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-The Project Gutenberg eBook of Diptyque de Flandre, triptyque de
-France, by Robert de Montesquiou
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Diptyque de Flandre, triptyque de France
- le peintre aux billets, le pasteur de cygnes, le broyeur de
- fleurs, l'inextricable graveur, la porte ouverte au jardin fermé
- du roi
-
-Author: Robert de Montesquiou
-
-Release Date: August 26, 2022 [eBook #68848]
-
-Language: French
-
-Produced by: Clarity and the Online Distributed Proofreading Team at
- https://www.pgdp.net (This file was produced from images
- generously made available by The Internet Archive/Canadian
- Libraries)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK DIPTYQUE DE FLANDRE,
-TRIPTYQUE DE FRANCE ***
-
-
-
-
-
-
- ROBERT DE MONTESQUIOU
-
- DIPTYQUE DE FLANDRE
- TRIPTYQUE DE FRANCE
-
- AU PAYS DES CIELS SONORES
- Alfred Stevens, Georges Rodenbach.
-
- AU DELA DES FORMES
- Adolphe Monticelli, Rodolphe Bresdin, Stéphane Mallarmé.
-
- OUVRAGE ORNÉ DE CINQ PORTRAITS
-
-
- PARIS
- ÉDITIONS E. SANSOT
- R. CHIBERRE, Sr
- 7, Rue de l’Éperon, 7
-
-
-
-
-OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
-
-A LA MÊME LIBRAIRIE
-
-
-L’HÉROÏSME DE LA MÉLANCOLIE
-
-Poème de la Guerre
-
- Les Offrandes Blessées 1 vol. in-16.
- avec un frontispice d’après Ingres.
-
- Sabliers et Lacrymatoires 1 vol. in-16
- avec un frontispice d’après Rodin.
-
- Un Moment du Pleur Éternel 1 vol. in-16.
- avec un frontispice d’après Beardsley.
-
-
-ÉTUDES ET ESSAIS
-
- Têtes Couronnées 1 vol. in-16
-
- Majeurs et Mineurs 1 vol. in-16
-
-
-
-
- ROBERT DE MONTESQUIOU
-
- DIPTYQUE DE FLANDRE
- TRIPTYQUE DE FRANCE
-
- LE PEINTRE AUX BILLETS
- LE PASTEUR DE CYGNES
- LE BROYEUR DE FLEURS
- L’INEXTRICABLE GRAVEUR
- LA PORTE OUVERTE AU JARDIN FERMÉ DU ROI
-
- OUVRAGE ORNÉ DE CINQ PORTRAITS
-
-
- PARIS
- ÉDITIONS E. SANSOT
- R. CHIBERRE, Sr
- 7, Rue de l’Éperon, 7
-
-
-
-
-IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE
-
-CINQ CENT CINQUANTE EXEMPLAIRES
-
-dont dix exemplaires sur vieux Japon, numérotés de 1 à 10,
-
-vingt exemplaires sur Hollande teinté de Van Gelder Zonen, numérotés de
-11 à 30,
-
-cinq cents exemplaires sur vergé d’Arches, numérotés de 31 à 530,
-
-et vingt exemplaires sur alfa, numérotés de 531 à 550 (hors commerce)
-
-
-JUSTIFICATION DU TIRAGE
-
-Nº
-
-
-Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.
-
-
-
-
- Au
- Maître BOLDINI,
- son modèle,
- qui lui devra de vivre
- au delà «des jours changeants»
-
- Robert de Montesquiou
-
-
-
-
-DIPTYQUE ET TRIPTYQUE
-
-
-Ce qui suit ne représente que les éléments d’un beau livre. Je les ai
-glanés autour des expositions d’_Alfred Stevens_, de la lecture de
-_Rodenbach_, de l’examen du personnage et des œuvres de _Monticelli_ et
-de _Bresdin_ (celui-ci serré de plus près), enfin de la fréquentation
-des ouvrages de _Mallarmé_ et de leur auteur.
-
-Le plus jeune de ces essais date d’environ quinze années, je laisse à
-penser des autres. Plutôt que de les laisser attendre indéfiniment une
-mise au point difficile à des productions d’époques différentes et, par
-suite, forcément disparates, j’aime mieux leur donner la vie à l’état
-d’ébauches assez poussées. Aujourd’hui le temps passe, même presse, il
-me faut choisir de laisser ces esquisses abondantes et développées
-dormir dans la nuit des cartons jusqu’à ce que moi-même je m’endorme, ou
-de leur accorder une lumière qui laisse voir leur imperfection, mais
-aussi leur application et un sincère souci de servir les causes
-auxquelles leur prédilection les attache.
-
-J’hésite d’autant moins que des détails exacts, de savoureux récits, des
-anecdotes véridiques ou vraisemblables me paraissent quelquefois assurer
-à ces pages une instruction de catalogue associée à des dissertations
-apologétiques et à une distraction de _Mémoires_.
-
-Telles quelles, je les publie, ne fût-ce que pour m’en délivrer et
-pouvoir consacrer le temps qui me reste à quelques volumes que je veux
-hâter.
-
-J’ai encore à solliciter l’indulgence pour la présentation de ces cinq
-morceaux: ces études sont vieilles, leur phraséologie, compliquée et
-pauvre, n’est plus guère de mon goût, encore moins leur ponctuation
-imprécise et sommaire; mais j’en aime toujours les sujets, et surtout
-l’hommage qu’elles s’efforcent de rendre à des artistes élus, dont les
-trois derniers sont groupés en une fraternité de méconnaissance, puis de
-reconnaissance tardive, bien faite pour séduire, dans un temps où rien
-ne séduit plus, et encourager, à l’heure où l’encouragement n’est plus
-de saison, ceux qui croient, en art, au festin évangélique, où les
-premiers deviennent souvent les derniers, et où les derniers ne le sont
-pas pour toujours.
-
-ROBERT DE MONTESQUIOU.
-
-
-
-
-I
-
-DIPTYQUE DE FLANDRE
-
-AU PAYS
-
-DES CIELS SONORES
-
-
-
-
-I
-
-Le Peintre aux Billets.
-
-ALFRED STEVENS
-
-
-[Illustration: Alfred STEVENS 1828-1906]
-
-
-PREMIER ARTICLE
-
- «Qui dépense en colère inutile, en fumée,
- Tous ces géants, Vésuve, Etna, Chimborazo,
- Et fait porter un monde à l’aile d’un oiseau.»
-
-Ces vers sur les anomalies de la Création me revenaient à l’esprit, dans
-ce fin Musée du Mauritshuis, en présence du _chardonneret enchaîné_ de
-Karel de Fabritius. Combien plus éloquent que tant de banquets de
-corporations, l’oiselet aux oreillettes de vermillon, perché sur sa
-mangeoire, minuscule Prométhée emplumé, au carcan d’une chaîne de
-montre!--Magicien prestige de l’art! un passereau, son auget, leur
-ombre, et voilà de quoi créer un rival inquiétant pour le Paradis de
-Tintoret, le plus vaste tableau du monde.
-
-Les ombres et les reflets constituent deux portions délicates de cette
-petite-maîtrise Flamande dont l’inimitable intimité édifie la
-triomphante renommée. Délicatesse se pouvant creuser aux proportions de
-la profondeur. L’infini recule au fond de la cruche de la cuisinière de
-Vermeer. Un clou sans usage est au mur, projetant son ombre aussi. Une
-vannerie accrochée, une faïence, des pains de forme bizarre, assez
-semblables à des sabots d’enfants, une paysanne occupée à verser du
-lait, quelques pouces de toile, et voilà l’homme sensible plus ému que
-devant le _Jugement Dernier_ de Michel-Ange. Vermeer est dieu. Il crée
-de rien. On dirait que pour mieux prouver son pouvoir, il choisit un
-sujet indigent qui devra tout au maître. Une femme d’une grâce simple,
-sans beaucoup de beauté, lit debout une lettre qu’elle vient de
-recevoir. Sa bouche s’entr’ouvre d’un paisible attendrissement aux
-nouvelles du voyageur dont le parcours se trace sur une carte appendue
-au mur. La robe de la lectrice a le bleu serein d’une mer calme; et sur
-la table à ouvrage l’extrémité d’un collier roule quatre grosses perles
-d’un bel orient, présent du marin au long cours. Le _Géographe_ de la
-collection Alphonse Rothschild, nous entraîne aussi vers les lointains;
-et les dessins du lampas affectent, sur sa riche robe de chambre bleue,
-des sinuosités que répètent les méandres des pays, sur sa mappemonde. A
-La Haye, c’est un paysage, une vue de Delft, sous un ciel bas et voilé,
-recouvrant la cité comme d’une cloche qui rend les contours plus nets,
-les couleurs plus distinctes. Le ton des briques de Vermeer a la
-veloutée et chaude richesse d’un pétale de giroflée; ses arbres sont
-d’un vert noir de myrte; le premier plan du tableau est fait d’une
-partie de sable d’un jaune rose, marbré d’un peu de noir, qui rappelle
-la nuance d’une tranche de pastèque. Et sur ce terre-plein quelques
-bonnes gens causent discrètement dans la dorure éparse d’une atmosphère
-du soir, qui semble une lumière d’auréole.
-
-J’ai parlé de reflets; j’en sais un exquis dans un tableau attribué à
-Weenix, au Musée de Bruxelles: une dame aux épaulettes ornées de curieux
-agréments en velours caroubier, est assise à sa toilette et se tapote
-les seins devant son miroir. Mais la rareté de ce tableau est son
-éclairage; il filtre finement d’une fenêtre dont les vitres plombées en
-découpent le reflet projeté sur une paroi vis-à-vis, comme les mailles
-d’une aile de libellule.--Quant aux ombres, je n’en sais pas de plus
-quiètes que celles qu’arrondissent quelques assiettes dressées sur la
-tablette de la haute cheminée dans une autre peinture du même Musée,
-étiquetée _Ungekant_, et que j’attribuerais volontiers à Esaïas Boursse:
-une vieille femme courbée et vue de dos, range des vêtements dans les
-tiroirs d’un meuble, au-devant d’une courette qui distille le
-poudroiement lumineux dont se trament ce jour discret et ces délicates
-ombres.
-
-Cette visite au Musée de Bruxelles, et à mes souvenirs, en même temps
-que la sensationnelle exposition qui, par une faveur sans précédent,
-bien due au grand artiste qu’elle veut honorer, s’ouvre, en ce moment,
-dans les salles de l’École des Beaux-Arts[1], m’offre une bienvenue
-occasion de consacrer à un Vermeer vivant, à Alfred Stevens, un peu de
-ce qu’un grand poète a nommé: _rêverie d’un passant à propos d’un roi_.
-Certes Stevens fut et demeure hautement apprécié de son temps, et les
-plus glorieuses consécrations le lui ont prouvé. Une ancienne toile de
-lui vient d’être acquise, un prix élevé, par sa ville natale, et ajoutée
-à ceux de ses tableaux qui faisaient déjà l’ornement du Musée de
-Bruxelles.
-
- [1] Une indication qui date cet article.
-
-Certes, il n’est pas de bonne fête des yeux, dans un lieu orné, sans un
-Stevens de derrière les années; car voilà tantôt cinquante ans que ce
-dernier des grands Flamands peint ses tableaux de chevalet minutieux et
-vastes. Il en résulte l’injuste reproche que lui adresseraient
-volontiers les observateurs superficiels: _dater_; comme si ce n’était
-pas une condition essentielle, tout au moins une raison majeure pour
-_durer_. L’intérêt de la curieuse terre-cuite hispano-phénicienne, la
-tête d’Elché, réside moins dans la physionomie du visage fardé aux
-lèvres cruelles et peintes, que dans cette coiffure typique et
-monumentale. Ce qui confère aux personnages du peintre de
-l’_Embarquement_, leur caractère saisissant d’authenticité dans le rêve,
-c’est ce fait, historique maintenant, de la réalité de leurs mascarades
-qui, dans l’intervalle de répétitions pour des comédies de société, se
-répandaient, à demi déguisées, sous les ombrages d’un vieux parc où
-Watteau fixait pour l’éternité leurs silhouettes transitoires.--Les
-spéciales élégances du Second Empire, trop voisines encore pour qu’on
-les puisse juger sans passion, sont fixées ainsi dans les anciennes
-toiles d’Alfred Stevens. Cette mémorable vente Édouard Delessert, qui
-vient de dérouler son encan, renfermait, de ces ajustements, un spécimen
-drôlatique: une poupée que ce _curieux_ spirituel et un peu bizarre fit,
-plusieurs lustres durant, habiller, juponner, coiffer, chausser, chaque
-année, au dernier goût du jour, par les faiseurs les plus réputés,
-j’imagine, après Félicie et Palmyre, Worth et Virot, pour doter de ce
-contingent en réduction, sans doute en souvenir de ses premières amours,
-cette période de l’histoire du costume.
-
-C’est dans les tableaux d’Alfred Stevens que l’avenir les admirera,
-véridiques et pourtant imperceptiblement stylisés par le goût d’un tel
-Maître, ces atours, aujourd’hui surannés, puis, demain aussi éloquents,
-et non moins lointains que les paniers d’une Adélaïde par Nattier, ou
-les brocarts d’une Hérodiade par Metzys, séculaires aspects de la femme
-fraternellement réunis dans l’histoire et dans le temps par le voisinage
-d’une paroi de Musée. Ne pourrait-on pas dire qu’une mode est surannée,
-tant qu’elle ne saurait être portée dans un bal costumé, sans risquer
-l’équivoque de se rencontrer en même temps sur les épaules d’une
-personne d’âge, qui se serait égarée là sous sa toilette d’habitude?[2]
-Toilettes qui furent encore celles de nos mères,--dont quelques-unes
-s’obstinent à n’avoir que quinze ans; belles robes dont les cloches
-soyeuses semblaient de géants pétales d’althœa retombants, et desquelles
-les fleurs brodées, brochées, chinées ou peintes, couraient sur les
-réseaux à la fois souples et résistants de la crinoline, telles que des
-pariétaires sur un treillage. Je dirai un jour, dans quelques pages que
-je voudrais écrire sur la mode, ce qui, à mon sens, faisait leur beauté;
-je ne veux aujourd’hui que les saluer, dans les admirables tableaux du
-vieux grand maître qui les a d’avance immortalisées. Robes dont les
-contours crénelés donnaient aux flirts du temps quelque chose
-d’obsidional et, aux amoureux qui les entouraient, l’allure des
-assiégeants d’une ville. Jupe en soie du jaune d’un bouton d’or un peu
-éteint, dans ce tableautin du Luxembourg que le globe laiteux d’une
-lampe qui a veillé, éclaire comme d’une transparence d’hostie. Cette
-lampe montée de bronze est faite d’un vase de l’Extrême-Orient, décoré
-en Chine d’un polychrome écusson, comme il fut un temps de mode dans nos
-vieilles familles. Les missionnaires se chargeaient de ces commandes qui
-s’exécutaient parfois de façon assez baroque. Je me souviens d’une
-innombrable porcelaine de la Chine aux armes des ***, qui contenait, on
-ne sait comment, tant de bourdalous, qu’on s’était vu contraint... d’en
-faire des saucières!--Revenons au plus poétique _Retour du Bal_, de
-Stevens, quintessence de féminisme, comme la plupart des tableaux de cet
-artiste.
-
- [2] Un phénomène que j’ai vu se réaliser et signalé depuis, dans mes
- «Délices».
-
-Du succès demeuré moyen d’un demi-peintre d’élégances féminines qui s’y
-essouffle sans somptuosité, on donnait cette raison qu’il ne les aimait
-pas assez. Oh! que cela ne se pourrait pas dire d’Alfred Stevens! Je me
-souviens d’avoir écrit de lui ces vers du moins exacts:
-
- ... de Stevens, une Étude
- Où l’odeur de la femme a toute pénétré
- Par un bout de satin dans cette toile entré.
-
-Mirages, miroitements d’étoffes aussi invitants que les eaux sous
-lesquelles chantaient les sirènes. Eaux qui roulent des perles,
-toujours. Quatre seulement s’irisent dans le Vermeer du Ryksmuséum;
-elles pleurent plus longuement au col des héroïnes du vivant Vermeer,
-elles pleurent avec ces jeunes femmes, car elles sont tristes ces
-Ophélies. Ophélies, les nommé-je ainsi? Peut-être. Le Maître l’a fait
-une fois dans un de ses plus charmants tableaux qui me touche de près;
-et c’est la grande sœur de toutes les autres. Oui, des Ophélies qui ont
-connu et goûté l’amour, mais qui, sous leurs atours bonapartistes,
-bouffants, et un peu bouffons, le baignent de leurs pleurs et de leurs
-perles. Elles tiennent des lettres décachetées dans leurs belles mains,
-dont les ongles semblent les pétales polis d’une rose en coquillages; la
-turquoise qui meurt à leur doigt n’est qu’une plus tendre expression de
-ce chagrin et leurs diamants ne sont que des larmes plus éclatantes. Et
-cela s’appelle de noms un peu pareils à leurs garnitures: _Douloureuse
-Certitude_, etc. Mais, que cela est beau! Cette Madame de Beauséant
-ultérieure qui revient du bal, qui lit et froisse un perfide billet
-d’amie, un froid congé d’ami, écrits dans une langue datant encore un
-peu de Marceline. La robe est à volants en taffetas gant de Suède,
-(Stevens n’aime pas les satins); un cachemire des Indes renversé en
-arrière, mais tenant encore un peu aux épaules par un de ces gestes qui
-constituaient un sursaut disparu des gymnastiques de la coquetterie, a
-servi de sortie de bal. Et les joyaux que transforme en pleurs
-sanguinolents un rougeoyant jour de lampe, nous enflamment d’une
-admirative pitié pour ces déceptions parées.
-
-Une autre _Douloureuse Certitude_, celle-ci en toilette de jour,
-s’accoude au bureau-cylindre marqueté, dont Stevens aime à peindre les
-camaïeux blonds; son visage se contracte en un pathétique clair-obscur,
-sa robe est d’un gris-fer cerclé d’ornements noirs; son cachemire est à
-fond blanc, son chapeau à bavolet est rose et noir, orné d’une rose.
-Mais n’est-ce pas une «Douloureuse Certitude» encore, cette autre
-désolée debout près du même bureau[3], ses cheveux d’or fluide et fin
-sous son chapeau havane, en cachemire aussi, en robe de velours vert à
-reflets un peu roux, comme celle de Madame de Bargeton? Et dans ces deux
-tableaux, sur le coquet meuble Louis XVI, une boite à cigares ouverte,
-aux angles blancs, au bois lilassé, est là pour attester que la scène se
-passe chez l’infidèle amant, qui a le tort de laisser traîner ses
-lettres.
-
- [3] Dans la collection A. Roux.
-
-Il n’est pas impossible, en un temps donné, quand toutes les phases de
-sa renommée se seront accomplies, que notre peintre soit dénommé _le
-peintre aux billets_, comme il y a eu _le peintre aux œillets_, un vieux
-maître Suisse. Des observateurs superficiels ont reproché à Alfred
-Stevens de manquer de sujet, parce qu’il ne peint ni des batailles, ni
-des naufrages, en somme aucune de ces compositions que Baudelaire range
-dans la catégorie des «fureurs stationnaires». Mais l’Éternel Féminin en
-proie à sa perpétuelle inquiétude d’amour, composant le billet doux, le
-disposant, l’écrivant, l’épiant, le recevant, le froissant, avec toutes
-les expressions correspondantes, dans l’attitude et les atours qui en
-ont dicté, motivé l’émoi, quels plus dramatiques combats, quelles
-submersions plus poignantes?
-
-Les cachemires des Indes, joyaux textiles de la femme, hélas! à tout
-jamais fanés sur les épaules des femmes de Stevens qui les reçurent de
-Madame Firmiani, avec la manière de s’en servir! Magnifiques
-_châles-tapis_ qui diapraient en effet les charmes féminins comme un
-tapis de mille fleurs d’émail sur lequel les pieds d’Ariel eussent aimé
-courir. Stevens fut l’iconographe passionné et patient de ces émaux
-cloisonnés de laines. Une grande femme debout en revêt un. Elle est
-coiffée d’une de ces capotes à bavolet qui semblent laides sur les
-gravures de modes, mais dont on voit bien là qu’elles purent paraître
-charmantes et encadrer avantageusement des visages gracieux qu’il y eut
-toujours. C’est une de ces froisseuses de billets doux (il les peignait
-après les avoir écrits) qui sont chères à Stevens, et qui lui servaient
-de thème, sinon de mannequin, pour le déploiement de ses savantes
-variations sur les féminités historiées. La robe est marron, si je me
-souviens bien; mais le portrait est celui du cachemire; il l’a peint
-comme son maître Vermeer aurait fait d’une de ces cartes de géographie
-qu’il donnait lui-même pour fond à des femmes pensives. Ce sont des
-continents de turquoises, d’émeraudes et de rubis, de kaléïdoscopiques
-gemmes tramées; les ailes mêmes de ce papillon hindou que j’admirais
-récemment dans une sublime collection de ces insectes, et qui nous est
-donné comme le modèle initial du cachemire. Une autre de ces coquettes
-d’antan, appuyée à une console, se présente presque de dos pour mieux
-faire chatoyer les multiflores dessins de son châle; mais, pour ne pas
-nous priver de son minois souriant, le peintre l’a ingénieusement
-reproduit dans un miroir au-dessus du meuble.
-
-Je me confesse d’avoir plusieurs fois fait à Stevens cette amicale
-plaisanterie d’un coup à jouer sur les cachemires. Il s’agissait
-d’accaparer à vil prix tout ce qui a survécu aux mites et au mépris, de
-ces tissus chers à Joséphine; puis, au lendemain de cette stérilisation
-du marché Indien, de l’achalander à nouveau par une sensationnelle
-exposition du Maître Flamand, à travers laquelle d’élégantes complices
-promèneraient le vêtement réhabilité sur leurs évocatrices épaules.
-
-Les miroirs, autre carrière rêveuse et profonde pour le pinceau de notre
-grand ami, fils encore de Van Eyck. J’ai trouvé le secret de
-l’attraction qu’exercent sur lui les surfaces polies; homme robuste,
-sorte de colosse, son tempérament le prédisposait à peindre des
-plafonds, décorer des escaliers aux vastes surfaces. On l’a vu lors de
-l’exécution du _Panorama du Siècle_, dont je parlerai en son lieu. Or
-c’est moins l’occasion ou le manque de commandes de ce genre qui vouait
-Stevens à ses panneaux restreints, qu’une plus prodigue, en même temps
-que plus raffinée dispensation de sa veine. Je ferais volontiers de lui
-ce bel éloge, de dire qu’il est le sonnettiste de la peinture. De même
-que ce dernier, au lieu de laisser vaguer sa fantaisie en strophes
-innombrables, réserve sa production, élit des rimes rares, et fait tenir
-dans le bref poème à forme fixe dont il a fait choix, des intérieurs et
-des horizons, des héros et des dieux, des infinis et des astres, ainsi
-le Maître dont je parle, concentre en une superficie exiguë une infinité
-de reflets, qui lui font chérir, outre les glaces, les boules de
-jardins, les laques miroitants, les paravents à feuilles d’or, les
-nacres, les perles, les pierreries et, parmi elles, des yeux de femmes
-et d’enfants,
-
- «... miroirs obscurcis et plaintifs,»
-
-miroirs encore.
-
-Car Stevens n’a, pour ainsi dire, pas peint de portraits d’hommes. Si
-l’on peut en citer un, entouré de femmes, dans son beau tableau du
-_Convalescent_, c’est qu’il s’agit d’un joli jeune homme blond qui
-ressemble à une jeune fille. Je possède, sur un exemplaire du _Règne du
-Silence_, de la collection de Goncourt, un portrait de Rodenbach par
-Stevens. C’est une rareté. Quant aux bibelots de l’Extrême-Orient, outre
-leur charme bizarre et bigarré que Stevens fut un des premiers à
-apprécier dans ses spécimens rares, sa passion de la mutualité des
-reflets devait lui faire goûter et rendre excellemment une encoignure en
-laque de Coromandel, qui occupe le coin gauche du tableau intitulé: _La
-Poupée Japonaise_, au Musée de Bruxelles, peut-être le chef-d’œuvre du
-peintre. Une femme en robe d’un blanc transparent, éclairé en dessous
-par la douce chaleur d’une étoffe rose, examine un pantin du Nippon,
-qu’elle tient entre ses mains. Un fouillis savant de plis et de volants
-contournés de dentelles, rendu avec un féminisme exquis et puissant,
-c’est tout ce tableau: le portrait d’une robe, mais une de ces robes
-d’avant la machine à coudre, l’horrible _Silencieuse_ Singer, qui a
-fait, depuis, du bruit et du chemin dans le monde, et dans l’assemblage
-desquelles couraient avec esprit ces points devenus odieusement
-mécaniques, un de ces chefs-d’œuvre de lingerie impériale
-qu’abandonnaient à Stevens pour en orner ses modèles, les plus huppées
-cocodettes du temps. Car Stevens fut apprécié à cette Cour, dont c’est
-faire l’éloge, et des œuvres de lui se trouvent encore, me dit-on, chez
-l’Impératrice. Je ne sache pas qu’il en ait fait le portrait. Au reste,
-Stevens est bien moins le portraitiste d’une femme que celui de la
-femme. De la sienne pourtant il a tracé sous ce titre: _Une Musicienne_,
-une superbe image; mais moins en portraitiste qu’en peintre, en
-magistral traducteur du mystère pensif d’une allégorie angoissée. J’ai
-essayé, dans une trentaine de strophes des _Hortensias Bleus_, de
-paraphraser le secret de cette page intense, joie et orgueil de la
-collection Georges Hugo, je n’y reviens pas. La même galerie possède un
-autre Stevens: _Miss Fauvette_: une jeune femme, celle-là, aussi svelte
-que la Musicienne est massive, gazouilleuse en mousseline blanche à
-mille volants, noués d’une ceinture bleue. Et c’est un goût raffiné, en
-même temps qu’un sort ingénieux qui font ainsi contraster dans le même
-salon, la lourde harpiste lassée, la vive cantatrice insoucieuse. Une
-troisième musicienne est encore au Luxembourg, en robe gris-fer plate,
-aux ornements noirs, sobre, presque sombre ajustement de cette Euterpe
-de salon un peu déchevelée et très pathétique, la bouche grande ouverte
-en l’émission de ce _Chant Passionné_ qui fait le titre de son poème.
-Une quatrième appartenait à Duez, celle-là musicienne muette, assise, en
-sa robe d’un vert-émeraude, auprès de sa harpe assoupie.
-
-La même encoignure de laque dont j’ai parlé fleurit sur son fond noir
-son décor polychrome et baroque, dans une autre toile, celle-là chez
-Monsieur Antoni Roux: une femme en rose savoureusement reflétée par un
-paravent d’or.
-
-Nul autre, parmi les peintres, n’aura su, comme Alfred Stevens, habiller
-une femme de certain rose-gris, rose d’une rose ayant tardé à fleurir,
-qui a eu froid en éclosant et mériterait d’avoir inspiré ce vers
-pénétrant du vieux d’Aubigné:
-
- «Une rose d’automne est plus qu’une autre exquise.»
-
-C’est que Stevens est aussi un amoureux des fleurs. Il sait qu’elles
-sont les femmes des sous-bois et des parterres, et il a écrit dans le
-menu et important recueil de maximes sur son art, qu’il intitule
-_Impressions sur la Peinture_: «Faire peindre beaucoup de fleurs à un
-élève est un excellent enseignement.»
-
-Un vieux compagnon de Stevens, ce paravent décoré de brouettées de
-fleurs, et dont il avait momentanément détaché les feuilles pour
-composer jadis la riche tenture d’un boudoir de sa belle installation,
-Rue des Martyrs. J’y fis, un jour, il y a bien longtemps, une visite en
-compagnie de Sarah Bernhardt; elle peignait alors, dans l’atelier et
-sous la direction du Maître, un petit tableau un peu inspiré de lui: _La
-jeune fille et la mort_, qui figura au Salon vers 1880. Sujet renouvelé
-de l’art des Pays-Bas dont la philosophie, comme celle des Maîtres
-Suisses, aime juxtaposer la fraîcheur et la destruction; tel ce Van der
-Schoor qui, dans le Ryksmuséum, a réuni, sur le même panneau, des crânes
-et des ossements, des lumières et des roses. Un autre salon de son
-ancienne demeure a été reproduit par Stevens dans un de ses plus beaux
-tableaux, qui fait partie de la collection Vanderbilt. Une jeune femme
-nu-tête, en blanc, debout, appuyée sur un guéridon, reçoit des amies. Et
-c’est, parmi les enharmoniques tons de l’or dont toute la gamme rutile
-du fauve au flave, le radieux et voluptueux chatoiement de ce qu’on a
-depuis appelé un thé de cinq heures, en un _home_ artiste et somptueux,
-et dans le miroitement échangé de mille bibelots précieux, porcelaines
-et fleurs rares, où tout rayonne, même éclate et fulgure, sans détonner,
-où rien n’a été omis par ce pinceau omniscient dont il semble qu’il ait
-su reproduire, de cette élégante assemblée d’oiseaux féminins, jusqu’au
-parfum et au caquetage! Une curieuse réplique de ce tableau--sa géniale
-esquisse, je crois--se trouve chez Monsieur A. Roux. Détail singulier:
-elle est peinte sur glace.
-
-Une mine de bric-à-brac trié, cette ancienne demeure de Stevens;
-éléments disparates et associés par une majeure raison d’État, une
-raison d’être plus haute même que le goût: le désir de les peindre, de
-les transsubstantier hors de la contingence et du temps, en des
-intérieurs fictifs et plus réels, à l’abri du déménagement et du terme.
-Dans le salon intérimaire où je les revis lors d’un transfert, les
-pendules marchaient par paires sur des consoles Empire, dont ne nous
-avait pas encore dégoûtés leur réhabilitation sans discernement et en
-bloc. Et Stevens, plongeant ses puissantes et jouisseuses mains dans un
-de ces hauts et profonds paniers qui servent à importer les régimes de
-bananes, en tira triomphalement, pour nous le faire admirer, un
-dextrochère de Gouttières. Une aquarelle par Delacroix, témoignait
-encore là de ce qu’il me plaît toujours de noter: le tendre et touchant
-spectacle d’un géant en admiration devant une fleur.
-
-Autres toiles: une jeune veuve blonde, en noir léger et très seyant, se
-reprend à essayer des fleurs et des bijoux, devant un miroir, toujours!
-et j’aime moins le Cupido blotti sous le tapis de la table pour
-souligner une allégorie d’elle-même assez expressive, et qu’une figure
-de pleureuse, dans la tapisserie, commente déjà de façon plus
-naturelle.--Une promeneuse, peinte celle-là dans le jardin de la Rue des
-Martyrs, accoudée à la barre d’appui de la fenêtre, où s’encadre sa
-fraîcheur blonde autour de laquelle voltigent deux papillons, parle, du
-dehors, à quelqu’un d’invisible dans l’intérieur. La turquoise d’une
-plume de martin-pêcheur se pique dans la gaze bleue enroulée au clair
-chapeau de paille qu’elle tient à la main. Elle est en peignoir blanc, à
-manches-pagodes d’où sortent comme de caressantes fleurs de chair, ses
-mains baguées. Stevens est le peintre physionomiste des mains, savoureux
-chiromancien de la grâce. Et c’est pour lui un délice d’en ponctuer la
-douceur par le point bleu de cette turquoise que je retrouve au doigt de
-cette promeneuse, de l’accouchée, de la musicienne.
-
-_Le Bouquet_, un savoureux morceau, consacré aux étoffes et aux fleurs:
-le tapis de table, la soyeuse toilette du modèle, qui d’ailleurs
-s’effacent devant le feu d’artifice éblouissant de la gerbe
-multicolore.--_La Visite_, un précieux repère pour les _philosophes des
-habits_, selon l’expression de Carlyle: deux cocodettes au dernier goût
-de ce jour... évanoui, entre des panneaux japonais et des paravents de
-laque. L’une d’elles, qui reçoit, assise au bord d’une fumeuse, un doigt
-au coin de la bouche, en un geste expressément féminin, porte son
-chignon dans un filet noué d’un gland; et au-dessus, cette coiffure en
-_barrettes_, qui n’est pas sans prétention aux bandelettes, renouveau
-d’antiquité, au goût de la Maison Pompéïenne. Et l’interlocutrice au
-doux visage, en son seyant chapeau de fleurs, à brides, tient à la main
-ce joujou du même temps, son ombrelle-marquise.--_La Bonne Lettre_:
-toujours la sentimentale paperasserie. Une lettre de famille, celle-là,
-que deux femmes lisent attentivement. L’épouse, sans doute, et la mère
-du correspondant lointain. Et sur le visage de la plus jeune, le reflet
-du blanc papier met comme un rayonnement, une réverbération des
-nouvelles heureuses.--Enfin, _la Consolation_. Je l’appellerais
-volontiers: L’Enterrement d’Ornans de l’élégance. Comme au tableau de
-Courbet, le visage de la veuve en visite, s’abîme et disparaît dans son
-mouchoir, sur la blancheur duquel tranchent les doigts du gant noir.
-L’autre main de la pleureuse est retenue et serrée gentiment entre les
-deux fines mains de la consolatrice, une gracieuse amie vêtue de blanc,
-assise sur le même canapé et l’expression ensemble compatissante et
-indifférente. Près de la veuve, sa fille, une délicieuse figure un peu
-anglaise, et pareillement en noir, participe au malheur élégant,
-silencieuse, les mains croisées.
-
-Stevens a peint, pour le Roi des Belges, quatre panneaux, _les Saisons_,
-quatre jeunes femmes qu’il eut le bon goût de ne pas dévêtir plus ou
-moins mythologiquement, mais de laisser en proie à leurs modes. Le
-_Printemps_, douce Grâce émue, derrière la blanche écume des pommiers,
-les doigts noués dans une inquiétude rêveuse. L’_Été_ tient des fleurs
-et s’abrite d’un éventail dont l’ombre portée fait errer sur ses
-juvéniles traits comme un nuage sur une rose. L’_Automne_ s’accoude et
-se souvient, au chant des oiseaux qui émigrent, au pénétrant parfum des
-chrysanthèmes. L’_Hiver_ est vêtu d’un barège feuille-morte. Pensive
-liseuse au livre refermé, mélancolie non moins amère sous ses rubans,
-Mnémosyne mondaine.
-
-Le jovial Flamand reparaît dans le tableau de l’_Alsacienne_: une belle
-et gaillarde servante, en costume national, s’interrompt d’épousseter
-pour s’ébahir à considérer une Vénus accroupie quasi de grandeur nature.
-Bien entendu ce domestique épisode, un peu trop spirituel pour me
-plaire, n’est que pour donner carrière à une virtuosité caressante et
-indéfectible, qui va du détail de l’ajustement, broderies, tablier à
-dentelles, à la fleur empennée du plumeau dans son sépale de cuir
-vermillon, aux contours froidement lascifs de la statue d’argent, aux
-tons de lèvres mortes d’un rhododendron violacé, dans un cachepot de
-cuivre, aussi peuplé d’images mirées qu’une boule de jardin, à tout
-l’inventaire enfin de ce mobilier de médecin, du temps qu’ils étaient
-sans goût.
-
-Je dirai encore _Le Sphinx_, debout et les bras croisés en sa robe
-fleurie, mystérieux et souriant, tout le visage dans l’ombre, sur son
-auréole de cheveux blond-cendré; énigme de féminisme et de
-demi-teinte.--_La Baigneuse_, naïade intime, au chignon haut-troussé sur
-la tête, souriante au bord de la baignoire en métal poli qui la reflète,
-sœur moderne de la Romaine de Tadéma voilée par ses pétales de rose. Une
-rose d’un jaune soufre exalte la froideur de l’argent, la tiédeur des
-ombres ambrées, la pâleur des chairs d’ivoire.
-
-Le même modèle a posé pour un autre tableau de dimensions moindres:
-_Souvenirs et Regrets_, titre qui sent bien son époque, et son fruit,
-car c’est un fruit d’arrière-saison que cette beauté abondante. Aux bras
-du fauteuil qu’elle emplit de ses rondeurs épanchées, c’est moins entre
-les lignes du billet ouvert dans sa main qu’entre les lignes de ses
-formes mûrissantes qu’elle épèle elle-même le titre automnal de son
-effigie. Toile rare, peut-être unique dans l’œuvre de Stevens par
-l’élargissement de la manière, et l’assouplissement de la matière, qui
-la font, l’une s’apparenter à Monsieur Degas en son rendu génialement
-véridique, l’autre à Manet en ce faire ivoiré des chairs dont l’Olympia
-est le type. L’harmonie générale des vêtements, du chapeau quitté,
-discrètement fleuri de roux, du parasol fermé, légèrement liséré de
-bleu, sont de ce fin gris de mastic qu’il faudrait appeler le gris
-Stevens, et que le ton des chairs éclaire doucement comme un reflet de
-corail sur de l’argent ou, parmi la brume des premiers froids, une rose
-remontante. Certaines lueurs dorées ne sont peut-être pas toutes
-naturelles, en cette coiffure ensemble savante et un peu défaite où
-tient toute et se noue une chevelure vivace. Le visage épaissi, pèse sur
-le col. Le regard baissé qui glisse vers la lettre, effleure les seins,
-épandus hors d’un corset bleu de bourgeoise semi-vertueuse. Le pied trop
-petit de _boulotte_ est chaussé d’un soulier élégant, mais qui ne vient
-pas du tout premier faiseur, et le bas de fil d’Écosse à côtes est du
-même gris rayé de bleu qui s’assortit au parasol, en un essai de
-raffinement un peu provincial. Plus rien là des vraies dames du monde de
-Stevens, de ces femmes de sa famille qu’il reproduisait dans leur chez
-soi distingué et opulent, ou qu’il priait de poser pour lui (afin de les
-représenter en visite chez elles-mêmes), avec leur chapeau de Madame
-Ode, leur robe de Soinard, leur authentique cachemire des Indes. Non,
-celle-ci c’est la femme de quarante ans de la comédie féminine d’Alfred
-Stevens, une Madame Marneffe dégrafée pour le baron Hulot, une Adeline
-de moins noble aloi, se demandant si le bout de son pied émergeant de
-dessous la jupe, et le bout de son sein hors du corset bleu fascineront
-encore le gros Crevel. Et c’est une poignante, une prenante anomalie
-qu’offre la contemplation de cette toile qui ne sent pas l’eau de
-Portugal, mais le patchouly, et dans laquelle la bonhomie un peu
-grivoise qui lui vient du modèle est à la fois en lutte et en accord
-avec l’exquise et haute distinction qu’elle tient de l’Art du Maître.
-
-Disons encore, parmi ces figures féminines, peuplant toutes, une à une,
-de leur sentimentale anxiété le personnel univers «où leurs pas ont
-tourné», comme l’écrivait Madame Valmore, un petit monde fait de lambris
-que soulignent des rayures d’or, de portes entr’ouvertes au jappement
-d’un bichon ou d’un carlin pour donner passage à une voluptueuse
-missive, citons encore trois toiles, trois jeunes femmes. L’une, assez
-semblable à Louise de Mortsauf, en bleu-clair, debout, et dans les mains
-sa tapisserie à fleurs vives, dont toutes les couleurs se retrouvent aux
-écheveaux de soie débordant de la table à ouvrage; et, sous la porte
-close, un billet doux s’est glissé, pareil à la langue du serpent, et
-qui va transformer Pénélope en Phryné, tentateur irrésistible. Une
-autre, aux cheveux blond-cendré, en sa robe brune, et vue de dos, du
-geste de ses deux mains fines rejetées en arrière, protège contre le
-visiteur inattendu qu’annonce le vantail qui s’entrebaille, la lettre
-qui sèche à peine sur le bonheur-du-jour de style. La troisième est une
-des perles de l’insigne collection de Monsieur Manzi. Perle, en effet,
-cette jeunesse vêtue, orientée, irisée de tous les blancs à reflets;
-blanc de la robe faite de trois volants d’égale hauteur, découpés et
-bordés de feston, blanc du châle en crêpe de Chine à longue frange de
-soie et brodé de fleurs blanches; blanc de la boiserie aux filets dorés
-sur laquelle s’éjouit en tache de lumière, un reflet ensoleillé et bien
-Flamand venu d’une fenêtre invisible; blanc du papier d’un bouquet de
-roses que cette rose humaine tient à la main, toute à la joie
-insoucieuse de franchir un seuil dont elle sait le secret, auréolée de
-la vaste ombelle d’un chapeau brun, enrubanné, emplumé; réelle héroïne
-d’un drame digne de Kipling, que Stevens me conte, et que je retiens
-pour le narrer quelque jour.
-
-J’ai réservé pour la fin deux œuvres qu’une fréquente vision me rend
-plus familières; l’une, l’_Ophélie_ que j’ai dite, connue aussi sous ce
-titre «_Le Bouquet Effeuillé_», sans d’ailleurs autre motif de revêtir
-ce Shakespearien nom que d’être une jeune femme tenant des fleurs. Le
-Maître qui a peint _la Musicienne_ d’après sa femme, a peint l’_Ophélie_
-d’après sa belle-sœur. Ce sont la Saskia et l’Hiskia d’Alfred Stevens,
-moins les secondes noces. Cette dernière vêtue d’une robe d’algérienne,
-blanche et souple étoffe diaphane à raies brillantes, que le peintre m’a
-dit avoir reçue en ce temps là de la Princesse de Metternich, et qui
-habille encore deux indolentes fumeuses de cigarettes, en compagnie de
-leur chat dans un tableau plein de réticences. Un chat aussi, celui-là
-coquettement cravaté de bleu,--l’éternel félin devait séduire le peintre
-de l’éternel féminin,--caresse au soyeux volant sa fourrure soyeuse. Et
-le seul éclat un peu vif de la lumière infuse, amoureusement éparse sur
-cette belle jeune femme, glisse sur les fleurs qu’elle tient dans la
-main, dont un orangé souci qui trahit sa plainte.
-
-Je retrouve aussi maître Mitis ronronnant au coin du feu, tel qu’un lare
-symbolique du foyer quitté, dans ce joli tableau: _Retour au nid_. Une
-jeune frileuse, en cachemire, en toilette d’hiver se caresse, elle, le
-menton à son manchon, pensivement accoudée au fauteuil préféré, perdue
-en la contemplation d’une pendule qui lui sonna des «minutes heureuses»
-en ce nid d’amour qui est un fouillis de bibelots, parfumé et tendre.
-
-Et voici encore Raminagrobis qui, cette fois, est un chat d’Alep,
-faisant le gros dos, de tout son blanc poil lustré, au centre de cette
-touchante composition: _Les Rameaux_. C’est le retour de la messe de
-Pâques fleuries. Et, près du lit, drapé de cretonne aux fleurs vives,
-une élégante dévote, fille pieuse aussi, suspend au portrait de sa mère,
-avec un baiser, un brin de buis bénit. Il existe une réplique de ce
-tableau, avec quelques variantes dans l’ameublement et dans le costume.
-
-L’autre tableau, _La Psyché_ est comme une apothéose de tout l’art de
-Stevens et de toutes ses amours: les femmes, les objets et les reflets
-qui les multiplient. On dirait le gracieux cache-cache d’une jeune femme
-et de son image. Jolie brune, vêtue d’un pékin à mille raies noir et
-gris, garni de dentelures, et dont la fine tête olivâtre, ponctuée à
-l’oreille d’un blanc camélia, émerge de derrière une psyché en laquelle
-elle ne se voit pas, mais qui la mire. Galante ruse du peintre pour
-portraiturer et nous offrir sous deux aspects ce minois sympathique.
-C’est donc, en réalité, une femme à deux têtes et à trois mains,--et
-quelles mains! que n’en a-t-elle davantage, cette hydre exquise?--que
-nous représente ce panneau (peint sur bois par Stevens, vers 1870). Mais
-là ne se bornent pas les réflexions de l’intelligente glace, drapée
-elle-même d’un pan de damas jaune éteint. Tout l’atelier s’y reflète,
-avec sa vieille tapisserie à personnages, ses études, dont un effet de
-neige, ses crêpons épars sur un fauteuil d’acajou recouvert de velours
-d’Utrecht d’un bleu glauque, ses nombreux cartons aux galons dénoués,
-ses toiles empilées dont le bois blanc des châssis et le grain des
-toiles sur champ et de revers, sont d’une vérité bien hollandaise.
-
-Et l’insatiable traducteur des reflets, Alfred Stevens non content de
-transcrire à lui tout seul le duo limpide et chantant de la chambre
-harmonieuse, a fait se mirer, dans le parquet brillant, la verte
-perruche qui s’y promène; quoi encore, tout et rien, une cigarette
-éteinte, une allumette brûlée, et leur cendre; et c’est la suprême
-Ophélie au bord de son eau, avec sa fleur claire.
-
-La même robe de cuivre pâle ou d’or vert habille encore une bouquetière,
-dans un intérieur, assise à terre sur une peau d’ours blanc constellée
-de blancs pétales; jeune rousse portant une hotte de roses-noisettes,
-autour desquelles hésite un papillon incertain entre les fleurs et la
-femme.
-
-Cursive nomenclature que je ne veux pas interrompre, sans avoir
-mentionné encore le _Modèle se chauffant_, ravissante frileuse, les
-mains tendues, telles que deux fleurs de serre, au-devant d’un poêle que
-surmonte un vase blanc et bleu, d’un rendu ineffable.--La blonde
-_Veuve_, délicate jeunesse dont la première amour vient d’être fauchée,
-et qui, sous son deuil trop élégant, rêve déjà du convol que présage un
-bouquet séduisant, envoyé pour de deuxièmes fiançailles.
-
-Une troisième veuve, plus émouvante, se tient debout, nu-tête, dans un
-parc; de ses mains en train de se dénouer s’échappent les fleurs du
-souvenir; et sur sa poitrine vient s’abattre une colombe, Saint-Esprit
-du cœur, messagère de l’amour défunt ou annonciatrice du nouveau
-bonheur.
-
-Enfin l’entre-toutes admirable esquisse de cette jeune femme assise,
-vêtue de velours émeraude et de zibeline, en un intérieur dont la
-discrète intimité rendue, avec la liberté la plus puissante, évoque deux
-noms surpris de se rencontrer: Pierre de Hooghe et Velasquez.
-
-J’insiste sur le savoir-faire étonnant avec lequel Stevens reproduit aux
-murs des ateliers ou des salons qu’il représente les tableaux qui les
-décorent; tel ou tel vieux Maître, ou des contemporains, un Diaz, un
-Corot, à s’y tromper, à réjouir, à décevoir le peintre lui-même. Et
-notre Grand Ami, quand je lui parle de ce détail me répond
-mélancoliquement: «C’est vrai, j’étais très habile.»
-
-Un jour, Stevens a voulu, je ne dis pas faire grand, la grandeur tient
-toute dans ses apparentes minuties, mais peindre en grand; il a fait,
-habilement secondé par Monsieur Gervex, _le Panorama du Siècle_. On
-l’admira. Qu’en reste-t-il? Tout au moins la série des esquisses peintes
-dont il essaima, quatre vastes panneaux sans rapport avec ce nom
-d’esquisses, et dans lesquels, en ce premier jet plus expressif,
-s’évoquent les notables d’avant-hier avec une ressemblance non seulement
-de visage, d’attitude et de geste, mais d’_habitus corporis_ et de
-pensée, qui nous fait reconnaître ceux-là mêmes que nous ne connaissons
-que par leurs œuvres. Tenture historique, bien propre à décorer
-un fumoir transcendantal, comme pourrait l’être celui du
-Trianon-Castellane, en même temps qu’à satisfaire cette tendance qui,
-selon Goncourt, nous porte à «parler de l’immortalité de l’âme au
-dessert».
-
-Telle est, en quelques lignes, et pour quelques toiles seulement, mais
-élues parmi les plus caractéristiques, l’œuvre du Maître
-Flamand-Français, de celui que j’appellerai le grand sonnettiste
-pictural, peintre des mondaines Ophélies occupées à noyer en tant de
-miroirs le reflet de leurs mélancoliques beautés et de leurs toilettes
-bonapartistes. Filles de Polonius et d’Alfred Stevens pour lesquelles,
-en dépit des plus hautes consécrations, trop de contemporains n’ont
-encore que les regards oublieux d’Hamlet et ceux, plus folâtres, de
-l’étrange amateur de peinture auquel leur auteur dut un jour donner
-satisfaction d’une bien amusante manière. Il s’agissait d’une
-composition représentant deux jeunes filles en train de regarder par la
-fenêtre. Rien, et bien au contraire, n’en déplaisait au client qui
-n’avait d’autre objection à l’acquérir que l’absence totale de _sujet_,
-dans cette charmante toile.--«Comment? mais vous n’avez donc pas compris
-mon tableau?--s’écria Stevens faussement indigné--ces jeunes filles
-regardent passer un omnibus et l’une d’elles désigne son fiancé à sa
-compagne.»--«Mais,--objecta l’acheteur toujours inquiet et inspectant le
-détail du tableau,--cette jeune fille n’est-elle pas bien élégante pour
-avoir un fiancé sur un omnibus?»--«Vous voulez rire, répondit
-sérieusement Stevens, le fiancé est à pied, et momentanément caché par
-le véhicule».--Et le collectionneur pleinement rassuré emporta le
-tableau, célèbre désormais sous ce sentimental surnom: _Le Fiancé qui
-passe_!
-
-Instructive et ironique victoire remportée sur l’amateur niais, en
-regard de laquelle il est réconfortant de placer cette touchante
-repartie due à un artisan de goût inné, venant un jour, briser sur la
-table de Stevens toute une tirelire d’économies, afin d’obtenir en
-glorieux échange de tant de salaires d’un grossier labeur, une parcelle
-du travail exquis, méconnu par le _connaisseur_ inéclairé, reconnu par
-le distingué manœuvre.
-
-La délicate revanche que Stevens dut goûter ce jour-là; le toast auquel
-il aura fait généreusement raison, comme ample mesure à la commande
-ingénue!
-
-«_Je vous envoie mon meilleur ouvrier!_» disait le Duc de Bourgogne, en
-adressant Van Eyck à un souverain ami.
-
-Stevens aime à citer ce mot, et le rappelle avec émotion.
-
-C’est que la Flandre aurait pu le redire de lui en l’envoyant à la
-France. Et c’est encore dans ses _Impressions sur la Peinture_, qu’il a
-lui-même écrit: «On n’est un grand peintre qu’à la condition d’être un
-maître ouvrier.»
-
-
-DEUXIÈME ARTICLE
-
-Si les toiles-maîtresses de trois collections Parisiennes--la collection
-Humbert, contenant la grande _Femme au bain_, précédemment décrite, les
-collections Antoni Roux et Georges Hugo, dont j’ai dit ailleurs les cinq
-peintures--n’avaient pas fait défaut à l’École des Beaux-Arts, on peut
-affirmer que l’Exposition Stevens eût atteint le maximum d’éclat
-possible dans notre pays, en l’absence de chefs-d’œuvre de ce maître,
-ceux-là plus distants et retenus au loin. Telle quelle, ainsi que l’ont,
-grâce à beaucoup de discernement et de zèle, composée Messieurs Georges
-Petit et Edmond Le Roy, de tableaux demeurés en France et en Belgique
-principalement, la réunion d’œuvres de l’illustre Flamand est encore
-sans seconde. Pour mon goût, je l’eusse préférée plus triée. Outre que,
-d’une part, l’effet en eût été plus intense pour les connaisseurs, qui
-cependant démêlent aisément, des esquisses ou des panneaux moins
-réussis, les morceaux hors ligne, d’autre part, les visiteurs de bonne
-volonté auraient couru moins de risques de s’égarer entre le parfait et
-le moindre. Mais de tels choix sont difficiles, en un laps de temps
-restreint, et parmi d’inévitables exigences. Remédions à ce peu de
-diffusion par des sélections distinctes.
-
-Et, tout d’abord, goûtons l’impression de musée qui se dégage de cette
-collection. Bien peu, parmi les peintres contemporains, hormis Whistler
-et Boeklin, pourraient prétendre à pareil effet.
-
-Beaucoup de créateurs vivants sont en état de constituer une brillante
-exposition avec un rassemblement choisi de leurs ouvrages; mais de là au
-charme solennel, au serein et sérieux enseignement qui, d’ordinaire,
-n’est rayonné que par la mort, la distance est grande. Il faut, pour la
-combler, cette chose mûre et grave, qu’un grand artiste que je viens de
-nommer le premier, auprès de son ami Stevens, a noblement définie. Un
-jour que des juges inéclairés et malséants demandaient à Whistler ce
-qu’il pensait avoir mis dans un tableau, à leur avis inachevé, pour
-lequel il demandait une somme importante, il répondit par ce mot
-profond: «L’expérience de toute une vie!»
-
-Villiers de l’Isle-Adam emploie aussi quelque part une étrange et belle
-expression: il parle d’une _atmosphère saturée de solennité_. Il y a de
-cela, en ce moment, dans les salles du Quai Malaquais; une édification
-d’art qui renforce les convictions, réchauffe les tiédeurs, conquiert
-les incertitudes. L’unanimité sur une question de haut mérite (l’accord
-ne s’établissant d’ordinaire que sur des succès aussi injustifiés que
-transitoires) représente un des plus rares et des plus honorables
-aspects de l’opinion humaine.
-
-L’Exposition de Stevens nous en offre un éloquent exemple. A peine
-quelques dissidences, faute d’examen; tout au plus une ou deux fausses
-notes, faute de sérieux ou de bonne foi. Mais en revanche, que
-d’excellents articles! Je citerai, entre autres, Monsieur Olivier
-Merson, qui décrit bien le multiple enchantement versé «par
-l’observation des valeurs et l’entente du clair-obscur, par l’harmonie
-un peu étouffée des appartements bien clos, par une touche exacte et
-pleine donnant à chaque chose son importance relative, sa forme, son
-relief.» Monsieur Alexandre élit savamment, au long des cymaises, avec
-d’ingénieuses réflexions, trente-six tableaux, selon lui, hors de pair.
-Monsieur Stiegler analyse subtilement l’art de Stevens, quant à son
-rendu et dans sa philosophie. Du premier, il fait ressortir «les pâtes
-étalées avec une finesse exquise, les tons vifs sans être criards, les
-choses sobrement représentées sans encombrement ni excès». De la
-seconde, il dégage avec esprit une façon indirecte de nous retracer
-l’amour, moins de la femme que de cette unique Parisienne, qui en rêve,
-«qui attend l’amant ou qui vient de le quitter, ou bien qui reçoit de
-ses nouvelles, mais qui n’est jamais auprès de lui».
-
-Cependant c’est à Monsieur Gustave Geffroy que revient l’honneur d’avoir
-saisi avec son habituelle acuité, décrit avec sa maîtrise accoutumée,
-ces dehors séduisants, ces irritants mystères. Il faut citer tout le
-morceau sur ces «tableaux d’une forme dense, d’une coloration
-harmonieuse, d’une vive expression intime. Ce sont toutes ces toiles,
-désormais significatives, où reviennent non seulement les mœurs, les
-décors, les costumes d’un temps, mais les nuances infinies, délicates,
-tendres, mélancoliques, pures, sensuelles, mensongères, perverses, de
-l’instinct et de l’esprit de la femme. La femme est là, dans les atours
-d’une époque, avec son charme et sa bonté, et aussi avec son terrible
-pouvoir charnel. Elle y est en combattante contre l’homme, avec ses
-victoires et avec ses défaillances. Elle confesse le mystère de sa
-puissance, le donne à entrevoir dans l’eau trouble de ses yeux, et aux
-sinuosités de sourires subtils. Elle confesse aussi, aux heures
-d’automne, ses larmes intérieures, ses vaines poursuites, la fuite et la
-chute vertigineuse de la vie, l’effroi qui gagne, la nuit qui vient.
-
-«Alfred Stevens a dit tout cela avec éloquence et profondeur, lorsqu’il
-n’a pas cherché à le dire, lorsqu’il a été fermement et délicieusement
-peintre. Son talent attentif, son don de voir, son observation acérée,
-semblaient ne s’attacher qu’aux formes, aux silhouettes, aux tons, aux
-accords; il exprimait toutes ces choses visibles avec une joie évidente,
-et il se trouve maintenant qu’il voyait à travers le visible, et qu’en
-reproduisant le dehors, il faisait apparaître le dedans. Regardez ces
-toiles aux détails savamment disposés, gardant juste leur importance;
-admirez cet art de constructions larges, aux nuances si doucement et si
-sûrement distribuées, goûtez la finesse de ces valeurs, qui donnent la
-vie particulière aux chairs, aux étoffes, aux objets, et qui produisent
-la vie générale de l’ensemble. Admirez la forme, le volume de ces femmes
-qui se meuvent, respirent dans les petits cadres comme des statuettes
-vivantes, ces jambes dont le mouvement et l’attitude se révèlent parmi
-les plis des jupes, ces bras souples comme des lianes, ces mains molles,
-nerveuses, pâles, tièdes, les unes passives d’attente et de résignation,
-les autres frémissantes de volonté.
-
-«C’est _La Dame rose_, si solide sous ses dentelles légères; c’est la
-femme effondrée au retour du bal; c’est la lecture au coin du feu; c’est
-cette femme en blanc, d’une démarche si rythmée, qui respire un bouquet;
-c’est _La Femme à la harpe_, en robe de soie verte; c’est ce
-chef-d’œuvre de _La Jeune Mère_, qui donne le sein à l’enfant goulu,
-scène extraordinaire de belle animalité et de rare élégance; c’est _La
-Dame aux cerises_; c’est cette merveille des _Derniers jours du
-veuvage_, malheureusement déparée par le petit amour qui rit sous la
-table; c’est cette autre merveille complète de la _Lettre de
-faire-part_, où Stevens voisine avec Ingres et atteint au style de
-l’appartement moderne, du châle de la femme parée en conquérante et en
-victime. C’est cette femme datée du Second Empire par sa robe, et datée
-de tous les temps de la civilisation, par sa vie exaltée, secrète; c’est
-cette femme en blanc, en noir, en bleu, en jaune, avec ses fleurs, ses
-bijoux, ses amours, ses tristesses, qui donnera, en touchant échange, à
-Alfred Stevens, la vie immortelle qu’elle a reçue de lui.»
-
-Après un tel jugement, il serait puéril de relever, de révéler les
-frivoles anathèmes de visiteurs pressés, non sans la prétention de
-substituer à de mûres compréhensions leurs impressions évaporées. Non,
-encore une fois, Stevens n’est pas un peintre sans profondeur, parce
-qu’il peint des femmes recevant des billets ou revenant des bals. Je
-l’ai écrit ailleurs: «quels plus dramatiques combats, quelles
-submersions plus poignantes?[4]»
-
- [4] Page 21.
-
-Et ce _leitmotiv_ du billet doux, un ancien petit Stevens, le varie en
-une acception fort exceptionnelle: c’est un petit chien qui fait le beau
-pour le présenter à sa maîtresse, et la langue du serpent d’Éden vibre
-encore sous les espèces de ce _poulet_, entre les moustaches du roquet
-debout devant Ève.
-
-Une erreur que je répugne à rencontrer sous la plume de critiques
-autorisés, beaucoup plus qu’à voir certains visiteurs de l’Exposition
-Stevens aussi désorientés que la noce de _L’Assommoir_ dans le Louvre,
-et presque aussi spirituels que Bibi-la-Grillade devant les cuisses de
-l’Antiope, c’est la comparaison à la littérature d’Octave Feuillet de la
-peinture d’Alfred Stevens. Entendons-nous, quand nous aurons dit: un
-Feuillet qui revêtirait du style d’un Flaubert la psychologie d’un
-Stendhal, j’admettrai la similitude.
-
-Mais l’obstacle sur lequel tiquent et butent aussi inconsidérément que
-d’ailleurs obstinément, les gens pressés, les clientes de Paquin, ce
-sont les modes. Loin d’entendre que les toiles du maître, de tous autres
-points si parfaites, n’offrissent-elles que ce ragoût, il serait
-inappréciable; elles oublient les chérusques de Porbus et les paniers de
-Nattier, et la sagacité de leur critique, en même temps que «la capacité
-de leur esprit, se hausse» et se borne à reprocher aux robes à volants
-de n’être pas des jupes _bonne femme_.
-
-Le haut appoint d’historique intérêt et de somptueuse curiosité
-qu’ajoutent aux tableaux de Stevens leurs modes évanouies, les critiques
-citées plus haut, l’ont toutes bien compris et artistement expliqué.
-L’une d’elles trouve cette pittoresque expression: «la carapace des
-cachemires», et Monsieur de Fourcaud consacre à ces atours surannés, qui
-seront des costumes demain, un article entier, plein de broderies
-élégantes.
-
- * * * * *
-
-Complétons maintenant de quelques réflexions suscitées par les toiles du
-Quai Malaquais, des notations antérieures.
-
-Et, dès le début, se peut-il qu’il ait arrêté les yeux sur le tableau
-prêté par le musée d’Anvers, le chroniqueur qui reproche à Stevens de
-mettre si peu de choses dans la tête et dans les yeux de ses femmes,
-qu’il ne saurait les baptiser que femme en bleu, blanc ou rose? On
-pourrait tout d’abord répondre que le _Blue Boy_ ne fut pas baptisé
-autrement, non plus que l’_Homme au gant_ du Titien, lequel cependant ne
-manque d’expression ni dans les yeux, ni dans la tête; et que tant de
-Madones au _voile_, à la _chaise_, au _raisin_, au _chardonneret_, au
-_poisson_, au _singe_, au _lapin_, auraient peut-être fait plus
-respectueusement d’emprunter leur titre au Sauveur du Monde, qu’elles
-tiennent entre leurs bras, qu’à ces vêtements, à ces meubles, à ces
-fruits, à ces ménageries. Mais ce sont chicanes d’à côté, digressions
-fantaisistes. Plus sérieux est de constater, sans hyperbole ni conteste,
-que nul tableau, fût-il de Zurbaran ou de Mathias Grünwald, le _Naufrage
-de la Méduse_ ou le _Prométhée_ de Salvator Rosa, ne l’emporte en
-pathétique sur cet épisode mondain, plein de frissons et de transes. Le
-tableau s’intitule simplement _Retour du Bal_, comme plusieurs des
-compositions de notre grand féministe. «Femme effondrée au retour du
-bal», Monsieur Geffroy la caractérise plus exactement sous cette
-désignation. Je l’appellerais: _L’Atterrée_. C’est le plus poignant des
-petits drames que peignit Stevens; celui-là rédige en grand sinistre une
-de ces déceptions parées, auxquelles il se complut et excella. Les deux
-_Douloureuse Certitude_, exposées dans les mêmes galeries, en offrent
-deux exemples, non sans angoisse. Le gazetier, qui juge Stevens badin,
-les a-t-il vues? Celle appartenant à M. Gardener est plus assombrie.
-Dans le détail de l’ajustement--car ces douleurs sont élégantes, et
-c’est la caractéristique de leur acuité qui échappe à notre esthéticien
-égaré, que cette opposition entre leur parure et leur souffrance
-demeurée humaine--j’ai négligé de noter ce vaste jupon blanc, dont la
-cloche se dessine sous la robe grise, et qui accompagnait la marche d’un
-fracas, plutôt que d’un froufrou, de toile empesée. L’autre (exposée
-sous le nom de Monsieur Hœntschell) est plus rageuse. Décrivant de
-mémoire sa toilette (je tiens à ces rectifications), je l’ai vêtue
-inexactement d’un taffetas gant de Suède. C’est une gaze du jaune un peu
-fané, d’une fleur de bouillon blanc; ou, mieux encore, de la coque
-diaphane d’une alkékenge. Et la lumière rose des bougies, dont la flamme
-s’allonge, et la pâle clarté de l’ombre surprenant la mondaine en proie
-à son tourment, se fondent en une rousseur blonde qui baigne tout ce
-tableau dans un ton de plume de tourterelle. J’ai vu, dans les galeries
-Petit, une moindre toile, corrélative de la précédente; variations sur
-le même sujet; ce n’est pas un autre modèle, et la toilette est
-pareille; mais l’expression de la tête au regard fixe est plus
-concentrée, plus intense.
-
-Or, les indubitables chagrins de ces deux sœurs sont tempérés, l’un par
-une dignité, par une grâce maintenues, l’autre, par une colère où la
-douleur se distrait. Mais ce thème, plusieurs fois varié au cours de
-l’œuvre, atteint à toute son intensité dans le tableau d’Anvers. Plus
-rien, là, des exquises mièvreries auxquelles se complaît ce pinceau
-charmeur. _L’Atterrée_, au retour de ce bal maudit, duquel il lui a
-fallu subir sans gaîté l’allégresse torturante, s’effondre dans
-l’anéantissement où la jette une nouvelle redoutée longtemps, certaine à
-cette heure. Et cette heure se prolonge, s’éternise, sous les habits de
-fête non quittés, et qui semblent participer, en se fanant, à
-l’extinction du bonheur, sous la lueur hybride qui se mélange du jour
-naissant, et de la lampe mourante, entre lesquels le visage en proie au
-désastre se noircit de tons plombés et d’angoisses secrètes. Ce
-douloureux vers de l’élégiaque Marceline s’y inscrit avec plus de
-cruauté:
-
- «Le sourire défaille à la plaie incurable.»
-
-Et ce serait une dramatique illustration des douloureusement amoureux
-poèmes de la Muse de Douai, que cette victime ornée et frissonnante, les
-bras ballants sous leurs bracelets, dont les joyaux alourdissent la
-retombée parallèle de ces deux mains, impuissantes désormais à ressaisir
-le bonheur.
-
-Il est encore tout entier aux mains de l’héroïne de cette autre page
-magistrale, audacieusement intitulée: _Tous les bonheurs_. J’imagine que
-Monsieur Degas, qu’on a vu, et c’est un bon signe, parcourir, sa loupe à
-la main, les salles de l’École, a dû grandement apprécier le marmot
-glouton, si fort exempt de la fadeur des scènes dites maternelles. La
-charmante jeune mère[5], tant de fois heureuse, s’est attardée au
-dehors; son nourrisson le lui fait sentir au retour. Aussi, est-ce même
-avant de retirer son chapeau, dont les brides sont simplement rejetées
-en arrière, qu’elle abandonne entre ses longs doigts fins qui le
-pressent comme un fruit juteux, son beau sein au poupon goulu, fermant
-le poing de plaisir.
-
- [5] Madame Alfred Stevens.
-
-C’est nombre de fois que la beauté de Madame Alfred Stevens fut
-reproduite par Alfred Stevens dans ses tableaux, mais voici une
-curiosité plus rare. Le hasard de mes promenades m’a fait découvrir une
-toile qui pourrait bien être de ce grand peintre et le représenter
-lui-même, en compagnie de sa femme, aux jours de leur lune de miel. Je
-m’empresse de dire que ce tableau n’est pas signé, sauf de l’éclat _in
-fieri_ d’une maîtrise touchant à son apogée.
-
-La toile mesure 1 mètre de largeur sur 0 m 80 de hauteur. C’est un
-sous-bois printanier tout étoilé de blanches aubépines. La belle jeune
-femme, assise sur le gazon fleuri, est vêtue d’une robe fort bouffante
-(comme on les portait alors) gorge-de-pigeon, dite _à double jupe_, dont
-la plus courte est cernée d’une ruche. La ceinture est rose, le chapeau,
-dit _chapeau-assiette_, est de paille blanche, garni de coques
-pareillement roses, semées dans une dentelle noire. Au col, une
-cravate-jabot en mousseline claire rattachée par une turquoise d’un bleu
-_sui generis_ excellemment rendu. La main droite de cette mondaine
-présente une branche de lilas, comme les madones de Luini font de leur
-ancolie; la gauche retient de ces fleurettes volontairement indistinctes
-qui ne veulent s’appeler que des «fleurettes printanières». L’expression
-du visage est énigmatique, de beaux yeux bruns au regard de côté, un
-regard qui écoute; la bouche, au sourire retenu, n’est pas toute
-confiante et semble savoir qu’il y a des chagrins au fond des joies. Ces
-jeunes gens, placés l’un derrière l’autre, ne peuvent se regarder, mais
-se voient du cœur.
-
-Un reflet de soleil, tamisé par les feuillages, effleure l’épaule du
-modèle et le costume du jeune homme plus faiblement encore. Il semble,
-lui, vraiment en contemplation devant sa chère compagne. Sa pose est
-aussi allongée sur l’herbe, il est en guêtres de chasse, sa veste est en
-velours brun, son chapeau-canotier d’un ton très fin repose sur son
-manteau étalé.
-
-Les accessoires sont bien caractéristiques de la manière de Stevens: un
-châle de dentelle noire, un éventail d’ivoire découpé, si incommode et
-si à la mode alors, une ombrelle-marquise ouverte, également en dentelle
-noire, à la doublure d’un blanc-bleuté, au devant de laquelle des
-brindilles se détachent. Une paire de gants de Suède roulés; enfin,
-détail symboliquement voulu, un volume broché dont la couverture porte
-ce titre: «Son Printemps».
-
-Ce tableau pourrait-il être l’œuvre d’un camarade, d’un confrère
-Flamand, heureux de portraiturer son ami dans ces conditions amoureuses?
-Je ne crois pas, je laisse de plus experts en décider.
-
-Un autre tableau qui, par rapport à Millet, et vu son importance dans
-l’œuvre d’Alfred Stevens, sera peut-être un jour son _Angelus_, c’est
-_Le Convalescent_. Toile vaste pour notre peintre. Trois personnages: un
-long jeune homme assis, dont la maigreur s’accuse en de noirs habits,
-maintenant trop amples. Debout, devant lui, une matrone le remonte de
-propos réconfortants et lui touche le front dont elle rejette les blonds
-cheveux en arrière. Elle est vêtue d’une robe de soie gris-fer, aux
-puissantes indications de plis, d’un chapeau fermé à la mode du temps,
-d’un cachemire aux nuances éteintes. Auprès d’elle, sur le canapé, une
-belle jeune femme considère le convalescent avec une aimable
-sollicitude. La peinture de ce tableau est si souple et si riche qu’on
-dirait du laque. Commune à bien des tableaux de Stevens, cette qualité
-s’accuse encore là. Et le rose velours des chaises, l’or de leur bois,
-le noir des étoffes, le marbre de la cheminée, les garnitures qu’elle
-supporte, dont une pendule ornée de plaques en lapis-lazuli (qui
-reparaît au _Coin du feu_ de Monsieur Feydeau), apaisent leurs reflets,
-absorbent la lumière, satinent leur grain, et tout s’unit, tout chante,
-en un concert harmonieux de tons colorés.
-
-C’est le propre des belles peintures d’Alfred Stevens, d’agir sur
-l’esprit comme une belle musique. Et ceci n’est pas seulement une
-réflexion poétique, mais une observation tirée des procédés de
-composition et de facture. Le petit tableau de la _Dame aux cerises_ le
-démontre éminemment en son _thème_ de rouge et de vert, posé, avec ces
-cerises elles-mêmes, sur les genoux de la jeune femme et développé au
-cours de toute la toile par les variations de ces deux tons, confiées
-aux étoffes du fond, du fauteuil, de la toilette.
-
-Une autre composition, en laquelle la déliée physiologie féminine ne le
-cède point au rendu exquisement fin, c’est dans le tableau
-insuffisamment intitulé: _La Visite_[6]. _La Confidence_, _L’Aveu_, plus
-explicites, ne le seraient pas assez encore. C’est un aveu d’une
-spéciale délicatesse. La plus jeune amie, la plus récente mariée a fait
-demander sa grande sœur, la compagne qui l’a précédée en la vie, dans le
-mariage et la maternité. Elle lui avoue son état enfin certain, ce
-glorieux avènement, bourgeoisement connu sous le nom de _position
-intéressante_. Mais ses premiers troubles, ses premiers malaises, une
-nouvelle forme de la pudeur ont rencogné derrière un paravent luxueux la
-future jeune mère. Son peignoir de mousseline blanche à pois, nuancée de
-rose par un transparent déjà lâche, est une merveille d’élégance et de
-goût. Pas un noir ne durcit son personnage délicieux; pas une lueur ne
-l’accuse. C’est un miracle de demi-teinte, entre tous unique, dans
-l’œuvre de Stevens; un doux sourire, en forme de croissant, relève les
-coins de la bouche, les yeux sont baissés; une tendresse baigne les
-chairs, assouplit la stature; on dirait une mondaine interprétation du
-vers d’Hugo:
-
- «Ève sentit que son flanc remuait.»
-
- [6] A Madame Cardon.
-
-L’amie, debout, rassurante, charmée, le profil dans la pénombre, la
-nuque dans la lumière, regarde, écoute, encourage; et son burnous de
-cachemire resplendit chaudement et mélodieusement de tons de turquoise
-et de giroflée. Un paravent de laque à fond noir, aux dessins d’or et
-d’argent, autre prodige de fini et de rendu, sert de cadre à ce
-chatoiement, chatoiement lui-même. Et ni la soie du canapé aux rayures
-Pompadour, ni l’or du bois sculpté, ni le vase vert-camélia, ni la
-tenture vert-saule, ni la cordelière aux glands soyeux, je ne dis pas ne
-se nuisent, mais ne cessent de collaborer à l’ensemble chantant, fort et
-fin, précieux et gracieux.
-
-C’est un prodige de cet art que la juxtaposition de ces surfaces
-diaprées, non seulement sans mutuelle hostilité, mais en une association
-de richesses et un échange de distinctions, qui s’activent et se
-tempèrent.
-
-Au rebours des escamoteurs, à l’encontre des ébaucheurs de masses, à
-l’instar des petits maîtres Flamands dont ce fut la vertu, Stevens
-n’omet rien, et rien ne jure, rien ne crie, ne tire l’œil; mais tout
-rayonne et retentit doucement en la musicale variété des formes et des
-nuances. Les objets sont tous à leur plan et à leur place, en ces
-milieux de choix; et la chose que Stevens se trouve avoir peinte en les
-peignant si vraies, c’est ce qui n’existe pas et qui pourtant est tout,
-le fluide qui les baigne, leur atmosphère.
-
-Et l’exécution est si parfaite, bien que sans nulle monotonie, avec
-maintes variétés de touches, pour chaque matière et chaque textile, que
-si, par malheur, une de ces toiles se trouvait coupée en vingt parties,
-chacune d’elles n’en formerait pas moins un petit tableau excellent et
-complet. En outre, d’une toile à l’autre, cette exécution qui se
-transforme, toujours en quête d’une diversité ou d’un mieux, offre et
-parcourt à elle seule des modulations infinies. Une preuve: il est
-difficile d’assortir en pendant deux de ces peintures, au choix, par la
-dimension du sujet et la qualité du faire. On compte celles qui
-pourraient s’apparier ainsi: _Le modèle se chauffant_, brune tête de
-Murillo, et la petite _Veuve_ sur son canapé rouge; _La Femme au
-bouquet_, de Monsieur Manzi, et _La Femme aux papillons_, de Madame
-Georges Petit, réaliseraient de telles associations, avec autant de
-prix, autant de rareté, que celles dont un habile joaillier a
-grand’peine à les effectuer de deux solitaires sans rivaux, de deux
-perles d’orient fraternel. Les deux belles petites toiles de la
-collection Georges Feydeau composent un de ces assortiments; on dirait
-deux Courbets en miniature: une liseuse, celle-ci fort honnête femme, au
-coin de son feu, en ses atours discrets de Pénélope bourgeoise; l’autre,
-debout auprès du clavier, l’effleure du doigt, distraite, l’esprit au
-lointain.
-
-_La Charmeuse de papillons_[7], un chef-d’œuvre de tous points, nous
-fournit une curieuse remarque. Je veux parler de ce quatrième doigt de
-la main gauche, lequel se replie sur le manche du parasol japonais, en
-une courbe rentrante si expressive, qu’Ingres l’eût entre tous admirée,
-le grand amateur de raccourcis singuliers et véridiques.
-
- [7] Une nièce de l’artiste.
-
-Une autre toile, dont le détail aurait encore enchanté le grand et
-sévère Dominique, c’est _La Visite_, appartenant au Roi des Belges. J’ai
-parlé ailleurs de ce duo entre tous harmonique. Le chapeau de fleurs de
-la visiteuse, son châle de dentelle noire rejeté en arrière, la
-robe-princesse de son amie, faille _cheveux-de-la-reine_, garnie d’une
-_chicorée_ de même étoffe, dont émerge le pied chaussé-menu d’un soulier
-turquoise assorti aux trois velours bleu intense, finement givré de
-blanc dans le reflet, qui se croisent en bandelettes sur la chevelure
-dorée, autant de jolis détails. Le beau, c’est le dessin de cette tête
-de jeune femme en train de mordiller expressivement le petit doigt de sa
-main gauche. Un peu agrandi, je le répète, un tel contour ne détonnerait
-pas dans la collection Montalbanaise.
-
-Ce qu’Ingres eût envié dans le tableau _L’Inde à Paris_, au Chevalier de
-Bauer, c’est le geste des doigts qui s’évasent dans le penchement,
-l’appuiement, au bord de ce meuble, du corps de la belle mondaine. On
-dirait l’extrémité des plumes de deux ailes prenant contact avec le sol.
-Ce tableau est l’un des plus beaux de l’Exposition, par l’architecture
-de la composition: une table recouverte d’un tapis turc aux riches
-nuances sert de base à un éléphant orné de pierreries, qu’examine une
-collectionneuse[8] debout derrière ce bibelot de rajah. Elle est nu-tête
-et laisse complaisamment descendre son regard sur le pachyderme gemmé.
-Un fond vert-myrte reposant et réjouissant se tend derrière la robe de
-velours noir. Vers la droite, un _ficus_ s’y assortit, qui découpe sur
-du rose-gris ses feuilles retombantes.
-
- [8] La femme de l’artiste.
-
-Un tableau de pareilles dimensions (à M. Guasco) reproduit le même
-sujet, sous le même titre, en variant le personnage, l’attitude, le
-costume; et le proboscidien se surmonte, cette fois, d’une minuscule
-poupée. Une troisième variante du sujet figura dans la collection Khalil
-Bey. Gautier la décrit ainsi dans la préface du catalogue: «N’oublions
-pas les séductions d’Alfred Stevens, une jeune femme qui rêve, indécise
-entre les deux routes, devant une sorte de chimère japonaise tout en or,
-ayant pour verrues des diamants, des rubis et des saphirs symbolisant la
-richesse luxurieuse, et une lettre ouverte, emblème de l’amour pur.»
-Cette description s’applique en partie à l’allégorique scène intitulée
-_Le Cadeau_: une jeune blonde en robe d’_algérienne_, dont les manches
-lâches et transparentes rappellent certaines juives de Rembrandt,
-considère un tigre-joujou, placé sur une table en face d’elle. D’une
-main elle tient la lettre du donateur lointain; de l’autre, une pensée,
-indice de souvenir. Naïf langage de fleurs et d’accessoires, renouvelé
-par cet art supérieur semblant s’être inspiré là du même sentiment qui
-faisait écrire à Baudelaire: «beauté du lieu commun», dans ses notes
-publiées posthumes.
-
-Stevens m’affirme que Gautier a parlé, et plus longuement, de cet autre
-tableau: _La Lettre de faire-part_, dit encore: _La Femme en rouge_. Ce
-devrait être dans la préface du catalogue pour la vente Anastasi. _La
-Femme en rouge_ y figure, et deux fois glorieusement pour Stevens, qui
-en fit don à son confrère, devenu subitement aveugle, comme tel héros de
-Kipling. Elle se vendit 8,000 francs. C’est une des plus nobles
-peintures du maître. Il dut l’exécuter un jour de bonne santé et de
-belle humeur, cette page de joie et de tristesse. La jeune femme,
-l’éternelle héroïne de Stevens, toujours diverse et toujours nouvelle,
-trouve, au retour d’une fête dont elle porte la parure, le douloureux
-billet bordé de noir qui la rappelle aux sombres pensées. «L’art est à
-moi!» semble s’être écrié l’artiste, en peignant ce morceau d’une pâte
-si souple, de si libre allure, sans une surcharge, sans un repentir. Et,
-comme pour le signer d’un symbole mystérieux, la pierre qu’il suspend au
-cou de son modèle, c’est, mélangée sur la palette et portée sur la
-toile, en une seule touche exacte et subtile, par le pinceau, c’est la
-gemme du présage funeste, une trouble et troublante opale.
-
-L’autre _Lettre de faire-part_, plus célèbre, plus ancienne, plus
-étudiée, présente une tête expressivement inquiète, mais surtout offre à
-s’émerveiller d’un de ces cachemires triomphaux où Stevens excelle.
-Châle-burnous infinisant son kaléidoscope au-dessus des lourds plis
-d’une robe marron clair, en soie épaisse, _à pleines mains_, disent les
-chambrières. Le bichon jappe dans son sillage; sa maîtresse l’oublie,
-perdue en l’incertitude du nom qu’elle va lire sur le papier cerné de
-noir. Vétilles devenues profondes par le rendu véridique et euphonique
-de ce que j’appellerais volontiers _le sentiment habillé_, tel qu’il
-nous apparaît dans le monde.
-
-J’ai compté, dans l’Exposition, jusqu’à onze de ces cachemires.
-Joséphine en possédait davantage, mais non de plus beaux. Et celui que
-Mademoiselle Moreno vient de rajeunir gracieusement, sur la scène du
-Théâtre-Français, greffe, n’en doutez pas, ce renouveau de notoriété sur
-celles que lui valut d’avoir posé pour notre peintre, après avoir été
-porté par «la bonne Impératrice». C’est une curieuse coïncidence que ce
-succès de l’Exposition Stevens et la reprise d’une pièce en proie aux
-mêmes modes. Écoutez-en le compte rendu; ce ne sont que berthes,
-guimpes, mantelets, canezouts, ganses, fronces, biais, bouillonnés,
-marabouts--et jusqu’à l’effilé Tom-Pouce!
-
-Le premier cachemire peint par Stevens drape, dans le joli tableau _La
-Visite_[9], une jeune mondaine de 58, laissant glisser son regard sur la
-carte qui accompagne un bouquet, messager d’amour. C’est un châle à fond
-_tabac d’Espagne_, un peu parent de ce châle jaune qui fascinait la
-Cousine Bette que Balzac nous peint «en proie à l’admiration des
-cachemires».
-
- [9] Si je ne me trompe, à M. Vimenet. Quatre des tableaux exposés
- portent ce titre.
-
-Le tableau intitulé _Remember_ nous sollicite maintenant: une mondaine
-rousse, assise en toilette de soirée, qui n’est autre que le dessous de
-soie jaune porté par le modèle de _L’Atelier_. Elle s’abrite de cet
-éventail dont le peintre aime à faire jouer sur un teint l’ombre
-délicate. Teint bien en accord avec la physionomie, la physiologie de la
-dame. Jamais Stevens ne commettrait cette erreur de couronner de cheveux
-roux une peau de blonde. Dans le panneau que je possède, _La Psyché_,
-admirez comme la carnation mate et un peu olivâtre du modèle s’assortit
-à sa brune chevelure. La jeune femme de _Remember_ a les sourcils
-effacés, les cils blancs, et sa _complexion_ fait penser à ce vers de
-Mallarmé:
-
- «Un automne jonché de taches de rousseur.»
-
-Un coin de fauteuil doré Empire, garni de bleu turquoise, s’associe
-heureusement au jaune de la robe, au ton du gant de Suède. Et le fond
-sans détail, se creuse lointainement derrière la pensive figurine.--_La
-Femme en vert_, de la collection Guasco (encore une femme au cachemire),
-regarde d’un air pénétrant un tableau de chevalet, son portrait
-peut-être. C’est, pour me servir d’une subtile expression d’un poète,
-celle que j’aime le moins de celles que je préfère, avec certaine
-_Liseuse_ appartenant au Prince de Ligne, bien que cette dernière
-rayonne un charme discret assez semblable à celui qui émane des pensives
-figures de Fantin-Latour.
-
-Telles sont, plus ou moins restreintes ou spacieuses, avec celles
-mentionnées dans la précédente étude, les plus exquises, les plus
-magistrales, les plus parfaites, selon moi, d’entre les toiles d’Alfred
-Stevens exposées à l’École des Beaux-Arts, en février 1900.
-
-Il est instructif d’y examiner aussi des toiles plus anciennes (devers
-55) d’une facture moins libre, sentant encore un peu l’école. Disons
-_L’Avare_, _Le Mercredi des Cendres_, _La Leçon de musique_, _La
-Mendicité interdite_ et _La Mendicité tolérée_, ces deux dernières
-d’allure un peu puérilement mélodramatique, mais d’un faire puissant,
-rappelant un peu celui de Joseph Stevens. Il n’eût pas été sans intérêt
-de rapprocher sur une même paroi ces quelques tableaux, débuts, origines
-de l’artiste.
-
-Leurs dimensions insolites ou plus restreintes composent encore un
-groupe à part, de quelques tableautins que je citerai: _La Liseuse
-couchée_, merveille de camaïeu ivoirin, de la poitrine nue, de la robe
-d’algérienne où la chair rose transparaît, des mains, du livre et de la
-fourrure du blanc fauve, où s’allonge et se frôle amoureusement le corps
-de cette savante voluptueuse. _Liseuse_, qui se transforme en lascive
-_Dormeuse_, dans un panneau d’égale forme et de pareilles dimensions,
-propriété de Monsieur Madrazo. Semblables blancs crémeux de la diaphane
-robe aux soyeuses rayures et de la poitrine ivoirée, ouverte aux
-effluves caressants d’un jour d’été; même collier de corail aux couleurs
-de baies; seuls, les cheveux sont devenus roux, comme pour s’assortir à
-ce bijou, au fond d’un ton pompéien, à l’écran de forme japonaise.--_La
-Dame en bleu_, dite _Le Bluet_, figurine unique en son genre, est assise
-au beau milieu d’un paysage qui baigne de tons légèrement virides une
-toile de deux tons d’azur, «_wedgwood_» et saphir.--La _Rose-Thé_, une
-jeune femme aux seins nus et si délicatement nuancés du ton de la fleur,
-qu’on les prendrait pour cette rose elle-même.--_Le Pianiste Hongrois_,
-petit portrait, ensemble distingué et flamboyant, d’un blond jeune
-homme, aux cheveux longs et drus à la Liszt, au visage finement ombré;
-une transcendante étude laquée en pleine pâte, où le luisant palissandre
-de l’instrument, la musique entr’ouverte et le lisse clavier, la culotte
-gris-perle ornée de broderies, le tabouret d’un rouge de géranium, sont
-ébauchés et entièrement rendus en quelques touches toutes puissantes.
-Stevens a peint ce tableau en une heure et demie (le temps ne fait rien
-à l’affaire), d’après l’accompagnateur de Rémenyi, le violon
-célèbre.--Trois petites études, en lesquelles Stevens rencontre
-Whistler: _La Fillette à la poupée_, une combinaison en rose et vert à
-ravir le peintre des arrangements; _La Femme au peignoir_ et _La jeune
-Femme assise_, un minois, une Mimi-Pinson d’atelier, en plus rosse (un
-peu la Bessie de _La Lumière qui s’éteint_), le modèle gentil et commun
-en sa toilette de rue, la voilette blanche relevée, et les mains aux
-doigts trop courts, cherchant à se rejoindre sous leurs bagues en faux
-et hors des fausses manchettes de toile empesée.--Trois petits
-portraits: deux garçonnets, le rêveur, le jeune Montrosier, mélancolique
-adolescent; et le volontaire, le jeune Peter, profil accusé et fin,
-au-dessus d’une flottante cravate de deux tons de rose; puis une petite
-tête de jeune femme blonde, à la coiffure garçonnière aussi, et qui plus
-loin s’accommode aux sombres atours de _La Veuve avec ses enfants_, dans
-le tableau du Musée de Bruxelles.
-
-Quant aux grandes figures, si je n’en parle pas, c’est qu’elles ne sont
-point typiques du talent de Stevens. Celle en laquelle il a égalé ses
-petites toiles, c’est _La Femme au bain_ de la collection Humbert, non
-exposée aux Beaux-Arts, et remplacée par une autre baigneuse, moins
-belle, à la gracieuse tête de Sirène, dont un des mérites est de
-rappeler ce joli vers de Musset:
-
- «La Naïade du bain qui pleure en s’égouttant.»
-
-J’ai tout énuméré de ce qui me semble hors ligne. Je m’en voudrais
-(Stevens lui-même peut-être m’en voudrait) d’omettre ses _marines_, qui
-ne sont pas mon faible dans son œuvre, mais qui y jouent un notable rôle
-dont il est fort jaloux. En tout cas, peut-être en aurait-on dû faire
-l’objet d’une réunion spéciale, plutôt que de les mélanger aux portraits
-de femmes. Et pourtant la mer n’est-elle pas femme comme elles,
-mystérieuse, énigmatique, pleine d’accalmies et de cruautés sous ses
-robes changeantes, pleines elles-mêmes, dans la dentelle de leurs
-vagues, le frisson de leur flot ou l’ourlet de leur écume, de roses
-d’aurore ou de nocturnes violettes? Ce que je préfère, c’est une série
-de vues de la Riviera, dont le peintre a bien rendu l’atmosphère sans
-voiles, les contours nets et presque durs, les maisons peintes comme des
-fleurs dans des paysages de pins qui s’assombrissent au crépuscule, sous
-des ciels bleu pâle qui se mélangent à l’azur méditerranéen décoloré par
-le soir naissant en une clarté surnaturelle.
-
-On reproche généralement aux coins de paysage, aux bouts de jardin que
-Stevens encadre dans une fenêtre ouverte, un peu de froideur, un éclat
-un peu creux ou un peu cru. Ce sont bien, il est vrai, des paysages de
-peintre d’intérieurs, nature convenue et pimpante, factice et
-superficielle. Néanmoins ces décors, voire ces portants, sont à leur
-place et à leur valeur, et parfois, comme dans _La Femme aux papillons_,
-le peintre prouve qu’il sait traiter les vertes plates-bandes et les
-ombreux sous-bois avec non moins de consciencieuse passion que les
-paysages dorés des paravents de laque.
-
-Je conclus par quelques détails typiques, récemment glanés. La figure de
-femme de _L’Atelier du peintre_, et cette autre, d’ailleurs assez
-dissemblable, de la _Douloureuse Certitude_ (en robe de soirée) furent
-posées par un modèle du nom de Victorine, dont il appert que le maître
-se plaisait à en interpréter l’élégante silhouette, plus qu’à rechercher
-sa ressemblance exacte. Dans le premier de ces deux tableaux, parmi les
-objets occupant le fond du décor, la photographie d’une tête d’homme est
-reproduite avec une singulière vérité: c’est un portrait de Baudelaire.
-De même que la robe d’algérienne, tant aimée, tant de fois reproduite
-par le peintre, lui avait été donnée par la Princesse de Metternich, la
-robe de la _Dame rose_ lui vient de Madame Doche. Un jour l’histoire
-sera faite de ces robes variées ou redites par Stevens, dans tel ou tel
-de ses tableaux, chiffons immortalisés, loques transfigurées; candide
-robe bleue du _Printemps_, que sillonnent de fins velours noirs, tels
-que d’obscurs filons de deuils préventifs; robe rose de _L’Été_, dont
-les boutons de métal poli sont autant de miroirs menus qui reflètent le
-paysage. Le grand amoureux des robes devait aussi se préoccuper de ces
-robes de l’ameublement qui sont les tapis de table. Il en a peint
-beaucoup, de rutilants et de discrets. _La Visite_[10] et les _Derniers
-jours de veuvage_ en contiennent deux extraordinaires.
-
- [10] A Madame Cardon.
