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-The Project Gutenberg eBook of Diptyque de Flandre, triptyque de
-France, by Robert de Montesquiou
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
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-using this eBook.
-
-Title: Diptyque de Flandre, triptyque de France
- le peintre aux billets, le pasteur de cygnes, le broyeur de
- fleurs, l'inextricable graveur, la porte ouverte au jardin fermé
- du roi
-
-Author: Robert de Montesquiou
-
-Release Date: August 26, 2022 [eBook #68848]
-
-Language: French
-
-Produced by: Clarity and the Online Distributed Proofreading Team at
- https://www.pgdp.net (This file was produced from images
- generously made available by The Internet Archive/Canadian
- Libraries)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK DIPTYQUE DE FLANDRE,
-TRIPTYQUE DE FRANCE ***
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- ROBERT DE MONTESQUIOU
-
- DIPTYQUE DE FLANDRE
- TRIPTYQUE DE FRANCE
-
- AU PAYS DES CIELS SONORES
- Alfred Stevens, Georges Rodenbach.
-
- AU DELA DES FORMES
- Adolphe Monticelli, Rodolphe Bresdin, Stéphane Mallarmé.
-
- OUVRAGE ORNÉ DE CINQ PORTRAITS
-
-
- PARIS
- ÉDITIONS E. SANSOT
- R. CHIBERRE, Sr
- 7, Rue de l’Éperon, 7
-
-
-
-
-OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
-
-A LA MÊME LIBRAIRIE
-
-
-L’HÉROÏSME DE LA MÉLANCOLIE
-
-Poème de la Guerre
-
- Les Offrandes Blessées 1 vol. in-16.
- avec un frontispice d’après Ingres.
-
- Sabliers et Lacrymatoires 1 vol. in-16
- avec un frontispice d’après Rodin.
-
- Un Moment du Pleur Éternel 1 vol. in-16.
- avec un frontispice d’après Beardsley.
-
-
-ÉTUDES ET ESSAIS
-
- Têtes Couronnées 1 vol. in-16
-
- Majeurs et Mineurs 1 vol. in-16
-
-
-
-
- ROBERT DE MONTESQUIOU
-
- DIPTYQUE DE FLANDRE
- TRIPTYQUE DE FRANCE
-
- LE PEINTRE AUX BILLETS
- LE PASTEUR DE CYGNES
- LE BROYEUR DE FLEURS
- L’INEXTRICABLE GRAVEUR
- LA PORTE OUVERTE AU JARDIN FERMÉ DU ROI
-
- OUVRAGE ORNÉ DE CINQ PORTRAITS
-
-
- PARIS
- ÉDITIONS E. SANSOT
- R. CHIBERRE, Sr
- 7, Rue de l’Éperon, 7
-
-
-
-
-IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE
-
-CINQ CENT CINQUANTE EXEMPLAIRES
-
-dont dix exemplaires sur vieux Japon, numérotés de 1 à 10,
-
-vingt exemplaires sur Hollande teinté de Van Gelder Zonen, numérotés de
-11 à 30,
-
-cinq cents exemplaires sur vergé d’Arches, numérotés de 31 à 530,
-
-et vingt exemplaires sur alfa, numérotés de 531 à 550 (hors commerce)
-
-
-JUSTIFICATION DU TIRAGE
-
-Nº
-
-
-Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.
-
-
-
-
- Au
- Maître BOLDINI,
- son modèle,
- qui lui devra de vivre
- au delà «des jours changeants»
-
- Robert de Montesquiou
-
-
-
-
-DIPTYQUE ET TRIPTYQUE
-
-
-Ce qui suit ne représente que les éléments d’un beau livre. Je les ai
-glanés autour des expositions d’_Alfred Stevens_, de la lecture de
-_Rodenbach_, de l’examen du personnage et des œuvres de _Monticelli_ et
-de _Bresdin_ (celui-ci serré de plus près), enfin de la fréquentation
-des ouvrages de _Mallarmé_ et de leur auteur.
-
-Le plus jeune de ces essais date d’environ quinze années, je laisse à
-penser des autres. Plutôt que de les laisser attendre indéfiniment une
-mise au point difficile à des productions d’époques différentes et, par
-suite, forcément disparates, j’aime mieux leur donner la vie à l’état
-d’ébauches assez poussées. Aujourd’hui le temps passe, même presse, il
-me faut choisir de laisser ces esquisses abondantes et développées
-dormir dans la nuit des cartons jusqu’à ce que moi-même je m’endorme, ou
-de leur accorder une lumière qui laisse voir leur imperfection, mais
-aussi leur application et un sincère souci de servir les causes
-auxquelles leur prédilection les attache.
-
-J’hésite d’autant moins que des détails exacts, de savoureux récits, des
-anecdotes véridiques ou vraisemblables me paraissent quelquefois assurer
-à ces pages une instruction de catalogue associée à des dissertations
-apologétiques et à une distraction de _Mémoires_.
-
-Telles quelles, je les publie, ne fût-ce que pour m’en délivrer et
-pouvoir consacrer le temps qui me reste à quelques volumes que je veux
-hâter.
-
-J’ai encore à solliciter l’indulgence pour la présentation de ces cinq
-morceaux: ces études sont vieilles, leur phraséologie, compliquée et
-pauvre, n’est plus guère de mon goût, encore moins leur ponctuation
-imprécise et sommaire; mais j’en aime toujours les sujets, et surtout
-l’hommage qu’elles s’efforcent de rendre à des artistes élus, dont les
-trois derniers sont groupés en une fraternité de méconnaissance, puis de
-reconnaissance tardive, bien faite pour séduire, dans un temps où rien
-ne séduit plus, et encourager, à l’heure où l’encouragement n’est plus
-de saison, ceux qui croient, en art, au festin évangélique, où les
-premiers deviennent souvent les derniers, et où les derniers ne le sont
-pas pour toujours.
-
-ROBERT DE MONTESQUIOU.
-
-
-
-
-I
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-DIPTYQUE DE FLANDRE
-
-AU PAYS
-
-DES CIELS SONORES
-
-
-
-
-I
-
-Le Peintre aux Billets.
-
-ALFRED STEVENS
-
-
-[Illustration: Alfred STEVENS 1828-1906]
-
-
-PREMIER ARTICLE
-
- «Qui dépense en colère inutile, en fumée,
- Tous ces géants, Vésuve, Etna, Chimborazo,
- Et fait porter un monde à l’aile d’un oiseau.»
-
-Ces vers sur les anomalies de la Création me revenaient à l’esprit, dans
-ce fin Musée du Mauritshuis, en présence du _chardonneret enchaîné_ de
-Karel de Fabritius. Combien plus éloquent que tant de banquets de
-corporations, l’oiselet aux oreillettes de vermillon, perché sur sa
-mangeoire, minuscule Prométhée emplumé, au carcan d’une chaîne de
-montre!--Magicien prestige de l’art! un passereau, son auget, leur
-ombre, et voilà de quoi créer un rival inquiétant pour le Paradis de
-Tintoret, le plus vaste tableau du monde.
-
-Les ombres et les reflets constituent deux portions délicates de cette
-petite-maîtrise Flamande dont l’inimitable intimité édifie la
-triomphante renommée. Délicatesse se pouvant creuser aux proportions de
-la profondeur. L’infini recule au fond de la cruche de la cuisinière de
-Vermeer. Un clou sans usage est au mur, projetant son ombre aussi. Une
-vannerie accrochée, une faïence, des pains de forme bizarre, assez
-semblables à des sabots d’enfants, une paysanne occupée à verser du
-lait, quelques pouces de toile, et voilà l’homme sensible plus ému que
-devant le _Jugement Dernier_ de Michel-Ange. Vermeer est dieu. Il crée
-de rien. On dirait que pour mieux prouver son pouvoir, il choisit un
-sujet indigent qui devra tout au maître. Une femme d’une grâce simple,
-sans beaucoup de beauté, lit debout une lettre qu’elle vient de
-recevoir. Sa bouche s’entr’ouvre d’un paisible attendrissement aux
-nouvelles du voyageur dont le parcours se trace sur une carte appendue
-au mur. La robe de la lectrice a le bleu serein d’une mer calme; et sur
-la table à ouvrage l’extrémité d’un collier roule quatre grosses perles
-d’un bel orient, présent du marin au long cours. Le _Géographe_ de la
-collection Alphonse Rothschild, nous entraîne aussi vers les lointains;
-et les dessins du lampas affectent, sur sa riche robe de chambre bleue,
-des sinuosités que répètent les méandres des pays, sur sa mappemonde. A
-La Haye, c’est un paysage, une vue de Delft, sous un ciel bas et voilé,
-recouvrant la cité comme d’une cloche qui rend les contours plus nets,
-les couleurs plus distinctes. Le ton des briques de Vermeer a la
-veloutée et chaude richesse d’un pétale de giroflée; ses arbres sont
-d’un vert noir de myrte; le premier plan du tableau est fait d’une
-partie de sable d’un jaune rose, marbré d’un peu de noir, qui rappelle
-la nuance d’une tranche de pastèque. Et sur ce terre-plein quelques
-bonnes gens causent discrètement dans la dorure éparse d’une atmosphère
-du soir, qui semble une lumière d’auréole.
-
-J’ai parlé de reflets; j’en sais un exquis dans un tableau attribué à
-Weenix, au Musée de Bruxelles: une dame aux épaulettes ornées de curieux
-agréments en velours caroubier, est assise à sa toilette et se tapote
-les seins devant son miroir. Mais la rareté de ce tableau est son
-éclairage; il filtre finement d’une fenêtre dont les vitres plombées en
-découpent le reflet projeté sur une paroi vis-à-vis, comme les mailles
-d’une aile de libellule.--Quant aux ombres, je n’en sais pas de plus
-quiètes que celles qu’arrondissent quelques assiettes dressées sur la
-tablette de la haute cheminée dans une autre peinture du même Musée,
-étiquetée _Ungekant_, et que j’attribuerais volontiers à Esaïas Boursse:
-une vieille femme courbée et vue de dos, range des vêtements dans les
-tiroirs d’un meuble, au-devant d’une courette qui distille le
-poudroiement lumineux dont se trament ce jour discret et ces délicates
-ombres.
-
-Cette visite au Musée de Bruxelles, et à mes souvenirs, en même temps
-que la sensationnelle exposition qui, par une faveur sans précédent,
-bien due au grand artiste qu’elle veut honorer, s’ouvre, en ce moment,
-dans les salles de l’École des Beaux-Arts[1], m’offre une bienvenue
-occasion de consacrer à un Vermeer vivant, à Alfred Stevens, un peu de
-ce qu’un grand poète a nommé: _rêverie d’un passant à propos d’un roi_.
-Certes Stevens fut et demeure hautement apprécié de son temps, et les
-plus glorieuses consécrations le lui ont prouvé. Une ancienne toile de
-lui vient d’être acquise, un prix élevé, par sa ville natale, et ajoutée
-à ceux de ses tableaux qui faisaient déjà l’ornement du Musée de
-Bruxelles.
-
- [1] Une indication qui date cet article.
-
-Certes, il n’est pas de bonne fête des yeux, dans un lieu orné, sans un
-Stevens de derrière les années; car voilà tantôt cinquante ans que ce
-dernier des grands Flamands peint ses tableaux de chevalet minutieux et
-vastes. Il en résulte l’injuste reproche que lui adresseraient
-volontiers les observateurs superficiels: _dater_; comme si ce n’était
-pas une condition essentielle, tout au moins une raison majeure pour
-_durer_. L’intérêt de la curieuse terre-cuite hispano-phénicienne, la
-tête d’Elché, réside moins dans la physionomie du visage fardé aux
-lèvres cruelles et peintes, que dans cette coiffure typique et
-monumentale. Ce qui confère aux personnages du peintre de
-l’_Embarquement_, leur caractère saisissant d’authenticité dans le rêve,
-c’est ce fait, historique maintenant, de la réalité de leurs mascarades
-qui, dans l’intervalle de répétitions pour des comédies de société, se
-répandaient, à demi déguisées, sous les ombrages d’un vieux parc où
-Watteau fixait pour l’éternité leurs silhouettes transitoires.--Les
-spéciales élégances du Second Empire, trop voisines encore pour qu’on
-les puisse juger sans passion, sont fixées ainsi dans les anciennes
-toiles d’Alfred Stevens. Cette mémorable vente Édouard Delessert, qui
-vient de dérouler son encan, renfermait, de ces ajustements, un spécimen
-drôlatique: une poupée que ce _curieux_ spirituel et un peu bizarre fit,
-plusieurs lustres durant, habiller, juponner, coiffer, chausser, chaque
-année, au dernier goût du jour, par les faiseurs les plus réputés,
-j’imagine, après Félicie et Palmyre, Worth et Virot, pour doter de ce
-contingent en réduction, sans doute en souvenir de ses premières amours,
-cette période de l’histoire du costume.
-
-C’est dans les tableaux d’Alfred Stevens que l’avenir les admirera,
-véridiques et pourtant imperceptiblement stylisés par le goût d’un tel
-Maître, ces atours, aujourd’hui surannés, puis, demain aussi éloquents,
-et non moins lointains que les paniers d’une Adélaïde par Nattier, ou
-les brocarts d’une Hérodiade par Metzys, séculaires aspects de la femme
-fraternellement réunis dans l’histoire et dans le temps par le voisinage
-d’une paroi de Musée. Ne pourrait-on pas dire qu’une mode est surannée,
-tant qu’elle ne saurait être portée dans un bal costumé, sans risquer
-l’équivoque de se rencontrer en même temps sur les épaules d’une
-personne d’âge, qui se serait égarée là sous sa toilette d’habitude?[2]
-Toilettes qui furent encore celles de nos mères,--dont quelques-unes
-s’obstinent à n’avoir que quinze ans; belles robes dont les cloches
-soyeuses semblaient de géants pétales d’althœa retombants, et desquelles
-les fleurs brodées, brochées, chinées ou peintes, couraient sur les
-réseaux à la fois souples et résistants de la crinoline, telles que des
-pariétaires sur un treillage. Je dirai un jour, dans quelques pages que
-je voudrais écrire sur la mode, ce qui, à mon sens, faisait leur beauté;
-je ne veux aujourd’hui que les saluer, dans les admirables tableaux du
-vieux grand maître qui les a d’avance immortalisées. Robes dont les
-contours crénelés donnaient aux flirts du temps quelque chose
-d’obsidional et, aux amoureux qui les entouraient, l’allure des
-assiégeants d’une ville. Jupe en soie du jaune d’un bouton d’or un peu
-éteint, dans ce tableautin du Luxembourg que le globe laiteux d’une
-lampe qui a veillé, éclaire comme d’une transparence d’hostie. Cette
-lampe montée de bronze est faite d’un vase de l’Extrême-Orient, décoré
-en Chine d’un polychrome écusson, comme il fut un temps de mode dans nos
-vieilles familles. Les missionnaires se chargeaient de ces commandes qui
-s’exécutaient parfois de façon assez baroque. Je me souviens d’une
-innombrable porcelaine de la Chine aux armes des ***, qui contenait, on
-ne sait comment, tant de bourdalous, qu’on s’était vu contraint... d’en
-faire des saucières!--Revenons au plus poétique _Retour du Bal_, de
-Stevens, quintessence de féminisme, comme la plupart des tableaux de cet
-artiste.
-
- [2] Un phénomène que j’ai vu se réaliser et signalé depuis, dans mes
- «Délices».
-
-Du succès demeuré moyen d’un demi-peintre d’élégances féminines qui s’y
-essouffle sans somptuosité, on donnait cette raison qu’il ne les aimait
-pas assez. Oh! que cela ne se pourrait pas dire d’Alfred Stevens! Je me
-souviens d’avoir écrit de lui ces vers du moins exacts:
-
- ... de Stevens, une Étude
- Où l’odeur de la femme a toute pénétré
- Par un bout de satin dans cette toile entré.
-
-Mirages, miroitements d’étoffes aussi invitants que les eaux sous
-lesquelles chantaient les sirènes. Eaux qui roulent des perles,
-toujours. Quatre seulement s’irisent dans le Vermeer du Ryksmuséum;
-elles pleurent plus longuement au col des héroïnes du vivant Vermeer,
-elles pleurent avec ces jeunes femmes, car elles sont tristes ces
-Ophélies. Ophélies, les nommé-je ainsi? Peut-être. Le Maître l’a fait
-une fois dans un de ses plus charmants tableaux qui me touche de près;
-et c’est la grande sœur de toutes les autres. Oui, des Ophélies qui ont
-connu et goûté l’amour, mais qui, sous leurs atours bonapartistes,
-bouffants, et un peu bouffons, le baignent de leurs pleurs et de leurs
-perles. Elles tiennent des lettres décachetées dans leurs belles mains,
-dont les ongles semblent les pétales polis d’une rose en coquillages; la
-turquoise qui meurt à leur doigt n’est qu’une plus tendre expression de
-ce chagrin et leurs diamants ne sont que des larmes plus éclatantes. Et
-cela s’appelle de noms un peu pareils à leurs garnitures: _Douloureuse
-Certitude_, etc. Mais, que cela est beau! Cette Madame de Beauséant
-ultérieure qui revient du bal, qui lit et froisse un perfide billet
-d’amie, un froid congé d’ami, écrits dans une langue datant encore un
-peu de Marceline. La robe est à volants en taffetas gant de Suède,
-(Stevens n’aime pas les satins); un cachemire des Indes renversé en
-arrière, mais tenant encore un peu aux épaules par un de ces gestes qui
-constituaient un sursaut disparu des gymnastiques de la coquetterie, a
-servi de sortie de bal. Et les joyaux que transforme en pleurs
-sanguinolents un rougeoyant jour de lampe, nous enflamment d’une
-admirative pitié pour ces déceptions parées.
-
-Une autre _Douloureuse Certitude_, celle-ci en toilette de jour,
-s’accoude au bureau-cylindre marqueté, dont Stevens aime à peindre les
-camaïeux blonds; son visage se contracte en un pathétique clair-obscur,
-sa robe est d’un gris-fer cerclé d’ornements noirs; son cachemire est à
-fond blanc, son chapeau à bavolet est rose et noir, orné d’une rose.
-Mais n’est-ce pas une «Douloureuse Certitude» encore, cette autre
-désolée debout près du même bureau[3], ses cheveux d’or fluide et fin
-sous son chapeau havane, en cachemire aussi, en robe de velours vert à
-reflets un peu roux, comme celle de Madame de Bargeton? Et dans ces deux
-tableaux, sur le coquet meuble Louis XVI, une boite à cigares ouverte,
-aux angles blancs, au bois lilassé, est là pour attester que la scène se
-passe chez l’infidèle amant, qui a le tort de laisser traîner ses
-lettres.
-
- [3] Dans la collection A. Roux.
-
-Il n’est pas impossible, en un temps donné, quand toutes les phases de
-sa renommée se seront accomplies, que notre peintre soit dénommé _le
-peintre aux billets_, comme il y a eu _le peintre aux œillets_, un vieux
-maître Suisse. Des observateurs superficiels ont reproché à Alfred
-Stevens de manquer de sujet, parce qu’il ne peint ni des batailles, ni
-des naufrages, en somme aucune de ces compositions que Baudelaire range
-dans la catégorie des «fureurs stationnaires». Mais l’Éternel Féminin en
-proie à sa perpétuelle inquiétude d’amour, composant le billet doux, le
-disposant, l’écrivant, l’épiant, le recevant, le froissant, avec toutes
-les expressions correspondantes, dans l’attitude et les atours qui en
-ont dicté, motivé l’émoi, quels plus dramatiques combats, quelles
-submersions plus poignantes?
-
-Les cachemires des Indes, joyaux textiles de la femme, hélas! à tout
-jamais fanés sur les épaules des femmes de Stevens qui les reçurent de
-Madame Firmiani, avec la manière de s’en servir! Magnifiques
-_châles-tapis_ qui diapraient en effet les charmes féminins comme un
-tapis de mille fleurs d’émail sur lequel les pieds d’Ariel eussent aimé
-courir. Stevens fut l’iconographe passionné et patient de ces émaux
-cloisonnés de laines. Une grande femme debout en revêt un. Elle est
-coiffée d’une de ces capotes à bavolet qui semblent laides sur les
-gravures de modes, mais dont on voit bien là qu’elles purent paraître
-charmantes et encadrer avantageusement des visages gracieux qu’il y eut
-toujours. C’est une de ces froisseuses de billets doux (il les peignait
-après les avoir écrits) qui sont chères à Stevens, et qui lui servaient
-de thème, sinon de mannequin, pour le déploiement de ses savantes
-variations sur les féminités historiées. La robe est marron, si je me
-souviens bien; mais le portrait est celui du cachemire; il l’a peint
-comme son maître Vermeer aurait fait d’une de ces cartes de géographie
-qu’il donnait lui-même pour fond à des femmes pensives. Ce sont des
-continents de turquoises, d’émeraudes et de rubis, de kaléïdoscopiques
-gemmes tramées; les ailes mêmes de ce papillon hindou que j’admirais
-récemment dans une sublime collection de ces insectes, et qui nous est
-donné comme le modèle initial du cachemire. Une autre de ces coquettes
-d’antan, appuyée à une console, se présente presque de dos pour mieux
-faire chatoyer les multiflores dessins de son châle; mais, pour ne pas
-nous priver de son minois souriant, le peintre l’a ingénieusement
-reproduit dans un miroir au-dessus du meuble.
-
-Je me confesse d’avoir plusieurs fois fait à Stevens cette amicale
-plaisanterie d’un coup à jouer sur les cachemires. Il s’agissait
-d’accaparer à vil prix tout ce qui a survécu aux mites et au mépris, de
-ces tissus chers à Joséphine; puis, au lendemain de cette stérilisation
-du marché Indien, de l’achalander à nouveau par une sensationnelle
-exposition du Maître Flamand, à travers laquelle d’élégantes complices
-promèneraient le vêtement réhabilité sur leurs évocatrices épaules.
-
-Les miroirs, autre carrière rêveuse et profonde pour le pinceau de notre
-grand ami, fils encore de Van Eyck. J’ai trouvé le secret de
-l’attraction qu’exercent sur lui les surfaces polies; homme robuste,
-sorte de colosse, son tempérament le prédisposait à peindre des
-plafonds, décorer des escaliers aux vastes surfaces. On l’a vu lors de
-l’exécution du _Panorama du Siècle_, dont je parlerai en son lieu. Or
-c’est moins l’occasion ou le manque de commandes de ce genre qui vouait
-Stevens à ses panneaux restreints, qu’une plus prodigue, en même temps
-que plus raffinée dispensation de sa veine. Je ferais volontiers de lui
-ce bel éloge, de dire qu’il est le sonnettiste de la peinture. De même
-que ce dernier, au lieu de laisser vaguer sa fantaisie en strophes
-innombrables, réserve sa production, élit des rimes rares, et fait tenir
-dans le bref poème à forme fixe dont il a fait choix, des intérieurs et
-des horizons, des héros et des dieux, des infinis et des astres, ainsi
-le Maître dont je parle, concentre en une superficie exiguë une infinité
-de reflets, qui lui font chérir, outre les glaces, les boules de
-jardins, les laques miroitants, les paravents à feuilles d’or, les
-nacres, les perles, les pierreries et, parmi elles, des yeux de femmes
-et d’enfants,
-
- «... miroirs obscurcis et plaintifs,»
-
-miroirs encore.
-
-Car Stevens n’a, pour ainsi dire, pas peint de portraits d’hommes. Si
-l’on peut en citer un, entouré de femmes, dans son beau tableau du
-_Convalescent_, c’est qu’il s’agit d’un joli jeune homme blond qui
-ressemble à une jeune fille. Je possède, sur un exemplaire du _Règne du
-Silence_, de la collection de Goncourt, un portrait de Rodenbach par
-Stevens. C’est une rareté. Quant aux bibelots de l’Extrême-Orient, outre
-leur charme bizarre et bigarré que Stevens fut un des premiers à
-apprécier dans ses spécimens rares, sa passion de la mutualité des
-reflets devait lui faire goûter et rendre excellemment une encoignure en
-laque de Coromandel, qui occupe le coin gauche du tableau intitulé: _La
-Poupée Japonaise_, au Musée de Bruxelles, peut-être le chef-d’œuvre du
-peintre. Une femme en robe d’un blanc transparent, éclairé en dessous
-par la douce chaleur d’une étoffe rose, examine un pantin du Nippon,
-qu’elle tient entre ses mains. Un fouillis savant de plis et de volants
-contournés de dentelles, rendu avec un féminisme exquis et puissant,
-c’est tout ce tableau: le portrait d’une robe, mais une de ces robes
-d’avant la machine à coudre, l’horrible _Silencieuse_ Singer, qui a
-fait, depuis, du bruit et du chemin dans le monde, et dans l’assemblage
-desquelles couraient avec esprit ces points devenus odieusement
-mécaniques, un de ces chefs-d’œuvre de lingerie impériale
-qu’abandonnaient à Stevens pour en orner ses modèles, les plus huppées
-cocodettes du temps. Car Stevens fut apprécié à cette Cour, dont c’est
-faire l’éloge, et des œuvres de lui se trouvent encore, me dit-on, chez
-l’Impératrice. Je ne sache pas qu’il en ait fait le portrait. Au reste,
-Stevens est bien moins le portraitiste d’une femme que celui de la
-femme. De la sienne pourtant il a tracé sous ce titre: _Une Musicienne_,
-une superbe image; mais moins en portraitiste qu’en peintre, en
-magistral traducteur du mystère pensif d’une allégorie angoissée. J’ai
-essayé, dans une trentaine de strophes des _Hortensias Bleus_, de
-paraphraser le secret de cette page intense, joie et orgueil de la
-collection Georges Hugo, je n’y reviens pas. La même galerie possède un
-autre Stevens: _Miss Fauvette_: une jeune femme, celle-là, aussi svelte
-que la Musicienne est massive, gazouilleuse en mousseline blanche à
-mille volants, noués d’une ceinture bleue. Et c’est un goût raffiné, en
-même temps qu’un sort ingénieux qui font ainsi contraster dans le même
-salon, la lourde harpiste lassée, la vive cantatrice insoucieuse. Une
-troisième musicienne est encore au Luxembourg, en robe gris-fer plate,
-aux ornements noirs, sobre, presque sombre ajustement de cette Euterpe
-de salon un peu déchevelée et très pathétique, la bouche grande ouverte
-en l’émission de ce _Chant Passionné_ qui fait le titre de son poème.
-Une quatrième appartenait à Duez, celle-là musicienne muette, assise, en
-sa robe d’un vert-émeraude, auprès de sa harpe assoupie.
-
-La même encoignure de laque dont j’ai parlé fleurit sur son fond noir
-son décor polychrome et baroque, dans une autre toile, celle-là chez
-Monsieur Antoni Roux: une femme en rose savoureusement reflétée par un
-paravent d’or.
-
-Nul autre, parmi les peintres, n’aura su, comme Alfred Stevens, habiller
-une femme de certain rose-gris, rose d’une rose ayant tardé à fleurir,
-qui a eu froid en éclosant et mériterait d’avoir inspiré ce vers
-pénétrant du vieux d’Aubigné:
-
- «Une rose d’automne est plus qu’une autre exquise.»
-
-C’est que Stevens est aussi un amoureux des fleurs. Il sait qu’elles
-sont les femmes des sous-bois et des parterres, et il a écrit dans le
-menu et important recueil de maximes sur son art, qu’il intitule
-_Impressions sur la Peinture_: «Faire peindre beaucoup de fleurs à un
-élève est un excellent enseignement.»
-
-Un vieux compagnon de Stevens, ce paravent décoré de brouettées de
-fleurs, et dont il avait momentanément détaché les feuilles pour
-composer jadis la riche tenture d’un boudoir de sa belle installation,
-Rue des Martyrs. J’y fis, un jour, il y a bien longtemps, une visite en
-compagnie de Sarah Bernhardt; elle peignait alors, dans l’atelier et
-sous la direction du Maître, un petit tableau un peu inspiré de lui: _La
-jeune fille et la mort_, qui figura au Salon vers 1880. Sujet renouvelé
-de l’art des Pays-Bas dont la philosophie, comme celle des Maîtres
-Suisses, aime juxtaposer la fraîcheur et la destruction; tel ce Van der
-Schoor qui, dans le Ryksmuséum, a réuni, sur le même panneau, des crânes
-et des ossements, des lumières et des roses. Un autre salon de son
-ancienne demeure a été reproduit par Stevens dans un de ses plus beaux
-tableaux, qui fait partie de la collection Vanderbilt. Une jeune femme
-nu-tête, en blanc, debout, appuyée sur un guéridon, reçoit des amies. Et
-c’est, parmi les enharmoniques tons de l’or dont toute la gamme rutile
-du fauve au flave, le radieux et voluptueux chatoiement de ce qu’on a
-depuis appelé un thé de cinq heures, en un _home_ artiste et somptueux,
-et dans le miroitement échangé de mille bibelots précieux, porcelaines
-et fleurs rares, où tout rayonne, même éclate et fulgure, sans détonner,
-où rien n’a été omis par ce pinceau omniscient dont il semble qu’il ait
-su reproduire, de cette élégante assemblée d’oiseaux féminins, jusqu’au
-parfum et au caquetage! Une curieuse réplique de ce tableau--sa géniale
-esquisse, je crois--se trouve chez Monsieur A. Roux. Détail singulier:
-elle est peinte sur glace.
-
-Une mine de bric-à-brac trié, cette ancienne demeure de Stevens;
-éléments disparates et associés par une majeure raison d’État, une
-raison d’être plus haute même que le goût: le désir de les peindre, de
-les transsubstantier hors de la contingence et du temps, en des
-intérieurs fictifs et plus réels, à l’abri du déménagement et du terme.
-Dans le salon intérimaire où je les revis lors d’un transfert, les
-pendules marchaient par paires sur des consoles Empire, dont ne nous
-avait pas encore dégoûtés leur réhabilitation sans discernement et en
-bloc. Et Stevens, plongeant ses puissantes et jouisseuses mains dans un
-de ces hauts et profonds paniers qui servent à importer les régimes de
-bananes, en tira triomphalement, pour nous le faire admirer, un
-dextrochère de Gouttières. Une aquarelle par Delacroix, témoignait
-encore là de ce qu’il me plaît toujours de noter: le tendre et touchant
-spectacle d’un géant en admiration devant une fleur.
-
-Autres toiles: une jeune veuve blonde, en noir léger et très seyant, se
-reprend à essayer des fleurs et des bijoux, devant un miroir, toujours!
-et j’aime moins le Cupido blotti sous le tapis de la table pour
-souligner une allégorie d’elle-même assez expressive, et qu’une figure
-de pleureuse, dans la tapisserie, commente déjà de façon plus
-naturelle.--Une promeneuse, peinte celle-là dans le jardin de la Rue des
-Martyrs, accoudée à la barre d’appui de la fenêtre, où s’encadre sa
-fraîcheur blonde autour de laquelle voltigent deux papillons, parle, du
-dehors, à quelqu’un d’invisible dans l’intérieur. La turquoise d’une
-plume de martin-pêcheur se pique dans la gaze bleue enroulée au clair
-chapeau de paille qu’elle tient à la main. Elle est en peignoir blanc, à
-manches-pagodes d’où sortent comme de caressantes fleurs de chair, ses
-mains baguées. Stevens est le peintre physionomiste des mains, savoureux
-chiromancien de la grâce. Et c’est pour lui un délice d’en ponctuer la
-douceur par le point bleu de cette turquoise que je retrouve au doigt de
-cette promeneuse, de l’accouchée, de la musicienne.
-
-_Le Bouquet_, un savoureux morceau, consacré aux étoffes et aux fleurs:
-le tapis de table, la soyeuse toilette du modèle, qui d’ailleurs
-s’effacent devant le feu d’artifice éblouissant de la gerbe
-multicolore.--_La Visite_, un précieux repère pour les _philosophes des
-habits_, selon l’expression de Carlyle: deux cocodettes au dernier goût
-de ce jour... évanoui, entre des panneaux japonais et des paravents de
-laque. L’une d’elles, qui reçoit, assise au bord d’une fumeuse, un doigt
-au coin de la bouche, en un geste expressément féminin, porte son
-chignon dans un filet noué d’un gland; et au-dessus, cette coiffure en
-_barrettes_, qui n’est pas sans prétention aux bandelettes, renouveau
-d’antiquité, au goût de la Maison Pompéïenne. Et l’interlocutrice au
-doux visage, en son seyant chapeau de fleurs, à brides, tient à la main
-ce joujou du même temps, son ombrelle-marquise.--_La Bonne Lettre_:
-toujours la sentimentale paperasserie. Une lettre de famille, celle-là,
-que deux femmes lisent attentivement. L’épouse, sans doute, et la mère
-du correspondant lointain. Et sur le visage de la plus jeune, le reflet
-du blanc papier met comme un rayonnement, une réverbération des
-nouvelles heureuses.--Enfin, _la Consolation_. Je l’appellerais
-volontiers: L’Enterrement d’Ornans de l’élégance. Comme au tableau de
-Courbet, le visage de la veuve en visite, s’abîme et disparaît dans son
-mouchoir, sur la blancheur duquel tranchent les doigts du gant noir.
-L’autre main de la pleureuse est retenue et serrée gentiment entre les
-deux fines mains de la consolatrice, une gracieuse amie vêtue de blanc,
-assise sur le même canapé et l’expression ensemble compatissante et
-indifférente. Près de la veuve, sa fille, une délicieuse figure un peu
-anglaise, et pareillement en noir, participe au malheur élégant,
-silencieuse, les mains croisées.
-
-Stevens a peint, pour le Roi des Belges, quatre panneaux, _les Saisons_,
-quatre jeunes femmes qu’il eut le bon goût de ne pas dévêtir plus ou
-moins mythologiquement, mais de laisser en proie à leurs modes. Le
-_Printemps_, douce Grâce émue, derrière la blanche écume des pommiers,
-les doigts noués dans une inquiétude rêveuse. L’_Été_ tient des fleurs
-et s’abrite d’un éventail dont l’ombre portée fait errer sur ses
-juvéniles traits comme un nuage sur une rose. L’_Automne_ s’accoude et
-se souvient, au chant des oiseaux qui émigrent, au pénétrant parfum des
-chrysanthèmes. L’_Hiver_ est vêtu d’un barège feuille-morte. Pensive
-liseuse au livre refermé, mélancolie non moins amère sous ses rubans,
-Mnémosyne mondaine.
-
-Le jovial Flamand reparaît dans le tableau de l’_Alsacienne_: une belle
-et gaillarde servante, en costume national, s’interrompt d’épousseter
-pour s’ébahir à considérer une Vénus accroupie quasi de grandeur nature.
-Bien entendu ce domestique épisode, un peu trop spirituel pour me
-plaire, n’est que pour donner carrière à une virtuosité caressante et
-indéfectible, qui va du détail de l’ajustement, broderies, tablier à
-dentelles, à la fleur empennée du plumeau dans son sépale de cuir
-vermillon, aux contours froidement lascifs de la statue d’argent, aux
-tons de lèvres mortes d’un rhododendron violacé, dans un cachepot de
-cuivre, aussi peuplé d’images mirées qu’une boule de jardin, à tout
-l’inventaire enfin de ce mobilier de médecin, du temps qu’ils étaient
-sans goût.
-
-Je dirai encore _Le Sphinx_, debout et les bras croisés en sa robe
-fleurie, mystérieux et souriant, tout le visage dans l’ombre, sur son
-auréole de cheveux blond-cendré; énigme de féminisme et de
-demi-teinte.--_La Baigneuse_, naïade intime, au chignon haut-troussé sur
-la tête, souriante au bord de la baignoire en métal poli qui la reflète,
-sœur moderne de la Romaine de Tadéma voilée par ses pétales de rose. Une
-rose d’un jaune soufre exalte la froideur de l’argent, la tiédeur des
-ombres ambrées, la pâleur des chairs d’ivoire.
-
-Le même modèle a posé pour un autre tableau de dimensions moindres:
-_Souvenirs et Regrets_, titre qui sent bien son époque, et son fruit,
-car c’est un fruit d’arrière-saison que cette beauté abondante. Aux bras
-du fauteuil qu’elle emplit de ses rondeurs épanchées, c’est moins entre
-les lignes du billet ouvert dans sa main qu’entre les lignes de ses
-formes mûrissantes qu’elle épèle elle-même le titre automnal de son
-effigie. Toile rare, peut-être unique dans l’œuvre de Stevens par
-l’élargissement de la manière, et l’assouplissement de la matière, qui
-la font, l’une s’apparenter à Monsieur Degas en son rendu génialement
-véridique, l’autre à Manet en ce faire ivoiré des chairs dont l’Olympia
-est le type. L’harmonie générale des vêtements, du chapeau quitté,
-discrètement fleuri de roux, du parasol fermé, légèrement liséré de
-bleu, sont de ce fin gris de mastic qu’il faudrait appeler le gris
-Stevens, et que le ton des chairs éclaire doucement comme un reflet de
-corail sur de l’argent ou, parmi la brume des premiers froids, une rose
-remontante. Certaines lueurs dorées ne sont peut-être pas toutes
-naturelles, en cette coiffure ensemble savante et un peu défaite où
-tient toute et se noue une chevelure vivace. Le visage épaissi, pèse sur
-le col. Le regard baissé qui glisse vers la lettre, effleure les seins,
-épandus hors d’un corset bleu de bourgeoise semi-vertueuse. Le pied trop
-petit de _boulotte_ est chaussé d’un soulier élégant, mais qui ne vient
-pas du tout premier faiseur, et le bas de fil d’Écosse à côtes est du
-même gris rayé de bleu qui s’assortit au parasol, en un essai de
-raffinement un peu provincial. Plus rien là des vraies dames du monde de
-Stevens, de ces femmes de sa famille qu’il reproduisait dans leur chez
-soi distingué et opulent, ou qu’il priait de poser pour lui (afin de les
-représenter en visite chez elles-mêmes), avec leur chapeau de Madame
-Ode, leur robe de Soinard, leur authentique cachemire des Indes. Non,
-celle-ci c’est la femme de quarante ans de la comédie féminine d’Alfred
-Stevens, une Madame Marneffe dégrafée pour le baron Hulot, une Adeline
-de moins noble aloi, se demandant si le bout de son pied émergeant de
-dessous la jupe, et le bout de son sein hors du corset bleu fascineront
-encore le gros Crevel. Et c’est une poignante, une prenante anomalie
-qu’offre la contemplation de cette toile qui ne sent pas l’eau de
-Portugal, mais le patchouly, et dans laquelle la bonhomie un peu
-grivoise qui lui vient du modèle est à la fois en lutte et en accord
-avec l’exquise et haute distinction qu’elle tient de l’Art du Maître.
-
-Disons encore, parmi ces figures féminines, peuplant toutes, une à une,
-de leur sentimentale anxiété le personnel univers «où leurs pas ont
-tourné», comme l’écrivait Madame Valmore, un petit monde fait de lambris
-que soulignent des rayures d’or, de portes entr’ouvertes au jappement
-d’un bichon ou d’un carlin pour donner passage à une voluptueuse
-missive, citons encore trois toiles, trois jeunes femmes. L’une, assez
-semblable à Louise de Mortsauf, en bleu-clair, debout, et dans les mains
-sa tapisserie à fleurs vives, dont toutes les couleurs se retrouvent aux
-écheveaux de soie débordant de la table à ouvrage; et, sous la porte
-close, un billet doux s’est glissé, pareil à la langue du serpent, et
-qui va transformer Pénélope en Phryné, tentateur irrésistible. Une
-autre, aux cheveux blond-cendré, en sa robe brune, et vue de dos, du
-geste de ses deux mains fines rejetées en arrière, protège contre le
-visiteur inattendu qu’annonce le vantail qui s’entrebaille, la lettre
-qui sèche à peine sur le bonheur-du-jour de style. La troisième est une
-des perles de l’insigne collection de Monsieur Manzi. Perle, en effet,
-cette jeunesse vêtue, orientée, irisée de tous les blancs à reflets;
-blanc de la robe faite de trois volants d’égale hauteur, découpés et
-bordés de feston, blanc du châle en crêpe de Chine à longue frange de
-soie et brodé de fleurs blanches; blanc de la boiserie aux filets dorés
-sur laquelle s’éjouit en tache de lumière, un reflet ensoleillé et bien
-Flamand venu d’une fenêtre invisible; blanc du papier d’un bouquet de
-roses que cette rose humaine tient à la main, toute à la joie
-insoucieuse de franchir un seuil dont elle sait le secret, auréolée de
-la vaste ombelle d’un chapeau brun, enrubanné, emplumé; réelle héroïne
-d’un drame digne de Kipling, que Stevens me conte, et que je retiens
-pour le narrer quelque jour.
-
-J’ai réservé pour la fin deux œuvres qu’une fréquente vision me rend
-plus familières; l’une, l’_Ophélie_ que j’ai dite, connue aussi sous ce
-titre «_Le Bouquet Effeuillé_», sans d’ailleurs autre motif de revêtir
-ce Shakespearien nom que d’être une jeune femme tenant des fleurs. Le
-Maître qui a peint _la Musicienne_ d’après sa femme, a peint l’_Ophélie_
-d’après sa belle-sœur. Ce sont la Saskia et l’Hiskia d’Alfred Stevens,
-moins les secondes noces. Cette dernière vêtue d’une robe d’algérienne,
-blanche et souple étoffe diaphane à raies brillantes, que le peintre m’a
-dit avoir reçue en ce temps là de la Princesse de Metternich, et qui
-habille encore deux indolentes fumeuses de cigarettes, en compagnie de
-leur chat dans un tableau plein de réticences. Un chat aussi, celui-là
-coquettement cravaté de bleu,--l’éternel félin devait séduire le peintre
-de l’éternel féminin,--caresse au soyeux volant sa fourrure soyeuse. Et
-le seul éclat un peu vif de la lumière infuse, amoureusement éparse sur
-cette belle jeune femme, glisse sur les fleurs qu’elle tient dans la
-main, dont un orangé souci qui trahit sa plainte.
-
-Je retrouve aussi maître Mitis ronronnant au coin du feu, tel qu’un lare
-symbolique du foyer quitté, dans ce joli tableau: _Retour au nid_. Une
-jeune frileuse, en cachemire, en toilette d’hiver se caresse, elle, le
-menton à son manchon, pensivement accoudée au fauteuil préféré, perdue
-en la contemplation d’une pendule qui lui sonna des «minutes heureuses»
-en ce nid d’amour qui est un fouillis de bibelots, parfumé et tendre.
