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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Diptyque de Flandre, triptyque de France - le peintre aux billets, le pasteur de cygnes, le broyeur de - fleurs, l'inextricable graveur, la porte ouverte au jardin fermé - du roi - -Author: Robert de Montesquiou - -Release Date: August 26, 2022 [eBook #68848] - -Language: French - -Produced by: Clarity and the Online Distributed Proofreading Team at - https://www.pgdp.net (This file was produced from images - generously made available by The Internet Archive/Canadian - Libraries) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK DIPTYQUE DE FLANDRE, -TRIPTYQUE DE FRANCE *** - - - - - - - ROBERT DE MONTESQUIOU - - DIPTYQUE DE FLANDRE - TRIPTYQUE DE FRANCE - - AU PAYS DES CIELS SONORES - Alfred Stevens, Georges Rodenbach. - - AU DELA DES FORMES - Adolphe Monticelli, Rodolphe Bresdin, Stéphane Mallarmé. - - OUVRAGE ORNÉ DE CINQ PORTRAITS - - - PARIS - ÉDITIONS E. SANSOT - R. CHIBERRE, Sr - 7, Rue de l’Éperon, 7 - - - - -OUVRAGES DU MÊME AUTEUR - -A LA MÊME LIBRAIRIE - - -L’HÉROÏSME DE LA MÉLANCOLIE - -Poème de la Guerre - - Les Offrandes Blessées 1 vol. in-16. - avec un frontispice d’après Ingres. - - Sabliers et Lacrymatoires 1 vol. in-16 - avec un frontispice d’après Rodin. - - Un Moment du Pleur Éternel 1 vol. in-16. - avec un frontispice d’après Beardsley. - - -ÉTUDES ET ESSAIS - - Têtes Couronnées 1 vol. in-16 - - Majeurs et Mineurs 1 vol. in-16 - - - - - ROBERT DE MONTESQUIOU - - DIPTYQUE DE FLANDRE - TRIPTYQUE DE FRANCE - - LE PEINTRE AUX BILLETS - LE PASTEUR DE CYGNES - LE BROYEUR DE FLEURS - L’INEXTRICABLE GRAVEUR - LA PORTE OUVERTE AU JARDIN FERMÉ DU ROI - - OUVRAGE ORNÉ DE CINQ PORTRAITS - - - PARIS - ÉDITIONS E. SANSOT - R. CHIBERRE, Sr - 7, Rue de l’Éperon, 7 - - - - -IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE - -CINQ CENT CINQUANTE EXEMPLAIRES - -dont dix exemplaires sur vieux Japon, numérotés de 1 à 10, - -vingt exemplaires sur Hollande teinté de Van Gelder Zonen, numérotés de -11 à 30, - -cinq cents exemplaires sur vergé d’Arches, numérotés de 31 à 530, - -et vingt exemplaires sur alfa, numérotés de 531 à 550 (hors commerce) - - -JUSTIFICATION DU TIRAGE - -Nº - - -Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays. - - - - - Au - Maître BOLDINI, - son modèle, - qui lui devra de vivre - au delà «des jours changeants» - - Robert de Montesquiou - - - - -DIPTYQUE ET TRIPTYQUE - - -Ce qui suit ne représente que les éléments d’un beau livre. Je les ai -glanés autour des expositions d’_Alfred Stevens_, de la lecture de -_Rodenbach_, de l’examen du personnage et des œuvres de _Monticelli_ et -de _Bresdin_ (celui-ci serré de plus près), enfin de la fréquentation -des ouvrages de _Mallarmé_ et de leur auteur. - -Le plus jeune de ces essais date d’environ quinze années, je laisse à -penser des autres. Plutôt que de les laisser attendre indéfiniment une -mise au point difficile à des productions d’époques différentes et, par -suite, forcément disparates, j’aime mieux leur donner la vie à l’état -d’ébauches assez poussées. Aujourd’hui le temps passe, même presse, il -me faut choisir de laisser ces esquisses abondantes et développées -dormir dans la nuit des cartons jusqu’à ce que moi-même je m’endorme, ou -de leur accorder une lumière qui laisse voir leur imperfection, mais -aussi leur application et un sincère souci de servir les causes -auxquelles leur prédilection les attache. - -J’hésite d’autant moins que des détails exacts, de savoureux récits, des -anecdotes véridiques ou vraisemblables me paraissent quelquefois assurer -à ces pages une instruction de catalogue associée à des dissertations -apologétiques et à une distraction de _Mémoires_. - -Telles quelles, je les publie, ne fût-ce que pour m’en délivrer et -pouvoir consacrer le temps qui me reste à quelques volumes que je veux -hâter. - -J’ai encore à solliciter l’indulgence pour la présentation de ces cinq -morceaux: ces études sont vieilles, leur phraséologie, compliquée et -pauvre, n’est plus guère de mon goût, encore moins leur ponctuation -imprécise et sommaire; mais j’en aime toujours les sujets, et surtout -l’hommage qu’elles s’efforcent de rendre à des artistes élus, dont les -trois derniers sont groupés en une fraternité de méconnaissance, puis de -reconnaissance tardive, bien faite pour séduire, dans un temps où rien -ne séduit plus, et encourager, à l’heure où l’encouragement n’est plus -de saison, ceux qui croient, en art, au festin évangélique, où les -premiers deviennent souvent les derniers, et où les derniers ne le sont -pas pour toujours. - -ROBERT DE MONTESQUIOU. - - - - -I - -DIPTYQUE DE FLANDRE - -AU PAYS - -DES CIELS SONORES - - - - -I - -Le Peintre aux Billets. - -ALFRED STEVENS - - -[Illustration: Alfred STEVENS 1828-1906] - - -PREMIER ARTICLE - - «Qui dépense en colère inutile, en fumée, - Tous ces géants, Vésuve, Etna, Chimborazo, - Et fait porter un monde à l’aile d’un oiseau.» - -Ces vers sur les anomalies de la Création me revenaient à l’esprit, dans -ce fin Musée du Mauritshuis, en présence du _chardonneret enchaîné_ de -Karel de Fabritius. Combien plus éloquent que tant de banquets de -corporations, l’oiselet aux oreillettes de vermillon, perché sur sa -mangeoire, minuscule Prométhée emplumé, au carcan d’une chaîne de -montre!--Magicien prestige de l’art! un passereau, son auget, leur -ombre, et voilà de quoi créer un rival inquiétant pour le Paradis de -Tintoret, le plus vaste tableau du monde. - -Les ombres et les reflets constituent deux portions délicates de cette -petite-maîtrise Flamande dont l’inimitable intimité édifie la -triomphante renommée. Délicatesse se pouvant creuser aux proportions de -la profondeur. L’infini recule au fond de la cruche de la cuisinière de -Vermeer. Un clou sans usage est au mur, projetant son ombre aussi. Une -vannerie accrochée, une faïence, des pains de forme bizarre, assez -semblables à des sabots d’enfants, une paysanne occupée à verser du -lait, quelques pouces de toile, et voilà l’homme sensible plus ému que -devant le _Jugement Dernier_ de Michel-Ange. Vermeer est dieu. Il crée -de rien. On dirait que pour mieux prouver son pouvoir, il choisit un -sujet indigent qui devra tout au maître. Une femme d’une grâce simple, -sans beaucoup de beauté, lit debout une lettre qu’elle vient de -recevoir. Sa bouche s’entr’ouvre d’un paisible attendrissement aux -nouvelles du voyageur dont le parcours se trace sur une carte appendue -au mur. La robe de la lectrice a le bleu serein d’une mer calme; et sur -la table à ouvrage l’extrémité d’un collier roule quatre grosses perles -d’un bel orient, présent du marin au long cours. Le _Géographe_ de la -collection Alphonse Rothschild, nous entraîne aussi vers les lointains; -et les dessins du lampas affectent, sur sa riche robe de chambre bleue, -des sinuosités que répètent les méandres des pays, sur sa mappemonde. A -La Haye, c’est un paysage, une vue de Delft, sous un ciel bas et voilé, -recouvrant la cité comme d’une cloche qui rend les contours plus nets, -les couleurs plus distinctes. Le ton des briques de Vermeer a la -veloutée et chaude richesse d’un pétale de giroflée; ses arbres sont -d’un vert noir de myrte; le premier plan du tableau est fait d’une -partie de sable d’un jaune rose, marbré d’un peu de noir, qui rappelle -la nuance d’une tranche de pastèque. Et sur ce terre-plein quelques -bonnes gens causent discrètement dans la dorure éparse d’une atmosphère -du soir, qui semble une lumière d’auréole. - -J’ai parlé de reflets; j’en sais un exquis dans un tableau attribué à -Weenix, au Musée de Bruxelles: une dame aux épaulettes ornées de curieux -agréments en velours caroubier, est assise à sa toilette et se tapote -les seins devant son miroir. Mais la rareté de ce tableau est son -éclairage; il filtre finement d’une fenêtre dont les vitres plombées en -découpent le reflet projeté sur une paroi vis-à-vis, comme les mailles -d’une aile de libellule.--Quant aux ombres, je n’en sais pas de plus -quiètes que celles qu’arrondissent quelques assiettes dressées sur la -tablette de la haute cheminée dans une autre peinture du même Musée, -étiquetée _Ungekant_, et que j’attribuerais volontiers à Esaïas Boursse: -une vieille femme courbée et vue de dos, range des vêtements dans les -tiroirs d’un meuble, au-devant d’une courette qui distille le -poudroiement lumineux dont se trament ce jour discret et ces délicates -ombres. - -Cette visite au Musée de Bruxelles, et à mes souvenirs, en même temps -que la sensationnelle exposition qui, par une faveur sans précédent, -bien due au grand artiste qu’elle veut honorer, s’ouvre, en ce moment, -dans les salles de l’École des Beaux-Arts[1], m’offre une bienvenue -occasion de consacrer à un Vermeer vivant, à Alfred Stevens, un peu de -ce qu’un grand poète a nommé: _rêverie d’un passant à propos d’un roi_. -Certes Stevens fut et demeure hautement apprécié de son temps, et les -plus glorieuses consécrations le lui ont prouvé. Une ancienne toile de -lui vient d’être acquise, un prix élevé, par sa ville natale, et ajoutée -à ceux de ses tableaux qui faisaient déjà l’ornement du Musée de -Bruxelles. - - [1] Une indication qui date cet article. - -Certes, il n’est pas de bonne fête des yeux, dans un lieu orné, sans un -Stevens de derrière les années; car voilà tantôt cinquante ans que ce -dernier des grands Flamands peint ses tableaux de chevalet minutieux et -vastes. Il en résulte l’injuste reproche que lui adresseraient -volontiers les observateurs superficiels: _dater_; comme si ce n’était -pas une condition essentielle, tout au moins une raison majeure pour -_durer_. L’intérêt de la curieuse terre-cuite hispano-phénicienne, la -tête d’Elché, réside moins dans la physionomie du visage fardé aux -lèvres cruelles et peintes, que dans cette coiffure typique et -monumentale. Ce qui confère aux personnages du peintre de -l’_Embarquement_, leur caractère saisissant d’authenticité dans le rêve, -c’est ce fait, historique maintenant, de la réalité de leurs mascarades -qui, dans l’intervalle de répétitions pour des comédies de société, se -répandaient, à demi déguisées, sous les ombrages d’un vieux parc où -Watteau fixait pour l’éternité leurs silhouettes transitoires.--Les -spéciales élégances du Second Empire, trop voisines encore pour qu’on -les puisse juger sans passion, sont fixées ainsi dans les anciennes -toiles d’Alfred Stevens. Cette mémorable vente Édouard Delessert, qui -vient de dérouler son encan, renfermait, de ces ajustements, un spécimen -drôlatique: une poupée que ce _curieux_ spirituel et un peu bizarre fit, -plusieurs lustres durant, habiller, juponner, coiffer, chausser, chaque -année, au dernier goût du jour, par les faiseurs les plus réputés, -j’imagine, après Félicie et Palmyre, Worth et Virot, pour doter de ce -contingent en réduction, sans doute en souvenir de ses premières amours, -cette période de l’histoire du costume. - -C’est dans les tableaux d’Alfred Stevens que l’avenir les admirera, -véridiques et pourtant imperceptiblement stylisés par le goût d’un tel -Maître, ces atours, aujourd’hui surannés, puis, demain aussi éloquents, -et non moins lointains que les paniers d’une Adélaïde par Nattier, ou -les brocarts d’une Hérodiade par Metzys, séculaires aspects de la femme -fraternellement réunis dans l’histoire et dans le temps par le voisinage -d’une paroi de Musée. Ne pourrait-on pas dire qu’une mode est surannée, -tant qu’elle ne saurait être portée dans un bal costumé, sans risquer -l’équivoque de se rencontrer en même temps sur les épaules d’une -personne d’âge, qui se serait égarée là sous sa toilette d’habitude?[2] -Toilettes qui furent encore celles de nos mères,--dont quelques-unes -s’obstinent à n’avoir que quinze ans; belles robes dont les cloches -soyeuses semblaient de géants pétales d’althœa retombants, et desquelles -les fleurs brodées, brochées, chinées ou peintes, couraient sur les -réseaux à la fois souples et résistants de la crinoline, telles que des -pariétaires sur un treillage. Je dirai un jour, dans quelques pages que -je voudrais écrire sur la mode, ce qui, à mon sens, faisait leur beauté; -je ne veux aujourd’hui que les saluer, dans les admirables tableaux du -vieux grand maître qui les a d’avance immortalisées. Robes dont les -contours crénelés donnaient aux flirts du temps quelque chose -d’obsidional et, aux amoureux qui les entouraient, l’allure des -assiégeants d’une ville. Jupe en soie du jaune d’un bouton d’or un peu -éteint, dans ce tableautin du Luxembourg que le globe laiteux d’une -lampe qui a veillé, éclaire comme d’une transparence d’hostie. Cette -lampe montée de bronze est faite d’un vase de l’Extrême-Orient, décoré -en Chine d’un polychrome écusson, comme il fut un temps de mode dans nos -vieilles familles. Les missionnaires se chargeaient de ces commandes qui -s’exécutaient parfois de façon assez baroque. Je me souviens d’une -innombrable porcelaine de la Chine aux armes des ***, qui contenait, on -ne sait comment, tant de bourdalous, qu’on s’était vu contraint... d’en -faire des saucières!--Revenons au plus poétique _Retour du Bal_, de -Stevens, quintessence de féminisme, comme la plupart des tableaux de cet -artiste. - - [2] Un phénomène que j’ai vu se réaliser et signalé depuis, dans mes - «Délices». - -Du succès demeuré moyen d’un demi-peintre d’élégances féminines qui s’y -essouffle sans somptuosité, on donnait cette raison qu’il ne les aimait -pas assez. Oh! que cela ne se pourrait pas dire d’Alfred Stevens! Je me -souviens d’avoir écrit de lui ces vers du moins exacts: - - ... de Stevens, une Étude - Où l’odeur de la femme a toute pénétré - Par un bout de satin dans cette toile entré. - -Mirages, miroitements d’étoffes aussi invitants que les eaux sous -lesquelles chantaient les sirènes. Eaux qui roulent des perles, -toujours. Quatre seulement s’irisent dans le Vermeer du Ryksmuséum; -elles pleurent plus longuement au col des héroïnes du vivant Vermeer, -elles pleurent avec ces jeunes femmes, car elles sont tristes ces -Ophélies. Ophélies, les nommé-je ainsi? Peut-être. Le Maître l’a fait -une fois dans un de ses plus charmants tableaux qui me touche de près; -et c’est la grande sœur de toutes les autres. Oui, des Ophélies qui ont -connu et goûté l’amour, mais qui, sous leurs atours bonapartistes, -bouffants, et un peu bouffons, le baignent de leurs pleurs et de leurs -perles. Elles tiennent des lettres décachetées dans leurs belles mains, -dont les ongles semblent les pétales polis d’une rose en coquillages; la -turquoise qui meurt à leur doigt n’est qu’une plus tendre expression de -ce chagrin et leurs diamants ne sont que des larmes plus éclatantes. Et -cela s’appelle de noms un peu pareils à leurs garnitures: _Douloureuse -Certitude_, etc. Mais, que cela est beau! Cette Madame de Beauséant -ultérieure qui revient du bal, qui lit et froisse un perfide billet -d’amie, un froid congé d’ami, écrits dans une langue datant encore un -peu de Marceline. La robe est à volants en taffetas gant de Suède, -(Stevens n’aime pas les satins); un cachemire des Indes renversé en -arrière, mais tenant encore un peu aux épaules par un de ces gestes qui -constituaient un sursaut disparu des gymnastiques de la coquetterie, a -servi de sortie de bal. Et les joyaux que transforme en pleurs -sanguinolents un rougeoyant jour de lampe, nous enflamment d’une -admirative pitié pour ces déceptions parées. - -Une autre _Douloureuse Certitude_, celle-ci en toilette de jour, -s’accoude au bureau-cylindre marqueté, dont Stevens aime à peindre les -camaïeux blonds; son visage se contracte en un pathétique clair-obscur, -sa robe est d’un gris-fer cerclé d’ornements noirs; son cachemire est à -fond blanc, son chapeau à bavolet est rose et noir, orné d’une rose. -Mais n’est-ce pas une «Douloureuse Certitude» encore, cette autre -désolée debout près du même bureau[3], ses cheveux d’or fluide et fin -sous son chapeau havane, en cachemire aussi, en robe de velours vert à -reflets un peu roux, comme celle de Madame de Bargeton? Et dans ces deux -tableaux, sur le coquet meuble Louis XVI, une boite à cigares ouverte, -aux angles blancs, au bois lilassé, est là pour attester que la scène se -passe chez l’infidèle amant, qui a le tort de laisser traîner ses -lettres. - - [3] Dans la collection A. Roux. - -Il n’est pas impossible, en un temps donné, quand toutes les phases de -sa renommée se seront accomplies, que notre peintre soit dénommé _le -peintre aux billets_, comme il y a eu _le peintre aux œillets_, un vieux -maître Suisse. Des observateurs superficiels ont reproché à Alfred -Stevens de manquer de sujet, parce qu’il ne peint ni des batailles, ni -des naufrages, en somme aucune de ces compositions que Baudelaire range -dans la catégorie des «fureurs stationnaires». Mais l’Éternel Féminin en -proie à sa perpétuelle inquiétude d’amour, composant le billet doux, le -disposant, l’écrivant, l’épiant, le recevant, le froissant, avec toutes -les expressions correspondantes, dans l’attitude et les atours qui en -ont dicté, motivé l’émoi, quels plus dramatiques combats, quelles -submersions plus poignantes? - -Les cachemires des Indes, joyaux textiles de la femme, hélas! à tout -jamais fanés sur les épaules des femmes de Stevens qui les reçurent de -Madame Firmiani, avec la manière de s’en servir! Magnifiques -_châles-tapis_ qui diapraient en effet les charmes féminins comme un -tapis de mille fleurs d’émail sur lequel les pieds d’Ariel eussent aimé -courir. Stevens fut l’iconographe passionné et patient de ces émaux -cloisonnés de laines. Une grande femme debout en revêt un. Elle est -coiffée d’une de ces capotes à bavolet qui semblent laides sur les -gravures de modes, mais dont on voit bien là qu’elles purent paraître -charmantes et encadrer avantageusement des visages gracieux qu’il y eut -toujours. C’est une de ces froisseuses de billets doux (il les peignait -après les avoir écrits) qui sont chères à Stevens, et qui lui servaient -de thème, sinon de mannequin, pour le déploiement de ses savantes -variations sur les féminités historiées. La robe est marron, si je me -souviens bien; mais le portrait est celui du cachemire; il l’a peint -comme son maître Vermeer aurait fait d’une de ces cartes de géographie -qu’il donnait lui-même pour fond à des femmes pensives. Ce sont des -continents de turquoises, d’émeraudes et de rubis, de kaléïdoscopiques -gemmes tramées; les ailes mêmes de ce papillon hindou que j’admirais -récemment dans une sublime collection de ces insectes, et qui nous est -donné comme le modèle initial du cachemire. Une autre de ces coquettes -d’antan, appuyée à une console, se présente presque de dos pour mieux -faire chatoyer les multiflores dessins de son châle; mais, pour ne pas -nous priver de son minois souriant, le peintre l’a ingénieusement -reproduit dans un miroir au-dessus du meuble. - -Je me confesse d’avoir plusieurs fois fait à Stevens cette amicale -plaisanterie d’un coup à jouer sur les cachemires. Il s’agissait -d’accaparer à vil prix tout ce qui a survécu aux mites et au mépris, de -ces tissus chers à Joséphine; puis, au lendemain de cette stérilisation -du marché Indien, de l’achalander à nouveau par une sensationnelle -exposition du Maître Flamand, à travers laquelle d’élégantes complices -promèneraient le vêtement réhabilité sur leurs évocatrices épaules. - -Les miroirs, autre carrière rêveuse et profonde pour le pinceau de notre -grand ami, fils encore de Van Eyck. J’ai trouvé le secret de -l’attraction qu’exercent sur lui les surfaces polies; homme robuste, -sorte de colosse, son tempérament le prédisposait à peindre des -plafonds, décorer des escaliers aux vastes surfaces. On l’a vu lors de -l’exécution du _Panorama du Siècle_, dont je parlerai en son lieu. Or -c’est moins l’occasion ou le manque de commandes de ce genre qui vouait -Stevens à ses panneaux restreints, qu’une plus prodigue, en même temps -que plus raffinée dispensation de sa veine. Je ferais volontiers de lui -ce bel éloge, de dire qu’il est le sonnettiste de la peinture. De même -que ce dernier, au lieu de laisser vaguer sa fantaisie en strophes -innombrables, réserve sa production, élit des rimes rares, et fait tenir -dans le bref poème à forme fixe dont il a fait choix, des intérieurs et -des horizons, des héros et des dieux, des infinis et des astres, ainsi -le Maître dont je parle, concentre en une superficie exiguë une infinité -de reflets, qui lui font chérir, outre les glaces, les boules de -jardins, les laques miroitants, les paravents à feuilles d’or, les -nacres, les perles, les pierreries et, parmi elles, des yeux de femmes -et d’enfants, - - «... miroirs obscurcis et plaintifs,» - -miroirs encore. - -Car Stevens n’a, pour ainsi dire, pas peint de portraits d’hommes. Si -l’on peut en citer un, entouré de femmes, dans son beau tableau du -_Convalescent_, c’est qu’il s’agit d’un joli jeune homme blond qui -ressemble à une jeune fille. Je possède, sur un exemplaire du _Règne du -Silence_, de la collection de Goncourt, un portrait de Rodenbach par -Stevens. C’est une rareté. Quant aux bibelots de l’Extrême-Orient, outre -leur charme bizarre et bigarré que Stevens fut un des premiers à -apprécier dans ses spécimens rares, sa passion de la mutualité des -reflets devait lui faire goûter et rendre excellemment une encoignure en -laque de Coromandel, qui occupe le coin gauche du tableau intitulé: _La -Poupée Japonaise_, au Musée de Bruxelles, peut-être le chef-d’œuvre du -peintre. Une femme en robe d’un blanc transparent, éclairé en dessous -par la douce chaleur d’une étoffe rose, examine un pantin du Nippon, -qu’elle tient entre ses mains. Un fouillis savant de plis et de volants -contournés de dentelles, rendu avec un féminisme exquis et puissant, -c’est tout ce tableau: le portrait d’une robe, mais une de ces robes -d’avant la machine à coudre, l’horrible _Silencieuse_ Singer, qui a -fait, depuis, du bruit et du chemin dans le monde, et dans l’assemblage -desquelles couraient avec esprit ces points devenus odieusement -mécaniques, un de ces chefs-d’œuvre de lingerie impériale -qu’abandonnaient à Stevens pour en orner ses modèles, les plus huppées -cocodettes du temps. Car Stevens fut apprécié à cette Cour, dont c’est -faire l’éloge, et des œuvres de lui se trouvent encore, me dit-on, chez -l’Impératrice. Je ne sache pas qu’il en ait fait le portrait. Au reste, -Stevens est bien moins le portraitiste d’une femme que celui de la -femme. De la sienne pourtant il a tracé sous ce titre: _Une Musicienne_, -une superbe image; mais moins en portraitiste qu’en peintre, en -magistral traducteur du mystère pensif d’une allégorie angoissée. J’ai -essayé, dans une trentaine de strophes des _Hortensias Bleus_, de -paraphraser le secret de cette page intense, joie et orgueil de la -collection Georges Hugo, je n’y reviens pas. La même galerie possède un -autre Stevens: _Miss Fauvette_: une jeune femme, celle-là, aussi svelte -que la Musicienne est massive, gazouilleuse en mousseline blanche à -mille volants, noués d’une ceinture bleue. Et c’est un goût raffiné, en -même temps qu’un sort ingénieux qui font ainsi contraster dans le même -salon, la lourde harpiste lassée, la vive cantatrice insoucieuse. Une -troisième musicienne est encore au Luxembourg, en robe gris-fer plate, -aux ornements noirs, sobre, presque sombre ajustement de cette Euterpe -de salon un peu déchevelée et très pathétique, la bouche grande ouverte -en l’émission de ce _Chant Passionné_ qui fait le titre de son poème. -Une quatrième appartenait à Duez, celle-là musicienne muette, assise, en -sa robe d’un vert-émeraude, auprès de sa harpe assoupie. - -La même encoignure de laque dont j’ai parlé fleurit sur son fond noir -son décor polychrome et baroque, dans une autre toile, celle-là chez -Monsieur Antoni Roux: une femme en rose savoureusement reflétée par un -paravent d’or. - -Nul autre, parmi les peintres, n’aura su, comme Alfred Stevens, habiller -une femme de certain rose-gris, rose d’une rose ayant tardé à fleurir, -qui a eu froid en éclosant et mériterait d’avoir inspiré ce vers -pénétrant du vieux d’Aubigné: - - «Une rose d’automne est plus qu’une autre exquise.» - -C’est que Stevens est aussi un amoureux des fleurs. Il sait qu’elles -sont les femmes des sous-bois et des parterres, et il a écrit dans le -menu et important recueil de maximes sur son art, qu’il intitule -_Impressions sur la Peinture_: «Faire peindre beaucoup de fleurs à un -élève est un excellent enseignement.» - -Un vieux compagnon de Stevens, ce paravent décoré de brouettées de -fleurs, et dont il avait momentanément détaché les feuilles pour -composer jadis la riche tenture d’un boudoir de sa belle installation, -Rue des Martyrs. J’y fis, un jour, il y a bien longtemps, une visite en -compagnie de Sarah Bernhardt; elle peignait alors, dans l’atelier et -sous la direction du Maître, un petit tableau un peu inspiré de lui: _La -jeune fille et la mort_, qui figura au Salon vers 1880. Sujet renouvelé -de l’art des Pays-Bas dont la philosophie, comme celle des Maîtres -Suisses, aime juxtaposer la fraîcheur et la destruction; tel ce Van der -Schoor qui, dans le Ryksmuséum, a réuni, sur le même panneau, des crânes -et des ossements, des lumières et des roses. Un autre salon de son -ancienne demeure a été reproduit par Stevens dans un de ses plus beaux -tableaux, qui fait partie de la collection Vanderbilt. Une jeune femme -nu-tête, en blanc, debout, appuyée sur un guéridon, reçoit des amies. Et -c’est, parmi les enharmoniques tons de l’or dont toute la gamme rutile -du fauve au flave, le radieux et voluptueux chatoiement de ce qu’on a -depuis appelé un thé de cinq heures, en un _home_ artiste et somptueux, -et dans le miroitement échangé de mille bibelots précieux, porcelaines -et fleurs rares, où tout rayonne, même éclate et fulgure, sans détonner, -où rien n’a été omis par ce pinceau omniscient dont il semble qu’il ait -su reproduire, de cette élégante assemblée d’oiseaux féminins, jusqu’au -parfum et au caquetage! Une curieuse réplique de ce tableau--sa géniale -esquisse, je crois--se trouve chez Monsieur A. Roux. Détail singulier: -elle est peinte sur glace. - -Une mine de bric-à-brac trié, cette ancienne demeure de Stevens; -éléments disparates et associés par une majeure raison d’État, une -raison d’être plus haute même que le goût: le désir de les peindre, de -les transsubstantier hors de la contingence et du temps, en des -intérieurs fictifs et plus réels, à l’abri du déménagement et du terme. -Dans le salon intérimaire où je les revis lors d’un transfert, les -pendules marchaient par paires sur des consoles Empire, dont ne nous -avait pas encore dégoûtés leur réhabilitation sans discernement et en -bloc. Et Stevens, plongeant ses puissantes et jouisseuses mains dans un -de ces hauts et profonds paniers qui servent à importer les régimes de -bananes, en tira triomphalement, pour nous le faire admirer, un -dextrochère de Gouttières. Une aquarelle par Delacroix, témoignait -encore là de ce qu’il me plaît toujours de noter: le tendre et touchant -spectacle d’un géant en admiration devant une fleur. - -Autres toiles: une jeune veuve blonde, en noir léger et très seyant, se -reprend à essayer des fleurs et des bijoux, devant un miroir, toujours! -et j’aime moins le Cupido blotti sous le tapis de la table pour -souligner une allégorie d’elle-même assez expressive, et qu’une figure -de pleureuse, dans la tapisserie, commente déjà de façon plus -naturelle.--Une promeneuse, peinte celle-là dans le jardin de la Rue des -Martyrs, accoudée à la barre d’appui de la fenêtre, où s’encadre sa -fraîcheur blonde autour de laquelle voltigent deux papillons, parle, du -dehors, à quelqu’un d’invisible dans l’intérieur. La turquoise d’une -plume de martin-pêcheur se pique dans la gaze bleue enroulée au clair -chapeau de paille qu’elle tient à la main. Elle est en peignoir blanc, à -manches-pagodes d’où sortent comme de caressantes fleurs de chair, ses -mains baguées. Stevens est le peintre physionomiste des mains, savoureux -chiromancien de la grâce. Et c’est pour lui un délice d’en ponctuer la -douceur par le point bleu de cette turquoise que je retrouve au doigt de -cette promeneuse, de l’accouchée, de la musicienne. - -_Le Bouquet_, un savoureux morceau, consacré aux étoffes et aux fleurs: -le tapis de table, la soyeuse toilette du modèle, qui d’ailleurs -s’effacent devant le feu d’artifice éblouissant de la gerbe -multicolore.--_La Visite_, un précieux repère pour les _philosophes des -habits_, selon l’expression de Carlyle: deux cocodettes au dernier goût -de ce jour... évanoui, entre des panneaux japonais et des paravents de -laque. L’une d’elles, qui reçoit, assise au bord d’une fumeuse, un doigt -au coin de la bouche, en un geste expressément féminin, porte son -chignon dans un filet noué d’un gland; et au-dessus, cette coiffure en -_barrettes_, qui n’est pas sans prétention aux bandelettes, renouveau -d’antiquité, au goût de la Maison Pompéïenne. Et l’interlocutrice au -doux visage, en son seyant chapeau de fleurs, à brides, tient à la main -ce joujou du même temps, son ombrelle-marquise.--_La Bonne Lettre_: -toujours la sentimentale paperasserie. Une lettre de famille, celle-là, -que deux femmes lisent attentivement. L’épouse, sans doute, et la mère -du correspondant lointain. Et sur le visage de la plus jeune, le reflet -du blanc papier met comme un rayonnement, une réverbération des -nouvelles heureuses.--Enfin, _la Consolation_. Je l’appellerais -volontiers: L’Enterrement d’Ornans de l’élégance. Comme au tableau de -Courbet, le visage de la veuve en visite, s’abîme et disparaît dans son -mouchoir, sur la blancheur duquel tranchent les doigts du gant noir. -L’autre main de la pleureuse est retenue et serrée gentiment entre les -deux fines mains de la consolatrice, une gracieuse amie vêtue de blanc, -assise sur le même canapé et l’expression ensemble compatissante et -indifférente. Près de la veuve, sa fille, une délicieuse figure un peu -anglaise, et pareillement en noir, participe au malheur élégant, -silencieuse, les mains croisées. - -Stevens a peint, pour le Roi des Belges, quatre panneaux, _les Saisons_, -quatre jeunes femmes qu’il eut le bon goût de ne pas dévêtir plus ou -moins mythologiquement, mais de laisser en proie à leurs modes. Le -_Printemps_, douce Grâce émue, derrière la blanche écume des pommiers, -les doigts noués dans une inquiétude rêveuse. L’_Été_ tient des fleurs -et s’abrite d’un éventail dont l’ombre portée fait errer sur ses -juvéniles traits comme un nuage sur une rose. L’_Automne_ s’accoude et -se souvient, au chant des oiseaux qui émigrent, au pénétrant parfum des -chrysanthèmes. L’_Hiver_ est vêtu d’un barège feuille-morte. Pensive -liseuse au livre refermé, mélancolie non moins amère sous ses rubans, -Mnémosyne mondaine. - -Le jovial Flamand reparaît dans le tableau de l’_Alsacienne_: une belle -et gaillarde servante, en costume national, s’interrompt d’épousseter -pour s’ébahir à considérer une Vénus accroupie quasi de grandeur nature. -Bien entendu ce domestique épisode, un peu trop spirituel pour me -plaire, n’est que pour donner carrière à une virtuosité caressante et -indéfectible, qui va du détail de l’ajustement, broderies, tablier à -dentelles, à la fleur empennée du plumeau dans son sépale de cuir -vermillon, aux contours froidement lascifs de la statue d’argent, aux -tons de lèvres mortes d’un rhododendron violacé, dans un cachepot de -cuivre, aussi peuplé d’images mirées qu’une boule de jardin, à tout -l’inventaire enfin de ce mobilier de médecin, du temps qu’ils étaient -sans goût. - -Je dirai encore _Le Sphinx_, debout et les bras croisés en sa robe -fleurie, mystérieux et souriant, tout le visage dans l’ombre, sur son -auréole de cheveux blond-cendré; énigme de féminisme et de -demi-teinte.--_La Baigneuse_, naïade intime, au chignon haut-troussé sur -la tête, souriante au bord de la baignoire en métal poli qui la reflète, -sœur moderne de la Romaine de Tadéma voilée par ses pétales de rose. Une -rose d’un jaune soufre exalte la froideur de l’argent, la tiédeur des -ombres ambrées, la pâleur des chairs d’ivoire. - -Le même modèle a posé pour un autre tableau de dimensions moindres: -_Souvenirs et Regrets_, titre qui sent bien son époque, et son fruit, -car c’est un fruit d’arrière-saison que cette beauté abondante. Aux bras -du fauteuil qu’elle emplit de ses rondeurs épanchées, c’est moins entre -les lignes du billet ouvert dans sa main qu’entre les lignes de ses -formes mûrissantes qu’elle épèle elle-même le titre automnal de son -effigie. Toile rare, peut-être unique dans l’œuvre de Stevens par -l’élargissement de la manière, et l’assouplissement de la matière, qui -la font, l’une s’apparenter à Monsieur Degas en son rendu génialement -véridique, l’autre à Manet en ce faire ivoiré des chairs dont l’Olympia -est le type. L’harmonie générale des vêtements, du chapeau quitté, -discrètement fleuri de roux, du parasol fermé, légèrement liséré de -bleu, sont de ce fin gris de mastic qu’il faudrait appeler le gris -Stevens, et que le ton des chairs éclaire doucement comme un reflet de -corail sur de l’argent ou, parmi la brume des premiers froids, une rose -remontante. Certaines lueurs dorées ne sont peut-être pas toutes -naturelles, en cette coiffure ensemble savante et un peu défaite où -tient toute et se noue une chevelure vivace. Le visage épaissi, pèse sur -le col. Le regard baissé qui glisse vers la lettre, effleure les seins, -épandus hors d’un corset bleu de bourgeoise semi-vertueuse. Le pied trop -petit de _boulotte_ est chaussé d’un soulier élégant, mais qui ne vient -pas du tout premier faiseur, et le bas de fil d’Écosse à côtes est du -même gris rayé de bleu qui s’assortit au parasol, en un essai de -raffinement un peu provincial. Plus rien là des vraies dames du monde de -Stevens, de ces femmes de sa famille qu’il reproduisait dans leur chez -soi distingué et opulent, ou qu’il priait de poser pour lui (afin de les -représenter en visite chez elles-mêmes), avec leur chapeau de Madame -Ode, leur robe de Soinard, leur authentique cachemire des Indes. Non, -celle-ci c’est la femme de quarante ans de la comédie féminine d’Alfred -Stevens, une Madame Marneffe dégrafée pour le baron Hulot, une Adeline -de moins noble aloi, se demandant si le bout de son pied émergeant de -dessous la jupe, et le bout de son sein hors du corset bleu fascineront -encore le gros Crevel. Et c’est une poignante, une prenante anomalie -qu’offre la contemplation de cette toile qui ne sent pas l’eau de -Portugal, mais le patchouly, et dans laquelle la bonhomie un peu -grivoise qui lui vient du modèle est à la fois en lutte et en accord -avec l’exquise et haute distinction qu’elle tient de l’Art du Maître. - -Disons encore, parmi ces figures féminines, peuplant toutes, une à une, -de leur sentimentale anxiété le personnel univers «où leurs pas ont -tourné», comme l’écrivait Madame Valmore, un petit monde fait de lambris -que soulignent des rayures d’or, de portes entr’ouvertes au jappement -d’un bichon ou d’un carlin pour donner passage à une voluptueuse -missive, citons encore trois toiles, trois jeunes femmes. L’une, assez -semblable à Louise de Mortsauf, en bleu-clair, debout, et dans les mains -sa tapisserie à fleurs vives, dont toutes les couleurs se retrouvent aux -écheveaux de soie débordant de la table à ouvrage; et, sous la porte -close, un billet doux s’est glissé, pareil à la langue du serpent, et -qui va transformer Pénélope en Phryné, tentateur irrésistible. Une -autre, aux cheveux blond-cendré, en sa robe brune, et vue de dos, du -geste de ses deux mains fines rejetées en arrière, protège contre le -visiteur inattendu qu’annonce le vantail qui s’entrebaille, la lettre -qui sèche à peine sur le bonheur-du-jour de style. La troisième est une -des perles de l’insigne collection de Monsieur Manzi. Perle, en effet, -cette jeunesse vêtue, orientée, irisée de tous les blancs à reflets; -blanc de la robe faite de trois volants d’égale hauteur, découpés et -bordés de feston, blanc du châle en crêpe de Chine à longue frange de -soie et brodé de fleurs blanches; blanc de la boiserie aux filets dorés -sur laquelle s’éjouit en tache de lumière, un reflet ensoleillé et bien -Flamand venu d’une fenêtre invisible; blanc du papier d’un bouquet de -roses que cette rose humaine tient à la main, toute à la joie -insoucieuse de franchir un seuil dont elle sait le secret, auréolée de -la vaste ombelle d’un chapeau brun, enrubanné, emplumé; réelle héroïne -d’un drame digne de Kipling, que Stevens me conte, et que je retiens -pour le narrer quelque jour. - -J’ai réservé pour la fin deux œuvres qu’une fréquente vision me rend -plus familières; l’une, l’_Ophélie_ que j’ai dite, connue aussi sous ce -titre «_Le Bouquet Effeuillé_», sans d’ailleurs autre motif de revêtir -ce Shakespearien nom que d’être une jeune femme tenant des fleurs. Le -Maître qui a peint _la Musicienne_ d’après sa femme, a peint l’_Ophélie_ -d’après sa belle-sœur. Ce sont la Saskia et l’Hiskia d’Alfred Stevens, -moins les secondes noces. Cette dernière vêtue d’une robe d’algérienne, -blanche et souple étoffe diaphane à raies brillantes, que le peintre m’a -dit avoir reçue en ce temps là de la Princesse de Metternich, et qui -habille encore deux indolentes fumeuses de cigarettes, en compagnie de -leur chat dans un tableau plein de réticences. Un chat aussi, celui-là -coquettement cravaté de bleu,--l’éternel félin devait séduire le peintre -de l’éternel féminin,--caresse au soyeux volant sa fourrure soyeuse. Et -le seul éclat un peu vif de la lumière infuse, amoureusement éparse sur -cette belle jeune femme, glisse sur les fleurs qu’elle tient dans la -main, dont un orangé souci qui trahit sa plainte. - -Je retrouve aussi maître Mitis ronronnant au coin du feu, tel qu’un lare -symbolique du foyer quitté, dans ce joli tableau: _Retour au nid_. Une -jeune frileuse, en cachemire, en toilette d’hiver se caresse, elle, le -menton à son manchon, pensivement accoudée au fauteuil préféré, perdue -en la contemplation d’une pendule qui lui sonna des «minutes heureuses» -en ce nid d’amour qui est un fouillis de bibelots, parfumé et tendre. - -Et voici encore Raminagrobis qui, cette fois, est un chat d’Alep, -faisant le gros dos, de tout son blanc poil lustré, au centre de cette -touchante composition: _Les Rameaux_. C’est le retour de la messe de -Pâques fleuries. Et, près du lit, drapé de cretonne aux fleurs vives, -une élégante dévote, fille pieuse aussi, suspend au portrait de sa mère, -avec un baiser, un brin de buis bénit. Il existe une réplique de ce -tableau, avec quelques variantes dans l’ameublement et dans le costume. - -L’autre tableau, _La Psyché_ est comme une apothéose de tout l’art de -Stevens et de toutes ses amours: les femmes, les objets et les reflets -qui les multiplient. On dirait le gracieux cache-cache d’une jeune femme -et de son image. Jolie brune, vêtue d’un pékin à mille raies noir et -gris, garni de dentelures, et dont la fine tête olivâtre, ponctuée à -l’oreille d’un blanc camélia, émerge de derrière une psyché en laquelle -elle ne se voit pas, mais qui la mire. Galante ruse du peintre pour -portraiturer et nous offrir sous deux aspects ce minois sympathique. -C’est donc, en réalité, une femme à deux têtes et à trois mains,--et -quelles mains! que n’en a-t-elle davantage, cette hydre exquise?--que -nous représente ce panneau (peint sur bois par Stevens, vers 1870). Mais -là ne se bornent pas les réflexions de l’intelligente glace, drapée -elle-même d’un pan de damas jaune éteint. Tout l’atelier s’y reflète, -avec sa vieille tapisserie à personnages, ses études, dont un effet de -neige, ses crêpons épars sur un fauteuil d’acajou recouvert de velours -d’Utrecht d’un bleu glauque, ses nombreux cartons aux galons dénoués, -ses toiles empilées dont le bois blanc des châssis et le grain des -toiles sur champ et de revers, sont d’une vérité bien hollandaise. - -Et l’insatiable traducteur des reflets, Alfred Stevens non content de -transcrire à lui tout seul le duo limpide et chantant de la chambre -harmonieuse, a fait se mirer, dans le parquet brillant, la verte -perruche qui s’y promène; quoi encore, tout et rien, une cigarette -éteinte, une allumette brûlée, et leur cendre; et c’est la suprême -Ophélie au bord de son eau, avec sa fleur claire. - -La même robe de cuivre pâle ou d’or vert habille encore une bouquetière, -dans un intérieur, assise à terre sur une peau d’ours blanc constellée -de blancs pétales; jeune rousse portant une hotte de roses-noisettes, -autour desquelles hésite un papillon incertain entre les fleurs et la -femme. - -Cursive nomenclature que je ne veux pas interrompre, sans avoir -mentionné encore le _Modèle se chauffant_, ravissante frileuse, les -mains tendues, telles que deux fleurs de serre, au-devant d’un poêle que -surmonte un vase blanc et bleu, d’un rendu ineffable.--La blonde -_Veuve_, délicate jeunesse dont la première amour vient d’être fauchée, -et qui, sous son deuil trop élégant, rêve déjà du convol que présage un -bouquet séduisant, envoyé pour de deuxièmes fiançailles. - -Une troisième veuve, plus émouvante, se tient debout, nu-tête, dans un -parc; de ses mains en train de se dénouer s’échappent les fleurs du -souvenir; et sur sa poitrine vient s’abattre une colombe, Saint-Esprit -du cœur, messagère de l’amour défunt ou annonciatrice du nouveau -bonheur. - -Enfin l’entre-toutes admirable esquisse de cette jeune femme assise, -vêtue de velours émeraude et de zibeline, en un intérieur dont la -discrète intimité rendue, avec la liberté la plus puissante, évoque deux -noms surpris de se rencontrer: Pierre de Hooghe et Velasquez. - -J’insiste sur le savoir-faire étonnant avec lequel Stevens reproduit aux -murs des ateliers ou des salons qu’il représente les tableaux qui les -décorent; tel ou tel vieux Maître, ou des contemporains, un Diaz, un -Corot, à s’y tromper, à réjouir, à décevoir le peintre lui-même. Et -notre Grand Ami, quand je lui parle de ce détail me répond -mélancoliquement: «C’est vrai, j’étais très habile.» - -Un jour, Stevens a voulu, je ne dis pas faire grand, la grandeur tient -toute dans ses apparentes minuties, mais peindre en grand; il a fait, -habilement secondé par Monsieur Gervex, _le Panorama du Siècle_. On -l’admira. Qu’en reste-t-il? Tout au moins la série des esquisses peintes -dont il essaima, quatre vastes panneaux sans rapport avec ce nom -d’esquisses, et dans lesquels, en ce premier jet plus expressif, -s’évoquent les notables d’avant-hier avec une ressemblance non seulement -de visage, d’attitude et de geste, mais d’_habitus corporis_ et de -pensée, qui nous fait reconnaître ceux-là mêmes que nous ne connaissons -que par leurs œuvres. Tenture historique, bien propre à décorer -un fumoir transcendantal, comme pourrait l’être celui du -Trianon-Castellane, en même temps qu’à satisfaire cette tendance qui, -selon Goncourt, nous porte à «parler de l’immortalité de l’âme au -dessert». - -Telle est, en quelques lignes, et pour quelques toiles seulement, mais -élues parmi les plus caractéristiques, l’œuvre du Maître -Flamand-Français, de celui que j’appellerai le grand sonnettiste -pictural, peintre des mondaines Ophélies occupées à noyer en tant de -miroirs le reflet de leurs mélancoliques beautés et de leurs toilettes -bonapartistes. Filles de Polonius et d’Alfred Stevens pour lesquelles, -en dépit des plus hautes consécrations, trop de contemporains n’ont -encore que les regards oublieux d’Hamlet et ceux, plus folâtres, de -l’étrange amateur de peinture auquel leur auteur dut un jour donner -satisfaction d’une bien amusante manière. Il s’agissait d’une -composition représentant deux jeunes filles en train de regarder par la -fenêtre. Rien, et bien au contraire, n’en déplaisait au client qui -n’avait d’autre objection à l’acquérir que l’absence totale de _sujet_, -dans cette charmante toile.--«Comment? mais vous n’avez donc pas compris -mon tableau?--s’écria Stevens faussement indigné--ces jeunes filles -regardent passer un omnibus et l’une d’elles désigne son fiancé à sa -compagne.»--«Mais,--objecta l’acheteur toujours inquiet et inspectant le -détail du tableau,--cette jeune fille n’est-elle pas bien élégante pour -avoir un fiancé sur un omnibus?»--«Vous voulez rire, répondit -sérieusement Stevens, le fiancé est à pied, et momentanément caché par -le véhicule».--Et le collectionneur pleinement rassuré emporta le -tableau, célèbre désormais sous ce sentimental surnom: _Le Fiancé qui -passe_! - -Instructive et ironique victoire remportée sur l’amateur niais, en -regard de laquelle il est réconfortant de placer cette touchante -repartie due à un artisan de goût inné, venant un jour, briser sur la -table de Stevens toute une tirelire d’économies, afin d’obtenir en -glorieux échange de tant de salaires d’un grossier labeur, une parcelle -du travail exquis, méconnu par le _connaisseur_ inéclairé, reconnu par -le distingué manœuvre. - -La délicate revanche que Stevens dut goûter ce jour-là; le toast auquel -il aura fait généreusement raison, comme ample mesure à la commande -ingénue! - -«_Je vous envoie mon meilleur ouvrier!_» disait le Duc de Bourgogne, en -adressant Van Eyck à un souverain ami. - -Stevens aime à citer ce mot, et le rappelle avec émotion. - -C’est que la Flandre aurait pu le redire de lui en l’envoyant à la -France. Et c’est encore dans ses _Impressions sur la Peinture_, qu’il a -lui-même écrit: «On n’est un grand peintre qu’à la condition d’être un -maître ouvrier.» - - -DEUXIÈME ARTICLE - -Si les toiles-maîtresses de trois collections Parisiennes--la collection -Humbert, contenant la grande _Femme au bain_, précédemment décrite, les -collections Antoni Roux et Georges Hugo, dont j’ai dit ailleurs les cinq -peintures--n’avaient pas fait défaut à l’École des Beaux-Arts, on peut -affirmer que l’Exposition Stevens eût atteint le maximum d’éclat -possible dans notre pays, en l’absence de chefs-d’œuvre de ce maître, -ceux-là plus distants et retenus au loin. Telle quelle, ainsi que l’ont, -grâce à beaucoup de discernement et de zèle, composée Messieurs Georges -Petit et Edmond Le Roy, de tableaux demeurés en France et en Belgique -principalement, la réunion d’œuvres de l’illustre Flamand est encore -sans seconde. Pour mon goût, je l’eusse préférée plus triée. Outre que, -d’une part, l’effet en eût été plus intense pour les connaisseurs, qui -cependant démêlent aisément, des esquisses ou des panneaux moins -réussis, les morceaux hors ligne, d’autre part, les visiteurs de bonne -volonté auraient couru moins de risques de s’égarer entre le parfait et -le moindre. Mais de tels choix sont difficiles, en un laps de temps -restreint, et parmi d’inévitables exigences. Remédions à ce peu de -diffusion par des sélections distinctes. - -Et, tout d’abord, goûtons l’impression de musée qui se dégage de cette -collection. Bien peu, parmi les peintres contemporains, hormis Whistler -et Boeklin, pourraient prétendre à pareil effet. - -Beaucoup de créateurs vivants sont en état de constituer une brillante -exposition avec un rassemblement choisi de leurs ouvrages; mais de là au -charme solennel, au serein et sérieux enseignement qui, d’ordinaire, -n’est rayonné que par la mort, la distance est grande. Il faut, pour la -combler, cette chose mûre et grave, qu’un grand artiste que je viens de -nommer le premier, auprès de son ami Stevens, a noblement définie. Un -jour que des juges inéclairés et malséants demandaient à Whistler ce -qu’il pensait avoir mis dans un tableau, à leur avis inachevé, pour -lequel il demandait une somme importante, il répondit par ce mot -profond: «L’expérience de toute une vie!» - -Villiers de l’Isle-Adam emploie aussi quelque part une étrange et belle -expression: il parle d’une _atmosphère saturée de solennité_. Il y a de -cela, en ce moment, dans les salles du Quai Malaquais; une édification -d’art qui renforce les convictions, réchauffe les tiédeurs, conquiert -les incertitudes. L’unanimité sur une question de haut mérite (l’accord -ne s’établissant d’ordinaire que sur des succès aussi injustifiés que -transitoires) représente un des plus rares et des plus honorables -aspects de l’opinion humaine. - -L’Exposition de Stevens nous en offre un éloquent exemple. A peine -quelques dissidences, faute d’examen; tout au plus une ou deux fausses -notes, faute de sérieux ou de bonne foi. Mais en revanche, que -d’excellents articles! Je citerai, entre autres, Monsieur Olivier -Merson, qui décrit bien le multiple enchantement versé «par -l’observation des valeurs et l’entente du clair-obscur, par l’harmonie -un peu étouffée des appartements bien clos, par une touche exacte et -pleine donnant à chaque chose son importance relative, sa forme, son -relief.» Monsieur Alexandre élit savamment, au long des cymaises, avec -d’ingénieuses réflexions, trente-six tableaux, selon lui, hors de pair. -Monsieur Stiegler analyse subtilement l’art de Stevens, quant à son -rendu et dans sa philosophie. Du premier, il fait ressortir «les pâtes -étalées avec une finesse exquise, les tons vifs sans être criards, les -choses sobrement représentées sans encombrement ni excès». De la -seconde, il dégage avec esprit une façon indirecte de nous retracer -l’amour, moins de la femme que de cette unique Parisienne, qui en rêve, -«qui attend l’amant ou qui vient de le quitter, ou bien qui reçoit de -ses nouvelles, mais qui n’est jamais auprès de lui». - -Cependant c’est à Monsieur Gustave Geffroy que revient l’honneur d’avoir -saisi avec son habituelle acuité, décrit avec sa maîtrise accoutumée, -ces dehors séduisants, ces irritants mystères. Il faut citer tout le -morceau sur ces «tableaux d’une forme dense, d’une coloration -harmonieuse, d’une vive expression intime. Ce sont toutes ces toiles, -désormais significatives, où reviennent non seulement les mœurs, les -décors, les costumes d’un temps, mais les nuances infinies, délicates, -tendres, mélancoliques, pures, sensuelles, mensongères, perverses, de -l’instinct et de l’esprit de la femme. La femme est là, dans les atours -d’une époque, avec son charme et sa bonté, et aussi avec son terrible -pouvoir charnel. Elle y est en combattante contre l’homme, avec ses -victoires et avec ses défaillances. Elle confesse le mystère de sa -puissance, le donne à entrevoir dans l’eau trouble de ses yeux, et aux -sinuosités de sourires subtils. Elle confesse aussi, aux heures -d’automne, ses larmes intérieures, ses vaines poursuites, la fuite et la -chute vertigineuse de la vie, l’effroi qui gagne, la nuit qui vient. - -«Alfred Stevens a dit tout cela avec éloquence et profondeur, lorsqu’il -n’a pas cherché à le dire, lorsqu’il a été fermement et délicieusement -peintre. Son talent attentif, son don de voir, son observation acérée, -semblaient ne s’attacher qu’aux formes, aux silhouettes, aux tons, aux -accords; il exprimait toutes ces choses visibles avec une joie évidente, -et il se trouve maintenant qu’il voyait à travers le visible, et qu’en -reproduisant le dehors, il faisait apparaître le dedans. Regardez ces -toiles aux détails savamment disposés, gardant juste leur importance; -admirez cet art de constructions larges, aux nuances si doucement et si -sûrement distribuées, goûtez la finesse de ces valeurs, qui donnent la -vie particulière aux chairs, aux étoffes, aux objets, et qui produisent -la vie générale de l’ensemble. Admirez la forme, le volume de ces femmes -qui se meuvent, respirent dans les petits cadres comme des statuettes -vivantes, ces jambes dont le mouvement et l’attitude se révèlent parmi -les plis des jupes, ces bras souples comme des lianes, ces mains molles, -nerveuses, pâles, tièdes, les unes passives d’attente et de résignation, -les autres frémissantes de volonté. - -«C’est _La Dame rose_, si solide sous ses dentelles légères; c’est la -femme effondrée au retour du bal; c’est la lecture au coin du feu; c’est -cette femme en blanc, d’une démarche si rythmée, qui respire un bouquet; -c’est _La Femme à la harpe_, en robe de soie verte; c’est ce -chef-d’œuvre de _La Jeune Mère_, qui donne le sein à l’enfant goulu, -scène extraordinaire de belle animalité et de rare élégance; c’est _La -Dame aux cerises_; c’est cette merveille des _Derniers jours du -veuvage_, malheureusement déparée par le petit amour qui rit sous la -table; c’est cette autre merveille complète de la _Lettre de -faire-part_, où Stevens voisine avec Ingres et atteint au style de -l’appartement moderne, du châle de la femme parée en conquérante et en -victime. C’est cette femme datée du Second Empire par sa robe, et datée -de tous les temps de la civilisation, par sa vie exaltée, secrète; c’est -cette femme en blanc, en noir, en bleu, en jaune, avec ses fleurs, ses -bijoux, ses amours, ses tristesses, qui donnera, en touchant échange, à -Alfred Stevens, la vie immortelle qu’elle a reçue de lui.» - -Après un tel jugement, il serait puéril de relever, de révéler les -frivoles anathèmes de visiteurs pressés, non sans la prétention de -substituer à de mûres compréhensions leurs impressions évaporées. Non, -encore une fois, Stevens n’est pas un peintre sans profondeur, parce -qu’il peint des femmes recevant des billets ou revenant des bals. Je -l’ai écrit ailleurs: «quels plus dramatiques combats, quelles -submersions plus poignantes?[4]» - - [4] Page 21. - -Et ce _leitmotiv_ du billet doux, un ancien petit Stevens, le varie en -une acception fort exceptionnelle: c’est un petit chien qui fait le beau -pour le présenter à sa maîtresse, et la langue du serpent d’Éden vibre -encore sous les espèces de ce _poulet_, entre les moustaches du roquet -debout devant Ève. - -Une erreur que je répugne à rencontrer sous la plume de critiques -autorisés, beaucoup plus qu’à voir certains visiteurs de l’Exposition -Stevens aussi désorientés que la noce de _L’Assommoir_ dans le Louvre, -et presque aussi spirituels que Bibi-la-Grillade devant les cuisses de -l’Antiope, c’est la comparaison à la littérature d’Octave Feuillet de la -peinture d’Alfred Stevens. Entendons-nous, quand nous aurons dit: un -Feuillet qui revêtirait du style d’un Flaubert la psychologie d’un -Stendhal, j’admettrai la similitude. - -Mais l’obstacle sur lequel tiquent et butent aussi inconsidérément que -d’ailleurs obstinément, les gens pressés, les clientes de Paquin, ce -sont les modes. Loin d’entendre que les toiles du maître, de tous autres -points si parfaites, n’offrissent-elles que ce ragoût, il serait -inappréciable; elles oublient les chérusques de Porbus et les paniers de -Nattier, et la sagacité de leur critique, en même temps que «la capacité -de leur esprit, se hausse» et se borne à reprocher aux robes à volants -de n’être pas des jupes _bonne femme_. - -Le haut appoint d’historique intérêt et de somptueuse curiosité -qu’ajoutent aux tableaux de Stevens leurs modes évanouies, les critiques -citées plus haut, l’ont toutes bien compris et artistement expliqué. -L’une d’elles trouve cette pittoresque expression: «la carapace des -cachemires», et Monsieur de Fourcaud consacre à ces atours surannés, qui -seront des costumes demain, un article entier, plein de broderies -élégantes. - - * * * * * - -Complétons maintenant de quelques réflexions suscitées par les toiles du -Quai Malaquais, des notations antérieures. - -Et, dès le début, se peut-il qu’il ait arrêté les yeux sur le tableau -prêté par le musée d’Anvers, le chroniqueur qui reproche à Stevens de -mettre si peu de choses dans la tête et dans les yeux de ses femmes, -qu’il ne saurait les baptiser que femme en bleu, blanc ou rose? On -pourrait tout d’abord répondre que le _Blue Boy_ ne fut pas baptisé -autrement, non plus que l’_Homme au gant_ du Titien, lequel cependant ne -manque d’expression ni dans les yeux, ni dans la tête; et que tant de -Madones au _voile_, à la _chaise_, au _raisin_, au _chardonneret_, au -_poisson_, au _singe_, au _lapin_, auraient peut-être fait plus -respectueusement d’emprunter leur titre au Sauveur du Monde, qu’elles -tiennent entre leurs bras, qu’à ces vêtements, à ces meubles, à ces -fruits, à ces ménageries. Mais ce sont chicanes d’à côté, digressions -fantaisistes. Plus sérieux est de constater, sans hyperbole ni conteste, -que nul tableau, fût-il de Zurbaran ou de Mathias Grünwald, le _Naufrage -de la Méduse_ ou le _Prométhée_ de Salvator Rosa, ne l’emporte en -pathétique sur cet épisode mondain, plein de frissons et de transes. Le -tableau s’intitule simplement _Retour du Bal_, comme plusieurs des -compositions de notre grand féministe. «Femme effondrée au retour du -bal», Monsieur Geffroy la caractérise plus exactement sous cette -désignation. Je l’appellerais: _L’Atterrée_. C’est le plus poignant des -petits drames que peignit Stevens; celui-là rédige en grand sinistre une -de ces déceptions parées, auxquelles il se complut et excella. Les deux -_Douloureuse Certitude_, exposées dans les mêmes galeries, en offrent -deux exemples, non sans angoisse. Le gazetier, qui juge Stevens badin, -les a-t-il vues? Celle appartenant à M. Gardener est plus assombrie. -Dans le détail de l’ajustement--car ces douleurs sont élégantes, et -c’est la caractéristique de leur acuité qui échappe à notre esthéticien -égaré, que cette opposition entre leur parure et leur souffrance -demeurée humaine--j’ai négligé de noter ce vaste jupon blanc, dont la -cloche se dessine sous la robe grise, et qui accompagnait la marche d’un -fracas, plutôt que d’un froufrou, de toile empesée. L’autre (exposée -sous le nom de Monsieur Hœntschell) est plus rageuse. Décrivant de -mémoire sa toilette (je tiens à ces rectifications), je l’ai vêtue -inexactement d’un taffetas gant de Suède. C’est une gaze du jaune un peu -fané, d’une fleur de bouillon blanc; ou, mieux encore, de la coque -diaphane d’une alkékenge. Et la lumière rose des bougies, dont la flamme -s’allonge, et la pâle clarté de l’ombre surprenant la mondaine en proie -à son tourment, se fondent en une rousseur blonde qui baigne tout ce -tableau dans un ton de plume de tourterelle. J’ai vu, dans les galeries -Petit, une moindre toile, corrélative de la précédente; variations sur -le même sujet; ce n’est pas un autre modèle, et la toilette est -pareille; mais l’expression de la tête au regard fixe est plus -concentrée, plus intense. - -Or, les indubitables chagrins de ces deux sœurs sont tempérés, l’un par -une dignité, par une grâce maintenues, l’autre, par une colère où la -douleur se distrait. Mais ce thème, plusieurs fois varié au cours de -l’œuvre, atteint à toute son intensité dans le tableau d’Anvers. Plus -rien, là, des exquises mièvreries auxquelles se complaît ce pinceau -charmeur. _L’Atterrée_, au retour de ce bal maudit, duquel il lui a -fallu subir sans gaîté l’allégresse torturante, s’effondre dans -l’anéantissement où la jette une nouvelle redoutée longtemps, certaine à -cette heure. Et cette heure se prolonge, s’éternise, sous les habits de -fête non quittés, et qui semblent participer, en se fanant, à -l’extinction du bonheur, sous la lueur hybride qui se mélange du jour -naissant, et de la lampe mourante, entre lesquels le visage en proie au -désastre se noircit de tons plombés et d’angoisses secrètes. Ce -douloureux vers de l’élégiaque Marceline s’y inscrit avec plus de -cruauté: - - «Le sourire défaille à la plaie incurable.» - -Et ce serait une dramatique illustration des douloureusement amoureux -poèmes de la Muse de Douai, que cette victime ornée et frissonnante, les -bras ballants sous leurs bracelets, dont les joyaux alourdissent la -retombée parallèle de ces deux mains, impuissantes désormais à ressaisir -le bonheur. - -Il est encore tout entier aux mains de l’héroïne de cette autre page -magistrale, audacieusement intitulée: _Tous les bonheurs_. J’imagine que -Monsieur Degas, qu’on a vu, et c’est un bon signe, parcourir, sa loupe à -la main, les salles de l’École, a dû grandement apprécier le marmot -glouton, si fort exempt de la fadeur des scènes dites maternelles. La -charmante jeune mère[5], tant de fois heureuse, s’est attardée au -dehors; son nourrisson le lui fait sentir au retour. Aussi, est-ce même -avant de retirer son chapeau, dont les brides sont simplement rejetées -en arrière, qu’elle abandonne entre ses longs doigts fins qui le -pressent comme un fruit juteux, son beau sein au poupon goulu, fermant -le poing de plaisir. - - [5] Madame Alfred Stevens. - -C’est nombre de fois que la beauté de Madame Alfred Stevens fut -reproduite par Alfred Stevens dans ses tableaux, mais voici une -curiosité plus rare. Le hasard de mes promenades m’a fait découvrir une -toile qui pourrait bien être de ce grand peintre et le représenter -lui-même, en compagnie de sa femme, aux jours de leur lune de miel. Je -m’empresse de dire que ce tableau n’est pas signé, sauf de l’éclat _in -fieri_ d’une maîtrise touchant à son apogée. - -La toile mesure 1 mètre de largeur sur 0 m 80 de hauteur. C’est un -sous-bois printanier tout étoilé de blanches aubépines. La belle jeune -femme, assise sur le gazon fleuri, est vêtue d’une robe fort bouffante -(comme on les portait alors) gorge-de-pigeon, dite _à double jupe_, dont -la plus courte est cernée d’une ruche. La ceinture est rose, le chapeau, -dit _chapeau-assiette_, est de paille blanche, garni de coques -pareillement roses, semées dans une dentelle noire. Au col, une -cravate-jabot en mousseline claire rattachée par une turquoise d’un bleu -_sui generis_ excellemment rendu. La main droite de cette mondaine -présente une branche de lilas, comme les madones de Luini font de leur -ancolie; la gauche retient de ces fleurettes volontairement indistinctes -qui ne veulent s’appeler que des «fleurettes printanières». L’expression -du visage est énigmatique, de beaux yeux bruns au regard de côté, un -regard qui écoute; la bouche, au sourire retenu, n’est pas toute -confiante et semble savoir qu’il y a des chagrins au fond des joies. Ces -jeunes gens, placés l’un derrière l’autre, ne peuvent se regarder, mais -se voient du cœur. - -Un reflet de soleil, tamisé par les feuillages, effleure l’épaule du -modèle et le costume du jeune homme plus faiblement encore. Il semble, -lui, vraiment en contemplation devant sa chère compagne. Sa pose est -aussi allongée sur l’herbe, il est en guêtres de chasse, sa veste est en -velours brun, son chapeau-canotier d’un ton très fin repose sur son -manteau étalé. - -Les accessoires sont bien caractéristiques de la manière de Stevens: un -châle de dentelle noire, un éventail d’ivoire découpé, si incommode et -si à la mode alors, une ombrelle-marquise ouverte, également en dentelle -noire, à la doublure d’un blanc-bleuté, au devant de laquelle des -brindilles se détachent. Une paire de gants de Suède roulés; enfin, -détail symboliquement voulu, un volume broché dont la couverture porte -ce titre: «Son Printemps». - -Ce tableau pourrait-il être l’œuvre d’un camarade, d’un confrère -Flamand, heureux de portraiturer son ami dans ces conditions amoureuses? -Je ne crois pas, je laisse de plus experts en décider. - -Un autre tableau qui, par rapport à Millet, et vu son importance dans -l’œuvre d’Alfred Stevens, sera peut-être un jour son _Angelus_, c’est -_Le Convalescent_. Toile vaste pour notre peintre. Trois personnages: un -long jeune homme assis, dont la maigreur s’accuse en de noirs habits, -maintenant trop amples. Debout, devant lui, une matrone le remonte de -propos réconfortants et lui touche le front dont elle rejette les blonds -cheveux en arrière. Elle est vêtue d’une robe de soie gris-fer, aux -puissantes indications de plis, d’un chapeau fermé à la mode du temps, -d’un cachemire aux nuances éteintes. Auprès d’elle, sur le canapé, une -belle jeune femme considère le convalescent avec une aimable -sollicitude. La peinture de ce tableau est si souple et si riche qu’on -dirait du laque. Commune à bien des tableaux de Stevens, cette qualité -s’accuse encore là. Et le rose velours des chaises, l’or de leur bois, -le noir des étoffes, le marbre de la cheminée, les garnitures qu’elle -supporte, dont une pendule ornée de plaques en lapis-lazuli (qui -reparaît au _Coin du feu_ de Monsieur Feydeau), apaisent leurs reflets, -absorbent la lumière, satinent leur grain, et tout s’unit, tout chante, -en un concert harmonieux de tons colorés. - -C’est le propre des belles peintures d’Alfred Stevens, d’agir sur -l’esprit comme une belle musique. Et ceci n’est pas seulement une -réflexion poétique, mais une observation tirée des procédés de -composition et de facture. Le petit tableau de la _Dame aux cerises_ le -démontre éminemment en son _thème_ de rouge et de vert, posé, avec ces -cerises elles-mêmes, sur les genoux de la jeune femme et développé au -cours de toute la toile par les variations de ces deux tons, confiées -aux étoffes du fond, du fauteuil, de la toilette. - -Une autre composition, en laquelle la déliée physiologie féminine ne le -cède point au rendu exquisement fin, c’est dans le tableau -insuffisamment intitulé: _La Visite_[6]. _La Confidence_, _L’Aveu_, plus -explicites, ne le seraient pas assez encore. C’est un aveu d’une -spéciale délicatesse. La plus jeune amie, la plus récente mariée a fait -demander sa grande sœur, la compagne qui l’a précédée en la vie, dans le -mariage et la maternité. Elle lui avoue son état enfin certain, ce -glorieux avènement, bourgeoisement connu sous le nom de _position -intéressante_. Mais ses premiers troubles, ses premiers malaises, une -nouvelle forme de la pudeur ont rencogné derrière un paravent luxueux la -future jeune mère. Son peignoir de mousseline blanche à pois, nuancée de -rose par un transparent déjà lâche, est une merveille d’élégance et de -goût. Pas un noir ne durcit son personnage délicieux; pas une lueur ne -l’accuse. C’est un miracle de demi-teinte, entre tous unique, dans -l’œuvre de Stevens; un doux sourire, en forme de croissant, relève les -coins de la bouche, les yeux sont baissés; une tendresse baigne les -chairs, assouplit la stature; on dirait une mondaine interprétation du -vers d’Hugo: - - «Ève sentit que son flanc remuait.» - - [6] A Madame Cardon. - -L’amie, debout, rassurante, charmée, le profil dans la pénombre, la -nuque dans la lumière, regarde, écoute, encourage; et son burnous de -cachemire resplendit chaudement et mélodieusement de tons de turquoise -et de giroflée. Un paravent de laque à fond noir, aux dessins d’or et -d’argent, autre prodige de fini et de rendu, sert de cadre à ce -chatoiement, chatoiement lui-même. Et ni la soie du canapé aux rayures -Pompadour, ni l’or du bois sculpté, ni le vase vert-camélia, ni la -tenture vert-saule, ni la cordelière aux glands soyeux, je ne dis pas ne -se nuisent, mais ne cessent de collaborer à l’ensemble chantant, fort et -fin, précieux et gracieux. - -C’est un prodige de cet art que la juxtaposition de ces surfaces -diaprées, non seulement sans mutuelle hostilité, mais en une association -de richesses et un échange de distinctions, qui s’activent et se -tempèrent. - -Au rebours des escamoteurs, à l’encontre des ébaucheurs de masses, à -l’instar des petits maîtres Flamands dont ce fut la vertu, Stevens -n’omet rien, et rien ne jure, rien ne crie, ne tire l’œil; mais tout -rayonne et retentit doucement en la musicale variété des formes et des -nuances. Les objets sont tous à leur plan et à leur place, en ces -milieux de choix; et la chose que Stevens se trouve avoir peinte en les -peignant si vraies, c’est ce qui n’existe pas et qui pourtant est tout, -le fluide qui les baigne, leur atmosphère. - -Et l’exécution est si parfaite, bien que sans nulle monotonie, avec -maintes variétés de touches, pour chaque matière et chaque textile, que -si, par malheur, une de ces toiles se trouvait coupée en vingt parties, -chacune d’elles n’en formerait pas moins un petit tableau excellent et -complet. En outre, d’une toile à l’autre, cette exécution qui se -transforme, toujours en quête d’une diversité ou d’un mieux, offre et -parcourt à elle seule des modulations infinies. Une preuve: il est -difficile d’assortir en pendant deux de ces peintures, au choix, par la -dimension du sujet et la qualité du faire. On compte celles qui -pourraient s’apparier ainsi: _Le modèle se chauffant_, brune tête de -Murillo, et la petite _Veuve_ sur son canapé rouge; _La Femme au -bouquet_, de Monsieur Manzi, et _La Femme aux papillons_, de Madame -Georges Petit, réaliseraient de telles associations, avec autant de -prix, autant de rareté, que celles dont un habile joaillier a -grand’peine à les effectuer de deux solitaires sans rivaux, de deux -perles d’orient fraternel. Les deux belles petites toiles de la -collection Georges Feydeau composent un de ces assortiments; on dirait -deux Courbets en miniature: une liseuse, celle-ci fort honnête femme, au -coin de son feu, en ses atours discrets de Pénélope bourgeoise; l’autre, -debout auprès du clavier, l’effleure du doigt, distraite, l’esprit au -lointain. - -_La Charmeuse de papillons_[7], un chef-d’œuvre de tous points, nous -fournit une curieuse remarque. Je veux parler de ce quatrième doigt de -la main gauche, lequel se replie sur le manche du parasol japonais, en -une courbe rentrante si expressive, qu’Ingres l’eût entre tous admirée, -le grand amateur de raccourcis singuliers et véridiques. - - [7] Une nièce de l’artiste. - -Une autre toile, dont le détail aurait encore enchanté le grand et -sévère Dominique, c’est _La Visite_, appartenant au Roi des Belges. J’ai -parlé ailleurs de ce duo entre tous harmonique. Le chapeau de fleurs de -la visiteuse, son châle de dentelle noire rejeté en arrière, la -robe-princesse de son amie, faille _cheveux-de-la-reine_, garnie d’une -_chicorée_ de même étoffe, dont émerge le pied chaussé-menu d’un soulier -turquoise assorti aux trois velours bleu intense, finement givré de -blanc dans le reflet, qui se croisent en bandelettes sur la chevelure -dorée, autant de jolis détails. Le beau, c’est le dessin de cette tête -de jeune femme en train de mordiller expressivement le petit doigt de sa -main gauche. Un peu agrandi, je le répète, un tel contour ne détonnerait -pas dans la collection Montalbanaise. - -Ce qu’Ingres eût envié dans le tableau _L’Inde à Paris_, au Chevalier de -Bauer, c’est le geste des doigts qui s’évasent dans le penchement, -l’appuiement, au bord de ce meuble, du corps de la belle mondaine. On -dirait l’extrémité des plumes de deux ailes prenant contact avec le sol. -Ce tableau est l’un des plus beaux de l’Exposition, par l’architecture -de la composition: une table recouverte d’un tapis turc aux riches -nuances sert de base à un éléphant orné de pierreries, qu’examine une -collectionneuse[8] debout derrière ce bibelot de rajah. Elle est nu-tête -et laisse complaisamment descendre son regard sur le pachyderme gemmé. -Un fond vert-myrte reposant et réjouissant se tend derrière la robe de -velours noir. Vers la droite, un _ficus_ s’y assortit, qui découpe sur -du rose-gris ses feuilles retombantes. - - [8] La femme de l’artiste. - -Un tableau de pareilles dimensions (à M. Guasco) reproduit le même -sujet, sous le même titre, en variant le personnage, l’attitude, le -costume; et le proboscidien se surmonte, cette fois, d’une minuscule -poupée. Une troisième variante du sujet figura dans la collection Khalil -Bey. Gautier la décrit ainsi dans la préface du catalogue: «N’oublions -pas les séductions d’Alfred Stevens, une jeune femme qui rêve, indécise -entre les deux routes, devant une sorte de chimère japonaise tout en or, -ayant pour verrues des diamants, des rubis et des saphirs symbolisant la -richesse luxurieuse, et une lettre ouverte, emblème de l’amour pur.» -Cette description s’applique en partie à l’allégorique scène intitulée -_Le Cadeau_: une jeune blonde en robe d’_algérienne_, dont les manches -lâches et transparentes rappellent certaines juives de Rembrandt, -considère un tigre-joujou, placé sur une table en face d’elle. D’une -main elle tient la lettre du donateur lointain; de l’autre, une pensée, -indice de souvenir. Naïf langage de fleurs et d’accessoires, renouvelé -par cet art supérieur semblant s’être inspiré là du même sentiment qui -faisait écrire à Baudelaire: «beauté du lieu commun», dans ses notes -publiées posthumes. - -Stevens m’affirme que Gautier a parlé, et plus longuement, de cet autre -tableau: _La Lettre de faire-part_, dit encore: _La Femme en rouge_. Ce -devrait être dans la préface du catalogue pour la vente Anastasi. _La -Femme en rouge_ y figure, et deux fois glorieusement pour Stevens, qui -en fit don à son confrère, devenu subitement aveugle, comme tel héros de -Kipling. Elle se vendit 8,000 francs. C’est une des plus nobles -peintures du maître. Il dut l’exécuter un jour de bonne santé et de -belle humeur, cette page de joie et de tristesse. La jeune femme, -l’éternelle héroïne de Stevens, toujours diverse et toujours nouvelle, -trouve, au retour d’une fête dont elle porte la parure, le douloureux -billet bordé de noir qui la rappelle aux sombres pensées. «L’art est à -moi!» semble s’être écrié l’artiste, en peignant ce morceau d’une pâte -si souple, de si libre allure, sans une surcharge, sans un repentir. Et, -comme pour le signer d’un symbole mystérieux, la pierre qu’il suspend au -cou de son modèle, c’est, mélangée sur la palette et portée sur la -toile, en une seule touche exacte et subtile, par le pinceau, c’est la -gemme du présage funeste, une trouble et troublante opale. - -L’autre _Lettre de faire-part_, plus célèbre, plus ancienne, plus -étudiée, présente une tête expressivement inquiète, mais surtout offre à -s’émerveiller d’un de ces cachemires triomphaux où Stevens excelle. -Châle-burnous infinisant son kaléidoscope au-dessus des lourds plis -d’une robe marron clair, en soie épaisse, _à pleines mains_, disent les -chambrières. Le bichon jappe dans son sillage; sa maîtresse l’oublie, -perdue en l’incertitude du nom qu’elle va lire sur le papier cerné de -noir. Vétilles devenues profondes par le rendu véridique et euphonique -de ce que j’appellerais volontiers _le sentiment habillé_, tel qu’il -nous apparaît dans le monde. - -J’ai compté, dans l’Exposition, jusqu’à onze de ces cachemires. -Joséphine en possédait davantage, mais non de plus beaux. Et celui que -Mademoiselle Moreno vient de rajeunir gracieusement, sur la scène du -Théâtre-Français, greffe, n’en doutez pas, ce renouveau de notoriété sur -celles que lui valut d’avoir posé pour notre peintre, après avoir été -porté par «la bonne Impératrice». C’est une curieuse coïncidence que ce -succès de l’Exposition Stevens et la reprise d’une pièce en proie aux -mêmes modes. Écoutez-en le compte rendu; ce ne sont que berthes, -guimpes, mantelets, canezouts, ganses, fronces, biais, bouillonnés, -marabouts--et jusqu’à l’effilé Tom-Pouce! - -Le premier cachemire peint par Stevens drape, dans le joli tableau _La -Visite_[9], une jeune mondaine de 58, laissant glisser son regard sur la -carte qui accompagne un bouquet, messager d’amour. C’est un châle à fond -_tabac d’Espagne_, un peu parent de ce châle jaune qui fascinait la -Cousine Bette que Balzac nous peint «en proie à l’admiration des -cachemires». - - [9] Si je ne me trompe, à M. Vimenet. Quatre des tableaux exposés - portent ce titre. - -Le tableau intitulé _Remember_ nous sollicite maintenant: une mondaine -rousse, assise en toilette de soirée, qui n’est autre que le dessous de -soie jaune porté par le modèle de _L’Atelier_. Elle s’abrite de cet -éventail dont le peintre aime à faire jouer sur un teint l’ombre -délicate. Teint bien en accord avec la physionomie, la physiologie de la -dame. Jamais Stevens ne commettrait cette erreur de couronner de cheveux -roux une peau de blonde. Dans le panneau que je possède, _La Psyché_, -admirez comme la carnation mate et un peu olivâtre du modèle s’assortit -à sa brune chevelure. La jeune femme de _Remember_ a les sourcils -effacés, les cils blancs, et sa _complexion_ fait penser à ce vers de -Mallarmé: - - «Un automne jonché de taches de rousseur.» - -Un coin de fauteuil doré Empire, garni de bleu turquoise, s’associe -heureusement au jaune de la robe, au ton du gant de Suède. Et le fond -sans détail, se creuse lointainement derrière la pensive figurine.--_La -Femme en vert_, de la collection Guasco (encore une femme au cachemire), -regarde d’un air pénétrant un tableau de chevalet, son portrait -peut-être. C’est, pour me servir d’une subtile expression d’un poète, -celle que j’aime le moins de celles que je préfère, avec certaine -_Liseuse_ appartenant au Prince de Ligne, bien que cette dernière -rayonne un charme discret assez semblable à celui qui émane des pensives -figures de Fantin-Latour. - -Telles sont, plus ou moins restreintes ou spacieuses, avec celles -mentionnées dans la précédente étude, les plus exquises, les plus -magistrales, les plus parfaites, selon moi, d’entre les toiles d’Alfred -Stevens exposées à l’École des Beaux-Arts, en février 1900. - -Il est instructif d’y examiner aussi des toiles plus anciennes (devers -55) d’une facture moins libre, sentant encore un peu l’école. Disons -_L’Avare_, _Le Mercredi des Cendres_, _La Leçon de musique_, _La -Mendicité interdite_ et _La Mendicité tolérée_, ces deux dernières -d’allure un peu puérilement mélodramatique, mais d’un faire puissant, -rappelant un peu celui de Joseph Stevens. Il n’eût pas été sans intérêt -de rapprocher sur une même paroi ces quelques tableaux, débuts, origines -de l’artiste. - -Leurs dimensions insolites ou plus restreintes composent encore un -groupe à part, de quelques tableautins que je citerai: _La Liseuse -couchée_, merveille de camaïeu ivoirin, de la poitrine nue, de la robe -d’algérienne où la chair rose transparaît, des mains, du livre et de la -fourrure du blanc fauve, où s’allonge et se frôle amoureusement le corps -de cette savante voluptueuse. _Liseuse_, qui se transforme en lascive -_Dormeuse_, dans un panneau d’égale forme et de pareilles dimensions, -propriété de Monsieur Madrazo. Semblables blancs crémeux de la diaphane -robe aux soyeuses rayures et de la poitrine ivoirée, ouverte aux -effluves caressants d’un jour d’été; même collier de corail aux couleurs -de baies; seuls, les cheveux sont devenus roux, comme pour s’assortir à -ce bijou, au fond d’un ton pompéien, à l’écran de forme japonaise.--_La -Dame en bleu_, dite _Le Bluet_, figurine unique en son genre, est assise -au beau milieu d’un paysage qui baigne de tons légèrement virides une -toile de deux tons d’azur, «_wedgwood_» et saphir.--La _Rose-Thé_, une -jeune femme aux seins nus et si délicatement nuancés du ton de la fleur, -qu’on les prendrait pour cette rose elle-même.--_Le Pianiste Hongrois_, -petit portrait, ensemble distingué et flamboyant, d’un blond jeune -homme, aux cheveux longs et drus à la Liszt, au visage finement ombré; -une transcendante étude laquée en pleine pâte, où le luisant palissandre -de l’instrument, la musique entr’ouverte et le lisse clavier, la culotte -gris-perle ornée de broderies, le tabouret d’un rouge de géranium, sont -ébauchés et entièrement rendus en quelques touches toutes puissantes. -Stevens a peint ce tableau en une heure et demie (le temps ne fait rien -à l’affaire), d’après l’accompagnateur de Rémenyi, le violon -célèbre.--Trois petites études, en lesquelles Stevens rencontre -Whistler: _La Fillette à la poupée_, une combinaison en rose et vert à -ravir le peintre des arrangements; _La Femme au peignoir_ et _La jeune -Femme assise_, un minois, une Mimi-Pinson d’atelier, en plus rosse (un -peu la Bessie de _La Lumière qui s’éteint_), le modèle gentil et commun -en sa toilette de rue, la voilette blanche relevée, et les mains aux -doigts trop courts, cherchant à se rejoindre sous leurs bagues en faux -et hors des fausses manchettes de toile empesée.--Trois petits -portraits: deux garçonnets, le rêveur, le jeune Montrosier, mélancolique -adolescent; et le volontaire, le jeune Peter, profil accusé et fin, -au-dessus d’une flottante cravate de deux tons de rose; puis une petite -tête de jeune femme blonde, à la coiffure garçonnière aussi, et qui plus -loin s’accommode aux sombres atours de _La Veuve avec ses enfants_, dans -le tableau du Musée de Bruxelles. - -Quant aux grandes figures, si je n’en parle pas, c’est qu’elles ne sont -point typiques du talent de Stevens. Celle en laquelle il a égalé ses -petites toiles, c’est _La Femme au bain_ de la collection Humbert, non -exposée aux Beaux-Arts, et remplacée par une autre baigneuse, moins -belle, à la gracieuse tête de Sirène, dont un des mérites est de -rappeler ce joli vers de Musset: - - «La Naïade du bain qui pleure en s’égouttant.» - -J’ai tout énuméré de ce qui me semble hors ligne. Je m’en voudrais -(Stevens lui-même peut-être m’en voudrait) d’omettre ses _marines_, qui -ne sont pas mon faible dans son œuvre, mais qui y jouent un notable rôle -dont il est fort jaloux. En tout cas, peut-être en aurait-on dû faire -l’objet d’une réunion spéciale, plutôt que de les mélanger aux portraits -de femmes. Et pourtant la mer n’est-elle pas femme comme elles, -mystérieuse, énigmatique, pleine d’accalmies et de cruautés sous ses -robes changeantes, pleines elles-mêmes, dans la dentelle de leurs -vagues, le frisson de leur flot ou l’ourlet de leur écume, de roses -d’aurore ou de nocturnes violettes? Ce que je préfère, c’est une série -de vues de la Riviera, dont le peintre a bien rendu l’atmosphère sans -voiles, les contours nets et presque durs, les maisons peintes comme des -fleurs dans des paysages de pins qui s’assombrissent au crépuscule, sous -des ciels bleu pâle qui se mélangent à l’azur méditerranéen décoloré par -le soir naissant en une clarté surnaturelle. - -On reproche généralement aux coins de paysage, aux bouts de jardin que -Stevens encadre dans une fenêtre ouverte, un peu de froideur, un éclat -un peu creux ou un peu cru. Ce sont bien, il est vrai, des paysages de -peintre d’intérieurs, nature convenue et pimpante, factice et -superficielle. Néanmoins ces décors, voire ces portants, sont à leur -place et à leur valeur, et parfois, comme dans _La Femme aux papillons_, -le peintre prouve qu’il sait traiter les vertes plates-bandes et les -ombreux sous-bois avec non moins de consciencieuse passion que les -paysages dorés des paravents de laque. - -Je conclus par quelques détails typiques, récemment glanés. La figure de -femme de _L’Atelier du peintre_, et cette autre, d’ailleurs assez -dissemblable, de la _Douloureuse Certitude_ (en robe de soirée) furent -posées par un modèle du nom de Victorine, dont il appert que le maître -se plaisait à en interpréter l’élégante silhouette, plus qu’à rechercher -sa ressemblance exacte. Dans le premier de ces deux tableaux, parmi les -objets occupant le fond du décor, la photographie d’une tête d’homme est -reproduite avec une singulière vérité: c’est un portrait de Baudelaire. -De même que la robe d’algérienne, tant aimée, tant de fois reproduite -par le peintre, lui avait été donnée par la Princesse de Metternich, la -robe de la _Dame rose_ lui vient de Madame Doche. Un jour l’histoire -sera faite de ces robes variées ou redites par Stevens, dans tel ou tel -de ses tableaux, chiffons immortalisés, loques transfigurées; candide -robe bleue du _Printemps_, que sillonnent de fins velours noirs, tels -que d’obscurs filons de deuils préventifs; robe rose de _L’Été_, dont -les boutons de métal poli sont autant de miroirs menus qui reflètent le -paysage. Le grand amoureux des robes devait aussi se préoccuper de ces -robes de l’ameublement qui sont les tapis de table. Il en a peint -beaucoup, de rutilants et de discrets. _La Visite_[10] et les _Derniers -jours de veuvage_ en contiennent deux extraordinaires. - - [10] A Madame Cardon. - -Un mot de la célèbre ambassadrice que je nommais tout à l’heure: -«Princesse, Stevens trouve que vous avez _du chien_, lui dit-on un -jour.» (La locution venait d’être inventée.) Et la spirituelle dame de -répondre: «Est-ce le peintre d’animaux?»