-
-Un mot de la célèbre ambassadrice que je nommais tout à l’heure:
-«Princesse, Stevens trouve que vous avez _du chien_, lui dit-on un
-jour.» (La locution venait d’être inventée.) Et la spirituelle dame de
-répondre: «Est-ce le peintre d’animaux?»--C’est un plaisir d’entendre le
-maître remonter le fil de ses souvenirs. Je lui exprime mon admiration
-pour la collection de ses œuvres réunie aux Beaux-Arts: «Et pourtant mon
-chef-d’œuvre n’y est pas!» me réplique-t-il. Ce chef-d’œuvre, c’est,
-selon lui, _La Tricoteuse_, une femme en blanc (toujours la robe
-d’algérienne), assise, en train de travailler à un ouvrage de soie bleu
-pâle. «Je ne sais pas comment j’ai pu faire cela, me dit naïvement
-Stevens; j’ai revu le tableau il y a quelques années, j’en étais épaté;
-c’est d’une couleur!...» Un désaccord avec le collectionneur Bruxellois
-a privé l’Exposition de cette toile privilégiée. Or un autre
-chef-d’œuvre est là, incontestable, lisible pour tous, _Le Cadeau_[11],
-à l’égard duquel son auteur se montre moins équitable. Comme on le lui
-racontait minutieusement: «C’est étonnant, murmura-t-il, je ne m’en
-souviens pas.» Ainsi de l’arbre prodiguant ses fleurs et ses fruits sans
-se rappeler les regards rassasiés, les soifs étanchées. D’autres
-tableaux, qui prétendirent prendre rang au catalogue avaient moins de
-droit au souvenir de leur peintre. L’un d’eux, annoncé d’avance et non
-sans ostentation, lui fut apporté avec inquiétude par un commissaire
-zélé. Cette petite toile, assez adroitement truquée dans la manière du
-maître, n’était pas de lui, était fausse.
-
- [11] Décrit plut haut.
-
-Par contre, j’ai vu chez un marchand de tableaux une petite peinture
-d’un fini presque excessif, que Stevens appelle _L’Angelus_. C’est une
-jeune femme, en robe de soie noire, assise près d’une fenêtre ouverte.
-Ses bras ballants tombent avec le livre qui l’occupait et, dans la
-mélancolie du soleil couchant, elle écoute tinter l’_Ave_ du village.
-
-Maintenant l’Exposition s’achève en un murmure universellement édifié.
-D’autres maîtres, d’autres habiles artistes, amis et admirateurs de
-Stevens, fort au courant de son œuvre, la voient se surpasser elle-même
-en cet ensemble subjuguant et charmeur. Messieurs Carolus-Duran, Béraud,
-Gervex se sont multipliés pour assurer cette glorieuse joie à leur
-confrère. Monsieur Benjamin-Constant commente ces tableaux de
-compréhensive façon, et Monsieur Degas promène sur leur émail une loupe
-non déçue. Monsieur Forain s’arrête émerveillé devant le tableau
-appartenant au baron Blanquet lequel va, ces jours prochains, éprouver
-les enchères[12]. Enfin, Helleu, le jour de l’inauguration de ce petit
-musée, exprimait son enthousiasme par un mot qui fut rapporté à Stevens
-et le réjouit: «A côté de cet homme-là, nous ne sommes tous que des
-maçons!»
-
- [12] Elles l’ont adjugé pour vingt et un mille francs à Monsieur
- Georges Feydeau.
-
-Est-ce à dire que «la brute hyperboréenne des anciens jours, l’éternel
-Esquimau porte-lunettes ou plutôt porte-écailles que tous les éclairs ne
-sauraient éclairer[13]» se rende à ce charme décisif? Dieu nous en
-préserve! Ce monstre m’est apparu sous forme mâle et femelle, dans
-l’Exposition, bien notamment le premier jour, et j’ai vu--à distance,
-heureusement!--sa _hideuse bouche_ se crisper en la significative
-déformation qu’inflige aux contours buccaux une bêtise proférée. Cette
-bêtise, ce doit être l’une de celles qui sont le plus chères au
-Philistin; elle consiste à traiter de _goûts malades_ les goûts autres
-que ceux des gens qui emploient leur trop de santé à dire des
-niaiseries. Voici, en outre, le mot d’une des petites filles du Cousin
-Pons: «Je ne me représente pas un Stevens chez moi.» N’eût-il pas été
-plus judicieux de demander au tableau ce qu’il penserait lui-même de la
-cohabitation avec une personne si éclairée?
-
- [13] Suivant un texte de Baudelaire.
-
-Quant aux vraies femmes, «reconnaissantes d’être si bien devinées»,
-selon une jolie expression inspirée par l’Exposition Stevens,--un peu
-déroutées cependant par les toilettes avec lesquelles elles jouèrent
-pour la première fois _à la dame_, quand elles étaient enfants, elles
-murmureraient volontiers, devant beaucoup de ces tableaux, ce vers de
-Mallarmé, si elles ne commençaient pas par l’ignorer:
-
- «En toi je m’apparus comme une ombre lointaine.»
-
-Et leur palme, leurs fleurs à la main, elles s’avancent vers le vieux
-maître qui les devina, et lui composent de leurs noms associés la stèle
-gravée en tête du catalogue, et qui restera comme un curieux document
-d’art et de mondanité de la fin du siècle.
-
-Et celle qui s’est mise à leur tête, la Comtesse Élisabeth, arrivée
-auprès de son illustre compatriote, lui récite ce mien sonnet, qu’il
-entend, qu’il aime:
-
-
-AU MAITRE ALFRED STEVENS
-
- Vous avez révélé les velours et les voiles
- D’une Vénus qui naît de l’écume des flots;
- Non les flots de la mer aux trop profonds sanglots,
- Mais les flots de sa jupe, aux bijoux pour étoiles;
-
- Comment nous faites-vous frissonner jusqu’aux moelles
- Rien qu’à peindre avec art de précieux tableaux
- Où vers une Cythère aux amoureux îlots
- De belles robes vont gonflant satins ou toiles?
-
- C’est qu’elles sont l’aimée et l’amante, en essaim,
- Ces femmes, dont je vois, sans cris, battre le sein
- Près des souples émaux de l’ample cachemire;
-
- Et que ce ne sont pas les moins âpres douleurs
- Que celles dont l’émoi dans les Psychés se mire,
- Et qui, pour leurs colliers de perles, ont leurs pleurs!
-
-Une épreuve pour laquelle l’épithète de Dantesque, seule, aurait suffi,
-n’a pas été consommée. Stevens, seul d’entre tous les Parisiens, n’aura
-pas été privé d’admirer son Exposition. Il sort d’en faire, aujourd’hui
-28 février, la visite discrètement triomphale. Un mercredi des Cendres,
-titre de son premier tableau exposé là. Ses amis, ses proches,
-l’entouraient, heureux, attendris.
-
-Dans son fauteuil roulant, moderne transposition de la litière du Grand
-Cardinal, il a fait le tour des salles que son art a si finement
-brodées. Cette tapisserie a quelque rapport avec celle que la Princesse
-de Beauvau adorablement émailla de toutes les roses du Rosaire. Le
-Rosaire de roses d’Alfred Stevens, ce sont tant de minois fleuris de
-sourires, emperlés de larmes. Le maître en a pleuré à leur aspect, de
-douces, de nostalgiques. On l’a fêté sur tout le parcours de ces
-stations de beauté. On l’a acclamé devant cette merveille qu’il a
-intitulée: _Tous les bonheurs_. Ces tableaux, il les reconnaissait, les
-caressait du regard, s’inquiétait de leur santé matérielle, de leur
-état, visiblement préoccupé de leur viabilité, de leur longévité, de
-leur avenir. Et quand, sur le seuil de ces galeries, il a vu
-l’accueillir, le gracieux essaim de ces jeunes femmes qui lui doivent de
-se survivre, ne fût-ce pas touchant, en présence de tant de
-chefs-d’œuvre et tant de souvenirs, d’entendre le vieux grand maître
-chuchoter ce mot de coquetterie, mot de confidence aussi: «Voilà donc
-tous mes vieux péchés!»
-
- * * * * *
-
-L’Exposition est close. La réunion est dispersée: «On croit déranger le
-XVIIIe siècle qui causait», écrivent les Goncourt à propos des
-impressionnantes salles du Musée de La Tour. Du musée de Stevens, on
-aurait pu dire: «On croit déranger le Second Empire qui rêvait.» Peu ou
-point d’hommes: un pianiste, un convalescent, deux ou trois éphèbes.
-Mais tout ce que l’antiquité avait intitulé un _Sénat de femmes_,
-éprises d’art, endolories d’amour, exaltées de coquetterie, à se faire
-entre elles la montre du dernier bibelot, la confidence du dernier
-caprice, les honneurs du dernier cachemire.
-
-
-
-
-II
-
-Le Pasteur de Cygnes.
-
-GEORGES RODENBACH
-
-
- [Illustration: Georges RODENBACH
- 1855-1898
- Peint par Stevens, sur un volume du poète, provenant de la Collection
- Goncourt et acquis par l’auteur du présent ouvrage.]
-
-
-Le ciel des Flandres, l’eau des miroirs, canaux mélancoliques, et qui me
-mènent à d’autres visages. Celui que j’y voulais peindre, que cette
-similaire qualité de Franco-Flamand, la passion des mirages, le rendu
-des reflets, l’art des nuances, apparentaient à Alfred Stevens, celui
-qui s’y allait _décalquer_, selon une expression qui lui plaisait, le
-poète exquis, l’ami sympathique, au sens exact de ces mots poncés par
-l’abus, Georges Rodenbach, s’y esquisse plus pâle. Sa forme hésite; le
-diadème en filigrane d’or de ses cheveux se confond au halo de la lune,
-aux spires de l’eau sous le poids silencieux des cygnes. J’évoque en
-vain les traits de mon ami; l’onde semble jalouse de les conserver en
-son cœur; puis, tout à coup, ils se précisent, montent à la surface en
-une blancheur d’hostie, et la tête transfigurée, désormais pareille à la
-cité, émerge au-dessus des eaux de _Bruges-la-Morte_.
-
-C’est véritablement dans l’instant même, où le cours de ce récit et de
-ma prédilection, m’amenait à susciter le poète dans sa ville, qu’il me
-faut le ressusciter, et que sa mort soudaine change en encre noire,
-l’encre bleue de ces souvenirs.
-
-Je n’aime guère les portraits après décès, tels que les conçoivent les
-familles qui infligent à des peintres, souvent de talent, la cruelle
-obligation de se conformer à une fantaisie macabre et irréfléchie.
-J’admets l’anthropologique intérêt que peut offrir à des spécialistes,
-le masque mort d’un Richelieu, d’un Voltaire, d’un Napoléon; mais, pour
-ceux qui ont le bonheur de n’être point des monstres historiques,
-n’est-ce pas un triste legs infligé à leur gloire distinguée et
-discrète? Funestes images substituant au souvenir vivant qu’il s’agit de
-faire durer, le déplorable tableau de leur destruction partielle.
-Portraits exposés à d’étranges vicissitudes, entre le frigide malaise
-qu’ils imposent aux visiteurs et à nous-mêmes, pour le scandale de
-s’égayer devant eux; et le non moins scandaleux exil qui, la gaîté
-revenue, (que les défunts modèles eux-mêmes se montraient jaloux de ne
-pas bannir) relègue à l’oratoire, sinon en moins honorable lieu, le
-rabat-joie funéraire.
-
-Dieu me garde, et bien que le livre n’ait pas l’inexorabilité du cadre,
-d’obscurcir par la transposition littéraire d’une si fatale
-effigie, la présence réelle du poète. Car l’œuvre est une
-transsubstantiation--eucharistique symbole qui lui plairait--les
-lecteurs y viennent communier; ainsi, l’écrivain demeure parmi nous.
-Entre nombre de choses mal interprétées que contient la vie, il y a
-notamment la mort. Nous ne voyons que peu nos amis; l’admiration qui
-exalte notre amitié nous vient, pour eux, de ces travaux qui nous les
-dérobent; alors, pourquoi ne pas nous les figurer dans leur trépas,
-ainsi qu’en une solitude fructueuse et un peu distante, où se trament,
-pour mieux mériter encore de notre élogieuse affection, des strophes
-plus intensives.
-
-Il serait trop triste de se représenter à jamais dénuées de son visage
-aimable, doucement fulgurant d’un toupet d’or cendré et fin, au-dessus
-du hausse-col un peu naïf, mais sans prétention et seyant au type, les
-réunions qu’il éclairait de bon accueil, de bonne grâce courtoise et
-simplement diserte, de jolies phrases notées qu’il citait, inventées,
-dont il offrait la surprise. C’était un goût chez lui, de sertir une
-expression triée au cours d’une conversation, d’une lecture; d’en faire
-(tel qu’un Goncourt tirant de sa poche pour s’en réjouir au beau milieu
-d’un repas, le bibelot récemment acquis) chatoyer la terminologie
-raffinée, voire quintessenciée.
-
-Le terme convient à notre Poète, il était abstracteur de quintessence.
-On sait ce que signifiait ce mot pour les vieux alchimistes. En
-possession des quatre essences, autrement dit des quatre éléments, ils
-s’évertuaient à la recherche d’un cinquième, l’absolu, le générateur de
-l’or, la pierre philosophale. Les éléments du monde poétique de
-Rodenbach étaient distincts et restreints, _leitmotiv_ monotones (dont
-c’était le devoir, le droit et la grâce de l’être) périodiques jusqu’à
-la redite, au point qu’on puisse se demander sans injure s’il n’avait
-pas épuisé les variations de ces thèmes immuables. Point délicat; je ne
-l’aborderais pas s’il ne me semblait conciliable avec la plus haute
-estime pour l’homme et ses ouvrages. C’est une coutume, surtout devant
-la tombe des artistes jeunes, de s’attendrir sur la virtualité des
-projets qui s’y enfouissent. Je ne pense pas ainsi. On sait que, de leur
-pouce retourné (_pollice verso_) les vestales Romaines pouvaient agir
-sur le destin des gladiateurs dans l’arène. La mort est une vestale dont
-le pouce excelle à donner à une fin de vie l’allure qui sied et à
-certaines œuvres interrompues un air inachevé plus seyant que n’eût été
-l’_exegi monumentum_. Je citerai, entre autres, dans le présent, celle
-de Carriès, qui m’est chère. Dans le suréminent passé de l’art et du
-talent, Raphaël et Pic de la Mirandole morts, à trente ans, l’un sans
-achever sa _Transfiguration_, l’autre défiant _sur tout savoir
-possible_, ont témoigné qu’une telle période suffisait pour une
-évolution géniale. Jésus a fixé à ce terme l’expiration de sa carrière
-humano-divine. Et le penseur qui exige que tout enthousiaste soit
-crucifié à trente ans en donne pour raison qu’il n’y a plus de place au
-delà que pour les excès de l’expérience.
-
-Un vif esprit que Rodenbach aimait à citer a écrit cette phrase
-mémorable: «La vie étant un tout, c’est-à-dire ayant un commencement et
-une fin, il n’importe pas qu’elle soit longue ou courte; il importe
-seulement qu’elle _ait ses proportions_. On ne peut donc se plaindre que
-d’une mort prématurée, qui arrive avant la fin de la vie: une telle mort
-n’est pas en effet la fin, mais l’interruption de la vie.» L’âge d’un
-homme n’importe pas. Ce qu’il sied de considérer c’est l’âge de son
-œuvre. Or, on peut dire que celle de Rodenbach, restreinte à ses quatre
-éléments, a coulé en leurs muettes ou tendrement chantantes douceurs,
-les quatre âges de sa vie.
-
-Ces quatre éléments contigus, incessamment renouvelés par l’échange de
-leurs complémentaires et de leurs rayons simultanés, c’étaient d’abord,
-comme à Stevens, les miroirs, miroirs des glaces, miroirs des eaux,
-miroirs des yeux, miroirs des âmes. Puis, sur eux et sur elles, les
-cygnes, rêves des ondes, les regards, cygnes des cristaux étamés, les
-rêves, cygnes des prunelles. Et, à leur suite, toutes les blancheurs,
-jusqu’à celle des hosties, avec, pour elles, les communiantes.
-Transformisme insensible qui, dans l’ombre, va les changer à ces
-béguines en mantes, comparses favoris de cette poétique, et leur
-réplique ténébreuse. Terrestres robes en cloches qui, finalement, se
-bronzent, s’enlèvent et se suspendent aux beffrois pour d’aériens
-carillons lugubres. Le quatrième élément, le feu, palpite à leur voix:
-les cierges qui ouvrent des plaies de lumière dans l’ombre des temples;
-les lampes qui éclosent des roses de flamme dans la nuit des chambres.
-Cierges qui viennent en aussi originales images, bien qu’en rimes moins
-exactes, en rythmes moins fidèles, de saigner leur suprême chandeleur,
-roses qui viennent de se défeuiller et, lampes, de se défleurir, dans ce
-_Miroir du Ciel natal_, dernier livre du jeune Maître.
-
-Le volume fût-il ce que _l’Avenir de la Science_ fut à Renan; ce que
-leur _Journal_ fut pour les Goncourt, l’origine de tout le reste? Je ne
-le pense pas. Et les nouveaux modes dont, à mon regret, l’auteur y a
-fait usage, ne sont pas pour le laisser croire. Mais, cela serait, qu’il
-n’y aurait pas lieu d’en être surpris, puisqu’à travers ces rythmes
-moins personnels, où d’autres se sont montrés plus experts, et en
-lesquels se diluent des tableaux qu’il a mieux fixés, se déroulent comme
-récapitulativement, tout le schéma de ses ouvrages précédents, tous les
-thèmes de sa musique de chambre.
-
-S’il eût vécu, un esprit aussi ingénieux que l’était celui de Rodenbach,
-cela n’est pas douteux, se fût renouvelé pour produire d’autres travaux.
-Mais la fantaisie de transformer son art en celui de joaillier, de
-devenir un Lalique, ne lui eût pas infligé un renouvellement plus total.
-Car il avait fait dire (et presque excessivement en ses derniers
-chants), aux figures et aux termes dont il avait fait choix et qui
-l’avaient élu, tout ce qu’ils étaient susceptibles de rendre. Donc, à
-mon sentiment, ayant eu à vivre la seconde moitié de sa vie, ce poète
-aurait pu accomplir une autre œuvre. Mais celle qu’il avait entreprise,
-et c’est une consolation de le penser, il l’a menée à bien, terminée à
-souhait et à temps; nulle autant qu’elle n’a mérité le titre de
-_poïèma_, en le sens de _chose faite_; et son récent ouvrage, on peut
-l’affirmer,--en une de ces catholiques similitudes qui lui étaient
-chères--n’a fait qu’en recueillir et rassembler les précieux éléments,
-comme le prêtre le fait d’un doigt pieux, sur la pierre de l’autel, pour
-les particules de l’hostie. Ses littéraires équations, les évocations à
-lui familières, y échangent leurs termes habituels en un vertige
-tournoyant; les quatre éléments de cette poétique, jusque-là distincts,
-communiquent et se rejoignent. Il ne suffit plus aux robes blanches ou
-noires de se transformer en cloches, ou _ad invicem_; mais ce sont les
-premières communiantes qui deviennent des cygnes. L’hostie se confond à
-la lune, «Et les cygnes en communient,--Pour que la lune ajoute à leurs
-blancheurs insignes».
-
-Je pourrais multiplier les exemples. Valse mystique, assez semblable à
-ces danses autour des autels qui se perpétuent en Espagne. Car Rodenbach
-pense bien être un mystique, mais il est aussi danseur. Il conclut son
-livre, bien différent de _Sagesse_ (d’un mysticisme déjà fantaisiste) et
-noue la ronde de ses symboles, par un finale en offrande qui n’a pas
-l’accent de celui de Verlaine. Et ses coryphées dévotieux dont la main
-droite se trempe au bénitier du Pauvre Lélian, tendent la gauche à ces
-Clarisses en rose, un peu sacrilèges, mais tout de même innocentes, qui,
-sous l’ecclésiastique direction de Monsieur Catulle Mendès, apprennent
-un pas, d’une Reine de Rêve. Pourtant ce va-et-vient d’éléments connus
-se résout en une inconnue, un cinquième élément, une cinquième essence;
-le _silence_ qui pèse harmonieusement sur cette œuvre nous y avait
-préparés; il s’approfondit.
-
-Les cierges «ont l’air de mourir en spasmes de lumière»; le réverbère
-«voit l’ombre de sa boîte en verre--Former avec ses quatre pans--Comme
-un petit cercueil à terre». Les femmes en mantes, «cloches de drap,
-comme un glas», semblent tenir «des cercueils de petits enfants». Les
-communiantes, qui ne sont que des clochettes, et les cygnes, qui sont
-devenus des communiants, ont reçu leur mutuel viatique, elles de
-l’hostie, eux de la lune. C’est ainsi que la création limitée du poète
-s’est acheminée à la trouvaille de son cinquième terme. Cette
-quintessence, ainsi qu’au temps des vieux alchimistes, est bien encore
-fille de la terre, puisque, fictivement en l’œuvre de ce poète,
-effectivement dans sa vie, elle n’est autre que _la Mort_. C’est ainsi
-qu’il rentre en lui-même et retourne à son principe, car il était né
-d’elle, né d’une ville morte, et entre toutes, à son dire. Nous verrons
-quel fut l’effet local de cette interprétation. L’on a dit que Rodenbach
-était un homme envoûté par une ville; c’est vrai; ainsi qu’on peut et
-doit être, au dire du sage, l’homme d’un seul roi, d’un seul maître,
-d’une seule femme, d’un seul livre, il a été l’homme d’une seule ville.
-Né d’elle, ès-lettres, s’entend, puisqu’il est en réalité, né à Tournai,
-il a vécu d’elle, il en est mort. On peut dire qu’il s’y était
-incorporé, qu’il était devenu elle-même, charriant sur le sang pâle et
-sur la lymphe des canaux changés en ses veines, des cygnes blancs ou
-noirs, suivant les jours de grâce ou de nostalgie; que les battements de
-son cœur étaient les sonneries de ces cloches qui, selon le degré de son
-spleen, s’incarnaient en adolescentes ou en béguines. Une malice que je
-cite parce qu’elle est sans malignité en même temps qu’oraculaire,
-l’avait intitulé le _Brugeois Gentilhomme_; c’était vrai encore de cet
-aristocrate artiste qui a passé sa vie à transposer les mots de la
-déclaration qu’il avait renouvelée pour elle: «Belle dame, vos beaux
-yeux me font mourir d’amour.»
-
-Ninive du Nord dont il s’était fait le Jonas pour en prédire la ruine.
-Pour l’accomplir, il la veut Jéricho, dont sept fois il fait le tour, sa
-lampe à la main, et sonnant d’un airain voilé. Pour la réédifier, il est
-Amphion, elle, Thèbes. Et les vieilles pierres ciselées s’agitent et
-s’étagent. Oui, c’est à Georges Rodenbach, il sied de le proclamer, que
-Bruges doit la sorte de résurrection qui est sa survie. Il l’a proclamée
-morte, et de ce mot, l’a recréée en cette sorte de lapidaire _nirvânâ_
-qui est l’immortalité de l’âme des pierres.
-
-Maintenant, quel fut le salaire de ce rachat? Hélas! bien entendu,
-toujours le même. J’ai eu trop souvent l’occasion de le traiter avec une
-amère prédilection, notamment dans mes chapitres sur Hello, sur Boeklin,
-sur beaucoup d’autres, non pour avoir épuisé l’inépuisable matière de
-l’incompréhension et de l’ingratitude, mais pour qu’il ne me soit plus
-permis que d’en broder les variantes et nuancer les vicissitudes. Nul
-doute que si les pierres avaient été appelées à se prononcer sur le gré
-qu’elles devaient à leur embaumeur, elles n’eussent proclamé sa gloire.
-Mais les cœurs sont moins éclairés et moins cléments. J’en donnerai pour
-preuve ce qui m’advint, lors de mon pélerinage Brugeois en l’automne de
-98. Car je suis un de ceux que la lecture de Rodenbach incitait à se
-diriger vers «la plus morne des villes grises»; le jubilé de Rembrandt
-m’en fournit l’occasion, je revins par Bruges. Le soir m’accueillit. Le
-ciel pathétique et inéclairé était plein des ardentes effiloches de son
-qui composent l’atmosphère de ces ciels Flamands et le titre de ce
-diptyque. Je sortis pour m’enivrer de ce polyphonique phénomène, après
-avoir rendu grâce au symbolique hasard approprié, qui faisait accéder à
-ma chambre d’hôtel par un escalier dont les barreaux étaient autant de
-roseaux forgés et peints, plantés dans le bec d’autant de cygnes.
-L’heure se déchaînait dans la nue en arpèges bronzés et gutturaux, du
-gosier de pierre du beffroi. Ces carillons ne sont souvent que de
-grossiers harmonicas de fer, enroués, désaccordés et dont on voit les
-marteaux s’élever puis retomber à faux comme les sabots noirs d’un
-Quasimodo métallurgique. Celui de Bruges a plus d’allure. Il éploie dans
-l’espace, comme de sonores drapeaux lacérés, le _ferrum est quod amant_
-de ses harmonies. Elles sont rudes et raffinées. On dirait du Brahms
-orageux, de la musique de l’avenir tempêtueuse. Elles agissaient
-véhémentement sur Rodenbach, et il en a tiré le sujet d’un de ses
-romans, qui est un vaste poème en prose. J’entends parfois des
-compositeurs pourtant ingénieux se plaindre du manque de livrets
-poétiques. J’en connais au moins deux.
-
-On sait le sujet du _Carillonneur_. La scène ouvre sur la grande place
-de Bruges, à l’heure d’un concours pour l’élection de ce fonctionnaire
-entre terre et cieux. Les concurrents se succèdent dans le beffroi, et
-la foule groupée au pied de la tour attend anxieusement le retour des
-nobles et familières mélodies auxquelles l’avait formée le défunt
-organiste aérien. Hélas, de vulgaires flonflons de bronze, viennent
-seuls attester l’irrémissible déshonneur de l’éther, car tous les
-candidats inscrits pour l’épreuve, s’y sont soumis, et la population
-grondante en bas témoigne houleusement de son mécontentement et de sa
-crainte. Soudain un inconnu s’engouffre dans l’escalier; un concurrent
-inattendu que salue sans espoir l’attente anxieuse. Mais l’air s’emplit
-d’accents reconnus et plus divins; de vieux Noëls, d’ataviques harmonies
-caressées par la réminiscence. Et l’élève du carillonneur trépassé,
-l’artiste-enfant que sa fière modestie avait empêché d’oser prétendre au
-poste sublime, s’y voit acclamé d’enthousiasme par la reconnaissance et
-par la foi.
-
-N’est-ce pas un scénario de premier acte digne de mettre en œuvre les
-ressources d’un Wagner au second acte des _Maîtres Chanteurs_?--La voix
-d’airain déchue du sommet de la Tour, l’indignation publique dont la
-plainte monte à mesure de l’espérance déçue, l’apparition bafouée des
-prétendants évincés, la populaire anxiété croissante, son apaisement
-puis son extase sous le retour pacifiant des traditionnelles mélodies,
-autant de prétextes pittoresques. La suite ne l’est pas moins en son
-poignant développement. Le carillonneur s’éprend, sa passion hésite
-entre deux fiancées, parmi lesquelles, il choisit, bien entendu, celle
-qu’il doit le moins aimer. Et c’est le déroulement même de ce tragique
-poème, un peu monotone, conformément à toute œuvre de Rodenbach, à sa
-voix même, à cette _voix de violoncelle_ que, parfois, il attribuait à
-d’autres, mais qui fut bien surtout la sienne, que le déroulement,
-au-dessus de la ville suggestionnée, des sonneries jetant aux quatre
-vents les tempêtes d’une âme. Ame en peine, rendue aux brises, dans le
-dernier soupir de suicidé qu’exhale Borluut pendu au battant de sa
-cloche. Dénouement peut-être emprunté à une eau-forte de
-Rops.--Réminiscences...
-
-Le lendemain, j’égrenai le Quai du _Rosaire_, je goûtai la Rue de
-_l’Hydromel_, le Quai _du Miroir_ me refléta, le _Quai Vert_ m’offrit
-des feuilles mortes. D’autres titres sont moins poétiques, mais non
-moins significatifs, nous le verrons tout à l’heure: Rue
-_Queue-de-Vache_, Rue _Puits-aux-Oies_, Place de _la Grue_, Porte des
-_Baudets_, Rue de _l’Ane-Aveugle_. Je négligeai ces troupeaux par
-préférence pour le visionnaire panneau dans lequel Memling, en son émail
-fulgurant, a vraiment pris au piège l’Apocalypse; et pour un phénomène
-moins triomphal mais plus déroutant en un volet du même maître.
-Celui-ci, au dire des guides et des inscriptions, figure Sainte Hélène.
-C’est, en effet, une belle jeune femme portant une croix, telle qu’on
-représente la mère de Constantin, sauf pourtant ce détail qui a bien son
-poids, que le peintre en a fait une femme à barbe. Je demande pardon
-pour ce détail singulier dans un article à la louange d’un ami défunt,
-mais c’est la place topographique d’élucider ce mystère, et il en vaut
-la peine. Je ne crois pas qu’il ait été signalé, bien qu’indéniable.
-C’est pourtant dans l’histoire de l’art, et d’un tel artiste, un cas de
-conscience, _et de menton_, qui ne doit pas plus longtemps passer
-inaperçu. Je n’en ai pas cru mes yeux; la loupe n’a fait que l’affirmer.
-Et de loin, une photographie en témoigne encore: un nombreux poil flave
-et plus que follet se dore au menton de la sainte en le prolongeant,
-comme aux têtes de Jésus ou de jeunes saints, familières à cette école.
-Tout bien réfléchi, je n’y vois d’autre explication qu’un repentir
-réapparu, une tête commencée pour celle d’un bienheureux, que le caprice
-de l’artiste et les nécessités de la composition, ont fait achever en
-celle d’une bienheureuse; puis la couche de peinture un peu mince dont
-se voilait cette mutation de sexe, enlevée par le temps ou par un
-vernis, la barbiche reparaissant en partie au bas du visage de... Sainte
-Barbe! En somme, un équivalent de ce cas noté par Pline, celui de cette
-jeune femme devenue homme _en sautant_, au dire du naturaliste. Quoi
-qu’il en soit, j’attire, et sérieusement l’attention de l’art universel
-sur ce fait singulier. Rodenbach, égayé, s’y serait intéressé, et il me
-faut, hélas! m’excuser d’en entretenir son ombre.
-
-Voici une visite, une vision plus près d’elle. J’ai dit sa prédilection
-des blancheurs; une entre autres, la cristallisation du givre aux
-vitres. Il la comparait à des rideaux naturels en guipures fondantes et
-cet incessant rapport des tambours aux carreaux, et des dentelles aux
-cristaux lui faisait nouer des similitudes ténues. C’est qu’il y avait
-en lui un fond d’ancien artisan des Valenciennes et des binches. Les
-bobines de la dentellière de Vermeer s’agitaient dans son cerveau et son
-art s’ajourait en _points d’esprit_ arachnéens et traditionnels. Chose
-étrange, une pareille dentelle semblait imprimée au fond de sa main. Le
-printemps dernier, nous étions réunis dans un enclos sybillin, quelques
-consultants de choix autour d’une contemporaine Le Normand, elle
-s’extasia, et nous, avec elle, de la paume de Rodenbach; on eût dit une
-toile d’araignée, une de ces feuilles dont les bombyx n’ont plus laissé
-que la trame. Or, nous dit-il, telle était la main de son fils unique,
-dès le jour même de sa naissance. Cher présage pour l’enfant qui survit,
-d’une conformité d’art, d’avance fêtée. Celui de son père s’était
-façonné aux fuseaux, et le premier conte du _Musée des Béguines_, est
-une attendrissante histoire de voile de mariée. Et c’est comme le
-_leitmotiv_ de ce livre, qui est son chef-d’œuvre en prose, et dans
-lequel bourdonnent ces falotes _cloches de drap_, depuis la vétilleuse
-folle qui se couvre la tête d’un papier pour se préserver de la
-poussière, jusqu’aux moniales friandes réunies autour d’un cruchon de
-liqueur abbatiale. Mais, au bout de ces innocents caquetages de vieilles
-pies, le blanc motif fenestral se poinçonne encore en l’illusion de
-cette sœur réveillée au milieu de la nuit d’hiver, mystique fiancée qui
-croit voir dans les jeux de la lune et des frimas à sa lucarne, l’apprêt
-pour elle, d’une robe de mariée, et qui s’en vêt mystiquement pour ses
-épousailles spirituelles. Candides leçons apprises dans les musées
-locaux qui n’offraient alors rien de tel que la collection de
-Gruuthuuse. Touchant et bien féminin legs d’une jeune morte, Madame
-Augusta, Baronne Lieds, héritage de lacis et de passements, de points
-coupés et de fils tirés, dont les termes amusants et jolis, troués,
-picots, engrelures, fonds de neige, varient jusqu’à 34 _jours_ dans un
-seul rideau de tabernacle, et composent des barbes, des berthes, des
-rabats de magistrats, voire la nappe de première communion de
-Charles-Quint et le couvre-pied de Jean-sans-Peur. Point Flamand, père
-et rival du point Vénitien, auquel pourtant demeure la gloire d’avoir
-tramé une collerette en cheveux blancs pour le couronnement de Louis
-XIV, et d’avoir procréé des traités étiquetés comme il suit: _Le bon
-exemple du désir louable qu’ont les dames d’une grande adresse à
-préparer les points ouvragés en feuillages_, par Pagan Math; _Recueil de
-belles broderies dans lequel une rare adresse, soit d’homme, soit de
-femme pourra s’exercer dignement avec l’aiguille_, par Loppino; _Très
-belle manière de tenir ses jeunes filles occupées_, par Jean Ostaus,
-etc...
-
-Certes, Rodenbach était mon guide invisible, mais en tout sensible et
-omniprésent durant ce parcours; néanmoins, j’en voulus préciser la
-conduite de quelques-uns de ces boniments mystiquement tendres qui font
-de lui comme un quiétiste, dont les _Torrents_ s’appelleraient les
-Canaux. C’est alors que je me trouvai une fois de plus, mais dans des
-conditions qui en renouvelaient la niaiserie et le crime, en face de
-l’iniquité, laquelle entre toutes m’exalte: le poète qui, moi, après
-tant d’autres, nous avait amenés là, le résurrecteur, sous couleur
-mortuaire, de la ville ingrate, Rodenbach y était volontairement ignoré,
-rageusement passé sous silence. Le Royaume du Silence se vengeait ainsi
-du _Règne du Silence_. Certain guide local m’en offrit sérieusement les
-plus drôlatiques preuves, avec des passages dans ce goût: «Les plus
-prévenus pourront ici se convaincre que les exigences du commerce
-moderne s’harmonisent bien facilement avec celles du style de nos
-vieilles constructions; d’autres exemples de cette vérité banale, mais
-souvent contestée, nous seront donnés dans le cours de nos promenades»;
-et la subdivision de sa table en quartiers _animés_ et quartiers
-_silencieux_! «Aussi, est-ce bien dans ces parages, maugrée ce Brugeois
-vivant, qu’a dû naître l’obsédante légende que Bruges est une ville bien
-plus morte que toute autre ville déchue: qu’il n’y a plus trace de
-commerce et d’industrie; qu’un tiers de la population tend la main à la
-bienfaisance publique et que le chiffre des habitants diminue
-annuellement d’une manière inquiétante. Et pourtant la vérité est que
-Bruges montre autant de vie que n’importe quelle localité de même
-importance; qu’elle fait concurrence à Gand pour la culture des fleurs
-et des plantes d’ornement; que les transactions commerciales s’y
-chiffrent par un nombre respectable de millions; que les traites
-protestées y sont bien rares, comparativement à ce qui se constate pour
-de plus grands centres d’activité; qu’un habitant sur sept seulement a
-besoin de recourir aux administrateurs de la bienfaisance, _que le
-chiffre de la population augmente normalement au lieu de diminuer_...»
-on voit que, pour un peu, le Brugeois vivant offrirait de fournir des
-preuves.
-
-J’eus la fortune, peu de semaines après, de révéler à Rodenbach ce texte
-épique, et nous passâmes quelques joyeux instants à nous ébaudir de la
-bourde. Je lui parlai de mon désir, selon qu’il lui agréerait, de faire
-allusion, en un prochain Essai, à cette attitude de sa ville. Une flamme
-nostalgique irisa son regard. Un instant, pensif, il répliqua: «Ce que
-vous ferez sera bien fait.» Je ne le revis plus. Dernière visite! La
-première, j’y veux revenir. C’était au printemps de 94. Je venais de
-faire imprimer mon premier volume, et de brèves strophes de moi,
-marquetées ailleurs, m’avaient valu sa prédilection artiste. Je
-connaissais moins son œuvre que son nom. Un matin, on me l’annonça. Il
-venait de la part de mon grand ami Alfred Stevens, pour me parler d’un
-article qu’il voulait écrire: il passa chez moi une bonne partie de
-l’après-midi, et me laissa charmé, moins de son élogieuse démarche, que
-d’une cordialité raffinée.
-
-Certes, je lui garde un souvenir reconnaissant pour m’être venu trouver
-avec une avenante confraternité, pour avoir le premier parlé de mes
-travaux avec sympathie, réagissant avec grâce et avec force contre ce
-texte plein de frisson: «N’espérez pas qu’on souffle mot spontanément...
-On regarde, on se tait et, si l’on peut, on empêche de voir.» Nous
-devînmes amis et nous revîmes souvent à Versailles et à Paris. Deux
-dernières entrevues furent les suivantes: il n’y a pas deux mois, je
-revenais de Versailles, je le rencontrai Place du Havre; affectueusement
-il me querella pour l’envoi retardé d’un livre. Nous marchâmes ensemble
-plus d’une heure de causerie animée et joyeuse. Je lui adressai le
-volume. Quelques jours après, il accourut, pourquoi ne m’en parerais-je
-point? me traduire avec effusion un flatteur plaisir de lecture. Et ce
-me fut une vive douceur de retrouver ému d’une œuvre mienne, leur
-premier panégyriste. Il me quitta sur cette assurance spontanée, entre
-de touchantes cordialités, de son désir d’étendre pour le publier
-bientôt en volume, l’article de naguère. Il y a de cela quelques
-semaines. Il est mort et me voici à rythmer les soupirs de sa nénie.
-
-Une commune passion nous avait liés: celle de la Muse qu’il appelait:
-notre Mère Marceline. Il la ressentait d’un cœur subtil, m’en parlait et
-écrivit souvent. J’ai cité dans les «Autels privilégiés» la ravissante
-lettre qu’il m’adressa pour excuser son absence à nos fêtes de Douai.
-
-Il y avait entre ces deux esprits, deux affinités essentielles: _l’amour
-de l’eau_, que Victor Hugo proclame distinctif des poètes, et bien
-particulièrement sensible en ces deux-ci, avec plus de gazouillement en
-Marceline, plus de stagnation en Georges. Puis le goût du silence. J’ai
-cité dans mon Florilège de Desbordes-Valmore les beaux vers qu’il lui
-inspira. Rodenbach l’a proclamé Roi. Là expire l’analogie.
-
- «Il semble que les fleurs alimentent ma vie»,
-
-s’écriait-elle. Lui, les ignorait, même dans une proportion qui semble
-difficilement compatible avec la poésie: les fleurs du givre et celles
-des dentelles qu’il leur assimilait, suffisaient à sa Muse. Je me
-souviens d’un déjeuner au Clos-Saint-Blaise[14] où la conversation
-botaniste roula sur un tapis de fleurs. Nos hôtes y excellaient; un
-regretté convive, Magnard, était rosiériste passionné; la documentation
-d’un poème floral m’a donné quelque floriculture. Rodenbach resta
-silencieux, puis finit par nous avouer qu’il distinguait mal les roses
-des lis, et tout juste pour les nécessités du vers.
-
- [14] Chez Mirbeau.
-
-Je revis Rodenbach à Valvins, vêtu d’un veston de drap grenat, dans un
-pique-nique organisé autour de Mallarmé qui s’était levé matin pour
-balayer la forêt. Journée aimable. Deux soirées lui font encore pendant.
-La première, en une maison du bois. Anna de Noailles récita de ses vers,
-dont le poète fut ému. Lui-même dit, et fort exceptionnellement, une de
-ses poésies. Quelques soirs plus tard, ce fut un dîner chez la Duchesse
-de Rohan qui nous réunit. J’ai le souvenir heureux d’avoir fait fête au
-chanteur regretté en égrenant quelques-uns de ses vers mystérieux,
-aujourd’hui oraculaires, sur les miroirs «telles des eaux captives, dans
-les chambres»:
-
- «Et leur mélancolie a pour causes lointaines
- Tant de visages doux fanés dans ces fontaines
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Et l’on croit se penchant sur leur claire surface
- Retrouver leurs fronts morts demeurés sous la glace.»
-
-J’ai dit ailleurs le doux sonnet que Verlaine a écrit pour Madame de
-Rohan, à l’instigation d’une personne qui m’était bien chère. Voici
-celui, pareillement inédit et pareillement sollicité, où Rodenbach fait
-se prolonger l’écho de ce qu’il n’entendra plus.
-
- Soir chez vous, si charmant inoubliablement!
- La table était servie au jardin; les bougies
- S’ouvraient comme des fleurs aux brises rafraîchies
- Des étoiles naissaient parmi le firmament.
-
- Un jet d’eau retombait en gerbes élargies
- Et chuchotait comme l’amante avec l’amant;
- Vous, Duchesse, dans ce nocturne enchantement,
- Vous avez récité de nobles élégies.
-
- Ah! comme ils palpitaient les grands vers de Musset!
- Et votre voix, comme un clavier, les nuançait,
- Et vous étiez la harpe où se prenaient ces aigles.
-
- La pendule sonna, mêlée à votre voix
- (Pendule qui sonnait les heures, sous les rois...)
- --Et votre voix, comme elle, était pleine de siècles.
-
-Mais il ne s’agit là que d’un madrigal intéressant à citer pour sa
-nouveauté, et je ne veux pas achever cette étude sans donner à ceux qui
-pourraient l’ignorer, de celui qui en est l’objet, un exemple plus
-typique et plus accompli d’une manière inimitable.
-
-
-BÉGUINAGE FLAMAND
-
- Cependant, quand le soir douloureux est défunt,
- La cloche lentement les appelle à complies
- Comme si leur prière était le seul parfum
- Qui peut consoler Dieu dans ses mélancolies!
- Tout est doux, tout est calme au milieu de l’enclos;
- Aux offices du soir, la cloche les exhorte
- Et chacune s’y rend, mains jointes, les yeux clos,
- Avec des glissements de cygne dans l’eau morte.
- Elles mettent un voile à longs plis; le secret
- De leur âme s’épanche à la lueur des cierges;
- Et quand passe un vieux prêtre en étole, on croirait
- Voir le Seigneur marcher dans un jardin de Vierges!
- Et l’élan de l’extase est si contagieux,
- Et le cœur à prier si bien se tranquillise
- Que plus d’une pendant les soirs religieux,
- L’été, répète encore les _Ave_ de l’église;
- Debout à sa fenêtre, ouverte au vent joyeux
- Plus d’une, sans ôter sa cornette et ses voiles,
- Bien avant dans la nuit, égrène avec ses yeux
- Le rosaire aux grains d’or des priantes étoiles!
-
-J’attirerai encore l’attention sur le pénétrant dénûment dont il sature,
-par l’emploi expressif qu’il en fait, l’indigente sonorité du mot
-_pauvre_, que j’ai retrouvé, dans cette exceptionnelle acception, chez
-de ses élèves distingués; un honneur d’en avoir formé sans l’avoir
-voulu, un lustre aussi de l’avoir été. C’est ainsi que la lampe _guérit
-la chambre_ «de la pauvreté d’être obscure»; que les réverbères
-grelottants et exposés aux intempéries sont des _pauvres_ parmi les
-luminaires; que «la nuit est seule, comme un _pauvre_». L’opposé de ce
-minable adjectif serait, dans cette prosodie, le mot _dimanche_, qui,
-lui, la tiédit d’une paisible joie. Le verbe _pleuviner_ appartient bien
-en propre à Rodenbach, et contient toutes les fines et grises aiguilles
-de pluie dont le ciel du Nord se coud à son reflet dans le canal.
-
-Je citerai encore, du pénétrant petit roman _La Vocation_, le détail
-maternellement féminin d’un coussin qu’une dame avait fait remplir de la
-tonte blonde et bouclée de son enfant grandi, et qui lui chuchotait à
-l’oreille quand elle y reposait la tête, les souvenirs dorés de sa vie.
-Cette mère dut être celle même de Rodenbach. J’ai vu d’elle, chez feu
-notre ami, un portrait, du reste sans autre intérêt que cette histoire
-qu’il me conta: un peintre logé vis-à-vis fit, d’après la jeune femme à
-sa fenêtre, posant ainsi périodiquement à son insu, ce portrait qui fut
-retrouvé et racheté dans la suite.
-
-La dernière poésie de Rodenbach, publiée dans le numéro de Noël de
-l’_Illustration_, est conforme au double sens de l’antique mot _vates_,
-qui faisait du poète et du devin une confusion bien inspirée.
-
-C’est sa propre nénie préventive entonnée par lui-même. Son inspiration,
-volontiers funéraire, épanchée en psalmodie dans ses récents poèmes,
-s’accentue en ce chant funèbre. Intitulé: _La Veillée du dernier jour de
-l’an_, c’est en réalité la veillée mortuaire du poète. Et, comme pour en
-préciser la signification, une blanche et noire ornementation fait
-flamboyer aux deux côtés de ces vers, des torchères de catafalque.
-Quelques strophes de moi s’ornementaient dans le même temps en un autre
-numéro de Noël. Ce fut notre dernière confraternité, une collaboration
-presque.
-
-Un commentaire sur le carillon de Bruges égrenait sa finale volée autour
-de cette suprême élégie de Rodenbach; mais combien moins éloquemment
-qu’il ne l’a fait lui-même dans une publication, ou réimpression plutôt,
-en ce récent Septembre:
-
- «Ah! ces quais de Bruges, calmes comme les avenues d’un cimetière? Et,
- tout au long, les canaux d’une eau morte qui sont eux-mêmes des
- chemins de silence!... On dirait que dans chaque maison il y a un
- mort. Et cela fait qu’on parle bas, qu’on ose parler à peine le long
- de ces quais mortuaires. Mais on a cependant la sensation d’une mort
- douce. Une mort sans souffrance et inévitable, une mort calme après
- une vie glorieuse, le glissement de la vieillesse à la mort, sans
- secousse, comme on s’endort. O douce mort de la ville! C’est Bruges
- qui est morte. Et c’est pour elle que toutes les cloches là-bas
- tintent! sonneries pieuses plutôt qu’affligeantes. C’est moins des
- glas qu’un effeuillement de sons, une pluie de fleurs--des fleurs de
- fer, répandues sur un cercueil!
-
- Et voici venir, au long des quais, comme des pleureuses, comme les
- servantes de la Mort, des femmes du peuple dans leurs mantes noires,
- ces manteaux à plis raides, avec un capuchon qui s’évase en forme de
- bénitier. Elles y marchent ensevelies. Silhouettes à peine humaines!
- Ce sont des cloches plutôt, cloches de drap, noires aussi, et on
- croit, au lointain, entendre agoniser leur marche comme un glas.
-
- Les cloches des églises s’en mêlent. Est-ce l’heure des obsèques?...
- La ville est morte décidément! La ville est morte! Et pour
- accroître le cortège, voilà les cygnes des canaux qui arrivent
- processionnellement, et se rangent. Ils ont leur robe blanche de
- premières communiantes. Ils s’acheminent d’un mouvement parallèle aux
- béguines qui s’avancent au long des quais. Et les cygnes, en nageant,
- ne déplacent qu’à peine un peu d’eau. Et les Béguines, en marchant, ne
- déplacent qu’à peine un peu de silence.
-
- Cortège calme, enterrement très triste et très doux en même temps...
- Est-ce une morte réelle ou des reliques qu’on accompagne? Est-ce un
- cercueil ou la Châsse peinte par Memling dans laquelle il n’y a qu’un
- peu de la poussière d’une sainte? Cela va-t-il durer longtemps ainsi,
- jusqu’au soir ou jusqu’à la fin des siècles peut-être?
-
- On rêve, on ne sait plus ni l’heure, ni le lieu. On s’éparpille dans
- les cloches, au fil de l’eau... On oublie tout, on s’oublie
- soi-même... On est déjà comme dans l’Éternité. Or soudain,
- l’inexorable bourdon du beffroi s’entend, et ses sons vastes tombent,
- comme pour combler le silence, à la façon des pelletées qui comblent
- une fosse.»
-
-J’ai cité ce morceau parce qu’il est typique de ce qu’on pourra
-désormais dénommer la manière auto-funéraire de ce poète qui a passé sa
-vie à célébrer son propre enterrement, sous forme de l’obit de sa ville.
-Relisez la pièce dans laquelle il lui tâte le pouls, avec son funèbre
-refrain:
-
- «La ville est-elle plus malade,
- Ce soir?
- ...
- Le vent a l’air de plaindre,
- Quelqu’un qui ne guérira plus.
- ...
- Sans doute que la ville empire,
- Ce soir?
- ...
- Qu’est-ce qui va mourir?
- ...
- Il se peut que la ville meure,
- Ce soir...»
-
-Et l’assimilation, l’amalgame des deux cortèges s’accomplit dans ces
-harmonieux et larmoyants distiques:
-
- «Quelque chose de moi dans les villes du Nord,
- Quelque chose survit de plus fort que la Mort.
- ...
- Et tandis que le vent s’exténue en reproches
- Quelque chose de moi meurt déjà dans les cloches.
- ...
- Une surtout, la plus triste des villes grises
- Murmure dans l’absence: «Ah! mon âme se brise!»
-
- Murmure avec sa voix d’agonie: «Aimez-moi!»
- Et je réponds: «J’ai peur de l’ombre du beffroi.
-
- J’ai peur de l’ombre encor de la tour sur ma vie
- Où le cadran est un soleil qu’on crucifie.
-
- La voix reprend avec tendresse, avec émoi:
- «Revenez-moi! aimez mes cloches! aimez-moi!»
-
- Et je réplique: «Non! les cloches que j’écoute
- Sont les gouttes d’un goupillon pour une absoute!»
-
- La voix s’obstine encor plus tendre: «Aime mes eaux!
- Remets ta bouche à la flûte de mes roseaux!»
-
- Mais je réponds: «Non! les roseaux dont l’eau s’encombre
- Sont des flûtes de mort où ne chante que l’ombre!»
-
-Le poète avait beau continuer d’intervertir les mots de son funéraire
-couplet: «D’amour mourir me font, belle dame, vos beaux yeux...» la
-ville contemporaine voulait être célébrée pour ses quartiers «les plus
-animés». Et piqué au jeu, puis au vif, le troubadour des canaux ne leur
-roucoulait plus, pour madrigaux que de renaissantes nénies. Elles sont
-devenues les siennes propres. Le malentendu allait s’aigrissant. Il se
-scelle dans la mort.
-
-Il s’effritera, et le dernier grain de poussière de son incompréhension,
-rencontrera quelque jour, sur le chemin de Paris à Bruges, la
-translation des cendres de Rodenbach. Le glorieux et plus clairvoyant
-avenir doit ce dédommagement à son défunt chanteur exilé, au nostalgique
-Ovide de Bruges.
-
-Il a droit à une expiation. Qu’elle soit la même que celle de Lanchals,
-l’innocent chevalier Brugeois iniquement décapité en 1488, par ses
-concitoyens. Trop tard, toujours, la ville repentante vota
-piaculairement une commémoration permanente, et sut du moins la choisir
-avec grâce et avec goût, l’accomplir avec fidélité. Comme les armoiries
-de ce Lanchals, dont le nom signifie _long col_, étaient figurées par un
-cygne, on chargea bon nombre de ces oiseaux d’éterniser parmi les canaux
-Brugeois, le blanc remords, à l’égard de son fils victimé, de la cité
-marâtre. Venise aussi, en mémoire d’un innocent égorgé, allume tous les
-soirs, au chevet de Saint-Marc, une lumière réparatrice. Mais écoutez
-Hello sur ce propos de l’injustice: «La terre ne savait pas ces choses;
-_et si c’était à recommencer, elle ne les saurait pas mieux aujourd’hui.
-Elle les ignorerait de la même ignorance, elle les mépriserait du même
-mépris si on la forçait à les regarder._»
-
-Oui, que Venise dont un prêtre, chaque vesprée, attise sa lampe en
-dédommagement de ce forfait, trouve une fois encore un enfant jouant
-avec un couteau ensanglanté auprès d’une femme assassinée; il décollera
-encore l’innocent et, seuls, les ruisseaux de ses nouveaux pleurs
-reconnaîtront les traces usées de ceux que lui arrachent encore
-aujourd’hui son ancien crime. La Porte des Baudets n’est pas près de se
-fermer, ni le Puits-aux-Oies près de se combler, non plus que la Rue de
-l’Ane-Aveugle, près de s’éclairer en matière de malentendu civique.
-Bruges pleurant son ancienne grandeur se l’est vue restituer dans le
-chant d’un poète. Elle lui aurait volontiers demandé d’employer son
-génie à paraphraser ce vers fâcheux du divin Vigny:
-
- «Béni soit le commerce au hardi caducée!»
-
-Elle alimente pieusement les cygnes expiatoires du chef tranché de
-Lanchals, mais ne voit pas sa propre brume se concréter au-dessus des
-eaux en la pleurante image de cette jeune fille qui tient en ses mains
-la tête souriante d’un autre Lanchals, d’un autre Brugeois, de Georges
-Rodenbach, le local Orphée.
-
-Quant à nous, jouissons amèrement pour lui et pour nous, de cette
-nouvelle et saisissante forme de l’incompréhension familiale, qui n’a eu
-pour donner aux pierres de Bruges, des cœurs de parents, qu’à leur
-laisser leurs cœurs de pierres!
-
-
-
-
-II
-
-TRIPTYQUE DE FRANCE
-
-AU DELA DES FORMES
-
- «Là finit notre art sur la terre.»
-
- BALZAC.
-
-
-
-
-I
-
-Le Broyeur de Fleurs.
-
-ADOLPHE MONTICELLI
-
-
-[Illustration: Adolphe MONTICELLI 1834-1886]
-
-
-On s’étonne parfois du peu de détails que laissent flotter à la surface
-d’un souvenir, même assez peu distant, certaines existences de nobles
-artistes. Ce n’est pourtant qu’une conséquence naturelle de cette
-injustice envers les vivants, signalée et définie magistralement par
-Hello. Appliqués à noter les particularités de l’existence de ceux,
-parmi leurs contemporains, qui leur semblent marquants, les
-commentateurs n’ont, le plus souvent, rien à nous fournir sur les
-véritables grands hommes.
-
-Il y a de l’Épiphanie dans l’apparition du génie sur la terre. C’est un
-peu de divin sous une apparence humaine. Mais la lumière consume son
-foyer, et quand, ressuscité de ses cendres, le phénix est remonté au
-ciel, à peine quelques grains d’ombre, au-dessous de beaucoup de clarté,
-demeurent pour attester de ce météorique passage. C’est alors que de
-pieux et naïfs croyants s’obstinent à retrouver des vestiges. La pierre
-du sépulcre a été soulevée... des linges traînent à terre... le linceul
-est replié... est-ce un dieu, est-ce un jardinier, ce revenant en
-chapeau de paille? Alors Damis, l’évangéliste d’Apollonius, s’offre à
-vous fournir cent preuves de son messie. Mais l’évangéliste du Fils de
-Dieu se contente de conclure sur le propos de son Christ: «Il y a encore
-beaucoup d’autres choses qu’il a faites; et si on les rapportait en
-détail, je ne crois pas que le monde même pût contenir les livres qu’on
-en écrirait.»
-
-J’ai consacré à deux artistes Flamands, un peintre et un poète, le
-précédent diptyque. Je veux aujourd’hui dédier le présent triptyque à
-trois artistes Français encore assez proches de nous, et mieux
-rapprochés dans le temps, par l’emploi de leurs facultés apparentées et
-par une environnante incompréhension, cette fois, partiellement
-justifiée.
-
-Le premier d’entre eux est Monticelli, le peintre Marseillais, bien
-particulièrement assujetti, quoique récemment décédé, à un tel mystère
-posthume. C’est que, un de nos maîtres l’a écrit avec autorité, à propos
-de l’impersonnalité qu’il exigeait justement dans l’œuvre du romancier:
-«Monsieur Gustave Flaubert n’intéresse personne.» L’amas d’anecdotes qui
-foisonnent, monotones ou diversifiées, autour de l’existence de chacun,
-n’est pas toujours en rapport direct et révélateur avec les qualités
-créatrices. Ceux qu’elles retiennent sont de funéraires indiscrets,
-l’oreille collée à la porte même des tombeaux pour surprendre un secret
-encore vital, le fantôme d’un bruit, le murmure d’une ombre. L’histoire
-et la légende confondues, dans le mémorial de Monticelli, y sont si
-avares et si restreintes que, satisfaire dans la mesure du possible au
-goût de tels curieux ne sera s’exposer qu’à une digression de peu de
-durée.
-
-Né à Marseille en 1834, il y mourut en 1886. Sa famille, originaire
-d’Italie, descendait, dit-on, des ducs de Spolète. Une lignée plus
-mystique, et qu’il me plairait fort d’être, comme je crois, le premier à
-indiquer, c’est celle qui ne peut manquer de faire cousiner notre
-peintre avec ce doux frère Pierre de Monticelli dont il est question au
-chapitre XIII des _Fioretti_ de Saint François d’Assise, et qui «fut
-élevé corporellement au-dessus de terre, à la hauteur de cinq ou six
-brasses, jusqu’au pied du crucifix de l’église dans laquelle il priait».
-C’est encore ce religieux qui s’entretint avec Saint Michel, lequel lui
-promit la grâce qu’il souhaitait «et plusieurs autres encore». Nul doute
-que, parmi ces grâces sous-entendues, l’archange n’ait accordé au saint
-celle de compter un arrière-neveu qui s’élevât spirituellement à la
-hauteur de cinq ou six brasses au-dessus du niveau des peintres. Quoi
-qu’il en soit, notre Monticelli fut, à Marseille, l’élève d’Aubert, dont
-on sait que ce fut aussi le maître du distingué portraitiste Ricard,
-titre vénérable. Il fit, en 1846 et vers 1856, deux séjours à
-Paris--dont le second ne dura pas moins de dix ans--au cours desquels il
-connut et admira Diaz, s’initia aux œuvres de Delacroix et des grands
-contemporains, qu’il imita moins qu’ils ne le révélèrent à lui-même. En
-1870, il revint de Paris, à pied, dans sa ville natale, et pour
-toujours. Il eut, de Gautier, le goût des vêtements somptueux et
-romantiques, auxquels il joignit, un temps du moins, de les porter avec
-une recherche digne de Baudelaire. Il aima idéalement l’Impératrice
-Eugénie, dont le type fournit à beaucoup de ses tableaux.
-
-Ce fut un bel et bon vivant, parent cordial, ami éprouvé, artiste idéal
-et sensuel, goûtant fort la bouillabaisse, dont il ne fut pas sans
-appliquer les procédés à nombre de ses toiles. Il en produisit plusieurs
-milliers, quelquefois jusqu’à trois par jour, ne leur demandant, outre
-la jouissance qu’il éprouvait à exercer son art et certaines recherches
-de métier, de toilette et de cuisine, que les sommes nécessaires à
-l’achat de cette couleur, qu’il proclamait belle mais coûteuse, et dont
-l’emploi, en certaines de ses œuvres, les assimile, plutôt qu’à des
-tableaux, à des bas, voire des hauts-reliefs: des chaînes de montagnes,
-le Mont-Blanc, l’Himalaya, écrivent ses naïfs chroniqueurs. Vers la fin
-de la journée, le travail accompli, l’ébauche de quelques visions, la
-saisie de deux ou trois rêves, il sortait pour leur trouver chaland, et
-en réjouir le premier venu qui l’accostait, lequel, en échange de peu de
-francs, savait s’approprier cette féerie. Un détail, que je tiens de
-tradition orale: un clou planté dans le châssis, ou dans le panneau
-même, permettait au peintre de promener ainsi sans dommage, à travers
-les allées et jusqu’à la rencontre d’un client ou la fin de sa course,
-ces tableaux frais peints et chargés de couleurs. Or, c’est la trace de
-cette pointe qui aide aujourd’hui à discerner les Monticelli véritables.
-Assez naïve prétention de la part des soi-disant connaisseurs, depuis
-qu’on a découvert une industrie qui consiste à tirer dans des meubles
-pseudo-anciens des décharges de petit plomb, pour imiter les trous des
-vers! Le trou du clou, révélateur des œuvres authentiques du maître
-Marseillais, ne procréera-t-il pas de nouvelles écoles... de
-carabine?--Quoi qu’il en soit, les plus aimables parmi les amateurs de
-cette peinture peu commune ne demeureront-ils pas sa première et
-«principale clientèle» au dire poétique de Paul Arène, «les pêcheurs du
-quartier Saint-Jean qui, avec un vague et touchant instinct d’art, sans
-avoir besoin de comprendre le sujet, un peu aussi par sympathie pour ce
-brave artiste, «peuple» comme eux, aiment suspendre aux murs sombres de
-leur logis, entre une rame et une palangre, ces petits carrés
-éblouissants, dont l’harmonieux éclat leur rappelle les grandes clartés
-du large, les pourpres du ciel au couchant, les phosphorescences de la
-mer»? Ailleurs, les _petits carrés éblouissants_ luttent contre un
-climat fuligineux, triomphent des spleenétiques brumes: «Il advint,
-écrit Monsieur Émile Bergerat, que, dans une petite ville d’Écosse,
-houillère et charbonnière, où la vie est morte et le ciel fumeux,
-l’aristocratie minière s’éprit jusqu’à la manie des visions troubles et
-charmantes du Turner français. Chacun voulut avoir l’une de ses pièces,
-afin de l’éclairer, le soir, au réflecteur mobile, et de rêver devant
-elle en fumant des cigares, comme on joue au kaléidoscope. Ensuite
-l’Amérique s’enchanta, et des caisses de Monticellis traversèrent les
-mers.»
-
-La presse locale, parcourue en des collections datant de loin, ne me
-fournit sur le compte de Monticelli qu’une maigre contribution monotone
-et ressassée. Les termes en sont peu nombreux, sinon peu
-caractéristiques. L’amour-propre de clocher s’en gonfle sinon avec
-exagération, du moins en un trouble discernement, qui se targue d’un
-prix, se hérisse d’une anecdote, l’un comme l’autre assez peu
-renouvelés. Un tableau du peintre, acheté 5,000 francs par Napoléon III,
-à Vichy, disparaît dans l’incendie des Tuileries. Une peinture de
-Monticelli atteint, à l’ébahissement général, le prix de 8,500 francs à
-la vente Burty, en 1891. Le prix de 25,000 francs est mis en avant par
-d’autres chroniqueurs, mais pour deux tableaux qu’ils ne précisent pas;
-et l’assertion peut bien être erronée. En revanche, le seul que le Musée
-de Marseille daigne accueillir est de ceux que l’artiste vendait quinze
-francs à sa clientèle des Allées.
-
-Monticelli aimait la musique jusqu’au délire. Sa palette comportait
-vingt-sept couleurs. Tout lui était bon pour la distribuer sur la toile,
-fût-ce le tuyau de sa pipe. Mais une science profonde des réactions et
-de toute la chimie de son art le rendait maître de ses effets, jusqu’à
-des conclusions presque magiques. C’est un fait presque avéré, bien que
-démenti par plusieurs, que certain paon, aujourd’hui plus que visible,
-admirable, dans un tableau de la collection Samat, faisait totalement
-défaut lors de la livraison de la toile par son auteur, qui cependant
-s’était engagé à y faire figurer cet oiseau. «Non seulement il y est,
-mais il est très beau, avait affirmé Monticelli, et il sortira.» Et le
-paon est sorti, désormais radieux et immarcescible. Le même trait nous
-est rapporté au sujet d’un vase, puis des yeux d’un portrait d’enfant,
-qui de noirs sont devenus bleus, se conformant, après coup, à la
-ressemblance.
-
-La même sécurité qui lui faisait d’avance certifier de tels résultats
-aux incrédules spectateurs, qui s’en convainquaient ensuite, induisait
-notre homme à une philosophie, sans doute non moins méprisante que
-résignée, à l’égard des critiques de ses œuvres. «En l’accrochant dans
-un autre sens, elle fera peut-être meilleur effet», disait-il en ses
-jours de complaisance. Mais, pour de moins incompréhensifs amateurs, il
-ajoutait cette phrase que je cite dans son incorrection caractéristique:
-«Delacroix a peint pour vingt ans après lui. Moi, je peins pour dans
-cinquante ans. Il faudra ce temps-là pour qu’on apprenne à voir ma
-peinture.»
-
-Mais il reprenait vite sa bonhomie accommodante et sa bonne humeur.
-Certain jour qu’une servante s’était assise sur un panneau fraîchement
-terminé, il accepta en riant cette étrange collaboration, et se mit à
-reprendre l’ouvrage, sur ce propos rassurant adressé à la délinquante
-confuse: «Ça ne fait rien, dit-il, _au contraire!_»
-
-Ces termes banaux et baroques, agencés par la chronique du terroir, sans
-beaucoup plus de diversité que le renversement par lequel Monsieur
-Jourdain modifiait sa prose, constituent les thèmes de la légende de
-Monticelli. J’en dirai maintenant les variations plus ingénieuses, non
-pourtant avant d’avoir cité cette phrase recueillie dans un journal de
-Marseille, parce qu’elle nous donne des premières, à propos d’une toile
-de Monticelli, le ton de certaines notations, que nous verrons mieux
-orchestrées: «Le motif en est un sous-bois, dans lequel se jouent des
-femmes richement vêtues. Une irradiation de lumière se joue à travers la
-feuillée, troue la pénombre du bois, se traîne sur le sol, enveloppe les
-personnages et les fait saillir de la toile dans un relief illuminé.»
-
-Trois articles parus dans des journaux Parisiens les exécutent d’un art
-plus renseigné et plus savant, d’une vibration plus claire. Le premier,
-daté des premiers jours du mois de mars 1881, est signé Émile Blémont,
-et traite de la vente Burty qui venait de s’accomplir. Je citerai deux
-importants fragments de cet article, parce qu’ils m’ont paru des mieux
-venus, parmi les commentaires, d’ailleurs assez rares, inspirés par
-Monticelli. Ceux-ci résument excellemment deux aspects de notre modèle.
-Le premier, qui a trait à sa mystérieuse réputation, contient aussi de
-lui un portrait qui semble véridique: «Une des dernières passions de
-Burty fut pour les tableaux de Monticelli. Il en avait, avec délices,
-découvert et acquis de très beaux, et leur avait donné une place
-d’honneur dans son salon. Il ne se lassait pas de les signaler à ses
-visiteurs. D’abord, son intérêt pour ces œuvres, si étrangement
-captivantes, se compliquait du mystère qui planait sur leur
-auteur.--Quel était ce Monticelli? Nul ne pouvait donner sur lui les
-moindres renseignements. Les quelques poètes qui partageaient à son
-égard les sentiments de Burty firent une enquête. L’enquête resta
-infructueuse.
-
-«On le crut mort. Ses admirateurs en devinrent plus fanatiques. Les
-spéculateurs ouvrirent l’œil.--La production était arrêtée. L’œuvre ne
-devait plus s’augmenter. L’artiste avait disparu. C’était fini. Ce qu’il
-avait signé atteindrait certainement une très haute valeur vénale, au
-moment de la tardive justice rendue au génie.--Malgré ces considérations
-alléchantes, on tentait rarement l’aventure. Et, juste au moment où l’on
-commençait à prendre confiance, on apprit que Monticelli existait en
-personne.
-
-«Monticelli n’était pas mort! Monticelli n’était pas une chimère? Il
-vivait là-bas, à Marseille, dans son coin, sans prétention, sans gloire,
-parfaitement insoucieux, travaillant pour vivre, presque totalement
-inconnu, résigné à sa clientèle obscure et hasardeuse, vieux, mais
-toujours vert, la peau tannée, le poil blanchissant, l’œil visionnaire,
-l’air pauvre et supérieur, le geste distrait et familier. Il faisait
-deux, trois tableaux par jour, avec une verve endiablée; et quand il
-n’avait plus le sou, il courait les cafés, ses toiles et ses panneaux
-sous le bras et à la main, pour les offrir aux consommateurs propices.
-Il acceptait bonnement le peu qu’on lui en offrait, dix francs, cinq
-francs, parfois moins, et retournait dans son grenier plein de ciel et
-de soleil, se griser de lumière et de mirages.--Ziem le connaissait,
-déjeunait avec lui lorsqu’il passait à Marseille, et le traitait comme
-un camarade. Paul Arène, Clovis Hugues le virent, causèrent avec lui,
-nous contèrent son histoire. Raoul Gineste le visita à plusieurs
-reprises, et publia sur lui une excellente étude, avec illustrations à
-l’appui.
-
-«Malgré le grand nombre et le bas prix de ses compositions nouvelles à
-Marseille, la valeur de ses tableaux ne baissa pas à Paris. Dans sa
-dernière manière, en effet, ses qualités de coloriste étaient exaltées
-en taches éclatantes et miroitantes qui, de sa moindre esquisse,
-faisaient un feu d’artifice, très réjouissant pour les fanatiques, mais
-inquiétant pour les sages.
-
-«Et enfin, il mourut réellement.»
-
-L’autre fragment a trait à l’œuvre même de Monticelli, dont il nous
-donne une transposition assez approchante, et non sans saveur:
-
-«Il nous promène dans le monde enchanté de Boccace et de Shakespeare.
-Ici, c’est le _Décaméron_. Là, c’est le _Songe d’une nuit d’été_. Il est
-le poète de la lumière.--Comme on l’a dit pour Diaz: «Il ne montre pas
-un arbre ou une figure, mais l’effet du soleil sur cette figure ou sur
-cet arbre.» Il a «ce style de fête» dont parle Carlyle. Il est pétri de
-clarté Provençale, comme Rembrandt de clarté Flamande. Et, comme
-Rembrandt dans son moulin, il s’est formé tout seul dans sa bastide
-Marseillaise.
-
-«Sans effort, en se laissant naïvement aller à son imagination, il
-évoque des féeries adorables, où il réunit, en des décors et sous des
-costumes d’éternelle beauté, les déesses et les demi-déesses de tous les
-âges et de toutes les patries, les Dalila et les Calypso, les Hélène et
-les Judith, les Fiammetta et les Rosalinde, les Ève et les Béatrice, les
-courtisanes de Corinthe et les marquises de la Régence.
-
-«Il a reconquis pour nous ce suave et chimérique domaine de Watteau, où
-fleurit l’élégance d’une vie surnaturelle». Il en a «renouvelé la
-grâce». Il y a retrouvé «le sourire de la ligne, l’âme de la forme, la
-cadence des gestes», en des bosquets d’apothéose, en des bois baignés
-d’un clair de lune bleu, en de magiques campagnes pleines de vibrations
-musicales et de pénétrants parfums, en des fêtes galantes d’une volupté
-suprêmement mélancolique.--Mais j’en avertis les gens positifs, il faut
-être un peu poète pour sentir la poésie un peu folle de ces personnages
-lyriques et de ces chimériques paysages. Il faut avoir en soi de quoi
-éclairer cette lanterne magique. Alors seulement un tableau de
-Monticelli, avec toutes ses imperfections, toutes ses défaillances, est
-aux regards et à la pensée, suivant l’expression du poète, _une joie
-pour toujours_.»
-
-Un article de Paul Arène, paru dans le même mois, et dont j’ai plus haut
-détaché une phrase, ne fait que varier les mêmes motifs sur un ton plus
-badin.
-
-Quatre ans plus tard, une chronique de Caliban retient le thème et le
-renouvelle. Il s’agissait de l’achat, projeté pour le Louvre, d’un
-Turner contesté. Bergerat en prit spirituellement texte pour exalter
-celui qu’il appela judicieusement le _Turner Français_, et qui se
-trouvait être Monticelli, «plus original que l’autre, mais de quelques
-degrés encore plus fou de la couleur, plus malade de la lumière et plus
-puissant visionnaire.»
-
-Rapprochez ce portrait du précédent:
-
-«La guerre de 1870 terminée, on voyait à Marseille, dans les cafés de la
-fameuse Cannebière, un grand gaillard chauve et barbu, coiffé du chapeau
-bousingot à larges ailes, vêtu du veston classique de velours, tourner
-autour des tables des terrasses, et proposer aux consommateurs l’achat
-d’une toile qu’il avait sous le bras. Sur cette toile, il y avait des
-visions extraordinaires, qu’il fallait, pour les démêler, regarder à
-distance. Elles se dégageaient lentement, comme du brouillard, d’un
-empâtement de matière colorée de l’épaisseur d’un pouce, et paraissaient
-peintes sans l’intervention de la brosse et de la palette, avec le tube
-même, aidé de l’ongle et du coude. Mais, de cette furie de praticien en
-délire naissaient des évocations délicieuses de jardins d’amour, aux
-terrasses de marbre, peuplées de dogaresses Vénitiennes, qu’escortaient
-de longs lévriers, des promenades dans Cythère, rêvées par un Watteau
-enragé, des rencontres de brocarts, de satins, de soieries, de
-dentelles, flagellés de rayonnements mystérieux, et des théâtreries
-galantes de la Comédie Italienne, ciselées dans la profondeur des pâtes.
-
-«Les gens de Marseille, jaloux aujourd’hui de la gloire du Maître local,
-n’entendaient pas grand’chose à ces conceptions hyperboliques, où
-l’harmonie des tons multipliait ses tours de force frénétiques. C’est
-comme qui dirait, pensaient-ils, la palette de Véronèse pendant les
-_Noces de Cana_, mais rien de plus que ses raclures. Et, pour quelques
-louis, ils soulageaient Monticelli de son panneau, qu’ils suspendaient
-pour rire, et sans cadre, à leurs murs épouvantés.»
-
-Voilà d’importants documents, de décisives notations, qui nous
-permettent de reconstituer, d’une part, une figure, de l’autre, une
-manière.
-
-Poursuivons. L’étude signée Paul Guigou, en tête des reproductions de
-Monticelli par Lauzet, bien que plus uniquement fantaisiste et
-dithyrambique, nous fournit encore certains détails appréciables: «Il
-avait pour tout logement une petite pièce, meublée d’un lit bas en un
-coin, d’un chevalet, de deux chaises. Une seule fenêtre donnait du jour,
-voilée d’un rideau rouge à ramages. Toute la chambre baignait dans une
-teinte de pourpre, dont le vieux peintre se réjouissait.--Toute musique
-le rendait fou, mais surtout celle des tziganes, qui le bouleversait
-d’enthousiasme. Au dernier coup d’archet, il partait en hâte, rentrait
-dans son grenier, allumait tout ce qu’il pouvait rassembler de
-chandelles et peignait tant que duraient ses forces.»
-
-J’arrêterai là ces citations, élues à travers de longues et difficiles
-recherches. Elles nous fournissent en plusieurs notables masses, dont
-les autres ne sauraient que les répéter, de solides dessous pour ce
-double portrait d’une physionomie et d’un talent, d’un homme et de son
-art. A nous de l’unifier et compléter de touches, de rehauts, de glacis
-et de lumières.
-
-Un nom qui manque, entre ceux évoqués par les commentateurs, c’est le
-nom de Walter Scott. Il y est de prime importance, cependant, ce nom qui
-crée une atmosphère en laquelle certaines toiles du peintre Marseillais
-replongent nos souvenirs. Leicester, Kenilworth, et le triomphant
-équipage de la Reine Vierge, et le somptueux manteau de sir Walter
-Raleigh déployé dans la boue, sous les pieds de la «Royale Célibataire»,
-portant, selon l’expression de Carlyle, «du fard rouge sur le nez et du
-fard blanc sur les joues, comme ses dames d’atours, lorsque des chagrins
-et des rides l’eurent éloignée des miroirs, avaient accoutumé de
-l’accommoder». Bien des femmes de Monticelli sont accommodées de cette
-façon-là. Il n’y regarde pas de si près. Et, si vous le pressez un peu,
-il aura vite fait de vous répondre que, par un procédé emprunté au paon
-de la collection Samat, ces nez-là vous apparaîtront blancs dans dix ans
-et, ces joues, roses dans quinze.
-
-Un intitulé prononcé à propos, c’est celui de _Fêtes galantes_; avec le
-titre de _Jardins d’amour_, il baptise excellemment une grande part de
-cette œuvre, toute faite d’un papillonnement, d’un papillotement de
-Triboulets et de Méphistos, de pages et d’abbés, de seigneurs et de
-dames. Le mot _irradiation_ caractérise bien le fluide en lequel ils
-baignent. Ce sont des trouées, des percées, des infiltrations
-lumineuses, quasi incandescentes; comme des vols d’abeilles de flamme,
-des essaims de papillons ignés ou de lucioles envahissant les
-feuillages, soudain piquetés, tiquetés, tigrés de voltigeantes
-étincelles.
-
-Le petit tableau catalogué _Confidences_, dans la collection André, à
-Marseille, est un exemple merveilleusement scintillant de cette pluie
-d’étoiles. Ce tableau, comme presque tous ceux qui composent cet
-intéressant groupe, me semble appartenir à cette seconde manière de
-Monticelli, celle qui se dégage des bitumes lisses, sans encore s’irruer
-dans les «Himalayas» d’empâtements et de raclures.
-
-Les autres Monticelli de cette galerie sont _La Moisson_, que je cite
-tout d’abord à cause du prix qu’y attache son possesseur, bien que ce
-tableau ne me semble pas caractéristique de la plus curieuse manière du
-peintre, ni de sa plus captivante forme de rêverie. Au reste, M. André
-ne me le cite point parmi ceux qui figurèrent à l’Exposition de 1900.
-Combien je préfère, en effet, outre les _Confidences_ précitées, ces
-autres toiles: _Dames et Amours_, des Cupidons potelés devant un groupe
-de dames en causerie;--les _Femmes aux canaris_, des charmeuses
-d’oiseaux, en train de caresser ou d’encager le _serin_ de Lesbie;--_Le
-Thé_, ou plutôt _Le Goûter_, un groupe d’idéales jeunes femmes
-assemblées dans leur éternel parc, sous une lumière blonde, autour d’un
-guéridon où des boissons fraîchissent. Conciliabule féminin, tiré d’un
-Compiègne de rêve par un Winterhalter de génie;--enfin _Le Parc de
-Saint-Cloud_, les mêmes jeunes femmes, isolées, cette fois, avec des
-enfants, sous des arbres plus profonds, en un effet d’ombre et de
-lumière plus marqué, plein de poésie. Quant à _François Ier et les dames
-de la Cour_, c’est un de ces panneaux de la dernière manière du peintre,
-plus rugueuse, plus diaprée et qui abondent dans son œuvre. La
-collection de M. André, l’une des plus importantes pour les amateurs de
-Monticelli et que leur propriétaire fait admirer avec autant de
-complaisance que de fierté, comporte, de ce peintre, une trentaine
-d’ouvrages distants de dates, par conséquent d’intérêt gradué. Citons
-encore: _Cavalier et amazone_, _L’indiscrétion_, _Cuisiniers_,
-_L’Aumône_, _La Halte_, _Intérieur_, _Paysages d’automne_, _Portraits de
-Rembrandt_, etc. Je tiens à exprimer ici toute ma gratitude à M. André,
-pour la bonne grâce ingénieuse avec laquelle il m’a aidé à documenter ce
-travail.
-
-J’ai visité, à Marseille, plusieurs collections contenant chacune
-d’intéressants spécimens: M. Chave, M. Negretti, M. Guinand, sont, entre
-beaucoup, de ces heureux possesseurs. Chez M. Chave, je note un curieux
-portrait d’enfant, aux yeux noirs veloutés, aux cheveux en boucles
-apprêtées, aux menottes croisées sur des fleurs, en jupe grise
-ballonnée, en escarpins vernis à bouffettes jaunes, une fillette,
-attifée comme pour la distribution des prix d’un pensionnat prétentieux
-ou la récitation d’un compliment de fête. D’autres tableaux appartenant
-à M. Chave sont: une _Fête à Herculanum_, une _Nativité_, une _Chasse_,
-le _Pont de Saint-Menet_, etc.
-
-M. Guinand, qui est neveu de Monticelli, a cédé, si je me souviens bien,
-les tableaux qu’il tenait de lui. Mais il a gardé les portraits de
-famille: une saisissante tête de sa mère, de dimension un peu plus
-grande que nature, et un portrait de sa sœur enfant, prenant une tasse
-de chocolat, qui est, à mon avis, l’un des chefs-d’œuvre de l’artiste.
-Chez M. Rambaud, c’est un _Décaméron_, à peu près dans les dimensions de
-celui de Winterhalter, qui fut célèbre. Si (et ce n’est pas impossible)
-ce dernier inspira Monticelli, c’est, une fois de plus, la preuve qu’une
-veine médiocre peut ne pas être étrangère au concept d’une réalisation
-supérieure. Une perle de la même collection, c’est une ronde de jeunes
-femmes dans un sous-bois, à ma connaissance, petite toile unique dans
-l’œuvre de Monticelli, par le fini à la fois libre et heureux, la
-composition, la couleur. Chez M. Negretti, je note bien, entre beaucoup
-de belles marines, une _Sortie de messe_, une _Suzanne au bain_, une
-_Escarpolette_, des _Chiffonnières ivres_ (une esquisse qui fait penser
-à Delacroix), un portrait de Monticelli par lui-même; mais nous
-rentrons, avec cette collection, dans les compositions plus répétées,
-plus lâchées aussi, souvent, sinon inspirées, du moins animées,
-involontairement ou non, de l’esprit de tel ou tel maître: Rembrandt,
-Watteau, Millet, Decamps, Tassaert.
-
-J’ai parlé de la peinture au paon, propriété de M. Samat, directeur du
-_Petit Marseillais_. Chez les collectionneurs de Marseille, on rencontre
-encore: _Les Pêcheurs_, à M. Magnan; _Les Chèvres_, à M. Molinard;
-plusieurs toiles chez le Docteur Mireur[15], chez M. Pelleu, ami et
-élève du maître, et chez MM. Petit, Buy, Rey, Raybaud, Rambaud,
-Lieutier, etc.
-
- [15] Dispersées depuis.
-
-A Cannes, M. Delpiano possède un grand nombre de Monticelli, de valeur
-inégale: un _Méphistophélès_, de beaux bouquets, des saltimbanques, des
-cuisiniers, et surtout des oiseaux aquatiques, notables entre tous.
-
-Un tableau célèbre sous le nom de _La Cour de Henri III_ appartenait à
-Madame Estrangin, à Aix[16]. Il est daté de 1874. C’est un épisode de la
-_Dame de Montsoreau_: des femmes parées jouent sur une terrasse avec des
-seigneurs et des chiens, entre des draperies répandues, des perroquets,
-de Véronésiens écroulements de vaisselles et de fruits. Et le Triboulet
-qui, du fond de la toile, préside à cette scène, occupe la place d’un
-galant abbé de Cour, complaisamment supprimé par le peintre au nom d’un
-scrupule religieux.
-
- [16] Acquis depuis par M. Boussod.
-
-Le Musée de Lille possède deux toiles de Monticelli, tué, on ne sait par
-quelle erreur, longtemps avant sa mort, toujours par les dates inscrites
-aux cadres.
-
-Je possède quatre belles études de Monticelli: _Les Reîtres_, sur le
-fond d’un paysage de décor, zébré de hachures, de balayures d’un vert
-d’émeraude et de turquoise morte, que ponctue d’une blessure orangée un
-reste de soleil couchant, à droite, dans le ciel, un groupe de trois
-personnages, une ribaude entre deux reîtres magnifiques et corpulents,
-tout pleins de morgue, de redondance et de rodomontade. Elle, au
-chaperon emplumé, décolletée, toute en brocart et velours, tient à sa
-droite le plus gracieux de ces deux galants, steppant de la jambe
-gauche, dans son maillot clair, en sa trousse bouffante, sous son feutre
-à plume et son manteau d’un rouge vif. L’autre, plus épais, en sa veste
-d’un vert riche, ressemble fort, sous sa barbe rousse, à Monticelli
-lui-même. Il est escorté de son chien, gauche comme un mouton de
-«crèche», et ses brodequins sont du même ton orangé que la plaie ouverte
-dans le ciel.
-
-Viennent ensuite _Les Colombes_. Quatre belles jeunes femmes dans un
-parc. L’une d’elles, une rousse, s’accoude à un vase de jardin, d’où
-ruissellent des roses. Deux autres, aux cheveux châtains, s’appuient
-l’une à l’autre comme en une confidence. La quatrième, la blonde, assise
-de profil sur la droite du tableau, est la vraie charmeuse de colombes.
-Ces oiseaux l’entourent, familiers, à ses pieds, sur son épaule et dans
-ses bras refermés. Deux lévriers, l’un clair, l’autre foncé, assistent à
-la scène. Et par une anomalie fréquente dans les tableaux de ce peintre,
-le ciel semble plutôt nocturne, tandis que l’atmosphère est diurne, et
-que les personnages sont dévorés d’une ardente lumière solaire.
-
-La troisième peinture devrait s’intituler _Les Premiers Pas_, tant
-l’intérêt de quatre jeunes femmes réunies dans un parc se concentre sur
-deux enfants, debout devant elles, et notamment une fillette dans
-l’attitude à la fois rigide, importante et craintive d’un marmot qui,
-pour la première fois, se tient tout seul debout sur ses petites jambes.
-Les deux inévitables chiens sont ici deux bassets, toujours différents
-de robes. La scène se passe au pied d’une statue à vaste socle, dans un
-beau parc aux ombres d’écaille brune, qu’ensanglante un soleil couchant
-somptueux et tragique.
-
-La quatrième ébauche, la plus curieuse, représente la fin d’une soirée
-de gala; seigneurs et dames, rassemblés sur une terrasse, écoutent
-chanter un bouffon en habit citron, qui se détache sur un fond d’un
-intense vert-bleu, lequel oppose aux tons roux dont les groupes sont
-baignés par la lueur d’invisibles flambeaux, la froide clarté d’un clair
-de lune. Je l’intitule: _Fantasio_.
-
-Nommons encore, parmi les collectionneurs de Monticellis: M. Mesdag,
-peintre de marine Hollandais; M. van Thorne, de Montréal, et nombre
-d’amateurs étrangers.
-
-Ne parlons que pour mémoire des Monticellis signés Diaz par des vendeurs
-peu scrupuleux; l’avenir se chargera de rendre à chacun ce qui lui
-appartient; le savoir, le goût, chacun reconnaîtra les siens.
-
-Une mention spéciale pour un tableau religieux exécuté par Monticelli
-dans des conditions particulières. C’est dans l’église d’Allauch, petite
-ville des environs de Marseille, que l’artiste a consacré cette peinture
-à la mémoire de sa fiancée, Rose Aubanel, morte en sa vingtième année.
-Le panneau représente une gloire, dans laquelle la jeune fille, toute
-vêtue de blanc, s’élève vers le ciel, sans cesser d’être étendue, portée
-et contemplée par les anges. Quelques-uns d’entre eux sont à la
-ressemblance de parents et d’amis de la jeune morte.
-
-Quant au portefeuille édité par Boussod et Valadon, et contenant
-vingt-deux lithographies, d’ailleurs belles, exécutées par le pauvre
-Lauzet d’après les peintures de Monticelli, je dirai que le projet en
-fut aussi téméraire que le serait celui d’un lithographe, lequel
-tenterait, avec son noir et blanc, de nous donner une idée de la Corne
-d’or, ou d’une éruption du Vésuve.
-
-Les anecdotes sont nombreuses touchant notre peintre; elles sont
-ressassées par les ana locaux: j’y renvoie le lecteur. Citons-en deux,
-plus inédites. La première nous renseigne bien sur son caractère. Un
-riche négociant de ses amis lui paraît soucieux. «Embarras d’argent?»
-fait Monticelli. L’autre ayant acquiescé, l’artiste lui tend gravement
-une pièce de deux francs, et, sur un sourire de son ami: «Quoi,
-s’écrie-t-il, tu n’as pas besoin de quarante sous, et tu te plains? Moi,
-quand je les ai, je suis riche!»
-
-La seconde m’est contée par un collectionneur qui en tremble encore.
-Monticelli, sur la fin de sa vie, et sans doute un peu exalté, visitait
-la galerie de cet amateur. Après des marques d’admiration fort
-judicieusement témoignées à des peintures d’intérêt divers, on arrive à
-une aquarelle de la facture la plus savoureuse. Et le peintre de
-s’écrier: «Ah! celle-là est trop belle, il faut que je la mange!» Ce
-disant, il se mit en devoir de dévorer le tableau dans lequel sa morsure
-resta marquée.
-
-Ce n’est pas seulement par le sujet d’un grand nombre de ses tableaux
-que Monticelli mériterait d’être assimilé à l’auteur des _Fêtes
-galantes_. Le premier de ces traits prouve qu’il lui ressemblait aussi
-de bonhomie, et quelques-uns de leurs portraits offrent des parités
-d’expression, sinon de figure. Ceux de nos poètes auxquels je
-comparerais encore Monticelli seraient, pour certaine guise, Ponchon,
-pour certain air de visage, Armand Silvestre.
-
-Celui de nos peintres, en lequel je retrouve magistralement amplifiées,
-quelques touches de Monticelli, c’est Albert Besnard, bien notamment en
-son beau portrait de Réjane.
-
-Mais les meilleurs tableaux à rapprocher de ceux de ce coloriste
-étonnant, tous, enfants, nous les avons faits, et je les revois dans mon
-souvenir. Au chaud de l’été, nous écrasions, entre une planchette et un
-fragment de vitre, lobélias, calcéolaires, géraniums, tous les tons les
-plus fulgurants du jardin, et nous nous complaisions des heures à
-contempler, fascinés, les éblouissants ensembles ainsi obtenus, composés
-de fleurs broyées.
-
-Ces tableaux, les filles de la campagne qui nous apprenaient à les
-faire, les appelaient des _paradis_, et c’est en effet l’un d’eux que
-Notre-Dame de la Salette avait commandé aux enfants, Mélanie et Maximin,
-afin d’y reposer ses pieds et d’y pleurer à son aise. Les personnages
-divins peuvent bien quelquefois venir pleurer sur la terre, leurs yeux
-daignent s’y promener sur nos maux, mais leurs pieds doivent être
-séparés du terrain poudreux ou fangeux par un portatif morceau de
-paradis qui les isole. Les iniquités ne souillent pas les yeux qui les
-contemplent, mais les pas qui s’y complaisent et s’y égarent...
-
-
-
-
-II
-
-L’Inextricable Graveur.
-
-RODOLPHE BRESDIN
-
- «Pour végétation, souffrent des arbres dont l’écorce douloureuse
- enchevêtre des nerfs dénudés.»
-
- MALLARMÉ.
-
-
-[Illustration: Rodolphe BRESDIN 1822-1885]
-
-
-PREMIÈRE PARTIE
-
-Ce fut, en quelque sorte, un Monticelli de l’encre de Chine, que
-Rodolphe Bresdin. Après le broyeur de fleurs, le broyeur de noir. Il
-remplace la multiplicité des touches du pinceau, par l’infinité des
-traits de la plume, et nous offre ainsi, au lieu d’un canevas
-merveilleusement émaillé de laines vives, une toile incroyablement
-embrouillée de fils obscurs.