-
-Et voici encore Raminagrobis qui, cette fois, est un chat d’Alep,
-faisant le gros dos, de tout son blanc poil lustré, au centre de cette
-touchante composition: _Les Rameaux_. C’est le retour de la messe de
-Pâques fleuries. Et, près du lit, drapé de cretonne aux fleurs vives,
-une élégante dévote, fille pieuse aussi, suspend au portrait de sa mère,
-avec un baiser, un brin de buis bénit. Il existe une réplique de ce
-tableau, avec quelques variantes dans l’ameublement et dans le costume.
-
-L’autre tableau, _La Psyché_ est comme une apothéose de tout l’art de
-Stevens et de toutes ses amours: les femmes, les objets et les reflets
-qui les multiplient. On dirait le gracieux cache-cache d’une jeune femme
-et de son image. Jolie brune, vêtue d’un pékin à mille raies noir et
-gris, garni de dentelures, et dont la fine tête olivâtre, ponctuée à
-l’oreille d’un blanc camélia, émerge de derrière une psyché en laquelle
-elle ne se voit pas, mais qui la mire. Galante ruse du peintre pour
-portraiturer et nous offrir sous deux aspects ce minois sympathique.
-C’est donc, en réalité, une femme à deux têtes et à trois mains,--et
-quelles mains! que n’en a-t-elle davantage, cette hydre exquise?--que
-nous représente ce panneau (peint sur bois par Stevens, vers 1870). Mais
-là ne se bornent pas les réflexions de l’intelligente glace, drapée
-elle-même d’un pan de damas jaune éteint. Tout l’atelier s’y reflète,
-avec sa vieille tapisserie à personnages, ses études, dont un effet de
-neige, ses crêpons épars sur un fauteuil d’acajou recouvert de velours
-d’Utrecht d’un bleu glauque, ses nombreux cartons aux galons dénoués,
-ses toiles empilées dont le bois blanc des châssis et le grain des
-toiles sur champ et de revers, sont d’une vérité bien hollandaise.
-
-Et l’insatiable traducteur des reflets, Alfred Stevens non content de
-transcrire à lui tout seul le duo limpide et chantant de la chambre
-harmonieuse, a fait se mirer, dans le parquet brillant, la verte
-perruche qui s’y promène; quoi encore, tout et rien, une cigarette
-éteinte, une allumette brûlée, et leur cendre; et c’est la suprême
-Ophélie au bord de son eau, avec sa fleur claire.
-
-La même robe de cuivre pâle ou d’or vert habille encore une bouquetière,
-dans un intérieur, assise à terre sur une peau d’ours blanc constellée
-de blancs pétales; jeune rousse portant une hotte de roses-noisettes,
-autour desquelles hésite un papillon incertain entre les fleurs et la
-femme.
-
-Cursive nomenclature que je ne veux pas interrompre, sans avoir
-mentionné encore le _Modèle se chauffant_, ravissante frileuse, les
-mains tendues, telles que deux fleurs de serre, au-devant d’un poêle que
-surmonte un vase blanc et bleu, d’un rendu ineffable.--La blonde
-_Veuve_, délicate jeunesse dont la première amour vient d’être fauchée,
-et qui, sous son deuil trop élégant, rêve déjà du convol que présage un
-bouquet séduisant, envoyé pour de deuxièmes fiançailles.
-
-Une troisième veuve, plus émouvante, se tient debout, nu-tête, dans un
-parc; de ses mains en train de se dénouer s’échappent les fleurs du
-souvenir; et sur sa poitrine vient s’abattre une colombe, Saint-Esprit
-du cœur, messagère de l’amour défunt ou annonciatrice du nouveau
-bonheur.
-
-Enfin l’entre-toutes admirable esquisse de cette jeune femme assise,
-vêtue de velours émeraude et de zibeline, en un intérieur dont la
-discrète intimité rendue, avec la liberté la plus puissante, évoque deux
-noms surpris de se rencontrer: Pierre de Hooghe et Velasquez.
-
-J’insiste sur le savoir-faire étonnant avec lequel Stevens reproduit aux
-murs des ateliers ou des salons qu’il représente les tableaux qui les
-décorent; tel ou tel vieux Maître, ou des contemporains, un Diaz, un
-Corot, à s’y tromper, à réjouir, à décevoir le peintre lui-même. Et
-notre Grand Ami, quand je lui parle de ce détail me répond
-mélancoliquement: «C’est vrai, j’étais très habile.»
-
-Un jour, Stevens a voulu, je ne dis pas faire grand, la grandeur tient
-toute dans ses apparentes minuties, mais peindre en grand; il a fait,
-habilement secondé par Monsieur Gervex, _le Panorama du Siècle_. On
-l’admira. Qu’en reste-t-il? Tout au moins la série des esquisses peintes
-dont il essaima, quatre vastes panneaux sans rapport avec ce nom
-d’esquisses, et dans lesquels, en ce premier jet plus expressif,
-s’évoquent les notables d’avant-hier avec une ressemblance non seulement
-de visage, d’attitude et de geste, mais d’_habitus corporis_ et de
-pensée, qui nous fait reconnaître ceux-là mêmes que nous ne connaissons
-que par leurs œuvres. Tenture historique, bien propre à décorer
-un fumoir transcendantal, comme pourrait l’être celui du
-Trianon-Castellane, en même temps qu’à satisfaire cette tendance qui,
-selon Goncourt, nous porte à «parler de l’immortalité de l’âme au
-dessert».
-
-Telle est, en quelques lignes, et pour quelques toiles seulement, mais
-élues parmi les plus caractéristiques, l’œuvre du Maître
-Flamand-Français, de celui que j’appellerai le grand sonnettiste
-pictural, peintre des mondaines Ophélies occupées à noyer en tant de
-miroirs le reflet de leurs mélancoliques beautés et de leurs toilettes
-bonapartistes. Filles de Polonius et d’Alfred Stevens pour lesquelles,
-en dépit des plus hautes consécrations, trop de contemporains n’ont
-encore que les regards oublieux d’Hamlet et ceux, plus folâtres, de
-l’étrange amateur de peinture auquel leur auteur dut un jour donner
-satisfaction d’une bien amusante manière. Il s’agissait d’une
-composition représentant deux jeunes filles en train de regarder par la
-fenêtre. Rien, et bien au contraire, n’en déplaisait au client qui
-n’avait d’autre objection à l’acquérir que l’absence totale de _sujet_,
-dans cette charmante toile.--«Comment? mais vous n’avez donc pas compris
-mon tableau?--s’écria Stevens faussement indigné--ces jeunes filles
-regardent passer un omnibus et l’une d’elles désigne son fiancé à sa
-compagne.»--«Mais,--objecta l’acheteur toujours inquiet et inspectant le
-détail du tableau,--cette jeune fille n’est-elle pas bien élégante pour
-avoir un fiancé sur un omnibus?»--«Vous voulez rire, répondit
-sérieusement Stevens, le fiancé est à pied, et momentanément caché par
-le véhicule».--Et le collectionneur pleinement rassuré emporta le
-tableau, célèbre désormais sous ce sentimental surnom: _Le Fiancé qui
-passe_!
-
-Instructive et ironique victoire remportée sur l’amateur niais, en
-regard de laquelle il est réconfortant de placer cette touchante
-repartie due à un artisan de goût inné, venant un jour, briser sur la
-table de Stevens toute une tirelire d’économies, afin d’obtenir en
-glorieux échange de tant de salaires d’un grossier labeur, une parcelle
-du travail exquis, méconnu par le _connaisseur_ inéclairé, reconnu par
-le distingué manœuvre.
-
-La délicate revanche que Stevens dut goûter ce jour-là; le toast auquel
-il aura fait généreusement raison, comme ample mesure à la commande
-ingénue!
-
-«_Je vous envoie mon meilleur ouvrier!_» disait le Duc de Bourgogne, en
-adressant Van Eyck à un souverain ami.
-
-Stevens aime à citer ce mot, et le rappelle avec émotion.
-
-C’est que la Flandre aurait pu le redire de lui en l’envoyant à la
-France. Et c’est encore dans ses _Impressions sur la Peinture_, qu’il a
-lui-même écrit: «On n’est un grand peintre qu’à la condition d’être un
-maître ouvrier.»
-
-
-DEUXIÈME ARTICLE
-
-Si les toiles-maîtresses de trois collections Parisiennes--la collection
-Humbert, contenant la grande _Femme au bain_, précédemment décrite, les
-collections Antoni Roux et Georges Hugo, dont j’ai dit ailleurs les cinq
-peintures--n’avaient pas fait défaut à l’École des Beaux-Arts, on peut
-affirmer que l’Exposition Stevens eût atteint le maximum d’éclat
-possible dans notre pays, en l’absence de chefs-d’œuvre de ce maître,
-ceux-là plus distants et retenus au loin. Telle quelle, ainsi que l’ont,
-grâce à beaucoup de discernement et de zèle, composée Messieurs Georges
-Petit et Edmond Le Roy, de tableaux demeurés en France et en Belgique
-principalement, la réunion d’œuvres de l’illustre Flamand est encore
-sans seconde. Pour mon goût, je l’eusse préférée plus triée. Outre que,
-d’une part, l’effet en eût été plus intense pour les connaisseurs, qui
-cependant démêlent aisément, des esquisses ou des panneaux moins
-réussis, les morceaux hors ligne, d’autre part, les visiteurs de bonne
-volonté auraient couru moins de risques de s’égarer entre le parfait et
-le moindre. Mais de tels choix sont difficiles, en un laps de temps
-restreint, et parmi d’inévitables exigences. Remédions à ce peu de
-diffusion par des sélections distinctes.
-
-Et, tout d’abord, goûtons l’impression de musée qui se dégage de cette
-collection. Bien peu, parmi les peintres contemporains, hormis Whistler
-et Boeklin, pourraient prétendre à pareil effet.
-
-Beaucoup de créateurs vivants sont en état de constituer une brillante
-exposition avec un rassemblement choisi de leurs ouvrages; mais de là au
-charme solennel, au serein et sérieux enseignement qui, d’ordinaire,
-n’est rayonné que par la mort, la distance est grande. Il faut, pour la
-combler, cette chose mûre et grave, qu’un grand artiste que je viens de
-nommer le premier, auprès de son ami Stevens, a noblement définie. Un
-jour que des juges inéclairés et malséants demandaient à Whistler ce
-qu’il pensait avoir mis dans un tableau, à leur avis inachevé, pour
-lequel il demandait une somme importante, il répondit par ce mot
-profond: «L’expérience de toute une vie!»
-
-Villiers de l’Isle-Adam emploie aussi quelque part une étrange et belle
-expression: il parle d’une _atmosphère saturée de solennité_. Il y a de
-cela, en ce moment, dans les salles du Quai Malaquais; une édification
-d’art qui renforce les convictions, réchauffe les tiédeurs, conquiert
-les incertitudes. L’unanimité sur une question de haut mérite (l’accord
-ne s’établissant d’ordinaire que sur des succès aussi injustifiés que
-transitoires) représente un des plus rares et des plus honorables
-aspects de l’opinion humaine.
-
-L’Exposition de Stevens nous en offre un éloquent exemple. A peine
-quelques dissidences, faute d’examen; tout au plus une ou deux fausses
-notes, faute de sérieux ou de bonne foi. Mais en revanche, que
-d’excellents articles! Je citerai, entre autres, Monsieur Olivier
-Merson, qui décrit bien le multiple enchantement versé «par
-l’observation des valeurs et l’entente du clair-obscur, par l’harmonie
-un peu étouffée des appartements bien clos, par une touche exacte et
-pleine donnant à chaque chose son importance relative, sa forme, son
-relief.» Monsieur Alexandre élit savamment, au long des cymaises, avec
-d’ingénieuses réflexions, trente-six tableaux, selon lui, hors de pair.
-Monsieur Stiegler analyse subtilement l’art de Stevens, quant à son
-rendu et dans sa philosophie. Du premier, il fait ressortir «les pâtes
-étalées avec une finesse exquise, les tons vifs sans être criards, les
-choses sobrement représentées sans encombrement ni excès». De la
-seconde, il dégage avec esprit une façon indirecte de nous retracer
-l’amour, moins de la femme que de cette unique Parisienne, qui en rêve,
-«qui attend l’amant ou qui vient de le quitter, ou bien qui reçoit de
-ses nouvelles, mais qui n’est jamais auprès de lui».
-
-Cependant c’est à Monsieur Gustave Geffroy que revient l’honneur d’avoir
-saisi avec son habituelle acuité, décrit avec sa maîtrise accoutumée,
-ces dehors séduisants, ces irritants mystères. Il faut citer tout le
-morceau sur ces «tableaux d’une forme dense, d’une coloration
-harmonieuse, d’une vive expression intime. Ce sont toutes ces toiles,
-désormais significatives, où reviennent non seulement les mœurs, les
-décors, les costumes d’un temps, mais les nuances infinies, délicates,
-tendres, mélancoliques, pures, sensuelles, mensongères, perverses, de
-l’instinct et de l’esprit de la femme. La femme est là, dans les atours
-d’une époque, avec son charme et sa bonté, et aussi avec son terrible
-pouvoir charnel. Elle y est en combattante contre l’homme, avec ses
-victoires et avec ses défaillances. Elle confesse le mystère de sa
-puissance, le donne à entrevoir dans l’eau trouble de ses yeux, et aux
-sinuosités de sourires subtils. Elle confesse aussi, aux heures
-d’automne, ses larmes intérieures, ses vaines poursuites, la fuite et la
-chute vertigineuse de la vie, l’effroi qui gagne, la nuit qui vient.
-
-«Alfred Stevens a dit tout cela avec éloquence et profondeur, lorsqu’il
-n’a pas cherché à le dire, lorsqu’il a été fermement et délicieusement
-peintre. Son talent attentif, son don de voir, son observation acérée,
-semblaient ne s’attacher qu’aux formes, aux silhouettes, aux tons, aux
-accords; il exprimait toutes ces choses visibles avec une joie évidente,
-et il se trouve maintenant qu’il voyait à travers le visible, et qu’en
-reproduisant le dehors, il faisait apparaître le dedans. Regardez ces
-toiles aux détails savamment disposés, gardant juste leur importance;
-admirez cet art de constructions larges, aux nuances si doucement et si
-sûrement distribuées, goûtez la finesse de ces valeurs, qui donnent la
-vie particulière aux chairs, aux étoffes, aux objets, et qui produisent
-la vie générale de l’ensemble. Admirez la forme, le volume de ces femmes
-qui se meuvent, respirent dans les petits cadres comme des statuettes
-vivantes, ces jambes dont le mouvement et l’attitude se révèlent parmi
-les plis des jupes, ces bras souples comme des lianes, ces mains molles,
-nerveuses, pâles, tièdes, les unes passives d’attente et de résignation,
-les autres frémissantes de volonté.
-
-«C’est _La Dame rose_, si solide sous ses dentelles légères; c’est la
-femme effondrée au retour du bal; c’est la lecture au coin du feu; c’est
-cette femme en blanc, d’une démarche si rythmée, qui respire un bouquet;
-c’est _La Femme à la harpe_, en robe de soie verte; c’est ce
-chef-d’œuvre de _La Jeune Mère_, qui donne le sein à l’enfant goulu,
-scène extraordinaire de belle animalité et de rare élégance; c’est _La
-Dame aux cerises_; c’est cette merveille des _Derniers jours du
-veuvage_, malheureusement déparée par le petit amour qui rit sous la
-table; c’est cette autre merveille complète de la _Lettre de
-faire-part_, où Stevens voisine avec Ingres et atteint au style de
-l’appartement moderne, du châle de la femme parée en conquérante et en
-victime. C’est cette femme datée du Second Empire par sa robe, et datée
-de tous les temps de la civilisation, par sa vie exaltée, secrète; c’est
-cette femme en blanc, en noir, en bleu, en jaune, avec ses fleurs, ses
-bijoux, ses amours, ses tristesses, qui donnera, en touchant échange, à
-Alfred Stevens, la vie immortelle qu’elle a reçue de lui.»
-
-Après un tel jugement, il serait puéril de relever, de révéler les
-frivoles anathèmes de visiteurs pressés, non sans la prétention de
-substituer à de mûres compréhensions leurs impressions évaporées. Non,
-encore une fois, Stevens n’est pas un peintre sans profondeur, parce
-qu’il peint des femmes recevant des billets ou revenant des bals. Je
-l’ai écrit ailleurs: «quels plus dramatiques combats, quelles
-submersions plus poignantes?[4]»
-
- [4] Page 21.
-
-Et ce _leitmotiv_ du billet doux, un ancien petit Stevens, le varie en
-une acception fort exceptionnelle: c’est un petit chien qui fait le beau
-pour le présenter à sa maîtresse, et la langue du serpent d’Éden vibre
-encore sous les espèces de ce _poulet_, entre les moustaches du roquet
-debout devant Ève.
-
-Une erreur que je répugne à rencontrer sous la plume de critiques
-autorisés, beaucoup plus qu’à voir certains visiteurs de l’Exposition
-Stevens aussi désorientés que la noce de _L’Assommoir_ dans le Louvre,
-et presque aussi spirituels que Bibi-la-Grillade devant les cuisses de
-l’Antiope, c’est la comparaison à la littérature d’Octave Feuillet de la
-peinture d’Alfred Stevens. Entendons-nous, quand nous aurons dit: un
-Feuillet qui revêtirait du style d’un Flaubert la psychologie d’un
-Stendhal, j’admettrai la similitude.
-
-Mais l’obstacle sur lequel tiquent et butent aussi inconsidérément que
-d’ailleurs obstinément, les gens pressés, les clientes de Paquin, ce
-sont les modes. Loin d’entendre que les toiles du maître, de tous autres
-points si parfaites, n’offrissent-elles que ce ragoût, il serait
-inappréciable; elles oublient les chérusques de Porbus et les paniers de
-Nattier, et la sagacité de leur critique, en même temps que «la capacité
-de leur esprit, se hausse» et se borne à reprocher aux robes à volants
-de n’être pas des jupes _bonne femme_.
-
-Le haut appoint d’historique intérêt et de somptueuse curiosité
-qu’ajoutent aux tableaux de Stevens leurs modes évanouies, les critiques
-citées plus haut, l’ont toutes bien compris et artistement expliqué.
-L’une d’elles trouve cette pittoresque expression: «la carapace des
-cachemires», et Monsieur de Fourcaud consacre à ces atours surannés, qui
-seront des costumes demain, un article entier, plein de broderies
-élégantes.
-
- * * * * *
-
-Complétons maintenant de quelques réflexions suscitées par les toiles du
-Quai Malaquais, des notations antérieures.
-
-Et, dès le début, se peut-il qu’il ait arrêté les yeux sur le tableau
-prêté par le musée d’Anvers, le chroniqueur qui reproche à Stevens de
-mettre si peu de choses dans la tête et dans les yeux de ses femmes,
-qu’il ne saurait les baptiser que femme en bleu, blanc ou rose? On
-pourrait tout d’abord répondre que le _Blue Boy_ ne fut pas baptisé
-autrement, non plus que l’_Homme au gant_ du Titien, lequel cependant ne
-manque d’expression ni dans les yeux, ni dans la tête; et que tant de
-Madones au _voile_, à la _chaise_, au _raisin_, au _chardonneret_, au
-_poisson_, au _singe_, au _lapin_, auraient peut-être fait plus
-respectueusement d’emprunter leur titre au Sauveur du Monde, qu’elles
-tiennent entre leurs bras, qu’à ces vêtements, à ces meubles, à ces
-fruits, à ces ménageries. Mais ce sont chicanes d’à côté, digressions
-fantaisistes. Plus sérieux est de constater, sans hyperbole ni conteste,
-que nul tableau, fût-il de Zurbaran ou de Mathias Grünwald, le _Naufrage
-de la Méduse_ ou le _Prométhée_ de Salvator Rosa, ne l’emporte en
-pathétique sur cet épisode mondain, plein de frissons et de transes. Le
-tableau s’intitule simplement _Retour du Bal_, comme plusieurs des
-compositions de notre grand féministe. «Femme effondrée au retour du
-bal», Monsieur Geffroy la caractérise plus exactement sous cette
-désignation. Je l’appellerais: _L’Atterrée_. C’est le plus poignant des
-petits drames que peignit Stevens; celui-là rédige en grand sinistre une
-de ces déceptions parées, auxquelles il se complut et excella. Les deux
-_Douloureuse Certitude_, exposées dans les mêmes galeries, en offrent
-deux exemples, non sans angoisse. Le gazetier, qui juge Stevens badin,
-les a-t-il vues? Celle appartenant à M. Gardener est plus assombrie.
-Dans le détail de l’ajustement--car ces douleurs sont élégantes, et
-c’est la caractéristique de leur acuité qui échappe à notre esthéticien
-égaré, que cette opposition entre leur parure et leur souffrance
-demeurée humaine--j’ai négligé de noter ce vaste jupon blanc, dont la
-cloche se dessine sous la robe grise, et qui accompagnait la marche d’un
-fracas, plutôt que d’un froufrou, de toile empesée. L’autre (exposée
-sous le nom de Monsieur Hœntschell) est plus rageuse. Décrivant de
-mémoire sa toilette (je tiens à ces rectifications), je l’ai vêtue
-inexactement d’un taffetas gant de Suède. C’est une gaze du jaune un peu
-fané, d’une fleur de bouillon blanc; ou, mieux encore, de la coque
-diaphane d’une alkékenge. Et la lumière rose des bougies, dont la flamme
-s’allonge, et la pâle clarté de l’ombre surprenant la mondaine en proie
-à son tourment, se fondent en une rousseur blonde qui baigne tout ce
-tableau dans un ton de plume de tourterelle. J’ai vu, dans les galeries
-Petit, une moindre toile, corrélative de la précédente; variations sur
-le même sujet; ce n’est pas un autre modèle, et la toilette est
-pareille; mais l’expression de la tête au regard fixe est plus
-concentrée, plus intense.
-
-Or, les indubitables chagrins de ces deux sœurs sont tempérés, l’un par
-une dignité, par une grâce maintenues, l’autre, par une colère où la
-douleur se distrait. Mais ce thème, plusieurs fois varié au cours de
-l’œuvre, atteint à toute son intensité dans le tableau d’Anvers. Plus
-rien, là, des exquises mièvreries auxquelles se complaît ce pinceau
-charmeur. _L’Atterrée_, au retour de ce bal maudit, duquel il lui a
-fallu subir sans gaîté l’allégresse torturante, s’effondre dans
-l’anéantissement où la jette une nouvelle redoutée longtemps, certaine à
-cette heure. Et cette heure se prolonge, s’éternise, sous les habits de
-fête non quittés, et qui semblent participer, en se fanant, à
-l’extinction du bonheur, sous la lueur hybride qui se mélange du jour
-naissant, et de la lampe mourante, entre lesquels le visage en proie au
-désastre se noircit de tons plombés et d’angoisses secrètes. Ce
-douloureux vers de l’élégiaque Marceline s’y inscrit avec plus de
-cruauté:
-
- «Le sourire défaille à la plaie incurable.»
-
-Et ce serait une dramatique illustration des douloureusement amoureux
-poèmes de la Muse de Douai, que cette victime ornée et frissonnante, les
-bras ballants sous leurs bracelets, dont les joyaux alourdissent la
-retombée parallèle de ces deux mains, impuissantes désormais à ressaisir
-le bonheur.
-
-Il est encore tout entier aux mains de l’héroïne de cette autre page
-magistrale, audacieusement intitulée: _Tous les bonheurs_. J’imagine que
-Monsieur Degas, qu’on a vu, et c’est un bon signe, parcourir, sa loupe à
-la main, les salles de l’École, a dû grandement apprécier le marmot
-glouton, si fort exempt de la fadeur des scènes dites maternelles. La
-charmante jeune mère[5], tant de fois heureuse, s’est attardée au
-dehors; son nourrisson le lui fait sentir au retour. Aussi, est-ce même
-avant de retirer son chapeau, dont les brides sont simplement rejetées
-en arrière, qu’elle abandonne entre ses longs doigts fins qui le
-pressent comme un fruit juteux, son beau sein au poupon goulu, fermant
-le poing de plaisir.
-
- [5] Madame Alfred Stevens.
-
-C’est nombre de fois que la beauté de Madame Alfred Stevens fut
-reproduite par Alfred Stevens dans ses tableaux, mais voici une
-curiosité plus rare. Le hasard de mes promenades m’a fait découvrir une
-toile qui pourrait bien être de ce grand peintre et le représenter
-lui-même, en compagnie de sa femme, aux jours de leur lune de miel. Je
-m’empresse de dire que ce tableau n’est pas signé, sauf de l’éclat _in
-fieri_ d’une maîtrise touchant à son apogée.
-
-La toile mesure 1 mètre de largeur sur 0 m 80 de hauteur. C’est un
-sous-bois printanier tout étoilé de blanches aubépines. La belle jeune
-femme, assise sur le gazon fleuri, est vêtue d’une robe fort bouffante
-(comme on les portait alors) gorge-de-pigeon, dite _à double jupe_, dont
-la plus courte est cernée d’une ruche. La ceinture est rose, le chapeau,
-dit _chapeau-assiette_, est de paille blanche, garni de coques
-pareillement roses, semées dans une dentelle noire. Au col, une
-cravate-jabot en mousseline claire rattachée par une turquoise d’un bleu
-_sui generis_ excellemment rendu. La main droite de cette mondaine
-présente une branche de lilas, comme les madones de Luini font de leur
-ancolie; la gauche retient de ces fleurettes volontairement indistinctes
-qui ne veulent s’appeler que des «fleurettes printanières». L’expression
-du visage est énigmatique, de beaux yeux bruns au regard de côté, un
-regard qui écoute; la bouche, au sourire retenu, n’est pas toute
-confiante et semble savoir qu’il y a des chagrins au fond des joies. Ces
-jeunes gens, placés l’un derrière l’autre, ne peuvent se regarder, mais
-se voient du cœur.
-
-Un reflet de soleil, tamisé par les feuillages, effleure l’épaule du
-modèle et le costume du jeune homme plus faiblement encore. Il semble,
-lui, vraiment en contemplation devant sa chère compagne. Sa pose est
-aussi allongée sur l’herbe, il est en guêtres de chasse, sa veste est en
-velours brun, son chapeau-canotier d’un ton très fin repose sur son
-manteau étalé.
-
-Les accessoires sont bien caractéristiques de la manière de Stevens: un
-châle de dentelle noire, un éventail d’ivoire découpé, si incommode et
-si à la mode alors, une ombrelle-marquise ouverte, également en dentelle
-noire, à la doublure d’un blanc-bleuté, au devant de laquelle des
-brindilles se détachent. Une paire de gants de Suède roulés; enfin,
-détail symboliquement voulu, un volume broché dont la couverture porte
-ce titre: «Son Printemps».
-
-Ce tableau pourrait-il être l’œuvre d’un camarade, d’un confrère
-Flamand, heureux de portraiturer son ami dans ces conditions amoureuses?
-Je ne crois pas, je laisse de plus experts en décider.
-
-Un autre tableau qui, par rapport à Millet, et vu son importance dans
-l’œuvre d’Alfred Stevens, sera peut-être un jour son _Angelus_, c’est
-_Le Convalescent_. Toile vaste pour notre peintre. Trois personnages: un
-long jeune homme assis, dont la maigreur s’accuse en de noirs habits,
-maintenant trop amples. Debout, devant lui, une matrone le remonte de
-propos réconfortants et lui touche le front dont elle rejette les blonds
-cheveux en arrière. Elle est vêtue d’une robe de soie gris-fer, aux
-puissantes indications de plis, d’un chapeau fermé à la mode du temps,
-d’un cachemire aux nuances éteintes. Auprès d’elle, sur le canapé, une
-belle jeune femme considère le convalescent avec une aimable
-sollicitude. La peinture de ce tableau est si souple et si riche qu’on
-dirait du laque. Commune à bien des tableaux de Stevens, cette qualité
-s’accuse encore là. Et le rose velours des chaises, l’or de leur bois,
-le noir des étoffes, le marbre de la cheminée, les garnitures qu’elle
-supporte, dont une pendule ornée de plaques en lapis-lazuli (qui
-reparaît au _Coin du feu_ de Monsieur Feydeau), apaisent leurs reflets,
-absorbent la lumière, satinent leur grain, et tout s’unit, tout chante,
-en un concert harmonieux de tons colorés.
-
-C’est le propre des belles peintures d’Alfred Stevens, d’agir sur
-l’esprit comme une belle musique. Et ceci n’est pas seulement une
-réflexion poétique, mais une observation tirée des procédés de
-composition et de facture. Le petit tableau de la _Dame aux cerises_ le
-démontre éminemment en son _thème_ de rouge et de vert, posé, avec ces
-cerises elles-mêmes, sur les genoux de la jeune femme et développé au
-cours de toute la toile par les variations de ces deux tons, confiées
-aux étoffes du fond, du fauteuil, de la toilette.
-
-Une autre composition, en laquelle la déliée physiologie féminine ne le
-cède point au rendu exquisement fin, c’est dans le tableau
-insuffisamment intitulé: _La Visite_[6]. _La Confidence_, _L’Aveu_, plus
-explicites, ne le seraient pas assez encore. C’est un aveu d’une
-spéciale délicatesse. La plus jeune amie, la plus récente mariée a fait
-demander sa grande sœur, la compagne qui l’a précédée en la vie, dans le
-mariage et la maternité. Elle lui avoue son état enfin certain, ce
-glorieux avènement, bourgeoisement connu sous le nom de _position
-intéressante_. Mais ses premiers troubles, ses premiers malaises, une
-nouvelle forme de la pudeur ont rencogné derrière un paravent luxueux la
-future jeune mère. Son peignoir de mousseline blanche à pois, nuancée de
-rose par un transparent déjà lâche, est une merveille d’élégance et de
-goût. Pas un noir ne durcit son personnage délicieux; pas une lueur ne
-l’accuse. C’est un miracle de demi-teinte, entre tous unique, dans
-l’œuvre de Stevens; un doux sourire, en forme de croissant, relève les
-coins de la bouche, les yeux sont baissés; une tendresse baigne les
-chairs, assouplit la stature; on dirait une mondaine interprétation du
-vers d’Hugo:
-
- «Ève sentit que son flanc remuait.»
-
- [6] A Madame Cardon.
-
-L’amie, debout, rassurante, charmée, le profil dans la pénombre, la
-nuque dans la lumière, regarde, écoute, encourage; et son burnous de
-cachemire resplendit chaudement et mélodieusement de tons de turquoise
-et de giroflée. Un paravent de laque à fond noir, aux dessins d’or et
-d’argent, autre prodige de fini et de rendu, sert de cadre à ce
-chatoiement, chatoiement lui-même. Et ni la soie du canapé aux rayures
-Pompadour, ni l’or du bois sculpté, ni le vase vert-camélia, ni la
-tenture vert-saule, ni la cordelière aux glands soyeux, je ne dis pas ne
-se nuisent, mais ne cessent de collaborer à l’ensemble chantant, fort et
-fin, précieux et gracieux.
-
-C’est un prodige de cet art que la juxtaposition de ces surfaces
-diaprées, non seulement sans mutuelle hostilité, mais en une association
-de richesses et un échange de distinctions, qui s’activent et se
-tempèrent.
-
-Au rebours des escamoteurs, à l’encontre des ébaucheurs de masses, à
-l’instar des petits maîtres Flamands dont ce fut la vertu, Stevens
-n’omet rien, et rien ne jure, rien ne crie, ne tire l’œil; mais tout
-rayonne et retentit doucement en la musicale variété des formes et des
-nuances. Les objets sont tous à leur plan et à leur place, en ces
-milieux de choix; et la chose que Stevens se trouve avoir peinte en les
-peignant si vraies, c’est ce qui n’existe pas et qui pourtant est tout,
-le fluide qui les baigne, leur atmosphère.
-
-Et l’exécution est si parfaite, bien que sans nulle monotonie, avec
-maintes variétés de touches, pour chaque matière et chaque textile, que
-si, par malheur, une de ces toiles se trouvait coupée en vingt parties,
-chacune d’elles n’en formerait pas moins un petit tableau excellent et
-complet. En outre, d’une toile à l’autre, cette exécution qui se
-transforme, toujours en quête d’une diversité ou d’un mieux, offre et
-parcourt à elle seule des modulations infinies. Une preuve: il est
-difficile d’assortir en pendant deux de ces peintures, au choix, par la
-dimension du sujet et la qualité du faire. On compte celles qui
-pourraient s’apparier ainsi: _Le modèle se chauffant_, brune tête de
-Murillo, et la petite _Veuve_ sur son canapé rouge; _La Femme au
-bouquet_, de Monsieur Manzi, et _La Femme aux papillons_, de Madame
-Georges Petit, réaliseraient de telles associations, avec autant de
-prix, autant de rareté, que celles dont un habile joaillier a
-grand’peine à les effectuer de deux solitaires sans rivaux, de deux
-perles d’orient fraternel. Les deux belles petites toiles de la
-collection Georges Feydeau composent un de ces assortiments; on dirait
-deux Courbets en miniature: une liseuse, celle-ci fort honnête femme, au
-coin de son feu, en ses atours discrets de Pénélope bourgeoise; l’autre,
-debout auprès du clavier, l’effleure du doigt, distraite, l’esprit au
-lointain.
-
-_La Charmeuse de papillons_[7], un chef-d’œuvre de tous points, nous
-fournit une curieuse remarque. Je veux parler de ce quatrième doigt de
-la main gauche, lequel se replie sur le manche du parasol japonais, en
-une courbe rentrante si expressive, qu’Ingres l’eût entre tous admirée,
-le grand amateur de raccourcis singuliers et véridiques.
-
- [7] Une nièce de l’artiste.
-
-Une autre toile, dont le détail aurait encore enchanté le grand et
-sévère Dominique, c’est _La Visite_, appartenant au Roi des Belges. J’ai
-parlé ailleurs de ce duo entre tous harmonique. Le chapeau de fleurs de
-la visiteuse, son châle de dentelle noire rejeté en arrière, la
-robe-princesse de son amie, faille _cheveux-de-la-reine_, garnie d’une
-_chicorée_ de même étoffe, dont émerge le pied chaussé-menu d’un soulier
-turquoise assorti aux trois velours bleu intense, finement givré de
-blanc dans le reflet, qui se croisent en bandelettes sur la chevelure
-dorée, autant de jolis détails. Le beau, c’est le dessin de cette tête
-de jeune femme en train de mordiller expressivement le petit doigt de sa
-main gauche. Un peu agrandi, je le répète, un tel contour ne détonnerait
-pas dans la collection Montalbanaise.
-
-Ce qu’Ingres eût envié dans le tableau _L’Inde à Paris_, au Chevalier de
-Bauer, c’est le geste des doigts qui s’évasent dans le penchement,
-l’appuiement, au bord de ce meuble, du corps de la belle mondaine. On
-dirait l’extrémité des plumes de deux ailes prenant contact avec le sol.
-Ce tableau est l’un des plus beaux de l’Exposition, par l’architecture
-de la composition: une table recouverte d’un tapis turc aux riches
-nuances sert de base à un éléphant orné de pierreries, qu’examine une
-collectionneuse[8] debout derrière ce bibelot de rajah. Elle est nu-tête
-et laisse complaisamment descendre son regard sur le pachyderme gemmé.
-Un fond vert-myrte reposant et réjouissant se tend derrière la robe de
-velours noir. Vers la droite, un _ficus_ s’y assortit, qui découpe sur
-du rose-gris ses feuilles retombantes.
-
- [8] La femme de l’artiste.
-
-Un tableau de pareilles dimensions (à M. Guasco) reproduit le même
-sujet, sous le même titre, en variant le personnage, l’attitude, le
-costume; et le proboscidien se surmonte, cette fois, d’une minuscule
-poupée. Une troisième variante du sujet figura dans la collection Khalil
-Bey. Gautier la décrit ainsi dans la préface du catalogue: «N’oublions
-pas les séductions d’Alfred Stevens, une jeune femme qui rêve, indécise
-entre les deux routes, devant une sorte de chimère japonaise tout en or,
-ayant pour verrues des diamants, des rubis et des saphirs symbolisant la
-richesse luxurieuse, et une lettre ouverte, emblème de l’amour pur.»
-Cette description s’applique en partie à l’allégorique scène intitulée
-_Le Cadeau_: une jeune blonde en robe d’_algérienne_, dont les manches
-lâches et transparentes rappellent certaines juives de Rembrandt,
-considère un tigre-joujou, placé sur une table en face d’elle. D’une
-main elle tient la lettre du donateur lointain; de l’autre, une pensée,
-indice de souvenir. Naïf langage de fleurs et d’accessoires, renouvelé
-par cet art supérieur semblant s’être inspiré là du même sentiment qui
-faisait écrire à Baudelaire: «beauté du lieu commun», dans ses notes
-publiées posthumes.
-
-Stevens m’affirme que Gautier a parlé, et plus longuement, de cet autre
-tableau: _La Lettre de faire-part_, dit encore: _La Femme en rouge_. Ce
-devrait être dans la préface du catalogue pour la vente Anastasi. _La
-Femme en rouge_ y figure, et deux fois glorieusement pour Stevens, qui
-en fit don à son confrère, devenu subitement aveugle, comme tel héros de
-Kipling. Elle se vendit 8,000 francs. C’est une des plus nobles
-peintures du maître. Il dut l’exécuter un jour de bonne santé et de
-belle humeur, cette page de joie et de tristesse. La jeune femme,
-l’éternelle héroïne de Stevens, toujours diverse et toujours nouvelle,
-trouve, au retour d’une fête dont elle porte la parure, le douloureux
-billet bordé de noir qui la rappelle aux sombres pensées. «L’art est à
-moi!» semble s’être écrié l’artiste, en peignant ce morceau d’une pâte
-si souple, de si libre allure, sans une surcharge, sans un repentir. Et,
-comme pour le signer d’un symbole mystérieux, la pierre qu’il suspend au
-cou de son modèle, c’est, mélangée sur la palette et portée sur la
-toile, en une seule touche exacte et subtile, par le pinceau, c’est la
-gemme du présage funeste, une trouble et troublante opale.
-
-L’autre _Lettre de faire-part_, plus célèbre, plus ancienne, plus
-étudiée, présente une tête expressivement inquiète, mais surtout offre à
-s’émerveiller d’un de ces cachemires triomphaux où Stevens excelle.
-Châle-burnous infinisant son kaléidoscope au-dessus des lourds plis
-d’une robe marron clair, en soie épaisse, _à pleines mains_, disent les
-chambrières. Le bichon jappe dans son sillage; sa maîtresse l’oublie,
-perdue en l’incertitude du nom qu’elle va lire sur le papier cerné de
-noir. Vétilles devenues profondes par le rendu véridique et euphonique
-de ce que j’appellerais volontiers _le sentiment habillé_, tel qu’il
-nous apparaît dans le monde.
-
-J’ai compté, dans l’Exposition, jusqu’à onze de ces cachemires.
-Joséphine en possédait davantage, mais non de plus beaux. Et celui que
-Mademoiselle Moreno vient de rajeunir gracieusement, sur la scène du
-Théâtre-Français, greffe, n’en doutez pas, ce renouveau de notoriété sur
-celles que lui valut d’avoir posé pour notre peintre, après avoir été
-porté par «la bonne Impératrice». C’est une curieuse coïncidence que ce
-succès de l’Exposition Stevens et la reprise d’une pièce en proie aux
-mêmes modes. Écoutez-en le compte rendu; ce ne sont que berthes,
-guimpes, mantelets, canezouts, ganses, fronces, biais, bouillonnés,
-marabouts--et jusqu’à l’effilé Tom-Pouce!
-
-Le premier cachemire peint par Stevens drape, dans le joli tableau _La
-Visite_[9], une jeune mondaine de 58, laissant glisser son regard sur la
-carte qui accompagne un bouquet, messager d’amour. C’est un châle à fond
-_tabac d’Espagne_, un peu parent de ce châle jaune qui fascinait la
-Cousine Bette que Balzac nous peint «en proie à l’admiration des
-cachemires».
-
- [9] Si je ne me trompe, à M. Vimenet. Quatre des tableaux exposés
- portent ce titre.
-
-Le tableau intitulé _Remember_ nous sollicite maintenant: une mondaine
-rousse, assise en toilette de soirée, qui n’est autre que le dessous de
-soie jaune porté par le modèle de _L’Atelier_. Elle s’abrite de cet
-éventail dont le peintre aime à faire jouer sur un teint l’ombre
-délicate. Teint bien en accord avec la physionomie, la physiologie de la
-dame. Jamais Stevens ne commettrait cette erreur de couronner de cheveux
-roux une peau de blonde. Dans le panneau que je possède, _La Psyché_,
-admirez comme la carnation mate et un peu olivâtre du modèle s’assortit
-à sa brune chevelure. La jeune femme de _Remember_ a les sourcils
-effacés, les cils blancs, et sa _complexion_ fait penser à ce vers de
-Mallarmé:
-
- «Un automne jonché de taches de rousseur.»
-
-Un coin de fauteuil doré Empire, garni de bleu turquoise, s’associe
-heureusement au jaune de la robe, au ton du gant de Suède. Et le fond
-sans détail, se creuse lointainement derrière la pensive figurine.--_La
-Femme en vert_, de la collection Guasco (encore une femme au cachemire),
-regarde d’un air pénétrant un tableau de chevalet, son portrait
-peut-être. C’est, pour me servir d’une subtile expression d’un poète,
-celle que j’aime le moins de celles que je préfère, avec certaine
-_Liseuse_ appartenant au Prince de Ligne, bien que cette dernière
-rayonne un charme discret assez semblable à celui qui émane des pensives
-figures de Fantin-Latour.
-
-Telles sont, plus ou moins restreintes ou spacieuses, avec celles
-mentionnées dans la précédente étude, les plus exquises, les plus
-magistrales, les plus parfaites, selon moi, d’entre les toiles d’Alfred
-Stevens exposées à l’École des Beaux-Arts, en février 1900.
-
-Il est instructif d’y examiner aussi des toiles plus anciennes (devers
-55) d’une facture moins libre, sentant encore un peu l’école. Disons
-_L’Avare_, _Le Mercredi des Cendres_, _La Leçon de musique_, _La
-Mendicité interdite_ et _La Mendicité tolérée_, ces deux dernières
-d’allure un peu puérilement mélodramatique, mais d’un faire puissant,
-rappelant un peu celui de Joseph Stevens. Il n’eût pas été sans intérêt
-de rapprocher sur une même paroi ces quelques tableaux, débuts, origines
-de l’artiste.
