choisi ou qu’il se partage sur plusieurs
-têtes, ou n’en préfère aucune, il ne sait que trop
-qu’il n’est au pouvoir de personne de guérir son
-inquiétude. Parfois, à force de le remâcher, on
-s’y empoisonne, et cela devient cette mélancolie
-morne de ceux qui ont trop vécu et qui ont
-sans cesse demandé à la vie ce qu’elle ne peut
-donner. C’est en ce sens qu’on a dit, et c’est
-probablement très juste, que le bonheur se
-trouve le plus souvent dans l’accomplissement
-modéré des fonctions qui passent pour le produire,
-comme les pommiers produisent les
-pommes. Sensations modérées, sentiments modérés,
-vouloirs modérés, ou bien tout l’excessif
-de la vie renvoyé à plus tard, quand nous ne
-serons plus, voilà la sagesse. J’aimerais mieux
-être mis en croix comme un esclave romain,
-pour jouir au moins d’une douleur sans modération.</p>
-
-<p>Vous comprendrez cela, quand l’heure sera
-venue, vous le moins nativement modéré des
-êtres. Mais vous le comprenez déjà, car vous
-êtes de ceux qui, méprisant la fonction, ont
-taillé dans la nature la fleur qu’ils voulaient et
-qui, en violant la logique, ont fécondé l’idéal.
-Ne croyez pas de ma part à je ne sais quel
-mépris de la nature et de la loi. Cela vous serait
-bien égal, mais je tiens, non moins qu’à mes
-désirs qui sont humains, à l’intégrité de ma
-raison et de son esthétique. Ma faiblesse pour
-vous se connaît dans sa cause. Je ne suis pas
-de ceux qui abattent un arbre pour assurer la
-rectitude d’une balustrade. La loi est la loi et la
-fantaisie est la fantaisie. Toutes les deux d’ailleurs
-sont dans la nature ; la fantaisie aussi est
-soumise à la loi. Rien de ce qui est n’est anormal ;
-la passion sous toutes ses formes est œuvre
-de nature et aussi la curiosité que les gens
-appellent vice, pour faire croire qu’ils sont
-vertueux, ce à quoi je ne prends aucun intérêt.
-J’ai trop médité sur les choses et trop lu Spinoza
-pour croire qu’il soit sain de considérer
-le désordre humain tel que hors de l’ordre. On
-ne lit pas assez l’introduction au livre trois de
-l’Éthique. Cela n’a qu’une page et demie et cela
-dévoile le monde. Je veux vous la faire connaître.
-C’est la froide immoralité (selon les
-esclaves) du génie pour qui les prodigieux
-chocs des passions, les agitations des êtres ne
-sont qu’un mouvement dont il mesure les
-courbes.</p>
-
-<p>Mais il me semble que je ne me suis pas surveillé.
-J’ai laissé dévier le ton de cette lettre.
-Vous me le pardonnerez, Amazone, en considérant
-que je n’aime pas moins votre esprit que
-votre cœur et que je crois que rien de ce qui est
-intellectuel ne doit, non plus, vous être indifférent.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch28" title="XXVIII. RETOURS">LETTRE VINGT-HUITIÈME<br />
-RETOURS</h2>
-
-
-<p>Le plus douloureux, à mesure que l’on
-vieillit, mon amie, c’est qu’on connaît les
-lendemains, ce qui fait qu’on n’a plus de confiance
-dans les journées. On sait d’avance que
-le voyage a ses retours et que l’amour a ses
-retours et on désire surtout ne pas partir ni
-pour l’un ni pour l’autre. Pourtant je m’excite
-encore à l’idée d’un voyage quand revient la
-belle saison, mais, dérision ! je sens que je
-voudrais surtout revivre le passé, mettre mes
-pas dans les vieux vestiges, mes regards dans
-les paysages d’autrefois, mon corps dans la mer
-connue et familière. Alors peu à peu le rêve
-tourne à l’ironie, et après lui avoir ri, j’en ris.
-A quoi bon ? Si encore on se retrouvait au même
-point ! Mais il semble à chaque retour que la
-route se soit déplacée. C’est à peine si l’on
-retrouve sa maison. Il faut renouer difficilement
-sa vie, tant qu’il semble qu’elle en vaille encore
-la peine. Vraiment, je déteste cette période des
-voyages. Je n’y eus jamais depuis longtemps
-que des ennuis, que des surprises mauvaises,
-dont la dernière me hante encore. Il me semble
-que la vie va de travers, dès que je cesse de la
-regarder. Mais l’attention se lasse, il faut savoir
-un instant fermer les yeux.</p>
-
-<p>Alors, je m’en irai tout comme un autre par
-les routes et par les hôtelleries vers le bout du
-monde, qui est le rivage le plus proche. Quand
-il y avait encore des grèves solitaires, quelles
-belles journées j’ai vécu près de toi, mer aux
-vagues monotones ! Je savais marcher pieds nus
-comme les pêcheurs de la côte et vivre comme
-eux dans un sac de molleton. On s’en allait très
-loin dans l’eau, porté comme une épave par le
-flot descendant et on revenait amené par le
-montant. Les pêcheurs avaient pêché et je
-m’étais assis sur une pointe de rocher, heureux
-d’être un îlot parmi les autres, puis j’errais par
-les dunes en déclamant des vers de Byron. Que
-ce tableau doit vous sembler ridicule ! Il est
-encore émouvant pour moi. Voilà comme j’aime
-la mer, sans autres jambes que les jambes rouges
-des pêcheuses de crevettes. Trouville a été
-comme cela au temps de la jeunesse de Flaubert.
-La plage où je vivais seul n’est pas devenue
-un Trouville, mais il n’y a qu’une manière de
-perdre sa virginité et elle l’a perdue.</p>
-
-<p>Pourquoi est-ce que je vous écris ces choses ?