-
-C’est une tâche ingrate, que de se faire le rapporteur d’une gloire
-ébauchée, et de chercher à mettre en plus nette lumière, des figures
-familières à la seule élite. D’aucune part, on ne nous en sait gré. Ceux
-qui savouraient, entre _rare few_, une œuvre assez ignorée, seraient
-presque tentés de s’en déprendre, à la voir divulguer. Ils répétaient
-après Baudelaire: «C’est le petit nombre des élus qui fait le Paradis!»
-
-Les autres, qui n’admettent pas que rien leur puisse être révélé, sitôt
-assimilés les documents dont ils ne savaient pas le premier mot, et que
-nous leur apportons de loin, au prix de cent efforts, font mine d’en
-avoir eu, de tout temps, les oreilles rebattues. Heureusement, ces
-plaisantes gageures n’ont rien à voir avec le juste et judicieux labeur
-qui consiste à rassembler les premiers et restreints éléments de
-critique, suscités par une renommée _in fieri_: un des plus nobles
-offices de nos Lettres.
-
-Une caractéristique des talents dont la forme un peu ésotérique nous
-occupe, c’est précisément d’avoir toujours eu, de leur vivant, un
-héraut, d’ailleurs inécouté. Et quand le grand méconnu meurt, il reste
-pour longtemps drapé dans le linceul d’art, que lui a tissé et brodé la
-seule clairvoyante pitié d’un contemporain magnanime.
-
-Ce héraut, ce fut pour Hello, d’Aurevilly; Baudelaire, pour Guys. Pour
-Bresdin, ce fut Banville.
-
-Bien entendu, la notoriété devait aller, plutôt qu’aux pages supérieures
-que nous dirons, à un _factum_ de moindre importance, dont l’écrivain,
-d’ailleurs, se vante de lui devoir, non seulement sa _réputation_, mais
-sa _carrière_:
-
-«Ces contes--écrit Champfleury, dans sa préface--qui ont décidé de la
-destinée de l’auteur...» Et plus loin: «Chien-Caillou, patronné par
-Victor Hugo, a fait jadis la fortune du livre; l’auteur ne l’a pas
-oublié, et remercie ses amis connus ou inconnus, etc...»
-
-Le badin conteur aurait bien pu tout d’abord, peut-être, remercier
-l’artiste vrai, «l’esprit aux mille souterrains, creusé dans le roc,
-comme le tombeau d’un pharaon», selon l’expression de Banville; l’homme
-à l’âme profonde, qui lui fournit l’occasion de se tailler un petit
-succès dans un lambeau de ses prodiges. Mais le léger Champfleury est
-bien trop occupé à se faire valoir plus ou moins naïvement, aux dépens
-du puissant Bresdin qui n’en a cure, pour s’apercevoir de la monstrueuse
-maldonne qu’il prend sur soi d’accréditer, et qui, une fois de plus, a
-comme surprenant, comme déplaisant effet, d’illustrer le moucheron, au
-détriment du lion lumineux; de nous faire admirer non loin d’un petit
-Mont-Blanc, un Perrichon démesuré.
-
-Tels sont les redressements dont il importe de rebouter à temps les
-opinions faussées, ce qu’on appelle un peu trop complaisamment: les
-légendes; de remettre à leur place respective, ceux qui se sont assis
-autour du festin, au gré de leur gloriole ou de leur modestie. Et c’est
-peu, pour l’évangélique bonheur de dire à cette dernière: «mon amie,
-montez plus haut!» que d’assumer de gaieté d’esprit et de cœur, le tri
-difficultueux et peu rémunérateur des _disjecta membra_ d’une renommée
-encore hésitante et diffuse.
-
-Ceci dit, ayant bien établi qu’il fut longtemps plus qu’abusif de faire
-s’élever Chien-Caillou, et Champfleury lui-même, au-dessus du niveau de
-Bresdin, ramenons l’opuscule, trop vanté, à de plus exactes proportions,
-et laissons-lui proférer ce par quoi il vaut et prévaudra, c’est-à-dire
-le peu qu’il contient de la haute personnalité de son héros véritable et
-vénérable.
-
- * * * * *
-
-Chien-Caillou, on le sait (Champfleury ne le dit pas) n’est autre que la
-corruption, à travers le langage des ateliers et le charabia des
-concierges, du nom de Chingackgook, un personnage de Cooper. Ce
-sobriquet, Bresdin semble l’avoir réellement reçu de ses camarades, au
-cours de son bref apprentissage chez les peintres. Une gravure de
-Bresdin porte, inscrit au mur d’un cabaret: «Chingakgouk, bon vin, sert
-à boire et à manger.»
-
-La nouvelle, je ne fais que la rappeler; elle est à lire et, pour
-beaucoup, elle est lue. Son début s’accuse du moins véridique: «Cette
-histoire si gaie, si folle, si amusante, aura germé toute gonflée de
-larmes, de faim, de misère, dans l’esprit de celui qui l’écrira plus
-tard.»
-
-Il en résulte, titre deux fois glorieux, que Bresdin fut une sorte de
-Villon, compliqué de Verlaine. Dégageons-le de ces circonstances un peu
-trop «amusantes», et dont il ne paraît point que le récit l’ait _amusé_,
-personnellement.
-
-Bresdin-Chien-Caillou devenu graveur, après avoir débuté tanneur, habite
-«une chambre de quarante francs par an». Elle est meublée d’un lit de
-miséreux, et d’une échelle à «marches plates servant d’étagère», sur
-laquelle repose un rudimentaire attirail d’aquafortiste: quelques
-planches, des aiguilles fixées à des baguettes et un pot de cirage, pour
-tirer les épreuves. Un échelon est encore occupé par un lapin vivant,
-modèle et compagnon de Bresdin, qui lui valut ce nom de _Maître au
-Lapin_ recueilli par un des historiens de l’artiste, Monsieur Alcide
-Dusolier, lequel en a fait le titre de sa biographie.--Un troisième et
-dernier élément du mobilier de Caillou, consiste en une estampe
-authentique de Rembrandt. Et le graveur vit de carottes et de pain de
-munition, qu’il partage avec son lapin, dans cet aérien taudis.
-
-Un brocanteur juif y fait son entrée, découvre et exploite le génie du
-cénobite-gueux, et lui achète cent sous ses griffonnages, «quelque chose
-d’allemand primitif, de gothique, de naïf et de religieux», qu’il revend
-deux cents francs en les faisant passer pour d’anciennes gravures. «Pour
-comprendre les eaux-fortes de Chien-Caillou, il fallait être savant. La
-plupart des gens n’y auraient rien vu; les véritables amis de l’art y
-découvraient un monde. Jamais la pointe ne s’était jouée d’autant de
-difficultés.»
-
-Ainsi s’exprime la nouvelle de Champfleury, réduite à ce qu’elle fournit
-de contribution pour l’histoire de Bresdin.
-
-Si j’ajoute que l’auteur (ce qui fut presque prophétique) fait mourir
-son héros aveugle, sur cette poignante apostrophe: «Ah! dit-il en
-poussant un grand cri, je ne vois plus...» c’est que ce _Lamma
-Sabachtani_ de l’art a précédé telle situation qui nous émeut dans _La
-Lumière qui s’éteint_, le beau roman de Kipling.
-
-Rapprochés de moins fantaisistes sources, ces détails semblent
-acceptables.
-
-M. Alcide Dusolier qui écrit quatorze ans après Champfleury, nous
-représente Rodolphe Bresdin «d’une honnêteté niaise et sublime». A
-vingt-sept ans, il quitte Paris où ces vertus ne trouvent guère plus
-d’emploi que son talent génial, et dirige vers Toulouse un exode qui
-nous rappelle celui de Monticelli, vers Marseille, en 1870. Soyons
-reconnaissants aux pages de M. Dusolier, de nous initier à cette phase
-caractéristique de la vie du _Maître au Lapin_. Le compagnon de
-Chien-Caillou n’est donc ni un mythe, ni une chimère; Bresdin lui a
-réellement fait faire, dans ses bras, les deux cents lieues qui unissent
-Paris à Toulouse; et ce lapin a conquis sa place au paradis des animaux
-aimés, sur lesquels s’est réverbéré un peu de l’amour refoulé des grands
-cœurs solitaires. Pour le moment, Maître et bétail sont arrivés au but.
-Nous sommes à l’heure où Bresdin s’assure, moyennant cinq francs par an,
-le loyer d’une de ces cahutes de cantonnier «moitié terre et moitié
-chaume, qui servent aux paysans, de vestiaire pour leurs outils de
-labeur.» Il y passe cinq ans, avec son lapin, à se nourrir, _soi et lui_
-«exclusivement d’herbes et de légumes, de salade, surtout. Quant au
-pain, il en mangeait comme les métayers mangent de la viande, une fois
-par semaine, allant à la ville tous les quinze jours, vendre pour cent
-sous ou dix francs à quelque brocanteur, un de ses admirables dessins à
-la plume...»--et, sans doute, contractant dès lors le germe des maux
-cruels, dont nous entendrons le gémissement plus tard.
-
-Au bout de ces cinq années de stage à «s’asseoir avant d’entrer, aux
-portes de la ville» Bresdin y pénètre et aussi dans le luxe. «Pour la
-première fois, depuis cinq ans, il couche dans un lit... le propriétaire
-l’a vu, par deux fois faire cuire un morceau de bœuf, sur quelques
-branches mortes ramassées dans le verger.» Et le voilà installé dans son
-recoin qui lui semble royal,--d’ailleurs, selon son goût,--à
-«travailler, inconnu et admirable» suivant la juste expression de son
-historien d’alors, entre son lapin et une rainette, qui constituent, en
-ce temps-là, toute sa famille.
-
-Telle est la phase de l’existence de Bresdin que nous donne à connaître
-M. Dusolier.
-
-Un autre biographe lui succède; car le sort qui paraît se divertir à
-fomenter les étranges formes de pareilles destinées, leur suscite des
-commentateurs dont le dire se retrouve à point nommé, tel qu’un modeste,
-mais effectif évangile.
-
-Celui dont je parle, fort précieux dans l’exégèse de Bresdin, ce fut une
-brochure de Monsieur A. Fourès, publiée à Carcassonne, en 1891.
-
-Un peu diffuse, et d’ailleurs, fort heureusement, sans prétention, elle
-se contente de nous fournir des renseignements dont plusieurs sont
-importants, et, quelques-uns, inappréciables. Débarrassés des
-répétitions ou d’inutiles commentaires, et joints aux sûres observations
-desquelles nous avons fait le triage, ils renforceront les traits de
-caractère déjà observés, complèteront la figure.
-
-Rodolphe Bresdin est né le 12 août 1822, de Denis Bresdin et de
-Geneviève Françoise Buisson, à Monrelais (Loire-Inférieure). «A vingt
-ans, déjà, dans le faubourg Saint-Marceau, il habitait un grenier, un
-galetas plutôt, qu’il partageait avec des chats, des lapins, des poules,
-faisant lui-même sa cuisine, lavant son linge en un recoin, gravant
-devant sa fenêtre, dans les heures nombreuses où il n’allait pas à la
-tannerie.»
-
-Ceci est un retour au motif amplifié de Chien-Caillou et de son bétail,
-dont nous allons suivre l’accroissement et le développement. Écoutez
-plutôt:
-
-«Il vivait à Toulouse, dans une maison basse, au milieu d’un jardin (M.
-Fourès en précise à peu près l’emplacement). Cette habitation, mal
-recrépie, sale, en désuétude, ressemblait plutôt à une étable qu’à la
-demeure d’un artiste; elle était divisée en deux pièces. Celle où il
-travaillait avait, pour tous meubles, une table, une mauvaise couche et
-trois chaises. Dans un coin, des fagots, au-dessus desquels voltigeaient
-librement des oiseaux de différentes espèces, qui étaient dressés. Sur
-un signe du maître, ils se perchaient ou quittaient les branches. Dans
-l’autre pièce, on voyait de nombreux pigeons et lapins dont Bresdin
-faisait aussi l’éducation. C’était, paraît-il, pour lui, après son
-travail, le plus agréable des délassements. Il avait plaisir à commander
-à tous ces animaux...» Et comme on s’étonnait de son dénûment, il s’en
-déclarait surpris: «J’ai, disait-il, du pain, des fruits de mon jardin,
-et la meilleure des boissons...» une eau de source dont il exaltait le
-mérite, affirmant «qu’elle contenait une infusion bienfaisante des
-diverses feuilles qui y tombaient.»
-
-Nous entendrons pourtant résonner, un jour, dans la correspondance de
-Bresdin, le _lamento_ de ces cruelles années.
-
-Je note maintenant une nouvelle similitude entre Bresdin et Monticelli.
-
-On se souvient de celui-ci, se rendant vers le soir, aux Allées de
-Marseille, dans l’espoir d’y rencontrer, devant quelque café, l’acheteur
-de sa toile du jour. De même, Caillou sort tous les soirs, se rend,
-Place Lafayette, au Café de la Comédie, et chaque fois «muni d’un dessin
-qu’il met en vente.»
-
-«Je n’ai pas de pain, donnez-moi ce que vous voudrez», répond-il à un
-amateur, au sujet d’un dessin, dont il reçoit quarante francs. Mais
-l’ouvrage, cédé, pour le double de cette somme, le premier acquéreur en
-veut faire bénéficier Bresdin, qui refuse. Il refuse de même les quatre
-cents francs que lui offraient deux Anglaises, pour un sujet fini, à la
-condition qu’il en retirât un cochon de premier plan, dont l’aspect leur
-déplaisait.--«Ce cochon, répondit fièrement Caillou, fait tout le mérite
-de ma composition. Je ne déshonorerai pas mon art!»--Et deux jours
-après, il s’estime heureux de vendre cent cinquante francs le même
-travail, à un amateur moins exigeant ou plus compréhensif.
-
-Ici se place une histoire de Princesse Mathilde qui n’est guère
-plaisante. Elle prouve, une fois de plus, qu’il est difficile de faire
-le bien avec délicatesse.
-
-Un matin de 1853, dans son taudis de Toulouse, l’artiste, assis sur une
-caisse retournée, l’unique siège du lieu, voit entrer chez lui un
-gommeux local. C’est le secrétaire de la Préfecture, qui lui apporte
-quatre cents francs, au nom de la «cousine du tyran». Pourquoi justement
-cette somme? On ne se l’explique pas. L’idée, qui n’en est pas moins
-généreuse, à l’égard d’un artiste très inconnu, et si besogneux,
-suscitée par la lecture de Chien-Caillou, a le tort d’être mal formulée.
-Bresdin entre en fureur, puis en arrangements, et consent (je crois le
-comprendre, bien que le récit ne précise pas) à accepter l’argent, comme
-prix d’une commande qu’il livrera par la suite. Mais, quand le
-scrupuleux obligé se présente, quatre ans après, à l’hôtel Impérial,
-avec ce trésor, qui valait plusieurs fois le bienfait: «la première
-épreuve, admirablement tirée, du Bon Samaritain... le pauvre homme était
-si misérablement vêtu que le concierge ne consentit jamais à le laisser
-entrer dans la cour!»
-
- * * * * *
-
-Nous voici maintenant en face du document le plus considérable, qu’il
-ait, jusqu’à ce jour, été donné de consulter, sur le compte de Bresdin:
-les dix lettres par lui adressées à son ami Monsieur Justin Capin, de
-Saint Projet, publiées par M. Fourès, et qui équivalent aux dix paroles
-de ce crucifié de l’existence.
-
-La première de ces lettres est datée de 1854. Il y parle de «l’amertume
-de sa position», et, dans le même instant, nous révèle sa propre
-charité. Pauvre (et quel pauvre!) apitoyé sur un plus pauvre. Il s’agit
-d’un Polonais, qu’il appelle «pauvre Pologne» et qui vient le trouver
-pour lui faire comprendre l’état piteux de ses personnelles affaires...
-
- «Il tombe sur mon pain--_remarque drôlement l’auteur de la lettre_--et
- y fait une telle brèche, que si, relativement, les Anglo-Français en
- font une pareille à Sébastopol, toute l’armée y passera avec armes et
- bagages; et s’il y a assez d’eau devant la brèche, les deux flottes
- pourront bien y passer aussi, sans que les _steamers_ aient jamais
- besoin d’abaisser leurs mâts, ni leurs cheminées.»--_Et il ajoute_:
- «Je vais tâcher de lui donner quarante sous pour aller jusqu’à Agen...
- le pauvre garçon mérite vraiment qu’on s’intéresse à lui, car il est
- très rangé et très laborieux, et, de plus, il a l’air d’être très
- honnête, Pologne,--ce qui est à considérer.--Je dois l’emmener avec
- moi en Amérique, l’année prochaine...»
-
-J’insiste sur ce point de beauté morale, qui nous donne à constater que
-si, comme l’écrira plus tard Banville «cet esprit est taillé dans le
-roc, comme le tombeau d’un Pharaon», ce cœur est aussi pénétré d’amour,
-comme le nid d’une colombe.
-
-Reconnaissons aussi ce goût de l’honnêteté, constamment manifeste chez
-Bresdin, qui, selon Banville encore «s’est exilé, pendant de longues
-années, non pas dans une province, non pas dans une campagne, mais dans
-une forêt... pas tout à fait comme Alceste, pour avoir seulement la
-liberté d’être honnête homme, quoique ce sentiment entrât pour beaucoup
-dans la résolution prise». Ce goût d’honnêteté, nous le retrouvons, au
-cours de toute l’existence de l’artiste, et qui, lors du baptême de son
-premier enfant, prend cette forme particulière: la marraine choisie
-n’ayant pas paru offrir au papa de suffisantes garanties de moralité, il
-la remplaça, séance tenante, par une fillette de dix ans qu’il alla
-quérir sur ce propos: «Puisque vous prenez la chose au sérieux, je ne
-peux permettre que ma fille reçoive le premier sacrement, soutenue par
-des mains impures.» Enfin, nous voyons s’ébaucher dans la dernière
-phrase de la lettre précitée, cette Amérique idéale qui fut une des
-illusions de ce génie enfant, ensemble borné et vaste.
-
- «L’image de ce pays neuf où la liberté et l’indépendance peuvent se
- conquérir par le travail, m’a déjà retrempé un peu... en me reportant
- vers cette nature vierge, sortie d’hier, pour ainsi dire, des mains du
- Créateur.--Ah! pouvoir, à la face de la Nature, cultiver son corps et
- son âme, développer les dons précieux que Dieu mit en vous, sans
- s’abrutir dans un travail abject, souvent vil et infâme, asservissant
- son intelligence à l’oppression, à la ruse, la duplicité et la force,
- comme on voit tant de créatures déchues le faire pour gagner leur
- existence. N’est-ce pas enviable, et bien capable d’émouvoir tout
- homme dont la souplesse et la flexibilité dorsale, comme la volonté et
- le pouvoir de dissimuler, sont des défauts qui lui sont inconnus
- autant qu’impossibles[17]? Je sais bien que beaucoup de gens me diront
- qu’il faut hurler avec les loups; moi je pense qu’il vaut mieux les
- tuer ou les fuir, si la fortune ou le hasard de la position ne nous
- permet pas de pouvoir les museler.»
-
- [17] On rétablira aisément la construction de cette phrase et de
- quelques autres citées, dont l’incorrection n’est pas pour diminuer
- l’éloquence.
-
-Donc il veut partir, mais ce départ est ajourné faute d’argent.
-
- «Sur cinq Christophe Colomb que nous étions, pas un n’avait une piste
- pour le porter, ni un maravédis pour payer la barque de Caron, afin de
- passer de ce monde-ci dans l’autre. J’avais cependant obtenu--ô
- prodige de l’éloquence et des bons renseignements sur
- l’exploitation!--j’avais cependant obtenu de passer pour cent trente
- francs... moi, et les quatre autres à ma considération. Mais je n’ai
- pu obtenir davantage, ce qui fait que je suis forcé de travailler _le
- moëllon lithographique_ pour amasser mon voyage, et probablement celui
- des autres, qui doivent compléter le chiffre de cinq exigé par la
- concession.»
-
-Mais le temps s’écoule sans réaliser le projet que nous voyons fluctuer
-au cours des lettres. En 1866:
-
- «La guerre d’Amérique a eu cela de fâcheux qu’elle a tellement fait
- enchérir le coton, et il s’est tellement écrit pour ou contre les
- noirs, que d’un côté, la matière première faisant défaut et, de
- l’autre, le papier allant toujours en augmentant, il est devenu si
- cher que les vieux amis ne s’écrivent plus,--ce qui prouve à la fois
- la force des événements, et la faiblesse des sentiments!» _Et tout de
- suite après cette boutade_: «Ma pauvre femme et moi nous désirons
- d’autant plus sincèrement avoir de vos nouvelles, que, d’un moment à
- l’autre, nous pouvons partir en Amérique, comme colons.»
-
-Une autre lettre de la même année, débute ainsi:
-
- «Je vous annonce que je vais partir pour la Nouvelle-Orléans, dans
- deux mois, au plus tard; je devais partir le 20 septembre, mais ayant
- appris que la fièvre jaune avait commencé son apparition, je retarde
- mon voyage--d’autant plus volontiers que, voulant emmener toute ma
- famille, je suis obligé d’attendre que mes efforts pour me procurer la
- somme nécessaire, aient été couronnés de succès.
-
- Quelques personnes m’ont assuré que, mettant en loterie quelques
- gravures et quelques dessins, je pouvais espérer une partie de mon
- passage, réussir et arriver à mon but. En conséquence je viens vous
- soumettre la situation, et vous prier, comme un de mes plus anciens
- amis, de me venir en aide en ce moment, afin de ne pas être obligé de
- partir seul. Car je suis décidé à partir quand même, tous mes
- renseignements me faisant espérer de pouvoir réussir là-bas, ou aux
- environs.»
-
-Mais toujours l’auteur de tant de _Fuites en Égypte_ voit se refuser à
-lui, cette fuite en Amérique tant désirée.
-
-C’est seulement après 1871, qu’il s’embarque avec les siens, pour le
-Canada. De ce voyage--qui sans doute ne fut pas heureux--nous ne
-connaissons guère que le retour: «Il y a dix ans (vers 1876) dans une
-brasserie fréquentée par les peintres--écrit Paul Arène en son _Paris
-Ingénu (Un Vieil Artiste)_--près d’une gare, quelques amis
-s’entretenaient de Bresdin, depuis longtemps disparu et qu’on croyait
-mort, quand précisément Bresdin entra chargé de paquets, suivi de sa
-femme, de ses six enfants et d’un nègre. Bresdin, comme on revient
-d’Asnières, s’en revenait du Canada, où il était allé chercher fortune.»
-
-Ce que nous avons vu se dérouler dans l’intervalle, ce sont les
-souffrances; et ce que nous avons vu surgir c’est la famille, qui n’est
-pas sans les aggraver.
-
-La famille, dans la correspondance qui nous occupe, et nous instruit si
-fort, fait son apparition avec l’étonnant baptême dont il a été
-question. Suivons-la: «Bresdin, selon un de ses chroniqueurs, n’éprouva
-jamais pour sa femme d’autre sentiment que celui de la reconnaissance.
-Il la sentait malheureuse à cause de son caractère étrange, et en
-souffrait beaucoup.» Une lettre de 1862, touchante d’espérance
-combative, s’exprime ainsi:
-
- «J’ai déjà passé un traité avec une Revue (_La Revue Fantaisiste_):
- deux petites eaux-fortes par mois à cinquante francs chaque.--Voilà
- donc une petite base pour l’avenir de ma petite famille.--Je m’ennuie
- affreusement tout seul et j’ai beaucoup à travailler; il me tarde de
- pouvoir faire venir la pauvre Rosalie et la petite, qui doivent bien
- s’ennuyer aussi.»
-
-En 1865:
-
- «Je vous annoncerai que j’ai un nouvel et quatrième enfant qui, cette
- fois, grâce à Dieu, est un garçon; qu’il a un mois, paraît très bien
- portant, que les autres ne vont pas trop mal, ainsi que la mère...,
- que, de plus, moi et Rosalie nous sommes mariés depuis huit jours, à
- la mairie de Bordeaux, et à la chapelle de Saint-Projet, nom que j’ai
- choisi en pensant à vous et en souvenir de notre amitié.»
-
-En effet, le 9 décembre 1865, eut lieu, à Bordeaux, le mariage de
-Rodolphe Bresdin et de Rose Cécile Maleterre, née à Albi (Tarn), le 26
-mars 1831.
-
-Quant aux souffrances, remontons-en le calvaire poignant. La plus
-cruelle de toutes est cette lumière qui s’éteint, assimilant Bresdin, je
-l’ai dit, au héros de Kipling.
-
- «Dieu, qui n’oublie pas les siens, a bien voulu me donner un peu plus
- de chance que par le passé, au moment où les yeux m’ayant abandonné
- encore une fois, et où les soucis, les infirmités, les privations et
- la maladie m’avaient réduit à une condition pire que jamais, ayant
- quatre enfants en bas-âge, à substanter et entretenir. Étant très
- malade et ayant les yeux tout à fait ruinés depuis longtemps, je me
- suis démanché l’épaule, il y a une vingtaine de jours: j’en souffre
- beaucoup. La vue m’abandonne, j’en souffre et travaille trop
- péniblement pour espérer jamais rien de bon pour mes enfants, d’un tel
- état de choses.
-
- «Une recrudescence de ma vieille maladie m’a cloué, encore une fois
- sur un lit qui n’est pas de roses. Le médecin qui me soigne m’a dit
- que mon état était très grave, car, depuis longtemps, j’avais le cœur
- noyé dans le pus, les poumons et la rate très malades; que la saison
- n’étant pas propice pour me soigner, il allait provisoirement me faire
- subir un petit traitement préparatoire (!) qui consiste d’abord en
- vésicatoires, qui m’enveloppent tout le corps comme une cuirasse,
- depuis les aisselles jusqu’aux hanches. Les premiers huit jours, j’ai
- souffert horriblement, surtout de l’inexpérience et de la maladresse
- du pansage. De plus, j’avale pour la centième reprise, d’affreuses
- drogues dont l’idée seule me dresse les cheveux sur la tête et me
- donne des nausées.
-
- «Au printemps, alors que la nature se pare de ses plus beaux habits de
- fête, et appelle le genre humain à la noce, mon médecin me recouvrira
- de vésicatoires et m’abreuvera de nouvelles drogues. C’est un médecin
- qui n’est pas ordinaire: il m’a dit qu’il me tuerait irrémissiblement
- ou me guérirait. «Je ne quitte mes malades, m’a-t-il dit, que morts ou
- guéris.» J’espère donc qu’il me guérira d’une façon ou d’une autre. De
- temps en temps, je vomis de la boue c’est à ne pas y croire...
-
- «Pour comble de chance, comme toujours, après avoir ramassé un peu
- d’argent, et me crevant, la maladie va me dévorer encore une fois au
- milieu d’un martyre sans cesse renouvelé. Qu’est-ce que la vie,
- surtout une existence comme celle que je mène depuis deux ans? Avant,
- je n’étais pas heureux, certes, mais au moins, j’étais bien portant,
- tandis que j’ai souffert, depuis, des maux inimaginables. Si j’en
- réchappe de ce coup, je veux aller à cinq cent mille lieues...»
-
-Encore une épître:
-
- «Les yeux ne veulent pas dessiner du tout; ils sont de plus en plus
- divergents, et écrire une lettre, cela suffit pour me les arracher.»
-
-Enfin, cette lamentation, proférée de l’hôpital Necker, en avril 1870:
-
- «La bataille a duré 48 ans, à moins d’un miracle, elle va se terminer,
- la paix va se faire.
-
- «Les derniers bataillons de l’ennemi se préparent à charger; sondes,
- scalpels, bistouris, s’apprêtent à se ruer sur mon corps déjà si las
- et si fatigué. Les derniers combattants se réunissent pour un dernier
- et décisif effort. Comme s’il en fallait tant que cela pour m’abattre!
-
- «Non, il n’en faut pas tant, je suis trop bas, et il y a trop
- longtemps que cela dure. Jamais je ne pourrai supporter toutes ces
- tortures.
-
- «Les malins se consultent, jettent déjà un coup d’œil satisfait sur
- leur ferraille; tiens-toi bien, vieux Caillou!
-
- «A dix-huit ans, je suis déjà venu ici, aveugle, et Dieu sait, et peut
- seul savoir ce que j’y ai souffert. A quarante-huit ans, j’y reviens.
- Hélas! pourrai-je encore y revenir?»
-
-Le miracle a lieu, et c’est un honneur, pour Courbet, d’avoir organisé
-alors, au profit du pauvre ressuscité, une soirée à bénéfice, en
-laquelle j’aime encore à saluer le nom d’Agar.
-
-
-DEUXIÈME PARTIE
-
-Arrivons à l’œuvre de cet innocent damné.
-
-Banville s’en montra, de bonne heure, le commentateur passionné et
-inimitable.
-
-C’est le 15 juin 1861, dans la _Revue Fantaisiste_--dont Bresdin devint
-le collaborateur, en cette même année, pour une série de gravures de
-format un peu exigu et dont la périodicité ne pouvait convenir à sa
-fantaisie,--que le Maître des _Odes Funambulesques_ nous donne une
-_transposition_ de l’art du graveur, qu’il décrit d’une écriture aussi
-fouillée que les originaux de ces planches touffues.
-
- «Voici un enthousiasme, une âme, un poète, un fou, un génie, une
- pensée, qui m’étonne, me trouble et me fait rêver de longues heures:
- Rodolphe Bresdin. Ses dessins à la plume, ses lithographies où la
- pointe et le crayon s’unissent pour produire des effets prestigieux,
- sont des mondes à étudier, minutieux, compliqués, énormes, imposants
- par leurs masses hardies, détaillées jusqu’à la démence, et rivalisant
- avec la nature par l’infiniment petit, recherché jusqu’à l’atome.»
-
-Et plus loin:
-
- «Autant vouloir compter les roseaux, les chardons, les brins d’herbe,
- les oiseaux, les animaux farouches, les nuées bizarres, les villes
- inouïes qui fourmillent dans un dessin grand comme la main signé
- Rodolphe Bresdin.»--«Il a vu, _poursuit l’écrivain_, ces Babels de
- troncs et de feuillages, ces demeures de lianes... ces marais de
- verdure...» _Il a entendu_ «le bruit imperceptible de la feuille qui
- pousse...» _en un mot, il a dit_ «la forêt, les minutieux
- enfantillages de ses jeux, les formidables excès de ses délyres...»
- _et il est, comme Dürer_ «un espion des forces vives de
- l’incommensurable Nature» _dont le mystère s’est révélé pour lui_.
-
- «Du champignon vil jusqu’à l’oiseau ivre d’éther, de l’oiseau à
- l’archange ailé, une chaîne d’êtres non interrompue relie les cercles
- de la création; du bout de votre bâton vous déchirez ce champignon
- hideux; il se divise en une nuée d’insectes qui, en noires peuplades,
- s’empare du sol; ce champignon est végétal, il est animal aussi; la
- transition entre la vie végétale et la vie animale nous échappe, comme
- entre la vie animale et la vie divine. L’eau croupie, la pourriture
- engendrent des âmes ailées; il existe une ressemblance effrayante
- entre le regard des lacs et celui des prunelles humaines, les racines
- sont des monstres qui rampent sous la terre, les branches ne peuvent
- que se ressouvenir de ces poses d’animaux féroces qu’elles affectent,
- et ne peuvent les avoir apprises dans leur vie immobile.»
-
-Voici maintenant une à tout jamais inimitable description de l’œuvre
-maîtresse de Bresdin connue sous le titre peu motivé de _Bon
-Samaritain_, car, ajoute Banville: «n’en déplaise au prodigieux artiste
-dont la lithographie m’emporte, brisé, dans son fabuleux rêve et
-m’éblouit moi-même, avec ses toutes petites blanches nuées volant en
-pleine lumière, sous les autres nuées moins lumineuses, et sur
-lesquelles se découpent des branches capillaires, trouvées dans le
-prestige flottant et faites de rien, je ne puis prendre au sérieux le
-_sujet_ qui a servi de prétexte à cette composition écrasante...»
-
-Jugez plutôt:
-
- «Tâchons pourtant, lutte insensée! de donner une idée initiale vague
- de ce travail immense.
-
- «Sur le premier plan une eau dormante et des végétations
- inextricables: chardons, roseaux échevelés et enchevêtrés, troncs
- difformes, monstrueux, épouvantables, aux branches recroquevillées,
- bossues, aiguës, affectant des poses de reptiles, animaux-branches
- ouvrant des gueules féroces; en les regardant mieux, un monde
- d’animaux s’y cache: oiseaux, reptiles, singes ironiques. Au bord de
- l’eau dormante, de grands oiseaux rêvent gravement. En pleine lumière,
- une hydre aux cent griffes, aux cent gueules, aux crocs hideux, aux
- bras tordus; non, c’est un tronc d’arbre aussi, mais quelle abominable
- douleur a pu lui inspirer de si hideuses tortures? Puis le tertre
- herbu, feuillu, écrasé de frondaisons noires; les singes y pullulent,
- l’œil sanglant des hiboux y éclate comme un trou de flamme, des
- branches en éventail, en panaches, des astres aux visages de soleil,
- des palmes folles de joie y chantent l’hymne fulgurant de la
- végétation triomphante; puis, formant deux coulisses gigantesques et
- démesurées, qui laissent voir derrière elles la toile de fond
- lumineuse, deux masses d’arbres noirs, où, plus nombreuses que les
- étoiles célestes et que les grains de sable du fond de la mer, toutes
- les feuilles, millions de milliards de feuilles, par le sortilège
- d’une magie inouïe, se voient, se comptent, formant comme des figures
- larges et gracieuses, et sur les plus hautes branchettes, dans les
- hauteurs infinies du ciel, sur les petites feuilles qui naissent à
- peine, de petits oiseaux passent et volent, et on les voit, et l’œil
- les suit, ailes égarées dans ces vertes dentelles végétales d’une
- ténuité vertigineuse, qui se découpent sur l’azur lumineux où se
- condensent des vapeurs fécondantes. Elles-mêmes, ces grandes masses
- d’arbres se débattent sous des branches mortes qui, élancées devant
- elles, les serrent, les étreignent, boas tordus dans l’air, serpents
- aux bonds furieux, monstres dentelés et griffus; l’une de ces branches
- a tout à fait l’air d’un serpent ailé ouvrant sa gueule sanglante où
- elle brandit un dard enflammé; ici le rêve prend corps, la nature
- violée livre son secret, et avoue enfin qu’elle n’est qu’un
- entassement de monstres déchirants, occupés à s’entre-dévorer.
- Au-dessus de la composition énorme, un ciel fouillé, tourmenté,
- minutieusement découpé en nuées qui, comme chez Albert Dürer, ont
- chacune sa physionomie et son allure, océan éthéré où chaque vague est
- vivante et doit avoir un nom. A côté des larges masses d’arbres,
- d’autres masses plus légères, découpées avec la délicatesse d’un
- réseau de veines, et enfin, au loin, dans la pleine et sereine
- lumière, une ville démesurée elle-même, forêt de pierres, grande comme
- la forêt d’arbres...»
-
-J’ai cité tout le morceau, parce que, je l’ai dit, il défie à jamais
-toute velléité de description de la même œuvre sous son ciel pommelé.
-J’ajouterai seulement cet unique détail omis, que Bresdin a placé
-visiblement, sur le corps même du quadrupède, le monogramme de sa
-signature.
-
-Longtemps après, Huysmans écrit à son tour les lignes suivantes:
-
- «Le _Bon Samaritain_, un immense dessin à la plume, tiré sur pierre:
- un extravagant fouillis de palmiers, de sorbiers, de chênes, poussés
- tous ensemble, au mépris des saisons et des climats, une élancée de
- forêt vierge, criblée de singes, de hiboux, de chouettes, bossuée de
- vieilles souches aussi difformes que des racines de mandragore, une
- futaie magique, trouée au milieu par une éclaircie laissant entrevoir,
- au loin, derrière un chameau et le groupe du Samaritain et du blessé,
- un fleuve, puis une ville féerique escaladant l’horizon, montant dans
- un ciel étrange, pointillé d’oiseaux, moutonné de lames, comme gonflé
- de ballots de nuages.--On eût dit d’un dessin de primitif, d’un vague
- Albert Dürer, composé par un cerveau enfumé d’opium...»
-
-Quant à l’ouvrage de M. Henri Béraldi sur les graveurs du XIXe siècle,
-tel est son jugement à propos de la même œuvre:
-
-«Moitié vision étrange des anciens maîtres, mais aussi moitié travail de
-patience comme en exécutent les prisonniers: c’est ce que les artistes
-expriment pittoresquement en disant que c’est «noix de coco».
-
- * * * * *
-
-Voici, en outre, quelques pièces que la possession me met fréquemment
-sous les yeux, et qui vont nous permettre de classifier les motifs
-d’inspiration de l’artiste.
-
- «O feuillage, tu m’attires!»
-
-Ce mystérieux vers de Hugo pourrait servir d’épigraphe à une notable
-part de l’œuvre de Bresdin. Ce ne sont pas les moins éloquentes de ses
-planches, celles où des arbres de toutes essences, notamment des
-bouleaux aux blancs troncs satinés, prennent naissance entre ces rocs et
-s’entrecroisent au-dessus d’une eau qui les mire. En ce moment même
-j’admire trois de ces eaux-fortes, dont deux sont datées de 1880. Une
-fraîcheur y règne; ce sont des sous-bois aimés pour eux seuls, sans rien
-d’horrifique ni d’autrement mystérieux, que du mystère des sites
-ombreux, recueillis, solitaires.
-
-La troisième de ces eaux-fortes non peuplées que du frisson de l’air, de
-l’onde et des ramures, est un état inachevé, fort propre à nous laisser
-entrevoir le travail du graveur; les branches s’y étreignent comme des
-tentacules ligneux ou des pattes de crustacés; de plus troublantes, qui
-revêtent des aspects quasi-humains, semblent s’enlacer corporellement,
-et composent des groupes amoureusement condamnés à ne s’aimer qu’à
-travers l’écorce.
-
-Tout autre est celle qui suit, peut-être un ressouvenir du voyage
-d’Amérique, et comme un frontispice de forêt vierge; un inextricable
-fouillis de branchages circulairement enchevêtrés de frondaisons et de
-lianes à l’entour d’une vague trouée qui s’éclaircit au centre, telle
-que, parmi les épineux empêchements des difficultés et des obstacles,
-une lumineuse orientation vers l’inconnu, une perspective sur
-l’espérance...
-
-Mais l’horizon se déchire en ces deux paysages plus rocheux, nous
-laissant apercevoir, dans le premier une ville biblique, laquelle
-pourrait bien être Sodome, sur laquelle va s’entr’ouvrir ce ciel
-follement fuligineux, qui balaie au-dessus des nuées échevelées et
-sulfureuses.--Le second, plus calme, abrite deux plus paisibles cités,
-blotties en des rentrants, au pied des monts, au bord des eaux.
-
-C’est encore dans un paysage rocheux tout embrumé d’obscures vapeurs,
-que l’humanité fait son entrée sous forme de ce chevalier sur sa blanche
-monture. Il sonne du cor dans la direction du manoir dont les tourelles
-couronnent une éminence; et sa poésie est la même que celle qui nous
-émeut dans le _Retour du Chevalier_, une des plus pénétrantes
-compositions de Boeklin.--Un troisième paysage rocailleux de plus
-grandes dimensions, sert de décor à un bain de femmes.--Un nouveau bain
-de femmes, celui-là plus poétique et plus Océanien, groupe comme de
-jeunes Otahitiennes, entre des vols de colibris, sous la verdure
-veloutée des palmes. Rarahu, et ses compagnes, au ruisseau d’Apiré,
-vingt ans avant Loti.
-
-Pénétrons dans les susdites villes, autre domaine de Bresdin qui se
-plaît à démesurer fantasmagoriquement (et sans trop pourtant les sortir
-du réel) de normandes ou bretonnes demeures, à ériger en mitres les
-toits des maisons au-dessus desquels les clochers d’église percent des
-ciels aux nuages ressemblant à des boucles défrisées.--Encore un lieu de
-prédilection pour la pointe de notre graveur, ce sont des fermes aux
-couvertures de chaume dépeignées, et surmontées de cages à pigeons, fort
-bizarres; au devant, les palis d’un maigre verger, une mare où s’abreuve
-le bétail, autour de laquelle des poules picorent et des marmots
-piaillent.
-
-Ou sait que l’agriculture fut un des rêves de la vie de Bresdin, qui
-s’en distrait à dessiner de telles métairies: «Faire de l’agriculture,
-objet de tous mes vœux», écrit-il dans une lettre de 1866. «Car Bresdin,
-ajoute Paul Arène, toujours bon gré, mal gré, ramené au gîte, toujours
-interné par la nécessité entre Montmartre et Montparnasse, eut toujours
-la même idée fixe: être colon, s’établir aux champs, dans un pays où les
-champs ne coûteraient rien, vivre de la vie paysanne, défricher, piocher
-au soleil, boire l’eau des sources, et partager avec sa famille, les
-oiseaux de l’air et les bestioles des bois, de grosses tranches de bon
-pain bis qui sent encore la terre et le blé.» Et l’écrivain conclut sur
-le pittoresque tableau de l’essai de colonisation d’un grenier, tenté à
-Paris par Bresdin: «Champs ensemencés, arbustes, gazons, légumes, parmi
-lesquels s’ébattaient poules et lapins, merles et moineaux, rien n’y
-manquait, pas même la cabane habitée dans un coin par notre colon...
-quand, sur la plainte du locataire d’en dessous, l’expulsion fut
-signifiée.»
-
-Une des plus mystérieuses planches est celle que Bresdin lui-même
-intitulait _Arcachon_, du titre banal d’un lieu qui, sans doute, lui
-fournit le motif de cette illustration singulière. C’est, en effet, de
-prime abord, un vulgaire châlet de bains de mer, qu’on a sous les yeux,
-un chef-d’œuvre de constructeur local, avec, par places, toute la gauche
-implacabilité d’une épure. Mais cette niaiserie architecturale ne fait
-que mieux valoir les détails curieux qui, peu à peu, surgissent,
-troublants et pleins de hantise. Des tourelles s’érigent, des vitraux
-s’entr’ouvrent, des balcons, tels que des corbeilles, s’emplissent de
-femmes aux costumes orientaux et aux longs voiles. Des oiseaux voltigent
-dans le ciel bouclé, et parmi les denses feuillages. Une grille close
-règne au-devant de l’immeuble de rêve. Sur le premier plan, une
-pastourelle, sa quenouille à la main, son marmot à ses trousses, garde
-tout un troupeau de bêtes aumailles et de leurs chiens, d’ânes et de
-brebis, et tout un poulailler dispersé, jusqu’aux poussins qui viennent
-d’éclore. Et tout ce monde velu et emplumé, marbré des taches
-blanchâtres d’une énigmatique clarté qui frappe la façade du châlet
-comme d’une rongeuse pâleur de clair de lune, se tient aux abords de cet
-habitacle féérique et bourgeois, prisonnier derrière sa grille.
-
-Je possède une variante du même motif, en laquelle le châlet tourne au
-castel; les sultanes y sont devenues des dames à hennin, entourées de
-seigneurs et de pages; et, sur le devant, le troupeau de tout à l’heure,
-a fait place à des cavaliers emplumés, à des varlets sonnant du cor
-parmi leurs chiens. C’est un moyenâgeux départ pour la chasse sur l’air
-de:
-
- «Assez dormir, ma belle,
- Ta cavale isabelle
- Hennit sous les balcons;»
-
-mais que sauve de banalité le génie du Maître. Détail curieux:
-l’épreuve, sur une sorte de faux vélin, est une de celles mentionnées
-par Champfleury, tirées au cirage. Elle est datée de 1869.
-
-Viennent ensuite de ces intérieurs Flamands pleins de jambons suspendus,
-de chapelets de saucisses et d’oignons, de claies, d’éclisses et de
-volumineux «pots-beurriers» coiffés d’un blanc papier ficelé, qui
-s’enfument dans la région supérieure du dessin. Cent accessoires du
-dernier fini s’entassent, au-dessous d’une image de Madone, sur la
-tablette encombrée et quasi débordante de cette cheminée de campagne:
-miche entamée, chandeliers, quinquet, pipe, tricot hérissé d’aiguilles.
-Et, devant l’âtre, une paisible famille de villageois, auprès du lit
-abrité et de son pot de chambre. Bresdin a varié plusieurs fois cette
-page domestique.
-
-Passons du réel au mystique, avec une grande lithographie, de 1883,
-baptisée par Bresdin: _la Pêche Miraculeuse_. Au-dessous d’un ciel plein
-d’oiseaux, dans lequel toute une perruque Louis XIV semble s’être
-débouclée, des montagnes hérissées d’architectures Ninivites. Et, sans
-que se délimite la naissance de l’eau ni l’achèvement des récifs, des
-bateaux ont cargué leurs voiles, devant tout un peuple en train d’amener
-à soi des poissons étranges.
-
-Des pieux sujets, Bresdin semble avoir, entre tous préféré la Fuite en
-Égypte. Il y voyait sans doute divinisé son propre rêve de familial
-voyage.
-
-Je possède, en diverses grandeurs, en successifs états de lithographie
-et d’eau-forte, six variations autour de ce thème. Les jeux du ciel et
-de l’eau, des rocs, et surtout des branchages, modulent, autour du
-groupe auréolé, de linéaires symphonies. Les deux plus belles sont
-d’aspect bien différent: celle-ci, paisible, parmi la luxuriance d’une
-végétation d’Orient, sous l’entrecroisement noueux des rameaux vêtus de
-feuilles; celle-là (l’épreuve d’un noir velouté que Bresdin lui-méme
-dénomma _la Vigoureuse_) triste, en un paysage d’hiver, sous le fer
-forgé des branchages nus, image de la mort, au-dessus d’un torrent,
-image de la vie. Il semble que cette gravure soit la reproduction du
-dessin décrit par le numéro 2, du catalogue cité par M. Fourès.
-
-La _Comédie de la Mort_ suit de près et emboîte justement le pas; moins
-intéressante, elle fut plus célèbre et plusieurs fois décrite. On sait:
-des squelettes entourés de larves de Tentations; masques de rameaux
-noueux, grimaces de racines, grouillantes bestioles aux impossibles
-anatomies. Un sage médite en sa grotte, un miséreux s’affale, hébété; et
-vainement, Jésus, nimbé et invitant, désigne un ciel trop plein de
-nuages.
-
-Écoutez encore Huysmans:
-
- «La _Comédie de la Mort_, de Bresdin, où dans un invraisemblable
- paysage, hérissé d’arbres, de taillis, de touffes, affectant des
- formes de démons ou de fantômes, couvert d’oiseaux à têtes de rat, à
- queues de légumes, sur un terrain semé de vertèbres, de côtes, de
- crânes, des saules se dressent, noueux et crevassés, surmontés de
- squelettes agitant, les bras en l’air, un bouquet, entonnant un chant
- de victoire, tandis qu’un Christ s’enfuit dans un ciel pommelé, qu’un
- ermite réfléchit, la tête dans ses deux mains, au fond d’une grotte,
- qu’un misérable meurt, épuisé de privations, exténué de faim, étendu
- sur le dos, les pieds devant une mare.»
-
-Et ce sont encore deux actes, ou deux intermèdes de la même comédie
-macabre, ces deux feuillets jadis publiés par la _Revue Fantaisiste_:
-deux chasseurs dénichant sous un buisson où elle se tapit, la Mort,
-qu’ils destinaient à leur proie; puis, cette Mort assise, se prêchant
-elle-même à une femme en train d’allaiter, au bord d’une eau attirante
-et qui l’invite au suicide. J’ai vu, dans une autre collection, une plus
-convaincante figure de la Mort, à l’égard de cette femme; elle la
-persuade en lui tenant un écheveau allégorique du fil de nos jours. Et
-quand, dans une suivante gravure, la Mère s’est pendue avec son enfant,
-la Mort s’en réjouit en violonant.
-
-Voici encore un curieux _Combat antique_. Un César lauré, à cheval, des
-mercenaires, des prisonniers, toute une forêt d’hommes, de lances et de
-casques, traités par Bresdin avec l’enfantine et méticuleuse virtuosité
-qu’il apporte au rendu de ses forêts véritables. Une guerrière
-orientale, en turban, à cheval, l’épée à la main, dans un défilé, suivie
-de peuplades et de troupes. Enfin, le très compliqué et naïf frontispice
-de la _Revue Fantaisiste_.
-
- * * * * *
-
-J’ai gardé pour la fin, dans le compte rendu de cette petite collection,
-le tirage d’ailleurs récent et défectueux, (d’après une pierre
-retrouvée) d’une lithographie qui me livre la clef d’un épisode, dont
-voici le roman comique.
-
-Des circonstances que je dirai tout à l’heure, m’ont mis entre les mains
-une bizarre correspondance adressée à Bresdin, par un M. Hippolyte de
-Thierry-Faletan, demeurant à Paris, 67, avenue Joséphine, auteur (!) de
-fables, qu’il s’est mis en tête de faire illustrer. M. Dusolier sert
-d’intermédiaire; le prix convenu est de cent francs pour un frontispice,
-et d’un total de deux cents francs pour quatre autres dessins. Il est
-vrai que l’auteur est aussi ignorant de la syntaxe que de l’orthographe,
-confond une apostrophe avec un accent aigu, et rédige des phrases de
-cette tournure: «Si le travail que vous me ferez sera aussi
-consciencieux que vous me le dites dans votre lettre, ma conscience ne
-me permettrait guère de vous faire tort d’un centime.»
-
-Une épreuve de la _Comédie de la Mort_ est envoyée par M. Dusolier, au
-fabuliste, qui répond à l’artiste: «C’est une fort belle œuvre;
-puissiez-vous, Monsieur, vous inspirer de mes quelques fables, et me
-faire d’aussi _jolies_ (!) compositions, et tout aussi bien exécutées.»
-Et ce disant, il adresse à son illustrateur une espèce d’ébauche (car il
-dessine aussi!) indiquant par à peu près la composition du frontispice.
-
-«Numéro 1.
-
- Un homme étant couché dans un petit bateau,
- Amarré sous un saule au bord d’un clair ruisseau,
- A différents poissons tendait un certain piège
- Soutenu par un mince liège...
-
-«Numéro 3.--La fable n’étant pas encore faite je ne vous envois (_sic_)
-qu’un sommaire du sujet; ainsi il faudra représenter deux nègres en
-pantalons rayés et grand chapeau de paille, l’un d’eux travaillant à la
-terre, l’autre, encore dans le lointain, arrive avec une béquille, le
-bras en écharpe, et les vêtements en lambeaux.
-
-«Numéro 4.--Ici, représenter un train de chemin de fer sortant d’un
-tunnel et glissant sur une voie soutenue par un mur en maçonnerie.
-
-«Numéro 6.--Ici il faudrait représenter l’entrée d’une caverne, ou vaste
-grotte, dans laquelle on verrait des oiseaux de proie, comme milans,
-buses et faucons, en train d’égorger une compagnie de pigeons. Un
-corbeau doit sortir de la grotte en s’envolant.
-
-«Numéro 7.--Le bloc de marbre... Vous pouvez représenter ce bloc de
-marbre fendu par le milieu, ou disjoint; mais je pense que, comme il
-servirait pour le titre du livre (il serait nécessaire), de ne pas le
-trop disjoindre, afin de pouvoir y lire facilement ce titre: Fables par
-H. T. F.[18]»
-
- [18] Cette lettre est datée du 22 mars 1868.
-
-Or, dans la descriptive énumération des dessins de M. Capin, citée par
-M. Fourès, nous lisons:
-
-«Frontispice; il est bordé de branches entrelacées où grimpent des
-écureuils et où se glissent des serpents, avec deux chiens à
-l’extrémité. Au milieu, assis sur une large pierre, un poète tient un
-livre à la main, bouche ouverte, la dextre en avant et portant une
-escarcelle à sa ceinture; sur la pierre on lit: Fables, par T. F. 1868.
-Rodolphe Bresdin. Au-dessus, sur un pont passe un express. A gauche et
-au bas, un pêcheur à la ligne tient un poisson à la main. A droite, un
-homme va devant une paire de bœufs; un cavalier vient derrière lui.
-Hautes montagnes.»
-
-Voilà donc notre frontispice. Quant au jugement qu’il inspire à
-l’étonnant La Fontaine, le voici formulé dans une lettre de lui, datée
-de 1868:
-
- «J’arrive de voyage, et je viens de voir le frontispice, j’en apprécie
- tout le consciencieux de l’ouvrage, etc... quant au personnage que
- vous avez introduit, le jeune homme assis sur le bloc de marbre, je
- n’en ai pas saisi la nécessité; _pourquoi lui faites-vous tenir un
- poisson?_...»
-
-Et, plus loin:
-
- «J’approuve la disposition que vous donnez aux sujets formant le
- frontispice, sauf quelques petits détails. Le paysan se sauvant sur
- son âne, et le pêcheur volé, n’étant qu’une seule et même fable, il
- est fâcheux que vous ayez placé entre ces deux sujets, celui des
- nègres planteurs. Ensuite n’oubliez pas, _et cela est un point
- essentiel_, l’un des deux nègres est, seulement, estropié, et les
- habits déchirés; l’autre au contraire travaille, et tout en lui doit
- exprimer le bonheur et l’aisance.»
-
-Ces fables, la correspondance nous en livre trois, tout au long. Je me
-dispenserai d’en faire autant; les quelques vers cités plus haut
-donneront le ton de ces apologues, comme la mesure de cette prosodie, et
-les commentaires seuls sont pour nous d’un instructif attrait. La
-première fable adressée à l’illustrateur a pour titre bien venu: _Le
-Diplomate et la Fourmilière_.
-
- «J’ai l’avantage de vous adresser ci-jointe une de mes fables, pour
- qu’en en prenant connaissance, vous vous inspiriez à faire un des
- quatre dessins convenus. Selon moi, il y a de quoi faire un superbe
- paysage d’automne, sous bois ou autrement (en Europe, bien entendu)
- avec un grand beau chêne; je laisse d’ailleurs à votre riche
- imagination de le peupler d’insectes et d’animaux; parmi ceux-ci, des
- lapins, castors, écureuils, lézards, hérissons, etc...; mais pas de
- gros gibier. Quant à l’action à représenter, ce serait au moment où le
- personnage, en costume de chasse, s’arrête pour contempler la
- fourmilière. Ayez soin de figurer un corbeau qui, du haut de l’arbre,
- contemple le diplomate et semble n’attendre que son départ pour fondre
- sur la fourmilière.»
-
-Comparez le numéro 7 du catalogue de M. Fourès: «Dans un bois, un
-chasseur tient son fusil par le canon, etc...»
-
-Voici ensuite: _Le Papillon et la Mare_. Un papillon attiré par une
-fleur d’eau, risque de se noyer dans la boue.
-
- «Je pense--reprend notre fabuliste--que vous saurez tirer grand parti
- de ce petit sujet allégorique, dont vous aurez facilement saisi la
- morale, et vous en ferez, j’en suis certain, une poétique
- composition... Il faudrait représenter un joli paysage dans une
- vallée, avec la mare sur le premier plan, et dans le lointain, des
- montagnes; le ciel sans nuages. A l’exception de la mare et de ses
- abords, la campagne devrait être d’un aspect riant, beaucoup de
- fleurs, de papillons, etc... Il faudra représenter dans la mare ou sur
- ses bords, toute sorte de petits animaux tels que crapeaux (_sic_),
- grenouilles, petits serpents, rats, lézards; et, dans les branches de
- quelques saules rabougris et grimaçants, comme ceux de votre _Comédie
- de la Mort_, il faudrait mettre de grosses araignées dans leurs
- toiles, ainsi que quelques chauves-souris, cachées dans quelques
- crevasses de troncs, ou des hiboux. Il s’agit enfin de faire
- opposition avec le riant du reste de la campagne, et représenter une
- nature-morte désolée, triste et pleine de terreurs et de pièges
- cachés. Au milieu de la mare, il faudra sur un lit de feuilles larges,
- et à fleur d’eau, représenter une belle fleur épanouie. Je laisse à
- votre idée le moment à saisir et à représenter, soit l’instant où le
- papillon tombe dans la mare, près de la fleur, soit quand, arrivé sain
- et sauf sur les bords, il s’envole. Dans tous les cas, il faudrait
- pouvoir exprimer soit la joie, soit le dépit qu’éprouveraient les
- animaux malfaisants de la mare, et même donner une expression en
- rapport avec la situation aux arbres auxquels vous savez si bien
- donner une physionomie caractéristique.»
-
-Or la planche exécutée d’après ce dessin est celle que je possède, et
-qui nous a menés à cet épisode. Je l’ai dit, le tirage récent en est
-défectueux, mais on y reconnaît fort bien le résultat des volitions de
-l’infatigable exigeant. La fleur centrale est mal venue, et le papillon
-joue un rôle si accidentel qu’on le distingue à peine; mais les branches
-sont vraiment grimaçantes, comme il est écrit, et les aquatiques animaux
-grouillent dans ce cloaque.
-
-C’est, sans nul doute, l’original du dessin inspiré par la fable
-suivante, _Le Dindon et les Paons_, que nous retrouvons daté de 1868,
-dans la collection de M. Capin, toujours selon le catalogue cité par M.
-Fourès:
-
-«Une dizaine de paons, perchés sur de vieux troncs d’arbres, regardent,
-au-dessous d’eux, un dindon rouant, et qui semble vouloir les dépasser
-en beauté. Deux paons sont sur le sol, en face de l’orgueilleux et
-paraissent le narguer.» Suivons bien notre La Fontaine:
-
- «Je laisse à vous, monsieur, de choisir le moment à représenter dans
- le dessin. Je pense que le plus caractéristique serait le dernier
- épisode de la fable, celui où tous les paons, les uns traînant leur
- queue, les autres en la déployant, regardent dédaigneusement le dindon
- qui avance fièrement parmi eux. Vous pouvez mettre la scène sur la
- terrasse d’un château ou d’un palais, ou bien dans un beau jardin, les
- paons se promenant, ou restant perchés sur des balustrades, sur de
- grands vases.»
-
-Enfin, la fable intitulée _la Baleine et les Poissons_ est accompagnée
-de cette lettre (le 11 mai 1868):
-
- «Monsieur, je vous ai donné cette fable tout au long, afin que vous en
- approfondissiez bien toutes les nuances (!), toutes les situations (!)
- et que vous choisissiez ainsi l’instant le plus approprié pour votre
- composition; je vous laisse toute liberté d’allure, seulement, d’après
- moi, le moment à représenter serait celui où les poissons arrivent en
- masse près de la baleine; celle-ci devra être représentée à
- demi-corps, hors de la mer, lançant deux gerbes d’eau de ses naseaux.
- Il va sans dire que les vagues doivent être fort agitées par la
- tempête; dans le lointain, un ou deux vaisseaux en danger de naufrage;
- la pluie tombe, et un éclair sillonne le ciel. Dans un coin du tableau
- il faudra placer un rocher sortant de l’eau, etc...--Vous pourriez
- vous rendre chez un libraire de la ville et lui demander le livre de
- M. Louis Figuier, traitant des poissons, reptiles, oiseaux,
- etc...--Vous y puiseriez une foule de modèles de poissons pour le
- tableau, ainsi que des reptiles à introduire dans _Le Papillon et la
- Mare_, etc., etc...»
-
-Rapprochez du nº 6 du catalogue de M. Fourès: «Au pied d’une falaise
-très élevée est une énorme baleine. Des poissons très nombreux semblent
-attirés vers elle.»
-
-L’intègre Bresdin répond d’abord fort honnêtement, docilement,
-douloureusement:
-
- _Paris, le 18 avril 1868._
-
- «MON CHER MONSIEUR,
-
- «Je m’empresse de répondre à votre lettre, d’autant plus que je suis
- en retard sur le travail que je dois faire pour vous. Il serait plus
- avancé, si malheureusement le malheur ne se jouait de moi. Après les
- couches de ma femme, les yeux vinrent malades; depuis quelques jours,
- j’ai un rhumatisme aigu dans une épaule, avec atteinte dans l’autre.
- J’éprouve de telles douleurs qu’il m’a été impossible, depuis plus de
- huit jours, de faire quoi que ce soit. Ce qui fait que,
- malheureusement, vos dessins n’ont pas été plus avancés, et ne sont
- même pas commencés, sauf le frontispice où il y a encore beaucoup de
- travail à faire. Je vais un peu mieux, et vais me dépêcher de le
- terminer. Je n’ai donc pas encore, comme vous me le demandez, commencé
- la fable du _Diplomate et des Fourmis_.--De plus, quant au
- frontispice, _j’y ai fait entrer toutes les choses que vous me
- demandez_.»
-
-Pour cent francs!
-
-Le Mécène riposte par la commande d’un sixième dessin, lequel devra
-représenter «une réunion d’animaux tels que lion, tigre, léopard, ours,
-panthère, loups, rhinocéros, renard, etc...» (toujours tout ça pour
-cinquante francs), et il annonce «des remaniements fort importants dans
-_le Diplomate et les Fourmis_.»
-
-Bresdin commence pourtant à se fatiguer de tout ce verbiage. Le 29 juin
-1868, il écrit de Bordeaux:
-
- «Monsieur, vous n’avez pas compris ma lettre dernière... je vous ai
- dit déjà plusieurs fois que cela m’était égal de faire tel ou tel
- sujet. Comme vous m’avez interrompu plusieurs fois pour me dire d’en
- référer à vous... ayant toujours des changements, des corrections à
- faire, ne soyez pas étonné si je n’avance pas et si j’attends que vous
- me donniez chaque fois le sujet que vous préférez vous-même.»
-
-En réponse, l’auteur du _Diplomate_ se fâche à son tour, se gonfle, fait
-le dindon, met en avant ses hautes relations qui eussent pu profiter à
-un Bresdin plus souple. Puis il s’amende: «Vous avez tort de vous
-fâcher, je n’ai pas eu l’intention de vous froisser...» Et les travaux
-reprennent... et le bavardage:
-
- «Au moment même où ma lettre était à la poste, je m’aperçois de mon
- erreur en vous parlant de canard au lieu de dindon; mais persuadé que
- vous feriez abstraction de cette confusion, je ne vous ai pas aussitôt
- écrit pour vous rassurer. Vous voilà maintenant fixé.--Puisque vous
- recommencez le dessin du _Papillon_, je me permets de vous adresser un
- projet de disposition... Souvenez-vous du ciel sans nuages, et quant
- au papillon, il devrait être légèrement posé sur l’eau, et comme se
- débattant et faisant des efforts pour sortir de la mare sans se
- souiller au contact impur et suicidial (!) de l’eau corrompue, dans
- laquelle s’étale la belle fleur aux reflets d’albâtre qui l’a tenté.
- Touts (_sic_) les animaux malfaisants ou autres que vous mettrez dans
- la mare devront converger leur attention sur le papillon. Donnez aux
- saules des figures diaboliques comme dans votre dessin de la _Comédie
- de la Mort_. La végétation, par opposition à la fleur qui, d’un beau
- blanc, s’étale, ou se dresse de la mare, devra paraître quelque peu
- fanée et desséchée. N’oubliez pas que la scène se passe pendant les
- chaleurs de l’été, et dans un climat méridional...»
-
-J’ai transcrit ce petit procès par le menu en l’élucidant de mon mieux,
-parce que, sous sa niaise apparence, il est fort édifiant; on lui
-pourrait donner comme épigraphe, cette réflexion d’un penseur
-contemporain: «Le monde nous est parfois révélé par ses interprètes les
-plus lourds.» Voyez cet amateur plus qu’inhabile, et plus que tatillon,
-dont la vanité s’enfle à l’idée de se voir illustré par ce graveur qui
-donne aux branches une physionomie; et le voilà tel qu’un taon autour de
-Bresdin, à le piquer deci, delà, des plus sottement dans la forme, des
-plus salutairement quant au fond, puisqu’il en résulte les beaux dessins
-de la collection Capin, entre lesquels, particulièrement celui des paons
-doit être admirable.
-
-Maintenant le fol Thierry en a-t-il été pour ses avis, et pour un _sic
-vos non vobis_ finalement murmuré?... En un mot, le recueil de fables
-a-t-il paru illustré par Bresdin? Je l’ignore et j’en doute beaucoup;
-mais je laisse à quelque bibliophile vétilleux cette solution finale. M.
-Aglaüs Bouvenne a publié un catalogue de l’œuvre gravé de Bresdin; il
-comprend 61 numéros et fait mention de trois des lithographies du livre
-de fables.
-
-Je pourrais décrire encore quelques gravures admirées dans des
-collections étrangères, mais l’inspiration n’en diffère pas sensiblement
-de celles que nous avons examinées, et je ne veux pas étendre hors de
-proportions cette longue étude.
-
- * * * * *
-
-Aux écrivains déjà mentionnés pour s’être occupés de Bresdin, il sied
-d’ajouter Cladel qui, dans _Urbains et Ruraux_, a consacré un chapitre à
-Bresdin, sous ce titre: _Sous-cantonnier de l’Arc-de-Triomphe_. Paul
-Arène dans _Un Vieil Artiste_, le chapitre qu’à son tour, il consacre à
-Bresdin, en son _Paris-Ingénu_, certifie le fait qui sert de thème aux
-variations de Cladel: «En 1880, l’année du rude hiver... alors que,
-presque aveugle, il (Bresdin) était réduit, pour gagner sa vie, à
-raccommoder, sous un hangar ouvert à tous les vents, les outils des
-ouvriers occupés à balayer la neige des rues.»--Un petit article signé
-_Nives_, dans _L’Art Français_ du 12 janvier 1878, fait discrètement
-appel à la charité, en faveur de Bresdin, et précise le détail:
-«Bresdin, l’auteur du _Bon Samaritain_ et de la _Fuite en Égypte_,
-Bresdin est balayeur! Vous avez bien lu: balayeur...»--_Væ Victis_, dans
-un autre volume de Cladel: _Raca_, traite encore de Bresdin.
-
-Le 13 janvier 1885, Monsieur Henry Fouquier consacre, lui aussi, dans
-_L’Événement_, à la mémoire de Bresdin, un bienveillant commentaire.
-
-Les éléments de ce travail étaient rassemblés, quand il m’a été donné
-d’apprendre l’existence, et de faire la connaissance de Mademoiselle
-Rodolphine Bresdin, fille aînée et préférée du graveur. Malgré les
-irréparables dissensions qui divisaient alors le ménage de ses parents,
-elle rendit à son père, dans Sèvres, une visite indiquée au cours de
-l’étude de M. Fourès.
-
-J’ai vu moi-même, chez Mademoiselle Bresdin, d’étonnants albums dont
-elle a patiemment et pieusement réuni les éléments divers. Lithographies
-et eaux-fortes s’y entremêlent de magnifiques dessins dont, à mon sens,
-voici la provenance. Je ne tiens aucun d’eux pour un original proprement
-dit, et tel est aussi l’avis de Mademoiselle Bresdin.
-
-Au moment de livrer un de ses dessins à la plume, l’auteur en prenait un
-calque, aussi fouillé que le modèle, à en juger par ces spécimens. C’est
-une grande partie de ces calques dont la fille du graveur possède la
-collection. Elle est extraordinaire, et peut, et doit servir de prétexte
-à réunir autour d’elle, quelque prochain jour, une exposition de l’œuvre
-de Bresdin, sur laquelle le moment est plus que venu d’attirer
-l’attention du public artiste.
-
-Les dessins de M. Capin, et ceux qu’on pourra çà et là se procurer, dans
-quelques rares cabinets d’amateurs, formeront, avec les lithographies et
-les eaux-fortes prêtées par tel ou tel, un ensemble respectable quant au
-nombre, mais bien principalement, quant au prestige. Ce qu’on verra dans
-ces dessins, ce seront les variations des thèmes que j’ai indiqués, mais
-infiniment plus précieuses; de vieilles villes aux pignons historiés et
-mystérieux, et dont les clochers, pareils à des index aigus et levés,
-semblent dévider des nuages; des montagnes, des défilés de maisons; et
-devant, et parmi, sous d’étranges parasols, des foules lilliputiennes,
-des forêts pleines d’horreur sacrée, des paysages hantés de guerriers:
-Schamyl, qui fut un héros de Bresdin; de plus anciens combats: des chars
-gaulois, la bataille d’Ascalon.
-
-Et, sur l’eau, ce sont les mâts qui s’érigent, tels que les clochers de
-la verte et mouvante cité des vagues.--Puis, au-dessus de toutes ces
-choses, la Mort planant, l’inévitable persuasive, l’universelle
-réconciliatrice que, sans nul doute, l’artiste envisage, selon la belle
-figure de Madame Valmore, comme
-
- «... cette cueilleuse d’âmes,
- Ne les moissonnant pas pour en tuer les flammes,
- Mais pour les délivrer de leur lourd vêtement,
- Comme on ôte le sable où dort le diamant.»
-
-Et le visiteur, souvent charmé, toujours fasciné, devant la révélation
-de ces dessins qui n’ont d’équivalent que dans certains tracés
-médiumniques, de ces dessins que l’on comprend mieux en sachant que
-l’auteur restait parfois de longues heures à contempler les araignées
-tissant leur toile, s’ébahira une fois de plus au souvenir de celui qui
-fut l’Ixion du «Moëllon lithographique».
-
-«Je roule cette pierre depuis cinquante ans» a-t-il écrit sur un rocher
-qui occupe le centre d’une de ses compositions. Daniel qui habita un
-temps, rue Fosse-aux-Lions, mais qui, toute sa vie, fut livré aux bêtes.
-Artiste que Gautier eût rangé parmi ses _grotesques_, Vallès, parmi ses
-_réfractaires_, Verlaine, entre ses _maudits_, et que j’intitule, moi,
-le _Job du Burin_.
-
-Quant à son caractère, d’une pure rusticité bonasse et naïve, il
-l’assimile, sur de certains points, au frère Junipère des _Fioretti_, ou
-encore au Saint-Joseph de Cupertino des _Physionomies de Saints_.
-
-J’ai, devant moi, deux portraits de Bresdin, en des temps meilleurs;
-l’un, une gravure de M. Aglaüs Bouvenne, présente une tête de reître, à
-la barbe touffue, au crâne socratique, assez semblable au Verlaine des
-dernières années. L’autre, bien préférable, une photographie du
-bonhomme, assis, jambes croisées, en attitude familière, sous son
-paletot de grosse étoffe, son pantalon à carreaux, sa pipette à la main,
-la tête débonnaire et volontaire, paysanne et fine.
-
-Ixion a cessé de rouler sa pierre, à Sèvres, le 11 janvier 1885. Daniel
-s’est évadé hors de cette fosse aux lions que fut pour lui l’existence
-humaine. Job a rendu le dernier soupir dans un grenier de quarante
-mètres de long, où il s’efforçait d’acclimater la nature, et dont il
-affirmait avec orgueil, pour exalter les proportions d’un tel logis,
-qu’on ne saurait s’y asphyxier, à moins de vingt-cinq francs de charbon.
-
-Son voisin, M. Henri Boutet, nous a légué une triste image de Bresdin
-sur son grabat de mort. C’est en un coin de grenier sordide, un lit, ou
-plutôt un coffre en planches; et dedans, la dépouille: une sorte de
-vieux marmot barbu et chauve, une poupée en guenilles, aux menottes non
-rejointes. La paillasse est houleuse, le lit, trop court; des hardes y
-sont accrochées. Par terre des sabots, une canne, une casserole, une
-caisse, un casque tonkinois frappé de coups d’ombre et de clarté par une
-lumière de chandelle.
-
-Ce dessin a été racheté le 28 janvier 1891, Rue Drouot, dans la vente de
-Champfleury, qui a bien pu supporter la vue d’une telle image de _sa
-victime_; Champfleury qui, alors _directeur de la Manufacture de
-Sèvres_, daigna suivre en la compagnie de MM. Cladel, Bracquemont,
-Boulet, et de quelques terrassiers, le convoi de l’homme dont il était
-convaincu d’avoir fait la célébrité...
-
-Il lui devait sa fortune.
-
-
-
-
-III
-
-La Porte ouverte au Jardin fermé du Roi
-
-STÉPHANE MALLARMÉ
-
- «Aidons l’hydre à vider son brouillard.»
-
- MALLARMÉ.
-
-
-[Illustration: Stéphane MALLARMÉ 1842-1898]
-
-
- «MON CHER AMI,
-
- «Mallarmé vient aujourd’hui à 3 h. 1/2 à l’atelier, Rue de la
- Sorbonne, voulez-vous y venir?
-
- Tout à vous,
-
- CHAULNES.
-
- Jeudi matin.»
-
-Ce billet conservé par moi, et tracé par Paul de Chaulnes, au-dessous de
-l’A patronymique des d’Albert et de la couronne ducale, vainement je
-m’efforce d’en préciser la date manquante, qui ne peut être ultérieure à
-1879, mais qui doit être antérieure à 1878, je pense, ou 1877. En voici
-la genèse. Jeune alors, et très féru de poésie parnassienne, j’en étais
-à mes premières rencontres sur la route du Parnasse contemporain, avec
-le Sphinx-Mallarmé (je parle de son œuvre) dont l’énigme me semblait,
-entre toutes, surexcitante. Comme je discourais de lui, un soir, dans
-une réunion mondaine, j’eus l’agréable surprise d’apprendre que le
-mystérieux poète fréquentait chez Charles Cros, en train, lui-même, de
-chercher, pour le Duc de Chaulnes, la photographie des couleurs.
-
-Je n’eus garde de manquer au rendez-vous offert, où je fis la
-connaissance de l’homme remarquable et singulier, duquel de fort exactes
-descriptions ont été tracées.
-
-De jeunes hommes, à peine, en ce temps-là, des adolescents, depuis
-devenus des élèves de ce même Mallarmé, ont fait, lors du trépas de ce
-Maître rare, résonner autour de son monument, des nénies bien inspirées.
-J’en veux tout d’abord extraire quelques accords expressifs de cette
-manière d’être extérieure de l’individu, qui fut, chez celui-ci,
-partiellement représentative de son art: «Une voix douce, musicale,
-inoubliable», écrit Monsieur André Gide. «Son aspect, ajoute Monsieur
-Albert Mockel, était de simplicité, de franchise et même de familiarité,
-ennemi de toute pose et de tout geste dramatique.» Et plus loin: «Un
-geste léger qui commentait ou venait souligner un beau regard doux comme
-celui d’un frère aîné, finement sourieur mais profond, et où il y avait
-parfois une mystérieuse solennité.» Monsieur Mauclair est plus étendu:
-«sa taille moyenne, son air simple d’homme grisonnant et d’une mise
-absolument sobre (toujours une Lavallière noire sur un veston noir), il
-parlait de cette voix lente, chantante et sourdement voilée... comme
-dans une église, avec une solennité atténuée. On voyait pourtant un
-homme de bonne humeur et de simple abord, ni gourmé, ni pompeux, ni
-précieux...»--«un peu de prêtre, un peu de danseuse», écrit à son tour,
-du geste de Mallarmé, un des hommes qui l’ont le mieux connu, Georges
-Rodenbach, «l’aigu et fluide enchanteur des _Vies Encloses_», selon une
-expression de Mallarmé lui-même.
-
-Voilà pour le personnage, en quelques traits exacts, sommaires et
-corrélatifs, _de visu_ observés, puis notés de souvenir par des assidus,
-moins empressés, ce semble, en de funèbres instants, à nous renseigner
-sur son œuvre qu’à varier sentimentalement les tristes discours, «que
-leur met en esprit l’amitié» scolastique: «on a tout le temps désormais
-pour parler de son œuvre; ceux qui viendront après nous pourront mieux
-en parler encore...» formule le premier; et le second: «d’autres
-analyseront son art si noble», ce qui n’empêche pas Monsieur Gide de
-nous parler excellemment de «l’effrayante densité que laisse aux mots
-(dans ces écrits de Mallarmé) la méditation intérieure», et Monsieur
-Mockel de définir avec exactitude cette «pensée dont il (Mallarmé)
-restreignit l’ampleur, en apparence au moins, et à dessein comme pour en
-aiguiser mieux la pénétrante vigueur»; aussi, cet «art hermétique et
-distant» qui «choisit des paroles plus mystérieuses pour n’être point
-tenté d’avilir son art» en des temps qui n’«accueillent avec joie que
-les formes les moins nobles» de la poésie. Mais à peine d’exemples, au
-cours d’une étude presqu’uniquement théorique, pleine d’ailleurs de
-subtils aperçus, d’ingénieuses interprétations de l’art de Mallarmé, et
-que couronne, avec ce mot sincère sur l’homme: «il forçait à aimer plus
-qu’on n’avait admiré», un très noble vers inconscient, un de ces
-alexandrins qui se glissent parfois à leur insu dans la prose des
-poètes: «Le cœur qui sait aimer, le front qui sait comprendre.» Heureux
-déjà qui a su inspirer et mériter le double ex-voto d’un tel éloge!
-
-Monsieur Mauclair, une fois épanchée, poétiquement et affectivement, la
-funéraire libation de son personnel regret, nous livre de
-caractéristiques formules de l’art de son Maître: «Le langage parlé, à
-ses yeux, n’avait aucun rapport avec le langage écrit» et il demeurait
-«courbé sur un manuscrit jusqu’à ce qu’il ne restât qu’une condensation
-de rêve et de style.» Des citations développées et bien choisies
-viennent corroborer ces justes expressions, de «leur syntaxe elliptique
-et très concentrée». Le _démon de l’ellipse_, ce mot avait déjà été
-prononcé assez anciennement, sur le propos de Mallarmé par un
-physiologiste qui, naturellement, en conclut à une forme de l’aphasie.
-
-Je préfère les conclusions de nos jeunes[19] commentateurs, plus
-poétiques, plus respectueuses, peut-être plus vraies, en tout cas plus
-touchantes, de ce désir d’admirer au moins autant qu’on avait aimé,
-cette œuvre dont nous entendons Monsieur Gide nous affirmer qu’elle
-«s’illumine tout entière à qui veut bien la pénétrer intimement,
-lentement, pas à pas, comme on entre dans le système clos d’un Spinosa,
-d’un Laplace, ou dans une géométrie.» Je goûte fort aussi cette
-réflexion de Monsieur Mockel: «Qu’on ne soutienne pas que cela n’est
-point de la langue la plus strictement Française. Les grammairiens
-n’ignoraient aucune de ces tournures qui mirent tant de gens en
-désarroi, car ils leur ont donné des noms: l’ellipse, la synchise,
-l’apposition, la syllepse, l’anacoluthe, et l’on peut croire qu’ils
-n’auraient pas inventé des mots de cette espèce, si l’on n’en avait eu
-besoin.»
-
- [19] Ils ne le sont plus. C’est dire l’âge de cette étude.
-
-Examinons la question à notre tour, et cherchons à la circonscrire: le
-but de toute lecture étant d’instruire et de faire réfléchir, bien avant
-que de divertir, tout lecteur qui se laissera rebuter par l’érudition
-enseignante et la précieuse linguistique de la _Tentation de Saint
-Antoine_ ou d’_Émaux et Camées_, par exemple, méritera pour le moins, le
-titre d’illettré, sans conteste. On n’en pourrait dire autant du lecteur
-rebuté par l’essai de lecture d’une œuvre de Mallarmé; ce _distinguo_
-est nécessaire. L’ayant établi, il serait indigne de la plus élémentaire
-bonne foi critique de ne vouloir voir (ainsi qu’on l’a insinué) que
-d’arbitraires farceurs ou de congénères déments, je ne dirai pas dans
-les fanatiques du genre (je ne sais s’il en existe, je n’en ai pas
-rencontré)[20]; mais dans ceux qui justement affirment, au cours de la
-difficultueuse et souvent inextricable lecture de Mallarmé, découvrir
-fréquemment, si ce n’est la plupart du temps, un sens non facultatif,
-mais indubitablement absolu, maintes fois plein de beauté, de grâce, de
-profondeur. Qu’il ne se découvre qu’à travers circonvolutions et
-circonvallations, qui songe à le contester? Pas plus qu’à en infliger la
-lecture aux amateurs du _style coulant_ ou, à ces producteurs
-_naturellement compliqués_, si justement définis par Gautier dans la
-préface des _Fleurs du Mal_, de nous offrir leur pensée tout couramment
-éclose dans la langue fluide de George Sand. Mais puisqu’il se trouve
-tant de chalands pour l’_écriture_ diluée, tant de poètes et de
-prosateurs pour les satisfaire, on reconnaîtra bien aux écrivains
-alambiqués et aux lecteurs de même acabit, le droit de se rencontrer et
-de se complaire. Surtout, puisqu’en fin de compte, je l’ai dit, le sens
-poursuivi finit presque toujours par se livrer, légitimant ainsi jusque
-dans leur obscurité maintenue, une foule d’obstructions pleines de
-promesses. Qui sait si l’actuelle incompréhension ne les maintient pas
-ainsi comme des réserves de langage, pareilles à ces névés faits de
-neiges éternelles, dont Michelet prétend qu’ils demeurent là comme des
-sources prêtes à irriguer le genre humain après des saisons de
-sécheresse mortelle. Un jour ainsi, quand le courant de la littérature
-incolore aura emporté et dissipé toutes les idées-mères, on verra fondre
-et se dissoudre ce langage saturé de concepts, dont la quintessence
-redonnera du ton aux veules phraséologies.
-
- [20] Ils ont fait leur apparition.
-
-Je ne disconviens pas qu’un cataclysme de bibliothèque n’y soit
-peut-être nécessaire; quelques suppressions, par des incendies de
-librairie, secondés par des disparitions de texte, aboutissant à une de
-ces formes, de ces tailles tardivement infligées, du fait d’un destin
-ingénieux, à des œuvres nativement touffues. Publius Syrus offre un
-exemple éminent de cette adaptation fatidique et posthume. On sait que
-ce latin auteur de nombreuses comédies ne se survit qu’en fragments
-émiettés vers par vers, lesquels composent une collection d’aphorismes
-d’une pure beauté, que peut-être n’aurait pas revêtue à nos yeux l’œuvre
-totale. Je ne pense pas avec certains que Mallarmé, mort à près de
-soixante ans, ait été enlevé trop tôt pour avoir accompli son œuvre. Je
-crois que cet accomplissement, loin d’être parfait par adjonctions, ne
-pourrait plus, comme à l’œuvre de Publius Syrus, qu’être effectué par
-des suppressions (Mallarmé n’aurait pas désavoué ce mot), résultant de
-_crises_.
-
-J’ai prononcé à propos de l’art de ce poète, deux mots qui le
-caractérisent bien: alambic et quintessence. Abstracteur de
-quintessence, s’il en fut jamais! c’est pour cela qu’il m’a plu donner à
-cette Étude sur cet alchimiste du verbe, ce titre qui lui convient si
-éminemment, et que j’emprunte à un antique bouquin d’alchimie déniché
-dans la bibliothèque de mon savant ami, le Professeur Robin,--qui fut
-aussi l’ami de Mallarmé: _Janua aperta ad hortum regis conclusum_: La
-Porte ouverte au Jardin fermé du Roi.
-
-Tentons une excursion dans ce labyrinthe. Je le comparerais volontiers à
-un jardin _à la Française_; et cette comparaison me mettrait d’accord
-avec ceux de ses commentateurs qui revendiquent hautement pour son art
-ce brevet de nationalité et ce titre d’origine. Les ormes et les ifs
-taillés, les uns en forme d’arceaux, les autres en guise de pyramides,
-n’en sont pas moins des arbres vivaces, des arbustes à feuilles
-persistantes. Savamment émondées par la rhétorique, les phrases de
-Mallarmé n’en composent pas moins des poèmes pensifs, des proses pleines
-de sève, pleines de rêve et l’on peut dire des tableaux qu’il exécute,
-comme le fait justement un des écrivains cités plus haut: «Les couleurs
-y sont toutes contenues, mais de manière qu’on les découvre dans la
-transparence, et sans qu’un relief les trahisse.»
-
-J’ajouterais, pour reprendre ma comparaison de cette littérature, aux
-névés, que sous leur forme frigide, les idées y paraissent circuler,
-telles que des poissons sous la glace.
-
-La même similitude nous reporte vers les sommets: la raréfaction des
-idées est proche de la raréfaction de l’air; la condensation des formes,
-si opaque ici pour la plupart, chose curieuse, évoque fréquemment, chez
-les initiés, une vision de blancheur, en même temps que de transparence.
-La raison est que l’obscurité de Mallarmé, ne réside pas dans le choix
-des mots, tous élus parmi les plus simples, sans recherches de
-néologismes ni d’archaïsmes, mais dans leur agencement. Des esprits
-experts en anglicismes, et c’était aussi l’opinion de Rodenbach,
-prétendent retrouver des tournures anglaises dans la syntaxe de notre
-auteur, et attribuent à l’enseignement quotidien de l’anglais qui fut,
-on le sait, sa très digne vie durant, le plus clair gagne-pain de
-Mallarmé, la déroutante structure de ses phrases.
-
-Je ne crois pas[21] pourtant qu’il y ait lieu de l’attribuer à
-l’_Euphuisme_ proprement dit, et d’établir une parenté entre l’auteur de
-_l’Après-midi d’un faune_, et _Euphues_, le héros de John Lillie, pas
-plus qu’avec Piercy Schafton, portrait de ce dernier par Walter Scott.
-Amado, sa caricature Shakespearienne, n’offre en ses _concetti_, d’autre
-ressemblance avec Mallarmé que de faire dire de lui par les pédants et
-par les princes, comme de ce Seigneur: «Il est trop précieux, trop orné,
-trop affecté, trop bizarre pour ainsi dire... le fil de sa verbosité est
-plus fin que les termes de son raisonnement. J’abhorre ces raffinés
-fanatiques... Quelle est la plume de paon qui a rédigé cette lettre,
-quelle est la girouette, quel est le coq de clocher qui en est l’auteur?
-Avez-vous jamais entendu quelque chose de plus drôle?... Cet homme
-sert-il Dieu?... Il ne parle pas comme une créature de Dieu.»--Lecteurs
-malévoles qui ne manqueraient pas aujourd’hui d’appliquer à Mallarmé
-l’apostrophe d’Hugo: «Prends garde à Marchangy!...»
-
- «Tu crois être Ariel, et tu n’es que Vestris!»
-
- [21] Je suis même persuadé du contraire.
-
- * * * * *
-
-Abordons à notre tour le sphinx. Ses premiers mots sont intelligibles:
-en voici des plus gracieux:
-
- «Imiter le Chinois au cœur limpide et fin,
- De qui l’extase pure est de peindre la fin,
- Sur ses tasses de neige à la lune ravie,
- D’une bizarre fleur qui parfume sa vie
- Transparente, la fleur qu’il a sentie enfant,
- Au filigrane bleu de l’âme se greffant.
- ... je vais choisir un jeune paysage
- Que je peindrais encor sur les tasses, distrait.
- Une ligne d’azur mince et pâle serait
- Un lac, parmi le ciel de porcelaine nue,
- Un fin croissant perdu par une blanche nue
- Trempe sa corne calme en la glace des eaux
- Non loin de trois grands cils d’émeraude, roseaux.»
-
-Ce sont, à mon avis, les plus réussis, les plus personnels, parmi les
-vers de la première manière du poète. Ils terminent le plus clair de son
-œuvre, parue dans l’année 66 du _Parnasse Contemporain_, et couronnent
-la dernière d’une dizaine de pièces d’inspiration et de facture assez
-Baudelairiennes.
-
-J’en citerai intégralement ce sonnet à la sœur de Celle qui est trop
-gaie:
-
-
-A CELLE QUI EST TRANQUILLE
-
- «Je ne viens pas ce soir vaincre ton corps, ô bête
- En qui vont les péchés d’un peuple, ni creuser
- Dans tes cheveux impurs une triste tempête
- Sous l’incurable ennui que verse mon baiser.
-
- Je demande à ton lit le lourd sommeil sans songes
- Planant sous les rideaux inconnus du remords,
- Et que tu peux goûter après tes noirs mensonges,
- Toi qui sur le néant en sais plus que les morts.
-
- Car le Vice, rongeant ma native noblesse,
- M’a comme toi marqué de sa stérilité;
- Mais tandis que ton sein de pierre est habité
-
- Par un cœur que la dent d’aucun crime ne blesse,
- Je fuis, pâle, défait, hanté par mon linceul,
- Ayant peur de mourir lorsque je couche seul.»
-
-Voici, maintenant, quelques vers isolés, relevés, parmi ceux qui me
-semblent devoir se parfiler, un jour, en l’anthologie de notre Syrus,
-dans le sonnet _Vere novo_:
-
- «Puis je tombe énervé de parfums d’arbres, las
- Et creusant de ma face une fosse à mon Rêve...»
-
-Encore, ce vers où _l’Azur_ s’obstine à percer l’enveloppant plafond de
-ténèbres, tramé par les nuages et les fumées:
-
- «Les grands trous bleus que font méchamment les oiseaux.»
-
-Et, dans la pièce _Les Fleurs_:
-
- «Pour le poète las que la vie étiole.»
-
-N’est-il pas poétique, cet ennui des jours casaniers, lequel
-
- «Croit encore à l’adieu suprême des mouchoirs»,
-
-non moins que ce doux front _taché de son_, dans lequel le rêveur peut
-bien voir
-
- «Un automne jonché de taches de rousseur»?
-
-Voici maintenant, au cours du volume de vers, en un poème d’âpre et
-nerveuse allure, les douloureux et risibles martyrs du _Guignon_:
-
- «Désolés sans l’orgueil qui sacre l’infortune,
- Égaux de Prométhée à qui manque un vautour.»
-
-Viennent ensuite deux poèmes de plus longue haleine. Le premier est, on
-peut dire _le célèbre_[22] poème d’Hérodiade, vraiment un Gustave Moreau
-en vers, avec ce mérite de ne pas s’être inspiré du peintre. L’héroïne
-de Mallarmé confère au type biblique ce rajeunissement de l’hybrider du
-païen Narcisse. Oui, c’est bien une sorte de Narcisse féminin que le
-personnage ainsi présenté de la danseuse des Livres Saints, un peu
-parent aussi de la Salammbô de Flaubert. Il me semble, et cette
-explication me paraît tout à fait nécessaire pour s’accorder avec la
-propre version de Mallarmé sur le sens de son mythe, que cette Hérodiade
-nous offre un composé des deux femmes de Machœrons; non seulement
-Hérodiade, mais Salomé, la monstrueuse dualité qui exigera la tête de
-Saint Jean. Or, il n’est pas fait allusion à ce final épisode, sauf par
-l’indication du caractère qui le doit déterminer. Et je crois qu’il y a
-lieu de voir, en cette éloquente suppression, une de ces muettes
-indications que l’écrivain chargeait de s’exprimer plus haut que le
-verbe. Il s’agit donc de livrer énigmatiquement le secret du pervers
-_féminin_ qui doit danser pour la décollation d’un juste. Le poète
-procède ainsi, il nous montre une jeune Vierge mystérieusement,
-furieusement jalouse de sa propre virginité, jusqu’à repousser avec
-épouvante les gestes de sa vieille nourrice qui s’offre à la coiffer et
-à l’oindre: «Reculez!», s’écrie la farouche Hérodiade,
-
- «O femme, un baiser me tûrait.
- Si la beauté n’était la mort...»
-
- [22] Il l’est devenu.
-
-Et comme la servante se rapproche:
-
- «Arrête dans ton crime,
- Qui refroidit mon sang vers sa source; et réprime
- Ce geste...
- Ce baiser, ces parfums offerts...