--C’est un plaisir d’entendre le -maître remonter le fil de ses souvenirs. Je lui exprime mon admiration -pour la collection de ses œuvres réunie aux Beaux-Arts: «Et pourtant mon -chef-d’œuvre n’y est pas!» me réplique-t-il. Ce chef-d’œuvre, c’est, -selon lui, _La Tricoteuse_, une femme en blanc (toujours la robe -d’algérienne), assise, en train de travailler à un ouvrage de soie bleu -pâle. «Je ne sais pas comment j’ai pu faire cela, me dit naïvement -Stevens; j’ai revu le tableau il y a quelques années, j’en étais épaté; -c’est d’une couleur!...» Un désaccord avec le collectionneur Bruxellois -a privé l’Exposition de cette toile privilégiée. Or un autre -chef-d’œuvre est là, incontestable, lisible pour tous, _Le Cadeau_[11], -à l’égard duquel son auteur se montre moins équitable. Comme on le lui -racontait minutieusement: «C’est étonnant, murmura-t-il, je ne m’en -souviens pas.» Ainsi de l’arbre prodiguant ses fleurs et ses fruits sans -se rappeler les regards rassasiés, les soifs étanchées. D’autres -tableaux, qui prétendirent prendre rang au catalogue avaient moins de -droit au souvenir de leur peintre. L’un d’eux, annoncé d’avance et non -sans ostentation, lui fut apporté avec inquiétude par un commissaire -zélé. Cette petite toile, assez adroitement truquée dans la manière du -maître, n’était pas de lui, était fausse. - - [11] Décrit plut haut. - -Par contre, j’ai vu chez un marchand de tableaux une petite peinture -d’un fini presque excessif, que Stevens appelle _L’Angelus_. C’est une -jeune femme, en robe de soie noire, assise près d’une fenêtre ouverte. -Ses bras ballants tombent avec le livre qui l’occupait et, dans la -mélancolie du soleil couchant, elle écoute tinter l’_Ave_ du village. - -Maintenant l’Exposition s’achève en un murmure universellement édifié. -D’autres maîtres, d’autres habiles artistes, amis et admirateurs de -Stevens, fort au courant de son œuvre, la voient se surpasser elle-même -en cet ensemble subjuguant et charmeur. Messieurs Carolus-Duran, Béraud, -Gervex se sont multipliés pour assurer cette glorieuse joie à leur -confrère. Monsieur Benjamin-Constant commente ces tableaux de -compréhensive façon, et Monsieur Degas promène sur leur émail une loupe -non déçue. Monsieur Forain s’arrête émerveillé devant le tableau -appartenant au baron Blanquet lequel va, ces jours prochains, éprouver -les enchères[12]. Enfin, Helleu, le jour de l’inauguration de ce petit -musée, exprimait son enthousiasme par un mot qui fut rapporté à Stevens -et le réjouit: «A côté de cet homme-là, nous ne sommes tous que des -maçons!» - - [12] Elles l’ont adjugé pour vingt et un mille francs à Monsieur - Georges Feydeau. - -Est-ce à dire que «la brute hyperboréenne des anciens jours, l’éternel -Esquimau porte-lunettes ou plutôt porte-écailles que tous les éclairs ne -sauraient éclairer[13]» se rende à ce charme décisif? Dieu nous en -préserve! Ce monstre m’est apparu sous forme mâle et femelle, dans -l’Exposition, bien notamment le premier jour, et j’ai vu--à distance, -heureusement!--sa _hideuse bouche_ se crisper en la significative -déformation qu’inflige aux contours buccaux une bêtise proférée. Cette -bêtise, ce doit être l’une de celles qui sont le plus chères au -Philistin; elle consiste à traiter de _goûts malades_ les goûts autres -que ceux des gens qui emploient leur trop de santé à dire des -niaiseries. Voici, en outre, le mot d’une des petites filles du Cousin -Pons: «Je ne me représente pas un Stevens chez moi.» N’eût-il pas été -plus judicieux de demander au tableau ce qu’il penserait lui-même de la -cohabitation avec une personne si éclairée? - - [13] Suivant un texte de Baudelaire. - -Quant aux vraies femmes, «reconnaissantes d’être si bien devinées», -selon une jolie expression inspirée par l’Exposition Stevens,--un peu -déroutées cependant par les toilettes avec lesquelles elles jouèrent -pour la première fois _à la dame_, quand elles étaient enfants, elles -murmureraient volontiers, devant beaucoup de ces tableaux, ce vers de -Mallarmé, si elles ne commençaient pas par l’ignorer: - - «En toi je m’apparus comme une ombre lointaine.» - -Et leur palme, leurs fleurs à la main, elles s’avancent vers le vieux -maître qui les devina, et lui composent de leurs noms associés la stèle -gravée en tête du catalogue, et qui restera comme un curieux document -d’art et de mondanité de la fin du siècle. - -Et celle qui s’est mise à leur tête, la Comtesse Élisabeth, arrivée -auprès de son illustre compatriote, lui récite ce mien sonnet, qu’il -entend, qu’il aime: - - -AU MAITRE ALFRED STEVENS - - Vous avez révélé les velours et les voiles - D’une Vénus qui naît de l’écume des flots; - Non les flots de la mer aux trop profonds sanglots, - Mais les flots de sa jupe, aux bijoux pour étoiles; - - Comment nous faites-vous frissonner jusqu’aux moelles - Rien qu’à peindre avec art de précieux tableaux - Où vers une Cythère aux amoureux îlots - De belles robes vont gonflant satins ou toiles? - - C’est qu’elles sont l’aimée et l’amante, en essaim, - Ces femmes, dont je vois, sans cris, battre le sein - Près des souples émaux de l’ample cachemire; - - Et que ce ne sont pas les moins âpres douleurs - Que celles dont l’émoi dans les Psychés se mire, - Et qui, pour leurs colliers de perles, ont leurs pleurs! - -Une épreuve pour laquelle l’épithète de Dantesque, seule, aurait suffi, -n’a pas été consommée. Stevens, seul d’entre tous les Parisiens, n’aura -pas été privé d’admirer son Exposition. Il sort d’en faire, aujourd’hui -28 février, la visite discrètement triomphale. Un mercredi des Cendres, -titre de son premier tableau exposé là. Ses amis, ses proches, -l’entouraient, heureux, attendris. - -Dans son fauteuil roulant, moderne transposition de la litière du Grand -Cardinal, il a fait le tour des salles que son art a si finement -brodées. Cette tapisserie a quelque rapport avec celle que la Princesse -de Beauvau adorablement émailla de toutes les roses du Rosaire. Le -Rosaire de roses d’Alfred Stevens, ce sont tant de minois fleuris de -sourires, emperlés de larmes. Le maître en a pleuré à leur aspect, de -douces, de nostalgiques. On l’a fêté sur tout le parcours de ces -stations de beauté. On l’a acclamé devant cette merveille qu’il a -intitulée: _Tous les bonheurs_. Ces tableaux, il les reconnaissait, les -caressait du regard, s’inquiétait de leur santé matérielle, de leur -état, visiblement préoccupé de leur viabilité, de leur longévité, de -leur avenir. Et quand, sur le seuil de ces galeries, il a vu -l’accueillir, le gracieux essaim de ces jeunes femmes qui lui doivent de -se survivre, ne fût-ce pas touchant, en présence de tant de -chefs-d’œuvre et tant de souvenirs, d’entendre le vieux grand maître -chuchoter ce mot de coquetterie, mot de confidence aussi: «Voilà donc -tous mes vieux péchés!» - - * * * * * - -L’Exposition est close. La réunion est dispersée: «On croit déranger le -XVIIIe siècle qui causait», écrivent les Goncourt à propos des -impressionnantes salles du Musée de La Tour. Du musée de Stevens, on -aurait pu dire: «On croit déranger le Second Empire qui rêvait.» Peu ou -point d’hommes: un pianiste, un convalescent, deux ou trois éphèbes. -Mais tout ce que l’antiquité avait intitulé un _Sénat de femmes_, -éprises d’art, endolories d’amour, exaltées de coquetterie, à se faire -entre elles la montre du dernier bibelot, la confidence du dernier -caprice, les honneurs du dernier cachemire. - - - - -II - -Le Pasteur de Cygnes. - -GEORGES RODENBACH - - - [Illustration: Georges RODENBACH - 1855-1898 - Peint par Stevens, sur un volume du poète, provenant de la Collection - Goncourt et acquis par l’auteur du présent ouvrage.] - - -Le ciel des Flandres, l’eau des miroirs, canaux mélancoliques, et qui me -mènent à d’autres visages. Celui que j’y voulais peindre, que cette -similaire qualité de Franco-Flamand, la passion des mirages, le rendu -des reflets, l’art des nuances, apparentaient à Alfred Stevens, celui -qui s’y allait _décalquer_, selon une expression qui lui plaisait, le -poète exquis, l’ami sympathique, au sens exact de ces mots poncés par -l’abus, Georges Rodenbach, s’y esquisse plus pâle. Sa forme hésite; le -diadème en filigrane d’or de ses cheveux se confond au halo de la lune, -aux spires de l’eau sous le poids silencieux des cygnes. J’évoque en -vain les traits de mon ami; l’onde semble jalouse de les conserver en -son cœur; puis, tout à coup, ils se précisent, montent à la surface en -une blancheur d’hostie, et la tête transfigurée, désormais pareille à la -cité, émerge au-dessus des eaux de _Bruges-la-Morte_. - -C’est véritablement dans l’instant même, où le cours de ce récit et de -ma prédilection, m’amenait à susciter le poète dans sa ville, qu’il me -faut le ressusciter, et que sa mort soudaine change en encre noire, -l’encre bleue de ces souvenirs. - -Je n’aime guère les portraits après décès, tels que les conçoivent les -familles qui infligent à des peintres, souvent de talent, la cruelle -obligation de se conformer à une fantaisie macabre et irréfléchie. -J’admets l’anthropologique intérêt que peut offrir à des spécialistes, -le masque mort d’un Richelieu, d’un Voltaire, d’un Napoléon; mais, pour -ceux qui ont le bonheur de n’être point des monstres historiques, -n’est-ce pas un triste legs infligé à leur gloire distinguée et -discrète? Funestes images substituant au souvenir vivant qu’il s’agit de -faire durer, le déplorable tableau de leur destruction partielle. -Portraits exposés à d’étranges vicissitudes, entre le frigide malaise -qu’ils imposent aux visiteurs et à nous-mêmes, pour le scandale de -s’égayer devant eux; et le non moins scandaleux exil qui, la gaîté -revenue, (que les défunts modèles eux-mêmes se montraient jaloux de ne -pas bannir) relègue à l’oratoire, sinon en moins honorable lieu, le -rabat-joie funéraire. - -Dieu me garde, et bien que le livre n’ait pas l’inexorabilité du cadre, -d’obscurcir par la transposition littéraire d’une si fatale -effigie, la présence réelle du poète. Car l’œuvre est une -transsubstantiation--eucharistique symbole qui lui plairait--les -lecteurs y viennent communier; ainsi, l’écrivain demeure parmi nous. -Entre nombre de choses mal interprétées que contient la vie, il y a -notamment la mort. Nous ne voyons que peu nos amis; l’admiration qui -exalte notre amitié nous vient, pour eux, de ces travaux qui nous les -dérobent; alors, pourquoi ne pas nous les figurer dans leur trépas, -ainsi qu’en une solitude fructueuse et un peu distante, où se trament, -pour mieux mériter encore de notre élogieuse affection, des strophes -plus intensives. - -Il serait trop triste de se représenter à jamais dénuées de son visage -aimable, doucement fulgurant d’un toupet d’or cendré et fin, au-dessus -du hausse-col un peu naïf, mais sans prétention et seyant au type, les -réunions qu’il éclairait de bon accueil, de bonne grâce courtoise et -simplement diserte, de jolies phrases notées qu’il citait, inventées, -dont il offrait la surprise. C’était un goût chez lui, de sertir une -expression triée au cours d’une conversation, d’une lecture; d’en faire -(tel qu’un Goncourt tirant de sa poche pour s’en réjouir au beau milieu -d’un repas, le bibelot récemment acquis) chatoyer la terminologie -raffinée, voire quintessenciée. - -Le terme convient à notre Poète, il était abstracteur de quintessence. -On sait ce que signifiait ce mot pour les vieux alchimistes. En -possession des quatre essences, autrement dit des quatre éléments, ils -s’évertuaient à la recherche d’un cinquième, l’absolu, le générateur de -l’or, la pierre philosophale. Les éléments du monde poétique de -Rodenbach étaient distincts et restreints, _leitmotiv_ monotones (dont -c’était le devoir, le droit et la grâce de l’être) périodiques jusqu’à -la redite, au point qu’on puisse se demander sans injure s’il n’avait -pas épuisé les variations de ces thèmes immuables. Point délicat; je ne -l’aborderais pas s’il ne me semblait conciliable avec la plus haute -estime pour l’homme et ses ouvrages. C’est une coutume, surtout devant -la tombe des artistes jeunes, de s’attendrir sur la virtualité des -projets qui s’y enfouissent. Je ne pense pas ainsi. On sait que, de leur -pouce retourné (_pollice verso_) les vestales Romaines pouvaient agir -sur le destin des gladiateurs dans l’arène. La mort est une vestale dont -le pouce excelle à donner à une fin de vie l’allure qui sied et à -certaines œuvres interrompues un air inachevé plus seyant que n’eût été -l’_exegi monumentum_. Je citerai, entre autres, dans le présent, celle -de Carriès, qui m’est chère. Dans le suréminent passé de l’art et du -talent, Raphaël et Pic de la Mirandole morts, à trente ans, l’un sans -achever sa _Transfiguration_, l’autre défiant _sur tout savoir -possible_, ont témoigné qu’une telle période suffisait pour une -évolution géniale. Jésus a fixé à ce terme l’expiration de sa carrière -humano-divine. Et le penseur qui exige que tout enthousiaste soit -crucifié à trente ans en donne pour raison qu’il n’y a plus de place au -delà que pour les excès de l’expérience. - -Un vif esprit que Rodenbach aimait à citer a écrit cette phrase -mémorable: «La vie étant un tout, c’est-à-dire ayant un commencement et -une fin, il n’importe pas qu’elle soit longue ou courte; il importe -seulement qu’elle _ait ses proportions_. On ne peut donc se plaindre que -d’une mort prématurée, qui arrive avant la fin de la vie: une telle mort -n’est pas en effet la fin, mais l’interruption de la vie.» L’âge d’un -homme n’importe pas. Ce qu’il sied de considérer c’est l’âge de son -œuvre. Or, on peut dire que celle de Rodenbach, restreinte à ses quatre -éléments, a coulé en leurs muettes ou tendrement chantantes douceurs, -les quatre âges de sa vie. - -Ces quatre éléments contigus, incessamment renouvelés par l’échange de -leurs complémentaires et de leurs rayons simultanés, c’étaient d’abord, -comme à Stevens, les miroirs, miroirs des glaces, miroirs des eaux, -miroirs des yeux, miroirs des âmes. Puis, sur eux et sur elles, les -cygnes, rêves des ondes, les regards, cygnes des cristaux étamés, les -rêves, cygnes des prunelles. Et, à leur suite, toutes les blancheurs, -jusqu’à celle des hosties, avec, pour elles, les communiantes. -Transformisme insensible qui, dans l’ombre, va les changer à ces -béguines en mantes, comparses favoris de cette poétique, et leur -réplique ténébreuse. Terrestres robes en cloches qui, finalement, se -bronzent, s’enlèvent et se suspendent aux beffrois pour d’aériens -carillons lugubres. Le quatrième élément, le feu, palpite à leur voix: -les cierges qui ouvrent des plaies de lumière dans l’ombre des temples; -les lampes qui éclosent des roses de flamme dans la nuit des chambres. -Cierges qui viennent en aussi originales images, bien qu’en rimes moins -exactes, en rythmes moins fidèles, de saigner leur suprême chandeleur, -roses qui viennent de se défeuiller et, lampes, de se défleurir, dans ce -_Miroir du Ciel natal_, dernier livre du jeune Maître. - -Le volume fût-il ce que _l’Avenir de la Science_ fut à Renan; ce que -leur _Journal_ fut pour les Goncourt, l’origine de tout le reste? Je ne -le pense pas. Et les nouveaux modes dont, à mon regret, l’auteur y a -fait usage, ne sont pas pour le laisser croire. Mais, cela serait, qu’il -n’y aurait pas lieu d’en être surpris, puisqu’à travers ces rythmes -moins personnels, où d’autres se sont montrés plus experts, et en -lesquels se diluent des tableaux qu’il a mieux fixés, se déroulent comme -récapitulativement, tout le schéma de ses ouvrages précédents, tous les -thèmes de sa musique de chambre. - -S’il eût vécu, un esprit aussi ingénieux que l’était celui de Rodenbach, -cela n’est pas douteux, se fût renouvelé pour produire d’autres travaux. -Mais la fantaisie de transformer son art en celui de joaillier, de -devenir un Lalique, ne lui eût pas infligé un renouvellement plus total. -Car il avait fait dire (et presque excessivement en ses derniers -chants), aux figures et aux termes dont il avait fait choix et qui -l’avaient élu, tout ce qu’ils étaient susceptibles de rendre. Donc, à -mon sentiment, ayant eu à vivre la seconde moitié de sa vie, ce poète -aurait pu accomplir une autre œuvre. Mais celle qu’il avait entreprise, -et c’est une consolation de le penser, il l’a menée à bien, terminée à -souhait et à temps; nulle autant qu’elle n’a mérité le titre de -_poïèma_, en le sens de _chose faite_; et son récent ouvrage, on peut -l’affirmer,--en une de ces catholiques similitudes qui lui étaient -chères--n’a fait qu’en recueillir et rassembler les précieux éléments, -comme le prêtre le fait d’un doigt pieux, sur la pierre de l’autel, pour -les particules de l’hostie. Ses littéraires équations, les évocations à -lui familières, y échangent leurs termes habituels en un vertige -tournoyant; les quatre éléments de cette poétique, jusque-là distincts, -communiquent et se rejoignent. Il ne suffit plus aux robes blanches ou -noires de se transformer en cloches, ou _ad invicem_; mais ce sont les -premières communiantes qui deviennent des cygnes. L’hostie se confond à -la lune, «Et les cygnes en communient,--Pour que la lune ajoute à leurs -blancheurs insignes». - -Je pourrais multiplier les exemples. Valse mystique, assez semblable à -ces danses autour des autels qui se perpétuent en Espagne. Car Rodenbach -pense bien être un mystique, mais il est aussi danseur. Il conclut son -livre, bien différent de _Sagesse_ (d’un mysticisme déjà fantaisiste) et -noue la ronde de ses symboles, par un finale en offrande qui n’a pas -l’accent de celui de Verlaine. Et ses coryphées dévotieux dont la main -droite se trempe au bénitier du Pauvre Lélian, tendent la gauche à ces -Clarisses en rose, un peu sacrilèges, mais tout de même innocentes, qui, -sous l’ecclésiastique direction de Monsieur Catulle Mendès, apprennent -un pas, d’une Reine de Rêve. Pourtant ce va-et-vient d’éléments connus -se résout en une inconnue, un cinquième élément, une cinquième essence; -le _silence_ qui pèse harmonieusement sur cette œuvre nous y avait -préparés; il s’approfondit. - -Les cierges «ont l’air de mourir en spasmes de lumière»; le réverbère -«voit l’ombre de sa boîte en verre--Former avec ses quatre pans--Comme -un petit cercueil à terre». Les femmes en mantes, «cloches de drap, -comme un glas», semblent tenir «des cercueils de petits enfants». Les -communiantes, qui ne sont que des clochettes, et les cygnes, qui sont -devenus des communiants, ont reçu leur mutuel viatique, elles de -l’hostie, eux de la lune. C’est ainsi que la création limitée du poète -s’est acheminée à la trouvaille de son cinquième terme. Cette -quintessence, ainsi qu’au temps des vieux alchimistes, est bien encore -fille de la terre, puisque, fictivement en l’œuvre de ce poète, -effectivement dans sa vie, elle n’est autre que _la Mort_. C’est ainsi -qu’il rentre en lui-même et retourne à son principe, car il était né -d’elle, né d’une ville morte, et entre toutes, à son dire. Nous verrons -quel fut l’effet local de cette interprétation. L’on a dit que Rodenbach -était un homme envoûté par une ville; c’est vrai; ainsi qu’on peut et -doit être, au dire du sage, l’homme d’un seul roi, d’un seul maître, -d’une seule femme, d’un seul livre, il a été l’homme d’une seule ville. -Né d’elle, ès-lettres, s’entend, puisqu’il est en réalité, né à Tournai, -il a vécu d’elle, il en est mort. On peut dire qu’il s’y était -incorporé, qu’il était devenu elle-même, charriant sur le sang pâle et -sur la lymphe des canaux changés en ses veines, des cygnes blancs ou -noirs, suivant les jours de grâce ou de nostalgie; que les battements de -son cœur étaient les sonneries de ces cloches qui, selon le degré de son -spleen, s’incarnaient en adolescentes ou en béguines. Une malice que je -cite parce qu’elle est sans malignité en même temps qu’oraculaire, -l’avait intitulé le _Brugeois Gentilhomme_; c’était vrai encore de cet -aristocrate artiste qui a passé sa vie à transposer les mots de la -déclaration qu’il avait renouvelée pour elle: «Belle dame, vos beaux -yeux me font mourir d’amour.» - -Ninive du Nord dont il s’était fait le Jonas pour en prédire la ruine. -Pour l’accomplir, il la veut Jéricho, dont sept fois il fait le tour, sa -lampe à la main, et sonnant d’un airain voilé. Pour la réédifier, il est -Amphion, elle, Thèbes. Et les vieilles pierres ciselées s’agitent et -s’étagent. Oui, c’est à Georges Rodenbach, il sied de le proclamer, que -Bruges doit la sorte de résurrection qui est sa survie. Il l’a proclamée -morte, et de ce mot, l’a recréée en cette sorte de lapidaire _nirvânâ_ -qui est l’immortalité de l’âme des pierres. - -Maintenant, quel fut le salaire de ce rachat? Hélas! bien entendu, -toujours le même. J’ai eu trop souvent l’occasion de le traiter avec une -amère prédilection, notamment dans mes chapitres sur Hello, sur Boeklin, -sur beaucoup d’autres, non pour avoir épuisé l’inépuisable matière de -l’incompréhension et de l’ingratitude, mais pour qu’il ne me soit plus -permis que d’en broder les variantes et nuancer les vicissitudes. Nul -doute que si les pierres avaient été appelées à se prononcer sur le gré -qu’elles devaient à leur embaumeur, elles n’eussent proclamé sa gloire. -Mais les cœurs sont moins éclairés et moins cléments. J’en donnerai pour -preuve ce qui m’advint, lors de mon pélerinage Brugeois en l’automne de -98. Car je suis un de ceux que la lecture de Rodenbach incitait à se -diriger vers «la plus morne des villes grises»; le jubilé de Rembrandt -m’en fournit l’occasion, je revins par Bruges. Le soir m’accueillit. Le -ciel pathétique et inéclairé était plein des ardentes effiloches de son -qui composent l’atmosphère de ces ciels Flamands et le titre de ce -diptyque. Je sortis pour m’enivrer de ce polyphonique phénomène, après -avoir rendu grâce au symbolique hasard approprié, qui faisait accéder à -ma chambre d’hôtel par un escalier dont les barreaux étaient autant de -roseaux forgés et peints, plantés dans le bec d’autant de cygnes. -L’heure se déchaînait dans la nue en arpèges bronzés et gutturaux, du -gosier de pierre du beffroi. Ces carillons ne sont souvent que de -grossiers harmonicas de fer, enroués, désaccordés et dont on voit les -marteaux s’élever puis retomber à faux comme les sabots noirs d’un -Quasimodo métallurgique. Celui de Bruges a plus d’allure. Il éploie dans -l’espace, comme de sonores drapeaux lacérés, le _ferrum est quod amant_ -de ses harmonies. Elles sont rudes et raffinées. On dirait du Brahms -orageux, de la musique de l’avenir tempêtueuse. Elles agissaient -véhémentement sur Rodenbach, et il en a tiré le sujet d’un de ses -romans, qui est un vaste poème en prose. J’entends parfois des -compositeurs pourtant ingénieux se plaindre du manque de livrets -poétiques. J’en connais au moins deux. - -On sait le sujet du _Carillonneur_. La scène ouvre sur la grande place -de Bruges, à l’heure d’un concours pour l’élection de ce fonctionnaire -entre terre et cieux. Les concurrents se succèdent dans le beffroi, et -la foule groupée au pied de la tour attend anxieusement le retour des -nobles et familières mélodies auxquelles l’avait formée le défunt -organiste aérien. Hélas, de vulgaires flonflons de bronze, viennent -seuls attester l’irrémissible déshonneur de l’éther, car tous les -candidats inscrits pour l’épreuve, s’y sont soumis, et la population -grondante en bas témoigne houleusement de son mécontentement et de sa -crainte. Soudain un inconnu s’engouffre dans l’escalier; un concurrent -inattendu que salue sans espoir l’attente anxieuse. Mais l’air s’emplit -d’accents reconnus et plus divins; de vieux Noëls, d’ataviques harmonies -caressées par la réminiscence. Et l’élève du carillonneur trépassé, -l’artiste-enfant que sa fière modestie avait empêché d’oser prétendre au -poste sublime, s’y voit acclamé d’enthousiasme par la reconnaissance et -par la foi. - -N’est-ce pas un scénario de premier acte digne de mettre en œuvre les -ressources d’un Wagner au second acte des _Maîtres Chanteurs_?--La voix -d’airain déchue du sommet de la Tour, l’indignation publique dont la -plainte monte à mesure de l’espérance déçue, l’apparition bafouée des -prétendants évincés, la populaire anxiété croissante, son apaisement -puis son extase sous le retour pacifiant des traditionnelles mélodies, -autant de prétextes pittoresques. La suite ne l’est pas moins en son -poignant développement. Le carillonneur s’éprend, sa passion hésite -entre deux fiancées, parmi lesquelles, il choisit, bien entendu, celle -qu’il doit le moins aimer. Et c’est le déroulement même de ce tragique -poème, un peu monotone, conformément à toute œuvre de Rodenbach, à sa -voix même, à cette _voix de violoncelle_ que, parfois, il attribuait à -d’autres, mais qui fut bien surtout la sienne, que le déroulement, -au-dessus de la ville suggestionnée, des sonneries jetant aux quatre -vents les tempêtes d’une âme. Ame en peine, rendue aux brises, dans le -dernier soupir de suicidé qu’exhale Borluut pendu au battant de sa -cloche. Dénouement peut-être emprunté à une eau-forte de -Rops.--Réminiscences... - -Le lendemain, j’égrenai le Quai du _Rosaire_, je goûtai la Rue de -_l’Hydromel_, le Quai _du Miroir_ me refléta, le _Quai Vert_ m’offrit -des feuilles mortes. D’autres titres sont moins poétiques, mais non -moins significatifs, nous le verrons tout à l’heure: Rue -_Queue-de-Vache_, Rue _Puits-aux-Oies_, Place de _la Grue_, Porte des -_Baudets_, Rue de _l’Ane-Aveugle_. Je négligeai ces troupeaux par -préférence pour le visionnaire panneau dans lequel Memling, en son émail -fulgurant, a vraiment pris au piège l’Apocalypse; et pour un phénomène -moins triomphal mais plus déroutant en un volet du même maître. -Celui-ci, au dire des guides et des inscriptions, figure Sainte Hélène. -C’est, en effet, une belle jeune femme portant une croix, telle qu’on -représente la mère de Constantin, sauf pourtant ce détail qui a bien son -poids, que le peintre en a fait une femme à barbe. Je demande pardon -pour ce détail singulier dans un article à la louange d’un ami défunt, -mais c’est la place topographique d’élucider ce mystère, et il en vaut -la peine. Je ne crois pas qu’il ait été signalé, bien qu’indéniable. -C’est pourtant dans l’histoire de l’art, et d’un tel artiste, un cas de -conscience, _et de menton_, qui ne doit pas plus longtemps passer -inaperçu. Je n’en ai pas cru mes yeux; la loupe n’a fait que l’affirmer. -Et de loin, une photographie en témoigne encore: un nombreux poil flave -et plus que follet se dore au menton de la sainte en le prolongeant, -comme aux têtes de Jésus ou de jeunes saints, familières à cette école. -Tout bien réfléchi, je n’y vois d’autre explication qu’un repentir -réapparu, une tête commencée pour celle d’un bienheureux, que le caprice -de l’artiste et les nécessités de la composition, ont fait achever en -celle d’une bienheureuse; puis la couche de peinture un peu mince dont -se voilait cette mutation de sexe, enlevée par le temps ou par un -vernis, la barbiche reparaissant en partie au bas du visage de... Sainte -Barbe! En somme, un équivalent de ce cas noté par Pline, celui de cette -jeune femme devenue homme _en sautant_, au dire du naturaliste. Quoi -qu’il en soit, j’attire, et sérieusement l’attention de l’art universel -sur ce fait singulier. Rodenbach, égayé, s’y serait intéressé, et il me -faut, hélas! m’excuser d’en entretenir son ombre. - -Voici une visite, une vision plus près d’elle. J’ai dit sa prédilection -des blancheurs; une entre autres, la cristallisation du givre aux -vitres. Il la comparait à des rideaux naturels en guipures fondantes et -cet incessant rapport des tambours aux carreaux, et des dentelles aux -cristaux lui faisait nouer des similitudes ténues. C’est qu’il y avait -en lui un fond d’ancien artisan des Valenciennes et des binches. Les -bobines de la dentellière de Vermeer s’agitaient dans son cerveau et son -art s’ajourait en _points d’esprit_ arachnéens et traditionnels. Chose -étrange, une pareille dentelle semblait imprimée au fond de sa main. Le -printemps dernier, nous étions réunis dans un enclos sybillin, quelques -consultants de choix autour d’une contemporaine Le Normand, elle -s’extasia, et nous, avec elle, de la paume de Rodenbach; on eût dit une -toile d’araignée, une de ces feuilles dont les bombyx n’ont plus laissé -que la trame. Or, nous dit-il, telle était la main de son fils unique, -dès le jour même de sa naissance. Cher présage pour l’enfant qui survit, -d’une conformité d’art, d’avance fêtée. Celui de son père s’était -façonné aux fuseaux, et le premier conte du _Musée des Béguines_, est -une attendrissante histoire de voile de mariée. Et c’est comme le -_leitmotiv_ de ce livre, qui est son chef-d’œuvre en prose, et dans -lequel bourdonnent ces falotes _cloches de drap_, depuis la vétilleuse -folle qui se couvre la tête d’un papier pour se préserver de la -poussière, jusqu’aux moniales friandes réunies autour d’un cruchon de -liqueur abbatiale. Mais, au bout de ces innocents caquetages de vieilles -pies, le blanc motif fenestral se poinçonne encore en l’illusion de -cette sœur réveillée au milieu de la nuit d’hiver, mystique fiancée qui -croit voir dans les jeux de la lune et des frimas à sa lucarne, l’apprêt -pour elle, d’une robe de mariée, et qui s’en vêt mystiquement pour ses -épousailles spirituelles. Candides leçons apprises dans les musées -locaux qui n’offraient alors rien de tel que la collection de -Gruuthuuse. Touchant et bien féminin legs d’une jeune morte, Madame -Augusta, Baronne Lieds, héritage de lacis et de passements, de points -coupés et de fils tirés, dont les termes amusants et jolis, troués, -picots, engrelures, fonds de neige, varient jusqu’à 34 _jours_ dans un -seul rideau de tabernacle, et composent des barbes, des berthes, des -rabats de magistrats, voire la nappe de première communion de -Charles-Quint et le couvre-pied de Jean-sans-Peur. Point Flamand, père -et rival du point Vénitien, auquel pourtant demeure la gloire d’avoir -tramé une collerette en cheveux blancs pour le couronnement de Louis -XIV, et d’avoir procréé des traités étiquetés comme il suit: _Le bon -exemple du désir louable qu’ont les dames d’une grande adresse à -préparer les points ouvragés en feuillages_, par Pagan Math; _Recueil de -belles broderies dans lequel une rare adresse, soit d’homme, soit de -femme pourra s’exercer dignement avec l’aiguille_, par Loppino; _Très -belle manière de tenir ses jeunes filles occupées_, par Jean Ostaus, -etc... - -Certes, Rodenbach était mon guide invisible, mais en tout sensible et -omniprésent durant ce parcours; néanmoins, j’en voulus préciser la -conduite de quelques-uns de ces boniments mystiquement tendres qui font -de lui comme un quiétiste, dont les _Torrents_ s’appelleraient les -Canaux. C’est alors que je me trouvai une fois de plus, mais dans des -conditions qui en renouvelaient la niaiserie et le crime, en face de -l’iniquité, laquelle entre toutes m’exalte: le poète qui, moi, après -tant d’autres, nous avait amenés là, le résurrecteur, sous couleur -mortuaire, de la ville ingrate, Rodenbach y était volontairement ignoré, -rageusement passé sous silence. Le Royaume du Silence se vengeait ainsi -du _Règne du Silence_. Certain guide local m’en offrit sérieusement les -plus drôlatiques preuves, avec des passages dans ce goût: «Les plus -prévenus pourront ici se convaincre que les exigences du commerce -moderne s’harmonisent bien facilement avec celles du style de nos -vieilles constructions; d’autres exemples de cette vérité banale, mais -souvent contestée, nous seront donnés dans le cours de nos promenades»; -et la subdivision de sa table en quartiers _animés_ et quartiers -_silencieux_! «Aussi, est-ce bien dans ces parages, maugrée ce Brugeois -vivant, qu’a dû naître l’obsédante légende que Bruges est une ville bien -plus morte que toute autre ville déchue: qu’il n’y a plus trace de -commerce et d’industrie; qu’un tiers de la population tend la main à la -bienfaisance publique et que le chiffre des habitants diminue -annuellement d’une manière inquiétante. Et pourtant la vérité est que -Bruges montre autant de vie que n’importe quelle localité de même -importance; qu’elle fait concurrence à Gand pour la culture des fleurs -et des plantes d’ornement; que les transactions commerciales s’y -chiffrent par un nombre respectable de millions; que les traites -protestées y sont bien rares, comparativement à ce qui se constate pour -de plus grands centres d’activité; qu’un habitant sur sept seulement a -besoin de recourir aux administrateurs de la bienfaisance, _que le -chiffre de la population augmente normalement au lieu de diminuer_...» -on voit que, pour un peu, le Brugeois vivant offrirait de fournir des -preuves. - -J’eus la fortune, peu de semaines après, de révéler à Rodenbach ce texte -épique, et nous passâmes quelques joyeux instants à nous ébaudir de la -bourde. Je lui parlai de mon désir, selon qu’il lui agréerait, de faire -allusion, en un prochain Essai, à cette attitude de sa ville. Une flamme -nostalgique irisa son regard. Un instant, pensif, il répliqua: «Ce que -vous ferez sera bien fait.» Je ne le revis plus. Dernière visite! La -première, j’y veux revenir. C’était au printemps de 94. Je venais de -faire imprimer mon premier volume, et de brèves strophes de moi, -marquetées ailleurs, m’avaient valu sa prédilection artiste. Je -connaissais moins son œuvre que son nom. Un matin, on me l’annonça. Il -venait de la part de mon grand ami Alfred Stevens, pour me parler d’un -article qu’il voulait écrire: il passa chez moi une bonne partie de -l’après-midi, et me laissa charmé, moins de son élogieuse démarche, que -d’une cordialité raffinée. - -Certes, je lui garde un souvenir reconnaissant pour m’être venu trouver -avec une avenante confraternité, pour avoir le premier parlé de mes -travaux avec sympathie, réagissant avec grâce et avec force contre ce -texte plein de frisson: «N’espérez pas qu’on souffle mot spontanément... -On regarde, on se tait et, si l’on peut, on empêche de voir.» Nous -devînmes amis et nous revîmes souvent à Versailles et à Paris. Deux -dernières entrevues furent les suivantes: il n’y a pas deux mois, je -revenais de Versailles, je le rencontrai Place du Havre; affectueusement -il me querella pour l’envoi retardé d’un livre. Nous marchâmes ensemble -plus d’une heure de causerie animée et joyeuse. Je lui adressai le -volume. Quelques jours après, il accourut, pourquoi ne m’en parerais-je -point? me traduire avec effusion un flatteur plaisir de lecture. Et ce -me fut une vive douceur de retrouver ému d’une œuvre mienne, leur -premier panégyriste. Il me quitta sur cette assurance spontanée, entre -de touchantes cordialités, de son désir d’étendre pour le publier -bientôt en volume, l’article de naguère. Il y a de cela quelques -semaines. Il est mort et me voici à rythmer les soupirs de sa nénie. - -Une commune passion nous avait liés: celle de la Muse qu’il appelait: -notre Mère Marceline. Il la ressentait d’un cœur subtil, m’en parlait et -écrivit souvent. J’ai cité dans les «Autels privilégiés» la ravissante -lettre qu’il m’adressa pour excuser son absence à nos fêtes de Douai. - -Il y avait entre ces deux esprits, deux affinités essentielles: _l’amour -de l’eau_, que Victor Hugo proclame distinctif des poètes, et bien -particulièrement sensible en ces deux-ci, avec plus de gazouillement en -Marceline, plus de stagnation en Georges. Puis le goût du silence. J’ai -cité dans mon Florilège de Desbordes-Valmore les beaux vers qu’il lui -inspira. Rodenbach l’a proclamé Roi. Là expire l’analogie. - - «Il semble que les fleurs alimentent ma vie», - -s’écriait-elle. Lui, les ignorait, même dans une proportion qui semble -difficilement compatible avec la poésie: les fleurs du givre et celles -des dentelles qu’il leur assimilait, suffisaient à sa Muse. Je me -souviens d’un déjeuner au Clos-Saint-Blaise[14] où la conversation -botaniste roula sur un tapis de fleurs. Nos hôtes y excellaient; un -regretté convive, Magnard, était rosiériste passionné; la documentation -d’un poème floral m’a donné quelque floriculture. Rodenbach resta -silencieux, puis finit par nous avouer qu’il distinguait mal les roses -des lis, et tout juste pour les nécessités du vers. - - [14] Chez Mirbeau. - -Je revis Rodenbach à Valvins, vêtu d’un veston de drap grenat, dans un -pique-nique organisé autour de Mallarmé qui s’était levé matin pour -balayer la forêt. Journée aimable. Deux soirées lui font encore pendant. -La première, en une maison du bois. Anna de Noailles récita de ses vers, -dont le poète fut ému. Lui-même dit, et fort exceptionnellement, une de -ses poésies. Quelques soirs plus tard, ce fut un dîner chez la Duchesse -de Rohan qui nous réunit. J’ai le souvenir heureux d’avoir fait fête au -chanteur regretté en égrenant quelques-uns de ses vers mystérieux, -aujourd’hui oraculaires, sur les miroirs «telles des eaux captives, dans -les chambres»: - - «Et leur mélancolie a pour causes lointaines - Tant de visages doux fanés dans ces fontaines - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Et l’on croit se penchant sur leur claire surface - Retrouver leurs fronts morts demeurés sous la glace.» - -J’ai dit ailleurs le doux sonnet que Verlaine a écrit pour Madame de -Rohan, à l’instigation d’une personne qui m’était bien chère. Voici -celui, pareillement inédit et pareillement sollicité, où Rodenbach fait -se prolonger l’écho de ce qu’il n’entendra plus. - - Soir chez vous, si charmant inoubliablement! - La table était servie au jardin; les bougies - S’ouvraient comme des fleurs aux brises rafraîchies - Des étoiles naissaient parmi le firmament. - - Un jet d’eau retombait en gerbes élargies - Et chuchotait comme l’amante avec l’amant; - Vous, Duchesse, dans ce nocturne enchantement, - Vous avez récité de nobles élégies. - - Ah! comme ils palpitaient les grands vers de Musset! - Et votre voix, comme un clavier, les nuançait, - Et vous étiez la harpe où se prenaient ces aigles. - - La pendule sonna, mêlée à votre voix - (Pendule qui sonnait les heures, sous les rois...) - --Et votre voix, comme elle, était pleine de siècles. - -Mais il ne s’agit là que d’un madrigal intéressant à citer pour sa -nouveauté, et je ne veux pas achever cette étude sans donner à ceux qui -pourraient l’ignorer, de celui qui en est l’objet, un exemple plus -typique et plus accompli d’une manière inimitable. - - -BÉGUINAGE FLAMAND - - Cependant, quand le soir douloureux est défunt, - La cloche lentement les appelle à complies - Comme si leur prière était le seul parfum - Qui peut consoler Dieu dans ses mélancolies! - Tout est doux, tout est calme au milieu de l’enclos; - Aux offices du soir, la cloche les exhorte - Et chacune s’y rend, mains jointes, les yeux clos, - Avec des glissements de cygne dans l’eau morte. - Elles mettent un voile à longs plis; le secret - De leur âme s’épanche à la lueur des cierges; - Et quand passe un vieux prêtre en étole, on croirait - Voir le Seigneur marcher dans un jardin de Vierges! - Et l’élan de l’extase est si contagieux, - Et le cœur à prier si bien se tranquillise - Que plus d’une pendant les soirs religieux, - L’été, répète encore les _Ave_ de l’église; - Debout à sa fenêtre, ouverte au vent joyeux - Plus d’une, sans ôter sa cornette et ses voiles, - Bien avant dans la nuit, égrène avec ses yeux - Le rosaire aux grains d’or des priantes étoiles! - -J’attirerai encore l’attention sur le pénétrant dénûment dont il sature, -par l’emploi expressif qu’il en fait, l’indigente sonorité du mot -_pauvre_, que j’ai retrouvé, dans cette exceptionnelle acception, chez -de ses élèves distingués; un honneur d’en avoir formé sans l’avoir -voulu, un lustre aussi de l’avoir été. C’est ainsi que la lampe _guérit -la chambre_ «de la pauvreté d’être obscure»; que les réverbères -grelottants et exposés aux intempéries sont des _pauvres_ parmi les -luminaires; que «la nuit est seule, comme un _pauvre_». L’opposé de ce -minable adjectif serait, dans cette prosodie, le mot _dimanche_, qui, -lui, la tiédit d’une paisible joie. Le verbe _pleuviner_ appartient bien -en propre à Rodenbach, et contient toutes les fines et grises aiguilles -de pluie dont le ciel du Nord se coud à son reflet dans le canal. - -Je citerai encore, du pénétrant petit roman _La Vocation_, le détail -maternellement féminin d’un coussin qu’une dame avait fait remplir de la -tonte blonde et bouclée de son enfant grandi, et qui lui chuchotait à -l’oreille quand elle y reposait la tête, les souvenirs dorés de sa vie. -Cette mère dut être celle même de Rodenbach. J’ai vu d’elle, chez feu -notre ami, un portrait, du reste sans autre intérêt que cette histoire -qu’il me conta: un peintre logé vis-à-vis fit, d’après la jeune femme à -sa fenêtre, posant ainsi périodiquement à son insu, ce portrait qui fut -retrouvé et racheté dans la suite. - -La dernière poésie de Rodenbach, publiée dans le numéro de Noël de -l’_Illustration_, est conforme au double sens de l’antique mot _vates_, -qui faisait du poète et du devin une confusion bien inspirée. - -C’est sa propre nénie préventive entonnée par lui-même. Son inspiration, -volontiers funéraire, épanchée en psalmodie dans ses récents poèmes, -s’accentue en ce chant funèbre. Intitulé: _La Veillée du dernier jour de -l’an_, c’est en réalité la veillée mortuaire du poète. Et, comme pour en -préciser la signification, une blanche et noire ornementation fait -flamboyer aux deux côtés de ces vers, des torchères de catafalque. -Quelques strophes de moi s’ornementaient dans le même temps en un autre -numéro de Noël. Ce fut notre dernière confraternité, une collaboration -presque. - -Un commentaire sur le carillon de Bruges égrenait sa finale volée autour -de cette suprême élégie de Rodenbach; mais combien moins éloquemment -qu’il ne l’a fait lui-même dans une publication, ou réimpression plutôt, -en ce récent Septembre: - - «Ah! ces quais de Bruges, calmes comme les avenues d’un cimetière? Et, - tout au long, les canaux d’une eau morte qui sont eux-mêmes des - chemins de silence!... On dirait que dans chaque maison il y a un - mort. Et cela fait qu’on parle bas, qu’on ose parler à peine le long - de ces quais mortuaires. Mais on a cependant la sensation d’une mort - douce. Une mort sans souffrance et inévitable, une mort calme après - une vie glorieuse, le glissement de la vieillesse à la mort, sans - secousse, comme on s’endort. O douce mort de la ville! C’est Bruges - qui est morte. Et c’est pour elle que toutes les cloches là-bas - tintent! sonneries pieuses plutôt qu’affligeantes. C’est moins des - glas qu’un effeuillement de sons, une pluie de fleurs--des fleurs de - fer, répandues sur un cercueil! - - Et voici venir, au long des quais, comme des pleureuses, comme les - servantes de la Mort, des femmes du peuple dans leurs mantes noires, - ces manteaux à plis raides, avec un capuchon qui s’évase en forme de - bénitier. Elles y marchent ensevelies. Silhouettes à peine humaines! - Ce sont des cloches plutôt, cloches de drap, noires aussi, et on - croit, au lointain, entendre agoniser leur marche comme un glas. - - Les cloches des églises s’en mêlent. Est-ce l’heure des obsèques?... - La ville est morte décidément! La ville est morte! Et pour - accroître le cortège, voilà les cygnes des canaux qui arrivent - processionnellement, et se rangent. Ils ont leur robe blanche de - premières communiantes. Ils s’acheminent d’un mouvement parallèle aux - béguines qui s’avancent au long des quais. Et les cygnes, en nageant, - ne déplacent qu’à peine un peu d’eau. Et les Béguines, en marchant, ne - déplacent qu’à peine un peu de silence. - - Cortège calme, enterrement très triste et très doux en même temps... - Est-ce une morte réelle ou des reliques qu’on accompagne? Est-ce un - cercueil ou la Châsse peinte par Memling dans laquelle il n’y a qu’un - peu de la poussière d’une sainte? Cela va-t-il durer longtemps ainsi, - jusqu’au soir ou jusqu’à la fin des siècles peut-être? - - On rêve, on ne sait plus ni l’heure, ni le lieu. On s’éparpille dans - les cloches, au fil de l’eau... On oublie tout, on s’oublie - soi-même... On est déjà comme dans l’Éternité. Or soudain, - l’inexorable bourdon du beffroi s’entend, et ses sons vastes tombent, - comme pour combler le silence, à la façon des pelletées qui comblent - une fosse.» - -J’ai cité ce morceau parce qu’il est typique de ce qu’on pourra -désormais dénommer la manière auto-funéraire de ce poète qui a passé sa -vie à célébrer son propre enterrement, sous forme de l’obit de sa ville. -Relisez la pièce dans laquelle il lui tâte le pouls, avec son funèbre -refrain: - - «La ville est-elle plus malade, - Ce soir? - ... - Le vent a l’air de plaindre, - Quelqu’un qui ne guérira plus. - ... - Sans doute que la ville empire, - Ce soir? - ... - Qu’est-ce qui va mourir? - ... - Il se peut que la ville meure, - Ce soir...» - -Et l’assimilation, l’amalgame des deux cortèges s’accomplit dans ces -harmonieux et larmoyants distiques: - - «Quelque chose de moi dans les villes du Nord, - Quelque chose survit de plus fort que la Mort. - ... - Et tandis que le vent s’exténue en reproches - Quelque chose de moi meurt déjà dans les cloches. - ... - Une surtout, la plus triste des villes grises - Murmure dans l’absence: «Ah! mon âme se brise!» - - Murmure avec sa voix d’agonie: «Aimez-moi!» - Et je réponds: «J’ai peur de l’ombre du beffroi. - - J’ai peur de l’ombre encor de la tour sur ma vie - Où le cadran est un soleil qu’on crucifie. - - La voix reprend avec tendresse, avec émoi: - «Revenez-moi! aimez mes cloches! aimez-moi!» - - Et je réplique: «Non! les cloches que j’écoute - Sont les gouttes d’un goupillon pour une absoute!» - - La voix s’obstine encor plus tendre: «Aime mes eaux! - Remets ta bouche à la flûte de mes roseaux!» - - Mais je réponds: «Non! les roseaux dont l’eau s’encombre - Sont des flûtes de mort où ne chante que l’ombre!» - -Le poète avait beau continuer d’intervertir les mots de son funéraire -couplet: «D’amour mourir me font, belle dame, vos beaux yeux...» la -ville contemporaine voulait être célébrée pour ses quartiers «les plus -animés». Et piqué au jeu, puis au vif, le troubadour des canaux ne leur -roucoulait plus, pour madrigaux que de renaissantes nénies. Elles sont -devenues les siennes propres. Le malentendu allait s’aigrissant. Il se -scelle dans la mort. - -Il s’effritera, et le dernier grain de poussière de son incompréhension, -rencontrera quelque jour, sur le chemin de Paris à Bruges, la -translation des cendres de Rodenbach. Le glorieux et plus clairvoyant -avenir doit ce dédommagement à son défunt chanteur exilé, au nostalgique -Ovide de Bruges. - -Il a droit à une expiation. Qu’elle soit la même que celle de Lanchals, -l’innocent chevalier Brugeois iniquement décapité en 1488, par ses -concitoyens. Trop tard, toujours, la ville repentante vota -piaculairement une commémoration permanente, et sut du moins la choisir -avec grâce et avec goût, l’accomplir avec fidélité. Comme les armoiries -de ce Lanchals, dont le nom signifie _long col_, étaient figurées par un -cygne, on chargea bon nombre de ces oiseaux d’éterniser parmi les canaux -Brugeois, le blanc remords, à l’égard de son fils victimé, de la cité -marâtre. Venise aussi, en mémoire d’un innocent égorgé, allume tous les -soirs, au chevet de Saint-Marc, une lumière réparatrice. Mais écoutez -Hello sur ce propos de l’injustice: «La terre ne savait pas ces choses; -_et si c’était à recommencer, elle ne les saurait pas mieux aujourd’hui. -Elle les ignorerait de la même ignorance, elle les mépriserait du même -mépris si on la forçait à les regarder._» - -Oui, que Venise dont un prêtre, chaque vesprée, attise sa lampe en -dédommagement de ce forfait, trouve une fois encore un enfant jouant -avec un couteau ensanglanté auprès d’une femme assassinée; il décollera -encore l’innocent et, seuls, les ruisseaux de ses nouveaux pleurs -reconnaîtront les traces usées de ceux que lui arrachent encore -aujourd’hui son ancien crime. La Porte des Baudets n’est pas près de se -fermer, ni le Puits-aux-Oies près de se combler, non plus que la Rue de -l’Ane-Aveugle, près de s’éclairer en matière de malentendu civique. -Bruges pleurant son ancienne grandeur se l’est vue restituer dans le -chant d’un poète. Elle lui aurait volontiers demandé d’employer son -génie à paraphraser ce vers fâcheux du divin Vigny: - - «Béni soit le commerce au hardi caducée!» - -Elle alimente pieusement les cygnes expiatoires du chef tranché de -Lanchals, mais ne voit pas sa propre brume se concréter au-dessus des -eaux en la pleurante image de cette jeune fille qui tient en ses mains -la tête souriante d’un autre Lanchals, d’un autre Brugeois, de Georges -Rodenbach, le local Orphée. - -Quant à nous, jouissons amèrement pour lui et pour nous, de cette -nouvelle et saisissante forme de l’incompréhension familiale, qui n’a eu -pour donner aux pierres de Bruges, des cœurs de parents, qu’à leur -laisser leurs cœurs de pierres! - - - - -II - -TRIPTYQUE DE FRANCE - -AU DELA DES FORMES - - «Là finit notre art sur la terre.» - - BALZAC. - - - - -I - -Le Broyeur de Fleurs. - -ADOLPHE MONTICELLI - - -[Illustration: Adolphe MONTICELLI 1834-1886] - - -On s’étonne parfois du peu de détails que laissent flotter à la surface -d’un souvenir, même assez peu distant, certaines existences de nobles -artistes. Ce n’est pourtant qu’une conséquence naturelle de cette -injustice envers les vivants, signalée et définie magistralement par -Hello. Appliqués à noter les particularités de l’existence de ceux, -parmi leurs contemporains, qui leur semblent marquants, les -commentateurs n’ont, le plus souvent, rien à nous fournir sur les -véritables grands hommes. - -Il y a de l’Épiphanie dans l’apparition du génie sur la terre. C’est un -peu de divin sous une apparence humaine. Mais la lumière consume son -foyer, et quand, ressuscité de ses cendres, le phénix est remonté au -ciel, à peine quelques grains d’ombre, au-dessous de beaucoup de clarté, -demeurent pour attester de ce météorique passage. C’est alors que de -pieux et naïfs croyants s’obstinent à retrouver des vestiges. La pierre -du sépulcre a été soulevée... des linges traînent à terre... le linceul -est replié... est-ce un dieu, est-ce un jardinier, ce revenant en -chapeau de paille? Alors Damis, l’évangéliste d’Apollonius, s’offre à -vous fournir cent preuves de son messie. Mais l’évangéliste du Fils de -Dieu se contente de conclure sur le propos de son Christ: «Il y a encore -beaucoup d’autres choses qu’il a faites; et si on les rapportait en -détail, je ne crois pas que le monde même pût contenir les livres qu’on -en écrirait.» - -J’ai consacré à deux artistes Flamands, un peintre et un poète, le -précédent diptyque. Je veux aujourd’hui dédier le présent triptyque à -trois artistes Français encore assez proches de nous, et mieux -rapprochés dans le temps, par l’emploi de leurs facultés apparentées et -par une environnante incompréhension, cette fois, partiellement -justifiée. - -Le premier d’entre eux est Monticelli, le peintre Marseillais, bien -particulièrement assujetti, quoique récemment décédé, à un tel mystère -posthume. C’est que, un de nos maîtres l’a écrit avec autorité, à propos -de l’impersonnalité qu’il exigeait justement dans l’œuvre du romancier: -«Monsieur Gustave Flaubert n’intéresse personne.» L’amas d’anecdotes qui -foisonnent, monotones ou diversifiées, autour de l’existence de chacun, -n’est pas toujours en rapport direct et révélateur avec les qualités -créatrices. Ceux qu’elles retiennent sont de funéraires indiscrets, -l’oreille collée à la porte même des tombeaux pour surprendre un secret -encore vital, le fantôme d’un bruit, le murmure d’une ombre. L’histoire -et la légende confondues, dans le mémorial de Monticelli, y sont si -avares et si restreintes que, satisfaire dans la mesure du possible au -goût de tels curieux ne sera s’exposer qu’à une digression de peu de -durée. - -Né à Marseille en 1834, il y mourut en 1886. Sa famille, originaire -d’Italie, descendait, dit-on, des ducs de Spolète. Une lignée plus -mystique, et qu’il me plairait fort d’être, comme je crois, le premier à -indiquer, c’est celle qui ne peut manquer de faire cousiner notre -peintre avec ce doux frère Pierre de Monticelli dont il est question au -chapitre XIII des _Fioretti_ de Saint François d’Assise, et qui «fut -élevé corporellement au-dessus de terre, à la hauteur de cinq ou six -brasses, jusqu’au pied du crucifix de l’église dans laquelle il priait». -C’est encore ce religieux qui s’entretint avec Saint Michel, lequel lui -promit la grâce qu’il souhaitait «et plusieurs autres encore». Nul doute -que, parmi ces grâces sous-entendues, l’archange n’ait accordé au saint -celle de compter un arrière-neveu qui s’élevât spirituellement à la -hauteur de cinq ou six brasses au-dessus du niveau des peintres. Quoi -qu’il en soit, notre Monticelli fut, à Marseille, l’élève d’Aubert, dont -on sait que ce fut aussi le maître du distingué portraitiste Ricard, -titre vénérable. Il fit, en 1846 et vers 1856, deux séjours à -Paris--dont le second ne dura pas moins de dix ans--au cours desquels il -connut et admira Diaz, s’initia aux œuvres de Delacroix et des grands -contemporains, qu’il imita moins qu’ils ne le révélèrent à lui-même. En -1870, il revint de Paris, à pied, dans sa ville natale, et pour -toujours. Il eut, de Gautier, le goût des vêtements somptueux et -romantiques, auxquels il joignit, un temps du moins, de les porter avec -une recherche digne de Baudelaire. Il aima idéalement l’Impératrice -Eugénie, dont le type fournit à beaucoup de ses tableaux. - -Ce fut un bel et bon vivant, parent cordial, ami éprouvé, artiste idéal -et sensuel, goûtant fort la bouillabaisse, dont il ne fut pas sans -appliquer les procédés à nombre de ses toiles. Il en produisit plusieurs -milliers, quelquefois jusqu’à trois par jour, ne leur demandant, outre -la jouissance qu’il éprouvait à exercer son art et certaines recherches -de métier, de toilette et de cuisine, que les sommes nécessaires à -l’achat de cette couleur, qu’il proclamait belle mais coûteuse, et dont -l’emploi, en certaines de ses œuvres, les assimile, plutôt qu’à des -tableaux, à des bas, voire des hauts-reliefs: des chaînes de montagnes, -le Mont-Blanc, l’Himalaya, écrivent ses naïfs chroniqueurs. Vers la fin -de la journée, le travail accompli, l’ébauche de quelques visions, la -saisie de deux ou trois rêves, il sortait pour leur trouver chaland, et -en réjouir le premier venu qui l’accostait, lequel, en échange de peu de -francs, savait s’approprier cette féerie. Un détail, que je tiens de -tradition orale: un clou planté dans le châssis, ou dans le panneau -même, permettait au peintre de promener ainsi sans dommage, à travers -les allées et jusqu’à la rencontre d’un client ou la fin de sa course, -ces tableaux frais peints et chargés de couleurs. Or, c’est la trace de -cette pointe qui aide aujourd’hui à discerner les Monticelli véritables. -Assez naïve prétention de la part des soi-disant connaisseurs, depuis -qu’on a découvert une industrie qui consiste à tirer dans des meubles -pseudo-anciens des décharges de petit plomb, pour imiter les trous des -vers! Le trou du clou, révélateur des œuvres authentiques du maître -Marseillais, ne procréera-t-il pas de nouvelles écoles... de -carabine?--Quoi qu’il en soit, les plus aimables parmi les amateurs de -cette peinture peu commune ne demeureront-ils pas sa première et -«principale clientèle» au dire poétique de Paul Arène, «les pêcheurs du -quartier Saint-Jean qui, avec un vague et touchant instinct d’art, sans -avoir besoin de comprendre le sujet, un peu aussi par sympathie pour ce -brave artiste, «peuple» comme eux, aiment suspendre aux murs sombres de -leur logis, entre une rame et une palangre, ces petits carrés -éblouissants, dont l’harmonieux éclat leur rappelle les grandes clartés -du large, les pourpres du ciel au couchant, les phosphorescences de la -mer»? Ailleurs, les _petits carrés éblouissants_ luttent contre un -climat fuligineux, triomphent des spleenétiques brumes: «Il advint, -écrit Monsieur Émile Bergerat, que, dans une petite ville d’Écosse, -houillère et charbonnière, où la vie est morte et le ciel fumeux, -l’aristocratie minière s’éprit jusqu’à la manie des visions troubles et -charmantes du Turner français. Chacun voulut avoir l’une de ses pièces, -afin de l’éclairer, le soir, au réflecteur mobile, et de rêver devant -elle en fumant des cigares, comme on joue au kaléidoscope. Ensuite -l’Amérique s’enchanta, et des caisses de Monticellis traversèrent les -mers.» - -La presse locale, parcourue en des collections datant de loin, ne me -fournit sur le compte de Monticelli qu’une maigre contribution monotone -et ressassée. Les termes en sont peu nombreux, sinon peu -caractéristiques. L’amour-propre de clocher s’en gonfle sinon avec -exagération, du moins en un trouble discernement, qui se targue d’un -prix, se hérisse d’une anecdote, l’un comme l’autre assez peu -renouvelés. Un tableau du peintre, acheté 5,000 francs par Napoléon III, -à Vichy, disparaît dans l’incendie des Tuileries. Une peinture de -Monticelli atteint, à l’ébahissement général, le prix de 8,500 francs à -la vente Burty, en 1891. Le prix de 25,000 francs est mis en avant par -d’autres chroniqueurs, mais pour deux tableaux qu’ils ne précisent pas; -et l’assertion peut bien être erronée. En revanche, le seul que le Musée -de Marseille daigne accueillir est de ceux que l’artiste vendait quinze -francs à sa clientèle des Allées. - -Monticelli aimait la musique jusqu’au délire. Sa palette comportait -vingt-sept couleurs. Tout lui était bon pour la distribuer sur la toile, -fût-ce le tuyau de sa pipe. Mais une science profonde des réactions et -de toute la chimie de son art le rendait maître de ses effets, jusqu’à -des conclusions presque magiques. C’est un fait presque avéré, bien que -démenti par plusieurs, que certain paon, aujourd’hui plus que visible, -admirable, dans un tableau de la collection Samat, faisait totalement -défaut lors de la livraison de la toile par son auteur, qui cependant -s’était engagé à y faire figurer cet oiseau. «Non seulement il y est, -mais il est très beau, avait affirmé Monticelli, et il sortira.» Et le -paon est sorti, désormais radieux et immarcescible. Le même trait nous -est rapporté au sujet d’un vase, puis des yeux d’un portrait d’enfant, -qui de noirs sont devenus bleus, se conformant, après coup, à la -ressemblance. - -La même sécurité qui lui faisait d’avance certifier de tels résultats -aux incrédules spectateurs, qui s’en convainquaient ensuite, induisait -notre homme à une philosophie, sans doute non moins méprisante que -résignée, à l’égard des critiques de ses œuvres. «En l’accrochant dans -un autre sens, elle fera peut-être meilleur effet», disait-il en ses -jours de complaisance. Mais, pour de moins incompréhensifs amateurs, il -ajoutait cette phrase que je cite dans son incorrection caractéristique: -«Delacroix a peint pour vingt ans après lui. Moi, je peins pour dans -cinquante ans. Il faudra ce temps-là pour qu’on apprenne à voir ma -peinture.» - -Mais il reprenait vite sa bonhomie accommodante et sa bonne humeur. -Certain jour qu’une servante s’était assise sur un panneau fraîchement -terminé, il accepta en riant cette étrange collaboration, et se mit à -reprendre l’ouvrage, sur ce propos rassurant adressé à la délinquante -confuse: «Ça ne fait rien, dit-il, _au contraire!_» - -Ces termes banaux et baroques, agencés par la chronique du terroir, sans -beaucoup plus de diversité que le renversement par lequel Monsieur -Jourdain modifiait sa prose, constituent les thèmes de la légende de -Monticelli. J’en dirai maintenant les variations plus ingénieuses, non -pourtant avant d’avoir cité cette phrase recueillie dans un journal de -Marseille, parce qu’elle nous donne des premières, à propos d’une toile -de Monticelli, le ton de certaines notations, que nous verrons mieux -orchestrées: «Le motif en est un sous-bois, dans lequel se jouent des -femmes richement vêtues. Une irradiation de lumière se joue à travers la -feuillée, troue la pénombre du bois, se traîne sur le sol, enveloppe les -personnages et les fait saillir de la toile dans un relief illuminé.» - -Trois articles parus dans des journaux Parisiens les exécutent d’un art -plus renseigné et plus savant, d’une vibration plus claire. Le premier, -daté des premiers jours du mois de mars 1881, est signé Émile Blémont, -et traite de la vente Burty qui venait de s’accomplir. Je citerai deux -importants fragments de cet article, parce qu’ils m’ont paru des mieux -venus, parmi les commentaires, d’ailleurs assez rares, inspirés par -Monticelli. Ceux-ci résument excellemment deux aspects de notre modèle. -Le premier, qui a trait à sa mystérieuse réputation, contient aussi de -lui un portrait qui semble véridique: «Une des dernières passions de -Burty fut pour les tableaux de Monticelli. Il en avait, avec délices, -découvert et acquis de très beaux, et leur avait donné une place -d’honneur dans son salon. Il ne se lassait pas de les signaler à ses -visiteurs. D’abord, son intérêt pour ces œuvres, si étrangement -captivantes, se compliquait du mystère qui planait sur leur -auteur.--Quel était ce Monticelli? Nul ne pouvait donner sur lui les -moindres renseignements. Les quelques poètes qui partageaient à son -égard les sentiments de Burty firent une enquête. L’enquête resta -infructueuse. - -«On le crut mort. Ses admirateurs en devinrent plus fanatiques. Les -spéculateurs ouvrirent l’œil.--La production était arrêtée. L’œuvre ne -devait plus s’augmenter. L’artiste avait disparu. C’était fini. Ce qu’il -avait signé atteindrait certainement une très haute valeur vénale, au -moment de la tardive justice rendue au génie.--Malgré ces considérations -alléchantes, on tentait rarement l’aventure. Et, juste au moment où l’on -commençait à prendre confiance, on apprit que Monticelli existait en -personne. - -«Monticelli n’était pas mort! Monticelli n’était pas une chimère? Il -vivait là-bas, à Marseille, dans son coin, sans prétention, sans gloire, -parfaitement insoucieux, travaillant pour vivre, presque totalement -inconnu, résigné à sa clientèle obscure et hasardeuse, vieux, mais -toujours vert, la peau tannée, le poil blanchissant, l’œil visionnaire, -l’air pauvre et supérieur, le geste distrait et familier. Il faisait -deux, trois tableaux par jour, avec une verve endiablée; et quand il -n’avait plus le sou, il courait les cafés, ses toiles et ses panneaux -sous le bras et à la main, pour les offrir aux consommateurs propices. -Il acceptait bonnement le peu qu’on lui en offrait, dix francs, cinq -francs, parfois moins, et retournait dans son grenier plein de ciel et -de soleil, se griser de lumière et de mirages.--Ziem le connaissait, -déjeunait avec lui lorsqu’il passait à Marseille, et le traitait comme -un camarade. Paul Arène, Clovis Hugues le virent, causèrent avec lui, -nous contèrent son histoire. Raoul Gineste le visita à plusieurs -reprises, et publia sur lui une excellente étude, avec illustrations à -l’appui. - -«Malgré le grand nombre et le bas prix de ses compositions nouvelles à -Marseille, la valeur de ses tableaux ne baissa pas à Paris. Dans sa -dernière manière, en effet, ses qualités de coloriste étaient exaltées -en taches éclatantes et miroitantes qui, de sa moindre esquisse, -faisaient un feu d’artifice, très réjouissant pour les fanatiques, mais -inquiétant pour les sages. - -«Et enfin, il mourut réellement.» - -L’autre fragment a trait à l’œuvre même de Monticelli, dont il nous -donne une transposition assez approchante, et non sans saveur: - -«Il nous promène dans le monde enchanté de Boccace et de Shakespeare. -Ici, c’est le _Décaméron_. Là, c’est le _Songe d’une nuit d’été_. Il est -le poète de la lumière.--Comme on l’a dit pour Diaz: «Il ne montre pas -un arbre ou une figure, mais l’effet du soleil sur cette figure ou sur -cet arbre.» Il a «ce style de fête» dont parle Carlyle. Il est pétri de -clarté Provençale, comme Rembrandt de clarté Flamande. Et, comme -Rembrandt dans son moulin, il s’est formé tout seul dans sa bastide -Marseillaise. - -«Sans effort, en se laissant naïvement aller à son imagination, il -évoque des féeries adorables, où il réunit, en des décors et sous des -costumes d’éternelle beauté, les déesses et les demi-déesses de tous les -âges et de toutes les patries, les Dalila et les Calypso, les Hélène et -les Judith, les Fiammetta et les Rosalinde, les Ève et les Béatrice, les -courtisanes de Corinthe et les marquises de la Régence. - -«Il a reconquis pour nous ce suave et chimérique domaine de Watteau, où -fleurit l’élégance d’une vie surnaturelle». Il en a «renouvelé la -grâce». Il y a retrouvé «le sourire de la ligne, l’âme de la forme, la -cadence des gestes», en des bosquets d’apothéose, en des bois baignés -d’un clair de lune bleu, en de magiques campagnes pleines de vibrations -musicales et de pénétrants parfums, en des fêtes galantes d’une volupté -suprêmement mélancolique.--Mais j’en avertis les gens positifs, il faut -être un peu poète pour sentir la poésie un peu folle de ces personnages -lyriques et de ces chimériques paysages. Il faut avoir en soi de quoi -éclairer cette lanterne magique. Alors seulement un tableau de -Monticelli, avec toutes ses imperfections, toutes ses défaillances, est -aux regards et à la pensée, suivant l’expression du poète, _une joie -pour toujours_.» - -Un article de Paul Arène, paru dans le même mois, et dont j’ai plus haut -détaché une phrase, ne fait que varier les mêmes motifs sur un ton plus -badin. - -Quatre ans plus tard, une chronique de Caliban retient le thème et le -renouvelle. Il s’agissait de l’achat, projeté pour le Louvre, d’un -Turner contesté. Bergerat en prit spirituellement texte pour exalter -celui qu’il appela judicieusement le _Turner Français_, et qui se -trouvait être Monticelli, «plus original que l’autre, mais de quelques -degrés encore plus fou de la couleur, plus malade de la lumière et plus -puissant visionnaire.» - -Rapprochez ce portrait du précédent: - -«La guerre de 1870 terminée, on voyait à Marseille, dans les cafés de la -fameuse Cannebière, un grand gaillard chauve et barbu, coiffé du chapeau -bousingot à larges ailes, vêtu du veston classique de velours, tourner -autour des tables des terrasses, et proposer aux consommateurs l’achat -d’une toile qu’il avait sous le bras. Sur cette toile, il y avait des -visions extraordinaires, qu’il fallait, pour les démêler, regarder à -distance. Elles se dégageaient lentement, comme du brouillard, d’un -empâtement de matière colorée de l’épaisseur d’un pouce, et paraissaient -peintes sans l’intervention de la brosse et de la palette, avec le tube -même, aidé de l’ongle et du coude. Mais, de cette furie de praticien en -délire naissaient des évocations délicieuses de jardins d’amour, aux -terrasses de marbre, peuplées de dogaresses Vénitiennes, qu’escortaient -de longs lévriers, des promenades dans Cythère, rêvées par un Watteau -enragé, des rencontres de brocarts, de satins, de soieries, de -dentelles, flagellés de rayonnements mystérieux, et des théâtreries -galantes de la Comédie Italienne, ciselées dans la profondeur des pâtes. - -«Les gens de Marseille, jaloux aujourd’hui de la gloire du Maître local, -n’entendaient pas grand’chose à ces conceptions hyperboliques, où -l’harmonie des tons multipliait ses tours de force frénétiques. C’est -comme qui dirait, pensaient-ils, la palette de Véronèse pendant les -_Noces de Cana_, mais rien de plus que ses raclures. Et, pour quelques -louis, ils soulageaient Monticelli de son panneau, qu’ils suspendaient -pour rire, et sans cadre, à leurs murs épouvantés.» - -Voilà d’importants documents, de décisives notations, qui nous -permettent de reconstituer, d’une part, une figure, de l’autre, une -manière. - -Poursuivons. L’étude signée Paul Guigou, en tête des reproductions de -Monticelli par Lauzet, bien que plus uniquement fantaisiste et -dithyrambique, nous fournit encore certains détails appréciables: «Il -avait pour tout logement une petite pièce, meublée d’un lit bas en un -coin, d’un chevalet, de deux chaises. Une seule fenêtre donnait du jour, -voilée d’un rideau rouge à ramages. Toute la chambre baignait dans une -teinte de pourpre, dont le vieux peintre se réjouissait.--Toute musique -le rendait fou, mais surtout celle des tziganes, qui le bouleversait -d’enthousiasme. Au dernier coup d’archet, il partait en hâte, rentrait -dans son grenier, allumait tout ce qu’il pouvait rassembler de -chandelles et peignait tant que duraient ses forces.» - -J’arrêterai là ces citations, élues à travers de longues et difficiles -recherches. Elles nous fournissent en plusieurs notables masses, dont -les autres ne sauraient que les répéter, de solides dessous pour ce -double portrait d’une physionomie et d’un talent, d’un homme et de son -art. A nous de l’unifier et compléter de touches, de rehauts, de glacis -et de lumières. - -Un nom qui manque, entre ceux évoqués par les commentateurs, c’est le -nom de Walter Scott. Il y est de prime importance, cependant, ce nom qui -crée une atmosphère en laquelle certaines toiles du peintre Marseillais -replongent nos souvenirs. Leicester, Kenilworth, et le triomphant -équipage de la Reine Vierge, et le somptueux manteau de sir Walter -Raleigh déployé dans la boue, sous les pieds de la «Royale Célibataire», -portant, selon l’expression de Carlyle, «du fard rouge sur le nez et du -fard blanc sur les joues, comme ses dames d’atours, lorsque des chagrins -et des rides l’eurent éloignée des miroirs, avaient accoutumé de -l’accommoder». Bien des femmes de Monticelli sont accommodées de cette -façon-là. Il n’y regarde pas de si près. Et, si vous le pressez un peu, -il aura vite fait de vous répondre que, par un procédé emprunté au paon -de la collection Samat, ces nez-là vous apparaîtront blancs dans dix ans -et, ces joues, roses dans quinze. - -Un intitulé prononcé à propos, c’est celui de _Fêtes galantes_; avec le -titre de _Jardins d’amour_, il baptise excellemment une grande part de -cette œuvre, toute faite d’un papillonnement, d’un papillotement de -Triboulets et de Méphistos, de pages et d’abbés, de seigneurs et de -dames. Le mot _irradiation_ caractérise bien le fluide en lequel ils -baignent. Ce sont des trouées, des percées, des infiltrations -lumineuses, quasi incandescentes; comme des vols d’abeilles de flamme, -des essaims de papillons ignés ou de lucioles envahissant les -feuillages, soudain piquetés, tiquetés, tigrés de voltigeantes -étincelles. - -Le petit tableau catalogué _Confidences_, dans la collection André, à -Marseille, est un exemple merveilleusement scintillant de cette pluie -d’étoiles. Ce tableau, comme presque tous ceux qui composent cet -intéressant groupe, me semble appartenir à cette seconde manière de -Monticelli, celle qui se dégage des bitumes lisses, sans encore s’irruer -dans les «Himalayas» d’empâtements et de raclures. - -Les autres Monticelli de cette galerie sont _La Moisson_, que je cite -tout d’abord à cause du prix qu’y attache son possesseur, bien que ce -tableau ne me semble pas caractéristique de la plus curieuse manière du -peintre, ni de sa plus captivante forme de rêverie. Au reste, M. André -ne me le cite point parmi ceux qui figurèrent à l’Exposition de 1900. -Combien je préfère, en effet, outre les _Confidences_ précitées, ces -autres toiles: _Dames et Amours_, des Cupidons potelés devant un groupe -de dames en causerie;--les _Femmes aux canaris_, des charmeuses -d’oiseaux, en train de caresser ou d’encager le _serin_ de Lesbie;--_Le -Thé_, ou plutôt _Le Goûter_, un groupe d’idéales jeunes femmes -assemblées dans leur éternel parc, sous une lumière blonde, autour d’un -guéridon où des boissons fraîchissent. Conciliabule féminin, tiré d’un -Compiègne de rêve par un Winterhalter de génie;--enfin _Le Parc de -Saint-Cloud_, les mêmes jeunes femmes, isolées, cette fois, avec des -enfants, sous des arbres plus profonds, en un effet d’ombre et de -lumière plus marqué, plein de poésie. Quant à _François Ier et les dames -de la Cour_, c’est un de ces panneaux de la dernière manière du peintre, -plus rugueuse, plus diaprée et qui abondent dans son œuvre. La -collection de M. André, l’une des plus importantes pour les amateurs de -Monticelli et que leur propriétaire fait admirer avec autant de -complaisance que de fierté, comporte, de ce peintre, une trentaine -d’ouvrages distants de dates, par conséquent d’intérêt gradué. Citons -encore: _Cavalier et amazone_, _L’indiscrétion_, _Cuisiniers_, -_L’Aumône_, _La Halte_, _Intérieur_, _Paysages d’automne_, _Portraits de -Rembrandt_, etc. Je tiens à exprimer ici toute ma gratitude à M. André, -pour la bonne grâce ingénieuse avec laquelle il m’a aidé à documenter ce -travail. - -J’ai visité, à Marseille, plusieurs collections contenant chacune -d’intéressants spécimens: M. Chave, M. Negretti, M. Guinand, sont, entre -beaucoup, de ces heureux possesseurs. Chez M. Chave, je note un curieux -portrait d’enfant, aux yeux noirs veloutés, aux cheveux en boucles -apprêtées, aux menottes croisées sur des fleurs, en jupe grise -ballonnée, en escarpins vernis à bouffettes jaunes, une fillette, -attifée comme pour la distribution des prix d’un pensionnat prétentieux -ou la récitation d’un compliment de fête. D’autres tableaux appartenant -à M. Chave sont: une _Fête à Herculanum_, une _Nativité_, une _Chasse_, -le _Pont de Saint-Menet_, etc. - -M. Guinand, qui est neveu de Monticelli, a cédé, si je me souviens bien, -les tableaux qu’il tenait de lui. Mais il a gardé les portraits de -famille: une saisissante tête de sa mère, de dimension un peu plus -grande que nature, et un portrait de sa sœur enfant, prenant une tasse -de chocolat, qui est, à mon avis, l’un des chefs-d’œuvre de l’artiste. -Chez M. Rambaud, c’est un _Décaméron_, à peu près dans les dimensions de -celui de Winterhalter, qui fut célèbre. Si (et ce n’est pas impossible) -ce dernier inspira Monticelli, c’est, une fois de plus, la preuve qu’une -veine médiocre peut ne pas être étrangère au concept d’une réalisation -supérieure. Une perle de la même collection, c’est une ronde de jeunes -femmes dans un sous-bois, à ma connaissance, petite toile unique dans -l’œuvre de Monticelli, par le fini à la fois libre et heureux, la -composition, la couleur. Chez M. Negretti, je note bien, entre beaucoup -de belles marines, une _Sortie de messe_, une _Suzanne au bain_, une -_Escarpolette_, des _Chiffonnières ivres_ (une esquisse qui fait penser -à Delacroix), un portrait de Monticelli par lui-même; mais nous -rentrons, avec cette collection, dans les compositions plus répétées, -plus lâchées aussi, souvent, sinon inspirées, du moins animées, -involontairement ou non, de l’esprit de tel ou tel maître: Rembrandt, -Watteau, Millet, Decamps, Tassaert. - -J’ai parlé de la peinture au paon, propriété de M. Samat, directeur du -_Petit Marseillais_. Chez les collectionneurs de Marseille, on rencontre -encore: _Les Pêcheurs_, à M. Magnan; _Les Chèvres_, à M. Molinard; -plusieurs toiles chez le Docteur Mireur[15], chez M. Pelleu, ami et -élève du maître, et chez MM. Petit, Buy, Rey, Raybaud, Rambaud, -Lieutier, etc. - - [15] Dispersées depuis. - -A Cannes, M. Delpiano possède un grand nombre de Monticelli, de valeur -inégale: un _Méphistophélès_, de beaux bouquets, des saltimbanques, des -cuisiniers, et surtout des oiseaux aquatiques, notables entre tous. - -Un tableau célèbre sous le nom de _La Cour de Henri III_ appartenait à -Madame Estrangin, à Aix[16]. Il est daté de 1874. C’est un épisode de la -_Dame de Montsoreau_: des femmes parées jouent sur une terrasse avec des -seigneurs et des chiens, entre des draperies répandues, des perroquets, -de Véronésiens écroulements de vaisselles et de fruits. Et le Triboulet -qui, du fond de la toile, préside à cette scène, occupe la place d’un -galant abbé de Cour, complaisamment supprimé par le peintre au nom d’un -scrupule religieux. - - [16] Acquis depuis par M. Boussod. - -Le Musée de Lille possède deux toiles de Monticelli, tué, on ne sait par -quelle erreur, longtemps avant sa mort, toujours par les dates inscrites -aux cadres. - -Je possède quatre belles études de Monticelli: _Les Reîtres_, sur le -fond d’un paysage de décor, zébré de hachures, de balayures d’un vert -d’émeraude et de turquoise morte, que ponctue d’une blessure orangée un -reste de soleil couchant, à droite, dans le ciel, un groupe de trois -personnages, une ribaude entre deux reîtres magnifiques et corpulents, -tout pleins de morgue, de redondance et de rodomontade. Elle, au -chaperon emplumé, décolletée, toute en brocart et velours, tient à sa -droite le plus gracieux de ces deux galants, steppant de la jambe -gauche, dans son maillot clair, en sa trousse bouffante, sous son feutre -à plume et son manteau d’un rouge vif. L’autre, plus épais, en sa veste -d’un vert riche, ressemble fort, sous sa barbe rousse, à Monticelli -lui-même. Il est escorté de son chien, gauche comme un mouton de -«crèche», et ses brodequins sont du même ton orangé que la plaie ouverte -dans le ciel. - -Viennent ensuite _Les Colombes_. Quatre belles jeunes femmes dans un -parc. L’une d’elles, une rousse, s’accoude à un vase de jardin, d’où -ruissellent des roses. Deux autres, aux cheveux châtains, s’appuient -l’une à l’autre comme en une confidence. La quatrième, la blonde, assise -de profil sur la droite du tableau, est la vraie charmeuse de colombes. -Ces oiseaux l’entourent, familiers, à ses pieds, sur son épaule et dans -ses bras refermés. Deux lévriers, l’un clair, l’autre foncé, assistent à -la scène. Et par une anomalie fréquente dans les tableaux de ce peintre, -le ciel semble plutôt nocturne, tandis que l’atmosphère est diurne, et -que les personnages sont dévorés d’une ardente lumière solaire. - -La troisième peinture devrait s’intituler _Les Premiers Pas_, tant -l’intérêt de quatre jeunes femmes réunies dans un parc se concentre sur -deux enfants, debout devant elles, et notamment une fillette dans -l’attitude à la fois rigide, importante et craintive d’un marmot qui, -pour la première fois, se tient tout seul debout sur ses petites jambes. -Les deux inévitables chiens sont ici deux bassets, toujours différents -de robes. La scène se passe au pied d’une statue à vaste socle, dans un -beau parc aux ombres d’écaille brune, qu’ensanglante un soleil couchant -somptueux et tragique. - -La quatrième ébauche, la plus curieuse, représente la fin d’une soirée -de gala; seigneurs et dames, rassemblés sur une terrasse, écoutent -chanter un bouffon en habit citron, qui se détache sur un fond d’un -intense vert-bleu, lequel oppose aux tons roux dont les groupes sont -baignés par la lueur d’invisibles flambeaux, la froide clarté d’un clair -de lune. Je l’intitule: _Fantasio_. - -Nommons encore, parmi les collectionneurs de Monticellis: M. Mesdag, -peintre de marine Hollandais; M. van Thorne, de Montréal, et nombre -d’amateurs étrangers. - -Ne parlons que pour mémoire des Monticellis signés Diaz par des vendeurs -peu scrupuleux; l’avenir se chargera de rendre à chacun ce qui lui -appartient; le savoir, le goût, chacun reconnaîtra les siens. - -Une mention spéciale pour un tableau religieux exécuté par Monticelli -dans des conditions particulières. C’est dans l’église d’Allauch, petite -ville des environs de Marseille, que l’artiste a consacré cette peinture -à la mémoire de sa fiancée, Rose Aubanel, morte en sa vingtième année. -Le panneau représente une gloire, dans laquelle la jeune fille, toute -vêtue de blanc, s’élève vers le ciel, sans cesser d’être étendue, portée -et contemplée par les anges. Quelques-uns d’entre eux sont à la -ressemblance de parents et d’amis de la jeune morte. - -Quant au portefeuille édité par Boussod et Valadon, et contenant -vingt-deux lithographies, d’ailleurs belles, exécutées par le pauvre -Lauzet d’après les peintures de Monticelli, je dirai que le projet en -fut aussi téméraire que le serait celui d’un lithographe, lequel -tenterait, avec son noir et blanc, de nous donner une idée de la Corne -d’or, ou d’une éruption du Vésuve. - -Les anecdotes sont nombreuses touchant notre peintre; elles sont -ressassées par les ana locaux: j’y renvoie le lecteur. Citons-en deux, -plus inédites. La première nous renseigne bien sur son caractère. Un -riche négociant de ses amis lui paraît soucieux. «Embarras d’argent?» -fait Monticelli. L’autre ayant acquiescé, l’artiste lui tend gravement -une pièce de deux francs, et, sur un sourire de son ami: «Quoi, -s’écrie-t-il, tu n’as pas besoin de quarante sous, et tu te plains? Moi, -quand je les ai, je suis riche!» - -La seconde m’est contée par un collectionneur qui en tremble encore. -Monticelli, sur la fin de sa vie, et sans doute un peu exalté, visitait -la galerie de cet amateur. Après des marques d’admiration fort -judicieusement témoignées à des peintures d’intérêt divers, on arrive à -une aquarelle de la facture la plus savoureuse. Et le peintre de -s’écrier: «Ah! celle-là est trop belle, il faut que je la mange!» Ce -disant, il se mit en devoir de dévorer le tableau dans lequel sa morsure -resta marquée. - -Ce n’est pas seulement par le sujet d’un grand nombre de ses tableaux -que Monticelli mériterait d’être assimilé à l’auteur des _Fêtes -galantes_. Le premier de ces traits prouve qu’il lui ressemblait aussi -de bonhomie, et quelques-uns de leurs portraits offrent des parités -d’expression, sinon de figure. Ceux de nos poètes auxquels je -comparerais encore Monticelli seraient, pour certaine guise, Ponchon, -pour certain air de visage, Armand Silvestre. - -Celui de nos peintres, en lequel je retrouve magistralement amplifiées, -quelques touches de Monticelli, c’est Albert Besnard, bien notamment en -son beau portrait de Réjane. - -Mais les meilleurs tableaux à rapprocher de ceux de ce coloriste -étonnant, tous, enfants, nous les avons faits, et je les revois dans mon -souvenir. Au chaud de l’été, nous écrasions, entre une planchette et un -fragment de vitre, lobélias, calcéolaires, géraniums, tous les tons les -plus fulgurants du jardin, et nous nous complaisions des heures à -contempler, fascinés, les éblouissants ensembles ainsi obtenus, composés -de fleurs broyées. - -Ces tableaux, les filles de la campagne qui nous apprenaient à les -faire, les appelaient des _paradis_, et c’est en effet l’un d’eux que -Notre-Dame de la Salette avait commandé aux enfants, Mélanie et Maximin, -afin d’y reposer ses pieds et d’y pleurer à son aise. Les personnages -divins peuvent bien quelquefois venir pleurer sur la terre, leurs yeux -daignent s’y promener sur nos maux, mais leurs pieds doivent être -séparés du terrain poudreux ou fangeux par un portatif morceau de -paradis qui les isole. Les iniquités ne souillent pas les yeux qui les -contemplent, mais les pas qui s’y complaisent et s’y égarent... - - - - -II - -L’Inextricable Graveur. - -RODOLPHE BRESDIN - - «Pour végétation, souffrent des arbres dont l’écorce douloureuse - enchevêtre des nerfs dénudés.» - - MALLARMÉ. - - -[Illustration: Rodolphe BRESDIN 1822-1885] - - -PREMIÈRE PARTIE - -Ce fut, en quelque sorte, un Monticelli de l’encre de Chine, que -Rodolphe Bresdin. Après le broyeur de fleurs, le broyeur de noir. Il -remplace la multiplicité des touches du pinceau, par l’infinité des -traits de la plume, et nous offre ainsi, au lieu d’un canevas -merveilleusement émaillé de laines vives, une toile incroyablement -embrouillée de fils obscurs. - -C’est une tâche ingrate, que de se faire le rapporteur d’une gloire -ébauchée, et de chercher à mettre en plus nette lumière, des figures -familières à la seule élite. D’aucune part, on ne nous en sait gré. Ceux -qui savouraient, entre _rare few_, une œuvre assez ignorée, seraient -presque tentés de s’en déprendre, à la voir divulguer. Ils répétaient -après Baudelaire: «C’est le petit nombre des élus qui fait le Paradis!» - -Les autres, qui n’admettent pas que rien leur puisse être révélé, sitôt -assimilés les documents dont ils ne savaient pas le premier mot, et que -nous leur apportons de loin, au prix de cent efforts, font mine d’en -avoir eu, de tout temps, les oreilles rebattues. Heureusement, ces -plaisantes gageures n’ont rien à voir avec le juste et judicieux labeur -qui consiste à rassembler les premiers et restreints éléments de -critique, suscités par une renommée _in fieri_: un des plus nobles -offices de nos Lettres. - -Une caractéristique des talents dont la forme un peu ésotérique nous -occupe, c’est précisément d’avoir toujours eu, de leur vivant, un -héraut, d’ailleurs inécouté. Et quand le grand méconnu meurt, il reste -pour longtemps drapé dans le linceul d’art, que lui a tissé et brodé la -seule clairvoyante pitié d’un contemporain magnanime. - -Ce héraut, ce fut pour Hello, d’Aurevilly; Baudelaire, pour Guys. Pour -Bresdin, ce fut Banville. - -Bien entendu, la notoriété devait aller, plutôt qu’aux pages supérieures -que nous dirons, à un _factum_ de moindre importance, dont l’écrivain, -d’ailleurs, se vante de lui devoir, non seulement sa _réputation_, mais -sa _carrière_: - -«Ces contes--écrit Champfleury, dans sa préface--qui ont décidé de la -destinée de l’auteur...» Et plus loin: «Chien-Caillou, patronné par -Victor Hugo, a fait jadis la fortune du livre; l’auteur ne l’a pas -oublié, et remercie ses amis connus ou inconnus, etc...» - -Le badin conteur aurait bien pu tout d’abord, peut-être, remercier -l’artiste vrai, «l’esprit aux mille souterrains, creusé dans le roc, -comme le tombeau d’un pharaon», selon l’expression de Banville; l’homme -à l’âme profonde, qui lui fournit l’occasion de se tailler un petit -succès dans un lambeau de ses prodiges. Mais le léger Champfleury est -bien trop occupé à se faire valoir plus ou moins naïvement, aux dépens -du puissant Bresdin qui n’en a cure, pour s’apercevoir de la monstrueuse -maldonne qu’il prend sur soi d’accréditer, et qui, une fois de plus, a -comme surprenant, comme déplaisant effet, d’illustrer le moucheron, au -détriment du lion lumineux; de nous faire admirer non loin d’un petit -Mont-Blanc, un Perrichon démesuré. - -Tels sont les redressements dont il importe de rebouter à temps les -opinions faussées, ce qu’on appelle un peu trop complaisamment: les -légendes; de remettre à leur place respective, ceux qui se sont assis -autour du festin, au gré de leur gloriole ou de leur modestie. Et c’est -peu, pour l’évangélique bonheur de dire à cette dernière: «mon amie, -montez plus haut!» que d’assumer de gaieté d’esprit et de cœur, le tri -difficultueux et peu rémunérateur des _disjecta membra_ d’une renommée -encore hésitante et diffuse. - -Ceci dit, ayant bien établi qu’il fut longtemps plus qu’abusif de faire -s’élever Chien-Caillou, et Champfleury lui-même, au-dessus du niveau de -Bresdin, ramenons l’opuscule, trop vanté, à de plus exactes proportions, -et laissons-lui proférer ce par quoi il vaut et prévaudra, c’est-à-dire -le peu qu’il contient de la haute personnalité de son héros véritable et -vénérable. - - * * * * * - -Chien-Caillou, on le sait (Champfleury ne le dit pas) n’est autre que la -corruption, à travers le langage des ateliers et le charabia des -concierges, du nom de Chingackgook, un personnage de Cooper. Ce -sobriquet, Bresdin semble l’avoir réellement reçu de ses camarades, au -cours de son bref apprentissage chez les peintres. Une gravure de -Bresdin porte, inscrit au mur d’un cabaret: «Chingakgouk, bon vin, sert -à boire et à manger.» - -La nouvelle, je ne fais que la rappeler; elle est à lire et, pour -beaucoup, elle est lue. Son début s’accuse du moins véridique: «Cette -histoire si gaie, si folle, si amusante, aura germé toute gonflée de -larmes, de faim, de misère, dans l’esprit de celui qui l’écrira plus -tard.» - -Il en résulte, titre deux fois glorieux, que Bresdin fut une sorte de -Villon, compliqué de Verlaine. Dégageons-le de ces circonstances un peu -trop «amusantes», et dont il ne paraît point que le récit l’ait _amusé_, -personnellement. - -Bresdin-Chien-Caillou devenu graveur, après avoir débuté tanneur, habite -«une chambre de quarante francs par an». Elle est meublée d’un lit de -miséreux, et d’une échelle à «marches plates servant d’étagère», sur -laquelle repose un rudimentaire attirail d’aquafortiste: quelques -planches, des aiguilles fixées à des baguettes et un pot de cirage, pour -tirer les épreuves. Un échelon est encore occupé par un lapin vivant, -modèle et compagnon de Bresdin, qui lui valut ce nom de _Maître au -Lapin_ recueilli par un des historiens de l’artiste, Monsieur Alcide -Dusolier, lequel en a fait le titre de sa biographie.