-J’ai l’air de regretter ma jeunesse, moi qui ne
-regrette jamais rien, moi qui n’ai jamais rien
-avoué ! Peut-être que mes fibres s’amollissent
-au moment qu’il aurait fallu les durcir contre
-les derniers chocs de la vie. Mais il faut suivre
-sa nature et suivre la nature qui font de nous
-ce qu’elles veulent. Nos métamorphoses ne
-nous appartiennent pas et nous nous appartenons
-si peu nous-mêmes ! A peine est-il en notre
-pouvoir de pacifier l’expression de notre sensibilité ;
-quant à notre sensibilité elle-même, elle
-ferait un beau tapage intérieur si on lui refusait
-toute expansion. Vous comprenez cela, vous qui
-avez accueilli avec une indulgence délicate les
-sonnets en prose dont j’ai semé mes dernières
-lettres. Ah ! qu’on a de plaisir à fréquenter les
-personnes intelligentes à la fois et sensibles,
-comme on disait au <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, mais que cela
-vous fait paraître dure, ensuite, la rencontre
-des imbéciles ! Mais leurs propos ne peuvent
-altérer ni votre sérénité ni la mienne. Ce n’est
-pas pour eux que j’écris et que vous importe
-ce qu’ils pensent ! Vous avez confiance en moi
-pour certaines raisons, dont la meilleure est que
-vous savez que je vous aime. Je mettrai donc
-ici les deux derniers sonnets, dont vous avez
-déjà le manuscrit d’ailleurs, et comme je sais
-ce que vous en avez pensé, et que vous en avez
-senti l’amère tendresse, je les livre par surcroît
-à ceux qui peuvent comprendre aussi et à ceux
-qui ne comprennent pas :</p>
-
-
-<p class="c">ELLE A UN CORPS…<br />
-<span class="small">— SONNETS EN PROSE —</span></p>
-
-
-<p class="c">XVI</p>
-
-
-<p class="drap i">Les épaules sont des sources d’où descend la
-fluidité des bras, et les bras se partagent en
-doigts comme les ruisselets. Les ruisselets ont
-des cailloux, les doigts ont des bijoux, l’onyx
-des ongles et les yeux des bagues. Les doigts
-jasent ainsi que les ruisselets,</p>
-
-<p class="drap i">Et ainsi que les oiseaux. Les mains sont des
-oiseaux, les bras sont des roseaux. La
-nymphe va surgir toute, fleur énorme et
-soudaine, et nue elle se montre à mes yeux
-éperdus, avec ses seins purs, double tabernacle
-du cœur ;</p>
-
-<p class="drap i">Avec ses flancs, lyre des délires, avec son
-ventre, avec son ombilic, d’où fut arrachée
-la chaîne qui lie les femmes aux femmes
-dans la suite des générations ;</p>
-
-<p class="drap i">Avec ses jambes : l’édifice se meut vers les délices
-de ses désirs. Il marche aussi vers la peine,
-car il marche dans la vie, il est vivant. Je
-ne me trompais pas. Elle a un corps.</p>
-
-
-
-<p class="c">XVII</p>
-
-
-<p class="drap i">On peut donc se fier à la logique naturelle. La
-logique m’a mené à la contemplation de la
-beauté que j’ai créée strophe à strophe. C’est
-bien mon œuvre. Je puis la regarder. Mais
-donnez-moi encore un peu d’argile fraîche,
-avec mon ébauchoir.</p>
-
-<p class="drap i">Il faut que je retouche la courbure indécise
-des hanches et celle des reins gémellés, il
-faut que je creuse le dos, afin qu’il ressemble
-à la plage nacrée où la mer se repose. Je
-veux modeler jusqu’à la merveille les jeux
-délicats du rhomboïde et ceux du grand
-psoas,</p>
-
-<p class="drap i">Qui fait hancher les femmes. Je veux qu’on
-devine sous l’ombre de la peau la pointe des
-trochanters et le bâtonnet fragile des clavicules,
-car la peau roule autour des muscles,</p>
-
-<p class="drap i">Et les muscles s’appuient sur les os, comme
-un lierre solide et rouge. Les os sont la roche
-dont la chair est la mousse. J’aime, ô ma
-statue, ton squelette immortel.</p>
-
-
-<p class="gap">Méditez ce dernier mot, mon amie, et cultivez
-le jardin de votre joie. Levez les yeux vers la
-fenêtre où les branches curieuses voudraient
-entrer et laissez-les entrer peut-être, car vous
-ne les aurez pas toujours et les barbares approchent.
-Où accrocherez-vous votre hamac, à quels
-arbres, entre quels murs, sous quelles feuilles et
-quels oiseaux, parmi quels bruits et au-dessus
-de quelle herbe ? Pour moi, je m’enfonce au
-cœur cette vision qui semble émaner de vous
-et que je ne puis plus regarder sans la mélancolie
-que l’on éprouve devant les choses qui
-vont finir et que l’on avait crues éternelles.
-Mais l’Amazone reste et je suis consolé.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch29" title="XXIX. ÉPISODE">LETTRE VINGT-NEUVIÈME<br />
-ÉPISODE</h2>
-
-
-<p>Mon amie, vous n’avez pas voulu que
-j’aille encore voir les jeux monotones de
-la mer, et je suis resté. Votre douce influence
-n’a pas eu besoin de beaucoup d’efforts, car
-j’aime à vous obéir, je vous reconnais la maîtrise
-dans l’exercice de la volonté. Mais il ne
-s’agit même pas de volonté, un désir, une
-réticence ont suffi. Quoique je sois assez têtu
-sur certains points dont je m’exagère peut-être
-l’importance, ce qui est bien heureux, car cela
-m’occupe, j’aime que l’on pèse sur mes décisions
-et que l’on me donne de bons motifs, et
-en est-il de meilleurs que ceux qui passent dans
-votre bouche ? Malheureusement, on commence
-à le savoir et il me viendrait des inquiétudes
-pour ma liberté, si je ne savais que vous ne
-voudrez jamais ce qui peut m’être désagréable.</p>
-
-<p>Ah ! l’amitié ainsi comprise et ainsi sentie
-est une douce chose ! Elle a tous les charmes
-des sentiments profonds et rien de la tyrannie
-des mouvements de vanité. Ce que veut un ami
-de cette espèce tendre semble si naturel à l’autre
-qu’il n’a vraiment aucun mérite à obéir. Il veut
-et cela suffit pour que l’autre volonté se plie à
-un plaisir qui devient aussitôt le sien ; ou plutôt
-dès qu’une volonté s’exprime, il n’y en a plus
-qu’une. Il est vrai qu’il arrive souvent qu’il n’y
-en a jamais qu’une qui parle, l’autre attendant
-sans cesse le mot d’ordre, non par subordination,
-mais parce que le goût de la volonté est beaucoup
-moins répandu qu’on ne le croit. La plupart
-des volontés sont fugaces et mobiles, ne
-résistent pas à l’impression du moment, tournent
-sur elles-mêmes sans trouver le cran
-d’arrêt qui est la décision, terrible pour certaines
-natures. C’est pour elles comme de se
-jeter à l’eau du haut d’un pont, et parfois ils
-verraient le courant emporter leur bonheur
-qu’ils crieraient au secours et n’enjamberaient
-pas. Mais, au fond, ces êtres qui cultivent si peu
-leur volonté, qui s’en remettent au destin du
-soin de broder leur vie, sont-ils plus malheureux
-que les êtres actifs et volontaires ?</p>
-
-<p>Or, c’est là le grand point, n’est-ce pas ? Il
-faut donner à sa vie une certaine couleur de
-bonheur, ne fût-ce que pour éviter la pitié de
-ses semblables. Eh bien, je ne trouve pas que
-la volonté soit pour cela d’un grand secours. On
-peut se donner l’air heureux dans toutes les
-positions où le hasard nous jette et on peut
-même presque toujours s’y rendre maître d’un
-certain bonheur suffisant pour ne pas désirer
-la mort trois fois par jour. Pour moi, qui n’ai
-jamais fait grand usage de ma volonté, je ne la
-désire qu’une fois, le matin à mon réveil, mais
-dès que je suis debout, ce qui ne tarde pas,
-cent petits bonheurs se présentent à moi, comme
-de boire un grand verre d’eau au citron, de
-fumer des cigarettes, d’aller regarder les arbres
-et les femmes, parfois même d’écrire, quand
-j’ai quelque chose en train d’un peu difficile.