- ... cette main encore sacrilège.
- Car tu voulais, je crois, me toucher...»
-
-Mais la nourrice insiste:
-
- ... «J’aimerais
- Être à qui le Destin réserve vos secrets.
-
-HÉRODIADE
-
- Oh! tais-toi!
-
-LA NOURRICE
-
- Viendra-t-il parfois?
-
-HÉRODIADE
-
- Étoiles pures.
- N’entendez pas!
-
-LA NOURRICE
-
- ... pour qui, dévorée
- D’angoisse, gardez-vous la splendeur ignorée
- Et le mystère vain de votre être?
-
-HÉRODIADE
-
- POUR MOI.»
-
-Je souligne cette réponse, qui est le _qu’il mourût_ de Mallarmé, et qui
-nous livre le mot de son héroïne. Elle s’exalte et proclamant à sa
-nourrice tel motif de sa rétrospective fureur:
-
- «C’est quand je me souviens de ton lait bu jadis!»
-
-Elle se compare, en sa virginité, aux trésors à jamais ensevelis dans
-les profondeurs du sol, et rythme cette révélatrice incantation d’une
-plus sauvage beauté que les languides accents de la fille d’Hamilcar:
-
- «Oui, c’est pour moi, pour moi, que je fleuris, déserte!
- Vous le savez, jardins d’améthyste, enfouis
- Sans fin dans de savants abîmes éblouis,
- Ors ignorés, gardant votre antique lumière
- Sous le sombre sommeil d’une terre première,
- Vous, pierres où mes yeux comme de purs bijoux
- Empruntent leur clarté mélodieuse, et vous,
- Métaux qui donnez à ma jeune chevelure
- Une splendeur fatale en sa massive allure!
- Quant à toi, femme née en des siècles malins
- Pour la méchanceté des antres sibyllins,
- Qui parles d’un mortel devant qui, des calices
- De mes robes, arôme aux farouches délices,
- Sortirait le frisson blanc de ma nudité,
- Prophétise que si le tiède azur d’été,
- Pour lequel par instants la femme se dévoile,
- Me voit dans ma pudeur grelottante d’étoile,
- Je meurs!
- _J’aime l’horreur d’être vierge_, et je veux
- Vivre parmi l’effroi que me font mes cheveux
- Pour, le soir, retirée en ma couche, reptile
- Inviolé, sentir en la chair inutile
- Le froid scintillement de ta pâle clarté,
- Toi qui te meurs, toi qui brûles de chasteté,
- Nuit blanche de glaçons et de neige cruelle!
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Puis, après une accalmie où palpite ce beau vers:
-
- «l’azur
- Séraphique sourit dans les vitres profondes»,
-
-le suprême aveu de la vierge s’exhale, son «suprême sanglot meurtri»,
-avec le dernier accord du poème:
-
- «Vous mentez, ô fleur nue
- De mes lèvres! j’attends une chose inconnue,
- Ou peut-être, ignorant le mystère et vos cris,
- Jetez-vous les sanglots suprêmes et meurtris
- D’une enfance sentant parmi les rêveries
- Se séparer enfin ses froides pierreries.»
-
-C’est bien le suprême aveu, le suprême sanglot, le dernier accord; mais
-leur répercussion leur survit; elle ébauche le secret, lequel, je le
-tiens du poète lui-même, _n’est autre que la future violation du mystère
-de son être par un regard de Jean qui va l’apercevoir, et payer de la
-mort ce seul sacrilège; car la farouche vierge ne se sentira de nouveau
-intacte et restituée tout entière à son intégralité, qu’au moment où
-elle tiendra entre ses mains la tête tranchée en laquelle osait se
-perpétuer le souvenir de la vierge entrevue_.
-
-Tel est ce poème, dont, à défaut de Moreau, l’illustrateur aurait pu
-être encore, et plus expressivement, le singulier Aubrey Beardsley.
-
-L’autre poème, amené, lui, à la célébrité, par l’interprétation musicale
-d’un Debussy, est cet _Après-midi d’un Faune_, dont je pus encore me
-procurer, lorsque je connus Mallarmé, un exemplaire en première édition,
-sur papier du Japon, orné (?) d’un griffonnage de Manet, et (sans doute
-pour l’amour de Lola de Valence) rattaché d’un double cordonnet alterné
-de rose et de noir.
-
-Je n’essaierai pas de _traduire_ cette _Églogue_; la pensée du poète
-commence à s’y envelopper d’ombres à la fois opaques et diaphanes.
-
-En ces sortes d’interprétations de Mallarmé, l’important, pour qu’elles
-offrent quelque intérêt, est de se tenir à égale distance entre la
-cécité volontaire des illettrés, et la compréhension de parti-pris, des
-zélateurs. L’illustre Crookes a fait faire un grand pas à la science
-psychique, en refusant de mentionner les apports phénoménaux pour
-n’enregistrer que les déviations infinitésimales. Souvenons-nous de cet
-exemple.
-
-Avec _l’Après-midi_, le texte de Mallarmé s’obnubile. Sur un fond
-toujours scrupuleusement prosodique, des courants d’idées circulent,
-tels que des veines dans une agate, ou des taches sur un marbre; mais
-que d’interruptions et de disparitions, qui font penser à cette «clarté
-qui vient par surprise», dans certain vers d’Hugo.
-
-Des nymphes, plus que lascives, ce semble, lasses
-
- «De la langueur goûtée à ce mal d’être deux»;
-
-un faune musicien, aux modulations harmonieuses et abstruses. En voici
-les plus claires:
-
- «Je t’adore, courroux des Vierges, ô délice
- Farouche du sacré fardeau nu qui se glisse
- Pour fuir ma lèvre en feu buvant, comme un éclair
- Tressaille! La frayeur secrète de la chair:
- Des pieds de l’inhumaine au cœur de la timide...»
-
-Sans omettre ce tableau curieusement pittoresque:
-
- «Ainsi, quand des raisins j’ai sucé la clarté,
- Pour bannir un regret par ma feinte écarté,
- Rieur, j’élève au ciel d’été la grappe vide
- Et, soufflant dans ses peaux lumineuses, avide
- D’ivresse, jusqu’au soir je regarde au travers.»
-
-Et ces vers qui transposent comme un charme virgilien:
-
- «Chaque grenade éclate et d’abeilles murmure»,
-
-puis:
-
- «A l’heure où ce bois d’or et de cendres se teinte,
- Une fête s’exalte en la feuillée éteinte...»
-
-En somme faune, moins de Fontainebleau que de Rambouillet et qui,
-nommant le baiser
-
- «ce doux rien par leur lèvre ébruité»,
-
-n’est pas bien loin de Cyrano, qui le définit:
-
- «Baiser, point rose sur l’i du verbe aimer...»
-
-Couronnons cette série de citations avec cette charmante
-
-
-SAINTE
-
- «A la fenêtre recélant
- Le santal vieux qui se dédore
- De sa viole étincelant
- Jadis avec flûte ou mandore
-
- Est la Sainte pâle, étalant
- Le livre vieux qui se déplie
- Du Magnificat ruisselant
- Jadis selon vêpre et complie:
-
- A ce vitrage d’ostensoir
- Que frôle une harpe par l’Ange
- Formée avec son vol du soir
- Pour la délicate phalange
-
- Du doigt que, sans le vieux santal
- Ni le vieux livre, elle balance
- Sur le plumage instrumental,
- Musicienne du silence.»
-
-J’y vois, dans le cadre d’une fenêtre lozangée de vitraux, une extatique
-Cécile, les mains détachées de sa viole en un geste d’élévation vague,
-semblant frôler un invisible instrument que le poète devine être l’aile
-d’un ange, divine harpe aux cordes de plumes, résonnant sans voix en
-deux derniers vers, l’un de concise description, l’autre de pénétrant
-mystère.
-
- * * * * *
-
-Une curiosité, sans doute un caprice de l’euphuisme de Mallarmé, c’est
-la possibilité pour lui, de se concilier avec certain grotesque voulu,
-ou des mots grossiers; ainsi, ces enfants
-
- «Qui, le poing à leur cul, singeront sa fanfare
- ...
- Ils sont l’amusement des racleurs de rebec,
- Des marmots, des putains...»
-
-Les deux _Chansons bas_ offrent un typique exemple de ce comique
-singulier, à la fois gourmé et plaisantin, pince-sans-rire et
-funambulesque (c’est dire Banvillesque). _Le Savetier_:
-
- «Le lys naît blanc, comme odeur
- Simplement je le préfère
- A ce bon raccommodeur.»
-
-Quant à _la Marchande d’herbes aromatiques_, elle n’est autre qu’une
-jeune débitante de cette lavande destinée à parfumer des endroits
-secrets; mais le poète lui conseille plutôt de la piquer dans sa
-chevelure pour
-
- «Que le brin salubre y sente
- ...
- Ou conduise vers l’époux
- Les prémices de tes poux.»
-
-Il est intéressant de placer en regard de ce bizarre filon la très
-gracieuse veine de madrigal qui fut une grâce de notre auteur.
-
-Le suivant sonnet, souvent cité, en est le type accompli. Il en existe
-deux versions; je citerai la première; outre qu’elle est plus à mon
-goût, elle plaira mieux aussi à ceux que je désire renseigner. Mallarmé
-_polissait_ et _repolissait_, resserrant sans cesse sa pensée, on sait
-avec quelle insistance, et sans toujours améliorer ainsi qu’il advint,
-notamment, à Ronsard.
-
-Écoutez le
-
-
-PLACET FUTILE
-
- «J’ai souvent rêvé d’être, ô duchesse, l’Hébé
- Qui rit sur votre tasse au baiser de tes lèvres.
- Mais je suis un poète, un peu moins qu’un abbé
- Et n’ai point jusqu’ici figuré sur le Sèvres.
-
- Puisque je ne suis pas ton bichon embarbé,
- Ni tes bonbons, ni ton carmin, ni tes jeux mièvres
- Et que pourtant sur moi ton regard est tombé,
- Blonde dont les coiffeurs divins sont des orfèvres!
-
- Nommez-nous, vous de qui les souris framboisés
- Sont un léger troupeau d’agneaux apprivoisés
- Qui vont broutant les cœurs et bêlant aux délyres.
-
- Nommez-nous... et Boucher, sur un rose éventail
- Me peindra flûte en mains, ramenant ce bercail,
- Duchesse, nommez-moi berger de vos sourires.»
-
-Voilà bien notre Faune de Rambouillet; c’est terriblement précieux, mais
-vraiment joli, bien notamment le huitième vers, et le dernier.
-
-Maintenant, pour l’intelligence de ce qui va suivre, qui va nous
-révéler, dans son caractère, comme dans son œuvre, un Mallarmé moins
-connu, qu’on veuille bien se représenter un personnage mythique (je ne
-dis pas mystique) lequel, s’il avait existé, ce qui est peu probable,
-aurait joué dans l’existence et dans l’inspiration de notre poète, le
-rôle d’une Béatrix profane, un contemporain composé de la Cynthia
-d’Ovide, de la Laure de Pétrarque et de l’Hélène de Ronsard. La dame,
-que nous appellerons, si vous voulez, Chéry-Legrand, outre le placet
-ci-dessus et telles autres pièces éparses dans l’œuvre, aurait encore
-inspiré au poète les deux sonnets suivants, qui ne figurent pas dans
-l’édition de Déman, et qui sont, sinon tout à fait inédits, du moins
-plus ignorés.
-
-
-SONNET A ELLE
-
- «O si chère de loin et proche et blanche, si
- Délicieusement toi, Chéry, que je songe
- A quelque baume rare, émané par mensonge
- Sur aucun bouquetier de cristal obscurci.
-
- Le sais-tu, oui! pour moi voici des ans, voici
- Toujours que ton sourire éblouissant prolonge
- La même rose avec son bel été qui plonge
- Dans autrefois, et puis dans le futur aussi.
-
- Mon cœur qui, dans les nuits, parfois cherche à s’entendre
- Ou de quel dernier mot t’appeler le plus tendre
- S’exalte en celui rien que chuchoté de sœur.
-
- N’était, très grand trésor et tête si petite,
- Que tu m’enseignes bien toute une autre douceur
- Tout bas par le baiser seul dans les cheveux dite.»
-
-
-SONNET DU 1er JANVIER 1888
-
- «Chéry, sans trop d’aurore à la fois enflammant
- La rose qui, cruelle ou déchirée et lasse
- Même du blanc habit de pourpre, le délace
- Pour ouïr sous sa chair pleurer le diamant.
-
- Oui, sans ces crises de rosée! et gentiment
- Ni brise si le ciel avec, orageux, passe,
- Jalouse d’apporter on ne sait quel espace
- Au simple au jour le jour très vrai du sentiment.
-
- Ne te semble-t-il pas, Chéry, que chaque année
- D’où sur ton front renaît la grâce spontanée
- Suffise selon quelque apparence, et pour moi,
-
- Comme un éventail frais dont la chambre s’étonne
- A raviver du peu qu’il faut ici d’émoi,
- Toute notre native amitié monotone.»
-
-Le 1er janvier 1889 est fêté par cette
-
-
-CHANSON
-
-_sur un vers composé par Chéry_.
-
- «Si tu veux nous nous aimerons
- Avec la bouche sans le dire,
- Cette rose tu l’interromps
- Et verses du silence pire.
-
- Aucuns traits émanés si prompts
- Que de ton tacite sourire,
- Si tu veux nous nous aimerons
- Avec la bouche sans le dire.
-
- Muet, muet entre ses ronds
- Sylphe dans la pourpre d’empire
- Un baiser flambant se déchire
- Jusqu’aux pointes des ailerons.
- Si tu veux nous nous aimerons.»
-
-Sur ce thème palpite une infinité de légers quatrains, de distiques
-pleins de badinages[23], où passe comme un souffle des _Chansons des
-Rues et des Bois_ et qui se posent, tels que des papillons, sur des
-livres, des éventails, des photographies;
-
- [23] Inédits pour la plupart jusqu’aux derniers jours de 1920.
-
- «Pour un lotus bleu, don inepte,
- La blonde Starnabuzaï
- Le recevait comme on accepte
- Un abbé qui n’est point haï»,
-
-écrivait Victor Hugo dans le livre que je viens de nommer. C’est ainsi,
-«pour le don inepte» et galant de tous les menus lotus bleus que nous
-allons effeuiller, que notre «poète un peu moins qu’un abbé» dut être
-reçu par la blonde Starnabuzaï de son rêve.
-
- «Un mot au coin que j’avertisse:
- La dame qu’ici vous voyez,
- Dans la fresque du Primatice
- A des cheveux blonds déployés.»
-
- * * * * *
-
- «Blanche Japonaise narquoise
- Je me taille dès mon lever
- Pour robe un morceau bleu turquoise
- Du ciel à qui je fais rêver.»
-
- * * * * *
-
- «Sans les mettre dans vos souliers
- Comme Noël aux châtelaines,
- Déesse, il sied que vous fouliez
- De votre pas nu ces fleurs vaines.»[24]
-
- [24] En envoyant des fleurs.
-
- * * * * *
-
- «Lilith[25] confie à votre soin
- Le rejeton qu’elle a fait naître,
- Pour qu’assis en un petit coin,
- Ainsi vous revoyiez son maître.»
-
- [25] Chatte de Mallarmé.
-
- * * * * *
-
- «Ta lèvre contre le cristal
- Gorgée à gorgée y compose
- Le souvenir pourpre et vital
- De la moins éphémère rose.»[26]
-
- [26] Avec un verre d’eau.
-
- * * * * *
-
- «Voici la date, tends un coin
- De ta fraîche bouche étonnée
- Où la nature prend le soin
- De te rajeunir d’une année.»[27]
-
- [27] 1er avril 1887--(Jour de la naissance de la Dame).
-
- * * * * *
-
- «Paon[28], nous voici, par la merveille
- De ton beau rire et du printemps,
- Ramenés tous deux à la veille
- Du jour où tu n’as que vingt ans»[29].
-
- [28] Nom d’amitié donné à la Dame.
-
- [29] 1er avril 1889.
-
- * * * * *
-
- «Les seuls fruits d’or sont où vous êtes,
- N’allez pas vous enfuir demain,
- Et le ciel reprendra ses fêtes
- Sur un geste de votre main»[30].
-
- [30] Probablement à l’occasion d’un projet de départ pour le Midi.
-
- * * * * *
-
- «A l’oubli, tendre défi d’ailes,
- Les instants qu’ils nous ont valus
- Attardés, inquiets, fidèles,
- Voltigent autour des _Talus_»[31].
-
- [31] «A Chéry. (Après la démolition de la Maison des Talus)». 9
- novembre 1890. Une photographie de la même demeure s’orne de ce
- distique:
-
- «Riante et sans air de détresse
- La maison attend sa maîtresse.»
-
- * * * * *
-
- «Que la Dame soit en joie![32]
- Sous cette pierre elle a mis
- Le vœu que sa maison voie
- Venir les mêmes amis.»
-
- [32] Pour la reconstruction sans doute.
-
- * * * * *
-
- «Un an de moins, mignonne, est traître.
- Au retour de chaque printemps,
- Tu finiras par disparaître...
- Il faut t’arrêter à vingt ans.»[33]
-
- [33] Anniversaire de 1891.
-
- * * * * *
-
- «Ma Chéry, pour faire semblant,
- Dans une piscine éternelle
- Trempe son pied au reflet blanc,
- Mais la source jeune est en elle.»[34]
-
- [34] Evian 1891.
-
- * * * * *
-
- «Tu choisis ton temps pour renaître!
- Tout de la fleur ivre et debout
- Jusqu’au rayon de la fenêtre
- Sourit, et tu fais comme tout.»[35]
-
- [35] 1er avril 1892.
-
- * * * * *
-
- «Fermé, je suis le sceptre aux doigts
- Et, contente de cet empire,
- Ne m’ouvrez jamais si je dois
- Dissimuler votre sourire.»[36]
-
- [36] Un éventail.
-
- * * * * *
-
- «Là-bas, de quelque vaste aurore
- Pour que son vol revienne vers
- Ta petite main qui s’ignore
- J’ai marqué cette aile d’un vers.»[37]
-
- [37] Autre éventail.
-
- La femme et la fille du poète ont, elles aussi, leurs éventails, qui
- s’éploient en l’œuvre publiée. Le dernier est le plus charmant et
- contient, outre cette expressive définition de soi-même: «l’unanime
- pli», ces gracieux vers:
-
- «Une fraîcheur de crépuscule
- Te vient à chaque battement
- Dont le coup prisonnier recule
- L’horizon délicatement.
-
- Vertige! Voici que frissonne
- L’espace comme un grand baiser
- ...
- Le sceptre des rivages roses
- Stagnants sur les soirs d’or, ce l’est
- Ce blanc vol fermé que tu poses
- Contre le feu d’un bracelet.»
-
- * * * * *
-
- «Musique dedans endormie
- Il suffit pour te rendre aux cieux
- Que la bouche de cette amie
- Ouvre son baiser gracieux.»
-
- * * * * *
-
- «Plus rapide à tire-d’aile
- Que lui de prendre le train,
- Un joyeux baiser fidèle
- Devancera mon quatrain.»[38]
-
- [38] 15 août 1898--(sans doute un des derniers quatrains).
-
- * * * * *
-
- «Ceci, Seigneur, est mon livre de messe
- Où je vous nomme et vous prie en latin
- Afin qu’au ciel, dont je fus la promesse,
- Triomphe tard mon sourire enfantin.»[39]
-
- [39] Sur un paroissien.
-
- * * * * *
-
- «Par un paraphe et des vers attestons
- Que c’est pour vous, et non pour d’autres dames,
- Seule Chéry, qu’à l’art nous demandâmes
- Ce fier portrait du plus beau des vestons.»[40]
-
- [40] Sur un portrait de lui-même.
-
-Le badinage s’accentue et se précipite, comiquement sérieux, toujours
-tendre, mais tournant au calembour, aux vers inspirés par la coca:
-
- «Tout ce noir charbon que tu verses
- Parmi tes entrailles perverses,
- Prends garde, après quelque bonheur,
- Qu’il ne te naisse un ramoneur.»[41]
-
- [41] Sur un bocal de charbon de Belloc.
-
- «J’aime à regarder Chéry
- En qui tout, jusqu’au nez rit.»
-
- «A tant manger je serais,
- Non Diane, mais Cérès.»
-
- «Une Dame à qui j’ai donné le nom de _Paon_
- Possède, paraît-il, un fort joli tympan.»
-
- «Quand sur mon tu-tul quelqu’un fait pan pan,
- Je pousse des cris comme un petit paon.»
-
- «J’ai cueilli pour que tu me crusses
- Galant, ces violettes russes.»[42]
-
- [42] Bouquet.
-
- «Cette fleur comme toi la même chaque année
- Est mon remercîment, Chéry, que tu sois née.»[43]
-
- [43] Anniversaire.
-
- «Belle, ne laissez jamais choir
- De larme sur ce fin mouchoir.»[44]
-
- [44] A Madame Chéry-Legrand, qui m’avait prêté l’un de ses mouchoirs,
- quand je manquais du mien.--En le lui rendant blanchi.
-
- «Marie et Chéry, Magnier et Legrand
- Sont de très hautes nymphes s’adorant.»
-
- «On pourrait bien fouiller l’Europe et l’Améri-
- Que, avant de rien trouver qui ressemble à Chéry.»[45]
-
- [45] Vu et estampillé par S. M.
-
-Puis, ces menus _castigant ridendo_:
-
- «Soyez, mes yeux, à jamais étonnés:
- Chéry-Legrand met ses doigts dans son nez!
-
- Peut-elle, sur quels pipeaux
- Les mettre mieux à propos?
-
- Chéry-Legrand, qu’on croirait une sainte,
- Caresse aussi la bouteille d’absinthe.
-
- Son doux œil est agrandi
- Après le Cherry-Brandy.
-
- En elle rien ne semble atone
- Quand elle mange un panatone[46].
-
- [46] Nom d’un gâteau milanais.
-
- Elle a ce mignon travers
- De comprendre un peu mes vers.»
-
-A son tour, le _mirliton_ du même à la même, dont voici le déroulement
-fantasque:
-
- «Tous, de l’amitié! Sans ça l’on
- Ne saurait orner mon salon.
-
- J’ai, sur ce mirliton rêveur,
- Ma devise: «_Amor for ever_[47].»
-
- [47] Un mot changé.
-
- Augusta Holmès m’accommode
- Comme femme et même comme ode[48].
-
- [48] Sur une photographie du prix de Rome d’Henri Regnault: Thétis
- apportant des armes à Achille: «Augusta Holmès indique à ces
- messieurs qu’un casque est inutile ayant sa chevelure.
-
- A nos _five_ Hortense Schneider
- Ote sa pelisse d’eider.
-
- Coppée, aussi je le reçois,
- Reste l’honneur du vers François.
-
- Quel chignon topaze ou saur
- Subjugue à présent Champsaur?
-
- Quelquefois je nomme Adrien
- Marx mon docteur, quand je n’ai rien.
-
- Portalier, un cœur, mais des seins
- Pas plus que tous les médecins.
-
- Je m’accoude dans le bain
- Aimant entendre Robin.
-
- Mon goût correct s’est gendarmé
- Contre ces vers de Mallarmé.»
-
-Enfin épars sur des albums, des cahiers Japonais aux croquis de félins,
-de singes et d’oiseaux:
-
- «Cette chatte humble et tendre à qui l’attache
- Porte un paraphe illustre pour moustache.»
-
- «J’aimerais que l’on attachât
- A notre sonnette ce chat.»
-
- «Ce triste hibou, s’il neige ou bruine,
- N’a pas, aux Talus, trouvé de ruine.»
-
- «On ne voit pas dans les rues
- Tous les jours de telles grues.»
-
- «La descendance d’un singe
- Folle et vierge de tout linge
- Se berce en grappe jusqu’au
- Perchoir où songe Coco.»
-
- «Dans ce monde ailé, rampant,
- Le talent n’omit qu’un paon.»
-
- «Gourmand comme une chatte ou comme une abbesse
- Je vois sur ce feuillet une bouillabaisse.»
-
-Et, pour conclure, ces dédicaces des neuf cahiers de poésie:
-
- 1er cahier, exemplaire I.--De la très chère Chéry.
- 2e cahier, exemplaire I.--De la très blonde Chéry.
- 3e cahier, exemplaire I.--De la très blanche Chéry.
- 4e cahier, exemplaire I.--De la très bonne Chéry.
- 5e cahier, exemplaire I.--De la très jeune Chéry.
- 6e cahier, exemplaire I.--De la très tendre Chéry.
- 7e cahier, exemplaire I.--De la très sage Chéry.
- 8e cahier, exemplaire I.--De la très belle Chéry.
- 9e cahier, exemplaire I.--De la très Chéry-Legrand.
-
-Il y eut aussi une série d’adresses d’amis, en quatrains, dont je cite
-cet exemple:
-
- «Je te lance mon pied vers l’aîne
- Facteur, si tu ne vas où c’est
- Que rêve mon ami Verlaine
- Ru’Didot, hôpital Broussais.»
-
-On trouverait sans doute moyen d’établir un ordre plus méthodique et
-plus méticuleux entre ces quatrains et ces distiques inédits, bien
-qu’ils n’aient guère, entre eux, d’autre rapport que celui d’être
-adressés à une seule personne. Je laisse à d’autres ce précieux soin.
-Quatrains et distiques, je les ai donnés à peu près distribués comme ils
-l’étaient, quand ils m’ont été donnés à moi-même, en leur temps.
-
- * * * * *
-
-Approchons du gouffre obscur des proses. Les abords en sont accessibles,
-tout comme ceux des premiers poèmes. C’est encore, selon Baudelaire,
-selon Poë, selon Aloÿsius Bertrand, que débutent ces poèmes en prose.
-Dans _le phénomène futur_, «le montreur de choses passées», exhibe «une
-femme d’autrefois» à «une malheureuse foule vaincue par la maladie
-immortelle et le péché des siècles». Dans la _plainte d’automne_, le
-poète, veuf de son amie, écoute l’orgue de Barbarie «l’instrument des
-tristes» et «ne lance pas un sou par la fenêtre, de peur de se déranger,
-ou de s’apercevoir que l’instrument ne chantait pas seul.» _Le démon de
-l’analogie_, déjà plus arcane, fait obséder l’esprit d’un rêveur, par
-les idées et images correspondantes aux «lambeaux maudits d’une phrase
-absurde»; le tout en apparence incohérent finit par rencontrer son
-explication dans la mise en présence d’objets, qui semblent avoir
-impressionné de loin la pensée du bizarre promeneur. Le _pauvre enfant
-pâle_ est comme la préventive complainte du guillotiné. Pour le moment,
-ce triste gosse n’est qu’un petit chanteur des rues, auquel le poète
-rend cet oracle tragique: «Et ta complainte est si haute, si haute, que
-ta tête nue qui se lève en l’air à mesure que ta voix monte, semble
-vouloir partir de tes petites épaules. Petit homme, qui sait si elle ne
-s’en ira pas un jour, quand, après avoir crié longtemps dans les villes,
-tu auras fait un crime?...»
-
-«Ta tête se dresse toujours et veut te quitter, comme si d’avance elle
-savait...»
-
-_La pipe_, reprise, refumée pour la première fois depuis un séjour à
-Londres, reporte, remporte, en une bouffée, un fumeur vers le rivage
-brumeux, et lui rappelle tendrement sa «pauvre bien aimée errante, en
-habits de voyageuse,» coiffée de ce chapeau «que les riches dames
-jettent en arrivant..., et que les pauvres bien aimées regarnissent pour
-bien des saisons encore. Autour de son cou, s’enroulait le terrible
-mouchoir qu’on agite en se disant adieu pour toujours».--_Un spectacle
-interrompu_ n’est autre que celui patiemment guetté par les clients des
-montreurs d’ours; à savoir la révolte de ce dernier contre son
-belluaire. Mallarmé l’interpréta autrement, spectateur «étonné de
-n’avoir pas senti, cette fois encore, le même genre d’impression que ses
-semblables», et conclut de cette étreinte un peu trop étroite, infligée
-par le fauve à son «aîné subtil» qu’elle ne veut que lui dire:
-«Explique-moi la vertu de cette atmosphère de splendeur, de poussière et
-de voix, où tu m’appris à me mouvoir.»
-
-_Réminiscence_ nous présente un petit frère du _pauvre enfant pâle_, un
-orphelin errant «en noir et l’œil vacant de famille». La rencontre d’un
-fils de pitre le lui fait regretter, au récit des grimaces d’un père
-_farce_, d’une maman qui mange de la filasse aux bravos de la foule. «Tu
-ne sais rien, ajoute le narrateur, des parents sont des gens drôles, qui
-font rire.» Et l’orphelin s’éloigne, «déçu tout-à-coup, de n’avoir pas
-de parents.»
-
-La _déclaration foraine_ s’illumine de la fantaisie d’une belle
-promeneuse, soudainement induite par un charitable élan, à se substituer
-au phénomène manquant dans une baraque miséreuse.
-
-Le _nénuphar blanc_ est cueilli par le canotier, au retour et en
-souvenir d’une aquatique promenade employée à ne point voir, à entendre
-qu’à peine effleurer d’un pas le gravier, une mystérieuse riveraine.
-
-_L’ecclésiastique_, de fantaisie macabre et bouffonne, nous fait
-assister aux solitaires et printaniers ébats d’un jeune abbé, sorte de
-Narcisse noir et capricant, traitant les touffes d’herbes comme «les
-bruns adolescents» traitent leurs «oreillers» dans les vers de
-Baudelaire. Personnage qu’on dirait échappé d’un livre de Daudet, pour
-se rouler dans cette syntaxe.
-
-_La gloire_, l’écrivain vient d’apprendre à la connaître, et plus «rien
-ne l’intéressera d’appelé par quelqu’un ainsi». C’est la forêt de
-Fontainebleau qui lui donne cette leçon, un jour qu’ayant pris le train,
-en même temps que nombre de voyageurs, pour y goûter les splendeurs de
-l’automne, il s’aperçoit que nul autre que lui n’a eu cette pitié envers
-la _glorieuse_ forêt, et que le train l’«avait déposé là seul».
-
-Le _conflit_ s’établit entre Mallarmé (toujours impersonnel, bien
-entendu) et des terrassiers qui, cette année-là, sous prétexte de
-travaux de voie ferrée, lui empoisonnent sa villégiature de Valvins, «le
-séjour chéri pour la désuétude et de l’exception, tourné par les progrès
-en cantine d’ouvriers de chemins de fer.»--«Je suis le malade des bruits
-(continue Mallarmé qui partage cette infirmité avec Madame Vigée-Lebrun)
-et m’étonne que presque tout le monde répugne aux odeurs mauvaises,
-moins au cri.» Et l’antagonisme s’établit entre l’écrivain et ses
-voisins bruyants. Mais le dimanche, avec sa soûlerie, vient à son tour
-terrasser ces manœuvres, et le poète rendu à son silencieux repos, rêve
-aux étoiles.
-
-Mais ceci, anecdotes et poèmes, ne représente que bagatelles de la
-porte, «riens auxquels on a fait un sort exagéré» selon l’expression de
-Mallarmé dans sa préface.
-
-Des portraits suivent: un croquis de Baudelaire[49], un Villiers en
-pied, «candidat à toute majesté survivante» en même temps que «désespéré
-seigneur perpétuellement échappé au tourment» avec toujours «dans
-l’aspect de l’homme devenu chétif, quelque trait saillant de
-l’apparition de jeunesse, à quoi il ne voulut jamais être inférieur.»
-L’oraison funèbre de Verlaine; des souvenirs sur Rimbaud «avec je ne
-sais quoi fièrement poussé, ou mauvaisement, de fille du peuple,
-j’ajoute, de son état blanchisseuse, à cause de vastes mains, par la
-transition du chaud au froid rougies d’engelures. Lesquelles eussent
-indiqué des métiers plus terribles, appartenant à un garçon.»--Tailhade,
-Beckford[50], annoncé par cette phrase digne de Flaubert: «Sous la
-tutelle des lords Chatham et Littleton, anxieux d’en faire un homme
-politique marquant, étudiait, choyé par sa mère et banni d’auprès d’elle
-pour l’achèvement d’une éducation somptueuse, le fils de feu le
-lord-maire Beckford, (de qui la fière adresse à Georges III se lit sur
-un monument érigé au Guildhall.)»--Tennyson, faute de qui «une musique
-qui lui est propre manquerait à l’Anglais;»--Banville, «l’être de joie
-et de pierreries, qui brille, domine, effleure.»--Poë, semblable à un
-Whistler, en leur «tragique coquetterie noire, inquiète et
-discrète»;--Whistler «un Monsieur rare... l’enchanteur d’une œuvre de
-mystère...»--Manet «chèvre-pied au pardessus mastic, barbe et blond
-cheveu rare, grisonnant avec esprit.»--Berthe Morisot «avec une pointe
-de XVIIIe siècle exaltée de présent... et quelque chose d’élyséennement
-savoureux.»--Enfin, Wagner, magnifiquement festoyé de cette prière:
-«Voilà pourquoi, Génie! moi, l’humble qu’une logique éternelle asservit,
-ô Wagner, je souffre et me reproche, aux minutes marquées par la
-lassitude, de ne pas faire nombre avec ceux qui, ennuyés de tout afin de
-trouver le salut définitif, vont droit à l’édifice de ton Art, pour eux
-le terme du chemin. Il ouvre, cet incontestable portique, en des temps
-de jubilé qui ne le sont pour aucun peuple, une hospitalité contre
-l’insuffisance de soi et la médiocrité des patries; il exalte des
-fervents jusqu’à la certitude: pour eux ce n’est pas l’étape la plus
-grande jamais ordonnée par un signe humain, qu’ils parcourent avec toi
-comme conducteur, mais le voyage fini de l’humanité vers un idéal.»
-
- [49] Je dois à la munificence de Mallarmé un très bel autographe de ce
- poète.
-
- [50] Cet ordre est incohérent, mais je dois l’avoir établi d’après
- celui du volume.
-
-Les _crayonnages_ sur le théâtre, lequel n’est point fait pour qui «se
-suffit, avec la tenture de ses songes» traitent de Hamlet «dans sa
-traditionnelle presque nudité sombre... au charme tout d’élégance
-désolée» auprès d’un Polonius «figure comme découpée dans l’usure d’une
-tapisserie pareille à celle où il lui faut rentrer pour mourir... tas de
-loquace vacuité gisant que plus tard il (Hamlet) risquerait de devenir à
-son tour, s’il vieillissait.»--_Les ballets_ nous font admirer
-au-dessous de «quelques coups d’épingle stellaires en une toile de fond
-bleue... les roses qu’enlève et jette en la visibilité de régions
-supérieures un jeu de chaussons d’un satin pâle vertigineux.»--La Loïe
-Füller, «en une fantasmagorie oxyhydrique de crépuscule et de grotte...
-se propage, alentour, de tissus ramenés à sa personne, par l’action
-d’une danse... et au bain terrible des étoffes, se pâme, radieuse.»
-
-Le _Vers_, dans l’étude qu’il lui consacre, le poète le proclame en état
-de _crise_, non sans nous avoir fort heureusement garanti dans un
-précédent essai, la sauvegarde de notre prosodie, grâce au Parnasse
-contemporain dont il définit bien l’effort: «Simplement resserrer une
-bonne fois, avant de le léguer au temps, en condition excellente, avec
-l’accord voulu et définitif, un vieil instrument parfois faussé, le vers
-français, et plusieurs se montrèrent dans ce travail, d’experts
-luthiers.» Nonobstant, Mallarmé déclare vaincu en lui par des
-«infractions volontaires» et de «savantes dissonances» de ce qu’on a
-appelé le vers libre, le «pédant qui se fut, il y a quinze ans, à peine
-révolté, comme devant quelque sacrilège ignare.»
-
-Dans ses trois chapitres sur le _Livre_, Mallarmé nous ébauche une
-théorie d’art et de style, nous confie un peu de son secret, secret
-d’âme aussi, de méconnaissance, de mélancolie: «méditer, sans traces,
-devient évanescent... l’encrier, cristal comme une conscience, avec sa
-goutte, au fond, de ténèbres... _avec le rien de mystère indispensable,
-qui demeure, exprimé, quelque peu_» (à savoir: qui survive à
-l’expression ne le livrant pas tout entier).--Le _Mystère dans les
-Lettres_, qui en est la conclusion personnelle, trahit quelque
-mécontentement moins impassible, plus immédiat, et dut être tracé sous
-le coup d’un méchant procédé, d’autant plus sensible au «Monsieur plutôt
-commode, écrit Mallarmé, que certains observent la coutume d’accueillir
-par mon nom»; oui, sous le coup d’un article bêtement injurieux d’où
-résulte une colère hautaine, mais tout de même douloureuse. Déjà il
-avait formulé plus haut: «Tristesse que ma production reste, à ceux-ci,
-par essence, comme les nuages au crépuscule, ou des étoiles, vaine.» Il
-se sent, «enveloppé dans une plaisanterie immense et médiocre» désigné
-comme «suppôt d’ombre» et l’un de ceux qui désormais ne pourront placer
-un mot sans que la foule lui crie: «Comprends pas!»--l’innocent
-annonçât-il se moucher.--Il condamne les individus, qui, «parce qu’ils
-puisent à un encrier sans nuit» croient devoir, à l’égard des écrivains
-mystérieux, «déverser en un chahut la vaste incompréhension humaine.»
-Leur «entreprise» à eux «ne compte pas littérairement». Elle consiste à
-«exhiber les choses à un imperturbable premier plan, en camelots activés
-par la pression de l’instant», au lieu de «tendre le nuage précieux
-flottant sur l’intime gouffre de chaque pensée.»
-
-Au lieu «du labyrinthe illuminé par des fleurs, ces _ressasseurs_ n’ont
-à offrir sur une route migraineuse qu’un blanc mur en platras aveuglant
-où même la réclame hésite à s’inscrire» et sans autre verdure que celle
-des «culs de bouteille et des tessons ingrats.»--«Notre
-littérature--ajoute Mallarmé--dépasse le _genre_ correspondance ou
-mémoires.» Sa phrase, qui semble balbutier, par l’emploi des incidentes,
-«s’enlève en quelque équilibre supérieur, à balancement prévu
-d’inversions.» Et récusant «l’injure d’obscurité» il retourne à ses
-adversaires celle «d’incohérences, de rabâchages, de plagiat et de
-platitude.»--«Je préfère, conclut-il devant l’agression, rétorquer que
-des contemporains ne savent pas lire.» Et, quelques pages plus loin,
-indiquant «une parité secrète, entre la magie et le sortilège que
-restera la poésie», par «le Vers, trait incantatoire» et «le cercle que
-perpétuellement ouvre et ferme la rime» en «une similitude avec les
-ronds parmi l’herbe, de la fée et du magicien», avec enfin, ce seul
-«dosage subtil d’essences, délétères ou bonnes» que sont «les
-sentiments», il s’incline à cet aveu catégorique: «peut-être
-personnellement me suis-je complu à le marquer, par des essais, dans une
-mesure qui a outrepassé l’aptitude à en jouir consentie par mes
-contemporains.»
-
-Ce propos est trop définitif pour y rien ajouter. Il a le mérite
-d’anéantir pour _les contemporains qui savent lire_, cette donnée
-courante d’un Mallarmé mystificateur s’étant fait une rusée spécialité
-et une marque de fabrique d’amphigouris malignement enchevêtrés, à
-dessein d’ahurir le badaud et d’épater le bourgeois. Non, desservant
-hautain d’un culte ésotérique, il «traîne les gazes d’origine» et se
-sent en lutte avec «le gâchis en faveur.»--Huysmans l’a bien
-intensivement dépeint dans ce passage:
-
- «Ce poète qui, dans un siècle de suffrage universel et dans un temps
- de lucre, vivait à l’écart des lettres, abrité de la sottise
- environnante par son dédain, se complaisant, loin du monde, aux
- surprises de l’intellect, aux visions de sa cervelle, raffinant sur
- des pensées déjà spécieuses, les greffant de finesses byzantines, les
- perpétuant en des déductions légèrement indiquées, que reliait à peine
- un imperceptible fil.--Ces idées nattées et précieuses, il les nouait
- avec une langue adhésive, solitaire et secrète, pleine de rétractions
- de phrases, de tournures elliptiques, d’audacieux tropes.
-
- «Percevant les analogies les plus lointaines, il désignait souvent
- d’un terme donnant à la fois par un effet de similitude, la forme, le
- parfum, la couleur, la qualité, l’éclat, l’objet ou l’être auquel il
- eût fallu accoler de nombreuses et de différentes épithètes pour en
- dégager toutes les faces, toutes les nuances s’il avait été simplement
- indiqué par son nom technique. Il parvenait ainsi à abolir l’énoncé de
- la comparaison qui s’établissait toute seule, dans l’esprit du
- lecteur, par l’analogie, dès qu’il avait pénétré le symbole, et il se
- dispensait d’éparpiller l’attention de chacune des qualités
- qu’auraient pu présenter un à un les adjectifs placés à la queue
- leu-leu, la concentrait sur un seul mot, sur un tout produisant comme
- pour un tableau, par exemple, un aspect unique et complet, un
- ensemble.--Cela devenait une littérature condensée, un coulis
- essentiel, un sublimé d’art...»
-
-Nous sommes, du reste, à l’issue du livre. Qu’il nous suffise donc de
-noter encore ce passage sur «le numéraire, engin de terrible
-précision».--«Aux fantasmagoriques couchers du soleil, quand croulent
-seuls les nuages, en l’abandon que l’homme leur fait du rêve, une
-liquéfaction de trésor rampe, rutile à l’horizon: j’y ai la notion de ce
-que peuvent être des sommes, par cent et au delà, égales à celles dont
-l’énoncé dans le réquisitoire, pendant un procès financier, laisse,
-quant à leurs existences, froid.--... Si un nombre se majore et recule,
-vers l’improbable, il inscrit plus de zéros: signifiant que son total
-équivaut spirituellement à rien, presque.--... en raison du défaut de la
-monnaie à briller abstraitement, le don se produit chez l’écrivain,
-d’amonceler, la clarté radieuse avec des mots qu’il profère comme ceux
-de Vérité et de Beauté.»--Encore, cette description d’Oxford: «le même
-(sol de l’Angleterre) où habitent des provinces de fer et de poussier,
-populeuses, supporte la jumelle floraison, en marbre, de cités,
-construites pour penser...--Notre échafaudage semble agencé
-provisoirement en vue que rien, analogue à ces recueillements
-privilégiés, ne verse l’ombre doctorale, comme une robe, autour de la
-marche de quelques messieurs délicieux.» Des portraits encore: celui
-très véridique et très digne de «Monsieur Octave Mirbeau qui sauvegarde
-certainement l’honneur de la presse en faisant que toujours y ait été
-parlé, ne fût-ce qu’une fois, par lui, avec quel feu, de chaque œuvre
-d’exception.»--Cet autre très comique de Ponsard qui, Hugo _regnante_
-«joua l’obligation de frénétiquement surgir faute de quelqu’un; et se
-contraignit après tout à des efforts qui sont d’un vigoureux carton.»
-Enfin et terminons nos citations sur cet envol d’un journal «près des
-roses, jaloux de couvrir leur ardent et orgueilleux conciliabule».
-
- * * * * *
-
-Il me reste maintenant à parler de Mallarmé, tel que je l’ai connu, vers
-1879, avant sa relative célébrité, au cours de laquelle un silencieux
-malentendu précédant une muette réconciliation, nous sépara environ dix
-années. Qu’on me permette de citer tout exceptionnellement ces fragments
-d’une correspondance parce qu’elle témoigne de sa profonde sensibilité,
-de sa parfaite bonne grâce.
-
-
-87, rue de Rome.
-
-_Mercredi soir, 9 avril 1879._
-
-CHER MONSIEUR DE MONTESQUIOU,
-
-J’ai voulu tous ces jours-ci, sans le pouvoir, vous serrer la main sur
-un bout de papier. Votre carte, qui accompagnait l’amical envoi fait à
-mon baby, était bordée de deuil, et je crains que vous n’ayez eu la
-douleur de perdre votre sœur. Si je me trompe, comme je veux l’espérer,
-chassez aisément cette noire appréhension que vous porte ma lettre.
-Autrement, croyez que je sympathise avec tout chagrin qui peut vous
-atteindre.--Gardez, dans l’un et l’autre cas, de ce mot hâtif, mon
-silencieux pressement de mains. A bientôt, n’est-ce pas? Voici que
-fatigué du travail de l’hiver, je vais passer une dizaine de jours près
-de Fontainebleau, avec ma fille, laissant, hélas! ma femme près
-d’Anatole tout endolori de rhumatismes. Mais au retour, donnons-nous
-signe de vie.
-
-Votre
-
-S. M.
-
-
-Paris, 87, rue de Rome.
-
-_Dimanche, 10 août 1879._
-
-CHER MONSIEUR DE MONTESQUIOU,
-
-Je crois que votre délicieuse petite bête[51], feuillage anticipé, a
-distrait le mal de notre patient, à qui la campagne va être permise. Si
-de premiers indices de convalescence s’affirment d’aujourd’hui à demain,
-ou après, il se peut que nous partions tout de suite, le temps le
-voulant bien.--Avez-vous entendu d’où vous êtes (je l’ignore et vous
-parle à Paris) tous les cris de joie de notre malade, ne quittant des
-yeux que pour les fermer sur son bonheur, la merveilleuse princesse
-captive dans un palais merveilleux, qui s’appelle Sémiramis à cause des
-jardins de pierreries dont elle porte le reflet? J’aime à croire que
-cette satisfaction longtemps improbable d’un vieux désir a été pour
-quelque chose dans l’effort d’une santé qui veut revenir; même sans
-évoquer comme un mage, la secrète influence de pierre précieuse dardée
-continuellement de la cage, par son habitante, sur l’enfant.
-
- [51] Un oiseau des îles envoyé à l’enfant malade.
-
-Que vous avez été charmant et amical, vous si pris de tous côtés,
-pendant ces derniers temps; et ce m’est plus qu’un plaisir de vous
-annoncer, avant personne, que je crois tous nos soucis, dissipés dans le
-futur.
-
-C’est à Valvins, près de Fontainebleau, que nous allons bientôt; et il
-faut qu’avant la fin de la saison, car septembre sera très beau, vous
-veniez avec moi, vous enfoncer un jour sous la forêt. Je vous souhaite
-quelque lame _venue des mers du loin_, comme dit Poë, si vous êtes en
-train de vous baigner.
-
-Votre main,
-
-S. M.
-
-
-_Valvins, près Fontainebleau._
-
-_Mardi, 9 septembre 1879._
-
-MON CHER MONSIEUR DE MONTESQUIOU,
-
-Ainsi vous nous avez trouvés tous envolés! C’était avec espoir et joie,
-vous savez, nous avons tant de fois parlé de cette fuite à la campagne.
-Malheureusement, au bout de quelques jours, tout, le mauvais temps
-aidant à la mauvaise santé, s’assombrit: nous avons traversé les heures
-les plus cruelles que nous ait causées notre malade mignon, car des
-symptômes que nous croyions disparus à jamais se sont représentés; ils
-s’installent à présent. Les améliorations anciennes n’ont été que
-factices, et le combat de la maladie me semble se livrer maintenant. La
-campagne nous procure l’expérience déjà commencée d’une diète lactée
-dont un médecin espère grand bien. Je suis trop tourmenté et même trop
-pris matériellement par notre pauvret, pour rien faire littérairement,
-que tracer quelques notes rapides.
-
-Vous, où en êtes-vous? Je vois par le timbre de votre lettre que vous
-avez pris à pleins poings, quelques heures au moins, la crinière des
-vagues, c’est un divertissement salutaire et noble. Que vous seriez
-charmant de venir une fois en notre verdure! vous nous trouveriez fort
-en désarroi, et vous contenteriez d’un coin de table vite mise, aux
-moments des repas; mais notre bonne amitié jetterait là son voile, ou sa
-nappe. _Tole_ parle bien de vous, et se plaît même, le matin, à
-gentilment imiter votre voix. La perruche dont le ventre aurore semble
-s’enflammer de tout un orient d’épices, regarde en cet instant d’un œil
-la forêt, et le lit de l’autre, comme un désir empêché de promenade
-qu’aurait son petit maître.
-
-Au revoir; bien votre main,
-
-Stéphane MALLARMÉ.
-
-
-Paris, 87, rue de Rome.
-
-_Mardi, 6 octobre 1879._
-
-MON CHER MONSIEUR DE MONTESQUIOU,
-
-Votre bonne lettre m’a dit les premières paroles amies que nous devions
-recevoir à Paris, quand je la trouvai, le soir de notre retour tant
-appréhendé. Grâce à des précautions inouïes, tout s’est bien passé, ou
-sans accident sur le moment même; mais le minet a payé de plusieurs
-journées mauvaises la tension de sa petite énergie. Il est en proie à
-une inexplicable et affreuse toux nerveuse, sans laquelle il passerait
-de douces journées de malade avec un peu de sommeil et de faim; cela
-l’ébranle tout un jour et toute une nuit... Je l’ai confié tout de suite
-au plus grand spécialiste du cœur, qui nous a donné un de ses confrères
-jeune et notoire avec qui il consultera dans quelques jours. Le pauvre
-petit se trouve dans des mains exceptionnelles, et s’il peut être sauvé
-le sera.
-
-Je m’appesantis sur tout avec vous comme on parle à un ami ancien; mais
-vous nous montrez tant de charmante sympathie.--Oui, je suis bien hors
-de moi, et pareil à quelqu’un sur qui souffle un vent terrible et
-prolongé. Veilles, émotions contradictoires de l’espoir et de la crainte
-soudaine, ont supplanté toute pensée de repos là-bas, mais ne sont rien
-à côté du combat si multiple qu’il va me falloir soutenir ici contre
-mille soucis. Pas de travail de longtemps! Je ne savais pas cette flèche
-terrible dirigée sur moi de quelque coin d’ombre indiscernable...
-
-Votre main et bien à vous. Mon petit malade vous sourit de son lit,
-comme une fleur blanche qui se rappelle au soleil parti.
-
-Stéphane MALLARMÉ.
-
-
-_Mercredi_,
-
-MON CHER MONSIEUR DE MONTESQUIOU,
-
-Au moment où je portais un mot pour vous à la poste, notre cher enfant
-nous a quittés, doucement, sans le savoir, je ne veux pas que vous
-appreniez notre malheur par la lettre de faire-part. Le pauvre petit
-adoré vous aimait bien.
-
-Stéphane MALLARMÉ.
-
-
-_Paris, 87, Rue de Rome_,
-
-MON CHER MONTESQUIOU,
-
-Vous êtes celui que je serai toujours heureux de voir: car si nos
-esprits s’accordent, je ne sais pourquoi, aussi vous avez d’autre part
-établi entre nous maints liens d’une sympathie intime. Ou plutôt si! Je
-me rends compte qu’avec votre pénétration vraie vous avez lu beaucoup du
-charme de l’être délicieux qui fut notre trésor et la joie d’ici; et
-maintenant vous ne l’oubliez pas. Je vous remercierai.
-
-Votre
-
-Stéphane MALLARMÉ.
-
-
-Poignant ressouvenir que ne pourrait qu’affaiblir tout commentaire. Et
-pourtant j’ai parlé d’un malentendu noué silencieusement, dénoué de
-même, mais non sans une gêne et une tristesse que la mort seule dénoua.
-
-Voici encore deux billets, à propos de mes livres:
-
-
-«Vous êtes un ample et ingénieux magicien. Merci du livre que vous
-laissâtes si amicalement, un jour de cet été. Mille fois je m’y suis
-promené et reposé, et j’en ai surveillé l’ensemble fastueux; il
-s’exhale, de son infini jardin, un très puissant enchantement. La
-luxuriance, quand c’est la multiplication de la délicatesse, est, tout à
-fait, un aspect de la poésie. Vous me l’avez indiqué, dans cette rare
-lecture, jusqu’ici comme personne. La sensation donnée paraît celle de
-quelqu’un de supérieur existant en vers, suavement, éperdûment ou à
-l’orientale, d’un génie résumant la rosée possible de tant de fleurs. Je
-suis heureux de posséder le _Chef des Odeurs Suaves_. Recevez mon
-amitié.
-
-S. M.»
-
-
-_Valvins par Avon, 22 juillet 1895._
-
-MON CHER POÈTE,
-
-La croyance a ceci que quelques-uns pensent exclusivement en vers, et ne
-sauraient ne pas le faire, vous l’illustrez jusqu’aux délices dans ce
-surprenant livre _le Parcours du Rêve au Souvenir_; dans lequel, je
-dirai, vous respirez en vers. Le millier de bulles vitales et chantantes
-s’assemble dans un diaphane suspens de kiosque où entre les perles au
-rire isolé, tout à coup de grandes harmonies, belles comme sous un
-retour invisible de lointain. A mon ravissement, c’est très mille et une
-nuits spirituelles, illuminations par un génie éblouissant et narquois,
-qui sait que l’office du poète est d’abord de donner une fête.
-
-Votre lecteur
-
-S. M.
-
-
-«Exclu de toute participation aux déploiements de beauté officiels»
-selon une expression de lui, que je retrouve dans Carlyle[52], la
-participation lui suffisait, aux déploiements de beauté de sa forêt de
-Fontainebleau. C’est là que je le vis une dernière fois en un
-pique-nique d’automne. Y prenaient part les Mirbeau et les Rodenbach.
-L’auteur de l’_Après-Midi_ s’était levé de bon matin, pour balayer de
-tout papier incongru ses chers sous-bois. C’est qu’il avait comme une
-pudeur pour ces arbres royaux, l’homme qui s’écriait: Palmes! comme un
-autre se fût écrié: Peste!
-
- [52] «Partout exclu, comme sur l’eau flotte l’huile, de toute
- participation à un emploi quelconque...» Sartor Resartus.
-
-Il me plairait l’avoir humanisé, sans le vulgariser, l’avoir rendu plus
-familier à ses proches, mieux accessible à de plus distants, l’auteur
-que ses disciples défendent déjà contre l’accusation de ne pas se
-montrer strictement grammatical; l’auteur dont s’inspire aujourd’hui
-Monsieur Hervieu, au dire d’un journal du matin[53], l’auteur dont, qui
-sait? on écrira peut-être quelque jour:
-
- Enfin _Mallarmé_ vint, et le premier en France...[54]
-
- [53] Le _Gaulois_, 15 Janvier 1900.
-
- [54] Le vœu que j’exprimais, page 255, vient de se réaliser amplement
- du fait d’une hérédité documentée et pieuse, à l’effort de laquelle
- nul ne peut plus prétendre ajouter qu’une glane d’épis oubliés ou
- omis et l’apport d’une contribution particulière.
-
-
-
-
-*
-
-Griffonnages en différents sens
-
-
-Une conclusion s’impose. Voici trois artistes exceptionnellement doués,
-passés maîtres dans leurs moyens de rendre qu’ils excèdent jusqu’à se
-perdre dans le brouillard, l’un des couleurs: Monticelli; l’autre des
-formes: Bresdin; le troisième des tropes: Mallarmé. Or, ce cas nous est
-connu; il a été magistralement enregistré deux fois par le grand Honoré
-de Balzac.
-
-Le premier est _Gambara_, ce musicien de génie et de folie, «poussant à
-l’extrême le principe musical, ce qui lui fait dépasser le but», selon
-l’expression de l’écrivain.
-
-Le second, plus concis et caractéristique, est cet élève de Mabuse,
-l’étrange et mystérieux Frenhofer du _Chef-d’œuvre inconnu_, «un homme
-qui voit plus haut et plus loin que les autres peintres» et qui ayant
-«profondément médité sur les couleurs, sur la vérité absolue de la
-ligne, est arrivé à douter de l’objet même de ses recherches»; l’artiste
-qui veut exprimer non «l’apparence de la vie, mais son trop plein qui
-déborde, ce je ne sais quoi qui est l’âme peut-être et qui flotte
-nuageusement sur l’enveloppe.» Écoutez-le parler à Porbus et à Poussin
-débutant: «_En partant du point extrême où vous arrivez_, on ferait
-peut-être d’excellente peinture...» et, ce disant, il trempe «avec une
-vivacité fébrile, la pointe de la brosse dans les différents tas de
-couleurs dont il parcourt la gamme entière plus rapidement qu’un
-organiste de cathédrale ne parcourt l’étendue de son clavier à l’_O
-Filii_ de Pâques.»--Le bonhomme daigne retoucher un tableau de Porbus et
-lance des onomatopées familières aux peintres à leur travail, et qui
-semblent scander les touches; nous en retrouverons plus tard de
-similaires dans une lettre célèbre de Corot[55]: «Paf! paf! paf! voilà
-comment cela se beurre, jeune homme!--lance Frenhofer--venez mes petites
-touches, faites moi roussir ce ton glacial. Allons donc! Pon! pon! pon!
-disait-il en réchauffant les parties où il avait signalé un défaut de
-vie...»
-
- [55] J’en ai noté de telles chez Whistler.
-
-Un véritable maître doit faire passer dans sa toile: «l’air, le ciel, le
-vent que nous respirons, voyons et sentons»; les tresses de cheveux
-doivent remuer; «l’ombre n’est qu’un accident... les ombres des peintres
-ordinaires sont d’une autre nature que leurs tons éclairés; c’est du
-bois, de l’airain, c’est tout ce que vous voudrez, excepté de la chair
-dans l’ombre. On sent que si leur figure changeait de position, les
-places ombrées ne se nettoieraient pas et ne deviendraient pas
-lumineuses».--Et après avoir traité de barbouillages, de fort belles
-études de lui qui ornent l’atelier, il parle à ses deux compagnons de
-son chef-d’œuvre, un tableau voilé auquel il travaille depuis dix ans;
-une figure de femme ébauchée «dans un ton clair avec une pâte souple et
-nourrie».--«Comme une foule d’ignorants qui s’imaginent dessiner
-correctement parce qu’ils font un trait soigneusement ébarbé, poursuit
-Frenhofer, je n’ai pas marqué sèchement les bords extérieurs de ma
-figure et fait ressortir jusqu’au moindre détail anatomique, car le
-corps humain ne finit pas par des lignes... La nature comporte une suite
-de rondeurs qui s’enveloppent les unes dans les autres... La
-distribution du jour donne seule l’apparence au corps! Aussi n’ai-je pas
-arrêté les linéaments, j’ai répandu sur les contours un nuage de
-demi-teintes blondes et chaudes qui fait que l’on ne saurait précisément
-poser le doigt sur la place où les contours se rencontrent avec les
-fonds».--Et le vieillard se décide à montrer à ses deux admirateurs
-l’œuvre qu’il leur propose pour modèle. «Ah! ah! s’écrie-t-il, vous ne
-vous attendiez pas à tant de perfection! vous êtes devant une femme et
-vous cherchez un tableau. Il y a tant de profondeur sur cette toile,
-l’air y est si vrai que vous ne pouvez plus le discerner de l’air qui
-nous environne. _Où est l’art? perdu, disparu!_ Voici les formes mêmes
-d’une jeune fille. N’ai-je pas bien saisi la couleur, le vif de la ligne
-qui paraît terminer le corps? N’est-ce pas le même phénomène que nous
-présentent les objets qui sont dans l’atmosphère comme les poissons dans
-l’eau? Admirez comme les couleurs se détachent du fond... Aussi, pendant
-sept années, ai-je étudié les effets de l’accouplement du jour et des
-objets». Or, les deux spectateurs se trouvent devant une toile chargée
-de «couleurs confusément amassées et contenues par une multitude de
-lignes bizarres qui forment une muraille de peinture.» Mais le vieillard
-continue: «Il faut de la foi dans l’art, et vivre pendant longtemps avec
-son œuvre pour produire une semblable création. Quelques-unes de ces
-ombres m’ont coûté bien des travaux. Tenez, il y a là sur la joue,
-au-dessous des yeux, une légère pénombre qui, si vous l’observez dans la
-nature, vous paraîtra presque intraduisible. Eh bien! croyez-vous que
-cet effet ne m’ait pas coûté des peines inouïes à reproduire? Mais
-aussi, mon cher Porbus, regarde attentivement mon travail, et tu
-comprendras mieux ce que je te disais sur la manière de traiter le
-modelé et les contours. Regarde la lumière du sein, et vois comme, _par
-une suite de touches et de rehauts fortement empâtés, je suis parvenu à
-accrocher la véritable lumière_ et à la combiner avec la blancheur des
-tons éclairés, et comme, par un travail contraire, en effaçant les
-saillies et le grain de la pâte, j’ai pu, à force de caresser le contour
-de ma figure, noyé dans une demi-teinte, ôter jusqu’à l’idée de dessin
-et de moyens artificiels, et lui donner l’aspect de la rondeur même de
-la nature. Approchez, vous verrez mieux le travail. De loin, il
-disparaît. Tenez, là, il est, je crois, très remarquable».--Et du bout
-de sa brosse, il désignait aux deux peintres une pâte de couleur
-claire.--«Là, finit notre art sur la terre!» conclut l’un des deux
-assistants, «mais tôt ou tard, il verra qu’il n’y a rien sur sa
-toile».--Et le vieillard, qui a entendu, s’indigne, puis s’affole:
-«Aurais-je donc gâté mon tableau?»--Mais il se rassure, et rentrant dans
-son illusion: «Moi, je la vois, s’écrie-t-il, elle est merveilleusement
-belle!»
-
- * * * * *
-
-N’avez-vous pas tout d’abord reconnu Monticelli dans ce peintre qui voit
-plus haut et plus loin que les autres peintres et qui a profondément
-médité sur les couleurs? qui ne veut pas de l’apparence de la vie, mais
-la vie elle-même, et qui parcourt la gamme des tons comme un organiste;
-qui fait passer dans sa toile l’air, le ciel et le vent, vivre les
-femmes et flotter leurs chevelures; qui veut que l’art se perde et
-disparaisse, avec les formes, dans l’atmosphère et qui, par une suite de
-touches et de rehauts fortement empâtés, dans une pâte souple et
-nourrie, accroche la véritable lumière?--Et ne mérite-t-il pas d’être
-assimilé au chef-d’œuvre de Frenhofer, ce dernier chef-d’œuvre de
-Mallarmé intitulé: _Un coup de dé n’abolira jamais le hazard_, ce cahier
-d’une vingtaine de vastes pages blanches où des mots se projettent en
-caractères divers et retombent, tantôt un par un, ou tantôt par des
-cascades de fusées obscures, entre lesquelles un mot aux lettres géantes
-éclate et se prolonge ténébreusement, tel que la redescente d’une noire
-étoile en une sombre chandelle romaine? Chef-d’œuvre inconnu, que les
-plus convaincus disciples du poète proclament entre tous déconcertant,
-et qui ne porte plus même trace de ce pied divin que, dans son tableau,
-Frenhofer, comme involontaire marque d’un art passé, _d’un art dépassé_,
-avait laissé survivre «à une lente et progressive destruction».
-
-Oui, Mallarmé nous apparaît à son tour dans cet artiste qui cache sa
-production pour en jouir seul; qui traite de barbouillages ses premiers
-travaux justement admirés, et s’enferme dix ans avec son œuvre, toute
-pleine aussi d’empâtements de pensée, dans lesquels les lecteurs ne
-voient (comme beaucoup de gens encore dans l’œuvre de Bresdin) que
-confusion de lignes bizarres, que «_griffonnages en différents sens_»,
-pour conclure ce recueil par un intitulé du géant Van Ryn, lequel
-exprime en son dédaigneux libellé le dernier mot de toute pensée
-humaine...
-
-
-
-
-TABLE
-
-
- Pages.
- Dédicace à Boldini 1
- Diptyque et Triptyque 3
-
- I
- AU PAYS DES CIELS SONORES
-
- I.--Le Peintre aux Billets 9
- Alfred Stevens.
- II.--Le Pasteur de Cygnes 87
- Georges Rodenbach.
-
- II
- AU DELA DES FORMES
-
- I.--Le Broyeur de Fleurs 127
- Adolphe Monticelli.
- II.--L’Inextricable Graveur 159
- Rodolphe Bresdin.
- III.--La Porte ouverte au Jardin fermé du Roi 215
- Stéphane Mallarmé.
- *.--Griffonnages en différents sens 279
-
-
-
-
- ACHEVÉ D’IMPRIMER
- le onze janvier mil neuf cent vingt et un
- PAR
- L’IMPRIMERIE ORLÉANAISE
- à Orléans
- pour
- E. SANSOT
-
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK DIPTYQUE DE FLANDRE, TRIPTYQUE
-DE FRANCE ***
-
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-easy. You may use this eBook for nearly any purpose such as creation
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- The Project Gutenberg eBook of Diptyque de Flandre, triptyque de France, by Robert de Montesquiou.
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-<p style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of <span lang='fr' xml:lang='fr'>Diptyque de Flandre, triptyque de France</span>, by Robert de Montesquiou</p>
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-
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: <span lang='fr' xml:lang='fr'>Diptyque de Flandre, triptyque de France</span></p>
-<p style='display:block; margin-left:2em; text-indent:0; margin-top:0; margin-bottom:1em;'><span lang='fr' xml:lang='fr'>le peintre aux billets, le pasteur de cygnes, le broyeur de fleurs, l&#039;inextricable graveur, la porte ouverte au jardin fermé du roi</span></p>
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Robert de Montesquiou</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Release Date: August 26, 2022 [eBook #68848]</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Language: French</p>
- <p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em; text-align:left'>Produced by: Clarity and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/Canadian Libraries)</p>
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>DIPTYQUE DE FLANDRE, TRIPTYQUE DE FRANCE</span> ***</div>
-<p class="c large">ROBERT DE MONTESQUIOU</p>
-
-<p class="c huge b">DIPTYQUE DE FLANDRE<br />
-<span class="large">TRIPTYQUE DE FRANCE</span></p>
-
-<p class="c large">AU PAYS DES CIELS SONORES<br />
-<b>Alfred Stevens, Georges Rodenbach.</b></p>
-
-<p class="c large">AU DELA DES FORMES<br />
-<b>Adolphe Monticelli, Rodolphe Bresdin,
-Stéphane Mallarmé.</b></p>
-
-<p class="c xsmall">OUVRAGE ORNÉ DE CINQ PORTRAITS</p>
-
-
-<p class="c gap">PARIS<br />
-<span class="small">ÉDITIONS E. SANSOT</span><br />
-<i>R. CHIBERRE, S<sup>r</sup></i><br />
-7, <span class="small">Rue de l’Éperon</span>, 7</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c top4em">OUVRAGES DU MÊME AUTEUR<br />
-<span class="xsmall">A LA MÊME LIBRAIRIE</span></p>
-
-
-<p class="c">L’HÉROÏSME DE LA MÉLANCOLIE<br />
-<span class="small">Poème de la Guerre</span></p>
-
-<table summary="">
-<tr><td class="drap"><b>Les Offrandes Blessées</b><br />
-avec un frontispice d’après <span class="sc">Ingres</span>.</td>
-<td class="r w6"><div>1 vol. in-16.</div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><b>Sabliers et Lacrymatoires</b><br />
-avec un frontispice d’après <span class="sc">Rodin</span>.</td>
-<td class="r w6"><div>1 vol. in-16.</div></td></tr>
-
-<tr><td class="drap"><b>Un Moment du Pleur Éternel</b><br />
-avec un frontispice d’après <span class="sc">Beardsley</span>.</td>
-<td class="r w6"><div>1 vol. in-16.</div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c pad xsmall"><div>ÉTUDES ET ESSAIS</div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><b>Têtes Couronnées</b></td>
-<td class="r w6"><div>1 vol. in-16.</div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><b>Majeurs et Mineurs</b></td>
-<td class="r w6"><div>1 vol. in-16.</div></td></tr>
-</table>
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c large">ROBERT DE MONTESQUIOU</p>
-
-<h1>DIPTYQUE DE FLANDRE<br />
-<span class="large">TRIPTYQUE DE FRANCE</span></h1>
-
-<p class="c small">LE PEINTRE AUX BILLETS<br />
-LE PASTEUR DE CYGNES<br />
-LE BROYEUR DE FLEURS<br />
-L’INEXTRICABLE GRAVEUR<br />
-LA PORTE OUVERTE AU JARDIN FERMÉ DU ROI</p>
-
-<p class="c small i">OUVRAGE ORNÉ DE CINQ PORTRAITS</p>
-
-
-<p class="c gap">PARIS<br />
-ÉDITIONS E. SANSOT<br />
-<i>R. CHIBERRE, S<sup>r</sup></i><br />
-7, <span class="small">Rue de l’Éperon</span>, 7</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em"><span class="small">IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE</span></p>
-
-<p class="c">CINQ CENT CINQUANTE EXEMPLAIRES</p>
-
-<p class="cc i">dont dix exemplaires sur vieux Japon, numérotés de 1 à 10,</p>
-
-<p class="cc i">vingt exemplaires sur Hollande teinté de Van Gelder Zonen,<br />
-numérotés de 11 à 30,</p>
-
-<p class="cc i">cinq cents exemplaires sur vergé d’Arches,<br />
-numérotés de 31 à 530,</p>
-
-<p class="cc i">et vingt exemplaires sur alfa, numérotés de 531 à 550<br />
-(hors commerce)</p>
-
-
-<p class="c gap xsmall">JUSTIFICATION DU TIRAGE</p>
-
-<p class="c">N<sup>o</sup></p>
-
-
-<p class="c gap small">Tous droits de reproduction et de traduction réservés
-pour tous pays.</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-
-<h2 class="nobreak" title="Dédicace à Boldini" id="dedic"></h2>
-
-<p class="c top6em i">Au<br />
-Maître <span class="rm">BOLDINI,</span><br />
-son modèle,<br />
-qui lui devra de vivre<br />
-au delà « des jours changeants ».</p>
-
-<p class="offr">Robert de <span class="sc">Montesquiou</span>.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="part0">DIPTYQUE ET TRIPTYQUE</h2>
-
-
-<p>Ce qui suit ne représente que les éléments
-d’un beau livre. Je les ai glanés autour des
-expositions d’<i>Alfred Stevens</i>, de la lecture de
-<i>Rodenbach</i>, de l’examen du personnage et des
-œuvres de <i>Monticelli</i> et de <i>Bresdin</i> (celui-ci
-serré de plus près), enfin de la fréquentation des
-ouvrages de <i>Mallarmé</i> et de leur auteur.</p>
-
-<p>Le plus jeune de ces essais date d’environ
-quinze années, je laisse à penser des autres.
-Plutôt que de les laisser attendre indéfiniment
-une mise au point difficile à des productions
-<span class="pagenum" id="p4">-4-</span> d’époques différentes et, par suite, forcément disparates,
-j’aime mieux leur donner la vie à l’état
-d’ébauches assez poussées. Aujourd’hui le temps
-passe, même presse, il me faut choisir de laisser
-ces esquisses abondantes et développées dormir
-dans la nuit des cartons jusqu’à ce que moi-même
-je m’endorme, ou de leur accorder une
-lumière qui laisse voir leur imperfection, mais
-aussi leur application et un sincère souci de servir
-les causes auxquelles leur prédilection les
-attache.</p>
-
-<p>J’hésite d’autant moins que des détails exacts,
-de savoureux récits, des anecdotes véridiques ou
-vraisemblables me paraissent quelquefois assurer
-à ces pages une instruction de catalogue
-associée à des dissertations apologétiques et à
-une distraction de <i>Mémoires</i>.</p>
-
-<p>Telles quelles, je les publie, ne fût-ce que
-pour m’en délivrer et pouvoir consacrer le temps
-qui me reste à quelques volumes que je veux
-hâter.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="p5">-5-</span> J’ai encore à solliciter l’indulgence pour la
-présentation de ces cinq morceaux : ces études
-sont vieilles, leur phraséologie, compliquée et
-pauvre, n’est plus guère de mon goût, encore
-moins leur ponctuation imprécise et sommaire ;
-mais j’en aime toujours les sujets, et surtout
-l’hommage qu’elles s’efforcent de rendre à des
-artistes élus, dont les trois derniers sont groupés
-en une fraternité de méconnaissance, puis
-de reconnaissance tardive, bien faite pour
-séduire, dans un temps où rien ne séduit plus,
-et encourager, à l’heure où l’encouragement
-n’est plus de saison, ceux qui croient, en art, au
-festin évangélique, où les premiers deviennent
-souvent les derniers, et où les derniers ne le sont
-pas pour toujours.</p>
-
-<p class="sign"><span class="sc">Robert de Montesquiou.</span></p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="part1">I<br />
-DIPTYQUE DE FLANDRE</h2>
-
-<p class="c large">AU PAYS<br />
-DES CIELS SONORES</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p1ch1">I<br />
-Le Peintre aux Billets.</h3>
-
-<p class="c large"><span class="sc">Alfred Stevens</span></p>
-
-
-<div class="break"></div>
-<div class="cc"><img src="images/illu1.jpg" alt="" />
-<div class="offr xsmall">Cliché NADAR</div>
-<div class="cc"><span class="sc">Alfred STEVENS</span><br />
-1828-1906</div>
-</div>
-<div class="chapter"></div>
-<h4><span class="sc">Premier Article</span></h4>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">« Qui dépense en colère inutile, en fumée,</div>
-<div class="verse">Tous ces géants, Vésuve, Etna, Chimborazo,</div>
-<div class="verse">Et fait porter un monde à l’aile d’un oiseau. »</div>
-</div>
-
-<p>Ces vers sur les anomalies de la Création me
-revenaient à l’esprit, dans ce fin Musée du Mauritshuis,
-en présence du <i>chardonneret enchaîné</i>
-de Karel de Fabritius. Combien plus éloquent
-que tant de banquets de corporations, l’oiselet
-aux oreillettes de vermillon, perché sur sa mangeoire,
-minuscule Prométhée emplumé, au carcan
-d’une chaîne de montre ! — Magicien prestige
-de l’art ! un passereau, son auget, leur
-ombre, et voilà de quoi créer un rival inquiétant
-pour le Paradis de Tintoret, le plus vaste tableau
-du monde.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="p12">-12-</span> Les ombres et les reflets constituent deux portions
-délicates de cette petite-maîtrise Flamande
-dont l’inimitable intimité édifie la triomphante
-renommée. Délicatesse se pouvant creuser aux
-proportions de la profondeur. L’infini recule au
-fond de la cruche de la cuisinière de Vermeer.
-Un clou sans usage est au mur, projetant son
-ombre aussi. Une vannerie accrochée, une
-faïence, des pains de forme bizarre, assez semblables
-à des sabots d’enfants, une paysanne
-occupée à verser du lait, quelques pouces de
-toile, et voilà l’homme sensible plus ému que
-devant le <i>Jugement Dernier</i> de Michel-Ange.
-Vermeer est dieu. Il crée de rien. On dirait que
-pour mieux prouver son pouvoir, il choisit un
-sujet indigent qui devra tout au maître. Une
-femme d’une grâce simple, sans beaucoup de
-beauté, lit debout une lettre qu’elle vient de
-recevoir. Sa bouche s’entr’ouvre d’un paisible
-attendrissement aux nouvelles du voyageur dont
-le parcours se trace sur une carte appendue au
-mur. La robe de la lectrice a le bleu serein
-d’une mer calme ; et sur la table à ouvrage l’extrémité
-d’un collier roule quatre grosses perles
-d’un bel orient, présent du marin au long cours.
-Le <i>Géographe</i> de la collection Alphonse Rothschild,
-<span class="pagenum" id="p13">-13-</span> nous entraîne aussi vers les lointains ; et
-les dessins du lampas affectent, sur sa riche robe
-de chambre bleue, des sinuosités que répètent
-les méandres des pays, sur sa mappemonde. A
-La Haye, c’est un paysage, une vue de Delft,
-sous un ciel bas et voilé, recouvrant la cité
-comme d’une cloche qui rend les contours plus
-nets, les couleurs plus distinctes. Le ton des
-briques de Vermeer a la veloutée et chaude
-richesse d’un pétale de giroflée ; ses arbres sont
-d’un vert noir de myrte ; le premier plan du tableau
-est fait d’une partie de sable d’un jaune
-rose, marbré d’un peu de noir, qui rappelle la
-nuance d’une tranche de pastèque. Et sur ce
-terre-plein quelques bonnes gens causent discrètement
-dans la dorure éparse d’une atmosphère
-du soir, qui semble une lumière d’auréole.</p>
-
-<p>J’ai parlé de reflets ; j’en sais un exquis dans
-un tableau attribué à Weenix, au Musée de
-Bruxelles : une dame aux épaulettes ornées de
-curieux agréments en velours caroubier, est
-assise à sa toilette et se tapote les seins devant
-son miroir. Mais la rareté de ce tableau est son
-éclairage ; il filtre finement d’une fenêtre dont
-les vitres plombées en découpent le reflet projeté
-<span class="pagenum" id="p14">-14-</span> sur une paroi vis-à-vis, comme les mailles d’une
-aile de libellule. — Quant aux ombres, je n’en
-sais pas de plus quiètes que celles qu’arrondissent
-quelques assiettes dressées sur la tablette
-de la haute cheminée dans une autre peinture
-du même Musée, étiquetée <i>Ungekant</i>, et que
-j’attribuerais volontiers à Esaïas Boursse : une
-vieille femme courbée et vue de dos, range des
-vêtements dans les tiroirs d’un meuble, au-devant
-d’une courette qui distille le poudroiement
-lumineux dont se trament ce jour discret et
-ces délicates ombres.</p>
-
-<p>Cette visite au Musée de Bruxelles, et à mes
-souvenirs, en même temps que la sensationnelle
-exposition qui, par une faveur sans précédent,
-bien due au grand artiste qu’elle veut honorer,
-s’ouvre, en ce moment, dans les salles de l’École
-des Beaux-Arts<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>, m’offre une bienvenue occasion
-de consacrer à un Vermeer vivant, à Alfred
-Stevens, un peu de ce qu’un grand poète a
-nommé : <i>rêverie d’un passant à propos d’un
-roi</i>. Certes Stevens fut et demeure hautement
-apprécié de son temps, et les plus glorieuses
-consécrations le lui ont prouvé. Une ancienne
-<span class="pagenum" id="p15">-15-</span> toile de lui vient d’être acquise, un prix élevé,
-par sa ville natale, et ajoutée à ceux de ses
-tableaux qui faisaient déjà l’ornement du Musée
-de Bruxelles.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Une indication qui date cet article.</p>
-</div>
-<p>Certes, il n’est pas de bonne fête des yeux,
-dans un lieu orné, sans un Stevens de derrière
-les années ; car voilà tantôt cinquante ans que
-ce dernier des grands Flamands peint ses tableaux
-de chevalet minutieux et vastes. Il en résulte
-l’injuste reproche que lui adresseraient volontiers
-les observateurs superficiels : <i>dater</i> ;
-comme si ce n’était pas une condition essentielle,
-tout au moins une raison majeure pour <i>durer</i>.
-L’intérêt de la curieuse terre-cuite hispano-phénicienne,
-la tête d’Elché, réside moins dans la
-physionomie du visage fardé aux lèvres cruelles
-et peintes, que dans cette coiffure typique et
-monumentale. Ce qui confère aux personnages
-du peintre de l’<i>Embarquement</i>, leur caractère
-saisissant d’authenticité dans le rêve, c’est ce
-fait, historique maintenant, de la réalité de leurs
-mascarades qui, dans l’intervalle de répétitions
-pour des comédies de société, se répandaient, à
-demi déguisées, sous les ombrages d’un vieux
-parc où Watteau fixait pour l’éternité leurs silhouettes
-transitoires. — Les spéciales élégances
-<span class="pagenum" id="p16">-16-</span> du Second Empire, trop voisines encore pour
-qu’on les puisse juger sans passion, sont fixées
-ainsi dans les anciennes toiles d’Alfred Stevens.
-Cette mémorable vente Édouard Delessert, qui
-vient de dérouler son encan, renfermait, de ces
-ajustements, un spécimen drôlatique : une poupée
-que ce <i>curieux</i> spirituel et un peu bizarre
-fit, plusieurs lustres durant, habiller, juponner,
-coiffer, chausser, chaque année, au dernier
-goût du jour, par les faiseurs les plus réputés,
-j’imagine, après Félicie et Palmyre, Worth et
-Virot, pour doter de ce contingent en réduction,
-sans doute en souvenir de ses premières amours,
-cette période de l’histoire du costume.</p>
-
-<p>C’est dans les tableaux d’Alfred Stevens que
-l’avenir les admirera, véridiques et pourtant
-imperceptiblement stylisés par le goût d’un tel
-Maître, ces atours, aujourd’hui surannés, puis,
-demain aussi éloquents, et non moins lointains
-que les paniers d’une Adélaïde par Nattier, ou
-les brocarts d’une Hérodiade par Metzys, séculaires
-aspects de la femme fraternellement réunis
-dans l’histoire et dans le temps par le voisinage
-d’une paroi de Musée. Ne pourrait-on pas
-dire qu’une mode est surannée, tant qu’elle ne
-saurait être portée dans un bal costumé, sans
-<span class="pagenum" id="p17">-17-</span> risquer l’équivoque de se rencontrer en même
-temps sur les épaules d’une personne d’âge, qui
-se serait égarée là sous sa toilette d’habitude ?<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>
-Toilettes qui furent encore celles de nos mères, — dont
-quelques-unes s’obstinent à n’avoir que
-quinze ans ; belles robes dont les cloches
-soyeuses semblaient de géants pétales d’althœa
-retombants, et desquelles les fleurs brodées,
-brochées, chinées ou peintes, couraient sur les
-réseaux à la fois souples et résistants de la crinoline,
-telles que des pariétaires sur un treillage.
-Je dirai un jour, dans quelques pages que je
-voudrais écrire sur la mode, ce qui, à mon
-sens, faisait leur beauté ; je ne veux aujourd’hui
-que les saluer, dans les admirables tableaux du
-vieux grand maître qui les a d’avance immortalisées.
-Robes dont les contours crénelés donnaient
-aux flirts du temps quelque chose d’obsidional
-et, aux amoureux qui les entouraient, l’allure
-des assiégeants d’une ville. Jupe en soie du
-jaune d’un bouton d’or un peu éteint, dans ce
-tableautin du Luxembourg que le globe laiteux
-d’une lampe qui a veillé, éclaire comme d’une
-<span class="pagenum" id="p18">-18-</span> transparence d’hostie. Cette lampe montée de
-bronze est faite d’un vase de l’Extrême-Orient,
-décoré en Chine d’un polychrome écusson,
-comme il fut un temps de mode dans nos vieilles
-familles. Les missionnaires se chargeaient de ces
-commandes qui s’exécutaient parfois de façon
-assez baroque. Je me souviens d’une innombrable
-porcelaine de la Chine aux armes des ***,
-qui contenait, on ne sait comment, tant de bourdalous,
-qu’on s’était vu contraint… d’en faire
-des saucières ! — Revenons au plus poétique
-<i>Retour du Bal</i>, de Stevens, quintessence de
-féminisme, comme la plupart des tableaux de cet
-artiste.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Un phénomène que j’ai vu se réaliser et signalé depuis,
-dans mes « Délices ».</p>
-</div>
-<p>Du succès demeuré moyen d’un demi-peintre
-d’élégances féminines qui s’y essouffle sans somptuosité,
-on donnait cette raison qu’il ne les
-aimait pas assez. Oh ! que cela ne se pourrait
-pas dire d’Alfred Stevens ! Je me souviens d’avoir
-écrit de lui ces vers du moins exacts :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">… de Stevens, une Étude</div>
-<div class="verse">Où l’odeur de la femme a toute pénétré</div>
-<div class="verse">Par un bout de satin dans cette toile entré.</div>
-</div>
-
-<p>Mirages, miroitements d’étoffes aussi invitants
-<span class="pagenum" id="p19">-19-</span> que les eaux sous lesquelles chantaient les
-sirènes. Eaux qui roulent des perles, toujours.
-Quatre seulement s’irisent dans le Vermeer du
-Ryksmuséum ; elles pleurent plus longuement
-au col des héroïnes du vivant Vermeer, elles
-pleurent avec ces jeunes femmes, car elles sont
-tristes ces Ophélies. Ophélies, les nommé-je
-ainsi ? Peut-être. Le Maître l’a fait une fois dans
-un de ses plus charmants tableaux qui me touche
-de près ; et c’est la grande sœur de toutes
-les autres. Oui, des Ophélies qui ont connu et
-goûté l’amour, mais qui, sous leurs atours bonapartistes,
-bouffants, et un peu bouffons, le
-baignent de leurs pleurs et de leurs perles. Elles
-tiennent des lettres décachetées dans leurs belles
-mains, dont les ongles semblent les pétales
-polis d’une rose en coquillages ; la turquoise
-qui meurt à leur doigt n’est qu’une plus tendre
-expression de ce chagrin et leurs diamants ne
-sont que des larmes plus éclatantes. Et cela s’appelle
-de noms un peu pareils à leurs garnitures :
-<i>Douloureuse Certitude</i>, etc. Mais, que cela
-est beau ! Cette Madame de Beauséant ultérieure
-qui revient du bal, qui lit et froisse un perfide
-billet d’amie, un froid congé d’ami, écrits dans
-une langue datant encore un peu de Marceline.
-<span class="pagenum" id="p20">-20-</span> La robe est à volants en taffetas gant de Suède,
-(Stevens n’aime pas les satins) ; un cachemire
-des Indes renversé en arrière, mais tenant encore
-un peu aux épaules par un de ces gestes
-qui constituaient un sursaut disparu des gymnastiques
-de la coquetterie, a servi de sortie
-de bal. Et les joyaux que transforme en pleurs
-sanguinolents un rougeoyant jour de lampe,
-nous enflamment d’une admirative pitié pour ces
-déceptions parées.</p>
-
-<p>Une autre <i>Douloureuse Certitude</i>, celle-ci en
-toilette de jour, s’accoude au bureau-cylindre
-marqueté, dont Stevens aime à peindre les
-camaïeux blonds ; son visage se contracte en un
-pathétique clair-obscur, sa robe est d’un gris-fer
-cerclé d’ornements noirs ; son cachemire est
-à fond blanc, son chapeau à bavolet est rose et
-noir, orné d’une rose. Mais n’est-ce pas une
-« Douloureuse Certitude » encore, cette autre
-désolée debout près du même bureau<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>, ses
-cheveux d’or fluide et fin sous son chapeau
-havane, en cachemire aussi, en robe de velours
-vert à reflets un peu roux, comme celle de
-Madame de Bargeton ? Et dans ces deux tableaux,
-<span class="pagenum" id="p21">-21-</span> sur le coquet meuble Louis XVI, une boite à
-cigares ouverte, aux angles blancs, au bois
-lilassé, est là pour attester que la scène se passe
-chez l’infidèle amant, qui a le tort de laisser
-traîner ses lettres.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Dans la collection A. Roux.</p>
-</div>
-<p>Il n’est pas impossible, en un temps donné,
-quand toutes les phases de sa renommée se
-seront accomplies, que notre peintre soit dénommé
-<i>le peintre aux billets</i>, comme il y a eu
-<i>le peintre aux œillets</i>, un vieux maître Suisse.
-Des observateurs superficiels ont reproché à
-Alfred Stevens de manquer de sujet, parce qu’il
-ne peint ni des batailles, ni des naufrages, en
-somme aucune de ces compositions que Baudelaire
-range dans la catégorie des « fureurs stationnaires ».
-Mais l’Éternel Féminin en proie à
-sa perpétuelle inquiétude d’amour, composant le
-billet doux, le disposant, l’écrivant, l’épiant, le
-recevant, le froissant, avec toutes les expressions
-correspondantes, dans l’attitude et les
-atours qui en ont dicté, motivé l’émoi, quels
-plus dramatiques combats, quelles submersions
-plus poignantes ?</p>
-
-<p>Les cachemires des Indes, joyaux textiles de
-la femme, hélas ! à tout jamais fanés sur les
-épaules des femmes de Stevens qui les reçurent
-<span class="pagenum" id="p22">-22-</span> de Madame Firmiani, avec la manière de s’en
-servir ! Magnifiques <i>châles-tapis</i> qui diapraient
-en effet les charmes féminins comme un tapis
-de mille fleurs d’émail sur lequel les pieds
-d’Ariel eussent aimé courir. Stevens fut l’iconographe
-passionné et patient de ces émaux
-cloisonnés de laines. Une grande femme debout
-en revêt un. Elle est coiffée d’une de ces capotes
-à bavolet qui semblent laides sur les gravures
-de modes, mais dont on voit bien là qu’elles purent
-paraître charmantes et encadrer avantageusement
-des visages gracieux qu’il y eut toujours.
-C’est une de ces froisseuses de billets doux
-(il les peignait après les avoir écrits) qui sont
-chères à Stevens, et qui lui servaient de thème,
-sinon de mannequin, pour le déploiement de ses
-savantes variations sur les féminités historiées.
-La robe est marron, si je me souviens bien ;
-mais le portrait est celui du cachemire ; il l’a
-peint comme son maître Vermeer aurait fait
-d’une de ces cartes de géographie qu’il donnait
-lui-même pour fond à des femmes pensives. Ce
-sont des continents de turquoises, d’émeraudes
-et de rubis, de kaléïdoscopiques gemmes tramées ;
-les ailes mêmes de ce papillon hindou
-que j’admirais récemment dans une sublime
-<span class="pagenum" id="p23">-23-</span> collection de ces insectes, et qui nous est donné
-comme le modèle initial du cachemire. Une
-autre de ces coquettes d’antan, appuyée à une
-console, se présente presque de dos pour mieux
-faire chatoyer les multiflores dessins de son
-châle ; mais, pour ne pas nous priver de son minois
-souriant, le peintre l’a ingénieusement
-reproduit dans un miroir au-dessus du meuble.</p>
-
-<p>Je me confesse d’avoir plusieurs fois fait à
-Stevens cette amicale plaisanterie d’un coup à
-jouer sur les cachemires. Il s’agissait d’accaparer
-à vil prix tout ce qui a survécu aux mites
-et au mépris, de ces tissus chers à Joséphine ;
-puis, au lendemain de cette stérilisation du
-marché Indien, de l’achalander à nouveau par une
-sensationnelle exposition du Maître Flamand, à
-travers laquelle d’élégantes complices promèneraient
-le vêtement réhabilité sur leurs évocatrices
-épaules.</p>
-
-<p>Les miroirs, autre carrière rêveuse et profonde
-pour le pinceau de notre grand ami, fils
-encore de Van Eyck. J’ai trouvé le secret de
-l’attraction qu’exercent sur lui les surfaces
-polies ; homme robuste, sorte de colosse, son
-tempérament le prédisposait à peindre des
-plafonds, décorer des escaliers aux vastes surfaces.
-<span class="pagenum" id="p24">-24-</span> On l’a vu lors de l’exécution du <i>Panorama
-du Siècle</i>, dont je parlerai en son lieu. Or c’est
-moins l’occasion ou le manque de commandes
-de ce genre qui vouait Stevens à ses panneaux
-restreints, qu’une plus prodigue, en même
-temps que plus raffinée dispensation de sa veine.
-Je ferais volontiers de lui ce bel éloge, de dire
-qu’il est le sonnettiste de la peinture. De même
-que ce dernier, au lieu de laisser vaguer sa fantaisie
-en strophes innombrables, réserve sa production,
-élit des rimes rares, et fait tenir dans
-le bref poème à forme fixe dont il a fait choix,
-des intérieurs et des horizons, des héros et
-des dieux, des infinis et des astres, ainsi le
-Maître dont je parle, concentre en une superficie
-exiguë une infinité de reflets, qui lui font
-chérir, outre les glaces, les boules de jardins,
-les laques miroitants, les paravents à feuilles
-d’or, les nacres, les perles, les pierreries et,
-parmi elles, des yeux de femmes et d’enfants,</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">« … miroirs obscurcis et plaintifs, »</div>
-</div>
-
-<p class="noindent">miroirs encore.</p>
-
-<p>Car Stevens n’a, pour ainsi dire, pas peint de
-portraits d’hommes. Si l’on peut en citer un,
-entouré de femmes, dans son beau tableau du
-<span class="pagenum" id="p25">-25-</span> <i>Convalescent</i>, c’est qu’il s’agit d’un joli jeune
-homme blond qui ressemble à une jeune fille.