--Un troisième et -dernier élément du mobilier de Caillou, consiste en une estampe -authentique de Rembrandt. Et le graveur vit de carottes et de pain de -munition, qu’il partage avec son lapin, dans cet aérien taudis. - -Un brocanteur juif y fait son entrée, découvre et exploite le génie du -cénobite-gueux, et lui achète cent sous ses griffonnages, «quelque chose -d’allemand primitif, de gothique, de naïf et de religieux», qu’il revend -deux cents francs en les faisant passer pour d’anciennes gravures. «Pour -comprendre les eaux-fortes de Chien-Caillou, il fallait être savant. La -plupart des gens n’y auraient rien vu; les véritables amis de l’art y -découvraient un monde. Jamais la pointe ne s’était jouée d’autant de -difficultés.» - -Ainsi s’exprime la nouvelle de Champfleury, réduite à ce qu’elle fournit -de contribution pour l’histoire de Bresdin. - -Si j’ajoute que l’auteur (ce qui fut presque prophétique) fait mourir -son héros aveugle, sur cette poignante apostrophe: «Ah! dit-il en -poussant un grand cri, je ne vois plus...» c’est que ce _Lamma -Sabachtani_ de l’art a précédé telle situation qui nous émeut dans _La -Lumière qui s’éteint_, le beau roman de Kipling. - -Rapprochés de moins fantaisistes sources, ces détails semblent -acceptables. - -M. Alcide Dusolier qui écrit quatorze ans après Champfleury, nous -représente Rodolphe Bresdin «d’une honnêteté niaise et sublime». A -vingt-sept ans, il quitte Paris où ces vertus ne trouvent guère plus -d’emploi que son talent génial, et dirige vers Toulouse un exode qui -nous rappelle celui de Monticelli, vers Marseille, en 1870. Soyons -reconnaissants aux pages de M. Dusolier, de nous initier à cette phase -caractéristique de la vie du _Maître au Lapin_. Le compagnon de -Chien-Caillou n’est donc ni un mythe, ni une chimère; Bresdin lui a -réellement fait faire, dans ses bras, les deux cents lieues qui unissent -Paris à Toulouse; et ce lapin a conquis sa place au paradis des animaux -aimés, sur lesquels s’est réverbéré un peu de l’amour refoulé des grands -cœurs solitaires. Pour le moment, Maître et bétail sont arrivés au but. -Nous sommes à l’heure où Bresdin s’assure, moyennant cinq francs par an, -le loyer d’une de ces cahutes de cantonnier «moitié terre et moitié -chaume, qui servent aux paysans, de vestiaire pour leurs outils de -labeur.» Il y passe cinq ans, avec son lapin, à se nourrir, _soi et lui_ -«exclusivement d’herbes et de légumes, de salade, surtout. Quant au -pain, il en mangeait comme les métayers mangent de la viande, une fois -par semaine, allant à la ville tous les quinze jours, vendre pour cent -sous ou dix francs à quelque brocanteur, un de ses admirables dessins à -la plume...»--et, sans doute, contractant dès lors le germe des maux -cruels, dont nous entendrons le gémissement plus tard. - -Au bout de ces cinq années de stage à «s’asseoir avant d’entrer, aux -portes de la ville» Bresdin y pénètre et aussi dans le luxe. «Pour la -première fois, depuis cinq ans, il couche dans un lit... le propriétaire -l’a vu, par deux fois faire cuire un morceau de bœuf, sur quelques -branches mortes ramassées dans le verger.» Et le voilà installé dans son -recoin qui lui semble royal,--d’ailleurs, selon son goût,--à -«travailler, inconnu et admirable» suivant la juste expression de son -historien d’alors, entre son lapin et une rainette, qui constituent, en -ce temps-là, toute sa famille. - -Telle est la phase de l’existence de Bresdin que nous donne à connaître -M. Dusolier. - -Un autre biographe lui succède; car le sort qui paraît se divertir à -fomenter les étranges formes de pareilles destinées, leur suscite des -commentateurs dont le dire se retrouve à point nommé, tel qu’un modeste, -mais effectif évangile. - -Celui dont je parle, fort précieux dans l’exégèse de Bresdin, ce fut une -brochure de Monsieur A. Fourès, publiée à Carcassonne, en 1891. - -Un peu diffuse, et d’ailleurs, fort heureusement, sans prétention, elle -se contente de nous fournir des renseignements dont plusieurs sont -importants, et, quelques-uns, inappréciables. Débarrassés des -répétitions ou d’inutiles commentaires, et joints aux sûres observations -desquelles nous avons fait le triage, ils renforceront les traits de -caractère déjà observés, complèteront la figure. - -Rodolphe Bresdin est né le 12 août 1822, de Denis Bresdin et de -Geneviève Françoise Buisson, à Monrelais (Loire-Inférieure). «A vingt -ans, déjà, dans le faubourg Saint-Marceau, il habitait un grenier, un -galetas plutôt, qu’il partageait avec des chats, des lapins, des poules, -faisant lui-même sa cuisine, lavant son linge en un recoin, gravant -devant sa fenêtre, dans les heures nombreuses où il n’allait pas à la -tannerie.» - -Ceci est un retour au motif amplifié de Chien-Caillou et de son bétail, -dont nous allons suivre l’accroissement et le développement. Écoutez -plutôt: - -«Il vivait à Toulouse, dans une maison basse, au milieu d’un jardin (M. -Fourès en précise à peu près l’emplacement). Cette habitation, mal -recrépie, sale, en désuétude, ressemblait plutôt à une étable qu’à la -demeure d’un artiste; elle était divisée en deux pièces. Celle où il -travaillait avait, pour tous meubles, une table, une mauvaise couche et -trois chaises. Dans un coin, des fagots, au-dessus desquels voltigeaient -librement des oiseaux de différentes espèces, qui étaient dressés. Sur -un signe du maître, ils se perchaient ou quittaient les branches. Dans -l’autre pièce, on voyait de nombreux pigeons et lapins dont Bresdin -faisait aussi l’éducation. C’était, paraît-il, pour lui, après son -travail, le plus agréable des délassements. Il avait plaisir à commander -à tous ces animaux...» Et comme on s’étonnait de son dénûment, il s’en -déclarait surpris: «J’ai, disait-il, du pain, des fruits de mon jardin, -et la meilleure des boissons...» une eau de source dont il exaltait le -mérite, affirmant «qu’elle contenait une infusion bienfaisante des -diverses feuilles qui y tombaient.» - -Nous entendrons pourtant résonner, un jour, dans la correspondance de -Bresdin, le _lamento_ de ces cruelles années. - -Je note maintenant une nouvelle similitude entre Bresdin et Monticelli. - -On se souvient de celui-ci, se rendant vers le soir, aux Allées de -Marseille, dans l’espoir d’y rencontrer, devant quelque café, l’acheteur -de sa toile du jour. De même, Caillou sort tous les soirs, se rend, -Place Lafayette, au Café de la Comédie, et chaque fois «muni d’un dessin -qu’il met en vente.» - -«Je n’ai pas de pain, donnez-moi ce que vous voudrez», répond-il à un -amateur, au sujet d’un dessin, dont il reçoit quarante francs. Mais -l’ouvrage, cédé, pour le double de cette somme, le premier acquéreur en -veut faire bénéficier Bresdin, qui refuse. Il refuse de même les quatre -cents francs que lui offraient deux Anglaises, pour un sujet fini, à la -condition qu’il en retirât un cochon de premier plan, dont l’aspect leur -déplaisait.--«Ce cochon, répondit fièrement Caillou, fait tout le mérite -de ma composition. Je ne déshonorerai pas mon art!»--Et deux jours -après, il s’estime heureux de vendre cent cinquante francs le même -travail, à un amateur moins exigeant ou plus compréhensif. - -Ici se place une histoire de Princesse Mathilde qui n’est guère -plaisante. Elle prouve, une fois de plus, qu’il est difficile de faire -le bien avec délicatesse. - -Un matin de 1853, dans son taudis de Toulouse, l’artiste, assis sur une -caisse retournée, l’unique siège du lieu, voit entrer chez lui un -gommeux local. C’est le secrétaire de la Préfecture, qui lui apporte -quatre cents francs, au nom de la «cousine du tyran». Pourquoi justement -cette somme? On ne se l’explique pas. L’idée, qui n’en est pas moins -généreuse, à l’égard d’un artiste très inconnu, et si besogneux, -suscitée par la lecture de Chien-Caillou, a le tort d’être mal formulée. -Bresdin entre en fureur, puis en arrangements, et consent (je crois le -comprendre, bien que le récit ne précise pas) à accepter l’argent, comme -prix d’une commande qu’il livrera par la suite. Mais, quand le -scrupuleux obligé se présente, quatre ans après, à l’hôtel Impérial, -avec ce trésor, qui valait plusieurs fois le bienfait: «la première -épreuve, admirablement tirée, du Bon Samaritain... le pauvre homme était -si misérablement vêtu que le concierge ne consentit jamais à le laisser -entrer dans la cour!» - - * * * * * - -Nous voici maintenant en face du document le plus considérable, qu’il -ait, jusqu’à ce jour, été donné de consulter, sur le compte de Bresdin: -les dix lettres par lui adressées à son ami Monsieur Justin Capin, de -Saint Projet, publiées par M. Fourès, et qui équivalent aux dix paroles -de ce crucifié de l’existence. - -La première de ces lettres est datée de 1854. Il y parle de «l’amertume -de sa position», et, dans le même instant, nous révèle sa propre -charité. Pauvre (et quel pauvre!) apitoyé sur un plus pauvre. Il s’agit -d’un Polonais, qu’il appelle «pauvre Pologne» et qui vient le trouver -pour lui faire comprendre l’état piteux de ses personnelles affaires... - - «Il tombe sur mon pain--_remarque drôlement l’auteur de la lettre_--et - y fait une telle brèche, que si, relativement, les Anglo-Français en - font une pareille à Sébastopol, toute l’armée y passera avec armes et - bagages; et s’il y a assez d’eau devant la brèche, les deux flottes - pourront bien y passer aussi, sans que les _steamers_ aient jamais - besoin d’abaisser leurs mâts, ni leurs cheminées.»--_Et il ajoute_: - «Je vais tâcher de lui donner quarante sous pour aller jusqu’à Agen... - le pauvre garçon mérite vraiment qu’on s’intéresse à lui, car il est - très rangé et très laborieux, et, de plus, il a l’air d’être très - honnête, Pologne,--ce qui est à considérer.--Je dois l’emmener avec - moi en Amérique, l’année prochaine...» - -J’insiste sur ce point de beauté morale, qui nous donne à constater que -si, comme l’écrira plus tard Banville «cet esprit est taillé dans le -roc, comme le tombeau d’un Pharaon», ce cœur est aussi pénétré d’amour, -comme le nid d’une colombe. - -Reconnaissons aussi ce goût de l’honnêteté, constamment manifeste chez -Bresdin, qui, selon Banville encore «s’est exilé, pendant de longues -années, non pas dans une province, non pas dans une campagne, mais dans -une forêt... pas tout à fait comme Alceste, pour avoir seulement la -liberté d’être honnête homme, quoique ce sentiment entrât pour beaucoup -dans la résolution prise». Ce goût d’honnêteté, nous le retrouvons, au -cours de toute l’existence de l’artiste, et qui, lors du baptême de son -premier enfant, prend cette forme particulière: la marraine choisie -n’ayant pas paru offrir au papa de suffisantes garanties de moralité, il -la remplaça, séance tenante, par une fillette de dix ans qu’il alla -quérir sur ce propos: «Puisque vous prenez la chose au sérieux, je ne -peux permettre que ma fille reçoive le premier sacrement, soutenue par -des mains impures.» Enfin, nous voyons s’ébaucher dans la dernière -phrase de la lettre précitée, cette Amérique idéale qui fut une des -illusions de ce génie enfant, ensemble borné et vaste. - - «L’image de ce pays neuf où la liberté et l’indépendance peuvent se - conquérir par le travail, m’a déjà retrempé un peu... en me reportant - vers cette nature vierge, sortie d’hier, pour ainsi dire, des mains du - Créateur.--Ah! pouvoir, à la face de la Nature, cultiver son corps et - son âme, développer les dons précieux que Dieu mit en vous, sans - s’abrutir dans un travail abject, souvent vil et infâme, asservissant - son intelligence à l’oppression, à la ruse, la duplicité et la force, - comme on voit tant de créatures déchues le faire pour gagner leur - existence. N’est-ce pas enviable, et bien capable d’émouvoir tout - homme dont la souplesse et la flexibilité dorsale, comme la volonté et - le pouvoir de dissimuler, sont des défauts qui lui sont inconnus - autant qu’impossibles[17]? Je sais bien que beaucoup de gens me diront - qu’il faut hurler avec les loups; moi je pense qu’il vaut mieux les - tuer ou les fuir, si la fortune ou le hasard de la position ne nous - permet pas de pouvoir les museler.» - - [17] On rétablira aisément la construction de cette phrase et de - quelques autres citées, dont l’incorrection n’est pas pour diminuer - l’éloquence. - -Donc il veut partir, mais ce départ est ajourné faute d’argent. - - «Sur cinq Christophe Colomb que nous étions, pas un n’avait une piste - pour le porter, ni un maravédis pour payer la barque de Caron, afin de - passer de ce monde-ci dans l’autre. J’avais cependant obtenu--ô - prodige de l’éloquence et des bons renseignements sur - l’exploitation!--j’avais cependant obtenu de passer pour cent trente - francs... moi, et les quatre autres à ma considération. Mais je n’ai - pu obtenir davantage, ce qui fait que je suis forcé de travailler _le - moëllon lithographique_ pour amasser mon voyage, et probablement celui - des autres, qui doivent compléter le chiffre de cinq exigé par la - concession.» - -Mais le temps s’écoule sans réaliser le projet que nous voyons fluctuer -au cours des lettres. En 1866: - - «La guerre d’Amérique a eu cela de fâcheux qu’elle a tellement fait - enchérir le coton, et il s’est tellement écrit pour ou contre les - noirs, que d’un côté, la matière première faisant défaut et, de - l’autre, le papier allant toujours en augmentant, il est devenu si - cher que les vieux amis ne s’écrivent plus,--ce qui prouve à la fois - la force des événements, et la faiblesse des sentiments!» _Et tout de - suite après cette boutade_: «Ma pauvre femme et moi nous désirons - d’autant plus sincèrement avoir de vos nouvelles, que, d’un moment à - l’autre, nous pouvons partir en Amérique, comme colons.» - -Une autre lettre de la même année, débute ainsi: - - «Je vous annonce que je vais partir pour la Nouvelle-Orléans, dans - deux mois, au plus tard; je devais partir le 20 septembre, mais ayant - appris que la fièvre jaune avait commencé son apparition, je retarde - mon voyage--d’autant plus volontiers que, voulant emmener toute ma - famille, je suis obligé d’attendre que mes efforts pour me procurer la - somme nécessaire, aient été couronnés de succès. - - Quelques personnes m’ont assuré que, mettant en loterie quelques - gravures et quelques dessins, je pouvais espérer une partie de mon - passage, réussir et arriver à mon but. En conséquence je viens vous - soumettre la situation, et vous prier, comme un de mes plus anciens - amis, de me venir en aide en ce moment, afin de ne pas être obligé de - partir seul. Car je suis décidé à partir quand même, tous mes - renseignements me faisant espérer de pouvoir réussir là-bas, ou aux - environs.» - -Mais toujours l’auteur de tant de _Fuites en Égypte_ voit se refuser à -lui, cette fuite en Amérique tant désirée. - -C’est seulement après 1871, qu’il s’embarque avec les siens, pour le -Canada. De ce voyage--qui sans doute ne fut pas heureux--nous ne -connaissons guère que le retour: «Il y a dix ans (vers 1876) dans une -brasserie fréquentée par les peintres--écrit Paul Arène en son _Paris -Ingénu (Un Vieil Artiste)_--près d’une gare, quelques amis -s’entretenaient de Bresdin, depuis longtemps disparu et qu’on croyait -mort, quand précisément Bresdin entra chargé de paquets, suivi de sa -femme, de ses six enfants et d’un nègre. Bresdin, comme on revient -d’Asnières, s’en revenait du Canada, où il était allé chercher fortune.» - -Ce que nous avons vu se dérouler dans l’intervalle, ce sont les -souffrances; et ce que nous avons vu surgir c’est la famille, qui n’est -pas sans les aggraver. - -La famille, dans la correspondance qui nous occupe, et nous instruit si -fort, fait son apparition avec l’étonnant baptême dont il a été -question. Suivons-la: «Bresdin, selon un de ses chroniqueurs, n’éprouva -jamais pour sa femme d’autre sentiment que celui de la reconnaissance. -Il la sentait malheureuse à cause de son caractère étrange, et en -souffrait beaucoup.» Une lettre de 1862, touchante d’espérance -combative, s’exprime ainsi: - - «J’ai déjà passé un traité avec une Revue (_La Revue Fantaisiste_): - deux petites eaux-fortes par mois à cinquante francs chaque.--Voilà - donc une petite base pour l’avenir de ma petite famille.--Je m’ennuie - affreusement tout seul et j’ai beaucoup à travailler; il me tarde de - pouvoir faire venir la pauvre Rosalie et la petite, qui doivent bien - s’ennuyer aussi.» - -En 1865: - - «Je vous annoncerai que j’ai un nouvel et quatrième enfant qui, cette - fois, grâce à Dieu, est un garçon; qu’il a un mois, paraît très bien - portant, que les autres ne vont pas trop mal, ainsi que la mère..., - que, de plus, moi et Rosalie nous sommes mariés depuis huit jours, à - la mairie de Bordeaux, et à la chapelle de Saint-Projet, nom que j’ai - choisi en pensant à vous et en souvenir de notre amitié.» - -En effet, le 9 décembre 1865, eut lieu, à Bordeaux, le mariage de -Rodolphe Bresdin et de Rose Cécile Maleterre, née à Albi (Tarn), le 26 -mars 1831. - -Quant aux souffrances, remontons-en le calvaire poignant. La plus -cruelle de toutes est cette lumière qui s’éteint, assimilant Bresdin, je -l’ai dit, au héros de Kipling. - - «Dieu, qui n’oublie pas les siens, a bien voulu me donner un peu plus - de chance que par le passé, au moment où les yeux m’ayant abandonné - encore une fois, et où les soucis, les infirmités, les privations et - la maladie m’avaient réduit à une condition pire que jamais, ayant - quatre enfants en bas-âge, à substanter et entretenir. Étant très - malade et ayant les yeux tout à fait ruinés depuis longtemps, je me - suis démanché l’épaule, il y a une vingtaine de jours: j’en souffre - beaucoup. La vue m’abandonne, j’en souffre et travaille trop - péniblement pour espérer jamais rien de bon pour mes enfants, d’un tel - état de choses. - - «Une recrudescence de ma vieille maladie m’a cloué, encore une fois - sur un lit qui n’est pas de roses. Le médecin qui me soigne m’a dit - que mon état était très grave, car, depuis longtemps, j’avais le cœur - noyé dans le pus, les poumons et la rate très malades; que la saison - n’étant pas propice pour me soigner, il allait provisoirement me faire - subir un petit traitement préparatoire (!) qui consiste d’abord en - vésicatoires, qui m’enveloppent tout le corps comme une cuirasse, - depuis les aisselles jusqu’aux hanches. Les premiers huit jours, j’ai - souffert horriblement, surtout de l’inexpérience et de la maladresse - du pansage. De plus, j’avale pour la centième reprise, d’affreuses - drogues dont l’idée seule me dresse les cheveux sur la tête et me - donne des nausées. - - «Au printemps, alors que la nature se pare de ses plus beaux habits de - fête, et appelle le genre humain à la noce, mon médecin me recouvrira - de vésicatoires et m’abreuvera de nouvelles drogues. C’est un médecin - qui n’est pas ordinaire: il m’a dit qu’il me tuerait irrémissiblement - ou me guérirait. «Je ne quitte mes malades, m’a-t-il dit, que morts ou - guéris.» J’espère donc qu’il me guérira d’une façon ou d’une autre. De - temps en temps, je vomis de la boue c’est à ne pas y croire... - - «Pour comble de chance, comme toujours, après avoir ramassé un peu - d’argent, et me crevant, la maladie va me dévorer encore une fois au - milieu d’un martyre sans cesse renouvelé. Qu’est-ce que la vie, - surtout une existence comme celle que je mène depuis deux ans? Avant, - je n’étais pas heureux, certes, mais au moins, j’étais bien portant, - tandis que j’ai souffert, depuis, des maux inimaginables. Si j’en - réchappe de ce coup, je veux aller à cinq cent mille lieues...» - -Encore une épître: - - «Les yeux ne veulent pas dessiner du tout; ils sont de plus en plus - divergents, et écrire une lettre, cela suffit pour me les arracher.» - -Enfin, cette lamentation, proférée de l’hôpital Necker, en avril 1870: - - «La bataille a duré 48 ans, à moins d’un miracle, elle va se terminer, - la paix va se faire. - - «Les derniers bataillons de l’ennemi se préparent à charger; sondes, - scalpels, bistouris, s’apprêtent à se ruer sur mon corps déjà si las - et si fatigué. Les derniers combattants se réunissent pour un dernier - et décisif effort. Comme s’il en fallait tant que cela pour m’abattre! - - «Non, il n’en faut pas tant, je suis trop bas, et il y a trop - longtemps que cela dure. Jamais je ne pourrai supporter toutes ces - tortures. - - «Les malins se consultent, jettent déjà un coup d’œil satisfait sur - leur ferraille; tiens-toi bien, vieux Caillou! - - «A dix-huit ans, je suis déjà venu ici, aveugle, et Dieu sait, et peut - seul savoir ce que j’y ai souffert. A quarante-huit ans, j’y reviens. - Hélas! pourrai-je encore y revenir?» - -Le miracle a lieu, et c’est un honneur, pour Courbet, d’avoir organisé -alors, au profit du pauvre ressuscité, une soirée à bénéfice, en -laquelle j’aime encore à saluer le nom d’Agar. - - -DEUXIÈME PARTIE - -Arrivons à l’œuvre de cet innocent damné. - -Banville s’en montra, de bonne heure, le commentateur passionné et -inimitable. - -C’est le 15 juin 1861, dans la _Revue Fantaisiste_--dont Bresdin devint -le collaborateur, en cette même année, pour une série de gravures de -format un peu exigu et dont la périodicité ne pouvait convenir à sa -fantaisie,--que le Maître des _Odes Funambulesques_ nous donne une -_transposition_ de l’art du graveur, qu’il décrit d’une écriture aussi -fouillée que les originaux de ces planches touffues. - - «Voici un enthousiasme, une âme, un poète, un fou, un génie, une - pensée, qui m’étonne, me trouble et me fait rêver de longues heures: - Rodolphe Bresdin. Ses dessins à la plume, ses lithographies où la - pointe et le crayon s’unissent pour produire des effets prestigieux, - sont des mondes à étudier, minutieux, compliqués, énormes, imposants - par leurs masses hardies, détaillées jusqu’à la démence, et rivalisant - avec la nature par l’infiniment petit, recherché jusqu’à l’atome.» - -Et plus loin: - - «Autant vouloir compter les roseaux, les chardons, les brins d’herbe, - les oiseaux, les animaux farouches, les nuées bizarres, les villes - inouïes qui fourmillent dans un dessin grand comme la main signé - Rodolphe Bresdin.»--«Il a vu, _poursuit l’écrivain_, ces Babels de - troncs et de feuillages, ces demeures de lianes... ces marais de - verdure...» _Il a entendu_ «le bruit imperceptible de la feuille qui - pousse...» _en un mot, il a dit_ «la forêt, les minutieux - enfantillages de ses jeux, les formidables excès de ses délyres...» - _et il est, comme Dürer_ «un espion des forces vives de - l’incommensurable Nature» _dont le mystère s’est révélé pour lui_. - - «Du champignon vil jusqu’à l’oiseau ivre d’éther, de l’oiseau à - l’archange ailé, une chaîne d’êtres non interrompue relie les cercles - de la création; du bout de votre bâton vous déchirez ce champignon - hideux; il se divise en une nuée d’insectes qui, en noires peuplades, - s’empare du sol; ce champignon est végétal, il est animal aussi; la - transition entre la vie végétale et la vie animale nous échappe, comme - entre la vie animale et la vie divine. L’eau croupie, la pourriture - engendrent des âmes ailées; il existe une ressemblance effrayante - entre le regard des lacs et celui des prunelles humaines, les racines - sont des monstres qui rampent sous la terre, les branches ne peuvent - que se ressouvenir de ces poses d’animaux féroces qu’elles affectent, - et ne peuvent les avoir apprises dans leur vie immobile.» - -Voici maintenant une à tout jamais inimitable description de l’œuvre -maîtresse de Bresdin connue sous le titre peu motivé de _Bon -Samaritain_, car, ajoute Banville: «n’en déplaise au prodigieux artiste -dont la lithographie m’emporte, brisé, dans son fabuleux rêve et -m’éblouit moi-même, avec ses toutes petites blanches nuées volant en -pleine lumière, sous les autres nuées moins lumineuses, et sur -lesquelles se découpent des branches capillaires, trouvées dans le -prestige flottant et faites de rien, je ne puis prendre au sérieux le -_sujet_ qui a servi de prétexte à cette composition écrasante...» - -Jugez plutôt: - - «Tâchons pourtant, lutte insensée! de donner une idée initiale vague - de ce travail immense. - - «Sur le premier plan une eau dormante et des végétations - inextricables: chardons, roseaux échevelés et enchevêtrés, troncs - difformes, monstrueux, épouvantables, aux branches recroquevillées, - bossues, aiguës, affectant des poses de reptiles, animaux-branches - ouvrant des gueules féroces; en les regardant mieux, un monde - d’animaux s’y cache: oiseaux, reptiles, singes ironiques. Au bord de - l’eau dormante, de grands oiseaux rêvent gravement. En pleine lumière, - une hydre aux cent griffes, aux cent gueules, aux crocs hideux, aux - bras tordus; non, c’est un tronc d’arbre aussi, mais quelle abominable - douleur a pu lui inspirer de si hideuses tortures? Puis le tertre - herbu, feuillu, écrasé de frondaisons noires; les singes y pullulent, - l’œil sanglant des hiboux y éclate comme un trou de flamme, des - branches en éventail, en panaches, des astres aux visages de soleil, - des palmes folles de joie y chantent l’hymne fulgurant de la - végétation triomphante; puis, formant deux coulisses gigantesques et - démesurées, qui laissent voir derrière elles la toile de fond - lumineuse, deux masses d’arbres noirs, où, plus nombreuses que les - étoiles célestes et que les grains de sable du fond de la mer, toutes - les feuilles, millions de milliards de feuilles, par le sortilège - d’une magie inouïe, se voient, se comptent, formant comme des figures - larges et gracieuses, et sur les plus hautes branchettes, dans les - hauteurs infinies du ciel, sur les petites feuilles qui naissent à - peine, de petits oiseaux passent et volent, et on les voit, et l’œil - les suit, ailes égarées dans ces vertes dentelles végétales d’une - ténuité vertigineuse, qui se découpent sur l’azur lumineux où se - condensent des vapeurs fécondantes. Elles-mêmes, ces grandes masses - d’arbres se débattent sous des branches mortes qui, élancées devant - elles, les serrent, les étreignent, boas tordus dans l’air, serpents - aux bonds furieux, monstres dentelés et griffus; l’une de ces branches - a tout à fait l’air d’un serpent ailé ouvrant sa gueule sanglante où - elle brandit un dard enflammé; ici le rêve prend corps, la nature - violée livre son secret, et avoue enfin qu’elle n’est qu’un - entassement de monstres déchirants, occupés à s’entre-dévorer. - Au-dessus de la composition énorme, un ciel fouillé, tourmenté, - minutieusement découpé en nuées qui, comme chez Albert Dürer, ont - chacune sa physionomie et son allure, océan éthéré où chaque vague est - vivante et doit avoir un nom. A côté des larges masses d’arbres, - d’autres masses plus légères, découpées avec la délicatesse d’un - réseau de veines, et enfin, au loin, dans la pleine et sereine - lumière, une ville démesurée elle-même, forêt de pierres, grande comme - la forêt d’arbres...» - -J’ai cité tout le morceau, parce que, je l’ai dit, il défie à jamais -toute velléité de description de la même œuvre sous son ciel pommelé. -J’ajouterai seulement cet unique détail omis, que Bresdin a placé -visiblement, sur le corps même du quadrupède, le monogramme de sa -signature. - -Longtemps après, Huysmans écrit à son tour les lignes suivantes: - - «Le _Bon Samaritain_, un immense dessin à la plume, tiré sur pierre: - un extravagant fouillis de palmiers, de sorbiers, de chênes, poussés - tous ensemble, au mépris des saisons et des climats, une élancée de - forêt vierge, criblée de singes, de hiboux, de chouettes, bossuée de - vieilles souches aussi difformes que des racines de mandragore, une - futaie magique, trouée au milieu par une éclaircie laissant entrevoir, - au loin, derrière un chameau et le groupe du Samaritain et du blessé, - un fleuve, puis une ville féerique escaladant l’horizon, montant dans - un ciel étrange, pointillé d’oiseaux, moutonné de lames, comme gonflé - de ballots de nuages.--On eût dit d’un dessin de primitif, d’un vague - Albert Dürer, composé par un cerveau enfumé d’opium...» - -Quant à l’ouvrage de M. Henri Béraldi sur les graveurs du XIXe siècle, -tel est son jugement à propos de la même œuvre: - -«Moitié vision étrange des anciens maîtres, mais aussi moitié travail de -patience comme en exécutent les prisonniers: c’est ce que les artistes -expriment pittoresquement en disant que c’est «noix de coco». - - * * * * * - -Voici, en outre, quelques pièces que la possession me met fréquemment -sous les yeux, et qui vont nous permettre de classifier les motifs -d’inspiration de l’artiste. - - «O feuillage, tu m’attires!» - -Ce mystérieux vers de Hugo pourrait servir d’épigraphe à une notable -part de l’œuvre de Bresdin. Ce ne sont pas les moins éloquentes de ses -planches, celles où des arbres de toutes essences, notamment des -bouleaux aux blancs troncs satinés, prennent naissance entre ces rocs et -s’entrecroisent au-dessus d’une eau qui les mire. En ce moment même -j’admire trois de ces eaux-fortes, dont deux sont datées de 1880. Une -fraîcheur y règne; ce sont des sous-bois aimés pour eux seuls, sans rien -d’horrifique ni d’autrement mystérieux, que du mystère des sites -ombreux, recueillis, solitaires. - -La troisième de ces eaux-fortes non peuplées que du frisson de l’air, de -l’onde et des ramures, est un état inachevé, fort propre à nous laisser -entrevoir le travail du graveur; les branches s’y étreignent comme des -tentacules ligneux ou des pattes de crustacés; de plus troublantes, qui -revêtent des aspects quasi-humains, semblent s’enlacer corporellement, -et composent des groupes amoureusement condamnés à ne s’aimer qu’à -travers l’écorce. - -Tout autre est celle qui suit, peut-être un ressouvenir du voyage -d’Amérique, et comme un frontispice de forêt vierge; un inextricable -fouillis de branchages circulairement enchevêtrés de frondaisons et de -lianes à l’entour d’une vague trouée qui s’éclaircit au centre, telle -que, parmi les épineux empêchements des difficultés et des obstacles, -une lumineuse orientation vers l’inconnu, une perspective sur -l’espérance... - -Mais l’horizon se déchire en ces deux paysages plus rocheux, nous -laissant apercevoir, dans le premier une ville biblique, laquelle -pourrait bien être Sodome, sur laquelle va s’entr’ouvrir ce ciel -follement fuligineux, qui balaie au-dessus des nuées échevelées et -sulfureuses.--Le second, plus calme, abrite deux plus paisibles cités, -blotties en des rentrants, au pied des monts, au bord des eaux. - -C’est encore dans un paysage rocheux tout embrumé d’obscures vapeurs, -que l’humanité fait son entrée sous forme de ce chevalier sur sa blanche -monture. Il sonne du cor dans la direction du manoir dont les tourelles -couronnent une éminence; et sa poésie est la même que celle qui nous -émeut dans le _Retour du Chevalier_, une des plus pénétrantes -compositions de Boeklin.--Un troisième paysage rocailleux de plus -grandes dimensions, sert de décor à un bain de femmes.--Un nouveau bain -de femmes, celui-là plus poétique et plus Océanien, groupe comme de -jeunes Otahitiennes, entre des vols de colibris, sous la verdure -veloutée des palmes. Rarahu, et ses compagnes, au ruisseau d’Apiré, -vingt ans avant Loti. - -Pénétrons dans les susdites villes, autre domaine de Bresdin qui se -plaît à démesurer fantasmagoriquement (et sans trop pourtant les sortir -du réel) de normandes ou bretonnes demeures, à ériger en mitres les -toits des maisons au-dessus desquels les clochers d’église percent des -ciels aux nuages ressemblant à des boucles défrisées.--Encore un lieu de -prédilection pour la pointe de notre graveur, ce sont des fermes aux -couvertures de chaume dépeignées, et surmontées de cages à pigeons, fort -bizarres; au devant, les palis d’un maigre verger, une mare où s’abreuve -le bétail, autour de laquelle des poules picorent et des marmots -piaillent. - -Ou sait que l’agriculture fut un des rêves de la vie de Bresdin, qui -s’en distrait à dessiner de telles métairies: «Faire de l’agriculture, -objet de tous mes vœux», écrit-il dans une lettre de 1866. «Car Bresdin, -ajoute Paul Arène, toujours bon gré, mal gré, ramené au gîte, toujours -interné par la nécessité entre Montmartre et Montparnasse, eut toujours -la même idée fixe: être colon, s’établir aux champs, dans un pays où les -champs ne coûteraient rien, vivre de la vie paysanne, défricher, piocher -au soleil, boire l’eau des sources, et partager avec sa famille, les -oiseaux de l’air et les bestioles des bois, de grosses tranches de bon -pain bis qui sent encore la terre et le blé.» Et l’écrivain conclut sur -le pittoresque tableau de l’essai de colonisation d’un grenier, tenté à -Paris par Bresdin: «Champs ensemencés, arbustes, gazons, légumes, parmi -lesquels s’ébattaient poules et lapins, merles et moineaux, rien n’y -manquait, pas même la cabane habitée dans un coin par notre colon... -quand, sur la plainte du locataire d’en dessous, l’expulsion fut -signifiée.» - -Une des plus mystérieuses planches est celle que Bresdin lui-même -intitulait _Arcachon_, du titre banal d’un lieu qui, sans doute, lui -fournit le motif de cette illustration singulière. C’est, en effet, de -prime abord, un vulgaire châlet de bains de mer, qu’on a sous les yeux, -un chef-d’œuvre de constructeur local, avec, par places, toute la gauche -implacabilité d’une épure. Mais cette niaiserie architecturale ne fait -que mieux valoir les détails curieux qui, peu à peu, surgissent, -troublants et pleins de hantise. Des tourelles s’érigent, des vitraux -s’entr’ouvrent, des balcons, tels que des corbeilles, s’emplissent de -femmes aux costumes orientaux et aux longs voiles. Des oiseaux voltigent -dans le ciel bouclé, et parmi les denses feuillages. Une grille close -règne au-devant de l’immeuble de rêve. Sur le premier plan, une -pastourelle, sa quenouille à la main, son marmot à ses trousses, garde -tout un troupeau de bêtes aumailles et de leurs chiens, d’ânes et de -brebis, et tout un poulailler dispersé, jusqu’aux poussins qui viennent -d’éclore. Et tout ce monde velu et emplumé, marbré des taches -blanchâtres d’une énigmatique clarté qui frappe la façade du châlet -comme d’une rongeuse pâleur de clair de lune, se tient aux abords de cet -habitacle féérique et bourgeois, prisonnier derrière sa grille. - -Je possède une variante du même motif, en laquelle le châlet tourne au -castel; les sultanes y sont devenues des dames à hennin, entourées de -seigneurs et de pages; et, sur le devant, le troupeau de tout à l’heure, -a fait place à des cavaliers emplumés, à des varlets sonnant du cor -parmi leurs chiens. C’est un moyenâgeux départ pour la chasse sur l’air -de: - - «Assez dormir, ma belle, - Ta cavale isabelle - Hennit sous les balcons;» - -mais que sauve de banalité le génie du Maître. Détail curieux: -l’épreuve, sur une sorte de faux vélin, est une de celles mentionnées -par Champfleury, tirées au cirage. Elle est datée de 1869. - -Viennent ensuite de ces intérieurs Flamands pleins de jambons suspendus, -de chapelets de saucisses et d’oignons, de claies, d’éclisses et de -volumineux «pots-beurriers» coiffés d’un blanc papier ficelé, qui -s’enfument dans la région supérieure du dessin. Cent accessoires du -dernier fini s’entassent, au-dessous d’une image de Madone, sur la -tablette encombrée et quasi débordante de cette cheminée de campagne: -miche entamée, chandeliers, quinquet, pipe, tricot hérissé d’aiguilles. -Et, devant l’âtre, une paisible famille de villageois, auprès du lit -abrité et de son pot de chambre. Bresdin a varié plusieurs fois cette -page domestique. - -Passons du réel au mystique, avec une grande lithographie, de 1883, -baptisée par Bresdin: _la Pêche Miraculeuse_. Au-dessous d’un ciel plein -d’oiseaux, dans lequel toute une perruque Louis XIV semble s’être -débouclée, des montagnes hérissées d’architectures Ninivites. Et, sans -que se délimite la naissance de l’eau ni l’achèvement des récifs, des -bateaux ont cargué leurs voiles, devant tout un peuple en train d’amener -à soi des poissons étranges. - -Des pieux sujets, Bresdin semble avoir, entre tous préféré la Fuite en -Égypte. Il y voyait sans doute divinisé son propre rêve de familial -voyage. - -Je possède, en diverses grandeurs, en successifs états de lithographie -et d’eau-forte, six variations autour de ce thème. Les jeux du ciel et -de l’eau, des rocs, et surtout des branchages, modulent, autour du -groupe auréolé, de linéaires symphonies. Les deux plus belles sont -d’aspect bien différent: celle-ci, paisible, parmi la luxuriance d’une -végétation d’Orient, sous l’entrecroisement noueux des rameaux vêtus de -feuilles; celle-là (l’épreuve d’un noir velouté que Bresdin lui-méme -dénomma _la Vigoureuse_) triste, en un paysage d’hiver, sous le fer -forgé des branchages nus, image de la mort, au-dessus d’un torrent, -image de la vie. Il semble que cette gravure soit la reproduction du -dessin décrit par le numéro 2, du catalogue cité par M. Fourès. - -La _Comédie de la Mort_ suit de près et emboîte justement le pas; moins -intéressante, elle fut plus célèbre et plusieurs fois décrite. On sait: -des squelettes entourés de larves de Tentations; masques de rameaux -noueux, grimaces de racines, grouillantes bestioles aux impossibles -anatomies. Un sage médite en sa grotte, un miséreux s’affale, hébété; et -vainement, Jésus, nimbé et invitant, désigne un ciel trop plein de -nuages. - -Écoutez encore Huysmans: - - «La _Comédie de la Mort_, de Bresdin, où dans un invraisemblable - paysage, hérissé d’arbres, de taillis, de touffes, affectant des - formes de démons ou de fantômes, couvert d’oiseaux à têtes de rat, à - queues de légumes, sur un terrain semé de vertèbres, de côtes, de - crânes, des saules se dressent, noueux et crevassés, surmontés de - squelettes agitant, les bras en l’air, un bouquet, entonnant un chant - de victoire, tandis qu’un Christ s’enfuit dans un ciel pommelé, qu’un - ermite réfléchit, la tête dans ses deux mains, au fond d’une grotte, - qu’un misérable meurt, épuisé de privations, exténué de faim, étendu - sur le dos, les pieds devant une mare.» - -Et ce sont encore deux actes, ou deux intermèdes de la même comédie -macabre, ces deux feuillets jadis publiés par la _Revue Fantaisiste_: -deux chasseurs dénichant sous un buisson où elle se tapit, la Mort, -qu’ils destinaient à leur proie; puis, cette Mort assise, se prêchant -elle-même à une femme en train d’allaiter, au bord d’une eau attirante -et qui l’invite au suicide. J’ai vu, dans une autre collection, une plus -convaincante figure de la Mort, à l’égard de cette femme; elle la -persuade en lui tenant un écheveau allégorique du fil de nos jours. Et -quand, dans une suivante gravure, la Mère s’est pendue avec son enfant, -la Mort s’en réjouit en violonant. - -Voici encore un curieux _Combat antique_. Un César lauré, à cheval, des -mercenaires, des prisonniers, toute une forêt d’hommes, de lances et de -casques, traités par Bresdin avec l’enfantine et méticuleuse virtuosité -qu’il apporte au rendu de ses forêts véritables. Une guerrière -orientale, en turban, à cheval, l’épée à la main, dans un défilé, suivie -de peuplades et de troupes. Enfin, le très compliqué et naïf frontispice -de la _Revue Fantaisiste_. - - * * * * * - -J’ai gardé pour la fin, dans le compte rendu de cette petite collection, -le tirage d’ailleurs récent et défectueux, (d’après une pierre -retrouvée) d’une lithographie qui me livre la clef d’un épisode, dont -voici le roman comique. - -Des circonstances que je dirai tout à l’heure, m’ont mis entre les mains -une bizarre correspondance adressée à Bresdin, par un M. Hippolyte de -Thierry-Faletan, demeurant à Paris, 67, avenue Joséphine, auteur (!) de -fables, qu’il s’est mis en tête de faire illustrer. M. Dusolier sert -d’intermédiaire; le prix convenu est de cent francs pour un frontispice, -et d’un total de deux cents francs pour quatre autres dessins. Il est -vrai que l’auteur est aussi ignorant de la syntaxe que de l’orthographe, -confond une apostrophe avec un accent aigu, et rédige des phrases de -cette tournure: «Si le travail que vous me ferez sera aussi -consciencieux que vous me le dites dans votre lettre, ma conscience ne -me permettrait guère de vous faire tort d’un centime.» - -Une épreuve de la _Comédie de la Mort_ est envoyée par M. Dusolier, au -fabuliste, qui répond à l’artiste: «C’est une fort belle œuvre; -puissiez-vous, Monsieur, vous inspirer de mes quelques fables, et me -faire d’aussi _jolies_ (!) compositions, et tout aussi bien exécutées.» -Et ce disant, il adresse à son illustrateur une espèce d’ébauche (car il -dessine aussi!) indiquant par à peu près la composition du frontispice. - -«Numéro 1. - - Un homme étant couché dans un petit bateau, - Amarré sous un saule au bord d’un clair ruisseau, - A différents poissons tendait un certain piège - Soutenu par un mince liège... - -«Numéro 3.--La fable n’étant pas encore faite je ne vous envois (_sic_) -qu’un sommaire du sujet; ainsi il faudra représenter deux nègres en -pantalons rayés et grand chapeau de paille, l’un d’eux travaillant à la -terre, l’autre, encore dans le lointain, arrive avec une béquille, le -bras en écharpe, et les vêtements en lambeaux. - -«Numéro 4.--Ici, représenter un train de chemin de fer sortant d’un -tunnel et glissant sur une voie soutenue par un mur en maçonnerie. - -«Numéro 6.--Ici il faudrait représenter l’entrée d’une caverne, ou vaste -grotte, dans laquelle on verrait des oiseaux de proie, comme milans, -buses et faucons, en train d’égorger une compagnie de pigeons. Un -corbeau doit sortir de la grotte en s’envolant. - -«Numéro 7.--Le bloc de marbre... Vous pouvez représenter ce bloc de -marbre fendu par le milieu, ou disjoint; mais je pense que, comme il -servirait pour le titre du livre (il serait nécessaire), de ne pas le -trop disjoindre, afin de pouvoir y lire facilement ce titre: Fables par -H. T. F.[18]» - - [18] Cette lettre est datée du 22 mars 1868. - -Or, dans la descriptive énumération des dessins de M. Capin, citée par -M. Fourès, nous lisons: - -«Frontispice; il est bordé de branches entrelacées où grimpent des -écureuils et où se glissent des serpents, avec deux chiens à -l’extrémité. Au milieu, assis sur une large pierre, un poète tient un -livre à la main, bouche ouverte, la dextre en avant et portant une -escarcelle à sa ceinture; sur la pierre on lit: Fables, par T. F. 1868. -Rodolphe Bresdin. Au-dessus, sur un pont passe un express. A gauche et -au bas, un pêcheur à la ligne tient un poisson à la main. A droite, un -homme va devant une paire de bœufs; un cavalier vient derrière lui. -Hautes montagnes.» - -Voilà donc notre frontispice. Quant au jugement qu’il inspire à -l’étonnant La Fontaine, le voici formulé dans une lettre de lui, datée -de 1868: - - «J’arrive de voyage, et je viens de voir le frontispice, j’en apprécie - tout le consciencieux de l’ouvrage, etc... quant au personnage que - vous avez introduit, le jeune homme assis sur le bloc de marbre, je - n’en ai pas saisi la nécessité; _pourquoi lui faites-vous tenir un - poisson?_...» - -Et, plus loin: - - «J’approuve la disposition que vous donnez aux sujets formant le - frontispice, sauf quelques petits détails. Le paysan se sauvant sur - son âne, et le pêcheur volé, n’étant qu’une seule et même fable, il - est fâcheux que vous ayez placé entre ces deux sujets, celui des - nègres planteurs. Ensuite n’oubliez pas, _et cela est un point - essentiel_, l’un des deux nègres est, seulement, estropié, et les - habits déchirés; l’autre au contraire travaille, et tout en lui doit - exprimer le bonheur et l’aisance.» - -Ces fables, la correspondance nous en livre trois, tout au long. Je me -dispenserai d’en faire autant; les quelques vers cités plus haut -donneront le ton de ces apologues, comme la mesure de cette prosodie, et -les commentaires seuls sont pour nous d’un instructif attrait. La -première fable adressée à l’illustrateur a pour titre bien venu: _Le -Diplomate et la Fourmilière_. - - «J’ai l’avantage de vous adresser ci-jointe une de mes fables, pour - qu’en en prenant connaissance, vous vous inspiriez à faire un des - quatre dessins convenus. Selon moi, il y a de quoi faire un superbe - paysage d’automne, sous bois ou autrement (en Europe, bien entendu) - avec un grand beau chêne; je laisse d’ailleurs à votre riche - imagination de le peupler d’insectes et d’animaux; parmi ceux-ci, des - lapins, castors, écureuils, lézards, hérissons, etc...; mais pas de - gros gibier. Quant à l’action à représenter, ce serait au moment où le - personnage, en costume de chasse, s’arrête pour contempler la - fourmilière. Ayez soin de figurer un corbeau qui, du haut de l’arbre, - contemple le diplomate et semble n’attendre que son départ pour fondre - sur la fourmilière.» - -Comparez le numéro 7 du catalogue de M. Fourès: «Dans un bois, un -chasseur tient son fusil par le canon, etc...» - -Voici ensuite: _Le Papillon et la Mare_. Un papillon attiré par une -fleur d’eau, risque de se noyer dans la boue. - - «Je pense--reprend notre fabuliste--que vous saurez tirer grand parti - de ce petit sujet allégorique, dont vous aurez facilement saisi la - morale, et vous en ferez, j’en suis certain, une poétique - composition... Il faudrait représenter un joli paysage dans une - vallée, avec la mare sur le premier plan, et dans le lointain, des - montagnes; le ciel sans nuages. A l’exception de la mare et de ses - abords, la campagne devrait être d’un aspect riant, beaucoup de - fleurs, de papillons, etc... Il faudra représenter dans la mare ou sur - ses bords, toute sorte de petits animaux tels que crapeaux (_sic_), - grenouilles, petits serpents, rats, lézards; et, dans les branches de - quelques saules rabougris et grimaçants, comme ceux de votre _Comédie - de la Mort_, il faudrait mettre de grosses araignées dans leurs - toiles, ainsi que quelques chauves-souris, cachées dans quelques - crevasses de troncs, ou des hiboux. Il s’agit enfin de faire - opposition avec le riant du reste de la campagne, et représenter une - nature-morte désolée, triste et pleine de terreurs et de pièges - cachés. Au milieu de la mare, il faudra sur un lit de feuilles larges, - et à fleur d’eau, représenter une belle fleur épanouie. Je laisse à - votre idée le moment à saisir et à représenter, soit l’instant où le - papillon tombe dans la mare, près de la fleur, soit quand, arrivé sain - et sauf sur les bords, il s’envole. Dans tous les cas, il faudrait - pouvoir exprimer soit la joie, soit le dépit qu’éprouveraient les - animaux malfaisants de la mare, et même donner une expression en - rapport avec la situation aux arbres auxquels vous savez si bien - donner une physionomie caractéristique.» - -Or la planche exécutée d’après ce dessin est celle que je possède, et -qui nous a menés à cet épisode. Je l’ai dit, le tirage récent en est -défectueux, mais on y reconnaît fort bien le résultat des volitions de -l’infatigable exigeant. La fleur centrale est mal venue, et le papillon -joue un rôle si accidentel qu’on le distingue à peine; mais les branches -sont vraiment grimaçantes, comme il est écrit, et les aquatiques animaux -grouillent dans ce cloaque. - -C’est, sans nul doute, l’original du dessin inspiré par la fable -suivante, _Le Dindon et les Paons_, que nous retrouvons daté de 1868, -dans la collection de M. Capin, toujours selon le catalogue cité par M. -Fourès: - -«Une dizaine de paons, perchés sur de vieux troncs d’arbres, regardent, -au-dessous d’eux, un dindon rouant, et qui semble vouloir les dépasser -en beauté. Deux paons sont sur le sol, en face de l’orgueilleux et -paraissent le narguer.» Suivons bien notre La Fontaine: - - «Je laisse à vous, monsieur, de choisir le moment à représenter dans - le dessin. Je pense que le plus caractéristique serait le dernier - épisode de la fable, celui où tous les paons, les uns traînant leur - queue, les autres en la déployant, regardent dédaigneusement le dindon - qui avance fièrement parmi eux. Vous pouvez mettre la scène sur la - terrasse d’un château ou d’un palais, ou bien dans un beau jardin, les - paons se promenant, ou restant perchés sur des balustrades, sur de - grands vases.» - -Enfin, la fable intitulée _la Baleine et les Poissons_ est accompagnée -de cette lettre (le 11 mai 1868): - - «Monsieur, je vous ai donné cette fable tout au long, afin que vous en - approfondissiez bien toutes les nuances (!), toutes les situations (!) - et que vous choisissiez ainsi l’instant le plus approprié pour votre - composition; je vous laisse toute liberté d’allure, seulement, d’après - moi, le moment à représenter serait celui où les poissons arrivent en - masse près de la baleine; celle-ci devra être représentée à - demi-corps, hors de la mer, lançant deux gerbes d’eau de ses naseaux. - Il va sans dire que les vagues doivent être fort agitées par la - tempête; dans le lointain, un ou deux vaisseaux en danger de naufrage; - la pluie tombe, et un éclair sillonne le ciel. Dans un coin du tableau - il faudra placer un rocher sortant de l’eau, etc...--Vous pourriez - vous rendre chez un libraire de la ville et lui demander le livre de - M. Louis Figuier, traitant des poissons, reptiles, oiseaux, - etc...--Vous y puiseriez une foule de modèles de poissons pour le - tableau, ainsi que des reptiles à introduire dans _Le Papillon et la - Mare_, etc., etc...» - -Rapprochez du nº 6 du catalogue de M. Fourès: «Au pied d’une falaise -très élevée est une énorme baleine. Des poissons très nombreux semblent -attirés vers elle.» - -L’intègre Bresdin répond d’abord fort honnêtement, docilement, -douloureusement: - - _Paris, le 18 avril 1868._ - - «MON CHER MONSIEUR, - - «Je m’empresse de répondre à votre lettre, d’autant plus que je suis - en retard sur le travail que je dois faire pour vous. Il serait plus - avancé, si malheureusement le malheur ne se jouait de moi. Après les - couches de ma femme, les yeux vinrent malades; depuis quelques jours, - j’ai un rhumatisme aigu dans une épaule, avec atteinte dans l’autre. - J’éprouve de telles douleurs qu’il m’a été impossible, depuis plus de - huit jours, de faire quoi que ce soit. Ce qui fait que, - malheureusement, vos dessins n’ont pas été plus avancés, et ne sont - même pas commencés, sauf le frontispice où il y a encore beaucoup de - travail à faire. Je vais un peu mieux, et vais me dépêcher de le - terminer. Je n’ai donc pas encore, comme vous me le demandez, commencé - la fable du _Diplomate et des Fourmis_.--De plus, quant au - frontispice, _j’y ai fait entrer toutes les choses que vous me - demandez_.» - -Pour cent francs! - -Le Mécène riposte par la commande d’un sixième dessin, lequel devra -représenter «une réunion d’animaux tels que lion, tigre, léopard, ours, -panthère, loups, rhinocéros, renard, etc...» (toujours tout ça pour -cinquante francs), et il annonce «des remaniements fort importants dans -_le Diplomate et les Fourmis_.» - -Bresdin commence pourtant à se fatiguer de tout ce verbiage. Le 29 juin -1868, il écrit de Bordeaux: - - «Monsieur, vous n’avez pas compris ma lettre dernière... je vous ai - dit déjà plusieurs fois que cela m’était égal de faire tel ou tel - sujet. Comme vous m’avez interrompu plusieurs fois pour me dire d’en - référer à vous... ayant toujours des changements, des corrections à - faire, ne soyez pas étonné si je n’avance pas et si j’attends que vous - me donniez chaque fois le sujet que vous préférez vous-même.» - -En réponse, l’auteur du _Diplomate_ se fâche à son tour, se gonfle, fait -le dindon, met en avant ses hautes relations qui eussent pu profiter à -un Bresdin plus souple. Puis il s’amende: «Vous avez tort de vous -fâcher, je n’ai pas eu l’intention de vous froisser...» Et les travaux -reprennent... et le bavardage: - - «Au moment même où ma lettre était à la poste, je m’aperçois de mon - erreur en vous parlant de canard au lieu de dindon; mais persuadé que - vous feriez abstraction de cette confusion, je ne vous ai pas aussitôt - écrit pour vous rassurer. Vous voilà maintenant fixé.--Puisque vous - recommencez le dessin du _Papillon_, je me permets de vous adresser un - projet de disposition... Souvenez-vous du ciel sans nuages, et quant - au papillon, il devrait être légèrement posé sur l’eau, et comme se - débattant et faisant des efforts pour sortir de la mare sans se - souiller au contact impur et suicidial (!) de l’eau corrompue, dans - laquelle s’étale la belle fleur aux reflets d’albâtre qui l’a tenté. - Touts (_sic_) les animaux malfaisants ou autres que vous mettrez dans - la mare devront converger leur attention sur le papillon. Donnez aux - saules des figures diaboliques comme dans votre dessin de la _Comédie - de la Mort_. La végétation, par opposition à la fleur qui, d’un beau - blanc, s’étale, ou se dresse de la mare, devra paraître quelque peu - fanée et desséchée. N’oubliez pas que la scène se passe pendant les - chaleurs de l’été, et dans un climat méridional...» - -J’ai transcrit ce petit procès par le menu en l’élucidant de mon mieux, -parce que, sous sa niaise apparence, il est fort édifiant; on lui -pourrait donner comme épigraphe, cette réflexion d’un penseur -contemporain: «Le monde nous est parfois révélé par ses interprètes les -plus lourds.» Voyez cet amateur plus qu’inhabile, et plus que tatillon, -dont la vanité s’enfle à l’idée de se voir illustré par ce graveur qui -donne aux branches une physionomie; et le voilà tel qu’un taon autour de -Bresdin, à le piquer deci, delà, des plus sottement dans la forme, des -plus salutairement quant au fond, puisqu’il en résulte les beaux dessins -de la collection Capin, entre lesquels, particulièrement celui des paons -doit être admirable. - -Maintenant le fol Thierry en a-t-il été pour ses avis, et pour un _sic -vos non vobis_ finalement murmuré?... En un mot, le recueil de fables -a-t-il paru illustré par Bresdin? Je l’ignore et j’en doute beaucoup; -mais je laisse à quelque bibliophile vétilleux cette solution finale. M. -Aglaüs Bouvenne a publié un catalogue de l’œuvre gravé de Bresdin; il -comprend 61 numéros et fait mention de trois des lithographies du livre -de fables. - -Je pourrais décrire encore quelques gravures admirées dans des -collections étrangères, mais l’inspiration n’en diffère pas sensiblement -de celles que nous avons examinées, et je ne veux pas étendre hors de -proportions cette longue étude. - - * * * * * - -Aux écrivains déjà mentionnés pour s’être occupés de Bresdin, il sied -d’ajouter Cladel qui, dans _Urbains et Ruraux_, a consacré un chapitre à -Bresdin, sous ce titre: _Sous-cantonnier de l’Arc-de-Triomphe_. Paul -Arène dans _Un Vieil Artiste_, le chapitre qu’à son tour, il consacre à -Bresdin, en son _Paris-Ingénu_, certifie le fait qui sert de thème aux -variations de Cladel: «En 1880, l’année du rude hiver... alors que, -presque aveugle, il (Bresdin) était réduit, pour gagner sa vie, à -raccommoder, sous un hangar ouvert à tous les vents, les outils des -ouvriers occupés à balayer la neige des rues.»--Un petit article signé -_Nives_, dans _L’Art Français_ du 12 janvier 1878, fait discrètement -appel à la charité, en faveur de Bresdin, et précise le détail: -«Bresdin, l’auteur du _Bon Samaritain_ et de la _Fuite en Égypte_, -Bresdin est balayeur! Vous avez bien lu: balayeur...»--_Væ Victis_, dans -un autre volume de Cladel: _Raca_, traite encore de Bresdin. - -Le 13 janvier 1885, Monsieur Henry Fouquier consacre, lui aussi, dans -_L’Événement_, à la mémoire de Bresdin, un bienveillant commentaire. - -Les éléments de ce travail étaient rassemblés, quand il m’a été donné -d’apprendre l’existence, et de faire la connaissance de Mademoiselle -Rodolphine Bresdin, fille aînée et préférée du graveur. Malgré les -irréparables dissensions qui divisaient alors le ménage de ses parents, -elle rendit à son père, dans Sèvres, une visite indiquée au cours de -l’étude de M. Fourès. - -J’ai vu moi-même, chez Mademoiselle Bresdin, d’étonnants albums dont -elle a patiemment et pieusement réuni les éléments divers. Lithographies -et eaux-fortes s’y entremêlent de magnifiques dessins dont, à mon sens, -voici la provenance. Je ne tiens aucun d’eux pour un original proprement -dit, et tel est aussi l’avis de Mademoiselle Bresdin. - -Au moment de livrer un de ses dessins à la plume, l’auteur en prenait un -calque, aussi fouillé que le modèle, à en juger par ces spécimens. C’est -une grande partie de ces calques dont la fille du graveur possède la -collection. Elle est extraordinaire, et peut, et doit servir de prétexte -à réunir autour d’elle, quelque prochain jour, une exposition de l’œuvre -de Bresdin, sur laquelle le moment est plus que venu d’attirer -l’attention du public artiste. - -Les dessins de M. Capin, et ceux qu’on pourra çà et là se procurer, dans -quelques rares cabinets d’amateurs, formeront, avec les lithographies et -les eaux-fortes prêtées par tel ou tel, un ensemble respectable quant au -nombre, mais bien principalement, quant au prestige. Ce qu’on verra dans -ces dessins, ce seront les variations des thèmes que j’ai indiqués, mais -infiniment plus précieuses; de vieilles villes aux pignons historiés et -mystérieux, et dont les clochers, pareils à des index aigus et levés, -semblent dévider des nuages; des montagnes, des défilés de maisons; et -devant, et parmi, sous d’étranges parasols, des foules lilliputiennes, -des forêts pleines d’horreur sacrée, des paysages hantés de guerriers: -Schamyl, qui fut un héros de Bresdin; de plus anciens combats: des chars -gaulois, la bataille d’Ascalon. - -Et, sur l’eau, ce sont les mâts qui s’érigent, tels que les clochers de -la verte et mouvante cité des vagues.--Puis, au-dessus de toutes ces -choses, la Mort planant, l’inévitable persuasive, l’universelle -réconciliatrice que, sans nul doute, l’artiste envisage, selon la belle -figure de Madame Valmore, comme - - «... cette cueilleuse d’âmes, - Ne les moissonnant pas pour en tuer les flammes, - Mais pour les délivrer de leur lourd vêtement, - Comme on ôte le sable où dort le diamant.» - -Et le visiteur, souvent charmé, toujours fasciné, devant la révélation -de ces dessins qui n’ont d’équivalent que dans certains tracés -médiumniques, de ces dessins que l’on comprend mieux en sachant que -l’auteur restait parfois de longues heures à contempler les araignées -tissant leur toile, s’ébahira une fois de plus au souvenir de celui qui -fut l’Ixion du «Moëllon lithographique». - -«Je roule cette pierre depuis cinquante ans» a-t-il écrit sur un rocher -qui occupe le centre d’une de ses compositions. Daniel qui habita un -temps, rue Fosse-aux-Lions, mais qui, toute sa vie, fut livré aux bêtes. -Artiste que Gautier eût rangé parmi ses _grotesques_, Vallès, parmi ses -_réfractaires_, Verlaine, entre ses _maudits_, et que j’intitule, moi, -le _Job du Burin_. - -Quant à son caractère, d’une pure rusticité bonasse et naïve, il -l’assimile, sur de certains points, au frère Junipère des _Fioretti_, ou -encore au Saint-Joseph de Cupertino des _Physionomies de Saints_. - -J’ai, devant moi, deux portraits de Bresdin, en des temps meilleurs; -l’un, une gravure de M. Aglaüs Bouvenne, présente une tête de reître, à -la barbe touffue, au crâne socratique, assez semblable au Verlaine des -dernières années. L’autre, bien préférable, une photographie du -bonhomme, assis, jambes croisées, en attitude familière, sous son -paletot de grosse étoffe, son pantalon à carreaux, sa pipette à la main, -la tête débonnaire et volontaire, paysanne et fine. - -Ixion a cessé de rouler sa pierre, à Sèvres, le 11 janvier 1885. Daniel -s’est évadé hors de cette fosse aux lions que fut pour lui l’existence -humaine. Job a rendu le dernier soupir dans un grenier de quarante -mètres de long, où il s’efforçait d’acclimater la nature, et dont il -affirmait avec orgueil, pour exalter les proportions d’un tel logis, -qu’on ne saurait s’y asphyxier, à moins de vingt-cinq francs de charbon. - -Son voisin, M. Henri Boutet, nous a légué une triste image de Bresdin -sur son grabat de mort. C’est en un coin de grenier sordide, un lit, ou -plutôt un coffre en planches; et dedans, la dépouille: une sorte de -vieux marmot barbu et chauve, une poupée en guenilles, aux menottes non -rejointes. La paillasse est houleuse, le lit, trop court; des hardes y -sont accrochées. Par terre des sabots, une canne, une casserole, une -caisse, un casque tonkinois frappé de coups d’ombre et de clarté par une -lumière de chandelle. - -Ce dessin a été racheté le 28 janvier 1891, Rue Drouot, dans la vente de -Champfleury, qui a bien pu supporter la vue d’une telle image de _sa -victime_; Champfleury qui, alors _directeur de la Manufacture de -Sèvres_, daigna suivre en la compagnie de MM. Cladel, Bracquemont, -Boulet, et de quelques terrassiers, le convoi de l’homme dont il était -convaincu d’avoir fait la célébrité... - -Il lui devait sa fortune. - - - - -III - -La Porte ouverte au Jardin fermé du Roi - -STÉPHANE MALLARMÉ - - «Aidons l’hydre à vider son brouillard.» - - MALLARMÉ. - - -[Illustration: Stéphane MALLARMÉ 1842-1898] - - - «MON CHER AMI, - - «Mallarmé vient aujourd’hui à 3 h. 1/2 à l’atelier, Rue de la - Sorbonne, voulez-vous y venir? - - Tout à vous, - - CHAULNES. - - Jeudi matin.» - -Ce billet conservé par moi, et tracé par Paul de Chaulnes, au-dessous de -l’A patronymique des d’Albert et de la couronne ducale, vainement je -m’efforce d’en préciser la date manquante, qui ne peut être ultérieure à -1879, mais qui doit être antérieure à 1878, je pense, ou 1877. En voici -la genèse. Jeune alors, et très féru de poésie parnassienne, j’en étais -à mes premières rencontres sur la route du Parnasse contemporain, avec -le Sphinx-Mallarmé (je parle de son œuvre) dont l’énigme me semblait, -entre toutes, surexcitante. Comme je discourais de lui, un soir, dans -une réunion mondaine, j’eus l’agréable surprise d’apprendre que le -mystérieux poète fréquentait chez Charles Cros, en train, lui-même, de -chercher, pour le Duc de Chaulnes, la photographie des couleurs. - -Je n’eus garde de manquer au rendez-vous offert, où je fis la -connaissance de l’homme remarquable et singulier, duquel de fort exactes -descriptions ont été tracées. - -De jeunes hommes, à peine, en ce temps-là, des adolescents, depuis -devenus des élèves de ce même Mallarmé, ont fait, lors du trépas de ce -Maître rare, résonner autour de son monument, des nénies bien inspirées. -J’en veux tout d’abord extraire quelques accords expressifs de cette -manière d’être extérieure de l’individu, qui fut, chez celui-ci, -partiellement représentative de son art: «Une voix douce, musicale, -inoubliable», écrit Monsieur André Gide. «Son aspect, ajoute Monsieur -Albert Mockel, était de simplicité, de franchise et même de familiarité, -ennemi de toute pose et de tout geste dramatique.» Et plus loin: «Un -geste léger qui commentait ou venait souligner un beau regard doux comme -celui d’un frère aîné, finement sourieur mais profond, et où il y avait -parfois une mystérieuse solennité.» Monsieur Mauclair est plus étendu: -«sa taille moyenne, son air simple d’homme grisonnant et d’une mise -absolument sobre (toujours une Lavallière noire sur un veston noir), il -parlait de cette voix lente, chantante et sourdement voilée... comme -dans une église, avec une solennité atténuée. On voyait pourtant un -homme de bonne humeur et de simple abord, ni gourmé, ni pompeux, ni -précieux...»--«un peu de prêtre, un peu de danseuse», écrit à son tour, -du geste de Mallarmé, un des hommes qui l’ont le mieux connu, Georges -Rodenbach, «l’aigu et fluide enchanteur des _Vies Encloses_», selon une -expression de Mallarmé lui-même. - -Voilà pour le personnage, en quelques traits exacts, sommaires et -corrélatifs, _de visu_ observés, puis notés de souvenir par des assidus, -moins empressés, ce semble, en de funèbres instants, à nous renseigner -sur son œuvre qu’à varier sentimentalement les tristes discours, «que -leur met en esprit l’amitié» scolastique: «on a tout le temps désormais -pour parler de son œuvre; ceux qui viendront après nous pourront mieux -en parler encore...» formule le premier; et le second: «d’autres -analyseront son art si noble», ce qui n’empêche pas Monsieur Gide de -nous parler excellemment de «l’effrayante densité que laisse aux mots -(dans ces écrits de Mallarmé) la méditation intérieure», et Monsieur -Mockel de définir avec exactitude cette «pensée dont il (Mallarmé) -restreignit l’ampleur, en apparence au moins, et à dessein comme pour en -aiguiser mieux la pénétrante vigueur»; aussi, cet «art hermétique et -distant» qui «choisit des paroles plus mystérieuses pour n’être point -tenté d’avilir son art» en des temps qui n’«accueillent avec joie que -les formes les moins nobles» de la poésie. Mais à peine d’exemples, au -cours d’une étude presqu’uniquement théorique, pleine d’ailleurs de -subtils aperçus, d’ingénieuses interprétations de l’art de Mallarmé, et -que couronne, avec ce mot sincère sur l’homme: «il forçait à aimer plus -qu’on n’avait admiré», un très noble vers inconscient, un de ces -alexandrins qui se glissent parfois à leur insu dans la prose des -poètes: «Le cœur qui sait aimer, le front qui sait comprendre.» Heureux -déjà qui a su inspirer et mériter le double ex-voto d’un tel éloge! - -Monsieur Mauclair, une fois épanchée, poétiquement et affectivement, la -funéraire libation de son personnel regret, nous livre de -caractéristiques formules de l’art de son Maître: «Le langage parlé, à -ses yeux, n’avait aucun rapport avec le langage écrit» et il demeurait -«courbé sur un manuscrit jusqu’à ce qu’il ne restât qu’une condensation -de rêve et de style.» Des citations développées et bien choisies -viennent corroborer ces justes expressions, de «leur syntaxe elliptique -et très concentrée». Le _démon de l’ellipse_, ce mot avait déjà été -prononcé assez anciennement, sur le propos de Mallarmé par un -physiologiste qui, naturellement, en conclut à une forme de l’aphasie. - -Je préfère les conclusions de nos jeunes[19] commentateurs, plus -poétiques, plus respectueuses, peut-être plus vraies, en tout cas plus -touchantes, de ce désir d’admirer au moins autant qu’on avait aimé, -cette œuvre dont nous entendons Monsieur Gide nous affirmer qu’elle -«s’illumine tout entière à qui veut bien la pénétrer intimement, -lentement, pas à pas, comme on entre dans le système clos d’un Spinosa, -d’un Laplace, ou dans une géométrie.» Je goûte fort aussi cette -réflexion de Monsieur Mockel: «Qu’on ne soutienne pas que cela n’est -point de la langue la plus strictement Française. Les grammairiens -n’ignoraient aucune de ces tournures qui mirent tant de gens en -désarroi, car ils leur ont donné des noms: l’ellipse, la synchise, -l’apposition, la syllepse, l’anacoluthe, et l’on peut croire qu’ils -n’auraient pas inventé des mots de cette espèce, si l’on n’en avait eu -besoin.» - - [19] Ils ne le sont plus. C’est dire l’âge de cette étude. - -Examinons la question à notre tour, et cherchons à la circonscrire: le -but de toute lecture étant d’instruire et de faire réfléchir, bien avant -que de divertir, tout lecteur qui se laissera rebuter par l’érudition -enseignante et la précieuse linguistique de la _Tentation de Saint -Antoine_ ou d’_Émaux et Camées_, par exemple, méritera pour le moins, le -titre d’illettré, sans conteste. On n’en pourrait dire autant du lecteur -rebuté par l’essai de lecture d’une œuvre de Mallarmé; ce _distinguo_ -est nécessaire. L’ayant établi, il serait indigne de la plus élémentaire -bonne foi critique de ne vouloir voir (ainsi qu’on l’a insinué) que -d’arbitraires farceurs ou de congénères déments, je ne dirai pas dans -les fanatiques du genre (je ne sais s’il en existe, je n’en ai pas -rencontré)[20]; mais dans ceux qui justement affirment, au cours de la -difficultueuse et souvent inextricable lecture de Mallarmé, découvrir -fréquemment, si ce n’est la plupart du temps, un sens non facultatif, -mais indubitablement absolu, maintes fois plein de beauté, de grâce, de -profondeur. Qu’il ne se découvre qu’à travers circonvolutions et -circonvallations, qui songe à le contester? Pas plus qu’à en infliger la -lecture aux amateurs du _style coulant_ ou, à ces producteurs -_naturellement compliqués_, si justement définis par Gautier dans la -préface des _Fleurs du Mal_, de nous offrir leur pensée tout couramment -éclose dans la langue fluide de George Sand. Mais puisqu’il se trouve -tant de chalands pour l’_écriture_ diluée, tant de poètes et de -prosateurs pour les satisfaire, on reconnaîtra bien aux écrivains -alambiqués et aux lecteurs de même acabit, le droit de se rencontrer et -de se complaire. Surtout, puisqu’en fin de compte, je l’ai dit, le sens -poursuivi finit presque toujours par se livrer, légitimant ainsi jusque -dans leur obscurité maintenue, une foule d’obstructions pleines de -promesses. Qui sait si l’actuelle incompréhension ne les maintient pas -ainsi comme des réserves de langage, pareilles à ces névés faits de -neiges éternelles, dont Michelet prétend qu’ils demeurent là comme des -sources prêtes à irriguer le genre humain après des saisons de -sécheresse mortelle. Un jour ainsi, quand le courant de la littérature -incolore aura emporté et dissipé toutes les idées-mères, on verra fondre -et se dissoudre ce langage saturé de concepts, dont la quintessence -redonnera du ton aux veules phraséologies. - - [20] Ils ont fait leur apparition. - -Je ne disconviens pas qu’un cataclysme de bibliothèque n’y soit -peut-être nécessaire; quelques suppressions, par des incendies de -librairie, secondés par des disparitions de texte, aboutissant à une de -ces formes, de ces tailles tardivement infligées, du fait d’un destin -ingénieux, à des œuvres nativement touffues. Publius Syrus offre un -exemple éminent de cette adaptation fatidique et posthume. On sait que -ce latin auteur de nombreuses comédies ne se survit qu’en fragments -émiettés vers par vers, lesquels composent une collection d’aphorismes -d’une pure beauté, que peut-être n’aurait pas revêtue à nos yeux l’œuvre -totale. Je ne pense pas avec certains que Mallarmé, mort à près de -soixante ans, ait été enlevé trop tôt pour avoir accompli son œuvre. Je -crois que cet accomplissement, loin d’être parfait par adjonctions, ne -pourrait plus, comme à l’œuvre de Publius Syrus, qu’être effectué par -des suppressions (Mallarmé n’aurait pas désavoué ce mot), résultant de -_crises_. - -J’ai prononcé à propos de l’art de ce poète, deux mots qui le -caractérisent bien: alambic et quintessence. Abstracteur de -quintessence, s’il en fut jamais! c’est pour cela qu’il m’a plu donner à -cette Étude sur cet alchimiste du verbe, ce titre qui lui convient si -éminemment, et que j’emprunte à un antique bouquin d’alchimie déniché -dans la bibliothèque de mon savant ami, le Professeur Robin,--qui fut -aussi l’ami de Mallarmé: _Janua aperta ad hortum regis conclusum_: La -Porte ouverte au Jardin fermé du Roi. - -Tentons une excursion dans ce labyrinthe. Je le comparerais volontiers à -un jardin _à la Française_; et cette comparaison me mettrait d’accord -avec ceux de ses commentateurs qui revendiquent hautement pour son art -ce brevet de nationalité et ce titre d’origine. Les ormes et les ifs -taillés, les uns en forme d’arceaux, les autres en guise de pyramides, -n’en sont pas moins des arbres vivaces, des arbustes à feuilles -persistantes. Savamment émondées par la rhétorique, les phrases de -Mallarmé n’en composent pas moins des poèmes pensifs, des proses pleines -de sève, pleines de rêve et l’on peut dire des tableaux qu’il exécute, -comme le fait justement un des écrivains cités plus haut: «Les couleurs -y sont toutes contenues, mais de manière qu’on les découvre dans la -transparence, et sans qu’un relief les trahisse.» - -J’ajouterais, pour reprendre ma comparaison de cette littérature, aux -névés, que sous leur forme frigide, les idées y paraissent circuler, -telles que des poissons sous la glace. - -La même similitude nous reporte vers les sommets: la raréfaction des -idées est proche de la raréfaction de l’air; la condensation des formes, -si opaque ici pour la plupart, chose curieuse, évoque fréquemment, chez -les initiés, une vision de blancheur, en même temps que de transparence. -La raison est que l’obscurité de Mallarmé, ne réside pas dans le choix -des mots, tous élus parmi les plus simples, sans recherches de -néologismes ni d’archaïsmes, mais dans leur agencement. Des esprits -experts en anglicismes, et c’était aussi l’opinion de Rodenbach, -prétendent retrouver des tournures anglaises dans la syntaxe de notre -auteur, et attribuent à l’enseignement quotidien de l’anglais qui fut, -on le sait, sa très digne vie durant, le plus clair gagne-pain de -Mallarmé, la déroutante structure de ses phrases. - -Je ne crois pas[21] pourtant qu’il y ait lieu de l’attribuer à -l’_Euphuisme_ proprement dit, et d’établir une parenté entre l’auteur de -_l’Après-midi d’un faune_, et _Euphues_, le héros de John Lillie, pas -plus qu’avec Piercy Schafton, portrait de ce dernier par Walter Scott. -Amado, sa caricature Shakespearienne, n’offre en ses _concetti_, d’autre -ressemblance avec Mallarmé que de faire dire de lui par les pédants et -par les princes, comme de ce Seigneur: «Il est trop précieux, trop orné, -trop affecté, trop bizarre pour ainsi dire... le fil de sa verbosité est -plus fin que les termes de son raisonnement. J’abhorre ces raffinés -fanatiques... Quelle est la plume de paon qui a rédigé cette lettre, -quelle est la girouette, quel est le coq de clocher qui en est l’auteur? -Avez-vous jamais entendu quelque chose de plus drôle?... Cet homme -sert-il Dieu?... Il ne parle pas comme une créature de Dieu.»