-Quand je me découvre la perspective de passer
-près de vous quelques instants de la journée, je
-trouve la vie bonne, comme un enfant qui
-aperçoit le soleil dans sa chambre. Qu’est-ce
-que la volonté ferait dans tout cela ? Si les êtres
-que j’aime se détournaient de moi, la volonté
-la plus violente ne serait-elle pas impuissante à
-les arrêter ? Plus on veut être aimé et moins on
-y réussit. Je sais bien que vous pouvez m’opposer
-une preuve du contraire, mais en bon
-logicien je vous rétorquerai qu’un fait n’est
-qu’un fait et ne peut pas servir à soutenir un
-raisonnement général.</p>
-
-<p>Cependant, Amazone, je ne conteste pas que
-la volonté n’ait eu un grand rôle dans votre vie,
-mais c’est l’histoire de votre nature, cela, et
-non pas l’histoire de toutes les natures. Une
-telle vie, au reste, suscite beaucoup plus l’admiration
-que les vies passives, mais il n’en
-résulte pas que la volonté soit une nécessité
-pour toutes les existences. Je suis persuadé
-qu’elle aurait achevé de gâcher la mienne, en y
-multipliant les déconvenues, car il ne suffit pas
-d’avoir de la volonté, il faut que cela soit une
-volonté adroite et ferme, qui sache lutter
-contre le destin. Les velléités, qui sont des
-volontés maladroites, des volontés commençantes,
-d’avance découragées, ne servent qu’à
-compliquer la marche des existences ; mieux
-vaut la passivité pure. D’ailleurs il ne faut pas
-croire que la volonté soit toujours absente des
-vies où on ne la voit pas clairement à l’œuvre.
-Elle peut exister et ne s’appliquer qu’à la domination
-des forces intérieures de l’esprit. Alors
-la lutte se passe dans l’ombre et l’on n’en voit
-les résultats que plus tard, quelquefois même
-après que toute la vie s’est écoulée sans résultat
-apparent. Croyez-vous que ces luttes intérieures
-soient sans beauté ?</p>
-
-<p>Il ne faut pas juger les êtres sur leur nature,
-mais l’usage qu’ils font de leur nature. Il en est
-qui se sont entièrement recréés et qui ont fini par
-rendre la plus ingrate presque agréable. Voilà des
-victoires qui restent presque toujours inconnues.
-Ah ! si on pouvait faire un voyage parmi les
-volontés et parmi les désirs, que de curieuses
-sensations on en rapporterait, quels êtres on aurait
-vus, différents de ceux que nous fait connaître
-la vie ! Mais combien ils seraient désolants et
-destructeurs du respect que nous avons pour tant
-de créatures distinguées ! Les désirs surtout,
-matière sur laquelle s’exerce ou ne s’exerce pas la
-volonté, selon les natures, nous offriraient bien
-des surprises, et j’avoue que je ne me soumettrais
-pas volontiers au bon plaisir de ces caravanes
-psychologiques venant inspecter mes pensées
-secrètes comme des Arabes sous leur tente. Je
-vivrais, oui, presque toujours, dans une cage de
-verre, mais mon cerveau a besoin du secret. Je
-ne réponds pas de lui, il a des fantaisies terribles.
-Il est un être pourtant auquel j’ouvrirais bien
-la porte, parce que je n’ai pas peur de sa
-curiosité, parce que je crois qu’il n’y trouverait
-que des mouvements sympathiques à sa propre
-nature, une maison où sa pensée fraternelle
-s’est déjà écrite sur toutes les glaces : « Entre :
-c’est toi-même. »</p>
-
-<p>Vous vous souvenez, mon amie, de l’épisode
-de belle sauvagerie qui réveilla l’autre soir vos
-instincts amazoniens, sous les grands arbres de
-votre jardin qui faisaient au ciel des dessins
-de point d’Angleterre ? Je veux mettre ici le
-sonnet en prose que je vous envoyai le lendemain.