-Je possède, sur un exemplaire du <i>Règne du
-Silence</i>, de la collection de Goncourt, un portrait
-de Rodenbach par Stevens. C’est une
-rareté. Quant aux bibelots de l’Extrême-Orient,
-outre leur charme bizarre et bigarré que
-Stevens fut un des premiers à apprécier dans
-ses spécimens rares, sa passion de la mutualité
-des reflets devait lui faire goûter et rendre
-excellemment une encoignure en laque de Coromandel,
-qui occupe le coin gauche du tableau
-intitulé : <i>La Poupée Japonaise</i>, au Musée de
-Bruxelles, peut-être le chef-d’œuvre du peintre.
-Une femme en robe d’un blanc transparent,
-éclairé en dessous par la douce chaleur d’une
-étoffe rose, examine un pantin du Nippon,
-qu’elle tient entre ses mains. Un fouillis savant
-de plis et de volants contournés de dentelles,
-rendu avec un féminisme exquis et puissant,
-c’est tout ce tableau : le portrait d’une robe,
-mais une de ces robes d’avant la machine à
-coudre, l’horrible <i>Silencieuse</i> Singer, qui a fait,
-depuis, du bruit et du chemin dans le monde,
-et dans l’assemblage desquelles couraient avec
-esprit ces points devenus odieusement mécaniques,
-<span class="pagenum" id="p26">-26-</span> un de ces chefs-d’œuvre de lingerie
-impériale qu’abandonnaient à Stevens pour
-en orner ses modèles, les plus huppées cocodettes
-du temps. Car Stevens fut apprécié à cette
-Cour, dont c’est faire l’éloge, et des œuvres
-de lui se trouvent encore, me dit-on, chez
-l’Impératrice. Je ne sache pas qu’il en ait fait
-le portrait. Au reste, Stevens est bien moins
-le portraitiste d’une femme que celui de la
-femme. De la sienne pourtant il a tracé sous ce
-titre : <i>Une Musicienne</i>, une superbe image ;
-mais moins en portraitiste qu’en peintre, en
-magistral traducteur du mystère pensif d’une
-allégorie angoissée. J’ai essayé, dans une
-trentaine de strophes des <i>Hortensias Bleus</i>,
-de paraphraser le secret de cette page intense,
-joie et orgueil de la collection Georges Hugo, je
-n’y reviens pas. La même galerie possède un
-autre Stevens : <i>Miss Fauvette</i> : une jeune
-femme, celle-là, aussi svelte que la Musicienne
-est massive, gazouilleuse en mousseline blanche
-à mille volants, noués d’une ceinture bleue. Et
-c’est un goût raffiné, en même temps qu’un
-sort ingénieux qui font ainsi contraster dans le
-même salon, la lourde harpiste lassée, la vive
-cantatrice insoucieuse. Une troisième musicienne
-<span class="pagenum" id="p27">-27-</span> est encore au Luxembourg, en robe gris-fer
-plate, aux ornements noirs, sobre, presque
-sombre ajustement de cette Euterpe de salon un
-peu déchevelée et très pathétique, la bouche
-grande ouverte en l’émission de ce <i>Chant Passionné</i>
-qui fait le titre de son poème. Une quatrième
-appartenait à Duez, celle-là musicienne
-muette, assise, en sa robe d’un vert-émeraude,
-auprès de sa harpe assoupie.</p>
-
-<p>La même encoignure de laque dont j’ai parlé
-fleurit sur son fond noir son décor polychrome
-et baroque, dans une autre toile, celle-là chez
-Monsieur Antoni Roux : une femme en rose
-savoureusement reflétée par un paravent d’or.</p>
-
-<p>Nul autre, parmi les peintres, n’aura su,
-comme Alfred Stevens, habiller une femme de
-certain rose-gris, rose d’une rose ayant tardé à
-fleurir, qui a eu froid en éclosant et mériterait
-d’avoir inspiré ce vers pénétrant du vieux
-d’Aubigné :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">« Une rose d’automne est plus qu’une autre exquise. »</div>
-</div>
-
-<p>C’est que Stevens est aussi un amoureux des
-fleurs. Il sait qu’elles sont les femmes des sous-bois
-et des parterres, et il a écrit dans le menu
-et important recueil de maximes sur son art,
-<span class="pagenum" id="p28">-28-</span> qu’il intitule <i>Impressions sur la Peinture</i> : « Faire
-peindre beaucoup de fleurs à un élève est un
-excellent enseignement. »</p>
-
-<p>Un vieux compagnon de Stevens, ce paravent
-décoré de brouettées de fleurs, et dont il
-avait momentanément détaché les feuilles pour
-composer jadis la riche tenture d’un boudoir
-de sa belle installation, Rue des Martyrs. J’y
-fis, un jour, il y a bien longtemps, une visite
-en compagnie de Sarah Bernhardt ; elle peignait
-alors, dans l’atelier et sous la direction du Maître,
-un petit tableau un peu inspiré de lui : <i>La jeune
-fille et la mort</i>, qui figura au Salon vers 1880.
-Sujet renouvelé de l’art des Pays-Bas dont la
-philosophie, comme celle des Maîtres Suisses,
-aime juxtaposer la fraîcheur et la destruction ;
-tel ce Van der Schoor qui, dans le Ryksmuséum,
-a réuni, sur le même panneau, des crânes et des
-ossements, des lumières et des roses. Un autre
-salon de son ancienne demeure a été reproduit
-par Stevens dans un de ses plus beaux tableaux,
-qui fait partie de la collection Vanderbilt. Une
-jeune femme nu-tête, en blanc, debout, appuyée
-sur un guéridon, reçoit des amies. Et c’est, parmi
-les enharmoniques tons de l’or dont toute la
-gamme rutile du fauve au flave, le radieux et
-<span class="pagenum" id="p29">-29-</span> voluptueux chatoiement de ce qu’on a depuis
-appelé un thé de cinq heures, en un <i lang="en" xml:lang="en">home</i>
-artiste et somptueux, et dans le miroitement
-échangé de mille bibelots précieux, porcelaines
-et fleurs rares, où tout rayonne, même éclate et
-fulgure, sans détonner, où rien n’a été omis
-par ce pinceau omniscient dont il semble qu’il
-ait su reproduire, de cette élégante assemblée
-d’oiseaux féminins, jusqu’au parfum et au caquetage !
-Une curieuse réplique de ce tableau — sa
-géniale esquisse, je crois — se trouve chez
-Monsieur A. Roux. Détail singulier : elle est
-peinte sur glace.</p>
-
-<p>Une mine de bric-à-brac trié, cette ancienne
-demeure de Stevens ; éléments disparates et
-associés par une majeure raison d’État, une raison
-d’être plus haute même que le goût : le
-désir de les peindre, de les transsubstantier hors
-de la contingence et du temps, en des intérieurs
-fictifs et plus réels, à l’abri du déménagement et
-du terme. Dans le salon intérimaire où je les
-revis lors d’un transfert, les pendules marchaient
-par paires sur des consoles Empire, dont ne nous
-avait pas encore dégoûtés leur réhabilitation sans
-discernement et en bloc. Et Stevens, plongeant
-ses puissantes et jouisseuses mains dans un de
-<span class="pagenum" id="p30">-30-</span> ces hauts et profonds paniers qui servent à
-importer les régimes de bananes, en tira triomphalement,
-pour nous le faire admirer, un dextrochère
-de Gouttières. Une aquarelle par Delacroix,
-témoignait encore là de ce qu’il me plaît
-toujours de noter : le tendre et touchant spectacle
-d’un géant en admiration devant une fleur.</p>
-
-<p>Autres toiles : une jeune veuve blonde, en noir
-léger et très seyant, se reprend à essayer des
-fleurs et des bijoux, devant un miroir, toujours !
-et j’aime moins le Cupido blotti sous le
-tapis de la table pour souligner une allégorie
-d’elle-même assez expressive, et qu’une figure
-de pleureuse, dans la tapisserie, commente déjà
-de façon plus naturelle. — Une promeneuse,
-peinte celle-là dans le jardin de la Rue des Martyrs,
-accoudée à la barre d’appui de la fenêtre,
-où s’encadre sa fraîcheur blonde autour de
-laquelle voltigent deux papillons, parle, du
-dehors, à quelqu’un d’invisible dans l’intérieur.
-La turquoise d’une plume de martin-pêcheur se
-pique dans la gaze bleue enroulée au clair chapeau
-de paille qu’elle tient à la main. Elle est en
-peignoir blanc, à manches-pagodes d’où sortent
-comme de caressantes fleurs de chair, ses mains
-baguées. Stevens est le peintre physionomiste
-<span class="pagenum" id="p31">-31-</span> des mains, savoureux chiromancien de la grâce.
-Et c’est pour lui un délice d’en ponctuer la douceur
-par le point bleu de cette turquoise que je
-retrouve au doigt de cette promeneuse, de l’accouchée,
-de la musicienne.</p>
-
-<p><i>Le Bouquet</i>, un savoureux morceau, consacré
-aux étoffes et aux fleurs : le tapis de table, la
-soyeuse toilette du modèle, qui d’ailleurs s’effacent
-devant le feu d’artifice éblouissant de la
-gerbe multicolore. — <i>La Visite</i>, un précieux
-repère pour les <i>philosophes des habits</i>, selon
-l’expression de Carlyle : deux cocodettes au dernier
-goût de ce jour… évanoui, entre des panneaux
-japonais et des paravents de laque. L’une
-d’elles, qui reçoit, assise au bord d’une
-fumeuse, un doigt au coin de la bouche, en
-un geste expressément féminin, porte son chignon
-dans un filet noué d’un gland ; et au-dessus,
-cette coiffure en <i>barrettes</i>, qui n’est pas sans
-prétention aux bandelettes, renouveau d’antiquité,
-au goût de la Maison Pompéïenne. Et
-l’interlocutrice au doux visage, en son seyant
-chapeau de fleurs, à brides, tient à la main ce
-joujou du même temps, son ombrelle-marquise. — <i>La
-Bonne Lettre</i> : toujours la sentimentale
-paperasserie. Une lettre de famille, celle-là, que
-<span class="pagenum" id="p32">-32-</span> deux femmes lisent attentivement. L’épouse,
-sans doute, et la mère du correspondant lointain.
-Et sur le visage de la plus jeune, le reflet du
-blanc papier met comme un rayonnement, une
-réverbération des nouvelles heureuses. — Enfin,
-<i>la Consolation</i>. Je l’appellerais volontiers :
-L’Enterrement d’Ornans de l’élégance. Comme
-au tableau de Courbet, le visage de la veuve en
-visite, s’abîme et disparaît dans son mouchoir,
-sur la blancheur duquel tranchent les doigts du
-gant noir. L’autre main de la pleureuse est
-retenue et serrée gentiment entre les deux fines
-mains de la consolatrice, une gracieuse amie
-vêtue de blanc, assise sur le même canapé et
-l’expression ensemble compatissante et indifférente.
-Près de la veuve, sa fille, une délicieuse
-figure un peu anglaise, et pareillement en noir,
-participe au malheur élégant, silencieuse, les
-mains croisées.</p>
-
-<p>Stevens a peint, pour le Roi des Belges, quatre
-panneaux, <i>les Saisons</i>, quatre jeunes femmes
-qu’il eut le bon goût de ne pas dévêtir plus ou
-moins mythologiquement, mais de laisser en
-proie à leurs modes. Le <i>Printemps</i>, douce
-Grâce émue, derrière la blanche écume des pommiers,
-les doigts noués dans une inquiétude
-<span class="pagenum" id="p33">-33-</span> rêveuse. L’<i>Été</i> tient des fleurs et s’abrite d’un
-éventail dont l’ombre portée fait errer sur ses
-juvéniles traits comme un nuage sur une rose.
-L’<i>Automne</i> s’accoude et se souvient, au chant
-des oiseaux qui émigrent, au pénétrant parfum
-des chrysanthèmes. L’<i>Hiver</i> est vêtu d’un barège
-feuille-morte. Pensive liseuse au livre
-refermé, mélancolie non moins amère sous ses
-rubans, Mnémosyne mondaine.</p>
-
-<p>Le jovial Flamand reparaît dans le tableau de
-l’<i>Alsacienne</i> : une belle et gaillarde servante, en
-costume national, s’interrompt d’épousseter pour
-s’ébahir à considérer une Vénus accroupie quasi
-de grandeur nature. Bien entendu ce domestique
-épisode, un peu trop spirituel pour me plaire,
-n’est que pour donner carrière à une virtuosité
-caressante et indéfectible, qui va du détail de
-l’ajustement, broderies, tablier à dentelles, à la
-fleur empennée du plumeau dans son sépale de
-cuir vermillon, aux contours froidement lascifs
-de la statue d’argent, aux tons de lèvres
-mortes d’un rhododendron violacé, dans un
-cachepot de cuivre, aussi peuplé d’images mirées
-qu’une boule de jardin, à tout l’inventaire
-enfin de ce mobilier de médecin, du temps qu’ils
-étaient sans goût.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="p34">-34-</span> Je dirai encore <i>Le Sphinx</i>, debout et les bras
-croisés en sa robe fleurie, mystérieux et souriant,
-tout le visage dans l’ombre, sur son
-auréole de cheveux blond-cendré ; énigme de
-féminisme et de demi-teinte. — <i>La Baigneuse</i>,
-naïade intime, au chignon haut-troussé sur la
-tête, souriante au bord de la baignoire en métal
-poli qui la reflète, sœur moderne de la Romaine
-de Tadéma voilée par ses pétales de rose. Une
-rose d’un jaune soufre exalte la froideur de
-l’argent, la tiédeur des ombres ambrées, la
-pâleur des chairs d’ivoire.</p>
-
-<p>Le même modèle a posé pour un autre tableau
-de dimensions moindres : <i>Souvenirs et Regrets</i>,
-titre qui sent bien son époque, et son fruit, car
-c’est un fruit d’arrière-saison que cette beauté
-abondante. Aux bras du fauteuil qu’elle emplit
-de ses rondeurs épanchées, c’est moins entre les
-lignes du billet ouvert dans sa main qu’entre
-les lignes de ses formes mûrissantes qu’elle
-épèle elle-même le titre automnal de son effigie.
-Toile rare, peut-être unique dans l’œuvre de
-Stevens par l’élargissement de la manière, et
-l’assouplissement de la matière, qui la font, l’une
-s’apparenter à Monsieur Degas en son rendu
-génialement véridique, l’autre à Manet en ce
-<span class="pagenum" id="p35">-35-</span> faire ivoiré des chairs dont l’Olympia est le
-type. L’harmonie générale des vêtements, du
-chapeau quitté, discrètement fleuri de roux, du
-parasol fermé, légèrement liséré de bleu, sont
-de ce fin gris de mastic qu’il faudrait appeler le
-gris Stevens, et que le ton des chairs éclaire
-doucement comme un reflet de corail sur de
-l’argent ou, parmi la brume des premiers froids,
-une rose remontante. Certaines lueurs dorées ne
-sont peut-être pas toutes naturelles, en cette
-coiffure ensemble savante et un peu défaite où
-tient toute et se noue une chevelure vivace. Le
-visage épaissi, pèse sur le col. Le regard baissé
-qui glisse vers la lettre, effleure les seins, épandus
-hors d’un corset bleu de bourgeoise semi-vertueuse.
-Le pied trop petit de <i>boulotte</i> est
-chaussé d’un soulier élégant, mais qui ne vient
-pas du tout premier faiseur, et le bas de fil
-d’Écosse à côtes est du même gris rayé de bleu
-qui s’assortit au parasol, en un essai de raffinement
-un peu provincial. Plus rien là des vraies
-dames du monde de Stevens, de ces femmes de
-sa famille qu’il reproduisait dans leur chez soi
-distingué et opulent, ou qu’il priait de poser
-pour lui (afin de les représenter en visite chez
-elles-mêmes), avec leur chapeau de Madame Ode,
-<span class="pagenum" id="p36">-36-</span> leur robe de Soinard, leur authentique cachemire
-des Indes. Non, celle-ci c’est la femme de
-quarante ans de la comédie féminine d’Alfred
-Stevens, une Madame Marneffe dégrafée pour
-le baron Hulot, une Adeline de moins noble
-aloi, se demandant si le bout de son pied émergeant
-de dessous la jupe, et le bout de son sein
-hors du corset bleu fascineront encore le gros
-Crevel. Et c’est une poignante, une prenante
-anomalie qu’offre la contemplation de cette
-toile qui ne sent pas l’eau de Portugal, mais le
-patchouly, et dans laquelle la bonhomie un
-peu grivoise qui lui vient du modèle est à la fois
-en lutte et en accord avec l’exquise et haute
-distinction qu’elle tient de l’Art du Maître.</p>
-
-<p>Disons encore, parmi ces figures féminines,
-peuplant toutes, une à une, de leur sentimentale
-anxiété le personnel univers « où leurs pas
-ont tourné », comme l’écrivait Madame Valmore,
-un petit monde fait de lambris que soulignent des
-rayures d’or, de portes entr’ouvertes au jappement
-d’un bichon ou d’un carlin pour donner
-passage à une voluptueuse missive, citons encore
-trois toiles, trois jeunes femmes. L’une, assez
-semblable à Louise de Mortsauf, en bleu-clair,
-debout, et dans les mains sa tapisserie à fleurs
-<span class="pagenum" id="p37">-37-</span> vives, dont toutes les couleurs se retrouvent aux
-écheveaux de soie débordant de la table à ouvrage ;
-et, sous la porte close, un billet doux
-s’est glissé, pareil à la langue du serpent, et
-qui va transformer Pénélope en Phryné, tentateur
-irrésistible. Une autre, aux cheveux blond-cendré,
-en sa robe brune, et vue de dos, du
-geste de ses deux mains fines rejetées en arrière,
-protège contre le visiteur inattendu qu’annonce
-le vantail qui s’entrebaille, la lettre qui sèche à
-peine sur le bonheur-du-jour de style. La troisième
-est une des perles de l’insigne collection
-de Monsieur Manzi. Perle, en effet, cette jeunesse
-vêtue, orientée, irisée de tous les blancs à reflets ;
-blanc de la robe faite de trois volants d’égale
-hauteur, découpés et bordés de feston, blanc du
-châle en crêpe de Chine à longue frange de soie
-et brodé de fleurs blanches ; blanc de la boiserie
-aux filets dorés sur laquelle s’éjouit en tache de
-lumière, un reflet ensoleillé et bien Flamand
-venu d’une fenêtre invisible ; blanc du papier
-d’un bouquet de roses que cette rose humaine
-tient à la main, toute à la joie insoucieuse de
-franchir un seuil dont elle sait le secret, auréolée
-de la vaste ombelle d’un chapeau brun,
-enrubanné, emplumé ; réelle héroïne d’un drame
-<span class="pagenum" id="p38">-38-</span> digne de Kipling, que Stevens me conte, et que
-je retiens pour le narrer quelque jour.</p>
-
-<p>J’ai réservé pour la fin deux œuvres qu’une
-fréquente vision me rend plus familières ; l’une,
-l’<i>Ophélie</i> que j’ai dite, connue aussi sous ce titre
-« <i>Le Bouquet Effeuillé</i> », sans d’ailleurs autre
-motif de revêtir ce Shakespearien nom que d’être
-une jeune femme tenant des fleurs. Le Maître
-qui a peint <i>la Musicienne</i> d’après sa femme, a
-peint l’<i>Ophélie</i> d’après sa belle-sœur. Ce sont la
-Saskia et l’Hiskia d’Alfred Stevens, moins les
-secondes noces. Cette dernière vêtue d’une robe
-d’algérienne, blanche et souple étoffe diaphane
-à raies brillantes, que le peintre m’a dit avoir
-reçue en ce temps là de la Princesse de Metternich,
-et qui habille encore deux indolentes
-fumeuses de cigarettes, en compagnie de leur
-chat dans un tableau plein de réticences. Un chat
-aussi, celui-là coquettement cravaté de bleu, — l’éternel
-félin devait séduire le peintre de l’éternel
-féminin, — caresse au soyeux volant sa fourrure
-soyeuse. Et le seul éclat un peu vif de la lumière
-infuse, amoureusement éparse sur cette belle
-jeune femme, glisse sur les fleurs qu’elle tient
-dans la main, dont un orangé souci qui trahit
-sa plainte.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="p39">-39-</span> Je retrouve aussi maître Mitis ronronnant au
-coin du feu, tel qu’un lare symbolique du foyer
-quitté, dans ce joli tableau : <i>Retour au nid</i>.
-Une jeune frileuse, en cachemire, en toilette
-d’hiver se caresse, elle, le menton à son manchon,
-pensivement accoudée au fauteuil préféré, perdue
-en la contemplation d’une pendule qui lui
-sonna des « minutes heureuses » en ce nid
-d’amour qui est un fouillis de bibelots, parfumé
-et tendre.</p>
-
-<p>Et voici encore Raminagrobis qui, cette fois,
-est un chat d’Alep, faisant le gros dos, de tout
-son blanc poil lustré, au centre de cette touchante
-composition : <i>Les Rameaux</i>. C’est le
-retour de la messe de Pâques fleuries. Et, près
-du lit, drapé de cretonne aux fleurs vives, une
-élégante dévote, fille pieuse aussi, suspend au
-portrait de sa mère, avec un baiser, un brin de
-buis bénit. Il existe une réplique de ce tableau,
-avec quelques variantes dans l’ameublement et
-dans le costume.</p>
-
-<p>L’autre tableau, <i>La Psyché</i> est comme une
-apothéose de tout l’art de Stevens et de toutes
-ses amours : les femmes, les objets et les reflets
-qui les multiplient. On dirait le gracieux cache-cache
-d’une jeune femme et de son image. Jolie
-<span class="pagenum" id="p40">-40-</span> brune, vêtue d’un pékin à mille raies noir et
-gris, garni de dentelures, et dont la fine tête olivâtre,
-ponctuée à l’oreille d’un blanc camélia,
-émerge de derrière une psyché en laquelle elle
-ne se voit pas, mais qui la mire. Galante ruse
-du peintre pour portraiturer et nous offrir
-sous deux aspects ce minois sympathique. C’est
-donc, en réalité, une femme à deux têtes et à
-trois mains, — et quelles mains ! que n’en a-t-elle
-davantage, cette hydre exquise ? — que nous
-représente ce panneau (peint sur bois par Stevens,
-vers 1870). Mais là ne se bornent pas les
-réflexions de l’intelligente glace, drapée elle-même
-d’un pan de damas jaune éteint. Tout
-l’atelier s’y reflète, avec sa vieille tapisserie à
-personnages, ses études, dont un effet de neige,
-ses crêpons épars sur un fauteuil d’acajou
-recouvert de velours d’Utrecht d’un bleu glauque,
-ses nombreux cartons aux galons dénoués, ses
-toiles empilées dont le bois blanc des châssis et
-le grain des toiles sur champ et de revers, sont
-d’une vérité bien hollandaise.</p>
-
-<p>Et l’insatiable traducteur des reflets, Alfred
-Stevens non content de transcrire à lui tout seul
-le duo limpide et chantant de la chambre harmonieuse,
-a fait se mirer, dans le parquet brillant,
-<span class="pagenum" id="p41">-41-</span> la verte perruche qui s’y promène ; quoi encore,
-tout et rien, une cigarette éteinte, une allumette
-brûlée, et leur cendre ; et c’est la suprême
-Ophélie au bord de son eau, avec sa fleur claire.</p>
-
-<p>La même robe de cuivre pâle ou d’or vert
-habille encore une bouquetière, dans un intérieur,
-assise à terre sur une peau d’ours blanc
-constellée de blancs pétales ; jeune rousse portant
-une hotte de roses-noisettes, autour desquelles
-hésite un papillon incertain entre les
-fleurs et la femme.</p>
-
-<p>Cursive nomenclature que je ne veux pas
-interrompre, sans avoir mentionné encore le
-<i>Modèle se chauffant</i>, ravissante frileuse, les
-mains tendues, telles que deux fleurs de serre,
-au-devant d’un poêle que surmonte un vase blanc
-et bleu, d’un rendu ineffable. — La blonde <i>Veuve</i>,
-délicate jeunesse dont la première amour vient
-d’être fauchée, et qui, sous son deuil trop élégant,
-rêve déjà du convol que présage un bouquet
-séduisant, envoyé pour de deuxièmes fiançailles.</p>
-
-<p>Une troisième veuve, plus émouvante, se tient
-debout, nu-tête, dans un parc ; de ses mains
-en train de se dénouer s’échappent les fleurs du
-souvenir ; et sur sa poitrine vient s’abattre une
-<span class="pagenum" id="p42">-42-</span> colombe, Saint-Esprit du cœur, messagère de
-l’amour défunt ou annonciatrice du nouveau
-bonheur.</p>
-
-<p>Enfin l’entre-toutes admirable esquisse de cette
-jeune femme assise, vêtue de velours émeraude
-et de zibeline, en un intérieur dont la discrète
-intimité rendue, avec la liberté la plus puissante,
-évoque deux noms surpris de se rencontrer :
-Pierre de Hooghe et Velasquez.</p>
-
-<p>J’insiste sur le savoir-faire étonnant avec lequel
-Stevens reproduit aux murs des ateliers ou des
-salons qu’il représente les tableaux qui les décorent ;
-tel ou tel vieux Maître, ou des contemporains,
-un Diaz, un Corot, à s’y tromper, à
-réjouir, à décevoir le peintre lui-même. Et notre
-Grand Ami, quand je lui parle de ce détail me
-répond mélancoliquement : « C’est vrai, j’étais
-très habile. »</p>
-
-<p>Un jour, Stevens a voulu, je ne dis pas faire
-grand, la grandeur tient toute dans ses apparentes
-minuties, mais peindre en grand ; il a fait, habilement
-secondé par Monsieur Gervex, <i>le Panorama
-du Siècle</i>. On l’admira. Qu’en reste-t-il ?
-Tout au moins la série des esquisses peintes dont
-il essaima, quatre vastes panneaux sans rapport
-avec ce nom d’esquisses, et dans lesquels, en ce
-<span class="pagenum" id="p43">-43-</span> premier jet plus expressif, s’évoquent les notables
-d’avant-hier avec une ressemblance non
-seulement de visage, d’attitude et de geste,
-mais d’<i lang="la" xml:lang="la">habitus corporis</i> et de pensée, qui nous
-fait reconnaître ceux-là mêmes que nous ne
-connaissons que par leurs œuvres. Tenture historique,
-bien propre à décorer un fumoir transcendantal,
-comme pourrait l’être celui du Trianon-Castellane,
-en même temps qu’à satisfaire
-cette tendance qui, selon Goncourt, nous porte à
-« parler de l’immortalité de l’âme au dessert ».</p>
-
-<p>Telle est, en quelques lignes, et pour quelques
-toiles seulement, mais élues parmi les plus caractéristiques,
-l’œuvre du Maître Flamand-Français,
-de celui que j’appellerai le grand sonnettiste
-pictural, peintre des mondaines Ophélies occupées
-à noyer en tant de miroirs le reflet de leurs
-mélancoliques beautés et de leurs toilettes bonapartistes.
-Filles de Polonius et d’Alfred Stevens
-pour lesquelles, en dépit des plus hautes consécrations,
-trop de contemporains n’ont encore
-que les regards oublieux d’Hamlet et ceux,
-plus folâtres, de l’étrange amateur de peinture
-auquel leur auteur dut un jour donner satisfaction
-d’une bien amusante manière. Il s’agissait
-d’une composition représentant deux jeunes
-<span class="pagenum" id="p44">-44-</span> filles en train de regarder par la fenêtre. Rien,
-et bien au contraire, n’en déplaisait au client
-qui n’avait d’autre objection à l’acquérir que
-l’absence totale de <i>sujet</i>, dans cette charmante
-toile. — « Comment ? mais vous n’avez donc
-pas compris mon tableau ? — s’écria Stevens
-faussement indigné — ces jeunes filles regardent
-passer un omnibus et l’une d’elles désigne
-son fiancé à sa compagne. » — « Mais, — objecta
-l’acheteur toujours inquiet et inspectant
-le détail du tableau, — cette jeune fille n’est-elle
-pas bien élégante pour avoir un fiancé sur un
-omnibus ? » — « Vous voulez rire, répondit sérieusement
-Stevens, le fiancé est à pied, et
-momentanément caché par le véhicule ». — Et
-le collectionneur pleinement rassuré emporta le
-tableau, célèbre désormais sous ce sentimental
-surnom : <i>Le Fiancé qui passe</i> !</p>
-
-<p>Instructive et ironique victoire remportée sur
-l’amateur niais, en regard de laquelle il est réconfortant
-de placer cette touchante repartie due
-à un artisan de goût inné, venant un jour, briser
-sur la table de Stevens toute une tirelire d’économies,
-afin d’obtenir en glorieux échange de
-tant de salaires d’un grossier labeur, une parcelle
-du travail exquis, méconnu par le <i>connaisseur</i>
-<span class="pagenum" id="p45">-45-</span> inéclairé, reconnu par le distingué
-manœuvre.</p>
-
-<p>La délicate revanche que Stevens dut goûter
-ce jour-là ; le toast auquel il aura fait généreusement
-raison, comme ample mesure à la commande
-ingénue !</p>
-
-<p>« <i>Je vous envoie mon meilleur ouvrier !</i> »
-disait le Duc de Bourgogne, en adressant Van
-Eyck à un souverain ami.</p>
-
-<p>Stevens aime à citer ce mot, et le rappelle avec
-émotion.</p>
-
-<p>C’est que la Flandre aurait pu le redire de lui
-en l’envoyant à la France. Et c’est encore dans
-ses <i>Impressions sur la Peinture</i>, qu’il a lui-même
-écrit : « On n’est un grand peintre qu’à
-la condition d’être un maître ouvrier. »</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h4><span class="sc">Deuxième Article</span></h4>
-
-<p>Si les toiles-maîtresses de trois collections
-Parisiennes — la collection Humbert, contenant
-la grande <i>Femme au bain</i>, précédemment
-décrite, les collections Antoni Roux et Georges
-Hugo, dont j’ai dit ailleurs les cinq peintures — n’avaient
-pas fait défaut à l’École des Beaux-Arts,
-on peut affirmer que l’Exposition Stevens
-eût atteint le maximum d’éclat possible dans
-notre pays, en l’absence de chefs-d’œuvre de ce
-maître, ceux-là plus distants et retenus au loin.
-Telle quelle, ainsi que l’ont, grâce à beaucoup
-de discernement et de zèle, composée Messieurs
-Georges Petit et Edmond Le Roy, de
-tableaux demeurés en France et en Belgique
-principalement, la réunion d’œuvres de l’illustre
-<span class="pagenum" id="p48">-48-</span> Flamand est encore sans seconde. Pour mon
-goût, je l’eusse préférée plus triée. Outre que,
-d’une part, l’effet en eût été plus intense pour
-les connaisseurs, qui cependant démêlent aisément,
-des esquisses ou des panneaux moins
-réussis, les morceaux hors ligne, d’autre part,
-les visiteurs de bonne volonté auraient couru
-moins de risques de s’égarer entre le parfait et
-le moindre. Mais de tels choix sont difficiles, en
-un laps de temps restreint, et parmi d’inévitables
-exigences. Remédions à ce peu de diffusion
-par des sélections distinctes.</p>
-
-<p>Et, tout d’abord, goûtons l’impression de
-musée qui se dégage de cette collection. Bien
-peu, parmi les peintres contemporains, hormis
-Whistler et Boeklin, pourraient prétendre à
-pareil effet.</p>
-
-<p>Beaucoup de créateurs vivants sont en état
-de constituer une brillante exposition avec un
-rassemblement choisi de leurs ouvrages ; mais
-de là au charme solennel, au serein et sérieux
-enseignement qui, d’ordinaire, n’est rayonné
-que par la mort, la distance est grande. Il
-faut, pour la combler, cette chose mûre et grave,
-qu’un grand artiste que je viens de nommer le
-premier, auprès de son ami Stevens, a noblement
-<span class="pagenum" id="p49">-49-</span> définie. Un jour que des juges inéclairés
-et malséants demandaient à Whistler ce qu’il
-pensait avoir mis dans un tableau, à leur avis
-inachevé, pour lequel il demandait une somme
-importante, il répondit par ce mot profond :
-« L’expérience de toute une vie ! »</p>
-
-<p>Villiers de l’Isle-Adam emploie aussi quelque
-part une étrange et belle expression : il parle
-d’une <i>atmosphère saturée de solennité</i>. Il y a
-de cela, en ce moment, dans les salles du Quai
-Malaquais ; une édification d’art qui renforce les
-convictions, réchauffe les tiédeurs, conquiert
-les incertitudes. L’unanimité sur une question
-de haut mérite (l’accord ne s’établissant d’ordinaire
-que sur des succès aussi injustifiés que
-transitoires) représente un des plus rares et des
-plus honorables aspects de l’opinion humaine.</p>
-
-<p>L’Exposition de Stevens nous en offre un éloquent
-exemple. A peine quelques dissidences,
-faute d’examen ; tout au plus une ou deux fausses
-notes, faute de sérieux ou de bonne foi. Mais en
-revanche, que d’excellents articles ! Je citerai,
-entre autres, Monsieur Olivier Merson, qui décrit
-bien le multiple enchantement versé « par l’observation
-des valeurs et l’entente du clair-obscur,
-par l’harmonie un peu étouffée des appartements
-<span class="pagenum" id="p50">-50-</span> bien clos, par une touche exacte et pleine
-donnant à chaque chose son importance relative,
-sa forme, son relief. » Monsieur Alexandre
-élit savamment, au long des cymaises, avec
-d’ingénieuses réflexions, trente-six tableaux,
-selon lui, hors de pair. Monsieur Stiegler analyse
-subtilement l’art de Stevens, quant à son rendu
-et dans sa philosophie. Du premier, il fait ressortir
-« les pâtes étalées avec une finesse exquise,
-les tons vifs sans être criards, les choses sobrement
-représentées sans encombrement ni excès ».
-De la seconde, il dégage avec esprit une façon
-indirecte de nous retracer l’amour, moins de la
-femme que de cette unique Parisienne, qui en
-rêve, « qui attend l’amant ou qui vient de le
-quitter, ou bien qui reçoit de ses nouvelles, mais
-qui n’est jamais auprès de lui ».</p>
-
-<p>Cependant c’est à Monsieur Gustave Geffroy
-que revient l’honneur d’avoir saisi avec son habituelle
-acuité, décrit avec sa maîtrise accoutumée,
-ces dehors séduisants, ces irritants mystères. Il
-faut citer tout le morceau sur ces « tableaux
-d’une forme dense, d’une coloration harmonieuse,
-d’une vive expression intime. Ce sont
-toutes ces toiles, désormais significatives, où
-reviennent non seulement les mœurs, les décors,
-<span class="pagenum" id="p51">-51-</span> les costumes d’un temps, mais les nuances
-infinies, délicates, tendres, mélancoliques, pures,
-sensuelles, mensongères, perverses, de l’instinct
-et de l’esprit de la femme. La femme est là, dans
-les atours d’une époque, avec son charme et sa
-bonté, et aussi avec son terrible pouvoir charnel.
-Elle y est en combattante contre l’homme, avec
-ses victoires et avec ses défaillances. Elle confesse
-le mystère de sa puissance, le donne à
-entrevoir dans l’eau trouble de ses yeux, et aux
-sinuosités de sourires subtils. Elle confesse aussi,
-aux heures d’automne, ses larmes intérieures,
-ses vaines poursuites, la fuite et la chute vertigineuse
-de la vie, l’effroi qui gagne, la nuit qui
-vient.</p>
-
-<p>« Alfred Stevens a dit tout cela avec éloquence
-et profondeur, lorsqu’il n’a pas cherché à le
-dire, lorsqu’il a été fermement et délicieusement
-peintre. Son talent attentif, son don de
-voir, son observation acérée, semblaient ne s’attacher
-qu’aux formes, aux silhouettes, aux tons,
-aux accords ; il exprimait toutes ces choses visibles
-avec une joie évidente, et il se trouve maintenant
-qu’il voyait à travers le visible, et qu’en
-reproduisant le dehors, il faisait apparaître le
-dedans. Regardez ces toiles aux détails savamment
-<span class="pagenum" id="p52">-52-</span> disposés, gardant juste leur importance ;
-admirez cet art de constructions larges, aux
-nuances si doucement et si sûrement distribuées,
-goûtez la finesse de ces valeurs, qui donnent
-la vie particulière aux chairs, aux étoffes,
-aux objets, et qui produisent la vie générale de
-l’ensemble. Admirez la forme, le volume de ces
-femmes qui se meuvent, respirent dans les petits
-cadres comme des statuettes vivantes, ces jambes
-dont le mouvement et l’attitude se révèlent
-parmi les plis des jupes, ces bras souples comme
-des lianes, ces mains molles, nerveuses, pâles,
-tièdes, les unes passives d’attente et de résignation,
-les autres frémissantes de volonté.</p>
-
-<p>« C’est <i>La Dame rose</i>, si solide sous ses dentelles
-légères ; c’est la femme effondrée au retour
-du bal ; c’est la lecture au coin du feu ;
-c’est cette femme en blanc, d’une démarche si
-rythmée, qui respire un bouquet ; c’est <i>La
-Femme à la harpe</i>, en robe de soie verte ; c’est
-ce chef-d’œuvre de <i>La Jeune Mère</i>, qui donne
-le sein à l’enfant goulu, scène extraordinaire de
-belle animalité et de rare élégance ; c’est <i>La
-Dame aux cerises</i> ; c’est cette merveille des
-<i>Derniers jours du veuvage</i>, malheureusement
-déparée par le petit amour qui rit sous la table ;
-<span class="pagenum" id="p53">-53-</span> c’est cette autre merveille complète de la <i>Lettre
-de faire-part</i>, où Stevens voisine avec Ingres et
-atteint au style de l’appartement moderne, du
-châle de la femme parée en conquérante et en
-victime. C’est cette femme datée du Second Empire
-par sa robe, et datée de tous les temps de la
-civilisation, par sa vie exaltée, secrète ; c’est
-cette femme en blanc, en noir, en bleu, en
-jaune, avec ses fleurs, ses bijoux, ses amours,
-ses tristesses, qui donnera, en touchant échange,
-à Alfred Stevens, la vie immortelle qu’elle a reçue
-de lui. »</p>
-
-<p>Après un tel jugement, il serait puéril de
-relever, de révéler les frivoles anathèmes de
-visiteurs pressés, non sans la prétention de
-substituer à de mûres compréhensions leurs
-impressions évaporées. Non, encore une fois,
-Stevens n’est pas un peintre sans profondeur,
-parce qu’il peint des femmes recevant des billets
-ou revenant des bals. Je l’ai écrit ailleurs :
-« quels plus dramatiques combats, quelles submersions
-plus poignantes ?<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a> »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Page 21.</p>
-</div>
-<p>Et ce <i lang="de" xml:lang="de">leitmotiv</i> du billet doux, un ancien
-petit Stevens, le varie en une acception fort
-<span class="pagenum" id="p54">-54-</span> exceptionnelle : c’est un petit chien qui fait le
-beau pour le présenter à sa maîtresse, et la langue
-du serpent d’Éden vibre encore sous les espèces
-de ce <i>poulet</i>, entre les moustaches du
-roquet debout devant Ève.</p>
-
-<p>Une erreur que je répugne à rencontrer sous
-la plume de critiques autorisés, beaucoup plus
-qu’à voir certains visiteurs de l’Exposition Stevens
-aussi désorientés que la noce de <i>L’Assommoir</i>
-dans le Louvre, et presque aussi spirituels
-que Bibi-la-Grillade devant les cuisses de l’Antiope,
-c’est la comparaison à la littérature d’Octave
-Feuillet de la peinture d’Alfred Stevens.
-Entendons-nous, quand nous aurons dit : un
-Feuillet qui revêtirait du style d’un Flaubert
-la psychologie d’un Stendhal, j’admettrai la
-similitude.</p>
-
-<p>Mais l’obstacle sur lequel tiquent et butent aussi
-inconsidérément que d’ailleurs obstinément, les
-gens pressés, les clientes de Paquin, ce sont les
-modes. Loin d’entendre que les toiles du maître,
-de tous autres points si parfaites, n’offrissent-elles
-que ce ragoût, il serait inappréciable ;
-elles oublient les chérusques de Porbus et les paniers
-de Nattier, et la sagacité de leur critique,
-en même temps que « la capacité de leur esprit,
-<span class="pagenum" id="p55">-55-</span> se hausse » et se borne à reprocher aux
-robes à volants de n’être pas des jupes <i>bonne
-femme</i>.</p>
-
-<p>Le haut appoint d’historique intérêt et de somptueuse
-curiosité qu’ajoutent aux tableaux de
-Stevens leurs modes évanouies, les critiques
-citées plus haut, l’ont toutes bien compris et
-artistement expliqué. L’une d’elles trouve cette
-pittoresque expression : « la carapace des cachemires »,
-et Monsieur de Fourcaud consacre
-à ces atours surannés, qui seront des costumes
-demain, un article entier, plein de broderies élégantes.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Complétons maintenant de quelques réflexions
-suscitées par les toiles du Quai Malaquais, des
-notations antérieures.</p>
-
-<p>Et, dès le début, se peut-il qu’il ait arrêté les
-yeux sur le tableau prêté par le musée d’Anvers,
-le chroniqueur qui reproche à Stevens de mettre
-si peu de choses dans la tête et dans les
-yeux de ses femmes, qu’il ne saurait les baptiser
-que femme en bleu, blanc ou rose ? On pourrait
-tout d’abord répondre que le <i lang="en" xml:lang="en">Blue Boy</i> ne fut
-pas baptisé autrement, non plus que l’<i>Homme
-<span class="pagenum" id="p56">-56-</span> au gant</i> du Titien, lequel cependant ne manque
-d’expression ni dans les yeux, ni dans la
-tête ; et que tant de Madones au <i>voile</i>, à la
-<i>chaise</i>, au <i>raisin</i>, au <i>chardonneret</i>, au <i>poisson</i>,
-au <i>singe</i>, au <i>lapin</i>, auraient peut-être fait plus
-respectueusement d’emprunter leur titre au
-Sauveur du Monde, qu’elles tiennent entre leurs
-bras, qu’à ces vêtements, à ces meubles, à ces
-fruits, à ces ménageries. Mais ce sont chicanes
-d’à côté, digressions fantaisistes. Plus sérieux
-est de constater, sans hyperbole ni conteste, que
-nul tableau, fût-il de Zurbaran ou de Mathias
-Grünwald, le <i>Naufrage de la Méduse</i> ou le
-<i>Prométhée</i> de Salvator Rosa, ne l’emporte en
-pathétique sur cet épisode mondain, plein de
-frissons et de transes. Le tableau s’intitule simplement
-<i>Retour du Bal</i>, comme plusieurs des
-compositions de notre grand féministe. « Femme
-effondrée au retour du bal », Monsieur Geffroy la
-caractérise plus exactement sous cette désignation.
-Je l’appellerais : <i>L’Atterrée</i>. C’est le plus
-poignant des petits drames que peignit Stevens ;
-celui-là rédige en grand sinistre une de ces déceptions
-parées, auxquelles il se complut et
-excella. Les deux <i>Douloureuse Certitude</i>, exposées
-dans les mêmes galeries, en offrent deux
-<span class="pagenum" id="p57">-57-</span> exemples, non sans angoisse. Le gazetier,
-qui juge Stevens badin, les a-t-il vues ? Celle
-appartenant à M. Gardener est plus assombrie.
-Dans le détail de l’ajustement — car ces douleurs
-sont élégantes, et c’est la caractéristique de
-leur acuité qui échappe à notre esthéticien
-égaré, que cette opposition entre leur parure et
-leur souffrance demeurée humaine — j’ai négligé
-de noter ce vaste jupon blanc, dont la
-cloche se dessine sous la robe grise, et qui
-accompagnait la marche d’un fracas, plutôt que
-d’un froufrou, de toile empesée. L’autre (exposée
-sous le nom de Monsieur Hœntschell) est
-plus rageuse. Décrivant de mémoire sa toilette
-(je tiens à ces rectifications), je l’ai vêtue inexactement
-d’un taffetas gant de Suède. C’est une gaze
-du jaune un peu fané, d’une fleur de bouillon
-blanc ; ou, mieux encore, de la coque diaphane
-d’une alkékenge. Et la lumière rose des bougies,
-dont la flamme s’allonge, et la pâle clarté de
-l’ombre surprenant la mondaine en proie à son
-tourment, se fondent en une rousseur blonde
-qui baigne tout ce tableau dans un ton de
-plume de tourterelle. J’ai vu, dans les galeries
-Petit, une moindre toile, corrélative de la précédente ;
-variations sur le même sujet ; ce n’est
-<span class="pagenum" id="p58">-58-</span> pas un autre modèle, et la toilette est pareille ;
-mais l’expression de la tête au regard fixe est
-plus concentrée, plus intense.</p>
-
-<p>Or, les indubitables chagrins de ces deux
-sœurs sont tempérés, l’un par une dignité, par
-une grâce maintenues, l’autre, par une colère où
-la douleur se distrait. Mais ce thème, plusieurs
-fois varié au cours de l’œuvre, atteint à toute
-son intensité dans le tableau d’Anvers. Plus
-rien, là, des exquises mièvreries auxquelles se
-complaît ce pinceau charmeur. <i>L’Atterrée</i>, au
-retour de ce bal maudit, duquel il lui a fallu
-subir sans gaîté l’allégresse torturante, s’effondre
-dans l’anéantissement où la jette une nouvelle
-redoutée longtemps, certaine à cette heure.
-Et cette heure se prolonge, s’éternise, sous les
-habits de fête non quittés, et qui semblent participer,
-en se fanant, à l’extinction du bonheur,
-sous la lueur hybride qui se mélange du jour
-naissant, et de la lampe mourante, entre lesquels
-le visage en proie au désastre se noircit
-de tons plombés et d’angoisses secrètes. Ce douloureux
-vers de l’élégiaque Marceline s’y inscrit
-avec plus de cruauté :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">« Le sourire défaille à la plaie incurable. »</div>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum" id="p59">-59-</span> Et ce serait une dramatique illustration des
-douloureusement amoureux poèmes de la Muse
-de Douai, que cette victime ornée et frissonnante,
-les bras ballants sous leurs bracelets,
-dont les joyaux alourdissent la retombée parallèle
-de ces deux mains, impuissantes désormais
-à ressaisir le bonheur.</p>
-
-<p>Il est encore tout entier aux mains de l’héroïne
-de cette autre page magistrale, audacieusement
-intitulée : <i>Tous les bonheurs</i>. J’imagine
-que Monsieur Degas, qu’on a vu, et c’est un bon
-signe, parcourir, sa loupe à la main, les salles de
-l’École, a dû grandement apprécier le marmot
-glouton, si fort exempt de la fadeur des scènes
-dites maternelles. La charmante jeune mère<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>,
-tant de fois heureuse, s’est attardée au dehors ;
-son nourrisson le lui fait sentir au retour. Aussi,
-est-ce même avant de retirer son chapeau, dont
-les brides sont simplement rejetées en arrière,
-qu’elle abandonne entre ses longs doigts fins
-qui le pressent comme un fruit juteux, son
-beau sein au poupon goulu, fermant le poing de
-plaisir.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Madame Alfred Stevens.</p>
-</div>
-<p>C’est nombre de fois que la beauté de Madame
-<span class="pagenum" id="p60">-60-</span> Alfred Stevens fut reproduite par Alfred Stevens
-dans ses tableaux, mais voici une curiosité
-plus rare. Le hasard de mes promenades
-m’a fait découvrir une toile qui pourrait bien
-être de ce grand peintre et le représenter lui-même,
-en compagnie de sa femme, aux jours de
-leur lune de miel. Je m’empresse de dire que ce
-tableau n’est pas signé, sauf de l’éclat <i lang="la" xml:lang="la">in fieri</i>
-d’une maîtrise touchant à son apogée.</p>
-
-<p>La toile mesure 1 mètre de largeur sur 0<sup>m</sup>80
-de hauteur. C’est un sous-bois printanier tout
-étoilé de blanches aubépines. La belle jeune
-femme, assise sur le gazon fleuri, est vêtue d’une
-robe fort bouffante (comme on les portait alors)
-gorge-de-pigeon, dite <i>à double jupe</i>, dont la
-plus courte est cernée d’une ruche. La ceinture
-est rose, le chapeau, dit <i>chapeau-assiette</i>, est de
-paille blanche, garni de coques pareillement
-roses, semées dans une dentelle noire. Au col,
-une cravate-jabot en mousseline claire rattachée
-par une turquoise d’un bleu <i lang="la" xml:lang="la">sui generis</i> excellemment
-rendu. La main droite de cette mondaine
-présente une branche de lilas, comme les
-madones de Luini font de leur ancolie ; la
-gauche retient de ces fleurettes volontairement
-indistinctes qui ne veulent s’appeler que des
-<span class="pagenum" id="p61">-61-</span> « fleurettes printanières ». L’expression du
-visage est énigmatique, de beaux yeux bruns au
-regard de côté, un regard qui écoute ; la bouche,
-au sourire retenu, n’est pas toute confiante et
-semble savoir qu’il y a des chagrins au fond des
-joies. Ces jeunes gens, placés l’un derrière
-l’autre, ne peuvent se regarder, mais se voient
-du cœur.</p>
-
-<p>Un reflet de soleil, tamisé par les feuillages,
-effleure l’épaule du modèle et le costume du
-jeune homme plus faiblement encore. Il semble,
-lui, vraiment en contemplation devant sa chère
-compagne. Sa pose est aussi allongée sur l’herbe,
-il est en guêtres de chasse, sa veste est en velours
-brun, son chapeau-canotier d’un ton très fin
-repose sur son manteau étalé.</p>
-
-<p>Les accessoires sont bien caractéristiques de
-la manière de Stevens : un châle de dentelle
-noire, un éventail d’ivoire découpé, si incommode
-et si à la mode alors, une ombrelle-marquise
-ouverte, également en dentelle noire, à la
-doublure d’un blanc-bleuté, au devant de laquelle
-des brindilles se détachent. Une paire de gants
-de Suède roulés ; enfin, détail symboliquement
-voulu, un volume broché dont la couverture
-porte ce titre : « Son Printemps ».</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="p62">-62-</span> Ce tableau pourrait-il être l’œuvre d’un camarade,
-d’un confrère Flamand, heureux de portraiturer
-son ami dans ces conditions amoureuses ?
-Je ne crois pas, je laisse de plus experts
-en décider.</p>
-
-<p>Un autre tableau qui, par rapport à Millet, et
-vu son importance dans l’œuvre d’Alfred Stevens,
-sera peut-être un jour son <i lang="la" xml:lang="la">Angelus</i>, c’est
-<i>Le Convalescent</i>. Toile vaste pour notre peintre.
-Trois personnages : un long jeune homme assis,
-dont la maigreur s’accuse en de noirs habits,
-maintenant trop amples. Debout, devant lui,
-une matrone le remonte de propos réconfortants
-et lui touche le front dont elle rejette les
-blonds cheveux en arrière. Elle est vêtue d’une
-robe de soie gris-fer, aux puissantes indications
-de plis, d’un chapeau fermé à la mode du temps,
-d’un cachemire aux nuances éteintes. Auprès
-d’elle, sur le canapé, une belle jeune femme
-considère le convalescent avec une aimable sollicitude.
-La peinture de ce tableau est si souple et
-si riche qu’on dirait du laque. Commune à bien
-des tableaux de Stevens, cette qualité s’accuse
-encore là. Et le rose velours des chaises, l’or de
-leur bois, le noir des étoffes, le marbre de la
-cheminée, les garnitures qu’elle supporte, dont
-<span class="pagenum" id="p63">-63-</span> une pendule ornée de plaques en lapis-lazuli
-(qui reparaît au <i>Coin du feu</i> de Monsieur Feydeau),
-apaisent leurs reflets, absorbent la lumière,
-satinent leur grain, et tout s’unit, tout chante,
-en un concert harmonieux de tons colorés.</p>
-
-<p>C’est le propre des belles peintures d’Alfred
-Stevens, d’agir sur l’esprit comme une belle
-musique. Et ceci n’est pas seulement une réflexion
-poétique, mais une observation tirée des
-procédés de composition et de facture. Le petit
-tableau de la <i>Dame aux cerises</i> le démontre
-éminemment en son <i>thème</i> de rouge et de vert,
-posé, avec ces cerises elles-mêmes, sur les genoux
-de la jeune femme et développé au cours
-de toute la toile par les variations de ces deux
-tons, confiées aux étoffes du fond, du fauteuil,
-de la toilette.</p>
-
-<p>Une autre composition, en laquelle la déliée
-physiologie féminine ne le cède point au rendu
-exquisement fin, c’est dans le tableau insuffisamment
-intitulé : <i>La Visite</i><a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>. <i>La Confidence</i>,
-<i>L’Aveu</i>, plus explicites, ne le seraient pas assez
-encore. C’est un aveu d’une spéciale délicatesse.
-La plus jeune amie, la plus récente mariée a fait
-<span class="pagenum" id="p64">-64-</span> demander sa grande sœur, la compagne qui l’a
-précédée en la vie, dans le mariage et la maternité.
-Elle lui avoue son état enfin certain, ce
-glorieux avènement, bourgeoisement connu sous
-le nom de <i>position intéressante</i>. Mais ses premiers
-troubles, ses premiers malaises, une nouvelle
-forme de la pudeur ont rencogné derrière
-un paravent luxueux la future jeune mère. Son
-peignoir de mousseline blanche à pois, nuancée
-de rose par un transparent déjà lâche, est une
-merveille d’élégance et de goût. Pas un noir ne
-durcit son personnage délicieux ; pas une lueur
-ne l’accuse. C’est un miracle de demi-teinte,
-entre tous unique, dans l’œuvre de Stevens ; un
-doux sourire, en forme de croissant, relève les
-coins de la bouche, les yeux sont baissés ; une
-tendresse baigne les chairs, assouplit la stature ;
-on dirait une mondaine interprétation du vers
-d’Hugo :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">« Ève sentit que son flanc remuait. »</div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> A Madame Cardon.</p>
-</div>
-<p>L’amie, debout, rassurante, charmée, le profil
-dans la pénombre, la nuque dans la lumière,
-regarde, écoute, encourage ; et son burnous de
-cachemire resplendit chaudement et mélodieusement
-de tons de turquoise et de giroflée. Un
-<span class="pagenum" id="p65">-65-</span> paravent de laque à fond noir, aux dessins d’or
-et d’argent, autre prodige de fini et de rendu,
-sert de cadre à ce chatoiement, chatoiement lui-même.
-Et ni la soie du canapé aux rayures Pompadour,
-ni l’or du bois sculpté, ni le vase vert-camélia,
-ni la tenture vert-saule, ni la cordelière
-aux glands soyeux, je ne dis pas ne se nuisent,
-mais ne cessent de collaborer à l’ensemble chantant,
-fort et fin, précieux et gracieux.</p>
-
-<p>C’est un prodige de cet art que la juxtaposition
-de ces surfaces diaprées, non seulement sans
-mutuelle hostilité, mais en une association de
-richesses et un échange de distinctions, qui
-s’activent et se tempèrent.</p>
-
-<p>Au rebours des escamoteurs, à l’encontre des
-ébaucheurs de masses, à l’instar des petits
-maîtres Flamands dont ce fut la vertu, Stevens
-n’omet rien, et rien ne jure, rien ne crie, ne
-tire l’œil ; mais tout rayonne et retentit doucement
-en la musicale variété des formes et des
-nuances. Les objets sont tous à leur plan et à
-leur place, en ces milieux de choix ; et la chose
-que Stevens se trouve avoir peinte en les peignant
-si vraies, c’est ce qui n’existe pas et qui pourtant
-est tout, le fluide qui les baigne, leur atmosphère.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="p66">-66-</span> Et l’exécution est si parfaite, bien que sans
-nulle monotonie, avec maintes variétés de
-touches, pour chaque matière et chaque textile,
-que si, par malheur, une de ces toiles se trouvait
-coupée en vingt parties, chacune d’elles n’en formerait
-pas moins un petit tableau excellent et
-complet. En outre, d’une toile à l’autre, cette
-exécution qui se transforme, toujours en quête
-d’une diversité ou d’un mieux, offre et parcourt
-à elle seule des modulations infinies. Une preuve :
-il est difficile d’assortir en pendant deux de ces
-peintures, au choix, par la dimension du sujet
-et la qualité du faire. On compte celles qui pourraient
-s’apparier ainsi : <i>Le modèle se chauffant</i>,
-brune tête de Murillo, et la petite <i>Veuve</i> sur son
-canapé rouge ; <i>La Femme au bouquet</i>, de Monsieur
-Manzi, et <i>La Femme aux papillons</i>, de
-Madame Georges Petit, réaliseraient de telles
-associations, avec autant de prix, autant de
-rareté, que celles dont un habile joaillier a
-grand’peine à les effectuer de deux solitaires
-sans rivaux, de deux perles d’orient fraternel.
-Les deux belles petites toiles de la collection
-Georges Feydeau composent un de ces assortiments ;
-on dirait deux Courbets en miniature :
-une liseuse, celle-ci fort honnête femme, au
-<span class="pagenum" id="p67">-67-</span> coin de son feu, en ses atours discrets de Pénélope
-bourgeoise ; l’autre, debout auprès du clavier,
-l’effleure du doigt, distraite, l’esprit au
-lointain.</p>
-
-<p><i>La Charmeuse de papillons</i><a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>, un chef-d’œuvre
-de tous points, nous fournit une curieuse
-remarque. Je veux parler de ce quatrième doigt
-de la main gauche, lequel se replie sur le
-manche du parasol japonais, en une courbe
-rentrante si expressive, qu’Ingres l’eût entre
-tous admirée, le grand amateur de raccourcis
-singuliers et véridiques.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Une nièce de l’artiste.</p>
-</div>
-<p>Une autre toile, dont le détail aurait encore
-enchanté le grand et sévère Dominique, c’est
-<i>La Visite</i>, appartenant au Roi des Belges. J’ai
-parlé ailleurs de ce duo entre tous harmonique.
-Le chapeau de fleurs de la visiteuse, son châle
-de dentelle noire rejeté en arrière, la robe-princesse
-de son amie, faille <i>cheveux-de-la-reine</i>,
-garnie d’une <i>chicorée</i> de même étoffe, dont
-émerge le pied chaussé-menu d’un soulier turquoise
-assorti aux trois velours bleu intense,
-finement givré de blanc dans le reflet, qui se
-croisent en bandelettes sur la chevelure dorée,
-<span class="pagenum" id="p68">-68-</span> autant de jolis détails. Le beau, c’est le dessin
-de cette tête de jeune femme en train de mordiller
-expressivement le petit doigt de sa main gauche.
-Un peu agrandi, je le répète, un tel contour
-ne détonnerait pas dans la collection Montalbanaise.</p>
-
-<p>Ce qu’Ingres eût envié dans le tableau <i>L’Inde
-à Paris</i>, au Chevalier de Bauer, c’est le geste
-des doigts qui s’évasent dans le penchement,
-l’appuiement, au bord de ce meuble, du corps de
-la belle mondaine. On dirait l’extrémité des
-plumes de deux ailes prenant contact avec le sol.
-Ce tableau est l’un des plus beaux de l’Exposition,
-par l’architecture de la composition : une
-table recouverte d’un tapis turc aux riches
-nuances sert de base à un éléphant orné de pierreries,
-qu’examine une collectionneuse<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a> debout
-derrière ce bibelot de rajah. Elle est nu-tête et
-laisse complaisamment descendre son regard sur
-le pachyderme gemmé. Un fond vert-myrte
-reposant et réjouissant se tend derrière la robe
-de velours noir. Vers la droite, un <i>ficus</i> s’y
-assortit, qui découpe sur du rose-gris ses feuilles
-retombantes.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> La femme de l’artiste.</p>
-</div>
-<p><span class="pagenum" id="p69">-69-</span> Un tableau de pareilles dimensions (à M. Guasco)
-reproduit le même sujet, sous le même titre,
-en variant le personnage, l’attitude, le costume ;
-et le proboscidien se surmonte, cette fois, d’une
-minuscule poupée. Une troisième variante du
-sujet figura dans la collection Khalil Bey. Gautier
-la décrit ainsi dans la préface du catalogue :
-« N’oublions pas les séductions d’Alfred Stevens,
-une jeune femme qui rêve, indécise entre les
-deux routes, devant une sorte de chimère japonaise
-tout en or, ayant pour verrues des diamants,
-des rubis et des saphirs symbolisant la
-richesse luxurieuse, et une lettre ouverte, emblème
-de l’amour pur. » Cette description s’applique
-en partie à l’allégorique scène intitulée
-<i>Le Cadeau</i> : une jeune blonde en robe d’<i>algérienne</i>,
-dont les manches lâches et transparentes
-rappellent certaines juives de Rembrandt, considère
-un tigre-joujou, placé sur une table en
-face d’elle. D’une main elle tient la lettre du
-donateur lointain ; de l’autre, une pensée, indice
-de souvenir. Naïf langage de fleurs et d’accessoires,
-renouvelé par cet art supérieur semblant
-s’être inspiré là du même sentiment qui faisait
-écrire à Baudelaire : « beauté du lieu commun »,
-dans ses notes publiées posthumes.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="p70">-70-</span> Stevens m’affirme que Gautier a parlé, et plus
-longuement, de cet autre tableau : <i>La Lettre de
-faire-part</i>, dit encore : <i>La Femme en rouge</i>. Ce
-devrait être dans la préface du catalogue pour
-la vente Anastasi. <i>La Femme en rouge</i> y figure,
-et deux fois glorieusement pour Stevens, qui en
-fit don à son confrère, devenu subitement
-aveugle, comme tel héros de Kipling. Elle se
-vendit 8,000 francs. C’est une des plus nobles
-peintures du maître. Il dut l’exécuter un jour de
-bonne santé et de belle humeur, cette page de
-joie et de tristesse. La jeune femme, l’éternelle
-héroïne de Stevens, toujours diverse et toujours
-nouvelle, trouve, au retour d’une fête dont elle
-porte la parure, le douloureux billet bordé de
-noir qui la rappelle aux sombres pensées. « L’art
-est à moi ! » semble s’être écrié l’artiste, en
-peignant ce morceau d’une pâte si souple, de si
-libre allure, sans une surcharge, sans un repentir.
-Et, comme pour le signer d’un symbole
-mystérieux, la pierre qu’il suspend au cou de son
-modèle, c’est, mélangée sur la palette et portée
-sur la toile, en une seule touche exacte et subtile,
-par le pinceau, c’est la gemme du présage
-funeste, une trouble et troublante opale.</p>
-
-<p>L’autre <i>Lettre de faire-part</i>, plus célèbre,
-<span class="pagenum" id="p71">-71-</span> plus ancienne, plus étudiée, présente une tête
-expressivement inquiète, mais surtout offre
-à s’émerveiller d’un de ces cachemires triomphaux
-où Stevens excelle. Châle-burnous infinisant
-son kaléidoscope au-dessus des lourds plis
-d’une robe marron clair, en soie épaisse, <i>à
-pleines mains</i>, disent les chambrières. Le bichon
-jappe dans son sillage ; sa maîtresse l’oublie,
-perdue en l’incertitude du nom qu’elle va lire
-sur le papier cerné de noir. Vétilles devenues
-profondes par le rendu véridique et euphonique
-de ce que j’appellerais volontiers <i>le sentiment
-habillé</i>, tel qu’il nous apparaît dans le monde.</p>
-
-<p>J’ai compté, dans l’Exposition, jusqu’à onze
-de ces cachemires. Joséphine en possédait davantage,
-mais non de plus beaux. Et celui que Mademoiselle
-Moreno vient de rajeunir gracieusement,
-sur la scène du Théâtre-Français, greffe,
-n’en doutez pas, ce renouveau de notoriété sur
-celles que lui valut d’avoir posé pour notre
-peintre, après avoir été porté par « la bonne Impératrice ».
-C’est une curieuse coïncidence que ce
-succès de l’Exposition Stevens et la reprise
-d’une pièce en proie aux mêmes modes. Écoutez-en
-le compte rendu ; ce ne sont que berthes,
-guimpes, mantelets, canezouts, ganses, fronces,
-<span class="pagenum" id="p72">-72-</span> biais, bouillonnés, marabouts — et jusqu’à
-l’effilé Tom-Pouce !</p>
-
-<p>Le premier cachemire peint par Stevens drape,
-dans le joli tableau <i>La Visite</i><a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>, une jeune mondaine
-de 58, laissant glisser son regard sur la
-carte qui accompagne un bouquet, messager
-d’amour. C’est un châle à fond <i>tabac d’Espagne</i>,
-un peu parent de ce châle jaune qui fascinait la
-Cousine Bette que Balzac nous peint « en proie à
-l’admiration des cachemires ».</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Si je ne me trompe, à M. Vimenet. Quatre des tableaux
-exposés portent ce titre.</p>
-</div>
-<p>Le tableau intitulé <i lang="en" xml:lang="en">Remember</i> nous sollicite
-maintenant : une mondaine rousse, assise en
-toilette de soirée, qui n’est autre que le dessous
-de soie jaune porté par le modèle de <i>L’Atelier</i>.
-Elle s’abrite de cet éventail dont le peintre aime
-à faire jouer sur un teint l’ombre délicate. Teint
-bien en accord avec la physionomie, la physiologie
-de la dame. Jamais Stevens ne commettrait
-cette erreur de couronner de cheveux roux une
-peau de blonde. Dans le panneau que je possède,
-<i>La Psyché</i>, admirez comme la carnation
-mate et un peu olivâtre du modèle s’assortit à
-sa brune chevelure. La jeune femme de <i lang="en" xml:lang="en">Remember</i>
-<span class="pagenum" id="p73">-73-</span> a les sourcils effacés, les cils blancs, et sa
-<i>complexion</i> fait penser à ce vers de Mallarmé :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">« Un automne jonché de taches de rousseur. »</div>
-</div>
-
-<p>Un coin de fauteuil doré Empire, garni de
-bleu turquoise, s’associe heureusement au jaune
-de la robe, au ton du gant de Suède. Et le fond
-sans détail, se creuse lointainement derrière la
-pensive figurine. — <i>La Femme en vert</i>, de la
-collection Guasco (encore une femme au cachemire),
-regarde d’un air pénétrant un tableau de
-chevalet, son portrait peut-être. C’est, pour me
-servir d’une subtile expression d’un poète, celle
-que j’aime le moins de celles que je préfère,
-avec certaine <i>Liseuse</i> appartenant au Prince de
-Ligne, bien que cette dernière rayonne un charme
-discret assez semblable à celui qui émane des
-pensives figures de Fantin-Latour.</p>
-
-<p>Telles sont, plus ou moins restreintes ou spacieuses,
-avec celles mentionnées dans la précédente
-étude, les plus exquises, les plus magistrales,
-les plus parfaites, selon moi, d’entre les
-toiles d’Alfred Stevens exposées à l’École des
-Beaux-Arts, en février 1900.</p>
-
-<p>Il est instructif d’y examiner aussi des toiles
-plus anciennes (devers 55) d’une facture moins
-<span class="pagenum" id="p74">-74-</span> libre, sentant encore un peu l’école. Disons
-<i>L’Avare</i>, <i>Le Mercredi des Cendres</i>, <i>La Leçon
-de musique</i>, <i>La Mendicité interdite</i> et <i>La Mendicité
-tolérée</i>, ces deux dernières d’allure un peu
-puérilement mélodramatique, mais d’un faire
-puissant, rappelant un peu celui de Joseph Stevens.
-Il n’eût pas été sans intérêt de rapprocher
-sur une même paroi ces quelques tableaux, débuts,
-origines de l’artiste.</p>
-
-<p>Leurs dimensions insolites ou plus restreintes
-composent encore un groupe à part, de quelques
-tableautins que je citerai : <i>La Liseuse couchée</i>,
-merveille de camaïeu ivoirin, de la poitrine nue,
-de la robe d’algérienne où la chair rose transparaît,
-des mains, du livre et de la fourrure du
-blanc fauve, où s’allonge et se frôle amoureusement
-le corps de cette savante voluptueuse.
-<i>Liseuse</i>, qui se transforme en lascive <i>Dormeuse</i>,
-dans un panneau d’égale forme et de pareilles
-dimensions, propriété de Monsieur Madrazo.
-Semblables blancs crémeux de la diaphane robe
-aux soyeuses rayures et de la poitrine ivoirée,
-ouverte aux effluves caressants d’un jour d’été ;
-même collier de corail aux couleurs de baies ;
-seuls, les cheveux sont devenus roux, comme
-pour s’assortir à ce bijou, au fond d’un ton
-<span class="pagenum" id="p75">-75-</span> pompéien, à l’écran de forme japonaise. — <i>La
-Dame en bleu</i>, dite <i>Le Bluet</i>, figurine unique en
-son genre, est assise au beau milieu d’un paysage
-qui baigne de tons légèrement virides une toile
-de deux tons d’azur, « <i lang="en" xml:lang="en">wedgwood</i> » et saphir. — La
-<i>Rose-Thé</i>, une jeune femme aux seins nus
-et si délicatement nuancés du ton de la fleur,
-qu’on les prendrait pour cette rose elle-même. — <i>Le
-Pianiste Hongrois</i>, petit portrait, ensemble
-distingué et flamboyant, d’un blond jeune
-homme, aux cheveux longs et drus à la Liszt, au
-visage finement ombré ; une transcendante
-étude laquée en pleine pâte, où le luisant palissandre
-de l’instrument, la musique entr’ouverte
-et le lisse clavier, la culotte gris-perle ornée de
-broderies, le tabouret d’un rouge de géranium,
-sont ébauchés et entièrement rendus en quelques
-touches toutes puissantes. Stevens a peint
-ce tableau en une heure et demie (le temps ne
-fait rien à l’affaire), d’après l’accompagnateur
-de Rémenyi, le violon célèbre. — Trois petites
-études, en lesquelles Stevens rencontre Whistler :
-<i>La Fillette à la poupée</i>, une combinaison en
-rose et vert à ravir le peintre des arrangements ;
-<i>La Femme au peignoir</i> et <i>La jeune Femme
-assise</i>, un minois, une Mimi-Pinson d’atelier,
-<span class="pagenum" id="p76">-76-</span> en plus rosse (un peu la Bessie de <i>La Lumière
-qui s’éteint</i>), le modèle gentil et commun en sa
-toilette de rue, la voilette blanche relevée, et les
-mains aux doigts trop courts, cherchant à se
-rejoindre sous leurs bagues en faux et hors des
-fausses manchettes de toile empesée. — Trois
-petits portraits : deux garçonnets, le rêveur, le
-jeune Montrosier, mélancolique adolescent ; et
-le volontaire, le jeune Peter, profil accusé et fin,
-au-dessus d’une flottante cravate de deux tons de
-rose ; puis une petite tête de jeune femme blonde,
-à la coiffure garçonnière aussi, et qui plus loin
-s’accommode aux sombres atours de <i>La Veuve
-avec ses enfants</i>, dans le tableau du Musée de
-Bruxelles.</p>
-
-<p>Quant aux grandes figures, si je n’en parle
-pas, c’est qu’elles ne sont point typiques du
-talent de Stevens. Celle en laquelle il a égalé ses
-petites toiles, c’est <i>La Femme au bain</i> de la collection
-Humbert, non exposée aux Beaux-Arts,
-et remplacée par une autre baigneuse, moins
-belle, à la gracieuse tête de Sirène, dont un
-des mérites est de rappeler ce joli vers de
-Musset :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">« La Naïade du bain qui pleure en s’égouttant. »</div>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum" id="p77">-77-</span> J’ai tout énuméré de ce qui me semble hors
-ligne. Je m’en voudrais (Stevens lui-même peut-être
-m’en voudrait) d’omettre ses <i>marines</i>, qui
-ne sont pas mon faible dans son œuvre, mais
-qui y jouent un notable rôle dont il est fort
-jaloux. En tout cas, peut-être en aurait-on dû
-faire l’objet d’une réunion spéciale, plutôt que
-de les mélanger aux portraits de femmes. Et
-pourtant la mer n’est-elle pas femme comme
-elles, mystérieuse, énigmatique, pleine d’accalmies
-et de cruautés sous ses robes changeantes,
-pleines elles-mêmes, dans la dentelle de leurs
-vagues, le frisson de leur flot ou l’ourlet de leur
-écume, de roses d’aurore ou de nocturnes violettes ?
-Ce que je préfère, c’est une série de vues
-de la Riviera, dont le peintre a bien rendu l’atmosphère
-sans voiles, les contours nets et presque
-durs, les maisons peintes comme des fleurs
-dans des paysages de pins qui s’assombrissent
-au crépuscule, sous des ciels bleu pâle qui se
-mélangent à l’azur méditerranéen décoloré par
-le soir naissant en une clarté surnaturelle.</p>
-
-<p>On reproche généralement aux coins de
-paysage, aux bouts de jardin que Stevens encadre
-dans une fenêtre ouverte, un peu de froideur,
-un éclat un peu creux ou un peu cru. Ce
-<span class="pagenum" id="p78">-78-</span> sont bien, il est vrai, des paysages de peintre
-d’intérieurs, nature convenue et pimpante, factice
-et superficielle. Néanmoins ces décors, voire
-ces portants, sont à leur place et à leur valeur,
-et parfois, comme dans <i>La Femme aux papillons</i>,
-le peintre prouve qu’il sait traiter les vertes
-plates-bandes et les ombreux sous-bois avec non
-moins de consciencieuse passion que les paysages
-dorés des paravents de laque.</p>
-
-<p>Je conclus par quelques détails typiques, récemment
-glanés. La figure de femme de <i>L’Atelier
-du peintre</i>, et cette autre, d’ailleurs assez
-dissemblable, de la <i>Douloureuse Certitude</i> (en
-robe de soirée) furent posées par un modèle du
-nom de Victorine, dont il appert que le maître
-se plaisait à en interpréter l’élégante silhouette,
-plus qu’à rechercher sa ressemblance exacte.
-Dans le premier de ces deux tableaux, parmi les
-objets occupant le fond du décor, la photographie
-d’une tête d’homme est reproduite avec une
-singulière vérité : c’est un portrait de Baudelaire.
-De même que la robe d’algérienne, tant
-aimée, tant de fois reproduite par le peintre, lui
-avait été donnée par la Princesse de Metternich,
-la robe de la <i>Dame rose</i> lui vient de
-Madame Doche. Un jour l’histoire sera faite de
-<span class="pagenum" id="p79">-79-</span> ces robes variées ou redites par Stevens, dans
-tel ou tel de ses tableaux, chiffons immortalisés,
-loques transfigurées ; candide robe bleue du
-<i>Printemps</i>, que sillonnent de fins velours noirs,
-tels que d’obscurs filons de deuils préventifs ;
-robe rose de <i>L’Été</i>, dont les boutons de métal
-poli sont autant de miroirs menus qui reflètent
-le paysage. Le grand amoureux des robes devait
-aussi se préoccuper de ces robes de l’ameublement
-qui sont les tapis de table. Il en a peint
-beaucoup, de rutilants et de discrets. <i>La Visite</i><a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>
-et les <i>Derniers jours de veuvage</i> en contiennent
-deux extraordinaires.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> A Madame Cardon.</p>
-</div>
-<p>Un mot de la célèbre ambassadrice que je
-nommais tout à l’heure : « Princesse, Stevens
-trouve que vous avez <i>du chien</i>, lui dit-on un
-jour. » (La locution venait d’être inventée.) Et la
-spirituelle dame de répondre : « Est-ce le peintre
-d’animaux ? » — C’est un plaisir d’entendre le
-maître remonter le fil de ses souvenirs. Je lui
-exprime mon admiration pour la collection de
-ses œuvres réunie aux Beaux-Arts : « Et pourtant
-mon chef-d’œuvre n’y est pas ! » me réplique-t-il.
-Ce chef-d’œuvre, c’est, selon lui, <i>La Tricoteuse</i>,
-<span class="pagenum" id="p80">-80-</span> une femme en blanc (toujours la robe
-d’algérienne), assise, en train de travailler à un
-ouvrage de soie bleu pâle. « Je ne sais pas comment
-j’ai pu faire cela, me dit naïvement Stevens ;
-j’ai revu le tableau il y a quelques années,
-j’en étais épaté ; c’est d’une couleur !… » Un
-désaccord avec le collectionneur Bruxellois a
-privé l’Exposition de cette toile privilégiée. Or
-un autre chef-d’œuvre est là, incontestable,
-lisible pour tous, <i>Le Cadeau</i><a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>, à l’égard duquel
-son auteur se montre moins équitable. Comme
-on le lui racontait minutieusement : « C’est étonnant,
-murmura-t-il, je ne m’en souviens pas. »
-Ainsi de l’arbre prodiguant ses fleurs et ses fruits
-sans se rappeler les regards rassasiés, les soifs
-étanchées. D’autres tableaux, qui prétendirent
-prendre rang au catalogue avaient moins de
-droit au souvenir de leur peintre. L’un d’eux,
-annoncé d’avance et non sans ostentation, lui fut
-apporté avec inquiétude par un commissaire
-zélé. Cette petite toile, assez adroitement truquée
-dans la manière du maître, n’était pas de lui,
-était fausse.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> Décrit plut haut.</p>
-</div>
-<p>Par contre, j’ai vu chez un marchand de tableaux
-<span class="pagenum" id="p81">-81-</span> une petite peinture d’un fini presque
-excessif, que Stevens appelle <i>L’<span lang="la" xml:lang="la">Angelus</span></i>. C’est
-une jeune femme, en robe de soie noire, assise
-près d’une fenêtre ouverte. Ses bras ballants
-tombent avec le livre qui l’occupait et, dans la
-mélancolie du soleil couchant, elle écoute tinter
-l’<i lang="la" xml:lang="la">Ave</i> du village.</p>
-
-<p>Maintenant l’Exposition s’achève en un murmure
-universellement édifié. D’autres maîtres,
-d’autres habiles artistes, amis et admirateurs de
-Stevens, fort au courant de son œuvre, la voient
-se surpasser elle-même en cet ensemble subjuguant
-et charmeur. Messieurs Carolus-Duran,
-Béraud, Gervex se sont multipliés pour assurer
-cette glorieuse joie à leur confrère. Monsieur
-Benjamin-Constant commente ces tableaux
-de compréhensive façon, et Monsieur Degas
-promène sur leur émail une loupe non déçue.
-Monsieur Forain s’arrête émerveillé devant le
-tableau appartenant au baron Blanquet lequel
-va, ces jours prochains, éprouver les enchères<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>.
-Enfin, Helleu, le jour de l’inauguration de ce
-petit musée, exprimait son enthousiasme par
-<span class="pagenum" id="p82">-82-</span> un mot qui fut rapporté à Stevens et le réjouit :
-« A côté de cet homme-là, nous ne sommes tous
-que des maçons ! »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> Elles l’ont adjugé pour vingt et un mille francs à
-Monsieur Georges Feydeau.</p>
-</div>
-<p>Est-ce à dire que « la brute hyperboréenne des
-anciens jours, l’éternel Esquimau porte-lunettes
-ou plutôt porte-écailles que tous les éclairs ne
-sauraient éclairer<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a> » se rende à ce charme décisif ?
-Dieu nous en préserve ! Ce monstre m’est
-apparu sous forme mâle et femelle, dans l’Exposition,
-bien notamment le premier jour, et j’ai
-vu — à distance, heureusement ! — sa <i>hideuse
-bouche</i> se crisper en la significative déformation
-qu’inflige aux contours buccaux une bêtise proférée.
-Cette bêtise, ce doit être l’une de celles
-qui sont le plus chères au Philistin ; elle consiste
-à traiter de <i>goûts malades</i> les goûts autres que
-ceux des gens qui emploient leur trop de santé
-à dire des niaiseries. Voici, en outre, le mot
-d’une des petites filles du Cousin Pons : « Je ne
-me représente pas un Stevens chez moi. » N’eût-il
-pas été plus judicieux de demander au tableau
-ce qu’il penserait lui-même de la cohabitation
-avec une personne si éclairée ?</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> Suivant un texte de Baudelaire.</p>
-</div>
-<p>Quant aux vraies femmes, « reconnaissantes
-<span class="pagenum" id="p83">-83-</span> d’être si bien devinées », selon une jolie expression
-inspirée par l’Exposition Stevens, — un peu
-déroutées cependant par les toilettes avec lesquelles
-elles jouèrent pour la première fois <i>à la
-dame</i>, quand elles étaient enfants, elles murmureraient
-volontiers, devant beaucoup de ces
-tableaux, ce vers de Mallarmé, si elles ne commençaient
-pas par l’ignorer :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">« En toi je m’apparus comme une ombre lointaine. »</div>
-</div>
-
-<p>Et leur palme, leurs fleurs à la main, elles
-s’avancent vers le vieux maître qui les devina,
-et lui composent de leurs noms associés la stèle
-gravée en tête du catalogue, et qui restera
-comme un curieux document d’art et de mondanité
-de la fin du siècle.</p>
-
-<p>Et celle qui s’est mise à leur tête, la Comtesse
-Élisabeth, arrivée auprès de son illustre compatriote,
-lui récite ce mien sonnet, qu’il entend,
-qu’il aime :</p>
-
-
-<p class="c">AU MAITRE ALFRED STEVENS</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Vous avez révélé les velours et les voiles</div>
-<div class="verse">D’une Vénus qui naît de l’écume des flots ;</div>
-<div class="verse">Non les flots de la mer aux trop profonds sanglots,</div>
-<div class="verse">Mais les flots de sa jupe, aux bijoux pour étoiles ;</div>
-
-<div class="verse stanza"><span class="pagenum" id="p84">-84-</span> Comment nous faites-vous frissonner jusqu’aux moelles</div>
-<div class="verse">Rien qu’à peindre avec art de précieux tableaux</div>
-<div class="verse">Où vers une Cythère aux amoureux îlots</div>
-<div class="verse">De belles robes vont gonflant satins ou toiles ?</div>
-
-<div class="verse stanza">C’est qu’elles sont l’aimée et l’amante, en essaim,</div>
-<div class="verse">Ces femmes, dont je vois, sans cris, battre le sein</div>
-<div class="verse">Près des souples émaux de l’ample cachemire ;</div>
-
-<div class="verse stanza">Et que ce ne sont pas les moins âpres douleurs</div>
-<div class="verse">Que celles dont l’émoi dans les Psychés se mire,</div>
-<div class="verse">Et qui, pour leurs colliers de perles, ont leurs pleurs !</div>
-</div>
-
-<p>Une épreuve pour laquelle l’épithète de Dantesque,
-seule, aurait suffi, n’a pas été consommée.
-Stevens, seul d’entre tous les Parisiens,
-n’aura pas été privé d’admirer son Exposition.
-Il sort d’en faire, aujourd’hui 28 février, la visite
-discrètement triomphale. Un mercredi des Cendres,
-titre de son premier tableau exposé là. Ses
-amis, ses proches, l’entouraient, heureux, attendris.</p>
-
-<p>Dans son fauteuil roulant, moderne transposition
-de la litière du Grand Cardinal, il a fait le
-tour des salles que son art a si finement brodées.
-Cette tapisserie a quelque rapport avec
-<span class="pagenum" id="p85">-85-</span> celle que la Princesse de Beauvau adorablement
-émailla de toutes les roses du Rosaire. Le
-Rosaire de roses d’Alfred Stevens, ce sont tant
-de minois fleuris de sourires, emperlés de larmes.
-Le maître en a pleuré à leur aspect, de
-douces, de nostalgiques. On l’a fêté sur tout le
-parcours de ces stations de beauté. On l’a acclamé
-devant cette merveille qu’il a intitulée : <i>Tous les
-bonheurs</i>. Ces tableaux, il les reconnaissait, les
-caressait du regard, s’inquiétait de leur santé
-matérielle, de leur état, visiblement préoccupé
-de leur viabilité, de leur longévité, de leur avenir.
-Et quand, sur le seuil de ces galeries, il a
-vu l’accueillir, le gracieux essaim de ces jeunes
-femmes qui lui doivent de se survivre, ne
-fût-ce pas touchant, en présence de tant de
-chefs-d’œuvre et tant de souvenirs, d’entendre
-le vieux grand maître chuchoter ce mot de coquetterie,
-mot de confidence aussi : « Voilà donc
-tous mes vieux péchés ! »</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>L’Exposition est close. La réunion est dispersée :
-« On croit déranger le <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle qui causait »,
-écrivent les Goncourt à propos des impressionnantes
-salles du Musée de La Tour. Du
-<span class="pagenum" id="p86">-86-</span> musée de Stevens, on aurait pu dire : « On croit
-déranger le Second Empire qui rêvait. » Peu ou
-point d’hommes : un pianiste, un convalescent,
-deux ou trois éphèbes. Mais tout ce que l’antiquité
-avait intitulé un <i>Sénat de femmes</i>, éprises
-d’art, endolories d’amour, exaltées de coquetterie,
-à se faire entre elles la montre du dernier
-bibelot, la confidence du dernier caprice, les
-honneurs du dernier cachemire.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-
-<h3 id="p1ch2">II<br />
-Le Pasteur de Cygnes.</h3>
-
-<p class="c large"><span class="sc">Georges Rodenbach</span></p>
-
-
-<div class="break"></div>
-<div class="c"><img src="images/illu2.jpg" alt="" />
-<div class="cc"><span class="sc">Georges RODENBACH</span><br />
-1855-1898<br />
-Peint par <span class="sc">Stevens</span>, sur un volume du poète,
-provenant de la Collection <span class="sc">Goncourt</span>
-et acquis par l’auteur du présent ouvrage.</div>
-</div>
-<div class="chapter"></div>
-<p>Le ciel des Flandres, l’eau des miroirs, canaux
-mélancoliques, et qui me mènent à d’autres
-visages. Celui que j’y voulais peindre, que
-cette similaire qualité de Franco-Flamand,
-la passion des mirages, le rendu des reflets,
-l’art des nuances, apparentaient à Alfred Stevens,
-celui qui s’y allait <i>décalquer</i>, selon une
-expression qui lui plaisait, le poète exquis,
-l’ami sympathique, au sens exact de ces mots
-poncés par l’abus, Georges Rodenbach, s’y esquisse
-plus pâle. Sa forme hésite ; le diadème
-en filigrane d’or de ses cheveux se confond au
-halo de la lune, aux spires de l’eau sous le poids
-silencieux des cygnes. J’évoque en vain les traits
-de mon ami ; l’onde semble jalouse de les conserver
-<span class="pagenum" id="p90">-90-</span> en son cœur ; puis, tout à coup, ils se
-précisent, montent à la surface en une blancheur
-d’hostie, et la tête transfigurée, désormais pareille
-à la cité, émerge au-dessus des eaux de
-<i>Bruges-la-Morte</i>.</p>
-
-<p>C’est véritablement dans l’instant même, où
-le cours de ce récit et de ma prédilection,
-m’amenait à susciter le poète dans sa ville,
-qu’il me faut le ressusciter, et que sa mort soudaine
-change en encre noire, l’encre bleue de
-ces souvenirs.</p>
-
-<p>Je n’aime guère les portraits après décès, tels
-que les conçoivent les familles qui infligent à
-des peintres, souvent de talent, la cruelle obligation
-de se conformer à une fantaisie macabre et
-irréfléchie. J’admets l’anthropologique intérêt
-que peut offrir à des spécialistes, le masque
-mort d’un Richelieu, d’un Voltaire, d’un Napoléon ;
-mais, pour ceux qui ont le bonheur de
-n’être point des monstres historiques, n’est-ce
-pas un triste legs infligé à leur gloire distinguée
-et discrète ? Funestes images substituant au
-souvenir vivant qu’il s’agit de faire durer, le déplorable
-tableau de leur destruction partielle.
-Portraits exposés à d’étranges vicissitudes, entre
-le frigide malaise qu’ils imposent aux visiteurs
-<span class="pagenum" id="p91">-91-</span> et à nous-mêmes, pour le scandale de
-s’égayer devant eux ; et le non moins scandaleux
-exil qui, la gaîté revenue, (que les défunts modèles
-eux-mêmes se montraient jaloux de ne pas
-bannir) relègue à l’oratoire, sinon en moins
-honorable lieu, le rabat-joie funéraire.</p>
-
-<p>Dieu me garde, et bien que le livre n’ait pas
-l’inexorabilité du cadre, d’obscurcir par la
-transposition littéraire d’une si fatale effigie, la
-présence réelle du poète. Car l’œuvre est une
-transsubstantiation — eucharistique symbole
-qui lui plairait — les lecteurs y viennent communier ;
-ainsi, l’écrivain demeure parmi nous. Entre
-nombre de choses mal interprétées que contient
-la vie, il y a notamment la mort. Nous ne voyons
-que peu nos amis ; l’admiration qui exalte notre
-amitié nous vient, pour eux, de ces travaux
-qui nous les dérobent ; alors, pourquoi ne pas
-nous les figurer dans leur trépas, ainsi qu’en
-une solitude fructueuse et un peu distante, où
-se trament, pour mieux mériter encore de
-notre élogieuse affection, des strophes plus
-intensives.</p>
-
-<p>Il serait trop triste de se représenter à jamais
-dénuées de son visage aimable, doucement fulgurant
-d’un toupet d’or cendré et fin, au-dessus
-<span class="pagenum" id="p92">-92-</span> du hausse-col un peu naïf, mais sans prétention
-et seyant au type, les réunions qu’il éclairait de
-bon accueil, de bonne grâce courtoise et simplement
-diserte, de jolies phrases notées qu’il citait,
-inventées, dont il offrait la surprise. C’était
-un goût chez lui, de sertir une expression triée
-au cours d’une conversation, d’une lecture ;
-d’en faire (tel qu’un Goncourt tirant de sa poche
-pour s’en réjouir au beau milieu d’un repas,
-le bibelot récemment acquis) chatoyer la terminologie
-raffinée, voire quintessenciée.</p>
-
-<p>Le terme convient à notre Poète, il était abstracteur
-de quintessence. On sait ce que signifiait
-ce mot pour les vieux alchimistes. En possession
-des quatre essences, autrement dit des quatre
-éléments, ils s’évertuaient à la recherche d’un
-cinquième, l’absolu, le générateur de l’or, la
-pierre philosophale. Les éléments du monde
-poétique de Rodenbach étaient distincts et restreints,
-<i lang="de" xml:lang="de">leitmotiv</i> monotones (dont c’était le
-devoir, le droit et la grâce de l’être) périodiques
-jusqu’à la redite, au point qu’on puisse se demander
-sans injure s’il n’avait pas épuisé les
-variations de ces thèmes immuables. Point délicat ;
-je ne l’aborderais pas s’il ne me semblait
-conciliable avec la plus haute estime pour
-<span class="pagenum" id="p93">-93-</span> l’homme et ses ouvrages. C’est une coutume,
-surtout devant la tombe des artistes jeunes, de
-s’attendrir sur la virtualité des projets qui s’y
-enfouissent. Je ne pense pas ainsi. On sait que,
-de leur pouce retourné (<i lang="la" xml:lang="la">pollice verso</i>) les vestales
-Romaines pouvaient agir sur le destin des gladiateurs
-dans l’arène. La mort est une vestale dont
-le pouce excelle à donner à une fin de vie l’allure
-qui sied et à certaines œuvres interrompues un
-air inachevé plus seyant que n’eût été l’<i lang="la" xml:lang="la">exegi
-monumentum</i>. Je citerai, entre autres, dans le
-présent, celle de Carriès, qui m’est chère. Dans
-le suréminent passé de l’art et du talent,
-Raphaël et Pic de la Mirandole morts, à trente
-ans, l’un sans achever sa <i>Transfiguration</i>, l’autre
-défiant <i>sur tout savoir possible</i>, ont témoigné
-qu’une telle période suffisait pour une évolution
-géniale. Jésus a fixé à ce terme l’expiration de
-sa carrière humano-divine. Et le penseur qui
-exige que tout enthousiaste soit crucifié à trente
-ans en donne pour raison qu’il n’y a plus de
-place au delà que pour les excès de l’expérience.</p>
-
-<p>Un vif esprit que Rodenbach aimait à citer a
-écrit cette phrase mémorable : « La vie étant un
-tout, c’est-à-dire ayant un commencement et une
-fin, il n’importe pas qu’elle soit longue ou
-<span class="pagenum" id="p94">-94-</span> courte ; il importe seulement qu’elle <i>ait ses proportions</i>.