-
-Leurs dimensions insolites ou plus restreintes composent encore un
-groupe à part, de quelques tableautins que je citerai: _La Liseuse
-couchée_, merveille de camaïeu ivoirin, de la poitrine nue, de la robe
-d’algérienne où la chair rose transparaît, des mains, du livre et de la
-fourrure du blanc fauve, où s’allonge et se frôle amoureusement le corps
-de cette savante voluptueuse. _Liseuse_, qui se transforme en lascive
-_Dormeuse_, dans un panneau d’égale forme et de pareilles dimensions,
-propriété de Monsieur Madrazo. Semblables blancs crémeux de la diaphane
-robe aux soyeuses rayures et de la poitrine ivoirée, ouverte aux
-effluves caressants d’un jour d’été; même collier de corail aux couleurs
-de baies; seuls, les cheveux sont devenus roux, comme pour s’assortir à
-ce bijou, au fond d’un ton pompéien, à l’écran de forme japonaise.--_La
-Dame en bleu_, dite _Le Bluet_, figurine unique en son genre, est assise
-au beau milieu d’un paysage qui baigne de tons légèrement virides une
-toile de deux tons d’azur, «_wedgwood_» et saphir.--La _Rose-Thé_, une
-jeune femme aux seins nus et si délicatement nuancés du ton de la fleur,
-qu’on les prendrait pour cette rose elle-même.--_Le Pianiste Hongrois_,
-petit portrait, ensemble distingué et flamboyant, d’un blond jeune
-homme, aux cheveux longs et drus à la Liszt, au visage finement ombré;
-une transcendante étude laquée en pleine pâte, où le luisant palissandre
-de l’instrument, la musique entr’ouverte et le lisse clavier, la culotte
-gris-perle ornée de broderies, le tabouret d’un rouge de géranium, sont
-ébauchés et entièrement rendus en quelques touches toutes puissantes.
-Stevens a peint ce tableau en une heure et demie (le temps ne fait rien
-à l’affaire), d’après l’accompagnateur de Rémenyi, le violon
-célèbre.--Trois petites études, en lesquelles Stevens rencontre
-Whistler: _La Fillette à la poupée_, une combinaison en rose et vert à
-ravir le peintre des arrangements; _La Femme au peignoir_ et _La jeune
-Femme assise_, un minois, une Mimi-Pinson d’atelier, en plus rosse (un
-peu la Bessie de _La Lumière qui s’éteint_), le modèle gentil et commun
-en sa toilette de rue, la voilette blanche relevée, et les mains aux
-doigts trop courts, cherchant à se rejoindre sous leurs bagues en faux
-et hors des fausses manchettes de toile empesée.--Trois petits
-portraits: deux garçonnets, le rêveur, le jeune Montrosier, mélancolique
-adolescent; et le volontaire, le jeune Peter, profil accusé et fin,
-au-dessus d’une flottante cravate de deux tons de rose; puis une petite
-tête de jeune femme blonde, à la coiffure garçonnière aussi, et qui plus
-loin s’accommode aux sombres atours de _La Veuve avec ses enfants_, dans
-le tableau du Musée de Bruxelles.
-
-Quant aux grandes figures, si je n’en parle pas, c’est qu’elles ne sont
-point typiques du talent de Stevens. Celle en laquelle il a égalé ses
-petites toiles, c’est _La Femme au bain_ de la collection Humbert, non
-exposée aux Beaux-Arts, et remplacée par une autre baigneuse, moins
-belle, à la gracieuse tête de Sirène, dont un des mérites est de
-rappeler ce joli vers de Musset:
-
- «La Naïade du bain qui pleure en s’égouttant.»
-
-J’ai tout énuméré de ce qui me semble hors ligne. Je m’en voudrais
-(Stevens lui-même peut-être m’en voudrait) d’omettre ses _marines_, qui
-ne sont pas mon faible dans son œuvre, mais qui y jouent un notable rôle
-dont il est fort jaloux. En tout cas, peut-être en aurait-on dû faire
-l’objet d’une réunion spéciale, plutôt que de les mélanger aux portraits
-de femmes. Et pourtant la mer n’est-elle pas femme comme elles,
-mystérieuse, énigmatique, pleine d’accalmies et de cruautés sous ses
-robes changeantes, pleines elles-mêmes, dans la dentelle de leurs
-vagues, le frisson de leur flot ou l’ourlet de leur écume, de roses
-d’aurore ou de nocturnes violettes? Ce que je préfère, c’est une série
-de vues de la Riviera, dont le peintre a bien rendu l’atmosphère sans
-voiles, les contours nets et presque durs, les maisons peintes comme des
-fleurs dans des paysages de pins qui s’assombrissent au crépuscule, sous
-des ciels bleu pâle qui se mélangent à l’azur méditerranéen décoloré par
-le soir naissant en une clarté surnaturelle.
-
-On reproche généralement aux coins de paysage, aux bouts de jardin que
-Stevens encadre dans une fenêtre ouverte, un peu de froideur, un éclat
-un peu creux ou un peu cru. Ce sont bien, il est vrai, des paysages de
-peintre d’intérieurs, nature convenue et pimpante, factice et
-superficielle. Néanmoins ces décors, voire ces portants, sont à leur
-place et à leur valeur, et parfois, comme dans _La Femme aux papillons_,
-le peintre prouve qu’il sait traiter les vertes plates-bandes et les
-ombreux sous-bois avec non moins de consciencieuse passion que les
-paysages dorés des paravents de laque.
-
-Je conclus par quelques détails typiques, récemment glanés. La figure de
-femme de _L’Atelier du peintre_, et cette autre, d’ailleurs assez
-dissemblable, de la _Douloureuse Certitude_ (en robe de soirée) furent
-posées par un modèle du nom de Victorine, dont il appert que le maître
-se plaisait à en interpréter l’élégante silhouette, plus qu’à rechercher
-sa ressemblance exacte. Dans le premier de ces deux tableaux, parmi les
-objets occupant le fond du décor, la photographie d’une tête d’homme est
-reproduite avec une singulière vérité: c’est un portrait de Baudelaire.
-De même que la robe d’algérienne, tant aimée, tant de fois reproduite
-par le peintre, lui avait été donnée par la Princesse de Metternich, la
-robe de la _Dame rose_ lui vient de Madame Doche. Un jour l’histoire
-sera faite de ces robes variées ou redites par Stevens, dans tel ou tel
-de ses tableaux, chiffons immortalisés, loques transfigurées; candide
-robe bleue du _Printemps_, que sillonnent de fins velours noirs, tels
-que d’obscurs filons de deuils préventifs; robe rose de _L’Été_, dont
-les boutons de métal poli sont autant de miroirs menus qui reflètent le
-paysage. Le grand amoureux des robes devait aussi se préoccuper de ces
-robes de l’ameublement qui sont les tapis de table. Il en a peint
-beaucoup, de rutilants et de discrets. _La Visite_[10] et les _Derniers
-jours de veuvage_ en contiennent deux extraordinaires.
-
- [10] A Madame Cardon.
-
-Un mot de la célèbre ambassadrice que je nommais tout à l’heure:
-«Princesse, Stevens trouve que vous avez _du chien_, lui dit-on un
-jour.» (La locution venait d’être inventée.) Et la spirituelle dame de
-répondre: «Est-ce le peintre d’animaux?»--C’est un plaisir d’entendre le
-maître remonter le fil de ses souvenirs. Je lui exprime mon admiration
-pour la collection de ses œuvres réunie aux Beaux-Arts: «Et pourtant mon
-chef-d’œuvre n’y est pas!» me réplique-t-il. Ce chef-d’œuvre, c’est,
-selon lui, _La Tricoteuse_, une femme en blanc (toujours la robe
-d’algérienne), assise, en train de travailler à un ouvrage de soie bleu
-pâle. «Je ne sais pas comment j’ai pu faire cela, me dit naïvement
-Stevens; j’ai revu le tableau il y a quelques années, j’en étais épaté;
-c’est d’une couleur!...» Un désaccord avec le collectionneur Bruxellois
-a privé l’Exposition de cette toile privilégiée. Or un autre
-chef-d’œuvre est là, incontestable, lisible pour tous, _Le Cadeau_[11],
-à l’égard duquel son auteur se montre moins équitable. Comme on le lui
-racontait minutieusement: «C’est étonnant, murmura-t-il, je ne m’en
-souviens pas.» Ainsi de l’arbre prodiguant ses fleurs et ses fruits sans
-se rappeler les regards rassasiés, les soifs étanchées. D’autres
-tableaux, qui prétendirent prendre rang au catalogue avaient moins de
-droit au souvenir de leur peintre. L’un d’eux, annoncé d’avance et non
-sans ostentation, lui fut apporté avec inquiétude par un commissaire
-zélé. Cette petite toile, assez adroitement truquée dans la manière du
-maître, n’était pas de lui, était fausse.
-
- [11] Décrit plut haut.
-
-Par contre, j’ai vu chez un marchand de tableaux une petite peinture
-d’un fini presque excessif, que Stevens appelle _L’Angelus_. C’est une
-jeune femme, en robe de soie noire, assise près d’une fenêtre ouverte.
-Ses bras ballants tombent avec le livre qui l’occupait et, dans la
-mélancolie du soleil couchant, elle écoute tinter l’_Ave_ du village.
-
-Maintenant l’Exposition s’achève en un murmure universellement édifié.
-D’autres maîtres, d’autres habiles artistes, amis et admirateurs de
-Stevens, fort au courant de son œuvre, la voient se surpasser elle-même
-en cet ensemble subjuguant et charmeur. Messieurs Carolus-Duran, Béraud,
-Gervex se sont multipliés pour assurer cette glorieuse joie à leur
-confrère. Monsieur Benjamin-Constant commente ces tableaux de
-compréhensive façon, et Monsieur Degas promène sur leur émail une loupe
-non déçue. Monsieur Forain s’arrête émerveillé devant le tableau
-appartenant au baron Blanquet lequel va, ces jours prochains, éprouver
-les enchères[12]. Enfin, Helleu, le jour de l’inauguration de ce petit
-musée, exprimait son enthousiasme par un mot qui fut rapporté à Stevens
-et le réjouit: «A côté de cet homme-là, nous ne sommes tous que des
-maçons!»
-
- [12] Elles l’ont adjugé pour vingt et un mille francs à Monsieur
- Georges Feydeau.
-
-Est-ce à dire que «la brute hyperboréenne des anciens jours, l’éternel
-Esquimau porte-lunettes ou plutôt porte-écailles que tous les éclairs ne
-sauraient éclairer[13]» se rende à ce charme décisif? Dieu nous en
-préserve! Ce monstre m’est apparu sous forme mâle et femelle, dans
-l’Exposition, bien notamment le premier jour, et j’ai vu--à distance,
-heureusement!--sa _hideuse bouche_ se crisper en la significative
-déformation qu’inflige aux contours buccaux une bêtise proférée. Cette
-bêtise, ce doit être l’une de celles qui sont le plus chères au
-Philistin; elle consiste à traiter de _goûts malades_ les goûts autres
-que ceux des gens qui emploient leur trop de santé à dire des
-niaiseries. Voici, en outre, le mot d’une des petites filles du Cousin
-Pons: «Je ne me représente pas un Stevens chez moi.» N’eût-il pas été
-plus judicieux de demander au tableau ce qu’il penserait lui-même de la
-cohabitation avec une personne si éclairée?
-
- [13] Suivant un texte de Baudelaire.
-
-Quant aux vraies femmes, «reconnaissantes d’être si bien devinées»,
-selon une jolie expression inspirée par l’Exposition Stevens,--un peu
-déroutées cependant par les toilettes avec lesquelles elles jouèrent
-pour la première fois _à la dame_, quand elles étaient enfants, elles
-murmureraient volontiers, devant beaucoup de ces tableaux, ce vers de
-Mallarmé, si elles ne commençaient pas par l’ignorer:
-
- «En toi je m’apparus comme une ombre lointaine.»
-
-Et leur palme, leurs fleurs à la main, elles s’avancent vers le vieux
-maître qui les devina, et lui composent de leurs noms associés la stèle
-gravée en tête du catalogue, et qui restera comme un curieux document
-d’art et de mondanité de la fin du siècle.
-
-Et celle qui s’est mise à leur tête, la Comtesse Élisabeth, arrivée
-auprès de son illustre compatriote, lui récite ce mien sonnet, qu’il
-entend, qu’il aime:
-
-
-AU MAITRE ALFRED STEVENS
-
- Vous avez révélé les velours et les voiles
- D’une Vénus qui naît de l’écume des flots;
- Non les flots de la mer aux trop profonds sanglots,
- Mais les flots de sa jupe, aux bijoux pour étoiles;
-
- Comment nous faites-vous frissonner jusqu’aux moelles
- Rien qu’à peindre avec art de précieux tableaux
- Où vers une Cythère aux amoureux îlots
- De belles robes vont gonflant satins ou toiles?
-
- C’est qu’elles sont l’aimée et l’amante, en essaim,
- Ces femmes, dont je vois, sans cris, battre le sein
- Près des souples émaux de l’ample cachemire;
-
- Et que ce ne sont pas les moins âpres douleurs
- Que celles dont l’émoi dans les Psychés se mire,
- Et qui, pour leurs colliers de perles, ont leurs pleurs!
-
-Une épreuve pour laquelle l’épithète de Dantesque, seule, aurait suffi,
-n’a pas été consommée. Stevens, seul d’entre tous les Parisiens, n’aura
-pas été privé d’admirer son Exposition. Il sort d’en faire, aujourd’hui
-28 février, la visite discrètement triomphale. Un mercredi des Cendres,
-titre de son premier tableau exposé là. Ses amis, ses proches,
-l’entouraient, heureux, attendris.
-
-Dans son fauteuil roulant, moderne transposition de la litière du Grand
-Cardinal, il a fait le tour des salles que son art a si finement
-brodées. Cette tapisserie a quelque rapport avec celle que la Princesse
-de Beauvau adorablement émailla de toutes les roses du Rosaire. Le
-Rosaire de roses d’Alfred Stevens, ce sont tant de minois fleuris de
-sourires, emperlés de larmes. Le maître en a pleuré à leur aspect, de
-douces, de nostalgiques. On l’a fêté sur tout le parcours de ces
-stations de beauté. On l’a acclamé devant cette merveille qu’il a
-intitulée: _Tous les bonheurs_. Ces tableaux, il les reconnaissait, les
-caressait du regard, s’inquiétait de leur santé matérielle, de leur
-état, visiblement préoccupé de leur viabilité, de leur longévité, de
-leur avenir. Et quand, sur le seuil de ces galeries, il a vu
-l’accueillir, le gracieux essaim de ces jeunes femmes qui lui doivent de
-se survivre, ne fût-ce pas touchant, en présence de tant de
-chefs-d’œuvre et tant de souvenirs, d’entendre le vieux grand maître
-chuchoter ce mot de coquetterie, mot de confidence aussi: «Voilà donc
-tous mes vieux péchés!»
-
- * * * * *
-
-L’Exposition est close. La réunion est dispersée: «On croit déranger le
-XVIIIe siècle qui causait», écrivent les Goncourt à propos des
-impressionnantes salles du Musée de La Tour. Du musée de Stevens, on
-aurait pu dire: «On croit déranger le Second Empire qui rêvait.» Peu ou
-point d’hommes: un pianiste, un convalescent, deux ou trois éphèbes.
-Mais tout ce que l’antiquité avait intitulé un _Sénat de femmes_,
-éprises d’art, endolories d’amour, exaltées de coquetterie, à se faire
-entre elles la montre du dernier bibelot, la confidence du dernier
-caprice, les honneurs du dernier cachemire.
-
-
-
-
-II
-
-Le Pasteur de Cygnes.
-
-GEORGES RODENBACH
-
-
- [Illustration: Georges RODENBACH
- 1855-1898
- Peint par Stevens, sur un volume du poète, provenant de la Collection
- Goncourt et acquis par l’auteur du présent ouvrage.]
-
-
-Le ciel des Flandres, l’eau des miroirs, canaux mélancoliques, et qui me
-mènent à d’autres visages. Celui que j’y voulais peindre, que cette
-similaire qualité de Franco-Flamand, la passion des mirages, le rendu
-des reflets, l’art des nuances, apparentaient à Alfred Stevens, celui
-qui s’y allait _décalquer_, selon une expression qui lui plaisait, le
-poète exquis, l’ami sympathique, au sens exact de ces mots poncés par
-l’abus, Georges Rodenbach, s’y esquisse plus pâle. Sa forme hésite; le
-diadème en filigrane d’or de ses cheveux se confond au halo de la lune,
-aux spires de l’eau sous le poids silencieux des cygnes. J’évoque en
-vain les traits de mon ami; l’onde semble jalouse de les conserver en
-son cœur; puis, tout à coup, ils se précisent, montent à la surface en
-une blancheur d’hostie, et la tête transfigurée, désormais pareille à la
-cité, émerge au-dessus des eaux de _Bruges-la-Morte_.
-
-C’est véritablement dans l’instant même, où le cours de ce récit et de
-ma prédilection, m’amenait à susciter le poète dans sa ville, qu’il me
-faut le ressusciter, et que sa mort soudaine change en encre noire,
-l’encre bleue de ces souvenirs.
-
-Je n’aime guère les portraits après décès, tels que les conçoivent les
-familles qui infligent à des peintres, souvent de talent, la cruelle
-obligation de se conformer à une fantaisie macabre et irréfléchie.
-J’admets l’anthropologique intérêt que peut offrir à des spécialistes,
-le masque mort d’un Richelieu, d’un Voltaire, d’un Napoléon; mais, pour
-ceux qui ont le bonheur de n’être point des monstres historiques,
-n’est-ce pas un triste legs infligé à leur gloire distinguée et
-discrète? Funestes images substituant au souvenir vivant qu’il s’agit de
-faire durer, le déplorable tableau de leur destruction partielle.
-Portraits exposés à d’étranges vicissitudes, entre le frigide malaise
-qu’ils imposent aux visiteurs et à nous-mêmes, pour le scandale de
-s’égayer devant eux; et le non moins scandaleux exil qui, la gaîté
-revenue, (que les défunts modèles eux-mêmes se montraient jaloux de ne
-pas bannir) relègue à l’oratoire, sinon en moins honorable lieu, le
-rabat-joie funéraire.
-
-Dieu me garde, et bien que le livre n’ait pas l’inexorabilité du cadre,
-d’obscurcir par la transposition littéraire d’une si fatale
-effigie, la présence réelle du poète. Car l’œuvre est une
-transsubstantiation--eucharistique symbole qui lui plairait--les
-lecteurs y viennent communier; ainsi, l’écrivain demeure parmi nous.
-Entre nombre de choses mal interprétées que contient la vie, il y a
-notamment la mort. Nous ne voyons que peu nos amis; l’admiration qui
-exalte notre amitié nous vient, pour eux, de ces travaux qui nous les
-dérobent; alors, pourquoi ne pas nous les figurer dans leur trépas,
-ainsi qu’en une solitude fructueuse et un peu distante, où se trament,
-pour mieux mériter encore de notre élogieuse affection, des strophes
-plus intensives.
-
-Il serait trop triste de se représenter à jamais dénuées de son visage
-aimable, doucement fulgurant d’un toupet d’or cendré et fin, au-dessus
-du hausse-col un peu naïf, mais sans prétention et seyant au type, les
-réunions qu’il éclairait de bon accueil, de bonne grâce courtoise et
-simplement diserte, de jolies phrases notées qu’il citait, inventées,
-dont il offrait la surprise. C’était un goût chez lui, de sertir une
-expression triée au cours d’une conversation, d’une lecture; d’en faire
-(tel qu’un Goncourt tirant de sa poche pour s’en réjouir au beau milieu
-d’un repas, le bibelot récemment acquis) chatoyer la terminologie
-raffinée, voire quintessenciée.
-
-Le terme convient à notre Poète, il était abstracteur de quintessence.
-On sait ce que signifiait ce mot pour les vieux alchimistes. En
-possession des quatre essences, autrement dit des quatre éléments, ils
-s’évertuaient à la recherche d’un cinquième, l’absolu, le générateur de
-l’or, la pierre philosophale. Les éléments du monde poétique de
-Rodenbach étaient distincts et restreints, _leitmotiv_ monotones (dont
-c’était le devoir, le droit et la grâce de l’être) périodiques jusqu’à
-la redite, au point qu’on puisse se demander sans injure s’il n’avait
-pas épuisé les variations de ces thèmes immuables. Point délicat; je ne
-l’aborderais pas s’il ne me semblait conciliable avec la plus haute
-estime pour l’homme et ses ouvrages. C’est une coutume, surtout devant
-la tombe des artistes jeunes, de s’attendrir sur la virtualité des
-projets qui s’y enfouissent. Je ne pense pas ainsi. On sait que, de leur
-pouce retourné (_pollice verso_) les vestales Romaines pouvaient agir
-sur le destin des gladiateurs dans l’arène. La mort est une vestale dont
-le pouce excelle à donner à une fin de vie l’allure qui sied et à
-certaines œuvres interrompues un air inachevé plus seyant que n’eût été
-l’_exegi monumentum_. Je citerai, entre autres, dans le présent, celle
-de Carriès, qui m’est chère. Dans le suréminent passé de l’art et du
-talent, Raphaël et Pic de la Mirandole morts, à trente ans, l’un sans
-achever sa _Transfiguration_, l’autre défiant _sur tout savoir
-possible_, ont témoigné qu’une telle période suffisait pour une
-évolution géniale. Jésus a fixé à ce terme l’expiration de sa carrière
-humano-divine. Et le penseur qui exige que tout enthousiaste soit
-crucifié à trente ans en donne pour raison qu’il n’y a plus de place au
-delà que pour les excès de l’expérience.
-
-Un vif esprit que Rodenbach aimait à citer a écrit cette phrase
-mémorable: «La vie étant un tout, c’est-à-dire ayant un commencement et
-une fin, il n’importe pas qu’elle soit longue ou courte; il importe
-seulement qu’elle _ait ses proportions_. On ne peut donc se plaindre que
-d’une mort prématurée, qui arrive avant la fin de la vie: une telle mort
-n’est pas en effet la fin, mais l’interruption de la vie.» L’âge d’un
-homme n’importe pas. Ce qu’il sied de considérer c’est l’âge de son
-œuvre. Or, on peut dire que celle de Rodenbach, restreinte à ses quatre
-éléments, a coulé en leurs muettes ou tendrement chantantes douceurs,
-les quatre âges de sa vie.
-
-Ces quatre éléments contigus, incessamment renouvelés par l’échange de
-leurs complémentaires et de leurs rayons simultanés, c’étaient d’abord,
-comme à Stevens, les miroirs, miroirs des glaces, miroirs des eaux,
-miroirs des yeux, miroirs des âmes. Puis, sur eux et sur elles, les
-cygnes, rêves des ondes, les regards, cygnes des cristaux étamés, les
-rêves, cygnes des prunelles. Et, à leur suite, toutes les blancheurs,
-jusqu’à celle des hosties, avec, pour elles, les communiantes.
-Transformisme insensible qui, dans l’ombre, va les changer à ces
-béguines en mantes, comparses favoris de cette poétique, et leur
-réplique ténébreuse. Terrestres robes en cloches qui, finalement, se
-bronzent, s’enlèvent et se suspendent aux beffrois pour d’aériens
-carillons lugubres. Le quatrième élément, le feu, palpite à leur voix:
-les cierges qui ouvrent des plaies de lumière dans l’ombre des temples;
-les lampes qui éclosent des roses de flamme dans la nuit des chambres.
-Cierges qui viennent en aussi originales images, bien qu’en rimes moins
-exactes, en rythmes moins fidèles, de saigner leur suprême chandeleur,
-roses qui viennent de se défeuiller et, lampes, de se défleurir, dans ce
-_Miroir du Ciel natal_, dernier livre du jeune Maître.
-
-Le volume fût-il ce que _l’Avenir de la Science_ fut à Renan; ce que
-leur _Journal_ fut pour les Goncourt, l’origine de tout le reste? Je ne
-le pense pas. Et les nouveaux modes dont, à mon regret, l’auteur y a
-fait usage, ne sont pas pour le laisser croire. Mais, cela serait, qu’il
-n’y aurait pas lieu d’en être surpris, puisqu’à travers ces rythmes
-moins personnels, où d’autres se sont montrés plus experts, et en
-lesquels se diluent des tableaux qu’il a mieux fixés, se déroulent comme
-récapitulativement, tout le schéma de ses ouvrages précédents, tous les
-thèmes de sa musique de chambre.
-
-S’il eût vécu, un esprit aussi ingénieux que l’était celui de Rodenbach,
-cela n’est pas douteux, se fût renouvelé pour produire d’autres travaux.
-Mais la fantaisie de transformer son art en celui de joaillier, de
-devenir un Lalique, ne lui eût pas infligé un renouvellement plus total.
-Car il avait fait dire (et presque excessivement en ses derniers
-chants), aux figures et aux termes dont il avait fait choix et qui
-l’avaient élu, tout ce qu’ils étaient susceptibles de rendre. Donc, à
-mon sentiment, ayant eu à vivre la seconde moitié de sa vie, ce poète
-aurait pu accomplir une autre œuvre. Mais celle qu’il avait entreprise,
-et c’est une consolation de le penser, il l’a menée à bien, terminée à
-souhait et à temps; nulle autant qu’elle n’a mérité le titre de
-_poïèma_, en le sens de _chose faite_; et son récent ouvrage, on peut
-l’affirmer,--en une de ces catholiques similitudes qui lui étaient
-chères--n’a fait qu’en recueillir et rassembler les précieux éléments,
-comme le prêtre le fait d’un doigt pieux, sur la pierre de l’autel, pour
-les particules de l’hostie. Ses littéraires équations, les évocations à
-lui familières, y échangent leurs termes habituels en un vertige
-tournoyant; les quatre éléments de cette poétique, jusque-là distincts,
-communiquent et se rejoignent. Il ne suffit plus aux robes blanches ou
-noires de se transformer en cloches, ou _ad invicem_; mais ce sont les
-premières communiantes qui deviennent des cygnes. L’hostie se confond à
-la lune, «Et les cygnes en communient,--Pour que la lune ajoute à leurs
-blancheurs insignes».
-
-Je pourrais multiplier les exemples. Valse mystique, assez semblable à
-ces danses autour des autels qui se perpétuent en Espagne. Car Rodenbach
-pense bien être un mystique, mais il est aussi danseur. Il conclut son
-livre, bien différent de _Sagesse_ (d’un mysticisme déjà fantaisiste) et
-noue la ronde de ses symboles, par un finale en offrande qui n’a pas
-l’accent de celui de Verlaine. Et ses coryphées dévotieux dont la main
-droite se trempe au bénitier du Pauvre Lélian, tendent la gauche à ces
-Clarisses en rose, un peu sacrilèges, mais tout de même innocentes, qui,
-sous l’ecclésiastique direction de Monsieur Catulle Mendès, apprennent
-un pas, d’une Reine de Rêve. Pourtant ce va-et-vient d’éléments connus
-se résout en une inconnue, un cinquième élément, une cinquième essence;
-le _silence_ qui pèse harmonieusement sur cette œuvre nous y avait
-préparés; il s’approfondit.
-
-Les cierges «ont l’air de mourir en spasmes de lumière»; le réverbère
-«voit l’ombre de sa boîte en verre--Former avec ses quatre pans--Comme
-un petit cercueil à terre». Les femmes en mantes, «cloches de drap,
-comme un glas», semblent tenir «des cercueils de petits enfants». Les
-communiantes, qui ne sont que des clochettes, et les cygnes, qui sont
-devenus des communiants, ont reçu leur mutuel viatique, elles de
-l’hostie, eux de la lune. C’est ainsi que la création limitée du poète
-s’est acheminée à la trouvaille de son cinquième terme. Cette
-quintessence, ainsi qu’au temps des vieux alchimistes, est bien encore
-fille de la terre, puisque, fictivement en l’œuvre de ce poète,
-effectivement dans sa vie, elle n’est autre que _la Mort_. C’est ainsi
-qu’il rentre en lui-même et retourne à son principe, car il était né
-d’elle, né d’une ville morte, et entre toutes, à son dire. Nous verrons
-quel fut l’effet local de cette interprétation. L’on a dit que Rodenbach
-était un homme envoûté par une ville; c’est vrai; ainsi qu’on peut et
-doit être, au dire du sage, l’homme d’un seul roi, d’un seul maître,
-d’une seule femme, d’un seul livre, il a été l’homme d’une seule ville.
-Né d’elle, ès-lettres, s’entend, puisqu’il est en réalité, né à Tournai,
-il a vécu d’elle, il en est mort. On peut dire qu’il s’y était
-incorporé, qu’il était devenu elle-même, charriant sur le sang pâle et
-sur la lymphe des canaux changés en ses veines, des cygnes blancs ou
-noirs, suivant les jours de grâce ou de nostalgie; que les battements de
-son cœur étaient les sonneries de ces cloches qui, selon le degré de son
-spleen, s’incarnaient en adolescentes ou en béguines. Une malice que je
-cite parce qu’elle est sans malignité en même temps qu’oraculaire,
-l’avait intitulé le _Brugeois Gentilhomme_; c’était vrai encore de cet
-aristocrate artiste qui a passé sa vie à transposer les mots de la
-déclaration qu’il avait renouvelée pour elle: «Belle dame, vos beaux
-yeux me font mourir d’amour.»
-
-Ninive du Nord dont il s’était fait le Jonas pour en prédire la ruine.
-Pour l’accomplir, il la veut Jéricho, dont sept fois il fait le tour, sa
-lampe à la main, et sonnant d’un airain voilé. Pour la réédifier, il est
-Amphion, elle, Thèbes. Et les vieilles pierres ciselées s’agitent et
-s’étagent. Oui, c’est à Georges Rodenbach, il sied de le proclamer, que
-Bruges doit la sorte de résurrection qui est sa survie. Il l’a proclamée
-morte, et de ce mot, l’a recréée en cette sorte de lapidaire _nirvânâ_
-qui est l’immortalité de l’âme des pierres.
-
-Maintenant, quel fut le salaire de ce rachat? Hélas! bien entendu,
-toujours le même. J’ai eu trop souvent l’occasion de le traiter avec une
-amère prédilection, notamment dans mes chapitres sur Hello, sur Boeklin,
-sur beaucoup d’autres, non pour avoir épuisé l’inépuisable matière de
-l’incompréhension et de l’ingratitude, mais pour qu’il ne me soit plus
-permis que d’en broder les variantes et nuancer les vicissitudes. Nul
-doute que si les pierres avaient été appelées à se prononcer sur le gré
-qu’elles devaient à leur embaumeur, elles n’eussent proclamé sa gloire.
-Mais les cœurs sont moins éclairés et moins cléments. J’en donnerai pour
-preuve ce qui m’advint, lors de mon pélerinage Brugeois en l’automne de
-98. Car je suis un de ceux que la lecture de Rodenbach incitait à se
-diriger vers «la plus morne des villes grises»; le jubilé de Rembrandt
-m’en fournit l’occasion, je revins par Bruges. Le soir m’accueillit. Le
-ciel pathétique et inéclairé était plein des ardentes effiloches de son
-qui composent l’atmosphère de ces ciels Flamands et le titre de ce
-diptyque. Je sortis pour m’enivrer de ce polyphonique phénomène, après
-avoir rendu grâce au symbolique hasard approprié, qui faisait accéder à
-ma chambre d’hôtel par un escalier dont les barreaux étaient autant de
-roseaux forgés et peints, plantés dans le bec d’autant de cygnes.
-L’heure se déchaînait dans la nue en arpèges bronzés et gutturaux, du
-gosier de pierre du beffroi. Ces carillons ne sont souvent que de
-grossiers harmonicas de fer, enroués, désaccordés et dont on voit les
-marteaux s’élever puis retomber à faux comme les sabots noirs d’un
-Quasimodo métallurgique. Celui de Bruges a plus d’allure. Il éploie dans
-l’espace, comme de sonores drapeaux lacérés, le _ferrum est quod amant_
-de ses harmonies. Elles sont rudes et raffinées. On dirait du Brahms
-orageux, de la musique de l’avenir tempêtueuse. Elles agissaient
-véhémentement sur Rodenbach, et il en a tiré le sujet d’un de ses
-romans, qui est un vaste poème en prose. J’entends parfois des
-compositeurs pourtant ingénieux se plaindre du manque de livrets
-poétiques. J’en connais au moins deux.
-
-On sait le sujet du _Carillonneur_. La scène ouvre sur la grande place
-de Bruges, à l’heure d’un concours pour l’élection de ce fonctionnaire
-entre terre et cieux. Les concurrents se succèdent dans le beffroi, et
-la foule groupée au pied de la tour attend anxieusement le retour des
-nobles et familières mélodies auxquelles l’avait formée le défunt
-organiste aérien. Hélas, de vulgaires flonflons de bronze, viennent
-seuls attester l’irrémissible déshonneur de l’éther, car tous les
-candidats inscrits pour l’épreuve, s’y sont soumis, et la population
-grondante en bas témoigne houleusement de son mécontentement et de sa
-crainte. Soudain un inconnu s’engouffre dans l’escalier; un concurrent
-inattendu que salue sans espoir l’attente anxieuse. Mais l’air s’emplit
-d’accents reconnus et plus divins; de vieux Noëls, d’ataviques harmonies
-caressées par la réminiscence. Et l’élève du carillonneur trépassé,
-l’artiste-enfant que sa fière modestie avait empêché d’oser prétendre au
-poste sublime, s’y voit acclamé d’enthousiasme par la reconnaissance et
-par la foi.
-
-N’est-ce pas un scénario de premier acte digne de mettre en œuvre les
-ressources d’un Wagner au second acte des _Maîtres Chanteurs_?--La voix
-d’airain déchue du sommet de la Tour, l’indignation publique dont la
-plainte monte à mesure de l’espérance déçue, l’apparition bafouée des
-prétendants évincés, la populaire anxiété croissante, son apaisement
-puis son extase sous le retour pacifiant des traditionnelles mélodies,
-autant de prétextes pittoresques. La suite ne l’est pas moins en son
-poignant développement. Le carillonneur s’éprend, sa passion hésite
-entre deux fiancées, parmi lesquelles, il choisit, bien entendu, celle
-qu’il doit le moins aimer. Et c’est le déroulement même de ce tragique
-poème, un peu monotone, conformément à toute œuvre de Rodenbach, à sa
-voix même, à cette _voix de violoncelle_ que, parfois, il attribuait à
-d’autres, mais qui fut bien surtout la sienne, que le déroulement,
-au-dessus de la ville suggestionnée, des sonneries jetant aux quatre
-vents les tempêtes d’une âme. Ame en peine, rendue aux brises, dans le
-dernier soupir de suicidé qu’exhale Borluut pendu au battant de sa
-cloche. Dénouement peut-être emprunté à une eau-forte de
-Rops.--Réminiscences...
-
-Le lendemain, j’égrenai le Quai du _Rosaire_, je goûtai la Rue de
-_l’Hydromel_, le Quai _du Miroir_ me refléta, le _Quai Vert_ m’offrit
-des feuilles mortes. D’autres titres sont moins poétiques, mais non
-moins significatifs, nous le verrons tout à l’heure: Rue
-_Queue-de-Vache_, Rue _Puits-aux-Oies_, Place de _la Grue_, Porte des
-_Baudets_, Rue de _l’Ane-Aveugle_. Je négligeai ces troupeaux par
-préférence pour le visionnaire panneau dans lequel Memling, en son émail
-fulgurant, a vraiment pris au piège l’Apocalypse; et pour un phénomène
-moins triomphal mais plus déroutant en un volet du même maître.
-Celui-ci, au dire des guides et des inscriptions, figure Sainte Hélène.
-C’est, en effet, une belle jeune femme portant une croix, telle qu’on
-représente la mère de Constantin, sauf pourtant ce détail qui a bien son
-poids, que le peintre en a fait une femme à barbe. Je demande pardon
-pour ce détail singulier dans un article à la louange d’un ami défunt,
-mais c’est la place topographique d’élucider ce mystère, et il en vaut
-la peine. Je ne crois pas qu’il ait été signalé, bien qu’indéniable.
-C’est pourtant dans l’histoire de l’art, et d’un tel artiste, un cas de
-conscience, _et de menton_, qui ne doit pas plus longtemps passer
-inaperçu. Je n’en ai pas cru mes yeux; la loupe n’a fait que l’affirmer.
-Et de loin, une photographie en témoigne encore: un nombreux poil flave
-et plus que follet se dore au menton de la sainte en le prolongeant,
-comme aux têtes de Jésus ou de jeunes saints, familières à cette école.
-Tout bien réfléchi, je n’y vois d’autre explication qu’un repentir
-réapparu, une tête commencée pour celle d’un bienheureux, que le caprice
-de l’artiste et les nécessités de la composition, ont fait achever en
-celle d’une bienheureuse; puis la couche de peinture un peu mince dont
-se voilait cette mutation de sexe, enlevée par le temps ou par un
-vernis, la barbiche reparaissant en partie au bas du visage de... Sainte
-Barbe! En somme, un équivalent de ce cas noté par Pline, celui de cette
-jeune femme devenue homme _en sautant_, au dire du naturaliste. Quoi
-qu’il en soit, j’attire, et sérieusement l’attention de l’art universel
-sur ce fait singulier. Rodenbach, égayé, s’y serait intéressé, et il me
-faut, hélas! m’excuser d’en entretenir son ombre.
-
-Voici une visite, une vision plus près d’elle. J’ai dit sa prédilection
-des blancheurs; une entre autres, la cristallisation du givre aux
-vitres. Il la comparait à des rideaux naturels en guipures fondantes et
-cet incessant rapport des tambours aux carreaux, et des dentelles aux
-cristaux lui faisait nouer des similitudes ténues. C’est qu’il y avait
-en lui un fond d’ancien artisan des Valenciennes et des binches. Les
-bobines de la dentellière de Vermeer s’agitaient dans son cerveau et son
-art s’ajourait en _points d’esprit_ arachnéens et traditionnels. Chose
-étrange, une pareille dentelle semblait imprimée au fond de sa main. Le
-printemps dernier, nous étions réunis dans un enclos sybillin, quelques
-consultants de choix autour d’une contemporaine Le Normand, elle
-s’extasia, et nous, avec elle, de la paume de Rodenbach; on eût dit une
-toile d’araignée, une de ces feuilles dont les bombyx n’ont plus laissé
-que la trame. Or, nous dit-il, telle était la main de son fils unique,
-dès le jour même de sa naissance. Cher présage pour l’enfant qui survit,
-d’une conformité d’art, d’avance fêtée. Celui de son père s’était
-façonné aux fuseaux, et le premier conte du _Musée des Béguines_, est
-une attendrissante histoire de voile de mariée. Et c’est comme le
-_leitmotiv_ de ce livre, qui est son chef-d’œuvre en prose, et dans
-lequel bourdonnent ces falotes _cloches de drap_, depuis la vétilleuse
-folle qui se couvre la tête d’un papier pour se préserver de la
-poussière, jusqu’aux moniales friandes réunies autour d’un cruchon de
-liqueur abbatiale. Mais, au bout de ces innocents caquetages de vieilles
-pies, le blanc motif fenestral se poinçonne encore en l’illusion de
-cette sœur réveillée au milieu de la nuit d’hiver, mystique fiancée qui
-croit voir dans les jeux de la lune et des frimas à sa lucarne, l’apprêt
-pour elle, d’une robe de mariée, et qui s’en vêt mystiquement pour ses
-épousailles spirituelles. Candides leçons apprises dans les musées
-locaux qui n’offraient alors rien de tel que la collection de
-Gruuthuuse. Touchant et bien féminin legs d’une jeune morte, Madame
-Augusta, Baronne Lieds, héritage de lacis et de passements, de points
-coupés et de fils tirés, dont les termes amusants et jolis, troués,
-picots, engrelures, fonds de neige, varient jusqu’à 34 _jours_ dans un
-seul rideau de tabernacle, et composent des barbes, des berthes, des
-rabats de magistrats, voire la nappe de première communion de
-Charles-Quint et le couvre-pied de Jean-sans-Peur. Point Flamand, père
-et rival du point Vénitien, auquel pourtant demeure la gloire d’avoir
-tramé une collerette en cheveux blancs pour le couronnement de Louis
-XIV, et d’avoir procréé des traités étiquetés comme il suit: _Le bon
-exemple du désir louable qu’ont les dames d’une grande adresse à
-préparer les points ouvragés en feuillages_, par Pagan Math; _Recueil de
-belles broderies dans lequel une rare adresse, soit d’homme, soit de
-femme pourra s’exercer dignement avec l’aiguille_, par Loppino; _Très
-belle manière de tenir ses jeunes filles occupées_, par Jean Ostaus,
-etc...
-
-Certes, Rodenbach était mon guide invisible, mais en tout sensible et
-omniprésent durant ce parcours; néanmoins, j’en voulus préciser la
-conduite de quelques-uns de ces boniments mystiquement tendres qui font
-de lui comme un quiétiste, dont les _Torrents_ s’appelleraient les
-Canaux. C’est alors que je me trouvai une fois de plus, mais dans des
-conditions qui en renouvelaient la niaiserie et le crime, en face de
-l’iniquité, laquelle entre toutes m’exalte: le poète qui, moi, après
-tant d’autres, nous avait amenés là, le résurrecteur, sous couleur
-mortuaire, de la ville ingrate, Rodenbach y était volontairement ignoré,
-rageusement passé sous silence. Le Royaume du Silence se vengeait ainsi
-du _Règne du Silence_. Certain guide local m’en offrit sérieusement les
-plus drôlatiques preuves, avec des passages dans ce goût: «Les plus
-prévenus pourront ici se convaincre que les exigences du commerce
-moderne s’harmonisent bien facilement avec celles du style de nos
-vieilles constructions; d’autres exemples de cette vérité banale, mais
-souvent contestée, nous seront donnés dans le cours de nos promenades»;
-et la subdivision de sa table en quartiers _animés_ et quartiers
-_silencieux_! «Aussi, est-ce bien dans ces parages, maugrée ce Brugeois
-vivant, qu’a dû naître l’obsédante légende que Bruges est une ville bien
-plus morte que toute autre ville déchue: qu’il n’y a plus trace de
-commerce et d’industrie; qu’un tiers de la population tend la main à la
-bienfaisance publique et que le chiffre des habitants diminue
-annuellement d’une manière inquiétante. Et pourtant la vérité est que
-Bruges montre autant de vie que n’importe quelle localité de même
-importance; qu’elle fait concurrence à Gand pour la culture des fleurs
-et des plantes d’ornement; que les transactions commerciales s’y
-chiffrent par un nombre respectable de millions; que les traites
-protestées y sont bien rares, comparativement à ce qui se constate pour
-de plus grands centres d’activité; qu’un habitant sur sept seulement a
-besoin de recourir aux administrateurs de la bienfaisance, _que le
-chiffre de la population augmente normalement au lieu de diminuer_...»