-Il finira bien cette lettre, encore que le
-seul rapport qu’il ait avec elle est d’être pareillement
-tissé dans ma vie et d’être comme elle
-plein d’énigmes.</p>
-
-
-<p class="c">ÉPISODE</p>
-
-
-<p class="drap i">Le chat, bête blessée, bondit. On entend ses
-griffes dans l’écorce des arbres. Puis c’est le
-silence. Puis j’écoute ton rêve d’être sauvage
-et libre parmi les forêts brutales. Nous sentions
-l’horreur de vivre</p>
-
-<p class="drap i">Parmi les hommes, troupeau déchu. Pourtant
-je regardais ta face lumineuse dans la nuit,
-ton corps enveloppé d’ombre, plus vivant
-d’être immobile comme un serpent sous les
-couvertures. Tu disais</p>
-
-<p class="drap i">Maintenant des choses menues et qui me faisaient
-rire. Je songeais que les forêts ne sont
-peut-être belles qu’au sein des villes</p>
-
-<p class="drap i">Où les lueurs du gaz ont des airs de clair de
-lune, où la beauté est spirituelle, où l’amie a
-toute sa douceur.</p>
-
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch30" title="XXX. LE RYTHME">LETTRE TRENTIÈME<br />
-LE RYTHME</h2>
-
-
-<p>Vous savez, mon amie Amazone, que c’est
-le désarroi des vacances qui a interrompu
-ces lettres. C’est une époque où tout semble
-finir et quelquefois pour ne pas recommencer.
-Chacun s’en va de son côté, des lettres s’égarent,
-des adresses sont mal données, on s’accuse
-mutuellement d’indifférence, même d’oubli.
-Excellent moment pour les ruptures, moment
-cruel pour ceux qui ressentent la dureté d’une
-absence et qui en redoutent les effets, sans
-pouvoir les conjurer. Je sais bien qu’une amitié,
-même la plus tendre, n’est pas à la merci d’une
-lettre égarée, mais ce que l’on sait le mieux
-n’est pas toujours le plus vrai. Quand on s’est
-répété cela avec confiance, le démon de l’amour-propre
-parle à son tour : Il m’oublie ! Cela
-fait une blessure, qui fera une cicatrice, et une
-cicatrice peut défigurer un sentiment. Le mot
-de La Rochefoucauld sur le vent qui éteint les
-bougies et active les incendies est plus saisissant
-comme image que comme déduction psychologique.
-Les grandes passions ne sont pas
-toujours activées, mais les passions moyennes
-sont toujours éteintes par le vent de l’absence,
-car tout n’est pas qu’apparence et il y a telles
-passions qui ont l’air des plus modérées et qui
-sont intérieurement fort violentes et fort vigoureuses.
-Les âmes sont diverses autant que les
-corps qui leur servent de soutien : les sentiments
-manifestés avec exaltation ne sont pas toujours
-les plus résistants.</p>
-
-<p>J’aime mieux La Rochefoucauld quand il
-donne pour base à nos sentiments l’amour-propre,
-c’est-à-dire l’amour de soi-même, l’égoïsme.
-Malgré que nous voudrions bien qu’il ait tort,
-dès qu’on réfléchit un peu sur ce point, il faut
-lui donner raison. On n’aime jamais que soi-même,
-et au moment où on semble s’absorber
-en autrui et s’y perdre comme en un océan, la
-joie que l’on éprouve est le signe certain d’un
-sentiment égoïste. Je vous l’ai écrit, et peut-être
-plusieurs fois : sans égoïsme, pas d’amour. Ce
-n’est que parce que l’on tient beaucoup à soi-même
-qu’on est capable de se donner à autrui,
-et c’est pour cela que ce don peut acquérir une
-grande valeur. Si on pouvait sortir de soi, se
-dépouiller de tout amour-propre, le monde nous
-apparaîtrait tel qu’une masse informe et indifférente,
-car c’est notre sensibilité égoïste qui
-le crée et le recrée sans cesse à notre image. On
-se demande même si la sensation purement
-physique pourrait exister dans un être sans
-égoïsme, et si l’être lui-même ne se dissoudrait
-pas en une sorte de néant mécanique.</p>
-
-<p>Mais tout cela, c’est de la métaphysique des
-sentiments, moins claire encore que celle des
-idées. Qu’importe l’essence des choses ! Il n’est
-pas besoin, pour aimer, de connaître le mécanisme
-secret des passions, et, d’ailleurs, les mots
-ne sont jamais que des mots, ce n’est pas en
-changeant leur couleur qu’on change leur contenu.
-Quand je saurai qu’il entre beaucoup
-d’amour-propre et d’égoïsme dans le tourment
-de l’absence, cela ne diminuera pas mon chagrin,
-cela ne fera que m’y renfermer plus étroitement.
-La fatalité nous aura si longuement éloignés
-l’un de l’autre cette année qu’il n’y a qu’à en
-prendre son parti et à rire ironiquement de sa
-malice. C’est le seul moyen d’humilier la destinée.
-En s’y conformant, on la désarme, et je
-crois que la révolte ne fait au contraire que
-d’augmenter ses rigueurs. La fatalité, la destinée.
-Nous savons très bien, n’est-ce pas ? ce qu’il y
-a derrière ces mots qui ne sont que des rideaux
-tirés par nos caprices ; mais nos caprices étant
-eux-mêmes déterminés par l’enchaînement
-invincible des choses, il semble que l’extravagance
-de ces mots de pourpre ne soit pas tout à
-fait ridicule. Et puis, leur noblesse nous flatte.
-N’est-ce pas quelque chose de se sentir poursuivi
-par une puissance supérieure ?</p>
-
-<p>Cette puissance fit donc que je me crus
-obligé de quitter Paris avant vous cette saison,
-et elle fit aussi que vous aviez décidé de vous
-absenter au moment même que j’allais revenir,
-et, depuis, nous ne nous sommes plus rencontrés.
-Quand vous regarderez la mer, près
-de laquelle vous êtes, observez le rythme auquel
-elle obéit. Je me confie au rythme. Il nous
-ramènera l’un vers l’autre, aussi sûrement qu’il
-nous a éloignés. Très souvent nous percevons
-mal le grand rythme des choses, parce que les
-oscillations en sont trop grandes, mais il y a des
-rythmes à courbes de plus en plus restreintes
-qui sont davantage à la portée de nos sens, de
-notre raisonnement et de la brièveté de notre
-vie. Le rythme des absences et des retours est
-de ceux-là. Il faut que celui qui est parti
-revienne à son centre. Il est vrai que la même
-loi fera que celui qui est revenu reparte à son
-tour, mais les mouvements sont tels qu’ils
-ménagent aux deux planètes qui s’y soumettent
-naïvement de notables conjonctions. Et quand
-les orbites s’éloignent définitivement l’une de
-l’autre, quand elles ne doivent plus jamais se
-rencontrer, c’est que leur destinée est accomplie.