--Lecteurs -malévoles qui ne manqueraient pas aujourd’hui d’appliquer à Mallarmé -l’apostrophe d’Hugo: «Prends garde à Marchangy!...» - - «Tu crois être Ariel, et tu n’es que Vestris!» - - [21] Je suis même persuadé du contraire. - - * * * * * - -Abordons à notre tour le sphinx. Ses premiers mots sont intelligibles: -en voici des plus gracieux: - - «Imiter le Chinois au cœur limpide et fin, - De qui l’extase pure est de peindre la fin, - Sur ses tasses de neige à la lune ravie, - D’une bizarre fleur qui parfume sa vie - Transparente, la fleur qu’il a sentie enfant, - Au filigrane bleu de l’âme se greffant. - ... je vais choisir un jeune paysage - Que je peindrais encor sur les tasses, distrait. - Une ligne d’azur mince et pâle serait - Un lac, parmi le ciel de porcelaine nue, - Un fin croissant perdu par une blanche nue - Trempe sa corne calme en la glace des eaux - Non loin de trois grands cils d’émeraude, roseaux.» - -Ce sont, à mon avis, les plus réussis, les plus personnels, parmi les -vers de la première manière du poète. Ils terminent le plus clair de son -œuvre, parue dans l’année 66 du _Parnasse Contemporain_, et couronnent -la dernière d’une dizaine de pièces d’inspiration et de facture assez -Baudelairiennes. - -J’en citerai intégralement ce sonnet à la sœur de Celle qui est trop -gaie: - - -A CELLE QUI EST TRANQUILLE - - «Je ne viens pas ce soir vaincre ton corps, ô bête - En qui vont les péchés d’un peuple, ni creuser - Dans tes cheveux impurs une triste tempête - Sous l’incurable ennui que verse mon baiser. - - Je demande à ton lit le lourd sommeil sans songes - Planant sous les rideaux inconnus du remords, - Et que tu peux goûter après tes noirs mensonges, - Toi qui sur le néant en sais plus que les morts. - - Car le Vice, rongeant ma native noblesse, - M’a comme toi marqué de sa stérilité; - Mais tandis que ton sein de pierre est habité - - Par un cœur que la dent d’aucun crime ne blesse, - Je fuis, pâle, défait, hanté par mon linceul, - Ayant peur de mourir lorsque je couche seul.» - -Voici, maintenant, quelques vers isolés, relevés, parmi ceux qui me -semblent devoir se parfiler, un jour, en l’anthologie de notre Syrus, -dans le sonnet _Vere novo_: - - «Puis je tombe énervé de parfums d’arbres, las - Et creusant de ma face une fosse à mon Rêve...» - -Encore, ce vers où _l’Azur_ s’obstine à percer l’enveloppant plafond de -ténèbres, tramé par les nuages et les fumées: - - «Les grands trous bleus que font méchamment les oiseaux.» - -Et, dans la pièce _Les Fleurs_: - - «Pour le poète las que la vie étiole.» - -N’est-il pas poétique, cet ennui des jours casaniers, lequel - - «Croit encore à l’adieu suprême des mouchoirs», - -non moins que ce doux front _taché de son_, dans lequel le rêveur peut -bien voir - - «Un automne jonché de taches de rousseur»? - -Voici maintenant, au cours du volume de vers, en un poème d’âpre et -nerveuse allure, les douloureux et risibles martyrs du _Guignon_: - - «Désolés sans l’orgueil qui sacre l’infortune, - Égaux de Prométhée à qui manque un vautour.» - -Viennent ensuite deux poèmes de plus longue haleine. Le premier est, on -peut dire _le célèbre_[22] poème d’Hérodiade, vraiment un Gustave Moreau -en vers, avec ce mérite de ne pas s’être inspiré du peintre. L’héroïne -de Mallarmé confère au type biblique ce rajeunissement de l’hybrider du -païen Narcisse. Oui, c’est bien une sorte de Narcisse féminin que le -personnage ainsi présenté de la danseuse des Livres Saints, un peu -parent aussi de la Salammbô de Flaubert. Il me semble, et cette -explication me paraît tout à fait nécessaire pour s’accorder avec la -propre version de Mallarmé sur le sens de son mythe, que cette Hérodiade -nous offre un composé des deux femmes de Machœrons; non seulement -Hérodiade, mais Salomé, la monstrueuse dualité qui exigera la tête de -Saint Jean. Or, il n’est pas fait allusion à ce final épisode, sauf par -l’indication du caractère qui le doit déterminer. Et je crois qu’il y a -lieu de voir, en cette éloquente suppression, une de ces muettes -indications que l’écrivain chargeait de s’exprimer plus haut que le -verbe. Il s’agit donc de livrer énigmatiquement le secret du pervers -_féminin_ qui doit danser pour la décollation d’un juste. Le poète -procède ainsi, il nous montre une jeune Vierge mystérieusement, -furieusement jalouse de sa propre virginité, jusqu’à repousser avec -épouvante les gestes de sa vieille nourrice qui s’offre à la coiffer et -à l’oindre: «Reculez!», s’écrie la farouche Hérodiade, - - «O femme, un baiser me tûrait. - Si la beauté n’était la mort...» - - [22] Il l’est devenu. - -Et comme la servante se rapproche: - - «Arrête dans ton crime, - Qui refroidit mon sang vers sa source; et réprime - Ce geste... - Ce baiser, ces parfums offerts... - ... cette main encore sacrilège. - Car tu voulais, je crois, me toucher...» - -Mais la nourrice insiste: - - ... «J’aimerais - Être à qui le Destin réserve vos secrets. - -HÉRODIADE - - Oh! tais-toi! - -LA NOURRICE - - Viendra-t-il parfois? - -HÉRODIADE - - Étoiles pures. - N’entendez pas! - -LA NOURRICE - - ... pour qui, dévorée - D’angoisse, gardez-vous la splendeur ignorée - Et le mystère vain de votre être? - -HÉRODIADE - - POUR MOI.» - -Je souligne cette réponse, qui est le _qu’il mourût_ de Mallarmé, et qui -nous livre le mot de son héroïne. Elle s’exalte et proclamant à sa -nourrice tel motif de sa rétrospective fureur: - - «C’est quand je me souviens de ton lait bu jadis!» - -Elle se compare, en sa virginité, aux trésors à jamais ensevelis dans -les profondeurs du sol, et rythme cette révélatrice incantation d’une -plus sauvage beauté que les languides accents de la fille d’Hamilcar: - - «Oui, c’est pour moi, pour moi, que je fleuris, déserte! - Vous le savez, jardins d’améthyste, enfouis - Sans fin dans de savants abîmes éblouis, - Ors ignorés, gardant votre antique lumière - Sous le sombre sommeil d’une terre première, - Vous, pierres où mes yeux comme de purs bijoux - Empruntent leur clarté mélodieuse, et vous, - Métaux qui donnez à ma jeune chevelure - Une splendeur fatale en sa massive allure! - Quant à toi, femme née en des siècles malins - Pour la méchanceté des antres sibyllins, - Qui parles d’un mortel devant qui, des calices - De mes robes, arôme aux farouches délices, - Sortirait le frisson blanc de ma nudité, - Prophétise que si le tiède azur d’été, - Pour lequel par instants la femme se dévoile, - Me voit dans ma pudeur grelottante d’étoile, - Je meurs! - _J’aime l’horreur d’être vierge_, et je veux - Vivre parmi l’effroi que me font mes cheveux - Pour, le soir, retirée en ma couche, reptile - Inviolé, sentir en la chair inutile - Le froid scintillement de ta pâle clarté, - Toi qui te meurs, toi qui brûles de chasteté, - Nuit blanche de glaçons et de neige cruelle! - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Puis, après une accalmie où palpite ce beau vers: - - «l’azur - Séraphique sourit dans les vitres profondes», - -le suprême aveu de la vierge s’exhale, son «suprême sanglot meurtri», -avec le dernier accord du poème: - - «Vous mentez, ô fleur nue - De mes lèvres! j’attends une chose inconnue, - Ou peut-être, ignorant le mystère et vos cris, - Jetez-vous les sanglots suprêmes et meurtris - D’une enfance sentant parmi les rêveries - Se séparer enfin ses froides pierreries.» - -C’est bien le suprême aveu, le suprême sanglot, le dernier accord; mais -leur répercussion leur survit; elle ébauche le secret, lequel, je le -tiens du poète lui-même, _n’est autre que la future violation du mystère -de son être par un regard de Jean qui va l’apercevoir, et payer de la -mort ce seul sacrilège; car la farouche vierge ne se sentira de nouveau -intacte et restituée tout entière à son intégralité, qu’au moment où -elle tiendra entre ses mains la tête tranchée en laquelle osait se -perpétuer le souvenir de la vierge entrevue_. - -Tel est ce poème, dont, à défaut de Moreau, l’illustrateur aurait pu -être encore, et plus expressivement, le singulier Aubrey Beardsley. - -L’autre poème, amené, lui, à la célébrité, par l’interprétation musicale -d’un Debussy, est cet _Après-midi d’un Faune_, dont je pus encore me -procurer, lorsque je connus Mallarmé, un exemplaire en première édition, -sur papier du Japon, orné (?) d’un griffonnage de Manet, et (sans doute -pour l’amour de Lola de Valence) rattaché d’un double cordonnet alterné -de rose et de noir. - -Je n’essaierai pas de _traduire_ cette _Églogue_; la pensée du poète -commence à s’y envelopper d’ombres à la fois opaques et diaphanes. - -En ces sortes d’interprétations de Mallarmé, l’important, pour qu’elles -offrent quelque intérêt, est de se tenir à égale distance entre la -cécité volontaire des illettrés, et la compréhension de parti-pris, des -zélateurs. L’illustre Crookes a fait faire un grand pas à la science -psychique, en refusant de mentionner les apports phénoménaux pour -n’enregistrer que les déviations infinitésimales. Souvenons-nous de cet -exemple. - -Avec _l’Après-midi_, le texte de Mallarmé s’obnubile. Sur un fond -toujours scrupuleusement prosodique, des courants d’idées circulent, -tels que des veines dans une agate, ou des taches sur un marbre; mais -que d’interruptions et de disparitions, qui font penser à cette «clarté -qui vient par surprise», dans certain vers d’Hugo. - -Des nymphes, plus que lascives, ce semble, lasses - - «De la langueur goûtée à ce mal d’être deux»; - -un faune musicien, aux modulations harmonieuses et abstruses. En voici -les plus claires: - - «Je t’adore, courroux des Vierges, ô délice - Farouche du sacré fardeau nu qui se glisse - Pour fuir ma lèvre en feu buvant, comme un éclair - Tressaille! La frayeur secrète de la chair: - Des pieds de l’inhumaine au cœur de la timide...» - -Sans omettre ce tableau curieusement pittoresque: - - «Ainsi, quand des raisins j’ai sucé la clarté, - Pour bannir un regret par ma feinte écarté, - Rieur, j’élève au ciel d’été la grappe vide - Et, soufflant dans ses peaux lumineuses, avide - D’ivresse, jusqu’au soir je regarde au travers.» - -Et ces vers qui transposent comme un charme virgilien: - - «Chaque grenade éclate et d’abeilles murmure», - -puis: - - «A l’heure où ce bois d’or et de cendres se teinte, - Une fête s’exalte en la feuillée éteinte...» - -En somme faune, moins de Fontainebleau que de Rambouillet et qui, -nommant le baiser - - «ce doux rien par leur lèvre ébruité», - -n’est pas bien loin de Cyrano, qui le définit: - - «Baiser, point rose sur l’i du verbe aimer...» - -Couronnons cette série de citations avec cette charmante - - -SAINTE - - «A la fenêtre recélant - Le santal vieux qui se dédore - De sa viole étincelant - Jadis avec flûte ou mandore - - Est la Sainte pâle, étalant - Le livre vieux qui se déplie - Du Magnificat ruisselant - Jadis selon vêpre et complie: - - A ce vitrage d’ostensoir - Que frôle une harpe par l’Ange - Formée avec son vol du soir - Pour la délicate phalange - - Du doigt que, sans le vieux santal - Ni le vieux livre, elle balance - Sur le plumage instrumental, - Musicienne du silence.» - -J’y vois, dans le cadre d’une fenêtre lozangée de vitraux, une extatique -Cécile, les mains détachées de sa viole en un geste d’élévation vague, -semblant frôler un invisible instrument que le poète devine être l’aile -d’un ange, divine harpe aux cordes de plumes, résonnant sans voix en -deux derniers vers, l’un de concise description, l’autre de pénétrant -mystère. - - * * * * * - -Une curiosité, sans doute un caprice de l’euphuisme de Mallarmé, c’est -la possibilité pour lui, de se concilier avec certain grotesque voulu, -ou des mots grossiers; ainsi, ces enfants - - «Qui, le poing à leur cul, singeront sa fanfare - ... - Ils sont l’amusement des racleurs de rebec, - Des marmots, des putains...» - -Les deux _Chansons bas_ offrent un typique exemple de ce comique -singulier, à la fois gourmé et plaisantin, pince-sans-rire et -funambulesque (c’est dire Banvillesque). _Le Savetier_: - - «Le lys naît blanc, comme odeur - Simplement je le préfère - A ce bon raccommodeur.» - -Quant à _la Marchande d’herbes aromatiques_, elle n’est autre qu’une -jeune débitante de cette lavande destinée à parfumer des endroits -secrets; mais le poète lui conseille plutôt de la piquer dans sa -chevelure pour - - «Que le brin salubre y sente - ... - Ou conduise vers l’époux - Les prémices de tes poux.» - -Il est intéressant de placer en regard de ce bizarre filon la très -gracieuse veine de madrigal qui fut une grâce de notre auteur. - -Le suivant sonnet, souvent cité, en est le type accompli. Il en existe -deux versions; je citerai la première; outre qu’elle est plus à mon -goût, elle plaira mieux aussi à ceux que je désire renseigner. Mallarmé -_polissait_ et _repolissait_, resserrant sans cesse sa pensée, on sait -avec quelle insistance, et sans toujours améliorer ainsi qu’il advint, -notamment, à Ronsard. - -Écoutez le - - -PLACET FUTILE - - «J’ai souvent rêvé d’être, ô duchesse, l’Hébé - Qui rit sur votre tasse au baiser de tes lèvres. - Mais je suis un poète, un peu moins qu’un abbé - Et n’ai point jusqu’ici figuré sur le Sèvres. - - Puisque je ne suis pas ton bichon embarbé, - Ni tes bonbons, ni ton carmin, ni tes jeux mièvres - Et que pourtant sur moi ton regard est tombé, - Blonde dont les coiffeurs divins sont des orfèvres! - - Nommez-nous, vous de qui les souris framboisés - Sont un léger troupeau d’agneaux apprivoisés - Qui vont broutant les cœurs et bêlant aux délyres. - - Nommez-nous... et Boucher, sur un rose éventail - Me peindra flûte en mains, ramenant ce bercail, - Duchesse, nommez-moi berger de vos sourires.» - -Voilà bien notre Faune de Rambouillet; c’est terriblement précieux, mais -vraiment joli, bien notamment le huitième vers, et le dernier. - -Maintenant, pour l’intelligence de ce qui va suivre, qui va nous -révéler, dans son caractère, comme dans son œuvre, un Mallarmé moins -connu, qu’on veuille bien se représenter un personnage mythique (je ne -dis pas mystique) lequel, s’il avait existé, ce qui est peu probable, -aurait joué dans l’existence et dans l’inspiration de notre poète, le -rôle d’une Béatrix profane, un contemporain composé de la Cynthia -d’Ovide, de la Laure de Pétrarque et de l’Hélène de Ronsard. La dame, -que nous appellerons, si vous voulez, Chéry-Legrand, outre le placet -ci-dessus et telles autres pièces éparses dans l’œuvre, aurait encore -inspiré au poète les deux sonnets suivants, qui ne figurent pas dans -l’édition de Déman, et qui sont, sinon tout à fait inédits, du moins -plus ignorés. - - -SONNET A ELLE - - «O si chère de loin et proche et blanche, si - Délicieusement toi, Chéry, que je songe - A quelque baume rare, émané par mensonge - Sur aucun bouquetier de cristal obscurci. - - Le sais-tu, oui! pour moi voici des ans, voici - Toujours que ton sourire éblouissant prolonge - La même rose avec son bel été qui plonge - Dans autrefois, et puis dans le futur aussi. - - Mon cœur qui, dans les nuits, parfois cherche à s’entendre - Ou de quel dernier mot t’appeler le plus tendre - S’exalte en celui rien que chuchoté de sœur. - - N’était, très grand trésor et tête si petite, - Que tu m’enseignes bien toute une autre douceur - Tout bas par le baiser seul dans les cheveux dite.» - - -SONNET DU 1er JANVIER 1888 - - «Chéry, sans trop d’aurore à la fois enflammant - La rose qui, cruelle ou déchirée et lasse - Même du blanc habit de pourpre, le délace - Pour ouïr sous sa chair pleurer le diamant. - - Oui, sans ces crises de rosée! et gentiment - Ni brise si le ciel avec, orageux, passe, - Jalouse d’apporter on ne sait quel espace - Au simple au jour le jour très vrai du sentiment. - - Ne te semble-t-il pas, Chéry, que chaque année - D’où sur ton front renaît la grâce spontanée - Suffise selon quelque apparence, et pour moi, - - Comme un éventail frais dont la chambre s’étonne - A raviver du peu qu’il faut ici d’émoi, - Toute notre native amitié monotone.» - -Le 1er janvier 1889 est fêté par cette - - -CHANSON - -_sur un vers composé par Chéry_. - - «Si tu veux nous nous aimerons - Avec la bouche sans le dire, - Cette rose tu l’interromps - Et verses du silence pire. - - Aucuns traits émanés si prompts - Que de ton tacite sourire, - Si tu veux nous nous aimerons - Avec la bouche sans le dire. - - Muet, muet entre ses ronds - Sylphe dans la pourpre d’empire - Un baiser flambant se déchire - Jusqu’aux pointes des ailerons. - Si tu veux nous nous aimerons.» - -Sur ce thème palpite une infinité de légers quatrains, de distiques -pleins de badinages[23], où passe comme un souffle des _Chansons des -Rues et des Bois_ et qui se posent, tels que des papillons, sur des -livres, des éventails, des photographies; - - [23] Inédits pour la plupart jusqu’aux derniers jours de 1920. - - «Pour un lotus bleu, don inepte, - La blonde Starnabuzaï - Le recevait comme on accepte - Un abbé qui n’est point haï», - -écrivait Victor Hugo dans le livre que je viens de nommer. C’est ainsi, -«pour le don inepte» et galant de tous les menus lotus bleus que nous -allons effeuiller, que notre «poète un peu moins qu’un abbé» dut être -reçu par la blonde Starnabuzaï de son rêve. - - «Un mot au coin que j’avertisse: - La dame qu’ici vous voyez, - Dans la fresque du Primatice - A des cheveux blonds déployés.» - - * * * * * - - «Blanche Japonaise narquoise - Je me taille dès mon lever - Pour robe un morceau bleu turquoise - Du ciel à qui je fais rêver.» - - * * * * * - - «Sans les mettre dans vos souliers - Comme Noël aux châtelaines, - Déesse, il sied que vous fouliez - De votre pas nu ces fleurs vaines.»[24] - - [24] En envoyant des fleurs. - - * * * * * - - «Lilith[25] confie à votre soin - Le rejeton qu’elle a fait naître, - Pour qu’assis en un petit coin, - Ainsi vous revoyiez son maître.» - - [25] Chatte de Mallarmé. - - * * * * * - - «Ta lèvre contre le cristal - Gorgée à gorgée y compose - Le souvenir pourpre et vital - De la moins éphémère rose.»[26] - - [26] Avec un verre d’eau. - - * * * * * - - «Voici la date, tends un coin - De ta fraîche bouche étonnée - Où la nature prend le soin - De te rajeunir d’une année.»[27] - - [27] 1er avril 1887--(Jour de la naissance de la Dame). - - * * * * * - - «Paon[28], nous voici, par la merveille - De ton beau rire et du printemps, - Ramenés tous deux à la veille - Du jour où tu n’as que vingt ans»[29]. - - [28] Nom d’amitié donné à la Dame. - - [29] 1er avril 1889. - - * * * * * - - «Les seuls fruits d’or sont où vous êtes, - N’allez pas vous enfuir demain, - Et le ciel reprendra ses fêtes - Sur un geste de votre main»[30]. - - [30] Probablement à l’occasion d’un projet de départ pour le Midi. - - * * * * * - - «A l’oubli, tendre défi d’ailes, - Les instants qu’ils nous ont valus - Attardés, inquiets, fidèles, - Voltigent autour des _Talus_»[31]. - - [31] «A Chéry. (Après la démolition de la Maison des Talus)». 9 - novembre 1890. Une photographie de la même demeure s’orne de ce - distique: - - «Riante et sans air de détresse - La maison attend sa maîtresse.» - - * * * * * - - «Que la Dame soit en joie![32] - Sous cette pierre elle a mis - Le vœu que sa maison voie - Venir les mêmes amis.» - - [32] Pour la reconstruction sans doute. - - * * * * * - - «Un an de moins, mignonne, est traître. - Au retour de chaque printemps, - Tu finiras par disparaître... - Il faut t’arrêter à vingt ans.»[33] - - [33] Anniversaire de 1891. - - * * * * * - - «Ma Chéry, pour faire semblant, - Dans une piscine éternelle - Trempe son pied au reflet blanc, - Mais la source jeune est en elle.»[34] - - [34] Evian 1891. - - * * * * * - - «Tu choisis ton temps pour renaître! - Tout de la fleur ivre et debout - Jusqu’au rayon de la fenêtre - Sourit, et tu fais comme tout.»[35] - - [35] 1er avril 1892. - - * * * * * - - «Fermé, je suis le sceptre aux doigts - Et, contente de cet empire, - Ne m’ouvrez jamais si je dois - Dissimuler votre sourire.»[36] - - [36] Un éventail. - - * * * * * - - «Là-bas, de quelque vaste aurore - Pour que son vol revienne vers - Ta petite main qui s’ignore - J’ai marqué cette aile d’un vers.»[37] - - [37] Autre éventail. - - La femme et la fille du poète ont, elles aussi, leurs éventails, qui - s’éploient en l’œuvre publiée. Le dernier est le plus charmant et - contient, outre cette expressive définition de soi-même: «l’unanime - pli», ces gracieux vers: - - «Une fraîcheur de crépuscule - Te vient à chaque battement - Dont le coup prisonnier recule - L’horizon délicatement. - - Vertige! Voici que frissonne - L’espace comme un grand baiser - ... - Le sceptre des rivages roses - Stagnants sur les soirs d’or, ce l’est - Ce blanc vol fermé que tu poses - Contre le feu d’un bracelet.» - - * * * * * - - «Musique dedans endormie - Il suffit pour te rendre aux cieux - Que la bouche de cette amie - Ouvre son baiser gracieux.» - - * * * * * - - «Plus rapide à tire-d’aile - Que lui de prendre le train, - Un joyeux baiser fidèle - Devancera mon quatrain.»[38] - - [38] 15 août 1898--(sans doute un des derniers quatrains). - - * * * * * - - «Ceci, Seigneur, est mon livre de messe - Où je vous nomme et vous prie en latin - Afin qu’au ciel, dont je fus la promesse, - Triomphe tard mon sourire enfantin.»[39] - - [39] Sur un paroissien. - - * * * * * - - «Par un paraphe et des vers attestons - Que c’est pour vous, et non pour d’autres dames, - Seule Chéry, qu’à l’art nous demandâmes - Ce fier portrait du plus beau des vestons.»[40] - - [40] Sur un portrait de lui-même. - -Le badinage s’accentue et se précipite, comiquement sérieux, toujours -tendre, mais tournant au calembour, aux vers inspirés par la coca: - - «Tout ce noir charbon que tu verses - Parmi tes entrailles perverses, - Prends garde, après quelque bonheur, - Qu’il ne te naisse un ramoneur.»[41] - - [41] Sur un bocal de charbon de Belloc. - - «J’aime à regarder Chéry - En qui tout, jusqu’au nez rit.» - - «A tant manger je serais, - Non Diane, mais Cérès.» - - «Une Dame à qui j’ai donné le nom de _Paon_ - Possède, paraît-il, un fort joli tympan.» - - «Quand sur mon tu-tul quelqu’un fait pan pan, - Je pousse des cris comme un petit paon.» - - «J’ai cueilli pour que tu me crusses - Galant, ces violettes russes.»[42] - - [42] Bouquet. - - «Cette fleur comme toi la même chaque année - Est mon remercîment, Chéry, que tu sois née.»[43] - - [43] Anniversaire. - - «Belle, ne laissez jamais choir - De larme sur ce fin mouchoir.»[44] - - [44] A Madame Chéry-Legrand, qui m’avait prêté l’un de ses mouchoirs, - quand je manquais du mien.--En le lui rendant blanchi. - - «Marie et Chéry, Magnier et Legrand - Sont de très hautes nymphes s’adorant.» - - «On pourrait bien fouiller l’Europe et l’Améri- - Que, avant de rien trouver qui ressemble à Chéry.»[45] - - [45] Vu et estampillé par S. M. - -Puis, ces menus _castigant ridendo_: - - «Soyez, mes yeux, à jamais étonnés: - Chéry-Legrand met ses doigts dans son nez! - - Peut-elle, sur quels pipeaux - Les mettre mieux à propos? - - Chéry-Legrand, qu’on croirait une sainte, - Caresse aussi la bouteille d’absinthe. - - Son doux œil est agrandi - Après le Cherry-Brandy. - - En elle rien ne semble atone - Quand elle mange un panatone[46]. - - [46] Nom d’un gâteau milanais. - - Elle a ce mignon travers - De comprendre un peu mes vers.» - -A son tour, le _mirliton_ du même à la même, dont voici le déroulement -fantasque: - - «Tous, de l’amitié! Sans ça l’on - Ne saurait orner mon salon. - - J’ai, sur ce mirliton rêveur, - Ma devise: «_Amor for ever_[47].» - - [47] Un mot changé. - - Augusta Holmès m’accommode - Comme femme et même comme ode[48]. - - [48] Sur une photographie du prix de Rome d’Henri Regnault: Thétis - apportant des armes à Achille: «Augusta Holmès indique à ces - messieurs qu’un casque est inutile ayant sa chevelure. - - A nos _five_ Hortense Schneider - Ote sa pelisse d’eider. - - Coppée, aussi je le reçois, - Reste l’honneur du vers François. - - Quel chignon topaze ou saur - Subjugue à présent Champsaur? - - Quelquefois je nomme Adrien - Marx mon docteur, quand je n’ai rien. - - Portalier, un cœur, mais des seins - Pas plus que tous les médecins. - - Je m’accoude dans le bain - Aimant entendre Robin. - - Mon goût correct s’est gendarmé - Contre ces vers de Mallarmé.» - -Enfin épars sur des albums, des cahiers Japonais aux croquis de félins, -de singes et d’oiseaux: - - «Cette chatte humble et tendre à qui l’attache - Porte un paraphe illustre pour moustache.» - - «J’aimerais que l’on attachât - A notre sonnette ce chat.» - - «Ce triste hibou, s’il neige ou bruine, - N’a pas, aux Talus, trouvé de ruine.» - - «On ne voit pas dans les rues - Tous les jours de telles grues.» - - «La descendance d’un singe - Folle et vierge de tout linge - Se berce en grappe jusqu’au - Perchoir où songe Coco.» - - «Dans ce monde ailé, rampant, - Le talent n’omit qu’un paon.» - - «Gourmand comme une chatte ou comme une abbesse - Je vois sur ce feuillet une bouillabaisse.» - -Et, pour conclure, ces dédicaces des neuf cahiers de poésie: - - 1er cahier, exemplaire I.--De la très chère Chéry. - 2e cahier, exemplaire I.--De la très blonde Chéry. - 3e cahier, exemplaire I.--De la très blanche Chéry. - 4e cahier, exemplaire I.--De la très bonne Chéry. - 5e cahier, exemplaire I.--De la très jeune Chéry. - 6e cahier, exemplaire I.--De la très tendre Chéry. - 7e cahier, exemplaire I.--De la très sage Chéry. - 8e cahier, exemplaire I.--De la très belle Chéry. - 9e cahier, exemplaire I.--De la très Chéry-Legrand. - -Il y eut aussi une série d’adresses d’amis, en quatrains, dont je cite -cet exemple: - - «Je te lance mon pied vers l’aîne - Facteur, si tu ne vas où c’est - Que rêve mon ami Verlaine - Ru’Didot, hôpital Broussais.» - -On trouverait sans doute moyen d’établir un ordre plus méthodique et -plus méticuleux entre ces quatrains et ces distiques inédits, bien -qu’ils n’aient guère, entre eux, d’autre rapport que celui d’être -adressés à une seule personne. Je laisse à d’autres ce précieux soin. -Quatrains et distiques, je les ai donnés à peu près distribués comme ils -l’étaient, quand ils m’ont été donnés à moi-même, en leur temps. - - * * * * * - -Approchons du gouffre obscur des proses. Les abords en sont accessibles, -tout comme ceux des premiers poèmes. C’est encore, selon Baudelaire, -selon Poë, selon Aloÿsius Bertrand, que débutent ces poèmes en prose. -Dans _le phénomène futur_, «le montreur de choses passées», exhibe «une -femme d’autrefois» à «une malheureuse foule vaincue par la maladie -immortelle et le péché des siècles». Dans la _plainte d’automne_, le -poète, veuf de son amie, écoute l’orgue de Barbarie «l’instrument des -tristes» et «ne lance pas un sou par la fenêtre, de peur de se déranger, -ou de s’apercevoir que l’instrument ne chantait pas seul.» _Le démon de -l’analogie_, déjà plus arcane, fait obséder l’esprit d’un rêveur, par -les idées et images correspondantes aux «lambeaux maudits d’une phrase -absurde»; le tout en apparence incohérent finit par rencontrer son -explication dans la mise en présence d’objets, qui semblent avoir -impressionné de loin la pensée du bizarre promeneur. Le _pauvre enfant -pâle_ est comme la préventive complainte du guillotiné. Pour le moment, -ce triste gosse n’est qu’un petit chanteur des rues, auquel le poète -rend cet oracle tragique: «Et ta complainte est si haute, si haute, que -ta tête nue qui se lève en l’air à mesure que ta voix monte, semble -vouloir partir de tes petites épaules. Petit homme, qui sait si elle ne -s’en ira pas un jour, quand, après avoir crié longtemps dans les villes, -tu auras fait un crime?...» - -«Ta tête se dresse toujours et veut te quitter, comme si d’avance elle -savait...» - -_La pipe_, reprise, refumée pour la première fois depuis un séjour à -Londres, reporte, remporte, en une bouffée, un fumeur vers le rivage -brumeux, et lui rappelle tendrement sa «pauvre bien aimée errante, en -habits de voyageuse,» coiffée de ce chapeau «que les riches dames -jettent en arrivant..., et que les pauvres bien aimées regarnissent pour -bien des saisons encore. Autour de son cou, s’enroulait le terrible -mouchoir qu’on agite en se disant adieu pour toujours».--_Un spectacle -interrompu_ n’est autre que celui patiemment guetté par les clients des -montreurs d’ours; à savoir la révolte de ce dernier contre son -belluaire. Mallarmé l’interpréta autrement, spectateur «étonné de -n’avoir pas senti, cette fois encore, le même genre d’impression que ses -semblables», et conclut de cette étreinte un peu trop étroite, infligée -par le fauve à son «aîné subtil» qu’elle ne veut que lui dire: -«Explique-moi la vertu de cette atmosphère de splendeur, de poussière et -de voix, où tu m’appris à me mouvoir.» - -_Réminiscence_ nous présente un petit frère du _pauvre enfant pâle_, un -orphelin errant «en noir et l’œil vacant de famille». La rencontre d’un -fils de pitre le lui fait regretter, au récit des grimaces d’un père -_farce_, d’une maman qui mange de la filasse aux bravos de la foule. «Tu -ne sais rien, ajoute le narrateur, des parents sont des gens drôles, qui -font rire.» Et l’orphelin s’éloigne, «déçu tout-à-coup, de n’avoir pas -de parents.» - -La _déclaration foraine_ s’illumine de la fantaisie d’une belle -promeneuse, soudainement induite par un charitable élan, à se substituer -au phénomène manquant dans une baraque miséreuse. - -Le _nénuphar blanc_ est cueilli par le canotier, au retour et en -souvenir d’une aquatique promenade employée à ne point voir, à entendre -qu’à peine effleurer d’un pas le gravier, une mystérieuse riveraine. - -_L’ecclésiastique_, de fantaisie macabre et bouffonne, nous fait -assister aux solitaires et printaniers ébats d’un jeune abbé, sorte de -Narcisse noir et capricant, traitant les touffes d’herbes comme «les -bruns adolescents» traitent leurs «oreillers» dans les vers de -Baudelaire. Personnage qu’on dirait échappé d’un livre de Daudet, pour -se rouler dans cette syntaxe. - -_La gloire_, l’écrivain vient d’apprendre à la connaître, et plus «rien -ne l’intéressera d’appelé par quelqu’un ainsi». C’est la forêt de -Fontainebleau qui lui donne cette leçon, un jour qu’ayant pris le train, -en même temps que nombre de voyageurs, pour y goûter les splendeurs de -l’automne, il s’aperçoit que nul autre que lui n’a eu cette pitié envers -la _glorieuse_ forêt, et que le train l’«avait déposé là seul». - -Le _conflit_ s’établit entre Mallarmé (toujours impersonnel, bien -entendu) et des terrassiers qui, cette année-là, sous prétexte de -travaux de voie ferrée, lui empoisonnent sa villégiature de Valvins, «le -séjour chéri pour la désuétude et de l’exception, tourné par les progrès -en cantine d’ouvriers de chemins de fer.»--«Je suis le malade des bruits -(continue Mallarmé qui partage cette infirmité avec Madame Vigée-Lebrun) -et m’étonne que presque tout le monde répugne aux odeurs mauvaises, -moins au cri.» Et l’antagonisme s’établit entre l’écrivain et ses -voisins bruyants. Mais le dimanche, avec sa soûlerie, vient à son tour -terrasser ces manœuvres, et le poète rendu à son silencieux repos, rêve -aux étoiles. - -Mais ceci, anecdotes et poèmes, ne représente que bagatelles de la -porte, «riens auxquels on a fait un sort exagéré» selon l’expression de -Mallarmé dans sa préface. - -Des portraits suivent: un croquis de Baudelaire[49], un Villiers en -pied, «candidat à toute majesté survivante» en même temps que «désespéré -seigneur perpétuellement échappé au tourment» avec toujours «dans -l’aspect de l’homme devenu chétif, quelque trait saillant de -l’apparition de jeunesse, à quoi il ne voulut jamais être inférieur.» -L’oraison funèbre de Verlaine; des souvenirs sur Rimbaud «avec je ne -sais quoi fièrement poussé, ou mauvaisement, de fille du peuple, -j’ajoute, de son état blanchisseuse, à cause de vastes mains, par la -transition du chaud au froid rougies d’engelures. Lesquelles eussent -indiqué des métiers plus terribles, appartenant à un garçon.»--Tailhade, -Beckford[50], annoncé par cette phrase digne de Flaubert: «Sous la -tutelle des lords Chatham et Littleton, anxieux d’en faire un homme -politique marquant, étudiait, choyé par sa mère et banni d’auprès d’elle -pour l’achèvement d’une éducation somptueuse, le fils de feu le -lord-maire Beckford, (de qui la fière adresse à Georges III se lit sur -un monument érigé au Guildhall.)»--Tennyson, faute de qui «une musique -qui lui est propre manquerait à l’Anglais;»--Banville, «l’être de joie -et de pierreries, qui brille, domine, effleure.»--Poë, semblable à un -Whistler, en leur «tragique coquetterie noire, inquiète et -discrète»;--Whistler «un Monsieur rare... l’enchanteur d’une œuvre de -mystère...»--Manet «chèvre-pied au pardessus mastic, barbe et blond -cheveu rare, grisonnant avec esprit.»--Berthe Morisot «avec une pointe -de XVIIIe siècle exaltée de présent... et quelque chose d’élyséennement -savoureux.»--Enfin, Wagner, magnifiquement festoyé de cette prière: -«Voilà pourquoi, Génie! moi, l’humble qu’une logique éternelle asservit, -ô Wagner, je souffre et me reproche, aux minutes marquées par la -lassitude, de ne pas faire nombre avec ceux qui, ennuyés de tout afin de -trouver le salut définitif, vont droit à l’édifice de ton Art, pour eux -le terme du chemin. Il ouvre, cet incontestable portique, en des temps -de jubilé qui ne le sont pour aucun peuple, une hospitalité contre -l’insuffisance de soi et la médiocrité des patries; il exalte des -fervents jusqu’à la certitude: pour eux ce n’est pas l’étape la plus -grande jamais ordonnée par un signe humain, qu’ils parcourent avec toi -comme conducteur, mais le voyage fini de l’humanité vers un idéal.» - - [49] Je dois à la munificence de Mallarmé un très bel autographe de ce - poète. - - [50] Cet ordre est incohérent, mais je dois l’avoir établi d’après - celui du volume. - -Les _crayonnages_ sur le théâtre, lequel n’est point fait pour qui «se -suffit, avec la tenture de ses songes» traitent de Hamlet «dans sa -traditionnelle presque nudité sombre... au charme tout d’élégance -désolée» auprès d’un Polonius «figure comme découpée dans l’usure d’une -tapisserie pareille à celle où il lui faut rentrer pour mourir... tas de -loquace vacuité gisant que plus tard il (Hamlet) risquerait de devenir à -son tour, s’il vieillissait.»--_Les ballets_ nous font admirer -au-dessous de «quelques coups d’épingle stellaires en une toile de fond -bleue... les roses qu’enlève et jette en la visibilité de régions -supérieures un jeu de chaussons d’un satin pâle vertigineux.»--La Loïe -Füller, «en une fantasmagorie oxyhydrique de crépuscule et de grotte... -se propage, alentour, de tissus ramenés à sa personne, par l’action -d’une danse... et au bain terrible des étoffes, se pâme, radieuse.» - -Le _Vers_, dans l’étude qu’il lui consacre, le poète le proclame en état -de _crise_, non sans nous avoir fort heureusement garanti dans un -précédent essai, la sauvegarde de notre prosodie, grâce au Parnasse -contemporain dont il définit bien l’effort: «Simplement resserrer une -bonne fois, avant de le léguer au temps, en condition excellente, avec -l’accord voulu et définitif, un vieil instrument parfois faussé, le vers -français, et plusieurs se montrèrent dans ce travail, d’experts -luthiers.» Nonobstant, Mallarmé déclare vaincu en lui par des -«infractions volontaires» et de «savantes dissonances» de ce qu’on a -appelé le vers libre, le «pédant qui se fut, il y a quinze ans, à peine -révolté, comme devant quelque sacrilège ignare.» - -Dans ses trois chapitres sur le _Livre_, Mallarmé nous ébauche une -théorie d’art et de style, nous confie un peu de son secret, secret -d’âme aussi, de méconnaissance, de mélancolie: «méditer, sans traces, -devient évanescent... l’encrier, cristal comme une conscience, avec sa -goutte, au fond, de ténèbres... _avec le rien de mystère indispensable, -qui demeure, exprimé, quelque peu_» (à savoir: qui survive à -l’expression ne le livrant pas tout entier).--Le _Mystère dans les -Lettres_, qui en est la conclusion personnelle, trahit quelque -mécontentement moins impassible, plus immédiat, et dut être tracé sous -le coup d’un méchant procédé, d’autant plus sensible au «Monsieur plutôt -commode, écrit Mallarmé, que certains observent la coutume d’accueillir -par mon nom»; oui, sous le coup d’un article bêtement injurieux d’où -résulte une colère hautaine, mais tout de même douloureuse. Déjà il -avait formulé plus haut: «Tristesse que ma production reste, à ceux-ci, -par essence, comme les nuages au crépuscule, ou des étoiles, vaine.» Il -se sent, «enveloppé dans une plaisanterie immense et médiocre» désigné -comme «suppôt d’ombre» et l’un de ceux qui désormais ne pourront placer -un mot sans que la foule lui crie: «Comprends pas!»--l’innocent -annonçât-il se moucher.--Il condamne les individus, qui, «parce qu’ils -puisent à un encrier sans nuit» croient devoir, à l’égard des écrivains -mystérieux, «déverser en un chahut la vaste incompréhension humaine.» -Leur «entreprise» à eux «ne compte pas littérairement». Elle consiste à -«exhiber les choses à un imperturbable premier plan, en camelots activés -par la pression de l’instant», au lieu de «tendre le nuage précieux -flottant sur l’intime gouffre de chaque pensée.» - -Au lieu «du labyrinthe illuminé par des fleurs, ces _ressasseurs_ n’ont -à offrir sur une route migraineuse qu’un blanc mur en platras aveuglant -où même la réclame hésite à s’inscrire» et sans autre verdure que celle -des «culs de bouteille et des tessons ingrats.»--«Notre -littérature--ajoute Mallarmé--dépasse le _genre_ correspondance ou -mémoires.» Sa phrase, qui semble balbutier, par l’emploi des incidentes, -«s’enlève en quelque équilibre supérieur, à balancement prévu -d’inversions.» Et récusant «l’injure d’obscurité» il retourne à ses -adversaires celle «d’incohérences, de rabâchages, de plagiat et de -platitude.»--«Je préfère, conclut-il devant l’agression, rétorquer que -des contemporains ne savent pas lire.» Et, quelques pages plus loin, -indiquant «une parité secrète, entre la magie et le sortilège que -restera la poésie», par «le Vers, trait incantatoire» et «le cercle que -perpétuellement ouvre et ferme la rime» en «une similitude avec les -ronds parmi l’herbe, de la fée et du magicien», avec enfin, ce seul -«dosage subtil d’essences, délétères ou bonnes» que sont «les -sentiments», il s’incline à cet aveu catégorique: «peut-être -personnellement me suis-je complu à le marquer, par des essais, dans une -mesure qui a outrepassé l’aptitude à en jouir consentie par mes -contemporains.» - -Ce propos est trop définitif pour y rien ajouter. Il a le mérite -d’anéantir pour _les contemporains qui savent lire_, cette donnée -courante d’un Mallarmé mystificateur s’étant fait une rusée spécialité -et une marque de fabrique d’amphigouris malignement enchevêtrés, à -dessein d’ahurir le badaud et d’épater le bourgeois. Non, desservant -hautain d’un culte ésotérique, il «traîne les gazes d’origine» et se -sent en lutte avec «le gâchis en faveur.»--Huysmans l’a bien -intensivement dépeint dans ce passage: - - «Ce poète qui, dans un siècle de suffrage universel et dans un temps - de lucre, vivait à l’écart des lettres, abrité de la sottise - environnante par son dédain, se complaisant, loin du monde, aux - surprises de l’intellect, aux visions de sa cervelle, raffinant sur - des pensées déjà spécieuses, les greffant de finesses byzantines, les - perpétuant en des déductions légèrement indiquées, que reliait à peine - un imperceptible fil.--Ces idées nattées et précieuses, il les nouait - avec une langue adhésive, solitaire et secrète, pleine de rétractions - de phrases, de tournures elliptiques, d’audacieux tropes. - - «Percevant les analogies les plus lointaines, il désignait souvent - d’un terme donnant à la fois par un effet de similitude, la forme, le - parfum, la couleur, la qualité, l’éclat, l’objet ou l’être auquel il - eût fallu accoler de nombreuses et de différentes épithètes pour en - dégager toutes les faces, toutes les nuances s’il avait été simplement - indiqué par son nom technique. Il parvenait ainsi à abolir l’énoncé de - la comparaison qui s’établissait toute seule, dans l’esprit du - lecteur, par l’analogie, dès qu’il avait pénétré le symbole, et il se - dispensait d’éparpiller l’attention de chacune des qualités - qu’auraient pu présenter un à un les adjectifs placés à la queue - leu-leu, la concentrait sur un seul mot, sur un tout produisant comme - pour un tableau, par exemple, un aspect unique et complet, un - ensemble.--Cela devenait une littérature condensée, un coulis - essentiel, un sublimé d’art...» - -Nous sommes, du reste, à l’issue du livre. Qu’il nous suffise donc de -noter encore ce passage sur «le numéraire, engin de terrible -précision».--«Aux fantasmagoriques couchers du soleil, quand croulent -seuls les nuages, en l’abandon que l’homme leur fait du rêve, une -liquéfaction de trésor rampe, rutile à l’horizon: j’y ai la notion de ce -que peuvent être des sommes, par cent et au delà, égales à celles dont -l’énoncé dans le réquisitoire, pendant un procès financier, laisse, -quant à leurs existences, froid.--... Si un nombre se majore et recule, -vers l’improbable, il inscrit plus de zéros: signifiant que son total -équivaut spirituellement à rien, presque.--... en raison du défaut de la -monnaie à briller abstraitement, le don se produit chez l’écrivain, -d’amonceler, la clarté radieuse avec des mots qu’il profère comme ceux -de Vérité et de Beauté.»--Encore, cette description d’Oxford: «le même -(sol de l’Angleterre) où habitent des provinces de fer et de poussier, -populeuses, supporte la jumelle floraison, en marbre, de cités, -construites pour penser...--Notre échafaudage semble agencé -provisoirement en vue que rien, analogue à ces recueillements -privilégiés, ne verse l’ombre doctorale, comme une robe, autour de la -marche de quelques messieurs délicieux.» Des portraits encore: celui -très véridique et très digne de «Monsieur Octave Mirbeau qui sauvegarde -certainement l’honneur de la presse en faisant que toujours y ait été -parlé, ne fût-ce qu’une fois, par lui, avec quel feu, de chaque œuvre -d’exception.»--Cet autre très comique de Ponsard qui, Hugo _regnante_ -«joua l’obligation de frénétiquement surgir faute de quelqu’un; et se -contraignit après tout à des efforts qui sont d’un vigoureux carton.» -Enfin et terminons nos citations sur cet envol d’un journal «près des -roses, jaloux de couvrir leur ardent et orgueilleux conciliabule». - - * * * * * - -Il me reste maintenant à parler de Mallarmé, tel que je l’ai connu, vers -1879, avant sa relative célébrité, au cours de laquelle un silencieux -malentendu précédant une muette réconciliation, nous sépara environ dix -années. Qu’on me permette de citer tout exceptionnellement ces fragments -d’une correspondance parce qu’elle témoigne de sa profonde sensibilité, -de sa parfaite bonne grâce. - - -87, rue de Rome. - -_Mercredi soir, 9 avril 1879._ - -CHER MONSIEUR DE MONTESQUIOU, - -J’ai voulu tous ces jours-ci, sans le pouvoir, vous serrer la main sur -un bout de papier. Votre carte, qui accompagnait l’amical envoi fait à -mon baby, était bordée de deuil, et je crains que vous n’ayez eu la -douleur de perdre votre sœur. Si je me trompe, comme je veux l’espérer, -chassez aisément cette noire appréhension que vous porte ma lettre. -Autrement, croyez que je sympathise avec tout chagrin qui peut vous -atteindre.--Gardez, dans l’un et l’autre cas, de ce mot hâtif, mon -silencieux pressement de mains. A bientôt, n’est-ce pas? Voici que -fatigué du travail de l’hiver, je vais passer une dizaine de jours près -de Fontainebleau, avec ma fille, laissant, hélas! ma femme près -d’Anatole tout endolori de rhumatismes. Mais au retour, donnons-nous -signe de vie. - -Votre - -S. M. - - -Paris, 87, rue de Rome. - -_Dimanche, 10 août 1879._ - -CHER MONSIEUR DE MONTESQUIOU, - -Je crois que votre délicieuse petite bête[51], feuillage anticipé, a -distrait le mal de notre patient, à qui la campagne va être permise. Si -de premiers indices de convalescence s’affirment d’aujourd’hui à demain, -ou après, il se peut que nous partions tout de suite, le temps le -voulant bien.--Avez-vous entendu d’où vous êtes (je l’ignore et vous -parle à Paris) tous les cris de joie de notre malade, ne quittant des -yeux que pour les fermer sur son bonheur, la merveilleuse princesse -captive dans un palais merveilleux, qui s’appelle Sémiramis à cause des -jardins de pierreries dont elle porte le reflet? J’aime à croire que -cette satisfaction longtemps improbable d’un vieux désir a été pour -quelque chose dans l’effort d’une santé qui veut revenir; même sans -évoquer comme un mage, la secrète influence de pierre précieuse dardée -continuellement de la cage, par son habitante, sur l’enfant. - - [51] Un oiseau des îles envoyé à l’enfant malade. - -Que vous avez été charmant et amical, vous si pris de tous côtés, -pendant ces derniers temps; et ce m’est plus qu’un plaisir de vous -annoncer, avant personne, que je crois tous nos soucis, dissipés dans le -futur. - -C’est à Valvins, près de Fontainebleau, que nous allons bientôt; et il -faut qu’avant la fin de la saison, car septembre sera très beau, vous -veniez avec moi, vous enfoncer un jour sous la forêt. Je vous souhaite -quelque lame _venue des mers du loin_, comme dit Poë, si vous êtes en -train de vous baigner. - -Votre main, - -S. M. - - -_Valvins, près Fontainebleau._ - -_Mardi, 9 septembre 1879._ - -MON CHER MONSIEUR DE MONTESQUIOU, - -Ainsi vous nous avez trouvés tous envolés! C’était avec espoir et joie, -vous savez, nous avons tant de fois parlé de cette fuite à la campagne. -Malheureusement, au bout de quelques jours, tout, le mauvais temps -aidant à la mauvaise santé, s’assombrit: nous avons traversé les heures -les plus cruelles que nous ait causées notre malade mignon, car des -symptômes que nous croyions disparus à jamais se sont représentés; ils -s’installent à présent. Les améliorations anciennes n’ont été que -factices, et le combat de la maladie me semble se livrer maintenant. La -campagne nous procure l’expérience déjà commencée d’une diète lactée -dont un médecin espère grand bien. Je suis trop tourmenté et même trop -pris matériellement par notre pauvret, pour rien faire littérairement, -que tracer quelques notes rapides. - -Vous, où en êtes-vous? Je vois par le timbre de votre lettre que vous -avez pris à pleins poings, quelques heures au moins, la crinière des -vagues, c’est un divertissement salutaire et noble. Que vous seriez -charmant de venir une fois en notre verdure! vous nous trouveriez fort -en désarroi, et vous contenteriez d’un coin de table vite mise, aux -moments des repas; mais notre bonne amitié jetterait là son voile, ou sa -nappe. _Tole_ parle bien de vous, et se plaît même, le matin, à -gentilment imiter votre voix. La perruche dont le ventre aurore semble -s’enflammer de tout un orient d’épices, regarde en cet instant d’un œil -la forêt, et le lit de l’autre, comme un désir empêché de promenade -qu’aurait son petit maître. - -Au revoir; bien votre main, - -Stéphane MALLARMÉ. - - -Paris, 87, rue de Rome. - -_Mardi, 6 octobre 1879._ - -MON CHER MONSIEUR DE MONTESQUIOU, - -Votre bonne lettre m’a dit les premières paroles amies que nous devions -recevoir à Paris, quand je la trouvai, le soir de notre retour tant -appréhendé. Grâce à des précautions inouïes, tout s’est bien passé, ou -sans accident sur le moment même; mais le minet a payé de plusieurs -journées mauvaises la tension de sa petite énergie. Il est en proie à -une inexplicable et affreuse toux nerveuse, sans laquelle il passerait -de douces journées de malade avec un peu de sommeil et de faim; cela -l’ébranle tout un jour et toute une nuit... Je l’ai confié tout de suite -au plus grand spécialiste du cœur, qui nous a donné un de ses confrères -jeune et notoire avec qui il consultera dans quelques jours. Le pauvre -petit se trouve dans des mains exceptionnelles, et s’il peut être sauvé -le sera. - -Je m’appesantis sur tout avec vous comme on parle à un ami ancien; mais -vous nous montrez tant de charmante sympathie.--Oui, je suis bien hors -de moi, et pareil à quelqu’un sur qui souffle un vent terrible et -prolongé. Veilles, émotions contradictoires de l’espoir et de la crainte -soudaine, ont supplanté toute pensée de repos là-bas, mais ne sont rien -à côté du combat si multiple qu’il va me falloir soutenir ici contre -mille soucis. Pas de travail de longtemps! Je ne savais pas cette flèche -terrible dirigée sur moi de quelque coin d’ombre indiscernable... - -Votre main et bien à vous. Mon petit malade vous sourit de son lit, -comme une fleur blanche qui se rappelle au soleil parti. - -Stéphane MALLARMÉ. - - -_Mercredi_, - -MON CHER MONSIEUR DE MONTESQUIOU, - -Au moment où je portais un mot pour vous à la poste, notre cher enfant -nous a quittés, doucement, sans le savoir, je ne veux pas que vous -appreniez notre malheur par la lettre de faire-part. Le pauvre petit -adoré vous aimait bien. - -Stéphane MALLARMÉ. - - -_Paris, 87, Rue de Rome_, - -MON CHER MONTESQUIOU, - -Vous êtes celui que je serai toujours heureux de voir: car si nos -esprits s’accordent, je ne sais pourquoi, aussi vous avez d’autre part -établi entre nous maints liens d’une sympathie intime. Ou plutôt si! Je -me rends compte qu’avec votre pénétration vraie vous avez lu beaucoup du -charme de l’être délicieux qui fut notre trésor et la joie d’ici; et -maintenant vous ne l’oubliez pas. Je vous remercierai. - -Votre - -Stéphane MALLARMÉ. - - -Poignant ressouvenir que ne pourrait qu’affaiblir tout commentaire. Et -pourtant j’ai parlé d’un malentendu noué silencieusement, dénoué de -même, mais non sans une gêne et une tristesse que la mort seule dénoua. - -Voici encore deux billets, à propos de mes livres: - - -«Vous êtes un ample et ingénieux magicien. Merci du livre que vous -laissâtes si amicalement, un jour de cet été. Mille fois je m’y suis -promené et reposé, et j’en ai surveillé l’ensemble fastueux; il -s’exhale, de son infini jardin, un très puissant enchantement. La -luxuriance, quand c’est la multiplication de la délicatesse, est, tout à -fait, un aspect de la poésie. Vous me l’avez indiqué, dans cette rare -lecture, jusqu’ici comme personne. La sensation donnée paraît celle de -quelqu’un de supérieur existant en vers, suavement, éperdûment ou à -l’orientale, d’un génie résumant la rosée possible de tant de fleurs. Je -suis heureux de posséder le _Chef des Odeurs Suaves_. Recevez mon -amitié. - -S. M.» - - -_Valvins par Avon, 22 juillet 1895._ - -MON CHER POÈTE, - -La croyance a ceci que quelques-uns pensent exclusivement en vers, et ne -sauraient ne pas le faire, vous l’illustrez jusqu’aux délices dans ce -surprenant livre _le Parcours du Rêve au Souvenir_; dans lequel, je -dirai, vous respirez en vers. Le millier de bulles vitales et chantantes -s’assemble dans un diaphane suspens de kiosque où entre les perles au -rire isolé, tout à coup de grandes harmonies, belles comme sous un -retour invisible de lointain. A mon ravissement, c’est très mille et une -nuits spirituelles, illuminations par un génie éblouissant et narquois, -qui sait que l’office du poète est d’abord de donner une fête. - -Votre lecteur - -S. M. - - -«Exclu de toute participation aux déploiements de beauté officiels» -selon une expression de lui, que je retrouve dans Carlyle[52], la -participation lui suffisait, aux déploiements de beauté de sa forêt de -Fontainebleau. C’est là que je le vis une dernière fois en un -pique-nique d’automne. Y prenaient part les Mirbeau et les Rodenbach. -L’auteur de l’_Après-Midi_ s’était levé de bon matin, pour balayer de -tout papier incongru ses chers sous-bois. C’est qu’il avait comme une -pudeur pour ces arbres royaux, l’homme qui s’écriait: Palmes! comme un -autre se fût écrié: Peste! - - [52] «Partout exclu, comme sur l’eau flotte l’huile, de toute - participation à un emploi quelconque...» Sartor Resartus. - -Il me plairait l’avoir humanisé, sans le vulgariser, l’avoir rendu plus -familier à ses proches, mieux accessible à de plus distants, l’auteur -que ses disciples défendent déjà contre l’accusation de ne pas se -montrer strictement grammatical; l’auteur dont s’inspire aujourd’hui -Monsieur Hervieu, au dire d’un journal du matin[53], l’auteur dont, qui -sait? on écrira peut-être quelque jour: - - Enfin _Mallarmé_ vint, et le premier en France...[54] - - [53] Le _Gaulois_, 15 Janvier 1900. - - [54] Le vœu que j’exprimais, page 255, vient de se réaliser amplement - du fait d’une hérédité documentée et pieuse, à l’effort de laquelle - nul ne peut plus prétendre ajouter qu’une glane d’épis oubliés ou - omis et l’apport d’une contribution particulière. - - - - -* - -Griffonnages en différents sens - - -Une conclusion s’impose. Voici trois artistes exceptionnellement doués, -passés maîtres dans leurs moyens de rendre qu’ils excèdent jusqu’à se -perdre dans le brouillard, l’un des couleurs: Monticelli; l’autre des -formes: Bresdin; le troisième des tropes: Mallarmé. Or, ce cas nous est -connu; il a été magistralement enregistré deux fois par le grand Honoré -de Balzac. - -Le premier est _Gambara_, ce musicien de génie et de folie, «poussant à -l’extrême le principe musical, ce qui lui fait dépasser le but», selon -l’expression de l’écrivain. - -Le second, plus concis et caractéristique, est cet élève de Mabuse, -l’étrange et mystérieux Frenhofer du _Chef-d’œuvre inconnu_, «un homme -qui voit plus haut et plus loin que les autres peintres» et qui ayant -«profondément médité sur les couleurs, sur la vérité absolue de la -ligne, est arrivé à douter de l’objet même de ses recherches»; l’artiste -qui veut exprimer non «l’apparence de la vie, mais son trop plein qui -déborde, ce je ne sais quoi qui est l’âme peut-être et qui flotte -nuageusement sur l’enveloppe.» Écoutez-le parler à Porbus et à Poussin -débutant: «_En partant du point extrême où vous arrivez_, on ferait -peut-être d’excellente peinture...» et, ce disant, il trempe «avec une -vivacité fébrile, la pointe de la brosse dans les différents tas de -couleurs dont il parcourt la gamme entière plus rapidement qu’un -organiste de cathédrale ne parcourt l’étendue de son clavier à l’_O -Filii_ de Pâques.»--Le bonhomme daigne retoucher un tableau de Porbus et -lance des onomatopées familières aux peintres à leur travail, et qui -semblent scander les touches; nous en retrouverons plus tard de -similaires dans une lettre célèbre de Corot[55]: «Paf! paf! paf! voilà -comment cela se beurre, jeune homme!--lance Frenhofer--venez mes petites -touches, faites moi roussir ce ton glacial. Allons donc! Pon! pon! pon! -disait-il en réchauffant les parties où il avait signalé un défaut de -vie...» - - [55] J’en ai noté de telles chez Whistler. - -Un véritable maître doit faire passer dans sa toile: «l’air, le ciel, le -vent que nous respirons, voyons et sentons»; les tresses de cheveux -doivent remuer; «l’ombre n’est qu’un accident... les ombres des peintres -ordinaires sont d’une autre nature que leurs tons éclairés; c’est du -bois, de l’airain, c’est tout ce que vous voudrez, excepté de la chair -dans l’ombre. On sent que si leur figure changeait de position, les -places ombrées ne se nettoieraient pas et ne deviendraient pas -lumineuses».--Et après avoir traité de barbouillages, de fort belles -études de lui qui ornent l’atelier, il parle à ses deux compagnons de -son chef-d’œuvre, un tableau voilé auquel il travaille depuis dix ans; -une figure de femme ébauchée «dans un ton clair avec une pâte souple et -nourrie».--«Comme une foule d’ignorants qui s’imaginent dessiner -correctement parce qu’ils font un trait soigneusement ébarbé, poursuit -Frenhofer, je n’ai pas marqué sèchement les bords extérieurs de ma -figure et fait ressortir jusqu’au moindre détail anatomique, car le -corps humain ne finit pas par des lignes... La nature comporte une suite -de rondeurs qui s’enveloppent les unes dans les autres... La -distribution du jour donne seule l’apparence au corps! Aussi n’ai-je pas -arrêté les linéaments, j’ai répandu sur les contours un nuage de -demi-teintes blondes et chaudes qui fait que l’on ne saurait précisément -poser le doigt sur la place où les contours se rencontrent avec les -fonds».--Et le vieillard se décide à montrer à ses deux admirateurs -l’œuvre qu’il leur propose pour modèle. «Ah! ah! s’écrie-t-il, vous ne -vous attendiez pas à tant de perfection! vous êtes devant une femme et -vous cherchez un tableau. Il y a tant de profondeur sur cette toile, -l’air y est si vrai que vous ne pouvez plus le discerner de l’air qui -nous environne. _Où est l’art? perdu, disparu!_ Voici les formes mêmes -d’une jeune fille. N’ai-je pas bien saisi la couleur, le vif de la ligne -qui paraît terminer le corps? N’est-ce pas le même phénomène que nous -présentent les objets qui sont dans l’atmosphère comme les poissons dans -l’eau? Admirez comme les couleurs se détachent du fond... Aussi, pendant -sept années, ai-je étudié les effets de l’accouplement du jour et des -objets». Or, les deux spectateurs se trouvent devant une toile chargée -de «couleurs confusément amassées et contenues par une multitude de -lignes bizarres qui forment une muraille de peinture.» Mais le vieillard -continue: «Il faut de la foi dans l’art, et vivre pendant longtemps avec -son œuvre pour produire une semblable création. Quelques-unes de ces -ombres m’ont coûté bien des travaux. Tenez, il y a là sur la joue, -au-dessous des yeux, une légère pénombre qui, si vous l’observez dans la -nature, vous paraîtra presque intraduisible. Eh bien! croyez-vous que -cet effet ne m’ait pas coûté des peines inouïes à reproduire? Mais -aussi, mon cher Porbus, regarde attentivement mon travail, et tu -comprendras mieux ce que je te disais sur la manière de traiter le -modelé et les contours. Regarde la lumière du sein, et vois comme, _par -une suite de touches et de rehauts fortement empâtés, je suis parvenu à -accrocher la véritable lumière_ et à la combiner avec la blancheur des -tons éclairés, et comme, par un travail contraire, en effaçant les -saillies et le grain de la pâte, j’ai pu, à force de caresser le contour -de ma figure, noyé dans une demi-teinte, ôter jusqu’à l’idée de dessin -et de moyens artificiels, et lui donner l’aspect de la rondeur même de -la nature. Approchez, vous verrez mieux le travail. De loin, il -disparaît. Tenez, là, il est, je crois, très remarquable».--Et du bout -de sa brosse, il désignait aux deux peintres une pâte de couleur -claire.--«Là, finit notre art sur la terre!» conclut l’un des deux -assistants, «mais tôt ou tard, il verra qu’il n’y a rien sur sa -toile».--Et le vieillard, qui a entendu, s’indigne, puis s’affole: -«Aurais-je donc gâté mon tableau?»--Mais il se rassure, et rentrant dans -son illusion: «Moi, je la vois, s’écrie-t-il, elle est merveilleusement -belle!» - - * * * * * - -N’avez-vous pas tout d’abord reconnu Monticelli dans ce peintre qui voit -plus haut et plus loin que les autres peintres et qui a profondément -médité sur les couleurs? qui ne veut pas de l’apparence de la vie, mais -la vie elle-même, et qui parcourt la gamme des tons comme un organiste; -qui fait passer dans sa toile l’air, le ciel et le vent, vivre les -femmes et flotter leurs chevelures; qui veut que l’art se perde et -disparaisse, avec les formes, dans l’atmosphère et qui, par une suite de -touches et de rehauts fortement empâtés, dans une pâte souple et -nourrie, accroche la véritable lumière?--Et ne mérite-t-il pas d’être -assimilé au chef-d’œuvre de Frenhofer, ce dernier chef-d’œuvre de -Mallarmé intitulé: _Un coup de dé n’abolira jamais le hazard_, ce cahier -d’une vingtaine de vastes pages blanches où des mots se projettent en -caractères divers et retombent, tantôt un par un, ou tantôt par des -cascades de fusées obscures, entre lesquelles un mot aux lettres géantes -éclate et se prolonge ténébreusement, tel que la redescente d’une noire -étoile en une sombre chandelle romaine? Chef-d’œuvre inconnu, que les -plus convaincus disciples du poète proclament entre tous déconcertant, -et qui ne porte plus même trace de ce pied divin que, dans son tableau, -Frenhofer, comme involontaire marque d’un art passé, _d’un art dépassé_, -avait laissé survivre «à une lente et progressive destruction». - -Oui, Mallarmé nous apparaît à son tour dans cet artiste qui cache sa -production pour en jouir seul; qui traite de barbouillages ses premiers -travaux justement admirés, et s’enferme dix ans avec son œuvre, toute -pleine aussi d’empâtements de pensée, dans lesquels les lecteurs ne -voient (comme beaucoup de gens encore dans l’œuvre de Bresdin) que -confusion de lignes bizarres, que «_griffonnages en différents sens_», -pour conclure ce recueil par un intitulé du géant Van Ryn, lequel -exprime en son dédaigneux libellé le dernier mot de toute pensée -humaine... - - - - -TABLE - - - Pages. - Dédicace à Boldini 1 - Diptyque et Triptyque 3 - - I - AU PAYS DES CIELS SONORES - - I.--Le Peintre aux Billets 9 - Alfred Stevens. - II.--Le Pasteur de Cygnes 87 - Georges Rodenbach. - - II - AU DELA DES FORMES - - I.--Le Broyeur de Fleurs 127 - Adolphe Monticelli. - II.--L’Inextricable Graveur 159 - Rodolphe Bresdin. - III.--La Porte ouverte au Jardin fermé du Roi 215 - Stéphane Mallarmé. - *.--Griffonnages en différents sens 279 - - - - - ACHEVÉ D’IMPRIMER - le onze janvier mil neuf cent vingt et un - PAR - L’IMPRIMERIE ORLÉANAISE - à Orléans - pour - E. SANSOT - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK DIPTYQUE DE FLANDRE, TRIPTYQUE -DE FRANCE *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for an eBook, except by following -the terms of the trademark license, including paying royalties for use -of the Project Gutenberg trademark. 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Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. 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SANSOT</span><br /> -<i>R. CHIBERRE, S<sup>r</sup></i><br /> -7, <span class="small">Rue de l’Éperon</span>, 7</p> - -<div class="chapter"></div> - -<p class="c top4em">OUVRAGES DU MÊME AUTEUR<br /> -<span class="xsmall">A LA MÊME LIBRAIRIE</span></p> - - -<p class="c">L’HÉROÏSME DE LA MÉLANCOLIE<br /> -<span class="small">Poème de la Guerre</span></p> - -<table summary=""> -<tr><td class="drap"><b>Les Offrandes Blessées</b><br /> -avec un frontispice d’après <span class="sc">Ingres</span>.</td> -<td class="r w6"><div>1 vol. in-16.</div></td></tr> -<tr><td class="drap"><b>Sabliers et Lacrymatoires</b><br /> -avec un frontispice d’après <span class="sc">Rodin</span>.</td> -<td class="r w6"><div>1 vol. in-16.</div></td></tr> - -<tr><td class="drap"><b>Un Moment du Pleur Éternel</b><br /> -avec un frontispice d’après <span class="sc">Beardsley</span>.</td> -<td class="r w6"><div>1 vol. in-16.</div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c pad xsmall"><div>ÉTUDES ET ESSAIS</div></td></tr> -<tr><td class="drap"><b>Têtes Couronnées</b></td> -<td class="r w6"><div>1 vol. in-16.</div></td></tr> -<tr><td class="drap"><b>Majeurs et Mineurs</b></td> -<td class="r w6"><div>1 vol. in-16.</div></td></tr> -</table> -<div class="break"></div> - -<p class="c large">ROBERT DE MONTESQUIOU</p> - -<h1>DIPTYQUE DE FLANDRE<br /> -<span class="large">TRIPTYQUE DE FRANCE</span></h1> - -<p class="c small">LE PEINTRE AUX BILLETS<br /> -LE PASTEUR DE CYGNES<br /> -LE BROYEUR DE FLEURS<br /> -L’INEXTRICABLE GRAVEUR<br /> -LA PORTE OUVERTE AU JARDIN FERMÉ DU ROI</p> - -<p class="c small i">OUVRAGE ORNÉ DE CINQ PORTRAITS</p> - - -<p class="c gap">PARIS<br /> -ÉDITIONS E. SANSOT<br /> -<i>R. CHIBERRE, S<sup>r</sup></i><br /> -7, <span class="small">Rue de l’Éperon</span>, 7</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em"><span class="small">IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE</span></p> - -<p class="c">CINQ CENT CINQUANTE EXEMPLAIRES</p> - -<p class="cc i">dont dix exemplaires sur vieux Japon, numérotés de 1 à 10,</p> - -<p class="cc i">vingt exemplaires sur Hollande teinté de Van Gelder Zonen,<br /> -numérotés de 11 à 30,</p> - -<p class="cc i">cinq cents exemplaires sur vergé d’Arches,<br /> -numérotés de 31 à 530,</p> - -<p class="cc i">et vingt exemplaires sur alfa, numérotés de 531 à 550<br /> -(hors commerce)</p> - - -<p class="c gap xsmall">JUSTIFICATION DU TIRAGE</p> - -<p class="c">N<sup>o</sup></p> - - -<p class="c gap small">Tous droits de reproduction et de traduction réservés -pour tous pays.</p> - -<div class="break"></div> - - -<h2 class="nobreak" title="Dédicace à Boldini" id="dedic"></h2> - -<p class="c top6em i">Au<br /> -Maître <span class="rm">BOLDINI,</span><br /> -son modèle,<br /> -qui lui devra de vivre<br /> -au delà « des jours changeants ».</p> - -<p class="offr">Robert de <span class="sc">Montesquiou</span>.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="part0">DIPTYQUE ET TRIPTYQUE</h2> - - -<p>Ce qui suit ne représente que les éléments -d’un beau livre. Je les ai glanés autour des -expositions d’<i>Alfred Stevens</i>, de la lecture de -<i>Rodenbach</i>, de l’examen du personnage et des -œuvres de <i>Monticelli</i> et de <i>Bresdin</i> (celui-ci -serré de plus près), enfin de la fréquentation des -ouvrages de <i>Mallarmé</i> et de leur auteur.</p> - -<p>Le plus jeune de ces essais date d’environ -quinze années, je laisse à penser des autres. -Plutôt que de les laisser attendre indéfiniment -une mise au point difficile à des productions -<span class="pagenum" id="p4">-4-</span> d’époques différentes et, par suite, forcément disparates, -j’aime mieux leur donner la vie à l’état -d’ébauches assez poussées. Aujourd’hui le temps -passe, même presse, il me faut choisir de laisser -ces esquisses abondantes et développées dormir -dans la nuit des cartons jusqu’à ce que moi-même -je m’endorme, ou de leur accorder une -lumière qui laisse voir leur imperfection, mais -aussi leur application et un sincère souci de servir -les causes auxquelles leur prédilection les -attache.</p> - -<p>J’hésite d’autant moins que des détails exacts, -de savoureux récits, des anecdotes véridiques ou -vraisemblables me paraissent quelquefois assurer -à ces pages une instruction de catalogue -associée à des dissertations apologétiques et à -une distraction de <i>Mémoires</i>.</p> - -<p>Telles quelles, je les publie, ne fût-ce que -pour m’en délivrer et pouvoir consacrer le temps -qui me reste à quelques volumes que je veux -hâter.</p> - -<p><span class="pagenum" id="p5">-5-</span> J’ai encore à solliciter l’indulgence pour la -présentation de ces cinq morceaux : ces études -sont vieilles, leur phraséologie, compliquée et -pauvre, n’est plus guère de mon goût, encore -moins leur ponctuation imprécise et sommaire ; -mais j’en aime toujours les sujets, et surtout -l’hommage qu’elles s’efforcent de rendre à des -artistes élus, dont les trois derniers sont groupés -en une fraternité de méconnaissance, puis -de reconnaissance tardive, bien faite pour -séduire, dans un temps où rien ne séduit plus, -et encourager, à l’heure où l’encouragement -n’est plus de saison, ceux qui croient, en art, au -festin évangélique, où les premiers deviennent -souvent les derniers, et où les derniers ne le sont -pas pour toujours.</p> - -<p class="sign"><span class="sc">Robert de Montesquiou.</span></p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="part1">I<br /> -DIPTYQUE DE FLANDRE</h2> - -<p class="c large">AU PAYS<br /> -DES CIELS SONORES</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p1ch1">I<br /> -Le Peintre aux Billets.</h3> - -<p class="c large"><span class="sc">Alfred Stevens</span></p> - - -<div class="break"></div> -<div class="cc"><img src="images/illu1.jpg" alt="" /> -<div class="offr xsmall">Cliché NADAR</div> -<div class="cc"><span class="sc">Alfred STEVENS</span><br /> -1828-1906</div> -</div> -<div class="chapter"></div> -<h4><span class="sc">Premier Article</span></h4> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">« Qui dépense en colère inutile, en fumée,</div> -<div class="verse">Tous ces géants, Vésuve, Etna, Chimborazo,</div> -<div class="verse">Et fait porter un monde à l’aile d’un oiseau. »</div> -</div> - -<p>Ces vers sur les anomalies de la Création me -revenaient à l’esprit, dans ce fin Musée du Mauritshuis, -en présence du <i>chardonneret enchaîné</i> -de Karel de Fabritius. Combien plus éloquent -que tant de banquets de corporations, l’oiselet -aux oreillettes de vermillon, perché sur sa mangeoire, -minuscule Prométhée emplumé, au carcan -d’une chaîne de montre ! — Magicien prestige -de l’art ! un passereau, son auget, leur -ombre, et voilà de quoi créer un rival inquiétant -pour le Paradis de Tintoret, le plus vaste tableau -du monde.</p> - -<p><span class="pagenum" id="p12">-12-</span> Les ombres et les reflets constituent deux portions -délicates de cette petite-maîtrise Flamande -dont l’inimitable intimité édifie la triomphante -renommée. Délicatesse se pouvant creuser aux -proportions de la profondeur. L’infini recule au -fond de la cruche de la cuisinière de Vermeer. -Un clou sans usage est au mur, projetant son -ombre aussi. Une vannerie accrochée, une -faïence, des pains de forme bizarre, assez semblables -à des sabots d’enfants, une paysanne -occupée à verser du lait, quelques pouces de -toile, et voilà l’homme sensible plus ému que -devant le <i>Jugement Dernier</i> de Michel-Ange. -Vermeer est dieu. Il crée de rien. On dirait que -pour mieux prouver son pouvoir, il choisit un -sujet indigent qui devra tout au maître. Une -femme d’une grâce simple, sans beaucoup de -beauté, lit debout une lettre qu’elle vient de -recevoir. Sa bouche s’entr’ouvre d’un paisible -attendrissement aux nouvelles du voyageur dont -le parcours se trace sur une carte appendue au -mur. La robe de la lectrice a le bleu serein -d’une mer calme ; et sur la table à ouvrage l’extrémité -d’un collier roule quatre grosses perles -d’un bel orient, présent du marin au long cours. -Le <i>Géographe</i> de la collection Alphonse Rothschild, -<span class="pagenum" id="p13">-13-</span> nous entraîne aussi vers les lointains ; et -les dessins du lampas affectent, sur sa riche robe -de chambre bleue, des sinuosités que répètent -les méandres des pays, sur sa mappemonde. A -La Haye, c’est un paysage, une vue de Delft, -sous un ciel bas et voilé, recouvrant la cité -comme d’une cloche qui rend les contours plus -nets, les couleurs plus distinctes. Le ton des -briques de Vermeer a la veloutée et chaude -richesse d’un pétale de giroflée ; ses arbres sont -d’un vert noir de myrte ; le premier plan du tableau -est fait d’une partie de sable d’un jaune -rose, marbré d’un peu de noir, qui rappelle la -nuance d’une tranche de pastèque. Et sur ce -terre-plein quelques bonnes gens causent discrètement -dans la dorure éparse d’une atmosphère -du soir, qui semble une lumière d’auréole.</p> - -<p>J’ai parlé de reflets ; j’en sais un exquis dans -un tableau attribué à Weenix, au Musée de -Bruxelles : une dame aux épaulettes ornées de -curieux agréments en velours caroubier, est -assise à sa toilette et se tapote les seins devant -son miroir. Mais la rareté de ce tableau est son -éclairage ; il filtre finement d’une fenêtre dont -les vitres plombées en découpent le reflet projeté -<span class="pagenum" id="p14">-14-</span> sur une paroi vis-à-vis, comme les mailles d’une -aile de libellule. — Quant aux ombres, je n’en -sais pas de plus quiètes que celles qu’arrondissent -quelques assiettes dressées sur la tablette -de la haute cheminée dans une autre peinture -du même Musée, étiquetée <i>Ungekant</i>, et que -j’attribuerais volontiers à Esaïas Boursse : une -vieille femme courbée et vue de dos, range des -vêtements dans les tiroirs d’un meuble, au-devant -d’une courette qui distille le poudroiement -lumineux dont se trament ce jour discret et -ces délicates ombres.</p> - -<p>Cette visite au Musée de Bruxelles, et à mes -souvenirs, en même temps que la sensationnelle -exposition qui, par une faveur sans précédent, -bien due au grand artiste qu’elle veut honorer, -s’ouvre, en ce moment, dans les salles de l’École -des Beaux-Arts<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>, m’offre une bienvenue occasion -de consacrer à un Vermeer vivant, à Alfred -Stevens, un peu de ce qu’un grand poète a -nommé : <i>rêverie d’un passant à propos d’un -roi</i>. Certes Stevens fut et demeure hautement -apprécié de son temps, et les plus glorieuses -consécrations le lui ont prouvé. Une ancienne -<span class="pagenum" id="p15">-15-</span> toile de lui vient d’être acquise, un prix élevé, -par sa ville natale, et ajoutée à ceux de ses -tableaux qui faisaient déjà l’ornement du Musée -de Bruxelles.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Une indication qui date cet article.</p> -</div> -<p>Certes, il n’est pas de bonne fête des yeux, -dans un lieu orné, sans un Stevens de derrière -les années ; car voilà tantôt cinquante ans que -ce dernier des grands Flamands peint ses tableaux -de chevalet minutieux et vastes. Il en résulte -l’injuste reproche que lui adresseraient volontiers -les observateurs superficiels : <i>dater</i> ; -comme si ce n’était pas une condition essentielle, -tout au moins une raison majeure pour <i>durer</i>. -L’intérêt de la curieuse terre-cuite hispano-phénicienne, -la tête d’Elché, réside moins dans la -physionomie du visage fardé aux lèvres cruelles -et peintes, que dans cette coiffure typique et -monumentale. Ce qui confère aux personnages -du peintre de l’<i>Embarquement</i>, leur caractère -saisissant d’authenticité dans le rêve, c’est ce -fait, historique maintenant, de la réalité de leurs -mascarades qui, dans l’intervalle de répétitions -pour des comédies de société, se répandaient, à -demi déguisées, sous les ombrages d’un vieux -parc où Watteau fixait pour l’éternité leurs silhouettes -transitoires. — Les spéciales élégances -<span class="pagenum" id="p16">-16-</span> du Second Empire, trop voisines encore pour -qu’on les puisse juger sans passion, sont fixées -ainsi dans les anciennes toiles d’Alfred Stevens. -Cette mémorable vente Édouard Delessert, qui -vient de dérouler son encan, renfermait, de ces -ajustements, un spécimen drôlatique : une poupée -que ce <i>curieux</i> spirituel et un peu bizarre -fit, plusieurs lustres durant, habiller, juponner, -coiffer, chausser, chaque année, au dernier -goût du jour, par les faiseurs les plus réputés, -j’imagine, après Félicie et Palmyre, Worth et -Virot, pour doter de ce contingent en réduction, -sans doute en souvenir de ses premières amours, -cette période de l’histoire du costume.</p> - -<p>C’est dans les tableaux d’Alfred Stevens que -l’avenir les admirera, véridiques et pourtant -imperceptiblement stylisés par le goût d’un tel -Maître, ces atours, aujourd’hui surannés, puis, -demain aussi éloquents, et non moins lointains -que les paniers d’une Adélaïde par Nattier, ou -les brocarts d’une Hérodiade par Metzys, séculaires -aspects de la femme fraternellement réunis -dans l’histoire et dans le temps par le voisinage -d’une paroi de Musée. Ne pourrait-on pas -dire qu’une mode est surannée, tant qu’elle ne -saurait être portée dans un bal costumé, sans -<span class="pagenum" id="p17">-17-</span> risquer l’équivoque de se rencontrer en même -temps sur les épaules d’une personne d’âge, qui -se serait égarée là sous sa toilette d’habitude ?<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a> -Toilettes qui furent encore celles de nos mères, — dont -quelques-unes s’obstinent à n’avoir que -quinze ans ; belles robes dont les cloches -soyeuses semblaient de géants pétales d’althœa -retombants, et desquelles les fleurs brodées, -brochées, chinées ou peintes, couraient sur les -réseaux à la fois souples et résistants de la crinoline, -telles que des pariétaires sur un treillage. -Je dirai un jour, dans quelques pages que je -voudrais écrire sur la mode, ce qui, à mon -sens, faisait leur beauté ; je ne veux aujourd’hui -que les saluer, dans les admirables tableaux du -vieux grand maître qui les a d’avance immortalisées. -Robes dont les contours crénelés donnaient -aux flirts du temps quelque chose d’obsidional -et, aux amoureux qui les entouraient, l’allure -des assiégeants d’une ville. Jupe en soie du -jaune d’un bouton d’or un peu éteint, dans ce -tableautin du Luxembourg que le globe laiteux -d’une lampe qui a veillé, éclaire comme d’une -<span class="pagenum" id="p18">-18-</span> transparence d’hostie. Cette lampe montée de -bronze est faite d’un vase de l’Extrême-Orient, -décoré en Chine d’un polychrome écusson, -comme il fut un temps de mode dans nos vieilles -familles. Les missionnaires se chargeaient de ces -commandes qui s’exécutaient parfois de façon -assez baroque. Je me souviens d’une innombrable -porcelaine de la Chine aux armes des ***, -qui contenait, on ne sait comment, tant de bourdalous, -qu’on s’était vu contraint… d’en faire -des saucières ! — Revenons au plus poétique -<i>Retour du Bal</i>, de Stevens, quintessence de -féminisme, comme la plupart des tableaux de cet -artiste.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Un phénomène que j’ai vu se réaliser et signalé depuis, -dans mes « Délices ».</p> -</div> -<p>Du succès demeuré moyen d’un demi-peintre -d’élégances féminines qui s’y essouffle sans somptuosité, -on donnait cette raison qu’il ne les -aimait pas assez. Oh ! que cela ne se pourrait -pas dire d’Alfred Stevens ! Je me souviens d’avoir -écrit de lui ces vers du moins exacts :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i6">… de Stevens, une Étude</div> -<div class="verse">Où l’odeur de la femme a toute pénétré</div> -<div class="verse">Par un bout de satin dans cette toile entré.</div> -</div> - -<p>Mirages, miroitements d’étoffes aussi invitants -<span class="pagenum" id="p19">-19-</span> que les eaux sous lesquelles chantaient les -sirènes. Eaux qui roulent des perles, toujours. -Quatre seulement s’irisent dans le Vermeer du -Ryksmuséum ; elles pleurent plus longuement -au col des héroïnes du vivant Vermeer, elles -pleurent avec ces jeunes femmes, car elles sont -tristes ces Ophélies. Ophélies, les nommé-je -ainsi ? Peut-être. Le Maître l’a fait une fois dans -un de ses plus charmants tableaux qui me touche -de près ; et c’est la grande sœur de toutes -les autres. Oui, des Ophélies qui ont connu et -goûté l’amour, mais qui, sous leurs atours bonapartistes, -bouffants, et un peu bouffons, le -baignent de leurs pleurs et de leurs perles. Elles -tiennent des lettres décachetées dans leurs belles -mains, dont les ongles semblent les pétales -polis d’une rose en coquillages ; la turquoise -qui meurt à leur doigt n’est qu’une plus tendre -expression de ce chagrin et leurs diamants ne -sont que des larmes plus éclatantes. Et cela s’appelle -de noms un peu pareils à leurs garnitures : -<i>Douloureuse Certitude</i>, etc. Mais, que cela -est beau ! Cette Madame de Beauséant ultérieure -qui revient du bal, qui lit et froisse un perfide -billet d’amie, un froid congé d’ami, écrits dans -une langue datant encore un peu de Marceline. -<span class="pagenum" id="p20">-20-</span> La robe est à volants en taffetas gant de Suède, -(Stevens n’aime pas les satins) ; un cachemire -des Indes renversé en arrière, mais tenant encore -un peu aux épaules par un de ces gestes -qui constituaient un sursaut disparu des gymnastiques -de la coquetterie, a servi de sortie -de bal. Et les joyaux que transforme en pleurs -sanguinolents un rougeoyant jour de lampe, -nous enflamment d’une admirative pitié pour ces -déceptions parées.</p> - -<p>Une autre <i>Douloureuse Certitude</i>, celle-ci en -toilette de jour, s’accoude au bureau-cylindre -marqueté, dont Stevens aime à peindre les -camaïeux blonds ; son visage se contracte en un -pathétique clair-obscur, sa robe est d’un gris-fer -cerclé d’ornements noirs ; son cachemire est -à fond blanc, son chapeau à bavolet est rose et -noir, orné d’une rose. Mais n’est-ce pas une -« Douloureuse Certitude » encore, cette autre -désolée debout près du même bureau<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>, ses -cheveux d’or fluide et fin sous son chapeau -havane, en cachemire aussi, en robe de velours -vert à reflets un peu roux, comme celle de -Madame de Bargeton ? Et dans ces deux tableaux, -<span class="pagenum" id="p21">-21-</span> sur le coquet meuble Louis XVI, une boite à -cigares ouverte, aux angles blancs, au bois -lilassé, est là pour attester que la scène se passe -chez l’infidèle amant, qui a le tort de laisser -traîner ses lettres.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Dans la collection A. Roux.</p> -</div> -<p>Il n’est pas impossible, en un temps donné, -quand toutes les phases de sa renommée se -seront accomplies, que notre peintre soit dénommé -<i>le peintre aux billets</i>, comme il y a eu -<i>le peintre aux œillets</i>, un vieux maître Suisse. -Des observateurs superficiels ont reproché à -Alfred Stevens de manquer de sujet, parce qu’il -ne peint ni des batailles, ni des naufrages, en -somme aucune de ces compositions que Baudelaire -range dans la catégorie des « fureurs stationnaires ». -Mais l’Éternel Féminin en proie à -sa perpétuelle inquiétude d’amour, composant le -billet doux, le disposant, l’écrivant, l’épiant, le -recevant, le froissant, avec toutes les expressions -correspondantes, dans l’attitude et les -atours qui en ont dicté, motivé l’émoi, quels -plus dramatiques combats, quelles submersions -plus poignantes ?</p> - -<p>Les cachemires des Indes, joyaux textiles de -la femme, hélas ! à tout jamais fanés sur les -épaules des femmes de Stevens qui les reçurent -<span class="pagenum" id="p22">-22-</span> de Madame Firmiani, avec la manière de s’en -servir ! Magnifiques <i>châles-tapis</i> qui diapraient -en effet les charmes féminins comme un tapis -de mille fleurs d’émail sur lequel les pieds -d’Ariel eussent aimé courir. Stevens fut l’iconographe -passionné et patient de ces émaux -cloisonnés de laines. Une grande femme debout -en revêt un. Elle est coiffée d’une de ces capotes -à bavolet qui semblent laides sur les gravures -de modes, mais dont on voit bien là qu’elles purent -paraître charmantes et encadrer avantageusement -des visages gracieux qu’il y eut toujours. -C’est une de ces froisseuses de billets doux -(il les peignait après les avoir écrits) qui sont -chères à Stevens, et qui lui servaient de thème, -sinon de mannequin, pour le déploiement de ses -savantes variations sur les féminités historiées. -La robe est marron, si je me souviens bien ; -mais le portrait est celui du cachemire ; il l’a -peint comme son maître Vermeer aurait fait -d’une de ces cartes de géographie qu’il donnait -lui-même pour fond à des femmes pensives. Ce -sont des continents de turquoises, d’émeraudes -et de rubis, de kaléïdoscopiques gemmes tramées ; -les ailes mêmes de ce papillon hindou -que j’admirais récemment dans une sublime -<span class="pagenum" id="p23">-23-</span> collection de ces insectes, et qui nous est donné -comme le modèle initial du cachemire. Une -autre de ces coquettes d’antan, appuyée à une -console, se présente presque de dos pour mieux -faire chatoyer les multiflores dessins de son -châle ; mais, pour ne pas nous priver de son minois -souriant, le peintre l’a ingénieusement -reproduit dans un miroir au-dessus du meuble.</p> - -<p>Je me confesse d’avoir plusieurs fois fait à -Stevens cette amicale plaisanterie d’un coup à -jouer sur les cachemires. Il s’agissait d’accaparer -à vil prix tout ce qui a survécu aux mites -et au mépris, de ces tissus chers à Joséphine ; -puis, au lendemain de cette stérilisation du -marché Indien, de l’achalander à nouveau par une -sensationnelle exposition du Maître Flamand, à -travers laquelle d’élégantes complices promèneraient -le vêtement réhabilité sur leurs évocatrices -épaules.</p> - -<p>Les miroirs, autre carrière rêveuse et profonde -pour le pinceau de notre grand ami, fils -encore de Van Eyck. J’ai trouvé le secret de -l’attraction qu’exercent sur lui les surfaces -polies ; homme robuste, sorte de colosse, son -tempérament le prédisposait à peindre des -plafonds, décorer des escaliers aux vastes surfaces. -<span class="pagenum" id="p24">-24-</span> On l’a vu lors de l’exécution du <i>Panorama -du Siècle</i>, dont je parlerai en son lieu. Or c’est -moins l’occasion ou le manque de commandes -de ce genre qui vouait Stevens à ses panneaux -restreints, qu’une plus prodigue, en même -temps que plus raffinée dispensation de sa veine. -Je ferais volontiers de lui ce bel éloge, de dire -qu’il est le sonnettiste de la peinture. De même -que ce dernier, au lieu de laisser vaguer sa fantaisie -en strophes innombrables, réserve sa production, -élit des rimes rares, et fait tenir dans -le bref poème à forme fixe dont il a fait choix, -des intérieurs et des horizons, des héros et -des dieux, des infinis et des astres, ainsi le -Maître dont je parle, concentre en une superficie -exiguë une infinité de reflets, qui lui font -chérir, outre les glaces, les boules de jardins, -les laques miroitants, les paravents à feuilles -d’or, les nacres, les perles, les pierreries et, -parmi elles, des yeux de femmes et d’enfants,</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">« … miroirs obscurcis et plaintifs, »</div> -</div> - -<p class="noindent">miroirs encore.</p> - -<p>Car Stevens n’a, pour ainsi dire, pas peint de -portraits d’hommes. Si l’on peut en citer un, -entouré de femmes, dans son beau tableau du -<span class="pagenum" id="p25">-25-</span> <i>Convalescent</i>, c’est qu’il s’agit d’un joli jeune -homme blond qui ressemble à une jeune fille. -Je possède, sur un exemplaire du <i>Règne du -Silence</i>, de la collection de Goncourt, un portrait -de Rodenbach par Stevens. C’est une -rareté. Quant aux bibelots de l’Extrême-Orient, -outre leur charme bizarre et bigarré que -Stevens fut un des premiers à apprécier dans -ses spécimens rares, sa passion de la mutualité -des reflets devait lui faire goûter et rendre -excellemment une encoignure en laque de Coromandel, -qui occupe le coin gauche du tableau -intitulé : <i>La Poupée Japonaise</i>, au Musée de -Bruxelles, peut-être le chef-d’œuvre du peintre. -Une femme en robe d’un blanc transparent, -éclairé en dessous par la douce chaleur d’une -étoffe rose, examine un pantin du Nippon, -qu’elle tient entre ses mains. Un fouillis savant -de plis et de volants contournés de dentelles, -rendu avec un féminisme exquis et puissant, -c’est tout ce tableau : le portrait d’une robe, -mais une de ces robes d’avant la machine à -coudre, l’horrible <i>Silencieuse</i> Singer, qui a fait, -depuis, du bruit et du chemin dans le monde, -et dans l’assemblage desquelles couraient avec -esprit ces points devenus odieusement mécaniques, -<span class="pagenum" id="p26">-26-</span> un de ces chefs-d’œuvre de lingerie -impériale qu’abandonnaient à Stevens pour -en orner ses modèles, les plus huppées cocodettes -du temps. Car Stevens fut apprécié à cette -Cour, dont c’est faire l’éloge, et des œuvres -de lui se trouvent encore, me dit-on, chez -l’Impératrice. Je ne sache pas qu’il en ait fait -le portrait. Au reste, Stevens est bien moins -le portraitiste d’une femme que celui de la -femme. De la sienne pourtant il a tracé sous ce -titre : <i>Une Musicienne</i>, une superbe image ; -mais moins en portraitiste qu’en peintre, en -magistral traducteur du mystère pensif d’une -allégorie angoissée. J’ai essayé, dans une -trentaine de strophes des <i>Hortensias Bleus</i>, -de paraphraser le secret de cette page intense, -joie et orgueil de la collection Georges Hugo, je -n’y reviens pas. La même galerie possède un -autre Stevens : <i>Miss Fauvette</i> : une jeune -femme, celle-là, aussi svelte que la Musicienne -est massive, gazouilleuse en mousseline blanche -à mille volants, noués d’une ceinture bleue. Et -c’est un goût raffiné, en même temps qu’un -sort ingénieux qui font ainsi contraster dans le -même salon, la lourde harpiste lassée, la vive -cantatrice insoucieuse. Une troisième musicienne -<span class="pagenum" id="p27">-27-</span> est encore au Luxembourg, en robe gris-fer -plate, aux ornements noirs, sobre, presque -sombre ajustement de cette Euterpe de salon un -peu déchevelée et très pathétique, la bouche -grande ouverte en l’émission de ce <i>Chant Passionné</i> -qui fait le titre de son poème. Une quatrième -appartenait à Duez, celle-là musicienne -muette, assise, en sa robe d’un vert-émeraude, -auprès de sa harpe assoupie.