-On ne peut donc se plaindre que d’une
-mort prématurée, qui arrive avant la fin de la
-vie : une telle mort n’est pas en effet la fin,
-mais l’interruption de la vie. » L’âge d’un
-homme n’importe pas. Ce qu’il sied de considérer
-c’est l’âge de son œuvre. Or, on peut dire
-que celle de Rodenbach, restreinte à ses quatre
-éléments, a coulé en leurs muettes ou tendrement
-chantantes douceurs, les quatre âges de sa vie.</p>
-
-<p>Ces quatre éléments contigus, incessamment
-renouvelés par l’échange de leurs complémentaires
-et de leurs rayons simultanés, c’étaient
-d’abord, comme à Stevens, les miroirs, miroirs
-des glaces, miroirs des eaux, miroirs des yeux,
-miroirs des âmes. Puis, sur eux et sur elles, les
-cygnes, rêves des ondes, les regards, cygnes des
-cristaux étamés, les rêves, cygnes des prunelles.
-Et, à leur suite, toutes les blancheurs, jusqu’à
-celle des hosties, avec, pour elles, les communiantes.
-Transformisme insensible qui, dans
-l’ombre, va les changer à ces béguines en
-mantes, comparses favoris de cette poétique, et
-leur réplique ténébreuse. Terrestres robes en
-cloches qui, finalement, se bronzent, s’enlèvent et
-se suspendent aux beffrois pour d’aériens carillons
-<span class="pagenum" id="p95">-95-</span> lugubres. Le quatrième élément, le feu,
-palpite à leur voix : les cierges qui ouvrent
-des plaies de lumière dans l’ombre des temples ;
-les lampes qui éclosent des roses de flamme
-dans la nuit des chambres. Cierges qui viennent
-en aussi originales images, bien qu’en rimes
-moins exactes, en rythmes moins fidèles, de
-saigner leur suprême chandeleur, roses qui
-viennent de se défeuiller et, lampes, de se défleurir,
-dans ce <i>Miroir du Ciel natal</i>, dernier livre
-du jeune Maître.</p>
-
-<p>Le volume fût-il ce que <i>l’Avenir de la Science</i>
-fut à Renan ; ce que leur <i>Journal</i> fut pour les
-Goncourt, l’origine de tout le reste ? Je ne le
-pense pas. Et les nouveaux modes dont, à mon
-regret, l’auteur y a fait usage, ne sont pas pour le
-laisser croire. Mais, cela serait, qu’il n’y aurait
-pas lieu d’en être surpris, puisqu’à travers ces
-rythmes moins personnels, où d’autres se sont
-montrés plus experts, et en lesquels se diluent
-des tableaux qu’il a mieux fixés, se déroulent
-comme récapitulativement, tout le schéma de
-ses ouvrages précédents, tous les thèmes de sa
-musique de chambre.</p>
-
-<p>S’il eût vécu, un esprit aussi ingénieux que
-l’était celui de Rodenbach, cela n’est pas douteux,
-<span class="pagenum" id="p96">-96-</span> se fût renouvelé pour produire d’autres travaux.
-Mais la fantaisie de transformer son art en celui
-de joaillier, de devenir un Lalique, ne lui eût pas
-infligé un renouvellement plus total. Car il avait
-fait dire (et presque excessivement en ses derniers
-chants), aux figures et aux termes dont il
-avait fait choix et qui l’avaient élu, tout ce qu’ils
-étaient susceptibles de rendre. Donc, à mon sentiment,
-ayant eu à vivre la seconde moitié de sa
-vie, ce poète aurait pu accomplir une autre
-œuvre. Mais celle qu’il avait entreprise, et c’est
-une consolation de le penser, il l’a menée à bien,
-terminée à souhait et à temps ; nulle autant
-qu’elle n’a mérité le titre de <i>poïèma</i>, en le sens de
-<i>chose faite</i> ; et son récent ouvrage, on peut l’affirmer, — en
-une de ces catholiques similitudes
-qui lui étaient chères — n’a fait qu’en recueillir
-et rassembler les précieux éléments, comme le
-prêtre le fait d’un doigt pieux, sur la pierre de
-l’autel, pour les particules de l’hostie. Ses littéraires
-équations, les évocations à lui familières,
-y échangent leurs termes habituels en un vertige
-tournoyant ; les quatre éléments de cette poétique,
-jusque-là distincts, communiquent et se rejoignent.
-Il ne suffit plus aux robes blanches ou
-noires de se transformer en cloches, ou <i lang="la" xml:lang="la">ad invicem</i> ;
-<span class="pagenum" id="p97">-97-</span> mais ce sont les premières communiantes
-qui deviennent des cygnes. L’hostie se confond
-à la lune, « Et les cygnes en communient, — Pour
-que la lune ajoute à leurs blancheurs
-insignes ».</p>
-
-<p>Je pourrais multiplier les exemples. Valse
-mystique, assez semblable à ces danses autour
-des autels qui se perpétuent en Espagne. Car
-Rodenbach pense bien être un mystique, mais
-il est aussi danseur. Il conclut son livre, bien
-différent de <i>Sagesse</i> (d’un mysticisme déjà fantaisiste)
-et noue la ronde de ses symboles, par un
-finale en offrande qui n’a pas l’accent de celui de
-Verlaine. Et ses coryphées dévotieux dont la main
-droite se trempe au bénitier du Pauvre Lélian,
-tendent la gauche à ces Clarisses en rose, un
-peu sacrilèges, mais tout de même innocentes,
-qui, sous l’ecclésiastique direction de Monsieur
-Catulle Mendès, apprennent un pas, d’une
-Reine de Rêve. Pourtant ce va-et-vient d’éléments
-connus se résout en une inconnue, un
-cinquième élément, une cinquième essence ; le
-<i>silence</i> qui pèse harmonieusement sur cette
-œuvre nous y avait préparés ; il s’approfondit.</p>
-
-<p>Les cierges « ont l’air de mourir en spasmes
-de lumière » ; le réverbère « voit l’ombre de sa
-<span class="pagenum" id="p98">-98-</span> boîte en verre — Former avec ses quatre pans — Comme
-un petit cercueil à terre ». Les femmes
-en mantes, « cloches de drap, comme un glas »,
-semblent tenir « des cercueils de petits enfants ».
-Les communiantes, qui ne sont que des clochettes,
-et les cygnes, qui sont devenus des communiants,
-ont reçu leur mutuel viatique, elles de l’hostie,
-eux de la lune. C’est ainsi que la création limitée
-du poète s’est acheminée à la trouvaille de son
-cinquième terme. Cette quintessence, ainsi qu’au
-temps des vieux alchimistes, est bien encore fille
-de la terre, puisque, fictivement en l’œuvre de
-ce poète, effectivement dans sa vie, elle n’est
-autre que <i>la Mort</i>. C’est ainsi qu’il rentre en
-lui-même et retourne à son principe, car il était
-né d’elle, né d’une ville morte, et entre toutes,
-à son dire. Nous verrons quel fut l’effet local de
-cette interprétation. L’on a dit que Rodenbach
-était un homme envoûté par une ville ; c’est
-vrai ; ainsi qu’on peut et doit être, au dire du
-sage, l’homme d’un seul roi, d’un seul maître,
-d’une seule femme, d’un seul livre, il a été
-l’homme d’une seule ville. Né d’elle, ès-lettres,
-s’entend, puisqu’il est en réalité, né à Tournai,
-il a vécu d’elle, il en est mort. On peut dire qu’il
-s’y était incorporé, qu’il était devenu elle-même,
-<span class="pagenum" id="p99">-99-</span> charriant sur le sang pâle et sur la lymphe des
-canaux changés en ses veines, des cygnes blancs
-ou noirs, suivant les jours de grâce ou de nostalgie ;
-que les battements de son cœur étaient
-les sonneries de ces cloches qui, selon le degré
-de son spleen, s’incarnaient en adolescentes ou
-en béguines. Une malice que je cite parce qu’elle
-est sans malignité en même temps qu’oraculaire,
-l’avait intitulé le <i>Brugeois Gentilhomme</i> ; c’était
-vrai encore de cet aristocrate artiste qui a passé
-sa vie à transposer les mots de la déclaration
-qu’il avait renouvelée pour elle : « Belle dame, vos
-beaux yeux me font mourir d’amour. »</p>
-
-<p>Ninive du Nord dont il s’était fait le Jonas
-pour en prédire la ruine. Pour l’accomplir, il
-la veut Jéricho, dont sept fois il fait le tour, sa
-lampe à la main, et sonnant d’un airain voilé.
-Pour la réédifier, il est Amphion, elle, Thèbes.
-Et les vieilles pierres ciselées s’agitent et s’étagent.
-Oui, c’est à Georges Rodenbach, il sied de
-le proclamer, que Bruges doit la sorte de résurrection
-qui est sa survie. Il l’a proclamée morte,
-et de ce mot, l’a recréée en cette sorte de lapidaire
-<i>nirvânâ</i> qui est l’immortalité de l’âme des
-pierres.</p>
-
-<p>Maintenant, quel fut le salaire de ce rachat ?
-<span class="pagenum" id="p100">-100-</span> Hélas ! bien entendu, toujours le même. J’ai eu
-trop souvent l’occasion de le traiter avec une
-amère prédilection, notamment dans mes chapitres
-sur Hello, sur Boeklin, sur beaucoup
-d’autres, non pour avoir épuisé l’inépuisable
-matière de l’incompréhension et de l’ingratitude,
-mais pour qu’il ne me soit plus permis
-que d’en broder les variantes et nuancer les
-vicissitudes. Nul doute que si les pierres avaient
-été appelées à se prononcer sur le gré qu’elles
-devaient à leur embaumeur, elles n’eussent proclamé
-sa gloire. Mais les cœurs sont moins éclairés
-et moins cléments. J’en donnerai pour
-preuve ce qui m’advint, lors de mon pélerinage
-Brugeois en l’automne de 98. Car je suis un de
-ceux que la lecture de Rodenbach incitait à se
-diriger vers « la plus morne des villes grises » ;
-le jubilé de Rembrandt m’en fournit l’occasion,
-je revins par Bruges. Le soir m’accueillit. Le
-ciel pathétique et inéclairé était plein des ardentes
-effiloches de son qui composent l’atmosphère
-de ces ciels Flamands et le titre de ce diptyque.
-Je sortis pour m’enivrer de ce polyphonique
-phénomène, après avoir rendu grâce au symbolique
-hasard approprié, qui faisait accéder à
-ma chambre d’hôtel par un escalier dont les barreaux
-<span class="pagenum" id="p101">-101-</span> étaient autant de roseaux forgés et peints,
-plantés dans le bec d’autant de cygnes. L’heure
-se déchaînait dans la nue en arpèges bronzés et
-gutturaux, du gosier de pierre du beffroi. Ces
-carillons ne sont souvent que de grossiers harmonicas
-de fer, enroués, désaccordés et dont on
-voit les marteaux s’élever puis retomber à faux
-comme les sabots noirs d’un Quasimodo métallurgique.
-Celui de Bruges a plus d’allure. Il
-éploie dans l’espace, comme de sonores drapeaux
-lacérés, le <i lang="la" xml:lang="la">ferrum est quod amant</i> de ses
-harmonies. Elles sont rudes et raffinées. On dirait
-du Brahms orageux, de la musique de
-l’avenir tempêtueuse. Elles agissaient véhémentement
-sur Rodenbach, et il en a tiré le sujet
-d’un de ses romans, qui est un vaste poème en
-prose. J’entends parfois des compositeurs pourtant
-ingénieux se plaindre du manque de livrets
-poétiques. J’en connais au moins deux.</p>
-
-<p>On sait le sujet du <i>Carillonneur</i>. La scène
-ouvre sur la grande place de Bruges, à l’heure
-d’un concours pour l’élection de ce fonctionnaire
-entre terre et cieux. Les concurrents se
-succèdent dans le beffroi, et la foule groupée au
-pied de la tour attend anxieusement le retour
-des nobles et familières mélodies auxquelles
-<span class="pagenum" id="p102">-102-</span> l’avait formée le défunt organiste aérien.
-Hélas, de vulgaires flonflons de bronze, viennent
-seuls attester l’irrémissible déshonneur de l’éther,
-car tous les candidats inscrits pour l’épreuve,
-s’y sont soumis, et la population grondante en
-bas témoigne houleusement de son mécontentement
-et de sa crainte. Soudain un inconnu s’engouffre
-dans l’escalier ; un concurrent inattendu
-que salue sans espoir l’attente anxieuse. Mais
-l’air s’emplit d’accents reconnus et plus divins ;
-de vieux Noëls, d’ataviques harmonies caressées
-par la réminiscence. Et l’élève du carillonneur
-trépassé, l’artiste-enfant que sa fière modestie
-avait empêché d’oser prétendre au poste sublime,
-s’y voit acclamé d’enthousiasme par la
-reconnaissance et par la foi.</p>
-
-<p>N’est-ce pas un scénario de premier acte digne
-de mettre en œuvre les ressources d’un Wagner
-au second acte des <i>Maîtres Chanteurs</i> ? — La
-voix d’airain déchue du sommet de la Tour, l’indignation
-publique dont la plainte monte à mesure
-de l’espérance déçue, l’apparition bafouée
-des prétendants évincés, la populaire anxiété
-croissante, son apaisement puis son extase sous
-le retour pacifiant des traditionnelles mélodies,
-autant de prétextes pittoresques. La suite ne l’est
-<span class="pagenum" id="p103">-103-</span> pas moins en son poignant développement. Le
-carillonneur s’éprend, sa passion hésite entre
-deux fiancées, parmi lesquelles, il choisit, bien
-entendu, celle qu’il doit le moins aimer. Et c’est
-le déroulement même de ce tragique poème, un
-peu monotone, conformément à toute œuvre de
-Rodenbach, à sa voix même, à cette <i>voix de
-violoncelle</i> que, parfois, il attribuait à d’autres,
-mais qui fut bien surtout la sienne, que le déroulement,
-au-dessus de la ville suggestionnée,
-des sonneries jetant aux quatre vents les tempêtes
-d’une âme. Ame en peine, rendue aux brises,
-dans le dernier soupir de suicidé qu’exhale Borluut
-pendu au battant de sa cloche. Dénouement
-peut-être emprunté à une eau-forte de
-Rops. — Réminiscences…</p>
-
-<p>Le lendemain, j’égrenai le Quai du <i>Rosaire</i>,
-je goûtai la Rue de <i>l’Hydromel</i>, le Quai <i>du Miroir</i>
-me refléta, le <i>Quai Vert</i> m’offrit des feuilles
-mortes. D’autres titres sont moins poétiques,
-mais non moins significatifs, nous le verrons
-tout à l’heure : Rue <i>Queue-de-Vache</i>, Rue <i>Puits-aux-Oies</i>,
-Place de <i>la Grue</i>, Porte des <i>Baudets</i>,
-Rue de <i>l’Ane-Aveugle</i>. Je négligeai ces troupeaux
-par préférence pour le visionnaire panneau
-dans lequel Memling, en son émail fulgurant, a
-<span class="pagenum" id="p104">-104-</span> vraiment pris au piège l’Apocalypse ; et pour
-un phénomène moins triomphal mais plus déroutant
-en un volet du même maître. Celui-ci,
-au dire des guides et des inscriptions, figure
-Sainte Hélène. C’est, en effet, une belle jeune
-femme portant une croix, telle qu’on représente
-la mère de Constantin, sauf pourtant ce
-détail qui a bien son poids, que le peintre en a
-fait une femme à barbe. Je demande pardon
-pour ce détail singulier dans un article à la
-louange d’un ami défunt, mais c’est la place
-topographique d’élucider ce mystère, et il en
-vaut la peine. Je ne crois pas qu’il ait été
-signalé, bien qu’indéniable. C’est pourtant dans
-l’histoire de l’art, et d’un tel artiste, un cas de
-conscience, <i>et de menton</i>, qui ne doit pas plus
-longtemps passer inaperçu. Je n’en ai pas cru
-mes yeux ; la loupe n’a fait que l’affirmer. Et
-de loin, une photographie en témoigne encore :
-un nombreux poil flave et plus que follet se
-dore au menton de la sainte en le prolongeant,
-comme aux têtes de Jésus ou de jeunes saints,
-familières à cette école. Tout bien réfléchi, je
-n’y vois d’autre explication qu’un repentir réapparu,
-une tête commencée pour celle d’un
-bienheureux, que le caprice de l’artiste et les
-<span class="pagenum" id="p105">-105-</span> nécessités de la composition, ont fait achever en
-celle d’une bienheureuse ; puis la couche de
-peinture un peu mince dont se voilait cette
-mutation de sexe, enlevée par le temps ou par
-un vernis, la barbiche reparaissant en partie
-au bas du visage de… Sainte Barbe ! En somme,
-un équivalent de ce cas noté par Pline, celui de
-cette jeune femme devenue homme <i>en sautant</i>,
-au dire du naturaliste. Quoi qu’il en soit, j’attire,
-et sérieusement l’attention de l’art universel
-sur ce fait singulier. Rodenbach, égayé, s’y
-serait intéressé, et il me faut, hélas ! m’excuser
-d’en entretenir son ombre.</p>
-
-<p>Voici une visite, une vision plus près d’elle.
-J’ai dit sa prédilection des blancheurs ; une entre
-autres, la cristallisation du givre aux vitres.
-Il la comparait à des rideaux naturels en guipures
-fondantes et cet incessant rapport des
-tambours aux carreaux, et des dentelles aux
-cristaux lui faisait nouer des similitudes ténues.
-C’est qu’il y avait en lui un fond d’ancien artisan
-des Valenciennes et des binches. Les bobines
-de la dentellière de Vermeer s’agitaient dans
-son cerveau et son art s’ajourait en <i>points
-d’esprit</i> arachnéens et traditionnels. Chose
-étrange, une pareille dentelle semblait imprimée
-<span class="pagenum" id="p106">-106-</span> au fond de sa main. Le printemps dernier,
-nous étions réunis dans un enclos sybillin,
-quelques consultants de choix autour d’une contemporaine
-Le Normand, elle s’extasia, et nous,
-avec elle, de la paume de Rodenbach ; on
-eût dit une toile d’araignée, une de ces feuilles
-dont les bombyx n’ont plus laissé que la trame.
-Or, nous dit-il, telle était la main de son fils unique,
-dès le jour même de sa naissance. Cher
-présage pour l’enfant qui survit, d’une conformité
-d’art, d’avance fêtée. Celui de son père
-s’était façonné aux fuseaux, et le premier conte
-du <i>Musée des Béguines</i>, est une attendrissante
-histoire de voile de mariée. Et c’est comme le
-<i>leitmotiv</i> de ce livre, qui est son chef-d’œuvre
-en prose, et dans lequel bourdonnent ces falotes
-<i>cloches de drap</i>, depuis la vétilleuse folle qui se
-couvre la tête d’un papier pour se préserver de
-la poussière, jusqu’aux moniales friandes réunies
-autour d’un cruchon de liqueur abbatiale.
-Mais, au bout de ces innocents caquetages de
-vieilles pies, le blanc motif fenestral se poinçonne
-encore en l’illusion de cette sœur réveillée
-au milieu de la nuit d’hiver, mystique fiancée
-qui croit voir dans les jeux de la lune et
-des frimas à sa lucarne, l’apprêt pour elle, d’une
-<span class="pagenum" id="p107">-107-</span> robe de mariée, et qui s’en vêt mystiquement
-pour ses épousailles spirituelles. Candides leçons
-apprises dans les musées locaux qui n’offraient
-alors rien de tel que la collection de Gruuthuuse.
-Touchant et bien féminin legs d’une jeune
-morte, Madame Augusta, Baronne Lieds, héritage
-de lacis et de passements, de points coupés
-et de fils tirés, dont les termes amusants et jolis,
-troués, picots, engrelures, fonds de neige, varient
-jusqu’à 34 <i>jours</i> dans un seul rideau de
-tabernacle, et composent des barbes, des berthes,
-des rabats de magistrats, voire la nappe
-de première communion de Charles-Quint et le
-couvre-pied de Jean-sans-Peur. Point Flamand,
-père et rival du point Vénitien, auquel pourtant
-demeure la gloire d’avoir tramé une collerette
-en cheveux blancs pour le couronnement de
-Louis XIV, et d’avoir procréé des traités étiquetés
-comme il suit : <i>Le bon exemple du désir
-louable qu’ont les dames d’une grande adresse
-à préparer les points ouvragés en feuillages</i>,
-par Pagan Math ; <i>Recueil de belles broderies
-dans lequel une rare adresse, soit d’homme, soit
-de femme pourra s’exercer dignement avec l’aiguille</i>,
-par Loppino ; <i>Très belle manière de tenir
-ses jeunes filles occupées</i>, par Jean Ostaus, etc…</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="p108">-108-</span> Certes, Rodenbach était mon guide invisible,
-mais en tout sensible et omniprésent durant ce
-parcours ; néanmoins, j’en voulus préciser la
-conduite de quelques-uns de ces boniments
-mystiquement tendres qui font de lui comme
-un quiétiste, dont les <i>Torrents</i> s’appelleraient
-les Canaux. C’est alors que je me trouvai une
-fois de plus, mais dans des conditions qui en renouvelaient
-la niaiserie et le crime, en face de
-l’iniquité, laquelle entre toutes m’exalte : le
-poète qui, moi, après tant d’autres, nous avait
-amenés là, le résurrecteur, sous couleur mortuaire,
-de la ville ingrate, Rodenbach y était volontairement
-ignoré, rageusement passé sous
-silence. Le Royaume du Silence se vengeait
-ainsi du <i>Règne du Silence</i>. Certain guide local
-m’en offrit sérieusement les plus drôlatiques
-preuves, avec des passages dans ce goût : « Les
-plus prévenus pourront ici se convaincre que les
-exigences du commerce moderne s’harmonisent
-bien facilement avec celles du style de nos
-vieilles constructions ; d’autres exemples de
-cette vérité banale, mais souvent contestée, nous
-seront donnés dans le cours de nos promenades » ;
-et la subdivision de sa table en quartiers
-<i>animés</i> et quartiers <i>silencieux</i> ! « Aussi, est-ce
-<span class="pagenum" id="p109">-109-</span> bien dans ces parages, maugrée ce Brugeois vivant,
-qu’a dû naître l’obsédante légende que
-Bruges est une ville bien plus morte que toute
-autre ville déchue : qu’il n’y a plus trace de commerce
-et d’industrie ; qu’un tiers de la population
-tend la main à la bienfaisance publique et
-que le chiffre des habitants diminue annuellement
-d’une manière inquiétante. Et pourtant la
-vérité est que Bruges montre autant de vie que
-n’importe quelle localité de même importance ;
-qu’elle fait concurrence à Gand pour la culture
-des fleurs et des plantes d’ornement ; que les
-transactions commerciales s’y chiffrent par un
-nombre respectable de millions ; que les traites
-protestées y sont bien rares, comparativement
-à ce qui se constate pour de plus grands centres
-d’activité ; qu’un habitant sur sept seulement a
-besoin de recourir aux administrateurs de la
-bienfaisance, <i>que le chiffre de la population augmente
-normalement au lieu de diminuer</i>… » on
-voit que, pour un peu, le Brugeois vivant offrirait
-de fournir des preuves.</p>
-
-<p>J’eus la fortune, peu de semaines après, de
-révéler à Rodenbach ce texte épique, et nous passâmes
-quelques joyeux instants à nous ébaudir
-de la bourde. Je lui parlai de mon désir, selon
-<span class="pagenum" id="p110">-110-</span> qu’il lui agréerait, de faire allusion, en un prochain
-Essai, à cette attitude de sa ville. Une
-flamme nostalgique irisa son regard. Un instant,
-pensif, il répliqua : « Ce que vous ferez
-sera bien fait. » Je ne le revis plus. Dernière
-visite ! La première, j’y veux revenir. C’était au
-printemps de 94. Je venais de faire imprimer
-mon premier volume, et de brèves strophes de
-moi, marquetées ailleurs, m’avaient valu sa
-prédilection artiste. Je connaissais moins son
-œuvre que son nom. Un matin, on me l’annonça.
-Il venait de la part de mon grand ami Alfred
-Stevens, pour me parler d’un article qu’il voulait
-écrire : il passa chez moi une bonne partie
-de l’après-midi, et me laissa charmé, moins de
-son élogieuse démarche, que d’une cordialité
-raffinée.</p>
-
-<p>Certes, je lui garde un souvenir reconnaissant
-pour m’être venu trouver avec une avenante
-confraternité, pour avoir le premier parlé de
-mes travaux avec sympathie, réagissant avec
-grâce et avec force contre ce texte plein de
-frisson : « N’espérez pas qu’on souffle mot
-spontanément… On regarde, on se tait et, si
-l’on peut, on empêche de voir. » Nous devînmes
-amis et nous revîmes souvent à Versailles et à
-<span class="pagenum" id="p111">-111-</span> Paris. Deux dernières entrevues furent les suivantes :
-il n’y a pas deux mois, je revenais de
-Versailles, je le rencontrai Place du Havre ;
-affectueusement il me querella pour l’envoi
-retardé d’un livre. Nous marchâmes ensemble
-plus d’une heure de causerie animée et joyeuse.
-Je lui adressai le volume. Quelques jours après,
-il accourut, pourquoi ne m’en parerais-je point ?
-me traduire avec effusion un flatteur plaisir de
-lecture. Et ce me fut une vive douceur de
-retrouver ému d’une œuvre mienne, leur premier
-panégyriste. Il me quitta sur cette assurance
-spontanée, entre de touchantes cordialités,
-de son désir d’étendre pour le publier bientôt
-en volume, l’article de naguère. Il y a de cela
-quelques semaines. Il est mort et me voici à
-rythmer les soupirs de sa nénie.</p>
-
-<p>Une commune passion nous avait liés : celle
-de la Muse qu’il appelait : notre Mère Marceline.
-Il la ressentait d’un cœur subtil, m’en parlait
-et écrivit souvent. J’ai cité dans les « Autels
-privilégiés » la ravissante lettre qu’il m’adressa
-pour excuser son absence à nos fêtes de Douai.</p>
-
-<p>Il y avait entre ces deux esprits, deux affinités
-essentielles : <i>l’amour de l’eau</i>, que Victor
-Hugo proclame distinctif des poètes, et bien
-<span class="pagenum" id="p112">-112-</span> particulièrement sensible en ces deux-ci, avec
-plus de gazouillement en Marceline, plus de
-stagnation en Georges. Puis le goût du
-silence. J’ai cité dans mon Florilège de Desbordes-Valmore
-les beaux vers qu’il lui inspira.
-Rodenbach l’a proclamé Roi. Là expire l’analogie.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">« Il semble que les fleurs alimentent ma vie »,</div>
-</div>
-
-<p class="noindent">s’écriait-elle. Lui, les ignorait, même dans une
-proportion qui semble difficilement compatible
-avec la poésie : les fleurs du givre et celles des
-dentelles qu’il leur assimilait, suffisaient à sa
-Muse. Je me souviens d’un déjeuner au Clos-Saint-Blaise<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>
-où la conversation botaniste roula
-sur un tapis de fleurs. Nos hôtes y excellaient ;
-un regretté convive, Magnard, était
-rosiériste passionné ; la documentation d’un
-poème floral m’a donné quelque floriculture.
-Rodenbach resta silencieux, puis finit par nous
-avouer qu’il distinguait mal les roses des lis, et
-tout juste pour les nécessités du vers.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> Chez Mirbeau.</p>
-</div>
-<p>Je revis Rodenbach à Valvins, vêtu d’un veston
-de drap grenat, dans un pique-nique organisé
-<span class="pagenum" id="p113">-113-</span> autour de Mallarmé qui s’était levé matin
-pour balayer la forêt. Journée aimable. Deux
-soirées lui font encore pendant. La première, en
-une maison du bois. Anna de Noailles récita de
-ses vers, dont le poète fut ému. Lui-même dit,
-et fort exceptionnellement, une de ses poésies.
-Quelques soirs plus tard, ce fut un dîner chez
-la Duchesse de Rohan qui nous réunit. J’ai le
-souvenir heureux d’avoir fait fête au chanteur
-regretté en égrenant quelques-uns de ses vers
-mystérieux, aujourd’hui oraculaires, sur les
-miroirs « telles des eaux captives, dans les
-chambres » :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">« Et leur mélancolie a pour causes lointaines</div>
-<div class="verse">Tant de visages doux fanés dans ces fontaines</div>
-<div class="verse"><b>. . . . . . . . . . . . . . . .</b></div>
-<div class="verse">Et l’on croit se penchant sur leur claire surface</div>
-<div class="verse">Retrouver leurs fronts morts demeurés sous la glace. »</div>
-</div>
-
-<p>J’ai dit ailleurs le doux sonnet que Verlaine
-a écrit pour Madame de Rohan, à l’instigation
-d’une personne qui m’était bien chère. Voici
-celui, pareillement inédit et pareillement sollicité,
-où Rodenbach fait se prolonger l’écho de
-ce qu’il n’entendra plus.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><span class="pagenum" id="p114">-114-</span> Soir chez vous, si charmant inoubliablement !</div>
-<div class="verse">La table était servie au jardin ; les bougies</div>
-<div class="verse">S’ouvraient comme des fleurs aux brises rafraîchies</div>
-<div class="verse">Des étoiles naissaient parmi le firmament.</div>
-
-<div class="verse stanza">Un jet d’eau retombait en gerbes élargies</div>
-<div class="verse">Et chuchotait comme l’amante avec l’amant ;</div>
-<div class="verse">Vous, Duchesse, dans ce nocturne enchantement,</div>
-<div class="verse">Vous avez récité de nobles élégies.</div>
-
-<div class="verse stanza">Ah ! comme ils palpitaient les grands vers de Musset !</div>
-<div class="verse">Et votre voix, comme un clavier, les nuançait,</div>
-<div class="verse">Et vous étiez la harpe où se prenaient ces aigles.</div>
-
-<div class="verse stanza">La pendule sonna, mêlée à votre voix</div>
-<div class="verse">(Pendule qui sonnait les heures, sous les rois…)</div>
-<div class="verse">— Et votre voix, comme elle, était pleine de siècles.</div>
-</div>
-
-<p>Mais il ne s’agit là que d’un madrigal intéressant
-à citer pour sa nouveauté, et je ne veux
-pas achever cette étude sans donner à ceux qui
-pourraient l’ignorer, de celui qui en est l’objet,
-un exemple plus typique et plus accompli d’une
-manière inimitable.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="p115">-115-</span></p>
-
-<p class="c">BÉGUINAGE FLAMAND</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Cependant, quand le soir douloureux est défunt,</div>
-<div class="verse">La cloche lentement les appelle à complies</div>
-<div class="verse">Comme si leur prière était le seul parfum</div>
-<div class="verse">Qui peut consoler Dieu dans ses mélancolies !</div>
-<div class="verse">Tout est doux, tout est calme au milieu de l’enclos ;</div>
-<div class="verse">Aux offices du soir, la cloche les exhorte</div>
-<div class="verse">Et chacune s’y rend, mains jointes, les yeux clos,</div>
-<div class="verse">Avec des glissements de cygne dans l’eau morte.</div>
-<div class="verse">Elles mettent un voile à longs plis ; le secret</div>
-<div class="verse">De leur âme s’épanche à la lueur des cierges ;</div>
-<div class="verse">Et quand passe un vieux prêtre en étole, on croirait</div>
-<div class="verse">Voir le Seigneur marcher dans un jardin de Vierges !</div>
-<div class="verse">Et l’élan de l’extase est si contagieux,</div>
-<div class="verse">Et le cœur à prier si bien se tranquillise</div>
-<div class="verse">Que plus d’une pendant les soirs religieux,</div>
-<div class="verse">L’été, répète encore les <i lang="la" xml:lang="la">Ave</i> de l’église ;</div>
-<div class="verse">Debout à sa fenêtre, ouverte au vent joyeux</div>
-<div class="verse">Plus d’une, sans ôter sa cornette et ses voiles,</div>
-<div class="verse">Bien avant dans la nuit, égrène avec ses yeux</div>
-<div class="verse">Le rosaire aux grains d’or des priantes étoiles !</div>
-</div>
-
-<p>J’attirerai encore l’attention sur le pénétrant
-dénûment dont il sature, par l’emploi expressif
-qu’il en fait, l’indigente sonorité du mot <i>pauvre</i>,
-<span class="pagenum" id="p116">-116-</span> que j’ai retrouvé, dans cette exceptionnelle
-acception, chez de ses élèves distingués ; un
-honneur d’en avoir formé sans l’avoir voulu,
-un lustre aussi de l’avoir été. C’est ainsi que
-la lampe <i>guérit la chambre</i> « de la pauvreté
-d’être obscure » ; que les réverbères grelottants
-et exposés aux intempéries sont des <i>pauvres</i>
-parmi les luminaires ; que « la nuit est seule,
-comme un <i>pauvre</i> ». L’opposé de ce minable
-adjectif serait, dans cette prosodie, le mot
-<i>dimanche</i>, qui, lui, la tiédit d’une paisible joie.
-Le verbe <i>pleuviner</i> appartient bien en propre à
-Rodenbach, et contient toutes les fines et grises
-aiguilles de pluie dont le ciel du Nord se coud à
-son reflet dans le canal.</p>
-
-<p>Je citerai encore, du pénétrant petit roman <i>La
-Vocation</i>, le détail maternellement féminin d’un
-coussin qu’une dame avait fait remplir de la
-tonte blonde et bouclée de son enfant grandi, et
-qui lui chuchotait à l’oreille quand elle y reposait
-la tête, les souvenirs dorés de sa vie. Cette
-mère dut être celle même de Rodenbach. J’ai
-vu d’elle, chez feu notre ami, un portrait, du
-reste sans autre intérêt que cette histoire qu’il
-me conta : un peintre logé vis-à-vis fit, d’après
-la jeune femme à sa fenêtre, posant ainsi périodiquement
-<span class="pagenum" id="p117">-117-</span> à son insu, ce portrait qui fut retrouvé
-et racheté dans la suite.</p>
-
-<p>La dernière poésie de Rodenbach, publiée dans
-le numéro de Noël de l’<i>Illustration</i>, est conforme
-au double sens de l’antique mot <i>vates</i>, qui faisait
-du poète et du devin une confusion bien
-inspirée.</p>
-
-<p>C’est sa propre nénie préventive entonnée par
-lui-même. Son inspiration, volontiers funéraire,
-épanchée en psalmodie dans ses récents poèmes,
-s’accentue en ce chant funèbre. Intitulé : <i>La
-Veillée du dernier jour de l’an</i>, c’est en réalité
-la veillée mortuaire du poète. Et, comme pour en
-préciser la signification, une blanche et noire
-ornementation fait flamboyer aux deux côtés de
-ces vers, des torchères de catafalque. Quelques
-strophes de moi s’ornementaient dans le même
-temps en un autre numéro de Noël. Ce fut
-notre dernière confraternité, une collaboration
-presque.</p>
-
-<p>Un commentaire sur le carillon de Bruges
-égrenait sa finale volée autour de cette suprême
-élégie de Rodenbach ; mais combien moins éloquemment
-qu’il ne l’a fait lui-même dans une
-publication, ou réimpression plutôt, en ce récent
-Septembre :</p>
-
-<blockquote>
-<p><span class="pagenum" id="p118">-118-</span> « Ah ! ces quais de Bruges, calmes comme les avenues
-d’un cimetière ? Et, tout au long, les canaux d’une eau
-morte qui sont eux-mêmes des chemins de silence !… On
-dirait que dans chaque maison il y a un mort. Et cela
-fait qu’on parle bas, qu’on ose parler à peine le long de
-ces quais mortuaires. Mais on a cependant la sensation
-d’une mort douce. Une mort sans souffrance et inévitable,
-une mort calme après une vie glorieuse, le glissement de
-la vieillesse à la mort, sans secousse, comme on s’endort.
-O douce mort de la ville ! C’est Bruges qui est morte. Et
-c’est pour elle que toutes les cloches là-bas tintent ! sonneries
-pieuses plutôt qu’affligeantes. C’est moins des
-glas qu’un effeuillement de sons, une pluie de fleurs — des
-fleurs de fer, répandues sur un cercueil !</p>
-
-<p>Et voici venir, au long des quais, comme des pleureuses,
-comme les servantes de la Mort, des femmes du
-peuple dans leurs mantes noires, ces manteaux à plis
-raides, avec un capuchon qui s’évase en forme de bénitier.
-Elles y marchent ensevelies. Silhouettes à peine
-humaines ! Ce sont des cloches plutôt, cloches de drap,
-noires aussi, et on croit, au lointain, entendre agoniser
-leur marche comme un glas.</p>
-
-<p>Les cloches des églises s’en mêlent. Est-ce l’heure des
-obsèques ?… La ville est morte décidément ! La ville est
-morte ! Et pour accroître le cortège, voilà les cygnes des
-canaux qui arrivent processionnellement, et se rangent.
-Ils ont leur robe blanche de premières communiantes.
-Ils s’acheminent d’un mouvement parallèle aux béguines
-qui s’avancent au long des quais. Et les cygnes, en
-nageant, ne déplacent qu’à peine un peu d’eau. Et les
-Béguines, en marchant, ne déplacent qu’à peine un peu
-de silence.</p>
-
-<p>Cortège calme, enterrement très triste et très doux en
-<span class="pagenum" id="p119">-119-</span> même temps… Est-ce une morte réelle ou des reliques
-qu’on accompagne ? Est-ce un cercueil ou la Châsse peinte
-par Memling dans laquelle il n’y a qu’un peu de la poussière
-d’une sainte ? Cela va-t-il durer longtemps ainsi,
-jusqu’au soir ou jusqu’à la fin des siècles peut-être ?</p>
-
-<p>On rêve, on ne sait plus ni l’heure, ni le lieu. On s’éparpille
-dans les cloches, au fil de l’eau… On oublie tout,
-on s’oublie soi-même… On est déjà comme dans l’Éternité.
-Or soudain, l’inexorable bourdon du beffroi s’entend,
-et ses sons vastes tombent, comme pour combler
-le silence, à la façon des pelletées qui comblent une
-fosse. »</p>
-</blockquote>
-
-<p>J’ai cité ce morceau parce qu’il est typique de
-ce qu’on pourra désormais dénommer la manière
-auto-funéraire de ce poète qui a passé sa vie à
-célébrer son propre enterrement, sous forme de
-l’obit de sa ville. Relisez la pièce dans laquelle
-il lui tâte le pouls, avec son funèbre refrain :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">« La ville est-elle plus malade,</div>
-<div class="verse i2">Ce soir ?</div>
-<div class="verse i2">…</div>
-<div class="verse i2">Le vent a l’air de plaindre,</div>
-<div class="verse i2">Quelqu’un qui ne guérira plus.</div>
-<div class="verse i2">…</div>
-<div class="verse i2">Sans doute que la ville empire,</div>
-<div class="verse i2">Ce soir ?</div>
-<div class="verse i2">…</div>
-<div class="verse i2"><span class="pagenum" id="p120">-120-</span> Qu’est-ce qui va mourir ?</div>
-<div class="verse i2">…</div>
-<div class="verse i2">Il se peut que la ville meure,</div>
-<div class="verse i2">Ce soir… »</div>
-</div>
-
-<p>Et l’assimilation, l’amalgame des deux cortèges
-s’accomplit dans ces harmonieux et
-larmoyants distiques :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">« Quelque chose de moi dans les villes du Nord,</div>
-<div class="verse">Quelque chose survit de plus fort que la Mort.</div>
-<div class="verse">…</div>
-<div class="verse">Et tandis que le vent s’exténue en reproches</div>
-<div class="verse">Quelque chose de moi meurt déjà dans les cloches.</div>
-<div class="verse">…</div>
-<div class="verse">Une surtout, la plus triste des villes grises</div>
-<div class="verse">Murmure dans l’absence : « Ah ! mon âme se brise ! »</div>
-
-<div class="verse stanza">Murmure avec sa voix d’agonie : « Aimez-moi ! »</div>
-<div class="verse">Et je réponds : « J’ai peur de l’ombre du beffroi.</div>
-
-<div class="verse stanza">J’ai peur de l’ombre encor de la tour sur ma vie</div>
-<div class="verse">Où le cadran est un soleil qu’on crucifie.</div>
-
-<div class="verse stanza">La voix reprend avec tendresse, avec émoi :</div>
-<div class="verse">« Revenez-moi ! aimez mes cloches ! aimez-moi ! »</div>
-
-<div class="verse stanza">Et je réplique : « Non ! les cloches que j’écoute</div>
-<div class="verse">Sont les gouttes d’un goupillon pour une absoute ! »</div>
-
-<div class="verse stanza"><span class="pagenum" id="p121">-121-</span> La voix s’obstine encor plus tendre : « Aime mes eaux !</div>
-<div class="verse">Remets ta bouche à la flûte de mes roseaux ! »</div>
-
-<div class="verse stanza">Mais je réponds : « Non ! les roseaux dont l’eau s’encombre</div>
-<div class="verse">Sont des flûtes de mort où ne chante que l’ombre ! »</div>
-</div>
-
-<p>Le poète avait beau continuer d’intervertir les
-mots de son funéraire couplet : « D’amour
-mourir me font, belle dame, vos beaux yeux… »
-la ville contemporaine voulait être célébrée pour
-ses quartiers « les plus animés ». Et piqué au
-jeu, puis au vif, le troubadour des canaux ne
-leur roucoulait plus, pour madrigaux que de
-renaissantes nénies. Elles sont devenues les
-siennes propres. Le malentendu allait s’aigrissant.
-Il se scelle dans la mort.</p>
-
-<p>Il s’effritera, et le dernier grain de poussière
-de son incompréhension, rencontrera quelque
-jour, sur le chemin de Paris à Bruges, la translation
-des cendres de Rodenbach. Le glorieux
-et plus clairvoyant avenir doit ce dédommagement
-à son défunt chanteur exilé, au nostalgique
-Ovide de Bruges.</p>
-
-<p>Il a droit à une expiation. Qu’elle soit la
-même que celle de Lanchals, l’innocent chevalier
-Brugeois iniquement décapité en 1488, par ses
-<span class="pagenum" id="p122">-122-</span> concitoyens. Trop tard, toujours, la ville repentante
-vota piaculairement une commémoration
-permanente, et sut du moins la choisir avec
-grâce et avec goût, l’accomplir avec fidélité.
-Comme les armoiries de ce Lanchals, dont le
-nom signifie <i>long col</i>, étaient figurées par un
-cygne, on chargea bon nombre de ces oiseaux
-d’éterniser parmi les canaux Brugeois, le blanc
-remords, à l’égard de son fils victimé, de la cité
-marâtre. Venise aussi, en mémoire d’un innocent
-égorgé, allume tous les soirs, au chevet de
-Saint-Marc, une lumière réparatrice. Mais écoutez
-Hello sur ce propos de l’injustice : « La terre
-ne savait pas ces choses ; <i>et si c’était à recommencer,
-elle ne les saurait pas mieux aujourd’hui.
-Elle les ignorerait de la même ignorance,
-elle les mépriserait du même mépris si on la
-forçait à les regarder.</i> »</p>
-
-<p>Oui, que Venise dont un prêtre, chaque vesprée,
-attise sa lampe en dédommagement de ce
-forfait, trouve une fois encore un enfant jouant
-avec un couteau ensanglanté auprès d’une
-femme assassinée ; il décollera encore l’innocent
-et, seuls, les ruisseaux de ses nouveaux pleurs
-reconnaîtront les traces usées de ceux que lui
-arrachent encore aujourd’hui son ancien crime.
-<span class="pagenum" id="p123">-123-</span> La Porte des Baudets n’est pas près de se fermer,
-ni le Puits-aux-Oies près de se combler,
-non plus que la Rue de l’Ane-Aveugle, près de
-s’éclairer en matière de malentendu civique.
-Bruges pleurant son ancienne grandeur se l’est
-vue restituer dans le chant d’un poète. Elle lui
-aurait volontiers demandé d’employer son génie
-à paraphraser ce vers fâcheux du divin Vigny :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">« Béni soit le commerce au hardi caducée ! »</div>
-</div>
-
-<p class="noindent">Elle alimente pieusement les cygnes expiatoires
-du chef tranché de Lanchals, mais ne voit pas sa
-propre brume se concréter au-dessus des eaux
-en la pleurante image de cette jeune fille qui tient
-en ses mains la tête souriante d’un autre Lanchals,
-d’un autre Brugeois, de Georges Rodenbach,
-le local Orphée.</p>
-
-<p>Quant à nous, jouissons amèrement pour lui
-et pour nous, de cette nouvelle et saisissante
-forme de l’incompréhension familiale, qui n’a eu
-pour donner aux pierres de Bruges, des cœurs
-de parents, qu’à leur laisser leurs cœurs de
-pierres !</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">II<br />
-TRIPTYQUE DE FRANCE</h2>
-
-<p class="c large">AU DELA DES FORMES</p>
-
-<blockquote class="epi">
-<p>« Là finit notre art sur la terre. »</p>
-
-<p class="sign"><span class="sc">Balzac.</span></p>
-
-</blockquote>
-<div class="chapter"></div>
-
-
-<h3 id="p2ch1">I<br />
-Le Broyeur de Fleurs.</h3>
-
-<p class="c large"><span class="sc">Adolphe Monticelli</span></p>
-
-
-<div class="break"></div>
-<div class="c"><img src="images/illu3.jpg" alt="" />
-<div class="cc"><span class="sc">Adolphe MONTICELLI</span><br />
-1834-1886</div>
-</div>
-<div class="chapter"></div>
-<p>On s’étonne parfois du peu de détails que
-laissent flotter à la surface d’un souvenir, même
-assez peu distant, certaines existences de nobles
-artistes. Ce n’est pourtant qu’une conséquence
-naturelle de cette injustice envers les vivants,
-signalée et définie magistralement par Hello.
-Appliqués à noter les particularités de l’existence
-de ceux, parmi leurs contemporains, qui leur
-semblent marquants, les commentateurs n’ont,
-le plus souvent, rien à nous fournir sur les véritables
-grands hommes.</p>
-
-<p>Il y a de l’Épiphanie dans l’apparition du génie
-sur la terre. C’est un peu de divin sous une
-apparence humaine. Mais la lumière consume
-son foyer, et quand, ressuscité de ses cendres, le
-phénix est remonté au ciel, à peine quelques
-<span class="pagenum" id="p130">-130-</span> grains d’ombre, au-dessous de beaucoup de
-clarté, demeurent pour attester de ce météorique
-passage. C’est alors que de pieux et naïfs
-croyants s’obstinent à retrouver des vestiges. La
-pierre du sépulcre a été soulevée… des linges
-traînent à terre… le linceul est replié… est-ce un
-dieu, est-ce un jardinier, ce revenant en chapeau
-de paille ? Alors Damis, l’évangéliste d’Apollonius,
-s’offre à vous fournir cent preuves de son
-messie. Mais l’évangéliste du Fils de Dieu se
-contente de conclure sur le propos de son Christ :
-« Il y a encore beaucoup d’autres choses qu’il a
-faites ; et si on les rapportait en détail, je ne
-crois pas que le monde même pût contenir les
-livres qu’on en écrirait. »</p>
-
-<p>J’ai consacré à deux artistes Flamands, un
-peintre et un poète, le précédent diptyque. Je
-veux aujourd’hui dédier le présent triptyque à
-trois artistes Français encore assez proches de
-nous, et mieux rapprochés dans le temps, par
-l’emploi de leurs facultés apparentées et par une
-environnante incompréhension, cette fois, partiellement
-justifiée.</p>
-
-<p>Le premier d’entre eux est Monticelli, le
-peintre Marseillais, bien particulièrement assujetti,
-quoique récemment décédé, à un tel mystère
-<span class="pagenum" id="p131">-131-</span> posthume. C’est que, un de nos maîtres l’a
-écrit avec autorité, à propos de l’impersonnalité
-qu’il exigeait justement dans l’œuvre du romancier :
-« Monsieur Gustave Flaubert n’intéresse
-personne. » L’amas d’anecdotes qui foisonnent,
-monotones ou diversifiées, autour de l’existence
-de chacun, n’est pas toujours en rapport direct
-et révélateur avec les qualités créatrices. Ceux
-qu’elles retiennent sont de funéraires indiscrets,
-l’oreille collée à la porte même des tombeaux
-pour surprendre un secret encore vital, le fantôme
-d’un bruit, le murmure d’une ombre.
-L’histoire et la légende confondues, dans le
-mémorial de Monticelli, y sont si avares et si
-restreintes que, satisfaire dans la mesure du
-possible au goût de tels curieux ne sera s’exposer
-qu’à une digression de peu de durée.</p>
-
-<p>Né à Marseille en 1834, il y mourut en 1886.
-Sa famille, originaire d’Italie, descendait, dit-on,
-des ducs de Spolète. Une lignée plus mystique,
-et qu’il me plairait fort d’être, comme je crois,
-le premier à indiquer, c’est celle qui ne peut
-manquer de faire cousiner notre peintre avec ce
-doux frère Pierre de Monticelli dont il est question
-au chapitre <small>XIII</small> des <i lang="it" xml:lang="it">Fioretti</i> de Saint François
-d’Assise, et qui « fut élevé corporellement au-dessus
-<span class="pagenum" id="p132">-132-</span> de terre, à la hauteur de cinq ou six
-brasses, jusqu’au pied du crucifix de l’église
-dans laquelle il priait ». C’est encore ce religieux
-qui s’entretint avec Saint Michel, lequel lui promit
-la grâce qu’il souhaitait « et plusieurs
-autres encore ». Nul doute que, parmi ces grâces
-sous-entendues, l’archange n’ait accordé au saint
-celle de compter un arrière-neveu qui s’élevât
-spirituellement à la hauteur de cinq ou six
-brasses au-dessus du niveau des peintres. Quoi
-qu’il en soit, notre Monticelli fut, à Marseille,
-l’élève d’Aubert, dont on sait que ce fut aussi le
-maître du distingué portraitiste Ricard, titre
-vénérable. Il fit, en 1846 et vers 1856, deux séjours
-à Paris — dont le second ne dura pas
-moins de dix ans — au cours desquels il connut
-et admira Diaz, s’initia aux œuvres de Delacroix
-et des grands contemporains, qu’il imita
-moins qu’ils ne le révélèrent à lui-même. En
-1870, il revint de Paris, à pied, dans sa ville
-natale, et pour toujours. Il eut, de Gautier, le
-goût des vêtements somptueux et romantiques,
-auxquels il joignit, un temps du moins, de les
-porter avec une recherche digne de Baudelaire.
-Il aima idéalement l’Impératrice Eugénie, dont
-le type fournit à beaucoup de ses tableaux.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="p133">-133-</span> Ce fut un bel et bon vivant, parent cordial,
-ami éprouvé, artiste idéal et sensuel, goûtant
-fort la bouillabaisse, dont il ne fut pas sans appliquer
-les procédés à nombre de ses toiles. Il
-en produisit plusieurs milliers, quelquefois jusqu’à
-trois par jour, ne leur demandant, outre la
-jouissance qu’il éprouvait à exercer son art et
-certaines recherches de métier, de toilette et de
-cuisine, que les sommes nécessaires à l’achat de
-cette couleur, qu’il proclamait belle mais coûteuse,
-et dont l’emploi, en certaines de ses
-œuvres, les assimile, plutôt qu’à des tableaux, à
-des bas, voire des hauts-reliefs : des chaînes de
-montagnes, le Mont-Blanc, l’Himalaya, écrivent
-ses naïfs chroniqueurs. Vers la fin de la journée,
-le travail accompli, l’ébauche de quelques visions,
-la saisie de deux ou trois rêves, il sortait pour
-leur trouver chaland, et en réjouir le premier
-venu qui l’accostait, lequel, en échange de peu
-de francs, savait s’approprier cette féerie. Un
-détail, que je tiens de tradition orale : un clou
-planté dans le châssis, ou dans le panneau même,
-permettait au peintre de promener ainsi sans
-dommage, à travers les allées et jusqu’à la rencontre
-d’un client ou la fin de sa course, ces
-tableaux frais peints et chargés de couleurs.
-<span class="pagenum" id="p134">-134-</span> Or, c’est la trace de cette pointe qui aide aujourd’hui
-à discerner les Monticelli véritables. Assez
-naïve prétention de la part des soi-disant connaisseurs,
-depuis qu’on a découvert une industrie
-qui consiste à tirer dans des meubles pseudo-anciens
-des décharges de petit plomb, pour
-imiter les trous des vers ! Le trou du clou, révélateur
-des œuvres authentiques du maître Marseillais,
-ne procréera-t-il pas de nouvelles écoles…
-de carabine ? — Quoi qu’il en soit, les plus aimables
-parmi les amateurs de cette peinture peu
-commune ne demeureront-ils pas sa première
-et « principale clientèle » au dire poétique de
-Paul Arène, « les pêcheurs du quartier Saint-Jean
-qui, avec un vague et touchant instinct
-d’art, sans avoir besoin de comprendre le sujet,
-un peu aussi par sympathie pour ce brave artiste,
-« peuple » comme eux, aiment suspendre
-aux murs sombres de leur logis, entre une
-rame et une palangre, ces petits carrés éblouissants,
-dont l’harmonieux éclat leur rappelle les
-grandes clartés du large, les pourpres du ciel au
-couchant, les phosphorescences de la mer » ?
-Ailleurs, les <i>petits carrés éblouissants</i> luttent
-contre un climat fuligineux, triomphent des
-spleenétiques brumes : « Il advint, écrit Monsieur
-<span class="pagenum" id="p135">-135-</span> Émile Bergerat, que, dans une petite ville
-d’Écosse, houillère et charbonnière, où la vie
-est morte et le ciel fumeux, l’aristocratie minière
-s’éprit jusqu’à la manie des visions troubles et
-charmantes du Turner français. Chacun voulut
-avoir l’une de ses pièces, afin de l’éclairer, le
-soir, au réflecteur mobile, et de rêver devant
-elle en fumant des cigares, comme on joue au
-kaléidoscope. Ensuite l’Amérique s’enchanta, et
-des caisses de Monticellis traversèrent les mers. »</p>
-
-<p>La presse locale, parcourue en des collections
-datant de loin, ne me fournit sur le compte de
-Monticelli qu’une maigre contribution monotone
-et ressassée. Les termes en sont peu nombreux,
-sinon peu caractéristiques. L’amour-propre de
-clocher s’en gonfle sinon avec exagération, du
-moins en un trouble discernement, qui se targue
-d’un prix, se hérisse d’une anecdote, l’un comme
-l’autre assez peu renouvelés. Un tableau du
-peintre, acheté 5,000 francs par Napoléon III, à
-Vichy, disparaît dans l’incendie des Tuileries.
-Une peinture de Monticelli atteint, à l’ébahissement
-général, le prix de 8,500 francs à la vente
-Burty, en 1891. Le prix de 25,000 francs est mis
-en avant par d’autres chroniqueurs, mais pour
-deux tableaux qu’ils ne précisent pas ; et l’assertion
-<span class="pagenum" id="p136">-136-</span> peut bien être erronée. En revanche, le
-seul que le Musée de Marseille daigne accueillir
-est de ceux que l’artiste vendait quinze francs à
-sa clientèle des Allées.</p>
-
-<p>Monticelli aimait la musique jusqu’au délire.
-Sa palette comportait vingt-sept couleurs. Tout
-lui était bon pour la distribuer sur la toile, fût-ce
-le tuyau de sa pipe. Mais une science profonde
-des réactions et de toute la chimie de son art le
-rendait maître de ses effets, jusqu’à des conclusions
-presque magiques. C’est un fait presque
-avéré, bien que démenti par plusieurs, que certain
-paon, aujourd’hui plus que visible, admirable,
-dans un tableau de la collection Samat,
-faisait totalement défaut lors de la livraison de
-la toile par son auteur, qui cependant s’était
-engagé à y faire figurer cet oiseau. « Non seulement
-il y est, mais il est très beau, avait affirmé
-Monticelli, et il sortira. » Et le paon est sorti,
-désormais radieux et immarcescible. Le même
-trait nous est rapporté au sujet d’un vase, puis
-des yeux d’un portrait d’enfant, qui de noirs
-sont devenus bleus, se conformant, après coup,
-à la ressemblance.</p>
-
-<p>La même sécurité qui lui faisait d’avance
-certifier de tels résultats aux incrédules spectateurs,
-<span class="pagenum" id="p137">-137-</span> qui s’en convainquaient ensuite, induisait
-notre homme à une philosophie, sans
-doute non moins méprisante que résignée, à
-l’égard des critiques de ses œuvres. « En
-l’accrochant dans un autre sens, elle fera peut-être
-meilleur effet », disait-il en ses jours
-de complaisance. Mais, pour de moins incompréhensifs
-amateurs, il ajoutait cette phrase
-que je cite dans son incorrection caractéristique :
-« Delacroix a peint pour vingt ans après lui.
-Moi, je peins pour dans cinquante ans. Il
-faudra ce temps-là pour qu’on apprenne à voir
-ma peinture. »</p>
-
-<p>Mais il reprenait vite sa bonhomie accommodante
-et sa bonne humeur. Certain jour qu’une
-servante s’était assise sur un panneau fraîchement
-terminé, il accepta en riant cette étrange
-collaboration, et se mit à reprendre l’ouvrage,
-sur ce propos rassurant adressé à la délinquante
-confuse : « Ça ne fait rien, dit-il, <i>au contraire !</i> »</p>
-
-<p>Ces termes banaux et baroques, agencés par
-la chronique du terroir, sans beaucoup plus de
-diversité que le renversement par lequel Monsieur
-Jourdain modifiait sa prose, constituent les
-thèmes de la légende de Monticelli. J’en dirai
-maintenant les variations plus ingénieuses, non
-<span class="pagenum" id="p138">-138-</span> pourtant avant d’avoir cité cette phrase recueillie
-dans un journal de Marseille, parce qu’elle
-nous donne des premières, à propos d’une toile
-de Monticelli, le ton de certaines notations, que
-nous verrons mieux orchestrées : « Le motif en
-est un sous-bois, dans lequel se jouent des
-femmes richement vêtues. Une irradiation de
-lumière se joue à travers la feuillée, troue la
-pénombre du bois, se traîne sur le sol, enveloppe
-les personnages et les fait saillir de la toile
-dans un relief illuminé. »</p>
-
-<p>Trois articles parus dans des journaux
-Parisiens les exécutent d’un art plus renseigné
-et plus savant, d’une vibration plus claire. Le
-premier, daté des premiers jours du mois de
-mars 1881, est signé Émile Blémont, et traite de
-la vente Burty qui venait de s’accomplir. Je
-citerai deux importants fragments de cet article,
-parce qu’ils m’ont paru des mieux venus,
-parmi les commentaires, d’ailleurs assez rares,
-inspirés par Monticelli. Ceux-ci résument excellemment
-deux aspects de notre modèle. Le
-premier, qui a trait à sa mystérieuse réputation,
-contient aussi de lui un portrait qui semble
-véridique : « Une des dernières passions de
-Burty fut pour les tableaux de Monticelli. Il en
-<span class="pagenum" id="p139">-139-</span> avait, avec délices, découvert et acquis de très
-beaux, et leur avait donné une place d’honneur
-dans son salon. Il ne se lassait pas de les
-signaler à ses visiteurs. D’abord, son intérêt
-pour ces œuvres, si étrangement captivantes,
-se compliquait du mystère qui planait sur
-leur auteur. — Quel était ce Monticelli ? Nul
-ne pouvait donner sur lui les moindres renseignements.
-Les quelques poètes qui partageaient
-à son égard les sentiments de Burty firent une
-enquête. L’enquête resta infructueuse.</p>
-
-<p>« On le crut mort. Ses admirateurs en devinrent
-plus fanatiques. Les spéculateurs ouvrirent
-l’œil. — La production était arrêtée. L’œuvre
-ne devait plus s’augmenter. L’artiste avait disparu.
-C’était fini. Ce qu’il avait signé atteindrait
-certainement une très haute valeur vénale, au
-moment de la tardive justice rendue au génie. — Malgré
-ces considérations alléchantes, on tentait
-rarement l’aventure. Et, juste au moment où l’on
-commençait à prendre confiance, on apprit que
-Monticelli existait en personne.</p>
-
-<p>« Monticelli n’était pas mort ! Monticelli
-n’était pas une chimère ? Il vivait là-bas, à
-Marseille, dans son coin, sans prétention, sans
-gloire, parfaitement insoucieux, travaillant
-<span class="pagenum" id="p140">-140-</span> pour vivre, presque totalement inconnu, résigné
-à sa clientèle obscure et hasardeuse, vieux, mais
-toujours vert, la peau tannée, le poil blanchissant,
-l’œil visionnaire, l’air pauvre et supérieur,
-le geste distrait et familier. Il faisait deux,
-trois tableaux par jour, avec une verve endiablée ;
-et quand il n’avait plus le sou, il courait
-les cafés, ses toiles et ses panneaux sous le bras
-et à la main, pour les offrir aux consommateurs
-propices. Il acceptait bonnement le peu
-qu’on lui en offrait, dix francs, cinq francs,
-parfois moins, et retournait dans son grenier
-plein de ciel et de soleil, se griser de lumière et
-de mirages. — Ziem le connaissait, déjeunait
-avec lui lorsqu’il passait à Marseille, et le
-traitait comme un camarade. Paul Arène, Clovis
-Hugues le virent, causèrent avec lui, nous contèrent
-son histoire. Raoul Gineste le visita à
-plusieurs reprises, et publia sur lui une excellente
-étude, avec illustrations à l’appui.</p>
-
-<p>« Malgré le grand nombre et le bas prix de
-ses compositions nouvelles à Marseille, la valeur
-de ses tableaux ne baissa pas à Paris. Dans sa
-dernière manière, en effet, ses qualités de coloriste
-étaient exaltées en taches éclatantes et
-miroitantes qui, de sa moindre esquisse, faisaient
-<span class="pagenum" id="p141">-141-</span> un feu d’artifice, très réjouissant pour les
-fanatiques, mais inquiétant pour les sages.</p>
-
-<p>« Et enfin, il mourut réellement. »</p>
-
-<p>L’autre fragment a trait à l’œuvre même de
-Monticelli, dont il nous donne une transposition
-assez approchante, et non sans saveur :</p>
-
-<p>« Il nous promène dans le monde enchanté
-de Boccace et de Shakespeare. Ici, c’est le <i>Décaméron</i>.
-Là, c’est le <i>Songe d’une nuit d’été</i>. Il
-est le poète de la lumière. — Comme on l’a
-dit pour Diaz : « Il ne montre pas un arbre
-ou une figure, mais l’effet du soleil sur cette
-figure ou sur cet arbre. » Il a « ce style de fête »
-dont parle Carlyle. Il est pétri de clarté Provençale,
-comme Rembrandt de clarté Flamande.
-Et, comme Rembrandt dans son moulin, il s’est
-formé tout seul dans sa bastide Marseillaise.</p>
-
-<p>« Sans effort, en se laissant naïvement aller
-à son imagination, il évoque des féeries adorables,
-où il réunit, en des décors et sous des
-costumes d’éternelle beauté, les déesses et les
-demi-déesses de tous les âges et de toutes les
-patries, les Dalila et les Calypso, les Hélène et
-les Judith, les Fiammetta et les Rosalinde, les
-Ève et les Béatrice, les courtisanes de Corinthe
-et les marquises de la Régence.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="p142">-142-</span> « Il a reconquis pour nous ce suave et chimérique
-domaine de Watteau, où fleurit l’élégance
-d’une vie surnaturelle ». Il en a « renouvelé la
-grâce ». Il y a retrouvé « le sourire de la ligne,
-l’âme de la forme, la cadence des gestes », en
-des bosquets d’apothéose, en des bois baignés
-d’un clair de lune bleu, en de magiques campagnes
-pleines de vibrations musicales et de pénétrants
-parfums, en des fêtes galantes d’une
-volupté suprêmement mélancolique. — Mais j’en
-avertis les gens positifs, il faut être un peu poète
-pour sentir la poésie un peu folle de ces personnages
-lyriques et de ces chimériques paysages.
-Il faut avoir en soi de quoi éclairer cette lanterne
-magique. Alors seulement un tableau de
-Monticelli, avec toutes ses imperfections, toutes
-ses défaillances, est aux regards et à la pensée,
-suivant l’expression du poète, <i>une joie pour
-toujours</i>. »</p>
-
-<p>Un article de Paul Arène, paru dans le même
-mois, et dont j’ai plus haut détaché une phrase,
-ne fait que varier les mêmes motifs sur un ton
-plus badin.</p>
-
-<p>Quatre ans plus tard, une chronique de
-Caliban retient le thème et le renouvelle. Il
-s’agissait de l’achat, projeté pour le Louvre, d’un
-<span class="pagenum" id="p143">-143-</span> Turner contesté. Bergerat en prit spirituellement
-texte pour exalter celui qu’il appela judicieusement
-le <i>Turner Français</i>, et qui se
-trouvait être Monticelli, « plus original que
-l’autre, mais de quelques degrés encore plus
-fou de la couleur, plus malade de la lumière et
-plus puissant visionnaire. »</p>
-
-<p>Rapprochez ce portrait du précédent :</p>
-
-<p>« La guerre de 1870 terminée, on voyait à
-Marseille, dans les cafés de la fameuse Cannebière,
-un grand gaillard chauve et barbu, coiffé
-du chapeau bousingot à larges ailes, vêtu du
-veston classique de velours, tourner autour des
-tables des terrasses, et proposer aux consommateurs
-l’achat d’une toile qu’il avait sous le
-bras. Sur cette toile, il y avait des visions extraordinaires,
-qu’il fallait, pour les démêler,
-regarder à distance. Elles se dégageaient lentement,
-comme du brouillard, d’un empâtement
-de matière colorée de l’épaisseur d’un pouce, et
-paraissaient peintes sans l’intervention de la
-brosse et de la palette, avec le tube même, aidé
-de l’ongle et du coude. Mais, de cette furie de
-praticien en délire naissaient des évocations
-délicieuses de jardins d’amour, aux terrasses de
-marbre, peuplées de dogaresses Vénitiennes,
-<span class="pagenum" id="p144">-144-</span> qu’escortaient de longs lévriers, des promenades
-dans Cythère, rêvées par un Watteau enragé,
-des rencontres de brocarts, de satins, de soieries,
-de dentelles, flagellés de rayonnements mystérieux,
-et des théâtreries galantes de la Comédie
-Italienne, ciselées dans la profondeur des pâtes.</p>
-
-<p>« Les gens de Marseille, jaloux aujourd’hui
-de la gloire du Maître local, n’entendaient pas
-grand’chose à ces conceptions hyperboliques,
-où l’harmonie des tons multipliait ses tours de
-force frénétiques. C’est comme qui dirait, pensaient-ils,
-la palette de Véronèse pendant les
-<i>Noces de Cana</i>, mais rien de plus que ses raclures.
-Et, pour quelques louis, ils soulageaient Monticelli
-de son panneau, qu’ils suspendaient pour
-rire, et sans cadre, à leurs murs épouvantés. »</p>
-
-<p>Voilà d’importants documents, de décisives
-notations, qui nous permettent de reconstituer,
-d’une part, une figure, de l’autre, une manière.</p>
-
-<p>Poursuivons. L’étude signée Paul Guigou,
-en tête des reproductions de Monticelli par
-Lauzet, bien que plus uniquement fantaisiste et
-dithyrambique, nous fournit encore certains
-détails appréciables : « Il avait pour tout logement
-une petite pièce, meublée d’un lit bas en
-un coin, d’un chevalet, de deux chaises. Une
-<span class="pagenum" id="p145">-145-</span> seule fenêtre donnait du jour, voilée d’un
-rideau rouge à ramages. Toute la chambre baignait
-dans une teinte de pourpre, dont le vieux
-peintre se réjouissait. — Toute musique le
-rendait fou, mais surtout celle des tziganes, qui
-le bouleversait d’enthousiasme. Au dernier coup
-d’archet, il partait en hâte, rentrait dans son
-grenier, allumait tout ce qu’il pouvait rassembler
-de chandelles et peignait tant que duraient
-ses forces. »</p>
-
-<p>J’arrêterai là ces citations, élues à travers de
-longues et difficiles recherches. Elles nous fournissent
-en plusieurs notables masses, dont les
-autres ne sauraient que les répéter, de solides dessous
-pour ce double portrait d’une physionomie
-et d’un talent, d’un homme et de son art. A
-nous de l’unifier et compléter de touches, de
-rehauts, de glacis et de lumières.</p>
-
-<p>Un nom qui manque, entre ceux évoqués par
-les commentateurs, c’est le nom de Walter Scott.
-Il y est de prime importance, cependant, ce nom
-qui crée une atmosphère en laquelle certaines
-toiles du peintre Marseillais replongent nos souvenirs.
-Leicester, Kenilworth, et le triomphant
-équipage de la Reine Vierge, et le somptueux
-manteau de sir Walter Raleigh déployé dans la
-<span class="pagenum" id="p146">-146-</span> boue, sous les pieds de la « Royale Célibataire »,
-portant, selon l’expression de Carlyle, « du fard
-rouge sur le nez et du fard blanc sur les joues,
-comme ses dames d’atours, lorsque des chagrins
-et des rides l’eurent éloignée des miroirs,
-avaient accoutumé de l’accommoder ». Bien des
-femmes de Monticelli sont accommodées de cette
-façon-là. Il n’y regarde pas de si près. Et, si
-vous le pressez un peu, il aura vite fait de vous
-répondre que, par un procédé emprunté au
-paon de la collection Samat, ces nez-là vous
-apparaîtront blancs dans dix ans et, ces joues,
-roses dans quinze.</p>
-
-<p>Un intitulé prononcé à propos, c’est celui de
-<i>Fêtes galantes</i> ; avec le titre de <i>Jardins d’amour</i>,
-il baptise excellemment une grande part de cette
-œuvre, toute faite d’un papillonnement, d’un
-papillotement de Triboulets et de Méphistos,
-de pages et d’abbés, de seigneurs et de dames.
-Le mot <i>irradiation</i> caractérise bien le fluide en
-lequel ils baignent. Ce sont des trouées, des percées,
-des infiltrations lumineuses, quasi incandescentes ;
-comme des vols d’abeilles de flamme,
-des essaims de papillons ignés ou de lucioles
-envahissant les feuillages, soudain piquetés,
-tiquetés, tigrés de voltigeantes étincelles.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="p147">-147-</span> Le petit tableau catalogué <i>Confidences</i>, dans
-la collection André, à Marseille, est un exemple
-merveilleusement scintillant de cette pluie
-d’étoiles. Ce tableau, comme presque tous ceux
-qui composent cet intéressant groupe, me semble
-appartenir à cette seconde manière de Monticelli,
-celle qui se dégage des bitumes lisses, sans
-encore s’irruer dans les « Himalayas » d’empâtements
-et de raclures.</p>
-
-<p>Les autres Monticelli de cette galerie sont <i>La
-Moisson</i>, que je cite tout d’abord à cause du
-prix qu’y attache son possesseur, bien que ce
-tableau ne me semble pas caractéristique de la
-plus curieuse manière du peintre, ni de sa plus
-captivante forme de rêverie. Au reste, M. André
-ne me le cite point parmi ceux qui figurèrent à
-l’Exposition de 1900. Combien je préfère, en
-effet, outre les <i>Confidences</i> précitées, ces autres
-toiles : <i>Dames et Amours</i>, des Cupidons potelés
-devant un groupe de dames en causerie ; — les
-<i>Femmes aux canaris</i>, des charmeuses d’oiseaux,
-en train de caresser ou d’encager le <i>serin</i>
-de Lesbie ; — <i>Le Thé</i>, ou plutôt <i>Le Goûter</i>, un
-groupe d’idéales jeunes femmes assemblées dans
-leur éternel parc, sous une lumière blonde, autour
-d’un guéridon où des boissons fraîchissent.
-<span class="pagenum" id="p148">-148-</span> Conciliabule féminin, tiré d’un Compiègne de
-rêve par un Winterhalter de génie ; — enfin <i>Le
-Parc de Saint-Cloud</i>, les mêmes jeunes femmes,
-isolées, cette fois, avec des enfants, sous des
-arbres plus profonds, en un effet d’ombre et de
-lumière plus marqué, plein de poésie. Quant à
-<i>François I<sup>er</sup> et les dames de la Cour</i>, c’est un
-de ces panneaux de la dernière manière du
-peintre, plus rugueuse, plus diaprée et qui
-abondent dans son œuvre. La collection de
-M. André, l’une des plus importantes pour les
-amateurs de Monticelli et que leur propriétaire
-fait admirer avec autant de complaisance que
-de fierté, comporte, de ce peintre, une trentaine
-d’ouvrages distants de dates, par conséquent d’intérêt
-gradué. Citons encore : <i>Cavalier et amazone</i>,
-<i>L’indiscrétion</i>, <i>Cuisiniers</i>, <i>L’Aumône</i>, <i>La
-Halte</i>, <i>Intérieur</i>, <i>Paysages d’automne</i>, <i>Portraits
-de Rembrandt</i>, etc. Je tiens à exprimer
-ici toute ma gratitude à M. André, pour la
-bonne grâce ingénieuse avec laquelle il m’a aidé
-à documenter ce travail.</p>
-
-<p>J’ai visité, à Marseille, plusieurs collections
-contenant chacune d’intéressants spécimens :
-M. Chave, M. Negretti, M. Guinand, sont, entre
-beaucoup, de ces heureux possesseurs. Chez
-<span class="pagenum" id="p149">-149-</span> M. Chave, je note un curieux portrait d’enfant,
-aux yeux noirs veloutés, aux cheveux en boucles
-apprêtées, aux menottes croisées sur des fleurs,
-en jupe grise ballonnée, en escarpins vernis à
-bouffettes jaunes, une fillette, attifée comme
-pour la distribution des prix d’un pensionnat
-prétentieux ou la récitation d’un compliment
-de fête. D’autres tableaux appartenant
-à M. Chave sont : une <i>Fête à Herculanum</i>, une
-<i>Nativité</i>, une <i>Chasse</i>, le <i>Pont de Saint-Menet</i>,
-etc.</p>
-
-<p>M. Guinand, qui est neveu de Monticelli,
-a cédé, si je me souviens bien, les tableaux
-qu’il tenait de lui. Mais il a gardé les portraits
-de famille : une saisissante tête de sa mère,
-de dimension un peu plus grande que nature,
-et un portrait de sa sœur enfant, prenant
-une tasse de chocolat, qui est, à mon avis,
-l’un des chefs-d’œuvre de l’artiste. Chez
-M. Rambaud, c’est un <i>Décaméron</i>, à peu
-près dans les dimensions de celui de Winterhalter,
-qui fut célèbre. Si (et ce n’est pas impossible)
-ce dernier inspira Monticelli, c’est, une
-fois de plus, la preuve qu’une veine médiocre
-peut ne pas être étrangère au concept d’une réalisation
-supérieure. Une perle de la même collection,
-<span class="pagenum" id="p150">-150-</span> c’est une ronde de jeunes femmes dans un
-sous-bois, à ma connaissance, petite toile unique
-dans l’œuvre de Monticelli, par le fini à la fois
-libre et heureux, la composition, la couleur.
-Chez M. Negretti, je note bien, entre beaucoup
-de belles marines, une <i>Sortie de messe</i>, une <i>Suzanne
-au bain</i>, une <i>Escarpolette</i>, des <i>Chiffonnières
-ivres</i> (une esquisse qui fait penser à Delacroix),
-un portrait de Monticelli par lui-même ;
-mais nous rentrons, avec cette collection, dans
-les compositions plus répétées, plus lâchées aussi,
-souvent, sinon inspirées, du moins animées,
-involontairement ou non, de l’esprit de tel ou
-tel maître : Rembrandt, Watteau, Millet, Decamps,
-Tassaert.</p>
-
-<p>J’ai parlé de la peinture au paon, propriété de
-M. Samat, directeur du <i>Petit Marseillais</i>. Chez
-les collectionneurs de Marseille, on rencontre
-encore : <i>Les Pêcheurs</i>, à M. Magnan ; <i>Les Chèvres</i>,
-à M. Molinard ; plusieurs toiles chez le
-Docteur Mireur<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>, chez M. Pelleu, ami et élève
-du maître, et chez MM. Petit, Buy, Rey, Raybaud,
-Rambaud, Lieutier, etc.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> Dispersées depuis.</p>
-</div>
-<p>A Cannes, M. Delpiano possède un grand
-<span class="pagenum" id="p151">-151-</span> nombre de Monticelli, de valeur inégale : un
-<i>Méphistophélès</i>, de beaux bouquets, des saltimbanques,
-des cuisiniers, et surtout des oiseaux
-aquatiques, notables entre tous.</p>
-
-<p>Un tableau célèbre sous le nom de <i>La Cour
-de Henri III</i> appartenait à Madame Estrangin,
-à Aix<a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>. Il est daté de 1874. C’est un épisode de
-la <i>Dame de Montsoreau</i> : des femmes parées
-jouent sur une terrasse avec des seigneurs et des
-chiens, entre des draperies répandues, des perroquets,
-de Véronésiens écroulements de vaisselles
-et de fruits. Et le Triboulet qui, du fond
-de la toile, préside à cette scène, occupe la place
-d’un galant abbé de Cour, complaisamment supprimé
-par le peintre au nom d’un scrupule religieux.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> Acquis depuis par M. Boussod.</p>
-</div>
-<p>Le Musée de Lille possède deux toiles de Monticelli,
-tué, on ne sait par quelle erreur, longtemps
-avant sa mort, toujours par les dates inscrites
-aux cadres.</p>
-
-<p>Je possède quatre belles études de Monticelli :
-<i>Les Reîtres</i>, sur le fond d’un paysage de décor,
-zébré de hachures, de balayures d’un vert
-d’émeraude et de turquoise morte, que ponctue
-<span class="pagenum" id="p152">-152-</span> d’une blessure orangée un reste de soleil
-couchant, à droite, dans le ciel, un groupe de
-trois personnages, une ribaude entre deux reîtres
-magnifiques et corpulents, tout pleins de
-morgue, de redondance et de rodomontade.
-Elle, au chaperon emplumé, décolletée, toute en
-brocart et velours, tient à sa droite le plus gracieux
-de ces deux galants, steppant de la jambe
-gauche, dans son maillot clair, en sa trousse
-bouffante, sous son feutre à plume et son manteau
-d’un rouge vif. L’autre, plus épais, en sa
-veste d’un vert riche, ressemble fort, sous sa
-barbe rousse, à Monticelli lui-même. Il est
-escorté de son chien, gauche comme un mouton
-de « crèche », et ses brodequins sont du même
-ton orangé que la plaie ouverte dans le ciel.</p>
-
-<p>Viennent ensuite <i>Les Colombes</i>. Quatre belles
-jeunes femmes dans un parc. L’une d’elles, une
-rousse, s’accoude à un vase de jardin, d’où ruissellent
-des roses. Deux autres, aux cheveux châtains,
-s’appuient l’une à l’autre comme en une
-confidence. La quatrième, la blonde, assise de
-profil sur la droite du tableau, est la vraie charmeuse
-de colombes. Ces oiseaux l’entourent,
-familiers, à ses pieds, sur son épaule et dans ses
-bras refermés. Deux lévriers, l’un clair, l’autre
-<span class="pagenum" id="p153">-153-</span> foncé, assistent à la scène. Et par une anomalie
-fréquente dans les tableaux de ce peintre, le
-ciel semble plutôt nocturne, tandis que l’atmosphère
-est diurne, et que les personnages sont
-dévorés d’une ardente lumière solaire.</p>
-
-<p>La troisième peinture devrait s’intituler <i>Les
-Premiers Pas</i>, tant l’intérêt de quatre jeunes
-femmes réunies dans un parc se concentre sur
-deux enfants, debout devant elles, et notamment
-une fillette dans l’attitude à la fois rigide, importante
-et craintive d’un marmot qui, pour la première
-fois, se tient tout seul debout sur ses
-petites jambes. Les deux inévitables chiens sont
-ici deux bassets, toujours différents de robes.
-La scène se passe au pied d’une statue à vaste
-socle, dans un beau parc aux ombres d’écaille
-brune, qu’ensanglante un soleil couchant somptueux
-et tragique.</p>
-
-<p>La quatrième ébauche, la plus curieuse, représente
-la fin d’une soirée de gala ; seigneurs et
-dames, rassemblés sur une terrasse, écoutent
-chanter un bouffon en habit citron, qui se détache
-sur un fond d’un intense vert-bleu, lequel
-oppose aux tons roux dont les groupes sont baignés
-par la lueur d’invisibles flambeaux, la froide
-clarté d’un clair de lune. Je l’intitule : <i>Fantasio</i>.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="p154">-154-</span> Nommons encore, parmi les collectionneurs
-de Monticellis : M. Mesdag, peintre de marine
-Hollandais ; M. van Thorne, de Montréal, et
-nombre d’amateurs étrangers.</p>
-
-<p>Ne parlons que pour mémoire des Monticellis
-signés Diaz par des vendeurs peu scrupuleux ;
-l’avenir se chargera de rendre à chacun ce qui
-lui appartient ; le savoir, le goût, chacun reconnaîtra
-les siens.</p>
-
-<p>Une mention spéciale pour un tableau religieux
-exécuté par Monticelli dans des conditions
-particulières. C’est dans l’église d’Allauch,
-petite ville des environs de Marseille, que l’artiste
-a consacré cette peinture à la mémoire
-de sa fiancée, Rose Aubanel, morte en sa vingtième
-année. Le panneau représente une gloire,
-dans laquelle la jeune fille, toute vêtue de blanc,
-s’élève vers le ciel, sans cesser d’être étendue,
-portée et contemplée par les anges. Quelques-uns
-d’entre eux sont à la ressemblance de parents
-et d’amis de la jeune morte.</p>
-
-<p>Quant au portefeuille édité par Boussod et
-Valadon, et contenant vingt-deux lithographies,
-d’ailleurs belles, exécutées par le pauvre Lauzet
-d’après les peintures de Monticelli, je dirai que
-le projet en fut aussi téméraire que le serait
-<span class="pagenum" id="p155">-155-</span> celui d’un lithographe, lequel tenterait, avec
-son noir et blanc, de nous donner une idée de
-la Corne d’or, ou d’une éruption du Vésuve.</p>
-
-<p>Les anecdotes sont nombreuses touchant notre
-peintre ; elles sont ressassées par les ana
-locaux : j’y renvoie le lecteur. Citons-en deux,
-plus inédites. La première nous renseigne bien
-sur son caractère. Un riche négociant de ses
-amis lui paraît soucieux. « Embarras d’argent ? »
-fait Monticelli. L’autre ayant acquiescé,
-l’artiste lui tend gravement une pièce de deux
-francs, et, sur un sourire de son ami : « Quoi,
-s’écrie-t-il, tu n’as pas besoin de quarante sous,
-et tu te plains ? Moi, quand je les ai, je suis
-riche ! »</p>
-
-<p>La seconde m’est contée par un collectionneur
-qui en tremble encore. Monticelli, sur la
-fin de sa vie, et sans doute un peu exalté, visitait
-la galerie de cet amateur. Après des marques
-d’admiration fort judicieusement témoignées
-à des peintures d’intérêt divers, on arrive
-à une aquarelle de la facture la plus savoureuse.
-Et le peintre de s’écrier : « Ah ! celle-là est trop
-belle, il faut que je la mange ! » Ce disant, il se
-mit en devoir de dévorer le tableau dans lequel
-sa morsure resta marquée.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="p156">-156-</span> Ce n’est pas seulement par le sujet d’un grand
-nombre de ses tableaux que Monticelli mériterait
-d’être assimilé à l’auteur des <i>Fêtes galantes</i>. Le
-premier de ces traits prouve qu’il lui ressemblait
-aussi de bonhomie, et quelques-uns de
-leurs portraits offrent des parités d’expression,
-sinon de figure. Ceux de nos poètes auxquels
-je comparerais encore Monticelli seraient, pour
-certaine guise, Ponchon, pour certain air de visage,
-Armand Silvestre.</p>
-
-<p>Celui de nos peintres, en lequel je retrouve
-magistralement amplifiées, quelques touches de
-Monticelli, c’est Albert Besnard, bien notamment
-en son beau portrait de Réjane.</p>
-
-<p>Mais les meilleurs tableaux à rapprocher de
-ceux de ce coloriste étonnant, tous, enfants,
-nous les avons faits, et je les revois dans mon
-souvenir. Au chaud de l’été, nous écrasions, entre
-une planchette et un fragment de vitre, lobélias,
-calcéolaires, géraniums, tous les tons les
-plus fulgurants du jardin, et nous nous complaisions
-des heures à contempler, fascinés, les
-éblouissants ensembles ainsi obtenus, composés
-de fleurs broyées.</p>
-
-<p>Ces tableaux, les filles de la campagne qui
-nous apprenaient à les faire, les appelaient des
-<span class="pagenum" id="p157">-157-</span> <i>paradis</i>, et c’est en effet l’un d’eux que Notre-Dame
-de la Salette avait commandé aux enfants,
-Mélanie et Maximin, afin d’y reposer ses pieds
-et d’y pleurer à son aise. Les personnages divins
-peuvent bien quelquefois venir pleurer sur la
-terre, leurs yeux daignent s’y promener sur nos
-maux, mais leurs pieds doivent être séparés du
-terrain poudreux ou fangeux par un portatif
-morceau de paradis qui les isole. Les iniquités
-ne souillent pas les yeux qui les contemplent,
-mais les pas qui s’y complaisent et s’y égarent…</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-
-<h3 id="p2ch2">II<br />
-L’Inextricable Graveur.</h3>
-
-<p class="c large"><span class="sc">Rodolphe Bresdin</span></p>
-
-<blockquote class="epi">
-<p>« Pour végétation, souffrent des arbres
-dont l’écorce douloureuse enchevêtre
-des nerfs dénudés. »</p>
-
-<p class="sign"><span class="sc">Mallarmé.</span></p>
-
-</blockquote>
-
-<div class="break"></div>
-<div class="c"><img src="images/illu4.jpg" alt="" />
-<div class="cc"><span class="sc">Rodolphe BRESDIN</span><br />
-1822-1885</div>
-</div>
-<div class="chapter"></div>
-<h4><span class="sc">Première Partie</span></h4>
-
-<p>Ce fut, en quelque sorte, un Monticelli de
-l’encre de Chine, que Rodolphe Bresdin. Après
-le broyeur de fleurs, le broyeur de noir. Il remplace
-la multiplicité des touches du pinceau,
-par l’infinité des traits de la plume, et nous
-offre ainsi, au lieu d’un canevas merveilleusement
-émaillé de laines vives, une toile incroyablement
-embrouillée de fils obscurs.</p>
-
-<p>C’est une tâche ingrate, que de se faire le rapporteur
-d’une gloire ébauchée, et de chercher à
-mettre en plus nette lumière, des figures familières
-à la seule élite. D’aucune part, on ne
-nous en sait gré. Ceux qui savouraient, entre
-<i lang="en" xml:lang="en">rare few</i>, une œuvre assez ignorée, seraient
-presque tentés de s’en déprendre, à la voir divulguer.
-<span class="pagenum" id="p162">-162-</span> Ils répétaient après Baudelaire : « C’est
-le petit nombre des élus qui fait le Paradis ! »</p>
-
-<p>Les autres, qui n’admettent pas que rien leur
-puisse être révélé, sitôt assimilés les documents
-dont ils ne savaient pas le premier mot, et que
-nous leur apportons de loin, au prix de cent
-efforts, font mine d’en avoir eu, de tout temps,
-les oreilles rebattues. Heureusement, ces plaisantes
-gageures n’ont rien à voir avec le juste
-et judicieux labeur qui consiste à rassembler
-les premiers et restreints éléments de critique,
-suscités par une renommée <i lang="la" xml:lang="la">in fieri</i> : un des
-plus nobles offices de nos Lettres.</p>
-
-<p>Une caractéristique des talents dont la forme
-un peu ésotérique nous occupe, c’est précisément
-d’avoir toujours eu, de leur vivant, un héraut,
-d’ailleurs inécouté. Et quand le grand méconnu
-meurt, il reste pour longtemps drapé dans le linceul
-d’art, que lui a tissé et brodé la seule clairvoyante
-pitié d’un contemporain magnanime.</p>
-
-<p>Ce héraut, ce fut pour Hello, d’Aurevilly ;
-Baudelaire, pour Guys. Pour Bresdin, ce fut
-Banville.</p>
-
-<p>Bien entendu, la notoriété devait aller, plutôt
-qu’aux pages supérieures que nous dirons, à un
-<i lang="la" xml:lang="la">factum</i> de moindre importance, dont l’écrivain,
-<span class="pagenum" id="p163">-163-</span> d’ailleurs, se vante de lui devoir, non seulement
-sa <i>réputation</i>, mais sa <i>carrière</i> :</p>
-
-<p>« Ces contes — écrit Champfleury, dans sa
-préface — qui ont décidé de la destinée de l’auteur… »
-Et plus loin : « Chien-Caillou, patronné
-par Victor Hugo, a fait jadis la fortune
-du livre ; l’auteur ne l’a pas oublié, et remercie
-ses amis connus ou inconnus, etc… »</p>
-
-<p>Le badin conteur aurait bien pu tout d’abord,
-peut-être, remercier l’artiste vrai, « l’esprit aux
-mille souterrains, creusé dans le roc, comme le
-tombeau d’un pharaon », selon l’expression de
-Banville ; l’homme à l’âme profonde, qui lui
-fournit l’occasion de se tailler un petit succès
-dans un lambeau de ses prodiges. Mais le léger
-Champfleury est bien trop occupé à se faire valoir
-plus ou moins naïvement, aux dépens du
-puissant Bresdin qui n’en a cure, pour s’apercevoir
-de la monstrueuse maldonne qu’il prend
-sur soi d’accréditer, et qui, une fois de plus, a
-comme surprenant, comme déplaisant effet,
-d’illustrer le moucheron, au détriment du
-lion lumineux ; de nous faire admirer non
-loin d’un petit Mont-Blanc, un Perrichon démesuré.</p>
-
-<p>Tels sont les redressements dont il importe de
-<span class="pagenum" id="p164">-164-</span> rebouter à temps les opinions faussées, ce qu’on
-appelle un peu trop complaisamment : les légendes ;
-de remettre à leur place respective, ceux
-qui se sont assis autour du festin, au gré de
-leur gloriole ou de leur modestie. Et c’est peu,
-pour l’évangélique bonheur de dire à cette dernière :
-« mon amie, montez plus haut ! » que
-d’assumer de gaieté d’esprit et de cœur, le tri
-difficultueux et peu rémunérateur des <i lang="la" xml:lang="la">disjecta
-membra</i> d’une renommée encore hésitante et
-diffuse.</p>
-
-<p>Ceci dit, ayant bien établi qu’il fut longtemps
-plus qu’abusif de faire s’élever Chien-Caillou,
-et Champfleury lui-même, au-dessus du niveau
-de Bresdin, ramenons l’opuscule, trop vanté, à
-de plus exactes proportions, et laissons-lui proférer
-ce par quoi il vaut et prévaudra, c’est-à-dire
-le peu qu’il contient de la haute personnalité
-de son héros véritable et vénérable.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Chien-Caillou, on le sait (Champfleury ne le
-dit pas) n’est autre que la corruption, à travers
-le langage des ateliers et le charabia des concierges,
-<span class="pagenum" id="p165">-165-</span> du nom de Chingackgook, un personnage
-de Cooper. Ce sobriquet, Bresdin semble
-l’avoir réellement reçu de ses camarades, au
-cours de son bref apprentissage chez les peintres.