-Mais cela, nous ne le savons jamais, parce que le
-rythme a des fantaisies, parce qu’il est influencé
-par d’autres rythmes, parce qu’il est la vie
-enfin, et non la mécanique. Vous voyez que
-mon fatalisme est fort tempéré et qu’il contient
-beaucoup d’espoir. Je suis comme tous ceux
-qui n’espèrent plus rien, j’espère toujours et
-j’attends le miracle que je sais bien qui n’existe
-pas. J’ai toujours été ainsi, d’ailleurs, ce qui
-prouve que l’on change moins que l’on n’a
-l’impression de changer. Vous souvenez-vous
-de cette petite phrase d’un de mes plus anciens
-livres : « Et moi j’attends celui qui ne viendra
-jamais. » Je l’attends toujours.</p>
-
-<p>Ne croyez pas ce qui contredirait ce secret de
-ma nature. Amazone, je vous persécuterai de
-ma tendresse jusqu’aux confins de l’existence.
-C’est une résolution qui me fait supporter, non
-pas gaiement (je ne suis plus jamais gai), mais
-fermement, les désordres de cette période de
-l’année. J’en considère les troubles comme une
-nécessité quasi astronomique. C’est une éclipse
-de la vie, à laquelle tout participe. J’y ai cédé.
-Ne suis-je pas resté caché quinze jours sans penser
-à rien ? Il est bien juste que je reconnaisse
-votre droit à la solitude. Je sais que, comme moi-même,
-vous la prenez au sérieux et que vous
-avez une pareille horreur des grèves à la mode,
-où il faut vivre pour les autres bien plus que
-pour soi-même. J’aime ce que vous m’écrivez que
-rien ne vous plaît sinon de regarder la lumière
-et de regarder votre vie. La mienne n’est plus
-guère qu’une vision de crépuscule. Relayons-nous,
-comme les Dioscures, mon amie. Vous serez
-le jour, et moi je serai la nuit qui regarde le jour
-à travers l’infini, et l’adore mélancoliquement.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch31" title="XXXI. LA NATURE">LETTRE TRENTE ET UNIÈME<br />
-LA NATURE</h2>
-
-
-<p>J’ai été content, mon amie, que vous vous
-plaisiez à la campagne, le long des chemins
-creux et des haies vertes, puis roussies, dans les
-bois, parmi les fougères. La fougère est une
-plante admirable et je ne connais presque rien
-de plus séduisant qu’une étendue de fougères,
-comme on en voit à Compiègne, sous les grands
-hêtres. Les chansonniers d’autrefois ont fait ce
-qu’ils ont pu pour déshonorer la fougère, qui
-en a gardé pour les sots je ne sais quelle odeur
-de gaudriole, mais il faut savoir recréer les
-choses à mesure qu’on les voit et en tirer des
-sensations neuves. Pour moi, je n’ai jamais pu
-en puiser qu’à la campagne ; presque tout m’y
-est enchantement. Je n’ai même plus besoin de
-la voir pour être heureux, je l’évoque à mon gré,
-je me roule en elle, je détiens ses odeurs et
-ses saveurs. Autrement, vous ne vous expliqueriez
-pas comment, avec ce goût décidé pour les
-choses champêtres, ce besoin de communion
-avec la nature, je m’en tiens si volontairement
-éloigné. C’est que la nature que j’ai connue
-dans ma jeunesse, je ne l’ai plus que bien rarement
-rencontrée. Je me suis fatigué à la
-chercher, puis je me suis enfermé avec un
-certain désespoir dans une cellule de pierre et
-de bois. Il n’est pas trop juste de dire que l’on
-n’aime qu’une fois et moins juste encore de dire
-que c’est la première ; je crois, au contraire, que
-c’est en aimant qu’on apprend à aimer, mais il
-est parfaitement juste de dire qu’il y a des circonstances
-qu’on ne retrouve pas, celles de la
-jeunesse même des sensations et de l’étonnement
-ingénu qu’elles déterminent. L’amour que
-j’ai éprouvé pour la nature était pur de toute
-autre sensation. Aucun désir ne me détournait
-du désir d’aimer tout ce qui est vivant, tout ce
-qui remue, tout ce qui est vert et tout ce qui est
-doux. J’aimais jusqu’à la mort, jusqu’à la corruption
-des choses, jusqu’au fourmillement des
-vers sur les bêtes tombées dans un coin. L’amour
-ne connaît pas le dégoût. J’aimais jusqu’à la
-pluie, je puis encore entendre, en y songeant,
-son bruit menu sur le feuillage des hêtres et
-moins sonore sur les feuilles plus molles des
-tilleuls. Je n’étais plus un enfant, mais les
-femmes ne m’étaient rien : c’est pour cela que
-j’aimais la nature. Quand on est jeune, on a
-l’orgueil d’un dieu. On est inconscient. C’est
-le contact de la femme qui vous révèle la conscience
-et qui vous fait chercher vainement le
-bonheur que vous offraient les choses et la
-jouissance innocente de soi-même. La vie d’un
-homme serait belle, peut-être, si elle s’écoulait
-dans l’inconscience.</p>
-
-<p>Ne croyez pas cependant que je regrette de
-ne pas être demeuré un animal heureux. D’abord,
-il n’est guère dans mon caractère de regretter,
-puis je me souviens que je n’étais nullement
-un pur animal. Je m’étais appris trop de choses
-qui me disposaient à la vie parmi les hommes
-et à la vérité je n’étais retombé que par hasard
-dans cette sorte d’état de nature. Mais c’est une
-période qui devait exercer sur mes années
-futures une influence de tous les instants. J’y
-ai appris du moins à vivre seul et, privé de la
-nature, j’en ai retrouvé en moi-même les éléments.
-J’y ai appris aussi à goûter la vie pour
-elle-même et à en jouir, même dépouillée de
-tout plaisir, même réduite à ce que les hommes
-appellent l’ennui. Si la vie m’était plus clémente,
-je sens que je me retournerais vers cet état
-ancien, mais elle me tient enchaîné, et c’est peut-être
-heureux, car on ne vit pas bien ce qu’on a
-déjà vécu : les années colorent si différemment
-les choses, à mesure qu’on s’achemine vers le
-néant !</p>
-
-<p>C’est au point même que l’on doute si on
-est bien toujours le même personnage. On se
-cherche morceau par morceau et quand on a
-fini de se rassembler, ce n’est plus dans le
-même équilibre ; souvent des parties de soi se
-sont égarées : se retrouveront-elles jamais ? On
-l’espère, car si on n’espérait pas, on ne pourrait
-plus même faire semblant de vivre.</p>
-
-<p>Ah ! mon amie, cet amour des champs, qui
-vous a prise si vivement, vous rapproche peut-être
-encore de moi, mais il vous éloigne aussi,
-et cela fait que mes pensées doivent vous
-paraître un peu moroses. Elles le sont. Mais
-comme c’est probablement leur couleur définitive,
-moi, du moins, j’en prends mon parti.