</p> - -<p>La même encoignure de laque dont j’ai parlé -fleurit sur son fond noir son décor polychrome -et baroque, dans une autre toile, celle-là chez -Monsieur Antoni Roux : une femme en rose -savoureusement reflétée par un paravent d’or.</p> - -<p>Nul autre, parmi les peintres, n’aura su, -comme Alfred Stevens, habiller une femme de -certain rose-gris, rose d’une rose ayant tardé à -fleurir, qui a eu froid en éclosant et mériterait -d’avoir inspiré ce vers pénétrant du vieux -d’Aubigné :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">« Une rose d’automne est plus qu’une autre exquise. »</div> -</div> - -<p>C’est que Stevens est aussi un amoureux des -fleurs. Il sait qu’elles sont les femmes des sous-bois -et des parterres, et il a écrit dans le menu -et important recueil de maximes sur son art, -<span class="pagenum" id="p28">-28-</span> qu’il intitule <i>Impressions sur la Peinture</i> : « Faire -peindre beaucoup de fleurs à un élève est un -excellent enseignement. »</p> - -<p>Un vieux compagnon de Stevens, ce paravent -décoré de brouettées de fleurs, et dont il -avait momentanément détaché les feuilles pour -composer jadis la riche tenture d’un boudoir -de sa belle installation, Rue des Martyrs. J’y -fis, un jour, il y a bien longtemps, une visite -en compagnie de Sarah Bernhardt ; elle peignait -alors, dans l’atelier et sous la direction du Maître, -un petit tableau un peu inspiré de lui : <i>La jeune -fille et la mort</i>, qui figura au Salon vers 1880. -Sujet renouvelé de l’art des Pays-Bas dont la -philosophie, comme celle des Maîtres Suisses, -aime juxtaposer la fraîcheur et la destruction ; -tel ce Van der Schoor qui, dans le Ryksmuséum, -a réuni, sur le même panneau, des crânes et des -ossements, des lumières et des roses. Un autre -salon de son ancienne demeure a été reproduit -par Stevens dans un de ses plus beaux tableaux, -qui fait partie de la collection Vanderbilt. Une -jeune femme nu-tête, en blanc, debout, appuyée -sur un guéridon, reçoit des amies. Et c’est, parmi -les enharmoniques tons de l’or dont toute la -gamme rutile du fauve au flave, le radieux et -<span class="pagenum" id="p29">-29-</span> voluptueux chatoiement de ce qu’on a depuis -appelé un thé de cinq heures, en un <i lang="en" xml:lang="en">home</i> -artiste et somptueux, et dans le miroitement -échangé de mille bibelots précieux, porcelaines -et fleurs rares, où tout rayonne, même éclate et -fulgure, sans détonner, où rien n’a été omis -par ce pinceau omniscient dont il semble qu’il -ait su reproduire, de cette élégante assemblée -d’oiseaux féminins, jusqu’au parfum et au caquetage ! -Une curieuse réplique de ce tableau — sa -géniale esquisse, je crois — se trouve chez -Monsieur A. Roux. Détail singulier : elle est -peinte sur glace.</p> - -<p>Une mine de bric-à-brac trié, cette ancienne -demeure de Stevens ; éléments disparates et -associés par une majeure raison d’État, une raison -d’être plus haute même que le goût : le -désir de les peindre, de les transsubstantier hors -de la contingence et du temps, en des intérieurs -fictifs et plus réels, à l’abri du déménagement et -du terme. Dans le salon intérimaire où je les -revis lors d’un transfert, les pendules marchaient -par paires sur des consoles Empire, dont ne nous -avait pas encore dégoûtés leur réhabilitation sans -discernement et en bloc. Et Stevens, plongeant -ses puissantes et jouisseuses mains dans un de -<span class="pagenum" id="p30">-30-</span> ces hauts et profonds paniers qui servent à -importer les régimes de bananes, en tira triomphalement, -pour nous le faire admirer, un dextrochère -de Gouttières. Une aquarelle par Delacroix, -témoignait encore là de ce qu’il me plaît -toujours de noter : le tendre et touchant spectacle -d’un géant en admiration devant une fleur.</p> - -<p>Autres toiles : une jeune veuve blonde, en noir -léger et très seyant, se reprend à essayer des -fleurs et des bijoux, devant un miroir, toujours ! -et j’aime moins le Cupido blotti sous le -tapis de la table pour souligner une allégorie -d’elle-même assez expressive, et qu’une figure -de pleureuse, dans la tapisserie, commente déjà -de façon plus naturelle. — Une promeneuse, -peinte celle-là dans le jardin de la Rue des Martyrs, -accoudée à la barre d’appui de la fenêtre, -où s’encadre sa fraîcheur blonde autour de -laquelle voltigent deux papillons, parle, du -dehors, à quelqu’un d’invisible dans l’intérieur. -La turquoise d’une plume de martin-pêcheur se -pique dans la gaze bleue enroulée au clair chapeau -de paille qu’elle tient à la main. Elle est en -peignoir blanc, à manches-pagodes d’où sortent -comme de caressantes fleurs de chair, ses mains -baguées. Stevens est le peintre physionomiste -<span class="pagenum" id="p31">-31-</span> des mains, savoureux chiromancien de la grâce. -Et c’est pour lui un délice d’en ponctuer la douceur -par le point bleu de cette turquoise que je -retrouve au doigt de cette promeneuse, de l’accouchée, -de la musicienne.</p> - -<p><i>Le Bouquet</i>, un savoureux morceau, consacré -aux étoffes et aux fleurs : le tapis de table, la -soyeuse toilette du modèle, qui d’ailleurs s’effacent -devant le feu d’artifice éblouissant de la -gerbe multicolore. — <i>La Visite</i>, un précieux -repère pour les <i>philosophes des habits</i>, selon -l’expression de Carlyle : deux cocodettes au dernier -goût de ce jour… évanoui, entre des panneaux -japonais et des paravents de laque. L’une -d’elles, qui reçoit, assise au bord d’une -fumeuse, un doigt au coin de la bouche, en -un geste expressément féminin, porte son chignon -dans un filet noué d’un gland ; et au-dessus, -cette coiffure en <i>barrettes</i>, qui n’est pas sans -prétention aux bandelettes, renouveau d’antiquité, -au goût de la Maison Pompéïenne. Et -l’interlocutrice au doux visage, en son seyant -chapeau de fleurs, à brides, tient à la main ce -joujou du même temps, son ombrelle-marquise. — <i>La -Bonne Lettre</i> : toujours la sentimentale -paperasserie. Une lettre de famille, celle-là, que -<span class="pagenum" id="p32">-32-</span> deux femmes lisent attentivement. L’épouse, -sans doute, et la mère du correspondant lointain. -Et sur le visage de la plus jeune, le reflet du -blanc papier met comme un rayonnement, une -réverbération des nouvelles heureuses. — Enfin, -<i>la Consolation</i>. Je l’appellerais volontiers : -L’Enterrement d’Ornans de l’élégance. Comme -au tableau de Courbet, le visage de la veuve en -visite, s’abîme et disparaît dans son mouchoir, -sur la blancheur duquel tranchent les doigts du -gant noir. L’autre main de la pleureuse est -retenue et serrée gentiment entre les deux fines -mains de la consolatrice, une gracieuse amie -vêtue de blanc, assise sur le même canapé et -l’expression ensemble compatissante et indifférente. -Près de la veuve, sa fille, une délicieuse -figure un peu anglaise, et pareillement en noir, -participe au malheur élégant, silencieuse, les -mains croisées.</p> - -<p>Stevens a peint, pour le Roi des Belges, quatre -panneaux, <i>les Saisons</i>, quatre jeunes femmes -qu’il eut le bon goût de ne pas dévêtir plus ou -moins mythologiquement, mais de laisser en -proie à leurs modes. Le <i>Printemps</i>, douce -Grâce émue, derrière la blanche écume des pommiers, -les doigts noués dans une inquiétude -<span class="pagenum" id="p33">-33-</span> rêveuse. L’<i>Été</i> tient des fleurs et s’abrite d’un -éventail dont l’ombre portée fait errer sur ses -juvéniles traits comme un nuage sur une rose. -L’<i>Automne</i> s’accoude et se souvient, au chant -des oiseaux qui émigrent, au pénétrant parfum -des chrysanthèmes. L’<i>Hiver</i> est vêtu d’un barège -feuille-morte. Pensive liseuse au livre -refermé, mélancolie non moins amère sous ses -rubans, Mnémosyne mondaine.</p> - -<p>Le jovial Flamand reparaît dans le tableau de -l’<i>Alsacienne</i> : une belle et gaillarde servante, en -costume national, s’interrompt d’épousseter pour -s’ébahir à considérer une Vénus accroupie quasi -de grandeur nature. Bien entendu ce domestique -épisode, un peu trop spirituel pour me plaire, -n’est que pour donner carrière à une virtuosité -caressante et indéfectible, qui va du détail de -l’ajustement, broderies, tablier à dentelles, à la -fleur empennée du plumeau dans son sépale de -cuir vermillon, aux contours froidement lascifs -de la statue d’argent, aux tons de lèvres -mortes d’un rhododendron violacé, dans un -cachepot de cuivre, aussi peuplé d’images mirées -qu’une boule de jardin, à tout l’inventaire -enfin de ce mobilier de médecin, du temps qu’ils -étaient sans goût.</p> - -<p><span class="pagenum" id="p34">-34-</span> Je dirai encore <i>Le Sphinx</i>, debout et les bras -croisés en sa robe fleurie, mystérieux et souriant, -tout le visage dans l’ombre, sur son -auréole de cheveux blond-cendré ; énigme de -féminisme et de demi-teinte. — <i>La Baigneuse</i>, -naïade intime, au chignon haut-troussé sur la -tête, souriante au bord de la baignoire en métal -poli qui la reflète, sœur moderne de la Romaine -de Tadéma voilée par ses pétales de rose. Une -rose d’un jaune soufre exalte la froideur de -l’argent, la tiédeur des ombres ambrées, la -pâleur des chairs d’ivoire.</p> - -<p>Le même modèle a posé pour un autre tableau -de dimensions moindres : <i>Souvenirs et Regrets</i>, -titre qui sent bien son époque, et son fruit, car -c’est un fruit d’arrière-saison que cette beauté -abondante. Aux bras du fauteuil qu’elle emplit -de ses rondeurs épanchées, c’est moins entre les -lignes du billet ouvert dans sa main qu’entre -les lignes de ses formes mûrissantes qu’elle -épèle elle-même le titre automnal de son effigie. -Toile rare, peut-être unique dans l’œuvre de -Stevens par l’élargissement de la manière, et -l’assouplissement de la matière, qui la font, l’une -s’apparenter à Monsieur Degas en son rendu -génialement véridique, l’autre à Manet en ce -<span class="pagenum" id="p35">-35-</span> faire ivoiré des chairs dont l’Olympia est le -type. L’harmonie générale des vêtements, du -chapeau quitté, discrètement fleuri de roux, du -parasol fermé, légèrement liséré de bleu, sont -de ce fin gris de mastic qu’il faudrait appeler le -gris Stevens, et que le ton des chairs éclaire -doucement comme un reflet de corail sur de -l’argent ou, parmi la brume des premiers froids, -une rose remontante. Certaines lueurs dorées ne -sont peut-être pas toutes naturelles, en cette -coiffure ensemble savante et un peu défaite où -tient toute et se noue une chevelure vivace. Le -visage épaissi, pèse sur le col. Le regard baissé -qui glisse vers la lettre, effleure les seins, épandus -hors d’un corset bleu de bourgeoise semi-vertueuse. -Le pied trop petit de <i>boulotte</i> est -chaussé d’un soulier élégant, mais qui ne vient -pas du tout premier faiseur, et le bas de fil -d’Écosse à côtes est du même gris rayé de bleu -qui s’assortit au parasol, en un essai de raffinement -un peu provincial. Plus rien là des vraies -dames du monde de Stevens, de ces femmes de -sa famille qu’il reproduisait dans leur chez soi -distingué et opulent, ou qu’il priait de poser -pour lui (afin de les représenter en visite chez -elles-mêmes), avec leur chapeau de Madame Ode, -<span class="pagenum" id="p36">-36-</span> leur robe de Soinard, leur authentique cachemire -des Indes. Non, celle-ci c’est la femme de -quarante ans de la comédie féminine d’Alfred -Stevens, une Madame Marneffe dégrafée pour -le baron Hulot, une Adeline de moins noble -aloi, se demandant si le bout de son pied émergeant -de dessous la jupe, et le bout de son sein -hors du corset bleu fascineront encore le gros -Crevel. Et c’est une poignante, une prenante -anomalie qu’offre la contemplation de cette -toile qui ne sent pas l’eau de Portugal, mais le -patchouly, et dans laquelle la bonhomie un -peu grivoise qui lui vient du modèle est à la fois -en lutte et en accord avec l’exquise et haute -distinction qu’elle tient de l’Art du Maître.</p> - -<p>Disons encore, parmi ces figures féminines, -peuplant toutes, une à une, de leur sentimentale -anxiété le personnel univers « où leurs pas -ont tourné », comme l’écrivait Madame Valmore, -un petit monde fait de lambris que soulignent des -rayures d’or, de portes entr’ouvertes au jappement -d’un bichon ou d’un carlin pour donner -passage à une voluptueuse missive, citons encore -trois toiles, trois jeunes femmes. L’une, assez -semblable à Louise de Mortsauf, en bleu-clair, -debout, et dans les mains sa tapisserie à fleurs -<span class="pagenum" id="p37">-37-</span> vives, dont toutes les couleurs se retrouvent aux -écheveaux de soie débordant de la table à ouvrage ; -et, sous la porte close, un billet doux -s’est glissé, pareil à la langue du serpent, et -qui va transformer Pénélope en Phryné, tentateur -irrésistible. Une autre, aux cheveux blond-cendré, -en sa robe brune, et vue de dos, du -geste de ses deux mains fines rejetées en arrière, -protège contre le visiteur inattendu qu’annonce -le vantail qui s’entrebaille, la lettre qui sèche à -peine sur le bonheur-du-jour de style. La troisième -est une des perles de l’insigne collection -de Monsieur Manzi. Perle, en effet, cette jeunesse -vêtue, orientée, irisée de tous les blancs à reflets ; -blanc de la robe faite de trois volants d’égale -hauteur, découpés et bordés de feston, blanc du -châle en crêpe de Chine à longue frange de soie -et brodé de fleurs blanches ; blanc de la boiserie -aux filets dorés sur laquelle s’éjouit en tache de -lumière, un reflet ensoleillé et bien Flamand -venu d’une fenêtre invisible ; blanc du papier -d’un bouquet de roses que cette rose humaine -tient à la main, toute à la joie insoucieuse de -franchir un seuil dont elle sait le secret, auréolée -de la vaste ombelle d’un chapeau brun, -enrubanné, emplumé ; réelle héroïne d’un drame -<span class="pagenum" id="p38">-38-</span> digne de Kipling, que Stevens me conte, et que -je retiens pour le narrer quelque jour.</p> - -<p>J’ai réservé pour la fin deux œuvres qu’une -fréquente vision me rend plus familières ; l’une, -l’<i>Ophélie</i> que j’ai dite, connue aussi sous ce titre -« <i>Le Bouquet Effeuillé</i> », sans d’ailleurs autre -motif de revêtir ce Shakespearien nom que d’être -une jeune femme tenant des fleurs. Le Maître -qui a peint <i>la Musicienne</i> d’après sa femme, a -peint l’<i>Ophélie</i> d’après sa belle-sœur. Ce sont la -Saskia et l’Hiskia d’Alfred Stevens, moins les -secondes noces. Cette dernière vêtue d’une robe -d’algérienne, blanche et souple étoffe diaphane -à raies brillantes, que le peintre m’a dit avoir -reçue en ce temps là de la Princesse de Metternich, -et qui habille encore deux indolentes -fumeuses de cigarettes, en compagnie de leur -chat dans un tableau plein de réticences. Un chat -aussi, celui-là coquettement cravaté de bleu, — l’éternel -félin devait séduire le peintre de l’éternel -féminin, — caresse au soyeux volant sa fourrure -soyeuse. Et le seul éclat un peu vif de la lumière -infuse, amoureusement éparse sur cette belle -jeune femme, glisse sur les fleurs qu’elle tient -dans la main, dont un orangé souci qui trahit -sa plainte.</p> - -<p><span class="pagenum" id="p39">-39-</span> Je retrouve aussi maître Mitis ronronnant au -coin du feu, tel qu’un lare symbolique du foyer -quitté, dans ce joli tableau : <i>Retour au nid</i>. -Une jeune frileuse, en cachemire, en toilette -d’hiver se caresse, elle, le menton à son manchon, -pensivement accoudée au fauteuil préféré, perdue -en la contemplation d’une pendule qui lui -sonna des « minutes heureuses » en ce nid -d’amour qui est un fouillis de bibelots, parfumé -et tendre.</p> - -<p>Et voici encore Raminagrobis qui, cette fois, -est un chat d’Alep, faisant le gros dos, de tout -son blanc poil lustré, au centre de cette touchante -composition : <i>Les Rameaux</i>. C’est le -retour de la messe de Pâques fleuries. Et, près -du lit, drapé de cretonne aux fleurs vives, une -élégante dévote, fille pieuse aussi, suspend au -portrait de sa mère, avec un baiser, un brin de -buis bénit. Il existe une réplique de ce tableau, -avec quelques variantes dans l’ameublement et -dans le costume.</p> - -<p>L’autre tableau, <i>La Psyché</i> est comme une -apothéose de tout l’art de Stevens et de toutes -ses amours : les femmes, les objets et les reflets -qui les multiplient. On dirait le gracieux cache-cache -d’une jeune femme et de son image. Jolie -<span class="pagenum" id="p40">-40-</span> brune, vêtue d’un pékin à mille raies noir et -gris, garni de dentelures, et dont la fine tête olivâtre, -ponctuée à l’oreille d’un blanc camélia, -émerge de derrière une psyché en laquelle elle -ne se voit pas, mais qui la mire. Galante ruse -du peintre pour portraiturer et nous offrir -sous deux aspects ce minois sympathique. C’est -donc, en réalité, une femme à deux têtes et à -trois mains, — et quelles mains ! que n’en a-t-elle -davantage, cette hydre exquise ? — que nous -représente ce panneau (peint sur bois par Stevens, -vers 1870). Mais là ne se bornent pas les -réflexions de l’intelligente glace, drapée elle-même -d’un pan de damas jaune éteint. Tout -l’atelier s’y reflète, avec sa vieille tapisserie à -personnages, ses études, dont un effet de neige, -ses crêpons épars sur un fauteuil d’acajou -recouvert de velours d’Utrecht d’un bleu glauque, -ses nombreux cartons aux galons dénoués, ses -toiles empilées dont le bois blanc des châssis et -le grain des toiles sur champ et de revers, sont -d’une vérité bien hollandaise.</p> - -<p>Et l’insatiable traducteur des reflets, Alfred -Stevens non content de transcrire à lui tout seul -le duo limpide et chantant de la chambre harmonieuse, -a fait se mirer, dans le parquet brillant, -<span class="pagenum" id="p41">-41-</span> la verte perruche qui s’y promène ; quoi encore, -tout et rien, une cigarette éteinte, une allumette -brûlée, et leur cendre ; et c’est la suprême -Ophélie au bord de son eau, avec sa fleur claire.</p> - -<p>La même robe de cuivre pâle ou d’or vert -habille encore une bouquetière, dans un intérieur, -assise à terre sur une peau d’ours blanc -constellée de blancs pétales ; jeune rousse portant -une hotte de roses-noisettes, autour desquelles -hésite un papillon incertain entre les -fleurs et la femme.</p> - -<p>Cursive nomenclature que je ne veux pas -interrompre, sans avoir mentionné encore le -<i>Modèle se chauffant</i>, ravissante frileuse, les -mains tendues, telles que deux fleurs de serre, -au-devant d’un poêle que surmonte un vase blanc -et bleu, d’un rendu ineffable. — La blonde <i>Veuve</i>, -délicate jeunesse dont la première amour vient -d’être fauchée, et qui, sous son deuil trop élégant, -rêve déjà du convol que présage un bouquet -séduisant, envoyé pour de deuxièmes fiançailles.</p> - -<p>Une troisième veuve, plus émouvante, se tient -debout, nu-tête, dans un parc ; de ses mains -en train de se dénouer s’échappent les fleurs du -souvenir ; et sur sa poitrine vient s’abattre une -<span class="pagenum" id="p42">-42-</span> colombe, Saint-Esprit du cœur, messagère de -l’amour défunt ou annonciatrice du nouveau -bonheur.</p> - -<p>Enfin l’entre-toutes admirable esquisse de cette -jeune femme assise, vêtue de velours émeraude -et de zibeline, en un intérieur dont la discrète -intimité rendue, avec la liberté la plus puissante, -évoque deux noms surpris de se rencontrer : -Pierre de Hooghe et Velasquez.</p> - -<p>J’insiste sur le savoir-faire étonnant avec lequel -Stevens reproduit aux murs des ateliers ou des -salons qu’il représente les tableaux qui les décorent ; -tel ou tel vieux Maître, ou des contemporains, -un Diaz, un Corot, à s’y tromper, à -réjouir, à décevoir le peintre lui-même. Et notre -Grand Ami, quand je lui parle de ce détail me -répond mélancoliquement : « C’est vrai, j’étais -très habile. »</p> - -<p>Un jour, Stevens a voulu, je ne dis pas faire -grand, la grandeur tient toute dans ses apparentes -minuties, mais peindre en grand ; il a fait, habilement -secondé par Monsieur Gervex, <i>le Panorama -du Siècle</i>. On l’admira. Qu’en reste-t-il ? -Tout au moins la série des esquisses peintes dont -il essaima, quatre vastes panneaux sans rapport -avec ce nom d’esquisses, et dans lesquels, en ce -<span class="pagenum" id="p43">-43-</span> premier jet plus expressif, s’évoquent les notables -d’avant-hier avec une ressemblance non -seulement de visage, d’attitude et de geste, -mais d’<i lang="la" xml:lang="la">habitus corporis</i> et de pensée, qui nous -fait reconnaître ceux-là mêmes que nous ne -connaissons que par leurs œuvres. Tenture historique, -bien propre à décorer un fumoir transcendantal, -comme pourrait l’être celui du Trianon-Castellane, -en même temps qu’à satisfaire -cette tendance qui, selon Goncourt, nous porte à -« parler de l’immortalité de l’âme au dessert ».</p> - -<p>Telle est, en quelques lignes, et pour quelques -toiles seulement, mais élues parmi les plus caractéristiques, -l’œuvre du Maître Flamand-Français, -de celui que j’appellerai le grand sonnettiste -pictural, peintre des mondaines Ophélies occupées -à noyer en tant de miroirs le reflet de leurs -mélancoliques beautés et de leurs toilettes bonapartistes. -Filles de Polonius et d’Alfred Stevens -pour lesquelles, en dépit des plus hautes consécrations, -trop de contemporains n’ont encore -que les regards oublieux d’Hamlet et ceux, -plus folâtres, de l’étrange amateur de peinture -auquel leur auteur dut un jour donner satisfaction -d’une bien amusante manière. Il s’agissait -d’une composition représentant deux jeunes -<span class="pagenum" id="p44">-44-</span> filles en train de regarder par la fenêtre. Rien, -et bien au contraire, n’en déplaisait au client -qui n’avait d’autre objection à l’acquérir que -l’absence totale de <i>sujet</i>, dans cette charmante -toile. — « Comment ? mais vous n’avez donc -pas compris mon tableau ? — s’écria Stevens -faussement indigné — ces jeunes filles regardent -passer un omnibus et l’une d’elles désigne -son fiancé à sa compagne. » — « Mais, — objecta -l’acheteur toujours inquiet et inspectant -le détail du tableau, — cette jeune fille n’est-elle -pas bien élégante pour avoir un fiancé sur un -omnibus ? » — « Vous voulez rire, répondit sérieusement -Stevens, le fiancé est à pied, et -momentanément caché par le véhicule ». — Et -le collectionneur pleinement rassuré emporta le -tableau, célèbre désormais sous ce sentimental -surnom : <i>Le Fiancé qui passe</i> !</p> - -<p>Instructive et ironique victoire remportée sur -l’amateur niais, en regard de laquelle il est réconfortant -de placer cette touchante repartie due -à un artisan de goût inné, venant un jour, briser -sur la table de Stevens toute une tirelire d’économies, -afin d’obtenir en glorieux échange de -tant de salaires d’un grossier labeur, une parcelle -du travail exquis, méconnu par le <i>connaisseur</i> -<span class="pagenum" id="p45">-45-</span> inéclairé, reconnu par le distingué -manœuvre.</p> - -<p>La délicate revanche que Stevens dut goûter -ce jour-là ; le toast auquel il aura fait généreusement -raison, comme ample mesure à la commande -ingénue !</p> - -<p>« <i>Je vous envoie mon meilleur ouvrier !</i> » -disait le Duc de Bourgogne, en adressant Van -Eyck à un souverain ami.</p> - -<p>Stevens aime à citer ce mot, et le rappelle avec -émotion.</p> - -<p>C’est que la Flandre aurait pu le redire de lui -en l’envoyant à la France. Et c’est encore dans -ses <i>Impressions sur la Peinture</i>, qu’il a lui-même -écrit : « On n’est un grand peintre qu’à -la condition d’être un maître ouvrier. »</p> - -<div class="chapter"></div> -<h4><span class="sc">Deuxième Article</span></h4> - -<p>Si les toiles-maîtresses de trois collections -Parisiennes — la collection Humbert, contenant -la grande <i>Femme au bain</i>, précédemment -décrite, les collections Antoni Roux et Georges -Hugo, dont j’ai dit ailleurs les cinq peintures — n’avaient -pas fait défaut à l’École des Beaux-Arts, -on peut affirmer que l’Exposition Stevens -eût atteint le maximum d’éclat possible dans -notre pays, en l’absence de chefs-d’œuvre de ce -maître, ceux-là plus distants et retenus au loin. -Telle quelle, ainsi que l’ont, grâce à beaucoup -de discernement et de zèle, composée Messieurs -Georges Petit et Edmond Le Roy, de -tableaux demeurés en France et en Belgique -principalement, la réunion d’œuvres de l’illustre -<span class="pagenum" id="p48">-48-</span> Flamand est encore sans seconde. Pour mon -goût, je l’eusse préférée plus triée. Outre que, -d’une part, l’effet en eût été plus intense pour -les connaisseurs, qui cependant démêlent aisément, -des esquisses ou des panneaux moins -réussis, les morceaux hors ligne, d’autre part, -les visiteurs de bonne volonté auraient couru -moins de risques de s’égarer entre le parfait et -le moindre. Mais de tels choix sont difficiles, en -un laps de temps restreint, et parmi d’inévitables -exigences. Remédions à ce peu de diffusion -par des sélections distinctes.</p> - -<p>Et, tout d’abord, goûtons l’impression de -musée qui se dégage de cette collection. Bien -peu, parmi les peintres contemporains, hormis -Whistler et Boeklin, pourraient prétendre à -pareil effet.</p> - -<p>Beaucoup de créateurs vivants sont en état -de constituer une brillante exposition avec un -rassemblement choisi de leurs ouvrages ; mais -de là au charme solennel, au serein et sérieux -enseignement qui, d’ordinaire, n’est rayonné -que par la mort, la distance est grande. Il -faut, pour la combler, cette chose mûre et grave, -qu’un grand artiste que je viens de nommer le -premier, auprès de son ami Stevens, a noblement -<span class="pagenum" id="p49">-49-</span> définie. Un jour que des juges inéclairés -et malséants demandaient à Whistler ce qu’il -pensait avoir mis dans un tableau, à leur avis -inachevé, pour lequel il demandait une somme -importante, il répondit par ce mot profond : -« L’expérience de toute une vie ! »</p> - -<p>Villiers de l’Isle-Adam emploie aussi quelque -part une étrange et belle expression : il parle -d’une <i>atmosphère saturée de solennité</i>. Il y a -de cela, en ce moment, dans les salles du Quai -Malaquais ; une édification d’art qui renforce les -convictions, réchauffe les tiédeurs, conquiert -les incertitudes. L’unanimité sur une question -de haut mérite (l’accord ne s’établissant d’ordinaire -que sur des succès aussi injustifiés que -transitoires) représente un des plus rares et des -plus honorables aspects de l’opinion humaine.</p> - -<p>L’Exposition de Stevens nous en offre un éloquent -exemple. A peine quelques dissidences, -faute d’examen ; tout au plus une ou deux fausses -notes, faute de sérieux ou de bonne foi. Mais en -revanche, que d’excellents articles ! Je citerai, -entre autres, Monsieur Olivier Merson, qui décrit -bien le multiple enchantement versé « par l’observation -des valeurs et l’entente du clair-obscur, -par l’harmonie un peu étouffée des appartements -<span class="pagenum" id="p50">-50-</span> bien clos, par une touche exacte et pleine -donnant à chaque chose son importance relative, -sa forme, son relief. » Monsieur Alexandre -élit savamment, au long des cymaises, avec -d’ingénieuses réflexions, trente-six tableaux, -selon lui, hors de pair. Monsieur Stiegler analyse -subtilement l’art de Stevens, quant à son rendu -et dans sa philosophie. Du premier, il fait ressortir -« les pâtes étalées avec une finesse exquise, -les tons vifs sans être criards, les choses sobrement -représentées sans encombrement ni excès ». -De la seconde, il dégage avec esprit une façon -indirecte de nous retracer l’amour, moins de la -femme que de cette unique Parisienne, qui en -rêve, « qui attend l’amant ou qui vient de le -quitter, ou bien qui reçoit de ses nouvelles, mais -qui n’est jamais auprès de lui ».</p> - -<p>Cependant c’est à Monsieur Gustave Geffroy -que revient l’honneur d’avoir saisi avec son habituelle -acuité, décrit avec sa maîtrise accoutumée, -ces dehors séduisants, ces irritants mystères. Il -faut citer tout le morceau sur ces « tableaux -d’une forme dense, d’une coloration harmonieuse, -d’une vive expression intime. Ce sont -toutes ces toiles, désormais significatives, où -reviennent non seulement les mœurs, les décors, -<span class="pagenum" id="p51">-51-</span> les costumes d’un temps, mais les nuances -infinies, délicates, tendres, mélancoliques, pures, -sensuelles, mensongères, perverses, de l’instinct -et de l’esprit de la femme. La femme est là, dans -les atours d’une époque, avec son charme et sa -bonté, et aussi avec son terrible pouvoir charnel. -Elle y est en combattante contre l’homme, avec -ses victoires et avec ses défaillances. Elle confesse -le mystère de sa puissance, le donne à -entrevoir dans l’eau trouble de ses yeux, et aux -sinuosités de sourires subtils. Elle confesse aussi, -aux heures d’automne, ses larmes intérieures, -ses vaines poursuites, la fuite et la chute vertigineuse -de la vie, l’effroi qui gagne, la nuit qui -vient.</p> - -<p>« Alfred Stevens a dit tout cela avec éloquence -et profondeur, lorsqu’il n’a pas cherché à le -dire, lorsqu’il a été fermement et délicieusement -peintre. Son talent attentif, son don de -voir, son observation acérée, semblaient ne s’attacher -qu’aux formes, aux silhouettes, aux tons, -aux accords ; il exprimait toutes ces choses visibles -avec une joie évidente, et il se trouve maintenant -qu’il voyait à travers le visible, et qu’en -reproduisant le dehors, il faisait apparaître le -dedans. Regardez ces toiles aux détails savamment -<span class="pagenum" id="p52">-52-</span> disposés, gardant juste leur importance ; -admirez cet art de constructions larges, aux -nuances si doucement et si sûrement distribuées, -goûtez la finesse de ces valeurs, qui donnent -la vie particulière aux chairs, aux étoffes, -aux objets, et qui produisent la vie générale de -l’ensemble. Admirez la forme, le volume de ces -femmes qui se meuvent, respirent dans les petits -cadres comme des statuettes vivantes, ces jambes -dont le mouvement et l’attitude se révèlent -parmi les plis des jupes, ces bras souples comme -des lianes, ces mains molles, nerveuses, pâles, -tièdes, les unes passives d’attente et de résignation, -les autres frémissantes de volonté.</p> - -<p>« C’est <i>La Dame rose</i>, si solide sous ses dentelles -légères ; c’est la femme effondrée au retour -du bal ; c’est la lecture au coin du feu ; -c’est cette femme en blanc, d’une démarche si -rythmée, qui respire un bouquet ; c’est <i>La -Femme à la harpe</i>, en robe de soie verte ; c’est -ce chef-d’œuvre de <i>La Jeune Mère</i>, qui donne -le sein à l’enfant goulu, scène extraordinaire de -belle animalité et de rare élégance ; c’est <i>La -Dame aux cerises</i> ; c’est cette merveille des -<i>Derniers jours du veuvage</i>, malheureusement -déparée par le petit amour qui rit sous la table ; -<span class="pagenum" id="p53">-53-</span> c’est cette autre merveille complète de la <i>Lettre -de faire-part</i>, où Stevens voisine avec Ingres et -atteint au style de l’appartement moderne, du -châle de la femme parée en conquérante et en -victime. C’est cette femme datée du Second Empire -par sa robe, et datée de tous les temps de la -civilisation, par sa vie exaltée, secrète ; c’est -cette femme en blanc, en noir, en bleu, en -jaune, avec ses fleurs, ses bijoux, ses amours, -ses tristesses, qui donnera, en touchant échange, -à Alfred Stevens, la vie immortelle qu’elle a reçue -de lui. »</p> - -<p>Après un tel jugement, il serait puéril de -relever, de révéler les frivoles anathèmes de -visiteurs pressés, non sans la prétention de -substituer à de mûres compréhensions leurs -impressions évaporées. Non, encore une fois, -Stevens n’est pas un peintre sans profondeur, -parce qu’il peint des femmes recevant des billets -ou revenant des bals. Je l’ai écrit ailleurs : -« quels plus dramatiques combats, quelles submersions -plus poignantes ?<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a> »</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Page 21.</p> -</div> -<p>Et ce <i lang="de" xml:lang="de">leitmotiv</i> du billet doux, un ancien -petit Stevens, le varie en une acception fort -<span class="pagenum" id="p54">-54-</span> exceptionnelle : c’est un petit chien qui fait le -beau pour le présenter à sa maîtresse, et la langue -du serpent d’Éden vibre encore sous les espèces -de ce <i>poulet</i>, entre les moustaches du -roquet debout devant Ève.</p> - -<p>Une erreur que je répugne à rencontrer sous -la plume de critiques autorisés, beaucoup plus -qu’à voir certains visiteurs de l’Exposition Stevens -aussi désorientés que la noce de <i>L’Assommoir</i> -dans le Louvre, et presque aussi spirituels -que Bibi-la-Grillade devant les cuisses de l’Antiope, -c’est la comparaison à la littérature d’Octave -Feuillet de la peinture d’Alfred Stevens. -Entendons-nous, quand nous aurons dit : un -Feuillet qui revêtirait du style d’un Flaubert -la psychologie d’un Stendhal, j’admettrai la -similitude.</p> - -<p>Mais l’obstacle sur lequel tiquent et butent aussi -inconsidérément que d’ailleurs obstinément, les -gens pressés, les clientes de Paquin, ce sont les -modes. Loin d’entendre que les toiles du maître, -de tous autres points si parfaites, n’offrissent-elles -que ce ragoût, il serait inappréciable ; -elles oublient les chérusques de Porbus et les paniers -de Nattier, et la sagacité de leur critique, -en même temps que « la capacité de leur esprit, -<span class="pagenum" id="p55">-55-</span> se hausse » et se borne à reprocher aux -robes à volants de n’être pas des jupes <i>bonne -femme</i>.</p> - -<p>Le haut appoint d’historique intérêt et de somptueuse -curiosité qu’ajoutent aux tableaux de -Stevens leurs modes évanouies, les critiques -citées plus haut, l’ont toutes bien compris et -artistement expliqué. L’une d’elles trouve cette -pittoresque expression : « la carapace des cachemires », -et Monsieur de Fourcaud consacre -à ces atours surannés, qui seront des costumes -demain, un article entier, plein de broderies élégantes.</p> - -<hr /> - - -<p>Complétons maintenant de quelques réflexions -suscitées par les toiles du Quai Malaquais, des -notations antérieures.</p> - -<p>Et, dès le début, se peut-il qu’il ait arrêté les -yeux sur le tableau prêté par le musée d’Anvers, -le chroniqueur qui reproche à Stevens de mettre -si peu de choses dans la tête et dans les -yeux de ses femmes, qu’il ne saurait les baptiser -que femme en bleu, blanc ou rose ? On pourrait -tout d’abord répondre que le <i lang="en" xml:lang="en">Blue Boy</i> ne fut -pas baptisé autrement, non plus que l’<i>Homme -<span class="pagenum" id="p56">-56-</span> au gant</i> du Titien, lequel cependant ne manque -d’expression ni dans les yeux, ni dans la -tête ; et que tant de Madones au <i>voile</i>, à la -<i>chaise</i>, au <i>raisin</i>, au <i>chardonneret</i>, au <i>poisson</i>, -au <i>singe</i>, au <i>lapin</i>, auraient peut-être fait plus -respectueusement d’emprunter leur titre au -Sauveur du Monde, qu’elles tiennent entre leurs -bras, qu’à ces vêtements, à ces meubles, à ces -fruits, à ces ménageries. Mais ce sont chicanes -d’à côté, digressions fantaisistes. Plus sérieux -est de constater, sans hyperbole ni conteste, que -nul tableau, fût-il de Zurbaran ou de Mathias -Grünwald, le <i>Naufrage de la Méduse</i> ou le -<i>Prométhée</i> de Salvator Rosa, ne l’emporte en -pathétique sur cet épisode mondain, plein de -frissons et de transes. Le tableau s’intitule simplement -<i>Retour du Bal</i>, comme plusieurs des -compositions de notre grand féministe. « Femme -effondrée au retour du bal », Monsieur Geffroy la -caractérise plus exactement sous cette désignation. -Je l’appellerais : <i>L’Atterrée</i>. C’est le plus -poignant des petits drames que peignit Stevens ; -celui-là rédige en grand sinistre une de ces déceptions -parées, auxquelles il se complut et -excella. Les deux <i>Douloureuse Certitude</i>, exposées -dans les mêmes galeries, en offrent deux -<span class="pagenum" id="p57">-57-</span> exemples, non sans angoisse. Le gazetier, -qui juge Stevens badin, les a-t-il vues ? Celle -appartenant à M. Gardener est plus assombrie. -Dans le détail de l’ajustement — car ces douleurs -sont élégantes, et c’est la caractéristique de -leur acuité qui échappe à notre esthéticien -égaré, que cette opposition entre leur parure et -leur souffrance demeurée humaine — j’ai négligé -de noter ce vaste jupon blanc, dont la -cloche se dessine sous la robe grise, et qui -accompagnait la marche d’un fracas, plutôt que -d’un froufrou, de toile empesée. L’autre (exposée -sous le nom de Monsieur Hœntschell) est -plus rageuse. Décrivant de mémoire sa toilette -(je tiens à ces rectifications), je l’ai vêtue inexactement -d’un taffetas gant de Suède. C’est une gaze -du jaune un peu fané, d’une fleur de bouillon -blanc ; ou, mieux encore, de la coque diaphane -d’une alkékenge. Et la lumière rose des bougies, -dont la flamme s’allonge, et la pâle clarté de -l’ombre surprenant la mondaine en proie à son -tourment, se fondent en une rousseur blonde -qui baigne tout ce tableau dans un ton de -plume de tourterelle. J’ai vu, dans les galeries -Petit, une moindre toile, corrélative de la précédente ; -variations sur le même sujet ; ce n’est -<span class="pagenum" id="p58">-58-</span> pas un autre modèle, et la toilette est pareille ; -mais l’expression de la tête au regard fixe est -plus concentrée, plus intense.</p> - -<p>Or, les indubitables chagrins de ces deux -sœurs sont tempérés, l’un par une dignité, par -une grâce maintenues, l’autre, par une colère où -la douleur se distrait. Mais ce thème, plusieurs -fois varié au cours de l’œuvre, atteint à toute -son intensité dans le tableau d’Anvers. Plus -rien, là, des exquises mièvreries auxquelles se -complaît ce pinceau charmeur. <i>L’Atterrée</i>, au -retour de ce bal maudit, duquel il lui a fallu -subir sans gaîté l’allégresse torturante, s’effondre -dans l’anéantissement où la jette une nouvelle -redoutée longtemps, certaine à cette heure. -Et cette heure se prolonge, s’éternise, sous les -habits de fête non quittés, et qui semblent participer, -en se fanant, à l’extinction du bonheur, -sous la lueur hybride qui se mélange du jour -naissant, et de la lampe mourante, entre lesquels -le visage en proie au désastre se noircit -de tons plombés et d’angoisses secrètes. Ce douloureux -vers de l’élégiaque Marceline s’y inscrit -avec plus de cruauté :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">« Le sourire défaille à la plaie incurable. »</div> -</div> - -<p><span class="pagenum" id="p59">-59-</span> Et ce serait une dramatique illustration des -douloureusement amoureux poèmes de la Muse -de Douai, que cette victime ornée et frissonnante, -les bras ballants sous leurs bracelets, -dont les joyaux alourdissent la retombée parallèle -de ces deux mains, impuissantes désormais -à ressaisir le bonheur.</p> - -<p>Il est encore tout entier aux mains de l’héroïne -de cette autre page magistrale, audacieusement -intitulée : <i>Tous les bonheurs</i>. J’imagine -que Monsieur Degas, qu’on a vu, et c’est un bon -signe, parcourir, sa loupe à la main, les salles de -l’École, a dû grandement apprécier le marmot -glouton, si fort exempt de la fadeur des scènes -dites maternelles. La charmante jeune mère<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>, -tant de fois heureuse, s’est attardée au dehors ; -son nourrisson le lui fait sentir au retour. Aussi, -est-ce même avant de retirer son chapeau, dont -les brides sont simplement rejetées en arrière, -qu’elle abandonne entre ses longs doigts fins -qui le pressent comme un fruit juteux, son -beau sein au poupon goulu, fermant le poing de -plaisir.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Madame Alfred Stevens.</p> -</div> -<p>C’est nombre de fois que la beauté de Madame -<span class="pagenum" id="p60">-60-</span> Alfred Stevens fut reproduite par Alfred Stevens -dans ses tableaux, mais voici une curiosité -plus rare. Le hasard de mes promenades -m’a fait découvrir une toile qui pourrait bien -être de ce grand peintre et le représenter lui-même, -en compagnie de sa femme, aux jours de -leur lune de miel. Je m’empresse de dire que ce -tableau n’est pas signé, sauf de l’éclat <i lang="la" xml:lang="la">in fieri</i> -d’une maîtrise touchant à son apogée.</p> - -<p>La toile mesure 1 mètre de largeur sur 0<sup>m</sup>80 -de hauteur. C’est un sous-bois printanier tout -étoilé de blanches aubépines. La belle jeune -femme, assise sur le gazon fleuri, est vêtue d’une -robe fort bouffante (comme on les portait alors) -gorge-de-pigeon, dite <i>à double jupe</i>, dont la -plus courte est cernée d’une ruche. La ceinture -est rose, le chapeau, dit <i>chapeau-assiette</i>, est de -paille blanche, garni de coques pareillement -roses, semées dans une dentelle noire. Au col, -une cravate-jabot en mousseline claire rattachée -par une turquoise d’un bleu <i lang="la" xml:lang="la">sui generis</i> excellemment -rendu. La main droite de cette mondaine -présente une branche de lilas, comme les -madones de Luini font de leur ancolie ; la -gauche retient de ces fleurettes volontairement -indistinctes qui ne veulent s’appeler que des -<span class="pagenum" id="p61">-61-</span> « fleurettes printanières ». L’expression du -visage est énigmatique, de beaux yeux bruns au -regard de côté, un regard qui écoute ; la bouche, -au sourire retenu, n’est pas toute confiante et -semble savoir qu’il y a des chagrins au fond des -joies. Ces jeunes gens, placés l’un derrière -l’autre, ne peuvent se regarder, mais se voient -du cœur.</p> - -<p>Un reflet de soleil, tamisé par les feuillages, -effleure l’épaule du modèle et le costume du -jeune homme plus faiblement encore. Il semble, -lui, vraiment en contemplation devant sa chère -compagne. Sa pose est aussi allongée sur l’herbe, -il est en guêtres de chasse, sa veste est en velours -brun, son chapeau-canotier d’un ton très fin -repose sur son manteau étalé.</p> - -<p>Les accessoires sont bien caractéristiques de -la manière de Stevens : un châle de dentelle -noire, un éventail d’ivoire découpé, si incommode -et si à la mode alors, une ombrelle-marquise -ouverte, également en dentelle noire, à la -doublure d’un blanc-bleuté, au devant de laquelle -des brindilles se détachent. Une paire de gants -de Suède roulés ; enfin, détail symboliquement -voulu, un volume broché dont la couverture -porte ce titre : « Son Printemps ».</p> - -<p><span class="pagenum" id="p62">-62-</span> Ce tableau pourrait-il être l’œuvre d’un camarade, -d’un confrère Flamand, heureux de portraiturer -son ami dans ces conditions amoureuses ? -Je ne crois pas, je laisse de plus experts -en décider.</p> - -<p>Un autre tableau qui, par rapport à Millet, et -vu son importance dans l’œuvre d’Alfred Stevens, -sera peut-être un jour son <i lang="la" xml:lang="la">Angelus</i>, c’est -<i>Le Convalescent</i>. Toile vaste pour notre peintre. -Trois personnages : un long jeune homme assis, -dont la maigreur s’accuse en de noirs habits, -maintenant trop amples. Debout, devant lui, -une matrone le remonte de propos réconfortants -et lui touche le front dont elle rejette les -blonds cheveux en arrière. Elle est vêtue d’une -robe de soie gris-fer, aux puissantes indications -de plis, d’un chapeau fermé à la mode du temps, -d’un cachemire aux nuances éteintes. Auprès -d’elle, sur le canapé, une belle jeune femme -considère le convalescent avec une aimable sollicitude. -La peinture de ce tableau est si souple et -si riche qu’on dirait du laque. Commune à bien -des tableaux de Stevens, cette qualité s’accuse -encore là. Et le rose velours des chaises, l’or de -leur bois, le noir des étoffes, le marbre de la -cheminée, les garnitures qu’elle supporte, dont -<span class="pagenum" id="p63">-63-</span> une pendule ornée de plaques en lapis-lazuli -(qui reparaît au <i>Coin du feu</i> de Monsieur Feydeau), -apaisent leurs reflets, absorbent la lumière, -satinent leur grain, et tout s’unit, tout chante, -en un concert harmonieux de tons colorés.</p> - -<p>C’est le propre des belles peintures d’Alfred -Stevens, d’agir sur l’esprit comme une belle -musique. Et ceci n’est pas seulement une réflexion -poétique, mais une observation tirée des -procédés de composition et de facture. Le petit -tableau de la <i>Dame aux cerises</i> le démontre -éminemment en son <i>thème</i> de rouge et de vert, -posé, avec ces cerises elles-mêmes, sur les genoux -de la jeune femme et développé au cours -de toute la toile par les variations de ces deux -tons, confiées aux étoffes du fond, du fauteuil, -de la toilette.</p> - -<p>Une autre composition, en laquelle la déliée -physiologie féminine ne le cède point au rendu -exquisement fin, c’est dans le tableau insuffisamment -intitulé : <i>La Visite</i><a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>. <i>La Confidence</i>, -<i>L’Aveu</i>, plus explicites, ne le seraient pas assez -encore. C’est un aveu d’une spéciale délicatesse. -La plus jeune amie, la plus récente mariée a fait -<span class="pagenum" id="p64">-64-</span> demander sa grande sœur, la compagne qui l’a -précédée en la vie, dans le mariage et la maternité. -Elle lui avoue son état enfin certain, ce -glorieux avènement, bourgeoisement connu sous -le nom de <i>position intéressante</i>. Mais ses premiers -troubles, ses premiers malaises, une nouvelle -forme de la pudeur ont rencogné derrière -un paravent luxueux la future jeune mère. Son -peignoir de mousseline blanche à pois, nuancée -de rose par un transparent déjà lâche, est une -merveille d’élégance et de goût. Pas un noir ne -durcit son personnage délicieux ; pas une lueur -ne l’accuse. C’est un miracle de demi-teinte, -entre tous unique, dans l’œuvre de Stevens ; un -doux sourire, en forme de croissant, relève les -coins de la bouche, les yeux sont baissés ; une -tendresse baigne les chairs, assouplit la stature ; -on dirait une mondaine interprétation du vers -d’Hugo :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i1">« Ève sentit que son flanc remuait. »</div> -</div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> A Madame Cardon.</p> -</div> -<p>L’amie, debout, rassurante, charmée, le profil -dans la pénombre, la nuque dans la lumière, -regarde, écoute, encourage ; et son burnous de -cachemire resplendit chaudement et mélodieusement -de tons de turquoise et de giroflée. Un -<span class="pagenum" id="p65">-65-</span> paravent de laque à fond noir, aux dessins d’or -et d’argent, autre prodige de fini et de rendu, -sert de cadre à ce chatoiement, chatoiement lui-même. -Et ni la soie du canapé aux rayures Pompadour, -ni l’or du bois sculpté, ni le vase vert-camélia, -ni la tenture vert-saule, ni la cordelière -aux glands soyeux, je ne dis pas ne se nuisent, -mais ne cessent de collaborer à l’ensemble chantant, -fort et fin, précieux et gracieux.</p> - -<p>C’est un prodige de cet art que la juxtaposition -de ces surfaces diaprées, non seulement sans -mutuelle hostilité, mais en une association de -richesses et un échange de distinctions, qui -s’activent et se tempèrent.</p> - -<p>Au rebours des escamoteurs, à l’encontre des -ébaucheurs de masses, à l’instar des petits -maîtres Flamands dont ce fut la vertu, Stevens -n’omet rien, et rien ne jure, rien ne crie, ne -tire l’œil ; mais tout rayonne et retentit doucement -en la musicale variété des formes et des -nuances. Les objets sont tous à leur plan et à -leur place, en ces milieux de choix ; et la chose -que Stevens se trouve avoir peinte en les peignant -si vraies, c’est ce qui n’existe pas et qui pourtant -est tout, le fluide qui les baigne, leur atmosphère.</p> - -<p><span class="pagenum" id="p66">-66-</span> Et l’exécution est si parfaite, bien que sans -nulle monotonie, avec maintes variétés de -touches, pour chaque matière et chaque textile, -que si, par malheur, une de ces toiles se trouvait -coupée en vingt parties, chacune d’elles n’en formerait -pas moins un petit tableau excellent et -complet. En outre, d’une toile à l’autre, cette -exécution qui se transforme, toujours en quête -d’une diversité ou d’un mieux, offre et parcourt -à elle seule des modulations infinies. Une preuve : -il est difficile d’assortir en pendant deux de ces -peintures, au choix, par la dimension du sujet -et la qualité du faire. On compte celles qui pourraient -s’apparier ainsi : <i>Le modèle se chauffant</i>, -brune tête de Murillo, et la petite <i>Veuve</i> sur son -canapé rouge ; <i>La Femme au bouquet</i>, de Monsieur -Manzi, et <i>La Femme aux papillons</i>, de -Madame Georges Petit, réaliseraient de telles -associations, avec autant de prix, autant de -rareté, que celles dont un habile joaillier a -grand’peine à les effectuer de deux solitaires -sans rivaux, de deux perles d’orient fraternel. -Les deux belles petites toiles de la collection -Georges Feydeau composent un de ces assortiments ; -on dirait deux Courbets en miniature : -une liseuse, celle-ci fort honnête femme, au -<span class="pagenum" id="p67">-67-</span> coin de son feu, en ses atours discrets de Pénélope -bourgeoise ; l’autre, debout auprès du clavier, -l’effleure du doigt, distraite, l’esprit au -lointain.</p> - -<p><i>La Charmeuse de papillons</i><a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>, un chef-d’œuvre -de tous points, nous fournit une curieuse -remarque. Je veux parler de ce quatrième doigt -de la main gauche, lequel se replie sur le -manche du parasol japonais, en une courbe -rentrante si expressive, qu’Ingres l’eût entre -tous admirée, le grand amateur de raccourcis -singuliers et véridiques.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Une nièce de l’artiste.</p> -</div> -<p>Une autre toile, dont le détail aurait encore -enchanté le grand et sévère Dominique, c’est -<i>La Visite</i>, appartenant au Roi des Belges. J’ai -parlé ailleurs de ce duo entre tous harmonique. -Le chapeau de fleurs de la visiteuse, son châle -de dentelle noire rejeté en arrière, la robe-princesse -de son amie, faille <i>cheveux-de-la-reine</i>, -garnie d’une <i>chicorée</i> de même étoffe, dont -émerge le pied chaussé-menu d’un soulier turquoise -assorti aux trois velours bleu intense, -finement givré de blanc dans le reflet, qui se -croisent en bandelettes sur la chevelure dorée, -<span class="pagenum" id="p68">-68-</span> autant de jolis détails. Le beau, c’est le dessin -de cette tête de jeune femme en train de mordiller -expressivement le petit doigt de sa main gauche. -Un peu agrandi, je le répète, un tel contour -ne détonnerait pas dans la collection Montalbanaise.</p> - -<p>Ce qu’Ingres eût envié dans le tableau <i>L’Inde -à Paris</i>, au Chevalier de Bauer, c’est le geste -des doigts qui s’évasent dans le penchement, -l’appuiement, au bord de ce meuble, du corps de -la belle mondaine. On dirait l’extrémité des -plumes de deux ailes prenant contact avec le sol. -Ce tableau est l’un des plus beaux de l’Exposition, -par l’architecture de la composition : une -table recouverte d’un tapis turc aux riches -nuances sert de base à un éléphant orné de pierreries, -qu’examine une collectionneuse<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a> debout -derrière ce bibelot de rajah. Elle est nu-tête et -laisse complaisamment descendre son regard sur -le pachyderme gemmé. Un fond vert-myrte -reposant et réjouissant se tend derrière la robe -de velours noir. Vers la droite, un <i>ficus</i> s’y -assortit, qui découpe sur du rose-gris ses feuilles -retombantes.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> La femme de l’artiste.</p> -</div> -<p><span class="pagenum" id="p69">-69-</span> Un tableau de pareilles dimensions (à M. Guasco) -reproduit le même sujet, sous le même titre, -en variant le personnage, l’attitude, le costume ; -et le proboscidien se surmonte, cette fois, d’une -minuscule poupée. Une troisième variante du -sujet figura dans la collection Khalil Bey. Gautier -la décrit ainsi dans la préface du catalogue : -« N’oublions pas les séductions d’Alfred Stevens, -une jeune femme qui rêve, indécise entre les -deux routes, devant une sorte de chimère japonaise -tout en or, ayant pour verrues des diamants, -des rubis et des saphirs symbolisant la -richesse luxurieuse, et une lettre ouverte, emblème -de l’amour pur. » Cette description s’applique -en partie à l’allégorique scène intitulée -<i>Le Cadeau</i> : une jeune blonde en robe d’<i>algérienne</i>, -dont les manches lâches et transparentes -rappellent certaines juives de Rembrandt, considère -un tigre-joujou, placé sur une table en -face d’elle. D’une main elle tient la lettre du -donateur lointain ; de l’autre, une pensée, indice -de souvenir. Naïf langage de fleurs et d’accessoires, -renouvelé par cet art supérieur semblant -s’être inspiré là du même sentiment qui faisait -écrire à Baudelaire : « beauté du lieu commun », -dans ses notes publiées posthumes.</p> - -<p><span class="pagenum" id="p70">-70-</span> Stevens m’affirme que Gautier a parlé, et plus -longuement, de cet autre tableau : <i>La Lettre de -faire-part</i>, dit encore : <i>La Femme en rouge</i>. Ce -devrait être dans la préface du catalogue pour -la vente Anastasi. <i>La Femme en rouge</i> y figure, -et deux fois glorieusement pour Stevens, qui en -fit don à son confrère, devenu subitement -aveugle, comme tel héros de Kipling. Elle se -vendit 8,000 francs. C’est une des plus nobles -peintures du maître. Il dut l’exécuter un jour de -bonne santé et de belle humeur, cette page de -joie et de tristesse. La jeune femme, l’éternelle -héroïne de Stevens, toujours diverse et toujours -nouvelle, trouve, au retour d’une fête dont elle -porte la parure, le douloureux billet bordé de -noir qui la rappelle aux sombres pensées. « L’art -est à moi ! » semble s’être écrié l’artiste, en -peignant ce morceau d’une pâte si souple, de si -libre allure, sans une surcharge, sans un repentir. -Et, comme pour le signer d’un symbole -mystérieux, la pierre qu’il suspend au cou de son -modèle, c’est, mélangée sur la palette et portée -sur la toile, en une seule touche exacte et subtile, -par le pinceau, c’est la gemme du présage -funeste, une trouble et troublante opale.</p> - -<p>L’autre <i>Lettre de faire-part</i>, plus célèbre, -<span class="pagenum" id="p71">-71-</span> plus ancienne, plus étudiée, présente une tête -expressivement inquiète, mais surtout offre -à s’émerveiller d’un de ces cachemires triomphaux -où Stevens excelle. Châle-burnous infinisant -son kaléidoscope au-dessus des lourds plis -d’une robe marron clair, en soie épaisse, <i>à -pleines mains</i>, disent les chambrières. Le bichon -jappe dans son sillage ; sa maîtresse l’oublie, -perdue en l’incertitude du nom qu’elle va lire -sur le papier cerné de noir. Vétilles devenues -profondes par le rendu véridique et euphonique -de ce que j’appellerais volontiers <i>le sentiment -habillé</i>, tel qu’il nous apparaît dans le monde.</p> - -<p>J’ai compté, dans l’Exposition, jusqu’à onze -de ces cachemires. Joséphine en possédait davantage, -mais non de plus beaux. Et celui que Mademoiselle -Moreno vient de rajeunir gracieusement, -sur la scène du Théâtre-Français, greffe, -n’en doutez pas, ce renouveau de notoriété sur -celles que lui valut d’avoir posé pour notre -peintre, après avoir été porté par « la bonne Impératrice ». -C’est une curieuse coïncidence que ce -succès de l’Exposition Stevens et la reprise -d’une pièce en proie aux mêmes modes. Écoutez-en -le compte rendu ; ce ne sont que berthes, -guimpes, mantelets, canezouts, ganses, fronces, -<span class="pagenum" id="p72">-72-</span> biais, bouillonnés, marabouts — et jusqu’à -l’effilé Tom-Pouce !</p> - -<p>Le premier cachemire peint par Stevens drape, -dans le joli tableau <i>La Visite</i><a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>, une jeune mondaine -de 58, laissant glisser son regard sur la -carte qui accompagne un bouquet, messager -d’amour. C’est un châle à fond <i>tabac d’Espagne</i>, -un peu parent de ce châle jaune qui fascinait la -Cousine Bette que Balzac nous peint « en proie à -l’admiration des cachemires ».</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Si je ne me trompe, à M. Vimenet. Quatre des tableaux -exposés portent ce titre.</p> -</div> -<p>Le tableau intitulé <i lang="en" xml:lang="en">Remember</i> nous sollicite -maintenant : une mondaine rousse, assise en -toilette de soirée, qui n’est autre que le dessous -de soie jaune porté par le modèle de <i>L’Atelier</i>. -Elle s’abrite de cet éventail dont le peintre aime -à faire jouer sur un teint l’ombre délicate. Teint -bien en accord avec la physionomie, la physiologie -de la dame. Jamais Stevens ne commettrait -cette erreur de couronner de cheveux roux une -peau de blonde. Dans le panneau que je possède, -<i>La Psyché</i>, admirez comme la carnation -mate et un peu olivâtre du modèle s’assortit à -sa brune chevelure. La jeune femme de <i lang="en" xml:lang="en">Remember</i> -<span class="pagenum" id="p73">-73-</span> a les sourcils effacés, les cils blancs, et sa -<i>complexion</i> fait penser à ce vers de Mallarmé :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">« Un automne jonché de taches de rousseur. »</div> -</div> - -<p>Un coin de fauteuil doré Empire, garni de -bleu turquoise, s’associe heureusement au jaune -de la robe, au ton du gant de Suède. Et le fond -sans détail, se creuse lointainement derrière la -pensive figurine. — <i>La Femme en vert</i>, de la -collection Guasco (encore une femme au cachemire), -regarde d’un air pénétrant un tableau de -chevalet, son portrait peut-être. C’est, pour me -servir d’une subtile expression d’un poète, celle -que j’aime le moins de celles que je préfère, -avec certaine <i>Liseuse</i> appartenant au Prince de -Ligne, bien que cette dernière rayonne un charme -discret assez semblable à celui qui émane des -pensives figures de Fantin-Latour.</p> - -<p>Telles sont, plus ou moins restreintes ou spacieuses, -avec celles mentionnées dans la précédente -étude, les plus exquises, les plus magistrales, -les plus parfaites, selon moi, d’entre les -toiles d’Alfred Stevens exposées à l’École des -Beaux-Arts, en février 1900.</p> - -<p>Il est instructif d’y examiner aussi des toiles -plus anciennes (devers 55) d’une facture moins -<span class="pagenum" id="p74">-74-</span> libre, sentant encore un peu l’école. Disons -<i>L’Avare</i>, <i>Le Mercredi des Cendres</i>, <i>La Leçon -de musique</i>, <i>La Mendicité interdite</i> et <i>La Mendicité -tolérée</i>, ces deux dernières d’allure un peu -puérilement mélodramatique, mais d’un faire -puissant, rappelant un peu celui de Joseph Stevens. -Il n’eût pas été sans intérêt de rapprocher -sur une même paroi ces quelques tableaux, débuts, -origines de l’artiste.</p> - -<p>Leurs dimensions insolites ou plus restreintes -composent encore un groupe à part, de quelques -tableautins que je citerai : <i>La Liseuse couchée</i>, -merveille de camaïeu ivoirin, de la poitrine nue, -de la robe d’algérienne où la chair rose transparaît, -des mains, du livre et de la fourrure du -blanc fauve, où s’allonge et se frôle amoureusement -le corps de cette savante voluptueuse. -<i>Liseuse</i>, qui se transforme en lascive <i>Dormeuse</i>, -dans un panneau d’égale forme et de pareilles -dimensions, propriété de Monsieur Madrazo. -Semblables blancs crémeux de la diaphane robe -aux soyeuses rayures et de la poitrine ivoirée, -ouverte aux effluves caressants d’un jour d’été ; -même collier de corail aux couleurs de baies ; -seuls, les cheveux sont devenus roux, comme -pour s’assortir à ce bijou, au fond d’un ton -<span class="pagenum" id="p75">-75-</span> pompéien, à l’écran de forme japonaise. — <i>La -Dame en bleu</i>, dite <i>Le Bluet</i>, figurine unique en -son genre, est assise au beau milieu d’un paysage -qui baigne de tons légèrement virides une toile -de deux tons d’azur, « <i lang="en" xml:lang="en">wedgwood</i> » et saphir. — La -<i>Rose-Thé</i>, une jeune femme aux seins nus -et si délicatement nuancés du ton de la fleur, -qu’on les prendrait pour cette rose elle-même. — <i>Le -Pianiste Hongrois</i>, petit portrait, ensemble -distingué et flamboyant, d’un blond jeune -homme, aux cheveux longs et drus à la Liszt, au -visage finement ombré ; une transcendante -étude laquée en pleine pâte, où le luisant palissandre -de l’instrument, la musique entr’ouverte -et le lisse clavier, la culotte gris-perle ornée de -broderies, le tabouret d’un rouge de géranium, -sont ébauchés et entièrement rendus en quelques -touches toutes puissantes. Stevens a peint -ce tableau en une heure et demie (le temps ne -fait rien à l’affaire), d’après l’accompagnateur -de Rémenyi, le violon célèbre. — Trois petites -études, en lesquelles Stevens rencontre Whistler : -<i>La Fillette à la poupée</i>, une combinaison en -rose et vert à ravir le peintre des arrangements ; -<i>La Femme au peignoir</i> et <i>La jeune Femme -assise</i>, un minois, une Mimi-Pinson d’atelier, -<span class="pagenum" id="p76">-76-</span> en plus rosse (un peu la Bessie de <i>La Lumière -qui s’éteint</i>), le modèle gentil et commun en sa -toilette de rue, la voilette blanche relevée, et les -mains aux doigts trop courts, cherchant à se -rejoindre sous leurs bagues en faux et hors des -fausses manchettes de toile empesée. — Trois -petits portraits : deux garçonnets, le rêveur, le -jeune Montrosier, mélancolique adolescent ; et -le volontaire, le jeune Peter, profil accusé et fin, -au-dessus d’une flottante cravate de deux tons de -rose ; puis une petite tête de jeune femme blonde, -à la coiffure garçonnière aussi, et qui plus loin -s’accommode aux sombres atours de <i>La Veuve -avec ses enfants</i>, dans le tableau du Musée de -Bruxelles.</p> - -<p>Quant aux grandes figures, si je n’en parle -pas, c’est qu’elles ne sont point typiques du -talent de Stevens. Celle en laquelle il a égalé ses -petites toiles, c’est <i>La Femme au bain</i> de la collection -Humbert, non exposée aux Beaux-Arts, -et remplacée par une autre baigneuse, moins -belle, à la gracieuse tête de Sirène, dont un -des mérites est de rappeler ce joli vers de -Musset :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">« La Naïade du bain qui pleure en s’égouttant. »</div> -</div> - -<p><span class="pagenum" id="p77">-77-</span> J’ai tout énuméré de ce qui me semble hors -ligne. Je m’en voudrais (Stevens lui-même peut-être -m’en voudrait) d’omettre ses <i>marines</i>, qui -ne sont pas mon faible dans son œuvre, mais -qui y jouent un notable rôle dont il est fort -jaloux. En tout cas, peut-être en aurait-on dû -faire l’objet d’une réunion spéciale, plutôt que -de les mélanger aux portraits de femmes. Et -pourtant la mer n’est-elle pas femme comme -elles, mystérieuse, énigmatique, pleine d’accalmies -et de cruautés sous ses robes changeantes, -pleines elles-mêmes, dans la dentelle de leurs -vagues, le frisson de leur flot ou l’ourlet de leur -écume, de roses d’aurore ou de nocturnes violettes ? -Ce que je préfère, c’est une série de vues -de la Riviera, dont le peintre a bien rendu l’atmosphère -sans voiles, les contours nets et presque -durs, les maisons peintes comme des fleurs -dans des paysages de pins qui s’assombrissent -au crépuscule, sous des ciels bleu pâle qui se -mélangent à l’azur méditerranéen décoloré par -le soir naissant en une clarté surnaturelle.</p> - -<p>On reproche généralement aux coins de -paysage, aux bouts de jardin que Stevens encadre -dans une fenêtre ouverte, un peu de froideur, -un éclat un peu creux ou un peu cru. Ce -<span class="pagenum" id="p78">-78-</span> sont bien, il est vrai, des paysages de peintre -d’intérieurs, nature convenue et pimpante, factice -et superficielle. Néanmoins ces décors, voire -ces portants, sont à leur place et à leur valeur, -et parfois, comme dans <i>La Femme aux papillons</i>, -le peintre prouve qu’il sait traiter les vertes -plates-bandes et les ombreux sous-bois avec non -moins de consciencieuse passion que les paysages -dorés des paravents de laque.</p> - -<p>Je conclus par quelques détails typiques, récemment -glanés. La figure de femme de <i>L’Atelier -du peintre</i>, et cette autre, d’ailleurs assez -dissemblable, de la <i>Douloureuse Certitude</i> (en -robe de soirée) furent posées par un modèle du -nom de Victorine, dont il appert que le maître -se plaisait à en interpréter l’élégante silhouette, -plus qu’à rechercher sa ressemblance exacte. -Dans le premier de ces deux tableaux, parmi les -objets occupant le fond du décor, la photographie -d’une tête d’homme est reproduite avec une -singulière vérité : c’est un portrait de Baudelaire. -De même que la robe d’algérienne, tant -aimée, tant de fois reproduite par le peintre, lui -avait été donnée par la Princesse de Metternich, -la robe de la <i>Dame rose</i> lui vient de -Madame Doche. Un jour l’histoire sera faite de -<span class="pagenum" id="p79">-79-</span> ces robes variées ou redites par Stevens, dans -tel ou tel de ses tableaux, chiffons immortalisés, -loques transfigurées ; candide robe bleue du -<i>Printemps</i>, que sillonnent de fins velours noirs, -tels que d’obscurs filons de deuils préventifs ; -robe rose de <i>L’Été</i>, dont les boutons de métal -poli sont autant de miroirs menus qui reflètent -le paysage. Le grand amoureux des robes devait -aussi se préoccuper de ces robes de l’ameublement -qui sont les tapis de table. Il en a peint -beaucoup, de rutilants et de discrets. <i>La Visite</i><a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a> -et les <i>Derniers jours de veuvage</i> en contiennent -deux extraordinaires.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> A Madame Cardon.</p> -</div> -<p>Un mot de la célèbre ambassadrice que je -nommais tout à l’heure : « Princesse, Stevens -trouve que vous avez <i>du chien</i>, lui dit-on un -jour. » (La locution venait d’être inventée.) Et la -spirituelle dame de répondre : « Est-ce le peintre -d’animaux ? » — C’est un plaisir d’entendre le -maître remonter le fil de ses souvenirs. Je lui -exprime mon admiration pour la collection de -ses œuvres réunie aux Beaux-Arts : « Et pourtant -mon chef-d’œuvre n’y est pas ! » me réplique-t-il. -Ce chef-d’œuvre, c’est, selon lui, <i>La Tricoteuse</i>, -<span class="pagenum" id="p80">-80-</span> une femme en blanc (toujours la robe -d’algérienne), assise, en train de travailler à un -ouvrage de soie bleu pâle. « Je ne sais pas comment -j’ai pu faire cela, me dit naïvement Stevens ; -j’ai revu le tableau il y a quelques années, -j’en étais épaté ; c’est d’une couleur !… » Un -désaccord avec le collectionneur Bruxellois a -privé l’Exposition de cette toile privilégiée. Or -un autre chef-d’œuvre est là, incontestable, -lisible pour tous, <i>Le Cadeau</i><a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>, à l’égard duquel -son auteur se montre moins équitable. Comme -on le lui racontait minutieusement : « C’est étonnant, -murmura-t-il, je ne m’en souviens pas. » -Ainsi de l’arbre prodiguant ses fleurs et ses fruits -sans se rappeler les regards rassasiés, les soifs -étanchées. D’autres tableaux, qui prétendirent -prendre rang au catalogue avaient moins de -droit au souvenir de leur peintre. L’un d’eux, -annoncé d’avance et non sans ostentation, lui fut -apporté avec inquiétude par un commissaire -zélé. Cette petite toile, assez adroitement truquée -dans la manière du maître, n’était pas de lui, -était fausse.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> Décrit plut haut.</p> -</div> -<p>Par contre, j’ai vu chez un marchand de tableaux -<span class="pagenum" id="p81">-81-</span> une petite peinture d’un fini presque -excessif, que Stevens appelle <i>L’<span lang="la" xml:lang="la">Angelus</span></i>. C’est -une jeune femme, en robe de soie noire, assise -près d’une fenêtre ouverte. Ses bras ballants -tombent avec le livre qui l’occupait et, dans la -mélancolie du soleil couchant, elle écoute tinter -l’<i lang="la" xml:lang="la">Ave</i> du village.</p> - -<p>Maintenant l’Exposition s’achève en un murmure -universellement édifié. D’autres maîtres, -d’autres habiles artistes, amis et admirateurs de -Stevens, fort au courant de son œuvre, la voient -se surpasser elle-même en cet ensemble subjuguant -et charmeur. Messieurs Carolus-Duran, -Béraud, Gervex se sont multipliés pour assurer -cette glorieuse joie à leur confrère. Monsieur -Benjamin-Constant commente ces tableaux -de compréhensive façon, et Monsieur Degas -promène sur leur émail une loupe non déçue. -Monsieur Forain s’arrête émerveillé devant le -tableau appartenant au baron Blanquet lequel -va, ces jours prochains, éprouver les enchères<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>. -Enfin, Helleu, le jour de l’inauguration de ce -petit musée, exprimait son enthousiasme par -<span class="pagenum" id="p82">-82-</span> un mot qui fut rapporté à Stevens et le réjouit : -« A côté de cet homme-là, nous ne sommes tous -que des maçons ! »</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> Elles l’ont adjugé pour vingt et un mille francs à -Monsieur Georges Feydeau.</p> -</div> -<p>Est-ce à dire que « la brute hyperboréenne des -anciens jours, l’éternel Esquimau porte-lunettes -ou plutôt porte-écailles que tous les éclairs ne -sauraient éclairer<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a> » se rende à ce charme décisif ? -Dieu nous en préserve ! Ce monstre m’est -apparu sous forme mâle et femelle, dans l’Exposition, -bien notamment le premier jour, et j’ai -vu — à distance, heureusement ! — sa <i>hideuse -bouche</i> se crisper en la significative déformation -qu’inflige aux contours buccaux une bêtise proférée. -Cette bêtise, ce doit être l’une de celles -qui sont le plus chères au Philistin ; elle consiste -à traiter de <i>goûts malades</i> les goûts autres que -ceux des gens qui emploient leur trop de santé -à dire des niaiseries. Voici, en outre, le mot -d’une des petites filles du Cousin Pons : « Je ne -me représente pas un Stevens chez moi. » N’eût-il -pas été plus judicieux de demander au tableau -ce qu’il penserait lui-même de la cohabitation -avec une personne si éclairée ?</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> Suivant un texte de Baudelaire.</p> -</div> -<p>Quant aux vraies femmes, « reconnaissantes -<span class="pagenum" id="p83">-83-</span> d’être si bien devinées », selon une jolie expression -inspirée par l’Exposition Stevens, — un peu -déroutées cependant par les toilettes avec lesquelles -elles jouèrent pour la première fois <i>à la -dame</i>, quand elles étaient enfants, elles murmureraient -volontiers, devant beaucoup de ces -tableaux, ce vers de Mallarmé, si elles ne commençaient -pas par l’ignorer :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">« En toi je m’apparus comme une ombre lointaine. »</div> -</div> - -<p>Et leur palme, leurs fleurs à la main, elles -s’avancent vers le vieux maître qui les devina, -et lui composent de leurs noms associés la stèle -gravée en tête du catalogue, et qui restera -comme un curieux document d’art et de mondanité -de la fin du siècle.</p> - -<p>Et celle qui s’est mise à leur tête, la Comtesse -Élisabeth, arrivée auprès de son illustre compatriote, -lui récite ce mien sonnet, qu’il entend, -qu’il aime :</p> - - -<p class="c">AU MAITRE ALFRED STEVENS</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Vous avez révélé les velours et les voiles</div> -<div class="verse">D’une Vénus qui naît de l’écume des flots ;</div> -<div class="verse">Non les flots de la mer aux trop profonds sanglots,</div> -<div class="verse">Mais les flots de sa jupe, aux bijoux pour étoiles ;</div> - -<div class="verse stanza"><span class="pagenum" id="p84">-84-</span> Comment nous faites-vous frissonner jusqu’aux moelles</div> -<div class="verse">Rien qu’à peindre avec art de précieux tableaux</div> -<div class="verse">Où vers une Cythère aux amoureux îlots</div> -<div class="verse">De belles robes vont gonflant satins ou toiles ?</div> - -<div class="verse stanza">C’est qu’elles sont l’aimée et l’amante, en essaim,</div> -<div class="verse">Ces femmes, dont je vois, sans cris, battre le sein</div> -<div class="verse">Près des souples émaux de l’ample cachemire ;</div> - -<div class="verse stanza">Et que ce ne sont pas les moins âpres douleurs</div> -<div class="verse">Que celles dont l’émoi dans les Psychés se mire,</div> -<div class="verse">Et qui, pour leurs colliers de perles, ont leurs pleurs !</div> -</div> - -<p>Une épreuve pour laquelle l’épithète de Dantesque, -seule, aurait suffi, n’a pas été consommée. -Stevens, seul d’entre tous les Parisiens, -n’aura pas été privé d’admirer son Exposition. -Il sort d’en faire, aujourd’hui 28 février, la visite -discrètement triomphale. Un mercredi des Cendres, -titre de son premier tableau exposé là. Ses -amis, ses proches, l’entouraient, heureux, attendris.</p> - -<p>Dans son fauteuil roulant, moderne transposition -de la litière du Grand Cardinal, il a fait le -tour des salles que son art a si finement brodées. -Cette tapisserie a quelque rapport avec -<span class="pagenum" id="p85">-85-</span> celle que la Princesse de Beauvau adorablement -émailla de toutes les roses du Rosaire. Le -Rosaire de roses d’Alfred Stevens, ce sont tant -de minois fleuris de sourires, emperlés de larmes. -Le maître en a pleuré à leur aspect, de -douces, de nostalgiques. On l’a fêté sur tout le -parcours de ces stations de beauté. On l’a acclamé -devant cette merveille qu’il a intitulée : <i>Tous les -bonheurs</i>. Ces tableaux, il les reconnaissait, les -caressait du regard, s’inquiétait de leur santé -matérielle, de leur état, visiblement préoccupé -de leur viabilité, de leur longévité, de leur avenir. -Et quand, sur le seuil de ces galeries, il a -vu l’accueillir, le gracieux essaim de ces jeunes -femmes qui lui doivent de se survivre, ne -fût-ce pas touchant, en présence de tant de -chefs-d’œuvre et tant de souvenirs, d’entendre -le vieux grand maître chuchoter ce mot de coquetterie, -mot de confidence aussi : « Voilà donc -tous mes vieux péchés ! »</p> - -<hr /> - - -<p>L’Exposition est close. La réunion est dispersée : -« On croit déranger le <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle qui causait », -écrivent les Goncourt à propos des impressionnantes -salles du Musée de La Tour. Du -<span class="pagenum" id="p86">-86-</span> musée de Stevens, on aurait pu dire : « On croit -déranger le Second Empire qui rêvait. » Peu ou -point d’hommes : un pianiste, un convalescent, -deux ou trois éphèbes. Mais tout ce que l’antiquité -avait intitulé un <i>Sénat de femmes</i>, éprises -d’art, endolories d’amour, exaltées de coquetterie, -à se faire entre elles la montre du dernier -bibelot, la confidence du dernier caprice, les -honneurs du dernier cachemire.</p> - -<div class="chapter"></div> - - -<h3 id="p1ch2">II<br /> -Le Pasteur de Cygnes.</h3> - -<p class="c large"><span class="sc">Georges Rodenbach</span></p> - - -<div class="break"></div> -<div class="c"><img src="images/illu2.jpg" alt="" /> -<div class="cc"><span class="sc">Georges RODENBACH</span><br /> -1855-1898<br /> -Peint par <span class="sc">Stevens</span>, sur un volume du poète, -provenant de la Collection <span class="sc">Goncourt</span> -et acquis par l’auteur du présent ouvrage.</div> -</div> -<div class="chapter"></div> -<p>Le ciel des Flandres, l’eau des miroirs, canaux -mélancoliques, et qui me mènent à d’autres -visages. Celui que j’y voulais peindre, que -cette similaire qualité de Franco-Flamand, -la passion des mirages, le rendu des reflets, -l’art des nuances, apparentaient à Alfred Stevens, -celui qui s’y allait <i>décalquer</i>, selon une -expression qui lui plaisait, le poète exquis, -l’ami sympathique, au sens exact de ces mots -poncés par l’abus, Georges Rodenbach, s’y esquisse -plus pâle. Sa forme hésite ; le diadème -en filigrane d’or de ses cheveux se confond au -halo de la lune, aux spires de l’eau sous le poids -silencieux des cygnes. J’évoque en vain les traits -de mon ami ; l’onde semble jalouse de les conserver -<span class="pagenum" id="p90">-90-</span> en son cœur ; puis, tout à coup, ils se -précisent, montent à la surface en une blancheur -d’hostie, et la tête transfigurée, désormais pareille -à la cité, émerge au-dessus des eaux de -<i>Bruges-la-Morte</i>.</p> - -<p>C’est véritablement dans l’instant même, où -le cours de ce récit et de ma prédilection, -m’amenait à susciter le poète dans sa ville, -qu’il me faut le ressusciter, et que sa mort soudaine -change en encre noire, l’encre bleue de -ces souvenirs.</p> - -<p>Je n’aime guère les portraits après décès, tels -que les conçoivent les familles qui infligent à -des peintres, souvent de talent, la cruelle obligation -de se conformer à une fantaisie macabre et -irréfléchie. J’admets l’anthropologique intérêt -que peut offrir à des spécialistes, le masque -mort d’un Richelieu, d’un Voltaire, d’un Napoléon ; -mais, pour ceux qui ont le bonheur de -n’être point des monstres historiques, n’est-ce -pas un triste legs infligé à leur gloire distinguée -et discrète ? Funestes images substituant au -souvenir vivant qu’il s’agit de faire durer, le déplorable -tableau de leur destruction partielle. -Portraits exposés à d’étranges vicissitudes, entre -le frigide malaise qu’ils imposent aux visiteurs -<span class="pagenum" id="p91">-91-</span> et à nous-mêmes, pour le scandale de -s’égayer devant eux ; et le non moins scandaleux -exil qui, la gaîté revenue, (que les défunts modèles -eux-mêmes se montraient jaloux de ne pas -bannir) relègue à l’oratoire, sinon en moins -honorable lieu, le rabat-joie funéraire.</p> - -<p>Dieu me garde, et bien que le livre n’ait pas -l’inexorabilité du cadre, d’obscurcir par la -transposition littéraire d’une si fatale effigie, la -présence réelle du poète. Car l’œuvre est une -transsubstantiation — eucharistique symbole -qui lui plairait — les lecteurs y viennent communier ; -ainsi, l’écrivain demeure parmi nous. Entre -nombre de choses mal interprétées que contient -la vie, il y a notamment la mort. Nous ne voyons -que peu nos amis ; l’admiration qui exalte notre -amitié nous vient, pour eux, de ces travaux -qui nous les dérobent ; alors, pourquoi ne pas -nous les figurer dans leur trépas, ainsi qu’en -une solitude fructueuse et un peu distante, où -se trament, pour mieux mériter encore de -notre élogieuse affection, des strophes plus -intensives.</p> - -<p>Il serait trop triste de se représenter à jamais -dénuées de son visage aimable, doucement fulgurant -d’un toupet d’or cendré et fin, au-dessus -<span class="pagenum" id="p92">-92-</span> du hausse-col un peu naïf, mais sans prétention -et seyant au type, les réunions qu’il éclairait de -bon accueil, de bonne grâce courtoise et simplement -diserte, de jolies phrases notées qu’il citait, -inventées, dont il offrait la surprise. C’était -un goût chez lui, de sertir une expression triée -au cours d’une conversation, d’une lecture ; -d’en faire (tel qu’un Goncourt tirant de sa poche -pour s’en réjouir au beau milieu d’un repas, -le bibelot récemment acquis) chatoyer la terminologie -raffinée, voire quintessenciée.</p> - -<p>Le terme convient à notre Poète, il était abstracteur -de quintessence. On sait ce que signifiait -ce mot pour les vieux alchimistes. En possession -des quatre essences, autrement dit des quatre -éléments, ils s’évertuaient à la recherche d’un -cinquième, l’absolu, le générateur de l’or, la -pierre philosophale. Les éléments du monde -poétique de Rodenbach étaient distincts et restreints, -<i lang="de" xml:lang="de">leitmotiv</i> monotones (dont c’était le -devoir, le droit et la grâce de l’être) périodiques -jusqu’à la redite, au point qu’on puisse se demander -sans injure s’il n’avait pas épuisé les -variations de ces thèmes immuables. Point délicat ; -je ne l’aborderais pas s’il ne me semblait -conciliable avec la plus haute estime pour -<span class="pagenum" id="p93">-93-</span> l’homme et ses ouvrages. C’est une coutume, -surtout devant la tombe des artistes jeunes, de -s’attendrir sur la virtualité des projets qui s’y -enfouissent. Je ne pense pas ainsi. On sait que, -de leur pouce retourné (<i lang="la" xml:lang="la">pollice verso</i>) les vestales -Romaines pouvaient agir sur le destin des gladiateurs -dans l’arène. La mort est une vestale dont -le pouce excelle à donner à une fin de vie l’allure -qui sied et à certaines œuvres interrompues un -air inachevé plus seyant que n’eût été l’<i lang="la" xml:lang="la">exegi -monumentum</i>. Je citerai, entre autres, dans le -présent, celle de Carriès, qui m’est chère. Dans -le suréminent passé de l’art et du talent, -Raphaël et Pic de la Mirandole morts, à trente -ans, l’un sans achever sa <i>Transfiguration</i>, l’autre -défiant <i>sur tout savoir possible</i>, ont témoigné -qu’une telle période suffisait pour une évolution -géniale. Jésus a fixé à ce terme l’expiration de -sa carrière humano-divine. Et le penseur qui -exige que tout enthousiaste soit crucifié à trente -ans en donne pour raison qu’il n’y a plus de -place au delà que pour les excès de l’expérience.</p> - -<p>Un vif esprit que Rodenbach aimait à citer a -écrit cette phrase mémorable : « La vie étant un -tout, c’est-à-dire ayant un commencement et une -fin, il n’importe pas qu’elle soit longue ou -<span class="pagenum" id="p94">-94-</span> courte ; il importe seulement qu’elle <i>ait ses proportions</i>. -On ne peut donc se plaindre que d’une -mort prématurée, qui arrive avant la fin de la -vie : une telle mort n’est pas en effet la fin, -mais l’interruption de la vie. » L’âge d’un -homme n’importe pas. Ce qu’il sied de considérer -c’est l’âge de son œuvre. Or, on peut dire -que celle de Rodenbach, restreinte à ses quatre -éléments, a coulé en leurs muettes ou tendrement -chantantes douceurs, les quatre âges de sa vie.</p> - -<p>Ces quatre éléments contigus, incessamment -renouvelés par l’échange de leurs complémentaires -et de leurs rayons simultanés, c’étaient -d’abord, comme à Stevens, les miroirs, miroirs -des glaces, miroirs des eaux, miroirs des yeux, -miroirs des âmes. Puis, sur eux et sur elles, les -cygnes, rêves des ondes, les regards, cygnes des -cristaux étamés, les rêves, cygnes des prunelles. -Et, à leur suite, toutes les blancheurs, jusqu’à -celle des hosties, avec, pour elles, les communiantes. -Transformisme insensible qui, dans -l’ombre, va les changer à ces béguines en -mantes, comparses favoris de cette poétique, et -leur réplique ténébreuse. Terrestres robes en -cloches qui, finalement, se bronzent, s’enlèvent et -se suspendent aux beffrois pour d’aériens carillons -<span class="pagenum" id="p95">-95-</span> lugubres. Le quatrième élément, le feu, -palpite à leur voix : les cierges qui ouvrent -des plaies de lumière dans l’ombre des temples ; -les lampes qui éclosent des roses de flamme -dans la nuit des chambres. Cierges qui viennent -en aussi originales images, bien qu’en rimes -moins exactes, en rythmes moins fidèles, de -saigner leur suprême chandeleur, roses qui -viennent de se défeuiller et, lampes, de se défleurir, -dans ce <i>Miroir du Ciel natal</i>, dernier livre -du jeune Maître.</p> - -<p>Le volume fût-il ce que <i>l’Avenir de la Science</i> -fut à Renan ; ce que leur <i>Journal</i> fut pour les -Goncourt, l’origine de tout le reste ? Je ne le -pense pas. Et les nouveaux modes dont, à mon -regret, l’auteur y a fait usage, ne sont pas pour le -laisser croire. Mais, cela serait, qu’il n’y aurait -pas lieu d’en être surpris, puisqu’à travers ces -rythmes moins personnels, où d’autres se sont -montrés plus experts, et en lesquels se diluent -des tableaux qu’il a mieux fixés, se déroulent -comme récapitulativement, tout le schéma de -ses ouvrages précédents, tous les thèmes de sa -musique de chambre.