-Une gravure de Bresdin porte, inscrit au
-mur d’un cabaret : « Chingakgouk, bon vin,
-sert à boire et à manger. »</p>
-
-<p>La nouvelle, je ne fais que la rappeler ; elle
-est à lire et, pour beaucoup, elle est lue. Son
-début s’accuse du moins véridique : « Cette histoire
-si gaie, si folle, si amusante, aura germé
-toute gonflée de larmes, de faim, de misère,
-dans l’esprit de celui qui l’écrira plus tard. »</p>
-
-<p>Il en résulte, titre deux fois glorieux, que
-Bresdin fut une sorte de Villon, compliqué de
-Verlaine. Dégageons-le de ces circonstances un
-peu trop « amusantes », et dont il ne paraît
-point que le récit l’ait <i>amusé</i>, personnellement.</p>
-
-<p>Bresdin-Chien-Caillou devenu graveur, après
-avoir débuté tanneur, habite « une chambre de
-quarante francs par an ». Elle est meublée d’un
-lit de miséreux, et d’une échelle à « marches
-plates servant d’étagère », sur laquelle repose
-un rudimentaire attirail d’aquafortiste : quelques
-planches, des aiguilles fixées à des baguettes
-et un pot de cirage, pour tirer les
-<span class="pagenum" id="p166">-166-</span> épreuves. Un échelon est encore occupé par un
-lapin vivant, modèle et compagnon de Bresdin,
-qui lui valut ce nom de <i>Maître au Lapin</i> recueilli
-par un des historiens de l’artiste, Monsieur Alcide
-Dusolier, lequel en a fait le titre de sa biographie. — Un
-troisième et dernier élément du
-mobilier de Caillou, consiste en une estampe
-authentique de Rembrandt. Et le graveur vit
-de carottes et de pain de munition, qu’il partage
-avec son lapin, dans cet aérien taudis.</p>
-
-<p>Un brocanteur juif y fait son entrée, découvre
-et exploite le génie du cénobite-gueux, et lui
-achète cent sous ses griffonnages, « quelque
-chose d’allemand primitif, de gothique, de naïf
-et de religieux », qu’il revend deux cents francs
-en les faisant passer pour d’anciennes gravures.
-« Pour comprendre les eaux-fortes de Chien-Caillou,
-il fallait être savant. La plupart des
-gens n’y auraient rien vu ; les véritables amis de
-l’art y découvraient un monde. Jamais la pointe
-ne s’était jouée d’autant de difficultés. »</p>
-
-<p>Ainsi s’exprime la nouvelle de Champfleury,
-réduite à ce qu’elle fournit de contribution pour
-l’histoire de Bresdin.</p>
-
-<p>Si j’ajoute que l’auteur (ce qui fut presque
-prophétique) fait mourir son héros aveugle, sur
-<span class="pagenum" id="p167">-167-</span> cette poignante apostrophe : « Ah ! dit-il en
-poussant un grand cri, je ne vois plus… » c’est
-que ce <i>Lamma Sabachtani</i> de l’art a précédé
-telle situation qui nous émeut dans <i>La Lumière
-qui s’éteint</i>, le beau roman de Kipling.</p>
-
-<p>Rapprochés de moins fantaisistes sources, ces
-détails semblent acceptables.</p>
-
-<p>M. Alcide Dusolier qui écrit quatorze ans
-après Champfleury, nous représente Rodolphe
-Bresdin « d’une honnêteté niaise et sublime ».
-A vingt-sept ans, il quitte Paris où ces vertus
-ne trouvent guère plus d’emploi que son talent
-génial, et dirige vers Toulouse un exode qui
-nous rappelle celui de Monticelli, vers Marseille,
-en 1870. Soyons reconnaissants aux pages de
-M. Dusolier, de nous initier à cette phase caractéristique
-de la vie du <i>Maître au Lapin</i>. Le
-compagnon de Chien-Caillou n’est donc ni un
-mythe, ni une chimère ; Bresdin lui a réellement
-fait faire, dans ses bras, les deux cents
-lieues qui unissent Paris à Toulouse ; et ce lapin
-a conquis sa place au paradis des animaux aimés,
-sur lesquels s’est réverbéré un peu de
-l’amour refoulé des grands cœurs solitaires.
-Pour le moment, Maître et bétail sont arrivés au
-but. Nous sommes à l’heure où Bresdin s’assure,
-<span class="pagenum" id="p168">-168-</span> moyennant cinq francs par an, le loyer d’une de
-ces cahutes de cantonnier « moitié terre et moitié
-chaume, qui servent aux paysans, de vestiaire
-pour leurs outils de labeur. » Il y passe
-cinq ans, avec son lapin, à se nourrir, <i>soi et lui</i>
-« exclusivement d’herbes et de légumes, de
-salade, surtout. Quant au pain, il en mangeait
-comme les métayers mangent de la viande, une
-fois par semaine, allant à la ville tous les
-quinze jours, vendre pour cent sous ou dix
-francs à quelque brocanteur, un de ses admirables
-dessins à la plume… » — et, sans doute,
-contractant dès lors le germe des maux cruels,
-dont nous entendrons le gémissement plus
-tard.</p>
-
-<p>Au bout de ces cinq années de stage à « s’asseoir
-avant d’entrer, aux portes de la ville »
-Bresdin y pénètre et aussi dans le luxe. « Pour
-la première fois, depuis cinq ans, il couche dans
-un lit… le propriétaire l’a vu, par deux fois faire
-cuire un morceau de bœuf, sur quelques
-branches mortes ramassées dans le verger. »
-Et le voilà installé dans son recoin qui lui
-semble royal, — d’ailleurs, selon son goût, — à
-« travailler, inconnu et admirable » suivant la
-juste expression de son historien d’alors, entre
-<span class="pagenum" id="p169">-169-</span> son lapin et une rainette, qui constituent, en ce
-temps-là, toute sa famille.</p>
-
-<p>Telle est la phase de l’existence de Bresdin
-que nous donne à connaître M. Dusolier.</p>
-
-<p>Un autre biographe lui succède ; car le sort
-qui paraît se divertir à fomenter les étranges
-formes de pareilles destinées, leur suscite des
-commentateurs dont le dire se retrouve à point
-nommé, tel qu’un modeste, mais effectif évangile.</p>
-
-<p>Celui dont je parle, fort précieux dans l’exégèse
-de Bresdin, ce fut une brochure de Monsieur
-A. Fourès, publiée à Carcassonne, en 1891.</p>
-
-<p>Un peu diffuse, et d’ailleurs, fort heureusement,
-sans prétention, elle se contente de nous
-fournir des renseignements dont plusieurs sont
-importants, et, quelques-uns, inappréciables.
-Débarrassés des répétitions ou d’inutiles commentaires,
-et joints aux sûres observations
-desquelles nous avons fait le triage, ils renforceront
-les traits de caractère déjà observés, complèteront
-la figure.</p>
-
-<p>Rodolphe Bresdin est né le 12 août 1822, de
-Denis Bresdin et de Geneviève Françoise Buisson,
-à Monrelais (Loire-Inférieure). « A vingt
-ans, déjà, dans le faubourg Saint-Marceau, il
-<span class="pagenum" id="p170">-170-</span> habitait un grenier, un galetas plutôt, qu’il partageait
-avec des chats, des lapins, des poules,
-faisant lui-même sa cuisine, lavant son linge
-en un recoin, gravant devant sa fenêtre, dans
-les heures nombreuses où il n’allait pas à la
-tannerie. »</p>
-
-<p>Ceci est un retour au motif amplifié de Chien-Caillou
-et de son bétail, dont nous allons suivre
-l’accroissement et le développement. Écoutez
-plutôt :</p>
-
-<p>« Il vivait à Toulouse, dans une maison basse,
-au milieu d’un jardin (M. Fourès en précise à
-peu près l’emplacement). Cette habitation, mal
-recrépie, sale, en désuétude, ressemblait plutôt
-à une étable qu’à la demeure d’un artiste ; elle
-était divisée en deux pièces. Celle où il travaillait
-avait, pour tous meubles, une table, une
-mauvaise couche et trois chaises. Dans un coin,
-des fagots, au-dessus desquels voltigeaient
-librement des oiseaux de différentes espèces, qui
-étaient dressés. Sur un signe du maître, ils se
-perchaient ou quittaient les branches. Dans
-l’autre pièce, on voyait de nombreux pigeons et
-lapins dont Bresdin faisait aussi l’éducation.
-C’était, paraît-il, pour lui, après son travail, le
-plus agréable des délassements. Il avait plaisir
-<span class="pagenum" id="p171">-171-</span> à commander à tous ces animaux… » Et
-comme on s’étonnait de son dénûment, il s’en
-déclarait surpris : « J’ai, disait-il, du pain, des
-fruits de mon jardin, et la meilleure des boissons… »
-une eau de source dont il exaltait le
-mérite, affirmant « qu’elle contenait une infusion
-bienfaisante des diverses feuilles qui y
-tombaient. »</p>
-
-<p>Nous entendrons pourtant résonner, un jour,
-dans la correspondance de Bresdin, le <i>lamento</i>
-de ces cruelles années.</p>
-
-<p>Je note maintenant une nouvelle similitude
-entre Bresdin et Monticelli.</p>
-
-<p>On se souvient de celui-ci, se rendant vers le
-soir, aux Allées de Marseille, dans l’espoir d’y
-rencontrer, devant quelque café, l’acheteur de sa
-toile du jour. De même, Caillou sort tous les
-soirs, se rend, Place Lafayette, au Café de la
-Comédie, et chaque fois « muni d’un dessin
-qu’il met en vente. »</p>
-
-<p>« Je n’ai pas de pain, donnez-moi ce que vous
-voudrez », répond-il à un amateur, au sujet
-d’un dessin, dont il reçoit quarante francs. Mais
-l’ouvrage, cédé, pour le double de cette somme,
-le premier acquéreur en veut faire bénéficier
-Bresdin, qui refuse. Il refuse de même les
-<span class="pagenum" id="p172">-172-</span> quatre cents francs que lui offraient deux Anglaises,
-pour un sujet fini, à la condition qu’il
-en retirât un cochon de premier plan, dont
-l’aspect leur déplaisait. — « Ce cochon, répondit
-fièrement Caillou, fait tout le mérite de ma
-composition. Je ne déshonorerai pas mon art ! » — Et
-deux jours après, il s’estime heureux de
-vendre cent cinquante francs le même travail, à
-un amateur moins exigeant ou plus compréhensif.</p>
-
-<p>Ici se place une histoire de Princesse Mathilde
-qui n’est guère plaisante. Elle prouve, une fois
-de plus, qu’il est difficile de faire le bien avec
-délicatesse.</p>
-
-<p>Un matin de 1853, dans son taudis de Toulouse,
-l’artiste, assis sur une caisse retournée,
-l’unique siège du lieu, voit entrer chez lui un
-gommeux local. C’est le secrétaire de la Préfecture,
-qui lui apporte quatre cents francs, au nom
-de la « cousine du tyran ». Pourquoi justement
-cette somme ? On ne se l’explique pas. L’idée,
-qui n’en est pas moins généreuse, à l’égard d’un
-artiste très inconnu, et si besogneux, suscitée
-par la lecture de Chien-Caillou, a le tort d’être
-mal formulée. Bresdin entre en fureur, puis
-en arrangements, et consent (je crois le comprendre,
-<span class="pagenum" id="p173">-173-</span> bien que le récit ne précise pas) à accepter
-l’argent, comme prix d’une commande
-qu’il livrera par la suite. Mais, quand le scrupuleux
-obligé se présente, quatre ans après, à
-l’hôtel Impérial, avec ce trésor, qui valait plusieurs
-fois le bienfait : « la première épreuve,
-admirablement tirée, du Bon Samaritain… le
-pauvre homme était si misérablement vêtu que
-le concierge ne consentit jamais à le laisser entrer
-dans la cour ! »</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Nous voici maintenant en face du document le
-plus considérable, qu’il ait, jusqu’à ce jour, été
-donné de consulter, sur le compte de Bresdin :
-les dix lettres par lui adressées à son ami Monsieur
-Justin Capin, de Saint Projet, publiées par
-M. Fourès, et qui équivalent aux dix paroles de
-ce crucifié de l’existence.</p>
-
-<p>La première de ces lettres est datée de 1854.
-Il y parle de « l’amertume de sa position », et,
-dans le même instant, nous révèle sa propre
-charité. Pauvre (et quel pauvre !) apitoyé sur un
-plus pauvre. Il s’agit d’un Polonais, qu’il appelle
-<span class="pagenum" id="p174">-174-</span> « pauvre Pologne » et qui vient le trouver pour
-lui faire comprendre l’état piteux de ses personnelles
-affaires…</p>
-
-<blockquote>
-<p>« Il tombe sur mon pain — <i>remarque drôlement
-l’auteur de la lettre</i> — et y fait une telle brèche, que
-si, relativement, les Anglo-Français en font une pareille
-à Sébastopol, toute l’armée y passera avec armes et
-bagages ; et s’il y a assez d’eau devant la brèche, les
-deux flottes pourront bien y passer aussi, sans que les
-<i lang="en" xml:lang="en">steamers</i> aient jamais besoin d’abaisser leurs mâts, ni
-leurs cheminées. » — <i>Et il ajoute</i> : « Je vais tâcher de
-lui donner quarante sous pour aller jusqu’à Agen… le
-pauvre garçon mérite vraiment qu’on s’intéresse à lui,
-car il est très rangé et très laborieux, et, de plus, il a
-l’air d’être très honnête, Pologne, — ce qui est à considérer. — Je
-dois l’emmener avec moi en Amérique, l’année
-prochaine… »</p>
-</blockquote>
-
-<p>J’insiste sur ce point de beauté morale, qui
-nous donne à constater que si, comme l’écrira
-plus tard Banville « cet esprit est taillé dans le
-roc, comme le tombeau d’un Pharaon », ce cœur
-est aussi pénétré d’amour, comme le nid d’une
-colombe.</p>
-
-<p>Reconnaissons aussi ce goût de l’honnêteté,
-constamment manifeste chez Bresdin, qui, selon
-Banville encore « s’est exilé, pendant de longues
-années, non pas dans une province, non pas
-dans une campagne, mais dans une forêt… pas
-<span class="pagenum" id="p175">-175-</span> tout à fait comme Alceste, pour avoir seulement
-la liberté d’être honnête homme, quoique ce sentiment
-entrât pour beaucoup dans la résolution
-prise ». Ce goût d’honnêteté, nous le retrouvons,
-au cours de toute l’existence de l’artiste, et qui,
-lors du baptême de son premier enfant, prend
-cette forme particulière : la marraine choisie
-n’ayant pas paru offrir au papa de suffisantes
-garanties de moralité, il la remplaça, séance tenante,
-par une fillette de dix ans qu’il alla quérir
-sur ce propos : « Puisque vous prenez la
-chose au sérieux, je ne peux permettre que ma
-fille reçoive le premier sacrement, soutenue par
-des mains impures. » Enfin, nous voyons s’ébaucher
-dans la dernière phrase de la lettre précitée,
-cette Amérique idéale qui fut une des illusions
-de ce génie enfant, ensemble borné et
-vaste.</p>
-
-<blockquote>
-<p>« L’image de ce pays neuf où la liberté et l’indépendance
-peuvent se conquérir par le travail, m’a déjà retrempé
-un peu… en me reportant vers cette nature vierge, sortie
-d’hier, pour ainsi dire, des mains du Créateur. — Ah !
-pouvoir, à la face de la Nature, cultiver son corps et son
-âme, développer les dons précieux que Dieu mit en vous,
-sans s’abrutir dans un travail abject, souvent vil et
-infâme, asservissant son intelligence à l’oppression, à la
-ruse, la duplicité et la force, comme on voit tant de créatures
-déchues le faire pour gagner leur existence. N’est-ce
-<span class="pagenum" id="p176">-176-</span> pas enviable, et bien capable d’émouvoir tout homme
-dont la souplesse et la flexibilité dorsale, comme la
-volonté et le pouvoir de dissimuler, sont des défauts qui
-lui sont inconnus autant qu’impossibles<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a> ? Je sais bien
-que beaucoup de gens me diront qu’il faut hurler avec
-les loups ; moi je pense qu’il vaut mieux les tuer ou les
-fuir, si la fortune ou le hasard de la position ne nous
-permet pas de pouvoir les museler. »</p>
-</blockquote>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> On rétablira aisément la construction de cette phrase et
-de quelques autres citées, dont l’incorrection n’est pas pour
-diminuer l’éloquence.</p>
-</div>
-<p>Donc il veut partir, mais ce départ est ajourné
-faute d’argent.</p>
-
-<blockquote>
-<p>« Sur cinq Christophe Colomb que nous étions, pas
-un n’avait une piste pour le porter, ni un maravédis pour
-payer la barque de Caron, afin de passer de ce monde-ci
-dans l’autre. J’avais cependant obtenu — ô prodige de
-l’éloquence et des bons renseignements sur l’exploitation ! — j’avais
-cependant obtenu de passer pour cent
-trente francs… moi, et les quatre autres à ma considération.
-Mais je n’ai pu obtenir davantage, ce qui fait que
-je suis forcé de travailler <i>le moëllon lithographique</i>
-pour amasser mon voyage, et probablement celui des
-autres, qui doivent compléter le chiffre de cinq exigé par
-la concession. »</p>
-</blockquote>
-
-<p>Mais le temps s’écoule sans réaliser le projet
-que nous voyons fluctuer au cours des lettres.
-En 1866 :</p>
-
-<blockquote>
-<p><span class="pagenum" id="p177">-177-</span> « La guerre d’Amérique a eu cela de fâcheux qu’elle a
-tellement fait enchérir le coton, et il s’est tellement écrit
-pour ou contre les noirs, que d’un côté, la matière première
-faisant défaut et, de l’autre, le papier allant toujours
-en augmentant, il est devenu si cher que les vieux
-amis ne s’écrivent plus, — ce qui prouve à la fois la
-force des événements, et la faiblesse des sentiments ! » <i>Et
-tout de suite après cette boutade</i> : « Ma pauvre femme
-et moi nous désirons d’autant plus sincèrement avoir de
-vos nouvelles, que, d’un moment à l’autre, nous pouvons
-partir en Amérique, comme colons. »</p>
-</blockquote>
-
-<p>Une autre lettre de la même année, débute
-ainsi :</p>
-
-<blockquote>
-<p>« Je vous annonce que je vais partir pour la Nouvelle-Orléans,
-dans deux mois, au plus tard ; je devais partir
-le 20 septembre, mais ayant appris que la fièvre jaune
-avait commencé son apparition, je retarde mon voyage — d’autant
-plus volontiers que, voulant emmener toute
-ma famille, je suis obligé d’attendre que mes efforts pour
-me procurer la somme nécessaire, aient été couronnés de
-succès.</p>
-
-<p>Quelques personnes m’ont assuré que, mettant en loterie
-quelques gravures et quelques dessins, je pouvais
-espérer une partie de mon passage, réussir et arriver à
-mon but. En conséquence je viens vous soumettre la
-situation, et vous prier, comme un de mes plus anciens
-amis, de me venir en aide en ce moment, afin de ne pas
-être obligé de partir seul. Car je suis décidé à partir
-quand même, tous mes renseignements me faisant espérer
-de pouvoir réussir là-bas, ou aux environs. »</p>
-</blockquote>
-
-<p>Mais toujours l’auteur de tant de <i>Fuites en
-<span class="pagenum" id="p178">-178-</span> Égypte</i> voit se refuser à lui, cette fuite en Amérique
-tant désirée.</p>
-
-<p>C’est seulement après 1871, qu’il s’embarque
-avec les siens, pour le Canada. De ce voyage — qui
-sans doute ne fut pas heureux — nous ne
-connaissons guère que le retour : « Il y a dix
-ans (vers 1876) dans une brasserie fréquentée
-par les peintres — écrit Paul Arène en son <i>Paris
-Ingénu (Un Vieil Artiste)</i> — près d’une gare,
-quelques amis s’entretenaient de Bresdin, depuis
-longtemps disparu et qu’on croyait mort, quand
-précisément Bresdin entra chargé de paquets,
-suivi de sa femme, de ses six enfants et d’un
-nègre. Bresdin, comme on revient d’Asnières,
-s’en revenait du Canada, où il était allé chercher
-fortune. »</p>
-
-<p>Ce que nous avons vu se dérouler dans l’intervalle,
-ce sont les souffrances ; et ce que nous
-avons vu surgir c’est la famille, qui n’est pas
-sans les aggraver.</p>
-
-<p>La famille, dans la correspondance qui nous
-occupe, et nous instruit si fort, fait son apparition
-avec l’étonnant baptême dont il a été question.
-Suivons-la : « Bresdin, selon un de ses
-chroniqueurs, n’éprouva jamais pour sa femme
-d’autre sentiment que celui de la reconnaissance.
-<span class="pagenum" id="p179">-179-</span> Il la sentait malheureuse à cause de son
-caractère étrange, et en souffrait beaucoup. »
-Une lettre de 1862, touchante d’espérance
-combative, s’exprime ainsi :</p>
-
-<blockquote>
-<p>« J’ai déjà passé un traité avec une Revue (<i>La Revue
-Fantaisiste</i>) : deux petites eaux-fortes par mois à cinquante
-francs chaque. — Voilà donc une petite base
-pour l’avenir de ma petite famille. — Je m’ennuie affreusement
-tout seul et j’ai beaucoup à travailler ; il me tarde
-de pouvoir faire venir la pauvre Rosalie et la petite, qui
-doivent bien s’ennuyer aussi. »</p>
-</blockquote>
-
-<p>En 1865 :</p>
-
-<blockquote>
-<p>« Je vous annoncerai que j’ai un nouvel et quatrième
-enfant qui, cette fois, grâce à Dieu, est un garçon ; qu’il
-a un mois, paraît très bien portant, que les autres ne
-vont pas trop mal, ainsi que la mère…, que, de plus,
-moi et Rosalie nous sommes mariés depuis huit jours,
-à la mairie de Bordeaux, et à la chapelle de Saint-Projet,
-nom que j’ai choisi en pensant à vous et en souvenir de
-notre amitié. »</p>
-</blockquote>
-
-<p>En effet, le 9 décembre 1865, eut lieu, à Bordeaux,
-le mariage de Rodolphe Bresdin et de
-Rose Cécile Maleterre, née à Albi (Tarn), le
-26 mars 1831.</p>
-
-<p>Quant aux souffrances, remontons-en le calvaire
-poignant. La plus cruelle de toutes est
-cette lumière qui s’éteint, assimilant Bresdin, je
-l’ai dit, au héros de Kipling.</p>
-
-<blockquote>
-<p><span class="pagenum" id="p180">-180-</span> « Dieu, qui n’oublie pas les siens, a bien voulu me
-donner un peu plus de chance que par le passé, au moment
-où les yeux m’ayant abandonné encore une fois, et
-où les soucis, les infirmités, les privations et la maladie
-m’avaient réduit à une condition pire que jamais, ayant
-quatre enfants en bas-âge, à substanter et entretenir.
-Étant très malade et ayant les yeux tout à fait ruinés
-depuis longtemps, je me suis démanché l’épaule, il y a
-une vingtaine de jours : j’en souffre beaucoup. La vue
-m’abandonne, j’en souffre et travaille trop péniblement
-pour espérer jamais rien de bon pour mes enfants, d’un
-tel état de choses.</p>
-
-<p>« Une recrudescence de ma vieille maladie m’a cloué,
-encore une fois sur un lit qui n’est pas de roses. Le
-médecin qui me soigne m’a dit que mon état était très
-grave, car, depuis longtemps, j’avais le cœur noyé dans
-le pus, les poumons et la rate très malades ; que la saison
-n’étant pas propice pour me soigner, il allait provisoirement
-me faire subir un petit traitement préparatoire
-(!) qui consiste d’abord en vésicatoires, qui m’enveloppent
-tout le corps comme une cuirasse, depuis les
-aisselles jusqu’aux hanches. Les premiers huit jours, j’ai
-souffert horriblement, surtout de l’inexpérience et de la
-maladresse du pansage. De plus, j’avale pour la centième
-reprise, d’affreuses drogues dont l’idée seule me dresse
-les cheveux sur la tête et me donne des nausées.</p>
-
-<p>« Au printemps, alors que la nature se pare de ses
-plus beaux habits de fête, et appelle le genre humain à
-la noce, mon médecin me recouvrira de vésicatoires et
-m’abreuvera de nouvelles drogues. C’est un médecin qui
-n’est pas ordinaire : il m’a dit qu’il me tuerait irrémissiblement
-ou me guérirait. « Je ne quitte mes malades,
-m’a-t-il dit, que morts ou guéris. » J’espère donc qu’il me
-<span class="pagenum" id="p181">-181-</span> guérira d’une façon ou d’une autre. De temps en temps,
-je vomis de la boue c’est à ne pas y croire…</p>
-
-<p>« Pour comble de chance, comme toujours, après avoir
-ramassé un peu d’argent, et me crevant, la maladie va
-me dévorer encore une fois au milieu d’un martyre sans
-cesse renouvelé. Qu’est-ce que la vie, surtout une existence
-comme celle que je mène depuis deux ans ? Avant, je
-n’étais pas heureux, certes, mais au moins, j’étais bien
-portant, tandis que j’ai souffert, depuis, des maux
-inimaginables. Si j’en réchappe de ce coup, je veux aller
-à cinq cent mille lieues… »</p>
-</blockquote>
-
-<p>Encore une épître :</p>
-
-<blockquote>
-<p>« Les yeux ne veulent pas dessiner du tout ; ils sont de
-plus en plus divergents, et écrire une lettre, cela suffit
-pour me les arracher. »</p>
-</blockquote>
-
-<p>Enfin, cette lamentation, proférée de l’hôpital
-Necker, en avril 1870 :</p>
-
-<blockquote>
-<p>« La bataille a duré 48 ans, à moins d’un miracle, elle
-va se terminer, la paix va se faire.</p>
-
-<p>« Les derniers bataillons de l’ennemi se préparent à
-charger ; sondes, scalpels, bistouris, s’apprêtent à se ruer
-sur mon corps déjà si las et si fatigué. Les derniers combattants
-se réunissent pour un dernier et décisif effort.
-Comme s’il en fallait tant que cela pour m’abattre !</p>
-
-<p>« Non, il n’en faut pas tant, je suis trop bas, et il y a
-trop longtemps que cela dure. Jamais je ne pourrai supporter
-toutes ces tortures.</p>
-
-<p>« Les malins se consultent, jettent déjà un coup d’œil
-satisfait sur leur ferraille ; tiens-toi bien, vieux Caillou !</p>
-
-<p>« A dix-huit ans, je suis déjà venu ici, aveugle, et Dieu
-<span class="pagenum" id="p182">-182-</span> sait, et peut seul savoir ce que j’y ai souffert. A quarante-huit
-ans, j’y reviens. Hélas ! pourrai-je encore y
-revenir ? »</p>
-</blockquote>
-
-<p>Le miracle a lieu, et c’est un honneur, pour
-Courbet, d’avoir organisé alors, au profit du
-pauvre ressuscité, une soirée à bénéfice, en
-laquelle j’aime encore à saluer le nom d’Agar.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h4><span class="sc">Deuxième Partie</span></h4>
-
-<p>Arrivons à l’œuvre de cet innocent damné.</p>
-
-<p>Banville s’en montra, de bonne heure, le
-commentateur passionné et inimitable.</p>
-
-<p>C’est le 15 juin 1861, dans la <i>Revue Fantaisiste</i> — dont
-Bresdin devint le collaborateur, en
-cette même année, pour une série de gravures
-de format un peu exigu et dont la périodicité ne
-pouvait convenir à sa fantaisie, — que le Maître
-des <i>Odes Funambulesques</i> nous donne une <i>transposition</i>
-de l’art du graveur, qu’il décrit d’une
-écriture aussi fouillée que les originaux de ces
-planches touffues.</p>
-
-<blockquote>
-<p>« Voici un enthousiasme, une âme, un poète, un fou, un
-génie, une pensée, qui m’étonne, me trouble et me fait
-rêver de longues heures : Rodolphe Bresdin. Ses dessins
-<span class="pagenum" id="p184">-184-</span> à la plume, ses lithographies où la pointe et le crayon
-s’unissent pour produire des effets prestigieux, sont des
-mondes à étudier, minutieux, compliqués, énormes, imposants
-par leurs masses hardies, détaillées jusqu’à la
-démence, et rivalisant avec la nature par l’infiniment
-petit, recherché jusqu’à l’atome. »</p>
-</blockquote>
-
-<p>Et plus loin :</p>
-
-<blockquote>
-<p>« Autant vouloir compter les roseaux, les chardons, les
-brins d’herbe, les oiseaux, les animaux farouches, les
-nuées bizarres, les villes inouïes qui fourmillent dans un
-dessin grand comme la main signé Rodolphe Bresdin. » — « Il
-a vu, <i>poursuit l’écrivain</i>, ces Babels de troncs et
-de feuillages, ces demeures de lianes… ces marais de
-verdure… » <i>Il a entendu</i> « le bruit imperceptible de la
-feuille qui pousse… » <i>en un mot, il a dit</i> « la forêt, les
-minutieux enfantillages de ses jeux, les formidables
-excès de ses délyres… » <i>et il est, comme Dürer</i> « un
-espion des forces vives de l’incommensurable Nature »
-<i>dont le mystère s’est révélé pour lui</i>.</p>
-
-<p>« Du champignon vil jusqu’à l’oiseau ivre d’éther, de
-l’oiseau à l’archange ailé, une chaîne d’êtres non interrompue
-relie les cercles de la création ; du bout de votre
-bâton vous déchirez ce champignon hideux ; il se divise
-en une nuée d’insectes qui, en noires peuplades, s’empare
-du sol ; ce champignon est végétal, il est animal aussi ;
-la transition entre la vie végétale et la vie animale nous
-échappe, comme entre la vie animale et la vie divine.
-L’eau croupie, la pourriture engendrent des âmes ailées ;
-il existe une ressemblance effrayante entre le regard des
-lacs et celui des prunelles humaines, les racines sont des
-monstres qui rampent sous la terre, les branches ne
-peuvent que se ressouvenir de ces poses d’animaux
-<span class="pagenum" id="p185">-185-</span> féroces qu’elles affectent, et ne peuvent les avoir apprises
-dans leur vie immobile. »</p>
-</blockquote>
-
-<p>Voici maintenant une à tout jamais inimitable
-description de l’œuvre maîtresse de Bresdin
-connue sous le titre peu motivé de <i>Bon Samaritain</i>,
-car, ajoute Banville : « n’en déplaise au
-prodigieux artiste dont la lithographie m’emporte,
-brisé, dans son fabuleux rêve et m’éblouit
-moi-même, avec ses toutes petites blanches nuées
-volant en pleine lumière, sous les autres nuées
-moins lumineuses, et sur lesquelles se découpent
-des branches capillaires, trouvées dans le prestige
-flottant et faites de rien, je ne puis prendre
-au sérieux le <i>sujet</i> qui a servi de prétexte à cette
-composition écrasante… »</p>
-
-<p>Jugez plutôt :</p>
-
-<blockquote>
-<p>« Tâchons pourtant, lutte insensée ! de donner une idée
-initiale vague de ce travail immense.</p>
-
-<p>« Sur le premier plan une eau dormante et des végétations
-inextricables : chardons, roseaux échevelés et
-enchevêtrés, troncs difformes, monstrueux, épouvantables,
-aux branches recroquevillées, bossues, aiguës,
-affectant des poses de reptiles, animaux-branches ouvrant
-des gueules féroces ; en les regardant mieux, un monde
-d’animaux s’y cache : oiseaux, reptiles, singes ironiques.
-Au bord de l’eau dormante, de grands oiseaux rêvent
-gravement. En pleine lumière, une hydre aux cent
-griffes, aux cent gueules, aux crocs hideux, aux bras
-<span class="pagenum" id="p186">-186-</span> tordus ; non, c’est un tronc d’arbre aussi, mais quelle
-abominable douleur a pu lui inspirer de si hideuses
-tortures ? Puis le tertre herbu, feuillu, écrasé de frondaisons
-noires ; les singes y pullulent, l’œil sanglant des
-hiboux y éclate comme un trou de flamme, des branches
-en éventail, en panaches, des astres aux visages de
-soleil, des palmes folles de joie y chantent l’hymne fulgurant
-de la végétation triomphante ; puis, formant
-deux coulisses gigantesques et démesurées, qui laissent
-voir derrière elles la toile de fond lumineuse, deux
-masses d’arbres noirs, où, plus nombreuses que les
-étoiles célestes et que les grains de sable du fond de la
-mer, toutes les feuilles, millions de milliards de feuilles,
-par le sortilège d’une magie inouïe, se voient, se comptent,
-formant comme des figures larges et gracieuses, et sur
-les plus hautes branchettes, dans les hauteurs infinies
-du ciel, sur les petites feuilles qui naissent à peine,
-de petits oiseaux passent et volent, et on les voit, et
-l’œil les suit, ailes égarées dans ces vertes dentelles
-végétales d’une ténuité vertigineuse, qui se découpent
-sur l’azur lumineux où se condensent des vapeurs fécondantes.
-Elles-mêmes, ces grandes masses d’arbres se
-débattent sous des branches mortes qui, élancées devant
-elles, les serrent, les étreignent, boas tordus dans l’air,
-serpents aux bonds furieux, monstres dentelés et griffus ;
-l’une de ces branches a tout à fait l’air d’un serpent ailé
-ouvrant sa gueule sanglante où elle brandit un dard
-enflammé ; ici le rêve prend corps, la nature violée livre
-son secret, et avoue enfin qu’elle n’est qu’un entassement
-de monstres déchirants, occupés à s’entre-dévorer. Au-dessus
-de la composition énorme, un ciel fouillé, tourmenté,
-minutieusement découpé en nuées qui, comme
-chez Albert Dürer, ont chacune sa physionomie et son
-<span class="pagenum" id="p187">-187-</span> allure, océan éthéré où chaque vague est vivante et
-doit avoir un nom. A côté des larges masses d’arbres,
-d’autres masses plus légères, découpées avec la délicatesse
-d’un réseau de veines, et enfin, au loin, dans la
-pleine et sereine lumière, une ville démesurée elle-même,
-forêt de pierres, grande comme la forêt d’arbres… »</p>
-</blockquote>
-
-<p>J’ai cité tout le morceau, parce que, je l’ai
-dit, il défie à jamais toute velléité de description
-de la même œuvre sous son ciel pommelé.
-J’ajouterai seulement cet unique détail omis,
-que Bresdin a placé visiblement, sur le corps
-même du quadrupède, le monogramme de sa
-signature.</p>
-
-<p>Longtemps après, Huysmans écrit à son tour
-les lignes suivantes :</p>
-
-<blockquote>
-<p>« Le <i>Bon Samaritain</i>, un immense dessin à la plume,
-tiré sur pierre : un extravagant fouillis de palmiers, de
-sorbiers, de chênes, poussés tous ensemble, au mépris
-des saisons et des climats, une élancée de forêt vierge,
-criblée de singes, de hiboux, de chouettes, bossuée de
-vieilles souches aussi difformes que des racines de mandragore,
-une futaie magique, trouée au milieu par une
-éclaircie laissant entrevoir, au loin, derrière un chameau
-et le groupe du Samaritain et du blessé, un fleuve, puis
-une ville féerique escaladant l’horizon, montant dans un
-ciel étrange, pointillé d’oiseaux, moutonné de lames,
-comme gonflé de ballots de nuages. — On eût dit d’un
-dessin de primitif, d’un vague Albert Dürer, composé
-par un cerveau enfumé d’opium… »</p>
-</blockquote>
-
-<p><span class="pagenum" id="p188">-188-</span> Quant à l’ouvrage de M. Henri Béraldi sur
-les graveurs du <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle, tel est son jugement
-à propos de la même œuvre :</p>
-
-<p>« Moitié vision étrange des anciens maîtres,
-mais aussi moitié travail de patience comme en
-exécutent les prisonniers : c’est ce que les
-artistes expriment pittoresquement en disant
-que c’est « noix de coco ».</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Voici, en outre, quelques pièces que la
-possession me met fréquemment sous les yeux,
-et qui vont nous permettre de classifier les
-motifs d’inspiration de l’artiste.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">« O feuillage, tu m’attires ! »</div>
-</div>
-
-<p>Ce mystérieux vers de Hugo pourrait servir
-d’épigraphe à une notable part de l’œuvre de
-Bresdin. Ce ne sont pas les moins éloquentes
-de ses planches, celles où des arbres de toutes
-essences, notamment des bouleaux aux blancs
-troncs satinés, prennent naissance entre ces
-rocs et s’entrecroisent au-dessus d’une eau qui
-les mire. En ce moment même j’admire trois de
-<span class="pagenum" id="p189">-189-</span> ces eaux-fortes, dont deux sont datées de 1880.
-Une fraîcheur y règne ; ce sont des sous-bois
-aimés pour eux seuls, sans rien d’horrifique ni
-d’autrement mystérieux, que du mystère des
-sites ombreux, recueillis, solitaires.</p>
-
-<p>La troisième de ces eaux-fortes non peuplées
-que du frisson de l’air, de l’onde et des
-ramures, est un état inachevé, fort propre à
-nous laisser entrevoir le travail du graveur ; les
-branches s’y étreignent comme des tentacules
-ligneux ou des pattes de crustacés ; de plus
-troublantes, qui revêtent des aspects quasi-humains,
-semblent s’enlacer corporellement, et
-composent des groupes amoureusement condamnés
-à ne s’aimer qu’à travers l’écorce.</p>
-
-<p>Tout autre est celle qui suit, peut-être un
-ressouvenir du voyage d’Amérique, et comme
-un frontispice de forêt vierge ; un inextricable
-fouillis de branchages circulairement enchevêtrés
-de frondaisons et de lianes à l’entour d’une
-vague trouée qui s’éclaircit au centre, telle que,
-parmi les épineux empêchements des difficultés
-et des obstacles, une lumineuse orientation
-vers l’inconnu, une perspective sur l’espérance…</p>
-
-<p>Mais l’horizon se déchire en ces deux paysages
-<span class="pagenum" id="p190">-190-</span> plus rocheux, nous laissant apercevoir,
-dans le premier une ville biblique, laquelle
-pourrait bien être Sodome, sur laquelle va
-s’entr’ouvrir ce ciel follement fuligineux, qui
-balaie au-dessus des nuées échevelées et sulfureuses. — Le
-second, plus calme, abrite deux
-plus paisibles cités, blotties en des rentrants,
-au pied des monts, au bord des eaux.</p>
-
-<p>C’est encore dans un paysage rocheux tout
-embrumé d’obscures vapeurs, que l’humanité
-fait son entrée sous forme de ce chevalier sur
-sa blanche monture. Il sonne du cor dans la
-direction du manoir dont les tourelles couronnent
-une éminence ; et sa poésie est la même que
-celle qui nous émeut dans le <i>Retour du Chevalier</i>,
-une des plus pénétrantes compositions
-de Boeklin. — Un troisième paysage rocailleux
-de plus grandes dimensions, sert de décor
-à un bain de femmes. — Un nouveau bain de
-femmes, celui-là plus poétique et plus Océanien,
-groupe comme de jeunes Otahitiennes, entre
-des vols de colibris, sous la verdure veloutée
-des palmes. Rarahu, et ses compagnes, au ruisseau
-d’Apiré, vingt ans avant Loti.</p>
-
-<p>Pénétrons dans les susdites villes, autre
-domaine de Bresdin qui se plaît à démesurer
-<span class="pagenum" id="p191">-191-</span> fantasmagoriquement (et sans trop pourtant
-les sortir du réel) de normandes ou bretonnes
-demeures, à ériger en mitres les toits des maisons
-au-dessus desquels les clochers d’église
-percent des ciels aux nuages ressemblant à des
-boucles défrisées. — Encore un lieu de prédilection
-pour la pointe de notre graveur, ce sont des
-fermes aux couvertures de chaume dépeignées,
-et surmontées de cages à pigeons, fort bizarres ;
-au devant, les palis d’un maigre verger, une
-mare où s’abreuve le bétail, autour de laquelle
-des poules picorent et des marmots piaillent.</p>
-
-<p>Ou sait que l’agriculture fut un des rêves de
-la vie de Bresdin, qui s’en distrait à dessiner de
-telles métairies : « Faire de l’agriculture, objet de
-tous mes vœux », écrit-il dans une lettre de 1866.
-« Car Bresdin, ajoute Paul Arène, toujours bon
-gré, mal gré, ramené au gîte, toujours interné par
-la nécessité entre Montmartre et Montparnasse,
-eut toujours la même idée fixe : être colon, s’établir
-aux champs, dans un pays où les champs
-ne coûteraient rien, vivre de la vie paysanne,
-défricher, piocher au soleil, boire l’eau des sources,
-et partager avec sa famille, les oiseaux de
-l’air et les bestioles des bois, de grosses tranches
-de bon pain bis qui sent encore la terre et le
-<span class="pagenum" id="p192">-192-</span> blé. » Et l’écrivain conclut sur le pittoresque tableau
-de l’essai de colonisation d’un grenier,
-tenté à Paris par Bresdin : « Champs ensemencés,
-arbustes, gazons, légumes, parmi lesquels
-s’ébattaient poules et lapins, merles et moineaux,
-rien n’y manquait, pas même la cabane
-habitée dans un coin par notre colon… quand,
-sur la plainte du locataire d’en dessous, l’expulsion
-fut signifiée. »</p>
-
-<p>Une des plus mystérieuses planches est celle
-que Bresdin lui-même intitulait <i>Arcachon</i>, du
-titre banal d’un lieu qui, sans doute, lui fournit
-le motif de cette illustration singulière. C’est, en
-effet, de prime abord, un vulgaire châlet de
-bains de mer, qu’on a sous les yeux, un chef-d’œuvre
-de constructeur local, avec, par places,
-toute la gauche implacabilité d’une épure. Mais
-cette niaiserie architecturale ne fait que mieux
-valoir les détails curieux qui, peu à peu, surgissent,
-troublants et pleins de hantise. Des tourelles
-s’érigent, des vitraux s’entr’ouvrent, des
-balcons, tels que des corbeilles, s’emplissent de
-femmes aux costumes orientaux et aux longs
-voiles. Des oiseaux voltigent dans le ciel bouclé,
-et parmi les denses feuillages. Une grille close
-règne au-devant de l’immeuble de rêve. Sur le
-<span class="pagenum" id="p193">-193-</span> premier plan, une pastourelle, sa quenouille à
-la main, son marmot à ses trousses, garde tout
-un troupeau de bêtes aumailles et de leurs
-chiens, d’ânes et de brebis, et tout un poulailler
-dispersé, jusqu’aux poussins qui viennent
-d’éclore. Et tout ce monde velu et emplumé,
-marbré des taches blanchâtres d’une énigmatique
-clarté qui frappe la façade du châlet comme
-d’une rongeuse pâleur de clair de lune, se tient
-aux abords de cet habitacle féérique et bourgeois,
-prisonnier derrière sa grille.</p>
-
-<p>Je possède une variante du même motif, en
-laquelle le châlet tourne au castel ; les sultanes
-y sont devenues des dames à hennin, entourées
-de seigneurs et de pages ; et, sur le devant, le
-troupeau de tout à l’heure, a fait place à des
-cavaliers emplumés, à des varlets sonnant du
-cor parmi leurs chiens. C’est un moyenâgeux
-départ pour la chasse sur l’air de :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">« Assez dormir, ma belle,</div>
-<div class="verse i3">Ta cavale isabelle</div>
-<div class="verse i3">Hennit sous les balcons ; »</div>
-</div>
-
-<p class="noindent">mais que sauve de banalité le génie du Maître.
-Détail curieux : l’épreuve, sur une sorte de faux
-<span class="pagenum" id="p194">-194-</span> vélin, est une de celles mentionnées par Champfleury,
-tirées au cirage. Elle est datée de 1869.</p>
-
-<p>Viennent ensuite de ces intérieurs Flamands
-pleins de jambons suspendus, de chapelets de
-saucisses et d’oignons, de claies, d’éclisses et de
-volumineux « pots-beurriers » coiffés d’un blanc
-papier ficelé, qui s’enfument dans la région
-supérieure du dessin. Cent accessoires du dernier
-fini s’entassent, au-dessous d’une image
-de Madone, sur la tablette encombrée et quasi
-débordante de cette cheminée de campagne :
-miche entamée, chandeliers, quinquet, pipe,
-tricot hérissé d’aiguilles. Et, devant l’âtre, une
-paisible famille de villageois, auprès du lit
-abrité et de son pot de chambre. Bresdin a varié
-plusieurs fois cette page domestique.</p>
-
-<p>Passons du réel au mystique, avec une grande
-lithographie, de 1883, baptisée par Bresdin : <i>la
-Pêche Miraculeuse</i>. Au-dessous d’un ciel plein
-d’oiseaux, dans lequel toute une perruque
-Louis XIV semble s’être débouclée, des montagnes
-hérissées d’architectures Ninivites. Et, sans
-que se délimite la naissance de l’eau ni l’achèvement
-des récifs, des bateaux ont cargué leurs
-voiles, devant tout un peuple en train d’amener
-à soi des poissons étranges.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="p195">-195-</span> Des pieux sujets, Bresdin semble avoir, entre
-tous préféré la Fuite en Égypte. Il y voyait sans
-doute divinisé son propre rêve de familial
-voyage.</p>
-
-<p>Je possède, en diverses grandeurs, en successifs
-états de lithographie et d’eau-forte, six variations
-autour de ce thème. Les jeux du ciel
-et de l’eau, des rocs, et surtout des branchages,
-modulent, autour du groupe auréolé, de linéaires
-symphonies. Les deux plus belles sont d’aspect
-bien différent : celle-ci, paisible, parmi la luxuriance
-d’une végétation d’Orient, sous l’entrecroisement
-noueux des rameaux vêtus de feuilles ;
-celle-là (l’épreuve d’un noir velouté que
-Bresdin lui-méme dénomma <i>la Vigoureuse</i>)
-triste, en un paysage d’hiver, sous le fer forgé
-des branchages nus, image de la mort, au-dessus
-d’un torrent, image de la vie. Il semble que
-cette gravure soit la reproduction du dessin décrit
-par le numéro 2, du catalogue cité par
-M. Fourès.</p>
-
-<p>La <i>Comédie de la Mort</i> suit de près et emboîte
-justement le pas ; moins intéressante, elle fut plus
-célèbre et plusieurs fois décrite. On sait : des squelettes
-entourés de larves de Tentations ; masques
-de rameaux noueux, grimaces de racines, grouillantes
-<span class="pagenum" id="p196">-196-</span> bestioles aux impossibles anatomies. Un
-sage médite en sa grotte, un miséreux s’affale,
-hébété ; et vainement, Jésus, nimbé et invitant,
-désigne un ciel trop plein de nuages.</p>
-
-<p>Écoutez encore Huysmans :</p>
-
-<blockquote>
-<p>« La <i>Comédie de la Mort</i>, de Bresdin, où dans un invraisemblable
-paysage, hérissé d’arbres, de taillis, de
-touffes, affectant des formes de démons ou de fantômes,
-couvert d’oiseaux à têtes de rat, à queues de légumes,
-sur un terrain semé de vertèbres, de côtes, de crânes,
-des saules se dressent, noueux et crevassés, surmontés
-de squelettes agitant, les bras en l’air, un bouquet, entonnant
-un chant de victoire, tandis qu’un Christ s’enfuit
-dans un ciel pommelé, qu’un ermite réfléchit, la tête
-dans ses deux mains, au fond d’une grotte, qu’un misérable
-meurt, épuisé de privations, exténué de faim,
-étendu sur le dos, les pieds devant une mare. »</p>
-</blockquote>
-
-<p>Et ce sont encore deux actes, ou deux intermèdes
-de la même comédie macabre, ces deux
-feuillets jadis publiés par la <i>Revue Fantaisiste</i> :
-deux chasseurs dénichant sous un buisson où
-elle se tapit, la Mort, qu’ils destinaient à leur
-proie ; puis, cette Mort assise, se prêchant elle-même
-à une femme en train d’allaiter, au bord
-d’une eau attirante et qui l’invite au suicide. J’ai
-vu, dans une autre collection, une plus convaincante
-figure de la Mort, à l’égard de cette
-<span class="pagenum" id="p197">-197-</span> femme ; elle la persuade en lui tenant un écheveau
-allégorique du fil de nos jours. Et quand,
-dans une suivante gravure, la Mère s’est pendue
-avec son enfant, la Mort s’en réjouit en violonant.</p>
-
-<p>Voici encore un curieux <i>Combat antique</i>. Un
-César lauré, à cheval, des mercenaires, des prisonniers,
-toute une forêt d’hommes, de lances et
-de casques, traités par Bresdin avec l’enfantine
-et méticuleuse virtuosité qu’il apporte au rendu
-de ses forêts véritables. Une guerrière orientale,
-en turban, à cheval, l’épée à la main, dans
-un défilé, suivie de peuplades et de troupes.
-Enfin, le très compliqué et naïf frontispice de
-la <i>Revue Fantaisiste</i>.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>J’ai gardé pour la fin, dans le compte rendu
-de cette petite collection, le tirage d’ailleurs récent
-et défectueux, (d’après une pierre retrouvée)
-d’une lithographie qui me livre la clef d’un
-épisode, dont voici le roman comique.</p>
-
-<p>Des circonstances que je dirai tout à l’heure,
-<span class="pagenum" id="p198">-198-</span> m’ont mis entre les mains une bizarre correspondance
-adressée à Bresdin, par un M. Hippolyte
-de Thierry-Faletan, demeurant à Paris,
-67, avenue Joséphine, auteur (!) de fables, qu’il
-s’est mis en tête de faire illustrer. M. Dusolier
-sert d’intermédiaire ; le prix convenu est de
-cent francs pour un frontispice, et d’un total
-de deux cents francs pour quatre autres dessins.
-Il est vrai que l’auteur est aussi ignorant
-de la syntaxe que de l’orthographe, confond
-une apostrophe avec un accent aigu, et rédige
-des phrases de cette tournure : « Si le travail
-que vous me ferez sera aussi consciencieux que
-vous me le dites dans votre lettre, ma conscience
-ne me permettrait guère de vous faire tort d’un
-centime. »</p>
-
-<p>Une épreuve de la <i>Comédie de la Mort</i> est
-envoyée par M. Dusolier, au fabuliste, qui
-répond à l’artiste : « C’est une fort belle œuvre ;
-puissiez-vous, Monsieur, vous inspirer de mes
-quelques fables, et me faire d’aussi <i>jolies</i> (!)
-compositions, et tout aussi bien exécutées. »
-Et ce disant, il adresse à son illustrateur une
-espèce d’ébauche (car il dessine aussi !) indiquant
-par à peu près la composition du frontispice.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="p199">-199-</span> « Numéro 1.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Un homme étant couché dans un petit bateau,</div>
-<div class="verse">Amarré sous un saule au bord d’un clair ruisseau,</div>
-<div class="verse">A différents poissons tendait un certain piège</div>
-<div class="verse i2">Soutenu par un mince liège…</div>
-</div>
-
-<p>« Numéro 3. — La fable n’étant pas encore
-faite je ne vous envois (<i>sic</i>) qu’un sommaire du
-sujet ; ainsi il faudra représenter deux nègres
-en pantalons rayés et grand chapeau de paille,
-l’un d’eux travaillant à la terre, l’autre, encore
-dans le lointain, arrive avec une béquille, le
-bras en écharpe, et les vêtements en lambeaux.</p>
-
-<p>« Numéro 4. — Ici, représenter un train de
-chemin de fer sortant d’un tunnel et glissant
-sur une voie soutenue par un mur en maçonnerie.</p>
-
-<p>« Numéro 6. — Ici il faudrait représenter l’entrée
-d’une caverne, ou vaste grotte, dans laquelle
-on verrait des oiseaux de proie, comme
-milans, buses et faucons, en train d’égorger une
-compagnie de pigeons. Un corbeau doit sortir
-de la grotte en s’envolant.</p>
-
-<p>« Numéro 7. — Le bloc de marbre… Vous
-pouvez représenter ce bloc de marbre fendu par
-<span class="pagenum" id="p200">-200-</span> le milieu, ou disjoint ; mais je pense que, comme
-il servirait pour le titre du livre (il serait nécessaire),
-de ne pas le trop disjoindre, afin de pouvoir
-y lire facilement ce titre : Fables par
-H. T. F.<a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a> »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> Cette lettre est datée du 22 mars 1868.</p>
-</div>
-<p>Or, dans la descriptive énumération des dessins
-de M. Capin, citée par M. Fourès, nous
-lisons :</p>
-
-<p>« Frontispice ; il est bordé de branches entrelacées
-où grimpent des écureuils et où se
-glissent des serpents, avec deux chiens à l’extrémité.
-Au milieu, assis sur une large pierre, un
-poète tient un livre à la main, bouche ouverte,
-la dextre en avant et portant une escarcelle à sa
-ceinture ; sur la pierre on lit : Fables, par T. F.
-1868. Rodolphe Bresdin. Au-dessus, sur un pont
-passe un express. A gauche et au bas, un pêcheur
-à la ligne tient un poisson à la main. A droite,
-un homme va devant une paire de bœufs ; un
-cavalier vient derrière lui. Hautes montagnes. »</p>
-
-<p>Voilà donc notre frontispice. Quant au jugement
-qu’il inspire à l’étonnant La Fontaine, le
-voici formulé dans une lettre de lui, datée de
-1868 :</p>
-
-<blockquote>
-<p><span class="pagenum" id="p201">-201-</span> « J’arrive de voyage, et je viens de voir le frontispice,
-j’en apprécie tout le consciencieux de l’ouvrage, etc…
-quant au personnage que vous avez introduit, le jeune
-homme assis sur le bloc de marbre, je n’en ai pas saisi
-la nécessité ; <i>pourquoi lui faites-vous tenir un poisson ?</i>… »</p>
-</blockquote>
-
-<p>Et, plus loin :</p>
-
-<blockquote>
-<p>« J’approuve la disposition que vous donnez aux sujets
-formant le frontispice, sauf quelques petits détails. Le
-paysan se sauvant sur son âne, et le pêcheur volé, n’étant
-qu’une seule et même fable, il est fâcheux que vous ayez
-placé entre ces deux sujets, celui des nègres planteurs.
-Ensuite n’oubliez pas, <i>et cela est un point essentiel</i>, l’un
-des deux nègres est, seulement, estropié, et les habits
-déchirés ; l’autre au contraire travaille, et tout en lui doit
-exprimer le bonheur et l’aisance. »</p>
-</blockquote>
-
-<p>Ces fables, la correspondance nous en livre
-trois, tout au long. Je me dispenserai d’en faire
-autant ; les quelques vers cités plus haut donneront
-le ton de ces apologues, comme la mesure
-de cette prosodie, et les commentaires seuls
-sont pour nous d’un instructif attrait. La première
-fable adressée à l’illustrateur a pour titre
-bien venu : <i>Le Diplomate et la Fourmilière</i>.</p>
-
-<blockquote>
-<p>« J’ai l’avantage de vous adresser ci-jointe une de mes
-fables, pour qu’en en prenant connaissance, vous vous
-inspiriez à faire un des quatre dessins convenus. Selon
-moi, il y a de quoi faire un superbe paysage d’automne,
-sous bois ou autrement (en Europe, bien entendu) avec
-<span class="pagenum" id="p202">-202-</span> un grand beau chêne ; je laisse d’ailleurs à votre riche
-imagination de le peupler d’insectes et d’animaux ;
-parmi ceux-ci, des lapins, castors, écureuils, lézards,
-hérissons, etc…; mais pas de gros gibier. Quant à
-l’action à représenter, ce serait au moment où le personnage,
-en costume de chasse, s’arrête pour contempler la
-fourmilière. Ayez soin de figurer un corbeau qui, du
-haut de l’arbre, contemple le diplomate et semble n’attendre
-que son départ pour fondre sur la fourmilière. »</p>
-</blockquote>
-
-<p>Comparez le numéro 7 du catalogue de
-M. Fourès : « Dans un bois, un chasseur tient
-son fusil par le canon, etc… »</p>
-
-<p>Voici ensuite : <i>Le Papillon et la Mare</i>. Un
-papillon attiré par une fleur d’eau, risque de se
-noyer dans la boue.</p>
-
-<blockquote>
-<p>« Je pense — reprend notre fabuliste — que vous saurez
-tirer grand parti de ce petit sujet allégorique, dont vous
-aurez facilement saisi la morale, et vous en ferez, j’en suis
-certain, une poétique composition… Il faudrait représenter
-un joli paysage dans une vallée, avec la mare sur le
-premier plan, et dans le lointain, des montagnes ; le ciel
-sans nuages. A l’exception de la mare et de ses abords,
-la campagne devrait être d’un aspect riant, beaucoup de
-fleurs, de papillons, etc… Il faudra représenter dans la
-mare ou sur ses bords, toute sorte de petits animaux tels
-que crapeaux (<i lang="la" xml:lang="la">sic</i>), grenouilles, petits serpents, rats,
-lézards ; et, dans les branches de quelques saules rabougris
-et grimaçants, comme ceux de votre <i>Comédie de la
-Mort</i>, il faudrait mettre de grosses araignées dans leurs
-toiles, ainsi que quelques chauves-souris, cachées dans
-quelques crevasses de troncs, ou des hiboux. Il s’agit
-<span class="pagenum" id="p203">-203-</span> enfin de faire opposition avec le riant du reste de la
-campagne, et représenter une nature-morte désolée,
-triste et pleine de terreurs et de pièges cachés. Au milieu
-de la mare, il faudra sur un lit de feuilles larges, et à
-fleur d’eau, représenter une belle fleur épanouie. Je laisse
-à votre idée le moment à saisir et à représenter, soit
-l’instant où le papillon tombe dans la mare, près de la
-fleur, soit quand, arrivé sain et sauf sur les bords, il
-s’envole. Dans tous les cas, il faudrait pouvoir exprimer
-soit la joie, soit le dépit qu’éprouveraient les animaux
-malfaisants de la mare, et même donner une expression
-en rapport avec la situation aux arbres auxquels vous
-savez si bien donner une physionomie caractéristique. »</p>
-</blockquote>
-
-<p>Or la planche exécutée d’après ce dessin est
-celle que je possède, et qui nous a menés à cet
-épisode. Je l’ai dit, le tirage récent en est défectueux,
-mais on y reconnaît fort bien le résultat
-des volitions de l’infatigable exigeant. La fleur
-centrale est mal venue, et le papillon joue un
-rôle si accidentel qu’on le distingue à peine ;
-mais les branches sont vraiment grimaçantes,
-comme il est écrit, et les aquatiques animaux
-grouillent dans ce cloaque.</p>
-
-<p>C’est, sans nul doute, l’original du dessin inspiré
-par la fable suivante, <i>Le Dindon et les
-Paons</i>, que nous retrouvons daté de 1868, dans
-la collection de M. Capin, toujours selon le catalogue
-cité par M. Fourès :</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="p204">-204-</span> « Une dizaine de paons, perchés sur de vieux
-troncs d’arbres, regardent, au-dessous d’eux, un
-dindon rouant, et qui semble vouloir les dépasser
-en beauté. Deux paons sont sur le sol, en
-face de l’orgueilleux et paraissent le narguer. »
-Suivons bien notre La Fontaine :</p>
-
-<blockquote>
-<p>« Je laisse à vous, monsieur, de choisir le moment à
-représenter dans le dessin. Je pense que le plus caractéristique
-serait le dernier épisode de la fable, celui où
-tous les paons, les uns traînant leur queue, les autres en
-la déployant, regardent dédaigneusement le dindon qui
-avance fièrement parmi eux. Vous pouvez mettre la scène
-sur la terrasse d’un château ou d’un palais, ou bien dans
-un beau jardin, les paons se promenant, ou restant perchés
-sur des balustrades, sur de grands vases. »</p>
-</blockquote>
-
-<p>Enfin, la fable intitulée <i>la Baleine et les Poissons</i>
-est accompagnée de cette lettre (le 11 mai
-1868) :</p>
-
-<blockquote>
-<p>« Monsieur, je vous ai donné cette fable tout au long,
-afin que vous en approfondissiez bien toutes les
-nuances (!), toutes les situations (!) et que vous choisissiez
-ainsi l’instant le plus approprié pour votre composition ;
-je vous laisse toute liberté d’allure, seulement,
-d’après moi, le moment à représenter serait celui où les
-poissons arrivent en masse près de la baleine ; celle-ci
-devra être représentée à demi-corps, hors de la mer, lançant
-deux gerbes d’eau de ses naseaux. Il va sans dire
-que les vagues doivent être fort agitées par la tempête ;
-dans le lointain, un ou deux vaisseaux en danger de
-<span class="pagenum" id="p205">-205-</span> naufrage ; la pluie tombe, et un éclair sillonne le ciel.
-Dans un coin du tableau il faudra placer un rocher sortant
-de l’eau, etc… — Vous pourriez vous rendre chez un
-libraire de la ville et lui demander le livre de M. Louis
-Figuier, traitant des poissons, reptiles, oiseaux, etc… — Vous
-y puiseriez une foule de modèles de poissons pour
-le tableau, ainsi que des reptiles à introduire dans <i>Le
-Papillon et la Mare</i>, etc., etc… »</p>
-</blockquote>
-
-<p>Rapprochez du n<sup>o</sup> 6 du catalogue de M. Fourès :
-« Au pied d’une falaise très élevée est une
-énorme baleine. Des poissons très nombreux
-semblent attirés vers elle. »</p>
-
-<p>L’intègre Bresdin répond d’abord fort honnêtement,
-docilement, douloureusement :</p>
-
-<blockquote>
-<p class="date"><i>Paris, le 18 avril 1868.</i></p>
-
-<p class="ind">« <span class="sc">Mon cher Monsieur</span>,</p>
-
-<p>« Je m’empresse de répondre à votre lettre, d’autant plus
-que je suis en retard sur le travail que je dois faire pour
-vous. Il serait plus avancé, si malheureusement le malheur
-ne se jouait de moi. Après les couches de ma
-femme, les yeux vinrent malades ; depuis quelques jours,
-j’ai un rhumatisme aigu dans une épaule, avec atteinte
-dans l’autre. J’éprouve de telles douleurs qu’il m’a été
-impossible, depuis plus de huit jours, de faire quoi que ce
-soit. Ce qui fait que, malheureusement, vos dessins n’ont
-pas été plus avancés, et ne sont même pas commencés,
-sauf le frontispice où il y a encore beaucoup de travail à
-faire. Je vais un peu mieux, et vais me dépêcher de le
-terminer. Je n’ai donc pas encore, comme vous me le
-<span class="pagenum" id="p206">-206-</span> demandez, commencé la fable du <i>Diplomate et des Fourmis</i>. — De
-plus, quant au frontispice, <i>j’y ai fait entrer
-toutes les choses que vous me demandez</i>. »</p>
-</blockquote>
-
-<p>Pour cent francs !</p>
-
-<p>Le Mécène riposte par la commande d’un
-sixième dessin, lequel devra représenter « une
-réunion d’animaux tels que lion, tigre, léopard,
-ours, panthère, loups, rhinocéros, renard, etc… »
-(toujours tout ça pour cinquante francs), et il
-annonce « des remaniements fort importants
-dans <i>le Diplomate et les Fourmis</i>. »</p>
-
-<p>Bresdin commence pourtant à se fatiguer de
-tout ce verbiage. Le 29 juin 1868, il écrit de
-Bordeaux :</p>
-
-<blockquote>
-<p>« Monsieur, vous n’avez pas compris ma lettre dernière…
-je vous ai dit déjà plusieurs fois que cela m’était
-égal de faire tel ou tel sujet. Comme vous m’avez
-interrompu plusieurs fois pour me dire d’en référer à
-vous… ayant toujours des changements, des corrections
-à faire, ne soyez pas étonné si je n’avance pas et si j’attends
-que vous me donniez chaque fois le sujet que vous
-préférez vous-même. »</p>
-</blockquote>
-
-<p>En réponse, l’auteur du <i>Diplomate</i> se fâche à
-son tour, se gonfle, fait le dindon, met en avant
-ses hautes relations qui eussent pu profiter à un
-Bresdin plus souple. Puis il s’amende : « Vous
-avez tort de vous fâcher, je n’ai pas eu l’intention
-<span class="pagenum" id="p207">-207-</span> de vous froisser… » Et les travaux reprennent…
-et le bavardage :</p>
-
-<blockquote>
-<p>« Au moment même où ma lettre était à la poste, je
-m’aperçois de mon erreur en vous parlant de canard au
-lieu de dindon ; mais persuadé que vous feriez abstraction
-de cette confusion, je ne vous ai pas aussitôt écrit
-pour vous rassurer. Vous voilà maintenant fixé. — Puisque
-vous recommencez le dessin du <i>Papillon</i>, je me permets
-de vous adresser un projet de disposition… Souvenez-vous
-du ciel sans nuages, et quant au papillon, il
-devrait être légèrement posé sur l’eau, et comme se débattant
-et faisant des efforts pour sortir de la mare sans
-se souiller au contact impur et suicidial (!) de l’eau corrompue,
-dans laquelle s’étale la belle fleur aux reflets
-d’albâtre qui l’a tenté. Touts (<i lang="la" xml:lang="la">sic</i>) les animaux malfaisants
-ou autres que vous mettrez dans la mare devront converger
-leur attention sur le papillon. Donnez aux saules
-des figures diaboliques comme dans votre dessin de la
-<i>Comédie de la Mort</i>. La végétation, par opposition à la
-fleur qui, d’un beau blanc, s’étale, ou se dresse de la
-mare, devra paraître quelque peu fanée et desséchée.
-N’oubliez pas que la scène se passe pendant les chaleurs
-de l’été, et dans un climat méridional… »</p>
-</blockquote>
-
-<p>J’ai transcrit ce petit procès par le menu en
-l’élucidant de mon mieux, parce que, sous sa
-niaise apparence, il est fort édifiant ; on lui
-pourrait donner comme épigraphe, cette réflexion
-d’un penseur contemporain : « Le monde
-nous est parfois révélé par ses interprètes les
-plus lourds. » Voyez cet amateur plus qu’inhabile,
-<span class="pagenum" id="p208">-208-</span> et plus que tatillon, dont la vanité s’enfle à
-l’idée de se voir illustré par ce graveur qui
-donne aux branches une physionomie ; et le
-voilà tel qu’un taon autour de Bresdin, à le
-piquer deci, delà, des plus sottement dans la
-forme, des plus salutairement quant au fond,
-puisqu’il en résulte les beaux dessins de la collection
-Capin, entre lesquels, particulièrement
-celui des paons doit être admirable.</p>
-
-<p>Maintenant le fol Thierry en a-t-il été pour
-ses avis, et pour un <i lang="la" xml:lang="la">sic vos non vobis</i> finalement
-murmuré ?… En un mot, le recueil de
-fables a-t-il paru illustré par Bresdin ? Je l’ignore
-et j’en doute beaucoup ; mais je laisse à quelque
-bibliophile vétilleux cette solution finale.
-M. Aglaüs Bouvenne a publié un catalogue de
-l’œuvre gravé de Bresdin ; il comprend 61 numéros
-et fait mention de trois des lithographies
-du livre de fables.</p>
-
-<p>Je pourrais décrire encore quelques gravures
-admirées dans des collections étrangères, mais
-l’inspiration n’en diffère pas sensiblement de
-celles que nous avons examinées, et je ne veux
-pas étendre hors de proportions cette longue
-étude.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="p209">-209-</span></p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Aux écrivains déjà mentionnés pour s’être
-occupés de Bresdin, il sied d’ajouter Cladel qui,
-dans <i>Urbains et Ruraux</i>, a consacré un chapitre
-à Bresdin, sous ce titre : <i>Sous-cantonnier
-de l’Arc-de-Triomphe</i>. Paul Arène dans <i>Un
-Vieil Artiste</i>, le chapitre qu’à son tour, il consacre
-à Bresdin, en son <i>Paris-Ingénu</i>, certifie le
-fait qui sert de thème aux variations de Cladel :
-« En 1880, l’année du rude hiver… alors que,
-presque aveugle, il (Bresdin) était réduit, pour
-gagner sa vie, à raccommoder, sous un hangar
-ouvert à tous les vents, les outils des ouvriers
-occupés à balayer la neige des rues. » — Un
-petit article signé <i lang="la" xml:lang="la">Nives</i>, dans <i>L’Art Français</i>
-du 12 janvier 1878, fait discrètement appel à la
-charité, en faveur de Bresdin, et précise le détail :
-« Bresdin, l’auteur du <i>Bon Samaritain</i> et de la
-<i>Fuite en Égypte</i>, Bresdin est balayeur ! Vous
-avez bien lu : balayeur… » — <i lang="la" xml:lang="la">Væ Victis</i>,
-dans un autre volume de Cladel : <i>Raca</i>, traite
-encore de Bresdin.</p>
-
-<p>Le 13 janvier 1885, Monsieur Henry Fouquier
-<span class="pagenum" id="p210">-210-</span> consacre, lui aussi, dans <i>L’Événement</i>, à la mémoire
-de Bresdin, un bienveillant commentaire.</p>
-
-<p>Les éléments de ce travail étaient rassemblés,
-quand il m’a été donné d’apprendre l’existence,
-et de faire la connaissance de Mademoiselle
-Rodolphine Bresdin, fille aînée et préférée du
-graveur. Malgré les irréparables dissensions
-qui divisaient alors le ménage de ses parents,
-elle rendit à son père, dans Sèvres, une visite
-indiquée au cours de l’étude de M. Fourès.</p>
-
-<p>J’ai vu moi-même, chez Mademoiselle Bresdin,
-d’étonnants albums dont elle a patiemment et
-pieusement réuni les éléments divers. Lithographies
-et eaux-fortes s’y entremêlent de magnifiques
-dessins dont, à mon sens, voici la
-provenance. Je ne tiens aucun d’eux pour un
-original proprement dit, et tel est aussi l’avis de
-Mademoiselle Bresdin.</p>
-
-<p>Au moment de livrer un de ses dessins à la
-plume, l’auteur en prenait un calque, aussi
-fouillé que le modèle, à en juger par ces spécimens.
-C’est une grande partie de ces calques
-dont la fille du graveur possède la collection.
-Elle est extraordinaire, et peut, et doit servir
-de prétexte à réunir autour d’elle, quelque prochain
-<span class="pagenum" id="p211">-211-</span> jour, une exposition de l’œuvre de Bresdin,
-sur laquelle le moment est plus que venu d’attirer
-l’attention du public artiste.</p>
-
-<p>Les dessins de M. Capin, et ceux qu’on pourra
-çà et là se procurer, dans quelques rares cabinets
-d’amateurs, formeront, avec les lithographies
-et les eaux-fortes prêtées par tel ou tel, un
-ensemble respectable quant au nombre, mais
-bien principalement, quant au prestige. Ce
-qu’on verra dans ces dessins, ce seront les variations
-des thèmes que j’ai indiqués, mais infiniment
-plus précieuses ; de vieilles villes aux
-pignons historiés et mystérieux, et dont les
-clochers, pareils à des index aigus et levés,
-semblent dévider des nuages ; des montagnes,
-des défilés de maisons ; et devant, et parmi, sous
-d’étranges parasols, des foules lilliputiennes,
-des forêts pleines d’horreur sacrée, des paysages
-hantés de guerriers : Schamyl, qui fut un
-héros de Bresdin ; de plus anciens combats : des
-chars gaulois, la bataille d’Ascalon.</p>
-
-<p>Et, sur l’eau, ce sont les mâts qui s’érigent,
-tels que les clochers de la verte et mouvante
-cité des vagues. — Puis, au-dessus de toutes
-ces choses, la Mort planant, l’inévitable persuasive,
-l’universelle réconciliatrice que, sans nul
-<span class="pagenum" id="p212">-212-</span> doute, l’artiste envisage, selon la belle figure
-de Madame Valmore, comme</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">« … cette cueilleuse d’âmes,</div>
-<div class="verse">Ne les moissonnant pas pour en tuer les flammes,</div>
-<div class="verse">Mais pour les délivrer de leur lourd vêtement,</div>
-<div class="verse">Comme on ôte le sable où dort le diamant. »</div>
-</div>
-
-<p>Et le visiteur, souvent charmé, toujours fasciné,
-devant la révélation de ces dessins qui n’ont
-d’équivalent que dans certains tracés médiumniques,
-de ces dessins que l’on comprend mieux en
-sachant que l’auteur restait parfois de longues
-heures à contempler les araignées tissant leur
-toile, s’ébahira une fois de plus au souvenir de
-celui qui fut l’Ixion du « Moëllon lithographique ».</p>
-
-<p>« Je roule cette pierre depuis cinquante ans »
-a-t-il écrit sur un rocher qui occupe le centre
-d’une de ses compositions. Daniel qui habita
-un temps, rue Fosse-aux-Lions, mais qui, toute
-sa vie, fut livré aux bêtes. Artiste que Gautier
-eût rangé parmi ses <i>grotesques</i>, Vallès, parmi
-ses <i>réfractaires</i>, Verlaine, entre ses <i>maudits</i>,
-et que j’intitule, moi, le <i>Job du Burin</i>.</p>
-
-<p>Quant à son caractère, d’une pure rusticité
-bonasse et naïve, il l’assimile, sur de certains
-<span class="pagenum" id="p213">-213-</span> points, au frère Junipère des <i lang="it" xml:lang="it">Fioretti</i>, ou encore
-au Saint-Joseph de Cupertino des <i>Physionomies
-de Saints</i>.</p>
-
-<p>J’ai, devant moi, deux portraits de Bresdin,
-en des temps meilleurs ; l’un, une gravure de
-M. Aglaüs Bouvenne, présente une tête de reître,
-à la barbe touffue, au crâne socratique, assez
-semblable au Verlaine des dernières années.
-L’autre, bien préférable, une photographie du
-bonhomme, assis, jambes croisées, en attitude
-familière, sous son paletot de grosse étoffe, son
-pantalon à carreaux, sa pipette à la main, la
-tête débonnaire et volontaire, paysanne et fine.</p>
-
-<p>Ixion a cessé de rouler sa pierre, à Sèvres,
-le 11 janvier 1885. Daniel s’est évadé hors de
-cette fosse aux lions que fut pour lui l’existence
-humaine. Job a rendu le dernier soupir dans un
-grenier de quarante mètres de long, où il
-s’efforçait d’acclimater la nature, et dont il
-affirmait avec orgueil, pour exalter les proportions
-d’un tel logis, qu’on ne saurait s’y asphyxier,
-à moins de vingt-cinq francs de charbon.</p>
-
-<p>Son voisin, M. Henri Boutet, nous a légué
-une triste image de Bresdin sur son grabat de
-mort. C’est en un coin de grenier sordide, un
-lit, ou plutôt un coffre en planches ; et dedans,
-<span class="pagenum" id="p214">-214-</span> la dépouille : une sorte de vieux marmot barbu
-et chauve, une poupée en guenilles, aux menottes
-non rejointes. La paillasse est houleuse,
-le lit, trop court ; des hardes y sont accrochées.
-Par terre des sabots, une canne, une casserole,
-une caisse, un casque tonkinois frappé de coups
-d’ombre et de clarté par une lumière de chandelle.</p>
-
-<p>Ce dessin a été racheté le 28 janvier 1891,
-Rue Drouot, dans la vente de Champfleury, qui a
-bien pu supporter la vue d’une telle image de
-<i>sa victime</i> ; Champfleury qui, alors <i>directeur
-de la Manufacture de Sèvres</i>, daigna suivre en
-la compagnie de MM. Cladel, Bracquemont,
-Boulet, et de quelques terrassiers, le convoi de
-l’homme dont il était convaincu d’avoir fait la
-célébrité…</p>
-
-<p>Il lui devait sa fortune.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-
-<h3 id="p2ch3">III<br />
-La Porte ouverte
-au Jardin fermé du Roi</h3>
-
-<p class="c large"><span class="sc">Stéphane Mallarmé</span></p>
-
-<blockquote class="epi">
-<p>« Aidons l’hydre à vider son brouillard. »</p>
-
-<p class="sign"><span class="sc">Mallarmé.</span></p>
-
-</blockquote>
-
-<div class="break"></div>
-<div class="cc"><img src="images/illu5.jpg" alt="" />
-<div class="offr xsmall">Cliché NADAR</div>
-<div class="cc"><span class="sc">Stéphane MALLARMÉ</span><br />
-1842-1898</div>
-</div>
-<div class="chapter"></div>
-<blockquote>
-<p class="ind">« <span class="sc">Mon cher ami</span>,</p>
-
-<p>« Mallarmé vient aujourd’hui à 3 h. ½ à
-l’atelier, Rue de la Sorbonne, voulez-vous y
-venir ?</p>
-
-<p class="sign3">Tout à vous,</p>
-
-<p class="sign2"><span class="sc">Chaulnes</span>.</p>
-
-<p class="sign">Jeudi matin. »</p>
-</blockquote>
-
-<p>Ce billet conservé par moi, et tracé par Paul
-de Chaulnes, au-dessous de l’A patronymique
-des d’Albert et de la couronne ducale, vainement
-je m’efforce d’en préciser la date manquante,
-qui ne peut être ultérieure à 1879,
-mais qui doit être antérieure à 1878, je pense,
-ou 1877. En voici la genèse. Jeune alors, et
-<span class="pagenum" id="p218">-218-</span> très féru de poésie parnassienne, j’en étais à
-mes premières rencontres sur la route du Parnasse
-contemporain, avec le Sphinx-Mallarmé
-(je parle de son œuvre) dont l’énigme me semblait,
-entre toutes, surexcitante. Comme je discourais
-de lui, un soir, dans une réunion mondaine,
-j’eus l’agréable surprise d’apprendre que
-le mystérieux poète fréquentait chez Charles
-Cros, en train, lui-même, de chercher, pour le
-Duc de Chaulnes, la photographie des couleurs.</p>
-
-<p>Je n’eus garde de manquer au rendez-vous
-offert, où je fis la connaissance de l’homme
-remarquable et singulier, duquel de fort exactes
-descriptions ont été tracées.</p>
-
-<p>De jeunes hommes, à peine, en ce temps-là,
-des adolescents, depuis devenus des élèves de ce
-même Mallarmé, ont fait, lors du trépas de ce
-Maître rare, résonner autour de son monument,
-des nénies bien inspirées. J’en veux tout
-d’abord extraire quelques accords expressifs de
-cette manière d’être extérieure de l’individu, qui
-fut, chez celui-ci, partiellement représentative de
-son art : « Une voix douce, musicale, inoubliable »,
-écrit Monsieur André Gide. « Son
-aspect, ajoute Monsieur Albert Mockel, était de
-simplicité, de franchise et même de familiarité,
-<span class="pagenum" id="p219">-219-</span> ennemi de toute pose et de tout geste dramatique. »
-Et plus loin : « Un geste léger qui commentait
-ou venait souligner un beau regard doux
-comme celui d’un frère aîné, finement sourieur
-mais profond, et où il y avait parfois une mystérieuse
-solennité. » Monsieur Mauclair est plus
-étendu : « sa taille moyenne, son air simple
-d’homme grisonnant et d’une mise absolument
-sobre (toujours une Lavallière noire sur un veston
-noir), il parlait de cette voix lente, chantante
-et sourdement voilée… comme dans une église,
-avec une solennité atténuée. On voyait pourtant
-un homme de bonne humeur et de simple abord,
-ni gourmé, ni pompeux, ni précieux… » — « un
-peu de prêtre, un peu de danseuse », écrit à son
-tour, du geste de Mallarmé, un des hommes qui
-l’ont le mieux connu, Georges Rodenbach, « l’aigu
-et fluide enchanteur des <i>Vies Encloses</i> »,
-selon une expression de Mallarmé lui-même.</p>
-
-<p>Voilà pour le personnage, en quelques traits
-exacts, sommaires et corrélatifs, <i lang="la" xml:lang="la">de visu</i> observés,
-puis notés de souvenir par des assidus,
-moins empressés, ce semble, en de funèbres
-instants, à nous renseigner sur son œuvre qu’à
-varier sentimentalement les tristes discours,
-« que leur met en esprit l’amitié » scolastique :
-<span class="pagenum" id="p220">-220-</span> « on a tout le temps désormais pour parler de
-son œuvre ; ceux qui viendront après nous
-pourront mieux en parler encore… » formule le
-premier ; et le second : « d’autres analyseront
-son art si noble », ce qui n’empêche pas Monsieur
-Gide de nous parler excellemment de « l’effrayante
-densité que laisse aux mots (dans ces
-écrits de Mallarmé) la méditation intérieure », et
-Monsieur Mockel de définir avec exactitude cette
-« pensée dont il (Mallarmé) restreignit l’ampleur,
-en apparence au moins, et à dessein comme
-pour en aiguiser mieux la pénétrante vigueur » ;
-aussi, cet « art hermétique et distant » qui « choisit
-des paroles plus mystérieuses pour n’être
-point tenté d’avilir son art » en des temps qui
-n’« accueillent avec joie que les formes les moins
-nobles » de la poésie. Mais à peine d’exemples,
-au cours d’une étude presqu’uniquement théorique,
-pleine d’ailleurs de subtils aperçus, d’ingénieuses
-interprétations de l’art de Mallarmé,
-et que couronne, avec ce mot sincère sur
-l’homme : « il forçait à aimer plus qu’on n’avait
-admiré », un très noble vers inconscient, un de
-ces alexandrins qui se glissent parfois à leur
-insu dans la prose des poètes : « Le cœur qui
-sait aimer, le front qui sait comprendre. » Heureux
-<span class="pagenum" id="p221">-221-</span> déjà qui a su inspirer et mériter le double
-ex-voto d’un tel éloge !</p>
-
-<p>Monsieur Mauclair, une fois épanchée, poétiquement
-et affectivement, la funéraire libation
-de son personnel regret, nous livre de caractéristiques
-formules de l’art de son Maître : « Le
-langage parlé, à ses yeux, n’avait aucun rapport
-avec le langage écrit » et il demeurait « courbé
-sur un manuscrit jusqu’à ce qu’il ne restât
-qu’une condensation de rêve et de style. » Des
-citations développées et bien choisies viennent
-corroborer ces justes expressions, de « leur syntaxe
-elliptique et très concentrée ». Le <i>démon de
-l’ellipse</i>, ce mot avait déjà été prononcé assez
-anciennement, sur le propos de Mallarmé par un
-physiologiste qui, naturellement, en conclut à
-une forme de l’aphasie.</p>
-
-<p>Je préfère les conclusions de nos jeunes<a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a> commentateurs,
-plus poétiques, plus respectueuses,
-peut-être plus vraies, en tout cas plus touchantes,
-de ce désir d’admirer au moins autant
-qu’on avait aimé, cette œuvre dont nous entendons
-Monsieur Gide nous affirmer qu’elle « s’illumine
-tout entière à qui veut bien la pénétrer
-<span class="pagenum" id="p222">-222-</span> intimement, lentement, pas à pas, comme on
-entre dans le système clos d’un Spinosa, d’un
-Laplace, ou dans une géométrie. » Je goûte
-fort aussi cette réflexion de Monsieur Mockel :
-« Qu’on ne soutienne pas que cela n’est point de
-la langue la plus strictement Française. Les
-grammairiens n’ignoraient aucune de ces tournures
-qui mirent tant de gens en désarroi, car
-ils leur ont donné des noms : l’ellipse, la synchise,
-l’apposition, la syllepse, l’anacoluthe, et
-l’on peut croire qu’ils n’auraient pas inventé des
-mots de cette espèce, si l’on n’en avait eu
-besoin. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> Ils ne le sont plus. C’est dire l’âge de cette étude.</p>
-</div>
-<p>Examinons la question à notre tour, et cherchons
-à la circonscrire : le but de toute lecture
-étant d’instruire et de faire réfléchir, bien avant
-que de divertir, tout lecteur qui se laissera
-rebuter par l’érudition enseignante et la précieuse
-linguistique de la <i>Tentation de Saint Antoine</i>
-ou d’<i>Émaux et Camées</i>, par exemple, méritera
-pour le moins, le titre d’illettré, sans conteste.
-On n’en pourrait dire autant du lecteur rebuté
-par l’essai de lecture d’une œuvre de Mallarmé ;
-ce <i lang="la" xml:lang="la">distinguo</i> est nécessaire. L’ayant établi, il
-serait indigne de la plus élémentaire bonne
-foi critique de ne vouloir voir (ainsi qu’on
-<span class="pagenum" id="p223">-223-</span> l’a insinué) que d’arbitraires farceurs ou de
-congénères déments, je ne dirai pas dans les
-fanatiques du genre (je ne sais s’il en existe,
-je n’en ai pas rencontré)<a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a> ; mais dans ceux
-qui justement affirment, au cours de la difficultueuse
-et souvent inextricable lecture de
-Mallarmé, découvrir fréquemment, si ce n’est la
-plupart du temps, un sens non facultatif, mais
-indubitablement absolu, maintes fois plein de
-beauté, de grâce, de profondeur. Qu’il ne se
-découvre qu’à travers circonvolutions et circonvallations,
-qui songe à le contester ? Pas plus
-qu’à en infliger la lecture aux amateurs du <i>style
-coulant</i> ou, à ces producteurs <i>naturellement
-compliqués</i>, si justement définis par Gautier
-dans la préface des <i>Fleurs du Mal</i>, de nous
-offrir leur pensée tout couramment éclose dans
-la langue fluide de George Sand. Mais puisqu’il
-se trouve tant de chalands pour l’<i>écriture</i> diluée,
-tant de poètes et de prosateurs pour les satisfaire,
-on reconnaîtra bien aux écrivains alambiqués et
-aux lecteurs de même acabit, le droit de se rencontrer
-et de se complaire. Surtout, puisqu’en
-fin de compte, je l’ai dit, le sens poursuivi finit
-<span class="pagenum" id="p224">-224-</span> presque toujours par se livrer, légitimant ainsi
-jusque dans leur obscurité maintenue, une foule
-d’obstructions pleines de promesses. Qui sait si
-l’actuelle incompréhension ne les maintient pas
-ainsi comme des réserves de langage, pareilles
-à ces névés faits de neiges éternelles, dont Michelet
-prétend qu’ils demeurent là comme des
-sources prêtes à irriguer le genre humain après
-des saisons de sécheresse mortelle. Un jour
-ainsi, quand le courant de la littérature incolore
-aura emporté et dissipé toutes les idées-mères,
-on verra fondre et se dissoudre ce langage saturé
-de concepts, dont la quintessence redonnera du
-ton aux veules phraséologies.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> Ils ont fait leur apparition.</p>
-</div>
-<p>Je ne disconviens pas qu’un cataclysme de
-bibliothèque n’y soit peut-être nécessaire ; quelques
-suppressions, par des incendies de librairie,
-secondés par des disparitions de texte, aboutissant
-à une de ces formes, de ces tailles tardivement
-infligées, du fait d’un destin ingénieux, à
-des œuvres nativement touffues. Publius Syrus
-offre un exemple éminent de cette adaptation
-fatidique et posthume. On sait que ce latin auteur
-de nombreuses comédies ne se survit qu’en
-fragments émiettés vers par vers, lesquels composent
-une collection d’aphorismes d’une pure
-<span class="pagenum" id="p225">-225-</span> beauté, que peut-être n’aurait pas revêtue à nos
-yeux l’œuvre totale. Je ne pense pas avec certains
-que Mallarmé, mort à près de soixante
-ans, ait été enlevé trop tôt pour avoir accompli
-son œuvre. Je crois que cet accomplissement,
-loin d’être parfait par adjonctions, ne pourrait
-plus, comme à l’œuvre de Publius Syrus, qu’être
-effectué par des suppressions (Mallarmé n’aurait
-pas désavoué ce mot), résultant de <i>crises</i>.</p>
-
-<p>J’ai prononcé à propos de l’art de ce poète,
-deux mots qui le caractérisent bien : alambic et
-quintessence. Abstracteur de quintessence, s’il
-en fut jamais ! c’est pour cela qu’il m’a plu donner
-à cette Étude sur cet alchimiste du verbe, ce
-titre qui lui convient si éminemment, et que
-j’emprunte à un antique bouquin d’alchimie
-déniché dans la bibliothèque de mon savant ami,
-le Professeur Robin, — qui fut aussi l’ami de
-Mallarmé : <i lang="la" xml:lang="la">Janua aperta ad hortum regis conclusum</i> :
-La Porte ouverte au Jardin fermé du
-Roi.</p>
-
-<p>Tentons une excursion dans ce labyrinthe. Je
-le comparerais volontiers à un jardin <i>à la Française</i> ;
-et cette comparaison me mettrait d’accord
-avec ceux de ses commentateurs qui revendiquent
-hautement pour son art ce brevet de nationalité
-<span class="pagenum" id="p226">-226-</span> et ce titre d’origine. Les ormes et les ifs taillés,
-les uns en forme d’arceaux, les autres en guise
-de pyramides, n’en sont pas moins des arbres
-vivaces, des arbustes à feuilles persistantes.
-Savamment émondées par la rhétorique, les
-phrases de Mallarmé n’en composent pas moins
-des poèmes pensifs, des proses pleines de sève,
-pleines de rêve et l’on peut dire des tableaux
-qu’il exécute, comme le fait justement un des
-écrivains cités plus haut : « Les couleurs y sont
-toutes contenues, mais de manière qu’on les découvre
-dans la transparence, et sans qu’un relief
-les trahisse. »</p>
-
-<p>J’ajouterais, pour reprendre ma comparaison
-de cette littérature, aux névés, que sous leur
-forme frigide, les idées y paraissent circuler,
-telles que des poissons sous la glace.</p>
-
-<p>La même similitude nous reporte vers les sommets :
-la raréfaction des idées est proche de la
-raréfaction de l’air ; la condensation des formes,
-si opaque ici pour la plupart, chose curieuse,
-évoque fréquemment, chez les initiés, une vision
-de blancheur, en même temps que de transparence.
-La raison est que l’obscurité de Mallarmé,
-ne réside pas dans le choix des mots, tous élus
-parmi les plus simples, sans recherches de néologismes
-<span class="pagenum" id="p227">-227-</span> ni d’archaïsmes, mais dans leur agencement.