-on voit que, pour un peu, le Brugeois vivant offrirait de fournir des
-preuves.
-
-J’eus la fortune, peu de semaines après, de révéler à Rodenbach ce texte
-épique, et nous passâmes quelques joyeux instants à nous ébaudir de la
-bourde. Je lui parlai de mon désir, selon qu’il lui agréerait, de faire
-allusion, en un prochain Essai, à cette attitude de sa ville. Une flamme
-nostalgique irisa son regard. Un instant, pensif, il répliqua: «Ce que
-vous ferez sera bien fait.» Je ne le revis plus. Dernière visite! La
-première, j’y veux revenir. C’était au printemps de 94. Je venais de
-faire imprimer mon premier volume, et de brèves strophes de moi,
-marquetées ailleurs, m’avaient valu sa prédilection artiste. Je
-connaissais moins son œuvre que son nom. Un matin, on me l’annonça. Il
-venait de la part de mon grand ami Alfred Stevens, pour me parler d’un
-article qu’il voulait écrire: il passa chez moi une bonne partie de
-l’après-midi, et me laissa charmé, moins de son élogieuse démarche, que
-d’une cordialité raffinée.
-
-Certes, je lui garde un souvenir reconnaissant pour m’être venu trouver
-avec une avenante confraternité, pour avoir le premier parlé de mes
-travaux avec sympathie, réagissant avec grâce et avec force contre ce
-texte plein de frisson: «N’espérez pas qu’on souffle mot spontanément...
-On regarde, on se tait et, si l’on peut, on empêche de voir.» Nous
-devînmes amis et nous revîmes souvent à Versailles et à Paris. Deux
-dernières entrevues furent les suivantes: il n’y a pas deux mois, je
-revenais de Versailles, je le rencontrai Place du Havre; affectueusement
-il me querella pour l’envoi retardé d’un livre. Nous marchâmes ensemble
-plus d’une heure de causerie animée et joyeuse. Je lui adressai le
-volume. Quelques jours après, il accourut, pourquoi ne m’en parerais-je
-point? me traduire avec effusion un flatteur plaisir de lecture. Et ce
-me fut une vive douceur de retrouver ému d’une œuvre mienne, leur
-premier panégyriste. Il me quitta sur cette assurance spontanée, entre
-de touchantes cordialités, de son désir d’étendre pour le publier
-bientôt en volume, l’article de naguère. Il y a de cela quelques
-semaines. Il est mort et me voici à rythmer les soupirs de sa nénie.
-
-Une commune passion nous avait liés: celle de la Muse qu’il appelait:
-notre Mère Marceline. Il la ressentait d’un cœur subtil, m’en parlait et
-écrivit souvent. J’ai cité dans les «Autels privilégiés» la ravissante
-lettre qu’il m’adressa pour excuser son absence à nos fêtes de Douai.
-
-Il y avait entre ces deux esprits, deux affinités essentielles: _l’amour
-de l’eau_, que Victor Hugo proclame distinctif des poètes, et bien
-particulièrement sensible en ces deux-ci, avec plus de gazouillement en
-Marceline, plus de stagnation en Georges. Puis le goût du silence. J’ai
-cité dans mon Florilège de Desbordes-Valmore les beaux vers qu’il lui
-inspira. Rodenbach l’a proclamé Roi. Là expire l’analogie.
-
- «Il semble que les fleurs alimentent ma vie»,
-
-s’écriait-elle. Lui, les ignorait, même dans une proportion qui semble
-difficilement compatible avec la poésie: les fleurs du givre et celles
-des dentelles qu’il leur assimilait, suffisaient à sa Muse. Je me
-souviens d’un déjeuner au Clos-Saint-Blaise[14] où la conversation
-botaniste roula sur un tapis de fleurs. Nos hôtes y excellaient; un
-regretté convive, Magnard, était rosiériste passionné; la documentation
-d’un poème floral m’a donné quelque floriculture. Rodenbach resta
-silencieux, puis finit par nous avouer qu’il distinguait mal les roses
-des lis, et tout juste pour les nécessités du vers.
-
- [14] Chez Mirbeau.
-
-Je revis Rodenbach à Valvins, vêtu d’un veston de drap grenat, dans un
-pique-nique organisé autour de Mallarmé qui s’était levé matin pour
-balayer la forêt. Journée aimable. Deux soirées lui font encore pendant.
-La première, en une maison du bois. Anna de Noailles récita de ses vers,
-dont le poète fut ému. Lui-même dit, et fort exceptionnellement, une de
-ses poésies. Quelques soirs plus tard, ce fut un dîner chez la Duchesse
-de Rohan qui nous réunit. J’ai le souvenir heureux d’avoir fait fête au
-chanteur regretté en égrenant quelques-uns de ses vers mystérieux,
-aujourd’hui oraculaires, sur les miroirs «telles des eaux captives, dans
-les chambres»:
-
- «Et leur mélancolie a pour causes lointaines
- Tant de visages doux fanés dans ces fontaines
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Et l’on croit se penchant sur leur claire surface
- Retrouver leurs fronts morts demeurés sous la glace.»
-
-J’ai dit ailleurs le doux sonnet que Verlaine a écrit pour Madame de
-Rohan, à l’instigation d’une personne qui m’était bien chère. Voici
-celui, pareillement inédit et pareillement sollicité, où Rodenbach fait
-se prolonger l’écho de ce qu’il n’entendra plus.
-
- Soir chez vous, si charmant inoubliablement!
- La table était servie au jardin; les bougies
- S’ouvraient comme des fleurs aux brises rafraîchies
- Des étoiles naissaient parmi le firmament.
-
- Un jet d’eau retombait en gerbes élargies
- Et chuchotait comme l’amante avec l’amant;
- Vous, Duchesse, dans ce nocturne enchantement,
- Vous avez récité de nobles élégies.
-
- Ah! comme ils palpitaient les grands vers de Musset!
- Et votre voix, comme un clavier, les nuançait,
- Et vous étiez la harpe où se prenaient ces aigles.
-
- La pendule sonna, mêlée à votre voix
- (Pendule qui sonnait les heures, sous les rois...)
- --Et votre voix, comme elle, était pleine de siècles.
-
-Mais il ne s’agit là que d’un madrigal intéressant à citer pour sa
-nouveauté, et je ne veux pas achever cette étude sans donner à ceux qui
-pourraient l’ignorer, de celui qui en est l’objet, un exemple plus
-typique et plus accompli d’une manière inimitable.
-
-
-BÉGUINAGE FLAMAND
-
- Cependant, quand le soir douloureux est défunt,
- La cloche lentement les appelle à complies
- Comme si leur prière était le seul parfum
- Qui peut consoler Dieu dans ses mélancolies!
- Tout est doux, tout est calme au milieu de l’enclos;
- Aux offices du soir, la cloche les exhorte
- Et chacune s’y rend, mains jointes, les yeux clos,
- Avec des glissements de cygne dans l’eau morte.
- Elles mettent un voile à longs plis; le secret
- De leur âme s’épanche à la lueur des cierges;
- Et quand passe un vieux prêtre en étole, on croirait
- Voir le Seigneur marcher dans un jardin de Vierges!
- Et l’élan de l’extase est si contagieux,
- Et le cœur à prier si bien se tranquillise
- Que plus d’une pendant les soirs religieux,
- L’été, répète encore les _Ave_ de l’église;
- Debout à sa fenêtre, ouverte au vent joyeux
- Plus d’une, sans ôter sa cornette et ses voiles,
- Bien avant dans la nuit, égrène avec ses yeux
- Le rosaire aux grains d’or des priantes étoiles!
-
-J’attirerai encore l’attention sur le pénétrant dénûment dont il sature,
-par l’emploi expressif qu’il en fait, l’indigente sonorité du mot
-_pauvre_, que j’ai retrouvé, dans cette exceptionnelle acception, chez
-de ses élèves distingués; un honneur d’en avoir formé sans l’avoir
-voulu, un lustre aussi de l’avoir été. C’est ainsi que la lampe _guérit
-la chambre_ «de la pauvreté d’être obscure»; que les réverbères
-grelottants et exposés aux intempéries sont des _pauvres_ parmi les
-luminaires; que «la nuit est seule, comme un _pauvre_». L’opposé de ce
-minable adjectif serait, dans cette prosodie, le mot _dimanche_, qui,
-lui, la tiédit d’une paisible joie. Le verbe _pleuviner_ appartient bien
-en propre à Rodenbach, et contient toutes les fines et grises aiguilles
-de pluie dont le ciel du Nord se coud à son reflet dans le canal.
-
-Je citerai encore, du pénétrant petit roman _La Vocation_, le détail
-maternellement féminin d’un coussin qu’une dame avait fait remplir de la
-tonte blonde et bouclée de son enfant grandi, et qui lui chuchotait à
-l’oreille quand elle y reposait la tête, les souvenirs dorés de sa vie.
-Cette mère dut être celle même de Rodenbach. J’ai vu d’elle, chez feu
-notre ami, un portrait, du reste sans autre intérêt que cette histoire
-qu’il me conta: un peintre logé vis-à-vis fit, d’après la jeune femme à
-sa fenêtre, posant ainsi périodiquement à son insu, ce portrait qui fut
-retrouvé et racheté dans la suite.
-
-La dernière poésie de Rodenbach, publiée dans le numéro de Noël de
-l’_Illustration_, est conforme au double sens de l’antique mot _vates_,
-qui faisait du poète et du devin une confusion bien inspirée.
-
-C’est sa propre nénie préventive entonnée par lui-même. Son inspiration,
-volontiers funéraire, épanchée en psalmodie dans ses récents poèmes,
-s’accentue en ce chant funèbre. Intitulé: _La Veillée du dernier jour de
-l’an_, c’est en réalité la veillée mortuaire du poète. Et, comme pour en
-préciser la signification, une blanche et noire ornementation fait
-flamboyer aux deux côtés de ces vers, des torchères de catafalque.
-Quelques strophes de moi s’ornementaient dans le même temps en un autre
-numéro de Noël. Ce fut notre dernière confraternité, une collaboration
-presque.
-
-Un commentaire sur le carillon de Bruges égrenait sa finale volée autour
-de cette suprême élégie de Rodenbach; mais combien moins éloquemment
-qu’il ne l’a fait lui-même dans une publication, ou réimpression plutôt,
-en ce récent Septembre:
-
- «Ah! ces quais de Bruges, calmes comme les avenues d’un cimetière? Et,
- tout au long, les canaux d’une eau morte qui sont eux-mêmes des
- chemins de silence!... On dirait que dans chaque maison il y a un
- mort. Et cela fait qu’on parle bas, qu’on ose parler à peine le long
- de ces quais mortuaires. Mais on a cependant la sensation d’une mort
- douce. Une mort sans souffrance et inévitable, une mort calme après
- une vie glorieuse, le glissement de la vieillesse à la mort, sans
- secousse, comme on s’endort. O douce mort de la ville! C’est Bruges
- qui est morte. Et c’est pour elle que toutes les cloches là-bas
- tintent! sonneries pieuses plutôt qu’affligeantes. C’est moins des
- glas qu’un effeuillement de sons, une pluie de fleurs--des fleurs de
- fer, répandues sur un cercueil!
-
- Et voici venir, au long des quais, comme des pleureuses, comme les
- servantes de la Mort, des femmes du peuple dans leurs mantes noires,
- ces manteaux à plis raides, avec un capuchon qui s’évase en forme de
- bénitier. Elles y marchent ensevelies. Silhouettes à peine humaines!
- Ce sont des cloches plutôt, cloches de drap, noires aussi, et on
- croit, au lointain, entendre agoniser leur marche comme un glas.
-
- Les cloches des églises s’en mêlent. Est-ce l’heure des obsèques?...
- La ville est morte décidément! La ville est morte! Et pour
- accroître le cortège, voilà les cygnes des canaux qui arrivent
- processionnellement, et se rangent. Ils ont leur robe blanche de
- premières communiantes. Ils s’acheminent d’un mouvement parallèle aux
- béguines qui s’avancent au long des quais. Et les cygnes, en nageant,
- ne déplacent qu’à peine un peu d’eau. Et les Béguines, en marchant, ne
- déplacent qu’à peine un peu de silence.
-
- Cortège calme, enterrement très triste et très doux en même temps...
- Est-ce une morte réelle ou des reliques qu’on accompagne? Est-ce un
- cercueil ou la Châsse peinte par Memling dans laquelle il n’y a qu’un
- peu de la poussière d’une sainte? Cela va-t-il durer longtemps ainsi,
- jusqu’au soir ou jusqu’à la fin des siècles peut-être?
-
- On rêve, on ne sait plus ni l’heure, ni le lieu. On s’éparpille dans
- les cloches, au fil de l’eau... On oublie tout, on s’oublie
- soi-même... On est déjà comme dans l’Éternité. Or soudain,
- l’inexorable bourdon du beffroi s’entend, et ses sons vastes tombent,
- comme pour combler le silence, à la façon des pelletées qui comblent
- une fosse.»
-
-J’ai cité ce morceau parce qu’il est typique de ce qu’on pourra
-désormais dénommer la manière auto-funéraire de ce poète qui a passé sa
-vie à célébrer son propre enterrement, sous forme de l’obit de sa ville.
-Relisez la pièce dans laquelle il lui tâte le pouls, avec son funèbre
-refrain:
-
- «La ville est-elle plus malade,
- Ce soir?
- ...
- Le vent a l’air de plaindre,
- Quelqu’un qui ne guérira plus.
- ...
- Sans doute que la ville empire,
- Ce soir?
- ...
- Qu’est-ce qui va mourir?
- ...
- Il se peut que la ville meure,
- Ce soir...»
-
-Et l’assimilation, l’amalgame des deux cortèges s’accomplit dans ces
-harmonieux et larmoyants distiques:
-
- «Quelque chose de moi dans les villes du Nord,
- Quelque chose survit de plus fort que la Mort.
- ...
- Et tandis que le vent s’exténue en reproches
- Quelque chose de moi meurt déjà dans les cloches.
- ...
- Une surtout, la plus triste des villes grises
- Murmure dans l’absence: «Ah! mon âme se brise!»
-
- Murmure avec sa voix d’agonie: «Aimez-moi!»
- Et je réponds: «J’ai peur de l’ombre du beffroi.
-
- J’ai peur de l’ombre encor de la tour sur ma vie
- Où le cadran est un soleil qu’on crucifie.
-
- La voix reprend avec tendresse, avec émoi:
- «Revenez-moi! aimez mes cloches! aimez-moi!»
-
- Et je réplique: «Non! les cloches que j’écoute
- Sont les gouttes d’un goupillon pour une absoute!»
-
- La voix s’obstine encor plus tendre: «Aime mes eaux!
- Remets ta bouche à la flûte de mes roseaux!»
-
- Mais je réponds: «Non! les roseaux dont l’eau s’encombre
- Sont des flûtes de mort où ne chante que l’ombre!»
-
-Le poète avait beau continuer d’intervertir les mots de son funéraire
-couplet: «D’amour mourir me font, belle dame, vos beaux yeux...» la
-ville contemporaine voulait être célébrée pour ses quartiers «les plus
-animés». Et piqué au jeu, puis au vif, le troubadour des canaux ne leur
-roucoulait plus, pour madrigaux que de renaissantes nénies. Elles sont
-devenues les siennes propres. Le malentendu allait s’aigrissant. Il se
-scelle dans la mort.
-
-Il s’effritera, et le dernier grain de poussière de son incompréhension,
-rencontrera quelque jour, sur le chemin de Paris à Bruges, la
-translation des cendres de Rodenbach. Le glorieux et plus clairvoyant
-avenir doit ce dédommagement à son défunt chanteur exilé, au nostalgique
-Ovide de Bruges.
-
-Il a droit à une expiation. Qu’elle soit la même que celle de Lanchals,
-l’innocent chevalier Brugeois iniquement décapité en 1488, par ses
-concitoyens. Trop tard, toujours, la ville repentante vota
-piaculairement une commémoration permanente, et sut du moins la choisir
-avec grâce et avec goût, l’accomplir avec fidélité. Comme les armoiries
-de ce Lanchals, dont le nom signifie _long col_, étaient figurées par un
-cygne, on chargea bon nombre de ces oiseaux d’éterniser parmi les canaux
-Brugeois, le blanc remords, à l’égard de son fils victimé, de la cité
-marâtre. Venise aussi, en mémoire d’un innocent égorgé, allume tous les
-soirs, au chevet de Saint-Marc, une lumière réparatrice. Mais écoutez
-Hello sur ce propos de l’injustice: «La terre ne savait pas ces choses;
-_et si c’était à recommencer, elle ne les saurait pas mieux aujourd’hui.
-Elle les ignorerait de la même ignorance, elle les mépriserait du même
-mépris si on la forçait à les regarder._»
-
-Oui, que Venise dont un prêtre, chaque vesprée, attise sa lampe en
-dédommagement de ce forfait, trouve une fois encore un enfant jouant
-avec un couteau ensanglanté auprès d’une femme assassinée; il décollera
-encore l’innocent et, seuls, les ruisseaux de ses nouveaux pleurs
-reconnaîtront les traces usées de ceux que lui arrachent encore
-aujourd’hui son ancien crime. La Porte des Baudets n’est pas près de se
-fermer, ni le Puits-aux-Oies près de se combler, non plus que la Rue de
-l’Ane-Aveugle, près de s’éclairer en matière de malentendu civique.
-Bruges pleurant son ancienne grandeur se l’est vue restituer dans le
-chant d’un poète. Elle lui aurait volontiers demandé d’employer son
-génie à paraphraser ce vers fâcheux du divin Vigny:
-
- «Béni soit le commerce au hardi caducée!»
-
-Elle alimente pieusement les cygnes expiatoires du chef tranché de
-Lanchals, mais ne voit pas sa propre brume se concréter au-dessus des
-eaux en la pleurante image de cette jeune fille qui tient en ses mains
-la tête souriante d’un autre Lanchals, d’un autre Brugeois, de Georges
-Rodenbach, le local Orphée.
-
-Quant à nous, jouissons amèrement pour lui et pour nous, de cette
-nouvelle et saisissante forme de l’incompréhension familiale, qui n’a eu
-pour donner aux pierres de Bruges, des cœurs de parents, qu’à leur
-laisser leurs cœurs de pierres!
-
-
-
-
-II
-
-TRIPTYQUE DE FRANCE
-
-AU DELA DES FORMES
-
- «Là finit notre art sur la terre.»
-
- BALZAC.
-
-
-
-
-I
-
-Le Broyeur de Fleurs.
-
-ADOLPHE MONTICELLI
-
-
-[Illustration: Adolphe MONTICELLI 1834-1886]
-
-
-On s’étonne parfois du peu de détails que laissent flotter à la surface
-d’un souvenir, même assez peu distant, certaines existences de nobles
-artistes. Ce n’est pourtant qu’une conséquence naturelle de cette
-injustice envers les vivants, signalée et définie magistralement par
-Hello. Appliqués à noter les particularités de l’existence de ceux,
-parmi leurs contemporains, qui leur semblent marquants, les
-commentateurs n’ont, le plus souvent, rien à nous fournir sur les
-véritables grands hommes.
-
-Il y a de l’Épiphanie dans l’apparition du génie sur la terre. C’est un
-peu de divin sous une apparence humaine. Mais la lumière consume son
-foyer, et quand, ressuscité de ses cendres, le phénix est remonté au
-ciel, à peine quelques grains d’ombre, au-dessous de beaucoup de clarté,
-demeurent pour attester de ce météorique passage. C’est alors que de
-pieux et naïfs croyants s’obstinent à retrouver des vestiges. La pierre
-du sépulcre a été soulevée... des linges traînent à terre... le linceul
-est replié... est-ce un dieu, est-ce un jardinier, ce revenant en
-chapeau de paille? Alors Damis, l’évangéliste d’Apollonius, s’offre à
-vous fournir cent preuves de son messie. Mais l’évangéliste du Fils de
-Dieu se contente de conclure sur le propos de son Christ: «Il y a encore
-beaucoup d’autres choses qu’il a faites; et si on les rapportait en
-détail, je ne crois pas que le monde même pût contenir les livres qu’on
-en écrirait.»
-
-J’ai consacré à deux artistes Flamands, un peintre et un poète, le
-précédent diptyque. Je veux aujourd’hui dédier le présent triptyque à
-trois artistes Français encore assez proches de nous, et mieux
-rapprochés dans le temps, par l’emploi de leurs facultés apparentées et
-par une environnante incompréhension, cette fois, partiellement
-justifiée.
-
-Le premier d’entre eux est Monticelli, le peintre Marseillais, bien
-particulièrement assujetti, quoique récemment décédé, à un tel mystère
-posthume. C’est que, un de nos maîtres l’a écrit avec autorité, à propos
-de l’impersonnalité qu’il exigeait justement dans l’œuvre du romancier:
-«Monsieur Gustave Flaubert n’intéresse personne.» L’amas d’anecdotes qui
-foisonnent, monotones ou diversifiées, autour de l’existence de chacun,
-n’est pas toujours en rapport direct et révélateur avec les qualités
-créatrices. Ceux qu’elles retiennent sont de funéraires indiscrets,
-l’oreille collée à la porte même des tombeaux pour surprendre un secret
-encore vital, le fantôme d’un bruit, le murmure d’une ombre. L’histoire
-et la légende confondues, dans le mémorial de Monticelli, y sont si
-avares et si restreintes que, satisfaire dans la mesure du possible au
-goût de tels curieux ne sera s’exposer qu’à une digression de peu de
-durée.
-
-Né à Marseille en 1834, il y mourut en 1886. Sa famille, originaire
-d’Italie, descendait, dit-on, des ducs de Spolète. Une lignée plus
-mystique, et qu’il me plairait fort d’être, comme je crois, le premier à
-indiquer, c’est celle qui ne peut manquer de faire cousiner notre
-peintre avec ce doux frère Pierre de Monticelli dont il est question au
-chapitre XIII des _Fioretti_ de Saint François d’Assise, et qui «fut
-élevé corporellement au-dessus de terre, à la hauteur de cinq ou six
-brasses, jusqu’au pied du crucifix de l’église dans laquelle il priait».
-C’est encore ce religieux qui s’entretint avec Saint Michel, lequel lui
-promit la grâce qu’il souhaitait «et plusieurs autres encore». Nul doute
-que, parmi ces grâces sous-entendues, l’archange n’ait accordé au saint
-celle de compter un arrière-neveu qui s’élevât spirituellement à la
-hauteur de cinq ou six brasses au-dessus du niveau des peintres. Quoi
-qu’il en soit, notre Monticelli fut, à Marseille, l’élève d’Aubert, dont
-on sait que ce fut aussi le maître du distingué portraitiste Ricard,
-titre vénérable. Il fit, en 1846 et vers 1856, deux séjours à
-Paris--dont le second ne dura pas moins de dix ans--au cours desquels il
-connut et admira Diaz, s’initia aux œuvres de Delacroix et des grands
-contemporains, qu’il imita moins qu’ils ne le révélèrent à lui-même. En
-1870, il revint de Paris, à pied, dans sa ville natale, et pour
-toujours. Il eut, de Gautier, le goût des vêtements somptueux et
-romantiques, auxquels il joignit, un temps du moins, de les porter avec
-une recherche digne de Baudelaire. Il aima idéalement l’Impératrice
-Eugénie, dont le type fournit à beaucoup de ses tableaux.
-
-Ce fut un bel et bon vivant, parent cordial, ami éprouvé, artiste idéal
-et sensuel, goûtant fort la bouillabaisse, dont il ne fut pas sans
-appliquer les procédés à nombre de ses toiles. Il en produisit plusieurs
-milliers, quelquefois jusqu’à trois par jour, ne leur demandant, outre
-la jouissance qu’il éprouvait à exercer son art et certaines recherches
-de métier, de toilette et de cuisine, que les sommes nécessaires à
-l’achat de cette couleur, qu’il proclamait belle mais coûteuse, et dont
-l’emploi, en certaines de ses œuvres, les assimile, plutôt qu’à des
-tableaux, à des bas, voire des hauts-reliefs: des chaînes de montagnes,
-le Mont-Blanc, l’Himalaya, écrivent ses naïfs chroniqueurs. Vers la fin
-de la journée, le travail accompli, l’ébauche de quelques visions, la
-saisie de deux ou trois rêves, il sortait pour leur trouver chaland, et
-en réjouir le premier venu qui l’accostait, lequel, en échange de peu de
-francs, savait s’approprier cette féerie. Un détail, que je tiens de
-tradition orale: un clou planté dans le châssis, ou dans le panneau
-même, permettait au peintre de promener ainsi sans dommage, à travers
-les allées et jusqu’à la rencontre d’un client ou la fin de sa course,
-ces tableaux frais peints et chargés de couleurs. Or, c’est la trace de
-cette pointe qui aide aujourd’hui à discerner les Monticelli véritables.
-Assez naïve prétention de la part des soi-disant connaisseurs, depuis
-qu’on a découvert une industrie qui consiste à tirer dans des meubles
-pseudo-anciens des décharges de petit plomb, pour imiter les trous des
-vers! Le trou du clou, révélateur des œuvres authentiques du maître
-Marseillais, ne procréera-t-il pas de nouvelles écoles... de
-carabine?--Quoi qu’il en soit, les plus aimables parmi les amateurs de
-cette peinture peu commune ne demeureront-ils pas sa première et
-«principale clientèle» au dire poétique de Paul Arène, «les pêcheurs du
-quartier Saint-Jean qui, avec un vague et touchant instinct d’art, sans
-avoir besoin de comprendre le sujet, un peu aussi par sympathie pour ce
-brave artiste, «peuple» comme eux, aiment suspendre aux murs sombres de
-leur logis, entre une rame et une palangre, ces petits carrés
-éblouissants, dont l’harmonieux éclat leur rappelle les grandes clartés
-du large, les pourpres du ciel au couchant, les phosphorescences de la
-mer»? Ailleurs, les _petits carrés éblouissants_ luttent contre un
-climat fuligineux, triomphent des spleenétiques brumes: «Il advint,
-écrit Monsieur Émile Bergerat, que, dans une petite ville d’Écosse,
-houillère et charbonnière, où la vie est morte et le ciel fumeux,
-l’aristocratie minière s’éprit jusqu’à la manie des visions troubles et
-charmantes du Turner français. Chacun voulut avoir l’une de ses pièces,
-afin de l’éclairer, le soir, au réflecteur mobile, et de rêver devant
-elle en fumant des cigares, comme on joue au kaléidoscope. Ensuite
-l’Amérique s’enchanta, et des caisses de Monticellis traversèrent les
-mers.»
-
-La presse locale, parcourue en des collections datant de loin, ne me
-fournit sur le compte de Monticelli qu’une maigre contribution monotone
-et ressassée. Les termes en sont peu nombreux, sinon peu
-caractéristiques. L’amour-propre de clocher s’en gonfle sinon avec
-exagération, du moins en un trouble discernement, qui se targue d’un
-prix, se hérisse d’une anecdote, l’un comme l’autre assez peu
-renouvelés. Un tableau du peintre, acheté 5,000 francs par Napoléon III,
-à Vichy, disparaît dans l’incendie des Tuileries. Une peinture de
-Monticelli atteint, à l’ébahissement général, le prix de 8,500 francs à
-la vente Burty, en 1891. Le prix de 25,000 francs est mis en avant par
-d’autres chroniqueurs, mais pour deux tableaux qu’ils ne précisent pas;
-et l’assertion peut bien être erronée. En revanche, le seul que le Musée
-de Marseille daigne accueillir est de ceux que l’artiste vendait quinze
-francs à sa clientèle des Allées.
-
-Monticelli aimait la musique jusqu’au délire. Sa palette comportait
-vingt-sept couleurs. Tout lui était bon pour la distribuer sur la toile,
-fût-ce le tuyau de sa pipe. Mais une science profonde des réactions et
-de toute la chimie de son art le rendait maître de ses effets, jusqu’à
-des conclusions presque magiques. C’est un fait presque avéré, bien que
-démenti par plusieurs, que certain paon, aujourd’hui plus que visible,
-admirable, dans un tableau de la collection Samat, faisait totalement
-défaut lors de la livraison de la toile par son auteur, qui cependant
-s’était engagé à y faire figurer cet oiseau. «Non seulement il y est,
-mais il est très beau, avait affirmé Monticelli, et il sortira.» Et le
-paon est sorti, désormais radieux et immarcescible. Le même trait nous
-est rapporté au sujet d’un vase, puis des yeux d’un portrait d’enfant,
-qui de noirs sont devenus bleus, se conformant, après coup, à la
-ressemblance.
-
-La même sécurité qui lui faisait d’avance certifier de tels résultats
-aux incrédules spectateurs, qui s’en convainquaient ensuite, induisait
-notre homme à une philosophie, sans doute non moins méprisante que
-résignée, à l’égard des critiques de ses œuvres. «En l’accrochant dans
-un autre sens, elle fera peut-être meilleur effet», disait-il en ses
-jours de complaisance. Mais, pour de moins incompréhensifs amateurs, il
-ajoutait cette phrase que je cite dans son incorrection caractéristique:
-«Delacroix a peint pour vingt ans après lui. Moi, je peins pour dans
-cinquante ans. Il faudra ce temps-là pour qu’on apprenne à voir ma
-peinture.»
-
-Mais il reprenait vite sa bonhomie accommodante et sa bonne humeur.
-Certain jour qu’une servante s’était assise sur un panneau fraîchement
-terminé, il accepta en riant cette étrange collaboration, et se mit à
-reprendre l’ouvrage, sur ce propos rassurant adressé à la délinquante
-confuse: «Ça ne fait rien, dit-il, _au contraire!_»
-
-Ces termes banaux et baroques, agencés par la chronique du terroir, sans
-beaucoup plus de diversité que le renversement par lequel Monsieur
-Jourdain modifiait sa prose, constituent les thèmes de la légende de
-Monticelli. J’en dirai maintenant les variations plus ingénieuses, non
-pourtant avant d’avoir cité cette phrase recueillie dans un journal de
-Marseille, parce qu’elle nous donne des premières, à propos d’une toile
-de Monticelli, le ton de certaines notations, que nous verrons mieux
-orchestrées: «Le motif en est un sous-bois, dans lequel se jouent des
-femmes richement vêtues. Une irradiation de lumière se joue à travers la
-feuillée, troue la pénombre du bois, se traîne sur le sol, enveloppe les
-personnages et les fait saillir de la toile dans un relief illuminé.»
-
-Trois articles parus dans des journaux Parisiens les exécutent d’un art
-plus renseigné et plus savant, d’une vibration plus claire. Le premier,
-daté des premiers jours du mois de mars 1881, est signé Émile Blémont,
-et traite de la vente Burty qui venait de s’accomplir. Je citerai deux
-importants fragments de cet article, parce qu’ils m’ont paru des mieux
-venus, parmi les commentaires, d’ailleurs assez rares, inspirés par
-Monticelli. Ceux-ci résument excellemment deux aspects de notre modèle.
-Le premier, qui a trait à sa mystérieuse réputation, contient aussi de
-lui un portrait qui semble véridique: «Une des dernières passions de
-Burty fut pour les tableaux de Monticelli. Il en avait, avec délices,
-découvert et acquis de très beaux, et leur avait donné une place
-d’honneur dans son salon. Il ne se lassait pas de les signaler à ses
-visiteurs. D’abord, son intérêt pour ces œuvres, si étrangement
-captivantes, se compliquait du mystère qui planait sur leur
-auteur.--Quel était ce Monticelli? Nul ne pouvait donner sur lui les
-moindres renseignements. Les quelques poètes qui partageaient à son
-égard les sentiments de Burty firent une enquête. L’enquête resta
-infructueuse.
-
-«On le crut mort. Ses admirateurs en devinrent plus fanatiques. Les
-spéculateurs ouvrirent l’œil.--La production était arrêtée. L’œuvre ne
-devait plus s’augmenter. L’artiste avait disparu. C’était fini. Ce qu’il
-avait signé atteindrait certainement une très haute valeur vénale, au
-moment de la tardive justice rendue au génie.--Malgré ces considérations
-alléchantes, on tentait rarement l’aventure. Et, juste au moment où l’on
-commençait à prendre confiance, on apprit que Monticelli existait en
-personne.
-
-«Monticelli n’était pas mort! Monticelli n’était pas une chimère? Il
-vivait là-bas, à Marseille, dans son coin, sans prétention, sans gloire,
-parfaitement insoucieux, travaillant pour vivre, presque totalement
-inconnu, résigné à sa clientèle obscure et hasardeuse, vieux, mais
-toujours vert, la peau tannée, le poil blanchissant, l’œil visionnaire,
-l’air pauvre et supérieur, le geste distrait et familier. Il faisait
-deux, trois tableaux par jour, avec une verve endiablée; et quand il
-n’avait plus le sou, il courait les cafés, ses toiles et ses panneaux
-sous le bras et à la main, pour les offrir aux consommateurs propices.
-Il acceptait bonnement le peu qu’on lui en offrait, dix francs, cinq
-francs, parfois moins, et retournait dans son grenier plein de ciel et
-de soleil, se griser de lumière et de mirages.--Ziem le connaissait,
-déjeunait avec lui lorsqu’il passait à Marseille, et le traitait comme
-un camarade. Paul Arène, Clovis Hugues le virent, causèrent avec lui,
-nous contèrent son histoire. Raoul Gineste le visita à plusieurs
-reprises, et publia sur lui une excellente étude, avec illustrations à
-l’appui.
-
-«Malgré le grand nombre et le bas prix de ses compositions nouvelles à
-Marseille, la valeur de ses tableaux ne baissa pas à Paris. Dans sa
-dernière manière, en effet, ses qualités de coloriste étaient exaltées
-en taches éclatantes et miroitantes qui, de sa moindre esquisse,
-faisaient un feu d’artifice, très réjouissant pour les fanatiques, mais
-inquiétant pour les sages.
-
-«Et enfin, il mourut réellement.»
-
-L’autre fragment a trait à l’œuvre même de Monticelli, dont il nous
-donne une transposition assez approchante, et non sans saveur:
-
-«Il nous promène dans le monde enchanté de Boccace et de Shakespeare.
-Ici, c’est le _Décaméron_. Là, c’est le _Songe d’une nuit d’été_. Il est
-le poète de la lumière.--Comme on l’a dit pour Diaz: «Il ne montre pas
-un arbre ou une figure, mais l’effet du soleil sur cette figure ou sur
-cet arbre.» Il a «ce style de fête» dont parle Carlyle. Il est pétri de
-clarté Provençale, comme Rembrandt de clarté Flamande. Et, comme
-Rembrandt dans son moulin, il s’est formé tout seul dans sa bastide
-Marseillaise.
-
-«Sans effort, en se laissant naïvement aller à son imagination, il
-évoque des féeries adorables, où il réunit, en des décors et sous des
-costumes d’éternelle beauté, les déesses et les demi-déesses de tous les
-âges et de toutes les patries, les Dalila et les Calypso, les Hélène et
-les Judith, les Fiammetta et les Rosalinde, les Ève et les Béatrice, les
-courtisanes de Corinthe et les marquises de la Régence.
-
-«Il a reconquis pour nous ce suave et chimérique domaine de Watteau, où
-fleurit l’élégance d’une vie surnaturelle». Il en a «renouvelé la
-grâce». Il y a retrouvé «le sourire de la ligne, l’âme de la forme, la
-cadence des gestes», en des bosquets d’apothéose, en des bois baignés
-d’un clair de lune bleu, en de magiques campagnes pleines de vibrations
-musicales et de pénétrants parfums, en des fêtes galantes d’une volupté
-suprêmement mélancolique.--Mais j’en avertis les gens positifs, il faut
-être un peu poète pour sentir la poésie un peu folle de ces personnages
-lyriques et de ces chimériques paysages. Il faut avoir en soi de quoi
-éclairer cette lanterne magique. Alors seulement un tableau de
-Monticelli, avec toutes ses imperfections, toutes ses défaillances, est
-aux regards et à la pensée, suivant l’expression du poète, _une joie
-pour toujours_.»
-
-Un article de Paul Arène, paru dans le même mois, et dont j’ai plus haut
-détaché une phrase, ne fait que varier les mêmes motifs sur un ton plus
-badin.
-
-Quatre ans plus tard, une chronique de Caliban retient le thème et le
-renouvelle. Il s’agissait de l’achat, projeté pour le Louvre, d’un
-Turner contesté. Bergerat en prit spirituellement texte pour exalter
-celui qu’il appela judicieusement le _Turner Français_, et qui se
-trouvait être Monticelli, «plus original que l’autre, mais de quelques
-degrés encore plus fou de la couleur, plus malade de la lumière et plus
-puissant visionnaire.»
-
-Rapprochez ce portrait du précédent:
-
-«La guerre de 1870 terminée, on voyait à Marseille, dans les cafés de la
-fameuse Cannebière, un grand gaillard chauve et barbu, coiffé du chapeau
-bousingot à larges ailes, vêtu du veston classique de velours, tourner
-autour des tables des terrasses, et proposer aux consommateurs l’achat
-d’une toile qu’il avait sous le bras. Sur cette toile, il y avait des
-visions extraordinaires, qu’il fallait, pour les démêler, regarder à
-distance. Elles se dégageaient lentement, comme du brouillard, d’un
-empâtement de matière colorée de l’épaisseur d’un pouce, et paraissaient
-peintes sans l’intervention de la brosse et de la palette, avec le tube
-même, aidé de l’ongle et du coude. Mais, de cette furie de praticien en
-délire naissaient des évocations délicieuses de jardins d’amour, aux
-terrasses de marbre, peuplées de dogaresses Vénitiennes, qu’escortaient
-de longs lévriers, des promenades dans Cythère, rêvées par un Watteau
-enragé, des rencontres de brocarts, de satins, de soieries, de
-dentelles, flagellés de rayonnements mystérieux, et des théâtreries
-galantes de la Comédie Italienne, ciselées dans la profondeur des pâtes.
-
-«Les gens de Marseille, jaloux aujourd’hui de la gloire du Maître local,
-n’entendaient pas grand’chose à ces conceptions hyperboliques, où
-l’harmonie des tons multipliait ses tours de force frénétiques. C’est
-comme qui dirait, pensaient-ils, la palette de Véronèse pendant les
-_Noces de Cana_, mais rien de plus que ses raclures. Et, pour quelques
-louis, ils soulageaient Monticelli de son panneau, qu’ils suspendaient
-pour rire, et sans cadre, à leurs murs épouvantés.»
-
-Voilà d’importants documents, de décisives notations, qui nous
-permettent de reconstituer, d’une part, une figure, de l’autre, une
-manière.
-
-Poursuivons. L’étude signée Paul Guigou, en tête des reproductions de
-Monticelli par Lauzet, bien que plus uniquement fantaisiste et
-dithyrambique, nous fournit encore certains détails appréciables: «Il
-avait pour tout logement une petite pièce, meublée d’un lit bas en un
-coin, d’un chevalet, de deux chaises. Une seule fenêtre donnait du jour,
-voilée d’un rideau rouge à ramages. Toute la chambre baignait dans une
-teinte de pourpre, dont le vieux peintre se réjouissait.--Toute musique
-le rendait fou, mais surtout celle des tziganes, qui le bouleversait
-d’enthousiasme. Au dernier coup d’archet, il partait en hâte, rentrait
-dans son grenier, allumait tout ce qu’il pouvait rassembler de
-chandelles et peignait tant que duraient ses forces.»
-
-J’arrêterai là ces citations, élues à travers de longues et difficiles
-recherches. Elles nous fournissent en plusieurs notables masses, dont
-les autres ne sauraient que les répéter, de solides dessous pour ce
-double portrait d’une physionomie et d’un talent, d’un homme et de son
-art. A nous de l’unifier et compléter de touches, de rehauts, de glacis
-et de lumières.
-
-Un nom qui manque, entre ceux évoqués par les commentateurs, c’est le
-nom de Walter Scott. Il y est de prime importance, cependant, ce nom qui
-crée une atmosphère en laquelle certaines toiles du peintre Marseillais
-replongent nos souvenirs. Leicester, Kenilworth, et le triomphant
-équipage de la Reine Vierge, et le somptueux manteau de sir Walter
-Raleigh déployé dans la boue, sous les pieds de la «Royale Célibataire»,
-portant, selon l’expression de Carlyle, «du fard rouge sur le nez et du
-fard blanc sur les joues, comme ses dames d’atours, lorsque des chagrins
-et des rides l’eurent éloignée des miroirs, avaient accoutumé de
-l’accommoder». Bien des femmes de Monticelli sont accommodées de cette
-façon-là. Il n’y regarde pas de si près. Et, si vous le pressez un peu,
-il aura vite fait de vous répondre que, par un procédé emprunté au paon
-de la collection Samat, ces nez-là vous apparaîtront blancs dans dix ans
-et, ces joues, roses dans quinze.
-
-Un intitulé prononcé à propos, c’est celui de _Fêtes galantes_; avec le
-titre de _Jardins d’amour_, il baptise excellemment une grande part de
-cette œuvre, toute faite d’un papillonnement, d’un papillotement de
-Triboulets et de Méphistos, de pages et d’abbés, de seigneurs et de
-dames. Le mot _irradiation_ caractérise bien le fluide en lequel ils
-baignent. Ce sont des trouées, des percées, des infiltrations
-lumineuses, quasi incandescentes; comme des vols d’abeilles de flamme,
-des essaims de papillons ignés ou de lucioles envahissant les
-feuillages, soudain piquetés, tiquetés, tigrés de voltigeantes
-étincelles.
-
-Le petit tableau catalogué _Confidences_, dans la collection André, à
-Marseille, est un exemple merveilleusement scintillant de cette pluie
-d’étoiles. Ce tableau, comme presque tous ceux qui composent cet
-intéressant groupe, me semble appartenir à cette seconde manière de
-Monticelli, celle qui se dégage des bitumes lisses, sans encore s’irruer
-dans les «Himalayas» d’empâtements et de raclures.
-
-Les autres Monticelli de cette galerie sont _La Moisson_, que je cite
-tout d’abord à cause du prix qu’y attache son possesseur, bien que ce
-tableau ne me semble pas caractéristique de la plus curieuse manière du
-peintre, ni de sa plus captivante forme de rêverie. Au reste, M. André
-ne me le cite point parmi ceux qui figurèrent à l’Exposition de 1900.