-Votre présence en changera-t-elle la nuance ? Je
-le crois fermement. Telles sont les puissances
-de la présence. Sa force révulsive est souvent
-miraculeuse. Voyez les dévots. Ils croient naïvement
-que Dieu est ici plutôt que là et, quand ils
-le savent présent, ils oublient leurs peines. Je
-sens que votre présence agirait de même sur
-mon âme. Il sort des yeux de l’être que l’on
-aime une telle lumière, de sa bouche une telle
-musique ! Ici, il faut bien que je m’arrête et que
-je rêve un peu à mes idées qui se pressent
-comme une foule, qui veulent toutes entrer à
-la fois par la porte entr’ouverte. Je les laisse
-passer. Ce sera long et je ne vous en ferai pas
-le dénombrement. Je les ai toutes connues,
-elles me sont toutes familières et toutes me font
-un salut et m’envoient un sourire mélancolique,
-comme à un ami dont on sait la peine
-secrète.</p>
-
-<p>La dernière n’a pas encore disparu dans
-l’ombre que voici une diversion. C’est la lettre
-d’une inconnue qui veut bien de temps à autre
-m’envoyer un commentaire délicat sur mes
-propos. Cette fois il s’agit de l’absence, et elle
-me demande ou se demande pourquoi « j’en
-parle si bien » ? Moi je demanderais à l’inconnue
-pourquoi elle a « senti si bien » ma parole et
-pourquoi la flèche lui est entrée si droit dans
-le cœur ? Mais sans doute, elle ne voudrait pas
-me répondre qu’on ne trouve exprimés avec
-justesse que les sentiments que l’on a éprouvés
-dans une parité d’âmes et une parité de circonstances.
-C’est le hasard des rencontres qui nous
-fait trouver des lecteurs où notre sensibilité
-pénètre, et souvent ceux que l’on aurait voulu
-toucher demeurent indifférents. Les sensibilités
-ne vibrent pas au même diapason et quand cela
-arrive, ce n’est jamais que pour un moment.
-On serait plus longtemps d’accord, d’un accord
-de surface, on le serait toujours, si on pouvait
-n’être pas sincère, si on pouvait monter à volonté
-le ton ou le descendre, l’incliner selon les mouvements
-du cœur que l’on voudrait émouvoir.
-La sincérité est une cause terrible de malentendus.
-Pourtant n’est-ce pas le seul plaisir de celui
-qui écrit et comment celui qui lit n’y trouve-t-il
-pas le plus grand charme ? Telle est la folie
-de la plupart des êtres qu’ils préfèrent les vains
-compliments de la rhétorique. Ah ! comme
-je comprends les femmes qui « aiment à
-être battues » ou, pour être romantique, les
-Desdémone qui adorent encore celui qui les
-étouffe.</p>
-
-<p>Mon amie, la diversion s’arrête là. Aussi bien
-j’ai vu au ciel d’heureux présages.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch32" title="XXXII. PHYSIQUE">LETTRE TRENTE-DEUXIÈME<br />
-PHYSIQUE</h2>
-
-
-<p>Vous le voyez bien, mon amie, que mes suppositions
-se réalisent presque toujours,
-puisque vous avez retrouvé dans un bureau de
-poste le paquet de lettres auquel vous ne vouliez
-pas croire. Mais rien ne m’a mieux prouvé la
-solidité de votre amitié et la sûreté de votre
-caractère. Qu’aurais-je dit, moi, d’un tel
-silence ? Je vous aurais accusée, j’aurais été
-fâché. Mais une femme comme vous ne perd
-jamais confiance en soi-même. Le manque de
-<i lang="en" xml:lang="en">self-reliance</i> est un de mes plus grands défauts.
-Il me semble que j’arrive toujours à la vie. Je
-n’ai aucune expérience. Je crains toujours de
-perdre ce que j’ai conquis, et cette crainte, au
-cours de mon existence, m’a rendu très malheureux.
-Votre Emerson a écrit sur cette maladie
-de l’esprit quelque chose de très bien ; je ne me
-le rappelle plus, quoique j’aie, dans le temps,
-essayé de mettre ses conseils en pratique. Mais
-c’était bien inutile. Ce n’est pas une lecture qui
-peut réformer un caractère. Pourquoi ai-je travaillé
-dans ma vie ? Pas pour l’argent, dont je
-ne suis pas avide ; pas pour la gloire, de laquelle
-je ne suis pas dupe. Je n’ai jamais pensé qu’à
-me faire plaisir et je n’y ai guère réussi. Le
-doute m’a poursuivi jusqu’en dedans de moi-même.</p>
-
-<p>Mais c’est peut-être une volupté, et une
-volupté égoïste, car c’est encore une manière de
-s’occuper de soi. Il y a un mysticisme sadique,
-qui étonne chez les autres, et dont chacun
-connaît au moins les éléments, selon la qualité
-de son âme.</p>
-
-<p>Mon amie, je suis interrompu par le soleil,
-qui vient me chercher, puisque je ne puis aller
-à lui sur la route et parmi les clairières. Ce soleil
-de l’automne, comme ses roses, est plus qu’un
-autre exquis. Il n’a pas les perfidies de celui du
-printemps, il n’est pas meurtrier, ainsi que celui
-de l’été. Il est calme, profond et continu, comme
-un amour heureux, dont il a la brièveté et le
-sourire un peu mélancolique. Bien qu’on ait dit
-cela cent fois et mille fois, peut-être avec les
-mêmes mots, la matière en est toujours neuve.
-Pas plus que les cœurs féconds, la nature ne
-s’épuise pas, mais elle se renouvelle, et les cœurs,
-si parfois ils se rajeunissent, ce n’est qu’en soubresaut,
-ils n’ont qu’une saison, et elle a beau
-se prolonger, elle marche vers la nuit, et elle le
-sait. Voilà-t-il pas encore des choses bien nouvelles ?