</p> - -<p>S’il eût vécu, un esprit aussi ingénieux que -l’était celui de Rodenbach, cela n’est pas douteux, -<span class="pagenum" id="p96">-96-</span> se fût renouvelé pour produire d’autres travaux. -Mais la fantaisie de transformer son art en celui -de joaillier, de devenir un Lalique, ne lui eût pas -infligé un renouvellement plus total. Car il avait -fait dire (et presque excessivement en ses derniers -chants), aux figures et aux termes dont il -avait fait choix et qui l’avaient élu, tout ce qu’ils -étaient susceptibles de rendre. Donc, à mon sentiment, -ayant eu à vivre la seconde moitié de sa -vie, ce poète aurait pu accomplir une autre -œuvre. Mais celle qu’il avait entreprise, et c’est -une consolation de le penser, il l’a menée à bien, -terminée à souhait et à temps ; nulle autant -qu’elle n’a mérité le titre de <i>poïèma</i>, en le sens de -<i>chose faite</i> ; et son récent ouvrage, on peut l’affirmer, — en -une de ces catholiques similitudes -qui lui étaient chères — n’a fait qu’en recueillir -et rassembler les précieux éléments, comme le -prêtre le fait d’un doigt pieux, sur la pierre de -l’autel, pour les particules de l’hostie. Ses littéraires -équations, les évocations à lui familières, -y échangent leurs termes habituels en un vertige -tournoyant ; les quatre éléments de cette poétique, -jusque-là distincts, communiquent et se rejoignent. -Il ne suffit plus aux robes blanches ou -noires de se transformer en cloches, ou <i lang="la" xml:lang="la">ad invicem</i> ; -<span class="pagenum" id="p97">-97-</span> mais ce sont les premières communiantes -qui deviennent des cygnes. L’hostie se confond -à la lune, « Et les cygnes en communient, — Pour -que la lune ajoute à leurs blancheurs -insignes ».</p> - -<p>Je pourrais multiplier les exemples. Valse -mystique, assez semblable à ces danses autour -des autels qui se perpétuent en Espagne. Car -Rodenbach pense bien être un mystique, mais -il est aussi danseur. Il conclut son livre, bien -différent de <i>Sagesse</i> (d’un mysticisme déjà fantaisiste) -et noue la ronde de ses symboles, par un -finale en offrande qui n’a pas l’accent de celui de -Verlaine. Et ses coryphées dévotieux dont la main -droite se trempe au bénitier du Pauvre Lélian, -tendent la gauche à ces Clarisses en rose, un -peu sacrilèges, mais tout de même innocentes, -qui, sous l’ecclésiastique direction de Monsieur -Catulle Mendès, apprennent un pas, d’une -Reine de Rêve. Pourtant ce va-et-vient d’éléments -connus se résout en une inconnue, un -cinquième élément, une cinquième essence ; le -<i>silence</i> qui pèse harmonieusement sur cette -œuvre nous y avait préparés ; il s’approfondit.</p> - -<p>Les cierges « ont l’air de mourir en spasmes -de lumière » ; le réverbère « voit l’ombre de sa -<span class="pagenum" id="p98">-98-</span> boîte en verre — Former avec ses quatre pans — Comme -un petit cercueil à terre ». Les femmes -en mantes, « cloches de drap, comme un glas », -semblent tenir « des cercueils de petits enfants ». -Les communiantes, qui ne sont que des clochettes, -et les cygnes, qui sont devenus des communiants, -ont reçu leur mutuel viatique, elles de l’hostie, -eux de la lune. C’est ainsi que la création limitée -du poète s’est acheminée à la trouvaille de son -cinquième terme. Cette quintessence, ainsi qu’au -temps des vieux alchimistes, est bien encore fille -de la terre, puisque, fictivement en l’œuvre de -ce poète, effectivement dans sa vie, elle n’est -autre que <i>la Mort</i>. C’est ainsi qu’il rentre en -lui-même et retourne à son principe, car il était -né d’elle, né d’une ville morte, et entre toutes, -à son dire. Nous verrons quel fut l’effet local de -cette interprétation. L’on a dit que Rodenbach -était un homme envoûté par une ville ; c’est -vrai ; ainsi qu’on peut et doit être, au dire du -sage, l’homme d’un seul roi, d’un seul maître, -d’une seule femme, d’un seul livre, il a été -l’homme d’une seule ville. Né d’elle, ès-lettres, -s’entend, puisqu’il est en réalité, né à Tournai, -il a vécu d’elle, il en est mort. On peut dire qu’il -s’y était incorporé, qu’il était devenu elle-même, -<span class="pagenum" id="p99">-99-</span> charriant sur le sang pâle et sur la lymphe des -canaux changés en ses veines, des cygnes blancs -ou noirs, suivant les jours de grâce ou de nostalgie ; -que les battements de son cœur étaient -les sonneries de ces cloches qui, selon le degré -de son spleen, s’incarnaient en adolescentes ou -en béguines. Une malice que je cite parce qu’elle -est sans malignité en même temps qu’oraculaire, -l’avait intitulé le <i>Brugeois Gentilhomme</i> ; c’était -vrai encore de cet aristocrate artiste qui a passé -sa vie à transposer les mots de la déclaration -qu’il avait renouvelée pour elle : « Belle dame, vos -beaux yeux me font mourir d’amour. »</p> - -<p>Ninive du Nord dont il s’était fait le Jonas -pour en prédire la ruine. Pour l’accomplir, il -la veut Jéricho, dont sept fois il fait le tour, sa -lampe à la main, et sonnant d’un airain voilé. -Pour la réédifier, il est Amphion, elle, Thèbes. -Et les vieilles pierres ciselées s’agitent et s’étagent. -Oui, c’est à Georges Rodenbach, il sied de -le proclamer, que Bruges doit la sorte de résurrection -qui est sa survie. Il l’a proclamée morte, -et de ce mot, l’a recréée en cette sorte de lapidaire -<i>nirvânâ</i> qui est l’immortalité de l’âme des -pierres.</p> - -<p>Maintenant, quel fut le salaire de ce rachat ? -<span class="pagenum" id="p100">-100-</span> Hélas ! bien entendu, toujours le même. J’ai eu -trop souvent l’occasion de le traiter avec une -amère prédilection, notamment dans mes chapitres -sur Hello, sur Boeklin, sur beaucoup -d’autres, non pour avoir épuisé l’inépuisable -matière de l’incompréhension et de l’ingratitude, -mais pour qu’il ne me soit plus permis -que d’en broder les variantes et nuancer les -vicissitudes. Nul doute que si les pierres avaient -été appelées à se prononcer sur le gré qu’elles -devaient à leur embaumeur, elles n’eussent proclamé -sa gloire. Mais les cœurs sont moins éclairés -et moins cléments. J’en donnerai pour -preuve ce qui m’advint, lors de mon pélerinage -Brugeois en l’automne de 98. Car je suis un de -ceux que la lecture de Rodenbach incitait à se -diriger vers « la plus morne des villes grises » ; -le jubilé de Rembrandt m’en fournit l’occasion, -je revins par Bruges. Le soir m’accueillit. Le -ciel pathétique et inéclairé était plein des ardentes -effiloches de son qui composent l’atmosphère -de ces ciels Flamands et le titre de ce diptyque. -Je sortis pour m’enivrer de ce polyphonique -phénomène, après avoir rendu grâce au symbolique -hasard approprié, qui faisait accéder à -ma chambre d’hôtel par un escalier dont les barreaux -<span class="pagenum" id="p101">-101-</span> étaient autant de roseaux forgés et peints, -plantés dans le bec d’autant de cygnes. L’heure -se déchaînait dans la nue en arpèges bronzés et -gutturaux, du gosier de pierre du beffroi. Ces -carillons ne sont souvent que de grossiers harmonicas -de fer, enroués, désaccordés et dont on -voit les marteaux s’élever puis retomber à faux -comme les sabots noirs d’un Quasimodo métallurgique. -Celui de Bruges a plus d’allure. Il -éploie dans l’espace, comme de sonores drapeaux -lacérés, le <i lang="la" xml:lang="la">ferrum est quod amant</i> de ses -harmonies. Elles sont rudes et raffinées. On dirait -du Brahms orageux, de la musique de -l’avenir tempêtueuse. Elles agissaient véhémentement -sur Rodenbach, et il en a tiré le sujet -d’un de ses romans, qui est un vaste poème en -prose. J’entends parfois des compositeurs pourtant -ingénieux se plaindre du manque de livrets -poétiques. J’en connais au moins deux.</p> - -<p>On sait le sujet du <i>Carillonneur</i>. La scène -ouvre sur la grande place de Bruges, à l’heure -d’un concours pour l’élection de ce fonctionnaire -entre terre et cieux. Les concurrents se -succèdent dans le beffroi, et la foule groupée au -pied de la tour attend anxieusement le retour -des nobles et familières mélodies auxquelles -<span class="pagenum" id="p102">-102-</span> l’avait formée le défunt organiste aérien. -Hélas, de vulgaires flonflons de bronze, viennent -seuls attester l’irrémissible déshonneur de l’éther, -car tous les candidats inscrits pour l’épreuve, -s’y sont soumis, et la population grondante en -bas témoigne houleusement de son mécontentement -et de sa crainte. Soudain un inconnu s’engouffre -dans l’escalier ; un concurrent inattendu -que salue sans espoir l’attente anxieuse. Mais -l’air s’emplit d’accents reconnus et plus divins ; -de vieux Noëls, d’ataviques harmonies caressées -par la réminiscence. Et l’élève du carillonneur -trépassé, l’artiste-enfant que sa fière modestie -avait empêché d’oser prétendre au poste sublime, -s’y voit acclamé d’enthousiasme par la -reconnaissance et par la foi.</p> - -<p>N’est-ce pas un scénario de premier acte digne -de mettre en œuvre les ressources d’un Wagner -au second acte des <i>Maîtres Chanteurs</i> ? — La -voix d’airain déchue du sommet de la Tour, l’indignation -publique dont la plainte monte à mesure -de l’espérance déçue, l’apparition bafouée -des prétendants évincés, la populaire anxiété -croissante, son apaisement puis son extase sous -le retour pacifiant des traditionnelles mélodies, -autant de prétextes pittoresques. La suite ne l’est -<span class="pagenum" id="p103">-103-</span> pas moins en son poignant développement. Le -carillonneur s’éprend, sa passion hésite entre -deux fiancées, parmi lesquelles, il choisit, bien -entendu, celle qu’il doit le moins aimer. Et c’est -le déroulement même de ce tragique poème, un -peu monotone, conformément à toute œuvre de -Rodenbach, à sa voix même, à cette <i>voix de -violoncelle</i> que, parfois, il attribuait à d’autres, -mais qui fut bien surtout la sienne, que le déroulement, -au-dessus de la ville suggestionnée, -des sonneries jetant aux quatre vents les tempêtes -d’une âme. Ame en peine, rendue aux brises, -dans le dernier soupir de suicidé qu’exhale Borluut -pendu au battant de sa cloche. Dénouement -peut-être emprunté à une eau-forte de -Rops. — Réminiscences…</p> - -<p>Le lendemain, j’égrenai le Quai du <i>Rosaire</i>, -je goûtai la Rue de <i>l’Hydromel</i>, le Quai <i>du Miroir</i> -me refléta, le <i>Quai Vert</i> m’offrit des feuilles -mortes. D’autres titres sont moins poétiques, -mais non moins significatifs, nous le verrons -tout à l’heure : Rue <i>Queue-de-Vache</i>, Rue <i>Puits-aux-Oies</i>, -Place de <i>la Grue</i>, Porte des <i>Baudets</i>, -Rue de <i>l’Ane-Aveugle</i>. Je négligeai ces troupeaux -par préférence pour le visionnaire panneau -dans lequel Memling, en son émail fulgurant, a -<span class="pagenum" id="p104">-104-</span> vraiment pris au piège l’Apocalypse ; et pour -un phénomène moins triomphal mais plus déroutant -en un volet du même maître. Celui-ci, -au dire des guides et des inscriptions, figure -Sainte Hélène. C’est, en effet, une belle jeune -femme portant une croix, telle qu’on représente -la mère de Constantin, sauf pourtant ce -détail qui a bien son poids, que le peintre en a -fait une femme à barbe. Je demande pardon -pour ce détail singulier dans un article à la -louange d’un ami défunt, mais c’est la place -topographique d’élucider ce mystère, et il en -vaut la peine. Je ne crois pas qu’il ait été -signalé, bien qu’indéniable. C’est pourtant dans -l’histoire de l’art, et d’un tel artiste, un cas de -conscience, <i>et de menton</i>, qui ne doit pas plus -longtemps passer inaperçu. Je n’en ai pas cru -mes yeux ; la loupe n’a fait que l’affirmer. Et -de loin, une photographie en témoigne encore : -un nombreux poil flave et plus que follet se -dore au menton de la sainte en le prolongeant, -comme aux têtes de Jésus ou de jeunes saints, -familières à cette école. Tout bien réfléchi, je -n’y vois d’autre explication qu’un repentir réapparu, -une tête commencée pour celle d’un -bienheureux, que le caprice de l’artiste et les -<span class="pagenum" id="p105">-105-</span> nécessités de la composition, ont fait achever en -celle d’une bienheureuse ; puis la couche de -peinture un peu mince dont se voilait cette -mutation de sexe, enlevée par le temps ou par -un vernis, la barbiche reparaissant en partie -au bas du visage de… Sainte Barbe ! En somme, -un équivalent de ce cas noté par Pline, celui de -cette jeune femme devenue homme <i>en sautant</i>, -au dire du naturaliste. Quoi qu’il en soit, j’attire, -et sérieusement l’attention de l’art universel -sur ce fait singulier. Rodenbach, égayé, s’y -serait intéressé, et il me faut, hélas ! m’excuser -d’en entretenir son ombre.</p> - -<p>Voici une visite, une vision plus près d’elle. -J’ai dit sa prédilection des blancheurs ; une entre -autres, la cristallisation du givre aux vitres. -Il la comparait à des rideaux naturels en guipures -fondantes et cet incessant rapport des -tambours aux carreaux, et des dentelles aux -cristaux lui faisait nouer des similitudes ténues. -C’est qu’il y avait en lui un fond d’ancien artisan -des Valenciennes et des binches. Les bobines -de la dentellière de Vermeer s’agitaient dans -son cerveau et son art s’ajourait en <i>points -d’esprit</i> arachnéens et traditionnels. Chose -étrange, une pareille dentelle semblait imprimée -<span class="pagenum" id="p106">-106-</span> au fond de sa main. Le printemps dernier, -nous étions réunis dans un enclos sybillin, -quelques consultants de choix autour d’une contemporaine -Le Normand, elle s’extasia, et nous, -avec elle, de la paume de Rodenbach ; on -eût dit une toile d’araignée, une de ces feuilles -dont les bombyx n’ont plus laissé que la trame. -Or, nous dit-il, telle était la main de son fils unique, -dès le jour même de sa naissance. Cher -présage pour l’enfant qui survit, d’une conformité -d’art, d’avance fêtée. Celui de son père -s’était façonné aux fuseaux, et le premier conte -du <i>Musée des Béguines</i>, est une attendrissante -histoire de voile de mariée. Et c’est comme le -<i>leitmotiv</i> de ce livre, qui est son chef-d’œuvre -en prose, et dans lequel bourdonnent ces falotes -<i>cloches de drap</i>, depuis la vétilleuse folle qui se -couvre la tête d’un papier pour se préserver de -la poussière, jusqu’aux moniales friandes réunies -autour d’un cruchon de liqueur abbatiale. -Mais, au bout de ces innocents caquetages de -vieilles pies, le blanc motif fenestral se poinçonne -encore en l’illusion de cette sœur réveillée -au milieu de la nuit d’hiver, mystique fiancée -qui croit voir dans les jeux de la lune et -des frimas à sa lucarne, l’apprêt pour elle, d’une -<span class="pagenum" id="p107">-107-</span> robe de mariée, et qui s’en vêt mystiquement -pour ses épousailles spirituelles. Candides leçons -apprises dans les musées locaux qui n’offraient -alors rien de tel que la collection de Gruuthuuse. -Touchant et bien féminin legs d’une jeune -morte, Madame Augusta, Baronne Lieds, héritage -de lacis et de passements, de points coupés -et de fils tirés, dont les termes amusants et jolis, -troués, picots, engrelures, fonds de neige, varient -jusqu’à 34 <i>jours</i> dans un seul rideau de -tabernacle, et composent des barbes, des berthes, -des rabats de magistrats, voire la nappe -de première communion de Charles-Quint et le -couvre-pied de Jean-sans-Peur. Point Flamand, -père et rival du point Vénitien, auquel pourtant -demeure la gloire d’avoir tramé une collerette -en cheveux blancs pour le couronnement de -Louis XIV, et d’avoir procréé des traités étiquetés -comme il suit : <i>Le bon exemple du désir -louable qu’ont les dames d’une grande adresse -à préparer les points ouvragés en feuillages</i>, -par Pagan Math ; <i>Recueil de belles broderies -dans lequel une rare adresse, soit d’homme, soit -de femme pourra s’exercer dignement avec l’aiguille</i>, -par Loppino ; <i>Très belle manière de tenir -ses jeunes filles occupées</i>, par Jean Ostaus, etc…</p> - -<p><span class="pagenum" id="p108">-108-</span> Certes, Rodenbach était mon guide invisible, -mais en tout sensible et omniprésent durant ce -parcours ; néanmoins, j’en voulus préciser la -conduite de quelques-uns de ces boniments -mystiquement tendres qui font de lui comme -un quiétiste, dont les <i>Torrents</i> s’appelleraient -les Canaux. C’est alors que je me trouvai une -fois de plus, mais dans des conditions qui en renouvelaient -la niaiserie et le crime, en face de -l’iniquité, laquelle entre toutes m’exalte : le -poète qui, moi, après tant d’autres, nous avait -amenés là, le résurrecteur, sous couleur mortuaire, -de la ville ingrate, Rodenbach y était volontairement -ignoré, rageusement passé sous -silence. Le Royaume du Silence se vengeait -ainsi du <i>Règne du Silence</i>. Certain guide local -m’en offrit sérieusement les plus drôlatiques -preuves, avec des passages dans ce goût : « Les -plus prévenus pourront ici se convaincre que les -exigences du commerce moderne s’harmonisent -bien facilement avec celles du style de nos -vieilles constructions ; d’autres exemples de -cette vérité banale, mais souvent contestée, nous -seront donnés dans le cours de nos promenades » ; -et la subdivision de sa table en quartiers -<i>animés</i> et quartiers <i>silencieux</i> ! « Aussi, est-ce -<span class="pagenum" id="p109">-109-</span> bien dans ces parages, maugrée ce Brugeois vivant, -qu’a dû naître l’obsédante légende que -Bruges est une ville bien plus morte que toute -autre ville déchue : qu’il n’y a plus trace de commerce -et d’industrie ; qu’un tiers de la population -tend la main à la bienfaisance publique et -que le chiffre des habitants diminue annuellement -d’une manière inquiétante. Et pourtant la -vérité est que Bruges montre autant de vie que -n’importe quelle localité de même importance ; -qu’elle fait concurrence à Gand pour la culture -des fleurs et des plantes d’ornement ; que les -transactions commerciales s’y chiffrent par un -nombre respectable de millions ; que les traites -protestées y sont bien rares, comparativement -à ce qui se constate pour de plus grands centres -d’activité ; qu’un habitant sur sept seulement a -besoin de recourir aux administrateurs de la -bienfaisance, <i>que le chiffre de la population augmente -normalement au lieu de diminuer</i>… » on -voit que, pour un peu, le Brugeois vivant offrirait -de fournir des preuves.</p> - -<p>J’eus la fortune, peu de semaines après, de -révéler à Rodenbach ce texte épique, et nous passâmes -quelques joyeux instants à nous ébaudir -de la bourde. Je lui parlai de mon désir, selon -<span class="pagenum" id="p110">-110-</span> qu’il lui agréerait, de faire allusion, en un prochain -Essai, à cette attitude de sa ville. Une -flamme nostalgique irisa son regard. Un instant, -pensif, il répliqua : « Ce que vous ferez -sera bien fait. » Je ne le revis plus. Dernière -visite ! La première, j’y veux revenir. C’était au -printemps de 94. Je venais de faire imprimer -mon premier volume, et de brèves strophes de -moi, marquetées ailleurs, m’avaient valu sa -prédilection artiste. Je connaissais moins son -œuvre que son nom. Un matin, on me l’annonça. -Il venait de la part de mon grand ami Alfred -Stevens, pour me parler d’un article qu’il voulait -écrire : il passa chez moi une bonne partie -de l’après-midi, et me laissa charmé, moins de -son élogieuse démarche, que d’une cordialité -raffinée.</p> - -<p>Certes, je lui garde un souvenir reconnaissant -pour m’être venu trouver avec une avenante -confraternité, pour avoir le premier parlé de -mes travaux avec sympathie, réagissant avec -grâce et avec force contre ce texte plein de -frisson : « N’espérez pas qu’on souffle mot -spontanément… On regarde, on se tait et, si -l’on peut, on empêche de voir. » Nous devînmes -amis et nous revîmes souvent à Versailles et à -<span class="pagenum" id="p111">-111-</span> Paris. Deux dernières entrevues furent les suivantes : -il n’y a pas deux mois, je revenais de -Versailles, je le rencontrai Place du Havre ; -affectueusement il me querella pour l’envoi -retardé d’un livre. Nous marchâmes ensemble -plus d’une heure de causerie animée et joyeuse. -Je lui adressai le volume. Quelques jours après, -il accourut, pourquoi ne m’en parerais-je point ? -me traduire avec effusion un flatteur plaisir de -lecture. Et ce me fut une vive douceur de -retrouver ému d’une œuvre mienne, leur premier -panégyriste. Il me quitta sur cette assurance -spontanée, entre de touchantes cordialités, -de son désir d’étendre pour le publier bientôt -en volume, l’article de naguère. Il y a de cela -quelques semaines. Il est mort et me voici à -rythmer les soupirs de sa nénie.</p> - -<p>Une commune passion nous avait liés : celle -de la Muse qu’il appelait : notre Mère Marceline. -Il la ressentait d’un cœur subtil, m’en parlait -et écrivit souvent. J’ai cité dans les « Autels -privilégiés » la ravissante lettre qu’il m’adressa -pour excuser son absence à nos fêtes de Douai.</p> - -<p>Il y avait entre ces deux esprits, deux affinités -essentielles : <i>l’amour de l’eau</i>, que Victor -Hugo proclame distinctif des poètes, et bien -<span class="pagenum" id="p112">-112-</span> particulièrement sensible en ces deux-ci, avec -plus de gazouillement en Marceline, plus de -stagnation en Georges. Puis le goût du -silence. J’ai cité dans mon Florilège de Desbordes-Valmore -les beaux vers qu’il lui inspira. -Rodenbach l’a proclamé Roi. Là expire l’analogie.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">« Il semble que les fleurs alimentent ma vie »,</div> -</div> - -<p class="noindent">s’écriait-elle. Lui, les ignorait, même dans une -proportion qui semble difficilement compatible -avec la poésie : les fleurs du givre et celles des -dentelles qu’il leur assimilait, suffisaient à sa -Muse. Je me souviens d’un déjeuner au Clos-Saint-Blaise<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a> -où la conversation botaniste roula -sur un tapis de fleurs. Nos hôtes y excellaient ; -un regretté convive, Magnard, était -rosiériste passionné ; la documentation d’un -poème floral m’a donné quelque floriculture. -Rodenbach resta silencieux, puis finit par nous -avouer qu’il distinguait mal les roses des lis, et -tout juste pour les nécessités du vers.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> Chez Mirbeau.</p> -</div> -<p>Je revis Rodenbach à Valvins, vêtu d’un veston -de drap grenat, dans un pique-nique organisé -<span class="pagenum" id="p113">-113-</span> autour de Mallarmé qui s’était levé matin -pour balayer la forêt. Journée aimable. Deux -soirées lui font encore pendant. La première, en -une maison du bois. Anna de Noailles récita de -ses vers, dont le poète fut ému. Lui-même dit, -et fort exceptionnellement, une de ses poésies. -Quelques soirs plus tard, ce fut un dîner chez -la Duchesse de Rohan qui nous réunit. J’ai le -souvenir heureux d’avoir fait fête au chanteur -regretté en égrenant quelques-uns de ses vers -mystérieux, aujourd’hui oraculaires, sur les -miroirs « telles des eaux captives, dans les -chambres » :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">« Et leur mélancolie a pour causes lointaines</div> -<div class="verse">Tant de visages doux fanés dans ces fontaines</div> -<div class="verse"><b>. . . . . . . . . . . . . . . .</b></div> -<div class="verse">Et l’on croit se penchant sur leur claire surface</div> -<div class="verse">Retrouver leurs fronts morts demeurés sous la glace. »</div> -</div> - -<p>J’ai dit ailleurs le doux sonnet que Verlaine -a écrit pour Madame de Rohan, à l’instigation -d’une personne qui m’était bien chère. Voici -celui, pareillement inédit et pareillement sollicité, -où Rodenbach fait se prolonger l’écho de -ce qu’il n’entendra plus.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse"><span class="pagenum" id="p114">-114-</span> Soir chez vous, si charmant inoubliablement !</div> -<div class="verse">La table était servie au jardin ; les bougies</div> -<div class="verse">S’ouvraient comme des fleurs aux brises rafraîchies</div> -<div class="verse">Des étoiles naissaient parmi le firmament.</div> - -<div class="verse stanza">Un jet d’eau retombait en gerbes élargies</div> -<div class="verse">Et chuchotait comme l’amante avec l’amant ;</div> -<div class="verse">Vous, Duchesse, dans ce nocturne enchantement,</div> -<div class="verse">Vous avez récité de nobles élégies.</div> - -<div class="verse stanza">Ah ! comme ils palpitaient les grands vers de Musset !</div> -<div class="verse">Et votre voix, comme un clavier, les nuançait,</div> -<div class="verse">Et vous étiez la harpe où se prenaient ces aigles.</div> - -<div class="verse stanza">La pendule sonna, mêlée à votre voix</div> -<div class="verse">(Pendule qui sonnait les heures, sous les rois…)</div> -<div class="verse">— Et votre voix, comme elle, était pleine de siècles.</div> -</div> - -<p>Mais il ne s’agit là que d’un madrigal intéressant -à citer pour sa nouveauté, et je ne veux -pas achever cette étude sans donner à ceux qui -pourraient l’ignorer, de celui qui en est l’objet, -un exemple plus typique et plus accompli d’une -manière inimitable.</p> - -<p><span class="pagenum" id="p115">-115-</span></p> - -<p class="c">BÉGUINAGE FLAMAND</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Cependant, quand le soir douloureux est défunt,</div> -<div class="verse">La cloche lentement les appelle à complies</div> -<div class="verse">Comme si leur prière était le seul parfum</div> -<div class="verse">Qui peut consoler Dieu dans ses mélancolies !</div> -<div class="verse">Tout est doux, tout est calme au milieu de l’enclos ;</div> -<div class="verse">Aux offices du soir, la cloche les exhorte</div> -<div class="verse">Et chacune s’y rend, mains jointes, les yeux clos,</div> -<div class="verse">Avec des glissements de cygne dans l’eau morte.</div> -<div class="verse">Elles mettent un voile à longs plis ; le secret</div> -<div class="verse">De leur âme s’épanche à la lueur des cierges ;</div> -<div class="verse">Et quand passe un vieux prêtre en étole, on croirait</div> -<div class="verse">Voir le Seigneur marcher dans un jardin de Vierges !</div> -<div class="verse">Et l’élan de l’extase est si contagieux,</div> -<div class="verse">Et le cœur à prier si bien se tranquillise</div> -<div class="verse">Que plus d’une pendant les soirs religieux,</div> -<div class="verse">L’été, répète encore les <i lang="la" xml:lang="la">Ave</i> de l’église ;</div> -<div class="verse">Debout à sa fenêtre, ouverte au vent joyeux</div> -<div class="verse">Plus d’une, sans ôter sa cornette et ses voiles,</div> -<div class="verse">Bien avant dans la nuit, égrène avec ses yeux</div> -<div class="verse">Le rosaire aux grains d’or des priantes étoiles !</div> -</div> - -<p>J’attirerai encore l’attention sur le pénétrant -dénûment dont il sature, par l’emploi expressif -qu’il en fait, l’indigente sonorité du mot <i>pauvre</i>, -<span class="pagenum" id="p116">-116-</span> que j’ai retrouvé, dans cette exceptionnelle -acception, chez de ses élèves distingués ; un -honneur d’en avoir formé sans l’avoir voulu, -un lustre aussi de l’avoir été. C’est ainsi que -la lampe <i>guérit la chambre</i> « de la pauvreté -d’être obscure » ; que les réverbères grelottants -et exposés aux intempéries sont des <i>pauvres</i> -parmi les luminaires ; que « la nuit est seule, -comme un <i>pauvre</i> ». L’opposé de ce minable -adjectif serait, dans cette prosodie, le mot -<i>dimanche</i>, qui, lui, la tiédit d’une paisible joie. -Le verbe <i>pleuviner</i> appartient bien en propre à -Rodenbach, et contient toutes les fines et grises -aiguilles de pluie dont le ciel du Nord se coud à -son reflet dans le canal.</p> - -<p>Je citerai encore, du pénétrant petit roman <i>La -Vocation</i>, le détail maternellement féminin d’un -coussin qu’une dame avait fait remplir de la -tonte blonde et bouclée de son enfant grandi, et -qui lui chuchotait à l’oreille quand elle y reposait -la tête, les souvenirs dorés de sa vie. Cette -mère dut être celle même de Rodenbach. J’ai -vu d’elle, chez feu notre ami, un portrait, du -reste sans autre intérêt que cette histoire qu’il -me conta : un peintre logé vis-à-vis fit, d’après -la jeune femme à sa fenêtre, posant ainsi périodiquement -<span class="pagenum" id="p117">-117-</span> à son insu, ce portrait qui fut retrouvé -et racheté dans la suite.</p> - -<p>La dernière poésie de Rodenbach, publiée dans -le numéro de Noël de l’<i>Illustration</i>, est conforme -au double sens de l’antique mot <i>vates</i>, qui faisait -du poète et du devin une confusion bien -inspirée.</p> - -<p>C’est sa propre nénie préventive entonnée par -lui-même. Son inspiration, volontiers funéraire, -épanchée en psalmodie dans ses récents poèmes, -s’accentue en ce chant funèbre. Intitulé : <i>La -Veillée du dernier jour de l’an</i>, c’est en réalité -la veillée mortuaire du poète. Et, comme pour en -préciser la signification, une blanche et noire -ornementation fait flamboyer aux deux côtés de -ces vers, des torchères de catafalque. Quelques -strophes de moi s’ornementaient dans le même -temps en un autre numéro de Noël. Ce fut -notre dernière confraternité, une collaboration -presque.</p> - -<p>Un commentaire sur le carillon de Bruges -égrenait sa finale volée autour de cette suprême -élégie de Rodenbach ; mais combien moins éloquemment -qu’il ne l’a fait lui-même dans une -publication, ou réimpression plutôt, en ce récent -Septembre :</p> - -<blockquote> -<p><span class="pagenum" id="p118">-118-</span> « Ah ! ces quais de Bruges, calmes comme les avenues -d’un cimetière ? Et, tout au long, les canaux d’une eau -morte qui sont eux-mêmes des chemins de silence !… On -dirait que dans chaque maison il y a un mort. Et cela -fait qu’on parle bas, qu’on ose parler à peine le long de -ces quais mortuaires. Mais on a cependant la sensation -d’une mort douce. Une mort sans souffrance et inévitable, -une mort calme après une vie glorieuse, le glissement de -la vieillesse à la mort, sans secousse, comme on s’endort. -O douce mort de la ville ! C’est Bruges qui est morte. Et -c’est pour elle que toutes les cloches là-bas tintent ! sonneries -pieuses plutôt qu’affligeantes. C’est moins des -glas qu’un effeuillement de sons, une pluie de fleurs — des -fleurs de fer, répandues sur un cercueil !</p> - -<p>Et voici venir, au long des quais, comme des pleureuses, -comme les servantes de la Mort, des femmes du -peuple dans leurs mantes noires, ces manteaux à plis -raides, avec un capuchon qui s’évase en forme de bénitier. -Elles y marchent ensevelies. Silhouettes à peine -humaines ! Ce sont des cloches plutôt, cloches de drap, -noires aussi, et on croit, au lointain, entendre agoniser -leur marche comme un glas.</p> - -<p>Les cloches des églises s’en mêlent. Est-ce l’heure des -obsèques ?… La ville est morte décidément ! La ville est -morte ! Et pour accroître le cortège, voilà les cygnes des -canaux qui arrivent processionnellement, et se rangent. -Ils ont leur robe blanche de premières communiantes. -Ils s’acheminent d’un mouvement parallèle aux béguines -qui s’avancent au long des quais. Et les cygnes, en -nageant, ne déplacent qu’à peine un peu d’eau. Et les -Béguines, en marchant, ne déplacent qu’à peine un peu -de silence.</p> - -<p>Cortège calme, enterrement très triste et très doux en -<span class="pagenum" id="p119">-119-</span> même temps… Est-ce une morte réelle ou des reliques -qu’on accompagne ? Est-ce un cercueil ou la Châsse peinte -par Memling dans laquelle il n’y a qu’un peu de la poussière -d’une sainte ? Cela va-t-il durer longtemps ainsi, -jusqu’au soir ou jusqu’à la fin des siècles peut-être ?</p> - -<p>On rêve, on ne sait plus ni l’heure, ni le lieu. On s’éparpille -dans les cloches, au fil de l’eau… On oublie tout, -on s’oublie soi-même… On est déjà comme dans l’Éternité. -Or soudain, l’inexorable bourdon du beffroi s’entend, -et ses sons vastes tombent, comme pour combler -le silence, à la façon des pelletées qui comblent une -fosse. »</p> -</blockquote> - -<p>J’ai cité ce morceau parce qu’il est typique de -ce qu’on pourra désormais dénommer la manière -auto-funéraire de ce poète qui a passé sa vie à -célébrer son propre enterrement, sous forme de -l’obit de sa ville. Relisez la pièce dans laquelle -il lui tâte le pouls, avec son funèbre refrain :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">« La ville est-elle plus malade,</div> -<div class="verse i2">Ce soir ?</div> -<div class="verse i2">…</div> -<div class="verse i2">Le vent a l’air de plaindre,</div> -<div class="verse i2">Quelqu’un qui ne guérira plus.</div> -<div class="verse i2">…</div> -<div class="verse i2">Sans doute que la ville empire,</div> -<div class="verse i2">Ce soir ?</div> -<div class="verse i2">…</div> -<div class="verse i2"><span class="pagenum" id="p120">-120-</span> Qu’est-ce qui va mourir ?</div> -<div class="verse i2">…</div> -<div class="verse i2">Il se peut que la ville meure,</div> -<div class="verse i2">Ce soir… »</div> -</div> - -<p>Et l’assimilation, l’amalgame des deux cortèges -s’accomplit dans ces harmonieux et -larmoyants distiques :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">« Quelque chose de moi dans les villes du Nord,</div> -<div class="verse">Quelque chose survit de plus fort que la Mort.</div> -<div class="verse">…</div> -<div class="verse">Et tandis que le vent s’exténue en reproches</div> -<div class="verse">Quelque chose de moi meurt déjà dans les cloches.</div> -<div class="verse">…</div> -<div class="verse">Une surtout, la plus triste des villes grises</div> -<div class="verse">Murmure dans l’absence : « Ah ! mon âme se brise ! »</div> - -<div class="verse stanza">Murmure avec sa voix d’agonie : « Aimez-moi ! »</div> -<div class="verse">Et je réponds : « J’ai peur de l’ombre du beffroi.</div> - -<div class="verse stanza">J’ai peur de l’ombre encor de la tour sur ma vie</div> -<div class="verse">Où le cadran est un soleil qu’on crucifie.</div> - -<div class="verse stanza">La voix reprend avec tendresse, avec émoi :</div> -<div class="verse">« Revenez-moi ! aimez mes cloches ! aimez-moi ! »</div> - -<div class="verse stanza">Et je réplique : « Non ! les cloches que j’écoute</div> -<div class="verse">Sont les gouttes d’un goupillon pour une absoute ! »</div> - -<div class="verse stanza"><span class="pagenum" id="p121">-121-</span> La voix s’obstine encor plus tendre : « Aime mes eaux !</div> -<div class="verse">Remets ta bouche à la flûte de mes roseaux ! »</div> - -<div class="verse stanza">Mais je réponds : « Non ! les roseaux dont l’eau s’encombre</div> -<div class="verse">Sont des flûtes de mort où ne chante que l’ombre ! »</div> -</div> - -<p>Le poète avait beau continuer d’intervertir les -mots de son funéraire couplet : « D’amour -mourir me font, belle dame, vos beaux yeux… » -la ville contemporaine voulait être célébrée pour -ses quartiers « les plus animés ». Et piqué au -jeu, puis au vif, le troubadour des canaux ne -leur roucoulait plus, pour madrigaux que de -renaissantes nénies. Elles sont devenues les -siennes propres. Le malentendu allait s’aigrissant. -Il se scelle dans la mort.</p> - -<p>Il s’effritera, et le dernier grain de poussière -de son incompréhension, rencontrera quelque -jour, sur le chemin de Paris à Bruges, la translation -des cendres de Rodenbach. Le glorieux -et plus clairvoyant avenir doit ce dédommagement -à son défunt chanteur exilé, au nostalgique -Ovide de Bruges.</p> - -<p>Il a droit à une expiation. Qu’elle soit la -même que celle de Lanchals, l’innocent chevalier -Brugeois iniquement décapité en 1488, par ses -<span class="pagenum" id="p122">-122-</span> concitoyens. Trop tard, toujours, la ville repentante -vota piaculairement une commémoration -permanente, et sut du moins la choisir avec -grâce et avec goût, l’accomplir avec fidélité. -Comme les armoiries de ce Lanchals, dont le -nom signifie <i>long col</i>, étaient figurées par un -cygne, on chargea bon nombre de ces oiseaux -d’éterniser parmi les canaux Brugeois, le blanc -remords, à l’égard de son fils victimé, de la cité -marâtre. Venise aussi, en mémoire d’un innocent -égorgé, allume tous les soirs, au chevet de -Saint-Marc, une lumière réparatrice. Mais écoutez -Hello sur ce propos de l’injustice : « La terre -ne savait pas ces choses ; <i>et si c’était à recommencer, -elle ne les saurait pas mieux aujourd’hui. -Elle les ignorerait de la même ignorance, -elle les mépriserait du même mépris si on la -forçait à les regarder.</i> »</p> - -<p>Oui, que Venise dont un prêtre, chaque vesprée, -attise sa lampe en dédommagement de ce -forfait, trouve une fois encore un enfant jouant -avec un couteau ensanglanté auprès d’une -femme assassinée ; il décollera encore l’innocent -et, seuls, les ruisseaux de ses nouveaux pleurs -reconnaîtront les traces usées de ceux que lui -arrachent encore aujourd’hui son ancien crime. -<span class="pagenum" id="p123">-123-</span> La Porte des Baudets n’est pas près de se fermer, -ni le Puits-aux-Oies près de se combler, -non plus que la Rue de l’Ane-Aveugle, près de -s’éclairer en matière de malentendu civique. -Bruges pleurant son ancienne grandeur se l’est -vue restituer dans le chant d’un poète. Elle lui -aurait volontiers demandé d’employer son génie -à paraphraser ce vers fâcheux du divin Vigny :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">« Béni soit le commerce au hardi caducée ! »</div> -</div> - -<p class="noindent">Elle alimente pieusement les cygnes expiatoires -du chef tranché de Lanchals, mais ne voit pas sa -propre brume se concréter au-dessus des eaux -en la pleurante image de cette jeune fille qui tient -en ses mains la tête souriante d’un autre Lanchals, -d’un autre Brugeois, de Georges Rodenbach, -le local Orphée.</p> - -<p>Quant à nous, jouissons amèrement pour lui -et pour nous, de cette nouvelle et saisissante -forme de l’incompréhension familiale, qui n’a eu -pour donner aux pierres de Bruges, des cœurs -de parents, qu’à leur laisser leurs cœurs de -pierres !</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">II<br /> -TRIPTYQUE DE FRANCE</h2> - -<p class="c large">AU DELA DES FORMES</p> - -<blockquote class="epi"> -<p>« Là finit notre art sur la terre. »</p> - -<p class="sign"><span class="sc">Balzac.</span></p> - -</blockquote> -<div class="chapter"></div> - - -<h3 id="p2ch1">I<br /> -Le Broyeur de Fleurs.</h3> - -<p class="c large"><span class="sc">Adolphe Monticelli</span></p> - - -<div class="break"></div> -<div class="c"><img src="images/illu3.jpg" alt="" /> -<div class="cc"><span class="sc">Adolphe MONTICELLI</span><br /> -1834-1886</div> -</div> -<div class="chapter"></div> -<p>On s’étonne parfois du peu de détails que -laissent flotter à la surface d’un souvenir, même -assez peu distant, certaines existences de nobles -artistes. Ce n’est pourtant qu’une conséquence -naturelle de cette injustice envers les vivants, -signalée et définie magistralement par Hello. -Appliqués à noter les particularités de l’existence -de ceux, parmi leurs contemporains, qui leur -semblent marquants, les commentateurs n’ont, -le plus souvent, rien à nous fournir sur les véritables -grands hommes.</p> - -<p>Il y a de l’Épiphanie dans l’apparition du génie -sur la terre. C’est un peu de divin sous une -apparence humaine. Mais la lumière consume -son foyer, et quand, ressuscité de ses cendres, le -phénix est remonté au ciel, à peine quelques -<span class="pagenum" id="p130">-130-</span> grains d’ombre, au-dessous de beaucoup de -clarté, demeurent pour attester de ce météorique -passage. C’est alors que de pieux et naïfs -croyants s’obstinent à retrouver des vestiges. La -pierre du sépulcre a été soulevée… des linges -traînent à terre… le linceul est replié… est-ce un -dieu, est-ce un jardinier, ce revenant en chapeau -de paille ? Alors Damis, l’évangéliste d’Apollonius, -s’offre à vous fournir cent preuves de son -messie. Mais l’évangéliste du Fils de Dieu se -contente de conclure sur le propos de son Christ : -« Il y a encore beaucoup d’autres choses qu’il a -faites ; et si on les rapportait en détail, je ne -crois pas que le monde même pût contenir les -livres qu’on en écrirait. »</p> - -<p>J’ai consacré à deux artistes Flamands, un -peintre et un poète, le précédent diptyque. Je -veux aujourd’hui dédier le présent triptyque à -trois artistes Français encore assez proches de -nous, et mieux rapprochés dans le temps, par -l’emploi de leurs facultés apparentées et par une -environnante incompréhension, cette fois, partiellement -justifiée.</p> - -<p>Le premier d’entre eux est Monticelli, le -peintre Marseillais, bien particulièrement assujetti, -quoique récemment décédé, à un tel mystère -<span class="pagenum" id="p131">-131-</span> posthume. C’est que, un de nos maîtres l’a -écrit avec autorité, à propos de l’impersonnalité -qu’il exigeait justement dans l’œuvre du romancier : -« Monsieur Gustave Flaubert n’intéresse -personne. » L’amas d’anecdotes qui foisonnent, -monotones ou diversifiées, autour de l’existence -de chacun, n’est pas toujours en rapport direct -et révélateur avec les qualités créatrices. Ceux -qu’elles retiennent sont de funéraires indiscrets, -l’oreille collée à la porte même des tombeaux -pour surprendre un secret encore vital, le fantôme -d’un bruit, le murmure d’une ombre. -L’histoire et la légende confondues, dans le -mémorial de Monticelli, y sont si avares et si -restreintes que, satisfaire dans la mesure du -possible au goût de tels curieux ne sera s’exposer -qu’à une digression de peu de durée.</p> - -<p>Né à Marseille en 1834, il y mourut en 1886. -Sa famille, originaire d’Italie, descendait, dit-on, -des ducs de Spolète. Une lignée plus mystique, -et qu’il me plairait fort d’être, comme je crois, -le premier à indiquer, c’est celle qui ne peut -manquer de faire cousiner notre peintre avec ce -doux frère Pierre de Monticelli dont il est question -au chapitre <small>XIII</small> des <i lang="it" xml:lang="it">Fioretti</i> de Saint François -d’Assise, et qui « fut élevé corporellement au-dessus -<span class="pagenum" id="p132">-132-</span> de terre, à la hauteur de cinq ou six -brasses, jusqu’au pied du crucifix de l’église -dans laquelle il priait ». C’est encore ce religieux -qui s’entretint avec Saint Michel, lequel lui promit -la grâce qu’il souhaitait « et plusieurs -autres encore ». Nul doute que, parmi ces grâces -sous-entendues, l’archange n’ait accordé au saint -celle de compter un arrière-neveu qui s’élevât -spirituellement à la hauteur de cinq ou six -brasses au-dessus du niveau des peintres. Quoi -qu’il en soit, notre Monticelli fut, à Marseille, -l’élève d’Aubert, dont on sait que ce fut aussi le -maître du distingué portraitiste Ricard, titre -vénérable. Il fit, en 1846 et vers 1856, deux séjours -à Paris — dont le second ne dura pas -moins de dix ans — au cours desquels il connut -et admira Diaz, s’initia aux œuvres de Delacroix -et des grands contemporains, qu’il imita -moins qu’ils ne le révélèrent à lui-même. En -1870, il revint de Paris, à pied, dans sa ville -natale, et pour toujours. Il eut, de Gautier, le -goût des vêtements somptueux et romantiques, -auxquels il joignit, un temps du moins, de les -porter avec une recherche digne de Baudelaire. -Il aima idéalement l’Impératrice Eugénie, dont -le type fournit à beaucoup de ses tableaux.</p> - -<p><span class="pagenum" id="p133">-133-</span> Ce fut un bel et bon vivant, parent cordial, -ami éprouvé, artiste idéal et sensuel, goûtant -fort la bouillabaisse, dont il ne fut pas sans appliquer -les procédés à nombre de ses toiles. Il -en produisit plusieurs milliers, quelquefois jusqu’à -trois par jour, ne leur demandant, outre la -jouissance qu’il éprouvait à exercer son art et -certaines recherches de métier, de toilette et de -cuisine, que les sommes nécessaires à l’achat de -cette couleur, qu’il proclamait belle mais coûteuse, -et dont l’emploi, en certaines de ses -œuvres, les assimile, plutôt qu’à des tableaux, à -des bas, voire des hauts-reliefs : des chaînes de -montagnes, le Mont-Blanc, l’Himalaya, écrivent -ses naïfs chroniqueurs. Vers la fin de la journée, -le travail accompli, l’ébauche de quelques visions, -la saisie de deux ou trois rêves, il sortait pour -leur trouver chaland, et en réjouir le premier -venu qui l’accostait, lequel, en échange de peu -de francs, savait s’approprier cette féerie. Un -détail, que je tiens de tradition orale : un clou -planté dans le châssis, ou dans le panneau même, -permettait au peintre de promener ainsi sans -dommage, à travers les allées et jusqu’à la rencontre -d’un client ou la fin de sa course, ces -tableaux frais peints et chargés de couleurs. -<span class="pagenum" id="p134">-134-</span> Or, c’est la trace de cette pointe qui aide aujourd’hui -à discerner les Monticelli véritables. Assez -naïve prétention de la part des soi-disant connaisseurs, -depuis qu’on a découvert une industrie -qui consiste à tirer dans des meubles pseudo-anciens -des décharges de petit plomb, pour -imiter les trous des vers ! Le trou du clou, révélateur -des œuvres authentiques du maître Marseillais, -ne procréera-t-il pas de nouvelles écoles… -de carabine ? — Quoi qu’il en soit, les plus aimables -parmi les amateurs de cette peinture peu -commune ne demeureront-ils pas sa première -et « principale clientèle » au dire poétique de -Paul Arène, « les pêcheurs du quartier Saint-Jean -qui, avec un vague et touchant instinct -d’art, sans avoir besoin de comprendre le sujet, -un peu aussi par sympathie pour ce brave artiste, -« peuple » comme eux, aiment suspendre -aux murs sombres de leur logis, entre une -rame et une palangre, ces petits carrés éblouissants, -dont l’harmonieux éclat leur rappelle les -grandes clartés du large, les pourpres du ciel au -couchant, les phosphorescences de la mer » ? -Ailleurs, les <i>petits carrés éblouissants</i> luttent -contre un climat fuligineux, triomphent des -spleenétiques brumes : « Il advint, écrit Monsieur -<span class="pagenum" id="p135">-135-</span> Émile Bergerat, que, dans une petite ville -d’Écosse, houillère et charbonnière, où la vie -est morte et le ciel fumeux, l’aristocratie minière -s’éprit jusqu’à la manie des visions troubles et -charmantes du Turner français. Chacun voulut -avoir l’une de ses pièces, afin de l’éclairer, le -soir, au réflecteur mobile, et de rêver devant -elle en fumant des cigares, comme on joue au -kaléidoscope. Ensuite l’Amérique s’enchanta, et -des caisses de Monticellis traversèrent les mers. »</p> - -<p>La presse locale, parcourue en des collections -datant de loin, ne me fournit sur le compte de -Monticelli qu’une maigre contribution monotone -et ressassée. Les termes en sont peu nombreux, -sinon peu caractéristiques. L’amour-propre de -clocher s’en gonfle sinon avec exagération, du -moins en un trouble discernement, qui se targue -d’un prix, se hérisse d’une anecdote, l’un comme -l’autre assez peu renouvelés. Un tableau du -peintre, acheté 5,000 francs par Napoléon III, à -Vichy, disparaît dans l’incendie des Tuileries. -Une peinture de Monticelli atteint, à l’ébahissement -général, le prix de 8,500 francs à la vente -Burty, en 1891. Le prix de 25,000 francs est mis -en avant par d’autres chroniqueurs, mais pour -deux tableaux qu’ils ne précisent pas ; et l’assertion -<span class="pagenum" id="p136">-136-</span> peut bien être erronée. En revanche, le -seul que le Musée de Marseille daigne accueillir -est de ceux que l’artiste vendait quinze francs à -sa clientèle des Allées.</p> - -<p>Monticelli aimait la musique jusqu’au délire. -Sa palette comportait vingt-sept couleurs. Tout -lui était bon pour la distribuer sur la toile, fût-ce -le tuyau de sa pipe. Mais une science profonde -des réactions et de toute la chimie de son art le -rendait maître de ses effets, jusqu’à des conclusions -presque magiques. C’est un fait presque -avéré, bien que démenti par plusieurs, que certain -paon, aujourd’hui plus que visible, admirable, -dans un tableau de la collection Samat, -faisait totalement défaut lors de la livraison de -la toile par son auteur, qui cependant s’était -engagé à y faire figurer cet oiseau. « Non seulement -il y est, mais il est très beau, avait affirmé -Monticelli, et il sortira. » Et le paon est sorti, -désormais radieux et immarcescible. Le même -trait nous est rapporté au sujet d’un vase, puis -des yeux d’un portrait d’enfant, qui de noirs -sont devenus bleus, se conformant, après coup, -à la ressemblance.</p> - -<p>La même sécurité qui lui faisait d’avance -certifier de tels résultats aux incrédules spectateurs, -<span class="pagenum" id="p137">-137-</span> qui s’en convainquaient ensuite, induisait -notre homme à une philosophie, sans -doute non moins méprisante que résignée, à -l’égard des critiques de ses œuvres. « En -l’accrochant dans un autre sens, elle fera peut-être -meilleur effet », disait-il en ses jours -de complaisance. Mais, pour de moins incompréhensifs -amateurs, il ajoutait cette phrase -que je cite dans son incorrection caractéristique : -« Delacroix a peint pour vingt ans après lui. -Moi, je peins pour dans cinquante ans. Il -faudra ce temps-là pour qu’on apprenne à voir -ma peinture. »</p> - -<p>Mais il reprenait vite sa bonhomie accommodante -et sa bonne humeur. Certain jour qu’une -servante s’était assise sur un panneau fraîchement -terminé, il accepta en riant cette étrange -collaboration, et se mit à reprendre l’ouvrage, -sur ce propos rassurant adressé à la délinquante -confuse : « Ça ne fait rien, dit-il, <i>au contraire !</i> »</p> - -<p>Ces termes banaux et baroques, agencés par -la chronique du terroir, sans beaucoup plus de -diversité que le renversement par lequel Monsieur -Jourdain modifiait sa prose, constituent les -thèmes de la légende de Monticelli. J’en dirai -maintenant les variations plus ingénieuses, non -<span class="pagenum" id="p138">-138-</span> pourtant avant d’avoir cité cette phrase recueillie -dans un journal de Marseille, parce qu’elle -nous donne des premières, à propos d’une toile -de Monticelli, le ton de certaines notations, que -nous verrons mieux orchestrées : « Le motif en -est un sous-bois, dans lequel se jouent des -femmes richement vêtues. Une irradiation de -lumière se joue à travers la feuillée, troue la -pénombre du bois, se traîne sur le sol, enveloppe -les personnages et les fait saillir de la toile -dans un relief illuminé. »</p> - -<p>Trois articles parus dans des journaux -Parisiens les exécutent d’un art plus renseigné -et plus savant, d’une vibration plus claire. Le -premier, daté des premiers jours du mois de -mars 1881, est signé Émile Blémont, et traite de -la vente Burty qui venait de s’accomplir. Je -citerai deux importants fragments de cet article, -parce qu’ils m’ont paru des mieux venus, -parmi les commentaires, d’ailleurs assez rares, -inspirés par Monticelli. Ceux-ci résument excellemment -deux aspects de notre modèle. Le -premier, qui a trait à sa mystérieuse réputation, -contient aussi de lui un portrait qui semble -véridique : « Une des dernières passions de -Burty fut pour les tableaux de Monticelli. Il en -<span class="pagenum" id="p139">-139-</span> avait, avec délices, découvert et acquis de très -beaux, et leur avait donné une place d’honneur -dans son salon. Il ne se lassait pas de les -signaler à ses visiteurs. D’abord, son intérêt -pour ces œuvres, si étrangement captivantes, -se compliquait du mystère qui planait sur -leur auteur. — Quel était ce Monticelli ? Nul -ne pouvait donner sur lui les moindres renseignements. -Les quelques poètes qui partageaient -à son égard les sentiments de Burty firent une -enquête. L’enquête resta infructueuse.</p> - -<p>« On le crut mort. Ses admirateurs en devinrent -plus fanatiques. Les spéculateurs ouvrirent -l’œil. — La production était arrêtée. L’œuvre -ne devait plus s’augmenter. L’artiste avait disparu. -C’était fini. Ce qu’il avait signé atteindrait -certainement une très haute valeur vénale, au -moment de la tardive justice rendue au génie. — Malgré -ces considérations alléchantes, on tentait -rarement l’aventure. Et, juste au moment où l’on -commençait à prendre confiance, on apprit que -Monticelli existait en personne.</p> - -<p>« Monticelli n’était pas mort ! Monticelli -n’était pas une chimère ? Il vivait là-bas, à -Marseille, dans son coin, sans prétention, sans -gloire, parfaitement insoucieux, travaillant -<span class="pagenum" id="p140">-140-</span> pour vivre, presque totalement inconnu, résigné -à sa clientèle obscure et hasardeuse, vieux, mais -toujours vert, la peau tannée, le poil blanchissant, -l’œil visionnaire, l’air pauvre et supérieur, -le geste distrait et familier. Il faisait deux, -trois tableaux par jour, avec une verve endiablée ; -et quand il n’avait plus le sou, il courait -les cafés, ses toiles et ses panneaux sous le bras -et à la main, pour les offrir aux consommateurs -propices. Il acceptait bonnement le peu -qu’on lui en offrait, dix francs, cinq francs, -parfois moins, et retournait dans son grenier -plein de ciel et de soleil, se griser de lumière et -de mirages. — Ziem le connaissait, déjeunait -avec lui lorsqu’il passait à Marseille, et le -traitait comme un camarade. Paul Arène, Clovis -Hugues le virent, causèrent avec lui, nous contèrent -son histoire. Raoul Gineste le visita à -plusieurs reprises, et publia sur lui une excellente -étude, avec illustrations à l’appui.</p> - -<p>« Malgré le grand nombre et le bas prix de -ses compositions nouvelles à Marseille, la valeur -de ses tableaux ne baissa pas à Paris. Dans sa -dernière manière, en effet, ses qualités de coloriste -étaient exaltées en taches éclatantes et -miroitantes qui, de sa moindre esquisse, faisaient -<span class="pagenum" id="p141">-141-</span> un feu d’artifice, très réjouissant pour les -fanatiques, mais inquiétant pour les sages.</p> - -<p>« Et enfin, il mourut réellement. »</p> - -<p>L’autre fragment a trait à l’œuvre même de -Monticelli, dont il nous donne une transposition -assez approchante, et non sans saveur :</p> - -<p>« Il nous promène dans le monde enchanté -de Boccace et de Shakespeare. Ici, c’est le <i>Décaméron</i>. -Là, c’est le <i>Songe d’une nuit d’été</i>. Il -est le poète de la lumière. — Comme on l’a -dit pour Diaz : « Il ne montre pas un arbre -ou une figure, mais l’effet du soleil sur cette -figure ou sur cet arbre. » Il a « ce style de fête » -dont parle Carlyle. Il est pétri de clarté Provençale, -comme Rembrandt de clarté Flamande. -Et, comme Rembrandt dans son moulin, il s’est -formé tout seul dans sa bastide Marseillaise.</p> - -<p>« Sans effort, en se laissant naïvement aller -à son imagination, il évoque des féeries adorables, -où il réunit, en des décors et sous des -costumes d’éternelle beauté, les déesses et les -demi-déesses de tous les âges et de toutes les -patries, les Dalila et les Calypso, les Hélène et -les Judith, les Fiammetta et les Rosalinde, les -Ève et les Béatrice, les courtisanes de Corinthe -et les marquises de la Régence.</p> - -<p><span class="pagenum" id="p142">-142-</span> « Il a reconquis pour nous ce suave et chimérique -domaine de Watteau, où fleurit l’élégance -d’une vie surnaturelle ». Il en a « renouvelé la -grâce ». Il y a retrouvé « le sourire de la ligne, -l’âme de la forme, la cadence des gestes », en -des bosquets d’apothéose, en des bois baignés -d’un clair de lune bleu, en de magiques campagnes -pleines de vibrations musicales et de pénétrants -parfums, en des fêtes galantes d’une -volupté suprêmement mélancolique. — Mais j’en -avertis les gens positifs, il faut être un peu poète -pour sentir la poésie un peu folle de ces personnages -lyriques et de ces chimériques paysages. -Il faut avoir en soi de quoi éclairer cette lanterne -magique. Alors seulement un tableau de -Monticelli, avec toutes ses imperfections, toutes -ses défaillances, est aux regards et à la pensée, -suivant l’expression du poète, <i>une joie pour -toujours</i>. »</p> - -<p>Un article de Paul Arène, paru dans le même -mois, et dont j’ai plus haut détaché une phrase, -ne fait que varier les mêmes motifs sur un ton -plus badin.</p> - -<p>Quatre ans plus tard, une chronique de -Caliban retient le thème et le renouvelle. Il -s’agissait de l’achat, projeté pour le Louvre, d’un -<span class="pagenum" id="p143">-143-</span> Turner contesté. Bergerat en prit spirituellement -texte pour exalter celui qu’il appela judicieusement -le <i>Turner Français</i>, et qui se -trouvait être Monticelli, « plus original que -l’autre, mais de quelques degrés encore plus -fou de la couleur, plus malade de la lumière et -plus puissant visionnaire. »</p> - -<p>Rapprochez ce portrait du précédent :</p> - -<p>« La guerre de 1870 terminée, on voyait à -Marseille, dans les cafés de la fameuse Cannebière, -un grand gaillard chauve et barbu, coiffé -du chapeau bousingot à larges ailes, vêtu du -veston classique de velours, tourner autour des -tables des terrasses, et proposer aux consommateurs -l’achat d’une toile qu’il avait sous le -bras. Sur cette toile, il y avait des visions extraordinaires, -qu’il fallait, pour les démêler, -regarder à distance. Elles se dégageaient lentement, -comme du brouillard, d’un empâtement -de matière colorée de l’épaisseur d’un pouce, et -paraissaient peintes sans l’intervention de la -brosse et de la palette, avec le tube même, aidé -de l’ongle et du coude. Mais, de cette furie de -praticien en délire naissaient des évocations -délicieuses de jardins d’amour, aux terrasses de -marbre, peuplées de dogaresses Vénitiennes, -<span class="pagenum" id="p144">-144-</span> qu’escortaient de longs lévriers, des promenades -dans Cythère, rêvées par un Watteau enragé, -des rencontres de brocarts, de satins, de soieries, -de dentelles, flagellés de rayonnements mystérieux, -et des théâtreries galantes de la Comédie -Italienne, ciselées dans la profondeur des pâtes.</p> - -<p>« Les gens de Marseille, jaloux aujourd’hui -de la gloire du Maître local, n’entendaient pas -grand’chose à ces conceptions hyperboliques, -où l’harmonie des tons multipliait ses tours de -force frénétiques. C’est comme qui dirait, pensaient-ils, -la palette de Véronèse pendant les -<i>Noces de Cana</i>, mais rien de plus que ses raclures. -Et, pour quelques louis, ils soulageaient Monticelli -de son panneau, qu’ils suspendaient pour -rire, et sans cadre, à leurs murs épouvantés. »</p> - -<p>Voilà d’importants documents, de décisives -notations, qui nous permettent de reconstituer, -d’une part, une figure, de l’autre, une manière.</p> - -<p>Poursuivons. L’étude signée Paul Guigou, -en tête des reproductions de Monticelli par -Lauzet, bien que plus uniquement fantaisiste et -dithyrambique, nous fournit encore certains -détails appréciables : « Il avait pour tout logement -une petite pièce, meublée d’un lit bas en -un coin, d’un chevalet, de deux chaises. Une -<span class="pagenum" id="p145">-145-</span> seule fenêtre donnait du jour, voilée d’un -rideau rouge à ramages. Toute la chambre baignait -dans une teinte de pourpre, dont le vieux -peintre se réjouissait. — Toute musique le -rendait fou, mais surtout celle des tziganes, qui -le bouleversait d’enthousiasme. Au dernier coup -d’archet, il partait en hâte, rentrait dans son -grenier, allumait tout ce qu’il pouvait rassembler -de chandelles et peignait tant que duraient -ses forces. »</p> - -<p>J’arrêterai là ces citations, élues à travers de -longues et difficiles recherches. Elles nous fournissent -en plusieurs notables masses, dont les -autres ne sauraient que les répéter, de solides dessous -pour ce double portrait d’une physionomie -et d’un talent, d’un homme et de son art. A -nous de l’unifier et compléter de touches, de -rehauts, de glacis et de lumières.</p> - -<p>Un nom qui manque, entre ceux évoqués par -les commentateurs, c’est le nom de Walter Scott. -Il y est de prime importance, cependant, ce nom -qui crée une atmosphère en laquelle certaines -toiles du peintre Marseillais replongent nos souvenirs. -Leicester, Kenilworth, et le triomphant -équipage de la Reine Vierge, et le somptueux -manteau de sir Walter Raleigh déployé dans la -<span class="pagenum" id="p146">-146-</span> boue, sous les pieds de la « Royale Célibataire », -portant, selon l’expression de Carlyle, « du fard -rouge sur le nez et du fard blanc sur les joues, -comme ses dames d’atours, lorsque des chagrins -et des rides l’eurent éloignée des miroirs, -avaient accoutumé de l’accommoder ». Bien des -femmes de Monticelli sont accommodées de cette -façon-là. Il n’y regarde pas de si près. Et, si -vous le pressez un peu, il aura vite fait de vous -répondre que, par un procédé emprunté au -paon de la collection Samat, ces nez-là vous -apparaîtront blancs dans dix ans et, ces joues, -roses dans quinze.</p> - -<p>Un intitulé prononcé à propos, c’est celui de -<i>Fêtes galantes</i> ; avec le titre de <i>Jardins d’amour</i>, -il baptise excellemment une grande part de cette -œuvre, toute faite d’un papillonnement, d’un -papillotement de Triboulets et de Méphistos, -de pages et d’abbés, de seigneurs et de dames. -Le mot <i>irradiation</i> caractérise bien le fluide en -lequel ils baignent. Ce sont des trouées, des percées, -des infiltrations lumineuses, quasi incandescentes ; -comme des vols d’abeilles de flamme, -des essaims de papillons ignés ou de lucioles -envahissant les feuillages, soudain piquetés, -tiquetés, tigrés de voltigeantes étincelles.</p> - -<p><span class="pagenum" id="p147">-147-</span> Le petit tableau catalogué <i>Confidences</i>, dans -la collection André, à Marseille, est un exemple -merveilleusement scintillant de cette pluie -d’étoiles. Ce tableau, comme presque tous ceux -qui composent cet intéressant groupe, me semble -appartenir à cette seconde manière de Monticelli, -celle qui se dégage des bitumes lisses, sans -encore s’irruer dans les « Himalayas » d’empâtements -et de raclures.</p> - -<p>Les autres Monticelli de cette galerie sont <i>La -Moisson</i>, que je cite tout d’abord à cause du -prix qu’y attache son possesseur, bien que ce -tableau ne me semble pas caractéristique de la -plus curieuse manière du peintre, ni de sa plus -captivante forme de rêverie. Au reste, M. André -ne me le cite point parmi ceux qui figurèrent à -l’Exposition de 1900. Combien je préfère, en -effet, outre les <i>Confidences</i> précitées, ces autres -toiles : <i>Dames et Amours</i>, des Cupidons potelés -devant un groupe de dames en causerie ; — les -<i>Femmes aux canaris</i>, des charmeuses d’oiseaux, -en train de caresser ou d’encager le <i>serin</i> -de Lesbie ; — <i>Le Thé</i>, ou plutôt <i>Le Goûter</i>, un -groupe d’idéales jeunes femmes assemblées dans -leur éternel parc, sous une lumière blonde, autour -d’un guéridon où des boissons fraîchissent. -<span class="pagenum" id="p148">-148-</span> Conciliabule féminin, tiré d’un Compiègne de -rêve par un Winterhalter de génie ; — enfin <i>Le -Parc de Saint-Cloud</i>, les mêmes jeunes femmes, -isolées, cette fois, avec des enfants, sous des -arbres plus profonds, en un effet d’ombre et de -lumière plus marqué, plein de poésie. Quant à -<i>François I<sup>er</sup> et les dames de la Cour</i>, c’est un -de ces panneaux de la dernière manière du -peintre, plus rugueuse, plus diaprée et qui -abondent dans son œuvre. La collection de -M. André, l’une des plus importantes pour les -amateurs de Monticelli et que leur propriétaire -fait admirer avec autant de complaisance que -de fierté, comporte, de ce peintre, une trentaine -d’ouvrages distants de dates, par conséquent d’intérêt -gradué. Citons encore : <i>Cavalier et amazone</i>, -<i>L’indiscrétion</i>, <i>Cuisiniers</i>, <i>L’Aumône</i>, <i>La -Halte</i>, <i>Intérieur</i>, <i>Paysages d’automne</i>, <i>Portraits -de Rembrandt</i>, etc. Je tiens à exprimer -ici toute ma gratitude à M. André, pour la -bonne grâce ingénieuse avec laquelle il m’a aidé -à documenter ce travail.</p> - -<p>J’ai visité, à Marseille, plusieurs collections -contenant chacune d’intéressants spécimens : -M. Chave, M. Negretti, M. Guinand, sont, entre -beaucoup, de ces heureux possesseurs. Chez -<span class="pagenum" id="p149">-149-</span> M. Chave, je note un curieux portrait d’enfant, -aux yeux noirs veloutés, aux cheveux en boucles -apprêtées, aux menottes croisées sur des fleurs, -en jupe grise ballonnée, en escarpins vernis à -bouffettes jaunes, une fillette, attifée comme -pour la distribution des prix d’un pensionnat -prétentieux ou la récitation d’un compliment -de fête. D’autres tableaux appartenant -à M. Chave sont : une <i>Fête à Herculanum</i>, une -<i>Nativité</i>, une <i>Chasse</i>, le <i>Pont de Saint-Menet</i>, -etc.</p> - -<p>M. Guinand, qui est neveu de Monticelli, -a cédé, si je me souviens bien, les tableaux -qu’il tenait de lui. Mais il a gardé les portraits -de famille : une saisissante tête de sa mère, -de dimension un peu plus grande que nature, -et un portrait de sa sœur enfant, prenant -une tasse de chocolat, qui est, à mon avis, -l’un des chefs-d’œuvre de l’artiste. Chez -M. Rambaud, c’est un <i>Décaméron</i>, à peu -près dans les dimensions de celui de Winterhalter, -qui fut célèbre. Si (et ce n’est pas impossible) -ce dernier inspira Monticelli, c’est, une -fois de plus, la preuve qu’une veine médiocre -peut ne pas être étrangère au concept d’une réalisation -supérieure. Une perle de la même collection, -<span class="pagenum" id="p150">-150-</span> c’est une ronde de jeunes femmes dans un -sous-bois, à ma connaissance, petite toile unique -dans l’œuvre de Monticelli, par le fini à la fois -libre et heureux, la composition, la couleur. -Chez M. Negretti, je note bien, entre beaucoup -de belles marines, une <i>Sortie de messe</i>, une <i>Suzanne -au bain</i>, une <i>Escarpolette</i>, des <i>Chiffonnières -ivres</i> (une esquisse qui fait penser à Delacroix), -un portrait de Monticelli par lui-même ; -mais nous rentrons, avec cette collection, dans -les compositions plus répétées, plus lâchées aussi, -souvent, sinon inspirées, du moins animées, -involontairement ou non, de l’esprit de tel ou -tel maître : Rembrandt, Watteau, Millet, Decamps, -Tassaert.</p> - -<p>J’ai parlé de la peinture au paon, propriété de -M. Samat, directeur du <i>Petit Marseillais</i>. Chez -les collectionneurs de Marseille, on rencontre -encore : <i>Les Pêcheurs</i>, à M. Magnan ; <i>Les Chèvres</i>, -à M. Molinard ; plusieurs toiles chez le -Docteur Mireur<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>, chez M. Pelleu, ami et élève -du maître, et chez MM. Petit, Buy, Rey, Raybaud, -Rambaud, Lieutier, etc.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> Dispersées depuis.</p> -</div> -<p>A Cannes, M. Delpiano possède un grand -<span class="pagenum" id="p151">-151-</span> nombre de Monticelli, de valeur inégale : un -<i>Méphistophélès</i>, de beaux bouquets, des saltimbanques, -des cuisiniers, et surtout des oiseaux -aquatiques, notables entre tous.</p> - -<p>Un tableau célèbre sous le nom de <i>La Cour -de Henri III</i> appartenait à Madame Estrangin, -à Aix<a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>. Il est daté de 1874. C’est un épisode de -la <i>Dame de Montsoreau</i> : des femmes parées -jouent sur une terrasse avec des seigneurs et des -chiens, entre des draperies répandues, des perroquets, -de Véronésiens écroulements de vaisselles -et de fruits. Et le Triboulet qui, du fond -de la toile, préside à cette scène, occupe la place -d’un galant abbé de Cour, complaisamment supprimé -par le peintre au nom d’un scrupule religieux.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> Acquis depuis par M. Boussod.</p> -</div> -<p>Le Musée de Lille possède deux toiles de Monticelli, -tué, on ne sait par quelle erreur, longtemps -avant sa mort, toujours par les dates inscrites -aux cadres.</p> - -<p>Je possède quatre belles études de Monticelli : -<i>Les Reîtres</i>, sur le fond d’un paysage de décor, -zébré de hachures, de balayures d’un vert -d’émeraude et de turquoise morte, que ponctue -<span class="pagenum" id="p152">-152-</span> d’une blessure orangée un reste de soleil -couchant, à droite, dans le ciel, un groupe de -trois personnages, une ribaude entre deux reîtres -magnifiques et corpulents, tout pleins de -morgue, de redondance et de rodomontade. -Elle, au chaperon emplumé, décolletée, toute en -brocart et velours, tient à sa droite le plus gracieux -de ces deux galants, steppant de la jambe -gauche, dans son maillot clair, en sa trousse -bouffante, sous son feutre à plume et son manteau -d’un rouge vif. L’autre, plus épais, en sa -veste d’un vert riche, ressemble fort, sous sa -barbe rousse, à Monticelli lui-même. Il est -escorté de son chien, gauche comme un mouton -de « crèche », et ses brodequins sont du même -ton orangé que la plaie ouverte dans le ciel.</p> - -<p>Viennent ensuite <i>Les Colombes</i>. Quatre belles -jeunes femmes dans un parc. L’une d’elles, une -rousse, s’accoude à un vase de jardin, d’où ruissellent -des roses. Deux autres, aux cheveux châtains, -s’appuient l’une à l’autre comme en une -confidence. La quatrième, la blonde, assise de -profil sur la droite du tableau, est la vraie charmeuse -de colombes. Ces oiseaux l’entourent, -familiers, à ses pieds, sur son épaule et dans ses -bras refermés. Deux lévriers, l’un clair, l’autre -<span class="pagenum" id="p153">-153-</span> foncé, assistent à la scène. Et par une anomalie -fréquente dans les tableaux de ce peintre, le -ciel semble plutôt nocturne, tandis que l’atmosphère -est diurne, et que les personnages sont -dévorés d’une ardente lumière solaire.</p> - -<p>La troisième peinture devrait s’intituler <i>Les -Premiers Pas</i>, tant l’intérêt de quatre jeunes -femmes réunies dans un parc se concentre sur -deux enfants, debout devant elles, et notamment -une fillette dans l’attitude à la fois rigide, importante -et craintive d’un marmot qui, pour la première -fois, se tient tout seul debout sur ses -petites jambes. Les deux inévitables chiens sont -ici deux bassets, toujours différents de robes. -La scène se passe au pied d’une statue à vaste -socle, dans un beau parc aux ombres d’écaille -brune, qu’ensanglante un soleil couchant somptueux -et tragique.</p> - -<p>La quatrième ébauche, la plus curieuse, représente -la fin d’une soirée de gala ; seigneurs et -dames, rassemblés sur une terrasse, écoutent -chanter un bouffon en habit citron, qui se détache -sur un fond d’un intense vert-bleu, lequel -oppose aux tons roux dont les groupes sont baignés -par la lueur d’invisibles flambeaux, la froide -clarté d’un clair de lune. Je l’intitule : <i>Fantasio</i>.</p> - -<p><span class="pagenum" id="p154">-154-</span> Nommons encore, parmi les collectionneurs -de Monticellis : M. Mesdag, peintre de marine -Hollandais ; M. van Thorne, de Montréal, et -nombre d’amateurs étrangers.</p> - -<p>Ne parlons que pour mémoire des Monticellis -signés Diaz par des vendeurs peu scrupuleux ; -l’avenir se chargera de rendre à chacun ce qui -lui appartient ; le savoir, le goût, chacun reconnaîtra -les siens.</p> - -<p>Une mention spéciale pour un tableau religieux -exécuté par Monticelli dans des conditions -particulières. C’est dans l’église d’Allauch, -petite ville des environs de Marseille, que l’artiste -a consacré cette peinture à la mémoire -de sa fiancée, Rose Aubanel, morte en sa vingtième -année. Le panneau représente une gloire, -dans laquelle la jeune fille, toute vêtue de blanc, -s’élève vers le ciel, sans cesser d’être étendue, -portée et contemplée par les anges. Quelques-uns -d’entre eux sont à la ressemblance de parents -et d’amis de la jeune morte.</p> - -<p>Quant au portefeuille édité par Boussod et -Valadon, et contenant vingt-deux lithographies, -d’ailleurs belles, exécutées par le pauvre Lauzet -d’après les peintures de Monticelli, je dirai que -le projet en fut aussi téméraire que le serait -<span class="pagenum" id="p155">-155-</span> celui d’un lithographe, lequel tenterait, avec -son noir et blanc, de nous donner une idée de -la Corne d’or, ou d’une éruption du Vésuve.</p> - -<p>Les anecdotes sont nombreuses touchant notre -peintre ; elles sont ressassées par les ana -locaux : j’y renvoie le lecteur. Citons-en deux, -plus inédites. La première nous renseigne bien -sur son caractère. Un riche négociant de ses -amis lui paraît soucieux. « Embarras d’argent ? » -fait Monticelli. L’autre ayant acquiescé, -l’artiste lui tend gravement une pièce de deux -francs, et, sur un sourire de son ami : « Quoi, -s’écrie-t-il, tu n’as pas besoin de quarante sous, -et tu te plains ? Moi, quand je les ai, je suis -riche ! »</p> - -<p>La seconde m’est contée par un collectionneur -qui en tremble encore. Monticelli, sur la -fin de sa vie, et sans doute un peu exalté, visitait -la galerie de cet amateur. Après des marques -d’admiration fort judicieusement témoignées -à des peintures d’intérêt divers, on arrive -à une aquarelle de la facture la plus savoureuse. -Et le peintre de s’écrier : « Ah ! celle-là est trop -belle, il faut que je la mange ! » Ce disant, il se -mit en devoir de dévorer le tableau dans lequel -sa morsure resta marquée.</p> - -<p><span class="pagenum" id="p156">-156-</span> Ce n’est pas seulement par le sujet d’un grand -nombre de ses tableaux que Monticelli mériterait -d’être assimilé à l’auteur des <i>Fêtes galantes</i>. Le -premier de ces traits prouve qu’il lui ressemblait -aussi de bonhomie, et quelques-uns de -leurs portraits offrent des parités d’expression, -sinon de figure. Ceux de nos poètes auxquels -je comparerais encore Monticelli seraient, pour -certaine guise, Ponchon, pour certain air de visage, -Armand Silvestre.</p> - -<p>Celui de nos peintres, en lequel je retrouve -magistralement amplifiées, quelques touches de -Monticelli, c’est Albert Besnard, bien notamment -en son beau portrait de Réjane.</p> - -<p>Mais les meilleurs tableaux à rapprocher de -ceux de ce coloriste étonnant, tous, enfants, -nous les avons faits, et je les revois dans mon -souvenir. Au chaud de l’été, nous écrasions, entre -une planchette et un fragment de vitre, lobélias, -calcéolaires, géraniums, tous les tons les -plus fulgurants du jardin, et nous nous complaisions -des heures à contempler, fascinés, les -éblouissants ensembles ainsi obtenus, composés -de fleurs broyées.</p> - -<p>Ces tableaux, les filles de la campagne qui -nous apprenaient à les faire, les appelaient des -<span class="pagenum" id="p157">-157-</span> <i>paradis</i>, et c’est en effet l’un d’eux que Notre-Dame -de la Salette avait commandé aux enfants, -Mélanie et Maximin, afin d’y reposer ses pieds -et d’y pleurer à son aise. Les personnages divins -peuvent bien quelquefois venir pleurer sur la -terre, leurs yeux daignent s’y promener sur nos -maux, mais leurs pieds doivent être séparés du -terrain poudreux ou fangeux par un portatif -morceau de paradis qui les isole. Les iniquités -ne souillent pas les yeux qui les contemplent, -mais les pas qui s’y complaisent et s’y égarent…</p> - -<div class="chapter"></div> - - -<h3 id="p2ch2">II<br /> -L’Inextricable Graveur.</h3> - -<p class="c large"><span class="sc">Rodolphe Bresdin</span></p> - -<blockquote class="epi"> -<p>« Pour végétation, souffrent des arbres -dont l’écorce douloureuse enchevêtre -des nerfs dénudés. »</p> - -<p class="sign"><span class="sc">Mallarmé.</span></p> - -</blockquote> - -<div class="break"></div> -<div class="c"><img src="images/illu4.jpg" alt="" /> -<div class="cc"><span class="sc">Rodolphe BRESDIN</span><br /> -1822-1885</div> -</div> -<div class="chapter"></div> -<h4><span class="sc">Première Partie</span></h4> - -<p>Ce fut, en quelque sorte, un Monticelli de -l’encre de Chine, que Rodolphe Bresdin. Après -le broyeur de fleurs, le broyeur de noir. Il remplace -la multiplicité des touches du pinceau, -par l’infinité des traits de la plume, et nous -offre ainsi, au lieu d’un canevas merveilleusement -émaillé de laines vives, une toile incroyablement -embrouillée de fils obscurs.</p> - -<p>C’est une tâche ingrate, que de se faire le rapporteur -d’une gloire ébauchée, et de chercher à -mettre en plus nette lumière, des figures familières -à la seule élite. D’aucune part, on ne -nous en sait gré. Ceux qui savouraient, entre -<i lang="en" xml:lang="en">rare few</i>, une œuvre assez ignorée, seraient -presque tentés de s’en déprendre, à la voir divulguer. -<span class="pagenum" id="p162">-162-</span> Ils répétaient après Baudelaire : « C’est -le petit nombre des élus qui fait le Paradis ! »</p> - -<p>Les autres, qui n’admettent pas que rien leur -puisse être révélé, sitôt assimilés les documents -dont ils ne savaient pas le premier mot, et que -nous leur apportons de loin, au prix de cent -efforts, font mine d’en avoir eu, de tout temps, -les oreilles rebattues. Heureusement, ces plaisantes -gageures n’ont rien à voir avec le juste -et judicieux labeur qui consiste à rassembler -les premiers et restreints éléments de critique, -suscités par une renommée <i lang="la" xml:lang="la">in fieri</i> : un des -plus nobles offices de nos Lettres.</p> - -<p>Une caractéristique des talents dont la forme -un peu ésotérique nous occupe, c’est précisément -d’avoir toujours eu, de leur vivant, un héraut, -d’ailleurs inécouté. Et quand le grand méconnu -meurt, il reste pour longtemps drapé dans le linceul -d’art, que lui a tissé et brodé la seule clairvoyante -pitié d’un contemporain magnanime.</p> - -<p>Ce héraut, ce fut pour Hello, d’Aurevilly ; -Baudelaire, pour Guys. Pour Bresdin, ce fut -Banville.</p> - -<p>Bien entendu, la notoriété devait aller, plutôt -qu’aux pages supérieures que nous dirons, à un -<i lang="la" xml:lang="la">factum</i> de moindre importance, dont l’écrivain, -<span class="pagenum" id="p163">-163-</span> d’ailleurs, se vante de lui devoir, non seulement -sa <i>réputation</i>, mais sa <i>carrière</i> :</p> - -<p>« Ces contes — écrit Champfleury, dans sa -préface — qui ont décidé de la destinée de l’auteur… » -Et plus loin : « Chien-Caillou, patronné -par Victor Hugo, a fait jadis la fortune -du livre ; l’auteur ne l’a pas oublié, et remercie -ses amis connus ou inconnus, etc… »</p> - -<p>Le badin conteur aurait bien pu tout d’abord, -peut-être, remercier l’artiste vrai, « l’esprit aux -mille souterrains, creusé dans le roc, comme le -tombeau d’un pharaon », selon l’expression de -Banville ; l’homme à l’âme profonde, qui lui -fournit l’occasion de se tailler un petit succès -dans un lambeau de ses prodiges. Mais le léger -Champfleury est bien trop occupé à se faire valoir -plus ou moins naïvement, aux dépens du -puissant Bresdin qui n’en a cure, pour s’apercevoir -de la monstrueuse maldonne qu’il prend -sur soi d’accréditer, et qui, une fois de plus, a -comme surprenant, comme déplaisant effet, -d’illustrer le moucheron, au détriment du -lion lumineux ; de nous faire admirer non -loin d’un petit Mont-Blanc, un Perrichon démesuré.</p> - -<p>Tels sont les redressements dont il importe de -<span class="pagenum" id="p164">-164-</span> rebouter à temps les opinions faussées, ce qu’on -appelle un peu trop complaisamment : les légendes ; -de remettre à leur place respective, ceux -qui se sont assis autour du festin, au gré de -leur gloriole ou de leur modestie. Et c’est peu, -pour l’évangélique bonheur de dire à cette dernière : -« mon amie, montez plus haut ! » que -d’assumer de gaieté d’esprit et de cœur, le tri -difficultueux et peu rémunérateur des <i lang="la" xml:lang="la">disjecta -membra</i> d’une renommée encore hésitante et -diffuse.</p> - -<p>Ceci dit, ayant bien établi qu’il fut longtemps -plus qu’abusif de faire s’élever Chien-Caillou, -et Champfleury lui-même, au-dessus du niveau -de Bresdin, ramenons l’opuscule, trop vanté, à -de plus exactes proportions, et laissons-lui proférer -ce par quoi il vaut et prévaudra, c’est-à-dire -le peu qu’il contient de la haute personnalité -de son héros véritable et vénérable.</p> - -<hr /> - - -<p>Chien-Caillou, on le sait (Champfleury ne le -dit pas) n’est autre que la corruption, à travers -le langage des ateliers et le charabia des concierges, -<span class="pagenum" id="p165">-165-</span> du nom de Chingackgook, un personnage -de Cooper. Ce sobriquet, Bresdin semble -l’avoir réellement reçu de ses camarades, au -cours de son bref apprentissage chez les peintres. -Une gravure de Bresdin porte, inscrit au -mur d’un cabaret : « Chingakgouk, bon vin, -sert à boire et à manger. »</p> - -<p>La nouvelle, je ne fais que la rappeler ; elle -est à lire et, pour beaucoup, elle est lue. Son -début s’accuse du moins véridique : « Cette histoire -si gaie, si folle, si amusante, aura germé -toute gonflée de larmes, de faim, de misère, -dans l’esprit de celui qui l’écrira plus tard. »</p> - -<p>Il en résulte, titre deux fois glorieux, que -Bresdin fut une sorte de Villon, compliqué de -Verlaine. Dégageons-le de ces circonstances un -peu trop « amusantes », et dont il ne paraît -point que le récit l’ait <i>amusé</i>, personnellement.</p> - -<p>Bresdin-Chien-Caillou devenu graveur, après -avoir débuté tanneur, habite « une chambre de -quarante francs par an ». Elle est meublée d’un -lit de miséreux, et d’une échelle à « marches -plates servant d’étagère », sur laquelle repose -un rudimentaire attirail d’aquafortiste : quelques -planches, des aiguilles fixées à des baguettes -et un pot de cirage, pour tirer les -<span class="pagenum" id="p166">-166-</span> épreuves. Un échelon est encore occupé par un -lapin vivant, modèle et compagnon de Bresdin, -qui lui valut ce nom de <i>Maître au Lapin</i> recueilli -par un des historiens de l’artiste, Monsieur Alcide -Dusolier, lequel en a fait le titre de sa biographie. — Un -troisième et dernier élément du -mobilier de Caillou, consiste en une estampe -authentique de Rembrandt. Et le graveur vit -de carottes et de pain de munition, qu’il partage -avec son lapin, dans cet aérien taudis.</p> - -<p>Un brocanteur juif y fait son entrée, découvre -et exploite le génie du cénobite-gueux, et lui -achète cent sous ses griffonnages, « quelque -chose d’allemand primitif, de gothique, de naïf -et de religieux », qu’il revend deux cents francs -en les faisant passer pour d’anciennes gravures. -« Pour comprendre les eaux-fortes de Chien-Caillou, -il fallait être savant. La plupart des -gens n’y auraient rien vu ; les véritables amis de -l’art y découvraient un monde. Jamais la pointe -ne s’était jouée d’autant de difficultés. »</p> - -<p>Ainsi s’exprime la nouvelle de Champfleury, -réduite à ce qu’elle fournit de contribution pour -l’histoire de Bresdin.</p> - -<p>Si j’ajoute que l’auteur (ce qui fut presque -prophétique) fait mourir son héros aveugle, sur -<span class="pagenum" id="p167">-167-</span> cette poignante apostrophe : « Ah ! dit-il en -poussant un grand cri, je ne vois plus… » c’est -que ce <i>Lamma Sabachtani</i> de l’art a précédé -telle situation qui nous émeut dans <i>La Lumière -qui s’éteint</i>, le beau roman de Kipling.</p> - -<p>Rapprochés de moins fantaisistes sources, ces -détails semblent acceptables.