-Combien je préfère, en effet, outre les _Confidences_ précitées, ces
-autres toiles: _Dames et Amours_, des Cupidons potelés devant un groupe
-de dames en causerie;--les _Femmes aux canaris_, des charmeuses
-d’oiseaux, en train de caresser ou d’encager le _serin_ de Lesbie;--_Le
-Thé_, ou plutôt _Le Goûter_, un groupe d’idéales jeunes femmes
-assemblées dans leur éternel parc, sous une lumière blonde, autour d’un
-guéridon où des boissons fraîchissent. Conciliabule féminin, tiré d’un
-Compiègne de rêve par un Winterhalter de génie;--enfin _Le Parc de
-Saint-Cloud_, les mêmes jeunes femmes, isolées, cette fois, avec des
-enfants, sous des arbres plus profonds, en un effet d’ombre et de
-lumière plus marqué, plein de poésie. Quant à _François Ier et les dames
-de la Cour_, c’est un de ces panneaux de la dernière manière du peintre,
-plus rugueuse, plus diaprée et qui abondent dans son œuvre. La
-collection de M. André, l’une des plus importantes pour les amateurs de
-Monticelli et que leur propriétaire fait admirer avec autant de
-complaisance que de fierté, comporte, de ce peintre, une trentaine
-d’ouvrages distants de dates, par conséquent d’intérêt gradué. Citons
-encore: _Cavalier et amazone_, _L’indiscrétion_, _Cuisiniers_,
-_L’Aumône_, _La Halte_, _Intérieur_, _Paysages d’automne_, _Portraits de
-Rembrandt_, etc. Je tiens à exprimer ici toute ma gratitude à M. André,
-pour la bonne grâce ingénieuse avec laquelle il m’a aidé à documenter ce
-travail.
-
-J’ai visité, à Marseille, plusieurs collections contenant chacune
-d’intéressants spécimens: M. Chave, M. Negretti, M. Guinand, sont, entre
-beaucoup, de ces heureux possesseurs. Chez M. Chave, je note un curieux
-portrait d’enfant, aux yeux noirs veloutés, aux cheveux en boucles
-apprêtées, aux menottes croisées sur des fleurs, en jupe grise
-ballonnée, en escarpins vernis à bouffettes jaunes, une fillette,
-attifée comme pour la distribution des prix d’un pensionnat prétentieux
-ou la récitation d’un compliment de fête. D’autres tableaux appartenant
-à M. Chave sont: une _Fête à Herculanum_, une _Nativité_, une _Chasse_,
-le _Pont de Saint-Menet_, etc.
-
-M. Guinand, qui est neveu de Monticelli, a cédé, si je me souviens bien,
-les tableaux qu’il tenait de lui. Mais il a gardé les portraits de
-famille: une saisissante tête de sa mère, de dimension un peu plus
-grande que nature, et un portrait de sa sœur enfant, prenant une tasse
-de chocolat, qui est, à mon avis, l’un des chefs-d’œuvre de l’artiste.
-Chez M. Rambaud, c’est un _Décaméron_, à peu près dans les dimensions de
-celui de Winterhalter, qui fut célèbre. Si (et ce n’est pas impossible)
-ce dernier inspira Monticelli, c’est, une fois de plus, la preuve qu’une
-veine médiocre peut ne pas être étrangère au concept d’une réalisation
-supérieure. Une perle de la même collection, c’est une ronde de jeunes
-femmes dans un sous-bois, à ma connaissance, petite toile unique dans
-l’œuvre de Monticelli, par le fini à la fois libre et heureux, la
-composition, la couleur. Chez M. Negretti, je note bien, entre beaucoup
-de belles marines, une _Sortie de messe_, une _Suzanne au bain_, une
-_Escarpolette_, des _Chiffonnières ivres_ (une esquisse qui fait penser
-à Delacroix), un portrait de Monticelli par lui-même; mais nous
-rentrons, avec cette collection, dans les compositions plus répétées,
-plus lâchées aussi, souvent, sinon inspirées, du moins animées,
-involontairement ou non, de l’esprit de tel ou tel maître: Rembrandt,
-Watteau, Millet, Decamps, Tassaert.
-
-J’ai parlé de la peinture au paon, propriété de M. Samat, directeur du
-_Petit Marseillais_. Chez les collectionneurs de Marseille, on rencontre
-encore: _Les Pêcheurs_, à M. Magnan; _Les Chèvres_, à M. Molinard;
-plusieurs toiles chez le Docteur Mireur[15], chez M. Pelleu, ami et
-élève du maître, et chez MM. Petit, Buy, Rey, Raybaud, Rambaud,
-Lieutier, etc.
-
- [15] Dispersées depuis.
-
-A Cannes, M. Delpiano possède un grand nombre de Monticelli, de valeur
-inégale: un _Méphistophélès_, de beaux bouquets, des saltimbanques, des
-cuisiniers, et surtout des oiseaux aquatiques, notables entre tous.
-
-Un tableau célèbre sous le nom de _La Cour de Henri III_ appartenait à
-Madame Estrangin, à Aix[16]. Il est daté de 1874. C’est un épisode de la
-_Dame de Montsoreau_: des femmes parées jouent sur une terrasse avec des
-seigneurs et des chiens, entre des draperies répandues, des perroquets,
-de Véronésiens écroulements de vaisselles et de fruits. Et le Triboulet
-qui, du fond de la toile, préside à cette scène, occupe la place d’un
-galant abbé de Cour, complaisamment supprimé par le peintre au nom d’un
-scrupule religieux.
-
- [16] Acquis depuis par M. Boussod.
-
-Le Musée de Lille possède deux toiles de Monticelli, tué, on ne sait par
-quelle erreur, longtemps avant sa mort, toujours par les dates inscrites
-aux cadres.
-
-Je possède quatre belles études de Monticelli: _Les Reîtres_, sur le
-fond d’un paysage de décor, zébré de hachures, de balayures d’un vert
-d’émeraude et de turquoise morte, que ponctue d’une blessure orangée un
-reste de soleil couchant, à droite, dans le ciel, un groupe de trois
-personnages, une ribaude entre deux reîtres magnifiques et corpulents,
-tout pleins de morgue, de redondance et de rodomontade. Elle, au
-chaperon emplumé, décolletée, toute en brocart et velours, tient à sa
-droite le plus gracieux de ces deux galants, steppant de la jambe
-gauche, dans son maillot clair, en sa trousse bouffante, sous son feutre
-à plume et son manteau d’un rouge vif. L’autre, plus épais, en sa veste
-d’un vert riche, ressemble fort, sous sa barbe rousse, à Monticelli
-lui-même. Il est escorté de son chien, gauche comme un mouton de
-«crèche», et ses brodequins sont du même ton orangé que la plaie ouverte
-dans le ciel.
-
-Viennent ensuite _Les Colombes_. Quatre belles jeunes femmes dans un
-parc. L’une d’elles, une rousse, s’accoude à un vase de jardin, d’où
-ruissellent des roses. Deux autres, aux cheveux châtains, s’appuient
-l’une à l’autre comme en une confidence. La quatrième, la blonde, assise
-de profil sur la droite du tableau, est la vraie charmeuse de colombes.
-Ces oiseaux l’entourent, familiers, à ses pieds, sur son épaule et dans
-ses bras refermés. Deux lévriers, l’un clair, l’autre foncé, assistent à
-la scène. Et par une anomalie fréquente dans les tableaux de ce peintre,
-le ciel semble plutôt nocturne, tandis que l’atmosphère est diurne, et
-que les personnages sont dévorés d’une ardente lumière solaire.
-
-La troisième peinture devrait s’intituler _Les Premiers Pas_, tant
-l’intérêt de quatre jeunes femmes réunies dans un parc se concentre sur
-deux enfants, debout devant elles, et notamment une fillette dans
-l’attitude à la fois rigide, importante et craintive d’un marmot qui,
-pour la première fois, se tient tout seul debout sur ses petites jambes.
-Les deux inévitables chiens sont ici deux bassets, toujours différents
-de robes. La scène se passe au pied d’une statue à vaste socle, dans un
-beau parc aux ombres d’écaille brune, qu’ensanglante un soleil couchant
-somptueux et tragique.
-
-La quatrième ébauche, la plus curieuse, représente la fin d’une soirée
-de gala; seigneurs et dames, rassemblés sur une terrasse, écoutent
-chanter un bouffon en habit citron, qui se détache sur un fond d’un
-intense vert-bleu, lequel oppose aux tons roux dont les groupes sont
-baignés par la lueur d’invisibles flambeaux, la froide clarté d’un clair
-de lune. Je l’intitule: _Fantasio_.
-
-Nommons encore, parmi les collectionneurs de Monticellis: M. Mesdag,
-peintre de marine Hollandais; M. van Thorne, de Montréal, et nombre
-d’amateurs étrangers.
-
-Ne parlons que pour mémoire des Monticellis signés Diaz par des vendeurs
-peu scrupuleux; l’avenir se chargera de rendre à chacun ce qui lui
-appartient; le savoir, le goût, chacun reconnaîtra les siens.
-
-Une mention spéciale pour un tableau religieux exécuté par Monticelli
-dans des conditions particulières. C’est dans l’église d’Allauch, petite
-ville des environs de Marseille, que l’artiste a consacré cette peinture
-à la mémoire de sa fiancée, Rose Aubanel, morte en sa vingtième année.
-Le panneau représente une gloire, dans laquelle la jeune fille, toute
-vêtue de blanc, s’élève vers le ciel, sans cesser d’être étendue, portée
-et contemplée par les anges. Quelques-uns d’entre eux sont à la
-ressemblance de parents et d’amis de la jeune morte.
-
-Quant au portefeuille édité par Boussod et Valadon, et contenant
-vingt-deux lithographies, d’ailleurs belles, exécutées par le pauvre
-Lauzet d’après les peintures de Monticelli, je dirai que le projet en
-fut aussi téméraire que le serait celui d’un lithographe, lequel
-tenterait, avec son noir et blanc, de nous donner une idée de la Corne
-d’or, ou d’une éruption du Vésuve.
-
-Les anecdotes sont nombreuses touchant notre peintre; elles sont
-ressassées par les ana locaux: j’y renvoie le lecteur. Citons-en deux,
-plus inédites. La première nous renseigne bien sur son caractère. Un
-riche négociant de ses amis lui paraît soucieux. «Embarras d’argent?»
-fait Monticelli. L’autre ayant acquiescé, l’artiste lui tend gravement
-une pièce de deux francs, et, sur un sourire de son ami: «Quoi,
-s’écrie-t-il, tu n’as pas besoin de quarante sous, et tu te plains? Moi,
-quand je les ai, je suis riche!»
-
-La seconde m’est contée par un collectionneur qui en tremble encore.
-Monticelli, sur la fin de sa vie, et sans doute un peu exalté, visitait
-la galerie de cet amateur. Après des marques d’admiration fort
-judicieusement témoignées à des peintures d’intérêt divers, on arrive à
-une aquarelle de la facture la plus savoureuse. Et le peintre de
-s’écrier: «Ah! celle-là est trop belle, il faut que je la mange!» Ce
-disant, il se mit en devoir de dévorer le tableau dans lequel sa morsure
-resta marquée.
-
-Ce n’est pas seulement par le sujet d’un grand nombre de ses tableaux
-que Monticelli mériterait d’être assimilé à l’auteur des _Fêtes
-galantes_. Le premier de ces traits prouve qu’il lui ressemblait aussi
-de bonhomie, et quelques-uns de leurs portraits offrent des parités
-d’expression, sinon de figure. Ceux de nos poètes auxquels je
-comparerais encore Monticelli seraient, pour certaine guise, Ponchon,
-pour certain air de visage, Armand Silvestre.
-
-Celui de nos peintres, en lequel je retrouve magistralement amplifiées,
-quelques touches de Monticelli, c’est Albert Besnard, bien notamment en
-son beau portrait de Réjane.
-
-Mais les meilleurs tableaux à rapprocher de ceux de ce coloriste
-étonnant, tous, enfants, nous les avons faits, et je les revois dans mon
-souvenir. Au chaud de l’été, nous écrasions, entre une planchette et un
-fragment de vitre, lobélias, calcéolaires, géraniums, tous les tons les
-plus fulgurants du jardin, et nous nous complaisions des heures à
-contempler, fascinés, les éblouissants ensembles ainsi obtenus, composés
-de fleurs broyées.
-
-Ces tableaux, les filles de la campagne qui nous apprenaient à les
-faire, les appelaient des _paradis_, et c’est en effet l’un d’eux que
-Notre-Dame de la Salette avait commandé aux enfants, Mélanie et Maximin,
-afin d’y reposer ses pieds et d’y pleurer à son aise. Les personnages
-divins peuvent bien quelquefois venir pleurer sur la terre, leurs yeux
-daignent s’y promener sur nos maux, mais leurs pieds doivent être
-séparés du terrain poudreux ou fangeux par un portatif morceau de
-paradis qui les isole. Les iniquités ne souillent pas les yeux qui les
-contemplent, mais les pas qui s’y complaisent et s’y égarent...
-
-
-
-
-II
-
-L’Inextricable Graveur.
-
-RODOLPHE BRESDIN
-
- «Pour végétation, souffrent des arbres dont l’écorce douloureuse
- enchevêtre des nerfs dénudés.»
-
- MALLARMÉ.
-
-
-[Illustration: Rodolphe BRESDIN 1822-1885]
-
-
-PREMIÈRE PARTIE
-
-Ce fut, en quelque sorte, un Monticelli de l’encre de Chine, que
-Rodolphe Bresdin. Après le broyeur de fleurs, le broyeur de noir. Il
-remplace la multiplicité des touches du pinceau, par l’infinité des
-traits de la plume, et nous offre ainsi, au lieu d’un canevas
-merveilleusement émaillé de laines vives, une toile incroyablement
-embrouillée de fils obscurs.
-
-C’est une tâche ingrate, que de se faire le rapporteur d’une gloire
-ébauchée, et de chercher à mettre en plus nette lumière, des figures
-familières à la seule élite. D’aucune part, on ne nous en sait gré. Ceux
-qui savouraient, entre _rare few_, une œuvre assez ignorée, seraient
-presque tentés de s’en déprendre, à la voir divulguer. Ils répétaient
-après Baudelaire: «C’est le petit nombre des élus qui fait le Paradis!»
-
-Les autres, qui n’admettent pas que rien leur puisse être révélé, sitôt
-assimilés les documents dont ils ne savaient pas le premier mot, et que
-nous leur apportons de loin, au prix de cent efforts, font mine d’en
-avoir eu, de tout temps, les oreilles rebattues. Heureusement, ces
-plaisantes gageures n’ont rien à voir avec le juste et judicieux labeur
-qui consiste à rassembler les premiers et restreints éléments de
-critique, suscités par une renommée _in fieri_: un des plus nobles
-offices de nos Lettres.
-
-Une caractéristique des talents dont la forme un peu ésotérique nous
-occupe, c’est précisément d’avoir toujours eu, de leur vivant, un
-héraut, d’ailleurs inécouté. Et quand le grand méconnu meurt, il reste
-pour longtemps drapé dans le linceul d’art, que lui a tissé et brodé la
-seule clairvoyante pitié d’un contemporain magnanime.
-
-Ce héraut, ce fut pour Hello, d’Aurevilly; Baudelaire, pour Guys. Pour
-Bresdin, ce fut Banville.
-
-Bien entendu, la notoriété devait aller, plutôt qu’aux pages supérieures
-que nous dirons, à un _factum_ de moindre importance, dont l’écrivain,
-d’ailleurs, se vante de lui devoir, non seulement sa _réputation_, mais
-sa _carrière_:
-
-«Ces contes--écrit Champfleury, dans sa préface--qui ont décidé de la
-destinée de l’auteur...» Et plus loin: «Chien-Caillou, patronné par
-Victor Hugo, a fait jadis la fortune du livre; l’auteur ne l’a pas
-oublié, et remercie ses amis connus ou inconnus, etc...»
-
-Le badin conteur aurait bien pu tout d’abord, peut-être, remercier
-l’artiste vrai, «l’esprit aux mille souterrains, creusé dans le roc,
-comme le tombeau d’un pharaon», selon l’expression de Banville; l’homme
-à l’âme profonde, qui lui fournit l’occasion de se tailler un petit
-succès dans un lambeau de ses prodiges. Mais le léger Champfleury est
-bien trop occupé à se faire valoir plus ou moins naïvement, aux dépens
-du puissant Bresdin qui n’en a cure, pour s’apercevoir de la monstrueuse
-maldonne qu’il prend sur soi d’accréditer, et qui, une fois de plus, a
-comme surprenant, comme déplaisant effet, d’illustrer le moucheron, au
-détriment du lion lumineux; de nous faire admirer non loin d’un petit
-Mont-Blanc, un Perrichon démesuré.
-
-Tels sont les redressements dont il importe de rebouter à temps les
-opinions faussées, ce qu’on appelle un peu trop complaisamment: les
-légendes; de remettre à leur place respective, ceux qui se sont assis
-autour du festin, au gré de leur gloriole ou de leur modestie. Et c’est
-peu, pour l’évangélique bonheur de dire à cette dernière: «mon amie,
-montez plus haut!» que d’assumer de gaieté d’esprit et de cœur, le tri
-difficultueux et peu rémunérateur des _disjecta membra_ d’une renommée
-encore hésitante et diffuse.
-
-Ceci dit, ayant bien établi qu’il fut longtemps plus qu’abusif de faire
-s’élever Chien-Caillou, et Champfleury lui-même, au-dessus du niveau de
-Bresdin, ramenons l’opuscule, trop vanté, à de plus exactes proportions,
-et laissons-lui proférer ce par quoi il vaut et prévaudra, c’est-à-dire
-le peu qu’il contient de la haute personnalité de son héros véritable et
-vénérable.
-
- * * * * *
-
-Chien-Caillou, on le sait (Champfleury ne le dit pas) n’est autre que la
-corruption, à travers le langage des ateliers et le charabia des
-concierges, du nom de Chingackgook, un personnage de Cooper. Ce
-sobriquet, Bresdin semble l’avoir réellement reçu de ses camarades, au
-cours de son bref apprentissage chez les peintres. Une gravure de
-Bresdin porte, inscrit au mur d’un cabaret: «Chingakgouk, bon vin, sert
-à boire et à manger.»
-
-La nouvelle, je ne fais que la rappeler; elle est à lire et, pour
-beaucoup, elle est lue. Son début s’accuse du moins véridique: «Cette
-histoire si gaie, si folle, si amusante, aura germé toute gonflée de
-larmes, de faim, de misère, dans l’esprit de celui qui l’écrira plus
-tard.»
-
-Il en résulte, titre deux fois glorieux, que Bresdin fut une sorte de
-Villon, compliqué de Verlaine. Dégageons-le de ces circonstances un peu
-trop «amusantes», et dont il ne paraît point que le récit l’ait _amusé_,
-personnellement.
-
-Bresdin-Chien-Caillou devenu graveur, après avoir débuté tanneur, habite
-«une chambre de quarante francs par an». Elle est meublée d’un lit de
-miséreux, et d’une échelle à «marches plates servant d’étagère», sur
-laquelle repose un rudimentaire attirail d’aquafortiste: quelques
-planches, des aiguilles fixées à des baguettes et un pot de cirage, pour
-tirer les épreuves. Un échelon est encore occupé par un lapin vivant,
-modèle et compagnon de Bresdin, qui lui valut ce nom de _Maître au
-Lapin_ recueilli par un des historiens de l’artiste, Monsieur Alcide
-Dusolier, lequel en a fait le titre de sa biographie.--Un troisième et
-dernier élément du mobilier de Caillou, consiste en une estampe
-authentique de Rembrandt. Et le graveur vit de carottes et de pain de
-munition, qu’il partage avec son lapin, dans cet aérien taudis.
-
-Un brocanteur juif y fait son entrée, découvre et exploite le génie du
-cénobite-gueux, et lui achète cent sous ses griffonnages, «quelque chose
-d’allemand primitif, de gothique, de naïf et de religieux», qu’il revend
-deux cents francs en les faisant passer pour d’anciennes gravures. «Pour
-comprendre les eaux-fortes de Chien-Caillou, il fallait être savant. La
-plupart des gens n’y auraient rien vu; les véritables amis de l’art y
-découvraient un monde. Jamais la pointe ne s’était jouée d’autant de
-difficultés.»
-
-Ainsi s’exprime la nouvelle de Champfleury, réduite à ce qu’elle fournit
-de contribution pour l’histoire de Bresdin.
-
-Si j’ajoute que l’auteur (ce qui fut presque prophétique) fait mourir
-son héros aveugle, sur cette poignante apostrophe: «Ah! dit-il en
-poussant un grand cri, je ne vois plus...» c’est que ce _Lamma
-Sabachtani_ de l’art a précédé telle situation qui nous émeut dans _La
-Lumière qui s’éteint_, le beau roman de Kipling.
-
-Rapprochés de moins fantaisistes sources, ces détails semblent
-acceptables.
-
-M. Alcide Dusolier qui écrit quatorze ans après Champfleury, nous
-représente Rodolphe Bresdin «d’une honnêteté niaise et sublime». A
-vingt-sept ans, il quitte Paris où ces vertus ne trouvent guère plus
-d’emploi que son talent génial, et dirige vers Toulouse un exode qui
-nous rappelle celui de Monticelli, vers Marseille, en 1870. Soyons
-reconnaissants aux pages de M. Dusolier, de nous initier à cette phase
-caractéristique de la vie du _Maître au Lapin_. Le compagnon de
-Chien-Caillou n’est donc ni un mythe, ni une chimère; Bresdin lui a
-réellement fait faire, dans ses bras, les deux cents lieues qui unissent
-Paris à Toulouse; et ce lapin a conquis sa place au paradis des animaux
-aimés, sur lesquels s’est réverbéré un peu de l’amour refoulé des grands
-cœurs solitaires. Pour le moment, Maître et bétail sont arrivés au but.
-Nous sommes à l’heure où Bresdin s’assure, moyennant cinq francs par an,
-le loyer d’une de ces cahutes de cantonnier «moitié terre et moitié
-chaume, qui servent aux paysans, de vestiaire pour leurs outils de
-labeur.» Il y passe cinq ans, avec son lapin, à se nourrir, _soi et lui_
-«exclusivement d’herbes et de légumes, de salade, surtout. Quant au
-pain, il en mangeait comme les métayers mangent de la viande, une fois
-par semaine, allant à la ville tous les quinze jours, vendre pour cent
-sous ou dix francs à quelque brocanteur, un de ses admirables dessins à
-la plume...»--et, sans doute, contractant dès lors le germe des maux
-cruels, dont nous entendrons le gémissement plus tard.
-
-Au bout de ces cinq années de stage à «s’asseoir avant d’entrer, aux
-portes de la ville» Bresdin y pénètre et aussi dans le luxe. «Pour la
-première fois, depuis cinq ans, il couche dans un lit... le propriétaire
-l’a vu, par deux fois faire cuire un morceau de bœuf, sur quelques
-branches mortes ramassées dans le verger.» Et le voilà installé dans son
-recoin qui lui semble royal,--d’ailleurs, selon son goût,--à
-«travailler, inconnu et admirable» suivant la juste expression de son
-historien d’alors, entre son lapin et une rainette, qui constituent, en
-ce temps-là, toute sa famille.
-
-Telle est la phase de l’existence de Bresdin que nous donne à connaître
-M. Dusolier.
-
-Un autre biographe lui succède; car le sort qui paraît se divertir à
-fomenter les étranges formes de pareilles destinées, leur suscite des
-commentateurs dont le dire se retrouve à point nommé, tel qu’un modeste,
-mais effectif évangile.
-
-Celui dont je parle, fort précieux dans l’exégèse de Bresdin, ce fut une
-brochure de Monsieur A. Fourès, publiée à Carcassonne, en 1891.
-
-Un peu diffuse, et d’ailleurs, fort heureusement, sans prétention, elle
-se contente de nous fournir des renseignements dont plusieurs sont
-importants, et, quelques-uns, inappréciables. Débarrassés des
-répétitions ou d’inutiles commentaires, et joints aux sûres observations
-desquelles nous avons fait le triage, ils renforceront les traits de
-caractère déjà observés, complèteront la figure.
-
-Rodolphe Bresdin est né le 12 août 1822, de Denis Bresdin et de
-Geneviève Françoise Buisson, à Monrelais (Loire-Inférieure). «A vingt
-ans, déjà, dans le faubourg Saint-Marceau, il habitait un grenier, un
-galetas plutôt, qu’il partageait avec des chats, des lapins, des poules,
-faisant lui-même sa cuisine, lavant son linge en un recoin, gravant
-devant sa fenêtre, dans les heures nombreuses où il n’allait pas à la
-tannerie.»
-
-Ceci est un retour au motif amplifié de Chien-Caillou et de son bétail,
-dont nous allons suivre l’accroissement et le développement. Écoutez
-plutôt:
-
-«Il vivait à Toulouse, dans une maison basse, au milieu d’un jardin (M.
-Fourès en précise à peu près l’emplacement). Cette habitation, mal
-recrépie, sale, en désuétude, ressemblait plutôt à une étable qu’à la
-demeure d’un artiste; elle était divisée en deux pièces. Celle où il
-travaillait avait, pour tous meubles, une table, une mauvaise couche et
-trois chaises. Dans un coin, des fagots, au-dessus desquels voltigeaient
-librement des oiseaux de différentes espèces, qui étaient dressés. Sur
-un signe du maître, ils se perchaient ou quittaient les branches. Dans
-l’autre pièce, on voyait de nombreux pigeons et lapins dont Bresdin
-faisait aussi l’éducation. C’était, paraît-il, pour lui, après son
-travail, le plus agréable des délassements. Il avait plaisir à commander
-à tous ces animaux...» Et comme on s’étonnait de son dénûment, il s’en
-déclarait surpris: «J’ai, disait-il, du pain, des fruits de mon jardin,
-et la meilleure des boissons...» une eau de source dont il exaltait le
-mérite, affirmant «qu’elle contenait une infusion bienfaisante des
-diverses feuilles qui y tombaient.»
-
-Nous entendrons pourtant résonner, un jour, dans la correspondance de
-Bresdin, le _lamento_ de ces cruelles années.
-
-Je note maintenant une nouvelle similitude entre Bresdin et Monticelli.
-
-On se souvient de celui-ci, se rendant vers le soir, aux Allées de
-Marseille, dans l’espoir d’y rencontrer, devant quelque café, l’acheteur
-de sa toile du jour. De même, Caillou sort tous les soirs, se rend,
-Place Lafayette, au Café de la Comédie, et chaque fois «muni d’un dessin
-qu’il met en vente.»
-
-«Je n’ai pas de pain, donnez-moi ce que vous voudrez», répond-il à un
-amateur, au sujet d’un dessin, dont il reçoit quarante francs. Mais
-l’ouvrage, cédé, pour le double de cette somme, le premier acquéreur en
-veut faire bénéficier Bresdin, qui refuse. Il refuse de même les quatre
-cents francs que lui offraient deux Anglaises, pour un sujet fini, à la
-condition qu’il en retirât un cochon de premier plan, dont l’aspect leur
-déplaisait.--«Ce cochon, répondit fièrement Caillou, fait tout le mérite
-de ma composition. Je ne déshonorerai pas mon art!»--Et deux jours
-après, il s’estime heureux de vendre cent cinquante francs le même
-travail, à un amateur moins exigeant ou plus compréhensif.
-
-Ici se place une histoire de Princesse Mathilde qui n’est guère
-plaisante. Elle prouve, une fois de plus, qu’il est difficile de faire
-le bien avec délicatesse.
-
-Un matin de 1853, dans son taudis de Toulouse, l’artiste, assis sur une
-caisse retournée, l’unique siège du lieu, voit entrer chez lui un
-gommeux local. C’est le secrétaire de la Préfecture, qui lui apporte
-quatre cents francs, au nom de la «cousine du tyran». Pourquoi justement
-cette somme? On ne se l’explique pas. L’idée, qui n’en est pas moins
-généreuse, à l’égard d’un artiste très inconnu, et si besogneux,
-suscitée par la lecture de Chien-Caillou, a le tort d’être mal formulée.
-Bresdin entre en fureur, puis en arrangements, et consent (je crois le
-comprendre, bien que le récit ne précise pas) à accepter l’argent, comme
-prix d’une commande qu’il livrera par la suite. Mais, quand le
-scrupuleux obligé se présente, quatre ans après, à l’hôtel Impérial,
-avec ce trésor, qui valait plusieurs fois le bienfait: «la première
-épreuve, admirablement tirée, du Bon Samaritain... le pauvre homme était
-si misérablement vêtu que le concierge ne consentit jamais à le laisser
-entrer dans la cour!»
-
- * * * * *
-
-Nous voici maintenant en face du document le plus considérable, qu’il
-ait, jusqu’à ce jour, été donné de consulter, sur le compte de Bresdin:
-les dix lettres par lui adressées à son ami Monsieur Justin Capin, de
-Saint Projet, publiées par M. Fourès, et qui équivalent aux dix paroles
-de ce crucifié de l’existence.
-
-La première de ces lettres est datée de 1854. Il y parle de «l’amertume
-de sa position», et, dans le même instant, nous révèle sa propre
-charité. Pauvre (et quel pauvre!) apitoyé sur un plus pauvre. Il s’agit
-d’un Polonais, qu’il appelle «pauvre Pologne» et qui vient le trouver
-pour lui faire comprendre l’état piteux de ses personnelles affaires...
-
- «Il tombe sur mon pain--_remarque drôlement l’auteur de la lettre_--et
- y fait une telle brèche, que si, relativement, les Anglo-Français en
- font une pareille à Sébastopol, toute l’armée y passera avec armes et
- bagages; et s’il y a assez d’eau devant la brèche, les deux flottes
- pourront bien y passer aussi, sans que les _steamers_ aient jamais
- besoin d’abaisser leurs mâts, ni leurs cheminées.»--_Et il ajoute_:
- «Je vais tâcher de lui donner quarante sous pour aller jusqu’à Agen...
- le pauvre garçon mérite vraiment qu’on s’intéresse à lui, car il est
- très rangé et très laborieux, et, de plus, il a l’air d’être très
- honnête, Pologne,--ce qui est à considérer.--Je dois l’emmener avec
- moi en Amérique, l’année prochaine...»
-
-J’insiste sur ce point de beauté morale, qui nous donne à constater que
-si, comme l’écrira plus tard Banville «cet esprit est taillé dans le
-roc, comme le tombeau d’un Pharaon», ce cœur est aussi pénétré d’amour,
-comme le nid d’une colombe.
-
-Reconnaissons aussi ce goût de l’honnêteté, constamment manifeste chez
-Bresdin, qui, selon Banville encore «s’est exilé, pendant de longues
-années, non pas dans une province, non pas dans une campagne, mais dans
-une forêt... pas tout à fait comme Alceste, pour avoir seulement la
-liberté d’être honnête homme, quoique ce sentiment entrât pour beaucoup
-dans la résolution prise». Ce goût d’honnêteté, nous le retrouvons, au
-cours de toute l’existence de l’artiste, et qui, lors du baptême de son
-premier enfant, prend cette forme particulière: la marraine choisie
-n’ayant pas paru offrir au papa de suffisantes garanties de moralité, il
-la remplaça, séance tenante, par une fillette de dix ans qu’il alla
-quérir sur ce propos: «Puisque vous prenez la chose au sérieux, je ne
-peux permettre que ma fille reçoive le premier sacrement, soutenue par
-des mains impures.» Enfin, nous voyons s’ébaucher dans la dernière
-phrase de la lettre précitée, cette Amérique idéale qui fut une des
-illusions de ce génie enfant, ensemble borné et vaste.
-
- «L’image de ce pays neuf où la liberté et l’indépendance peuvent se
- conquérir par le travail, m’a déjà retrempé un peu... en me reportant
- vers cette nature vierge, sortie d’hier, pour ainsi dire, des mains du
- Créateur.--Ah! pouvoir, à la face de la Nature, cultiver son corps et
- son âme, développer les dons précieux que Dieu mit en vous, sans
- s’abrutir dans un travail abject, souvent vil et infâme, asservissant
- son intelligence à l’oppression, à la ruse, la duplicité et la force,
- comme on voit tant de créatures déchues le faire pour gagner leur
- existence. N’est-ce pas enviable, et bien capable d’émouvoir tout
- homme dont la souplesse et la flexibilité dorsale, comme la volonté et
- le pouvoir de dissimuler, sont des défauts qui lui sont inconnus
- autant qu’impossibles[17]? Je sais bien que beaucoup de gens me diront
- qu’il faut hurler avec les loups; moi je pense qu’il vaut mieux les
- tuer ou les fuir, si la fortune ou le hasard de la position ne nous
- permet pas de pouvoir les museler.»
-
- [17] On rétablira aisément la construction de cette phrase et de
- quelques autres citées, dont l’incorrection n’est pas pour diminuer
- l’éloquence.
-
-Donc il veut partir, mais ce départ est ajourné faute d’argent.
-
- «Sur cinq Christophe Colomb que nous étions, pas un n’avait une piste
- pour le porter, ni un maravédis pour payer la barque de Caron, afin de
- passer de ce monde-ci dans l’autre. J’avais cependant obtenu--ô
- prodige de l’éloquence et des bons renseignements sur
- l’exploitation!--j’avais cependant obtenu de passer pour cent trente
- francs... moi, et les quatre autres à ma considération. Mais je n’ai
- pu obtenir davantage, ce qui fait que je suis forcé de travailler _le
- moëllon lithographique_ pour amasser mon voyage, et probablement celui
- des autres, qui doivent compléter le chiffre de cinq exigé par la
- concession.»
-
-Mais le temps s’écoule sans réaliser le projet que nous voyons fluctuer
-au cours des lettres. En 1866:
-
- «La guerre d’Amérique a eu cela de fâcheux qu’elle a tellement fait
- enchérir le coton, et il s’est tellement écrit pour ou contre les
- noirs, que d’un côté, la matière première faisant défaut et, de
- l’autre, le papier allant toujours en augmentant, il est devenu si
- cher que les vieux amis ne s’écrivent plus,--ce qui prouve à la fois
- la force des événements, et la faiblesse des sentiments!» _Et tout de
- suite après cette boutade_: «Ma pauvre femme et moi nous désirons
- d’autant plus sincèrement avoir de vos nouvelles, que, d’un moment à
- l’autre, nous pouvons partir en Amérique, comme colons.»
-
-Une autre lettre de la même année, débute ainsi:
-
- «Je vous annonce que je vais partir pour la Nouvelle-Orléans, dans
- deux mois, au plus tard; je devais partir le 20 septembre, mais ayant
- appris que la fièvre jaune avait commencé son apparition, je retarde
- mon voyage--d’autant plus volontiers que, voulant emmener toute ma
- famille, je suis obligé d’attendre que mes efforts pour me procurer la
- somme nécessaire, aient été couronnés de succès.
-
- Quelques personnes m’ont assuré que, mettant en loterie quelques
- gravures et quelques dessins, je pouvais espérer une partie de mon
- passage, réussir et arriver à mon but. En conséquence je viens vous
- soumettre la situation, et vous prier, comme un de mes plus anciens
- amis, de me venir en aide en ce moment, afin de ne pas être obligé de
- partir seul. Car je suis décidé à partir quand même, tous mes
- renseignements me faisant espérer de pouvoir réussir là-bas, ou aux
- environs.»
-
-Mais toujours l’auteur de tant de _Fuites en Égypte_ voit se refuser à
-lui, cette fuite en Amérique tant désirée.
-
-C’est seulement après 1871, qu’il s’embarque avec les siens, pour le
-Canada. De ce voyage--qui sans doute ne fut pas heureux--nous ne
-connaissons guère que le retour: «Il y a dix ans (vers 1876) dans une
-brasserie fréquentée par les peintres--écrit Paul Arène en son _Paris
-Ingénu (Un Vieil Artiste)_--près d’une gare, quelques amis
-s’entretenaient de Bresdin, depuis longtemps disparu et qu’on croyait
-mort, quand précisément Bresdin entra chargé de paquets, suivi de sa
-femme, de ses six enfants et d’un nègre. Bresdin, comme on revient
-d’Asnières, s’en revenait du Canada, où il était allé chercher fortune.»
-
-Ce que nous avons vu se dérouler dans l’intervalle, ce sont les
-souffrances; et ce que nous avons vu surgir c’est la famille, qui n’est
-pas sans les aggraver.
-
-La famille, dans la correspondance qui nous occupe, et nous instruit si
-fort, fait son apparition avec l’étonnant baptême dont il a été
-question. Suivons-la: «Bresdin, selon un de ses chroniqueurs, n’éprouva
-jamais pour sa femme d’autre sentiment que celui de la reconnaissance.
-Il la sentait malheureuse à cause de son caractère étrange, et en
-souffrait beaucoup.» Une lettre de 1862, touchante d’espérance
-combative, s’exprime ainsi:
-
- «J’ai déjà passé un traité avec une Revue (_La Revue Fantaisiste_):
- deux petites eaux-fortes par mois à cinquante francs chaque.--Voilà
- donc une petite base pour l’avenir de ma petite famille.--Je m’ennuie
- affreusement tout seul et j’ai beaucoup à travailler; il me tarde de
- pouvoir faire venir la pauvre Rosalie et la petite, qui doivent bien
- s’ennuyer aussi.»
-
-En 1865:
-
- «Je vous annoncerai que j’ai un nouvel et quatrième enfant qui, cette
- fois, grâce à Dieu, est un garçon; qu’il a un mois, paraît très bien
- portant, que les autres ne vont pas trop mal, ainsi que la mère...,
- que, de plus, moi et Rosalie nous sommes mariés depuis huit jours, à
- la mairie de Bordeaux, et à la chapelle de Saint-Projet, nom que j’ai
- choisi en pensant à vous et en souvenir de notre amitié.»
-
-En effet, le 9 décembre 1865, eut lieu, à Bordeaux, le mariage de
-Rodolphe Bresdin et de Rose Cécile Maleterre, née à Albi (Tarn), le 26
-mars 1831.
-
-Quant aux souffrances, remontons-en le calvaire poignant. La plus
-cruelle de toutes est cette lumière qui s’éteint, assimilant Bresdin, je
-l’ai dit, au héros de Kipling.
-
- «Dieu, qui n’oublie pas les siens, a bien voulu me donner un peu plus
- de chance que par le passé, au moment où les yeux m’ayant abandonné
- encore une fois, et où les soucis, les infirmités, les privations et
- la maladie m’avaient réduit à une condition pire que jamais, ayant
- quatre enfants en bas-âge, à substanter et entretenir. Étant très
- malade et ayant les yeux tout à fait ruinés depuis longtemps, je me
- suis démanché l’épaule, il y a une vingtaine de jours: j’en souffre
- beaucoup. La vue m’abandonne, j’en souffre et travaille trop
- péniblement pour espérer jamais rien de bon pour mes enfants, d’un tel
- état de choses.
-
- «Une recrudescence de ma vieille maladie m’a cloué, encore une fois
- sur un lit qui n’est pas de roses. Le médecin qui me soigne m’a dit
- que mon état était très grave, car, depuis longtemps, j’avais le cœur
- noyé dans le pus, les poumons et la rate très malades; que la saison
- n’étant pas propice pour me soigner, il allait provisoirement me faire
- subir un petit traitement préparatoire (!) qui consiste d’abord en
- vésicatoires, qui m’enveloppent tout le corps comme une cuirasse,
- depuis les aisselles jusqu’aux hanches. Les premiers huit jours, j’ai
- souffert horriblement, surtout de l’inexpérience et de la maladresse
- du pansage. De plus, j’avale pour la centième reprise, d’affreuses
- drogues dont l’idée seule me dresse les cheveux sur la tête et me
- donne des nausées.
-
- «Au printemps, alors que la nature se pare de ses plus beaux habits de
- fête, et appelle le genre humain à la noce, mon médecin me recouvrira
- de vésicatoires et m’abreuvera de nouvelles drogues. C’est un médecin
- qui n’est pas ordinaire: il m’a dit qu’il me tuerait irrémissiblement
- ou me guérirait. «Je ne quitte mes malades, m’a-t-il dit, que morts ou
- guéris.» J’espère donc qu’il me guérira d’une façon ou d’une autre. De
- temps en temps, je vomis de la boue c’est à ne pas y croire...
-
- «Pour comble de chance, comme toujours, après avoir ramassé un peu
- d’argent, et me crevant, la maladie va me dévorer encore une fois au
- milieu d’un martyre sans cesse renouvelé. Qu’est-ce que la vie,
- surtout une existence comme celle que je mène depuis deux ans? Avant,
- je n’étais pas heureux, certes, mais au moins, j’étais bien portant,
- tandis que j’ai souffert, depuis, des maux inimaginables. Si j’en
- réchappe de ce coup, je veux aller à cinq cent mille lieues...»
-
-Encore une épître:
-
- «Les yeux ne veulent pas dessiner du tout; ils sont de plus en plus
- divergents, et écrire une lettre, cela suffit pour me les arracher.»
-
-Enfin, cette lamentation, proférée de l’hôpital Necker, en avril 1870:
-
- «La bataille a duré 48 ans, à moins d’un miracle, elle va se terminer,
- la paix va se faire.
-
- «Les derniers bataillons de l’ennemi se préparent à charger; sondes,
- scalpels, bistouris, s’apprêtent à se ruer sur mon corps déjà si las
- et si fatigué. Les derniers combattants se réunissent pour un dernier
- et décisif effort. Comme s’il en fallait tant que cela pour m’abattre!
-
- «Non, il n’en faut pas tant, je suis trop bas, et il y a trop
- longtemps que cela dure. Jamais je ne pourrai supporter toutes ces
- tortures.
-
- «Les malins se consultent, jettent déjà un coup d’œil satisfait sur
- leur ferraille; tiens-toi bien, vieux Caillou!
-
- «A dix-huit ans, je suis déjà venu ici, aveugle, et Dieu sait, et peut
- seul savoir ce que j’y ai souffert. A quarante-huit ans, j’y reviens.
- Hélas! pourrai-je encore y revenir?»
-
-Le miracle a lieu, et c’est un honneur, pour Courbet, d’avoir organisé
-alors, au profit du pauvre ressuscité, une soirée à bénéfice, en
-laquelle j’aime encore à saluer le nom d’Agar.
-
-
-DEUXIÈME PARTIE
-
-Arrivons à l’œuvre de cet innocent damné.
-
-Banville s’en montra, de bonne heure, le commentateur passionné et
-inimitable.