-Mais redire les choses déjà dites et faire
-qu’on croie les entendre pour la première fois,
-c’est tout l’art d’écrire, mon amie, comme tout
-l’art de vivre est de revivre, comme tout l’art
-d’aimer est d’aimer encore.</p>
-
-<p>Le miracle est que tous les actes humains se
-ressemblent et qu’ils soient en même temps différents,
-qu’une personnalité marque tous ces
-gestes au fond identiques, qu’il y ait autant de
-mondes qu’il y a de pensées distinctes et même
-autant qu’il y a de phases successives dans l’évolution
-d’une même pensée. Il ne faut pas nous
-révolter contre cette diversité, mais, au contraire,
-l’accueillir avec joie et nous plier volontiers à
-ces changements de nous-mêmes, et il est bon
-que nous en ayons pleinement conscience,
-pourvu qu’en même temps nous ayons conscience
-de notre unité fondamentale. Si peu qu’il en
-reste, il en reste toujours assez dans un esprit
-sain pour lui permettre de comparer le présent
-au passé et de mesurer les modifications de
-l’âme à travers la vie. Ils me semblent toujours
-singuliers, et peu attentifs, ceux qui disent de
-bonne foi : « Je n’ai jamais changé. » Cela signifierait
-peut-être que, n’étant rien, ils sont devenus
-rien, la vraie personnalité vivante étant faite
-de couches successives, à peu près comme un
-oignon de lis, ou comme ces objets pétrifiés qui
-se sont recouverts d’un voile de silice, plus
-épais chaque jour. J’aime assez cette dernière
-comparaison, car la vie n’est-elle pas nécessairement
-une lente fontaine pétrifiante ? Voilà ce
-que je crains, et qu’elle ne dessèche peu à peu
-nos fibres vitales et qu’un jour vienne où,
-ayant encore les apparences humaines, nous n’en
-ayons plus que les apparences.</p>
-
-<p>On s’aperçoit un jour de je ne sais quelle raideur
-dans les articulations de l’esprit. Le sentiment
-n’est plus perçu que sous les espèces de l’intelligence.
-On met à le comprendre tout le génie
-qu’il faudrait pour le sentir comme un parfum.
-Oui, il y a un jour où l’on se met à vouloir
-comprendre les parfums et c’est la fin de la sensibilité,
-sans laquelle l’homme perd la moitié de
-son agilité et s’enfonce lentement dans les sables
-mouvants. D’ailleurs, c’est moins peut-être une
-question d’âge et de durée qu’une question de
-construction moléculaire. Il est mauvais d’avoir
-cherché trop tôt à comprendre la vie. Outre
-que c’est difficile et qu’on y arrive rarement,
-on n’en serait pas plus avancé d’avoir résolu le
-problème, car dans tout problème, ce n’est pas
-la solution qui est la plus importante, c’est la
-méthode. Or, la méthode intellectuelle est particulièrement
-stérile. Elle ne livre que les apparences,
-elle ne permet d’étreindre que les ombres.
-La vie est d’abord physique, elle s’appuie sur
-des puissances physiques, elle se développe par
-des moyens physiques : elle ne se conquiert
-que par des armes physiques et ne livre son
-secret que sous des pressions physiques. Une
-fois en possession de ce secret, on peut le
-traiter par des réactifs intellectuels, mais il faut
-l’avoir arraché d’abord du milieu de l’organisme
-qui le détient.</p>
-
-<p>Voyez la théorie de l’amour, de Schopenhauer,
-comme sa base physique lui donne l’odeur même
-de la vérité. Toute métaphysique doit être physique
-d’abord pour être autre chose qu’une
-rêverie. Voyez comme la seule religion qui ait
-conquis les races intellectuelles s’appuie sur des
-solidités physiques : virginité, union sexuelle,
-grossesse, naissance, mort, résurrection et
-ascension physiques, miracles thérapeutiques,
-tout le poème naturaliste de la chair, joies et douleurs
-de la chair. Ce n’est que plus tard qu’on
-a brodé une métaphysique sur cette physique
-et quand on y a agrégé des symboles ce furent
-des symboles physiques et qui se mangent : le
-poisson, l’agneau ; le dieu même est festin ; il
-réconforte les corps et saigne dans les bouches !
-Essayez de toucher à la physique de la métaphysique
-chrétienne et tout croule : ce n’est
-plus qu’un jeu prétentieux et maladroit de
-vieillards platoniciens.</p>
-
-<p>Où suis-je parvenu, mon amie ? Voilà où conduit
-la logique, quand on la laisse faire. Vous
-me direz si cela vous a amusé. Pour moi, j’y ai
-pris grand plaisir, comme toujours quand je
-pense à vous, quand j’écris pour vous.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">TABLE DES LETTRES<br />
-<span class="xsmall">A</span><br />
-L’AMAZONE</h2>
-
-
-<table summary="">
-<tr><td>&nbsp;</td>
-<td class="drap"><span class="sc">Préface</span></td>
-<td class="bot r small"><div><a href="#preface">3</a></div></td></tr>
-<tr><td>I.</td>
-<td class="drap"><span class="sc">Le Souvenir</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch1">7</a></div></td></tr>
-<tr><td>II.</td>
-<td class="drap"><span class="sc">Élévation</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch2">17</a></div></td></tr>
-<tr><td>III.</td>
-<td class="drap"><span class="sc">Les Deux sexes</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch3">27</a></div></td></tr>
-<tr><td>IV.</td>
-<td class="drap"><span class="sc">Chasteté</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch4">39</a></div></td></tr>
-<tr><td>V.</td>
-<td class="drap"><span class="sc">L’amour nu</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch5">49</a></div></td></tr>
-<tr><td>VI.</td>
-<td class="drap"><span class="sc">Mysticisme</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch6">61</a></div></td></tr>
-<tr><td>VII.</td>
-<td class="drap"><span class="sc">L’Absence</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch7">73</a></div></td></tr>
-<tr><td>VIII.</td>
-<td class="drap"><span class="sc">La Volonté</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch8">83</a></div></td></tr>
-<tr><td>IX.</td>
-<td class="drap"><span class="sc">La Sympathie</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch9">95</a></div></td></tr>
-<tr><td>X.</td>
-<td class="drap"><span class="sc">Le Plaisir</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch10">107</a></div></td></tr>
-<tr><td>XI.</td>