-Des esprits experts en anglicismes, et
-c’était aussi l’opinion de Rodenbach, prétendent
-retrouver des tournures anglaises dans la syntaxe
-de notre auteur, et attribuent à l’enseignement
-quotidien de l’anglais qui fut, on le sait,
-sa très digne vie durant, le plus clair gagne-pain
-de Mallarmé, la déroutante structure de ses
-phrases.</p>
-
-<p>Je ne crois pas<a id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a> pourtant qu’il y ait lieu de
-l’attribuer à l’<i>Euphuisme</i> proprement dit, et
-d’établir une parenté entre l’auteur de <i>l’Après-midi
-d’un faune</i>, et <i>Euphues</i>, le héros de John
-Lillie, pas plus qu’avec Piercy Schafton, portrait
-de ce dernier par Walter Scott. Amado, sa caricature
-Shakespearienne, n’offre en ses <i lang="it" xml:lang="it">concetti</i>,
-d’autre ressemblance avec Mallarmé que de faire
-dire de lui par les pédants et par les princes,
-comme de ce Seigneur : « Il est trop précieux,
-trop orné, trop affecté, trop bizarre pour ainsi
-dire… le fil de sa verbosité est plus fin que les
-termes de son raisonnement. J’abhorre ces raffinés
-fanatiques… Quelle est la plume de paon qui
-a rédigé cette lettre, quelle est la girouette, quel
-<span class="pagenum" id="p228">-228-</span> est le coq de clocher qui en est l’auteur ? Avez-vous
-jamais entendu quelque chose de plus
-drôle ?… Cet homme sert-il Dieu ?… Il ne parle
-pas comme une créature de Dieu. » — Lecteurs
-malévoles qui ne manqueraient pas aujourd’hui
-d’appliquer à Mallarmé l’apostrophe d’Hugo :
-« Prends garde à Marchangy !… »</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">« Tu crois être Ariel, et tu n’es que Vestris ! »</div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> Je suis même persuadé du contraire.</p>
-</div>
-<hr />
-
-
-<p>Abordons à notre tour le sphinx. Ses premiers
-mots sont intelligibles : en voici des plus gracieux :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">« Imiter le Chinois au cœur limpide et fin,</div>
-<div class="verse">De qui l’extase pure est de peindre la fin,</div>
-<div class="verse">Sur ses tasses de neige à la lune ravie,</div>
-<div class="verse">D’une bizarre fleur qui parfume sa vie</div>
-<div class="verse">Transparente, la fleur qu’il a sentie enfant,</div>
-<div class="verse">Au filigrane bleu de l’âme se greffant.</div>
-<div class="verse">… je vais choisir un jeune paysage</div>
-<div class="verse">Que je peindrais encor sur les tasses, distrait.</div>
-<div class="verse">Une ligne d’azur mince et pâle serait</div>
-<div class="verse">Un lac, parmi le ciel de porcelaine nue,</div>
-<div class="verse">Un fin croissant perdu par une blanche nue</div>
-<div class="verse"><span class="pagenum" id="p229">-229-</span> Trempe sa corne calme en la glace des eaux</div>
-<div class="verse">Non loin de trois grands cils d’émeraude, roseaux. »</div>
-</div>
-
-<p>Ce sont, à mon avis, les plus réussis,
-les plus personnels, parmi les vers de la
-première manière du poète. Ils terminent le
-plus clair de son œuvre, parue dans l’année 66
-du <i>Parnasse Contemporain</i>, et couronnent la
-dernière d’une dizaine de pièces d’inspiration
-et de facture assez Baudelairiennes.</p>
-
-<p>J’en citerai intégralement ce sonnet à la sœur
-de Celle qui est trop gaie :</p>
-
-
-<p class="c">A CELLE QUI EST TRANQUILLE</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">« Je ne viens pas ce soir vaincre ton corps, ô bête</div>
-<div class="verse">En qui vont les péchés d’un peuple, ni creuser</div>
-<div class="verse">Dans tes cheveux impurs une triste tempête</div>
-<div class="verse">Sous l’incurable ennui que verse mon baiser.</div>
-
-<div class="verse stanza">Je demande à ton lit le lourd sommeil sans songes</div>
-<div class="verse">Planant sous les rideaux inconnus du remords,</div>
-<div class="verse">Et que tu peux goûter après tes noirs mensonges,</div>
-<div class="verse">Toi qui sur le néant en sais plus que les morts.</div>
-
-<div class="verse stanza">Car le Vice, rongeant ma native noblesse,</div>
-<div class="verse">M’a comme toi marqué de sa stérilité ;</div>
-<div class="verse">Mais tandis que ton sein de pierre est habité</div>
-
-<div class="verse stanza"><span class="pagenum" id="p230">-230-</span> Par un cœur que la dent d’aucun crime ne blesse,</div>
-<div class="verse">Je fuis, pâle, défait, hanté par mon linceul,</div>
-<div class="verse">Ayant peur de mourir lorsque je couche seul. »</div>
-</div>
-
-<p>Voici, maintenant, quelques vers isolés, relevés,
-parmi ceux qui me semblent devoir se
-parfiler, un jour, en l’anthologie de notre
-Syrus, dans le sonnet <i lang="la" xml:lang="la">Vere novo</i> :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">« Puis je tombe énervé de parfums d’arbres, las</div>
-<div class="verse">Et creusant de ma face une fosse à mon Rêve… »</div>
-</div>
-
-<p>Encore, ce vers où <i>l’Azur</i> s’obstine à percer
-l’enveloppant plafond de ténèbres, tramé par les
-nuages et les fumées :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">« Les grands trous bleus que font méchamment les oiseaux. »</div>
-</div>
-
-<p>Et, dans la pièce <i>Les Fleurs</i> :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">« Pour le poète las que la vie étiole. »</div>
-</div>
-
-<p>N’est-il pas poétique, cet ennui des jours casaniers,
-lequel</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">« Croit encore à l’adieu suprême des mouchoirs »,</div>
-</div>
-
-<p class="noindent">non moins que ce doux front <i>taché de son</i>, dans
-lequel le rêveur peut bien voir</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">« Un automne jonché de taches de rousseur » ?</div>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum" id="p231">-231-</span> Voici maintenant, au cours du volume de
-vers, en un poème d’âpre et nerveuse allure,
-les douloureux et risibles martyrs du <i>Guignon</i> :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">« Désolés sans l’orgueil qui sacre l’infortune,</div>
-<div class="verse">Égaux de Prométhée à qui manque un vautour. »</div>
-</div>
-
-<p>Viennent ensuite deux poèmes de plus longue
-haleine. Le premier est, on peut dire <i>le célèbre</i><a id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>
-poème d’Hérodiade, vraiment un Gustave
-Moreau en vers, avec ce mérite de ne pas s’être
-inspiré du peintre. L’héroïne de Mallarmé
-confère au type biblique ce rajeunissement de
-l’hybrider du païen Narcisse. Oui, c’est bien une
-sorte de Narcisse féminin que le personnage
-ainsi présenté de la danseuse des Livres Saints, un
-peu parent aussi de la Salammbô de Flaubert.
-Il me semble, et cette explication me paraît
-tout à fait nécessaire pour s’accorder avec la
-propre version de Mallarmé sur le sens de son
-mythe, que cette Hérodiade nous offre un
-composé des deux femmes de Machœrons ; non
-seulement Hérodiade, mais Salomé, la monstrueuse
-dualité qui exigera la tête de Saint Jean.
-Or, il n’est pas fait allusion à ce final épisode,
-<span class="pagenum" id="p232">-232-</span> sauf par l’indication du caractère qui le doit
-déterminer. Et je crois qu’il y a lieu de voir, en
-cette éloquente suppression, une de ces muettes
-indications que l’écrivain chargeait de s’exprimer
-plus haut que le verbe. Il s’agit donc de
-livrer énigmatiquement le secret du pervers
-<i>féminin</i> qui doit danser pour la décollation d’un
-juste. Le poète procède ainsi, il nous montre
-une jeune Vierge mystérieusement, furieusement
-jalouse de sa propre virginité, jusqu’à
-repousser avec épouvante les gestes de sa vieille
-nourrice qui s’offre à la coiffer et à l’oindre :
-« Reculez ! », s’écrie la farouche Hérodiade,</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">« O femme, un baiser me tûrait.</div>
-<div class="verse">Si la beauté n’était la mort… »</div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> Il l’est devenu.</p>
-</div>
-<p>Et comme la servante se rapproche :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">« Arrête dans ton crime,</div>
-<div class="verse">Qui refroidit mon sang vers sa source ; et réprime</div>
-<div class="verse">Ce geste…</div>
-<div class="verse">Ce baiser, ces parfums offerts…</div>
-<div class="verse i4">… cette main encore sacrilège.</div>
-<div class="verse">Car tu voulais, je crois, me toucher… »</div>
-</div>
-
-<p>Mais la nourrice insiste :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">… « J’aimerais</div>
-<div class="verse">Être à qui le Destin réserve vos secrets.</div>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum" id="p233">-233-</span></p>
-
-<p class="c small">HÉRODIADE</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Oh ! tais-toi !</div>
-</div>
-
-<p class="c small">LA NOURRICE</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Viendra-t-il parfois ?</div>
-</div>
-
-<p class="c small">HÉRODIADE</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Étoiles pures.</div>
-<div class="verse">N’entendez pas !</div>
-</div>
-
-<p class="c small">LA NOURRICE</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i7">… pour qui, dévorée</div>
-<div class="verse">D’angoisse, gardez-vous la splendeur ignorée</div>
-<div class="verse">Et le mystère vain de votre être ?</div>
-</div>
-
-<p class="c small">HÉRODIADE</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9"><span class="sc">Pour moi.</span> »</div>
-</div>
-
-<p>Je souligne cette réponse, qui est le <i>qu’il
-mourût</i> de Mallarmé, et qui nous livre le mot
-de son héroïne. Elle s’exalte et proclamant à sa
-nourrice tel motif de sa rétrospective fureur :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">« C’est quand je me souviens de ton lait bu jadis ! »</div>
-</div>
-
-<p>Elle se compare, en sa virginité, aux trésors
-à jamais ensevelis dans les profondeurs
-du sol, et rythme cette révélatrice incantation
-d’une plus sauvage beauté que les languides
-accents de la fille d’Hamilcar :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><span class="pagenum" id="p234">-234-</span> « Oui, c’est pour moi, pour moi, que je fleuris, déserte !</div>
-<div class="verse">Vous le savez, jardins d’améthyste, enfouis</div>
-<div class="verse">Sans fin dans de savants abîmes éblouis,</div>
-<div class="verse">Ors ignorés, gardant votre antique lumière</div>
-<div class="verse">Sous le sombre sommeil d’une terre première,</div>
-<div class="verse">Vous, pierres où mes yeux comme de purs bijoux</div>
-<div class="verse">Empruntent leur clarté mélodieuse, et vous,</div>
-<div class="verse">Métaux qui donnez à ma jeune chevelure</div>
-<div class="verse">Une splendeur fatale en sa massive allure !</div>
-<div class="verse">Quant à toi, femme née en des siècles malins</div>
-<div class="verse">Pour la méchanceté des antres sibyllins,</div>
-<div class="verse">Qui parles d’un mortel devant qui, des calices</div>
-<div class="verse">De mes robes, arôme aux farouches délices,</div>
-<div class="verse">Sortirait le frisson blanc de ma nudité,</div>
-<div class="verse">Prophétise que si le tiède azur d’été,</div>
-<div class="verse">Pour lequel par instants la femme se dévoile,</div>
-<div class="verse">Me voit dans ma pudeur grelottante d’étoile,</div>
-<div class="verse">Je meurs !</div>
-<div class="verse i5"><i>J’aime l’horreur d’être vierge</i>, et je veux</div>
-<div class="verse">Vivre parmi l’effroi que me font mes cheveux</div>
-<div class="verse">Pour, le soir, retirée en ma couche, reptile</div>
-<div class="verse">Inviolé, sentir en la chair inutile</div>
-<div class="verse">Le froid scintillement de ta pâle clarté,</div>
-<div class="verse">Toi qui te meurs, toi qui brûles de chasteté,</div>
-<div class="verse">Nuit blanche de glaçons et de neige cruelle !</div>
-<div class="verse"><b>. . . . . . . . . . . . . . . .</b></div>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum" id="p235">-235-</span> Puis, après une accalmie où palpite ce beau
-vers :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">« l’azur</div>
-<div class="verse">Séraphique sourit dans les vitres profondes »,</div>
-</div>
-
-<p class="noindent">le suprême aveu de la vierge s’exhale, son « suprême
-sanglot meurtri », avec le dernier accord
-du poème :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">« Vous mentez, ô fleur nue</div>
-<div class="verse">De mes lèvres ! j’attends une chose inconnue,</div>
-<div class="verse">Ou peut-être, ignorant le mystère et vos cris,</div>
-<div class="verse">Jetez-vous les sanglots suprêmes et meurtris</div>
-<div class="verse">D’une enfance sentant parmi les rêveries</div>
-<div class="verse">Se séparer enfin ses froides pierreries. »</div>
-</div>
-
-<p>C’est bien le suprême aveu, le suprême sanglot,
-le dernier accord ; mais leur répercussion
-leur survit ; elle ébauche le secret, lequel, je le
-tiens du poète lui-même, <i>n’est autre que la
-future violation du mystère de son être par un
-regard de Jean qui va l’apercevoir, et payer
-de la mort ce seul sacrilège ; car la farouche
-vierge ne se sentira de nouveau intacte et restituée
-tout entière à son intégralité, qu’au moment
-où elle tiendra entre ses mains la tête
-tranchée en laquelle osait se perpétuer le souvenir
-de la vierge entrevue</i>.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="p236">-236-</span> Tel est ce poème, dont, à défaut de Moreau,
-l’illustrateur aurait pu être encore, et plus expressivement,
-le singulier Aubrey Beardsley.</p>
-
-<p>L’autre poème, amené, lui, à la célébrité, par
-l’interprétation musicale d’un Debussy, est cet
-<i>Après-midi d’un Faune</i>, dont je pus encore me
-procurer, lorsque je connus Mallarmé, un exemplaire
-en première édition, sur papier du Japon,
-orné (?) d’un griffonnage de Manet, et (sans
-doute pour l’amour de Lola de Valence) rattaché
-d’un double cordonnet alterné de rose et de
-noir.</p>
-
-<p>Je n’essaierai pas de <i>traduire</i> cette <i>Églogue</i> ;
-la pensée du poète commence à s’y envelopper
-d’ombres à la fois opaques et diaphanes.</p>
-
-<p>En ces sortes d’interprétations de Mallarmé,
-l’important, pour qu’elles offrent quelque intérêt,
-est de se tenir à égale distance entre la cécité
-volontaire des illettrés, et la compréhension
-de parti-pris, des zélateurs. L’illustre Crookes a
-fait faire un grand pas à la science psychique,
-en refusant de mentionner les apports phénoménaux
-pour n’enregistrer que les déviations infinitésimales.
-Souvenons-nous de cet exemple.</p>
-
-<p>Avec <i>l’Après-midi</i>, le texte de Mallarmé s’obnubile.
-Sur un fond toujours scrupuleusement
-<span class="pagenum" id="p237">-237-</span> prosodique, des courants d’idées circulent, tels
-que des veines dans une agate, ou des taches
-sur un marbre ; mais que d’interruptions et
-de disparitions, qui font penser à cette « clarté
-qui vient par surprise », dans certain vers
-d’Hugo.</p>
-
-<p>Des nymphes, plus que lascives, ce semble,
-lasses</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">« De la langueur goûtée à ce mal d’être deux » ;</div>
-</div>
-
-<p class="noindent">un faune musicien, aux modulations harmonieuses
-et abstruses. En voici les plus claires :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">« Je t’adore, courroux des Vierges, ô délice</div>
-<div class="verse">Farouche du sacré fardeau nu qui se glisse</div>
-<div class="verse">Pour fuir ma lèvre en feu buvant, comme un éclair</div>
-<div class="verse">Tressaille ! La frayeur secrète de la chair :</div>
-<div class="verse">Des pieds de l’inhumaine au cœur de la timide… »</div>
-</div>
-
-<p>Sans omettre ce tableau curieusement pittoresque :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">« Ainsi, quand des raisins j’ai sucé la clarté,</div>
-<div class="verse">Pour bannir un regret par ma feinte écarté,</div>
-<div class="verse">Rieur, j’élève au ciel d’été la grappe vide</div>
-<div class="verse">Et, soufflant dans ses peaux lumineuses, avide</div>
-<div class="verse">D’ivresse, jusqu’au soir je regarde au travers. »</div>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum" id="p238">-238-</span> Et ces vers qui transposent comme un charme
-virgilien :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">« Chaque grenade éclate et d’abeilles murmure »,</div>
-</div>
-
-<p class="noindent">puis :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">« A l’heure où ce bois d’or et de cendres se teinte,</div>
-<div class="verse">Une fête s’exalte en la feuillée éteinte… »</div>
-</div>
-
-<p>En somme faune, moins de Fontainebleau
-que de Rambouillet et qui, nommant le baiser</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">« ce doux rien par leur lèvre ébruité »,</div>
-</div>
-
-<p class="noindent">n’est pas bien loin de Cyrano, qui le définit :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">« Baiser, point rose sur l’i du verbe aimer… »</div>
-</div>
-
-<p>Couronnons cette série de citations avec cette
-charmante</p>
-
-
-<p class="c">SAINTE</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">« A la fenêtre recélant</div>
-<div class="verse i2">Le santal vieux qui se dédore</div>
-<div class="verse i2">De sa viole étincelant</div>
-<div class="verse i2">Jadis avec flûte ou mandore</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Est la Sainte pâle, étalant</div>
-<div class="verse i2">Le livre vieux qui se déplie</div>
-<div class="verse i2">Du <span lang="la" xml:lang="la">Magnificat</span> ruisselant</div>
-<div class="verse i2">Jadis selon vêpre et complie :</div>
-
-<div class="verse i2 stanza"><span class="pagenum" id="p239">-239-</span> A ce vitrage d’ostensoir</div>
-<div class="verse i2">Que frôle une harpe par l’Ange</div>
-<div class="verse i2">Formée avec son vol du soir</div>
-<div class="verse i2">Pour la délicate phalange</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Du doigt que, sans le vieux santal</div>
-<div class="verse i2">Ni le vieux livre, elle balance</div>
-<div class="verse i2">Sur le plumage instrumental,</div>
-<div class="verse i2">Musicienne du silence. »</div>
-</div>
-
-<p>J’y vois, dans le cadre d’une fenêtre lozangée
-de vitraux, une extatique Cécile, les mains détachées
-de sa viole en un geste d’élévation vague,
-semblant frôler un invisible instrument que le
-poète devine être l’aile d’un ange, divine harpe
-aux cordes de plumes, résonnant sans voix en
-deux derniers vers, l’un de concise description,
-l’autre de pénétrant mystère.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Une curiosité, sans doute un caprice de l’euphuisme
-de Mallarmé, c’est la possibilité pour
-lui, de se concilier avec certain grotesque voulu,
-ou des mots grossiers ; ainsi, ces enfants</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><span class="pagenum" id="p240">-240-</span> « Qui, le poing à leur cul, singeront sa fanfare</div>
-<div class="verse">…</div>
-<div class="verse">Ils sont l’amusement des racleurs de rebec,</div>
-<div class="verse">Des marmots, des putains… »</div>
-</div>
-
-<p>Les deux <i>Chansons bas</i> offrent un typique
-exemple de ce comique singulier, à la fois
-gourmé et plaisantin, pince-sans-rire et funambulesque
-(c’est dire Banvillesque). <i>Le Savetier</i> :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">« Le lys naît blanc, comme odeur</div>
-<div class="verse i3">Simplement je le préfère</div>
-<div class="verse i3">A ce bon raccommodeur. »</div>
-</div>
-
-<p>Quant à <i>la Marchande d’herbes aromatiques</i>,
-elle n’est autre qu’une jeune débitante de cette
-lavande destinée à parfumer des endroits secrets ;
-mais le poète lui conseille plutôt de la
-piquer dans sa chevelure pour</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">« Que le brin salubre y sente</div>
-<div class="verse i3">…</div>
-<div class="verse i3">Ou conduise vers l’époux</div>
-<div class="verse i3">Les prémices de tes poux. »</div>
-</div>
-
-<p>Il est intéressant de placer en regard de ce
-bizarre filon la très gracieuse veine de madrigal
-qui fut une grâce de notre auteur.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="p241">-241-</span> Le suivant sonnet, souvent cité, en est le type
-accompli. Il en existe deux versions ; je citerai
-la première ; outre qu’elle est plus à mon goût,
-elle plaira mieux aussi à ceux que je désire renseigner.
-Mallarmé <i>polissait</i> et <i>repolissait</i>, resserrant
-sans cesse sa pensée, on sait avec quelle
-insistance, et sans toujours améliorer ainsi qu’il
-advint, notamment, à Ronsard.</p>
-
-<p>Écoutez le</p>
-
-
-<p class="c">PLACET FUTILE</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">« J’ai souvent rêvé d’être, ô duchesse, l’Hébé</div>
-<div class="verse">Qui rit sur votre tasse au baiser de tes lèvres.</div>
-<div class="verse">Mais je suis un poète, un peu moins qu’un abbé</div>
-<div class="verse">Et n’ai point jusqu’ici figuré sur le Sèvres.</div>
-
-<div class="verse stanza">Puisque je ne suis pas ton bichon embarbé,</div>
-<div class="verse">Ni tes bonbons, ni ton carmin, ni tes jeux mièvres</div>
-<div class="verse">Et que pourtant sur moi ton regard est tombé,</div>
-<div class="verse">Blonde dont les coiffeurs divins sont des orfèvres !</div>
-
-<div class="verse stanza">Nommez-nous, vous de qui les souris framboisés</div>
-<div class="verse">Sont un léger troupeau d’agneaux apprivoisés</div>
-<div class="verse">Qui vont broutant les cœurs et bêlant aux délyres.</div>
-
-<div class="verse stanza">Nommez-nous… et Boucher, sur un rose éventail</div>
-<div class="verse">Me peindra flûte en mains, ramenant ce bercail,</div>
-<div class="verse">Duchesse, nommez-moi berger de vos sourires. »</div>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum" id="p242">-242-</span> Voilà bien notre Faune de Rambouillet ; c’est
-terriblement précieux, mais vraiment joli, bien
-notamment le huitième vers, et le dernier.</p>
-
-<p>Maintenant, pour l’intelligence de ce qui va
-suivre, qui va nous révéler, dans son caractère,
-comme dans son œuvre, un Mallarmé moins
-connu, qu’on veuille bien se représenter un personnage
-mythique (je ne dis pas mystique) lequel,
-s’il avait existé, ce qui est peu probable, aurait
-joué dans l’existence et dans l’inspiration de notre
-poète, le rôle d’une Béatrix profane, un contemporain
-composé de la Cynthia d’Ovide, de la
-Laure de Pétrarque et de l’Hélène de Ronsard.
-La dame, que nous appellerons, si vous voulez,
-Chéry-Legrand, outre le placet ci-dessus et telles
-autres pièces éparses dans l’œuvre, aurait encore
-inspiré au poète les deux sonnets suivants, qui
-ne figurent pas dans l’édition de Déman, et qui
-sont, sinon tout à fait inédits, du moins plus
-ignorés.</p>
-
-
-<p class="c">SONNET A ELLE</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">« O si chère de loin et proche et blanche, si</div>
-<div class="verse">Délicieusement toi, Chéry, que je songe</div>
-<div class="verse">A quelque baume rare, émané par mensonge</div>
-<div class="verse">Sur aucun bouquetier de cristal obscurci.</div>
-
-<div class="verse stanza"><span class="pagenum" id="p243">-243-</span> Le sais-tu, oui ! pour moi voici des ans, voici</div>
-<div class="verse">Toujours que ton sourire éblouissant prolonge</div>
-<div class="verse">La même rose avec son bel été qui plonge</div>
-<div class="verse">Dans autrefois, et puis dans le futur aussi.</div>
-
-<div class="verse stanza">Mon cœur qui, dans les nuits, parfois cherche à s’entendre</div>
-<div class="verse">Ou de quel dernier mot t’appeler le plus tendre</div>
-<div class="verse">S’exalte en celui rien que chuchoté de sœur.</div>
-
-<div class="verse stanza">N’était, très grand trésor et tête si petite,</div>
-<div class="verse">Que tu m’enseignes bien toute une autre douceur</div>
-<div class="verse">Tout bas par le baiser seul dans les cheveux dite. »</div>
-</div>
-
-
-<p class="c">SONNET DU 1<sup>er</sup> JANVIER 1888</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">« Chéry, sans trop d’aurore à la fois enflammant</div>
-<div class="verse">La rose qui, cruelle ou déchirée et lasse</div>
-<div class="verse">Même du blanc habit de pourpre, le délace</div>
-<div class="verse">Pour ouïr sous sa chair pleurer le diamant.</div>
-
-<div class="verse stanza">Oui, sans ces crises de rosée ! et gentiment</div>
-<div class="verse">Ni brise si le ciel avec, orageux, passe,</div>
-<div class="verse">Jalouse d’apporter on ne sait quel espace</div>
-<div class="verse">Au simple au jour le jour très vrai du sentiment.</div>
-
-<div class="verse stanza">Ne te semble-t-il pas, Chéry, que chaque année</div>
-<div class="verse">D’où sur ton front renaît la grâce spontanée</div>
-<div class="verse">Suffise selon quelque apparence, et pour moi,</div>
-
-<div class="verse stanza"><span class="pagenum" id="p244">-244-</span> Comme un éventail frais dont la chambre s’étonne</div>
-<div class="verse">A raviver du peu qu’il faut ici d’émoi,</div>
-<div class="verse">Toute notre native amitié monotone. »</div>
-</div>
-
-<p>Le 1<sup>er</sup> janvier 1889 est fêté par cette</p>
-
-
-<p class="c">CHANSON<br />
-<i>sur un vers composé par Chéry</i>.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">« Si tu veux nous nous aimerons</div>
-<div class="verse i2">Avec la bouche sans le dire,</div>
-<div class="verse i2">Cette rose tu l’interromps</div>
-<div class="verse i2">Et verses du silence pire.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Aucuns traits émanés si prompts</div>
-<div class="verse i2">Que de ton tacite sourire,</div>
-<div class="verse i2">Si tu veux nous nous aimerons</div>
-<div class="verse i2">Avec la bouche sans le dire.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Muet, muet entre ses ronds</div>
-<div class="verse i2">Sylphe dans la pourpre d’empire</div>
-<div class="verse i2">Un baiser flambant se déchire</div>
-<div class="verse i2">Jusqu’aux pointes des ailerons.</div>
-<div class="verse i2">Si tu veux nous nous aimerons. »</div>
-</div>
-
-<p>Sur ce thème palpite une infinité de légers
-quatrains, de distiques pleins de badinages<a id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a>,
-<span class="pagenum" id="p245">-245-</span> où passe comme un souffle des <i>Chansons des
-Rues et des Bois</i> et qui se posent, tels que des
-papillons, sur des livres, des éventails, des photographies ;</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> Inédits pour la plupart jusqu’aux derniers jours de 1920.</p>
-</div>
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">« Pour un lotus bleu, don inepte,</div>
-<div class="verse i2">La blonde Starnabuzaï</div>
-<div class="verse i2">Le recevait comme on accepte</div>
-<div class="verse i2">Un abbé qui n’est point haï »,</div>
-</div>
-
-<p class="noindent">écrivait Victor Hugo dans le livre que je viens
-de nommer. C’est ainsi, « pour le don inepte »
-et galant de tous les menus lotus bleus que nous
-allons effeuiller, que notre « poète un peu moins
-qu’un abbé » dut être reçu par la blonde Starnabuzaï
-de son rêve.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">« Un mot au coin que j’avertisse :</div>
-<div class="verse i2">La dame qu’ici vous voyez,</div>
-<div class="verse i2">Dans la fresque du Primatice</div>
-<div class="verse i2">A des cheveux blonds déployés. »</div>
-</div>
-
-<hr />
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">« Blanche Japonaise narquoise</div>
-<div class="verse i2">Je me taille dès mon lever</div>
-<div class="verse i2">Pour robe un morceau bleu turquoise</div>
-<div class="verse i2">Du ciel à qui je fais rêver. »</div>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum" id="p246">-246-</span></p>
-
-<hr />
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">« Sans les mettre dans vos souliers</div>
-<div class="verse i2">Comme Noël aux châtelaines,</div>
-<div class="verse i2">Déesse, il sied que vous fouliez</div>
-<div class="verse i2">De votre pas nu ces fleurs vaines. »<a id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a></div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_24" href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a> En envoyant des fleurs.</p>
-</div>
-<hr />
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">« Lilith<a id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a> confie à votre soin</div>
-<div class="verse i2">Le rejeton qu’elle a fait naître,</div>
-<div class="verse i2">Pour qu’assis en un petit coin,</div>
-<div class="verse i2">Ainsi vous revoyiez son maître. »</div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_25" href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a> Chatte de Mallarmé.</p>
-</div>
-<hr />
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">« Ta lèvre contre le cristal</div>
-<div class="verse i2">Gorgée à gorgée y compose</div>
-<div class="verse i2">Le souvenir pourpre et vital</div>
-<div class="verse i2">De la moins éphémère rose. »<a id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a></div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_26" href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a> Avec un verre d’eau.</p>
-</div>
-<hr />
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">« Voici la date, tends un coin</div>
-<div class="verse i2">De ta fraîche bouche étonnée</div>
-<div class="verse i2">Où la nature prend le soin</div>
-<div class="verse i2">De te rajeunir d’une année. »<a id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a></div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_27" href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a> 1<sup>er</sup> avril 1887 — (Jour de la naissance de la Dame).</p>
-</div>
-<p><span class="pagenum" id="p247">-247-</span></p>
-
-<hr />
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">« Paon<a id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a>, nous voici, par la merveille</div>
-<div class="verse i2">De ton beau rire et du printemps,</div>
-<div class="verse i2">Ramenés tous deux à la veille</div>
-<div class="verse i2">Du jour où tu n’as que vingt ans »<a id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a>.</div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_28" href="#FNanchor_28"><span class="label">[28]</span></a> Nom d’amitié donné à la Dame.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_29" href="#FNanchor_29"><span class="label">[29]</span></a> 1<sup>er</sup> avril 1889.</p>
-</div>
-<hr />
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">« Les seuls fruits d’or sont où vous êtes,</div>
-<div class="verse i2">N’allez pas vous enfuir demain,</div>
-<div class="verse i2">Et le ciel reprendra ses fêtes</div>
-<div class="verse i2">Sur un geste de votre main »<a id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a>.</div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_30" href="#FNanchor_30"><span class="label">[30]</span></a> Probablement à l’occasion d’un projet de départ pour le
-Midi.</p>
-</div>
-<hr />
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">« A l’oubli, tendre défi d’ailes,</div>
-<div class="verse i2">Les instants qu’ils nous ont valus</div>
-<div class="verse i2">Attardés, inquiets, fidèles,</div>
-<div class="verse i2">Voltigent autour des <i>Talus</i> »<a id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a>.</div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_31" href="#FNanchor_31"><span class="label">[31]</span></a> « A Chéry. (Après la démolition de la Maison des Talus) ».
-9 novembre 1890. Une photographie de la même demeure s’orne
-de ce distique :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">« Riante et sans air de détresse</div>
-<div class="verse i2">La maison attend sa maîtresse. »</div>
-</div>
-</div>
-<p><span class="pagenum" id="p248">-248-</span></p>
-
-<hr />
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">« Que la Dame soit en joie !<a id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a></div>
-<div class="verse i3">Sous cette pierre elle a mis</div>
-<div class="verse i3">Le vœu que sa maison voie</div>
-<div class="verse i3">Venir les mêmes amis. »</div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_32" href="#FNanchor_32"><span class="label">[32]</span></a> Pour la reconstruction sans doute.</p>
-</div>
-<hr />
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">« Un an de moins, mignonne, est traître.</div>
-<div class="verse i2">Au retour de chaque printemps,</div>
-<div class="verse i2">Tu finiras par disparaître…</div>
-<div class="verse i2">Il faut t’arrêter à vingt ans. »<a id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a></div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_33" href="#FNanchor_33"><span class="label">[33]</span></a> Anniversaire de 1891.</p>
-</div>
-<hr />
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">« Ma Chéry, pour faire semblant,</div>
-<div class="verse i2">Dans une piscine éternelle</div>
-<div class="verse i2">Trempe son pied au reflet blanc,</div>
-<div class="verse i2">Mais la source jeune est en elle. »<a id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a></div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_34" href="#FNanchor_34"><span class="label">[34]</span></a> Evian 1891.</p>
-</div>
-<hr />
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">« Tu choisis ton temps pour renaître !</div>
-<div class="verse i2">Tout de la fleur ivre et debout</div>
-<div class="verse i2">Jusqu’au rayon de la fenêtre</div>
-<div class="verse i2">Sourit, et tu fais comme tout. »<a id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a></div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_35" href="#FNanchor_35"><span class="label">[35]</span></a> 1<sup>er</sup> avril 1892.</p>
-</div>
-<p><span class="pagenum" id="p249">-249-</span></p>
-
-<hr />
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">« Fermé, je suis le sceptre aux doigts</div>
-<div class="verse i2">Et, contente de cet empire,</div>
-<div class="verse i2">Ne m’ouvrez jamais si je dois</div>
-<div class="verse i2">Dissimuler votre sourire. »<a id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor">[36]</a></div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_36" href="#FNanchor_36"><span class="label">[36]</span></a> Un éventail.</p>
-</div>
-<hr />
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">« Là-bas, de quelque vaste aurore</div>
-<div class="verse i2">Pour que son vol revienne vers</div>
-<div class="verse i2">Ta petite main qui s’ignore</div>
-<div class="verse i2">J’ai marqué cette aile d’un vers. »<a id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor">[37]</a></div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_37" href="#FNanchor_37"><span class="label">[37]</span></a> Autre éventail.</p>
-
-<p>La femme et la fille du poète ont, elles aussi, leurs éventails,
-qui s’éploient en l’œuvre publiée. Le dernier est le plus charmant
-et contient, outre cette expressive définition de soi-même :
-« l’unanime pli », ces gracieux vers :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">« Une fraîcheur de crépuscule</div>
-<div class="verse i2">Te vient à chaque battement</div>
-<div class="verse i2">Dont le coup prisonnier recule</div>
-<div class="verse i2">L’horizon délicatement.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Vertige ! Voici que frissonne</div>
-<div class="verse i2">L’espace comme un grand baiser</div>
-<div class="verse i2">…</div>
-<div class="verse i2">Le sceptre des rivages roses</div>
-<div class="verse i2">Stagnants sur les soirs d’or, ce l’est</div>
-<div class="verse i2">Ce blanc vol fermé que tu poses</div>
-<div class="verse i2">Contre le feu d’un bracelet. »</div>
-</div>
-</div>
-<hr />
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">« Musique dedans endormie</div>
-<div class="verse i2">Il suffit pour te rendre aux cieux</div>
-<div class="verse i2"><span class="pagenum" id="p250">-250-</span> Que la bouche de cette amie</div>
-<div class="verse i2">Ouvre son baiser gracieux. »</div>
-</div>
-
-<hr />
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">« Plus rapide à tire-d’aile</div>
-<div class="verse i2">Que lui de prendre le train,</div>
-<div class="verse i2">Un joyeux baiser fidèle</div>
-<div class="verse i2">Devancera mon quatrain. »<a id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor">[38]</a></div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_38" href="#FNanchor_38"><span class="label">[38]</span></a> 15 août 1898 — (sans doute un des derniers quatrains).</p>
-</div>
-<hr />
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">« Ceci, Seigneur, est mon livre de messe</div>
-<div class="verse i1">Où je vous nomme et vous prie en latin</div>
-<div class="verse i1">Afin qu’au ciel, dont je fus la promesse,</div>
-<div class="verse i1">Triomphe tard mon sourire enfantin. »<a id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor">[39]</a></div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_39" href="#FNanchor_39"><span class="label">[39]</span></a> Sur un paroissien.</p>
-</div>
-<hr />
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">« Par un paraphe et des vers attestons</div>
-<div class="verse i1">Que c’est pour vous, et non pour d’autres dames,</div>
-<div class="verse i1">Seule Chéry, qu’à l’art nous demandâmes</div>
-<div class="verse i1">Ce fier portrait du plus beau des vestons. »<a id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor">[40]</a></div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_40" href="#FNanchor_40"><span class="label">[40]</span></a> Sur un portrait de lui-même.</p>
-</div>
-<p>Le badinage s’accentue et se précipite, comiquement
-sérieux, toujours tendre, mais tournant
-au calembour, aux vers inspirés par la
-coca :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2"><span class="pagenum" id="p251">-251-</span> « Tout ce noir charbon que tu verses</div>
-<div class="verse i2">Parmi tes entrailles perverses,</div>
-<div class="verse i2">Prends garde, après quelque bonheur,</div>
-<div class="verse i2">Qu’il ne te naisse un ramoneur. »<a id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor">[41]</a></div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_41" href="#FNanchor_41"><span class="label">[41]</span></a> Sur un bocal de charbon de Belloc.</p>
-</div>
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">« J’aime à regarder Chéry</div>
-<div class="verse i2">En qui tout, jusqu’au nez rit. »</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">« A tant manger je serais,</div>
-<div class="verse i2">Non Diane, mais Cérès. »</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">« Une Dame à qui j’ai donné le nom de <i>Paon</i></div>
-<div class="verse i2">Possède, paraît-il, un fort joli tympan. »</div>
-
-<div class="verse i1 stanza">« Quand sur mon tu-tul quelqu’un fait pan pan,</div>
-<div class="verse i1">Je pousse des cris comme un petit paon. »</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">« J’ai cueilli pour que tu me crusses</div>
-<div class="verse i2">Galant, ces violettes russes. »<a id="FNanchor_42" href="#Footnote_42" class="fnanchor">[42]</a></div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_42" href="#FNanchor_42"><span class="label">[42]</span></a> Bouquet.</p>
-</div>
-<div class="poetry">
-<div class="verse">« Cette fleur comme toi la même chaque année</div>
-<div class="verse">Est mon remercîment, Chéry, que tu sois née. »<a id="FNanchor_43" href="#Footnote_43" class="fnanchor">[43]</a></div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_43" href="#FNanchor_43"><span class="label">[43]</span></a> Anniversaire.</p>
-</div>
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">« Belle, ne laissez jamais choir</div>
-<div class="verse i2">De larme sur ce fin mouchoir. »<a id="FNanchor_44" href="#Footnote_44" class="fnanchor">[44]</a></div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_44" href="#FNanchor_44"><span class="label">[44]</span></a> A Madame Chéry-Legrand, qui m’avait prêté l’un de ses
-mouchoirs, quand je manquais du mien. — En le lui rendant
-blanchi.</p>
-</div>
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2"><span class="pagenum" id="p252">-252-</span> « Marie et Chéry, Magnier et Legrand</div>
-<div class="verse i2">Sont de très hautes nymphes s’adorant. »</div>
-
-<div class="verse stanza">« On pourrait bien fouiller l’Europe et l’Améri-</div>
-<div class="verse">Que, avant de rien trouver qui ressemble à Chéry. »<a id="FNanchor_45" href="#Footnote_45" class="fnanchor">[45]</a></div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_45" href="#FNanchor_45"><span class="label">[45]</span></a> Vu et estampillé par S. M.</p>
-</div>
-<p>Puis, ces menus <i lang="la" xml:lang="la">castigant ridendo</i> :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">« Soyez, mes yeux, à jamais étonnés :</div>
-<div class="verse i1">Chéry-Legrand met ses doigts dans son nez !</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Peut-elle, sur quels pipeaux</div>
-<div class="verse i2">Les mettre mieux à propos ?</div>
-
-<div class="verse i1 stanza">Chéry-Legrand, qu’on croirait une sainte,</div>
-<div class="verse i1">Caresse aussi la bouteille d’absinthe.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Son doux œil est agrandi</div>
-<div class="verse i2">Après le Cherry-Brandy.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">En elle rien ne semble atone</div>
-<div class="verse i2">Quand elle mange un panatone<a id="FNanchor_46" href="#Footnote_46" class="fnanchor">[46]</a>.</div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_46" href="#FNanchor_46"><span class="label">[46]</span></a> Nom d’un gâteau milanais.</p>
-</div>
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Elle a ce mignon travers</div>
-<div class="verse i3">De comprendre un peu mes vers. »</div>
-</div>
-
-<p>A son tour, le <i>mirliton</i> du même à la même,
-dont voici le déroulement fantasque :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2"><span class="pagenum" id="p253">-253-</span> « Tous, de l’amitié ! Sans ça l’on</div>
-<div class="verse i2">Ne saurait orner mon salon.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">J’ai, sur ce mirliton rêveur,</div>
-<div class="verse i2">Ma devise : « <i><span lang="la" xml:lang="la">Amor</span> <span lang="en" xml:lang="en">for ever</span></i><a id="FNanchor_47" href="#Footnote_47" class="fnanchor">[47]</a>. »</div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_47" href="#FNanchor_47"><span class="label">[47]</span></a> Un mot changé.</p>
-</div>
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Augusta Holmès m’accommode</div>
-<div class="verse i2">Comme femme et même comme ode<a id="FNanchor_48" href="#Footnote_48" class="fnanchor">[48]</a>.</div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_48" href="#FNanchor_48"><span class="label">[48]</span></a> Sur une photographie du prix de Rome d’Henri Regnault :
-Thétis apportant des armes à Achille : « Augusta Holmès indique
-à ces messieurs qu’un casque est inutile ayant sa chevelure.</p>
-</div>
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">A nos <i lang="en" xml:lang="en">five</i> Hortense Schneider</div>
-<div class="verse i2">Ote sa pelisse d’eider.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Coppée, aussi je le reçois,</div>
-<div class="verse i2">Reste l’honneur du vers François.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Quel chignon topaze ou saur</div>
-<div class="verse i2">Subjugue à présent Champsaur ?</div>
-
-<div class="verse i1 stanza">Quelquefois je nomme Adrien</div>
-<div class="verse i1">Marx mon docteur, quand je n’ai rien.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Portalier, un cœur, mais des seins</div>
-<div class="verse i2">Pas plus que tous les médecins.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Je m’accoude dans le bain</div>
-<div class="verse i2">Aimant entendre Robin.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza"><span class="pagenum" id="p254">-254-</span> Mon goût correct s’est gendarmé</div>
-<div class="verse i2">Contre ces vers de Mallarmé. »</div>
-</div>
-
-<p>Enfin épars sur des albums, des cahiers Japonais
-aux croquis de félins, de singes et d’oiseaux :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">« Cette chatte humble et tendre à qui l’attache</div>
-<div class="verse i1">Porte un paraphe illustre pour moustache. »</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">« J’aimerais que l’on attachât</div>
-<div class="verse i2">A notre sonnette ce chat. »</div>
-
-<div class="verse i1 stanza">« Ce triste hibou, s’il neige ou bruine,</div>
-<div class="verse i1">N’a pas, aux Talus, trouvé de ruine. »</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">« On ne voit pas dans les rues</div>
-<div class="verse i2">Tous les jours de telles grues. »</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">« La descendance d’un singe</div>
-<div class="verse i2">Folle et vierge de tout linge</div>
-<div class="verse i2">Se berce en grappe jusqu’au</div>
-<div class="verse i2">Perchoir où songe Coco. »</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">« Dans ce monde ailé, rampant,</div>
-<div class="verse i2">Le talent n’omit qu’un paon. »</div>
-
-<div class="verse stanza">« Gourmand comme une chatte ou comme une abbesse</div>
-<div class="verse">Je vois sur ce feuillet une bouillabaisse. »</div>
-</div>
-
-<p>Et, pour conclure, ces dédicaces des neuf
-cahiers de poésie :</p>
-
-<ul>
-<li><span class="pagenum" id="p255">-255-</span> <span class="blkr">1<sup>er</sup></span> cahier, exemplaire I. — De la très chère Chéry.</li>
-<li><span class="blkr">2<sup>e</sup></span> cahier, exemplaire I. — De la très blonde Chéry.</li>
-<li><span class="blkr">3<sup>e</sup></span> cahier, exemplaire I. — De la très blanche Chéry.</li>
-<li><span class="blkr">4<sup>e</sup></span> cahier, exemplaire I. — De la très bonne Chéry.</li>
-<li><span class="blkr">5<sup>e</sup></span> cahier, exemplaire I. — De la très jeune Chéry.</li>
-<li><span class="blkr">6<sup>e</sup></span> cahier, exemplaire I. — De la très tendre Chéry.</li>
-<li><span class="blkr">7<sup>e</sup></span> cahier, exemplaire I. — De la très sage Chéry.</li>
-<li><span class="blkr">8<sup>e</sup></span> cahier, exemplaire I. — De la très belle Chéry.</li>
-<li><span class="blkr">9<sup>e</sup></span> cahier, exemplaire I. — De la très Chéry-Legrand.</li>
-</ul>
-<p>Il y eut aussi une série d’adresses d’amis, en
-quatrains, dont je cite cet exemple :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">« Je te lance mon pied vers l’aîne</div>
-<div class="verse i2">Facteur, si tu ne vas où c’est</div>
-<div class="verse i2">Que rêve mon ami Verlaine</div>
-<div class="verse i2">Ru’Didot, hôpital Broussais. »</div>
-</div>
-
-<p>On trouverait sans doute moyen d’établir un
-ordre plus méthodique et plus méticuleux entre
-ces quatrains et ces distiques inédits, bien qu’ils
-n’aient guère, entre eux, d’autre rapport que
-celui d’être adressés à une seule personne. Je
-laisse à d’autres ce précieux soin. Quatrains et
-<span class="pagenum" id="p256">-256-</span> distiques, je les ai donnés à peu près distribués
-comme ils l’étaient, quand ils m’ont été donnés
-à moi-même, en leur temps.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Approchons du gouffre obscur des proses.
-Les abords en sont accessibles, tout comme
-ceux des premiers poèmes. C’est encore, selon
-Baudelaire, selon Poë, selon Aloÿsius Bertrand,
-que débutent ces poèmes en prose. Dans <i>le phénomène
-futur</i>, « le montreur de choses passées »,
-exhibe « une femme d’autrefois » à « une malheureuse
-foule vaincue par la maladie immortelle
-et le péché des siècles ». Dans la <i>plainte
-d’automne</i>, le poète, veuf de son amie, écoute
-l’orgue de Barbarie « l’instrument des tristes »
-et « ne lance pas un sou par la fenêtre, de peur
-de se déranger, ou de s’apercevoir que l’instrument
-ne chantait pas seul. » <i>Le démon de l’analogie</i>,
-déjà plus arcane, fait obséder l’esprit d’un
-rêveur, par les idées et images correspondantes
-aux « lambeaux maudits d’une phrase absurde » ;
-le tout en apparence incohérent finit par rencontrer
-son explication dans la mise en présence
-<span class="pagenum" id="p257">-257-</span> d’objets, qui semblent avoir impressionné de
-loin la pensée du bizarre promeneur. Le <i>pauvre
-enfant pâle</i> est comme la préventive complainte
-du guillotiné. Pour le moment, ce triste gosse
-n’est qu’un petit chanteur des rues, auquel le
-poète rend cet oracle tragique : « Et ta complainte
-est si haute, si haute, que ta tête nue
-qui se lève en l’air à mesure que ta voix
-monte, semble vouloir partir de tes petites
-épaules. Petit homme, qui sait si elle ne s’en ira
-pas un jour, quand, après avoir crié longtemps
-dans les villes, tu auras fait un crime ?… »</p>
-
-<p>« Ta tête se dresse toujours et veut te quitter,
-comme si d’avance elle savait… »</p>
-
-<p><i>La pipe</i>, reprise, refumée pour la première
-fois depuis un séjour à Londres, reporte, remporte,
-en une bouffée, un fumeur vers le rivage
-brumeux, et lui rappelle tendrement sa « pauvre
-bien aimée errante, en habits de voyageuse, » coiffée
-de ce chapeau « que les riches dames jettent
-en arrivant…, et que les pauvres bien aimées
-regarnissent pour bien des saisons encore. Autour
-de son cou, s’enroulait le terrible mouchoir
-qu’on agite en se disant adieu pour toujours ». — <i>Un
-spectacle interrompu</i> n’est autre que celui
-patiemment guetté par les clients des montreurs
-<span class="pagenum" id="p258">-258-</span> d’ours ; à savoir la révolte de ce dernier
-contre son belluaire. Mallarmé l’interpréta autrement,
-spectateur « étonné de n’avoir pas
-senti, cette fois encore, le même genre d’impression
-que ses semblables », et conclut de
-cette étreinte un peu trop étroite, infligée par
-le fauve à son « aîné subtil » qu’elle ne veut
-que lui dire : « Explique-moi la vertu de cette
-atmosphère de splendeur, de poussière et de
-voix, où tu m’appris à me mouvoir. »</p>
-
-<p><i>Réminiscence</i> nous présente un petit frère du
-<i>pauvre enfant pâle</i>, un orphelin errant « en
-noir et l’œil vacant de famille ». La rencontre
-d’un fils de pitre le lui fait regretter, au récit des
-grimaces d’un père <i>farce</i>, d’une maman qui
-mange de la filasse aux bravos de la foule. « Tu
-ne sais rien, ajoute le narrateur, des parents
-sont des gens drôles, qui font rire. » Et l’orphelin
-s’éloigne, « déçu tout-à-coup, de n’avoir
-pas de parents. »</p>
-
-<p>La <i>déclaration foraine</i> s’illumine de la fantaisie
-d’une belle promeneuse, soudainement induite
-par un charitable élan, à se substituer au
-phénomène manquant dans une baraque miséreuse.</p>
-
-<p>Le <i>nénuphar blanc</i> est cueilli par le canotier,
-<span class="pagenum" id="p259">-259-</span> au retour et en souvenir d’une aquatique
-promenade employée à ne point voir, à entendre
-qu’à peine effleurer d’un pas le gravier, une
-mystérieuse riveraine.</p>
-
-<p><i>L’ecclésiastique</i>, de fantaisie macabre et
-bouffonne, nous fait assister aux solitaires et
-printaniers ébats d’un jeune abbé, sorte de Narcisse
-noir et capricant, traitant les touffes
-d’herbes comme « les bruns adolescents » traitent
-leurs « oreillers » dans les vers de Baudelaire.
-Personnage qu’on dirait échappé d’un livre de
-Daudet, pour se rouler dans cette syntaxe.</p>
-
-<p><i>La gloire</i>, l’écrivain vient d’apprendre à la
-connaître, et plus « rien ne l’intéressera d’appelé
-par quelqu’un ainsi ». C’est la forêt de Fontainebleau
-qui lui donne cette leçon, un jour
-qu’ayant pris le train, en même temps que
-nombre de voyageurs, pour y goûter les splendeurs
-de l’automne, il s’aperçoit que nul autre
-que lui n’a eu cette pitié envers la <i>glorieuse</i>
-forêt, et que le train l’« avait déposé là seul ».</p>
-
-<p>Le <i>conflit</i> s’établit entre Mallarmé (toujours
-impersonnel, bien entendu) et des terrassiers
-qui, cette année-là, sous prétexte de travaux de
-voie ferrée, lui empoisonnent sa villégiature de
-Valvins, « le séjour chéri pour la désuétude et
-<span class="pagenum" id="p260">-260-</span> de l’exception, tourné par les progrès en cantine
-d’ouvriers de chemins de fer. » — « Je suis le
-malade des bruits (continue Mallarmé qui partage
-cette infirmité avec Madame Vigée-Lebrun)
-et m’étonne que presque tout le monde répugne
-aux odeurs mauvaises, moins au cri. » Et l’antagonisme
-s’établit entre l’écrivain et ses voisins
-bruyants. Mais le dimanche, avec sa soûlerie,
-vient à son tour terrasser ces manœuvres, et le
-poète rendu à son silencieux repos, rêve aux
-étoiles.</p>
-
-<p>Mais ceci, anecdotes et poèmes, ne représente
-que bagatelles de la porte, « riens auxquels on
-a fait un sort exagéré » selon l’expression de
-Mallarmé dans sa préface.</p>
-
-<p>Des portraits suivent : un croquis de Baudelaire<a id="FNanchor_49" href="#Footnote_49" class="fnanchor">[49]</a>,
-un Villiers en pied, « candidat à toute
-majesté survivante » en même temps que « désespéré
-seigneur perpétuellement échappé au
-tourment » avec toujours « dans l’aspect de
-l’homme devenu chétif, quelque trait saillant de
-l’apparition de jeunesse, à quoi il ne voulut
-jamais être inférieur. » L’oraison funèbre de
-<span class="pagenum" id="p261">-261-</span> Verlaine ; des souvenirs sur Rimbaud « avec je
-ne sais quoi fièrement poussé, ou mauvaisement,
-de fille du peuple, j’ajoute, de son état blanchisseuse,
-à cause de vastes mains, par la transition
-du chaud au froid rougies d’engelures. Lesquelles
-eussent indiqué des métiers plus terribles,
-appartenant à un garçon. » — Tailhade, Beckford<a id="FNanchor_50" href="#Footnote_50" class="fnanchor">[50]</a>,
-annoncé par cette phrase digne de
-Flaubert : « Sous la tutelle des lords Chatham et
-Littleton, anxieux d’en faire un homme politique
-marquant, étudiait, choyé par sa mère et
-banni d’auprès d’elle pour l’achèvement d’une
-éducation somptueuse, le fils de feu le lord-maire
-Beckford, (de qui la fière adresse à
-Georges III se lit sur un monument érigé au
-Guildhall.) » — Tennyson, faute de qui « une musique
-qui lui est propre manquerait à l’Anglais ; » — Banville,
-« l’être de joie et de pierreries, qui
-brille, domine, effleure. » — Poë, semblable à
-un Whistler, en leur « tragique coquetterie
-noire, inquiète et discrète » ; — Whistler « un
-Monsieur rare… l’enchanteur d’une œuvre de
-mystère… » — Manet « chèvre-pied au pardessus
-<span class="pagenum" id="p262">-262-</span> mastic, barbe et blond cheveu rare, grisonnant
-avec esprit. » — Berthe Morisot « avec une
-pointe de <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle exaltée de présent… et
-quelque chose d’élyséennement savoureux. » — Enfin,
-Wagner, magnifiquement festoyé de cette
-prière : « Voilà pourquoi, Génie ! moi, l’humble
-qu’une logique éternelle asservit, ô Wagner, je
-souffre et me reproche, aux minutes marquées
-par la lassitude, de ne pas faire nombre avec
-ceux qui, ennuyés de tout afin de trouver le
-salut définitif, vont droit à l’édifice de ton Art,
-pour eux le terme du chemin. Il ouvre, cet
-incontestable portique, en des temps de jubilé
-qui ne le sont pour aucun peuple, une hospitalité
-contre l’insuffisance de soi et la médiocrité des
-patries ; il exalte des fervents jusqu’à la certitude :
-pour eux ce n’est pas l’étape la plus grande
-jamais ordonnée par un signe humain, qu’ils
-parcourent avec toi comme conducteur, mais le
-voyage fini de l’humanité vers un idéal. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_49" href="#FNanchor_49"><span class="label">[49]</span></a> Je dois à la munificence de Mallarmé un très bel autographe
-de ce poète.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_50" href="#FNanchor_50"><span class="label">[50]</span></a> Cet ordre est incohérent, mais je dois l’avoir établi d’après
-celui du volume.</p>
-</div>
-<p>Les <i>crayonnages</i> sur le théâtre, lequel n’est
-point fait pour qui « se suffit, avec la tenture de
-ses songes » traitent de Hamlet « dans sa traditionnelle
-presque nudité sombre… au charme
-tout d’élégance désolée » auprès d’un Polonius
-« figure comme découpée dans l’usure d’une
-<span class="pagenum" id="p263">-263-</span> tapisserie pareille à celle où il lui faut rentrer
-pour mourir… tas de loquace vacuité gisant que
-plus tard il (Hamlet) risquerait de devenir à
-son tour, s’il vieillissait. » — <i>Les ballets</i> nous
-font admirer au-dessous de « quelques coups
-d’épingle stellaires en une toile de fond bleue…
-les roses qu’enlève et jette en la visibilité de régions
-supérieures un jeu de chaussons d’un
-satin pâle vertigineux. » — La Loïe Füller, « en
-une fantasmagorie oxyhydrique de crépuscule et
-de grotte… se propage, alentour, de tissus ramenés
-à sa personne, par l’action d’une danse…
-et au bain terrible des étoffes, se pâme, radieuse. »</p>
-
-<p>Le <i>Vers</i>, dans l’étude qu’il lui consacre, le
-poète le proclame en état de <i>crise</i>, non sans nous
-avoir fort heureusement garanti dans un précédent
-essai, la sauvegarde de notre prosodie,
-grâce au Parnasse contemporain dont il définit
-bien l’effort : « Simplement resserrer une bonne
-fois, avant de le léguer au temps, en condition
-excellente, avec l’accord voulu et définitif, un
-vieil instrument parfois faussé, le vers français,
-et plusieurs se montrèrent dans ce travail, d’experts
-luthiers. » Nonobstant, Mallarmé déclare
-vaincu en lui par des « infractions volontaires »
-<span class="pagenum" id="p264">-264-</span> et de « savantes dissonances » de ce qu’on a appelé
-le vers libre, le « pédant qui se fut, il y a
-quinze ans, à peine révolté, comme devant quelque
-sacrilège ignare. »</p>
-
-<p>Dans ses trois chapitres sur le <i>Livre</i>, Mallarmé
-nous ébauche une théorie d’art et de style,
-nous confie un peu de son secret, secret d’âme
-aussi, de méconnaissance, de mélancolie : « méditer,
-sans traces, devient évanescent… l’encrier,
-cristal comme une conscience, avec sa goutte, au
-fond, de ténèbres… <i>avec le rien de mystère indispensable,
-qui demeure, exprimé, quelque
-peu</i> » (à savoir : qui survive à l’expression ne le
-livrant pas tout entier). — Le <i>Mystère dans
-les Lettres</i>, qui en est la conclusion personnelle,
-trahit quelque mécontentement moins impassible,
-plus immédiat, et dut être tracé sous le
-coup d’un méchant procédé, d’autant plus sensible
-au « Monsieur plutôt commode, écrit Mallarmé,
-que certains observent la coutume d’accueillir
-par mon nom » ; oui, sous le coup d’un
-article bêtement injurieux d’où résulte une colère
-hautaine, mais tout de même douloureuse.
-Déjà il avait formulé plus haut : « Tristesse que
-ma production reste, à ceux-ci, par essence,
-comme les nuages au crépuscule, ou des étoiles,
-<span class="pagenum" id="p265">-265-</span> vaine. » Il se sent, « enveloppé dans une plaisanterie
-immense et médiocre » désigné comme
-« suppôt d’ombre » et l’un de ceux qui désormais
-ne pourront placer un mot sans que la foule
-lui crie : « Comprends pas ! » — l’innocent
-annonçât-il se moucher. — Il condamne les
-individus, qui, « parce qu’ils puisent à un encrier
-sans nuit » croient devoir, à l’égard des
-écrivains mystérieux, « déverser en un chahut la
-vaste incompréhension humaine. » Leur « entreprise »
-à eux « ne compte pas littérairement ».
-Elle consiste à « exhiber les choses à un imperturbable
-premier plan, en camelots activés par
-la pression de l’instant », au lieu de « tendre le
-nuage précieux flottant sur l’intime gouffre de
-chaque pensée. »</p>
-
-<p>Au lieu « du labyrinthe illuminé par des
-fleurs, ces <i>ressasseurs</i> n’ont à offrir sur une
-route migraineuse qu’un blanc mur en platras
-aveuglant où même la réclame hésite à s’inscrire »
-et sans autre verdure que celle des « culs
-de bouteille et des tessons ingrats. » — « Notre
-littérature — ajoute Mallarmé — dépasse le
-<i>genre</i> correspondance ou mémoires. » Sa phrase,
-qui semble balbutier, par l’emploi des incidentes,
-« s’enlève en quelque équilibre supérieur, à balancement
-<span class="pagenum" id="p266">-266-</span> prévu d’inversions. » Et récusant
-« l’injure d’obscurité » il retourne à ses adversaires
-celle « d’incohérences, de rabâchages, de
-plagiat et de platitude. » — « Je préfère, conclut-il
-devant l’agression, rétorquer que des contemporains
-ne savent pas lire. » Et, quelques
-pages plus loin, indiquant « une parité secrète,
-entre la magie et le sortilège que restera la poésie »,
-par « le Vers, trait incantatoire » et « le
-cercle que perpétuellement ouvre et ferme la
-rime » en « une similitude avec les ronds parmi
-l’herbe, de la fée et du magicien », avec enfin,
-ce seul « dosage subtil d’essences, délétères ou
-bonnes » que sont « les sentiments », il s’incline
-à cet aveu catégorique : « peut-être personnellement
-me suis-je complu à le marquer, par des
-essais, dans une mesure qui a outrepassé l’aptitude
-à en jouir consentie par mes contemporains. »</p>
-
-<p>Ce propos est trop définitif pour y rien ajouter.
-Il a le mérite d’anéantir pour <i>les contemporains
-qui savent lire</i>, cette donnée courante
-d’un Mallarmé mystificateur s’étant fait une
-rusée spécialité et une marque de fabrique
-d’amphigouris malignement enchevêtrés, à dessein
-d’ahurir le badaud et d’épater le bourgeois.
-<span class="pagenum" id="p267">-267-</span> Non, desservant hautain d’un culte ésotérique,
-il « traîne les gazes d’origine » et se sent en
-lutte avec « le gâchis en faveur. » — Huysmans
-l’a bien intensivement dépeint dans ce passage :</p>
-
-<blockquote>
-<p>« Ce poète qui, dans un siècle de suffrage universel
-et dans un temps de lucre, vivait à l’écart des lettres,
-abrité de la sottise environnante par son dédain, se
-complaisant, loin du monde, aux surprises de l’intellect,
-aux visions de sa cervelle, raffinant sur des pensées
-déjà spécieuses, les greffant de finesses byzantines, les
-perpétuant en des déductions légèrement indiquées, que
-reliait à peine un imperceptible fil. — Ces idées nattées
-et précieuses, il les nouait avec une langue adhésive,
-solitaire et secrète, pleine de rétractions de phrases, de
-tournures elliptiques, d’audacieux tropes.</p>
-
-<p>« Percevant les analogies les plus lointaines, il désignait
-souvent d’un terme donnant à la fois par un effet
-de similitude, la forme, le parfum, la couleur, la qualité,
-l’éclat, l’objet ou l’être auquel il eût fallu accoler de
-nombreuses et de différentes épithètes pour en dégager
-toutes les faces, toutes les nuances s’il avait été simplement
-indiqué par son nom technique. Il parvenait ainsi
-à abolir l’énoncé de la comparaison qui s’établissait
-toute seule, dans l’esprit du lecteur, par l’analogie, dès
-qu’il avait pénétré le symbole, et il se dispensait d’éparpiller
-l’attention de chacune des qualités qu’auraient pu
-présenter un à un les adjectifs placés à la queue leu-leu,
-la concentrait sur un seul mot, sur un tout produisant
-comme pour un tableau, par exemple, un aspect unique
-et complet, un ensemble. — Cela devenait une littérature
-condensée, un coulis essentiel, un sublimé d’art… »</p>
-</blockquote>
-
-<p><span class="pagenum" id="p268">-268-</span> Nous sommes, du reste, à l’issue du livre.
-Qu’il nous suffise donc de noter encore ce passage
-sur « le numéraire, engin de terrible précision ». — « Aux
-fantasmagoriques couchers
-du soleil, quand croulent seuls les nuages, en
-l’abandon que l’homme leur fait du rêve, une
-liquéfaction de trésor rampe, rutile à l’horizon :
-j’y ai la notion de ce que peuvent être des
-sommes, par cent et au delà, égales à celles
-dont l’énoncé dans le réquisitoire, pendant un
-procès financier, laisse, quant à leurs existences,
-froid. — … Si un nombre se majore et recule,
-vers l’improbable, il inscrit plus de zéros :
-signifiant que son total équivaut spirituellement
-à rien, presque. — … en raison du défaut de la
-monnaie à briller abstraitement, le don se produit
-chez l’écrivain, d’amonceler, la clarté radieuse
-avec des mots qu’il profère comme ceux
-de Vérité et de Beauté. » — Encore, cette description
-d’Oxford : « le même (sol de l’Angleterre)
-où habitent des provinces de fer et de
-poussier, populeuses, supporte la jumelle floraison,
-en marbre, de cités, construites pour penser… — Notre
-échafaudage semble agencé provisoirement
-en vue que rien, analogue à ces
-recueillements privilégiés, ne verse l’ombre
-<span class="pagenum" id="p269">-269-</span> doctorale, comme une robe, autour de la marche
-de quelques messieurs délicieux. » Des portraits
-encore : celui très véridique et très digne de
-« Monsieur Octave Mirbeau qui sauvegarde certainement
-l’honneur de la presse en faisant que
-toujours y ait été parlé, ne fût-ce qu’une fois,
-par lui, avec quel feu, de chaque œuvre d’exception. » — Cet
-autre très comique de Ponsard qui,
-Hugo <i lang="la" xml:lang="la">regnante</i> « joua l’obligation de frénétiquement
-surgir faute de quelqu’un ; et se contraignit
-après tout à des efforts qui sont d’un
-vigoureux carton. » Enfin et terminons nos citations
-sur cet envol d’un journal « près des
-roses, jaloux de couvrir leur ardent et orgueilleux
-conciliabule ».</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il me reste maintenant à parler de Mallarmé,
-tel que je l’ai connu, vers 1879, avant sa relative
-célébrité, au cours de laquelle un silencieux
-malentendu précédant une muette réconciliation,
-nous sépara environ dix années. Qu’on me permette
-de citer tout exceptionnellement ces fragments
-d’une correspondance parce qu’elle témoigne
-de sa profonde sensibilité, de sa parfaite
-bonne grâce.</p>
-
-
-<p class="gap small"><span class="pagenum" id="p270">-270-</span> 87, rue de Rome.</p>
-
-<p class="date"><i>Mercredi soir, 9 avril 1879.</i></p>
-
-<p class="ind"><span class="sc">Cher Monsieur de Montesquiou</span>,</p>
-
-<p>J’ai voulu tous ces jours-ci, sans le pouvoir,
-vous serrer la main sur un bout de papier.
-Votre carte, qui accompagnait l’amical envoi
-fait à mon <span lang="en" xml:lang="en">baby</span>, était bordée de deuil, et je
-crains que vous n’ayez eu la douleur de perdre
-votre sœur. Si je me trompe, comme je veux
-l’espérer, chassez aisément cette noire appréhension
-que vous porte ma lettre. Autrement,
-croyez que je sympathise avec tout chagrin qui
-peut vous atteindre. — Gardez, dans l’un et
-l’autre cas, de ce mot hâtif, mon silencieux
-pressement de mains. A bientôt, n’est-ce pas ?
-Voici que fatigué du travail de l’hiver, je vais
-passer une dizaine de jours près de Fontainebleau,
-avec ma fille, laissant, hélas ! ma femme
-près d’Anatole tout endolori de rhumatismes.
-Mais au retour, donnons-nous signe de vie.</p>
-
-<p class="sign2">Votre</p>
-
-<p class="sign">S. M.</p>
-
-
-<p class="gap small"><span class="pagenum" id="p271">-271-</span> Paris, 87, rue de Rome.</p>
-
-<p class="date"><i>Dimanche, 10 août 1879.</i></p>
-
-<p class="ind"><span class="sc">Cher Monsieur de Montesquiou</span>,</p>
-
-<p>Je crois que votre délicieuse petite bête<a id="FNanchor_51" href="#Footnote_51" class="fnanchor">[51]</a>,
-feuillage anticipé, a distrait le mal de notre
-patient, à qui la campagne va être permise. Si
-de premiers indices de convalescence s’affirment
-d’aujourd’hui à demain, ou après, il se peut que
-nous partions tout de suite, le temps le voulant
-bien. — Avez-vous entendu d’où vous êtes (je
-l’ignore et vous parle à Paris) tous les cris de
-joie de notre malade, ne quittant des yeux que
-pour les fermer sur son bonheur, la merveilleuse
-princesse captive dans un palais merveilleux,
-qui s’appelle Sémiramis à cause des jardins de
-pierreries dont elle porte le reflet ? J’aime à
-croire que cette satisfaction longtemps improbable
-d’un vieux désir a été pour quelque chose
-dans l’effort d’une santé qui veut revenir ; même
-sans évoquer comme un mage, la secrète influence
-de pierre précieuse dardée continuellement
-de la cage, par son habitante, sur l’enfant.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_51" href="#FNanchor_51"><span class="label">[51]</span></a> Un oiseau des îles envoyé à l’enfant malade.</p>
-</div>
-<p><span class="pagenum" id="p272">-272-</span> Que vous avez été charmant et amical, vous
-si pris de tous côtés, pendant ces derniers temps ;
-et ce m’est plus qu’un plaisir de vous annoncer,
-avant personne, que je crois tous nos soucis,
-dissipés dans le futur.</p>
-
-<p>C’est à Valvins, près de Fontainebleau, que
-nous allons bientôt ; et il faut qu’avant la fin de
-la saison, car septembre sera très beau, vous
-veniez avec moi, vous enfoncer un jour sous la
-forêt. Je vous souhaite quelque lame <i>venue des
-mers du loin</i>, comme dit Poë, si vous êtes en
-train de vous baigner.</p>
-
-<p class="sign2">Votre main,</p>
-
-<p class="sign">S. M.</p>
-
-
-<p class="gap date"><i>Valvins, près Fontainebleau.</i></p>
-
-<p class="date"><i>Mardi, 9 septembre 1879.</i></p>
-
-<p class="ind"><span class="sc">Mon cher Monsieur de Montesquiou</span>,</p>
-
-<p>Ainsi vous nous avez trouvés tous envolés !
-C’était avec espoir et joie, vous savez, nous
-avons tant de fois parlé de cette fuite à la campagne.
-Malheureusement, au bout de quelques
-jours, tout, le mauvais temps aidant à la mauvaise
-santé, s’assombrit : nous avons traversé
-<span class="pagenum" id="p273">-273-</span> les heures les plus cruelles que nous ait causées
-notre malade mignon, car des symptômes que
-nous croyions disparus à jamais se sont représentés ;
-ils s’installent à présent. Les améliorations
-anciennes n’ont été que factices, et le combat
-de la maladie me semble se livrer maintenant.
-La campagne nous procure l’expérience
-déjà commencée d’une diète lactée dont un médecin
-espère grand bien. Je suis trop tourmenté
-et même trop pris matériellement par notre
-pauvret, pour rien faire littérairement, que tracer
-quelques notes rapides.</p>
-
-<p>Vous, où en êtes-vous ? Je vois par le timbre
-de votre lettre que vous avez pris à pleins poings,
-quelques heures au moins, la crinière des
-vagues, c’est un divertissement salutaire et
-noble. Que vous seriez charmant de venir une
-fois en notre verdure ! vous nous trouveriez fort
-en désarroi, et vous contenteriez d’un coin de
-table vite mise, aux moments des repas ; mais
-notre bonne amitié jetterait là son voile, ou sa
-nappe. <i>Tole</i> parle bien de vous, et se plaît
-même, le matin, à gentilment imiter votre voix.
-La perruche dont le ventre aurore semble s’enflammer
-de tout un orient d’épices, regarde en
-cet instant d’un œil la forêt, et le lit de l’autre,
-<span class="pagenum" id="p274">-274-</span> comme un désir empêché de promenade qu’aurait
-son petit maître.</p>
-
-<p class="sign2">Au revoir ; bien votre main,</p>
-
-<p class="sign">Stéphane <span class="sc">Mallarmé</span>.</p>
-
-
-<p class="gap small">Paris, 87, rue de Rome.</p>
-
-<p class="date"><i>Mardi, 6 octobre 1879.</i></p>
-
-<p class="ind"><span class="sc">Mon cher Monsieur de Montesquiou</span>,</p>
-
-<p>Votre bonne lettre m’a dit les premières paroles
-amies que nous devions recevoir à Paris,
-quand je la trouvai, le soir de notre retour tant
-appréhendé. Grâce à des précautions inouïes,
-tout s’est bien passé, ou sans accident sur le
-moment même ; mais le minet a payé de plusieurs
-journées mauvaises la tension de sa petite
-énergie. Il est en proie à une inexplicable et
-affreuse toux nerveuse, sans laquelle il passerait
-de douces journées de malade avec un peu de
-sommeil et de faim ; cela l’ébranle tout un jour
-et toute une nuit… Je l’ai confié tout de suite
-au plus grand spécialiste du cœur, qui nous a
-donné un de ses confrères jeune et notoire avec
-qui il consultera dans quelques jours. Le pauvre
-<span class="pagenum" id="p275">-275-</span> petit se trouve dans des mains exceptionnelles,
-et s’il peut être sauvé le sera.</p>
-
-<p>Je m’appesantis sur tout avec vous comme on
-parle à un ami ancien ; mais vous nous montrez
-tant de charmante sympathie. — Oui, je suis
-bien hors de moi, et pareil à quelqu’un sur qui
-souffle un vent terrible et prolongé. Veilles,
-émotions contradictoires de l’espoir et de la
-crainte soudaine, ont supplanté toute pensée de
-repos là-bas, mais ne sont rien à côté du combat
-si multiple qu’il va me falloir soutenir ici contre
-mille soucis. Pas de travail de longtemps ! Je ne
-savais pas cette flèche terrible dirigée sur moi
-de quelque coin d’ombre indiscernable…</p>
-
-<p>Votre main et bien à vous. Mon petit malade
-vous sourit de son lit, comme une fleur blanche
-qui se rappelle au soleil parti.</p>
-
-<p class="sign">Stéphane <span class="sc">Mallarmé</span>.</p>
-
-
-<p class="date gap"><i>Mercredi</i>,</p>
-
-<p class="ind"><span class="sc">Mon cher Monsieur de Montesquiou</span>,</p>
-
-<p>Au moment où je portais un mot pour vous
-à la poste, notre cher enfant nous a quittés, doucement,
-sans le savoir, je ne veux pas que vous
-<span class="pagenum" id="p276">-276-</span> appreniez notre malheur par la lettre de faire-part.
-Le pauvre petit adoré vous aimait bien.</p>
-
-<p class="sign">Stéphane <span class="sc">Mallarmé</span>.</p>
-
-
-<p class="date gap"><i>Paris, 87, Rue de Rome</i>,</p>
-
-<p class="ind"><span class="sc">Mon cher Montesquiou</span>,</p>
-
-<p>Vous êtes celui que je serai toujours heureux
-de voir : car si nos esprits s’accordent, je ne sais
-pourquoi, aussi vous avez d’autre part établi
-entre nous maints liens d’une sympathie intime.
-Ou plutôt si ! Je me rends compte qu’avec votre
-pénétration vraie vous avez lu beaucoup du
-charme de l’être délicieux qui fut notre trésor et
-la joie d’ici ; et maintenant vous ne l’oubliez pas.
-Je vous remercierai.</p>
-
-<p class="ind">Votre</p>
-
-<p class="sign">Stéphane <span class="sc">Mallarmé</span>.</p>
-
-
-<p class="gap">Poignant ressouvenir que ne pourrait qu’affaiblir
-tout commentaire. Et pourtant j’ai parlé
-d’un malentendu noué silencieusement, dénoué
-de même, mais non sans une gêne et une tristesse
-que la mort seule dénoua.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="p277">-277-</span> Voici encore deux billets, à propos de mes
-livres :</p>
-
-
-<p class="gap">« Vous êtes un ample et ingénieux magicien.
-Merci du livre que vous laissâtes si amicalement,
-un jour de cet été. Mille fois je m’y suis promené
-et reposé, et j’en ai surveillé l’ensemble fastueux ;
-il s’exhale, de son infini jardin, un très puissant
-enchantement. La luxuriance, quand c’est la
-multiplication de la délicatesse, est, tout à fait,
-un aspect de la poésie. Vous me l’avez indiqué,
-dans cette rare lecture, jusqu’ici comme personne.
-La sensation donnée paraît celle de
-quelqu’un de supérieur existant en vers, suavement,
-éperdûment ou à l’orientale, d’un génie
-résumant la rosée possible de tant de fleurs. Je
-suis heureux de posséder le <i>Chef des Odeurs
-Suaves</i>. Recevez mon amitié.</p>
-
-<p class="sign">S. M. »</p>
-
-
-<p class="date gap"><i>Valvins par Avon, 22 juillet 1895.</i></p>
-
-<p class="ind"><span class="sc">Mon cher Poète</span>,</p>
-
-<p>La croyance a ceci que quelques-uns pensent
-exclusivement en vers, et ne sauraient ne pas le
-faire, vous l’illustrez jusqu’aux délices dans ce
-<span class="pagenum" id="p278">-278-</span> surprenant livre <i>le Parcours du Rêve au Souvenir</i> ;
-dans lequel, je dirai, vous respirez en vers.
-Le millier de bulles vitales et chantantes s’assemble
-dans un diaphane suspens de kiosque
-où entre les perles au rire isolé, tout à coup de
-grandes harmonies, belles comme sous un
-retour invisible de lointain. A mon ravissement,
-c’est très mille et une nuits spirituelles, illuminations
-par un génie éblouissant et narquois, qui
-sait que l’office du poète est d’abord de donner
-une fête.</p>
-
-<p class="ind">Votre lecteur</p>
-
-<p class="sign">S. M.</p>
-
-
-<p class="gap">« Exclu de toute participation aux déploiements
-de beauté officiels » selon une expression
-de lui, que je retrouve dans Carlyle<a id="FNanchor_52" href="#Footnote_52" class="fnanchor">[52]</a>, la participation
-lui suffisait, aux déploiements de
-beauté de sa forêt de Fontainebleau. C’est là que
-je le vis une dernière fois en un pique-nique
-d’automne. Y prenaient part les Mirbeau et les
-Rodenbach. L’auteur de l’<i>Après-Midi</i> s’était levé
-de bon matin, pour balayer de tout papier incongru
-<span class="pagenum" id="p279">-279-</span> ses chers sous-bois. C’est qu’il avait comme
-une pudeur pour ces arbres royaux, l’homme
-qui s’écriait : Palmes ! comme un autre se fût
-écrié : Peste !</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_52" href="#FNanchor_52"><span class="label">[52]</span></a> « Partout exclu, comme sur l’eau flotte l’huile, de toute
-participation à un emploi quelconque… » <span lang="la" xml:lang="la">Sartor Resartus</span>.</p>
-</div>
-<p>Il me plairait l’avoir humanisé, sans le vulgariser,
-l’avoir rendu plus familier à ses proches,
-mieux accessible à de plus distants, l’auteur que
-ses disciples défendent déjà contre l’accusation
-de ne pas se montrer strictement grammatical ;
-l’auteur dont s’inspire aujourd’hui Monsieur Hervieu,
-au dire d’un journal du matin<a id="FNanchor_53" href="#Footnote_53" class="fnanchor">[53]</a>, l’auteur
-dont, qui sait ? on écrira peut-être quelque jour :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Enfin <i>Mallarmé</i> vint, et le premier en France…<a id="FNanchor_54" href="#Footnote_54" class="fnanchor">[54]</a></div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_53" href="#FNanchor_53"><span class="label">[53]</span></a> Le <i>Gaulois</i>, 15 Janvier 1900.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_54" href="#FNanchor_54"><span class="label">[54]</span></a> Le vœu que j’exprimais, <a href="#p255">page 255</a>, vient de se réaliser
-amplement du fait d’une hérédité documentée et pieuse, à
-l’effort de laquelle nul ne peut plus prétendre ajouter qu’une
-glane d’épis oubliés ou omis et l’apport d’une contribution
-particulière.</p>
-</div>
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p2ch4">*<br />
-Griffonnages en différents sens</h3>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p>Une conclusion s’impose. Voici trois artistes
-exceptionnellement doués, passés maîtres dans
-leurs moyens de rendre qu’ils excèdent jusqu’à
-se perdre dans le brouillard, l’un des couleurs :
-Monticelli ; l’autre des formes : Bresdin ; le troisième
-des tropes : Mallarmé. Or, ce cas nous
-est connu ; il a été magistralement enregistré
-deux fois par le grand Honoré de Balzac.</p>
-
-<p>Le premier est <i>Gambara</i>, ce musicien de génie
-et de folie, « poussant à l’extrême le principe
-musical, ce qui lui fait dépasser le but », selon
-l’expression de l’écrivain.</p>
-
-<p>Le second, plus concis et caractéristique, est cet
-élève de Mabuse, l’étrange et mystérieux Frenhofer
-du <i>Chef-d’œuvre inconnu</i>, « un homme
-<span class="pagenum" id="p284">-284-</span> qui voit plus haut et plus loin que les autres
-peintres » et qui ayant « profondément médité
-sur les couleurs, sur la vérité absolue de la
-ligne, est arrivé à douter de l’objet même de
-ses recherches » ; l’artiste qui veut exprimer non
-« l’apparence de la vie, mais son trop plein qui
-déborde, ce je ne sais quoi qui est l’âme peut-être
-et qui flotte nuageusement sur l’enveloppe. »
-Écoutez-le parler à Porbus et à Poussin débutant :
-« <i>En partant du point extrême où vous arrivez</i>,
-on ferait peut-être d’excellente peinture… » et, ce
-disant, il trempe « avec une vivacité fébrile, la
-pointe de la brosse dans les différents tas de
-couleurs dont il parcourt la gamme entière plus
-rapidement qu’un organiste de cathédrale ne parcourt
-l’étendue de son clavier à l’<i lang="la" xml:lang="la">O Filii</i> de
-Pâques. » — Le bonhomme daigne retoucher un
-tableau de Porbus et lance des onomatopées
-familières aux peintres à leur travail, et qui
-semblent scander les touches ; nous en retrouverons
-plus tard de similaires dans une lettre
-célèbre de Corot<a id="FNanchor_55" href="#Footnote_55" class="fnanchor">[55]</a> : « Paf ! paf ! paf ! voilà comment
-cela se beurre, jeune homme ! — lance
-Frenhofer — venez mes petites touches, faites
-<span class="pagenum" id="p285">-285-</span> moi roussir ce ton glacial. Allons donc ! Pon !
-pon ! pon ! disait-il en réchauffant les parties
-où il avait signalé un défaut de vie… »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_55" href="#FNanchor_55"><span class="label">[55]</span></a> J’en ai noté de telles chez Whistler.</p>
-</div>
-<p>Un véritable maître doit faire passer dans sa
-toile : « l’air, le ciel, le vent que nous respirons,
-voyons et sentons » ; les tresses de cheveux
-doivent remuer ; « l’ombre n’est qu’un accident…
-les ombres des peintres ordinaires
-sont d’une autre nature que leurs tons éclairés ;
-c’est du bois, de l’airain, c’est tout ce que
-vous voudrez, excepté de la chair dans l’ombre.
-On sent que si leur figure changeait de position,
-les places ombrées ne se nettoieraient pas et ne
-deviendraient pas lumineuses ». — Et après
-avoir traité de barbouillages, de fort belles
-études de lui qui ornent l’atelier, il parle à ses
-deux compagnons de son chef-d’œuvre, un
-tableau voilé auquel il travaille depuis dix ans ;
-une figure de femme ébauchée « dans un ton
-clair avec une pâte souple et nourrie ». — « Comme
-une foule d’ignorants qui s’imaginent
-dessiner correctement parce qu’ils font un
-trait soigneusement ébarbé, poursuit Frenhofer,
-je n’ai pas marqué sèchement les bords extérieurs
-de ma figure et fait ressortir jusqu’au
-moindre détail anatomique, car le corps humain
-<span class="pagenum" id="p286">-286-</span> ne finit pas par des lignes… La nature comporte
-une suite de rondeurs qui s’enveloppent
-les unes dans les autres… La distribution du
-jour donne seule l’apparence au corps ! Aussi
-n’ai-je pas arrêté les linéaments, j’ai répandu
-sur les contours un nuage de demi-teintes
-blondes et chaudes qui fait que l’on ne saurait
-précisément poser le doigt sur la place où les
-contours se rencontrent avec les fonds ». — Et
-le vieillard se décide à montrer à ses deux admirateurs
-l’œuvre qu’il leur propose pour modèle.
-« Ah ! ah ! s’écrie-t-il, vous ne vous attendiez pas
-à tant de perfection ! vous êtes devant une femme
-et vous cherchez un tableau. Il y a tant de profondeur
-sur cette toile, l’air y est si vrai que
-vous ne pouvez plus le discerner de l’air qui
-nous environne. <i>Où est l’art ? perdu, disparu !</i>
-Voici les formes mêmes d’une jeune fille. N’ai-je
-pas bien saisi la couleur, le vif de la ligne qui
-paraît terminer le corps ? N’est-ce pas le même
-phénomène que nous présentent les objets qui
-sont dans l’atmosphère comme les poissons
-dans l’eau ? Admirez comme les couleurs se
-détachent du fond… Aussi, pendant sept années,
-ai-je étudié les effets de l’accouplement du jour
-et des objets ». Or, les deux spectateurs se
-<span class="pagenum" id="p287">-287-</span> trouvent devant une toile chargée de « couleurs
-confusément amassées et contenues par une
-multitude de lignes bizarres qui forment une
-muraille de peinture. » Mais le vieillard continue :
-« Il faut de la foi dans l’art, et vivre pendant
-longtemps avec son œuvre pour produire une
-semblable création. Quelques-unes de ces ombres
-m’ont coûté bien des travaux. Tenez, il y a là
-sur la joue, au-dessous des yeux, une légère
-pénombre qui, si vous l’observez dans la nature,
-vous paraîtra presque intraduisible. Eh bien !
-croyez-vous que cet effet ne m’ait pas coûté des
-peines inouïes à reproduire ? Mais aussi, mon
-cher Porbus, regarde attentivement mon travail,
-et tu comprendras mieux ce que je te disais sur
-la manière de traiter le modelé et les contours.
-Regarde la lumière du sein, et vois comme, <i>par
-une suite de touches et de rehauts fortement
-empâtés, je suis parvenu à accrocher la véritable
-lumière</i> et à la combiner avec la blancheur
-des tons éclairés, et comme, par un travail contraire,
-en effaçant les saillies et le grain de la
-pâte, j’ai pu, à force de caresser le contour de
-ma figure, noyé dans une demi-teinte, ôter jusqu’à
-l’idée de dessin et de moyens artificiels,
-et lui donner l’aspect de la rondeur même de la
-<span class="pagenum" id="p288">-288-</span> nature. Approchez, vous verrez mieux le travail.
-De loin, il disparaît. Tenez, là, il est, je crois,
-très remarquable ». — Et du bout de sa brosse,
-il désignait aux deux peintres une pâte de
-couleur claire. — « Là, finit notre art sur la
-terre ! » conclut l’un des deux assistants, « mais
-tôt ou tard, il verra qu’il n’y a rien sur sa toile ». — Et
-le vieillard, qui a entendu, s’indigne, puis
-s’affole : « Aurais-je donc gâté mon tableau ? » — Mais
-il se rassure, et rentrant dans son illusion : « Moi,
-je la vois, s’écrie-t-il, elle est merveilleusement
-belle ! »</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>N’avez-vous pas tout d’abord reconnu Monticelli
-dans ce peintre qui voit plus haut et plus
-loin que les autres peintres et qui a profondément
-médité sur les couleurs ? qui ne veut pas
-de l’apparence de la vie, mais la vie elle-même,
-et qui parcourt la gamme des tons comme un
-organiste ; qui fait passer dans sa toile l’air,
-le ciel et le vent, vivre les femmes et flotter
-leurs chevelures ; qui veut que l’art se perde
-et disparaisse, avec les formes, dans l’atmosphère
-et qui, par une suite de touches et de rehauts
-fortement empâtés, dans une pâte souple et
-<span class="pagenum" id="p289">-289-</span> nourrie, accroche la véritable lumière ? — Et
-ne mérite-t-il pas d’être assimilé au chef-d’œuvre
-de Frenhofer, ce dernier chef-d’œuvre
-de Mallarmé intitulé : <i>Un coup de dé n’abolira
-jamais le hazard</i>, ce cahier d’une vingtaine
-de vastes pages blanches où des mots se projettent
-en caractères divers et retombent, tantôt
-un par un, ou tantôt par des cascades de fusées
-obscures, entre lesquelles un mot aux lettres
-géantes éclate et se prolonge ténébreusement,
-tel que la redescente d’une noire étoile en
-une sombre chandelle romaine ? Chef-d’œuvre
-inconnu, que les plus convaincus disciples du
-poète proclament entre tous déconcertant, et
-qui ne porte plus même trace de ce pied divin
-que, dans son tableau, Frenhofer, comme involontaire
-marque d’un art passé, <i>d’un art dépassé</i>,
-avait laissé survivre « à une lente et progressive
-destruction ».</p>
-
-<p>Oui, Mallarmé nous apparaît à son tour dans
-cet artiste qui cache sa production pour en jouir
-seul ; qui traite de barbouillages ses premiers
-travaux justement admirés, et s’enferme dix ans
-avec son œuvre, toute pleine aussi d’empâtements
-de pensée, dans lesquels les lecteurs ne
-voient (comme beaucoup de gens encore dans l’œuvre de
-<span class="pagenum" id="p290">-290-</span> Bresdin) que confusion de lignes bizarres,
-que « <i>griffonnages en différents sens</i> », pour
-conclure ce recueil par un intitulé du géant
-Van Ryn, lequel exprime en son dédaigneux
-libellé le dernier mot de toute pensée
-humaine…</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">TABLE</h2>
-
-
-<table summary="">
-<tr><td>&nbsp;</td> <td class="small r"><div>Pages.</div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Dédicace à Boldini</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#dedic">1</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Diptyque et Triptyque</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#part0">3</a></div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>I<br />
-<span class="xsmall">AU PAYS DES CIELS SONORES</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="blkr">I.</span> — Le Peintre aux Billets</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p1ch1">9</a></div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="drap2"><i>Alfred Stevens.</i></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="blkr">II.</span> — Le Pasteur de Cygnes</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p1ch2">87</a></div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="drap2"><i>Georges Rodenbach.</i></td></tr>
-
-<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>II<br />
-<span class="xsmall">AU DELA DES FORMES</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="blkr">I.</span> — Le Broyeur de Fleurs</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p2ch1">127</a></div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="drap2"><i>Adolphe Monticelli.</i></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="blkr">II.</span> — L’Inextricable Graveur</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p2ch2">159</a></div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="drap2"><i>Rodolphe Bresdin.</i></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="blkr">III.</span> — La Porte ouverte au Jardin fermé du Roi</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p2ch3">215</a></div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="drap2"><i>Stéphane Mallarmé.</i></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="blkr">*.</span> — Griffonnages en différents sens</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p2ch4">279</a></div></td></tr>
-</table>
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top6em"><span class="i">ACHEVÉ D’IMPRIMER</span><br />
-le onze janvier mil neuf cent vingt et un<br />
-<span class="xsmall">PAR</span><br />
-L’IMPRIMERIE ORLÉANAISE<br />
-à Orléans<br />
-pour<br />
-E. SANSOT</p>
-
-
-<div lang='en' xml:lang='en'>
-<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>DIPTYQUE DE FLANDRE, TRIPTYQUE DE FRANCE</span> ***</div>
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-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
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-Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
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-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state&#8217;s laws.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
-public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
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-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
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-</div>
-
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-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-</div>
-
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-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-</div>
-
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-Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Most people start at our website which has the main PG search
-facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This website includes information about Project Gutenberg&#8482;,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-</div>
-
-</div>
-</div>
-</body>
-</html>
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