-
-C’est le 15 juin 1861, dans la _Revue Fantaisiste_--dont Bresdin devint
-le collaborateur, en cette même année, pour une série de gravures de
-format un peu exigu et dont la périodicité ne pouvait convenir à sa
-fantaisie,--que le Maître des _Odes Funambulesques_ nous donne une
-_transposition_ de l’art du graveur, qu’il décrit d’une écriture aussi
-fouillée que les originaux de ces planches touffues.
-
- «Voici un enthousiasme, une âme, un poète, un fou, un génie, une
- pensée, qui m’étonne, me trouble et me fait rêver de longues heures:
- Rodolphe Bresdin. Ses dessins à la plume, ses lithographies où la
- pointe et le crayon s’unissent pour produire des effets prestigieux,
- sont des mondes à étudier, minutieux, compliqués, énormes, imposants
- par leurs masses hardies, détaillées jusqu’à la démence, et rivalisant
- avec la nature par l’infiniment petit, recherché jusqu’à l’atome.»
-
-Et plus loin:
-
- «Autant vouloir compter les roseaux, les chardons, les brins d’herbe,
- les oiseaux, les animaux farouches, les nuées bizarres, les villes
- inouïes qui fourmillent dans un dessin grand comme la main signé
- Rodolphe Bresdin.»--«Il a vu, _poursuit l’écrivain_, ces Babels de
- troncs et de feuillages, ces demeures de lianes... ces marais de
- verdure...» _Il a entendu_ «le bruit imperceptible de la feuille qui
- pousse...» _en un mot, il a dit_ «la forêt, les minutieux
- enfantillages de ses jeux, les formidables excès de ses délyres...»
- _et il est, comme Dürer_ «un espion des forces vives de
- l’incommensurable Nature» _dont le mystère s’est révélé pour lui_.
-
- «Du champignon vil jusqu’à l’oiseau ivre d’éther, de l’oiseau à
- l’archange ailé, une chaîne d’êtres non interrompue relie les cercles
- de la création; du bout de votre bâton vous déchirez ce champignon
- hideux; il se divise en une nuée d’insectes qui, en noires peuplades,
- s’empare du sol; ce champignon est végétal, il est animal aussi; la
- transition entre la vie végétale et la vie animale nous échappe, comme
- entre la vie animale et la vie divine. L’eau croupie, la pourriture
- engendrent des âmes ailées; il existe une ressemblance effrayante
- entre le regard des lacs et celui des prunelles humaines, les racines
- sont des monstres qui rampent sous la terre, les branches ne peuvent
- que se ressouvenir de ces poses d’animaux féroces qu’elles affectent,
- et ne peuvent les avoir apprises dans leur vie immobile.»
-
-Voici maintenant une à tout jamais inimitable description de l’œuvre
-maîtresse de Bresdin connue sous le titre peu motivé de _Bon
-Samaritain_, car, ajoute Banville: «n’en déplaise au prodigieux artiste
-dont la lithographie m’emporte, brisé, dans son fabuleux rêve et
-m’éblouit moi-même, avec ses toutes petites blanches nuées volant en
-pleine lumière, sous les autres nuées moins lumineuses, et sur
-lesquelles se découpent des branches capillaires, trouvées dans le
-prestige flottant et faites de rien, je ne puis prendre au sérieux le
-_sujet_ qui a servi de prétexte à cette composition écrasante...»
-
-Jugez plutôt:
-
- «Tâchons pourtant, lutte insensée! de donner une idée initiale vague
- de ce travail immense.
-
- «Sur le premier plan une eau dormante et des végétations
- inextricables: chardons, roseaux échevelés et enchevêtrés, troncs
- difformes, monstrueux, épouvantables, aux branches recroquevillées,
- bossues, aiguës, affectant des poses de reptiles, animaux-branches
- ouvrant des gueules féroces; en les regardant mieux, un monde
- d’animaux s’y cache: oiseaux, reptiles, singes ironiques. Au bord de
- l’eau dormante, de grands oiseaux rêvent gravement. En pleine lumière,
- une hydre aux cent griffes, aux cent gueules, aux crocs hideux, aux
- bras tordus; non, c’est un tronc d’arbre aussi, mais quelle abominable
- douleur a pu lui inspirer de si hideuses tortures? Puis le tertre
- herbu, feuillu, écrasé de frondaisons noires; les singes y pullulent,
- l’œil sanglant des hiboux y éclate comme un trou de flamme, des
- branches en éventail, en panaches, des astres aux visages de soleil,
- des palmes folles de joie y chantent l’hymne fulgurant de la
- végétation triomphante; puis, formant deux coulisses gigantesques et
- démesurées, qui laissent voir derrière elles la toile de fond
- lumineuse, deux masses d’arbres noirs, où, plus nombreuses que les
- étoiles célestes et que les grains de sable du fond de la mer, toutes
- les feuilles, millions de milliards de feuilles, par le sortilège
- d’une magie inouïe, se voient, se comptent, formant comme des figures
- larges et gracieuses, et sur les plus hautes branchettes, dans les
- hauteurs infinies du ciel, sur les petites feuilles qui naissent à
- peine, de petits oiseaux passent et volent, et on les voit, et l’œil
- les suit, ailes égarées dans ces vertes dentelles végétales d’une
- ténuité vertigineuse, qui se découpent sur l’azur lumineux où se
- condensent des vapeurs fécondantes. Elles-mêmes, ces grandes masses
- d’arbres se débattent sous des branches mortes qui, élancées devant
- elles, les serrent, les étreignent, boas tordus dans l’air, serpents
- aux bonds furieux, monstres dentelés et griffus; l’une de ces branches
- a tout à fait l’air d’un serpent ailé ouvrant sa gueule sanglante où
- elle brandit un dard enflammé; ici le rêve prend corps, la nature
- violée livre son secret, et avoue enfin qu’elle n’est qu’un
- entassement de monstres déchirants, occupés à s’entre-dévorer.
- Au-dessus de la composition énorme, un ciel fouillé, tourmenté,
- minutieusement découpé en nuées qui, comme chez Albert Dürer, ont
- chacune sa physionomie et son allure, océan éthéré où chaque vague est
- vivante et doit avoir un nom. A côté des larges masses d’arbres,
- d’autres masses plus légères, découpées avec la délicatesse d’un
- réseau de veines, et enfin, au loin, dans la pleine et sereine
- lumière, une ville démesurée elle-même, forêt de pierres, grande comme
- la forêt d’arbres...»
-
-J’ai cité tout le morceau, parce que, je l’ai dit, il défie à jamais
-toute velléité de description de la même œuvre sous son ciel pommelé.
-J’ajouterai seulement cet unique détail omis, que Bresdin a placé
-visiblement, sur le corps même du quadrupède, le monogramme de sa
-signature.
-
-Longtemps après, Huysmans écrit à son tour les lignes suivantes:
-
- «Le _Bon Samaritain_, un immense dessin à la plume, tiré sur pierre:
- un extravagant fouillis de palmiers, de sorbiers, de chênes, poussés
- tous ensemble, au mépris des saisons et des climats, une élancée de
- forêt vierge, criblée de singes, de hiboux, de chouettes, bossuée de
- vieilles souches aussi difformes que des racines de mandragore, une
- futaie magique, trouée au milieu par une éclaircie laissant entrevoir,
- au loin, derrière un chameau et le groupe du Samaritain et du blessé,
- un fleuve, puis une ville féerique escaladant l’horizon, montant dans
- un ciel étrange, pointillé d’oiseaux, moutonné de lames, comme gonflé
- de ballots de nuages.--On eût dit d’un dessin de primitif, d’un vague
- Albert Dürer, composé par un cerveau enfumé d’opium...»
-
-Quant à l’ouvrage de M. Henri Béraldi sur les graveurs du XIXe siècle,
-tel est son jugement à propos de la même œuvre:
-
-«Moitié vision étrange des anciens maîtres, mais aussi moitié travail de
-patience comme en exécutent les prisonniers: c’est ce que les artistes
-expriment pittoresquement en disant que c’est «noix de coco».
-
- * * * * *
-
-Voici, en outre, quelques pièces que la possession me met fréquemment
-sous les yeux, et qui vont nous permettre de classifier les motifs
-d’inspiration de l’artiste.
-
- «O feuillage, tu m’attires!»
-
-Ce mystérieux vers de Hugo pourrait servir d’épigraphe à une notable
-part de l’œuvre de Bresdin. Ce ne sont pas les moins éloquentes de ses
-planches, celles où des arbres de toutes essences, notamment des
-bouleaux aux blancs troncs satinés, prennent naissance entre ces rocs et
-s’entrecroisent au-dessus d’une eau qui les mire. En ce moment même
-j’admire trois de ces eaux-fortes, dont deux sont datées de 1880. Une
-fraîcheur y règne; ce sont des sous-bois aimés pour eux seuls, sans rien
-d’horrifique ni d’autrement mystérieux, que du mystère des sites
-ombreux, recueillis, solitaires.
-
-La troisième de ces eaux-fortes non peuplées que du frisson de l’air, de
-l’onde et des ramures, est un état inachevé, fort propre à nous laisser
-entrevoir le travail du graveur; les branches s’y étreignent comme des
-tentacules ligneux ou des pattes de crustacés; de plus troublantes, qui
-revêtent des aspects quasi-humains, semblent s’enlacer corporellement,
-et composent des groupes amoureusement condamnés à ne s’aimer qu’à
-travers l’écorce.
-
-Tout autre est celle qui suit, peut-être un ressouvenir du voyage
-d’Amérique, et comme un frontispice de forêt vierge; un inextricable
-fouillis de branchages circulairement enchevêtrés de frondaisons et de
-lianes à l’entour d’une vague trouée qui s’éclaircit au centre, telle
-que, parmi les épineux empêchements des difficultés et des obstacles,
-une lumineuse orientation vers l’inconnu, une perspective sur
-l’espérance...
-
-Mais l’horizon se déchire en ces deux paysages plus rocheux, nous
-laissant apercevoir, dans le premier une ville biblique, laquelle
-pourrait bien être Sodome, sur laquelle va s’entr’ouvrir ce ciel
-follement fuligineux, qui balaie au-dessus des nuées échevelées et
-sulfureuses.--Le second, plus calme, abrite deux plus paisibles cités,
-blotties en des rentrants, au pied des monts, au bord des eaux.
-
-C’est encore dans un paysage rocheux tout embrumé d’obscures vapeurs,
-que l’humanité fait son entrée sous forme de ce chevalier sur sa blanche
-monture. Il sonne du cor dans la direction du manoir dont les tourelles
-couronnent une éminence; et sa poésie est la même que celle qui nous
-émeut dans le _Retour du Chevalier_, une des plus pénétrantes
-compositions de Boeklin.--Un troisième paysage rocailleux de plus
-grandes dimensions, sert de décor à un bain de femmes.--Un nouveau bain
-de femmes, celui-là plus poétique et plus Océanien, groupe comme de
-jeunes Otahitiennes, entre des vols de colibris, sous la verdure
-veloutée des palmes. Rarahu, et ses compagnes, au ruisseau d’Apiré,
-vingt ans avant Loti.
-
-Pénétrons dans les susdites villes, autre domaine de Bresdin qui se
-plaît à démesurer fantasmagoriquement (et sans trop pourtant les sortir
-du réel) de normandes ou bretonnes demeures, à ériger en mitres les
-toits des maisons au-dessus desquels les clochers d’église percent des
-ciels aux nuages ressemblant à des boucles défrisées.--Encore un lieu de
-prédilection pour la pointe de notre graveur, ce sont des fermes aux
-couvertures de chaume dépeignées, et surmontées de cages à pigeons, fort
-bizarres; au devant, les palis d’un maigre verger, une mare où s’abreuve
-le bétail, autour de laquelle des poules picorent et des marmots
-piaillent.
-
-Ou sait que l’agriculture fut un des rêves de la vie de Bresdin, qui
-s’en distrait à dessiner de telles métairies: «Faire de l’agriculture,
-objet de tous mes vœux», écrit-il dans une lettre de 1866. «Car Bresdin,
-ajoute Paul Arène, toujours bon gré, mal gré, ramené au gîte, toujours
-interné par la nécessité entre Montmartre et Montparnasse, eut toujours
-la même idée fixe: être colon, s’établir aux champs, dans un pays où les
-champs ne coûteraient rien, vivre de la vie paysanne, défricher, piocher
-au soleil, boire l’eau des sources, et partager avec sa famille, les
-oiseaux de l’air et les bestioles des bois, de grosses tranches de bon
-pain bis qui sent encore la terre et le blé.» Et l’écrivain conclut sur
-le pittoresque tableau de l’essai de colonisation d’un grenier, tenté à
-Paris par Bresdin: «Champs ensemencés, arbustes, gazons, légumes, parmi
-lesquels s’ébattaient poules et lapins, merles et moineaux, rien n’y
-manquait, pas même la cabane habitée dans un coin par notre colon...
-quand, sur la plainte du locataire d’en dessous, l’expulsion fut
-signifiée.»
-
-Une des plus mystérieuses planches est celle que Bresdin lui-même
-intitulait _Arcachon_, du titre banal d’un lieu qui, sans doute, lui
-fournit le motif de cette illustration singulière. C’est, en effet, de
-prime abord, un vulgaire châlet de bains de mer, qu’on a sous les yeux,
-un chef-d’œuvre de constructeur local, avec, par places, toute la gauche
-implacabilité d’une épure. Mais cette niaiserie architecturale ne fait
-que mieux valoir les détails curieux qui, peu à peu, surgissent,
-troublants et pleins de hantise. Des tourelles s’érigent, des vitraux
-s’entr’ouvrent, des balcons, tels que des corbeilles, s’emplissent de
-femmes aux costumes orientaux et aux longs voiles. Des oiseaux voltigent
-dans le ciel bouclé, et parmi les denses feuillages. Une grille close
-règne au-devant de l’immeuble de rêve. Sur le premier plan, une
-pastourelle, sa quenouille à la main, son marmot à ses trousses, garde
-tout un troupeau de bêtes aumailles et de leurs chiens, d’ânes et de
-brebis, et tout un poulailler dispersé, jusqu’aux poussins qui viennent
-d’éclore. Et tout ce monde velu et emplumé, marbré des taches
-blanchâtres d’une énigmatique clarté qui frappe la façade du châlet
-comme d’une rongeuse pâleur de clair de lune, se tient aux abords de cet
-habitacle féérique et bourgeois, prisonnier derrière sa grille.
-
-Je possède une variante du même motif, en laquelle le châlet tourne au
-castel; les sultanes y sont devenues des dames à hennin, entourées de
-seigneurs et de pages; et, sur le devant, le troupeau de tout à l’heure,
-a fait place à des cavaliers emplumés, à des varlets sonnant du cor
-parmi leurs chiens. C’est un moyenâgeux départ pour la chasse sur l’air
-de:
-
- «Assez dormir, ma belle,
- Ta cavale isabelle
- Hennit sous les balcons;»
-
-mais que sauve de banalité le génie du Maître. Détail curieux:
-l’épreuve, sur une sorte de faux vélin, est une de celles mentionnées
-par Champfleury, tirées au cirage. Elle est datée de 1869.
-
-Viennent ensuite de ces intérieurs Flamands pleins de jambons suspendus,
-de chapelets de saucisses et d’oignons, de claies, d’éclisses et de
-volumineux «pots-beurriers» coiffés d’un blanc papier ficelé, qui
-s’enfument dans la région supérieure du dessin. Cent accessoires du
-dernier fini s’entassent, au-dessous d’une image de Madone, sur la
-tablette encombrée et quasi débordante de cette cheminée de campagne:
-miche entamée, chandeliers, quinquet, pipe, tricot hérissé d’aiguilles.
-Et, devant l’âtre, une paisible famille de villageois, auprès du lit
-abrité et de son pot de chambre. Bresdin a varié plusieurs fois cette
-page domestique.
-
-Passons du réel au mystique, avec une grande lithographie, de 1883,
-baptisée par Bresdin: _la Pêche Miraculeuse_. Au-dessous d’un ciel plein
-d’oiseaux, dans lequel toute une perruque Louis XIV semble s’être
-débouclée, des montagnes hérissées d’architectures Ninivites. Et, sans
-que se délimite la naissance de l’eau ni l’achèvement des récifs, des
-bateaux ont cargué leurs voiles, devant tout un peuple en train d’amener
-à soi des poissons étranges.
-
-Des pieux sujets, Bresdin semble avoir, entre tous préféré la Fuite en
-Égypte. Il y voyait sans doute divinisé son propre rêve de familial
-voyage.
-
-Je possède, en diverses grandeurs, en successifs états de lithographie
-et d’eau-forte, six variations autour de ce thème. Les jeux du ciel et
-de l’eau, des rocs, et surtout des branchages, modulent, autour du
-groupe auréolé, de linéaires symphonies. Les deux plus belles sont
-d’aspect bien différent: celle-ci, paisible, parmi la luxuriance d’une
-végétation d’Orient, sous l’entrecroisement noueux des rameaux vêtus de
-feuilles; celle-là (l’épreuve d’un noir velouté que Bresdin lui-méme
-dénomma _la Vigoureuse_) triste, en un paysage d’hiver, sous le fer
-forgé des branchages nus, image de la mort, au-dessus d’un torrent,
-image de la vie. Il semble que cette gravure soit la reproduction du
-dessin décrit par le numéro 2, du catalogue cité par M. Fourès.
-
-La _Comédie de la Mort_ suit de près et emboîte justement le pas; moins
-intéressante, elle fut plus célèbre et plusieurs fois décrite. On sait:
-des squelettes entourés de larves de Tentations; masques de rameaux
-noueux, grimaces de racines, grouillantes bestioles aux impossibles
-anatomies. Un sage médite en sa grotte, un miséreux s’affale, hébété; et
-vainement, Jésus, nimbé et invitant, désigne un ciel trop plein de
-nuages.
-
-Écoutez encore Huysmans:
-
- «La _Comédie de la Mort_, de Bresdin, où dans un invraisemblable
- paysage, hérissé d’arbres, de taillis, de touffes, affectant des
- formes de démons ou de fantômes, couvert d’oiseaux à têtes de rat, à
- queues de légumes, sur un terrain semé de vertèbres, de côtes, de
- crânes, des saules se dressent, noueux et crevassés, surmontés de
- squelettes agitant, les bras en l’air, un bouquet, entonnant un chant
- de victoire, tandis qu’un Christ s’enfuit dans un ciel pommelé, qu’un
- ermite réfléchit, la tête dans ses deux mains, au fond d’une grotte,
- qu’un misérable meurt, épuisé de privations, exténué de faim, étendu
- sur le dos, les pieds devant une mare.»
-
-Et ce sont encore deux actes, ou deux intermèdes de la même comédie
-macabre, ces deux feuillets jadis publiés par la _Revue Fantaisiste_:
-deux chasseurs dénichant sous un buisson où elle se tapit, la Mort,
-qu’ils destinaient à leur proie; puis, cette Mort assise, se prêchant
-elle-même à une femme en train d’allaiter, au bord d’une eau attirante
-et qui l’invite au suicide. J’ai vu, dans une autre collection, une plus
-convaincante figure de la Mort, à l’égard de cette femme; elle la
-persuade en lui tenant un écheveau allégorique du fil de nos jours. Et
-quand, dans une suivante gravure, la Mère s’est pendue avec son enfant,
-la Mort s’en réjouit en violonant.
-
-Voici encore un curieux _Combat antique_. Un César lauré, à cheval, des
-mercenaires, des prisonniers, toute une forêt d’hommes, de lances et de
-casques, traités par Bresdin avec l’enfantine et méticuleuse virtuosité
-qu’il apporte au rendu de ses forêts véritables. Une guerrière
-orientale, en turban, à cheval, l’épée à la main, dans un défilé, suivie
-de peuplades et de troupes. Enfin, le très compliqué et naïf frontispice
-de la _Revue Fantaisiste_.
-
- * * * * *
-
-J’ai gardé pour la fin, dans le compte rendu de cette petite collection,
-le tirage d’ailleurs récent et défectueux, (d’après une pierre
-retrouvée) d’une lithographie qui me livre la clef d’un épisode, dont
-voici le roman comique.
-
-Des circonstances que je dirai tout à l’heure, m’ont mis entre les mains
-une bizarre correspondance adressée à Bresdin, par un M. Hippolyte de
-Thierry-Faletan, demeurant à Paris, 67, avenue Joséphine, auteur (!) de
-fables, qu’il s’est mis en tête de faire illustrer. M. Dusolier sert
-d’intermédiaire; le prix convenu est de cent francs pour un frontispice,
-et d’un total de deux cents francs pour quatre autres dessins. Il est
-vrai que l’auteur est aussi ignorant de la syntaxe que de l’orthographe,
-confond une apostrophe avec un accent aigu, et rédige des phrases de
-cette tournure: «Si le travail que vous me ferez sera aussi
-consciencieux que vous me le dites dans votre lettre, ma conscience ne
-me permettrait guère de vous faire tort d’un centime.»
-
-Une épreuve de la _Comédie de la Mort_ est envoyée par M. Dusolier, au
-fabuliste, qui répond à l’artiste: «C’est une fort belle œuvre;
-puissiez-vous, Monsieur, vous inspirer de mes quelques fables, et me
-faire d’aussi _jolies_ (!) compositions, et tout aussi bien exécutées.»
-Et ce disant, il adresse à son illustrateur une espèce d’ébauche (car il
-dessine aussi!) indiquant par à peu près la composition du frontispice.
-
-«Numéro 1.
-
- Un homme étant couché dans un petit bateau,
- Amarré sous un saule au bord d’un clair ruisseau,
- A différents poissons tendait un certain piège
- Soutenu par un mince liège...
-
-«Numéro 3.--La fable n’étant pas encore faite je ne vous envois (_sic_)
-qu’un sommaire du sujet; ainsi il faudra représenter deux nègres en
-pantalons rayés et grand chapeau de paille, l’un d’eux travaillant à la
-terre, l’autre, encore dans le lointain, arrive avec une béquille, le
-bras en écharpe, et les vêtements en lambeaux.
-
-«Numéro 4.--Ici, représenter un train de chemin de fer sortant d’un
-tunnel et glissant sur une voie soutenue par un mur en maçonnerie.
-
-«Numéro 6.--Ici il faudrait représenter l’entrée d’une caverne, ou vaste
-grotte, dans laquelle on verrait des oiseaux de proie, comme milans,
-buses et faucons, en train d’égorger une compagnie de pigeons. Un
-corbeau doit sortir de la grotte en s’envolant.
-
-«Numéro 7.--Le bloc de marbre... Vous pouvez représenter ce bloc de
-marbre fendu par le milieu, ou disjoint; mais je pense que, comme il
-servirait pour le titre du livre (il serait nécessaire), de ne pas le
-trop disjoindre, afin de pouvoir y lire facilement ce titre: Fables par
-H. T. F.[18]»
-
- [18] Cette lettre est datée du 22 mars 1868.
-
-Or, dans la descriptive énumération des dessins de M. Capin, citée par
-M. Fourès, nous lisons:
-
-«Frontispice; il est bordé de branches entrelacées où grimpent des
-écureuils et où se glissent des serpents, avec deux chiens à
-l’extrémité. Au milieu, assis sur une large pierre, un poète tient un
-livre à la main, bouche ouverte, la dextre en avant et portant une
-escarcelle à sa ceinture; sur la pierre on lit: Fables, par T. F. 1868.
-Rodolphe Bresdin. Au-dessus, sur un pont passe un express. A gauche et
-au bas, un pêcheur à la ligne tient un poisson à la main. A droite, un
-homme va devant une paire de bœufs; un cavalier vient derrière lui.
-Hautes montagnes.»
-
-Voilà donc notre frontispice. Quant au jugement qu’il inspire à
-l’étonnant La Fontaine, le voici formulé dans une lettre de lui, datée
-de 1868:
-
- «J’arrive de voyage, et je viens de voir le frontispice, j’en apprécie
- tout le consciencieux de l’ouvrage, etc... quant au personnage que
- vous avez introduit, le jeune homme assis sur le bloc de marbre, je
- n’en ai pas saisi la nécessité; _pourquoi lui faites-vous tenir un
- poisson?_...»
-
-Et, plus loin:
-
- «J’approuve la disposition que vous donnez aux sujets formant le
- frontispice, sauf quelques petits détails. Le paysan se sauvant sur
- son âne, et le pêcheur volé, n’étant qu’une seule et même fable, il
- est fâcheux que vous ayez placé entre ces deux sujets, celui des
- nègres planteurs. Ensuite n’oubliez pas, _et cela est un point
- essentiel_, l’un des deux nègres est, seulement, estropié, et les
- habits déchirés; l’autre au contraire travaille, et tout en lui doit
- exprimer le bonheur et l’aisance.»
-
-Ces fables, la correspondance nous en livre trois, tout au long. Je me
-dispenserai d’en faire autant; les quelques vers cités plus haut
-donneront le ton de ces apologues, comme la mesure de cette prosodie, et
-les commentaires seuls sont pour nous d’un instructif attrait. La
-première fable adressée à l’illustrateur a pour titre bien venu: _Le
-Diplomate et la Fourmilière_.
-
- «J’ai l’avantage de vous adresser ci-jointe une de mes fables, pour
- qu’en en prenant connaissance, vous vous inspiriez à faire un des
- quatre dessins convenus. Selon moi, il y a de quoi faire un superbe
- paysage d’automne, sous bois ou autrement (en Europe, bien entendu)
- avec un grand beau chêne; je laisse d’ailleurs à votre riche
- imagination de le peupler d’insectes et d’animaux; parmi ceux-ci, des
- lapins, castors, écureuils, lézards, hérissons, etc...; mais pas de
- gros gibier. Quant à l’action à représenter, ce serait au moment où le
- personnage, en costume de chasse, s’arrête pour contempler la
- fourmilière. Ayez soin de figurer un corbeau qui, du haut de l’arbre,
- contemple le diplomate et semble n’attendre que son départ pour fondre
- sur la fourmilière.»
-
-Comparez le numéro 7 du catalogue de M. Fourès: «Dans un bois, un
-chasseur tient son fusil par le canon, etc...»
-
-Voici ensuite: _Le Papillon et la Mare_. Un papillon attiré par une
-fleur d’eau, risque de se noyer dans la boue.
-
- «Je pense--reprend notre fabuliste--que vous saurez tirer grand parti
- de ce petit sujet allégorique, dont vous aurez facilement saisi la
- morale, et vous en ferez, j’en suis certain, une poétique
- composition... Il faudrait représenter un joli paysage dans une
- vallée, avec la mare sur le premier plan, et dans le lointain, des
- montagnes; le ciel sans nuages. A l’exception de la mare et de ses
- abords, la campagne devrait être d’un aspect riant, beaucoup de
- fleurs, de papillons, etc... Il faudra représenter dans la mare ou sur
- ses bords, toute sorte de petits animaux tels que crapeaux (_sic_),
- grenouilles, petits serpents, rats, lézards; et, dans les branches de
- quelques saules rabougris et grimaçants, comme ceux de votre _Comédie
- de la Mort_, il faudrait mettre de grosses araignées dans leurs
- toiles, ainsi que quelques chauves-souris, cachées dans quelques
- crevasses de troncs, ou des hiboux. Il s’agit enfin de faire
- opposition avec le riant du reste de la campagne, et représenter une
- nature-morte désolée, triste et pleine de terreurs et de pièges
- cachés. Au milieu de la mare, il faudra sur un lit de feuilles larges,
- et à fleur d’eau, représenter une belle fleur épanouie. Je laisse à
- votre idée le moment à saisir et à représenter, soit l’instant où le
- papillon tombe dans la mare, près de la fleur, soit quand, arrivé sain
- et sauf sur les bords, il s’envole. Dans tous les cas, il faudrait
- pouvoir exprimer soit la joie, soit le dépit qu’éprouveraient les
- animaux malfaisants de la mare, et même donner une expression en
- rapport avec la situation aux arbres auxquels vous savez si bien
- donner une physionomie caractéristique.»
-
-Or la planche exécutée d’après ce dessin est celle que je possède, et
-qui nous a menés à cet épisode. Je l’ai dit, le tirage récent en est
-défectueux, mais on y reconnaît fort bien le résultat des volitions de
-l’infatigable exigeant. La fleur centrale est mal venue, et le papillon
-joue un rôle si accidentel qu’on le distingue à peine; mais les branches
-sont vraiment grimaçantes, comme il est écrit, et les aquatiques animaux
-grouillent dans ce cloaque.
-
-C’est, sans nul doute, l’original du dessin inspiré par la fable
-suivante, _Le Dindon et les Paons_, que nous retrouvons daté de 1868,
-dans la collection de M. Capin, toujours selon le catalogue cité par M.
-Fourès:
-
-«Une dizaine de paons, perchés sur de vieux troncs d’arbres, regardent,
-au-dessous d’eux, un dindon rouant, et qui semble vouloir les dépasser
-en beauté. Deux paons sont sur le sol, en face de l’orgueilleux et
-paraissent le narguer.» Suivons bien notre La Fontaine:
-
- «Je laisse à vous, monsieur, de choisir le moment à représenter dans
- le dessin. Je pense que le plus caractéristique serait le dernier
- épisode de la fable, celui où tous les paons, les uns traînant leur
- queue, les autres en la déployant, regardent dédaigneusement le dindon
- qui avance fièrement parmi eux. Vous pouvez mettre la scène sur la
- terrasse d’un château ou d’un palais, ou bien dans un beau jardin, les
- paons se promenant, ou restant perchés sur des balustrades, sur de
- grands vases.»
-
-Enfin, la fable intitulée _la Baleine et les Poissons_ est accompagnée
-de cette lettre (le 11 mai 1868):
-
- «Monsieur, je vous ai donné cette fable tout au long, afin que vous en
- approfondissiez bien toutes les nuances (!), toutes les situations (!)
- et que vous choisissiez ainsi l’instant le plus approprié pour votre
- composition; je vous laisse toute liberté d’allure, seulement, d’après
- moi, le moment à représenter serait celui où les poissons arrivent en
- masse près de la baleine; celle-ci devra être représentée à
- demi-corps, hors de la mer, lançant deux gerbes d’eau de ses naseaux.
- Il va sans dire que les vagues doivent être fort agitées par la
- tempête; dans le lointain, un ou deux vaisseaux en danger de naufrage;
- la pluie tombe, et un éclair sillonne le ciel. Dans un coin du tableau
- il faudra placer un rocher sortant de l’eau, etc...--Vous pourriez
- vous rendre chez un libraire de la ville et lui demander le livre de
- M. Louis Figuier, traitant des poissons, reptiles, oiseaux,
- etc...--Vous y puiseriez une foule de modèles de poissons pour le
- tableau, ainsi que des reptiles à introduire dans _Le Papillon et la
- Mare_, etc., etc...»
-
-Rapprochez du nº 6 du catalogue de M. Fourès: «Au pied d’une falaise
-très élevée est une énorme baleine. Des poissons très nombreux semblent
-attirés vers elle.»
-
-L’intègre Bresdin répond d’abord fort honnêtement, docilement,
-douloureusement:
-
- _Paris, le 18 avril 1868._
-
- «MON CHER MONSIEUR,
-
- «Je m’empresse de répondre à votre lettre, d’autant plus que je suis
- en retard sur le travail que je dois faire pour vous. Il serait plus
- avancé, si malheureusement le malheur ne se jouait de moi. Après les
- couches de ma femme, les yeux vinrent malades; depuis quelques jours,
- j’ai un rhumatisme aigu dans une épaule, avec atteinte dans l’autre.
- J’éprouve de telles douleurs qu’il m’a été impossible, depuis plus de
- huit jours, de faire quoi que ce soit. Ce qui fait que,
- malheureusement, vos dessins n’ont pas été plus avancés, et ne sont
- même pas commencés, sauf le frontispice où il y a encore beaucoup de
- travail à faire. Je vais un peu mieux, et vais me dépêcher de le
- terminer. Je n’ai donc pas encore, comme vous me le demandez, commencé
- la fable du _Diplomate et des Fourmis_.--De plus, quant au
- frontispice, _j’y ai fait entrer toutes les choses que vous me
- demandez_.»
-
-Pour cent francs!
-
-Le Mécène riposte par la commande d’un sixième dessin, lequel devra
-représenter «une réunion d’animaux tels que lion, tigre, léopard, ours,
-panthère, loups, rhinocéros, renard, etc...» (toujours tout ça pour
-cinquante francs), et il annonce «des remaniements fort importants dans
-_le Diplomate et les Fourmis_.»
-
-Bresdin commence pourtant à se fatiguer de tout ce verbiage. Le 29 juin
-1868, il écrit de Bordeaux:
-
- «Monsieur, vous n’avez pas compris ma lettre dernière... je vous ai
- dit déjà plusieurs fois que cela m’était égal de faire tel ou tel
- sujet. Comme vous m’avez interrompu plusieurs fois pour me dire d’en
- référer à vous... ayant toujours des changements, des corrections à
- faire, ne soyez pas étonné si je n’avance pas et si j’attends que vous
- me donniez chaque fois le sujet que vous préférez vous-même.»
-
-En réponse, l’auteur du _Diplomate_ se fâche à son tour, se gonfle, fait
-le dindon, met en avant ses hautes relations qui eussent pu profiter à
-un Bresdin plus souple. Puis il s’amende: «Vous avez tort de vous
-fâcher, je n’ai pas eu l’intention de vous froisser...» Et les travaux
-reprennent... et le bavardage:
-
- «Au moment même où ma lettre était à la poste, je m’aperçois de mon
- erreur en vous parlant de canard au lieu de dindon; mais persuadé que
- vous feriez abstraction de cette confusion, je ne vous ai pas aussitôt
- écrit pour vous rassurer. Vous voilà maintenant fixé.--Puisque vous
- recommencez le dessin du _Papillon_, je me permets de vous adresser un
- projet de disposition... Souvenez-vous du ciel sans nuages, et quant
- au papillon, il devrait être légèrement posé sur l’eau, et comme se
- débattant et faisant des efforts pour sortir de la mare sans se
- souiller au contact impur et suicidial (!) de l’eau corrompue, dans
- laquelle s’étale la belle fleur aux reflets d’albâtre qui l’a tenté.
- Touts (_sic_) les animaux malfaisants ou autres que vous mettrez dans
- la mare devront converger leur attention sur le papillon. Donnez aux
- saules des figures diaboliques comme dans votre dessin de la _Comédie
- de la Mort_. La végétation, par opposition à la fleur qui, d’un beau
- blanc, s’étale, ou se dresse de la mare, devra paraître quelque peu
- fanée et desséchée. N’oubliez pas que la scène se passe pendant les
- chaleurs de l’été, et dans un climat méridional...»
-
-J’ai transcrit ce petit procès par le menu en l’élucidant de mon mieux,
-parce que, sous sa niaise apparence, il est fort édifiant; on lui
-pourrait donner comme épigraphe, cette réflexion d’un penseur
-contemporain: «Le monde nous est parfois révélé par ses interprètes les
-plus lourds.» Voyez cet amateur plus qu’inhabile, et plus que tatillon,
-dont la vanité s’enfle à l’idée de se voir illustré par ce graveur qui
-donne aux branches une physionomie; et le voilà tel qu’un taon autour de
-Bresdin, à le piquer deci, delà, des plus sottement dans la forme, des
-plus salutairement quant au fond, puisqu’il en résulte les beaux dessins
-de la collection Capin, entre lesquels, particulièrement celui des paons
-doit être admirable.
-
-Maintenant le fol Thierry en a-t-il été pour ses avis, et pour un _sic
-vos non vobis_ finalement murmuré?... En un mot, le recueil de fables
-a-t-il paru illustré par Bresdin? Je l’ignore et j’en doute beaucoup;
-mais je laisse à quelque bibliophile vétilleux cette solution finale. M.
-Aglaüs Bouvenne a publié un catalogue de l’œuvre gravé de Bresdin; il
-comprend 61 numéros et fait mention de trois des lithographies du livre
-de fables.
-
-Je pourrais décrire encore quelques gravures admirées dans des
-collections étrangères, mais l’inspiration n’en diffère pas sensiblement
-de celles que nous avons examinées, et je ne veux pas étendre hors de
-proportions cette longue étude.
-
- * * * * *
-
-Aux écrivains déjà mentionnés pour s’être occupés de Bresdin, il sied
-d’ajouter Cladel qui, dans _Urbains et Ruraux_, a consacré un chapitre à
-Bresdin, sous ce titre: _Sous-cantonnier de l’Arc-de-Triomphe_. Paul
-Arène dans _Un Vieil Artiste_, le chapitre qu’à son tour, il consacre à
-Bresdin, en son _Paris-Ingénu_, certifie le fait qui sert de thème aux
-variations de Cladel: «En 1880, l’année du rude hiver... alors que,
-presque aveugle, il (Bresdin) était réduit, pour gagner sa vie, à
-raccommoder, sous un hangar ouvert à tous les vents, les outils des
-ouvriers occupés à balayer la neige des rues.»--Un petit article signé
-_Nives_, dans _L’Art Français_ du 12 janvier 1878, fait discrètement
-appel à la charité, en faveur de Bresdin, et précise le détail:
-«Bresdin, l’auteur du _Bon Samaritain_ et de la _Fuite en Égypte_,
-Bresdin est balayeur! Vous avez bien lu: balayeur...»--_Væ Victis_, dans
-un autre volume de Cladel: _Raca_, traite encore de Bresdin.
-
-Le 13 janvier 1885, Monsieur Henry Fouquier consacre, lui aussi, dans
-_L’Événement_, à la mémoire de Bresdin, un bienveillant commentaire.
-
-Les éléments de ce travail étaient rassemblés, quand il m’a été donné
-d’apprendre l’existence, et de faire la connaissance de Mademoiselle
-Rodolphine Bresdin, fille aînée et préférée du graveur. Malgré les
-irréparables dissensions qui divisaient alors le ménage de ses parents,
-elle rendit à son père, dans Sèvres, une visite indiquée au cours de
-l’étude de M. Fourès.
-
-J’ai vu moi-même, chez Mademoiselle Bresdin, d’étonnants albums dont
-elle a patiemment et pieusement réuni les éléments divers. Lithographies
-et eaux-fortes s’y entremêlent de magnifiques dessins dont, à mon sens,
-voici la provenance. Je ne tiens aucun d’eux pour un original proprement
-dit, et tel est aussi l’avis de Mademoiselle Bresdin.
-
-Au moment de livrer un de ses dessins à la plume, l’auteur en prenait un
-calque, aussi fouillé que le modèle, à en juger par ces spécimens. C’est
-une grande partie de ces calques dont la fille du graveur possède la
-collection. Elle est extraordinaire, et peut, et doit servir de prétexte
-à réunir autour d’elle, quelque prochain jour, une exposition de l’œuvre
-de Bresdin, sur laquelle le moment est plus que venu d’attirer
-l’attention du public artiste.
-
-Les dessins de M. Capin, et ceux qu’on pourra çà et là se procurer, dans
-quelques rares cabinets d’amateurs, formeront, avec les lithographies et
-les eaux-fortes prêtées par tel ou tel, un ensemble respectable quant au
-nombre, mais bien principalement, quant au prestige. Ce qu’on verra dans
-ces dessins, ce seront les variations des thèmes que j’ai indiqués, mais
-infiniment plus précieuses; de vieilles villes aux pignons historiés et
-mystérieux, et dont les clochers, pareils à des index aigus et levés,
-semblent dévider des nuages; des montagnes, des défilés de maisons; et
-devant, et parmi, sous d’étranges parasols, des foules lilliputiennes,
-des forêts pleines d’horreur sacrée, des paysages hantés de guerriers:
-Schamyl, qui fut un héros de Bresdin; de plus anciens combats: des chars
-gaulois, la bataille d’Ascalon.
-
-Et, sur l’eau, ce sont les mâts qui s’érigent, tels que les clochers de
-la verte et mouvante cité des vagues.--Puis, au-dessus de toutes ces
-choses, la Mort planant, l’inévitable persuasive, l’universelle
-réconciliatrice que, sans nul doute, l’artiste envisage, selon la belle
-figure de Madame Valmore, comme
-
- «... cette cueilleuse d’âmes,
- Ne les moissonnant pas pour en tuer les flammes,
- Mais pour les délivrer de leur lourd vêtement,
- Comme on ôte le sable où dort le diamant.»
-
-Et le visiteur, souvent charmé, toujours fasciné, devant la révélation
-de ces dessins qui n’ont d’équivalent que dans certains tracés
-médiumniques, de ces dessins que l’on comprend mieux en sachant que
-l’auteur restait parfois de longues heures à contempler les araignées
-tissant leur toile, s’ébahira une fois de plus au souvenir de celui qui
-fut l’Ixion du «Moëllon lithographique».
-
-«Je roule cette pierre depuis cinquante ans» a-t-il écrit sur un rocher
-qui occupe le centre d’une de ses compositions. Daniel qui habita un
-temps, rue Fosse-aux-Lions, mais qui, toute sa vie, fut livré aux bêtes.
-Artiste que Gautier eût rangé parmi ses _grotesques_, Vallès, parmi ses
-_réfractaires_, Verlaine, entre ses _maudits_, et que j’intitule, moi,
-le _Job du Burin_.
-
-Quant à son caractère, d’une pure rusticité bonasse et naïve, il
-l’assimile, sur de certains points, au frère Junipère des _Fioretti_, ou
-encore au Saint-Joseph de Cupertino des _Physionomies de Saints_.
-
-J’ai, devant moi, deux portraits de Bresdin, en des temps meilleurs;
-l’un, une gravure de M. Aglaüs Bouvenne, présente une tête de reître, à
-la barbe touffue, au crâne socratique, assez semblable au Verlaine des
-dernières années. L’autre, bien préférable, une photographie du
-bonhomme, assis, jambes croisées, en attitude familière, sous son
-paletot de grosse étoffe, son pantalon à carreaux, sa pipette à la main,
-la tête débonnaire et volontaire, paysanne et fine.
-
-Ixion a cessé de rouler sa pierre, à Sèvres, le 11 janvier 1885. Daniel
-s’est évadé hors de cette fosse aux lions que fut pour lui l’existence
-humaine. Job a rendu le dernier soupir dans un grenier de quarante
-mètres de long, où il s’efforçait d’acclimater la nature, et dont il
-affirmait avec orgueil, pour exalter les proportions d’un tel logis,
-qu’on ne saurait s’y asphyxier, à moins de vingt-cinq francs de charbon.