-<td class="drap"><span class="sc">L’Amour</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch11">119</a></div></td></tr>
-<tr><td>XII.</td>
-<td class="drap"><span class="sc">Soi-même</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch12">131</a></div></td></tr>
-<tr><td>XIII.</td>
-<td class="drap"><span class="sc">Mécanismes</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch13">143</a></div></td></tr>
-<tr><td>XIV.</td>
-<td class="drap"><span class="sc">Un Conte</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch14">153</a></div></td></tr>
-<tr><td>XV.</td>
-<td class="drap"><span class="sc">Retour</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch15">163</a></div></td></tr>
-<tr><td>XVI.</td>
-<td class="drap"><span class="sc">Survivances</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch16">173</a></div></td></tr>
-<tr><td>XVII.</td>
-<td class="drap"><span class="sc">Invitation à l’Ennui</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch17">185</a></div></td></tr>
-<tr><td>XVIII.</td>
-<td class="drap"><span class="sc">Tirésias</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch18">197</a></div></td></tr>
-<tr><td>XIX.</td>
-<td class="drap"><span class="sc">Le Satyre</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch19">209</a></div></td></tr>
-<tr><td>XX.</td>
-<td class="drap"><span class="sc">La Sensation</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch20">219</a></div></td></tr>
-<tr><td>XXI.</td>
-<td class="drap"><span class="sc">L’Oubli</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch21">229</a></div></td></tr>
-<tr><td>XXII.</td>
-<td class="drap"><span class="sc">Exaltation</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch22">241</a></div></td></tr>
-<tr><td>XXIII.</td>
-<td class="drap"><span class="sc">Suite du précédent chapitre</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch23">253</a></div></td></tr>
-<tr><td>XXIV.</td>
-<td class="drap"><span class="sc">Une et toutes</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch24">263</a></div></td></tr>
-<tr><td>XXV.</td>
-<td class="drap"><span class="sc">Analyse</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch25">275</a></div></td></tr>
-<tr><td>XXVI.</td>
-<td class="drap"><span class="sc">Contradictions</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch26">285</a></div></td></tr>
-<tr><td>XXVII.</td>
-<td class="drap"><span class="sc">Le Désir</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch27">297</a></div></td></tr>
-<tr><td>XXVIII.</td>
-<td class="drap"><span class="sc">Retours</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch28">309</a></div></td></tr>
-<tr><td>XXIX.</td>
-<td class="drap"><span class="sc">Épisode</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch29">319</a></div></td></tr>
-<tr><td>XXX.</td>
-<td class="drap"><span class="sc">Le Rythme</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch30">329</a></div></td></tr>
-<tr><td>XXXI.</td>
-<td class="drap"><span class="sc">La Nature</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch31">339</a></div></td></tr>
-<tr><td>XXXII.</td>
-<td class="drap"><span class="sc">Physique</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch32">349</a></div></td></tr>
-</table>
-<div class="break"></div>
-
-<p class="top6em narrow noindent"><span class="xsmall">CE LIVRE</span>, <span class="xsmall">LE TRENTE-CINQUIÈME DE LA COLLECTION
-DES MAITRES DU LIVRE</span>, <span class="xsmall">A ÉTÉ ÉTABLI
-PAR AD. VAN BEVER. TIRÉ A MILLE
-SOIXANTE-QUINZE EXEMPLAIRES</span> ; <span class="xsmall">SOIT</span> : 5 <span class="xsmall">EXEMPLAIRES SUR VIEUX
-JAPON IMPÉRIAL</span>, <span class="xsmall">NUMÉROTÉS DE</span> 1 <span class="xsmall">A</span> 5 ; 8 <span class="xsmall">EXEMPLAIRES SUR
-CHINE</span>, <span class="xsmall">NUMÉROTÉS DE</span> 6 <span class="xsmall">A</span> 13 ; 50 <span class="xsmall">EXEMPLAIRES SUR JAPON
-IMPÉRIAL</span> (<span class="xsmall">DONT</span> 8 <span class="xsmall">HORS-COMMERCE</span>), <span class="xsmall">NUMÉROTÉS DE</span> 14 <span class="xsmall">A</span> 55
-<span class="xsmall">ET DE</span> 56 <span class="xsmall">A</span> 63 ; 112 <span class="xsmall">EXEMPLAIRES SUR PAPIER VERGÉ</span>, <span class="xsmall">VERT
-CHARTREUSE</span> (<span class="xsmall">DONT</span> 12 <span class="xsmall">HORS-COMMERCE</span>), <span class="xsmall">NUMÉROTÉS DE</span> 64 <span class="xsmall">A</span>
-163 <span class="xsmall">ET DE</span> 164 <span class="xsmall">A</span> 175 ; <span class="xsmall">ET</span> 900 <span class="xsmall">EXEMPLAIRES SUR PAPIER DES
-MANUFACTURES DE RIVES</span> (<span class="xsmall">DONT</span> 50 <span class="xsmall">HORS-COMMERCE</span>), <span class="xsmall">NUMÉROTÉS
-DE</span> 176 <span class="xsmall">A</span> 1 025 <span class="xsmall">ET DE</span> 1 026 <span class="xsmall">A</span> 1 075. <span class="xsmall">LE PRÉSENT OUVRAGE
-A ÉTÉ ACHEVÉ D</span>’<span class="xsmall">IMPRIMER PAR PAUL HÉRISSEY</span>, <span class="xsmall">A ÉVREUX</span>,
-<span class="xsmall">LE</span> 30 <span class="xsmall">MARS MCMXIV. LES ORNEMENTS
-TYPOGRAPHIQUES ONT ÉTÉ DESSINÉS ET
-GRAVÉS SUR BOIS PAR P.-E. VIBERT.</span></p>
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-<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>LETTRES À L&#039;AMAZONE</span> ***</div>
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-Defect you cause.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&#8482;&#8217;s
-goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg&#8482; and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state&#8217;s laws.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
-public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
-visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Most people start at our website which has the main PG search
-facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This website includes information about Project Gutenberg&#8482;,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-</div>
-
-</div>
-</div>
-</body>
-</html>
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