</p> - -<p>M. Alcide Dusolier qui écrit quatorze ans -après Champfleury, nous représente Rodolphe -Bresdin « d’une honnêteté niaise et sublime ». -A vingt-sept ans, il quitte Paris où ces vertus -ne trouvent guère plus d’emploi que son talent -génial, et dirige vers Toulouse un exode qui -nous rappelle celui de Monticelli, vers Marseille, -en 1870. Soyons reconnaissants aux pages de -M. Dusolier, de nous initier à cette phase caractéristique -de la vie du <i>Maître au Lapin</i>. Le -compagnon de Chien-Caillou n’est donc ni un -mythe, ni une chimère ; Bresdin lui a réellement -fait faire, dans ses bras, les deux cents -lieues qui unissent Paris à Toulouse ; et ce lapin -a conquis sa place au paradis des animaux aimés, -sur lesquels s’est réverbéré un peu de -l’amour refoulé des grands cœurs solitaires. -Pour le moment, Maître et bétail sont arrivés au -but. Nous sommes à l’heure où Bresdin s’assure, -<span class="pagenum" id="p168">-168-</span> moyennant cinq francs par an, le loyer d’une de -ces cahutes de cantonnier « moitié terre et moitié -chaume, qui servent aux paysans, de vestiaire -pour leurs outils de labeur. » Il y passe -cinq ans, avec son lapin, à se nourrir, <i>soi et lui</i> -« exclusivement d’herbes et de légumes, de -salade, surtout. Quant au pain, il en mangeait -comme les métayers mangent de la viande, une -fois par semaine, allant à la ville tous les -quinze jours, vendre pour cent sous ou dix -francs à quelque brocanteur, un de ses admirables -dessins à la plume… » — et, sans doute, -contractant dès lors le germe des maux cruels, -dont nous entendrons le gémissement plus -tard.</p> - -<p>Au bout de ces cinq années de stage à « s’asseoir -avant d’entrer, aux portes de la ville » -Bresdin y pénètre et aussi dans le luxe. « Pour -la première fois, depuis cinq ans, il couche dans -un lit… le propriétaire l’a vu, par deux fois faire -cuire un morceau de bœuf, sur quelques -branches mortes ramassées dans le verger. » -Et le voilà installé dans son recoin qui lui -semble royal, — d’ailleurs, selon son goût, — à -« travailler, inconnu et admirable » suivant la -juste expression de son historien d’alors, entre -<span class="pagenum" id="p169">-169-</span> son lapin et une rainette, qui constituent, en ce -temps-là, toute sa famille.</p> - -<p>Telle est la phase de l’existence de Bresdin -que nous donne à connaître M. Dusolier.</p> - -<p>Un autre biographe lui succède ; car le sort -qui paraît se divertir à fomenter les étranges -formes de pareilles destinées, leur suscite des -commentateurs dont le dire se retrouve à point -nommé, tel qu’un modeste, mais effectif évangile.</p> - -<p>Celui dont je parle, fort précieux dans l’exégèse -de Bresdin, ce fut une brochure de Monsieur -A. Fourès, publiée à Carcassonne, en 1891.</p> - -<p>Un peu diffuse, et d’ailleurs, fort heureusement, -sans prétention, elle se contente de nous -fournir des renseignements dont plusieurs sont -importants, et, quelques-uns, inappréciables. -Débarrassés des répétitions ou d’inutiles commentaires, -et joints aux sûres observations -desquelles nous avons fait le triage, ils renforceront -les traits de caractère déjà observés, complèteront -la figure.</p> - -<p>Rodolphe Bresdin est né le 12 août 1822, de -Denis Bresdin et de Geneviève Françoise Buisson, -à Monrelais (Loire-Inférieure). « A vingt -ans, déjà, dans le faubourg Saint-Marceau, il -<span class="pagenum" id="p170">-170-</span> habitait un grenier, un galetas plutôt, qu’il partageait -avec des chats, des lapins, des poules, -faisant lui-même sa cuisine, lavant son linge -en un recoin, gravant devant sa fenêtre, dans -les heures nombreuses où il n’allait pas à la -tannerie. »</p> - -<p>Ceci est un retour au motif amplifié de Chien-Caillou -et de son bétail, dont nous allons suivre -l’accroissement et le développement. Écoutez -plutôt :</p> - -<p>« Il vivait à Toulouse, dans une maison basse, -au milieu d’un jardin (M. Fourès en précise à -peu près l’emplacement). Cette habitation, mal -recrépie, sale, en désuétude, ressemblait plutôt -à une étable qu’à la demeure d’un artiste ; elle -était divisée en deux pièces. Celle où il travaillait -avait, pour tous meubles, une table, une -mauvaise couche et trois chaises. Dans un coin, -des fagots, au-dessus desquels voltigeaient -librement des oiseaux de différentes espèces, qui -étaient dressés. Sur un signe du maître, ils se -perchaient ou quittaient les branches. Dans -l’autre pièce, on voyait de nombreux pigeons et -lapins dont Bresdin faisait aussi l’éducation. -C’était, paraît-il, pour lui, après son travail, le -plus agréable des délassements. Il avait plaisir -<span class="pagenum" id="p171">-171-</span> à commander à tous ces animaux… » Et -comme on s’étonnait de son dénûment, il s’en -déclarait surpris : « J’ai, disait-il, du pain, des -fruits de mon jardin, et la meilleure des boissons… » -une eau de source dont il exaltait le -mérite, affirmant « qu’elle contenait une infusion -bienfaisante des diverses feuilles qui y -tombaient. »</p> - -<p>Nous entendrons pourtant résonner, un jour, -dans la correspondance de Bresdin, le <i>lamento</i> -de ces cruelles années.</p> - -<p>Je note maintenant une nouvelle similitude -entre Bresdin et Monticelli.</p> - -<p>On se souvient de celui-ci, se rendant vers le -soir, aux Allées de Marseille, dans l’espoir d’y -rencontrer, devant quelque café, l’acheteur de sa -toile du jour. De même, Caillou sort tous les -soirs, se rend, Place Lafayette, au Café de la -Comédie, et chaque fois « muni d’un dessin -qu’il met en vente. »</p> - -<p>« Je n’ai pas de pain, donnez-moi ce que vous -voudrez », répond-il à un amateur, au sujet -d’un dessin, dont il reçoit quarante francs. Mais -l’ouvrage, cédé, pour le double de cette somme, -le premier acquéreur en veut faire bénéficier -Bresdin, qui refuse. Il refuse de même les -<span class="pagenum" id="p172">-172-</span> quatre cents francs que lui offraient deux Anglaises, -pour un sujet fini, à la condition qu’il -en retirât un cochon de premier plan, dont -l’aspect leur déplaisait. — « Ce cochon, répondit -fièrement Caillou, fait tout le mérite de ma -composition. Je ne déshonorerai pas mon art ! » — Et -deux jours après, il s’estime heureux de -vendre cent cinquante francs le même travail, à -un amateur moins exigeant ou plus compréhensif.</p> - -<p>Ici se place une histoire de Princesse Mathilde -qui n’est guère plaisante. Elle prouve, une fois -de plus, qu’il est difficile de faire le bien avec -délicatesse.</p> - -<p>Un matin de 1853, dans son taudis de Toulouse, -l’artiste, assis sur une caisse retournée, -l’unique siège du lieu, voit entrer chez lui un -gommeux local. C’est le secrétaire de la Préfecture, -qui lui apporte quatre cents francs, au nom -de la « cousine du tyran ». Pourquoi justement -cette somme ? On ne se l’explique pas. L’idée, -qui n’en est pas moins généreuse, à l’égard d’un -artiste très inconnu, et si besogneux, suscitée -par la lecture de Chien-Caillou, a le tort d’être -mal formulée. Bresdin entre en fureur, puis -en arrangements, et consent (je crois le comprendre, -<span class="pagenum" id="p173">-173-</span> bien que le récit ne précise pas) à accepter -l’argent, comme prix d’une commande -qu’il livrera par la suite. Mais, quand le scrupuleux -obligé se présente, quatre ans après, à -l’hôtel Impérial, avec ce trésor, qui valait plusieurs -fois le bienfait : « la première épreuve, -admirablement tirée, du Bon Samaritain… le -pauvre homme était si misérablement vêtu que -le concierge ne consentit jamais à le laisser entrer -dans la cour ! »</p> - -<hr /> - - -<p>Nous voici maintenant en face du document le -plus considérable, qu’il ait, jusqu’à ce jour, été -donné de consulter, sur le compte de Bresdin : -les dix lettres par lui adressées à son ami Monsieur -Justin Capin, de Saint Projet, publiées par -M. Fourès, et qui équivalent aux dix paroles de -ce crucifié de l’existence.</p> - -<p>La première de ces lettres est datée de 1854. -Il y parle de « l’amertume de sa position », et, -dans le même instant, nous révèle sa propre -charité. Pauvre (et quel pauvre !) apitoyé sur un -plus pauvre. Il s’agit d’un Polonais, qu’il appelle -<span class="pagenum" id="p174">-174-</span> « pauvre Pologne » et qui vient le trouver pour -lui faire comprendre l’état piteux de ses personnelles -affaires…</p> - -<blockquote> -<p>« Il tombe sur mon pain — <i>remarque drôlement -l’auteur de la lettre</i> — et y fait une telle brèche, que -si, relativement, les Anglo-Français en font une pareille -à Sébastopol, toute l’armée y passera avec armes et -bagages ; et s’il y a assez d’eau devant la brèche, les -deux flottes pourront bien y passer aussi, sans que les -<i lang="en" xml:lang="en">steamers</i> aient jamais besoin d’abaisser leurs mâts, ni -leurs cheminées. » — <i>Et il ajoute</i> : « Je vais tâcher de -lui donner quarante sous pour aller jusqu’à Agen… le -pauvre garçon mérite vraiment qu’on s’intéresse à lui, -car il est très rangé et très laborieux, et, de plus, il a -l’air d’être très honnête, Pologne, — ce qui est à considérer. — Je -dois l’emmener avec moi en Amérique, l’année -prochaine… »</p> -</blockquote> - -<p>J’insiste sur ce point de beauté morale, qui -nous donne à constater que si, comme l’écrira -plus tard Banville « cet esprit est taillé dans le -roc, comme le tombeau d’un Pharaon », ce cœur -est aussi pénétré d’amour, comme le nid d’une -colombe.</p> - -<p>Reconnaissons aussi ce goût de l’honnêteté, -constamment manifeste chez Bresdin, qui, selon -Banville encore « s’est exilé, pendant de longues -années, non pas dans une province, non pas -dans une campagne, mais dans une forêt… pas -<span class="pagenum" id="p175">-175-</span> tout à fait comme Alceste, pour avoir seulement -la liberté d’être honnête homme, quoique ce sentiment -entrât pour beaucoup dans la résolution -prise ». Ce goût d’honnêteté, nous le retrouvons, -au cours de toute l’existence de l’artiste, et qui, -lors du baptême de son premier enfant, prend -cette forme particulière : la marraine choisie -n’ayant pas paru offrir au papa de suffisantes -garanties de moralité, il la remplaça, séance tenante, -par une fillette de dix ans qu’il alla quérir -sur ce propos : « Puisque vous prenez la -chose au sérieux, je ne peux permettre que ma -fille reçoive le premier sacrement, soutenue par -des mains impures. » Enfin, nous voyons s’ébaucher -dans la dernière phrase de la lettre précitée, -cette Amérique idéale qui fut une des illusions -de ce génie enfant, ensemble borné et -vaste.</p> - -<blockquote> -<p>« L’image de ce pays neuf où la liberté et l’indépendance -peuvent se conquérir par le travail, m’a déjà retrempé -un peu… en me reportant vers cette nature vierge, sortie -d’hier, pour ainsi dire, des mains du Créateur. — Ah ! -pouvoir, à la face de la Nature, cultiver son corps et son -âme, développer les dons précieux que Dieu mit en vous, -sans s’abrutir dans un travail abject, souvent vil et -infâme, asservissant son intelligence à l’oppression, à la -ruse, la duplicité et la force, comme on voit tant de créatures -déchues le faire pour gagner leur existence. N’est-ce -<span class="pagenum" id="p176">-176-</span> pas enviable, et bien capable d’émouvoir tout homme -dont la souplesse et la flexibilité dorsale, comme la -volonté et le pouvoir de dissimuler, sont des défauts qui -lui sont inconnus autant qu’impossibles<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a> ? Je sais bien -que beaucoup de gens me diront qu’il faut hurler avec -les loups ; moi je pense qu’il vaut mieux les tuer ou les -fuir, si la fortune ou le hasard de la position ne nous -permet pas de pouvoir les museler. »</p> -</blockquote> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> On rétablira aisément la construction de cette phrase et -de quelques autres citées, dont l’incorrection n’est pas pour -diminuer l’éloquence.</p> -</div> -<p>Donc il veut partir, mais ce départ est ajourné -faute d’argent.</p> - -<blockquote> -<p>« Sur cinq Christophe Colomb que nous étions, pas -un n’avait une piste pour le porter, ni un maravédis pour -payer la barque de Caron, afin de passer de ce monde-ci -dans l’autre. J’avais cependant obtenu — ô prodige de -l’éloquence et des bons renseignements sur l’exploitation ! — j’avais -cependant obtenu de passer pour cent -trente francs… moi, et les quatre autres à ma considération. -Mais je n’ai pu obtenir davantage, ce qui fait que -je suis forcé de travailler <i>le moëllon lithographique</i> -pour amasser mon voyage, et probablement celui des -autres, qui doivent compléter le chiffre de cinq exigé par -la concession. »</p> -</blockquote> - -<p>Mais le temps s’écoule sans réaliser le projet -que nous voyons fluctuer au cours des lettres. -En 1866 :</p> - -<blockquote> -<p><span class="pagenum" id="p177">-177-</span> « La guerre d’Amérique a eu cela de fâcheux qu’elle a -tellement fait enchérir le coton, et il s’est tellement écrit -pour ou contre les noirs, que d’un côté, la matière première -faisant défaut et, de l’autre, le papier allant toujours -en augmentant, il est devenu si cher que les vieux -amis ne s’écrivent plus, — ce qui prouve à la fois la -force des événements, et la faiblesse des sentiments ! » <i>Et -tout de suite après cette boutade</i> : « Ma pauvre femme -et moi nous désirons d’autant plus sincèrement avoir de -vos nouvelles, que, d’un moment à l’autre, nous pouvons -partir en Amérique, comme colons. »</p> -</blockquote> - -<p>Une autre lettre de la même année, débute -ainsi :</p> - -<blockquote> -<p>« Je vous annonce que je vais partir pour la Nouvelle-Orléans, -dans deux mois, au plus tard ; je devais partir -le 20 septembre, mais ayant appris que la fièvre jaune -avait commencé son apparition, je retarde mon voyage — d’autant -plus volontiers que, voulant emmener toute -ma famille, je suis obligé d’attendre que mes efforts pour -me procurer la somme nécessaire, aient été couronnés de -succès.</p> - -<p>Quelques personnes m’ont assuré que, mettant en loterie -quelques gravures et quelques dessins, je pouvais -espérer une partie de mon passage, réussir et arriver à -mon but. En conséquence je viens vous soumettre la -situation, et vous prier, comme un de mes plus anciens -amis, de me venir en aide en ce moment, afin de ne pas -être obligé de partir seul. Car je suis décidé à partir -quand même, tous mes renseignements me faisant espérer -de pouvoir réussir là-bas, ou aux environs. »</p> -</blockquote> - -<p>Mais toujours l’auteur de tant de <i>Fuites en -<span class="pagenum" id="p178">-178-</span> Égypte</i> voit se refuser à lui, cette fuite en Amérique -tant désirée.</p> - -<p>C’est seulement après 1871, qu’il s’embarque -avec les siens, pour le Canada. De ce voyage — qui -sans doute ne fut pas heureux — nous ne -connaissons guère que le retour : « Il y a dix -ans (vers 1876) dans une brasserie fréquentée -par les peintres — écrit Paul Arène en son <i>Paris -Ingénu (Un Vieil Artiste)</i> — près d’une gare, -quelques amis s’entretenaient de Bresdin, depuis -longtemps disparu et qu’on croyait mort, quand -précisément Bresdin entra chargé de paquets, -suivi de sa femme, de ses six enfants et d’un -nègre. Bresdin, comme on revient d’Asnières, -s’en revenait du Canada, où il était allé chercher -fortune. »</p> - -<p>Ce que nous avons vu se dérouler dans l’intervalle, -ce sont les souffrances ; et ce que nous -avons vu surgir c’est la famille, qui n’est pas -sans les aggraver.</p> - -<p>La famille, dans la correspondance qui nous -occupe, et nous instruit si fort, fait son apparition -avec l’étonnant baptême dont il a été question. -Suivons-la : « Bresdin, selon un de ses -chroniqueurs, n’éprouva jamais pour sa femme -d’autre sentiment que celui de la reconnaissance. -<span class="pagenum" id="p179">-179-</span> Il la sentait malheureuse à cause de son -caractère étrange, et en souffrait beaucoup. » -Une lettre de 1862, touchante d’espérance -combative, s’exprime ainsi :</p> - -<blockquote> -<p>« J’ai déjà passé un traité avec une Revue (<i>La Revue -Fantaisiste</i>) : deux petites eaux-fortes par mois à cinquante -francs chaque. — Voilà donc une petite base -pour l’avenir de ma petite famille. — Je m’ennuie affreusement -tout seul et j’ai beaucoup à travailler ; il me tarde -de pouvoir faire venir la pauvre Rosalie et la petite, qui -doivent bien s’ennuyer aussi. »</p> -</blockquote> - -<p>En 1865 :</p> - -<blockquote> -<p>« Je vous annoncerai que j’ai un nouvel et quatrième -enfant qui, cette fois, grâce à Dieu, est un garçon ; qu’il -a un mois, paraît très bien portant, que les autres ne -vont pas trop mal, ainsi que la mère…, que, de plus, -moi et Rosalie nous sommes mariés depuis huit jours, -à la mairie de Bordeaux, et à la chapelle de Saint-Projet, -nom que j’ai choisi en pensant à vous et en souvenir de -notre amitié. »</p> -</blockquote> - -<p>En effet, le 9 décembre 1865, eut lieu, à Bordeaux, -le mariage de Rodolphe Bresdin et de -Rose Cécile Maleterre, née à Albi (Tarn), le -26 mars 1831.</p> - -<p>Quant aux souffrances, remontons-en le calvaire -poignant. La plus cruelle de toutes est -cette lumière qui s’éteint, assimilant Bresdin, je -l’ai dit, au héros de Kipling.</p> - -<blockquote> -<p><span class="pagenum" id="p180">-180-</span> « Dieu, qui n’oublie pas les siens, a bien voulu me -donner un peu plus de chance que par le passé, au moment -où les yeux m’ayant abandonné encore une fois, et -où les soucis, les infirmités, les privations et la maladie -m’avaient réduit à une condition pire que jamais, ayant -quatre enfants en bas-âge, à substanter et entretenir. -Étant très malade et ayant les yeux tout à fait ruinés -depuis longtemps, je me suis démanché l’épaule, il y a -une vingtaine de jours : j’en souffre beaucoup. La vue -m’abandonne, j’en souffre et travaille trop péniblement -pour espérer jamais rien de bon pour mes enfants, d’un -tel état de choses.</p> - -<p>« Une recrudescence de ma vieille maladie m’a cloué, -encore une fois sur un lit qui n’est pas de roses. Le -médecin qui me soigne m’a dit que mon état était très -grave, car, depuis longtemps, j’avais le cœur noyé dans -le pus, les poumons et la rate très malades ; que la saison -n’étant pas propice pour me soigner, il allait provisoirement -me faire subir un petit traitement préparatoire -(!) qui consiste d’abord en vésicatoires, qui m’enveloppent -tout le corps comme une cuirasse, depuis les -aisselles jusqu’aux hanches. Les premiers huit jours, j’ai -souffert horriblement, surtout de l’inexpérience et de la -maladresse du pansage. De plus, j’avale pour la centième -reprise, d’affreuses drogues dont l’idée seule me dresse -les cheveux sur la tête et me donne des nausées.</p> - -<p>« Au printemps, alors que la nature se pare de ses -plus beaux habits de fête, et appelle le genre humain à -la noce, mon médecin me recouvrira de vésicatoires et -m’abreuvera de nouvelles drogues. C’est un médecin qui -n’est pas ordinaire : il m’a dit qu’il me tuerait irrémissiblement -ou me guérirait. « Je ne quitte mes malades, -m’a-t-il dit, que morts ou guéris. » J’espère donc qu’il me -<span class="pagenum" id="p181">-181-</span> guérira d’une façon ou d’une autre. De temps en temps, -je vomis de la boue c’est à ne pas y croire…</p> - -<p>« Pour comble de chance, comme toujours, après avoir -ramassé un peu d’argent, et me crevant, la maladie va -me dévorer encore une fois au milieu d’un martyre sans -cesse renouvelé. Qu’est-ce que la vie, surtout une existence -comme celle que je mène depuis deux ans ? Avant, je -n’étais pas heureux, certes, mais au moins, j’étais bien -portant, tandis que j’ai souffert, depuis, des maux -inimaginables. Si j’en réchappe de ce coup, je veux aller -à cinq cent mille lieues… »</p> -</blockquote> - -<p>Encore une épître :</p> - -<blockquote> -<p>« Les yeux ne veulent pas dessiner du tout ; ils sont de -plus en plus divergents, et écrire une lettre, cela suffit -pour me les arracher. »</p> -</blockquote> - -<p>Enfin, cette lamentation, proférée de l’hôpital -Necker, en avril 1870 :</p> - -<blockquote> -<p>« La bataille a duré 48 ans, à moins d’un miracle, elle -va se terminer, la paix va se faire.</p> - -<p>« Les derniers bataillons de l’ennemi se préparent à -charger ; sondes, scalpels, bistouris, s’apprêtent à se ruer -sur mon corps déjà si las et si fatigué. Les derniers combattants -se réunissent pour un dernier et décisif effort. -Comme s’il en fallait tant que cela pour m’abattre !</p> - -<p>« Non, il n’en faut pas tant, je suis trop bas, et il y a -trop longtemps que cela dure. Jamais je ne pourrai supporter -toutes ces tortures.</p> - -<p>« Les malins se consultent, jettent déjà un coup d’œil -satisfait sur leur ferraille ; tiens-toi bien, vieux Caillou !</p> - -<p>« A dix-huit ans, je suis déjà venu ici, aveugle, et Dieu -<span class="pagenum" id="p182">-182-</span> sait, et peut seul savoir ce que j’y ai souffert. A quarante-huit -ans, j’y reviens. Hélas ! pourrai-je encore y -revenir ? »</p> -</blockquote> - -<p>Le miracle a lieu, et c’est un honneur, pour -Courbet, d’avoir organisé alors, au profit du -pauvre ressuscité, une soirée à bénéfice, en -laquelle j’aime encore à saluer le nom d’Agar.</p> - -<div class="chapter"></div> -<h4><span class="sc">Deuxième Partie</span></h4> - -<p>Arrivons à l’œuvre de cet innocent damné.</p> - -<p>Banville s’en montra, de bonne heure, le -commentateur passionné et inimitable.</p> - -<p>C’est le 15 juin 1861, dans la <i>Revue Fantaisiste</i> — dont -Bresdin devint le collaborateur, en -cette même année, pour une série de gravures -de format un peu exigu et dont la périodicité ne -pouvait convenir à sa fantaisie, — que le Maître -des <i>Odes Funambulesques</i> nous donne une <i>transposition</i> -de l’art du graveur, qu’il décrit d’une -écriture aussi fouillée que les originaux de ces -planches touffues.</p> - -<blockquote> -<p>« Voici un enthousiasme, une âme, un poète, un fou, un -génie, une pensée, qui m’étonne, me trouble et me fait -rêver de longues heures : Rodolphe Bresdin. Ses dessins -<span class="pagenum" id="p184">-184-</span> à la plume, ses lithographies où la pointe et le crayon -s’unissent pour produire des effets prestigieux, sont des -mondes à étudier, minutieux, compliqués, énormes, imposants -par leurs masses hardies, détaillées jusqu’à la -démence, et rivalisant avec la nature par l’infiniment -petit, recherché jusqu’à l’atome. »</p> -</blockquote> - -<p>Et plus loin :</p> - -<blockquote> -<p>« Autant vouloir compter les roseaux, les chardons, les -brins d’herbe, les oiseaux, les animaux farouches, les -nuées bizarres, les villes inouïes qui fourmillent dans un -dessin grand comme la main signé Rodolphe Bresdin. » — « Il -a vu, <i>poursuit l’écrivain</i>, ces Babels de troncs et -de feuillages, ces demeures de lianes… ces marais de -verdure… » <i>Il a entendu</i> « le bruit imperceptible de la -feuille qui pousse… » <i>en un mot, il a dit</i> « la forêt, les -minutieux enfantillages de ses jeux, les formidables -excès de ses délyres… » <i>et il est, comme Dürer</i> « un -espion des forces vives de l’incommensurable Nature » -<i>dont le mystère s’est révélé pour lui</i>.</p> - -<p>« Du champignon vil jusqu’à l’oiseau ivre d’éther, de -l’oiseau à l’archange ailé, une chaîne d’êtres non interrompue -relie les cercles de la création ; du bout de votre -bâton vous déchirez ce champignon hideux ; il se divise -en une nuée d’insectes qui, en noires peuplades, s’empare -du sol ; ce champignon est végétal, il est animal aussi ; -la transition entre la vie végétale et la vie animale nous -échappe, comme entre la vie animale et la vie divine. -L’eau croupie, la pourriture engendrent des âmes ailées ; -il existe une ressemblance effrayante entre le regard des -lacs et celui des prunelles humaines, les racines sont des -monstres qui rampent sous la terre, les branches ne -peuvent que se ressouvenir de ces poses d’animaux -<span class="pagenum" id="p185">-185-</span> féroces qu’elles affectent, et ne peuvent les avoir apprises -dans leur vie immobile. »</p> -</blockquote> - -<p>Voici maintenant une à tout jamais inimitable -description de l’œuvre maîtresse de Bresdin -connue sous le titre peu motivé de <i>Bon Samaritain</i>, -car, ajoute Banville : « n’en déplaise au -prodigieux artiste dont la lithographie m’emporte, -brisé, dans son fabuleux rêve et m’éblouit -moi-même, avec ses toutes petites blanches nuées -volant en pleine lumière, sous les autres nuées -moins lumineuses, et sur lesquelles se découpent -des branches capillaires, trouvées dans le prestige -flottant et faites de rien, je ne puis prendre -au sérieux le <i>sujet</i> qui a servi de prétexte à cette -composition écrasante… »</p> - -<p>Jugez plutôt :</p> - -<blockquote> -<p>« Tâchons pourtant, lutte insensée ! de donner une idée -initiale vague de ce travail immense.</p> - -<p>« Sur le premier plan une eau dormante et des végétations -inextricables : chardons, roseaux échevelés et -enchevêtrés, troncs difformes, monstrueux, épouvantables, -aux branches recroquevillées, bossues, aiguës, -affectant des poses de reptiles, animaux-branches ouvrant -des gueules féroces ; en les regardant mieux, un monde -d’animaux s’y cache : oiseaux, reptiles, singes ironiques. -Au bord de l’eau dormante, de grands oiseaux rêvent -gravement. En pleine lumière, une hydre aux cent -griffes, aux cent gueules, aux crocs hideux, aux bras -<span class="pagenum" id="p186">-186-</span> tordus ; non, c’est un tronc d’arbre aussi, mais quelle -abominable douleur a pu lui inspirer de si hideuses -tortures ? Puis le tertre herbu, feuillu, écrasé de frondaisons -noires ; les singes y pullulent, l’œil sanglant des -hiboux y éclate comme un trou de flamme, des branches -en éventail, en panaches, des astres aux visages de -soleil, des palmes folles de joie y chantent l’hymne fulgurant -de la végétation triomphante ; puis, formant -deux coulisses gigantesques et démesurées, qui laissent -voir derrière elles la toile de fond lumineuse, deux -masses d’arbres noirs, où, plus nombreuses que les -étoiles célestes et que les grains de sable du fond de la -mer, toutes les feuilles, millions de milliards de feuilles, -par le sortilège d’une magie inouïe, se voient, se comptent, -formant comme des figures larges et gracieuses, et sur -les plus hautes branchettes, dans les hauteurs infinies -du ciel, sur les petites feuilles qui naissent à peine, -de petits oiseaux passent et volent, et on les voit, et -l’œil les suit, ailes égarées dans ces vertes dentelles -végétales d’une ténuité vertigineuse, qui se découpent -sur l’azur lumineux où se condensent des vapeurs fécondantes. -Elles-mêmes, ces grandes masses d’arbres se -débattent sous des branches mortes qui, élancées devant -elles, les serrent, les étreignent, boas tordus dans l’air, -serpents aux bonds furieux, monstres dentelés et griffus ; -l’une de ces branches a tout à fait l’air d’un serpent ailé -ouvrant sa gueule sanglante où elle brandit un dard -enflammé ; ici le rêve prend corps, la nature violée livre -son secret, et avoue enfin qu’elle n’est qu’un entassement -de monstres déchirants, occupés à s’entre-dévorer. Au-dessus -de la composition énorme, un ciel fouillé, tourmenté, -minutieusement découpé en nuées qui, comme -chez Albert Dürer, ont chacune sa physionomie et son -<span class="pagenum" id="p187">-187-</span> allure, océan éthéré où chaque vague est vivante et -doit avoir un nom. A côté des larges masses d’arbres, -d’autres masses plus légères, découpées avec la délicatesse -d’un réseau de veines, et enfin, au loin, dans la -pleine et sereine lumière, une ville démesurée elle-même, -forêt de pierres, grande comme la forêt d’arbres… »</p> -</blockquote> - -<p>J’ai cité tout le morceau, parce que, je l’ai -dit, il défie à jamais toute velléité de description -de la même œuvre sous son ciel pommelé. -J’ajouterai seulement cet unique détail omis, -que Bresdin a placé visiblement, sur le corps -même du quadrupède, le monogramme de sa -signature.</p> - -<p>Longtemps après, Huysmans écrit à son tour -les lignes suivantes :</p> - -<blockquote> -<p>« Le <i>Bon Samaritain</i>, un immense dessin à la plume, -tiré sur pierre : un extravagant fouillis de palmiers, de -sorbiers, de chênes, poussés tous ensemble, au mépris -des saisons et des climats, une élancée de forêt vierge, -criblée de singes, de hiboux, de chouettes, bossuée de -vieilles souches aussi difformes que des racines de mandragore, -une futaie magique, trouée au milieu par une -éclaircie laissant entrevoir, au loin, derrière un chameau -et le groupe du Samaritain et du blessé, un fleuve, puis -une ville féerique escaladant l’horizon, montant dans un -ciel étrange, pointillé d’oiseaux, moutonné de lames, -comme gonflé de ballots de nuages. — On eût dit d’un -dessin de primitif, d’un vague Albert Dürer, composé -par un cerveau enfumé d’opium… »</p> -</blockquote> - -<p><span class="pagenum" id="p188">-188-</span> Quant à l’ouvrage de M. Henri Béraldi sur -les graveurs du <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle, tel est son jugement -à propos de la même œuvre :</p> - -<p>« Moitié vision étrange des anciens maîtres, -mais aussi moitié travail de patience comme en -exécutent les prisonniers : c’est ce que les -artistes expriment pittoresquement en disant -que c’est « noix de coco ».</p> - -<hr /> - - -<p>Voici, en outre, quelques pièces que la -possession me met fréquemment sous les yeux, -et qui vont nous permettre de classifier les -motifs d’inspiration de l’artiste.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i3">« O feuillage, tu m’attires ! »</div> -</div> - -<p>Ce mystérieux vers de Hugo pourrait servir -d’épigraphe à une notable part de l’œuvre de -Bresdin. Ce ne sont pas les moins éloquentes -de ses planches, celles où des arbres de toutes -essences, notamment des bouleaux aux blancs -troncs satinés, prennent naissance entre ces -rocs et s’entrecroisent au-dessus d’une eau qui -les mire. En ce moment même j’admire trois de -<span class="pagenum" id="p189">-189-</span> ces eaux-fortes, dont deux sont datées de 1880. -Une fraîcheur y règne ; ce sont des sous-bois -aimés pour eux seuls, sans rien d’horrifique ni -d’autrement mystérieux, que du mystère des -sites ombreux, recueillis, solitaires.</p> - -<p>La troisième de ces eaux-fortes non peuplées -que du frisson de l’air, de l’onde et des -ramures, est un état inachevé, fort propre à -nous laisser entrevoir le travail du graveur ; les -branches s’y étreignent comme des tentacules -ligneux ou des pattes de crustacés ; de plus -troublantes, qui revêtent des aspects quasi-humains, -semblent s’enlacer corporellement, et -composent des groupes amoureusement condamnés -à ne s’aimer qu’à travers l’écorce.</p> - -<p>Tout autre est celle qui suit, peut-être un -ressouvenir du voyage d’Amérique, et comme -un frontispice de forêt vierge ; un inextricable -fouillis de branchages circulairement enchevêtrés -de frondaisons et de lianes à l’entour d’une -vague trouée qui s’éclaircit au centre, telle que, -parmi les épineux empêchements des difficultés -et des obstacles, une lumineuse orientation -vers l’inconnu, une perspective sur l’espérance…</p> - -<p>Mais l’horizon se déchire en ces deux paysages -<span class="pagenum" id="p190">-190-</span> plus rocheux, nous laissant apercevoir, -dans le premier une ville biblique, laquelle -pourrait bien être Sodome, sur laquelle va -s’entr’ouvrir ce ciel follement fuligineux, qui -balaie au-dessus des nuées échevelées et sulfureuses. — Le -second, plus calme, abrite deux -plus paisibles cités, blotties en des rentrants, -au pied des monts, au bord des eaux.</p> - -<p>C’est encore dans un paysage rocheux tout -embrumé d’obscures vapeurs, que l’humanité -fait son entrée sous forme de ce chevalier sur -sa blanche monture. Il sonne du cor dans la -direction du manoir dont les tourelles couronnent -une éminence ; et sa poésie est la même que -celle qui nous émeut dans le <i>Retour du Chevalier</i>, -une des plus pénétrantes compositions -de Boeklin. — Un troisième paysage rocailleux -de plus grandes dimensions, sert de décor -à un bain de femmes. — Un nouveau bain de -femmes, celui-là plus poétique et plus Océanien, -groupe comme de jeunes Otahitiennes, entre -des vols de colibris, sous la verdure veloutée -des palmes. Rarahu, et ses compagnes, au ruisseau -d’Apiré, vingt ans avant Loti.</p> - -<p>Pénétrons dans les susdites villes, autre -domaine de Bresdin qui se plaît à démesurer -<span class="pagenum" id="p191">-191-</span> fantasmagoriquement (et sans trop pourtant -les sortir du réel) de normandes ou bretonnes -demeures, à ériger en mitres les toits des maisons -au-dessus desquels les clochers d’église -percent des ciels aux nuages ressemblant à des -boucles défrisées. — Encore un lieu de prédilection -pour la pointe de notre graveur, ce sont des -fermes aux couvertures de chaume dépeignées, -et surmontées de cages à pigeons, fort bizarres ; -au devant, les palis d’un maigre verger, une -mare où s’abreuve le bétail, autour de laquelle -des poules picorent et des marmots piaillent.</p> - -<p>Ou sait que l’agriculture fut un des rêves de -la vie de Bresdin, qui s’en distrait à dessiner de -telles métairies : « Faire de l’agriculture, objet de -tous mes vœux », écrit-il dans une lettre de 1866. -« Car Bresdin, ajoute Paul Arène, toujours bon -gré, mal gré, ramené au gîte, toujours interné par -la nécessité entre Montmartre et Montparnasse, -eut toujours la même idée fixe : être colon, s’établir -aux champs, dans un pays où les champs -ne coûteraient rien, vivre de la vie paysanne, -défricher, piocher au soleil, boire l’eau des sources, -et partager avec sa famille, les oiseaux de -l’air et les bestioles des bois, de grosses tranches -de bon pain bis qui sent encore la terre et le -<span class="pagenum" id="p192">-192-</span> blé. » Et l’écrivain conclut sur le pittoresque tableau -de l’essai de colonisation d’un grenier, -tenté à Paris par Bresdin : « Champs ensemencés, -arbustes, gazons, légumes, parmi lesquels -s’ébattaient poules et lapins, merles et moineaux, -rien n’y manquait, pas même la cabane -habitée dans un coin par notre colon… quand, -sur la plainte du locataire d’en dessous, l’expulsion -fut signifiée. »</p> - -<p>Une des plus mystérieuses planches est celle -que Bresdin lui-même intitulait <i>Arcachon</i>, du -titre banal d’un lieu qui, sans doute, lui fournit -le motif de cette illustration singulière. C’est, en -effet, de prime abord, un vulgaire châlet de -bains de mer, qu’on a sous les yeux, un chef-d’œuvre -de constructeur local, avec, par places, -toute la gauche implacabilité d’une épure. Mais -cette niaiserie architecturale ne fait que mieux -valoir les détails curieux qui, peu à peu, surgissent, -troublants et pleins de hantise. Des tourelles -s’érigent, des vitraux s’entr’ouvrent, des -balcons, tels que des corbeilles, s’emplissent de -femmes aux costumes orientaux et aux longs -voiles. Des oiseaux voltigent dans le ciel bouclé, -et parmi les denses feuillages. Une grille close -règne au-devant de l’immeuble de rêve. Sur le -<span class="pagenum" id="p193">-193-</span> premier plan, une pastourelle, sa quenouille à -la main, son marmot à ses trousses, garde tout -un troupeau de bêtes aumailles et de leurs -chiens, d’ânes et de brebis, et tout un poulailler -dispersé, jusqu’aux poussins qui viennent -d’éclore. Et tout ce monde velu et emplumé, -marbré des taches blanchâtres d’une énigmatique -clarté qui frappe la façade du châlet comme -d’une rongeuse pâleur de clair de lune, se tient -aux abords de cet habitacle féérique et bourgeois, -prisonnier derrière sa grille.</p> - -<p>Je possède une variante du même motif, en -laquelle le châlet tourne au castel ; les sultanes -y sont devenues des dames à hennin, entourées -de seigneurs et de pages ; et, sur le devant, le -troupeau de tout à l’heure, a fait place à des -cavaliers emplumés, à des varlets sonnant du -cor parmi leurs chiens. C’est un moyenâgeux -départ pour la chasse sur l’air de :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i3">« Assez dormir, ma belle,</div> -<div class="verse i3">Ta cavale isabelle</div> -<div class="verse i3">Hennit sous les balcons ; »</div> -</div> - -<p class="noindent">mais que sauve de banalité le génie du Maître. -Détail curieux : l’épreuve, sur une sorte de faux -<span class="pagenum" id="p194">-194-</span> vélin, est une de celles mentionnées par Champfleury, -tirées au cirage. Elle est datée de 1869.</p> - -<p>Viennent ensuite de ces intérieurs Flamands -pleins de jambons suspendus, de chapelets de -saucisses et d’oignons, de claies, d’éclisses et de -volumineux « pots-beurriers » coiffés d’un blanc -papier ficelé, qui s’enfument dans la région -supérieure du dessin. Cent accessoires du dernier -fini s’entassent, au-dessous d’une image -de Madone, sur la tablette encombrée et quasi -débordante de cette cheminée de campagne : -miche entamée, chandeliers, quinquet, pipe, -tricot hérissé d’aiguilles. Et, devant l’âtre, une -paisible famille de villageois, auprès du lit -abrité et de son pot de chambre. Bresdin a varié -plusieurs fois cette page domestique.</p> - -<p>Passons du réel au mystique, avec une grande -lithographie, de 1883, baptisée par Bresdin : <i>la -Pêche Miraculeuse</i>. Au-dessous d’un ciel plein -d’oiseaux, dans lequel toute une perruque -Louis XIV semble s’être débouclée, des montagnes -hérissées d’architectures Ninivites. Et, sans -que se délimite la naissance de l’eau ni l’achèvement -des récifs, des bateaux ont cargué leurs -voiles, devant tout un peuple en train d’amener -à soi des poissons étranges.</p> - -<p><span class="pagenum" id="p195">-195-</span> Des pieux sujets, Bresdin semble avoir, entre -tous préféré la Fuite en Égypte. Il y voyait sans -doute divinisé son propre rêve de familial -voyage.</p> - -<p>Je possède, en diverses grandeurs, en successifs -états de lithographie et d’eau-forte, six variations -autour de ce thème. Les jeux du ciel -et de l’eau, des rocs, et surtout des branchages, -modulent, autour du groupe auréolé, de linéaires -symphonies. Les deux plus belles sont d’aspect -bien différent : celle-ci, paisible, parmi la luxuriance -d’une végétation d’Orient, sous l’entrecroisement -noueux des rameaux vêtus de feuilles ; -celle-là (l’épreuve d’un noir velouté que -Bresdin lui-méme dénomma <i>la Vigoureuse</i>) -triste, en un paysage d’hiver, sous le fer forgé -des branchages nus, image de la mort, au-dessus -d’un torrent, image de la vie. Il semble que -cette gravure soit la reproduction du dessin décrit -par le numéro 2, du catalogue cité par -M. Fourès.</p> - -<p>La <i>Comédie de la Mort</i> suit de près et emboîte -justement le pas ; moins intéressante, elle fut plus -célèbre et plusieurs fois décrite. On sait : des squelettes -entourés de larves de Tentations ; masques -de rameaux noueux, grimaces de racines, grouillantes -<span class="pagenum" id="p196">-196-</span> bestioles aux impossibles anatomies. Un -sage médite en sa grotte, un miséreux s’affale, -hébété ; et vainement, Jésus, nimbé et invitant, -désigne un ciel trop plein de nuages.</p> - -<p>Écoutez encore Huysmans :</p> - -<blockquote> -<p>« La <i>Comédie de la Mort</i>, de Bresdin, où dans un invraisemblable -paysage, hérissé d’arbres, de taillis, de -touffes, affectant des formes de démons ou de fantômes, -couvert d’oiseaux à têtes de rat, à queues de légumes, -sur un terrain semé de vertèbres, de côtes, de crânes, -des saules se dressent, noueux et crevassés, surmontés -de squelettes agitant, les bras en l’air, un bouquet, entonnant -un chant de victoire, tandis qu’un Christ s’enfuit -dans un ciel pommelé, qu’un ermite réfléchit, la tête -dans ses deux mains, au fond d’une grotte, qu’un misérable -meurt, épuisé de privations, exténué de faim, -étendu sur le dos, les pieds devant une mare. »</p> -</blockquote> - -<p>Et ce sont encore deux actes, ou deux intermèdes -de la même comédie macabre, ces deux -feuillets jadis publiés par la <i>Revue Fantaisiste</i> : -deux chasseurs dénichant sous un buisson où -elle se tapit, la Mort, qu’ils destinaient à leur -proie ; puis, cette Mort assise, se prêchant elle-même -à une femme en train d’allaiter, au bord -d’une eau attirante et qui l’invite au suicide. J’ai -vu, dans une autre collection, une plus convaincante -figure de la Mort, à l’égard de cette -<span class="pagenum" id="p197">-197-</span> femme ; elle la persuade en lui tenant un écheveau -allégorique du fil de nos jours. Et quand, -dans une suivante gravure, la Mère s’est pendue -avec son enfant, la Mort s’en réjouit en violonant.</p> - -<p>Voici encore un curieux <i>Combat antique</i>. Un -César lauré, à cheval, des mercenaires, des prisonniers, -toute une forêt d’hommes, de lances et -de casques, traités par Bresdin avec l’enfantine -et méticuleuse virtuosité qu’il apporte au rendu -de ses forêts véritables. Une guerrière orientale, -en turban, à cheval, l’épée à la main, dans -un défilé, suivie de peuplades et de troupes. -Enfin, le très compliqué et naïf frontispice de -la <i>Revue Fantaisiste</i>.</p> - -<hr /> - - -<p>J’ai gardé pour la fin, dans le compte rendu -de cette petite collection, le tirage d’ailleurs récent -et défectueux, (d’après une pierre retrouvée) -d’une lithographie qui me livre la clef d’un -épisode, dont voici le roman comique.</p> - -<p>Des circonstances que je dirai tout à l’heure, -<span class="pagenum" id="p198">-198-</span> m’ont mis entre les mains une bizarre correspondance -adressée à Bresdin, par un M. Hippolyte -de Thierry-Faletan, demeurant à Paris, -67, avenue Joséphine, auteur (!) de fables, qu’il -s’est mis en tête de faire illustrer. M. Dusolier -sert d’intermédiaire ; le prix convenu est de -cent francs pour un frontispice, et d’un total -de deux cents francs pour quatre autres dessins. -Il est vrai que l’auteur est aussi ignorant -de la syntaxe que de l’orthographe, confond -une apostrophe avec un accent aigu, et rédige -des phrases de cette tournure : « Si le travail -que vous me ferez sera aussi consciencieux que -vous me le dites dans votre lettre, ma conscience -ne me permettrait guère de vous faire tort d’un -centime. »</p> - -<p>Une épreuve de la <i>Comédie de la Mort</i> est -envoyée par M. Dusolier, au fabuliste, qui -répond à l’artiste : « C’est une fort belle œuvre ; -puissiez-vous, Monsieur, vous inspirer de mes -quelques fables, et me faire d’aussi <i>jolies</i> (!) -compositions, et tout aussi bien exécutées. » -Et ce disant, il adresse à son illustrateur une -espèce d’ébauche (car il dessine aussi !) indiquant -par à peu près la composition du frontispice.</p> - -<p><span class="pagenum" id="p199">-199-</span> « Numéro 1.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Un homme étant couché dans un petit bateau,</div> -<div class="verse">Amarré sous un saule au bord d’un clair ruisseau,</div> -<div class="verse">A différents poissons tendait un certain piège</div> -<div class="verse i2">Soutenu par un mince liège…</div> -</div> - -<p>« Numéro 3. — La fable n’étant pas encore -faite je ne vous envois (<i>sic</i>) qu’un sommaire du -sujet ; ainsi il faudra représenter deux nègres -en pantalons rayés et grand chapeau de paille, -l’un d’eux travaillant à la terre, l’autre, encore -dans le lointain, arrive avec une béquille, le -bras en écharpe, et les vêtements en lambeaux.</p> - -<p>« Numéro 4. — Ici, représenter un train de -chemin de fer sortant d’un tunnel et glissant -sur une voie soutenue par un mur en maçonnerie.</p> - -<p>« Numéro 6. — Ici il faudrait représenter l’entrée -d’une caverne, ou vaste grotte, dans laquelle -on verrait des oiseaux de proie, comme -milans, buses et faucons, en train d’égorger une -compagnie de pigeons. Un corbeau doit sortir -de la grotte en s’envolant.</p> - -<p>« Numéro 7. — Le bloc de marbre… Vous -pouvez représenter ce bloc de marbre fendu par -<span class="pagenum" id="p200">-200-</span> le milieu, ou disjoint ; mais je pense que, comme -il servirait pour le titre du livre (il serait nécessaire), -de ne pas le trop disjoindre, afin de pouvoir -y lire facilement ce titre : Fables par -H. T. F.<a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a> »</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> Cette lettre est datée du 22 mars 1868.</p> -</div> -<p>Or, dans la descriptive énumération des dessins -de M. Capin, citée par M. Fourès, nous -lisons :</p> - -<p>« Frontispice ; il est bordé de branches entrelacées -où grimpent des écureuils et où se -glissent des serpents, avec deux chiens à l’extrémité. -Au milieu, assis sur une large pierre, un -poète tient un livre à la main, bouche ouverte, -la dextre en avant et portant une escarcelle à sa -ceinture ; sur la pierre on lit : Fables, par T. F. -1868. Rodolphe Bresdin. Au-dessus, sur un pont -passe un express. A gauche et au bas, un pêcheur -à la ligne tient un poisson à la main. A droite, -un homme va devant une paire de bœufs ; un -cavalier vient derrière lui. Hautes montagnes. »</p> - -<p>Voilà donc notre frontispice. Quant au jugement -qu’il inspire à l’étonnant La Fontaine, le -voici formulé dans une lettre de lui, datée de -1868 :</p> - -<blockquote> -<p><span class="pagenum" id="p201">-201-</span> « J’arrive de voyage, et je viens de voir le frontispice, -j’en apprécie tout le consciencieux de l’ouvrage, etc… -quant au personnage que vous avez introduit, le jeune -homme assis sur le bloc de marbre, je n’en ai pas saisi -la nécessité ; <i>pourquoi lui faites-vous tenir un poisson ?</i>… »</p> -</blockquote> - -<p>Et, plus loin :</p> - -<blockquote> -<p>« J’approuve la disposition que vous donnez aux sujets -formant le frontispice, sauf quelques petits détails. Le -paysan se sauvant sur son âne, et le pêcheur volé, n’étant -qu’une seule et même fable, il est fâcheux que vous ayez -placé entre ces deux sujets, celui des nègres planteurs. -Ensuite n’oubliez pas, <i>et cela est un point essentiel</i>, l’un -des deux nègres est, seulement, estropié, et les habits -déchirés ; l’autre au contraire travaille, et tout en lui doit -exprimer le bonheur et l’aisance. »</p> -</blockquote> - -<p>Ces fables, la correspondance nous en livre -trois, tout au long. Je me dispenserai d’en faire -autant ; les quelques vers cités plus haut donneront -le ton de ces apologues, comme la mesure -de cette prosodie, et les commentaires seuls -sont pour nous d’un instructif attrait. La première -fable adressée à l’illustrateur a pour titre -bien venu : <i>Le Diplomate et la Fourmilière</i>.</p> - -<blockquote> -<p>« J’ai l’avantage de vous adresser ci-jointe une de mes -fables, pour qu’en en prenant connaissance, vous vous -inspiriez à faire un des quatre dessins convenus. Selon -moi, il y a de quoi faire un superbe paysage d’automne, -sous bois ou autrement (en Europe, bien entendu) avec -<span class="pagenum" id="p202">-202-</span> un grand beau chêne ; je laisse d’ailleurs à votre riche -imagination de le peupler d’insectes et d’animaux ; -parmi ceux-ci, des lapins, castors, écureuils, lézards, -hérissons, etc…; mais pas de gros gibier. Quant à -l’action à représenter, ce serait au moment où le personnage, -en costume de chasse, s’arrête pour contempler la -fourmilière. Ayez soin de figurer un corbeau qui, du -haut de l’arbre, contemple le diplomate et semble n’attendre -que son départ pour fondre sur la fourmilière. »</p> -</blockquote> - -<p>Comparez le numéro 7 du catalogue de -M. Fourès : « Dans un bois, un chasseur tient -son fusil par le canon, etc… »</p> - -<p>Voici ensuite : <i>Le Papillon et la Mare</i>. Un -papillon attiré par une fleur d’eau, risque de se -noyer dans la boue.</p> - -<blockquote> -<p>« Je pense — reprend notre fabuliste — que vous saurez -tirer grand parti de ce petit sujet allégorique, dont vous -aurez facilement saisi la morale, et vous en ferez, j’en suis -certain, une poétique composition… Il faudrait représenter -un joli paysage dans une vallée, avec la mare sur le -premier plan, et dans le lointain, des montagnes ; le ciel -sans nuages. A l’exception de la mare et de ses abords, -la campagne devrait être d’un aspect riant, beaucoup de -fleurs, de papillons, etc… Il faudra représenter dans la -mare ou sur ses bords, toute sorte de petits animaux tels -que crapeaux (<i lang="la" xml:lang="la">sic</i>), grenouilles, petits serpents, rats, -lézards ; et, dans les branches de quelques saules rabougris -et grimaçants, comme ceux de votre <i>Comédie de la -Mort</i>, il faudrait mettre de grosses araignées dans leurs -toiles, ainsi que quelques chauves-souris, cachées dans -quelques crevasses de troncs, ou des hiboux. Il s’agit -<span class="pagenum" id="p203">-203-</span> enfin de faire opposition avec le riant du reste de la -campagne, et représenter une nature-morte désolée, -triste et pleine de terreurs et de pièges cachés. Au milieu -de la mare, il faudra sur un lit de feuilles larges, et à -fleur d’eau, représenter une belle fleur épanouie. Je laisse -à votre idée le moment à saisir et à représenter, soit -l’instant où le papillon tombe dans la mare, près de la -fleur, soit quand, arrivé sain et sauf sur les bords, il -s’envole. Dans tous les cas, il faudrait pouvoir exprimer -soit la joie, soit le dépit qu’éprouveraient les animaux -malfaisants de la mare, et même donner une expression -en rapport avec la situation aux arbres auxquels vous -savez si bien donner une physionomie caractéristique. »</p> -</blockquote> - -<p>Or la planche exécutée d’après ce dessin est -celle que je possède, et qui nous a menés à cet -épisode. Je l’ai dit, le tirage récent en est défectueux, -mais on y reconnaît fort bien le résultat -des volitions de l’infatigable exigeant. La fleur -centrale est mal venue, et le papillon joue un -rôle si accidentel qu’on le distingue à peine ; -mais les branches sont vraiment grimaçantes, -comme il est écrit, et les aquatiques animaux -grouillent dans ce cloaque.</p> - -<p>C’est, sans nul doute, l’original du dessin inspiré -par la fable suivante, <i>Le Dindon et les -Paons</i>, que nous retrouvons daté de 1868, dans -la collection de M. Capin, toujours selon le catalogue -cité par M. Fourès :</p> - -<p><span class="pagenum" id="p204">-204-</span> « Une dizaine de paons, perchés sur de vieux -troncs d’arbres, regardent, au-dessous d’eux, un -dindon rouant, et qui semble vouloir les dépasser -en beauté. Deux paons sont sur le sol, en -face de l’orgueilleux et paraissent le narguer. » -Suivons bien notre La Fontaine :</p> - -<blockquote> -<p>« Je laisse à vous, monsieur, de choisir le moment à -représenter dans le dessin. Je pense que le plus caractéristique -serait le dernier épisode de la fable, celui où -tous les paons, les uns traînant leur queue, les autres en -la déployant, regardent dédaigneusement le dindon qui -avance fièrement parmi eux. Vous pouvez mettre la scène -sur la terrasse d’un château ou d’un palais, ou bien dans -un beau jardin, les paons se promenant, ou restant perchés -sur des balustrades, sur de grands vases. »</p> -</blockquote> - -<p>Enfin, la fable intitulée <i>la Baleine et les Poissons</i> -est accompagnée de cette lettre (le 11 mai -1868) :</p> - -<blockquote> -<p>« Monsieur, je vous ai donné cette fable tout au long, -afin que vous en approfondissiez bien toutes les -nuances (!), toutes les situations (!) et que vous choisissiez -ainsi l’instant le plus approprié pour votre composition ; -je vous laisse toute liberté d’allure, seulement, -d’après moi, le moment à représenter serait celui où les -poissons arrivent en masse près de la baleine ; celle-ci -devra être représentée à demi-corps, hors de la mer, lançant -deux gerbes d’eau de ses naseaux. Il va sans dire -que les vagues doivent être fort agitées par la tempête ; -dans le lointain, un ou deux vaisseaux en danger de -<span class="pagenum" id="p205">-205-</span> naufrage ; la pluie tombe, et un éclair sillonne le ciel. -Dans un coin du tableau il faudra placer un rocher sortant -de l’eau, etc… — Vous pourriez vous rendre chez un -libraire de la ville et lui demander le livre de M. Louis -Figuier, traitant des poissons, reptiles, oiseaux, etc… — Vous -y puiseriez une foule de modèles de poissons pour -le tableau, ainsi que des reptiles à introduire dans <i>Le -Papillon et la Mare</i>, etc., etc… »</p> -</blockquote> - -<p>Rapprochez du n<sup>o</sup> 6 du catalogue de M. Fourès : -« Au pied d’une falaise très élevée est une -énorme baleine. Des poissons très nombreux -semblent attirés vers elle. »</p> - -<p>L’intègre Bresdin répond d’abord fort honnêtement, -docilement, douloureusement :</p> - -<blockquote> -<p class="date"><i>Paris, le 18 avril 1868.</i></p> - -<p class="ind">« <span class="sc">Mon cher Monsieur</span>,</p> - -<p>« Je m’empresse de répondre à votre lettre, d’autant plus -que je suis en retard sur le travail que je dois faire pour -vous. Il serait plus avancé, si malheureusement le malheur -ne se jouait de moi. Après les couches de ma -femme, les yeux vinrent malades ; depuis quelques jours, -j’ai un rhumatisme aigu dans une épaule, avec atteinte -dans l’autre. J’éprouve de telles douleurs qu’il m’a été -impossible, depuis plus de huit jours, de faire quoi que ce -soit. Ce qui fait que, malheureusement, vos dessins n’ont -pas été plus avancés, et ne sont même pas commencés, -sauf le frontispice où il y a encore beaucoup de travail à -faire. Je vais un peu mieux, et vais me dépêcher de le -terminer. Je n’ai donc pas encore, comme vous me le -<span class="pagenum" id="p206">-206-</span> demandez, commencé la fable du <i>Diplomate et des Fourmis</i>. — De -plus, quant au frontispice, <i>j’y ai fait entrer -toutes les choses que vous me demandez</i>. »</p> -</blockquote> - -<p>Pour cent francs !</p> - -<p>Le Mécène riposte par la commande d’un -sixième dessin, lequel devra représenter « une -réunion d’animaux tels que lion, tigre, léopard, -ours, panthère, loups, rhinocéros, renard, etc… » -(toujours tout ça pour cinquante francs), et il -annonce « des remaniements fort importants -dans <i>le Diplomate et les Fourmis</i>. »</p> - -<p>Bresdin commence pourtant à se fatiguer de -tout ce verbiage. Le 29 juin 1868, il écrit de -Bordeaux :</p> - -<blockquote> -<p>« Monsieur, vous n’avez pas compris ma lettre dernière… -je vous ai dit déjà plusieurs fois que cela m’était -égal de faire tel ou tel sujet. Comme vous m’avez -interrompu plusieurs fois pour me dire d’en référer à -vous… ayant toujours des changements, des corrections -à faire, ne soyez pas étonné si je n’avance pas et si j’attends -que vous me donniez chaque fois le sujet que vous -préférez vous-même. »</p> -</blockquote> - -<p>En réponse, l’auteur du <i>Diplomate</i> se fâche à -son tour, se gonfle, fait le dindon, met en avant -ses hautes relations qui eussent pu profiter à un -Bresdin plus souple. Puis il s’amende : « Vous -avez tort de vous fâcher, je n’ai pas eu l’intention -<span class="pagenum" id="p207">-207-</span> de vous froisser… » Et les travaux reprennent… -et le bavardage :</p> - -<blockquote> -<p>« Au moment même où ma lettre était à la poste, je -m’aperçois de mon erreur en vous parlant de canard au -lieu de dindon ; mais persuadé que vous feriez abstraction -de cette confusion, je ne vous ai pas aussitôt écrit -pour vous rassurer. Vous voilà maintenant fixé. — Puisque -vous recommencez le dessin du <i>Papillon</i>, je me permets -de vous adresser un projet de disposition… Souvenez-vous -du ciel sans nuages, et quant au papillon, il -devrait être légèrement posé sur l’eau, et comme se débattant -et faisant des efforts pour sortir de la mare sans -se souiller au contact impur et suicidial (!) de l’eau corrompue, -dans laquelle s’étale la belle fleur aux reflets -d’albâtre qui l’a tenté. Touts (<i lang="la" xml:lang="la">sic</i>) les animaux malfaisants -ou autres que vous mettrez dans la mare devront converger -leur attention sur le papillon. Donnez aux saules -des figures diaboliques comme dans votre dessin de la -<i>Comédie de la Mort</i>. La végétation, par opposition à la -fleur qui, d’un beau blanc, s’étale, ou se dresse de la -mare, devra paraître quelque peu fanée et desséchée. -N’oubliez pas que la scène se passe pendant les chaleurs -de l’été, et dans un climat méridional… »</p> -</blockquote> - -<p>J’ai transcrit ce petit procès par le menu en -l’élucidant de mon mieux, parce que, sous sa -niaise apparence, il est fort édifiant ; on lui -pourrait donner comme épigraphe, cette réflexion -d’un penseur contemporain : « Le monde -nous est parfois révélé par ses interprètes les -plus lourds. » Voyez cet amateur plus qu’inhabile, -<span class="pagenum" id="p208">-208-</span> et plus que tatillon, dont la vanité s’enfle à -l’idée de se voir illustré par ce graveur qui -donne aux branches une physionomie ; et le -voilà tel qu’un taon autour de Bresdin, à le -piquer deci, delà, des plus sottement dans la -forme, des plus salutairement quant au fond, -puisqu’il en résulte les beaux dessins de la collection -Capin, entre lesquels, particulièrement -celui des paons doit être admirable.</p> - -<p>Maintenant le fol Thierry en a-t-il été pour -ses avis, et pour un <i lang="la" xml:lang="la">sic vos non vobis</i> finalement -murmuré ?… En un mot, le recueil de -fables a-t-il paru illustré par Bresdin ? Je l’ignore -et j’en doute beaucoup ; mais je laisse à quelque -bibliophile vétilleux cette solution finale. -M. Aglaüs Bouvenne a publié un catalogue de -l’œuvre gravé de Bresdin ; il comprend 61 numéros -et fait mention de trois des lithographies -du livre de fables.</p> - -<p>Je pourrais décrire encore quelques gravures -admirées dans des collections étrangères, mais -l’inspiration n’en diffère pas sensiblement de -celles que nous avons examinées, et je ne veux -pas étendre hors de proportions cette longue -étude.</p> - -<p><span class="pagenum" id="p209">-209-</span></p> - -<hr /> - - -<p>Aux écrivains déjà mentionnés pour s’être -occupés de Bresdin, il sied d’ajouter Cladel qui, -dans <i>Urbains et Ruraux</i>, a consacré un chapitre -à Bresdin, sous ce titre : <i>Sous-cantonnier -de l’Arc-de-Triomphe</i>. Paul Arène dans <i>Un -Vieil Artiste</i>, le chapitre qu’à son tour, il consacre -à Bresdin, en son <i>Paris-Ingénu</i>, certifie le -fait qui sert de thème aux variations de Cladel : -« En 1880, l’année du rude hiver… alors que, -presque aveugle, il (Bresdin) était réduit, pour -gagner sa vie, à raccommoder, sous un hangar -ouvert à tous les vents, les outils des ouvriers -occupés à balayer la neige des rues. » — Un -petit article signé <i lang="la" xml:lang="la">Nives</i>, dans <i>L’Art Français</i> -du 12 janvier 1878, fait discrètement appel à la -charité, en faveur de Bresdin, et précise le détail : -« Bresdin, l’auteur du <i>Bon Samaritain</i> et de la -<i>Fuite en Égypte</i>, Bresdin est balayeur ! Vous -avez bien lu : balayeur… » — <i lang="la" xml:lang="la">Væ Victis</i>, -dans un autre volume de Cladel : <i>Raca</i>, traite -encore de Bresdin.</p> - -<p>Le 13 janvier 1885, Monsieur Henry Fouquier -<span class="pagenum" id="p210">-210-</span> consacre, lui aussi, dans <i>L’Événement</i>, à la mémoire -de Bresdin, un bienveillant commentaire.</p> - -<p>Les éléments de ce travail étaient rassemblés, -quand il m’a été donné d’apprendre l’existence, -et de faire la connaissance de Mademoiselle -Rodolphine Bresdin, fille aînée et préférée du -graveur. Malgré les irréparables dissensions -qui divisaient alors le ménage de ses parents, -elle rendit à son père, dans Sèvres, une visite -indiquée au cours de l’étude de M. Fourès.</p> - -<p>J’ai vu moi-même, chez Mademoiselle Bresdin, -d’étonnants albums dont elle a patiemment et -pieusement réuni les éléments divers. Lithographies -et eaux-fortes s’y entremêlent de magnifiques -dessins dont, à mon sens, voici la -provenance. Je ne tiens aucun d’eux pour un -original proprement dit, et tel est aussi l’avis de -Mademoiselle Bresdin.</p> - -<p>Au moment de livrer un de ses dessins à la -plume, l’auteur en prenait un calque, aussi -fouillé que le modèle, à en juger par ces spécimens. -C’est une grande partie de ces calques -dont la fille du graveur possède la collection. -Elle est extraordinaire, et peut, et doit servir -de prétexte à réunir autour d’elle, quelque prochain -<span class="pagenum" id="p211">-211-</span> jour, une exposition de l’œuvre de Bresdin, -sur laquelle le moment est plus que venu d’attirer -l’attention du public artiste.</p> - -<p>Les dessins de M. Capin, et ceux qu’on pourra -çà et là se procurer, dans quelques rares cabinets -d’amateurs, formeront, avec les lithographies -et les eaux-fortes prêtées par tel ou tel, un -ensemble respectable quant au nombre, mais -bien principalement, quant au prestige. Ce -qu’on verra dans ces dessins, ce seront les variations -des thèmes que j’ai indiqués, mais infiniment -plus précieuses ; de vieilles villes aux -pignons historiés et mystérieux, et dont les -clochers, pareils à des index aigus et levés, -semblent dévider des nuages ; des montagnes, -des défilés de maisons ; et devant, et parmi, sous -d’étranges parasols, des foules lilliputiennes, -des forêts pleines d’horreur sacrée, des paysages -hantés de guerriers : Schamyl, qui fut un -héros de Bresdin ; de plus anciens combats : des -chars gaulois, la bataille d’Ascalon.</p> - -<p>Et, sur l’eau, ce sont les mâts qui s’érigent, -tels que les clochers de la verte et mouvante -cité des vagues. — Puis, au-dessus de toutes -ces choses, la Mort planant, l’inévitable persuasive, -l’universelle réconciliatrice que, sans nul -<span class="pagenum" id="p212">-212-</span> doute, l’artiste envisage, selon la belle figure -de Madame Valmore, comme</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i6">« … cette cueilleuse d’âmes,</div> -<div class="verse">Ne les moissonnant pas pour en tuer les flammes,</div> -<div class="verse">Mais pour les délivrer de leur lourd vêtement,</div> -<div class="verse">Comme on ôte le sable où dort le diamant. »</div> -</div> - -<p>Et le visiteur, souvent charmé, toujours fasciné, -devant la révélation de ces dessins qui n’ont -d’équivalent que dans certains tracés médiumniques, -de ces dessins que l’on comprend mieux en -sachant que l’auteur restait parfois de longues -heures à contempler les araignées tissant leur -toile, s’ébahira une fois de plus au souvenir de -celui qui fut l’Ixion du « Moëllon lithographique ».</p> - -<p>« Je roule cette pierre depuis cinquante ans » -a-t-il écrit sur un rocher qui occupe le centre -d’une de ses compositions. Daniel qui habita -un temps, rue Fosse-aux-Lions, mais qui, toute -sa vie, fut livré aux bêtes. Artiste que Gautier -eût rangé parmi ses <i>grotesques</i>, Vallès, parmi -ses <i>réfractaires</i>, Verlaine, entre ses <i>maudits</i>, -et que j’intitule, moi, le <i>Job du Burin</i>.</p> - -<p>Quant à son caractère, d’une pure rusticité -bonasse et naïve, il l’assimile, sur de certains -<span class="pagenum" id="p213">-213-</span> points, au frère Junipère des <i lang="it" xml:lang="it">Fioretti</i>, ou encore -au Saint-Joseph de Cupertino des <i>Physionomies -de Saints</i>.</p> - -<p>J’ai, devant moi, deux portraits de Bresdin, -en des temps meilleurs ; l’un, une gravure de -M. Aglaüs Bouvenne, présente une tête de reître, -à la barbe touffue, au crâne socratique, assez -semblable au Verlaine des dernières années. -L’autre, bien préférable, une photographie du -bonhomme, assis, jambes croisées, en attitude -familière, sous son paletot de grosse étoffe, son -pantalon à carreaux, sa pipette à la main, la -tête débonnaire et volontaire, paysanne et fine.</p> - -<p>Ixion a cessé de rouler sa pierre, à Sèvres, -le 11 janvier 1885. Daniel s’est évadé hors de -cette fosse aux lions que fut pour lui l’existence -humaine. Job a rendu le dernier soupir dans un -grenier de quarante mètres de long, où il -s’efforçait d’acclimater la nature, et dont il -affirmait avec orgueil, pour exalter les proportions -d’un tel logis, qu’on ne saurait s’y asphyxier, -à moins de vingt-cinq francs de charbon.</p> - -<p>Son voisin, M. Henri Boutet, nous a légué -une triste image de Bresdin sur son grabat de -mort. C’est en un coin de grenier sordide, un -lit, ou plutôt un coffre en planches ; et dedans, -<span class="pagenum" id="p214">-214-</span> la dépouille : une sorte de vieux marmot barbu -et chauve, une poupée en guenilles, aux menottes -non rejointes. La paillasse est houleuse, -le lit, trop court ; des hardes y sont accrochées. -Par terre des sabots, une canne, une casserole, -une caisse, un casque tonkinois frappé de coups -d’ombre et de clarté par une lumière de chandelle.</p> - -<p>Ce dessin a été racheté le 28 janvier 1891, -Rue Drouot, dans la vente de Champfleury, qui a -bien pu supporter la vue d’une telle image de -<i>sa victime</i> ; Champfleury qui, alors <i>directeur -de la Manufacture de Sèvres</i>, daigna suivre en -la compagnie de MM. Cladel, Bracquemont, -Boulet, et de quelques terrassiers, le convoi de -l’homme dont il était convaincu d’avoir fait la -célébrité…</p> - -<p>Il lui devait sa fortune.</p> - -<div class="chapter"></div> - - -<h3 id="p2ch3">III<br /> -La Porte ouverte -au Jardin fermé du Roi</h3> - -<p class="c large"><span class="sc">Stéphane Mallarmé</span></p> - -<blockquote class="epi"> -<p>« Aidons l’hydre à vider son brouillard. »</p> - -<p class="sign"><span class="sc">Mallarmé.</span></p> - -</blockquote> - -<div class="break"></div> -<div class="cc"><img src="images/illu5.jpg" alt="" /> -<div class="offr xsmall">Cliché NADAR</div> -<div class="cc"><span class="sc">Stéphane MALLARMÉ</span><br /> -1842-1898</div> -</div> -<div class="chapter"></div> -<blockquote> -<p class="ind">« <span class="sc">Mon cher ami</span>,</p> - -<p>« Mallarmé vient aujourd’hui à 3 h. ½ à -l’atelier, Rue de la Sorbonne, voulez-vous y -venir ?</p> - -<p class="sign3">Tout à vous,</p> - -<p class="sign2"><span class="sc">Chaulnes</span>.</p> - -<p class="sign">Jeudi matin. »</p> -</blockquote> - -<p>Ce billet conservé par moi, et tracé par Paul -de Chaulnes, au-dessous de l’A patronymique -des d’Albert et de la couronne ducale, vainement -je m’efforce d’en préciser la date manquante, -qui ne peut être ultérieure à 1879, -mais qui doit être antérieure à 1878, je pense, -ou 1877. En voici la genèse. Jeune alors, et -<span class="pagenum" id="p218">-218-</span> très féru de poésie parnassienne, j’en étais à -mes premières rencontres sur la route du Parnasse -contemporain, avec le Sphinx-Mallarmé -(je parle de son œuvre) dont l’énigme me semblait, -entre toutes, surexcitante. Comme je discourais -de lui, un soir, dans une réunion mondaine, -j’eus l’agréable surprise d’apprendre que -le mystérieux poète fréquentait chez Charles -Cros, en train, lui-même, de chercher, pour le -Duc de Chaulnes, la photographie des couleurs.</p> - -<p>Je n’eus garde de manquer au rendez-vous -offert, où je fis la connaissance de l’homme -remarquable et singulier, duquel de fort exactes -descriptions ont été tracées.</p> - -<p>De jeunes hommes, à peine, en ce temps-là, -des adolescents, depuis devenus des élèves de ce -même Mallarmé, ont fait, lors du trépas de ce -Maître rare, résonner autour de son monument, -des nénies bien inspirées. J’en veux tout -d’abord extraire quelques accords expressifs de -cette manière d’être extérieure de l’individu, qui -fut, chez celui-ci, partiellement représentative de -son art : « Une voix douce, musicale, inoubliable », -écrit Monsieur André Gide. « Son -aspect, ajoute Monsieur Albert Mockel, était de -simplicité, de franchise et même de familiarité, -<span class="pagenum" id="p219">-219-</span> ennemi de toute pose et de tout geste dramatique. » -Et plus loin : « Un geste léger qui commentait -ou venait souligner un beau regard doux -comme celui d’un frère aîné, finement sourieur -mais profond, et où il y avait parfois une mystérieuse -solennité. » Monsieur Mauclair est plus -étendu : « sa taille moyenne, son air simple -d’homme grisonnant et d’une mise absolument -sobre (toujours une Lavallière noire sur un veston -noir), il parlait de cette voix lente, chantante -et sourdement voilée… comme dans une église, -avec une solennité atténuée. On voyait pourtant -un homme de bonne humeur et de simple abord, -ni gourmé, ni pompeux, ni précieux… » — « un -peu de prêtre, un peu de danseuse », écrit à son -tour, du geste de Mallarmé, un des hommes qui -l’ont le mieux connu, Georges Rodenbach, « l’aigu -et fluide enchanteur des <i>Vies Encloses</i> », -selon une expression de Mallarmé lui-même.</p> - -<p>Voilà pour le personnage, en quelques traits -exacts, sommaires et corrélatifs, <i lang="la" xml:lang="la">de visu</i> observés, -puis notés de souvenir par des assidus, -moins empressés, ce semble, en de funèbres -instants, à nous renseigner sur son œuvre qu’à -varier sentimentalement les tristes discours, -« que leur met en esprit l’amitié » scolastique : -<span class="pagenum" id="p220">-220-</span> « on a tout le temps désormais pour parler de -son œuvre ; ceux qui viendront après nous -pourront mieux en parler encore… » formule le -premier ; et le second : « d’autres analyseront -son art si noble », ce qui n’empêche pas Monsieur -Gide de nous parler excellemment de « l’effrayante -densité que laisse aux mots (dans ces -écrits de Mallarmé) la méditation intérieure », et -Monsieur Mockel de définir avec exactitude cette -« pensée dont il (Mallarmé) restreignit l’ampleur, -en apparence au moins, et à dessein comme -pour en aiguiser mieux la pénétrante vigueur » ; -aussi, cet « art hermétique et distant » qui « choisit -des paroles plus mystérieuses pour n’être -point tenté d’avilir son art » en des temps qui -n’« accueillent avec joie que les formes les moins -nobles » de la poésie. Mais à peine d’exemples, -au cours d’une étude presqu’uniquement théorique, -pleine d’ailleurs de subtils aperçus, d’ingénieuses -interprétations de l’art de Mallarmé, -et que couronne, avec ce mot sincère sur -l’homme : « il forçait à aimer plus qu’on n’avait -admiré », un très noble vers inconscient, un de -ces alexandrins qui se glissent parfois à leur -insu dans la prose des poètes : « Le cœur qui -sait aimer, le front qui sait comprendre. » Heureux -<span class="pagenum" id="p221">-221-</span> déjà qui a su inspirer et mériter le double -ex-voto d’un tel éloge !</p> - -<p>Monsieur Mauclair, une fois épanchée, poétiquement -et affectivement, la funéraire libation -de son personnel regret, nous livre de caractéristiques -formules de l’art de son Maître : « Le -langage parlé, à ses yeux, n’avait aucun rapport -avec le langage écrit » et il demeurait « courbé -sur un manuscrit jusqu’à ce qu’il ne restât -qu’une condensation de rêve et de style. » Des -citations développées et bien choisies viennent -corroborer ces justes expressions, de « leur syntaxe -elliptique et très concentrée ». Le <i>démon de -l’ellipse</i>, ce mot avait déjà été prononcé assez -anciennement, sur le propos de Mallarmé par un -physiologiste qui, naturellement, en conclut à -une forme de l’aphasie.</p> - -<p>Je préfère les conclusions de nos jeunes<a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a> commentateurs, -plus poétiques, plus respectueuses, -peut-être plus vraies, en tout cas plus touchantes, -de ce désir d’admirer au moins autant -qu’on avait aimé, cette œuvre dont nous entendons -Monsieur Gide nous affirmer qu’elle « s’illumine -tout entière à qui veut bien la pénétrer -<span class="pagenum" id="p222">-222-</span> intimement, lentement, pas à pas, comme on -entre dans le système clos d’un Spinosa, d’un -Laplace, ou dans une géométrie. » Je goûte -fort aussi cette réflexion de Monsieur Mockel : -« Qu’on ne soutienne pas que cela n’est point de -la langue la plus strictement Française. Les -grammairiens n’ignoraient aucune de ces tournures -qui mirent tant de gens en désarroi, car -ils leur ont donné des noms : l’ellipse, la synchise, -l’apposition, la syllepse, l’anacoluthe, et -l’on peut croire qu’ils n’auraient pas inventé des -mots de cette espèce, si l’on n’en avait eu -besoin. »</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> Ils ne le sont plus. C’est dire l’âge de cette étude.</p> -</div> -<p>Examinons la question à notre tour, et cherchons -à la circonscrire : le but de toute lecture -étant d’instruire et de faire réfléchir, bien avant -que de divertir, tout lecteur qui se laissera -rebuter par l’érudition enseignante et la précieuse -linguistique de la <i>Tentation de Saint Antoine</i> -ou d’<i>Émaux et Camées</i>, par exemple, méritera -pour le moins, le titre d’illettré, sans conteste. -On n’en pourrait dire autant du lecteur rebuté -par l’essai de lecture d’une œuvre de Mallarmé ; -ce <i lang="la" xml:lang="la">distinguo</i> est nécessaire. L’ayant établi, il -serait indigne de la plus élémentaire bonne -foi critique de ne vouloir voir (ainsi qu’on -<span class="pagenum" id="p223">-223-</span> l’a insinué) que d’arbitraires farceurs ou de -congénères déments, je ne dirai pas dans les -fanatiques du genre (je ne sais s’il en existe, -je n’en ai pas rencontré)<a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a> ; mais dans ceux -qui justement affirment, au cours de la difficultueuse -et souvent inextricable lecture de -Mallarmé, découvrir fréquemment, si ce n’est la -plupart du temps, un sens non facultatif, mais -indubitablement absolu, maintes fois plein de -beauté, de grâce, de profondeur. Qu’il ne se -découvre qu’à travers circonvolutions et circonvallations, -qui songe à le contester ? Pas plus -qu’à en infliger la lecture aux amateurs du <i>style -coulant</i> ou, à ces producteurs <i>naturellement -compliqués</i>, si justement définis par Gautier -dans la préface des <i>Fleurs du Mal</i>, de nous -offrir leur pensée tout couramment éclose dans -la langue fluide de George Sand. Mais puisqu’il -se trouve tant de chalands pour l’<i>écriture</i> diluée, -tant de poètes et de prosateurs pour les satisfaire, -on reconnaîtra bien aux écrivains alambiqués et -aux lecteurs de même acabit, le droit de se rencontrer -et de se complaire. Surtout, puisqu’en -fin de compte, je l’ai dit, le sens poursuivi finit -<span class="pagenum" id="p224">-224-</span> presque toujours par se livrer, légitimant ainsi -jusque dans leur obscurité maintenue, une foule -d’obstructions pleines de promesses. Qui sait si -l’actuelle incompréhension ne les maintient pas -ainsi comme des réserves de langage, pareilles -à ces névés faits de neiges éternelles, dont Michelet -prétend qu’ils demeurent là comme des -sources prêtes à irriguer le genre humain après -des saisons de sécheresse mortelle. Un jour -ainsi, quand le courant de la littérature incolore -aura emporté et dissipé toutes les idées-mères, -on verra fondre et se dissoudre ce langage saturé -de concepts, dont la quintessence redonnera du -ton aux veules phraséologies.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> Ils ont fait leur apparition.</p> -</div> -<p>Je ne disconviens pas qu’un cataclysme de -bibliothèque n’y soit peut-être nécessaire ; quelques -suppressions, par des incendies de librairie, -secondés par des disparitions de texte, aboutissant -à une de ces formes, de ces tailles tardivement -infligées, du fait d’un destin ingénieux, à -des œuvres nativement touffues. Publius Syrus -offre un exemple éminent de cette adaptation -fatidique et posthume. On sait que ce latin auteur -de nombreuses comédies ne se survit qu’en -fragments émiettés vers par vers, lesquels composent -une collection d’aphorismes d’une pure -<span class="pagenum" id="p225">-225-</span> beauté, que peut-être n’aurait pas revêtue à nos -yeux l’œuvre totale. Je ne pense pas avec certains -que Mallarmé, mort à près de soixante -ans, ait été enlevé trop tôt pour avoir accompli -son œuvre. Je crois que cet accomplissement, -loin d’être parfait par adjonctions, ne pourrait -plus, comme à l’œuvre de Publius Syrus, qu’être -effectué par des suppressions (Mallarmé n’aurait -pas désavoué ce mot), résultant de <i>crises</i>.</p> - -<p>J’ai prononcé à propos de l’art de ce poète, -deux mots qui le caractérisent bien : alambic et -quintessence. Abstracteur de quintessence, s’il -en fut jamais ! c’est pour cela qu’il m’a plu donner -à cette Étude sur cet alchimiste du verbe, ce -titre qui lui convient si éminemment, et que -j’emprunte à un antique bouquin d’alchimie -déniché dans la bibliothèque de mon savant ami, -le Professeur Robin, — qui fut aussi l’ami de -Mallarmé : <i lang="la" xml:lang="la">Janua aperta ad hortum regis conclusum</i> : -La Porte ouverte au Jardin fermé du -Roi.</p> - -<p>Tentons une excursion dans ce labyrinthe. Je -le comparerais volontiers à un jardin <i>à la Française</i> ; -et cette comparaison me mettrait d’accord -avec ceux de ses commentateurs qui revendiquent -hautement pour son art ce brevet de nationalité -<span class="pagenum" id="p226">-226-</span> et ce titre d’origine. Les ormes et les ifs taillés, -les uns en forme d’arceaux, les autres en guise -de pyramides, n’en sont pas moins des arbres -vivaces, des arbustes à feuilles persistantes. -Savamment émondées par la rhétorique, les -phrases de Mallarmé n’en composent pas moins -des poèmes pensifs, des proses pleines de sève, -pleines de rêve et l’on peut dire des tableaux -qu’il exécute, comme le fait justement un des -écrivains cités plus haut : « Les couleurs y sont -toutes contenues, mais de manière qu’on les découvre -dans la transparence, et sans qu’un relief -les trahisse. »</p> - -<p>J’ajouterais, pour reprendre ma comparaison -de cette littérature, aux névés, que sous leur -forme frigide, les idées y paraissent circuler, -telles que des poissons sous la glace.</p> - -<p>La même similitude nous reporte vers les sommets : -la raréfaction des idées est proche de la -raréfaction de l’air ; la condensation des formes, -si opaque ici pour la plupart, chose curieuse, -évoque fréquemment, chez les initiés, une vision -de blancheur, en même temps que de transparence. -La raison est que l’obscurité de Mallarmé, -ne réside pas dans le choix des mots, tous élus -parmi les plus simples, sans recherches de néologismes -<span class="pagenum" id="p227">-227-</span> ni d’archaïsmes, mais dans leur agencement. -Des esprits experts en anglicismes, et -c’était aussi l’opinion de Rodenbach, prétendent -retrouver des tournures anglaises dans la syntaxe -de notre auteur, et attribuent à l’enseignement -quotidien de l’anglais qui fut, on le sait, -sa très digne vie durant, le plus clair gagne-pain -de Mallarmé, la déroutante structure de ses -phrases.</p> - -<p>Je ne crois pas<a id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a> pourtant qu’il y ait lieu de -l’attribuer à l’<i>Euphuisme</i> proprement dit, et -d’établir une parenté entre l’auteur de <i>l’Après-midi -d’un faune</i>, et <i>Euphues</i>, le héros de John -Lillie, pas plus qu’avec Piercy Schafton, portrait -de ce dernier par Walter Scott. Amado, sa caricature -Shakespearienne, n’offre en ses <i lang="it" xml:lang="it">concetti</i>, -d’autre ressemblance avec Mallarmé que de faire -dire de lui par les pédants et par les princes, -comme de ce Seigneur : « Il est trop précieux, -trop orné, trop affecté, trop bizarre pour ainsi -dire… le fil de sa verbosité est plus fin que les -termes de son raisonnement. J’abhorre ces raffinés -fanatiques… Quelle est la plume de paon qui -a rédigé cette lettre, quelle est la girouette, quel -<span class="pagenum" id="p228">-228-</span> est le coq de clocher qui en est l’auteur ? Avez-vous -jamais entendu quelque chose de plus -drôle ?… Cet homme sert-il Dieu ?… Il ne parle -pas comme une créature de Dieu. » — Lecteurs -malévoles qui ne manqueraient pas aujourd’hui -d’appliquer à Mallarmé l’apostrophe d’Hugo : -« Prends garde à Marchangy !… »</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">« Tu crois être Ariel, et tu n’es que Vestris ! »</div> -</div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> Je suis même persuadé du contraire.</p> -</div> -<hr /> - - -<p>Abordons à notre tour le sphinx. Ses premiers -mots sont intelligibles : en voici des plus gracieux :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">« Imiter le Chinois au cœur limpide et fin,</div> -<div class="verse">De qui l’extase pure est de peindre la fin,</div> -<div class="verse">Sur ses tasses de neige à la lune ravie,</div> -<div class="verse">D’une bizarre fleur qui parfume sa vie</div> -<div class="verse">Transparente, la fleur qu’il a sentie enfant,</div> -<div class="verse">Au filigrane bleu de l’âme se greffant.</div> -<div class="verse">… je vais choisir un jeune paysage</div> -<div class="verse">Que je peindrais encor sur les tasses, distrait.</div> -<div class="verse">Une ligne d’azur mince et pâle serait</div> -<div class="verse">Un lac, parmi le ciel de porcelaine nue,</div> -<div class="verse">Un fin croissant perdu par une blanche nue</div> -<div class="verse"><span class="pagenum" id="p229">-229-</span> Trempe sa corne calme en la glace des eaux</div> -<div class="verse">Non loin de trois grands cils d’émeraude, roseaux. »</div> -</div> - -<p>Ce sont, à mon avis, les plus réussis, -les plus personnels, parmi les vers de la -première manière du poète. Ils terminent le -plus clair de son œuvre, parue dans l’année 66 -du <i>Parnasse Contemporain</i>, et couronnent la -dernière d’une dizaine de pièces d’inspiration -et de facture assez Baudelairiennes.</p> - -<p>J’en citerai intégralement ce sonnet à la sœur -de Celle qui est trop gaie :</p> - - -<p class="c">A CELLE QUI EST TRANQUILLE</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">« Je ne viens pas ce soir vaincre ton corps, ô bête</div> -<div class="verse">En qui vont les péchés d’un peuple, ni creuser</div> -<div class="verse">Dans tes cheveux impurs une triste tempête</div> -<div class="verse">Sous l’incurable ennui que verse mon baiser.</div> - -<div class="verse stanza">Je demande à ton lit le lourd sommeil sans songes</div> -<div class="verse">Planant sous les rideaux inconnus du remords,</div> -<div class="verse">Et que tu peux goûter après tes noirs mensonges,</div> -<div class="verse">Toi qui sur le néant en sais plus que les morts.</div> - -<div class="verse stanza">Car le Vice, rongeant ma native noblesse,</div> -<div class="verse">M’a comme toi marqué de sa stérilité ;</div> -<div class="verse">Mais tandis que ton sein de pierre est habité</div> - -<div class="verse stanza"><span class="pagenum" id="p230">-230-</span> Par un cœur que la dent d’aucun crime ne blesse,</div> -<div class="verse">Je fuis, pâle, défait, hanté par mon linceul,</div> -<div class="verse">Ayant peur de mourir lorsque je couche seul. »</div> -</div> - -<p>Voici, maintenant, quelques vers isolés, relevés, -parmi ceux qui me semblent devoir se -parfiler, un jour, en l’anthologie de notre -Syrus, dans le sonnet <i lang="la" xml:lang="la">Vere novo</i> :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">« Puis je tombe énervé de parfums d’arbres, las</div> -<div class="verse">Et creusant de ma face une fosse à mon Rêve… »</div> -</div> - -<p>Encore, ce vers où <i>l’Azur</i> s’obstine à percer -l’enveloppant plafond de ténèbres, tramé par les -nuages et les fumées :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">« Les grands trous bleus que font méchamment les oiseaux. »</div> -</div> - -<p>Et, dans la pièce <i>Les Fleurs</i> :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">« Pour le poète las que la vie étiole. »</div> -</div> - -<p>N’est-il pas poétique, cet ennui des jours casaniers, -lequel</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">« Croit encore à l’adieu suprême des mouchoirs »,</div> -</div> - -<p class="noindent">non moins que ce doux front <i>taché de son</i>, dans -lequel le rêveur peut bien voir</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">« Un automne jonché de taches de rousseur » ?