-
-Son voisin, M. Henri Boutet, nous a légué une triste image de Bresdin
-sur son grabat de mort. C’est en un coin de grenier sordide, un lit, ou
-plutôt un coffre en planches; et dedans, la dépouille: une sorte de
-vieux marmot barbu et chauve, une poupée en guenilles, aux menottes non
-rejointes. La paillasse est houleuse, le lit, trop court; des hardes y
-sont accrochées. Par terre des sabots, une canne, une casserole, une
-caisse, un casque tonkinois frappé de coups d’ombre et de clarté par une
-lumière de chandelle.
-
-Ce dessin a été racheté le 28 janvier 1891, Rue Drouot, dans la vente de
-Champfleury, qui a bien pu supporter la vue d’une telle image de _sa
-victime_; Champfleury qui, alors _directeur de la Manufacture de
-Sèvres_, daigna suivre en la compagnie de MM. Cladel, Bracquemont,
-Boulet, et de quelques terrassiers, le convoi de l’homme dont il était
-convaincu d’avoir fait la célébrité...
-
-Il lui devait sa fortune.
-
-
-
-
-III
-
-La Porte ouverte au Jardin fermé du Roi
-
-STÉPHANE MALLARMÉ
-
- «Aidons l’hydre à vider son brouillard.»
-
- MALLARMÉ.
-
-
-[Illustration: Stéphane MALLARMÉ 1842-1898]
-
-
- «MON CHER AMI,
-
- «Mallarmé vient aujourd’hui à 3 h. 1/2 à l’atelier, Rue de la
- Sorbonne, voulez-vous y venir?
-
- Tout à vous,
-
- CHAULNES.
-
- Jeudi matin.»
-
-Ce billet conservé par moi, et tracé par Paul de Chaulnes, au-dessous de
-l’A patronymique des d’Albert et de la couronne ducale, vainement je
-m’efforce d’en préciser la date manquante, qui ne peut être ultérieure à
-1879, mais qui doit être antérieure à 1878, je pense, ou 1877. En voici
-la genèse. Jeune alors, et très féru de poésie parnassienne, j’en étais
-à mes premières rencontres sur la route du Parnasse contemporain, avec
-le Sphinx-Mallarmé (je parle de son œuvre) dont l’énigme me semblait,
-entre toutes, surexcitante. Comme je discourais de lui, un soir, dans
-une réunion mondaine, j’eus l’agréable surprise d’apprendre que le
-mystérieux poète fréquentait chez Charles Cros, en train, lui-même, de
-chercher, pour le Duc de Chaulnes, la photographie des couleurs.
-
-Je n’eus garde de manquer au rendez-vous offert, où je fis la
-connaissance de l’homme remarquable et singulier, duquel de fort exactes
-descriptions ont été tracées.
-
-De jeunes hommes, à peine, en ce temps-là, des adolescents, depuis
-devenus des élèves de ce même Mallarmé, ont fait, lors du trépas de ce
-Maître rare, résonner autour de son monument, des nénies bien inspirées.
-J’en veux tout d’abord extraire quelques accords expressifs de cette
-manière d’être extérieure de l’individu, qui fut, chez celui-ci,
-partiellement représentative de son art: «Une voix douce, musicale,
-inoubliable», écrit Monsieur André Gide. «Son aspect, ajoute Monsieur
-Albert Mockel, était de simplicité, de franchise et même de familiarité,
-ennemi de toute pose et de tout geste dramatique.» Et plus loin: «Un
-geste léger qui commentait ou venait souligner un beau regard doux comme
-celui d’un frère aîné, finement sourieur mais profond, et où il y avait
-parfois une mystérieuse solennité.» Monsieur Mauclair est plus étendu:
-«sa taille moyenne, son air simple d’homme grisonnant et d’une mise
-absolument sobre (toujours une Lavallière noire sur un veston noir), il
-parlait de cette voix lente, chantante et sourdement voilée... comme
-dans une église, avec une solennité atténuée. On voyait pourtant un
-homme de bonne humeur et de simple abord, ni gourmé, ni pompeux, ni
-précieux...»--«un peu de prêtre, un peu de danseuse», écrit à son tour,
-du geste de Mallarmé, un des hommes qui l’ont le mieux connu, Georges
-Rodenbach, «l’aigu et fluide enchanteur des _Vies Encloses_», selon une
-expression de Mallarmé lui-même.
-
-Voilà pour le personnage, en quelques traits exacts, sommaires et
-corrélatifs, _de visu_ observés, puis notés de souvenir par des assidus,
-moins empressés, ce semble, en de funèbres instants, à nous renseigner
-sur son œuvre qu’à varier sentimentalement les tristes discours, «que
-leur met en esprit l’amitié» scolastique: «on a tout le temps désormais
-pour parler de son œuvre; ceux qui viendront après nous pourront mieux
-en parler encore...» formule le premier; et le second: «d’autres
-analyseront son art si noble», ce qui n’empêche pas Monsieur Gide de
-nous parler excellemment de «l’effrayante densité que laisse aux mots
-(dans ces écrits de Mallarmé) la méditation intérieure», et Monsieur
-Mockel de définir avec exactitude cette «pensée dont il (Mallarmé)
-restreignit l’ampleur, en apparence au moins, et à dessein comme pour en
-aiguiser mieux la pénétrante vigueur»; aussi, cet «art hermétique et
-distant» qui «choisit des paroles plus mystérieuses pour n’être point
-tenté d’avilir son art» en des temps qui n’«accueillent avec joie que
-les formes les moins nobles» de la poésie. Mais à peine d’exemples, au
-cours d’une étude presqu’uniquement théorique, pleine d’ailleurs de
-subtils aperçus, d’ingénieuses interprétations de l’art de Mallarmé, et
-que couronne, avec ce mot sincère sur l’homme: «il forçait à aimer plus
-qu’on n’avait admiré», un très noble vers inconscient, un de ces
-alexandrins qui se glissent parfois à leur insu dans la prose des
-poètes: «Le cœur qui sait aimer, le front qui sait comprendre.» Heureux
-déjà qui a su inspirer et mériter le double ex-voto d’un tel éloge!
-
-Monsieur Mauclair, une fois épanchée, poétiquement et affectivement, la
-funéraire libation de son personnel regret, nous livre de
-caractéristiques formules de l’art de son Maître: «Le langage parlé, à
-ses yeux, n’avait aucun rapport avec le langage écrit» et il demeurait
-«courbé sur un manuscrit jusqu’à ce qu’il ne restât qu’une condensation
-de rêve et de style.» Des citations développées et bien choisies
-viennent corroborer ces justes expressions, de «leur syntaxe elliptique
-et très concentrée». Le _démon de l’ellipse_, ce mot avait déjà été
-prononcé assez anciennement, sur le propos de Mallarmé par un
-physiologiste qui, naturellement, en conclut à une forme de l’aphasie.
-
-Je préfère les conclusions de nos jeunes[19] commentateurs, plus
-poétiques, plus respectueuses, peut-être plus vraies, en tout cas plus
-touchantes, de ce désir d’admirer au moins autant qu’on avait aimé,
-cette œuvre dont nous entendons Monsieur Gide nous affirmer qu’elle
-«s’illumine tout entière à qui veut bien la pénétrer intimement,
-lentement, pas à pas, comme on entre dans le système clos d’un Spinosa,
-d’un Laplace, ou dans une géométrie.» Je goûte fort aussi cette
-réflexion de Monsieur Mockel: «Qu’on ne soutienne pas que cela n’est
-point de la langue la plus strictement Française. Les grammairiens
-n’ignoraient aucune de ces tournures qui mirent tant de gens en
-désarroi, car ils leur ont donné des noms: l’ellipse, la synchise,
-l’apposition, la syllepse, l’anacoluthe, et l’on peut croire qu’ils
-n’auraient pas inventé des mots de cette espèce, si l’on n’en avait eu
-besoin.»
-
- [19] Ils ne le sont plus. C’est dire l’âge de cette étude.
-
-Examinons la question à notre tour, et cherchons à la circonscrire: le
-but de toute lecture étant d’instruire et de faire réfléchir, bien avant
-que de divertir, tout lecteur qui se laissera rebuter par l’érudition
-enseignante et la précieuse linguistique de la _Tentation de Saint
-Antoine_ ou d’_Émaux et Camées_, par exemple, méritera pour le moins, le
-titre d’illettré, sans conteste. On n’en pourrait dire autant du lecteur
-rebuté par l’essai de lecture d’une œuvre de Mallarmé; ce _distinguo_
-est nécessaire. L’ayant établi, il serait indigne de la plus élémentaire
-bonne foi critique de ne vouloir voir (ainsi qu’on l’a insinué) que
-d’arbitraires farceurs ou de congénères déments, je ne dirai pas dans
-les fanatiques du genre (je ne sais s’il en existe, je n’en ai pas
-rencontré)[20]; mais dans ceux qui justement affirment, au cours de la
-difficultueuse et souvent inextricable lecture de Mallarmé, découvrir
-fréquemment, si ce n’est la plupart du temps, un sens non facultatif,
-mais indubitablement absolu, maintes fois plein de beauté, de grâce, de
-profondeur. Qu’il ne se découvre qu’à travers circonvolutions et
-circonvallations, qui songe à le contester? Pas plus qu’à en infliger la
-lecture aux amateurs du _style coulant_ ou, à ces producteurs
-_naturellement compliqués_, si justement définis par Gautier dans la
-préface des _Fleurs du Mal_, de nous offrir leur pensée tout couramment
-éclose dans la langue fluide de George Sand. Mais puisqu’il se trouve
-tant de chalands pour l’_écriture_ diluée, tant de poètes et de
-prosateurs pour les satisfaire, on reconnaîtra bien aux écrivains
-alambiqués et aux lecteurs de même acabit, le droit de se rencontrer et
-de se complaire. Surtout, puisqu’en fin de compte, je l’ai dit, le sens
-poursuivi finit presque toujours par se livrer, légitimant ainsi jusque
-dans leur obscurité maintenue, une foule d’obstructions pleines de
-promesses. Qui sait si l’actuelle incompréhension ne les maintient pas
-ainsi comme des réserves de langage, pareilles à ces névés faits de
-neiges éternelles, dont Michelet prétend qu’ils demeurent là comme des
-sources prêtes à irriguer le genre humain après des saisons de
-sécheresse mortelle. Un jour ainsi, quand le courant de la littérature
-incolore aura emporté et dissipé toutes les idées-mères, on verra fondre
-et se dissoudre ce langage saturé de concepts, dont la quintessence
-redonnera du ton aux veules phraséologies.
-
- [20] Ils ont fait leur apparition.
-
-Je ne disconviens pas qu’un cataclysme de bibliothèque n’y soit
-peut-être nécessaire; quelques suppressions, par des incendies de
-librairie, secondés par des disparitions de texte, aboutissant à une de
-ces formes, de ces tailles tardivement infligées, du fait d’un destin
-ingénieux, à des œuvres nativement touffues. Publius Syrus offre un
-exemple éminent de cette adaptation fatidique et posthume. On sait que
-ce latin auteur de nombreuses comédies ne se survit qu’en fragments
-émiettés vers par vers, lesquels composent une collection d’aphorismes
-d’une pure beauté, que peut-être n’aurait pas revêtue à nos yeux l’œuvre
-totale. Je ne pense pas avec certains que Mallarmé, mort à près de
-soixante ans, ait été enlevé trop tôt pour avoir accompli son œuvre. Je
-crois que cet accomplissement, loin d’être parfait par adjonctions, ne
-pourrait plus, comme à l’œuvre de Publius Syrus, qu’être effectué par
-des suppressions (Mallarmé n’aurait pas désavoué ce mot), résultant de
-_crises_.
-
-J’ai prononcé à propos de l’art de ce poète, deux mots qui le
-caractérisent bien: alambic et quintessence. Abstracteur de
-quintessence, s’il en fut jamais! c’est pour cela qu’il m’a plu donner à
-cette Étude sur cet alchimiste du verbe, ce titre qui lui convient si
-éminemment, et que j’emprunte à un antique bouquin d’alchimie déniché
-dans la bibliothèque de mon savant ami, le Professeur Robin,--qui fut
-aussi l’ami de Mallarmé: _Janua aperta ad hortum regis conclusum_: La
-Porte ouverte au Jardin fermé du Roi.
-
-Tentons une excursion dans ce labyrinthe. Je le comparerais volontiers à
-un jardin _à la Française_; et cette comparaison me mettrait d’accord
-avec ceux de ses commentateurs qui revendiquent hautement pour son art
-ce brevet de nationalité et ce titre d’origine. Les ormes et les ifs
-taillés, les uns en forme d’arceaux, les autres en guise de pyramides,
-n’en sont pas moins des arbres vivaces, des arbustes à feuilles
-persistantes. Savamment émondées par la rhétorique, les phrases de
-Mallarmé n’en composent pas moins des poèmes pensifs, des proses pleines
-de sève, pleines de rêve et l’on peut dire des tableaux qu’il exécute,
-comme le fait justement un des écrivains cités plus haut: «Les couleurs
-y sont toutes contenues, mais de manière qu’on les découvre dans la
-transparence, et sans qu’un relief les trahisse.»
-
-J’ajouterais, pour reprendre ma comparaison de cette littérature, aux
-névés, que sous leur forme frigide, les idées y paraissent circuler,
-telles que des poissons sous la glace.
-
-La même similitude nous reporte vers les sommets: la raréfaction des
-idées est proche de la raréfaction de l’air; la condensation des formes,
-si opaque ici pour la plupart, chose curieuse, évoque fréquemment, chez
-les initiés, une vision de blancheur, en même temps que de transparence.
-La raison est que l’obscurité de Mallarmé, ne réside pas dans le choix
-des mots, tous élus parmi les plus simples, sans recherches de
-néologismes ni d’archaïsmes, mais dans leur agencement. Des esprits
-experts en anglicismes, et c’était aussi l’opinion de Rodenbach,
-prétendent retrouver des tournures anglaises dans la syntaxe de notre
-auteur, et attribuent à l’enseignement quotidien de l’anglais qui fut,
-on le sait, sa très digne vie durant, le plus clair gagne-pain de
-Mallarmé, la déroutante structure de ses phrases.
-
-Je ne crois pas[21] pourtant qu’il y ait lieu de l’attribuer à
-l’_Euphuisme_ proprement dit, et d’établir une parenté entre l’auteur de
-_l’Après-midi d’un faune_, et _Euphues_, le héros de John Lillie, pas
-plus qu’avec Piercy Schafton, portrait de ce dernier par Walter Scott.
-Amado, sa caricature Shakespearienne, n’offre en ses _concetti_, d’autre
-ressemblance avec Mallarmé que de faire dire de lui par les pédants et
-par les princes, comme de ce Seigneur: «Il est trop précieux, trop orné,
-trop affecté, trop bizarre pour ainsi dire... le fil de sa verbosité est
-plus fin que les termes de son raisonnement. J’abhorre ces raffinés
-fanatiques... Quelle est la plume de paon qui a rédigé cette lettre,
-quelle est la girouette, quel est le coq de clocher qui en est l’auteur?
-Avez-vous jamais entendu quelque chose de plus drôle?... Cet homme
-sert-il Dieu?... Il ne parle pas comme une créature de Dieu.»--Lecteurs
-malévoles qui ne manqueraient pas aujourd’hui d’appliquer à Mallarmé
-l’apostrophe d’Hugo: «Prends garde à Marchangy!...»
-
- «Tu crois être Ariel, et tu n’es que Vestris!»
-
- [21] Je suis même persuadé du contraire.
-
- * * * * *
-
-Abordons à notre tour le sphinx. Ses premiers mots sont intelligibles:
-en voici des plus gracieux:
-
- «Imiter le Chinois au cœur limpide et fin,
- De qui l’extase pure est de peindre la fin,
- Sur ses tasses de neige à la lune ravie,
- D’une bizarre fleur qui parfume sa vie
- Transparente, la fleur qu’il a sentie enfant,
- Au filigrane bleu de l’âme se greffant.
- ... je vais choisir un jeune paysage
- Que je peindrais encor sur les tasses, distrait.
- Une ligne d’azur mince et pâle serait
- Un lac, parmi le ciel de porcelaine nue,
- Un fin croissant perdu par une blanche nue
- Trempe sa corne calme en la glace des eaux
- Non loin de trois grands cils d’émeraude, roseaux.»
-
-Ce sont, à mon avis, les plus réussis, les plus personnels, parmi les
-vers de la première manière du poète. Ils terminent le plus clair de son
-œuvre, parue dans l’année 66 du _Parnasse Contemporain_, et couronnent
-la dernière d’une dizaine de pièces d’inspiration et de facture assez
-Baudelairiennes.
-
-J’en citerai intégralement ce sonnet à la sœur de Celle qui est trop
-gaie:
-
-
-A CELLE QUI EST TRANQUILLE
-
- «Je ne viens pas ce soir vaincre ton corps, ô bête
- En qui vont les péchés d’un peuple, ni creuser
- Dans tes cheveux impurs une triste tempête
- Sous l’incurable ennui que verse mon baiser.
-
- Je demande à ton lit le lourd sommeil sans songes
- Planant sous les rideaux inconnus du remords,
- Et que tu peux goûter après tes noirs mensonges,
- Toi qui sur le néant en sais plus que les morts.
-
- Car le Vice, rongeant ma native noblesse,
- M’a comme toi marqué de sa stérilité;
- Mais tandis que ton sein de pierre est habité
-
- Par un cœur que la dent d’aucun crime ne blesse,
- Je fuis, pâle, défait, hanté par mon linceul,
- Ayant peur de mourir lorsque je couche seul.»
-
-Voici, maintenant, quelques vers isolés, relevés, parmi ceux qui me
-semblent devoir se parfiler, un jour, en l’anthologie de notre Syrus,
-dans le sonnet _Vere novo_:
-
- «Puis je tombe énervé de parfums d’arbres, las
- Et creusant de ma face une fosse à mon Rêve...»
-
-Encore, ce vers où _l’Azur_ s’obstine à percer l’enveloppant plafond de
-ténèbres, tramé par les nuages et les fumées:
-
- «Les grands trous bleus que font méchamment les oiseaux.»
-
-Et, dans la pièce _Les Fleurs_:
-
- «Pour le poète las que la vie étiole.»
-
-N’est-il pas poétique, cet ennui des jours casaniers, lequel
-
- «Croit encore à l’adieu suprême des mouchoirs»,
-
-non moins que ce doux front _taché de son_, dans lequel le rêveur peut
-bien voir
-
- «Un automne jonché de taches de rousseur»?
-
-Voici maintenant, au cours du volume de vers, en un poème d’âpre et
-nerveuse allure, les douloureux et risibles martyrs du _Guignon_:
-
- «Désolés sans l’orgueil qui sacre l’infortune,
- Égaux de Prométhée à qui manque un vautour.»
-
-Viennent ensuite deux poèmes de plus longue haleine. Le premier est, on
-peut dire _le célèbre_[22] poème d’Hérodiade, vraiment un Gustave Moreau
-en vers, avec ce mérite de ne pas s’être inspiré du peintre. L’héroïne
-de Mallarmé confère au type biblique ce rajeunissement de l’hybrider du
-païen Narcisse. Oui, c’est bien une sorte de Narcisse féminin que le
-personnage ainsi présenté de la danseuse des Livres Saints, un peu
-parent aussi de la Salammbô de Flaubert. Il me semble, et cette
-explication me paraît tout à fait nécessaire pour s’accorder avec la
-propre version de Mallarmé sur le sens de son mythe, que cette Hérodiade
-nous offre un composé des deux femmes de Machœrons; non seulement
-Hérodiade, mais Salomé, la monstrueuse dualité qui exigera la tête de
-Saint Jean. Or, il n’est pas fait allusion à ce final épisode, sauf par
-l’indication du caractère qui le doit déterminer. Et je crois qu’il y a
-lieu de voir, en cette éloquente suppression, une de ces muettes
-indications que l’écrivain chargeait de s’exprimer plus haut que le
-verbe. Il s’agit donc de livrer énigmatiquement le secret du pervers
-_féminin_ qui doit danser pour la décollation d’un juste. Le poète
-procède ainsi, il nous montre une jeune Vierge mystérieusement,
-furieusement jalouse de sa propre virginité, jusqu’à repousser avec
-épouvante les gestes de sa vieille nourrice qui s’offre à la coiffer et
-à l’oindre: «Reculez!», s’écrie la farouche Hérodiade,
-
- «O femme, un baiser me tûrait.
- Si la beauté n’était la mort...»
-
- [22] Il l’est devenu.
-
-Et comme la servante se rapproche:
-
- «Arrête dans ton crime,
- Qui refroidit mon sang vers sa source; et réprime
- Ce geste...
- Ce baiser, ces parfums offerts...
- ... cette main encore sacrilège.
- Car tu voulais, je crois, me toucher...»
-
-Mais la nourrice insiste:
-
- ... «J’aimerais
- Être à qui le Destin réserve vos secrets.
-
-HÉRODIADE
-
- Oh! tais-toi!
-
-LA NOURRICE
-
- Viendra-t-il parfois?
-
-HÉRODIADE
-
- Étoiles pures.
- N’entendez pas!
-
-LA NOURRICE
-
- ... pour qui, dévorée
- D’angoisse, gardez-vous la splendeur ignorée
- Et le mystère vain de votre être?
-
-HÉRODIADE
-
- POUR MOI.»
-
-Je souligne cette réponse, qui est le _qu’il mourût_ de Mallarmé, et qui
-nous livre le mot de son héroïne. Elle s’exalte et proclamant à sa
-nourrice tel motif de sa rétrospective fureur:
-
- «C’est quand je me souviens de ton lait bu jadis!»
-
-Elle se compare, en sa virginité, aux trésors à jamais ensevelis dans
-les profondeurs du sol, et rythme cette révélatrice incantation d’une
-plus sauvage beauté que les languides accents de la fille d’Hamilcar:
-
- «Oui, c’est pour moi, pour moi, que je fleuris, déserte!
- Vous le savez, jardins d’améthyste, enfouis
- Sans fin dans de savants abîmes éblouis,
- Ors ignorés, gardant votre antique lumière
- Sous le sombre sommeil d’une terre première,
- Vous, pierres où mes yeux comme de purs bijoux
- Empruntent leur clarté mélodieuse, et vous,
- Métaux qui donnez à ma jeune chevelure
- Une splendeur fatale en sa massive allure!
- Quant à toi, femme née en des siècles malins
- Pour la méchanceté des antres sibyllins,
- Qui parles d’un mortel devant qui, des calices
- De mes robes, arôme aux farouches délices,
- Sortirait le frisson blanc de ma nudité,
- Prophétise que si le tiède azur d’été,
- Pour lequel par instants la femme se dévoile,
- Me voit dans ma pudeur grelottante d’étoile,
- Je meurs!
- _J’aime l’horreur d’être vierge_, et je veux
- Vivre parmi l’effroi que me font mes cheveux
- Pour, le soir, retirée en ma couche, reptile
- Inviolé, sentir en la chair inutile
- Le froid scintillement de ta pâle clarté,
- Toi qui te meurs, toi qui brûles de chasteté,
- Nuit blanche de glaçons et de neige cruelle!
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Puis, après une accalmie où palpite ce beau vers:
-
- «l’azur
- Séraphique sourit dans les vitres profondes»,
-
-le suprême aveu de la vierge s’exhale, son «suprême sanglot meurtri»,
-avec le dernier accord du poème:
-
- «Vous mentez, ô fleur nue
- De mes lèvres! j’attends une chose inconnue,
- Ou peut-être, ignorant le mystère et vos cris,
- Jetez-vous les sanglots suprêmes et meurtris
- D’une enfance sentant parmi les rêveries
- Se séparer enfin ses froides pierreries.»
-
-C’est bien le suprême aveu, le suprême sanglot, le dernier accord; mais
-leur répercussion leur survit; elle ébauche le secret, lequel, je le
-tiens du poète lui-même, _n’est autre que la future violation du mystère
-de son être par un regard de Jean qui va l’apercevoir, et payer de la
-mort ce seul sacrilège; car la farouche vierge ne se sentira de nouveau
-intacte et restituée tout entière à son intégralité, qu’au moment où
-elle tiendra entre ses mains la tête tranchée en laquelle osait se
-perpétuer le souvenir de la vierge entrevue_.
-
-Tel est ce poème, dont, à défaut de Moreau, l’illustrateur aurait pu
-être encore, et plus expressivement, le singulier Aubrey Beardsley.
-
-L’autre poème, amené, lui, à la célébrité, par l’interprétation musicale
-d’un Debussy, est cet _Après-midi d’un Faune_, dont je pus encore me
-procurer, lorsque je connus Mallarmé, un exemplaire en première édition,
-sur papier du Japon, orné (?) d’un griffonnage de Manet, et (sans doute
-pour l’amour de Lola de Valence) rattaché d’un double cordonnet alterné
-de rose et de noir.
-
-Je n’essaierai pas de _traduire_ cette _Églogue_; la pensée du poète
-commence à s’y envelopper d’ombres à la fois opaques et diaphanes.
-
-En ces sortes d’interprétations de Mallarmé, l’important, pour qu’elles
-offrent quelque intérêt, est de se tenir à égale distance entre la
-cécité volontaire des illettrés, et la compréhension de parti-pris, des
-zélateurs. L’illustre Crookes a fait faire un grand pas à la science
-psychique, en refusant de mentionner les apports phénoménaux pour
-n’enregistrer que les déviations infinitésimales. Souvenons-nous de cet
-exemple.
-
-Avec _l’Après-midi_, le texte de Mallarmé s’obnubile. Sur un fond
-toujours scrupuleusement prosodique, des courants d’idées circulent,
-tels que des veines dans une agate, ou des taches sur un marbre; mais
-que d’interruptions et de disparitions, qui font penser à cette «clarté
-qui vient par surprise», dans certain vers d’Hugo.
-
-Des nymphes, plus que lascives, ce semble, lasses
-
- «De la langueur goûtée à ce mal d’être deux»;
-
-un faune musicien, aux modulations harmonieuses et abstruses. En voici
-les plus claires:
-
- «Je t’adore, courroux des Vierges, ô délice
- Farouche du sacré fardeau nu qui se glisse
- Pour fuir ma lèvre en feu buvant, comme un éclair
- Tressaille! La frayeur secrète de la chair:
- Des pieds de l’inhumaine au cœur de la timide...»
-
-Sans omettre ce tableau curieusement pittoresque:
-
- «Ainsi, quand des raisins j’ai sucé la clarté,
- Pour bannir un regret par ma feinte écarté,
- Rieur, j’élève au ciel d’été la grappe vide
- Et, soufflant dans ses peaux lumineuses, avide
- D’ivresse, jusqu’au soir je regarde au travers.»
-
-Et ces vers qui transposent comme un charme virgilien:
-
- «Chaque grenade éclate et d’abeilles murmure»,
-
-puis:
-
- «A l’heure où ce bois d’or et de cendres se teinte,
- Une fête s’exalte en la feuillée éteinte...»
-
-En somme faune, moins de Fontainebleau que de Rambouillet et qui,
-nommant le baiser
-
- «ce doux rien par leur lèvre ébruité»,
-
-n’est pas bien loin de Cyrano, qui le définit:
-
- «Baiser, point rose sur l’i du verbe aimer...»
-
-Couronnons cette série de citations avec cette charmante
-
-
-SAINTE
-
- «A la fenêtre recélant
- Le santal vieux qui se dédore
- De sa viole étincelant
- Jadis avec flûte ou mandore
-
- Est la Sainte pâle, étalant
- Le livre vieux qui se déplie
- Du Magnificat ruisselant
- Jadis selon vêpre et complie:
-
- A ce vitrage d’ostensoir
- Que frôle une harpe par l’Ange
- Formée avec son vol du soir
- Pour la délicate phalange
-
- Du doigt que, sans le vieux santal
- Ni le vieux livre, elle balance
- Sur le plumage instrumental,
- Musicienne du silence.»
-
-J’y vois, dans le cadre d’une fenêtre lozangée de vitraux, une extatique
-Cécile, les mains détachées de sa viole en un geste d’élévation vague,
-semblant frôler un invisible instrument que le poète devine être l’aile
-d’un ange, divine harpe aux cordes de plumes, résonnant sans voix en
-deux derniers vers, l’un de concise description, l’autre de pénétrant
-mystère.
-
- * * * * *
-
-Une curiosité, sans doute un caprice de l’euphuisme de Mallarmé, c’est
-la possibilité pour lui, de se concilier avec certain grotesque voulu,
-ou des mots grossiers; ainsi, ces enfants
-
- «Qui, le poing à leur cul, singeront sa fanfare
- ...
- Ils sont l’amusement des racleurs de rebec,
- Des marmots, des putains...»
-
-Les deux _Chansons bas_ offrent un typique exemple de ce comique
-singulier, à la fois gourmé et plaisantin, pince-sans-rire et
-funambulesque (c’est dire Banvillesque). _Le Savetier_:
-
- «Le lys naît blanc, comme odeur
- Simplement je le préfère
- A ce bon raccommodeur.»
-
-Quant à _la Marchande d’herbes aromatiques_, elle n’est autre qu’une
-jeune débitante de cette lavande destinée à parfumer des endroits
-secrets; mais le poète lui conseille plutôt de la piquer dans sa
-chevelure pour
-
- «Que le brin salubre y sente
- ...
- Ou conduise vers l’époux
- Les prémices de tes poux.»
-
-Il est intéressant de placer en regard de ce bizarre filon la très
-gracieuse veine de madrigal qui fut une grâce de notre auteur.
-
-Le suivant sonnet, souvent cité, en est le type accompli. Il en existe
-deux versions; je citerai la première; outre qu’elle est plus à mon
-goût, elle plaira mieux aussi à ceux que je désire renseigner. Mallarmé
-_polissait_ et _repolissait_, resserrant sans cesse sa pensée, on sait
-avec quelle insistance, et sans toujours améliorer ainsi qu’il advint,
-notamment, à Ronsard.
-
-Écoutez le
-
-
-PLACET FUTILE
-
- «J’ai souvent rêvé d’être, ô duchesse, l’Hébé
- Qui rit sur votre tasse au baiser de tes lèvres.
- Mais je suis un poète, un peu moins qu’un abbé
- Et n’ai point jusqu’ici figuré sur le Sèvres.
-
- Puisque je ne suis pas ton bichon embarbé,
- Ni tes bonbons, ni ton carmin, ni tes jeux mièvres
- Et que pourtant sur moi ton regard est tombé,
- Blonde dont les coiffeurs divins sont des orfèvres!
-
- Nommez-nous, vous de qui les souris framboisés
- Sont un léger troupeau d’agneaux apprivoisés
- Qui vont broutant les cœurs et bêlant aux délyres.
-
- Nommez-nous... et Boucher, sur un rose éventail
- Me peindra flûte en mains, ramenant ce bercail,
- Duchesse, nommez-moi berger de vos sourires.»
-
-Voilà bien notre Faune de Rambouillet; c’est terriblement précieux, mais
-vraiment joli, bien notamment le huitième vers, et le dernier.
-
-Maintenant, pour l’intelligence de ce qui va suivre, qui va nous
-révéler, dans son caractère, comme dans son œuvre, un Mallarmé moins
-connu, qu’on veuille bien se représenter un personnage mythique (je ne
-dis pas mystique) lequel, s’il avait existé, ce qui est peu probable,
-aurait joué dans l’existence et dans l’inspiration de notre poète, le
-rôle d’une Béatrix profane, un contemporain composé de la Cynthia
-d’Ovide, de la Laure de Pétrarque et de l’Hélène de Ronsard. La dame,
-que nous appellerons, si vous voulez, Chéry-Legrand, outre le placet
-ci-dessus et telles autres pièces éparses dans l’œuvre, aurait encore
-inspiré au poète les deux sonnets suivants, qui ne figurent pas dans
-l’édition de Déman, et qui sont, sinon tout à fait inédits, du moins
-plus ignorés.
-
-
-SONNET A ELLE
-
- «O si chère de loin et proche et blanche, si
- Délicieusement toi, Chéry, que je songe
- A quelque baume rare, émané par mensonge
- Sur aucun bouquetier de cristal obscurci.
-
- Le sais-tu, oui! pour moi voici des ans, voici
- Toujours que ton sourire éblouissant prolonge
- La même rose avec son bel été qui plonge
- Dans autrefois, et puis dans le futur aussi.
-
- Mon cœur qui, dans les nuits, parfois cherche à s’entendre
- Ou de quel dernier mot t’appeler le plus tendre
- S’exalte en celui rien que chuchoté de sœur.
-
- N’était, très grand trésor et tête si petite,
- Que tu m’enseignes bien toute une autre douceur
- Tout bas par le baiser seul dans les cheveux dite.»
-
-
-SONNET DU 1er JANVIER 1888
-
- «Chéry, sans trop d’aurore à la fois enflammant
- La rose qui, cruelle ou déchirée et lasse
- Même du blanc habit de pourpre, le délace
- Pour ouïr sous sa chair pleurer le diamant.
-
- Oui, sans ces crises de rosée! et gentiment
- Ni brise si le ciel avec, orageux, passe,
- Jalouse d’apporter on ne sait quel espace
- Au simple au jour le jour très vrai du sentiment.
-
- Ne te semble-t-il pas, Chéry, que chaque année
- D’où sur ton front renaît la grâce spontanée
- Suffise selon quelque apparence, et pour moi,
-
- Comme un éventail frais dont la chambre s’étonne
- A raviver du peu qu’il faut ici d’émoi,
- Toute notre native amitié monotone.»
-
-Le 1er janvier 1889 est fêté par cette
-
-
-CHANSON
-
-_sur un vers composé par Chéry_.
-
- «Si tu veux nous nous aimerons
- Avec la bouche sans le dire,
- Cette rose tu l’interromps
- Et verses du silence pire.
-
- Aucuns traits émanés si prompts
- Que de ton tacite sourire,
- Si tu veux nous nous aimerons
- Avec la bouche sans le dire.
-
- Muet, muet entre ses ronds
- Sylphe dans la pourpre d’empire
- Un baiser flambant se déchire
- Jusqu’aux pointes des ailerons.
- Si tu veux nous nous aimerons.»
-
-Sur ce thème palpite une infinité de légers quatrains, de distiques
-pleins de badinages[23], où passe comme un souffle des _Chansons des
-Rues et des Bois_ et qui se posent, tels que des papillons, sur des
-livres, des éventails, des photographies;
-
- [23] Inédits pour la plupart jusqu’aux derniers jours de 1920.
-
- «Pour un lotus bleu, don inepte,
- La blonde Starnabuzaï
- Le recevait comme on accepte
- Un abbé qui n’est point haï»,
-
-écrivait Victor Hugo dans le livre que je viens de nommer. C’est ainsi,
-«pour le don inepte» et galant de tous les menus lotus bleus que nous
-allons effeuiller, que notre «poète un peu moins qu’un abbé» dut être
-reçu par la blonde Starnabuzaï de son rêve.
-
- «Un mot au coin que j’avertisse:
- La dame qu’ici vous voyez,
- Dans la fresque du Primatice
- A des cheveux blonds déployés.»
-
- * * * * *
-
- «Blanche Japonaise narquoise
- Je me taille dès mon lever
- Pour robe un morceau bleu turquoise
- Du ciel à qui je fais rêver.»
-
- * * * * *
-
- «Sans les mettre dans vos souliers
- Comme Noël aux châtelaines,
- Déesse, il sied que vous fouliez
- De votre pas nu ces fleurs vaines.»[24]
-
- [24] En envoyant des fleurs.
-
- * * * * *
-
- «Lilith[25] confie à votre soin
- Le rejeton qu’elle a fait naître,
- Pour qu’assis en un petit coin,
- Ainsi vous revoyiez son maître.»
-
- [25] Chatte de Mallarmé.
-
- * * * * *
-
- «Ta lèvre contre le cristal
- Gorgée à gorgée y compose
- Le souvenir pourpre et vital
- De la moins éphémère rose.»[26]
-
- [26] Avec un verre d’eau.
-
- * * * * *
-
- «Voici la date, tends un coin
- De ta fraîche bouche étonnée
- Où la nature prend le soin
- De te rajeunir d’une année.»[27]
-
- [27] 1er avril 1887--(Jour de la naissance de la Dame).
-
- * * * * *
-
- «Paon[28], nous voici, par la merveille
- De ton beau rire et du printemps,
- Ramenés tous deux à la veille
- Du jour où tu n’as que vingt ans»[29].
-
- [28] Nom d’amitié donné à la Dame.
-
- [29] 1er avril 1889.
-
- * * * * *
-
- «Les seuls fruits d’or sont où vous êtes,
- N’allez pas vous enfuir demain,
- Et le ciel reprendra ses fêtes
- Sur un geste de votre main»[30].
-
- [30] Probablement à l’occasion d’un projet de départ pour le Midi.
-
- * * * * *
-
- «A l’oubli, tendre défi d’ailes,
- Les instants qu’ils nous ont valus
- Attardés, inquiets, fidèles,
- Voltigent autour des _Talus_»[31].
-
- [31] «A Chéry. (Après la démolition de la Maison des Talus)». 9
- novembre 1890. Une photographie de la même demeure s’orne de ce
- distique:
-
- «Riante et sans air de détresse
- La maison attend sa maîtresse.»
-
- * * * * *
-
- «Que la Dame soit en joie![32]
- Sous cette pierre elle a mis
- Le vœu que sa maison voie
- Venir les mêmes amis.»
-
- [32] Pour la reconstruction sans doute.
-
- * * * * *
-
- «Un an de moins, mignonne, est traître.
- Au retour de chaque printemps,
- Tu finiras par disparaître...
- Il faut t’arrêter à vingt ans.»[33]
-
- [33] Anniversaire de 1891.
-
- * * * * *
-
- «Ma Chéry, pour faire semblant,
- Dans une piscine éternelle
- Trempe son pied au reflet blanc,
- Mais la source jeune est en elle.»[34]
-
- [34] Evian 1891.
-
- * * * * *
-
- «Tu choisis ton temps pour renaître!
- Tout de la fleur ivre et debout
- Jusqu’au rayon de la fenêtre
- Sourit, et tu fais comme tout.»[35]
-
- [35] 1er avril 1892.
-
- * * * * *
-
- «Fermé, je suis le sceptre aux doigts
- Et, contente de cet empire,
- Ne m’ouvrez jamais si je dois
- Dissimuler votre sourire.»[36]
-
- [36] Un éventail.
-
- * * * * *
-
- «Là-bas, de quelque vaste aurore
- Pour que son vol revienne vers
- Ta petite main qui s’ignore
- J’ai marqué cette aile d’un vers.»[37]
-
- [37] Autre éventail.
-
- La femme et la fille du poète ont, elles aussi, leurs éventails, qui
- s’éploient en l’œuvre publiée. Le dernier est le plus charmant et
- contient, outre cette expressive définition de soi-même: «l’unanime
- pli», ces gracieux vers:
-
- «Une fraîcheur de crépuscule
- Te vient à chaque battement
- Dont le coup prisonnier recule
- L’horizon délicatement.
-
- Vertige! Voici que frissonne
- L’espace comme un grand baiser
- ...
- Le sceptre des rivages roses
- Stagnants sur les soirs d’or, ce l’est
- Ce blanc vol fermé que tu poses
- Contre le feu d’un bracelet.»
-
- * * * * *
-
- «Musique dedans endormie
- Il suffit pour te rendre aux cieux
- Que la bouche de cette amie
- Ouvre son baiser gracieux.»
-
- * * * * *
-
- «Plus rapide à tire-d’aile
- Que lui de prendre le train,
- Un joyeux baiser fidèle
- Devancera mon quatrain.»[38]
-
- [38] 15 août 1898--(sans doute un des derniers quatrains).
-
- * * * * *
-
- «Ceci, Seigneur, est mon livre de messe
- Où je vous nomme et vous prie en latin
- Afin qu’au ciel, dont je fus la promesse,
- Triomphe tard mon sourire enfantin.»[39]
-
- [39] Sur un paroissien.
-
- * * * * *
-
- «Par un paraphe et des vers attestons
- Que c’est pour vous, et non pour d’autres dames,
- Seule Chéry, qu’à l’art nous demandâmes
- Ce fier portrait du plus beau des vestons.»[40]
-
- [40] Sur un portrait de lui-même.
-
-Le badinage s’accentue et se précipite, comiquement sérieux, toujours
-tendre, mais tournant au calembour, aux vers inspirés par la coca:
-
- «Tout ce noir charbon que tu verses
- Parmi tes entrailles perverses,
- Prends garde, après quelque bonheur,
- Qu’il ne te naisse un ramoneur.»[41]
-
- [41] Sur un bocal de charbon de Belloc.
-
- «J’aime à regarder Chéry
- En qui tout, jusqu’au nez rit.»
-
- «A tant manger je serais,
- Non Diane, mais Cérès.»
-
- «Une Dame à qui j’ai donné le nom de _Paon_
- Possède, paraît-il, un fort joli tympan.»
-
- «Quand sur mon tu-tul quelqu’un fait pan pan,
- Je pousse des cris comme un petit paon.»
-
- «J’ai cueilli pour que tu me crusses
- Galant, ces violettes russes.»[42]
-
- [42] Bouquet.
-
- «Cette fleur comme toi la même chaque année
- Est mon remercîment, Chéry, que tu sois née.»[43]
-
- [43] Anniversaire.
-
- «Belle, ne laissez jamais choir
- De larme sur ce fin mouchoir.»[44]
-
- [44] A Madame Chéry-Legrand, qui m’avait prêté l’un de ses mouchoirs,
- quand je manquais du mien.--En le lui rendant blanchi.
-
- «Marie et Chéry, Magnier et Legrand
- Sont de très hautes nymphes s’adorant.»
-
- «On pourrait bien fouiller l’Europe et l’Améri-
- Que, avant de rien trouver qui ressemble à Chéry.»[45]
-
- [45] Vu et estampillé par S. M.
-
-Puis, ces menus _castigant ridendo_:
-
- «Soyez, mes yeux, à jamais étonnés:
- Chéry-Legrand met ses doigts dans son nez!
-
- Peut-elle, sur quels pipeaux
- Les mettre mieux à propos?
-
- Chéry-Legrand, qu’on croirait une sainte,
- Caresse aussi la bouteille d’absinthe.
-
- Son doux œil est agrandi
- Après le Cherry-Brandy.
-
- En elle rien ne semble atone
- Quand elle mange un panatone[46].
-
- [46] Nom d’un gâteau milanais.
-
- Elle a ce mignon travers
- De comprendre un peu mes vers.»
-
-A son tour, le _mirliton_ du même à la même, dont voici le déroulement
-fantasque:
-
- «Tous, de l’amitié! Sans ça l’on
- Ne saurait orner mon salon.
-
- J’ai, sur ce mirliton rêveur,
- Ma devise: «_Amor for ever_[47].»
-
- [47] Un mot changé.
-
- Augusta Holmès m’accommode
- Comme femme et même comme ode[48].
-
- [48] Sur une photographie du prix de Rome d’Henri Regnault: Thétis
- apportant des armes à Achille: «Augusta Holmès indique à ces
- messieurs qu’un casque est inutile ayant sa chevelure.
-
- A nos _five_ Hortense Schneider
- Ote sa pelisse d’eider.
-
- Coppée, aussi je le reçois,
- Reste l’honneur du vers François.
-
- Quel chignon topaze ou saur
- Subjugue à présent Champsaur?
-
- Quelquefois je nomme Adrien
- Marx mon docteur, quand je n’ai rien.
-
- Portalier, un cœur, mais des seins
- Pas plus que tous les médecins.
-
- Je m’accoude dans le bain
- Aimant entendre Robin.
-
- Mon goût correct s’est gendarmé
- Contre ces vers de Mallarmé.»
-
-Enfin épars sur des albums, des cahiers Japonais aux croquis de félins,
-de singes et d’oiseaux:
-
- «Cette chatte humble et tendre à qui l’attache
- Porte un paraphe illustre pour moustache.»
-
- «J’aimerais que l’on attachât
- A notre sonnette ce chat.»
-
- «Ce triste hibou, s’il neige ou bruine,
- N’a pas, aux Talus, trouvé de ruine.»
-
- «On ne voit pas dans les rues
- Tous les jours de telles grues.»
-
- «La descendance d’un singe
- Folle et vierge de tout linge
- Se berce en grappe jusqu’au
- Perchoir où songe Coco.»
-
- «Dans ce monde ailé, rampant,
- Le talent n’omit qu’un paon.»
-
- «Gourmand comme une chatte ou comme une abbesse
- Je vois sur ce feuillet une bouillabaisse.»
-
-Et, pour conclure, ces dédicaces des neuf cahiers de poésie:
-
- 1er cahier, exemplaire I.--De la très chère Chéry.
- 2e cahier, exemplaire I.--De la très blonde Chéry.
- 3e cahier, exemplaire I.--De la très blanche Chéry.
- 4e cahier, exemplaire I.--De la très bonne Chéry.
- 5e cahier, exemplaire I.--De la très jeune Chéry.
- 6e cahier, exemplaire I.--De la très tendre Chéry.
- 7e cahier, exemplaire I.--De la très sage Chéry.
- 8e cahier, exemplaire I.--De la très belle Chéry.
- 9e cahier, exemplaire I.--De la très Chéry-Legrand.
-
-Il y eut aussi une série d’adresses d’amis, en quatrains, dont je cite
-cet exemple:
-
- «Je te lance mon pied vers l’aîne
- Facteur, si tu ne vas où c’est
- Que rêve mon ami Verlaine
- Ru’Didot, hôpital Broussais.»
-
-On trouverait sans doute moyen d’établir un ordre plus méthodique et
-plus méticuleux entre ces quatrains et ces distiques inédits, bien
-qu’ils n’aient guère, entre eux, d’autre rapport que celui d’être
-adressés à une seule personne. Je laisse à d’autres ce précieux soin.
-Quatrains et distiques, je les ai donnés à peu près distribués comme ils
-l’étaient, quand ils m’ont été donnés à moi-même, en leur temps.
-
- * * * * *
-
-Approchons du gouffre obscur des proses. Les abords en sont accessibles,
-tout comme ceux des premiers poèmes. C’est encore, selon Baudelaire,
-selon Poë, selon Aloÿsius Bertrand, que débutent ces poèmes en prose.
-Dans _le phénomène futur_, «le montreur de choses passées», exhibe «une
-femme d’autrefois» à «une malheureuse foule vaincue par la maladie
-immortelle et le péché des siècles». Dans la _plainte d’automne_, le
-poète, veuf de son amie, écoute l’orgue de Barbarie «l’instrument des
-tristes» et «ne lance pas un sou par la fenêtre, de peur de se déranger,
-ou de s’apercevoir que l’instrument ne chantait pas seul.» _Le démon de
-l’analogie_, déjà plus arcane, fait obséder l’esprit d’un rêveur, par
-les idées et images correspondantes aux «lambeaux maudits d’une phrase
-absurde»; le tout en apparence incohérent finit par rencontrer son
-explication dans la mise en présence d’objets, qui semblent avoir
-impressionné de loin la pensée du bizarre promeneur. Le _pauvre enfant
-pâle_ est comme la préventive complainte du guillotiné. Pour le moment,
-ce triste gosse n’est qu’un petit chanteur des rues, auquel le poète
-rend cet oracle tragique: «Et ta complainte est si haute, si haute, que
-ta tête nue qui se lève en l’air à mesure que ta voix monte, semble
-vouloir partir de tes petites épaules. Petit homme, qui sait si elle ne
-s’en ira pas un jour, quand, après avoir crié longtemps dans les villes,
-tu auras fait un crime?...»
-
-«Ta tête se dresse toujours et veut te quitter, comme si d’avance elle
-savait...»
-
-_La pipe_, reprise, refumée pour la première fois depuis un séjour à
-Londres, reporte, remporte, en une bouffée, un fumeur vers le rivage
-brumeux, et lui rappelle tendrement sa «pauvre bien aimée errante, en
-habits de voyageuse,» coiffée de ce chapeau «que les riches dames
-jettent en arrivant..., et que les pauvres bien aimées regarnissent pour
-bien des saisons encore. Autour de son cou, s’enroulait le terrible
-mouchoir qu’on agite en se disant adieu pour toujours».--_Un spectacle
-interrompu_ n’est autre que celui patiemment guetté par les clients des
-montreurs d’ours; à savoir la révolte de ce dernier contre son
-belluaire. Mallarmé l’interpréta autrement, spectateur «étonné de
-n’avoir pas senti, cette fois encore, le même genre d’impression que ses
-semblables», et conclut de cette étreinte un peu trop étroite, infligée
-par le fauve à son «aîné subtil» qu’elle ne veut que lui dire:
-«Explique-moi la vertu de cette atmosphère de splendeur, de poussière et
-de voix, où tu m’appris à me mouvoir.»
-
-_Réminiscence_ nous présente un petit frère du _pauvre enfant pâle_, un
-orphelin errant «en noir et l’œil vacant de famille». La rencontre d’un
-fils de pitre le lui fait regretter, au récit des grimaces d’un père
-_farce_, d’une maman qui mange de la filasse aux bravos de la foule. «Tu
-ne sais rien, ajoute le narrateur, des parents sont des gens drôles, qui
-font rire.» Et l’orphelin s’éloigne, «déçu tout-à-coup, de n’avoir pas
-de parents.»
-
-La _déclaration foraine_ s’illumine de la fantaisie d’une belle
-promeneuse, soudainement induite par un charitable élan, à se substituer
-au phénomène manquant dans une baraque miséreuse.
-
-Le _nénuphar blanc_ est cueilli par le canotier, au retour et en
-souvenir d’une aquatique promenade employée à ne point voir, à entendre
-qu’à peine effleurer d’un pas le gravier, une mystérieuse riveraine.
-
-_L’ecclésiastique_, de fantaisie macabre et bouffonne, nous fait
-assister aux solitaires et printaniers ébats d’un jeune abbé, sorte de
-Narcisse noir et capricant, traitant les touffes d’herbes comme «les
-bruns adolescents» traitent leurs «oreillers» dans les vers de
-Baudelaire. Personnage qu’on dirait échappé d’un livre de Daudet, pour
-se rouler dans cette syntaxe.
-
-_La gloire_, l’écrivain vient d’apprendre à la connaître, et plus «rien
-ne l’intéressera d’appelé par quelqu’un ainsi». C’est la forêt de
-Fontainebleau qui lui donne cette leçon, un jour qu’ayant pris le train,
-en même temps que nombre de voyageurs, pour y goûter les splendeurs de
-l’automne, il s’aperçoit que nul autre que lui n’a eu cette pitié envers
-la _glorieuse_ forêt, et que le train l’«avait déposé là seul».
-
-Le _conflit_ s’établit entre Mallarmé (toujours impersonnel, bien
-entendu) et des terrassiers qui, cette année-là, sous prétexte de
-travaux de voie ferrée, lui empoisonnent sa villégiature de Valvins, «le
-séjour chéri pour la désuétude et de l’exception, tourné par les progrès
-en cantine d’ouvriers de chemins de fer.»--«Je suis le malade des bruits
-(continue Mallarmé qui partage cette infirmité avec Madame Vigée-Lebrun)
-et m’étonne que presque tout le monde répugne aux odeurs mauvaises,
-moins au cri.» Et l’antagonisme s’établit entre l’écrivain et ses
-voisins bruyants. Mais le dimanche, avec sa soûlerie, vient à son tour
-terrasser ces manœuvres, et le poète rendu à son silencieux repos, rêve
-aux étoiles.
-
-Mais ceci, anecdotes et poèmes, ne représente que bagatelles de la
-porte, «riens auxquels on a fait un sort exagéré» selon l’expression de
-Mallarmé dans sa préface.
-
-Des portraits suivent: un croquis de Baudelaire[49], un Villiers en
-pied, «candidat à toute majesté survivante» en même temps que «désespéré
-seigneur perpétuellement échappé au tourment» avec toujours «dans
-l’aspect de l’homme devenu chétif, quelque trait saillant de
-l’apparition de jeunesse, à quoi il ne voulut jamais être inférieur.»
-L’oraison funèbre de Verlaine; des souvenirs sur Rimbaud «avec je ne
-sais quoi fièrement poussé, ou mauvaisement, de fille du peuple,
-j’ajoute, de son état blanchisseuse, à cause de vastes mains, par la
-transition du chaud au froid rougies d’engelures. Lesquelles eussent
-indiqué des métiers plus terribles, appartenant à un garçon.»--Tailhade,
-Beckford[50], annoncé par cette phrase digne de Flaubert: «Sous la
-tutelle des lords Chatham et Littleton, anxieux d’en faire un homme
-politique marquant, étudiait, choyé par sa mère et banni d’auprès d’elle
-pour l’achèvement d’une éducation somptueuse, le fils de feu le
-lord-maire Beckford, (de qui la fière adresse à Georges III se lit sur
-un monument érigé au Guildhall.)»--Tennyson, faute de qui «une musique
-qui lui est propre manquerait à l’Anglais;»--Banville, «l’être de joie
-et de pierreries, qui brille, domine, effleure.»--Poë, semblable à un
-Whistler, en leur «tragique coquetterie noire, inquiète et
-discrète»;--Whistler «un Monsieur rare... l’enchanteur d’une œuvre de
-mystère...»--Manet «chèvre-pied au pardessus mastic, barbe et blond
-cheveu rare, grisonnant avec esprit.»--Berthe Morisot «avec une pointe
-de XVIIIe siècle exaltée de présent... et quelque chose d’élyséennement
-savoureux.»--Enfin, Wagner, magnifiquement festoyé de cette prière:
-«Voilà pourquoi, Génie! moi, l’humble qu’une logique éternelle asservit,
-ô Wagner, je souffre et me reproche, aux minutes marquées par la
-lassitude, de ne pas faire nombre avec ceux qui, ennuyés de tout afin de
-trouver le salut définitif, vont droit à l’édifice de ton Art, pour eux
-le terme du chemin. Il ouvre, cet incontestable portique, en des temps
-de jubilé qui ne le sont pour aucun peuple, une hospitalité contre
-l’insuffisance de soi et la médiocrité des patries; il exalte des
-fervents jusqu’à la certitude: pour eux ce n’est pas l’étape la plus
-grande jamais ordonnée par un signe humain, qu’ils parcourent avec toi
-comme conducteur, mais le voyage fini de l’humanité vers un idéal.»
-
- [49] Je dois à la munificence de Mallarmé un très bel autographe de ce
- poète.
-
- [50] Cet ordre est incohérent, mais je dois l’avoir établi d’après
- celui du volume.
-
-Les _crayonnages_ sur le théâtre, lequel n’est point fait pour qui «se
-suffit, avec la tenture de ses songes» traitent de Hamlet «dans sa
-traditionnelle presque nudité sombre... au charme tout d’élégance
-désolée» auprès d’un Polonius «figure comme découpée dans l’usure d’une
-tapisserie pareille à celle où il lui faut rentrer pour mourir... tas de
-loquace vacuité gisant que plus tard il (Hamlet) risquerait de devenir à
-son tour, s’il vieillissait.»--_Les ballets_ nous font admirer
-au-dessous de «quelques coups d’épingle stellaires en une toile de fond
-bleue... les roses qu’enlève et jette en la visibilité de régions
-supérieures un jeu de chaussons d’un satin pâle vertigineux.»--La Loïe
-Füller, «en une fantasmagorie oxyhydrique de crépuscule et de grotte...
-se propage, alentour, de tissus ramenés à sa personne, par l’action
-d’une danse... et au bain terrible des étoffes, se pâme, radieuse.»
-
-Le _Vers_, dans l’étude qu’il lui consacre, le poète le proclame en état
-de _crise_, non sans nous avoir fort heureusement garanti dans un
-précédent essai, la sauvegarde de notre prosodie, grâce au Parnasse
-contemporain dont il définit bien l’effort: «Simplement resserrer une
-bonne fois, avant de le léguer au temps, en condition excellente, avec
-l’accord voulu et définitif, un vieil instrument parfois faussé, le vers
-français, et plusieurs se montrèrent dans ce travail, d’experts
-luthiers.» Nonobstant, Mallarmé déclare vaincu en lui par des
-«infractions volontaires» et de «savantes dissonances» de ce qu’on a
-appelé le vers libre, le «pédant qui se fut, il y a quinze ans, à peine
-révolté, comme devant quelque sacrilège ignare.»
-
-Dans ses trois chapitres sur le _Livre_, Mallarmé nous ébauche une
-théorie d’art et de style, nous confie un peu de son secret, secret
-d’âme aussi, de méconnaissance, de mélancolie: «méditer, sans traces,
-devient évanescent... l’encrier, cristal comme une conscience, avec sa
-goutte, au fond, de ténèbres... _avec le rien de mystère indispensable,
-qui demeure, exprimé, quelque peu_» (à savoir: qui survive à
-l’expression ne le livrant pas tout entier).--Le _Mystère dans les
-Lettres_, qui en est la conclusion personnelle, trahit quelque
-mécontentement moins impassible, plus immédiat, et dut être tracé sous
-le coup d’un méchant procédé, d’autant plus sensible au «Monsieur plutôt
-commode, écrit Mallarmé, que certains observent la coutume d’accueillir
-par mon nom»; oui, sous le coup d’un article bêtement injurieux d’où
-résulte une colère hautaine, mais tout de même douloureuse. Déjà il
-avait formulé plus haut: «Tristesse que ma production reste, à ceux-ci,
-par essence, comme les nuages au crépuscule, ou des étoiles, vaine.» Il
-se sent, «enveloppé dans une plaisanterie immense et médiocre» désigné
-comme «suppôt d’ombre» et l’un de ceux qui désormais ne pourront placer
-un mot sans que la foule lui crie: «Comprends pas!»--l’innocent
-annonçât-il se moucher.--Il condamne les individus, qui, «parce qu’ils
-puisent à un encrier sans nuit» croient devoir, à l’égard des écrivains
-mystérieux, «déverser en un chahut la vaste incompréhension humaine.»
-Leur «entreprise» à eux «ne compte pas littérairement». Elle consiste à
-«exhiber les choses à un imperturbable premier plan, en camelots activés
-par la pression de l’instant», au lieu de «tendre le nuage précieux
-flottant sur l’intime gouffre de chaque pensée.»
-
-Au lieu «du labyrinthe illuminé par des fleurs, ces _ressasseurs_ n’ont
-à offrir sur une route migraineuse qu’un blanc mur en platras aveuglant
-où même la réclame hésite à s’inscrire» et sans autre verdure que celle
-des «culs de bouteille et des tessons ingrats.»--«Notre
-littérature--ajoute Mallarmé--dépasse le _genre_ correspondance ou
-mémoires.» Sa phrase, qui semble balbutier, par l’emploi des incidentes,
-«s’enlève en quelque équilibre supérieur, à balancement prévu
-d’inversions.» Et récusant «l’injure d’obscurité» il retourne à ses
-adversaires celle «d’incohérences, de rabâchages, de plagiat et de
-platitude.»--«Je préfère, conclut-il devant l’agression, rétorquer que
-des contemporains ne savent pas lire.» Et, quelques pages plus loin,
-indiquant «une parité secrète, entre la magie et le sortilège que
-restera la poésie», par «le Vers, trait incantatoire» et «le cercle que
-perpétuellement ouvre et ferme la rime» en «une similitude avec les
-ronds parmi l’herbe, de la fée et du magicien», avec enfin, ce seul
-«dosage subtil d’essences, délétères ou bonnes» que sont «les
-sentiments», il s’incline à cet aveu catégorique: «peut-être
-personnellement me suis-je complu à le marquer, par des essais, dans une
-mesure qui a outrepassé l’aptitude à en jouir consentie par mes
-contemporains.»
-
-Ce propos est trop définitif pour y rien ajouter. Il a le mérite
-d’anéantir pour _les contemporains qui savent lire_, cette donnée
-courante d’un Mallarmé mystificateur s’étant fait une rusée spécialité
-et une marque de fabrique d’amphigouris malignement enchevêtrés, à
-dessein d’ahurir le badaud et d’épater le bourgeois. Non, desservant
-hautain d’un culte ésotérique, il «traîne les gazes d’origine» et se
-sent en lutte avec «le gâchis en faveur.»--Huysmans l’a bien
-intensivement dépeint dans ce passage:
-
- «Ce poète qui, dans un siècle de suffrage universel et dans un temps
- de lucre, vivait à l’écart des lettres, abrité de la sottise
- environnante par son dédain, se complaisant, loin du monde, aux
- surprises de l’intellect, aux visions de sa cervelle, raffinant sur
- des pensées déjà spécieuses, les greffant de finesses byzantines, les
- perpétuant en des déductions légèrement indiquées, que reliait à peine
- un imperceptible fil.--Ces idées nattées et précieuses, il les nouait
- avec une langue adhésive, solitaire et secrète, pleine de rétractions
- de phrases, de tournures elliptiques, d’audacieux tropes.
-
- «Percevant les analogies les plus lointaines, il désignait souvent
- d’un terme donnant à la fois par un effet de similitude, la forme, le
- parfum, la couleur, la qualité, l’éclat, l’objet ou l’être auquel il
- eût fallu accoler de nombreuses et de différentes épithètes pour en
- dégager toutes les faces, toutes les nuances s’il avait été simplement
- indiqué par son nom technique. Il parvenait ainsi à abolir l’énoncé de
- la comparaison qui s’établissait toute seule, dans l’esprit du
- lecteur, par l’analogie, dès qu’il avait pénétré le symbole, et il se
- dispensait d’éparpiller l’attention de chacune des qualités
- qu’auraient pu présenter un à un les adjectifs placés à la queue
- leu-leu, la concentrait sur un seul mot, sur un tout produisant comme
- pour un tableau, par exemple, un aspect unique et complet, un
- ensemble.--Cela devenait une littérature condensée, un coulis
- essentiel, un sublimé d’art...»
-
-Nous sommes, du reste, à l’issue du livre. Qu’il nous suffise donc de
-noter encore ce passage sur «le numéraire, engin de terrible
-précision».--«Aux fantasmagoriques couchers du soleil, quand croulent
-seuls les nuages, en l’abandon que l’homme leur fait du rêve, une
-liquéfaction de trésor rampe, rutile à l’horizon: j’y ai la notion de ce
-que peuvent être des sommes, par cent et au delà, égales à celles dont
-l’énoncé dans le réquisitoire, pendant un procès financier, laisse,
-quant à leurs existences, froid.--... Si un nombre se majore et recule,
-vers l’improbable, il inscrit plus de zéros: signifiant que son total
-équivaut spirituellement à rien, presque.--... en raison du défaut de la
-monnaie à briller abstraitement, le don se produit chez l’écrivain,
-d’amonceler, la clarté radieuse avec des mots qu’il profère comme ceux
-de Vérité et de Beauté.»--Encore, cette description d’Oxford: «le même
-(sol de l’Angleterre) où habitent des provinces de fer et de poussier,
-populeuses, supporte la jumelle floraison, en marbre, de cités,
-construites pour penser...--Notre échafaudage semble agencé
-provisoirement en vue que rien, analogue à ces recueillements
-privilégiés, ne verse l’ombre doctorale, comme une robe, autour de la
-marche de quelques messieurs délicieux.» Des portraits encore: celui
-très véridique et très digne de «Monsieur Octave Mirbeau qui sauvegarde
-certainement l’honneur de la presse en faisant que toujours y ait été
-parlé, ne fût-ce qu’une fois, par lui, avec quel feu, de chaque œuvre
-d’exception.»--Cet autre très comique de Ponsard qui, Hugo _regnante_
-«joua l’obligation de frénétiquement surgir faute de quelqu’un; et se
-contraignit après tout à des efforts qui sont d’un vigoureux carton.»
-Enfin et terminons nos citations sur cet envol d’un journal «près des
-roses, jaloux de couvrir leur ardent et orgueilleux conciliabule».
-
- * * * * *
-
-Il me reste maintenant à parler de Mallarmé, tel que je l’ai connu, vers
-1879, avant sa relative célébrité, au cours de laquelle un silencieux
-malentendu précédant une muette réconciliation, nous sépara environ dix
-années. Qu’on me permette de citer tout exceptionnellement ces fragments
-d’une correspondance parce qu’elle témoigne de sa profonde sensibilité,
-de sa parfaite bonne grâce.
-
-
-87, rue de Rome.
-
-_Mercredi soir, 9 avril 1879._
-
-CHER MONSIEUR DE MONTESQUIOU,
-
-J’ai voulu tous ces jours-ci, sans le pouvoir, vous serrer la main sur
-un bout de papier. Votre carte, qui accompagnait l’amical envoi fait à
-mon baby, était bordée de deuil, et je crains que vous n’ayez eu la
-douleur de perdre votre sœur. Si je me trompe, comme je veux l’espérer,
-chassez aisément cette noire appréhension que vous porte ma lettre.
-Autrement, croyez que je sympathise avec tout chagrin qui peut vous
-atteindre.--Gardez, dans l’un et l’autre cas, de ce mot hâtif, mon
-silencieux pressement de mains. A bientôt, n’est-ce pas? Voici que
-fatigué du travail de l’hiver, je vais passer une dizaine de jours près
-de Fontainebleau, avec ma fille, laissant, hélas! ma femme près
-d’Anatole tout endolori de rhumatismes. Mais au retour, donnons-nous
-signe de vie.
-
-Votre
-
-S. M.
-
-
-Paris, 87, rue de Rome.
-
-_Dimanche, 10 août 1879._
-
-CHER MONSIEUR DE MONTESQUIOU,
-
-Je crois que votre délicieuse petite bête[51], feuillage anticipé, a
-distrait le mal de notre patient, à qui la campagne va être permise. Si
-de premiers indices de convalescence s’affirment d’aujourd’hui à demain,
-ou après, il se peut que nous partions tout de suite, le temps le
-voulant bien.--Avez-vous entendu d’où vous êtes (je l’ignore et vous
-parle à Paris) tous les cris de joie de notre malade, ne quittant des
-yeux que pour les fermer sur son bonheur, la merveilleuse princesse
-captive dans un palais merveilleux, qui s’appelle Sémiramis à cause des
-jardins de pierreries dont elle porte le reflet? J’aime à croire que
-cette satisfaction longtemps improbable d’un vieux désir a été pour
-quelque chose dans l’effort d’une santé qui veut revenir; même sans
-évoquer comme un mage, la secrète influence de pierre précieuse dardée
-continuellement de la cage, par son habitante, sur l’enfant.
-
- [51] Un oiseau des îles envoyé à l’enfant malade.
-
-Que vous avez été charmant et amical, vous si pris de tous côtés,
-pendant ces derniers temps; et ce m’est plus qu’un plaisir de vous
-annoncer, avant personne, que je crois tous nos soucis, dissipés dans le
-futur.
-
-C’est à Valvins, près de Fontainebleau, que nous allons bientôt; et il
-faut qu’avant la fin de la saison, car septembre sera très beau, vous
-veniez avec moi, vous enfoncer un jour sous la forêt. Je vous souhaite
-quelque lame _venue des mers du loin_, comme dit Poë, si vous êtes en
-train de vous baigner.
-
-Votre main,
-
-S. M.
-
-
-_Valvins, près Fontainebleau._
-
-_Mardi, 9 septembre 1879._
-
-MON CHER MONSIEUR DE MONTESQUIOU,
-
-Ainsi vous nous avez trouvés tous envolés! C’était avec espoir et joie,
-vous savez, nous avons tant de fois parlé de cette fuite à la campagne.
-Malheureusement, au bout de quelques jours, tout, le mauvais temps
-aidant à la mauvaise santé, s’assombrit: nous avons traversé les heures
-les plus cruelles que nous ait causées notre malade mignon, car des
-symptômes que nous croyions disparus à jamais se sont représentés; ils
-s’installent à présent. Les améliorations anciennes n’ont été que
-factices, et le combat de la maladie me semble se livrer maintenant. La
-campagne nous procure l’expérience déjà commencée d’une diète lactée
-dont un médecin espère grand bien. Je suis trop tourmenté et même trop
-pris matériellement par notre pauvret, pour rien faire littérairement,
-que tracer quelques notes rapides.
-
-Vous, où en êtes-vous? Je vois par le timbre de votre lettre que vous
-avez pris à pleins poings, quelques heures au moins, la crinière des
-vagues, c’est un divertissement salutaire et noble. Que vous seriez
-charmant de venir une fois en notre verdure! vous nous trouveriez fort
-en désarroi, et vous contenteriez d’un coin de table vite mise, aux
-moments des repas; mais notre bonne amitié jetterait là son voile, ou sa
-nappe. _Tole_ parle bien de vous, et se plaît même, le matin, à
-gentilment imiter votre voix. La perruche dont le ventre aurore semble
-s’enflammer de tout un orient d’épices, regarde en cet instant d’un œil
-la forêt, et le lit de l’autre, comme un désir empêché de promenade
-qu’aurait son petit maître.
-
-Au revoir; bien votre main,
-
-Stéphane MALLARMÉ.
-
-
-Paris, 87, rue de Rome.
-
-_Mardi, 6 octobre 1879._
-
-MON CHER MONSIEUR DE MONTESQUIOU,
-
-Votre bonne lettre m’a dit les premières paroles amies que nous devions
-recevoir à Paris, quand je la trouvai, le soir de notre retour tant
-appréhendé. Grâce à des précautions inouïes, tout s’est bien passé, ou
-sans accident sur le moment même; mais le minet a payé de plusieurs
-journées mauvaises la tension de sa petite énergie. Il est en proie à
-une inexplicable et affreuse toux nerveuse, sans laquelle il passerait
-de douces journées de malade avec un peu de sommeil et de faim; cela
-l’ébranle tout un jour et toute une nuit... Je l’ai confié tout de suite
-au plus grand spécialiste du cœur, qui nous a donné un de ses confrères
-jeune et notoire avec qui il consultera dans quelques jours. Le pauvre
-petit se trouve dans des mains exceptionnelles, et s’il peut être sauvé
-le sera.
-
-Je m’appesantis sur tout avec vous comme on parle à un ami ancien; mais
-vous nous montrez tant de charmante sympathie.--Oui, je suis bien hors
-de moi, et pareil à quelqu’un sur qui souffle un vent terrible et
-prolongé. Veilles, émotions contradictoires de l’espoir et de la crainte
-soudaine, ont supplanté toute pensée de repos là-bas, mais ne sont rien
-à côté du combat si multiple qu’il va me falloir soutenir ici contre
-mille soucis. Pas de travail de longtemps! Je ne savais pas cette flèche
-terrible dirigée sur moi de quelque coin d’ombre indiscernable...
-
-Votre main et bien à vous. Mon petit malade vous sourit de son lit,
-comme une fleur blanche qui se rappelle au soleil parti.
-
-Stéphane MALLARMÉ.
-
-
-_Mercredi_,
-
-MON CHER MONSIEUR DE MONTESQUIOU,
-
-Au moment où je portais un mot pour vous à la poste, notre cher enfant
-nous a quittés, doucement, sans le savoir, je ne veux pas que vous
-appreniez notre malheur par la lettre de faire-part. Le pauvre petit
-adoré vous aimait bien.
-
-Stéphane MALLARMÉ.
-
-
-_Paris, 87, Rue de Rome_,
-
-MON CHER MONTESQUIOU,
-
-Vous êtes celui que je serai toujours heureux de voir: car si nos
-esprits s’accordent, je ne sais pourquoi, aussi vous avez d’autre part
-établi entre nous maints liens d’une sympathie intime. Ou plutôt si! Je
-me rends compte qu’avec votre pénétration vraie vous avez lu beaucoup du
-charme de l’être délicieux qui fut notre trésor et la joie d’ici; et
-maintenant vous ne l’oubliez pas. Je vous remercierai.
-
-Votre
-
-Stéphane MALLARMÉ.
-
-
-Poignant ressouvenir que ne pourrait qu’affaiblir tout commentaire. Et
-pourtant j’ai parlé d’un malentendu noué silencieusement, dénoué de
-même, mais non sans une gêne et une tristesse que la mort seule dénoua.
-
-Voici encore deux billets, à propos de mes livres:
-
-
-«Vous êtes un ample et ingénieux magicien. Merci du livre que vous
-laissâtes si amicalement, un jour de cet été. Mille fois je m’y suis
-promené et reposé, et j’en ai surveillé l’ensemble fastueux; il
-s’exhale, de son infini jardin, un très puissant enchantement. La
-luxuriance, quand c’est la multiplication de la délicatesse, est, tout à
-fait, un aspect de la poésie. Vous me l’avez indiqué, dans cette rare
-lecture, jusqu’ici comme personne. La sensation donnée paraît celle de
-quelqu’un de supérieur existant en vers, suavement, éperdûment ou à
-l’orientale, d’un génie résumant la rosée possible de tant de fleurs. Je
-suis heureux de posséder le _Chef des Odeurs Suaves_. Recevez mon
-amitié.
-
-S. M.»
-
-
-_Valvins par Avon, 22 juillet 1895._
-
-MON CHER POÈTE,
-
-La croyance a ceci que quelques-uns pensent exclusivement en vers, et ne
-sauraient ne pas le faire, vous l’illustrez jusqu’aux délices dans ce
-surprenant livre _le Parcours du Rêve au Souvenir_; dans lequel, je
-dirai, vous respirez en vers. Le millier de bulles vitales et chantantes
-s’assemble dans un diaphane suspens de kiosque où entre les perles au
-rire isolé, tout à coup de grandes harmonies, belles comme sous un
-retour invisible de lointain. A mon ravissement, c’est très mille et une
-nuits spirituelles, illuminations par un génie éblouissant et narquois,
-qui sait que l’office du poète est d’abord de donner une fête.
-
-Votre lecteur
-
-S. M.
-
-
-«Exclu de toute participation aux déploiements de beauté officiels»
-selon une expression de lui, que je retrouve dans Carlyle[52], la
-participation lui suffisait, aux déploiements de beauté de sa forêt de
-Fontainebleau. C’est là que je le vis une dernière fois en un
-pique-nique d’automne. Y prenaient part les Mirbeau et les Rodenbach.
-L’auteur de l’_Après-Midi_ s’était levé de bon matin, pour balayer de
-tout papier incongru ses chers sous-bois. C’est qu’il avait comme une
-pudeur pour ces arbres royaux, l’homme qui s’écriait: Palmes! comme un
-autre se fût écrié: Peste!
-
- [52] «Partout exclu, comme sur l’eau flotte l’huile, de toute
- participation à un emploi quelconque...» Sartor Resartus.
-
-Il me plairait l’avoir humanisé, sans le vulgariser, l’avoir rendu plus
-familier à ses proches, mieux accessible à de plus distants, l’auteur
-que ses disciples défendent déjà contre l’accusation de ne pas se
-montrer strictement grammatical; l’auteur dont s’inspire aujourd’hui
-Monsieur Hervieu, au dire d’un journal du matin[53], l’auteur dont, qui
-sait? on écrira peut-être quelque jour:
-
- Enfin _Mallarmé_ vint, et le premier en France...[54]
-
- [53] Le _Gaulois_, 15 Janvier 1900.
-
- [54] Le vœu que j’exprimais, page 255, vient de se réaliser amplement
- du fait d’une hérédité documentée et pieuse, à l’effort de laquelle
- nul ne peut plus prétendre ajouter qu’une glane d’épis oubliés ou
- omis et l’apport d’une contribution particulière.
-
-
-
-
-*
-
-Griffonnages en différents sens
-
-
-Une conclusion s’impose. Voici trois artistes exceptionnellement doués,
-passés maîtres dans leurs moyens de rendre qu’ils excèdent jusqu’à se
-perdre dans le brouillard, l’un des couleurs: Monticelli; l’autre des
-formes: Bresdin; le troisième des tropes: Mallarmé. Or, ce cas nous est
-connu; il a été magistralement enregistré deux fois par le grand Honoré
-de Balzac.
-
-Le premier est _Gambara_, ce musicien de génie et de folie, «poussant à
-l’extrême le principe musical, ce qui lui fait dépasser le but», selon
-l’expression de l’écrivain.
-
-Le second, plus concis et caractéristique, est cet élève de Mabuse,
-l’étrange et mystérieux Frenhofer du _Chef-d’œuvre inconnu_, «un homme
-qui voit plus haut et plus loin que les autres peintres» et qui ayant
-«profondément médité sur les couleurs, sur la vérité absolue de la
-ligne, est arrivé à douter de l’objet même de ses recherches»; l’artiste
-qui veut exprimer non «l’apparence de la vie, mais son trop plein qui
-déborde, ce je ne sais quoi qui est l’âme peut-être et qui flotte
-nuageusement sur l’enveloppe.» Écoutez-le parler à Porbus et à Poussin
-débutant: «_En partant du point extrême où vous arrivez_, on ferait
-peut-être d’excellente peinture...» et, ce disant, il trempe «avec une
-vivacité fébrile, la pointe de la brosse dans les différents tas de
-couleurs dont il parcourt la gamme entière plus rapidement qu’un
-organiste de cathédrale ne parcourt l’étendue de son clavier à l’_O
-Filii_ de Pâques.»--Le bonhomme daigne retoucher un tableau de Porbus et
-lance des onomatopées familières aux peintres à leur travail, et qui
-semblent scander les touches; nous en retrouverons plus tard de
-similaires dans une lettre célèbre de Corot[55]: «Paf! paf! paf! voilà
-comment cela se beurre, jeune homme!--lance Frenhofer--venez mes petites
-touches, faites moi roussir ce ton glacial. Allons donc! Pon! pon! pon!
-disait-il en réchauffant les parties où il avait signalé un défaut de
-vie...»
-
- [55] J’en ai noté de telles chez Whistler.
-
-Un véritable maître doit faire passer dans sa toile: «l’air, le ciel, le
-vent que nous respirons, voyons et sentons»; les tresses de cheveux
-doivent remuer; «l’ombre n’est qu’un accident... les ombres des peintres
-ordinaires sont d’une autre nature que leurs tons éclairés; c’est du
-bois, de l’airain, c’est tout ce que vous voudrez, excepté de la chair
-dans l’ombre. On sent que si leur figure changeait de position, les
-places ombrées ne se nettoieraient pas et ne deviendraient pas
-lumineuses».--Et après avoir traité de barbouillages, de fort belles
-études de lui qui ornent l’atelier, il parle à ses deux compagnons de
-son chef-d’œuvre, un tableau voilé auquel il travaille depuis dix ans;
-une figure de femme ébauchée «dans un ton clair avec une pâte souple et
-nourrie».--«Comme une foule d’ignorants qui s’imaginent dessiner
-correctement parce qu’ils font un trait soigneusement ébarbé, poursuit
-Frenhofer, je n’ai pas marqué sèchement les bords extérieurs de ma
-figure et fait ressortir jusqu’au moindre détail anatomique, car le
-corps humain ne finit pas par des lignes... La nature comporte une suite
-de rondeurs qui s’enveloppent les unes dans les autres... La
-distribution du jour donne seule l’apparence au corps! Aussi n’ai-je pas
-arrêté les linéaments, j’ai répandu sur les contours un nuage de
-demi-teintes blondes et chaudes qui fait que l’on ne saurait précisément
-poser le doigt sur la place où les contours se rencontrent avec les
-fonds».--Et le vieillard se décide à montrer à ses deux admirateurs
-l’œuvre qu’il leur propose pour modèle. «Ah! ah! s’écrie-t-il, vous ne
-vous attendiez pas à tant de perfection! vous êtes devant une femme et
-vous cherchez un tableau. Il y a tant de profondeur sur cette toile,
-l’air y est si vrai que vous ne pouvez plus le discerner de l’air qui
-nous environne. _Où est l’art? perdu, disparu!_ Voici les formes mêmes
-d’une jeune fille. N’ai-je pas bien saisi la couleur, le vif de la ligne
-qui paraît terminer le corps? N’est-ce pas le même phénomène que nous
-présentent les objets qui sont dans l’atmosphère comme les poissons dans
-l’eau? Admirez comme les couleurs se détachent du fond... Aussi, pendant
-sept années, ai-je étudié les effets de l’accouplement du jour et des
-objets». Or, les deux spectateurs se trouvent devant une toile chargée
-de «couleurs confusément amassées et contenues par une multitude de
-lignes bizarres qui forment une muraille de peinture.» Mais le vieillard
-continue: «Il faut de la foi dans l’art, et vivre pendant longtemps avec
-son œuvre pour produire une semblable création. Quelques-unes de ces
-ombres m’ont coûté bien des travaux. Tenez, il y a là sur la joue,
-au-dessous des yeux, une légère pénombre qui, si vous l’observez dans la
-nature, vous paraîtra presque intraduisible. Eh bien! croyez-vous que
-cet effet ne m’ait pas coûté des peines inouïes à reproduire? Mais
-aussi, mon cher Porbus, regarde attentivement mon travail, et tu
-comprendras mieux ce que je te disais sur la manière de traiter le
-modelé et les contours. Regarde la lumière du sein, et vois comme, _par
-une suite de touches et de rehauts fortement empâtés, je suis parvenu à
-accrocher la véritable lumière_ et à la combiner avec la blancheur des
-tons éclairés, et comme, par un travail contraire, en effaçant les
-saillies et le grain de la pâte, j’ai pu, à force de caresser le contour
-de ma figure, noyé dans une demi-teinte, ôter jusqu’à l’idée de dessin
-et de moyens artificiels, et lui donner l’aspect de la rondeur même de
-la nature. Approchez, vous verrez mieux le travail. De loin, il
-disparaît. Tenez, là, il est, je crois, très remarquable».--Et du bout
-de sa brosse, il désignait aux deux peintres une pâte de couleur
-claire.--«Là, finit notre art sur la terre!» conclut l’un des deux
-assistants, «mais tôt ou tard, il verra qu’il n’y a rien sur sa
-toile».--Et le vieillard, qui a entendu, s’indigne, puis s’affole:
-«Aurais-je donc gâté mon tableau?»--Mais il se rassure, et rentrant dans
-son illusion: «Moi, je la vois, s’écrie-t-il, elle est merveilleusement
-belle!»
-
- * * * * *
-
-N’avez-vous pas tout d’abord reconnu Monticelli dans ce peintre qui voit
-plus haut et plus loin que les autres peintres et qui a profondément
-médité sur les couleurs? qui ne veut pas de l’apparence de la vie, mais
-la vie elle-même, et qui parcourt la gamme des tons comme un organiste;
-qui fait passer dans sa toile l’air, le ciel et le vent, vivre les
-femmes et flotter leurs chevelures; qui veut que l’art se perde et
-disparaisse, avec les formes, dans l’atmosphère et qui, par une suite de
-touches et de rehauts fortement empâtés, dans une pâte souple et
-nourrie, accroche la véritable lumière?--Et ne mérite-t-il pas d’être
-assimilé au chef-d’œuvre de Frenhofer, ce dernier chef-d’œuvre de
-Mallarmé intitulé: _Un coup de dé n’abolira jamais le hazard_, ce cahier
-d’une vingtaine de vastes pages blanches où des mots se projettent en
-caractères divers et retombent, tantôt un par un, ou tantôt par des
-cascades de fusées obscures, entre lesquelles un mot aux lettres géantes
-éclate et se prolonge ténébreusement, tel que la redescente d’une noire
-étoile en une sombre chandelle romaine? Chef-d’œuvre inconnu, que les
-plus convaincus disciples du poète proclament entre tous déconcertant,
-et qui ne porte plus même trace de ce pied divin que, dans son tableau,
-Frenhofer, comme involontaire marque d’un art passé, _d’un art dépassé_,
-avait laissé survivre «à une lente et progressive destruction».
-
-Oui, Mallarmé nous apparaît à son tour dans cet artiste qui cache sa
-production pour en jouir seul; qui traite de barbouillages ses premiers
-travaux justement admirés, et s’enferme dix ans avec son œuvre, toute
-pleine aussi d’empâtements de pensée, dans lesquels les lecteurs ne
-voient (comme beaucoup de gens encore dans l’œuvre de Bresdin) que
-confusion de lignes bizarres, que «_griffonnages en différents sens_»,
-pour conclure ce recueil par un intitulé du géant Van Ryn, lequel
-exprime en son dédaigneux libellé le dernier mot de toute pensée
-humaine...
-
-
-
-
-TABLE
-
-
- Pages.
- Dédicace à Boldini 1
- Diptyque et Triptyque 3
-
- I
- AU PAYS DES CIELS SONORES
-
- I.--Le Peintre aux Billets 9
- Alfred Stevens.
- II.--Le Pasteur de Cygnes 87
- Georges Rodenbach.
-
- II
- AU DELA DES FORMES
-
- I.--Le Broyeur de Fleurs 127
- Adolphe Monticelli.
- II.--L’Inextricable Graveur 159
- Rodolphe Bresdin.
- III.--La Porte ouverte au Jardin fermé du Roi 215
- Stéphane Mallarmé.
- *.--Griffonnages en différents sens 279
-
-
-
-
- ACHEVÉ D’IMPRIMER
- le onze janvier mil neuf cent vingt et un
- PAR
- L’IMPRIMERIE ORLÉANAISE
- à Orléans
- pour
- E. SANSOT
-
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK DIPTYQUE DE FLANDRE, TRIPTYQUE
-DE FRANCE ***
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