</div> -</div> - -<p><span class="pagenum" id="p231">-231-</span> Voici maintenant, au cours du volume de -vers, en un poème d’âpre et nerveuse allure, -les douloureux et risibles martyrs du <i>Guignon</i> :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">« Désolés sans l’orgueil qui sacre l’infortune,</div> -<div class="verse">Égaux de Prométhée à qui manque un vautour. »</div> -</div> - -<p>Viennent ensuite deux poèmes de plus longue -haleine. Le premier est, on peut dire <i>le célèbre</i><a id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a> -poème d’Hérodiade, vraiment un Gustave -Moreau en vers, avec ce mérite de ne pas s’être -inspiré du peintre. L’héroïne de Mallarmé -confère au type biblique ce rajeunissement de -l’hybrider du païen Narcisse. Oui, c’est bien une -sorte de Narcisse féminin que le personnage -ainsi présenté de la danseuse des Livres Saints, un -peu parent aussi de la Salammbô de Flaubert. -Il me semble, et cette explication me paraît -tout à fait nécessaire pour s’accorder avec la -propre version de Mallarmé sur le sens de son -mythe, que cette Hérodiade nous offre un -composé des deux femmes de Machœrons ; non -seulement Hérodiade, mais Salomé, la monstrueuse -dualité qui exigera la tête de Saint Jean. -Or, il n’est pas fait allusion à ce final épisode, -<span class="pagenum" id="p232">-232-</span> sauf par l’indication du caractère qui le doit -déterminer. Et je crois qu’il y a lieu de voir, en -cette éloquente suppression, une de ces muettes -indications que l’écrivain chargeait de s’exprimer -plus haut que le verbe. Il s’agit donc de -livrer énigmatiquement le secret du pervers -<i>féminin</i> qui doit danser pour la décollation d’un -juste. Le poète procède ainsi, il nous montre -une jeune Vierge mystérieusement, furieusement -jalouse de sa propre virginité, jusqu’à -repousser avec épouvante les gestes de sa vieille -nourrice qui s’offre à la coiffer et à l’oindre : -« Reculez ! », s’écrie la farouche Hérodiade,</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i4">« O femme, un baiser me tûrait.</div> -<div class="verse">Si la beauté n’était la mort… »</div> -</div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> Il l’est devenu.</p> -</div> -<p>Et comme la servante se rapproche :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i6">« Arrête dans ton crime,</div> -<div class="verse">Qui refroidit mon sang vers sa source ; et réprime</div> -<div class="verse">Ce geste…</div> -<div class="verse">Ce baiser, ces parfums offerts…</div> -<div class="verse i4">… cette main encore sacrilège.</div> -<div class="verse">Car tu voulais, je crois, me toucher… »</div> -</div> - -<p>Mais la nourrice insiste :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i9">… « J’aimerais</div> -<div class="verse">Être à qui le Destin réserve vos secrets.</div> -</div> - -<p><span class="pagenum" id="p233">-233-</span></p> - -<p class="c small">HÉRODIADE</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Oh ! tais-toi !</div> -</div> - -<p class="c small">LA NOURRICE</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i3">Viendra-t-il parfois ?</div> -</div> - -<p class="c small">HÉRODIADE</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i8">Étoiles pures.</div> -<div class="verse">N’entendez pas !</div> -</div> - -<p class="c small">LA NOURRICE</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i7">… pour qui, dévorée</div> -<div class="verse">D’angoisse, gardez-vous la splendeur ignorée</div> -<div class="verse">Et le mystère vain de votre être ?</div> -</div> - -<p class="c small">HÉRODIADE</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i9"><span class="sc">Pour moi.</span> »</div> -</div> - -<p>Je souligne cette réponse, qui est le <i>qu’il -mourût</i> de Mallarmé, et qui nous livre le mot -de son héroïne. Elle s’exalte et proclamant à sa -nourrice tel motif de sa rétrospective fureur :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">« C’est quand je me souviens de ton lait bu jadis ! »</div> -</div> - -<p>Elle se compare, en sa virginité, aux trésors -à jamais ensevelis dans les profondeurs -du sol, et rythme cette révélatrice incantation -d’une plus sauvage beauté que les languides -accents de la fille d’Hamilcar :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse"><span class="pagenum" id="p234">-234-</span> « Oui, c’est pour moi, pour moi, que je fleuris, déserte !</div> -<div class="verse">Vous le savez, jardins d’améthyste, enfouis</div> -<div class="verse">Sans fin dans de savants abîmes éblouis,</div> -<div class="verse">Ors ignorés, gardant votre antique lumière</div> -<div class="verse">Sous le sombre sommeil d’une terre première,</div> -<div class="verse">Vous, pierres où mes yeux comme de purs bijoux</div> -<div class="verse">Empruntent leur clarté mélodieuse, et vous,</div> -<div class="verse">Métaux qui donnez à ma jeune chevelure</div> -<div class="verse">Une splendeur fatale en sa massive allure !</div> -<div class="verse">Quant à toi, femme née en des siècles malins</div> -<div class="verse">Pour la méchanceté des antres sibyllins,</div> -<div class="verse">Qui parles d’un mortel devant qui, des calices</div> -<div class="verse">De mes robes, arôme aux farouches délices,</div> -<div class="verse">Sortirait le frisson blanc de ma nudité,</div> -<div class="verse">Prophétise que si le tiède azur d’été,</div> -<div class="verse">Pour lequel par instants la femme se dévoile,</div> -<div class="verse">Me voit dans ma pudeur grelottante d’étoile,</div> -<div class="verse">Je meurs !</div> -<div class="verse i5"><i>J’aime l’horreur d’être vierge</i>, et je veux</div> -<div class="verse">Vivre parmi l’effroi que me font mes cheveux</div> -<div class="verse">Pour, le soir, retirée en ma couche, reptile</div> -<div class="verse">Inviolé, sentir en la chair inutile</div> -<div class="verse">Le froid scintillement de ta pâle clarté,</div> -<div class="verse">Toi qui te meurs, toi qui brûles de chasteté,</div> -<div class="verse">Nuit blanche de glaçons et de neige cruelle !</div> -<div class="verse"><b>. . . . . . . . . . . . . . . .</b></div> -</div> - -<p><span class="pagenum" id="p235">-235-</span> Puis, après une accalmie où palpite ce beau -vers :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i10">« l’azur</div> -<div class="verse">Séraphique sourit dans les vitres profondes »,</div> -</div> - -<p class="noindent">le suprême aveu de la vierge s’exhale, son « suprême -sanglot meurtri », avec le dernier accord -du poème :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i3">« Vous mentez, ô fleur nue</div> -<div class="verse">De mes lèvres ! j’attends une chose inconnue,</div> -<div class="verse">Ou peut-être, ignorant le mystère et vos cris,</div> -<div class="verse">Jetez-vous les sanglots suprêmes et meurtris</div> -<div class="verse">D’une enfance sentant parmi les rêveries</div> -<div class="verse">Se séparer enfin ses froides pierreries. »</div> -</div> - -<p>C’est bien le suprême aveu, le suprême sanglot, -le dernier accord ; mais leur répercussion -leur survit ; elle ébauche le secret, lequel, je le -tiens du poète lui-même, <i>n’est autre que la -future violation du mystère de son être par un -regard de Jean qui va l’apercevoir, et payer -de la mort ce seul sacrilège ; car la farouche -vierge ne se sentira de nouveau intacte et restituée -tout entière à son intégralité, qu’au moment -où elle tiendra entre ses mains la tête -tranchée en laquelle osait se perpétuer le souvenir -de la vierge entrevue</i>.</p> - -<p><span class="pagenum" id="p236">-236-</span> Tel est ce poème, dont, à défaut de Moreau, -l’illustrateur aurait pu être encore, et plus expressivement, -le singulier Aubrey Beardsley.</p> - -<p>L’autre poème, amené, lui, à la célébrité, par -l’interprétation musicale d’un Debussy, est cet -<i>Après-midi d’un Faune</i>, dont je pus encore me -procurer, lorsque je connus Mallarmé, un exemplaire -en première édition, sur papier du Japon, -orné (?) d’un griffonnage de Manet, et (sans -doute pour l’amour de Lola de Valence) rattaché -d’un double cordonnet alterné de rose et de -noir.</p> - -<p>Je n’essaierai pas de <i>traduire</i> cette <i>Églogue</i> ; -la pensée du poète commence à s’y envelopper -d’ombres à la fois opaques et diaphanes.</p> - -<p>En ces sortes d’interprétations de Mallarmé, -l’important, pour qu’elles offrent quelque intérêt, -est de se tenir à égale distance entre la cécité -volontaire des illettrés, et la compréhension -de parti-pris, des zélateurs. L’illustre Crookes a -fait faire un grand pas à la science psychique, -en refusant de mentionner les apports phénoménaux -pour n’enregistrer que les déviations infinitésimales. -Souvenons-nous de cet exemple.</p> - -<p>Avec <i>l’Après-midi</i>, le texte de Mallarmé s’obnubile. -Sur un fond toujours scrupuleusement -<span class="pagenum" id="p237">-237-</span> prosodique, des courants d’idées circulent, tels -que des veines dans une agate, ou des taches -sur un marbre ; mais que d’interruptions et -de disparitions, qui font penser à cette « clarté -qui vient par surprise », dans certain vers -d’Hugo.</p> - -<p>Des nymphes, plus que lascives, ce semble, -lasses</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">« De la langueur goûtée à ce mal d’être deux » ;</div> -</div> - -<p class="noindent">un faune musicien, aux modulations harmonieuses -et abstruses. En voici les plus claires :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">« Je t’adore, courroux des Vierges, ô délice</div> -<div class="verse">Farouche du sacré fardeau nu qui se glisse</div> -<div class="verse">Pour fuir ma lèvre en feu buvant, comme un éclair</div> -<div class="verse">Tressaille ! La frayeur secrète de la chair :</div> -<div class="verse">Des pieds de l’inhumaine au cœur de la timide… »</div> -</div> - -<p>Sans omettre ce tableau curieusement pittoresque :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">« Ainsi, quand des raisins j’ai sucé la clarté,</div> -<div class="verse">Pour bannir un regret par ma feinte écarté,</div> -<div class="verse">Rieur, j’élève au ciel d’été la grappe vide</div> -<div class="verse">Et, soufflant dans ses peaux lumineuses, avide</div> -<div class="verse">D’ivresse, jusqu’au soir je regarde au travers. »</div> -</div> - -<p><span class="pagenum" id="p238">-238-</span> Et ces vers qui transposent comme un charme -virgilien :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">« Chaque grenade éclate et d’abeilles murmure »,</div> -</div> - -<p class="noindent">puis :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">« A l’heure où ce bois d’or et de cendres se teinte,</div> -<div class="verse">Une fête s’exalte en la feuillée éteinte… »</div> -</div> - -<p>En somme faune, moins de Fontainebleau -que de Rambouillet et qui, nommant le baiser</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i1">« ce doux rien par leur lèvre ébruité »,</div> -</div> - -<p class="noindent">n’est pas bien loin de Cyrano, qui le définit :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">« Baiser, point rose sur l’i du verbe aimer… »</div> -</div> - -<p>Couronnons cette série de citations avec cette -charmante</p> - - -<p class="c">SAINTE</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">« A la fenêtre recélant</div> -<div class="verse i2">Le santal vieux qui se dédore</div> -<div class="verse i2">De sa viole étincelant</div> -<div class="verse i2">Jadis avec flûte ou mandore</div> - -<div class="verse i2 stanza">Est la Sainte pâle, étalant</div> -<div class="verse i2">Le livre vieux qui se déplie</div> -<div class="verse i2">Du <span lang="la" xml:lang="la">Magnificat</span> ruisselant</div> -<div class="verse i2">Jadis selon vêpre et complie :</div> - -<div class="verse i2 stanza"><span class="pagenum" id="p239">-239-</span> A ce vitrage d’ostensoir</div> -<div class="verse i2">Que frôle une harpe par l’Ange</div> -<div class="verse i2">Formée avec son vol du soir</div> -<div class="verse i2">Pour la délicate phalange</div> - -<div class="verse i2 stanza">Du doigt que, sans le vieux santal</div> -<div class="verse i2">Ni le vieux livre, elle balance</div> -<div class="verse i2">Sur le plumage instrumental,</div> -<div class="verse i2">Musicienne du silence. »</div> -</div> - -<p>J’y vois, dans le cadre d’une fenêtre lozangée -de vitraux, une extatique Cécile, les mains détachées -de sa viole en un geste d’élévation vague, -semblant frôler un invisible instrument que le -poète devine être l’aile d’un ange, divine harpe -aux cordes de plumes, résonnant sans voix en -deux derniers vers, l’un de concise description, -l’autre de pénétrant mystère.</p> - -<hr /> - - -<p>Une curiosité, sans doute un caprice de l’euphuisme -de Mallarmé, c’est la possibilité pour -lui, de se concilier avec certain grotesque voulu, -ou des mots grossiers ; ainsi, ces enfants</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse"><span class="pagenum" id="p240">-240-</span> « Qui, le poing à leur cul, singeront sa fanfare</div> -<div class="verse">…</div> -<div class="verse">Ils sont l’amusement des racleurs de rebec,</div> -<div class="verse">Des marmots, des putains… »</div> -</div> - -<p>Les deux <i>Chansons bas</i> offrent un typique -exemple de ce comique singulier, à la fois -gourmé et plaisantin, pince-sans-rire et funambulesque -(c’est dire Banvillesque). <i>Le Savetier</i> :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i3">« Le lys naît blanc, comme odeur</div> -<div class="verse i3">Simplement je le préfère</div> -<div class="verse i3">A ce bon raccommodeur. »</div> -</div> - -<p>Quant à <i>la Marchande d’herbes aromatiques</i>, -elle n’est autre qu’une jeune débitante de cette -lavande destinée à parfumer des endroits secrets ; -mais le poète lui conseille plutôt de la -piquer dans sa chevelure pour</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i3">« Que le brin salubre y sente</div> -<div class="verse i3">…</div> -<div class="verse i3">Ou conduise vers l’époux</div> -<div class="verse i3">Les prémices de tes poux. »</div> -</div> - -<p>Il est intéressant de placer en regard de ce -bizarre filon la très gracieuse veine de madrigal -qui fut une grâce de notre auteur.</p> - -<p><span class="pagenum" id="p241">-241-</span> Le suivant sonnet, souvent cité, en est le type -accompli. Il en existe deux versions ; je citerai -la première ; outre qu’elle est plus à mon goût, -elle plaira mieux aussi à ceux que je désire renseigner. -Mallarmé <i>polissait</i> et <i>repolissait</i>, resserrant -sans cesse sa pensée, on sait avec quelle -insistance, et sans toujours améliorer ainsi qu’il -advint, notamment, à Ronsard.</p> - -<p>Écoutez le</p> - - -<p class="c">PLACET FUTILE</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">« J’ai souvent rêvé d’être, ô duchesse, l’Hébé</div> -<div class="verse">Qui rit sur votre tasse au baiser de tes lèvres.</div> -<div class="verse">Mais je suis un poète, un peu moins qu’un abbé</div> -<div class="verse">Et n’ai point jusqu’ici figuré sur le Sèvres.</div> - -<div class="verse stanza">Puisque je ne suis pas ton bichon embarbé,</div> -<div class="verse">Ni tes bonbons, ni ton carmin, ni tes jeux mièvres</div> -<div class="verse">Et que pourtant sur moi ton regard est tombé,</div> -<div class="verse">Blonde dont les coiffeurs divins sont des orfèvres !</div> - -<div class="verse stanza">Nommez-nous, vous de qui les souris framboisés</div> -<div class="verse">Sont un léger troupeau d’agneaux apprivoisés</div> -<div class="verse">Qui vont broutant les cœurs et bêlant aux délyres.</div> - -<div class="verse stanza">Nommez-nous… et Boucher, sur un rose éventail</div> -<div class="verse">Me peindra flûte en mains, ramenant ce bercail,</div> -<div class="verse">Duchesse, nommez-moi berger de vos sourires. »</div> -</div> - -<p><span class="pagenum" id="p242">-242-</span> Voilà bien notre Faune de Rambouillet ; c’est -terriblement précieux, mais vraiment joli, bien -notamment le huitième vers, et le dernier.</p> - -<p>Maintenant, pour l’intelligence de ce qui va -suivre, qui va nous révéler, dans son caractère, -comme dans son œuvre, un Mallarmé moins -connu, qu’on veuille bien se représenter un personnage -mythique (je ne dis pas mystique) lequel, -s’il avait existé, ce qui est peu probable, aurait -joué dans l’existence et dans l’inspiration de notre -poète, le rôle d’une Béatrix profane, un contemporain -composé de la Cynthia d’Ovide, de la -Laure de Pétrarque et de l’Hélène de Ronsard. -La dame, que nous appellerons, si vous voulez, -Chéry-Legrand, outre le placet ci-dessus et telles -autres pièces éparses dans l’œuvre, aurait encore -inspiré au poète les deux sonnets suivants, qui -ne figurent pas dans l’édition de Déman, et qui -sont, sinon tout à fait inédits, du moins plus -ignorés.</p> - - -<p class="c">SONNET A ELLE</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">« O si chère de loin et proche et blanche, si</div> -<div class="verse">Délicieusement toi, Chéry, que je songe</div> -<div class="verse">A quelque baume rare, émané par mensonge</div> -<div class="verse">Sur aucun bouquetier de cristal obscurci.</div> - -<div class="verse stanza"><span class="pagenum" id="p243">-243-</span> Le sais-tu, oui ! pour moi voici des ans, voici</div> -<div class="verse">Toujours que ton sourire éblouissant prolonge</div> -<div class="verse">La même rose avec son bel été qui plonge</div> -<div class="verse">Dans autrefois, et puis dans le futur aussi.</div> - -<div class="verse stanza">Mon cœur qui, dans les nuits, parfois cherche à s’entendre</div> -<div class="verse">Ou de quel dernier mot t’appeler le plus tendre</div> -<div class="verse">S’exalte en celui rien que chuchoté de sœur.</div> - -<div class="verse stanza">N’était, très grand trésor et tête si petite,</div> -<div class="verse">Que tu m’enseignes bien toute une autre douceur</div> -<div class="verse">Tout bas par le baiser seul dans les cheveux dite. »</div> -</div> - - -<p class="c">SONNET DU 1<sup>er</sup> JANVIER 1888</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">« Chéry, sans trop d’aurore à la fois enflammant</div> -<div class="verse">La rose qui, cruelle ou déchirée et lasse</div> -<div class="verse">Même du blanc habit de pourpre, le délace</div> -<div class="verse">Pour ouïr sous sa chair pleurer le diamant.</div> - -<div class="verse stanza">Oui, sans ces crises de rosée ! et gentiment</div> -<div class="verse">Ni brise si le ciel avec, orageux, passe,</div> -<div class="verse">Jalouse d’apporter on ne sait quel espace</div> -<div class="verse">Au simple au jour le jour très vrai du sentiment.</div> - -<div class="verse stanza">Ne te semble-t-il pas, Chéry, que chaque année</div> -<div class="verse">D’où sur ton front renaît la grâce spontanée</div> -<div class="verse">Suffise selon quelque apparence, et pour moi,</div> - -<div class="verse stanza"><span class="pagenum" id="p244">-244-</span> Comme un éventail frais dont la chambre s’étonne</div> -<div class="verse">A raviver du peu qu’il faut ici d’émoi,</div> -<div class="verse">Toute notre native amitié monotone. »</div> -</div> - -<p>Le 1<sup>er</sup> janvier 1889 est fêté par cette</p> - - -<p class="c">CHANSON<br /> -<i>sur un vers composé par Chéry</i>.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">« Si tu veux nous nous aimerons</div> -<div class="verse i2">Avec la bouche sans le dire,</div> -<div class="verse i2">Cette rose tu l’interromps</div> -<div class="verse i2">Et verses du silence pire.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Aucuns traits émanés si prompts</div> -<div class="verse i2">Que de ton tacite sourire,</div> -<div class="verse i2">Si tu veux nous nous aimerons</div> -<div class="verse i2">Avec la bouche sans le dire.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Muet, muet entre ses ronds</div> -<div class="verse i2">Sylphe dans la pourpre d’empire</div> -<div class="verse i2">Un baiser flambant se déchire</div> -<div class="verse i2">Jusqu’aux pointes des ailerons.</div> -<div class="verse i2">Si tu veux nous nous aimerons. »</div> -</div> - -<p>Sur ce thème palpite une infinité de légers -quatrains, de distiques pleins de badinages<a id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a>, -<span class="pagenum" id="p245">-245-</span> où passe comme un souffle des <i>Chansons des -Rues et des Bois</i> et qui se posent, tels que des -papillons, sur des livres, des éventails, des photographies ;</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> Inédits pour la plupart jusqu’aux derniers jours de 1920.</p> -</div> -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">« Pour un lotus bleu, don inepte,</div> -<div class="verse i2">La blonde Starnabuzaï</div> -<div class="verse i2">Le recevait comme on accepte</div> -<div class="verse i2">Un abbé qui n’est point haï »,</div> -</div> - -<p class="noindent">écrivait Victor Hugo dans le livre que je viens -de nommer. C’est ainsi, « pour le don inepte » -et galant de tous les menus lotus bleus que nous -allons effeuiller, que notre « poète un peu moins -qu’un abbé » dut être reçu par la blonde Starnabuzaï -de son rêve.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">« Un mot au coin que j’avertisse :</div> -<div class="verse i2">La dame qu’ici vous voyez,</div> -<div class="verse i2">Dans la fresque du Primatice</div> -<div class="verse i2">A des cheveux blonds déployés. »</div> -</div> - -<hr /> - - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">« Blanche Japonaise narquoise</div> -<div class="verse i2">Je me taille dès mon lever</div> -<div class="verse i2">Pour robe un morceau bleu turquoise</div> -<div class="verse i2">Du ciel à qui je fais rêver. »</div> -</div> - -<p><span class="pagenum" id="p246">-246-</span></p> - -<hr /> - - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">« Sans les mettre dans vos souliers</div> -<div class="verse i2">Comme Noël aux châtelaines,</div> -<div class="verse i2">Déesse, il sied que vous fouliez</div> -<div class="verse i2">De votre pas nu ces fleurs vaines. »<a id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a></div> -</div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_24" href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a> En envoyant des fleurs.</p> -</div> -<hr /> - - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">« Lilith<a id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a> confie à votre soin</div> -<div class="verse i2">Le rejeton qu’elle a fait naître,</div> -<div class="verse i2">Pour qu’assis en un petit coin,</div> -<div class="verse i2">Ainsi vous revoyiez son maître. »</div> -</div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_25" href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a> Chatte de Mallarmé.</p> -</div> -<hr /> - - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">« Ta lèvre contre le cristal</div> -<div class="verse i2">Gorgée à gorgée y compose</div> -<div class="verse i2">Le souvenir pourpre et vital</div> -<div class="verse i2">De la moins éphémère rose. »<a id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a></div> -</div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_26" href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a> Avec un verre d’eau.</p> -</div> -<hr /> - - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">« Voici la date, tends un coin</div> -<div class="verse i2">De ta fraîche bouche étonnée</div> -<div class="verse i2">Où la nature prend le soin</div> -<div class="verse i2">De te rajeunir d’une année. »<a id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a></div> -</div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_27" href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a> 1<sup>er</sup> avril 1887 — (Jour de la naissance de la Dame).</p> -</div> -<p><span class="pagenum" id="p247">-247-</span></p> - -<hr /> - - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">« Paon<a id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a>, nous voici, par la merveille</div> -<div class="verse i2">De ton beau rire et du printemps,</div> -<div class="verse i2">Ramenés tous deux à la veille</div> -<div class="verse i2">Du jour où tu n’as que vingt ans »<a id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a>.</div> -</div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_28" href="#FNanchor_28"><span class="label">[28]</span></a> Nom d’amitié donné à la Dame.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_29" href="#FNanchor_29"><span class="label">[29]</span></a> 1<sup>er</sup> avril 1889.</p> -</div> -<hr /> - - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">« Les seuls fruits d’or sont où vous êtes,</div> -<div class="verse i2">N’allez pas vous enfuir demain,</div> -<div class="verse i2">Et le ciel reprendra ses fêtes</div> -<div class="verse i2">Sur un geste de votre main »<a id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a>.</div> -</div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_30" href="#FNanchor_30"><span class="label">[30]</span></a> Probablement à l’occasion d’un projet de départ pour le -Midi.</p> -</div> -<hr /> - - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">« A l’oubli, tendre défi d’ailes,</div> -<div class="verse i2">Les instants qu’ils nous ont valus</div> -<div class="verse i2">Attardés, inquiets, fidèles,</div> -<div class="verse i2">Voltigent autour des <i>Talus</i> »<a id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a>.</div> -</div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_31" href="#FNanchor_31"><span class="label">[31]</span></a> « A Chéry. (Après la démolition de la Maison des Talus) ». -9 novembre 1890. Une photographie de la même demeure s’orne -de ce distique :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">« Riante et sans air de détresse</div> -<div class="verse i2">La maison attend sa maîtresse. »</div> -</div> -</div> -<p><span class="pagenum" id="p248">-248-</span></p> - -<hr /> - - -<div class="poetry"> -<div class="verse i3">« Que la Dame soit en joie !<a id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a></div> -<div class="verse i3">Sous cette pierre elle a mis</div> -<div class="verse i3">Le vœu que sa maison voie</div> -<div class="verse i3">Venir les mêmes amis. »</div> -</div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_32" href="#FNanchor_32"><span class="label">[32]</span></a> Pour la reconstruction sans doute.</p> -</div> -<hr /> - - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">« Un an de moins, mignonne, est traître.</div> -<div class="verse i2">Au retour de chaque printemps,</div> -<div class="verse i2">Tu finiras par disparaître…</div> -<div class="verse i2">Il faut t’arrêter à vingt ans. »<a id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a></div> -</div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_33" href="#FNanchor_33"><span class="label">[33]</span></a> Anniversaire de 1891.</p> -</div> -<hr /> - - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">« Ma Chéry, pour faire semblant,</div> -<div class="verse i2">Dans une piscine éternelle</div> -<div class="verse i2">Trempe son pied au reflet blanc,</div> -<div class="verse i2">Mais la source jeune est en elle. »<a id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a></div> -</div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_34" href="#FNanchor_34"><span class="label">[34]</span></a> Evian 1891.</p> -</div> -<hr /> - - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">« Tu choisis ton temps pour renaître !</div> -<div class="verse i2">Tout de la fleur ivre et debout</div> -<div class="verse i2">Jusqu’au rayon de la fenêtre</div> -<div class="verse i2">Sourit, et tu fais comme tout. »<a id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a></div> -</div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_35" href="#FNanchor_35"><span class="label">[35]</span></a> 1<sup>er</sup> avril 1892.</p> -</div> -<p><span class="pagenum" id="p249">-249-</span></p> - -<hr /> - - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">« Fermé, je suis le sceptre aux doigts</div> -<div class="verse i2">Et, contente de cet empire,</div> -<div class="verse i2">Ne m’ouvrez jamais si je dois</div> -<div class="verse i2">Dissimuler votre sourire. »<a id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor">[36]</a></div> -</div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_36" href="#FNanchor_36"><span class="label">[36]</span></a> Un éventail.</p> -</div> -<hr /> - - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">« Là-bas, de quelque vaste aurore</div> -<div class="verse i2">Pour que son vol revienne vers</div> -<div class="verse i2">Ta petite main qui s’ignore</div> -<div class="verse i2">J’ai marqué cette aile d’un vers. »<a id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor">[37]</a></div> -</div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_37" href="#FNanchor_37"><span class="label">[37]</span></a> Autre éventail.</p> - -<p>La femme et la fille du poète ont, elles aussi, leurs éventails, -qui s’éploient en l’œuvre publiée. Le dernier est le plus charmant -et contient, outre cette expressive définition de soi-même : -« l’unanime pli », ces gracieux vers :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">« Une fraîcheur de crépuscule</div> -<div class="verse i2">Te vient à chaque battement</div> -<div class="verse i2">Dont le coup prisonnier recule</div> -<div class="verse i2">L’horizon délicatement.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Vertige ! Voici que frissonne</div> -<div class="verse i2">L’espace comme un grand baiser</div> -<div class="verse i2">…</div> -<div class="verse i2">Le sceptre des rivages roses</div> -<div class="verse i2">Stagnants sur les soirs d’or, ce l’est</div> -<div class="verse i2">Ce blanc vol fermé que tu poses</div> -<div class="verse i2">Contre le feu d’un bracelet. »</div> -</div> -</div> -<hr /> - - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">« Musique dedans endormie</div> -<div class="verse i2">Il suffit pour te rendre aux cieux</div> -<div class="verse i2"><span class="pagenum" id="p250">-250-</span> Que la bouche de cette amie</div> -<div class="verse i2">Ouvre son baiser gracieux. »</div> -</div> - -<hr /> - - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">« Plus rapide à tire-d’aile</div> -<div class="verse i2">Que lui de prendre le train,</div> -<div class="verse i2">Un joyeux baiser fidèle</div> -<div class="verse i2">Devancera mon quatrain. »<a id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor">[38]</a></div> -</div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_38" href="#FNanchor_38"><span class="label">[38]</span></a> 15 août 1898 — (sans doute un des derniers quatrains).</p> -</div> -<hr /> - - -<div class="poetry"> -<div class="verse i1">« Ceci, Seigneur, est mon livre de messe</div> -<div class="verse i1">Où je vous nomme et vous prie en latin</div> -<div class="verse i1">Afin qu’au ciel, dont je fus la promesse,</div> -<div class="verse i1">Triomphe tard mon sourire enfantin. »<a id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor">[39]</a></div> -</div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_39" href="#FNanchor_39"><span class="label">[39]</span></a> Sur un paroissien.</p> -</div> -<hr /> - - -<div class="poetry"> -<div class="verse i1">« Par un paraphe et des vers attestons</div> -<div class="verse i1">Que c’est pour vous, et non pour d’autres dames,</div> -<div class="verse i1">Seule Chéry, qu’à l’art nous demandâmes</div> -<div class="verse i1">Ce fier portrait du plus beau des vestons. »<a id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor">[40]</a></div> -</div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_40" href="#FNanchor_40"><span class="label">[40]</span></a> Sur un portrait de lui-même.</p> -</div> -<p>Le badinage s’accentue et se précipite, comiquement -sérieux, toujours tendre, mais tournant -au calembour, aux vers inspirés par la -coca :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2"><span class="pagenum" id="p251">-251-</span> « Tout ce noir charbon que tu verses</div> -<div class="verse i2">Parmi tes entrailles perverses,</div> -<div class="verse i2">Prends garde, après quelque bonheur,</div> -<div class="verse i2">Qu’il ne te naisse un ramoneur. »<a id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor">[41]</a></div> -</div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_41" href="#FNanchor_41"><span class="label">[41]</span></a> Sur un bocal de charbon de Belloc.</p> -</div> -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">« J’aime à regarder Chéry</div> -<div class="verse i2">En qui tout, jusqu’au nez rit. »</div> - -<div class="verse i2 stanza">« A tant manger je serais,</div> -<div class="verse i2">Non Diane, mais Cérès. »</div> - -<div class="verse i2 stanza">« Une Dame à qui j’ai donné le nom de <i>Paon</i></div> -<div class="verse i2">Possède, paraît-il, un fort joli tympan. »</div> - -<div class="verse i1 stanza">« Quand sur mon tu-tul quelqu’un fait pan pan,</div> -<div class="verse i1">Je pousse des cris comme un petit paon. »</div> - -<div class="verse i2 stanza">« J’ai cueilli pour que tu me crusses</div> -<div class="verse i2">Galant, ces violettes russes. »<a id="FNanchor_42" href="#Footnote_42" class="fnanchor">[42]</a></div> -</div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_42" href="#FNanchor_42"><span class="label">[42]</span></a> Bouquet.</p> -</div> -<div class="poetry"> -<div class="verse">« Cette fleur comme toi la même chaque année</div> -<div class="verse">Est mon remercîment, Chéry, que tu sois née. »<a id="FNanchor_43" href="#Footnote_43" class="fnanchor">[43]</a></div> -</div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_43" href="#FNanchor_43"><span class="label">[43]</span></a> Anniversaire.</p> -</div> -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">« Belle, ne laissez jamais choir</div> -<div class="verse i2">De larme sur ce fin mouchoir. »<a id="FNanchor_44" href="#Footnote_44" class="fnanchor">[44]</a></div> -</div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_44" href="#FNanchor_44"><span class="label">[44]</span></a> A Madame Chéry-Legrand, qui m’avait prêté l’un de ses -mouchoirs, quand je manquais du mien. — En le lui rendant -blanchi.</p> -</div> -<div class="poetry"> -<div class="verse i2"><span class="pagenum" id="p252">-252-</span> « Marie et Chéry, Magnier et Legrand</div> -<div class="verse i2">Sont de très hautes nymphes s’adorant. »</div> - -<div class="verse stanza">« On pourrait bien fouiller l’Europe et l’Améri-</div> -<div class="verse">Que, avant de rien trouver qui ressemble à Chéry. »<a id="FNanchor_45" href="#Footnote_45" class="fnanchor">[45]</a></div> -</div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_45" href="#FNanchor_45"><span class="label">[45]</span></a> Vu et estampillé par S. M.</p> -</div> -<p>Puis, ces menus <i lang="la" xml:lang="la">castigant ridendo</i> :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i1">« Soyez, mes yeux, à jamais étonnés :</div> -<div class="verse i1">Chéry-Legrand met ses doigts dans son nez !</div> - -<div class="verse i2 stanza">Peut-elle, sur quels pipeaux</div> -<div class="verse i2">Les mettre mieux à propos ?</div> - -<div class="verse i1 stanza">Chéry-Legrand, qu’on croirait une sainte,</div> -<div class="verse i1">Caresse aussi la bouteille d’absinthe.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Son doux œil est agrandi</div> -<div class="verse i2">Après le Cherry-Brandy.</div> - -<div class="verse i2 stanza">En elle rien ne semble atone</div> -<div class="verse i2">Quand elle mange un panatone<a id="FNanchor_46" href="#Footnote_46" class="fnanchor">[46]</a>.</div> -</div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_46" href="#FNanchor_46"><span class="label">[46]</span></a> Nom d’un gâteau milanais.</p> -</div> -<div class="poetry"> -<div class="verse i3">Elle a ce mignon travers</div> -<div class="verse i3">De comprendre un peu mes vers. »</div> -</div> - -<p>A son tour, le <i>mirliton</i> du même à la même, -dont voici le déroulement fantasque :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2"><span class="pagenum" id="p253">-253-</span> « Tous, de l’amitié ! Sans ça l’on</div> -<div class="verse i2">Ne saurait orner mon salon.</div> - -<div class="verse i2 stanza">J’ai, sur ce mirliton rêveur,</div> -<div class="verse i2">Ma devise : « <i><span lang="la" xml:lang="la">Amor</span> <span lang="en" xml:lang="en">for ever</span></i><a id="FNanchor_47" href="#Footnote_47" class="fnanchor">[47]</a>. »</div> -</div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_47" href="#FNanchor_47"><span class="label">[47]</span></a> Un mot changé.</p> -</div> -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Augusta Holmès m’accommode</div> -<div class="verse i2">Comme femme et même comme ode<a id="FNanchor_48" href="#Footnote_48" class="fnanchor">[48]</a>.</div> -</div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_48" href="#FNanchor_48"><span class="label">[48]</span></a> Sur une photographie du prix de Rome d’Henri Regnault : -Thétis apportant des armes à Achille : « Augusta Holmès indique -à ces messieurs qu’un casque est inutile ayant sa chevelure.</p> -</div> -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">A nos <i lang="en" xml:lang="en">five</i> Hortense Schneider</div> -<div class="verse i2">Ote sa pelisse d’eider.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Coppée, aussi je le reçois,</div> -<div class="verse i2">Reste l’honneur du vers François.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Quel chignon topaze ou saur</div> -<div class="verse i2">Subjugue à présent Champsaur ?</div> - -<div class="verse i1 stanza">Quelquefois je nomme Adrien</div> -<div class="verse i1">Marx mon docteur, quand je n’ai rien.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Portalier, un cœur, mais des seins</div> -<div class="verse i2">Pas plus que tous les médecins.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Je m’accoude dans le bain</div> -<div class="verse i2">Aimant entendre Robin.</div> - -<div class="verse i2 stanza"><span class="pagenum" id="p254">-254-</span> Mon goût correct s’est gendarmé</div> -<div class="verse i2">Contre ces vers de Mallarmé. »</div> -</div> - -<p>Enfin épars sur des albums, des cahiers Japonais -aux croquis de félins, de singes et d’oiseaux :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i1">« Cette chatte humble et tendre à qui l’attache</div> -<div class="verse i1">Porte un paraphe illustre pour moustache. »</div> - -<div class="verse i2 stanza">« J’aimerais que l’on attachât</div> -<div class="verse i2">A notre sonnette ce chat. »</div> - -<div class="verse i1 stanza">« Ce triste hibou, s’il neige ou bruine,</div> -<div class="verse i1">N’a pas, aux Talus, trouvé de ruine. »</div> - -<div class="verse i2 stanza">« On ne voit pas dans les rues</div> -<div class="verse i2">Tous les jours de telles grues. »</div> - -<div class="verse i2 stanza">« La descendance d’un singe</div> -<div class="verse i2">Folle et vierge de tout linge</div> -<div class="verse i2">Se berce en grappe jusqu’au</div> -<div class="verse i2">Perchoir où songe Coco. »</div> - -<div class="verse i2 stanza">« Dans ce monde ailé, rampant,</div> -<div class="verse i2">Le talent n’omit qu’un paon. »</div> - -<div class="verse stanza">« Gourmand comme une chatte ou comme une abbesse</div> -<div class="verse">Je vois sur ce feuillet une bouillabaisse. »</div> -</div> - -<p>Et, pour conclure, ces dédicaces des neuf -cahiers de poésie :</p> - -<ul> -<li><span class="pagenum" id="p255">-255-</span> <span class="blkr">1<sup>er</sup></span> cahier, exemplaire I. — De la très chère Chéry.</li> -<li><span class="blkr">2<sup>e</sup></span> cahier, exemplaire I. — De la très blonde Chéry.</li> -<li><span class="blkr">3<sup>e</sup></span> cahier, exemplaire I. — De la très blanche Chéry.</li> -<li><span class="blkr">4<sup>e</sup></span> cahier, exemplaire I. — De la très bonne Chéry.</li> -<li><span class="blkr">5<sup>e</sup></span> cahier, exemplaire I. — De la très jeune Chéry.</li> -<li><span class="blkr">6<sup>e</sup></span> cahier, exemplaire I. — De la très tendre Chéry.</li> -<li><span class="blkr">7<sup>e</sup></span> cahier, exemplaire I. — De la très sage Chéry.</li> -<li><span class="blkr">8<sup>e</sup></span> cahier, exemplaire I. — De la très belle Chéry.</li> -<li><span class="blkr">9<sup>e</sup></span> cahier, exemplaire I. — De la très Chéry-Legrand.</li> -</ul> -<p>Il y eut aussi une série d’adresses d’amis, en -quatrains, dont je cite cet exemple :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">« Je te lance mon pied vers l’aîne</div> -<div class="verse i2">Facteur, si tu ne vas où c’est</div> -<div class="verse i2">Que rêve mon ami Verlaine</div> -<div class="verse i2">Ru’Didot, hôpital Broussais. »</div> -</div> - -<p>On trouverait sans doute moyen d’établir un -ordre plus méthodique et plus méticuleux entre -ces quatrains et ces distiques inédits, bien qu’ils -n’aient guère, entre eux, d’autre rapport que -celui d’être adressés à une seule personne. Je -laisse à d’autres ce précieux soin. Quatrains et -<span class="pagenum" id="p256">-256-</span> distiques, je les ai donnés à peu près distribués -comme ils l’étaient, quand ils m’ont été donnés -à moi-même, en leur temps.</p> - -<hr /> - - -<p>Approchons du gouffre obscur des proses. -Les abords en sont accessibles, tout comme -ceux des premiers poèmes. C’est encore, selon -Baudelaire, selon Poë, selon Aloÿsius Bertrand, -que débutent ces poèmes en prose. Dans <i>le phénomène -futur</i>, « le montreur de choses passées », -exhibe « une femme d’autrefois » à « une malheureuse -foule vaincue par la maladie immortelle -et le péché des siècles ». Dans la <i>plainte -d’automne</i>, le poète, veuf de son amie, écoute -l’orgue de Barbarie « l’instrument des tristes » -et « ne lance pas un sou par la fenêtre, de peur -de se déranger, ou de s’apercevoir que l’instrument -ne chantait pas seul. » <i>Le démon de l’analogie</i>, -déjà plus arcane, fait obséder l’esprit d’un -rêveur, par les idées et images correspondantes -aux « lambeaux maudits d’une phrase absurde » ; -le tout en apparence incohérent finit par rencontrer -son explication dans la mise en présence -<span class="pagenum" id="p257">-257-</span> d’objets, qui semblent avoir impressionné de -loin la pensée du bizarre promeneur. Le <i>pauvre -enfant pâle</i> est comme la préventive complainte -du guillotiné. Pour le moment, ce triste gosse -n’est qu’un petit chanteur des rues, auquel le -poète rend cet oracle tragique : « Et ta complainte -est si haute, si haute, que ta tête nue -qui se lève en l’air à mesure que ta voix -monte, semble vouloir partir de tes petites -épaules. Petit homme, qui sait si elle ne s’en ira -pas un jour, quand, après avoir crié longtemps -dans les villes, tu auras fait un crime ?… »</p> - -<p>« Ta tête se dresse toujours et veut te quitter, -comme si d’avance elle savait… »</p> - -<p><i>La pipe</i>, reprise, refumée pour la première -fois depuis un séjour à Londres, reporte, remporte, -en une bouffée, un fumeur vers le rivage -brumeux, et lui rappelle tendrement sa « pauvre -bien aimée errante, en habits de voyageuse, » coiffée -de ce chapeau « que les riches dames jettent -en arrivant…, et que les pauvres bien aimées -regarnissent pour bien des saisons encore. Autour -de son cou, s’enroulait le terrible mouchoir -qu’on agite en se disant adieu pour toujours ». — <i>Un -spectacle interrompu</i> n’est autre que celui -patiemment guetté par les clients des montreurs -<span class="pagenum" id="p258">-258-</span> d’ours ; à savoir la révolte de ce dernier -contre son belluaire. Mallarmé l’interpréta autrement, -spectateur « étonné de n’avoir pas -senti, cette fois encore, le même genre d’impression -que ses semblables », et conclut de -cette étreinte un peu trop étroite, infligée par -le fauve à son « aîné subtil » qu’elle ne veut -que lui dire : « Explique-moi la vertu de cette -atmosphère de splendeur, de poussière et de -voix, où tu m’appris à me mouvoir. »</p> - -<p><i>Réminiscence</i> nous présente un petit frère du -<i>pauvre enfant pâle</i>, un orphelin errant « en -noir et l’œil vacant de famille ». La rencontre -d’un fils de pitre le lui fait regretter, au récit des -grimaces d’un père <i>farce</i>, d’une maman qui -mange de la filasse aux bravos de la foule. « Tu -ne sais rien, ajoute le narrateur, des parents -sont des gens drôles, qui font rire. » Et l’orphelin -s’éloigne, « déçu tout-à-coup, de n’avoir -pas de parents. »</p> - -<p>La <i>déclaration foraine</i> s’illumine de la fantaisie -d’une belle promeneuse, soudainement induite -par un charitable élan, à se substituer au -phénomène manquant dans une baraque miséreuse.</p> - -<p>Le <i>nénuphar blanc</i> est cueilli par le canotier, -<span class="pagenum" id="p259">-259-</span> au retour et en souvenir d’une aquatique -promenade employée à ne point voir, à entendre -qu’à peine effleurer d’un pas le gravier, une -mystérieuse riveraine.</p> - -<p><i>L’ecclésiastique</i>, de fantaisie macabre et -bouffonne, nous fait assister aux solitaires et -printaniers ébats d’un jeune abbé, sorte de Narcisse -noir et capricant, traitant les touffes -d’herbes comme « les bruns adolescents » traitent -leurs « oreillers » dans les vers de Baudelaire. -Personnage qu’on dirait échappé d’un livre de -Daudet, pour se rouler dans cette syntaxe.</p> - -<p><i>La gloire</i>, l’écrivain vient d’apprendre à la -connaître, et plus « rien ne l’intéressera d’appelé -par quelqu’un ainsi ». C’est la forêt de Fontainebleau -qui lui donne cette leçon, un jour -qu’ayant pris le train, en même temps que -nombre de voyageurs, pour y goûter les splendeurs -de l’automne, il s’aperçoit que nul autre -que lui n’a eu cette pitié envers la <i>glorieuse</i> -forêt, et que le train l’« avait déposé là seul ».</p> - -<p>Le <i>conflit</i> s’établit entre Mallarmé (toujours -impersonnel, bien entendu) et des terrassiers -qui, cette année-là, sous prétexte de travaux de -voie ferrée, lui empoisonnent sa villégiature de -Valvins, « le séjour chéri pour la désuétude et -<span class="pagenum" id="p260">-260-</span> de l’exception, tourné par les progrès en cantine -d’ouvriers de chemins de fer. » — « Je suis le -malade des bruits (continue Mallarmé qui partage -cette infirmité avec Madame Vigée-Lebrun) -et m’étonne que presque tout le monde répugne -aux odeurs mauvaises, moins au cri. » Et l’antagonisme -s’établit entre l’écrivain et ses voisins -bruyants. Mais le dimanche, avec sa soûlerie, -vient à son tour terrasser ces manœuvres, et le -poète rendu à son silencieux repos, rêve aux -étoiles.</p> - -<p>Mais ceci, anecdotes et poèmes, ne représente -que bagatelles de la porte, « riens auxquels on -a fait un sort exagéré » selon l’expression de -Mallarmé dans sa préface.</p> - -<p>Des portraits suivent : un croquis de Baudelaire<a id="FNanchor_49" href="#Footnote_49" class="fnanchor">[49]</a>, -un Villiers en pied, « candidat à toute -majesté survivante » en même temps que « désespéré -seigneur perpétuellement échappé au -tourment » avec toujours « dans l’aspect de -l’homme devenu chétif, quelque trait saillant de -l’apparition de jeunesse, à quoi il ne voulut -jamais être inférieur. » L’oraison funèbre de -<span class="pagenum" id="p261">-261-</span> Verlaine ; des souvenirs sur Rimbaud « avec je -ne sais quoi fièrement poussé, ou mauvaisement, -de fille du peuple, j’ajoute, de son état blanchisseuse, -à cause de vastes mains, par la transition -du chaud au froid rougies d’engelures. Lesquelles -eussent indiqué des métiers plus terribles, -appartenant à un garçon. » — Tailhade, Beckford<a id="FNanchor_50" href="#Footnote_50" class="fnanchor">[50]</a>, -annoncé par cette phrase digne de -Flaubert : « Sous la tutelle des lords Chatham et -Littleton, anxieux d’en faire un homme politique -marquant, étudiait, choyé par sa mère et -banni d’auprès d’elle pour l’achèvement d’une -éducation somptueuse, le fils de feu le lord-maire -Beckford, (de qui la fière adresse à -Georges III se lit sur un monument érigé au -Guildhall.) » — Tennyson, faute de qui « une musique -qui lui est propre manquerait à l’Anglais ; » — Banville, -« l’être de joie et de pierreries, qui -brille, domine, effleure. » — Poë, semblable à -un Whistler, en leur « tragique coquetterie -noire, inquiète et discrète » ; — Whistler « un -Monsieur rare… l’enchanteur d’une œuvre de -mystère… » — Manet « chèvre-pied au pardessus -<span class="pagenum" id="p262">-262-</span> mastic, barbe et blond cheveu rare, grisonnant -avec esprit. » — Berthe Morisot « avec une -pointe de <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle exaltée de présent… et -quelque chose d’élyséennement savoureux. » — Enfin, -Wagner, magnifiquement festoyé de cette -prière : « Voilà pourquoi, Génie ! moi, l’humble -qu’une logique éternelle asservit, ô Wagner, je -souffre et me reproche, aux minutes marquées -par la lassitude, de ne pas faire nombre avec -ceux qui, ennuyés de tout afin de trouver le -salut définitif, vont droit à l’édifice de ton Art, -pour eux le terme du chemin. Il ouvre, cet -incontestable portique, en des temps de jubilé -qui ne le sont pour aucun peuple, une hospitalité -contre l’insuffisance de soi et la médiocrité des -patries ; il exalte des fervents jusqu’à la certitude : -pour eux ce n’est pas l’étape la plus grande -jamais ordonnée par un signe humain, qu’ils -parcourent avec toi comme conducteur, mais le -voyage fini de l’humanité vers un idéal. »</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_49" href="#FNanchor_49"><span class="label">[49]</span></a> Je dois à la munificence de Mallarmé un très bel autographe -de ce poète.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_50" href="#FNanchor_50"><span class="label">[50]</span></a> Cet ordre est incohérent, mais je dois l’avoir établi d’après -celui du volume.</p> -</div> -<p>Les <i>crayonnages</i> sur le théâtre, lequel n’est -point fait pour qui « se suffit, avec la tenture de -ses songes » traitent de Hamlet « dans sa traditionnelle -presque nudité sombre… au charme -tout d’élégance désolée » auprès d’un Polonius -« figure comme découpée dans l’usure d’une -<span class="pagenum" id="p263">-263-</span> tapisserie pareille à celle où il lui faut rentrer -pour mourir… tas de loquace vacuité gisant que -plus tard il (Hamlet) risquerait de devenir à -son tour, s’il vieillissait. » — <i>Les ballets</i> nous -font admirer au-dessous de « quelques coups -d’épingle stellaires en une toile de fond bleue… -les roses qu’enlève et jette en la visibilité de régions -supérieures un jeu de chaussons d’un -satin pâle vertigineux. » — La Loïe Füller, « en -une fantasmagorie oxyhydrique de crépuscule et -de grotte… se propage, alentour, de tissus ramenés -à sa personne, par l’action d’une danse… -et au bain terrible des étoffes, se pâme, radieuse. »</p> - -<p>Le <i>Vers</i>, dans l’étude qu’il lui consacre, le -poète le proclame en état de <i>crise</i>, non sans nous -avoir fort heureusement garanti dans un précédent -essai, la sauvegarde de notre prosodie, -grâce au Parnasse contemporain dont il définit -bien l’effort : « Simplement resserrer une bonne -fois, avant de le léguer au temps, en condition -excellente, avec l’accord voulu et définitif, un -vieil instrument parfois faussé, le vers français, -et plusieurs se montrèrent dans ce travail, d’experts -luthiers. » Nonobstant, Mallarmé déclare -vaincu en lui par des « infractions volontaires » -<span class="pagenum" id="p264">-264-</span> et de « savantes dissonances » de ce qu’on a appelé -le vers libre, le « pédant qui se fut, il y a -quinze ans, à peine révolté, comme devant quelque -sacrilège ignare. »</p> - -<p>Dans ses trois chapitres sur le <i>Livre</i>, Mallarmé -nous ébauche une théorie d’art et de style, -nous confie un peu de son secret, secret d’âme -aussi, de méconnaissance, de mélancolie : « méditer, -sans traces, devient évanescent… l’encrier, -cristal comme une conscience, avec sa goutte, au -fond, de ténèbres… <i>avec le rien de mystère indispensable, -qui demeure, exprimé, quelque -peu</i> » (à savoir : qui survive à l’expression ne le -livrant pas tout entier). — Le <i>Mystère dans -les Lettres</i>, qui en est la conclusion personnelle, -trahit quelque mécontentement moins impassible, -plus immédiat, et dut être tracé sous le -coup d’un méchant procédé, d’autant plus sensible -au « Monsieur plutôt commode, écrit Mallarmé, -que certains observent la coutume d’accueillir -par mon nom » ; oui, sous le coup d’un -article bêtement injurieux d’où résulte une colère -hautaine, mais tout de même douloureuse. -Déjà il avait formulé plus haut : « Tristesse que -ma production reste, à ceux-ci, par essence, -comme les nuages au crépuscule, ou des étoiles, -<span class="pagenum" id="p265">-265-</span> vaine. » Il se sent, « enveloppé dans une plaisanterie -immense et médiocre » désigné comme -« suppôt d’ombre » et l’un de ceux qui désormais -ne pourront placer un mot sans que la foule -lui crie : « Comprends pas ! » — l’innocent -annonçât-il se moucher. — Il condamne les -individus, qui, « parce qu’ils puisent à un encrier -sans nuit » croient devoir, à l’égard des -écrivains mystérieux, « déverser en un chahut la -vaste incompréhension humaine. » Leur « entreprise » -à eux « ne compte pas littérairement ». -Elle consiste à « exhiber les choses à un imperturbable -premier plan, en camelots activés par -la pression de l’instant », au lieu de « tendre le -nuage précieux flottant sur l’intime gouffre de -chaque pensée. »</p> - -<p>Au lieu « du labyrinthe illuminé par des -fleurs, ces <i>ressasseurs</i> n’ont à offrir sur une -route migraineuse qu’un blanc mur en platras -aveuglant où même la réclame hésite à s’inscrire » -et sans autre verdure que celle des « culs -de bouteille et des tessons ingrats. » — « Notre -littérature — ajoute Mallarmé — dépasse le -<i>genre</i> correspondance ou mémoires. » Sa phrase, -qui semble balbutier, par l’emploi des incidentes, -« s’enlève en quelque équilibre supérieur, à balancement -<span class="pagenum" id="p266">-266-</span> prévu d’inversions. » Et récusant -« l’injure d’obscurité » il retourne à ses adversaires -celle « d’incohérences, de rabâchages, de -plagiat et de platitude. » — « Je préfère, conclut-il -devant l’agression, rétorquer que des contemporains -ne savent pas lire. » Et, quelques -pages plus loin, indiquant « une parité secrète, -entre la magie et le sortilège que restera la poésie », -par « le Vers, trait incantatoire » et « le -cercle que perpétuellement ouvre et ferme la -rime » en « une similitude avec les ronds parmi -l’herbe, de la fée et du magicien », avec enfin, -ce seul « dosage subtil d’essences, délétères ou -bonnes » que sont « les sentiments », il s’incline -à cet aveu catégorique : « peut-être personnellement -me suis-je complu à le marquer, par des -essais, dans une mesure qui a outrepassé l’aptitude -à en jouir consentie par mes contemporains. »</p> - -<p>Ce propos est trop définitif pour y rien ajouter. -Il a le mérite d’anéantir pour <i>les contemporains -qui savent lire</i>, cette donnée courante -d’un Mallarmé mystificateur s’étant fait une -rusée spécialité et une marque de fabrique -d’amphigouris malignement enchevêtrés, à dessein -d’ahurir le badaud et d’épater le bourgeois. -<span class="pagenum" id="p267">-267-</span> Non, desservant hautain d’un culte ésotérique, -il « traîne les gazes d’origine » et se sent en -lutte avec « le gâchis en faveur. » — Huysmans -l’a bien intensivement dépeint dans ce passage :</p> - -<blockquote> -<p>« Ce poète qui, dans un siècle de suffrage universel -et dans un temps de lucre, vivait à l’écart des lettres, -abrité de la sottise environnante par son dédain, se -complaisant, loin du monde, aux surprises de l’intellect, -aux visions de sa cervelle, raffinant sur des pensées -déjà spécieuses, les greffant de finesses byzantines, les -perpétuant en des déductions légèrement indiquées, que -reliait à peine un imperceptible fil. — Ces idées nattées -et précieuses, il les nouait avec une langue adhésive, -solitaire et secrète, pleine de rétractions de phrases, de -tournures elliptiques, d’audacieux tropes.</p> - -<p>« Percevant les analogies les plus lointaines, il désignait -souvent d’un terme donnant à la fois par un effet -de similitude, la forme, le parfum, la couleur, la qualité, -l’éclat, l’objet ou l’être auquel il eût fallu accoler de -nombreuses et de différentes épithètes pour en dégager -toutes les faces, toutes les nuances s’il avait été simplement -indiqué par son nom technique. Il parvenait ainsi -à abolir l’énoncé de la comparaison qui s’établissait -toute seule, dans l’esprit du lecteur, par l’analogie, dès -qu’il avait pénétré le symbole, et il se dispensait d’éparpiller -l’attention de chacune des qualités qu’auraient pu -présenter un à un les adjectifs placés à la queue leu-leu, -la concentrait sur un seul mot, sur un tout produisant -comme pour un tableau, par exemple, un aspect unique -et complet, un ensemble. — Cela devenait une littérature -condensée, un coulis essentiel, un sublimé d’art… »</p> -</blockquote> - -<p><span class="pagenum" id="p268">-268-</span> Nous sommes, du reste, à l’issue du livre. -Qu’il nous suffise donc de noter encore ce passage -sur « le numéraire, engin de terrible précision ». — « Aux -fantasmagoriques couchers -du soleil, quand croulent seuls les nuages, en -l’abandon que l’homme leur fait du rêve, une -liquéfaction de trésor rampe, rutile à l’horizon : -j’y ai la notion de ce que peuvent être des -sommes, par cent et au delà, égales à celles -dont l’énoncé dans le réquisitoire, pendant un -procès financier, laisse, quant à leurs existences, -froid. — … Si un nombre se majore et recule, -vers l’improbable, il inscrit plus de zéros : -signifiant que son total équivaut spirituellement -à rien, presque. — … en raison du défaut de la -monnaie à briller abstraitement, le don se produit -chez l’écrivain, d’amonceler, la clarté radieuse -avec des mots qu’il profère comme ceux -de Vérité et de Beauté. » — Encore, cette description -d’Oxford : « le même (sol de l’Angleterre) -où habitent des provinces de fer et de -poussier, populeuses, supporte la jumelle floraison, -en marbre, de cités, construites pour penser… — Notre -échafaudage semble agencé provisoirement -en vue que rien, analogue à ces -recueillements privilégiés, ne verse l’ombre -<span class="pagenum" id="p269">-269-</span> doctorale, comme une robe, autour de la marche -de quelques messieurs délicieux. » Des portraits -encore : celui très véridique et très digne de -« Monsieur Octave Mirbeau qui sauvegarde certainement -l’honneur de la presse en faisant que -toujours y ait été parlé, ne fût-ce qu’une fois, -par lui, avec quel feu, de chaque œuvre d’exception. » — Cet -autre très comique de Ponsard qui, -Hugo <i lang="la" xml:lang="la">regnante</i> « joua l’obligation de frénétiquement -surgir faute de quelqu’un ; et se contraignit -après tout à des efforts qui sont d’un -vigoureux carton. » Enfin et terminons nos citations -sur cet envol d’un journal « près des -roses, jaloux de couvrir leur ardent et orgueilleux -conciliabule ».</p> - -<hr /> - - -<p>Il me reste maintenant à parler de Mallarmé, -tel que je l’ai connu, vers 1879, avant sa relative -célébrité, au cours de laquelle un silencieux -malentendu précédant une muette réconciliation, -nous sépara environ dix années. Qu’on me permette -de citer tout exceptionnellement ces fragments -d’une correspondance parce qu’elle témoigne -de sa profonde sensibilité, de sa parfaite -bonne grâce.</p> - - -<p class="gap small"><span class="pagenum" id="p270">-270-</span> 87, rue de Rome.</p> - -<p class="date"><i>Mercredi soir, 9 avril 1879.</i></p> - -<p class="ind"><span class="sc">Cher Monsieur de Montesquiou</span>,</p> - -<p>J’ai voulu tous ces jours-ci, sans le pouvoir, -vous serrer la main sur un bout de papier. -Votre carte, qui accompagnait l’amical envoi -fait à mon <span lang="en" xml:lang="en">baby</span>, était bordée de deuil, et je -crains que vous n’ayez eu la douleur de perdre -votre sœur. Si je me trompe, comme je veux -l’espérer, chassez aisément cette noire appréhension -que vous porte ma lettre. Autrement, -croyez que je sympathise avec tout chagrin qui -peut vous atteindre. — Gardez, dans l’un et -l’autre cas, de ce mot hâtif, mon silencieux -pressement de mains. A bientôt, n’est-ce pas ? -Voici que fatigué du travail de l’hiver, je vais -passer une dizaine de jours près de Fontainebleau, -avec ma fille, laissant, hélas ! ma femme -près d’Anatole tout endolori de rhumatismes. -Mais au retour, donnons-nous signe de vie.</p> - -<p class="sign2">Votre</p> - -<p class="sign">S. M.</p> - - -<p class="gap small"><span class="pagenum" id="p271">-271-</span> Paris, 87, rue de Rome.</p> - -<p class="date"><i>Dimanche, 10 août 1879.</i></p> - -<p class="ind"><span class="sc">Cher Monsieur de Montesquiou</span>,</p> - -<p>Je crois que votre délicieuse petite bête<a id="FNanchor_51" href="#Footnote_51" class="fnanchor">[51]</a>, -feuillage anticipé, a distrait le mal de notre -patient, à qui la campagne va être permise. Si -de premiers indices de convalescence s’affirment -d’aujourd’hui à demain, ou après, il se peut que -nous partions tout de suite, le temps le voulant -bien. — Avez-vous entendu d’où vous êtes (je -l’ignore et vous parle à Paris) tous les cris de -joie de notre malade, ne quittant des yeux que -pour les fermer sur son bonheur, la merveilleuse -princesse captive dans un palais merveilleux, -qui s’appelle Sémiramis à cause des jardins de -pierreries dont elle porte le reflet ? J’aime à -croire que cette satisfaction longtemps improbable -d’un vieux désir a été pour quelque chose -dans l’effort d’une santé qui veut revenir ; même -sans évoquer comme un mage, la secrète influence -de pierre précieuse dardée continuellement -de la cage, par son habitante, sur l’enfant.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_51" href="#FNanchor_51"><span class="label">[51]</span></a> Un oiseau des îles envoyé à l’enfant malade.</p> -</div> -<p><span class="pagenum" id="p272">-272-</span> Que vous avez été charmant et amical, vous -si pris de tous côtés, pendant ces derniers temps ; -et ce m’est plus qu’un plaisir de vous annoncer, -avant personne, que je crois tous nos soucis, -dissipés dans le futur.</p> - -<p>C’est à Valvins, près de Fontainebleau, que -nous allons bientôt ; et il faut qu’avant la fin de -la saison, car septembre sera très beau, vous -veniez avec moi, vous enfoncer un jour sous la -forêt. Je vous souhaite quelque lame <i>venue des -mers du loin</i>, comme dit Poë, si vous êtes en -train de vous baigner.</p> - -<p class="sign2">Votre main,</p> - -<p class="sign">S. M.</p> - - -<p class="gap date"><i>Valvins, près Fontainebleau.</i></p> - -<p class="date"><i>Mardi, 9 septembre 1879.</i></p> - -<p class="ind"><span class="sc">Mon cher Monsieur de Montesquiou</span>,</p> - -<p>Ainsi vous nous avez trouvés tous envolés ! -C’était avec espoir et joie, vous savez, nous -avons tant de fois parlé de cette fuite à la campagne. -Malheureusement, au bout de quelques -jours, tout, le mauvais temps aidant à la mauvaise -santé, s’assombrit : nous avons traversé -<span class="pagenum" id="p273">-273-</span> les heures les plus cruelles que nous ait causées -notre malade mignon, car des symptômes que -nous croyions disparus à jamais se sont représentés ; -ils s’installent à présent. Les améliorations -anciennes n’ont été que factices, et le combat -de la maladie me semble se livrer maintenant. -La campagne nous procure l’expérience -déjà commencée d’une diète lactée dont un médecin -espère grand bien. Je suis trop tourmenté -et même trop pris matériellement par notre -pauvret, pour rien faire littérairement, que tracer -quelques notes rapides.</p> - -<p>Vous, où en êtes-vous ? Je vois par le timbre -de votre lettre que vous avez pris à pleins poings, -quelques heures au moins, la crinière des -vagues, c’est un divertissement salutaire et -noble. Que vous seriez charmant de venir une -fois en notre verdure ! vous nous trouveriez fort -en désarroi, et vous contenteriez d’un coin de -table vite mise, aux moments des repas ; mais -notre bonne amitié jetterait là son voile, ou sa -nappe. <i>Tole</i> parle bien de vous, et se plaît -même, le matin, à gentilment imiter votre voix. -La perruche dont le ventre aurore semble s’enflammer -de tout un orient d’épices, regarde en -cet instant d’un œil la forêt, et le lit de l’autre, -<span class="pagenum" id="p274">-274-</span> comme un désir empêché de promenade qu’aurait -son petit maître.</p> - -<p class="sign2">Au revoir ; bien votre main,</p> - -<p class="sign">Stéphane <span class="sc">Mallarmé</span>.</p> - - -<p class="gap small">Paris, 87, rue de Rome.</p> - -<p class="date"><i>Mardi, 6 octobre 1879.</i></p> - -<p class="ind"><span class="sc">Mon cher Monsieur de Montesquiou</span>,</p> - -<p>Votre bonne lettre m’a dit les premières paroles -amies que nous devions recevoir à Paris, -quand je la trouvai, le soir de notre retour tant -appréhendé. Grâce à des précautions inouïes, -tout s’est bien passé, ou sans accident sur le -moment même ; mais le minet a payé de plusieurs -journées mauvaises la tension de sa petite -énergie. Il est en proie à une inexplicable et -affreuse toux nerveuse, sans laquelle il passerait -de douces journées de malade avec un peu de -sommeil et de faim ; cela l’ébranle tout un jour -et toute une nuit… Je l’ai confié tout de suite -au plus grand spécialiste du cœur, qui nous a -donné un de ses confrères jeune et notoire avec -qui il consultera dans quelques jours. Le pauvre -<span class="pagenum" id="p275">-275-</span> petit se trouve dans des mains exceptionnelles, -et s’il peut être sauvé le sera.</p> - -<p>Je m’appesantis sur tout avec vous comme on -parle à un ami ancien ; mais vous nous montrez -tant de charmante sympathie. — Oui, je suis -bien hors de moi, et pareil à quelqu’un sur qui -souffle un vent terrible et prolongé. Veilles, -émotions contradictoires de l’espoir et de la -crainte soudaine, ont supplanté toute pensée de -repos là-bas, mais ne sont rien à côté du combat -si multiple qu’il va me falloir soutenir ici contre -mille soucis. Pas de travail de longtemps ! Je ne -savais pas cette flèche terrible dirigée sur moi -de quelque coin d’ombre indiscernable…</p> - -<p>Votre main et bien à vous. Mon petit malade -vous sourit de son lit, comme une fleur blanche -qui se rappelle au soleil parti.</p> - -<p class="sign">Stéphane <span class="sc">Mallarmé</span>.</p> - - -<p class="date gap"><i>Mercredi</i>,</p> - -<p class="ind"><span class="sc">Mon cher Monsieur de Montesquiou</span>,</p> - -<p>Au moment où je portais un mot pour vous -à la poste, notre cher enfant nous a quittés, doucement, -sans le savoir, je ne veux pas que vous -<span class="pagenum" id="p276">-276-</span> appreniez notre malheur par la lettre de faire-part. -Le pauvre petit adoré vous aimait bien.</p> - -<p class="sign">Stéphane <span class="sc">Mallarmé</span>.</p> - - -<p class="date gap"><i>Paris, 87, Rue de Rome</i>,</p> - -<p class="ind"><span class="sc">Mon cher Montesquiou</span>,</p> - -<p>Vous êtes celui que je serai toujours heureux -de voir : car si nos esprits s’accordent, je ne sais -pourquoi, aussi vous avez d’autre part établi -entre nous maints liens d’une sympathie intime. -Ou plutôt si ! Je me rends compte qu’avec votre -pénétration vraie vous avez lu beaucoup du -charme de l’être délicieux qui fut notre trésor et -la joie d’ici ; et maintenant vous ne l’oubliez pas. -Je vous remercierai.</p> - -<p class="ind">Votre</p> - -<p class="sign">Stéphane <span class="sc">Mallarmé</span>.</p> - - -<p class="gap">Poignant ressouvenir que ne pourrait qu’affaiblir -tout commentaire. Et pourtant j’ai parlé -d’un malentendu noué silencieusement, dénoué -de même, mais non sans une gêne et une tristesse -que la mort seule dénoua.</p> - -<p><span class="pagenum" id="p277">-277-</span> Voici encore deux billets, à propos de mes -livres :</p> - - -<p class="gap">« Vous êtes un ample et ingénieux magicien. -Merci du livre que vous laissâtes si amicalement, -un jour de cet été. Mille fois je m’y suis promené -et reposé, et j’en ai surveillé l’ensemble fastueux ; -il s’exhale, de son infini jardin, un très puissant -enchantement. La luxuriance, quand c’est la -multiplication de la délicatesse, est, tout à fait, -un aspect de la poésie. Vous me l’avez indiqué, -dans cette rare lecture, jusqu’ici comme personne. -La sensation donnée paraît celle de -quelqu’un de supérieur existant en vers, suavement, -éperdûment ou à l’orientale, d’un génie -résumant la rosée possible de tant de fleurs. Je -suis heureux de posséder le <i>Chef des Odeurs -Suaves</i>. Recevez mon amitié.</p> - -<p class="sign">S. M. »</p> - - -<p class="date gap"><i>Valvins par Avon, 22 juillet 1895.</i></p> - -<p class="ind"><span class="sc">Mon cher Poète</span>,</p> - -<p>La croyance a ceci que quelques-uns pensent -exclusivement en vers, et ne sauraient ne pas le -faire, vous l’illustrez jusqu’aux délices dans ce -<span class="pagenum" id="p278">-278-</span> surprenant livre <i>le Parcours du Rêve au Souvenir</i> ; -dans lequel, je dirai, vous respirez en vers. -Le millier de bulles vitales et chantantes s’assemble -dans un diaphane suspens de kiosque -où entre les perles au rire isolé, tout à coup de -grandes harmonies, belles comme sous un -retour invisible de lointain. A mon ravissement, -c’est très mille et une nuits spirituelles, illuminations -par un génie éblouissant et narquois, qui -sait que l’office du poète est d’abord de donner -une fête.</p> - -<p class="ind">Votre lecteur</p> - -<p class="sign">S. M.</p> - - -<p class="gap">« Exclu de toute participation aux déploiements -de beauté officiels » selon une expression -de lui, que je retrouve dans Carlyle<a id="FNanchor_52" href="#Footnote_52" class="fnanchor">[52]</a>, la participation -lui suffisait, aux déploiements de -beauté de sa forêt de Fontainebleau. C’est là que -je le vis une dernière fois en un pique-nique -d’automne. Y prenaient part les Mirbeau et les -Rodenbach. L’auteur de l’<i>Après-Midi</i> s’était levé -de bon matin, pour balayer de tout papier incongru -<span class="pagenum" id="p279">-279-</span> ses chers sous-bois. C’est qu’il avait comme -une pudeur pour ces arbres royaux, l’homme -qui s’écriait : Palmes ! comme un autre se fût -écrié : Peste !</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_52" href="#FNanchor_52"><span class="label">[52]</span></a> « Partout exclu, comme sur l’eau flotte l’huile, de toute -participation à un emploi quelconque… » <span lang="la" xml:lang="la">Sartor Resartus</span>.</p> -</div> -<p>Il me plairait l’avoir humanisé, sans le vulgariser, -l’avoir rendu plus familier à ses proches, -mieux accessible à de plus distants, l’auteur que -ses disciples défendent déjà contre l’accusation -de ne pas se montrer strictement grammatical ; -l’auteur dont s’inspire aujourd’hui Monsieur Hervieu, -au dire d’un journal du matin<a id="FNanchor_53" href="#Footnote_53" class="fnanchor">[53]</a>, l’auteur -dont, qui sait ? on écrira peut-être quelque jour :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Enfin <i>Mallarmé</i> vint, et le premier en France…<a id="FNanchor_54" href="#Footnote_54" class="fnanchor">[54]</a></div> -</div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_53" href="#FNanchor_53"><span class="label">[53]</span></a> Le <i>Gaulois</i>, 15 Janvier 1900.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_54" href="#FNanchor_54"><span class="label">[54]</span></a> Le vœu que j’exprimais, <a href="#p255">page 255</a>, vient de se réaliser -amplement du fait d’une hérédité documentée et pieuse, à -l’effort de laquelle nul ne peut plus prétendre ajouter qu’une -glane d’épis oubliés ou omis et l’apport d’une contribution -particulière.</p> -</div> -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p2ch4">*<br /> -Griffonnages en différents sens</h3> - -<div class="chapter"></div> -<p>Une conclusion s’impose. Voici trois artistes -exceptionnellement doués, passés maîtres dans -leurs moyens de rendre qu’ils excèdent jusqu’à -se perdre dans le brouillard, l’un des couleurs : -Monticelli ; l’autre des formes : Bresdin ; le troisième -des tropes : Mallarmé. Or, ce cas nous -est connu ; il a été magistralement enregistré -deux fois par le grand Honoré de Balzac.</p> - -<p>Le premier est <i>Gambara</i>, ce musicien de génie -et de folie, « poussant à l’extrême le principe -musical, ce qui lui fait dépasser le but », selon -l’expression de l’écrivain.</p> - -<p>Le second, plus concis et caractéristique, est cet -élève de Mabuse, l’étrange et mystérieux Frenhofer -du <i>Chef-d’œuvre inconnu</i>, « un homme -<span class="pagenum" id="p284">-284-</span> qui voit plus haut et plus loin que les autres -peintres » et qui ayant « profondément médité -sur les couleurs, sur la vérité absolue de la -ligne, est arrivé à douter de l’objet même de -ses recherches » ; l’artiste qui veut exprimer non -« l’apparence de la vie, mais son trop plein qui -déborde, ce je ne sais quoi qui est l’âme peut-être -et qui flotte nuageusement sur l’enveloppe. » -Écoutez-le parler à Porbus et à Poussin débutant : -« <i>En partant du point extrême où vous arrivez</i>, -on ferait peut-être d’excellente peinture… » et, ce -disant, il trempe « avec une vivacité fébrile, la -pointe de la brosse dans les différents tas de -couleurs dont il parcourt la gamme entière plus -rapidement qu’un organiste de cathédrale ne parcourt -l’étendue de son clavier à l’<i lang="la" xml:lang="la">O Filii</i> de -Pâques. » — Le bonhomme daigne retoucher un -tableau de Porbus et lance des onomatopées -familières aux peintres à leur travail, et qui -semblent scander les touches ; nous en retrouverons -plus tard de similaires dans une lettre -célèbre de Corot<a id="FNanchor_55" href="#Footnote_55" class="fnanchor">[55]</a> : « Paf ! paf ! paf ! voilà comment -cela se beurre, jeune homme ! — lance -Frenhofer — venez mes petites touches, faites -<span class="pagenum" id="p285">-285-</span> moi roussir ce ton glacial. Allons donc ! Pon ! -pon ! pon ! disait-il en réchauffant les parties -où il avait signalé un défaut de vie… »</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_55" href="#FNanchor_55"><span class="label">[55]</span></a> J’en ai noté de telles chez Whistler.</p> -</div> -<p>Un véritable maître doit faire passer dans sa -toile : « l’air, le ciel, le vent que nous respirons, -voyons et sentons » ; les tresses de cheveux -doivent remuer ; « l’ombre n’est qu’un accident… -les ombres des peintres ordinaires -sont d’une autre nature que leurs tons éclairés ; -c’est du bois, de l’airain, c’est tout ce que -vous voudrez, excepté de la chair dans l’ombre. -On sent que si leur figure changeait de position, -les places ombrées ne se nettoieraient pas et ne -deviendraient pas lumineuses ». — Et après -avoir traité de barbouillages, de fort belles -études de lui qui ornent l’atelier, il parle à ses -deux compagnons de son chef-d’œuvre, un -tableau voilé auquel il travaille depuis dix ans ; -une figure de femme ébauchée « dans un ton -clair avec une pâte souple et nourrie ». — « Comme -une foule d’ignorants qui s’imaginent -dessiner correctement parce qu’ils font un -trait soigneusement ébarbé, poursuit Frenhofer, -je n’ai pas marqué sèchement les bords extérieurs -de ma figure et fait ressortir jusqu’au -moindre détail anatomique, car le corps humain -<span class="pagenum" id="p286">-286-</span> ne finit pas par des lignes… La nature comporte -une suite de rondeurs qui s’enveloppent -les unes dans les autres… La distribution du -jour donne seule l’apparence au corps ! Aussi -n’ai-je pas arrêté les linéaments, j’ai répandu -sur les contours un nuage de demi-teintes -blondes et chaudes qui fait que l’on ne saurait -précisément poser le doigt sur la place où les -contours se rencontrent avec les fonds ». — Et -le vieillard se décide à montrer à ses deux admirateurs -l’œuvre qu’il leur propose pour modèle. -« Ah ! ah ! s’écrie-t-il, vous ne vous attendiez pas -à tant de perfection ! vous êtes devant une femme -et vous cherchez un tableau. Il y a tant de profondeur -sur cette toile, l’air y est si vrai que -vous ne pouvez plus le discerner de l’air qui -nous environne. <i>Où est l’art ? perdu, disparu !</i> -Voici les formes mêmes d’une jeune fille. N’ai-je -pas bien saisi la couleur, le vif de la ligne qui -paraît terminer le corps ? N’est-ce pas le même -phénomène que nous présentent les objets qui -sont dans l’atmosphère comme les poissons -dans l’eau ? Admirez comme les couleurs se -détachent du fond… Aussi, pendant sept années, -ai-je étudié les effets de l’accouplement du jour -et des objets ». Or, les deux spectateurs se -<span class="pagenum" id="p287">-287-</span> trouvent devant une toile chargée de « couleurs -confusément amassées et contenues par une -multitude de lignes bizarres qui forment une -muraille de peinture. » Mais le vieillard continue : -« Il faut de la foi dans l’art, et vivre pendant -longtemps avec son œuvre pour produire une -semblable création. Quelques-unes de ces ombres -m’ont coûté bien des travaux. Tenez, il y a là -sur la joue, au-dessous des yeux, une légère -pénombre qui, si vous l’observez dans la nature, -vous paraîtra presque intraduisible. Eh bien ! -croyez-vous que cet effet ne m’ait pas coûté des -peines inouïes à reproduire ? Mais aussi, mon -cher Porbus, regarde attentivement mon travail, -et tu comprendras mieux ce que je te disais sur -la manière de traiter le modelé et les contours. -Regarde la lumière du sein, et vois comme, <i>par -une suite de touches et de rehauts fortement -empâtés, je suis parvenu à accrocher la véritable -lumière</i> et à la combiner avec la blancheur -des tons éclairés, et comme, par un travail contraire, -en effaçant les saillies et le grain de la -pâte, j’ai pu, à force de caresser le contour de -ma figure, noyé dans une demi-teinte, ôter jusqu’à -l’idée de dessin et de moyens artificiels, -et lui donner l’aspect de la rondeur même de la -<span class="pagenum" id="p288">-288-</span> nature. Approchez, vous verrez mieux le travail. -De loin, il disparaît. Tenez, là, il est, je crois, -très remarquable ». — Et du bout de sa brosse, -il désignait aux deux peintres une pâte de -couleur claire. — « Là, finit notre art sur la -terre ! » conclut l’un des deux assistants, « mais -tôt ou tard, il verra qu’il n’y a rien sur sa toile ». — Et -le vieillard, qui a entendu, s’indigne, puis -s’affole : « Aurais-je donc gâté mon tableau ? » — Mais -il se rassure, et rentrant dans son illusion : « Moi, -je la vois, s’écrie-t-il, elle est merveilleusement -belle ! »</p> - -<hr /> - - -<p>N’avez-vous pas tout d’abord reconnu Monticelli -dans ce peintre qui voit plus haut et plus -loin que les autres peintres et qui a profondément -médité sur les couleurs ? qui ne veut pas -de l’apparence de la vie, mais la vie elle-même, -et qui parcourt la gamme des tons comme un -organiste ; qui fait passer dans sa toile l’air, -le ciel et le vent, vivre les femmes et flotter -leurs chevelures ; qui veut que l’art se perde -et disparaisse, avec les formes, dans l’atmosphère -et qui, par une suite de touches et de rehauts -fortement empâtés, dans une pâte souple et -<span class="pagenum" id="p289">-289-</span> nourrie, accroche la véritable lumière ? — Et -ne mérite-t-il pas d’être assimilé au chef-d’œuvre -de Frenhofer, ce dernier chef-d’œuvre -de Mallarmé intitulé : <i>Un coup de dé n’abolira -jamais le hazard</i>, ce cahier d’une vingtaine -de vastes pages blanches où des mots se projettent -en caractères divers et retombent, tantôt -un par un, ou tantôt par des cascades de fusées -obscures, entre lesquelles un mot aux lettres -géantes éclate et se prolonge ténébreusement, -tel que la redescente d’une noire étoile en -une sombre chandelle romaine ? Chef-d’œuvre -inconnu, que les plus convaincus disciples du -poète proclament entre tous déconcertant, et -qui ne porte plus même trace de ce pied divin -que, dans son tableau, Frenhofer, comme involontaire -marque d’un art passé, <i>d’un art dépassé</i>, -avait laissé survivre « à une lente et progressive -destruction ».</p> - -<p>Oui, Mallarmé nous apparaît à son tour dans -cet artiste qui cache sa production pour en jouir -seul ; qui traite de barbouillages ses premiers -travaux justement admirés, et s’enferme dix ans -avec son œuvre, toute pleine aussi d’empâtements -de pensée, dans lesquels les lecteurs ne -voient (comme beaucoup de gens encore dans l’œuvre de -<span class="pagenum" id="p290">-290-</span> Bresdin) que confusion de lignes bizarres, -que « <i>griffonnages en différents sens</i> », pour -conclure ce recueil par un intitulé du géant -Van Ryn, lequel exprime en son dédaigneux -libellé le dernier mot de toute pensée -humaine…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">TABLE</h2> - - -<table summary=""> -<tr><td> </td> <td class="small r"><div>Pages.</div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Dédicace à Boldini</span></td> -<td class="bot r"><div><a href="#dedic">1</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Diptyque et Triptyque</span></td> -<td class="bot r"><div><a href="#part0">3</a></div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>I<br /> -<span class="xsmall">AU PAYS DES CIELS SONORES</span></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="blkr">I.</span> — Le Peintre aux Billets</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p1ch1">9</a></div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="drap2"><i>Alfred Stevens.</i></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="blkr">II.</span> — Le Pasteur de Cygnes</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p1ch2">87</a></div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="drap2"><i>Georges Rodenbach.</i></td></tr> - -<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>II<br /> -<span class="xsmall">AU DELA DES FORMES</span></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="blkr">I.</span> — Le Broyeur de Fleurs</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p2ch1">127</a></div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="drap2"><i>Adolphe Monticelli.</i></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="blkr">II.</span> — L’Inextricable Graveur</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p2ch2">159</a></div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="drap2"><i>Rodolphe Bresdin.</i></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="blkr">III.</span> — La Porte ouverte au Jardin fermé du Roi</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p2ch3">215</a></div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="drap2"><i>Stéphane Mallarmé.</i></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="blkr">*.</span> — Griffonnages en différents sens</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p2ch4">279</a></div></td></tr> -</table> -<div class="break"></div> - -<p class="c top6em"><span class="i">ACHEVÉ D’IMPRIMER</span><br /> -le onze janvier mil neuf cent vingt et un<br /> -<span class="xsmall">PAR</span><br /> -L’IMPRIMERIE ORLÉANAISE<br /> -à Orléans<br /> -pour<br /> -E. SANSOT</p> - - -<div lang='en' xml:lang='en'> -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>DIPTYQUE DE FLANDRE, TRIPTYQUE DE FRANCE</span> ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™ -concept and trademark. 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General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg™ -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg™ electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg™ electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the person -or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.B. “Project Gutenberg” is a registered trademark. 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